L’orpheline/ chapitre 016

chapitre 001

chapitre précédent

chapitre 016

La rencontre

Philippine de Madaillan

Sa nuit avait été tourmentée, pour la première fois Philippine s’était refusée à Hilaire. Elle avait prétexté être fatiguée. Léandre ne quittait plus son esprit, elle ne savait comment l’en chasser. Elle avait rêvé de lui, cela l’avait réveillée puis empêchée de se rendormir. Elle avait fini par se lever avant l’aube. Elle s’était rendue à la bibliothèque prendre un livre qu’elle n’arriva pas à lire. Cet homme la perturbait, cela l’agaçait. Elle ne l’avait pas rencontré depuis le banquet qui s’était déroulé deux jours auparavant et pourtant elle avait l’impression qu’il se trouvait toujours devant elle. Ce jour, Hilaire le conduisait à sa plantation avec ses comparses, de son côté elle irait dire adieu à ses amies, c’était celui de leur embarquement pour la France. Cela l’attristait, elle n’allait plus les revoir. Elle allait se sentir bien seule. Elle en aurait des nouvelles, cela elle n’en doutait pas, mais elles ne partageraient plus leur temps ensemble. À qui pourrait-elle se confier désormais? 

Cunégonde la découvrit dans le salon donnant sur le jardin, elle devina qu’elle ruminait la période à venir. Elle comprenait la tristesse de sa maîtresse. Elle la salua et lui demanda si elle désirait déjeuner. Devant son assentiment, elle repartit vers la cuisine. Son repas du matin pris, elle réclama à sa chambrière de lui préparer un bain, elle espérait ainsi se détendre. 

***

Hilaire s’était levé et ne fut pas surpris de la trouver debout face à lui dans sa tenue d’intérieur. Pendant qu’il se sustentait, il lui rappela qu’il allait se mettre en route rapidement pour la plantation et qu’il emmenait les négociants venus de France. « — Je suppose mon ami que vous allez les chercher à l’hôtel du gouverneur. Pourriez-vous m’y déposer, je vais aller voir Catherine et Fortunée avant leur départ.

— Bien sûr, pas de problème, par contre je pars dans une heure.

— Je n’ai plus qu’à m’habiller et à me faire coiffer, je serais donc prête. »

Cunégonde, après lui avoir réalisé son chignon, la seconda pour enfiler une de ses robes volantes sur son corset et sa jupe juponnée. Elle avait choisi la plus sombre, celle de couleur bordeaux. Elle mit un large chapeau de paille qu’elle attacha avec un ruban noué sous sa nuque et prit une ombrelle. Pendant ce temps, Hilaire, aidé d’Adrianus, finissait de se vêtir boutonnant son gilet et endossant sa veste sur sa culotte. Quand il s’avéra paré, il trouva sa femme en compagnie de sa chambrière dans le salon donnant sur la rue. Anatole ayant avancé le carrosse, ils s’y installèrent.

Une fois arrivée devant la demeure du gouverneur, Philippine quitta son époux, lui expliquant qu’elle se rendait directement sur la Levée. L’Apollon étant supposé se mettre en route le matin même, elle désirait avoir le temps de converser avec Catherine et Fortunée. Il ne la contraria pas, il réfléchissait à ce qu’il devait accomplir pendant sa journée. De plus, il avait vu repartir la voiture de monsieur La Michardière. Il présuma que celui-ci se trouvait déjà à l’intérieur et il n’aspirait pas à ce que celui-ci prit les choses en main. Il ne souhaitait pas qu’il attire vers sa maison ses nouveaux négociants. Que son épouse le délaissa de suite le laissait indifférent, il avait d’autres préoccupations. Philippine, devant le manque d’intérêt évident de son mari à sa demande, le regarda partir et pénétrer dans les lieux avec soulagement et sans culpabilité. Elle ne voulait pas entrer dans l’hôtel, elle ne tenait pas à croiser Léandre. Elle s’avérait consciente qu’elle allait le rencontrer à nouveau, mais elle espérait qu’entre temps il aurait quitté ses pensées.

Elle s’orienta vers la place d’Armes, et suivant le trottoir qui longeait les jardins de la maison du gouverneur, elle s’y engagea suivie de Cunégonde. Malgré les nombreuses entités qui s’efforçaient de l’interpeller ou d’attirer son attention, elle se sentait soulagée. Elle accéléra le pas en vue de se retrouver le plus rapidement au pied du navire afin d’y attendre ses amies. Alors qu’elle avançait regardant où elle marchait pour ne pas souiller le bas de sa robe, une intuition lui demanda de relever la tête, ce qu’elle réalisa instinctivement. Elle entrevit aussitôt une silhouette d’homme qui lui fit battre intensément le cœur. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle reconnut Léandre ! Bien qu’il se situa encore sur la digue, elle sut que c’était lui. Elle ne pouvait l’éviter, elle saisit que lui aussi l’avait aperçu. Il se dirigeait vers elle. Elle essaya de rester stoïque. Il s’arrêta face à elle. « — Bonjour madame Gassiot-Caumobere.

Léandre Cevallero

— Bonjour ! Monsieur Cevallero, pour votre information, je suis madame de Madaillan. Le nom que vous venez d’employer s’avère celui de mon mari. » Instinctivement, Philippine n’avait pu s’en empêcher d’écarter le nom de son époux et de remettre le négociant à sa place. Appartenant à la noblesse, il devait utiliser son patronyme. Elle se surprit elle-même. Ce n’était pas dans son habitude de mettre le nom de sa famille en avant et en aucun cas de rappeler son véritable statut à quiconque. Elle se révélait naturellement dans l’empathie et ne tenait pas à se sentir supérieure. « – Excusez-moi, mais vous êtes de la famille de Madaillan-Saint-Brice?

— Oui, effectivement, le vicomte est mon oncle. 

— C’est amusant, car c’est la maison de négoce de mon père qui s’occupe de sa propriété dans l’Entre-deux-mers.

— C’est là que j’ai vu le jour.

— C’est une belle région, vous avez eu de la chance. Personnellement, je suis né dans Bordeaux.

— Et où se trouve votre maison?

— Mon père est en train de la déplacer pour plus de confort et dans le but d’agrandir nos chais. Elle se situera désormais dans le nouveau quartier des Chartrons. Elle est en fin de construction. 

— Oh ! je suis désolé, mais je dois vous quitter, outre que mon mari vous attend, j’aperçois les voitures de mes amies qui arrivent. Leur navire part dans la matinée, au plaisir de vous revoir monsieur Cevallero. » Étrangement, son âme s’était apaisée au son de sa voix et de sa présence. Leurs échanges, bien que formels, avaient tracassé Cunégonde. Elle avait pressenti qu’il y avait autre chose. Elle avait raison, Philippine se révélait dès plus troublée, beaucoup de corrélations les rapprochaient, en plus du fait que de toute évidence ils se plaisaient. Elle s’inquiéta, elle ne voyait pas comment cela pouvait évoluer. De toute façon, elle savait qu’elle ne céderait pas à ses pulsions tant qu’Hilaire existerait à ses côtés même s’il détenait une tisanière, dénomination qu’elle avait apprise récemment au détour d’une discussion. Les deux jeunes gens se quittèrent. Philippine à l’instar de Léandre se trouvait sur un nuage. L’un comme l’autre réfléchissait à cet échange, ils étaient déstabilisaient par ses coïncidences. Elle poursuivit son chemin jusqu’à la Levée où elle avait aperçu pendant la conversation ses amies l’atteindre. 

***

Lorsque Philippine atteignit la Levée, puis le navire l’Apollon, Catherine, Fortunée, leurs maris, leurs enfants et leur nourrice s’avéraient déjà à bord. Leur personnel déchargé les carrioles et les marins finissaient de transborder les malles à l’intérieur du bâtiment. Elle s’engagea sur la coursive et monta jusqu’à l’entrepont où elle trouva ses amies. La séparation entre les jeunes femmes se révélait extrêmement pénible. L’idée de ne plus se revoir les faisait souffrir à toutes les trois. Tout en retenant leurs larmes, elles conversaient essayant de ne pas laisser leur émoi surgir.

Tous attendaient la venue du gouverneur de Perier et sa famille, leurs biens étaient déjà rangés dans les cales et dans leurs cabines. Lorsqu’ils arrivèrent, le chagrin des trois amies avait du mal à ne pas jaillir. À l’instant où madame Le Chibelier pénétra sur le navire, Philippine alla vers elle et la remercia pour tout ce qu’elle avait accompli pour elle et ses proches. Celle-ci se trouvait en compagnie de son mari, de ses enfants et de messieurs de Bienville et Gatien Salmon qui avaient tenu à les accompagner. Comme tous les passagers et leurs biens se situaient à bord, le commandant du bâtiment annonça qu’ils allaient partir. Philippine se retourna vers Catherine et Fortunée, les embrassa et s’engagea sur la passerelle du voilier les larmes au bord des yeux. Elle rejoignit Cunégonde qui l’attendait sur la digue. Toutes les personnes ayant effectué leurs adieux étant descendues, l’Apollon leva ses amarres. Philippine le regarda s’éloigner sur le Mississippi, elle fut la dernière à quitter le lieu, son cœur allait exploser. 

*** 

Cathédrale Nouvelle-Orléans

Elle s’orienta vers la cathédrale Saint-Louis par le trottoir longeant ce que l’on commençait à dénommer l’allée des Pirates, car beaucoup de marchandises de contrebandes s’y vendaient. Cunégonde la suivait sans savoir où elle la conduisait. Philippine pénétra dans le lieu saint et se dirigea vers l’autel devant lequel elle s’assit. Ne voulant point l’importuner, sa chambrière s’installa sur un des bancs, à peine entrée dans l’église.

Philippine se mit à prier et demanda à Dieu de préserver ses amies et de se révéler clément envers elles et leurs familles. « — Et tu ne réclames rien pour toi? » La jeune femme sursauta et releva la tête. Devant elle se trouvait une femme qui lui était inconnue. Elle savait que c’était une entité, car elle avait perçu son interrogation dans ses pensées. « — Que me veux-tu?

— Rien! Je n’ai rien à te revendiquer. Je ne suis plus un fantôme, je n’ai donc besoin de rien. Je suis venue pour toi. Tu ne te souviens pas de moi. Je me trouvais là le jour de ton mariage. »

C’était l’entité contre laquelle elle s’était énervée. « — Oui, je me rappelle, mais pourquoi t’es-tu approchée de moi ce jour-là ?

— Je suis présente, car tu as besoin d’aide, et je détiens peut-être des clefs pour t’ouvrir les portes. Il faut dire que je me suis retrouvée dans une situation similaire à la tienne, mais je n’ai pu l’accomplir.

— Mais de quelles portes, de quelle situation me parles-tu donc?

— La réflexion que j’ai effectuée le jour de tes noces ne s’avérait pas anodine, d’ailleurs elle t’a grandement agacée.

— C’est vrai, j’en suis désolé.

— Tu n’as pas à t’excuser, tu ne pouvais être instruite alors de ce qui allait t’arriver, ton époux et sa tisanière, le départ de tes amies et maintenant Léandre. Tout cela te perturbe, car cela provoque beaucoup d’incertitudes. De plus, les messages que tu reçois te déstabilisent par le manque de précision ce qui est somme toute normal, même s’ils viennent jusqu’à toi pour te rassurer. 

— C’est exact, je l’admets.

— Comme tu le sais déjà, à cause de ta droiture, il ne se passera rien ici avec Léandre, mais tu quitteras la colonie d’ici un an. Entre-temps se produiront beaucoup de choses, certaines apparaîtront très pénibles et tu seras amené à aider plusieurs personnes de ton entourage avant que de partir. Ne t’inquiète pas, c’est ton destin, tu ne détiendras aucunement la main dessus et tu n’auras aucune responsabilité sur ce qui va se révéler douloureux. Tu es forte, bien plus que tu ne le penses, alors n’abandonnes pas ta route, résous tes problèmes au fur et à mesure. Tu sauras au fur et à mesure ce que tu devras accomplir et ce que tu devras exécuter. 

— Vous ne pouvez être plus précise?

— Je suis désolé, je n’en ai pas le droit pour l’instant. Je vais te quitter maintenant. Si tu as besoin de moi, je reviendrai ici. »

De son banc, Cunégonde regardait sa maîtresse prier. Elle semblait fixer quelque chose devant elle. Elle se révélait consciente que tout comme Lilith, elle avait un don de la même envergure. Suite à ses demandes, elle l’avait réalisée. Cela correspondait toujours avec la visite de quelqu’un que l’on n’attendait pas ou des nouvelles qui survenaient de façon imprévue. Elle se souvenait encore de la tempête et des ordres de celle-ci qui les avaient protégés. Philippine se leva, les informations qu’elle venait de recevoir n’étaient pas pour la rassurer, mais au moins elle en savait un peu plus. Elle remonta l’allée centrale et annonça à Cunégonde qu’elles rentraient à l’habitation. 

***

À peine au sein de sa demeure, Philippine réclama à Héloïse d’aller chez Gabrielle d’Artaillon pour lui dire que son époux ne rentrerait pas aujourd’hui et qu’elle l’attendait le lendemain pour le souper. La servante s’exécuta, tous avaient compris dans l’habitation que leur maîtresse avait toujours raison. Elle interpella ensuite Cunégonde. « — Tu peux demander à Marceline de préparer un repas du soir pour demain? Nous devrions être quatorze. Si elle désire se rendre au marché, tu l’y accompagneras, je te donnerais de l’argent. Prie Adrianus de venir me voir s’il te plait. » Ce dernier exceptionnellement n’était pas parti avec son maître, il l’avait préféré lui laisser au cas où elle en aurait besoin. Sur ce, elle s’installa dans le jardin, réfléchissant à ce qui lui avait dit l’esprit dans l’église. Elle aussi lui avait confirmé son départ de la colonie. Elle avait été surprise, il ne lui restait qu’une année. De plus, elle avait insisté sur le fait que pour Léandre ce n’était pas ici qu’il surviendrait quelque chose. Cela sous-entendait que ce serait à son retour en France. Et qu’allait-il se passer pour qu’elle soit amenée à rentrer au pays outre que son oncle allait mourir d’après l’esprit de sa mère ? Elle en était là lorsque Adrianus se trouva devant elle. « – Adrianus, pourrais-tu aller jusqu’à la maison de négoce prévenir messieurs Brillenceau, Saurine, et de Villoutreix que je les attends demain soir pour un souper avec leurs épouses bien entendu?

— J’y vais de suite, maîtresse.

— Merci bien. » 

À peine partie, Violaine arriva avec Théophile qu’elle prit dans ses bras. Comment avait-elle pu ignorer son enfant ? Il commençait à se tenir debout tout seul et à essayer de marcher. Cela l’attendrissait.

***

L’heure venant, Philippine demanda à Cunégonde de l’aider à s’habiller. Elle avait décidé d’enfiler une de ses robes volantes, elle choisit celle de couleur crème. Et selon son habitude, elle se fit effectuer un chignon enroulé sur la nuque. Une fois prête, elle se rendit dans le salon donnant sur le jardin où elle avait sollicité l’installation de la table. Comme elle s’avérait très grande, au vu du nombre d’invités, elle était composée de tréteaux recouverts de nappes blanches. Le couvert avait été mis ainsi que les chandeliers pour éclairer le repas. La pièce détenait aussi un lustre et des portes-bougies fixés sur les murs. Tout se révélait prêt tel qu’elle le désirait. Cunégonde et Héloïse aidaient Marceline puis elles serviraient à table avec Adrianus. 

Elle alla s’installer dans une des bergères dans le salon d’à côté, ses réflexions envahirent ses pensées. Elle avait convié tout ce monde pour mettre le plus de distance entre elle et Léandre. Elle n’était pas assurée que cela suffirait, mais elle n’avait trouvé que ce moyen. Elle avait été informée la veille à peine entrée dans son habitation qu’Hilaire garderait ses visiteurs pour manger.

La première des invités à se présenter fut Gabrielle avec sa chambrière, ce qu’elle apprécia. Elle était venue avec son carrosse, aussi Philippine l’entendit arriver. Elle se leva et alla l’accueillir avec le sourire. Elle la fit assoir à ses côtés et demanda à Héloïse de lui servir un verre de vin blanc. Les paroles de bienvenues effectuées, Gabrielle engagea la conversation. « — Je te remercie de m’avoir prévenue qu’Adrien allait rester sur votre plantation. » Elle ne chercha pas à savoir comment elle en avait été informée. « – Je l’avoue, je ne m’y attendais pas non plus. Je me demande même comment ils ont fait pour tous se loger. À vrai dire, je ne suis jamais allée là-bas. C’est peut-être plus grand que je ne le pense.

— Il m’a semblé comprendre qu’il y a des choses sur la plantation que tu préfères ne pas voir. Ce que j’appréhende. Sur un tout autre sujet, je me dois de t’informer pourquoi je ne suis pas venu au départ de Catherine et de Fortunée. Je ne voulais pas vous déranger dans un moment aussi éprouvant pour vous. Je sais à quel point vous êtes liées. Je leur ai donc fait mes adieux lors de la soirée du gouverneur.  

— C’est très gentil Gabrielle. Effectivement, cela a été très difficile, voire pénible. Je pense que je ne les verrai plus. C’est bien dommage, car elles m’ont beaucoup aidée au couvent. Et toi, as-tu eu des nouvelles de Théodorine ?

— Aucune. Je lui ai écrit, c’est un capitaine de la caserne qui lui a porté la missive, car il allait à Pointe-Coupée. À son retour, il ne m’a rien rapporté, il s’en est même excusé. » 

La conversation se poursuivit sur divers points jusqu’à ce que se présente l’économe, le commis et le trésorier de la maison de négoce d’Hilaire accompagnés de leurs femmes. Visiblement, ils avaient dû se mettre d’accord pour leur heure d’arrivée. Il est vrai qu’ils habitaient pour ainsi dire les uns à côté des autres dans la rue Bourbon près de la rue de l’Arsenal. Philippine depuis leur premier repas avait pris l’habitude d’inviter leurs épouses une fois par semaine pour boire un thé. Comme Philippine se montrait d’une évidente bonté, mesdames Brillenceau, Saurine et de Villoutreix avaient, au fil des visites, créé des liens. Elles avaient été surprises par le comportement de cette dernière qui ne révélait rien d’un sentiment de supériorité alors qu’elles savaient qu’elle s’avérait noble. 

***

Hilaire Gassiot-Caumobere

Le carrosse avait mis trois bonnes heures avant de se retrouver à la Nouvelle-Orléans. Les six négociants discutaient de ce qu’ils avaient vu sur la plantation, hormis la présence de Lilith. Léandre avait tout de suite compris qu’elle était la maîtresse de leur hôte. Il culpabilisa beaucoup moins quant à son amour naissant pour Philippine. Arrivés devant l’habitation, monsieur de la Michardière découvrit sa voiture face à la porte. « — Il semblerait que mon épouse soit chez vous Hilaire. 

— Je pense qu’elle n’y est pas seule, ma femme a dû organiser un repas, j’espère que cela vous convient à tous ? » Tout le monde était fort satisfait de cette occasion. Quant à Hilaire, il était déjà informé qui se trouvait là, Lilith l’en avait instruit. Ce qu’elle ne lui avait pas dit c’est l’amour naissant entre Philippine et ce Léandre Cevallero, mais elle savait ce qui allait parvenir au cours de l’année. Lorsqu’ils entrèrent, Philippine les accueillit et leur fit servir un verre en attendant le souper. Elle croisa de façon insistante le regard de Léandre, elle comprit ce qu’il avait aperçu. « — Ne vous inquiétez pas monsieur Cevallero, je m’en révèle consciente. » Il fut surpris par sa réplique, se retournant vers tous, elle poursuivit. « — Mesdames, messieurs, nous allons passer à table dans le salon à côté. » Cunégonde était venue prévenir sa maîtresse que le repas pouvait être servi.

Chacun choisit la place qu’ils désiraient, Philippine avait demandé à Gabrielle et à Marie Élisabeth de Villoutreix de s’assoir à ses côtés. Léandre n’avait pu s’empêcher de se rapprocher, il s’était installé à gauche de madame de Villoutreix. Son regard glissait plus souvent vers son hôtesse que vers son hôte. Adrianus, Héloïse et Cunégonde débutèrent le service passant les uns derrière les autres afin de proposer les vins et les plats. Les conversations commencèrent, et monsieur Gendroneau de La Rochelle généra une réflexion qui décontenança les Louisianais « — Pendant le voyage, monsieur de Bienville était fort remonté envers monsieur de Perier. Savez-vous pourquoi ?

— Nous nous devons d’être lucide, notre précédent gouverneur, s’il a accompli des erreurs avec les Natchez, a déterminé les bases du commerce avec les îles et a accru l’élevage et l’agriculture. » Argumenta monsieur de la Michardière qui s’était installé proche d’Hilaire. Il désirait déculpabiliser l’ancien gouverneur qui avait été un vrai soutien pour son comptoir et sa vie personnelle. «  Si ce n’est pas indiscret, qu’a donc fait votre dirigeant avec ses Indiens ? » Demanda monsieur Ducourez qui sentez bien que ces interlocuteurs s’avéraient mal à l’aise avec sa requête. « — Monsieur de Perier, afin de développer la production de la colonie a amené les planteurs à débuter les cultures d’indigo, à améliorer les rendements du sucre, du riz et du tabac. Il a, de plus, fait planter des figuiers de Provence et des orangers de Saint-Domingue. Les terres ayant pris de la valeur, leurs demandes et acquisitions n’ont cessé d’augmenter. Il a même fixé à vingt arpents, en perpendiculaire du fleuve, la superficie des plantations pour chaque propriétaire. Là, où il a procédé à une erreur, qui s’est transformée en guerre, c’est avec les Natchez. Il leur a manqué de respect, alors que jusque là, les colons s’entendaient bien avec eux. Ils entretenaient de bonnes relations, au point qu’un certain nombre de fermes se situait auprès du grand village Natchez. Personne n’en est vraiment sur, mais il semblerait, que monsieur de Perier est voulu construire pour lui une plantation sur les terres les plus fertiles de ce peuple. Il aurait même été jusqu’à leur ordonner de quitter le pays. Les Indiens ont réagi en attaquant les colons et ils en ont beaucoup massacré. » Répondit Hilaire qui n’avait que faire de la mansuétude de son alter ego. Souhaitant détourner la conversation Philippine prit la suite. « – Ce qui est dommage, c’est qu’avec tout ça, nous n’aurons plus de bals à la maison du gouverneur. Outre que monsieur de Bienville n’y loge pas, je crois avoir compris qu’il va être obligé de se rendre au fort des Natchez. Nous avons encore quelques problèmes avec les Chickasas. 

— Vous avez oublié que le chevalier de Pradel a ouvert un cabaret.

— Je sais bien, madame Saurine, mais décemment nous ne  pouvons y aller.

— Accompagnée de votre conjoint, aucune raison ne vous empêche d’y accéder. Après tout, nous avons tous besoin de musique, exprima Léandre avec un large sourire et le regard fixé sur leur hôtesse. 

Gabrielle d’ARTAILLON

Philippine, encore plus, elle possède une très jolie voix, aussi au couvent, elle a très vite fait partie de la chorale. De plus, elle joue divinement bien de la harpe si bien qu’elle nous a fait écouter un très beau morceau lors de nos dernières pâques. Il est dommage que vous n’en ayez pas une ici. » Conclut Gabrielle. « — Une harpe ! C’est amusant, depuis des lustres nous en détenons une dans l’entrepôt dont personne ne veut, ajouta le trésorier ». Hilaire, bien qu’il ne percevait pas pourquoi, était agacé par cette partie de la conversation. Il supposa que cela venait du fait qu’il ne connaissait pas les dons de son épouse. Il ne s’y intéressait peut-être pas assez. « — Monsieur Saurine, vous pourriez la faire livrer demain matin ? Je pense que cela fera plaisir à ma femme. » Les échanges se poursuivirent sur d’autres sujets. Hilaire était titillé par quelque chose qu’il ne discernait pas. Il estimait que cela concernait Philippine, mais il n’aurait pas su dire quoi ? Avec plus d’attention, il aurait pu réaliser l’intérêt que portait Léandre pour son épouse. Ce dernier suivait, avec plus de curiosité, les conversations féminines afin de pouvoir s’y immiscer. La seule chose qui le passionnait, c’était connaître la jeune femme, rien d’autre en fait ne le captivait. Il appréciait en dehors de sa beauté, de son charme, de son regard envoûtant, son empathie évidente envers les gens. Cela l’attendrissait et touchait son cœur. Celle-ci n’était point dupe de l’effet qu’elle lui faisait et paraissait ne pas voir où il voulait en venir. Toutefois, elle percevait sa bonté et la corrélation avec son âme. Elle était intérieurement bouleversée même si elle n’en laissait rien transparaître.

***

La plantation avait rappelé Hilaire. Les quatre négociants allaient partir pour la Mobile puis pour la France. Ils n’avaient donc plus rien à faire avec lui. Ceux-ci avaient passé les deux dernières semaines en visite au sein des autres comptoirs de la ville.

Philippine avait été amenée à revoir Léandre, jamais en tête à tête, son époux ne les avait invités à nouveau qu’afin d’échanger dans l’espoir de nouer des liens voire des contrats. Aucun d’entre eux ne s’était engagés avec quiconque. Ils attendaient de connaître toutes les maisons de négoces de la colonie. Ce fut lors de ces discussions que Philippine apprit leur départ et leurs pérégrinations. Léandre comprit que cela la touchait, mais il savait qu’il ne surviendrait rien entre eux au vu des circonstances. De toute façon, il ne voulait pas d’une simple aventure avec celle-ci. Il espérait plus, mais il ne saisissait pas comment cela pourrait se réaliser. Il en était dépité. Quant à elle depuis qu’elle se révélait consciente qu’il allait quitter la Louisiane, il ne sortait plus de ses pensées. 

Le dimanche de Pâques était passé et Philippine n’avait point aperçu la révérende mère dans l’église lors de la messe. Ayant décidé que cela était anormal, elle opta, une fois son mari parti, de gagner le couvent. Cela faisait bien deux semaines qu’elle ne s’y était pas rendue. Dès qu’elle fut prête, accompagnée de Cunégonde, elle monta dans le carrosse. Elle ne put s’empêcher de ressasser de sombres pensées tout au long du voyage qui heureusement s’avérait fort court. Elle pressentait un drame. Arrivée sur les lieux, elle perçut de suite une étrange atmosphère. Il se passait quelque chose et ce n’était pas bon. Elle pénétra dans l’habitation principale et fut accueillie par sœur Marie-Madeleine. «  Bonjour ma sœur. Vous avez un problème ?

— Bonjour Philippine. Oui, notre révérende mère ne va pas bien. Elle est épuisée.

— Je peux aller la voir ?

— Bien sûr, venez. Je vais lui annoncer votre visite. » Elles gravirent l’escalier qui menait à l’étage et aux appartements de sœur Marie Tranchepain. Elles croisèrent sœur Blandine qui sortait de la chambre de la souffrante. Philippine remarqua sur son visage son désarroi. Elle comprit que son pressentiment était juste, la situation apparaissait préoccupante. Elle attendit derrière la porte que sœur Marie-Madeleine prévint la malade. Elle pénétra dans la pièce où l’on avait tiré les rideaux des fenêtres. «  Bonjour, révérende mère, il paraîtrait que vous n’êtes pas bien. 

— Bonjour, mon enfant ! vous pouvez vous approcher. Mon mal ne contaminera personne, j’en suis sur. J’avoue, je ne me trouve pas consciente de ce qui me ronge, mais cela m’épuise. 

— Vous êtes allée faire chercher un médecin ?

— Ils sont très pris et puis je pense que c’est inutile. Aucun ne pourra alléger ma douleur.

— Enfin ma mère, vous ne pouvez savoir. L’un d’eux peut, peut-être, vous soulager quelque peu. Je pourrais demander au docteur Breytal de venir vous ausculter. C’est la moindre des choses.

— Faites comme vous le sentez, mon enfant. Je vous fais confiance et je ne suis plus apte à réfléchir. » Philippine resta une petite heure lui tenant compagnie, lui racontant les semaines où elle n’était point venue les visiter. Quand elle sortit, elle était au bord des larmes. Elle alla retrouver les autres sœurs. «  Notre révérende mère m’a autorisée à aller quérir un médecin. Je vais donc me rendre chez le docteur Breytal. J’espère qu’il pourra arriver avant la tombée de la nuit. »  Toutes furent rassurées, sauf sœur Blandine, qui la suivit jusqu’à son carrosse, où l’avait précédée Cunégonde. «  Tu sais, Philippine, cela ne va pas changer grand-chose.

— Oui, ma sœur. Mais si, au moins, il pouvait l’apaiser. »

Elle s’arrêta sur son retour chez le soignant, qui accepta de suite de se rendre au couvent. Elle demanda ensuite à Anatole de stationner à la cathédrale Saint-Louis. Une fois arrivée, elle lui dit de rentrer à l’habitation. Elle s’en retournerait seule. Cunégonde, attristée par ce qui effondrait sa maîtresse, comprit qu’elle ne devait pas quitter la voiture.

***

Léandre Cevallero

Philippine pénétra dans l’église. Elle ne se situait là que pour prier, elle n’attendait personne, aussi aucune entité ne se présenta. Elle sollicita le créateur pour qu’il amoindrisse les souffrances de la mère supérieure. Même si elle avait appréhendé qu’elle allait malheureusement mourir, elle ne méritait pas cela. Ayant accompli sa supplique, elle sortit du lieu saint. En passant la porte, elle vit s’approcher face à elle, Léandre. Elle l’attendit. « — Vous n’avez pas l’air de vous porter bien, madame de Madaillan ?

— Appelez-moi Philippine. Nous ne sommes que tous les deux, nous n’avons pas besoin de faire du spectacle. C’est vrai, je ne vais pas très bien. Je viens d’avoir une mauvaise nouvelle de plus. » Léandre devina que la précédente était son départ. «  Voulez-vous que nous marchions jusqu’à la Jetée ?

— Ma foi, pourquoi pas ? » Philippine se dirigea vers le trottoir opposé à l’hôtel du gouvernement suivi du jeune homme. Elle appréciait l’idée de réaliser quelques pas avec Léandre, même si elle évitait le plus possible d’être vue. «  Si je puis me permettre, qu’elle est la dernière nouvelle qui vous a tant attristé. 

— Je viens d’apprendre que la révérende mère se trouve au plus mal.  

— Cela est fort affligeant effectivement.

— Nous avons créé un vrai lien d’affection entre nous. Elle a été très bienveillante envers mes amies et moi-même. Elle s’est comportée comme une mère avec nous.

— Je comprends que cela vous secoue. »

Atteignant la digue, et désirant s’éloigner du tumulte du port, ils en suivirent le cours vers le nord de la cité. «  Excusez-moi, mais quand partez-vous ?

— Nous allons à la Mobile dès demain, nous devions naviguer sur le lac Pontchartrain, mais il semblerait qu’il y ait un problème, un manque d’embarcation. Nous prendrons la flute, la Gironde, qui nous mènera au port de la Balise puis nous nous rendrons à Biloxi puis au fort de notre destination. Nous y passerons quelques jours et nous repartirons pour la France. 

— C’est donc la dernière fois que nous nous revoyons ici. 

— Ici ? Vous pensez que nous nous reverrons ailleurs ?

— Si j’en crois mon intuition, dans un an je serai rentrée au pays.

— Vous allez revenir ? Et votre époux ?

— Je ne saurais vous dire. Depuis mon arrivée dans la colonie, à l’intérieur de moi, je sens que je retournerais chez moi. »

Léandre était surpris par cette information, qui lui convenait. Il pouvait attendre une année voire deux, il n’espérait pas mieux que de la voir venir à lui. Il patienterait. Ils accomplirent encore quelques pas ensemble, ils avaient du mal à se séparer, puis il la raccompagna jusqu’à sa demeure. Ils se quittèrent. À peine fut-il parti que Philippine s’effondra. Cela faisait beaucoup trop d’incertitude. 

______________________________________________________________________

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

chapitre suivant

mes écrits

L’orpheline/ chapitre 015 et 016 première partie

chapitre 001

chapitre précédent

Chapitre 15

3 février 1733, L’ouragan

Alors qu’ils se trouvaient encore en hiver, un soleil de plomb frappa l’océan. Jour après jour, la température devint très chaude. Cette atmosphère étouffante et humide indisposait les habitants de la Nouvelle-Orléans. Puis à leur surprise, il fut remplacé par de l’air plus frais qui se mit à souffler façonnant une spirale. De sa fenêtre, Philippine regardait les feuilles de ses chênes tourner dans le jardin. Cela l’inquiéta, elle pressentait quelque chose de néfaste, mais elle ne savait quoi ? Elle se concentra sur son fils. Elle prenait de plus en plus de temps pour s’occuper de lui, elle le faisait manger, lui apprenait à se tenir debout. Il commençait à avancer un pied l’un devant l’autre et bafouillait, ce qui lui tirait à chaque fois un sourire. 

Le fond de l’air devint instable et provoqua la formation de nuages. Ils amenèrent la pluie puis au fil de la matinée l’orage. Cela effectua un frémissement à la jeune femme. Elle remit Théophile à Violaine et réclama à son personnel d’installer les contrevents et de fermer toutes les portes, que ce fut aux écuries, à la cuisine où à la maison. Cunégonde s’exécuta sans réfléchir bien que les autres obéirent en se demandant pourquoi craindre ce petit orage. Au fil de celui-ci, l’atmosphère s’embruma et à la grande surprise de tous, une sorte de neige fondue tomba du ciel. Cela dura peu de temps, mais cela annonça un ouragan. Il se déchaina et devint de plus en plus violent. Ce que les habitants ne virent pas, ce fut les énormes marées et les vents forts qui balayèrent le port de la Balise. Sur la ville, les éclairs jaillissaient et les nuages déversaient des torrents d’eau. Le Mississippi commença à monter. Le gouverneur et son entourage craignaient qu’une crue se déclenchât, cela semblait inexorable. Au milieu des rugissements de la tempête et des grondements du tonnerre, des arbres s’écroulèrent. Philippine, devinant le drame à venir, se mit à prier son ange afin que ses amies et elle-même soient préservées de la catastrophe. Théophile dans les bras de sa nourrice pleurait tant le bruit se révélait assourdissant et le personnel remerciait intérieurement leur maîtresse. Elle les avait sauvés. Les murs de la maison bougeaient et gémissaient, ils n’avaient qu’une crainte, c’est que le cyclone balaya l’habitation. Si cela n’avait été que d’eux, ils se seraient jetés ventre à terre de peur d’être emportés dans la tourmente. Au cours de la journée puis de la nuit les digues furent débordées et le niveau du lac Pontchartrain envahit les plantations alentour, puis le bayou et pour finir les rues de la Nouvelle-Orléans. Le point qui menaçait le plus était la levée, le long la cité. Ils découvrirent plus tard que l’eau des marais coulait sur de grandes étendues dans les voies de la ville. Le lendemain, une légère accalmie s’effectua, puis le vent changea de sens, prit une autre direction et reprit des vitesses élevées, mais nettement moins que le jour précédent. Puis à la tombée du jour, la tourmente s’apaisa, la tornade s’éloigna. Au petit matin, tout sembla être revenu normal. Philippine fit enlever les volets et sortit. Ses voisins faisaient de même, tous voulaient savoir dans quel état se trouvait leur ville. Certaines habitations avaient été entièrement détruites, d’autres détenaient d’importants dommages au toit, aux portes et aux fenêtres. Les rues étaient encore inondées, mais l’eau paraissait se retirer. Leur demeure avait eu beaucoup de chances. Les carrosses ne pouvant circuler dans cette boue, Philippine demanda à Anatole de lui seller une jument, la plus douce, afin d’aller visiter ses amies, s’assurer qu’elles avaient été préservées. Instinctivement, elle se mit en selle et maintint son équilibre, ce qui surprit le cocher qui n’avait jamais vu sa maîtresse sur un cheval. Elle-même se trouva audacieuse, car c’était sa première fois.

***

Philippine de Madaillan

Philippine commença par se rendre chez Catherine et Gabrielle qui logeaient dans la même rue. Elle fut rassurée. Bien que secouées intérieurement par ce tumulte, elles allaient bien. Elle se dirigea chez Fortunée rue de Chartres. Pour cela, elle passa par la place d’Armes. Il y avait du monde dans les rues, tous étaient venus constater l’étendue des ravages et à sa grande surprise ils en apercevaient pléthore. Les quais et les amarres de petites embarcations avaient subi plus d’un dommage. Le cyclone avait détruit six des navires qui étaient en rade, il n’épargna miraculeusement que le Vénus. De graves dégâts avaient été causés aux bâtiments du roi. L’hôpital, le magasin, l’hôtel du gouvernement, la caserne avaient été fortement ébranlés. Certaines parties en avaient été anéanties. Arrivée chez son amie, à part un grand chêne qui était tombé, heureusement pas sur la demeure, tout allait pour le mieux. Elle resta un peu de temps pour parler avec elle. « — Bien sûr, tu n’as pas de nouvelles de ton époux Philippine?

— Non, bien évidemment, mais je ne m’inquiète pas trop. Je ne crois pas qu’ils aient été autant impacté que nous. 

— Espérons-le. Veux-tu un peu de thé?

— Avec plaisir. Je ne sais pas ce que va penser notre nouveau gouverneur quand il va voir les dégâts à la place d’armes.

— Ils seront peut-être réparés avant qu’il n’arrive.

— J’ai bien peur que non, il se présentera là dans un mois jour pour jour. »

***

Deux jours plus tard, Hilaire arriva quelque peu inquiet pour sa famille et sa maison de négoce. La plantation avait apparemment moins enduré que la ville. Quelques bâtisses d’esclaves s’étaient effondrées, mais aucune perte humaine. Le pavillon avait plutôt souffert, mais les réparations étaient en cours. Ils s’étaient retrouvés en bordure de l’ouragan, mais peu de temps. Il avait fait tomber quelques arbres et avait couché les cultures, mais rien de dramatique. Elles se redressaient déjà. 

Arrivé devant son habitation, il fut soulagé de ne voir aucun dégât et de constater que tous allaient bien. Après avoir échangé avec son épouse, il se rendit dans sa maison de négoce et son entrepôt. L’un et l’autre, bien qu’ils fussent surélevés, avaient pris l’eau, cela n’avait rien d’étonnant, ils se situaient au bord du fleuve. La crue s’était immiscée à l’intérieur, elle n’avait pas réalisé trop d’avaries. Son personnel déjà sur les lieux essayait de protéger les marchandises et les papiers en les déplaçant en hauteur pendant qu’ils évacuaient le liquide. Il n’avait pas trop souffert, hormis son économe qui devait reconstruire une partie de sa toiture, mais rien de plus. Hilaire estimait qu’il avait eu beaucoup de chance, il en était très satisfait. 

***

Une fois le danger passé, monsieur de Perier et monsieur Gatien Salmon se rendirent avec leurs subalternes sur le terrain tentant d’évaluer au mieux l’ampleur des dégâts et de déterminer les réparations à réaliser. Beaucoup de maisons étaient détériorées ou anéanties, la violence des vents et les dommages causés aux infrastructures augmentaient la menace d’une pandémie. Bien que le bâtiment de l’hôpital ait résisté à l’ouragan, il n’en restait pas moins qu’il s’avérait insuffisant pour abriter les malades. Et ils savaient pertinemment que les effets secondaires d’un cyclone tropical se révélaient souvent destructeurs, notamment à cause des épidémies. Le risque des propagations pouvait tuer longtemps après le passage de la tempête. Ils se devaient de trouver des solutions et le couvent des ursulines ne pourrait pallier au manque.

Chapitre 16

La rencontre

Léandre Cevallero

Le navire du nouveau gouverneur avait été annoncé à monsieur de Perier. Il atteignit la levée, avec son épouse, accompagné de son commissaire ordonnateur, monsieur Gatien Salmon, ainsi que de son secrétaire et de son économe, afin de l’accueillir. 

Né au Québec, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville revenait dans le sud de la colonie où il avait œuvré auparavant. Il venait d’être nommé par le roi Louis XV, gouverneur de la Basse-Louisiane. La cour était entrée en contact avec lui au printemps 1732 pour les services qui l’avaient déjà rendu à cette colonie. Le roi acta son poste au vu de ses expériences et de ses capacités mises en évidence lorsqu’il était commandant général de la Louisiane. Louis XV savait, il en avait été informé, Monsieur de Bienville possédait la confiance des habitants et celles des Amérindiens, du moins de certaines tribus. Il était donc parti du port de La Rochelle en compagnie notamment de Bernard Diron d’Artaguiette élevé au grade de lieutenant du roi pour la ville de la Mobile. Parmi les personnes qui l’accompagnaient, il avait accepté quatre négociants deux de son port de départ et deux de la ville de Bordeaux. Il trouvait intéressant d’élaborer des liens entre eux et les négociants de la Nouvelle-Orléans. 

Albert Ferland: Jean-Baptiste le Moyne de Bienville

Lorsque monsieur Bienville entra dans la courbe du fleuve face à La Nouvelle-Orléans qu’il avait créée quinze ans auparavant avec l’aide d’Adrien de Pauger, qui avait transformé le comptoir en une ville digne du roi de France, il ressentit une grande satisfaction. Le navire s’arrêta devant la place d’armes, la foule se révélait dense, la  nouvelle avait réalisé le tour de la cité à la surprise de monsieur de Perier. Ce dernier ne pouvait être instruit que la population qui l’avait connue s’avérait fort heureuse de le revoir prendre les commandes.

***

La passation du pouvoir s’accomplit avec une grande courtoisie, l’un désirait partir et l’autre voulait le poste. Toutefois, monsieur de Perier malgré son amitié pour les Lemoine et leurs proches, la famille du nouveau gouverneur, estimait que ce dernier s’avérait fort mesquin. Avec les informations obtenues du commissaire ordonnateur, monsieur Gatien Salmon, monsieur de Bienville avait découvert la colonie dans un état bien pire que celui auquel il s’attendait. La population avait diminué, les denrées et les marchandises se révélaient insuffisantes et l’attitude des Amérindiens envers les Français s’était dégradée. Croyant fermement que la Colonie fondait tout son espoir sur son retour, il s’était empressé de réclamer au cardinal Fleury des troupes, des munitions, des biens manufacturés et des vivres. Il découvrit de plus rapidement que la contrebande s’était grandement développée avec la France, les colonies anglaises et espagnoles et il  tomba des nues en apprenant que l’armée coloniale détenait beaucoup de déserteurs.

  Avant le départ de monsieur de Perier, monsieur de Bienville décida d’organiser un déjeuner au sein duquel il convia notamment les négociants de la ville et leurs épouses afin de leur faire rencontrer ceux qu’il avait amenés.

*** 

Suivant l’éclat du ciel, la couleur des yeux de Philippine changeait, elle passait du plus clair au sombre. C’était tellement étrange que c’en était magique. Cunégonde l’avait constaté plus d’une fois contrairement à son époux. Ce jour-là, ils se révélaient d’un vert translucide. Sa chambrière la préparait pour le repas du nouveau gouverneur. Son mari avait insisté pour qu’elle mette sa plus belle robe. Cela fit sourire Philippine, car elle s’avérait consciente qu’il ne connaissait pas sa garde-robe. Elle demanda à Cunégonde une de ses robes à la française, celle en damassé crème. Elle l’enfila sur un jupon et une jupe en satin rose très ample, cela palliait au fait qu’elle ne portait pas de paniers. Elle n’aimait pas cela, elle ni tenait toujours pas. Cunégonde lui fixa aux manches des engageantes en dentelle offerte par Hilaire et noua autour de son cou une fraise en mousseline amidonnée dont les boucles du nœud dans la même matière tombaient dans son dos. Elle réclama un chignon à sa façon sur la nuque. Elle savait que ce n’était pas à la dernière mode, mais elle estimait que cela la mettait mieux en valeur. Elle vérifia sa mise devant le miroir qui comme ses chaussures venait de la contrebande. Lorsque Hilaire la vit, il la trouva très belle, mais lui demanda pourquoi elle ne s’était pas poudré les cheveux. Elle lui répondit que cela ne lui allait pas, sur un ton qui ne permettait aucune réplique. Elle constata que lui-même avait procédé à des efforts vestimentaires. 

***

 Devant la porte, Anatole attendait que ses maîtres montent à l’intérieur du carrosse. Le premier à se présenter fut Hilaire suivi de près par Philippine qui donnait ses dernières instructions à Cunégonde et Violaine. La voiture les mena jusqu’à la maison du gouverneur où prenait racine une file de carrosses. Pendant qu’il prenait leur mal en patience, Hilaire expliqua à son épouse qu’outre de rencontrer le nouveau gouverneur qui avait déjà pratiqué ultérieurement un poste similaire dans la colonie, ils allaient faire la connaissance de négociants arrivés de France. Pour elle, le seul intérêt de ce banquet était qu’elle allait voir une dernière fois ses amies avant leur départ prévu le surlendemain.

Lorsqu’ils entrèrent dans le hall de la demeure, ils découvrirent beaucoup de monde. Ils furent quelque peu surpris et apprirent par Monsieur de La Michardière qui se trouvait là avec sa femme, Gabrielle, que cela venait du fait, que derrière la porte se situaient monsieur de Bienville et monsieur de Perier. Tous voulaient échanger avec eux en vue de se faire remarquer. Ils patientèrent donc. Les deux négociants et leurs conjointes passèrent la porte ensemble et saluèrent les deux gouverneurs. Philippine pensa que le nouveau semblait plus agréable et moins rigide que celui sur le départ. Monsieur de Bienville leur demanda de rejoindre Monsieur Edmé Gatien-Salmon, afin qu’il leur présente leurs alter ego arrivés de France. Les deux couples aperçurent un petit attroupement au fond de la pièce dans lequel ils devinèrent le commissaire ordonnateur, ils s’y dirigèrent. Le long du mur du salon de réception étaient accolées des tables sur lesquelles étaient disposés de la vaisselle de porcelaine, de l’argenterie, des verres avec pied, des bouteilles de vin de France. Passant devant ses amies, Philippine leur fit signe. Approchant du groupe, elle remarqua que son animal gardien sous la forme d’un loup siégeait assis à côté d’un homme qui se situait de dos. Elle fut étonnée, pourquoi se trouvait-il là ? L’individu portait un habit à la française se composant d’une veste, d’un gilet dans les bruns foncés brodés de fils crème et d’une culotte du même ton. Pour compléter sa mise, il avait revêtu une chemise blanche, un jabot, une cravate, des bas de soie et des chaussures avec boucles en cuir noir. Le groupe à leur arrivée se retourna et son cœur se serra. La première chose qu’elle vit ce fut le regard bleu et envoutant de cet homme  plonger dans les siens. Grand, mince, la chevelure blonde, le sourire timide, il avait du mal à la quitter des yeux, ce que Hilaire ne réalisa pas préoccupé qu’il fût par les introductions. « — Bonjour, messieurs, je vous présente monsieur de la Michardière et monsieur Gassiot-Caumobere accompagnés de leurs épouses. Voici messieurs Ducourez et Gendroneau de La Rochelle et messieurs Cevallero et Crampe-Anglade de Bordeaux. » De suite, monsieur de La Michardière se mit à parler avec Léandre Cevallero dont il connaissait le comptoir. Philippine les interrompit et leur dit. « — Veuillez nous excuser, messieurs, mais nous vous abandonnons à votre conversation et allons voir nos amies qui partent après-demain. » Sur ce elle fit demi-tour, suivie de Gabrielle. Elle s’adressa à son animal gardien. « – Je suppose que tu es là avec un but précis, un message à me faire passer?

— Je n’ai nul besoin de te dire pourquoi je suis venu, tu l’as devinée. Ne t’inquiète pas, cet homme est ton futur chemin. »

Léandre Cevallero regretta de suite le départ de madame Gassiot-Caumobere, il était subjugué par la beauté de celle-ci même si elle était mariée. Il pressentait qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, il l’avait compris dès que leurs regards s’étaient croisés, mais il ne s’expliquait pas comment cela pourrait s’accomplir. Il subodorait qu’elle ne faisait pas partie des dames à la vertu légère, ce qui ne l’aurait pas attiré.

Après avoir rejoint Catherine et Fortunée, les quatre jeunes femmes s’installèrent dans le jardin ou des fauteuils et des bergères avaient été aménagés sous les arbres. Leurs conjoints respectifs étaient occupés ou par leurs gouverneurs ou par les nouveaux arrivants. La Nouvelle-Orléans détenait moins de cinq comptoirs, mais la Mobile en possédait d’autres. Pendant leurs échanges, Hilaire avec monsieur de La Michardière proposa d’aller visiter sa plantation pour leur donner une idée du potentiel de la colonie. 

De leur côté, Philippine interrogeait ses amies pour savoir si elles avaient bouclé leurs malles. Pendant que Catherine expliquait qu’en plus de ses bagages, elle emmenait sa nourrice, sa chambrière et le valet de son époux, Philippine ne pouvait s’empêcher d’observer les portes-fenêtres ouvertes, elle recherchait monsieur Cevallero qui l’avait tant subjugué. Elle ne comprenait pas pourquoi. Pas plus qu’elle n’avait saisi ce que lui avait dit son animal gardien. En quoi cet homme pourrait-il être son avenir ? Ses amies s’en rendirent compte, et Fortunée finit par lui demander ce qu’elle fixait avec autant d’attention. « – Excusez-moi, je m’interrogeais si le déjeuner était servi. Je pense que oui, nous devrions peut-être aller chercher quelque chose à manger. » Fortunée ne la crut pas, il se passait autre chose. Philippine avait été visiblement troublée. Elle acquiesça à la proposition, après tout c’était l’heure de se restaurer. Elles se rendirent toutes les quatre au buffet, chacune alla trouver son époux et le ramena pour choisir un plat. Les tables étaient surchargées, le repas était très achalandé en nourriture et en boisson. Une fois servis, les couples regagnèrent les places sous les chênes, ils furent suivis par les quatre négociants. Les hommes allèrent quérir des fauteuils et laissèrent les dames s’assoir sur les bergères agrémentées de table-bouillotte servant exceptionnellement à poser les assiettes et les verres. Ils reprirent leur conversation à laquelle se mêla Pierre Simon Barthoul et Nathanaël Fery D’Esclands, même s’ils rentraient en France cela les intéressait. Catherine et Fortunée réalisèrent pendant cet échange que l’un des individus regardait régulièrement leur amie. L’une et l’autre se demandèrent ce qui se passait. Fortunée en déduit que c’était lui que Philippine cherchait auparavant. Laissant les dames, les hommes finirent par se lever pour aller fumer et boire autre chose. Gabrielle fut interpellée par une de ses voisines et la rejoignit. « — Philippine, tu connais cet homme? Ce Léandre Cevallero» Interrogea Fortunée. « — Ah. Son prénom est Léandre. En fait non! Si ce n’est que la première fois que j’ai entendu son nom, par monsieur de la Michardière, j’ai eu des frissons. J’ai été assurée que ce patronyme ne m’était pas indifférent, mais je ne l’avais jamais ouï dire. Et aujourd’hui lorsque je suis rentré dans la pièce, j’ai saisi que quelqu’un d’important se situait là pour moi. Quand il s’est retourné vers moi, j’ai compris. 

— Mais tu ne peux abandonner ton mari!

— Ce n’est pas prévu. Je pense que les choses vont s’accomplir toutes seules. Comment? Je n’en ai pas conscience. Depuis que nous sommes partis, j’ai été informée que je reviendrai dans ma région.

— Tu laisserais ton époux?

— Non, je présume que c’est lui qui va me quitter. Comment et pourquoi? Je n’en ai pas connaissance. » Ses deux amies la regardèrent attristées. Ne sachant quoi rajouter, Philippine devant le malaise dirigea la conversation sur un autre thème. « — Votre navire vous amène à Nantes, je crois.

— Oui, nous en avons déjà parlé, mon mari et moi allons en profiter pour visiter sa famille qui réside dans la ville et la région. Après je n’ai pas connaissance de ce que nous ferrons par la suite.

— Vous allez y rester Fortunée, ton époux va rejoindre la maison de négoce familiale. Et c’est fort bien, car vous y ferez fortune. Et toi, Catherine, c’est toujours Versailles votre destination.

— Oui, mon mari y est attendu.

— C’est très bien, de plus vous allez habiter un bel hôtel dans la ville, mais tu n’iras qu’une fois au château contrairement à ton conjoint, monsieur Fery D’Esclands, qui s’y rendra tous les jours.

— Oh, ce n’est pas bien grave, je ne crois pas que j’aimerais cet esprit de courtisanerie. 

— Ne t’inquiète pas, quoiqu’il se présente tu n’auras pas le temps de t’ennuyer. Surtout dès que vous arrivez vous m’écrivez.

— Le voyage va mal se passer?

— Non, pas du tout. Ce sera très calme, en six ou sept semaines vous y serez. » 

______________________________________________________________________

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

chapitre suivant

mes écrits

L’orpheline/ chapitre 005

chapitre 001

épisode précédent

Chapitre 005

La révélation

Philippine de Madaillan

Une voix la réveilla, c’était plus une lamentation qu’un appel. Philippine ouvrit les yeux, était-ce à nouveau ce fantôme qu’elle n’arrivait pas à discerner. Son ange l’avait rassuré, il ne lui voulait que du bien. Elle se leva, elle revêtit son jupon sur sa chemise, puis passa sa jupe et sa robe par-dessus. Elle prit ses chaussures à la main et sortit le plus silencieusement possible du dortoir dans lequel toutes ses compagnes étaient encore assoupies. Elle découvrit un très gros chat qui paraissait l’attendre. Elle comprit que c’était son animal-gardien, une entité évoluée qui provenait de l’astral pour la guider et la protéger. Ce n’était pas la première fois qu’il venait à elle et bien qu’il changea souvent de taille ou d’espèce, elle le reconnut. Le jour n’était pas levé, elle suivit son gardien et la plainte de l’entité jusqu’à la chapelle. Avant d’y pénétrer, elle agrafa sa pièce d’estomac afin de fermer sa robe et enfila ses chaussures. Elle se rendit à l’autel de la vierge Marie sous le vitrail qui à cette heure ne faisait pas passer de lumière. L’animal était assis devant. Quand elle arriva, il disparut. Elle s’agenouilla face à la statue. Elle attendit l’information de l’entité, c’était un membre de la famille de son amie Catherine, sa grand-mère sans doute. Lorsqu’elle perçut la demande, elle s’effondra. Pendant qu’elle échangeait avec l’esprit, sœur Gertrude, qui entretenait les objets du culte, la découvrit dans la pénombre à peine éclairée de quelques bougies. Elle avait déjà remarqué l’étrange comportement de la jeune fille qu’était devenue Philippine. La première fois, cela l’avait taraudé, puis elle s’était habituée à l’apercevoir à des heures incongrues et des lieux différents, mais elle ne l’avait jamais vue dans cet état. Elle s’approcha d’elle, l’interpella ce qui la fit sursauter. « — Il est bien tôt mademoiselle pour être ici. » La jeune fille se retourna, les yeux rougis par les larmes. « — Mais que vous arrive-t-il?

— J’ai une mauvaise nouvelle à annoncer à l’une de mes camarades.

— Une nouvelle? Comment l’avez-vous obtenue?

— Je ne saurais vous le dire, je suis seulement assurée de cette nouvelle.

— Faites attention, mon enfant. N’allez pas faire de mal à votre amie. Il est possible que ce soit une divagation. » 

Philippine  se révélait  consciente que l’information s’avérait juste et elle essaierait de n’en donner qu’une partie à Catherine. 

***

La première des sœurs à prendre conscience de l’étrange comportement de Philippine fut sœur Domitille. Tandis qu’elle la cherchait, elle la découvrit à la chapelle discutant visiblement dans le vide. Sur l’instant, elle crut qu’elle ne voyait pas la personne à qui elle s’adressait. Alors qu’elle allait la remettre à sa place, elle constata qu’elle répondait à quelqu’un devant elle qui paraissait ne pas exister, et ce qu’elle discerna de la conversation semblait cohérent. Elle s’en inquiéta, jusqu’à la réalisation de ce qu’elle avait perçu de cet étrange échange. Elle ne voulut point la mettre en porte à faux, elle la surveilla de plus près. La scène se reproduit à plusieurs reprises dans des endroits différents, mais comme en dehors de cela elle se conduisait en toute normalité, elle estima qu’il n’était pas utile d’avertir qui que ce fût. Quand elle passa sous la tutelle de sœur Blandine, elle la prévint. Lorsque cette dernière la vit, elle ne fut guère surprise. Elle avait entendu ses élèves en parler et elle avait déjà remarqué son comportement, ce qu’elle ne dit pas à sœur Domitille. Elle supposait que la jeune fille se trouvait en lien avec l’au-delà, ce qui ne l’étonnait pas, aussi elle fit de la même manière que son ancienne maîtresse, elle garda cela pour elle. 

Le secret ne perdura pas, il finit par remonter jusqu’à la mère supérieure. Celle-ci convoqua les deux sœurs. À leur arrivée, elles découvrirent outre sœur Dorothée, sœur Gertrude, toutes deux assises en face du bureau de la révérende mère. Elles comprirent que l’une était allée prévenir l’autre et que les deux avaient informé la mère supérieure, mais elles ne connaissaient pas le sujet de leur convocation bien qu’elles s’en doutassent. Les laissant debout, de son fauteuil, la mère supérieure, intriguée par ce qu’elle venait d’apprendre, entama de suite la conversation. « — Puis-je savoir ce qui se passe avec Philippine? » Devant la gêne des deux nouvelles venues, elle poursuivit. « — Sœur Gertrude a trouvé, avant que le jour ne soit levé, Philippine parlant dans le vide dans la chapelle. Celle-ci était bouleversée. Il semblerait, si j’ai bien compris que cela ne soit pas une nouveauté. Depuis quand ces étranges conversations durent-elles? » Elle jeta son regard sur sœur Domitille. Celle-ci prit son courage à deux mains. « — Elle a ce comportement depuis qu’elle est arrivée. Comme en dehors de ces moments, lesquels m’ont surpris, je dois l’avouer, tout allait pour le mieux, je l’ai gardé pour moi. Bien évidemment lorsqu’elle a atteint ses quatorze ans et qu’elle est passée sous la gouverne de sœur Blandine, j’ai prévenu cette dernière. » Sœur Élisabeth se tourna vers celle-ci et attendit son retour. Un peu embarrassée, elle répondit au regard. « — C’est un fait, révérende mère, je suis intimement persuadée que Philippine est connectée avec le royaume céleste, avec des entités ou des anges. De plus, ses camarades s’avèrent conscientes de son étrangeté, mais elles ne l’écartent pas de leur groupe, je dirai même qu’elles la protègent. Cela ne leur fait donc pas peur. » Sœur Domitille confirma les allégations de la nonne. La révérende mère leur tourna le dos et regarda par la fenêtre. Elle laissa errer ses yeux au-delà des murs d’enceinte, sur les vignes. « — Ainsi c’était cela ce qu’elle avait perçu. C’était cela le mensonge de la nourrice et l’information erronée de la grand-mère. Le renseignement avait mis du temps à lui parvenir ». Elle reprit. « — Sœur Blandine, vous m’enverrez Philippine, je la verrai en tête à tête, j’estime que cela est mieux. Ne serait-ce que pour elle. Il ne faut pas l’effrayer et la préserver. »

*** 

Catherine de Rauzan

Pendant la récréation du matin, Philippine entraîna Catherine et Fortunée dans un endroit isolé loin des autres pensionnaires. Elles s’installèrent à l’ombre d’un chêne sur un muret entre le jardin d’agrément et le potager. Les fleurs embaumaient les lieux sous un ciel où commençaient à courir quelques nuages. Prenant son courage à deux mains, Philippine se lança. « — Catherine, je sais que ce que je vais te dire peut paraître invraisemblable, mais demain un membre de ta famille va venir te chercher ainsi que ta sœur aînée. Je pense que c’est ton oncle. » Ses deux camarades avaient depuis longtemps compris, même si elle le présentait de façon subtile, en détournant l’information, qu’elle avait connaissance de l’avenir. C’est comme cela qu’elle leur avait annoncé le départ ou l’arrivée de plus d’une de leurs compagnes et dans l’élan ce qui risquait de les atteindre. «  Mais pourquoi vient-on me chercher?

— Je pense que c’est pour un enterrement, il semblerait que l’un des membres de ta famille soit mort.

— Un décès dans ma famille? Mais as-tu une idée de qui cela peut-être

— Je ne veux pas dire de bêtise, mais il apparaîtrait que c’est ton père.

— Ah… Mon père… mais je reviendrais ensuite?

— Oui, bien sûr. De toute façon, nous quitterons ces lieux toutes les trois en même temps. »

Philippine, tout comme Fortunée, fut surprise de sa réaction, elle la trouvait indifférente devant cette nouvelle. Cela paraissait ne pas l’avoir touchée. Elle ne pouvait savoir que Catherine avait toujours porté rancune à son père de l’avoir abandonnée au couvent, car elle comme sa sœur, ne recevait pour ainsi dire pas de visite. La grand-mère et la nourrice de Philippine venaient bien plus souvent. Le seul fait qui la rassurait, c’était d’être assurée de revenir auprès de ses amies.

***

sœur Blandine

La révérende mère attendait Philippine dans le salon jouxtant son bureau, suite à la réunion. Bien sûr, sœur Blandine devait trouver la jeune fille, car c’était un moment de la journée où les pensionnaires vaquaient à leurs occupations, devoirs ou autres. Elle se demandait comment elle allait aborder cette situation si particulière. D’une des portes-fenêtres donnant sur un balcon, elle apercevait au loin un orage, les nuages apparaissaient de plus en plus sombres. Elle espérait que ce n’était pas un mauvais signe. On frappa à sa porte, elle se leva et alla l’ouvrir elle-même. Elle ne voulait pas inquiéter la jeune fille, elle ne lui voulait pas de mal. 

Philippine avait été surprise par la demande. Depuis sept ans, qu’elle résidait au couvent, jamais elle n’avait vu la mère supérieure en tête à tête. Elle supposait que sœur Gertrude avait fait part de son tourment. Elle n’était point effrayée, elle savait qu’elle ne quitterait pas les lieux avant deux ou trois ans. Pour l’instant, son ange, comme les entités qu’elle rencontrait, ne lui avait pas donné de supplément d’informations, hormis qu’elle partirait avec ses deux amies. 

« — Bonjour, Philippine. Asseyez-vous mon petit. J’ai besoin de vous parler d’une inquiétude qu’une sœur m’a rapportée. Sœur Gertrude vous a découvert ce matin très bouleversée par une nouvelle que vous auriez reçu si je ne m’abuse de l’au-delà. Puis-je connaître laquelle? » 

Philippine fut surprise, bien sûr elle  se trouvait  dans un couvent, mais la sœur supérieure n’avait pas l’air de douter qu’elle puisse être en connexion. « — Mon enfant, vous n’êtes pas la première à avoir ce don. Je n’avais, je l’avoue, jamais eu d’élèves avec ce potentiel, mais j’ai au moins eu une sœur qui avait ce genre de liaison. Et je suppute que nous en détenons une autre en ce moment, mais elle le cache bien. Alors que pouvez-vous me dire ce que vous avez entendu?

— Ma mère, une entité de la famille de Catherine de Rauzan m’a annoncé le décès de son père. De plus, demain, son oncle va venir la chercher avec sa sœur.

— Voilà une bien mauvaise nouvelle. Je suppose que Catherine le sait déjà?

— Oui ma mère, mais elle n’a guère eu de réaction.

— Ce n’est pas plus mal. Philippine, il faut que vous fassiez attention à l’avenir. Je ne voudrais pas que l’on vous prenne pour une sorcière. Cela fait longtemps que l’on n’en a pas brûlé, mais tout de même. Tant que vous demeurez dans l’abbaye, nous pouvons vous protéger, mais une fois que vous nous aurez quittés cela peut devenir très dangereux. 

— Je vous promets dorénavant de faire attention, ma mère, bien que ce ne soit pas toujours simple, car elles m’interpellent à n’importe quel moment.

— Mon petit, c’est vous qui devez décider et non elles. Ne l’oubliez jamais, de plus je suis sûre que vous le savez déjà.

— Oui ma mère, j’ai été prévenue.

— Bien, vous pouvez retourner en classe. Si vous obtenez d’autres informations de cette ampleur, venez m’alerter s’il vous plaît. »

La jeune fille acquiesça et partit. La mère supérieure se mit à réfléchir. Elle n’avait pas été surprise par ce don. Une de ses amies, qui comme elle était rentrée au couvent, avait elle aussi le même don, mais elle avait concrétisé ses vœux. Ce qui l’inquiétait plus c’était le destin de Catherine de Rauzan. Si son père était réellement mort, la famille posséderait encore moins de fortune, qu’allait devenir cette dernière ? Sa sœur allait s’engager dans les ordres. Pour elle, ce serait plus simple, d’autant que l’abbaye détenait déjà sa dot. Elle attendrait demain afin de savoir si Philippine avait raison.

***

Le lendemain, comme annoncé, Monsieur de Rauzan, l’oncle de Catherine, vint la chercher avec sa sœur. Son père venait bien de décéder.

_______________________________________________________________________

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

L’orpheline/ chapitre 003 deuxième partie et 004

chapitre 001

épisode précédent

Chapitre 003

Le couvent

mère Élisabeth, mère supérieure

Le couvent se révélait immense, il détenait une église, deux sacristies, quatre corps de logis principaux. Les bâtiments conventuels comprenaient un étage et un niveau sous combles, ils étaient édifiés et s’organisaient autour de la cour centrale qu’était le cloître. L’ensemble possédait plusieurs autres bâtisses, dont le pensionnat, qui était composé de dortoirs et d’appartements, ainsi qu’un chai à bois et à paille, de même que des abris à cochons, un puits, un jardin et une cour. Sœur Dorothée guidait Philippine vers l’un des pavillons d’angle dans lesquels étaient accueillies les filles de l’aristocratie pauvre. L’architecture s’en avérait sobre et rythmée de lucarnes à frontons alternativement triangulaires et courbes. 

Sœur Dorothée se dirigea vers le réfectoire. Les pensionnaires s’y étaient rassemblées pour leur souper. Le lieu était une grande salle haute de plafond, avec de longues tables de bois agrémentées de bancs et de quelques buffets dans lesquels était rangée la vaisselle. L’un des murs était habillé de boiseries, les autres étaient encore de pierre, nue et sans fioriture. La prieure somma la lectrice de s’interrompre, ce qu’elle fit aussitôt. « — Mesdemoiselles, je vous présente Philippine de Madaillan. Je vous demanderai d’être bienveillante envers notre nouvelle venue. Sœur Domitille, je vous prierai de bien vouloir en prendre soin. »  

La maîtresse des plus jeunes pensionnaires s’approcha de la fillette. Elle lui sourit, celle-ci le lui rendit timidement, elle lui prit la main afin de la conduire jusqu’à une des tables. « – Catherine, Fortunée, je vous invite à entourer Philippine. N’oubliez pas, qu’elle vient d’arriver, aussi elle ne connaît rien de notre couvent, il faudra donc la guider dans les lieux et dans ses actions. Je compte sur vous. Je reviens vous chercher à la fin du repas et vous mènerai à la chapelle pour la prière du soir. »

Les deux petites filles laissèrent une place entre elles à la nouvelle  venue. De suite, Philippine sut qu’elle pouvait leur faire confiance. Catherine de Rauzan et Fortunée de Langoiran étaient l’une comme l’autre les cadettes de leur fratrie. 

Catherine de Rauzan

 Les Rauzan avaient six enfants. Ils dotèrent leur fille ainée. Ils envoyèrent leurs deux derniers garçons, le premier-né héritant du titre du domaine, le deuxième à l’armée et le troisième dans un monastère afin qu’il rentre dans les ordres. Ils n’avaient donc pour ainsi dire plus d’argent. Pour leurs deux autres filles, avec l’espoir qu’elles deviennent nones, ils les avaient fait entrer au couvent des  ursulines.

Les Langoiran de leur côté avaient été ruinés par le négoce. Le navire qui transportait leurs vins avait coulé aux abords de l’Angleterre lors d’une tempête, cela avait effondré leur niveau de vie. Ils avaient juste eu le temps de marier leur fille ainée avec une dot convenable. Le fils gérait avec son père les restes du domaine familial. Devant le manque d’argent, ils avaient aussi placé Fortunée chez les ursulines. 

***

La lectrice poursuivit le passage de la bible qu’elle avait commencé avant la venue de la prieure. Philippine découvrait les lieux de sa nouvelle vie ainsi que ses compagnes. Elle constata qu’elles étaient très nombreuses et qu’elle faisait visiblement partie des plus jeunes. Catherine et Fortunée, qui prenaient avec sérieux la responsabilité qu’on leur avait donnée, guidaient de leur mieux leur camarade. Ce n’était guère compliqué, tout en chuchotant elles lui montraient comment se servir et quelle quantité saisir. Elles furent étonnées de voir qu’elle ne mangeait pas grand-chose. Elles supposèrent que son arrivée et toutes les nouveautés futures l’inquiétaient. Elles s’attendrirent.

Le souper fini, comme annoncé, sœur Domitille vint les chercher. Toutes les élèves dont elle s’occupait, au même titre que celles des autres sœurs, se mirent en rang deux par deux. Elle plaça Philippine à ses côtés. Elles partirent pour la chapelle. Elles traversèrent le cloître d’une trentaine de mètres dont les galeries étaient couvertes d’une charpente de bois. En levant le nez, la fillette remarqua les arcades en arc brisé soutenues par des colonnes de même diamètre jumelées deux à deux. Aux quatre angles des portiques surmontés de chapiteaux décorés. Elle trouvait cela très beau. Elles pénétrèrent au sein du lieu saint et s’assirent sur des bancs, Philippine à côté de la maîtresse. Ses deux compagnes la rejoignirent afin de rester en sa compagnie.

Le temps que tout le monde s’installe, Philippine examina l’ornementation. Un bloc de marbre servait à édifier le grand maître autel qu’elles avaient face à elles. Il était rehaussé de sculptures dorées et incrusté de médaillons contenant des reliques. Le tabernacle s’avérait massif. Il avait l’apparence d’un temple grec, avec son fronton garni d’un ange portant une croix. Sur la porte finement ciselée était représentée une nativité, surmontée d’une étoile brillante. De chaque côté de l’autel, elle apercevait deux anges porte-lumière et un très beau crucifix d’ivoire. Elle finit par constater que depuis qu’elle était entrée dans l’abbaye, elle n’avait que très peu vu d’entité, ou de fantômes comme dirait le commun des mortels. Elle supposa que peu de personnes étaient trépassées dans l’endroit, car bien souvent sans y rester, ils revenaient sur les lieux de leur décès. Ou alors ils ne détenaient pas de message à faire passer, ce qui était rare. 

***

Les prières finies, elles se dirigèrent vers le corps de logis destiné aux pensionnaires et entièrement séparé de celui des religieuses. Philippine découvrit un dortoir détenant une quinzaine de lits, tous agrémentés d’un prie-Dieu, d’une tablette pour poser quelques livres avec en dessous une table accompagnée d’une chaise de paille. Sœur Domitille escorta celle-ci jusqu’au fond de la pièce où se situait le dernier lit de libre. D’un côté se trouvait le mur de pierre, de l’autre la couche de Fortunée et en face celle de Catherine. Philippine s’assit dessus, il était conçu d’une paillasse recouverte d’un drap et d’une couverture de laine, le tout installé sur des planches maintenu dans un cadre et des pieds de bois. Elle était décontenancée, non pas par le manque de confort, qu’elle ne pouvait réaliser ayant vécu à la métairie, mais par le nombre de personnes dans l’espace, elle qui dormait seule dans une chambre. À l’instar de ses comparses, elle se déshabilla et en chemise se glissa dedans. Sur le dos, elle fixait le plafond. Petit à petit, tout le monde s’assoupit sauf elle. De l’une des fenêtres, elle vit arriver son ange qui lui sourit « — Rassure-toi, tu es au bon endroit. Bien sûr, toutes ne seront pas gentilles, mais tu peux te détendre, tout se passera bien. » Ses inquiétudes dissipées, Philippine plongea dans le sommeil et se réveilla comme toutes au son de la cloche. 

***

Dans les jours qui suivirent, guidée par Catherine et Fortunée, Philippine découvrit les salles de classe et de musique, la bibliothèque, l’infirmerie. Les deux petites filles l’amenèrent au jardin et même au potager. L’établissement ne possédait que peu ou pas d’ornements sur les murs ou les fenêtres. Il n’était pas chauffé malgré la cheminée dans le dortoir, dans laquelle on ne réalisait jamais de feu. Quant à l’eau dont elles avaient besoin pour la toilette, elle était puisée dans un puits situé dans la cour, elles devaient y aller par elle-même. La fillette appréciait les lieux hormis le confessionnal. Elle n’aimait pas l’idée de partager ce qu’elle savait avec le curé qui venait une fois par semaine dans ce but. 

Philippine de Madaillan

Philippine ne se retrouva pas gênée par le rythme des journées même si elle le trouvait répétitif. Elles étaient tenues de se lever à l’aube, s’habiller au plus vite pour aller prier avant que de la commencer. La toilette était rapidement expédiée, les petites filles se coiffaient entre elles pour gagner du temps sous le regard de sœur Domitille. Les invocations achevées, elles se dirigeaient au réfectoire pour le premier repas. Ensuite, elles se rendaient en classe pour débuter leurs leçons ou poursuivaient leurs ouvrages. Juste avant midi, elles retournaient dans le réfectoire pour le déjeuner. L’une d’entre elles, parmi les plus âgées, accomplissait la lecture. Après s’être sustentées, elles avaient droit à une récréation lors de laquelle elles allaient au jardin où dans la cour s’il faisait beau et si le temps ne se montrait pas clément elles restaient dans la salle. En début d’après-midi, elles effectuaient leurs vêpres et après quoi retournaient en classe. Suite à cela, les plus jeunes apprenaient leurs leçons de catéchisme, quant aux autres élèves, elles pratiquaient des activités diverses. La journée finissait par les prières des complies, puis le souper suivi par une courte pause, les oraisons du soir et ensuite le coucher.

La plupart du temps, Philippine profitait des exercices de piété pour échanger avec les entités du lieu. Catherine fut la première à constater l’étrangeté de son comportement pendant les moments où elles se trouvaient dans la Chapelle. Elle partagea son impression avec Fortunée qui fit le même constat. Philippine ne priait pas ou peu. Leur camarade semblait parler toute seule ou alors à des gens qu’elles-mêmes ne voyaient pas. Elles n’émirent aucune remarque. Elles pensèrent que Philippine devait être quelque peu bouleversée par cette nouvelle vie. Elles l’entourèrent et la protégèrent des autres, car certaines d’entre elles commencèrent à se faire une réflexion identique et les interpellèrent pour savoir. Comme elles ne voulaient pas entrer dans le conflit, elles firent comme si elle ne comprenait pas leurs demandes. Les trois amies reçurent en échange quolibets et moqueries qu’elles ignorèrent de leur mieux. Bien que suspicieuses, les autres pensionnaires finirent par se lasser. 

Chapitre 004

l’arrivée de madame Bouillau-Guillebau

Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau

Madame Bouillau-Guillebau, ce jour-là, se leva tard. La veille avec son mari, entre le théâtre et le souper chez des connaissances, ils s’étaient couchés au milieu de la nuit. Sa chambrière, Adolphine, la préparait. Après l’avoir coiffée, elle l’habillait quand Théodore, son époux et valet de sa maîtresse, frappa à la porte et apporta une lettre. Cette dernière lui fit poser sur une des commodes de la pièce. « — Théodore, s’il vous plait qui a livré cette missive?

— C’est un bénédictin de Sainte-Croix, madame. Il revenait des ursulines de Saint-Émilion.

— Du couvent des ursulines? Grand dieu, laquelle de mes amies est allée s’y réfugier? Bon, je verrai cela ce soir, pour l’instant j’ai trop à faire pour m’y attarder. »

Les fêtes pascales étaient passées, le printemps était là, le soleil irradiait le jardin laissant flotter les parfums des fleurs et le bourdonnement des abeilles. Leur demeure se situait dans le quartier de l’église Saint-Seurin qui se développait. Monsieur et Madame Bouillau-Guillebau recevaient la famille Corneillan. Leur fille, Isabelle, allait épouser leur second fils, Ambroise. Celui-ci n’héritant pas des domaines familiaux, il avait créé, avec l’aide de son père et de son frère aîné, Augustin, une maison de négoce qui s’avérait en pleine expansion. Les Corneillan collaboraient sur certains voyages avec lui et en avaient tiré profit. Ils s’étaient empressés de lui proposer leur cadette avec une dot conséquente, ce qui l’avait accepté, car c’était pour eux une bonne association. 

Après avoir vérifié dans le miroir le tombé de sa robe volante, une toilette à la dernière mode du jour, elle alla voir comment avait été installée la table dans le salon de réception qui donnait sur la terrasse du jardin. Pour la forme, elle fit rectifier le placement des couverts. À peine fini, son époux arriva suivi des invités. Isabelle était une jolie jeune fille, ce qui satisfit sa future belle-mère. La fiancée découvrit pour la première fois son conjoint. Quoiqu’intimidée, elle l’estima plaisant. Il était blond, les yeux bleus et de cinq ans plus âgé qu’elle. Elle fut rassurée. 

Le repas s’écoula agréablement. Les deux familles firent plus ample connaissance, la gent masculine se trouvant déjà en relation. Le dîner achevé, pendant que tout le monde s’installait au jardin à l’ombre d’un châtaignier, les deux pères signèrent le contrat de mariage que leurs avocats avaient acté. 

Madame Bouillau-Guillebau était satisfaite, tout s’était déroulé parfaitement. Ses invités partis, elle conversa avec son époux sur l’accord qui contentait les uns et les autres. Les noces auraient lieu le mois suivant. Le souper effectué chacun se rendit dans sa chambre. Entre la soirée de la veille et la journée, chacun ne rêvait que de repos. Adolphine aida sa maîtresse à se dévêtir et à se coiffer pour la nuit. Avant de quitter la pièce, elle rappela à cette dernière le courrier posé sur la commode. 

***

Elle ouvrit la missive et découvrit un message de la mère supérieure et non d’une amie comme elle le pensait. Quelle ne fut pas sa surprise d’apprendre que sa petite fille avait été expédiée par son oncle dans le couvent ! Elle fulminait de colère, premièrement par ce qu’elle n’avait pas été prévenue par celui-ci et deuxièmement contre elle-même. Elle n’avait pas été la voir depuis plus de trois ans. Elle avait envoyé quatre fois l’an de l’argent aux métayers afin qu’ils puissent s’en occuper au mieux, mais elle avait abandonné ses visites. Elle s’en voulait, car elle s’était détachée de la petite. Elle avait le sentiment d’avoir rejeté sa propre fille en s’éloignant de son enfant. Il est vrai qu’elle pensait que la fillette était simple d’esprit. À chacune de ses rencontres, celle-ci donnait l’impression que rien ne l’intéressait autour d’elle, elle semblait perchée, en dehors de la vie terrestre. Elle gardait les yeux dans le vague. Lasse de cette conduite, pendant laquelle elle n’échangeait point avec Philippine, elle s’était contentée de pourvoir à ses besoins. Elle avait honte de cet reniement, elle avait réitéré le comportement de sa mère qui n’avait pas voulu la voir à sa naissance. Elle se rendrait au plus vite au couvent pour se rendre compte de son confort et de ses besoins. Elle savait qu’elle irait seule. Son époux, François-Alexandre Bouillau-Guillebau, en apprenant le décès de sa fille avait refusé lui aussi de connaitre le nourrisson et l’avait laissée s’en occuper. 

***

Le valet de pied sauta de la voiture et alla sonner la cloche du portail principal de l’abbaye. Les sœurs vinrent ouvrir les portes afin de laisser pénétrer le carrosse. Mme Bouillau-Guillebau en descendit avec sur ses talons, Adolphine chargée de colis. Elle tapota sa jupe et replaça sa robe volante de taffetas bordeaux avant de suivre la nonne qui l’avait accueillie à l’entrée du couvent. Le bâtiment principal se révélait immense bien que de deux étages, il s’avérait plus haut que tous les autres d’autant qu’il était agrémenté de mansardes sur le toit. Tout en marchant sur les pas de son guide, elle monta l’escalier central qui démarrait du grand hall et qui menait aux appartements de la révérende mère et notamment à son bureau. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas pénétré dans une telle structure. La dernière fois, c’était aux ursulines de Libourne afin de quérir sa fille pour ses fiançailles. 

Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau

Une sœur les y avait précédées afin de tenir avisée la mère supérieure, Sœur Élisabeth, de l’arrivée de la visiteuse. Lorsque Mme Bouillau-Guillebau se présenta, elle se trouvait derrière sa table de travail. Elle se leva à son entrée et après l’avoir saluée, elle lui proposa le fauteuil en face d’elle. « — J’avoue, je n’avais pas été informée de la présence de Philippine au sein de votre établissement. J’ai amené comme vous me l’avez demandé des matières afin de faire réaliser sa garde-robe ainsi qu’une somme d’argent pour l’exécuter et bien sûr un supplément pour l’abbaye.

— C’est aimable à vous, je vous remercie. J’ai envoyé une nonne chercher la petite pour que vous puissiez la voir.

— Je vous en suis reconnaissante, j’espère que son comportement ne perturbe pas trop les personnes qui s’en occupent.

— De quel comportement parlez-vous?

— Je suppose que vous vous êtes rendu compte de son étrange attitude. Elle ne semble pas toujours présente, voire attardée.

— Philippine? Nous n’avons jamais eu une élève qui assimilait aussi vite. En deux mois, elle a acquis les bases de la lecture, de l’écriture et du calcul. Nous n’avions jamais vu cela. Bien sûr, il lui faudra un peu de temps pour l’orthographe et la grammaire, mais elle est très concentrée. Sa maîtresse a été fortement étonnée d’autant qu’elle ne savait rien en arrivant, puisqu’elle n’a pas eu de gouvernante. »

Madame Bouillau-Guillebau était sidérée, comment la fillette avait elle pu changer à ce point ? Ce n’était peut-être pas sa petite fille. La mère supérieure ne comprenait pas les réflexions de sa visiteuse. Comment pouvait-elle penser que Philippine était demeurée ? Elle retenait tout ce qu’elle apprenait. Elle avait même été remarquée pour sa voix, dans quelque temps elle rejoindrait le cœur et apprendrait un instrument de musique, la harpe l’attirait. Les sœurs, qui l’entouraient, étaient ravies de la vivacité de Philippine. La réflexion de l’une et de l’autre n’était pas achevée que la prieure, entra avec l’enfant. Quoiqu’elle ne l’ait point vue depuis longtemps, il s’avérait évident que c’était la fille de sa fille. Elle lui ressemblait, elle était aussi jolie voire plus. Sa chevelure avait foncé, mais ses yeux immenses étaient identiques à ceux de sa mère, bien qu’ils semblaient plus lumineux et transparents. Elle lui sourit et se leva pour la baiser sur les deux joues. Philippine reconnut de suite sa grand-mère et le lui rendit. Elle avait été alertée la veille de son arrivée par une présence fantomatique et floue, qu’elle n’avait pas réussi à distinguer. Elle avait été surprise, persuadée de son abandon par celle-ci. 

***

La plupart des abbayes se méfiaient de la nature féminine. Les couvents appliquaient certains principes avec rigueur de crainte de trop éduquer les pensionnaires. La règle étant d’inculquer aux jeunes filles l’obéissance, l’humilité, la soumission, la crainte de l’autorité, les sœurs essayaient même d’effacer chez elles les traits de caractère trop saillants, l’instruction religieuse prenant évidemment le pas sur les autres matières.

 L’enseignement aux ursulines de Saint-Émilion s’avérait différent et particulièrement de qualité. En plus de l’étude de l’écriture, de la lecture, de l’orthographe et du calcul, on leur apprenait à rédiger dans un style élégant et clair, à élaborer des comptes ou des quittances. À cela s’ajoutaient des leçons de politesse, de bonnes manières, de coutures, et de travaux ménagers. Le couvent, pour les jeunes filles de l’aristocratie, étendait leur programme à la poésie, l’histoire et la géographie. L’établissement faisait même venir des maîtres de latin afin de parfaire leur éducation. Tout cela plaisait à Philippine, elle se montrait naturellement curieuse. 

Pour la fillette, le temps s’écoulait entre son enseignement, les visites de sa grand-mère et les tendres relations avec Catherine et Fortunée. Les trois enfants s’entendaient fort bien et se soutenaient en toutes circonstances. Quelques semaines après la première venue de madame Bouillau-Guillebau, la garde-robe de Philippine lui fut livrée. Elle n’avait jamais possédé de robes aussi jolies, bien qu’elles fussent toutes d’une grande sobriété, la coquetterie étant plutôt mal vue, voire même combattue. Aucun miroir n’était d’ailleurs présent dans l’établissement, ils étaient même interdits. Les sœurs demandaient aux pensionnaires de s’habiller et se déshabiller le plus promptement possible afin d’éviter toute indécence ou incitation au narcissisme. Le froid, qui régnait dans les dortoirs insuffisamment chauffés, obligeait de toute façon les jeunes filles à se dévêtir très rapidement pour ne pas geler sur place. Cela n’empêchait pas les aînées de se montrer quelque peu arrogantes envers les plus petites dès que les nonnes s’absentaient. Le trio se contentait de les regarder faire, cela les indifférait. 

_______________________________________________________________________

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

L’orpheline/ chapitre 002 et 003 première partie

chapitre 001

épisode précédent

Chapitre 002

Un vicomte narcissique

Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice

Paul-Louis avait toujours été très beau et dégageait une allure princière de par sa taille et sa posture. Avec son étincelle de génie dans les yeux, ses traits réguliers et sa mâchoire forte, il impressionnait toute sa sphère. Son égo illimité et sa confiance en lui avaient constamment fait croire que sa puissance pouvait vaincre la mort. Il aimait se lancer des défis, simplement pour triompher de ses éventuelles craintes. Son entourage se révélait admiratif de cet aplomb qui ne le quittait jamais. Lorsque son père, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, se retira de son régiment, il lui demanda d’intégrer à sa place la maison militaire du roi, en tant que Capitaine de la garde du corps du roi. Celui-ci s’empressa d’accepter et rejoignit Versailles avec la lettre de recommandation de son paternel. Il n’eut aucun mal à s’y incorporer. 

***

En l’année de 1722, Philippe d’Orléans, le Régent de France goûtait avec plaisir l’exercice du pouvoir. Surgit alors dans sa tête une idée de génie, une idée qu’Henri IV avait déjà eue et qu’il comptait réitérer. En 1615, les ambassadeurs français et espagnols avaient effectué dans l’île des Faisans l’échange de deux fiancées royales. Élisabeth, la fille d’Henri IV, fut promise à Philippe IV, roi d’Espagne, et en contrepartie Anne, la sœur de celui-ci, était destinée au futur Louis XIII, frère d’Élisabeth et fils d’Henri IV. Philippe d’Orléans décida donc de proposer une action similaire à Philippe V d’Espagne, un mariage entre Louis XV, âgé de onze ans, et la très jeune infante, Anna Maria Victoria, âgée de quatre ans. En échange, il suggéra de donner une de ses nombreuses filles, Mlle de Montpensier, comme épouse au jeune prince des Asturies, héritier à venir du trône d’Espagne. Cela lui permettait de renforcer ses positions et de consolider la fin du conflit avec son pays voisin. La réaction de Madrid s’avéra enthousiaste, et les choses se mirent vite en place. Le duc de Saint-Simon fut enrôlé par le Régent en tant qu’« ambassadeur extraordinaire » afin d’aller signer les actes de mariage. Il accepta que les deux fils de ce dernier, Jacques-Louis Vidame de Chartres, et Armand-Jean, l’accompagnent en vue d’obtenir pour lui-même et pour eux, le titre de grand d’Espagne. 

La garde royale se trouva responsable du périple des deux princesses. Le lendemain du bal qui fêtait les deux alliances, on mit mademoiselle de Montpensier dans un des carrosses du voyage. Elle se retrouva escortée de la très laide madame de Cheverny, sa gouvernante, et de la duchesse de Ventadour, future gouvernante de l’infante. L’une et l’autre ne passeraient pas la frontière et l’y laisseraient seule. Elles roulèrent dans un riche équipage de huit chevaux, accompagné de quatre-vingts gardes dont Paul-Louis était l’un des capitaines, suivis de cent cinquante gardes dirigés par le prince de Rohan-Soubise fermant la marche qui les conduisaient jusqu’à la frontière espagnole. Le trajet fut long et des plus désagréable tant les routes étaient mauvaises. Parvenu à Bayonne, Mademoiselle de Montpensier, malade, fut reçue par la reine-douairière d’Espagne, Marie-Anne de Neubourg, deuxième épouse de Charles II d’Autriche.

L’échange entre les deux princesses devait s’accomplir sur l’île des faisans au milieu de la Bidassoa, rivière qui débouchait dans le Pays Basque et qui servait de frontière entre les deux royaumes. Afin d’exécuter une arrivée en grande pompe, on construisit au cœur de l’île un magnifique pavillon. Il fut constitué de deux ailes égales, l’une côté Français, l’autre côté Espagnol, elles se rejoignaient au centre sur un salon ornementé spécialement pour l’occasion. Fabriqués à Saint-Jean-de-Luz, à Paris, ou bien prêté par le garde-meuble du château de Versailles, le lieu était meublé et décoré avec splendeur. L’unique fonction du pavillon était d’être traversé. Pour y accéder, il fallait franchir des ponts de bateaux. Sur chaque rive, la foule s’était massée afin d’ovationner les deux princesses. La cérémonie de l’échange était dirigée par le marquis de Santa Cruz pour l’Espagne, et par le prince de Rohan-Soubise pour la France. Le salon avait été divisé par une ligne médiane, symbolisant la frontière que les deux princesses devaient traverser. Cela se fit à midi.

Paul-Louis, avec ses hommes, était resté sur la rive française du fleuve, ils attendaient l’infante d’Espagne qui allait prendre la place de Mademoiselle de Montpensier. Celle-ci arriva escortée par Maria Nieves et Mme de Montellano ainsi que de la duchesse de Ventadour qui repartait pour Versailles en sa compagnie. Dans le groupe des suivantes de la future reine, la seule personne que Paul-Louis remarqua ce fut une toute jeune fille qui marchait derrière l’infante et ses accompagnatrices. Elle détenait un visage d’ange. Émerveillé, il croisa son regard quand elle passa face à lui, son cœur se contracta. Lui qui n’avait jamais eu de difficulté à séduire les femmes, il s’interrogea, ce coup-ci y parviendrait-il ? Devant la beauté de la demoiselle, il douta de lui. C’était la première fois qu’il avait un tel ressenti.

Maria Louisa della Quintania était la petite fille d’un Vicomte français venu s’installer en Espagne à la demande de Louis XIV. Elle avait été élevée dans un couvent de Madrid, c’était une très jolie jeune fille au caractère indépendant, ce qui n’était pas facile à vivre dans une société où l’on ne demandait pas l’avis de  la gent féminine. Elle avait du mal à supporter l’autorité et elle avait bien compris que ce français qui la regardait sans fin faisait partie de ceux qui ne doutaient pas de leur pouvoir. C’était dommage, parce que l’homme ne lui déplaisait pas. Il avait profité du trajet de retour et des fêtes données en l’honneur de la future reine de France pour se rapprocher d’elle et lui faire la cour. Elle était restée distante et froide, car elle ne voulait point succomber à son désir, elle espérait bien mieux. Plus le temps passait, plus Paul-Louis s’adoucissait devant celle qui faisait vaciller son cœur. Maria-Louisa finit par s’attendrir, mais ne céda pas aux pulsions de son admirateur. Comprenant qu’il ne détenait qu’une solution, à peine arrivé au Palais-Royal, il la demanda en mariage, ce qu’elle accepta ainsi que ses parents. 

Chapitre 003

Le couvent

Philippine de Madaillan

Exceptionnellement, Philippine se retrouva seule, du moins le crut-elle. Elle était simplement éloignée de Jean et de ses parents qui l’avaient mise à l’ombre des chênes près du ruisseau pendant qu’ils semaient les récoltes à venir en s’alliant avec d’autres métayers. Le soleil brillait inondant le décor alentour à ce moment de la journée. De toute façon, elle était la fille du château donc elle ne pouvait participer à leurs activités. D’elle-même, elle l’aurait effectué, mais Berthe lui avait longuement expliqué qu’elle ne pouvait les aider. Ils pourraient se faire admonester voire pire, par le châtelain. Elle avait donc obéi, bien qu’elle n’ait aperçu le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, qui était son oncle, que deux ou trois fois et encore de loin. Appuyée contre le tronc du chêne, elle laissait son regard rêvasser sur le paysage qu’elle avait face à elle. Sans s’en rendre compte, elle se dissocia du moment présent, et entra en transe. Elle se mit à marcher dans l’espace, puis elle sauta d’un nuage à un autre, ils la transportaient entre le monde réel et celui des entités qui l’accompagnaient journellement. Elle apercevait la métairie et ses champs d’en haut. Bien que ce fut étrange, elle n’était guère étonnée, elle avait déjà eu droit à différentes variantes. Elle vit arriver devant elle son ange. « — Philippine, il faut que tu ailles à la métairie, le majordome du Vicomte va venir te chercher. » La petite fille fut surprise par cette injonction. « — Pourquoi vient-il me chercher? Son maître ne s’est jamais occupé de moi.

— Cela est vrai, mais il lui a demandé de t’emmener au couvent des ursulines de Saint-Émilion.

— Au couvent ! Pourquoi dois-je aller au couvent?

— Il va épouser une vicomtesse espagnole, il ne veut pas que son union soit altérée par ta présence.

— Mais je vis à la métairie. Il n’en a donc rien à faire. Il ne s’est point intéressé à moi, à aucun moment.

— Philippine, si sa future femme l’apprenait, elle trouverait cela des plus étrange. De plus, tu dois recevoir une éducation digne de toi et le couvent s’avère la bonne formule.

— Bien, je vais y aller. De toute façon, je ne pense pas avoir le choix.

— C’est un fait! Mais ne t’inquiète pas, c’est une conjoncture bénéfique pour toi. » Sur ce, l’ange se dissipa, et la fillette rouvrit les yeux. Reprenant conscience de ce qui l’entourait, elle se leva, une merlette chantait au-dessus de sa tête. Elle rajusta sa mise et refit sa tresse qui tombait jusqu’au bas de son dos. Elle alla chercher Berthe, qu’elle considérait comme sa mère. Elle longea la rivière et se dirigea vers le champ où celle-ci binait, piochait et ensemençait avec son époux, son frère de lait et leurs voisins. 

Tous la savaient étrange, mais aucun n’avait d’apriori, elle s’avérait charmante et pleine de gentillesse, de plus c’était une châtelaine, visiblement abandonnée par son ascendance. Ils ressentaient de la pitié pour l’enfant. Ce dont ils n’étaient pas instruits, c’est qu’elle avait sauvegardé à plusieurs reprises leurs patrimoines ou des membres de leur famille. Pour Berthe et Paul, elle semblait connaître l’avenir. Ils avaient été déconcertés par les premières divulgations. Elle annonçait à l’avance avec naturel et certitude les orages ou les personnes qui allaient être ou étaient en difficulté. Elle le disait sans vraiment y réfléchir comme si l’information passait dans ses pensées par inadvertance. Cela leur avait permis plus d’une fois de sauver leurs biens et leurs parentèles. Pour Jean, c’était une évidence, à plus d’une occasion, elle l’avait empêché d’accomplir des bêtises ou de se mettre en danger. 

Quand elle arriva, Berthe leva la tête, au vu de la tristesse sur son visage, elle comprit qu’elle allait apprendre une mauvaise nouvelle. « — Maman Berthe, le majordome du château va se présenter à la métairie, nous devons y aller. » À la surprise de leurs voisins, le couple Fauquerolles et leur fils s’excusèrent auprès d’eux et prenant en main leurs outils, sarclettes, pioches et binettes, ils suivirent la fillette. Qu’allait-il encore se produire ? Pourquoi le majordome se rendait-il chez eux ? Il devait venir chercher la petite, mais pourquoi ? Ils se doutaient bien qu’ils n’allaient pas être informés de la raison, tout au moins pas tout de suite ou pas franchement. Jeannot marchait à côté de Philippine, il la questionnait. Il voulait savoir. Elle lui raconta ce qu’elle avait appris sans lui parler de son ange. Elle ne l’avait jamais tenue éclairée de sa présence. Il était abasourdi et très malheureux, il ne pensait pas que l’on pouvait le séparer de sa sœur de lait. Et le couvent, il ne pourrait y mettre les pieds. Il se renfrogna et devint très triste. 

Parvenu devant la métairie, le carrosse du château attendait. Lorsque le majordome les vit arriver, il descendit de la voiture. Ce fut Paul qui s’adressa à lui. « — Que nous vaut votre présence, monsieur Ribois

— Je viens chercher Philippine de Madaillan pour l’amener à l’abbaye de Saint-Émilion. Monsieur le Vicomte m’a envoyé un courrier afin que je l’y conduise diligemment, elle doit recevoir une éducation digne de son rang. Il estime qu’il a trop longtemps attendu. » En fait, tous se révélaient conscients qu’il avait quelque peu oublié l’enfant qui ne l’intéressait guère. « — Puis-je l’accompagner? » Demanda Berthe. Monsieur Ribois accepta avec soulagement. Il y en avait facilement pour deux bonnes heures de voyage. Il devait aller prendre un bac, un passe-cheval, à Branne, en espérant qu’il ne fut pas contraint d’aller jusqu’à Libourne, dans le but de faire traverser le carrosse sur la Dordogne et cela prendrait du temps. De plus, il ne sentait pas très à l’aise à l’idée d’emmener la fillette aux ursulines. Il n’aurait su dire pourquoi, tout au moins il ne voulait pas se l’admettre.

***

Sœur Élisabeth, la mère supérieure de l’abbaye des ursulines de Saint-Émilion, assise, face à la fenêtre de son bureau, réfléchissait. Elle était la dernière fille du comte d’Astier de la Vigerie. Celui-ci, comme tous les aristocrates de la région, détenait un château et des vignes, l’ensemble se situait dans le Médoc. Enfant, elle y passa sa vie. Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle dut rentrer au couvent, instinctivement elle réclama à aller aux ursulines. Sa mère en ayant fait le retour à son père, celui-ci agréa, espérant qu’avec un peu de chance, elle demanderait à entrer dans les ordres. La période venue, Élisabeth souhaita être une sœur de son abbaye. Avec le temps, elle en devint la mère supérieure, car aucune postulante se révélant d’une famille noble ne désirait se perdre au fin fond de cette région. Elle ne regretta jamais sa situation même dans les moments les plus difficiles.

Après une pandémie, une peste arrivée de Marseille, qui avait amené la ville à se confiner, empêchant certaines de ses pensionnaires à revenir au couvent, voilà qu’elle se retrouvait avec une énigme. Elle ne comprenait pas pourquoi le Vicomte de Madaillan-Saint-Brice lui envoyait sa nièce. Elle n’avait évidemment rien contre, mais son abbaye avait été créée pour élever les filles des classes pauvres, il détenait bien sûr aussi beaucoup d’aristocrates désargentées. À son avis, cette enfant n’en faisait pas partie. De plus, ses grands-parents, les Bouillau-Guillebau, n’apparaissaient pas non plus dans le besoin. Ils avaient un hôtel particulier dans Bordeaux et une propriété viticole dans le Médoc et une autre dans les Graves. Elle supposait qu’il y avait autre chose, la fillette avait peut-être un problème, mais lequel ? S’en défaisait-il pour une raison quelconque ? Devait-elle l’accepter ? Que de questions lui traversaient l’esprit ! Elle attendrait de la voir pour décider. De toute façon si cela ne se passait pas bien, elle était en droit de la renvoyer.

***

Saint-Émilion par Leo Drouyn

Le carrosse n’avait pu pénétrer dans la ville, il s’avérait trop large pour les rues qui se présentaient face à lui. Il avait juste franchi la première des portes des murailles qui entouraient la cité et qui se situait sur leur route. Philippine tenait la main de Berthe, elles suivaient monsieur Ribois, qui connaissait à peu près Saint-Émilion, dans les petites ruelles tortueuses et escarpées, traversant les placettes ombragées sur le pavé irrégulier. Ils passèrent devant de nombreux édifices religieux des plus impressionnants, ainsi que des demeures cossues. La pierre calcaire ocre et les toits de tuiles rouges donnaient à l’ensemble une harmonie sublimée par le soleil couchant. Aucun d’entre eux ne le réalisa vraiment, ils étaient trop préoccupés par la suite des événements. Ils arrivèrent sur un des côtés du couvent dominé par la tour du roi à l’arrière de celui-ci. Ils hésitèrent un instant, mais Philippine s’avança d’elle-même vers la porte qui se présentait face à elle. Le majordome tira sur la cordelette qui fit sonner la cloche. Alertée, sœur Geneviève vint ouvrir le ventail. Elle fit pénétrer Berthe et Philippine et demanda à monsieur Ribois de patienter dans le parloir dévolu à cet effet. Elle guida la nourrice et l’enfant jusqu’à la mère supérieure. Elles croisèrent des sœurs en habit sombre. Elles étaient toutes vêtues d’une robe de serge noire ceinte d’un cordon de laine et d’un grand voile de même couleur descendant presque à leurs pieds sur une guimpe blanche. La fillette réalisa qu’elle avait déjà rêvé de la scène, elle les avait alors prises pour des fantômes. Arrivées devant le bureau de la mère supérieure, sœur  Geneviève toqua afin de signaler leur présence. Elle entendit une voie lui dire de rentrer. Elles pénétrèrent dans la pièce et y trouvèrent sœur Élisabeth ainsi que sa Prieure, sœur Dorothée. Les deux nones regardèrent de suite la petite fille avec curiosité, cherchant ce qui pouvait ne pas aller dans celle-ci. Elles découvrirent une enfant pas très épaisse, il est vrai, mais déjà grande. Elle s’avérait très jolie avec ses yeux en amandes étincelants, voire illuminés, et sa chevelure abondante d’un châtain roux aux reflets cuivrés. Elle était habillée comme une paysanne ce qui les surprit. Sœur Élisabeth s’adressa directement à elle. «  Bonjour, je suppose que tu es mademoiselle Philippine de Madaillan?

— Bonjour révérende mère, oui je suis bien Philippine.

— Quel âge as-tu, mon enfant?

— J’ai aujourd’hui sept ans.

— Ah! c’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance. Bienvenue en ces lieux, j’espère que tu les apprécieras. Est-ce que tu sais lire et écrire?

— Non ma sœur, je n’ai jamais appris.

— Ce n’est pas bien grave, nous sommes là pour t’instruire. »

Philippine de Madaillan

Sœur Élisabeth était soulagée, la petite fille n’avait à première vue point de problème et elle s’annonçait vive. Elle parlait correctement, ce qui s’avérait surprenant n’ayant reçu aucune éducation. Cela la rassura. Elle sollicita sa Prieure afin de la conduire à sa maîtresse, la nonne qui s’occupait des pensionnaires les plus jeunes. Bien qu’elle douta de ce qu’elle allait dire, au vu de la mise de Berthe, elle lui demanda si elle était sa gouvernante. « — Non, je suis sa nourrice. Je l’ai accompagnée, car c’est le majordome du château qui est venu la chercher à la métairie.

— Si cela ne vous ennuie pas, je vais vous garder deux minutes, mais vous pouvez lui dire au revoir. » Berthe se baissa et embrassa celle qu’elle avait élevée et nourrie, la serra dans ses bras et la laissa partir avec tristesse en compagnie de sœur Dorothée. Constatant sa peine, la révérende mère la rassura. « — Ne vous inquiétez pas, vous pourrez venir la voir quand vous le voudrez, je suppose qu’elle détient une sœur ou un frère de lait?

— Oui, il s’appelle Jean.

— Il pourra lui aussi la visiter, s’il le désire. 

— C’est aimable à vous, ma sœur.

— Avez-vous une idée de la raison pour laquelle son oncle nous l’envoie?

— Aucune ma sœur ! À part que le vicomte va se marier, d’après son majordome, je suppose qu’il ne veut pas de la présence de l’enfant. Elle pourrait déranger sa future épouse. 

— Cette enfant n’a pas de problème particulier dans le comportement ou dans sa façon de penser?

— Oh non! Ma sœur, Philippine est tout à fait normale.

— C’est une bonne chose. Je vais vous laisser repartir, sœur Geneviève va vous raccompagner. Surtout, n’hésitez pas à revenir la voir. Sachez que je vais écrire à sa grand-mère, je suppose qu’elle aimerait être informée de la situation de sa petite fille.

— C’est possible. Merci révérende mère. »

Sœur Élisabeth n’avait pas cru Berthe, elle pressentait quelque chose, mais elle ne comprenait pas quoi ? De plus, elle était stupéfaite, Philippine n’avait jamais obtenu de gouvernante. Apparemment, elle avait passé ses sept premières années chez sa nourrice, ce n’était pas commun. Son oncle visiblement ne s’était jamais senti concerné par l’enfant. Comme c’était une fille… cela s’avérait sans surprise. Elle avait été étonnée du scepticisme de Berthe quant à l’intérêt de Mme Bouillau-Guillebau pour la fillette. Décidément, tout cela était étrange, elle espérait ne pas commettre une erreur en intégrant Philippine.

_______________________________________________________________________

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

L’orpheline/ chapitre 001

Neptune accompagnait mars en cette fin d’hiver et ce début de printemps, le temps s’avérait doux et le soleil brillait de façon clémente. La merlette voletait au fil des vents au-dessus des vallons, entre la Dordogne et la Garonne. Des prés, des champs et des vignobles ponctuaient les parcelles qu’elle survolait. Elle s’approcha du ruisseau de la Vignaque bordé de chênes et se posa sur la branche de l’un d’entre eux. En dessous, une fillette assise semblait converser avec quelqu’un qui pour un humain n’existait pas. La merlette devinait une présence qu’elle percevait plus qu’elle ne la voyait. « — Philippine, il faut rentrer à la métairie, tu es attendue… » 

L’entretien avec l’être de lumière finie, la petite fille se releva, tapota sa jupe de lin brun, rajusta sa chemise et son corselet. Elle rassembla son opulente chevelure châtain-auburn et se fit une tresse. Et elle partit vers la métairie en longeant la rivière puis en traversant les champs. La merlette l’accompagna tout en chantant. Cela donnait du baume au cœur à l’enfant. Ce jour-là était son anniversaire, elle venait d’avoir sept ans.

Chapitre 001

1715, Des débuts difficiles

Anne Bouillau-Guillebau

Installée dans son siège en bois noirci agrémenté de dorures, elle fixait sans voir le jardin qui donnait sous sa fenêtre. Elle caressait machinalement les accotoirs en arabesques abouties par une volute feuillagée très saillante. Louise, sa chambrière, l’avait habillée comme tous les jours d’une robe volante et la regardait attristée. Consciente du chagrin qui emplissait sa maîtresse, et ne pouvant guère l’aider à part la soutenir, elle répondait à ses besoins que celle-ci ne réalisait pas vraiment. 

Tout comme son époux, Anne Bouillau-Guillebau avait tellement désiré avoir un enfant, mais elle ne voulait pas de celui-là. Sa venue la faisait trop souffrir, il lui avait apporté trop de malheurs. Contrairement à sa première grossesse, celle-ci allait aller jusqu’au bout. Si toutefois c’était un « faux germe » voire une « môle », elle n’en redouterait pas l’expulsion, mais elle pressentait qu’elle ne perdrait pas ce nourrisson, qu’elle le mettrait au monde. 

Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau

Elle s’était cloîtrée dans sa chambre depuis l’enterrement de son époux. Quant à son beau-frère, il était reparti pour Paris, car Capitaine de la garde du corps du roi, il ne pouvait demeurer éloigné très longtemps de Versailles. Cela l’avait soulagée, elle était pour ainsi dire seule dans le château. Elle maudissait sa grossesse, et priait chaque jour  pour qu’elle s’interrompe. Mais rien ne se passait. L’enfant ne bougeait pas dans son ventre ou si peu, mais ce dernier devenait volumineux démontrant sa venue, il mettait en exergue son approche. La sollicitude de l’entourage féminin rassurait habituellement les femmes enceintes, aussi sa mère, Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau, revenait régulièrement auprès d’elle après la triste cérémonie qu’avait été l’enterrement de son époux et essayait de l’aider à mieux vivre son état. Elle résidait dans un hôtel particulier à Bordeaux et était mère de deux garçons et de sa fille. Elle voyait bien que cette dernière était rentrée dans une dépression, elle mettait cela sur le compte de son veuvage prématuré et de la crainte de son futur accouchement. Elle avait pensé la ramener chez elle et le lui avait proposé, mais Anne avait refusé. Il n’était pas question pour elle d’emmener cet enfant dans la maison familiale. 

***

Ce jour-là, le hasard des circonstances avait ramené au milieu de la matinée Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice au sein de son château. Il avait reçu l’ordre du roi afin de pallier l’absence de son fils, Louis-Charles de Bourbon, dans la région de Guyenne. Ce dernier se devait de rester à la cour. Le capitaine de la garde était donc venu, à sa place, rencontrer le conseiller au Parlement, Labat de Savignac, dans le but de lui porter un message du secrétaire d’État de la Maison du Roi, monsieur de Pontchartrain. Il logeait dans le bâtiment que son père avait fait construire à l’ombre de l’ancienne forteresse de leurs ancêtres. Situé au fond d’une cour avec deux avant-corps latéraux, le château s’ouvrait sur l’extérieur par une porte supportant un chapiteau agrémenté de colonnes. À l’arrière, côté jardin, avec pour panorama la vallée et ses vignes, il détenait un avant-corps central en forme de rotonde. La toiture du bâtiment était enrichie dans son ensemble de lucarnes. Il se révélait très fier de sa structure quoiqu’il passât peu de temps dans son domaine. À son arrivée, il n’avait pas demandé à voir sa belle-sœur et n’avait même pas pris la peine de s’enquérir de ses nouvelles. De son côté, Anne refusa d’aller à sa rencontre à l’étonnement de sa mère présente dans cette période proche de l’accouchement. Elle remarquait bien que sa fille lui gardait rancune de quelque chose, mais elle n’aurait su dire de quoi, bien que ce fut une évidence au vu de sa réaction. 

Alors que la nuit tombait, Anne ressentit les premières douleurs de l’enfantement. À l’instar de toute femme ayant de la fortune, elle accoucha au sein de sa maison, entourée de compagnes plus ou moins expertes que sa chambrière s’était empressée d’aller chercher. En attendant leur arrivée à toutes, elle prépara dans la cheminée un grand feu de bois, qui maintenait la chaleur, considérée comme essentielle pour la mère et l’enfant. La pièce tout entière fut calfeutrée, à la manière d’un véritable huis clos, à la fois pour se prémunir du froid et pour empêcher les mauvais esprits d’entrer. Du fait qu’elle n’avait pas enfanté, Louise devait être tenue à l’écart. Avant de quitter les lieux, elle aida la suivante de sa maîtresse, Rosemarie, à installer la future mère sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins sur son propre lit. La parturiente et son entourage attendaient la matrone qu’elles surnommaient la « bonne mère » fort connue de toute la ville de Sauveterre de Guyenne. Elle avait appris son métier sur le tas, sans étudier. Elle était la fille de la précédente matrone, il lui avait suffi de réussir quelques accouchements pour avoir la confiance de toutes les villageoises. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais le curé surveillait ses compétences et ne lui demandait en fait que de réciter les formules du baptême, au cas où elle devrait ondoyer un nouveau-né mal en point.

Lorsque la matrone, Marie Debecq, arriva, elle s’empressa de garder autour d’elle que les femmes dont elles avaient besoin et bien sûr la mère d’Anne qu’elle ne pouvait mettre dehors. Elles l’assistèrent afin de préparer le lit, les linges, le feu, l’eau chaude, le fil. Elles disposèrent quelques amulettes afin de protéger la naissance à venir. Elles étaient censées aider au travail et étaient supposées dissiper l’angoisse de la parturiente. Pendant que son entourage la calmait, la maintenait, l’essuyait et priait la Vierge ou sainte Marguerite. Anne se trouvait installée depuis plusieurs heures, elle était plongée dans un affaissement moral à l’idée de la naissance à venir à laquelle suivirent les épouvantables déchirements de la délivrance. Toute la première partie de la nuit, elle poussa des cris furieux, troublés d’hallucination et de délire. Son agonie n’en finissait pas. Ce fut juste après minuit que le nouveau-né vint enfin au monde après des contractions sans fin qui avaient épuisé la mère. La matrone saisit l’enfant par les pieds, la tête en bas et dut le fesser pour le faire respirer. Sortie de son corps, Anne refusa de voir sa progéniture et même de connaitre son sexe, cela l’indifférait. Madame Bouillau-Guillebau, avec l’aide de la suivante de sa fille, récupéra le nourrisson. Elle le prit dans ses bras et s’attendrit de suite devant sa venue d’autant que sa mère le reniait. Elles le lavèrent et l’emmaillotèrent puis le couchèrent sur un coussin qu’elles avaient apporté dans la pièce à côté. La grand-mère y laissa Rosemarie et Louise afin de garder l’enfant. Pendant ce temps, la cuisinière ayant préparé pour l’accouchée une soupe reconstituante, la mère de la jeune fille essaya de la lui faire avaler pendant que les servantes nettoyaient sommairement la chambre et changeaient les draps du lit.

***

Que faire de cet enfant que madame Bouillau-Guillebau, sa grand-mère, avait de suite nommé Philippine ? Elle devait avoir une nourrice, le mieux était d’aller s’adresser à monsieur de Madaillan-Saint-Brice. Sitôt qu’elle fut préparée, elle alla le rejoindre. Elle le découvrit déjeunant dans un salon donnant sur la terrasse. Il se leva dès qu’elle entra et lui proposa de s’asseoir. Elle accepta le siège et le thé qui lui fut servi. « — Comme vous devez le savoir l’enfant de ma fille est né dans la nuit. Bien évidemment, Anne ne va pas l’allaiter, nous devons donc lui trouver une nourrice. Vous devez être au fait, mieux que moi, qui peut devenir sa nourrice. » Il avait bien compris que sa belle-sœur avait accouché. Le château avait beau être grand, il aurait fallu être sourd pour ne pas être au fait. Quelque peu désemparé et peu intéressé par le sujet de la discussion, il demanda à la domestique qui le servait si elle avait connaissance d’une naissance récente sur le domaine ou ses alentours. « — Oui, monsieur. Berthe, de La Hourtique, a eu un nourrisson, un petit garçon, le mois dernier, je crois que c’est la seule qui ait un enfant en bas âge.

— Parfait, fait venir ton époux, il doit amener le nouveau-né immédiatement à la métairie de La Hourtique. On verra pour la suite, je dois rentrer à Versailles. Le roi attend un fastueux cortège qui porte les présents du Shah de Perse, celui-ci va arriver sous peu. Je ne peux donc être absent plus longtemps. ». Mme Bouillau-Guillebau lui rappela qu’il devait aussi prévenir le curé de la paroisse, car il devrait baptiser la fillette, elle partirait après.

*** 

Berthe Fauquerolles

Du Château de Madaillan, arriva au matin, à la métairie de La Hourtique, un valet du Vicomte. Il amenait dans un panier un nourrisson. « — Bonjour, Berthe! monsieur le baron veut que tu t’occupes de cet enfant. C’est celui de son frère défunt. Elle s’appelle Philippine. » Elle n’eut pas le temps de répondre, d’acquiescer ou de refuser, le serviteur lui mit le panier dans les mains et fit demi-tour. Berthe qui venait d’avoir un garçon se retrouva dans l’obligation d’être la nourrice du nouveau-né, de toute façon c’était sans choix.

Son époux, Paul Fauquerolles, s’avérait fort contrarié par cette nouvelle venue, elle allait entraver l’aide que lui apportait sa femme. Elle qui ne s’était pour ainsi dire pas arrêtée pendant sa grossesse et avait repris de suite ses taches l’accouchement à peine fait. Bien sûr, elle serait rétribuée pour cette nouvelle fonction, mais cela rapporterait peu. En tant que métayer, il était locataire de ses terres et payait en nature cette exploitation. Il devait fournir une partie de sa récolte et toujours la même quantité quoiqu’il arrive. De plus, il était empli de corvées disparates auxquelles sa femme participait, charroi, lessive, réparation, culture des terres que le propriétaire se conservait en propre, curage des fossés, et diverses activités dont il se retrouvait chargé comme les autres fermiers.

***

Au fond de son lit, Anne se mit à souffrir de douleurs, une infection emplissait son corps. Elle ne luttait pas. Autant quitter le monde terrestre, elle n’avait plus rien à y faire. Madame Bouillau-Guillebau s’inquiéta, elle fit appeler le chirurgien de la ville la plus proche afin de l’ausculter. Son diagnostic confirma la présence d’une fièvre puerpérale. En dehors de la chambre, à voix basse il expliqua à la mère de la jeune fille qu’elle en avait au mieux pour deux trois jours, une partie du placenta avait dû rester à l’intérieur.

La mère effondrée demeura aux côtés de sa fille, elle ne la quitta plus. Elle n’avait qu’une fille et elle allait la perdre. Elle en était consciente. Anne ne se battait pas contre ce mal, elle ne désirait pas survivre à tout ce qu’elle avait vécu. Elle ne l’avait pas partagé, sa mère était informée de rien. Elle mourut sous ses yeux en pleurs. Elle en fut anéantie.

***

Philippine de Madaillan

Berthe n’avait pas à se plaindre de l’enfant que l’on avait mis sous sa garde. Philippine grandit sans vraiment causer de problème à sa nourrice. Elle ne se lamentait à aucun moment et ne réclamait  jamais rien contrairement à son Jeannot. Elle s’alimentait peu, aussi ne grossissait-elle pas. Elle restait fluette, mais elle ne tombait jamais malade. Lorsque sa grand-mère venait la voir, ce qui s’avérait exceptionnel, celle-ci le lui faisait remarquer, mais force était de se rendre compte qu’elle ne mangeait pas plus en sa présence. Par contre, elle se révélait étrange, elle semblait attardée. Elle paraissait déconnectée. Elle était le plus souvent dans la lune et n’avait pas l’air concernée par ce qui l’environnait. Devant ce comportement, Madame Bouillau-Guillebau finit par se présenter encore moins souvent et pour ainsi dire plus du tout.

Un jour, Jean fit un retour inattendu à sa mère, Philippine communiquait avec des personnes qui n’existaient pas. Berthe, qui l’avait déjà constaté, lui dit qu’elle devait avoir de l’imagination. Pour une enfant de cet âge, c’était somme tout normal. Quoi qu’il arrive, il ne devait surtout pas en parler à quiconque et il ne devait pas la quitter. Jean avait beaucoup d’affections pour sa sœur de lait, il n’avait donc aucun mal à respecter les demandes de sa mère. Il jouait le grand frère et ne laissait personne l’approcher. Tout le monde s’habitua à les voir continuellement ensemble. La fillette le suivait partout.

***

Les Fauquerolles commençaient à comprendre que leur vicomte ne s’intéressait guère à sa nièce. En toute logique du haut de ses cinq ans, une gouvernante aurait dû prendre le relais. Il ne s’en était pas soucié et ce n’était pas le couple de métayers qui allaient le lui rappeler. Comme il n’était pas à l’abri, de voir soudainement cet attachement naitre de la part de leur maitre ou voir la grand-mère de l’enfant revenir, Paul avait construit une chambre pour Philippine dans la continuité de leur maison. Elle n’était pas très grande, mais elle détenait un petit lit et une commode à trois tiroirs le tout sur un plancher et elle était séparée de la leur juste par la cuisine. 

ange Jabamiah

La nuit était tombée, mais Philippine ne s’endormait pas. Elle fixait le ciel étoilé par la fenêtre. La pleine lune l’envoutait, l’hypnotisait. Dans toute cette magnificence emplie de magie, elle découvrit devant elle une entité divine, un ange, qui s’approchait sur un nuage. Elle s’assit sur sa couche, elle en avait des frissons. Bien que surprise, elle n’était pas vraiment étonnée. Elle apercevait depuis longtemps des êtres dans son entourage que personne ne paraissait voir. Celui-ci s’avérait d’une grande beauté, il s’apparentait au  genre féminin avec ses ailes emplies d’étincelles de lumière qui l’auréolaient. En fait, sa parure se révélait entièrement sertie de pierres brillantes telles des diamants et quand ses ailes s’ouvrirent en grand, elles aussi brillèrent de mille feux. Elle n’avait jamais vu un être aussi beau et réel. Contrairement aux autres, elle avait l’impression de pouvoir le toucher. À sa surprise, l’entité pénétra dans la pièce et s’arrêta au pied de son lit. Philippine s’effraya, elle n’avait jamais été approchée à ce point par un être aussi lumineux. Avec un tendre sourire, l’ange se mit à lui parler tout en douceur et avec empathie. « — Bonjour Philippine, n’ai crainte, je me nomme Jabamiah et je suis ton ange gardien. » L’enfant était ébahi, si elle avait l’habitude de visualiser des entités autour d’elle, aucune jusque là ne lui avait adressé la parole directement, encore moins pour se présenter à elle. « — Ne t’inquiète pas. Je viens à toi, car tu as un don et il va s’amplifier. Comme tu le sais, tu vois des êtres invisibles au regard des autres. Cela va s’accentuer et certains te donneront des informations qu’ils voudront que tu retransmettes au monde des vivants. Tu devras faire attention et ne pas les exaucer chaque fois, cela peut s’avérer dangereux pour toi. Je ne me situerai jamais loin de toi, il te suffira de m’appeler et je te conseillerai. De toute façon, nous nous reverrons souvent. » 

La petite fille rassurée acquiesça, elle était émerveillée par cette apparition. 

_______________________________________________________________________

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 50 à 52

1er épisode

épisode précédent

CHAPITRE 50

novembre 1794, La nourrice

Myriam

Comme prévu, le couple Puerto-Valdez vint s’installer chez les Maubeuge, à la Nouvelle-Orléans. Ils y avaient été conviés pour les fêtes de la nativité. Antoinette-Marie était réticente et inquiète devant la fatigue qu’un voyage ne manquerait pas d’occasionner, sa grossesse était fort avancée. Juan-Felipe, lui avait insisté, car il ne voyait pas sa jeune épouse accoucher loin de tout. Ils arrivèrent comme convenu à la fin novembre, par le fleuve, pour échapper aux heurts qu’un déplacement en voiture n’aurait pu éviter. Léa qui avait remplacé Esther en tant que chambrière de la parturiente faisait partie de l’expédition avec Hyacinthe fier de son rôle de page et Ézéchiel, le nouveau valet de chambre du maître. Ce dernier était le frère jumeau de Samson le majordome des Maubeuge. Le marquis l’avait vendu au début de l’automne à Juan-Felipe, car cela l’agaçait de ne jamais reconnaître du premier coup d’œil les deux frères.

Deux jours après leur arrivée, Monsieur de Maubeuge invita son hôte à une vente aux enchères qui devait avoir lieu au milieu de l’après-midi. Celle-ci s’avérait exceptionnelle, le gouverneur l’avait autorisée suite aux demandes réitérées des planteurs pour remplacer les pertes et subvenir à la surcharge de travail engendré par l’ouragan. “L’Olympe “  annoncé dès son mouillage à la levée revenait du Sénégal avec trois cents captifs. Juan-Felipe n’avait nulle envie de nouveaux esclaves et ses moyens ne lui permettaient pas d’extra superflu. Par courtoisie, il accepta d’accompagner le Marquis. Le départ de la vente fut notifié par des coups de canon donnés depuis le vaisseau. Celle-ci se passait sur le port face au marché qui était fini à cette heure-là. Il y avait presse tant l’adjudication se révélait remarquable et le besoin évident. Le soleil irradiait encore avec force, les acquéreurs et les curieux s’abritaient de ses ardeurs sous de larges parapluies que maintenaient leurs esclaves. Ils virent arriver les chaloupes dans lesquelles avaient été entassés les nègres pour les mener à terre et les livrer, avant les enchères, à la curiosité des planteurs. Encadrés par des matelots armés, ils avaient du mal à tenir debout et de même à marcher, entravés et enchaînés, malgré les coups de fouet et les insultes qui pleuvaient sur eux. Leurs peaux avaient pris une teinte cendreuse et leurs visages n’exprimaient qu’un sentiment de fatalité. Il avait été installé des planches sur des barriques afin d’y faire monter chaque individu, tous les acheteurs pouvant dès lors évaluer la marchandise que le capitaine Touret présentait pour le compte d’un négociant de Nantes. Le pourvoyeur savait que les enchères allaient monter haut, la demande demeurait importante, le marché s’était raréfié depuis les événements de Saint-Domingue, et la contrebande ne suffisait pas à répondre aux aspirations des planteurs. Les premières pièces, des Congo, de beaux mâles dans la force de l’âge, accrurent rapidement les surenchères, quelques femelles partirent aussi sans difficulté, beaucoup de propriétaires misaient l’avenir de leur cheptel sur des reproductrices. Le marquis en profita pour compléter les besoins que ses champs de canne à sucre et de coton réclamaient d’autant qu’après le passage du cyclone, il restait beaucoup à faire. Il réalisa un autre achat, son alter ego supposa qu’une des jeunes négresses à peine pubère n’arriverait sûrement pas jusqu’à la plantation. La beauté de celle-ci avait soulevé l’intérêt évident de l’assistance masculine, le prix de la transaction avait monté assez haut avant que le marquis ne l’emporte. Il l’appellerait Rosanna, dit-il en faisant un clin d’œil à son comparse impénétrable. Juan-Felipe n’avait jamais été séduit par la peau noire et que son compagnon acheta une négresse pour devenir sa tisanière le laissait indifférent tant la chose était commune chez les Créoles.

La vente était achevée, monsieur de Maubeuge, satisfait, décida de repartir quand l’attention de Juan-Felipe fut attirée par un groupe de matelots, des claquements de fouet et des cris de femme. Il s’en approcha et aperçut un homme d’équipage en train de fustiger une jeune esclave accroupie. Elle tenait dans ses bras un paquet informe dont elle ne comptait pas se dessaisir. Un autre marin tentait de le lui arracher, les yeux exorbités, bavant, elle ne faisait que hurler devant l’assaut se cramponnant à la chose. L’hidalgo interrogea un officier du navire, qui observait la scène sans daigner intervenir, pour savoir ce dont il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était qu’une négresse qui ne voulait pas lâcher le corps de son nouveau-né mort déjà depuis plusieurs jours. Rien n’y faisait, pas même les coups dont on l’avait zébrée. Juan-Felipe demanda combien on la lui vendrait. L’officier annonça une somme extravagante, l’acquéreur fit remarquer qu’elle avait visiblement perdu la tête et que son propriétaire risquait de la garder sur les bras faisant une perte sèche. Le montant descendit et après un marchandage Juan-Felipe en tira un bon prix, l’officier persuadé qu’il faisait une affaire satisfaisante sur le dos d’un imbécile.

Le nouvel acheteur s’avança vers la négresse, il s’accroupit devant elle, et essuya avec son mouchoir les balafres effectuées par la lanière. Il lui parla posément, une main sur son épaule nue. Elle sentait fort, de son propre suint et de l’odeur du nourrisson déjà en décomposition. Sans le quitter des yeux, elle marmonna un lamento dans sa langue et à se balancer d’avant en arrière en pleurant. Doucement, il saisit le cadavre du rejeton, elle consentit enfin à le lui tendre. Il le confia à un quartier-maître qui était resté auprès du couple incongru. Délicatement, il l’aida à se relever et lui fit comprendre qu’elle devait le suivre. Abattue, reconnaissante, serrant ses guenilles contre elle, elle marcha derrière lui. Elle était grande, la peau caramel, ronde, la poitrine encore gonflée du lait qu’elle ne donnerait plus à l’enfant qu’elle avait eu au début du voyage. De retour à l’hôtel de Maubeuge, Juan-Felipe la remit entre les mains d’Abigaïl, expliquant qu’il la nommait Myriam et que si elle plaisait à sa femme, elle deviendrait la nourrice de sa progéniture à venir. Perplexe, elle entraîna la nouvelle esclave vers le fond de la maison bien résolu à la faire décaper et soigner et à brûler ses hardes. De plus si elle était agréée par la future mère, il allait falloir lui tirer le lait afin qu’il ne tarisse pas avant la venue du nouveau-né, voilà qui ne présageait pas de bons moments, mais puisqu’il en avait été décidé ainsi.

Chapitre 51

La colère, lundi 08 décembre 1794 

Cinq ans auparavant, dans la plantation Andéol, étaient nées deux enfants, deux filles. L’une était celle de la maîtresse et l’autre était celle de la tisanière du maître. Plus elles grandissaient, plus la colère de la maîtresse enflait. Les deux fillettes se ressemblaient tant qu’il était évident qu’elles étaient sœurs, la nature en avait décidé ainsi. La maîtresse ne l’entendait pas de cette façon. Elle avait tout d’abord essayé de faire renvoyer l’esclave aux champs, mais son époux était resté sourd à ses exigences. La métisse était au faîte de sa beauté et il n’était pas question qu’il s’en sépare. Pour obtenir à nouveau la paix dans son ménage, il statua. Sa tisanière s’installerait dans leur maison de la rue Royale quand la maîtresse résiderait à la plantation et lorsque cette dernière déciderait de se rendre à la ville, la tisanière irait à la campagne. Ce chassé-croisé dura cinq années, ne satisfaisant nullement la maîtresse qui ne digérait pas le privilège de l’esclave. Sa jalousie rongeait son orgueil. Elle attendit son heure. Pendant ce temps, elle libéra ses nerfs sur le reste de ses gens, allant jusqu’à accuser à tort une de ses domestiques de vol, lui faisant couper la main, faisant fouetter à mort un valet qu’elle trouvait par trop insolent. Elle terrorisait ses serviteurs et tous étaient conscients qu’ils le devaient à la préférence du maître pour sa métisse. Le maître ne céda pas, sa maîtresse et son enfant restèrent auprès de lui, il passait peu de moments en compagnie de son épouse. La métisse choyée se maintint le plus loin possible des yeux de la maîtresse, mais pas de son ressentiment. Celle-ci guettait l’instant favorable et il vint tout naturellement. Le temps s’écoulant le maître se mit à délaisser sa tisanière pour d’autres aventures, nouvelles et plus fraîches. Et le couperet de la rancune put tomber. Monsieur Andéol devint malade et se crut à l’article de la mort. La vengeance prit la forme de la compassion dans les faits et gestes de l’épouse bafouée. Tout en le cajolant, elle lui travailla l’esprit à l’aide de la religion. Las, apeuré par la mort, se sentant la conscience lourde, il céda à sa femme. Et comme la foudre, elle abattit les cartes de son châtiment. Elle décida la vente de l’enfant et le renvoi aux champs de canne de la mère dans lesquels sa beauté fanerait dans l’oubli du maître, amant et époux.

Ce qui dans bien des cas était admis par normalité et validé par la loi ne fut pas perçu de cette façon par la mère à qui l’on retirait sa petite fille. La vengeance de la tisanière se situa à la hauteur du chagrin de l’arrachement.

Madame Andéol laissa son mari à la plantation sous prétexte de se rendre à la fête de l’Immaculée Conception dans l’église Saint-Louis, nouvellement consacrée. Toute la Nouvelle-Orléans y serait, et puis quelle merveilleuse excuse, quelle ironie. Elle abandonna, sans remords tout à la jubilation de la mise en œuvre de sa répression, si longtemps attendue, son époux encore alité. Elle parvint au sein de sa maison de ville le samedi dans la journée prenant ses gens par surprise. À peine rentrée, elle ordonna au majordome d’enfermer la tisanière et son enfant, arguant que dès le lendemain, bien que ce fût un dimanche, un marchand d’esclaves viendrait, sans donner plus de détails. La nouvelle dans la demeure de la rue Royale confondit l’ensemble des domestiques. La tisanière adulée était déchue, c’était incroyable. Elle fut cloîtrée avec sa fille dans la cabane accolée à la cuisine.

Le négociant arriva à la tombée du jour chercher le produit de sa future mise aux enchères. Il s’en frottait les mains, une enfant de cinq ans presque blanche, il la ferait éduquer et la mettrait sur le marché. Il en tirerait une fortune à sa puberté. À son entrée, madame Andéol fit amener la fillette et seulement la fillette, car il n’était pas envisageable qu’elles soient vendues ensemble. Quand le majordome s’exécuta, la mort dans l’âme, la tisanière vit partir en fumée tous les espoirs qu’elle avait brodés pendant la nuit, le maître surgissant et les sauvant ou alors une vente conjointe. Elle eut beau faire, crier, griffer, taper, mordre, maudire, l’homme lui enleva son enfant, qui au milieu de la rage maternelle comprit qu’elle ne la côtoierait plus. Contrairement aux promesses de son père et maître, elle était arrachée loin de sa mère et loin de lui qu’elle vénérait jusque-là. Elle se débattit, essaya de faire lâcher la main à la poigne qui l’entraînait. Le majordome fatigué de toute cette violence inutile repoussa rudement la mère, et extirpa la fillette de sa prison. Comme elle résistait encore, il lui asséna brutalement deux gifles qui l’étourdirent.

Évita, la tisanière, restée seule, s’effondra pleurant, hurlant, appelant les Loas de la vengeance, les Gédés, le baron Samedi, Papa Legba à son secours. Elle voulait mourir. Non ! Elle désirait qu’ils trépassent, que tous ces blancs périssent, ces voleurs d’enfants, cescannibales qui avalaient la vie des siens sans sourciller. Elle regarda autour d’elle, cherchant quelque chose, mais elle ne savait pas encore quoi ? Accroupie dans un coin de la case, elle priait, marmonnait, invoquait les Loas, attendant une réponse. La nuit venue, entre deux planches mal jointes, elle aperçut la lumière. Les gens de la maison allumaient lustres et chandeliers. En même temps qu’elle constatait le fait, hypnotisé par les flammes des bougies depuis sa cache obscure, l’idée germa, puis enfla dans sa tête, devenant une évidence, une obsession, tous ces blancs devaient aller en enfer. Satisfaite de cette vérité, elle attendit son heure.

Madame Andéol, parée comme il se devait, monta dans sa voiture pour l’église Saint-Louis, se faisant accompagner par la plupart de ses serviteurs, elle ne laissa que deux esclaves dans sa demeure. Dans sa prison au fond de la cour, Évita réalisa le silence. La maison se révélait vide ou peu s’en fallait. Elle avait connaissance de cette messe pour la vierge et savait que les Créoles s’y rendraient en masse avec leurs gens, ce que sa maîtresse n’avait pas manqué de faire. Elle devait sortir de sa geôle, c’était le moment. Elle alla à la porte et par réflexe la secoua, surprise, elle s’ouvrit. Le majordome avait omis de la fermer. Elle se glissa et se faufila jusqu’à la cuisine pour aller quérir son arme. En alerte, elle guettait le moindre le bruit. Quand elle entendit les deux esclaves forniquer dans l’écurie, elle en déduit qu’il n’y avait qu’eux. Elle entra dans le local et dans le fourneau, elle récupéra un tison, car elle se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque le grand incendie avait eu lieu. Avant que quelqu’un ne surgisse, elle se précipita dans la demeure, courut jusqu’à l’étage. Elle embrasa le livre de prière abandonnée sur la table de nuit, puis des effets de la garde-robe de sa maîtresse. Elle passa de pièce en pièce mettant le feu aux rideaux, aux coussins, à tous les objets combustibles. Le temps que quelqu’un donne l’alarme, la maison était la proie des flammes et le brasier se propageait à ses voisines. Évita exultait. Ils allaient tous mourir.

Chapitre 52

Les naissances

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac marquésa de Puerto Valdez

La lune ? Mais la lune n’avait rien avoir avec tout ça, il était né, il ne l’avait pas attendue ! Elle était très en colère, il devait patienter. Elle se mit à ruer, à donner des coups de pied, il fallait qu’elle sorte de là.

*

À la plantation Maubourg-Tremblay, Tati-Messi aidait Marie-Adélaïde à mettre au monde un beau joufflu, un joli garçon en pleine forme quand sans le savoir Antoinette-Marie ressentit les premières douleurs. Elle jouait aux cartes dans le salon avec madame de Maubeuge lorsque tout à coup un élancement aigu monta le long de sa colonne vertébrale la faisant blêmir. « — Quelque chose ne va pas Antoinette ?

— Je crois que mon enfant a décidé de venir !

— Mais c’est pour la fin du mois ! »

Elle grimaça sous la douleur des coups. « — Il ou elle n’en a pas décidé comme ça…

— Abigaël ! Josepha ! Léa ! vite, vite ! »

Repoussant les hommes qui, aux cris de madame de Maubeuge, étaient arrivés, la gent féminine emportait la parturiente dans sa chambre. Elle perdit les eaux, le travail commença lentement et régulièrement. Sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins Antoinette-Marie sentait son bas-ventre durcir pendant les contractions, elles irradiaient jusque dans ses reins, la douleur vrillait ses sens. Malgré sa peur, entre chacune d’elles, elle reprenait son souffle souriant aux mots doux des femmes qui l’entouraient. Durant les moments difficiles, celles-ci la calmaient, la maintenaient, essuyaient sa sueur, madame de Maubeuge à ses côtés priait à haute voix la Vierge et sainte Marguerite ; toutes rassuraient et accompagnaient la jeune mère vers la délivrance. Abigaël discrètement, tout en implorant la Loa Erzulie, glissa sous le matelas une peau de serpent pour aider à l’accouchement. Josepha sortit Léa de la chambre, elle n’avait pas encore enfanté, puis elle plaça de l’eau à chauffer dans la cheminée mise en action pour entretenir la chaleur dans la pièce ; après un été étouffant, l’hiver se révélait frais. Le déroulement de la délivrance n’inquiéta pas les femmes hormis l’avance sur la date estimée, tout semblait se passer correctement. Le moment venu, si besoin était, on irait chercher l’accoucheur, monsieur Bracart, en attendant Samson était parti querir en toute urgence à la plantation Maubeuge Mamma Lissy, celle qui avait donné naissance aux trois fils de sa maîtresse.

Dans le quartier Marigny, dans une maison toute neuve, un autre nouveau-né avait décidé lui également d’arriver. Marguerite Darcantel entourée de plusieurs femmes s’apprêtait elle aussi à mettre au monde. Sanité Dédé avait effectué le déplacement pour la soutenir et l’aider, les mambos étaient solidaires. Le moment venu, sur un petit lit pliant, le lit de misère placé au plus près du feu, deux femmes lui maintiendraient alors les genoux écartés pour enfanter avec plus de facilité.

Le soleil se leva, s’éleva dans les cieux, sans qu’aucune des deux parturientes ait encore enfanté. La métisse n’était pas surprise, les flammes n’étaient pas montées vers le ciel. Elles haletaient, contractaient, poussaient chacune à quelques rues l’une de l’autre.

Rue Dauphine, dans le salon, comme tout jeune père, Juan-Felipe accomplissait des aller-retour anxieux sous l’œil amusé du marquis de Maubeuge. « — Vous verrez mon ami, au troisième, cela deviendra une routine. » Le futur père grimaça ce qu’il pensait être un sourire. Il allait répondre quand surgit Samson dans la pièce. « — Maît’e, le feu, y a le feu !

— Le feu. Où ?

— Vers le sud, vers l’église ! »

Ils sortirent dans la rue, pour découvrir au loin une colonne de fumée noire et épaisse monter vers le ciel. « — Mon Dieu ! Pas encore ! » Évidemment, c’était loin, du moins pour l’instant. Ils ne risquaient donc rien. « — Juan-Felipe, je suis désolé, mais il va falloir y aller !

— Bien sûr ! mais… son regard s’éleva vers l’étage inquiet.

— Pour votre épouse, nous ne sommes d’aucune aide, mais là-bas c’est autre chose, c’est notre devoir. À condition qu’il ne tourne pas, le vent descendant du fleuve va pousser les flammes plus au sud-est vers le marché. Samson prépare les voitures au cas où nous devrions sortir de la ville sans délai. Je pars avec Monsieur de Puerto-Valdez, je laisse entre tes mains et celles de ton frère ta maîtresse et madame de Puerto-Valdez. »

Les jumeaux hochèrent la tête en signe d’assentiment, fier de la confiance que les maîtres leur portaient.Le marquis monta quatre à quatre les marches du grand escalier, et frappa de façon vigoureuse à la porte de la chambre. « — Madame, j’ai besoin de vous parler d’urgence ! » La porte s’entrebâilla laissant voir le visage tiré de fatigue de madame de Maubeuge, visiblement contrariée de ce dérangement estimé inopportun. « — Qui y a-t-il de si urgent, mon ami ?

— Venez s’il vous plaît. »

La marquise, devant la mine crispée de son époux, sortit de la pièce et suivit son mari sur le palier. « — Madame, le feu a pris dans la ville !

— Le feu ? »

De la fenêtre donnant sur le couloir, il lui montra la colonne de fumée qui au loin montait s’étalant désormais dans la largeur. « — Oh non ! Mais nous ne pouvons partir, pas maintenant !

— Je sais ! Pour l’instant, ce n’est pas urgent, Samson prépare les voitures pour vous évacuer dès que possible. Priez madame pour que votre amie soit délivrée rapidement. De mon côté, je m’en vais avec son époux, aider.

— Faites attention à vous ! »

Elle le regarda quitter la demeure, le cœur étreint de crainte. Elle rentra dans la pièce, attira l’accoucheuse vers la fenêtre, sans mot dire, tira légèrement le rideau lui montrant la catastrophe qui remplissait le ciel au loin. Celle-ci examina sa maîtresse et se fendit d’un sourire dont quelques dents avaient disparu. « — Pas avoi’ c’ainte maît’esse, le bébé bientôt là ! E’zulie p’évoir ! »

*

Lorsque Juan-Felipe et le marquis de Maubeuge arrivèrent sur les lieux de l’incendie, celui-ci avait dévoré le quartier compris entre les rues Royale, rue du Maine, rue de Bourbon et rue Saint-Philippe. Les pompiers étaient déjà à l’œuvre essayant de contenir les flammes. Les habitants fuyaient encore une fois emportant leurs quelques biens transportables. Le brasier semblait vouloir se propager en direction du fleuve. Il léchait les bâtiments de l’autre côté de la rue Royale, les gens des maisons concernées évacuaient dans le désordre, affolés ; au milieu du fracas, du crépitement du feu dévorant les premiers murs, les hurlements des premières victimes s’élevaient. Les deux amis se joignirent à l’entraide qui s’organisait du mieux possible malgré la pagaille engendrée par la panique naissante. La brise attisait les flammes les poussant à engloutir les maisons suivantes. Dans la Nouvelle-Orléans, tout ce qui pouvait être attelé et transporter des charges était rempli à son maximum. Dans les voitures, femmes et enfants s’entassaient, avec l’ensemble de ce qui avait de la valeur, et par toutes les portes de la ville ils fuyaient vers les campagnes. Ils s’étaient à peine rétabli des affres de l’ouragan. Ils portaient encore le deuil de ses dernières victimes, en leur corps la cicatrice du précédent incendie guérissait et voilà que Dieu leur infligeait à nouveau une épreuve, mais qu’avaient donc fait les Orléanais ?   La première citerne vidée, elle repartit vers le Mississippi faire le plein. Une nouvelle arriva avec des Orléanais emplis d’ardeurs. Les uns approchaient leur lance au plus près du feu, les autres pompaient sans relâche pour fournir de l’eau. Juan-Felipe organisa la lutte avec les individus qui de partout venaient aider, se mit en place des files d’hommes transvasant l’eau du fleuve à l’aide de seaux de cuir. L’embrasement passa à travers la rue Saint-Philippe vers la rue de l’arsenal, l’une des maisons fut en proie aux flammes au grand désarroi de ses propriétaires. Au milieu de ses domestiques, l’homme pleurait de voir son bien partir en cendres quand sa femme hurla. « — Mon enfant, mon enfant, la nourrice n’a pas suivi avec mon dernier… » Juan-Felipe ne prêta pas attention aux dernières paroles. Il se hâta à l’intérieur, traversa le couloir déjà chaud des langues de feu qui le léchaient, il sortit côté jardin, grimpa l’escalier qui montait à l’étage par les galeries. Il entrebâilla la première porte, créant un appel d’air une flamme surgit, il eut juste le temps de reculer bousculant un homme qui l’avait talonné. Machinalement, il lui sourit et reprit sa course, il fit plus attention avec la suivante, puis encore la suivante. « — Mais grands dieux ! Où se trouvent cette nourrice et cet enfant ? 

— Là ! Écoutez ! » Au milieu des crépitements et du ronflement du foyer, ils devinaient les vagissements d’un nouveau-né. Juan-Felipe se précipita vers l’entrée d’où semblait venir les braillements, quand il entrouvrit la porte une chape de fumée s’en extirpa. Au sol, une négresse évanouie tenait encore dans ses bras le petit. Il s’en saisit et le tendit à l’homme. « — Sortez d’ici, ramenez-le à sa mère, je m’occupe de la nourrice.

— Laissez tomber, ce n’est qu’une négresse ! »

Juan-Felipe ne releva pas. Bien que sans connaissance, il se mit en devoir de la traîner. La servante s’avérait grande et lourde, il lutta contre l’inertie de celle-ci, la prit sous les bras. Il la transporta dans la galerie jusqu’à l’escalier. Il fallait faire vite, la maison risquait de s’écrouler sous lui. Son corps brûlait, il avait du mal à respirer. Tant bien que mal, mi-portée, mi-traînée, dans un dernier effort, il fit descendre les marches à la femme et la tira vers le bassin d’agrément. Il lui mouilla le visage, lui donna quelques tapes sur les joues pour qu’elle reprenne connaissance. Quand elle ouvrit les yeux, elle hurla de terreur. « — Tout doux, tout doux, c’est fini. Tu es sauvée, l’enfant aussi, du calme ; allez, tu dois te lever maintenant, nous devons quitter les lieux. » La nourrice intriguée regardait bêtement l’homme qui l’avait secourue, comme il la soutenait pour se mettre sur ses pieds, elle réalisa ce qui se passait. Elle se redressa, et docilement le suivit, ne pouvant repartir par l’habitation, ils prirent les allées qui traversaient les jardins des différentes demeures et qui étant arborées aidaient à la propagation de l’incendie. Ils sortirent de ce labyrinthe par une maison que les propriétaires évacuaient précipitamment. Ils découvrirent les femmes qui dans leurs jupons avaient entassé ce qu’elles pouvaient. De surprise, l’une d’elles lâcha le contenu. Elle s’effondra en pleurs tant la tension apparaissait violente. Juan-Felipe l’aida à récupérer ses effets. Ils débouchèrent dans la rue de l’Arsenal. La brise avait encore poussé le sinistre qui se répandait dans le pâté de maisons suivant, il avait traversé la rue Royale et se dirigeait vers le couvent des ursulines.

*

La congrégation se préparait à évacuer, tout en priant pour demander le secours du seigneur. Leur domicile, un des rares en pierre de taille, risquait moins que la plupart des demeures de la ville, mais il n’en restait pas moins que cela ne suffirait pas à protéger ses habitantes. Sœur Angélique s’occupait avec sœur Élisée des pensionnaires les plus jeunes. Les deux amies s’étaient retrouvées avec joie de ce côté de l’océan et ne se quittaient guère. Elles avaient pris dans la congrégation les fonctions d’enseignantes qu’elles pratiquaient dans leur couvent de Grenade sur les bords de la Garonne. Et quand la mère supérieure leur laissait du temps de libre, elles partaient pour la Palmeraie rejoindre leur sœur et amie. Elles avaient rassemblé les fillettes dans la cour. La petite Antonieta Pérez y Montilla tira sur la robe de sœur Angélique. « — Ma sœur, Alejandra, elle n’a pas suivi.

— Ah, c’est bien le moment, ne t’inquiète pas, je sais où elle est. Sœur Élisée, je vous laisse les petites. Alejandra nous fait faux bond. »

Relevant ses jupes, elle se précipita vers l’intérieur où s’activaient encore les religieuses et les servantes, emportant vers l’extérieur leurs paquets. Elle monta les étages, car elle supposait la fillette sous les combles. Elle la trouva devant une malle, la sienne. Elle détenait le peu de possessions qui lui restait, dont quelques effets de ses parents miraculeusement retrouvés sur la plage de leur naufrage par un pirate. « — Alejandra, il faut partir. Allez, vient ma petite. » L’enfant se retourna les yeux embués de larmes vers l’ursuline. « — Alejandra, nous ne pouvons tout emporter, et vos parents, Dieu ait leurs âmes, de là où ils sont, préfèrent vous sentir en vie vous et votre sœur, plutôt que de voir épargnés ces quelques objets. Pensez à votre petite sœur, s’il vous arrivait quelque chose. » Oui, bien sûr sa sœur. Quant à sa famille, elle n’en avait cure. Elle se souvenait encore de la mine déconfite de son oncle à leur première rencontre et de celle outragée de sa tante à l’idée de s’occuper des deux orphelines. Ils avaient été tellement peu touchés par leur malheur qu’ils les avaient envoyées chez les ursulines comme pensionnaires sous prétexte de manque de place dans leur maison de ville. Il est vrai qu’ils détenaient eux-mêmes trois filles et deux garçons. De plus, elle connaissait son avenir de parente pauvre, difficile à marier, car elle se savait pas belle, pas laide, mais quelconque. Sœur Angélique semblant comprendre son désarroi la prit par les épaules. « — Et puis, je suis là Alejandra, vous n’allez pas m’abandonner. » La fillette grimaça un sourire et se laissa entraîner. Elles retrouvèrent le reste de la congrégation dans la cour et en colonne, elles sortirent par les jardins du côté des quais.

Pendant ce temps, depuis l’une des fenêtres de l’étage de la demeure de la rue Dauphine, Hyacinthe donnait des nouvelles de la progression du sinistre à madame de Maubeuge chaque fois que la porte de la chambre s’entrebâillait. À l’intérieur, le travail de la délivrance avançait. La fatigue due aux efforts de l’accouchement avait provoqué une légère fièvre qui maintenait Antoinette-Marie, entre deux mondes, dans un état de confusion. Elle avait à ses côtés, madame de Maubeuge qui tout en essuyant son front régulièrement lui murmurait des mots de réconfort entre deux caresses affectueuses. En face se devinait une belle femme blonde habillée à la mode d’un temps ancien. Antoinette-Marie la connaissait et dans son état extatique, elle ne trouvait pas étrange de voir sa mère doucement la rassurait. « — Tout va bien mon petiot, cela se présente bien, n’ait crainte. » Dans un coin de la pièce, Myriam patientait, elle avait compris que l’enfant à venir était pour elle, il allait remplacer celui qu’elle avait perdu. De son côté, Abigaël tout en s’activant baragouinait, dans une langue que seuls les noirs appréhendaient, des prières à la Loa Erzulie. Quant à Mamma Lissy, elle parlait au futur bébé, le rassurait sur ses raisons d’arriver sur terre. « — Allez, mon tout petit, il faut veni’ maintenant, nous t’attendons. Tu au’as une jolie existence pleine d’amou’ et de ‘ichesse… » La pièce emplie des mystères de la vie et de la nature se concentrait sur l’apparition du nourrisson. « — Ça y est, je l’aperçois, voilà sa tête, voilà mon tout beau arrive par là, oui là, c’est bien tu vois bien que tu es espéré. Allez viens voi’ Mamma Lissy. » Dans un dernier effort la mère expulsa le nouveau-né dans les mains de la matrone, qui aussitôt avec une mine réjouie leva les bras montrant à tous, le chérubin. « — Alléluia ! Alléluia, c’est une fille et elle est coiffée ! » Elle retira la fine pellicule qui recouvrait son visage et avec une petite tape sur les fesses la fit pleurer. Toutes constatèrent qu’elle aurait de la voix, tant cela avait déclenché une colère qui permit à ses poumons de s’emplir de vie. Antoinette-Marie sourit en entendant le vagissement, à ses côtés la vision de sa mère se dilua dans l’air avec quelques derniers mots de réconfort. Avant de s’enfoncer dans un sommeil compensateur, elle murmura. « — Juan-Felipe, il faut dire à Juan-Felipe qu’elle est arrivée.

— Oui Antoinette, je vais lui signifier. Reposez-vous. »

Madame de Maubeuge sortit de la pièce laissant Antoinette-Marie entre les mains de Josepha et de Léa qu’elle avait appelée. Elles se mirent en devoir d’effectuer la toilette de la jeune mère ainsi que de changer ses draps. Abigaël tout sourire s’occupait de la fillette et la remettait dans les bras noirs de Myriam dont le cœur s’offrait à tout jamais au petit corps tout blanc. Madame de Maubeuge, épuisée, descendit dans la galerie donnant sur le jardin afin de prendre l’air. La nuit était tombée, à la lueur des flambeaux, elle fixait rêveusement le sol. Elle remarqua une tache puis une deuxième, tout à coup elle réalisa ce qu’elle voyait ; il pleuvait. Le ciel déversait une ondée chaude qui était de plus en plus soutenue. Madame de Maubeuge ne put s’empêcher de laisser échapper un cri de joie. Il fit écho à celui des hommes qui luttaient contre l’incendie et qui commençaient à désespérer, ainsi qu’au chant des religieuses qui remerciaient la vierge. Sur les routes, les Orléanais, qui fuyaient la catastrophe, arrêtaient leur véhicule. Ils regardaient le zénith n’osant exulter de peur que la pluie ne s’interrompe. Puis soulagés, ils décidèrent de refluer vers la Nouvelle-Orléans. La ville était sauvée.

*

L’année avait débuté depuis deux mois, la douceur revenait, le soleil réchauffait lentement la nature l’incitant à sortir de terre ses premières pousses. Dans l’air un sentiment de joie se dégageait que les oiseaux propageaient sifflant des trilles. Dans la nurserie de la Palmeraie, Myriam et Déborah tenaient fièrement l’une et l’autre l’enfant qu’elles allaitaient. Pour la première fois, Adélaïde Angélique de Puerto Valdez rencontrait Antoine Tremblay. Elle l’avait à peine senti près d’elle qu’elle avait lâché la mamelle qui la nourrissait pour gazouiller avec ardeur, semblant lui raconter quelques histoires. 

Adélaïde Angélique de Puerto Valdez

FIN

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 49

1er épisode

épisode précédent

chapitre 49

l’ouragan, août 1794

La température était extrêmement chaude, elle aurait été intoléra­ble, sans la brise chargée du parfum délicieux des fleurs qui parcourait la véranda de l’étage. Le souffle d’air provenait du golfe du Mexique, par les lacs Borgne, Pontchartrain et Maurepas. Bien qu’à plus de cent milles du golfe en suivant ces grandes mers intérieures ce flot aérien pénétrait profondément le delta du Mississippi, et s’approchait à quelques milles de la Nouvelle-Orléans puis poursuivait son chemin plus loin vers le Nord. Cette brise était salutaire pour les habitants de la Basse Louisiane ! La métropole aurait été presque in­habitable pendant l’été, si cette influence vivifiante ne se faisait pas sentir. De la mer à une petite distance en arrière de Bringier l’air passait par les marais et venait porter ses bienfaits à la Palmeraie. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde conversaient entre deux mouvements d’éventails nonchalants et une prise de citronnade fraîche. Le repas dominical absorbé, Georges Tremblay, en compagnie d’Alvarez-Pignero et de Hautbois-Guichette, avait laissé les deux jeunes femmes à leurs secrets et était parti à cheval visiter la plantation. Il s’était tout d’abord attardé au village des esclaves, attachant sa monture à la barrière qui le séparait de l’habitation des maîtres. Malgré la torpeur qu’engendrait la touffeur, des cases sortirent les nègres qui voulaient rendre hommage à leur ancien contremaître. George s’arrêta à la première de celles-ci pour échanger quelques mots avec le vieux Siméon qui était de par sa longévité reconnu implicitement comme le chef du village. S’il était le plus âgé, il n’en était pas le moins fort. Il était le forgeron et il était perçu d’une robustesse herculéenne. À travers lui, l’ancien contremaître demanda des nouvelles de tous, puis il arpenta l’allée du village, son cheval à la main, saluant les uns, gratifiant de quelques paroles les femmes, caressant la joue des petits. Il ne l’aurait pas dit, mais pour lui c’était une partie de sa famille. Enfant, il avait joué avec certains, puis travaillé à leurs côtés avant de les commander. Après cette rencontre, il continua sa visite accompagnée des deux contremaîtres qui l’avaient remplacé, chacun expliquait les changements, les réparations, les nouveautés, de son côté, George félicitait, encourageait, conseillait. Après avoir parcouru la partie cultivée, ils poussèrent dans la portion en défrichement afin d’en constater l’avancement. Malgré leurs panamas, les hommes souffraient de la chaleur. À la plantation, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde, après s’être moquées de leur inconscience, commentaient leur vie au sein de leurs habitations, mais surtout elles échangeaient leurs impressions sur leurs grossesses, car toutes deux se trouvaient enceintes à leur grande satisfaction. Elles partageaient leurs inquiétudes, leurs joies. Antoinette se plaignait d’avoir encore au bout de cinq mois des nausées matinales qui la laissaient pantelante jusque vers midi. De son côté, Marie-Adélaïde un peu plus avancée dans sa gestation déplorait qu’elle ne puisse plus monter à cheval ce qui fit rire sa compagne. Dans la galerie du rez-de-chaussée à l’arrière Mama-Louisa et Suzanne, qui avait accompagné sa maîtresse, s’entretenaient désormais à pied d’égalité, elles aussi sur les gens des deux propriétés. Il faisait si lourd, l’air était si oppressant que rien ne bougeait, hormis les éventails de palmes ou de soie, la plupart somnolaient, les uns dans la demeure, les autres dans les cases ou sous un arbre. Seuls se faisaient entendre le bourdonnement des insectes et la conversation chuchotée des deux femmes. Antoinette-Marie se crispa, elle grimaça. Depuis le matin, l’enfant en son sein remuait plus que d’habitude, elle allait en faire la remarque à son amie quand elle se figea tout en se tenant les reins. « — Antoinette, quelque chose ne va pas ?

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

— Le vent, le vent, il va tout emporter, il va nous noyer. Mon Dieu ! Non ! Il va tout balayer ! Mon Dieu ! Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » les derniers mots hurlés, dans le silence de la léthargie générale, électrisèrent tout le monde et finirent de paniquer Marie-Adélaïde. Les yeux hagards, Antoinette-Marie se redressa brusquement puis s’affaissa sur elle-même. Sa compagne connaissait la scène et ses conséquences, cela l’affola, elle se souleva avec difficulté gênée par son ventre et elle appela. « — Léa, Léa ! Mama-Louisa, Mama-Louisa ! vite ! ». La maisonnée se mit en branle, Léa traversa l’étage en courant vers la galerie où étaient installées les deux femmes. La gouvernante se leva d’un bon tout en criant à sa comparse. « — Suzanne ! La cloche ! Sonne la cloche ! » Au son de celle-ci, la plantation sortit de son engourdissement, c’était l’alerte, chacun surgissait de sa case, les yeux tournés vers le ciel. La brise forcissait, se changeant en rafales. La cime des arbres commençait à se balancer. Inquiètes, les femmes prirent leurs enfants par la main, dans leurs bras, et se dirigèrent vers la demeure, les hommes se précipitèrent vers les bêtes dans les pâturages, les rassemblant, les ramenant vers les granges et les écuries. Siméon s’élança vers sa forge et arrosa le feu pour qu’il ne déclenche point d’incendie. Élisée, Ariel, les palefreniers se hâtèrent vers les poulinières, trois juments détenaient des poulains et les chevaux s’avéraient rares dans la colonie. Tous convergeaient vers les bâtisses construites sur les mounds.

À l’autre bout des terres de la plantation, l’ancien contremaître et les deux nouveaux échangeaient sur les prochains défrichages à faire. En même temps que George remarquait la levée de la force du vent, il entendit la cloche. Il réagit immédiatement, il remonta à cheval. « — Vite il se passe quelque chose, m’est avis que c’est une alerte ! Francisco, allez prendre votre épouse et ses femmes et ramenez-les à la Palmeraie. » Et aussitôt, les trois hommes cravachèrent leurs montures.

*

Plus au nord, sur le fleuve, Juan-Felipe et ses compagnons regardaient avec inquiétude les nuées. Le temps était lourd, étouffant, orageux. Le ciel passa au bleu de plus en plus délavé puis blanchi. Dans le lointain, un grondement impressionnant rugi. Des vagues commencèrent à se creuser ballottant dangereusement le canot. Les hommes se crispaient sur les montants de l’embarcation. Juan-Felipe se savait guère éloigné de la Palmeraie, ils avaient dépassé la ville d’Ascension depuis peu, mais le vent soufflait fort et cela montait crescendo d’heure en heure. Il s’accrochait à l’espoir que les tourments du ciel allaient les laisser accoster au ponton face à l’habitation. Dans les flots devenus tumultueux les débris s’amoncelaient, les hommes les guettaient, du bout de leurs rames, ils les détournaient, les empêchaient de les percuter. Juan-Felipe vit arriver sur eux un arbre qui avait dû être arraché de la rive du fleuve. Il hurla le danger à venir, mais le tronc heurta de plein fouet l’embarcation la renversant et projetant son équipage dans les eaux bourbeuses. Un des leurs, assommé par le bateau, sombra aussitôt. Juan-Felipe s’enfonça, lui aussi, dans les flots sombres puis il se reprit, repoussant la panique qui germait en lui, ses membres instinctivement retrouvèrent les mouvements de la brasse. Jean-Baptiste, de son côté, trop faible, sentit son esprit s’embrumer, il perdait connaissance, Ignacio le rattrapa par le col avant qu’il ne coule et le tirât vers une branche flottant, l’obligea à s’y agripper. Juan-Felipe nagea contre le fil de l’eau jusqu’à eux, l’effort lui parut titanesque. Les deux autres soldats quant à eux s’étaient accrochés au canot et se laissèrent porter par lui. Juan-Felipe et Ignacio maintenaient Jean-Baptiste tant bien que mal, le second montra la rive et cria pour se faire entendre. « — Aidons le courant, il nous y mène ! » La large rivière, agitée dans tous les sens, semblait vouloir monter à l’assaut de la levée qui abritait les plantations. Juan-Felipe opina de la tête et copia son compagnon, il nagea comme il pouvait entraînant la branche et son fardeau. Ils atteignirent épuisés la rive, ils prirent chacun sous une aisselle le jeune homme à moitié inconscient, il devait quitter les bords du fleuve, car inexorablement celui-ci paraissait désirer envahir les berges. Le ciel était devenu si sombre qu’ils avaient du mal à se situer, ils se savaient sur la bonne rive, mais ils ne voyaient pas à quel niveau. L’atmosphère, chargeait d’électricité, éclaira, un court instant, le décor, juste assez pour apercevoir l’allée qui menait au bungalow des Alvarez-Pignero, ils se trouvaient à la Palmeraie. Ignacio de la main montra le chemin. Les trois compagnons se dirigèrent vers l’intérieur des terres. Sous l’effet du vent, les gouttes de pluie ressemblaient à des grains de plomb, les faisant souffrir le martyre. Des arbres tombèrent autour d’eux, il n’y avait plus vraiment de route devant eux, mais un enchevêtrement de troncs et de branches. Le déluge traçait des torrents de boue ralentissant leur avancée. Avec difficulté, ils atteignirent le bungalow barricadé et déserté de ses habitants. Sous sa galerie, ils reprirent leur souffle, Jean-Baptiste accomplit un effort sur lui-même et se redressa, faisant de son mieux pour aider ses compagnons dans leur course. Ils se remirent en route vers la demeure de peur que la tempête les empêcha de progresser. Tenant toujours leur comparse par les bras, ils avancèrent péniblement, la force du vent les poussant puis les repoussant, ils virent enfin la masse sombre de la plantation, montèrent les quelques marches et tambourinèrent contre les contrevents.

*

Nathanael de Thouais

Antoinette-Marie était allongée, endormie dans son lit à baldaquin, inconsciente de ce qui se passait autour d’elle. Les femmes, qui l’entouraient, avaient autant peur des affres de la tempête que de la fausse couche que l’incident pouvait provoquer. Mama-Louisa descendit et vérifia qu’aucune des négresses recueillies dans les pièces de réception ne touchait le mobilier. Toutes priaient tous les Dieux qu’elles connaissaient, ce n’était qu’un bruissement de supplications, tous les mânes du cosmos étaient invoqués. Un concert de sifflements, de craquements, encerclait la demeure, puis la pluie et la grêle s’était mise à tomber. Les vents forcissaient, telles les entrailles de la Terre s’ouvrant et la nature se déchaînant. Nathanaël, qui ne souvenait pas avoir éprouvé ce type de phénomène, commençait à s’inquiéter sérieusement et avait du mal à rassurer sa petite sœur et le tout jeune Caleb, sous sa responsabilité, devant cette nature véhémente. On entendait le déracinement des arbres, le violent craquement des branchages, la rivière qui se soulevait à proximité de la maison. C’était effrayant, les trois enfants dans les bras les uns des autres se réconfortaient. Tout à coup, Nathanaël interpella sa mère. « — Mama, on frappe au volet !

— Mais non Nathanaël, c’est le vent !

— Non ! Non ! je te dis que quelqu’un frappe contre le volet.

— Mon Dieu, mais c’est vrai ! Abraham ! Abraham, il y a quelqu’un dehors en difficulté ! Vite, va voir ! »

Le majordome fit le tour de la demeure pour deviner dans la pénombre trois hommes, dont un était avachi sur le sol. S’approchant il les reconnut. Il hurla pour couvrir le vacarme environnant. « — Maît’e, maît’e, pa’ ici ! » Juan-Felipe se retourna. « — Abraham ! Aide-nous, vite ! » L’esclave se pencha et souleva comme un fétu de paille Jean-Baptiste qu’il porta à l’intérieur. 

*

Le bruit du vent et des trombes d’eau s’abattirent sur la maison. Rose-Marie serrait Augustin contre elle, elle lui marmonnait des mots de réconfort. Aux alentours de la demeure, des craquements se firent entendre, mais elle ne savait pas ce que c’était. Seule avec son enfant, elle restait à l’abri, Antonin et Josué étaient partis rassembler dans les prairies leur bétail. Le temps passant, la nuit approchant, terrifiée par la tempête qui sévissait autour d’elle, Rose-Marie sortit sous la véranda afin de voir si les deux hommes revenaient. La maison était fouettée par de violentes bourrasques. Tout d’abord venues du nord, elles semblaient désormais se déchaîner du sud, l’habitation était encore plus exposée, la forêt à sa droite se retrouvait dévastée. Tout était noir, la panique monta en Rose-Marie. Les arbres se tordaient, décapités. Beaucoup de choses s’étaient envolées : planches, tonneaux, stores… Une immense broyeuse lessiveuse passait au-dessus de sa tête et à ses pieds le bayou débordait léchant les marches du perron. Elle rentra dans la maison et retrouva son enfant, elle pria espérant que la construction fût assez solide. 

Antonin Bourdel

Depuis quelque temps, la température était montée rendant tous gestes pénibles, quand un sourd grondement vint précédant un amoncellement de nuages gris illuminés sur les bords. Pressentant un orage, ils avaient barricadé toutes les fenêtres et les portes. Presque aussitôt, la clarté du jour avait disparu, des rafales violentes s’étaient mises à enfler apportant la tempête. Sous la pluie battante, Antonin et Josué étaient partis seller deux mulets puis s’étaient dirigés vers l’intérieur des terres. Le parcours, habituellement d’un couple d’heures, se révéla difficile, la route glissait, ils avançaient parfois dans des torrents d’eau, et le vent soufflait de plus en plus fort. Ce qui était des pâturages frais en temps de sécheresse n’était plus qu’un vaste marécage. Sur une étendue de deux lieues de long et d’une lieue et demie de large, ce désert ne présentait que des parcs pour les bœufs. Ceux d’Antonin jouxtaient ceux de plusieurs domaines dont ceux des Quessy avec qui à la jonction de leurs terres, il avait bâti des abris pour les hommes et les bêtes. La cabane, vers laquelle ils se dirigeaient, petite et chétive en apparence, était à la disposition des bouviers des différentes propriétés pour les préserver des intempéries. Juxtaposée, une vaste étable fermée sur trois côtés pouvant recueillir une cinquantaine d’animaux terminait le campement. Ces deux gîtes se trouvaient séparés l’un de l’autre par une dizaine de mètres et protégés par quelques grands arbres qui se balançaient sous le vent. Ils étaient encore en route lorsque les turbulences avaient débuté à tomber par ondées chaudes, droites et raides, augmentant d’intensité à chaque reprise, leurs vêtements étaient partis en lambeaux sous la violence du flot. Ils se réfugièrent avec soulagement dans l’abri où ils retrouvèrent leur voisin, avec trois de ses fils, qui pour se réconforter avant de commencer à grouper le bétail, s’étaient préparé un café. Ils échangèrent quelques mots, se rapportant ce qu’ils avaient subi sur leur parcours et évaluant les dangers à venir. S’étant mis d’accord sur les opérations à mener pour rassembler les bovins, ils se décidèrent à repartir dans la tourmente. Désobéissant à l’appel de ses maîtres, le chien des Quessy qui les accompagnait refusa de sortir et donna des marques d’effroi de mauvais augure. Son comportement alarma Josué. Comme la pluie cessa et qu’aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre, il éloigna ses sombres pensées. Il suivit Antonin à la recherche des bêtes, mais alors qu’ils les rabattaient vers l’étable avec un œil inquiet sur le ciel, s’élevèrent de courtes rafales qui devinrent de plus en plus menaçantes. Chargée de brumes voilant l’horizon, à la nuit tombante, l’atmosphère se calma. Dans le répit apparent, ils s’étonnèrent de ne pas voir la tempête se déclarer. Ayant parqué la plupart des animaux domestiques à l’abri, ils voulurent rejoindre leurs familles, mais, contrecarrant leur plan, elle arriva, ronflant, mugissant, provocant le craquement les arbres. Ce fut à ce moment-là que la foudre tomba près d’eux les amenant à se réfugier dans la case. Dans les deux pièces qui la composaient : l’une servant de magasin, l’autre fort petite, contenant des paillasses, des voisins les rallièrent et décidèrent d’y attendre ensemble une accalmie. Ils ne devaient pas risquer inutilement leurs vies. Dans la construction en bois et bousillage, avec une couverture en planches et en bardeaux, détenant pour unique ouverture une porte tournée vers le soleil couchant, ils écoutaient la tornade balayer la région. L’anxiété envahissait chacun pour les siens laissés au bord du bayou, se demandant s’ils avaient bien fait de les abandonner seuls aux intempéries, et pour eux perdus au milieu de la tourmente. Comme une chape de plomb, le silence tomba sur eux, plus inquiétant que le vacarme de la furie. Un calme plat dura quelques minutes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour se remettre en haleine avant de les attaquer. La tempête, un ouragan, reprit sa course, et, cette fois, elle afflua si vite qu’elle ne s’annonça plus par des menaces lointaines ; elle s’abattit sur eux brutalement et leur porta un choc semblable à celui d’un corps solide. Le toit craqua et se brisa, ils se sentirent soulevés puis penchés en avant. Le chien s’agita et gémit, les hommes se retenaient aux parois rugueuses de l’abri, le vent pénétra éteignant les lumières, les plongeant dans une obscurité presque totale. Par chance, il emporta au loin les restes de la charpente ; mais Antonin fut blessé à la tête par une poutre qui le heurta, personne d’autre ne fut accidenté. La pluie tomba plus abondante, mais ils purent encore se protéger sous une partie du toit. Josué banda le crâne de son maître avec le lambeau de sa chemise, il en avait été quitte pour un étourdissement et un filet de sang. Les intervalles de calme, de ce calme extraordinaire, qui succède aux rafales, les laissaient pantelants espérant avoir essuyé la dernière bordée de cette furie. La nuit était avancée quand ils essayèrent de sortir pour voir si l’étable était un meilleur asile, mais il leur fut impossible d’ouvrir, le vent avait couché devant la case un des grands arbres. La porte était bloquée, ils étaient prisonniers, avec la crainte d’être renversés et fracassés, ou celle d’être écrasés par les débris de la toiture. Les six hommes s’avéraient piégés. À leur terreur, les bourrasques arrachaient à leur refuge les planches une par une, et chaque fois les dispersait au loin. Le benjamin des Quessy se démit l’épaule sous le choc de l’une d’elles en voulant l’éviter. Au milieu de la nuit, la paroi située vers l’est fut enfoncée et se présenta face à la rage obstinée du nord-est. Ils étaient à peu près libres de fuir, mais l’obscurité était complète, et, à deux pas d’eux, autour de la petite éminence qu’ils occupaient, l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Le spectacle ressemblait à l’apocalypse pour Antonin qui le vivait pour la première fois. Ils n’eurent pas à réfléchir, la case fut balayée par la bourrasque dans le déluge, et la sensation du froid se ressentait si vive, que l’idée de s’égarer dans les ténèbres les frappa de terreur. Soutenant les blessés, ils traversèrent le court espace qui les séparait de l’étable qui n’était que beuglements et hennissements affolés. Bien que le refuge fût précaire, la possibilité de lutter ensemble contre le danger les engagea à rester groupés jusqu’au dernier moment. Dans les brefs intervalles de silence, ils respiraient mieux, et chaque fois ils aspiraient en la fin du paroxysme de l’ouragan, mais des craquements redoutables annonçaient le retour du monstre. Alors que l’un des fils Quessy donnait des signes de désespoirs, adressant au ciel de délirantes prières et appelant sa famille pour lui dire adieu, Josué, tout en suppliant les mânes de ses ancêtres, montra une présence d’esprit, une audace et un dévouement à toute épreuve qui rassura Antonin. Le père du jeune homme craignant la contagion de la panique et ne voulant pas ajouter le péril du découragement à leur situation gifla son fils pour le calmer. Antonin l’apaisa. Empli d’inquiétude pour son épouse et son fils, voyant que l’inaction était le seul fléau qu’il lui fût possible de conjurer, il résolut d’essayer, à tout hasard, de lutter contre les éléments. Le père des Quessy le retint, ce n’était que folie. Il dut prendre son mal en patience, de toute façon les cieux ne semblaient pas vouloir s’apaiser. La matinée était presque passée quand les rafales faiblirent progressivement et, avec, l’espérance revint. Tous décidèrent qu’il était temps de rentrer chez eux.   

Le retour ne s’avéra pas plus facile que l’aller, les mulets avaient de l’eau presque au poitrail. L’avancée était difficile autant pour les montures que pour les cavaliers. La journée était presque écoulée quand enfin la maison en état et transformée en arche de Noé apparut à leurs yeux. Sous la véranda, Rose-Marie et Augustin pleuraient de joie et criaient à leurs vues.

La jeune femme, au milieu de la nuit, au cœur de la tempête, avait saisi son courage à deux mains, bravant les éléments. Elle était sortie libérer les bêtes du poulailler et de l’étable de peur qu’elles ne se noient. Elle ne pouvait admettre que Dieu pouvait lui retirer ses seuls biens. Elle avait entraîné avec difficulté la dernière mule. La frayeur la rendait résistante aux ordres de Rose-Marie. Avec obstination malgré son appréhension, elle avait tiré sur la longe de l’animal. Elle lui avait fait traverser la courte distance entre les écuries et le domicile et l’avait obligé à monter les quelques marches menant à la galerie. Tout en luttant, elle pleurait de peur, de rage, sous les yeux d’Augustin plaqué contre le mur de la maison qui regardait, terrorisé, l’acharnement de sa mère sous la pluie et les éclairs. Quand enfin la mule se retrouva sur le plancher de la véranda, Rose-Marie s’effondra et une crise de rire la prit à la vue du spectacle, car toutes les autres bêtes avaient suivi, la vache et son veau, les poules et les canards. Elle pria et remercia le seigneur de l’épargner au sein de son exaspération.

*

Charles Lavau était reparti au milieu de la matinée pour sa plantation sur les bords du lac Pontchartrain. Marguerite s’était installée lascivement au centre des coussins de son hamac et se laissait bercer par la petite négresse, dernier cadeau de son amant. Elle entrait dans une douce léthargie qui comme souvent ouvrait la porte à la Loa Erzulie. Depuis qu’elle était enceinte, elle rêvait régulièrement d’Antoinette-Marie. Cela ne la surprenait pas, toutes deux attendaient pour l’hiver une fille, car elle savait que ce serait des filles qui étrangement se ressembleraient et qu’Erzulie avait décidé de lier. Son songe la mena sur les bords du fleuve sous une voûte limpide, tout comme celui qu’elle avait au-dessus d’elle. Elle pénétra dans l’allée de la plantation dans laquelle elle n’avait jamais mis les pieds, hormis lors de ses prémonitions. Elle se promena entre les arbres puis s’engagea dans le jardin d’agrément. Elle savait, elle sentait qu’elle ne se retrouvait pas là par hasard. Elle respira l’odeur des orangers et des citronniers, admira azalées et tulipiers emplis de fleurs nacrées. Elle s’arrêta devant un rosier chargé de fleurs rose pâle qui montaient à l’assaut d’une treille, elle se penchait pour humer leur parfum quand de la galerie de la demeure jaillit un hurlement. Le cri ascendant lui vrilla l’esprit. Elle suivit du regard le son qui s’élevait vers le ciel se couvrant de nuages noirs. Éblouie par leurs bordures d’or, sa tête se trouva envahie de scènes apocalyptiques. Un ouragan ! Cela la réveilla brusquement. « — Athénaïs ! Athénaïs ! Aide-moi à sortir de là, vite ! » La négrillonne qui comme sa maîtresse s’était endormie secoua son apathie afin d’assister la métisse. Il faisait beau, très chaud, aucun vent ne soufflait, rien ne laissait présager que dans quelques heures la cité allait subir un cyclone, mais depuis longtemps Marguerite savait qu’une catastrophe guettait la ville. Elle se chaussa, se hâta vers sa chambre, y empoigna ses quelques bijoux et les piastres d’or qu’elle possédait, elle rangea le tout dans les poches de son jupon. Pour ses autres biens précieux, argenterie, porcelaine, cristal, elle avait déjà effectué le nécessaire, ils étaient enfouis et lestés avec de grosses pierres sous le plancher. « — Athénaïs ! Dépêche-toi, prends mon coffret de nacre et viens ! » La petite fille se précipita. Elle saisit dans ses bras la boîte qui détenait les objets magiques de la prêtresse et pour rien au monde elle n’aurait désobéi à sa maîtresse tant elle en avait peur. Elle savait qu’elle était entrée au service de la reine du vaudou de la Nouvelle-Orléans, celle qui était devenue l’égale de Sanité Dédé, celle qui tenait des rassemblements sur la rive du lac Pontchartrain tout comme les anciens, sur les bords du fleuve Congo.

marguerite Darcantel

Dans les rues écrasées de chaleur, la petite Athénaïs trottait derrière sa maîtresse, se demandant ce qui avait bien pu la piquer. Pressée par le temps, Marguerite n’était vêtue que d’une robe de mousseline fleurie retenue par son fichu de linon blanc croisée sous les seins que la maternité rendait généreux. Elle réalisa sa tenue lorsqu’une boucle de son opulente chevelure vint chatouiller sa joue, elle constata qu’elle ne l’avait pas recouverte d’un tignon. Elle rejeta la gageure, de toute façon aucun Créole n’aurait osé émettre une quelconque remarque, ils avaient trop peur du sort que d’un regard la reine du vaudou aurait pu leur jeter. Et puis à cette heure et par cette canicule, les voies de la ville étaient désertes. Elles se dirigeaient vers la rue des remparts au bout de la rue d’Orléans. La rue de Bourgogne n’avait jamais paru aussi longue à la jeune femme, quand elle arriva devant la demeure de Madeleine Lamarche, elle frappa violemment à la porte. Les coups avaient attiré la maisonnée. Naïma qui vint lui ouvrir resta bouche bée à la vue de la prêtresse. « — Naïma, bouge-toi, préviens ta maîtresse…

— Que se passe-t-il, Naïma ?

— C’est la Darcantel ! Maîtresse !

— Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

— Madeleine, un ouragan arrive sur nous, protège tout ce que tu peux, le fleuve va tout envahir ! »

Laissant la maison en ébullition, car il n’était venu à l’idée de personne de mettre en doute les dires de la métisse, elle continua sa route à l’ombre des arbres ou des galeries bordant la rue de Bourgogne vers la rue Dauphine. Tout en se pressant, elle caressait son ventre et sentant la fatigue s’emparer d’elle, elle murmurait au nourrisson dans son giron. « — Petite, tu dois te faire légère, tu le sais, pour nous sauver tous, il faut que j’y parvienne. » Et comme si l’enfant avait compris, le ventre de la mère devint plus ténu. Elle accéléra le pas, Athénaïs sur les siens. Descendant la rue de Toulouse, Marguerite reconnut la nourrice des Maubeuge. « — Sara ! Sara ! Attends-moi ! » L’esclave se retourna surprise d’entendre son nom. « — Sara, aide-moi, Sara, il faut m’aider à aller chez tes maîtres, vite aide-moi ! » L’Africaine ne s’interrogea pas. Au sein de ses forêts ancestrales, la Mambo avait parole d’or. Elle lui prit le bras pour la soutenir, si la prêtresse demandait, elle n’avait pas besoin de savoir pourquoi. Arrivée devant la demeure des Maubeuge, Marguerite monta les marches du perron, Sara hésita, elle ne passait jamais par la porte principale. La prêtresse frappa à la porte.

Séraphin, qui somnolait dans le hall, sursauta, l’entrebâilla, à la vue de la métisse, la plantant là sans mot dire, il pivota sur les talons et courut chercher la gouvernante. À la demande de l’enfant, Josepha se traîna à l’entrée se demandant qui pouvait venir importuner ses maîtres par cette canicule, car bien sûr cet idiot de négrillon n’avait pu lui dire qui se présentait à la porte. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver sur le perron la prêtresse et la nourrice ! Ne pouvant passer son humeur sur la première, elle allait ouvrir la bouche pour remettre en place la deuxième, mais Marguerite l’arrêta. « — Josepha, nous n’avons pas le temps, appelle ta maîtresse, c’est urgent, vite c’est grave ! » La gouvernante ne se le fit pas répéter, si la Darcantel se situait là c’est que la raison s’avérait d’importance. Dans l’escalier descendait déjà madame de Maubeuge que la chaleur accablait et rendait irascible « — Qui est-ce, Josepha ? » La gouvernante s’effaça laissant apercevoir Marguerite qu’elle cachait à sa vue. « — Marguerite ? Mais que fais-tu là ? Qui y a-t-il ? » Si la métisse était là, c’est que la situation était des plus préoccupantes. « — Une tempête, madame, elle va tout broyer, inonder la ville. Nous devons nous y préparer ! Et très vite ! » Madame de Maubeuge éprouva un moment de scepticisme qu’un appel d’air faisant claquer une porte enleva. « — Abigaël ! Abigaël ! Ézéchiel ! » De partout arrivèrent les gens de maison que les cris de leur maîtresse alertèrent. « — Ézéchiel, pars au palais du gouverneur, chercher monsieur. Dis-lui de revenir au plus vite, un ouragan approche, s’il est dubitatif, dis-lui que Marguerite est là, il comprendra. Abigaël emmène Marguerite à l’étage, je vois à ses grimaces qu’elle a besoin de se reposer. Josepha, demande que l’on barre les contrevents, et fais monter tout ce que l’on peut. Allez, vite ! » Au même moment que madame de Maubeuge donnait des ordres, le ciel se couvrait. Des nuages noirs chassaient avec rapidité, tandis qu’une atmosphère brûlante où pas un souffle d’air ne se percevait pénétrait chacun. La puissance de la tempête fut alors ressentie bien qu’elle se situait à plusieurs centaines de milles de la ville. Elle provoquait la fuite des oiseaux par nuées dans un vacarme épouvantable. Les chiens aboyaient de folie, hurlaient à la mort. Pendant le trajet du marquis de Maubeuge pour rentrer chez lui, il commença à tomber une légère ondée.

Il n’eut pas le temps de demander plus d’explication. Un souffle terrible s’éleva et se mit à balayer violemment la pluie ainsi que le feuillage des arbres, tordant tout dans ses vigoureux tourbillons, et renversant, comme sous la poussée d’une décharge d’artillerie, tout ce qui lui faisait résistance. Le marquis se précipita, marteau en main, afin de clouer les contre vents, aidé des jumeaux Samson et Ézéchiel, pendant ce temps à l’intérieur madame de Maubeuge s’activait toujours faisant décrocher les tableaux et houspillant ses gens. Sous les ordres de la maîtresse de maison, chacun montait meubles et objets à l’étage.

Dans le quartier Marigny, les mulâtres s’étaient préparés, ainsi que toutes les demeures aux bords du fleuve qui croyaient en leurs sorcières. Le choc de la vision d’Antoinette-Marie, qui avait tant secoué Marguerite, avait, telle une toile d’araignée, ouvert un réseau télépathique. La maîtresse du vaudou avait partagé à la sortie de son rêve les scènes d’ouragan avec toutes les Mambos des plantations alentour. Créoles blancs et noirs, influencés pour les uns plus qu’ils ne le pensaient par les croyances africaines, avaient regardé les sens en alertes les premiers signes à venir. Quand la tempête noircit le ciel de sombres présages, chacun se mit en charge de protéger sa ou ses possessions. Bien leur en prit, car le vent qui balaya la région dans sa violence commença à emporter les toitures des maisons, les tuiles, les chevrons, les pièces de bois d’un fort poids. Tout fut soulevé comme des allumettes et vola de la même manière que des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Aucun être humain n’aurait pu à cet instant, se risquer dehors sans être enlevé lui aussi, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Dans la demeure de la rue d’Orléans, chacun entama ses prières tout en l’écoutant résister avec mille craquements et gémissements. La marquise s’était installée, à l’étage, dans son boudoir avec ses fils, la nourrice du dernier, Abigaël et Josepha. À la lueur d’un bougeoir, elle lisait la Bible à voix basse. Le marquis de son côté parcourait en tous sens l’intérieur avec ses gens et vérifiait que rien ne cédait. Tout à coup, faisant sursauter tous les habitants, un énorme bruit retentit. Un fracas étourdissant secoua l’alentour, indiquant qu’une lourde bâtisse venait de s’effondrer. Monsieur de Maubeuge se précipita, mais quand il ouvrit la porte de devant laissant pénétrer une masse venteuse, il lui fut impossible de sortir et de porter secours. L’obscurité malgré l’heure de la journée était telle que rien n’était visible. À la lueur d’un éclair, il ne put que constater l’état des rues, elles se révélaient impraticables, la pluie les avait transformées en torrents. S’y engager eût été aller au-devant d’une mort certaine, car les matériaux des habitations détruites sillonnaient l’air et n’autorisaient aucune issue. Il repoussa vers l’intérieur Samson et Ézéchiel qui l’avaient suivi.

Soudainement, le calme devint total, plus rien ne bougeait, plus aucun bruit ne se propageait. L’apaisement était brutal et angoissant. Quelques imprudents en profitèrent pour sortir de leur refuge, croyant la tourmente terminée. Ils ignoraient que c’était le centre du cyclone, son œil, qui passait sur la ville, et que la tempête allait rugir bientôt, plus dévastatrice et plus terrible. Quand monsieur de Maubeuge voulut faire de même, Marguerite, qui somnolait jusque-là sous les combles, apparut en haut de l’escalier. « — Non Monsieur, l’eau va monter maintenant et ceux qui seront dehors seront noyés, d’autant que l’ouragan va reprendre avec plus de force.

Nathalie marquise de Maubeuge

— Écoutez-la, mon ami, restez là, attendons encore, s’il vous plaît encore un peu. » Le marquis prêta l’oreille à sa femme, et tous sans dire un mot guettèrent les bruits, les sens en alerte ils étaient aux aguets. Les minutes s’écoulèrent, presque une heure, la tension était à son comble, les respirations étaient retenues de peur de rompre le silence. Un son tout d’abord étouffé devint perceptible, puis il enfla, ce fut alors un vrombissement assourdissant, ce n’était pas croyable, le fleuve se répandait dans la ville. L’eau dans la maison, passant sous les portes malgré les efforts de tous pour la repousser, pénétra. Très vite, elle monta aux chevilles, puis à mi-mollet. Madame de Maubeuge du haut de l’escalier remerciait dans son for intérieur la prêtresse, elle avait pu protéger son mobilier. Mais jusqu’où s’élèveraient les flots ? La fureur de l’air reprit avec plus d’intensité que jamais, venant du nord, il avait sauté du sud-ouest au nord-est, il acheva de renverser ce que la première bourrasque avait épargné. Les grondements du vent et du fleuve se renforcèrent, le fracas des bâtisses s’abîmant sur le sol ne fut même plus distingué. Des arbres énormes, déracinés par le cyclone, se précipitaient, catapultes gigantesques, à travers les rues, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons, quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive. Parfois dans une accalmie les cris des victimes arrivaient jusqu’à eux. La tourmente mit des heures à labourer la ville en tous sens. Le fleuve alla rejoindre le lac Pontchartrain. L’agglomération telle une île dépassait à peine au milieu de cette marée inattendue qui recouvrait le sud de la Louisiane. Du lac Pontchartrain à la baie de Barataria une mer artificielle était née du large cours d’eau. La nuit puis le jour s’écoulèrent apportant le répit qui laissa la population indemne sortir de leurs abris. La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. Beaucoup de maisons se révélaient atteintes gravement, une partie était absolument anéantie et les matériaux amoncelés, mélangés, broyés, formaient des tas informes, totalement inutilisables. Sur celles qui restaient encore debout, une bonne portion paraissait irréparable, tant elles étaient disloquées, brisées. Peu de toitures avaient été épargnées.

Monsieur de Maubeuge sortit, suivi des hommes de son habitation, pour aller apporter de l’aide. Il descendit de son perron et découvrit qu’il avait toujours de l’eau jusqu’au genou. Il regarda autour de lui explorant les alentours ce qui avait pu faire tant de bruit pendant la tempête en s’écroulant. Il n’eut pas longtemps à chercher. Du côté opposé de la rue, la résidence était détruite et les ruines, quoique debout en maint endroit, ne pourraient être utilisées ultérieurement. De la maison en torchis, il ne demeurait que quelques débris épars, ballottés encore par les derniers souffles de l’ouragan. Les deux filles cadettes, leur nourrice, et trois esclaves s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, dans les restes d’un gros arbre abattu et brisé. Cinq autres membres de la famille gisaient dans la vase, raides et froids comme des cadavres. Monsieur de Maubeuge, Samson et Ézéchiel se hâtèrent de les emporter près de l’âtre à l’intérieur de la demeure des Maubeuge et de les frictionner. Car après la canicule tous étaient frigorifiés, la cheminée dans la chambre de la marquise avait donc été mise en action. La scène qui suivit fut véritablement effrayante. Les premiers, le père et l’aînée des filles qui furent ranimés sortirent de leur léthargie dans un état de démence complète, et, s’échappant de leurs bras, voulurent se précipiter dans le feu. Le fils et un des esclaves, en revenant à la vie, eurent un éveil encore plus terrible. Leur face souillée, égarée, furieuse, était horrible à voir, et la lutte pour les sauver ressemblait à un combat tant ils résistaient. La dernière victime, l’épouse et la mère de ces malheureux ne se réveilla pas, et plusieurs heures de frictions ne purent pas seulement lui enlever la raideur cadavérique. L’asphyxie par l’eau ou la paralysie du sang par le froid avait été complète.

Dans toute la ville, des scènes similaires se produisaient, ceux qui avaient peu souffert aidaient à la hauteur des possibilités les autres.

*

Le temps était magnifique, le ciel affichait un bleu pur, et le soleil brillait sur la campagne ravagée. La maison avait bien tenu le coup, mais le jardin se révélait dévasté. Les branches qui restaient sur le tulipier d’en face étaient pliées en angle droit. L’un des citronniers était déraciné, deux des chênes de l’allée étaient comme broyés par une main géante.

Au petit matin, Antoinette-Marie s’était réveillée avec à son chevet Marie-Adélaïde, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier ainsi que Léa et Esther avec dans ses bras Nouria. Quand elle vit toutes ses femmes, elle comprit qu’elle avait eu une fois de plus une prémonition. Les vents étaient encore présents, mais bien moins intensément. Elles tirèrent les rideaux, ouvrirent les contrevents intérieurs et sortirent sur la véranda alors que le soleil venait à peine de se lever. Un cauchemar ! Tout le jardin était défiguré, et elles n’étaient pas au bout de leurs surprises. Elles n’avaient jamais rien vu de pareil. Le paysage se montrait méconnaissable. Les arbres n’avaient ni feuillage ni branches. L’un d’eux s’était écrasé contre la maison. Des centaines de feuilles jonchaient le sol de la galerie. Tout autour de la demeure, l’eau avait monté. « — Maîtresse, attention, la tempête va recommencer, c’est l’œil ! » Mama-Louisa était allée aux nouvelles, avait découvert le groupe imprudent sur la véranda de l’étage. À l’injonction de la gouvernante, elles retrouvèrent l’abri de la chambre, puis elles descendirent. En plus des prières murmurées par les femmes, de multiples bruits sinistres se firent à nouveau entendre ; ce ne furent que des grognements sourds, des hurlements lugubres et des craquements de bois. À sa surprise dans le petit salon éclairé par une lanterne, elle trouva son époux et tomba dans ses bras, soulagée, maintenant adviendrait ce qu’il pourrait.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

La journée s’écoula au milieu du tumulte de la tempête. Juan-Felipe raconta son voyage et son retour à son épouse. Antoinette-Marie apprit ainsi qu’elle détenait un invité venu de France, elle découvrit Jean-Baptiste. Avec stupeur, elle reconnut dans le malade agonisant au fond du lit de la chambre du baron de Thouais, le jeune homme qui l’accompagnait au piano-forte dans une autre vie lui semblait-il ? La première chose à laquelle elle songea, ce fut qu’elle n’avait pas chanté depuis. Elle se reprit devant l’incongruité de ses pensées, elle regarda Mama-Louisa. « — Tu crois que l’on peut le guérir ? Tu sais, c’est un ami, enfin une connaissance non plus que cela, enfin nous devons le guérir.

— Néora dit que cela se peut, mais après la tempête, il serait bon de demander de l’aide à Tati-Messi ou au docteur Marais. »

*

Un regard par les persiennes leur permit de se rendre compte de la situation à l’extérieur. Une vision de cauchemar, d’arbres tordus et déchiquetés, s’offrit à leur vue, mais cette fois-ci l’ouragan était bien reparti. L’eau se retira laissant à nouveau ses marques dans le sol comme le vent dans la végétation. Encore une fois tout était à refaire ou peu s’en fallait. La palmeraie avait gardé l’essentiel : ses habitants et ses animaux domestiques, quant à la terre, elle redeviendrait luxuriante, de cela tous en étaient assurés.  

Jean-Baptiste recouvra lentement la santé comme tout ce qui l’entourait. Il trouva sur place une nouvelle famille à défaut de retrouver son frère, car à la Nouvelle-Orléans personne n’en avait entendu parler. Peut-être n’était-il jamais arrivé sur ses rivages. Quand vint l’hiver, il était devenu le secrétaire de la plantation et tenait le registre de celle-ci aussi soigneusement que la maîtresse des lieux au préalable. Il apprit avec minutie son métier ainsi qu’à aimer son récent pays.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 48

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 48

L’arrivée de Jean-Baptiste. Juillet 1794.

Jean Baptiste Carbanac

L’arbre généalogique de la famille des Carbanac remontait bien avant l’arrivée des francs dans la Gaule romaine. Suspendu dans le vestibule de la demeure construite sous le règne des Valois et qui faisait face aux ruines du château fort laissé à l’abandon sur la colline qui dominait la vallée, en faisait foi. Cette famille faisait partie de cette noblesse de campagne qui vivait des revenus de ses territoires et dont peu de membres avaient mis les pieds à la cour hormis pendant les guerres. Le plus gros de leurs rapports, en dehors de quelques terres à blé, venait de l’élevage des bêtes à cornes ainsi que de différentes parts prises dans le négoce des îles par l’intermédiaire de la maison Lacourtade. Ces revenus leur avaient permis d’entretenir leurs biens situés sur les contreforts des Pyrénées ainsi que leur hôtel particulier à Bayonne. Ils avaient doté avantageusement leur fille aînée et envoyé étudier leurs deux fils à Bordeaux.

Jean-Baptiste avait donc partagé son temps entre le lycée dont il était pensionnaire et l’hôtel de Saige, où madame de Verthamon, compagne de sa mère aux ursulines, l’accueillait dans ses moments de liberté. Ses jeunes années avaient été heureuses, leur paroxysme avait été atteint avec le malentendu qui l’avait mis dans le lit de la comtesse de Fontenay de retour d’Espagne et de passage chez sa protectrice. Il avait par conséquent perdu son pucelage dans les plus beaux bras qui soient ceux de Jeanne Marie Ignace Thérésa Cabarrus. Ce fut vers eux qu’il se précipita quand peu de temps après sa vie tourna mal.

Il s’était, comme tous, intéressé aux philosophes et, donc, aux idées nouvelles qui menèrent à la révolution. Lorsqu’arriva Jean-Lambert Tallien à Bordeaux, dans les pas d’Ysabeau, Jean-Baptiste était rentré au manoir familial et détenait pour unique vue les Pyrénées. Il se languissait d’ennui, mais son père avait exigé qu’il y restât. Sa sœur avait suivi son époux dans les voix de l’émigration vers l’Espagne dès 1790, son frère fit de même deux ans plus tard vers les Caraïbes avec sa propre famille. Il était donc le seul de la fratrie auprès de ses parents au moment où le drame survint. Il se déroula au milieu de la matinée du lundi 3 mars 1794, tandis qu’il traînait son ennui sur le port de Bayonne. Il revint chez lui alors qu’une voiture, encadrée de gardes nationaux, emmenait son père et sa mère. Il allait se précipiter quand un voisin le retint. « – Non, ce n’est pas la solution ! vous iriez les rejoindre. Qu’y gagnerez-vous ? » L’homme avait raison, mais que pouvait-il faire ?Allez à Bordeaux, l’ordre devait venir de là. Une unique personne pouvait l’aider, comme elle en avait secouru tant d’autres. Térésa. Elle saurait quoi faire. À bride abattue, il sortit de la ville et s’enfonça dans la campagne puis dans les landes qui s’étendaient à perte de vue et qui ne semblaient plus finir. Sans s’arrêter, il creva son cheval, traversa la forêt de pins aux abords de Bordeaux. Un peu avant l’aube, il vit enfin le faubourg Saint-Seurin, il poussa jusqu’aux ruines romaines du Palais Gallien et y abandonna sa monture. À pied, il s’approcha de l’hôtel particulier de Térésa en logeant le jardin du roi. Sous les arbres, il attendit que la demeure s’éveille. Une heure après le lever du soleil un détachement de gardes nationaux vint chercher le proconsul. Sur le seuil de l’habitation, Tallien s’avança balayant les alentours du regard et monta dans la voiture qui s’arrêta devant lui. Le jeune homme, derrière lui, alla frapper violemment à la porte. Une femme massive l’ouvrit. À peine fut-elle entrebâillée que Jean-Baptiste la poussait et entrait. Ayant identifié la servante, il respira soulagé. « – Capucine, il faut que je voie ta maîtresse ! » La chambrière de Térésa mit un instant à reconnaître dans la silhouette crottée le jouvenceau qu’elle avait connu. « – À cette heure ?

— Oui, oui, c’est urgent ! »

En haut de l’escalier en déshabillé transparent, les cheveux défaits, la maîtresse de maison apparut. « — Que se passe-t-il Capucine ? Mon Dieu, Jean-Baptiste, que faites-vous ici ?

— Mes parents…, … Ils ont été arrêtés.

— Ah !… Capucine installe le dans ma garde-robe et qu’il n’en sorte pas tant que je ne serai pas revenue. »

Elle rentra deux heures plus tard, les nouvelles se révélaient mauvaises, l’ordre d’exécution avait déjà été signé, et cela depuis Paris. À l’heure qu’il était, le couple Carbanac avait dû être condamné à mort à Bayonne et leurs biens confisqués. C’était une nouvelle intervention de Bachenot, il voulait mettre la main sur les actions Lacourtade détenues par la famille Carbanac. Il avait réussi. C’était une histoire vénale, et elle n’avait rien pu y faire. 

Lors de cette visite impromptue à son amant, d’autant qu’elle était matinale, elle avait de même appris qu’il était sommé de retourner à Paris et qu’elle était conviée à l’accompagner. Les vents tournaient, Tallien faisait partie des individus capables de renverser Robespierre, du moins l’espérait-elle, il devait donc aller où se nichait le pouvoir, soit à l’Assemblée nationale. Avant cela, elle devait mettre Jean-Baptiste en sécurité et pour cela elle décida de le conduire aussitôt au château de Cadaujac où résidait madame de Verthamon.

Jean-Baptiste y resta peu. Le lendemain, il repartait dans l’autre sens avec John Madgrave qu’il ne connaissait pas. Il fut accueilli à l’hôtel Lacourtade par le petit groupe de réfugiés. James Wilkinson examina suspicieux le jeune homme, devant son désarroi évident, il abaissa les barrières de sa méfiance. Anne-Marie devina tout de suite ce qu’il ressentait, elle lui prit les mains et l’entraîna vers le fond de l’hôtel particulier. « — Venez donc, Bérangère va nous servir une boisson chaude. » Jean-Baptiste se laissa faire et découvrit la domestique face à ses fourneaux et dans un coin un vieillard. Il fit comme la jeune femme et s’assit à table. Ils furent rejoints par leurs comparses. Ils se présentèrent chacun à leur tour. John expliqua qu’à la nuit, ils devaient sortir, mais il ne devait pas s’inquiéter, au petit matin, ils seraient là. Le nouvel arrivant ne comprit pas tout et il ne se sentait pas le courage de tout suivre. Il se savait dans une sécurité relative, c’était déjà ça. Il acquiesça. Le soir venu, ses hôtes partis, il resta avec la servante dans la cuisine à attendre. Celle-ci lui expliqua l’objectif de cette sortie nocturne. Ils allaient retirer un enfant de l’orphelinat. Elle lui narra ce qu’elle connaissait des filiations de son maître, monsieur Lacourtade père, et de la fin dramatique de chacun des membres de sa famille dont le petit garçon était le dernier. L’inquiétude le rongeait, parce qu’il finit par réaliser que le sauvetage de l’enfant s’avérait dangereux et qu’ils pouvaient être tous arrêtés. Il commença à compter les heures, du moins le crut-il, car lorsqu’arrivèrent les trois libérateurs et le petit garçon ensommeillé dans les bras de la jeune femme, il sursauta. Il s’était endormi les bras croisés sur la table.

*

John Madgrave, James Wilkinson et Marie-Anne avaient donc décidé son départ pour l’Amérique. Jean-Baptiste n’avait pas eu son mot à dire, les arguments avancés par tous semblaient irréfutables. Il n’avait ni éléments ni courage pour contrecarrer leurs plans. Il leur était redevable de leur protection, il n’y avait personne sur son sol natal qui puisse l’aider. James Wilkinson s’était procuré la liste des personnes exécutées ses derniers jours dans la région, c’était chose facile, les listes étaient journalièrement placardées sur les murs de la ville. À la vue des noms de ses parents, il s’était effondré comme un enfant. Il ne lui restait plus qu’à partir, mais pour où ? Ses compagnons avaient décidé pour lui. De l’autre côté de l’Atlantique, il essayerait de retrouver son frère et sa famille. Il aurait pu passer en Espagne, rejoindre sa sœur aînée, mais il la connaissait peu, le couvent et son mariage n’avaient pas permis de tisser des liens fraternels. De plus, il ne s’était jamais entendu avec son beau-frère, ils se détestaient sans trop savoir pourquoi ; une animosité instinctive. De toute façon, tout seul il n’y serait pas arrivé. Son avenir était donc de l’autre côté de l’eau. Il partait sans fortune, ni argent, ni relation pour s’y établir, son futur semblait bien sombre, il ne lui restait plus qu’à faire confiance en ses étrangers et en la providence.

*

Jean Baptiste Carbanac

Leur départ ne s’était pas passé comme prévu. Les aléas de la politique entre la France et les États-Unis qui, officiellement, étaient en paix, avaient amené ces deux pays à se faire une guerre larvée, aussi dans le port de Bordeaux, il n’y avait plus de navire battant le pavillon étoilé. James Wilkinson et Jean-Baptiste avaient dû se rendre sur la côte et traverser la lande girondine jusqu’à un village du nom de Lacanau. Partis à la nuit par le faubourg Saint-Seurin, ils avaient pris la route de l’Ouest, ils avaient esquivé les villages de Saint-Médard, de Salaunes et Sainte-Hélène pour éviter toute curiosité. Au village de Lacanau, un maraîcher de leurs amis, contre monnaie trébuchante, les accompagna vers à la plage en contournant l’étang du même nom. Dans l’obscurité, ils auraient pu se perdre dans les marais alentour. Ayant traversé les dunes, ils abandonnèrent à leur guide leurs montures. Scrutant dans la nuit l’océan à la recherche du navire qui devait croiser au large et les embarquer. Ils l’attendirent puis ils firent un feu afin de signaler leur présence. Celui-ci ne se présenta pas comme prévu, ils durent se cacher tout le jour et renouveler l’opération qui cette fois-ci s’avéra plus fructueuse. Une lumière au loin leur répondit avant de voir la chaloupe s’échouer sur le rivage. Après vérification des identités, les marins et leur supérieur les laissèrent monter à bord. Le voyage fut assez court, cinq petites semaines, la saison était clémente pour parcourir l’immense étendue d’eau. Malgré cela, Jean-Baptiste découvrit les aléas de ce genre de périple, son estomac ne supporta ni les mouvements du navire ni la nourriture, il arriva au port de New York, destination du bâtiment qui les accueillait, fort affaibli. Il n’eut guère le temps de se remettre une semaine plus tard, ils remontaient sur un sloop pour Philadelphie plus au Sud. Le trajet jusqu’à l’embouchure du fleuve Delaware fut un martyr, pendant les deux jours qui constituèrent leur voyage, une tempête agita le voilier qui paraissait bien fragile au regard du néophyte qu’était Jean-Baptiste. À leur débarquement, James Wilkinson se demanda s’il n’allait pas laisser le jeune homme se rétablir pendant quelque temps chez des amis à lui à quelques lieux de là, mais celui-ci ne voulut rien entendre. Il était parti pour un pays qu’il n’avait pas choisi et dont il ne maîtrisait pas la langue et dans lequel il ne savait pas comment subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il se voyait sans avenir loin des siens, seul au monde, dans ce monde. Il n’était pas question qu’il quitte l’unique homme qu’il connaissait et en qui il avait mis toute sa confiance. Son espoir était d’atteindre la Louisiane et d’y retrouver son frère aîné. Il s’accrocha à l’Américain et essaya de cacher à quel point il était affaibli. Cette vulnérabilité était due à une affection qui le rongeait. Cela avait commencé par une oppression de la poitrine, ce fut tout d’abord une douleur légère accompagnée d’une sensation de fièvre. Il s’était senti languir, se ressentait fatigué continuellement, il avait des difficultés à reprendre son souffle. Il en était à ce stade-là à ce moment de leur expédition, aussi avait-il réussi à convaincre son protecteur que ce n’était que passager et que dans quelques jours, il n’y paraîtrait rien. Lui-même pensait avoir simplement mal vécu la traversée. Seulement le voyage à cheval qui menait jusqu’au bord de l’Ohio se révéla long et exténuant. James Wilkinson avait pris le commandement d’un bataillon avec lequel il rejoignait le général Wayne. Et celui-ci attendait ce renfort. Trois semaines à sillonner des plaines herbeuses au pic du soleil de l’été approchant, parcourir des forêts de conifères, gravir des montagnes, franchir des rivières à gué. Ce fut un enfer pour le jeune homme d’autant que la dernière semaine la pluie se mit à tomber sans discontinuer. Sa fatigue, de jour en jour, s’aggravait. Sa bouche fut tout d’abord remplie d’un goût de sel puis une fièvre étique, de la paume des mains aux joues, se déclara et ne le quitta plus. Sous le regard inquiet de James Wilkinson, il tenait tant bien que mal sur son cheval sans jamais se plaindre. Son inspiration était de plus en plus gênée et avant qu’ils ne soient parvenus à destination une toux sèche le s’empara de lui et ne l’abandonna plus, l’empêchant de prendre quelques repos. Ses voies respiratoires râlaient laissant sortir parfois des déchets sanguinolents qu’il cachait à tous. Il débarqua au fort Washington agonisant, et le chirurgien l’examina. À l’odeur de son haleine, le médecin diagnostiqua une phtisie avec une vomique aux poumons. James Wilkinson s’inquiéta à l’annonce, mais n’y connaissant rien demanda des éclaircissements. « — Y avait-il quelque chose à faire ? Ou devait-il s’attendre à la mort du garçon ». Le praticien ne lui donna que quelques jours à vivre. Sans trop y croire, il assura à son supérieur qu’il mettrait en œuvre tout son savoir.

Jean-Baptiste s’accrocha à la vie et les quelques jours se commuèrent en un peu plus de deux mois, mais alors qu’il semblait avoir repris le dessus, la fièvre et la toux se renouvelèrent avec force. Affligé de voir le jeune homme mourir loin des siens, James Wilkinson commençait à se décourager. Il se demandait comment l’envoyer à la Nouvelle-Orléans, l’agonisant étant sûr d’y recouvrer son frère, quand tel un ange du destin Juan-Felipe se retrouva prisonnier de sa garnison. Le commandant, à l’annonce de la nouvelle par son capitaine, décida de faire une pierre deux coups. Il se rendit à l’infirmerie dans laquelle Jean-Baptiste par la force des choses avait élu domicile. Il le découvrit somnolant sous l’effet d’un narcotique faible, il se racla la gorge pour lui signaler sa présence. Le jeune homme ouvrit avec difficulté les yeux, réalisant qui se trouvait là, il se força à s’éveiller complètement et se redressa sur le lit. « — Doucement Jean-Baptiste, allez-vous mieux aujourd’hui ? » Le malade sourit et mentit assurant de son mieux-être. Wilkinson, ému devant l’effort du mal-portant, culpabilisait déjà de sa proposition à venir, il reprit fataliste. « — Le hasard a amené la possibilité de vous faire convoyer jusqu’à la Nouvelle-Orléans, mais cela ne va pas être chose facile.

— Ce n’est pas grave, mais comment et par qui ?

— Il vient d’arriver au fort un homme avec une petite troupe qui doit impérativement se rediriger vers le Sud, seulement si vous voulez faire partie du voyage, je vais être obligé de vous imposer à lui et pour cela vous cacher dans l’embarcation que je vais lui fournir. C’est par le fleuve qu’il doit repartir et l’expédition va durer près d’un mois. Vous sentez-vous suffisamment fort pour tenter l’aventure ?

— Évidemment, il n’y a pas d’autres solutions. Je pressens bien que je suis un poids pour vous. J’ai conscience que, d’un jour à l’autre, vous allez avoir d’autres chats à fouetter. J’entends et je sais que la bataille approche, alors vous voyez bien il n’y a pas de question à se poser. Toutefois votre homme est-il un honnête homme ?

— De cela, vous n’avez nulle crainte à avoir, même avec ce stratagème. Je suis assuré qu’il vous amènera à bon port, d’autant que je connais sa famille et que ses supérieurs me sont redevables. Alors, n’ayez aucune peur. Je vais vous faire habiller le plus chaudement possible, car vous partirez au milieu de la nuit et je ferai préparer une besace avec des médicaments pour supporter le voyage. » 

*

En début d’après-midi avec l’accord tacite de James Wilkinson, le chirurgien vint interrompre une réunion militaire pour annoncer la mort de Jean-Baptiste. Il conseilla, dans la foulée, de l’enterrer le plus vite possible afin d’éviter toute contamination. Devant tous, Wilkinson acquiesça et demanda à un de ses subalternes, Nils, de prévenir le menuisier du village de telle sorte qu’il fournisse pour le soir même un cercueil et qu’il sollicite de l’aide pour l’ensevelir. Puis s’adressant au praticien, il réclama la venue de l’aumônier pour une prière pour le malheureux à défaut des derniers sacrements, il se joindrait à eux d’ici un court moment. Après le départ de l’homme, il abrégea la réunion.

James Wilkinson partit ensuite retrouver ses complices, tous des Kentuckiens, avec qui il avait mis au point la mystification. Le plan était le seul qui permettait à Jean-Baptiste de quitter le fort sans que cela éveille la curiosité. Sa maladie ne l’avait pas autorisé à créer de liens avec d’autres personnes, aussi nul ne poserait de question. Lorsqu’il rentra dans l’infirmerie, l’aumônier faisait le guet et le chirurgien lui expliquait comment préparer et prendre ses remèdes. Tout se déroulait comme prévu.

À la tombée du jour, la carriole avec le menuisier et son aide vint chercher le supposé cadavre du jeune homme. Ils l’installèrent, de leur mieux, dans le cercueil de planches rustiques, une fois chargé dans la voiture, ils repartirent, quittèrent le fort sous l’indifférence générale, tous étaient soulagés tant la peur de l’épidémie était grande. Ils traversèrent le village, ils ne croisèrent qu’un couple âgé, la femme se signa et son compagnon se découvrit. À cette heure, tous se barricadaient dans leurs masures. Ils dépassèrent le cimetière où le menuisier laissa son aide pour créer un semblant de tombe fraîche puis il attendit d’être loin pour faire sortir de sa boîte Jean-Baptiste. Celui-ci se surprenait, cette aventure l’amusait, nullement conscient que son indifférence au danger était due à la forte dose de laudanum ingurgité peu avant, afin d’éviter toutes douleurs et surtout d’empêcher les quintes de toux. Une fois installé au côté du conducteur, il s’enquit de savoir si celui-ci n’avait pas peur des Indiens. « — Bien sûr que si. Il faudrait être fou pour ne pas craindre ses sauvages. Mais ils ne s’approchaient pas aussi près du fort. Quant aux colons à cette heure pas un n’aurait l’idée de se promener dehors. » Jean-Baptiste ne tiqua pas quand l’homme lui répondit en français, trouvant cela naturel, il était vrai que tous s’adressaient à lui dans sa langue de façon plus ou moins fluide.

La nuit était entamée quand, comme prévu, ils tombèrent sur le canot amarré à la rive du fleuve ; il était long et large avec un fond peu profond. Il était sur un tiers recouvert de bâche, Jean-Baptiste devrait le moment voulu aller se cacher dessous. Le ciel était clair, ils patientèrent jusqu’au zénith de la lune, moment où le groupe de fuyards amorcerait sa pérégrination et où le menuisier laisserait seul Jean-Baptiste.

Avant de partir, son compagnon l’aida de son mieux à s’installer entre des barils de vivres, des armes et de la poudre. Une fois son sauveur disparu, l’attente commença pour le jeune homme, et avec elle vint l’inquiétude. Il écoutait tous les bruits nocturnes de la nature, imaginant le pire. Il sursautait au moindre craquement, il craignait que la barque ne fût découverte par d’autres, des Indiens par exemple, sa solitude avait chassé son insouciance. Le temps s’écoula sans qu’il puisse le mesurer, une heure, plusieurs, il n’aurait su l’estimer. Avec la nuit et l’humidité du fleuve, il se mit à avoir froid, à grelotter, malgré les épaisseurs de vêtements que l’on avait superposées sur son corps malade. Il ne riait plus de cette attention qu’il avait trouvée superflue. Tout à coup, il entendit une conversation pratiquée en sourdine, ce devait être la troupe. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Puis l’ordre de monter d’urgence dans le canot entraîna le mouvement de l’embarcation. Jean-Baptiste n’arrivait plus à dominer les tremblements de son corps, la fièvre amplifiée par la peur faisait tressauter ses membres tant et si bien que la bâche se souleva. — Mon Dieu qu’est-ce ? Mais qui êtes-vous ? » La bouche pâteuse et asséchée, il marmonna « — Je suis Jean-Baptiste Carbanac, c’est monsieur Wilkinson qui m’a permis d’accomplir ce voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans avec vous.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

— Il manquait plus que ça ! Mais devant le désarroi évident du clandestin, l’homme ajouta, ne vous inquiétez pas, je suis Juan-Felipe de Puerto-Valdez et je vous amènerai à bon port, je ne vous jetterai pas par-dessus bord. Reposez-vous, il semblerait que vous en ayez besoin. »

*

De tout temps et dans toutes contrées, les hommes s’étaient installés au bord de l’eau. Rives d’étangs, de lacs, de rivières, hébergeaient habitations et cultures humaines. Les fleuves Ohio et Mississippi ne faisaient pas exception. Cette considération inquiétait fortement Juan-Felipe, il scrutait les berges environnantes de peur d’y découvrir des agresseurs éventuels. Outre ses rives, le fleuve n’apparaissait pas exempt de dangers, courants, bancs de sable, débris de bois flottants à sa surface, morceaux isolés ou rassemblés de manière à former une espèce de radeau, arbre mort aux vigoureuses racines enterrées solidement dont le sommet dépouillé de ses branches dépassait les flots, ou des troncs que les mouvements fluviaux abaissaient et relevaient successivement. Le canot filait le plus souvent sans que ses passagers aient besoin de ramer, aussi tous se joignaient à leur capitan dans l’inspection du rivage. Ils avaient croisé deux villages shawnees sans déclencher plus de réactions qu’une observation suspicieuse de la part de ses habitants. À chaque fois, Juan-Felipe et Ignacio craignaient de voir arriver une troupe de guerriers menaçants, mais avec les événements entre tribus indiennes et l’armée des États-Unis, la plupart des campements s’étaient enfoncés dans la profondeur des forêts. Ils mirent plus d’une semaine pour atteindre le Mississippi, et quand ils traversèrent la jonction avec l’Ohio, ils commencèrent à respirer. Il leur fallut dépasser la rivière Yazoo pour apercevoir les premières habitations éparses de la colonie espagnole. De son côté, Jean-Baptiste, à son propre étonnement, semblait recouvrer la santé. Tout allait donc pour le mieux.

Ils prirent le temps de s’arrêter à Natchez afin d’effectuer un compte rendu de leur séjour dans le nord. Le maître de Concordia les accueillit tout aussi chaleureusement qu’à l’aller. Don Gayoso de Lemos fut toutefois contrarié du caractère mitigé de la réponse, mais il devrait bien s’en contenter. Le groupe reprit son voyage par le fleuve, laissant derrière eux leurs deux guides shawnees et refusant les chevaux qu’on leur proposait. Le courant s’avérait plus rapide que les bêtes et moins fatigant. De courbe en contre courbe, le large cours d’eau les emmenait vers le sud, ils s’enfonçaient dans l’été et dans la luxuriance nonchalante de la basse Louisiane. Jean-Baptiste appréciait cette douceur, il était enfin rassuré, il se portait mieux, le climat sans doute. Son comparse avec qui il avait fait plus ample connaissance au fil des conversations, lui avait garanti son aide pour rejoindre son frère et son hospitalité en attendant le moment des retrouvailles. Jean-Baptiste était d’autant plus confiant en l’avenir, qu’au détour d’une phrase, il avait découvert qu’il avait déjà fréquenté la femme de son bienfaiteur, qu’elle n’avait pas été sa surprise d’apprendre que son compagnon avait épousé Antoinette-Marie, la jeune fille qu’il accompagnait au piano chez sa protectrice, madame de Verthamon. Son univers s’éclaircissait.

Après avoir passé Bâton-Rouge où ils étaient restés trois jours afin de se reposer, la chaleur devint plus prégnante, oppressante, elle annonçait des orages. Cela inquiéta l’équipage de l’embarcation, il n’était pas bon de se trouver sur le fleuve quand le ciel se déchirait. Les quelques ondées qu’ils avaient subies n’étaient rien au regard des tourments du climat à venir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 47

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 47

Rencontres inattendues au Kentucky

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

Début juillet 1794.

Le soleil se levait à peine, les hommes baillaient, s’étiraient se délivrant des courbatures nocturnes. Au centre du campement, Ignacio déposa la cafetière de fer sur le feu pendant que le reste de la petite troupe vaquait aux préparatifs du départ. Un grondement enfla venant de loin, de l’Ouest, Juan-Felipe redressa la tête vers le ciel rosé cherchant les prémices d’un orage, brusquement le sol se mit à vibrer puis à trembler. Plus le bruit augmentait, plus la terre frémissait. Les hommes se regardèrent interrogativement. « — Qu’est-ce ? Un tremblement de terre ? » Chacun se campa sur ses jambes, puis un des guides indiens cria. « — Pliez tout ! Vite ! Montez sur la colline, nous allons nous faire piétiner. Ce qu’il prenait pour un tremblement de terre était un troupeau de bovins. Effectivement, au son de meuglements assourdissants, ils comprirent qu’ils avaient affaire à des bisons. Du haut de l’élévation qu’ils gravirent, ils aperçurent ce qu’ils n’avaient pu voir la veille ayant préparé leur bivouac à la tombée de la nuit ; la rivière Ohio coulant silencieusement et majestueusement. Ils furent surpris par la grandeur du fleuve, persuadés qu’ils étaient de la suprématie du Mississippi. En regardant autour d’eux avec étonnement et émerveillement, ils contemplèrent les vastes plaines, les magnifiques étendues qui se déroulaient à leurs pieds. Ils étaient parvenus à la vue d’une chaîne de montagnes impressionnante dressant ses pics jusque dans les nuages. Mais ce qui les fascina plus que tout ce fut la multitude de bisons qui avançait dans la prairie, il y en avait plus qu’ils n’avaient jamais constaté de bétail. Au milieu de la poussière de leurs déplacements, le nombre s’étendait, leur sembla-t-il, à l’infini. Au cœur de l’ensemble, Ignacio, le second du capitan de Puerto-Valdez fit remarquer un rassemblement d’hommes qui devait chasser et qui avait dû mettre en branle le troupeau en l’affolant. Très rapidement, ils comprirent qu’ils avaient affaire à un groupe d’Indiens Miami, du moins ce fut ce que leur guide, un Shawnee, leur affirma. Ne voulant pas éveiller des querelles belliqueuses, pour lesquelles ils n’auraient sûrement pas eu le dessus, Juan-Felipe ordonna de se replier sous les arbres. Le souvenir qu’il avait des Indiens de Floride dont il avait une cicatrice dans le dos lui imposait la méfiance. Ils savaient les Indiens en conflit avec les Américains et ne tenaient pas à ce que lui et ses hommes soient confondus avec eux. Ils s’éloignèrent avec précaution.

*

Deux mois auparavant, le groupe de cavaliers avait entrepris le voyage vers les forêts denses de l’Ouest américain, qui s’étendait aux abords des fleuves Mississippi et Ohio. Le peloton sous les ordres de Juan-Felipe se rendait à Fort Washington dans le nord du Kentucky, avec des ordres du baron de Carondelet. Il portait des messages à différentes factions postées à la Frontière. Devant le peu d’intérêt du Vice-roi d’Espagne aux mises en garde du gouverneur de Louisiane, le capitan de Puerto-Valdez avait été envoyé dans le dessein de détacher le nouvel État de l’Union, le Kentucky.

Juan-Felipe, Ignacio et trois soldats, deux Français et un Espagnol avaient remonté le fleuve Mississippi jusqu’au district de Natchez. Ils furent logés à Concordia, demeure du gouverneur de la région. Ce dernier les reçut à sa table avec affabilité, se renseignant sur leurs déplacements et les ennuis éventuels qu’ils avaient rencontrés, il prit des nouvelles de leur famille, de la Nouvelle-Orléans. Les cinq hommes connaissaient tous don Gayoso de Lemos, ils avaient tous servi sous ses ordres en Floride. Le repas fini, il invita Juan-Felipe à boire le café dans son bureau afin de compléter les instructions que celui-ci possédait. « — Je suppose que vous détenez les ordres du gouverneur. » Le capitan les lui tendit ainsi qu’une dépêche du marquis de Carondelet à son encontre.« — Oui, monsieur, et comme vous devez le savoir, j’ai aussi la lettre de mon épouse pour monsieur Wilkinson.

— Avez-vous déjà été amené à rencontrer notre homme ?

— Oui, chez don Almonester, mais je ne me rappelle guère de lui, car c’est le jour où j’ai fait la connaissance de ma femme.

— Ne vous inquiétez pas, lui se souviendra de vous, de cela, je ne doute pas. Pour le reste de votre parcours qui n’est pas le plus facile, je vous adjoins deux éclaireurs Shawnee en qui j’ai toute confiance d’autant que leurs familles séjournent dans mes terres. Vous savez que les Shawnee, Ottawa et Miami s’unissent et organisent des raids de représailles contre les colonies américaines. Ils sont de très bons alliés. Toutefois, faites attention à vous, et surtout soyez le plus discret possible. George Washington a envoyé un corps expéditionnaire pour y mettre fin. C’est d’ailleurs à cause de cela que Wilkinson se situe sur la frontière sous les ordres du général Anthony Wayne. »

*

Le lendemain, ils poursuivirent leur itinéraire, avaient continué à longer le Mississippi puis une partie du fleuve Ohio traversant de multiples confluents, forêts et prairies. Arrivés à l’approche de la rivière Licking, ils avaient pénétré dans une vaste étendue boisée parsemée de plaines, où ils avaient pris le temps de chasser devant l’abondant gibier de toutes sortes qu’ils rencontraient. Malgré leurs craintes, aucun Shawnee, Ottawa et Miami ne vinrent croiser leur chemin.

Après quelques jours de route, le groupe se présenta devant une masure appartenant à un Kentuckien qui devait aviser Wilkinson de leur présence. Mais il n’y avait plus ni homme ni bête que les cendres et les ruines d’une ferme, nulle trace de leur émissaire. Les Indiens avaient fait un raid et n’avaient rien laissé derrière leur passage. Juan-Felipe se trouvait dans l’expectative, ils ne pouvaient revenir en arrière, échouer si près du but n’était pas concevable. Ils devaient aller au fort où était affecté le destinataire de ses messages. Ils repartirent vers le Nord à l’embouchure de la rivière, site du poste de frontière. Après des détours pour éviter les quelques lieux encore habités, ils se trouvèrent face à un fort de rondins abritant un grand corps de force militaire au bord de l’Ohio. Ils étaient arrivés à destination, ils étaient devant Fort Washington nommé ainsi en l’honneur du président George Washington. C’était un vaste quadrilatère avec une palissade de deux étages et des tours situées à chaque coin. Juan-Felipe et ses hommes depuis le sous-bois examinaient le fortin accolé sur un côté d’un début de village. Il fourmillait d’une troupe armée et de civiles. Le capitan avait bien réfléchi, il avait spéculé le problème par tous les bouts, il ne voyait qu’une réponse aussi absurde qu’elle fut, se présenter et demander Wilkinson. Il avancerait une excuse familiale urgente, il ne mentirait guère et de toute façon il n’envisageait pas d’autres possibilités. Ils ne pouvaient faire demi-tour.

Le destin lui fournit une solution différente, tout à leur questionnement, alors qu’ils épiaient le poste frontalier, ils furent pris à revers par un groupe de volontaires. Ceux-ci chassaient aux abords et tombèrent sur les Louisianais par hasard. Les considérant pour des espions, voire pis des alliés des Indiens, ils les mirent en joue. Juan-Felipe et sa troupe n’opposèrent aucune résistance, cela aurait été inutile et se constituèrent prisonniers. Ils entrèrent donc dans le bastion les mains attachées derrière le dos et furent poussés jusqu’à la geôle du fort adossée aux remparts. L’ensemble d’hommes se retrouva cloîtré dans l’ombre d’épaisses grilles dans des cellules séparées, les blancs d’un côté et les deux Shawnee de l’autre. Juan-Felipe s’évertua à réclamer si l’un de leurs gardiens saisissait l’espagnol ou le français. Le groupe de miliciens le regardait perplexe sans le comprendre. C’est un des guides Shawnee qui les extirpa de l’impasse. Il traduisit, avec le peu de mots qu’il connaissait dans les deux langues, la demande du capitan. Un d’eux sortit de la prison et revint un instant plus tard avec un militaire, un gradé, apparemment. L’homme d’âge mûr les cheveux blancs, les yeux bleus pétillants de malice, intervint dans un français rocailleux et maladroit. « — Il semblerait, messieurs, que vous soyez dans le pétrin, lequel de vous est le chef de la bande ? » Juan-Felipe attira son attention d’un geste de la main. « — C’est moi monsieur, je suis le marquis de Puerto-Valdez. Je désire rencontrer votre supérieur, car il s’agit d’une méprise.

— Je vais l’informer de votre présence, Monsieur, tout du moins son subalterne, car notre général est en tournée pour plusieurs jours. Quant à savoir si c’est un malentendu, c’est à voir ! » Et sur cette intervention, il pivota sur les talons et ressortit sans rien ajouter. Juan-Felipe était contrarié. La situation n’était pas bonne. Suivant comment était perçue leur venue, cela pouvait être dangereux pour leur vie. La conjoncture du territoire s’avérait électrique, les guérillas indiennes mettaient à cran la population alentour. Dans sa tête, ses pensées se bousculaient. Comment allait-il expliquer leur présence ? De plus s’il était fouillé comment allaient être interprétés les différents documents qu’il détenait ? Pour ce qu’ils étaient évidemment, des propositions de séditions. Rien n’était en sa faveur.

James Wilkinson

Le reste de la journée s’écoula dans l’inquiétude avant que quatre militaires vinssent le chercher dans sa cellule. À la douceur des dernières lueurs du jour, entre ses geôliers, il traversa la cour. Elle paraissait bien plus grande qu’il ne l’avait remarqué en entrant dans l’enceinte. À ses murailles étaient adossés, outre la prison, magasins d’approvisionnement, baraquement pour la troupe, écuries sur lesquels courait le chemin de ronde avec force de gardes armés. L’état de guerre était évident. Face à la porte au fond de l’esplanade se trouvait sur toute la largeur un bâtiment à deux étages avec galeries. Juan-Felipe et ses gardiens se dirigeaient vers lui. Il hébergeait les bureaux de l’état-major et leurs logements. En haut des trois marches qui y menaient attendait le militaire gradé aux cheveux blancs et aux yeux moqueurs. Le prisonnier n’était pas rassuré, sa situation et celle de ses comparses allaient se jouer là. Ses gardes et leur supérieur le conduisirent jusqu’au cabinet de travail du commandant par intérim, à l’étage. Le gradé frappa. Une voix répliqua en français. « — Entrez Nils. » Le gradé qui répondait à ce nom ouvrit la porte et fit pénétrer Juan-Felipe, laissant ses quatre gardiens sur le palier. La pièce était peu éclairée et en contre-jour devant la porte-fenêtre se dessinait de dos la silhouette du brigadier général du fort. Sans se retourner, il s’adressa au prisonnier. « — Marquis de Puerto-Valdez ?

— Oui, c’est cela même.

— Vous êtes bien loin de la Nouvelle-Orléans ! Vous pouvez nous laisser, capitaine Nils. Je vous appellerai lorsque j’aurai fini mon entretien. Donc, don de Puerto-Valdez, qu’est-ce qui vous emmène dans nos profondes contrées si éloignées du Mississippi ?

— Je me dirige avec mes hommes au Canada, je comptais prendre des nouvelles d’un ami de ma femme sur ma route.

— Et comment va mademoiselle Cambes-Sadirac ? Enfin la marquésa de Puerto-Valdez pour être plus exacte ? Le prisonnier demeura décontenancé par la remarque, qui était cet individu aussi bien renseigné ? » Son interlocuteur poursuivit. « — Excusez-moi de ce petit jeu, je me présente, je suis celui que vous cherchez, James Wilkinson. » Il se retourna, Juan-Felipe respira, certes, il reconnaissait l’homme qui l’avait intrigué plus d’un an auparavant au bal d’intronisation du gouverneur Carondelet. « — Je suppose que c’est votre gouverneur qui vous envoie ou don Gayoso de Lemos, voire les deux. Et pour que vous soyez venu jusqu’à moi c’est urgent ?

— Effectivement monsieur. Je devais prendre contact avec un dénommé Blummer, mais arrivé à sa ferme ce n’était que ruines. » En même temps qu’il parlait, de sa veste, il sortit les documents qui lui étaient destinés et les lui tendit. Wilkinson ouvrit la première lettre, Juan-Felipe remarqua qu’il avait privilégié celle d’Antoinette-Marie. « — Blummer, oui, il a été, lui et sa famille, massacré par un groupe de Miami. C’est fort triste, c’était un homme bon. La région est ravagée par la résistance que nous opposent ces sauvages, c’est miraculeux que vous soyez passé au travers. » Il reprit sa lecture, ayant fini la première qui l’avait visiblement contrarié, il décacheta la deuxième et la parcourut. « — Je n’apprécie pas qu’ils aient mêlé votre épouse à nos histoires, non pas que je n’aie pas confiance en elle. Sa lettre prouve que j’aurais eu tort si tel avait été le cas, mais cela n’était pas utile de la perturber avec nos spéculations de pouvoir et de guerres souterraines. Excusez-moi, je ne vous ai pas proposé de chaise, asseyez-vous donc. » Il s’installa lui-même à son bureau et poursuivit l’entretien. « — Je vais vous préparer un billet avec lequel vous repartirez. La réponse ne conviendra qu’à moitié à vos supérieurs, car je pense que la reprise de ce projet est maintenant devenue obsolète. Pour votre retour, il va falloir changer notre fusil d’épaule, je ne peux vous faire sortir de prison sans explication. Notre milice, constituée des habitants de la région, ne comprendrait pas, pas plus que le général Wayne à son retour. Avec le capitaine Nils, en qui j’ai confiance, nous allons vous faire évader, au milieu de la nuit. Pour l’instant, je dois interrompre notre tête-à-tête, les hommes de troupe qui vous ont amené vont finir par se poser des questions. La procédure est inhabituelle et ils vont parler et extrapoler et je ne peux me le permettre. Préparez vos compagnons à cette échappée. »

*

La lune se situait à son zénith au milieu d’une myriade d’étoiles quand le capitaine Nils pénétra dans la prison qui ne détenait que Juan-Felipe et ses hommes. Ce n’était pas une nuit pour s’évader, mais ils n’avaient pas le choix. Il traînait le corps du gardien qu’il avait lui-même assommé afin de ne pas l’incriminer. Il ouvrit les portes, leur fit signe de garder le silence et de le suivre. Il vérifia par l’entrebâillement que le passage était libre. Collés au mur, les hommes se faufilèrent jusqu’à l’angle du bâtiment au niveau duquel montait l’escalier vers le chemin de ronde. C’était un changement de garde. Le capitaine Nils les précéda, sur la muraille était attachée une corde pour redescendre de l’autre côté. Leur sauveur chuchota à Juan-Felipe, tout en lui glissant le pli de Wilkinson, de suivre l’individu qui les attendait au bas. Depuis l’ombre de la galerie, James Wilkinson observait le bon déroulement des opérations.

Au bas de la palissade, un jeune métis aux allures de coureur des bois leur fit signe et leur indiqua le chemin. Ils lui emboîtèrent le pas dans le sous-bois afin d’être rapidement hors de vue. Le seul son, qu’ils entendaient, était le battement de leur cœur. Arrivé hors d’atteinte, leur guide les entraîna dans la forêt puis jusqu’au fleuve par un méandre de sente. Au petit matin, sur la rive de l’Ohio, les attendait un large canot pouvant contenir une dizaine d’hommes. « — Mais où se trouvent nos chevaux ? » Interrogea Ignacio. « — Pas pouvoir les sortir du fort et monsieur Nils dire que vous allez plus vite en bateau.

— Il n’a pas tort, Ignacio, nous mettrons deux fois moins de temps pour rentrer.

— Monsieur Nils, déposer vos fusils et nourritures dedans, adieu. »

La phrase à peine finie, le métis disparut dans la forêt, laissant décontenancé le groupe. Juan-Felipe réagit. « — Vite, grimpez dans l’embarcation cela ne me dit rien qui vaille. » Ils sautèrent dans le canot, le dernier monté le poussa avec sa rame dans le courant du fleuve. Il fila. Tout à coup sous les bâches qui couvraient l’avant quelque chose se mit à bouger. Juan-Felipe souleva suspicieux celles-ci et resta abasourdi. Se cachait dessous un jeune homme grelottant, de froid ou de fièvre, installé au fond.

*

Pendant ce temps, l’armée du général Anthony Wayne marchait vers le Nord, il était parti de Greenville dans l’Ohio, avec deux mille hommes et mille cinq cents volontaires à cheval. Après plusieurs attaques des États-Uniens, le chef indien « Little Turtle » conseilla de faire la paix, mais son avis fut rejeté.

Jean Baptiste Carbanac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits