Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 12 et 13

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Épisode 12

Joseph Ducreux - Portrait of Pierre Choderlos De Laclos (1741-1803), officer and French writer (pastel and w:c on paper).jpg

Le moribond

Dans son bureau lambrissé, éclairé par de hautes fenêtres à ventaux du château de l’ombrière, le Marquis de Landiras de Montferrand, tout à sa charge de Grand Sénéchal de Guyenne, lisait son courrier, tout au moins celui qui lui était adressé en personne, le reste étant à la charge de ses secrétaires. La lettre qu’il décacheta l’intrigua. Elle lui était adressée par le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Le nom ramenait à sa souvenance une histoire lointaine dont il avait éloigné de sa mémoire le déroulement et les détails. Le souvenir en était incertain, mais éveillait sa curiosité.

21 août 1729

De monsieur le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert

À monsieur le marquis de Landiras de Montferrand

Monseigneur,

Je m’adresse à vous pour aboutir un dossier que vous avez été amené à traiter à l’automne de l’an 1721.

J’ai en ma possession des éléments qui permettraient de rendre pleine et entière justice à deux protagonistes alors injustement châtiés.

Je suis à ce jour moribond, atteint de fièvre typhoïde, je ne peux venir à vous.

Monsieur, pouvez-vous venir à moi ?

Veuillez agréer, monsieur, mes très respectueuses considérations.

Votre serviteur

Voilà qui avait de quoi perturber sa tranquillité d’esprit. Monsieur de Montferrand fouillait en vain dans sa mémoire, il avait tant réglé, tranché, jugé d’affaires, qu’il n’arrivait plus à se souvenir des tenants et des aboutissants de celle-ci. Cela l’agaçait désagréablement, il pressentait une histoire nauséabonde, il ne pouvait en rester là. Il demanda à son secrétaire d’aller rechercher un dossier qui devait être en toute logique au nom des Castelnau de Saint-Mambert.

La porte à peine fermée, le secrétaire du Sénéchal maugréait à l’idée de cette recherche. Il avait bien compris qu’elle tenait à cœur à son maître, il devrait donc la faire lui-même. Il se dirigea sur l’instant dans le « fond sans fin « comme les commis surnommaient les archives les plus anciennes. Il mit plusieurs heures à trouver le dossier qui en fait se résumait à une lettre.

Jean-Louis Ernest Meissonier, le Liseur blanc

À peine entre ses mains, monsieur de Montferrand, tout en la parcourant, se remémora cette ancienne histoire, l’accident meurtrier du précédent vicomte de Saint-Mambert et ses conséquences. Revint à sa mémoire l’exil de la maîtresse du vicomte et de sa fille. Il se souvenait très bien de la femme, belle femme brune, et sa gamine, une rouquine qui promettait. Il comprenait maintenant pourquoi la lettre l‘avait mis mal à l’aise. La culpabilité revint à lui, il n’avait alors pas aimé ce que les circonstances l’avaient obligé à faire. Il irait donc voir le moribond, cela allégerait peut-être ce cas de conscience.

*

Son carrosse encadré de quatre cavaliers, gens d’armes à sa solde, franchit la grille du domaine de Saint-Mambert à midi de relevé. Le château, qui était fort bien entretenu, avait gardé sa splendeur telle qu’il l’avait gardé dans son souvenir. Les chênes et les marronniers rougissaient des premiers feux de l’automne et l’encadraient de leur flamboiement. Lorsque monsieur de Montferrand descendit de sa voiture, Madeleine que le temps avait transformée en femme plantureuse pleine d’autorité, devenue gouvernante du château, attendait sur le perron. Le secrétaire du Sénéchal, qui faisait partie du voyage officieux, s’élança dans les degrés de l’escalier de pierre pour l’annoncer. « — Martin, le valet de chambre de monsieur le vicomte, est allé annoncer monseigneur. » Monsieur de Montferrand avec plus de retenue suivit son secrétaire profitant au passage du paysage environnant. Madeleine fit la révérence comme sa maîtresse, madame de Martignas, le lui avait enseigné. « — Monseigneur est attendu par monsieur le vicomte. Il est désolé, mais il ne peut venir jusqu’à Sa Seigneurie.

— Ce n’est rien, il m’a semblé comprendre qu’il était effectivement au plus mal. Je vous suis.

*

La fenêtre de la chambre avait été grande ouverte à la demande de monsieur de Saint-Aubin, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert dernier de la lignée, afin d’en chasser les miasmes ainsi que les odeurs de la maladie. Il avait balayé les objections de Martin, devenu son valet de chambre, se préoccupait de tous ses besoins, et de cela avec application. Il objecta que désormais un coup de froid ne changerait rien au déroulement de sa fin, ce qui avait contrarié le jeune homme que les années avaient attaché à son maître. Il avait ensuite envoyé chercher le curé de Saint-Mambert. Celui qui avait remplacé le père Guilhem décédé arriva dans la foulée du Sénéchal, et après maintes courbettes de salutations il le suivit dans la chambre du malade.

À l’entrée de monsieur de Montferrand, d’un geste empreint de fatigue, monsieur de Saint-Aubin fit signe à Madeleine de fermer la fenêtre, alléguant qu’il ne voulait point faire prendre froid à son invité. Il se tenait assis dans son lit, le dos droit soutenu par de gros oreillés installés par Martin. Le Sénéchal s’assit sur la chaise à dossier droit préparée à son intention près du grand lit à baldaquin dont Martin avait tiré les rideaux. Le secrétaire du Sénéchal et le curé de Saint-Mambert se tenaient debout en retrait de l’autre côté du lit magistral, témoins muets de la scène à venir à la demande de leurs maîtres respectifs. « — Je suis désolé, mon seigneur, de vous recevoir avec si peu de protocole, la fièvre me tient journellement, et Dieu seul a voulu qu’en ce jour, elle ne vienne point embuer mes pensées.

— Ce n’est rien monsieur le vicomte, nous devons faire avec les vicissitudes de la vie, et rassurez-vous, je ne m’en formaliserai point. Afin de ne pas vous fatiguer inutilement, voulez-vous que nous rentrions tout de suite dans le cœur du sujet ?

— C’est aimable de votre part… et vous avez raison, je vais aller droit au but, le temps me presse… Je vous ai fait venir jusqu’à moi afin de soulager quelque peu ma conscience en remédiant si possible à mes erreurs passées. J’ai omis par faiblesse de rendre justice à mon frère et j’ai laissé mon épouse et moi-même devenir les bourreaux aveugles d’innocentes… Dieu a rendu en partie sa justice. Madame de Martignas est décédée d’un mal incurable qui a mis des années à lui ronger le cœur. Quant à moi, la fièvre me fait jour après jour mourir de faiblesse. Dieu nous a puni l’un et l’autre par là où nous avions pêché. J’espère que dans ce même temps, il a été plein de mansuétude envers les victimes de cette injustice. »

Monsieur de Saint-Aubin réclama dans la foulée de ce mea-culpa un verre d’eau. Madeleine le lui tendit et essuya son front avec un linge humide. Il ferma un instant les yeux, l’effort avait été intense. Monsieur de Montferrand se demandait où tout cela le menait. Il avait bien sûr appris le décès de madame de Martignas, fille du vicomte de Saint-Médard, propriétaire des poudreries royales, ce qui l’avait alors laissé indifférent. Depuis cette triste affaire, où on lui avait forcé la main l’amenant à faire déporter la maîtresse et la fille du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert d’alors, il n’avait plus eu affaire à elle. La maladie l’avait empêchée de profiter des avantages qu’elle avait retirés de la mort de son beau-frère et n’avait pu pavoiser comme vicomtesse. Comme il ne l’avait jamais appréciée, elle lui rappelait par trop cette mainmise sur son pouvoir, il était resté indifférent à ce qu’elle était devenue. Monsieur de Saint-Aubin désaltéré, semblant avoir repris quelques forces, reprit donc sa confession.   « — Je vous rassure, mon frère est bien mort d’un accident, la rouille avait bien enrayé le mécanisme de l‘arme fatale. Mais mon frère avait fait un testament que j’ai laissé par lâcheté et par convoitise détruire par mon épouse. Ledit document reconnaissait Blanche-Marie Peydédaut comme sa fille et unique héritière, avec moi comme tuteur de celle-ci. Cela ne m’a pas suffi et encore moins à madame de Martignas. Ma femme a poussé plus loin l’ignominie puisque par son entremise et celle de son père, elle vous a amené à la faire déporter ainsi que sa mère Jeanne… mon frère l’aurait épousée s’il en avait pris le temps, de cela, j’en suis presque assuré aujourd’hui. Pour la filiation de Blanche-Marie, il reste pour preuve la Bible familiale où sont inscrits mariages, naissances, et décès de notre famille. Vous pourrez y trouver le nom de Blanche-Marie à la dernière ligne inscrite de la main de mon frère. » Martin tendit le livre saint à la page dite. Monsieur de Montferrand en prit lecture et fit passer l’objet à son secrétaire. La preuve des turpitudes s’étalait en une calligraphie élégante. « — La reconnaissance en paternité de mon frère est aussi inscrite sur les fonts baptismaux de l’église de Saint-Mambert. J’ai toujours été étonné que mon épouse n’y ait point pensé alors qu’elle a fouillé toute la maison pour retrouver notre Bible. Enfin, c’est comme cela… »

Thomas Lawrence.jpgLe moribond ferma les yeux reprenant un peu de forces. Le Sénéchal était toujours surpris de ce que les gens pouvaient confier à l’approche de la mort. Les portes de Saint-Pierre ouvraient celles de la crainte du jugement dernier et parfois celles du cœur. Dans ce cas présent, il aimait croire qu’il y avait un peu des deux. Il ne disait rien, attendait la suite, car cela ne pouvait s’arrêter là, un curé y aurait suffi. « — Si je vous ai invité à venir jusqu’à moi, monseigneur, c’est pour m’aider à rendre justice plus que pour écouter une confession qui, je l’admets, est quelque peu tardive. Je n’en ai plus pour très longtemps, j’ai donc fait mon testament en faveur de Blanche-Marie. Et comme mon frère en avait décidé au préalable, tous ses biens lui reviennent, ainsi que les miens incluant ceux de mon épouse. Pour le titre, elle le transmettra au premier mâle de sa descendance. Je voudrais être sûr que cette fois-ci rien ne vienne compromettre les dispositions de mon frère. Je vous demande instamment de bien vouloir protéger ses arrangements et de les faire réaliser. 

— Monsieur le vicomte, vous êtes bien conscient que ces deux femmes ne sont peut-être plus en vie à cette heure ? La vie dans les colonies est loin d’être une sinécure.

En fait, le grand sénéchal savait déjà que Jeanne était morte pendant le voyage. Quand son secrétaire lui avait ramené le maigre dossier de l’affaire, les protagonistes lui étant revenus en mémoire, il lui avait demandé de faire des recherches à leurs noms. Son secrétaire avait trouvé les minutes du procès des trois marins ayant violenté la femme Peydédaut. Par contre, rien n’avait été découvert au sujet de Blanche-Marie Peydédaut, il y avait donc encore une chance qu’elle fut en vie. Il ne rajouta rien de ses funestes connaissances, le moribond n’avait point besoin de cela. « — Je m’en doute, monsieur, mais j’espère que Dieu les a préservées. Si tel est le cas, protégez ses biens de la main de mon beau-père qui sans nul doute voudra se les annexer. »

Monsieur de Montferrand n’en doutait pas, il connaissait l’homme et sa roublardise, mais cette fois-ci, il ne lui laisserait pas le dessus malgré ses manigances, cela, il se le promit comme il le promit à monsieur de Saint-Aubin.

*

Un peu plus d’un mois plus tard, monsieur de Montferrand apprit le décès de monsieur de Saint-Aubin et dans les jours qui suivirent, monsieur de Saint Médard demanda une audience.

Il se présenta en son hôtel particulier de la rue Porte-Dijeaux. Monsieur de Montferrand, qui compulsait un dossier sur la remise des tailles de la région qui paraissait délictueuse, fut interrompu dans son étude par l’annonce de son valet de chambre. « — Faites installer monsieur de Saint Médard dans le salon donnant sur le jardin. La vue de ce dernier devrait le distraire en m’attendant. Faites venir mon secrétaire. » Monsieur de Montferrand se fit alors habiller et coiffer prenant soin et temps pour sa satisfaction. Quand il se sentit à même de rencontrer son invité impromptu, il descendit avec son secrétaire. Il avait demandé à ce dernier d’assister à l’entretien. Non pas, pour avoir un témoin, ce dont il avait cure, mais pour mettre mal à l’aise monsieur de Saint Médard, qui ne pourrait se permettre trop de manigances devant un tiers, même subalterne. Il ne doutait pas du sujet de l’entrevue, ce qui l’amusait, car il avait déjà tout cadenassé. Il entra dans son salon où l’attendait son invité qui ne pouvait s’empêcher d’admirer l’ameublement à la dernière mode. Monsieur de Montferrand avait fait venir du faubourg Saint-Antoine tous ses meubles, c’était la plus belle pièce de son hôtel, elle en imposait beaucoup ce qui était le but avoué. « — Monsieur de Saint Médard, veuillez m’excuser de cette attente prolongée, mais vous m’avez pris au dépourvu.

— Je vous en prie, cela n’est point grave, j’ai tout mon temps.

Un valet fit le service, tendant à chacun une tasse de café. Le secrétaire du Sénéchal se mit en retrait avec sa boisson. « — Que puis-je pour vous, monsieur ?

— j’ai un souci familial pour lequel vous pouvez m’éclairer, voire m’aider.

— Moi ?

— Oui, monsieur, mon beau-fils comme vous devez le savoir est décédé il y a deux jours.

— J’ai appris cela, veuillez recevoir toutes mes condoléances, la typhoïde aura donc emporté monsieur de Saint-Aubin.

— Oui, fait. Notre notaire de famille monsieur Barberet m’a indiqué que le testament de mon gendre était en votre possession ?

— Oui, cela est exact.

— Puis-je savoir pourquoi ?

— C’est votre beau-fils qui m’a demandé d’être son exécuteur testamentaire.

— Puis-je en connaître la teneur ?

— Elle est fort simple, monsieur de Saint-Aubin a légué l’ensemble de ses biens à son unique héritière, sa nièce.

— Mais il n’a pas de nièce !

— Comme vous le savez, il en a une. Son frère, le précédent vicomte de Castelnau de Saint-Mambert avait pris le temps avant sa mort de reconnaître une enfant illégitime.

— Mais elle est sûrement morte et vous devez en savoir quelque chose.

Monsieur de Montferrand ne se décontenança pas, il sentit la menace sous-jacente, il comprenait bien ce que voulait faire son interlocuteur, retourner la situation afin qu’il se sentît lui-même coupable.

— Jusqu’à preuve du contraire, ses biens sont donc sous la protection de la couronne. Et si par malheur vos allégations se révèlent justes, l’ensemble rentrera dans les biens de la couronne.  

— Mais c’est illégal, c’est la mainmise sur mes biens, c’est du despotisme !

— Monsieur, faites attention à ce que vous dites. De plus, comment nommeriez-vous la destruction du testament du précédent vicomte de la main de votre fille, et l’accusation sans fondement ayant pour but de se débarrasser de l’héritière ?

— Mais c’est une imputation infondée, scandaleuse, vous n’avez aucune preuve de cette infamie.

— Vous pensez bien, monsieur, que je ne permettrai pas sans preuve. Malheureusement, votre beau-frère a joint à son testament une confession écrite des faits. Bien sûr, je n’ai nulle intention de m’en servir inutilement, à moins d’en avoir besoin.

— Mais c’est du chantage !

— Non, c’est de la justice !

Monsieur de Saint-Médard se leva d’un bond et sans plus de politesse quitta la pièce. Monsieur de Montferrand savait qu’il avait désormais un ennemi déterminé. Mais le destin voyait les choses autrement. À peine installé dans son carrosse, sous la colère, le vicomte de Saint-Médard eut une crise d’apoplexie qui devait le laisser fort amoindri.

épisode 013

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Les Natchez 1729

Le capitaine Etcheparre, que tous nommaient Chépart, commandant du Fort-Rosalie avait décidé de fêter son retour victorieux au fort, ce serait pour lui une sorte de revanche envers ses détracteurs. Il revenait de La Nouvelle-Orléans où il avait été traduit devant le Conseil supérieur de la colonie à l’instigation de quelques habitants du pays des Natchez, ce qu’il avait fort mal pris. Son comportement de petit tyran local, ses façons autoritaires et injustes, scandalisaient aussi bien les Blancs que les Indiens et les différents rapports qu’avait reçus le gouverneur Périer avait attiré son attention. Ces accusations corroboraient le dernier de ces rapports qui venait de lui parvenir, tout laissait à penser que les choses se passaient très mal chez les Natchez. Au Fort-Rosalie, la garnison se brouillait continuellement avec les sauvages, preuve en était, ces derniers coupaient subrepticement en signe de mécontentement la queue de leurs juments depuis que le capitaine, monsieur de Merveilleux, en était parti. Le gouverneur Périer, mécontent, avait donc convoqué le capitaine Etcheparre. Il l’avait réprimandé, Chépart avait fait le gros dos. Il avait justifié son comportement autoritaire en se défaussant sur le comportement de ses hommes qui avaient tendance à se relâcher, et ceci pour lutiner les Indiennes. Il avait bien sûr omis de dire qu’il était lui-même très friand des jeunes sauvageonnes. Il expliqua brièvement que pour maintenir la bienséance, il avait été amené à faire preuve de plus de rigueur. Il voulait bien admettre qu’il avait peut-être exagéré, et avait juré qu’il allait se montrer plus humain avec ses hommes, mais que tout ceci était avant tout la faute des sauvages. Il allait du reste leur ordonner de repartir dans leur village ainsi tout rentrerait dans l’ordre. Monsieur de Périer, satisfait de ces bonnes résolutions, le laissa repartir et le maintint dans ses fonctions. Ses accusateurs pensèrent que le gouverneur avait été trop indulgent en la circonstance et que cela apporterait du malheur. Le capitaine du fort en avait cure et pour le prouver à tous, il allait donner un banquet. Il voulait profiter de cette occasion pour annoncer à l’assemblée invitée constituée de militaires, directeurs des concessions de la compagnie, planteurs de la région, sa nouvelle décision, sa nouvelle acquisition. Il savait d’avance que cela allait amener des réactions houleuses, mais cela lui était indifférent, voire l’amusait.

*

Plus faraud et plus impertinent que jamais, à peine arrivée il avait projeté, en retrouvant ses quartiers dans la région où prospéraient de nombreuses plantations de maïs, de patates douces, de tabac et de beaux vergers, de s’attribuer un domaine à sa convenance, cela afin de se venger des Indiens ainsi que des colons en s’attribuant l’une des terres les plus riches. Ayant étudié les lieux, il avait jeté son dévolu sur le tranquille village indien de Pomme-Blanche. La petite agglomération, située au bord d’une rivière, au nord du grand village des Natchez, comptait quatre-vingts cabanes habitées par de bons cultivateurs. Que ce fut de plus pour ce peuple une terre sacrée n’avait aucune importance à ses yeux. Au lieu de se déranger, comme le faisaient jusqu’ici ses prédécesseurs, il convoqua avec autorité le Grand-Soleil des Natchez à Fort-Rosalie.

capitaine Etcheparre.jpgLe Basque avait bu son comptant avant l’arrivée de la délégation. L’alcool amplifiait ses travers habituels. Il était plus que jamais imbu de lui-même. Sans aucune forme de politesse, ni préparation, sans avoir ni offert le calumet, ni même à boire, ce qu’il savait pourtant si bien faire, Chépart, démarra l’entrevue sans préambule en déclarant brutalement au Grand-Soleil qu’il allait saisir son village de la Pomme-Blanche, et le remplacer par un poste français avec autour une plantation. Devant cet ordre méprisant et soudain, le Grand-Soleil resta abasourdi. Impassible, avec beaucoup de majesté, il protesta : « — Les Français et notre frère blanc monsieur de Bienville ne nous ont jamais traités ainsi. Il était notre ami. Il nous a acheté tout ce qu’il voulait et nous ne lui avons non pas vendu, mais donné ce qu’il désirait. Les os de nos ancêtres reposent à Pomme-Blanche. Laissez-nous notre village, prenez autre chose. Car le père des grandes eaux nous protège ! » Chépart ignora les arguments et intima l’ordre aux habitants du lieu convoité de déguerpir avant que la pleine lune se soit montrée deux fois, ce qui était à son avis déjà beaucoup et démontrait bien sa mansuétude. Si cela ne convenait pas au Grand-Soleil, il chargerait celui-ci pieds et poings liés sur une galère, et l’expédierait à la capitale. L’entourage du capitaine était médusé, et commençait à s’inquiéter de la réaction des Natchez, pourtant le roi insulté ne cilla même pas devant la grossièreté du militaire. Dans un premier temps, les Autochtones, dont les ancêtres avaient toujours occupé l’endroit, ne s’étaient pas laissés impres­sionner et étaient restés stoïques. Etcheparre n’ayant aucune envie de parlementer avait menacé de les expulser manu militari. Le Grand-Soleil n’avait cependant pas bougé d’un pouce et avait décidé de négocier. Il obtint un délai jusqu’à ce que la récolte de blé soit engrangée et avait offert en gage de soumission et de dédommagement, cent cinquante livres de grain plus une volaille. Chépart, agacé, mais sentant tout de même qu’il ne pouvait pas aller trop loin, avait accepté, insultant néanmoins le Grand-Soleil, en agrémentant à la surprise de ses hommes comme du potentat et de ses guerriers, son propos d’un   : « — Saloperie de sauvage qui n’a droit à rien ! ». Tous crurent, sauf le capitaine grisé par l’alcool, que cela allait virer au carnage. La tension était à son comble, le chef indien jugea que ce n’était pas le moment, l’entretien se clôtura sur ce supposé arrangement.

Après cela, persuadé d’avoir dompté les Natchez, le capitaine du fort se rendit, tout en se frottant les mains, sur les lieux de sa réception, c’était décidément une belle journée. Il avait fait transformer par la troupe un hangar à tabac en salle de banquet. Il y avait fait poser un plancher et tapissé les murs et les poteaux de soutènement de branchages et de fleurs afin de cacher les parois rustiques. Le résultat était à sa convenance, les tables sur tréteaux allaient pouvoir accueillir la centaine de convives attendus. Depuis la veille, les esclaves réquisitionnés à cet effet faisaient rôtir les bêtes prélevées sur le cheptel.

*

Les époux Roussin et Blanche-Marie remontaient à la force des bras de cinq esclaves les quelques encablures qui les séparaient du Fort-Rosalie. Jean avait laissé la garde de sa propriété à un métis de Saint-Domingue qu’il avait engagé comme commandeur de ses nègres, et Marie avait laissé son garçonnet entre les mains de Zaïde et Abigaël en qui elle avait désormais toute confiance. Le temps était clément, la course des nuages donnait du relief à un ciel bleu-indigo. Les températures étaient douces, les orages des derniers jours avaient chassé les chaleurs étouffantes de l’été, et permettaient aux dames de porter la tenue de leur choix sans être incommodées par leurs corsets et jupons. Marie avait prêté à sa compagne une de ses robes acquises par le biais d’Alboury, en Indienne, à dos flottant, dans des tons pastel mettant en valeur sa flamboyante chevelure qu’elle avait tressée et construite en chignon. Marie s’était gardé un modèle similaire dans des tons plus soutenus qui convenaient mieux à sa carnation. Jean-Michel MoreauElles étaient en joie à l’idée d’un banquet qui allait interrompre la monotonie de la vie à la plantation. Sous leurs chapeaux de paille et leurs ombrelles, elles souriaient, riaient, commentaient avec malice les dernières nouvelles des personnes qu’elles allaient voir. Ce moment léger plein d’insouciance fut altéré quand Blanche-Marie qui laissait glisser son regard sur la berge, aperçut un groupe d’Indiens progresser sous couvert du sous-bois. Elle eut un ressenti désagréable dont elle fit part sur l’instant aux Roussin. Jean regarda vers le groupe indiqué, c’était des Natchez, ce qui était somme toute normal, et bien qu’il prétendît le contraire, il n’aima pas ce qu’il voyait. Il y avait quelque chose de suspect, d’étrange, dans le comportement des Indiens. Ils ne paraissaient pas agressifs, mais leur stoïcisme qui les avait figés sur leur passage semblait être empli d’animosité. Pour rassurer les jeunes femmes, il essaya de balayer l’inquiétude, qui flottait, d’un ton paternel qui ne réussit pas à dissiper l’impression désagréable. Ils se détendirent quelque peu quand les Natchez furent hors de leur vue.

*

Le groupe descendit au débarcadère face au Fort-Rosalie qui surplombait au loin les rives du fleuve. À peine sur le chemin qui y menait, ils furent alpagués par monsieur de Montigny qui les attendait avec une carriole, il était venu directement de la concession Terre-Blanche jusqu’au ponton. Il était visiblement exaspéré, tout en lui trahissait l’agitation. Ils n’eurent pas long à attendre pour en connaître le sujet. Il était, encore une fois, fort remonté envers le capitaine Etcheparre. Il lui reprochait son comportement injuste et tyrannique envers un soldat, qui par ailleurs était sous ses ordres. Il expliquait en long et en large, tout en conduisant le véhicule, que cette attitude dévalorisait son statut de chef, que ses hommes ne le respectaient plus, ou peu s’en fallait, ne lui faisaient aucune confiance, aussi si une crise avec les Indiens venait à venir, ce serait catastrophique. Jean essayait de calmer son ami du mieux qu’il pouvait, afin de ne pas affoler leurs compagnes. Les deux jeunes femmes ne paraissaient pas se soucier de ce débordement colérique, tout au moins en apparence. Blanche-Marie souriait pensive à l’ire de monsieur de Montigny. Elle avait constaté que sous des dehors les plus affables, il avait l’emportement facile. Les questions d’honneur, de rang et de préséance lui déclenchaient des débordements qui avaient eu pour conséquence la perte du soutien de beaucoup de ses supérieurs au point que désormais certains lui battaient froid et même monsieur de Bienville avait dû un temps le mettre aux fers. Bien qu’il ait souvent raison, cela lui coûtait grand tord, dont la dérision de son entourage était la moindre. Marie Roussin, dont sa faiblesse pour lui était évidente, prenait son comportement pour une âme chevaleresque pleine de courage. Blanche-Marie, que l’homme agacé le plus souvent et qui trouvait indécente l’assiduité envers sa maîtresse et amie, le trouvait le plus souvent irréfléchi et vaniteux. Elle était toutefois en accord avec lui au sujet de la personnalité du capitaine Etcheparre. Elle le trouvait détestable. Bien que nanti d’une épouse, pauvre chose recroquevillée sur elle-même, et des enfants, il ne lui en avait pas moins fait des avances éhontées. Elle ne l’aimait pas. Elle le craignait sentant en lui une violence qu’il n’hésiterait pas à utiliser à ses fins et depuis qu’il l’avait coincée dans un endroit isolé où le hasard avait guidé un cheval échappé la délivrant du piège, elle avait l’assurance du danger qu’il représentait et se méfiait. Elle écoutait donc plus qu’ils ne le pensaient les deux hommes. Les propos de monsieur de Montigny s’étouffèrent à l’entrée du fort. Il y avait du monde, un peu plus qu’à l’habitude, les invités au banquet se rassemblaient dans la cour, une certaine effervescence y régnait. Il s’était visiblement passé quelque chose d’inhabituel, la foule était agitée. La voiture arrêtée, Jean aida son épouse puis Blanche-Marie à descendre. Cette dernière suivit sa maîtresse et amie avec précaution, elle relevait l’ourlet de sa robe, pour ne point la tacher. Elles se dirigèrent vers un groupe de voisins qui s’était réfugié dans l’ombre de la galerie du bâtiment principal. Marie dès les salutations finies s’adressa à une dame d’un âge certain et dont la verve dominait le discours ambiant. Madame Grimault La Plaine, comme à son habitude, par sa nature autoritaire, centralisait l’attention, elle répondit tel un militaire en phrases concises et expliqua aux nouvelles arrivantes qu’une heure auparavant le Grand-Soleil et ses guerriers étaient sortis du fort avec un air de mécontentement évident. Prenant à témoin sa jeune nièce qui la suivait partout où elle allait, elle expliqua que sa famille et elle avaient dû s’effacer devant les sauvages pleins d’arrogance. Ils paraissaient très contrariés à la limite de l‘hostilité. Marie sans réfléchir prit le bras de son amie, à cette annonce, un frisson d’effroi l’avait parcouru faisant remonter ses anciennes angoisses à la surface. Blanche-Marie, tout aussi inconsciente de ce qu’elle faisait, lui tapota la main pour la rassurer, elle-même la boule au ventre. La dame ayant fini son explication, les personnes autour y allèrent de leurs réflexions, les unes plus inquiétantes que les autres. Madame Grimault La Plaine coupa tout le monde et rajouta, qu’elle avait appréhendé le commandant pour lui demander des explications. Celui-ci avait rejeté ses inquiétudes avec désinvolture, ce qui bien sûr ne l’avait pas rassuré connaissant l’homme. Blanche-Marie comme Marie avait tout de suite pensé au groupe aperçu dans le sous-bois remontant le fleuve. Tout le monde supputait, imaginant le pire, mais personne ne connaissait les tenants et les aboutissants qui avaient causé cette impression.

*

Les invités du commandant Etcheparre s’étaient installés autour de la longue table du banquet. Chacun partageait ses inquiétudes et ses informations avec son voisin, la conversation allait bon train, l’hôte n’étant pas encore dans la place. Tous l’attendaient afin d’obtenir des explications. Assise entre Jean et le capitaine Macé, un jeune lieutenant qui était si joli qu’il aurait pu être une fille, Blanche-Marie d’un naturel réservé restait silencieuse, elle observait, elle écoutait autour d’elle. La préoccupation de ses voisins leur faisait oublier sa compagne, cela l’indifférait. Elle essayait au fil des propos perçus de se rendre compte de l’importance du danger encouru. Le brouhaha s’interrompit avec l’entrée de Chépart et de deux de ses officiers. Le capitaine avait les joues rouges et les yeux brillants, il était visiblement imbibé d’alcool, son épouse à l’autre bout de la table baissa les yeux de gêne. « — Bonjour à vous mes amis, soyez les bienvenus à ma petite fête ! » Il fit signe, le service commença. François-Benjamin de Montigny, qui était sur des charbons ardents tant il était sur les nerfs, prêts à en découdre, ouvrit le feu des questions : « — Capitaine Etcheparre, peut-on savoir à quoi est dû le comportement belliqueux du Grand-Soleil et de sa troupe ? » 044jeu10.jpgLe silence tomba sur les convives, tous étaient attentifs à la réponse. Tous les regards étaient tournés vers l’interpellé et guettaient sa réaction. Celui-ci était en conversation avec sa voisine de gauche, la faisant rire avec des propos grivois sans se soucier des convenances, il interrompit son geste qui amenait son verre à sa bouche. Contrarié par cette apostrophe, il porta un regard glacial vers son interlocuteur : « — Rien de grave monsieur de Montigny. Rien qui ne passera et ne se calmera, avec un peu de temps ! 

— Si ce n’est pas un secret militaire, seriez-vous assez aimable de donner à cette assemblée le motif de ce refroidissement ?

Etcheparre était agacé, il n’aimait pas qu’on le pousse dans ses retranchements. Il n’avait pas prévu de l’annoncer dès le début du banquet, mais il voyait bien qu’il n’allait pas avoir le choix, toutes les personnes présentes attendaient. Il prit donc un air désinvolte et lâcha : « — J’ai juste annoncé au Grand-Soleil que je réquisitionnai les terres et le village de Pomme-Blanche, afin d’en faire une plantation de tabac. Il ne faudrait tout de même pas que ces sauvages pensent garder toutes les bonnes terres. » Pensant qu’il avait clos le sujet, il se retourna vers sa voisine embarrassée pour reprendre la conversation. « — Mais vous êtes fou ! On court à la catastrophe ! Ce sont des terres sacrées pour les Natchez ! Vous allez déclencher une guerre, c’est de l’inconscience ! »

Le commandant se raidit, il devint cramoisi, sa colère en vint à son paroxysme, et si cela ne s’était pas déroulé devant l’assemblée, il aurait envoyé son poing dans la figure de l’insolent. Il ne réalisa pas le tumulte que tout cela avait suscité, l’inquiétude avait gagné tout le monde, d’autant que tous donnaient raison à monsieur de Montigny. « — Monsieur, je ne vous permets pas de dire de pareilles inepties, de plus vous êtes mon subalterne, dois-je vous le rappeler ? » Pivotant et appuyant son ordre d’un geste péremptoire, il s’écria : « — Capitaine Delort ! Saisissez-vous de cet homme, mettez-le aux fers pour insubordination ! »  Un silence glacial tomba sur l’assemblée stupéfaite, tous étaient dans l’expectative. Il se leva d’un coup renversant sa chaise. Il fulminait. « — C’est vous qui nous mettez en danger et c’est moi que l’on arrête. C’est le monde à l’envers ! C’est scandaleux monsieur. Ceci se sera !

— Là où vous serez, je doute que cela descende le Mississippi   !

Les gardes, sans grande conviction, se saisirent du contestataire qui malgré sa hargne se laissa faire. Marie s’était tournée vers François, la mine interrogative et inquiète. Baissant le regard, il tomba sur ses yeux apeurés, il lui toucha l’épaule afin de la rassurer et étira un sourire contrit. La colère avait gagné les convives, le capitaine Etcheparre fit des efforts pour que les festivités reprennent, mais devant l’injustice ce fut la débandade et contre toute attente ce fut madame Grimault La Plaine qui ouvrit le feu. Se retournant vers son époux d’une voix forte et posée, elle annonça : « — monsieur, je ne serai resté un instant de plus à cette table, tout cela m’a coupé l’appétit et la bonne humeur ! » Elle se leva aussitôt suivie de son époux et des membres de sa famille. Tous les autres participants suivirent l’exemple. Le commandant laissa faire, rongea son frein, sentant que la situation n’était pas à son avantage.

*

Blanche-Marie prit le bras de son amie, l’émotion lui avait coupé les jambes, mais elle ne pouvait se permettre de montrer à quel point cette arrestation l’affectait. Elle ne savait comment se comporter, elle avait du mal à réagir, elle ne pouvait pourtant se laisser aller à son trouble. Blanche-Marie fermement la faisait avancer, et lui parlait tout bas pour qu’elle se ressaisisse. Jean, qui avait compris l’état émotionnel de son épouse, malgré un soupçon de jalousie, abandonna le voisin avec lequel il s’entretenait pour lui saisir l’autre bras et l’aider à sortir. « — Je vais vous mener et reviendrai voir ce que je peux faire. » Dans la cour, le lieutenant Macé avait fait avancer la carriole. Il les attendait. Il se tourna vers eux : « — Comme monsieur de Montigny ne peut le faire, je vais vous raccompagner jusqu’au débarcadère. — Sur un ton plus bas il rajouta près de l’oreille de Jean. — Puis-je compter sur vous plus tard ? » Jean attendit d’être assis sur le siège de la voiture et que celle-ci démarre pour répondre. « — Je serais là à la tombée du jour ! Je vous attendrai à l’angle du cimetière sur le chemin de Sainte-Catherine.

— J’y serai, nous ne serons pas seuls.

*

C’était un cabanon accolé d’un côté aux écuries de l’autre à la palissade qui servait de prison au Fort-Rosalie. François de Montigny y était cloîtré avec un garde devant sa porte. Tout le monde trouvait à redire à cette arrestation arbitraire, personne n’avait toutefois osé affronter le commandement pour le faire revenir sur sa décision. Quant au prisonnier, il faisait les cent pas, faisant voltiger la paille qui jonchait le sol de sa prison. Il fulminait, ressassait ce qu’il venait d’apprendre et imaginait les sinistres conséquences, fort prévisibles. Il aurait fait n’importe quoi pour s’enfuir de sa réclusion, il était de son devoir, du moins l’estimait-il, de prévenir le gouverneur. Il en était là, quand une voix de la fenêtre clôturée de barreaux lui demanda de patienter jusqu’à la nuit. C’était celle de son ami Macé.

*

Le soleil venait de se coucher quand Jean Roussin se présenta aux abords du cimetière. Il y retrouva le lieutenant Macé et un Indien du nom de Papin qui servait d’interprète. Il y avait aussi deux autres soldats, dont un officier, le lieutenant Saint-Amat, au regard noir, et le sergent Brenville, des amis du prisonnier qui comptaient l’accompagner dans sa fuite. Le lieutenant, qui avait assisté à l’entrevue avec le Grand-Soleil, comptait bien appuyer par son témoignage le rapport que ferait Montigny. Quant au sergent, il devait à ce dernier un traitement plus clément de la part du commandant Etcheparre. L’un et l’autre savaient qu’ils risquaient d’être mis aux fers pour insubordination, voire pires, pour désertion. Devant le danger encouru suite au comportement de leur commandant, ils préféraient se hasarder jusqu’au conseil de discipline, cela était le moindre des problèmes à venir.

Afin de réussir leur opération, le lieutenant Macé avait placé aux ventaux du fort deux hommes à lui, ainsi qu’un autre devant la cellule de Montigny, tous favorables à son projet. Entrer dans le fort fut chose facile, car même à cette heure leur présence n’avait rien de surprenant. Qu’ils soient croisés dans les lieux ne troublerait personne. S’approcher de la cellule, comme si de rien n’était, était moins évident, le groupe décida d’aller tout d’abord aux écuries adjacentes à leur objectif. Sur le chemin de ronde, les gardes ne faisaient pas attention. Le danger n’était pas supposé venir de l’intérieur. Pour approcher du garde devant la cellule, cela devint plus épineux, car contre toute attente le garde mis en place par le lieutenant Macé avait été remplacé, et celui qui le remplaçait n’était pas fiable. Il n’était pas question d’abandonner, trop de gens étaient en cause. Le lieutenant Saint-Amat décida d’y aller avec le sergent, l’un et l’autre devant quitter les lieux, quoiqu’il arriva par la suite, on ne pourrait s’en prendre à eux.

La lune, entre deux nuages, éclairait la cour de façon sporadique. Les autres sources de lumière venaient des bougies allumées à l’intérieur des bâtiments et ne balayaient pas plus loin que devant les fenêtres. Le capitaine prit la direction de l’état-major et pour cela passa devant le geôlier qu’il salua au passage, attirant ainsi son attention. Prenant son mouchoir dans la poche, il fit tomber un louis qui scintilla aussitôt. Semblant ne rien voir il continua son chemin. Il n’avait pas fait cinq pas que derrière lui le garde se précipita pour ramasser le butin aperçu. Bien mal lui en prit, il n’avait pas touché l’objet de son désir que le sergent l’assommât avec une bûche saisie à cet effet. Le lieutenant revint sur ses pas afin d’aider à traîner le corps de l’imprudent dans l’obscurité de l’auvent du bâtiment. Ils se saisirent de ses clefs et sans tarder, ouvrir la geôle, dont la porte, donnait directement sur la cour, avant que quiconque ne remarque l’étrange manège. François de Montigny n’hésita pas un instant comprenant instantanément que sa fuite commençait. Il suivit en toute hâte, sans dire un mot, ses libérateurs vers les écuries. Le cœur battant, ils attendirent dans l’écurie tout mouvement ou alerte qui contrarierait leur projet. Mais rien ne bougeait. Le capitaine Macé expliqua, rapidement, à de Montigny, qu’ils allaient sortir tout simplement par la porte. L’évadé acquiesça ayant toute confiance dans les hommes venus le libérer. En groupe serré, de Montigny au milieu de ses amis, sortit dans la cour profitant du passage de la couverture nuageuse obscurcissant tout et camouflant leur présence. Ils se dirigèrent comme si de rien n’était vers la porte du fort qu’ils passèrent en saluant avec naturel les deux gardes sur leur passage. Ignorant leur nouveau comparse les gardes laissèrent sortir le groupe d’hommes sans sourciller.

Retenant leur souffle, sans lambiner, mais sans courir afin de ne pas attirer l’attention des gardes des tours de guet, ils descendirent la route qui menait vers le débarcadère et qui croisait celle de Sainte-Catherine où les attendaient leurs montures. Le lieutenant Macé avait fait amener les trois montures supplémentaires nécessaires à leur fuite qui piaffaient au côté de celle de Jean roussin. Les quatre hommes sans languir partirent au galop laissant sur place Macé et son interprète qui ne devaient pas être inquiétés. Ils prirent à travers les champs de café la direction de la route de Terre-Blanche qui leur permettrait de contourner le fort par le nord.

Un peu plus de deux heures plus tard, les cavaliers mirent pied-à-terre, à la plantation de Jean. L’obscurité avait ralenti leur chevauchée, d’autant que le détour, qu’ils avaient dû faire, avait rallongé de beaucoup leur course.

Ils trouvèrent à les attendre, Marie et Blanche-Marie qui, inquiètes, n’avaient pas trouvé le repos. La première s’inquiétait pour les deux hommes, se rendant compte confusément qu’elle avait besoin des deux. La perte possible de l’un d’eux la jetait dans de sombres pensées dont elle n’arrivait pas à démêler les fils de la logique. Pour Blanche-Marie, c’était plus simple, la limpidité de ses sentiments ne l’amenait à se tourmenter que pour la sécurité de son maître dont la bonté lui offrait une vie paisible. Elle lui portait l’affection que l’on porte à un frère, un ami. Il n’y avait là nulle confusion. Quant à ses sentiments envers monsieur de Montigny, ils étaient ceux que l’on porte à une connaissance que l’on fréquente souvent. Elle était bien plus tourmentée par les conséquences qui résulteraient de tous ces événements. Si dans un premier temps tout était allé très vite et de façon confuse, dans un second temps, en prenant du recul, elle avait apprécié où tout cela pouvait les mener, que ce soit l’affront au peuple Natchez, la vanité du commandant Etcheparre ou la révolte de monsieur de Montigny que la plupart des colons et militaires partageaient. Elle se souvenait de tout ce qu’elle avait entendu dans la maison de monsieur de Bienville, et notamment au sujet des Indiens, de leurs mœurs et de leurs guerres, rien que d’inquiétant.

Marie descendit à leur rencontre, tendant ses mains vers son époux. « — Ah ! Enfin vous voilà ! Nous étions mortes d’inquiétude. Rentrez, j’ai fait préparer de quoi vous revigorer. Vous ne repartez pas tout de suite ?

— Non, Marie, au lever du soleil, monsieur de Montigny et ses amis descendront le fleuve, c’est plus rapide et plus sûr. 

François-Benjamin Dumont de Montigny (Ecole française vers 1790, entourage de Danloux. Portrait d'homme à l'habit vert, tableau.jpgFrançois de Montigny étant descendu de sa monture, sans plus réfléchir, répondant à une impulsion, se dirigea vers la jeune femme et baisa sa main, pour la saluer, la remercier et surtout avoir un contact charnel avec elle aussi infime fût-il. Marie troublée, retira sa main brusquement et entraîna ses invités vers la maison. Blanche-Marie ne put que constater, qu’arrivé à elle François de Montigny ne lui rendit pas la pareille. Cela lui était indifférent, mais elle trouva cela très maladroit à l’encontre de Jean et comme elle croisait son regard visiblement blessé par cette omission qui rendait plus flagrantes les privautés que l’homme prenait à l’endroit de sa femme, elle en eut de la peine. Elle jugeait que décidément monsieur de Montigny manquait de gratitude et de savoir-vivre, ce qui était assez contradictoire pour un homme qui tenait à ses manières de gentilhomme et plaçait, au-dessus de tout, sa supposée condition.

Aucun ne dormit cette nuit-là. Ils épiloguèrent sur les événements et leurs conséquences. Les femmes ne disaient rien. « — Jean, ne pensez-vous pas que pour leur sécurité, il serait bon que j’emmène votre épouse et mademoiselle Peydédaut ?

— C’est une bonne idée, ajouta le capitaine Saint-Amat à la suite de Montigny.

Jean sentit la brûlure de la jalousie le toucher au creux du ventre. Laisser Marie partir avec de Montigny ? Que le danger soit réel ou pas, cela y revenait. Ce n’était pas qu’il se défiait d’elle, mais il avait compris qu’elle s’était éprise de lui. Les regards qu’elle lui lançait, sans même rendre compte, laissaient de moins en moins de doute. Montigny lui amenait le parfum d’une société que lui même lui avait fait quitter. La vie à la plantation malgré la compagnie de Blanche-Marie était isolée, loin de celle de La Nouvelle-Orléans qui avait un parfum de Versailles, et, si de corps, elle lui était restée fidèle, ce dont il ne doutait pas, il supposait que ses pensées l’incitaient à l’infidélité. Tous ses tourments le faisaient souffrir, et cette question qu’il savait pleine de bon sens était une épée dans son cœur. Marie était le cœur de sa vie, la plantation et elle s’était pour lui une seule et même chose. Blanche-Marie, que la question avait surprise et incommodée, devinait les tourments de son maître. Tous attendaient la réponse de Jean. Il répondit donc, bien qu’avec un fond d’incertitude, un doute qu’il garda pour lui. « — Je pense qu’il est inutile de faire courir tant de risques à ces dames. Votre voyage n’est pas sans danger. De plus, rien ne nous dit que les Natchez vont se révolter. Depuis la semonce de monsieur de Bienville, ils font profil bas.

— Soit, mais monsieur de Bienville n’est plus là ! Et monsieur de Périer, s’il est plein de qualités, n’a pas le même prestige aux yeux des sauvages.

— Bien sûr, mais tout ce tumulte n’est peut-être que du bruit, même s’il n’est pas à négliger et je ne veux pas risquer la vie de mon épouse et de Blanche-Marie sur un coup de tête. Si je venais à conjecturer un danger plus assuré, je ferais le voyage moi-même. Pour  l’instant, il n’est pas envisageable que j’abandonne ma plantation au risque de voir mes nègres se volatiliser dans la nature. Ne revenons pas sur le sujet.

Sans s’en rendre compte, son ton était devenu plus sec, plus tranchant. Il ne laissait plus de place à discussion, François  de Montigny se le tint pour dit et personne ne rajouta quelque chose. Jean avait clos le chapitre. Marie s’était mise à espérer à l’énoncé de la question, mais elle supposait que son époux avait raison et était loin de supposer les méandres des pensées de celui-ci. Et puis comment aurait-elle pu justifier son arrivée à La Nouvelle-Orléans avec un autre homme que son époux ? Elle ne pouvait tout de même pas espérer un malheur. Elle était troublée, tout se bousculait dans sa tête, car elle commençait à comprendre et à admettre que ce qu’elle désirait c’était bel et bien partir, être, avec François de Montigny. Ce que jusque-là, elle avait maintenu dans le jeu insouciant du marivaudage, devant le danger encouru, prenait une forme plus importante, celle d’un sentiment égoïste qui l’envahissait et qui n’était que pour François. Blanche-Marie guettait sur son visage l’expression des humeurs qui se bousculaient en elle. Elle-même avait été perturbée par la proposition à laquelle elle n’avait pas songé jusque-là ; s’éloigner du danger encouru, présumé. Elle était écartelée entre la peur d’un danger qu’elle sentait présent et la crainte de descendre le fleuve, risque tout aussi certain, bien que moins défini. Elle accepta la réponse de Jean qui lui évitait de faire un choix que personne n’aurait pensé à lui proposer, mais, inquiète, elle n’était pas satisfaite.

Quand vint l’aurore, les résidents de la plantation accompagnèrent ceux qui allaient rendre compte au gouverneur jusqu’au ponton de la plantation. François de Montigny et ses deux comparses embarquèrent dans une demi-galère, embarcation à fond plat qui fila dans le courant du large fleuve sous les yeux de ceux qui restaient. Si Jean fût soulagé de les voir partir, Marie fût envahie par une profonde tristesse.

*

Sans un mot, lasses d’émotions et manquant de sommeil, les deux jeunes femmes allèrent prendre quelques repos alors que le soleil se levait.

vigée le brun vigée-le brun vig ||| portrait ||| sotheby's n09103lot.jpgEntrecoupé de mauvais rêves, son repos n’était pas salvateur. Blanche-Marie lasse de ressasser de mauvaises pensées finit par se lever. Elle se débarbouilla, refit sa tresse qu’elle enroula dans un chignon sur la nuque. Ses yeux étaient cernés et sa peau était blême, la fatigue avait laissé ses stigmates.   Elle s’habilla confortablement, mettant de côté, comme à son habitude, son corset, quand elle estimait qu’il ne lui était pas utile cela afin d’être plus libre de ses mouvements. Au rez-de-chaussée, elle trouva Abigaël et Zaïde surveillant le petit Roussin tout en faisant la cuisine. Elle grimaça un sourire, tapota la tête de l’enfant et partit vers le dispensaire. Elle n’avait pas mis le pied sur la dernière marche que Brutus était sur ses talons. Elle flatta le molosse qui lui rendit son attention d’un coup de langue. D’un pas décidé, elle se dirigea vers le dispensaire, qui se trouvait à l’arrière de maison, accolé à la palissade qui clôturait un vaste ensemble constitué des bâtiments de ferme, du potager et de ce qui servait de jardin d’agréments, prairies et arbres fruitiers. On ne pouvait entrer dans les lieux que par le portail digne d’un fort et de deux portes renforcées à l’opposé, afin de ne pas avoir à contourner l’espace enclot. Vantaux et portes étaient barricadés à la tombée du jour, mais le plus souvent grands ouverts le long de la journée. Arrivée dans le bâtiment, elle ne trouva qu’un esclave qu’elle soignait depuis plusieurs jours d’une blessure. L’homme allait mieux, mais avait encore de la fièvre. Elle nettoya et pansa sa plaie, puis lui fit boire une décoction et une soupe qu’elle avait amenées à cet effet. N’ayant plus rien à faire sur les lieux, elle laissa l’homme se reposer et conclut qui lui faudrait revenir à la nuit, l’examiner à nouveau. Elle appela Brutus qui furetait autour du petit cabanon et décida de rentrer à la demeure. Fermant la porte derrière elle, elle avait obligation de maintenir enfermés les malades, elle aperçut au loin sur la route qui menait à la plantation des volutes de poussières que soulevaient un groupe de cavaliers.   Elle hâta sa marche, soulevant jupes et jupons pour faciliter ses enjambées, passant devant un esclave qui s’occupait de ramasser des fruits, elle l’envoya chercher le maître de la plantation. Essoufflée, elle atteint la première volée de l’escalier au moment où le détachement de militaires faisait de même. Elle leur passa devant et monta les marches jusqu’à la galerie. Elle y trouva Marie apprêtée comme si de rien n’était. L’escadron avait interrompu l’apprentissage de la marche qu’elle donnait à son enfant. Elle le tendit à Abigaël et lui fit signe de rentrer. Elle s’avança pour saluer les cavaliers qu’elle connaissait tous et qui avaient à leur tête le commandant Etcheparre toujours en selle. Il ne paraissait pas décidé à vouloir en descendre. Sur un ton sarcastique, il lança : « — Bonjour madame Roussin, mademoiselle Peydédaut, mes hommages. » Marie serra son éventail qu’elle avait saisi pour se donner contenance, Blanche-Marie se cabra, Brutus qui s’était affalé à ses pieds se redressa percevant la tension de sa maîtresse. Il y avait de la menace dans ce compliment pourtant anodin. Était-ce le sourire ou le geste amplifié avec lequel l’homme avait enlevé son chapeau balayant les airs avec suffisance ? Elles ne savaient, mais son assurance les inquiétait, peut-être était-ce simplement qu’elle savait pourquoi il était là, l’objet de sa venue. Malgré cela, aucune des deux ne perdit contenance. Avec un sourire tranquille, Marie entama la conversation comme toute maîtresse maison. « — Bonjour commandant, peut-être voudriez-vous vous rafraîchir un instant ? je ne sais où vous vous rendez, mais la journée est déjà chaude.

— Cela n’est pas de refus, d’autant que je ne vais pas plus loin que chez vous. Votre plantation est l’objet de mon voyage.

Il descendit de sa monture et gravit les marches jusqu’à elles. Marie sentait ses jambes fléchir, quant à Blanche-Marie, les mains derrière le dos, elle se tordait les doigts de nervosité. « — Peut-être, vos hommes apprécieraient eux aussi des rafraîchissements au lieu de rester plantés au pic du soleil.

— Ce sont des soldats madame, ne vous souciez pas d’eux.

— Bien, Blanche-Marie, peux-tu demander à Abigaël de nous porter un pichet de citronnade ? Je suis désolé, commandant, je n’ai que cela à vous offrir, mon époux tient fermé le vin à cause des nègres. 

— Ce sera toujours ça, mais avant toute chose, pourriez-vous me dire mesdames où se trouve monsieur de Montigny ? Leurs gestes s’arrêtèrent dans leurs élans. Elles restèrent sans voix, stupéfaites, non pas de surprise comme le pensait le commandant qui observait leurs réactions, mais parce qu’elles étaient surprises par la rapidité de l’action. Elles ne s’attendaient pas que de front, il leur posa la question. Marie se ressaisit, et avec un sang froid dont Blanche-Marie ne l’eut pas crue capable, elle répondit avec calme : « — Mais monsieur, vous l’avez mis aux fers devant nous lors du banquet ?

— C’est un fait, madame, mais il semblerait qu’un individu ou plusieurs aient contrevenu à mes ordres.

 — Ah ? Il se serait donc libéré ?

— En quelque sorte.

Leur échange fut interrompu par l’arrivée d’Abigaël chargée d’un plateau. Le commandant ne poussa pas plus avant son investigation, car il voulait bien croire que les deux femmes fussent tenues dans l’ignorance. Blanche-Marie se mit en œuvre de remplir les gobelets. Jean se présenta alors. Il avait vu, lui aussi, venir les cavaliers et avait croisé l’esclave venu le prévenir. Il ne s’était pas éloigné de la maison présageant cette éventualité, la fuite de Montigny ne pouvait qu’être rapidement découverte. « — Commandant Etcheparre, je vous salue bien, que me vaut votre présence en dehors de l’hospitalité. Seriez-vous en route pour quelques tournées d’inspection ?

— Bonjour monsieur Roussin, je suis venu chercher monsieur de Montigny !

— Ici ? Mais si je ne m’abuse, il devrait être retenu au sein de vos murs.

— Il devrait ! C’est un fait ! Mais hier au soir à la tombée du jour l’oiseau s’est envolé de sa cage, et il semblerait qu’au même moment vous fussiez dans les parages.

— Mais voyons, commandant, à cette heure du jour, j’étais chez moi partageant mon repas avec ma famille. Vous pouvez demander à mon épouse ou à mademoiselle Peydédaut.

Marie impassible rajusta l’une de ses boucles. Brutus grogna en sourdine, Blanche-Marie le caressa autant pour le faire taire, que pour faire bonne figure. Les deux jeunes femmes attendaient la ou les questions à venir. Comme le commandant ne bronchait pas, sirotant son verre tout en se demandant par quel angle attaquer, Jean intervint : « — Je comprendrai que la confiance naturelle que vous me portez soit mise à mal par les devoirs de votre fonction. Fouillez la maison, la plantation, cela ne pourra que vous conforter de mon innocence dans ce forfait. Vous ne trouverez aucune trace de monsieur de Montigny. » Le commandant comprit qu’il était arrivé trop tard, car il ne doutait pas de l’aide que Jean avait apportée à la fuite de son lieutenant. Il en était fort contrarié et bouillait d’une colère froide que l’on constatait à la palpitation de ses veines du cou. Il ne voulait pas faire d’éclat et ne pouvait que se retirer.

capitaine Etcheparre (Sir Joshua Reynolds- Sir Joseph Banks | Retrato Aristocrático.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 10 et 11

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Épisode 10

Jean Roussin (The Dublin born actor, Spranger Barry died on the 10th January 1777.

La plantation, printemps 1724 — été 1725

Ce fut suite à l’installation d’un petit poste avancé, quatre ans auparavant, sur le territoire des Natchitoches, dont monsieur de Saint-Denis, homme énergique et capable, reçut le commandement, que la Compagnie parut prendre au sérieux l’obligation de peupler la colonie. Cette année-là, les Français renouvelèrent leurs tentatives de commerce avec les provinces espagnoles, bien que les deux pays fussent alors encore en guerre ; les deux colonies tendaient à penser que c’était dans leur intérêt d’entretenir entre elles un commerce qui leur serait réciproquement avantageux. Aussi, lors de l’année 1720, la Compagnie envoya un millier de personnes, dont trois cents pour les concessions de Natchez, autour du Fort-Rosalie ; Jean Roussin fut de ceux-là.

*

Jean Roussin avait un avantage sur beaucoup de nouveaux arrivants, il avait hérité à la mort de son père, outre des dettes suite à l’effondrement du système Law, d’un document stipulant qu’il était propriétaire d’une concession au bord du Mississippi. Jean ne savait pas comment elle était rentrée en possession de son père, mais elle était en bonne et due forme. Comme il n’avait plus que cela comme bien, il se décida et s’embarqua pour la Louisiane, il n’avait plus rien à perdre même si pour lui c’était l’inconnu.

Après un voyage des plus mouvementés, une tempête de plusieurs jours avait failli les envoyer par le fond, puis ils avaient échappé de peu à des corsaires espagnols en se réfugiant dans un port de Saint-Domingue, et pour finir une épidémie de fièvre avait décimé une partie de l’équipage et des voyageurs. Arrivé sur sa concession, il remercia plus d’une fois Dieu de l’avoir sauvegardé, même s’il ne voyait pas trop par quoi et par où commencer sa nouvelle vie, malgré les conseils que lui avait prodigués l’agent de la Compagnie, pendant qu’il lui validait son titre de sa propriété et lui en indiquait l’emplacement. Avec le pécule qu’il avait réussi à mettre à l’abri des créanciers de son père, suite à la vente de tout ce qui restait en sa possession, il avait acheté cinq nègres et de quoi les nourrir pendant six mois, ce qui était en soi une petite fortune. Il commença à dégager le terrain aux abords du fleuve ne laissant entre lui et les futures cultures qu’un liseré d’arbres sur une largeur d’une dizaine de pieds. Ses terres possédaient de grands arbres, chênes et cyprès dont il décida de garder une partie pour la construction de ses divers bâtiments et de vendre le reste, car c’était un commerce lucratif, et de vastes prairies surélevées par rapport au lit du fleuve, ce qui était un atout lors des crues récurrentes de celui-ci. Il planta du tabac, puisque dans cette région, c’était la culture la plus pertinente d’après tous les avis reçus. Mais très vite, il se rendit compte qu’il lui faudrait plus de moyens pour obtenir un meilleur rendement, mais il ne voyait guère comment s’en procurer.

*

capture

capture d’esclave

À cette époque, la colonie commençait à sortir de son état premier, et faisait émerger une civilisation du monde sauvage dans lequel elle s’était installée. Les premiers arrivants, faute de mines d’or et d’argent comme au Pérou ou au Brésil, avaient travaillé la terre qui se révélait extrêmement fertile malgré les obstacles dus aux débordements du fleuve et aux insectes dévoreurs de récoltes. Après les explorateurs était donc venu le temps des colons, des planteurs, ils cultivaient l’indigo, le tabac et le coton. Cela n’était pas sans difficulté. Si les concessions avaient été vendues comme le nouvel Éden, beaucoup de colons succombaient à la malignité du climat. Pour la combattre, la Compagnie avait envoyé cher­cher des nègres en Guinée, un millier d’esclaves avait été introduit dans la co­lonie. Par leur travail, ils avaient répondu aux espérances et avaient pallié la fragilité de la santé des Européens sous ce climat.

Estimant que c’était le plus sûr pour son avenir, Jean Roussin, malgré les difficultés, mais n’étant pas un aventurier, faisait partie de ceux qui avaient choisi de cultiver la terre plutôt que d’aller fouiller la contrée à la recherche vaine de mines de métaux précieux. Il avait opté pour la culture du tabac et avait obtenu l’accord de la Compagnie, qui pragmatique, interdisait toutes cultures pouvant entrer en concurrence avec celles produites sur le sol Français, tels la vigne, le chanvre, le lin, et autres cultures traditionnelles. En plus de ces dictats, il savait ne pouvoir ache­ter en dehors de la Compagnie, et seulement au prix qu’elle fixait ; il ne pouvait vendre qu’à elle, au prix qui lui convenait, et ne pouvait sortir de la colonie qu’avec sa permission. Jean Roussin apprit comme ses voisins à contourner ces lois astreignantes et comme tous, il fit appel à la contrebande, tout d’abord pour survivre puis pour s’enrichir.

Les premières années si elles furent difficiles de par le climat, auquel il n’était pas accoutumé, de par le défrichage et la mise en culture de ses terres, il n’avait jamais planté quoi que ce soit auparavant, tout alla pour le mieux. Avec ses esclaves, ils délimitèrent tout d’abord un jardin potager pour répondre à leurs besoins alimentaires, puis il se concentra sur la culture du tabac qui devait faire sa fortune du moins, il y comptait bien.

L’année de son installation demanda beaucoup d’efforts jusqu’à la première récolte ; un homme ne pouvait se charger que de deux mille pieds de tabac, cette culture nécessitait une propreté parfaite de la terre de culture, aussi fallait-il sarcler soigneusement tous les huit jours. Malgré les efforts constants, la récolte ne donna pas grand-chose. Le peu qu’il réussit à vendre à Biloxi, où loger les bureaux de la Compagnie, lui permit à peine à acheter quelques vivres de premières nécessités, qui viendraient compléter la chasse. La deuxième année, ce ne fut guère mieux, mais il commença à employer tous les moyens de la colonie et au lieu d’acheter des vivres, il acheta dix esclaves supplémentaires, dont cinq, à crédit. Pour les vivres, il avait fait connaissance avec des contrebandiers et les obtenait à moitié prix, elles provenaient des colonies espagnoles ou anglaises. La troisième année, sa production avait pris de l’ampleur, il fut l’un des premiers à ne plus avoir de dettes envers la Compagnie. Une partie de sa production était partie pour la Virginie. L’un des premiers qui comprit fut monsieur de Bienville, mais il lui fit comprendre qu’il fermerait les yeux. C’est ainsi que les deux hommes commencèrent à se lier.

Jean Roussin passait le plus clair de son temps sur sa plantation hormis le dimanche où il se rendait comme tous les colons des alentours et leurs familles jusqu’au Fort-Rosalie en amont du fleuve pour l’office dominical. Ce dernier était donné la plupart du temps par l’aumônier militaire dans la cour du bastion. Tous s’y rendaient, c’était le meilleur moyen d’avoir des nouvelles de la colonie. Outre des militaires, les colons croisaient des hommes en tous genres qui parcouraient en tous sens le Mississippi et ses abords, faisant véhiculer les marchandises et les nouvelles, et bien sûr les Indiens des tribus locales qui profitaient de ses rassemblements pour vendre quelques marchandises, vivres et peaux de bêtes essentiellement. Depuis le début de sa fondation, ces derniers n’avaient guère fait d’opposition aux nouveaux venus. Mais au fil du temps, leur amitié ou plutôt leur indifférence se changea en une animosité, imposant une lutte de tous les instants, une lutte sourde, cachée, souvent incitée par les Anglais. Ces derniers voyaient d’un mauvais œil l’expansion de la colonie française, qui se portait de mieux en mieux à leur grande contrariété. Jean Roussin ne fut pas concerné par ces luttes intestines jusqu’à l’incident qui coûta la vie à un sergent du fort et à sa famille. Les Natchez les avaient surpris allant en visite dans une plantation amie. Après une brève accalmie, les Natchez avec à leur tête « serpent piqué « avaient brûlé plusieurs plantations, massacrant les blancs et quelques noirs, la plupart de ces derniers s’étaient enfuis, libérés de leur joug. Jean Roussin avait eu la vie sauve. Il était de passage à Fort-Rosalie pendant que sa plantation, ses champs étaient brûlés et ses esclaves dans la nature.

Lorsque monsieur de Bienville vint avec son régiment pour châtier les Natchez, Jean fit partie de la milice des colons qui se joignit à lui. C’est lors de cette expédition punitive qu’il rencontra monsieur Baron et, que s’étant lié à lui, ce dernier lui proposa celle qu’il devait épouser six mois plus tard sa fille, Marie Baron.

Marie Baron avec sa dot lui apporta une association qui lui permit de faire fructifier son bien en multipliant le nombre d’esclaves sur sa plantation. De ce jour, il devint l’un des planteurs les plus importants aux alentours de Fort-Rosalie.

*

Il fallut dix jours de navigations tantôt à la rame tantôt à la voile pour remonter le cours du large fleuve. Sous la toile aménagée pour elle, à la poupe de l’embarcation, Blanche-Marie, son cerbère à ses pieds, regardait à l’abri de l‘ardeur du soleil printanier ou des ondées tropicales, le paysage qui défilait sous ses yeux. Chaque soir, dès le soleil couché, l’embarcation était amarrée à la rive, il n’était pas question de naviguer la nuit même à la lueur de la lune, les hommes montaient alors un camp de fortune. Une tente pour elle était tendue devant laquelle Brutus se couchait et dormait d’un œil sous les étoiles tapissant le ciel nocturne. Les sens aux aguets, aucun être, aucune bête n’auraient pu l’approcher sans que la jeune fille en fût alertée et sans que le molosse son gardien ne soit prêt à la défendre. Sur elle, elle avait un couteau, que lui avait fourni Graciane, au cas où ?

Jean Roussin, de nature paternelle, bien qu’il n’ait qu’une dizaine d’années de plus qu’elle, la couvait comme une enfant. Il prenait très au sérieux cette protection promise à son ami. Entre deux ordres, il lui expliquait ce qu’elle découvrait, un monde nouveau où un soupçon de civilisation perçait au milieu d’une faune sauvage. « — Tu vois, fillette – expression qui tirait invariablement un sourire à l’auditrice — Chaque concession, qui a été attribuée par la Compagnie, est bornée par deux lignes perpendiculaires depuis la rive d’un cours d’eau, ici le fleuve, car ce sont les seules voies de circulation que nous ayons. Chaque concession s’enfonce de façon variable dans les terres. Je n’ai pas à me plaindre comme tu pourras t’en rendre compte, la mienne est d’une bonne profondeur, je possède cinq cents acres. » En remontant le fleuve, il lui avait cité les noms des différents propriétaires. Ils étaient ainsi passés devant les domaines de monsieur  de Bienville, avant d’atteindre ceux de Dubreuil, Dugué, Lanteaume, Delery, Beaulieu, Massy, Tierry, beaucoup de noms qu’elle connaissait voire qu’elle avait croisés chez son ancien protecteur. « — Ici, les champs donnent de l’indigo vendu au roi de Prusse pour teindre les uniformes de ses soldats. Du côté des Yazous ou des Natchez, nous faisons pousser du tabac qui en qualité vaut largement celui de Virginie ou de Saint-Domingue. Certains font de la canne à sucre dont on tire de la mélasse, mais souvent lors du transport, elle moisit et il y a beaucoup de perte. Bien évidemment poussent aussi très bien la patate douce, le maïs, et d’autres céréales. Nous avons aussi de très beaux arbres fruitiers, bien que sauvages, une fois dépêtrés de la jungle et convenablement taillés, ils nous offrent des pêches, des cerises, des kakis, et même des olives. Convenablement dompté, ce pays est un Éden ! » Blanche-Marie au souvenir de ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée resta sceptique. Plein d’enthousiasme Jean Roussin était intarissable et poursuivait son énumération. « — La vigne sauvage fait du bon vin et le houblon une petite bière agréable au palais. » L’engouement de l’homme rassurait la jeune fille. Le voyage se passa sans encombre et parut facile à la voyageuse, bien qu’elle restât inquiète tout au long du parcours qui s’enfonçait au fil des heures et des jours dans un monde de plus en plus sauvage où les quelques humains, qu’ils étaient amenés à croiser, étaient des Indiens qui ne paraissaient pas toujours amicaux.

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Ils amarrèrent devant le ponton de la concession de Jean Roussin un peu après le pic du soleil. Blanche-Marie était intriguée, elle ne voyait pas d’habitation à proximité. Mais comme tous les propriétaires, Jean Roussin avait construit sa maison à bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Quand elle mit le pied sur la terre ferme et cela malgré le paysage bucolique des alentours, elle ne put réfréner un frisson qui lui laissa une trace fugace d’effroi. Un sourd malaise la saisit, sorte de pressentiment. Elle n’en montra rien et pour se rassurer flatta la tête de Brutus qui d’un bon l’avait rejoint.

columbia-plantation-edgard-st-john-the-baptist-parish-la-1024Tout en donnant des ordres, Jean Roussin, lui indiqua la route qui s’enfonçait dans un sous-bois et qui se dessinait entre deux rangées d’arbres, certains déjà vieux et d’autres récemment replanter afin de créer l’allée régulière désirée et qui constituerait, au fil des années, une somp­tueuse voûte de verdure. Au travers des arbres qui bordaient le fleuve sur environ deux arpents, siégeant sur des pilotis, elle finit par distinguer la maison, entourée d’une palissade, qui au loin dominait le domaine. Blanche-Marie patienta et attendit la fin du déchargement. Monsieur de Montigny, en attendant, lui comptait quelques anecdotes sur la vie à Fort-Rosalie et sur les Autochtones. Fin prête, la jeune fille encadrée des deux hommes, les esclaves, à l’arrière, portant leurs bagages et leurs colis, remonta l’allée, et passa le portail grand ouvert, négligence qui laissa échapper un juron au maître des lieux. Blanche-Marie, entre monsieur de Montigny et Jean Roussin, sous son chapeau de paille examinait ce qui l’entourait, tout en avançant vers l’habitation qu’elle apercevait enfin nettement. Elle lui sembla vaste, ceinturée d’une profonde véranda sous un toit haut et pentu garnie de chien assis. S’approchant elle aperçut une silhouette féminine, la main en visière qui les guettait.

*

Marie attendait le retour de son époux, lui semblait-elle depuis une éternité. Une fièvre l’avait prise peu de temps avant le départ de celui-ci et l’avait empêchée de le suivre jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Ils n’avaient pu faire autrement que de se séparer, Marie était restée entre les mains de deux de ses esclaves et elle en avait été horrifiée. Cette race l’inquiétait, elle en avait une peur maladive.

Marie Baron (Jean-Baptiste Greuze, 1725-1805, French painter.jpgSans famille hormis son père, Marie baron avait suivi celui-ci de France jusqu’à Montréal. Elle avait alors à peine dix années. Lorsqu’il avait rejoint le gouvernement de monsieur Bienville, elle était venue s’installer à La Mobile puis à La Nouvelle-Orléans. Quand il lui avait annoncé qu’il avait proposé sa main à Jean Roussin, elle n’y avait fait aucune objection, elle venait d’avoir dix-huit ans, il lui fallait convoler. Blonde, la silhouette avenante, des yeux couleurs myosotis, un visage de poupée, elle était fort courtisée, mais aucun n’avait trouvé la voix de son cœur, donc, elle avait écouté la voix de la raison, celle de son père. Elle ne l’avait pas regretté, son époux s’était avéré attentif à ses besoins et aux petits soins pour elle. Quand il lui avait donné deux négresses pour tenir sa maison et l‘aider en tout, elle l’avait remercié, mais une sourde angoisse s’était installée en elle. Marie n’avait jamais possédé d’esclaves et elle avait entendu tant d’histoires terribles sur ces peuples. Les pires horreurs couraient sur leur compte, qu’ils étaient cannibales, et que malgré le confort et la sécurité qu’on leur offrait, ils étaient capables d’empoisonner, d’égorger leurs maîtres. Enfin quoi, elle craignait pour sa vie, si bien qu’elle leur adressait la parole, le moins possible, de toute façon elle ne les comprenait pas, elle évitait autant que possible leur présence, errante désœuvrée dans sa propre maison. Son époux avait fini par s’en rendre compte, l’avait conseillée, lui expliquant comment s’y prendre. Avec un sourire contrit, elle promit de faire un effort. Mais ce fut en vain, c’était plus fort qu’elle, dès qu’elle s’approchait de ses servantes, elle avait des sueurs et des nausées la prenaient. Alors, il donnait les ordres le matin, se disant que le temps faisant, elle y viendrait d’elle-même. De son côté, Marie vivait dans l’inquiétude permanente que sa solitude journalière amplifiait, elle s’accrochait à l’idée qu’avec la venue des enfants les choses changeraient. Mais cette pensée était aussitôt compromise, car qui pouvait désirer des enfants, alors qu’ils pouvaient être égorgés à tout instant. Et les événements avec les Natchez produits avant son mariage n’étaient pas pour contrarier ses sombres idées. Confortée dans cette peur, seule la présence de son époux la rassurait quelque peu. Aussi lors de l‘absence de celui-ci, la maladie aidant, sa peur s’était amplifiée et la tenailla continuellement. Dès que debout elle avait pu se tenir, elle s’était installée dans la galerie face à l’allée et tout au long du jour, elle attendait son retour, ne mangeant que des fruits qu’elle lavait et pelait elle-même. À la nuit, elle s’enfermait dans sa chambre à double tour.

Lorsqu’elle vit paraître le groupe passant le portail de la palissade, elle se leva d’un bon, resserra sur elle son ample manteau à dos flottant en indienne qui lui servait de négligé et s’approcha de l’escalier qui faisait face à l’allée. L’ensoleillement l’aveuglait, l’empêchant de distinguer les individus qui constituaient le groupe qui s’avançait, elle leva la main devant ses yeux, et au milieu des ombres et des éclats, elle finit par reconnaître la silhouette de son mari, puis celle de monsieur de Montigny, mais elle n’identifiait pas celle de la femme qu’ils encadraient. Monsieur  de Montigny avait dû épouser. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne l’avait vu, depuis bien avant son mariage, cela était donc possible. Elle était un peu déçue, car elle le pensait épris d’elle, et qu’il ait pu se consoler la désappointait quelque peu. De toute façon l’important ce fut que son époux fut de retour. Instinctivement, elle rajusta son chignon, ramenant en son sein les mèches qui tombaient sur sa nuque.

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Jean Roussin prit sans pudeur sa femme dans les bras, la jeune femme se laissa faire, trop heureuse de retrouver son époux. Les deux spectateurs évaluaient la scène chacun à leur aune. Blanche-Marie trouvait cela rassurant, le lien qui unissait le couple présageait une ambiance harmonieuse dans la maison. François Dumont de Montigny, quant à lui, ressentit un pincement de cœur. La scène le crispa.

Cotes, Francis, 1726-1770; A Gentleman with a CaneSix ans plus tôt, à 22 ans, sous-lieutenant, François Dumont de Montigny s’était embarqué pour la Louisiane, en même temps que la compagnie de monsieur  de Valdeterre, sur la flûte « La Marie ». Il avait tout d’abord été envoyé par monsieur Le Blanc sur sa concession de la rivière des Yazous et avait pris part aux travaux de la construction du fort Saint-Claude. Puis il était parti explorer la rivière de l’Arkansas, au printemps de 1722, en qualité de « géomètre », avec monsieur Bénard de La Harpe, parce que les agioteurs de la rue Quincampoix spéculaient sur un merveilleux rocher d’émeraude supposé la surplomber. Ce fut à l’automne de cette année-là, au milieu de l’ouragan qui détruisait La Nouvelle-Orléans qu’il vit pour la première fois Marie Baron dont il s’éprit aussitôt. Il n’était pas riche, ses rapports houleux avec monsieur de Bienville qu’il avait fortement contrarié de par son tempérament perpétuellement insatisfait et colérique, l’avait amené proche du dénuement. Cet état de fait l’avait retenu de s’approcher d’elle, se contentant de soupirer au loin. Il avait participé à l’expédition punitive contre les Natchez lors de laquelle il avait fait la connaissance de Jean Roussin, au retour de celle-ci, il apprit que la jeune femme, qu’il aimait en secret, était destinée à celui qui était devenu un ami. Il s’éloigna de lui comme d’elle et s’enfonça dans une misère arrosée d’alcool. Sa situation ne s’améliora pas et son état d’esprit encore moins. Ses rapports ombrageux avec monsieur de Bienville l’avaient amené à l’indigence et le départ de celui-ci pour la France lui avait offert, par l’intermédiaire de monsieur de la Chaise, un poste sur la concession de Terre-Blanche, concession qui dépendait directement du Fort-Rosalie. Il avait dû obtempérer et s’était retrouvé sur l’embarcation de Jean Roussin, puis devant Marie toujours si belle.

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Autour de la table éclairée par les flammes vacillantes des bougies du chandelier de cuivre, les trois jeunes gens riaient des  saillies du quatrième. Le plus âgé avec l’approche de la trentaine était Jean Roussin, la plus jeune était Blanche-Marie qui allait vers ses seize ans. Autour d’eux Zaïde et Abigaël, les deux négresses, leur servaient du café pendant que François Dumont de Montigny, resté sur la plantation, faisait de l’humour tout en jouant aux cartes. Il n’était pas arrivé à se détacher de la demeure pour prendre son poste et s’était imposé dans les lieux. Tout en jouant il marivaudait avec les deux jeunes femmes, passant de l‘une à l’autre pour donner le change, mais l’une comme l’autre savaient, pour qui était ce jeu délicat. Les deux jeunes femmes dont les liens s’étaient serrés sans difficulté s’en amusaient dès qu’elles étaient seules, elles savaient que c’était pour Marie que l’homme soupirait en vain ou presque. Blanche-Marie avait très vite saisi que le séducteur, sans délicatesse, se servait d’elle pour atteindre sa compagne, qui ne semblait pas insensible au charme du sous-lieutenant, accessoirement géomètre et à ses heures poète. Un piètre poète au goût de Blanche-Marie, mais Marie ne semblait pas s’en apercevoir. Jean, quant à lui, ne disait rien, mais n’était pas dupe. Pour lui les deux jeunes femmes étaient aussi jolies, l’une que l’autre, et avaient droit à ses compliments, choses qu’il ne savait pas tourner, ce n’était pas dans sa nature, mais il n’était pas idiot et Montigny n’était pas toujours subtil. Il n’en avait cure, il avait confiance en Marie. La soirée se prolongeait, Jean l’écourta rappelant qu’il devait dès l’aurore parcourir ses champs. Blanche-Marie ne se fit pas prier et demanda aux deux négresses de débarrasser. Marie, soulagée, s’était déchargée sur la jeune fille de la tenue de la maison, celle-ci était donc devenue responsable des tâches de Zaïde et Abigaël.

Les deux négresses étaient d’un naturel servile et avaient compris que leurs positions étaient enviables par rapport à ceux de leurs frères d’infortune qui travaillaient aux champs. Si elles venaient toutes deux de Guinée, l’une était Peule et l’autre Soussou. Elles n’étaient pas de la même région, aussi l’une parlaient le pular et l’autre la langue mandée. Elles avaient trouvé suffisamment de mots pour se comprendre, échanger et partager. Les blancs étaient inconscients de tout cela, pour eux ce n’étaient que des sauvages et quant à les comprendre cela les indifférait le plus souvent, du moment qu’ils effectuaient leurs tâches. Aussi, si le comportement de Marie ne les avait pas surprises, celui de Blanche-Marie les intrigua. Elle n’élevait jamais la voix et essayait de les comprendre comme d’être comprises, aussi avec un vocabulaire restreint pris dans les différentes langues, Blanche-Marie faisait passer ses demandes. Zaïde était grande et mince et Abigaël tout en rondeurs. La première était très habile de ses mains et la deuxième cuisinait avec audace, une cuisine mixait entre les habitudes des maîtres et les ingrédients trouvés sur place. Dans la maison tout le monde y trouvait son compte, même Marie commençait à avoir moins peur de ses domestiques et prenait confiance suivant l’exemple de sa nouvelle amie.

Peydédaut Blanche-Marie  et Marie Baron Roussin(FRANÇOIS BOUCHER (Têtes de deux jeunes femmes de profil Pierre noire.jpgMarie prit donc le bras de Blanche-Marie et l’entraîna vers sa chambre afin qu’elle l’aidât à se déshabiller. Elles aimaient ce moment où elles se retrouvaient seules et échangeaient des balivernes tout en se préparant pour la nuit. Marie était d’un caractère facile et affectueux, elle avait très tôt manqué d’amour, orpheline de mère, suivant son père de poste en poste, et de nourrice en nourrice, elle s’était souvent sentie seule. Dominée par un père autoritaire, qui n’avait pas voulu la mettre au couvent, car elle lui rappelait sa mère, elle avait été une enfant effacée et foncièrement timide. Elle avait été d’emblée séduite par le caractère réservé, mais assuré de Blanche-Marie. Sa détermination à aller de l’avant la fascinait et quand, confiantes, elles s’étaient épanché quelques bribes de leur vie, elles s’étaient reconnues dans leur désarroi. Blanche-Marie avait trouvé un nouveau foyer et une nouvelle vie qui étaient à sa convenance. Marie fin prête, Blanche-Marie la laissa et rejoignit sa chambre à l’étage. Jean Roussin lui en avait aménagé une, sous les combles, qui la ravissait. Elle devait elle aussi se lever tôt, elle partageait son temps entre la maison, ses tâches domestiques, et l’hôpital de la concession, ses quelques connaissances acquises sur le tas lui permettaient de soulager les quelques blessés ou malades parmi les esclaves. Les habitations de la colonie étaient le plus souvent de taille assez grande et occupaient un personnel assez nombreux comparé à des exploitations françaises. Blanche-Marie, même au château de Saint-Mambert, n’avait pas vu autant de gens travailler une seule terre, la plantation de Jean Roussin comptait près de cinquante esclaves. Elle se coucha laissant sa fenêtre ouverte vers le ciel et se laissa porter par les bruits de la nuit, oiseaux et autres animaux nocturnes, la brise dans les champs et le grondement sourd du fleuve. Elle entendit Montigny et Jean Roussin se souhaiter le bonsoir, puis le silence qui la porta vers le sommeil.

*

L’été était passé avec ses chaleurs étouffantes puis l’automne avec ses tempêtes et l’hiver avec ses températures relativement fraîches, le printemps était revenu le fleuve inondant à nouveau ses rives, les fleurs multipliant leurs couleurs, la faune croissant à nouveau puis ce fut à nouveau l’été. Cela faisait six jours que la chaleur était tel que rien ne bougeait aux heures les plus chaudes. La nuit était tombée, mais elle ne délivrait pas encore un soulagement suffisant à Marie qui dans son septième mois de grossesse ne savait comment se mettre à l’aise. À côté du lit dans lequel elle soupirait tout en s’éventant, Blanche-Marie s’était installée avec un ouvrage afin de lui tenir compagnie. Après avoir barricadé les portes, elle avait envoyé Zaïde et Abigaël se coucher, c’étaient les seules esclaves qui avaient le droit de rentrer dans la demeure puisqu’elles en étaient les servantes et d’y loger. Elles étaient donc montées dans leur chambre sous les combles. La maison était calme, il n’y avait que les quatre femmes, Jean était à Fort-Rosalie. Comme la pièce était suffocante, la jeune fille avait rouvert la porte-fenêtre pour faire rentrer un peu d’air et, à la lueur tremblotante d’une bougie, tirait l’aiguille, elle aurait préféré lire, mais il n’y avait aucun livre dans la demeure même pas l’almanach. Tout à coup, Brutus grogna doucement. « — Blanche-Marie, vous avez entendu ?

— Quoi donc ?

— Écoutez, il y a quelqu’un qui marche dans la galerie !

Blanche-Marie souffla aussitôt la bougie, et tendit l’oreille. Elle flatta le molosse, lui donna un léger coup sur le museau pour qu’il fasse silence, il obtempéra. La pièce était éclairée par les rayons de la lune qui dispensait une lumière froide. Doucement, la jeune fille se leva, et alla vers l’angle de la pièce et y saisit un fusil à double canon que Jean laissait toujours chargé. Il lui avait demandé si elle savait s’en servir, malgré sa répugnance qu’elle ne tenait pas à expliciter, elle avait répondu par l’affirmative. Elle cala la crosse sous son aisselle et le doigt sur la détente, elle écoutait attentivement. Son cœur frappait très fort remplissant sa tête, elle se contrôla. Elle ne percevait rien de particulier, mais elle ne mettait pas en doute la parole de son amie, cela aurait été par trop dangereux. Elle avança à pas feutrés vers l’extérieur, elle essayait de maintenir un tremblement convulsif dû à la tension. Quand elle fut dans la galerie, elle regarda à droite comme à gauche, rien. Brutus était sur ses talons, il se mit à grogner. Elle tendit à nouveau l’oreille, Marie avait raison, elle sentait une présence, un souffle, une respiration. Mon Dieu pourvu qu’il n’y ait qu’un homme. Elle affermit sa voix et s’exclama : « — qui est là ? » De l’ombre sortit une silhouette gigantesque. Le molosse aboya tout en grognant. Elle pointa son fusil vers l’homme, du moins elle supposait que c’était un homme. Une voix grave lui répondit : « — je suis, Alboury Ndiaye, un ami de Jean Roussin. Je devais le retrouver ce soir au bord du fleuve, mais il n’est pas venu, alors je me suis rendu aux nouvelles. Alors, s’il vous plaît ne tirez pas et retenez votre chien. » Derrière, traînant un sabre, Marie malgré l’encombrement de son ventre, l’avait suivie. Les deux jeunes femmes ne savaient que faire, d’autant que l’homme, dont elle ne voyait que les contours, était inconnu d’elle. Brutus, le dos courbé, le poil hérissé, sentant la peur de sa maîtresse, grognait de plus belle, babines retroussées, toutes canines dehors. « — Je portais des marchandises pour la plantation, il y a même des livres pour l’une de vous deux. » Les deux femmes respirèrent, il ne pouvait l’inventer, Blanche-Marie baissa son arme, sans toutefois sans s’en dessaisir et calma d’une voix ferme Brutus qui n’en garda pas moins sa position. « — Excusez-moi, si j’avais su que Jean était absent, j’aurais attendu le jour pour me présenter à vous, je vais m’en aller. Je reviendrai demain. » À reculant, il s’approcha de l’escalier qu’il descendit. Totalement éclairé, elles découvrirent, stupéfaites, un géant noir comme l’ébène.

épisode 011

Alboury Ndiaye (Frank Buchser - Il negro

Le contrebandier Alboury Ndiaye

L’homme, qui s’éloignait de la demeure, était une force de la nature, un animal sauvage, qui impressionnait tous ceux qui le croisaient. Pour la plupart des individus, c’était un géant noir d’ébène, bien qu’il fût couleur café. Il devait approcher une bonne toise et n’avait pas besoin d’être méchant pour impressionner son entourage. Il affichait le plus souvent un torse musculeux, à moins que le froid ne le forçat à se couvrir davantage, et était vêtu d’un pantalon de marin dont la couleur oscillait entre le blanc et le marron qu’il attachait au moyen d’un bout de cordage. Son sourire franc n’arrivait pourtant pas à faire oublier l’impression de danger qu’il dégageait.

Une décennie s’était écoulée depuis qu’il avait été enlevé à sa famille, prise dans des guerres incessantes et périodiquement plongée dans une misère noire. Il habitait alors un petit village non loin de la côte Sénégalaise. Alboury Ndiaye avait quitté l’Afrique contre son gré, encore que son départ était en partie dû à son attirance pour l’aventure. Il s’était cru un homme, car il avait participé aux rites initiatiques faisant de lui un chasseur. Il s’était rendu sur un navire espagnol pour échanger de la nourriture contre des outils, à l’encontre de la volonté du griot et de sa mère. Les négriers, qui avaient annoncé aux gens du village leurs intentions pacifiques, l’avaient fait prisonnier dès qu’il avait mis le pied sur le tillac et l’avait couvert de chaînes, avant de lever l’ancre pour faire route vers la Guinée, puis le Brésil. Ce coup du sort lui avait fait quitter son pays, en tant qu’esclave. Pour autant, la captivité d’Alboury ne dura pas longtemps, car le négrier n’était jamais arrivé au Brésil, mais la famine et les coups de fouet à bord, mêlé à la totale incompréhension de sa nouvelle condition, lui avaient laissé des souvenirs douloureux et ineffaçables. Ce fut toutefois la seule condition d’esclave qu’il connut, car il fut libéré avant d’atteindre le Nouveau Monde par le navire de guerre le « Régent « . Le capitaine du navire de guerre, aux idées peu recommandables, puisqu’il était contre l’esclavage, qui pourtant commençait à rapporter des fortunes à son pays, avait arraisonné le négrier où se trouvait Alboury parce qu’il croisait de trop près Saint-Domingue, et cela sans autorisation de son gouvernement. Après avoir pendu pour piraterie les Espagnols, le capitaine du « Régent « avait proposé aux esclaves survivants soit de les débarquer et de les vendre, soit de compléter son équipage réduit par un combat difficile. Alboury avait bien sûr opté pour la deuxième solution, bien qu’il fût jeune, sa taille déjà phénoménale emporta la décision du maître d’équipage. Il devint un marin, un excellent gabier, vigilant et infatigable. Il servit pendant quatre années sur le navire, avec toute la confiance du maître d’équipage et donc du capitaine, mais il était partagé entre son besoin de liberté et sa reconnaissance pour le capitaine. Quand celui-ci mourut d’une mauvaise fièvre due à la gangrène, il changea de navire, et cela plusieurs fois de suite. Il privilégiait les navires de commerce plus faciles à quitter au port de son choix. Il avait beaucoup de mal avec l’autorité et dès qu’il sentait ses supérieurs le tenir pour moins que rien, le traiter comme un inférieur, et sa couleur de peau ne l’aidait pas, il débarquait au port suivant, il leur tirait sa révérence. Dans tous les cas, il n’avait jamais choisi un vaisseau qui eut pu le ramener vers son pays d’origine. Il avait été contraint de laisser sa famille derrière lui, sans désir profond de la retrouver ; retourner dans son village, devenir chasseur, et crever de faim, car trop de guerres tribales ? Quel intérêt pour lui ? Il aimait la mer et ce sentiment de liberté des horizons sans fin. Hormis l’île de la Tortue, il n’avait pas d’attaches et cela était très bien comme cela. Dans une taverne de Cap-Français, il avait été entraîné par un loustic blond et arrogant et ce compagnon de fortune lui avait ainsi fait découvrir sa nouvelle vie, sa vraie nature. Il devint contrebandier au sein d’un circuit reliant La Nouvelle-Orléans aux grands ports de Veracruz, La Havane, Cap-Français, Fort Saint-Pierre ou Carthagène. Ce commerce fluvio-maritime prospérait grâce à une flottille de pirogues, de bateaux à fond plat, de barques côtières et de petits bricks reliant les Grands Lacs au continent sud-américain. Il avait tout d’abord rejoint un bâtiment détenu par un capitaine d’origine bretonne, mais très vite il avait compris que celui-ci ne leur laissait que des miettes de ses divers trafics. Il attendit patiemment son heure et comme il n’avait point d’argent, il prit ce qu’il ne pouvait acquérir. Dans un port du Honduras, il emprunta définitivement aux Espagnols un petit brick avec l’aide du loustic et de cinq autres marins d’origine diverses qui comme lui voulaient plus de justice dans le partage des gains et des risques. Ils rebaptisèrent aussitôt l’embarcation du nom évocateur d’« Indépendance » et ils commencèrent leur nouvelle vie de pirates ou de contrebandiers, au sein de laquelle ils partageaient équitablement tous leurs butins. Très vite, Alboury fut reconnu comme leur capitaine, et tous ceux qui se rallièrent à « Indépendance « firent de même. Ils s’en prenaient essentiellement aux Anglais et aux Espagnols, car La Nouvelle-Orléans leur servait de base d’opérations. En tant que cité portuaire, la ville française devenait, en raison de sa position idéale, une plaque tournante attractive pour le commerce qu’il soit officiel ou officieux. La ville avait l’avantage d’être à la fois le dernier arrêt le long du plus grand fleuve du continent et une escale naturelle à mi-chemin entre deux des plus importants ports coloniaux espagnols, de quoi devenir riche pour des marins audacieux. Cela était d’autant plus intéressant pour Alboury, que les vaisseaux européens à fort tirant d’eau étaient contraints de passer le long bras de mer limoneux aux courants changeants et sinueux, redoutés des pilotes les plus aguerris qu’était le Mississippi. Ce trajet contraignant de l’embouchure du fleuve à La Nouvelle-Orléans pouvait prendre jusqu’à six semaines pour un gros vaisseau, presque autant qu’une traversée entre la France et les Caraïbes, alors qu’en passant par le lac Pontchartrain et le bayou saint Jean, une journée suffisait et « l’Indépendance « pouvait faire le parcours avec facilité. Évidemment, la navigation n’y était pas plus facile et il fallait être un marin aguerri pour oser affronter ces eaux peu profondes, encourant le risque d’être submergé par une houle de plus de quatre mètres lorsque de soudaines tempêtes s’abattaient sur la baie habituellement tranquille.

Alboury, qui n’avait pas pour ambition d’élargir son commerce, avait aussi appris ce que les Amérindiens savaient depuis des siècles, les vents et courants qui créaient des tourbillons contraires à seulement quelque mille de distance des côtes de Louisiane. Ses connaissances des lieux étendaient grandement ses possibilités d’approvisionnement et de vente, car pour aller de Veracruz à La Havane, ils savaient profiter des alizés entre les détroits de Floride et du Yucatán et des courants entre Cuba et la pointe de la Floride. Il lui fallait environ deux semaines pour rallier Veracruz, un peu moins encore pour La Havane. Ils traversaient donc le golfe à bord de l’« Indépendance » en suivant les eaux peu profondes du littoral ou en coupant par les bayous de Barataria, transportant des marchandises dans les deux sens de façon plus ou moins officielle suivant les vendeurs et les acheteurs.

*

Martha (The Polish Girl (Jean-Baptiste Greuze - ).jpgMartha s’était levée bien avant le jour. Les nuits de pleine lune, elle ne dormait pas ou peu s’en fallait, et cela depuis ses premiers saignements. Elle avait donc atteint la porte de l’hôpital alors que les premiers rayons du soleil l’effleuraient. Elle y rejoignait la veuve Camplain avec qui elle tenait le dispensaire, celle-ci ayant fait la nuit. La veuve d’apparence sèche et froide était en fait mal servie par sa physionomie tant elle était bonne et chaleureuse. Il y avait ce jour-là peu de malades, cinq indigents, deux femmes, deux hommes, dont un mulâtre libre. En plus d’eux, il y avait deux charpentiers du chantier de la nouvelle caserne qui étaient tombés d’un échafaudage alors qu’ils se chicanaient, l’un avait l’épaule démise et l’autre une jambe cassée. Le dernier malade était un orphelin de moins de sept ans, retrouvé recroquevillé dans un coin du marché, grelottant de fièvre, atteint de la rougeole. Martha s’y était attachée. Après avoir avalé un bol de soupe et échangé quelques mots avec la veuve, elle se rendit dans la salle commune où dormaient les malades. Accompagnée de quelques mots bienveillants, elle distribua leur soupe à ceux qui avaient les yeux ouverts. Elle se mit ensuite au nettoyage, pendant que la veuve allait prendre quelque repos dans la loge adjacente à l’hôpital. Elle aimait ce qu’elle faisait, ces tâches journalières qui lui faisaient oublier cette vie déchue par les hommes, et dont elle s’éloignait, était si loin désormais. Même pénible, cette besogne était plus gratifiante que l’obligation de se donner aux hommes pour quelques sols.

*

« — Tu sais Paul, c’est un conte de chez moi, ma mère nous le racontait à ma sœur et à moi, il fait peur, tu es prêt ? »

Le petit garçon opina de la tête tout en murmurant un oui.

— il y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons. L’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps ; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins que deux à la fois… » Martha occupait le jeune malade en voie de guérison. Elle s’était par conséquent installée à son chevet pour lui raconter une histoire tout en brodant un ouvrage. Autour d’elle, tous étaient attentifs, subjugués par la douce voix de la jeune femme aussi personne ne fit attention à l’entrée du nouveau venu. Martha ne réalisa sa présence derrière elle, quand relevant les yeux vers son jeune auditeur, elle vit ses yeux agrandis par l’étonnement. Elle se retourna pour se retrouver face à un géant noir qui la regardait avec attendrissement. En même temps qu’elle se leva, ses yeux plongèrent dans ceux du nouveau venu, elle ne put s’empêcher de se noyer dedans. Elle réalisa tout à coup qu’aucun bruit n’altérait ce moment, tous étaient bouche bée devant le géant. Elle reprit ses esprits. « — Bonjour, que puis-je pour toi ? ». À même temps qu’elle s’adressait à lui, elle ne pouvait s’empêcher de penser que l’homme était grand, si elle s’approchait de lui, force serait de constater qu’elle arriverait à peine à sa hauteur de poitrine. Étrangement, elle se sentait rassurée par sa présence. « — Si t’es Martha, j’ai une lettre pour toi, moi je suis Alboury Ndiaye.

— Je suis Martha ! — Se demandant, qui pouvait bien lui faire parvenir une lettre ?

— Alors voici ! — Il sortit de sa ceinture la lettre et la lui tendit. – elle est de Blanche-Marie.

— De Blanche-Marie ! Mon Dieu ! elle va bien ? Elle est bien installée ! Vos maîtres sont-ils bons ?

Alboury Ndiaye sourit devant le débit de parole spontané. « — Tout d’abord, je n’ai pas de maître, je suis le capitaine de l’« Indépendance « . Ensuite, Jean et Marie Roussin sont des gens de grande bonté, et Blanche-Marie va bien, mais tout ça est dans la lettre.

— Oui bien sûr, excuse-moi.

 — Ce n’est rien, maintenant il faut que je parte, dit-il avec une nuance de regret dans la voix.

Elle le reconduit jusqu’à la porte, enfouissant la lettre dans la poche de son tablier. Elle le regarda partir avec regret, le géant noir laissait en elle une trace de tristesse, d’abandon, qu’elle ne comprenait pas.

*

Elle savait déchiffrer les lettres et les syllabes parfois quelques mots, mais pas lire ou du moins fort mal, quant à l’écriture, elle le faisait péniblement, c’était le curé de son village qui lui en avait appris les rudiments la trouvant intelligente. Mais avec le temps, il ne restait pas grand-chose de ce savoir. Martha regardait la lettre sans trop savoir quoi en faire. Elle n’avait pas eu de nouvelles de son amie depuis presque deux années, et quant à Graciane, quelques bruits de salons avaient été poussés jusqu’à elle, mais rien de bien précis. Elle ne savait plus rien de ses autres compagnes de voyage éparpillées dans le pays, elle ne voyait plus que Boubou qui accompagnait, avec ses deux bambins, son époux au marché. Elle était donc curieuse du contenu de la lettre. Quand la veuve Camplain revint dans le début de l’après-midi, elle se décida à aller voir monsieur de Manadé, le chirurgien. Il était la seule personne sachant lire en qui elle avait quelque confiance depuis le départ du père Davion.

*

ean-Antoine Watteau (1684-1721), La Ravaudeuse, étude pour L_Occupation, selon l_âge, vers 1715, sanguineElle se rendit à la caserne où séjournait le chirurgien. Elle connaissait le chemin puisqu’elle y venait le chercher chaque fois qu’il y avait une urgence. Elle n’appréciait pas de s’y rendre, côtoyer les soldats, c’était se défendre continuellement de leur assiduité. Elle frappa à la porte du bureau du chirurgien espérant qu’il y fut. Elle entendit un grognement qu’elle supposa être une invite à entrer. Tout en s’excusant, elle passa la tête par l’entrebâillement de la porte et découvrit monsieur de Manadé un aiguillé à la bouche et empêtré avec sa veste dans les mains, essayant visiblement avec maladresse un raccommodage périlleux. La jeune femme sourit : « — laissez-moi faire monsieur.

— Avec plaisir Martha, ce n’est vraiment pas une tâche aisée pour moi.

Elle prit le vêtement et s’assit, le chirurgien lui passa l’aiguille. La veste avait une vilaine déchirure, le chirurgien se crut obligé de s’expliquer. « — J’ai rencontré un mauvais clou, et j’avoue que dans mon impatience, j’ai tiré brusquement.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je vais faire de mon mieux. Il n’y paraîtra rien ou peu s’en faut.

— Merci, Martha, mais vous étiez venu pour quelle raison ? Il y a un problème à l’hôpital ?

— Non, non, j’ai reçu une lettre de mon amie Blanche-Marie, et je ne sais pas lire.

— Bien sûr, donnez-la-moi, et prenons de ses nouvelles.

*

De Blanche-Marie Peydédaut

À Martha de l’hôpital

Vendredi 25 octobre 1726

Ma Martha,

J’ai enfin trouvé un messager digne de confiance. Comme tu verras, la première fois, il est très impressionnant. Moi-même, j’ai été terrorisée et j’ai même failli tirer sur lui. Mais c’est un homme bon malgré les apparences…

« — Et grand Dieu, il était si terrible que cela ce messager, Martha ?

— C’était un grand, très grand nègre, il m’a dit être le capitaine d’un navire.

— Ah ! c’est Alboury Ndiaye, c’est vrai qu’il est impressionnant.

Martha sourcilla, se demandant comment le chirurgien pouvait bien connaître un tel homme, qui à son avis avait tout du pirate, le mystère et la séduction avec. Elle sortit de ses pensées réalisant que le chirurgien avait repris sa lecture.

… j’ai été accueilli chaleureusement par Jean et Marie Roussin. Bien qu’elle soit ma maîtresse, je me suis fait d’elle une amie, elle est d’un naturel doux et attachant, il y a des moments, j’ai l’impression d’être l’aînée bien qu’elle est six ans de plus que moi. Ils ont un adorable poupon qui ne tient pas encore sur ses jambes, et qui fait notre ravissement…

… Je me fais à ma nouvelle vie qui ma foi est très agréable, elle se déroule entre la besogne due à l’habitation et l’hospice de la plantation où mes quelques connaissances soulagent les malades ou les blessés. Rassure-toi. Je vois déjà ta mine s’allonger, dans les cas les plus graves, Jean fait venir le chirurgien. Pour les tâches ménagères, je suis aidée par Zaïde et Abigaël, deux négresses fort vaillantes et adroites chacune dans leur domaine…

… Bien que nous soyons isolés, nous ne nous ennuyons pas. Par le biais de Fort Rosalie, nous avons une vie de société. Nous nous y rendons régulièrement, notamment pour l’office dominical. Nous côtoyons ainsi les militaires du fort et leurs familles ainsi que d’autres colons. Nous sommes régulièrement invités chez nos voisins, ou avons des visites comme celles de monsieur Montigny qui nous laisse croire que nous sommes à la cour en nous couvrant de poèmes et d’anecdotes. Comme tu peux voir, je me fais à ce nouveau tournant de ma destinée…

Rassurée qu’elle était par ce qu’elle entendait, Martha écoutait les mots décrivant la vie de Blanche-Marie avec attention. La lettre concluait par l’attente d’une réponse désirée qui serait rapportée par monsieur Ndiaye. Le grand nègre allait donc revenir chercher la réponse ? Mais qu’allait-elle donc raconter, sa vie n’avait rien de palpitant. Devant son trouble, monsieur de Manadé lui proposa son aide qu’elle s’empressa d’accepter.

Quand quelques jours plus tard, alors qu’elle ne l’attendait plus, Alboury Ndiaye revint à l’hôpital, la lettre était prête. De ce jour le contrebandier devint le messager des deux jeunes femmes, Martha se mit à attendre ses venues qui pouvaient être espacées de deux ou trois mois. Si elle crut tout d’abord que c’était pour les lettres, elle finit par admettre que c’était la visite Alboury Ndiaye qui l’importait le plus. Petit à petit, il restait un peu plus longtemps en sa compagnie, semblant la rechercher et partageait avec elle les histoires de la colonie, puis leur vie. Il lui raconta l’Afrique, elle parla de Bordeaux. Elle s’émerveilla de ses descriptions exotiques, il l’écouta sans jugement. À quel moment, devint-il son amant ? Un soir de printemps, lors duquel il la raccompagna dans sa maisonnette, une pluie soudaine comme il y en a tant dans le ciel louisianais, elle le fit rentrer, il resta pour la nuit. Et de cette nuit, à chaque fois qu’il passait par La Nouvelle-Orléans, il restait, ils en étaient heureux ne demandant de compte ni à l’un ni à l’autre, se contentant du bonheur présent. Bonheur qu’il cachait, car il était illicite et serait de toute façon incompris.

*

Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80sDe son côté, Blanche-Marie attendait, elle aussi, les lettres dont elle partageait le contenu avec les époux Roussin. Celle-ci venait autant de Martha que de monsieur de Manadé qui prenait plaisir à cet échange épistolaire qui lui permettait d’avoir des informations de cette partie de la colonie.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Jeudi 23 janvier 1727

… comme tu dois le savoir depuis le temps, le départ de monsieur de Bienville a fait beaucoup de vagues dans la colonie. À La Nouvelle-Orléans, et cela derrière le dos de monsieur de la Chaise, les colons ont envoyé une délégation pour protester à la cour. Ici, personne n’a admis la façon dont notre gouverneur a été congédié ; comme un laquais, il faut bien le dire. C’est une honte, d’autant qu’il a été victime de délation, tout le monde ici le sait bien qu’il ne s’est pas enrichi en Louisiane. Il paraît qu’il ne possédait que soixante mille livres lorsqu’il est parti. Et puis il était le seul à nous protéger. Malheureusement, la délégation est revenue pour ainsi dire bredouille puisque le seul résultat a été l’arrivée dans son sillon de monsieur de Périer comme nouveau gouverneur…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 29 avril 1727

… le nouveau gouverneur a été très mal accueilli, tout le monde lui en veut de remplacer monsieur de Bienville. Bien évidemment, seul monsieur de la Chaise, qui doit se trouver très seul, l’a reçu avec chaleur…

… l’homme n’est pas si mauvais que cela. Savez-vous que Monsieur de Périer est un officier de la Marine royale ? Il s’est, paraît-il, courageusement battu pendant la guerre d’Espagne. Je ne sais si c’est cette auréole de gloire, mais il réussit à nous amadouer. Il faut dire qu’il fait tout pour complaire aux planteurs d’autant qu’il veut visiblement que les plantations prennent de la valeur, le temps, où la compagnie cherchait des mines d’or et des pierres précieuses, semble s’éloigner. Pour cela, il a fait importer encore plus d’esclaves. Pour éviter qu’ils nous apportassent quelques vilaines maladies comme « le virus de Guinée », dont la dernière épidémie est un bien triste souvenir, notre nouveau gouverneur fait examiner ces « pièces d’Inde » entièrement nues par un chirurgien de la colonie. J’ai été amené à aider tout au moins pour les femmes et les enfants, je dois dire que c’est très triste et je n’ai pas eu le courage de continuer. Ces pauvres gens que tous considèrent comme des bêtes voire des meubles arrivent décharnés, martyrisés, terrifiés, ne nous comprenant pas. Je suis rentrée de cette épreuve tellement triste que je me suis défilée, je n’ai pas voulu y retourner, c’est la veuve Camplain qui y a été à ma place, car il faut bien le faire.

Bien sûr, ensuite les colons prennent correctement soin de leurs Nègres. Pas tellement en raison de leurs principes chrétiens, mais parce que leur valeur augmente, on les paye de plus en plus en cher, vous savez, ils représentent, quel que soit leur sexe ou leur âge, une grande source de richesse. J’ai entendu dire, que certains maîtres vont jusqu’à creuser dans la terre, des sortes de baignoires entourées de madriers pour qu’ils puissent prendre des bains sans être dévorés par les alligators ou piqués par les serpents venimeux et que d’autres fournissent un petit lopin de terre où ils peuvent cultiver des fruits et légumes pour eux-mêmes. J’en vois même, les jours de marché, vendre leur récolte. Et puis tous font attention à leurs âmes, les pères jésuites ou capucins ne cessent de les baptiser, ce qui dit en passant ne les empêche pas de conserver tous leurs grigris, magies, zombis, superstitions et dieux tout-puissants. Malgré cela, certains s’enfuient dans les forêts, mais peu s’y risquent, le pays est tellement grand et puis les Indiens n’aiment pas les nègres et les trucident avec plaisir, paraît-il…

… des habitations se sont enrichies des figuiers de  Provence et d’orangers de Saint-Domingue, on trouve désormais leurs fruits sur le marché. Comme vous pouvez voir, les choses vont de mieux en mieux, les difficultés semblent s’éloigner. Bien sûr, le prix de la terre, auquel on ne faisait pas grand cas jusque-là, commence à éveiller la concupiscence et les disputes se multiplient. Prévenez monsieur Roussin que le conseil supérieur a décidé d’annuler tous les droits aux terres vacantes, dont la concession daterait d’une époque antérieure au 31 décembre 1723. Dites-lui qu’il va être amené à produire ses titres de propriété et à déclarer la quantité de terre possédée et défrichée par lui sous peine d’éviction. Il est à savoir que le conseil a désormais fixé à vingt arpents de face au fleuve la part de chaque cultivateur à moins qu’il n’en ait amélioré plus, dans ce cas, il pourra les garder. Le conseil dans son besoin de développement à ordonner la confection des chemins et des levées suffisamment larges pour laisser passer une voiture à chevaux…

Bien sûr, Blanche-Marie et les époux Roussin, à la tournure des lettres, devinaient qu’il y avait souvent plus de monsieur de Manadé que de Martha dans le contenu, ce dont Blanche-Marie tenait compte dans ses réponses. Cette dernière lettre inquiéta Jean. L’information reçue par avance allait lui permettre de se préparer, car il ne se laisserait pas spolier. L’une des lettres suivantes, plus que les autres, par sa teneur, mit en émois les lecteurs de la plantation.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mercredi 18 juin 1727

Je ne sais par où commencer tant l’histoire que je veux vous conter m’a bouleversée. Elle touche l’héroïsme d’un esclave. Notre colonie s’est retrouvée sans bourreau, le dernier ayant quitté subrepticement La Nouvelle-Orléans. Monsieur de Périer, pris de court, décida donc, avec le Conseil supérieur de la Compagnie, d’en désigner un d’office sur l’instant. Le besoin s’en faisait sentir, car il y avait une exécution de prévue ce jour-là. Le choix du bourreau s’est fait en public devant tous et c’est porté sur un Nègre dénommé Jeannot, un gaillard musclé, grand et très fort. Apprenant sa nomination, il est tombé à genoux, et a supplié de ne pas lui donner ce poste de confiance, bien que très bien rétribué. Le conseil, dont le besoin était urgent, surpris et pour dire vexé, a insisté expliquant au malheureux que c’était une chance pour lui et que, de toute façon il devait obéir. Il lui fut tendu une hache, l’instrument de son futur métier. Personne n’eut le temps de réagir, Jeannot la saisit et, posant son bras sur le billot, d’un grand geste, il se trancha sa main gauche. Les femmes autour hurlaient, s’évanouissaient, c’était terrible. Le peuple a grondé contre l’inconséquence de monsieur de Périer et du Conseil supérieur. Le scandale était à son comble. Je me suis précipité avec monsieur de Manadé pour arrêter le flot de sang qui jaillissait, notre chirurgien a ainsi sauvé le courageux Noir. Devant tant d’émoi, Monsieur de Périer et le Conseil supérieur de la Compagnie, poussé par le peuple, impressionné par la noblesse de Jeannot, l’ont aussitôt nommé commandeur de la plantation de la Compagnie…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 12 août 1727

marie_incarnation_tours_38.jpg… Comme vous le savez, monsieur de Bienville réclamait plus de religieuses pour soigner les malades. Nous est arrivé à bord de la « Gironde » huit dames Ursuline de Rouen, ainsi que deux pères jésuites, le père Tartarin et le père de Beaubois. Leur traversée a duré cinq mois. Pour commencer, les vents contraires ont obligé leur capitaine, à relâcher à l’île Madère. Ensuite, des corsaires, à deux reprises, ont pourchassé en vain le navire. Ensuite, le malheur s’est acharné sur elles, leur vaisseau s’est échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique et pour délester le navire, il a fallu que les sœurs sacrifient de nombreux coffres et bagages, comme ce n’était pas suffisant, il a fallu jeter des vivres et malgré cela le navire a tout de même fini par s’échouer. Elles ont fini leur voyage à bord de canots, cela leur a pris quinze jours, tout cela pour toucher terre à l’île Sainte-Rosé occupée alors par les Espagnols. Elles sont enfin arrivées à l’île Dauphine, cela avec trois mois de retard.

Je suis passée à leur service puisque désormais ce sont les dames Ursuline qui ont à charge l’hôpital, elles donnent en plus chaque jour aux « sauvagesses » et aux « Négresses » deux heures d’ins­truction religieuse pour les préparer au baptême !…

Les lettres amenaient des nouvelles, préservant le lien entre Blanche-Marie et Martha, tissant, renforçant celui qui naissait entre Martha et Alboury, rapprochant fort Rosalie de La Nouvelle-Orléans, monsieur de Manadé faisant passer officieusement des informations à monsieur de Périer.

*

Mère Marie St Agustin de Tranchepain des ursulines, après un voyage entre la France et la Louisiane qui resterait dans les annales des voyages les plus désastreux qui furent, avait des problèmes de maintenances et de hiérarchie, rien ne lui était épargné. Malgré les promesses, le couvent qui devait les accueillir n’avait pas été bâti. La communauté s’était installée dans la maison de la concession Sainte-Reyne, que Monsieur  Kolly avait bien voulu leur louer.

Il lui fallait beaucoup de force de caractère pour résister aux pressions alternées des capucins et des jésuites, car à peine elle et ses filles étaient elles arrivées, que le père de Beaubois et le père Raphaël avaient commencé à se quereller pour savoir qui, de la Compagnie de Jésus ou de l’ordre des Franciscains, aurait autorité canonique sur les sœurs, et surtout qui serait habilité à entendre leur confession. La querelle avait pris une telle ampleur que les religieuses s’étaient déclarées prêtes à quitter La Nouvelle-Orléans pour aller s’établir à Saint-Domingue. Mais l’abbé Raguet, chargé des affaires religieuses à la direction de la Compagnie des Indes, lui fit un sermon sans fin pour la remettre dans le droit chemin. Elle aurait laissé passer l’orage s’il n’avait fini par quelques recommandations sibyllines sur son personnel laïque qui l’amena à avoir un entretien avec Martha.

*

Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROME.jpgMère Tranchepain n’aimait pas ce qu’elle allait devoir faire. Elle était lasse de tout ce raffut autour de sa congrégation. Le gouverneur avait dû jouer Ponce Pilate entre les jésuites et les capucins, et mettre fin aux ragots les plus déplacés sur les mœurs du père de Beaubois et des religieuses. Certains étaient allés jusqu’à dire que ces dames étaient toutes arrivées grosses. Sur ce, elle savait que le jésuite quelques jours plus tôt, avait tenté de séduire la jolie camériste de madame  Périer… dans le confessionnal. De plus n’assurait-on pas que le fils et la fille de Monsieur  de La Chaise, famille qui semblait tenir pour les capucins contre les jésuites, étaient les auteurs des lettres anonymes qui circulaient en ville. Elle était vraiment lasse de tout cela, néanmoins elle allait devoir obéir à la demande de l’abbé Raguet dont les informations venaient de l’abbé de Beaubois.

Elle fut sortie de ses pensées par la demande d’entrée de Martha. « — Entrez, ma fille ! ». Martha mal à l’aise se tint devant la mère supérieure assise dans un fauteuil à haut dossier placé en contre-jour face à la fenêtre. Martha ne faisait que deviner la silhouette de la mère. « — Ma fille, il m’est venu aux oreilles qu’avant de devenir hospitalière sur le chaperonnage du père Davion, vous aviez une vie que je ne tiens pas à nommer. Non ! Non ! ma fille, laissez-moi terminer. Je ne porte pas de jugement et vous fais grâce de vos explications. Je ne peux que faire louange de votre rédemption. Mais je ne peux vous laisser au sein de notre communauté et comme l’hôpital désormais en dépend, je ne peux vous garder à notre service.

— Mais ma mère, que vais-je devenir ? C’était mon moyen de subsistance.

— Je sais ma fille. Peut-être, pourriez-vous vous mettre au service de quelques familles aisées.

— Mais ma mère, entre moi et une esclave, qui croyez-vous qu’elles vont prendre ?

— Oui, évidemment, mais il me semble que vous avez quelques talents de couture et de broderie ? Vous pourriez les mettre en avant ?

— Oui, bien sûr. Martha baissait les bras, elle voyait bien que rien ne ferait changer d’avis la mère supérieure.

— Si je puis vous donner un dernier conseil, faites attention à vos relations, elles pourraient vous nuire.

Martha ne dit rien. Elle prit congé. Que faire d’autre ? Elle avait compris que la mère parlait d’Alboury. Elle quitta la demeure et se rendit à l’hôpital, prévenir la veuve Camplain ainsi que le chirurgien, monsieur de Manadé. La première pleura et le deuxième se mit en colère. La rassurant, il irait demander des explications, exigerait sa réintégration. Martha lui demanda de ne rien en faire, elle avait trop peur que sa relation avec Alboury soit mise au grand jour, ce qui serait pire que tout. Elle rassura tout le monde. Elle allait se débrouiller. Comment ? Elle ne le savait pas elle-même.

*

Quelques jours plus tard, le père de Beaubois fut rappelé en France. Dans la ville, on prétendit que tout redevint calme. Si Martha fût vengée sans le savoir, cela n’en changea pas son sort. Elle se retrouva seule, heureusement avec un toit, et un tout petit pécule qui ne tiendrait pas longtemps. Elle ne voulait pas désespérer, elle se mit à attendre le retour d’Alboury, elle était sûre qu’il trouverait une solution.

Quant aux religieuses, sauf deux, qui repas­sèrent en France, malgré toutes les difficultés, les intrigues ourdies par les uns ou les autres, les ragots, les médisances, les pressions morales exercées sur elles par des hommes d’Église, elles surmontèrent leurs craintes et leur dégoût. Elles assurèrent désormais, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

couvent des ursulines à la Nouvelle-Orléans

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 005 à 009

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Épisode 005

Un gentilhomme avec une canne Francis Cotes (1726-1770).jpg

Printemps 1723, une arrivée indésirable

La nouvelle était tombée tel un coup de foudre sur la colonie. Monsieur  Jacques de Lestobec, nouveau directeur de la Compagnie des Indes à Lorient, avait délégué en Louisiane avec les pouvoirs d’un commissaire ordonnateur extraordinaire, son premier commis, un homme en qui il avait toute confiance, pour examiner les comptes de la colonie. Cette perspective ne réjouissait personne, ni monsieur de Bienville, ni la plupart des membres du Conseil supérieur, habitués à régler leurs affaires entre eux ! Les petits événements quotidiens devinrent sans intérêt tant la nouvelle suscita un sentiment de curiosité mêlé de crainte.

Monsieur de Bienville, ne voulant pas être pris de court, envoya quelques espions à ses devants, ce fut comme cela qu’il connut son arrivée ainsi que ses intentions, avant même que son navire ne mouille à Biloxi. L’homme qui descendit du navire était un fonctionnaire grave et chenu, nanti par la Compagnie des Indes de toutes les prérogatives d’un inquisiteur. L’homme avait pris moult précautions, avait été jusqu’à user de méthodes de basse police, interceptant le courrier et saisissant les papiers des passagers du bateau afin qu’ils ne soient pas distribués avant son installation à La Nouvelle-Orléans. Outre que cela avait été inutile, car tous savaient qu’il arrivait, ses façons déplurent et la réputation de l’émissaire de la Compagnie, Monsieur  de La Chaise, avait été aussitôt faite. Cet inspecteur était le neveu du confesseur de feu Louis XIV et jouissait, à ce titre, à Versailles comme à Paris, d’une foule d’appuis indéfec­tibles. Âgé de soixante ans, monsieur de La Chaise passait de surcroît pour un comptable malin, d’une redoutable inté­grité. Il proclamait haut et fort qu’il n’aurait besoin de personne pour extirper de la colonie la concussion, les malversations, les pillages et les mœurs libertines dans lesquelles on semblait se complaire. Les langues acérées rajoutaient : « — qu’il avait aussi probablement le pouvoir d’arrêter les ouragans ! » Ce qui fit beaucoup rire dans les demeures orléanaises même si souvent c’était crispé.

Comme autrefois monsieur Lamothe Cadillac, arrogant et vindicatif, à peine débarqué, le nouvel émissaire fut aussitôt détesté par toute la colonie. Il avait tout d’abord donné libre cours à sa mauvaise humeur dès son arrivée, parce qu’il avait découvert que sa mission, réputée secrète, était connue de toute la colonie. Il se plaignit de la maison qui lui était réservée, indigné qu’il était par la masure, c’était pourtant l’une des plus grandes de la ville. Madame de la Chaise clama, elle aussi, de suite sa déception pour tout ce qu’elle voyait dans ce pays de sauvage. Malgré cela, après avoir fourbi leurs armes défensives et mis leurs dossiers à l’abri des curiosités, le Conseil supé­rieur, siège des abus de pouvoir et foyer de corruption, se montra tout sucre tout miel avec le nouveau venu.

Pour établir d’emblée son autorité, l’émissaire grincheux et suspicieux avait décidé de frapper un grand coup, il commença par révoquer le garde-magasin, monsieur Delorme, après lui avoir reproché de s’être trop vite enrichi, d’avoir joué gros jeu avec des Espagnols, d’avoir perdu dix mille piastres en une séance, et payé ses dettes avec des mar­chandises appartenant à la Compagnie. Il s’en prit ensuite aux Canadiens, fidèles compagnons des Le Moyne, car ils avaient pour habitude d’aller vendre des marchandises jusque chez les Indiens du Nord donc loin de la compagnie qui était supposée tout régir. Il poursuivit par la Compagnie Suisse, qui pour lui ne servait à rien, car quand il fallait travailler pour la Compagnie, ses membres se disaient malades alors qu’en fait ils travaillaient pour des particuliers voire pour leurs officiers. Il reprocha à monsieur de Bienville de ne pas donner de vin aux malades sous le fallacieux prétexte que cette boisson était réservée aux officiers de la Compagnie des Indes et au chirurgien de l’hôpital de trafiquer sur les remèdes et de ne penser qu’aux plaisirs les plus ordinaires. Personne n’échappait à son invective. Les sourires devinrent constipés puis disparurent suite aux mesures restrictives qui se succédèrent : « Interdit de jouer au billard les dimanches et jours de fête ; ceux qui seront pris les cartes ou les dés à la main pendant la grand-messe devront acquitter une amende de cent piastres. Défense de jouer chez soi, à aucun jeu de hasard comme lansquenet, bocca, biribi, pharaon, bassette, dés et tous autres jeux. Les joueurs pris en flagrant délit paieront collectivement, y compris le propriétaire de la maison même s’il ne jouait pas, mille livres d’amende. Défense de bâtir clapiers, pigeonniers, colombiers ou garennes dans l’enceinte de la ville, sans autorisation. Enfin, défense de faire crédit aux Sauvages ! »

 La colère grondait et lorsqu’il commença à s’occuper de ce qui se passait dans le privé de chacun, il se fit remettre en place. Mais têtu, il poursuivait sa quête de salubrité et même Dieu ne l’arrêta pas.

épisode 006

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L’épidémie septembre 1723

Les ingénieurs de la Louisiane étaient des militaires ayant appris leur métier, les uns dans des écoles, les autres sur le terrain. Ils avaient dû adapter leurs compétences, formées dans les armées du Roi à l’Est ou aux Pyrénées, aux conditions tropicales de la Basse-Louisiane et aux matériaux trouvés ou fabriqués sur place : bois de cyprès, chaux d’huîtres, brique de qualité variable. De plus, les ingénieurs se heurtaient aux intérêts de la Compagnie, à ceux des colons déjà installés, et à l’autorité mal partagée du commandant général et de l’ordonnateur. Pour autant, ils avaient généralement assez d’autorités pour ne pas faillir à leur tâche, imposant finalement des choix judicieux d’emplacement, de morphologie et de techniques constructives. Avec opiniâtreté, ils avaient défendu leur choix tel le déplacement de La Mobile sur un lieu plus favorable, l’abandon de Biloxi au profit de La Nouvelle-Orléans, la disposition des forts et des concessions à proximité des villages indiens, l’adoption de plans de ville réguliers et de structures architecturales simples, la formation d’ouvriers spécialisés sur place. Avec les pères jésuites, les officiers de haut rang, le gouverneur et certains planteurs, ils constituaient l’élite de la colonie.

Courageusement, messieurs Blondel de la Tour, et du Pauger, ingénieurs de la ville, entre deux chamailleries, avaient repris le travail dans La Nouvelle-Orléans, ils rebâtissaient, construisaient à nouveau. Finalement, la ville s’embellissait. La cathédrale Saint-Louis aussi. Pour compléter ce renouveau, l’Orient venu de France par Saint-Domingue aborda devant la ville renaissante. Le trois-mâts amenait dans ses cales une centaine de nègres ainsi que des vivres et des semences. Il fut accueilli par tous avec une grande satisfaction. Les vivres furent aussitôt distribués aux indigents, monsieur de Bienville en avait acheté une partie dans ce but, le reste fut intégré dans les magasins de la Compagnie et vendu par elle aux prix prohibitifs qu’elle fixait. Les semences d’indigotiers, tant vantées, trouvèrent acquéreurs auprès des planteurs confiants dans les dires et écrits du père Charlevoix. Quant aux nègres, la Compagnie avait construit, sur la rive droite, en face de la ville naissante, un pénitencier pour Nègres que tous avaient aussitôt nommé « plantation de la Compagnie » et où ils furent maintenus en attendant acquéreurs. Dès la première semaine, il en mourut onze. Personne ne fit attention à la cause.

*

L’automne était là, avec la clémence de ses températures, son ciel couleur indigo, sa multitude de fleurs embaumant l’air, les piaillements des oiseaux. Ce jour-là, le gouverneur recevait dans sa maison les quatre principaux ingénieurs de la Colonie, messieurs Le Blond de La Tour, Pinel de Boispinel, Franquet de Chaville et de Pauger. Comme à chaque fois ses messieurs allaient se tancer avant de s’accorder, aussi Antonine envoya Blanche-Marie se promener loin des éclats qui allaient emplir la demeure. Elle ne s’éloigna pas, elle alla passer un peu de temps au bord du fleuve avec comme compagnon un livre emprunté dans la bibliothèque de monsieur de Bienville et Brutus à ses pieds. Dans le rythme des habitudes engendrées par la nouvelle quiétude, elle trouvait une paix bienfaitrice. Le jour, elle s’intéressait à la vie au sein de la Colonie, d’autant qu’au service du gouverneur, elle entendait toutes les nouvelles, percevait bien des secrets et comprenait les rouages compliqués de cette société commentés aussi bien dans le bureau que dans la cuisine du gouverneur. Elle considérait de plus en plus cette contrée comme la sienne, même si le soir la nostalgie la gagnait avant de fermer les yeux et que le château de Saint-Mambert venait envahir ses rêves. Elle s’était mise à attendre une hypothétique lettre de Thimothée, tout en étant consciente qu’elle s’accrochait à une étoile scintillante, à un espoir d’avenir. Pour son présent, entre les mains de ses deux protectrices, FragonardAntonine et Mélinda, elle s’était transformée en jeune femme, sa taille s’était marquée, sa poitrine s’était formée et son visage avait perdu ses taches laissées par le soleil. Elle se faisait bien encore tancer comme une enfant quand elle oubliait son large chapeau de paille, mais elle aimait cela. Elle se précipitait alors dans les bras d’Antonine ou de Mélinda se faisant câliner pour se faire pardonner, elle était devenue leur petite. Elle leur rendait leur affection en se rendant indispensable de mille façons. Elle restait le soir avec Antonine, lui tenant compagnie en lui lisant l’almanach ou bien quelques livres. À ses séances de lectures, Mélinda et Isaï s’étaient joints, elle avec un ouvrage, lui avec sa pipe. Graciane, désormais officiellement à demeure, se glissait parmi eux en attendant son amant, rentrant souvent tardivement. Ils formaient une famille de pièces rapportées où chacun faisait attention aux autres.

Après Boubou, ils avaient fêté les noces de Toinette avec son militaire revenu en entier des guerres contre les Natchez. Martha, quant à elle, avait préféré rester au service de l’hospice, ce qui convint à Monsieur de Manadé, il y avait toujours quelques malades ou blessés. Amandine, Louise, Marie, Henriette et Marguerite, espérant toutes un sort aussi heureux que leurs comparses, retrouvèrent leur maison que l’on s’était empressé de rebâtir pour les remercier de leur secours. Pour toutes, les événements prenaient une bonne tournure.

L’appel de Mélinda depuis le seuil de la maison sortit la jeune fille de sa rêverie. Le ton paraissait alarmiste, sentait l’urgence, aussi se levant avec précipitation, elle cria pour signaler son arrivée. « — Dépêche-toi, monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal, va chercher monsieur Poyadon ! il doit être au pavillon ! »

Blanche-Marie, le molosse sur les talons, se précipita vers la place d’armes. Elle traversa les rues, enjamba les fossés par les ponts, salua les gens qu’elle croisait sans jamais ralentir. Au pavillon, il lui fut dit que monsieur le chirurgien se trouvait à l’hospice. Elle reprit donc sa course au même rythme. Essoufflée, elle arriva au dispensaire, le temps d’embrasser Martha, le chirurgien était devant elle. La reconnaissant, il l’interrogea : « — alors qui y a-t-il, mademoiselle, de si urgent ?

— Monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal chez mon maître.

— Martha, allez me chercher ma trousse, mais quel est l’ingénieur qui est malade ? Et quels symptômes a-t-il ?

— Je ne sais, monsieur, je n’étais pas là quand cela est arrivé, il m’a juste été demandé de venir vous quérir.

*

Lorsque le chirurgien arriva dans la maison du gouverneur, monsieur de Boispinel avait été couché dans une chambre. Il était pris de fièvre, suait et grelottait à même temps. Mélinda et Antonine étaient à son chevet, monsieur de Bienville et les trois ingénieurs attendaient inquiets dans la pièce à côté, le bureau du gouverneur. La réunion qui avait pour but de se mettre d’accord sur la construction d’un nouveau fort sur les rives du Mississippi ainsi que celle de la nouvelle caserne, grand bâtiment à étages qui devait faire face au fleuve et dont les nouveaux plans s’étalaient sur le bureau. Ils n’avaient guère eu le temps d’en discuter, monsieur de Boispinel qui se plaignait d’un mal de tête, s’était évanoui. Monsieur Poyadon l’ausculta, et décida une saignée pour enlever les humeurs, à la grande contrariété d’Antonine, qui ne pouvait rien dire, mais qui n’en pensait pas moins. Comme le chirurgien n’avait rien à rajouter, monsieur de Bienville décida que l’on transporterait le malade chez lui à la nuit tombée, il était inutile d’affoler la population avec un homme transbahuté sur une civière. Il fut laissé entre les mains des femmes de la maison. Il était rouge de fièvre, elles le désaltéraient lui faisant boire avec abondance des tisanes de leur fabrication, elles le rafraîchissaient avec des linges humides. Rien n’y faisait, il se plaignait, il geignait, sa tête explosait. Il suait avec abondance puis était pris de frissons, les heures passant, son état n’allait pas en s’améliorant. Quand vint le soir, le gouverneur préféra le laisser dans la chambre, il était évident qu’il n’était pas en état de voyager. Antonine resta pour le veiller, il fut pris de douleurs abdominales, suivies de nausées et de vomissements. Il délirait, marmonnant des mots des phrases incompréhensibles. Au petit matin, il se calma, il parut aller mieux, mais ce fut de courte durée. La fièvre, les douleurs, reprirent de plus belle, le soleil n’était pas à son pic. Ses collègues vinrent prendre de ses nouvelles, elles n’étaient pas bonnes, ils étaient inquiets. La nouvelle du mal étrange et fulgurant de l‘ingénieur commença à se propager parmi l’élite de la ville. Antonine, Graciane, Mélinda et Blanche-Marie, à tour de rôle ou conjointement, le veillaient. Monsieur de Boispinel ne sortait de sa prostration que pour délirer ou vomir. Au milieu de la nuit, Mélinda vint prendre le relais d’Antonine, le malade s’était calmé, sa température avait baissé.

Le hurlement vrilla le silence de la nuit. « — Jésus, Marie, Joseph, es le vomito-négro, ayez pitié de nous, es le vomito-négro, Erzulie pitié, Papa Legba qu’avons-nous fait ! pourquoi ! pourquoi ! » Mélinda tomba à genoux, elle revoyait les siens mourir par centaines, elle se souvenait de la terrible épidémie de Saint-Domingue d’où elle venait, cela allait recommencer. Toute la maisonnée accourut, Blanche-Marie fut la première sur les lieux. Elle fut violemment repoussée par la matrone noire. « — Hors de là, malheureuse ! Hors de là ! Mon Dieu, vas-t’en ! » La jeune fille déconcertée recula sous l’injonction, elle bouscula monsieur de Bienville qui était sur ses pas, surpris de ce vacarme. Mélinda repoussa la porte et de derrière elle hurla : « — Ne rentrez pas ! Ne rentrez pas ! Es le vomito-négro ! L‘ingénieur il est mort ! » Dans la pièce adjacente, où tous étaient parvenus, tous étaient ahuris par la nouvelle. Si Blanche-Marie et Graciane ne savaient ce qu’était le vomito-négro, Antonine, Isaï et le gouverneur savaient que c’était la fièvre jaune et que ce pouvait être le début d’une épidémie.

*

96eacf6f6bea29e6e162ef8ca8dfd6b6.jpgPrétextant la chaleur du climat, monsieur de Bienville organisa les funérailles de monsieur Pinel de Boispinel dès le lendemain. La cérémonie fut faite à l’église Saint-Louis avec toute la considération due au mort. Le prompt décès de l’ingénieur avait abasourdi les Orléanais, et si cela avait été un autre, on aurait pensé à un empoisonnement vu la soudaineté du trépas.

Comme d’autres cas ne se présentèrent pas aussitôt, le gouverneur septique supposa que c’était un cas isolé, aussi fut-il satisfait d’avoir demandé le secret absolu aux gens de sa maison. Mais une semaine plus tard, deux gabiers de l’Orient mouraient de fièvres, puis une fille de joie fut amenée par ses compagnes à l’hospice, elle souffrait des maux de la fièvre jaune. Dans ce même temps, monsieur de Bienville apprit le sort des nègres amenés par l’Orient, la moitié était mort du mal. Il rentra dans une colère digne de sa réputation, que ne l’avait-on pas prévenu avant ? Il n’eut pas le temps de prendre les initiatives adéquates, rue Royale madame Girardy et son nouveau-né étaient en proie à la maladie, elle avait acquis à l’arrivée du navire deux négresses, l‘une était morte de la fièvre. L’effrayante nouvelle passait d’une maison à une autre, c’était une épidémie ! L’un des premiers à être touché fut monsieur Blondel de la Tour. La mort le faucha subitement entraînant le départ de monsieur de Chaville, son assistant, écœuré par ce « pays de fous ». Celui-ci laissa tout tomber et s‘enfuit par le premier navire en partance pour la France de l’île Dauphine. Le commissaire du roi, monsieur  Sauvoy, qui devait as­sister monsieur de La Chaise dans ses expertises, fut aussi des premières victimes ce qui n’arrêta en rien le travail obstiné de l’émissaire de la Compagnie. Très rapidement, l’hospice fut plein. Chaque jour, des malades arrivaient remplaçants ceux qui venaient de mourir. On compta, bientôt une dizaine de décès par jour, plus encore au cours des premiers mois de la nouvelle année, l’épidémie toucha la moitié des habitants. La mort frappait à toutes les portes, dans toutes les catégories sociales.

*

Rien ne tuait les maringouins, ni les pluies, ni les sécheresses, ni la chaleur de l’été, ni le froid de l’hiver. Le jour, on les voyait partout volants par essaims, la nuit, on entendait sans relâche le bourdonnement importun de leurs ailes ; ils s’insinuaient à travers les fentes les plus étroites, ils pénétraient sous les voiles les plus épais, et se précipitaient sur leur victime… Mélinda et Antonine savaient comme tous ceux qui avaient été confrontés à la fièvre jaune qu’ils étaient pour quelque chose dans la maladie. Elles mirent des pieds de tomates partout dans la maison, leur nocivité, disait-on, repoussait les moustiques. Comme cela ne suffisait pas, elles brûlaient des herbes humides générant des rideaux de fumée entre les insectes maudits et la maison. Devant chaque ouverture, elles suspendirent des mousselines afin de servir de moustiquaire. Mélinda accrocha à tous les cous de la maisonnée des espèces d’amulettes auxquelles elle supposait des vertus préservatives au mal. Un matin, malgré toutes ces protections, barrages contre le mal, Blanche-Marie ne put se lever de son lit. Jean-Baptiste GREUZE Tête de femme .jpgSa tête était prête à exploser, son corps était lourd, épuisé par la fièvre qui l’avait envahie, elle ne pouvait même plus lever un bras. Mélinda et Antonine échangèrent un regard désespéré et fataliste plein de tristesse. « Leur petiote était malade, leur toute petite était atteinte du mal. » Pendant cinq jours, elles se relièrent à son chevet, luttant à coup de tisanes et de prières, lavant son corps luisant de fièvre, le couvrant quand elle grelottait, l’aidant à vomir quand elle était prise de nausée, nettoyant chaque pouce de sa peau. Elle était devenue une loque tant elle était faible, changeant son lit, aérant la pièce, la fumigeant. Le sixième jour, la fièvre tomba, Blanche-Marie sembla aller mieux, mais Mélinda ne se faisait pas d’illusion, c’était souvent le début de la fin. Dès le lendemain, la deuxième phase de la maladie commença. La jeune fille transpira du sang et aux aisselles apparurent des bubons. Tout en la lavant, Mélinda et Antonine pleuraient, leur petite allait mourir, cela ne pouvait être autrement. Graciane interdite de séjour dans la pièce, auprès de la malade, avait obligation de se calfeutrer. Dans l’obscurité de sa pièce, elle était continuellement plongée dans de longues litanies demandant de l’aide à Dieu et à tous ses saints. Monsieur de Bienville faisait des aller-retour entre sa maison, inquiet pour les siens, et le pavillon dépensant son énergie à secourir, aider, lutter contre ce nouveau fléau. Mais tous étaient désemparés. Trois jours s’étaient écoulés, quand Mélinda trouva Brutus remuant la queue et léchant la main de la jeune fille, la matrone s’apprêtait à le gronder pour son intrusion, quand elle réalisa que la jeune fille le caressait. Elle se précipita et s’exclama : « — elle a plus de fièvre, la petite n’a plus de fièvre, elle est sauvée ! elle est sauvée ! » À cette alerte joyeuse lui répondit le son sourd du corps d’Antonine dégringolant lourdement sur le sol, la maladie était en elle. « — Oh, non, Antonine, pas toi ! »

La vieille servante fut portée sur sa paillasse derrière le rideau qui servait de cloison. Lorsqu’elle rendit l’âme quelques jours plus tard, Blanche-Marie était debout à ses côtés, pleurant, sûre de sa culpabilité, il ne pouvait en être autrement. La mort d’Antonine fut le glas de l’épidémie, de ce jour le nombre de morts chuta. Le fléau avait emporté des centaines d’Orléanais, dont la pétillante Amandine, feu follet des filles, ainsi qu’Henriette et Marguerite, venues comme elle aider à l’hospice. Antonine laissa un grand vide dans la demeure du gouverneur.

épisode 007

place d'armes nouvelle orléans.jpg

La lettre, février 1724

La vie fatalement reprit son cours, les Louisianais apprirent, que le jeune roi Louis XV avait pris possession de son trône, il avait atteint sa majorité, que le cardinal Dubois était mort d’un abcès à la vessie et que le régent, Philippe d’Orléans, illustre parrain de la ville en plein déve­loppement, avait succombé à l’usure d’une constante dissipation.

Promu ingénieur en chef en remplacement de l’ingénieur Le Blond de La Tour, Adrien de Pauger, raisonnablement ambitieux, mit d’autant plus d’ardeur dans sa charge, qu’il vit son autorité renforcée quand il fut admis à siéger au Conseil supérieur de la colonie, bien qu’il n’y comptât pas que des amis. Redoublant d’activité, le bâtisseur put poursuivre plus aisément la réalisation de ses projets, il fit construire une levée de terre meuble, truffée de coquillages fossilisés, qui sur près d’un kilo­mètre de berge, protégeait désormais la ville des crues et des caprices du Mississippi. Près de la place d’Armes, il érigea l’hôtel de la direction de la colonie, pourvu d’une salle de délibé­rations, de bureaux et de logements. Un hôpital, quatre casernes, le pavillon des officiers, le magasin de la Compagnie étaient également sortis de terre pendant qu’à l’embouchure du fleuve, dans l’île de la Balise, des équipes travaillaient à la construction d’un nouveau fort et d’un vaste entrepôt destiné à abriter les marchandises en transit.

*

Dans la cuisine du gouverneur Blanche-Marie, Mélinda et Graciane préparaient le repas. Cette dernière rapportait avec vigueur à ses comparses, ce qui se racontait à l’église et qu’elle avait constaté : « — vous vous rendez compte, le père Claude, un capucin, notre curé, a mis aux enchères les places du premier banc de l’église, tout cela, car il craignait que ses paroissiennes les plus huppées n’en viennent au crêpage de chignon. Vous ne me croirez pas, mais il en a obtenu cent cinquante livres. Personne ne sait par ailleurs si la somme est allée au denier du culte ! Il est vrai que l’idée de tirer profit de la vanité de chacun est en soi judicieuse, à condition de ne pas abuser, car, voyez-vous, encouragé par ce succès, il a empli l’église de bancs qu’il a vendus à une pistole quinze liards la place. C’est une honte, comment voulez-vous que nos paroissiens les plus modestes soient ca­pables de payer ? Eh bien, il faut le voir pour le croire, ils sont contraints d’entendre la messe debout. Quand on sait qu’un bon charpentier reçoit six cents livres par an, même bon chrétien, il ne peut qu’hésiter à s’offrir un banc à l’église, d’autant que les pauvres gens sont déjà dans l’inca­pacité de faire enterrer décemment leurs morts, les prêtres réclament de cinquante à cent livres pour accompagner les défunts au cimetière.

— Que Dieu me damne, mais vous vous révoltez madame contre notre église ! — s’esclaffa monsieur de Bienville que la situation amusait. Il venait de faire irruption dans la pièce, une lettre à la main. – Blanche-Marie, elle est pour toi. Aussi surprises les unes que les autres, elles arrêtèrent leurs activités et fixèrent le document tendu vers la jeune fille avec suspicion. Celle-ci le saisit hésitante, rompit le cachet de cire et le déplia. Il était composé de trois feuillets. Elle commença par examiner l’écriture élégante et penchée, les premières lignes la firent sourire quand elle découvrit l’auteur, mais à la lecture suivirent les larmes à la surprise de son entourage. Quand elle eut fini, elle tendit les feuillets au gouverneur qui l’a lu à son tour.

« Mardi 22 juin 1723

De Thimothée Monrauzeau

Mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut

Je vous avais promis de vous écrire et je tiens cette promesse chère à mon cœur. Je trace donc les premières lignes de ma première lettre depuis la maison de mon père à La Rochelle.

Nous sommes rentrés depuis trois mois à bord du Vénus après moult péripéties qui ont grandement rallongé le temps du voyage. De plus, je suis arrivé malade et suis resté alité jusqu’à très peu de temps. Sachez aussi que je vais dans huit jours me rendre à Brest pour entrer à l’École militaire, mais avant tout je veux commencer par ce qui vous tient à cœur.

Mon frère aîné, celui que vous avez si bien soigné à La Nouvelle-Orléans, est rentré ce matin de Bordeaux pour m’apprendre la pendaison des trois hommes responsables de la mort de votre mère. Ils étaient emprisonnés depuis notre retour au fort du Hâ. Lors de notre escale à Cap-Français, dans une taverne du port, l’un d’eux pris de boisson, fut pris d’une crise de culpabilité. Du moins, c’est ce que nous en avons déduit par la suite. Toujours est-il que ses compères affolés ont essayé de le faire taire, mais ils obtinrent l’effet inverse. L’homme se mit à vitupérer, à se débattre, ce qui a attiré l’attention de mon frère qui par hasard avait été désigné pour accompagner les hommes à terre. Comme il intervenait pour éviter toute échauffourée, les deux autres matelots voulurent fuir, mais mon frère comprenant tout à coup de quoi il s’agissait les fit appréhender. Après une prise de corps musclée, il les fit ramener sur le bâtiment. Notre capitaine les fit ferrer en fond de cale. Il a bien été tenté de les pendre de suite à la vergue pour l’exemple, mais afin d’éviter toute mutinerie, ils furent remis à la police du roi arrivé au port de Bordeaux… »

Le reste ne regardait plus monsieur de Bienville. Il lui remit les pages et conclu : « — voilà une bonne chose Blanche-Marie, il vous a été rendu justice. »

Episode 008

Jean Baptiste de Bienville

Jean Baptiste de Bienville

Un remplaçant inopportun

Monsieur de Bienville ne tenait pas en place. Il allait d’un point à un autre de son bureau, tripotait un objet, le déplaçait, le reposait. Il était très agité, il revenait d’une assemblée réunissant tout ce qui comptait dans la colonie. Tout aurait pu aller pour le mieux si les intrigues, les rivalités, les conflits d’intérêts n’avaient, comme toujours, grevé les efforts des uns et des autres et mobilisé les énergies à des fins privées et futiles. Les querelles, qui avaient toujours existé depuis la fondation de la colonie entre les principaux officiers, entre les gouverneurs et les commissaires ordonnateurs, les partis des uns et des autres, avaient donné lieu à des écrits diffamatoires que l’on fai­sait circuler clandestinement. Tantôt, c’étaient des pla­cards que l’on affichait au coin des rues, tantôt c’étaient des chansons satiriques que l’on colportait. Les querelles s’envenimaient et finis­saient souvent par des duels. Aussi, le conseil supérieur avait jugé qu’il était temps d’y mettre un terme et avait pro­mulgué une ordonnance décrétant des peines contre les délits de ce genre. Il n’en restait pas moins qu’il était l’un des premiers visé par ces attaques souterraines, aussi cela avait entraîné des demandes de justification pour ses moindres actions et dépenses. Il vitipurait, n’hésitant pas à parler d’injustice et passant sciemment sous silence ses chicanes avec l’ingénieur de Pauger, par exemple, avec lequel il s’était disputé une concession sur la rive gauche du Mississippi, en face de La Nouvelle-Orléans. Concession qu’il avait fini par obtenir bien que l’ingénieur l’ait eu défrichée à ses frais. Ou bien oubliant intentionnellement ses affaires avec des contrebandiers, le plus souvent pour le bien-être de la colonie, il était vrai.

Joseph Caraud (français, 1821-1905) L'approbation du prétendant .jpegTout cela Graciane le savait. Assise dans un fauteuil près d’un feu de cheminée qui chauffait la pièce bien que la température fut clémente, elle écoutait patiemment celui qui était devenu son amant. « — Vous vous rendez compte, le conseil supérieur de la colo­nie, par une dépêche, c’est même cru obligé d’informer le gouvernement français que l’habitant ne pouvait absolument subsister, si la Compagnie n’en­voyait pas, par tous les vaisseaux, des viandes salées. Il est pour moi inconcevable que notre colonie, après vingt-quatre ans d’existence sur un sol aussi fertile que celui-ci, en soit réduite, à un tel degré de misère et de disette, de mendicité auprès de la compagnie qui fait tout pour cela… »

Il était las, et cela, il ne l’aurait pas avoué même à sa maîtresse, que la dépendance envers la Compagnie l’amena à de telles perspectives. Il y avait toutefois de bonnes nouvelles comme le prouvait le rapport fort inté­ressant sur l’embouchure du fleuve qu’il trouva sur son bureau de l’ingénieur Pauger. Il se mit en demeure de le lire à haute voix, à son auditrice, imperturbable, qui brodait une étoffe devant servir de pièce d’estomac à madame de La Chaise. Il fallait bien amadouer le nouveau commissaire ordonnateur par tous les moyens possible. « — À ma pre­mière visite, j’ai trouvé des navires tirant quatorze, quinze pieds d’eau, et même plus, qui pouvaient y passer aisément. Je regrette que, malgré les représentations de Monsieur  de Bienville, la Compagnie persiste à envoyer ses vaisseaux à Biloxi, où les débarquements s’opèrent avec beaucoup de difficultés, tandis qu’à La Nouvelle-Orléans, ils se fe­raient avec la plus grande facilité ; d’autant plus qu’il est extrêmement pénible et coûteux pour les habitants du fleuve dont le nombre doit s’augmenter tous les jours, vu la fertilité des terres, d’aller à Biloxi chercher leurs nègres et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Ces considérations m’ont déterminé à aller revisiter l’embouchure du fleuve. Je me suis fait accompagner par le père Charlevoix. Nous sommes passés en canot par la passe du Sud, et nous en avons relevé le plan… » Ce rapport, dans lequel étaient expliqués les différents moyens à mettre en œuvre pour creuser l’embouchure du Mississippi, était pré­cieux pour la Louisiane. Le gouverneur avait totalement changé d’humeur. Ce rapport présageait pour La Nouvelle-Orléans la plus belle des destinées, car de par sa situation, la cité présageait de devenir la première ville commerciale de cette partie du Nouveau Monde. Elle était amenée à devenir le point de réunion où les marchands de toutes les parties du globe viendraient échanger l’or et l’argent pour les denrées de ces régions immenses que le Mississippi arrosait. Mais il fallait hâter les travaux afin que s’accomplissent ces hautes desti­nées. Et il ne doutait pas qu’au vu des bénéfices et économies présagées, la Compagnie aille dans le sens du rapport de l’ingénieur.

En attendant comme la paix avait été rétablie entre la France et l’Espa­gne, il avait même reçu l’ordre de restituer Pensacola aux Espagnols, il se retournerait encore une fois vers eux pour aider la colonie à subsister, même si cela allait engendrer des dissensions avec la Compagnie. « — Je sais tout cela mon ami, ne vous énervez pas, cela ne changera rien.

— Je sais bien, mais porter des accusations, ils savent le faire, mais ils oublient un peu vite la paix que je maintiens et qui grâce à elle les enrichit. Car après l’expédition contre les Natchez, il a bien fallu rabattre de la superbe aux Chickassas. Remarquez que je peux me réjouir de leur défaite ; les Chactaas ont répondu à ma demande, et ont détruit entièrement trois villa­ges de cette nation. Les Chickassas sont si féroces et si belliqueux, qu’ils troublaient continuellement le commerce du fleuve. Vous savez, les Chactaas ont rapporté environ quatre cents chevelures et ont fait cent prisonniers. C’est un avan­tage important dans l’état des choses, d’autant que ce résultat a été obtenu sans risquer la vie d’un seul de mes hommes. Avec un peu de chance, ils finiront par se détruire d’eux-mêmes.

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville.jpgGraciane savait que tout aurait pu aller pour le mieux sans les accusations perpétuelles de Monsieur de La Chaise qui cherchait des poux à Jean-Baptiste. Il le faisait passer pour responsable des agissements néfastes de ses subalternes, l’accusait de laisser les habitants et les soldats manquer de tout alors que seuls les commis et directeurs en profitaient. Malgré les conseils de sa maîtresse, Jean-Baptiste avait tenu tête à son principal détracteur, mais que pouvait-on attendre d’autres d’un homme tel que lui, toujours à lutter contre les éléments et les ennemis de la colonie. Il rabattait son caquet à monsieur de La Chaise chaque fois que celui-ci énonçait des énormités envers un pays qu’il ne connaissait pas et que surtout il ne voulait pas connaître, il ne sortait jamais de sa demeure. Vexé, rancunier, haineux envers Jean-Baptiste, l’expert de la Compagnie donnait libre cours à son courroux, et au fil des mois, envoyait rapport sur rapport tant à Lorient qu’à Versailles, demandant son rappel. Cela, Graciane l’avait appris par Jean-Baptiste et lui par ses espions, mais ils ne croyaient pas cela possible.

*

Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville, se rappellerait longtemps du 16 février de l’année 1724, car il venait de passer le commandement à son cousin Monsieur de Boisbriant, lieutenant du roi aux Illinois, qui devenait ainsi gouverneur intéri­maire ! Le zèle de monsieur de la Chaise avait été apprécié en haut lieu, ses critiques avaient été prises en considération. À la surprise de tous, monsieur de Bienville, nommément désigné comme le principal responsable de tous les déboires de la colonie, fut sommé de venir s’expliquer en France sur la mauvaise gestion et la détestable moralité d’une colonie qui avait coûté trois cent mille livres par an au roi et peut-être plus encore à la Compagnie ! La colonie fut stupéfaite et atterrée, indignée de cette disgrâce injustifiée.

Anthony van Dyck (Tête et main.jpgMais avant cela, Jean-Baptiste de Bienville avait dû proclamer un texte qui le contrariait beaucoup et qui allait être placardé dans toute la Colonie. Ce texte prévoyant donnait des haut-le-cœur à son annonceur, il se nommait le « code noir « . Il faisait de l’esclave un bien meuble attaché à un domaine, les esclaves étaient désormais considérés comme du mobi­lier, au même titre que le cheptel animal. Et si le texte faisait obligation aux maîtres d’entretenir la main-d’œuvre servile puisqu’elle n’était pas considérée comme autonome, et devait l’habiller, la nourrir, la soigner et la loger, il ne l’en rabaissait pas moins au rang d’outil animé. Quant à son statut, il était régi dès sa naissance, né d’un mari esclave et d’une femme libre, il était libre, celui d’un mari libre et d’une femme esclave était esclave. Le mariage entre femmes blanches et hommes noirs, ou le contraire était formellement interdit. Du reste, il était totalement proscrit à un prêtre de marier un nègre sans le consentement de son maître et le concubinage entre blancs et noirs totalement interdit. Les enfants des esclaves étaient eux-mêmes esclaves du maître… il était outré, écœuré, mais contraint d’obéir.

*

Jean-Baptiste de Bienville était rentré dépité dans sa maison, monsieur de La Chaise avait donc eu gain de cause, il allait devoir rentrer en France. Il allait falloir rendre des comptes à Versailles. Il savait ne pas être exempt de défauts, mais tout ce qu’il avait fait c’était pour la Colonie. Il était rentré chez lui à peine le coup porté par le butor et surtout avant que ne défilent tous ses amis, et que leur compassion ne l’agace. Il trouva Graciane dans le jardin soignant un rosier reçu en cadeau. À son arrivée, elle se redressa lui adressant son plus beau sourire. « — Madame, j’ai besoin de vous parler, si possible sur l’instant. » Malgré un effort certain, le ton était un peu brusque, ce qui surprit la jardinière d’occasion. Elle abandonna ses outils, retira ses gants et le suivit intriguée. Arrivé dans le bureau, tout à trac, il annonça sans détour son déboire : « — Graciane, ils me renvoient en France ! » Les jambes de la femme se ramollirent. Elle s’appuya sur le fauteuil à sa portée, puis s’y assit. Sa vie à nouveau s’écroulait, il allait falloir refaire, tout reconstruire. Outre les avantages matériels offerts par Jean-Baptiste de Bienville, elle aimait Jean-Baptiste. Aussi en un instant sa vie était devenue un abîme sans fond. Le gouverneur pris dans son propre désarroi n’avait pas perçu celui de sa compagne. Il lui avait tourné le dos les yeux fixés sur le fleuve depuis la porte-fenêtre ouverte. Sans faire attention, il avait poursuivi sa réflexion sans la formuler, puis reprit à voix haute le cours de ses pensées : « — C’est donc pour cela qu’il me semble opportun d’avancer notre mariage. » Graciane (La lettre par A. Linard.jpgGraciane sursauta, de quoi parlait-il. « — Excusez-moi Jean-Baptiste, mais de quoi me parlez-vous ? » Il se retourna vers sa maîtresse et réalisa qu’il avait parlé tout haut. « — Je suis désolé, Graciane, vous avez raison, il serait bon de commencer par le début. Je me suis décidé à demander votre main, car la situation dans laquelle je vous fais vivre n’est pas confortable pour vous, ni très rassurante. Le sentiment que j’ai pour vous mérite d’être officialisé, ne serait-ce que pour vous protéger et vous donner le statut que vous méritez celui d’une femme honnête. Je me suis donc enquis auprès du père Davion de mon projet, pour lequel il est favorable. À vrai dire, ne l’eut-il pas été, que j’aurai passé outre. Je me suis aussi rapproché de mon notaire afin de mettre en forme un contrat de mariage qui vous préserve du besoin. Seulement la situation m’amène non pas à remettre ce projet qui me tient à cœur, mais à en changer la forme. Graciane, voulez-vous m’épouser en secret et garder ce secret jusqu’à ce que mes circonvolutions avec Versailles soient finies ? Je sais…

Chut ! mon ami, n’en dites pas plus. – Graciane était stupéfiée, c’était sûrement le plus beau jour de sa vie. — Bien sûr, j’accepte et sans condition. Nous ferons ce qui vous semble bon Jean-Baptiste.

L’homme respira mieux, il s’y était pris si maladroitement qu’il pensait avoir offusqué sa compagne, la réponse était donc pour lui un soulagement et un baume à ses maux.   « — Je suis conscient que vous méritez mieux, je ne vous fais pas ma demande au meilleur moment, puisque me voilà en disgrâce…

Jean-Baptiste, c’est vous que j’épouse non la gouvernance de la Louisiane. Et croyez-moi, c’est bien plus que j’en espérai.

— Tout de même ma mie, j’avoue que je n’aurai jamais pensé que ce malotru ait pu avoir gain de cause. Mais, je préfère vous emmener épousée et passant pour ma maîtresse, pour un temps que j’espère court… oh ! et puis pourquoi se justifier mon cœur à ses raisons, tant soi peu que celui-ci est une raison. De plus, il n’est pas question que je parte sans vous. Et comme Versailles sera moins offusqué de me voir faire suivre ma maîtresse, que de me voir déroger à l’épouser, nous laisserons croire à ses mécréants ce qu’ils veulent.

— Ne soyez pas gêné, mon ami, vous savez bien que les apparences sont toujours trompeuses et que ceux qui nous font la leçon sont ceux qui la pratiquent le moins bien. Mon bonheur se suffira de me savoir votre épouse, point besoin, de le crier à tout vent.

Ainsi fut fait, dix jours plus tard, Graciane devenait madame de Bienville.

*

Depuis la certitude de son départ monsieur de Bienville, qui avait été déchu de son poste de gouverneur, s’occupait de ses affaires privées. Il avait épousé Graciane dans une stricte intimité et avait décidé qu’Isaïe et Mélinda entretiendraient sa maison pendant son absence. Son notaire s’occuperait de la productivité de ses autres biens. Il ne lui restait qu’un souci, la situation de Blanche-Marie. Il ne pouvait la ramener en France et ne pouvait la laisser seule dans sa maison avec ses serviteurs, elle était trop jeune pour cela. De plus, elle n’était pas leur maîtresse et ne pouvait être leur servante, sa position serait incomprise et mal perçue, cela lui attirerait sans aucun doute des problèmes. Il n’avait donc qu’une solution, lui procurait un emploi. Il ne pouvait la placer comme servante dans une colonie où les basses besognes étaient de plus en plus dévolues aux esclaves, de plus son éducation et sa naissance, même si elle ne pouvait s’en prévaloir, l’autorisait à ambitionner une place plus gratifiante. Jean Roussin (Portrait of a smiling man in a grey-blue jacket by Joseph Ducreux.jpgIl se mit donc à prospecter les familles orléanaises. La solution vint d’elle-même, et ce fut Jean Roussin, un planteur des alentours de Fort-Rosalie qui l’incita. Monsieur de Bienville le connaissait bien et le savait d’une grande probité. Il l’avait invité à sa table, comme à chacun de ses séjours. Il était, cette fois-ci, venu sans son épouse qui était souffrante, mais ayant appris le prochain départ de l’ancien gouverneur qu’il considérait comme un ami, il n’avait pas reporté son voyage vers la basse Louisiane, et un peu coupable l’avait laissée entre les mains de ses serviteurs. Lors du repas chaleureux que lui offrit monsieur de Bienville et Graciane, il rapporta les nouvelles de la région, rassurant le futur exilé sur le calme qui y régnait désormais, et de l’humeur paisible des Indiens Natchez. Quand vint la fin du dîner, après quelques verres de tafia, dans l’intimité et la chaleur du couple, il en vint à confier ses soucis conjugaux. Madame Roussin, sa jeune épouse, souffrait de solitude, la gestion de sa plantation lui prenait le plus gros de son temps. De la journée voire de plusieurs, il était absent de la maison. Elle avait du mal à tenir sa maison, non pas qu’elle n’y mît pas du sien, mais elle ne se faisait pas à ses nègres. Il était même à peu près sûr qu’elle en avait peur. Graciane le trouva touchant de tant de sollicitude pour son épouse alors qu’au premier abord elle l’avait trouvé un peu rustre, quant à monsieur de Bienville, il entrevit la solution qui pourrait convenir aux problèmes des deux hommes. Après le départ de celui-ci, il s’en ouvrit à son épouse qui trouva l’idée bonne.

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Monsieur de Bienville convia Blanche-Marie à un entretien qui se déroula dans son bureau, l’un et l’autre debout. « — Blanche-Marie, comme vous le savez, je dois rentrer en France, et je doute que cela soit un simple aller-retour, Versailles risque de me retenir une bonne année, peut être plus, mon retour n’est même pas assuré. – il ne put s’empêcher de toucher le bois de son bureau pour conjurer le sort. — Je me suis donc soucié de votre situation. Vous emmenez en France, cela me paraît difficile, je n’y ai pas assez d’accointances pour m’assurer de votre position contrairement à ici. Il est évident que pour votre engagement, je considère que votre servitude est réglée, et vous remettrez un document officiel de mon notaire mettant un terme à ce chapitre. – La toute jeune fille l’écoutait avec attention, attendant la chute du monologue. Elle était depuis l’annonce de la nouvelle du départ de son protecteur fort inquiète de son devenir, aussi, bien que tendue, elle était rassurée de voir que celui-ci y avait pensé. — j’ai cherché en vain une place de gouvernante ou de préceptrice dans une famille respectable de la ville. Mais une occasion s’est présentée à moi. Je vous ai trouvé une place de dame de compagnie qui pourrait aller jusqu’à celle de gouvernante au sein de l’habitation d’un planteur. C’est un couple des plus honorables, l’homme est d’une honnêteté assurée et sa jeune épouse est une femme charmante. Si cela vous convient, je m’assurerai d’un contrat en bonne et due forme, avec appointement honorable en plus de la nourriture et du blanchiment. Bien évidemment, vous avez le choix à vous de décidefir Blanche-Marie.

C’était tout vu, elle se savait sans choix encore une fois, de plus elle comprenait que la situation était avantageuse. « — Monsieur, je vous remercie de votre sollicitude. Je ne peux qu’accepter votre proposition. Il est évident que je ne peux retourner en France, personne ne m’y attend et surtout pas ma famille, quelle que soit sa branche. De plus, je ne serai restée à votre charge. »

Chapitre 009

Peypédaut Blanche Marie  (Jean-Baptiste Greuze (French, 1725 - 1805).jpg

Les départs, 1er avril 1724

Le canot oscillait au bord du rivage. Blanche-Marie était installée au centre avec à ses pieds Brutus la gueule sur ses genoux. Elle caressait machinalement le molosse, que le gouverneur lui avait cédé, estimant qu’elle n’aurait pas ni meilleur garde du corps ni meilleur chaperon. Elle avait le cœur en berne, encore une fois elle quittait un havre bienveillant pour l’inconnu. À bord de l’embarcation étaient montés les hommes de l’équipage qui à la force des bras, quand la voile ne suffirait pas, remonteraient le courant du Mississippi. Ils étaient tous aux ordres de Jean Roussin. Il y avait trois Indiens, des Chactas, six de ses nègres et un militaire, François Dumont de Montigny, un officier du génie, qui profitait du voyage pour prendre son poste à Fort-Rosalie. De la rive, Martha et Toinette se tenant par la taille, lui prodiguait leurs conseils jusqu’à la dernière minute. Les yeux pleins de larmes, elles juraient de se revoir. Les deux jeunes femmes étaient les dernières à résider encore dans la ville, Paulette était partie s’installer à La Mobile avec un artisan ferronnier et Marie tout comme Toinette avait épousé un militaire de la Compagnie Suisse et l’avait suivie à Pensacola. Graciane de son côté s’approchait de l’île Dauphine où l’attendait « la Bellone » le navire qui devait la mener en France avec son nouvel époux. Encore une fois, la roue de la vie tournait.

*

Cela faisait vingt-sept ans que monsieur de Bienville était l’âme de la colonie, c’était l’œuvre de sa vie. Il y avait mis toute son énergie, tout sacrifié. Sa volonté, son courage, avait plus d’une fois changé le sort de la colonie. Comme son frère, Monsieur de Châteauguay, lui aussi prié d’aller rendre des comptes, il avait mis un certain temps à faire ses bagages, aussi ce n’était que ce premier jour d’avril qu’ils commençaient leur retour vers la France. Ce jour-là après avoir suivi le cours du bayou Saint-Jean, traversé le lac Pontchartrain puis la passe de chef menteur, et ensuite le lac Borgne, ils étaient arrivés à l’île Dauphine. Sur la plage de sable blond, le regard absent, il écoutait sans prêter attention à ce qui l’entourait. Il avait l’humeur préoccupée, il se mit à chercher la silhouette élégante de Graciane, seul baume à son cœur. Il la vit de dos, les épaules droites, le port de tête légèrement arrogant, Titsie la protégeant du soleil avec un large parasol, son petit calé sur la hanche, elle regardait au loin le navire qui allait les emporter. Alexandre Roslin (1718-1793) | Portrait de Mme Boucher.jpegSentant son regard sur elle, elle se retourna avec une moue sceptique sur les lèvres qu’elle transforma en sourire bienveillant en rencontrant ses yeux. Il y avait foule sur la plage, les plus riches planteurs comme les pauvres étaient consternés, des pétitions avaient circulé, tous étaient persuadés que sans lui tout allait s’effondrer. Sur la rive du golfe du Mexique s’étaient rassemblés des planteurs, des officiers, des commerçants, des Canadiens, des Amérindiens, même des Natchez afin de dire adieu à leur gouverneur. Graciane indifférente au tumulte fixait le navire pendant que Jean-Baptiste remerciait ses soutiens et faisait ses adieux, rassurant chacun sur son éventuel retour, car il reviendrait de cela, il était sûr. Les adieux s’éternisaient, elle ne bronchait pas, une brise souleva sa jupe perturbant sa contemplation, elle la rabattit puis relevant la tête vers la mer, elle fut intriguée par l’inclinaison singulière du navire. Elle resta interloquée, il semblait pencher de plus en plus sur un côté, puis il vacilla et commença à couler sous ses yeux. Autour d’elle ce ne fut que cris de stupéfaction. Les passagers, affolés, se jetaient à la mer. Les canots et chaloupes, venues escorter le gouverneur, allèrent les secourir. Ceux qui faisaient déjà le va-et-vient afin de faire embarquer les passagers, furent les premiers à extirper des eaux les malheureux. Très vite, les naufragés furent repêchés, mais il ne resta rien du bâtiment. Lorsque Jean-Baptiste, qui comme la plupart des hommes avait sauté dans une embarcation, revint, il croisa le regard interrogatif de sa compagne. Il haussa simplement les épaules. Fataliste Graciane se laissa raccompagner à la maison allouée au gouverneur jusqu’à son départ. Elle y attendit patiemment son époux, buvant tranquillement un thé servi par sa servante. Quant au soir, il rentra avec trois hommes dont monsieur de Châteauguay, elle avait fait préparer un repas et les accueillit avec un sourire radieux plein de connivence. « — Mon ami, il semblerait que nous soyons obligés de remettre notre départ et de rester un peu plus longtemps.

— je le crains bien.

Le dialogue tira un sourire à tous, car tous s’y attendaient, Graciane ne savait pas comment, mais elle savait comme ses compagnons que ce n’était pas sur ce navire qu’elle ferait le voyage, d’ailleurs les coffres du couple n’avaient pas été chargés à bord de « la Bellone« dont le seul défaut était une quille très abîmée. Elle avait toutefois été fort surprise de le voir s’enfoncer dans l’eau. Ce naufrage retarda donc le passage de tous pour la France, ils regagnèrent La Nouvelle-Orléans à la surprise des Orléanais. La nouvelle était fort déplaisante pour certains, car en plus du retour indésirable de l’ancien gouverneur, le navire avait coulé avec soixante mille écus qu’il devait emporter en métropole. C’était une catastrophe pour monsieur de la Chaise, qu’un pareil trésor eut été englouti allait fort contrarier la Compagnie. En fait, il n’était pas perdu pour tout le monde. Monsieur de Bienville avait estimé que c’était un juste dédommagement pour lui et tous ceux qui comme lui avaient été révoqués suite aux diffamations du nouveau commissaire ordonnateur. Avec ses frères et quelques hommes fidèles, ils avaient détourné le coffre détenant le pactole qui servirait notamment à graisser bien des mains à Versailles pour faciliter leur retour. Monsieur de Bienville supposait que, lorsque l’on s’occuperait de l’épave, on penserait que la mer avait emporté le butin déjà partagé entre les complices. Bien sûr, les plus perspicaces penseraient « à un accident prémédité », mais comment le prouver ?

Puisqu’il ne pouvait partir, monsieur de Bienville, en attendant un autre navire, prépara sa défense. Il écrivit un mémoire qu’il adressa au conseil de Marine empreint de plus de dignité que d’amertume. C’était la justification d’un soldat et d’un colo­nisateur, il commença par rappeler ses états de service, puis il s’étendit sur l’exploration du Mississippi et ses méthodes d’administration de la colonie qui lui avait été confiée et les difficultés qu’il avait rencontrées. Mais il savait qu’il lui fallait contrecarrer les rapports circonstanciés, expédiés par Monsieur  de La Chaise, qui s’ils ne niaient pas la valeur militaire de Bienville et de ses frères, vivants ou morts, démontraient avec force et clarté, que les Le Moyne, Normands âpres au gain, s’étaient toujours servis… en servant !

*

Trois mois plus tard, le cœur brisé, monsieur de Bienville et Graciane partaient pour la France, sur « la Gironde « . Longtemps accoudé au bastingage, Jean-Baptiste de Bienville, qui avait maintenant quarante-six ans, regarda les côtes bleues et embrumées de la Louisiane s’éloigner de ses yeux, mais pas de son cœur. Il laissait une population de cinq mille individus, dont treize cents nègres.

Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en Mer.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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épisode 003

Peydédaut Blanche-Marie  (Fragonard - Study of a girl of the Sedaine family.jpg

L’Ouragan

15 septembre 1722

La vie sur les rives du large fleuve poursuivait son cours au rythme du labeur sur les plantations, des arrivées et des départs des grands navires, des chicanes entre les différents pouvoirs, des besoins de la colonie en nourriture et en hommes, des désirs des colons, le tout sous le soleil clément de l’automne et des pluies aussi soudaines que salvatrices. Dans la maison du gouverneur, Blanche-Marie prenait sa place aidant Antonine et Mélinda aux taches ménagères. Les deux femmes, chacune à leur façon, l’entouraient. La jeune fille sortait rarement de la maison et toujours en compagnie de l’une d’elles. Elle reprenait de la santé, l’ovale de son visage était à nouveau plein, son corps se remplumait et son âme s’apaisait. Elle croisait, tout ce qui comptait dans la colonie, venu voir le maître des lieux chez lui, mais même là elle n’était jamais seule en présence des visiteurs et cela lui convenait.

La Veuve et son prêtre, Jean-Baptiste Greuze (seconde moitié du XVIIIe).jpgÀ l’autre bout de la ville, Graciane et les filles, elles aussi s’installaient et cherchaient la place qu’elles pouvaient occuper dans ce Nouveau Monde. Le père Davion les avait pris en charge et leur avait proposé des taches de lingères. Il y avait beaucoup d’hommes, militaires, religieux, fonctionnaires venus sans familles, à qui elles pouvaient rendre de menus services sous le chaperonnage du père. Graciane et Martha ayant quelques talents de couture et de broderie proposèrent leur service. Boubou se rappela qu’elle avait été élevée à la ferme et planta un jardin potager à côté de la maisonnette que le gouverneur leur avait cédée. Paulette, malgré son âge, s’avéra être la meilleure cuisinière d’entre elles, avec pas grand-chose, elle faisait des merveilles, chaque jour, chaperonnée par l’une de ses comparses, elle allait au marché vendre des galettes de maïs. Tant bien que mal réunissant leurs gains et leurs talents elles arrivaient à vivre. Le seul bémol à ce fragile équilibre était la santé de Louise, elle ne se relevait pas d’une fièvre qui la clouait à sa paillasse dans un état comateux.

*

De rose, les premiers rayons de soleil teintaient tout ce qu’ils touchaient, ils n’avaient pas encore pénétré à l’intérieur de la maison où Blanche-Marie finissait de s’éveiller au-dessus d’un bol fumant de café noir très sucré. Depuis qu’elle était arrivée dans ce pays, elle s’était prise d’un véritable engouement pour cette boisson. Mélinda et Antonine autour de la même table organisaient les différentes taches de la journée, établissant les menus du jour, les courses à faire, et le nettoyage à effectuer. Comme Isaï se joignait à elles après avoir nourri les bêtes, un grondement ample profond comme un roulement de tambour qui approchait figea leurs gestes. Il arrêta toutes discussions, le silence s’abattit dans la pièce pour laisser la place au son tonitruant qui s’amplifiait. Brutus qui n’était jamais loin de Blanche-Marie, se mit à gémir et s’aplatit sous la table. Ils sortirent, levant leurs regards vers le ciel cherchant les prémices d’un orage futur, mais l’azur était bleu, agrémenté seulement de quelques nuages guère menaçants. L’air lui-même était figé, pas une brise, pas un souffle, c’en était troublant. Isaï suivi du trio des femmes se précipita jusqu’au bord du fleuve. Mais rien. Il n’y avait pas un seul frémissement sur l’eau. Ils se regardèrent, perplexes, plein de questions sans réponse, la faune avait interrompu son concert de piaillement, de sifflement, de coassement… il n’y avait plus que ce ronflement sourd venu de la mer de l’autre côté du fleuve. Sans réponse, sans un mot, le ventre noué, ils firent demi-tour. Ils trouvèrent, le gouverneur sur le pas de porte la chemise de guingois dans la culotte, comme beaucoup il avait été sorti de son sommeil par le phénomène. Qu’est ce que cela pouvait être ? Ce n’était plus la saison des débordements du fleuve et le ciel était par trop limpide pour une tempête, un orage. Anxieux, méfiants, les voisins, sortis de chez eux, scrutaient eux aussi l’horizon au-dessus de la forêt vers l’ouest, personne n’avait de réponse. Monsieur de Bienville rassura sa maisonnée, se prépara hâtivement et à cheval fit le tour de la ville apaisant de son mieux tout un chacun. Les habitants, septiques, impuissants, restaient sur le qui-vive, la confiance qu’ils avaient en leur gouverneur n’allait pas jusqu’à l’inconscience de croire qu’il avait un pouvoir sur les éléments. Mais rien ne bougeait, il n’y avait que ce son inquiétant persistant angoissant qui jouait sur les nerfs de tous. Blanche-Marie, suivie de Brutus, la queue entre les jambes, faisait des vas et viens entre la cuisine et le jardin, guettant elle ne savait quoi dans le ciel. Antonine, que l’appréhension tenait, agacée par ces aller-retour qui mettaient ses nerfs à vif, la sermonna : « — Blanche-Marie  met un chapeau, pense à ses maudites taches sur ton visage, et va donc enlever les mauvaises herbes au jardin si tu tiens tant à être dehors. » Blanche-Marie savait que l’injonction rassurait Antonine et qu’elle n’avait rien après elle, aussi elle s’exécuta sans rien dire, elle mit son large chapeau de paille légèrement penché sur le front et noua les liens sous sa nuque comme à son habitude. Mélinda le lui avait fabriqué lorsqu’elle l’avait trouvé grimaçant devant le miroir du gouverneur découvrant les ravages du soleil sur sa peau. Pour la consoler de sa découverte, ses deux protectrices l’avaient alors crémée matin et soir avec des onguents de leur fabrication et son teint s’était alors éclairci et unifié. Comme elle n’avait aucune envie de farfouiller dans la terre, elle dirigea ses pas jusqu’au fleuve, Brutus sur ses talons, et s’assit sur un tronc échoué sur sa rive. Elle y venait régulièrement et regardait les embarcations passer devant elle, le plus souvent des pirogues d’Indiens de trappeurs et des radeaux chargés de marchandises venant de Bâton-Rouge voire plus au nord. Mais ce matin-là, nul trafic ne venait distraire l’indolente curieuse, aussi elle se mit à attendre un changement, le molosse couché à ses pieds. Il ne vint que dans l’après-midi et ce fut Isaï qui remarqua que l’angoissant phénomène ne venait plus de l’Ouest, désormais l’étrange roulement descendait vers l’est comme s’il s’éloignait, comme si la bête, qui l’émettait, se déplaçait. Quand la lumière du jour vint à disparaître et que la lune remplaça l’astre solaire, le son était si ténu que beaucoup pensèrent que le danger s’était éloigné.

Tous ou presque allèrent se coucher tranquillisés. La nuit était calme. Blanche-Marie que tout cet inconnu avait inquiété tendait l’oreille à l’affût du retour de la bête. Au rez-de-chaussée, dans sa chambre, le gouverneur faisait les cent pas, le phénomène le préoccupait, il s’attendait à quelques catastrophes et ne savait quel parti prendre n’en connaissant pas la teneur. Tout ce qui avait un pouvoir, gouverneur, commissaire, lieutenants de roi, directeur ordonnateur de la Compagnie, commandant général, gens d’Église, riches colons, capitaines de navire mouillant devant la ville, avait fini par se rassembler dans la salle dévolue aux assemblées dans le pavillon du gouvernement. Tous voulaient être rassurés, savoir ce qui l’en retournait, avoir des réponses. Comme personne n’en avait, tout le monde s’était mis à supputer imaginant les pires catastrophes, les unes plus inimaginables les unes que les autres. Dehors, avaient attendu dans l’expectative artisans, boutiquiers en tous genres, petit peuple de la ville.   Nul n’avait émis une idée pertinente, tout au moins rassurante. La seule, qui lui avait paru la plus sensée, et il n’aurait pas su dire pourquoi, lui fut donnée par un Chitimacha. L’indien au front aplati et à l’ample chevelure corbeau strié de blanc, venu vendre aux blancs une partie de la récolte faite par les femmes de sa tribu, lui chuinta dans sa langue sur son passage. « — Le grand manitou va passer sur notre terre. » Et dans cette phrase sibylline, il y avait un accent de vérité qui l’avait plongé dans un marasme angoissant qu’il cacha à tous.

Tarka-stage3.jpgAu petit matin, Blanche-Marie fut réveillé par les gémissements de Brutus qui malgré les interdictions était monté se coucher auprès d’elle, le même phénomène recommençait. Elle se leva d’un bond et tout en se précipitant à la lucarne, elle réveilla les autres de ses cris de prévention. Mais comme la veille, le roulement se déplaça au fil de la journée d’Ouest en Est et s’atténua la nuit venue. Pendant quatre autres jours, cela recommença, les habitants de La Nouvelle-Orléans commencèrent à s’y habituer. Dans les conversations, on échangeait des avis sur la force, l’intensité du son, pour les uns, plus élevé de jour en jour, pour les autres identiques. À même temps que l‘on échangeait son point de vue, pour se rassurer ou conjurer le sort, on scrutait l’azur toujours aussi dégagé et lumineux. La vie suivait son cours ignorant apparemment les manifestations menaçantes, mais que pouvaient-ils faire d’autre ?

*

Le sixième jour, pleine d’une anxiété dont elle ne pouvait se défaire, Antonine ne se faisait pas à cette menace latente au-dessus de leur tête, elle passa ses nerfs tendus sur Blanche-Marie. Elle la rabroua pour son manque d’application dans sa tache. La jeune fille ne répondait rien, elle la laissait faire et dire, elle-même était fatiguée de toute cette tension, de plus elle avait très chaud, cela faisait une bonne heure qu’elle tournait avec régularité une grosse cuillère de bois dans un chaudron au-dessus d’un feu qu’elle devait maintenir constant. La vieille servante avait décidé ce jour-là de faire de la confiture. Mélinda, de son côté, tout en coupant et nettoyant des pommes pour de la compote, fredonnait, le plus souvent, bouche fermée. Irritée, Antonine lui demanda sèchement d’interrompre. Mélinda émit un son strident en passant la langue sur ses dents, signe avant-coureur de son mécontentement. Elle n’eut pas le temps de rétorquer quoi que ce soit, une porte claqua les faisant sursauter. Blanche-Marie sorti sur le pas de la porte, des nuages noirs chassaient avec rapidité, une atmosphère brûlante, où pas un souffle d’air ne se faisait sentir, l’écrasa. Elle revint sur ses pas aussitôt. Brutus se mit à hurler à la mort, les trois femmes étaient tétanisées, une onde de terreur parcourut leur corps. La maison se mit à craquer confrontée brusquement à une force terrible. La nuit d’un coup tomba au milieu de la journée. Les portes furent, violemment, ouvertes par une brusque entrée de vent qui souleva, propagea, et balaya tout ce qui la gênait. Dans le même temps, des trombes d’eau tombèrent du ciel et, malgré la véranda, pénétrèrent à l’intérieur. Antonine pensa aussitôt au maître qui n’était pas là, il s’était rendu au pavillon du gouvernement. Isaï surgit dans la pièce les trouvant figées hagarde au milieu de la cuisine. « — Cré nom de Dieu, bougez-vous le cul, il faut tout barricader. » Mettre les contrevents. Mais oui, bien sûr ! Les trois femmes se précipitèrent luttant contre les forces infernales, qui semblaient vouloir les enlever. Elles allèrent de pièce en pièce, repoussèrent les portes à double battant qui s’étaient ouvertes sous la pression, posèrent les contrevents mirent les barres qui devaient les maintenir, elles n’étaient pas trop de trois pour lutter. Isaï de son côté était monté à l’étage et clouait des planches devant les lucarnes. Les trois femmes se réfugièrent dans la chambre de réception, dans des positions inconfortables elles se tenaient les unes contre les autres, elles étaient trempées, terrifiées par la tempête qui sévissait autour d’elles… Elles n’osaient prononcer encore le mot de « cyclone ». La grêle se mit à tomber d’une telle manière qu’elle fit craindre à tous, en ce triste moment, qu’ils allaient avoir le dernier jugement ! Sur le toit, le martèlement provoquait un bruit assourdissant.

Isaï, au milieu du tourment, sous la pluie battante, les vêtements partant en lambeaux sous les gouttes de pluie comme des grains de plomb sous l’effet du vent, quitta la maison. Il ouvrit les enclos faisant sortir les animaux afin qu’ils ne soient pas écrasés par l’effondrement de l’étable. Au loin, les oiseaux qui n’avaient pas fui tombaient sur la rivière.

Winslow Homer-729662.jpgComme un démon, un ouragan, d’une force incroyable, avait jailli du golfe, il gonflait, enflait, arrachait tout sur son passage. Chacun se cachait où il pouvait. Des torrents d’eau tombaient du ciel, noyant tout. Les maisons de La Nouvelle-Orléans étaient arrachées comme des fétus de paille. Les constructions aux murs poreux, aux toits légers, ne résistaient pas. Les toitures des maisons, des chevrons, des pièces de bois d’un fort poids, étaient soulevées comme des allumettes et volaient comme des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Nul être humain ne pouvait sortir de son abri sans risquer d’être enlevé, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Graciane et les filles voyaient leur maisonnette partir par lambeaux, mais en plus de ce drame, elles en vivaient un autre. Louise se mourrait. Elles ne pouvaient quitter l’agonisante pour se réfugier dans un abri plus sûr, elles étaient tiraillées entre l’affection qu’elles avaient pour la jeune femme et leur propre survie. Elles ne pouvaient la transporter, elles voyaient bien qu’elle expirerait son dernier souffle.

Soudain, une accalmie se fit. La pluie cessa et aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre, Graciane regarda les filles mortes de peurs : « — Martha ! Emmène les filles jusqu’à la maison du gouvernement. Elle est plus solide. Vous aurez plus de chances de vous en sortir. Je reste avec Louise, je vous rejoindrai après ; non ! Non ! Nous n’avons pas le choix. Allez les filles. Il faut profiter de cette accalmie providentielle, rien ne nous dit que cela va perdurer. » Elles se décidèrent. Elles n’avaient pas vraiment le choix. Une fois dehors, groupées, elles se tinrent la main et coururent vers le pavillon du gouverneur à un pâté de maisons. Elles scrutaient le ciel en guettant les mouvements. Quelques imprudents comme elles en profitèrent pour sortir de leurs refuges, croyant la tourmente terminée. Attribué à Greuze, Jean-BaptisteGraciane auprès de Louise priait, la malade respirait à peine. Pendant qu’elle récitait ses litanies, la jeune femme écoutait le calme plat inquiétant. Une ou deux heures passèrent, elle n’aurait su le dire, puis la tempête à nouveau arriva, ronflante, mugissante, faisant craquer les arbres. À nouveau, elle s’éleva en courtes rafales qui devinrent de plus en plus menaçantes. Le vent reprit avec plus d’intensité, il venait de l’ouest achevant de renverser ce que les premières bourrasques avaient épargné. Les grondements du vent et du fleuve étaient assez forts pour que le fracas des maisons s’abîmant sur le sol ne fût même pas distingué. Des arbres énormes, déracinés par le cyclone, se précipitaient, catapultes gigantesques, à travers les rues, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons, quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive.Puis un silence, angoissant un calme plat qui dura quelques minutes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour se remettre en haleine avant d’attaquer. Ce fut pendant cette courte accalmie qu’elle réalisa que Louise avait quitté ce monde. Elle resta impassible, presque soulagée, elle était toute tendue vers l’ouragan. Et d’un seul coup, il reprit sa course, et, cette fois, il accourut si vite qu’il ne s’annonça plus par des menaces lointaines ; il s’abattit brutalement sur la maisonnette. Le toit, du moins ce qu’il en restait craqua et se brisa emportant au loin les débris de la charpente. Il pleuvait serré, elle pouvait encore s’abriter sous une partie restée indemne. Elle se recroquevilla dessous, se demandant s’il ne valait pas mieux s’enfuir. Les intervalles de calme, ce calme extraordinaire qui succédait aux rafales, lui laissait à chaque instant espérer qu’elle avait essuyé la dernière bordée de cette furie ou tout au moins la possibilité de rejoindre les filles. Son questionnement s’arrêta. L’eau entrait et montait. Le fleuve avait dû déborder, il fallait qu’elle quitte son abri précaire. Elle se décida à sortir, l’obscurité était complète, et, à deux pas d’elle, autour du soubassement de la maison l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Les maisons voisines avaient été entraînées par les rafales dans ce déluge. Elle frissonna, elle ne pouvait plus hésiter, elle avait déjà de l’eau aux chevilles, des craquements formidables annonçaient le retour du monstre. Elle n’avait pas d’autre recours que de s’élancer dans cette eau boueuse et qui devait cacher plus d’un danger. Elle ne pouvait faire autrement. Dans peu de temps, la bâtisse qui jusque-là l’avait protégée allait être balayée. Elle s’excusa auprès du corps de Louise qu’elle abandonnait. Elle descendit les trois marches. De suite, elle eut de l’eau jusqu’à mi-cuisse. La sensation du froid devint vive, l’idée de s’égarer dans les ténèbres la frappa de terreur tout autant que d’être emportée par le flot. Elle avança malgré le poids de sa jupe chargée d’eau, malgré le vent contre lequel il lui fallait lutter, elle levait le bras pour éviter les résidus dans l’air qu’elle pressentait plus qu’elle voyait voler vers elle. Elle faisait confiance à sa mémoire, car elle ne percevait pas grand-chose du décor alentour, elle pleurait de peur, de rage, de dépit, mais elle avançait jurant contre ce maudit pays.

Dans la maison du gouverneur Antonine, Mélinda, Blanche-Marie et Isaï priaient à genoux dans le salon principal. Ils sursautaient à chaque craquement. La maison tenait debout. Mais jusqu’à quand ? Tout à coup, Blanche-Marie réalisa que sa jupe était mouillée, touchant le sol dans la demi-pénombre éclairée seulement par une chandelle, elle sentit l’eau. Elle se relava d’un bond : « — de l’eau ! Il y a de l’eau dans la maison ! » Et tel un écho à ses paroles, un clapotis au mouvement de ses pieds répondit.

— Merde, il faut monter tout ce que l’on peut, s’exclama Isaï.

— Le bureau du maître, le bureau du maître d’abord ! ajouta Antonine.

Ils se précipitèrent. Au milieu de la tourmente, pendant deux bonnes heures, luttant contre le temps qui faisait monter l’eau, ils portèrent et hissèrent tout ce qu’ils purent. Quand enfin ils eurent fini, l’eau était montée à la moitié du mur. Ils étaient terrorisés, si cela continuait, ils allaient se noyer, cela ne pouvait être autrement. Brutus en haut de l’escalier aboyait tout ce qu’il pouvait leur enjoignant de monter. Et les bêtes pensa Isaï, elles devaient être mortes, il n’y pouvait rien.

inconnu ( (995)Le souffle de dieu perdura de longues heures, chacun les nerfs tendus vers le drame. Au petit matin, l’atmosphère redevint calme. Le soleil, écartant les nuées, éclaira les brumes venant du fleuve, le décor était fantomatique, de dessous les décombres sortaient les malheureux qui avaient réchappé à la tourmente. La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. Le vent, accompagné de grêle, avait fait rage pendant quinze heures, les eaux du bayou Saint-Jean étaient montées d’un mètre, celles du Mississippi de plus de deux mètres. Les baraques qui servaient d’église et de pres­bytère avaient été jetées à bas ; des malades avaient reçu le toit de l’hôpital sur la tête ; le gouverneur avait eu juste le temps de sauver les réserves de poudre en les transportant dans le colombier du commandant. Toutes les maisons avaient été atteintes gravement, la moitié était absolument anéantie et les matériaux entassés, mélangés, broyés, formaient des tas informes, totalement inutilisables. Sur celles qui restaient debout, plus de la moitié paraissaient irréparables, tant elles étaient disloquées, brisées. Des toitures, il n’en restait pour ainsi dire plus… des hommes s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, sous les débris d’arbres abattus et brisés. D’autres gisaient raides et froids comme des cadavres dans l’eau. Les rescapés hébétés se mirent aussitôt en œuvre et portèrent leurs aides aux autres, un hôpital de fortune s’établit dans le pavillon du gouvernement qui avait résisté aux intempéries. Graciane qui au milieu de la tourmente était apparue au grand soulagement de ses comparses et à la surprise du gouverneur qui ne l’avait pas revu depuis leur installation, avait pris en main le groupe et accueillait les blessés. Quelques femmes firent bien la grimace à la vue de ses infirmières inattendues, mais le père Davion acceptant toutes les aides appuya de son autorité leur bonne volonté. Dans la cheminée de la salle où se réunissaient habituellement les notables, elle fit faire un feu avec ce que l’on trouvait. Devant sa prise en main tous s’y mirent. Martha et Boubou se hâtèrent d’approcher près du feu les premiers arrivants transis de froid, elles les frictionnèrent de toutes leurs forces. Les premiers qui se ranimèrent sortant de leur léthargie dans un état de démence complète s’échappèrent de leurs bras, voulant se précipiter dans le feu. Toinette, Amandine et Marguerite installèrent des lits fortunes dans les pièces adjacentes, plusieurs femmes de militaires se joignirent à elles. Sous les ordres du gouverneur, les hommes sortirent chercher les survivants, monsieur de Bienville fut le premier à parcourir les rues dont on devinait à peine le tracé, c’était un décor d’apocalypse, c’était un désastre. Le « monstre » avait tout arraché, piétiné, pillé, les oiseaux gisaient au sol. Il n’avait laissé aucun répit aux malheureux colons. Devant la ville, « l’Abeille » et le « Cher » avaient coulé. Emportés par la furie des vagues, le Santo-Christo et le Neptune, vaisseaux de douze canons, s’étaient échoués après avoir rompu leurs amarres. « L’Aventurier » et le « Vénus » ne s’en étaient tirés qu’en levant l’ancre, mais beaucoup de bateaux plats et de pirogues, chargés de grains ou de volaille, avaient été engloutis et emportés par le Missis­sippi. Au milieu de la matinée arriva par pirogue un planteur avec deux nègres. Il venait aux nouvelles, les siennes n’étaient pas bonnes. Au fil de la route, il s’était rendu compte de l’étendue du carnage. Peu de bâtisses avaient résisté, partout la même vision, seules les habitations les plus solides avaient tenu. Les arbres étaient tordus, déchiquetés. Beaucoup de planta­tions étaient détruites. Il n’y avait plus ni maïs, ni tabac, ni riz. Rien. Il ne restait rien. Le bilan était terrible.

Tout était redevenu calme. Il ne restait qu’à compter les morts et… reconstruire.

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L’angoisse montait encore. Plus monsieur de Bienville avançait vers sa maison, plus il croisait de maisons, pourtant jugées solides, détruites ou purement et simplement rasées. Les arbres qui entouraient les demeures étaient brisés ou arrachés. À son arrivée, quelle ne fut pas sa surprise de retrouver sa maison quasiment intacte, mis à part un angle du toit soulevé par le vent ! Quel soulagement de trouver toute sa maisonnée dans la véranda, ahurie par ce qu’elle découvrait comme lui. Antonine lui tomba dans les bras.

Lorsqu’ils s’étaient décidés à sortir, alors que le soleil montait vers son zénith, les vents étaient encore présents, mais bien moins intensément. Ils avaient découvert un cauchemar ! Blanche-Marie  n’avait jamais rien vu de pareil. Le paysage était méconnaissable. Les arbres n’avaient ni feuilles ni branches. L’étable n’était plus qu’un amas de débris. Des centaines de feuilles jonchaient le sol. Chez leur voisin d’en face, la maison n’avait plus que les murs et le citronnier qui faisait l’orgueil de son propriétaire était plié en deux. Un rapide tour de la maison leur permit de constater les ravages. Si le fleuve avait à peu près repris son cours, tout le quartier alentour était défiguré, embourbé. Les voisins pataugeaient avec de l’eau jusqu’à mi-mollet, tout comme le reste de la ville.

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Hermann Kuttberg s’était établi à Marienthal à dix lieues en amont de La Nouvelle-Orléans sur l’autre rive. De son Alsace natale, il était parti deux ans plutôt avec tout son village, le maire compris, pour le port de Lorient. Lui et les siens y avaient été accueillis dans des conditions impropres aux humains. Il avait vu mourir plus de la moitié des siens de la peste. Sa mère et deux de ses sœurs ne devaient jamais embarquer. Lui-même, avec les rescapés de son village, avait, avec son père, deux frères et sa dernière sœur, voyagé sur l’un des sept navires de la Compagnie, Le Portefaix. Le voyage avait été effroyable, ceux qui avaient réchappé au scorbut avaient été emportés par la dysenterie, il avait vu mourir les deux tiers des passagers, il fut le seul membre de sa famille à atteindre les rives du golfe du Mexique.

Parti le lendemain de Noël 1720, il mit les pieds sur les plages proches de Biloxi au début de l’été 1721, mais son martyr n’était pas terminé. Aussi incroyable que cela fût, la Compagnie des Indes n’avait pris aucune mesure pour loger et nourrir ses engagés, et ceux-ci continuèrent à souffrir de la faim et de la maladie pendant les nombreux mois qu’ils passèrent sur les plages du Golfe du Mexique. Les colons manquèrent telle­ment de vivres qu’ils consommèrent des herbes sauvages, dont cer­taines étaient vénéneuses, et des huîtres crues contaminées. Les In­diens leur fournirent un peu de nourriture, mais en quantité insuffi­sante pour les sauver tous.

Lassés d’attendre en vain les décisions des directeurs de la Compagnie, la plupart de ses compatriotes demandèrent à retourner en Europe. Hermann n’avait plus personne alors retourner au pays ne voulait rien dire pour lui. À leur tête, se trouvait Charles Frederick d’Arensbourg, officier suédois d’ascendance allemande, qui était débarqué comme lui du Portefaix. Le capitaine d’Arensbourg avait d’abord été engagé, par la Compagnie des Indes, comme capitaine à demi-solde pour le service militaire en Louisiane. Mais à son arrivée, il se vit plutôt confier la direction de tous les colons allemands de la Louisiane. Il se fit, le porte-parole des siens, et alla réclamer au gouverneur des terres pour s’installer. Le jeune capitaine se fit si convaincant que le gouverneur prit sur lui d’établir les colons allemands sur les meil­leures terres de la Compagnie des Indes. Il s’agissait des anciennes terres des Oachas, sur la rive ouest du Mississippi, à vingt-cinq milles au nord de La Nouvelle-Orléans. C’étaient de très bonnes terres arables.

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Beaux melons ; achetez mon beau melon | 18th Century Melon Seller | GallicaDe ce jour, les choses tournèrent à son avantage et à celui des siens, grâce à l’aide d’ouvriers et d’esclaves de la Compagnie, les trois villages d’Hoffen, de Marienthal et d’Augsbourg s’élevèrent aux abords du Mississippi. Les nouveaux colons labou­rèrent les terres déjà défrichées par les esclaves et y semèrent du maïs. Comme tous les hommes, il obtint une concession et une maison, et tous les samedis, avec la petite flotte de ses compatriotes, il descendait le fleuve, et le dimanche matin il étalait aux yeux des habitants de la ville sa cargaison de légumes, de gibier et de laitage.

Tout alla pour le mieux jusqu’au ronflement venu de la mer qui de toute évidence se rapprochait d’eux. Les représentants des trois villages se réunirent à celui d’Hoffen près duquel le capitaine d’Arensbourg devenu l’officier civil en chef de la communauté et commandant militaire, avait sa maison. Comme personne ne savait quoi faire, leur représentant naturel parti pour La Nouvelle-Orléans et comme là-bas on n’en savait pas plus, on attendit de voir.

Le vrombissement se fit tonitruant. Les vents se levèrent, tournoyant autour de sa maison, Hermann la calfeutra et après avoir fait rentrer sa vache à l’intérieur y attendit avec elle. Dans la pénombre, par l’interstice de son volet, il aperçut au loin l’une des maisons voisines se mettre à vaciller. Quelques secondes plus tard, à sa stupeur il la vit s’écrouler, il ne restait plus qu’un tas de bois… C’était celle d’une famille avec cinq enfants. Il sortit aussitôt sur son perron, il les héla au milieu du vacarme, ils coururent se réfugier chez lui, le père était blessé. Les yeux grands ouverts, abasourdis devant ce spectacle phénoménal, il regardait ses champs, ses arbres fruitiers saccagés arrachés par l’ouragan. Il se serait cru devant un paysage d’hiver en pleine tempête. Ce n’était pas blanc, mais gris, déjà plus de feuilles sur les arbres, les branches volaient devant lui. Il était inquiet, il n’était pas sûr d’être en sécurité. Sa maison tiendrait-elle ? La femme de son voisin essayait en vain de rassurer sa progéniture, mais tous étaient terrifiés, les enfants pleuraient. Leur père, étourdi, était allongé un bandage sur la tête qu’une poutre avait fendue. Tout à coup, après la violence des vents, un grand calme s’abattit. Hermann sortit constater ce qui se passait, il leva les yeux vers le ciel, des étoiles magnifiques brillaient narguant les éléments, c’était la nuit, il n’avait pas réalisé. Il crut que c’était fini et vint l’annoncer à ses voisins. Mais moins d’une heure après, alors que le petit groupe commençait à se détendre, le vent recommença à souffler tout d’abord légèrement puis à nouveau avec plus de force, ce n’était pas fini. Soudain, à l’instant même où il referma sa porte les vents se déchaînèrent, l’empêchant de la bloquer, l’obligeant à la caler avec un banc à sa portée, aidé en cela par la femme. La peur commença à le gagner. L’eau avait envahi les champs, elle venait conjointement du fleuve et du lac, quand elle s’infiltra dans la maison ce fut la panique, ils montèrent sur ce qu’ils purent, mais très vite il fut évident que cela ne suffirait pas. Hermann décida qu’il fallait grimper sur le toit. La femme paniqua, se mit à hurler. Il lui colla une gifle. Elle se calma. Il s’excusa, c’était la seule solution. Ils profitèrent d’une accalmie. Il l’aida à se hisser sur le toit, lui passa ses enfants un à un. Il avait déjà de l’eau à la taille. Pour l’homme ce fut plus difficile, il crut ne jamais y arriver, quand ce fut fait il les rejoint aidant la femme à maintenir les plus jeunes de ses enfants. Le drame vint du père, qui perdant connaissance entraîna sa fille aînée. Hermann ne put rien faire. C’eut été mettre en péril les deux petits qu’ils tenaient. Horrifiés, ils les regardèrent couler. L’eau était montée jusqu’au bord du toit. Le spectacle était dantesque… Tout à coup, un tronc d’arbre percuta la maison. Elle chancela. Hermann pensa qu’elle allait céder. Mais non. Ils restaient là, accrochés désespérément au milieu de la tourmente, au sein de ce qui ressemblait à une mer déchaînée, marmonnant des prières.

Quand tout s’arrêta, les rescapés ne bougèrent pas n’y croyant pas, de toute façon ils étaient bloqués sur le toit. Le vent avait soufflé furieusement pendant quatorze heures, il avait balayé la région de Natchez à Biloxi. Cet ouragan avait semé la mort et la ruine dans toute la colonie. Les deux villages les plus éloignés du Mississippi, situés sur des terres basses, avaient totalement été détruits par la crue des eaux du lac des Cachas. Tout n’était que ruine et désolation.

Deux jours après la catastrophe, Hermann était arrivé avec la femme de son voisin et ses quatre enfants au village d’Hoffen qui avait moins souffert, car il était en hauteur. Les survivants firent comme eux, et par petits groupes épuisés, affamés, ils arrivaient espérant trouver de l’aide, retraçant les drames vécus par chacun. La petite communauté se regroupa, après concertation elle décida d’envoyer des représentants à La Nouvelle-Orléans pour y demander de l’aide.

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Hermann accompagna le capitaine d’Arensbourg avec deux autres compatriotes, jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Le ciel semblait vouloir laver les affres de son passage. La pluie tombait sans discontinuer, mais le rideau pluvieux ne pouvait cacher le désastre. Sur les bords de la route fluviale tout avait été ravagé, ce n’était qu’un entrelacs de végétation tourmentée. La crue, qui depuis s’était retirée, avait laissé la terre malaxée recouverte d’alluvions. Lorsqu’ils débarquèrent, la ville enterrait les siens. Pour éviter la propagation d’épidémies éventuelles, le gouverneur avait pressé les inhumations. Sur la place d’armes, face à la construction de l’église Saint-Louis, en partie détruite, les habitants s’étaient regroupés pour une messe funéraire. Les nouveaux arrivants discrètement se joignirent à eux, à peine descendus de leur pirogue. L’homélie prononcée par le père Davion était emplie de solennité, et personne n’aurait pu en cet instant prétendre que les Orléanais n’étaient pas pieux. La moitié d’entre eux ou presque étaient morts ou disparus. Miraculés, rescapés, ils se regardaient, hagards. Ils ne comprenaient pas pourquoi eux. Ils s’étaient rassemblés pour rendre hommage pour déplorer ceux qu’ils avaient perdus. Comme beaucoup, devant un alignement de caisses de bois construites à la va-vite, Graciane et les filles priaient pour l’un des leurs qui ne s’y trouvaient pas. Peu de corps avaient été retrouvés, la plupart avaient été emportés. Elles pleuraient Louise, leur culpabilité était grande, revenue à leur maison, elles n’avaient trouvé que les traces des fondations et des restes du soubassement. La crue du fleuve et du bayou retirée, comme tous, elles s’étaient précipitées chercher les rescapés, mais il y en avait si peu. Tous racontaient encore la miraculeuse aventure de ce garçonnet retrouvé endormi accroché à un tronc d’arbre, ses parents l’y avaient installé et étaient morts pendant que le flot l’emportait. Peu d’habitants avaient été épargnés, la plupart avaient perdu l’un des siens. L’espérance de retrouver des rescapés s’éteignait, le deuil s’était répandu dans toutes les familles. Tous étaient là, tournant le dos au fleuve, aussi nourricier que meurtrier, priant avec ferveur pour le salut des âmes que la tourmente avait emporté et pour celui de ceux qui restaient.

Bonas Élizabeth dit BoubouBoubou sentit un picotement dans sa nuque, elle ramena une mèche blonde de ses cheveux échappée de son bonnet, elle se retourna et croisa le regard triste et tendre d’un géant blond qu’elle n’avait jamais vu. Elle lui sourit timidement et se retourna vers la croix d’or seule rescapée des objets du culte de l’église devant laquelle le curé achevait la cérémonie. Hermann ne quittait plus des yeux la silhouette toute de courbes de la jeune femme. Dans toute la noirceur du malheur qu’ils subissaient, ce regard cette silhouette était comme une lumière, un espoir diffus. Tout à coup, le silence s’abattit, la cérémonie était achevée, personne ne bougeait encore plongé dans ses prières. Le capitaine d’Arensbourg lui poussa le coude, et d’un mouvement du regard lui désigna les hommes qui péniblement hissaient les cercueils que l’on avait lestés, pour ne pas les voir emportés par la prochaine crue. Tant bien que mal, les hommes les empilaient dans une carriole grossièrement réparée et tirée par une mule harassée sortie d’on ne sait où. Hermann et ses deux comparses fendirent la foule de leurs hautes statures et proposèrent leurs aides bienvenues.

Il fallut plusieurs voyages entre le cœur de la ville et le cimetière situé à l’extérieur des fossés qui ceinturaient la ville. Beaucoup suivirent à pas lourds, sous la pluie constante, les leurs, des membres de leur famille, des amis, ou simplement des voisins, les accompagnants jusqu’à la fosse. La colonie était décimée dans sa chair et dans son esprit, l’espoir s’était évaporé.

*

Blanche-Marie à peine remise s’était inquiétée de Thimothée et donc du sort du Vénus, il y avait tellement de débris sur la rive du fleuve, mais où s’enquérir de sa situation, personne ne comprendrait. De plus, qui aurait pu lui dire ? Elle en apprit le destin tout à fait par hasard. Tous les matins, elle suivait Antonine ou Mélinda jusqu’au pavillon du gouvernement, transformé provisoirement en hôpital, en attendant la réfection du bâtiment initial en ruine, ou peu s’en fallait. Elle y retrouvait toutes les bonnes volontés féminines qui apportaient leurs soins aux blessés et déshérités de la colonie. Les hommes de leur côté étaient à la recherche d’hypothétiques survivants aux alentours, en amont et en aval du fleuve, ou ils dégageaient, nettoyaient, rebâtissaient les ruines.

La jeune fille y retrouvait Graciane, Boubou, Martha enfin toutes les filles. Côte à côte, pas bégueules, elles ne rechignaient à aucune tâche. Elles s’étaient transformées en hospitalières. Elles pansaient, soignaient, nettoyaient, nourrissaient, consolaient, sous la férule de monsieur de Manadé, le chirurgien major, fort heureux de trouver cette aide providentielle, au milieu de ce drame. Il y avait beaucoup à faire et les deux sœurs rescapées de la tourmente n’auraient pu à elles seules faire toute la besogne, car la colonie semblait converger vers le bâtiment pour chercher du secours. Blessés, mourants, affamés, égarés ou simplement à la recherche des leurs, les uns et les autres suivaient le chemin qui menait jusqu’à leurs soins et leurs attentions. Tout manquait sauf l’entraide et la compassion.

Elle ne comptait pas son temps, son énergie, elle mettait toute l’ardeur de la jeunesse à aider. Le plus souvent au côté de Graciane qui utilisait ses connaissances en écriture et lecture pour établir un registre ou à celui de Martha auprès de laquelle elle servait d’aide. De toutes, c’était avec elle qu’elle avait le plus d’affinités. Si Graciane représentait un substitut de sa mère, Martha était la confidente, l’amie, bien que cinq bonnes années les séparaient. Brune, chatain foncé, le regard doux elle était la discrétion même, c’était une beauté discrète, car tout en réserve, elle était facilement éclipsée par les autres tant elle était toute de modestie et se tenait toujours en retrait. Ce qui surprenait le plus chez elle c’était sa détermination et cette impression que rien ne la touchait. Blanche-Marie avait percé sa carapace s’en faisant ainsi une amie. Elle passait avec elle la journée et parfois la nuit à veiller les malades. Elle passait d’un lit de fortune à un autre, nuit et jour de nouveaux infortunés arrivaient alors que d’autres mourraient, ceux qui se remettaient ne savaient plus où aller, alors ils restaient. Un matin, elle fut arrêtée par l’un d’eux, il lui attrapa la jupe sur son passage pour la retenir. Habituée à ce genre de geste, elle s’arrêta pour voir ce que lui voulait celui-ci. À sa surprise, elle découvrit le second du Vénus, son cœur se mit à battre à la chamade. D’une voix que l’épuisement physique rendait faible, il l’interpella : « — Mam’selle ! Mam’selle, vous vous souvenez de moi ? Le « Vénus » ! Je suis le second Monrauzeau.

— Oui, oui, je sais, je vous reconnais, calmez-vous.

Pour se donner contenance, elle prit une éponge et se mit en devoir de lui nettoyer la face. Il se calma, s’apaisa, mais reprit : « — je suis le frère du mousse, Thimothée, vous vous rappelez ? — elle acquiesça, mais n’osa demander de ses nouvelles. – Il est vivant, Mam’selle. Je sais que cela vous importe, du moins lui ça lui importe… enfin, il était vivant quand je suis passé par-dessus bord… quand la tourmente a surgi et fondu sur nous, notre capitaine… vous savez notre capitaine, il n’est pas aussi mauvais qu’il en a l’air, il est bourru c’est tout… — Elle ne releva pas, elle désirait juste savoir la suite. – Enfin, notre capitaine a fait remonter l’ancre et nous avons descendu le fleuve. Mais nous étions bringuebalés dans tous les sens, le navire était pris entre les courants et les vents. J’ai fait descendre Thimothée dans l’entrepont… dans ma cabine, mon père ne m’aurait pas pardonné… enfin… bon, c’est autre chose. De mon côté, je n’ai pas quitté la dunette, mais en voulant aider le quartier-maître, monsieur Maussans… mais vous ne pouvez pas savoir, enfin il perdait l’équilibre, alors j’ai lâché ma prise pour l’aider… J’ai glissé, je crois, il m’a accroché… et nous sommes passés par-dessus bord… je crois qu’il est mort. Et moi… Je ne sais pas comment je me suis retrouvé sur la rive. Enfin un endroit où j’avais pied. Je suis monté sur un tronc d’arbre, un énorme cyprès… Je n’en avais jamais vu d’aussi gros… des troncs d’arbres. Quand ça s’est arrêté, il a fallu attendre… L’eau vous comprenez ? J’ai marché deux jours… enfin, je crois… J’essayai de revenir à la ville… Mais toute cette eau, jusqu’à mi-cuisse j’en avais. J’ai bien cru me noyer sur terre. – À l’idée, il libéra un petit rire qui se transforma en toux. – Enfin des hommes m’ont trouvé, ils étaient en pirogue… je crois que c’était des Indiens.

Elle lui souriait, elle n’avait retenu qu’une chose, à cette heure Thimothée était sûrement en vie. Elle se leva, elle alla quérir un bol de bouillie de maïs et lui fit ingurgiter lentement.

*

Le capitaine Dumoulin n’avait jamais vu ça, même en pleine tempête au milieu de l’océan. Les vents tournaient à toute vitesse à l’encontre du courant puissant qui les emportait. Trois hommes étaient déjà passés par-dessus bord. Les autres s’accrochaient à ce qu’ils pouvaient ou se cachaient dans l’entrepont, aucune manœuvre n’était possible. Seul à la barre, avec sa seule intuition, il guidait dans la tourmente le « Vénus », évitant miraculeusement les troncs d’arbres broyés par le cyclone et charriés par le fleuve, qui venait culbuter la coque du navire, blessant, renversant ou emportant un gabier. Il ne lâchait pas prise, tels des étaux ses mains tenaient la barre, plus rien ne comptait, sauf sortir, s’extirper, fuir cet enfer. Le navire avançait à une vitesse fulgurante, impensable, ils percutèrent un banc de sable au milieu du fleuve, le capitaine les crut perdus, mais à sa stupeur, le navire fit un tour sur lui-même et reprit son parcours tumultueux. Dans une courbe du fleuve, il pensa sortir du lit, s’échouer sur la rive dont on ne voyait plus la limite, mais non, un gigantesque cyprès tomba, repoussant le navire vers le milieu du fleuve. Il ne voyait rien, le ciel était noir zébré d’éclairs, chaque éclat lui faisait percevoir sa route. Par extraordinaire, ils avançaient à une vitesse prodigieuse. En une journée, ils avaient parcouru ce qui en temps normal leur aurait pris des jours, ils étaient à la moitié de la distance qui les menait vers la mer quand le vent tomba enfin. Ils étaient dans le delta. Où ? Il ne savait pas, mais pour ainsi dire entier. Le navire, dont on n’avait pas encore réparé les avaries du précédent voyage, flottait bien qu’encore en plus mauvais état. Le capitaine Dumoulin regardait son navire. Il avait du mal à revenir à la réalité. Il examinait, émerveillé, le « Vénus », le grand mat avait tenu le coup malgré ses voiles en lambeaux ou arrachées de leurs vergues. Les hommes malmenés, brisés, éreintés remontaient lentement de l’entrepont. Le capitaine fit le compte, sept hommes disparus, perdus, cinq blessés plus ou moins gravement. Le bilan n’était pas heureux, mais extraordinaire au vu de ce qu’ils venaient de traverser. Thimothée de son côté pleurait, son aîné avait disparu, il devait être mort.

épisode 004

jean baptitse lemoine

Jean-Baptiste LeMoyne, Sieur de Bienville

Survivre, automne hiver 1722-1723

La désespérance de monsieur Duvergier, le commissaire ordonnateur qui gérait le budget de la colonie et organisait son recensement, était telle qu’il était quelque peu dépassé par les événements. Il avait beaucoup de mal à comprendre l’optimisme affiché par le gouverneur, cela le mettait hors de lui et pourtant en temps normal il s’accordait avec lui. Monsieur de Bienville malgré la situation ne se laissait pas abattre, il en avait vu d’autres. Il y avait eu La Mobile qu’il avait fallu déplacer à cause des crues qui la noyaient, puis Biloxi qui affrontait par trop souvent ouragans et épidémies venant des marais alentour. Il fallait reconstruire La Nouvelle-Orléans, c’était sans choix, ce n’était pas la peine de perdre de temps en palabres et tergiversations. Il dépensait son énergie à aider ceux qui avaient tout perdu et la nourriture se faisait rare. L’ouragan avait emporté la moitié de la récolte de riz, détruit les réserves de blé et de maïs. Il avait envoyé des chasseurs chercher du gibier, mais ils étaient revenus pour ainsi dire bredouilles, tout au moins pas avec suffisamment de pièces pour nourrir convenablement tout le monde. De plus, depuis la catastrophe, il pleuvait sans discontinuer détruisant les dernières récoltes. Même les Indiens manquaient et venaient à la ville chercher quelques nourritures. Malgré cela, il communiquait son courage, son optimisme à tous. Chaque jour se bousculait chez lui une horde de magistrat, de notables cherchant des solutions à leurs problèmes, les nouvelles arrivaient de toute la colonie et elles étaient rarement bonnes. Toutefois, il finit par apprendre que le « Vénus » comme « l’Aventurier « s’étaient réfugiés à la Balise où le premier effectuait des réparations et le deuxième allait quitter les rives de la colonie pour la France. Il envoya aussitôt à sa suite une pirogue pour porter une lettre à monsieur Hubert, le premier conseillé et gardien du sceau royal. Il faisait partie des vingt-sept passagers à son bord. Il ne pouvait compter sur meilleur coursier pour faire parvenir sa demande d’aide à ces messieurs les commissaires de la Compagnie à Lorient. Il savait que ce ne serait pas suffisant, aussi il se verrait obligé encore une fois détournée la loi au profit de la jeune colonie. D’un côté, il allait bien sûr envoyer « le Vénus « chercher de l’aide à Saint-Domingue, mais il n’en attendait pas grand-chose, de l’autre il ferait de la contrebande avec les Antilles espagnoles.

Pour propager sa détermination, sa volonté, il faisait chaque jour le tour de la ville vérifiant, commentant les déblaiements, les réparations, ordonnant l’arrivée de nouveaux matériaux malgré le mauvais temps. Ensuite, il visitait l’hospice provisoire dispensant des paroles réconfortantes, encourageantes et chaque fois il faisait la visite en compagnie de Graciane. Malgré quelques grincements de dents de femmes honnêtes, elle avait pris en main l’organisation du dispensaire de fortune et cela sous le regard bienveillant du père Davion et du chirurgien de Manadé rejoint par M. Pouyadon de la Tour le chirurgien du gouverneur. Avec le temps, la patience et la détermination de l’ancienne maîtresse d’un marquis avaient fait son œuvre, elle avait réussi à s’imposer et cela convenait à tous. Le gouverneur et Graciane éprouvaient du plaisir à faire ensemble cette inspection, ce rapport informel de l’état de la population. À cette visite du matin se rajouta celle du soir, le gouverneur ne partait jamais du pavillon sans repasser dans les lieux. Si dans un premier temps il alléguait quelques questions de dernières minutes, cela finit par dépasser les préoccupations du jour, il fut de plus en plus évident que c’était pour le plaisir de la conversation qu’il faisait le détour. Il prenait plaisir au tête-à-tête avec une femme à l’éducation raffinée, mais que la vie avait gardée naturelle et spontanée. De son côté, Graciane résistait avec difficulté à l’attraction qu’elle éprouvait pour cet homme dont le charisme, la force de l’âge et la vive intelligence donnaient une alchimie qui l’amenait à attendre avec une légère inquiétude ses visites. Le couple se rapprochait à l’évidence de tous, nourrissant les conversations, pour certaines un peu aigres.

Peu de visites dans les lieux étaient heureuses aussi quand l’une d’elles en faisait partie, elle était longtemps commentée, et celle que reçut Boubou fut si inattendue de par sa spontanéité, qu’elle la fit rougir et moquer de ses comparses. Quelques jours après les funérailles collectives, déboula, gauche et empoté, un gaillard à l’accent haché et guttural que personne ne connaissait. De par sa stature le jeune homme ne pouvait passer inaperçu tant il était imposant, pourtant quand il pénétra dans la première salle, il sembla totalement perdu.

Martha.jpg

Martha, qui se souvint où elle l’avait vu, se porta à ses devants. Elle contourna les rangées de lits, elle était habituée à voir arriver des colons en recherche des membres de leur famille, espoir souvent déçu. Tout sourire, elle s’adressa à lui, mais il fut évident pour elle qu’il ne saisissait pas un traître mot de sa demande. Il se lança, lui sembla-t-elle, dans une litanie d’explications qu’elle n’arriva pas à interrompre. Elle finit à la surprise de celui-ci par éclater de rire tant elle trouvait la scène comique. Réalisant de son côté la situation, il finit par se joindre à elle, et l’un et l’autre furent pris d’un fou rire que rien n’arrêtait et qui attira l’attention de tous. Graciane, curieuse et contrariée, s’approcha la première, demandant ce que valait tout ce bruit qui indisposait les malades. Martha reprenant son souffle commença à s’expliquer, mais elle fut interrompue par une exclamation du jeune homme. Tous comprirent en se retournant. L’interjection ponctuait l’entrée de Boubou dans la salle. Il bouscula les deux femmes qui lui barraient le passage et se campa devant la jeune femme stupéfaite. Il se lança alors dans un monologue qui fit éclater de rire les spectateurs sains comme malades. Le jeune homme commençait à s’énerver d’être incompris et demandait à tous qui pouvaient l’aider. Boubou regardait tête levée le géant, bouche ouverte, yeux écarquillés, essayant de comprendre. La scène incongrue fut interrompue par monsieur d’Arensbourg qui entra à sa suite à ce moment-là : « — mademoiselle, n’ayez pas peur, mon compatriote est en train de vous demander en mariage.

En quoi ? – un silence tomba, les spectateurs attendirent la réaction suivante. — Il vous demande d’être son épouse, et pour cela il vous explique qu’il possède une concession, qu’il n’a plus de maison, mais qu’il va en reconstruire une, qu’il est travailleur, ce dont je puis témoigner. Qu’il promet d’être bon et tendre et de pourvoir à vos besoins ! Enfin quoi ! qu’il est le mari idéal ! – Un silence s’installa à nouveau, Martha et Graciane, qui s’étaient rapprochées, guettaient la réponse de leur amie qui ne venait pas. Elle ouvrit la bouche, puis la referma comme si sa réflexion avait été interrompue. Puis regardant monsieur d’Arensbourg, elle reprit : « — mais je ne le connais pas…, je ne sais même pas son nom.

— Boudiou, c’est pas grave ! — s’écria Amandine, qui comme d’habitude était dans son sillon. Boubou se retourna brusquement vers elle. — Mais enfin ! Non ! Il ne sait même pas qui je suis, enfin qui j’étais.

— Tu es une femme ! Et une femme qui lui plaît alors ne cherche pas !

— Excusez-moi, mademoiselle, mais Hermann, c’est son prénom, connaît votre passé. Il s’est renseigné. Enfin pas sur votre passé, mais sur qui vous êtes. Il l’a fait auprès du père Davion. Cela l’indiffère, il pense que c’est le futur qui importe et non le passé dans ce Nouveau Monde. De plus, le père Davion se porte garant pour votre… nouvelle vertu.

Boubou rougit jusqu’à la racine des cheveux de colère ou de gêne, même elle n’aurait pu trancher. Elle allait répondre vertement, mais fut interrompue par le gaillard. Il l’arracha du sol, la prit dans ses bras, et lui plaqua un baiser sur la bouche devant tous. Elle le repoussa sans trop de vigueur et se retourna vers son traducteur.

— Dites à ce monsieur Hermann de venir voir le père Davion d’ici huit jours, il lui donnera ma réponse.

*

Après deux mois de pluie, le soleil avait fini par s’imposer, asséchant la terre imprégnée d’eau. Sous l’éclat de ses rayons, à même temps que s’ouvraient les fleurs des magnolias, le riz dispersé par les vents de l‘ouragan poussa et donna une seconde récolte, redonnant le moral à tous. Boubou qui s’était rappelé pour l’occasion qu’elle se nommait Élizabeth Bonas avait accepté d’épouser l’allemand Hermann qui en fait était alsacien. Celui-ci avait repris une concession, à Carlstein, près de celle de son représentant, le capitaine d’Arensbourg, et il y avait reconstruit une maison un peu plus grande que la précédente avec l’aide de ses voisins. Il avait repris les allers-retours entre ses terres et la ville dès que sa concession avait de nouveau produit quelques nourritures, et à chaque fois il se rendait auprès de sa fiancée, puisque celle-ci au bout du délai imparti avait donné son accord. Elle n’était pas idiote et elle savait qu’une occasion comme celle-ci, elle avait peu de chance d’en revoir passer une, et puis elle ne pouvait avouer qu’il lui plaisait tout bonnement.

Un peu avant la fête des noces organisée, le second Monrauzeau rejoint le « Vénus « qui partait pour Cap-Français. Il avait dans sa poche une lettre de Blanche-Marie pour Thimothée dans laquelle elle lui disait qu’elle l’attendrait le temps qu’il faudrait. Elle s’était bien trouvée gênée, idiote, de cet excès, mais c’était une façon comme une autre de se pourvoir d’un espoir d’avenir.

La fête fut simple, chacun amena ce qu’il pouvait, un Canadien apporta son violon. Si l’on but peu et l’on mangea peu par manque du minimum, tous dansèrent beaucoup. Cette abondance de jeunes femmes dans la fête attira beaucoup d’hommes, mais la présence du père Davion maintint la bienséance. Les filles étaient heureuses pour Boubou, mais tristes de voir partir encore une de leur comparse. Cela n’empêcha pas Toinette d’accorder toutes ses danses à l’enseigne de Noyan. Cette exclusivité créa bien quelques tensions et haussements de voix, mais la présence du gouverneur au sein de la fête retint ces éclats dans les limites de la bienséance. La vie reprenait ses droits à la joie de tous.

*

Antonine était la dernière de la maisonnée à se coucher, ses nuits depuis longtemps étaient devenues courtes, alors comme tous les soirs elle prenait un ouvrage, de la couture, du ravaudage, quelque chose d’utile. À la lueur d’une chandelle, elle s’appliquait sur sa tâche tout en se parlant, remâchant ses contrariétés ou simplement en s’expliquant ce qu’elle avait à faire. Sa concentration prise dans ses préoccupations du jour, elle ne fit pas attention au caquètement des poules dérangées dans leur sommeil, aussi lorsque Brutus aboya, violemment sans préambule, elle sursauta. Elle porta la main à son cœur pour en réfréner les palpitements. Qui pouvait bien venir à cette heure si tardive ? Le maître était couché et ne souffrait pas d’être dérangé. Déjà prête à récriminer, elle prit sa chandelle, ouvrit la porte, illuminant le seuil. À la vue de l’homme, elle sursauta et émit un cri. L’homme, un coureur des bois visiblement, était en sang. Avant qu’il ne s’écroule sur lui-même, elle le prit par la taille et le soutenant le fit entrer dans sa cuisine. Peypédaut Blanche Marie copie.jpgDe l’autre porte, Blanche-Marie, que le cri avait alertée, émergea. Elle se précipita aider la vieille servante, et à deux elles l’assirent sur la seule chaise de la pièce. La jeune fille ne posa pas de question, ses semaines à l’hôpital l’avaient formé à l’urgence. Pendant qu’Antonine dévêtait l’homme de sa veste de daim et le libérait de son fusil mis en bandoulière en travers du corps, elle prit une écuelle d’eau et un linge pour le nettoyer. Elles cherchèrent la provenance du sang, hormis quelques égratignures, il n’avait rien de bien important. Il souffrait surtout de faim et de fatigue. Antonine lui versa un verre de tafia pour le revigorer. L’homme avec l’afflux de sang dû à l’alcool retrouva quelques esprits : « — le gouverneur, il faut que je parle au gouverneur… les Indiens… les Natchez… » Il s’écroula, glissant sur le sol, avant de finir sa phrase. « — Blanche-Marie  va chercher Isaï, nous ne pourrons le bouger toutes seules. »

Pendant qu’Isaï et Mélinda allongeaient l’homme, Antonine alla réveiller monsieur de Bienville et le prévint de la visite et de sa teneur. Il se précipita au chevet de l’homme, et avec un autre verre de tafia, ils firent reprendre connaissance à l’homme. Le coureur des bois un Canadien se mit à raconter ce qui était une des plus grandes craintes du gouverneur, les Natchez s’étaient soulevés. Après une querelle, ils avaient tué un sergent français ainsi que sa femme, et avaient scalpé leur fils.

Il s’habilla sur l’heure, c’était grave, il fit réveiller les dirigeants de la colonie. Une heure plus tard au pavillon du gouvernement se rassemblaient monsieur Leblond de La Tour, les deux lieutenants de roi de Boisbriand et Antoine Le Moyne de Châteauguay ainsi que Monsieur  Duvergier, commissaire ordonnateur. Après mise en examen de la situation, ils décidèrent de demander des explications au roi des Natchez, le « Grand Soleil « .

*

Porté dans une litière par quatre guerriers, Le « Grand Soleil « arriva entouré de sa cour. Ce souverain de droit divin, favorable aux Français, était venu présenter lui-même le calumet. Blanche-Marie s’était mêlé à la foule qui regardait passer le potentat accompagné de son épouse et de son frère « Serpent Piqué », son chef de guerre. Le cortège s’arrêta devant le pavillon où l’attendaient monsieur de Bienville et le gouvernement de la colonie en la présence de ses lieutenants et commissaires, soit une dizaine de personnes en tout. Lorsque le « Grand Soleil « descendit de sa litière, les membres de son peuple s’affaissèrent dans une génuflexion accompagnée de grognements, marques de respect de leur part. L’homme, le « Grand Soleil » que seul un pagne recouvrait, ainsi qu’une multitude de colliers de pierres de couleurs et une coiffe de plumes, comme Louis le quatorzième, était, pour son peuple, le reflet de l’astre sur terre, il en était même le descendant. Les Orléanais qui n’avaient jamais vu autant d’apparat de la part des Indiens, habitués qu’ils étaient de ne voir en eux que des marchands ou des mendiants, étaient fort impressionnés de cet étalage de puissance.

Monsieur de Bienville l’invita à entrer dans la grande salle de réception qui avait retrouvé sa fonction après le déménagement de l’hôpital de fortune. L’entrevue ne donna pas grand-chose bien qu’elle s’étirât en cérémonie, préséances et diplomatie. Rien ne satisfit totalement le gouverneur. Après moult détours et palabres, le « Grand Soleil » expliqua que les membres de son peuple, qui étaient coupables, mais repentants, avaient simplement perdu l’esprit ce soir-là. Jean-Baptiste de Bienville comprit à demi-mot que les hommes étaient ivres morts. Chacun resta sur son quant-à-soi, le gouverneur ne désirait pas de débordement belliqueux d’aucun des deux partis, les Français se relevaient péniblement du cataclysme et il n’était pas sûr qu’en cas de conflit, ils aient cette fois-ci le dessus.

*

Alors que monsieur de Bienville réfléchissait encore à ce qu’il devait faire, il n’était pas sûr d’avoir pris la bonne décision, le crime avait été laissé impuni, les choses s’envenimèrent. Les soi-disant repen­tants, entraînés par leur chef « Serpent Piqué » attaquèrent les concessions de Sainte-Catherine et Terre-Blanche, où ils tuèrent et brûlèrent les habitations des Blancs. Aussi tôt, Jean-Baptiste de Bienville trancha, il rassembla et partit avec sept cents hommes, autant de soldats que de bourgeois, des Canadiens et aussi des Tunicas et des Chactas. Ces deux tribus étaient sous les ordres de « Soulier-Rouge » un autre chef pas fâché de rabattre l’orgueil de son ennemi « Serpent-Piqué « . Au son des fifres et des tambours, Jean-Baptiste de Bienville marcha sur le village de « Serpent Piqué « . Celui-ci, tancé par le « Grand Soleil « qui tenait à la paix avec les Français, était prêt à demander pardon à leur arrivée. Après un long conciliabule entre Jean-Baptiste, le « Grand Soleil » et « Serpent Piqué » ce dernier accepta de donner la tête de « Vieux Poil », un petit chef, et celle d’un Nègre qui avaient participé à la révolte. Pour sauver la paix et l’honneur de la France, Jean-Baptiste de Bienville accepta les têtes de « Vieux Poil » et du malheureux esclave révolté.

*

Épuisé par tous ces événements et bien qu’il paraissait bâti dans du bronze, Jean-Baptiste de Bienville tomba malade. Son entourage en vint à craindre pour sa vie. Depuis qu’il était rentré de Fort-Rosalie, il était alité, il brûlait de fièvre. Il ne se relevait pas de cette expédition contre les Natchez. Les soins de monsieur  Poyadon, son chirurgien, qui le saignait à la lancette pour lui ôter les humeurs de la fièvre, ne le soignaient en rien. Messieurs Blondel de la Tour et du Pauger se joignirent aux attentions du chirurgien, et l’arrosèrent d’eau de Cologne, ce qu’Antonine trouva ridicule, car à part remplacer l’odeur du malade, elle ne voyait pas trop en quoi cela pouvait le soigner. Ses amis vinrent à son chevet, chacun se disputait pour soulager le malade, leurs attentions ne l’apaisaient pas plus. Quand le « Grand soleil « des Natchez envoya des jongleurs et des danseurs aux mystérieux chants et gestes incantatoires, ce fut de trop, Antonine craqua, elle ferma la porte de la maison du gouverneur. « — Il peut lui faire des cadeaux celui-là, si le maître en est là, c’est bien de la faute de ces sauvages. Ils peuvent implorer la lune pour guérir « le papa de la terre », ce n’est pas cela qui va lui faire recouvrer la santé à mon petit. » Mélinda et Blanche-Marie eurent un sourire de connivence, Antonine  n’oubliait jamais qu’elle avait été la nourrice du gouverneur et aimait à le rappeler. Mais la servante avait raison, ces « soins » avaient fatigué le malade plus que la maladie. Sa faiblesse devint extrême. Les nouvelles de ses maux se propageaient dans la ville et dans la colonie, il n’y avait pas que dans la maison du gouverneur et dans son entourage, que l’on s’inquiétait, tous les Français, Canadiens, coureurs des bois, colons, soldats, dames de qualité, officiers, marins, filles de joie et truands, tous étaient alarmés. Sans monsieur de Bienville, ils se pensaient perdus, il était pour eux le seul qui s’inquiétait vraiment de leur sort.

Graciane (Portrait d'une femme en buste by François-Hubert Drouais 1757.jpgCe fut poussé par ses comparses et surtout par le père Davion, qui finit par la décider, que Graciane un soir, à la nuit tombée pour plus de discrétion, se présenta sur le seuil de la maison du gouverneur. Antonine et Mélinda ne surent que penser de cette visite. Elles connaissaient déjà les bruits qui couraient sur la supposée relation entre cette femme et leur maître, mais elles ne savaient que faire. En leur for intérieur, elles ne voyaient pas ce qu’elle pouvait faire de plus. Fallait-il prévenir le maître ? « — Bien sûr qu’il faut le prévenir ! C’est la meilleure chose qui peut lui arriver. Et c’est moi qui vais aller le prévenir ! Rentre Graciane où toute la ville sera que tu es là avant monsieur de Bienville ! » Blanche-Marie ne laissa à personne le temps de réagir, elle se précipita prévenir de sa visite le malade.

Et le miracle se produisit. Au soulagement de tous, monsieur de Bienville retrouva soudain l’énergie de se lever. Il préférait être debout à peu près guéri plutôt que couché et mourant sous les démonstrations d’amitié, par trop fatigantes et encombrantes. Ce fut, toutefois, ce qu’il répétait à tout son entourage. Dans la maisonnée, chacun savait à quoi s’en tenir, depuis la première visite de Graciane. Il ne se passait pas un soir sans qu’elle ne se renouvelât. Cette nouvelle relation qui s’installait au fil des jours annonça une nouvelle ère pour la ville.

*

La relation entre Graciane et monsieur de Bienville faisait beaucoup commérer, bien que le couple ne s’affichât guère au-delà de leur intimité. Ils s’étaient rapprochés doucement au cours de la crise causée par l’ouragan, l’attraction de leurs caractères était évidente, elle devint inexorable lors de l’alitement forcé du gouverneur. Du fond de son lit, le premier soir, lorsque Graciane apparut à son chevet, le gouverneur était si fatigué par sa fièvre qu’il ne fut pas bien sûr de sa présence. Au moment de se retirer, il la pria de bien vouloir revenir dès le lendemain, ce qu’elle consentit et qu’elle fit. Elle fut le meilleur de ses reconstituants. Il recouvra en sa compagnie la santé, l’énergie, au fil des conversations, à bâtons rompus, qu’ils partageaient. Après la période des échanges que l’intimité rendit de plus en plus familiers dans leurs contenus, monsieur de Bienville commença une cour qui se fit de plus en plus pressante au fur et à mesure qu’il reprenait des forces et qui dépassa le simple badinage. L’attraction des corps se faisait de plus en plus évidente, Graciane, ce fut plus fort qu’elle, tomba dans ses bras. Attendrie de l’avoir connu si faible, elle n’en aima que plus sa force lorsqu’elle acceptât ses avances.

Introduite par Blanche-Marie, elle n’en fut que mieux accueillie par Antonine et Mélinda qui acceptèrent d’oublier le douteux passé de Graciane, d’autant qu’elle se comportait comme une dame, avec beaucoup de réserve et de dignité. La nouvelle maîtresse du gouverneur, et la seule qu’il installât dans sa demeure, mit tout son charme pour apprivoiser les deux méfiantes matrones. Elle partagea leurs tâches, leurs soucis, leurs vies de tous les jours et ne rajouta en rien à leur besogne. Insensiblement, elle s’inséra dans la vie de la maison et en devint le pivot. Chacun lui demandait son avis et elle le donnait en douceur, suggérant les changements qui lui semblaient bons, et donnait des directives sans que rien n’y paraisse. Elle devint de toute évidence la maîtresse de la maison.

Bien qu’elle ne demandât rien à son amant, il la couvrait de petits cadeaux jusqu’au jour où il amena Titsie. La famille Delair repartait pour la France, ils avaient tout vendu tant ils avaient accumulé de dettes. Titsie, jeune négresse juste pubère, faisait partie du lot d’esclaves proposé. Monsieur de Bienville l’avait acquis pour sa maîtresse. Il n’était pas pour la possession d’humain, mais il savait aussi quel avenir était réservé à la fille. Aussi revint-il avec et la proposa-t-il à sa maîtresse. « — Bien que je ne sois pas pour, voici cette fille dont vous ferez ce que bon vous semble. Le titre d’acquisition est à votre nom Graciane. » Elle était restée dubitative, car ce n’était pas rien. La fille devait valoir une somme conséquente. Elle n’était pas préparée à cela, mais par contre elle savait ce que c’était d’avoir des gens à son service. Elle fit de Titsie  sa chambrière, la forma lui apprenant à l’habiller, à la coiffer, lui montrant comment préparer, entretenir ses toilettes. Titsie était attentive et appliquée, mais aussi de nature très craintive, un rien l’apeurait, un haussement de voix, un geste un peu brusque. Graciane dès le premier jour sut pourquoi, le corps de la fille était couvert de cicatrices, certaines pas tout à fait cicatrisées. Graciane en fit part à tous, et tous furent horrifiés. Mélinda ne fut pas surprise, elle avait échappé à ce triste sort, car elle avait été offerte à monsieur de Bienville par un planteur de Saint-Domingue, qui tenait à ce que son cadeau soit intact. Titsie cachait un autre secret dû à sa maltraitance, elle était enceinte alors qu’elle n’était qu’une enfant. Devant la gentillesse de sa maîtresse et de son entourage, elle s’ouvrit et sortit de sa morosité.

De ce jour comme toutes femmes de la bonne société, Graciane se déplaça sous un parapluie à l’abri du soleil avec sa chambrière sur les talons, et si elle y mettait moins d’ostentation que la plupart des Orléanaises, elle n’en ressemblait pas moins à une dame. Elle avait retrouvé sa vie d’autrefois, ses façons bordelaises, ceux d’une élégante.

Early 1700's french fashion- An elegant Couple ~ Hubert-Francois Gravelot (Engraver & Book Illustrator).jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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épisode 001

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15 juillet 1722, l’arrivée

La vigie n’avait pas crié « — Terre ! Terre ! » que les marins savaient déjà que le continent n’était pas loin. Les effluves terrestres et les oiseaux qui ne s’éloignaient jamais vraiment de celle-ci les avaient alertés. Lorsque l’homme du grand mât s’écria : « — Terre ! Terre à bâbord », l’équipage guettait déjà la ligne d’horizon, cherchant la partie plus sombre qu’était leur destination. Seuls les passagers furent surpris par l’appel et se portèrent en hâte vers le bastingage. Tous voulaient apercevoir la terre de leur nouvelle vie, mais ils furent bien déçus, car hormis quelques marins à la vue plus perçante, ils ne voyaient rien. Il fallut plusieurs heures pour que petit à petit se dessinent les contours, tout d’abord flous, de leur destination.

Lorsque le « Vénus « fut en vue du fort de la Balise établi dans le delta du large fleuve, l’équipage et les passagers étaient en tristes états. Si le temps avait été clément jusqu’au tropique, il n’en avait pas été de même dans le golfe du Mexique. Les voyageurs avaient été malmenés par deux tempêtes consécutives qui les avaient fort secouées et avaient généré quelques avaries. Seule la crainte des pirates avait amené le capitaine à garder le cap vers la Louisiane, plutôt que de s’arrêter à Cap français ou chez les Espagnols. Il avait encore en tête le récit tragique de ces colons allemands, malades et affaiblis par la dysenterie, qui sur le navire « la Garonne » avaient été acculés par des pirates, dans la baie de Samana sur la côte de Saint-Domingue. À l’abri de témoins éventuels, ils les avaient pillés, violés et trucidés. Que les conditions de bord fussent de plus en plus pénibles, que la maladie, dont avait été victime Blanche-Marie, aie emporté trois marins, deux femmes des familles et un nourrisson, n’avait en rien ébranlé sa décision. Le chirurgien, lui, s’estimait heureux de n’avoir pas eu plus de décès même s’il y avait encore six malades qui n’en réchapperaient sûrement pas et que d’autres cas pouvaient se déclarer.

*

Les Français avaient construit le fort la Balise sur un des deltas du fleuve face au golf du Mexique. Il fallait protéger l’entrée du Mississippi d’éventuels belligérants. Il avait pour deuxième utilité de servir de port. Les grands navires à fort tirant d’eau, en plus de la nature dangereuse et imprévisible du lit du fleuve, étaient empêchés par une barre de sable située en son milieu de poursuivre le voyage vers l’intérieur des terres. Aussi le plus souvent les capitaines étaient dans l’obligation de transborder leurs passagers et leurs marchandises sur des embarcations plus petites et plus maniables. Il s’était donc développé dans les îles avoisinantes des communautés de marins et leurs familles à même de pourvoir à cette activité.

Le capitaine du fort de la Balise accueillit avec chaleur le capitaine Dumoulin. Dans son fortin de chêne, au confort sommaire, et après avoir fait le point sur les besoins les plus pressants du navire et de son équipage, les deux capitaines autour d’une bouteille de rhum échangèrent les nouvelles de part et d’autre de l’océan. Au cours de la conversation, le capitaine du Vénus apprit que sa destination avait changé. Monsieur Brebach, capitaine du lieu, lui signifia que désormais il devait se rendre non plus au nouveau Biloxi, sa destination première qui était à son dernier passage l’établissement principal de la colonie, mais à La Nouvelle-Orléans, la nouvelle ville du gouverneur.

arrière de l'aurore navire négrier un peu plus grand que l'assemblée nationale dessin jean bellis

Le capitaine n’était pas contrarié de ce changement de destination, il avait un fort mauvais souvenir du précédent lieu, aussi apprécia-t-il la nouvelle. Le nouveau Biloxi était un plateau boisé à la pointe d’une presqu’île de terre limoneuse entourée de marais où il s’était développé un véritable centre d’accueil des émigrants. Monsieur de Bienville, gouverneur de la colonie, alors contrarié par ce choix fait depuis Versailles, s’y était installé avec un troupeau d’humains disparates allant du directeur régional de la Compagnie aux forçats rescapés des galères et vagabonds ramassés dans les rues de Paris, en passant par les filles à la cassette et les religieuses qui les accompagnaient, les ingénieurs du roi et leur famille, les employés et les gardes de la Compagnie des Indes, les engagés envoyés par différents concessionnaires, souvent avec femme et enfants, les Suisses de la Compagnie de Merveilleux et du régiment de Karrer, les militaires français, et les prisonnières tirées de la Salpêtrière. Pêle-mêle s’étaient construits des magasins, un hôpital, des baraquements pour loger le commun et des logements à peine plus cossus pour les nantis. Les logements des émigrants de toute catégorie, construits à la hâte, étaient des plus rudimentaires, quelques pieux en terre soutenant une couverture de joncs.

Monsieur de Bienville l’avait alors reçu dans sa demeure qui était la seule avec celle du directeur de la Compagnie à ressembler à une vraie maison, et dont il avait fait le siège du Conseil de la colonie. Il se souvenait y avoir rencontré le père Antoine Davion, un missionnaire hébergé tout comme lui. Reconnu par tous comme un saint homme, celui-ci se plaignait de la promiscuité engendrée sur quelques hectares par ce rassemblement de populations si diverses, le lieu, il était vrai, ressemblait plus à un campement de bohémiens qu’à un comptoir colonial organisé. Très vite, les maladies comme le scorbut, la dysen­terie, les fièvres diverses, les infections vénériennes, le manque de vivres frais, les conditions d’hygiène déplorables, avaient fait du site un lieu maudit qu’il n’avait pensé qu’à fuir de peur que son équipage ne soit décimé. Il n’était pas le seul, les désertions s’étaient multipliées et chaque jour avait allon­gé la liste des malades, des mourants. Monsieur Brebach ajouta à ce triste résultat le nombre des morts près de mille alors constaté, aussi à l’annonce du déménagement tous avaient été soulagés de le quitter. Cela faisait deux mois que le plus gros de la population s’était rendu dans la nouvelle ville en devenir.

Afin de faciliter son voyage, car il fallait parfois jusqu’à six semaines pour parcourir les lacis du Mississippi jusqu’à la nouvelle ville, monsieur Brebach proposa au capitaine Dumoulin des esclaves appartenant à la Compagnie pour transborder sa cargaison sur de petites embarcations, à moins qu’il ne préfère louer les services d’un pilote, ce qu’il avait à sa disposition. Le capitaine Dumoulin choisit le pilote.

*

Le capitaine Dumoulin prit à son bord le pilote Charles Forest, un marin originaire de Montréal. Il était arrivé avec monsieur de Bienville. Il était là pour les guider dans les méandres toujours mouvants du Mississippi. Le large fleuve changeait de cours au fil de ses nombreux caprices. Ses eaux jaunâ­tres légèrement teintées de rouge, les unes venant du Missouri, les autres de la ri­vière Rouge, drainaient des bancs de sable qui modifiaient sa profondeur. Son courant charriait des troncs d’arbres qui pouvaient empaler la coque. Dire que sa navigation était peuplée de mille dangers était un euphémisme.

Joseph Rusling Meeker (The Athenaeum - Achafalaya River .jpegLes passagers ébahis, pour certains éblouis, découvraient la luxuriance du paysage. Le galion avait tout d’abord pénétré dans le delta du fleuve dont les contours incertains faisaient douter de ses limites voire d’être dans son lit. Les premiers jours, ils naviguèrent au milieu des marécages, le vent soufflant dans la voilure poussant devant le haut navire une myriade d’oiseaux dérangés dans leurs habitudes au-dessus d’une prairie, flottante, fleurie, où se cachaient des monstres que les passagers entrapercevaient avec effroi. Ils s’engouffrèrent ensuite dans une zone tout aussi incertaine où l’on ne savait pas où commençait l’eau et où finissait la terre. Les jacinthes de toutes couleurs, les lentilles, les nénuphars, les iris ou les lys, tapissaient les eaux calmes qui clapotaient sur les genoux noueux des cyprès couverts de lianes. Ils paradaient, supportant une végétation arachnéenne, qui tels des fantômes en lambeaux, frémissait aux moindres vents. La nuit, les filles enfermées dans l’entrepont écoutaient les sons inquiétants de la faune. Ce n’était que rugissement, miaulement, feulement, mugissement, croassement, sifflement, craquement. Tout cet inconnu mettait en branle leur imagination.

Puis un matin, à leur lever, elles découvrirent les forêts de chênes, de cyprès, de sassafras, de pacaniers, de magnolias en fleur, les contours de la rive se dessinaient avec précision. Puis ce fut la première trace humaine, une étendue cultivée, des hommes penchaient sur leur culture ou faisant des signes de bienvenue aux nouveaux arrivants. Malgré la peur de ce Nouveau Monde où tout était inquiétant, Blanche-Marie était captivée par tout ce qu’elle découvrait. La vie, l’espérance en celle-ci, avait repris le dessus sur la succession des drames, des deuils qu’elle surmontait insensiblement. La maladie qui lui avait fait entrevoir les portes de la mort lui avait rouvert les vannes du désir de demain. Cela avait le plus souvent des allures de fatalisme, mais la curiosité de la jeunesse perçait dessous. Aussi, sous le regard de Thimothée, au milieu des filles, maigre à faire peur, Blanche-Marie reprenait goût aux choses. Le garçon la surveillait, son cœur étreint de la voir si faible et de ne pouvoir faire plus pour la protéger, il s’inquiétait du futur proche dans lequel elle ne partagerait plus sa vie, son espace. Lorsqu’elle croisait son regard bienveillant de douceur, elle ne le fuyait plus, elle lui souriait timidement, il en était ébloui. Son frère l’avait tancé dès qu’il avait remarqué le manège des deux jeunes gens à peine sorti de l’enfance. Le Second Monrauzeau avait inutilement sermonné son cadet, le serinant avec la supposée condition de la fille dont on ne pouvait douter la noirceur, tout au moins de la malhonnêteté. Au grand scepticisme de Thimothée, il la supposait dangereuse. C’était ce que le Second avait compris à la table des officiers, même s’il était vrai que le Capitaine n’en avait pas pipé mot. Le mousse n’en avait eu cure. Le sermon avait glissé sur lui et sur sa dulcinée. Il l’avait même défendu et avait pour la première fois, élevé la voix devant son frère, à sa surprise. L’aîné n’avait pas insisté, le voyage touchait à son terme, les problèmes mouraient d’eux-mêmes, mais les journées du cadet étaient emplies de la vue de Blanche-Marie ou de son souvenir.

*

La ville tant rêvée par le gouverneur de Louisiane, monsieur de Bienville, apparut au milieu de l’air vibrant de chaleur, dans une large courbe du fleuve, aussi large qu’un lac, en forme de croissant. Les passagers à sa vue furent fort désappointés, car si les abords du fleuve avaient été aménagés pour permettre aux navires à grands tonnages de mouiller face à la ville, celle-ci n’avait que le mot pour l’être. Faute de main-d’œuvre, elle n’était qu’une ébauche. C’était un damier, face au fleuve, constitué d’îlots entourés de fossés pour évacuer l’eau et bâti à première vue de cabanes, autant dire un campement. Ce n’était que des prémices en devenir tracé par Adrien de Pauger. L’ancien capitaine au régiment de Navarre, ingénieur du roi, avait eu du mérite, car il avait trouvé à son arrivée sur le site qu’une vingtaine de baraques éparpillées au milieu des broussailles d’une zone boisée. Il avait toutefois réussi à faire dégager les quatre-vingt-dix hectares dont il avait besoin pour respecter ses plans et cela avec une soixantaine d’ou­vriers recrutés en Artois, sa province natale. Il avait poussé le rêve de monsieur de Bienville en nommant les premières rues de noms célèbres tels que Bourbon, Orléans, Saint-Louis, Iberville, Royale, et Chartres.

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La ville construite sous le niveau de la mer entre le fleuve et le lac Pontchartrain avait été gagnée sur les marais alentour, les occupants du navire découvrirent une foule d’ouvriers élevant des levées pour parer aux crues récurrentes du Mississippi. Le navire amarré, le va-et-vient des chaloupes débarquèrent les passagers. Lorsque son tour vint, Blanche-Marie jeta derrière elle un regard cherchant celui de Thimothée et ne croisant que celui, glacial, du Capitaine. Dépitée, elle s’avança sur l’échelle, hors du navire. Une main se présenta, c’était celle du mousse qui pour la première fois la touchait. Il murmura au passage : « — je reviendrai. ». Elle crut avoir mal compris, tant son cœur palpitait avec bruit. Elle lui sourit les yeux brillants d’émotion. Elle ne pouvait lâcher ses yeux des siens et tout en descendant précautionneusement, elle tournait sa tête vers lui. Assise dans la chaloupe, elle le cherchait toujours, et du bastingage, il la fixait, gravant dans sa tête ses grands yeux verts qui lui mangeaient le visage.

En trois coups de rames, la chaloupe toucha la pente du rivage, premier port de La Nouvelle-Orléans. Il était face à une large place déjà entourée de bâtiments administratifs, constitués de l’hôtel-palais du gouvernement, de deux casernes pour des soldats, de la prison, de l’intendance, du grand magasin général de nourriture et d’armes, et en fond une église se construisait. Cela effaça quelque peu la première impression des nouveaux arrivants. Comme à l’aller une planche relativement large fut posée sur le bord de l’embarcation et servit de ponton. La première à descendre fut Graciane, montrant ainsi la voie. Le limon du fleuve embourbait la rive, la femme releva le bas de sa jupe et à grande enjambée sur la pointe des pieds, elle évita de se crotter plus. Les filles avaient de leur mieux rafraîchi leurs mises, elles recommençaient une nouvelle vie, elles devaient être à la hauteur. Boubou, Amandine, Marthe, Marguerite suivirent avec un équilibre précaire d’autant que toutes redécouvraient la terre ferme et avaient encore le balancement du navire dans les jambes. Paulette dans sa précipitation glissa et tomba sur le cul à sa grande humiliation, déclenchant l’hilarité générale. Blanche-Marie l’aida à se relever et bras dessus bras dessous, elles rejoignirent les autres, qui avaient rejoint les familles sans se mêler à elles. Sous le soleil plein d’ardeur, elles attendirent que l’on décide de leurs sorts. Impassibles, suivant les conseils de Graciane, elles subissaient les regards concupiscents des hommes alentour et quelques propos lestes des soldats qui les entouraient. Autour d’elles l’activité était dense. En plus du « Vénus », plusieurs embarcations de tous types, navires, canoës, sortes de gabarres, radeaux mouillaient et embarquaient ou débarquaient des marchandises. Elles découvraient tout le peuple qu’elles allaient côtoyer, coureurs des bois, Indiens impassibles et inquiétants, esclaves africains chargés comme des mules, artisans de la Compagnie œuvrant aux abords, militaires, surveillants ou flânant, des marins de tous poils, quelques hommes visiblement riches, peu de femmes dans les environs.

*

original.5084.jpgLe conseil supérieur de la Louisiane avait deux têtes, toutes deux officiellement au roi, le commissaire ordonnateur, Monsieur  Duvergier, qui penchait pour les prérogatives de la Compagnie, en charge des finances, de la justice et de la police, et le gouverneur, monsieur  Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, commandant les troupes et s’occupant des relations diplomatiques. Le premier avait de larges pouvoirs qui entraient parfois en conflit avec ceux du gouverneur. Ce dernier était connu par tous comme un homme courageux, intelligent et honnête. Sa servante Antonine qui était déjà au service de son père et qui avait suivi le fils jusque dans ce maudit pays savait aussi que s’il était un homme bon, il pouvait avoir des colères lors desquelles il valait mieux être loin. Et venant d’apprendre le mouillage du « Vénus » dont il avait un triste souvenir, le messager et elle avaient vu à la nouvelle monter son ire. Un an auparavant le galion en question avait apporté de la part du roi Louis XV, celui-ci n’ayant que dix ans, des croix de Saint-Louis pour messieurs de Châteauguay, le frère de Jean-Baptiste, de Boisbriand, de Saint-Denis et Marigny et rien pour le gouverneur ni pour les besoins de la colonie.

« — Et que m’amène le « Vénus » cette fois-ci ? Je gouverne déjà un dépotoir, et que m’envoie-t-on ? Tout le rebut de France et de Navarre, voleurs, coupe-jarrets, maraudeurs, égorgeurs, crève-misère, drôlesses jouant du couteau, vagabonds, filles de joie, soudards, ribaudes, déserteurs et fripons en tous genres. Bref, les autorités nettoient Paris et la France de toute sa fange. Pêle-mêle, ses déshérités vont débarquer. Que vais-je faire de toute cette misère ? »

Trouver des habitants… cela avait été dès la création de la colonie un vrai dilemme, aussi la ville dès ses débuts avait été peuplée de déshérités, d’indigents, de filles légères. Bien sûr, les premiers habitants avaient été des Canadiens, des coureurs des bois, des artisans de la Compagnie, ainsi que des soldats, pour le reste, il avait fallu contraindre des personnes à venir s’installer en Louisiane. En France, les « Bandouliers », comme la population les surnommait, hommes de la Compagnie, avaient parcouru la France et avaient enlevé et déporté des indésirables vidant prisons et hôpitaux. Mais si les colons dans l’intérieur n’hésitaient pas à prendre femme chez les Indiens, le manque de celles-ci s’était cruellement fait sentir en ville. La Compagnie avait donc tenté d’organiser l’arrivée de femmes, mais cet objectif se heurta à de nombreux obstacles. Une partie d’entre elles moururent au cours de la traversée ou dans les premiers temps de leur arrivée en raison des nombreuses maladies. Le gouverneur avait encore en souvenir le contingent du « Deux-Frères », arrivé un an plus tôt. Sur les deux cent dix passagers inscrits lors de l’appareillage, soixante-sept étaient morts.

*

Le gouverneur face au capitaine du Vénus parcourait la liste des nouveaux arrivants, la plupart des engagés, ce que l’on surnommait les trente-six mois, temps qu’il passait comme esclave pour payer leur passage. Il lisait à haute voix chacun des noms : « — Alenier Gilbert, 35 ans, habitant de Clairac, Lot-et-Garonne. Laboureur : 3ans ; D’Érié Élizabeth, 32 ans, épouse d’Alenier Gilbert et Chénier Jacques, 22 ans : 3ans ; Chénier Jean, 24 ans de Fernau, Lot-et-Garonne, l’un et l’autre laboureur : 3 ans ;

— Ce sont des cousins, compléta le capitaine

— Duby Catherine, 20 ans environ, épouse de Chénier Jean : 3ans. 

— Ils ont deux filles d’environ 5 et 7 ans.

— Lamy Joseph, 20 ans de Clairac, paroisse de Monbardat, laboureur : 3ans ; Rivard-Lavigne Marie-Françoise, de l’île d’Oléron, 23 ans, servante pour tous travaux à l’exception du labourage : 3ans.

— Ces deux-là doivent faire leurs épousailles suite à leur engagement

— C’est une bonne chose ! — il reprit la liste. — Asselin Thomas, 30 ans : 3ans ; Asselin Paul, 28 ans, de Bourran, paroisse de Colleignes, Lot-et-Garonne : 3ans.

— Ce sont deux frères. Le dernier est marié avec la suivante sur la liste, ils ont perdu un enfant du scorbut pendant le voyage et ils ont un garçonnet de 6 ans encore malade, pas bien portant.

 — Ah ! Hubert Jeanneton, 29 ans, épouse d’Asselin Paul : 3ans, Luce Isabelle, d’Oléron, 27 ans, cuisinière et boulangère : 3ans ; Blanche-Marie Peydédaut, 13 ans : 6 ans ; pourquoi 6 ans, capitaine, pour celle-ci ? Il n’y a que les Anglais pour établir ce genre de contrat. De plus, elle est bien jeune.

— Elle voyageait avec sa mère, mais cette dernière est morte pendant le voyage.

— De maladie, je suppose.

— Pas vraiment, nous dirons d’un accident. Et comme la Compagnie ne les a pas placées avant leur départ, à ma charge de trouver son propriétaire. Et comme c’est aussi moi qui aie avancé leur voyage, il faut bien que je me rembourse des frais.

— Vous savez bien que ce que vous faites n’est pas légal ! Je paie le voyage de la drôlesse et me charge de la placer. Quant au voyage de la mère, elle passera dans les pertes et profits. De plus, de quelle sorte d’accident a bien pu mourir la mère ?

— Un accident, qui ne regarde que moi. J’accepte votre proposition pour son engagement qui est d’ores et déjà signé, il ne manque que la signature du propriétaire.

Bien qu’il fût des plus intrigués par cet accident mystérieux, monsieur de Bienville était conscient qu’il ne pouvait pousser plus loin son investigation, le navire ne faisait pas partie de sa juridiction. L’un comme l’autre savait que sur cette affaire, ils ne devaient s’avancer plus avant sans outrepasser leurs droits. Ils décidèrent de rester sur leur quant-à-soi.

— En plus des engagés, il y a dix ribaudes que la justice du roi vous envoie.

Le gouverneur laissa échapper un soupir de dépit, encore des filles de mauvaise vie.

*

Maurice Leloir (manon lescaut 1885

Le temps s’écoulait lentement dans l’obscurité bienfaitrice de l’hôpital où des gardes les avaient menées. C’était un grand bâtiment avec étage tout en longueur, faisant face au fleuve. C’était une construction récente, l’odeur de la résine flottait encore. À ce qu’elles avaient pu en juger, c’était un des seuls pourvus d’un étage, avec deux autres aperçus sur la place. Elles avaient été poussées dans une salle de l’étage sommairement meublée par des militaires au propos grivois. À leur soulagement, elles y avaient été laissées seules. Elles avaient même fini par croire qu’elles y avaient été oubliées. Paulette, qui par nature ne tenait pas en place, l’oreille collée à la porte écoutait les bruits, ils étaient étouffés et peu identifiables. De son côté, Graciane s’approcha des contrevents cabanés et par l’interstice de l’entrebâillement elle examina les alentours. Il y avait un militaire en faction et le fleuve. À cette heure de la journée, rien ne bougeait, la chaleur écrasante faisait rechercher l’ombre. Petit à petit, les conciliabules des filles s’estompèrent, de la somnolence elles passèrent au sommeil réparateur. Depuis bien longtemps, elles n’avaient pas eu l’occasion de profiter du silence apaisant, que rien ne venait rompre, car sur un navire, il y avait toujours le cliquetis des haubans, les ordres, les cris, les chants de l’équipage, le bruit de la promiscuité et lorsque l’habitude leur avait fait oublier tout cela, il y avait les bruits sourds du monde sous-marin qui résonnaient sur la coque. Graciane en frissonnait encore, tant cela l’avait tenue si souvent éveillée, crispée de frayeur. Elle s’était assise sur un des larges bancs accolés contre les murs de la pièce. Elle regardait, attendrie, les filles endormies, les unes allongées sur les bancs, leurs servants de couchettes, les autres à même le plancher de chêne, toutes les unes contre les autres. Qu’allaient-elles devenir ? Bien que d’apparences plus sereines, elle était soucieuse, Graciane savait que les filles se reposaient sur elle pour leur devenir. Pendant le voyage, le groupe s’était soudé, elles s’étaient mises à compter les une sur les autres et plus que tout sur Graciane plus âgée, plus forte, plus intelligente, elles la considéraient comme leur matriarche. Elle était devenue leur tête pensante. Seulement, Graciane était inquiète, elle n’avait aucune idée de ce qu’elles allaient devenir, du sort qui leur était réservé. Elle était déterminée à ne pas retomber dans les griffes d’un homme qui pourrait faire d’elle ce qu’il voulait. Elle était vaguement tombée amoureuse de son marquis, éblouie par sa prestance, par le luxe qui l’entourait, les cadeaux qu’il lui faisait, le confort qu’il avait fini par lui donner. Mais c’était loin, c’était une époque révolue, elle ne voulait pas dépendre de la sécurité toute relative donnée, prêtée par un homme. Cette erreur l’avait menée jusque-là. Mais voilà, qu’allait-elle pouvoir faire dans cette ville ? Dans cette bourgade à première vue. Et les filles ? Toutes avaient décidé de ne plus vivre de galanterie, elles ne l’avaient pas choisie, elles n’y reviendraient pas. Mais pourraient-elles faire autrement ? De quoi allaient-elles subsister ? Et Blanche-Marie ? Graciane avait compris qu’un sort différent lui était réservé, mais lequel ? Qu’allait-il lui arriver ? Quel était donc leur avenir à toutes ? Que de questions se bousculaient dans sa tête !

*

Un brouhaha dans les escaliers annonça leur venue et éveilla les filles. Graciane vint se placer au milieu de la pièce face à la porte. Boubou secoua Amandine qui avait du mal à ouvrir les yeux. Blanche-Marie avait instinctivement pris la main de Martha, Paulette guère courageuse s’était placée derrière. Henriette et Marguerite soulevèrent Louise et l’aidèrent à tenir debout, elle souffrait d’une fièvre persistante. Marie et Toinette se joignirent au groupe et entourèrent Graciane. Lorsque la clef tourna dans la serrure elles étaient toutes devant, faisant spontanément corps. La porte s’ouvrit laissant passer un homme à l’allure martiale et la mine soucieuse, il était suivi de cinq hommes dont le père Davion et le capitaine du « Vénus ». Graciane esquissa une révérence, ce qui surprit son interlocuteur. Monsieur de Bienville regarda la femme qui, malgré son voyage visiblement éprouvant, gardait fière allure et avait de la noblesse dans le maintien. Il examina les autres et ne put s’empêcher de constater qu’elles étaient majoritairement assez jolies. Cela ne le rassura pas, car cela allait entraîner des disputes parmi les hommes et engendrer du désordre. La compassion comme d’habitude prit le dessus sur toute autre vertu. Comme les autres passagers, elles étaient malgré leurs efforts évidents d’une saleté repoussante. « — Bonjour ! mesdames, je me présente, je suis monsieur de Bienville, gouverneur de cette colonie. Le capitaine Dumoulin m’a présenté votre condition. C’est avec plaisir que j’accueille votre venue, car nous manquons de femme. Par contre, je vous saurai gré de ne pas retomber dans la vie que vous venez de quitter, car elle ne sera pas plus tolérée ici qu’elle ne l’était en France… 

Étude d'une femme, 1744 Hubert-François Gravelot.jpg— C’est une bonne chose, coupa Graciane, ceci est aussi notre souhait à toutes. Nous ne tenons pas à nous faire infliger une nouvelle fois cette vie, vie que nous n’avons jamais choisie, et qui nous a été imposée par les hommes.

 Monsieur de Bienville, tout comme son entourage, resta bouche bée par l’interruption inattendue faite avec autorité. Contrairement à son entourage, choqué par le manque de respect dans la préséance, le gouverneur apprécia cette courageuse tirade. Elle démontrait que la femme avait du caractère et du courage et c’étaient deux atouts bienvenus dans ce pays. De plus, le temps en ferait la preuve. Les femmes, tout au moins celle-ci, avaient l’intention de commencer une nouvelle vie et respectable qui plus est. Il les aiderait, car si elles y mettaient autant de volonté elles le méritaient bien. Il sourit, bienveillant, et reprit : « — bien si nous allons dans le même sens c’est une bonne chose. J’ai donné des ordres pour que l’on vous fournisse de quoi vous décrasser de votre voyage ainsi qu’une vêture à votre convenance, tout au moins plus fraîche. De plus en attendant de vous loger dans les conditions adéquates vous resterez ici.

— Nous serons prisonnières ?

— Non, tant que je ne trouverai rien à redire sur votre conduite vous pourrez vaquer à votre guise. Le père Davion vous conseillera afin de vous construire une nouvelle existence et vous expliquez la colonie.

Tournant son regard vers Blanche-Marie, il s’adressa à elle : « — Quant à toi, je suppose que t’es la fille Peydédaut. d’un hochement de tête, elle acquiesça et jeta un regard inquiet à Graciane. – Je te prierai de bien vouloir me suivre.

Graciane se cabra et ne put s’empêcher d’intervenir tout en prenant la jeune fille par l’épaule. « — Qu’allez-vous faire d’elle ? Elle ne peut donc rester avec nous ?

— Elle appartient à la Compagnie pour trois ans et doit donc me suivre. Mais ne vous inquiétez pas, en attendant que je lui trouve un maître, elle restera dans les mains de ma servante. Vous pouvez dans ce laps de temps la voir encore. Cette femme commençait à l’agacer, il ne pouvait s’empêcher d’être aimable avec elle alors qu’il n’avait aucune raison de se justifier. Il n’aimait pas ce qu’il faisait, la gamine était un échalas et la vendre comme une esclave au profit d’un planteur ou d’un boucanier, dans des conditions aussi atroces dans un cas comme dans l’autre, tout ça pour rembourser l’investissement de la Compagnie qu’il avait fait à sa place, le dégoûtait. Il était évident qu’elle n’était pas assez solide pour survivre à cet engagement. Sa patience épuisée, sa colère monta. Il tourna les talons et sortit. Un des gardes prit le bras de Blanche-Marie qui n’opposa aucune résistance.

Les filles désemparées regardèrent le groupe quitter les lieux avec l‘une d’entre elles. Elles avaient le cœur serré, elles pressentaient que ce n’était que le début.

épisode 002

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville (2).jpg

Le gouverneur

Été 1722

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville pouvait être comparé à un taureau, sans être ni petit ni gros, il était massif. Il dégageait une force qui en imposait à beaucoup. Vif d’intelligence et de nature obstinée, il employait toutes les possibilités pour arriver à ses fins, mais comme il était d’un naturel bon, il se retrouvait parfois en contradiction avec sa conscience. Mais en ce jour, son âme était en paix, il ne pouvait que se féliciter de son œuvre. Si par le passé, la violente mésintelligence qui se manifestait alors entre tous les officiers et employés publics à la Louisiane, avait considérablement nui à la marche des affaires, entraînant des rapports explicitant la triste situation dans laquelle se trouvait alors la colonie et excitant de grands murmures parmi les actionnai­res, aujourd’hui tout allait mieux. Les concessions se développaient. De riches familles s’étaient installées sur les bords du fleuve et avaient enfin pu acheter des esclaves à sa charge depuis qu’ils avaient débarqué sur l’île Dauphine du Grand-Duc-du-Maine et de l’Aurore. Bien que l’idée ne lui ait jamais convenu, les négriers fournissaient régulièrement la main-d’œuvre servile que réclamaient les colons. Ceux-ci, fatigués par le climat, esti­maient que seuls les Africains étaient assez résistants pour travailler la terre. Ces nègres, comme tous les nommaient, et que l’administration maritime appelait « pièces d’Inde » et les trafiquants « bois d’ébène », devenaient les principaux artisans de la fortune des planteurs. Les Chauvin de la Fresnières et les Beaulieu possédaient désormais cent Nègres. Ils travaillaient dans les rizières. D’autres, comme ceux de La Luire ou des Ursins, faisaient pousser du tabac. Ces malheureux Noirs au moins étaient nourris, pensait monsieur de Bienville. Il avait bien encore quelques difficultés notamment avec les sauvages qui s’énervaient et tuaient leurs prisonniers, dont ils clouaient les têtes sur des piques, mais il avait jusque-là réussi à juguler ces débordements. Sa dernière crise l’avait amenée à offrir une grande concession à une colonie d’Allemands, effrayée par leurs voisins indiens. Il ne l’avait pas regretté, les Allemands, très organisés, l’avaient aussitôt divisée en quatre villages : Marienthal, Augsbourg, Carltein, et Hoffein. Industrieux, peu querelleurs et point coureurs de filles, ils ne pensaient qu’à travailler. Avec eux, le gouverneur était tranquille, ils n’allaient pas à la taverne et ne se battaient pas pour un jupon. Tout allait donc pour le mieux, la colonie était maintenant divisée en neuf quartiers : Nouvelle-Orléans, Biloxi, Mobile, Alibamons, Natchitochez, Yazoux, Natchez, Arkansas et Illinois. À ce jour, il pouvait compter sur les registres de sa ville environ mille deux cent cinquante habitants dont deux cent quatre-vingt-treize hommes, cent quarante femmes, quatre-vingt-seize enfants, cent cinquante-cinq domestiques français, cinq cent quatorze esclaves nègres, cinquante et un esclaves sauvages, deux cent trente et une bêtes à cornes, vingt-huit chevaux. De plus, Dieu semblait lui être clément malgré les messes dites en plein air par les jésuites ou les capucins, en attendant l’achèvement de la cathédrale, ce qui ne dérangeait pas les habitants de la ville.

Pour parachever le tout, il venait d’aménager dans sa maison enfin terminée, sur les bords du fleuve, au nord de la ville, au bout de la rue qui portait son nom, cadeau de monsieur Pauger. Jean-Baptiste de Bienville rangeait avec satisfaction ses livres et installait ses modestes souvenirs, les objets qu’il aimait, offerts par ses amis amérindiens, statuettes, armes, plats, calumets… tout en expliquant à Antonine ce qu’il attendait d’elle quant à la drôlesse qu’il avait ramenée dans sa maison. La vieille avait ronchonné son mécontentement. Qu’allait-on penser ? Une fille dans la maison du gouverneur ! Tout à sa joie de s’installer, il ne prêta pas attention aux récriminations de celle qui avait été sa nourrice et qui avait quitté le service de son père pour le suivre depuis l’Acadie. Il appréciait sa nouvelle demeure. De plain-pied, avec un toit pentu et une véranda, tout son tour pour la protéger des ardeurs du soleil, elle était suffisamment vaste pour son confort et son statut. Elle s’élevait sur sept parcelles réunies entre les quais et la rue de Chartres qui deviendraient un vaste jardin et des dépendances. Elle était construite comme toutes les autres avec les matériaux naturels trouvés sur place. Le bois ne faisait pas défaut ni le limon argileux fourni par le fleuve, ni les coquillages rejetés par les eaux du lac Pontchartrain, ni la mousse espagnole imputrescible qu’il suffisait d’arracher aux branches des cyprès, des cèdres et des chênes. Ces matériaux s’étaient imposés et avaient tout naturellement permis la technique du bousillage pratiquée par les Indiens. Pour monter les murs, on tassait entre poteaux un mélange de mousse, de sable et d’argile, auquel certains ajoutaient des crins d’animaux et des coquillages fossilisés. Les toitures constituées, en l’ab­sence de tuiles, par des planchettes de cyprès assuraient une assez bonne protection contre les ardeurs du soleil et les pluies ordinaires.

*

Jeune fille debout tournée vers la droite baissant les yeux (1775-1780)Blanche-Marie considérait le décor qui l’entourait. Le garde l’avait laissée à une vieille femme qui à sa vue était partie à l’intérieur de la maison en trottinant et bougonnant. Elle était restée sur place, seule. Ce Nouveau Monde était étrange, coloré. Il sentait bon, enfin presque toujours, tout dépendait des vents. Elle avait suivi le garde le long de la rive du fleuve, le remontant à contre-courant, croisant une foule cosmopolite, peuple de colons arrogants pour les plus riches, de serviteurs noirs abattus ou riants, de baroudeurs harassés, de militaires insolents et hâbleurs, d’Indiens placides énigmatiques, tout l’intriguait. Ils avaient suivi ses abords jusqu’à la place où elle avait touché terre, le « Vénus » était encore au mouillage, elle pensait qu’il était reparti aussitôt, mais bien sûr c’était idiot. Elle espéra voir ou apercevoir Thimothée, mais non. Ils continuèrent, elle se retourna une ou deux fois, espérant encore, pour finir ils s’arrêtèrent devant la maison du gouverneur. Elle était plus grande que la plupart de celles qu’elle avait vues, mais autrement, si l’on ne considérait pas tout ce qui ressemblait à une cabane, elles étaient toutes de même facture avec leurs hautes toitures, certaine comme celle-ci avec des chiens assis, et leurs colombages, déjà entourées d’arbres en fleurs. Elle ne bougeait pas, elle se tenait droite sous le soleil, elle rêvassait oubliant sa morsure. Elle n’était même plus inquiète quant à ce qu’il allait advenir d’elle. Elle fut sortie de sa torpeur par le museau humide d’un molosse au pelage noir qui la reniflait. Elle le flatta, passa sa main dans sa toison, s’agenouilla, l’énorme chien la remercia de ses attentions en lui léchant la joue ce qui provoqua le rire de la jeune fille. « — Et comment tu t’appelles, mon gros ?

C’est le chien du maître, il s’appelle Brutus, et c’est une bonne chose qu’il t’adopte, il est d’habitude plus méfiant. Je suis Antonine, je sers le gouverneur depuis sa naissance, en plus de moi il y a Isaï et Mélinda, les deux nègres. Suis-moi, on va commencer par te décrasser, car il n’est pas question que tu souilles la maison. Ensuite, je te donnerai à manger, cela me semble nécessaire.

Blanche-Marie ne s’offusqua pas, elle était consciente d’être sale, il n’était pas besoin de le lui rappeler, son corps et sa tête lui démangeaient à se gratter au sang. Quant au ton bourru de la vieille, il lui rappelait celui de La Lesbats et au lieu de la blesser, il lui fit chaud au cœur. Sur ses talons, elle contourna le corps du bâtiment, elle-même suivie par le molosse. Derrière sur une esplanade faisant office de cours il y avait une grange ou une écurie, Antonine l’y entraîna. À l’intérieur, une femme noire tout en rondeur les accueillit avec un large sourire tout en remplissant un baquet. « — Allez, petite, enlève tes hardes et rentre là dedans. » Blanche-Marie obtempéra, le chien, décidé à rester en sa Compagnie, se coucha avec lourdeur à côté du bain improvisé. Antonine profita du déshabillage pour examiner la jeune fille. Elle la jugea épaisse comme une limande et de toute évidence elle n’avait pas encore les attraits d’une femme ce qu’elle estima plus sûr. Ses hanches étroites et ses fesses bombées comme un garçon n’avaient décidément rien d’une femme. Sa taille se marquait à peine, ses seins étaient deux pommes qui émergeaient, mais guère remarquable. Quel âge avait-elle donc ? Elle posa la question sans détour. « — J’aurai quatorze ans à la Toussaint.

— Ah… Et tu as eu tes saignements ?

Blanche-Marie pâlit. À ce souvenir, elle se sentit oppressée et bégaya sa réponse. « — Euh… oui. Enfin une fois… il y a un an.

— Et pas depuis ?

— Non, je ne sais pas pourquoi. Ma mère non plus.

Antonine n’insista pas, elle savait que sa mère était morte pendant le voyage et à ce rappel elle compatit, elle savait ce que c’était de n’avoir plus personne. Elle-même avait été élevée par la famille de son maître à la mort de ses parents d’une épidémie dans sa Bretagne natale, ce qui l’avait amenée en Nouvelle-France.   Mélinda se mit à la frotter et à l’astiquer, la jeune fille retrouvait sa couleur laiteuse pour les parties cachées par ses vêtements. Son visage avait rougi sous les rayons du soleil, il était constellé de taches de rousseur si serrées sur certaines parties, que cela avait fait des ravages et lui faisait une sorte de masque. Blanche-Marie en était inconsciente. Quant à Antonine, cela l’indifférait en cet instant, elle l’étrillait avec un drap. « — Ce qu’elle a de plus beau, pensa-t-elle, ce sont ses yeux, grands, verts et limpides ils sont vraiment beaux, la bouche est petite, mais charnue, elle est jolie aussi. ». Et si dans un premier temps, elle avait méjugé sa chevelure, que la saleté avait compactée et rendue terne, elle reconnut intérieurement qu’une fois propre devenue une masse de boucles lourdes d’un roux foncé et brillantes, elle était magnifique. Ce fut ce constat qui l’amena à la mettre en garde contre les hommes. « — Ma petite, ici il y a beaucoup d’hommes et peu de femmes, certains te feront la cour pour te prendre et les autres se serviront sans te demander ton avis. Donc, cache tes avantages. Fais de tes cheveux une tresse serrée. Souris le moins possible. Ton corset, garde-le pour ton mariage. En attendant, porte ample tes corsages, caches tes épaules et ta poitrine, même si à ce jour elle n’intéressera pas beaucoup. » La jeune fille ne dit rien, sourit tristement, mais se le tint pour dit. Le chien émit un bref aboiement d’approbation animal.

*

Fin prête, habillée de propre et substantée, Antonine emmena Blanche-Marie voir son maître. À cette heure, la demeure était vide de secrétaires, de membres de la Compagnie, de militaires, de quémandeurs en tous genres qui tout le reste de la journée entraient et sortaient lorsque le gouverneur était chez lui. Elles le trouvèrent dans la pièce donnant sur le fleuve qui lui servait de lieu de travail. Par la porte-fenêtre ouverte, l’air frais d’une averse soudaine soulageait chacun en cette fin de journée. Un effluve de fleurs mouillées un rien entêtant et enveloppant embauma d’un seul coup la pièce où avait été rassemblé un mobilier venu de France par Saint-Domingue. Au centre, une large table d’ébène aux pieds chantournés lui servait de bureau. Le plateau de marqueterie disparaissait sous un amoncellement de cartes de la région, et de documents en tous genres. Contre l’un des murs un cabinet fait de même essence, grand ouvert, dégorgeait de petits objets et de papiers non rangés certains étaient des vélins avec des cachets de cire rompus, lettres officielles de toutes évidences. Il était encore plongé dans le plaisir de ranger ses livres pour la plupart ayant trait aux colonies françaises sous forme de récits de voyage, lorsqu’elles entrèrent. IMG_0241.jpgIl avait encore entre les mains un bel ouvrage relié de cuir de Montaigne qu’il feuilletait et qu’il posa sur la table, sur le désordre déjà présent. Il s’assit dans l’un des quatre fauteuils de velours grenat face aux deux femmes qui attendaient, silencieuses, le bon vouloir du gouverneur. Il remarqua son chien qui avait suivi la jeune fille attendant ses caresses, les sollicitant à coup de langue sur sa main. « — Brutus ! Dehors ! » Le molosse qui jusque-là frétillait de la queue, regarda dépité son maître. Blanche-Marie se retourna vers lui et de la main lui signifia d’obéir. Il fit demi-tour et sortit. Monsieur de Bienville considéra la jeune fille. Le comportement de son animal familier l’avait intrigué. D’habitude, il grognait à l’odeur du moindre étranger à l’approche, ce qui faisait de lui un excellent gardien. Sans préambule, peut être un peu jaloux de l’intérêt de son chien, d’un ton sec qui fit sursauter Antonine postée comme une duègne derrière la jeune fille, il s’adressa à elle. « — Tu as été malade pendant le voyage, ils ne t’ont pas nourri ?

— J’ai eu le scorbut, monsieur le gouverneur.

— Et tu en as guéri ? Voilà un vrai miracle.

— Si je puis me permettre, je ne pense point que ce fut un miracle. Un membre de l’équipage a eu pitié de moi, il m’a fait parvenir chaque jour qui me rapprochait de mon trépas, des fruits nommés citron. Il y a tout lieu de croire que ma guérison est due à ses fruits.

Monsieur de Bienville fut tout aussi surpris du propos que de la diction de la jeune fille qui dénotait une éducation de qualité. Se rappelant qu’il y avait eu une dizaine de morts dus à la maladie et que le chiffre dont il avait connaissance n’était sûrement pas le définitif, il chercha à en savoir plus. « — Et pourquoi les autres malades n’ont ils pas été soignés de la même façon ?

— Je crois bien être la seule à avoir bénéficié de ce traitement. – et comprenant où l’entretien menait, ce qui mettrait en danger Thimothée, elle reprit. —, mais je n’ai jamais su qui était mon sauveur. Le gouverneur la scruta, cherchant la vérité, mais comprit qu’il ne l’obtiendrait pas. La fille avait dû avoir une amourette sur le vaisseau, ce qui l’étonnait, qui pouvait trouver séduisant cet os sur patte au visage marbré de brun ? C’était sûrement des affabulations. Mais comme elle éveillait sa curiosité, car il commençait à penser qu’il y avait beaucoup de mystères autour de cet être qu’il considérait comme insignifiant en apparence, il poussa plus avant, ce qui prenait des allures d’interrogatoire. « — Et puis-je savoir, d’où tu viens ?

— Je suis née dans le Médoc sur les bords de la Garonne à Saint-Mambert dans le château de mon père. — Monsieur de Bienville ravala sa salive, qu’est ce que c’était que cette histoire ? Bien que sentant le scepticisme de son interlocuteur, la jeune fille sans se décontenancer poursuivit. – Mon père le vicomte de Castelnau a omis de me reconnaître, du moins je pense. Cela a autorisé mon oncle à la mort de celui-ci à nous faire exiler, ma mère et moi. — Tout en le formulant pour la première fois, elle savait que c’était une part de la vérité et elle en ressentit du soulagement. Elle avait enfin l’impression de prendre les choses en main, de les comprendre. Le gouverneur fronça les sourcils, il savait que cela était possible, ce n’était pas la première fois que débarquaient dans sa colonie des êtres que l’on voulait évincer, qu’il fallait éloigner, souvent définitivement. Il suffisait de glisser une pièce aux bandouliers pour se voir débarrasser d’un mari jaloux, d’une maîtresse abusive ou d’un fils naturel, et de le voir partir de l’autre côté de l’océan. L’histoire de la fille si elle n’était pas authentique pouvait avoir toutefois un fond de vérité, mais cela ne changeait rien à sa situation présente. Rassurée de ne pas être interrompue dans ses propos, présumant avoir une oreille complaisante, elle continua. — Puisque j’en suis au chapitre des injustices, je souhaiterais de votre part obtenir deux actes de justice. – le gouverneur se raidit, il n’appréciait pas le soliloque de la jeune fille, dont il n’avait pas envisagé la tournure. – Le premier est bénin, ma mère et moi avons embarqué au bord du Vénus avec un coffre contenant nos effets et qui ne nous a jamais été remis. Alors si vous pouviez faire quelque chose, ce sont mes seuls et derniers biens.

— Je vais faire suivre ta demande, qui ma foi est des plus justifiées, dès demain. Le navire est au mouillage pour une durée indéterminée suite aux avaries subies, donc rien ne presse.

Blanche-Marie aspira un grand coup et avant que d’être coupée dans sa demande et dans son courage, elle reprit la parole. Elle n’y croyait pas vraiment, mais devant la bienveillance du gouverneur elle se rasséréna et essaya. Les larmes montant aux bords des yeux, se mordillant les lèvres, elle raconta le drame du Vénus, le viol et la mort de sa mère. Quand elle s’arrêta, un silence lugubre s’installa seulement troublé par les pleurs et reniflements d’Antonine qui n’avait pas quitté sa place. Le gouverneur était livide, médusé, la colère était montée en lui. C’était donc ça le présumé accident, il ne doutait pas de l’histoire de la jeune fille, que le capitaine du navire le lui ait dissimulé prouvait ses dires. « — Je vais voir ce que je peux faire ! — la plaignante comprit qu’elle ne pouvait demander plus et qu’il n’y avait rien à rajouter. — Pour l’instant, tu vas rester avec nous, Antonine va t’installer, ceci jusqu’à ce que je t’ai trouvé des maîtres à ma convenance, afin de régler ta dette envers la Compagnie. »

*

Les femmes sorties, monsieur de Bienville appela Isaï, il avait décidé d’aller lui-même s’enquérir du coffre de la jeune fille. Il comptait se servir de ce levier pour demander des explications sur le décès non accidentel de la mère de sa protégée. Des abominations il en avait vu, les guerres, qu’il avait vécues, l’avaient pourvue en terrifiantes visions. Dans les lieux où la civilisation ne regardait que de très loin, il savait qu’il se passait des actes épouvantables répugnants d’injustices et d’horreur. La fatalité voulait que ce soit admis. Comment faire autrement ? Mais dans un navire ? La proximité était telle qu’il était difficile de commettre un tel forfait sans témoin. Il ne se faisait aucune illusion sur la nature humaine, il ne pouvait s’empêcher de garder espoir, mais dans de tels moments cela était difficile. Comment cela avait-il pu rester impuni ?

Façade et élévation du Bâtiment et monastère des D. Religieuse.jpg

Éclairé par le flambeau que portait devant lui Isaï, monsieur de Bienville marchait d’un pas martial, il avait décidé de se rendre au pavillon des employés du gouvernement, qui était en fait une longue bâtisse en L à un étage détenant en plus des bureaux une caserne et entouré d’habitations pour les familles. Après réflexion, il s’était dit qu’il ne pouvait débarquer sur le « Vénus » sans un minimum de décorum afin de rendre sa démarche officielle et rappeler sa charge. En uniforme, botté jusqu’aux genoux comme à son habitude, il traversa la place d’armes en diagonale évitant les flaques d’eau dans lesquelles se reflétait dans sa plénitude l’astre nocturne. À la nuit venue, le ciel s’était lavé de ses nuages, comme souvent, dans ce pays, le temps changeait brusquement. Il pénétra dans le corps de bâtiment à la recherche du capitaine de Berneval qu’il savait en faction, mais tomba nez à nez avec son frère aîné, sieur Sérigny qui se rentrait chez lui. Avec son autre frère, Sieur de Châteauguay, ils se partageaient, à travers diverses fonctions, le gouvernement de la colonie, la Louisiane était depuis longtemps une affaire de famille. Monsieur de Sérigny, intrigué par sa présence en ces lieux à une heure inhabituelle, questionna son cadet. Monsieur de Bienville lui expliqua sa démarche, son aîné connaissant l’impulsivité de son frère ; à contrario, celle-ci avait sauvé la colonie une à deux fois de la catastrophe, tous se souvenaient encore de son esprit d’à-propos attestant un supposé établissement français  fait au commandement d’un petit navire anglais rencontré par hasard dans un détour du Mississippi, ce qui avait donné son nom au lieu : le Détour-aux-Anglais, car celui-ci avait tourné les talons ; il décida de l’accompagner.   Dans cette affaire qui pour lui n’avait guère d’intérêt, il y reconnaissait le sens de la justice de son cadet et il ne l‘en affectionnait que plus.

Escortés, comme il se devait, les deux hommes embarquèrent avec le capitaine de Berneval et cinq de ses hommes et autant de marins sur une chaloupe de la Compagnie. Du côté du port, l’activité s’essoufflait, côté fleuve la présence des navires dans la rade n’était mise en évidence que par le vacillement de leurs feux. Le bruit des hommes peu à peu était remplacé par celui de la nature, mugissement des ouaouarons, grenouilles géantes, ou le mugissement des crocodiles. Pendant que les marins souquaient amenant l’embarcation vers le milieu du fleuve où le Vénus s’était ancré monsieur de Bienville ressassait l’histoire de sa nouvelle protégée, car tel était bien le terme. La jeune fille était tombée sous sa tutelle lorsqu’il avait signé son contrat d’engagement et de ce fait il se sentait responsable de celle-ci. La chaloupe s’accola contre la coque du navire et la heurta sortant de sa réflexion le penseur. Les marins s’amarrèrent au bas de l’escalier de corde et de bois. Impatient monsieur de Bienville se leva, indifférent au tangage de l’embarcation, et posa son pied sur la première marche. Un homme se pencha au-dessus du bastingage et cria : « — Qui va là ? 

— Monsieur le Gouverneur ! Il souhaite voir votre capitaine.

— Montez !

*

La venue du gouverneur sur son bâtiment n’annonçait qu’une chose : des ennuis. Le capitaine Dumoulin avait remis sa veste. Campé sur ses jambes, les mains derrière le dos il attendait sur le pont que son visiteur inopiné monte à bord. Il eut la mauvaise surprise de découvrir celui-ci en compagnie de son frère, le commandant général de la Louisiane, ainsi que des hommes de troupe. Décidément, cela ne sentait pas bon, il fronça les sourcils, passa involontairement sa main sur ses cheveux, mais se reprit aussitôt affichant un sourire carnassier. En tout état de cause, il n’avait rien à craindre, il était sous la protection de la Compagnie. Malgré sa défiance, il reçut les deux hommes avec courtoisie, les invitant à le suivre jusqu’à sa cabine. D’un pas ferme, il les précéda dans la coursive, qui plongeait dans la profondeur du château arrière. À la porte de sa cabine il s’effaça les laissant entrer. Éclairé par des lanternes suspendues, son décor s’avéra sombre, tout était recouvert d’acajou, un somptueux travail d’ébénisterie, des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné et moucheté. Le capitaine enjoignit ses invités à s’asseoir et se dirigea vers une armoire, desserte de vaisselle et de verrerie, amarrée à la cloison. Il y prit une bouteille de tafia dont il proposa un verre. Monsieur de Bienville goûta la boisson tirée de la canne à sucre qu’il trouva des plus goûteuses. « — Ce tafia est ma foi fort bon. Il a beaucoup d’arôme, l’auriez-vous acquis dans notre colonie ?

— Oui, cet après-midi sur le marché du port, à une vieille négresse.

Le silence s’installa entre les trois hommes, personne ne sachant comment le rompre, et comme monsieur de Bienville avait pour habitude d’aller droit au but et n’était guère patient, il ne tergiversa plus. « — Je suis venu jusqu’à vous réclamer un coffre contenant les effets des femmes Peydédaut. Il semblerait que l’on aurait omis de leur remettre lors du voyage. » Il se crut obliger de rappeler que c’était la fille dont il avait signé l’engagement. Le capitaine ne perdit pas contenance, bien qu’il ne s’attendît pas à cela. Voilà que maintenant il aurait des voleurs dans son équipage, ce qui ne le surprit guère, mais cela tombait mal, vraiment très mal. De plus, il se doutait bien que le gouverneur et son frère n’étaient pas là pour un simple bagage volé. Il joua toutefois leur jeu. « — Si ce n’était que cela, il fallait m’envoyer un subalterne, cela vous aurait évité le détour. A moins bien sûr que vous supposiez que je détrousse mes passagers.

— Je n’irai point jusque-là, et l’idée ne m’avait pas traversé l’esprit. Par contre, j’apprécierai de repartir avec.

— Je vais de ce pas donner des ordres en ce sens. Il se leva et sortit. Se rendant à la chambre des officiers qui à cette heure-là poursuivaient le repas que le gouverneur avait sans le savoir interrompu pour lui-même, il se demandait où allait le mener cette histoire de coffre. Ouvrant la porte en grand, interrompant les gestes des dîneurs, ce dont il avait cure, il héla son second. « — Allez voir le quartier-maître, et demandez-lui de trouver sur le champ, un coffre qui a dû se perdre en fond de cale. C’est celui de la femme qui est morte de triste façon pendant le passage du tropique et celui de sa fille. Il faudra que nous reparlions de cet objet égaré d’étrange façon. Et ne revenez pas sans, dûtes-vous mettre sens dessus dessous le bâtiment. » Sur ce, il revint retrouver ses invités et s’apprêta à recevoir le coup de semonce. Il était évident pour lui qu’ils étaient venus pour ce forfait dont il n’avait pas encore découvert le coupable, la fille avait dû parler, elle avait fait vite. « Crénom de nom ! qu’elle ne fut morte elle aussi ! »

Lorsqu’il revint dans sa cabine monsieur de Bienville et son frère n’avaient pas bougé ni échangé un mot. Le gouverneur fixait les reflets de la lune dans le courant du fleuve, laissant courir ses pensées avec. Il se demandait pourquoi le navire était ancré aussi loin de la rive, ce qui pouvait être dangereux au vu de ce que le fleuve pouvait charrier, il supposa que c’était pour éviter les désertions de l’équipage, et sans laisser le capitaine s’asseoir il formula sa pensée. « — Effectivement, je fais descendre mes hommes par quart, les obligeant à rentrer la nuit. Oh ! Je ne me fais pas d’illusion, j’en perdrais quelques-uns. C’est de tout temps pareil, certains s’engagent dans le but de faire la traversée à moindres frais. Et même si la Compagnie leur paie leurs rétributions qu’au retour, cela ne les arrête pas.

Oui, je sais tout cela. Et pensez-vous que ce soit parmi eux que l’on doive chercher celui qui a violenté jusqu’à la mort Jeanne Peydédaut ? Bien qu’il s’y attendait, le capitaine Dumoulin ne vit pas venir le coup, il cilla, sa mâchoire se crispa, il ne comptait pas nier, cela ne servirait à rien, il se ressaisit. « — Je ne serai vous dire. Je compte sur le temps et le fait que celui qui a commis le forfait relâche sa prudence.

— Étant donné que je me dois de faire un rapport à la Compagnie du témoignage de la fille de la victime, je vous conseille de bousculer un peu les choses. Mon rapport partira avec le « Petit Normand » d’ici cinq jours. Il arrivera donc avant vous à destination. Je ne serai, que trop, vous conseiller de hâter votre procédure, quelque en soit la forme.

Le capitaine se raidit. Un accès de colère tel un volcan bousculait sa raison. Il ne supportait pas de recevoir des menaces, quelle que fût la façon dont elles lui parvenaient. Il savait qu’il allait être obligé de se soumettre, mais il n’avait pas l’intention de s’en faire compter plus. Il était sur son navire et il était le maître à bord. Il allait exploser, ce qui était une évidence pour monsieur  de Bienville qui se préparait à la réponse, quelle qu’elle soit, mais on frappa à la porte. Le capitaine se retourna vers elle et aboya d’entrer. Le second, imperturbable, habitué aux excès de son supérieur, apparut à la porte. Il prévint que le coffre avait été transbordé sur la chaloupe. Cela coupa court à tous les débordements, que l’électricité encore dans l’air présageait. Le capitaine satisfait annonça d’un air narquois que le gouverneur était exaucé, il mit toutefois dans un coin de sa tête la rapidité des recherches et ce que cela sous-entendait. Le gouverneur n’ayant rien à rajouter, il était conscient qu’il n’était pas habilité à le contraindre plus, il laissa le capitaine clôturer l’entrevue, il n’avait plus rien à faire à bord de son navire. Monsieur de Bienville repartit, frustré, il se doutait bien que son entrevue en soi ne suffirait pas à amener la lumière sur le drame ni à dévoiler l’identité du meurtrier. Mais il avait eu en lui une espérance diffuse que cela provoquerait quelque chose. Sa menace déguisée porterait peut-être les fruits de la justice, il savait qu’il avait fait tout son possible.

Tête de fillette vue par derrière par Gilles Demarteau et François Boucher .jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Juin 1722, une triste traversée

 

Une chape de nuages depuis le matin recouvrait le ciel d’une tristesse infinie. L’été approchait, mais la bruine grisait pourtant les façades des quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre, où les chais étaient réservés au commerce des îles. Le port était encombré de moult embarcations allant de la gabarre au navire effectuant des voyages en droiture pour les îles ou pour les pays du nord de l’Europe. Les navires mouillaient sur trois rangs parallèles à la rive ; la ligne de terre, la plus rapprochée du bord disposait de plus grandes profondeurs, aussi était-elle réservée aux bâtiments au plus fort tirant d’eau. Tous les navires restaient mouillés sur leurs ancres et une noria de gabarres assurait les opérations de déchargement et de chargement. Les flottes s’étiraient sur plusieurs kilomètres du sud au nord de la ville, car il fallait laisser entre les navires l’espace nécessaire à l’évitage en fonction des courants et des marées. L’activité incessante, entre les marchandises venant de l’intérieur du pays et partant vers les villes hanséatiques, la Hollande, l’Angleterre voire encore plus au Nord ou bien vers les Antilles et recevant en retour celles de ces destinations, faisait que le port et la ville étaient en pleins essors.

embarquement des filles à la cassette-002Au milieu du tumulte, tenant serrés leurs ballots, un groupe d’une dizaine de femmes, encadrées des gens d’armes de la maréchaussée, attendait d’être embarqué dans une chaloupe puis sur l’un des grands navires à doubles ponts et trois-mâts en partance pour l’autre côté de l’océan. Le Régent n’avait pas perdu l’idée de peupler la Louisiane, et y envoyait tout ce que lui ou sa justice ne voulaient plus sur le sol du royaume. Au milieu du groupe de ribaudes qui n’en menaient pas large malgré l’arrogance affichait de certaines qui racolaient sans vergogne, deux femmes se détachaient du groupement par leur mise et leur maintien, Jeanne et Blanche-Marie y avaient été intégrées. Afin qu’elles ne subissent pas l’infamie, qui allait jusqu’à la fleur de lys marquée au fer rouge sur l’épaule pour la plupart de leurs compagnes de voyage, elles ne faisaient pas partie de la liste des mauvaises filles. Elles partaient, à charge du capitaine de retirer de trois années de servitudes le montant de leur passage.   Le sénéchal avait réussi à faire signer un contrat d’engagement comme domestique, à Jeanne, appelé couramment les « trente-six mois « qui les engageaient, elle et sa fille, à travailler trois années pour payer leur voyage. C’était le secrétaire du sénéchal qui avait expliqué la particularité du passage des deux femmes sans rentrer dans les détails de leur identité, il désirait être le plus discret possible. Cela avait été d’autant plus facile que l’explication avait été agrémentée d’une bourse de plusieurs dizaines de louis, ce qui avait permis de les inclure au troupeau que constituaient les ribaudes qui avaient été ramassées dans la ville pour grossir la colonie.

Jeanne ne comprenait pas la situation, dans son marasme, elle s’était isolée, si son corps avait retrouvé toutes ses forces, son esprit refusait la réalité et s’accrochait aux détails de la vie ; les soins à la toilette et au comportement obnubilaient chacune de ses pensées. Blanche-Marie soutenait et protégeait de son mieux sa mère. Elle avait compris que son esprit occultait l’impensable et ce n’était pas le départ pour son exil, c’était l’absence définitive de Philippe-Amédée qu’elle n’admettait pas. Malgré la peur, l’angoisse de l’avenir, la jeune fille se tenait la tête haute, mais refusait d’adresser la parole à qui que ce fut.

La bruine se transforma en pluie plus soutenue lorsqu’elles montèrent dans la chaloupe à l’aide d’une planche jetée entre la pente du quai et le bord de l’embarcation. Les marins les examinaient d’un air goguenard pendant qu’avec un équilibre aléatoire, elles passaient à son bord en laissant échapper des petits cris chaque fois qu’elles croyaient tomber à l’eau. Jeanne tenait serrée sa fille, elles s’étaient assises sur le premier banc à la proue, elles ressentaient le ballottement subit par l’embarcation. Un marin avait déjà jeté leur coffre au fond de l’embarcation détenant le trousseau qu’avait exigé le sénéchal à monsieur de Saint-Aubin pendant leur incarcération, qui avait duré plus de six mois, car aucun navire dans ce laps de temps n’allait vers la Louisiane. Une fois toutes les femmes chargées, l’embarcation se faufila entre les grands navires et descendit le fleuve jusqu’aux derniers faubourgs de la ville. Le galion sur lequel elles allaient faire la traversée se trouvait devant Bacalan, ses quatre cents tonneaux et l’encombrement dans le port, ne lui avait pas permis d’aller plus avant. Comme tout navire de commerce, il était construit sur les mêmes principes qu’un navire de guerre, il était simplement allégé d’une grande partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et utilisait un équipage plus restreint. La frêle embarcation s’approcha au plus près de celui-ci et à l’aide de l‘échelle de corde et de bois qui ressemblait à un escalier collé à la coque, elles montèrent, les unes affolées par le vide et les flots clapotants et les autres terrorisées regardaient au loin la terre, car elles savaient ne jamais y revenir. Jeanne gravissait derrière Blanche-Marie l’escalier mouvant, lui donnant mille conseils pour ne pas perdre l’équilibre. Le pont atteint, elles découvrirent des familles déjà embarquées, prêtes à faire le voyage. Des enfants pleuraient dans les bras de leurs mères, d’autres couraient déjà pleins de curiosité pour ce nouvel univers. Un patriarche donna de la voix pour rassembler son monde, offensé qu’il était de voir les nouvelles arrivantes. Les deux groupes s’examinaient, pour les filles avec affront et pour les différents membres des familles l’œil en coin. Jeanne et Blanche-Marie, légèrement en retrait, se tenaient isolées. La jeune fille croisa le sourire inattendu d’un mousse. Elle rougit gênée et baissa les yeux.

Jean Étienne Liotard (Swiss, Geneva 1702–1789 Geneva).jpgEn haut de la dunette, le Capitaine Dumoulin examinait son monde. C’était avant tout un homme froid, glacial. Il était de toute évidence l’orgueil même, les traits impénétrables, toujours impassibles, il impressionnait son entourage. Il était d’une stature imposante, le corps épais, il dégageait un air de solidité. Il donnait ses ordres d’une voix caverneuse qui inquiétait d’autant, que plus d’une fois son tempérament sanguin, caractère ombrageux et agressif, avait pris le dessus et s’était exprimé de façon violente. Ses petits yeux sévères, scrutateurs faisaient baisser ceux des plus téméraires. La bouche étroite le plus souvent pincée, le nez camus, un front ample, des cheveux abondants, épais, coiffés en catogan, il ne portait jamais de perruque, une barbe courte, toujours soigneusement taillée, et avait des gestes lents posés. Il ressemblait à ce qu’il était, l’autorité à bord. Il n’appréciait pas que les événements lui en remontrent, alors les hommes, c’était peu dire.

Tous sursautèrent, le capitaine du « Vénus » donna ses ordres, brefs courts et relayés par un de ses seconds pendant qu’un deuxième entraînait vers l’entrepont, près de la Sainte-Barbe, les familles, une vingtaine d’individus qui y logeraient pendant le voyage d’une dizaine de semaines. Quant aux filles, elles furent poussées vers une autre partie où avait été construit un faux-pont à cet effet. La mère et la fille faisaient partie du lot et comme le Capitaine Dumoulin ne voulait pas d’embrouille entre les femmes et les hommes, il les fit enfermer.

Le capitaine avait été informé de la teneur de sa cargaison humaine une huitaine de jours auparavant, il avait été reçu au siège de la Compagnie face à la Garonne par Isaac Delorthe, un de ses représentants dans la ville. Il n’avait pas eu le choix, mais il n’avait pas apprécié de transporter autant de passagers, ce qui pour lui était, de toute évidence, source à problème, notamment ces ribaudes à la morale douteuse. Lorsque le secrétaire du sénéchal qui était de l’entretien lui avait expliqué la présence de Jeanne et de Blanche-Marie, cela l’avait laissé indifférent, car cela ne changeait rien au problème. Il lui faudrait accentuer la discipline, pour tenir ses hommes en présence de ces créatures de malheur. Et dès leur arrivée, il sut qu’il avait eu raison.

Elles s’étaient retrouvées enfermées avec pour seule lumière celle qui filtrait des claires-voies de l’écoutille et par lesquelles passait aussi la pluie qui s’était mise à tomber en trombe. Les femmes, désorientées par toute cette nouveauté et le manque de lumière de l’espace, pénétrèrent avec maladresse dans l’intérieur du faux-pont. Elles étaient déconcertées par l’exiguïté de l’espace. Y avaient été suspendus en double rang des cadres, qui devaient servir de lits superposés aux infortunées passagères, elles choisirent chacune une couche. Jeanne guida Blanche-Marie vers l’un des angles obscurs, avec le roulis, elles ne purent s’y rendre sans se heurter la tête et les jambes. Elles posèrent le peu d’affaires qu’elles possédaient, la malle ne leur ayant pas été remise, pour marquer leur espace. Dans un premier temps, chacune garda le silence, abasourdie, qu’elles étaient de se retrouver pressées comme des sardines dans une barrique, dans ce lieu obscur et infect. Inquiètes, elles écoutaient les bruits du navire, grincement du bois, martèlement du pas des hommes sur le tillac, cris divers.

*

Les ordres fusèrent, passant d’un homme à l’autre, du capitaine au second, du second au maître d’équipage, de celui-ci aux gabiers. Les manœuvres de l’appareillage déclenchèrent un boucan à travers le plancher au-dessus des prisonnières. Les chants qui scandaient les gestes du mousse au marin le plus aguerri fusèrent dans l’air. L’ancre fut ramenée. Le navire bougea au son du claquement des voiles que le vent gonflait et du craquement de la mâture. Le cœur de Jeanne se comprima dans sa tête, quelque chose céda, elle se mit à hurler de panique, elle réalisa tout à coup ce qui se passait. Blanche-Marie essaya de toutes ses forces de la maintenir sur sa couche, de la calmer, de l’apaiser, mais rien n’y fit. L’hystérie avait envahi Jeanne, elle ne reconnaissait plus personne, elle sentait le danger avec l’instinct d’un animal pris au piège, elle repoussa sa fille, elle se précipita sur l’escalier qui menait vers le pont, elle secoua le caillebotis qui le clôturait. Blanche-Marie l’inondait de mots pour la ramener à la raison, elle n’y parvenait pas. Deux des filles vinrent à son secours. L’une, la plus âgée de toutes, prit les choses en main, d’une voix basse presque gutturale, elle calma Jeanne. Avec poigne, tout en lui parlant, elle la ramena vers sa couche. « — Chut ! Chut ! ma belle, ça va aller, calme-toi.

— Non, non, je vais mourir, je suis sûr que je vais mourir.

— Chut, chut, ma belle, ça va aller, calme-toi. – et telle une litanie, elle répéta sa phrase, elle en devint hypnotique. Jeanne se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter, la femme la berçait. Blanche-Marie, découragée, regardait la scène, elle perdait pied. Qu’allaient-elles devenir ? Les larmes coulèrent sur ses joues. Un vide angoissant prenait place en elle. Douloureux, diffus, il l’envahissait. Elle se mit à renifler, essuya ses yeux embués d’un revers de la main. Assise à côté de sa mère, elle était perdue. « — Je suis Graciane, et toi petite ? – Blanche-Marie regarda la femme ne réalisant pas vraiment sa question. — Quel est ton prénom, drôlesse ?

— Blanche-Marie et ma mère, c’est Jeanne.

— Et, bien, moi, c’est Graciane.

— Moi, c’est Marie.

— Et moi, Toinette !

— Moi, c’est Paulette.

— Moi, on m’appelle Boubou parce que je suis gironde

— Tu veux dire : grosse ! — Cela fit s’esclaffer le groupe des ribaudes, la tension tomba un peu. Celle, qui avait dit cela, une blondinette, était toute menue, le geste vif et toujours en sa compagnie. Elles étaient toujours collées l’une à l’autre, elle se nomma, c’était Amandine. Puis les autres suivirent, Henriette, Martha, Marguerite, Louise… cela calma Jeanne, Blanche-Marie sourit à cette chaleureuse marque d’affection dont la soudaineté était une bénédiction. Chacune des filles se redressa, le courage semblait revenir à toutes. La pluie s’arrêta. Au milieu du tumulte des manœuvres, elles perçurent au travers de la cloison ou du plancher les prières ânonnaient par les familles. Certaines se joignirent à cette communion et reprirent les paroles saintes qu’elles n’avaient pas prononcées depuis longtemps.

« — Ave Maria, gratia plena,

Dominus tecum,

benedicta tu in mulieribus,

et benedictus fructus ventris tui Jesus.

Sancta Maria mater Dei,

ora pro nobis peccatoribus,

nunc, et in hora mortis nostrae.

Amen. »

*

Scene de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775Très rapidement, les membres de l’équipage et les passagers prirent leurs habitudes, et apprirent à vivre les uns avec les autres. Le groupe de femmes, contrairement à leur crainte, ne resta pas enfermé dans son réduit du sous-pont. Si elles y étaient enfermées la nuit, le jour le capitaine les avait autorisées à sortir et à s’installer sur le tillac à la vue du gaillard arrière, siège du commandement, d’où elles pouvaient être surveillées tout à loisir. Il y avait bien sûr une condition à cette semi-liberté, en aucun cas elles ne devaient adresser ou attirer l’attention des hommes, quels qu’ils fussent. Dans la crainte de faire le voyage cloîtré, elles n’émirent aucun commentaire et s’y tinrent.

La place réservée aux passagers était très limitée, aussi les familles, mal à l’aise, devaient les côtoyer, et lorsque le patriarche était venu s’en plaindre, il avait reçu une fin de non-recevoir, car, en plus des passagers et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Porcs, moutons, poules, bœufs et chevaux étaient parqués près des cuisines sous le gaillard d’avant, une partie de ceux-ci devant servir à la consommation à bord pendant la traversée. Chaque espace était donc utilisé à son maximum. Le capitaine estimait que cette promiscuité était un moindre mal, car lorsque le bateau réussissait à quitter le port et à s’engager sur l’Atlantique, une foule d’aléas pouvaient venir entraver le voyage comme les naufrages, les avaries, les attaques des corsaires, alors la proximité ce n’était pas grand-chose. Il avait toutefois évité de partager ses pensées avec ses passagers.

Pendant la traversée, le quotidien se révélait assez monotone. Lorsque le temps le permettait, la vie à bord se résumait à de longues promenades sur le pont, entrecoupées de jeux de société ou de hasard, ainsi que de musique et de chant. Certains passagers s’adonnaient à la lecture et à l’écriture. Autrement, ils passaient le temps à converser et à observer les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. Il y avait peu d’activités et les passagers devenaient vite désœuvrés et attendaient les repas pour briser la monotonie de la traversée. Habituellement, trois repas par jour étaient servis, mais la nourriture était mauvaise et les rations petites. Jeanne et ses comparses recevaient trois livres de beurre par semaine, quatre mesures de bière et deux mesures d’eau par jour, deux assiettes de pois chaque midi. Il y avait quatre dîners de viande par semaine et trois de poisson, que chacun devait cuisiner avec son propre beurre. Il fallait en garder du midi pour le soir, mais le pire était que la viande et le poisson étaient salés au point d’être à peine mangeables, ce qui ne les empêchait pas d’être rances. Le cambusier distribuait avec parcimonie l’huile, l’ail, haricots, fèves, pois chiches avec de la viande séchée ou boucanée, du lard, de la morue ou des sardines séchée, de la viande salée, du quatre-quarts ou des biscuits de farine de blé, le tout stocké dans la partie la plus sèche de la nef. Elles n’osaient se plaindre, tous étaient à la même enseigne même l’équipage. Leur seul repas chaud était celui de midi. À cet effet, un marin-cuisinier, le coq avait la permission de faire les repas sur le pont dans d’énormes chaudrons en fer placé sur un brasier. Les marins profitaient de l’heure du repas pour faire un peu de tapage, sous l’œil circonspect et complaisant du contremaître. Ils recevaient leur portion dans une écuelle en terre cuite ou dans une assiette en bois ; une cuillère en bois et un poignard complétaient leur vaisselle. Le vin était rationné par homme et par jour, car il était cher.

Avant de faire les quarts pendant la nuit, le capitaine convoquait pour la prière équipage et passagers. Les filles ensuite descendaient pour la nuit, le second venait fermer l’énorme cadenas. Les jours à ce rythme s’égrenaient lentement et plus ils allaient vers leur destination, plus ils étaient longs et tombaient brutalement sur des nuits plus courtes.

Graciane (William BouguereauGraciane était une femme qui sortait du lot, elle était d’une beauté sereine. La démarche ferme et assurée, elle était une maîtresse femme, cela se voyait tout de suite. Grande, mince, d’une prestance majestueuse, où dans chaque geste mesuré son éducation transparaissait, nul désordre ne se dégageait de sa personne. Un visage ovale de madone, des yeux doux, en amande, d’un gris tendre, toujours écarquillés, car myope, une bouche charnue sensuelle, un teint diaphane et délicat, un front altier qu’elle dégageait toujours en se coiffant de ses boucles lisses d’un chatain clair, couleur de blé mûr, tout en elle était d’une féminité affirmé. Elle s’exprimait avec aisance d’une voix assurée, ferme pleine de chaleur au ton parfois impérieux, mais toujours calme, elle n’élevait jamais le ton. Au premier abord, elle était toute amabilité, prévenante et serviable envers tous, mais très vite tous découvraient un caractère autoritaire, volontaire sur lequel l’on pouvait s’appuyer ce qui fit le groupe de jeunes ribaudes.

Autour d’elle, Marie, Toinette et les autres s’installaient donc tous les jours du matin jusqu’au soir, sur le tillac au pied du château arrière. Elles se déplaçaient au fil de la journée suivant l’ombre donnée par les voiles, la chaleur de jour en jour devenait plus dense, le moindre déplacement d’air était salvateur. Blanche-Marie se joignait à elle, bien que frappé par un mutisme qui depuis le départ la gardait silencieuse, elle les écoutait jacasser. Jeanne de son côté ne quittait guère sa couche, elle était retombée dans un abattement qui l’avait vidée de toute énergie, son corps était lourd de fatigue et chacun de ses efforts l’a laissée exsangue. Toutes respectaient les particularités de chacune, une solidarité s’était installée dès la première nuit lors de laquelle dans l’obscurité, elles s’étaient confiées, confessées, raconté leur vie. C’était presque toutes de jeunes vies. Paulette et Amandine étaient de deux ou trois ans plus âgées que Blanche-Marie. Si Paulette, vendue par son beau-père, s’était retrouvée dans un bordel, Amandine venue de la campagne s’était retrouvée seule à la ville et alpaguée par un souteneur qui d’office l’avait jetée au sein des filles qui offraient leurs corps aux abords du Palais Gallien. Boubou l’avait tout de suite prise sous sa protection, mise enceinte par son maître et jetée dans la foulée hors de la demeure où elle était servante, elle avait dû se prostituer pour survivre, elle en avait perdu son enfant et à leur rencontre, elle arpentait depuis déjà deux ans les abords des ruines. Henriette, Martha, Marguerite, Louise, étaient pensionnaires du bordel dit de la « Présidente », maison dans laquelle Paulette les avait retrouvées. Celui-ci avait été incendié suite à la jalousie d’un tenancier concurrent. Les filles, à la rue, avaient été ramassées par la maréchaussée. Marie et Toinette avaient, à peu de chose près, vécu une histoire similaire à celle de Boubou, mais leurs nourrissons avaient échoué à l’hospice des manufactures. Toinette avait bien espéré retourner le reprendre, mais la rafle qui l’avait emmenée jusque-là avait contrecarré son projet. Graciane, elle avait le double de leur âge et devait être un peu plus âgée que Jeanne, sa vie, bien qu’elle n’en sut rien avait été à peu de chose près la même que celle-ci. Elle avait été la maîtresse d’un marquis, il l’avait affichée dans tout Bordeaux pendant des années au détriment de sa femme. Puis il s’en était lassé et l’avait dénoncé à la maréchaussée, aussi un matin dans sa maisonnette de Caudeyran des gens d’armes étaient venus l’arrêter. Malgré ses récriminations, elle s’était retrouvée avec les ribaudes dans une salle commune du fort du Hâ. Dans un premier temps, elle les avait un peu méprisées, elle était née dans la petite bourgeoisie avant d’être enlevée, au grand intérêt de ses parents qui en avaient récolté quelques dividendes, puis elle avait compris et admis qu’elles n’étaient que des femmes prisent dans les filets d’un destin créé par les hommes. Dans leur malheur commun, elles se serraient les coudes.

*

Jeanne somnolait sur sa couchette, repliée comme un fœtus. Elle fixait le mur de planches grossières, un sentiment de néant collait à l’âme. Elle était amorphe comme souvent, elle restait immobile pendant des heures, pressait d’angoisses terribles, incapable de bouger, de faire quoi que ce fut. Elle avait mal au ventre, à la tête, elle ne pouvait plus manger, ne pouvait parler à personne. Elle était dans ces moments où elle haïssait tout le monde, même Blanche-Marie. Elle ressassait sans cesse sa vie et le jour où tout avait basculé. Dans sa demi-conscience tourmentée, parmi les bruits de la vie du navire, elle perçut à peine les trois hommes qui se faufilaient dans l’entrepont et qui surgirent à l’intérieur du faux-pont. Elle ne put réagir, car elle ne réalisa vraiment leur présence que lorsqu’ils furent sur elle. Rapidement coincée contre le mur, une large main sur son visage comprima sa bouche étouffant les sons qui auraient pu en sortir. Elle prit un coup de tête d’un de ses agresseurs, son nez explosa, elle perdit en partie connaissance. L’un des trois hommes la traîna par les pieds jusqu’au sol, elle entendait leurs rires gras étouffés, elle se débattait mollement tant elle était incapable de résister. Reprenant quelques esprits elle commença à crier, à appeler au secours. L’un d’eux abattit de grandes claques sur son visage, un autre un peu paniqué la bourra de coups de pied et de poings pour la faire taire. Le dernier la teint fermement par les épaules, pendant qu’un de ses comparses arrachait son corps de robes un autre retroussait sa jupe. La panique lui redonna quelques forces et encore étourdie par les coups, elle tenta de se débattre, de se recroqueviller, ce qui accrut la fureur de ses agresseurs qui la frappèrent à nouveau et l’un d’eux lui mordit le sexe qu’il avait entrepris, y mit ses doigts à l’intérieur. La douleur fut elle qu’elle tenta de se relever, mais celui qui déjà malaxait sa poitrine la rejeta vers l‘arrière projetant sa tête contre le montant d’un cadre. Elle se tortilla pour arrêter celui qui martyrisait son sexe, mais il continuait. Elle essayait de mordre, de griffer. Il l’écrasa du poids de son corps, saisit ses bras pour les plaquer sur le plancher le long de son corps. Il réussit à écarter ses jambes avec les siennes et très vite il la pénétra. Jean-Baptiste Greuze.jpgAprès un va-et-vient douloureux du feu de cette pénétration forcée, ayant fait son affaire, il passa son tour au suivant. Le nez cassé, la mâchoire fracturée, son corps n’était que douleur, sa raison la quittait. L’un d’eux essaya d’ouvrir ses lèvres closes, elle refusa d’être embrassée, détourna la tête et à ce moment-là son esprit la quitta, partit ailleurs. Elle n’avait aucun moyen d’échapper à cela. Elle leur abandonna son corps, inerte, indifférente à leurs assauts, elle se réfugia dans sa tête et son esprit s’envola quitta le lieu de son martyr. Elle survola la mer, les dunes blondes, les champs bordés d’arbres fruitiers en fleur, les vignes aux grains gorgés de sucre, le fleuve brillant et large, le château, c’était Saint-Mambert, elle en était sûre. Sur le perron, un homme se tenait les yeux levés vers le ciel, il lui faisait signe. C’était Philippe-Amédée. Elle sourit.

*

Blanche-Marie rêvassait tout en regardant les gabiers grimper dans la mâture utilisant les enfléchures, sortes de petits barreaux horizontaux fixés sur les haubans et formant échelle. Elle était émerveillée de voir l’agilité de ces hommes, qui arrivaient sur la hune en passant par le trou du chat, qui marchaient sur les marchepieds de vergue, le corps appuyé voire à cheval sur celle-ci. Le Maître d’équipage leur avait ordonné de lâcher de la toile et dans cette position inconfortable, ils défaisaient les garcettes qui maintenaient les voiles à la vergue. L’après-midi était avancé, il ne s’était rien passé de notable, la chaleur accablante, dont les filles avaient souffert, les avait laissées somnolentes, aussi la brise qui se levait et qui avait incité la manœuvre redonnait un peu de vie à tous. Blanche-Marie se leva et s’accouda au bastingage, mais il n’y avait rien à voir de nouveau, rien que cette étendue d’eau dont les profondeurs l’inquiétait. Elle se sentit fixée et détournant la tête, elle remarqua une fois de plus le garçon, un des mousses, qui la badait. Dégingander, pris dans un corps qui avait grandi trop vite, le rendant le plus souvent gauche, les vêtements trop courts, flottant autour de lui, le cheveu blond ébouriffé, des grands yeux clairs, il la regardait toujours avec impertinence comme s’il voyait à travers elle. Elle rougit et détourna la tête. C’était la première fois qu’un garçon faisait attention à elle, cela la flattait et l‘importunait à la fois. Elle ne pouvait s’empêcher quand elle était sur le pont de chercher sa présence tout en faisant semblant de l‘ignorer. Lorsque Graciane lui avait fait remarquer l’attention du drôle qui devait avoir le même âge que le sien, elle s’était contentée de hausser les épaules, niant l’intérêt. Mais chaque jour d’une façon ou d’une autre, il se faisait remarquer à elle. Elle savait qu’il ne viendrait pas lui parler. L’équipage avait interdiction d’adresser la parole aux femmes. Cela n’avait pas d’importance, elle n’aurait su dire pourquoi elle appréciait cette attention, cela la rassurait. Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80sElle tira sur son corsage qui à la longue lui brisait les reins et lui irritait la peau. La bienséance ne leur permettait pas de se déshabiller, et leur linge était raide de crasse. Elle se décida à quitter le bastingage, il lui fallait aller chercher sa mère et essayer de la sortir de son apathie. Le soleil se couchait faisant miroiter l’onde mouvante, d’ici une heure, il ne serait qu’un rai rasant les eaux, c’était l’heure du dernier repas de la journée. Les familles se regroupaient autour de leur dîner, les filles allaient faire la même chose. Elle pivota sur elle-même et se dirigea vers l‘avant du navire évitant les hommes occupés à nettoyer le pont et les divers obstacles sur son passage. Le capitaine était très à cheval sur l’ordonnancement du navire et cela occupait l’équipage le plus clair de son temps en dehors des manœuvres. Elle passa devant la « Grande rue », la grande écoutille centrale dépassa celle de la cambuse, elle arriva à celle de la Sainte-Barbe, elle aspira un grand coup. L’état de sa mère la laissait désemparée, elle ne savait comment agir ni réagir à cette détresse insondable. Elle-même essayait de ne pas se poser de questions quant à son avenir, elle rejetait du mieux qu’elle pouvait les pensées néfastes qui par ennui venaient la tourmenter. Rien n’était plus pesant que l’inhibition et la rumination obsessionnelle de ses doutes. Elle savait qu’il y avait trop d’inconnu devant elle pour que son questionnement trouve une parcelle de réponse, alors elle essayait d’occuper son esprit. Elle se secoua et descendit l’escalier qui menait dans la pénombre de l’entrepont. Le peu de lumière, qui pénétrait dans l’espace, laissait dans une demi-obscurité les parties les plus éloignées de ce puits de jour qu’était l’escalier. Même en plissant les yeux, Blanche-Marie discernait avec difficulté la couche de sa mère située sous la sienne. « — Mère ? C’est moi, Blanche-Marie, il faudrait sortir un peu. – Comme elle ne voyait rien bouger et qu’aucun bruit ne venait du fond de la cale, elle insista. – Mère, voyons, il faut au moins venir manger. – Et comme rien ne se passait et que décidément aucun son ni mouvement ne venaient perturber l’espace intérieur, un malaise en elle s’insinua. Tout en se dirigeant vers le fond du faux-pont, elle fouillait des yeux l’obscurité et ne devinait rien. « — Voyons, mère, vous ne pouvez rester là dans cet air insalubre à ne rien faire. – À sa surprise, elle ne discerna aucune forme sur la couche de Jeanne. – Mère ! Où êtes-vous ? Mère, il faut… Ah ! Ah !!! » C’en était trop, trop pour elle, trop pour son jeune esprit. Elle se rattrapa à l’un des poteaux de soutènement, elle se sentait défaillir. À même le sol, entre les cadres, lits superposés des filles, gisait, jupe par-dessus tête, le corps violenté de sa mère. Son cri avait alerté les marins qui besognaient juste au-dessus, puis les filles qui accoururent. Ils découvrirent la jeune fille à genoux devant le corps inerte. Graciane rapprocha, à l’aide d’un lumignon, un peu de lumière, et constata le visage tuméfié de la victime, défiguré par les coups. La colère monta en elle, dirigée contre tous les hommes, car elle ne douta pas un instant que ce soit l’œuvre d’une de ses brutes épaisses prêtes à tout pour un bref plaisir. Elle tira Blanche-Marie éplorée par les épaules qui comme une somnambule se laissa faire. Graciane avec elle remonta, tous ceux qui n’avaient pu ou osé descendre se trouvaient rassemblés là, attendant d’en savoir plus, la question sur le bord des lèvres. Le capitaine alerté fendit l’attroupement et d’un ton martial, il interpella les deux femmes, persuadé que c’était du bruit pour rien. « — Qu’est-ce que ce ramdam ? » Graciane releva la tête planta ses yeux remplis de haine dans les siens. « — Un de vos hommes a violenté sa mère et l’a laissée pour morte ! C’est ça que vous voulez savoir ? » Il la repoussa et descendit dans le lieu du drame, il dut se rendre à l’évidence, la femme avait été violée et salement amochée. Il savait qu’il aurait des problèmes avec ces filles, mais celle-là ? On ne la voyait jamais ou si peu.

*

Sur la galerie de poupe sur laquelle donnait sa cabine, le Capitaine Jacques Dumoulin accoudé à la rambarde, fixait le sillage du navire tout en ressassant l’incident et ses conséquences. Pour la première fois en trente ans de mer, il n’allait pas fêter le bonhomme tropique. Le passage de la ligne imaginaire était jour de funérailles. Il fallait immerger le corps de la défunte et il devait y mettre les formes, car personne ne savait qui avait agressé la femme. Il n’avait personne à punir afin de satisfaire la vindicte des passagers. Au sein de l’équipage, aucun de ses membres n’irait trahir l’un des siens, et si cela avait inquiété à juste titre les ribaudes, les autres passagers, le patriarche, en tête, ils étaient venus transmettre leur inquiétude. Il avait bien essayé de rassurer tout son monde, mais tous étaient sur le qui-vive, tous savaient que c’était un marin, un matelot, aussi les membres du navire s’étaient séparés en deux groupes qui se regardaient avec méfiance. La tension était perceptible dans chacun des échanges et au milieu, Blanche-Marie avait abandonné tout espoir, toute envie de vivre, elle paraissait éteinte. Le capitaine avait décidé de faire la cérémonie à la prière du matin, il n’avait pas d’aumônier, celui-ci n’avait pas voulu embarquer à la dernière minute, il devrait donc dire les mots saints. Il regrettait de ne pas avoir attendu pour en trouver un autre, cela aurait apaisé la situation. De toute façon, il était inutile de tergiverser, il fallait faire au plus vite, car sous ces latitudes la putréfaction était rapide, et un jour s’était déjà écoulé depuis la mort. De plus, il espérait que tous pourraient ainsi passer à autre chose même s’il ne se faisait pas d’illusion quant à la rancœur et la défiance de tous envers tous. Il n’avait pas dit son dernier mot quant à la découverte de l’agresseur. Il avait très mal pris en tant que représentant de l’ordre et de la loi sur son bâtiment d’être ainsi défié. Il savait fort bien qu’au cours d’une beuverie l’homme s’en vanterait un jour ou l’autre, et ce jour-là le poids de sa justice tomberait sur lui, car il ne fallait pas croire qu’il oublierait, il y mettrait le temps, mais il rendrait justice. Pour l’instant, il se contenta de décrire succinctement l’incident, cela prit une ligne sur le journal de bord.

*

42163b394af0a38608c785fd7420efb1Le soleil venait de se lever sur l‘horizon, le corps de Jeanne était enroulé d’un drap. D’un côté se tenait l’équipage, tête basse, pas très à l’aise, de l’autre les passagers emplis de suspicion. Graciane et les filles entouraient Blanche-Marie indifférente, son esprit était ailleurs au bord d’un fleuve riant, aimant, aimé, sa mère grondait son père, elle était dans un temps heureux, elle n’était pas là. Elle refusait d’être là, au milieu de nulle part, devant un corps emmailloté qu’elle savait être celui de sa mère, martyrisée, humiliée. Son regard fixait un point sur le tillac, celui d’un clou qui dépassait. La voix grave du capitaine résonnait dans le silence des derniers mots qui accompagnaient Jeanne Peydédaut. La dernière prière dite, le silence s’installa troublé seulement par les reniflements. Quatre matelots prirent le corps, Blanche-Marie sursauta, paniqua, ils allaient jeter le corps de sa mère par-dessus bord au fond de cette eau mystérieuse où des monstres marins se cachaient. Ce n’était pas possible, c’était par trop épouvantable. Elle s’arracha des bras de Graciane et Boubou, elle se jeta sur le corps de sa mère, pas un son ne sortait d’entre ses lèvres, mais tous ressentaient la terreur de la jeune fille. Ses deux compagnes la prirent dans leurs bras et doucement la ramenèrent vers le groupe. Les marins reprirent le corps et le basculèrent au-dessus du bastingage, seul le choc au contact du flot vint altérer le silence, aussi lugubre qu’un glas. Alors à la stupéfaction de tous, Blanche-Marie se retourna vers le capitaine et droit dans les yeux et sur un ton qui ne laissait la place à aucune hésitation, elle s’adressa à tous : « — je suis Blanche-Marie, fille du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert et, sachez, que comme tel je ferai appel à la justice du roi, et celui ou ceux qui ont violenté ma mère seront punis, Dieu m’en est témoin. » Hormis les filles, tous la croyaient muette, car aucun n’avait entendu sa voix jusque-là.

*

Les funérailles finies, le capitaine Dumoulin entretint Blanche-Marie dans le privé de sa cabine. Il était très en colère, et contenait son ire sous son air martial. Il la laissa debout alors qu’il prenait ses aises dans son fauteuil. Impassible, elle le fixait sans le voir et réagit à peine quand il entama ses remontrances. « — Mademoiselle, sachez que qui que vous soyez, je n’ai pas besoin de vous pour rendre justice sur mon bâtiment. Je vous invite donc à garder vos pensées, je n’ai pas besoin d’élément séditieux pendant notre voyage. Je ne tiens pas à avoir de mutinerie sur les bras. Si j’étais amené à vous reprendre une nouvelle fois ce serait pour vous faire mettre aux fers et à la cale, pour éviter cette alternative aussi désagréable pour vous que pour moi, je vous prierai donc de garder le plus possible vos quartiers pendant le reste de la traversée. Je comprends votre douleur, mais elle ne doit en aucun cas porter le trouble. De plus, sachez qu’outre vos trois années d’engagement pour rembourser votre voyage, vous devrez en faire autant pour celui de votre mère, car la Compagnie vous en demandera des comptes. » Blanche-Marie était abasourdie par la dernière tirade, elle ne comprenait pas ce que le capitaine lui disait. Elle avait en mémoire un contrat signé au fort du Hâ par l’intermédiaire du sénéchal qui était ce jour-là venu en personne expliquer à sa mère, ce qu’il en retournait. Elle n’avait retenu qu’une chose, c’était que suite à cela, elles partaient loin, de l’autre côté de l’océan, ce qui l’avait alors inquiété tout en enflammant son imagination. Elle se souvenait aussi du soulagement éprouvé à l’idée de sortir de ses quatre murs au sein desquels elles étaient cloîtrées depuis de longues semaines. Elle ne saisit pas en quoi cela avait l’air si terrible cette histoire d’engagement de trois ans ou plus puisque de toute façon elle était partie pour ce pays afin d’y rester. De toute façon, elle n’était pas en état d’y réfléchir ni de répondre, sa tête était toute à sa peine. Elle se retira abattue plus que jamais affligée.

Une belle illustration par Arthur Rackham.jpgLe capitaine Dumoulin restait seul, il s’alluma une pipe, il ouvrit la porte donnant sur la galerie de poupe et alla s’accouder à la rambarde. Le soleil était haut dans le ciel et quelques nuages épars et moutonneux venaient le parcourir. C’était une belle journée, et pourtant pleine de soucis. La tirade de celle qu’il considérait comme une gamine l’avait pris au dépourvu, ce qui était fort contrariant, d’autant qu’elle devait faire bavasser sur le tillac. Elle lui avait remémoré le secrétaire du Sénéchal et son explication doucereuse. Il n’y avait guère fait attention sur le moment, contrarié qu’il était alors d’avoir autant de passagers à son bord, ce qui était source d’ennui dans le meilleur des cas, d’autant qu’y était inclus un groupe de ribaudes. Il avait bien tiqué au moment de l’explication, mais préoccupé de faire embarquer à temps tout ce monde et cela avant la marée du lendemain, il n’avait pas approfondi. Et maintenant qu’il y repensait, il avait bien l’impression d’avoir été embobiné par l’homme et cela en accord avec la Compagnie. Au moment du départ, s’il avait été surpris par la physionomie de la mère et de la fille et surtout par leurs mises au milieu du groupe de filles, là aussi, il n’avait pas pris le temps de la réflexion. Elles avaient embarqué les dernières et il était déjà dans les manœuvres de départ afin de ne point manquer la marée. Il avait donc été fort contrarié par le trait de la fille qui tombait dans un moment où tous étaient à cran, de plus il pressentait des ennuis d’une autre envergure, car si ce qu’elle avait déclaré était vrai, il lui serait demandé des comptes sur leur voyage. D’un autre côté, ce n’était pas la première fois qu’un passager décédait lors de la traversée, évidemment c’était le plus souvent pour cause de maladie et quelques fois par accident. Depuis qu’il était sur les mers, il n’avait jamais vu ou eut vent d’un meurtre, hormis bien sûr, lors de mutineries ou de rencontres fâcheuses avec des pirates. D’un autre côté, si on les avait envoyées si loin, dans une colonie dont on savait en fait peu de choses c’était qu’elles devaient gêner quelqu’un. Cette dernière idée le rassura, le rasséréna, il mit de côté le problème. Il reprit le cours normal du voyage.

*

La tristesse, tel un raz-de-marée, l’avait engloutie, l’étouffait à en perdre l’âme. Elle refusait de croire que ce fut possible, elle ne pouvait désormais être seule au monde, cela était impensable, qu’avait-elle fait pour cela ? Son esprit avec violence luttait contre lui-même, rejetait les faits. Elle restait recroquevillée sur elle-même, en boule sur sa couchette. Sa douleur était passée dans tout le corps, elle ne dormait plus ou mal, regardait fixement le plancher du pont qui servait de plafond au faux-pont. Manger ? Elle en était incapable, une boule dans la gorge l’empêchait même de déglutir, elle s’étranglait parfois déclenchant des quintes de toux. Ses larmes étaient des larmes de désespérance, elle ne savait plus vers qui se tourner.   Graciane ou les autres filles, toutes l’enveloppaient d’une affection, d’une tendresse maternelle de tous les instants. Elle n’était jamais seule. Elles mirent de côté, leur curiosité titillait par l’avertissement sibyllin de la jeune fille. Qu’avait voulu dire Blanche-Marie, par : « je suis la fille du vicomte… ? » Elles avaient fait des suppositions entre elles, Graciane  avait présumé que Jeanne avait vécu comme elle avec quelque aristocrate. Malgré la curiosité, aucune n’avait troublé le désespoir de leur protégée. Les jours passaient, Blanche-Marie ne se relevait pas de sa désespérance, elle se sentait trahie, abandonnée. Elle ne sortait plus de son mutisme. Elle avait des crises de violence, martelant les parois de chêne, jusqu’à se faire mal. Elle voulait se venger, venger sa mère, ses pulsions fulgurantes de colère la laissaient pantelante, inassouvie, pleine d’aigreur, elle ne connaissait pas le meurtrier. Il n’y avait que le vide devant elle, aucun exécutoire, personne à maudire, à fustiger de sa haine. Elle se pencha sur son passé cherchant les sujets de sa détestation et ne trouvait que son oncle, sa tante, ou bien le sénéchal qui malgré son amabilité apparente les avait menées là, dans cette horreur, dans cet enfer.

Les filles étaient ennuyées et ne savaient quel parti prendre. Blanche-Marie était le plus souvent dans une fuite intérieure. Leurs tentatives, de l’extirper de cette léthargie, étaient désespérées, du moins en apparence. La jeune fille éprouvait un sentiment d’incapacité, une absence du goût de vivre, malgré les jours qui l’éloignaient du jour funeste. Elle était imprégnée de mélancolie, de culpabilité, se reprochant d’avoir laissé sa mère seule, si faible dans l’incapacité de se défendre. Son état général devint si faible que Graciane  et les filles ne se rendirent pas compte tout de suite que Blanche-Marie était atteinte d’un mal qui n’avait rien à voir avec la mort de sa mère. Elle s’était mise à gonfler au niveau des poignets puis des mains, force fut de constater que les chevilles et les pieds avaient pris la même tournure. Lorsque Boubou constata les œdèmes, elle s’en ouvrit à Graciane qui se chargea d’en faire part à l’un des Seconds qui envoya le chirurgien de bord faire son diagnostic. Celui-ci n’eut aucun doute et alla faire son rapport au Capitaine. C’était le premier cas de scorbut du voyage, c’était somme toute normal puisque l’on approchait de sa fin, les vivres frais étaient rares et l’eau malgré toute l’attention était devenue saumâtre. Elle avait croupi dans les futailles et ils n’avaient pu faire d’aiguades pour en renouveler la provision et il n’avait pas plu depuis leur départ. Il avait laissé pour consigne de lui faire ingurgiter du chou en grande quantité. Le manque d’hygiène, l’entassement, les repas monotones étaient d’excellents bouillons de culture pour les maladies. La mauvaise nutrition de la plupart des passagers et de l’équipage les rendait très peu résistants à ces maux. Le scorbut était le fléau coutumier que le chirurgien était en charge d’éradiquer si possible. Mais comme seuls les officiers avaient des provisions personnelles susceptibles d’avoir un régime alimentaire les laissant à l’abri de ce mal, telles que figues, raisins secs, confitures, fruits divers, sa pratique tenait de l’impossible pour les autres.

Le capitaine informé se mit en colère comme si le chirurgien y était pour quelque chose. Son emportement tenait à l’identité de la première victime et non du mal. Sur l’impulsion, le capitaine eut préféré que l’effrontée ne soit pas touchée, puis réflexion faite, il estima que c’était peut-être un bien. Si elle faisait partie des victimes de ce fléau si naturel pour les voyages au long cours, et il ne voyait pas pourquoi ce ne serait pas le cas, personne n’y trouverait à redire et personne ne serait là pour se plaindre, pour demander une quelconque justice. Dieu déciderait donc, il ne ferait rien ni dans un sens ni dans un autre.

*

Les filles à tour de rôle se mirent à la soigner, malgré cela le mal empira. Son corps était assailli de fièvres délirantes. Ses œdèmes se propageaient aux autres parties du corps et gonflaient de jour en jour. Elle se mit à saigner du nez puis des gencives. Elles lui lavaient le visage, le cou, les bras et les jambes à l’eau de mer pour la rafraîchir, mais le sel en séchant la démangeait, et chaque fois qu’elle bougeait elle gémissait de douleur. Graciane, Boubou et les autres étaient désemparées. La compassion pour la jeune fille les étreignait de tristesse, un peu plus chaque jour. Elles croisaient parfois leurs regards embués désespérés, malgré cela, elles ne baissaient pas les bras, elles lui faisaient ingérer pour ainsi dire par la force le jus de la soupe aux choux à défaut du légume par lui-même.

À la deuxième victime, la nouvelle se répandit. Le soir même, alors qu’elles étaient déjà enfermées et que le ciel n’était éclairé qu’épisodiquement au gré des nuages par les étoiles, une voix les apostropha. Paulette, dont la couche avec celle de Marguerite  était la plus près, répondit d’une voix autoritaire, bien que chuchotée : « — va-t’en le bougre, on n’a pas besoin de toi !

— Oh ! C’est pas pour ce que tu crois. Approches !

— Tu me prends pour une gourde ? Les autres filles s’étaient rapprochées, Graciane prit le relais. « — Écoutes, ce qu’elle te dit, va-t’en, on n’a pas besoin de problèmes.

— vous m’agacez ! C’est pour la fille. Attrapes ! Ce sont des fruits. Il faut les couper et lui faire ingurgiter. Ne cherche pas à comprendre et fais-le !

Thimothée Monrauzeau (Portrait de M. de Fouzac de Augustin Jean-Baptiste-JacquesLa main de la voix passa au travers de l’écoutille et tendit deux fruits ovoïdes jaunes vifs. Graciane savait ce que c’était, elle en avait dégusté à la table de son amant, c’étaient des citrons. Elle les saisit et remercia le donateur. Elle ne se demanda pas comment il les avait obtenus, ce n’était pas son problème. Ses compagnes se regroupèrent autour d’elle et regardèrent, incrédules, ce que pour la plupart d’entre elles n’avaient jamais vu auparavant. Paulette, la plus jeune, et aussi la plus impertinente, s’exclama : « — et ça va la soigner ? » Graciane, comme les autres, était septique. « — On peut toujours essayer, de toute façon j’en ai déjà mangé. Ils étaient confits bien sûr, mais ce n’est pas du poison et c’est même assez bon. »

Toutes avaient deviné qui était le bienfaiteur et l’avaient dit à Blanche-Marie, mais la jeune fille, trop épuisée, l’esprit comateux, ne comprenait pas, comme un nourrisson, elle se laissait faire. De ce jour les fruits salvateurs apparaissaient de la main du mousse ou tombaient comme par enchantement sur le sol du faux-pont. Blanche-Marie commença doucement à se remettre. La fièvre tomba, les saignements s’interrompirent et les œdèmes disparurent, redonnant à la malade image humaine. Si la maladie l’avait laissée exsangue, émaciée à faire peur, au bout d’un peu plus deux semaines, elle se trouva guérie au grand étonnement du chirurgien qui prit cela pour un miracle. Bien sûr, les filles ne dirent mot des citrons. Elles se doutaient que le mousse serait puni pour ce qui devait être un vol, car il ne pouvait en être autrement, ces fruits devaient appartenir à quelques officiers. Elles n’avaient pas totalement tort.

*

Thimothée, mousse sur le « Vénus », était aussi le frère du Second Monrauzeau. Ils étaient les fils d’un négociant de La Rochelle étroitement lié avec la Compagnie. Thimothée avait décidé d’entrer à l’école de la marine militaire de Rochefort, ou mieux de Brest dont les maîtres étaient de grande réputation. Il voulait devenir hydrographe. Son père n’y avait vu aucun empêchement, il était le cadet d’une fratrie de cinq garçons dont les deux aînés avaient déjà intégré les affaires familiales. Que les cadets soient dans la marine était une bonne chose, maître Monrauzeau avait pour objectif d’armer un navire, alors autant que ce soit ses fils qui soient à ses commandes. Thimothée avait toujours rêvé de ses voyages autour du monde, il était friand de ces récits de voyage qui contaient les peuples, les paysages si exotiques à ses yeux, il savait au fond de lui qu’il était fait pour ses contrées lointaines, aussi chaque fois qu’à la table de son père quelques hommes de mer s’y trouvaient, il buvait leurs paroles. Ce fut lors d’une de ses tablées qu’il entendit les plaintes d’un capitaine qui avait perdu lors de son voyage vers Bourbon plus d’un quart de son équipage par la maladie. Le chirurgien qui l’accompagnait spécifia que c’était le scorbut, le capitaine avait acquiescé à la précision et s’était lamenté sur l’incapacité, qui avait été de vaincre cette peste marine comme on la nommait. Monsieur Monrauzeau avait alors parlé d’un livre qu’il détenait, écrit par monsieur Martin de Vitré, qui mentionnait dans sa « description du premier voyage fait aux Indes Orientales » qu’il n’y avait rien de meilleur pour se préserver de cette maladie que de prendre souvent du jus de citron ou d’orange, ou manger souvent des fruits et il ne savait plus quoi exactement. Le chirurgien avait fait remarquer que l’écrit datait du siècle précédent, sous-entendant que cela n’avait donc aucun intérêt, quant au capitaine qui attaquait le plat que l‘on venait de lui servir, il ne s’était pas intéressé à ce qui s’était dit, d’autant que cela venait d’un néophyte. Thimothée impressionné par ces récits pleins d’aventures et d’horreur, il s’était intéressé au livre cité par son père et s’était empressé de le lire avec attention. Si bien que, lorsqu’il s’était embarqué sur le « Vénus », il avait demandé à son aîné de se pourvoir largement en citron et orange. Le Second Monrauzeau s’était plié à la fantaisie de son benjamin pour lequel il avait une affection particulière. Aussi quand Thimothée  avait connu la maladie de Blanche-Marie et ses symptômes, il connaissait le remède, du moins l’espérait-il. Il avait donc été soulagé d’apprendre que le remède faisait l’effet escompté, car dès qu’il avait aperçu la jeune fille sur le tillac, il avait été subjugué par sa chevelure flamboyante et son maintien. Malgré ses quatorze années, il avait décidé tout de go qu’elle serait un jour sa femme, et qu’elle fut parmi les ribaudes n’avait pas d’importance. Il ne s’en était pas vanté, c’était son secret à lui. Il n’avait pas plus confié ses aspirations à son frère, qu’à un autre, à qui pourtant il ne cachait pas grand-chose. Peur du jugement ? De la dérision ? Il savait que c’était impensable pour les autres.

 Peydédaut Blanche-Marie (Augustin de-SAINT-AUBIN-Portrait of aY oung Girl in Profile.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédau 010 et 011

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épisode 010

Le drame

Vicomte de Castelnau.jpg

Le vicomte de Castelnau invitait ses voisins à une battue aux sangliers. Depuis le début de l’automne, une harde détériorait des champs et avait ravagé en dernier un champ de blé. Philippe-Amédée avait donc décidé que cela ne pouvait plus durer et comme le troupeau comptait une dizaine de bêtes, il fallait donc être plusieurs chasseurs. Il avait donc organisé une chasse à courre qui débuterait par un déjeuner matinal en fait aux aurores et un dîner roboratif au retour. Comme il faisait encore très beau malgré les brumes matinales, il s’en faisait une joie.

Depuis deux jours, La Lesbats cuisinait du matin jusqu’au soir, aidée en cela de Madeleine et de Bernardine, qui était restée au service de la demeure, bien que son rôle de nourrice n’ait plus lieu d’être, et avait épousé le Martin. Jeanne supervisait, vérifiait, que la chambre d’apparat était à la hauteur de l’événement. Le feu dans l’immense cheminée en marbre des Pyrénées sculpté de rinceaux et de guirlandes attendait d’être allumé. Elle avait fait dresser, sur des tréteaux, une table recouverte d’une nappe damassée pour une vingtaine de personnes. Elle connaissait la plupart des chasseurs, mais aucune de leurs épouses ; tous, devant elles, l’acceptaient. Elle était angoissée par la venue des dames, qui ne participant pas à la chasse, arriveraient en fin d’après midi. Blanche-Marie de son côté boudait enfermée dans la bibliothèque, son père lui avait refusé la chasse sous prétexte qu’elle était trop jeune. Elle venait d’avoir treize ans. Elle avait décoché tout un bataillon d’arguments pour justifier sa présence à la chasse, mais rien n’y avait fait. Elle était autorisée à paraître au dîner, ce qui était déjà exceptionnel. Elle n’en avait cure de ces simagrées de femmes. Elle, elle voulait sentir sa monture réagir à chacun de ses désirs et non, parader en chignon, déguisée en fille. Cela amusait Philippe-Amédée qui aimait voir le caractère bien trempé de sa fille.

Avant que le soleil ne vienne de rose et d’or teinter de son liseré le début du jour, tous étaient levés dans la demeure et à l’ouvrage. Philippe-Amédée, une fois prêt, sortit de son coffret recouvert de cuir de Cordoue, une étrange machine de guerre, un pistolet à deux canons en parallèle, cela afin de remédier au principal problème des armes à poudre noire, leur cadence de tir étant limitée. Ce n’était pas une arme réglementaire, mais plutôt un accessoire susceptible d’être adopté par un officier fortuné. L’arme possédait deux détentes, une par canon permettant ainsi de tirer ses coups consécutivement. Il avait été conçu au couvent des minimes de la place royale de Paris et il l’avait gagné lors d’une partie de cartes lors de laquelle il avait failli tout perdre. Un revers de fortune l’avait bien servi et une fois son jeu étalé sur la table, le sors était à son avantage. Le marquis contre lequel il avait gagné, bon perdant, lui avait offert ce joyau de technicité pour le plaisir que lui avait donné cette partie de reversis. Il lui avait montré comment l’armer et s’en servir. La mécanique, fort sensible, demandait autant de minutie qu’elle était précise au tir. Il avait promis de montrer le fabuleux objet et de démontrer ses capacités à monsieur de Tallais, son voisin, à qui, il en avait vanté les mérites. En attendant ses premiers invités, il nettoya le mécanisme soigneusement, puis y inclut la poudre, comme il avait peur qu’il ne soit grippé, il ouvrit la fenêtre afin de tirer en l’air. Son premier essai déclencha un bruit sourd et humide, la poudre devait être défectueuse. Il regarda de plus près ce qui pouvait empêcher le bon fonctionnement, il ne vit rien. Il alluma la mèche. Il réitéra l’essai et obtint le même résultat. Impatienté, il rapprocha l’arme de ses yeux, le manque de lumière devait l’empêcher de percevoir le problème. Au même moment qu’il se penchait vers l’arme, une déflagration retentit, l’objet éclata en mille morceaux, Philippe-Amédée  tomba, s’écroulant sur lui-même. Robe à la Française, ca. 1750 French Baroque and Rococo Fashions Coloring Page 3.jpgDans la garde-robe, Jeanne finissait de se préparer et se battait avec les nœuds de son corsage. Au son funeste, son cœur manqua un battement puis s’emballa. Elle savait, mais ce n’était pas possible. « Oh non ! Mon Dieu ce n’est pas possible ! » Elle s’engouffra en quelques enjambées dans leur chambre. Elle vit le corps avachi sur le sol. Elle se jeta sur lui, le retourna. L’indicible était sous ses yeux. Son âme se déchira, un son sourd monta en elle. Comme une bête blessée, diabolique, elle hurla l’horreur. Une partie d’elle était là dans ses bras, mais sans vie. Cela ne se pouvait, il n’avait pas pu quitter ce monde sans elle, cela était impossible. Elle ne réalisait pas que de sa gorge continuait à jaillir en flot continu le son inhumain de son chagrin qui l’entraînait vers les abîmes de la folie. La première sur les lieux fut Blanche-Marie. Elle poussa violemment la porte de la chambre de ses parents pour découvrir sa mère en furie, berçant le corps ensanglanté de son père. La pièce était emplie de l’odeur de la poudre et de celle du sang. Elle sentit entre ses jambes un liquide chaud qui coulait, puis plus rien. Elle avait perdu connaissance. Les femmes, de la cuisine, se précipitèrent suivies des hommes venus de tous les coins de la demeure où ils besognaient. Toute la maisonnée, successivement, arriva essoufflée sur les lieux, la première, Madeleine laissa échapper un cri à la vision portant la main à sa bouche pour l’étouffer, tout comme elle, les autres découvrirent la vision de cauchemar. La Lesbats se cacha instinctivement les yeux. Bernardine se mit à pleurer à gros sanglots saccadés présageant une crise de nerfs, que le Martin stoppa d’une gifle dont le bruit secoua tout le monde. La Madeleine qui avait repris son sang-froid et cela malgré le choc qui lui avait coupé les jambes et secoué l’âme se retourna vers le Martin. « – Porte la petite dans sa chambre et toi, Bernardine, occupe-t’en, il semble que cela lui ait déclenché les saignements ! Lesbats, il faut s’occuper de Jeanne. Allez, viens !

— Tu as raison, Madeleine. Le Pierre va prévenir le père Guilhem et le Simon va voir le Peydédaut.

*

Pendant que le Martin, sur sa mule se rendait à la demeure de monsieur de Saint-Aubin, se demandant comment il allait présenter la mort de son maître, les femmes de la maisonnée prenaient en main la mère et la fille. La Léontine appelée à la rescousse avait administré à Jeanne un calmant à sa façon. Elle s’enfonça dans un sommeil sans rêves. Quant à La Lesbats, avec Bernardine, elle cajolait et soignait Blanche-Marie  qui oscillait entre la peur de mourir de ses premiers saignements et de sombrer dans la folie que la douleur de la perte de son père appelait.

Martin, mal remis du choc, ressassant le drame et ses conséquences, se présenta, morose, devant la gentilhommière à Cujac en fin d’après-midi, le soleil avait l’insolence de briller de tout son éclat en cette journée funeste mettant en exergue les ors et pourpres des frondaisons. Ce fut une servante entre deux âges qui ouvrit, elle lui était inconnue. Elle le toisa de la tête aux pieds, ne méritant pas à son avis la moindre déférence, elle le houspilla. « — Dia, qu’est que tu fais là, tu sais donc pas que le commun y passe derrière ! » un peu déconcerté par l’algarade, il se redressa et bomba le torse. « — Je dois parler à monsieur de Saint-Aubin, ton maître, c’est important !

— Et qui est qu’y me dit que c’est important !

— Tu Dieu, par ce que j’te le dis !

Le tapage fait par les deux domestiques attira le chevalier qui lisait dans la pièce d’à côté et que le bruit avait fini par importuner.   « — Martin ! Mais que fais-tu là ?

— Ben, monsieur le chevalier, je suis venu vous porter une mauvaise nouvelle.

— Une mauvaise nouvelle ? Quelle mauvaise nouvelle ?

— Et bein monsieur, mon maître, il est…

— Il est quoi, Martin ?

— Il est, comme dirait, mort, monsieur.

— Mort ! Comment ça mort ?

— Il est mort avec un pistolet, monsieur.

— Avec un pistolet ! Sans s’en rendre compte, monsieur de Saint-Aubin parlait de plus en plus fort. Ses jambes ramollissaient, son teint viré au vert au fur et à mesure qu’il comprenait. La servante aux côtés des deux hommes était effarée. Martin, de plus en plus gêné de voir le frère de son maître visiblement se décontenancer, se tortillait devant lui tout en continuant désespérément ses explications : « — et ben, il nettoyait un mousquet et il lui a explosé à la tête.

— Oh ! mon Dieu ce n’est pas chose possible, dites-moi que je rêve.

— Qu’est-ce qui n’est pas possible ? Mon ami. Lança madame de Martignas depuis le haut de l’escalier. De l’étage, elle avait tout d’abord perçu l’échange houleux des domestiques sans discerner ce qu’ils disaient, elle s’apprêtait à descendre pour les morigéner quand elle avait entendu son époux élever la voix ce qui n’était pas dans sa nature. Elle s’était donc hâtée de venir aux nouvelles, prête à mettre de l’ordre à ce tapage. Tout en descendant les premières marches, elle vit son époux se tourner vers elle visiblement bouleversé. « — Mon frère…

— Et bien, quoi, votre frère ?

— Il est mort !

— Oh mon Dieu ! Elle porta sa main au cœur tant l’émotion avait été vive. Elle retint la joie qui montait en elle. C’était trop beau pour être vrai. Enfin ! Elle n’allait plus vivre dans la misère, elle allait avoir une vie digne de sa personne. Elle allait pouvoir renvoyer à la face du notaire ses dettes. Elle se composa une mine de circonstance et afficha un air de compassion plus adéquate à la situation présente. Elle aurait aimé trépigner de joie, hurler, crier à tue-tête à toutes ses comparses, sœurs, amies, connaissances qui la méprisaient en temps normal qu’elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert ! « — Mon Dieu ! Elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert  et elle ne pouvait le proclamer à quiconque, quelle frustration ! » Il lui fallut toute la rigueur de son éducation aux ursulines pour contenir son exultation. Quand elle s’approcha de son époux qui tout à son affliction ne se doutait pas des émotions contraires aux siennes qui secouaient l’esprit de son épouse, et qui malgré une apparente sollicitude, irradiait de bonheur. Elle prit avec douceur, mais avec fermeté le bras de son époux, qu’elle tapota affectueusement. « — Venez mon ami, il vous faut vous asseoir, vous allez défaillir tant cette nouvelle vous a secoué. » Tout en entraînant son époux vers la pièce adjacente, elle s’adressa aux domestiques « — Martin, retournez à Saint-Mambert et prévenez que l’on arrive au plus vite. Marinette apporte un verre de liqueur à monsieur, voilà les clefs ! »  Elle accompagna son époux jusqu’au fauteuil, dernier achat avant leur faillite, qu’il avait précédemment abandonné. Elle prit pour elle un tabouret et s’assit à ses côtés, pleine d’attention apparente. « — Mon ami, il vous faut vous ressaisir, nous devons nous rendre auprès de votre frère, il faut nous en occuper.

— Oui… Bien sûr.

— Ne vous inquiétez pas, je vais m’occuper de tout, mais ne plonger pas dans l’abîme de votre chagrin, vous avez des responsabilités. — Le verre de liqueur avalé puis un deuxième sembla le remettre un tant soit peu d’aplomb, elle le laissa et multiplia les ordres pour partir au plus vite. Elle fit mettre pêle-mêle dans deux coffres leur garde-robe, pour le reste, elle verrait plus tard.

*

Monsieur de Saint-Aubin et madame de Martignas arrivèrent à la nuit au château de Saint-Mambert. Ils avaient été précédés par Martin qui avait porté la nouvelle à la maisonnée et qui avait tel un glas annoncé la fin du bonheur pour tous, La Lesbats ne put s’empêcher de marmonner qu’avec le malheur les corbeaux arrivaient.

Lorsque le vieux carrosse s’arrêta devant l’escalier, Martin descendit avec un flambeau éclairé les nouveaux propriétaires. L’ensemble de la domesticité s’était rassemblé sur le perron à attendre leurs nouveaux maîtres à la grande satisfaction de madame de Martignas. Si celle-ci rayonnait de par ce retournement du destin qu’elle vivait comme une victoire, monsieur de Saint-Aubin quant à lui paraissait plus vieux de dix ans. La mort de son frère, dernier membre de sa famille, était pour lui une catastrophe. Il n’avait jamais eu grande ambition. Sa vie de petits nobliaux de campagne le satisfaisait, protégé jusque-là par son frère des coups du destin comme au temps de leur enfance, sa vie lui convenait parfaitement. GNACIO DE LEON Y ESCOSURA (SPANISH, 1834-1901) - ‘The Courtship’..jpgLa seule ombre au tableau avait été l’aigreur d’une femme dont il s’était épris pour sa beauté et sa force de caractère évidente et dont le temps avait changé ce dernier en celui d’une mégère. À la vue de son ancienne nourrice, La Lesbats, il s’effondra dans son giron comme, lorsqu’il était enfant, à la grande déconvenue de son épouse. Cet étalage d’émotion était pour elle des plus déplacés. Elle lui prit le bras afin qu’il se reprenne, mais tout à son accablement, il ne s’en préoccupa pas. « — Oh ! ma Lesbats, c’est tragique. Qu’allons-nous faire ?

— Vivre mon petit, vivre. Dieu en a voulu ainsi. — Il sourit tristement. Sa nourrice avait raison. Que faire d’autre ? – où est-il ?

— Dans sa chambre, monsieur, nous lui avons fait sa toilette et avons nettoyé la pièce.

— C’est bien.

Madame de Martignas, qui commençait à s’impatienter devant ses jérémiades qui se prolongeaient, brusqua un peu son époux. « — Mon ami, il nous faut aller le voir. Lesbats préparez-nous une collation roborative. Monsieur le vicomte a besoin de se remettre. – le titre de vicomte fit sursauter tout le monde, même celui pour qui il était destiné, ils trouvèrent déplacé d’utiliser ce titre alors que le précédent n’était pas encore en terre. Mais madame de Martignas ne se souciait pas de ce genre de sensiblerie. – faites aussi préparer la chambre de feu la vicomtesse afin que je puisse m’y reposer rapidement.

— Mais madame, elle n’a pas été occupée depuis si longtemps ! rétorqua La Lesbats choquée de toute cette urgence qu’elle trouvait déplacée en des temps de deuil.

— Justement, il faut que ça change, le plus tôt sera le mieux, et puis cela fera diversion à vos idées.

Son époux ayant pris les devants, elle rajouta avec acidité : « — la catin et sa bâtarde ? Elles ne sont pas à son chevet au moins !

— Non, madame, Jeanne et Blanche-Marie ont été très choquées, Léontine leur a donné de quoi dormir. Elles sont dans les chambres du dernier étage.

— Pour l’instant qu’elles y restent tant que je n’ai pas décidé de leur sort.

*

 Madame de Martignas avait passé une excellente nuit, et la journée commençait sous les meilleurs auspices. Elle avait demandé à Madeleine de venir l’aider à s’habiller et finissait son déjeuner dont elle avait commandité le détail la veille. Sa chambre n’avait pas été occupée depuis la mort de la dernière vicomtesse et était quelque peu défraîchie et encore imprégnée d‘un relent de renfermé un peu âcre qu’elle avait essayé de masquer par celle du parfum. Elle était aussi grande que celle du vicomte et comme elle, elle avait son antichambre, sa garde-robe et ses lieux d’aisances. Trônait face aux deux fenêtres un superbe lit d’acajou dont il lui faudrait changer les rideaux du baldaquin bien trop fanés à son goût. Elle alla s’asseoir devant une table où reposait un miroir, au passage, elle examina chaque recoin et détail de la pièce qu’elle avait découverte à la lueur des chandelles au moment de se coucher et dont le décor était désormais le sien. Elle se mira contrariée de ce qu’elle voyait et pensa qu’elle aurait dû confisquer la garde-robe de Jeanne, dont la plupart des robes n’étaient pas dignes de celle-ci et plus en accord avec son rang, d’autant que ce qu’elle portait était quelque peu démodé. De toute façon, ces vêtements ne pouvaient appartenir à une servante, mais elle décida de remettre cela à plus tard. Elle ne voulait pas paraître mesquine et encore moins que l’on pense qu’elle porte la vêture d’une domestique, même s’il fallait bien avouer que quelques-unes de ses robes étaient de toute beauté et lui faisait envie. Elle repoussa l’idée momentanément et comme Madeleine venait d’entrer dans la chambre, sans prendre la peine de se retourner, d’un ton sec elle s’adressa à elle. « – Ma fille, peux-tu, me dire où se trouve monsieur mon époux ? 

— Monsieur est dans le cabinet de monsieur le vicomte.

— Madeleine, tâchez de vous rappeler que monsieur le vicomte, c’est désormais mon époux. Que je n’ai pas à vous le rappeler !

— Bien madame.

Exaspérée, madame de Martignas se leva, lissa et remit en place l’un des plis du manteau de sa robe, sortit et descendit jusqu’au cabinet au pas de charge. « — Décidément ces domestiques ! Il fallait tout leur dire ! »

*

Elle trouva monsieur de Saint-Aubin, pour elle le nouveau vicomte de Castelnau, attablé dans le cabinet, le regard dans le vague, fixant au loin devant lui, elle ne savait trop quoi. Il semblait rêvasser, cela l’irrita un peu plus. Elle se dirigea en geste vif vers la porte-fenêtre grande ouverte afin de la fermer. « — Mon ami, vous allez prendre froid, le soleil est là, mais nous sommes à la Toussaint et ses brouillards matinaux vont s’insinuer dans vos os, cela n’est pas raisonnable. » Elle allait continuer à vitupérer, quand elle remarqua, étalé devant lui, un vélin armorié à côté de la bible familiale, grand livre ornementé d’enluminures, ouvert à l’arbre généalogique. Cela l’intrigua. « — Vous me semblez soucieux, mon ami, n’auriez-vous point trouvé un sommeil réparateur ?

— Non, madame, le chagrin qui me touche ne peut s’effacer en une nuit malheureusement. 

Ne relevant pas le propos, pour elle sans intérêt, elle reprit sur le sujet qui l’intéressait. « — Si je puis me permettre le document, que vous avez sous les yeux, semble rajouter à vos soucis.

— Un tant soit peu, de plus il va fort vous contrarier. Il m’apprend que je suis le tuteur de l’héritière de mon frère.

Madame de Martignas réprima un haut-le-cœur devant la surprise.

— Qu’est-ce que vous racontez là ?

— Mon frère a reconnu sa fille.

— Montrez-moi ça ! — Sans aucune délicatesse, elle lui arracha le document des mains, plus elle le parcourait plus sa colère grandissait. — Ce document n’a pas eu de témoin, et encore moins de notaires. Donc, il n’existe pas ! Cette bâtarde ne nous enlèvera pas ce qui nous revient de droit ! — Et avant qu’il n’ait pu réagir, elle l’avait déchiré et jeté au feu. Elle attrapa ensuite la Bible familiale, examina la page où chaque génération y avait inscrit ses naissances et ses décès. À l’aide d’une calligraphie élégante de la main de Philippe-Amédée, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, les dernières lignes révélaient, la naissance de Blanche-Marie et le décès de celui-ci, par son frère. C’est comme cela que monsieur de Saint-Aubin avait découvert le début de la teneur du testament.   D’un geste sec, elle empoigna la feuille et la tira, mais cette fois-ci l’étau de la poigne de son époux arrêta madame de Martignas au milieu de l’action. Il referma le livre saint la page aux trois quarts détachée. « – Non, madame, cela c’est de trop ! » Il comprenait son épouse et adhérait mollement à la négation du testament de son frère, mais il ne se résignait pas à nier par un geste si symbolique la vie de celui-ci. Il prit la Bible et la rangea dans le cabinet dont il ferma soigneusement la porte et mit dans la foulée la clef dans sa poche prévoyant d’emblée de la placer en lieu plus sûr, sa confiance en sa femme était depuis longtemps révolue. Il était trop abattu pour faire plus, encore eut-il fallu qu’il en ait envie, car après tout être le nouveau vicomte lui convenait. Elle haussa les épaules, elle se débarrasserait plus tard de la trace encombrante, elle n’avait pas dit son dernier mot. « — Mon ami, ce détail étant réglé, j’espère que nous n’y reviendrons plus. Il faut maintenant se préparer, car le voisinage va venir nous présenter ses condoléances. »

Madame de Martignas n’avait pas tort. Ceux qui étaient venus pour la chasse étaient repartis avec la nouvelle et l’avaient propagée.   Quant à elle, elle en avait fait part à sa famille. Elle avait pour cela envoyé le Martin jusqu’à Bordeaux, car il fallait que l’on sache qu’elle était devenue désormais l’égale de sa mère et de sa sœur puisqu’elle aussi était vicomtesse.

*

Toute la noblesse et les notables du district vinrent compatir au malheur du nouveau vicomte et de la nouvelle vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert. De Bordeaux étaient venus le vicomte et la vicomtesse de Pémollier pour soutenir leur fille, ce qui donnait du lustre à la cérémonie. Tous étaient réunis dans la petite église du père Guilhem. Au premier rang, monsieur de Saint-Aubin, abattu, qui ne se relevait pas du poids de son deuil, se tenait courbé au côté de madame de Martignas droite et fière, coiffée d’une fontange de guipure noire saisie dans la garde-robe de la précédente vicomtesse. Au fond se tenait serré le petit peuple du domaine sincèrement affligé par la mort d’un maître attentif à leur bien-être, et sur la mezzanine les uns contre les autres la maisonnée du château, dont le désarroi, semblait sans fond. Y étaient absents, Jeanne, qui ne sortait pas de son apathie et paraissait vivre dans un autre monde, ainsi que Blanche-Marie que le père Guilhem cachait dans la sacristie, madame de Martignas les ayant interdites dans les lieux pendant la cérémonie. La fillette ne pouvait étancher ses pleurs tant son tourment, sa douleur étaient grands.

Raimundo Madrazo Princess in the gardens of Versailles..jpgMadame de Martignas avait organisé suite à la mise en terre, de feu le vicomte de Saint-Mambert, une collation dans la galerie du château afin de montrer à tous qui était le nouveau tenant du titre et surtout la maîtresse de la demeure. Une vingtaine de chaises, fauteuils et tabourets avaient été rassemblés. Monsieur de Saint-Aubin abasourdi par l’émotion, il était avachi près de la cheminée, son épouse se tenant droite derrière lui appuyée sur le dossier de son fauteuil. Leurs voisins passèrent les uns après les autres présentant leurs condoléances, trouvant sublime le courage de la nouvelle vicomtesse devant le drame et pensant qu’au contraire le nouveau vicomte manquait de tenue dans l’affliction. Les derniers passés, Madame de Martignas passa ensuite entre ses invités, vérifiant qu’il ne leur manquait rien, d’un signe signalant à Madeleine ou à Bernardine un manque ou un besoin, puis elle invita monsieur de Pémollier, son père, à la suivre dans le cabinet désormais de son époux. Elle lui proposa de s’asseoir, mais en homme d’action, il préféra la station debout, madame de Martignas prit un siège. « — Alors ma fille vous voila satisfaite, je suppose ? » Il reconnaissait en sa fille, malgré une soudaine humilité affichée, son ambition, qu’aucun de ses autres enfants n’avait. « — Oui, bien sûr…

— Il semblerait que vous ne soyez pas comblée par votre nouvelle situation, qui pourtant est inattendue et fort enviable. Je ne vois pas ce que vous pourriez avoir à redire ou vouloir d’autres !

— Rien, enfin, presque rien. J’ai un souci. Une épine dans le pied, dirons-nous, et je ne sais comment m’en défaire.

— Expliquez-moi cela, ma fille.

— Mon époux à trouver dans son cabinet, celui qui est derrière vous, dans la Bible familiale, une reconnaissance en paternité et un testament faisant de sa bâtarde, son héritière. J’ai bien sûr détruit ce dernier.

— Et vous pensez qu’il en existe un autre chez un notaire ?

— À vrai dire, non, mais mon mari est par trop sentimental et je ne suis pas à l’abri que dans un élan puéril de nostalgie, de culpabilité ou je ne sais quoi d’autre, il ne se décida à mettre au jour le fait. Je refuse de vivre avec cette épée de Damoclès. Je voudrais me débarrasser de la putain et de sa bâtarde. – même s’il tiqua, monsieur de Pémollier ne releva pas les termes. — Les chasser du château et du domaine ne suffira pas à ma tranquillité d’esprit.

— Je vous comprends bien. – le vicomte de Pémollier se mit à arpenter le cabinet de long en large, manie qu’il avait lors d’une intense réflexion. – Si j’ai bien compris, votre beau-frère est mort en nettoyant une arme ? Et cela sans témoin ?

— Oui, oui, il était seul dans sa chambre

— Bien, et c’est cette fille qui est arrivée la première ?

— Oui, c’est Jeanne.

— Bien ! Le reste des domestiques est bien arrivé ensuite ?

— Oui ! – madame de Martignas essayait en vain de suivre le cheminement de réflexion de son père, du moins elle n’osait pas croire où il menait. « — Ma fille, vous allez rentrer avec moi dès ce soir sous prétexte que tout ceci vous bouleverse et que vous avez besoin de l’affection de votre mère. Dès demain, nous allons demander, plus exactement vous allez demander une audience au marquis de Lacaze. Celui-ci ne peut rien me refuser, tout au moins pas cela. Lors de celle-ci, vous allez émettre des doutes quant à l’accident qui a provoqué la mort de votre beau-frère, et le désarroi dans lequel cela vous jette.

 

épisode 011

L’accusation et la sentence

 Madame de Martignas (Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine (1752-1814), soeur de Marie Antoinette.jpg

Joseph de Gillet, marquis de la Lacaze, Président à la première chambre des enquêtes du Parlement, avait accepté la demande d’audience de Madame de Martignas. Étant un ami de son père et en affaires avec lui, il n’avait aucune raison de la lui refuser, il l’attendait en début d’après-midi dans son hôtel particulier de la rue du Loup.

Pour l’occasion, ayant sans remords, confisqué toutes ses robes, jupes et jupons de qualité à Jeanne, elle s’était revêtue de l’une de ses robes volantes à dos ample de soie à motif rayé, dernière mode parisienne. Le carrosse du vicomte de Pémollier qui pour l’occasion la portait vers le lieu de son rendez-vous passa sous la galerie à ciel ouvert ornée d’un balcon de fer forgé qui permettait de circuler d’une aile à l’autre de l’hôtel et de pénétrer dans sa cour. Pendant qu’un laquais l’aidait à descendre de sa voiture, un autre se précipitait prévenir son maître. Les quelques pas, qui la menaient à la volée de marches, lui permirent de remarquer le décor de façade inspiré de motifs Renaissances sculptés de têtes de lions, de grappes de fruits et de fleurs, ainsi que de volutes autour des fenêtres et frontons, couronnés de pots à fleurs et à fruits. Cela la laissa sur l’instant indifférente tant elle était préoccupée par sa future audience. Passant devant le grand escalier conduisant aux appartements privés, elle fut guidée jusqu’à la grande salle de réception dans le corps de bâtiment principal.

Près de la cheminée attendaient deux fauteuils à accotoirs et une table d’acajou sur laquelle étaient disposés deux verres et une carafe de vin. N’osant s’y asseoir, elle se mit à admirer les tableaux mis à disposition pour l’attrait des visiteurs. « — Je vois, madame, que vous admirez mon saint Jean-Baptiste, je dois dire que j’en suis assez fier. » Le marquis de la Lacaze restait intrigué par la demande d’audience. Il connaissait madame de Martignas pour l’avoir croisée chez son père, il la trouvait assez belle femme bien que sa froideur naturelle lui fît garder ses distances. Il la recevait, car il ne voulait pas froisser son père, mais se serait bien gardé de cette perte de temps. Elle était toute de modestie, ce qui alerta le marquis. « — Quelle rouerie était-ce là ? Quel rôle voulait-on le voir jouer ? » D’un geste de la main, il lui désigna les fauteuils qui les attendaient. « — Je vous en prie madame, asseyez-vous. Comment se porte votre père ?

— Bien, fort bien à vrai dire, il me charge de vous porter ses sincères salutations.

— C’est aimable à vous. Il m’a semblé comprendre que vous veniez me voir, car vous aviez quelques préoccupations familiales. — Madame de Martignas était restée très vague quant à la teneur du sujet de son audience de peur qu’il ne la lui refuse.

 — Monsieur, je ne sais comment l’exprimer, je suis en plein désarroi quant à une affaire de famille récente. Je suis venue à vous pour vous demander conseil.

— Et quel en est le sujet ?

— Cela concerne le décès de mon beau-frère dont vous avez dû entendre parler.

— Oui fait. Mais, comment ce fait il, madame, que ce ne soit pas votre époux qui fasse la démarche ?

— Plongé dans l’affliction et prenant en charge les biens de sa famille sur ses épaules, je n’ai pas osé le chargé du poids de mes doutes, d’autant que son malheur ne lui permet pas de prendre un recul impartial sur la situation.

— Bien, bien, pouvez-vous, madame, exprimer cette suspicion qui vous ronge ? 

— Je ne sais monsieur le marquis, comment la formuler sans porter de terribles accusations et si je me trompais cela serait catastrophique.

— Ne vous inquiétez pas, madame, notre entretien est informel et restera entre nous.

— Je vous en sais gré, monsieur. Voilà, comme vous le savez, mon beau-frère, le vicomte de Castelnau, militaire qui a participé avant de se marier à la guerre de la Ligue d’Augsbourg et chasseur aguerri, c’est occis chez lui en nettoyant l’une de ses armes.

— Oui, il m’a été rapporté l’accident comme il se doit.

— Quand il m’a été rapporté le fait à notre arrivée au château, ceci par son valet de chambre, je dois dire que j’ai été surprise et vaguement intriguée, qu’un homme d’armes ait pu par maladresse se donner la mort. Mais l’affliction qui nous touchait balaya sur l’instant mes pensées.

— Et puis-je savoir ce qui les a ravivées ?

— Deux choses monsieur le marquis, qui l’une sans l’autre ne portent pas à méfiance, mais qui réunies, ont commencé à me miner.

— Lesquelles sont-elles ? – le marquis commençait à s’impatienter de ses louvoiements.

— Tout d’abord, c’est que la première personne sur les lieux de l’incident fut Jeanne, une servante sans fonction définie, enfin officielle. Comment dire ça ?… Ma condition m’empêche de trouver le terme exact.

— Sa maîtresse peut-être ?

— Oui, c’est exactement ça ! Quant à la deuxième information, j’ai ouï-dire, vous savez comme nous sommes nous les femmes, enfin j’ai ouïe dire que mon beau-frère avait l’intention de demander en mariage la fille d’un de ses voisins, mademoiselle Beychevelle. – Tiens ? La famille de Saint Julien, dont elle était, était de ses connaissances, on pouvait même dire de ses intimes, et il n’avait pas entendu parler dudit projet. Mais il se méfiait des femmes et de ce qu’elles pouvaient ourdir derrière le dos des hommes. Préparer les mariages était de leurs occupations favorites. – Donc madame, vous en avez déduit que par jalousie la maîtresse de votre beau-frère aurait pu le trucider. 

— Vous voyez, monsieur, que vous tirez les mêmes conclusions. D’autant que celle-ci a une bâtarde qu’elle prétend être de mon beau-frère.

Tout en servant un verre de vin qu’il tendit à sa visiteuse, il se mit à réfléchir. Il but le sien à petites gorgées pour se laisser le temps de la réflexion. Voilà donc le nœud du problème, cette enfant pouvait être en droit de réclamer une part voire l’héritage en son entier. Si elle était bâtarde, il ne voyait pas trop comment. Toutefois pour plus d’assurance monsieur de Pémollier par l’intermédiaire de sa fille voulait écarter ce danger potentiel. De son côté, il ne pouvait rejeter l’étrangeté, l’incongruité de cet accident.

— Madame, je vous remercie de m’avoir relatée vos doutes, ne vous inquiétez plus, j’ai parfaitement compris tous vos soucis. Je prends l’affaire en main et vais de ce pas quémander à qui de droit d’examiner de plus près les causes de cet accident.

Madame de Martignas remercia le marquis, en partie satisfaite, elle aurait apprécié une solution plus expéditive. La justice, enfin sa justice, était en marche. En posant son pied sur le marchepied du carrosse, une violente douleur au sein lui coupa le souffle. Elle passa, elle continua à monter tout en songeant qu’une des baleines de son corset avait dû crever le tissu protecteur.

*

Un huissier était allé au-devant du marquis de Lacaze annoncer sa venue au Marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne et de Libourne. Après avoir traversé d’un bout à l’autre le palais de l’ombrière, le marquis de Lacaze se présenta et fut invité aussitôt à suivre le valet du sénéchal jusqu’au cabinet de celui-ci. Le Marquis de Landiras de Montferrand, qui avait récemment repris la charge de son père, l’attendait au coin du feu, malgré son jeune âge, il n’avait pas atteint sa trentième année, il craignait les premiers frimas de l’automne. Les politesses de courtoisies accomplies, les deux hommes en vinrent au vif du sujet, la préoccupation du marquis de Lacaze. « — Je suis venu à vous, monsieur, afin que vous puissiez me rendre un service pour lequel je vous serais redevable. » Voilà qui était nouveau, le marquis de Lacaze, homme du Parlement, venant lui demander de l’aide. Quelle était cette entourloupe ? « — Je vous suis tout ouïe, monsieur.

— Vous avez dû recevoir dernièrement un rapport sur l’étrange accident du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert.

 john hoppnerLe sénéchal acquiesça, bien qu’il fût surpris par l’assertion, n’ayant rien vu de particulièrement singulier dans ce rapport. « — Oui, fais, mais je dois dire, n’avoir remarqué aucune anomalie qui puisse porter à suspicion.

— À vrai dire sur l’instant, moi aussi. Comme vous devez le savoir, le vicomte était par alliance attaché à monsieur de Pémollier. – Bien sûr, il le savait. Il était, à cause des poudreries royales installées dans ses terres, en affaires régulières avec ce dernier, qu’au demeurant, il appréciait. Quant au vicomte de Castelnau, il voyait vaguement qui c’était, mais comme ce dernier ne frayait pas dans la vie mondaine bordelaise, il n’y avait jamais porté grand intérêt, d’autant qu’il ne se faisait remarquer en rien. Il se demandait donc où voulait en venir le marquis – j’ai reçu la visite de madame de Martignas, sa fille, qui ayant épousé le frère cadet est désormais la nouvelle vicomtesse de Castelnau. Elle a soulevé un point auquel je n’avais point fait attention, mais feu le vicomte de Castelnau, homme d’armes reconnu, est mort en nettoyant son arme. Je dois dire que ce fait ne cesse de m’intriguer. Aussi si vous pouviez demander à votre capitaine de la maréchaussée du district d’y regarder de plus près, cela soulagerait ma conscience qui ne serait alors plus titillée par le doute.

— Si ce n’est que cela, je vais diligenter un complément d’enquête, afin de vous agréer. —, mais le sénéchal n’était pas dupe, il savait que tout ce fatras n’était pas le vrai sujet, il y avait anguille sous roche, il attendit la suite, la dernière salve. 

— En fait ce qui soucie le plus la fille de notre ami, c’est celle qui pourrait être soupçonnée. Le vicomte avait sur place une fille, une dénommée Jeanne Peydédaut qui pourrait être d’une façon ou d’une autre la cause de la mort. Il serait bon, si cela vous est possible, quel que soit le résultat de l’enquête de l’éloigner définitivement, elle et sa fille Blanche-Marie du même nom, qu’elle fait passer pour la progéniture du vicomte.

Voilà donc le fin mot, pensa le sénéchal, il savait déjà qu’il allait rendre ce service. Aussi infimes fussent-ils, le roi n’avait nul besoin que des problèmes viennent s’immiscer dans les bonnes relations avec ses parlements. Le début du précédent règne avait eu assez à souffrir avec cette Fronde qui avait obligé le roi à rénover le Château-Trompette qui depuis avait ses canons tournés vers la ville en signe d’avertissement. Alors ce n’était pas une gourgandine qui allait déclencher la discorde. « — Monsieur le marquis, ne vous tourmentez plus, je vais justement à Pauillac puis à Blaye dans les jours qui viennent, je ferai un arrêt au château de Saint-Mambert, résoudre ce problème, somme toute assez mineur. »

*

Le capitaine de la maréchaussée avait atteint au petit matin le château de Saint-Mambert. Il était là pour organiser la visite du sénéchal de Guyenne. La veille, un de ses sergents était arrivé en éclaireur l’informer de sa venue et de son objet. Il comprit tout de suite que la raison de l’accident ne pouvait être la seule cause de son arrêt dans ce château. Il avait lui-même, le jour de l‘événement, enquêté sur les lieux et rien ne pouvait laisser supposer que c’était autre chose qu’un accident. Mais puisqu’il avait reçu des ordres, il obtempérait.

Monsieur de Saint-Aubin, qui traînait son accablement, le reçut mollement, très étonné par sa demande et contrarié d’avance par l’effort qu’il allait devoir fournir. Il était très ennuyé, son épouse n’était pas là et c’était le genre de situation où elle prenait les choses en main. Il laissa donc le capitaine faire à sa guise, indifférent lui-même à tout cela. L’officier réclama le regroupement de la domesticité présente le jour de l’incident, notamment les femmes Jeanne et Blanche-Marie Peydédaut ainsi que leur famille. Cela mit en émoi tout les concernés. La Lesbats tout en servant son vin à son maître et à son invité se demandait bien pourquoi le capitaine avait tant insisté sur la présence des petites. Jeanne ne tenait pas debout, ses nerfs étaient si fragiles que la Léontine lui administrait ses potions qui la maintenaient dans un repos relatif. Et la petiote, qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir à Blanche-Marie ? Pendant que toute la domesticité se rassemblait dans la cuisine, échafaudant des histoires que leur imagination inquiète brodait de drame, le Martin était parti quérir la famille Peydédaut.

Le messager fut reçu à la métairie par le souffle colérique de la Berthe. « — Je savais bien moi qu’elle allait nous amener des ennuis cette catin. Tu vas voir le Peydédaut, ils vont nous mettre dehors, on va crever de misère.

— Calme-toi la Berthe ! Le vicomte y va pas nous mettre à la porte. Mes vieux y sont arrivés avec les siens et les tiens y étaient déjà là. Alors pourquoi veux-tu qui change ça !

— Lui peut-être ! Mais elle va savoir ?

*

Le cortège du sénéchal fit une entrée magistrale dans l’allée du château. Le Marquis de Landiras de Montferrand était venu avec deux carrosses, dont le sien à ses armoiries qu’il occupait, son valet de chambre, son secrétaire personnel qui lui servait de greffier et quinze gens d’armes.

Les gens de maison de la galerie observaient, inquiets, cette arrivée quelque peu intempestive, n’avaient jamais vu autant de militaires. Entre ceux de la maréchaussée et ceux du sénéchal, ils se seraient crus en temps de guerre. La Lesbats grommela : « — faut pas que tous ces bougres pensent à manger. Elle avait pas de quoi !  Il avait déjà fallu avec la Madeleine et la Bernardine préparer en dernière minute un repas digne de ce sénéchal, alors il ne fallait pas penser qu’elle ferait plus ! »

Le sénéchal n’avait pas touché le sol que le capitaine et monsieur de Saint-Aubin étaient au bas des marches pour l’accueillir. Le sénéchal secoua son juste au corps afin de redonner forme à ses bas volets. « — Monsieur le Sénéchal, c’est un honneur que de vous recevoir, il y a bien longtemps que l‘humble demeure de mes ancêtres n’a pas eu la visite d’un homme de votre qualité. » Soulagé, le capitaine apprécia le compliment du maître de maison qui paraissait être sorti enfin de sa torpeur, cela balaya ses craintes quant à la qualité de la réception du représentant du roi. « — C’est aimable à vous, monsieur. Je suis ma foi, fort désolé de venir m’immiscer dans votre deuil dans ces moments difficiles qui vous touchent, mais comme le capitaine a dû vous l’expliquer, il a été mis à mon attention, les causes du décès de feu le vicomte de Castelnau, votre frère. Je suis donc venu me rendre compte par moi-même du déroulement de ce drame.

— J’entends bien, monseigneur, et vous remercie de l’attention que vous portez à ma famille. J’ai mis à cet effet, à votre disposition le cabinet de mon défunt frère, et les personnes que vous désirez entendre attendent dans la galerie.

Chevalier Saint-Aubin de Cujac (Tilly Kettle Young Man in a Fawn Coat .jpgLe sénéchal remarqua que monsieur de Saint-Aubin ne s’était pas encore glissé dans les chausses de son frère, à moins que ce ne fût une ruse à son intention, il allait voir de quoi il en retournait. Il suivit son hôte, traversa l’antichambre, la chambre d’apparat, et pénétra dans le cabinet. Il constata qu’il était modestement meublé, non pas par la qualité, mais en quantité. Il y avait pour tout mobilier un très beau cabinet en noyer, avec un tiroir central en façade et incrusté de nacres, lui sembla-t-il ; ce beau meuble reposait sur un piètement à colonnettes torsadées. Au centre de la pièce, une table de même essence avec pied en balustre, qui devait servir de bureau, et une très belle cheminée, qui si elle n’était pas un meuble n’en était pas moins remarquable avec son tablier de bois sculpté de moulures importantes et ses jambages formés de pieds « en gaines ». Il avait été installé pour sa venue, face à la porte, un fauteuil avec accotoir au dossier haut, légèrement incliné entièrement recouvert d’étoffe[] et de chaque côté  et de chaque côté des sièges plus modestes. Face à cet ensemble, monsieur de Saint-Aubin avait fait placer deux tabourets pour les témoins en pensant à Jeanne que ses jambes ne portaient pour ainsi dire pas. Le sénéchal ne fit aucun commentaire quant à l’installation et alla droit au fauteuil dans lequel il s’installa. Il laissa promener son regard sur les tableaux de famille accrochés aux murs, et s’arrêta sur celui de la défunte vicomtesse qui l’émut, car il se souvenait l’avoir connue alors qu’ils étaient enfants. Tout en faisant la remarque à monsieur de Saint-Aubin, il l’invita à prendre place à ses côtés et fit signe au capitaine de faire de même. S’adressant à ce dernier, il lui demanda de lui relater ce qu’il avait constaté le jour de l’accident, s’excusant de raviver par ce témoignage la douleur du maître de maison, ce dernier écarta le propos d’un geste fataliste.

 — Ce jour-là, monseigneur, le valet de chambre de feu le vicomte, le dénommé Martin Bujeau, est venu au petit matin me prévenir de l’accident mortel. Il avait été commandité par le père Guilhem, qui avait été au préalable appelé sur les lieux. Lorsque j’arrivai une heure plus tard, après avoir rassemblé quelques-uns de mes hommes, rien n’avait été déplacé sur les lieux, à la demande toujours du père Guilhem. Je trouvai sur place la maisonnée en grand émoi, les femmes en pleurs et les hommes très agités par ce qu’ils avaient vu. – d’un geste de la main balayant l’air, le sénéchal lui fit comprendre que l’on pouvait se passer de ce genre de détail. – Lors de mon entrée dans la chambre, devant le lit sur le sol, face à la fenêtre encore ouverte, le corps du vicomte était allongé, les pieds vers la fenêtre et la tête vers la porte. Il avait été un peu déplacé par la femme qui l’avait découvert, la dénommée Jeanne Peydédaut. Elle l’avait retourné, mais rien de conséquent, le corps ayant retrouvé sa place quand ses comparses lui firent lâcher. — Comme le Sénéchal soulevait un sourcil interrogatif, le capitaine se crut obligé de rajouter. — Elle avait, semble-t-il, été prise, sous le choc, d’une crise de démence. — Comme l’explication avait éclairé le sénéchal, le capitaine reprit le déroulement de sa narration. — Le vicomte avait la moitié du visage enlevé, le crâne déchiqueté, le cerveau à jour, et dans sa main, il tenait encore serrée la crosse de l’arme. Nul n’a pu lui mettre post mortem. Les morceaux de l’arme, un mousquet à deux canons, éclatés étaient éparpillés dans la pièce. L’arme n’était pas conventionnelle et avait été gagnée au jeu. Cela, je le tiens de monsieur de Tallais, à qui le mort devait en faire une démonstration. À l’avis de tous, il semble qu’il soit mort sur le coup, car tous sont arrivés dans les minutes qui ont suivi la déflagration et les cris de la femme, Jeanne Peydédaut. Après l’audition de toutes les personnes présentes à ce moment-là, comme vous avez pu le lire dans mon rapport, je n’ai pu que conclure à l’accident. Rien. Aucun détail n’est venu éveiller ma suspicion. » Le rapport, le sénéchal l’avait parcouru dans son entier pendant son trajet, lorsqu’il l’avait reçu, il s’était contenté de la conclusion, puisque rien ne paraissait étrange. Aucun doute ne transparaissait quant à la thèse de l’accident. Il était bien là pour autre chose et supposait que tout comme lui, le marquis de Lacaze avait été manipulé et pris dans les rouages et responsabilités de leurs charges. Il n’aimait pas cela et serait s’en souvenir quand il aurait affaire à monsieur de Pémollier ou à sa fille, conscients qu’ils s’étaient servis de leur obligation en confrontant les deux pouvoirs qu’étaient le roi et le Parlement pour les utiliser. Il verrait plus tard, comment il retournerait cette situation. Il demanda à son valet de chambre de lui porter un coffret, qu’il ouvrit devant lui, y extirpant une bouteille de vin du château et des verres de cristal. « — Vous voyez, monsieur, j’ai trouvé dans ma cave des bouteilles de votre domaine que votre père avait offertes au mien. — Il tendit son verre pour en contempler la couleur dans la lumière. — Voyez comme sa couleur est belle, le temps l’a rendu rubis avec des nuances ambrées. – Versant un verre à chacun de ses comparses, il leur fit remarquer les odeurs de fruits rouges épicées de vanille, de réglisse et de boisé. Au goût, il leur fit remarquer qu’il le trouvait charpenté et puissant, mais aussi fin et délicat au niveau aromatique. Les deux hommes déconcertaient par la dérive de la conversation, se demandaient où voulait en venir le sénéchal et s’il se rappelait pourquoi il était là. La tirade permettait à ce dernier de réfléchir, d’analyser et de synthétiser toute cette histoire. Pendant qu’ils dégustaient leur verre, un silence s’abattit dans la pièce, personne n’osa interrompre la réflexion du sénéchal, ils attendaient qu’il reprenne le cours des choses. « — Et vous, monsieur de Saint-Aubin, où étiez-vous au moment de l’accident ?

— Mon épouse et moi-même étions dans notre demeure de Cujac.

— Oui bien sûr. Et vous connaissiez l’arme en question ?

— Je ne l’avais jamais vu, mais il me semble bien avoir entendu mon frère en parler. Je ne savais d’ailleurs pas qu’il s’agissait de celle-ci.

— Oui bien évidemment… nous devrions poursuivre par la femme Jeanne Peydédaut, puisqu’elle est arrivée la première sur les lieux. 

*

Le secrétaire du sénéchal à petits pas nerveux traversa l’enfilade de pièces et entra dans la galerie où tous s’arrêtèrent de parler et instinctivement se serrèrent les uns contre les autres, comme un troupeau prêt pour l’abattoir. « — Je viens chercher Jeanne Peydédaut. – La Lesbats et Léontine s’approchèrent de la jeune femme avachie dans un fauteuil. Elles lui parlèrent doucement comme à un enfant que l’on rassure et elles la saisirent chacune par un bras pour l’aider à se lever. Ils l’avaient descendue dans le fauteuil tant ses jambes ne la soutenaient plus ou peu. Elle ne se remettait pas du choc, son sommeil n’était que cauchemar, son éveil n’était qu’angoisse du vide de la présence de Philippe-Amédée. Ses nerfs lâchaient dès qu’elle était lucide ; Léontine lui faisait boire potion calmante sur potion soporifique. — et elle ne peut pas marcher toute seule, celle-là ?

— Non ! Mais si tu veux, tu peux la porter. Répliqua La Lesbats énervée. L’homme rabroué ravala sa morgue et laissa faire. Elles portèrent la jeune femme plus qu’elles ne l’aidèrent à marcher jusqu’au cabinet.

*

Le sénéchal vit entrer les trois femmes. Il avait continué à boire son vin dans un profond silence, et ne quitta pas son mutisme à leur entrée. Il examinait la plus jeune, celle qui de toute évidence sans leur soutien se serait effondrée. Bien qu’elle ait la mine défaite et les yeux hagards, le sénéchal la trouva d’une grande beauté et comprenait feu le vicomte. Malgré son accablement, elle était vêtue et coiffée avec soin, mais ce devait être dû à ses compagnes, pensa-t-il, mais cela devait refléter son goût ou celui de son protecteur. Le capitaine à ses côtés était crispé, quant à monsieur de Saint-Aubin, il essayait de rester de marbre bien qu’un léger tapotement des doigts sur ses genoux retînt le mouvement nerveux de l’une de ses jambes. Le sénéchal faisait mine d’y être indifférent, de ne rien remarquer. Le capitaine, que la situation mettait mal à l’aise et qui, à défaut de pouvoir s’apitoyer, finit par s’énerver. « — Elle ne peut donc pas marcher toute seule ?

— Tu dieu ! Non, monsieur le capitaine, elle est tellement dans le malheur qu’elle peut plus. La Léontine, elle a dû lui donner de la tisane pour la calmer.

— Laissez ! Capitaine. Ce n’est pas bien grave, femmes, faites-la asseoir et sortez.

Peypédaut Jeanne (Edwin Austin Abbey- Illustration from The Deserted Village, Harper's Monthly Magazine,.jpg

Elles l’installèrent tant bien que mal sur un des tabourets espérant qu’elle n’en tombe pas aussitôt. Jeanne se retrouva donc assise. Du fond de son abattement, elle ne comprenait rien, ni ce qu’elle voyait ni où elle était. Dans le flou de sa vision, elle ne devinait pas qui elle avait devant elle. Elle essayait en vain de se concentrer, de percevoir ce qu’on lui disait, mais rien n’était intelligible à son entendement. Elle ne voulait que s’allonger, rester droite, lui demandait un effort considérable, elle était tellement fatiguée. Elle se sentait dans une sorte d’ouate, et tout ce qui venait à elle n’était que fantomatique, étouffé, brouillé. Elle voulait dormir, seulement s’allonger et dormir. « — Mademoiselle, je vous parle ! Êtes-vous bien Jeanne Peydédaut ? — se retournant vers ses comparses, le sénéchal conclu — je crois bien que nous n’en tirerons rien messieurs. » Il n’avait pas fini sa phrase que la jeune femme s’écroula sur le sol. Personne n’eut le temps de s’empresser pour amortir le choc. Le secrétaire se précipita et rattrapa La Lesbats et Léontine qui revinrent chercher Jeanne que le capitaine et le valet du sénéchal avaient remise avec quelques difficultés sur ses jambes. Le sénéchal était décontenancé. Si cette femme ne jouait pas la comédie, c’était un bien grand malheur l’avenir qu’il lui préparait. Il eut préféré sentir en elle un fond mauvais, machiavélique, mais il ne percevait que désarroi. Il ne pouvait en être autrement et prendre le risque de mettre en péril l’équilibre précaire du royaume pour sauver cette femme. Il avait commis l’erreur de donner son accord tacite au président du Parlement, qui lui-même, l’avait donné sans savoir de quoi il en retournait, faisant confiance à son solliciteur, enfin à sa fille. Il était pris dans un engrenage et allait être obligé d’aller jusqu’au bout.

Ce fut Blanche-Marie qui se présenta ensuite, le teint pâle d’émotion, le sang, avait quitté son visage à la vue de sa mère évanouie. Rassurée de la savoir entre les mains des deux matrones, la peur au ventre, elle s’était avancée courageusement vers le cabinet. Que pouvaient bien lui vouloir ses hommes, son malheur n’était-il pas assez grand ? Elle redressa ses épaules et poussa la porte avec un pincement de cœur. Son père n’était pas derrière. Le sénéchal ne put que constater l’évidence, Blanche-Marie était une Castelnau de Saint-Mambert. À sa gauche, monsieur de Saint-Aubin de moins en moins à son aise s’agitait sur sa chaise, triturait sa cravate et se mordillait l’intérieur de sa bouche, conjecturant les pensées du sénéchal, il détournait son regard. Bien que plus fins et plus énergiques, les traits de la jeune fille étaient ceux de l’homme qui était sans aucun doute son oncle. Le sénéchal avait un vague souvenir du père présumé, mais pour avoir rencontré feu le vicomte de Castelnau et monsieur de Saint-Aubin ensemble, force pour lui avait été de constater la ressemblance entre les deux frères. Et s’il était resté, un doute, l’opulente chevelure fauve retenue dans une tresse et ses grands yeux verts, l’aurait levé. Elle était grande, du moins le paraissait elle, car elle n’était pas très épaisse, son corsage n’avait pas encore rempli les promesses de la féminité. Un vrai échalas, ne put s’empêcher de penser le sénéchal. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Elle ne semblait plus être une fillette, son air grave, son maintien et sa taille la rangeaient déjà parmi les jeunes filles, il remarqua au passage la qualité de ses vêtements dont le bruissement de la criarde sous une jupe de grosse soie attestait. Pendant qu’elle était observée, Blanche-Marie priait, elle demandait de l’aide. Elle avait entendu toute son enfance qu’elle était née coiffée par la chance, elle espérait ardemment que ce fut vrai et souhaitait en voir les bienfaits le plus vite possible. La mort de son père l’avait anéantie, la prostration de sa mère la déconcertait, elle ne savait que faire. Elle n’avait plus la force de se révolter, et là elle pressentait que ces hommes décidaient de son sort, de son destin, et qu’elle allait devoir subir. L’installation de son oncle et de sa tante n’avait rien présagé ni porté de bon. Le père Guilhem avait eu beau lui dire de ne pas s’inquiéter, que son père avait préparé son devenir en cas de malheur, sans par ailleurs lui, dire ce qu’il en retournait, cette fois-ci elle comprenait bien que sa vie allait irrémédiablement changer et que lutter ne servirait de rien.

Le sénéchal lui posa deux trois questions sur le jour de l’accident, mais comme cela n’apportait pas un nouvel éclairage, il la congédia. Elle se retira, désemparée ne comprenant pas ce que cet homme cherchait, il avait été aimable avec elle ce qui l’avait rassurée, mais elle restait inquiète.

Pendant qu’il interrogeait les autres serviteurs de la maison qui corroboraient la thèse de l’accident, ses pensées revenaient vers Jeanne et Blanche-Marie. Qu’allait-il en faire ? Il ne pouvait les envoyer dans un hospice, bien que l’état de Jeanne eût pu le justifier, ni dans un couvent pas plus que dans quelques cachots. La raison d’État qui n’était soulevée que par la collision des personnes mises en cause ne pouvait aller jusqu’à autant d’injustice. Elles n’avaient rien fait de répréhensible hormis être dans les filets d’une situation inattendue et du coup pris dans un engrenage dans lequel elles pouvaient faire gripper la machine de la fortune. Toujours est-il, qu’il annonça sur un ton qui ne permettait aucune remarque, ni ne soulevait aucune question, qu’il emmenait la femme Peydédaut et sa fille jusqu’à la conclusion de l’enquête. À l’annonce, tous restèrent abasourdis. Le capitaine jeta un regard en coulisses vers monsieur de Saint-Aubin, comprenant désormais le pourquoi de cette mise en scène, mais quand il vit sa mine décomposée, il comprit que l‘homme n’était pas plus au fait que lui. Cela l’intrigua. Pourquoi alors ? Il sentait bien qu’il n’aurait pas la réponse.

Jean Baptiste Greuze - Draped female figureÀ leur départ incompréhensible ou presque pour tous, l’émoi fut à son comble. Jeanne ne comprenait pas ce qui se passait et se laissait faire. Blanche-Marie résignée restait aux côtés de sa mère sans rien dire. Elle avait embrassé tout le monde, persuadé que c’était la dernière fois qu’elle les voyait. Elle avait compris que c’était elle qui dérangeait dans l’ordonnancement qui suivait la mort de son père et elle ne pouvait rien faire pour changer le cours des choses. Monsieur de Saint-Aubin s’était réfugié dans sa chambre, et suivait la scène depuis sa fenêtre. Il culpabilisait, car il était devenu évident pour lui que tout ceci était l’œuvre de son épouse. Dans la galerie, où elle s’était réfugiée avec les autres, La Lesbats s’accrochait à la Léontine, les larmes lui venaient, elle commençait à renifler. « — Léontine ? Tu crois que nous reverrons les petites ?

— Non. Enfin pas Jeanne. Elle ne passera pas la ligne imaginaire. Quant à Blanche-Marie, peut-être moi, mais toi je ne pense pas.

Tout cela était, incompréhensible, nébuleux, mais tout à la douleur de la séparation La Lesbats qui ne sentait plus ses jambes s’affaissa lourdement dans un fauteuil. Le silence de la tristesse s’abattit sur la maisonnée.

*

Il ne pouvait ad vitam æternam les laisser dans un cachot du fort du Hâ, Jeanne et Blanche-Marie étaient déjà dans l’ancienne forteresse depuis plus de trois semaines, Noël approchait. Le sénéchal les avait fait installer dans l’une des meilleures geôles de la prison, une à la pistole qu’il payait sur sa cassette, mais il ne pouvait les laisser au secret bien longtemps. Cela finirait par se savoir et par soulever des questions. De plus, rien ne justifiait cet état, mais il ne savait que faire des deux femmes. Il devait trouver un consensus qui ne froisse ni les instances royales ni le Parlement et pour cela il se devait de ménager monsieur de Pémollier et sa fille. Il avait pourtant des soucis autres et c’était justement celui-là qui n’avait guère d’importance, mais qui s’il devenait public ferait bien des vagues, qui monopolisait son attention. Il en était là dans le cours de sa réflexion lorsque son secrétaire lui annonça madame de Martignas et son père, monsieur de Pémollier. Il les avait lui-même invités afin de les rencontrer en son particulier au moins une fois pour cette affaire que le marquis de Lacaze lui avait mise entre les mains.

Rayonnante, sûre de sa victoire sur les événements, Madame de Martignas entra dans le large bureau aux murs de boiseries sombres, dans un souffle parfumé, un rien entêtant. Elle avait appris par son époux puis par un message du marquis de Lacaze, le résultat de la visite du sénéchal. Pour elle cette visite à ce dernier n’était faite que pour la courtoisie. Elle pavoisait dans une robe flottante, pastel, venue tout droit de Paris et que son père lui avait offerte pour l’occasion. Lui-même suivait sa fille, mi-amusé mi-sérieux devant son attitude. Le sénéchal les installa près de la cheminée et leur fit servir de quoi boire. Il ne savait comment commencer. Il s’adressa directement à monsieur de Pémollier, évitant délibérément la femme dont la suffisance titillait désagréablement son ego. Sa vanité avait été mal menée dans cette histoire et il lui en gardait rancune.

— Comment vont nos affaires, monsieur de Pémollier ? Nos prochaines livraisons de poudre pourront-elles être assurées ?

— Ma foi, monseigneur sans problème, rien ne devrait entraver la satisfaction des besoins royaux.

 — Bien, voilà une bonne chose. Pour l’autre affaire qui nous lie, je tiens à vous faire savoir que j’ai clos l’enquête sur le décès du beau-frère de madame de Martignas. Rien ne vient mettre en doute le fait que ce fut un regrettable accident.

— Je vous remercie d’avoir éclairé les doutes qui encombraient les pensées de ma fille, elle va pouvoir apaiser son âme et faire son deuil en toute sérénité. J’ai appris que lors de votre enquête, vous aviez été amené à mettre en détention provisoire, bien sûr, deux femmes du domaine. Puis-je savoir ce qu’il va advenir de celles-ci ?

— En tout état de cause, je vais être amené à les libérer… Il n’eut pas le temps de dire que l’état de la mère était tel qu’il songeait à la mettre dans un hospice et qu’il valait mieux pour son bien-être faire entrer la fille aux ursulines. Madame de Martignas d’un geste théâtral l’arrêta. Elle les voyait déjà revenir au château. « — Vous n’y pensez pas. Cette grue ne mérite qu’une chose. Être enfermée à la salpêtrière, ou mieux être déportée pour conduite infamante en Louisiane et sa fille de même. » Elle aimait bien cette idée de la Louisiane. C’était un juste retour des choses. Bien qu’outré par cette répartie, il trouva dans cette invective sa solution même si elle était un peu bancale. « — Madame, je retiendrai une partie de votre idée, bien que je ne pense pas que Jeanne Peydédaut rentre dans la catégorie que vous citez, et sa fille encore moins. – il en était même sûr pour avoir revu celle-ci dans l’enceinte où elle était enfermée. —, mais effectivement, la Louisiane, c’est envisageable, une nouvelle vie serait le mieux pour elles et pour vous, cela va de soi.

Avant que sa fille ne rajoute quoi que ce soit, il trouvait que la solution apportée était à prendre sans condition, il prit la parole. « — Ma foi, cette solution nous agrée et permettra d’éviter bien des déboires à venir. – laissant à chacun comprendre tout ce que cela pouvait sous-entendre. – je vous remercie monsieur le sénéchal de votre prompte sollicitude et vous suis redevable des attentions que vous avez portées à notre famille. »

Madame de Martignas ne rajouta rien qu’un sourire contraint. Les civilités terminées, ils se levèrent. C’est alors qu’elle défaillit, une douleur fulgurante traversa son sein.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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épisode 007

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1717, La Compagnie du Mississippi

 

Quatre ans après la mort de Louis le grand, la France vivait une régence qui déliait bien des langues. Philippe d’Orléans avait récusé le testament de son oncle et avait pris en main les destinées du pays et cela avec plus de sérieux que les commérages propagés sur ses dîners fins laissaient en espérer.

Comme de coutume lors de ses séjours à Bordeaux, le chevalier de Saint-Aubin logeait avec sa femme chez son beau-père dans son hôtel du quartier de la Rousselle. Cadet du vicomte de Castelnau, de santé fragile, il n’avait pu rejoindre les rangs de l’armée comme le voulait sa position. Il vivait de l’usufruit des terres de Saint-Aubin et de Cujac qu’avait bien voulu lui concéder son aîné à la mort de leur père. Son mariage avec madame de Martignas, troisième fille du vicomte de Pémollier de Saint-Médard de Saint-Martin de Jalez, avait peu consolidé et amélioré son train de vie.

Pour les fêtes pascales, le couple séjournait donc chez le vicomte de Pémollier donnant sur la place sainte Colombe tout près du palais de l’Ombrière. De par son aisance, dû aux poudreries royales installées dans ses terres, ainsi que du moulin de Gajac et des deux péages sur les routes qui traversaient son domaine pour aller vers l’océan, le maître des lieux pouvait se permettre de donner des dîners somptueux lors desquels une vingtaine de convives se retrouvaient autour de sa table. La chair y était bonne, chaque produit venait de ses métairies et son cuisinier était reconnu pour ses recettes, aussi personne n’aurait songé à se soustraire à son invitation. Ce fut lors d’un de ses dîners que monsieur de Saint-Aubin entendit parler de la Compagnie du Mississippi. La conversation commença avec l’arrivée des entremets, Monsieur Jean d’Abzac de Falgueyrac, qui revenait de Paris, s’entretenait avec sa voisine et était volubile sur le sujet. Ce qui attira l’attention des autres convives, pris dans d’autres cercles de conversation, fut une remarque qu’il fit et qui déclencha une exclamation d’étonnement de son auditrice : « — si, si madame, je vous assure certains multiplient leur fortune par quatre ou cinq ! Et cela sans rien faire d’autre…

— Excusez-moi, monsieur d’Abzac, mais je n’ai point entendu le début de votre fabuleuse histoire. Intervint madame de Martignas assise dans la diagonale qui subissait de la part de son voisin des interférences dont elle n’avait cure. L’épouse de monsieur de Saint-Aubin était une femme d’une grande froideur aux traits réguliers et hautains, que sa blondeur accentuée, et que ses yeux métalliques presque bridés confirmaient tout autant que sa bouche dédaigneuse à la lippe prononcée. Elle n’était pas laide et aurait pu passer pour une belle femme si son mépris affiché n’était une barrière infranchissable pour l’agrément. Monsieur d’Abzac flatté par cette intervention qui avait attiré sur lui toute l’attention, lui sourit en hochant la tête. Il se mit donc à raconter après avoir fait patienter son auditoire en réclamant un verre de vin au laquais posté derrière lui : « — ne vous inquiétez pas, je vais vous faire l’histoire de ce miracle qui pourtant est bien terrestre. Vous avez tous bien entendu parlé de ce fabuleux pays qu’est la Louisiane et que monsieur Cavalier de la Salle à découvert pour feu notre roi. Ce pays est lié à un personnage fascinant, un Écossais dénommé John Law. L’homme est parvenu à convaincre notre Régent, Philippe d’Orléans, d’accepter un système qui remplirait les caisses de l’État considérablement endetté par les nombreuses guerres menées lors du règne précédent. Ce monsieur a converti les créances de dettes en actions de la Compagnie d’Occident, appelée également « du Mississippi ». Ces actions s’arrachent rue Quincampoix à Paris. Il a lancé une vaste opération de propagande en faveur de la colonisation et il a lui-même investi dans un immense domaine dans ce pays, pour vous dire si l’on peut avoir confiance en cet homme. Le système inventé par monsieur Law est si pertinent que la banque générale, qu’il a créée, est devenue Banque Royale, garantie par le roi. Pour parachever son œuvre, la Compagnie d’Occident a absorbé d’autres Compagnies coloniales, dont la Compagnie du Sénégal, la Compagnie de Chine et la Compagnie française des Indes orientales, et est devenue la Compagnie perpétuelle des Indes. Pour parachever son œuvre, et c’est là, à mon avis, le plus grand de tous ces miracles, il a transformé notre monnaie métallique par de la monnaie papier, bien plus pratique et de plus ayant plus de valeur ! »

1764 - Marianne Carnasse, countess of Forbach, morganatic wife of Christian IV by Johann.jpgLes « oh ! » et « les ah ! » de l’assemblée montraient au narrateur à quel point son explication avait effaré son auditoire. Monsieur de Saint-Aubin avait écouté dubitatif. Madame de Martignas, au contraire de son époux, enthousiaste, coupa à deux reprises monsieur d’Abzac pour demander un éclaircissement puis un supplément d’information. Pendant ce temps, sans interrompre l’intérêt général, les plats continuaient à défiler, pigeons, ortolans, grives, guignards et perdreaux rouges. Quand se présentèrent les petits entremets, crème à l’infusion de café, cardes à l’essence, choux-fleurs au parmesan, œufs au jus de perdreaux, truffes à la cendre, épinards au jus, haricots verts au verjus, omelettes au jambon, pattes de dindons, profiteroles de chocolat, petites jalousies et crèmes à la Genest, chacun s’imaginait riche comme Crésus. Les blancs-mangers, les pralines, les pains aux amandes et autres desserts n’étaient pas encore ingérés que la fièvre spéculative avait gangrené tous les cerveaux. Quand vint le moment pour le maître de maison de convier ses invités à le suivre dans le vestibule, seule pièce de l’hôtel assez vaste pour accueillir un orchestre et son public, les uns et les autres commentaient avec enthousiasme leur sentiment quant à cette aventure à laquelle beaucoup d’entre eux avaient l’intention de participer. Sur les marches de l’escalier d’apparat, quatre premiers violons, trois seconds violons, deux altos, deux violoncelles, une contrebasse et une cantatrice s’apprêtaient à offrir un récital de cantates de Rameau. Les invités se trouvèrent confortablement installés dans des fauteuils ou chaises pendant que des laquais et une servante leur proposeraient des rafraîchissements. Il fallut l’arrivée de la cantatrice et ses premières vocalises pour que tous se taisent. Le concert fut un succès peut-être à cause des rêves déjà ancrés en chacun et qui rendaient leurs esprits euphoriques. L’assistance fut enthousiaste et dithyrambique, les éloges pleuvaient, notamment sur la cantatrice dont la voix de mezzo-soprano avait fait merveille. Après moult félicitations et remerciements à leurs hôtes, les convives se retirèrent petit à petit laissant le calme et le silence derrière eux. Les membres de la famille retrouvèrent leurs appartements pour un repos bien mérité.

Madame de Martignas, qui se faisait dévêtir par la femme de chambre que sa mère avait bien voulu lui céder, interpella son époux qui essayait de se dérober. « — Je suppose monsieur que vous n’avez pas ignoré mon intérêt pour cette Compagnie de Louisiane. Il serait peut-être opportun que vous vous y intéressiez de plus près. Cet investissement me paraît digne d’attention.

— Madame, y apporter attention est une chose, mais trouver les liquidités en est une autre.

— Monsieur notre notaire est là pour cela ! Entre ma dot et les revenus de nos terres, ce serait le diable s’il ne vous en fournissait pas pour en multiplier la valeur.

Monsieur de Saint-Aubin allait répondre que ce miracle tant vanté lui semblait bien suspect, mais son épouse ne lui en laissa pas le temps. « — De plus le secrétaire de mon père se rendant à Paris sous huitaine, il serait bon que vous puissiez faire le voyage en sa Compagnie pour aller quérir quelques actions de ce Paradis. » Monsieur de Saint-Aubin, devant sa femme, battit en retraite, de toute façon il savait qu’elle insisterait jusqu’à épuiser toutes ses résolutions de résistance. Quant à céder, autant le faire de suite. De plus, son beau-père était favorable à ce projet, lui-même comptait bien se pourvoir de ces actions. Pourquoi vouloir se buter ?

épisode 008

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L’acquisition ou les débuts de la fortune

L’ancien palais ducal, que l’on avait renommé palais de l’Ombrière, était un ensemble disparate de rajouts fait au fil du temps, un labyrinthe peu pratique dans lequel officiait la justice du roi. Dès la Saint-Martin, le parlement de Bordeaux et l’amirauté de Guyenne y tenaient leurs audiences, autant dire que tout ce qui comptait dans la capitale de la région s’y trouvait. Ce matin-là, monsieur de Saint-Aubin sous le regard pesant et insistant de la demande muette renouvelée de son épouse se décida, lui aussi à s’y rendre. Il savait pouvoir y retrouver le notaire de famille, Léon Barberet. Comme il était à deux pas, il ne demanda pas de chaise à porteurs, c’était pour lui une économie non négligeable. Il descendit sous le soleil clément de l’automne la rue Sainte-Colombe, tourna rue Saint-Jean, évitant les déchets qui jonchaient le sol et, le nez dans son mouchoir parfumé, les odeurs nauséabondes. Au bout de la rue, il se trouva face à l’ensemble des bâtiments médiévaux qui constituait le Palais. Il pénétra dans les lieux par la porte magistrale digne d’un château fort et entra dans la grande salle aux piliers titanesques de pierre. Elle était foisonnante d’un peuple de magistrats affairé. Où allait-il trouver son homme ? Il le savait là, comme tous les matins, mais comment au milieu de cette foule allait-il le repérer ? Il s’approcha d’un huissier et le lui demanda. L’homme imperturbable le toisa septique et lui fit remarquer la densité des personnes dans la salle. Monsieur de Saint-Aubin ne se laissa pas décontenancer et sortit de sa poche quelques liards qui firent un petit miracle. L’homme lui laissa entendre, tout en glissant avec dextérité les piécettes de cuivre dans sa poche, que si l’homme n’était pas là, il y avait de grandes chances qu’il soit au Salon ou à la buvette de la Tournelle, pour cela il devait prendre le couloir de gauche, monter l’escalier qu’il verrait sur sa droite et là il lui conseilla de demander son chemin à l’huissier sur place, mais il serait pour ainsi dire sur les lieux. Cela agaça un tant soit peu le chevalier, mais fataliste, il suivit les conseils. Le deuxième huissier, après avoir obtenu lui aussi quelques pièces, le fit tourner à nouveau et descendre par un autre escalier, mais la chance étant avec lui, il se cassa le nez sur monsieur Barberet en grande conversation avec un de ses collègues. Dès qu’il fut aperçu par celui-ci, reconnaissant son client et très surpris de le voir en ces lieux, il s’interrompit, s’excusant auprès de son confrère et salua monsieur de Saint-Aubin. « — Je puis vous entretenir un instant maître  ?

— Bien sûr, que puis-je pour vous ?

— Lors d’un dîner chez mon beau-père, monsieur d’Abzac, de retour d’un séjour à Paris, nous à régaler avec la Compagnie de Louisiane, dont vous avez dû entendre parler ?

— Oui bien entendu voilà un beau système.

— Il nous a fait comprendre que l’on pouvait faire fructifier ses revenus en acquérant des actions de cette Compagnie. Comme vous vous en doutez, mon épouse et moi-même serions intéressés.

Le notaire se mordit la langue afin de réprimer un sourire narquois, car il savait et c’était de notoriété publique que son épouse le menait par le bout du nez, ce ne pouvait donc être que l’âpreté de madame de Martignas qui avait poussé son époux, plutôt timoré, à venir jusqu’à lui. « — Il est vrai que cette Compagnie appuyée par la Banque Royale est une manne providentielle à laquelle tous veulent puiser.

Oui, providentiel semble bien le mot. Pour cela, il me faudrait obtenir des liquidités.

— C’est évident et vous aimeriez les obtenir de quelle façon.

 Le notaire savait bien que monsieur de Saint-Aubin et son épouse, et cela malgré la position respective de leur famille, faisaient partie de la petite noblesse, la preuve en était le montant de leur capitation qui ne s’élevait pas à plus de vingt livres. Il était donc surpris de la tournure de l’entretien, sachant que par nature le chevalier en homme scrupuleux évitait toutes dépenses ostentatoires pour éviter l’endettement. Madame de Martignas avait dû être bien convaincante. « — Il me semble que si vous pouviez mettre une hypothèque sur la dot de mon épouse ou obtenir une avance sur les revenus de mes terres de Saint-Aubin et de Cujac, voire les deux, ce serait à la hauteur de nos espoirs. Il me faudrait rassembler des subsides afin d’acheter une vingtaine d’actions soit dix mille livres. » La somme était tellement aberrante pour lui qu’il eut du mal à la prononcer, en accord avec son épouse, il suivait les conseils de son beau-père. Malgré un montant considérable, il semblait que tant à tenter l’aventure il fallait que cela en vaille la peine. « – Ah ! Je vous sens très convaincu par cette belle aventure. La somme est coquette, mais je pense que cela peut se faire et je vais m’en occuper au plus vite. Vous auriez besoin de cette somme pour… ? 

 — Si possible sous huit jours, je pense pouvoir faire patienter le départ du secrétaire de mon beau-père avec lequel je compte faire le voyage.

— Je vais donc faire diligence !

*

En compagnie du secrétaire de son beau-père, le chevalier de Saint-Aubin, depuis Blaye, se mit en route pour Paris et cela par la diligence. Les deux hommes ne se portaient pas grande estime. Monsieur Maurois, secrétaire du vicomte de Pémollier, jugeait son compagnon sans envergure, indigne du sang qui coulait dans ses veines. Mais celui-ci, parfaitement conscient de ce jugement, n’en avait cure, et le prenait pour ce que c’était, le mépris d’une caste inférieure, monsieur Maurois n’était ni plus ni moins qu’un comptable. Durant le voyage, ils s’en tinrent à une courtoisie policée de bon aloi et s’en trouvèrent bien. Le périple dura dix jours, secoué sur de mauvaises routes, l’avancée entre deux étapes dépendant de la qualité des chemins qui s’avérèrent loin de l’idéal auquel les voyageurs aspiraient. Il leur fallut parfois quatre heures pour faire une lieue, les obligeant à descendre pour alléger la voiture. La route s’interrompait à cause des cours d’eau qu’il fallait franchir en bac. Ils s’arrêtèrent au sein d’auberges souvent inconfortables qu’il valait mieux souvent oublier, si ce n’est que de par son statut et l’argent octroyé par son beau-père, monsieur de Saint-Aubin dormait toujours seul et avait parfois une chambre pour lui seul.

Arrivé à Paris, monsieur de Saint-Aubin s’en remit à monsieur Maurois qui, des deux, était le seul à être déjà venu dans la ville. Ils louèrent une chaise qui les mena chez monsieur d’Andrevin, ami de son beau-père. Celui-ci vivait avec une de ses filles, que la guerre avait rendue veuve, dans un petit hôtel particulier de la rue Montorgueil. Il reçut les deux hommes chaleureusement d’autant qu’il avait été prévenu par un courrier les précédents et qu’il connaissait très bien monsieur Maurois. L’heure approchante, il les guida jusqu’à sa chambre où l’on avait dressé le couvert afin de dîner. À la déconvenue de monsieur Maurois, monsieur  d’Andrevin reconnut en monsieur de Saint-Aubin un érudit à sa hauteur ou presque puisqu’il était de province. Oubliant, le secrétaire qui de toute façon n’avait d’yeux que pour la veuve, monsieur d’Andrevin et le chevalier échangeaient et confrontaient leurs idées sur les sujets les plus divers et souvent s’accordaient. « — Si je comprends bien vous voilà dans notre bonne ville pour cette merveilleuse aventure, la Louisiane, ce pays aux mille beautés et vertus que peu ont entrevues. Je vous chine mon ami ! Et ne veux vous inquiéter. Ce pays est un miracle financier dont avaient bien besoin les caisses vides de notre pays. Vous savez que la Banque Royale qui garantit l’ensemble des transactions a regroupé et absorbé en une seule Compagnie toutes les autres et a pour nom de la Compagnie d’Occident. Et bien aux dernières nouvelles, la Banque Royale et cette Compagnie ont fusionné, et monsieur  Law après avoir été nommé Contrôleur général des finances est devenu surintendant général des Finances. Assuré de tout cela, j’ai vendu un bien que je détenais en Chalosse, ma goutte ne me permettait plus d’en profiter étant à l’autre bout du royaume, j’ai donc pu acquérir avec le bénéfice de la vente une trentaine de ces actions. Eh bien vous ne me croirez peut-être pas, mais depuis, elles ont doublé de valeur ! »

Ces propos gonflèrent les espoirs forts tenus de monsieur de Saint-Aubin. « — Alors c’était vrai, il allait pouvoir accéder à la richesse ! »

*

Le cocher avait dû laisser les deux hommes près de la rue Quincampoix, car elle était inaccessible à toutes voitures. Monsieur  d’Andrevin leur avait gracieusement prêté son carrosse pour faire le court trajet qui séparait son hôtel de la fameuse rue, car le moindre trajet dans Paris pouvait être dangereux ne serait-ce que pour sa mise.

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Monsieur de Saint-Aubin n’avait jamais vu cela et défiait quiconque de l’avoir vu ailleurs. La Banque Royale s’élevait dans la rue sombre et étroite qu’était la rue Quincampoix. Elle se situait dans l’un des quartiers les plus populaires de la ville, le quartier Saint-Martin. La rue était envahie de cavaliers, de chaises, de carrosses bloqués de la noblesse ou de la bourgeoisie, de la piétaille et de la valetaille qui étaient là en tant que spéculateurs, coursiers ou simples spectateurs avec en plus tout ce que cette foule attirait de marchands ambulants et de tire-laine qui devaient y faire fortune. Pour traverser et atteindre l’immeuble de l’établissement, il fallait la fendre en jouant des coudes à moins de se faire ouvrir le chemin par une cohorte de laquais ; monsieur de Saint-Aubin n’avait que le secrétaire de son beau-père et il ne lui serait pas venu à l’idée de le lui demander.

S’étant frayé tant bien que mal un accès jusqu’aux portes de la banque, ils pénétrèrent dans le Saint des Saints dont le vestibule était tout aussi encombré que la rue d’une presse désirant devenir actionnaire. La Louisiane était devenue l’engouement du moment et quel engouement ! Puisqu’il permettait de devenir riche à millions. Deux bonnes heures s’étaient écoulées quand ils atteignirent le guichet. Monsieur de Saint-Aubin laissa le secrétaire présenter leur requête, c’était de son ressort, de plus il était naturel qu’il introduise son maître, puisque le chevalier tenait légitimement cette place.

L’homme qui enregistra la demande dans un grand livre de banque appela un secrétaire qui les guida à l’étage compartimenté en bureaux et les fit s’installer dans l’un d’eux austèrement meublé. Monsieur de Saint-Aubin, bien qu’il n’y crut guère, fut tout de même un peu désappointé de ne pas être reçu par monsieur Law. Il aurait aimé rencontrer et voir à quoi ressemblait le célèbre financier. La tractation fut rondement menée, les deux hommes se retrouvèrent chacun en possession d’une vingtaine d’actions de la Compagnie et d’une liasse de papiers-monnaies de trois fois la valeur de l’or. Monsieur de Saint-Aubin ne l’aurait pas admis, mais il ne comprenait pas vraiment ce tour de passe-passe.

Euphorique, le mot était faible, la terre ne le portait plus. Il était riche ! Il n’y avait pas d’autres mots. Monsieur Maurois le prit par le bras et l’entraîna dans la rue, ce ne fut pas sans difficulté qu’il le tira jusqu’à la rue Rambuteau, où stationnait comme beaucoup d’autres leur carrosse. Monsieur de Saint-Aubin doucement sortit de ses rêves de fortune et décida qu’il ne risquait rien à les concrétiser en dépensant un peu de celle-ci. « — Monsieur Maurois, savez-vous où je pourrais me rendre pour me procurer de quoi faire plaisir à mon épouse ? » Le secrétaire fut un peu surpris par la requête, car s’il dédaignait le chevalier, il méprisait bien plus madame de Martignas. Il trouvait bien sot de la part de son comparse de penser à obtenir quelques cadeaux pour cette harpie. Toutefois avec toute l’amabilité possible saupoudrée de condescendance, il répondit. « — Rue Saint-Honoré, Monsieur, il n’y a pas d’erreur possible ! Joailliers, tailleurs, merciers, épiciers, vous permettront de contenter largement madame de Martignas.

— Cela vous ennuie-t-il de m’y accompagner ? Je n’ai guère l’habitude de tout cela ainsi que des lieux bien entendu.

En l’espace de quelques heures, les boutiques de la rue le lestèrent de la moitié de sa liasse. Il acheta un manteau, à la dernière mode, qu’il trouvait très beau, foison de rubans, des parfums et des crèmes qu’une charmante boutiquière lui vanta comme incontournable. Pour finir, il s’occupa de lui. Il entra chez un tailleur de renommée installé au fond d’une cour. Maître Delmas, homme affable, de petite taille et visiblement arrogant comme un coq, le reçut dès qu’il eut passé la porte. « — Que puis-je pour Votre Seigneurie ?

— J’aurais désiré un juste au corps, mais je ne sais si vous pouvez me pourvoir, car je quitte Paris d’ici quatre à cinq jours.

— La maison ne peut l’impossible, Monseigneur, mais par un concours de circonstances, un de mes clients, un fat, a eu la mauvaise idée de se faire occire en duel et m’a laissé sur les bras un très beau juste au corps qui devrait peu s’en faut être de votre taille. Il claqua des mains, faisant venir un de ses ouvriers qui s’empressa de le contenter et revint avec le vêtement. Le juste au corps était de soie épaisse de couleurs café, rebrodé sur son tour et ses parements de broderies chocolat et crème. Le maître tailleur l’aida à passer le vêtement qui dès qu’il le vit fut à la convenance du client et bien que celui-ci essayait de cacher son enthousiasme afin de ne pas faire monter le prix, maître Delmas avait reconnu la lumière d’intérêt dans les yeux de monsieur de Saint-Aubin. De toute façon, c’était inutile dès son entrée et sa demande formulée, le boutiquier avait fixé le prix du vêtement, reconnaissant sans aucun doute le nobliau de province autant dire le pigeon à plumer. Aussi, sans être excessif, le prix était supérieur à ce qu’un équivalent parisien aurait accepté de payer connaissant la pratique. « — Avec une légère retouche dans le dos, il sera parfait, il sied parfaitement à la silhouette de Votre Seigneurie. » Il est vrai qu’il avait encore sa silhouette de jeune homme malgré un embonpoint qui pointait son nez. « — Si Votre Seigneurie le désire, j’ai le gilet et la culotte assortie. Si cela était à votre convenance, je vous fais un prix, d’autant que vous me soulageriez et je serais très flatté de vous le voir porter. Vous me feriez une excellente réclame. » Monsieur de Saint-Aubin ne pouvait savoir que le propos cachait de l’ironie, et se trouva flatté de la remarque. Il acquiesça, essaya, visiblement le commanditaire était plus grand que lui, lui qui était déjà d’une bonne taille. Maître Delmas avança que d’ici deux jours, il ferait livrer l’ensemble à l’adresse de son choix, et pendant que monsieur de Saint-Aubin sortait sa liasse, le boutiquier prit l’adresse. Une fois son client parti, le maître tailleur rouspéta contre cette monnaie papier, il ne s’y faisait pas et comme chaque fois irait la changer le lendemain dès l’ouverture de la Banque.

*

IMG_1297.JPGLe chevalier de Saint-Aubin retrouva sa demeure de Cujac à la Toussaint. Le retour s’était fait sans encombre, monsieur Maurois et lui-même avaient même gagné un jour. La dernière partie avait été faite dans le carrosse et la compagnie de son beau-frère et de sa belle-sœur qui rentraient dans leurs terres voisines, et qui bien entendu n’avaient pas le temps de s’attarder. Le confort sommaire de la gentilhommière devait y être pour quelque chose. Quand il mit les pieds sur le seuil de sa demeure, son absence avait duré trois semaines.

Ayant perçu quelque remue-ménage au rez-de-chaussée, madame de Martignas descendit prête à houspiller sa servante qui avait dû briser quelque chose pour que cela fît autant de bruit. C’est donc avec surprise qu’elle découvrit son époux ouvrant le cadenas de sa malle dans la chambre d’apparat qui servait à recevoir les visiteurs éventuels. La pièce à elle seule détenait les plus beaux meubles d’acajou en leur possession. « — Monsieur ! Vous voilà de retour, votre voyage s’est-il bien passé ? » Elle ne s’était nullement inquiétée de la santé de son époux, ni de son confort, la seule chose qui la souciait : « avait-il bien acheté des actions ? » Elle craignait qu’il ne se fût rétracté par une prudence de mauvais aloi. Dans sa candeur, monsieur de Saint-Aubin pensa qu’elle avait craint pour sa vie. Dans un élan d’affection, il s’apprêta à la prendre dans ses bras, ce qu’elle ne comprit pas, le repoussa pour inquisitionner sa malle. Avant qu’elle ne désordonne l’ensemble, il lui tendit un maroquin qui détenait les vingt actions de la Compagnie et de l’autre main une liasse de billets, la moitié de la somme qu’il ramenait. Il garda par-devers soi le restant. Les yeux de sa femme s’illuminèrent, il lui expliqua leur valeur, elle dépensait en mille calculs le montant qu’elle estimait. Les choses allaient changer ! Puis sa curiosité partiellement assouvie, elle replongea dans le coffre de voyage et en extirpa un manteau de femme. Un manteau de soie épaisse bleu roi à dos flottant et manche large. Elle poussa son époux, sans même le remercier, se mit devant l’unique miroir conséquent en leur possession, se revêtit de ce qui pour elle était une merveille. Elle tâta, caressa l’étoffe avec satisfaction. Elle envisageait déjà toutes les possibilités du porté, manches retroussées, manches maintenus par un ruban, corps large flottant ou resserré à la taille. On pouvait passer une ceinture par les ouvertures donnant accès aux poches de la jupe, et avoir tout à la fois le devant resserré et le dos ample, elle pouvait même trousser le manteau dans les poches de la jupe. Que de possibilités pouvant renouveler le port du manteau, elle en aurait défailli de plaisir. Son époux lui présenta une multitude de rubans de matières, de contextures et de couleurs différentes. Il sortit un coffret dans lequel avaient été empaquetés fioles de parfum et pots de crème de différentes utilités. Il s’excusa du choix, il avait suivi les recommandations de l’épicière dont c’était la pratique. Tout à ses découvertes, elle omit de le remercier, il ne s’en formalisa pas, sa satisfaction lui suffisait.

épisode 009

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La fin du rêve

Le pactole de madame de Martignas fondit comme neige au soleil en linge et meubles d’acajou. Sous couvert d’un séjour chez son père, elle se rendit donc chez maître Barberet dans l’espoir de retrouver quelques crédits. La visite se voulant discrète, elle s’y rendit à la tombée du jour, ce qui en ce début d’année arrivait assez tôt. Prétextant une visite chez l’une de ses amies, elle avait emprunté la vinaigrette de son père. Installée dans la chaise, elle se mit à ressasser les différentes façons de faire sa demande à son notaire. À peine présentée, la servante qui lui ouvrit la guida dans l’étude jusqu’à la chambre où son maître officiait. À son annonce, maître Barberet se leva et présenta une chaise à accoudoirs pour plus de confort. Il s’assit à ses côtés évitant la barrière d’une table. La pièce, éclairée par le feu de cheminée et deux superbes candélabres, privilégiait une atmosphère ouverte à la confidence. Il la complimenta sur sa toilette et lui demanda des nouvelles des siens. Bien qu’impatiente d’en venir au fait, mais ne voulant pas paraître aux abois ni froisser le notaire, elle capitulât au protocole de la bienséance. Pendant ce temps, maître Barberet étudiait le comportement de sa visiteuse, soupçonnant une agitation retenue, donc, une urgence, il commença à deviner le but de sa visite. L’ayant assez fait mijoter, il lui demanda ce qui lui valait le plaisir de sa présence. Madame de Martignas rassembla ses idées et mesurant ses paroles, elle se lança. « — Maître, comme vous le savez, tout ce que nous possédons, mon époux et moi-même, est géré par votre étude. — dans les pensées du notaire, cela se traduisait par des dettes et des hypothèques. — … donc, je n’ai pas besoin de vous dire que nous détenons vingt actions de la Compagnie-Occidentale qui valent aujourd’hui trente mille livres, soient trois fois plus que lors de notre achat, de plus leur valeur ne cesse d’augmenter.

— Il est vrai, madame, que cette Compagnie a le vent en poupe et que cette Louisiane fait encore rêver. Cela n’a de cesse de me surprendre.

— Je voudrais donc profiter de cet acquis pour obtenir une somme de deux cents livres.

Le notaire ne broncha pas. Pourquoi refuser ? Le mari ou tout au moins le père couvrirait la somme le cas échéant. Il prépara une reconnaissance de dettes, bien que l’acte n’ait en soi que peu de valeur, puisque juridiquement l’emprunteuse ne possédait rien, même pas sa dot qui était passée dans les biens du mari et qui de toute façon avait fondu dans lesdites actions, mais au moins il pourrait s’en prévaloir.

La chose étant facile, madame de Martignas réitéra par cinq fois la démarche, bien que monsieur Barberet se fît tirer les oreilles lors des deux dernières visites.

*

 Dans sa chambre, madame de Martignas donnait des ordres à sa servante tout en comptant draps et serviettes que le ménage de printemps avait permis de laver dans son entier. À cette période, l’approche des fêtes de Pâques, la maîtresse de maison, faisait venir du domaine des servantes supplémentaires pour nettoyer de fond en comble la demeure. On avait, même cette année, décroché les tapisseries de la chambre d’apparats pourtant nouvellement posés et pas encore payés. Cela permettait de les mettre à la vue de tous. Pour la deuxième fois, devant la servante, tout en rouspétant Madame de Martignas recomptait les piles de linge, n’en trouvant pas le bon compte. Elle fut distraite par l’arrivée d’un carrosse s’engageant dans la petite allée menant à la porte de devant. « — Qui peut bien venir ? » Elle s’approcha d’une des fenêtres de façade. De là, elle aperçut le secrétaire de son père descendre de la voiture. Elle houspilla sa servante afin de lui faire passer rapidement un manteau de robe plus présentable sur sa jupe. Le temps qu’elle fut à sa convenance, et qu’elle descendit, elle trouva monsieur Maurois dans la chambre de réception dont elle était de plus en plus fière surtout depuis qu’elle avait acquis cette représentation de la vierge qui trônait entre les deux fenêtres. Elle entra, un air distant sur sa face, dissimulant sa curiosité qui aurait pu paraître inconvenante et alla se poster devant l’objet de sa fierté afin d’attirer le regard du secrétaire dessus. À son attente, il se retourna vers elle dès son entrée, elle réalisa alors son époux assis devant lui, effondré se tenant la tête à deux mains. « — Serait-il arrivé quelques malheurs ? » Monsieur de Saint-Aubin releva la tête. « — Plus que vous ne pourriez le penser madame mon épouse. La banque de monsieur Law a fait faillite et la Compagnie d’Occident de même, tout au moins ses actions ne valent plus rien ! C’est la banqueroute, nous sommes ruinés ! » Madame de Martignas resta dubitative, elle se tourna interrogative vers monsieur Maurois. « — Madame, ce que dit votre époux est exact. Monsieur votre père m’a mandé vous porter la nouvelle ainsi que vous faire savoir que maître Barberet se tient à votre disposition pour la suite des opérations. 

— Quelle suite des opérations ? Le secrétaire essaya de cacher sa joie et répondit du ton le plus neutre possible : « — mais, madame, votre faillite. » Madame de Martignas oscillait entre la colère et l’effondrement, sa vanité lui fit reprendre le dessus. « — Bien, monsieur Maurois, nous voilà au fait. Veuillez remercier mon père pour sa sollicitude et présenter nos respects à maître Barberet ainsi que le prévenir que nous le joindrons prochainement. » Les deux hommes la regardaient consternés, se demandant si elle avait compris. Elle les considérait le menton relevé, elle n’allait pas s’en faire compter par un sous-fifre ! Monsieur Maurois n’ayant rien à rajouter s’excusa et se retira, il était attendu par le vicomte de Pémollier.

Une fois seul, le couple se retrouva en tête à tête. Madame de Martignas s’assit pesamment, le regard dans le vide. Elle réfléchissait cherchant le moyen de se sortir de cette situation, car il n’était pas question de vivre dans la misère, alors qu’enfin elle commençait à pouvoir tenir son rang. Elle pesait le pour et le contre, se devait de contrôler ses sentiments pour pouvoir raisonner judicieusement, elle ne devait pas paniquer. Elle n’entrevoyait qu’une solution. Son père ne les aiderait pas. De par sa place de cadette, elle aurait dû finir au couvent, et pour s’éviter cela, elle avait séduit le chevalier, seul homme à accepter sa dot fort modeste. Son père avait accepté ce mariage à la condition qu’il n’entendrait jamais parler du couple, il avait mis un peu d’eau dans son vin et les invitait régulièrement chez lui, mais il ne fallait pas attendre plus du vicomte de Pémollier « — Monsieur, il nous faut aller voir votre frère, vous êtes son seul héritier, il ne peut vous laisser dans l’indigence. » Sous-entendu la laissait manquer de tout. « — C’est un fait, madame, nous n’avons guère d’autres possibilités. Mais vous sentez-vous prête à aller vivre au château de Saint-Mambert ? À accepter l’hospitalité de mon frère, car je tiens à vous remémorer que, lorsque nous avions détaillé notre projet d’achat, il n’était guère enthousiaste alors je ne pense pas qu’il soit prêt à réparer une bévue qu’il prévoyait. » Monsieur de Saint-Aubin se souvenait encore de ce repas où la fatuité et la suffisance de son épouse, sur de la réussite de leur projet, avaient dans l’esprit de son frère détruit tous les arguments appuyant sa démarche d’adhérer à l’idée d’acheter des actions de la Compagnie. Elle avait alors conclu qu’il était idiot, que ce devait être un trait de famille. « — Allez vivre chez votre frère ! Avec sa putain ! Mais vous rêvez, mon ami. Je ne serai entacher ma réputation. Et puis trêve de divagation, de toute façon par le sang il vous doit bien cela !

XVIII-2b.jpg— Je vous rappelle, madame, que mon frère ne me doit rien du tout et encore moins votre inconséquence à laquelle ma faiblesse m’a fait adhérer. De plus, je ne suis pas sûr que les revenus du domaine permettent à mon frère de régler nos dettes. Donc, madame, je vous prierai de modérer vos propos à défaut de vos pensées. Et nous serons bien aises s’il nous accueille et ne nous laisse pas dans le dénuement.

Sa tirade achevée, il se leva et sortit de la pièce bouillonnant encore du courroux que la mauvaise foi de son épouse avait provoqué. Stupéfiée par autant de vigueur à laquelle elle n’était pas habituée, elle resta un instant dubitative. Mais vexée de s’être fait rabrouer, ce dont elle n’était pas coutumière, elle se remit aussi vite et se précipita à sa suite et le rejoignant au bas de l’escalier de colère, elle cria : « — vous êtes son héritier, il se doit de vous aider !

— Madame, taisez-vous et si vous tenez à m’accompagner demain, tôt nous partirons.

*

Comme convenu, le chevalier et son épouse se retrouvèrent dans le vieux carrosse concédé par le vicomte de Castelnau. Madame de Martignas avait soigné sa mise. Elle partait du postulat, qu’elle allait rendre visite à son beau-frère, et non lui quémander une main secourable. L’équipage à peine mis en branle, elle commença un monologue agressif qui englobait son mari et son beau-frère. Elle reprochait à son époux son manque de discernement dans l’évolution de leur fortune, se plaçant comme victime, puisqu’elle était une simple femme, et occultant ses responsabilités dans toute cette affaire. Son mari n’avait pas su lui donner de quoi tenir un rang auquel sa famille l’avait accoutumée. Il les faisait vivre en exclu proche de la misère, elle qui était fille d’un vicomte qui tenait de par sa fortune un rang de comte. Quand elle eut fini ses récriminations envers son époux, elle poursuivit sur son beau-frère. « — Vous rendez-vous compte à quel point c’est un déshonneur pour notre famille, vivre avec cette fille et sa bâtarde, une paysanne qui plus est noire qu’un pruneau. Et sa fille ! Rien ne dit que c’est celle de votre frère. Une intrigante si vous voulez mon avis, qui a trompé la candeur de votre frère… » Monsieur de Saint-Aubin entendait sans écouter, tellement il était plongé dans des ruminations moroses. Il cherchait en vain une solution pour s’extirper de cette conjoncture désastreuse. Il ébauchait, échafaudait des plans, mais il avait beau tourner en tous sens ses idées aucune solution tangible n’émergeait, il en revenait toujours à l’aide providentielle de son frère. L’œil ouvert toute la nuit, il était épuisé, aucun miracle ne s’était manifesté. Tout à coup, il saisit le contenu de la litanie de récrimination de sa femme et toute sa mauvaise foi avec. « — … après tout, c’est vous qui nous avez ruinés, je m’y serai prise autrement, prévoyant un subside au cas où, donc ce serait la moindre des choses que ce soit votre frère qui renfloue nos caisses.

— Taisez-vous madame, vous déraisonnez et vous m’importunez. Je vous rappelle que c’est vous, portée par l’enthousiasme de votre honorable père, qui nous avait menés là où nous en sommes aujourd’hui. Et si vous n’en aviez pas souvenance, je tiens à rafraîchir vos souvenirs, c’est aussi vous, qui derrière mon dos, avez creusé notre dette auprès de notre notaire et je ne suis pas sûr d’en connaître la teneur exacte. De plus, la façon dont vit mon frère ne vous regarde pas ! — Comme elle allait ouvrir la bouche pour lui faire une réponse cinglante, il l’interrompit d’un geste de la main. « — Non, madame, ne rajoutez rien ou je fais arrêter la voiture et je vous descends sur le bord de la route. Un peu de marche, vous ferez le plus grand bien. » Madame de Martignas en resta coite. Décidément, son époux la surprenait, elle ne lui avait jamais connu autant d’autorités. Il avait la colère du faible, sursaut qui ne durerait pas, elle s’en doutait bien. Ils plongèrent l’un et l’autre dans un profond mutisme. L’une ruminant, vexée, omettant dans ses récriminations intérieures ses responsabilités que sa vénalité avait engagées, l’autre replongeant dans le marasme de sa réflexion qui ne menait à rien.

*

— Jeanne, Jeanne, il arrive un carrosse ! Martin arriva essoufflé dans la cuisine. La Lesbats releva la tête de la pâte qu’elle préparait pour un gâteau et regarda arriver le jeune homme rouge d’avoir couru. « — Bien, bien, et c’est qui donc ?

— Je crois que c’est le frère de monsieur, il me semble reconnaître le vieux carrosse !

— Ah ! Pourvu qui vienne seul, car si elle est là l’autre, on va pas s’ennuyer ! Enfin quand faut y aller, faut y aller.

À l’étage, Jeanne qui avait entendu les cris du valet de chambre se pencha à la fenêtre pour voir qui venait, car un carrosse ce n’était pas rien. Elle replaça les boucles égarées de son chignon et descendit. « — Ah ! Jeanne, c’est monsieur de Saint-Aubin.

— Il doit y avoir son épouse, Lesbats, prépare de quoi la faire manger, ça lui fermera peut-être le clapet.

— Ah ça ! Ça m’étonnerait !

— Oui, moi aussi, Martin va prévenir monsieur le vicomte, il pêche avec Blanche-Marie, ils sont au carrelet.

Pendant qu’elle donnait ses directives, le carrosse s’arrêta devant l’escalier monumental. Monsieur de Saint-Aubin aida son épouse à monter, qui retint un haut-le-cœur à la vue de Jeanne les attendant sur le pas-de-porte. Tout en l’ignorant, elle passa devant elle et pénétra dans la demeure, cela n’empêcha pas l’aigreur de monter quand elle découvrit la tenue de la jeune femme dont elle remarqua les moindres détails. Celle-ci arborait une de ces nouvelles robes flottantes dans une indienne de contrebande à motifs cachemire rose sur fond jaune, elle était aussi visiblement corsetée et le bruissement de son jupon annonçait une criarde. La jeune femme n’avait rien à envier à une aristocrate, pensa monsieur de Saint-Aubin, elle avait au contact de son amant gagné en maintien et en élocution, il y avait encore quEdmund Blair Leighton (1853 - 1922) - The golden train, 1891.jpgelques mots de Gascon par-ci par-là, mais tout comme bien des nobles de la région. « — Bonjour ! monsieur, j’ai fait prévenir monsieur le vicomte, il ne saurait tarder. La Lesbats vous a préparé un encas dans la chambre de réception.

— Merci, Jeanne, c’est aimable. » Madame de Martignas ayant entendu l’information rentra dans l’antichambre dont la porte était grande ouverte afin de les accueillir qu’elle traversa d’un pas décidé et pénétra dans la chambre d’apparat. Elle s’assit près d’une table sur laquelle La Lesbats posait un plateau avec des fruits. « — Bonjour madame. Madame se porte bien ?

— Si on te pose la question, tu diras que tu n’en sais rien.

Monsieur de Saint-Aubin, arrivant, il interpella son épouse : « – voyons, Madame, ma Lesbats vous demandait des nouvelles de votre santé. Excuse mon épouse, ma Lesbats, les soucis lui causent beaucoup de fatigue.

— Monsieur, comment osez-vous me reprendre devant les domestiques !

— Premièrement, ce ne sont pas les vôtres, deuxièmement c’est ma nourrice, troisièmement vous n’avez aucune raison de vous en prendre à eux.

*

Sur le ponton qui s’avançait sur l’estuaire, Blanche-Marie attendait que le trouble causé par sa balance se dissipe avant de le remonter. Le petit filet rond suspendu au bout d’une cordelette était le sujet de tous ses espoirs. Elle espérait bien remonter un mulet ou une sole, qui sait peut-être un bar, son rêve c’eut été une lamproie. Ce poisson, anguille monstrueuse, eut été une aventure, une victoire, un véritable trophée, dont elle aurait pu parler longtemps. Elle ramena sur son oreille une de ses boucles flamboyantes qui la gênait. Elle fixait attentivement son filet à travers l’onde, elle s’apprêta à sortir sa pêche de l’eau quand un cavalier à toute trombe se signala par le fracas de son galop. Elle ne put s’empêcher de curiosité de se retourner, perdant au passage le fruit de sa patience. « — Oh ! Antigueille !

— Blanche-Marie ! Pas de juron s’il te plaît !

— Pardon père ! Mais j’ai lâché ma prise !

— C’n’est pas une raison et c’n’est pas bien grave ! Que nous veut le Martin pour avoir pris la mule jusqu’à nous ? Des ennuis, aucun doute à cela !

Le Martin, arrêta de son mieux sa monture capricieuse. Dans sa précipitation, il tomba sur le cul et se releva, vexé. « — Monsieur, c’est monsieur votre frère qui vient d’arriver au château. Il vous attend avec son épouse.

— C’est bien ce que je pensais, ce sont les ennuis qui viennent ! Allez, Blanche-Marie, il nous faut rentrer.

Peypédaut Blanche Marie  (Greuze Follower - PORTRAIT OF A GIRL, HEAD AND SHOULDERS, LOOKING UP.jpg

La toute jeune fille, fort contrariée de cette interruption, donna sa balance à Pierre avec un geste de colère qui fit sourire celui-ci. Elle alla jusqu’au tamaris auquel son cheval et celui de son père étaient attachés. Elle était très contrariée. Elle n’aimait pas sa tante tant celle-ci la méprisait. À chacune de ses venues, elle avait droit à une vexation, c’est par elle qu’elle avait appris qu’elle était bâtarde. Quand elle en avait parlé à son père, il lui avait répondu qu’elle ne savait pas de quoi elle parlait. Elle s’était alors contentée de la réponse de son père, mais avait depuis gardé rancune à celle qui était sa tante. Son père évitait leur confrontation au possible, mais refusait lors de leur venue dans sa demeure que Jeanne ou Blanche-Marie  soient amenées à s’éclipser en leur présence, comme Jeanne le lui avait proposé dès la naissance de Blanche-Marie. La rencontre était pénible pour tous, malgré la gentillesse conciliatrice de monsieur de Saint-Aubin, Blanche-Marie assistait à ses réunions familiales l’air renfrogné, quant à Jeanne, elle dispensait avec réserve toute l’amabilité souhaitable. Arrivé au château, Philippe-Amédée envoya sa fille se vêtir convenablement.

*

 Madame de Martignas, exaspérée par l’attente, martelait de ses longs doigts la table d’ébène qu’elle avait à ses côtés. Monsieur de Saint-Aubin rongeait son frein, irrité par le petit bruit rythmé. Il se leva de sa caquetoire, et s’approcha de la porte-fenêtre. Le jardin à la française avait repris sa forme d’origine avec ses buis soigneusement taillés, le bassin limpide brillant sous le soleil. Il revoyait sa mère marchant dans les allées, son père à ses côtés soliloquant les mains dans le dos. C’était pour lui le temps du bonheur, du possible, maintenant tout cela était fini et cela le plongeait dans un profond abattement. « — Votre frère à l’intention de nous faire attendre encore longtemps ? » Le chevalier ne l’écoutait pas, comme souvent, refusant de sortir de ses souvenirs, mais elle ne l’entendait pas comme cela. « — Monsieur, je m’adresse à vous, je ne parle pas aux murs comme vous vous en doutez.

— Oui, madame, je vous entends. Quant à mon frère, laissez-lui donc le temps de venir jusqu’à nous. Le domaine est étendu, je vous le rappelle. Profitez donc de ce moment, qui est encore plein d’espoir.

— Et de quels espoirs parlez-vous, mon frère ?

Monsieur de Saint-Aubin et madame de Martignas tressaillirent à la question. Ni l’un ni l’autre ne l’avait entendu arriver. Philippe-Amédée était passé par la cuisine, demandant au passage à Jeanne et La Lesbats, si elles savaient de quoi il en retournait. Elles avaient haussé les épaules en signe de dénégation et d’impuissance. Il était donc parti retrouver le couple, devinant qu’il allait au-devant de problèmes. Entrant dans la chambre de réception, il les avait trouvés debout devant l’une des deux portes-fenêtres de la pièce, et sa belle-sœur visiblement hargneuse, cela ne présageait rien de bon. Il remarqua sur la table à côté des chaises à accoudoirs de quoi se sustenter et se désaltérer, il y tira une troisième chaise et s’y assit. « — Alors mon frère que me vaut le plaisir de vous voir. Venez-vous prendre quelques repos dans le domaine familial ?

— J’aurai goûté avec quelques plaisirs de ce dont vous me parlez, mais malheureusement ma venue n’est pas aussi plaisante. Je suis venu à vous, car mon épouse et moi-même vivons un drame et nous venons donc remettre nos existences entre vos mains.

— Je vous vois en vie et visiblement en santé, cela ne doit donc pas être bien grave.

— Je crois mon frère que je me préférerais souffrant, au moins, il n’y aurait que moi en cause.

— Grand Dieu, vous me semblez bien alarmiste. Venez-en au fait mon frère que je puisse comprendre la teneur de vos ennuis et voir quel remède je puis y apportai, si cela est dans mes possibles.

Pendant cet échange un peu trop théâtral au goût de madame de Martignas, elle remuait sur son fauteuil se retenant d’intervenir. Elle se savait guère considérée par son beau-frère, ce qui la frustrait. Sa vanité en souffrait, car des deux frères, elle aurait préféré épouser celui-ci. De tournure et de caractère, elle le trouvait plus en phase avec l’idée qu’elle se faisait des hommes, de plus c’est lui qui avait le titre et la fortune. Sans être considérables, ses biens étaient confortables et lui aurait permis d’être plus en accord avec l’idée qu’elle se faisait de son rang. Aussi l’acrimonie qu’elle éprouvait, quant à la comparaison et le peu de considération évidente que son beau-frère éprouvait pour elle, la menait, pas loin, de l’aversion. Elle attendit donc que l’échange fût fini et que les deux frères en viennent au sujet, ce qu’ils firent. Monsieur de Saint-Aubin annonça la faillite de la banque Law, Philippe-Amédée comprit tout de suite où cela allait en venir, enfin dans une certaine limite, car même au sein de son domaine les nouvelles du pays arrivaient. Il était donc conscient de là où cela pouvait le mener. Il était d’autant plus contrarié, que toute cette histoire, de par sa facilité ne demandant aucun effort, lui avait paru dès le départ peu crédible. Il avait d’ailleurs refusé de donner du crédit à son frère sentant déjà venir la catastrophe. « — Monsieur mon frère, je vous aiderai à la hauteur des revenus de nos propriétés, mais pour le reste ne comptez pas sur moi ! » Monsieur de Saint-Aubin s’en trouva soulagé et remercia chaleureusement son frère. « — Sachez mon frère que je ne pourrai faire plus, d’autant que je ne connais pas la somme à rembourser, mais si vous me dites que vous avez hypothéqué la valeur de deux ans de revenus des terres de Saint-Aubin et de Cujac, je devrai pouvoir le faire, mais nous devrons tous faire un effort ensuite. »

Madame de Martignas s’agitant, avant qu’elle ne dise quoi que ce soit, il se retourna vers elle. « — Et votre père madame il se porte bien ? Il était, il me semble bien engagé dans les actions de la Compagnie. » Elle garda son sang-froid, lissa un pli de son manteau de taffetas et afficha un sourire que démentaient ses yeux pleins de dureté. « — La fortune de mon père est assez conséquente pour qu’elle ne soit en rien ébranlée par ce revers de fortune.

— Alors dans ce cas, tout cela ne devrait être qu’un mauvais souvenir. 

Madame de Martignas était moins sûre de cela, elle ne savait pas jusqu’à quelle extrémité son père s’était engagé dans cette frénésie spéculative. De plus si son père s’en remettait, le comportement de son secrétaire laissait supposer qu’il ne lui viendrait pas en aide. Si son orgueil lui faisait garder la tête haute, elle se savait en sérieuses difficultés financières. Elle redoutait la confrontation avec le notaire qui lui annoncerait le montant de la dette, mille livres ce n’était pas rien.

 

 

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédaut 001 à 003

La déflagration claqua tel un coup de tonnerre incongru dans le ciel bleu de l’automne. Le coup de semonce figea l’instant. Le temps suspendit son cours. Chaque geste de la maisonnée s’interrompit dans son élan. Tous se figèrent, se crispèrent. Tous étaient dans l’expectative. Un silence lugubre s’ensuivit que brisa le hurlement de bête d’une femme. Ce fut alors un branle-bas de combat, tous se précipitèrent à l’étage d’où provenait le coup de feu. La femme était à genoux, tenant dans ses bras le corps sanglant d’un homme qu’elle berçait involontairement. Elle se retourna vers eux le visage baigné de larmes et le corsage de sang.

Jeanne

Peypédaut Jeanne (4).jpg

épisode 001

château de Saint-Mambert-003.JPG

Printemps 1707, Retour à la maison

Le domaine du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert s’étendait, entre l’océan et la Gironde dans la partie la plus séduisante et la plus riante de la région du Médoc. Il n’était que larges horizons de vigne extrêmement soignée sur des sols de grave blanc neigeux qui s’étendaient de la forêt aux abords du fleuve. Entre les croupes graveleuses sur lesquelles étaient cultivées ce qui faisait l’essentiel de sa fortune en plus du bétail, du pressoir et de deux moulins à farine, coulaient des jalles, modestes ruisseaux, restes de marais réduits à de minces bandes de terre en prairies piquées d’arbres. Au bout de ses terres, s’étalait, dans toute sa majesté, le large estuaire, dans lequel se jetaient la Garonne et la Dordogne, vrai boulevard aquatique pour de nombreux navires de toutes tailles voguant vers Blaye ou vers Bordeaux chargés de denrées venues des Antilles et d’Afrique.

À la mort de la vicomtesse, Philippe-Amédée s’en était désintéressé au profit des tables de jeu de Paris et de Versailles. La mort prématurée en couches de son épouse lui avait laissé un vide abyssal que seules les sommes astronomiques qu’il perdait sur le tapis vert semblaient lui faire oublier. Aux demandes réitérées de son métayer, il revint au château de Saint-Mambert. Le rendement des vignes ne couvrait plus ses pertes.

Cela faisait cinq années qu’il n’était pas revenu dans ses terres, il en redécouvrait le paysage familier et respirait avec plaisir l’air salin mélangé aux effluves du fleuve et aux parfums de la flore environnante. En passant les grilles ouvragées du portail monumental qui ouvraient sur l’allée de chênes son cœur se serra sous l’afflux désordonné des souvenirs nostalgiques d’une vie qui lui paraissait bien éloignée. Il s’engagea sur la voie qui menait vers la vaste esplanade devant le château. Les prairies s’étalaient de part et d’autre de l’allée jusqu’au muret de pierres qui les séparaient des jardins à la française guère entretenus. Le bassin d’agrément, qui obligeait l’artère à se séparer et le voyageur à en faire le tour jusqu’à l’escalier monumental de la demeure, le fit grimacer, l’eau croupie faute d’entretien dégageait une odeur nauséabonde. Il nota dans sa tête qu’il faudrait rénover la fontaine dont l’eau était tarie, elle ne jaillissait plus du dauphin qui en était l’ornement.

Vicomte de Castelnau (2).jpgAvant de descendre de sa monture, il leva la tête vers les murs décrépis sa demeure. Le château de pierre avait succédé au château primitif, que son aïeul avait fait partiellement raser au début du règne de Louis le treizième, il en restait que le gros pavillon Est, dont certains murs subsistaient et à partir duquel avait été ajouté le reste du bâtiment. Il se composait de cinq volumes décalés formant une façade d’une trentaine de toises sur trois niveaux. De chaque côté d’un étroit pavillon central en saillie, coiffé d’un dôme quadrangulaire surmonté d’un lanternon, deux corps de logis s’appuyaient en retrait. Ils comptaient deux niveaux au-dessus d’un sous-sol, avaient trois travées largement espacées, et étaient coiffés de combles très hauts et pentus. Ils venaient jouxter deux pavillons massifs, dont celui du château ancestral, sortes de tours rectangulaires détenant deux fenêtres en façade à chacun de ses étages. Plus hauts d’un étage, portant des combles indépendants, ils finissaient l’ensemble. Ses plans avaient été copiés d’après un château de la Loire qu’un de ses aïeux avait été amené à fréquenter. Le manque d’entretien évident de l’ensemble fit culpabiliser le vicomte. La demeure paraissait à l’abandon, sans le maître rien n’avait été réparé, ni n’avait été entretenue.

Comme personne ne venait à sa rencontre, il attacha les rênes de son cheval à la rampe de l’escalier et gravit timidement, presque gêné d’être revenu, les cinq marches qui menaient aux doubles vantaux sculptés de la porte d’entrée. Arrivé devant, il se servit du heurtoir en fer forgé et attendit que l’on vienne lui ouvrir. Il pivota et se tourna vers la campagne environnante. Il laissa courir son regard, au loin, après les prairies où des vaches impassibles broutaient, les arbres fruitiers en fleur coloraient la forêt qui se trouvait à l’arrière-plan, de l’autre côté les rangs de vigne s’alignaient jusqu’au bord du fleuve. Son domaine du médoc, car il avait hérité d’une autre propriété qu’il avait laissée en jouissance à son cadet, s’étendait jusqu’aux abords de Pauillac et à ceux de Saint-Julien ou peu s’en fallait, et depuis les rives de la Gironde s’enfonçait dans les terres jusqu’au lieu-dit le grand Moussas.

Visiblement, personne ne venait lui ouvrir. « — La maisonnée avait-elle été désertée ? » Il poussa l’un des lourds vantaux, et franchit le seuil. Il pénétra dans le vestibule gris et terne de poussière, un envol de particule tourbillonna avec l’entrée soudaine du courant d’air. Il examina ce qui l’entourait avec pour seul éclairage le jour entrant derrière lui. La porte de droite était grande ouverte sur une galerie dont les volets clos empêchaient de voir l’état et la porte de gauche, qui elle était fermée, donnait sur deux chambres qui étaient utilisées pour recevoir, son cabinet et la salle d’armes. Mais ce qui l’attristait c’était le souvenir des appartements de l’étage, ceux de sa femme et les siens, chambres, boudoirs, antichambres et garde-robes. Et puis surtout les chambres d’enfants à l’étage supérieur dont son frère et lui avaient été les derniers occupants. Aucune descendance n’était venue depuis égayer la demeure. Ce souvenir lui serra douloureusement la poitrine et raviva, telle une lame brûlante, son deuil que le temps pourtant éloignait. La tristesse tomba sur lui semblable à une chape.

Il secoua sa douleur et s’engagea par la porte du fond sur la gauche de l’escalier de pierre qui occupait une bonne part de la pièce. Au bout du couloir qui menait à la cuisine, il entendit le son des casseroles, il sentit l’odeur de l’oignon et du lard revenu, il y avait donc quelqu’un. Devant la paillasse au-dessus d’un chaudron de cuivre La Lesbats, comme tous l’appelaient, gouvernante et cuisinière du château, et qui avait aussi été sa nourrice, s’affairait sur ce qui devait être une soupe. Elle était aussi large que haute ou peu s’en fallait. Toute en bonhomie, elle avait souvent été source de consolation pour ses maux d’enfant. À sa vue, elle sursauta émettant un couinement de souris peu en rapport avec sa corpulence. « — Tudieu, m’sieur le vicomte, oh ! M’sieur le vicomte ! Mais vous auriez dû nous prévenir de votre venue. Il n’y a rien qu’est prêt ! Oh ! misère. Tout est en vrac. » Elle s’essuyait nerveusement les mains visualisant l’état de la demeure. Sa joie était mitigée, car elle était contrariée par cette arrivée intempestive, mais elle était soulagée, les choses allaient enfin revenir à la normale, du moins l’espérait-elle.

— c’est rien, ce n’est rien ma Lesbats, ce n’est pas bien grave. Si tu as de quoi me nourrir et des draps propres cela ira !

— Sûr que pour manger y a c’qui faut ! Je m’en vais ouvrir un pot de confit et de pâté de foie et y a du pain, je l’ai fait hier, mais pour le reste… y faut tout nettoyer…

— T’affole pas, ça peut attendre, mais tu es seule ?

— Dia, m’sieur le vicomte, le Peydédaut m’a dit qu’on pouvait plus payer, alors y sont partis, la Madeleine, le Blaise et leur marmaille y sont à Bordeaux où y sont pas bien heureux, mais le Pierre lui il a dit tant pis je reste, y voulait pas laisser les bêtes, heureusement, moi toute seule je peux pas tout faire.

— Mais et les autres ?

— Dia ! y sont repartis dans leur famille au village ou à la ferme.

— Tu es donc seule dans le château ?

— Oh peu s’en faut, monsieur le vicomte, y a moi et le Pierre et de temps en temps le petit Martin. Un dégourdi celui-là. C’est le drôle des Bujeau !

— Et le Pierre, il est où ? J’ai laissé mon cheval devant.

— À l’écurie, je vais le chercher…

— Non, non laisse, j’y vais.

Sur ce, il sortit par l’arrière et descendit les trois marches qui donnaient sur la cour pavée entre le château et les écuries. La Lesbats à nouveau seule marmonna dans son menton alourdi, tout ce qu’il fallait faire pour remettre en état l’intérieur de la demeure. C’était à désespérer.

épisode 002

château de Saint-Mambert-002

La rencontre

Le chant des merles dans les branches du marronnier sous ses fenêtres éveilla le vicomte de Castelnau. Il se crut un instant des années en arrière au temps de l’insouciance, ce qui mit un baume à sa mélancolie latente. Il se leva, passa sa chemise et attrapa sa culotte parfaitement brossée. Ce constat le ramena à des préoccupations plus triviales dont l’une était de se trouver un nouveau valet de chambre, le sien faute d’appointements avait trouvé un autre emploi. À cette heure La Lesbats avait visiblement trouvé une solution satisfaisante pour son linge. Il passa sa main dans sa chevelure cuivrée qui repoussait depuis qu’il ne portait plus la perruque et se gratta le crâne. Par quoi allait-il commencer ? Il repoussa les volets intérieurs, qui masquaient la fenêtre, et il redécouvrit le paysage de son enfance, le soleil rasait les prairies diamantées de rosée sous des volutes de brume que la première chaleur évaporait. En fin de compte, son retour ne serait peut-être pas si pénible. Il contourna son lit à baldaquin en noyer sculpté, remarqua que la poussière avait été faite, le corps supérieur fermé par deux portes de son cabinet à piètement décoré de colonnettes torsadées brillait sous un rayon de soleil inquisiteur, celui-ci s’étirait jusqu’à la haute armoire à vantaux sculptés de pointes de diamant. Les meubles de la chambre des vicomtes de Castelnau n’avaient pas changé depuis quatre générations, bien que fort démodés, leur familiarité était rassurante. Il sortit de sa chambre. Passé son seuil, il constata le tumulte causé par l’activité de cinq femmes venues du village voisin essuyant, époussetant, astiquant, frottant, savonnant, à la demande pressante de la gouvernante, car il fallait à tout prix redonner du lustre à l’intérieur du maître. À sa vue, elles s’arrêtèrent, se regroupèrent et esquissèrent une révérence tout en lui souhaitant la bienvenue. Dans leur modestie, elles étaient à peine audibles. Il descendit jusqu’à elles, paternel, conscient de son statut, il leur demanda des nouvelles de leur famille. Martin, un drôle d’une douzaine d’années, se précipita prévenir comme convenu La Lesbats qui aussitôt vint accueillir le maître et le guider vers la chambre adjacente dans laquelle l’attendait son premier déjeuner du jour. Il s’installa face à un café fumant qui l’intrigua, car il se demanda comment la cuisinière avait pu s’en pourvoir. À côté, un pain blanc encore tiède attendait d’être tartiné de beurre et de confiture. La Lesbats s’excusa, elle n’avait pu trouver de sucre, mais il y avait du miel de leur ruche dont il pourrait lui donner des nouvelles. Sur cette réflexion, elle s’éclipsa.

Face à la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse donnant sur les jardins, il se mit à rêvasser tout en se sustentant. Ses pensées erratiques le menèrent vers toutes les taches à venir pour remettre en état son domaine délaissé.

La famille de Castelnau était une ancienne famille protestante qui avait suivi et soutenu le bon roi Henri IV jusque dans sa conversion au catholicisme. En remerciement, le roi leur avait offert des terres dans le Bas-Médoc qui suite à l’assèchement des marais par des Flamands et des Hollandais étaient devenues viables et plus étendues grâce aux polders. Les hommes des Pays-Bas ayant introduit les vaches frisonnes lors de leur séjour, leur élevage fut la première source de revenus du domaine. Puis bénéficiant des faveurs royales la génération suivante en récompense de leur fidélité et de leur succès contre les huguenots put construire le château de pierres blanches dans son état définitif. Mais les séditions dues à la Fronde avaient éloigné les maîtres du domaine et avaient à nouveau ruiné la famille. Ce fut son grand-père qui, par l’intermédiaire de Mazarin, obtint une gratification pour sa fidélité lors des soulèvements contre le jeune roi et avait pu relever la situation familiale. Il avait pour cela eu l’idée de développer le vignoble et avait ainsi redoré le blason des vicomtes de Castelnau.

Philippe-Amédée n’était pas très inquiet, il avait toute confiance en son métayer qui était aussi son maître de chais ainsi que son régisseur. Le cours de sa réflexion fut interrompu par une voix féminine chantant un air populaire en vogue. Il se prit à écouter et à suivre les paroles qu’il connaissait :

« — en revenant de noces

— j’étais bien fatiguée,

— Au bord d’une fontaine

— Je me suis reposée.

— Et l’eau était si claire

— Que je m’y suis baignée ;

— À la feuille de chêne,

— Je me suis essuyée.

La voix était belle, haute et cristalline, il appréciait la ritournelle. Il ferma les yeux et se laissa transporter par la voix.

— Sur la plus haute branche,

— Un rossignol chantait :

— Chante, rossignol, chante,

— Toi qui as le cœur gai !

— Tu as le cœur à rire,

— Moi, je l’ai à pleurer.

— C’est de mon ami Pierre,

— Qui ne veut plus m’aimer,

— Pour un bouton de rose,

— Que je lui refusai !

— Je voudrais que la rose

— Fut encore au rosier

— Et que le rosier même,

— À la mer fut jeté,

— Et que mon ami Pierre

— Fut encore à m’aimer. »

La chanson finie, il se sentit plein de nostalgie, contrarié par sa fin. La voix s’apprêta à reprendre du début, quand elle amorça une autre mélodie cherchant tout d’abord l’air adéquat. S’en étant assurée la voix harmonieuse continua sans heurts les nouveaux couplets.

« — Aux marches du palais

— Aux marches du palais

— Y’a une tant belle fille, lon la,

— Y’a une tant belle fille…

Peypédaut Jeanne ("The Housemaid" by Thomas Gainsborough.jpgLe vicomte se sentit empli de joie. Curieux, il se leva pour voir si la femme était aussi jolie que sa voix. Sur le pas de la porte, il s’arrêta. De dos et à quatre pattes, une femme astiquait le plancher de la pièce. Sentant sa présence, elle se retourna, sursauta, le reconnaissant elle se releva. Sa tenue défaite par les mouvements dus à son ouvrage, elle remit en place son corsage qui glissait sur une de ses épaules et ébaucha une génuflexion. Cela le fit sourire, il avait devant lui une jeune fille gracile, à la silhouette déliée de toute beauté, dont les boucles brunes s’échappaient d’un fichu noué sous la nuque. Gênée, les yeux baissés, elle essuyait ses mains sur sa jupe de laine brune. « — Excuse-moi, je t’ai entendu, tu as une bien jolie voix, tu viens du village ?

— Oh ! non, monsieur le vicomte, je suis Jeanne, la fille de maître Peydédaut.

— Ah ! Oui bien sûr ! Tu as bien changé, évidemment.

Un silence s’installa un peu gêné, ne sachant quoi rajouter, il lui tourna le dos et quitta la pièce laissant la jeune fille les bras ballants. Il allait justement voir son père. Il tomba nez à nez avec La Lesbats et sans réfléchir il lui proposa de prendre à temps plein la Jeanne pour l’aider. Si elle fût surprise, la gouvernante ne le montra pas. Elle acquiesça et ajouta que c’était une bonne idée.

Sur le chemin qui le menait vers les chais, il se sentit plus léger comme si un vent nouveau soufflait, il n’aurait pas su dire pourquoi.

épisode 003

Louise Élisabeth Vigée Le Brun (1755 -1842)

Mars 1708, la mauvaise nouvelle.

Le premier haut-le-cœur annonça la première nausée, venant confirmer l’arrêt de ses saignements depuis deux mois. Elle se précipita dans la tour carrée, aux lieux d’aisances adjacents aux appartements. Pliée en deux, elle subissait le martyre qu’elle avait observé sur sa mère lors des naissances de ses cinq frères et sœurs cadets. S’étant remise, elle revint dans la chambre et s’essuya le visage avec un linge. Elle était hébétée, heureusement Philippe-Amédée était déjà parti. Elle s’assit effondrée sur le lit. Qu’allait-elle faire ? Elle ne voulait pas d’enfant, elle ne désirait qu’être aimée du maître. La venue indésirée d’un nourrisson allait bouleverser ce qui pour elle était un conte de fées.

Il avait débuté lorsqu’elle était venue la première fois accompagner sa mère au grand nettoyage du château et qu’elle était tombée nez à nez avec le maître des lieux. Elle en avait été fort troublée, impressionnée par le maître, par l’homme, elle ne savait. Puis à la demande de la gouvernante, elle était venue travailler tous les jours au château, ce qui était pour toutes filles des environs un avantage. Elle gravissait les échelons de la précarité, car elle allait recevoir des émoluments réguliers. Elle n’avait pas réellement été surprise, à seize ans, elle était en âge, de plus, fille de l’intendant, cela coulait de source que l’on eut pensé à elle. L’idée lui avait plu, de plus cela serait plus facile qu’à la ferme où elle s’occupait de ses frères et sœurs les plus jeunes en plus des tâches ménagères. Elle se présenta très intimidée à la porte de la cuisine à l’aube du jour dit pour commencer sa besogne. Pour tous, La Lesbats représentait le château et bien qu’elle l’ait depuis toujours connu, elle se sentait godiche. La gouvernante, avec une autorité naturelle, l’avait reçue sans cérémonie et lui avait donné sa première tache. Elle travailla de la pointe du jour à la nuit dans les différentes pièces de la demeure et découvrait ce qui pour tous était un mystère. Elle n’avait jamais vu autant de richesse, elle était impressionnée par les meubles, les tentures en riches étoffes, les objets en tous genres dont elle ne connaissait pas toujours la fonction, mais ce qui la laissait rêveuse, c’étaient les tableaux de famille. Elle était éblouie par les costumes, les coiffures. Son tableau préféré était celui de la dernière vicomtesse, elle était parée de bijoux de perles et de pierres, elle était coiffée d’une fontange et vêtue d’une robe cramoisie ornée de dentelles à profusion. D’après La Lesbats, la robe était encore enfermée dans le coffre de la chambre de la défunte, mais le maître ne tenait pas à ce que l’on pénètre dans la chambre. Très vite, la jeune fille s’entendit avec la gouvernante. Celle-ci, n’ayant pu avoir d’enfant, la maternait de façon un peu bourrue, mais bienveillante. La première fois que Jeanne recroisa le vicomte, elle faillit en lâcher son ouvrage, bafouilla et devint rouge de confusion. Il lui sourit et repartit à ses occupations. Elle fut très en colère de sa gêne. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi son trouble lui laissait un goût amer. Elle se prépara à leur prochaine rencontre et répéta plus d’une fois dans sa tête, ce qu’elle devrait dire et faire, mais il sembla disparaître du château. Après moult détours, elle soutira à La Lesbats, ce qu’elle voulait savoir ; le vicomte était à Bordeaux. Elle fut déçue et se mit à attendre, ressassant sans fin la scène future imaginée. Évidemment, elle ne se déroula pas comme prévu. Ce jour-là avec La Lesbats, afin de les nettoyer, elle descendait les rideaux d’un lit à baldaquin d’une des chambres du rez-de-chaussée. Lorsqu’il pénétra brusquement dans la pièce, cherchant la gouvernante, Jeanne sur un escabeau, de surprise, en perdit l’équilibre. Il eut juste le temps de la rattraper. Ils tombèrent dans l’élan sur le lit, sous les yeux effarés de La Lesbats. Le premier moment de gêne passé, ils éclatèrent d’un rire incoercible. Il l’aida à se relever, ce fut le début d’une connivence qui fit glisser rapidement leurs relations sur le terrain de la séduction. Pour des raisons de praticité, le vicomte demanda que la jeune fille restât loger au château, avec l’automne les nuits tombaient plus tôt et la ferme des Peydédaut était éloignée. Deux nuits ne s’étaient pas passées qu’ils partageaient pour leur plus grand bonheur le même lit. Le statut de Jeanne changea, c’était dans l’ordre des choses. Ce fut La Lesbats qui la première en tint compte et modifia son comportement en mettant la jeune fille sur un pied d’égalité. Le vicomte réclama à Jeanne sa compagnie pour manger, ce qui dans un premier temps la gêna, puis comme tout, elle s’habitua. Elle se mit à apprécier tout comme lui ses moments où elle lui racontait le petit peuple du domaine, et où il lui rapportait avec l’air de la ville des petits cadeaux, le premier avait été un petit bonnet de gazar garni d’un ruban, elle en avait été émerveillée, devant son plaisir évident étaient venus plusieurs aunes de tissu, des chaussures, et des babioles. Elle n’abusait pas de ses avantages et avec tout à chacun, elle ne changeait pas de comportements. Elle était heureuse et ne demandait rien de plus, mais voilà que le destin en avait décidé autrement. Il fallait qu’elle demande de l’aide, un conseil. Se retournait vers sa mère était impossible, depuis qu’elle savait, elle ne voulait plus la voir, pour elle Jeanne était devenue une fille perdue. Quant à son père, malgré l’affection qu’il avait pour sa fille aînée, il était pris en étau entre le maître, son amant et sa femme, sa mère. De plus que pouvait un père pour sa fille quant à cet état ? Elle se décida et alla voir son parrain, l’oncle de son père, bien que ce fût un homme, il était avant tout le curé de la paroisse et un homme sage, plein de connaissance. Il avait toujours été bon et attentionné pour elle. C’était décidé. Elle se débarbouilla, fit de son opulente chevelure brune une torsade qu’elle maintint en chignon sur la nuque. Elle enfila sa jupe et mit le casaquin de toile que Philippe-Amédée lui avait offert lors de son dernier séjour à la ville. Elle le ceintura, serré, comme pour conjurer le sort.

Comme chaque matin, elle descendit à la cuisine, mais cette fois-ci elle ne vint pas proposer son aide à la gouvernante. De par sa nouvelle position, Jeanne ne recevait plus d’ordre, mais les deux femmes avaient trouvé un consensus naturel, car jamais la jeune femme n’eut l’idée de se faire servir, ni même de rester inactive. Elle était consciente de la fragilité de sa position. Elle rentra dans la pièce se forçant à sourire ce qui ne trompa pas La Lesbats. Si elle n’avait pas croisé le maître à l’aube le sourire aux lèvres, elle aurait craint quelques tensions entre eux, car elle était consciente que Jeanne rendait le maître heureux et elle ne lui voulait aucun mal. Elle lui proposa un bol de soupe ou de bouillie, mais Jeanne refusa l’un et l’autre, rien que l’idée, lui soulevait le cœur. Un peu tendue, elle prévint qu’elle partait pour le village, ce que la gouvernante ne releva pas. La Lesbats proposa que le Martin l’accompagne, mais Jeanne refusa, prétextant qu’elle n’avait rien à porter de lourd et que le drôle avait autre chose à faire. Sur ces mots, elle sortit par la cour, contourna le long bâtiment des écuries et prit le chemin qui menait à la jalle et qui conjointement allait vers le village d’une dizaine de maisons de Saint-Mambert. Elle n’avait pas mis les chaussures de cuir offert par son amant dont les talons trop hauts étaient pour elle une gageure pour la marche, aussi fit elle la demi-heure de son trajet d’un pas décidé avec ses sabots, sa jupe tournoyant autour d’elle. Tout au long du chemin, ses idées fourmillaient en tous sens, tant et si bien qu’elle atteint le petit pont de pierre qui enjambait le cours d’eau à l’entrée du village sans avoir vu le paysage qu’elle connaissait par cœur. Elle s’arrêta, aspira un grand coup comme si elle allait affronter un danger. Elle passa le pont et s’apprêta à traverser la rue du village donnant sur l’église. Elle avait à peine fait trois enjambées qu’elle fut interpellée par la femme du charron. L’une prit des nouvelles du château l’autre du village, la villageoise en profita pour exprimer les difficultés de son époux dans sa pratique. Tous savaient que la Jeanne était devenue la maîtresse du vicomte, nul ne la jugeait, du moins ouvertement, et même si personne n’en avait parlé devant la Berthe Peydédaut, l’information n’en était pas moins passée comme on parle du temps à venir. Tous étaient intéressés par sa situation, car cela leur permettait de faire passer leurs doléances indirectement au maître. Jeanne était consciente de ce fragile privilège et elle jouait le jeu. Par ailleurs, Philippe-Amédée incitait ces comptes rendus qui l’amusait tant Jeanne avec son bon sens paysan imperturbable, son esprit caustique, sa lucidité incisive, brossait un tableau précis de la vie et des problèmes des gens du domaine. Elle savait qu’il en tenait compte, le puits du village avait ainsi été réparé comme le toit de la forge suite à ses bavardages. Jeanne laissa là la femme du charron, mais dut répéter la scène par deux fois avec deux autres villageoises avant d’atteindre la petite église ramassée sur elle-même. Elle passa par la porte latérale sous l’appentis soutenu par deux colonnes chapeautées de gargouilles. Elle pénétra dans la pénombre faiblement dissoute par la lumière du jour pénétrant péniblement par un petit vitrail représentant saint Lambert. Devant le vide apaisant du lieu, elle alla s’asseoir sur le seul blanc de l’église, celui de la famille du vicomte. Devant le retable, elle essaya de se concentrer sur des prières à la vierge tout en fixant le crucifix d’or et d’argent, don d’un aïeul de Philippe-Amédée. Oppressée par l’angoisse, elle se mit à pleurer, son désespoir avait débordé. Dans son trouble, elle n’avait pas perçu la présence du père Guilhem. Il toussota pour se faire remarquer, Jeanne sursauta et se leva aussitôt. « — Tu peux te rasseoir Jeannette, tu ne désobliges personne, nous sommes seuls. Nous avons droit nous aussi d’être fatigués et aucun membre de la famille du château n’a besoin de son banc. »  Tout en souriant, attendri par le chagrin de sa filleule, il s’assit à ses côtés et lui prit la main. Qu’avait donc sa jeannette pour être si malheureuse ? Il était toujours étonné en la voyant. Comment la Berthe avait-elle pu faire une fille aussi jolie ? Elle était un cygne perdu dans une couvée de canards ! Des alentours, voire plus, elle était d’une beauté au-dessus du commun, même à Bordeaux lors de son noviciat, il n’avait vu dans leur naturel de femmes aussi jolies. Mais il savait aussi, et la Bible en avait moult exemples, que ce cadeau de la nature apportait le plus souvent des déboires, la jalousie était sa compagne de tous les jours autant que le désir et l’envie. Évidemment dans son petit monde limité par les bornes du domaine de Saint-Mambert et de par sa modestie, dont elle ne se départait pas, elle avait été jusqu’ici protégée. Il avait fallu le retour du vicomte, pour que tous réalisent, qu’il y avait un lys dans leur potager, soit la joliesse de Jeanne que les attentions de son amant mettaient en valeur et que l’amour avait transformée en femme voluptueuse et elle n’y pouvait rien c’était inconscient. Sa nouvelle situation avait imperceptiblement changé ses manières, son port, la façon de se déplacer était même devenue plus altière. C’était comme cela, sa grâce éclatait au grand jour. Mais l’éblouissement engendrait des ombres plus profondes. La jalousie larvée, due aux avantages que l’un d’entre eux obtenait et qu’ils ne pouvaient extorquer, rampait parmi ses ouailles, de cela il n’avait nul doute, la nature humaine était ainsi et ses prières ne les épargnaient de ce mal dû à leur condition. Serait-ce là les soucis de la jeune fille ? « — Alors Jeanne que nous valent ses pleurs ? Quel malheur vient embuer ses jolis yeux ? Cela ne peut être bien grave.

— Parrain, je ne sais si c’est un grand malheur, mais une chose est certaine, cela va bouleverser ma vie. Elle s’interrompit, elle chercha les mots adéquats, elle ne savait comment amener la chose, comment poursuivre, les mots restaient dans sa gorge. Le père Guilhem ne la brusquait pas, il respectait l’émotion de Jeanne. Puis tout à trac, elle lâcha : « — Je suis grosse, parrain ! » Il resta la bouche ouverte. Mais c’était une enfant ! Non ! ce temps-là était fini, bien fini. Il fallait lui répondre, la réconforter, elle était repartie en gros sanglots. « — Voyons Jeanne, ce n’est pas le bout du monde, c’est dans l’ordre des choses même si dans ta condition ce n’est pas très conventionnel, mais c’est en soi une bonne nouvelle. » Il n’était pas très sûr, voire pas du tout, que ce fut une bonne nouvelle. Mais il ne savait que dire, et ne pouvait se contenter de lui faire ânonner des prières. Il se sentait inutile et ne savait comment la soulager. Il se sentait impuissant à la protéger, cela l’affligeait. Au milieu de son abattement, la colère de la jeune fille éclata : « — Bien sûr que c’est une mauvaise nouvelle, c’est une catastrophe ! Il va m’abandonner, je vais me retrouver avec un bâtard et seule en plus de ça ! » Il ne pouvait lui reprocher sa situation ni lui dire qu’elle aurait dû y réfléchir avant ; que pouvait faire d’autre une donzelle dans cette situation ? Le choix, elle ne l’avait pas vraiment eu. Même si elle avait été prévenue quelle fille aurait pu refuser cette situation même bancale que lui offrait le vicomte ! « — Voyons, pourquoi veux-tu que le vicomte t’abandonne ? T’a-t-il donné quelques signes ?

— Dia ! Bien sûr que non ! D’abord, il ne sait pas ! Mais quand il va savoir, que fera-t-il d’une fille grosse ? Et puis cela va lui donner des idées, il va vouloir des enfants légitimes. — Comme si elle avait mis ses dernières forces dans cette invective, elle s’effondra et glissa sur le sol sans connaissance. Le père Guilhem se précipita à la sacristie, y attrapa une fiole et revint aussi vite. Il souleva la tête de la jeune fille et lui fit aspirer l’odeur forte qui s’en dégageait. Quand elle revint à elle, il lui en fit boire une gorgée, ce qui la fit tousser. « — Là Jeanne ! Ça va mieux ? Reprenons, tu es enceinte, soit nous ne pouvons revenir sur cela. Je comprends tes craintes, mais le vicomte est un homme juste. Bien sûr, il ne t’épousera pas ni ne reconnaîtra ta progéniture, du moins je ne pense pas, mais je suis sûr qu’il fera tout pour t’assurer une sécurité, il te trouvera un époux qui vous mettra à l’abri du besoin. Ça, je peux te l’assurer et m’y attellerai. Aie confiance.

 — Mais je ne veux pas, je veux qu’il me garde, je veux rester auprès de lui ! Je ne peux me passer de lui, je mourrai plutôt que d’en être éloignée.

— tout doux, Jeanne, ne prononce pas d’abominations en ces lieux qui dépassent ta pensée. Tout d’abord, nous n’en sommes pas là. Il faut faire confiance en notre seigneur. Nous allons prier notre sainte mère pour qu’elle nous ouvre la voix de la raison. Et je le ferai pour toi tous les jours qui mèneront à l’assurance de ton bonheur.

Elle obéit, elle s’agenouilla et pria, mais elle n’était pas plus convaincue qu’en rentrant dans l’église. Lorsqu’elle sortit du lieu saint, elle était à peine plus soulagée. Avoir partagé ses inquiétudes, allégeait ses pensées, mais elle était toujours sans solution. Que Philippe-Amédée l’abandonne pour se marier était sa plus grande crainte. Les premiers émois aveuglants de leur amour passé, cette épée de Damoclès qu’était un mariage légitime, s’étaient glissés sournoisement dans toutes ses pensées. Chaque fois qu’il partait pour Bordeaux ou pour quelques séjours dans un château voisin, la peur jaillissait et une angoisse sourde l’envahissait la pénétrait. Mais non, jusque-là rien n’était venu concrétiser ses inquiétudes, au contraire il revenait avec des cadeaux, des mots doux pleins du manque qu’il avait eu d’elle. Mais un enfant ? Un bâtard ? Qu’est-ce que cela allait déclencher ? Quelle idée allait germer dans la tête de son amant ?

Abbaye Edwin Austin (1852-1911) www.nevsepic.com.ua - copie

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le mythe du bon Sauvage

Approche de définition

Louis Le Breton: Dessin d'un homme tatoué des îles Marquises , 1846.

Louis Le Breton: Dessin d’un homme tatoué des îles Marquises, 1846.

Le terme de sauvage vient du latin SELVATICUS signifiant « habitant de la forêt». Il renvoie donc à une espèce en contact direct avec la nature.

Les sauvages sont considérés comme vigoureux, simples, obéissants à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations (description dans la célèbre lettre d’Amerigo Vespucci (1454-1512: Mundusnovus(1503).

Ces « sauvages » furent aussi désignés sous d’autres termes, ayant chacun des nuances différentes :

Sous le nom de BARBARE qui vient du Grec bárbaros (« étranger »)

Sous le nom de NATURELS, c’est-à-dire très proches des animaux ;

Sous le nom de CANNIBALES qui désigne plus particulièrement les anthropophages, associés dès le XVIème  siècle par Montaigne aux primitifs de l’Age d’or ;

sous le nom de nom de PRIMITIFS, qui renvoie plus particulièrement à l’Age d’or de l’humanité.

  Avant le dix-huitième siècle

Pierre Desceliers (carte du monde parchemin (british Museum)

Pierre Desceliers (carte du monde parchemin (british Museum)

 Dès la fin du quinzième siècle, Christophe Colomb en 1492, Vasco de Gama en 1497, Magellan en 1519, Jacques Cartier en 1534, avaient respectivement fait route vers l’Amérique, les Indes, le Canada. Leurs récits devinrent un genre littéraire très populaire. Ceux sont ces  grands voyages et leurs récits qui sont à l’origine du mythe du bon sauvage. Leurs éditions se multiplièrent, le public y trouvant son compte en frissons et en rêves. Le mythe du bon Sauvage avec un S majuscule se répandit.

Ces carnets de voyage révélèrent l’existence de d’autres peuples, d’autres coutumes, d’autres cultures, d’autres religions. L’Europe prit alors conscience qu’elle n’était plus seule au monde. Par ailleurs, Nicolas Copernic ( 1473 – 1543) démontra que la terre était ronde et qu’elle tournait, puis Galilée ( 1564-1642) prouva que la terre tournait autour du soleil. C’en était fini du géocentrisme, c’était la naissance de l’héliocentrisme. Tous ces éléments révolutionnèrent les systèmes de pensée, la diversité des hommes et des coutumes virent naître le relativisme.

Montaigne dans les « Essais », plus particulièrement dans « Des Cannibales et Des Coches »,  dressa un portrait de ce que l’on appellera au dix-huitième siècle le « bon sauvage » et vanta les mérites de ces peuples purs et innocents, à l’inverse des Européens, vils et cruels. Il fit l’éloge de leurs qualités morales, la loyauté, la franchise, le courage, la fermeté, la constance, ainsi que de leur bon sens et de leur habileté. Ils n’attachaient à l’or et aux pierres précieuses qu’une importance esthétique et ne s’en servaient que pour rendre leurs villes plus belles.  Ils ne connaissaient ni l’envie ni la jalousie et ne se s’adonnaient à aucune guerre de conquête. La propriété privée n’existait pas plus que la notion de classe sociale. À la sagesse des « barbares » qui étaient hospitaliers et qui vivaient tranquillement au sein d’une nature luxuriante, il opposa la cruauté des Européens qui ne pensaient qu’à s’enrichir, qu’à détruire, qu’à asservir. Il  accusa les conquistadors de pervertir ce « monde enfant », c’était déjà, au seizième siècle remettre en cause la colonisation, et faire le procès des civilisations policées.

Extrait de : Des Coches

    «  Que n’est tombé sous Alexandre ou sous ces ancien Grecs et Romains une si noble conquête, et une si grande mutation et altération de tant d’empires et de peuples, sous des mains qui eussent doucement poli et défriché ce qu’il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avaient produites…. Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos mœurs. … Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! Mécaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamités si misérables. »

Au dix-huitième siècle

Les récits de voyages sont de plus en plus nombreux. Outre le récit de Bougainville, on peut citer : Les six voyages de Jean-Baptiste Tavernier ( 1605-1689), qui retracent son périple en Turquie, en Perse et en Inde; Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, de Louis Lecomte ( 1656-1729) ; Voyage en Perse et en Inde orientale de Jean Chardin ( 1643-1713) ; Dialogue de monsieur le Baron de Lahontan et d’un sauvage de l’Amérique, de Louis Armand de Lahontan ( 1666-1715). Ces récits, très appréciés du public de l’époque, véhiculent l’image idyllique du « bon sauvage » et de leur bonheur qui semble alors

canoé indien de Rugendas

canoé indien de Rugendas

incontestable : ils sont vigoureux, simples, obéissant à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ils sont ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations, ils respectent une morale naturelle qui leur dicte le respect d’autrui et de faire le bien de tous. En aucun cas leur morale n’est subordonnée à l’idée de religion, ils se contentent de croire en une volonté suprême qui meut l’univers et la nature. Ces peuples nouveaux ne sont pas considérés comme inférieurs à l’homme civilisé, au contraire, ils inspirent l’admiration et ils incarnent une sorte de pureté originelle. Le dix-huitième siècle voit en eux la parfaite harmonie entre l’homme et la nature, loin de tous préjugés, de quelque ordre que ce soit.

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Le dix-huitième siècle utilise l’image du « bon sauvage » pour donner une leçon de relativisme. Le Tahitien de Diderot ou le Huron de Voltaire, par leurs modes de vie différents de ceux des Européens, donnent à voir une autre façon de vivre et d’être heureux. La diversité des attitudes, des comportements, permet un élargissement de l’esprit et il engendre la réflexion sur le sens de la vie. Dès lors, l’esprit critique se développe et permet de porter un regard nouveau sur soi et de se demander selon quelle légitimité l’Européen veut-il imposer ses façons de penser. Ce n’est pas sans raison si ce siècle appelé « des Lumières » s’interroge sur les fondements de la société dans laquelle, il vit et remet en cause certains de ses principes.

En effet, les pays découverts, libres de toute convention sociale politique ou religieuse, vivant en toute quiétude, sont l’occasion de dénoncer le poids de l’absolutisme royal, du conformisme social et religieux. L’intolérance et les inégalités sont au centre des préoccupations des philosophes du dix-huitième, preuve en est le sujet du concours proposé par  l’académie de Dijon en 1754 : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle. » De plus, sans vouloir nier le progrès et ses avantages pour l’homme, à l’exclusion de Rousseau, les philosophes s’interrogent déjà sur certaines conséquences du progrès, tel un nouvel asservissement pour l’homme.

 Le « bon sauvage » : un mythe

Jean-Gabriel Charvet, édité par la société Joseph Dufour et Cie

Jean-Gabriel Charvet, édité par la société Joseph Dufour et Cie

 Un mythe, et non pas un réalité. Conformément à sa définition le mythe désigne un récit symbolique et figuratif qui révèle une vérité,  » un mensonge qui dit vrai », selon la formule de Cocteau. Le « bon sauvage » symbolise les aspects de la condition humaine et traduit ses aspirations à savoir, la quête du bonheur et d’une vie harmonieuse. En proposant une vision idyllique, utopique, du primitif naïf, bon, vivant en osmose parfaite avec la nature qui le fait vivre, le dix-huitième siècle exprime son désir d’un bonheur simple et traduit aussi ses angoisses. On peut y voir un regret d’une forme de paradis perdu. D’ailleurs, il convient de souligner que même Rousseau, dans la préface de son discours sur l’origine des inégalités, présente l’homme à l’état de pure nature comme étant un idéal et non une réalité : « …un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être jamais existé, qui probablement n’existera jamais… » et dans le début de son discours, il précise que même à sa création, l’homme ne connaissait pas l’état de nature : « Il n’est même pas venu dans l’esprit de la plupart des nôtres ( philosophes) de douter que l’état de nature eût existé, tandis qu’il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme, ayant reçu immédiatement des Dieu des lumières et des préceptes, n’était point lui-même dans cet état…. »

Le mythe du bon sauvage s’éteint peu après le XVIIIème. Cependant l’utopie du paradis perdu et de l’âge d’or, reflétant la nostalgie de l’homme quant à son passé, persista. On peut ainsi la retrouver dans certains poèmes de Baudelaire (entre autres).