Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédau 012

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épisode 012

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Juin 1722, une triste traversée

 

Une chape de nuages depuis le matin recouvrait le ciel d’une tristesse infinie. L’été approchait, mais la bruine grisait pourtant les façades des quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre, où les chais étaient réservés au commerce des îles. Le port était encombré de moult embarcations allant de la gabarre au navire effectuant des voyages en droiture pour les îles ou pour les pays du nord de l’Europe. Les navires mouillaient sur trois rangs parallèles à la rive ; la ligne de terre, la plus rapprochée du bord disposait de plus grandes profondeurs, aussi était-elle réservée aux bâtiments au plus fort tirant d’eau. Tous les navires restaient mouillés sur leurs ancres et une noria de gabarres assurait les opérations de déchargement et de chargement. Les flottes s’étiraient sur plusieurs kilomètres du sud au nord de la ville, car il fallait laisser entre les navires l’espace nécessaire à l’évitage en fonction des courants et des marées. L’activité incessante, entre les marchandises venant de l’intérieur du pays et partant vers les villes hanséatiques, la Hollande, l’Angleterre voire encore plus au Nord ou bien vers les Antilles et recevant en retour celles de ces destinations, faisait que le port et la ville étaient en pleins essors.

embarquement des filles à la cassette-002Au milieu du tumulte, tenant serrés leurs ballots, un groupe d’une dizaine de femmes, encadrées des gens d’armes de la maréchaussée, attendait d’être embarqué dans une chaloupe puis sur l’un des grands navires à doubles ponts et trois-mâts en partance pour l’autre côté de l’océan. Le Régent n’avait pas perdu l’idée de peupler la Louisiane, et y envoyait tout ce que lui ou sa justice ne voulaient plus sur le sol du royaume. Au milieu du groupe de ribaudes qui n’en menaient pas large malgré l’arrogance affichait de certaines qui racolaient sans vergogne, deux femmes se détachaient du groupement par leur mise et leur maintien, Jeanne et Blanche-Marie y avaient été intégrées. Afin qu’elles ne subissent pas l’infamie, qui allait jusqu’à la fleur de lys marquée au fer rouge sur l’épaule pour la plupart de leurs compagnes de voyage, elles ne faisaient pas partie de la liste des mauvaises filles. Elles partaient, à charge du capitaine de retirer de trois années de servitudes le montant de leur passage.   Le sénéchal avait réussi à faire signer un contrat d’engagement comme domestique, à Jeanne, appelé couramment les « trente-six mois « qui les engageaient, elle et sa fille, à travailler trois années pour payer leur voyage. C’était le secrétaire du sénéchal qui avait expliqué la particularité du passage des deux femmes sans rentrer dans les détails de leur identité, il désirait être le plus discret possible. Cela avait été d’autant plus facile que l’explication avait été agrémentée d’une bourse de plusieurs dizaines de louis, ce qui avait permis de les inclure au troupeau que constituaient les ribaudes qui avaient été ramassées dans la ville pour grossir la colonie.

Jeanne ne comprenait pas la situation, dans son marasme, elle s’était isolée, si son corps avait retrouvé toutes ses forces, son esprit refusait la réalité et s’accrochait aux détails de la vie ; les soins à la toilette et au comportement obnubilaient chacune de ses pensées. Blanche-Marie soutenait et protégeait de son mieux sa mère. Elle avait compris que son esprit occultait l’impensable et ce n’était pas le départ pour son exil, c’était l’absence définitive de Philippe-Amédée qu’elle n’admettait pas. Malgré la peur, l’angoisse de l’avenir, la jeune fille se tenait la tête haute, mais refusait d’adresser la parole à qui que ce fut.

La bruine se transforma en pluie plus soutenue lorsqu’elles montèrent dans la chaloupe à l’aide d’une planche jetée entre la pente du quai et le bord de l’embarcation. Les marins les examinaient d’un air goguenard pendant qu’avec un équilibre aléatoire, elles passaient à son bord en laissant échapper des petits cris chaque fois qu’elles croyaient tomber à l’eau. Jeanne tenait serrée sa fille, elles s’étaient assises sur le premier banc à la proue, elles ressentaient le ballottement subit par l’embarcation. Un marin avait déjà jeté leur coffre au fond de l’embarcation détenant le trousseau qu’avait exigé le sénéchal à monsieur de Saint-Aubin pendant leur incarcération, qui avait duré plus de six mois, car aucun navire dans ce laps de temps n’allait vers la Louisiane. Une fois toutes les femmes chargées, l’embarcation se faufila entre les grands navires et descendit le fleuve jusqu’aux derniers faubourgs de la ville. Le galion sur lequel elles allaient faire la traversée se trouvait devant Bacalan, ses quatre cents tonneaux et l’encombrement dans le port, ne lui avait pas permis d’aller plus avant. Comme tout navire de commerce, il était construit sur les mêmes principes qu’un navire de guerre, il était simplement allégé d’une grande partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et utilisait un équipage plus restreint. La frêle embarcation s’approcha au plus près de celui-ci et à l’aide de l‘échelle de corde et de bois qui ressemblait à un escalier collé à la coque, elles montèrent, les unes affolées par le vide et les flots clapotants et les autres terrorisées regardaient au loin la terre, car elles savaient ne jamais y revenir. Jeanne gravissait derrière Blanche-Marie l’escalier mouvant, lui donnant mille conseils pour ne pas perdre l’équilibre. Le pont atteint, elles découvrirent des familles déjà embarquées, prêtes à faire le voyage. Des enfants pleuraient dans les bras de leurs mères, d’autres couraient déjà pleins de curiosité pour ce nouvel univers. Un patriarche donna de la voix pour rassembler son monde, offensé qu’il était de voir les nouvelles arrivantes. Les deux groupes s’examinaient, pour les filles avec affront et pour les différents membres des familles l’œil en coin. Jeanne et Blanche-Marie, légèrement en retrait, se tenaient isolées. La jeune fille croisa le sourire inattendu d’un mousse. Elle rougit gênée et baissa les yeux.

Jean Étienne Liotard (Swiss, Geneva 1702–1789 Geneva).jpgEn haut de la dunette, le Capitaine Dumoulin examinait son monde. C’était avant tout un homme froid, glacial. Il était de toute évidence l’orgueil même, les traits impénétrables, toujours impassibles, il impressionnait son entourage. Il était d’une stature imposante, le corps épais, il dégageait un air de solidité. Il donnait ses ordres d’une voix caverneuse qui inquiétait d’autant, que plus d’une fois son tempérament sanguin, caractère ombrageux et agressif, avait pris le dessus et s’était exprimé de façon violente. Ses petits yeux sévères, scrutateurs faisaient baisser ceux des plus téméraires. La bouche étroite le plus souvent pincée, le nez camus, un front ample, des cheveux abondants, épais, coiffés en catogan, il ne portait jamais de perruque, une barbe courte, toujours soigneusement taillée, et avait des gestes lents posés. Il ressemblait à ce qu’il était, l’autorité à bord. Il n’appréciait pas que les événements lui en remontrent, alors les hommes, c’était peu dire.

Tous sursautèrent, le capitaine du « Vénus » donna ses ordres, brefs courts et relayés par un de ses seconds pendant qu’un deuxième entraînait vers l’entrepont, près de la Sainte-Barbe, les familles, une vingtaine d’individus qui y logeraient pendant le voyage d’une dizaine de semaines. Quant aux filles, elles furent poussées vers une autre partie où avait été construit un faux-pont à cet effet. La mère et la fille faisaient partie du lot et comme le Capitaine Dumoulin ne voulait pas d’embrouille entre les femmes et les hommes, il les fit enfermer.

Le capitaine avait été informé de la teneur de sa cargaison humaine une huitaine de jours auparavant, il avait été reçu au siège de la Compagnie face à la Garonne par Isaac Delorthe, un de ses représentants dans la ville. Il n’avait pas eu le choix, mais il n’avait pas apprécié de transporter autant de passagers, ce qui pour lui était, de toute évidence, source à problème, notamment ces ribaudes à la morale douteuse. Lorsque le secrétaire du sénéchal qui était de l’entretien lui avait expliqué la présence de Jeanne et de Blanche-Marie, cela l’avait laissé indifférent, car cela ne changeait rien au problème. Il lui faudrait accentuer la discipline, pour tenir ses hommes en présence de ces créatures de malheur. Et dès leur arrivée, il sut qu’il avait eu raison.

Elles s’étaient retrouvées enfermées avec pour seule lumière celle qui filtrait des claires-voies de l’écoutille et par lesquelles passait aussi la pluie qui s’était mise à tomber en trombe. Les femmes, désorientées par toute cette nouveauté et le manque de lumière de l’espace, pénétrèrent avec maladresse dans l’intérieur du faux-pont. Elles étaient déconcertées par l’exiguïté de l’espace. Y avaient été suspendus en double rang des cadres, qui devaient servir de lits superposés aux infortunées passagères, elles choisirent chacune une couche. Jeanne guida Blanche-Marie vers l’un des angles obscurs, avec le roulis, elles ne purent s’y rendre sans se heurter la tête et les jambes. Elles posèrent le peu d’affaires qu’elles possédaient, la malle ne leur ayant pas été remise, pour marquer leur espace. Dans un premier temps, chacune garda le silence, abasourdie, qu’elles étaient de se retrouver pressées comme des sardines dans une barrique, dans ce lieu obscur et infect. Inquiètes, elles écoutaient les bruits du navire, grincement du bois, martèlement du pas des hommes sur le tillac, cris divers.

*

Les ordres fusèrent, passant d’un homme à l’autre, du capitaine au second, du second au maître d’équipage, de celui-ci aux gabiers. Les manœuvres de l’appareillage déclenchèrent un boucan à travers le plancher au-dessus des prisonnières. Les chants qui scandaient les gestes du mousse au marin le plus aguerri fusèrent dans l’air. L’ancre fut ramenée. Le navire bougea au son du claquement des voiles que le vent gonflait et du craquement de la mâture. Le cœur de Jeanne se comprima dans sa tête, quelque chose céda, elle se mit à hurler de panique, elle réalisa tout à coup ce qui se passait. Blanche-Marie essaya de toutes ses forces de la maintenir sur sa couche, de la calmer, de l’apaiser, mais rien n’y fit. L’hystérie avait envahi Jeanne, elle ne reconnaissait plus personne, elle sentait le danger avec l’instinct d’un animal pris au piège, elle repoussa sa fille, elle se précipita sur l’escalier qui menait vers le pont, elle secoua le caillebotis qui le clôturait. Blanche-Marie l’inondait de mots pour la ramener à la raison, elle n’y parvenait pas. Deux des filles vinrent à son secours. L’une, la plus âgée de toutes, prit les choses en main, d’une voix basse presque gutturale, elle calma Jeanne. Avec poigne, tout en lui parlant, elle la ramena vers sa couche. « — Chut ! Chut ! ma belle, ça va aller, calme-toi.

— Non, non, je vais mourir, je suis sûr que je vais mourir.

— Chut, chut, ma belle, ça va aller, calme-toi. – et telle une litanie, elle répéta sa phrase, elle en devint hypnotique. Jeanne se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter, la femme la berçait. Blanche-Marie, découragée, regardait la scène, elle perdait pied. Qu’allaient-elles devenir ? Les larmes coulèrent sur ses joues. Un vide angoissant prenait place en elle. Douloureux, diffus, il l’envahissait. Elle se mit à renifler, essuya ses yeux embués d’un revers de la main. Assise à côté de sa mère, elle était perdue. « — Je suis Graciane, et toi petite ? – Blanche-Marie regarda la femme ne réalisant pas vraiment sa question. — Quel est ton prénom, drôlesse ?

— Blanche-Marie et ma mère, c’est Jeanne.

— Et, bien, moi, c’est Graciane.

— Moi, c’est Marie.

— Et moi, Toinette !

— Moi, c’est Paulette.

— Moi, on m’appelle Boubou parce que je suis gironde

— Tu veux dire : grosse ! — Cela fit s’esclaffer le groupe des ribaudes, la tension tomba un peu. Celle, qui avait dit cela, une blondinette, était toute menue, le geste vif et toujours en sa compagnie. Elles étaient toujours collées l’une à l’autre, elle se nomma, c’était Amandine. Puis les autres suivirent, Henriette, Martha, Marguerite, Louise… cela calma Jeanne, Blanche-Marie sourit à cette chaleureuse marque d’affection dont la soudaineté était une bénédiction. Chacune des filles se redressa, le courage semblait revenir à toutes. La pluie s’arrêta. Au milieu du tumulte des manœuvres, elles perçurent au travers de la cloison ou du plancher les prières ânonnaient par les familles. Certaines se joignirent à cette communion et reprirent les paroles saintes qu’elles n’avaient pas prononcées depuis longtemps.

« — Ave Maria, gratia plena,

Dominus tecum,

benedicta tu in mulieribus,

et benedictus fructus ventris tui Jesus.

Sancta Maria mater Dei,

ora pro nobis peccatoribus,

nunc, et in hora mortis nostrae.

Amen. »

*

Scene de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775Très rapidement, les membres de l’équipage et les passagers prirent leurs habitudes, et apprirent à vivre les uns avec les autres. Le groupe de femmes, contrairement à leur crainte, ne resta pas enfermé dans son réduit du sous-pont. Si elles y étaient enfermées la nuit, le jour le capitaine les avait autorisées à sortir et à s’installer sur le tillac à la vue du gaillard arrière, siège du commandement, d’où elles pouvaient être surveillées tout à loisir. Il y avait bien sûr une condition à cette semi-liberté, en aucun cas elles ne devaient adresser ou attirer l’attention des hommes, quels qu’ils fussent. Dans la crainte de faire le voyage cloîtré, elles n’émirent aucun commentaire et s’y tinrent.

La place réservée aux passagers était très limitée, aussi les familles, mal à l’aise, devaient les côtoyer, et lorsque le patriarche était venu s’en plaindre, il avait reçu une fin de non-recevoir, car, en plus des passagers et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Porcs, moutons, poules, bœufs et chevaux étaient parqués près des cuisines sous le gaillard d’avant, une partie de ceux-ci devant servir à la consommation à bord pendant la traversée. Chaque espace était donc utilisé à son maximum. Le capitaine estimait que cette promiscuité était un moindre mal, car lorsque le bateau réussissait à quitter le port et à s’engager sur l’Atlantique, une foule d’aléas pouvaient venir entraver le voyage comme les naufrages, les avaries, les attaques des corsaires, alors la proximité ce n’était pas grand-chose. Il avait toutefois évité de partager ses pensées avec ses passagers.

Pendant la traversée, le quotidien se révélait assez monotone. Lorsque le temps le permettait, la vie à bord se résumait à de longues promenades sur le pont, entrecoupées de jeux de société ou de hasard, ainsi que de musique et de chant. Certains passagers s’adonnaient à la lecture et à l’écriture. Autrement, ils passaient le temps à converser et à observer les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. Il y avait peu d’activités et les passagers devenaient vite désœuvrés et attendaient les repas pour briser la monotonie de la traversée. Habituellement, trois repas par jour étaient servis, mais la nourriture était mauvaise et les rations petites. Jeanne et ses comparses recevaient trois livres de beurre par semaine, quatre mesures de bière et deux mesures d’eau par jour, deux assiettes de pois chaque midi. Il y avait quatre dîners de viande par semaine et trois de poisson, que chacun devait cuisiner avec son propre beurre. Il fallait en garder du midi pour le soir, mais le pire était que la viande et le poisson étaient salés au point d’être à peine mangeables, ce qui ne les empêchait pas d’être rances. Le cambusier distribuait avec parcimonie l’huile, l’ail, haricots, fèves, pois chiches avec de la viande séchée ou boucanée, du lard, de la morue ou des sardines séchée, de la viande salée, du quatre-quarts ou des biscuits de farine de blé, le tout stocké dans la partie la plus sèche de la nef. Elles n’osaient se plaindre, tous étaient à la même enseigne même l’équipage. Leur seul repas chaud était celui de midi. À cet effet, un marin-cuisinier, le coq avait la permission de faire les repas sur le pont dans d’énormes chaudrons en fer placé sur un brasier. Les marins profitaient de l’heure du repas pour faire un peu de tapage, sous l’œil circonspect et complaisant du contremaître. Ils recevaient leur portion dans une écuelle en terre cuite ou dans une assiette en bois ; une cuillère en bois et un poignard complétaient leur vaisselle. Le vin était rationné par homme et par jour, car il était cher.

Avant de faire les quarts pendant la nuit, le capitaine convoquait pour la prière équipage et passagers. Les filles ensuite descendaient pour la nuit, le second venait fermer l’énorme cadenas. Les jours à ce rythme s’égrenaient lentement et plus ils allaient vers leur destination, plus ils étaient longs et tombaient brutalement sur des nuits plus courtes.

Graciane (William BouguereauGraciane était une femme qui sortait du lot, elle était d’une beauté sereine. La démarche ferme et assurée, elle était une maîtresse femme, cela se voyait tout de suite. Grande, mince, d’une prestance majestueuse, où dans chaque geste mesuré son éducation transparaissait, nul désordre ne se dégageait de sa personne. Un visage ovale de madone, des yeux doux, en amande, d’un gris tendre, toujours écarquillés, car myope, une bouche charnue sensuelle, un teint diaphane et délicat, un front altier qu’elle dégageait toujours en se coiffant de ses boucles lisses d’un chatain clair, couleur de blé mûr, tout en elle était d’une féminité affirmé. Elle s’exprimait avec aisance d’une voix assurée, ferme pleine de chaleur au ton parfois impérieux, mais toujours calme, elle n’élevait jamais le ton. Au premier abord, elle était toute amabilité, prévenante et serviable envers tous, mais très vite tous découvraient un caractère autoritaire, volontaire sur lequel l’on pouvait s’appuyer ce qui fit le groupe de jeunes ribaudes.

Autour d’elle, Marie, Toinette et les autres s’installaient donc tous les jours du matin jusqu’au soir, sur le tillac au pied du château arrière. Elles se déplaçaient au fil de la journée suivant l’ombre donnée par les voiles, la chaleur de jour en jour devenait plus dense, le moindre déplacement d’air était salvateur. Blanche-Marie se joignait à elle, bien que frappé par un mutisme qui depuis le départ la gardait silencieuse, elle les écoutait jacasser. Jeanne de son côté ne quittait guère sa couche, elle était retombée dans un abattement qui l’avait vidée de toute énergie, son corps était lourd de fatigue et chacun de ses efforts l’a laissée exsangue. Toutes respectaient les particularités de chacune, une solidarité s’était installée dès la première nuit lors de laquelle dans l’obscurité, elles s’étaient confiées, confessées, raconté leur vie. C’était presque toutes de jeunes vies. Paulette et Amandine étaient de deux ou trois ans plus âgées que Blanche-Marie. Si Paulette, vendue par son beau-père, s’était retrouvée dans un bordel, Amandine venue de la campagne s’était retrouvée seule à la ville et alpaguée par un souteneur qui d’office l’avait jetée au sein des filles qui offraient leurs corps aux abords du Palais Gallien. Boubou l’avait tout de suite prise sous sa protection, mise enceinte par son maître et jetée dans la foulée hors de la demeure où elle était servante, elle avait dû se prostituer pour survivre, elle en avait perdu son enfant et à leur rencontre, elle arpentait depuis déjà deux ans les abords des ruines. Henriette, Martha, Marguerite, Louise, étaient pensionnaires du bordel dit de la « Présidente », maison dans laquelle Paulette les avait retrouvées. Celui-ci avait été incendié suite à la jalousie d’un tenancier concurrent. Les filles, à la rue, avaient été ramassées par la maréchaussée. Marie et Toinette avaient, à peu de chose près, vécu une histoire similaire à celle de Boubou, mais leurs nourrissons avaient échoué à l’hospice des manufactures. Toinette avait bien espéré retourner le reprendre, mais la rafle qui l’avait emmenée jusque-là avait contrecarré son projet. Graciane, elle avait le double de leur âge et devait être un peu plus âgée que Jeanne, sa vie, bien qu’elle n’en sut rien avait été à peu de chose près la même que celle-ci. Elle avait été la maîtresse d’un marquis, il l’avait affichée dans tout Bordeaux pendant des années au détriment de sa femme. Puis il s’en était lassé et l’avait dénoncé à la maréchaussée, aussi un matin dans sa maisonnette de Caudeyran des gens d’armes étaient venus l’arrêter. Malgré ses récriminations, elle s’était retrouvée avec les ribaudes dans une salle commune du fort du Hâ. Dans un premier temps, elle les avait un peu méprisées, elle était née dans la petite bourgeoisie avant d’être enlevée, au grand intérêt de ses parents qui en avaient récolté quelques dividendes, puis elle avait compris et admis qu’elles n’étaient que des femmes prisent dans les filets d’un destin créé par les hommes. Dans leur malheur commun, elles se serraient les coudes.

*

Jeanne somnolait sur sa couchette, repliée comme un fœtus. Elle fixait le mur de planches grossières, un sentiment de néant collait à l’âme. Elle était amorphe comme souvent, elle restait immobile pendant des heures, pressait d’angoisses terribles, incapable de bouger, de faire quoi que ce fut. Elle avait mal au ventre, à la tête, elle ne pouvait plus manger, ne pouvait parler à personne. Elle était dans ces moments où elle haïssait tout le monde, même Blanche-Marie. Elle ressassait sans cesse sa vie et le jour où tout avait basculé. Dans sa demi-conscience tourmentée, parmi les bruits de la vie du navire, elle perçut à peine les trois hommes qui se faufilaient dans l’entrepont et qui surgirent à l’intérieur du faux-pont. Elle ne put réagir, car elle ne réalisa vraiment leur présence que lorsqu’ils furent sur elle. Rapidement coincée contre le mur, une large main sur son visage comprima sa bouche étouffant les sons qui auraient pu en sortir. Elle prit un coup de tête d’un de ses agresseurs, son nez explosa, elle perdit en partie connaissance. L’un des trois hommes la traîna par les pieds jusqu’au sol, elle entendait leurs rires gras étouffés, elle se débattait mollement tant elle était incapable de résister. Reprenant quelques esprits elle commença à crier, à appeler au secours. L’un d’eux abattit de grandes claques sur son visage, un autre un peu paniqué la bourra de coups de pied et de poings pour la faire taire. Le dernier la teint fermement par les épaules, pendant qu’un de ses comparses arrachait son corps de robes un autre retroussait sa jupe. La panique lui redonna quelques forces et encore étourdie par les coups, elle tenta de se débattre, de se recroqueviller, ce qui accrut la fureur de ses agresseurs qui la frappèrent à nouveau et l’un d’eux lui mordit le sexe qu’il avait entrepris, y mit ses doigts à l’intérieur. La douleur fut elle qu’elle tenta de se relever, mais celui qui déjà malaxait sa poitrine la rejeta vers l‘arrière projetant sa tête contre le montant d’un cadre. Elle se tortilla pour arrêter celui qui martyrisait son sexe, mais il continuait. Elle essayait de mordre, de griffer. Il l’écrasa du poids de son corps, saisit ses bras pour les plaquer sur le plancher le long de son corps. Il réussit à écarter ses jambes avec les siennes et très vite il la pénétra. Jean-Baptiste Greuze.jpgAprès un va-et-vient douloureux du feu de cette pénétration forcée, ayant fait son affaire, il passa son tour au suivant. Le nez cassé, la mâchoire fracturée, son corps n’était que douleur, sa raison la quittait. L’un d’eux essaya d’ouvrir ses lèvres closes, elle refusa d’être embrassée, détourna la tête et à ce moment-là son esprit la quitta, partit ailleurs. Elle n’avait aucun moyen d’échapper à cela. Elle leur abandonna son corps, inerte, indifférente à leurs assauts, elle se réfugia dans sa tête et son esprit s’envola quitta le lieu de son martyr. Elle survola la mer, les dunes blondes, les champs bordés d’arbres fruitiers en fleur, les vignes aux grains gorgés de sucre, le fleuve brillant et large, le château, c’était Saint-Mambert, elle en était sûre. Sur le perron, un homme se tenait les yeux levés vers le ciel, il lui faisait signe. C’était Philippe-Amédée. Elle sourit.

*

Blanche-Marie rêvassait tout en regardant les gabiers grimper dans la mâture utilisant les enfléchures, sortes de petits barreaux horizontaux fixés sur les haubans et formant échelle. Elle était émerveillée de voir l’agilité de ces hommes, qui arrivaient sur la hune en passant par le trou du chat, qui marchaient sur les marchepieds de vergue, le corps appuyé voire à cheval sur celle-ci. Le Maître d’équipage leur avait ordonné de lâcher de la toile et dans cette position inconfortable, ils défaisaient les garcettes qui maintenaient les voiles à la vergue. L’après-midi était avancé, il ne s’était rien passé de notable, la chaleur accablante, dont les filles avaient souffert, les avait laissées somnolentes, aussi la brise qui se levait et qui avait incité la manœuvre redonnait un peu de vie à tous. Blanche-Marie se leva et s’accouda au bastingage, mais il n’y avait rien à voir de nouveau, rien que cette étendue d’eau dont les profondeurs l’inquiétait. Elle se sentit fixée et détournant la tête, elle remarqua une fois de plus le garçon, un des mousses, qui la badait. Dégingander, pris dans un corps qui avait grandi trop vite, le rendant le plus souvent gauche, les vêtements trop courts, flottant autour de lui, le cheveu blond ébouriffé, des grands yeux clairs, il la regardait toujours avec impertinence comme s’il voyait à travers elle. Elle rougit et détourna la tête. C’était la première fois qu’un garçon faisait attention à elle, cela la flattait et l‘importunait à la fois. Elle ne pouvait s’empêcher quand elle était sur le pont de chercher sa présence tout en faisant semblant de l‘ignorer. Lorsque Graciane lui avait fait remarquer l’attention du drôle qui devait avoir le même âge que le sien, elle s’était contentée de hausser les épaules, niant l’intérêt. Mais chaque jour d’une façon ou d’une autre, il se faisait remarquer à elle. Elle savait qu’il ne viendrait pas lui parler. L’équipage avait interdiction d’adresser la parole aux femmes. Cela n’avait pas d’importance, elle n’aurait su dire pourquoi elle appréciait cette attention, cela la rassurait. Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80sElle tira sur son corsage qui à la longue lui brisait les reins et lui irritait la peau. La bienséance ne leur permettait pas de se déshabiller, et leur linge était raide de crasse. Elle se décida à quitter le bastingage, il lui fallait aller chercher sa mère et essayer de la sortir de son apathie. Le soleil se couchait faisant miroiter l’onde mouvante, d’ici une heure, il ne serait qu’un rai rasant les eaux, c’était l’heure du dernier repas de la journée. Les familles se regroupaient autour de leur dîner, les filles allaient faire la même chose. Elle pivota sur elle-même et se dirigea vers l‘avant du navire évitant les hommes occupés à nettoyer le pont et les divers obstacles sur son passage. Le capitaine était très à cheval sur l’ordonnancement du navire et cela occupait l’équipage le plus clair de son temps en dehors des manœuvres. Elle passa devant la « Grande rue », la grande écoutille centrale dépassa celle de la cambuse, elle arriva à celle de la Sainte-Barbe, elle aspira un grand coup. L’état de sa mère la laissait désemparée, elle ne savait comment agir ni réagir à cette détresse insondable. Elle-même essayait de ne pas se poser de questions quant à son avenir, elle rejetait du mieux qu’elle pouvait les pensées néfastes qui par ennui venaient la tourmenter. Rien n’était plus pesant que l’inhibition et la rumination obsessionnelle de ses doutes. Elle savait qu’il y avait trop d’inconnu devant elle pour que son questionnement trouve une parcelle de réponse, alors elle essayait d’occuper son esprit. Elle se secoua et descendit l’escalier qui menait dans la pénombre de l’entrepont. Le peu de lumière, qui pénétrait dans l’espace, laissait dans une demi-obscurité les parties les plus éloignées de ce puits de jour qu’était l’escalier. Même en plissant les yeux, Blanche-Marie discernait avec difficulté la couche de sa mère située sous la sienne. « — Mère ? C’est moi, Blanche-Marie, il faudrait sortir un peu. – Comme elle ne voyait rien bouger et qu’aucun bruit ne venait du fond de la cale, elle insista. – Mère, voyons, il faut au moins venir manger. – Et comme rien ne se passait et que décidément aucun son ni mouvement ne venaient perturber l’espace intérieur, un malaise en elle s’insinua. Tout en se dirigeant vers le fond du faux-pont, elle fouillait des yeux l’obscurité et ne devinait rien. « — Voyons, mère, vous ne pouvez rester là dans cet air insalubre à ne rien faire. – À sa surprise, elle ne discerna aucune forme sur la couche de Jeanne. – Mère ! Où êtes-vous ? Mère, il faut… Ah ! Ah !!! » C’en était trop, trop pour elle, trop pour son jeune esprit. Elle se rattrapa à l’un des poteaux de soutènement, elle se sentait défaillir. À même le sol, entre les cadres, lits superposés des filles, gisait, jupe par-dessus tête, le corps violenté de sa mère. Son cri avait alerté les marins qui besognaient juste au-dessus, puis les filles qui accoururent. Ils découvrirent la jeune fille à genoux devant le corps inerte. Graciane rapprocha, à l’aide d’un lumignon, un peu de lumière, et constata le visage tuméfié de la victime, défiguré par les coups. La colère monta en elle, dirigée contre tous les hommes, car elle ne douta pas un instant que ce soit l’œuvre d’une de ses brutes épaisses prêtes à tout pour un bref plaisir. Elle tira Blanche-Marie éplorée par les épaules qui comme une somnambule se laissa faire. Graciane avec elle remonta, tous ceux qui n’avaient pu ou osé descendre se trouvaient rassemblés là, attendant d’en savoir plus, la question sur le bord des lèvres. Le capitaine alerté fendit l’attroupement et d’un ton martial, il interpella les deux femmes, persuadé que c’était du bruit pour rien. « — Qu’est-ce que ce ramdam ? » Graciane releva la tête planta ses yeux remplis de haine dans les siens. « — Un de vos hommes a violenté sa mère et l’a laissée pour morte ! C’est ça que vous voulez savoir ? » Il la repoussa et descendit dans le lieu du drame, il dut se rendre à l’évidence, la femme avait été violée et salement amochée. Il savait qu’il aurait des problèmes avec ces filles, mais celle-là ? On ne la voyait jamais ou si peu.

*

Sur la galerie de poupe sur laquelle donnait sa cabine, le Capitaine Jacques Dumoulin accoudé à la rambarde, fixait le sillage du navire tout en ressassant l’incident et ses conséquences. Pour la première fois en trente ans de mer, il n’allait pas fêter le bonhomme tropique. Le passage de la ligne imaginaire était jour de funérailles. Il fallait immerger le corps de la défunte et il devait y mettre les formes, car personne ne savait qui avait agressé la femme. Il n’avait personne à punir afin de satisfaire la vindicte des passagers. Au sein de l’équipage, aucun de ses membres n’irait trahir l’un des siens, et si cela avait inquiété à juste titre les ribaudes, les autres passagers, le patriarche, en tête, ils étaient venus transmettre leur inquiétude. Il avait bien essayé de rassurer tout son monde, mais tous étaient sur le qui-vive, tous savaient que c’était un marin, un matelot, aussi les membres du navire s’étaient séparés en deux groupes qui se regardaient avec méfiance. La tension était perceptible dans chacun des échanges et au milieu, Blanche-Marie avait abandonné tout espoir, toute envie de vivre, elle paraissait éteinte. Le capitaine avait décidé de faire la cérémonie à la prière du matin, il n’avait pas d’aumônier, celui-ci n’avait pas voulu embarquer à la dernière minute, il devrait donc dire les mots saints. Il regrettait de ne pas avoir attendu pour en trouver un autre, cela aurait apaisé la situation. De toute façon, il était inutile de tergiverser, il fallait faire au plus vite, car sous ces latitudes la putréfaction était rapide, et un jour s’était déjà écoulé depuis la mort. De plus, il espérait que tous pourraient ainsi passer à autre chose même s’il ne se faisait pas d’illusion quant à la rancœur et la défiance de tous envers tous. Il n’avait pas dit son dernier mot quant à la découverte de l’agresseur. Il avait très mal pris en tant que représentant de l’ordre et de la loi sur son bâtiment d’être ainsi défié. Il savait fort bien qu’au cours d’une beuverie l’homme s’en vanterait un jour ou l’autre, et ce jour-là le poids de sa justice tomberait sur lui, car il ne fallait pas croire qu’il oublierait, il y mettrait le temps, mais il rendrait justice. Pour l’instant, il se contenta de décrire succinctement l’incident, cela prit une ligne sur le journal de bord.

*

42163b394af0a38608c785fd7420efb1Le soleil venait de se lever sur l‘horizon, le corps de Jeanne était enroulé d’un drap. D’un côté se tenait l’équipage, tête basse, pas très à l’aise, de l’autre les passagers emplis de suspicion. Graciane et les filles entouraient Blanche-Marie indifférente, son esprit était ailleurs au bord d’un fleuve riant, aimant, aimé, sa mère grondait son père, elle était dans un temps heureux, elle n’était pas là. Elle refusait d’être là, au milieu de nulle part, devant un corps emmailloté qu’elle savait être celui de sa mère, martyrisée, humiliée. Son regard fixait un point sur le tillac, celui d’un clou qui dépassait. La voix grave du capitaine résonnait dans le silence des derniers mots qui accompagnaient Jeanne Peydédaut. La dernière prière dite, le silence s’installa troublé seulement par les reniflements. Quatre matelots prirent le corps, Blanche-Marie sursauta, paniqua, ils allaient jeter le corps de sa mère par-dessus bord au fond de cette eau mystérieuse où des monstres marins se cachaient. Ce n’était pas possible, c’était par trop épouvantable. Elle s’arracha des bras de Graciane et Boubou, elle se jeta sur le corps de sa mère, pas un son ne sortait d’entre ses lèvres, mais tous ressentaient la terreur de la jeune fille. Ses deux compagnes la prirent dans leurs bras et doucement la ramenèrent vers le groupe. Les marins reprirent le corps et le basculèrent au-dessus du bastingage, seul le choc au contact du flot vint altérer le silence, aussi lugubre qu’un glas. Alors à la stupéfaction de tous, Blanche-Marie se retourna vers le capitaine et droit dans les yeux et sur un ton qui ne laissait la place à aucune hésitation, elle s’adressa à tous : « — je suis Blanche-Marie, fille du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert et, sachez, que comme tel je ferai appel à la justice du roi, et celui ou ceux qui ont violenté ma mère seront punis, Dieu m’en est témoin. » Hormis les filles, tous la croyaient muette, car aucun n’avait entendu sa voix jusque-là.

*

Les funérailles finies, le capitaine Dumoulin entretint Blanche-Marie dans le privé de sa cabine. Il était très en colère, et contenait son ire sous son air martial. Il la laissa debout alors qu’il prenait ses aises dans son fauteuil. Impassible, elle le fixait sans le voir et réagit à peine quand il entama ses remontrances. « — Mademoiselle, sachez que qui que vous soyez, je n’ai pas besoin de vous pour rendre justice sur mon bâtiment. Je vous invite donc à garder vos pensées, je n’ai pas besoin d’élément séditieux pendant notre voyage. Je ne tiens pas à avoir de mutinerie sur les bras. Si j’étais amené à vous reprendre une nouvelle fois ce serait pour vous faire mettre aux fers et à la cale, pour éviter cette alternative aussi désagréable pour vous que pour moi, je vous prierai donc de garder le plus possible vos quartiers pendant le reste de la traversée. Je comprends votre douleur, mais elle ne doit en aucun cas porter le trouble. De plus, sachez qu’outre vos trois années d’engagement pour rembourser votre voyage, vous devrez en faire autant pour celui de votre mère, car la Compagnie vous en demandera des comptes. » Blanche-Marie était abasourdie par la dernière tirade, elle ne comprenait pas ce que le capitaine lui disait. Elle avait en mémoire un contrat signé au fort du Hâ par l’intermédiaire du sénéchal qui était ce jour-là venu en personne expliquer à sa mère, ce qu’il en retournait. Elle n’avait retenu qu’une chose, c’était que suite à cela, elles partaient loin, de l’autre côté de l’océan, ce qui l’avait alors inquiété tout en enflammant son imagination. Elle se souvenait aussi du soulagement éprouvé à l’idée de sortir de ses quatre murs au sein desquels elles étaient cloîtrées depuis de longues semaines. Elle ne saisit pas en quoi cela avait l’air si terrible cette histoire d’engagement de trois ans ou plus puisque de toute façon elle était partie pour ce pays afin d’y rester. De toute façon, elle n’était pas en état d’y réfléchir ni de répondre, sa tête était toute à sa peine. Elle se retira abattue plus que jamais affligée.

Une belle illustration par Arthur Rackham.jpgLe capitaine Dumoulin restait seul, il s’alluma une pipe, il ouvrit la porte donnant sur la galerie de poupe et alla s’accouder à la rambarde. Le soleil était haut dans le ciel et quelques nuages épars et moutonneux venaient le parcourir. C’était une belle journée, et pourtant pleine de soucis. La tirade de celle qu’il considérait comme une gamine l’avait pris au dépourvu, ce qui était fort contrariant, d’autant qu’elle devait faire bavasser sur le tillac. Elle lui avait remémoré le secrétaire du Sénéchal et son explication doucereuse. Il n’y avait guère fait attention sur le moment, contrarié qu’il était alors d’avoir autant de passagers à son bord, ce qui était source d’ennui dans le meilleur des cas, d’autant qu’y était inclus un groupe de ribaudes. Il avait bien tiqué au moment de l’explication, mais préoccupé de faire embarquer à temps tout ce monde et cela avant la marée du lendemain, il n’avait pas approfondi. Et maintenant qu’il y repensait, il avait bien l’impression d’avoir été embobiné par l’homme et cela en accord avec la Compagnie. Au moment du départ, s’il avait été surpris par la physionomie de la mère et de la fille et surtout par leurs mises au milieu du groupe de filles, là aussi, il n’avait pas pris le temps de la réflexion. Elles avaient embarqué les dernières et il était déjà dans les manœuvres de départ afin de ne point manquer la marée. Il avait donc été fort contrarié par le trait de la fille qui tombait dans un moment où tous étaient à cran, de plus il pressentait des ennuis d’une autre envergure, car si ce qu’elle avait déclaré était vrai, il lui serait demandé des comptes sur leur voyage. D’un autre côté, ce n’était pas la première fois qu’un passager décédait lors de la traversée, évidemment c’était le plus souvent pour cause de maladie et quelques fois par accident. Depuis qu’il était sur les mers, il n’avait jamais vu ou eut vent d’un meurtre, hormis bien sûr, lors de mutineries ou de rencontres fâcheuses avec des pirates. D’un autre côté, si on les avait envoyées si loin, dans une colonie dont on savait en fait peu de choses c’était qu’elles devaient gêner quelqu’un. Cette dernière idée le rassura, le rasséréna, il mit de côté le problème. Il reprit le cours normal du voyage.

*

La tristesse, tel un raz-de-marée, l’avait engloutie, l’étouffait à en perdre l’âme. Elle refusait de croire que ce fut possible, elle ne pouvait désormais être seule au monde, cela était impensable, qu’avait-elle fait pour cela ? Son esprit avec violence luttait contre lui-même, rejetait les faits. Elle restait recroquevillée sur elle-même, en boule sur sa couchette. Sa douleur était passée dans tout le corps, elle ne dormait plus ou mal, regardait fixement le plancher du pont qui servait de plafond au faux-pont. Manger ? Elle en était incapable, une boule dans la gorge l’empêchait même de déglutir, elle s’étranglait parfois déclenchant des quintes de toux. Ses larmes étaient des larmes de désespérance, elle ne savait plus vers qui se tourner.   Graciane ou les autres filles, toutes l’enveloppaient d’une affection, d’une tendresse maternelle de tous les instants. Elle n’était jamais seule. Elles mirent de côté, leur curiosité titillait par l’avertissement sibyllin de la jeune fille. Qu’avait voulu dire Blanche-Marie, par : « je suis la fille du vicomte… ? » Elles avaient fait des suppositions entre elles, Graciane  avait présumé que Jeanne avait vécu comme elle avec quelque aristocrate. Malgré la curiosité, aucune n’avait troublé le désespoir de leur protégée. Les jours passaient, Blanche-Marie ne se relevait pas de sa désespérance, elle se sentait trahie, abandonnée. Elle ne sortait plus de son mutisme. Elle avait des crises de violence, martelant les parois de chêne, jusqu’à se faire mal. Elle voulait se venger, venger sa mère, ses pulsions fulgurantes de colère la laissaient pantelante, inassouvie, pleine d’aigreur, elle ne connaissait pas le meurtrier. Il n’y avait que le vide devant elle, aucun exécutoire, personne à maudire, à fustiger de sa haine. Elle se pencha sur son passé cherchant les sujets de sa détestation et ne trouvait que son oncle, sa tante, ou bien le sénéchal qui malgré son amabilité apparente les avait menées là, dans cette horreur, dans cet enfer.

Les filles étaient ennuyées et ne savaient quel parti prendre. Blanche-Marie était le plus souvent dans une fuite intérieure. Leurs tentatives, de l’extirper de cette léthargie, étaient désespérées, du moins en apparence. La jeune fille éprouvait un sentiment d’incapacité, une absence du goût de vivre, malgré les jours qui l’éloignaient du jour funeste. Elle était imprégnée de mélancolie, de culpabilité, se reprochant d’avoir laissé sa mère seule, si faible dans l’incapacité de se défendre. Son état général devint si faible que Graciane  et les filles ne se rendirent pas compte tout de suite que Blanche-Marie était atteinte d’un mal qui n’avait rien à voir avec la mort de sa mère. Elle s’était mise à gonfler au niveau des poignets puis des mains, force fut de constater que les chevilles et les pieds avaient pris la même tournure. Lorsque Boubou constata les œdèmes, elle s’en ouvrit à Graciane qui se chargea d’en faire part à l’un des Seconds qui envoya le chirurgien de bord faire son diagnostic. Celui-ci n’eut aucun doute et alla faire son rapport au Capitaine. C’était le premier cas de scorbut du voyage, c’était somme toute normal puisque l’on approchait de sa fin, les vivres frais étaient rares et l’eau malgré toute l’attention était devenue saumâtre. Elle avait croupi dans les futailles et ils n’avaient pu faire d’aiguades pour en renouveler la provision et il n’avait pas plu depuis leur départ. Il avait laissé pour consigne de lui faire ingurgiter du chou en grande quantité. Le manque d’hygiène, l’entassement, les repas monotones étaient d’excellents bouillons de culture pour les maladies. La mauvaise nutrition de la plupart des passagers et de l’équipage les rendait très peu résistants à ces maux. Le scorbut était le fléau coutumier que le chirurgien était en charge d’éradiquer si possible. Mais comme seuls les officiers avaient des provisions personnelles susceptibles d’avoir un régime alimentaire les laissant à l’abri de ce mal, telles que figues, raisins secs, confitures, fruits divers, sa pratique tenait de l’impossible pour les autres.

Le capitaine informé se mit en colère comme si le chirurgien y était pour quelque chose. Son emportement tenait à l’identité de la première victime et non du mal. Sur l’impulsion, le capitaine eut préféré que l’effrontée ne soit pas touchée, puis réflexion faite, il estima que c’était peut-être un bien. Si elle faisait partie des victimes de ce fléau si naturel pour les voyages au long cours, et il ne voyait pas pourquoi ce ne serait pas le cas, personne n’y trouverait à redire et personne ne serait là pour se plaindre, pour demander une quelconque justice. Dieu déciderait donc, il ne ferait rien ni dans un sens ni dans un autre.

*

Les filles à tour de rôle se mirent à la soigner, malgré cela le mal empira. Son corps était assailli de fièvres délirantes. Ses œdèmes se propageaient aux autres parties du corps et gonflaient de jour en jour. Elle se mit à saigner du nez puis des gencives. Elles lui lavaient le visage, le cou, les bras et les jambes à l’eau de mer pour la rafraîchir, mais le sel en séchant la démangeait, et chaque fois qu’elle bougeait elle gémissait de douleur. Graciane, Boubou et les autres étaient désemparées. La compassion pour la jeune fille les étreignait de tristesse, un peu plus chaque jour. Elles croisaient parfois leurs regards embués désespérés, malgré cela, elles ne baissaient pas les bras, elles lui faisaient ingérer pour ainsi dire par la force le jus de la soupe aux choux à défaut du légume par lui-même.

À la deuxième victime, la nouvelle se répandit. Le soir même, alors qu’elles étaient déjà enfermées et que le ciel n’était éclairé qu’épisodiquement au gré des nuages par les étoiles, une voix les apostropha. Paulette, dont la couche avec celle de Marguerite  était la plus près, répondit d’une voix autoritaire, bien que chuchotée : « — va-t’en le bougre, on n’a pas besoin de toi !

— Oh ! C’est pas pour ce que tu crois. Approches !

— Tu me prends pour une gourde ? Les autres filles s’étaient rapprochées, Graciane prit le relais. « — Écoutes, ce qu’elle te dit, va-t’en, on n’a pas besoin de problèmes.

— vous m’agacez ! C’est pour la fille. Attrapes ! Ce sont des fruits. Il faut les couper et lui faire ingurgiter. Ne cherche pas à comprendre et fais-le !

Thimothée Monrauzeau (Portrait de M. de Fouzac de Augustin Jean-Baptiste-JacquesLa main de la voix passa au travers de l’écoutille et tendit deux fruits ovoïdes jaunes vifs. Graciane savait ce que c’était, elle en avait dégusté à la table de son amant, c’étaient des citrons. Elle les saisit et remercia le donateur. Elle ne se demanda pas comment il les avait obtenus, ce n’était pas son problème. Ses compagnes se regroupèrent autour d’elle et regardèrent, incrédules, ce que pour la plupart d’entre elles n’avaient jamais vu auparavant. Paulette, la plus jeune, et aussi la plus impertinente, s’exclama : « — et ça va la soigner ? » Graciane, comme les autres, était septique. « — On peut toujours essayer, de toute façon j’en ai déjà mangé. Ils étaient confits bien sûr, mais ce n’est pas du poison et c’est même assez bon. »

Toutes avaient deviné qui était le bienfaiteur et l’avaient dit à Blanche-Marie, mais la jeune fille, trop épuisée, l’esprit comateux, ne comprenait pas, comme un nourrisson, elle se laissait faire. De ce jour les fruits salvateurs apparaissaient de la main du mousse ou tombaient comme par enchantement sur le sol du faux-pont. Blanche-Marie commença doucement à se remettre. La fièvre tomba, les saignements s’interrompirent et les œdèmes disparurent, redonnant à la malade image humaine. Si la maladie l’avait laissée exsangue, émaciée à faire peur, au bout d’un peu plus deux semaines, elle se trouva guérie au grand étonnement du chirurgien qui prit cela pour un miracle. Bien sûr, les filles ne dirent mot des citrons. Elles se doutaient que le mousse serait puni pour ce qui devait être un vol, car il ne pouvait en être autrement, ces fruits devaient appartenir à quelques officiers. Elles n’avaient pas totalement tort.

*

Thimothée, mousse sur le « Vénus », était aussi le frère du Second Monrauzeau. Ils étaient les fils d’un négociant de La Rochelle étroitement lié avec la Compagnie. Thimothée avait décidé d’entrer à l’école de la marine militaire de Rochefort, ou mieux de Brest dont les maîtres étaient de grande réputation. Il voulait devenir hydrographe. Son père n’y avait vu aucun empêchement, il était le cadet d’une fratrie de cinq garçons dont les deux aînés avaient déjà intégré les affaires familiales. Que les cadets soient dans la marine était une bonne chose, maître Monrauzeau avait pour objectif d’armer un navire, alors autant que ce soit ses fils qui soient à ses commandes. Thimothée avait toujours rêvé de ses voyages autour du monde, il était friand de ces récits de voyage qui contaient les peuples, les paysages si exotiques à ses yeux, il savait au fond de lui qu’il était fait pour ses contrées lointaines, aussi chaque fois qu’à la table de son père quelques hommes de mer s’y trouvaient, il buvait leurs paroles. Ce fut lors d’une de ses tablées qu’il entendit les plaintes d’un capitaine qui avait perdu lors de son voyage vers Bourbon plus d’un quart de son équipage par la maladie. Le chirurgien qui l’accompagnait spécifia que c’était le scorbut, le capitaine avait acquiescé à la précision et s’était lamenté sur l’incapacité, qui avait été de vaincre cette peste marine comme on la nommait. Monsieur Monrauzeau avait alors parlé d’un livre qu’il détenait, écrit par monsieur Martin de Vitré, qui mentionnait dans sa « description du premier voyage fait aux Indes Orientales » qu’il n’y avait rien de meilleur pour se préserver de cette maladie que de prendre souvent du jus de citron ou d’orange, ou manger souvent des fruits et il ne savait plus quoi exactement. Le chirurgien avait fait remarquer que l’écrit datait du siècle précédent, sous-entendant que cela n’avait donc aucun intérêt, quant au capitaine qui attaquait le plat que l‘on venait de lui servir, il ne s’était pas intéressé à ce qui s’était dit, d’autant que cela venait d’un néophyte. Thimothée impressionné par ces récits pleins d’aventures et d’horreur, il s’était intéressé au livre cité par son père et s’était empressé de le lire avec attention. Si bien que, lorsqu’il s’était embarqué sur le « Vénus », il avait demandé à son aîné de se pourvoir largement en citron et orange. Le Second Monrauzeau s’était plié à la fantaisie de son benjamin pour lequel il avait une affection particulière. Aussi quand Thimothée  avait connu la maladie de Blanche-Marie et ses symptômes, il connaissait le remède, du moins l’espérait-il. Il avait donc été soulagé d’apprendre que le remède faisait l’effet escompté, car dès qu’il avait aperçu la jeune fille sur le tillac, il avait été subjugué par sa chevelure flamboyante et son maintien. Malgré ses quatorze années, il avait décidé tout de go qu’elle serait un jour sa femme, et qu’elle fut parmi les ribaudes n’avait pas d’importance. Il ne s’en était pas vanté, c’était son secret à lui. Il n’avait pas plus confié ses aspirations à son frère, qu’à un autre, à qui pourtant il ne cachait pas grand-chose. Peur du jugement ? De la dérision ? Il savait que c’était impensable pour les autres.

 Peydédaut Blanche-Marie (Augustin de-SAINT-AUBIN-Portrait of aY oung Girl in Profile.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédau 010 et 011

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épisode 010

Le drame

Vicomte de Castelnau.jpg

Le vicomte de Castelnau invitait ses voisins à une battue aux sangliers. Depuis le début de l’automne, une harde détériorait des champs et avait ravagé en dernier un champ de blé. Philippe-Amédée avait donc décidé que cela ne pouvait plus durer et comme le troupeau comptait une dizaine de bêtes, il fallait donc être plusieurs chasseurs. Il avait donc organisé une chasse à courre qui débuterait par un déjeuner matinal en fait aux aurores et un dîner roboratif au retour. Comme il faisait encore très beau malgré les brumes matinales, il s’en faisait une joie.

Depuis deux jours, La Lesbats cuisinait du matin jusqu’au soir, aidée en cela de Madeleine et de Bernardine, qui était restée au service de la demeure, bien que son rôle de nourrice n’ait plus lieu d’être, et avait épousé le Martin. Jeanne supervisait, vérifiait, que la chambre d’apparat était à la hauteur de l’événement. Le feu dans l’immense cheminée en marbre des Pyrénées sculpté de rinceaux et de guirlandes attendait d’être allumé. Elle avait fait dresser, sur des tréteaux, une table recouverte d’une nappe damassée pour une vingtaine de personnes. Elle connaissait la plupart des chasseurs, mais aucune de leurs épouses ; tous, devant elles, l’acceptaient. Elle était angoissée par la venue des dames, qui ne participant pas à la chasse, arriveraient en fin d’après midi. Blanche-Marie de son côté boudait enfermée dans la bibliothèque, son père lui avait refusé la chasse sous prétexte qu’elle était trop jeune. Elle venait d’avoir treize ans. Elle avait décoché tout un bataillon d’arguments pour justifier sa présence à la chasse, mais rien n’y avait fait. Elle était autorisée à paraître au dîner, ce qui était déjà exceptionnel. Elle n’en avait cure de ces simagrées de femmes. Elle, elle voulait sentir sa monture réagir à chacun de ses désirs et non, parader en chignon, déguisée en fille. Cela amusait Philippe-Amédée qui aimait voir le caractère bien trempé de sa fille.

Avant que le soleil ne vienne de rose et d’or teinter de son liseré le début du jour, tous étaient levés dans la demeure et à l’ouvrage. Philippe-Amédée, une fois prêt, sortit de son coffret recouvert de cuir de Cordoue, une étrange machine de guerre, un pistolet à deux canons en parallèle, cela afin de remédier au principal problème des armes à poudre noire, leur cadence de tir étant limitée. Ce n’était pas une arme réglementaire, mais plutôt un accessoire susceptible d’être adopté par un officier fortuné. L’arme possédait deux détentes, une par canon permettant ainsi de tirer ses coups consécutivement. Il avait été conçu au couvent des minimes de la place royale de Paris et il l’avait gagné lors d’une partie de cartes lors de laquelle il avait failli tout perdre. Un revers de fortune l’avait bien servi et une fois son jeu étalé sur la table, le sors était à son avantage. Le marquis contre lequel il avait gagné, bon perdant, lui avait offert ce joyau de technicité pour le plaisir que lui avait donné cette partie de reversis. Il lui avait montré comment l’armer et s’en servir. La mécanique, fort sensible, demandait autant de minutie qu’elle était précise au tir. Il avait promis de montrer le fabuleux objet et de démontrer ses capacités à monsieur de Tallais, son voisin, à qui, il en avait vanté les mérites. En attendant ses premiers invités, il nettoya le mécanisme soigneusement, puis y inclut la poudre, comme il avait peur qu’il ne soit grippé, il ouvrit la fenêtre afin de tirer en l’air. Son premier essai déclencha un bruit sourd et humide, la poudre devait être défectueuse. Il regarda de plus près ce qui pouvait empêcher le bon fonctionnement, il ne vit rien. Il alluma la mèche. Il réitéra l’essai et obtint le même résultat. Impatienté, il rapprocha l’arme de ses yeux, le manque de lumière devait l’empêcher de percevoir le problème. Au même moment qu’il se penchait vers l’arme, une déflagration retentit, l’objet éclata en mille morceaux, Philippe-Amédée  tomba, s’écroulant sur lui-même. Robe à la Française, ca. 1750 French Baroque and Rococo Fashions Coloring Page 3.jpgDans la garde-robe, Jeanne finissait de se préparer et se battait avec les nœuds de son corsage. Au son funeste, son cœur manqua un battement puis s’emballa. Elle savait, mais ce n’était pas possible. « Oh non ! Mon Dieu ce n’est pas possible ! » Elle s’engouffra en quelques enjambées dans leur chambre. Elle vit le corps avachi sur le sol. Elle se jeta sur lui, le retourna. L’indicible était sous ses yeux. Son âme se déchira, un son sourd monta en elle. Comme une bête blessée, diabolique, elle hurla l’horreur. Une partie d’elle était là dans ses bras, mais sans vie. Cela ne se pouvait, il n’avait pas pu quitter ce monde sans elle, cela était impossible. Elle ne réalisait pas que de sa gorge continuait à jaillir en flot continu le son inhumain de son chagrin qui l’entraînait vers les abîmes de la folie. La première sur les lieux fut Blanche-Marie. Elle poussa violemment la porte de la chambre de ses parents pour découvrir sa mère en furie, berçant le corps ensanglanté de son père. La pièce était emplie de l’odeur de la poudre et de celle du sang. Elle sentit entre ses jambes un liquide chaud qui coulait, puis plus rien. Elle avait perdu connaissance. Les femmes, de la cuisine, se précipitèrent suivies des hommes venus de tous les coins de la demeure où ils besognaient. Toute la maisonnée, successivement, arriva essoufflée sur les lieux, la première, Madeleine laissa échapper un cri à la vision portant la main à sa bouche pour l’étouffer, tout comme elle, les autres découvrirent la vision de cauchemar. La Lesbats se cacha instinctivement les yeux. Bernardine se mit à pleurer à gros sanglots saccadés présageant une crise de nerfs, que le Martin stoppa d’une gifle dont le bruit secoua tout le monde. La Madeleine qui avait repris son sang-froid et cela malgré le choc qui lui avait coupé les jambes et secoué l’âme se retourna vers le Martin. « – Porte la petite dans sa chambre et toi, Bernardine, occupe-t’en, il semble que cela lui ait déclenché les saignements ! Lesbats, il faut s’occuper de Jeanne. Allez, viens !

— Tu as raison, Madeleine. Le Pierre va prévenir le père Guilhem et le Simon va voir le Peydédaut.

*

Pendant que le Martin, sur sa mule se rendait à la demeure de monsieur de Saint-Aubin, se demandant comment il allait présenter la mort de son maître, les femmes de la maisonnée prenaient en main la mère et la fille. La Léontine appelée à la rescousse avait administré à Jeanne un calmant à sa façon. Elle s’enfonça dans un sommeil sans rêves. Quant à La Lesbats, avec Bernardine, elle cajolait et soignait Blanche-Marie  qui oscillait entre la peur de mourir de ses premiers saignements et de sombrer dans la folie que la douleur de la perte de son père appelait.

Martin, mal remis du choc, ressassant le drame et ses conséquences, se présenta, morose, devant la gentilhommière à Cujac en fin d’après-midi, le soleil avait l’insolence de briller de tout son éclat en cette journée funeste mettant en exergue les ors et pourpres des frondaisons. Ce fut une servante entre deux âges qui ouvrit, elle lui était inconnue. Elle le toisa de la tête aux pieds, ne méritant pas à son avis la moindre déférence, elle le houspilla. « — Dia, qu’est que tu fais là, tu sais donc pas que le commun y passe derrière ! » un peu déconcerté par l’algarade, il se redressa et bomba le torse. « — Je dois parler à monsieur de Saint-Aubin, ton maître, c’est important !

— Et qui est qu’y me dit que c’est important !

— Tu Dieu, par ce que j’te le dis !

Le tapage fait par les deux domestiques attira le chevalier qui lisait dans la pièce d’à côté et que le bruit avait fini par importuner.   « — Martin ! Mais que fais-tu là ?

— Ben, monsieur le chevalier, je suis venu vous porter une mauvaise nouvelle.

— Une mauvaise nouvelle ? Quelle mauvaise nouvelle ?

— Et bein monsieur, mon maître, il est…

— Il est quoi, Martin ?

— Il est, comme dirait, mort, monsieur.

— Mort ! Comment ça mort ?

— Il est mort avec un pistolet, monsieur.

— Avec un pistolet ! Sans s’en rendre compte, monsieur de Saint-Aubin parlait de plus en plus fort. Ses jambes ramollissaient, son teint viré au vert au fur et à mesure qu’il comprenait. La servante aux côtés des deux hommes était effarée. Martin, de plus en plus gêné de voir le frère de son maître visiblement se décontenancer, se tortillait devant lui tout en continuant désespérément ses explications : « — et ben, il nettoyait un mousquet et il lui a explosé à la tête.

— Oh ! mon Dieu ce n’est pas chose possible, dites-moi que je rêve.

— Qu’est-ce qui n’est pas possible ? Mon ami. Lança madame de Martignas depuis le haut de l’escalier. De l’étage, elle avait tout d’abord perçu l’échange houleux des domestiques sans discerner ce qu’ils disaient, elle s’apprêtait à descendre pour les morigéner quand elle avait entendu son époux élever la voix ce qui n’était pas dans sa nature. Elle s’était donc hâtée de venir aux nouvelles, prête à mettre de l’ordre à ce tapage. Tout en descendant les premières marches, elle vit son époux se tourner vers elle visiblement bouleversé. « — Mon frère…

— Et bien, quoi, votre frère ?

— Il est mort !

— Oh mon Dieu ! Elle porta sa main au cœur tant l’émotion avait été vive. Elle retint la joie qui montait en elle. C’était trop beau pour être vrai. Enfin ! Elle n’allait plus vivre dans la misère, elle allait avoir une vie digne de sa personne. Elle allait pouvoir renvoyer à la face du notaire ses dettes. Elle se composa une mine de circonstance et afficha un air de compassion plus adéquate à la situation présente. Elle aurait aimé trépigner de joie, hurler, crier à tue-tête à toutes ses comparses, sœurs, amies, connaissances qui la méprisaient en temps normal qu’elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert ! « — Mon Dieu ! Elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert  et elle ne pouvait le proclamer à quiconque, quelle frustration ! » Il lui fallut toute la rigueur de son éducation aux ursulines pour contenir son exultation. Quand elle s’approcha de son époux qui tout à son affliction ne se doutait pas des émotions contraires aux siennes qui secouaient l’esprit de son épouse, et qui malgré une apparente sollicitude, irradiait de bonheur. Elle prit avec douceur, mais avec fermeté le bras de son époux, qu’elle tapota affectueusement. « — Venez mon ami, il vous faut vous asseoir, vous allez défaillir tant cette nouvelle vous a secoué. » Tout en entraînant son époux vers la pièce adjacente, elle s’adressa aux domestiques « — Martin, retournez à Saint-Mambert et prévenez que l’on arrive au plus vite. Marinette apporte un verre de liqueur à monsieur, voilà les clefs ! »  Elle accompagna son époux jusqu’au fauteuil, dernier achat avant leur faillite, qu’il avait précédemment abandonné. Elle prit pour elle un tabouret et s’assit à ses côtés, pleine d’attention apparente. « — Mon ami, il vous faut vous ressaisir, nous devons nous rendre auprès de votre frère, il faut nous en occuper.

— Oui… Bien sûr.

— Ne vous inquiétez pas, je vais m’occuper de tout, mais ne plonger pas dans l’abîme de votre chagrin, vous avez des responsabilités. — Le verre de liqueur avalé puis un deuxième sembla le remettre un tant soit peu d’aplomb, elle le laissa et multiplia les ordres pour partir au plus vite. Elle fit mettre pêle-mêle dans deux coffres leur garde-robe, pour le reste, elle verrait plus tard.

*

Monsieur de Saint-Aubin et madame de Martignas arrivèrent à la nuit au château de Saint-Mambert. Ils avaient été précédés par Martin qui avait porté la nouvelle à la maisonnée et qui avait tel un glas annoncé la fin du bonheur pour tous, La Lesbats ne put s’empêcher de marmonner qu’avec le malheur les corbeaux arrivaient.

Lorsque le vieux carrosse s’arrêta devant l’escalier, Martin descendit avec un flambeau éclairé les nouveaux propriétaires. L’ensemble de la domesticité s’était rassemblé sur le perron à attendre leurs nouveaux maîtres à la grande satisfaction de madame de Martignas. Si celle-ci rayonnait de par ce retournement du destin qu’elle vivait comme une victoire, monsieur de Saint-Aubin quant à lui paraissait plus vieux de dix ans. La mort de son frère, dernier membre de sa famille, était pour lui une catastrophe. Il n’avait jamais eu grande ambition. Sa vie de petits nobliaux de campagne le satisfaisait, protégé jusque-là par son frère des coups du destin comme au temps de leur enfance, sa vie lui convenait parfaitement. GNACIO DE LEON Y ESCOSURA (SPANISH, 1834-1901) - ‘The Courtship’..jpgLa seule ombre au tableau avait été l’aigreur d’une femme dont il s’était épris pour sa beauté et sa force de caractère évidente et dont le temps avait changé ce dernier en celui d’une mégère. À la vue de son ancienne nourrice, La Lesbats, il s’effondra dans son giron comme, lorsqu’il était enfant, à la grande déconvenue de son épouse. Cet étalage d’émotion était pour elle des plus déplacés. Elle lui prit le bras afin qu’il se reprenne, mais tout à son accablement, il ne s’en préoccupa pas. « — Oh ! ma Lesbats, c’est tragique. Qu’allons-nous faire ?

— Vivre mon petit, vivre. Dieu en a voulu ainsi. — Il sourit tristement. Sa nourrice avait raison. Que faire d’autre ? – où est-il ?

— Dans sa chambre, monsieur, nous lui avons fait sa toilette et avons nettoyé la pièce.

— C’est bien.

Madame de Martignas, qui commençait à s’impatienter devant ses jérémiades qui se prolongeaient, brusqua un peu son époux. « — Mon ami, il nous faut aller le voir. Lesbats préparez-nous une collation roborative. Monsieur le vicomte a besoin de se remettre. – le titre de vicomte fit sursauter tout le monde, même celui pour qui il était destiné, ils trouvèrent déplacé d’utiliser ce titre alors que le précédent n’était pas encore en terre. Mais madame de Martignas ne se souciait pas de ce genre de sensiblerie. – faites aussi préparer la chambre de feu la vicomtesse afin que je puisse m’y reposer rapidement.

— Mais madame, elle n’a pas été occupée depuis si longtemps ! rétorqua La Lesbats choquée de toute cette urgence qu’elle trouvait déplacée en des temps de deuil.

— Justement, il faut que ça change, le plus tôt sera le mieux, et puis cela fera diversion à vos idées.

Son époux ayant pris les devants, elle rajouta avec acidité : « — la catin et sa bâtarde ? Elles ne sont pas à son chevet au moins !

— Non, madame, Jeanne et Blanche-Marie ont été très choquées, Léontine leur a donné de quoi dormir. Elles sont dans les chambres du dernier étage.

— Pour l’instant qu’elles y restent tant que je n’ai pas décidé de leur sort.

*

 Madame de Martignas avait passé une excellente nuit, et la journée commençait sous les meilleurs auspices. Elle avait demandé à Madeleine de venir l’aider à s’habiller et finissait son déjeuner dont elle avait commandité le détail la veille. Sa chambre n’avait pas été occupée depuis la mort de la dernière vicomtesse et était quelque peu défraîchie et encore imprégnée d‘un relent de renfermé un peu âcre qu’elle avait essayé de masquer par celle du parfum. Elle était aussi grande que celle du vicomte et comme elle, elle avait son antichambre, sa garde-robe et ses lieux d’aisances. Trônait face aux deux fenêtres un superbe lit d’acajou dont il lui faudrait changer les rideaux du baldaquin bien trop fanés à son goût. Elle alla s’asseoir devant une table où reposait un miroir, au passage, elle examina chaque recoin et détail de la pièce qu’elle avait découverte à la lueur des chandelles au moment de se coucher et dont le décor était désormais le sien. Elle se mira contrariée de ce qu’elle voyait et pensa qu’elle aurait dû confisquer la garde-robe de Jeanne, dont la plupart des robes n’étaient pas dignes de celle-ci et plus en accord avec son rang, d’autant que ce qu’elle portait était quelque peu démodé. De toute façon, ces vêtements ne pouvaient appartenir à une servante, mais elle décida de remettre cela à plus tard. Elle ne voulait pas paraître mesquine et encore moins que l’on pense qu’elle porte la vêture d’une domestique, même s’il fallait bien avouer que quelques-unes de ses robes étaient de toute beauté et lui faisait envie. Elle repoussa l’idée momentanément et comme Madeleine venait d’entrer dans la chambre, sans prendre la peine de se retourner, d’un ton sec elle s’adressa à elle. « – Ma fille, peux-tu, me dire où se trouve monsieur mon époux ? 

— Monsieur est dans le cabinet de monsieur le vicomte.

— Madeleine, tâchez de vous rappeler que monsieur le vicomte, c’est désormais mon époux. Que je n’ai pas à vous le rappeler !

— Bien madame.

Exaspérée, madame de Martignas se leva, lissa et remit en place l’un des plis du manteau de sa robe, sortit et descendit jusqu’au cabinet au pas de charge. « — Décidément ces domestiques ! Il fallait tout leur dire ! »

*

Elle trouva monsieur de Saint-Aubin, pour elle le nouveau vicomte de Castelnau, attablé dans le cabinet, le regard dans le vague, fixant au loin devant lui, elle ne savait trop quoi. Il semblait rêvasser, cela l’irrita un peu plus. Elle se dirigea en geste vif vers la porte-fenêtre grande ouverte afin de la fermer. « — Mon ami, vous allez prendre froid, le soleil est là, mais nous sommes à la Toussaint et ses brouillards matinaux vont s’insinuer dans vos os, cela n’est pas raisonnable. » Elle allait continuer à vitupérer, quand elle remarqua, étalé devant lui, un vélin armorié à côté de la bible familiale, grand livre ornementé d’enluminures, ouvert à l’arbre généalogique. Cela l’intrigua. « — Vous me semblez soucieux, mon ami, n’auriez-vous point trouvé un sommeil réparateur ?

— Non, madame, le chagrin qui me touche ne peut s’effacer en une nuit malheureusement. 

Ne relevant pas le propos, pour elle sans intérêt, elle reprit sur le sujet qui l’intéressait. « — Si je puis me permettre le document, que vous avez sous les yeux, semble rajouter à vos soucis.

— Un tant soit peu, de plus il va fort vous contrarier. Il m’apprend que je suis le tuteur de l’héritière de mon frère.

Madame de Martignas réprima un haut-le-cœur devant la surprise.

— Qu’est-ce que vous racontez là ?

— Mon frère a reconnu sa fille.

— Montrez-moi ça ! — Sans aucune délicatesse, elle lui arracha le document des mains, plus elle le parcourait plus sa colère grandissait. — Ce document n’a pas eu de témoin, et encore moins de notaires. Donc, il n’existe pas ! Cette bâtarde ne nous enlèvera pas ce qui nous revient de droit ! — Et avant qu’il n’ait pu réagir, elle l’avait déchiré et jeté au feu. Elle attrapa ensuite la Bible familiale, examina la page où chaque génération y avait inscrit ses naissances et ses décès. À l’aide d’une calligraphie élégante de la main de Philippe-Amédée, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, les dernières lignes révélaient, la naissance de Blanche-Marie et le décès de celui-ci, par son frère. C’est comme cela que monsieur de Saint-Aubin avait découvert le début de la teneur du testament.   D’un geste sec, elle empoigna la feuille et la tira, mais cette fois-ci l’étau de la poigne de son époux arrêta madame de Martignas au milieu de l’action. Il referma le livre saint la page aux trois quarts détachée. « – Non, madame, cela c’est de trop ! » Il comprenait son épouse et adhérait mollement à la négation du testament de son frère, mais il ne se résignait pas à nier par un geste si symbolique la vie de celui-ci. Il prit la Bible et la rangea dans le cabinet dont il ferma soigneusement la porte et mit dans la foulée la clef dans sa poche prévoyant d’emblée de la placer en lieu plus sûr, sa confiance en sa femme était depuis longtemps révolue. Il était trop abattu pour faire plus, encore eut-il fallu qu’il en ait envie, car après tout être le nouveau vicomte lui convenait. Elle haussa les épaules, elle se débarrasserait plus tard de la trace encombrante, elle n’avait pas dit son dernier mot. « — Mon ami, ce détail étant réglé, j’espère que nous n’y reviendrons plus. Il faut maintenant se préparer, car le voisinage va venir nous présenter ses condoléances. »

Madame de Martignas n’avait pas tort. Ceux qui étaient venus pour la chasse étaient repartis avec la nouvelle et l’avaient propagée.   Quant à elle, elle en avait fait part à sa famille. Elle avait pour cela envoyé le Martin jusqu’à Bordeaux, car il fallait que l’on sache qu’elle était devenue désormais l’égale de sa mère et de sa sœur puisqu’elle aussi était vicomtesse.

*

Toute la noblesse et les notables du district vinrent compatir au malheur du nouveau vicomte et de la nouvelle vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert. De Bordeaux étaient venus le vicomte et la vicomtesse de Pémollier pour soutenir leur fille, ce qui donnait du lustre à la cérémonie. Tous étaient réunis dans la petite église du père Guilhem. Au premier rang, monsieur de Saint-Aubin, abattu, qui ne se relevait pas du poids de son deuil, se tenait courbé au côté de madame de Martignas droite et fière, coiffée d’une fontange de guipure noire saisie dans la garde-robe de la précédente vicomtesse. Au fond se tenait serré le petit peuple du domaine sincèrement affligé par la mort d’un maître attentif à leur bien-être, et sur la mezzanine les uns contre les autres la maisonnée du château, dont le désarroi, semblait sans fond. Y étaient absents, Jeanne, qui ne sortait pas de son apathie et paraissait vivre dans un autre monde, ainsi que Blanche-Marie que le père Guilhem cachait dans la sacristie, madame de Martignas les ayant interdites dans les lieux pendant la cérémonie. La fillette ne pouvait étancher ses pleurs tant son tourment, sa douleur étaient grands.

Raimundo Madrazo Princess in the gardens of Versailles..jpgMadame de Martignas avait organisé suite à la mise en terre, de feu le vicomte de Saint-Mambert, une collation dans la galerie du château afin de montrer à tous qui était le nouveau tenant du titre et surtout la maîtresse de la demeure. Une vingtaine de chaises, fauteuils et tabourets avaient été rassemblés. Monsieur de Saint-Aubin abasourdi par l’émotion, il était avachi près de la cheminée, son épouse se tenant droite derrière lui appuyée sur le dossier de son fauteuil. Leurs voisins passèrent les uns après les autres présentant leurs condoléances, trouvant sublime le courage de la nouvelle vicomtesse devant le drame et pensant qu’au contraire le nouveau vicomte manquait de tenue dans l’affliction. Les derniers passés, Madame de Martignas passa ensuite entre ses invités, vérifiant qu’il ne leur manquait rien, d’un signe signalant à Madeleine ou à Bernardine un manque ou un besoin, puis elle invita monsieur de Pémollier, son père, à la suivre dans le cabinet désormais de son époux. Elle lui proposa de s’asseoir, mais en homme d’action, il préféra la station debout, madame de Martignas prit un siège. « — Alors ma fille vous voila satisfaite, je suppose ? » Il reconnaissait en sa fille, malgré une soudaine humilité affichée, son ambition, qu’aucun de ses autres enfants n’avait. « — Oui, bien sûr…

— Il semblerait que vous ne soyez pas comblée par votre nouvelle situation, qui pourtant est inattendue et fort enviable. Je ne vois pas ce que vous pourriez avoir à redire ou vouloir d’autres !

— Rien, enfin, presque rien. J’ai un souci. Une épine dans le pied, dirons-nous, et je ne sais comment m’en défaire.

— Expliquez-moi cela, ma fille.

— Mon époux à trouver dans son cabinet, celui qui est derrière vous, dans la Bible familiale, une reconnaissance en paternité et un testament faisant de sa bâtarde, son héritière. J’ai bien sûr détruit ce dernier.

— Et vous pensez qu’il en existe un autre chez un notaire ?

— À vrai dire, non, mais mon mari est par trop sentimental et je ne suis pas à l’abri que dans un élan puéril de nostalgie, de culpabilité ou je ne sais quoi d’autre, il ne se décida à mettre au jour le fait. Je refuse de vivre avec cette épée de Damoclès. Je voudrais me débarrasser de la putain et de sa bâtarde. – même s’il tiqua, monsieur de Pémollier ne releva pas les termes. — Les chasser du château et du domaine ne suffira pas à ma tranquillité d’esprit.

— Je vous comprends bien. – le vicomte de Pémollier se mit à arpenter le cabinet de long en large, manie qu’il avait lors d’une intense réflexion. – Si j’ai bien compris, votre beau-frère est mort en nettoyant une arme ? Et cela sans témoin ?

— Oui, oui, il était seul dans sa chambre

— Bien, et c’est cette fille qui est arrivée la première ?

— Oui, c’est Jeanne.

— Bien ! Le reste des domestiques est bien arrivé ensuite ?

— Oui ! – madame de Martignas essayait en vain de suivre le cheminement de réflexion de son père, du moins elle n’osait pas croire où il menait. « — Ma fille, vous allez rentrer avec moi dès ce soir sous prétexte que tout ceci vous bouleverse et que vous avez besoin de l’affection de votre mère. Dès demain, nous allons demander, plus exactement vous allez demander une audience au marquis de Lacaze. Celui-ci ne peut rien me refuser, tout au moins pas cela. Lors de celle-ci, vous allez émettre des doutes quant à l’accident qui a provoqué la mort de votre beau-frère, et le désarroi dans lequel cela vous jette.

 

épisode 011

L’accusation et la sentence

 Madame de Martignas (Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine (1752-1814), soeur de Marie Antoinette.jpg

Joseph de Gillet, marquis de la Lacaze, Président à la première chambre des enquêtes du Parlement, avait accepté la demande d’audience de Madame de Martignas. Étant un ami de son père et en affaires avec lui, il n’avait aucune raison de la lui refuser, il l’attendait en début d’après-midi dans son hôtel particulier de la rue du Loup.

Pour l’occasion, ayant sans remords, confisqué toutes ses robes, jupes et jupons de qualité à Jeanne, elle s’était revêtue de l’une de ses robes volantes à dos ample de soie à motif rayé, dernière mode parisienne. Le carrosse du vicomte de Pémollier qui pour l’occasion la portait vers le lieu de son rendez-vous passa sous la galerie à ciel ouvert ornée d’un balcon de fer forgé qui permettait de circuler d’une aile à l’autre de l’hôtel et de pénétrer dans sa cour. Pendant qu’un laquais l’aidait à descendre de sa voiture, un autre se précipitait prévenir son maître. Les quelques pas, qui la menaient à la volée de marches, lui permirent de remarquer le décor de façade inspiré de motifs Renaissances sculptés de têtes de lions, de grappes de fruits et de fleurs, ainsi que de volutes autour des fenêtres et frontons, couronnés de pots à fleurs et à fruits. Cela la laissa sur l’instant indifférente tant elle était préoccupée par sa future audience. Passant devant le grand escalier conduisant aux appartements privés, elle fut guidée jusqu’à la grande salle de réception dans le corps de bâtiment principal.

Près de la cheminée attendaient deux fauteuils à accotoirs et une table d’acajou sur laquelle étaient disposés deux verres et une carafe de vin. N’osant s’y asseoir, elle se mit à admirer les tableaux mis à disposition pour l’attrait des visiteurs. « — Je vois, madame, que vous admirez mon saint Jean-Baptiste, je dois dire que j’en suis assez fier. » Le marquis de la Lacaze restait intrigué par la demande d’audience. Il connaissait madame de Martignas pour l’avoir croisée chez son père, il la trouvait assez belle femme bien que sa froideur naturelle lui fît garder ses distances. Il la recevait, car il ne voulait pas froisser son père, mais se serait bien gardé de cette perte de temps. Elle était toute de modestie, ce qui alerta le marquis. « — Quelle rouerie était-ce là ? Quel rôle voulait-on le voir jouer ? » D’un geste de la main, il lui désigna les fauteuils qui les attendaient. « — Je vous en prie madame, asseyez-vous. Comment se porte votre père ?

— Bien, fort bien à vrai dire, il me charge de vous porter ses sincères salutations.

— C’est aimable à vous. Il m’a semblé comprendre que vous veniez me voir, car vous aviez quelques préoccupations familiales. — Madame de Martignas était restée très vague quant à la teneur du sujet de son audience de peur qu’il ne la lui refuse.

 — Monsieur, je ne sais comment l’exprimer, je suis en plein désarroi quant à une affaire de famille récente. Je suis venue à vous pour vous demander conseil.

— Et quel en est le sujet ?

— Cela concerne le décès de mon beau-frère dont vous avez dû entendre parler.

— Oui fait. Mais, comment ce fait il, madame, que ce ne soit pas votre époux qui fasse la démarche ?

— Plongé dans l’affliction et prenant en charge les biens de sa famille sur ses épaules, je n’ai pas osé le chargé du poids de mes doutes, d’autant que son malheur ne lui permet pas de prendre un recul impartial sur la situation.

— Bien, bien, pouvez-vous, madame, exprimer cette suspicion qui vous ronge ? 

— Je ne sais monsieur le marquis, comment la formuler sans porter de terribles accusations et si je me trompais cela serait catastrophique.

— Ne vous inquiétez pas, madame, notre entretien est informel et restera entre nous.

— Je vous en sais gré, monsieur. Voilà, comme vous le savez, mon beau-frère, le vicomte de Castelnau, militaire qui a participé avant de se marier à la guerre de la Ligue d’Augsbourg et chasseur aguerri, c’est occis chez lui en nettoyant l’une de ses armes.

— Oui, il m’a été rapporté l’accident comme il se doit.

— Quand il m’a été rapporté le fait à notre arrivée au château, ceci par son valet de chambre, je dois dire que j’ai été surprise et vaguement intriguée, qu’un homme d’armes ait pu par maladresse se donner la mort. Mais l’affliction qui nous touchait balaya sur l’instant mes pensées.

— Et puis-je savoir ce qui les a ravivées ?

— Deux choses monsieur le marquis, qui l’une sans l’autre ne portent pas à méfiance, mais qui réunies, ont commencé à me miner.

— Lesquelles sont-elles ? – le marquis commençait à s’impatienter de ses louvoiements.

— Tout d’abord, c’est que la première personne sur les lieux de l’incident fut Jeanne, une servante sans fonction définie, enfin officielle. Comment dire ça ?… Ma condition m’empêche de trouver le terme exact.

— Sa maîtresse peut-être ?

— Oui, c’est exactement ça ! Quant à la deuxième information, j’ai ouï-dire, vous savez comme nous sommes nous les femmes, enfin j’ai ouïe dire que mon beau-frère avait l’intention de demander en mariage la fille d’un de ses voisins, mademoiselle Beychevelle. – Tiens ? La famille de Saint Julien, dont elle était, était de ses connaissances, on pouvait même dire de ses intimes, et il n’avait pas entendu parler dudit projet. Mais il se méfiait des femmes et de ce qu’elles pouvaient ourdir derrière le dos des hommes. Préparer les mariages était de leurs occupations favorites. – Donc madame, vous en avez déduit que par jalousie la maîtresse de votre beau-frère aurait pu le trucider. 

— Vous voyez, monsieur, que vous tirez les mêmes conclusions. D’autant que celle-ci a une bâtarde qu’elle prétend être de mon beau-frère.

Tout en servant un verre de vin qu’il tendit à sa visiteuse, il se mit à réfléchir. Il but le sien à petites gorgées pour se laisser le temps de la réflexion. Voilà donc le nœud du problème, cette enfant pouvait être en droit de réclamer une part voire l’héritage en son entier. Si elle était bâtarde, il ne voyait pas trop comment. Toutefois pour plus d’assurance monsieur de Pémollier par l’intermédiaire de sa fille voulait écarter ce danger potentiel. De son côté, il ne pouvait rejeter l’étrangeté, l’incongruité de cet accident.

— Madame, je vous remercie de m’avoir relatée vos doutes, ne vous inquiétez plus, j’ai parfaitement compris tous vos soucis. Je prends l’affaire en main et vais de ce pas quémander à qui de droit d’examiner de plus près les causes de cet accident.

Madame de Martignas remercia le marquis, en partie satisfaite, elle aurait apprécié une solution plus expéditive. La justice, enfin sa justice, était en marche. En posant son pied sur le marchepied du carrosse, une violente douleur au sein lui coupa le souffle. Elle passa, elle continua à monter tout en songeant qu’une des baleines de son corset avait dû crever le tissu protecteur.

*

Un huissier était allé au-devant du marquis de Lacaze annoncer sa venue au Marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne et de Libourne. Après avoir traversé d’un bout à l’autre le palais de l’ombrière, le marquis de Lacaze se présenta et fut invité aussitôt à suivre le valet du sénéchal jusqu’au cabinet de celui-ci. Le Marquis de Landiras de Montferrand, qui avait récemment repris la charge de son père, l’attendait au coin du feu, malgré son jeune âge, il n’avait pas atteint sa trentième année, il craignait les premiers frimas de l’automne. Les politesses de courtoisies accomplies, les deux hommes en vinrent au vif du sujet, la préoccupation du marquis de Lacaze. « — Je suis venu à vous, monsieur, afin que vous puissiez me rendre un service pour lequel je vous serais redevable. » Voilà qui était nouveau, le marquis de Lacaze, homme du Parlement, venant lui demander de l’aide. Quelle était cette entourloupe ? « — Je vous suis tout ouïe, monsieur.

— Vous avez dû recevoir dernièrement un rapport sur l’étrange accident du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert.

 john hoppnerLe sénéchal acquiesça, bien qu’il fût surpris par l’assertion, n’ayant rien vu de particulièrement singulier dans ce rapport. « — Oui, fais, mais je dois dire, n’avoir remarqué aucune anomalie qui puisse porter à suspicion.

— À vrai dire sur l’instant, moi aussi. Comme vous devez le savoir, le vicomte était par alliance attaché à monsieur de Pémollier. – Bien sûr, il le savait. Il était, à cause des poudreries royales installées dans ses terres, en affaires régulières avec ce dernier, qu’au demeurant, il appréciait. Quant au vicomte de Castelnau, il voyait vaguement qui c’était, mais comme ce dernier ne frayait pas dans la vie mondaine bordelaise, il n’y avait jamais porté grand intérêt, d’autant qu’il ne se faisait remarquer en rien. Il se demandait donc où voulait en venir le marquis – j’ai reçu la visite de madame de Martignas, sa fille, qui ayant épousé le frère cadet est désormais la nouvelle vicomtesse de Castelnau. Elle a soulevé un point auquel je n’avais point fait attention, mais feu le vicomte de Castelnau, homme d’armes reconnu, est mort en nettoyant son arme. Je dois dire que ce fait ne cesse de m’intriguer. Aussi si vous pouviez demander à votre capitaine de la maréchaussée du district d’y regarder de plus près, cela soulagerait ma conscience qui ne serait alors plus titillée par le doute.

— Si ce n’est que cela, je vais diligenter un complément d’enquête, afin de vous agréer. —, mais le sénéchal n’était pas dupe, il savait que tout ce fatras n’était pas le vrai sujet, il y avait anguille sous roche, il attendit la suite, la dernière salve. 

— En fait ce qui soucie le plus la fille de notre ami, c’est celle qui pourrait être soupçonnée. Le vicomte avait sur place une fille, une dénommée Jeanne Peydédaut qui pourrait être d’une façon ou d’une autre la cause de la mort. Il serait bon, si cela vous est possible, quel que soit le résultat de l’enquête de l’éloigner définitivement, elle et sa fille Blanche-Marie du même nom, qu’elle fait passer pour la progéniture du vicomte.

Voilà donc le fin mot, pensa le sénéchal, il savait déjà qu’il allait rendre ce service. Aussi infimes fussent-ils, le roi n’avait nul besoin que des problèmes viennent s’immiscer dans les bonnes relations avec ses parlements. Le début du précédent règne avait eu assez à souffrir avec cette Fronde qui avait obligé le roi à rénover le Château-Trompette qui depuis avait ses canons tournés vers la ville en signe d’avertissement. Alors ce n’était pas une gourgandine qui allait déclencher la discorde. « — Monsieur le marquis, ne vous tourmentez plus, je vais justement à Pauillac puis à Blaye dans les jours qui viennent, je ferai un arrêt au château de Saint-Mambert, résoudre ce problème, somme toute assez mineur. »

*

Le capitaine de la maréchaussée avait atteint au petit matin le château de Saint-Mambert. Il était là pour organiser la visite du sénéchal de Guyenne. La veille, un de ses sergents était arrivé en éclaireur l’informer de sa venue et de son objet. Il comprit tout de suite que la raison de l’accident ne pouvait être la seule cause de son arrêt dans ce château. Il avait lui-même, le jour de l‘événement, enquêté sur les lieux et rien ne pouvait laisser supposer que c’était autre chose qu’un accident. Mais puisqu’il avait reçu des ordres, il obtempérait.

Monsieur de Saint-Aubin, qui traînait son accablement, le reçut mollement, très étonné par sa demande et contrarié d’avance par l’effort qu’il allait devoir fournir. Il était très ennuyé, son épouse n’était pas là et c’était le genre de situation où elle prenait les choses en main. Il laissa donc le capitaine faire à sa guise, indifférent lui-même à tout cela. L’officier réclama le regroupement de la domesticité présente le jour de l’incident, notamment les femmes Jeanne et Blanche-Marie Peydédaut ainsi que leur famille. Cela mit en émoi tout les concernés. La Lesbats tout en servant son vin à son maître et à son invité se demandait bien pourquoi le capitaine avait tant insisté sur la présence des petites. Jeanne ne tenait pas debout, ses nerfs étaient si fragiles que la Léontine lui administrait ses potions qui la maintenaient dans un repos relatif. Et la petiote, qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir à Blanche-Marie ? Pendant que toute la domesticité se rassemblait dans la cuisine, échafaudant des histoires que leur imagination inquiète brodait de drame, le Martin était parti quérir la famille Peydédaut.

Le messager fut reçu à la métairie par le souffle colérique de la Berthe. « — Je savais bien moi qu’elle allait nous amener des ennuis cette catin. Tu vas voir le Peydédaut, ils vont nous mettre dehors, on va crever de misère.

— Calme-toi la Berthe ! Le vicomte y va pas nous mettre à la porte. Mes vieux y sont arrivés avec les siens et les tiens y étaient déjà là. Alors pourquoi veux-tu qui change ça !

— Lui peut-être ! Mais elle va savoir ?

*

Le cortège du sénéchal fit une entrée magistrale dans l’allée du château. Le Marquis de Landiras de Montferrand était venu avec deux carrosses, dont le sien à ses armoiries qu’il occupait, son valet de chambre, son secrétaire personnel qui lui servait de greffier et quinze gens d’armes.

Les gens de maison de la galerie observaient, inquiets, cette arrivée quelque peu intempestive, n’avaient jamais vu autant de militaires. Entre ceux de la maréchaussée et ceux du sénéchal, ils se seraient crus en temps de guerre. La Lesbats grommela : « — faut pas que tous ces bougres pensent à manger. Elle avait pas de quoi !  Il avait déjà fallu avec la Madeleine et la Bernardine préparer en dernière minute un repas digne de ce sénéchal, alors il ne fallait pas penser qu’elle ferait plus ! »

Le sénéchal n’avait pas touché le sol que le capitaine et monsieur de Saint-Aubin étaient au bas des marches pour l’accueillir. Le sénéchal secoua son juste au corps afin de redonner forme à ses bas volets. « — Monsieur le Sénéchal, c’est un honneur que de vous recevoir, il y a bien longtemps que l‘humble demeure de mes ancêtres n’a pas eu la visite d’un homme de votre qualité. » Soulagé, le capitaine apprécia le compliment du maître de maison qui paraissait être sorti enfin de sa torpeur, cela balaya ses craintes quant à la qualité de la réception du représentant du roi. « — C’est aimable à vous, monsieur. Je suis ma foi, fort désolé de venir m’immiscer dans votre deuil dans ces moments difficiles qui vous touchent, mais comme le capitaine a dû vous l’expliquer, il a été mis à mon attention, les causes du décès de feu le vicomte de Castelnau, votre frère. Je suis donc venu me rendre compte par moi-même du déroulement de ce drame.

— J’entends bien, monseigneur, et vous remercie de l’attention que vous portez à ma famille. J’ai mis à cet effet, à votre disposition le cabinet de mon défunt frère, et les personnes que vous désirez entendre attendent dans la galerie.

Chevalier Saint-Aubin de Cujac (Tilly Kettle Young Man in a Fawn Coat .jpgLe sénéchal remarqua que monsieur de Saint-Aubin ne s’était pas encore glissé dans les chausses de son frère, à moins que ce ne fût une ruse à son intention, il allait voir de quoi il en retournait. Il suivit son hôte, traversa l’antichambre, la chambre d’apparat, et pénétra dans le cabinet. Il constata qu’il était modestement meublé, non pas par la qualité, mais en quantité. Il y avait pour tout mobilier un très beau cabinet en noyer, avec un tiroir central en façade et incrusté de nacres, lui sembla-t-il ; ce beau meuble reposait sur un piètement à colonnettes torsadées. Au centre de la pièce, une table de même essence avec pied en balustre, qui devait servir de bureau, et une très belle cheminée, qui si elle n’était pas un meuble n’en était pas moins remarquable avec son tablier de bois sculpté de moulures importantes et ses jambages formés de pieds « en gaines ». Il avait été installé pour sa venue, face à la porte, un fauteuil avec accotoir au dossier haut, légèrement incliné entièrement recouvert d’étoffe[] et de chaque côté  et de chaque côté des sièges plus modestes. Face à cet ensemble, monsieur de Saint-Aubin avait fait placer deux tabourets pour les témoins en pensant à Jeanne que ses jambes ne portaient pour ainsi dire pas. Le sénéchal ne fit aucun commentaire quant à l’installation et alla droit au fauteuil dans lequel il s’installa. Il laissa promener son regard sur les tableaux de famille accrochés aux murs, et s’arrêta sur celui de la défunte vicomtesse qui l’émut, car il se souvenait l’avoir connue alors qu’ils étaient enfants. Tout en faisant la remarque à monsieur de Saint-Aubin, il l’invita à prendre place à ses côtés et fit signe au capitaine de faire de même. S’adressant à ce dernier, il lui demanda de lui relater ce qu’il avait constaté le jour de l’accident, s’excusant de raviver par ce témoignage la douleur du maître de maison, ce dernier écarta le propos d’un geste fataliste.

 — Ce jour-là, monseigneur, le valet de chambre de feu le vicomte, le dénommé Martin Bujeau, est venu au petit matin me prévenir de l’accident mortel. Il avait été commandité par le père Guilhem, qui avait été au préalable appelé sur les lieux. Lorsque j’arrivai une heure plus tard, après avoir rassemblé quelques-uns de mes hommes, rien n’avait été déplacé sur les lieux, à la demande toujours du père Guilhem. Je trouvai sur place la maisonnée en grand émoi, les femmes en pleurs et les hommes très agités par ce qu’ils avaient vu. – d’un geste de la main balayant l’air, le sénéchal lui fit comprendre que l’on pouvait se passer de ce genre de détail. – Lors de mon entrée dans la chambre, devant le lit sur le sol, face à la fenêtre encore ouverte, le corps du vicomte était allongé, les pieds vers la fenêtre et la tête vers la porte. Il avait été un peu déplacé par la femme qui l’avait découvert, la dénommée Jeanne Peydédaut. Elle l’avait retourné, mais rien de conséquent, le corps ayant retrouvé sa place quand ses comparses lui firent lâcher. — Comme le Sénéchal soulevait un sourcil interrogatif, le capitaine se crut obligé de rajouter. — Elle avait, semble-t-il, été prise, sous le choc, d’une crise de démence. — Comme l’explication avait éclairé le sénéchal, le capitaine reprit le déroulement de sa narration. — Le vicomte avait la moitié du visage enlevé, le crâne déchiqueté, le cerveau à jour, et dans sa main, il tenait encore serrée la crosse de l’arme. Nul n’a pu lui mettre post mortem. Les morceaux de l’arme, un mousquet à deux canons, éclatés étaient éparpillés dans la pièce. L’arme n’était pas conventionnelle et avait été gagnée au jeu. Cela, je le tiens de monsieur de Tallais, à qui le mort devait en faire une démonstration. À l’avis de tous, il semble qu’il soit mort sur le coup, car tous sont arrivés dans les minutes qui ont suivi la déflagration et les cris de la femme, Jeanne Peydédaut. Après l’audition de toutes les personnes présentes à ce moment-là, comme vous avez pu le lire dans mon rapport, je n’ai pu que conclure à l’accident. Rien. Aucun détail n’est venu éveiller ma suspicion. » Le rapport, le sénéchal l’avait parcouru dans son entier pendant son trajet, lorsqu’il l’avait reçu, il s’était contenté de la conclusion, puisque rien ne paraissait étrange. Aucun doute ne transparaissait quant à la thèse de l’accident. Il était bien là pour autre chose et supposait que tout comme lui, le marquis de Lacaze avait été manipulé et pris dans les rouages et responsabilités de leurs charges. Il n’aimait pas cela et serait s’en souvenir quand il aurait affaire à monsieur de Pémollier ou à sa fille, conscients qu’ils s’étaient servis de leur obligation en confrontant les deux pouvoirs qu’étaient le roi et le Parlement pour les utiliser. Il verrait plus tard, comment il retournerait cette situation. Il demanda à son valet de chambre de lui porter un coffret, qu’il ouvrit devant lui, y extirpant une bouteille de vin du château et des verres de cristal. « — Vous voyez, monsieur, j’ai trouvé dans ma cave des bouteilles de votre domaine que votre père avait offertes au mien. — Il tendit son verre pour en contempler la couleur dans la lumière. — Voyez comme sa couleur est belle, le temps l’a rendu rubis avec des nuances ambrées. – Versant un verre à chacun de ses comparses, il leur fit remarquer les odeurs de fruits rouges épicées de vanille, de réglisse et de boisé. Au goût, il leur fit remarquer qu’il le trouvait charpenté et puissant, mais aussi fin et délicat au niveau aromatique. Les deux hommes déconcertaient par la dérive de la conversation, se demandaient où voulait en venir le sénéchal et s’il se rappelait pourquoi il était là. La tirade permettait à ce dernier de réfléchir, d’analyser et de synthétiser toute cette histoire. Pendant qu’ils dégustaient leur verre, un silence s’abattit dans la pièce, personne n’osa interrompre la réflexion du sénéchal, ils attendaient qu’il reprenne le cours des choses. « — Et vous, monsieur de Saint-Aubin, où étiez-vous au moment de l’accident ?

— Mon épouse et moi-même étions dans notre demeure de Cujac.

— Oui bien sûr. Et vous connaissiez l’arme en question ?

— Je ne l’avais jamais vu, mais il me semble bien avoir entendu mon frère en parler. Je ne savais d’ailleurs pas qu’il s’agissait de celle-ci.

— Oui bien évidemment… nous devrions poursuivre par la femme Jeanne Peydédaut, puisqu’elle est arrivée la première sur les lieux. 

*

Le secrétaire du sénéchal à petits pas nerveux traversa l’enfilade de pièces et entra dans la galerie où tous s’arrêtèrent de parler et instinctivement se serrèrent les uns contre les autres, comme un troupeau prêt pour l’abattoir. « — Je viens chercher Jeanne Peydédaut. – La Lesbats et Léontine s’approchèrent de la jeune femme avachie dans un fauteuil. Elles lui parlèrent doucement comme à un enfant que l’on rassure et elles la saisirent chacune par un bras pour l’aider à se lever. Ils l’avaient descendue dans le fauteuil tant ses jambes ne la soutenaient plus ou peu. Elle ne se remettait pas du choc, son sommeil n’était que cauchemar, son éveil n’était qu’angoisse du vide de la présence de Philippe-Amédée. Ses nerfs lâchaient dès qu’elle était lucide ; Léontine lui faisait boire potion calmante sur potion soporifique. — et elle ne peut pas marcher toute seule, celle-là ?

— Non ! Mais si tu veux, tu peux la porter. Répliqua La Lesbats énervée. L’homme rabroué ravala sa morgue et laissa faire. Elles portèrent la jeune femme plus qu’elles ne l’aidèrent à marcher jusqu’au cabinet.

*

Le sénéchal vit entrer les trois femmes. Il avait continué à boire son vin dans un profond silence, et ne quitta pas son mutisme à leur entrée. Il examinait la plus jeune, celle qui de toute évidence sans leur soutien se serait effondrée. Bien qu’elle ait la mine défaite et les yeux hagards, le sénéchal la trouva d’une grande beauté et comprenait feu le vicomte. Malgré son accablement, elle était vêtue et coiffée avec soin, mais ce devait être dû à ses compagnes, pensa-t-il, mais cela devait refléter son goût ou celui de son protecteur. Le capitaine à ses côtés était crispé, quant à monsieur de Saint-Aubin, il essayait de rester de marbre bien qu’un léger tapotement des doigts sur ses genoux retînt le mouvement nerveux de l’une de ses jambes. Le sénéchal faisait mine d’y être indifférent, de ne rien remarquer. Le capitaine, que la situation mettait mal à l’aise et qui, à défaut de pouvoir s’apitoyer, finit par s’énerver. « — Elle ne peut donc pas marcher toute seule ?

— Tu dieu ! Non, monsieur le capitaine, elle est tellement dans le malheur qu’elle peut plus. La Léontine, elle a dû lui donner de la tisane pour la calmer.

— Laissez ! Capitaine. Ce n’est pas bien grave, femmes, faites-la asseoir et sortez.

Peypédaut Jeanne (Edwin Austin Abbey- Illustration from The Deserted Village, Harper's Monthly Magazine,.jpg

Elles l’installèrent tant bien que mal sur un des tabourets espérant qu’elle n’en tombe pas aussitôt. Jeanne se retrouva donc assise. Du fond de son abattement, elle ne comprenait rien, ni ce qu’elle voyait ni où elle était. Dans le flou de sa vision, elle ne devinait pas qui elle avait devant elle. Elle essayait en vain de se concentrer, de percevoir ce qu’on lui disait, mais rien n’était intelligible à son entendement. Elle ne voulait que s’allonger, rester droite, lui demandait un effort considérable, elle était tellement fatiguée. Elle se sentait dans une sorte d’ouate, et tout ce qui venait à elle n’était que fantomatique, étouffé, brouillé. Elle voulait dormir, seulement s’allonger et dormir. « — Mademoiselle, je vous parle ! Êtes-vous bien Jeanne Peydédaut ? — se retournant vers ses comparses, le sénéchal conclu — je crois bien que nous n’en tirerons rien messieurs. » Il n’avait pas fini sa phrase que la jeune femme s’écroula sur le sol. Personne n’eut le temps de s’empresser pour amortir le choc. Le secrétaire se précipita et rattrapa La Lesbats et Léontine qui revinrent chercher Jeanne que le capitaine et le valet du sénéchal avaient remise avec quelques difficultés sur ses jambes. Le sénéchal était décontenancé. Si cette femme ne jouait pas la comédie, c’était un bien grand malheur l’avenir qu’il lui préparait. Il eut préféré sentir en elle un fond mauvais, machiavélique, mais il ne percevait que désarroi. Il ne pouvait en être autrement et prendre le risque de mettre en péril l’équilibre précaire du royaume pour sauver cette femme. Il avait commis l’erreur de donner son accord tacite au président du Parlement, qui lui-même, l’avait donné sans savoir de quoi il en retournait, faisant confiance à son solliciteur, enfin à sa fille. Il était pris dans un engrenage et allait être obligé d’aller jusqu’au bout.

Ce fut Blanche-Marie qui se présenta ensuite, le teint pâle d’émotion, le sang, avait quitté son visage à la vue de sa mère évanouie. Rassurée de la savoir entre les mains des deux matrones, la peur au ventre, elle s’était avancée courageusement vers le cabinet. Que pouvaient bien lui vouloir ses hommes, son malheur n’était-il pas assez grand ? Elle redressa ses épaules et poussa la porte avec un pincement de cœur. Son père n’était pas derrière. Le sénéchal ne put que constater l’évidence, Blanche-Marie était une Castelnau de Saint-Mambert. À sa gauche, monsieur de Saint-Aubin de moins en moins à son aise s’agitait sur sa chaise, triturait sa cravate et se mordillait l’intérieur de sa bouche, conjecturant les pensées du sénéchal, il détournait son regard. Bien que plus fins et plus énergiques, les traits de la jeune fille étaient ceux de l’homme qui était sans aucun doute son oncle. Le sénéchal avait un vague souvenir du père présumé, mais pour avoir rencontré feu le vicomte de Castelnau et monsieur de Saint-Aubin ensemble, force pour lui avait été de constater la ressemblance entre les deux frères. Et s’il était resté, un doute, l’opulente chevelure fauve retenue dans une tresse et ses grands yeux verts, l’aurait levé. Elle était grande, du moins le paraissait elle, car elle n’était pas très épaisse, son corsage n’avait pas encore rempli les promesses de la féminité. Un vrai échalas, ne put s’empêcher de penser le sénéchal. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Elle ne semblait plus être une fillette, son air grave, son maintien et sa taille la rangeaient déjà parmi les jeunes filles, il remarqua au passage la qualité de ses vêtements dont le bruissement de la criarde sous une jupe de grosse soie attestait. Pendant qu’elle était observée, Blanche-Marie priait, elle demandait de l’aide. Elle avait entendu toute son enfance qu’elle était née coiffée par la chance, elle espérait ardemment que ce fut vrai et souhaitait en voir les bienfaits le plus vite possible. La mort de son père l’avait anéantie, la prostration de sa mère la déconcertait, elle ne savait que faire. Elle n’avait plus la force de se révolter, et là elle pressentait que ces hommes décidaient de son sort, de son destin, et qu’elle allait devoir subir. L’installation de son oncle et de sa tante n’avait rien présagé ni porté de bon. Le père Guilhem avait eu beau lui dire de ne pas s’inquiéter, que son père avait préparé son devenir en cas de malheur, sans par ailleurs lui, dire ce qu’il en retournait, cette fois-ci elle comprenait bien que sa vie allait irrémédiablement changer et que lutter ne servirait de rien.

Le sénéchal lui posa deux trois questions sur le jour de l’accident, mais comme cela n’apportait pas un nouvel éclairage, il la congédia. Elle se retira, désemparée ne comprenant pas ce que cet homme cherchait, il avait été aimable avec elle ce qui l’avait rassurée, mais elle restait inquiète.

Pendant qu’il interrogeait les autres serviteurs de la maison qui corroboraient la thèse de l’accident, ses pensées revenaient vers Jeanne et Blanche-Marie. Qu’allait-il en faire ? Il ne pouvait les envoyer dans un hospice, bien que l’état de Jeanne eût pu le justifier, ni dans un couvent pas plus que dans quelques cachots. La raison d’État qui n’était soulevée que par la collision des personnes mises en cause ne pouvait aller jusqu’à autant d’injustice. Elles n’avaient rien fait de répréhensible hormis être dans les filets d’une situation inattendue et du coup pris dans un engrenage dans lequel elles pouvaient faire gripper la machine de la fortune. Toujours est-il, qu’il annonça sur un ton qui ne permettait aucune remarque, ni ne soulevait aucune question, qu’il emmenait la femme Peydédaut et sa fille jusqu’à la conclusion de l’enquête. À l’annonce, tous restèrent abasourdis. Le capitaine jeta un regard en coulisses vers monsieur de Saint-Aubin, comprenant désormais le pourquoi de cette mise en scène, mais quand il vit sa mine décomposée, il comprit que l‘homme n’était pas plus au fait que lui. Cela l’intrigua. Pourquoi alors ? Il sentait bien qu’il n’aurait pas la réponse.

Jean Baptiste Greuze - Draped female figureÀ leur départ incompréhensible ou presque pour tous, l’émoi fut à son comble. Jeanne ne comprenait pas ce qui se passait et se laissait faire. Blanche-Marie résignée restait aux côtés de sa mère sans rien dire. Elle avait embrassé tout le monde, persuadé que c’était la dernière fois qu’elle les voyait. Elle avait compris que c’était elle qui dérangeait dans l’ordonnancement qui suivait la mort de son père et elle ne pouvait rien faire pour changer le cours des choses. Monsieur de Saint-Aubin s’était réfugié dans sa chambre, et suivait la scène depuis sa fenêtre. Il culpabilisait, car il était devenu évident pour lui que tout ceci était l’œuvre de son épouse. Dans la galerie, où elle s’était réfugiée avec les autres, La Lesbats s’accrochait à la Léontine, les larmes lui venaient, elle commençait à renifler. « — Léontine ? Tu crois que nous reverrons les petites ?

— Non. Enfin pas Jeanne. Elle ne passera pas la ligne imaginaire. Quant à Blanche-Marie, peut-être moi, mais toi je ne pense pas.

Tout cela était, incompréhensible, nébuleux, mais tout à la douleur de la séparation La Lesbats qui ne sentait plus ses jambes s’affaissa lourdement dans un fauteuil. Le silence de la tristesse s’abattit sur la maisonnée.

*

Il ne pouvait ad vitam æternam les laisser dans un cachot du fort du Hâ, Jeanne et Blanche-Marie étaient déjà dans l’ancienne forteresse depuis plus de trois semaines, Noël approchait. Le sénéchal les avait fait installer dans l’une des meilleures geôles de la prison, une à la pistole qu’il payait sur sa cassette, mais il ne pouvait les laisser au secret bien longtemps. Cela finirait par se savoir et par soulever des questions. De plus, rien ne justifiait cet état, mais il ne savait que faire des deux femmes. Il devait trouver un consensus qui ne froisse ni les instances royales ni le Parlement et pour cela il se devait de ménager monsieur de Pémollier et sa fille. Il avait pourtant des soucis autres et c’était justement celui-là qui n’avait guère d’importance, mais qui s’il devenait public ferait bien des vagues, qui monopolisait son attention. Il en était là dans le cours de sa réflexion lorsque son secrétaire lui annonça madame de Martignas et son père, monsieur de Pémollier. Il les avait lui-même invités afin de les rencontrer en son particulier au moins une fois pour cette affaire que le marquis de Lacaze lui avait mise entre les mains.

Rayonnante, sûre de sa victoire sur les événements, Madame de Martignas entra dans le large bureau aux murs de boiseries sombres, dans un souffle parfumé, un rien entêtant. Elle avait appris par son époux puis par un message du marquis de Lacaze, le résultat de la visite du sénéchal. Pour elle cette visite à ce dernier n’était faite que pour la courtoisie. Elle pavoisait dans une robe flottante, pastel, venue tout droit de Paris et que son père lui avait offerte pour l’occasion. Lui-même suivait sa fille, mi-amusé mi-sérieux devant son attitude. Le sénéchal les installa près de la cheminée et leur fit servir de quoi boire. Il ne savait comment commencer. Il s’adressa directement à monsieur de Pémollier, évitant délibérément la femme dont la suffisance titillait désagréablement son ego. Sa vanité avait été mal menée dans cette histoire et il lui en gardait rancune.

— Comment vont nos affaires, monsieur de Pémollier ? Nos prochaines livraisons de poudre pourront-elles être assurées ?

— Ma foi, monseigneur sans problème, rien ne devrait entraver la satisfaction des besoins royaux.

 — Bien, voilà une bonne chose. Pour l’autre affaire qui nous lie, je tiens à vous faire savoir que j’ai clos l’enquête sur le décès du beau-frère de madame de Martignas. Rien ne vient mettre en doute le fait que ce fut un regrettable accident.

— Je vous remercie d’avoir éclairé les doutes qui encombraient les pensées de ma fille, elle va pouvoir apaiser son âme et faire son deuil en toute sérénité. J’ai appris que lors de votre enquête, vous aviez été amené à mettre en détention provisoire, bien sûr, deux femmes du domaine. Puis-je savoir ce qu’il va advenir de celles-ci ?

— En tout état de cause, je vais être amené à les libérer… Il n’eut pas le temps de dire que l’état de la mère était tel qu’il songeait à la mettre dans un hospice et qu’il valait mieux pour son bien-être faire entrer la fille aux ursulines. Madame de Martignas d’un geste théâtral l’arrêta. Elle les voyait déjà revenir au château. « — Vous n’y pensez pas. Cette grue ne mérite qu’une chose. Être enfermée à la salpêtrière, ou mieux être déportée pour conduite infamante en Louisiane et sa fille de même. » Elle aimait bien cette idée de la Louisiane. C’était un juste retour des choses. Bien qu’outré par cette répartie, il trouva dans cette invective sa solution même si elle était un peu bancale. « — Madame, je retiendrai une partie de votre idée, bien que je ne pense pas que Jeanne Peydédaut rentre dans la catégorie que vous citez, et sa fille encore moins. – il en était même sûr pour avoir revu celle-ci dans l’enceinte où elle était enfermée. —, mais effectivement, la Louisiane, c’est envisageable, une nouvelle vie serait le mieux pour elles et pour vous, cela va de soi.

Avant que sa fille ne rajoute quoi que ce soit, il trouvait que la solution apportée était à prendre sans condition, il prit la parole. « — Ma foi, cette solution nous agrée et permettra d’éviter bien des déboires à venir. – laissant à chacun comprendre tout ce que cela pouvait sous-entendre. – je vous remercie monsieur le sénéchal de votre prompte sollicitude et vous suis redevable des attentions que vous avez portées à notre famille. »

Madame de Martignas ne rajouta rien qu’un sourire contraint. Les civilités terminées, ils se levèrent. C’est alors qu’elle défaillit, une douleur fulgurante traversa son sein.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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épisode 007

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1717, La Compagnie du Mississippi

 

Quatre ans après la mort de Louis le grand, la France vivait une régence qui déliait bien des langues. Philippe d’Orléans avait récusé le testament de son oncle et avait pris en main les destinées du pays et cela avec plus de sérieux que les commérages propagés sur ses dîners fins laissaient en espérer.

Comme de coutume lors de ses séjours à Bordeaux, le chevalier de Saint-Aubin logeait avec sa femme chez son beau-père dans son hôtel du quartier de la Rousselle. Cadet du vicomte de Castelnau, de santé fragile, il n’avait pu rejoindre les rangs de l’armée comme le voulait sa position. Il vivait de l’usufruit des terres de Saint-Aubin et de Cujac qu’avait bien voulu lui concéder son aîné à la mort de leur père. Son mariage avec madame de Martignas, troisième fille du vicomte de Pémollier de Saint-Médard de Saint-Martin de Jalez, avait peu consolidé et amélioré son train de vie.

Pour les fêtes pascales, le couple séjournait donc chez le vicomte de Pémollier donnant sur la place sainte Colombe tout près du palais de l’Ombrière. De par son aisance, dû aux poudreries royales installées dans ses terres, ainsi que du moulin de Gajac et des deux péages sur les routes qui traversaient son domaine pour aller vers l’océan, le maître des lieux pouvait se permettre de donner des dîners somptueux lors desquels une vingtaine de convives se retrouvaient autour de sa table. La chair y était bonne, chaque produit venait de ses métairies et son cuisinier était reconnu pour ses recettes, aussi personne n’aurait songé à se soustraire à son invitation. Ce fut lors d’un de ses dîners que monsieur de Saint-Aubin entendit parler de la Compagnie du Mississippi. La conversation commença avec l’arrivée des entremets, Monsieur Jean d’Abzac de Falgueyrac, qui revenait de Paris, s’entretenait avec sa voisine et était volubile sur le sujet. Ce qui attira l’attention des autres convives, pris dans d’autres cercles de conversation, fut une remarque qu’il fit et qui déclencha une exclamation d’étonnement de son auditrice : « — si, si madame, je vous assure certains multiplient leur fortune par quatre ou cinq ! Et cela sans rien faire d’autre…

— Excusez-moi, monsieur d’Abzac, mais je n’ai point entendu le début de votre fabuleuse histoire. Intervint madame de Martignas assise dans la diagonale qui subissait de la part de son voisin des interférences dont elle n’avait cure. L’épouse de monsieur de Saint-Aubin était une femme d’une grande froideur aux traits réguliers et hautains, que sa blondeur accentuée, et que ses yeux métalliques presque bridés confirmaient tout autant que sa bouche dédaigneuse à la lippe prononcée. Elle n’était pas laide et aurait pu passer pour une belle femme si son mépris affiché n’était une barrière infranchissable pour l’agrément. Monsieur d’Abzac flatté par cette intervention qui avait attiré sur lui toute l’attention, lui sourit en hochant la tête. Il se mit donc à raconter après avoir fait patienter son auditoire en réclamant un verre de vin au laquais posté derrière lui : « — ne vous inquiétez pas, je vais vous faire l’histoire de ce miracle qui pourtant est bien terrestre. Vous avez tous bien entendu parlé de ce fabuleux pays qu’est la Louisiane et que monsieur Cavalier de la Salle à découvert pour feu notre roi. Ce pays est lié à un personnage fascinant, un Écossais dénommé John Law. L’homme est parvenu à convaincre notre Régent, Philippe d’Orléans, d’accepter un système qui remplirait les caisses de l’État considérablement endetté par les nombreuses guerres menées lors du règne précédent. Ce monsieur a converti les créances de dettes en actions de la Compagnie d’Occident, appelée également « du Mississippi ». Ces actions s’arrachent rue Quincampoix à Paris. Il a lancé une vaste opération de propagande en faveur de la colonisation et il a lui-même investi dans un immense domaine dans ce pays, pour vous dire si l’on peut avoir confiance en cet homme. Le système inventé par monsieur Law est si pertinent que la banque générale, qu’il a créée, est devenue Banque Royale, garantie par le roi. Pour parachever son œuvre, la Compagnie d’Occident a absorbé d’autres Compagnies coloniales, dont la Compagnie du Sénégal, la Compagnie de Chine et la Compagnie française des Indes orientales, et est devenue la Compagnie perpétuelle des Indes. Pour parachever son œuvre, et c’est là, à mon avis, le plus grand de tous ces miracles, il a transformé notre monnaie métallique par de la monnaie papier, bien plus pratique et de plus ayant plus de valeur ! »

1764 - Marianne Carnasse, countess of Forbach, morganatic wife of Christian IV by Johann.jpgLes « oh ! » et « les ah ! » de l’assemblée montraient au narrateur à quel point son explication avait effaré son auditoire. Monsieur de Saint-Aubin avait écouté dubitatif. Madame de Martignas, au contraire de son époux, enthousiaste, coupa à deux reprises monsieur d’Abzac pour demander un éclaircissement puis un supplément d’information. Pendant ce temps, sans interrompre l’intérêt général, les plats continuaient à défiler, pigeons, ortolans, grives, guignards et perdreaux rouges. Quand se présentèrent les petits entremets, crème à l’infusion de café, cardes à l’essence, choux-fleurs au parmesan, œufs au jus de perdreaux, truffes à la cendre, épinards au jus, haricots verts au verjus, omelettes au jambon, pattes de dindons, profiteroles de chocolat, petites jalousies et crèmes à la Genest, chacun s’imaginait riche comme Crésus. Les blancs-mangers, les pralines, les pains aux amandes et autres desserts n’étaient pas encore ingérés que la fièvre spéculative avait gangrené tous les cerveaux. Quand vint le moment pour le maître de maison de convier ses invités à le suivre dans le vestibule, seule pièce de l’hôtel assez vaste pour accueillir un orchestre et son public, les uns et les autres commentaient avec enthousiasme leur sentiment quant à cette aventure à laquelle beaucoup d’entre eux avaient l’intention de participer. Sur les marches de l’escalier d’apparat, quatre premiers violons, trois seconds violons, deux altos, deux violoncelles, une contrebasse et une cantatrice s’apprêtaient à offrir un récital de cantates de Rameau. Les invités se trouvèrent confortablement installés dans des fauteuils ou chaises pendant que des laquais et une servante leur proposeraient des rafraîchissements. Il fallut l’arrivée de la cantatrice et ses premières vocalises pour que tous se taisent. Le concert fut un succès peut-être à cause des rêves déjà ancrés en chacun et qui rendaient leurs esprits euphoriques. L’assistance fut enthousiaste et dithyrambique, les éloges pleuvaient, notamment sur la cantatrice dont la voix de mezzo-soprano avait fait merveille. Après moult félicitations et remerciements à leurs hôtes, les convives se retirèrent petit à petit laissant le calme et le silence derrière eux. Les membres de la famille retrouvèrent leurs appartements pour un repos bien mérité.

Madame de Martignas, qui se faisait dévêtir par la femme de chambre que sa mère avait bien voulu lui céder, interpella son époux qui essayait de se dérober. « — Je suppose monsieur que vous n’avez pas ignoré mon intérêt pour cette Compagnie de Louisiane. Il serait peut-être opportun que vous vous y intéressiez de plus près. Cet investissement me paraît digne d’attention.

— Madame, y apporter attention est une chose, mais trouver les liquidités en est une autre.

— Monsieur notre notaire est là pour cela ! Entre ma dot et les revenus de nos terres, ce serait le diable s’il ne vous en fournissait pas pour en multiplier la valeur.

Monsieur de Saint-Aubin allait répondre que ce miracle tant vanté lui semblait bien suspect, mais son épouse ne lui en laissa pas le temps. « — De plus le secrétaire de mon père se rendant à Paris sous huitaine, il serait bon que vous puissiez faire le voyage en sa Compagnie pour aller quérir quelques actions de ce Paradis. » Monsieur de Saint-Aubin, devant sa femme, battit en retraite, de toute façon il savait qu’elle insisterait jusqu’à épuiser toutes ses résolutions de résistance. Quant à céder, autant le faire de suite. De plus, son beau-père était favorable à ce projet, lui-même comptait bien se pourvoir de ces actions. Pourquoi vouloir se buter ?

épisode 008

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L’acquisition ou les débuts de la fortune

L’ancien palais ducal, que l’on avait renommé palais de l’Ombrière, était un ensemble disparate de rajouts fait au fil du temps, un labyrinthe peu pratique dans lequel officiait la justice du roi. Dès la Saint-Martin, le parlement de Bordeaux et l’amirauté de Guyenne y tenaient leurs audiences, autant dire que tout ce qui comptait dans la capitale de la région s’y trouvait. Ce matin-là, monsieur de Saint-Aubin sous le regard pesant et insistant de la demande muette renouvelée de son épouse se décida, lui aussi à s’y rendre. Il savait pouvoir y retrouver le notaire de famille, Léon Barberet. Comme il était à deux pas, il ne demanda pas de chaise à porteurs, c’était pour lui une économie non négligeable. Il descendit sous le soleil clément de l’automne la rue Sainte-Colombe, tourna rue Saint-Jean, évitant les déchets qui jonchaient le sol et, le nez dans son mouchoir parfumé, les odeurs nauséabondes. Au bout de la rue, il se trouva face à l’ensemble des bâtiments médiévaux qui constituait le Palais. Il pénétra dans les lieux par la porte magistrale digne d’un château fort et entra dans la grande salle aux piliers titanesques de pierre. Elle était foisonnante d’un peuple de magistrats affairé. Où allait-il trouver son homme ? Il le savait là, comme tous les matins, mais comment au milieu de cette foule allait-il le repérer ? Il s’approcha d’un huissier et le lui demanda. L’homme imperturbable le toisa septique et lui fit remarquer la densité des personnes dans la salle. Monsieur de Saint-Aubin ne se laissa pas décontenancer et sortit de sa poche quelques liards qui firent un petit miracle. L’homme lui laissa entendre, tout en glissant avec dextérité les piécettes de cuivre dans sa poche, que si l’homme n’était pas là, il y avait de grandes chances qu’il soit au Salon ou à la buvette de la Tournelle, pour cela il devait prendre le couloir de gauche, monter l’escalier qu’il verrait sur sa droite et là il lui conseilla de demander son chemin à l’huissier sur place, mais il serait pour ainsi dire sur les lieux. Cela agaça un tant soit peu le chevalier, mais fataliste, il suivit les conseils. Le deuxième huissier, après avoir obtenu lui aussi quelques pièces, le fit tourner à nouveau et descendre par un autre escalier, mais la chance étant avec lui, il se cassa le nez sur monsieur Barberet en grande conversation avec un de ses collègues. Dès qu’il fut aperçu par celui-ci, reconnaissant son client et très surpris de le voir en ces lieux, il s’interrompit, s’excusant auprès de son confrère et salua monsieur de Saint-Aubin. « — Je puis vous entretenir un instant maître  ?

— Bien sûr, que puis-je pour vous ?

— Lors d’un dîner chez mon beau-père, monsieur d’Abzac, de retour d’un séjour à Paris, nous à régaler avec la Compagnie de Louisiane, dont vous avez dû entendre parler ?

— Oui bien entendu voilà un beau système.

— Il nous a fait comprendre que l’on pouvait faire fructifier ses revenus en acquérant des actions de cette Compagnie. Comme vous vous en doutez, mon épouse et moi-même serions intéressés.

Le notaire se mordit la langue afin de réprimer un sourire narquois, car il savait et c’était de notoriété publique que son épouse le menait par le bout du nez, ce ne pouvait donc être que l’âpreté de madame de Martignas qui avait poussé son époux, plutôt timoré, à venir jusqu’à lui. « — Il est vrai que cette Compagnie appuyée par la Banque Royale est une manne providentielle à laquelle tous veulent puiser.

Oui, providentiel semble bien le mot. Pour cela, il me faudrait obtenir des liquidités.

— C’est évident et vous aimeriez les obtenir de quelle façon.

 Le notaire savait bien que monsieur de Saint-Aubin et son épouse, et cela malgré la position respective de leur famille, faisaient partie de la petite noblesse, la preuve en était le montant de leur capitation qui ne s’élevait pas à plus de vingt livres. Il était donc surpris de la tournure de l’entretien, sachant que par nature le chevalier en homme scrupuleux évitait toutes dépenses ostentatoires pour éviter l’endettement. Madame de Martignas avait dû être bien convaincante. « — Il me semble que si vous pouviez mettre une hypothèque sur la dot de mon épouse ou obtenir une avance sur les revenus de mes terres de Saint-Aubin et de Cujac, voire les deux, ce serait à la hauteur de nos espoirs. Il me faudrait rassembler des subsides afin d’acheter une vingtaine d’actions soit dix mille livres. » La somme était tellement aberrante pour lui qu’il eut du mal à la prononcer, en accord avec son épouse, il suivait les conseils de son beau-père. Malgré un montant considérable, il semblait que tant à tenter l’aventure il fallait que cela en vaille la peine. « – Ah ! Je vous sens très convaincu par cette belle aventure. La somme est coquette, mais je pense que cela peut se faire et je vais m’en occuper au plus vite. Vous auriez besoin de cette somme pour… ? 

 — Si possible sous huit jours, je pense pouvoir faire patienter le départ du secrétaire de mon beau-père avec lequel je compte faire le voyage.

— Je vais donc faire diligence !

*

En compagnie du secrétaire de son beau-père, le chevalier de Saint-Aubin, depuis Blaye, se mit en route pour Paris et cela par la diligence. Les deux hommes ne se portaient pas grande estime. Monsieur Maurois, secrétaire du vicomte de Pémollier, jugeait son compagnon sans envergure, indigne du sang qui coulait dans ses veines. Mais celui-ci, parfaitement conscient de ce jugement, n’en avait cure, et le prenait pour ce que c’était, le mépris d’une caste inférieure, monsieur Maurois n’était ni plus ni moins qu’un comptable. Durant le voyage, ils s’en tinrent à une courtoisie policée de bon aloi et s’en trouvèrent bien. Le périple dura dix jours, secoué sur de mauvaises routes, l’avancée entre deux étapes dépendant de la qualité des chemins qui s’avérèrent loin de l’idéal auquel les voyageurs aspiraient. Il leur fallut parfois quatre heures pour faire une lieue, les obligeant à descendre pour alléger la voiture. La route s’interrompait à cause des cours d’eau qu’il fallait franchir en bac. Ils s’arrêtèrent au sein d’auberges souvent inconfortables qu’il valait mieux souvent oublier, si ce n’est que de par son statut et l’argent octroyé par son beau-père, monsieur de Saint-Aubin dormait toujours seul et avait parfois une chambre pour lui seul.

Arrivé à Paris, monsieur de Saint-Aubin s’en remit à monsieur Maurois qui, des deux, était le seul à être déjà venu dans la ville. Ils louèrent une chaise qui les mena chez monsieur d’Andrevin, ami de son beau-père. Celui-ci vivait avec une de ses filles, que la guerre avait rendue veuve, dans un petit hôtel particulier de la rue Montorgueil. Il reçut les deux hommes chaleureusement d’autant qu’il avait été prévenu par un courrier les précédents et qu’il connaissait très bien monsieur Maurois. L’heure approchante, il les guida jusqu’à sa chambre où l’on avait dressé le couvert afin de dîner. À la déconvenue de monsieur Maurois, monsieur  d’Andrevin reconnut en monsieur de Saint-Aubin un érudit à sa hauteur ou presque puisqu’il était de province. Oubliant, le secrétaire qui de toute façon n’avait d’yeux que pour la veuve, monsieur d’Andrevin et le chevalier échangeaient et confrontaient leurs idées sur les sujets les plus divers et souvent s’accordaient. « — Si je comprends bien vous voilà dans notre bonne ville pour cette merveilleuse aventure, la Louisiane, ce pays aux mille beautés et vertus que peu ont entrevues. Je vous chine mon ami ! Et ne veux vous inquiéter. Ce pays est un miracle financier dont avaient bien besoin les caisses vides de notre pays. Vous savez que la Banque Royale qui garantit l’ensemble des transactions a regroupé et absorbé en une seule Compagnie toutes les autres et a pour nom de la Compagnie d’Occident. Et bien aux dernières nouvelles, la Banque Royale et cette Compagnie ont fusionné, et monsieur  Law après avoir été nommé Contrôleur général des finances est devenu surintendant général des Finances. Assuré de tout cela, j’ai vendu un bien que je détenais en Chalosse, ma goutte ne me permettait plus d’en profiter étant à l’autre bout du royaume, j’ai donc pu acquérir avec le bénéfice de la vente une trentaine de ces actions. Eh bien vous ne me croirez peut-être pas, mais depuis, elles ont doublé de valeur ! »

Ces propos gonflèrent les espoirs forts tenus de monsieur de Saint-Aubin. « — Alors c’était vrai, il allait pouvoir accéder à la richesse ! »

*

Le cocher avait dû laisser les deux hommes près de la rue Quincampoix, car elle était inaccessible à toutes voitures. Monsieur  d’Andrevin leur avait gracieusement prêté son carrosse pour faire le court trajet qui séparait son hôtel de la fameuse rue, car le moindre trajet dans Paris pouvait être dangereux ne serait-ce que pour sa mise.

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Monsieur de Saint-Aubin n’avait jamais vu cela et défiait quiconque de l’avoir vu ailleurs. La Banque Royale s’élevait dans la rue sombre et étroite qu’était la rue Quincampoix. Elle se situait dans l’un des quartiers les plus populaires de la ville, le quartier Saint-Martin. La rue était envahie de cavaliers, de chaises, de carrosses bloqués de la noblesse ou de la bourgeoisie, de la piétaille et de la valetaille qui étaient là en tant que spéculateurs, coursiers ou simples spectateurs avec en plus tout ce que cette foule attirait de marchands ambulants et de tire-laine qui devaient y faire fortune. Pour traverser et atteindre l’immeuble de l’établissement, il fallait la fendre en jouant des coudes à moins de se faire ouvrir le chemin par une cohorte de laquais ; monsieur de Saint-Aubin n’avait que le secrétaire de son beau-père et il ne lui serait pas venu à l’idée de le lui demander.

S’étant frayé tant bien que mal un accès jusqu’aux portes de la banque, ils pénétrèrent dans le Saint des Saints dont le vestibule était tout aussi encombré que la rue d’une presse désirant devenir actionnaire. La Louisiane était devenue l’engouement du moment et quel engouement ! Puisqu’il permettait de devenir riche à millions. Deux bonnes heures s’étaient écoulées quand ils atteignirent le guichet. Monsieur de Saint-Aubin laissa le secrétaire présenter leur requête, c’était de son ressort, de plus il était naturel qu’il introduise son maître, puisque le chevalier tenait légitimement cette place.

L’homme qui enregistra la demande dans un grand livre de banque appela un secrétaire qui les guida à l’étage compartimenté en bureaux et les fit s’installer dans l’un d’eux austèrement meublé. Monsieur de Saint-Aubin, bien qu’il n’y crut guère, fut tout de même un peu désappointé de ne pas être reçu par monsieur Law. Il aurait aimé rencontrer et voir à quoi ressemblait le célèbre financier. La tractation fut rondement menée, les deux hommes se retrouvèrent chacun en possession d’une vingtaine d’actions de la Compagnie et d’une liasse de papiers-monnaies de trois fois la valeur de l’or. Monsieur de Saint-Aubin ne l’aurait pas admis, mais il ne comprenait pas vraiment ce tour de passe-passe.

Euphorique, le mot était faible, la terre ne le portait plus. Il était riche ! Il n’y avait pas d’autres mots. Monsieur Maurois le prit par le bras et l’entraîna dans la rue, ce ne fut pas sans difficulté qu’il le tira jusqu’à la rue Rambuteau, où stationnait comme beaucoup d’autres leur carrosse. Monsieur de Saint-Aubin doucement sortit de ses rêves de fortune et décida qu’il ne risquait rien à les concrétiser en dépensant un peu de celle-ci. « — Monsieur Maurois, savez-vous où je pourrais me rendre pour me procurer de quoi faire plaisir à mon épouse ? » Le secrétaire fut un peu surpris par la requête, car s’il dédaignait le chevalier, il méprisait bien plus madame de Martignas. Il trouvait bien sot de la part de son comparse de penser à obtenir quelques cadeaux pour cette harpie. Toutefois avec toute l’amabilité possible saupoudrée de condescendance, il répondit. « — Rue Saint-Honoré, Monsieur, il n’y a pas d’erreur possible ! Joailliers, tailleurs, merciers, épiciers, vous permettront de contenter largement madame de Martignas.

— Cela vous ennuie-t-il de m’y accompagner ? Je n’ai guère l’habitude de tout cela ainsi que des lieux bien entendu.

En l’espace de quelques heures, les boutiques de la rue le lestèrent de la moitié de sa liasse. Il acheta un manteau, à la dernière mode, qu’il trouvait très beau, foison de rubans, des parfums et des crèmes qu’une charmante boutiquière lui vanta comme incontournable. Pour finir, il s’occupa de lui. Il entra chez un tailleur de renommée installé au fond d’une cour. Maître Delmas, homme affable, de petite taille et visiblement arrogant comme un coq, le reçut dès qu’il eut passé la porte. « — Que puis-je pour Votre Seigneurie ?

— J’aurais désiré un juste au corps, mais je ne sais si vous pouvez me pourvoir, car je quitte Paris d’ici quatre à cinq jours.

— La maison ne peut l’impossible, Monseigneur, mais par un concours de circonstances, un de mes clients, un fat, a eu la mauvaise idée de se faire occire en duel et m’a laissé sur les bras un très beau juste au corps qui devrait peu s’en faut être de votre taille. Il claqua des mains, faisant venir un de ses ouvriers qui s’empressa de le contenter et revint avec le vêtement. Le juste au corps était de soie épaisse de couleurs café, rebrodé sur son tour et ses parements de broderies chocolat et crème. Le maître tailleur l’aida à passer le vêtement qui dès qu’il le vit fut à la convenance du client et bien que celui-ci essayait de cacher son enthousiasme afin de ne pas faire monter le prix, maître Delmas avait reconnu la lumière d’intérêt dans les yeux de monsieur de Saint-Aubin. De toute façon, c’était inutile dès son entrée et sa demande formulée, le boutiquier avait fixé le prix du vêtement, reconnaissant sans aucun doute le nobliau de province autant dire le pigeon à plumer. Aussi, sans être excessif, le prix était supérieur à ce qu’un équivalent parisien aurait accepté de payer connaissant la pratique. « — Avec une légère retouche dans le dos, il sera parfait, il sied parfaitement à la silhouette de Votre Seigneurie. » Il est vrai qu’il avait encore sa silhouette de jeune homme malgré un embonpoint qui pointait son nez. « — Si Votre Seigneurie le désire, j’ai le gilet et la culotte assortie. Si cela était à votre convenance, je vous fais un prix, d’autant que vous me soulageriez et je serais très flatté de vous le voir porter. Vous me feriez une excellente réclame. » Monsieur de Saint-Aubin ne pouvait savoir que le propos cachait de l’ironie, et se trouva flatté de la remarque. Il acquiesça, essaya, visiblement le commanditaire était plus grand que lui, lui qui était déjà d’une bonne taille. Maître Delmas avança que d’ici deux jours, il ferait livrer l’ensemble à l’adresse de son choix, et pendant que monsieur de Saint-Aubin sortait sa liasse, le boutiquier prit l’adresse. Une fois son client parti, le maître tailleur rouspéta contre cette monnaie papier, il ne s’y faisait pas et comme chaque fois irait la changer le lendemain dès l’ouverture de la Banque.

*

IMG_1297.JPGLe chevalier de Saint-Aubin retrouva sa demeure de Cujac à la Toussaint. Le retour s’était fait sans encombre, monsieur Maurois et lui-même avaient même gagné un jour. La dernière partie avait été faite dans le carrosse et la compagnie de son beau-frère et de sa belle-sœur qui rentraient dans leurs terres voisines, et qui bien entendu n’avaient pas le temps de s’attarder. Le confort sommaire de la gentilhommière devait y être pour quelque chose. Quand il mit les pieds sur le seuil de sa demeure, son absence avait duré trois semaines.

Ayant perçu quelque remue-ménage au rez-de-chaussée, madame de Martignas descendit prête à houspiller sa servante qui avait dû briser quelque chose pour que cela fît autant de bruit. C’est donc avec surprise qu’elle découvrit son époux ouvrant le cadenas de sa malle dans la chambre d’apparat qui servait à recevoir les visiteurs éventuels. La pièce à elle seule détenait les plus beaux meubles d’acajou en leur possession. « — Monsieur ! Vous voilà de retour, votre voyage s’est-il bien passé ? » Elle ne s’était nullement inquiétée de la santé de son époux, ni de son confort, la seule chose qui la souciait : « avait-il bien acheté des actions ? » Elle craignait qu’il ne se fût rétracté par une prudence de mauvais aloi. Dans sa candeur, monsieur de Saint-Aubin pensa qu’elle avait craint pour sa vie. Dans un élan d’affection, il s’apprêta à la prendre dans ses bras, ce qu’elle ne comprit pas, le repoussa pour inquisitionner sa malle. Avant qu’elle ne désordonne l’ensemble, il lui tendit un maroquin qui détenait les vingt actions de la Compagnie et de l’autre main une liasse de billets, la moitié de la somme qu’il ramenait. Il garda par-devers soi le restant. Les yeux de sa femme s’illuminèrent, il lui expliqua leur valeur, elle dépensait en mille calculs le montant qu’elle estimait. Les choses allaient changer ! Puis sa curiosité partiellement assouvie, elle replongea dans le coffre de voyage et en extirpa un manteau de femme. Un manteau de soie épaisse bleu roi à dos flottant et manche large. Elle poussa son époux, sans même le remercier, se mit devant l’unique miroir conséquent en leur possession, se revêtit de ce qui pour elle était une merveille. Elle tâta, caressa l’étoffe avec satisfaction. Elle envisageait déjà toutes les possibilités du porté, manches retroussées, manches maintenus par un ruban, corps large flottant ou resserré à la taille. On pouvait passer une ceinture par les ouvertures donnant accès aux poches de la jupe, et avoir tout à la fois le devant resserré et le dos ample, elle pouvait même trousser le manteau dans les poches de la jupe. Que de possibilités pouvant renouveler le port du manteau, elle en aurait défailli de plaisir. Son époux lui présenta une multitude de rubans de matières, de contextures et de couleurs différentes. Il sortit un coffret dans lequel avaient été empaquetés fioles de parfum et pots de crème de différentes utilités. Il s’excusa du choix, il avait suivi les recommandations de l’épicière dont c’était la pratique. Tout à ses découvertes, elle omit de le remercier, il ne s’en formalisa pas, sa satisfaction lui suffisait.

épisode 009

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La fin du rêve

Le pactole de madame de Martignas fondit comme neige au soleil en linge et meubles d’acajou. Sous couvert d’un séjour chez son père, elle se rendit donc chez maître Barberet dans l’espoir de retrouver quelques crédits. La visite se voulant discrète, elle s’y rendit à la tombée du jour, ce qui en ce début d’année arrivait assez tôt. Prétextant une visite chez l’une de ses amies, elle avait emprunté la vinaigrette de son père. Installée dans la chaise, elle se mit à ressasser les différentes façons de faire sa demande à son notaire. À peine présentée, la servante qui lui ouvrit la guida dans l’étude jusqu’à la chambre où son maître officiait. À son annonce, maître Barberet se leva et présenta une chaise à accoudoirs pour plus de confort. Il s’assit à ses côtés évitant la barrière d’une table. La pièce, éclairée par le feu de cheminée et deux superbes candélabres, privilégiait une atmosphère ouverte à la confidence. Il la complimenta sur sa toilette et lui demanda des nouvelles des siens. Bien qu’impatiente d’en venir au fait, mais ne voulant pas paraître aux abois ni froisser le notaire, elle capitulât au protocole de la bienséance. Pendant ce temps, maître Barberet étudiait le comportement de sa visiteuse, soupçonnant une agitation retenue, donc, une urgence, il commença à deviner le but de sa visite. L’ayant assez fait mijoter, il lui demanda ce qui lui valait le plaisir de sa présence. Madame de Martignas rassembla ses idées et mesurant ses paroles, elle se lança. « — Maître, comme vous le savez, tout ce que nous possédons, mon époux et moi-même, est géré par votre étude. — dans les pensées du notaire, cela se traduisait par des dettes et des hypothèques. — … donc, je n’ai pas besoin de vous dire que nous détenons vingt actions de la Compagnie-Occidentale qui valent aujourd’hui trente mille livres, soient trois fois plus que lors de notre achat, de plus leur valeur ne cesse d’augmenter.

— Il est vrai, madame, que cette Compagnie a le vent en poupe et que cette Louisiane fait encore rêver. Cela n’a de cesse de me surprendre.

— Je voudrais donc profiter de cet acquis pour obtenir une somme de deux cents livres.

Le notaire ne broncha pas. Pourquoi refuser ? Le mari ou tout au moins le père couvrirait la somme le cas échéant. Il prépara une reconnaissance de dettes, bien que l’acte n’ait en soi que peu de valeur, puisque juridiquement l’emprunteuse ne possédait rien, même pas sa dot qui était passée dans les biens du mari et qui de toute façon avait fondu dans lesdites actions, mais au moins il pourrait s’en prévaloir.

La chose étant facile, madame de Martignas réitéra par cinq fois la démarche, bien que monsieur Barberet se fît tirer les oreilles lors des deux dernières visites.

*

 Dans sa chambre, madame de Martignas donnait des ordres à sa servante tout en comptant draps et serviettes que le ménage de printemps avait permis de laver dans son entier. À cette période, l’approche des fêtes de Pâques, la maîtresse de maison, faisait venir du domaine des servantes supplémentaires pour nettoyer de fond en comble la demeure. On avait, même cette année, décroché les tapisseries de la chambre d’apparats pourtant nouvellement posés et pas encore payés. Cela permettait de les mettre à la vue de tous. Pour la deuxième fois, devant la servante, tout en rouspétant Madame de Martignas recomptait les piles de linge, n’en trouvant pas le bon compte. Elle fut distraite par l’arrivée d’un carrosse s’engageant dans la petite allée menant à la porte de devant. « — Qui peut bien venir ? » Elle s’approcha d’une des fenêtres de façade. De là, elle aperçut le secrétaire de son père descendre de la voiture. Elle houspilla sa servante afin de lui faire passer rapidement un manteau de robe plus présentable sur sa jupe. Le temps qu’elle fut à sa convenance, et qu’elle descendit, elle trouva monsieur Maurois dans la chambre de réception dont elle était de plus en plus fière surtout depuis qu’elle avait acquis cette représentation de la vierge qui trônait entre les deux fenêtres. Elle entra, un air distant sur sa face, dissimulant sa curiosité qui aurait pu paraître inconvenante et alla se poster devant l’objet de sa fierté afin d’attirer le regard du secrétaire dessus. À son attente, il se retourna vers elle dès son entrée, elle réalisa alors son époux assis devant lui, effondré se tenant la tête à deux mains. « — Serait-il arrivé quelques malheurs ? » Monsieur de Saint-Aubin releva la tête. « — Plus que vous ne pourriez le penser madame mon épouse. La banque de monsieur Law a fait faillite et la Compagnie d’Occident de même, tout au moins ses actions ne valent plus rien ! C’est la banqueroute, nous sommes ruinés ! » Madame de Martignas resta dubitative, elle se tourna interrogative vers monsieur Maurois. « — Madame, ce que dit votre époux est exact. Monsieur votre père m’a mandé vous porter la nouvelle ainsi que vous faire savoir que maître Barberet se tient à votre disposition pour la suite des opérations. 

— Quelle suite des opérations ? Le secrétaire essaya de cacher sa joie et répondit du ton le plus neutre possible : « — mais, madame, votre faillite. » Madame de Martignas oscillait entre la colère et l’effondrement, sa vanité lui fit reprendre le dessus. « — Bien, monsieur Maurois, nous voilà au fait. Veuillez remercier mon père pour sa sollicitude et présenter nos respects à maître Barberet ainsi que le prévenir que nous le joindrons prochainement. » Les deux hommes la regardaient consternés, se demandant si elle avait compris. Elle les considérait le menton relevé, elle n’allait pas s’en faire compter par un sous-fifre ! Monsieur Maurois n’ayant rien à rajouter s’excusa et se retira, il était attendu par le vicomte de Pémollier.

Une fois seul, le couple se retrouva en tête à tête. Madame de Martignas s’assit pesamment, le regard dans le vide. Elle réfléchissait cherchant le moyen de se sortir de cette situation, car il n’était pas question de vivre dans la misère, alors qu’enfin elle commençait à pouvoir tenir son rang. Elle pesait le pour et le contre, se devait de contrôler ses sentiments pour pouvoir raisonner judicieusement, elle ne devait pas paniquer. Elle n’entrevoyait qu’une solution. Son père ne les aiderait pas. De par sa place de cadette, elle aurait dû finir au couvent, et pour s’éviter cela, elle avait séduit le chevalier, seul homme à accepter sa dot fort modeste. Son père avait accepté ce mariage à la condition qu’il n’entendrait jamais parler du couple, il avait mis un peu d’eau dans son vin et les invitait régulièrement chez lui, mais il ne fallait pas attendre plus du vicomte de Pémollier « — Monsieur, il nous faut aller voir votre frère, vous êtes son seul héritier, il ne peut vous laisser dans l’indigence. » Sous-entendu la laissait manquer de tout. « — C’est un fait, madame, nous n’avons guère d’autres possibilités. Mais vous sentez-vous prête à aller vivre au château de Saint-Mambert ? À accepter l’hospitalité de mon frère, car je tiens à vous remémorer que, lorsque nous avions détaillé notre projet d’achat, il n’était guère enthousiaste alors je ne pense pas qu’il soit prêt à réparer une bévue qu’il prévoyait. » Monsieur de Saint-Aubin se souvenait encore de ce repas où la fatuité et la suffisance de son épouse, sur de la réussite de leur projet, avaient dans l’esprit de son frère détruit tous les arguments appuyant sa démarche d’adhérer à l’idée d’acheter des actions de la Compagnie. Elle avait alors conclu qu’il était idiot, que ce devait être un trait de famille. « — Allez vivre chez votre frère ! Avec sa putain ! Mais vous rêvez, mon ami. Je ne serai entacher ma réputation. Et puis trêve de divagation, de toute façon par le sang il vous doit bien cela !

XVIII-2b.jpg— Je vous rappelle, madame, que mon frère ne me doit rien du tout et encore moins votre inconséquence à laquelle ma faiblesse m’a fait adhérer. De plus, je ne suis pas sûr que les revenus du domaine permettent à mon frère de régler nos dettes. Donc, madame, je vous prierai de modérer vos propos à défaut de vos pensées. Et nous serons bien aises s’il nous accueille et ne nous laisse pas dans le dénuement.

Sa tirade achevée, il se leva et sortit de la pièce bouillonnant encore du courroux que la mauvaise foi de son épouse avait provoqué. Stupéfiée par autant de vigueur à laquelle elle n’était pas habituée, elle resta un instant dubitative. Mais vexée de s’être fait rabrouer, ce dont elle n’était pas coutumière, elle se remit aussi vite et se précipita à sa suite et le rejoignant au bas de l’escalier de colère, elle cria : « — vous êtes son héritier, il se doit de vous aider !

— Madame, taisez-vous et si vous tenez à m’accompagner demain, tôt nous partirons.

*

Comme convenu, le chevalier et son épouse se retrouvèrent dans le vieux carrosse concédé par le vicomte de Castelnau. Madame de Martignas avait soigné sa mise. Elle partait du postulat, qu’elle allait rendre visite à son beau-frère, et non lui quémander une main secourable. L’équipage à peine mis en branle, elle commença un monologue agressif qui englobait son mari et son beau-frère. Elle reprochait à son époux son manque de discernement dans l’évolution de leur fortune, se plaçant comme victime, puisqu’elle était une simple femme, et occultant ses responsabilités dans toute cette affaire. Son mari n’avait pas su lui donner de quoi tenir un rang auquel sa famille l’avait accoutumée. Il les faisait vivre en exclu proche de la misère, elle qui était fille d’un vicomte qui tenait de par sa fortune un rang de comte. Quand elle eut fini ses récriminations envers son époux, elle poursuivit sur son beau-frère. « — Vous rendez-vous compte à quel point c’est un déshonneur pour notre famille, vivre avec cette fille et sa bâtarde, une paysanne qui plus est noire qu’un pruneau. Et sa fille ! Rien ne dit que c’est celle de votre frère. Une intrigante si vous voulez mon avis, qui a trompé la candeur de votre frère… » Monsieur de Saint-Aubin entendait sans écouter, tellement il était plongé dans des ruminations moroses. Il cherchait en vain une solution pour s’extirper de cette conjoncture désastreuse. Il ébauchait, échafaudait des plans, mais il avait beau tourner en tous sens ses idées aucune solution tangible n’émergeait, il en revenait toujours à l’aide providentielle de son frère. L’œil ouvert toute la nuit, il était épuisé, aucun miracle ne s’était manifesté. Tout à coup, il saisit le contenu de la litanie de récrimination de sa femme et toute sa mauvaise foi avec. « — … après tout, c’est vous qui nous avez ruinés, je m’y serai prise autrement, prévoyant un subside au cas où, donc ce serait la moindre des choses que ce soit votre frère qui renfloue nos caisses.

— Taisez-vous madame, vous déraisonnez et vous m’importunez. Je vous rappelle que c’est vous, portée par l’enthousiasme de votre honorable père, qui nous avait menés là où nous en sommes aujourd’hui. Et si vous n’en aviez pas souvenance, je tiens à rafraîchir vos souvenirs, c’est aussi vous, qui derrière mon dos, avez creusé notre dette auprès de notre notaire et je ne suis pas sûr d’en connaître la teneur exacte. De plus, la façon dont vit mon frère ne vous regarde pas ! — Comme elle allait ouvrir la bouche pour lui faire une réponse cinglante, il l’interrompit d’un geste de la main. « — Non, madame, ne rajoutez rien ou je fais arrêter la voiture et je vous descends sur le bord de la route. Un peu de marche, vous ferez le plus grand bien. » Madame de Martignas en resta coite. Décidément, son époux la surprenait, elle ne lui avait jamais connu autant d’autorités. Il avait la colère du faible, sursaut qui ne durerait pas, elle s’en doutait bien. Ils plongèrent l’un et l’autre dans un profond mutisme. L’une ruminant, vexée, omettant dans ses récriminations intérieures ses responsabilités que sa vénalité avait engagées, l’autre replongeant dans le marasme de sa réflexion qui ne menait à rien.

*

— Jeanne, Jeanne, il arrive un carrosse ! Martin arriva essoufflé dans la cuisine. La Lesbats releva la tête de la pâte qu’elle préparait pour un gâteau et regarda arriver le jeune homme rouge d’avoir couru. « — Bien, bien, et c’est qui donc ?

— Je crois que c’est le frère de monsieur, il me semble reconnaître le vieux carrosse !

— Ah ! Pourvu qui vienne seul, car si elle est là l’autre, on va pas s’ennuyer ! Enfin quand faut y aller, faut y aller.

À l’étage, Jeanne qui avait entendu les cris du valet de chambre se pencha à la fenêtre pour voir qui venait, car un carrosse ce n’était pas rien. Elle replaça les boucles égarées de son chignon et descendit. « — Ah ! Jeanne, c’est monsieur de Saint-Aubin.

— Il doit y avoir son épouse, Lesbats, prépare de quoi la faire manger, ça lui fermera peut-être le clapet.

— Ah ça ! Ça m’étonnerait !

— Oui, moi aussi, Martin va prévenir monsieur le vicomte, il pêche avec Blanche-Marie, ils sont au carrelet.

Pendant qu’elle donnait ses directives, le carrosse s’arrêta devant l’escalier monumental. Monsieur de Saint-Aubin aida son épouse à monter, qui retint un haut-le-cœur à la vue de Jeanne les attendant sur le pas-de-porte. Tout en l’ignorant, elle passa devant elle et pénétra dans la demeure, cela n’empêcha pas l’aigreur de monter quand elle découvrit la tenue de la jeune femme dont elle remarqua les moindres détails. Celle-ci arborait une de ces nouvelles robes flottantes dans une indienne de contrebande à motifs cachemire rose sur fond jaune, elle était aussi visiblement corsetée et le bruissement de son jupon annonçait une criarde. La jeune femme n’avait rien à envier à une aristocrate, pensa monsieur de Saint-Aubin, elle avait au contact de son amant gagné en maintien et en élocution, il y avait encore quEdmund Blair Leighton (1853 - 1922) - The golden train, 1891.jpgelques mots de Gascon par-ci par-là, mais tout comme bien des nobles de la région. « — Bonjour ! monsieur, j’ai fait prévenir monsieur le vicomte, il ne saurait tarder. La Lesbats vous a préparé un encas dans la chambre de réception.

— Merci, Jeanne, c’est aimable. » Madame de Martignas ayant entendu l’information rentra dans l’antichambre dont la porte était grande ouverte afin de les accueillir qu’elle traversa d’un pas décidé et pénétra dans la chambre d’apparat. Elle s’assit près d’une table sur laquelle La Lesbats posait un plateau avec des fruits. « — Bonjour madame. Madame se porte bien ?

— Si on te pose la question, tu diras que tu n’en sais rien.

Monsieur de Saint-Aubin, arrivant, il interpella son épouse : « – voyons, Madame, ma Lesbats vous demandait des nouvelles de votre santé. Excuse mon épouse, ma Lesbats, les soucis lui causent beaucoup de fatigue.

— Monsieur, comment osez-vous me reprendre devant les domestiques !

— Premièrement, ce ne sont pas les vôtres, deuxièmement c’est ma nourrice, troisièmement vous n’avez aucune raison de vous en prendre à eux.

*

Sur le ponton qui s’avançait sur l’estuaire, Blanche-Marie attendait que le trouble causé par sa balance se dissipe avant de le remonter. Le petit filet rond suspendu au bout d’une cordelette était le sujet de tous ses espoirs. Elle espérait bien remonter un mulet ou une sole, qui sait peut-être un bar, son rêve c’eut été une lamproie. Ce poisson, anguille monstrueuse, eut été une aventure, une victoire, un véritable trophée, dont elle aurait pu parler longtemps. Elle ramena sur son oreille une de ses boucles flamboyantes qui la gênait. Elle fixait attentivement son filet à travers l’onde, elle s’apprêta à sortir sa pêche de l’eau quand un cavalier à toute trombe se signala par le fracas de son galop. Elle ne put s’empêcher de curiosité de se retourner, perdant au passage le fruit de sa patience. « — Oh ! Antigueille !

— Blanche-Marie ! Pas de juron s’il te plaît !

— Pardon père ! Mais j’ai lâché ma prise !

— C’n’est pas une raison et c’n’est pas bien grave ! Que nous veut le Martin pour avoir pris la mule jusqu’à nous ? Des ennuis, aucun doute à cela !

Le Martin, arrêta de son mieux sa monture capricieuse. Dans sa précipitation, il tomba sur le cul et se releva, vexé. « — Monsieur, c’est monsieur votre frère qui vient d’arriver au château. Il vous attend avec son épouse.

— C’est bien ce que je pensais, ce sont les ennuis qui viennent ! Allez, Blanche-Marie, il nous faut rentrer.

Peypédaut Blanche Marie  (Greuze Follower - PORTRAIT OF A GIRL, HEAD AND SHOULDERS, LOOKING UP.jpg

La toute jeune fille, fort contrariée de cette interruption, donna sa balance à Pierre avec un geste de colère qui fit sourire celui-ci. Elle alla jusqu’au tamaris auquel son cheval et celui de son père étaient attachés. Elle était très contrariée. Elle n’aimait pas sa tante tant celle-ci la méprisait. À chacune de ses venues, elle avait droit à une vexation, c’est par elle qu’elle avait appris qu’elle était bâtarde. Quand elle en avait parlé à son père, il lui avait répondu qu’elle ne savait pas de quoi elle parlait. Elle s’était alors contentée de la réponse de son père, mais avait depuis gardé rancune à celle qui était sa tante. Son père évitait leur confrontation au possible, mais refusait lors de leur venue dans sa demeure que Jeanne ou Blanche-Marie  soient amenées à s’éclipser en leur présence, comme Jeanne le lui avait proposé dès la naissance de Blanche-Marie. La rencontre était pénible pour tous, malgré la gentillesse conciliatrice de monsieur de Saint-Aubin, Blanche-Marie assistait à ses réunions familiales l’air renfrogné, quant à Jeanne, elle dispensait avec réserve toute l’amabilité souhaitable. Arrivé au château, Philippe-Amédée envoya sa fille se vêtir convenablement.

*

 Madame de Martignas, exaspérée par l’attente, martelait de ses longs doigts la table d’ébène qu’elle avait à ses côtés. Monsieur de Saint-Aubin rongeait son frein, irrité par le petit bruit rythmé. Il se leva de sa caquetoire, et s’approcha de la porte-fenêtre. Le jardin à la française avait repris sa forme d’origine avec ses buis soigneusement taillés, le bassin limpide brillant sous le soleil. Il revoyait sa mère marchant dans les allées, son père à ses côtés soliloquant les mains dans le dos. C’était pour lui le temps du bonheur, du possible, maintenant tout cela était fini et cela le plongeait dans un profond abattement. « — Votre frère à l’intention de nous faire attendre encore longtemps ? » Le chevalier ne l’écoutait pas, comme souvent, refusant de sortir de ses souvenirs, mais elle ne l’entendait pas comme cela. « — Monsieur, je m’adresse à vous, je ne parle pas aux murs comme vous vous en doutez.

— Oui, madame, je vous entends. Quant à mon frère, laissez-lui donc le temps de venir jusqu’à nous. Le domaine est étendu, je vous le rappelle. Profitez donc de ce moment, qui est encore plein d’espoir.

— Et de quels espoirs parlez-vous, mon frère ?

Monsieur de Saint-Aubin et madame de Martignas tressaillirent à la question. Ni l’un ni l’autre ne l’avait entendu arriver. Philippe-Amédée était passé par la cuisine, demandant au passage à Jeanne et La Lesbats, si elles savaient de quoi il en retournait. Elles avaient haussé les épaules en signe de dénégation et d’impuissance. Il était donc parti retrouver le couple, devinant qu’il allait au-devant de problèmes. Entrant dans la chambre de réception, il les avait trouvés debout devant l’une des deux portes-fenêtres de la pièce, et sa belle-sœur visiblement hargneuse, cela ne présageait rien de bon. Il remarqua sur la table à côté des chaises à accoudoirs de quoi se sustenter et se désaltérer, il y tira une troisième chaise et s’y assit. « — Alors mon frère que me vaut le plaisir de vous voir. Venez-vous prendre quelques repos dans le domaine familial ?

— J’aurai goûté avec quelques plaisirs de ce dont vous me parlez, mais malheureusement ma venue n’est pas aussi plaisante. Je suis venu à vous, car mon épouse et moi-même vivons un drame et nous venons donc remettre nos existences entre vos mains.

— Je vous vois en vie et visiblement en santé, cela ne doit donc pas être bien grave.

— Je crois mon frère que je me préférerais souffrant, au moins, il n’y aurait que moi en cause.

— Grand Dieu, vous me semblez bien alarmiste. Venez-en au fait mon frère que je puisse comprendre la teneur de vos ennuis et voir quel remède je puis y apportai, si cela est dans mes possibles.

Pendant cet échange un peu trop théâtral au goût de madame de Martignas, elle remuait sur son fauteuil se retenant d’intervenir. Elle se savait guère considérée par son beau-frère, ce qui la frustrait. Sa vanité en souffrait, car des deux frères, elle aurait préféré épouser celui-ci. De tournure et de caractère, elle le trouvait plus en phase avec l’idée qu’elle se faisait des hommes, de plus c’est lui qui avait le titre et la fortune. Sans être considérables, ses biens étaient confortables et lui aurait permis d’être plus en accord avec l’idée qu’elle se faisait de son rang. Aussi l’acrimonie qu’elle éprouvait, quant à la comparaison et le peu de considération évidente que son beau-frère éprouvait pour elle, la menait, pas loin, de l’aversion. Elle attendit donc que l’échange fût fini et que les deux frères en viennent au sujet, ce qu’ils firent. Monsieur de Saint-Aubin annonça la faillite de la banque Law, Philippe-Amédée comprit tout de suite où cela allait en venir, enfin dans une certaine limite, car même au sein de son domaine les nouvelles du pays arrivaient. Il était donc conscient de là où cela pouvait le mener. Il était d’autant plus contrarié, que toute cette histoire, de par sa facilité ne demandant aucun effort, lui avait paru dès le départ peu crédible. Il avait d’ailleurs refusé de donner du crédit à son frère sentant déjà venir la catastrophe. « — Monsieur mon frère, je vous aiderai à la hauteur des revenus de nos propriétés, mais pour le reste ne comptez pas sur moi ! » Monsieur de Saint-Aubin s’en trouva soulagé et remercia chaleureusement son frère. « — Sachez mon frère que je ne pourrai faire plus, d’autant que je ne connais pas la somme à rembourser, mais si vous me dites que vous avez hypothéqué la valeur de deux ans de revenus des terres de Saint-Aubin et de Cujac, je devrai pouvoir le faire, mais nous devrons tous faire un effort ensuite. »

Madame de Martignas s’agitant, avant qu’elle ne dise quoi que ce soit, il se retourna vers elle. « — Et votre père madame il se porte bien ? Il était, il me semble bien engagé dans les actions de la Compagnie. » Elle garda son sang-froid, lissa un pli de son manteau de taffetas et afficha un sourire que démentaient ses yeux pleins de dureté. « — La fortune de mon père est assez conséquente pour qu’elle ne soit en rien ébranlée par ce revers de fortune.

— Alors dans ce cas, tout cela ne devrait être qu’un mauvais souvenir. 

Madame de Martignas était moins sûre de cela, elle ne savait pas jusqu’à quelle extrémité son père s’était engagé dans cette frénésie spéculative. De plus si son père s’en remettait, le comportement de son secrétaire laissait supposer qu’il ne lui viendrait pas en aide. Si son orgueil lui faisait garder la tête haute, elle se savait en sérieuses difficultés financières. Elle redoutait la confrontation avec le notaire qui lui annoncerait le montant de la dette, mille livres ce n’était pas rien.

 

 

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédaut 001 à 003

La déflagration claqua tel un coup de tonnerre incongru dans le ciel bleu de l’automne. Le coup de semonce figea l’instant. Le temps suspendit son cours. Chaque geste de la maisonnée s’interrompit dans son élan. Tous se figèrent, se crispèrent. Tous étaient dans l’expectative. Un silence lugubre s’ensuivit que brisa le hurlement de bête d’une femme. Ce fut alors un branle-bas de combat, tous se précipitèrent à l’étage d’où provenait le coup de feu. La femme était à genoux, tenant dans ses bras le corps sanglant d’un homme qu’elle berçait involontairement. Elle se retourna vers eux le visage baigné de larmes et le corsage de sang.

Jeanne

Peypédaut Jeanne (4).jpg

épisode 001

château de Saint-Mambert-003.JPG

Printemps 1707, Retour à la maison

Le domaine du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert s’étendait, entre l’océan et la Gironde dans la partie la plus séduisante et la plus riante de la région du Médoc. Il n’était que larges horizons de vigne extrêmement soignée sur des sols de grave blanc neigeux qui s’étendaient de la forêt aux abords du fleuve. Entre les croupes graveleuses sur lesquelles étaient cultivées ce qui faisait l’essentiel de sa fortune en plus du bétail, du pressoir et de deux moulins à farine, coulaient des jalles, modestes ruisseaux, restes de marais réduits à de minces bandes de terre en prairies piquées d’arbres. Au bout de ses terres, s’étalait, dans toute sa majesté, le large estuaire, dans lequel se jetaient la Garonne et la Dordogne, vrai boulevard aquatique pour de nombreux navires de toutes tailles voguant vers Blaye ou vers Bordeaux chargés de denrées venues des Antilles et d’Afrique.

À la mort de la vicomtesse, Philippe-Amédée s’en était désintéressé au profit des tables de jeu de Paris et de Versailles. La mort prématurée en couches de son épouse lui avait laissé un vide abyssal que seules les sommes astronomiques qu’il perdait sur le tapis vert semblaient lui faire oublier. Aux demandes réitérées de son métayer, il revint au château de Saint-Mambert. Le rendement des vignes ne couvrait plus ses pertes.

Cela faisait cinq années qu’il n’était pas revenu dans ses terres, il en redécouvrait le paysage familier et respirait avec plaisir l’air salin mélangé aux effluves du fleuve et aux parfums de la flore environnante. En passant les grilles ouvragées du portail monumental qui ouvraient sur l’allée de chênes son cœur se serra sous l’afflux désordonné des souvenirs nostalgiques d’une vie qui lui paraissait bien éloignée. Il s’engagea sur la voie qui menait vers la vaste esplanade devant le château. Les prairies s’étalaient de part et d’autre de l’allée jusqu’au muret de pierres qui les séparaient des jardins à la française guère entretenus. Le bassin d’agrément, qui obligeait l’artère à se séparer et le voyageur à en faire le tour jusqu’à l’escalier monumental de la demeure, le fit grimacer, l’eau croupie faute d’entretien dégageait une odeur nauséabonde. Il nota dans sa tête qu’il faudrait rénover la fontaine dont l’eau était tarie, elle ne jaillissait plus du dauphin qui en était l’ornement.

Vicomte de Castelnau (2).jpgAvant de descendre de sa monture, il leva la tête vers les murs décrépis sa demeure. Le château de pierre avait succédé au château primitif, que son aïeul avait fait partiellement raser au début du règne de Louis le treizième, il en restait que le gros pavillon Est, dont certains murs subsistaient et à partir duquel avait été ajouté le reste du bâtiment. Il se composait de cinq volumes décalés formant une façade d’une trentaine de toises sur trois niveaux. De chaque côté d’un étroit pavillon central en saillie, coiffé d’un dôme quadrangulaire surmonté d’un lanternon, deux corps de logis s’appuyaient en retrait. Ils comptaient deux niveaux au-dessus d’un sous-sol, avaient trois travées largement espacées, et étaient coiffés de combles très hauts et pentus. Ils venaient jouxter deux pavillons massifs, dont celui du château ancestral, sortes de tours rectangulaires détenant deux fenêtres en façade à chacun de ses étages. Plus hauts d’un étage, portant des combles indépendants, ils finissaient l’ensemble. Ses plans avaient été copiés d’après un château de la Loire qu’un de ses aïeux avait été amené à fréquenter. Le manque d’entretien évident de l’ensemble fit culpabiliser le vicomte. La demeure paraissait à l’abandon, sans le maître rien n’avait été réparé, ni n’avait été entretenue.

Comme personne ne venait à sa rencontre, il attacha les rênes de son cheval à la rampe de l’escalier et gravit timidement, presque gêné d’être revenu, les cinq marches qui menaient aux doubles vantaux sculptés de la porte d’entrée. Arrivé devant, il se servit du heurtoir en fer forgé et attendit que l’on vienne lui ouvrir. Il pivota et se tourna vers la campagne environnante. Il laissa courir son regard, au loin, après les prairies où des vaches impassibles broutaient, les arbres fruitiers en fleur coloraient la forêt qui se trouvait à l’arrière-plan, de l’autre côté les rangs de vigne s’alignaient jusqu’au bord du fleuve. Son domaine du médoc, car il avait hérité d’une autre propriété qu’il avait laissée en jouissance à son cadet, s’étendait jusqu’aux abords de Pauillac et à ceux de Saint-Julien ou peu s’en fallait, et depuis les rives de la Gironde s’enfonçait dans les terres jusqu’au lieu-dit le grand Moussas.

Visiblement, personne ne venait lui ouvrir. « — La maisonnée avait-elle été désertée ? » Il poussa l’un des lourds vantaux, et franchit le seuil. Il pénétra dans le vestibule gris et terne de poussière, un envol de particule tourbillonna avec l’entrée soudaine du courant d’air. Il examina ce qui l’entourait avec pour seul éclairage le jour entrant derrière lui. La porte de droite était grande ouverte sur une galerie dont les volets clos empêchaient de voir l’état et la porte de gauche, qui elle était fermée, donnait sur deux chambres qui étaient utilisées pour recevoir, son cabinet et la salle d’armes. Mais ce qui l’attristait c’était le souvenir des appartements de l’étage, ceux de sa femme et les siens, chambres, boudoirs, antichambres et garde-robes. Et puis surtout les chambres d’enfants à l’étage supérieur dont son frère et lui avaient été les derniers occupants. Aucune descendance n’était venue depuis égayer la demeure. Ce souvenir lui serra douloureusement la poitrine et raviva, telle une lame brûlante, son deuil que le temps pourtant éloignait. La tristesse tomba sur lui semblable à une chape.

Il secoua sa douleur et s’engagea par la porte du fond sur la gauche de l’escalier de pierre qui occupait une bonne part de la pièce. Au bout du couloir qui menait à la cuisine, il entendit le son des casseroles, il sentit l’odeur de l’oignon et du lard revenu, il y avait donc quelqu’un. Devant la paillasse au-dessus d’un chaudron de cuivre La Lesbats, comme tous l’appelaient, gouvernante et cuisinière du château, et qui avait aussi été sa nourrice, s’affairait sur ce qui devait être une soupe. Elle était aussi large que haute ou peu s’en fallait. Toute en bonhomie, elle avait souvent été source de consolation pour ses maux d’enfant. À sa vue, elle sursauta émettant un couinement de souris peu en rapport avec sa corpulence. « — Tudieu, m’sieur le vicomte, oh ! M’sieur le vicomte ! Mais vous auriez dû nous prévenir de votre venue. Il n’y a rien qu’est prêt ! Oh ! misère. Tout est en vrac. » Elle s’essuyait nerveusement les mains visualisant l’état de la demeure. Sa joie était mitigée, car elle était contrariée par cette arrivée intempestive, mais elle était soulagée, les choses allaient enfin revenir à la normale, du moins l’espérait-elle.

— c’est rien, ce n’est rien ma Lesbats, ce n’est pas bien grave. Si tu as de quoi me nourrir et des draps propres cela ira !

— Sûr que pour manger y a c’qui faut ! Je m’en vais ouvrir un pot de confit et de pâté de foie et y a du pain, je l’ai fait hier, mais pour le reste… y faut tout nettoyer…

— T’affole pas, ça peut attendre, mais tu es seule ?

— Dia, m’sieur le vicomte, le Peydédaut m’a dit qu’on pouvait plus payer, alors y sont partis, la Madeleine, le Blaise et leur marmaille y sont à Bordeaux où y sont pas bien heureux, mais le Pierre lui il a dit tant pis je reste, y voulait pas laisser les bêtes, heureusement, moi toute seule je peux pas tout faire.

— Mais et les autres ?

— Dia ! y sont repartis dans leur famille au village ou à la ferme.

— Tu es donc seule dans le château ?

— Oh peu s’en faut, monsieur le vicomte, y a moi et le Pierre et de temps en temps le petit Martin. Un dégourdi celui-là. C’est le drôle des Bujeau !

— Et le Pierre, il est où ? J’ai laissé mon cheval devant.

— À l’écurie, je vais le chercher…

— Non, non laisse, j’y vais.

Sur ce, il sortit par l’arrière et descendit les trois marches qui donnaient sur la cour pavée entre le château et les écuries. La Lesbats à nouveau seule marmonna dans son menton alourdi, tout ce qu’il fallait faire pour remettre en état l’intérieur de la demeure. C’était à désespérer.

épisode 002

château de Saint-Mambert-002

La rencontre

Le chant des merles dans les branches du marronnier sous ses fenêtres éveilla le vicomte de Castelnau. Il se crut un instant des années en arrière au temps de l’insouciance, ce qui mit un baume à sa mélancolie latente. Il se leva, passa sa chemise et attrapa sa culotte parfaitement brossée. Ce constat le ramena à des préoccupations plus triviales dont l’une était de se trouver un nouveau valet de chambre, le sien faute d’appointements avait trouvé un autre emploi. À cette heure La Lesbats avait visiblement trouvé une solution satisfaisante pour son linge. Il passa sa main dans sa chevelure cuivrée qui repoussait depuis qu’il ne portait plus la perruque et se gratta le crâne. Par quoi allait-il commencer ? Il repoussa les volets intérieurs, qui masquaient la fenêtre, et il redécouvrit le paysage de son enfance, le soleil rasait les prairies diamantées de rosée sous des volutes de brume que la première chaleur évaporait. En fin de compte, son retour ne serait peut-être pas si pénible. Il contourna son lit à baldaquin en noyer sculpté, remarqua que la poussière avait été faite, le corps supérieur fermé par deux portes de son cabinet à piètement décoré de colonnettes torsadées brillait sous un rayon de soleil inquisiteur, celui-ci s’étirait jusqu’à la haute armoire à vantaux sculptés de pointes de diamant. Les meubles de la chambre des vicomtes de Castelnau n’avaient pas changé depuis quatre générations, bien que fort démodés, leur familiarité était rassurante. Il sortit de sa chambre. Passé son seuil, il constata le tumulte causé par l’activité de cinq femmes venues du village voisin essuyant, époussetant, astiquant, frottant, savonnant, à la demande pressante de la gouvernante, car il fallait à tout prix redonner du lustre à l’intérieur du maître. À sa vue, elles s’arrêtèrent, se regroupèrent et esquissèrent une révérence tout en lui souhaitant la bienvenue. Dans leur modestie, elles étaient à peine audibles. Il descendit jusqu’à elles, paternel, conscient de son statut, il leur demanda des nouvelles de leur famille. Martin, un drôle d’une douzaine d’années, se précipita prévenir comme convenu La Lesbats qui aussitôt vint accueillir le maître et le guider vers la chambre adjacente dans laquelle l’attendait son premier déjeuner du jour. Il s’installa face à un café fumant qui l’intrigua, car il se demanda comment la cuisinière avait pu s’en pourvoir. À côté, un pain blanc encore tiède attendait d’être tartiné de beurre et de confiture. La Lesbats s’excusa, elle n’avait pu trouver de sucre, mais il y avait du miel de leur ruche dont il pourrait lui donner des nouvelles. Sur cette réflexion, elle s’éclipsa.

Face à la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse donnant sur les jardins, il se mit à rêvasser tout en se sustentant. Ses pensées erratiques le menèrent vers toutes les taches à venir pour remettre en état son domaine délaissé.

La famille de Castelnau était une ancienne famille protestante qui avait suivi et soutenu le bon roi Henri IV jusque dans sa conversion au catholicisme. En remerciement, le roi leur avait offert des terres dans le Bas-Médoc qui suite à l’assèchement des marais par des Flamands et des Hollandais étaient devenues viables et plus étendues grâce aux polders. Les hommes des Pays-Bas ayant introduit les vaches frisonnes lors de leur séjour, leur élevage fut la première source de revenus du domaine. Puis bénéficiant des faveurs royales la génération suivante en récompense de leur fidélité et de leur succès contre les huguenots put construire le château de pierres blanches dans son état définitif. Mais les séditions dues à la Fronde avaient éloigné les maîtres du domaine et avaient à nouveau ruiné la famille. Ce fut son grand-père qui, par l’intermédiaire de Mazarin, obtint une gratification pour sa fidélité lors des soulèvements contre le jeune roi et avait pu relever la situation familiale. Il avait pour cela eu l’idée de développer le vignoble et avait ainsi redoré le blason des vicomtes de Castelnau.

Philippe-Amédée n’était pas très inquiet, il avait toute confiance en son métayer qui était aussi son maître de chais ainsi que son régisseur. Le cours de sa réflexion fut interrompu par une voix féminine chantant un air populaire en vogue. Il se prit à écouter et à suivre les paroles qu’il connaissait :

« — en revenant de noces

— j’étais bien fatiguée,

— Au bord d’une fontaine

— Je me suis reposée.

— Et l’eau était si claire

— Que je m’y suis baignée ;

— À la feuille de chêne,

— Je me suis essuyée.

La voix était belle, haute et cristalline, il appréciait la ritournelle. Il ferma les yeux et se laissa transporter par la voix.

— Sur la plus haute branche,

— Un rossignol chantait :

— Chante, rossignol, chante,

— Toi qui as le cœur gai !

— Tu as le cœur à rire,

— Moi, je l’ai à pleurer.

— C’est de mon ami Pierre,

— Qui ne veut plus m’aimer,

— Pour un bouton de rose,

— Que je lui refusai !

— Je voudrais que la rose

— Fut encore au rosier

— Et que le rosier même,

— À la mer fut jeté,

— Et que mon ami Pierre

— Fut encore à m’aimer. »

La chanson finie, il se sentit plein de nostalgie, contrarié par sa fin. La voix s’apprêta à reprendre du début, quand elle amorça une autre mélodie cherchant tout d’abord l’air adéquat. S’en étant assurée la voix harmonieuse continua sans heurts les nouveaux couplets.

« — Aux marches du palais

— Aux marches du palais

— Y’a une tant belle fille, lon la,

— Y’a une tant belle fille…

Peypédaut Jeanne ("The Housemaid" by Thomas Gainsborough.jpgLe vicomte se sentit empli de joie. Curieux, il se leva pour voir si la femme était aussi jolie que sa voix. Sur le pas de la porte, il s’arrêta. De dos et à quatre pattes, une femme astiquait le plancher de la pièce. Sentant sa présence, elle se retourna, sursauta, le reconnaissant elle se releva. Sa tenue défaite par les mouvements dus à son ouvrage, elle remit en place son corsage qui glissait sur une de ses épaules et ébaucha une génuflexion. Cela le fit sourire, il avait devant lui une jeune fille gracile, à la silhouette déliée de toute beauté, dont les boucles brunes s’échappaient d’un fichu noué sous la nuque. Gênée, les yeux baissés, elle essuyait ses mains sur sa jupe de laine brune. « — Excuse-moi, je t’ai entendu, tu as une bien jolie voix, tu viens du village ?

— Oh ! non, monsieur le vicomte, je suis Jeanne, la fille de maître Peydédaut.

— Ah ! Oui bien sûr ! Tu as bien changé, évidemment.

Un silence s’installa un peu gêné, ne sachant quoi rajouter, il lui tourna le dos et quitta la pièce laissant la jeune fille les bras ballants. Il allait justement voir son père. Il tomba nez à nez avec La Lesbats et sans réfléchir il lui proposa de prendre à temps plein la Jeanne pour l’aider. Si elle fût surprise, la gouvernante ne le montra pas. Elle acquiesça et ajouta que c’était une bonne idée.

Sur le chemin qui le menait vers les chais, il se sentit plus léger comme si un vent nouveau soufflait, il n’aurait pas su dire pourquoi.

épisode 003

Louise Élisabeth Vigée Le Brun (1755 -1842)

Mars 1708, la mauvaise nouvelle.

Le premier haut-le-cœur annonça la première nausée, venant confirmer l’arrêt de ses saignements depuis deux mois. Elle se précipita dans la tour carrée, aux lieux d’aisances adjacents aux appartements. Pliée en deux, elle subissait le martyre qu’elle avait observé sur sa mère lors des naissances de ses cinq frères et sœurs cadets. S’étant remise, elle revint dans la chambre et s’essuya le visage avec un linge. Elle était hébétée, heureusement Philippe-Amédée était déjà parti. Elle s’assit effondrée sur le lit. Qu’allait-elle faire ? Elle ne voulait pas d’enfant, elle ne désirait qu’être aimée du maître. La venue indésirée d’un nourrisson allait bouleverser ce qui pour elle était un conte de fées.

Il avait débuté lorsqu’elle était venue la première fois accompagner sa mère au grand nettoyage du château et qu’elle était tombée nez à nez avec le maître des lieux. Elle en avait été fort troublée, impressionnée par le maître, par l’homme, elle ne savait. Puis à la demande de la gouvernante, elle était venue travailler tous les jours au château, ce qui était pour toutes filles des environs un avantage. Elle gravissait les échelons de la précarité, car elle allait recevoir des émoluments réguliers. Elle n’avait pas réellement été surprise, à seize ans, elle était en âge, de plus, fille de l’intendant, cela coulait de source que l’on eut pensé à elle. L’idée lui avait plu, de plus cela serait plus facile qu’à la ferme où elle s’occupait de ses frères et sœurs les plus jeunes en plus des tâches ménagères. Elle se présenta très intimidée à la porte de la cuisine à l’aube du jour dit pour commencer sa besogne. Pour tous, La Lesbats représentait le château et bien qu’elle l’ait depuis toujours connu, elle se sentait godiche. La gouvernante, avec une autorité naturelle, l’avait reçue sans cérémonie et lui avait donné sa première tache. Elle travailla de la pointe du jour à la nuit dans les différentes pièces de la demeure et découvrait ce qui pour tous était un mystère. Elle n’avait jamais vu autant de richesse, elle était impressionnée par les meubles, les tentures en riches étoffes, les objets en tous genres dont elle ne connaissait pas toujours la fonction, mais ce qui la laissait rêveuse, c’étaient les tableaux de famille. Elle était éblouie par les costumes, les coiffures. Son tableau préféré était celui de la dernière vicomtesse, elle était parée de bijoux de perles et de pierres, elle était coiffée d’une fontange et vêtue d’une robe cramoisie ornée de dentelles à profusion. D’après La Lesbats, la robe était encore enfermée dans le coffre de la chambre de la défunte, mais le maître ne tenait pas à ce que l’on pénètre dans la chambre. Très vite, la jeune fille s’entendit avec la gouvernante. Celle-ci, n’ayant pu avoir d’enfant, la maternait de façon un peu bourrue, mais bienveillante. La première fois que Jeanne recroisa le vicomte, elle faillit en lâcher son ouvrage, bafouilla et devint rouge de confusion. Il lui sourit et repartit à ses occupations. Elle fut très en colère de sa gêne. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi son trouble lui laissait un goût amer. Elle se prépara à leur prochaine rencontre et répéta plus d’une fois dans sa tête, ce qu’elle devrait dire et faire, mais il sembla disparaître du château. Après moult détours, elle soutira à La Lesbats, ce qu’elle voulait savoir ; le vicomte était à Bordeaux. Elle fut déçue et se mit à attendre, ressassant sans fin la scène future imaginée. Évidemment, elle ne se déroula pas comme prévu. Ce jour-là avec La Lesbats, afin de les nettoyer, elle descendait les rideaux d’un lit à baldaquin d’une des chambres du rez-de-chaussée. Lorsqu’il pénétra brusquement dans la pièce, cherchant la gouvernante, Jeanne sur un escabeau, de surprise, en perdit l’équilibre. Il eut juste le temps de la rattraper. Ils tombèrent dans l’élan sur le lit, sous les yeux effarés de La Lesbats. Le premier moment de gêne passé, ils éclatèrent d’un rire incoercible. Il l’aida à se relever, ce fut le début d’une connivence qui fit glisser rapidement leurs relations sur le terrain de la séduction. Pour des raisons de praticité, le vicomte demanda que la jeune fille restât loger au château, avec l’automne les nuits tombaient plus tôt et la ferme des Peydédaut était éloignée. Deux nuits ne s’étaient pas passées qu’ils partageaient pour leur plus grand bonheur le même lit. Le statut de Jeanne changea, c’était dans l’ordre des choses. Ce fut La Lesbats qui la première en tint compte et modifia son comportement en mettant la jeune fille sur un pied d’égalité. Le vicomte réclama à Jeanne sa compagnie pour manger, ce qui dans un premier temps la gêna, puis comme tout, elle s’habitua. Elle se mit à apprécier tout comme lui ses moments où elle lui racontait le petit peuple du domaine, et où il lui rapportait avec l’air de la ville des petits cadeaux, le premier avait été un petit bonnet de gazar garni d’un ruban, elle en avait été émerveillée, devant son plaisir évident étaient venus plusieurs aunes de tissu, des chaussures, et des babioles. Elle n’abusait pas de ses avantages et avec tout à chacun, elle ne changeait pas de comportements. Elle était heureuse et ne demandait rien de plus, mais voilà que le destin en avait décidé autrement. Il fallait qu’elle demande de l’aide, un conseil. Se retournait vers sa mère était impossible, depuis qu’elle savait, elle ne voulait plus la voir, pour elle Jeanne était devenue une fille perdue. Quant à son père, malgré l’affection qu’il avait pour sa fille aînée, il était pris en étau entre le maître, son amant et sa femme, sa mère. De plus que pouvait un père pour sa fille quant à cet état ? Elle se décida et alla voir son parrain, l’oncle de son père, bien que ce fût un homme, il était avant tout le curé de la paroisse et un homme sage, plein de connaissance. Il avait toujours été bon et attentionné pour elle. C’était décidé. Elle se débarbouilla, fit de son opulente chevelure brune une torsade qu’elle maintint en chignon sur la nuque. Elle enfila sa jupe et mit le casaquin de toile que Philippe-Amédée lui avait offert lors de son dernier séjour à la ville. Elle le ceintura, serré, comme pour conjurer le sort.

Comme chaque matin, elle descendit à la cuisine, mais cette fois-ci elle ne vint pas proposer son aide à la gouvernante. De par sa nouvelle position, Jeanne ne recevait plus d’ordre, mais les deux femmes avaient trouvé un consensus naturel, car jamais la jeune femme n’eut l’idée de se faire servir, ni même de rester inactive. Elle était consciente de la fragilité de sa position. Elle rentra dans la pièce se forçant à sourire ce qui ne trompa pas La Lesbats. Si elle n’avait pas croisé le maître à l’aube le sourire aux lèvres, elle aurait craint quelques tensions entre eux, car elle était consciente que Jeanne rendait le maître heureux et elle ne lui voulait aucun mal. Elle lui proposa un bol de soupe ou de bouillie, mais Jeanne refusa l’un et l’autre, rien que l’idée, lui soulevait le cœur. Un peu tendue, elle prévint qu’elle partait pour le village, ce que la gouvernante ne releva pas. La Lesbats proposa que le Martin l’accompagne, mais Jeanne refusa, prétextant qu’elle n’avait rien à porter de lourd et que le drôle avait autre chose à faire. Sur ces mots, elle sortit par la cour, contourna le long bâtiment des écuries et prit le chemin qui menait à la jalle et qui conjointement allait vers le village d’une dizaine de maisons de Saint-Mambert. Elle n’avait pas mis les chaussures de cuir offert par son amant dont les talons trop hauts étaient pour elle une gageure pour la marche, aussi fit elle la demi-heure de son trajet d’un pas décidé avec ses sabots, sa jupe tournoyant autour d’elle. Tout au long du chemin, ses idées fourmillaient en tous sens, tant et si bien qu’elle atteint le petit pont de pierre qui enjambait le cours d’eau à l’entrée du village sans avoir vu le paysage qu’elle connaissait par cœur. Elle s’arrêta, aspira un grand coup comme si elle allait affronter un danger. Elle passa le pont et s’apprêta à traverser la rue du village donnant sur l’église. Elle avait à peine fait trois enjambées qu’elle fut interpellée par la femme du charron. L’une prit des nouvelles du château l’autre du village, la villageoise en profita pour exprimer les difficultés de son époux dans sa pratique. Tous savaient que la Jeanne était devenue la maîtresse du vicomte, nul ne la jugeait, du moins ouvertement, et même si personne n’en avait parlé devant la Berthe Peydédaut, l’information n’en était pas moins passée comme on parle du temps à venir. Tous étaient intéressés par sa situation, car cela leur permettait de faire passer leurs doléances indirectement au maître. Jeanne était consciente de ce fragile privilège et elle jouait le jeu. Par ailleurs, Philippe-Amédée incitait ces comptes rendus qui l’amusait tant Jeanne avec son bon sens paysan imperturbable, son esprit caustique, sa lucidité incisive, brossait un tableau précis de la vie et des problèmes des gens du domaine. Elle savait qu’il en tenait compte, le puits du village avait ainsi été réparé comme le toit de la forge suite à ses bavardages. Jeanne laissa là la femme du charron, mais dut répéter la scène par deux fois avec deux autres villageoises avant d’atteindre la petite église ramassée sur elle-même. Elle passa par la porte latérale sous l’appentis soutenu par deux colonnes chapeautées de gargouilles. Elle pénétra dans la pénombre faiblement dissoute par la lumière du jour pénétrant péniblement par un petit vitrail représentant saint Lambert. Devant le vide apaisant du lieu, elle alla s’asseoir sur le seul blanc de l’église, celui de la famille du vicomte. Devant le retable, elle essaya de se concentrer sur des prières à la vierge tout en fixant le crucifix d’or et d’argent, don d’un aïeul de Philippe-Amédée. Oppressée par l’angoisse, elle se mit à pleurer, son désespoir avait débordé. Dans son trouble, elle n’avait pas perçu la présence du père Guilhem. Il toussota pour se faire remarquer, Jeanne sursauta et se leva aussitôt. « — Tu peux te rasseoir Jeannette, tu ne désobliges personne, nous sommes seuls. Nous avons droit nous aussi d’être fatigués et aucun membre de la famille du château n’a besoin de son banc. »  Tout en souriant, attendri par le chagrin de sa filleule, il s’assit à ses côtés et lui prit la main. Qu’avait donc sa jeannette pour être si malheureuse ? Il était toujours étonné en la voyant. Comment la Berthe avait-elle pu faire une fille aussi jolie ? Elle était un cygne perdu dans une couvée de canards ! Des alentours, voire plus, elle était d’une beauté au-dessus du commun, même à Bordeaux lors de son noviciat, il n’avait vu dans leur naturel de femmes aussi jolies. Mais il savait aussi, et la Bible en avait moult exemples, que ce cadeau de la nature apportait le plus souvent des déboires, la jalousie était sa compagne de tous les jours autant que le désir et l’envie. Évidemment dans son petit monde limité par les bornes du domaine de Saint-Mambert et de par sa modestie, dont elle ne se départait pas, elle avait été jusqu’ici protégée. Il avait fallu le retour du vicomte, pour que tous réalisent, qu’il y avait un lys dans leur potager, soit la joliesse de Jeanne que les attentions de son amant mettaient en valeur et que l’amour avait transformée en femme voluptueuse et elle n’y pouvait rien c’était inconscient. Sa nouvelle situation avait imperceptiblement changé ses manières, son port, la façon de se déplacer était même devenue plus altière. C’était comme cela, sa grâce éclatait au grand jour. Mais l’éblouissement engendrait des ombres plus profondes. La jalousie larvée, due aux avantages que l’un d’entre eux obtenait et qu’ils ne pouvaient extorquer, rampait parmi ses ouailles, de cela il n’avait nul doute, la nature humaine était ainsi et ses prières ne les épargnaient de ce mal dû à leur condition. Serait-ce là les soucis de la jeune fille ? « — Alors Jeanne que nous valent ses pleurs ? Quel malheur vient embuer ses jolis yeux ? Cela ne peut être bien grave.

— Parrain, je ne sais si c’est un grand malheur, mais une chose est certaine, cela va bouleverser ma vie. Elle s’interrompit, elle chercha les mots adéquats, elle ne savait comment amener la chose, comment poursuivre, les mots restaient dans sa gorge. Le père Guilhem ne la brusquait pas, il respectait l’émotion de Jeanne. Puis tout à trac, elle lâcha : « — Je suis grosse, parrain ! » Il resta la bouche ouverte. Mais c’était une enfant ! Non ! ce temps-là était fini, bien fini. Il fallait lui répondre, la réconforter, elle était repartie en gros sanglots. « — Voyons Jeanne, ce n’est pas le bout du monde, c’est dans l’ordre des choses même si dans ta condition ce n’est pas très conventionnel, mais c’est en soi une bonne nouvelle. » Il n’était pas très sûr, voire pas du tout, que ce fut une bonne nouvelle. Mais il ne savait que dire, et ne pouvait se contenter de lui faire ânonner des prières. Il se sentait inutile et ne savait comment la soulager. Il se sentait impuissant à la protéger, cela l’affligeait. Au milieu de son abattement, la colère de la jeune fille éclata : « — Bien sûr que c’est une mauvaise nouvelle, c’est une catastrophe ! Il va m’abandonner, je vais me retrouver avec un bâtard et seule en plus de ça ! » Il ne pouvait lui reprocher sa situation ni lui dire qu’elle aurait dû y réfléchir avant ; que pouvait faire d’autre une donzelle dans cette situation ? Le choix, elle ne l’avait pas vraiment eu. Même si elle avait été prévenue quelle fille aurait pu refuser cette situation même bancale que lui offrait le vicomte ! « — Voyons, pourquoi veux-tu que le vicomte t’abandonne ? T’a-t-il donné quelques signes ?

— Dia ! Bien sûr que non ! D’abord, il ne sait pas ! Mais quand il va savoir, que fera-t-il d’une fille grosse ? Et puis cela va lui donner des idées, il va vouloir des enfants légitimes. — Comme si elle avait mis ses dernières forces dans cette invective, elle s’effondra et glissa sur le sol sans connaissance. Le père Guilhem se précipita à la sacristie, y attrapa une fiole et revint aussi vite. Il souleva la tête de la jeune fille et lui fit aspirer l’odeur forte qui s’en dégageait. Quand elle revint à elle, il lui en fit boire une gorgée, ce qui la fit tousser. « — Là Jeanne ! Ça va mieux ? Reprenons, tu es enceinte, soit nous ne pouvons revenir sur cela. Je comprends tes craintes, mais le vicomte est un homme juste. Bien sûr, il ne t’épousera pas ni ne reconnaîtra ta progéniture, du moins je ne pense pas, mais je suis sûr qu’il fera tout pour t’assurer une sécurité, il te trouvera un époux qui vous mettra à l’abri du besoin. Ça, je peux te l’assurer et m’y attellerai. Aie confiance.

 — Mais je ne veux pas, je veux qu’il me garde, je veux rester auprès de lui ! Je ne peux me passer de lui, je mourrai plutôt que d’en être éloignée.

— tout doux, Jeanne, ne prononce pas d’abominations en ces lieux qui dépassent ta pensée. Tout d’abord, nous n’en sommes pas là. Il faut faire confiance en notre seigneur. Nous allons prier notre sainte mère pour qu’elle nous ouvre la voix de la raison. Et je le ferai pour toi tous les jours qui mèneront à l’assurance de ton bonheur.

Elle obéit, elle s’agenouilla et pria, mais elle n’était pas plus convaincue qu’en rentrant dans l’église. Lorsqu’elle sortit du lieu saint, elle était à peine plus soulagée. Avoir partagé ses inquiétudes, allégeait ses pensées, mais elle était toujours sans solution. Que Philippe-Amédée l’abandonne pour se marier était sa plus grande crainte. Les premiers émois aveuglants de leur amour passé, cette épée de Damoclès qu’était un mariage légitime, s’étaient glissés sournoisement dans toutes ses pensées. Chaque fois qu’il partait pour Bordeaux ou pour quelques séjours dans un château voisin, la peur jaillissait et une angoisse sourde l’envahissait la pénétrait. Mais non, jusque-là rien n’était venu concrétiser ses inquiétudes, au contraire il revenait avec des cadeaux, des mots doux pleins du manque qu’il avait eu d’elle. Mais un enfant ? Un bâtard ? Qu’est-ce que cela allait déclencher ? Quelle idée allait germer dans la tête de son amant ?

Abbaye Edwin Austin (1852-1911) www.nevsepic.com.ua - copie

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le mythe du bon Sauvage

Approche de définition

Louis Le Breton: Dessin d'un homme tatoué des îles Marquises , 1846.

Louis Le Breton: Dessin d’un homme tatoué des îles Marquises, 1846.

Le terme de sauvage vient du latin SELVATICUS signifiant « habitant de la forêt». Il renvoie donc à une espèce en contact direct avec la nature.

Les sauvages sont considérés comme vigoureux, simples, obéissants à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations (description dans la célèbre lettre d’Amerigo Vespucci (1454-1512: Mundusnovus(1503).

Ces « sauvages » furent aussi désignés sous d’autres termes, ayant chacun des nuances différentes :

Sous le nom de BARBARE qui vient du Grec bárbaros (« étranger »)

Sous le nom de NATURELS, c’est-à-dire très proches des animaux ;

Sous le nom de CANNIBALES qui désigne plus particulièrement les anthropophages, associés dès le XVIème  siècle par Montaigne aux primitifs de l’Age d’or ;

sous le nom de nom de PRIMITIFS, qui renvoie plus particulièrement à l’Age d’or de l’humanité.

  Avant le dix-huitième siècle

Pierre Desceliers (carte du monde parchemin (british Museum)

Pierre Desceliers (carte du monde parchemin (british Museum)

 Dès la fin du quinzième siècle, Christophe Colomb en 1492, Vasco de Gama en 1497, Magellan en 1519, Jacques Cartier en 1534, avaient respectivement fait route vers l’Amérique, les Indes, le Canada. Leurs récits devinrent un genre littéraire très populaire. Ceux sont ces  grands voyages et leurs récits qui sont à l’origine du mythe du bon sauvage. Leurs éditions se multiplièrent, le public y trouvant son compte en frissons et en rêves. Le mythe du bon Sauvage avec un S majuscule se répandit.

Ces carnets de voyage révélèrent l’existence de d’autres peuples, d’autres coutumes, d’autres cultures, d’autres religions. L’Europe prit alors conscience qu’elle n’était plus seule au monde. Par ailleurs, Nicolas Copernic ( 1473 – 1543) démontra que la terre était ronde et qu’elle tournait, puis Galilée ( 1564-1642) prouva que la terre tournait autour du soleil. C’en était fini du géocentrisme, c’était la naissance de l’héliocentrisme. Tous ces éléments révolutionnèrent les systèmes de pensée, la diversité des hommes et des coutumes virent naître le relativisme.

Montaigne dans les « Essais », plus particulièrement dans « Des Cannibales et Des Coches »,  dressa un portrait de ce que l’on appellera au dix-huitième siècle le « bon sauvage » et vanta les mérites de ces peuples purs et innocents, à l’inverse des Européens, vils et cruels. Il fit l’éloge de leurs qualités morales, la loyauté, la franchise, le courage, la fermeté, la constance, ainsi que de leur bon sens et de leur habileté. Ils n’attachaient à l’or et aux pierres précieuses qu’une importance esthétique et ne s’en servaient que pour rendre leurs villes plus belles.  Ils ne connaissaient ni l’envie ni la jalousie et ne se s’adonnaient à aucune guerre de conquête. La propriété privée n’existait pas plus que la notion de classe sociale. À la sagesse des « barbares » qui étaient hospitaliers et qui vivaient tranquillement au sein d’une nature luxuriante, il opposa la cruauté des Européens qui ne pensaient qu’à s’enrichir, qu’à détruire, qu’à asservir. Il  accusa les conquistadors de pervertir ce « monde enfant », c’était déjà, au seizième siècle remettre en cause la colonisation, et faire le procès des civilisations policées.

Extrait de : Des Coches

    «  Que n’est tombé sous Alexandre ou sous ces ancien Grecs et Romains une si noble conquête, et une si grande mutation et altération de tant d’empires et de peuples, sous des mains qui eussent doucement poli et défriché ce qu’il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avaient produites…. Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos mœurs. … Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! Mécaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamités si misérables. »

Au dix-huitième siècle

Les récits de voyages sont de plus en plus nombreux. Outre le récit de Bougainville, on peut citer : Les six voyages de Jean-Baptiste Tavernier ( 1605-1689), qui retracent son périple en Turquie, en Perse et en Inde; Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, de Louis Lecomte ( 1656-1729) ; Voyage en Perse et en Inde orientale de Jean Chardin ( 1643-1713) ; Dialogue de monsieur le Baron de Lahontan et d’un sauvage de l’Amérique, de Louis Armand de Lahontan ( 1666-1715). Ces récits, très appréciés du public de l’époque, véhiculent l’image idyllique du « bon sauvage » et de leur bonheur qui semble alors

canoé indien de Rugendas

canoé indien de Rugendas

incontestable : ils sont vigoureux, simples, obéissant à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ils sont ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations, ils respectent une morale naturelle qui leur dicte le respect d’autrui et de faire le bien de tous. En aucun cas leur morale n’est subordonnée à l’idée de religion, ils se contentent de croire en une volonté suprême qui meut l’univers et la nature. Ces peuples nouveaux ne sont pas considérés comme inférieurs à l’homme civilisé, au contraire, ils inspirent l’admiration et ils incarnent une sorte de pureté originelle. Le dix-huitième siècle voit en eux la parfaite harmonie entre l’homme et la nature, loin de tous préjugés, de quelque ordre que ce soit.

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Le dix-huitième siècle utilise l’image du « bon sauvage » pour donner une leçon de relativisme. Le Tahitien de Diderot ou le Huron de Voltaire, par leurs modes de vie différents de ceux des Européens, donnent à voir une autre façon de vivre et d’être heureux. La diversité des attitudes, des comportements, permet un élargissement de l’esprit et il engendre la réflexion sur le sens de la vie. Dès lors, l’esprit critique se développe et permet de porter un regard nouveau sur soi et de se demander selon quelle légitimité l’Européen veut-il imposer ses façons de penser. Ce n’est pas sans raison si ce siècle appelé « des Lumières » s’interroge sur les fondements de la société dans laquelle, il vit et remet en cause certains de ses principes.

En effet, les pays découverts, libres de toute convention sociale politique ou religieuse, vivant en toute quiétude, sont l’occasion de dénoncer le poids de l’absolutisme royal, du conformisme social et religieux. L’intolérance et les inégalités sont au centre des préoccupations des philosophes du dix-huitième, preuve en est le sujet du concours proposé par  l’académie de Dijon en 1754 : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle. » De plus, sans vouloir nier le progrès et ses avantages pour l’homme, à l’exclusion de Rousseau, les philosophes s’interrogent déjà sur certaines conséquences du progrès, tel un nouvel asservissement pour l’homme.

 Le « bon sauvage » : un mythe

Jean-Gabriel Charvet, édité par la société Joseph Dufour et Cie

Jean-Gabriel Charvet, édité par la société Joseph Dufour et Cie

 Un mythe, et non pas un réalité. Conformément à sa définition le mythe désigne un récit symbolique et figuratif qui révèle une vérité,  » un mensonge qui dit vrai », selon la formule de Cocteau. Le « bon sauvage » symbolise les aspects de la condition humaine et traduit ses aspirations à savoir, la quête du bonheur et d’une vie harmonieuse. En proposant une vision idyllique, utopique, du primitif naïf, bon, vivant en osmose parfaite avec la nature qui le fait vivre, le dix-huitième siècle exprime son désir d’un bonheur simple et traduit aussi ses angoisses. On peut y voir un regret d’une forme de paradis perdu. D’ailleurs, il convient de souligner que même Rousseau, dans la préface de son discours sur l’origine des inégalités, présente l’homme à l’état de pure nature comme étant un idéal et non une réalité : « …un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être jamais existé, qui probablement n’existera jamais… » et dans le début de son discours, il précise que même à sa création, l’homme ne connaissait pas l’état de nature : « Il n’est même pas venu dans l’esprit de la plupart des nôtres ( philosophes) de douter que l’état de nature eût existé, tandis qu’il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme, ayant reçu immédiatement des Dieu des lumières et des préceptes, n’était point lui-même dans cet état…. »

Le mythe du bon sauvage s’éteint peu après le XVIIIème. Cependant l’utopie du paradis perdu et de l’âge d’or, reflétant la nostalgie de l’homme quant à son passé, persista. On peut ainsi la retrouver dans certains poèmes de Baudelaire (entre autres).