La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 7, 8 et 9

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Chapitre 07

Mai 1791, une naissance difficile

Louis Augustin Lacourtade

L’accouchement. C’était d’abord une histoire de femmes. Et comme Marie-Amélie avait perdu les eaux un mois à l’avance, la gent féminine de la maisonnée s’affola. Le moment était arrivé. La venue d’un enfant, c’était toujours l’inconnu, la peur, peut-être la mort.

Grisette alla chercher aussi vite qu’elle le put la sage-femme. Elle courut tout du long, traversa le pont rouge, longea la cathédrale, passa devant son parvis et pénétra dans un bâtiment au fronton antique soutenu par des colonnes qui était l’hôtel-Dieu. Elle arriva tout essoufflée dans le lieu insalubre, encombré de miséreux, de malades, de blessés qui erraient dans le hall et les couloirs. Depuis que les sœurs augustines avaient dû quitter leur demeure, le plus grand désordre régnait, la fillette ne savait où se diriger. Elle finit par interpeler une infirmière avec un tablier blanc empli de taches sombres, où elle pouvait trouver Madame Élisabeth Bourgeois. Celle-ci lui indiqua le chemin et lui enjoignit de ne pas galoper dans les corridors. Dès qu’elle ne fut plus sous le regard de la soignante, elle reprit sa course. Elle monta quatre à quatre les marches, ignorant la misère qu’elle croisait et qu’avec ses neuf ans, elle ne connaissait déjà que trop bien. Elle pénétra en trombe dans une salle aux allures de couloirs dans laquelle s’alignait des dizaines de lits sur lesquels se reposaient où attendaient que l’on s’occupa d’elles des femmes de tous âges parfois plusieurs dans la même couche par manque de place et dont certaines étaient là pour qu’on les aidât à mettre au monde. Elles n’avaient pas les moyens de faire venir une sage-femme à domicile. Entre deux lits, elle reconnut l’accoucheuse qui parlait doucement à une toute jeune femme prête à entrer en délivrance. Grisette se posta légèrement en arrière et attendit qu’on la remarque. Comme elle s’impatientait, lui tournant toujours le dos la sage-femme la rassura. : « — Oui ! Grisette, je t’ai vu, deux minutes s’il te plait, ta demande ne peut être si urgente. ». Ayant laissé sa malade, elle se retourna.

— Bien, je suppose que tu viens pour ta maîtresse !

— Oui, Madame, elle a perdu les eaux, Madame.

— Déjà, voilà qui n’est pas bon signe. Attends là-bas, je vais me nettoyer, je n’en ai pas pour longtemps.

Un instant plus tard, elle revint vers l’enfant qui patientait sur le pas de la porte. Elle appela deux femmes qui s’occupaient des malades, recommanda la jeune parturiente qu’elle venait de rassurer à l’une d’elles et avec sa comparse, suivit Grisette.

Damien, le valet de François-Xavier, de son côté, fut moins rapide. Il était allé alerter la tante de Marie-Amélie. Arrivé à l’hôtel de la rue du temple le portier le prévint que Madame la marquise se trouvait aux Tuileries. Il remit donc un message et tourna les talons pour la salle du Manège retrouver son maître. Il le repéra sans trop de difficulté et une fois prévenu, il partit à l’hôtel de Cambes sur la rive gauche. C’est Élisabeth qui le raccompagna trois heures après son départ.

Pendant ce temps, les douleurs avaient commencé. Anastasie, aidée d’Honorine, la cuisinière, avait installé du mieux qu’elle le pouvait la parturiente. À la mi-journée, entre les contractions, le laps de temps était grand, laissant supposer qu’il ne fallait pas s’affoler encore. Ce n’était pas pour de suite. Marie-Amélie se trouva rapidement entourée de femmes qui partageaient sincèrement ses souffrances. François-Xavier vint aux côtés de son épouse, ce qu’elle apprécia. Il comprit vite que sa présence gênait plus qu’elle n’était indispensable. Il s’installa dans la pièce à côté et commença, lui aussi à patienter.

Madame de La Fauve-Moissac arriva à la nuit tombée, car elle n’avait été prévenue qu’après son service auprès de la reine. Elle pensait que l’enfant devait être né. Hormis la sage-femme et les parents, nul ne savait qu’elle attendait des jumeaux. Lorsqu’elle entra dans la chambre après avoir salué son neveu qui l’avait détrompé quant à la délivrance et qui faisait les cent pas dans le salon, elle devina au vu des mines des femmes présentes que cela ne se passait pas bien. Elle vint aux côtés de la jeune femme, défigurée par les douleurs rapprochées, avec un sourire rassurant. Après avoir dit quelques mots affectueux, passée tendrement sa main sur son front fiévreux, elle se retourna vers la sage-femme et l’entraîna à l’autre bout de la pièce sur le mode du chuchotement, elle la questionna. « — Que se passe-t-il ?

— Votre nièce s’épuise trop vite, si les contractions sont proches, elles ne sont pas suffisantes pour expulser les nourrissons.

— Comment ça ? Les ?

— Elle attend des jumeaux, Madame.

— Et ne vaut-il pas mieux quérir un médecin ou un chirurgien, leur présence semble s’imposer.

 — Ils ne feront guère mieux que moi, et songeront avant tout aux enfants au détriment de la mère.

— Pensez-vous pouvoir sauver la mère ?

— Je vais faire tout mon possible.

— Alors faites !

De son côté, même si elle savait que ce n’était pas très catholique, Anastasie avait glissé sous le matelas des sachets d’accouchées contenant des poudres d’agates et des racines de mandragores. La cuisinière, elle, avait acquis uneRose de Jéricho qu’on lui avait vendue comme diurétique. Dans sa prime jeunesse, elle avait servi une riche Créole. À chacune de ses délivrances et elle en avait eu huit, elle réclamait une de ses roses étranges qui ressemblait plus à un chou ou une fougère qu’à une rose, mais qui, parait-il, détenait des pouvoirs. Elle trempa la plante, une boule de feuilles séchées et elle fit boire la décoction à Marie-Amélie. La boisson passait pour faciliter l’accouchement. Elle n’avait pas omis d’observer la vitesse à laquelle la Rose s’était ouverte dans l’eau reprenant l’aspect de la vie. Elle savait que l’on pouvait en déduire si l’enfantement allait être aisé ou laborieux. Et ce qu’elle vit ne lui plut pas. La rose s’était tout d’abord épanouie, puis s’était recroquevillée d’un coup. Elle n’en avait pas parlé pour ne pas prononcer des paroles néfastes. Élisabeth, qui ne connaissait que trop les symptômes des difficultés d’un accouchement, s’était assise à côté du lit, passant sur le front, le cou, les épaules de sa belle-sœur des compresses chaudes.

Au milieu de la nuit, tout s’accéléra, Marie-Amélie ne pouvait plus retenir ses cris qui déchiraient l’âme de François-Xavier, dans la pièce à côté. Elle s’ouvrit suffisamment pour que la sage-femme puisse tenter d’extraire le premier enfant qui se présentait. Elle aida de son mieux la mère, massant le ventre, assistant les contractions, pour propulser le nouveau-né. La tête commença à sortir, mais il avait son cordon ombilical autour du cou et cela inaugurait un étranglement. Sans paniquer, la sage-femme prit un couteau et trancha le cordon puis tira rapidement le nourrisson. La tête en bas, elle lui claqua les fesses, car il devait pleurer aussitôt. Ce qu’il accomplit, il passa du bleu de l’asphyxie au rouge de la contrariété. Elle le remit à Anastasie qui s’en occupa. « — Attention, elle perd connaissance ! » La sage-femme se retourna et vit Marie-Amélie s’affaisser. « — Vite ! Donnez-moi les sels, elle doit tenir encore ! Marie-Amélie, mon petit, courage, vous devez aider votre enfant. »

Du tréfonds de ses pensées celle-ci se disait qu’elle ne pouvait plus, ses forces l’avaient abandonnée. Les sels secouèrent ses sens, mais pas assez pour lui procurer de l’énergie, les contractions s’étaient arrêtées. La sage-femme ne lâchait pas prise, elle massait le ventre de la parturiente, essayait de relancer le processus ou tout au moins de le reproduire. : « — Allez ! Pousser, courage ! Aidez  le, mon petit ! » Elle ne pouvait même pas se servir desforceps. Toutes les femmes autour de l’accouchée blêmissaient, toutes se mirent à prier intérieurement, Marie-Amélie perdait connaissance, le cœur allait lâcher. Ce ne fut qu’un cri. : « — Sauvez ma nièce ! Coûte que coûte ! »

La sage-femme se retourna vers elle : « — L’enfant doit être mort, elle n’a plus de contraction. » Elle attrapa l’un des outils qu’elle honnissait, car il confirmait l’état fatal de l’enfant. Avec les crochets, elle alla chercher ce qui n’était plus qu’un cadavre dans les entrailles de sa mère pour au moins préserver celle-ci. Élisabeth sortit, tant cela la secouait, mais elle avait oublié François-Xavier qui comprit à sa vue que cela se passait mal.Elle le rassura comme elle put, lui affirmant que ce n’était pas fini. Il tomba à genoux. : « — Je mourrai si elle meurt ». Il se mit à pleurer dans le giron de sa belle-sœur comme un enfant, elle le calma, flatta sa tête, lui dit des mots de consolations. Dans la pièce voisine, la sage-femme avait réussi à extirper le mort-né qui l’était visiblement depuis déjà un certain temps. Quand elle vit le corps sclérosé, elle pensa tout de suite à la fois où les contractions avaient commencé puis s’étaient interrompues laissant présager une fausse alerte. Elle demanda à son aide d’éloigner la dépouille des yeux de la mère, bien qu’elle ait perdu connaissance. Elle fit attention de bien nettoyer l’accouchée, car par expérience elle s’était rendu compte que cela faisait la différence pour sa survie. Elle ranima Marie-Amélie, pour lui donner trois cuillérées d’huile d’amande douce avec du sucre candi, ceci sur la demande de Madame de La Fauve-Moissac, ce à quoi elle avait acquiescé sachant que chaque région détenait son roboratif pour la parturiente. On ne put lui montrer son enfant tant elle était affaiblie. On la laissa s’endormir.

François Xavier Lacourtade

François-Xavier fut appelé au chevet de son épouse. Il repoussa le nourrisson qu’on lui présentait, il voulut d’abord s’assurer de l’état de la mère. À la lueur des chandelles, celle-ci avait rejoint les bras de Morphée. Alors seulement, il se tourna vers le nouveau-né malingre et soupira d’aise, l’un d’eux vivait. Il se retourna vers la table où gisait le mort-né sous un linge, à la vue du petit cadavre, il eut un pincement au cœur et les larmes perlèrent à ses yeux.

Une fois la sage-femme et son aide partis, Madame La Fauve-Moissac souleva le problème de l’ondoiement au moins pour l’enfant en vie de peur que celui-ci ne vînt à décéder comme son frère.Anastasie proposa, malgré l’heure tardive, le curé de Saint-Louis. Monsieur d’Ajasson de Grandsagne était arrivé en fin de soirée. Inquiet de ne pas voir revenir son épouse, et ne concevant pas d’autre possibilité il avait décidé de la rejoindre tant qu’il faisait encore noir. Ils laissèrent Élisabeth au chevet de Marie-Amélie.

Grisette prit les devants afin de vérifier que personne ne put les apercevoir dehors bien après le couvre-feu et qui plus est au milieu de la nuit. Alors sous le ciel nocturne, l’étrange cortège longeant les murs se mit en route avec en tête la petite fille. Madame La Fauve-Moissac, soutenant son neveu affligé, suivait son époux, lui-même marchait sur les talons d’Anastasie qui tenait dans ses bras le nourrisson. Damien avait consenti à les accompagné avec le sinistre fardeau du mort-né dans un panier recouvert d’une couverture. Le groupe se faufila par les jardins jusqu’au presbytère. Personne ne les vit.

Réveillé au milieu de la nuit le curé Corentin s’affola, car il cachait cinq prêtres de ses amis. Avant de répondre, il les envoya dans la crypte. Quand il réalisa qui c’était, il fut rassuré et accepta d’ondoyer le vivant et le mort. Ce dernier au moins n’errerait pas dans les limbes sans espoir de rejoindre le paradis.

Le vivant était vêtu aussi somptueusement que possible et disparaissait dans le linge fin et la dentelle. Sa mère y avait pourvu bien avant sa naissance. Les cloches ne sonnèrent pas à toute volée comme cela se faisait traditionnellement, mais ce n’était plus d’actualité par les temps qui couraient. Le parrain et la marraine furent madame la Fauve-Moissac et son époux, le marquis d’Ajasson de Grandsagne. Ils choisirent comme prénoms Louis-Augustin. Le curé répandit l’eau bénite sur la tête des enfants, s’attardant sur le vivant qui était tout petit et ne garantissait pas de vivre. Il prononça les paroles liturgiques y mettant toute la sincérité de l’espoir : « Enfant, je te baptise, au nom du père et du Fils et du Saint-Esprit ».

Quand la cérémonie du baptême fut finie, le curé proposa d’installer le petit mort dans le caveau de l’église où il y avait de la place. Il serait ainsi en terre consacrée, le lieu avait été désaffecté, mais nul n’avait osé sortir les cadavres. Le père accepta. Cela se fit sous l’œil des prêtres dissimulés dans la crypte tout aussi surpris qu’eux de se voir.

Au matin, tous laissèrent la petite famille se reposer enfin. François-Xavier heureux de découvrir sa femme en vie se satisfit de se savoir un fils. Marie-Amélie dormit deux jours et ne considéra réellement son enfant qu’à son réveil. De plus, elle prit conscience de la mort du deuxième. Elle pleura l’un et s’apeura devant la vulnérabilité de l’autre laissant présager une santé fragile. Elle ne voulut pas le prendre dans ses bras. Anastasie mit le nouveau-né dans un oreiller de plume pour lui tenir chaud, elle attacha avec une épingle les deux côtés repliés sur lui. Elle posa le tout-petit arrangé ainsi, sur un fauteuil de la chambre de sa mère. Ils ne pouvaient trouver une nourrice et Marie-Amélie n’avait pas eu de montée de lait. Devant l’inévitable, la cuisinière décida d’alimenter le rejeton avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, passée dans un tamis, sans ne jamais lui donner une seule goutte d’aucun lait. Cela se nommait dans sa Bourgogne natale, de la miaulée,et comme cela semblaitréussir parfaitement au nourrisson et que très vite il prit les couleurs d’une bonne santé, personne ne revint sur ce surprenant régime alimentaire.

*

Si l’année 1791 avait commencé pour tous avec l’élection de Mirabeau comme président de l’Assemblée Nationale et par la bulle papale repoussant la Constitution civile du clergé scindant un peu plus la population, puis par la mort de Mirabeau, pour Monsieur Lacourtade père, ce qui marqua le printemps de cette année-là, fut la naissance de son petit-fils Louis-Augustin le 15 du mois de mai 1791. Il but le champagne avec son jeune bras droit.

Chapitre 08.

Naissance d’une République. 21 juin 1791.

Arrestation de la famille royale à Varennes

Marie-Amélie était toujours extrêmement fatiguée. Elle passait le plus clair de son temps, allongée, son corps ne reprenait pas le dessus. Après l’accouchement, elle avait plongé dans un abattement moral, duquel même son fils n’arrivait pas à la sortir. Lorsqu’il pleurait, Anastasie le retirait de la pièce, car elle paniquait et elle avait en outre eu une crise de nerfs la première fois. Petit à petit, elle refusa de voir son nourrisson au grand chagrin de sa chambrière qui de fait était devenue aussi la nourrice de l’enfant. François-Xavier était désemparé, le curé de Saint-Louis venu la visiter le rassura. : « — Ne vous inquiétez pas, elle n’est pas la première et le temps avec l’aide de Dieu guérit ce mal de l’âme. Je l’ai souvent constaté. » Seulement, cela faisait plus d’un mois et il ne percevait guère de progrès.

Il fut donc très surpris ce matin-là quand il la trouva debout devant sa coiffeuse se faisant habiller par Anastasie qui jubilait face à ce miracle. La chambrière n’avait toutefois pas été jusqu’à représenter le nouveau-né à sa mère qui ne l’avait pas réclamé. Elle l’avait confié à la garde de Grisette enamourée du chérubin. Il lui sourit l’embrassa.

— Je suis désolée, mon François, il y a trop longtemps que je me laisse aller, je ne suis pas encore bien forte sur mes jambes, mais cela ne saurait tarder.

— Vous êtes toute pardonnée.

Il remerciait Dieu de cette guérison soudaine. Bien qu’amaigrie, elle avait recouvré ses couleurs, il était en train de contempler son épouse quand son domestique frappa et signala qu’un valet de Madame La Fauve-Moissac voulait donner en mains propres un message à Madame. Le couple sourcilla, qu’est-ce que c’était cette fantaisie ? Ils le retrouvèrent dans le salon, Marie-Amélie reconnut le Jean, un valet de madame La Fauve-Moissac. Ce dernier tendit la lettre cachetée de sa maîtresse. Elle rompit le sceau et déplia le document.

De Marie Louise La Fauve-Moissac

Marquise d’Ajasson de Grandsagne.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Lundi 20 juin 1791

Mon enfant,

Je suis désolée de ne pouvoir venir vous le dire, mais des évènements, que je ne peux décrire, nous obligent, mon époux et moi-même, à quitter la France sur-le-champ. J’ai donné congé à mon personnel et ai fermé mon hôtel.

Portez-vous bien. Et Dieu fasse qu’il ne vous arrive rien, à vous et votre famille.

Votre tante.

Marie-Louise.

Marie-Amélie était abasourdie, elle se laissa tomber sur la chaise à côté d’elle et tendit la lettre à son mari. François-Xavier intervint : « – Jean savez-vous ce qu’il y a dans cette lettre ?

— Bein, je suppose que c’est pour vous dire que Madame la marquise, elle est partie avec tout ce qu’elle pouvait emporter.

— Mais quand a-t-elle donc quitté Paris ?

— Hier au soir, Monsieur, mes parents, ils ont vider les lieux avec elle et même la Marceline et sa fille.

— Et tu sais pourquoi !

— Je crois bien, mais j’suis pas sûr. Devant le regard interrogatif de son auditoire, il poursuivit. Et bein dans tout Paris, on dit que le roi et sa famille et bein, ils se sont fait la malle. Alors Madame la marquise, elle est mal…

— Ce n’est pas vrai ! Ils ont quitté les Tuileries ! Chérie, je dois m’y rendre !

 Il prit son chapeau et suivi de son valet de chambre et du Jean, ils se précipitèrent à l’Assemblée, laissant là Marie-Amélie avec ses pensées.

*

Au milieu de la nuit du 22 au 23 juin Paris apprit que le roi avait été arrêté à Varennes. Le soir du 25 juin, lui et sa famille étaient revenus aux Tuileries. Madame La Fauve-Moissac, elle, son époux et ses gens étaient en sécurité dans leurs terres en Suisse.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Un mois plus tard, l’été accablait encore la ville d’une chaleur étouffante. Le soleil était couché, toutes les portes-fenêtres de l’appartement étaient grandes ouvertes ; Marie-Amélie cherchait le moindre souffle d’air pour se soulager. Sa peau perlait de sueur malgré la légèreté de sa robe en mousseline et le mouvement régulier de son éventail qu’elle ne lâchait pas. Elle était tourmentée, François-Xavier n’était pas rentré et Anastasie était revenue du marché avec des bruits de la rue ; une fusillade avait éclaté au Champ de Mars. Il n’avait pas de raison d’y aller, mais il se faisait tard. Elle avait endormi Louis en le berçant. Sortie de sa dépression, sa nature de mère avait repris le dessus. La ville se calmait doucement avec la venue de la nuit, elle se mouvait de son fauteuil au balcon, en elle l’inquiétude montait. Elle le sentait, il s’était passé quelque chose. Elle finit par installer sa bergère sur le balcon et attendit guettant le moindre bruit la moindre silhouette. Elle ne put s’empêcher de penser à l’agresseur qui l’avait suivie partout avant la naissance de son fils. Mais elle en rejeta l’idée, depuis le temps qu’elle n’était pas sortie, il avait dû se lasser. Personne ne l’avait remarqué depuis la confession de Grisette, qui la première vérifiait tous les jours les alentours.

Tout à coup, elle aperçut deux hommes qui en soutenaient un troisième. « — Seigneur Dieu, François ! Anastasie, vite, Monsieur a un problème. » Elle se précipita dans l’escalier, Damien avec un inconnu aidait son maître à marcher. François-Xavier perdait beaucoup de sang. Ils le montèrent et finirent par le porter jusqu’à sa chambre. Où aller chercher un docteur ? Marie-Amélie allait poser la question, quand Damien présenta l’homme qui l’accompagnait comme un chirurgien. Il nettoya la plaie, une balle avait traversé l’épaule, mais n’avait touché aucun organe vital. Le médecin rassura tout le monde, il en serait quitte pour une grande frayeur et plusieurs jours de repos. Il repasserait le lendemain à tout hasard. La proposition réconforta la jeune femme d’autant que François-Xavier eut dans la nuit un accès de température qui perdura dans la journée, cela l’inquiéta, mais elle finit par tomber. Quand il sortit des affres de la fièvre, il put raconter à son épouse, ce que Damien n’avait pas su de cette journée funeste.

*

Un jour avant, Jean-Pierre Brissot et Choderlos de Laclos avaient rédigé pour les Cordeliers une pétition qui demandait la déchéance du roi. Les sociétés populaires invitèrent les citoyens à venir le lendemain ratifier ladite pétition en masse. Pour cela, Danton vint la lire du club des Jacobins à l’autel de la patrie dressé pour la circonstance au Champ de Mars.

Mais le jour de la signature publique, il changea d’idée et décida de ne pas y aller.

Jacques-Henri devenu jour après jour l’ombre de Danton était revenu avec une nouvelle des plus intéressantes du « 129 » ; une des plus célèbres maisons de jeu du Palais-Royal, dans laquelle se rassemblaient tous les ennemis des brissotins à tendance fortement royaliste. L’établissement tenu par le beau-frère d’Antoine Joseph Santerre, Jacques Bon Pelletier Descarrières, un ancien officier de la maison du roi, assisté de la plantureuse Melle la Bacchante, sa maîtresse, avait hébergé dans une salle du fond une réunion de révolutionnaires bon teint comme le paraissait le citoyen Santerre. Ce dernier cultivait dans les faubourgs son image de patriote sans failles quand il ne passait pas la soirée avec Maximilien Radix de Saint-Foix et son neveu Omer Talon tous les deux conseillers occultes de Louis XVI et dispensateurs prodigues des fonds secrets de la liste civile. Le but de ces soirées était de recruter un certain nombre d’individus pour qui la Révolution était avant toute chose, une lucrative opportunité. Ce soir-là, c’était joint à eux le comte de La Marck et la coquette somme de 20 000 livres afin de créer une émeute pour empêcher les signatures.

Jacques Henri Bachenot

Danton se demandait bien comment Jacques-Henri pouvait obtenir ce genre de renseignements, mais une chose était sûre, elles étaient toujours exactes. Il ne pouvait être informé du fait que son homme de main exerçait un chantage sur mademoiselle la Bacchante. Il l’avait surprise dans une posture avantageuse pour le cavalier qui la chevauchait et qui n’était pas son amant en titre. Et ce dernier n’appréciait pas d’être cocufié et le faisait savoir à coups de torgnoles qui par ailleurs avaient défiguré sa précédente compagne.

La nouvelle ramenée par Jacques-Henri n’était pas pour déplaire à Danton. Ces remous déstabiliseraient l’Assemblée sans arrêter son choix entre une république ou une royauté parlementaire. Les députés à l’encontre du pouvoir de l’hôtel de ville avaient décidé de rendre le pouvoir exécutif à Louis XVI, par crainte de la guerre étrangère, et de la République. Cela l’avait mis dans une rage démesurée. Aussi, si ce rassemblement, tout républicain qu’il fut, tournait mal, cela freinerait le parti de Brissot et des Orléans qui à son goût montaient trop vite les marches du pouvoir, marches qu’il se destinait. Et puis il savait que cela n’empêcherait pas l’avancée de la République, il n’avait aucun doute à ce sujet. Il recommanda donc à Jacques-Henri d’en suivre les évènements afin de lui remettre un compte-rendu, mais de rester en marge de la manifestation.

En ce dimanche, les Parisiens étaient venus en masse pour signer la déchéance de Louis XVI et l’installation de la République en France. La journée était belle, ensoleillée. Le Champ de Mars, vaste cirque, comme l’Empire romain n’en avait jamais vu, aménagé pour la fête de la fédération, de la Seine à l’École militaire, se remplissait d’une foule de curieux. L’esplanade accueillait des promeneurs inoffensifs, hommes, femmes et enfants, familles venues au spectacle. Le tout prenait des airs de festifs. On s’interpellait, on riait, on chantait, on buvait, on s’assoyait jusque sur les marches de l’autel de la Patrie qui s’élevait au centre, telle une pyramide à degrés tronquée à son sommet. Sur les gradins herbeux, qui délimitaient l’immense espace, on déjeunait sur l’herbe. On y dégustait des gâteaux de Nanterre, du pain d’épices que des marchands ambulants vendaient à la cantonade. Vers une heure, la pétition n’était toujours pas parvenue sur les lieux, François Robert et Louise de Keralio décidèrent d’en rédiger une sur-le-champ et la firent signer. La foule s’interrogeait. N’avait-elle pas été trompée ? Elle s’impatientait.

François-Xavier assis à l’Assemblée vit arriver les premiers informateurs avec des rapports catastrophiques sur ce qui se passait sur l’emplacement du rassemblement. Certains prétendaient le site tenu par des bandes armées. Méfiant Vergniaud et Brissot lui demandèrent d’aller y faire un tour pour vérifier. Celui-ci s’y rendit à pied. Il traversa la Seine par le pont de bois qui menait face à un immense arc de triomphe à trois arcades, entrée principale du Champ de Mars qu’il trouva un peu houleux, mais sans incident alarmant. Il se dirigea vers les escaliers de la pyramide où s’élevait l’autel de la Patrie ombragé par un palmier. Alors qu’il parcourait le lieu cherchant des amis qui pourraient lui donner plus de renseignements justifiant ses alertes, il fut aperçu par ce qui était pour lui un inconnu. Jacques-Henri en lisière, au bas des gradins près de l’entrée du Gros Caillou, l’avait repéré, il n’avait pas d’idée préconçue, mais il pensa que c’était une opportunité. L’incident du Louvre l’avait obligé à s’éloigner de son obsession, mais elle le rongeait plus que jamais. Égal à un acide, elle brûlait chaque parti de son être. Sa frustration était telle qu’il avait été jusqu’à frapper à mort une prostituée qui ressemblait vaguement à Marie-Amélie. Son corps demeurait désormais au fond de la Seine.

Pendant ce temps, trompée par des rapports infidèles faisant état de désordres graves, l’Assemblée constituante avait demandé au maire de Paris, Bailly, d’aller y rétablir l’ordre. La Fayette se porta au-devant des signataires, à la tête de la Garde Nationale dont il était encore le commandant. Il pensait qu’à sa vue la foule se calmerait, mais il advint le contraire et le tumulte devint effrayant. La multitude en colère leur jeta des pierres. Jacques-Henri tout en restant à couvert s’était rapproché de François-Xavier, alors qu’il conversait avec le couple Roland qu’il venait de rencontrer. La jeune femme fit remarquer qu’il se passait quelque chose vers l’entrée principale, car beaucoup de poussière s’élevait. Puis ils entendirent des coups de feu, ils jugèrent que l’on tirait à poudre. Prudents, ils se reculèrent en bordure vers le glacis. Ils voyaient les choses dégénérer ; le peintre David vint leur donner des nouvelles et leur conseilla de quitter les lieux. L’agent de Danton avait aussi localisé l’Italien Rotondo, et ses comparses, Cavallanti et Giles. À proximité de l’autel de la patrie, où les individus inquiets se regroupaient, il savait qu’ils attendaient le signal de Santerre,commandant d’un des bataillons et organisateurs de l’attentat. Bailly, perdant pied et afin de réprimer le désordre décréta sur l’instant la loi martiale et brandit son symbole : le drapeau rouge qui permettait aux forces de l’ordre de faire usage de leurs armes. Le général enjoignit à ses hommes de tirer à blanc, mais l’attroupement s’aperçut du subterfuge et recommença à caillasser les soldats. Sur un signe de tête de Santerre, son affidé fit feu vers La Fayette sans l’atteindre, mais il blessa un dragon. Ce n’était pas grave. Il prit ce prétexte et donna aussitôt l’ordre de riposter dans la direction d’où venait le coup de feu, c’est-à-dire dans la foule. La panique se généralisa et se transforma en débandade, puis en bousculade. Jacques-Henri profita de l’affolement et visa François-Xavier, l’aubaine était trop belle. Sa jalousie allait être soulagée. Il allait s’en débarrasser, cela réglerait une bonne partie de ses problèmes. Le voisin de celui-ci s’en aperçut et le poussa violemment sur le côté, lui évitant la mort. Mais la balle lui transperça l’épaule et la douleur lui fit perdre connaissance. Jacques-Henri découvert s’enfonça dans le tumulte et prit la fuite avec à ses trousses le témoin de ses coupables intentions. Il le perdit. L’homme rebroussa chemin pour porter secours au blessé. Il le souleva et le porta tant bien que mal en dehors du champ de combat, le traînant vers le quartier du Gros Caillou. Bailly avait lancé une charge de cavalerie qui achevait de disperser la foule. Quand le calme revint, la nuit tombait sur une cinquantaine de morts et des centaines de blessés, essentiellement des femmes et des enfants. Ce fut par un grand hasard que Damien retrouva son maître soutenu par son sauveur, un chirurgien de la Salpêtrière.

S’ils ne le formulèrent pas, Marie-Amélie et François-Xavier pensèrent que c’était toujours le même homme, mais pourquoi les harcelait-il ? Cela, ils ne le comprenaient pas.

*

Lacourtade Henri

Monsieur Lacourtade père n’eut guère le temps de profiter de ce bonheur familial qu’était la naissance de son petit-fils, les orages s’accumulèrent sur la France ; la province ne fut pas épargnée. Les premières prémices furent un décret permettant de recruter au sein de la Garde Nationale des volontaires pour participer à des conflits extérieurs. Ce fut ensuite un coup de semonce, au début de l’été, on annonça l’arrestation de Louis XVI et de sa famille à Varennes. Il tentait de fuir le pouvoir de l’Assemblée et semblait du même coup vouloir quitter le pays. Une partie de la France commença à regarder avec encore plus de suspicion les tierces personnes. On était tenu dorénavant de se positionner d’un côté ou de l’autre soit pour le roi soit pour la révolution, comme si les deux n’allaient plus ensemble. Ceux, qui par accoutumance jusque-là n’avaient aucun motif particulier de se plaindre de la royauté, se retrouvèrent suspects auprès de gens qui reliaient les théories de Paris et des différents clubs dont ils étaient loin de connaître les méandres des intérêts. La Révolution, qui avec la fête de la Fédération s’était présentée comme une religion, devenait une Police, chaque municipalité détenait sa garde nationale. La foule d’hommes inoffensifs, qui sans idées arrêtées maintenait ses habitudes ou ses positions de l’ancien régime, se trouva par l’effet des délations jacobines dans une situation de plus en plus délicate, voire inenvisageable à tenir. On se méfiait de son personnel, de sa famille même. Il suffisait d’une accusation, parfois anonyme, d’un voisin un peu jaloux pour être déclaré « égoïste » ou « malveillant », et dans certains cas les deux réuni, par les commissaires du District. Le supposé malfaisant, dénoncé, se voyait taxer d’une lourde amende sans aucun jugement et sans appel possible.  s’il ne pouvait s’acquitter de cette forte somme dans un délai très bref, c’était le déclenchement de la « contrainte par corps », autrement dit la conduite en prison, aussi si l’on en avait les moyens, on préférait s’exiler.

Pendant ce temps, Louis XVI approuvait la Constitution et devenait ainsi roi des Français. À l’automne, l’Assemblée constituante laissait la place à l’Assemblée législative. Puis des émeutes dirigées contre les prêtres réfractaires éclatèrent à Paris et des décrets rendirent obligatoire l’appartenance à la Garde Nationale pour tous les citoyens-électeurs de 18 à 60 ans.

Chapitre 09.

Un spectacle surprenant. Octobre 1791.

réunion députés français

La première sortie de Marie-Amélie, après son accouchement, dans le monde parisien fut incitée par son époux. Les différentes agressions, qu’ils avaient l’un et l’autre subies, les avaient amenés à se terrer chez eux, ce qui leur devenait insupportable. François-Xavier, à peu près remis, décida qu’une échappée dans la foule leur garantirait la sécurité, ce à quoi Marie-Amélie avait acquiescé.

Le jeune Bordelais ne pouvait être de nouveau éligible, l’Assemblée constituante avait été dissoute au profit de l’Assemblée législative. Il n’avait pas souhaité se présenter à un nouveau poste, il ne se sentait pas à sa place en lumière ; mais il épaulait toujours ses compagnons qui eux étaient députés de fraîche date. Son soutien devint surtout financier. Lorsqu’Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Victurnien Vergniaud, avaient vu le peu de bien qu’ils avaient, fondre dans la vie parisienne que les temps rendaient très chère, ils avaient apprécié cette manne providentielle. Ne voulant pas en passer par des compromis qui auraient mis en porte à faux leurs idées de justice et d’égalité — les fonds suspects de Talleyrand, Danton ou Mirabeau engendraient beaucoup de médisances quant à la probité des représentants du peuple — ils avaient accepté l’aide de leur ami. Ils ne se soucièrent toutefois pas des difficultés que cela pouvait entraîner dans l’affaire de négoce de la famille Lacourtade, et que François-Xavier taisait par ailleurs.

Il avait donc décidé d’emmener son épouse et sa belle-sœur au spectacle incontournable du moment : l’Assemblée. Ils s’y parvinrent au milieu de la matinée sous un beau soleil dans la voiture d’Élisabeth. Les abords étaient très encombrés, ils étaient arrivés par la rue Saint-Honoré embouteillée de carrosses, de chaises, et d’une multitude de piétons. Devant l’impatience de Marie-Amélie, ils optèrent d’un commun accord de descendre et de finir à pied les quelques mètres qui restaient se frayant un chemin dans la foule. L’Assemblée s’était installée au Manège aux abords des Tuileries. Malgré la superficie du lieu, il devint évident qu’il ne suffirait pas à accueillir l’illustre auditoire et ses services. L’honorable institution s’étendit sur les deux couvents qui la jouxtaient : celui des Capucins et celui des Feuillants, à qui ils avaient été loués. Ils pénétrèrent au fond de la cour des feuillants, dans un étroit chemin qui les séparait et parvenait au jardin des Tuileries, constituant, par l’usage une sorte de passage public. Pour relier les bureaux à la salle de l’Assemblée, il avait été dressé, un trottoir en planches, couvert de coutil rayé, menant à une porte qui était celle du personnel et par laquelle François-Xavier détenait ses entrées. Les deux jeunes femmes s’émerveillaient à la vue de la multitude qui semblait pleine de préoccupations urgentes et dans laquelle tous se connaissaient, se saluaient, s’apostrophaient. Sur une cour que bordaient divers bâtiments du corps de garde, une porte magistrale ouvrait sur l’immense pièce. Élisabeth qui avait participé en spectatrice à l’ouverture des États-Généraux dans la salle des menus plaisirs ne fut guère impressionnée. Marie-Amélie quant à elle resta bouche bée, à la grande satisfaction de son époux content de son effet, devant les proportions gigantesques du lieu et de la foule qui s’y entassait. Le public trouvait place aux deux extrémités, les deux jeunes femmes suivirent leur guide vers leurs sièges, dans une loge en mezzanine qui surplombait l’ensemble et qu’il leur avait fait réserver. Marie-Amélie constata à voix haute que cela ressemblait au théâtre. L’impact était d’autant renforcé qu’un auditoire très friand de débats politiques allait à l’Assemblée comme on se rendait au spectacle. Élisabeth commença à lui montrer du bout de son éventail les gens qu’elle connaissait, car elles n’étaient pas les seules élégantes qui venaient applaudir les joutes verbales. Elle s’interrompit à l’entrée d’une jeune femme que François-Xavier leur présenta comme étant Madame Roland. D’un naturel chaleureux, celle-ci engagea la conversation avec les deux belles-sœurs, l’homme s’éclipsa afin de rejoindre ses relations. Marie-Amélie et Madame Roland se trouvèrent rapidement des points communs, elles s’étaient notamment toutes deux installées à la même période à Paris et fréquentaient les mêmes amis. Elles étaient étonnées de ne pas s’être rencontrées plutôt.

madame-roland

Un peu perdue par le nombre de députés, Marie-Amélie demanda à Madame Roland si elle arrivait à s’y retrouver, Élisabeth ayant reconnu son ignorance due à son désintérêt et à sa myopie. Madame Roland lui tendit un pamphlet qu’elle qualifiait de distrayant et qui leur permettrait d’aider leur mémoire. Le libelle, illustré de caricatures intitulées « les chevaux au manège », y jugeait les représentants influents, avec autant de concision que d’impartialité, à l’aide de noms de chevaux. Marie-Amélie y trouva plus d’une de ses accointances et partagea avec ses compagnes la découverte des pseudonymes de ses amis et s’amusa à identifier au moyen de l’adjectif ceux qui lui étaient inconnus. Elle reconnut sans peine Clermont-Tonnerre baptisé l’ombrageux. Elle admit que le Duc de Coigny surnommé le Mignon en avait tout à fait l’allure et que l’abbé Grégoire étiqueté l’Intrépide et le Chevalier de Boufflers le Joyeux portaient bien leurs qualificatifs. Élisabeth fit remarquer que Moreau de Saint-Méry ressemblait à son sobriquet le rhinocéros et concéda que le Beau allait bien au Prince de Poix tout comme le Superbe de monsieur de Montesquieu. Quant aux autres, elles eurent du mal à les identifier sauf Alexandre de Lameth dit l’Impayable, que Madame Roland connaissait de vue et qui présidait. La séance commençant Madame Roland se mit en devoir d’expliquer à ses acolytes la constitution de l’Assemblée législative fraîchement instaurée. Il y avait sept cent quarante-cinq nouveaux représentants et Marie-Amélie, qui les examinait avec les lunettes de théâtre d’Élisabeth, les jugea tous très jeunes, voire trop jeunes. Madame Roland précisa que parmi eux quantité étaient avocats, hommes de lettres. Elle rajouta que beaucoup étaient amis de la phrase sonore et des attitudes d’art dramatique. Par ailleurs, cela plaisait au public présent et qu’il y avait aussi beaucoup d’intrigants, ce qui ne surprit pas sa comparse. Elle résuma ironiquement la description de son tableau. : « — Ils s’étourdissent de mots, surtout les députés du Midi, qui dès le début dominèrent les lieux par leurs discours. Encombrés de poncifs d’école, de souvenirs du monde antique adopté souvent à contresens, drapés dans une toge imaginaire, ils se campent en héros, sans oublier pour cela leurs intérêts ». La repartie fit sourire ses deux auditrices qui se régalaient de la sagacité caustique de leur compagne. Elle reprit son explication essayant d’être la plus claire possible. : « — Sur votre droite sont assis les Feuillants, ils sont environ cent soixante et ils veulent sincèrement appliquer la Constitution et renforcer plutôt qu’affaiblir le pouvoir exécutif. Les plus en vue sont des militaires ; ils suivent les triumvirs Barnave, Duport, Lameth et bien sûr La Fayette. Vous pouvez voir le maréchal de camp Mathieu Dumas, le colonel Théodore de Lameth, le capitaine Stanislas de Girardin, un magistrat, Beugnot. » Élisabeth informa que Monsieur de Lameth et son frère se trouvaient être de ses fréquentations. Elle avait été amenée à les recevoir chez elle et elle ne les aimait pas vraiment, ils ne lui paraissaient guère francs. Madame Roland alla dans son sens. Élisabeth ajouta qui lui semblait que l’un des deux avait pour maîtresse Theresa Cabarrus que Marie-Amélie devait connaître. Reprenant son explication Madame Roland précisa que le centre, ou parti des Indépendants, avait pour lui le nombre, mais il était divisé, hésitant. Quelques noms à peine s’y détachaient : ceux d’anciens parlementaires Pastoret et Bigot de Préameneu, celui de l’officier Lacuée. Ses deux compagnes admirent leur ignorance quant à ses gens. « — Et pour finir, à gauche, nos amis Brissot, Condorcet, le capitaine Lazare Carnot, le capucin Chabot, l’évêque Fauchet, Isnard et plusieurs représentants de votre département la Gironde comme Vergniaud, Guadet, Gensonné, dont l’éloquence et l’ardeur sont remarquées de tous. Ils sont… cent quarante députés démocrates, qui comme vous le savez, sont hostiles à la Constitution et qui aspirent plus ou moins ouvertement à la République. » La ferveur du ton de la narratrice enthousiasma Marie-Amélie qui pensait que l’avenir de la France se déroulait, se décidait, se jouait ici face à ses yeux. Elle restait admirative de l’éloquence, de la justesse des propos de Madame Roland. Elle réfléchissait à tout ça quand elle remarqua que l’assemblée riait de l’allocution de l’individu qui palabrait devant eux. Elle supposa sur l’instant que l’homme avait lancé un flèche digne d’amuser le public, mais elle constata que l’on se moquait de lui. Elle ne trouva cela guère charitable. Elle admit qu’il avait du mal avec son élocution sûrement due à sa timidité, son discours laborieux, manquait d’élan. Lui-même était attendrissant avec une silhouette mince tirée à quatre épingles, les traits fins, harmonieux et son regard de myope. Elle se retourna vers Madame Roland intriguée. « — C’est un jacobin un dénommé Robespierre, il n’est guère intéressant, il n’est même pas député. On ne l’entend pas et il n’est pas encore édité. Ce qui est le plus curieux, c’est qu’il persiste. Remarquez qu’il n’a pas tout à fait tort puisque c’est à cause de lui que la plupart des membres de ce conseil ont leur place. »  Devant le regard interrogateur de Marie-Amélie, elle poursuivit sa réflexion. « — Comme rien n’était prévu pour régler les désaccords entre les pouvoirs exécutifs et législatifs, il a proposé qu’aucun constituant, dont votre époux a fait partie, ne puisse se présenter à l’élection de la nouvelle assemblée. Cela a été accepté à la majorité. Mirabeau proférait qu’il fallait s’en méfier, il prétendait qu’il irait loin, car il croyait tout ce qu’il disait et qu’il n’avait pas de besoins. Nous constaterons bien si Mirabeau était inspiré. »

La séance continua deux bonnes heures, François-Xavier vint rechercher les deux jeunes femmes qui par ailleurs commençaient à fatiguer et n’arrivaient plus à suivre. Elles quittèrent Madame Roland qui attendait son époux et elles se promirent de se revoir bientôt, Marie-Amélie acceptant une invitation à la voir dans son salon.

*

Installé dans la voiture, François-Xavier interrogea les deux jeunes femmes sur leur impression sur la séance. Si Élisabeth avoua que toutes ces harangues la fatiguaient, son épouse montra plus d’enthousiasme et lui raconta l’échange avec Madame Roland et s’amusa des surnoms que l’on donnait aux nouveaux députés. « — Vous savez, Marie-Amélie, que l’un de nos amis a même reçu comme pseudonyme celui d’« aigle de la Gironde » depuis qu’il a déclamé un brillant discours contre l’émigration, c’est notre « galant » Pierre Vergniaud. »  Se souvenant de la dernière rencontre avec le jeune député, elle sourit. Elle expliqua à sa belle-sœur qu’elle avait dû se résoudre à calmer les ardeurs amoureuses de ce pseudo prétendant qui avait déclenché les premiers émois de sa petite sœur déjà promise et par cela avait accéléré son départ pour Paris. « — Et, comment va notre briseur de cœur ?

— Fort bien, son talent d’orateur d’exception en fait un ténor, ce qu’il apprécie comme vous vous en doutez. Vous ne l’avez pas vu aujourd’hui, car il était reçu par le roi.

— Par le roi ?

— Oui, il a été délégué par l’Assemblée pour lui faire signer des lois promulguées par cette dernière. Le roi y mettra sûrement son véto, mais qui sait si Pierre n’arrivera pas à le convaincre ? Nous serons instruits de cela ce soir, nous sommes attendus dans ses appartements de la place Vendôme dans lesquels il accueille les proches de Brissot de Warville.

Marie-Amélie Lacourtade chez mme Rolland

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 5 et 6

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Chapitre 5

Le Palais-Royal

Début décembre 1790.

Galerie et jardins du Palais Royal

La voiture les posa rue Saint-Honoré devant la célèbre boutique du grand Mogol où mademoiselle Bertin opérait. La jeune femme ne put s’empêcher d’admirer la marchandise exposée, éventails, aumônières, chapeaux, bonnets, plumes, rubans de soie ou de dentelles, écharpes et autres fanfreluches ou garnitures de robes. Elle se demanda qui pouvait encore acquérir de tels articles. À cet instant en sortit une belle femme brune accompagnée d’un homme aussi beau qu’empressé, quand elle remarqua le couple, elle eut un sourire contraint. « — Monsieur Lacourtade ! Vous voilà en charmante compagnie.

— Madame de Staël, quel joie de vous voir, je vous présente mon épouse Madame Cambes-Sadirac.

— Pourquoi nous avoir caché votre ravissante épouse ? D’un autre côté je comprends mieux votre réserve ! Sur ce, j’en suis désolée, mais nous sommes attendus, nous devons vous quitter. J’espère vous recevoir bientôt dans mon salon ?

— Ce sera avec plaisir !

Elle se détourna sitôt dit. L’homme salua avec un sourire contrit. Le couple s’engouffra dans sa voiture. Marie-Amélie se retourna vers son époux, un peu déconcertée par l’entrevue impromptue : « — Elle aurait pu nous présenter son mari tout de même.

— Ce n’était pas son conjoint, c’est pour cela qu’elle ne l’a pas fait, c’est le comte de Fersen !

— Celui de la reine.

— Oui ! Et il ne devrait pas être là !

— C’est étrange. J’ai eu l’impression qu’elle ne raffolait pas l’idée de nous avoir rencontrés.

— Quelle perspicacité, Madame de Staël est une femme intelligente, mais gourmande…

— Et elle n’apprécie pas qu’on lui dise non ! Coupa Marie-Amélie tout en riant.

— Tout juste ma mie.

L’après-midi était exceptionnellement douce, inondée de soleil, François-Xavier emmenait manger son épouse au Palais-Royal. Les restaurateurs du lieu passaient, non sans raison, pour les premiers cuisiniers de l’Europe, leurs caves avaient les prémices de tous les vins fameux. Mais les jardins encadrés par des galeries étaient célèbres pour bien d’autres choses. Quelques années plus tôt, le duc d’Orléans avait décidé de réaliser une vaste opération immobilière autour des jardins du Palais-Royal. Il y avait fait édifier des immeubles uniformes, comportant des galeries marchandes, au rez-de-chaussée, surmontées d’appartements d’habitation. Cette opération vivement critiquée n’empêcha pas la vogue des promenades dans ses jardins et galeries. Ces dernières, de pierre, furent achevées sur trois côtés. Victor Louis avait bien prévu de fermer la cour d’honneur, au sud du jardin, par une colonnade dominée d’une terrasse, mais faute de crédits, le chantier fut interrompu au stade des fondations. Afin de les protéger, le duc concéda l’emplacement à un entrepreneur qui y construisit des hangars de planches abritant trois rangées de commerces desservies par deux allées couvertes. Les marchandes de mode, perruquiers, cafés limonadiers, marchands d’estampes, cabinets de lecture, libraires et autres détaillants se partagèrent les quatre-vingt-huit boutiques, tandis qu’une masse interlope de flâneurs, de joueurs, de pickpockets et de prostituées investissaient le lieu et en faisaient le succès et la réputation. Marie-Amélie découvrit avec plaisir la faune qui s’y mélangeait un peu surprise parfois par ce qu’elle voyait. La multitude s’y entassait, sans songer à l’aspect maussade de certaines parties aux ruines humides, au sol fangeux, aux émanations infectes qu’augmentait la foule de promeneurs réunis au même endroit. Elle remarqua qu’il régnait une liberté de propos et une audace du geste et de maintien dont personne ne paraissait se choquer.

Après avoir parcouru les boutiques afin d’assouvir l’intérêt de la jeune femme, François-Xavier l’entraîna visiter une curiosité du lieu, le cirque. Construit au milieu du jardin, avec la moitié de sa hauteur enfouie dans le sol, son élévation n’enlevait rien à la vue. Ils y accédèrent par des galeries souterraines. La jeune provinciale n’avait jamais remarqué quelque chose de si extravagant, elle était émerveillée à la grande joie de son époux. Le cirque était décoré de compartiments en treillage et avait toutes les apparences d’un bosquet paré de fleurs et d’arbustes. Il était rafraîchi par des jets d’eau qui s’élançaient et retombaient de la terrasse placée au sommet de cette construction. Il expliqua que contre toute attente aucun cheval n’y avait paru. Occupé par des fêtes, des bals, des spectacles forains, des jeux, des repas et autres divertissements, le site attirait la foule comme elle pouvait le constater.

Mais outre ses activités de commerce en tous genres et de festivités, l’endroit était le point central auquel aboutissaient tous ceux qui recherchaient avec convoitise toutes les informations, la plus petite actualité, le moindre bruit sur les hommes au pouvoir du moment et leur poste. C’est Camille Desmoulins qui, venu haranguer l’assistance après le renvoi de Necker, en avait fait un lieu incontournable de la politique. Et les affaires publiques agitaient tous les esprits. Rien ne satisfaisait l’avidité de l’auditoire. Les journaux n’éclairaient pas assez vite à son gré, et ce n’était que par les conversations et dans des entretiens mutuels que tous croyaient pouvoir s’instruire de ce qu’il importait tant de savoir. François-Xavier expliqua à son épouse que ces réunions prenaient plus de dimension chaque jour, la foule y accourait de tous les points de Paris, pour y chercher des nouvelles et connaître la situation de l’État. Les commentaires, souvent des critiques, s’exerçaient ensuite sur ce que l’on venait d’apprendre. Marie-Amélie trouva que cette situation avait quelque chose d’alarmant qu’elle ouvrait la route à tous les mensonges, à toutes les erreurs et à toutes les exagérations. Elle lui fit remarquer que Beaumarchais avait raison quand il avait écrit cette pensée. « Qu’il n’est de bruit absurde que l’on ne puisse donner lieu à croire aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant avec habileté ! » Ce à quoi son jeune conjoint consentit. Il songeait lui aussi qu’un beau parleur pouvait influencer une foule mobile, docile et impressionnable et rien ne conjurait l’orage excité par quelques paroles sonores ou par quelques brillantes explosions de sentiments. La raison alors ne pouvait se faire entendre et elle était inévitablement étouffée par les transports du premier tumulte et réduite au silence. Et pour avoir vu en action plus d’une fois la scène, il savait à quel point la réflexion de son épouse était juste.

Il rejeta ses sombres pensées et entraîna Marie-Amélie vers les galeries où de nombreux cafés, tripots et restaurants fleurissaient sous les arcades. Les cafés, tels le café Véry, le café du Caveau, le café des Mille Colonnes, le café de la Régence ou le café de Chartres, déployaient un luxe inconnu partout ailleurs, le goût, l’élégance et la promptitude du service, ajoutaient encore à leurs qualités précieuses. Parmi eux, il choisit la terrasse du café Foy dans la galerie Montpensier en bordure de la Grande Allée des marronniers, dont les feuilles étaient devenues les premières cocardes révolutionnaires. Madame Joussereau, dont le charme avait attiré jusqu’à elle le duc d’Orléans, assurant ainsi la notoriété de son établissement, vint leur proposer des rafraîchissements et des glaces, présentés sur un plateau, placés sur l’assise d’une chaise. Le spectacle enchantait Marie-Amélie, elle discernait de vieux chevaliers de Saint-Louis, des anciens militaires, des financiers à grosses perruques, à cannes à pommeau d’or et à souliers carrés. De là, elle observa les boutiques des libraires, dans lesquelles s’entretenaient des lettrés, pendant que les plus pauvres ou les indécis feuilletaient les livres à l’étalage. C’est à ce moment-là qu’elle remarqua un jeune homme appuyé sur un des piliers des arcades qui ne la quittait pas des yeux. Elle lui sourit appréciant l’hommage, puis tourna la tête, son chapeau à la Marlborough à larges bords la cachant du curieux, afin de ne pas le laisser espérer. Elle était habituée à ce genre de considération que la plupart du temps, elle ignorait. Toutefois intriguée, elle ne put s’empêcher de regarder derrière elle pour vérifier si son admirateur avait déserté les lieux. Il n’était plus là. Elle s’amusa néanmoins à l’idée de son intérêt, elle se sentait si bien chauffée par le soleil d’hiver.

*

Trois mois plus tôt, la scène qui venait de tant bouleverser les sens de Jacques Henri Bachenot, Tallien et lui étaient allés à la nuit dans le passage bordé de boutiques reliant la rue Saint-André des arts à la rue de l’École de Médecine. Ils s’étaient arrêtés au 1 de la cour du Commerce Saint-André et la porte s’était ouverte sur Antoinette Gabrielle, l’épouse de Danton. Jean-Lambert Tallien avait entraîné le jeune homme sous un prétexte dont celui-ci n’était pas dupe, mais curieux, il l’avait suivi. Madame Danton était une femme au physique bon et généreux, deux qualités dont elle n’avait pas que l’apparence. Elle les accompagna jusqu’au salon faiblement éclairé par souci d’économie, où étaient réunis quelques solliciteurs dont Danton n’arrivait pas à se défaire. Jacques-Henri, comme à son habitude, s’installa dans un coin de la pièce et patienta. Quand ils furent enfin seuls, Danton proposa un cordial et sans tourner autour du pot entama la conversation. « — Voilà Bachenot, j’ai besoin de quelqu’un comme toi et comme j’ai confiance en toi tu es l’homme de la situation. j’ai besoin de renseignements sur des individus qui, si à ce jour semblent de fervents patriotes, dans un avenir proche, pourraient ne pas prendre les décisions que la Nation attend d’eux. » Dans son for intérieur,Jacques-Henri pensa que ces hommes risquaient surtout de lui mettre des bâtons dans les jambes. Ce qui en soi n’était bon pour aucun des trois intrigants assemblés autour de la table. « — Et, que dois-je faire ? » Danton eut un sourire carnassier de satisfaction devant la promptitude à répondre du jeune homme dans son sens, il ne s’était pas trompé, c’était l’homme de la situation.

— Pour l’instant, je voudrais savoir qui soutient financièrement Vergniaud et Gensonné. Leur probité brandie comme un fanion à l’Assemblée me fatigue et me paraît peu probable. Tu vas donc les surveiller et découvrir d’où vient leur train de vie.

Jacques-Henri trouva cocasse, mais judicieux ce besoin de la part d’un homme dont l’origine des revenus était l’objet de constantes critiques, de se servir du même levier que ses ennemis. Il accepta la mission et toutes celles qui en découlèrent. Il détecta rapidement la source des fonds des deux hommes et de la façon la plus simple en interrogeant les valets de ceux-ci après les avoir saoulés avec de la piquette. Il faut dire que ce n’était guère discutable. Il était difficile de reprocher à ces hommes d’être aidés par un ami, qui plus est ne cherchait pas les prérogatives. Danton voulut tout savoir sur cet individu qui était si détaché du pouvoir, il ne pensait pas cela normal. Et c’était cette quête des faiblesses des ennemis de Danton qui l’avait amené ce jour-là au Palais-Royal. Il y passait autant de temps que dans les couloirs de l’Assemblée, car tous y venaient. Il s’était donc posté dans l’ombre des galeries pour espionner sans être repéré. Habillé modestement, mais propre, sans couleur attirant l’œil, il se fondait dans le décor. Il eut un haut-le-cœur quand il vit arriver François-Xavier Lacourtade accompagné de la plus séduisante des créatures qu’il n’ait eu l’occasion de remarquer et pourtant dans les allées et les galeries du lieu se croisaient les plus belles femmes du moment. De la même taille que son compagnon, elle avait un port de reine sans en avoir la hauteur, une élégance naturelle sans fioritures, elle était gracieuse sans affectation. Il aurait apprécié caresser sa chevelure d’un blond chaud et soyeux. Dès qu’il l’approcha, il découvrit ses yeux clairs en amande dont toutefois, il ne discerna pas la couleur, l’arc des sourcils placés haut, lui donnait du piquant légèrement arrogant. Il était subjugué, c’était la première fois qu’une femme lui faisait cet effet, il aurait voulu la posséder, la prendre. Ce désir fulgurant lui était douloureux, et il aimait ça.

*

Originaire de Bobigny petite commune de deux cents âmes au nord de Paris, il avait été élevé par sa mère et éduqué par l’homme d’Église du village. Arrivé au début de l’âge adulte, sa mère, après avoir exercé comme servante au château de Vieumaison, contracta une fluxion de poitrine et bien qu’encore fort jeune, usée par l’ouvrage, elle mourut. Dans son dernier souffle, elle lui confessa qu’il était le fils du curé. En lui, quelque chose se rompit, il devint indifférent à tout sentiment humain, il s’était senti lésé par la vie. De ce triste événement Jacques-Henri garda la haine des aristocrates et des ecclésiastiques qui pour lui étaient la cause de ses malheurs. Après avoir dit au curé tout en le rudoyant ce qu’il pensait de lui, il lui avait soutiré à l’aide d’un couteau de boucher, tout l’argent qu’il y avait dans le presbytère. Sa décision était prise, il partait pour Paris.

Il découvrit la Capitale à 15 ans. Il arpenta ses rues étroites grouillantes d’une population haute en verve et en couleurs dans laquelle il fallait se faufiler. Il n’avait jamais vu autant de monde, tous s’apostrophaient pour proposer une marchandise, tous s’invectivaient au moindre malentendu. Il resta béat devant les nouvelles voies de la rive droite et de la rive gauche couvertes de demeures brillantes. Il aperçut par les portes cochères ouvertes ou au travers des grilles qui les clôturaient, les grands jardins qui les entouraient. Les maisons étaient d’autant plus vastes qu’elles s’élevaient dans des quartiers neufs. Il traversa, parcourut leurs avenues où l’on croisait ou évitait, les chaises ou les carrosses de riches aristocrates ou bourgeois. De la Samaritaine, il franchit la Seine, fleuve boueux, putride, puant, dans lequel tous les égouts de la ville se jetaient ce qui n’empêchait pas une foule de miséreux d’y vivre. Du Pont-Neuf, il contempla les quais, où une grande activité se déroulait, et aperçut le vieux Louvre plongé dans un profond sommeil dû à l’absence du roi. Car si Versailles, c’était la cour où beaucoup se plaignaient de s’ennuyer, Jacques-Henri prit conscience que Paris, c’était la vie. Il s’arrêta sur la rive gauche dans le quartier du Luxembourg[], quartier de libraires, de journalistes et d’imprimeurs. La journée s’était écoulée au rythme des nouveautés qu’il avait découvertes sans se lasser, mais le soir venant la faim se mit à gronder dans son ventre lui rappelant ses besoins. Où manger ? Où dormir ? Le rire cristallin d’une jeune femme sortant de la cour d’un immeuble le fit se retourner. Pétillante, la taille bien prise, modestement, mais élégamment vêtue, la jeune bourgeoise le subjugua. Il était statufié au milieu de la chaussée. Le remarquant, elle se remit à rire de plus belle. L’interpellant, elle lui demanda s’il comptait rester là au risque d’être écrasé. « — Oh ! Non ! Madame ! » se retournant vers son compagnon, elle rajouta. « — Il n’est pas mignon, mon ami ? Il m’a l’air bien perdu !

— Tu cherches quelque chose, petit !

Ne se démontant pas, il bomba le torse, ce qui tira un sourire attendri à la jeune femme, et répondit avec aplomb : « — Une auberge, monsieur ! » Après l’avoir examiné de plus près, supposant qu’il ne roulait pas sur l’or et qu’il venait de province au vu de sa mise, sourcillant, elle intervint. « — Tu as de l’argent au moins !

— Oh ! Oui Madame. Extirpant sa bourse de sa poche en toute candeur pour prouver son fait. Devant sa naïveté, elle le gronda. « — Ne montre pas ta fortune comme ça, voyons ! Tu vas te faire voler mon pauvre. Si tu as besoin de travail, rentre dans la cour, au fond il y a une imprimerie. Demande Monsieur Panckoucke, c’est mon père. Dis-lui que je t’envoie. » Sans s’apercevoir qu’il acquiesçait déjà à la suggestion, il remercia celle qu’il estimait être un ange gardien, son ange. 

Jacques Henri Bachenot

Thérèse-Charlotte était la fille de Charles-Joseph Panckoucke, qui éditait « l’Encyclopédie méthodique ». C’était une nouvelle encyclopédie illustrée organisée par sujet plutôt que par ordre alphabétique. Lorsque Jacques-Henri se présenta à lui, il préparait son premier prospectus publicitaire pour cette publication. Après lui avoir demandé s’il savait lire et écrire, ce que devant son affirmation, il vérifia sur un extrait de son Encyclopédie, il lui proposa de le prendre en apprentissage contre le gîte, le couvert et le blanchiment. Jacques-Henri trop heureux de son aubaine accepta. Il dormit donc sous les combles de la demeure de l’imprimeur, mitoyenne à l’imprimerie, et il partagea ses repas et ses heures de travail avec Thérèse-Charlotte et l’associé de son patron Henri Agasse.

Avec la naissance du journal le « Moniteur Universel » et l’essor de l’imprimerie vint Jean-Lambert Tallien du même âge que lui. Il sympathisa tout de suite avec lui. Ce dernier avait obtenu de son employeur un poste de prote tout comme lui. Celui, que tous appelaient familièrement Tallien, entraîna sans difficulté son acolyte dans les auberges où le verbe haut, l’on changeait le monde. Jacques-Henri, de nature peu bavarde, observait, disait rarement ce qu’il en pensait, ce qui ne gênait pas son comparse. Tallien comme tout séducteur avait besoin d’un public aussi était-il persuadé que le jeune homme qui le suivait partout était un fervent admirateur.   Il le présenta à la société fraternelle qu’il avait organisée au faubourg Saint-Antoine. Ce fut à cette époque qu’il commença à fréquenter le club des Jacobins avec régularité. Ils devinrent proches des meneurs populaires, en particulier de Danton.

Jacques-Henri, plus pondéré que son ami, qui, lui, s’enflammait au moindre discours, regardait toute cette agitation avec détachement, lucidité et circonspection. Il comprit vite que ce n’était pas ceux qui parlaient le plus fort qui avaient l’essence des idées. Il voyait faire dans l’ombre les vrais instigateurs des changements qui attendaient leurs heures. Il en eut la preuve avec la demande du vote par tête du Tiers. Il fut un spectateur attentif le soir où trois avocats dijonnais, à force de questions insidieuses et de réflexions sibyllines, avaient guidé les principaux acteurs de la soirée à s’approprier l’idée de faire doubler le nombre des représentants du Tiers, voire d’effectuer un vote par tête. Ce groupe d’une vingtaine de notables de Dijon, hommes de loi, médecins, et chirurgiens influencèrent ainsi toute la France.Ils obtinrent tout d’abord des avocats de leur ville une requête au roi pour le doublement du Tiers et le vote par tête.Ils l’adressèrent aux diverses communes de la province et du royaume, puis firent voter des textes similaires par tous les corps et les corporations, en commençant par celui des médecins où leurs amis étaient considérables.Ils continuèrent par les procureurs et autres auxiliaires de la justice. La boule de neige grossit.À partir de là, le comité des avocats l’envoya à toutes les villes de France. Autun et les autres villes de Bourgogne suivirent le même cheminement, rédigeant des requêtes sœurs. À chaque étape de la préparation des États Généraux, le comité régional ou local dirigea avec autant d’art que de discrétion la manœuvre invisible, ce à quoi Jacques-Henri assista pour Paris.

Le soir quand il rentrait dans l’imprimerie, il tombait souvent sur Thérèse-Charlotte en train de finaliser quelques épreuves à la lumière d’un chandelier. Celle-ci était devenue le moment venu la citoyenne Agasse après avoir épousé l’associé de son père. Cela n’avait pas contrarié Jacques-Henri qui ressentait pour elle une affection filiale, il n’était pas intéressé par les femmes et encore moins par les hommes. Elle lui demandait de s’asseoir à côté de sa table et lui racontait tout ce qu’il avait entendu, elle le trouvait très pertinent dans ses jugements. Et comme il faisait constater le tapage de ces réunions, elle lui fit remarquer. « — Jacques-Henri, tu sais, pour avoir eu la possibilité d’être invitée à plusieurs reprises dans le salon de Monsieur Thiry d’Holbach, ces clubs ne connaissent ni la courtoisie des salons où les idées s’échangent, ni la retenue des académies, ni même la discrétion feutrée des loges. Contrairement aux institutions précédentes, les clubs ne se donnent pas pour rôle premier de penser. Plutôt celui de parler tout haut et d’agir. Comme tu me l’as fait remarquer intelligemment. »

Un soir, il lui parla de Danton qui l’impressionnait et cela dès la première fois qu’il l’avait vu. Il avait été frappé par sa grande stature, et ses formes athlétiques, par l’irrégularité de ses traits labourés de petite vérole. Sa parole âpre, brusque, retentissante, son geste dramatique, la mobilité de sa physionomie, son regard assuré et pénétrant, le captivait comme tous. L’énergie et l’audace, dont son attitude et tous ses mouvements étaient empreints, faisaient de lui, à ses yeux, un chef que l’on pouvait suivre. De son côté, Danton avait remarqué cet auditeur qui l’écoutait à chaque fois avec ferveur du fond gauche de la salle, où toujours il s’installait sans jamais intervenir. Sa pondération et sa discrétion le classèrent dans la tête du tribun parmi ceux qui avaient de la cervelle et très vite il décida que l’on pouvait lui faire confiance.

C’est donc tout naturellement qu’il fut invité lors de sa création à participer aux rouages du club des Cordeliers. Le Club révolutionnaire avait été fondé sous le nom de « Société des Amis des droits de l’homme et du citoyen ». Comme il siégeait dans le couvent désaffecté, il en prit rapidement le nom. Animé par Danton, Desmoulins, Hébert et Marat, le club recrutait dans le petit peuple parisien, poussant régulièrement celui-ci à quelques exactions pour maintenir la pression sur l’Assemblée. 

Danton, pour s’assurer plus de pertinence dans sa politique, faisait comme tous, il entretenait un réseau d’espions ; c’est ainsi qu’il avait mis Jacques-Henri sur la piste des amis de Brissot et de leur financier.

Chapitre 06.

Le danger s’approche.

Début 1791.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

La neige était tombée pendant la nuit, elle avait recouvert la ville d’une fine pellicule qui brillait sous les rayons du soleil. Marie-Amélie se prélassait au lit, elle profitait des premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait. Elle se sentait esseulée dans l’appartement, François-Xavier, comme chaque jour, s’était rendu à la salle du manège puis au club des Jacobins. Anastasie l’aida à sa toilette et partagea son déjeuner comme d’habitude. Sa maîtresse n’aimait pas manger sans compagnie et Elizabeth, sa belle-sœur, ne viendrait point ce jour-là. Marie-Amélie, qui éprouvait des fluctuations d’humeur qu’elle attribuait à sa grossesse, présagea un sentiment de mal-être qu’elle supposait découler de l’ennui dû à la solitude. Elle choisit de sortir. Comme elle ne voulait pas aller seule sur une des promenades à la mode, elle décida d’aller examiner de plus près la cathédrale Notre-Dame. Depuis son balcon, elle en voyait les tours dressées fièrement derrière les maisons du cloître dont les jardins descendaient jusqu’au fleuve.

cathédrale notre dame paris

Emmitouflée dans un manteau doublé de zibeline, don de sa tante, accompagnée d’Anastasie, elle suivit précautionneusement, afin de ne pas glisser, les quais de l’île saint Louis jusqu’au Pont-Rouge. Il n’y avait pas grand monde, la neige, le verglas ralentissaient le rythme de la ville la plongeant dans un silence étouffé. Elles longèrent les murs du cloître puis les contreforts de la cathédrale. Arrivées sur le parvis Marie-Amélie leva les yeux vers les deux clochers mis au silence forcé, car leurs cloches leur avaient été ôtées. Elle jugea les deux tours s’élevant vers le ciel des plus lugubres, il faut dire que l’architecture gothique attirait peu d’admirateurs selon les goûts du moment. Elle examina la cathédrale, dont le portail avait subi les dépravations des révolutionnaires. Les grandes statues avaient été anéanties, ils avaient décapité et enlevé les têtes des rois de Judée. Ils présumaient qu’il s’agissait des rois de France. Son intérêt la poussa à vouloir pénétrer dans l’église à l’appréhension d’Anastasie qui craignait d’être vue. Qu’allait-on penser d’elles qui entraient dans un lieu de culte fermé aux croyants ? Marie-Amélie essaya l’une des portes puis une autre et alors qu’elle allait abandonner, l’une d’elles s’ouvrit. Elle fut surprise, mais satisfaite de pouvoir contenter sa curiosité. Les deux femmes s’engagèrent dans l’enceinte et à la vue de la nef furent impressionnées, écrasées d’émotion par sa majesté. Les rayons du soleil ne pénétraient les lieux que par les trois rosaces du haut de chaque extrémité du transept, apportant la lumière vers le chœur vidé de ses symboles. Pas un bruit ne dérangeait l’endroit excepté le son de leurs talons. Elles effectuèrent le tour de la cathédrale par l’un des deux déambulatoires, Marie-Amélie s’arrêtant à chaque chapelle pour essayer d’entrevoir, malgré le manque de luminosité, les peintures qui heureusement n’avaient pas été abîmées. De son côté, Anastasie ne pouvait s’empêcher de surveiller chaque recoin bien qu’elles semblassent seules dans le lieu. Elle était inquiète, elle craignait les ombres et surtout ce qui pourrait en surgir. Elle se tenait près de sa maîtresse. Elles ne disaient mot tant elles étaient impressionnées par l’endroit. L’une l’était par la beauté qu’elle y décelait, l’autre par la désolation qui ne lui disait rien de bon. Même si Marie-Amélie trouvait le lieu sinistre, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la majesté de l’ensemble, l’élancement de l’architecture vers l’élévation intérieure à trois niveaux, avec d’immenses arcades, tribunes et fenêtres hautes. Elles contournèrent le chœur faiblement éclairé par des lancettes surmontées de grands oculus. À la croisée du transept et du départ du croisillon sud, Marie-Amélie s’assit sur un banc naufragé des déprédations qu’avait subies la cathédrale. Il restait toutefois contre le pilier sud-est la statue de la Vierge à qui elle demanda la protection de son enfant à venir. Alors qu’elle laissait ses pensées broder des prières, elle entendit un bruit au fond du lieu sacré, un son sourd qui la fit sursauter. Il fut suivi du frémissement d’un envol de pigeons effarouchés eux aussi. Sachant l’édifice désaffecté, elles avaient fini par s’y croire seules. Elle se leva et attrapa le bras d’Anastasie, également à l’affût. Elle chercha dans l’ombre ce que ce pouvait être. Elle interpella la cause supposée du bruit. Elle demanda s’il y avait quelqu’un, ce dont elle était sûre, aucune réponse ne vint. Inquiètes, elles se hâtèrent vers l’extérieur, vers la lumière. Parvenues dehors, elles sortirent du parvis cloîtré et à pas rapide s’éloignèrent et rejoignirent le Pont-Rouge. C’est là qu’en se retournant Marie-Amélie entrevit l’inconnu qui marcher sur leurs talons, car il n’y avait aucun doute, il les suivait de près. Elle le reconnut, c’était le jeune homme du Palais-Royal. Elle l’avait aperçu à plusieurs occasions. Une fois ce fut à une promenade aux Tuileries, ensuite au jardin des plantes où elle était allée avec Elizabeth, sa belle-sœur, une autre fois alors qu’elle se rendait chez sa tante dans le Marais et même lors d’une visite à Pierre Vergniaud place Vendôme. Ce ne pouvaient être des coïncidences. Elle l’avait tout d’abord cru, mais là cela ne pouvait être possible, qu’il la traquait. Pourquoi ? Elle n’aurait pu le dire. Elle toucha spontanément son ventre enflé.

 « — Anastasie ! Prenons la rue Saint-Louis ! Il nous suit ! » Elle préférait se situer au milieu des gens plutôt qu’être seule sur les quais, elle pressentait le danger. Elle ne savait lequel, mais elle présumait qu’elle était la proie d’une bête malfaisante. De temps en temps, elle se retournait pour voir si leur poursuivant se trouvait toujours derrière elles. Comme elle ne le vit plus, elle ressentit un soulagement, mais elles s’étaient éloignées de leur résidence. Anastasie, moins confiante, attira sa maîtresse vers l’église Saint-Louis qu’elle connaissait pour détenir une sortie vers les quais en passant par les jardins des habitations environnantes.

*

Corentin Coroller, curé de la paroisse bien qu’ayant prêté le serment constitutionnel était encore fort respecté de ses paroissiens, car il les aidait du mieux qu’il put allant jusqu’à cacher des fugitifs. Il avait accepté la constitution et prêté serment. Il savait bien qu’à l’inverse, il n’aurait pu porter secours à ses fidèles. Il avait trouvé cela utile, et puis s’il croyait, il n’était pas rentré dans la prêtrise par foi. De ses cinq frères et sœurs, il avait été le seul à avoir des facilités pour des études. Son père avait donc jugé profitable malgré de faibles moyens d’avoir l’un de ses enfants au sein de l’Église.

Alors qu’il nettoyait par habitude ou piété la statue de Sainte Geneviève et celle de la Vierge Marie situées dans les transepts, il vit débouler dans son église désaffectée dont le mobilier avait été pillé, dont on avait brisé les statues des saints et envoyé les métaux récupérables à l’Hôtel des Monnaies, deux femmes visiblement affolées dont l’une se sentait mal.

Il descendit de son escabeau et se précipita pour leur porter secours. Il les entraîna dans son presbytère sans émettre de questions, sortit une carafe de vin et un verre et en servit un à celle qui était enceinte. Il connaissait la chambrière, elle lui expliqua leur crainte pendant que sa maîtresse se rétablissait. Quand Marie-Amélie fut remise de ses émotions, il les raccompagna par les jardins jusqu’aux quais, puis deux rues plus loin à son hôtel. Il les laissa en sécurité et revint par un chemin détourné, il se félicita de son idée de précaution.

église de l’ile saint Louis

Quand une heure plus tard, de retour, il découvrit dans son église un jeune homme qui l’interrogea sur les deux femmes. Il prétendit ne pas les avoir rencontrées, d’autant qu’il venait lui-même d’arriver. Jacques-Henri repartit déçu, mais il n’aurait pas su dire de quoi, car s’il les avait rattrapées qu’aurait-il fait ? C’était devenu obsessionnel, il avait beau lutter, elle revenait toujours à sa pensée. Il avait besoin de la voir, de la contempler. Et la douleur était d’autant plus grande, qu’il la savait être l’épouse d’un autre homme et apparemment une compagne irréprochable. Il fut donc soulagé autant que frustré et repartit.

Une fois reposée, Marie-Amélie se jugea sotte d’avoir réagi comme cela. Il ne devait pas y avoir de quoi à paniquer. Elle se demanda à quel point son imagination ne lui jouait pas des tours. Quant à Anastasie, elle ne savait plus, quand elle relata leur aventure à la cuisinière et à la grisette, elle se trouva elle aussi bien stupide de s’être effrayée comme ça, ce que lui confirma la domestique. La grisette si elle ne dit rien n’en pensa pas moins, elle avait remarqué à plusieurs reprises un homme qui faisait le guet derrière le saule pleureur au bord du fleuve, un peu plus loin sur le quai. Il surveillait la maison, elle n’en avait aucun doute, mais si elle l’avait signifié, personne n’en aurait tenu compte, alors elle gardait pour elle ce dont elle avait connaissance.

Après cette aventure, Marie-Amélie resta se reposer chez elle pendant plusieurs jours. Elle se contenta de recevoir les visites de sa tante et de sa belle-sœur. Elle ne leur raconta rien de peur de paraître inconséquente. Elle évita de sortir prétextant sa grossesse.

*

Le printemps approchait, et ce soir-là malgré le froid et la bise, François-Xavier rentra à pied, il ruminait sa colère et sa déconvenue était grande. Il sortait du club des Jacobins. Tous argumentaient la décision du Pape que lui-même avait prévu depuis longtemps. Comment pouvait-il en être autrement ? Il en avait débattu plus d’une fois avec ses amis, mais entre ceux qui présumaient que cela ne se pourrait, le Pape se plierait à la volonté du peuple, et les autres qui concluaient que cela aurait le mérite d’être clair et sans retour, il avait baissé les bras. De toute façon comment pouvait-on faire différemment pour être juste et égaux envers tous ? Quel autre moyen avait-on pour récupérer les biens ecclésiastiques accumulés au cours des siècles au détriment des petits que l’église était supposée aider et protéger ? Mais qui avait pensé à tous ceux pour qui la religion était un soutien de tous les jours en plus d’être une éducation, peu de personnes, et elles n’avaient osé le clamer. Le Pape était donc sorti de sa longue patience et, par deux brefs adressés aux évêques assermentés, il avait condamné la Constitution civile, la Déclaration des Droits et les principes sur lesquels elle se fondait. Il avait porté un solennel anathème à la Révolution. Ceux, qui parmi les membres du clergé avaient juré, le plus souvent contraint, allaient désormais se rétracter, le Pape s’étant prononcé. Ils allaient choisir selon leur foi et non d’après l’intérêt humain. Et certains curés avaient déjà prêché contre la vente des biens ecclésiastiques et recommandaient le refus de l’impôt. Mirabeau avait beau fulminer contre les prêtres rebelles, la majorité de la population n’en soutenait pas moins la cause du clergé. Des troubles s’étaient déjà élevés en Alsace, au Languedoc. La plus absurde, la plus cruelle, la plus méprisable des guerres qui put opposer les hommes allait commencer, la guerre religieuse. Ceux, qui se considéraient comme de vrais catholiques, révoltés par l’intrusion de l’autorité civile dans le domaine des âmes, se détournaient des prêtres « jureurs », secouraient, cachaient les « réfractaires », il le savait. Chez lui-même, il avait remarqué le manège d’Anastasie. L’ayant croisée un soir avec un homme, elle l’avait fait passer pour un galant, il avait fermé les yeux, mais il n’avait pas été dupe. La Révolution, qui avait invoqué l’amour, allait semer la haine et la discorde même au sein des familles. Cette révolution, qu’il avait estimée incontournable, qu’il avait chérie de tout son cœur et qui avait commencé sa route au nom de la liberté, allait la poursuivre par la tyrannie. « — Quelques pas encore et elle baignera dans le sang. » Pensa-t-il.

Lorsqu’il rentra chez lui, l’humeur sinistre, il découvrit Marie-Amélie assise tranquillement, tricotant une layette avec le sourire aux lèvres et l’œil malicieux. Cela l’apaisa, lui redonna du baume au cœur et de l’espoir dans le lendemain. « —Mon François, je vous trouve bien sombre. Venez donc près de moi, que je vous compte nos dernières nouvelles. » Il obéit en souriant, heureux comme chaque fois qu’il la contemplait. « —Que l’amour est une belle chose quand chaque jour, il se renouvelle. » Pensa-t-il. Le sourire béat, elle reprit : « —Monsieur le futur père, sachez que j’ai reçu cet après-midi une visite très importante, celle de Madame Élisabeth Bourgeois que m’avait conseillée Élisabeth. » François-Xavier prêta l’oreille à son épouse tout en l’admirant, elle n’avait jamais été aussi ravissante depuis l’attente de l’heureux évènement. « —Mon mari, vous ne m’écoutez pas, je le vois bien.

— Mais si Marie-Amélie, vous me parliez d’une Madame Bourgeois.

 — Oui fait, elle a été instruite par Madame Angélique Marguerite de Coudray, poursuivit-elle, comme si elle savait qui c’était, et depuis est devenue la première sage-femme exerçant à l’hôtel-Dieu de Montmorency.

— Mais ma mie, c’est à trois lieues des portes de Paris.

— Oui, mais pour les deux mois à venir, elle pratiquera son art à l’hôtel-Dieu pour former des élèves. Bon, revenons au fait, elle m’a annoncé ce que je présageais déjà.

François-Xavier la regarda avec curiosité essayant de suivre l’écheveau des pensées de son épouse, il ne comprenait pas où elle voulait en venir. « — Mon ami ce n’est pas un enfant que j’attends… mais deux ! » Il écarquilla les yeux, l’observa, intrigué, comme s’il voyait une bête curieuse. Elle éclata de rire devant sa mimique. « — Et oui mon ami, c’est possible, la nature, Dieu, devrai-je dire, me fait porter des jumeaux, sûrement pour rattraper le temps perdu. » Il la prit dans ses bras et unit ses rires aux siens. Que le bonheur était doux quand il était partagé.

*

Ce moment de bonheur fut de courte durée. Il retrouva le lendemain l’assemblée en plein tumulte. Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, avaient décidé de partir pour Rome. Leur petit-neveu les y avait autorisés, mais la populace s’était agitée et les vieilles princesses furent arrêtées au cours de leur voyage à Arnay-le-Duc. Mirabeau avait cru régler par ce simple texte : « Aucune loi ne s’opposant au départ de Mesdames, il n’y a pas lieu de délibérer sur le procès-verbal de la commune d’Arnay-le-Duc ». Mais dans les jours suivants, les clubs, les journaux, la gauche de l’assemblée réclamèrent un décret contre l’émigration. Le Chapelier le présenta, Mirabeau le combattit avec âpreté et les patriotes se rangèrent derrière Lameth et Robespierre. Le tout déclencha une journée électrique, dans le peuple comme à la cour, tous prévoyaient une émeute. Des émissaires du parti d’Orléans avaient répandu le bruit que l’on préparait au donjon de Vincennes un abri pour le roi. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, conduits par Santerre, marchèrent sur cette nouvelle Bastille. La Fayette, avec la garde nationale, les obligea à rentrer dans Paris, non sans tumulte. Mais revenant aux Tuileries, il y trouva plusieurs centaines de gentilshommes qui, armés de couteaux et de pistolets, s’étaient faits les gardiens de la famille royale. Le général, pris au dépourvu, y manqua de sang-froid. Il arracha au roi l’ordre de faire évacuer le château par ses défenseurs inutiles. La Fayette se perdit ainsi tout à fait dans l’esprit de Louis XVI, qui dès lors se tourna plus nettement du côté de Mirabeau.

François-Xavier regarda les révolutionnaires gagner du terrain, à Paris, comme en province. C’était déjà avec crainte qu’il avait constaté le renouvellement des municipalités par des exaltés, des extrémistes qui disposaient maintenant et du pouvoir local et des tribunaux. Il avait tiré le signal d’alarme dans son entourage, mais pour l’instant celui-ci ne pensait qu’à remplacer le pouvoir en place, car ils estimaient faire mieux. Il avait regardé le spectacle querelleur et pathétique, qu’il désapprouvait, entre Mirabeau et La Fayette. Ce dernier essaya d’empêcher Mirabeau d’entrer au Directoire du département de Paris, et ainsi d’obtenir la présidence de l’Assemblée, ce qu’il ne réussit point. De son côté, Mirabeau poursuivit contre lui sa campagne de dénigrement contre le général. François-Xavier ne put que remarquer la perte de confiance et d’influence au profit d’extrémistes comme Danton et Robespierre, et pour lui cela n’amenait rien de bon. En même temps aux jacobins, il constatait une scission se faire avec d’un côté La Fayette, Barnave, Duport, les frères Lameth, Beugnot, Sieyès, Girardin, Pastoret, qui, partisans du maintien d’une monarchie constitutionnelle, la voyaient s’éloigner et les autres n’étaient pas très unis. S’il ne voulait pas manquer à la parole donnée de ses amis, il les aurait sûrement suivis, mais d’un autre côté, il n’avait guère confiance en eux. Il sentait bien que parmi eux, à l’exemple des frères Lameth, c’était plus de l’intérêt qu’une conviction. Cela allait trop vite, François-Xavier perdait pied, il avait de plus en plus l’impression de ne rien dominer. Les dernières lettres de son père, lui expliquant leur difficulté financière, n’arrangeaient rien à ses tourments.

*

De l’autre côté de la Seine, Danton et ses comparses se frottaient les mains et mettaient de l’huile sur le feu. Ils voulaient précipiter les choses. Ils mirent sur les talons de Mirabeau, Jacques-Henri. Celui-ci ne le quitta plus d’une semelle au détriment de son obsession, il attendait le moment propice pour accélérer la fin de leur ennemi, quel que soit le moyen, peu importait.

Pour commencer, Jacques-Henri séduisit et manipula une des filles de cuisine de la maison de Mirabeau. Il la rendit si dépendante de lui qu’il l’amena à glisser régulièrement dans son potage ou autre liquide une poudre qu’il avait acquise auprès d’un chimiste qui petit à petit poussait le député vers sa tombe. Il le proposa à celle-ci comme un roboratif qu’il voulait donner à l’homme dont il se fit passer pour un admirateur inconditionnel, et pour preuve, il en avala devant elle. Comme les effets n’étaient guère visibles dans un premier temps la fille n’y vit pas de mal, et jour après jour elle obéissait aveuglément dans l’espoir d’obtenir de Jacques-Henri quelques agréments.

Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau

Mais Mirabeau continua à soutenir un train effroyable. Jacques-Henri s’épuisait jour et nuit dans sa tâche, sa victime ne faiblissait pas. Il vérifiait que la servante respecta avec régularité sa demande. Il suivait l’homme partout. Il finit par trouver des informations qu’il fit passer à son commanditaire. Il avait levé le masque sur une chose impensable sauf pour celui qui récupéra le message et qui le détruisit tout de suite, car il faisait de même. Mirabeau adressait chaque semaine à Louis XVI un rapport étudié sur la situation politique et les mesures à prendre, il était le guide occulte de la couronne. Et lorsque Danton le découvrit, il éclata d’un rire tonitruant, le traitant au passage d’enflure. Mais ce n’était pas au marquis qu’il pensait, mais au roi et à son double jeu. Car il recevait lui aussi des subsides du pouvoir royal. Parfois il agissait dans l’intérêt de ce dernier. Il avait poussé Santerre à faire diversion lors de l’affaire des « chevaliers du poignard », celui-ci avait l’intention d’enlever le monarque. Il l’avait incité à déclencher une émeute à Vincennes destinée à détourner l’attention, et attirer les troupes de La Fayette, qui était un obstacle aux projets des conseillers de Louis XVI. Dans la confusion, Santerre avait bêtement tiré en direction du général, avec la résolution de le tuer comme cela lui avait été suggéré et avait touché son second, Desmottes[ qui l’avait fort mal pris. Cela fit sourire Danton qui ce jour-là aurait pu atteindre son but, mais ce n’était que partie remise.

Jacques-Henri détourna d’autres missives, car Mirabeau écrivait de sa main des lettres sans nombre. Ces dernières n’avaient guère d’utilité, sauf prévoir le contenu de quelques discours pour lesquels Danton prépara les réparties, qu’il donna par des intermédiaires. Hormis ça, Mirabeau avec assiduité se rendait à l’Assemblée et intervenait dans la plupart des questions. Il allait assez souvent aux jacobins. Il paradait à la tête de son bataillon de gardes nationaux, on le voyait dans toutes les fêtes publiques, imposant, massif, sa tête bouffie rejetée en arrière, crevant d’activité et de lassitude. Difficile de le contrecarrer sans se découvrir, mais sans le savoir, son rythme effréné ajouté à la potion dont Jacques-Henri avait augmenté les doses allait servir ses ennemis. Il appréciait la table, les soupers tardifs, chez Méot ou ailleurs, les mets trop riches, les vins trop capiteux, il avait du goût pour l’amour, les nuits passées dans une frénésie érotique. De plus, la déception l’envahissait ainsi que le chagrin, chagrin d’être traité sans confiance par la cour, chagrin d’être soupçonné de trahison par tous les partis, chagrin d’être déchiré par les pamphlétaires qu’excitent son luxe. Enfin, il sentait en lui une forte tristesse. Il subodorait à certaines heures qu’il n’aurait pas le temps d’appliquer son système de monarchie tempérée. Jacques-Henri apprit à le connaître et à l’admirer, il finit par le penser l’égal de Danton, mais il avait choisi son camp. Obstinément, il poursuivait sa tâche destructrice et s’il ne s’en attendrit pas moins, car il avait compris avant les autres, les actions pernicieuses du marquis. Il lui facilitait la besogne, il se suicidait et pour cela il s’épuisait, s’empoisonnait, se tuait. Il ne l’ignorait pas, et quand son entourage, sa famille, ses amis lui conseillaient un peu de repos, ses lourds yeux s’injectaient de sang. Pour quoi faire ? Il se savait perdu, ses ennemis attendaient la curée, il allait les botter en touche. Une vie commune de toute façon ce n’était pas pour lui, il préférait la mort. Jacques-Henri rassura Danton de l’avancement de son ouvrage et lui confia ses intuitions, ce dernier le crut. Lorsque vint la fin du mois de mars, il ne put faire autrement. Mirabeau, très las, y voyant à peine, monta à la tribune pour parler de la Régence. Il se montra éloquent, Danton constata de-ci, de-là d’étranges faiblesses qui le confortèrent dans les dires de son sbire. Le surlendemain, Jacques-Henri le prévint, le grand homme souffrait atrocement du ventre, sans doute, une crise néphrétique. Mais à sa surprise, il reparut. Danton s’impatienta, Mirabeau mettait du temps à en finir. Deux jours plus tard, il apprit, de Jacques-Henri, qu’il s’était rendu au théâtre. Mais là, ce fut la fin. Le bruit se répandit dans Paris qu’il était perdu. Haines et controverses se turent. Une foule qui lisait avec avidité les bulletins assiégea sa porte. Le roi, la reine, Monsieur, le président de l’Assemblée firent prendre de ses nouvelles, quelques-uns de ses adversaires les plus agressifs se déplacèrent jusque chez lui. On pailla la rue devant son hôtel et aux alentours. Et comme obéissant à une secrète consigne les passants parlèrent bas. Jacques-Henri vint enfin annoncer que c’était fini, Danton se frotta les mains maintenant, cela allait s’accélérer.

*

Marie-Amélie et François-Xavier étaient attendus par Madame La Fauve-Moissac et son époux pour le repas pascal. Lorsqu’ils arrivèrent, ils trouvèrent, dans le grand salon de l’hôtel Ajasson de Grandsagne, en intense discussion leur hôtesse et Élisabeth au milieu d’un groupe d’amis, eux aussi conviés. Il s’était, semble-t-il, passé quelque chose de grave. Comme il ne se déroulait pas de jours sans incident, François-Xavier ne fut pas vraiment surpris, mais s’inquiéta toutefois de l’agitation des personnes présentes. Madame La Fauve-Moissac prit la parole : « — Je reviens de mon service à la cour, et au moment où ses majestés s’apprêtaient à délaisser les Tuileries pour se rendre à Saint-Cloud pour « faire leurs Pâques », une foule armée a empêché le couple royal de quitter le château. Lafayette est allé à l’hôtel de ville demander l’ordre de disperser le peuple, mais Danton a tant et si bien fait que cela ne lui a pas été accordé. De colère, le général, accompagné de Bailly, est allé à l’Assemblée, mais elle n’a pas voulu l’y entendre. Il est donc revenu vers nous et a commandé à ses cavaliers de mettre sabre au clair et de repousser la foule. Ils ont obéi, mais des gardes nationaux, baïonnette au canon, les ont arrêtés. Cela a jeté un froid, il a bien fallu admettre que Leurs Majestés étaient prisonnières de la garde nationale, ce que d’ailleurs notre reine a fait remarquer à Lafayette. »

Cela laissa sans voix François-Xavier, dans quelle pente glissait-on ! Il est vrai qu’il avait lu des articles furibonds qui dénonçaient ce voyage comme la première étape d’une fuite à l’étranger, mais il n’avait pas pensé que cela serait tant pris au sérieux.

À l’Assemblée, Danton se frottait les mains croyant le moment venu d’attirer le pouvoir à lui, mais le destin avait décidé que ce n’était pas son heure. D’autres réalisèrent la même erreur, c’était le triumvirat constitué d’Alexandre Lameth, et de ses comparses, Barnave et Duport. Ils voulurent remplacer Mirabeau auprès de la royauté. Mais si Louis XVI et surtout Marie-Antoinette allouèrent leur argent, ils ne donnèrent pas leur confiance. Les triumvirs allaient à leur tour se compromettre dans l’opinion, épuiser leur influence sur l’Assemblée, sans aucun bénéfice pour la monarchie. Car devant eux se levait, aux moments décisifs, un petit homme au visage triangulaire, au haut front fuyant, aux yeux verdâtres, aux narines frémissantes, à la mâchoire carnassière, aux lèvres satisfaites, Maximilien de Robespierre. Vêtu toujours avec recherche, il ne se départait pas d’une courtoisie indifférente, et d’une politesse morne. S’emportant rarement, il méditait ses actes, affinait soigneusement ses discours. Même lui ne le savait pas, c’était son heure.

*

Le comte d’Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, avait invité Madame La Fauve-Moissac et ses deux nièces à venir visiter l’ensemble des peintures du Louvre. Suite à la fermeture de la galerie du Luxembourg dix ans plutôt, le comte avait décidé d’utiliser la grande galerie du Louvre pour exposer les tableaux de la collection royale ainsi que les œuvres acquises spécialement pour un projet de galerie d’exposition qui prenait du temps à se construire.

Il avait commandé un rapport sur ce sujet à l’architecte Jacques-Germain Soufflot, mais il n’avait pas eu la possibilité de l’exécuter. Il avait juste fait détruire la voûte inachevée de Nicolas Poussin, en raison du danger qu’elle représentait en cas d’incendie, et avait bâti par l’entremise de Maximilien Brébion, un escalier, menant au Salon carré. S’il n’avait guère eu de chance pour la mise en place du lieu pour pouvoir l’ouvrir au public, il avait pu toutefois conduire une ambitieuse politique d’acquisitions dans cette perspective. Il avait acheté les principaux chefs d’œuvres européens qui apparurent sur le marché, comblant ainsi les lacunes des collections royales, non sans promouvoir les artistes français. Il entreprit également un vaste programme de restauration des ouvrages. Afin d’obtenir plus de moyens, car il en recevait de moins en moins du nouveau gouvernement, il invitait chaque fois qu’il le pouvait ceux qui détenaient du pouvoir. Par l’intermédiaire de Madame La Fauve-Moissac, il comptait toucher son époux le marquis d’Ajasson de Grandsagne toujours en fonction au ministère des Finances.

La voiture entra dans la cour carrée du Louvre et déposa les trois femmes enveloppées dans leur manteau, car l’air de ce début de printemps était encore vif. Sur le pas de la porte du pavillon de l’horloge les attendait un secrétaire du comte d’Angiviller. Un valet se saisit de leur pardessus au passage et les guida vers la galerie d’Apollon au premier étage où se trouvait leur hôte. Le soleil baignait l’endroit, faisant jouer les ors des moulures qui couvraient chaque espace vide entre les tableaux effectués par Le Brun et les sculptures en stuc. Si Madame de la fauve Moissac et Élisabeth Chevetel étaient habituées aux fastes de Versailles, elles n’en étaient pas moins émerveillées par l’embellissement du lieu. Pour Marie-Amélie n’était guère familière de ce genre de décor magnificent, elle en avait le souffle coupé devant l’abondance des ornementations et la perfection des peintures notamment celles des médaillons du plafond. On était loin de l’enjolivement de sa maison Caudéranaise, aux murs gris pâle soulignés de moulures blanches. Il y en avait peut-être trop à son goût, mais quelle splendeur ? Le comte, entouré de trois hommes, se retourna vers elles : « — Excusez-moi mesdames de ne pas vous avoir accueillies je réglais un problème d’infiltration. Ce Palais est un gouffre d’ennui.

Louvre

— Vous êtes tout excusé, comte. Le détour en vaut la peine. Cette galerie est une splendeur du grand siècle. Tout en répondant à leur hôte, Madame La Fauve-Moissac entraîna ses deux nièces afin de faire le tour de la salle, laissant à ce dernier le temps de résoudre son dilemme. Elles le suivirent ensuite dans le labyrinthe du vieux château jusqu’au salon carré où du sol au plafond, il y avait des peintures italiennes. Il y en avait même appuyé les unes sur les autres, toutes n’avaient pu être accrochées. Le comte énonça avec fierté les œuvres rassemblées. Elles découvrirent une quinzaine de peintures de Véronèse dont « les noces de Cana », quatorze tableaux du Titien dont « Le concert champêtre », sept du Pérugin, dix de Raphaël dont le « portrait de Baldassare Castiglione ». Il fit remarquer le sourire mystérieux du modèle d’un portrait réalisé par Léonard de Vinci intitulé « La Joconde » qui l’intriguait beaucoup et dont Marie-Amélie ne comprit pas l’intérêt qu’il lui portait.

Puis il leur proposa d’entrer dans la grande galerie. Celle-ci permettait de relier le Louvre au palais des Tuileries. Elles eurent un temps d’arrêt et furent considérablement impressionnées par le lieu lui-même. Il semblait sans fin avec ses 450 m de long et ses voûtes ouvertes vers le ciel par des verrières, inondant l’espace de lumière. Il les précéda continuant à nommer les créations rencontrées. Elles allaient du XVème siècle, avec « la pietà d’Avignon » d’Enguerrand Quarton et le « Portrait de Charles VII » par Jean Fouquet à une période plus récente comme François Boucher dont il avait rassemblé une vingtaine d’œuvres. Il y avait bien sûr des paysages de l’École de Fontainebleau et bien évidemment une immense collection du grand siècle ponctuée par plusieurs pièces maîtresses dont « L’Enlèvement des Sabines » de Poussin avec quarante autres œuvres de l’artiste, « Le tricheur à l’as de carreau » de Georges de La Tour ou encore le portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, sans omettre les frères Le Nain, Philippe de Champaigne, Claude Lorrain et Charles le Brun.

Parvenant au premier tiers de la galerie, les visiteurs trouvèrent un goûter installé sur une table entourée de quatre chaises. Marie-Amélie apprécia de pouvoir se reposer, sa grossesse arrivée à son septième mois commençait à la fatiguer de plus en plus rapidement. La collation prise sans valet obligea Élisabeth à servir, mais cela amusa les dames et permit au comte un ton plus familier. Celui-ci connaissait la marquise depuis longtemps ce qui l’autorisait à expliquer ses soucis financiers sans détour. Madame La Fauve-Moissac, bien que trouvant que par les temps qui couraient ceux-ci étaient bien superflus, promit d’en toucher un mot à son époux. Il suggéra alors de faire un détour par la salle des états pour voir quelques réalisations du nord de l’Europe notamment des écoles hollandaises et flamandes. Il avait complété cette collection la portant à 1200 tableaux. Il en était très fier, car il y avait des œuvres de premier plan comme « La Vierge du chancelier Rolin » de Jan Van Eyck, et une quinzaine de Rembrandt dont « Bethsabée au bain tenant la lettre de David ».

Marie-Amélie encore fatiguée proposa de les attendre. Ils la laissèrent donc se reposer. Elle apprécia ce moment de solitude. Elle finit toutefois par se lever pour poursuivre à son rythme la visite de la grande galerie. Elle s’arrêta devant « Le Pierrot et le pèlerinage à l’île de Cythère » d’Antoine Watteau, puis elle continua, découvrant les tableaux de Fragonard, de Chardin, dont « La Raie », et des toiles d’Hubert Robert. Elle était presque arrivée au bout de la salle d’exposition sans que soient revenus ses compagnons. Elle fit demi-tour et prit le temps d’admirer « la belle Jardinière » de Raphaël qui s’était perdu dans les peintures françaises. Elle s’émerveillait de la facture lorsqu’elle perçut une silhouette qui se dirigeait vers elle. Elle supposa un secrétaire qui venait la quérir, elle s’avança vers lui quand arrivée à la moitié du parcours, elle reconnut l’homme qui la traquait. Elle paniqua, resta figée devant celui qui cheminait vers elle avec un air menaçant. Un de ses enfants remua, son coup de pied la fit réagir, elle sortit de son immobilisme. Elle réalisa un passage sur sa gauche, elle s’y engouffra, relevant ses jupes, et se mit à hâter son pas, s’efforçant de trouver une échappatoire. Sa grossesse ne lui permettait pas de faire mieux, son ventre était trop lourd. Paniquée, elle parcourait les pièces cherchant chaque fois par où s’enfuir, elle entendait le son de la marche rapide de son suiveur. Son cœur s’accélérait, sa respiration devenait haletante, elle s’affolait. Elle descendit un escalier, et là sur un palier, un violent élancement lui transperça le bas du dos. La fulgurance de la souffrance lui coupa le souffle. Ses jambes se dérobèrent, elle s’accrocha au mur, s’y appuya et se laissa glisser contre lui. Puis des crampes abdominales la prirent la pliant en deux. Elle s’affaissa, se coucha comme un fœtus sur le sol pleurant de douleur, ce n’était pas possible, elle n’allait pas accoucher maintenant, ici. Elle entendit alors des voix de femmes, elle eut le courage d’appeler au secours. Madame La Fauve-Moissac accourut suivie d’Élisabeth et du comte accompagné de deux secrétaires qui l’avait retenue pendant leur visite. Marie-Amélie montra du doigt le couloir d’où elle venait et murmura. : « — L’homme ! Ma tante l’homme ! ». Madame La Fauve-Moissac leva les yeux pour voir une silhouette s’enfuir. « — Attraper cet homme, vite ! »

*

Madame La Fauve-Moissac avait fait ramener tant bien que mal la parturiente chez elle. Anastasie avait envoyé le valet de chambre de François-Xavier à l’hôtel-Dieu sur l’île de la Cité chercher la sage-femme. Les douleurs ne quittaient pas Marie-Amélie. Quand Élisabeth Bourgeois arriva, elle ausculta la jeune femme dont les contractions s’apaisaient. Elle réconforta son entourage, c’était une fausse alerte. Mais la future mère ne devait plus abandonner son lit jusqu’à l’accouchement. Elle lui fit donner un opiacé pour la calmer. Tout le monde respira de soulagement.

L’homme qui l’avait poursuivi ne fut pas rattrapé, mais le fait de ne pas avoir été seule à le voir rassura Marie-Amélie sur son état psychique. Elle avait fini par croire qu’elle devenait folle. Elle se confia à son époux en même temps qu’à sa tante et sa belle-sœur. Dans la pièce, la petite Grisette, qui apportait une carafe d’eau réclamée, écouta et puis ce fut plus fort qu’elle. Les yeux fixés sur le sol, elle raconta ce qu’elle avait observé à la surprise générale. : « — Le Monsieur dont vous parlez et bien il se tient souvent près de la maison.

— Que dis-tu mon petit ? Mais pourquoi ne nous a pas informé avant ?

— Mais Monsieur qui m’aurait cru ? Et puis je ne savais pas ce qu’il voulait, au début je supposais qu’il était là pour Anastasie.

— Elle a raison, François, il y avait peu de chances que l’on ait pris Grisette au sérieux. Par contre, Grisette, si tu le revois préviens moi ou Monsieur.

— Oh oui, Madame ! Toute fière d’être pour la première fois d’une quelconque importance.

Quelques jours plus tard, le comte d’Angiviller fut accusé de dilapidation des deniers publics. Personne ne fit le rapprochement avec la poursuite du Louvre et pourtant c’est la colère de Jacques-Henri qui avait précipité sa chute. Il l’avait fait dénoncer par « l’ami du peuple ». Le comte n’avait pas attendu son reste, il émigra en Allemagne.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 3.

1788. Les affres d’un négociant bordelais.

Lacourtade Henri

Henri Lacourtade se reposait de plus en plus sur son fils et sa belle-fille ainsi que sur John, qu’il avait pris en affection, pour faire fonctionner la maison. Il ne s’en désintéressait pas, mais il pensait que le temps venait où il faudrait passer la main. Il passait son temps en plus de la maison de négoce entre sa bibliothèque et la maison de campagne de Caudéran, où il s’était pris d’engouement pour l’agencement du parc, passion qu’il partageait avec sa belle-fille. Comme son fils, il fréquenta l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de la ville et avait même accepté de rentrer dans la franc-maçonnerie sur l’invitation de Monsieur de Saige, ce qui avait facilité le mariage de son fils avec une jeune fille de la noblesse. Il intégra la loge de « l’Intime Fraternité « et fut parrainé par Étienne François Charles Jaucen baron de Poissac, conseiller au Parlement, dans son hôtel particulier, sur les allées d’Albret. Il avait vite constaté que sous couvert d’égalité, c’était le jeu des pouvoirs, le mécanisme subtil des influences, le rodage des transmissions qui s’ordonnançait dans ces loges. Il pensait comme beaucoup que les loges comme les académies permettaient de tisser et d’étendre les relations nécessaires pour occuper sa place dans la société et développer son commerce. Il y avait écouté des concerts et y avait aussi vu les premières expériences sur l’électricité, mais il avait surtout entendu les nouvelles idées. Il avait même assisté au « discours sur la nécessité et les moyens de détruire l’esclavage dans les colonies » par André Daniel Laffon de Ladebat. Il l’avait au demeurant trouvé brillant, mais l’accueil chaleureux qu’il reçut par la jeunesse bordelaise dont les fortunes familiales dépendaient pour beaucoup de la traite ou de son marché parallèle était pour lui par trop ironique à son goût. Comme la plupart, il avait lu les philosophes que son siècle avait vus naître, il en avait apprécié certaines idées et certains talents de virtuosité de réflexion, mais il ne s’en méfiait pas moins. Car toutes ses idées étaient bien belles, cependant il n’était pas sûr que ce fût bon pour le commerce, cela entraînait du changement, du désordre et pour les affaires rien ne valait la stabilité. Aussi quand il retrouvait John, devenu son secrétaire et son confident, dans son bureau, il le prenait pour témoin. Il se lançait alors dans un monologue suivant le sujet qui le taraudait. « – Mon petit, c’est bien beau de parler de liberté à tout bout de champ, mais à mon avis j’ai peur que mes compatriotes ne soient las d’un bonheur qui finit par les ennuyer, car il est par trop tranquille. Pour être honnête, en dehors de quelques personnes dont les actes sont malveillants ou pour le gouvernement un sujet particulier d’irritation, le reste des citoyens jouit de la liberté de fait la plus complète. On parle, on écrit, on agit avec la plus grande indépendance, on brave même l’autorité avec une entière sécurité. La presse n’est pas libre de droits, c’est un fait, mais tout s’imprime, tout se colporte avec audace. Les personnages les plus graves, les magistrats même, qui devraient réprimer ce désordre, le favorisent. On trouve dans leurs mains les écrits les plus dangereux, les plus nuisibles à toute autorité… Si on nie que ce soit là de la liberté, il faut convenir au moins que c’est de la licence. » Cela faisait sourire le jeune homme qui pendant ce temps ouvrait, triait le courrier venant des comptoirs d’Afrique ou des colonies et attendait que son maître soit prêt à lui donner des directives pour les réponses. Mais le vieil homme reprenait, tout en changeant de sujet, car il sautait souvent du coq à l’âne. « – Tu sais mon petit, c’est toujours pareil, ils ont tellement peur de l’impôt qu’ils sont anxieux des signes extérieurs de richesse et ils jouent toujours un peu les misérables, mais dès qu’il y a fête, alors là ils n’hésitent pas à parader. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent, j’ai bien peur qu’ils s’ennuient tout simplement… Et puis il y a trop de jeunes gens qui sont oisifs et meublent leurs temps avec de la philosophie de bas étage. »

Et Monsieur Lacourtade père n’eut pas fini de faire montre de son bon sens, car tout s’accéléra lors de l’année 1788 avec la décision de convoquer les États généraux par Monsieur Loménie de Brienne. Son salon ne désemplit pas, sa belle-fille se mit en devoir de recevoir les amis de son époux. Élie Guadet et Pierre Victurnien Vergniaud y vinrent très vite, accompagnés d’Armand Gensonné et Antoine Duranton avec lesquels, sur l’incitation du président Du Paty, ils avaient créé une association. Elle regroupait toutes les sciences encouragées par les gens de lettres, les artistes et les amateurs, et était semblable à celle de Paris, tout comme le musée de Bordeaux qu’ils avaient aussi initié imitant celui de la Capitale. Ils eurent même le plaisir de recevoir l’abbé Dupont des Jumeaux, fondateur du Journal de Guyenne, le premier quotidien bordelais. Le petit salon de Marie-Amélie Lacourtade ne rivalisait pas avec celui de sa marraine Madame de Verthamon, épouse de Monsieur de Saige, où tout ce monde se retrouvait régulièrement et y croisait en plus l’intendant de la région, Nicolas Dupré de Saint-Maur, Romain De Sèze, Laffon de Ladebat, Monsieur de Lisleferme, avocat au Parlement et président du musée, tous protecteurs de cette institution. C’est lors d’une de ces soirées après la fête de Noël que l’assemblée se félicita dudoublement du tiers état. Monsieur Lacourtade ne put s’empêcher de laisser échapper discrètement en direction de son hôtesse. « – J’ai peur que cela ne change pas grand-chose ! Ce sont toujours les mêmes qui auront tout ! » Ce à quoi elle répondit n’en pensant pas moins. « – Voyons mon ami un peu d’optimisme. »

Ce soir-là, il rentra, contrarié, et trouva John rattrapant un retard de courrier à la lumière d’une chandelle. Comme le jeune homme lui faisait remarquer sa mauvaise figure, le vieil homme lui raconta les derniers événements et conclut comme à son habitude par un monologue. « – Ils se gargarisent des mots : liberté, patriotisme, bien-être, bonheur ou bien oppression, tyrannie, despotisme. Ils en ont plein la bouche. Ils claironnent tous qu’ils veulent l’égalité pour tous à condition que l’on ne touche pas à leurs privilèges bien entendu. Clergé, Noblesse, Parlement, Tiers-État, chacun veut une extension de prérogatives pour soi et pour les siens, et la suppression de toutes celles qui lui sont étrangères. La noblesse de province ne veut plus supporter le joug de celle de la cour ; le clergé inférieur veut entrer en partage des dignités du haut clergé ; les officiers et sous-officiers de l’année, partant des mêmes principes, tiennent le même langage, et les grands seigneurs trouvent très bon que le roi fût le maître absolu partout ailleurs que dans leur classe. Conclusion cela ne peut que mal finir. »

Le pays se mit toutefois en branle, les nobles et les prêtres élurent directement leurs délégués. Pour le Tiers, les électeurs de chaque bailliage ou sénéchaussée se réunirent par paroisses ou par corporations pour élire des délégués qui à leur tour élurent leurs députés aux États Généraux. Pour Bordeaux plusieurs nobles libéraux appuyèrent les revendications du Tiers, parmi eux André Daniel Laffon de Ladebat, déjà reconnu comme un philanthrope, fut élu par la paroisse de Pessac, mais cette désignation d’un noble comme député du Tiers ne fût pas du goût de la majorité de l’aristocratie et d’une partie de la bourgeoisie, aussi fut-elle invalidée, aussi fut-il obligé de rejoindre l’Ordre de la noblesse. L’anecdote remua la société bordelaise et donna de l’eau au moulin à Monsieur Lacourtade qui n’en finit plus de commenter tous les évènements politiques. « – Je savais bien que cela ne se passerait pas sans friction, sais-tu mon petit, que Monsieur de Ladebat, dont je t’ai déjà parlé il me semble, a tenté avec le Duc de Duras et d’autres nobles, de produire un cahier de doléances particulier retenant des revendications des corporations et des habitants des campagnes. Bien sûr, on ne peut nier le très bon résultat de Monsieur de Ladebat avec sa ferme expérimentale à Pessac, il était donc à même de comprendre ce qu’il voulait défendre. En tout cas, ce fut sans résultat. Il faut dire qu’il est difficile, sans paraître trahir son ordre, de défendre des intérêts qui lui sont apparemment opposés. Remarque, l’abbé Sieyès et le marquis de Mirabeau rejetés par leurs ordres, eux, sont parvenus à la grande joie de mon fils et de ses amis, à se faire élire par le Tiers. Ils ne m’enlèveront pas de l’idée que ce n’était que pour grignoter un peu de pouvoir, certains feraient n’importe quoi pour un lambeau de celui-ci ! » Et cela pouvait durer tard dans la nuit.

Le salon « des Chartrons « ne désemplit plus, chaque Ordre se dut de rédiger des Cahiers de doléances. Pour cela, on allait tous les jours chez les uns ou chez les autres, François-Xavier Lacourtade ayant le lieu le plus confortable, ses amis finirent par s’y installer. Entre deux idées, ils commentaient ce qui se passait à Paris. L’Affaire Réveillon avait été particulièrement commentée tant elle avait choqué. Chacun donna son avis sur le drame de cet entrepreneur de papier peint. Des manifestations ouvrières, au faubourg Saint-Antoine, suite à un mot mal interprété, avaient dégénéré et amené la troupe à ouvrir le feu pour arrêter le pillage de la manufacture. L‘incident avait frappé les esprits. Les uns essayèrent de disculper cet emportement malheureux afin de pouvoir pardonner les insurgés, les autres, dont Marie-Amélie était, pensaient que rien ne pouvait justifier ces massacres. Monsieur Lacourtade père prophétisa que ce n’était qu’un début, ce qui fut rejeté avec désinvolture par les jeunes gens.

Puis tout se calma, car élu, François-Xavier Lacourtade, accompagné de ses amis, partit pour Paris et furent à l’ouverture des États Généraux à Versailles dans la salle de l’Hôtel des Menus Plaisirs. Monsieur Lacourtade père et sa belle-fille se concentrèrent sur le négoce de la maison et attendirent les nouvelles qui ne tardèrent pas à venir. La première fut l’obtention de Necker pour le doublement du Tiers-État, et fut suivie du blocage des débats par la noblesse et le clergé. Tout cela nourrit les conversations et fit passer le décès du petit dauphin de France pour une anecdote. Monsieur Lacourtade père constata que les choses avaient bien changé.

David Jacques Louis (1748-1825).

Le serment du Jeu de Paume, lors duquel le Tiers-État décida de se constituer en Assemblée Nationale, fit l’effet d’une bombe dans la bonne société. Monsieur Lacourtade trouva que tout allait trop vite ou alors qu’il devenait trop vieux. Il fut choqué quand le Tiers-État refusa les ordres du roi même s’il n’était pas d’accord avec ceux-ci. Ensuite, il trouva bien qu’il y avait de quoi se réjouir lorsque le vote par tête fut obtenu à la fin du mois de juin, mais il n’en resta pas moins inquiet à l’annonce des émeutes qui secouaient les barrières d’octroi de Paris de peur que les convois de blé soient bloqués. Lorsque la capitale fut en état d’émeute généralisée et que les insurgés saisirent les stocks de grains, détruisirent les octrois et ouvrirent des prisons, il annonça solennellement lors du repas dominical, auquel siégeaient sa belle-fille et ses deux commis. « – Mes enfants tout cela n’annonce rien de bon, nous allons entrer dans des temps difficiles ! » Marie-Amélie plus optimiste et qui, comme son mari, s’enthousiasmait de tous ces changements qu’elle trouvait salutaires, n’arriva pas à le rassurer. La prise de la Bastille, qu’ils apprirent cinq jours plus tard, fut perçue loin de la Capitale de façon mitigée, et n’améliora pas le pessimisme du vieil homme.

L’automne n’était pas arrivé qu’il y avait eu la création d’une milice bourgeoise à Paris qui prit le nom de Garde Nationale. Puis il y eut le rappel de Necker, qui tenta de s’opposer à la confiscation des biens du clergé, et les premiers départs en émigration. Le comte d’Artois, frère de Louis XVI, et le prince de Condé, tous deux affolés par la tournure prise par les événements, s’exilèrent à l’indignation de Marie-Amélie. Puis il y eut ce que l’on appela a posteriori la « Grande Peur « et qu’ils vécurent dans leur propriété de Caudéran et lors de laquelle ils pensèrent comme beaucoup qu’ils allaient être massacrés par des brigands qui s’avérèrent ne pas exister, et qui eurent pour résultat d’armer le moindre paysan. Puis ils apprirent le massacre au cours d’une émeute du contrôleur général des finances, Foullon et l’intendant de Paris, Bertier de Savigny, ce qui mit en relief les présages de Monsieur Lacourtade. En réponse à l’agitation paysanne l’Assemblée Nationale constituante abolit les privilèges, du moins ce qui ne les contraignait pas trop, car la plupart nobles ou bourgeois étaient propriétaires fonciers. Puis il y eut l’émission d’un premier emprunt de trente millions lancé par Necker, la proclamation de la liberté de la presse et la lecture à l’Assemblée Nationale de la Déclaration des « Droits de l’Homme et du Citoyen » qui enthousiasma le peuple et fut ardemment commentée dans le salon de madame de Verthamon. S’inspirant des principes des Lumières, elle était une condamnation sans appel de la monarchie absolue et de la société d’ordre, ce qui répondait aux espoirs de tous les participants de la soirée dont beaucoup étaient nés dans la bourgeoisie de négoce. Reflet de leurs aspirations, elle garantissait les libertés individuelles, sacralisant la propriété, ouvrant à tous les emplois publics et partageant le pouvoir avec le roi. Mais restant circonspect, Monsieur Lacourtade père conclut avant de quitter l’assemblée réjouie. « – Vous verrez mes enfants, il faudra plusieurs décennies avant que ce ne soit la réalité, avant ça le navire va tanguer fortement ». Tous s’amusèrent de la défiance du vieil homme.

Et la première bourrasque vint, à la surprise de tous, début octobre alors que l’on finissait de mettre le vin en barrique pour le faire vieillir. Le roi et sa famille avaient été ramenés à Paris par des femmes réclamant du pain. Certains commencèrent à douter du déroulement des événements politiques et sous différents prétextes et quittèrent le pays.

De son côté, François-Xavier vint rendre visite aux siens et fit un court séjour dans leur maison de campagne. Au milieu de ses comptes rendus, il raconta l’anecdote de ce docteur qui avait poussé son sens de l’humanité à mettre au point un engin avec le chirurgien Antoine Louis, plus sûr, plus rapide et moins barbare pour réaliser une exécution capitale. Les deux créateurs l’avaient nommée la « Louison ». Ce docteur nommé Joseph-Ignace Guillotin avait proposé à l’Assemblée sa nouvelle machine servant à exécuter les condamnés à mort et elle avait été agréée.Monsieur Lacourtade père, plus circonspect devant l’enthousiasme de son fils pour l’humanité dont avait fait preuve l’Assemblée, ne put s’empêcher de déclarer : « – Dieu fasse qu’elle ne serve pas trop ! »

*

Le tourbillon continua, à la fin du mois d’octobre Armand-Gaston Camus élu président de l’Assemblée Nationale constituante institua la loi martiale, puis la même Assemblée vota l’interdiction provisoire de prononcer des vœux de religion et décida de la nationalisation des biens du clergé. Un soir Monsieur Lacourtade père annonça à celui qui était son confident. « – Mon petit, la France sera dorénavant découpée en 83 départements, le nôtre s’appellera la Gironde ! » Quelque temps plus tard, il commenta un nouveau décret : « – Décidément ils n’auront de cesse de tout bouleverser, ils viennent d’abolir le droit d’aînesse, et les filles hériteront à parts égales comme leur frère ! Ma foi, pourquoi pas ! Mais cela va mettre bien des désordres chez les notaires ! Et va morceler en un rien de temps, bien des patrimoines, construits au fil des générations. » Quelques jours plus tard, il lut dans « la petite Gironde « que le dénommé Barnave, porte-parole des colons de Saint-Domingue, avait fait admettre le maintien de l’esclavage dans les colonies. Il avoua son soulagement à son bras droit qui le comprit bien, car cela aurait mis à mal une bonne partie de leur commerce. Mais quand en juin 1790 il apprit la suppression de la noblesse héréditaire, il s’exclama : « – Sont-ils bêtes, un aristocrate reste un aristocrate, on ne change pas d’arbre généalogique par décret ! Ils veulent leur faire porter leurs noms de famille que pour la plupart, ils devront exhumer de coffres et parchemins poussiéreux oubliés de tous. Ils leur ordonnent d’abandonner les noms des terres que de toute façon ils possèdent encore. Tout ça pour ne pas froisser le peuple. Tu vas voir mon petit si un Mirabeau va apprécier longtemps de ne plus s’appeler que Monsieur Riqueti ou si le marquis de Lafayette se sentira mieux dans la peau de Monsieur Motier. Ils en reviendront, tu verras mon petit, la vanité sera trop forte, ils l’abolissent, car ils ne peuvent l’avoir par le sang et le droit, mais bon c’est le principe de leur égalité ! » Monsieur Lacourtade père ne se rendait pas compte qu’au fil du temps il se détachait des bouleversements occasionnés par la révolution et qui transformaient insidieusement sa vie. Puis au grand scepticisme de celui-ci, se demandant comment elle allait s’y prendre pour garder la paix, l’Assemblée dénonça le Pacte de famille qui par une série d’accords entre les différentes branches de la maison régnante avait assuré l’hégémonie ou tout au moins avait évité toutes nuisances entre elles, évitant les conflits. Il n’eut pas le temps de s’attarder dessus, entre la démission de Jacques Necker et l’adoption du drapeau tricolore, et le début de coalition des pays frontaliers, Monsieur Lacourtade père apprit qu’il allait être grand-père et il exulta de joie à l’idée d’avoir un petit-fils, ce dont il ne doutait pas. Il fut plus déçu d’apprendre qu’après réflexion Marie-Amélie s’était décidée à rejoindre son époux qu’elle trouvait trop longtemps absent.

Chapitre 4.

Paris, fin 1790.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac
Épouse Lacourtade

Marie-Amélie avait fermé la demeure de Caudéran après les fêtes de la Toussaint de 1790. Elle laissa son beau-père s’occuper à nouveau pleinement des affaires familiales. Celui-ci retourna s’installer dans leur hôtel sur le quai des Chartrons. Les meubles avaient été couverts de draps, et les volets clos, la maison restant sous la surveillance d’un couple de concierges, son absence étant indéterminée. Elle avait eu un pincement au cœur au souvenir du dernier passage de son époux qu’elle rejoignait à Paris, mais avait suivi une bouffée de joie se sachant enfin enceinte après cette attente qui lui avait fait tant craindre d’être dans l’incapacité de procréer. Elle le revoyait arrivant dans l’allée de platanes jonchée de feuilles sous le soleil d’automne après trois mois de séparation. Ils s’étaient retrouvés comme aux premiers jours, quittant à peine leur lit. Et de cet instant de bonheur, la vie avait éclos en elle. Elle avait décidé de regagner la capitale avant que sa grossesse ne le lui permette plus.

*

Après un voyage sans encombre, Marie-Amélie était arrivée sous le soleil dans la capitale, ce qu’elle avait considéré comme un bon présage. Tout en remettant de l’ordre dans sa tenue, elle leva les yeux vers l’immeuble qu’elle habiterait désormais quand surgit de la porte-cochère son époux. Elle éclata de rire de le voir essoufflé d’avoir descendu les escaliers à toutes jambes pour l’accueillir. Elle se moqua de lui. Il la prit dans ses bras heureux de la sa présence et la fit tournoyer. Tout en riant de plus belle, elle le pria d’arrêter ses enfantillages. « – Voyons François que vont penser les voisins ?

– Cela m’est égal ! Tel un propriétaire, il lui montra la façade de l’immeuble dans lequel elle logerait pendant son séjour au bord de la Seine dans l’île Saint-Louis renommée « île de la Fraternité ». À Paris depuis peu tout était rebaptisé selon le mode révolutionnaire, on n’était plus Monsieur ou Madame, mais citoyen ou citoyenne. Illuminé de soleil toute la journée, l’appartement, situé au deuxième étage, était clair. Son époux lui avait fait faire le tour du propriétaire, tout fier qu’il fût du joli meublé, qu’il avait pu se procurer pour son confort par l’intermédiaire de la tante de celle-ci. Il appartenait à l’un de ses amis qui était allé en voyage en Italie pour un temps indéterminé. Ses fenêtres donnaient sur le dos de la cathédrale Notre-Dame, ainsi que sur le quai des Tournelles où les bateliers échouaient leur embarcation sur la rive gauche du fleuve. Tout n’était que vie et couleurs, elle était heureuse. Le peu qu’elle avait vu de la ville lui plaisait malgré le bruit et la puanteur qu’exhalaient ses rues. François-Xavier avait engagé, pour servir son épouse, une chambrière, une belle normande appelée Anastasie, ce qui avait fait sourire Marie-Amélie se demandant comment les parents avaient pu avoir l’idée du prénom, et une cuisinière, bonne femme ronde si l’en était, prénommée Honorine. Celle-ci officiait dans la cuisine située dans la cour. Se rajoutait au service du couple une jeune servante, enfant de la famille de la cuisinière qui avait l’allure d’une souris et que tous baptisaient Grisette. François-Xavier, lui, avait pour son usage personnel, Damien, son frère de lait et valet de chambre qui l’avait toujours suivi où qu’il aille. Ils détenaient donc tout le confort souhaitable. L’installation fut joyeuse d’autant que l’appartement était spacieux avec ses deux chambres agrémentées de leurs boudoirs avec vue sur jardins, du salon donnant sur la Seine par un très beau balcon en fer forgé juxtaposé à la salle à manger et au bureau. Les présentations faites, François-Xavier entraîna sa jeune épouse ravie dans leur alcôve qu’il ferma derrière lui.

*

Sir Joshua Reynolds, 1723-1792, British, Miss Mary Hickey, 1770
Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Dès le lendemain, la première visite de Marie-Amélie fut pour sa tante Marie-Louise La Fauve-Moissac, marquise Ajasson de Grandsagne. Celle-ci la reçut avec joie dans son hôtel particulier du Marais qu’elle occupait, n’étant pas de service auprès de la reine. Le hasard l’y fit retrouver sa belle-sœur qu’elle ne connaissait guère ne l’ayant rencontrée en tout et pour tout que trois fois dans des conditions peu liantes. Il y avait alors eu beaucoup de monde autour d’elles.

Élisabeth Chevetel de la Rabellière avait été essentiellement élevée au couvent des clarisses urbanistes à Fougères en Bretagne. Elle en avait gardé une nature posée, économe de geste, caractérisée par une grande douceur. Lorsque sa mère, Madame Chevetel, gravement malade, avait senti sa fin proche, elle avait emmené Élisabeth aux côtés de sa sœur, clarisse au sein de l’abbaye de leur ville natale à Fougères. Vinciane Chevetel de la Rabellière à peine arrivée, son enfant en sécurité, s’abandonna à une mort lente, laissant les sœurs remplacer l’image maternelle auprès de la petite fille. L’austère couvent créé autour d’un cloître sous un toit à longs-pans en ardoise, dessous un ciel souvent gris devint la maison d’Élisabeth et ne sembla jamais vraiment déprimant à la petite orpheline de cinq ans que sa tante couvait avec ses comparses. Son décor journalier était constitué de bâtiments construits en pierre de taille granitée et en moellon schiste. Ils étaient composés d’un rez-de-chaussée à galerie sur le déambulatoire, d’un étage carré et de deux niveaux de combles. Le premier était éclairé par des lucarnes à frontons alternativement triangulaires et circulaires sur le cloître, le second, où les sœurs lui avaient aménagé une chambrette, par des outeaux. Elle était surveillée le plus souvent par les novices, venant en aide par tout où elle le pouvait. Fille unique et héritière du baron de la Rabelliere, colonel dans le corps expéditionnaire français mené par le comte de Rochambeau pour soutenir les colons américains dirigés par George Washington contre les troupes britanniques, elle y était heureuse et ignorante de ce qui se tramait pour elle à l’extérieur de ses murs. Si son père ne détenait pas une très grande fortune, elle n’était pas négligeable, voire elle pouvait passer pour conséquente. Afin de protéger sa petite fille devant laquelle il était en adoration, il avait conclu un contrat de mariage avec son ami le baron Cambes-Sadirac pour sa fille et le fils aîné de ce dernier, Charles Louis. L’union conjugale aurait lieu dès que la fillette se transformerait en femme et ce jour-là le promis possèderait les terres de Saint-Aignan devenant ainsi le chevalier de Saint-Aignan.

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva au couvent, Élisabeth venait d’avoir huit ans. Elle se souvenait vaguement de ce père qu’elle avait peu connu. Si elle ressentit un grand abattement, ce fut de ne pas assez se remémorer l’image paternelle pour en être attristée. Elle culpabilisait de ce manque de sentiment et n’osait en parler à quiconque. Mais elle s’inquiéta bien plus d’être informée du même coup qu’elle était promise à un garçon de trois ans plus âgé. Éduquée au milieu des sœurs, avec pour compagne de son âge les novices, son apprentissage s’était bornée au rudiment de l’écriture et de la lecture ceci afin de pouvoir lire la Bible. Elle ne connaissait des hommes que l’homme à tout faire du couvent, un pauvre bossu, qui, bien que gentil, lui faisait peur. Sa tante la rassura quant à ce mariage qui n’était pas pour demain, mais elle n’obtint pas plus d’informations. Au-dehors, un combat pour sa fortune se disputait, entre l’abbaye qui désirait que le testament du baron soit respecté, car il recevait un huitième de l’héritage de la fillette pour l’avoir élevée et son oncle qui avait décrété qu’il devenait son tuteur et, donc, le gestionnaire de la cassette de celle-ci. Médecin du comte de Provence, il était soutenu dans ses ambitions par le marquis de La Rouërie dont il avait guéri l’épouse gravement malade. Au milieu des chicanes engagées, le baron Cambes-Sadirac rappela que la jeune fille, quoi qu’il en soit, était promise à son fils et qu’il ne laisserait personne mettre la main sur c capital que lui-même convoitait. Le système judiciaire investit cette affaire comptant bien en retirer des subsides. Les années s’écoulèrent en procédures sans qu’aucun des partis n’emportât le pactole. La nature finit par régler le problème. Lors de sa treizième année, Élisabeth tomba malade, les clarisses crurent que la jeune fille allait mourir d’une crise d’anémie et au cours de celle-ci, elle eut ses menstruations. À peine rétablie et sans mettre un pied à l’extérieur, son mariage fut célébré dans la chapelle du couvent. Charles-Louis qui s’apprêtait à intégrer le corps de régiment de Guyenne, régiment du Dauphin, comme lieutenant, accompagné par son père, opéra un crocher afin d’épouser la jeune fille. Inconnus l’un pour l’autre, à peine sorti du monde de l’enfance, ils se découvrirent et se trouvèrent rassurés. Élisabeth était mince avec une chevelure flamboyante aux lourdes boucles, des yeux noirs qu’une myopie agrandissait et le teint pâle ; quant à lui, il était devenu presque un homme avec ses seize ans, grand, châtain, la taille bien tournée. Ils composaient un joli couple. Sous le regard attendri des sœurs qui l’avaient élevée, elle dit oui au jeune homme ému par la fragilité de sa jeune épouse, un oui qui tenait lieu de formalité. La cérémonie finie, la mère supérieure offrit exceptionnellement un verre de vin, celui-ci avalé, le jeune marié repartit vers sa destination laissant la mariée déconcertée qui ne pouvait le suivre dans une ville de garnison. Trop jeune, pour concevoir, il en avait été décidé ainsi entre son beau-père et sa tante. Le jeune époux vint la rechercher deux ans plus tard, au cours desquels ils échangèrent quelques lettres insipides. Elle n’avait pas grand-chose à raconter et lui ne pouvait décrire ce qu’il vivait. Il l’emmena dans un premier temps dans le domaine de Saint-Aignan entre la Garonne et la Dordogne, elle apprit que dans sa dot, il y avait notamment les terres adjacentes. Le petit château conçu par Victor Louis la séduisit aussitôt et devint son lieu de villégiature préférée. Pendant son séjour, elle découvrit son époux et avec toute la candeur de son innocence, elle en tomba amoureuse. De son côté, Charles-Louis s’attacha à la jeune fille sans expérience qui le regardait comme un dieu. Il leva le voile sur la vie de sa jeune épouse et quand il saisit qu’il n’y suffirait pas, il l’emmena auprès de sa tante Madame La fauve Moissac, qui compléta un manque d’éducation évident pour paraître en société. Élisabeth, de caractère docile, se laissa façonner. Son intelligence lui permit de comprendre l’importance de tout ce qu’elle apprenait afin de tenir son rang. Elle n’aimait pas trop le monde et elle ne s’y mêlait que chaque fois que c’était incontournable. Elle y apparaissait très réservée, voire un peu gauche. Si ce n’était sa beauté de rousse, que les coiffures à la mode plus naturelles mettaient en valeur, elle serait passée inaperçue. En revanche, elle se donnait pour les œuvres avec toute la modestie possible, allant d’un hospice à un autre, apportant de la nourriture, des biens de première nécessité et son temps qu’elle n’hésitait pas à accorder aux malheureux. Sa timidité disparaissait devant les besoins des indigents, elle frappait aux portes de ses connaissances pour obtenir d’eux de l’aide, surprenant ceux-ci par son audace son obstination à recueillir des fonds. Elle se forgea dès son entrée dans le monde une réputation de bonté qui était justifiée, même si pour beaucoup cela n’avait guère d’intérêt. Son beau-père, chez qui elle vivait, était fier de celle-ci, il aimait sa nature simple, solide de bon sens, sans fioritures. Son fils étant souvent absent de la demeure familiale, il appréciait ses tête-à-tête qu’il s’accordait avec sa belle-fille entre deux séjours à Versailles loin des tumultes de la cour. Aussi quand il décida de se remarier il prit la peine de lui demander son avis qui, bien qu’anecdotique, lui importait. Amusée, elle lui en donna un favorable, arguant qu’il était dans la force de l’âge et que ce ne pouvait être qu’une bonne chose. Il revint donc à l’hôtel Cambes-Sadirac avec la nouvelle baronne de trois ans plus âgée qu’Élisabeth. Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche, dans un premier temps, face à la gentillesse de celle-ci, se méfia. Elle était peu habituée à ces façons. Dans un deuxième temps, elle pensa qu’elle était gourde et se mit à la mépriser. Mais ce dédain se retourna contre elle tant Élisabeth était aimée de sa maison et de son entourage. Les domestiques de l’hôtel obéissaient prioritairement aux demandes de celle-ci allant souvent à l’encontre de la nouvelle baronne. La guerre qu’elle voulut déclarer s’éteignit d’elle-même désarmée par un adversaire conciliant et bienveillant.

Ce fut l’année de l’arrivée de sa belle-mère qu’Élisabeth tomba pour la première fois enceinte à sa grande joie. Elle allait enfin devenir mère. Mais celle-ci fut de courte durée, trois mois plus tard elle faisait une fausse couche et son anémie reprit engendrant des étourdissements des palpitations et une perte d’appétit qui fit peur à tous. Son époux décida de l’emmener à Saint-Aignan, la campagne ne pouvait que lui faire du bien. Elle se rétablit et revint à Paris, mais cet épisode réitéra l’année suivante. Elle n’avait pas eu ses vingt ans qu’elle avait effectué trois fausses couches. Elle désespérait de mettre au monde un jour. Elle ne s’accommodait pas à cette idée et suppliait Dieu et tous ses saints de lui accorder le don de la vie. Mais sa santé alliée aux absences de son époux ne l’avait pas exaucée.

Depuis le départ de ce dernier, le chevalier de Saint-Aignan ayant rejoint le général en chef des troupes de la Meuse, de la Sarre et de la Moselle, le marquis de Bouillé se mit en route afin de réprimer les rébellions de Nancy, elle s’ennuyait. L’immigration avait décimé l’armée et la marine. Les transfuges s’étaient massés à Coblentz et à Bruxelles autour des princes qui prescrivaient aux « sujets loyaux » de quitter la France pour se coaliser à eux. « L’armée de Condé » s’apprêtait à seconder l’invasion du territoire, ce que l’époux d’Élisabeth désavouait. Elle vivait donc seule dans l’hôtel familial des Cambes-Sadirac de la rive gauche déjà déserté un an auparavant par son beau-père désormais établi en Angleterre.

Du même âge que Marie-Amélie, elle se prit tout de suite d’amitié pour elle. Elle décida de lui faire connaître tout ce qui se devait sur Paris. La douce Élisabeth, dont les trois fausses couches successives avaient altéré la santé, gardait malgré cela un enthousiasme enfantin, attachant, et emporta sans effort l’affection de Marie-Amélie. On vit alors les deux jeunes femmes souvent accompagnées de leur tante Madame La Fauve-Moissac, dont la beauté restait avérée, aux promenades à la mode, aux théâtres, à l’opéra et autres loisirs qu’offraient encore la Capitale en dépit des tumultes de la politique.

*

À Bordeaux, ce fut donc seul, avec John Madgrave, que Monsieur Lacourtade père reprit en main la maison de négoce. Entre la cuisinière et son valet de pied, tous deux aussi âgés que lui, il renoua avec ses habitudes dans la demeure vide avec pour unique compagnon son commis devenu son bras droit, son deuxième commis étant reparti chez lui à la demande de son père sentant le pays un peu trop agité. Trop pris par son négoce, il ne s’attarda pas sur le décret donnant obligation aux ecclésiastiques de prêter serment de fidélité à la Nation qui déchira l’Église de France en deux clergés rivaux, et à peine sur la loi supprimant les corporations et proclamant le principe de la liberté du travail, du commerce et de l’industrie qu’il gratifia de quelques mots à John. « – Mon petit, tout ceci est bien beau, mais leurs lois ne vont pas donner plus de travail, le premier résultat des violences a été de faire partir, outre des nobles, beaucoup de gens riches ou même aisés, non pas qu’ils soient tous ennemis de cette révolution, mais simplement, car ils ont peur. Et ceux qui restent n’osent ni bouger, ni entreprendre, ni vendre, ni acheter. Le négoce est figé guettant les changements. Si bien que si les paysans guettent les biens du clergé, les ouvriers, eux sont renvoyés des ateliers et errent dans la ville, plein d’aigreur, les bras croisés. Tout cela va mal tourner, c’est une armée aigrie de misère qui erre dans nos rues prête à faire un mauvais coup. » Mais il n’eut pas à se plaindre. Ses manœuvriers trop heureux d’obtenir du travail dans des temps qui devenaient de plus en plus difficiles se présentaient tous les jours sans accrocs.

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 1 et 2

Ils avaient été emballés avec soin, emmaillotés, mis dans des caisses, enfouis dans la paille, sous la surveillance de John Madgrave. Le jeune homme en avait consciencieusement dressé une liste exhaustive. Après avoir été entreposés dans de multiples caisses au quai “des Chartrons“, il les avait fait discrètement charger au fond de la cale d’un navire sous pavillon de son pays. Le navire avait traversé l’océan en compagnie de confrères de la Compagnie des Pays-Bas, car il valait mieux voyager groupés.

Ils avaient été débarqués, et rangés sur le port de la Nouvelle-Orléans puis transbordés sur un bateau à fond plat qui continua à remonter le Mississippi. Et un matin, ils furent déchargés sur le ponton face à la plantation de la Palmeraie.

Chapitre 1.

L’arrivée des meubles de Marie-Amélie.

Printemps 1793.

L’aube argentée se teintait de rose réveillant la faune des abords du fleuve. L’astre diurne dissolvait en lambeaux neigeux et voluptueux la brume nocturne qui flottait au ras de l’eau bouillonnante et impétueuse du fleuve. Le premier signe de vie de ce matin empli d’éternité fut le plongeon sonore et maladroit d’une loutre. S’ensuivit l’envol bruyant et majestueux d’une colonie d’échassiers aux couleurs du ciel qui poursuivait son voyage vers les bayous plus au sud. Une famille de crocodiles vint pesamment s’installer sur la berge pour profiter de la chaleur des premiers rayons du soleil, dérangeant des ratons laveurs qui filèrent vers le sous-bois, sous l’œil indifférent de dindes fouraillant le sol de la forêt au son du martèlement des pics à bec d’ivoire cherchant la nourriture pour leur progéniture affamée. Un groupe de cervidés s’approcha de la lisière des bois qui bordait les champs. La rosée brillait encore sur les pointes vertes des cotonniers qui émergeaient de terre. Quelques sauterelles voraces s’apprêtaient à jouer leur sérénade sur les tiges de la canne encore d’un vert tendre dont les rangs s’alignaient à perte de vue. Petit à petit le soleil effleurait cet éden à la nature triomphante, léchant les colonnes blanches du temple qu’était la demeure de la plantation. Le souffle d’air provenant du fleuve vint troubler la dentelle pendue aux branches des chênes, puis il fit se balancer doucement les palmiers, qui donnaient son nom aux terres environnantes. La brise alla ensuite caresser les magnolias qui l’encadraient et propagea l’odeur des multiples fleurs qui s’ouvraient délicatement aux alentours.

Au-dessus du dialogue tapageur des habitants nichés dans les arbres, la cloche rassemblant les esclaves pour aller au labeur, sortit Antoinette-Marie de son sommeil bienveillant. Elle s’étira, se redressa, rajusta sa chemise de mousseline tout en écoutant, ravie, la profonde mélopée entonnée par la masse servile partant pour son labeur, encadrée de leurs surveillants et économes.   La plantation ronronnait au fil de ses habitudes saisonnières comblant d’aise sa maîtresse, la nouvelle Marquesa de Puerto-Valdez, née Cambes-Sadirac, et veuve du précédent propriétaire, le jeune baron Charles-Henri de Thouais mort des fièvres quatre ans auparavant.

La porte s’ouvrit comme de coutume sur le sourire éclatant d’Esther, sa chambrière noire, portant son déjeuner et sur Béarn et Navarre, deux dogues bordelais, qu’Antoinette-Marie avait ramenés de son pays natal des bords de la Garonne, en France. Les deux molosses s’affalèrent contre la porte-fenêtre donnant sur la galerie de l’étage et sur l’allée de chênes de la plantation qui menait au Mississippi.

Antoinette-Marie se leva et s’installa devant sa coiffeuse relevant son opulente chevelure encore du blond argent de l’enfance. Elle la maintint à l’aide de longues épingles d’ivoire. Machinalement, elle s’approcha du miroir plongeant ses yeux noirs dans le reflet à la recherche de quelques cernes que son jeune âge effacerait rapidement et que la flamme de son hidalgo de mari aurait pu laisser suite aux ardeurs amoureuses que six mois de mariage n’avaient heureusement pas émoussées. Rassurée, le sourire béat de la plénitude sur les lèvres, elle s’installa devant son café au lait, face à la porte-fenêtre de son boudoir ouverte vers le fleuve, pièce qui de bien entendu jouxtait sa chambre. Le temps de se réveiller entièrement, Esther avait fait préparer dans la baignoire, que l’on ne déplaçait plus et qui avait trouvé sa place derrière un paravent dans la pièce, un bain de fleurs de magnolia, dont les pétales savonneux entretenaient la carnation. Au sortir du bain, Esther l’attendait avec une robe de mousseline de coton blanc. Elle la passa sur sa chemise et son corset en toile souple, seule contrainte que la pudeur lui faisait accepter dès les premières chaleurs louisianaises. Une fois sa robe maintenue par de larges rubans que la mode nouait presque sous la poitrine, coiffée d’un linge arachnéen enroulé en turban qui dégageait son cou gracile et laissait échapper quelques boucles récalcitrantes, la jeune femme se décida à descendre à ses activités de maîtresse de maison et de plantation. Les yeux fixés sur le sol, la chambrière se racla la gorge prête à dire quelque chose qui visiblement avait du mal à sortir. « – Oui ? Esther, as-tu quelque chose à me dire ?

– Oui Ma’ame, mais avoi’ peu’ de mett’e vous en colè’e.

La jeune maîtresse regarda avec interrogation sa domestique, très étonnée de la crainte de sa suivante, car jamais elle n’avait levé la main sur elle ni même haussé le ton envers elle. Celle-ci avait été la première esclave en sa possession, cadeau de son amie la marquise de Maubeuge, lors de son arrivée dans le pays et elle avait dès le départ éprouvé de l’affection pour elle. Elle regarda avec douceur celle qui ne la quittait jamais. « – Mais qu’aurais-tu bien pu faire qui puisse me mettre en colère. Si tu as cassé quelque chose, on le fera réparer, tu le sais bien.

– Oh ! Mais j’ai ‘ien cassé Ma’ame !

– Bon ! Alors qu’est-ce qui est si grave ?

– J’attend’e un petit, Ma’ame

– Mais c’est magnifique ! Qui est le père ? Cachottière, je n’ai rien vu.

 – C’être Monsieur Hautbois-Guichette, Madame.

Antoinette-Marie accusa le coup, blanchit d’horreur ou de colère, elle n’aurait su le dire. « – Mon économe ! Mon Dieu, il t’a forcée, il va sur le champ me le payer ce monstre, je ne veux pas de ça sur mes terres !

– Oh ! Non Ma’ame ! I’ m’a pas fo’cée, moi l’aimer.

– Mais enfin Esther, il est blanc ! Que se passera-t-il quand il se sera lassé de toi! Et cet enfant ! Oh mon Dieu !

– Mais lui m’aimer, Ma ‘ame

– Oh ça c’est trop facile ! File, il faut que je réfléchisse.

L’esclave, inquiétée par la colère de sa maîtresse, sortit. Antoinette-Marie s’affala sur le premier fauteuil, dans sa tête tout bouillonnait. Elle était en colère, non contre sa chambrière, à qui elle ne voulait aucun mal, mais contre elle-même, car elle ne savait que faire. Elle sentait bien qu’elle ne réagissait pas comme il fallait. Elle se sentait ridicule, son comportement n’était pas celui d’une maîtresse de maison et encore moi d’esclaves. Elle était immature, et cela l’agaçait, elle n’avait pas en main assez de connaissances pour avoir la parole et la réaction juste. « Marie-Adélaïde ! Marie-Adélaïde allait lui dire comment agir, comment réagir. Elle, elle avait l’habitude, elle avait eu des esclaves et une plantation à Saint-Domingue ». Marie-Adélaïde Maubourg, réfugiée de l’île à sucre depuis le début des révoltes sanglantes des esclaves, venue à la plantation pour lui servir de chaperon lors de son veuvage, était devenue son amie. Elle avait épousé son contremaître, Georges Tremblay, et avait installé son foyer dans le bungalow derrière la demeure pour préserver son intimité conjugale. Antoinette-Marie, compréhensive, avait affectueusement exigé que le couple prenne tous leurs repas en sa compagnie. Elle savait donc où trouver son amie à cette heure, elle était dans le petit salon, seule pièce du rez-de-chaussée à avoir pu être meublée par le père de son défunt mari et qui offrait donc du confort. Elle descendit avec précipitation son idée fixe en tête, bousculant son majordome et cocher, Abraham, un colosse noir d’ébène d’une quarantaine d’années.

Excuse-moi Maît’esse.

– Oui ! Quoi encore ! Puis s’avisant qu’elle lui avait parlé violemment sans raison, elle se ressaisit et lui sourit.

 – Qu’y a-t-il Abraham ?

– Il y a un bateau qui veni’ s’ama’er au ponton de la plantation. Et un homme veni’ à pied dans l’allée.

– Ah ! Voilà autre chose. Envoie chercher Monsieur Georges et dit à Suzanne de prévenir Madame Marie-Adélaïde.

Maubourg Marie-Adélaïde

L’homme n’avait pas atteint le pas-de-porte, que la jolie et sémillante Madame Maubourg-Tremblay comme Marie-Adélaïde se faisait nommer depuis son mariage, avait rejoint son amie dans la galerie. Elles y attendaient l’inconnu avec comme cerbère Abraham posté derrière elles. Arrivé au bas de l’escalier, l’homme, second du bateau à fond-plat « la douce Victoire », s’arrêta devant la première marche de la demeure, et salua avec une raideur toute militaire les deux femmes qui le dominaient. Il ne put s’empêcher de penser que c’étaient deux belles créatures et que décidément ces créoles avaient bien de la chance. « – Mesdames, j’ai un pli à remettre à Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, baronne de Thouais. » La jeune femme blonde, sans mot dire, descendit les quelques marches qui les séparaient, tant elle était impressionnée, non pas par l’homme, mais par la missive, qui sans aucun doute venait de France, car son expéditeur ne connaissait pas son nouveau nom d’épouse. Cette omission n’annonçait rien de bon. Tendant la main vers lui elle déclina son identité. Il lui remit la lettre cachetée et attendit. Cela la décontenança, que voulait-il de plus ? Devant son regard surpris et interrogateur l’homme rajouta. « – Excusez-moi Madame, mais je pense qu’il y a dans la lettre des renseignements qui me diront quoi faire de la trentaine de caisses qui l’accompagnent.

– Trentaine de caisses ! Mais que transportent-elles ?

– D’après le registre, Madame, des meubles ! Et, à mon avis, si je puis me permettre, de quoi meubler une maison.

– Des meubles ! Grands dieux, mais d’où viennent-ils ?

– Lisez la lettre Antoinette ; intervint Marie-Adélaïde s’impatientant ; nous aurons sûrement toutes les réponses.

– Bien sûr ! Bien sûr !

Antoinette-Marie, sans penser à changer de place, à l’ombre du parapluie que vint tenir Esther au-dessus d’elle pour l’abriter du soleil, décacheta la lettre et la lut.

De John Madgrave

À l’attention d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac.

Baronne de Thouais.

Mercredi 26 septembre 1792

Madame,

Je ne sais si vous avez souvenance de ma personne, mais je suis l’ancien commis de la maison de négoce Lacourtade devenu associé à ce jour. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer avant votre départ pour la Louisiane.

La situation politique en France n’étant plus en faveur de Monsieur François-Xavier Lacourtade votre beau-frère, j’ai pris sur moi de réaliser en urgence un souhait que son épouse, votre sœur, madame Marie-Amélie Cambes-Sadirac avait exprimé.

Les bouleversements politiques du pays ont entraîné des difficultés financières pour la maison de négoce, dû notamment aux positions de Monsieur François-Xavier Lacourtade. Ne croyez pas que je porte un jugement, j’énonce des faits pour que vous soyez à même de comprendre. Donc afin de retrouver du numéraire Monsieur et Madame Lacourtade ont dû vendre leur maison de campagne de Caudéran. Mais Madame votre sœur ayant refusé de vendre l’ensemble des fournitures contenues dans la maison, celles-ci ont été entreposées « aux Chartrons ». Toutefois la situation ayant empiré la maison doit se dessaisir d’une partie de ces entrepôts, mais certains créanciers peu scrupuleux auraient aimé s’accaparer des biens les contenants. Comme Madame Lacourtade a toujours exprimé le souhait que nul autre qu’un membre de sa famille dût les posséder, je me suis permis d’organiser leur expédition vers vous. À ma connaissance, vous êtes la seule qui puisse entrer en possession de ses biens.

Aucuns frais ne devront vous être réclamés, tout a été payé par avance par mes soins. Votre notaire, à l’heure, où vous recevrez cette missive, aura reçu tous les papiers justificatifs vous faisant propriétaire de ses biens. Je joins à cette lettre la liste des fournitures que vous devrez recevoir.

Je suis désolé que ce cadeau soit avant tout une mauvaise nouvelle, mais je suppose que vous étiez déjà informée d’une partie de ces faits. Je n’ai malheureusement à ce jour pas plus d’informations à vous fournir.

Je me tiens à votre disposition.

Votre serviteur

John Madgrave

Elle se souvenait vaguement du jeune homme blond. Elle jeta un œil sur la liste qui faisait plusieurs pages tant elle était détaillée, il y avait de quoi meubler un grand salon, une salle à manger, deux chambres et leurs boudoirs, et il restait encore des fauteuils cabriolet, trois tables marquetées et pour finir deux bureaux, l’un plat et l’autre à cylindre. À tous ses meubles s’ajoutaient de la vaisselle de grès et de porcelaine, des verres et des carafes en verre ou en cristal, et un service à thé en porcelaine avec sa bouilloire. Antoinette-Marie restait étonnée et un peu gênée de cette donation faite sur le malheur de sa sœur. 

Cela faisait près d’un an qu’elle n’avait pas eu des nouvelles des siens et voilà que cet étrange envoi semblait lui annoncer le pire. Il venait confirmer les inquiétudes qu’elle avait eues lors de l’annonce des massacres de septembre. Les nouvelles de France qu’elle avait obtenues par des journaux et des intermédiaires, des nouvelles qui avaient inquiété comme elle tous ceux qui avaient de la famille en France. Puis lors d’un bal chez le gouverneur, tel un coup de semonce, arrêtant la festivité, les Orléanais avaient appris l’exécution impensable du roi de France. Désemparés, en signe de deuil les Français quittèrent les lieux. Certains d’entre-deux portaient encore un brassard de crêpe au bras. Elle avait appris par les journaux quelques jours plus tard que le président de la Convention, Pierre Vergniaud dont elle s’était amourachée avant de quitter son pays et qui était un ami de son beau-frère, avait voté la mort de Louis XVI, malgré les intentions publiques qu’il avait manifestées avant le procès. Elle en avait été fort attristée. Certains de ses amis avaient bien fait le rapprochement, mais ne lui en avaient pas tenu rigueur, d’autant que jusque-là, la plupart des Orléanais encensaient les conventionnels, qui pour beaucoup étaient originaires des environs de Bordeaux, regroupés autour de Brissot dont son beau-frère François-Xavier Lacourtade faisait partie. Elle n’avait donc pas songé que sa sœur, Marie-Amélie, son épouse puisse être en difficulté et encore moins en danger. Et comme elle savait sa tante Marie Louise La Fauve-Moissac en Suisse et sa sœur aînée dans la région de Toulouse où elle était religieuse aux Ursulines. Elle ne s’était pas alarmée pensant que leur statut ou leur refuge les maintenaient en sécurité. Elle ne s’était pas plus inquiétée pour Madame de Verthamon, sa protectrice qui était mariée au maire de Bordeaux, Monsieur de Saige. Quant à sa famille nourricière, les Freydou et son frère de lait, Antonin, vivant encore sur les terres du château familial dans lequel elle avait été élevée, leur statut de métayers devait les tenir éloignés de toutes inquiétudes. Cet envoi ébranlait l’édifice de certitude, qu’elle avait construit pour se rassurer. Elle fut prise de vertige, Marie-Adélaïde lui prit le bras et la guida en haut des marches où une bergère était et où elle put s’asseoir.

Chapitre 2.

Un Américain à Bordeaux.

Madgrave John

Fils d’un négociant courtier de Boston, John Madgrave avait eu une enfance commune et sans fantaisie, identique à tout garçon de la classe marchande protestante des villes du nord des nouveaux États-Unis d’Amérique. Son éducation s’était limitée depuis l’âge de sept ans, en plus de la religion réformée, à la lecture, l’écriture, l’arithmétique et le français. Cette dernière matière était incontournable dans le monde du commerce, bien que la langue anglaise commençât à prendre la primeur, le français restait la langue d’usage. Bien évidemment comme on était négociant de père en fils, sir Madgrave, le père de John, avait tracé la voie à suivre à son fils. Comme tout commençait par l’apprentissage dans une maison de négoce, après avoir appris quelques rudiments dans la maison familiale, sir Madgrave envoya son fils à Bordeaux. Pour cela, il l’avait d’abord envoyé à Saint-Domingue où il passa deux mois chez les Fleuriau à Port-au-Prince, puis il prit l’un des deux navires que son père détenait en association avec la maison de négoce et de courtage Lacourtade père & fils, navire qui arrivait à effectuer deux voyages en droiture dans l’année.

En son temps, Monsieur Lacourtade père avait lui-même fait son apprentissage chez le père de ce dernier dans la maison mère qui avant la révolution américaine se situait à Liverpool en Angleterre, port spécialisé dans le commerce des Antilles et de la traite. Sir Madgrave et Henri Lacourtade étaient régulièrement partenaires dans des voyages en droiture passants par Saint-Domingue ou de traite de bois d’ébène entre la côte ouest de l’Afrique et la côte Est de l’Amérique, les deux maisons faisant des appels de fonds dans chacun de leur pays pour mener à bien leur commerce. De plus, outre les liens que l’on tenait toujours serrés entre associés, car plusieurs négoces liaient les deux sociétés, sir Madgrave essayait de maintenir son monopole sur des vins de la région de Bordeaux qui s’exportaient de mieux en mieux dans son pays.

John n’eut pas à se plaindre du choix du lieu de son apprentissage, car certains de ses amis d’enfance étaient moins favorisés dans leurs destinations, l’un d’eux était même parti chez un oncle à Moscou. John Madgrave n’aimait pas le froid. À quinze ans, il fit donc la traversée de l’Atlantique sans trop de frayeur, hormis une forte houle près des côtes françaises. Il fut reçu avec chaleur par messieurs Lacourtade père et fils dans leur hôtel du quai « des Chartrons » entre la rue Ramonet et la rue Saint-Esprit. De la ligne des riches façades des maisons en pierre de taille des négociants au bord de la Garonne, l’hôtel de la maison de négoce Lacourtade, avec ses quatre étages et trois travées à chacun, n’était pas le plus fastueux, mais c’était sans conteste une demeure confortable. Son plus bel ornement était un balcon de pierre taillée qui surplombait la porte d’entrée monumentale. De part et d’autre de celle-ci, donnant directement sur la rue, se trouvaient les entrepôts, s’étendant sur toute la profondeur de l’immeuble, remplis de biens d’équipement et marchandises sèches, essentiellement des textiles de luxe, prêts à être chargés dans les flancs des navires lourdement chargés pour Saint-Domingue, la Martinique et la Guadeloupe ou servant de pacotilles pour le négoce africain. Un couloir en pente douce s’enfonçait vers les profondeurs d’une cave, qui courait jusque sous le jardin de la demeure, dans laquelle s’entassaient des barriques de vin et des boucauts de denrées diverses. Au premier étage se trouvaient côté rue les bureaux, et côté jardin deux salons de réception contigus que prolongeait vers l’extérieur une large terrasse donnant sur le jardin à l’aide d’un escalier droit, où était reçue la clientèle de qualité. Au deuxième et troisième étage se trouvaient les appartements privés du père et du fils. Le quatrième étage et la sous-pente étaient réservés au personnel dont le jeune John faisait partie. Il avait toutefois une chambre particulière qui surplombait le jardin. L’ensemble avait été meublé et décoré avec goût et sans ostentation par Madame Lacourtade mère. Monsieur Lacourtade père, fils d’un négociant du quartier de la Rousselle, bien que catholique, avait épousé la fille d’un Néerlandais protestant « des Chartrons « . Il était allé s’installer dans ce faubourg en pleine expansion et y avait racheté l’immeuble d’une maison ayant fait faillite. Son épouse ne lui donna aucune raison de contrariété jusqu’à ce qu’elle mourût en couches, lui laissant un seul fils en vie, âgé de onze ans. Il ne se résolut jamais à un remariage.

Comme tout commis, John avait commencé par faire les courses entre la maison et le port puis dans le quartier et dans la ville. Il était amené à faire des courses de Bacalan, faubourg encore plus éloigné du cœur de Bordeaux, à celui « des Chartrons », où les chais étaient réservés au commerce des îles, jusqu’aux quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre aux rues encore médiévales. Mais il ne fut guère perturbé par ce qui l’entourait, car le faubourg de la maison de négoce devait notamment sa richesse au négoce du vin, que pratiquaient essentiellement des marchands anglais et des Hanséates venus du nord de l’Europe, concurrents de son père, dans ce commerce notamment.

Lorsqu’il ne parcourait pas les rues du quartier, il devait tenir en ordre les bureaux de Monsieur Lacourtade père et fils. Devant son sérieux, Monsieur Lacourtade père sous l’œil de son fils le mit aux écritures.

 John se mit à aligner des colonnes de denrées exotiques comme le rhum, le cacao, le café, le thé, le sucre, l’indigo et les épices avec leurs quantités, leurs provenances, pour la plupart des Caraïbes, et leurs destinations,les villes hanséatiques, la Hollande, l’Angleterre et l’Irlande, la Prusse, le Danemark, la Russie, la Flandre autrichienne, la Suède, l’Espagne, les États-Unis et l’Italie.Il faisait la même chose pour les marchandises venant de l’arrière-pays et qui prenaient la route inverse, comme les pâtés truffés, les vins fins, les salaisons, les jambons, les cuisses d’oie, le bœuf à la daube, et les saucissons ainsi que les bijoux, les étoffes et toiles fines, lingeries, bonneterie, chemises de linon et bas de soie, destinés aux gens les plus aisés, toiles de lin plus grossières pour leurs esclaves. Tout ce qui rentrait ou sortait de la maison passait par ses écrits minutieux. Dans son bureau du premier étage jouxtant celui de Monsieur Lacourtade père, il fut rejoint par un deuxième commis Karel Van der Hartig, un jeune Hollandais. De leur fenêtre, ils pouvaient voir les berges du fleuve et tout un peuple de marins et de manœuvres contribuait aux activités du commerce depuis les chantiers de Sainte-Croix en amont jusqu’aux entrepôts des négociants « des Chartrons « en aval.Le port de Bordeaux avait tant d’activités que les navires devaient mouiller sur trois rangs parallèles à la rive.La ligne de terre, la plus rapprochée du bord et disposant des plus grandes profondeurs, était réservée aux bâtiments au plus fort tirant d’eau. Tous restaient mouillés sur leurs ancres et une multitude de gabarres fourmillaient entre eux, assurant déchargement et chargement.Les flottes s’étiraient ainsi sur près de trois kilomètres du Sud au nord de la ville, car il fallait laisser entre les navires l’espace indispensable pour permettre l’évitage du bâtiment sur ses ancres en fonction des courants et des marées. John ne se lassait pas de ce spectacle vivant riche en événements pour certains cocasses.

D’un naturel sérieux, obstiné et consciencieux, la maison de négoce n’eut pas à regretter l’arrivée de son jeune commis. Lorsque François-Xavier Lacourtade arriva avec sa jeune épouse, la belle Marie-Amélie Cambes-Sadirac, il tomba désespérément amoureux de celle-ci. Même, Antoinette-Marie, sa sœur qu’il trouva fort belle et qui lui fut présentée quelques années après, n’y changea rien, ni aucune autre jeune fille. Seul Monsieur Lacourtade père devina ce secret. Il n’en dit rien, le soupirant commua son sentiment, qui resta profondément ancré en lui, en fidélité sans failles envers la maison de négoce et ses habitants. Aussi quelle ne fut pas la surprise de sir Madgrave quand vint le temps de faire revenir son fils au pays, de recevoir une réponse de non-retour courtoise, mais ferme, ce qui ne le dérangea nullement ayant deux autres fils à placer. Il utilisa son aîné afin de mieux s’implanter en France et afin d’organiser un comptoir pour la maison familiale.

Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles

épisode suivant

mes écrits

DU VIN A LA CANNE À SUCRE

La petite fille avait le cœur qui battait la chamade. Sa mère lui avait mis sa plus belle robe et son plus joli chapeau. Son père lui avait expliqué minutieusement quelles actions elle devait mener à bien. C’était un grand jour pour elle et la Louisiane. Elle se tenait debout, entourée de militaires, au milieu de la place d’armes de La Nouvelle-Orléans où tous la regardaient. Le soleil brillait de mille feux, en ce 20 décembre 1803. En ce jour fatidique de la passation de pouvoirs, Élisabeth Duparc, âgée de 7 ans, fille d’une famille de riches planteurs, coloniaux et aristocrates, avait l’honneur d’abaisser le drapeau français.

Chapitre 1

vue du port de la Nouvelle-Orléans

Décembre 1803, la Louisiane devient américaine 

À dix heures et demie du matin, du jour qui devait être le premier d’une ère nouvelle pour les rives du Mississippi, Pierre-Clément de Laussat, envoyé comme gouverneur par Napoléon, se trouva entouré, chez lui, de tous les officiers municipaux, de l’état-major, d’un grand nombre d’officiers et de bien plus de citoyens français, de tous rangs et de toutes conditions. Le préfet français se rendit à pied, avec ce cortège, au Cabildo, l’Hôtel-de-Ville de La Nouvelle-Orléans. Parmi eux marchait Philippe-Guillaume Benjamin Duparc, dit Guillaume Duparc, père d’Élisabeth Duparc.

La journée était belle et la température douce comme cela était la norme au mois de mai. Jolies femmes et élégants ornaient tous les balcons de la place d’armes. Personne ne voulait manquer le spectacle. Les officiers espagnols se distinguaient dans la foule par leurs plumaches. À aucune des cérémonies précédentes, il n’y avait eu pareille quantité de curieux. Au premier rang, Anne Prudhomme Duparc, entourée de ses deux fils, regardait avec attention et attendrissement sa petite fille. Elle ne la quittait pas des yeux afin de la rassurer de son mieux. Celle-ci, debout au côté d’un officier, ne bougeait pas. Elle attendait avec calme que ce dernier lui dise quoi accomplir. Elle levait la tête de temps en temps vers lui, c’était le seul signe de son impatience.

Les troupes anglo-américaines se présentèrent enfin. Elles débouchèrent en pelotons successifs le long du fleuve. Sur la place, faisant front aux milices adossées à l’Hôtel-de-Ville, ils se formèrent en ordre de bataille. Le chef de bataillon du génie Vinache, le major des milices Livaudais, et le secrétaire de la commission française Daugerot reçurent au bas de l’escalier de l’Hôtel-de-Ville les commissaires américains, Messieurs Claiborne et Wilkinson délégués par leur gouvernement. Pierre-Clément de Laussat s’avança vers eux, jusqu’à la moitié de la salle de la séance. Claiborne s’assit sur un fauteuil à sa droite et Wilkinson sur un autre à sa gauche. La remise du traité de cession et des clefs de la ville à Monsieur Wilkinson faite, le préfet français délia de leur serment de fidélité envers la France les habitants qui voudraient rester sous la domination des États-Unis. Guillaume Duparc pensa en lui-même. « Tout cela pour ça ! » La France, l’Espagne puis de nouveau la France et maintenant l’Amérique, mais la Louisiane c’était eux, les habitants, les planteurs, les négociants. Ils l’avaient construite et défendue. Jamais aucun gouvernement ne leur avait demandé quoi que ce soit. Et lorsqu’ils avaient réclamé de choisir, O’Reilly, un Irlandais à la solde de l’Espagne s’était chargé de les punir.

Elisabeth Duparc

Les signatures et les discours achevés, ils se transportèrent au principal balcon de l’Hôtel-de-Ville. À leur apparition, le capitaine dénoua la corde qui maintenait le drapeau tricolore en haut du mat et la tendit à la petite fille que l’impatience gagnait. La bannière française fut descendue et le pavillon américain fut monté par un jeune officier américain. Ils furent arrêtés à la même hauteur. Un coup de canon lança le signal des salves des forts et des batteries. Monsieur Wilkinson se retourna vers les membres amassés derrière lui. « — C’est votre fille Duparc ?

— Oui monsieur.

— Elle est charmante.

À l’instant où le drapeau français avait été descendu, partout, excepté quelques applaudissements d’un groupe d’Américains, les larmes et la tristesse se manifestèrent. On voyait régner l’immobilité et le silence. La douleur et l’émotion se peignaient sur la plupart des visages… Plus d’un pleur fut versé au moment où le pavillon abaissé disparut du rivage.

***

 À trois heures de l’après-midi, Pierre-Clément de Laussat réunit à dîner quatre cent cinquante personnes. Le public était mélangé, français, Espagnols, Américains se côtoyaient. Guillaume Duparc et son épouse étaient venus accompagnés de la famille de cette dernière, les Prudhomme et de leurs amis les Rousseau. Les trois familles étaient de notoriété fort respectable. Les Prudhomme étaient la troisième génération de Louisianais, leurs ancêtres étaient des Canadiens français qui avaient émigré du Québec à Iberville en 1699 pour s’installer dans la nature sauvage de la Louisiane. Le grand-père avait été médecin à la cour du roi de France Louis XV, un lien si noble qu’il avait assuré aux Prudhomme une position sociale solide dans la colonie, sous domination française comme espagnole. Quant à Pierre Rousseau, commandant espagnol à Natchitoches, il était le camarade d’armes de Guillaume Duparc, héros militaire richement décoré et généreusement récompensé, lui-même commandant du poste de Pointe-Coupée en Louisiane.

Avec le madère, les invités burent à la santé des États-Unis et de Jefferson ; avec du malaga et du vin des Canaries, à Charles IV et à l’Espagne ; avec du champagne rose et blanc, à la République française et à Bonaparte. Enfin, le dernier toast porté fut au bonheur éternel de la Louisiane pendant que se terminait une salve de soixante-trois coups de canon. Ensuite, un « thé paré » fut servi à sept heures et un bal clôtura la journée. On soupa à deux heures de la nuit. En apparence, tout semblait harmonieux, la passation de la Louisiane au sein des États-Unis d’Amérique paraissait convenir à tous. C’était sans compter les pensées larvées et le ressentiment qu’Espagnols et Français avaient envers leurs rois qui les utilisaient comme des pions et sans l’assurance avec laquelle pavoisaient les Américains nouvellement arrivés.

***

Anne Nanette Prudhomme et guillaume Duparc

Mars 18o4, visite à la plantation Duparc.

Le landau s’arrêta devant une ébauche d’allée qui s’enfonçait dans la végétation. Guillaume Duparc descendit de la voiture et aida son épouse à faire de même. Malgré le froid rigoureux, des hirondelles voltigeaient dans les airs sous un soleil qui annonçait des temps meilleurs. C’était à la fois les derniers jours de mars et les premiers du printemps. Les arbres fruitiers étaient déjà couverts de fleurs et exhalaient de toutes parts leurs parfums. L’atmosphère en était embaumée. Les oiseaux gazouillaient de tous côtés, et l’aimable Moqueur faisait retentir son chant varié et harmonieux. Il n’y avait encore ni maringouins ni serpents. L’herbe pointait avec force et formait une nappe verte, qui rafraîchissait la vue sur les deux rives du Mississippi. La crue du fleuve cette année-là était en retard par rapport à l’habitude. Il ne charriait ni sédiments ni déchets de végétation. Il n’était pas troublé, ne débordait pas. Il présentait un vaste tapis mobile qui se déroulait majestueusement. Les navigateurs le montaient, le descendaient aux rames, à la voile, en chalands, en pirogues, chargés des produits des manufactures d’Europe et des champs de la Louisiane.

Anne resserra son châle de cachemire autour de son manteau, le vent du nord sifflait vigoureusement. Elle replaça l’une de ses mèches brunes, qui s’était échappée de sous son capot de paille. Elle prit le bras de son mari et se laissa guider sur leur nouvelle propriété.

Chapitre 2

Philippe-Guillaume Benjamin DuParc dit Gilles

Quand tout commença !

Guillaume Duparc n’était pas un saint. Il était, comme beaucoup de vétérans, un homme familier des conflits et de la violence. D’une famille normande, de Caen, il se nommait Philippe Guillaume Benjamin Gilles. De nature coléreuse, le jeune Guillaume avait entaché la famille Gilles en tuant en duel un ami proche de son père. L’ayant appris, ce dernier attendit son retour, la rage gonflant en lui. Le père ne pouvait renier son fils. Mais pour l’un comme pour l’autre, l’emportement engendrait la source de leurs actions aussi lorsque son fils rentra dans la demeure familiale, il chercha à regagner son honneur en punissant son fils. Ne pouvant l’approcher, de colère, il lui courut après, l’arme à la main, n’hésitant pas à lui tirer dessus. Guillaume s’enfuit, se précipitant vers le jardin puis les champs adjacents. Le père manqua sa cible, mais bien que le fils ne fût point physiquement blessé, il n’échappa pas pour autant à l’ire de son père. Il fut banni de sa famille et il fut envoyé au sein de la Marine royale française, un destin que l’on prétendait pire que la mort. Initialement assigné comme assistant-tireur, le jeune Français résilient et ambitieux monta rapidement dans les rangs des Marines. En traversant l’Atlantique et en combattant dans la Révolution américaine, Guillaume gagna en notoriété et pour cela il opta pour un nouveau patronyme, désirant tirer un trait sur sa famille et effacer son humiliation. Avant d’entrer dans l’Armée de mer, Guillaume Gilles adopta le surnom « de Mézières Duparc »en inférant une certaine relation à la noblesse. Quelles que fussent ses raisons, il fut bientôt connu sous le nom qu’il avait choisi : Duparc.

Dès sa première campagne, il participa à la bataille de Savannah au service de l’amiral français Charles-Henri d’Estaing, puis deux ans plus tard, la providence le trouva sous les ordres du général espagnol Galvez combattant les Britanniques à la bataille de Pensacola. Pendant son service, il rencontra Pierre Rousseau qui devint un ami de confiance. Tous les deux reçurent les compliments du roi Carlos d’Espagne pour leurs rôles dans cette victoire franco-espagnole. Ils rejoignirent le comte de Grasse à Saint-Domingue, puis ils voguèrent vers le nord jusqu’à la Bataille des Banques extérieures. Après cette expédition, la carrière militaire de Guillaume Duparc atteignit son paroxysme grâce à la bataille d’Yorktown, où il fut blessé. Lorsque la guerre de la Révolution américaine prit fin, les deux amis obtinrent comme charges par les Espagnols de défendre les voies navigables de la colonie. Le roi Carlos nomma Rousseau, pour son service rendu, Commandant du poste de Natchitoches quant à Duparc, il reçut la commanderie du Presidio de Pointe-Coupée, un avant-poste stratégique dans le centre de la Louisiane. Le monarque par l’intermédiaire du gouverneur leur alloua une pension, une terre et un statut en Louisiane espagnole. Les deux camarades devinrent associés dans des projets immobiliers et commerciaux et achetèrent des propriétés le long du Mississippi et dans le sud-ouest de la Louisiane.

Anne Nanette Prudhomme

Fortune et position établies, Pierre Rousseau, cousin par alliance de la famille créole Prudhomme, introduisit avec tact son ami. Il profita d’un bal militaire pour procéder aux premières présentations. Au sein de cette famille existait une charmante et ravissante fille à marier. Anne Prudhomme, que tous surnommaient Nanette, outre sa joliesse, elle avait pour avantage une dot fort conséquente et un caractère à la hauteur de son galant. La cour de Guillaume fut de courte durée. Si la famille créole de Anne était l’une des plus anciennes de Louisiane, Duparc était un héros militaire richement décoré et copieusement récompensé, aussi l’union conjugale était destinée à être d’égales valeurs sociales. Chacun y trouvant son compte, ils se marièrent à Natchitoches. La base financière, politique et sociale nécessaire au bien-être futur était assurée. Les premières années du couple furent calmes. Ils les passèrent à Natchitoches dans cette région cotonnière, non loin des plantations et des maisons de la famille Prudhomme. Leur premier enfant, Louis vint au monde au sein de ce bonheur tout neuf.

Ayant obtenu la commanderie du Presidio de Pointe-Coupée, ils emménagèrent au sein de cette paroisse. Anne accompagna son époux sans état d’âme, bien qu’elle appréciât son existence auprès de sa famille, une nouvelle vie l’enthousiasmait, d’autant qu’elle l’intégrait en tant qu’épouse du commandant. À peine arrivés, naquit Guillaume dit Flagy. Deux ans plus tard, vint au monde Élisabeth.

Les responsabilités de Guillaume impliquaient de gouverner à la fois militairement et politiquement. Il trouvait cela bien ironique et c’était pour lui un juste retour des choses, lui qui avait quitté la France quelques années auparavant comme un meurtrier déshonoré à cause d’un duel. De manière identique que les autres fonctionnaires coloniaux espagnols, il se devait d’appliquer la loi hispanique sur les Français et les créoles, qu’ils fussent libres ou esclaves, bien que la plupart eussent préféré vivre sous le drapeau français. Sa vie de Commandant espagnol alla de crise en crise : querelles françaises et espagnoles, soulèvements d’Indiens. Il dut même réprimer de façon fort brutale une insurrection d’esclaves qui avait éclaté sur les plantations de Pointe-Coupée. 23 esclaves furent pendus et 31 condamnés récoltèrent une peine de flagellation et de travaux forcés. Trois hommes blancs ayant aidé, voire tramer la rébellion, furent déportés suite à leurs actes. Deux d’entre eux purgèrent six ans de travaux forcés à La Havane. On lui en reprocha la méthode, mais pour lui c’était le résultat qui comptait.

***

1803

Avec l’achat de la Louisiane, Guillaume Duparc fut relevé de ses fonctions. Le gouvernement américain réorganisa la colonie à sa convenance avec les nouvelles lois qui allaient avec. En tant que vétéran de la guerre d’Indépendance américaine, il présenta une demande au président Thomas Jefferson, pour obtenir des terres supplémentaires. Ce dernier assuré de la fidélité de Guillaume lui accorda une plantation aux bords du Mississippi. Si Guillaume fit expulser les pauvres fermiers acadiens propriétaires des parcelles adjacentes qu’ils avaient colonisées vingt ans auparavant, il accepta la présence des indigènes, des Acolapissa, sur la partie arrière du domaine qui donnait sur les bayous. Le terrain était de premier ordre, sur un sol inhabituellement élevé et dégagé sur les rives du fleuve. Il construisit sa demeure au milieu de l’emplacement du grand village indien des Acolapissa établi sur place depuis plus d’un siècle.

Chapitre 3

Philippe-Guillaume Benjamin DuParc dit Gilles

1808, le jour fatidique

À l’ombre des branches basses des grands chênes, la demeure était presque cachée de la route qui longeait le fleuve. Elle était construite sur un sous-sol en brique surélevée et de briquette entre-poteaux pour l’étage supérieur. La maison, avec sa charpente de toit normande, formait un U. Les deux ailes arrière entouraient une cour centrale. Au fond de celle-ci se situait la cuisine détachée des bâtiments pour éviter les accidents incendiaires. Anne vérifiait que le ménage avait été correctement fait par les deux servantes, et traversait les dix pièces de l’étage. Toutes donnaient sur les galeries de devant comme de derrières, cela permettait par fortes chaleurs de provoquer un semblant de courant d’air.

Elisabeth Duparc

Elizabeth jouait sous la véranda lorsqu’elle remarqua des esclaves qui ramenaient sur un brancard un homme visiblement mal en point. À sa grande surprise, c’était son père, il paraissait mort. Elle accourut voir de plus près ce qu’il en était. Triste constat difficile à admettre. Quelque chose en elle se brisa, elle saisit de suite que son enfance était achevée. Elle se précipita à l’intérieur de la maison sa robe de voile de coton blanc voletant comme un nuage autour d’elle. « Nanette, Nanette! C’est père! C’est père» Anne, qui avait découvert son deuxième fils, Guillaume, surnommé Flagy, dans sa chambre, à une heure avancée et dans un triste état alcoolisé, le sermonnait essayant désespérément de lui faire comprendre qu’il ne devait pas courir après toutes les quarteronnes de La Nouvelle-Orléans. Devant le tapage créé par Élisabeth, elle finit par s’énerver oubliant son calme. C’en était trop, elle abandonna son fils et se retourna avec colère vers la pièce d’où elle entendait hurler sa fille. « Élisabeth, une jeune fille de bonne famille ne crie pas comme une poissonnière!

 Mais Nanette, c’est père.

— Eh bien quoi ? Qu’est-ce qu’il a ton père ?

— Je pense qu’il est mort.

— Mort ?

Anne se hâta vers la véranda, suivi de son fils à l’équilibre précaire, et trouva au pied des marches les esclaves chargés du poids du corps qu’ils n’avaient pas osé poser au sol. La jeune femme n’en croyait pas ses yeux, pour une fois elle était totalement désemparée. Élisabeth tira sur la robe de sa mère. « Nanette, il faut le mettre au lit. »

***

Guillaume Duparc avait été retrouvé sur ses terres, mort, les mousquets à la main. Que lui était-il arrivé ? Nul ne le sût.

***

Les Duparc étaient installés depuis à peine deux ans et demi, et Anne se retrouvait veuve avec trois enfants à élever et une plantation à gérer. Le défunt avait eu le temps d’acquérir les parcelles adjacentes étirant le domaine à plus de douze mille acres. Le moulin à sucre était situé au loin, à 1 mile derrière la grande maison entourée de champs de canne. Une route plus longue s’étendait à l’arrière de l’habitation sur une distance 3,5 miles, bordée de cabanes d’esclaves.

Les terres et tout ce qu’il y avait dessus désormais lui appartenaient. Les lois de la Louisiane lui avaient donné les droits successoraux et de propriété, lui permettant ainsi de prendre le contrôle de la plantation naissante de canne à sucre pour le bien de ses enfants. Le testament de Guillaume stipulait, ce qui convenait fort bien à son épouse, que si elle ou leur descendant désiraient vendre à une personne celle-ci devait être en mesure de payer rapidement. Il excluait d’office les éventuels acheteurs américains en qui il n’avait aucune confiance. Il voulait éviter à sa famille d’être trompée par ceux-ci. À la lecture, Anne avait souri, elle reconnaissait bien les pensées de son mari. Malgré le chagrin, elle ne se laissa pas abattre et ne permit à personne de s’immiscer dans sa vie.

Chapitre 4

Elisabeth Duparc

Une nouvelle vie

1808,

Élisabeth avait douze ans lorsque son père mourut. Au milieu de ses deux frères, elle avait grandi dans un milieu privilégié, ne manquant de rien, entouré d’esclaves pour répondre à tous ses besoins. L’aîné de la fratrie, Louis, de nature turbulente, arrogante et violente, au point qu’apprenant qu’il n’était pas l’héritier de la plantation, il avait tué de colère deux esclaves. Il avait juste oublié qu’à dix-neuf ans, il n’était pas encore majeur. Sa mère, agacée par ce gâchis, l’envoya en France à l’Académie Militaire Royale de Bordeaux, dans l’espoir de le voir revenir en gentilhomme rangé. Flagy, lui était désespérément un coureur à la tête légère. Malgré les emportements répétés de sa mère, il ne s’arrêtait pas, cumulant les dettes pour entretenir les beautés qu’offrait La Nouvelle-Orléans.

Très vite, Nanette se retourna vers sa fille. Ses deux fils n’étant visiblement pas aptes à s’occuper de la propriété, elle n’eut aucune gêne à susciter de l’intérêt pour l’intendance du domaine à sa fille. Celle-ci faisait preuve malgré son jeune âge d’une grande maturité et d’une solide intelligence. Elle l’encouragea tout d’abord à tenir les comptes et petit à petit elle partagea les responsabilités inhérentes aux besoins de la plantation. Élisabeth, qui s’ennuyait quelque peu, le plus souvent en tête à tête avec sa mère, se prit de curiosité et d’attirance pour la gestion. Bien que produisant essentiellement du sucre, Anne diversifia l’activité première vers d’autres cultures, comme le bois d’œuvre et l’élevage, le tout avec succès.

***

1812

Fanny Rucker Duparc

 La vie austère de la plantation fut bousculée à la plus grande joie d’Élisabeth par le retour de son frère accompagné de sa pétillante belle-sœur. Craignant Napoléon, de peur de voir enrôler son fils dans l’armée impériale, Anne l’avait obligé à rentrer. Elle avait menacé Louis de lui couper les cordons de la bourse s’il ne revenait pas immédiatement en Louisiane. Sachant qu’elle ne pourrait le retenir sur leurs terres, elle lui avait proposé de l’engager comme agent commercial de leur production à La Nouvelle-Orléans, ce qu’il accepta tant cela convenait parfaitement à sa personnalité. À Bordeaux, Louis avait rencontré celle qui était devenue son épouse, Fanny Rücker, la fille d’un armateur allemand. La jeune femme de toute beauté était le charme incarné. Elle avait séduit de suite sa belle-mère et surtout Élisabeth qui reconnut en elle une amie.

Le couple métamorphosa l’ambiance austère dans laquelle était inhibée Élisabeth. Louis et Fanny de Mézières Duparc s’étaient rapidement transformés en personnalités à la mode parmi les créoles et les Américains pour les fêtes somptueuses qu’ils donnaient dans le quartier Français à La Nouvelle-Orléans. Fanny commença par montrer les manières en vogue à Paris. Dans la foulée, elle conduisit aussi souvent que possible sa belle-sœur dans la fleur de l’âge à La Nouvelle-Orléans, lui faisant découvrir les plaisirs des autres demoiselles créoles, les artistes et musiciens européens de passage. Elle l’entraînait au théâtre, au bal, aux dîners pour le plus grand bonheur de la jeune fille.

Chapitre 5

Fanny Rucker Duparc

1820, la libération

Fanny désespérait, sa belle-mère monopolisait tellement Élisabeth que celle-ci, à vingt-trois ans, malgré sa joliesse, son caractère aussi fort qu’agréable, n’avait toujours pas convolé en juste noces. Lors d’un long séjour en France avec son mari, Louis, elle avait pris sur elle d’inviter un très bon parti. Elle avait convié, l’héritier des vignobles du château Bon-Air, Raymond Locoul, dont elle avait fait la connaissance durant son dernier passage à Bordeaux. Elle avait perçu le jeune homme comme charmant en tous points. Outre un physique avenant, il était d’un caractère agréable, souple et fin psychologue. Invitée dans son château de Pessac, elle avait remarqué qu’il donnait des ordres avec une telle gentillesse, mais avec néanmoins fermeté que ses employés obéissaient sans résistance ni mauvais vouloir. Quant à ses rapports avec son entourage, elle l’avait observé amener les gens exactement où il désirait. Elle l’avait de plus vu agir avec son époux, sans que ce dernier s’en rende compte, l’incitant à se découvrir sur certains points de vue très personnels. Dans l’intimité de leur chambre, Louis l’avait même complimenté sur sa pertinence, ce qui avait fait sourire Fanny. Elle en était venue à penser qu’il serait le beau-frère idéal dans une famille au tempérament rustique, voire volcanique, et le trouvait très complémentaire à Élisabeth. Elle s’en était ouverte à son mari qui lui avait donné son accord.

Profitant d’un dîner où étaient entre autres réunis les Locoul, père, fils et frères et elle-même et son époux, Fanny avait jeté ses appas. Elle avait parlé de l’engouement des Louisianais pour le vin de la région et la difficulté de s’en procurer. Louis prit le relais en faisant remarquer qu’il n’y avait pas à La Nouvelle-Orléans de négociants d’importance dans ce commerce alors que dans le sud des États-Unis tous reluquaient le bon goût de cette ville en grand développement et le copiait sans hésitation. Comme il y avait ce soir-là plusieurs châtelains viticulteurs, la conversation s’amplifia et généra des envies et des idées qui frayèrent leur chemin dans la tête de chacun. Les Mézières Duparc incitèrent Raymond Locoul à découvrir le champ des possibilités en l’invitant à séjourner dans le quartier français où ils se feraient un plaisir de le recevoir et de l’introduire dans cette société d’élite.

***

Raymond Locoul

1821

Pour plus de subtilité, munie de lettres d’introduction d’amis de sa famille, une formalité indispensable pour entrer dans le réseau de la communauté créole locale, Fanny introduit Raymond par des intermédiaires, les membres des Labatut. Félix Labatut, dont les parents étaient originaires de Bayonne dans les Pyrénées-Atlantiques, se trouvait être un intime de Louis et tout comme lui faisait partie de l’élite créole de la ville. Étant informé des espérances de Fanny et Louis, commerciales et familiales, il se fit un plaisir de présenter le jeune français à toutes ses connaissances.

Fanny donna un souper suivi d’une réception au sein de la demeure des Mézières Duparc, dans le vieux carré, quartier de la fine fleur française, à l’occasion de l’épiphanie. Elle y avait invité sa belle-mère et Élisabeth pour l’occasion. S’y bousculaient tous les créoles français, les uns parurent pour le repas du soir, les autres pour le bal. Parmi ceux-ci arriva Raymond en compagnie de Félix Labatut, ce fut ce dernier qui le présenta à Élisabeth.

À vingt-trois ans, la jeune femme, de toute beauté, rayonnait toute à la joie de la fête. Elle arborait une robe venue de paris rapportée par sa belle-sœur. Elle en était très fière. Elle était en mousseline blanche recouvrant une soie rose, et avait une coupe s’évasant du haut du buste jusqu’à une courte traine. Son décolleté carré était garni d’un galon de dentelle, mettant en valeur sa jeune poitrine. Elle avait relevé ses cheveux selon la mode du jour et y avait ajouté deux fleurs de magnolia. Raymond était tombé en admiration devant la nymphe. Elle attirait les regards et les attentions, mais nul n’avait officiellement demandé sa main ; malgré les avantages de la dot, la famille Duparc impressionnait bien trop. Il est vrai qu’Élisabeth tout comme sa mère était douée intellectuellement, cultivée et avec un fort tempérament, et peu d’hommes acceptaient d’être régentés. Cela n’exerça nulle influence sur Raymond. L’échange entre les deux jeunes gens s’accomplit tout de suite de façon fluide et vive. L’un et l’autre étaient séduits, autant par le physique que par l’intelligence de l’autre. Dès cette soirée, ils ne se quittèrent guère, d’autant que Louis invita de suite le français à la plantation Duparc, officiellement pour la lui faire découvrir.

Anne, suspicieuse, s’était informée sur le jeune homme. Ayant appris par le père Labatut que sa fortune était conséquente et par d’autres que son fils Louis que le jeune homme était de bonnes manières, elle accepta sans enthousiasme de le recevoir et de le voir dans le sillon de sa fille. Elle n’était pas prête à voir partir Élisabeth, elle s’appuyait sur elle pour la gestion de la plantation, ses deux fils ne lui apportant guère d’aide. Louis s’occupait de vendre tant bien que mal tout ce que la propriété produisait et Flagy passait plus de temps à courir la quarteronne dans les faubourgs de La Nouvelle-Orléans qu’à jouer les contremaîtres. Élisabeth, elle, était soucieuse des chiffres comme de la productivité des esclaves et des terres. Elle partageait ses journées entre les comptes, la gestion et les champs. Chaque jour, telle une amazone, elle parcourait les lieux, montrant à tous qu’elle surveillait tout ce qui s’y accomplissait. Élevée dans une famille créole, elle avait peu de considération envers ses esclaves, hormis ceux de la maison. Elle tenait à ce que l’on ne les maltraite pas, uniquement pour qu’ils soient toujours productifs et donc rentables. Elle les faisait nourrir, habiller et loger de façon à ce qu’ils ne tombent jamais malades. Aucun n’avait intérêt à faire semblant, les punitions étaient données sans compassion. Anne était très fière de sa fille, mais c’était aussi ce comportement connu de tous qui avait éloigné jusque-là les prétendants. Elle aurait été toute foi surprise de savoir ce que pensait sa fille.

Élisabeth n’aimait plus beaucoup son existence sur les terres familiales qui la tenait écartée de la société créole. Tout comme sa mère, elle n’avait guère d’estime envers les Américains. Elle préférait tout de même rester dans la maison de famille à La Nouvelle-Orléans qu’à la plantation, mais sa mère ne lui en laissait guère l’occasion. Aussi lorsque Raymond entra dans sa vie, ce fut comme un vent de liberté, une possibilité d’évasion. Quand, au bout de quelque temps, il la demanda en mariage, elle répondit sans hésitation par l’affirmative. Sa belle-sœur et amie, Fanny, vit toutes ses espérances comblées. Bien dotée, Élisabeth imaginait là une occasion rêvée de partir de l’austère plantation pour la France où elle avait toujours souhaité mettre les pieds.

Raymond pressentait dans sa bien-aimée un atout appréciable pour la gestion des exploitations viticoles du Bordelais. Celle-ci promit avec plaisir dans le contrat prénuptial de quitter la Louisiane et de prendre en mains la direction des affaires de son mari à Bordeaux, région dont elle avait entendu tant de bien par son frère et sa belle-sœur. En échange, Raymond signa en contrepartie un engagement qui assurait à Élisabeth et aux enfants issus de leur union, la jouissance de ses possessions, droits et privilèges provenant des propriétés foncières et des biens immobiliers bordelais.

Chapitre 6

Élisabeth et Raymond Locoul

1822, le mariage

Le couple se maria à la cathédrale Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans devant toute la société créole qu’ils reçurent ensuite dans la maison qu’ils avaient acquise rue de Toulouse près de l’Opéra. Cela faisait à peine six mois que Raymond était arrivé de France. Les festivités des noces passées, ils s’installèrent à la plantation où les manières raffinées et le caractère agréable de Raymond furent très appréciés dans une famille de « cracheurs de feu » où chacun s’emportait pour un rien. Il jouait avec succès le rôle de conciliateur dans sa belle-famille où l’ambiance était souvent à couteaux tirés.

Le voyage vers la France fut repoussé à plus tard, Élisabeth était tombée enceinte à la grande joie de tous. Louis Raymond Émile arriva au monde dans la plantation familiale. Le couple décida de remettre leur départ lorsque l’enfant ferait ses premiers pas. Deux ans plus tard, il marchait à peine, naissait Aimée ajournant à nouveau leur projet.

Chapitre 7

Flagy Duparc

1829, la prise en main

Marie Louise Marcelite Cortès

Anne Duparc, lasse de s’occuper de la plantation, avait laissé petit à petit sa gestion entre les mains d’Élisabeth. Il ne lui restait qu’un problème, Flagy. Ce dernier ne semblait pas comprendre que la fortune dont il profitait avec inconséquence était due au travail journalier de sa jeune sœur. Ce n’était qu’un jouisseur tout comme son frère aîné, mais lui avait réussi à fonder une famille. Et s’il ne visitait la plantation que pour tirer plaisir de la campagne, au moins participait-il à son économie. La vie qu’il avait à La Nouvelle-Orléans promouvait leur bien et leur vente, que ce fût la partie agricole ou vinicole. Elle décida alors que le benjamin ferait comme l’aîné et sous peine d’avoir les vivres coupés, il devrait trouver une femme digne de ce nom. N’ayant guère d’autres possibilités, il entretenait une métisse dans le faubourg Marigny, il se mit à chercher celle qu’il pourrait épouser ! Sa mère le guida voire le poussa vers une famille de Natchitoches originaire de Saint-Domingue, avec qui elle avait des accointances. Elle invita donc à la plantation les Cortès avec leur fille à marier. De nature discrète et effacée, elle convint immédiatement à Flagy. Sa sœur et sa belle-sœur plaignirent de suite la jeune fille, elles comprirent pourquoi il allait la choisir. Cela indifférait Anne qui ne voyait que son objectif atteint.

En conséquence, Flagy Duparc épousa au mois de mai de cette année-là avec Marie Louise Marcelite Cortès. Anne fut enfin soulagée, elle allait pouvoir passer à autre chose. Elle n’allait pas jusqu’à penser qu’il allait calmer ses ardeurs auprès des quarteronnes, mais chargé de famille, il prendrait sûrement ses responsabilités. Ses enfants ayant chacun leur vie, elle décida de se retirer laissant la place à son second fils. Pour cela, elle se fit construire sa propre maison à seulement cinq cents pieds de l’habitation principale de la plantation Duparc. Elle comptait bien avoir encore l’œil sur ce qui se passait. Aimant la campagne plus que la ville, elle avait résisté à l’impératif créole de quitter la plantation et de vivre à La Nouvelle-Orléans. Cité qu’elle trouvait trop pleine d’Américains maladroits, gauches et socialement inférieurs. Elle pouvait ainsi recommencer sa vie près de sa famille, tout en étant indépendante. Assistée par les deux mêmes esclaves, Henriette et Nina, elle se mit à subsister de la rente de mille piastres par an que ses enfants lui versaient sur les profits de la plantation et des différents négoces.

Chapitre 8

Elisabeth Duparc

1830, quand il n’y a plus de choix.

Au vu de la situation familiale, ne pouvant toujours pas quitter la Louisiane, Élisabeth décida de commencer à importer du vin, en plus de la production de sucre au sein de la plantation. Elle invita dans leur demeure du vieux carré des amis et des connaissances américaines. Lors du repas, elle ne proposa que du vin venu de bordeaux. Au cours des conversations, elle glissa que son frère en mettait sur le marché, mais ce vin détenait une excellente réputation, aussi se vendait-il très vite. Il n’en fallait pas tant pour créer l’envie. La commercialisation des premiers crus commença de façon fulgurante. Les premiers tonneaux furent à peine arrivés sur les quais, qu’ils furent distribués. Les châteaux de la maison Locoul finirent par ne plus suffire, ils étendirent leur négoce à d’autres châteaux du Bordelais.

Chapitre 9

Élisa Duparc

1831 où prendre les choses en main

Élisa Duparc était la fille de Fanny Rucker et de Louis Duparc. Jolie, gentille et bien élevée, elle avait été la première de la nouvelle génération et était la préférée de toute la famille. Poussée par tous à être parfaite en tous points, elle avait répondu à la demande, jusqu’au jour, où à son corps défendant elle développa une acné qui mit en péril sa beauté. Son père et sa mère décidèrent de revenir en France pour la faire soigner. Ce qui était un traitement anodin, à la stupeur de tous, tourna au drame, le médecin calcula mal le dosage du médicament, et la jeune fille de 16 ans mourut. Sa mère, Fanny, se consuma de culpabilité et une fois rentrée en Louisiane, elle ne voulut plus quitter la plantation. Elle écrivit à un ami : « Je n’attends plus rien d’agréable dans mon existence. Cela a été mon destin, toujours des peines et de l’anxiété. C’est de cette manière que je passe ma vie et que je suis anéanti. Je suis sûr que je ne serai plus jamais heureuse. » De son côté, Louis ne put faire face à l’incarcération volontaire de sa femme. Il la quitta et s’installa définitivement à La Nouvelle-Orléans, avec deux adolescentes esclaves comme concubines. Louis se plongea dans les mondanités du vieux carré, il fit même promouvoir son frère cadet, Flagy, général de brigade à sa place, se déchargeant ainsi de cet engagement.

Malgré son désir de déménager en France, Élisabeth finit par admettre que par la faute de l’incompétence de ses frères à gérer la plantation, elle ne pourrait s’y établir. Un peu par défaut, elle fut donc contrainte de prendre la tête de la propriété. Bien que déçu, Raymond, son époux, ne dit rien d’autant que l’importation de ses vins explosait. Très rapidement, les Duparc étaient devenus le plus grand distributeur de vins de la Louisiane avec une capacité de dix mille bouteilles mises sur le marché à l’année. Élisabeth qui avait un sens des affaires très développé remarqua l’importante baisse des ventes d’esclaves. Elle décida d’acheter 30 adolescentes pour les faire féconder dans le but de faire une récolte d’enfants. Cela lui assurerait ainsi un cheptel prometteur et financièrement intéressant dans l’avenir. Durant les années de forte croissance économique qui suivirent, ils firent également de substantiels investissements immobiliers à La Nouvelle-Orléans. Ils acquirent pas moins de six résidences dans le quartier français de La Nouvelle-Orléans, en plus de leur grande maison, rue de Toulouse.

Chapitre 10

Louis Raymond Emile Locoul

1835, un garçon trop gentil.

Louis Raymond était le premier-né d’Elizabeth et de Raymond Locoul. De caractère, il ressemblait plus à son père qu’à sa mère, ce que cette dernière regrettait. Elle voulait en faire un planteur, mais il était d’un naturel empathique.   Sa mère le jugeait faible et trop sensible. Elle en arriva à le traiter de « gâcheur de nègres ». Il passait son temps à les plaindre et à les excuser en tout. Elle espérait pourtant qu’un jour, il assumerait le rôle d’un planteur respectable. Élevé en grande partie à La Nouvelle-Orléans, une ville désormais américaine et en pleine effervescence, il était devenu fort influencé par les idéaux de la jeune nation alors que le reste de sa famille demeurait attachée aux valeurs créoles. Bien que défendue étonnamment par sa grand-mère et naturellement par son père, afin de réprimer ses idées qu’Élisabeth trouvait sérieusement trop libérales, elle décida de l’envoyer à l’Académie militaire Royale de Bordeaux. À l’âge de treize ans, ayant traversé l’Atlantique, Émile découvrit les grands changements politiques de la France. S’il ne comprit pas tout de suite ce qui l’entourait, avec le temps il se familiarisa avec l’avant-garde française. Il étudia la politique et les arts. Il retira même de la fierté de compter Victor Hugo parmi ses amis.

Il resta en France jusqu’à l’obtention de son diplôme. À cette occasion, toute sa famille le rejoignit à Paris. Il reçut en récompense un voyage pour faire le « Grand Tour » d’Europe avant de rentrer au sein de sa famille en Amérique.

Chapitre 11

Raymond Locoul

Être fataliste

Les années s’écoulèrent de récolte en récolte, et malgré la prospérité de son commerce cela n’empêchait pas Raymond Locoul, d’éprouver de l’amertume pour sa nation. Il écrivait en 1847 à un ami : « Oh ! Que la France me manque. Un jour, peut-être, reviendrons-nous vers mon pays que nous aimons tant et que nous avons eu tant de peine à quitter ». Les années passèrent et les chances du couple Duparc de s’établir en France s’évanouirent définitivement. Élisabeth de son côté n’avait guère de temps pour la nostalgie, sa mère s’occupait de moins en moins de la plantation en dehors de quelques conseils que sa fille trouvait redondants. De plus, elle devait secouer ses deux frères pour les obliger à accomplir le minimum pour leurs affaires.

Chapitre 12

Nouvelle-Orléans

Le drame, 1750

L’été avait été sec. La chaleur, portée jusqu’à 90 et 94 degrés de Fahrenheit, agissait sur les masses de terres fraîchement remuées. Elle attirait une multitude de moustiques. Leurs piqures finirent par développer des maladies. Elles produisirent de nombreux incidents sur les esclaves. Beaucoup présentèrent des syndromes de fièvres pernicieuses d’un caractère alarmant, et quelques-uns agonisèrent. Élisabeth ne savait où donner de la tête aussi elle avait laissé partir seul Raymond pour La Nouvelle-Orléans quand la Saison mondaine commença.

L’automne avançait, la chaleur ne faiblissait pas, de plus quand des pluies abondantes se manifestèrent, l’humidité devint insupportable. À la ville, des cas de fièvre jaune se révélèrent. Ils se multiplièrent pendant les premiers jours d’octobre et ce fut toutefois à la moitié du mois qu’on la déclara épidémique. Lorsqu’Élisabeth l’apprit, la cité était fermée aux personnes extérieures, mais, Raymond, comme ses frères, était à l’intérieur. À la plantation, tout le monde se mit à craindre le pire. Anne racontait les souvenirs qu’elle avait des affres de la dernière, celle de 1832. Tous l’avaient gardé en mémoire, plusieurs de leurs amis avaient fait partie des victimes. Les familles Duparc et Locoul eurent à l’époque beaucoup de chance, dans leur malheur de pleurer leur petite Élisa, aucun ne s’était rendu à la ville et le fléau n’était pas arrivé à la propriété.

***

L’inflammation toucha tout d’abord son système gastrique, et provoqua des congestions. Raymond fut pris de nausées et de vomissements, entraînant une très grande fatigue. Son majordome, Ignacius et son valet de chambre Albert se retrouvaient en plein désarroi. Quand de violents maux de tête le mirent à mal au point de le faire délirer, Ignacius envoya Albert prévenir Louis de Mézières. Ce dernier impuissant ne put rien faire. Lui-même devint anxieux à l’idée d’être contaminé par la maladie. Albert revint, il avait bien essayé d’amener un médecin à venir, mais aucun n’était en mesure de répondre à la demande. À la fièvre jaune, c’était greffé le choléra morbus. Les deux esclaves ne purent que constater la faiblesse grandissante de leur maître malgré les soins qu’ils lui apportaient.

Dans la ville, les malades périssaient les uns après les autres. Peu se relevaient de l’épidémie et la plupart l’avaient contractée. On voyait de toutes parts tomber des individus frappés par la mort ; les médecins ne pouvaient plus répondre plus aux appels au secours, et nulle mesure n’était adoptée pour interrompre les progrès du mal. Déjà, les malportants encombraient les hôpitaux sans qu’aucun édifice public fût préparé pour y suppléer. La terreur croissait avec la maladie ; on essayait à la fois vingt traitements divers que prônaient chaque jour les gazettes.

Vers la mi-novembre s’éleva le vent du nord ; le froid se fit sentir subitement, et moins de trois jours suffirent pour arrêter la progression du fléau, mais Raymond Locoul était décédé. Et, avec lui, un sixième de la population de la ville.

Par peur de la contagion, le corps du Bordelais ne put être transporté jusqu’au caveau familial des Duparc près de la plantation. On l’inhuma au cimetière Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans.

Louis Duparc se chargea d’annoncer à sa sœur l’atroce nouvelle. Il ne pouvait pas faire moins. Quand elle l’apprit, elle s’effondra.

***

Après le décès de Raymond Locoul, Élisabeth poursuivit jusqu’à sa mort en 1884 à superviser la distribution des vins Locoul qui continuait à s’avérer très rentable.

Elisabeth et Raymond Locoul

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 048 à 50

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Chapitre 48

la chambrière et l’économe, avril 1792

Esther (Creole woman in Red Turban

Esther

Esther apprit de la bouche de sa maîtresse qu’elles allaient rentrer à la plantation, elle exultait de joie, et le faisait savoir en chantonnant sans arrêt. Elle n’était plus mal traitée chez les Maubeuge, Josépha, la gouvernante, sermonnée par sa sœur Abigaïl et surveillée par Sara, son ancienne nourrice, la laissait en paix, quant aux autres ils avaient admis tacitement l’élévation de la jeune négresse.

Sa maîtresse était satisfaite d’elle et elle faisait tout pour que ce soit le cas. Son service s’était vite avéré agréable, car sa nouvelle maîtresse, moins méprisante que la plupart des blancs, était amicale dans ses ordres et la laissait décisionnaire quant à ses fonctions. Elle avait vite appris ses nouvelles tâches d’autant que sa maîtresse ne se fâchait jamais, patiente, elle la conseillait pour corriger ses maladresses. Si au début cela l’avait beaucoup déroutée, elle avait compris très rapidement les avantages que cela lui octroyait. Les autres esclaves la respectaient malgré son jeune âge bien que parfois elle ressentît leur jalousie. Sa maîtresse lui avait donné deux robes qu’elle ne voulait plus porter et lui avait fourni des métrages de tissus pour ses jupons et compléter sa garde-robe, car elle estimait que sa chambrière devait être en accord avec son statut. Elle ne pouvait savoir que sa maîtresse culpabilisait de la posséder. Lors de l’enlèvement de cette dernière, elle avait eu très peur. Elle s’était attachée à celle-ci et avait craint de perdre sa protection. Elle avait alors compris à quel point sa vie et sa sécurité étaient attachées à sa maîtresse.

Elle était devenue femme deux ans auparavant, mais ne l’avait vraiment comprise que sous le regard inquisiteur de Pierre-Henri Hautbois-Guichette. Le jeune économe de la plantation, après les regards insistants sur les courbes de son corps gracile et délié, était passé aux mots, mettant ses sens en émoi. Il lui avait fallu peu d’effort pour obtenir de la chambrière, ce qu’il désirait, un soleil se couchant, la chaleur déclinante d’une fin de journée de labeur. Il l’avait croisée en revenant d’un plongeon rafraîchissant dans le fleuve, il avait engagé la conversation, les yeux baissés, elle avait répondu. Il lui avait pris la main, bien que surprise, elle ne l’avait pas retirée, la chaleur de l’un s’était répandue dans celle de l’autre. Ils s’étaient assis sous les chênes en bordure du bois, loin des regards, il lui avait promis mille choses qu’elle n’entendait pas, le son sourd des battements de son cœur emplissant ses tempes, son corps fourmillant de l’accélération du sang sous la peau, elle le laissa faire. Elle avait ressenti l’urgence du poids de son corps sur le sien pour soulager le besoin qu’elle avait de lui. Elle oublia tous les conseils de celle qui l’avait élevée, et sous les doigts rugueux du jeune homme, sous les baisers de l’amant qui s’enivrait de son odeur musquée mélangée de cannelle et de vanille, il l’emporta vers son avenir. Elle était devenue femme à la lueur de la lune se levant et ne demandait qu’une chose que cela se reproduise. En fait, tous les soirs de l’été puis de l’automne, ils se rejoignirent sans que nul ne les remarque. S’aimant presque avec brutalité, sauvagerie, ils se retrouvaient au bord du fleuve, dans les buissons de la forêt, elle guettait la course du soleil qui le ramenait vers lui. Puis la maîtresse était repartie avec elle à la ville. Inquiète, elle avait dû quitter celui qui monopolisait tous ses sens. Et de peur que l’éloignement ne le pousse à passer à une autre, arrivée rue Dauphine, elle s’était chargée d’une course de façon à aller voir Marguerite Darcantel. Malgré la peur que lui faisait la prêtresse, elle la supplia de l’aider à garder celui qu’elle considérait comme son homme, son univers. Celle-ci accepta à contrecœur, elle connaissait déjà les suites de ce chemin de vie, mais que peut-on faire contre le destin. Celui-là ou un autre, cela ne changerait que peu de choses, au moins elle aurait connu le bonheur. Elle en appela donc à Erzulie.

Esther fut rapidement rassurée sur les sentiments du jeune économe à son endroit, car après l’annonce de sa maîtresse, elle n’eut à attendre qu’une petite semaine avant de voir arriver celui-ci. Accompagné de son acolyte, Francisco Alvarez Pignero, ils étaient venus chercher leur maîtresse sur la demande du contremaître de la Palmeraie et acheter des vivres et quelques outils manquant à la plantation. À peine entrevu, le sourire gourmand et l’œil malicieux du jeune homme rassurèrent la chambrière. Esther comprit qu’il était resté dans les mêmes dispositions et s’ils ne purent se rejoindre, trop de monde les entourait pour pouvoir rester discret, elle savait que ce n’était qu’une question de patience.

*

Hautbois Guichette Pierre Henri (Self-Portrait ca. 1750 by Sir Joshua Reynolds

Pierre-Henri Hautbois Guichette

Pierre-Henri ne regrettait pas sa venue en Louisiane, le travail d’économe était dur, mais il avait vite assimilé que c’était une bonne place. Il avait été envoyé par l’intermède de Monsieur Lacourtade père, un ami de son oncle, à Monsieur de Maubeuge par un autre intermédiaire Monsieur d’Estournelles qui l’avait recommandé. Le secrétaire du marquis avait trouvé que servir une dame de sa région natale serait un bon compromis et favoriserait la fidélité, d’autant que son arrivée coïncidait avec le besoin d’un économe supplémentaire à la Palmeraie. Le marquis, satisfait, en avait fait son idée.

Pierre-Henri n’ayant pas d’autre choix avait accepté de bon cœur. De bonne constitution, la silhouette déliée, il était d’une nature heureuse, il avait le fond bon, mais s’emportait facilement. Le sang bouillant comme tout gascon, il avait le sourire charmeur et l’œil brillant de celui qui veut vous voler. Il avait l’honnêteté que ses limites pécuniaires lui permettaient et le jour de son débarquement, elles étaient restreintes.

Ses déboires financiers avaient commencé un jour pluvieux lorsque son oncle vint le chercher au parloir de son collège. Il venait lui apprendre la mort de ses parents emportés par le choléra. Il l’avait emmené le petit garçon, sur les terres désolées de son père, pour l’enterrement. La pluie tellement attendue qui avait arrêté l’épidémie n’arrêtait plus de tomber en ce début d’automne. Ses parents dans la fosse, son oncle lui avait annoncé que son père n’avait que des dettes et que le peu d’argent qui lui restait servirait à son éducation et qu’après il devrait se débrouiller. Il était donc retourné au collège et, à peine revenu, il remarqua tout de suite son changement de statut. De la chambre qu’il partageait avec trois comparses, il était passé au dortoir où s’alignait une trentaine de lits de chaque côté de la longue pièce pleine de courant d’air. Du réfectoire des nobles, il était passé à celui des roturiers où la soupe était plus claire et la viande absente. Tout de suite, il dut répondre aux quolibets destinés à ceux qui déchoient. Son sang bouillonnant d’injustice entraînait disputes, insultes, bagarres conclues par des blessures physiques et morales. Il en avait voulu à son oncle, mais pas à la vie. Avec l’approche de l’âge d’homme, s’ensuivirent moult frasques estudiantines dans les rues bordelaises, et ces dernières avaient fini par indisposer son oncle, celui-ci décida que son neveu n’étant pas fait pour les études, il valait mieux l’envoyer faire fortune loin, très loin. Comme il était sans fortune ni biens, fataliste, Pierre-Henri accepta l’aventure. Son oncle trop heureux de s’en débarrasser le mit sur un navire en partance pour les Caraïbes avec une lettre de recommandation. La traversée se passa sans rien de remarquable et comme tous les chanceux, inconsciemment, il se demanda pourquoi tous en faisaient tant d’histoires. À peine arrivée à La Nouvelle-Orléans il se fit indiquer la demeure du marquis de Maubeuge. Après le port, qu’il avait trouvé aussi encombré que celui de Bordeaux ou peu s’en faut, fourmillant d’une activité fébrile, évitant les débardeurs écrasés sous leurs charges et l’amoncellement des marchandises qui attendaient, il arpenta les rues de la ville, suivant les indications qu’un mulâtre lui avait données. Il ne pouvait se rendre compte que La Nouvelle-Orléans était le croisement des produits en tous genres venu des colonies espagnoles et de l’Europe, il avait pour unique souci de ne pas crotter son seul habit convenable qu’il avait revêtu pour l’entrevue. Passé le cap litigieux du bourbier qu’étaient les abords de la levée, il avait eu tout loisir d’être frappé par le mélange des races et des couleurs. Il avait déjà vu plus d’un nègre, Bordeaux n’en était pas exempte, bien des maisons aristocratiques et bourgeoises exhibaient ses serviteurs si exotiques, mais pas en si grand nombre. En parcourant la rue de Toulouse, il alla de surprise en surprise, découvrant et admirant des demeures cossues dont certaines abritaient des boutiques au rez-de-chaussée, sous des arcades en dentelles de ferronneries, constatant l’élégance des Orléanais qui voyageaient à pied, à cheval ou en voiture. Gros carrosses, cabriolets ou chaises encombraient la rue et le trottoir de planches surélevé, qui empêchait de se souiller après les dernières pluies, n’était pas de trop pour les éviter. Pendant son court trajet, il put tâter au côté sulfureux de la ville caribéenne se retournant sur le déhanché arrogant des mulâtresses souriantes ou insolentes. Il se trouva bête ou tout au moins ignorant, il croyait débarquer dans un pays de sauvage et il constatait la civilisation d’une colonie en voie d’expansion.

Arrivé devant la demeure rue Dauphine, il frappa et attendit un instant examinant le décor de la rue. Une voix sèche le sorti de sa contemplation, Josépha ayant eu le temps d’examiner le jeune homme l’avait tout de suite catalogué dans les pauvres, aussi montrât elle le respect minimum dû à un blanc, comme beaucoup de sa caste, elle méprisait les petits blancs. Reprenant de sa superbe devant l’irrévérence de la gouvernante, il demanda à voir Monsieur le Marquis. Elle le fit patienter debout dans le vestibule, entra alors un homme affable et souriant. « – Décidément, Josépha n’a aucune manière. Vous devez être Monsieur Hautbois Guichette envoyé par Monsieur Lacourtade ? J’ai appris que le « belle Ninon » était au port.

– Oui, Monsieur le Marquis

– Oh ! Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis, Monsieur d’Estournelles, le secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Celui-ci est absent, aussi c’est moi qui vous accueille. Veuillez me suivre.

À la suite du secrétaire, le jeune homme découvrit l’intérieur de la demeure et s’avoua que même chez son oncle, il n’avait pas vu un ameublement, une décoration aussi raffinée et luxueuse. Il l’invita à s’asseoir dans un bureau sobrement meublé et qui ne servait qu’à Monsieur d’Estournelles. Il lut la lettre de recommandation de Monsieur Lacourtade. Souriant de satisfaction, après avoir demandé des nouvelles de la France, il engagea la conversation sur le sujet qui les préoccupait tous les deux, l’établissement de Pierre-Henri. « – J’ai pour vous un emploi qui si vous faites l’affaire pourrait vous intégrer dans notre société de façon modeste au début, mais qui avec le temps pourrait évoluer avantageusement. C’est Monsieur le marquis qui en a émis l’idée. » Le jeune homme en attendait l’énoncé, sachant que de doute façon il ne pouvait qu’accepter. « – La baronne de Thouais, qui vient comme vous de la région de Bordeaux, a besoin pour sa plantation d’un économe. Si l’emploi vous convient, je vous présenterai à son contremaître puis à elle-même. » Pierre-Henri accepta sans trop savoir en quoi consistait le poste d’économe dans une plantation. L’affaire fut rondement menée, Georges Tremblay trouva le jeune homme bien bâti malgré sa constitution élancée et apprécia le caractère solidement trempé qu’il décelait dans le comportement ouvert du jeune homme. Bien que sans expérience, il proposa au futur économe un contrat. Il accepta les cinq mille francs d’appointements, durant les trois années dont il aurait besoin pour son apprentissage et qui passeraient ensuite à dix ou douze mille francs accompagnés de cinq pour cent sur les bénéfices que ferait la plantation. Ce qui pourrait mener les meilleures années à quarante ou cinquante mille francs. Pierre-Henri était fort satisfait de l’arrangement, pour le conclure il fut présenté à sa future maîtresse.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (Dorothea Jordan by John Ogborne after George Romney, 1788

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie dès son entrée comprit dans les yeux du jeune homme qu’il la trouvait trop jeune pour être son employeur. Et effectivement quand il vit entrer la jeune fille, de toute évidence plus jeune que lui, à l’allure juvénile dans sa robe de linon blanc, il crut un instant qu’il n’avait pas affaire à la bonne personne. Décontenancé, il ne fit pas attention à la chambrière, qui, les yeux baissés, suivait sa maîtresse. Monsieur d’Estournelles fit les présentations. « – Madame de Thouais. » Y mettant toute son assurance Antoinette-Marie prit la parole. « – Bonjour, Monsieur, c’est donc moi que vous servirez par l’intermédiaire de Monsieur Tremblay. » Elle le sentit se raidir. Bien qu’il n’y ait rien de commun dans leurs physiques, il lui fit penser à Antonin son frère de lait. Elle finit par lui sourire, attendrie par sa gêne. « – Si l’accord qui vous a été fait vous agrée, mon contremaître vous trouvant à sa convenance, vous êtes engagé. » Ne lui laissant pas le temps de répondre, l’affaire étant de toute évidence entendue, elle continua. « – Il m’a semblé comprendre que comme moi vous fussiez de Bordeaux ? Il est vrai que Hautbois Guichette, cela m’est familier, pourtant je ne crois pas vous avoir déjà rencontré.

– C’est sûrement mon oncle que vous devez connaître, je suis recommandé par un ami à lui, Monsieur Lacourtade. Rien que l’accent prononcé de son pays, un peu traînant, n’oubliant aucune lettre, l’aurait décidé à l’engager.

Monsieur Lacourtade, mais c’est mon beau-frère !

– Si vieux ? Laissa-t-il échapper

– Ah ! Non ! Cela c’est son père, c’est donc chez lui que j’ai dû rencontrer votre oncle, mais j’avoue ne pas m’en souvenir.

– Cela n’est pas bien grave Madame

*

Quelques jours plus tard, il découvrait la plantation et faisait la connaissance du froid et distant Francisco Leopardo Alvarez Pignero avec qui il devait partager ses tâches et une partie du bungalow dans lequel ils logeaient.

Contrairement aux idées reçues qu’il avait sur l’indolence créole, sa vie quotidienne était essentiellement occupée par le travail. Et comme avant tout il était là pour gagner de l’argent, il comptait faire ses preuves rapidement. Les longues journées de labeur harassant sur la plantation lui laissait peu de temps de loisir, qu’il occupait à la chasse ou à la pêche.

Pendant que Georges Tremblay inspectait dans les détails la plantation, Pierre-Henri et Francisco sous ses ordres surveillaient l’entretien des champs de cannes, le travail du moulin à sucre au bord du bayou, l’écumage de l’équipage, le chauffage du vesou, et tout ce qui s’en suivait. Il fallait aussi compter les nègres, coupeurs de cannes, dénombrer ceux des cabrouets, des moulins, du fourneau, de la sucrerie, sans oublier de s’occuper des gardeurs d’animaux, des ouvriers ou détournés à cet effet, et de ceux qui s’occupaient du coton et de l’indigo, faire le tour des plantations, se transporter à l’hôpital, visiter les malades.

Thomas Waterman Wood.jpgDans un premier temps, les hommes et les femmes courbaient dans les champs et qu’il houspillait pour activer leur travail, étaient pour lui à peine plus que du bétail. Puis il apprit à les reconnaître et enfin à les connaître, car contrairement à beaucoup de blancs mêmes propriétaires, il trouvait qu’aucun noir ne se ressemblait. Il n’était pas capable de faire la différence entre les Congos, et d’autres groupes guinéens comme les Nagos, les Aradas, pas plus que les quelques Bantous, des Mandingues et des Bandias, mais reconnaissaient Lambert, Lazare, Colas, Séraphin, Algan, Dieudonné, Magloire, Roch, Phaéton, Adonis, Apollon, Jason, Amadis, Ulysse, Annibal, Titus, Scipion, Céladon, ou Europe, Cunégonde, Pétronille, Scolastique, Edwige, Hermine, Gudule, Anastasie, Vénus, Diane, Théclis, Thisbée ou Salomée… ils pouvaient appeler par leur nom tous les esclaves de la plantation. Il en tirait une certaine fierté.

La journée était rythmée par les repas, l’heure du déjeuner sonnait au milieu de la matinée, les économes se mettaient à table à tour de rôle, mangeant à leur faim, Georges Tremblay était intransigeant à ce sujet comme l’avait été le baron de Thouais, estimant que pour avoir des forces, il fallait être bien nourri contrairement à d’autres plantations qui économisaient sur la pitance des subalternes. Après cette courte interruption, le repas pris, ils reprenaient leurs postes, pour veiller à l’épuration des chaudières et à la fabrication du sucre, sans oublier la lutte contre les insectes qui pouvaient anéantir les cultures à la moindre négligence. Ils ne s’arrêtaient que, lorsque sonnait le dîner au pic du soleil. À deux heures après midi, après une courte sieste, les travaux reprenaient jusqu’au soir. À huit heures, on sonnait un léger souper, il se retirait quelquefois pour prendre un court repos avant de retourner aux taches diverses qui pouvaient mener tard dans la nuit. Malgré la charge de travail, il se sentait à égalité avec ses comparses.

Pierre-Henri ne faisait pas encore partie de la « bonne société » créole, aussi il ne participait pas aux visites de voisinage ou aux grands festins suivis de bal et de jeu à l’occasion d’événements familiaux. Non pas qu’il ne fût pas invité, mais, il avait vite compris, que comme en France, on lui ferait sentir son statut. Par contre, tout comme son comparse il participait au repas dominical et aux repas de fêtes à la table de la maîtresse de la plantation. Elle y tenait.

C’est en remarquant Esther quelques jours après leur arrivée que Pierre-Henri comprit qu’il se sentait seul. Il préférait à la beauté sculpturale de Mama-Louisa qu’il n’avait pu que remarquer la réserve empruntée de la jeune fille émergeant du cocon de l’enfance. Elle lui faisait penser à une chatte, le visage triangulaire envahi par ses grands yeux bruns. Il aimait son regard ressemblant à celui d’une génisse, il avait la douceur de celui d’une mère. Il aurait parié que ses mains pouvaient enserrer sans effort sa taille. Sa peau d’un brun ambré scintillait sous la lumière. Elle avait la bouche gourmande qui appelle le baiser du moins, l’espérait-il. Et sa poitrine qui sans effort tendait le tissu au-devant d’elle et qu’il aurait bien caressée, titillée, sucée, l’envoûtait, tant et si bien que le peu de sommeil qu’il trouvait était envahi par des images sulfureuses de la chambrière.

Il fut comblé quand ses vœux se réalisèrent et quand elle dut partir avec la maîtresse, les regards lascifs et serviles des négresses des champs le laissèrent indifférent tant sa mémoire était pleine d’Esther. Il savait bien qu’il n’aurait eu aucun mal à mettre l’une de celles-ci dans sa couche. Outre le fait qu’elles n’avaient rien à dire, elles n’auraient pas demandé mieux pour échapper quelques instants aux travaux pénibles des champs, voir atteindre la grande maison.

Chapitre 49

Un retour plein de surprises

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney Caroline Countess Carisle)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le ciel, encombré d’une multitude d’oiseaux, se colorait d’une teinte rosée sur le fleuve qui leur servait de couloir de migration. La campagne environnante se réveillait au son de leurs piaillements, sifflements, babils, gazouillis qui annonçaient le lever du jour. Le landau conduit par Abraham et transportant Antoinette-Marie encore ensommeillée en compagnie de sa chambrière, suivi de la carriole conduite par Pierre-Henri accompagné par Francisco, sortit par la porte de la rue Royale. Abraham qui n’en était pas à son premier trajet avait guidé la voiture en direction du fleuve sur le tracé fait de coquillages compilés de la route qui serpentait parallèlement sur la levée, puis entre les plantations et le fleuve quand les digues protectrices n’existaient plus.

Vers le milieu de la matinée, les occupants des multiples embarcations faites de troncs fermement attachés les uns aux autres avec une cabane rudimentaire à la poupe, qui naviguaient en grand nombre avec leurs marchandises vers le port de La Nouvelle-Orléans, croisèrent le spectacle d’une jeune fille élégante assise sur un tronc d’arbre, avec deux molosses couchés à ses pieds. Le dos bien droit, le haut du visage caché par une large capeline, Antoinette-Marie avalait un encas avec ses deux économes en attendant qu’Abraham aidé d’Esther ait décapoté le landau. Elle faisait à peine attention aux enfants qui lui faisaient signe depuis les barges. Elle était partagée par la joie de revoir ce qu’elle considérait désormais comme sa maison » « la Palmeraie « et la tristesse de partir sans avoir revu celui qu’elle espérait. Hypnotisée par le reflet de l’eau, elle ressassait le tumulte de ses sentiments envers le jeune hidalgo. Elle avait déjà été échaudée à Bordeaux. Elle s’était enflammée sous le charme séducteur de Pierre Victurnien pour au final être fort déçue. Elle craignait de récidiver, mais c’était plus fort qu’elle. Dès qu’elle l’avait vu, son cœur s’était emballé comme si elle l’avait déjà connu, en fait, elle l’avait reconnu au fond de son âme. Même si cela pouvait paraître niais, c’était une évidence, une certitude. Tout en laissant errer ses pensées, elle regardait sans la voir une grue au long cou, sur la branche d’un arbuste, qui, penchée sur le fleuve, cherchait sa pitance. Antoinette-Marie sursauta en poussant un cri au surgissement au milieu d’éclaboussures d’un alligator qui voulait en faire sa proie. L’oiseau s’envola au son des cris agacés que provoquait ce dérangement. Les molosses se redressèrent grognant et aboyant envers le monstre aquatique faisant un barrage devant leur maîtresse. L’animal désappointé retourna dans le lit du fleuve. Dans son sursaut, elle perdit l’équilibre que son économe rétablit à temps. Elle s’excusa de cet affolement dû à son inattention. Elle se trouvait ridicule et était en colère contre elle-même. Elle s’était mise en danger par inadvertance et dans ce pays cela coûtait la vie. La nature n’oubliait pas son état sauvage malgré son recul face à l’homme qui façonnait l’œuvre de dieu à sa convenance. Remis de ses émotions, le groupe reprit le voyage.

À nouveau installé dans le landau, Antoinette-Marie retira sa capeline et ses souliers qu’elle trouvait trop serrés et posa les pieds sur la banquette opposée. Esther avait repris un ouvrage sur lequel elle s’appliquait avec une attention minutieuse. Sous la frondaison des chênes aux feuilles tendres du printemps repoussant de leur mieux la mousse espagnole suspendue au gré du vent, qui le plus souvent protégeait les voyageurs des ardeurs du soleil, les véhicules poursuivirent la route. Elle se mit à lire le livre que lui avait prêté son notaire. C’était une pièce de Marivaux, « l’île des esclaves » dont le sujet résultait de l’inversion des conditions des personnages. Elle supposait qu’il essayait de lui faire passer un message. Il ne pouvait savoir que c’était un sujet qu’elle connaissait bien, elle avait vécu ses premières années comme la fille d’un métayer. Est-ce le large Mississippi qui lui rappelait la Garonne au bord de laquelle elle avait fait ses premiers pas, puis ses premières courses avec Antonin et la tribu Freydou, les souvenirs se mirent à l’assaillir ? La nostalgie de ce temps l’envahit. Elle se souvint de son incompréhension lorsque les Freydou, essayant de contenir sa fougue enfantine et voulant lui donner quelques rudiments de l’éducation qu’ils pensaient qu’elle devait recevoir, avaient essayé, en vint, de lui expliquer qu’elle était la fille du château. Elle n’avait tout d’abord pas compris qu’ils lui signifiaient sa condition. Elle savait bien qu’elle était la fille du château, elle savait où elle habitait. Ignorant la poussière, les toiles d’araignée, les planchers comme les plafonds qui s’effondraient, elle l’avait exploré dans ses moindres recoins ou presque avec sur les talons son frère de lait, Antonin, de trois ans plus âgé. Dans cette inspection en règle, elle avait tout de même évité les caves suite à l’avertissement de Gaspard Freydou. Il lui avait raconté les oubliettes où l’on se perdait à jamais enlevé par des trolls, les fantômes qui hantaient encore les lieux. Elle n’avait pas voulu vérifier ses dires. Elle avait commencé à comprendre où ses parents nourriciers voulaient en venir quand elle avait découvert dans le grenier un tableau, plus grand qu’elle, représentant une dame aux cheveux blond-argents, comme les siens d’après Antonin. Et quand elle avait réfuté la ressemblance avec la dame en robe de velours noir avec ce drôle de col de dentelle blanc en forme de roue de fromage, son compagnon avait insisté. Elle avait les mêmes cheveux et les mêmes yeux. Bertrande Freydou lui expliqua que c’était, somme tout, normal puisque c’était l’une de ses ancêtres. Elle était souvent revenue se plonger dans les yeux de son ancêtre dont elle ne savait rien d’autre. Elle lui parlait, lui racontait ses malheurs de petite fille, lui demandait d’en faire part à sa maman au paradis. Elle avait fini par tout comprendre le jour de l’arrivée de sa tante avec ses deux sœurs. Elle s’était reconnue en elles, elle ne savait pas comment, mais elle avait compris avant que l’on ne lui explique. La suite fut plus embrouillée, car hormis le fait d’apprendre à lire et à écrire avec le curé, sa vie n’avait pas changé après leur passage. Elle avait alors juste compris qu’elle n’était pas comme les Freydou, ni même comme Antonin. Elle s’était sentie plus seule. Le bon curé de Cambes avait essayé plus d’une fois de lui expliquer la situation, mais en vain. Écartée de son frère de lait, happé par les travaux de son âge, ainsi que d’autres enfants, se retrouvant le plus souvent seule car éloignée des travaux de la ferme par ses parents nourriciers, elle s’était plongée dans les livres. Elle se réfugiait dans la bibliothèque oubliée de tous et lisait tout ce qu’elle trouvait, au début sans vraiment comprendre. Mais avec le temps, bien que dans un grand désordre, elle avait acquis par elle-même une culture variée pas toujours féminine, mais enrichissante.

Le rythme du trot du cheval la berça et l’engourdit, puis elle finit par s’endormir au milieu de ses souvenirs. Elle fut réveillée par la voix grave d’Abraham sollicitant Esther pour qu’elle réveille sa maîtresse. Il y avait au loin sur le bord de la route un groupe d’hommes qui stationnait à côté d’une embarcation amarrée et cela ne lui disait rien de bon. Elle se redressa d’un coup portant ses mains à ses cheveux pour en rejeter les boucles à l’arrière, jeta un œil vers le groupe qui était encore loin d’eux. Ils étaient à plusieurs lieues d’une plantation en aval comme en amont du fleuve, c’était l’endroit idéal pour dépouiller des gens. Elle renfila le plus rapidement ses souliers. Elle glissa sous ses jupes le pistolet que lui avait donné, au cas où, Don Alvarez Pignero, son jeune économe espagnol. Elle le savait, il y avait des pirates, qui, du fleuve, attaquaient et dépouillaient les voyageurs, mais rarement en plein jour. Mais tous voyageaient en groupe, il était rare que cela tourne au drame, les voleurs la plupart du temps se contentaient du butin. De plus, trop de monde naviguait dessus et aurait pu les voir. Cela n’empêcha pas les deux jeunes filles de sentir la peur courir sur la peau, la tension était palpable dans les deux voitures. Elle rappela Béarn et Navarre, qui couraient sur le bas-côté. Sans arrêter la voiture, elle leur ouvrit la portière, les molosses sautèrent dans la caisse du landau, faisant gémir les suspensions sous leurs poids. Dans la carriole derrière, les deux économes rapprochèrent leurs armes, pistolets et fusils prêts à agir. Abraham lui-même, bien qu’il soit un esclave, avait sur lui un pistolet confié par Georges Tremblay. Tous avaient entière confiance en lui.

Charles Adams (François-André Vincent

Charles Adams

Sur le bord de la route, à leur approche, ne se tenait plus qu’un homme, aux longs cheveux blonds, élégamment vêtu, et un autre de taille plus petite et rouquin. Le reste du groupe avait rembarqué à l’ordre du premier. Surprise, Antoinette-Marie reconnut le deuxième, le soi-disant vieillard porteur du message, elle n’avait pas de doute. Elle s’écria en direction de ses économes. « – Attendez, je connais cet homme ! Abraham arrête la voiture ! » Monsieur Hautbois-Guichette et Don Alvarez Pignero, à peine rassurés, abaissèrent leurs armes qui gardèrent toutefois à la main. La situation leur paraissait étrange. Leurs grosses pattes s’appuyant sur la portière, Navarre et Béarn s’interposèrent entre leur maîtresse et les étrangers. Les deux molosses ne semblaient pas craindre de danger, ce qui rassura la troupe. L’homme élégant, nullement inquiété par les chiens et les armes des voyageurs, se découvrit et se courba à l’arrêt de la voiture. « – Bonjour ! Madame, je suis le capitaine Charles Adams, voici mon chirurgien, Monsieur Fergusson, nous ne nous connaissons pas, mais je suis porteur de nouvelles.

– Je sais qui vous êtes, Monsieur, j’ai entendu parler de vous, de plus j’ai reconnu votre acolyte. Je suppose que je n’ai pas besoin de me présenter ? Le pirate fut saisi par l’aplomb de la jeune fille, il ne regrettait pas la rencontre qu’il avait provoquée. « – Évidemment, que non, Madame de Thouais. Je suis venu vous dire que Don de Puerto Valdez regagne en ce moment même La Nouvelle-Orléans. Il est à cette heure sur le lac Maurepas en pleine santé. »

Le cœur d’Antoinette-Marie, lui sembla-t-il, manqua un battement. Elle ne lui demanda pas comment il savait cela, elle se doutait qu’elle ne pouvait tout connaître de cette étrange aventure. Elle lui sourit de soulagement ou de bonheur ou des deux, elle n’aurait su le dire. « – Merci, Monsieur, je n’ai sur moi que cette bourse, car comme vous le savez les routes ne sont pas toujours sûres. » Il sourit au sous-entendu. Il voulut refuser la bourse de cuir rouge qu’elle avait pris sous sa banquette et qu’elle lui tendait. « – Non ! Non, Madame ce n’est qu’un service.

– C’est plus que cela, et vous le savez bien, me semble-t-il ? Autrement vous ne sauriez être sur ma route. Alors, s’il vous plaît prenez. Et dès que j’aurai revu Don de Puerto Valdez, je vous en donnerai autant à notre prochaine rencontre. Bien sûr que cela reste entre nous ! » Devant le scepticisme perceptible de son entourage, elle rajouta. « – Si tout cela est faux, je paierai ma candeur, et la leçon ne sera pas trop chère payée. Autrement la somme ne sera jamais à la hauteur du service que vous me rendez.

– Rassurez-vous madame, vous me reverrez, et vous aurez l’occasion de payer la dette que vous désirez contracter auprès de moi. Au revoir Madame, au plaisir de vous revoir. La situation amusa Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à une comédie de théâtre. Elle regarda le beau capitaine remonter avec son comparse sur l’embarcation, qui ressemblait à une gabarre et qui dès la voile levée fila dans le sens du courant disparaissant rapidement de la vue du groupe.

*

Le capitaine Adam avait pris pour prétexte de se faire payer son dû pour approcher l’héroïne de l’histoire d’amour non entamée de l’homme qu’il avait secouru. Décidément, l’hidalgo et son histoire l’avaient touché. Pourquoi ? Il n’aurait pas su l’expliquer, cela était peut-être un écho avec sa propre histoire. Il était allé à La Nouvelle-Orléans, il s’était renseigné auprès de Pierre Lafitte avec qui il était associé pour écouler, dans la ville et ses alentours, ses produits de contrebande. À la description qu’il en avait faite, sans nul doute le contrebandier orléanais lui assura que ce ne pouvait être que la petite veuve française. Ce qu’il en apprit ajouta à son engouement pour cette historiette galante. Quand il apprit où se trouvait la plantation de la jeune veuve, il se dit que la dette contractée par le marquis espagnol pouvait lui être plus profitable qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Et ses pensées ne l’amenaient pas imaginer une récompense plus importante, mais plus à l’assurance de trouver à un endroit stratégique sur le fleuve, un lieu où se réfugier si le besoin venait à se faire sentir. Bien évidemment, les planteurs n’étaient pas regardants quant à la provenance des marchandises qui leur refourguaient, mais de là à le protéger ou le cacher lui et ses hommes, c’était autre chose. Mais, avec une dette de vie, il se dit qu’il avait peut-être trouvé un havre de paix. Il ne doutait pas de la reconnaissance de l’hidalgo et la rencontre avec cette jeune fille au demeurant qu’il trouvait fort belle et courageuse, l’avait conforté dans cette espérance. Et la scène l’avait beaucoup amusé, il irait à la prochaine occasion lui rendre visite dans sa plantation, il allait juste, lui laissait le temps de revoir son soupirant.

*

de Vilagaya Juan Salvador et sa femme (Sir Henry Raeburn (Porträt von Sir John und Lady Clerk

Juan Salvador et Maria helena de Vilagaya

Sur le chemin du retour à la Palmeraie, il avait été prévu par le groupe de voyageurs de s’arrêter à la plantation « la Nouvelle ». La charrette conduite par les deux économes contenait outre les malles d’Antoinette-Marie, les outils et les vivres pour la plantation de la Palmeraie, des fournitures pour les De Vilagaya. Pour couper le trajet, Antoinette-Marie avait décidé de passer la nuit chez ses voisins éloignés, dont elle appréciait la chaleur humaine. Malgré le côté intrusif de Maria Helena De Vilagaya, Antoinette-Marie appréciait l’Espagnole. Sous des abords autoritaires, elle avait reconnu le grand cœur de la dame en mal d’enfant et lui savait gré sous des dehors un peu rudes de l’affection qu’elle lui portait. Elle avait apprécié le bouclier que la dame levait chaque fois que l’on s’approchait de trop près d’elle, s’en réservant en quelque sorte l’exclusivité, et si parfois cela pouvait être un tant soit peu envahissant, elle ne pouvait lui en vouloir, cela l’ayant protégé plus d’une fois de l’intrusion intempestive d’un supposé prétendant ou de celle de sa famille. Elle avait en cela, comme une duègne, protégé sa vertu. Une fois de plus elle fut reçue avec ses gens les bras ouverts. Dès qu’elle se fut rafraîchie, Antoinette-Marie descendit rejoindre son hôtesse qui attendait avec impatience des nouvelles, des rumeurs, des ragots de la ville. Alors qu’elles conversaient, Antoinette-Marie s’amusant de la causticité des remarques de l’Espagnole, son époux les rejoignit, ils passèrent donc à table. Sans façon la conversation coulait autour de la table passant du français à l’espagnol suivant qui parlait. L’humeur était joyeuse, les De Vilagaya heureux de l’interruption dans leur routine que leur apportaient les jeunes gens. Au milieu des sujets diversement échangés et alors que don De Vilagaya demandait si le voyage s’était bien déroulé et qu’Antoinette-Marie répondait par l’affirmative, Pierre-Henri ne put s’empêcher de sous-entendre qu’il n’avait pas été sans surprise. Intriguée, doña De Vilagaya demanda des détails. Les deux économes ne s’étaient pas remis de leur rencontre avec les pirates et encore moins de l’échange de ceux-ci avec leur maîtresse. L’un comme l’autre, ils allaient de surprise en surprise avec celle-ci, elle prévoyait les catastrophes comme une pythie, elle se faisait enlever par ses prétendants, et maintenant elle sympathisait avec des pirates, sa jeunesse et sa beauté les avaient déjà assez étonnées. Contrariée, car elle devinait déjà la curiosité qu’allait soulever sa narration et qu’elle devrait assouvir, Antoinette-Marie raconta leur aventure. À sa surprise, doña De Vilagaya ne demanda pas de qui le pirate prétendait donner des nouvelles, comme si cela était évident. Même au milieu du désert, Antoinette-Marie était sûr que l’Espagnole arriverait à tout savoir sur son entourage, mais comment pouvait-elle savoir ? Elle préféra ne pas demander de peur que cela ne l’entraîne trop loin, d’autant que comme si de rien n’était, doña De Vilagaya poursuivait la conversation. « – Vous savez, Antoinette-Marie, votre pirate n’est ni plus ni moins un contrebandier. Mon époux vous dirait que tout dépend comment l’on perçoit la marchandise. Si on est le dépossédé, c’est un pirate, mais si vous êtes le futur propriétaire de la marchandise, c’est un contrebandier. Nous-mêmes faisons quelques affaires avec eux afin d’éviter les taxes bien trop lourdes sur les marchandises venant d’Europe et vous devriez voir avec votre contremaître pour les futures fournitures dont vous avez besoin pour meubler votre maison ou pour quelques nègres supplémentaires. Vous verrez, cela facilite la vie, et puis c’est tellement amusant de contourner les lois. » Elle se mit en rire devant l’ébahissement de ses invités. « – Ne soyez pas étonnée, mon épouse à raison mon petit, nous ne pourrions obtenir tout le confort que nous avons si nous n’achetions que les produits passant par la douane de la Balise. Votre landau par exemple est venu par le lac Pontchartrain une nuit sans lune. Tous autant que nous sommes, nous utilisons ce moyen, attelages, garde-robes, étoffes, bijoux, meubles, vaisselles, vins, tout ce qui vient de nos pays natals, arrivent le plus souvent par ce biais. Sans parler de tout ce que nous échangeons avec les États-Unis par le biais de kentuckyens, blé, viandes séchées pour nos nègres et j’en passe ». Ils parlèrent ensuite des levées et du projet du nouveau gouverneur de creuser un canal entre La Nouvelle-Orléans et le lac Pontchartrain, afin d’assécher les marais à l’est de la ville pour l’assainir, en pourparlers entre celui-ci et le Cabildo. Doña De Vilagaya ne put s’empêcher de faire remarquer que cela hausserait le prix des terres alentour, au grand avantage des propriétaires comme Saint-Maxent et Marigny. Le café pris, les convives se quittèrent, Antoinette-Marie désirant partir en milieu de matinée au plus tard.

*

Les jambes ballantes de part et d’autre de l’une des plus hautes branches d’un chêne en bordure de la plantation, sans crainte du vertige, l’enfant s’était confortablement installé. Sans remords, il avait pour cela effrayé un couple de moqueurs qui nidifiait. Les oiseaux luttèrent un moment poussant des cris ironiques, puis s’envolèrent laissant la place au gamin. Nathanaël à cheval sur son promontoire dominait de sa tour de guet improvisée la courbe du Mississippi des lieux à la ronde. Il scrutait la route longeant le fleuve, cherchant de son jeune regard le moindre mouvement, l’élévation de la poussière, sur le chemin, révélatrice de voyageurs. Alors qu’il désespérait, un voile brumeux s’éleva au loin. Il fronça les sourcils, rejeta une de ses mèches blondes qui le gênait, il redoubla d’attention. Était-ce une illusion que le vent lui jouait ? Son acuité visuelle l’aidant, il commença à deviner les deux voitures qui se suivaient. Il n’eut plus de doute. Il descendit avec l’adresse d’un petit singe, au risque de se rompre le cou, glissa sur la dernière branche, s’affalant sur le sol. Il se releva aussitôt, traversa au plus vite le bois qui séparait la route du jardin de la plantation. Il contourna et évita, palmiers nains, bouquet de jeunes palmiers et de magnolias fraîchement plantés, bosquet d’azalées géantes, buissons de gardénias, massifs de fleurs foisonnants. Il atteignit enfin la grande pelouse devant la demeure, tout en courant, il hurlait. « – La maîtresse, la maîtresse ! Elle arrive ! » Georges Tremblay l’avait mis en avant-garde pour surveiller l’arrivée du landau. L’appel fut repris par la plus jeune des filles de Néora, l’hospitalière. La petite Bethsabée, postée dans la galerie, traversa la demeure de part en part, et tomba nez à nez avec Mama-Louisa tout sourire. « – Et bien qu’attends-tu pour sonner la cloche ? ». La cloche, elle pouvait sonner la cloche, la cloche qui sonnait le début de la journée dans les champs, qui le soir venu annonçait le repos, la cloche qui appelait aux repas et prévenait des catastrophes, la cloche que personne n’avait le droit de toucher en dehors des blancs et de la gouvernante. La petite fille n’était pas peu fière d’attraper le cordon qu’elle pouvait à peine atteindre. Il faisait rêver tous les négrillons. De ses bras frêles, elle fit sonner à tout rompre, la cloche de bronze, aussi grosse que sa tête, symbole de l’autorité du maître. Mama-Louisa, hilare, l’interrompit assourdie par le son. De toute part, au son du signal, les gens de la plantation arrivaient, les femmes rajustant leurs tabliers et leurs tignons blancs comme neige, les hommes refermant ou enfilant leurs chemises. Marie-Adélaïde se précipita à l’appel, traversa la demeure qu’elle n’habitait plus, ayant suivi son époux dans le bungalow et se posta sur la véranda attendant de voir au bout de l’allée la voiture tant attendue par les gens de la plantation.

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Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Alerté par le son de la cloche au loin, Antoinette-Marie s’inquiéta. « – Le feu ? Que peut-il bien se passer ? »  Abraham sans se retourner ni changer le rythme du trot de l’attelage lui répondit avec un sourire découvrant toutes ses dents. « – Mais Ma’ame, c’est pou’ vous la cloche sonner. C’est que nous avoi’ eu peu’ de vous pe’d’e ! » Antoinette-Marie en resta bouche bée. Ses gens avaient craint sa disparition, de cela, elle ne se serait pas doutée, elle n’y avait même pas pensé. Elle revoyait Esther se jeter à ses pieds enlaçant ses genoux, lorsqu’après son enlèvement par ce bellâtre de Saint-Maxent ses sauveurs l’avaient reconduite chez les Maubeuge. Elle avait cru que sa chambrière était par trop sentimentale et avait eu juste comme réflexe de flatter la tête de sa servante. Mais maintenant qu’elle y songeait, que seraient devenus ses gens, ses esclaves si elle avait effectivement disparu ? La plantation aurait été vendue et eux avec, les quelques familles constituées séparées, quel maître aurait-il eu ? La liberté, il n’aurait pas fallu y compter et de toute façon pour quoi faire ? Elle savait bien que sans argent, elle ne valait pas grand-chose, elle avait bien vu à Cambes, malgré leur liberté, les paysans subissaient la misère causée par une mauvaise récolte, par un maître qui en voulait plus. Elle ne l’avait pas endurée, mais l’avait constatée. Les révolutions politiques, philosophiques, malgré la liberté qu’elles prônaient n’y changeaient rien. Elles ne faisaient qu’accroitre la tromperie par un espoir souvent mal réfléchi.

Plus le temps passait, plus elle comprenait à quel point ses esclaves partageaient avec elle cette dépendance des uns des autres, elle n’avait jamais pu les considérer comme des meubles comme la plupart des planteurs qui en avaient besoin. Elle était liée à eux. Ils avaient besoin de sa protection et elle d’eux pour faire vivre ce domaine, qui lui seul permettait de poursuivre ce cycle. Pas plus qu’eux, elle n’avait eu le choix, la loi, la vie l’emprisonnait dans ce schéma.

De la voiture qui remontait l’allée, elle vit arriver, de derrière la demeure, la foule compacte de ses esclaves encadrée de ses deux surveillants Simon et Mathieu Lamotte. Le son de la cloche fut remplacé par leur aubade accompagnée du rythme claquant de leur main. Comprenant de mieux en mieux le jargon des esclaves, elle percevait son nom, celui de Dieu, et leurs remerciements, au milieu du chant venant vers elle. De la demeure elle-même elle reconnut à son allure incomparable Mama-Louisa tout sourire qui mettait de l’ordre dans le groupe désordonné des gens de maison et des enfants. Georges Tremblay, en haut des marches, avait rejoint son épouse dont il entourait les épaules d’un de ses bras. Antoinette-Marie sentit son cœur se comprimer sous le coup de l’émotion, elle était bien chez elle, elle n’avait plus de doute, devant elle s’étalait sa famille. Les larmes lui vinrent aux yeux, elle se leva dans le landau encore en mouvement. Le silence se fit à l’arrêt du véhicule, elle descendit, passa devant ses gens comme un général passe en revue ses troupes, un timide sourire à la face. Elle se pencha vers l’angelot qu’était Nathanaël, lui caressa la joue et levant les yeux vers sa mère, elle rencontra le regard bienveillant de la gouvernante. « – Merci, merci Mama-Louisa ». Elle lui prit les mains retenant ses larmes sous le coup de l’émotion. Puis elle se retourna vers le groupe qui attendait. « – Bonjour, bonjour à tous, merci, merci de cet accueil, je me sens enfin arrivée chez moi. » Quelques rires gênés furent émis, et Mama-Louisa entre ses lèvres entama un chant religieux. Devant le signal, il fut entamé par tous. Marie-Adélaïde descendit de la véranda et chaleureusement prit son amie dans les bras et l’entraîna en haut des marches pour écouter le cœur chaleureux que ses gens lui dédiaient s’élever vers le ciel.

*

Assise à l’ombre de la glycine et des clématites couvrant la pergola, nouvellement construite selon les directives de Georges Tremblay, devant la demeure, Antoinette-Marie patientait en admirant son nouveau jardin. Selon leur choix commun, Marie-Adélaïde avait suivi les plantations d’une dizaine de palmiers de Floride qui justifiaient à nouveau le nom de la plantation. Les jeunes plants ornaient tout en l’envahissant la pelouse droite devant la demeure et allaient côtoyer les chênes de la forêt. Devant eux prenaient le relais des palmiers nains ainsi que des bananiers. Sur l’autre pelouse paradaient des orangers et des citronniers, des magnolias en bosquets parachevaient cette frénésie de plantation de jeunes arbres. Les fleurs avaient leurs places sous forme de buissons comme les azalées géantes et les gardénias, les iris qui prospéraient en toute liberté. Antoinette-Marie était satisfaite, elle aimait le côté anarchique de l’ensemble qui laissait croire au naturel du jardin, mode venue d’Angleterre. De là où elle était, elle voyait encore la digue protectrice à défaut de voir le fleuve. Elle s’abîma dans le vol d’un colibri qui avait décidé de butiner une clématite rose. Elle fut tirée de sa rêverie par le toussotement discret de Mama-Louisa qu’elle avait fait appeler.

*

mama Louisa (Elizabeth Colomba -001

mama Louisa

La gouvernante pensait avoir été invitée afin de remercier sa maîtresse pour le bienfait qu’elle avait découvert les bras ballants devant la porte de sa cuisine, le matin même. Le jour était à peine levé, alors qu’elle s’affairait devant ses fourneaux, aidée en cela par Dalila, la porte s’était entrouverte, laissant brusquement pénétrer la lumière la faisant se retourner. Elle découvrit sur le pas un jeune garçon qui la dévisageait avec un air mauvais. « Aaron, mon Aaron, mon Dieu ! Merci, merci ! » Brun, juste hâlé par le soleil, presque la taille d’un homme, le regard noir, il dévisageait sa mère. Elle se précipita, le prit dans ses bras, sentant une légère réticence, qu’elle prit pour la pudeur du jeune homme à venir, elle se recula et admira sa progéniture longtemps éloignée. Elle ne pouvait savoir que c’était la rancœur d’avoir du jour au lendemain été emmené loin d’elle pour être sous les ordres « d’un sale négro » qui l’avait brusqué plus que de mesure parce qu’il était blanc à l’extérieur. Il en voulait à sa mère de n’avoir rien pu faire pour le garder auprès d’elle, il refusait d’admettre, au souvenir de toutes les brimades qu’il avait reçu, son impuissance. Georges Tremblay, sur la demande d’Antoinette-Marie, qui avait instruit son contremaître de l’affranchissement de Mama-Louisa et de ses enfants, était venu la veille le chercher sur la plantation de Louis André Bertin-Dunogier. Cela faisait cinq ans qu’il était en apprentissage sur cette plantation suite aux ordres du baron de Thouais, son père. Si son nouveau maître, temporairement, avait toujours été clément envers lui, les autres esclaves s’étaient chargés à coups de brimades, de coups, d’injures, de lui faire sentir sa différence. Il était métisse et même quarteron, cela n’avait rien d’original et était même assez courant sur les plantations, mais celui qui devait lui apprendre les métiers de la menuiserie et de l’ébénisterie ne voyait pas ça de cette façon. Le garçon était trop blanc et lui était noir d’ébène. Le garçon parlait comme les maîtres et cela, il ne le supportait pas. Le garçon était donc revenu plein de ressentiments et ne sachant vers qui les diriger, sa mère devint celle qui avait laissé faire. Et la joie de sa mère à son arrivée n’y changea rien. Tout à son bonheur, elle lui présenta le poupon qu’était devenue Sarah, sa petite sœur et lui rappela son frère Nathanaël qui l’avait connu marchant à peine.

*

Antoinette-Marie releva la tête et demanda à sa gouvernante de s’asseoir, ce qui la décontenança. Un peu gênée, elle prit l’un des fauteuils en rotin face à sa jeune maîtresse. « –  Mama-Louisa, j’ai profité de mon séjour à La Nouvelle-Orléans pour aller voir mon notaire afin de réaliser l’une des dernières volontés de Charles-Henri. » La gouvernante regardait sa maîtresse sans vraiment comprendre où celle-ci voulait en venir. Il était vrai que guère à l’aise dans la situation, sa maîtresse ne savait comment présenter la chose. « – Bon ! Enfin Charles-Henri m’a demandé sur son lit de mort de t’émanciper ainsi que tes enfants. » Elle omit de lui dire que son défunt époux lui avait alors expliqué que ses derniers étaient ni plus ni moins sa fratrie par la main gauche. La culpabilité qu’elle ressentit à cette omission fut calmée par la pudeur, car comment aurait-elle pu formuler cette information sans froisser sa gouvernante ? Celle-ci qui prenait comme un coup de tonnerre l’annonce de sa liberté se demandait si elle avait bien compris. Elle était libre ! Elle et ses enfants, ce que jusque-là n’avait été qu’un rêve enfoui au fil du temps au plus profond d’elle-même. Telle une douleur fulgurante, l’espoir renaissait, comme un éclat lumineux, comme un miracle. Pour la première fois de sa vie, elle ne savait que dire. Hébétée, elle ne sut articuler que. « – Ce n’est pas possible ! » Antoinette-Marie  que le silence, installé entre elles, gênait rebondit sur l’exclamation. « – En fait, c’est Monsieur Bevenot de Haussois, mon notaire, qui a trouvé la solution pour que ce soit possible. » Elle omit d’expliquer les arrangements qui avaient permis de détourner la loi et reprit. « – Cela sera ratifié au journal officiel du Cabildo d’ici un mois, mais ce n’est que pure formalité. Je tiens à disposition un double des papiers de votre émancipation. »  Mama-Louisa écoutait attentivement chaque mot de sa maîtresse dans un silence absolu de peur d’être en train de rêver. Quand celle-ci n’eut plus rien à rajouter, le silence s’installa à nouveau entre elles. Antoinette-Marie le brisa. « –  Tu as bien compris ce que je viens te dire Mama-Louisa, toi et tes enfants êtes libres ! Tu peux désormais faire ce que tu veux ou presque !

– Que voulez-vous dire par : presque ?

– Tu es supposée quitter la plantation avec tes enfants et te rendre à La Nouvelle-Orléans. Où les… nègres libres sont supposés vivre.

Mama-Louisa, comme chaque fois que quelque chose ne lui convenait pas, émit un son strident, en passant sa langue sur ses dents.

– Oui ! oui ! Mais c’est vraiment une obligation de quitter la plantation ?

– Si tu tiens à rester à mon service, ce qui me plairait, mon notaire a trouvé un accommodement. Dans ce cas, bien évidemment tu seras rémunérée, mais tes enfants à leur majorité devront aller vivre à La Nouvelle-Orléans.

– Bien, bien ! Cela va aller. Vous mettrez les papiers et mon argent dans votre coffre, et si j’en ai besoin, je vous les demanderai. Cela va comme ça ?

– Bien sûr que cela me convient !

Soulagé de l’arrangement, Antoinette-Marie constata qu’elle respirait mieux.

– Une dernière chose Madame, je peux les voir les papiers ?

– Bien sûr ! Bien sûr ! Suis-moi.

Les deux femmes rentrèrent dans la demeure, puis dans la bibliothèque qui servait de bureau, Antoinette-Marie ouvrit un coffre de bois d’ébène recouvert de cuir et en extirpa des papiers qui concernaient la nouvelle femme libre. Mama-Louisa ne savait pas lire, même pas son nom. À la présentation de la page élégamment manuscrite avec le sceau de cire rouge aux armes du gouverneur, elle ne put retenir les larmes de joie qu’elle retenait depuis qu’elle avait compris. Elle était libre ! Libre ! Étrangement, elle se sentait plus légère, plus droite. Tout d’un coup, elle réalisa, quel nom y a-t-il sur l’acte ?

– Je me suis permis, Mama-Louisa, de vous nommer du nom de famille de Charles-Henri. C’est donc Louisa, Aaron, Nathanaël et Sarah Thouais, qu’il y a d’inscrit sur votre acte d’émancipation. 

À cet instant, rien que pour ce geste symbolique, Mama-Louisa sut qu’elle mourrait pour sa maîtresse s’il le fallait, plus en esclave, mais en femme libre.

Chapitre 50

Avril 1792, Un accident mortel

(Lady Elizabeth Stanley (1753–1797), Countess of Derby, George Romney )

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

La chaleur était douce en cette fin de journée, Antoinette-Marie s’était installée à sa place habituelle, sur sa bergère sous la véranda face à l’allée qui menait vers le fleuve dont elle ne se lassait pas d’admirer les changements de couleurs et de rythme. Comme tous, elle attendait le retour des esclaves des champs qui annoncerait l’heure du souper qu’elle partagerait avec les Tremblay. Le soleil était chaud, mais la fraîcheur de la terre et de la jeune végétation adoucissait l’effet de ses rayons. L’herbe était déjà haute dans les prairies, les chênes portaient des feuilles neuves et sous la dentelle de la mousse espagnole, les fleurs s’ouvraient arborant leurs couleurs chatoyantes et exhalant leurs parfums souvent enivrants. Les arbres se débarrassaient ainsi de leurs fourrures parasites et les fleurs annonçaient les fruits à venir. À cette heure la faune sortait de sa léthargie, croassant d’un côté, piaillant de l’autre, le chant du crépuscule se préparait. Elle essayait de se concentrer sur le livre que lui avait offert Madame de Maubeuge : « le voyage du jeune Anarchasis en Grèce » qui parait-il faisait fureur en France. Il est vrai que la mode de l’antique était pour beaucoup dans l’engouement du livre écrit par l’abbé Barthélemy qui mettait à la portée d’un très large public cette érudition.

Antoinette-Marie bien qu’appréciant sa lecture ne pouvait s’empêcher de laisser vagabonder ses pensées vers la lettre apportée plus tôt par un esclave des Maubeuge de la part de Monsieur Bevenot de Haussois. Elle lui donnait enfin des nouvelles de Juan-Felipe. Bien que soulagée, elle restait encore inquiète. Elle avait appris par celle-ci que si le jeune capitan était bien rentré à bon port, il avait, à peine arrivé, contracté une fièvre que sa fragile convalescence avait du mal à combattre et l’avait obligé à s’aliter. Oubliant son livre elle se laissa prendre par la contemplation de ce qui l’entourait et sans s’en rendre compte s’assoupit. Elle se mit à rêver à des temples grecs surplombant une mer d’azur, à Juan-Felipe qui escaladait des rochers pour venir jusqu’à elle. Tour à tour, elle riait de voir le jeune homme grimper tant bien que mal jusqu’à elle, puis elle s’inquiétait de peur qu’il ne se rompe le cou en tombant de la falaise. Tout en se penchant pour suivre sa course, elle sentait la brise soufflant doucement sur elle, rabattant sa robe à l’antique contre les courbes de son corps. Elle écarta le volant du décolleté qui lui chatouillait le cou. Puis tout à coup une violente morsure la sortit de sa somnolence. Tout en bondissant hors de son fauteuil, elle hurla de douleur et de terreur, devant elle sur le sol courrait une bête monstrueuse noire et velue large comme la paume d’une main, elle hurla de plus belle tout en montrant du doigt l’objet de son effroi à ceux qui se précipitaient, elle tenait son cou où l’horrible morsure gonflait déjà. Marie-Adélaïde, qui de la bibliothèque, avait surgi dans la véranda, comprit d’un seul coup d’œil la scène et se précipita vers son amie qui s’écroulait doucement sur elle-même. Elle cria. « – allez chercher Madame Tremblay, allez chercher Dewache au nom de Dieu ». Les esclaves apparus paniqués ne voyaient que la bête monstrueuse et n’avaient qu’un mot à la bouche. « – être une veuve noire, être une veuve noire ! ». Marie-Adélaïde n’eut pas à réitérer son ordre, sa belle-mère, arrivait à grandes enjambées. Une vision de l’araignée et d’Antoinette-Marie  avait alerté l’Indienne alors qu’elle cueillait des plantes dans le bayou. Elle arrivait pour la prévenir du danger, mais elle comprit qu’il fallait faire plus. « – Allongez là vite. » Elle releva ses jupes, elle attrapa le coutelas qu’elle avait fixé à son mollet, ce qui surprit Marie-Adélaïde, et se pencha sur la jeune fille. Elle s’approcha de son cou où des points noirs rougis de sang en périphérie stigmatisaient la plaie. Sans plus attendre, devant le silence médusé du groupe qui s’était formé, elle incisa l’œdème qui se formait et gonflait à vue d’œil. Elle agrandit la plaie et suça le venin aussi fort et longtemps qu’elle put. Elle recrachait le liquide visqueux jaunâtre mêlé d’une salive écumeuse et rosée. La jeune fille avait perdu connaissance.

*

Jean-Baptiste GreuzeNoir, elle plongeait dans le noir, elle s’enfonçait mollement dans le noir obscur au rythme lancinant d’un tambour. Chacun de ses battements, doucement, s’éloignait du précédent. Sereine, elle ne sentait plus rien, elle se laissait flotter au milieu de tout ce noir. Elle ne cherchait pas où elle était, cela n’avait nulle importance, elle ne se posait aucune question, même le son du tambour s’éloignait. Elle semblait se mouvoir dans rien. Puis une lumière, non un point lumineux tout d’abord, attractif, hypnotisant, doucement, lentement se rapprochait d’elle. Le point grossit petit à petit, l’attirait, la magnétisait, elle aimait cela. Le point devint un tunnel, l’entrée d’un tunnel, elle souriait béatement. À son entrée, elle devina deux silhouettes, du moins les perçut-elle, puis elle les distingua. Leurs contours devinrent plus précis, c’était deux femmes, la plus âgée appuyée au bras de la plus jeune. Elles regardaient Antoinette-Marie avec un sourire attendri, compatissant, les yeux pleins d’amour. Les deux femmes étaient connues d’elle, elle le ressentait, elle le savait. La plus jeune, une beauté blonde aux yeux d’azurs, doucement avec un geste plein de grâce lui fit signe de s’arrêter à la porte de la lumière. « – Non ! Non ! Antoinette-Marie ce n’est pas ton heure ! Mon enfant il faut retourner d’où tu viens. Regarde, il t’attend, vous avez besoin l’un de l’autre pour réaliser ce cycle de vie. Allez ! va ! Retourne-toi ! Regarde ton avenir, quand ton tour sera venu nous serons là. Ne t’inquiète pas. »

Antoinette-Marie pivota sur elle-même et l’obscurité se leva sur l’allée de la plantation encadrée de ses chênes et de ses deux pelouses jusqu’au fleuve et au bout très loin, un point noir, peut-être la silhouette d’un cavalier ? Juan-Felipe ? Elle se mit en marche lourdement, étouffant de chaleur, la tête emplit du son du tambour qui avait repris. Elle leva sa jupe essayant de mettre un pied l’un devant l’autre, mais ils étaient tellement lourds. Le peu de distances qu’elle parcourait ne la rapprochait pas du cavalier, elle se mit à pleurer. Elle sentit les larmes couler à profusion le long de son visage, elle se sentait si triste. Elle s’effondra, se releva, elle était revenue au point de départ. C’était impossible, cela se répétait sans fin. Le cavalier ne se rapprochait pas. Elle avait de plus en plus chaud, elle était moite, elle sentait le ruissellement de sa transpiration sur la surface de son corps. Elle voulut arracher sa robe, ses jupons, son corset, mais une force invisible l’en empêchait. Elle étouffait et le son de ce maudit tambour martelait ses tempes, quand cesserait-il ? Contre toute attente, elle se mit à grelotter de froid, elle se serrait dans ses bras avançant tant bien que mal dans l’allée. Elle finit de fatigue par s’écrouler. Tout fut à nouveau noir, mais cette fois c’était oppressant, terrifiant, angoissant et le tambour résonnait de plus en plus fort. Elle allait devenir folle. Il fallait que la lumière revienne, il le fallait ! Elle se mit à prier et en appela à la Sainte Vierge. Tout devint silencieux, puis devant ses yeux : la lumière du jour. Elle se releva sur l‘allée, une fois encore. Le cavalier venait vers elle, elle se mit à courir, tout était plus facile. Même le tambour s’était tu. Elle leva le bras faisant signe au cavalier, c’était Juan-Felipe ! Elle appela, elle cria. « – Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » Le cavalier s’arrêta à trois enjambées de la jeune fille, sauta de son cheval, l’a pris dans ses bras, la rassura de caresse. « – Là ! Là ! Je suis là Antoinette-Marie, doucement, je suis là ! C’est fini ! »

*

Antoinette-Marie ouvrit les yeux dans ceux de Juan-Felipe. Derrière lui se tenaient Marie-Adélaïde, Dewache, Mama-Louisa, Esther, elles se tenaient à son chevet depuis cinq jours. Cinq jours de comas, de fièvres, de transpiration, de sueurs froides, de spasmes musculaires, qu’elles avaient essayé de soulager et pendant lesquels elles avaient cru la perdre. Puis alors qu’elles étaient désespérées devant un état qui semblait empirer, elles furent surprises d’entendre crier avec force Antoinette-Marie le nom de Juan-Felipe. Et quand au même moment Georges Tremblay surgit dans la pièce pour leur annoncer qu’un cavalier arrivait à brides abattues et que cela devait être le capitan, elles furent effarées. Tous restèrent abasourdis et plus encore quand le jeune homme se précipita dans la chambre. Sans façon il se jeta au chevet de celle qui l’avait appelé et qui ouvrait enfin les yeux sur lui. Il avait été prévenu par Marguerite Darcantel du drame qui se jouait. Dans un angle de la pièce Dewache et Mama-Louisa perçurent un flottement dans l’air aromatisé de senteurs de rose, celui d’une silhouette qui s’évanouissait, elles furent les seules.

*

Sous l’œil inquisiteur de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde Maubourg, Esther, de ses mains devenues expertes, coiffait, d’un chignon à « la Rose-Marie » Antoinette-Marie. La seule concession que la jeune fille avait acceptée comme variante à cette coiffure fort simple, c’était deux longues anglaises qui semblaient s’en échapper de derrière ses oreilles jusqu’à sa poitrine. Au demeurant la jeune fille trouvait que cela lui allait à ravir. Pour cette occasion exceptionnelle, les trois amies avaient convenu qu’elle porterait une robe fourreau toute simple de couleur vanille agrémentée de manchettes de dentelle assorties à la mantille qui finaliserait la tenue. Les deux garnitures de très belle facture avaient été offertes pour ce moment particulier par les deux amies. Antoinette-Marie avait choisi, contre toute attente, comme seule parure le pendentif en or cadeau de Madame Verthamon, qui lui était si chère. Quand le résultat fut achevé au goût de toutes, la jeune fille admira son reflet dans un grand miroir déplacé à cet effet et posé contre un mur de sa chambre. Elle était satisfaite, elle se trouvait belle pour la première fois, elle était fière d’elle-même. Fin prête, elle descendit, sous les applaudissements admiratifs des amis réunis dans le hall de la demeure des Maubeuge, pour l’accompagner et la conduire à l’église de l’hôpital, l’église Saint-Louis n’étant pas finie, où elle allait enfin épouser Juan-Felipe Marqués de Puerto Valdez.

Suite à sa morsure, la convalescence d’Antoinette-Marie avait tiré en longueur, tant cet accident avait catalysé toutes les blessures psychologiques de la jeune fille. Pendant cette période, que l’un comme l’autre trouva longue, ils échangèrent un abondant courrier par lequel ils apprirent à se connaître. Puis remise sur pied, les visites purent reprendre entre deux services auprès du gouverneur pour Juan-Felipe. La première d’une série qui se désirait sans fin fut initiée par l’invitation pour les deux jeunes gens de Nathalie de Maubeuge à venir séjourner sur sa plantation de la paroisse Saint Jacques. S’ensuivit une invitation à la Palmeraie où Marie-Adélaïde et Georges Tremblay servirent de chaperons. Puis les occasions se succédèrent jusqu’à La Nouvelle-Orléans où ils provoquèrent tous les moments possibles pour être ensemble. La ville bruissait de l’idylle, personne n’intervenait, le gouverneur avait fait savoir qu’il y était favorable. Puis devant l’évidence, ils se mirent d’accord pour des épousailles au début du mois de décembre avant que les fêtes de la nativité ne les en empêchent. Les notaires entrèrent en jeu, il ne fallut plus qu’attendre l’autorisation du frère aîné de Juan-Felipe, qui était son chef de famille. Ceci n’était qu’une formalité tant le sort du benjamin indifférait l’aîné, mais c’était la loi. De son côté, Antoinette-Marie, malgré son jeune âge, n’en était pas moins une jeune veuve libre de son choix. Elle prit la peine de prévenir sa tante, ses sœurs et ses amies de son heureux devenir, nulle réponse ne revint de France.

*

Juan-Felipe ouvrit la porte sur le plus charmant des tableaux. À la lumière des candélabres, assise en amazone sur le lit à baldaquin, la masse de ses cheveux tombant en cascade jusqu’au bas de ses reins, vêtue d’une chemise de nuit de linon, Antoinette-Marie attendait frémissante d’une joie entremêlée de crainte. Elle fut rassurée par le regard plein de tendresse qui plongeait dans le sien. Le jeune mari s’assit à côté de sa jeune femme, malgré son expérience, l’amour profond qu’il lui portait rendait ses gestes d’une maladresse touchante. Il repoussa une de ses boucles de ce blond de l’enfance qui le captivait tant, il vit sa jeune poitrine s’élever d’un soupir, elle tourna son visage angélique vers lui et lui tendant sa bouche, elle murmura à la surprise du jeune homme. « – Faites attention, mon mari, car pour moi c’est la première fois. »

(Hughes Merle - Susannah at Her Bath

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

FIN

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 046 et 47

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Chapitre 46

L’attente, Printemps 1792

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Après le déjeuner, Antoinette-Marie s’était alanguie sur les coussins d’une bergère cannée dans l’ombre de la véranda face au jardin. Celui-ci embaumait le riche mélange parfumé de ses multiples fleurs qui séchaient de l’averse du matin sous les doux rayons du soleil. La jeune fille profitait de la douceur exceptionnelle de la température de la fin du premier mois de l’année enveloppée dans une étole de soie crémeuse. Béarn et Navarre somnolaient à ses pieds comme à leur habitude. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant les éclats de lumière sur l’eau de la fontaine dont le son la détendait. Elle avait laissé à l’abandon son livre qui l’ennuyait un tant soit peu. Écrite par l’abbé Prévost, « l’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » était trop romanesque à son goût pour être un rien réaliste. Le livre avait rencontré un certain succès même ici, malgré le peu de ressemblance entre la Louisiane imaginaire de l’écrivain et celle dans laquelle elle vivait. On aurait été bien en peine de trouver ici un désert pour y faire mourir l’héroïne. Elle supposait qu’elle n’était pas d’humeur, que son manque de concentration venait de ses tourments.

Elle venait d’apprendre la pendaison de Martin, l’esclave de Ladurant. Elle ruminait sur les conséquences de son enlèvement et ces injustices. L’esclave, qui pour avoir aidé son ravisseur dans ses manigances dans l’espoir de racheter sa liberté, avait été exécuté sans procès et avait été remboursé à son propriétaire confus de sa participation. La vendeuse quarteronne avait disparu, seule Marie Babin la savait à La Mobile. Maximilien François avait été exilé, par sa famille et les bons soins du Gouverneur, dans la province de Santander en Espagne, il avait rejoint le 3e bataillon d’infanterie de la Louisiane. Ce qui au premier abord aurait pu passer pour une gratification ne fit guère illusion dans la société orléanaise. Quant à Monsieur de Saint-Maxent, alité, il avait du mal à se relever de la crise cardiaque qui l’avait terrassé. Elle trouvait cela bien inégal comme justice. Après cette aventure qu’elle avait trouvée absurde, si c’en avait été les répercussions, elle était restée chez les Maubeuge, où elle se reposait et se montrait lors de festivités pour faire taire les ragots. L’annonce de la guerre contre les Indiens Creeks dans les Florides et le nord de la Louisiane l’y aida. Le départ des bataillons de jeunes créoles alimentait suffisamment les conversations pour qu’on oublie peu à peu son aventure.

Hormis les gens de maison, Antoinette-Marie était seule dans la demeure. La veille, Madame de Maubeuge avait accompagné ses enfants avec leur nourrice sur sa plantation dans la paroisse de Saint-Jacques. Fatiguée, Antoinette-Marie avait préféré rester à La Nouvelle-Orléans à

de Puerto Valdez juan felipe Marquès
juan felipe Marquès de Puerto Valdez

l’attendre au lieu de l’accompagner, elle ressentait un besoin de solitude. Monsieur de Maubeuge était à ses affaires qui l’avait mené jusqu’au Cabildo. Marie-Adélaïde et Georges Tremblay étaient rentrés à la Palmeraie après leur mariage. Elle en était là de ses pensées vagabondes quand Josépha vint à elle pour la prévenir de l’arrivée d’un visiteur. « – Ma’ame, être don de Puerto Valdez. » Sous l’œil interrogateur et désapprobateur de la gouvernante, la jeune fille se leva d’un bond. Elle remit de l’ordre dans les épaisseurs de linon blanc de sa robe à la chemise et rajusta autour d’elle son étole qu’elle drapa sur ses épaules. Son cœur battait toujours la chamade quand elle pénétra dans le salon où la gouvernante avait fait patienter le jeune homme. Il avait longtemps réfléchi à sa démarche que d’un côté, il trouvait incongrue, mais que son cœur guidait lui donnant des élans juvéniles qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentis et qui le désarçonnaient. Il était ému de la revoir seul à seul et lui trouva l’allure d’une nymphe, la mode à l’antique et son chignon aux boucles souples en accentuait l’impression. Tout en rougissant elle lui sourit et d’une voix qu’elle essaya de maîtriser, elle le salua. Depuis son sauvetage, elle l’avait croisé plusieurs fois, pas assez à son goût, à l’église Saint-Louis au service dominical, à un dîner suivit d’un bal, à un autre chez don Almonester Y Roxas son épouse ayant voulu avoir le compte-rendu de son aventure, à un bal du gouverneur où il avait fallu faire bonne figure, mais n’avait pu partager quoi que ce soit de vraiment intime avec lui au milieu de la foule. Il lui rendit son sourire et prit la parole. « – Bonjour madame de Thouais. » Prenant sur elle, elle répondit d’un air détaché. « – Il me semblait que nous en étions à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe. » Elle espérait qu’il ne la trouvait pas trop dévergondée d’autant qu’elle le recevait sans chaperon. « – Cela me sied et me rendra plus facile ce que j’ai à vous dire ». La jeune fille perplexe restait figée devant lui. Elle réalisa alors qu’elle ne lui avait pas proposé de s’asseoir. « – Veuillez m’excuser, je vous laisse debout, prenez donc un fauteuil ! » Et montrant l’exemple, elle dégagea sa robe et s’assit dans une bergère près de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin. Bien qu’il eut préféré rester debout, sa nervosité s’en accommodait mieux, il s’exécuta et reprit tout en fixant machinalement l’une des chevilles de la jeune fille qui était découverte. « – Je pense que vous allez me trouver un peu cavalier, aussi j’espère que vous me pardonnerez ». Antoinette-Marie se demandait où il voulait en venir. Il releva son regard et accrocha les grands yeux noirs surplombés de l’arc des sourcils foncés relevés de perplexité. La jeune fille s’empressa de les baisser. « – Voilà, comme vous devez le savoir les Indiens Séminoles ravagent la Floride. » La jeune fille qui était toute à la joie de partager un moment d’intimité avec l’homme qui faisait palpiter son cœur au risque de défaillir, ce qu’elle trouvait idiot, n’arrivait pas à se concentrer sur ce qu’il disait. Elle ne comprenait pas pourquoi il lui parlait d’Indiens et de la Floride. « – Je dois rejoindre mon régiment en partance pour le lac Pontchartrain et de là pour la région du poste de San Marco au nord des Florides » Antoinette-Marie releva les yeux vers ceux de son interlocuteur et ne put s’empêcher de porter sa main à son cœur qui se comprima, elle venait de comprendre, le jeune homme lui annonçait son départ. « – J’aurais aimé prendre le temps de vous faire la cour, mais cette guerre ne me le permet pas. De plus, je ne sais quand je reviendrai. » Elle rougit à ses mots et si ce n’avait été les convenances, elle se serait jetée dans ses bras, elle se trouvait décidément sotte d’être aussi impulsive. « – Je vous sais très courtisée, mais… mais pourriez-vous attendre mon retour pour me donner une chance ? »  Le silence emplit la pièce. Il allait partir, ce ne pouvait être, l’attendre, naturellement, qu’elle attendrait, tout ce qu’il voulait, tout se bousculait dans la tête de la jeune fille. D’un coup, elle se leva, le jeune homme surpris fit de même. « – Partir ! Mais vous ne pouvez pas !

– Mais je n’ai pas le choix !

– Oh mon dieu non ! Et ne réfléchissant pas plus, elle lui sauta au cou lui offrant ses lèvres. Il la serra à l’étouffer lui rendant son baiser. Elle le repoussa réalisant qu’elle s’était jetée dans ses bras. « – Oh excusez-moi, je ne sais plus ce que je fais.

– Non ! Ne vous excusez pas, je vous en prie, je me mets à espérer que vous m’attendrez, je puis partir le cœur léger.

 Elle ne se souvint pas de la suite, Esther avait amené de quoi se désaltérer, Madame de Maubeuge était rentrée sur cette entrefaite et les avait trouvés en tête à tête. Il n’avait pas voulu rester manger arguant son retour à la caserne où il était attendu par son supérieur. Elle était restée désemparée, assurée de ses sentiments à son encontre et du vide que causait déjà son départ. Elle commença alors à attendre des nouvelles de Floride.

*

Après avoir pénétré dans la passe, entre l’île Anastasia et le continent, Juan-Felipe découvrit du château arrière de son navire le Castillo San Marco et la ville de Saint Augustine alanguie sous les palmiers et les pins de la côte Atlantique des Florides. Juan-Felipe et son corps accompagnaient Manuel de Gayoso Lemos, qui représentait le gouverneur Carondelet, dûment missionné de ramener la paix dans la région.

505x340.jpgSaint Augustine était la plus ancienne ville des Amériques. Elle avait été fondée par les Espagnols qui cherchaient la fontaine de Jouvence dans sa proximité. Il fallut toutefois en déloger les Français qui y avaient installé un poste. Les Espagnols, ne voulant pas d’une présence française en Floride si proche de leurs colonies, ils chargèrent l’amiral espagnol Pedro Menéndez de Avilés de les en déloger et d’occuper les lieux en permanence. Après être passée des mains des Français à celles des Espagnols puis à celles des Anglais, elle était devenue définitivement Espagnole.

Dès lors, depuis l’Espagne afflua une vague de colons qui encouragèrent les tribus indiennes Creek, qui se nommaient elles-mêmes les simano-li, une adaptation du mot espagnol cimarrón, qui signifiaient fuyard, à s’établir en fermes, ceci dans le but d’arrêter la progression des Anglais vers le Sud. L’acceptation d’esclaves fugitifs parmi eux devint un sujet de discorde et fournit le prétexte par l’armée des douze colonies, devenues États-Unis, pour attaquer les Séminoles au sud de la Géorgie puis en Floride. Les États-Uniens essayèrent d’en profiter pour grignoter la colonie espagnole qui détenait la plupart des embouchures des grands fleuves de ce côté du continent.

C’est dans ce théâtre que le Gouverneur Carondelet dû faire face, à peine en poste, à un soulèvement des tribus indiennes qui terrorisaient la région. Appelé à la rescousse par les autorités de Saint Augustine et des planteurs terrifiés, il décida d’envoyer une flottille de neuf navires. Le temps qu’elle arrive à bon port, le chef Creek, William Augustus Bowles s’était enfermé dans le Castillo de San Marco, chef-d’œuvre militaire étoilé inspiré de Vauban, surplombant la pointe de l’île Anastasia.

Le chef reclus avait supplanté un autre chef, McGillivray. Ce dernier avait dirigé les Creeks, quelques années plus tôt, pendant la révolution américaine et avait chassé les Anglais. William Augustus Bowles avait eu la mauvaise idée de combattre du côté des perdants et avait donc dû les suivre alors. Il avait donc séjourné en Angleterre un temps, mais à son retour, un revers de fortune le nomma commandant en chef de la tribu.

Dans son temps, le chef McGillivray avait pris de l’importance au sein des tribus en organisant la résistance devant l’expansion de leurs voisins géorgiens qui violaient sans vergogne leur territoire. Il avait reçu des Espagnols de Floride de l’aide sous forme d’armes pour combattre les envahisseurs. Il avait pour cela œuvré à l’unification du peuple creek en luttant contre les chefs de village qui, individuellement, vendaient des terres aux États-Unis. Mais pour obtenir la reconnaissance de la souveraineté de son peuple, il avait dû céder, à l’inverse de ses principes, une part significative des terres restantes sur le sol géorgien aux nouveaux États-Unis. Cela avait entraîné une grande colère des tribus qui l’avait destitué pour le remplacer par le chef Bowles arrivé opportunément.

Chief Bowles BowlAussi le 16 janvier 1792, avec une bande de Creeks, le chef Bowles prit la relève de la résistance. Pour cela, il décida de frapper fort et conçut un plan pour capturer le fort. Il utilisa la compagnie écossaise de marchands qui commerçait avec les Indiens et qu’il considérait comme des voleurs. Sous prétexte d’y venir chercher des fournitures commandées pour les plantations séminoles, il pénétra dans l’enceinte du fort avec plusieurs chariots dans lesquels se cachaient ses guerriers, copiant Ulysse sans le savoir. La troupe n’avait aucune raison de se méfier des Indiens, elle ne pensait craindre que les Anglais et il n’y avait pas eu depuis bien longtemps d’attaques à leur encontre. La prise du fort fut le début d’une révolte qui ne devait guère s’interrompre. Elle commença, à la terreur de ses occupants, par le pillage de la « Panton, Leslie, et stocker Co. » Au Castillo de San Marco et de la ville de Saint Augustine puis de ses alentours.

William Augustus Bowles, le flambeau de la colère en son pouvoir, enflamma ainsi tout le nord des Florides, massacrant les planteurs, libérant les esclaves qui se ralliaient ensuite aux guerriers. Son influence contre les Espagnols eut un tel effet que ceux-ci offrirent six mille dollars et mille cinq cents barils de rhum pour sa capture.

Juan-Felipe se retrouva au bas des hautes murailles du Castillo en partie déserté par les Espagnols depuis les évènements, au moment précis où le chef Bowles et une centaine de ses guerriers s’y barricadaient. L’arrivée de la flottille au large les avait pris de court aussi s’étaient-ils réfugiés au sein de l’enceinte.

Juan-Felipe, le capitan da Silva et leur régiment installèrent leur campement entre le fort et les marais du Nord. La saison était agréable aussi, ils ne souffraient pas des moustiques ni des fortes chaleurs. Ils passaient le temps en surveillant une zone où rien ne bougeait, en chassant pour améliorer l’ordinaire et en jouant aux cartes.

Chaque matin, Juan-Felipe contournait le Castillo par l’Ouest et allait faire son rapport à Saint Augustine que les Espagnols avaient réintégré. Son supérieur, Don de Gayoso Lemos, avait trouvé le confort adéquat à son attente dans une belle demeure épargnée du feu des révoltés et entourée de palmiers face à la rivière de Matanzas qui séparait le continent de l’île Anastasia. Accueilli avec chaleur à chacune de ses venues, il avait trouvé, comme tout un chacun, son supérieur très affable avec de bonnes manières, mais très vite il avait découvert l’autre facette, l’homme hautain et imbu de lui-même qui ne doutait pas de résoudre en peu de temps ce qu’il appelait « un incident « . Mais il n’avait rien à dire ni à penser, c’était son supérieur, il s’exécutait.

Don de Gayoso Lemos ruminait. Il ne digérait toujours pas la nomination de Gouverneur du baron de Carondelet par l’Espagne alors que don Miró lui en avait fait espérer l’obtention. Il avait très mal pris l’ordre de venir régler cette révolte indienne mineure pour son statut. Il se pensait destiné à de grandes choses. Il l’avait prouvé sitôt nommé gouverneur du district de Natchez par le gouverneur Miró, il avait redessiné lui-même la ville. Il l’avait déplacée du bord de l’eau sur les hautes falaises de la rive orientale de la rivière Mississippi. À deux miles du tristement célèbre Fort Rosalie. Il avait établi une maison de maître et une plantation qu’il avait appelée Concorde et avait fait venir à grands frais la plus grande partie des matériaux d’Espagne. Seulement il avait dû laisser sa nouvelle femme Elizabeth Watts, de Philadelphie, qui avait fort mal pris d’être abandonnée juste après son mariage, tout ceci pour tourner en rond. Il ne décolérait pas, les séminoles harcelaient la région d’une guérilla difficile à contrer alors que leur chef le narguait depuis les remparts de la citadelle.

Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos (1747-1799)
Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos

Le gouverneur militaire dut patienter cinq semaines avant que le chef William Augustus Bowles se décide enfin à vouloir négocier. Pour cela, le gouverneur espagnol fit installer entre le fort et la ville, sur une partie dégagée, une tente devant servir d’abris solaire et ouverte de deux côtés afin de laisser passer l’air. Le gouverneur espagnol dévoila un aspect de sa nature qu’il cachait avec soin sous une langueur créole, une intelligence rapide et dangereuse pour ses ennemis, d’autant qu’elle était sournoise. Il n’avait pas du tout l’intention de parlementer quoi que ce soit avec ce séditieux, d’autant qu’il avait déjà négocié avec le chef McGillivray un traité promettant de respecter la souveraineté Séminoles dans les Florides en échange de la paix.

Le matin de la négociation, le soleil se leva dans un ciel limpide, les Espagnols s’installèrent autour de la table, tous étaient discrètement armés. Aux alentours se tenait en embuscade un escadron au cas où cela ne tournerait pas à l’avantage des Espagnols. Les portes du fort s’ouvrirent pour laisser passer le chef indien et quatre de ses guerriers. De grande taille, il s’avançait calmement dans toute la majesté de son rang. Il était vêtu à l’européenne et coiffé d’un turban rayé empanaché d’aigrettes. Les Espagnols à son approche, dont Juan-Felipe faisait partie, se levèrent et resserrèrent leurs rangs. Le gouverneur satisfait de se voir en nombre supérieur accueillit la délégation indienne avec un sourire qui se voulait amical alors qu’il était narquois. Après quelques phrases conventionnelles, le gouverneur Don de Gayoso Lemos proposa à tous de s’asseoir. Devant le manque de chaise la plupart des Espagnols durent rester debout, ce qui mit mal à l’aise les séminoles. Don de Gayoso Lemos ignora la gêne et entama les pourparlers comme si de rien n’était. Les Indiens accaparés par les tractations se détendirent et ne perçurent pas le moment où se déclencha l‘attaque. Au signal prévu, les Espagnols se saisirent d’eux avant qu’ils ne puissent réagir, un seul indien eut le temps de sortir un coutelas caché dans sa botte blessant ainsi légèrement un des Espagnols. Don de Gayoso Lemos avait renversé les rôles et avait saisi sur place son ennemi qu’il envoya aussitôt à Cuba pour finir ses jours, du moins le pensait-il.

Don de Gayoso Lemos ne voulait pas rester plus longtemps dans les parages, mais pour être sûr que tous les séminoles soient informés des changements, il envoya des escadrons dans toute la péninsule. Celui dont Juan-Felipe était le capitan parti pour le sud, vers les marais.

*

Les cinq canoës avançaient en file indienne, au rythme régulier des rameurs sous le pic du soleil que les grands pins paraient. Juan-Felipe, en tant que capitan de l’escadron, était sur la première, il avait six hommes sur chaque. Il avait du mal, malgré le danger, à garder son attention devant le spectacle paradisiaque qu’ils traversaient. La chaleur et la fatigue du voyage n’aidaient pas à se concentrer.

L’escadron commandé par Juan-Felipe avait tout d’abord été cherché la rivière Saint-Jean à la bourgade de Pilatka. Ils avaient traversé des sous-bois formés d’arbustes à baies, de petits chênes et de palmiers des sables, croisant des troupeaux de cervidés au son du pic à bec ivoire. La région abondait d’animaux en tous genres, du plus inoffensif au plus féroce. Ils avaient même dû chasser un matin de leur camp une panthère par trop amicale. Juan-Felipe avait songé qu’il ferait bon de vivre dans ces contrées giboyeuses, où ils avaient pris le temps de chasser.

Arrivés à la rivière Saint-Jean qui parcourait la péninsule dans sa longueur, ils avaient longé le cours d’eau vers le Sud à l’abri des palmiers et des chênes couverts de leurs dentelles de mousses tombants des branches en écharpes ondoyantes. Ils avaient pu traverser celle-ci juste après le lac Georges et avaient continué vers l’Est en direction des collines, restes de dunes ancestrales couvertes d’arbres de grande taille, qui coupaient la péninsule en deux du nord au sud. Ils les parcoururent plusieurs jours. Après avoir croisé et longé plusieurs lacs de diverses tailles, ils trouvèrent celui qu’ils cherchaient le lac Kissimmee où ils savaient trouver la tribu de leurs guides séminoles et donc amie. Après marchandage, ils avaient échangé leurs montures pour des canoës. Juan-Felipe n’était pas sûr d’avoir fait une bonne affaire dans l’échange, mais il n’avait pas eu le choix la topographie étant à majorité aquatique.

IMG_1818.JPGLeur décor changea, laissant derrière eux les immenses forêts de chênes, ils glissèrent sur des rivières bordées de pinèdes et de cyprès, faisant fuir les alligators et s’envoler des myriades d’oiseaux multicolores sur leur passage. Ils avançaient lentement au fil du courant. Ils s’étaient perdus à plusieurs reprises tombant dans des culs-de-sac, sortant les canoës et les portant jusqu’à un autre bras de rivière, tant et si bien qu’ils ne savaient plus s’ils étaient toujours sur la rivière Kissimmee. Leurs deux éclaireurs séminoles ne se départaient pas de leur calme proche du mutisme, mais ils guidaient le groupe toujours plus loin vers le Sud. Pendant ce long périple, ils n’avaient rencontré aucun autre campement indien ce qui ne faisait pas l’affaire de Juan-Felipe. Il doutait de l’efficacité de la démarche, d’autant que rien ne lui laissait penser que les Indiens, qu’il rencontrerait, les penseraient pacifiques. Cela faisait près de deux semaines qu’ils ramaient sur des cours d’eau, traversant des lacs aux bords incertains noyés sous une végétation luxuriante. Ils n’étaient même pas sûrs d’être sur la bonne route, les cartes en sa possession étaient fausses, le découragement envahissait la troupe. L’un de ses hommes, originaire du nord de la province, et connaissant bien les séminoles, lui expliqua que contre toute évidence, le territoire abritait des dizaines de clans chacun avec son propre chef, et bien que parlant différentes langues, quand l’un des chefs appelait à faire la guerre, le message circulait parmi les autres tribus. Ils pouvaient donc espérer que l’inverse puisse se produire, fallait-il encore les croiser et encore dans de bonnes conditions.

Ils arrivèrent au lac Mayaco au coucher du soleil, ses rayons rougeoyants affleurant sa surface, et teintant tout ce qu’ils touchaient. Juan-Felipe songea que le Paradis devait y ressembler. Ils longèrent le lac par l’Ouest et cherchèrent où établir leur campement. Ils remarquèrent et choisirent une sorte de crique après l’embouchure d’une rivière qui semblait remonter vers le Nord. Ayant taillé les hautes herbes, ils se dégagèrent un espace. Ils s’étaient placés sur un terrain partiellement boisé, bordé d’un marais d’un côté et du lac de l’autre. Pendant que certains montaient des tentes, un groupe parti chasser aux alentours tandis que les autres préparaient un feu pour le repas. Les sentinelles furent postées pour la forme, car visiblement ils étaient seuls dans la contrée. Le gros du corps expéditionnaire le moment venu se regroupa autour de la marmite, chacun remplissant son écuelle. Juan-Felipe se joignit à ses hommes et s’adossa à un tronc d’arbre que ses hommes avaient traîné jusque-là pour servir de siège. Les uns plaisantaient, les autres se racontaient le pays qui leur manquait. Le manque de civilisation et de leur famille pesait sur le cœur de chacun. Juan-Felipe de son côté laissa errer ses pensées vers Antoinette-Marie et se questionnait à son sujet. Il se sentait très épris de la jeune fille et s’en étonnait lui-même. Elle avait envahi la moindre de ses pensées et cela lui causait moult tourments. « – Saurait-elle patienter jusqu’à son retour ? ». Ils s’étaient si peu vus, il s’accrochait à son souvenir comme un naufragé à sa bouée.

toiles peintes par Don Oelze.jpgLes conversations petit à petit s’arrêtèrent, chacun réalisant le silence, étrange, profond, anormal qui les entourait. Leurs sens aux aguets les hommes cherchèrent instinctivement leurs armes, ils se retournèrent vers la forêt s’adossant au lac. Un hululement jaillit sur leur droite, repris plus loin, certains hommes reculèrent vers les embarcations seules zones de replis. Juan-Felipe n’eut pas le temps de donner des ordres qu’une horde d’Indiens peinturlurés de rouge sortit de nulle part et fondit sur eux. Ils se replièrent vers le lac tout en tirant vers les hurlements guerriers. Les attaquants furent aussitôt pris sous le feu nourri des défenseurs. Mais les Indiens étaient supérieurs en nombre et excepté les canoës rien ne pouvait leur servir de rempart. Des corps-à-corps s’engagèrent au détriment des Indiens ou des Espagnols laissant de chaque côté des victimes ensanglantées qui ne se relèveraient pas. Les Espagnols se précipitèrent à bord des embarcations couvrant de leurs feux les derniers d’entre eux. Au moment où Juan-Felipe se décida à sauter dans le canoë, une flèche se figea dans son dos lui coupant le souffle. La douleur fut-elle qu’il ne vit plus rien hormis une lumière blanche. Il allait tomber à la renverse, mais son second eut le réflexe de le rattraper, de le saisir à bras le corps. Ses compagnons ramaient avec force pour s’éloigner de la côte pendant que d’autres tiraient empêchant leurs assaillants de s’approcher. Ignacio Pérez y Alvares hissa le jeune homme sans connaissance à bord. La lune se levait sur le lac remplaçant l’astre solaire, le vent apporta des nuages et plongea les fuyards dans une nuit profonde dans laquelle ils devinaient à peine les lieux. Les rescapés se regroupèrent, il n’y avait plus que trois canoës sur les cinq et ils n’étaient pas pleins. Ils s’étaient tout d’abord dirigés vers le centre du lac et contournèrent sans vraiment s’en rendre compte les îles qui longeaient la côte Ouest de celui-ci. Le ciel se dégageant ils purent à nouveau s’orienter et se dirigèrent vers le sud où ils savaient trouver une rivière qui les ramènerait vers la mer des caraïbes. Ils se perdirent dans le marais qui se mélangeait avec la rivière Caloosahatche, lorsque le soleil se leva à nouveau à défaut de trouver celle-ci, ils choisirent de se diriger vers l’Ouest. Ils étaient à cran et guettaient sans cesse le moindre mouvement de la nature de peur de revoir surgir leurs agresseurs. Puis tout à coup les rameurs réalisèrent que leurs efforts étaient assistés d’un courant, bien que n’en percevant pas les limites, ils en déduisirent qu’ils étaient dans le lit de la rivière ou tout au moins d’une rivière à défaut de Caloosahatche.

Dès qu’ils se pensèrent en sécurité, ils s’arrêtèrent sur une berge, ils devaient ôter la flèche fichée dans le dos de leur capitan. Celui-ci divaguait dans un semi-coma dont il ne sortait pas. Ils le transportèrent sur la rive et après s’être concertés, ils décidèrent qu’ils n’avaient rien à perdre, il fallait enlever la flèche en espérant qu’elle n’ait rien touché de vital. Mais quand il fallut passer à l’action, nul ne s’en sentit le courage. Ignacio Pérez y Alvares rompit la hampe et remis à plus tard les soins qu’aucun d’entre eux n’était apte à prodiguer. Ils se remirent en route et décidèrent de ne pas s’arrêter avant d’avoir rejoint un lieu où cela puisse se faire. La respiration de Juan-Felipe était de plus en plus difficile et la fièvre l’avait visiblement envahie. Il délirait marmonnant sans cesse.

Deux jours plus tard, à la nuit tombée, sous une grosse pluie qui les trempait, malgré le manque de visibilité, ils découvrirent enfin la civilisation, la bourgade de Punta Resa. Juan-Felipe avait survécu. L’avant-poste situé à la pointe de l’embouchure de la rivière et de la mer s’abritait au bout d’une plage de sable blanc sous des palmiers qui se courbaient dangereusement sous les bourrasques au jugé d’Ignacio. Ce n’était pas vraiment un village, plus un amas de baraques de planches entourant deux bâtiments plus cossus dont l’un était le comptoir, magasin d’approvisionnement des blancs et des Indiens et l’autre l’auberge. Ignacio et ses hommes tirèrent leurs canoës le plus loin possible sur la plage pour qu’ils ne soient pas emportés. Le second se dirigea vers la taverne dont il apercevait la lumière par les interstices des volets qui barricadaient les fenêtres. Il pénétra dans celle-ci sous le regard surpris de l’aubergiste et de deux hommes du cru qui éclusaient leurs chopines tout en jouant aux cartes. Ignacio ne put s’empêcher de penser que décidément tous les aubergistes devaient être ventripotents et affables, car l’homme qui le salua ressemblait à une barrique prête à rouler. « – J’ai neuf hommes dehors et un blessé très grave, y a-t-il par hasard un docteur dans les environs ? » Il omit de dire qu’il n’avait pas une piastre. L’aubergiste ne fut pas dupe, mais il avait remarqué les lambeaux d’uniformes de l’espagnol, il comptait bien se faire payer par l’armée dont le comptoir était sa représentation. « – Pour tes hommes, pas de problèmes, je vais voir ce que je peux trouver pour les rassasier, mais pour dormir je n’ai que deux chambres à l’étage et tu devrais y mettre ton blessé. Ils devront donc se contenter de la salle commune. Quant au docteur, le plus près, c’est celui qu’il doit y avoir sur le brick dans la baie.

– Bien, c’est quel pavillon ?

– Va savoir l’ami !

Ignacio ressortit avec l’aubergiste qui lui montra du doigt le navire que l’on devinait au loin. Le second rejoint ses hommes, il en prit deux et envoya les autres se mettre à l’abri dans le bâtiment avec leur capitan. Les hommes ne se le firent pas dire deux fois.

Vlaschenko Valentine (Ukrainian:Russian- 1955) | Ship in a stormIgnacio remonta donc dans un canoë et ballottés par une mer mouvementée, ils s’approchèrent tant bien que mal du brick. C’était un petit bâtiment, mais qui devait aller vite. « – À tous les coups, un bâtiment pirate » pensa le second, mais il n’avait pas le choix ou son capitan mourrait. Au bas de celui-ci essayant de ne pas le heurter au risque de passer par-dessus le canoë, il héla essayant de couvrir le bruit de la mer. Un marin se pencha et jeta une échelle de corde. Ignacio grimpa seul et découvrit à son arrivée un homme mince élégamment habillé aux cheveux longs et blonds, entouré de plusieurs hommes armés peu rassurants. Avec un demi-sourire, l’homme s’adressa au militaire espagnol avec un fort accent, qu’Ignacio supposa hollandais. « – Bonjour, l’ami, que nous vaut cette visite tardive ?

– Je viens voir si vous pouviez mettre à ma disposition votre chirurgien, car mon capitan a gravement été blessé lors d’une escarmouche avec des Indiens.

Le capitaine du navire trouvait la situation cocasse, dans d’autres situations l’espagnol n’aurait essayé que de l’embrocher. Il ne se considérait pas comme un pirate, mais comme un corsaire à la solde des nouveaux États-Unis, et ne faisait que de la contrebande.   Mais les aléas de la vie vous font rencontrer les gens dans des situations parfois contradictoires, et il n’avait rien contre les Espagnols hormis l’intérêt qu’il portait à leurs cargaisons. Il appela donc son chirurgien, un homme entre deux âges, rouquin d’origine irlandaise avec des lunettes sur un nez busqué, ce qu’Ignacio trouva rassurant pour un homme de sa profession. Dans une langue qu’il ne comprenait pas les deux hommes échangèrent des propos, le chirurgien se retourna vers l’espagnol et avec un accent rocailleux s’adressa à lui. « – Je vous accompagne avec mon aide ». L’aide était un grand gaillard très blond, ressemblant plus à un guerrier viking qu’à un aide-soignant, mais Ignacio ne s’en formalisa pas, il avait bien compris que c’était pour protéger le praticien que l’homme venait.

En attendant le chirurgien, les hommes avaient installé le blessé dans la chambre de l’étage. Spacieuse, sur deux murs une fenêtre, car elle faisait l’angle de la bâtisse, c’était la plus confortable de l’auberge. Dans la salle, la femme de l’aubergiste et sa servante, une indienne noire, s’activaient à préparer de quoi manger. La femme de l’aubergiste ronchonnait un peu, car elle ne voyait pas comment ils allaient se faire payer. Mais devant la détresse évidente des hommes son bon cœur reprit le dessus.

Ignacio, le chirurgien et son pseudo aide montèrent dans la chambre du blessé et trouvèrent dans le grand lit Juan-Felipe geignant. Ignacio et le Viking le retournèrent avec délicatesse sur le côté pour que le médecin puisse l’ausculter. Celui-ci fit une grimace, la plaie était noire, purulente et boursouflée, rien d’encourageant. Il réclama plus de lumière, des linges, de la charpie, de l’eau chaude et de l’alcool. L’aubergiste s’activa et ramena le tout. Le chirurgien attrapa la bouteille d’alcool, un alcool de maïs à déchirer les tripes, en but une rasade et en fit ingurgiter à Juan-Felipe jusqu’à qu’il ne réagisse plus. Il sortit de sa trousse des instruments coupants et commença sa tâche. Il incisa la plaie pour dégager la pointe de la flèche et pressa la blessure pour en faire sortir en abondance un liquide visqueux jaune et noirâtre mêlé de sang. La douleur fut elle que Juan-Felipe émergea de sa somnolence éthylique, et hurla sous la fulgurance, vrillant l’estomac d’Ignacio. Dieu sait qu’il était habitué aux horreurs du combat, mais là dans cette chambre à la lueur vacillante des bougies il lui était pénible de voir son supérieur supporter une telle souffrance. Juan-Felipe s’évanouit, ce que le chirurgien ponctua d’un « c’est parfait ! ». Il poursuivit son œuvre extirpant la pointe, nettoyant la plaie, la recousant et pour finir la pansant et bandant le torse étroitement. « – Voilà ! c’est terminé, mais je ne peux garantir qu’aucun organe ne soit touché. Changez la charpie trois fois par jour, désinfectez la plaie à l’alcool même si le blessé rechigne et bandez-le serré. Je ne peux rien faire de plus. » Ignacio retint le chirurgien, il ne se voyait pas soignant son capitan seul dans ce trou perdu où il n’aurait aucun médicament ni aucun médecin à sa portée. « – Je sais que ce que je vais vous demander peut paraître étrange, mais croyez-vous que votre capitaine serait prêt à emmener don de Puerto Valdez jusqu’à un endroit plus civilisé ? Sachant que pour les contreparties, il lui faudra attendre son rétablissement hypothétique et son retour à La Nouvelle-Orléans.

– Je ne sais. Si tel est son choix, nous viendrons le chercher demain matin, attention si cela se fait, nous n’emmènerons que lui.

– Vu les circonstances, je n’ai pas le choix, ici il mourra.

– Bien !

Refusant de se faire raccompagner, le chirurgien et son aide partirent sur la plage et avec une lanterne ils signalèrent leur position, une chaloupe fit l’aller-retour du brick à la côte. Le lendemain, la tempête était finie, la plage était jonchée de débris. Ignacio sur la galerie de l’auberge guettait le brick qui mouillait au loin. Il se rongeait les sangs, il n’était guère enthousiaste à l’idée de confier son capitan à des pirates, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. C’était la seule chance de Juan-Felipe. Lorsqu’il aperçut la chaloupe avec le capitaine du brick à son bord, il respira, il n’avait guère cru à cette possibilité.

Deux heures plus tard, le navire disparaissait de la vue d’Ignacio avec à son bord Juan-Felipe.

*

Charles Adams
Charles Adams

Charles Adams, comme il se faisait appeler, personne ne connaissant vraiment son nom et lui-même préférant ne pas s’en souvenir, avait accepté le marché de dupes en toute connaissance de cause. Il n’aurait pas su dire pourquoi, peut-être l’ironie de la situation. Il fit installer le malade dans sa cabine, seule cabine convenable à bord. Il trouva son convive en piteux état, mais bon il avait accepté. Il ne le garderait même pas en otage, car il avait de grandes chances de trépasser et il n’était pas sûr de toute façon d’en tirer grand émolument.

Charles Adams n’était pas né pirate, personne ne naît pirate. Il avait dû fuir son pays après avoir tué l’homme qui avait violé sa fiancée. Dans bien des cas cela aurait été considéré comme une affaire d’honneur, mais l’homme était noble et lui roturier, simple artisan. Après avoir abandonné celle qu’il aimait dans un couvent dans un état de prostration dont on lui avait assuré qu’elle ne sortirait plus, il s’était embarqué à Liverpool pour les Amériques à la veille de la guerre d’indépendance. Il avait changé de nom et s’était engagé dans l’armée anglaise à peine après avoir touché le sol. Rapidement, il avait compris à quel point dans ce camp la cause était injuste alors il changea de camp et à nouveau de nom. La guerre finie sans plus de revenus, il embarqua sur un navire-corsaire. Il navigua trois années sous les ordres d’un capitaine dont tous trouvaient le partage des gains injustes, alors il remplaça le capitaine après un duel dont il eut le dessus et depuis il courait l’aventure avec son équipage.

 Le brick fit du cabotage jusqu’à la baie Espiritu Santo, puis traversa le golfe du Mexique sans rencontrer de problème. Pendant ces trois jours de voyage, Juan-Felipe sortit peu à peu des vapeurs de la fièvre, arrêtant de délirer.

Devant La Mobile il était en état de comprendre ce qu’il faisait sur ce brick et comment il y était arrivé. Il eut une longue conversation avec son hôte lors de laquelle il se présenta et le remercia lui assurant qu’il remettrait une gratification à la personne de son choix qui se présenterait en son nom à La Nouvelle-Orléans. Charles Adams décida de croire en la sincérité de son invité et lui assura qu’il viendrait lui-même.

Ils pénétrèrent dans la baie de La Mobile par une nuit noire sans lune entre sa pointe et île Dauphine pour ne pas se faire remarquer. Ils restèrent le plus longtemps possible au milieu de la baie avant de s’approcher de la ville tout en passant au large du Fort-Charlotte. Entre le fort et la ville, Charles débarqua le convalescent porté dans une civière par deux marins, dont le Viking accompagné de son chirurgien qui connaissait la ville. Évitant le plus possible les rues où pouvait circuler la garde au milieu de la nuit, ils rejoignirent la rue Dauphine. Elle partait du port et faisait un coude, suite auquel se trouvait l’hôpital de la ville tenu en partie par des ursulines. Le chirurgien frappa à l’une des portes latérales où il savait être le gardien. Celui-ci ouvrit la lucarne et demanda ce qu’ils voulaient à cette heure. « – Va chercher la mère et dit lui qu’on a un blessé et te pose pas de question. »

Un quart d’heure plus tard, la mère arriva en colère d’avoir été sortie du lit. « – Qu’est-ce que c’est ? » Elle accompagna sa question en avançant sa lanterne pour voir. « – Brendan, Brendan Fergusson ! Et tu ne peux pas me visiter à une autre heure ! » S’exclama la mère reconnaissant le chirurgien. Elle en avait des palpitations, elle n’avait pas vu depuis si longtemps son frère. « – Je t’amène un convalescent

– Mais enfin tu ne peux surgir comme cela pour m’amener un moribond au milieu de la nuit. Comment je vais expliquer cela demain ?

– Voyons Maureen, tu ne veux tout de même pas que j’abandonne le marquis de Puerto Valdez sur les marches de l’église ? »

Effectivement, ce ne pouvait se faire. Malgré son courroux, elle guida son frère et ses porteurs de civière vers une cellule où elle fit installer son invité surprise. « – Je l’ai pansé avant de te l’amener, tu n’as rien à faire avant demain. Je suis désolé, mais je ne peux rester plus longtemps. » Il avait à peine fini sa phrase qu’il tournait les talons suivis de ses acolytes.

*

Ce fut le soleil qui le réveilla. Juan-Felipe trouva à son chevet une sœur ursuline. Il s’était endormi dans un bateau pirate et se réveillait dans un dispensaire. Il était dans une cellule austère aux murs blanchis à la chaux dont la fenêtre donnait sur un jardin luxuriant. Il avait du mal à mettre ses idées en place. La sœur lui souriait. « – Où je suis ?

– Vous êtes à l’hôpital de La Mobile, mon frère.

– Ah ! Et je suis là depuis longtemps ?

– Non, vous êtes arrivé cette nuit. Je vais chercher la mère supérieure, je pense qu’elle a quelques questions à vous poser. Voulez-vous vous redresser ?

– Oui, je veux bien.

Elle lui glissa des coussins sous le dos, lui donna à boire et sortit.

Quelques instants plus tard, la mère entra, c’était une belle femme, ce que n’arrivait pas à cacher son habit. « – Bonjour, mon fils, vous sentez vous bien ?

– Oh oui ma mère, je n’ai pas été aussi bien depuis longtemps, à ce sujet pouvez-vous me dire quel jour sommes-nous ? Surprise, elle répondit. « – Jeudi 22 mars.

– Déjà, ça fait si longtemps !

– Excusez-moi mon fils, les hommes qui vous ont amené cette nuit m’ont dit que vous étiez le marquis de Puerto Valdez, est-ce vrai ?

– Oui ma mère. Je suis capitan dans l’armée royale détachée en Floride. Le dernier souvenir que j’ai de cette campagne est une attaque par les Indiens au bord d’un lac.

– Mais comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ?

– C’est mon second, ce bon Ignacio qui m’a confié au capitaine d’un brick et à son chirurgien. L’un m’a amené et l’autre m’a soigné. Juan-Felipe comme la mère omit le fait que le capitaine du navire était un pirate. « – Vous pouvez faire prévenir le fort Charlotte de ma présence dans ses murs ?

– Évidemment ! Évidemment ! Se demandant déjà comment elle allait pouvoir expliquer l’arrivée nocturne du convalescent.

Quinze jours plus tard, en partie remis, il se rendit à Biloxi, puis de là il reprit un bateau jusqu’au lac Borgne et rejoignit le lac Pontchartrain par la passe de Chef Menteur, arrivé à fort Saint-Jean, il repartit pour La Nouvelle-Orléans. Il arriva enfin le mardi 13 avril une semaine après Pâques et croisa sans le savoir Antoinette-Marie.

Chapitre 47

Des nouvelles, Printemps 1792

nouvelle orléans.jpg

Un mois auparavant, sur les bords du Mississippi, Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge, se promenaient bras dessus bras dessous, suivies d’Esther et des deux dogues sur ses talons. S’ennuyant Antoinette-Marie avait éprouvé l’envie de se changer les idées, de retrouver les bruits de l’animation de la ville, le spectacle des gens de La Nouvelle-Orléans. La douceur du printemps avait décidé Madame de Maubeuge à faire une promenade sur la place d’armes. La journée était belle, la brise venant du fleuve caressait doucement la peau des promeneuses, les marchands envahissaient la place sur laquelle déambulaient les promeneurs. De la grande levée à l’emplacement du Cabildo, aux ruines non encore relevées, la ville n’était qu’un flot ininterrompu de gens, d’objets à vendre et à acheter, de fruits et de nourritures de toutes sortes devant lesquels elles déambulèrent jusqu’à la digue. D’un côté sur les allées pavées longeant la place, se trouvaient des alignements de minuscules boutiques où s’écoulait tout ce qui pouvait être vendu ouvertement. C’était un vaste bazar auquel les Orléanais venaient s’approvisionner, toutes classes mêlées, attirés par la harangue des commerçants, et qu’ils surnommaient l’allée des pirates. De l’autre, le marché bruissait de sa foule habituelle, devant les étals aux couleurs de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud. Antoinette-Marie humait l’effluve mêlé des sucreries, des ateliers de torréfaction, des multiples épices mêlées à ceux des fruits, du filé, de l’okra, des légumes, et des jardins fleuris donnant sur la place d’armes, fronçant le nez quand s’y rajoutait l’inévitable puanteur des poissonneries.

ECOLE FRANCAISE VERS 1790, ENTOURAGE DE LOUIS ROLAND TRINQUESSE.pngC’est au milieu de ce déferlement de sensations qu’un homme roux âgé courbé sur sa canne bouscula Antoinette-Marie qui, surprise, émit un petit cri. Elle allait le remettre à sa place pour sa maladresse quand il lui glissa un message dans la main avant de disparaître prestement malgré son âge. Elle ne prit pas le temps d’identifier l’inconnu. La marquise intriguée lui demanda ce qu’il se passait. « – L’homme qui m’a bousculé, il m’a donné un papier.

– Montrez ! Antoinette-Marie déplia le papier crasseux et le lut « – ne vous inquiétez pas, il est vivant ! » le cœur de la jeune fille s’emballa, s’agirait-il de lui ?

– Mais qui est vivant ? Interrogea Madame de Maubeuge.

– C’est que je ne sais pas. Cet homme a dû se tromper… Baissant les yeux, elle rajouta. « – À moins que ce ne soit au sujet de don de Puerto Valdez. » Elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis plus d’un mois. Elle avait bien reçu une missive, par l’intermédiaire de Monsieur Bevenot de Haussois, quinze jours après son départ, mais ensuite plus rien. Elle espérait, aussi étrange que fût sa venue, que ce message laconique parla bien de Juan-Felipe. « – Vous n’avez pas eu de ses nouvelles depuis longtemps ? » Demanda Madame de Maubeuge, qui connaissait en partie la réponse, car elle-même avait essayé d’en obtenir par l’entourage du gouverneur, mais rien. Certains pensaient qu’il avait trouvé la mort dans ce pays de sauvages. La jeune fille rougit et rebaissa instinctivement les yeux. « – Non, cela fait plus d’un mois que je ne sais rien.

– Et cela vous tient à cœur, n’est-ce pas ?

– Je crois bien. Émit-elle dans un soupir, car elle aurait aimé garder plus longtemps son secret. Voyant son amie attristée, les larmes lui venant aux yeux, énergiquement Nathalie de Maubeuge reprit. « – Alors il faut espérer et ma foi aussi étrange que cela puisse paraître ce sont, peut être, effectivement de ses nouvelles que vous avez dans les mains.

– J’ose l’espérer.

– C’est ce dont il m’avait semblé et il le faut. Poursuivant sur sa lancée devant la mine déconfite de sa compagne, occultant volontairement l’éventualité d’un drame. « – Vous savez Antoinette-Marie, Juan-Felipe n’est pas un mauvais parti, outre le fait que c’est un valeureux capitan de notre gouverneur, il a reçu en gratification de la part de don Miró, pour avoir sauvé une de ses nièces, une double parcelle dans le carré, rue de Bourgogne. De plus, je sais de source sûre qu’il attend la vente d’un bien en Espagne. Et puis c’est un bel homme, ce qui n’est pas négligeable, et votre alliance serait bien vue de notre nouveau gouverneur. » Antoinette-Marie ne put s’empêcher de rire devant cette vente en bonne et due forme de l‘homme que son cœur avait de toute façon choisi.

– Décidément, Nathalie, vous ne perdez pas le Nord, voilà un homme avec beaucoup de qualités à vos yeux, mais rassurez-vous, il a mon agrément, bien qu’il ne m’a rien demandé.

– Cela ne saurait tarder. Si je ne m’abuse, il est venu vous voir avant de partir, vous n’avez vraiment échangé aucune promesse ? Insista-t-elle en souriant.

– Oui bien sûr… de l’attendre…

– Et si demain nous allions voir Marguerite ?

– Et pourquoi pas ? Après tout, je ne l’ai jamais remerciée pour l’aide qu’elle nous a apportée lors de mon enlèvement. Pas plus que de ses prédictions, même si elles n’étaient guère bonnes. Accompagnées de ses conseils, elles m’ont tout de même aidée et parfois même soutenue. Et puis elles finissaient bien ! Antoinette-Marie aurait donné beaucoup pour être rassurée.

*

Elle prépara un roux, dans une casserole, avec de la farine et de l’huile végétale. Quand il fut brun foncé, elle le laissa reposer. Dans la marmite à ébullition, qu’elle avait remplie d’eau salée et poivrée, elle versa le roux et ajouta les piments doux, les oignons blancs et le céleri coupé, et fit revenir le tout. Une fois à sa convenance elle ajouta le gombo filé et le poulet découpé en morceaux. Après une bonne cuisson, elle mit au-dessus les échalotes coupées et quand elles furent fondantes elle ajouta du Tabasco. La maison embaumait les riches fragrances de la cuisson. Plus tard, elle préparerait le riz nature sur lequel elle verserait le gombo. Si elle avait le temps, elle irait acheter au port à des Indiens houmas de la chair d’alligator, Charles aimait tant ça. Charles. Charles Laveau…

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marguerite Darcantel

Elle se voyait encore montant sur l’estrade avec toute l’arrogance qu’elle pouvait afficher avec ses dix-neuf ans face à la foule des acheteurs, le vendeur aboyant ses avantages. Elle se tenait droite, cambrée, sa jeune poitrine en avant, la masse sombre de ses cheveux dégoulinant jusqu’à son dos, la taille et les attaches fines, les jambes longues, la peau ambrée. Elle se savait belle. Elle cherchait dans le groupe des planteurs celui qu’elle savait être. Au moment où le négociant allait arracher son corsage pour exhiber ses avantages, elle l’entendit annoncer « – 2000 livres ». Ce qui était déjà au-dessus du marché. Ses voisins se retournèrent vers l’enchérisseur avec un sourire ironique. Elle plongea ses yeux de biche dans les siens le remerciant déjà de ce qu’il faisait. Le marchand allait continuer son geste impudique, mais Don Carlos Laveau Trudeau intervint « – Monsieur, j’ai fait une enchère, vous ne touchez plus à cette négresse. »

Elle était née sur la plantation de son père, Henri D’Arcantel. Il était planteur de café et de cannes à sucre au bord de la rivière de Fesle à Saint-Domingue. Elle avait toujours su qu’elle était la fille du maître. La mère de Marguerite en était la tisanière attitrée, mais d’autres avaient ses faveurs, dès qu’elle était en enceinte le maître passait à une autre, mais il lui revenait toujours.

Marguerite n’était donc pas la seule, la plantation était couverte d’une multitude de ses bâtards de toutes les couleurs. Malgré la mine outragée de son épouse, à l’instigation du maître, elle était devenue l’une des compagnes de jeu de ses filles légitimes, la plus jeune étant née la même semaine qu’elle et la mère de marguerite étant sa nourrice. Elle profita de l’enseignement qui leur était donné. Lorsque son épouse agacée de la voir mimer ses filles adorées dans la maison finit par s’en offusquer et s’en ouvrit à lui, irrité, il lui répondit « – vous connaissez un autre moyen de renouveler le cheptel pour rien ? ». Elle ne dit plus rien, mais n’en garda pas moins rancune à lui comme à l’enfant.

Marguerite avait une autre singularité, elle avait toujours su ce qui devait arriver avant que cela n’arrive. Elle sentait ou plus exactement elle voyait les choses qui allaient se produire. Elle disait à sa mère. « – Attention ! le lait va bouillir ». Et la gamelle débordait. Elle annonçait que le renard allait manger une poule et il manquait une poule le lendemain matin. Elle avait tout d’abord pensé que c’était comme ça pour tout le monde, jusqu’au jour où suite à la mort d’un esclave, elle s’en était ouvert à grand-maman la nourrice du maître. « – Grand-maman, pourquoi le Isaïe est allé dans le champ, s’il savait que le taureau allait le charger ? » La vieille négresse leva un sourcil, intriguée. « – Parce que lui pas savoi ». Et toi le savoi » ? » Cela faisait longtemps qu’elle surveillait la petite de Méora, elle avait déjà remarqué que Maggie, comme tous l’appelaient, avait un comportement étrange. La petite fille regarda droit dans les yeux de la vieille pour être sûr qu’elle ne se jouait pas d’elle, ce qui tira un sourire édenté à la vielle nourrisse. Comme tous les enfants de couleurs, elle avait été en partie élevée par la vieille pendant que les mères trimaient à la tache, dans la maison ou les champs, aussi Marguerite avait toute confiance. Rassurée, avec tout le sérieux que ses cinq années pouvaient rassembler, elle reprit avec assurance. « – Évidemment que je le savais, ils me l’ont dit ! » Et elle appuya ses paroles d’un large geste comme si elle montrait une foule. « – Alors toi les voi » ! Toi êt’e de celles qui les voi »… toi savoi » Maggie même si les hommes le di’e moi c’oi’e qu’il n’y a que les femmes qui les voi ». Et elles, pas êt’e beaucoup. Moi les entend’e, mais moi jamais les voi ». » La petite fille resta muette de stupéfaction. Comment ne pouvait-on pas voir la foule qui l’entourait, qui lui parlait, qui la conseillait, qui la prévenait. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle comprenait maintenant pourquoi on la regardait étrangement quand elle leur parlait en public. « – Mais grand-maman qui sont-ils alors ?

– Tes ancêt’es, des anges… Va savoi » ma petite ? Une chose êt’e sû », mieux « ien di’e de tout ça. La petite fille, qu’elle était, haussa les épaules et elle obéit jusqu’au jour le plus triste de sa jeune vie.

Ce jour-là, le maître la trouva assise à côté d’une grange pleurant toutes les larmes de son corps. « – Eh bien ! Maggie, que t’arrive-t-il ? Quel est ce gros chagrin ? » Oubliant toute mise en garde, le maître ayant toujours été gentil avec elle, la petite tout en reniflant se confia. « – C’est maman, elle va mourir à cause du bébé !

– Mais voyons Maggie, ta mère n’attend pas de bébé.

– Oh si maître ! S’emportant, il reprit. « – Oh ! tu m’agaces, tu n’es qu’un oiseau de mauvais augure, je te dis que ta mère a le ventre vide ! ».

Huit mois plus tard, Méora mourut en couches. Le maître garda rancune à Marguerite d’avoir raison et bien qu’il continuât à peupler sa plantation de petits mulâtres, aucune des mères ne remplaça vraiment la défunte. L’autre conséquence fut la mise au jour du pouvoir de la petite Maggie. Au travers des mélopées dans les champs, du son nocturne du tam-tam, cela fit rapidement, le tour de la plantation, des plantations, il y avait une négrillonne qui voyait, qui entendait, qui parlait aux ancêtres. Le village d’esclaves de la plantation D’Arcantel s’enorgueillit de sa sorcière. Il n’en avait pas jusque-là, à peine une guérisseuse. Tous voulaient connaître leur avenir, tous voulaient parler aux ancêtres, et Marguerite se rendit vite compte que cela était rarement de bons augures qui en découlaient. Elle constata que prévenir ne servait à rien, cela ne changeait guère les choses. Et ce don s’avéra très vite une malédiction pour elle, car elle voyait des choses qui le plus souvent étaient tristes, sinistres, mauvaises et qu’elle aurait préféré ne pas connaître. Les gens n’étaient pas encore devant elle qu’elle savait ce qu’ils voulaient, ce qui allait leur arriver. Petit à petit ils ne s’adressaient à elle que pour son don, don qui leur faisait peur, mais qui l’enrichissait. Tous lui donnaient des cadeaux et elle n’avait pas eu ses premiers saignements qu’elle possédait déjà plus qu’aucun autre esclave de la plantation puis des plantations voisines, car on venait de loin en catimini à la nuit tombée pour savoir son avenir. Même les blancs l’interrogeaient malgré son jeune âge et elle se méfiait de ce qu’elle leur prédisait, car elle craignait la colère de leur déception.

Cécile_Fatiman
Mambo (prêtresse vaudou)

Grand-maman prit les choses en main. Elle l’emmena voir ce que tous appelaient une prêtresse, une mambo. Elles partirent à la tombée de la nuit et se dirigèrent vers la mer. Elles entendirent tout d’abord s’élever, de derrière la dune, d’étranges psalmodies chantées au rythme des tambours. Quand elles arrivèrent sur la plage, la prêtresse semblait danser au milieu d’un groupe. Elle évoluait avec juste un pagne autour de la taille. Les bras vers le ciel, muni d’une calebasse emplie de vertèbres de couleuvre, ses yeux jaunes regardaient vers ailleurs. Au sol, autour d’un pilastre de bois érigé vers le ciel, étaient dessinés, à la craie, avec de la farine et du marc de café les symboles des Loas, les vévé. Des signes avaient aussi été peints sur le poteau Mitan, ses symboles étaient accompagnés de divers objets accrochés, notamment des feuilles de palmier royal destinées à chasser les mauvais esprits. Les tambours se mirent à battre unissant les cœurs des initiés avec ceux des Loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Ce soir-là, la Mambo invoquait Erzulie, le Loa de l’amour qui serait par la suite en charge d’assumer la direction de la vie de Marguerite, car bien évidemment la fillette était attendue. Et si elle était impressionnée, elle n’en montra rien. Arriva alors le moment du sacrifice. Des hommes avaient préparé une chevrette entièrement blanche en l’habillant de symboles multiples, et l’avaient nourrie et parfumée avec des potions préparées par la Mambo. Le rythme des tambours s’accéléra, se fit plus intense, et emporta les initiés dans une transe. Une fois l’animal égorgé, la prêtresse goûta son sang et y fit tremper les mains de la fillette. L’animal fut alors présenté et offert aux Loas, face aux quatre points cardinaux. Les chants et les danses redoublèrent de puissance, Erzulie entra pour la première fois dans le corps de Marguerite qui se mit à danser avec frénésie. Ses yeux se révulsèrent, elle se figea les bras ballants regardant, semble-t-il, dans le vide et elle parla d’une voix grave, inconnue de tous comme d’elle-même. « – De grands changements viennent, ils vous rendront libres, mais beaucoup d’entre vous vont mourir pour cela, mais vos enfants seront libres. » Tous regardèrent effarer la frêle fillette et croyaient voir le Loa. Ils hurlèrent tout ce qu’ils pouvaient, glorifiant le Loa de l’amour. Puis le sang coula entre les jambes de la fillette faisant redoubler la puissance des hurlements et fut annoncé par la Mambo comme un très grand miracle. Erzulie ne partit pas tout à fait, un lien s’était créé entre l’initiée et l’esprit pendant la cérémonie, et le Loa l’accompagna toute sa vie. À partir de cette cérémonie, la Mambo lui apprit nuit après nuit le culte des esprits qui tirait ses racines des pratiques religieuses et magiques de leur pays d’Afrique associées au culte catholique. Elle lui enseigna le panthéon des esprits qu’elle nommait Loas.

Marguerite devint femme au grand désarroi de sa maîtresse qui la voyait déambuler gracieusement la taille plus fine que la sienne bien que comprimée dans son corset, les hanches encore étroites et la cambrure agressive de sensualité. Elle se mit à ruminer, à calculer le moyen pour se débarrasser de cette fille qui était un affront continuel. Elle savait que son époux refusait de vendre ses bâtards, quelle qu’en soit la raison, une sorte de sentimentalité dont beaucoup ne faisaient pas preuve. Mais le destin vint à son aide.

Quelques mois plus tard, des voisins ramenèrent son époux sur une civière de fortune, il s’était blessé à la chasse. Il ne s’était pas écoulé un autre mois que la gangrène avait atteint son cœur l’entraînant dans la tombe. La veuve ne pleura pas, elle était enfin libre. Lorsque le notaire lui annonça que c’était son fils qui était l’héritier, cela ne l’inquiéta pas. Il était en France où il finissait ses études au collège et comme il n’était pas majeur, c’est elle qui gérerait la plantation en attendant sa majorité. Et quand le notaire lui expliqua qu’il serait bon de vendre quelques esclaves pour assainir les comptes, car son époux avait contracté quelques dettes qu’elle ne découvrait pas, elle exulta. Elle remercia le seigneur de l’exaucer. Elle rassura le notaire et lui annonça que dès le lendemain, il partirait avec les esclaves à vendre.

Le lendemain matin, elle n’eut pas besoin de donner des ordres, elle trouva devant sa porte toutes les bâtardes de son époux, car pour les mâles elle restait indifférente. Elle ne chercha pas à savoir comment ses pensées avaient été devinées, elle n’était que trop satisfaite. Le notaire découvrit, abasourdi, un groupe d’une vingtaine d’esclaves allant du nourrisson à la femme, et qui visiblement se ressemblait. Toutes sœurs, souvent de mères différentes, celles qui avaient déjà eu des enfants s’occupaient de celles encore bébé, aucune n’avait rechigné devant la fatalité annoncée par Marguerite. Les familles séparées le firent la mort dans l’âme, mais s’inclinèrent, cet état de fait était très courant. Le notaire argua que ce serait difficile de vendre que des femelles. « – Ce n’est point grave, elles sont solides, bonnes reproductrices et comme vous pouvez le voir elles ont de très bons arguments de vente, cela couvrira toujours les dettes. »

Marguerite, fière et arrogante, se tenait devant le groupe fixant sans baisser les yeux ceux de sa maîtresse. Elle savait que la maladie avait déjà infiltré le corps de celle-ci et que le mal mettrait des mois à l’emporter dans des souffrances atroces. Et la poupée, enterrée sous sa paillasse, enduite de sang et que les champignons envahissaient, en faisait foi.

Entassé dans des charrettes, le groupe encadré d’hommes armés prit le chemin de la chaise Ourse allant à Port aux Princes. Après plusieurs jours, bringuebalées sur une mauvaise route abîmée par les intempéries pendant lesquels le notaire fit attention à la marchandise confiée, les sœurs Darcantel furent installées dans un cabanon sur le port en attendant leurs ventes.

2016_CKS_12248_0108_000(augustin_brunias_a_negroes_dance_in_the_island_of_dominica_fort_young).jpgQuand les femmes des planteurs surent que c’étaient les filles de la main gauche d’Henri D’Arcantel, elles se gaussèrent derrière leurs éventails, l’une des leurs les vengeait. Car si les convenances les obligeaient à ignorer les demandes de tisanes nocturnes qui entraînaient les négresses dans le lit des maîtres les soulageant de leurs ardeurs et leur donnant leurs surnoms, elles n’en subissaient pas moins le résultat qui s’affichait tous les jours sous leurs yeux jusque dans leurs maisons. Comme elles-mêmes, les négresses subissaient le diktat des hommes. Elles oubliaient facilement que c’était à ces mêmes esclaves, qu’elles confiaient leurs enfants, leurs personnes âgées et malades, leur santé, leur alimentation, leur apparence et même leur sommeil. Très souvent recluses pour obéir aux convenances sociales, ses mêmes négresses, métisses, quarteronnes, octavonnes, parfois du même sang qu’elle-même, étaient leurs confidentes et quelques fois leur seule compagnie dans l’isolement de leurs plantations, que ces mêmes esclaves les lavaient, les habillaient et les accompagnaient en toutes circonstances.

Elles apprécièrent l’attitude de Madame D’Arcantel qui avait mis de l’ordre chez elle, ce que beaucoup d’entre elles lui envièrent. Devant le ridicule de la situation, il fut demandé par la gent masculine, qui bien qu’elle aurait aimé en profiter, de se débarrasser de ce lot de marchandises. Et quand elles montèrent sur le navire qui les emportait loin de Saint-Domingue, car elles avaient été achetées par Monsieur de Saint-Maxent pour le bénéfice des planteurs de Louisiane, Marguerite sut qu’elle allait être libre.

Arpenteur général de Louisiane, Charles Laveau appelé Don Carlos Laveau Trudeau, avait acquis Marguerite Darcantel. Personne n’avait osé renchérir sur les 2000 livres annoncées avec fermeté. Il n’avait nullement l’intention de la ramener chez lui. Il installa aussitôt dans une petite maison qu’il détenait sur la rue des remparts à la lisière de ce qui était en train de devenir le quartier Marigny. Marguerite fit tant et si bien, jouant de toutes ses armes que Charles Laveau n’attendit pas une année pour l’émanciper et lui offrir la maison. Peinte en vert, quatre pièces sur un soubassement de brique auquel on accédait par un escalier à double évolution, celle-ci avait tout le confort dont avait besoin la métisse. En plus de la pension donnée par son amant, ses revenus s’arrondissaient officiellement de la broderie qu’elle faisait pour les riches créoles et officieusement des services en tant que reine du vaudou qu’elle pouvait rendre. Elle allait d’ailleurs livrer deux robes, dont l’une ne serait jamais portée par sa jeune propriétaire qui ne serait plus en ce bas monde lors du bal des débutantes pour laquelle elle avait été commandée, quand elle pressentit la venue de ses visiteuses. Elle mit un peu d’ordre et prépara un café en les attendant.

*

Elles n’avaient pas frappé à la porte que celle-ci s’ouvrit sur le sourire de Marguerite. Elle les reçut avec chaleur et les guida dans le salon, satisfaite de voir qu’Antoinette-Marie se portait bien. Au même moment qu’elle s’en faisait le constat, l’image furtive de Juan Felipe souriant lui apparut. Elle comprit à ce moment-là pourquoi son image interférait avec l’avenir d’Antoinette-Marie, en fait l’homme faisait partie de son avenir ! Et c’était pour lui qu’elles venaient. « – Asseyez-vous mesdames, vous prendrez bien un peu du café et de la tarte aux noix de pécan que je vous ai préparées ». Sur la table était installé un service de porcelaine française qui aurait fait bien des envieuses, dernière acquisition de Charles Laveau, sur une nappe damassée d’un blanc immaculé. Les deux femmes acceptèrent amusées et toujours étonnées de se savoir attendues. Après avoir échangé quelques banalités, Marguerite sortit son jeu de tarot égyptien. Il ne lui servait qu’à illustrer ses dires et contribuait à donner du crédit à cette facette de sa vie, bien qu’elle n’en ait guère besoin. C’est son amant qui, amusé de l’entendre faire des prédictions, lui avait offert le jeu qui impressionnait tant les dames créoles et qui, paraît-il, était le même que celui d’une Mademoiselle Lenorman qui faisait déjà parler d’elle outre-Atlantique. Comme à son habitude elle baissât l’éclairage en tirant ses rideaux et en allumant quelques chandelles, elle tria, coupa, battit le jeu qu’elle fit couper à Antoinette-Marie. Elle lui fit tirer cinq cartes « Les amoureux, le jugement, le bateleur, le chariot, l’étoile ». Les trois femmes étaient penchées attentives sur le jeu, deux essayant d’en deviner les arcanes et la troisième qui n’avait nul besoin de les voir pour savoir. « – Il ne sert à rien de s’inquiéter, vous allez avoir des nouvelles de l’homme que vous attendez, il est déjà en route vers vous, et vous avez toutes les raisons de l’attendre. » Satisfaite de lui prédire de bonnes nouvelles, elle sourit à la jeune fille tout en lui disant qu’elle n’avait rien à ajouter à ce qu’elle savait déjà. Mais elle avait à peine fini sa phrase que s’imposa à elle au milieu d’un brouillard la femme qui ressemblait tant à Antoinette-Marie. Elle pleurait et tendait ses bras vers elle. Elle avait déjà vu cette femme, c’était celle qui l’avait aidée à retrouver Antoinette-Marie. « Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! » Surprise, elle s’affala sur sa chaise, elle s’excusa auprès de ses visiteuses. Tout en regardant la jeune fille, elle expliqua ce qu’elle venait de voir « – je suis désolé Madame de Thouais, mais une femme qui vous ressemble étrangement avec des yeux bleus comme le ciel et les cheveux plus sombres que vous, tient à vous mettre en garde. » La jeune femme blêmit. Décidément, elle faisait un effet étrange à la voyante et, d’une voix atone, elle lui demanda « – et que me veut-elle ?

– Elle vous demande de ne pas faire la même erreur qu’elle.

– Mais quelle erreur ?

– Cela je ne sais pas !

Antoinette-Marie supposait que c’était sa mère, sa tante comme sa sœur, lui avait dit qu’elle lui ressemblait. Mais quel message d’outre-tombe voulait-elle lui faire parvenir ? Cela la bouleversa. Elle avait toujours eu l’impression que sa mère la protégeait, mais avait souvent eu peur que ce ne soit que chimères de fillette apeurée.

– Je ne sais pas encore, mais ne vous en inquiétez pas, le moment venu, elle m’en dira plus. Vous pouvez avancer sereinement.

S’en suivit une conversation entre femmes, lors de laquelle Antoinette-Marie remercia chaleureusement la voyante de l’aide qu’elle lui avait apportée. Avant de quitter les lieux, elle laissa discrètement une bourse généreusement pourvue sur la table.

*

Dimanche 15 avril 1792

Au grand dépit de son épouse, une crise de malaria attrapée en Amérique du Sud obligea le gouverneur Carondelet à annuler le repas traditionnellement offert à Pâques à ses concitoyens les plus en vue.

Jennie Augusta Brownscombe (Tea in the Garden.jpegDon Andres Almonester Y Roxas ne s’en formalisa pas. Il convia après la messe du dimanche de Pâques une cinquantaine d’intimes privilégiés, dont les Maubeuge accompagnés d’Antoinette-Marie. Lorsqu’ils arrivèrent, ayant lambiné devant l’église de manière à laisser le temps à leurs hôtes de les précéder, les invités trouvèrent dans la grande salle à manger une longue table nappée de lin blanc brodé de guirlandes ton sur ton, couverte de porcelaine de cristal et d’argenterie, agrémentée d’un chemin de table d’azalées multicolores. Tous félicitèrent la maîtresse de maison, Louise Laronde, pour l’effet obtenu. L’hôtesse gracieusement remercia de leurs compliments chacun de ses invités tout en les plaçant. Antoinette-Marie se trouva placée avec à sa droite Pierre Philippe Enguerrand de Marigny de Mandeville, un homme d’une quarantaine d’années à l’allure rigide accompagné de sa femme Jeanne d’Estrehan, la nièce De Borée de Mauléon, le plus riche propriétaire de plantation de Louisiane. À sa gauche s’assit Barthélemy François Le Bretton des Chappelles venu seul, la dernière grossesse de sa femme étant difficile. Antoinette-Marie ne connaissait pas vraiment ces deux messieurs, aussi était-elle rassurée d’avoir face à elle Nathalie de Maubeuge entouré du bon Père Antonio de Sedella à l’allure revêche, mais déjà considéré comme un saint et de monsieur Bevenot de Haussois, son élégant notaire. Le maître et la maîtresse de maison assis chacun à un bout de la table, les esclaves commencèrent à servir un repas aux plats variés sous le regard sans concession du majordome. Le menu commença par une entrée fort prisée des louisianais, des huîtres cuites au jambon et champignon, suivit par un gombo à base d’okra, de crevettes, de riz, bien épicé puis d’une bisque d’écrevisses épaissie avec du riz. Antoinette-Marie s’amusa plus qu’elle ne l’aurait crue. Ses deux voisins s’avérèrent distrayants, autant Monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville avait un humour caustique et relevait chaque intervention d’une remarque d’humour froid, autant Monsieur Le Bretton des Chappelles, séducteur né, complimentait la jeune femme et étayait point de vue ironique chacun des sujets de conversation. Après avoir commenté la santé du gouverneur, les sujets varièrent du nouveau coffre-fort à trois couches fait pour contenir les fonds de la ville, de la demande faite par Filberto Farge de construire une salle de danse sur le terrain anciennement occupé par le marché. Tous commentèrent le besoin de réparer la digue qui était fort mal en point depuis les inondations du printemps précédent. Francisco Pascalis de la Barre annonça que cela venait d’être voté par le Cabildo et que son renforcement se ferait de la résidence de Don Beltran Gravier, et d’Orange Grove jusqu’au marché. Tous admirent que la rivière continuait à monter et lorsqu’un convive demanda quelle main-d’œuvre comptait utiliser le Cabildo, pensant sans doute que l’on réquisitionnerait des nègres et, donc les siens puisque sa plantation se trouvait dans la limite des travaux, Monsieur Pascalis de la Barre le rassura cela se ferait avec l’aide des prisonniers offerts par le gouverneur. Les sujets sérieux étaient ponctués de sujets plus frivoles, mariages ou scandales étaient commentés dans la mesure où l’on n’offensait personne autour de la table, ce qui était rendu difficile à déterminer, les alliances familiales étant un vrai écheveau difficilement démêlable. On s’arrêtait pour commenter chaque nouveau plat qui se présentait, Antoinette-Marie était étonnée de leur abondance, après l’incontournable préparation de poisson-chat à la chair si délicate, s’en suivit les viandes, le gigot d’agneau tradition ramenée de France et différentes préparations de porc, le tout accompagné de patates douces et arrosé de vins de France, notamment de la région de Bordeaux. Les conversations reprirent, l’un des voisins de table demanda à la jeune fille si elle avait des nouvelles de France, sa réponse négative entraîna des commentaires variés et pour beaucoup assez révolutionnaires, ce qui déplu à quelques Espagnols qui considéraient d’un mauvais œil le fait de se passer de son roi. L’arrivée des desserts interrompit les dires, mousse au chocolat, crème renversée au caramel, fruits des caraïbes frais ou confits se succédèrent au grand contentement des gourmands. Les conversations reprirent sur la guerre des Florides. Monsieur de Maubeuge interpella le capitaine du régiment. « – Don de la Pena où en est on avec les Indiens séminoles ? » Ayant peu de conversation et peu d’intérêt pour les problèmes civils, l’homme se sentit flatté d’être interpellé sur un sujet qui ne pouvait que le mettre en valeur. De sa voix de stentor, il prit la parole. « – Comme vous le savez, nos jeunes hommes sont rentrés pour la plupart dans leurs foyers et il semblerait que la politique mise au point par notre gouverneur par l’intermédiaire de don Gayoso de Lemos porte ses fruits. » Antoinette-Marie tendit l’oreille espérant apprendre quelque chose de nouveau et allait être désappointée quand le capitaine reprit, malgré la force de sa voix, sur le ton de confidence, ce qui fit sourire les auditeurs. « – Une chose extraordinaire est toutefois arrivée à l’un de nos hommes que certains d’entre vous connaissent sûrement. » Toutes les conversations s’interrompirent offrant au capitaine une assistance attentive et curieuse. « – Il y a de cela deux jours s’est présenté devant moi Ignacio Pérez Alvares que vous ne connaissez sûrement pas, un subalterne. Je l’ai conduit séance tenante devant Monsieur de la Chaise, plus à même de traiter ce problème. » Le narrateur, laissant en suspend son histoire, avala une gorgée de vin puis reprit.  « – L’homme nous raconta qu’après avoir traversé la Floride de tout son long avec sa compagnie, découvrant au passage des rivières et des lacs que nos cartes n’identifient pas, ils arrivèrent sur un lac, grand comme une mer, absent aussi des cartes. Après vérification, les cartographes français l’avaient bien dessiné, mais nos homologues espagnols ont pensé à tort qu’ils avaient confondu avec les marais du sud. Là, ils furent attaqués par une bande d’Indiens visiblement ignorants du traité de paix signé plus au nord. La moitié de leur compagnie resta couchée sur le sol, ils sauvèrent toute foi leur capitan gravement blessé. Arrivés au poste de Punta Resa, que nous n’avons pas plus sur nos cartes, vous ne devinerez pas ce qu’il a fait ! » Et tout cela le faisait sourire à l’avance, devant l’assistance médusée se demandant où il allait en venir, il poursuivit. « – Et bien mes amis vous aurez du mal à le croire, il a confié son capitan à l’agonie à un pirate ! Si ! Si ! Il a fait embarquer le malheureux sur un bateau pirate. » Insistant sur le dernier mot, aux cris d’effrois que quelques femmes ne purent retenir. Monsieur de Maubeuge interloqué intervint. « – Si je puis me permettre vous ne nous avez pas donné le nom du malheureux capitan. » Le conteur sourit heureux de son effet de surprise et conclut. « – C’est le capitan don de Puerto Valdez qui a été abandonné par son second aux mains des pirates ! ». Le souffle d’Antoinette-Marie se coupa, son cœur s’emballa, elle blanchit, étouffant dans son corset qu’elle trouva soudain trop serré. Madame de Maubeuge, qui avait déjà deviné de qui on parlait au fil de l’histoire, fixait Antoinette-Marie afin de la soutenir, se demandant si elle allait se trouver mal. La jeune fille se reprit et ne put s’empêcher d’intervenir. « – Excusez-moi, mais qu’a-t-on fait du second ?

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Cambes-Sadirac Antoinette Marie

– Il est cloîtré à la taule, Madame, jusqu’à ce que l’on sache ce qu’est devenu son supérieur, tant soit peu que l’on ne le sache un jour.

– Mais, il a, peut-être, choisi cette solution pour sauver son capitaine s’ils étaient loin de tout ?

– C’est ce qu’il a prétendu, et connaissant la fidélité de l’homme, nous avons accordé crédit à ses dires, aussi nous ne l’avons pas pendu.

Le Père Antonio de Sedella de nature suspicieuse, et qui n’avait rien perdu de la conversation ni de ses effets sur la jeune fille, s’adressa à elle en baissant la voix.  « – Excusez-moi ma fille, mais je vous trouve bien soucieuse du sort de cet homme.

– Oh ! Mon père ce n’est que charité chrétienne, cette aventure est si incroyable. De plus, j’ai eu le plaisir d’être présenté ici même à don de Puerto Valdez, aussi cela ne rend cette histoire que plus sensible, dirons-nous. Antoinette-Marie aimait bien le capucin venu vingt ans plus tôt avec l’inquisition, renvoyez par les louisianais et revenu prendre la charge de la paroisse Saint-Louis. De taille moyenne, sec comme un sarment, l’œil toujours aux aguets, elle le savait bienveillant, il lui avait même été recommandé par l’abbé Hubert qui le connaissait bien. De plus, accompagnant régulièrement Madame de Maubeuge pour porter secours aux pauvres de la ville, elle savait que ce n’était que par commisération qu’il l’interpellait. Devinant le malaise de la jeune fille, dont elle aimait le caractère simple et volontaire, Louise Laronde rompit la conversation en se levant et montra l’exemple aux dames. Elle guida celles-ci sur la véranda où la douceur des températures leur permettait de prendre le café, laissant les hommes entre eux pour fumer leurs cigares et boire leurs bourbons, rare tradition copiée sur les Anglais. Madame de Maubeuge prit le bras de sa protégée et lui dit à mots bas « – vous voyez Antoinette-Marie, c’est sûrement l’un de ces pirates qui vous a glissé le mot, Juan-Felipe doit être en vie.

– Je le pense, Nathalie, ou tout du moins je l’espère. Elle ne rajouta pas, que cela ne lui ne disait pas où il était, ni dans quel état il était.

Le soir venu, le moment de se quitter, Monsieur Bevenot de Haussois rappela à Antoinette-Marie qu’elle lui avait demandé un rendez-vous, et que ce serait avec plaisir qu’il la recevrait. Confuse, elle argua une fatigue consécutive aux problèmes dont il avait dû avoir connaissance, mais promit sa prochaine venue.

*

Recroquevillée dans son lit, Antoinette-Marie attendait qu’apparaisse Esther avec son déjeuner, ce qu’elle n’allait pas tarder à faire, les bruits de la rue s’éveillant. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant le rai de lumière, qui s’infiltrait entre les rideaux et s’allongeait jusqu’à son couvre-lit. Elle ne pouvait s’empêcher de ressasser l’incident de la veille et de se poser moult questions.

Esther, les bras chargés, poussa la porte d’un pied laissant Béarn et Navarre passer devant elle pour ne pas être bousculée. Elle fut étonnée de trouver sa maîtresse déjà réveillée, assise sur son lit. « – Bonjou » mait’esse ». Elle lui sourit, posa son plateau sur le lit et alla ouvrir les tentures laissant un flot de lumière inonder la pièce. « – Bonjour, Esther, suis-je la première ?

– Oh oui Ma’ame !

– Pas de courrier

– Non Ma’ame !

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait eu de lettre de France, cela aussi l’inquiétait. Elle en écrirait tout de même une en attendant l’heure adéquate pour rendre des visites.

Sa matinée se passa donc à écrire et à faire sa toilette. Après le bain aux fleurs de magnolia dont elle était devenue friande, elle se fit coiffer, avec un chignon bas souple terminé par une longue mèche souple dans le dos. Elle félicita Esther pour le résultat, constatant qu’elle était de plus en plus habile dans cet art. Elle mit un caraco avec plis Watteau dans le dos, en taffetas bleu-gris, qu’avait choisi Madame de Verthamon pour son trousseau. Elle ne le ferma pas sur sa robe en linon blanc, car elle aimait cette nouvelle mode un tant soit peu négligée qui ajoutait au confort malgré la brassière-corset de sa lingerie. Pour finir, elle ajouta son pendentif, qui avait, pour elle, valeur de talisman. Elle s’appliquait à sa toilette, car cela la divertissait de ses inquiétudes. Une fois prête, elle descendit toujours distraite par ses pensées. Elle rattrapa de justesse le petit Philippe qui courait au-devant de sa nourrice Sarah. Voulant l’éviter, ils faillirent perdre l’équilibre, laissant échapper un cri de frayeur de l’esclave. Ce qui fit beaucoup rire le jeune garçon. « – Et bien, Philippe, vous comptiez me pousser au bas de l’escalier !

Oh non ! Madame ! Jamais de la vie. Je vous aime trop ! Se rendant compte de ce qu’il venait de dire, il devint rouge-écarlate. « – Alors il va falloir que j’attende que vous grandissiez pour vous épouser ». Décidément, des trois garçons des Maubeuge c’était son préféré, l’aîné était déjà trop imbu de sa personne et le dernier d’un égoïsme capricieux qui l’agaçait. Sortant brusquement du salon du rez-chaussé, la marquise, affolée par le cri, s’exclama. « – Que ce passe-t-il ?

– Rien ! Rien ! Nathalie, votre fils, essaie de faire faux bon à sa nourrice pour me faire une déclaration.

– Qu’il en profite, car bientôt c’est le pensionnat. Le petit garçon tout en regardant ses pieds s’excusa et la mort dans l’âme suivit sa nourrice sous le sourire attendri des deux femmes. « – Vous voilà prête, déjeunons et ensuite vous partirez faire votre visite. »

*

Ézéchiel, le jumeau de Samson, qui remplaçait ce dernier pris par le service du maître, attendait Antoinette-Marie avec une dignité un peu rigide sur le siège du landau découvert. Elle avait décidé d’y aller seule, désirant mener à bien cette entrevue sans témoin, même ami. Elle avait donc refusé courtoisement la compagnie de la marquise. À son arrivée, Ézéchiel descendit lui ouvrir la portière de la voiture, lui déplia le marchepied qu’elle gravit et s’installa sur la banquette de cuir en essayant de froisser le moins possible sa robe. Tout en inclinant son ombrelle pour se protégeait du soleil, sa capeline n’y suffisant pas, elle pianotait nerveusement sur le rebord de la portière. Elle ressassait sans fin ses idées en se demandant comment elle allait pouvoir formuler sa demande et supputant sur les résultats de sa requête.

 La demeure du notaire se trouvait rue du Maine entre les rues Royale et Bourbon. Elle regardait, sans voir, défiler sous ses yeux les maisons. La cicatrice de l’incendie était encore plus visible à cet endroit de la ville, car à la limite de la catastrophe. Le côté épargné par le sinistre arborait un style français, avec des façades à colombages, des perrons abrités par des auvents ou des demeures en bousillage protégeaient du soleil ou des averses tropicales par de profondes galeries dans des écrins de verdures aux multiples arbres fleuris. De l’autre côté, le style espagnol avait la primeur, les façades des nouvelles maisons étaient faites de briques et de pierres, aux ouvertures cintrées, aux balcons ornés d’arabesques de ferronnerie, aux patios dans lesquels on devinait un foisonnement de fleurs ombragées par des palmiers où bruissaient des fontaines. À cette heure de la journée, tout était calme, les maîtres s’éveillaient lentement de la traditionnelle sieste des tropiques, l’activité des serviteurs reprenait doucement. La clémence des températures à cette époque de l’année rendait le court déplacement agréable. Ils arrivèrent devant la maison du notaire qui en imposait par sa sobriété et son opulence, elle avait été bâtie cinq ans auparavant, juste avant le grand incendie et y avait échappé. Elle était inspirée des maisons en vogue en Angleterre qui arboraient un style antique et qui détenait leurs noms du roi anglais Georges. Après avoir passé le portail de fer forgé, au bout d’une courte allée ombragée, la demeure à un étage avec un toit à quatre pentes n’avait pour ornement, qu’un portique orné d’un fronton soutenu par quatre colonnes, abritant une terrasse le tout reposant sur le rez-de-chaussée qui s’avançait au-devant du corps de logis.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (1782
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle n’était pas descendue que la porte s’ouvrit sur la face joviale de Béthanie, petit bout de femme heureuse de vivre et gouvernante du notaire. Avec un ton, qui se voulait, détaché elle s’adressa à celle-ci « – bonjour, pourrais-tu prévenir ton maître que Madame de Thouais voudrait être reçue.

– Bein su » M’ame, si M’ame vouloi » « ent’er !

La gouvernante installa Antoinette-Marie dans un salon donnant à l’arrière de la demeure. « – Mon mait’e vous recevoi » tout suite ! ». Antoinette-Marie s’installa sur une chaise cabriolet et arrangea les plis de sa robe. Elle n’était pas revenue chez le notaire depuis l’ouverture du testament, mais l’avait souvent rencontré dans les différentes manifestations et festivités données dans la ville. Toujours courtoise et attentionnée, elle lui faisait confiance tant il la rassurait. Elle remarqua l’élégance manifeste du salon meublé avec goût et ornementé de tableaux de peintres français dont le sujet de certains devait être des membres de la famille du maître des lieux. Ce cheminement de pensées l’amena au fait qu’elle ne lui connaissait aucune famille, ce qui titilla un instant sa curiosité. La gouvernante revint avec du café et de la brioche qu’elle posa sur un guéridon près de la jeune fille. La gouvernante n’avait pas fini de la servir que le notaire rentrât dans le salon. Il ne put s’empêcher en la voyant de penser qu’elle faisait juvénile et très fragile et constata qu’elle était venue sans chaperon ce qu’il amusa. Il s’attendrit devant sa gêne et lui sourit affectueusement, comme elle fit mine de se lever, il la retint.  « – Non, non, restez assise, je vous en prie. Cela ne vous ennuie pas si nous restons en ses lieux ? À cette heure, c’est une des pièces les plus agréables de la maison ». Elle acquiesça et le crut sans problème, car filtré par les rideaux de mousseline le soleil inondait une grande parti de la pièce, lui donnant un aspect chaleureux sans l’agressivité d’une lumière crue. Il s’assit à côté d’elle et se servit une tasse de café dont l’arôme emplissait l’espace.

Il avait la voix douce et l’écoute attentive qui pousse les autres à se confier voire à se confesser à leur propre étonnement. Ne voulant point brusquer sa jeune visiteuse, il commença par lui demander des nouvelles des Maubeuge. Puis il poursuivit en lui demandant de ses nouvelles et notamment si elle s’était remise des péripéties de son enlèvement. Elle ne montra pas son étonnement en se rendant compte que décidément tout se savait. Elle le rassura, arguant que cette aventure n’eut été ridicule si elle n’avait trouvé les punitions inégales et pour certaines injustes et par trop radicales. Elle assura que si on lui avait demandé son avis ce n’est pas l’esclave Martin que l’on aurait pendu, mais bien évidemment on ne lui avait rien demandé. Le notaire sourit devant l’emportement de la jeune fille. Il la conduisit au sujet qui la préoccupait. Elle ne savait pas trop comment l’aborder, étant une femme, elle se doutait bien qu’elle était supposée ignorer certains états des choses ou du moins ne pas aborder le sujet.  « – Je viens vous voir pour une promesse que j’ai faite à Charles-Henri et que je ne sais comment tenir. » Le notaire fut intrigué qu’avait bien pu demander son défunt protégé. « – Je vous en prie, exposez-la et je vais voir comment je peux vous apporter mon aide.

– Sur son lit de mort, il m’a demandé d’émanciper Mama-Louisa et ses enfants, mais je ne sais comment faire dans pareil cas, vous comprenez, je n’ai jamais détenu d’esclave. Il sourit intérieurement de la candeur de la jeune fille qui s’adaptait tant bien que mal à sa nouvelle vie.  « – En fait nous avons deux problèmes, vous ne pouvez émanciper un esclave avant vos vingt-cinq ans et ceux-ci doivent être au moins âgé de trente ans.

– Mais c’est loin ! Et puis puisqu’ils m’appartiennent ?

– Soit, mais c’est le code Noir, appuyant sur ses mots, pour Mama-Louisa Louisa, il y a peu être une possibilité, elle a l’âge requis, mais pour ses enfants…

– Mais enfin ce sont les frères et sœurs de Charles-Henri ! Antoinette-Marie se mordit aussitôt la langue pensant en avoir trop dit, son propos pouvant paraître déplacé. Le notaire ne releva pas, pensant que décidément cette jeune fille était pleine de surprise et était bien une fille des lumières, la révolution au bout des lèvres dès l’apparition d’une injustice. « – Pour arriver à vos fins je ne vois qu’une solution, mais il faudra qu’elle reste entre nous, car la justice et nos voisins pourraient trouver à y redire. » Intriguée et acceptant la condition de discrétion, elle lui demanda de poursuivre. « – Je peux vous racheter Mama-Louisa et ses trois enfants. Une fois en ma possession, je pourrai les émanciper.

– Trois enfants ? Mais je ne connais que Nathanaël et la petite Sarah.

– Le baron de Thouais a prêté l’aîné Aaron à son voisin Louis André Bertin-Dunogier pour le former à l’ébénisterie, c’est un brave homme, il ne fera pas d’histoire.

– Ah, je ne savais pas. J’enverrai Monsieur Tremblay le récupérer, ce sera plus facile, je suppose, et plus discret. Et donc comment faut-il que nous procédions ?

– Je vais établir un acte de vente et un acte d’émancipation, nous devrons antidater le premier, car en tant que nouveau propriétaire, je suis supposé les détenir un certain temps avant de les émanciper. De plus, si cela venait à se savoir, comme on ne comprendrait pas pourquoi ils ne logent pas chez moi, il nous suffirait de dire que je vous les ai laissés afin de ne pas vous priver de la gouvernante de la Palmeraie.

– Oui bien sûr, mais ils sont supposés quitter la plantation ?

– Une fois libres, ils devront rejoindre La Nouvelle-Orléans, les affranchis ont pour obligation de vivre dans l’enceinte de la ville.

– Ah, il n’y a pas d’autres solutions, je suppose ? Et de quoi va vivre Mama-Louisa ?

– Vous pouvez toujours louer ses services pour la garder à la plantation tant que vous n’avez pas de maison de ville, si elle le désire. Il insista les derniers mots pour faire réaliser à la jeune fille qu’une fois libre Mama-Louisa pourrait faire ce qu’elle voulait. Bien évidemment, ce sera un passe-droit droit, mais cela je pourrai l’arranger. Par contre lorsque ses enfants seront adultes il faudra sûrement trouver un autre arrangement. Il ne fit pas remarquer à la jeune femme qu’elle avait oublié au fil de l’échange l’âge des enfants pour l’émancipation de ceux-ci, mais il connaissait le levier juridique qui lui permettrait de contourner ce point-là.

Antoinette-Marie n’avait pas pensé à tous ses rebondissements, pour elle ce n’était qu’une question de papier. Elle avait du mal à envisager la plantation sans sa gouvernante, elle était consciente de l’efficacité de celle-ci et ne se sentait pas prêt à gérer le train de vie d’une maison. Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse. Elle accepta les démarches du notaire en toute confiance.

Avant de la laisser partir, Monsieur Bevenot de Haussois lui demanda si elle avait par hasard des nouvelles de don de Puerto Valdez, car lors des échanges sur son sujet pendant le repas de Pâques, il avait supposé que cela pouvait être le cas. Elle lui raconta l’étrange courrier et son contenu, et aussi incroyable que ce fût, l’histoire narrée lors du dîner lui avait laissé espérer que cela avait un rapport. Il lui avait donné raison et lui assura qu’il en avait vu d’autres et qu’elle pouvait espérer, lui assurant qu’elle serait la première à savoir s’il avait des nouvelles.

Ce n’est qu’en montant dans la voiture qu’elle se demanda comment le notaire pouvait savoir tout ça. Comme cela n’avait guère d’importance, elle n’y pensa plus.

Monsieur Bevenot de Haussois vint deux jours plus tard chez les Maubeuge faire signer les papiers d’achat de la famille par la main gauche du baron de Thouais et lui montra les papiers les émancipant, lui laissant un double pour ceux-ci. Il ne le savait pas, mais ils n’étaient plus esclaves. Elle fut étonnée de la rapidité des choses et se dit que le notaire avait des possibilités inattendues.

(Marie-Gabrielle CAPET)
Joseph Marie Bevenot De Haussois

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 45

Janvier 1792, Une arrivée inopinée

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Martin, essoufflé d’avoir couru depuis le port, fit irruption dans le magasin de la rue de Toulouse en criant. « Mait’e, mait’e, l’Étoile, l’Étoile êt’e dans le po’t ! ». Martin était un esclave d’une force herculéenne, dépassant au moins d’une tête les plus grands, d’une vingtaine d’années, avec un air benêt qui rassurait et trompait beaucoup de monde sauf son maître, Monsieur Ladurant. Celui-ci attrapa sa veste qu’il avait abandonnée sur le comptoir de son magasin quelques instants auparavant et courut en sens inverse suivi de son esclave et de son commis. « – Enfin ! » C’était impensable, un mois de retard sur la date prévue, il avait cru le navire sombré en mer ou sabordé par des corsaires ! Une pluie entrecoupée de quelques embellies avait embourbé le sol malaxé par des centaines de semelles. Négligeant la boue qui le crottait jusqu’au bas de son habit et qui envahissait tout, jusqu’à l’amoncellement des sacs, des ballots, et des boucauts attendant d’être embarqués, il traversa le marché qui s’étalait sur une parcelle entre le fleuve et la ville en vue des matures alignées le long du quai. Au milieu de ce désordre organisé, s’étalait sur des tréteaux et des tables, un marché bigarré de fruits, d’épices et de légumes, qu’il esquivait tant bien que mal dans sa hâte. Ladurant passa devant la grande halle ouverte sur trois côtés, coiffée de tuiles rouges à l’angle de laquelle il aperçut un groupe qui avec force de gestes, s’échangeait les nouvelles à peine arrivées. Dedans bruissait une foule de chalands, entre des amoncellements de ballots et de sacs, des étalages de cuir et de peau, des barriques et des tonnelets. Juchés sur des estrades, des commissaires aboyaient, lançaient et relançaient des enchères, vendant les marchandises à peine sorties du ventre des navires. Des courtiers affairés allaient d’un groupe à l’autre, remplissant leurs carnets de commandes. Contrairement à son habitude de guetter toute opportunité, il les ignora et les dépassa.

Racheté par ses associés, des négociants de Nantes, dont il était le comptoir en Amérique, le vaisseau à trois-ponts nommé l’Étoile, jumeau du célèbre navire « Les États de Bourgogne », était là, devant lui, dans toute sa majesté. Il avait été lancé deux ans plus tôt des chantiers navals de Brest construit d’après les plans du célèbre ingénieur naval Jacques-Noël Sané. Il se mêla à la foule des Orléanais qui profitant de l’embellie, pour flâner les pieds au sec, le long des quais et de la grande levée s’était attroupée sous la poupe de l’Étoile pour d’admirer ses formes parfaites qui pouvaient rivaliser avec les frégates sous le double rapport de la vitesse et de la facilité d’évolution. Les connaisseurs argumentaient les avantages de la silhouette encore simplifiée du navire. Ils constataient le pont presque droit, le château arrière pratiquement disparu et les sculptures réduites au minimum, le tout permettant un tonnage augmenté. Les mâts, bien plus fins et plus hauts qu’autrefois, étaient toutefois plus solides et le gréement supportait mieux les tempêtes. « – La surface de voile a été augmentée. Elle est surtout répartie en un plus grand nombre de voiles, nous pouvons désormais proportionner la surface de la voilure à la force de la brise. » Lui fit remarquer le capitaine Simon, répondant à l’admiration muette du négociant qu’il avait reconnu au milieu des badauds. Celui-ci sursauta, car il ne l’avait pas vu venir à lui. Au plaisir de le voir il lui tomba dans les bras. Bras dessus, bras de dessous, ils montèrent à bord et s’installèrent dans la cabine du capitaine pour échanger les nouvelles tout en buvant du rhum. Le capitaine expliqua qu’il y avait eu une épidémie à bord au large de la Guadeloupe et qu’il avait dû rester en quarantaine ce qui expliquait son retard.

*

La nouvelle avait fait le tour de la ville, la maison Ladurant avait reçu un lot de marchandises comme on n’en avait pas vu depuis longtemps.

*

Lotte overhandigt pistolen aan Werthers bediende, Daniel Nikolaus Chodowiecki, 1777

Madame Ladurant

Devant elle, la boutique croulait sous les étoffes en tous genres, des soies, des basins, des failles, des taffetas de soie à rayures ou unis, des gazes, des soies damassées, des brocards, des soies de Chine, des cotonnades imprimées à Jouy, des indiennes en tous genres, ceci accompagné des patrons et des indications sur la façon de porter. Il y avait aussi pléthore de rubans, de gants, d’éventails, de réticules, de chapeaux, de bonnet, de fichus, de mantilles de dentelles et d’accessoires divers à la dernière mode de Paris pour se coiffer et s’habiller. Madame Ladurant voyait s’étaler devant elle sa fortune qui était déjà fort honnête. Petit bout de femme, qui au premier abord ressemblait à une poupée, était en fait la tête pensante du comptoir. Elle était née, la seule fille sur huit enfants, dans une famille de commerçants de Nantes et savait depuis longtemps compter et tenir les registres. Elle jubilait devant cet étalage qui allait amplifier sa fortune au-delà de ses espérances. Elle avait déjà estimé ce que cela rapporterait. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à trier, ranger et préparer toute cette cargaison avec son époux, son commis, ses deux négresses et Martin. Lorsque le jour se leva, elle était déjà dans la boutique le sourire aux lèvres satisfaite de ce qu’elle voyait et était prête à recevoir l’afflux de clientes dont elle ne doutait pas, certaines étant déjà venues à l’annonce. Elle avait tout d’abord été étonnée devant l’arrivée d’autant de marchandises, se demandant cette fois-ci d’où elles venaient. Elle n’était pas regardante quant à la provenance et était habituée à voir arriver dans la nuit des caisses venant de la Forge de Pierre Lafitte. Ce commerce cachait le recèle des pillages du corsaire récemment installé dans la ville et qu’il faisait venir par le lac Pontchartrain avec l’aveuglement tacite des autorités de la ville qui y trouvaient leurs comptes. En fait, le capitaine Simon de l’Étoile n’avait pu décharger à Saint-Domingue et n’avait pas voulu s’attarder sur la mer des Caraïbes que les tumultes politiques polluaient d’une flotte de corsaires en tous genres, de ce fait toute la marchandise du navire avait été débarquée à La Nouvelle-Orléans. Monsieur Ladurant en avait toutefois mis de côté une partie pour la ville de La Mobile. Le volume de la cargaison venait du fait que ses associés s’étaient retrouvés avec tous ses articles sur les bras à un moment où les conditions politiques freinaient l’exportation vers les frontières, aussi ils avaient porté leurs espoirs vers l’autre côté de l’Atlantique à la satisfaction du commerçant et de son épouse.

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Dans la maison des Maubeuge, tous n’avaient en tête que le mariage de Marie-Adélaïde Maubourg et de Georges Tremblay, décidé pour le début du mois de février. Comme de toute évidence, personne ne put faire changer d’avis à la future mariée. Elle n’avait que faire de la position de l’homme qu’elle aimait et bien que prévu dans la plus stricte intimité, le scandale du duel en avait suffisamment fait la promotion. Il y était prévu néanmoins assez d’invités de marque pour faire attention à sa mise. Toutefois, que ce soit Madame de Maubeuge, chez qui cela se ferait, ou que ce soit Antoinette-Marie, toutes voulaient que ce soit une réussite. L’annonce d’un navire arrivé de France rempli à ras bord de marchandises et notamment des dernières nouveautés de Paris avait fini par amener à son comble l’état de fébrilité dans lequel les trois femmes étaient. Elles décidèrent de se précipiter le plus tôt possible chez Ladurant puisqu’il avait mis la main sur le fret de l’Étoile et qu’elles le savaient en partie dédié aux femmes. C’est Monsieur de Maubeuge qui avait annoncé la nouvelle la veille au soir à l’enchantement des jeunes femmes. Cette nouvelle avait enflammé la curiosité, le désir, chez les Maubeuge comme dans toutes les familles créoles de La Nouvelle-Orléans et de ses alentours.

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Madame Ladurant aidée de son époux et de ses aides ouvrit la boutique, au coin de la rue de Toulouse et de la rue Bourbon. Devant, dans la galerie, étaient installés des tréteaux couverts de fanfreluches et de colifichets à la portée de tout un chacun et servis par deux quarteronnes libres, engagées à cet effet, avenantes et coiffées de tignons de couleurs amidonnés. Les articles de qualité, et donc onéreux, attendaient les clientes les plus nanties à l’intérieur de la boutique au milieu de laquelle trônait la commerçante vêtue d’un caraco avec sa jupe assortie dans une grosse soie chocolat afin de ne pas éclipser les clientes tout en étant visiblement de qualité. Après avoir vérifié la tenue de ses vendeuses, et remis en place Martin qui lambinait au coin de la rue parlant à un homme qu’elle ne voyait pas, elle rejoignit deux jolies mulâtresses à son service, qui aidaient autant à la vente qu’aux services divers dont avait besoin sa clientèle fortunée. Tel un capitaine de navire face à la tempête, elle était fin prête à affronter marchandage et hésitation des clientes.

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 La rue de Toulouse était encombrée par les voitures arrêtées devant la boutique Ladurant. Le financier écossais John Law aurait apprécié quatre-vingts ans plus tôt cet étalage de commerce florissant qui lui aurait évité la banqueroute de la compagnie de Louisiane.

Madame de Maubeuge et ses deux amies, en désespoir de cause, avaient abandonné Samson et la voiture au coin de la rue Bourbon. Elles auraient aussi bien pu y aller à pied depuis l’hôtel de Maubeuge, celui-ci étant à deux pâtés de maisons, si ça n’avait été leur rang. Laissant Suzanne, qui les avait accompagnées, à l’extérieur, elles se faufilèrent jusqu’à l’intérieur saluant au passage leurs connaissances. D’un regard Madame de Maubeuge jugea l’ensemble et se dirigea vers des manteaux à capuchon en soie changeante accrochés à un somptueux paravent en laque. De son côté, Marie-Adélaïde s’était approchée des pièces d’étoffe empilées sur un comptoir. Elle interpella l’une des aides afin de tâter et d’apprécier le tomber d’un pékin, de couleur crème, à larges rayures, alternant bandes brillantes avec bandes mates et qui avait attiré son attention. Après avoir demandé son avis à Antoinette-Marie elle se fit mettre de côté deux pièces de la soie qui lui permettrait de se faire faire une robe pour son mariage, puis son attention fut attirée par des chaussures à boucles. Antoinette-Marie, qui étouffait au milieu des clientes surexcitées par tout ce qu’elles découvraient, essayait de se faire un chemin vers des étagères sur lesquelles s’entassaient fichus et mantilles de dentelle, elle cherchait une idée de cadeau de mariage pour son amie. Peu convaincue, elle allait s’éloigner vers une autre étagère lorsque l’une des deux vendeuses s’approcha d’elle avec affabilité et lui signala un choix supplémentaire entreposé faute de place dans une pièce adjacente. Antoinette-Marie remarqua alors la porte qui y amenait, elle accepta de suivre la mulâtresse soulagée de pouvoir respirer, oppressée qu’elle était par cette foule. La mulâtresse s’effaça devant elle tout en la laissant pénétrer dans la pièce attenante. D’un rapide coup d’œil, la vendeuse constata que personne ne les avait remarquées et referma aussitôt la porte derrière Antoinette-Marie. Celle-ci fut décontenancée par le soudain manque de lumière, mais n’eut pas le temps de réagir. Elle fut saisie par l’arrière avec une force inattendue et comme elle allait crier, elle inhala les vapeurs narcotiques qui imbibaient le mouchoir que son assaillant appliquait sur sa bouche, ce fut son dernier souvenir avant de perdre connaissance.

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Maurice LELOIR (1853-1940)..jpgNathalie de Maubeuge et Marie-Adélaïde ayant fini leurs acquisitions décidèrent de quitter les lieux. Avant de sortir, elles prirent le temps d’échanger des salutations avec toutes les personnes de leur connaissance. Accaparées qu’elles étaient par leurs achats, elles n’avaient pas remarqué l’absence de leur amie. Elles supposèrent que la jeune femme lasse de cette foule et de la chaleur du lieu avait dû sortir prendre l’air, mais comme, elles se renseignaient auprès de Suzanne, celle-ci avisa ne pas l’avoir vue et certifia ne pas avoir quitté la galerie devant la boutique, ce qui surprit les deux amies. Devant l’incertitude, l’inquiétude les gagna. Elles se renseignèrent auprès de Madame Ladurant et de ses aides qui avouèrent leur ignorance et ne se rappelaient plus à quel moment elles l’avaient vu pour la dernière fois. Bien qu’elles doutaient du retour à pied de la jeune femme, elles rentrèrent au cas où. Elles n’avaient pas remis les pieds chez elles, où Antoinette-Marie n’était pas, que le bruit courait déjà sur la disparition de la jeune femme. Monsieur de Maubeuge et Georges Tremblay se rendirent chez les gens qu’elle connaissait et après avoir fait différents aller-retour entre l’hôtel et les différents lieux possibles, ils durent admettre que la jeune femme avait bel et bien disparu. C’était un mystère.

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Le café « Maspero » prétendait pouvoir rivaliser avec le café « Procope » de la rive gauche de Paris. Son propriétaire n’y avait jamais mis les pieds et il ne pouvait savoir à quel point le lieu était loin de l’élégance du mobilier du café parisien où les philosophes se rencontraient. Le bâtiment neuf avait été érigé par don Juan Paillet dans le style andalou dans la rue de Chartres, entre la rue de Conti et la rue Saint-Louis. Pierre Maspero y avait installé un café à l’ameublement sobre en bois foncé dont le plus bel ornement était un comptoir encastré sous une des arcades voûtées de briques qui soutenait la pièce aussi large que l’immeuble qui l’abritait. S’y croisaient aussi bien des commerçants, et des planteurs réunis pour effectuer des transactions commerciales, des soldats qui venaient se détendre, et s’y devinaient aux spectateurs attentifs des réunions secrètes de boucaniers embourgeoisés négociant les produits de leurs larcins, évitant par là les taxes et les contrôles de la Balise.

Juan Felipe de Puerto Valdez comme chaque fois qu’il était à La Nouvelle-Orléans y retrouvait son ami le capitan da Silva. Ils y dînaient avant de se rendre dans quelques maisons accueillantes du quartier Marigny où le plus souvent ils jouaient aux cartes avant de profiter du charme langoureux des hôtesses. Récemment acquis, des lustres et des appliques murales éclairaient, plus ou moins abondamment la salle, suivant ou l’on se trouvait. Des alcôves avaient été aménagées pour les clients tenant à plus d’intimité bien que les dames de quelques natures n’y rentrassent point, c’est dans l’une de celles-ci qu’il aperçut son ami en compagnie. Il se fraya un chemin au milieu des volutes de fumée des cigares, des rires et des conversations passionnées de la clientèle, le café étant bondé à cette heure du soir. Il donnait le bonjour, échangeait trois mots tout en se dirigeant vers son ami. Il entendit avant de le voir Louis Adam de Crécy, la mise négligée, visiblement aviné au milieu de jeunes créoles oisifs de ses amis.

« – Tiens ! Voilà l’hidalgo de la petite veuve française. Et sait-il, l’hidalgo, qu’elle s’est enfuie, la petite veuve avec on ne sait qui ? Sa vertu tant vantée avait peu de valeur, semble-t-il ! » Juan-Felipe s’arrêta net sous l’invective, le silence se fit autour d’eux. Sentant l’altercation venir, don da Silva se rapprocha suivi en cela par ses compagnons de table. Les créoles espagnols faisant face aux créoles français. « – Monsieur, je vous saurai gré de respecter l’honneur des dames, même de celle qui vous résiste !

– Une dame ! Vous voulez rire, elle s’est enfuie avec le premier venu ! Il y a bien que vous pour ne pas le savoir et croire encore en sa vertu ! Il n’avait pas fini que Juan-Felipe, bien que ne comprenant rien à sa raillerie, perdant tout contrôle sous l’offense portée, le souffletait, déclenchant le courroux à peine retenu du français. La suffisance affichée de celui-ci se transforma en orgueil outragé. La colère remplaça la raillerie, les yeux brillants, injectés de sang, il se redressa prêt à en venir aux mains, mais le propriétaire des lieux, ventripotent et plutôt de nature avenante, attiré par la bataille rangée qui s’organisait intervint. « – Messieurs ! Pas de ça, chez moi ! Ou je fais appeler la garde.

Duel.jpg– Vous avez raison, Maspero ! Sortons ! Allons régler cela comme il se doit, Monsieur de Crécy. Les deux hommes, suivis de leurs amis, qui leur serviraient de témoins à un échange à l’épée ou au pistolet, car il ne pouvait en être autrement, quittèrent l’établissement et se rendirent sur la digue à l’abri des regards de la garde, qui n’était jamais loin. Sous le ciel étoilé éclairé par une lune au quart ronde, au bord du fleuve et des premiers marais longeant la ville, les deux hommes se faisaient face, fulminant de rage. Juan-Felipe attendait que Louis Adam de Crécy fasse le choix des armes et en fasse part à ses témoins. Il s’agaçait du temps que cela prenait, car il voulait connaître la fin de l’histoire qu’avait sous-entendue son adversaire provoquant ainsi l’algarade. De Crécy avait choisi le pistolet, les combattants attendirent que l’un des témoins de l’offensé aille chercher les armes qu’ils n’avaient évidemment pas sur eux. Contre toute attente, de Crécy continuait à boire à même une bouteille, inquiétant un peu plus ses amis, car il le voyait perdre de plus en plus ses moyens, Juan-Felipe de son côté prenait son mal en patience fumant un cigarillo tout en arpentant le lieu. Le témoin revint avec un coffret détenant des pistolets de duels. C’était la nouvelle mode. Les deux hommes tirèrent au sort leurs armes après vérification et armement de celles-ci par les témoins. Les duellistes se positionnèrent dos à dos selon les directives de l’arbitre désigné par les témoins. Juan-Felipe ne ressentait point de peur, tellement sa préoccupation était le sujet duel, et non sa conclusion. L’arbitre donna le départ et les duellistes firent chacun lentement vingt pas en avant. La distance, pour séparer les combattants, obtenue, ils se placèrent silhouette effacée. De Crécy chancelait sous les effets de l’alcool, tous se demandaient s’il n’allait pas s’écrouler avant que les coups ne partent. Le bras tendu les deux hommes attendirent le mot « Feu ». L’un tremblant, l’autre agacé par la situation qui s’éternisait. Le mot retentit, un coup partit, celui de Juan Felipe touchant son adversaire à l’épaule. De Crécy s’écroula, mais aidé de ses témoins, il se releva et malgré sa blessure qui l’handicapait, il ne voulut pas en démordre, il tirerait son coup. Juan-Felipe sans bouger attendit que son adversaire se décide. Le temps s’arrêta et contre toute attente le tireur s’écroula définitivement sous les affres de sa blessure conjuguée avec ceux de l’alcool, clôturant ainsi le duel.

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Elle poussa la porte et découvrit dans le vestibule une femme dont elle ne devinait que la silhouette. Le silence était absolu, elle n’entendait que le parquet craquer sous son propre poids, l’atmosphère était étrange. Elle suivit la frêle silhouette de la femme dans l’escalier monumental de la plantation avec pour seule lumière les bougeoirs que chacune d’elles portait. Elle n’arrivait pas à la reconnaître, elle était blanche et, pourtant elle ne lui était pas inconnue. Sans se retourner, celle-ci lui faisait signe de la suivre, elle ne voyait que sa nuque dégagée par son chignon et le nœud du ruban qui maintenait ses perles. Elle traversa l’enfilade des pièces de l’étage à sa suite. Elles parcoururent les salons, richement meublés, aux murs ornés de tableaux dont il lui semblait reconnaître les portraits, mais elle n’arrivait pas à mettre un nom dessus. Passant devant les portes-fenêtres, elle essaya de voir dehors, mais la nuit était trop sombre et elle ne devina que l’éclat de l’eau au loin et son propre reflet, elle n’aurait su dire où elle était ni comment elle était arrivée là. Elle savait qu’elle devait suivre la femme qui s’éloignait devant elle, elle pressa le pas la rejoignant alors qu’elle tournait dans un couloir. Elle la rattrapa devant une porte. La femme l’ouvrit et lui montra du doigt la silhouette d’un grand lit à baldaquin dans lequel elle devina un corps à travers la moustiquaire. Intriguée, elle passa devant elle sans songer à la regarder et s’approcha du lit. Elle avança son lumignon et dans la lumière tremblante, elle découvrit, stupéfaite, le corps inanimé d’Antoinette-Marie allongée. Effarée, elle lâcha sa lumière qui s’éteignit et elle entendit. « – Dites-leur ! ».

marguerite Darcantel (2)

marguerite Darcantel

Marguerite se réveilla brusquement en sueur. Elle s’assit sur son lit le temps de comprendre que c’était un avertissement. Elle ne réfléchit pas plus, elle se leva et enfila jupe et jupons sur sa chemise et se couvrit d’un châle. Elle sortit précipitamment de chez elle. Mais qui allait-elle prévenir ? Le plus simple ? Madame de Maubeuge. Même à cette heure de la nuit, elle pourrait réveiller Abigaïl, elle passerait par les écuries. Elle devait traverser la ville tout en évitant la garde, car comme tout nègre même libre, elle n’avait pas le droit de déambuler dehors à cette heure. La ville n’était de toute façon éclairée que par les rares maisons qui n’avaient pas encore éteint leurs lumières et la lune était le plus souvent cachée par les nuages qui couraient dans le ciel, le temps changeait. Elle longeait les murs dans la pénombre des galeries, espérant ne pas faire de mauvaise rencontre. Elle sortit du quartier Marigny, et longea les décombres du rempart qui entouraient encore le carré jusqu’à la rue Dauphine. Tout était silencieux loin du fleuve, les rues étaient calmes, endormies, elle se rassura et se détendit. Les sens en alerte, guettant les sons, tout en trottant sur le trottoir, serrant son châle plus pour se rassurer que se protéger de la température, elle commença à se demander ce qu’elle allait pouvoir dire une fois arrivé. Elle se doutait bien qui lui faudrait combattre le scepticisme de tous et elle n’arrivait pas à se souvenir de détails qui pourraient aider. Approchant de l’hôtel des Maubeuge, elle allait traverser la rue Saint-Louis quand un cavalier déboucha à vive allure de celle-ci. Elle se recula dans l’ombre le cœur battant la chamade. L’homme s’arrêta devant la maison, les nuages dégagèrent momentanément la lune qui illumina la scène. C’était Juan-Felipe ! Le reconnaissant, elle se précipita le hélant doucement. Surpris, celui-ci se retourna découvrant la quarteronne. « – Que fais-tu là Marguerite ?

– La même chose que toi, je viens pour Madame de Thouais. Je viens prévenir Madame de Maubeuge. Je l’ai vue ! Enfin en rêve, j’ai eu une prémonition, je peux aider !

– Alors, suis-moi. Il monta le perron quatre à quatre, suivi de la voyante. Il frappa à la porte réveillant Samson qui ne couchait pas loin. Celui-ci, les yeux bouffis de sommeil, ouvrit étonné de découvrir l’étrange couple. « – Réveille tes maîtres, vite c’est urgent ! » Malgré l’heure avancée, Samson n’eut pas besoin de le faire, car la maison était sur le qui-vive. La première à arriver fut Esther, mais elle savait déjà que ce n’était pas sa maîtresse, Béarn et Navarre qui l’attendaient n’avaient que grogné doucement, aussi c’était la curiosité, les nouvelles espérées qui la firent courir. Suzanne tira d’un mauvais sommeil Marie-Adélaïde qui après avoir enfilé un déshabillé suivit Nathalie de Maubeuge qui s’était déjà précipitée dans l’escalier. « – Juan-Felipe ? Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

– Moi je viens juste d’apprendre la disparition de Madame de Thouais, mais Marguerite a peut-être des nouvelles qui pourraient aider ! Juan-Felipe de nature cartésienne était sceptique, mais pour Antoinette-Marie il était prêt à croire. Nathalie de Maubeuge se retourna vers la voyante impatiente.

– Marguerite ? Vous savez quelque chose ?

– J’ai fait un rêve, une femme m’a prévenue, je sais que j’ai une information, mais je ne sais pas laquelle.

– Bon et bien ne restons pas là ! Installons-nous au salon ! s’exclama le marquis, arrivé sur ces entrefaites, découvrant le groupe qui s’agitait. Voir Marguerite Darcantel dans son vestibule au milieu de la nuit le surprit à peine. Il savait les liens entretenus par sa femme et à situation exceptionnelle, faits exceptionnels, pensa-t-il fataliste. « – Josépha, du café pour tous ! » Intriguée par ce remue-ménage, la maisonnée entière s’était réveillée. Le groupe s’installa. Marguerite n’osa s’asseoir au milieu de tous ses blancs. Elle perdait de son arrogance. D’un geste de la tête appuyé de la main, Nathalie de Maubeuge lui indiqua un fauteuil face à elle. « – Alors ? De quoi as-tu rêvé ? » L’attention de tous était braquée sur la Sibylle. « – En fait, j’ai rêvé que Madame de Thouais était dans une plantation, mais je ne la connais pas, la femme qui m’y a guidée m’a dit de vous prévenir. » Elle n’osa leur dire que dans son rêve, elle semblait plus morte que vive. Tous furent déçus, ils avaient espéré des informations plus précises. Marguerite sentit la déception générale, mais madame de Maubeuge refusa l’idée de la défaite. « – Évidemment, cela aurait été trop facile ! Mais si cette femme vous a dit de nous en faire part, c’est que l’un de nous connaît cette plantation, alors Marguerite, vous allez essayer de nous décrire votre rêve en essayant d’être la plus précise sur ce que vous avez vu. Peut-être que l’un d’entre nous reconnaîtra quelque chose.

– Bien je vais faire de mon mieux. Quand mon rêve a commencé, je me trouvais devant la porte, une immense porte à double battant. Blanche, je crois.

– Vous étiez au bord du fleuve ?

– Je ne saurais vous dire, je tournais le dos à l’extérieur, mais c’était au bord de l’eau, de cela, je suis sûre. Je suis rentrée, c’était très sombre, le vestibule était éclairé par le bougeoir que tenait la femme, aussi je voyais peu de choses du décor comme d’elle-même. Elle était blanche, blonde, mais d’un blond foncé, grande et svelte, mais c’est tout ce que je peux en dire. En fait, réflexion faite, elle ressemblait à Madame de Thouais. Le groupe frémit mal à l’aise, le rapport avec l’au-delà les impressionnait. La marquise passa outre à cette désagréable impression et l’interrompit. « – Le sol, en quoi était le sol ?

– Du plancher, je crois ?

Nathalie de Maubeuge fut désappointée, car certains planteurs commençaient à faire venir du marbre pour leur pièce d’apparat, aussi cela aurait pu donner un indice. Personne ne réagissait. Tout le monde réfléchissait, espérait un indice, mais rien. Elle reprit. « – La femme a commencé par monter un escalier, immense, très large, un côté accolé au mur et l’autre avec une rampe en fer forgé.

– Très travaillée, la rampe ? Intervint le marquis féru de ses ouvrages d’art au point d’avoir fait former plusieurs de ses esclaves pour profiter de leurs réalisations et de louer leur savoir-faire.

– Je ne crois pas.

– Et les murs ? Rien sur les murs ?

– Pour ce que je voyais. Non, rien. Ils étaient blancs, juste une boiserie à hauteur de taille. Arrivées sur le palier, elle m’a fait tourner à droite et nous sommes entrées dans une série de pièces en enfilade que nous avons parcourues. J’ai eu l’impression que nous étions sur le devant de la demeure.

– Les meubles, comment étaient les meubles. Rien de particulier ?

– Ils étaient aussi beaux que les vôtres, des canapés, des fauteuils, des tables avec des pieds chantournés. Je me suis approchée d’une fenêtre pour voir dehors, mais je n’ai vu que le reflet de l’eau.

– Les rideaux, comment étaient les rideaux ? Quelle couleur ? s’exclama la marquise.

– C’étaient des scènes de bergères en rouge sur fond crème, je crois.

– C’est de la toile de Jouy, qui a des rideaux en toile de Jouy ? Je dois les connaître. Des rideaux qui ne vont pas avec le mobilier, il faut que je me souvienne. Les salons au premier…

– C’est Gentilly, Madame ! Coupa Abigaël. C’est à Gentilly que vous m’avez fait la remarque.

– Mais oui ! C’est chez de Saint-Maxent !

– Oui, oui, les tableaux sur les murs, les portraits, c’était Monsieur de Saint-Maxent jeune, sa femme, ses fils, je savais que cela me disait quelque chose ! s’exclama Marguerite.

Le groupe resta stupéfait de sa découverte. Ils devaient agir.

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Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Il fallait qu’elle se réveille, elle n’arrivait pas à sortir de cet état brumeux qui lui donnait mal à la tête. Elle avait la tête lourde. Son état comateux lui donnait la nausée. Elle faisait des rêves incompréhensibles à l’entendement et qui la mettait mal à l’aise. Elle voulait ouvrir les yeux, mais n’y arrivait pas, de temps en temps alors qu’elle semblait sortir de sa torpeur quelqu’un lui faisait boire une potion amère. Elle devait être malade, elle n’arrivait pas à réfléchir ni à se concentrer. Elle avait froid, puis souffrait de bouffées de chaleur. Mais qu’avait-elle donc qui la met dans cet état ?

La lumière pénétra abondamment dans la pièce, la réveillant tout à fait. Elle mit un instant à se rappeler qu’elle était en Louisiane et non au bord de la Garonne de son enfance. Une négresse d’âge mûr tout en rondeurs venait d’ouvrir les rideaux, elle était accompagnée d’une fillette blanche maigrichonne qui portait un plateau. « – Doucement mon petit, pas fai’e de gestes b’usques, vous « isquer ve’tiges. » Elle aurait été bien incapable d’en faire, sa tête allait exploser, elle avait même du mal à la soulever. Elle se redressa comme elle put sur les coussins que la femme lui glissait derrière le dos. « – Mais où suis-je ? » Elle n’était pas dans sa chambre, ni dans aucune qu’elle connaissait. Celle-ci était plus spacieuse, joliment meublée à dominante bleue. « – Mais à Gentilly Ma’ame ! ». Cela ne lui disait toujours pas où elle était. Elle se serait bien levée, mais la fatigue qu’elle ressentait était telle que le moindre effort la terrassait. La fillette lui tendit une tasse avec du café, mais elle ne put la prendre tellement son corps semblait être lourd comme du plomb. Mais qu’avait-elle donc ? La matrone l’aida à avaler une bouillie puis à boire ce qui en fait était une potion. Elle voulait lui demander quel était son mal, mais ses yeux se fermèrent et elle se rendormit profondément.

Lorsqu’elle les rouvrit, le soir était tombé, elle trouva la fillette assise à ses côtés qui l’examinait. Elle lui sourit et allait lui parler, mais celle-ci ayant constaté son réveil sortit brusquement de la pièce. Ce n’était pas grave, elle n’avait plus mal à la tête, c’était le plus important et elle semblait être sortie des brumes, elle se sentait extrêmement lasse, mais elle allait mieux. Elle commença à remettre de l’ordre dans ses idées. Elle se rappela la négresse et ce qu’elle lui avait dit. Seulement « Gentilly » cela ne lui disait rien. De plus, elle ne comprenait pas comment elle était arrivée là. Elle n’avait guère plus de souvenance du reste. Elle s’assit sur le bord du lit en chemise, elle regarda autour d’elle, outre le lit, il y avait dans un angle près de la porte-fenêtre une table avec deux chaises canées et à l’opposé il y avait une table de toilette avec cuvette et pot d’eau en porcelaine bleue et blanche. Elle alla y tremper un linge et se le passa sur le visage pour se rafraîchir. De la porte-fenêtre, elle vit au-delà de la véranda où donnait la chambre, une vaste étendue d’eau qui semblait plus large que le fleuve, car elle n’en apercevait pas l’autre rive. Elle se demandait où elle était, dans une plantation de toute évidence, car si l’allée sur laquelle cette façade de la demeure donnait descendait jusqu’à l’eau et la route la longeant, elle voyait sur ses côtés des étendues de champs jouxtant l’étendue incertaine des marais. Elle essaya d’ouvrir la porte-fenêtre, mais celle-ci lui résistait, cela l’inquiéta, elle sentit un danger. « – Ne vous fatiguez pas, Madame. Elle est clôturée ! » Antoinette-Marie se retourna surprise d’entendre une voix d’homme. « – Maximilien François de Saint-Maxent, mais que faites-vous là !

– Vous êtes mon invitée Madame !

– Mais comment suis-je arrivée chez vous ?

– Disons que je vous ai convié

– Comment ça ? Vous m’avez convié ? Et pourquoi ? Malgré la fatigue, elle se tenait debout face à lui. Elle se concentrait, il fallait qu’elle se souvienne, elle commençait à sentir la panique monter en elle. Elle ne comprenait pas, cela l’inquiétait. « – Mais Madame, c’est pour notre mariage ! » Elle sourcilla, contrariée. « Encore ! Mais vous êtes obtus ! Quand allez-vous comprendre que je ne vous épouserai jamais !

– C’est à voir ! De toute façon, vous ne sortirez pas de cette chambre tant que cela ne sera pas fait !

– Comment ?

Le jeune homme lui tourna le dos et sortit. Elle entendit la clef tourner dans la serrure. Machinalement, elle se précipita sur la porte qu’elle secoua tout en criant de la laisser sortir. Pivotant sur elle-même, elle se précipita à la porte-fenêtre où elle essaya vainement de faire de même. Elle se raisonna, se calma, s’assit sur le coffre au pied du lit et essaya de réfléchir. Son regard passa de la porte-fenêtre à l’armoire de bois sombre qui couvrait le mur à côté d’elle et suivit machinalement ses moulures. Elle finit par se lever et l’ouvrit. Elle y découvrit l’élégante garde-robe d’une femme, elle commença à paniquer, elle avait certainement été constituée pour elle. Atterrée, elle se rassit sur le coffre. Maintenant, elle se souvenait, ses derniers souvenirs se situaient chez Ladurant, c’est là qu’il s’était passé quelque chose. Elle se voyait rentrer dans la pièce ouverte par la vendeuse et puis l’obscurité, l’horrible odeur et la perte de connaissance. Depuis quand était-elle là ? Son geôlier devait bien se douter que l’on s’était mis à sa recherche, ses amis devaient s’inquiéter. Que pouvait-elle faire ? Elle se sentait extrêmement lasse, ses jambes la portaient à peine.

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(George Romney - Portrait of a Gentleman said to be Earl Grey

Maximilien François de Saint-Maxent

Irrité Maximilien François descendit au salon où l’attendait son souper. Tout cela lui avait coupé l’appétit. Il n’avait pas pensé que cela serait tant compliqué. Seul face à son assiette, il trifouilla le gombo que lui avait servi l’esclave. Il réfléchissait à la situation dans laquelle il s’était mis, mais ne voyait désormais plus d’autres issues hormis le mariage. Il tenait à son hypothétique indépendance, comme Antoinette-Marie, il n’avait pas envie de cet hymen et si ce n’était les difficultés financières de son père et donc par rebond les siennes, il se serait bien passé de tout ceci. De toute façon à ce stade, il ne pouvait reculer.

Il était le deuxième de trois garçons et le quatrième sur neuf enfants. À peine né, il avait été mis dans les bras de sa nourrice comme tout enfant de famille créole. La sienne c’était Ma-Yémina. Élevée sur la plantation de Gentilly de la paroisse de Saint Jean-Baptiste au bord du lac Pontchartrain, entouré d’une multitude de serviteurs, son enfance avait été heureuse et insouciante au milieu de ses frères et sœurs ainsi que des enfants des esclaves dont certains étaient aussi ses frères et sœurs, au point que même la couleur de peau dans certains cas ne les différenciait pas. Il avait grandi, entre les jeux d’enfants et la chasse dans les bayous avec son frère aîné. La venue d’un précepteur pour lui donner une instruction l’avait à peine perturbé, au point qu’il savait tout juste lire et écrire comme beaucoup de ses amis.

Il ne voyait son père que de façon sporadique et le plus souvent pendant la saison la plus chaude, période pendant laquelle sa liberté et celle de sa fratrie étaient restreintes du moins dans la maison. Son père s’y comportait en patriarche passant du débonnaire au tyrannique. Il ne fallait pas importuner ses parents et leurs invités. La notoriété de Monsieur  de Saint-Maxent faisait affluer de toute la région ses amis ou ses obligés. Gentilly était pleine de Pâques à la Toussaint et si l’on n’était pas sûr de trouver le maître des lieux, son épouse, Elizabeth La Roche y séjournait recevant avec toute l’amabilité voulue tous ceux qui se présentaient à la vaste demeure qui dominait depuis la crête du même nom le lac et les bayous alentour. Et les visiteurs s’y pressaient avec enfants et personnels, car dans cette société, comme dans toutes, tous préparaient mariage et alliance de leur progéniture dès le plus jeune âge. À la grande joie de cette turbulente troupe qui courrait sur toute la plantation, la jeune génération se croisait dès que ces individus savaient marcher, les occasions se multipliaient des plus officielles aux plus ludiques et ceci le plus souvent possible surtout à l’aube de la maturité.

Il avait découvert La Nouvelle-Orléans à l’âge de onze ans, pour le mariage de sa sœur aînée avec le gouverneur espagnol du moment don d’Unzaga y Amezaga. Il comprit ce jour-là, au vu de l’attention que l’on lui portait, que sa famille n’était pas comme les autres. Il avait été ébloui. Quand il fut ramené contre sa volonté à la plantation, il soutenait à tous qu’il était quelqu’un d’important et que, dorénavant on ne pourrait lui donner d’ordre au grand désarroi de son précepteur qui n’en tira plus rien. Cela faisait sourire Ma-Yémina qui savait que l’affection qu’elle portait à son petit-maître obtenait tout de lui.

Il vouait une admiration sans bornes à son frère aîné. Il le suivait partout, le singeait en tout au grand agacement de celui-ci. Lorsqu’arrivèrent les dix-huit ans de l’aîné, son père lui fit quitter le domaine pour venir l’aider dans ses affaires, laissant Maximilien François, de trois ans son puîné, bouillant de colère, à la plantation avec ses plus jeunes sœurs et son frère Celestino, un bambin à ce moment-là. Il désirait plus que tout aller à la ville. Suite au mariage de sa seconde sœur, Marie Félicité, avec Jean-Baptiste Honoré Estrehan, devenue depuis comtesse Galvez en secondes noces, son père l’autorisa à vivre au sein de la maison de ville de la rue Conti, mais ne lui trouva aucune utilité laissant le jeune homme désemparé et oisif. Aussi rejoignit-il son frère au sein de l’armée espagnole ce qui arrangea tout le monde. Lorsqu’il n’était pas en poste, il se laissait entraîner par la jeunesse créole dans les maisons du quartier Marigny qui se développait alors, et comme tous, il passait son temps à jouer, à danser et à jouir des mulâtresses. Elizabeth La Roche, sa mère bronchait bien un peu, mais c’était un garçon, il fallait bien qu’il jette sa gourme, quant à son père, seul l’intéressait ses propres affaires. Le jeune homme qu’il était devenu, devant tant d’indifférence générale, blessé et sans reconnaissance malgré quelques exploits dans les Florides, se contenta de vivre au jour le jour. Il se fit remarquer par ses pertes aux jeux, les sommes d’argent qu’il dépensait pour entretenir des tisanières, le tout créant des dettes qu’il réglait souvent à coups de duel comme ses affaires d’honneur. Il réussit à attirer l’attention de son père, mais devant tant de démesure qu’il ne concevait pas, celui-ci s’énerva. Il le menaça de lui couper les vivres, mais pris dans ses propres difficultés, il se désintéressa aussitôt du problème. Malgré les mises en garde de son entourage, Maximilien François dans son inconscience continua à dépenser plus que de mesure. Cela s’accentua lorsqu’il rencontra Marie Babin, une métisse de Saint-Domingue à la peau teintée de caramel, aux courbes sensuelles et aux yeux couleurs d’eau, qu’il installa, pour en garder l’exclusivité, dans une maison discrète au bout de la rue Bourbon à la l’orée du quartier Marigny. Il avait jeté son dévolu, pour protéger ce bonheur, sur une haute maison de brique rouge précédée par une galerie profonde de dix pieds similaire à ses voisines. Trois cheminées la chauffaient en hiver, une cuisine extérieure hébergeait fourneaux et ustensiles, dans un jardin planté de magnolias, de ficus, de bougainvillées. À crédit, il la couvrit de toilettes, de bijoux, de meubles de peur qu’elle n’aille chercher mieux, ce que la belle trop heureuse se serait gardée de faire. Elle lui donna en échange deux garçons et une fille, ce qui l’attacha définitivement à la tisanière devenue sa placée. Mais cette famille avait des besoins bien terrestres et il n’avait que sa pension annuelle pour y subvenir et à la moitié de l’année, il n’en restait plus rien. Tout naturellement, il voulut se retourner vers son père pour en réclamer une avance. Son frère aîné l’arrêta tout net dans son élan, la fortune familiale périclitait sous les calomnies, les intrigues espagnoles et malgré l’aide de leur seconde sœur qui depuis l’Espagne manœuvrait, les temps devenaient difficiles.

Désemparé, cherchant une solution, il la trouva inopinément auprès de sa mère, du moins le crut-il. Lors d’un dîner familial, celle-ci s’inquiéta du manque d’intérêt que son frère et lui-même portaient au mariage et qui pourtant, bien réfléchi, aiderait sûrement leur père. L’aîné était le veuf de Maria de Livaudais, celle-ci après plusieurs fausses couches avait fini par mourir de la dernière, mais Madame de Laroche estimait que ce n’était pas une raison pour ne pas réitérer. Elle se méfiait des palliatifs qu’offraient de plus en plus le faubourg Marigny et des doubles vies dont s’affublaient les riches créoles ne dupant pas leurs épouses légitimes. Elle n’était pas sans connaître celles de ses fils même si celle de l’aîné était plus discrète et ne tenait pas à ce qu’ils oublient de fonder une famille légitime.

Elle s’en prit donc tout d’abord à l’aîné lui suggérant plusieurs héritières et pour appuyer ses dires, elle prit pour exemple Charles-Henri de Thouais qui avait été jusqu’à chercher sa jeune épouse en France, et qui avait par cette alliance doublée sa plantation tout au moins. Il n’avait pu en profiter puisqu’il l’avait laissée veuve, ce qui en faisait un bon parti, déclara-t-elle se retournant vers son benjamin. Il n’avait jamais beaucoup aimé ce nobliau de Nouvelle-France, malgré ça, il trouva l’idée de sa mère intéressante. Imaginer épouser la jeune veuve sans l’avoir vu ne le gênait nullement. Ce qui l’intéressait c’était sa dot et non elle. Comme tout le monde en parlait et supputait sur son montant, il se mit à imaginer qu’elle était conséquente. Quand il apprit que plusieurs prétendants faisaient le pied de grue, il trouva son statut bien plus avantageux et se gaussa d’eux, d’autant que toute la colonie suivait de près l’évolution matrimoniale de la jeune fille. Après tout, il était un bon parti et elle avait tout intérêt à s’allier à une famille comme la sienne, il ne lui vint donc pas à l’idée qu’elle puisse le refuser. Mais quand il sentit une réticence de sa part, l’idée devint contraignante, il voulut donc la mettre de côté, l’oublier, mais son père décida qu’elle était excellente. À la suite du scandale du bal devant toute la société louisianaise, elle devint incontournable sous peine d’être déshérité. Il chercha une idée pour l’approcher, mais il supposait à juste titre que même s’il y parvenait cela ne changerait pas beaucoup sa réponse. Il décida qu’une situation un peu plus romanesque aiderait la jeune fille à accepter sa demande, et qu’y avait-il de plus romantique pour une jeune fille que de se faire enlever par son prétendant. Il organisa donc le rapt. Comme il cherchait une occasion pour l’isoler de ses amis, il apprit chez sa maîtresse par une vague cousine de celle-ci, vendeuse chez Ladurant, la fameuse vente de son maître. Il la soudoya ainsi que Martin l’esclave du marchand, ne doutant pas un instant de la venue d’Antoinette-Marie.

*

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (Sir Edward Coley Burne-Jones

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle se réveilla avec le soleil, surprise d’avoir si bien dormi malgré sa situation. Elle ne ressentait qu’une légère faiblesse, mais dans l’ensemble elle se portait mieux. Elle se leva et alla jusqu’à la porte-fenêtre, elle laissa courir son regard sur le paysage. Les esclaves se dirigeaient vers les champs encadrés par des vigiles blancs. Son esprit vagabondait d’une solution à une autre pour sortir de cette situation quand la porte s’ouvrit. La négresse tout sourire entra chargée d’un plateau, la petite fille toujours dans ses jupes. « – Ah vous levée, êt’e mieux. Vous mangez !

– Comment vous appelez-vous ?

– Ma-Yémina, ma’ame

– Alors Ma-Yémina, tu dois pouvoir me dire depuis quand je suis là ?

– ça fait, t’ois jou » ma’ame

– Trois jours déjà !

La négresse lui tendit une tasse d’un liquide fumant qu’Antoinette-Marie repoussa, car elle avait compris qu’elle avait été droguée jusque-là. « – Oh êt’e du café, ma’ame, êt’e plus médicament vous êt’e gué’ie ! » Méfiante toutefois, elle huma l’odeur qui se dégageait de la tasse, rassurée elle l’avala. Cela lui fit du bien, tranquillisée elle mangea tout le plateau sous le regard de carpe de la fillette. Ma-Yémina tout en mettant de l’ordre dans la pièce, se demandait ce qu’avait bien pu faire son petit garçon. Elle se doutait que quelque chose clochait depuis l’arrivée de la jeune fille, son petit tournait en rond dans la demeure désertée en cette saison. Elle avait été surprise de voir arriver à la nuit la voiture de son maître et encore plus d’en voir sortir en sa compagnie un hercule avec dans les bras le corps inanimé de la jeune femme, avec pour toute explication un supposé malaise. Il lui avait demandé de lui faire boire une potion pour la soigner. Rageur, il avait rajouté qu’en aucun cas un autre esclave ne devait s’occuper d’elle, mais bien qu’obéissant elle était restée sceptique. Elle se demandait dans quel bourbier il avait pu s’enliser, mais elle ne pouvait rien y faire.

Elle ouvrit l’armoire et après en avoir sorti chemises, jupons, brassière, elle proposa à la jeune fille plusieurs robes.

*

Au même moment, le marquis de Maubeuge forçait l’entrée de la rue Conti et demandait à en voir le maître. Comme le vieux majordome arguait l’heure matinale pour faire barrage, le marquis insista. « – Préviens Monsieur de Saint-Maxent, que Monsieur de Maubeuge veut le voir sur l’instant au sujet de la baronne de Thouais ! » Il avait décidé d’abuser Monsieur de Saint-Maxent en lui faisant croire qu’il savait, en espérant qu’il y était pour quelque chose. Après mûre réflexion, cela lui paraissait évident, il ne savait pas comment il s’y était pris, il avait dû soudoyer Ladurant.

Contrairement à la prétendue excuse donnée par son majordome, Monsieur de Saint-Maxent était déjà, comme tous les matins à cette heure-là, à sa toilette. Son valet lui faisait la barbe lorsque, affolé, son majordome lui annonça la visite du marquis et son but. Plus contrarié que surpris, il lui ordonna de le faire patienter dans le petit salon avec du café. Quand il avait appris la disparition de la petite veuve française, il avait fait chercher son fils. Comme celui-ci était introuvable dans la ville, il en avait déduit qu’il y était pour quelque chose. Il s’en était réjoui bien qu’il trouvât le procédé exagéré, car il ne doutait pas du consentement de la jeune baronne. C’était par ailleurs cette certitude qui le perturbait dans la visite du Marquis. Il ne voyait pas pourquoi cet associé dans plus d’une affaire venait dès l’aube lui parler de cette aventure galante. Fin prêt, il descendit rejoindre son visiteur.

« – Bonjour, mon ami, que me vaut votre visite de si bon matin ?

– Vous n’en auriez pas une petite idée, mon cher ?

– Pour être franc, je ne pense pas ! Le marquis quoiqu’un peu déconcerté ne se laissa pas désarçonner. « – Vous n’auriez pas une petite idée de qui accueille contre son gré l’amie de mon épouse, Madame de Thouais ? » Ce fut au tour de Monsieur de Saint-Maxent d’être troublé. Cette histoire tournait étrangement, la jeune fille aurait elle suivi son fils contre son gré. Il avait mis à son fils une telle pression avec son ultimatum, la peur d’être déshérité lui aurait-il fait faire une bêtise si infâme. Méfiant, il préféra jouer les naïfs ne tenant pas à se froisser avec le marquis. « – Je ne vois vraiment pas ce que vous insinuez, oseriez-vous prétendre que je la détiens dans ma maison ?

– Dans votre maison non ! Mais votre fils, Maximilien François… à Gentilly ? Monsieur de Saint-Maxent sentit un pincement à la poitrine, ce n’était pas la première fois, mais cette fois-ci cela fut accompagné par une sueur froide. Il comprima le dossier du fauteuil qu’il avait à son côté pour garder contenance. « – Monsieur que me chantez-vous là ! Mon fils est souvent inconséquent, mais de là à enlever une jeune femme de la bonne société et de surcroît une de vos amies, c’est impossible, vous vous égarez. » Il ne croyait pas ce qu’il disait, il ne doutait pas que son fils ait pu pousser la bêtise jusque-là. Il cherchait un argument, quand les portes du salon s’ouvrirent toutes grandes laissant passer, Elizabeth de la Roche suivit de sa dernière fille Marie-Héloïse Mercedes, déjà veuve à 20 ans de Louis Baron de Fériet et retournée vivre au sein de la maison familiale. Sa femme fulminait, et il en était d’autant plus convaincu qu’elle se présentait en négligé comme sa fille qu’elle avait traînée dans une mise approximative. Les deux hommes décontenancés par cette entrée regardaient les deux femmes avec interrogation, se demandant bien à quoi était due cette entrée fracassante. Ne laissant pas son époux intervenir, elle se tourna vers le marquis. « – Bonjour ! mon ami, veuillez m’excuser de cette intrusion, mais je crois avoir les réponses aux questions pour lesquelles vous êtes venu. Je comptais venir vous voir plus tard dans la matinée vous annoncer ce que j’avais appris de ma fille hier au soir. » Aucun des protagonistes ne fit attention aux changements de couleurs du maître de maison qui devenait livide et qui sentait son cœur se comprimer l’empêchant d’intervenir tant la douleur était vive. Madame de Saint-Maxent poursuivit. « – Pupon, enfin Marie-Héloïse m’a donc appris hier au soir les frasques de son frère. Ce n’était pas par méchanceté bien sûr, mais effectivement cet idiot offre à votre amie une hospitalité, disons, un peu forcée à Gentilly. Bien évidemment, nous allons y remédier le plus rapidement possible pour éviter tout scandale, n’est-ce pas mon ami ? » Elle se retourna vers son époux comme tous les protagonistes, juste à temps pour le voir s’effondrer.

*

15814.jpgLe soleil se levait, le cercle rouge flamboyant les aveuglait dans leur course vers Antoinette-Marie. Ils s’étaient retrouvés à la sortie de la ville sur la route du bayou Saint-Jean. Juan-Felipe avait été cherché, à la caserne, son ami, le capitan da Silva, qui sans hésitation l’avait suivi. De son côté, Georges Tremblay, accompagné de Béarn et de Navarre sur les conseils d’Esther, avait fait un détour par la maison de Constant d’Estournelles afin de le cueillir. Après une heure sur la route longeant le bayou Saint-Jean, ils bifurquèrent sur la route qui longeait le bayou Sauvage vers la crête de Gentilly qui menait à la Passe du Chef Menteur, une étroite voie d’eau navigable qui reliait le lac Borgne au lac Pontchartrain. L’astre diurne était au pic de sa course quand ils aperçurent, en haut de la crête, la plantation Gentilly. Ils s’arrêtèrent un moment laissant les chevaux souffler. Les deux molosses, qu’étaient devenus Navarre et Béarn, regardèrent, intrigués, les cavaliers et aboyèrent d’impatience. Ils reprirent au trot leur route qui montait vers la demeure, laissant derrière eux les marais et le lac Pontchartrain que l’on apercevait au loin, longeant les champs de cannes au repos. La terre en avait été labourée et sarclée, elle était uniformément brune et retenait encore les plants qui jailliraient à la fin du printemps. Des oiseaux par centaines fouraillaient la glèbe à la recherche de vers. Ils remontèrent l’allée qui menait à la maison à l’ombre des chênes. Elle était construite de planches de cyprès, il s’agissait d’une imposante maison de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondies vers le bas et carré en haut, deux lucarnes sur chaque façade, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers en courbe sur la façade. Elle en imposait. Quand ils furent au pied de la demeure des négrillons se précipitèrent pour prendre leurs chevaux. D’un ordre sec, Georges leur enjoignit de les attendre là. Ma-Yémina qui avait été prévenue se présenta à eux. Maximilien François avait donné pour ordre que l’on ne le dérange pas, il n’était là pour personne. Constant d’Estournelles prit les choses en main. « – Nous voulons voir ton maître !

– Mais pas êt’e là mon mait’e ni ma mait’esse !

– Ne dis pas de sottise, nous savons que Maximilien François de Saint-Maxent est ici. Va lui dire que nous venons chercher Madame de Thouais.

– Mais Monsieur, moi insister, Mait’e pas là. Elle se doutait bien que la venue de la jeune fille allait amener des ennuis. Elle n’avait toujours pas compris pourquoi son petit-maître l’avait conduite jusqu’à Gentilly, il n’en avait vraiment pas l’air épris.

– Ah ! Tu m’agaces maintenant, fais ce que je te dis ! Et remarquant qu’elle fixait inquiète les deux molosses retenus par Georges, il reprit. « – Ou je les lâche et crois-moi, ils vont retrouver leur maîtresse. » Comme s’ils avaient compris, les deux molosses se mirent à grogner sourdement. Peu rassurée, elle pivota sur elle-même et rentra dans la maison suivie des quatre hommes qui n’attendirent pas l’invitation. Béarn et Navarre tiraient sur leur laisse sentant la présence de leur maîtresse, comme on ne les lâchait pas, ils se mirent à aboyer attirant tous les esclaves de maisons et leur maître. Suivi de sa nourrice, se laissant croire encore à sa supériorité de par sa situation, Maximilien François se présenta en haut de l’escalier qui menait à l’étage. « – Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? Depuis quand se présente-t-on, chez les gens respectables avec des molosses hargneux bons pour les nègres ».  Il eut à peine le temps de finir sa phrase que Juan-Felipe était sur lui le prenant par le col. « – Depuis qu’ils se comportent comme des gredins et qu’ils enlèvent des jeunes filles ! Où est Antoinette-Marie, enfin Madame de Thouais ? 

– Mais de quoi parlez-vous ?

– Monsieur de Saint-Maxent, tenez-vous à ce que nous lâchions les chiens ? Intervint Georges Tremblay. Maximilien François se raidit, il ne comptait pas céder quoiqu’il advienne, c’était devenu une question d’honneur. Son orgueil le rendait inconscient du danger encouru. Il allait avec morgue répondre quand se présenta derrière lui la jeune femme.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Le bruit d’un galop de chevaux lui avait fait quitter le fauteuil dans lequel elle s’était réfugiée, où recueillie, elle priait. Antoinette-Marie n’avait plus rien entendu depuis un moment en provenance des pièces voisines, comme si les domestiques eussent voulu par leur silence respecter son oraison. Seule une lointaine complainte venant des champs était perceptible, chant des esclaves s’aidant dans leur labeur. La lumière au fil des heures qui s’était écoulé s’était répandue dans la pièce. Elle avait ruisselé le long des pieds de la coiffeuse, s’était étalée sur le tapis, allumant les scènes champêtres qui y étaient tissées prenant alors une couleur plus chaude. Sur le mur, l’or des cadres avait accroché quelques particules de lumière. Intriguée, elle s’approcha de la fenêtre et vit monter quatre cavaliers. Son cœur battit la chamade, elle en connaissait trois et parmi eux elle reconnut la silhouette de Juan-Felipe. Elle se précipita à la coiffeuse et vérifia sa mise. Elle prit la brosse et à défaut de se faire un chignon, elle mit de l’ordre dans ses boucles. Elle retourna vers la fenêtre, son cœur s’emballa, elle ne les voyait plus, elle pensa avoir rêvé, mais elle entendit l’aboiement de ses chiens. Elle allait crier pour dire qu’elle était là quand la clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit sur la petite fille qui la regardait avec un sourire triste, elle lui fit signe de la suivre et lui montra le chemin.

Elle arriva sur le palier à temps pour voir le poing de Juan-Felipe heurter la face de Maximilien François. Navarre et Béarn à la vue de leur maîtresse firent céder la prise de Georges et se précipitèrent sur elle à la renverser. Elle riait de nervosité et de soulagement.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney, Penelope Lee Acton, 1791

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 042 et 43

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Chapitre 42

Septembre 1791, L’invitation

(Le petit conseil by Nicolas Lawreince

Marie-Adélaïde Maubourg et Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

À sa grande surprise, Antoinette-Marie trouva, à son réveil sur sa table de nuit, une lettre de Madame de Maubeuge accompagnée d’une autre de sa tante. Esther qui habillait sa maîtresse lui expliqua qu’elles étaient arrivées par un nègre des Maubeuge au petit matin. Intriguée, elle descendit, les lettres à la main, prendre son déjeuner dans le salon où elle trouva, de bien entendu, Marie-Adélaïde. Comme elle exprimait son étonnement à sa compagne, celle-ci la pressa de les lire, surtout celle de Nathalie de Maubeuge, car elle supposait qu’il devait y avoir urgence de sa part pour faire courir de si bonne heure un de ses gens de sa plantation à la palmeraie pour une simple lettre. Antoinette-Marie s’exécuta et ne retint qu’une information dans la lettre qu’elle avait tout d’abord lue en diagonale. « Le Gouverneur Miró allait quitter la Louisiane d’ici à la fin de l’année ». Elle allait être libérée du même coup de Louis Adam de Crécy, elle ne sentirait plus le poids du gouverneur lui imposant ce prétendant. Nathalie de Maubeuge l’avait appris par deux sources sures, la femme du gouverneur qui se savait quittée définitivement son doux pays et par Monsieur de Saint-Maxent victorieux. Antoinette-Marie exultait de soulagement.

*

La cabale, qui poussait le gouverneur Miró au-delà du Mississippi, au point de lui faire retraverser l’océan une bonne fois pour toutes, avait commencé par l’arrivée de Pedro Pablo Abarca de Bolea, comte D’Aranda dans le salon de la belle comtesse de Galvez, à Madrid. Accompagné de Maria de La Conception Castaños y Arrigorri, il venait demander de l’aide auprès de leur hôtesse. La fille de don Castaños, intendant du port de Bilbao, était par sa mère Maria d’Arrigorri, un membre de sa famille. Elle avait contracté un mariage avec un français, François Louis Hector, baron de Carondelet.

*

Governor Baron de Carondelet

Governor Baron de Carondelet

Colonel dans l’armée espagnole, le baron de Carondelet faisait une belle carrière comme administrateur au service de l’Empire, mais il n’avait pas reçu l’assentiment de sa famille qui avait bien été obligée d’accepter le mariage avec cette Espagnole jugée sans naissance. Malgré les années, Doña Castaños y Arrigorri avait été en butte constante avec sa belle famille et surtout sa belle sœur la Comtesse de Roncq. Son époux avait fini par rompre sans état d’âme avec sa famille et son pays pour accepter après différents postes celui de l’Intendance de San Salvador sur la côte du Pacifique composée de San Salvador, de Santa Ana, de San Vicente et de San Miguel. Avec leur suite et leurs deux enfants, après avoir traversé l’océan et les montagnes, ils arrivèrent dans la « Vallée de las Hamacas » au début du mois de mars de l’année 1789. La ville s’étalait au pied du volcan de Quetzaltepec, et leur maison était au centre. Celle-ci, la façade sobre, spacieuse, à étage, était tournée vers son large patio où coulait une fontaine entourée de buissons en fleurs. Son époux à peine arrivé croula sous la charge de travail que son prédécesseur avait négligée. L’exploitation de l’indigo, qui faisait la fortune des colons, avait épuisé la population indigène au point de manquer de main-d’œuvre et s’il accepta de faire venir quelques esclaves, il privilégia l’installation d’Espagnols pauvres dans les vallées vides de population.

Dans un premier temps, doña Castaños y Arrigorri apprécia cet exil au bout du monde qui lui offrait enfin un statut enviable. Mais elle, qui n’avait jamais quitté les grandes villes d’Espagne, avait très vite déchanté. Entourée de sauvages, vrais ou faux, et bien que servie comme une reine, le manque évident de civilisation de ce côté de l’empire l’avait plongée dans de sombres états d’âme. Les risques de tremblements de terre qui avaient déjà rasé la ville à plusieurs reprises et le volcan qui la dominait tel un géant toujours prêt à s’ébrouer avaient fini par entraîner un état dépressif, causant de sottes humeurs suivies de langueurs interminables qui inquiétèrent son époux.

Même leur deuxième enfant, à peine âgé d’un an, laissait la jeune mère indifférente. Le baron de Carondelet prit donc les choses en main, comme lui-même avait quelques craintes de se retrouver dans un cul-de-sac oublié de tous, il poussa son épouse à devenir son émissaire. Il lui proposa de repartir en Espagne et d’intercéder auprès de quelques appuis pour rappeler au roi et surtout à son Premier ministre, don de Floridablanca, son existence et ses capacités.

Lors de l’hiver 1790, après avoir laissé ses enfants aux soins d’une nourrice, elle avait débarqué à Séville puis à Madrid dans le bureau de don Aranda pour se remettre entre ses mains. Dès que celui-ci comprit la demande à peine déguisée, il songea à la comtesse de Galvez. Elle avait ses entrées auprès du Premier ministre et celle-ci n’hésiterait pas à aider un compatriote d’autant qu’elle pourrait en finir avec un ressentiment longtemps macéré en son sein. Il savait pouvoir lui présenter la demande de manière à obtenir ce qu’il voulait tout en lui suggérant les avantages qu’elle-même pourrait en tirer. Car il avait décidé de se débarrasser non pas de don Miró, mais de don Floridablanca dont le pouvoir vacillait. Ce n’était pas directement pour son compte, mais pour celui de Manuel de Godoy, l’amant de la reine, qui espérait le poste de ce dernier.

De plus, Don Miró avait trop de notoriété et de pouvoir pour se confronter directement à lui, même d’aussi loin. Mais il savait aussi qu’en poussant le Premier ministre dans ce sens il ferait branler définitivement sa place, car la famille du gouverneur de Louisiane était une des plus grande d’Espagne et il comptait sur elle pour l’aider à faire démettre le Premier ministre. Par le biais de sa parente qui lui serait redevable, il gagnerait en pouvoir, amoindrirait celui de la famille du gouverneur sortant et botterait en touche en rendant service à Manuel de Godoy. Et il ne doutait pas de l’aide que pouvait lui apporter Marie-Félicité de Saint-Maxent. Elle n’attendait qu’un pion pour avancer sur l’échiquier de la vengeance, et il le détenait. Il pourrait faire d’une pierre deux coups, et obtenir aussi pour sa fille la main de Miguel de Galvez le fils aîné de la comtesse, car le temps qu’elle s’en rende compte, perdant l’appui de don Floridablanca, elle entacherait la notoriété de sa famille et aurait besoin de la sienne. C’était trop beau pour être vrai.

*

(Portrait of Miss Gunning de Nathaniel Hone the Elder (1718–1784)

Marie Félicité de Saint-Maxent

Marie-Félicité de Saint-Maxent trônait au milieu de ses hôtes, attentionnée pour chacun, les mettant en valeur chaque fois que cela était possible. Bien qu’exclue de la cour pour avoir tenu des propos ayant déplu à la reine, elle était majoritairement entourée de la coterie du Premier ministre en poste depuis que celui-ci l’avait aidée pour l’élargissement de son père. À ceux-ci se rajoutaient des Français immigrés fuyant les affres de la révolution. Mais elle n’était pas inconsciente et ne mettait pas tous les œufs dans le même panier. Sur les conseils de François Cabarrus, elle s’était liée d’amitié avec don Godoy qui lui n’était d’aucun parti hormis celui de la reine. Sachant que la reine était fort contrariée à son encontre, Marie Félicité l’avait courtisée et pour cela elle avait rendu service à son amant. Elle connaissait les besoins dispendieux de celui-ci et s’était entremise auprès de Monsieur Cabarrus afin de lui faciliter les choses. Si elle en fût remerciée par un timide retour en grâce, son ami, Monsieur Cabarrus, fut accusé de détournement et emprisonné. On lui reprochait surtout ses origines françaises et de plus cela évitait le remboursement de la dette contractée par le favori. Et c’était justement avec lui qu’elle conversait lorsqu’elle aperçut entrer don Aranda et sa compagne qu’elle ne reconnut pas tout de suite. Elle lui fit signe d’approcher faisant fi de toute étiquette, ce qui était l’esprit de son salon.

« – Doña Castaños y Arrigorri ! Quel plaisir de vous voir, moi qui vous croyais de l’autre côté de l’océan. » Les deux femmes se connaissaient fort bien, le baron de Carondelet était un ami de son père. Après avoir salué don Aranda, la comtesse de Galvez entraîna sa compagne dans un coin du salon laissant les deux hommes ensemble. Elles échangèrent les nouvelles de chacune de leurs familles, et dans ce duo féminin, on se passa des messieurs pour changer quelque peu la politique de l’Espagne. Contrairement à ce que pensait don Aranda, Marie-Félicité de Saint-Maxent s’en ouvrit à don Godoy et non à don Floridablanca à qui elle évitait d’être trop redevable, car il devenait trop empressé. De bon conseil, celui-ci demanda aux deux dames de patienter quelque peu, le temps de tâter le terrain auprès de la reine. Contre toute attente, celle-ci fut enchantée de l’idée, la famille du gouverneur de Louisiane devenant à son goût un peu trop pressante donc trop pesante. Elle remercia son amant de son excellente idée et elle tança son Premier ministre de ne pas avoir eue cette idée. Don Aranda en tira tout de même un grand contentement même si cela ne lui permettait pas de tirer profit de la situation sur la comtesse de Galvez.

Quelque temps de là, le gouverneur Miró, lucide, reçut une promotion qui le faisait rappeler au ministère de la guerre, pendant ce même temps un ordre parvenait au baron de Carondelet afin qu’il rejoigne à la fin de l’année son nouveau gouvernement à La Nouvelle-Orléans où son épouse le rejoindrait.

*

Relisant la lettre de Madame de Maubeuge, Antoinette-Marie en lut les détails à Marie-Adélaïde, apprenant du même coup que le nouveau gouverneur était nommé depuis le 13 mars, mais qu’il prendrait en fait, son poste qu’à la fin de l’année. Outre les tenants et les aboutissants de l’affaire, elles apprirent qu’elles étaient conviées pour l’investiture du nouveau gouverneur. Les fêtes se faisant vers la fin du mois de novembre. Après avoir commenté la lettre de leur amie, Antoinette-Marie brisa le sceau de celle de sa tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac

Marquise Ajasson de Grandsagne

À Antoinette-Marie Baronne de Thouais

Neuchâtel, le 12 juillet 1791

Ma très chère nièce,

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Madame Le Sèvre, mère de Vigée Le Brun, Vers 1774-1778

la Fauve Moissac Marie Louise

Votre sœur et moi-même avons appris par le même courrier votre triste arrivée en Louisiane et ses funestes conséquences. Nous sommes l’une comme l’autre mortifiée par votre malheur et des plus compatissantes. Le navire, sur lequel voyageaient vos missives, ayant été arraisonné par des corsaires, elles n’ont repris leur route jusqu’à nous qu’une fois le navire repris par la nation américaine. Cela nous a laissé penser horrifiées, à quel point vous deviez être seule. Nous avons l’une comme l’autre écrit à notre amie Madame de Maubeuge espérant que nos courriers vous arrivent et les avons fait voyager par deux navires différents, dont un, par l’intermédiaire d’un Monsieur Wilkinson qui semble vous connaître…

Comme vous avez pu le constater, je vous écris depuis mon château de la pointe du Grain sur le lac de Neuchâtel…

*

Sous le regard perplexe ou inquisiteur de son entourage, la reine Marie-Antoinette-Marie faisait le tour du salon, visiblement perturbée, s’arrêtant de temps en temps devant les hautes fenêtres donnant sur le jardin des Tuileries où se promenaient les Parisiens. Elle lissait machinalement les dentelles de ses manchettes. Depuis cette journée d’octobre 89, lors de laquelle elle avait bien cru perdre la vie, elle et sa famille avaient été priées de demeurer à Paris, redonnant à cette ville le statut de capitale. Ils avaient été établis au Palais des Tuileries qui n’avait pas vu d’habitant depuis des lustres, en fait depuis le départ définitif du grand-père de son époux, aussi ce palais n’en avait que le nom. Leur installation avait plus ressemblé à un campement qu’à des appartements royaux. Malgré les bonnes intentions du général La Fayette, et le rafraîchissement de l’aménagement des appartements, il fut très vite évident pour tous que la famille royale était prisonnière de la Constituante. Madame de Tourzel et Madame Élizabeth, dans un angle du salon, tout en faisant lire le petit Louis-Charles, examinaient la souveraine avec inquiétude. Les gardes de faction sentaient qu’il se passait quelque chose, mais n’auraient su dire quoi. Seule Madame La Fauve-Moissac devinait ce qui se tramait dans sa tête, car c’est elle qui avait remis entre ses mains le message qui tourmentait la reine. Elle l’avait glissé à son arrivée entre les pages du livre que la souveraine feuilletait paresseusement et qu’elle avait abandonné sur un guéridon, et elle l’avait incité à le reprendre, sous prétexte d’un passage fort intéressant ignoré par la lectrice.

Le matin même, Monsieur de Fersen avait intercepté son carrosse alors qu’elle se rendait au palais, elle était une des rares personnes de l’entourage royal qui rentrait et sortait du palais tous les jours puisqu’elle n’y logeait pas. Elle ne fut pas surprise, elle avait pris l’habitude de ces remises inattendues de missives du comte suédois. Elle le connaissait bien, car dès qu’il avait eu son régiment à Landrecies, près de Valenciennes, il avait pris ses habitudes à la cour sous le regard bienveillant de la reine. Si au début cet échange de lettres l’avait un tant soit peu gênée, car la rumeur prétendait une liaison entre la souveraine et le comte, au point que le général La Fayette avait été jusqu’à suggérer froidement à la reine le divorce, elle avait vite compris que le sujet était autrement sérieux. Naturellement, Madame La Fauve-Moissac n’en connaissait pas le contenu, mais comme tout son entourage, elle savait que le comte suédois, le marquis de Bouillé, le baron de Breteuil, et le comte de Mercy-Argenteau, la priaient de s’évader de cette prison à peine bienveillante où afin de surveiller la famille royale, le nombreux personnel dormait, sur des couches à même le sol. Des tentatives avaient déjà été proposées, mais toutes repoussées. Mais au fil du temps, le roi se sentait oppressé et son pouvoir était de plus en plus limité. Il ne savait comment le reprendre, quant à la reine, elle avait de plus en plus peur pour elle et pour les siens de rester plus longtemps l’otage de la Révolution. Et puis l’un comme l’autre pressentaient le péril de laisser les émigrés diriger les événements avec la crainte que s’ils réussissaient à rétablir le pouvoir royal, ce soit contre le roi. Marie-Antoinette ne savait quel parti prendre, allait-elle pousser son époux dans cette voie, dans cette fuite qu’elle sentait salutaire, mais terriblement dangereuse aux effets irréversibles, ou allait-elle laisser son époux hésiter et laisser passer cette opportunité, car elle le connaissait, il pèserait le pour et le contre et ne prendrait aucune décision. Aussi, attendait-elle le roi pour lui soumettre la proposition, et cette impatience la faisait arpenter le salon avec agitation, car il lui fallait se décider avant son retour, d’autant que ce plan avait déjà été repoussé huit jours plus tôt. Cette attente dura deux bonnes heures, le temps des comptes-rendus ministériels. Le souverain de retour, la reine semblait avoir repris son calme et le reste de la journée eut lieu selon le protocole habituel, attendant l’un des rares moments où le couple royal était seul.

Sous l’empire du comte Fersen, la reine et par elle le roi avaient pris leur décision, ils suivraient son plan. Il était devenu leur premier confident, leur conseiller le plus écouté. Les souverains avaient évincé Necker et repoussé La Fayette, et avaient montré tant de défiance à Mirabeau et aux triumvirs, qu’ils avaient fini par se remettre les yeux fermés aux mains d’un étranger, dans le moment où leur couronne penchait au point qu’un faux pas la ferait tomber. Tout dévoué à la Reine, qu’il aimait vraiment, encore qu’il n’avait guère de scrupule à tromper cet amour platonique, le comte suédois était prêt à verser son sang pour elle, mais trop sûr de lui, trop romanesque, il ne soupesait pas assez les risques où il l’entraînait. Il n’avait point le sens des responsabilités et traitait en intrigue galante une aventure d’État.

Madame La Fauve-Moissac ne comprit le changement apporté par la lettre que le lendemain, lorsqu’elle entra dans le grand salon. Devant l’entourage de la reine, celle-ci l’interpella. « – Madame la marquise D’Ajasson de Grandsagne, nous vous attendions !

– Majesté. Madame La Fauve-Moissac s’affaissa dans une révérence, intriguée par cette apostrophe inhabituelle. Je suis désolé d’avoir impatienté Votre Altesse, mais la circulation dans Paris est un enfer journalier !

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Marie-Antoinette

– Cela n’est point grave, mais j’ai à vous parler. Bien qu’elle entraînât la marquise dans un angle de la pièce, elle ne baissa pas le ton, ma chère, il serait temps de rentrer dans vos terres, je vais devoir me passer de vos services, notre cassette ne nous permet plus malheureusement d’entretenir autant de personnels ! La marquise en resta interloquée, se demandant ce qu’elle avait pu faire pour déplaire. De plus, elle ne comprenait pas cette histoire financière, il y avait longtemps qu’elle ne recevait plus de pension royale et vivait de ses propres rentes. Elle allait répondre quand elle perçut dans le regard de la reine une supplication. L’ayant attirée au plus près dans l’encoignure d’une large croisée ouverte sur les jardins pour donner de l’air, car ce mois de juin était particulièrement chaud et orageux, elle rajouta plus bas. « – Vous comprendrez plus tard, mais partez dès ce soir, au plus tôt ! » La marquise reprit contenance. Comprenant soudainement l’importance de la tirade faite devant tous, elle replongea dans une révérence et sortit du grand salon, affichant un sourire que trahissait ses yeux brillants d’émotion sous les regards intrigués des personnes assemblées dans le salon. Tous se demandaient ce qu’avait pu faire la marquise pour décevoir la reine au point de se faire congédier. La porte passée, elle traversa la salle des Cents suisses essayant de ne rien montrer de son émotion. Elle descendit l’escalier qui menait au vestibule du pavillon de l’Horloge saluant courtoisement ceux qu’elle rencontrait étonné de la voir quitter les lieux si tôt arrivée. Elle sortit du côté de la cour du Carrousel et réclama sa voiture. Après avoir demandé à son cocher de se rendre à l’hôtel de Choiseul où elle savait trouver son mari qui réglait des détails au ministère de la guerre, elle s’effondra sur la banquette de cuir rouge. Elle avait compris, il fallait quitter la France, ce qu’elle n’avait jamais voulu envisager. Les rues de Paris engorgées empêchaient le carrosse d’avancer facilement ce qui l’énervait tant elle était pressée de prévenir son époux. Ayant remis ses idées en place, elle descendit dignement de la voiture, elle pénétra dans la cour de l’hôtel par la rue Neuve Saint-Augustin, elle savait qu’elle ne devait soulever aucune question. Elle se composa un visage de marbre, agrémenté d’un sourire de convenance, et comme si sa venue était somme toute normale, par un valet, elle fit prévenir son époux qu’elle l’attendait. Son attente ne fut pas longue, ce dernier était fort curieux de sa venue. Il l’entraîna dans un salon contigu, car il devinait que c’était d’importance, bien qu’il fût seul dans la pièce, il l’interrogea à voix basse. « – Qu’avez-vous mon amie ? Que vous arrive-t-il ?

– Mon ami la reine me demande de rentrer dans nos terres !

– Ah, c’est donc pour bientôt. Le marquis avait depuis longtemps deviné les projets de fuites de la famille royale, au vu des agissements de son entourage et des dires de sa femme. Il n’avait qu’une crainte, c’est que la France se retrouva en guerre avec l’Autriche qui pour l’instant attendait, le frère de la reine, Léopold II, n’ayant aucune envie d’intervenir. Bien que prévenu par son ministre de la guerre, le roi refusait l’évidence, le pays tout entier nourrissait un patriotisme qui, s’il partait, allait se tourner contre lui. En face de la monarchie, la nation se dressait résolue à défendre ses droits. Il supposait évidemment que Louis XVI comptait gagner l’est, situation qu’il ne pourrait tenir huit jours l’obligeant à sortir de France. Évidemment, la cour était mal avertie des tendances de la province et de l’esprit des troupes, il pouvait se tromper, mais il en doutait. La fuite de la famille royale résonnerait par tout le territoire comme une impardonnable injure à la Nation.

Il sortit de ses pensées et reprit. « – Rentrez et préparez-vous à partir, n’emportez que l’essentiel. Demandez à votre chambrière et à mon valet s’ils veulent bien nous suivre, car cette fois-ci cela sera pour longtemps, pour ne pas dire définitif. Donnez à nos autres serviteurs leurs gages pour trois mois, et faites fermer notre hôtel. N’y laissez rien que vous puissiez regretter, car j’ai bien peur que nous ne retrouvions pas notre bien, du moins en état, mais que cela ne prenne pas des allures de déménagement. » Tout en donnant ses directives, il serrait les mains de sa femme pour lui donner du courage.

« – Mais vous, mon ami, dois-je vous attendre ?

– Non, ce serait trop risqué, je vous rejoindrai à Charenton, à l’auberge de « l’oie grasse » sur la route de Chilly-Mazarin. Je m’y ferai conduire par du Pontel mon aide de camp avec mon carrosse que je compte emporter avec nous, cela nous fera voyager plus confortablement.

wilhelm m. buschLa matinée ne s’était pas écoulée que la marquise était à nouveau chez elle et donnait ses ordres à son personnel ahuri par ce départ soudain. Un branle-bas de combat s’opéra alors dans l’hôtel de la rue vieil du temple. Le reste de la journée se passa dans l’emballement des effets personnels. La marquise triait, rejetait puis reprenait ne sachant que faire, elle se sentait désemparée devant l’inéluctable. La garde-robe avait été entassée dans les malles, les bijoux dans un coffret qu’elle ne quittait pas. Quels tableaux emporter ? Quels bibelots avaient plus d’importance que les autres, l’argenterie, la porcelaine, on ne pouvait tout de même pas l’abandonner à des pilleurs éventuels. Laisser les meubles inévitablement. Elle convoqua sa chambrière et le valet de son mari, les époux Poinçon. Elle les mit devant les faits, d’un seul corps, ils répondirent à la demande de leur maîtresse, qu’ils avaient toujours servie, ils suivaient leurs maîtres. Quant au cocher de la berline, ils s’en portaient garants puisque c’était leur fils unique et qu’il le savait sans attaches. À sa surprise, dès qu’elles l’apprirent, sa cuisinière, la Marceline, et sa fille, servante dans l’hôtel demandèrent à être du voyage, la marquise émue, mais perplexe acquiesça toutefois. Les deux femmes, le couple Poinçon, le cocher, le palefrenier et elle-même cela ferait sept personnes, on se serrerait jusqu’à Charenton. Tout semblait se présenter au mieux, quant au moment du départ le cocher fut introuvable. Ce que ne savaient pas les époux Poinçon, c’était que leur fils, le Jean était pour les nouvelles idées, et s’il n’avait rien contre ses maîtres, il n’en était pas moins pour la révolution, et quand il avait compris le projet de ceux-ci, dans un élan patriotique, il était parti avec pour but de les dénoncer au comité de quartier. Mais chemin faisant, la culpabilité l’envahit, il n’avait rien à leur reprocher, ils avaient toujours été bons pour lui et ses parents, ce qui était rare. Il revint sur ses pas et annonça à son père et à sa mère qu’il ne les suivrait pas dans l’exil de leurs maîtres, au grand désarroi de ceux-ci. Marie-Jeanne Poinçon, désemparée, pleine de tristesse, se rendit chez sa maîtresse, qui rangeait des papiers dans un marocain, afin de lui annoncer la nouvelle. Elle s’affaissa dans la bergère.  « – Mon dieu, mais qui va conduire la berline ? Pas très à l’aise, la chambrière répondit.  « – Mon cousin Paul, celui de Saint-Antoine, acceptera sûrement si vous le payez bien Madame, car il a plus de dettes que de biens, à la mort de sa femme, il a sombré dans le vin, mais ce n’est pas un mauvais bougre. Il était au service de la malle-poste allant vers le Nord, mais il a été renvoyé. Ce serait une chance pour lui, alors peut-être ?

– Nous n’avons pas le choix Marie-Jeanne, fais-le chercher.

La nuit était là quand enfin tout fut arrangé et prêt pour partir. Madame La Fauve-Moissac quitta Paris avec six serviteurs et un cocher peu fiable, après avoir laissé la garde de son hôtel à un couple de concierges et une lettre pour sa nièce, Marie-Amélie Lacourtade.

Bastille-1420.jpgComme prévu, longeant les murs de la Bastille, sa berline sortit par le quartier Saint-Antoine en direction de Chilly-Mazarin. Les femmes s’étaient entassées à l’intérieur de la voiture, les hommes sur le siège du cocher. Elle allait lentement, car elle était lourdement chargée. La porte Saint-Antoine fut passée sans plus de problème avec un laissez-passer du ministère, d’autant plus facilement qu’il se faisait tard et que la chaleur orageuse donnait de la peine à chaque geste. Elle retrouva au village de Charenton son époux qui était dans la plus grande inquiétude. Contrarié de voir la berline si encombrée de malles et de gens, mais soulagé de voir enfin son épouse. Ils dînèrent à l’auberge, mais ne s’y attardèrent que le temps d’équilibrer en charge les deux voitures. Le marquis préférait mettre de la distance entre Paris et eux, avant que l’on apprenne la fuite du couple royal. Il ne savait pas quand le projet devait se réaliser, mais il supposait que cela devait être imminent devant l’injonction de la reine. Il ne savait pas si bien penser, car presque au même moment, dans la citadine stationnée près des Tuileries, rue de l’Échelle, le roi s’impatientait devant le retard de son épouse qui s’était perdue dans les méandres des rues entourant le Louvre.

Le voyage se déroula sans problèmes jusqu’à Nogent où ils trouvèrent au petit matin un coche pour faire traverser la Marne aux deux voitures. Ils contournèrent Provins, et traversèrent la Seine à un autre Nogent. Le soir venu, ils prirent un peu de repos au relais de la Fosse-Corduan et y changèrent les chevaux. Le repas pris, ils repartirent, malgré la nuit tombée le marquis ne voulait pas lambiner. Il connaissait la région et préférait contourner largement Troyes par Pont-Sainte-Marie pour ne pas attirer l’attention. Ils voyageaient nuit et jour ne s’arrêtant que pour changer les chevaux. Mais ils furent au dépourvu lors de la traversée de la forêt à la limite entre la Champagne et la Bourgogne entre Bar et Châtillon, un essieu du carrosse du Marquis se rompit. Ils s’apprêtaient à l’abandonner quand ils furent secourus par un charron du village de Mussy, qui avait été alerté par les enfants du hameau. Puis sans plus de problème les deux carrosses avalèrent les dernières lieues jusqu’à Pontarlier, traversant Châtillon-sur-Seine, Maisey-le-Duc, Recey sur Ource, Grancey, Marey sur Tille, Til Chatle, Bèze, Pontailler où ils prirent à nouveau un bac sur la Saône et à Ranchot un pont traversait le Doubs. À Pontarlier, le marquis et la marquise firent quelques pas pour se dégourdir les jambes pendant le changement d’attelage, et prirent leur repas à l’auberge. Le marquis était soulagé, aucune rumeur ne venait de Paris, quoiqu’il s’y fut passé la nouvelle n’avait pas encore circulé. Il aurait été bien surpris et fortement paniqué s’il avait su qu’ils étaient suivis à trois heures de là par un cavalier qui propageait la nouvelle. Le roi et sa famille avaient été arrêtés à Varennes. Ils passèrent en Suisse par Verrières-de-Joux au petit matin et arrivèrent dans leur château la pointe du Grain à l’embouchure de l’Areuse, en fin de journée. Le soleil se couchait sur le lac de Neuchâtel. Ils avaient voyagé pendant trois jours, en s’interrompant le moins possible, ils avaient parcouru une centaine de lieues d’une traite.

Deux jours après leur arrivée, c’est Pierre-Alexandre Dupeyrou, qui avait été aussi un ami de Jean-Jacques Rousseau, qui fit le trajet jusqu’à la demeure du marquis au bord du lac pour lui apprendre la maladroite tentative d’évasion de la famille royale, arrêtée dès le lendemain. Celle-ci avait été ramenée à Paris sous les menaces et dans un climat de sourde violence.

*

Louis Augustin Lacourtade (Etude pour la tête de Louis-Philippe, duc de Valois, futur roi Louis-Philippe Ier, au berceau par Nicolas Bernard Lépicié

Louis Augustin Lacourtade

… C’est donc à cause de cette triste et ridicule aventure que me voilà installé, il faut l’admettre de façon agréable dans ma maison au bord du lac de Neuchâtel au milieu des vignes, mais loin de ma famille et de tout ce qui me tient vraiment à cœur.

Je ne saurais finir ma lettre sans vous annoncer l’heureuse nouvelle au cas où la lettre de votre sœur ne vous parviendrait pas. Le 15 du mois de mai, elle a mis au monde un beau poupon baptisé Louis Augustin Lacourtade, qui fait le bonheur de tous.

*

Pour la Toussaint, comme cela avait été prévu, les dames accompagnées de leurs femmes de chambre, Esther et Jessica, et de Hyacinthe que sa maîtresse avait décidé de faire former comme majordome chez les Maubeuge, partirent pour La Nouvelle-Orléans.

Chapitre 43

1er novembre 1791, Le sacre du gouverneur

Esplanade or Place of Arms (Squares 24, 43, 45 & 46)

Negative lent by Louisiana State Museum

Le groupe traversa de part en part le hall de l’hôtel du Gouverneur et stationna un instant sur le perron où quelques marches menaient au jardin. Sous le soleil automnal de la fin de journée que nul nuage ne cachait, la foule des créoles se pressait. Malgré les difficultés économiques dues à la crise de l’indigo et à la stagnation du sucre, la colonie de la Louisiane était en plein essor. L’arrivée des colons chassés de Saint-Domingue et des émigrés français fuyant la Révolution venait enrichir sa population de français, ce qui n’était pas pour déplaire au nouveau groupe d’invités. Le jardin était une débauche d’élégance où les femmes exhibaient les dernières toilettes de Paris qui malgré la révolution se renouvelaient et se propageaient de par le monde. Les soies, les basins, les cotonnades de toutes couleurs s’évasaient autour des tailles et permettaient de mettre en valeur les gorges chargées de bijoux qui brillaient sous les derniers éclats du jour relayé par les torchères que les esclaves allumaient. Si la plupart des hommes portaient perruques et habits à la française, certains portaient déjà des culottes rayées, des plumes à leurs chapeaux et des foulards vaporeux autour du cou.

Evelina : Fanny Burney.jpgSuivis d’Antoinette-Marie et de Marie-Adélaïde, monsieur et madame de Maubeuge se dirigèrent droit vers le dais sous lequel se tenaient les deux gouverneurs. Celui sur le départ fulminait de rage sous un masque impassible et celui venant d’arriver jubilait de son importance nouvelle. Nathalie de Maubeuge était resplendissante dans une robe-fourreau d’un jaune lumineux garni de dentelles de Chantilly noires assorties en couleur à son chapeau de paille et ses gants. Elle avait longtemps hésité devant le choix que lui offrait sa garde-robe. Elle avait tranché pour ce jaune symbole d’un nouveau soleil et puis cette robe lui faisait la taille si fine et la dentelle noire mettait en valeur sa carnation de blonde. Elle ne faisait pas un pas sans dire bonjour ou sourire à quelques-uns de ses amis, faisant remarquer la présence de certains à son époux sur lequel elle s’appuyait gracieusement. Ces deux compagnes n’avaient rien à lui envier. Antoinette-Marie, dans une robe-fourreau violette que projetait vers l’arrière un faux cul, accompagnée d’un fichu de linon blanc immaculé croisé sur sa poitrine et noué dans le dos essayait de respirer sous la contrainte des baleines du corsage. Elle avait demandé à Esther de coiffer sa chevelure en chignon souple laissant tomber en cascade jusqu’à la taille ses boucles. Elle y avait calé dessus un large chapeau penché sur son front et attaché sur sa nuque par un large ruban de satin afin de cacher ainsi le haut de son visage, ce qui pensait-elle la protégeait des regards. Elle regrettait ce choix, car le peu de brise qui soufflait risquait à tout moment d’en bouleverser l’ordonnancement. Son amie, qu’elle tenait par le bras, avait opté pour une robe de coupe jumelle en grosse soie de couleur lie-de-vin dont le profond décolleté était caché par un petit fichu noué cravate, attirant l’œil sur celui-ci plutôt que de le cacher et pour sa coiffure, sous un chapeau à la Marlborough, elle s’était contentée de nouer ses cheveux lâches sur la nuque. Marie-Adélaïde rayonnait à la joie d’être à nouveau dans le monde. Malgré la sobriété de leur tenue que leur avait fait préparer madame de Maubeuge pour cette occasion et qui avait fait l’agrément de toutes, l’une et l’autre n’avaient jamais été si belles. Leur arrivée fut distinguée de tous. Marie-Adélaïde fit remarquer la présence de Georges Tremblay, un peu gêné, sous un magnolia. Celui-ci logeait chez Monsieur Bevenot de Haussois, car poussé par Marie-Adélaïde, comme tous les planteurs de Louisiane, il avait convergé vers La Nouvelle-Orléans et le palais du gouverneur. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, fier d’une si belle compagnie, fendit la foule afin de présenter ses hommages au gouverneur nouvellement nommé.

Au côté du bassin, il avait été installé un large dais de toile qui protégeait du soleil et abritait canapés et fauteuils pour les proches des élus du jour. Le nouveau représentant de l’Espagne conversait avec Monsieur de Saint-Maxent fier de sa réhabilitation qui éclatait au grand jour. Car à peine arrivé en Louisiane, devant en partie sa nomination à la fille de ce dernier, la comtesse de Galvez, Monsieur de Carondelet l’avait fait appeler auprès de lui le confortant dans son amitié. Au contraire de l’ancien gouverneur, le nouveau avait une silhouette élancée, qui lui donnait une élégance naturelle. À ses côtés son épouse Madame de Carondelet, alias Maria de La Conception Castaños y Arrigorri, les cheveux noir de jais, le teint olivâtre et la morgue des castillanes, jubilait de sa nouvelle position. Le couple au fait de la gloire du moment avait l’intelligence de ne pas écraser ceux qu’ils remplaçaient, conscients l’un et l’autre du peu qu’il fallait pour que tout bascule. Ils n’oubliaient pas que leurs prédécesseurs étaient leur lien avec ces sujets de l’Espagne que l’on décrivait assez dissipés. Bien qu’il enrageât, le gouverneur Miró y Sabater de son côté faisait comme si de rien n’était. Affichant un sourire bienveillant, il échangeait des propos anodins avec tous. Pendant son mandat, il avait attiré la sympathie de beaucoup de louisianais. La plupart lui reconnaissaient beaucoup de sagesse et d’équité, ils venaient le remercier pour tout ce qu’il avait fait pour eux. C’était un baume au cœur à défaut de son orgueil. Aucun n’avait oublié l’incendie et la bienveillance qu’il avait eue pour tous. Qui plus était, personne ne savait à quoi s’en tenir sur le nouveau venu si ce n’était qu’il faisait plus français qu’espagnol.

 Arrivé devant le dais monsieur de Maubeuge se courba tout en retirant son tricorne et les trois jeunes femmes qui l’accompagnaient plongèrent dans une révérence. Monsieur de Saint-Maxent présenta le marquis et sa compagnie, Monsieur de Carondelet, charmé, gratifia le groupe d’un large sourire et d’un chaleureux accueil. Les trois hommes se lancèrent dans une conversation à bâtons rompus, les uns sachant l’importance des autres. Le gouverneur Miró y Sabater lui jubilait. Il savait quelle épine pouvait être Monsieur de Maubeuge avec ses accointances avec la France et par rebond l’importance que lui donnaient les créoles français et donc le Cabildo. Cette assemblée avait passé son temps à lui chercher des poux sur tout, alors qu’il savait ses représentants trafiquant de la contrebande du lac Pontchartrain au fin fond des bayous du Sud, Monsieur de Maubeuge n’étant pas le dernier. Madame Maccarthy proposa à la marquise un fauteuil qu’elle avait fait avancer par geste à un de ses valets. Elle confortait ainsi aux yeux de tous la position prépondérante de Nathalie de Maubeuge faisant sourciller un instant Mme de Carondelet devant ce privilège. La marquise mit toute sa grâce pour séduire la nouvelle venue.

Chacun essayait d’approcher le nouveau gouverneur, de s’en faire remarquer, avec l’arrivée du marquis et de la marquise de Maubeuge le jeu des préséances se modifia légèrement. La coterie de la marquise se rapprocha, se faisant présenter par son intermédiaire à celle qui était devenue la première dame de la colonie. Les voisins d’Antoinette-Marie, venus comme elle, tirèrent parti de cet avantage pour se rapprocher de sa protectrice. Les Espagnols préféraient flatter madame de Carondelet, utilisant le castillan pour cela. Chacun faisait de son mieux pour se mettre en valeur. On la félicitait pour la variété des plats, des gourmandises mises à disposition sur des tables dispersées dans le jardin où des boissons attendaient les invités au son d’un quatuor installé aux abords. Sous les parasols, les convives s’installaient pour se sustenter, choisissant au mieux leurs voisins, Georges Tremblay en profita pour se rapprocher des dames de la plantation de la Palmeraie qui s’étaient éloignées du dais honorifique. Elles furent promptement rejointes par les habitants de leur paroisse, tout ce petit monde commentait ce qu’il voyait, cherchant l’avis des autres voire l’assentiment.

 (SCHALL Jean-Frédéric, 1752-1825 (France)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Au milieu de cette cour qui avec le temps était devenue amicale, Antoinette-Marie fut surprise d’être abordée par un vieux monsieur. « – Excusez-moi Madame, mais êtes-vous bien, madame Cambes-Sadirac, baronne de Thouais ? » Bien qu’interloquée, elle sourit à l’homme, courbé sur sa canne, habillé à la française, mais dans une tenue fort démodée. Elle supposa que l’homme faisait partie des nouveaux immigrés qui arrivaient en grand nombre de France.

– Tout à fait monsieur, puis-je savoir à qui ai-je affaire ?

– Je suis le baron Geneste de Malromé, en fait si vous êtes bien celle que je pense, vous devez être la fille du baron de Cambes-Sadirac.

Antoinette-Marie se raidit, elle fixa l’homme se demandant ce qu’il lui voulait. Tout en gardant un visage de marbre, elle reprit. « – Je suis celle que vous pensez monsieur, je suis la dernière fille du baron.

– Pouvons-nous faire quelques pas ?

Intriguée, elle accepta et s’excusa auprès de ses amis. À la question muette de Marie-Adélaïde, elle répondit en haussant les épaules en signe d’ignorance. Marchant à ses côtés, il attira la jeune fille dans un coin isolé du jardin.

– Excusez-moi de faire tant de mystères, mais je suis porteur d’une mauvaise nouvelle. Lorsque j’ai quitté la France en catimini, dû aux évènements, avec peu de biens avec moi, j’ai tout d’abord fait un séjour à Londres. Mes fonds ayant vite fondu, je me suis rendu dans le comté du Hampshire près de la ville de Havant où je savais être votre père, qui était l’un de mes amis. Lors de mon arrivée, il séjournait chez le vicomte et la vicomtesse d’Heinricourt de Grunne, des parents de Madame Bechade de Fonroche votre belle-mère je crois ?

Antoinette-Marie hocha la tête ne sachant pas où il voulait en venir. Elle supposait qu’au nom de cette amitié, il allait lui demander de l’aide. Encouragé devant l’attente interrogative de la jeune femme, il reprit. « – Lors de mon arrivée votre père était très malade, ce qui ne l’empêcha pas de me porter assistance, mais avant que je ne fus reparti il était mort des fièvres qu’il avait contractées et dont il souffrait depuis un certain temps déjà. » Elle ne sut que dire tellement elle était stupéfaite, le vieil homme prit ça pour le choc qu’il pensait lui avoir asséné. « – Je suis désolé, je suis maladroit, je n’aurai pas dû vous annoncer ce triste évènement, là, au milieu de la foule. Suis-je idiot ! Mais quand j’ai appris qui vous étiez, je n’ai pu attendre au nom de l’amitié que j’avais pour votre père.

– Non ! Non ! Monsieur cela va aller. En fait, je ne connaissais pas mon père, c’est la surprise. Je ne m’attendais vraiment pas à cette annonce, encore moins ici.

Le vieil homme resta bouche bée devant la réponse de la jeune fille. Il ne savait que penser, avec un sourire condescendant, elle lui proposa de revenir vers ses amis et lui apprit où elle logeait à La Nouvelle-Orléans au cas où il aurait besoin d’une quelconque aide. Elle ne savait que penser sur ce qu’elle devait ressentir, car hormis la surprise de l’annonce, la mort annoncée la laissait totalement indifférente. Elle supposait qu’elle aurait dû être affligée de perdre son dernier parent, mais il ne lui avait rien donné, ni affection ni même un semblant d’intérêt qui l’aurait lié à lui ou au moins lui aurait rappelé les liens du sang, même la culpabilité ne l’atteignait pas. Elle rangea l’information dans un coin de sa mémoire, elle avait d’autres choses à penser et à vivre.

18th Century Ballroom DancingPendant leur absence le bal avait commencé sur la terrasse de la demeure. Les Orléanais jouissaient de l’un de leurs plaisirs favoris, la danse. Quadrilles et contredanses entraînèrent la jeunesse jusqu’au petit matin. Quand on finit par demander à Antoinette-Marie ce que lui voulait le vieil homme, elle répondit d’une voix sans émotion. « – M’annoncer la mort de mon père ». Elle avait été bien plus troublée quand lors d’une contredanse Maximilien François le cadet de Monsieur Saint-Maxent l’avait rassuré quant à leur future union. Quand elle voulut le retrouver pour en savoir plus sur ses allégations, elle en fut incapable. « – Qu’avait bien pu comploter celui-ci ? »

*

La soirée du gouverneur, qui avait amené du fin fond de la Floride et de la Louisiane tous les créoles, remplissant chaque recoin de La Nouvelle-Orléans, était le prélude à une suite sans fin de bals et de dîners. Les habitants de La Palmeraie avaient découvert le visage reconstruit de la ville où plus aucune trace de l’incendie qui l’avait défigurée ne restait. La cité se métissait en prenant de la hauteur. La végétation luxuriante de magnolias, de palmiers, de saules et de sycomores embaumait à nouveau dans les patios des maisons, les unes de briques rouges aux balcons forgés dans le style austère de l’Escurial ou dans les jardins des autres, maisons à colombages normands que certains français, ignorant les risques d’un nouveau désastre, avaient reconstruites à l’identique. Le confort et le luxe des habitations s’apercevaient au travers des larges croisées qu’illuminaient le soir venu les lustres de cristal dans la profondeur des galeries à colonnades. Le marquis et la marquise de Maubeuge avec leurs convives étaient de toutes les mondanités, ce qui n’était pas pour déplaire à Marie-Adélaïde, à qui Georges Tremblay servait de cavalier attitré malgré son embarras dans ses soirées. Il était fait pour les champs de cannes, pour le soleil inondant le fleuve, pour les longues promenades à cheval, pour la chasse dans le bayou. Il ne supportait ces soirées que pour l’avantage d’accompagner la belle Marie-Adélaïde autour de laquelle commençaient à papillonner quelques prétendants à ses charmes, sa fortune n’étant pour l’instant pas connue. La vente de sa plantation de Saint-Domingue n’avait rapporté que la moitié de sa valeur. La lettre d’Aimé-Paul Fleuriau, qu’elle avait trouvé à son retour, l’avait assurée de l’opportunité de cette vente, au vu de l’état de la plantation et des évènements qui éclataient un peu partout dans l’île. Monsieur de Maubeuge avait utilisé ces informations pour aller dans le sens de ce qui allait devenir une tempête et avait vendu tout ce qui avait un rapport avec l’île, faisant transporter les nègres qu’il détenait sur celle-ci, les vendant à peine ayant traversé le golfe du Mexique.

Antoinette-Marie profita de toutes ses sorties pour guetter Maximilien François de Saint-Maxent, elle voulait savoir à quoi s’en tenir quant à cette interpellation. Elle n’avait osé en parler à ses amies de crainte de faire de cette apostrophe une affaire sérieuse. De plus, elle ne savait à quel point son hôte, le marquis de Maubeuge, n’était pas pour quelque chose dans cette demande en mariage qu’elle n’avait jamais reçue. Elle supposait qu’après Timecourt Latil et Louis Adam de Crécy, il y avait encore manigance pour la faire épouser. Elle eut été bien surprise si elle avait su que ces derniers avaient déjà été faire leur demande au nouveau gouverneur en plus du cadet de Saint-Maxent. Elle avait bien évidemment croisé plus d’une fois l’effronté prétendant, mais à chaque fois celui-ci esquivait l’affrontement et faisait preuve de mystère, ce qui agaçait au plus haut point la jeune fille. Cet échange devint de moins en moins discret, aussi dut-elle calmer l’intérêt de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde pour ce qu’elles prenaient pour une idylle naissante et pour cela Antoinette-Marie finit par se confier à celles-ci. La marquise la rassura et lui promit de se renseigner.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 040 et 041

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Chapitre 40

Tremblay Georges (4)

Georges Tremblay

Janvier 1791, Une arrivée fracassante

Comme prévu, les deux jeunes femmes se rendirent à la plantation après les rois. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde avaient profité de la compagnie de Georges Tremblay qui s’était déplacé à La Nouvelle-Orléans pour engager un nouvel économe. Lors de l’épidémie de l’été 1789, outre ses maîtres, la plantation avait perdu tous ses économes. L’un était mort des fièvres, l’autre avait préféré s’enfuir. Lors de son précédent séjour, deux ans plutôt, le jeune homme, promu contremaître par la force des choses, avait engagé Francisco Alvarez Pignero, âgé de vingt ans. Ce dernier venait à peine de débarquer de La Havane, et avait été appuyé par le gouverneur Miró. Cette fois-ci, son choix s’arrêta sur un jeune français d’environ vingt ans, Pierre-Henri Hautbois Guichette, fraîchement arrivé de Gironde. Il était recommandé par Monsieur de Maubeuge. Suffisamment aidé, il pourrait renvoyer à son maître, Monsieur Baret d’Auriolle, que décidément il n’avait jamais pu souffrir, malgré les services rendus.

Le trajet s’était fait en deux temps avec un arrêt à la plantation Maubeuge. Celui-ci avait été très agréable, car le temps avait été de la partie. Il faisait doux malgré la saison, Antoinette-Marie voyageait dans le landau conduit par Abraham avec Georges Tremblay et Marie-Adélaïde. Navarre et Béarn couraient autour de la voiture, furetant le long des berges du fleuve, débusquant ratons laveurs, serpents et faisant s’envoler les grues et les pélicans. Dans une autre voiture, faisant le voyage, avec les bagages, suivaient, Esther et Suzanne la femme de chambre de Madame Maubourg. Le jeune économe chevauchait à l’avant avec l’un des chevaux acquis par Georges Tremblay pour compléter l’écurie. Le groupe de jeunes gens allait joyeusement vers son avenir. Tous autant qu’ils étaient, ils étaient remplis d’espoir en cette nouvelle vie qui se dessinait devant eux. Antoinette-Marie faisait découvrir à Marie-Adélaïde les bords du Mississippi avec les plantations aux allées de chênes, de cyprès ou de pacaniers, aux champs de coton et de canne à sucre, les arpents de forêt encore sauvage. Elle lui fit remarquer les alligators qui plongeaient en les entendant venir, les colverts qui s’envolaient au bruit de leur agitation. Elle lui faisait admirer la végétation luxuriante, les chênes couverts de mousse espagnole, les cyprès avec leurs genoux dans l’eau. Elle était heureuse de faire découvrir à sa nouvelle amie, ce qui était son univers, ressentant le bien-être de se sentir chez soi.

*

Le groupe de jeunes gens arriva à la plantation en fin d’après-midi. Abraham arrêta le landau devant le perron sous lequel attendait dans l’ombre de la galerie Mama-Louisa. Georges Tremblay aida les dames à descendre, Antoinette-Marie était heureuse de rentrer enfin chez elle. Le sourire sur ses lèvres s’effaça de suite à la vue de Mama-Louisa, elle comprit qu’il se passait quelque chose. Alors qu’elle allait lui dire bonjour, le regard de la métisse lui montra quelque chose.

– Que se passe-t-il Mama-Louisa

– C’est le contremaître ! Il punit Dalila

– Mais pourquoi ? Que je sache, elle n’avait pas affaire à lui.

63_01_08_01-329x336.jpgLa métisse regarda droit dans les yeux Georges Tremblay. Elle n’osait fixer celui de sa maîtresse. « – Elle s’est refusée à lui. » Antoinette-Marie blanchit, sa mâchoire se crispa de colère, elle releva ses jupes et à grandes enjambées contourna la maison. Guidée par les cris de la malheureuse, elle pénétra dans les écuries. L’esclave était pendue par les poignées à une poutre, pendant que l’homme la fouettait. Les esclaves, qui attendaient dehors, eurent un mouvement de recul lorsqu’arriva leur maîtresse qu’ils n’attendaient pas. Elle arracha le nerf de bœuf des mains de Monsieur Baret d’Auriol. Celui-ci, surpris, recula. De colère, elle fouetta son visage et le mit dehors. « – Ne remettez jamais les pieds chez moi ! Sachez monsieur que je vous ferai payer toutes les conséquences de vos actes, quels qu’ils soient ! » S’essuyant du revers de la main la balafre qu’il avait sur le visage, il la traita de folle. Derrière elle, Georges Tremblay campé sur ses jambes se préparait à intervenir. « – Madame de Thouais vous a demandé de quitter sa propriété, ce n’est pas la peine de tergiverser. Quittez les lieux sur l’instant à moins que vous ne vouliez que je vous aide. » L’homme tourna les talons et sortit des écuries. Les esclaves présents à la scène n’osaient montrer leur joie, ils ne savaient trop sur quels pieds danser, ils n’en revenaient pas, ils n’avaient pas fini de louer leur maîtresse. Georges détacha la pauvre Dalila qui était plus morte que vive. Blême, Marie-Adélaïde était sous le choc revivant une scène qu’elle ne croyait plus jamais revoir. La scène finit, Antoinette-Marie ne sentit plus ses jambes, son amie, se reprenant, l’aida à rejoindre la demeure. Abraham prit dans ses bras le corps libéré de ses cordes de la négrillonne à peine sortie de l’enfance, il ne pesait rien.

*

Mama-Louisa prit les choses en main et soigna de son mieux le corps meurtri de la jeune blanchisseuse. Elle maudissait l’homme qui avait fait de cette enfant une femme avant l’heure, la forçant, la torturant pour obtenir son corps. Dalila resta entre la vie et la mort deux jours durant, délirant sous la fièvre.

Monsieur Baret d’Auriol avait remarqué dès son arrivée les rondeurs des courbes de la négrillonne. Elle les balançait lascivement avec naturel. Elle devait avoir tout au plus treize ou quatorze années, exactement ce qu’il appréciait. Alléché, il la suivait sous ses paupières lourdes d’un regard torve chaque fois qu’elle passait dans son champ de vision. Tel un prédateur à l’affût, il épiait ses mouvements, ses allées et venues, guettant le moment où il pourrait sauter sur sa proie. Se sentant surveillée, Dalila vivait tous les jours dans la hantise de se trouver nez à nez avec lui. Elle avait évité de justesse le contremaître libidineux à plusieurs reprises. Adjointe à la demeure dont elle était l’une des blanchisseuses, Mama-Louisa percevant sa peur l’avait prise à la cuisine. Elle avait prétexté le terme de sa grossesse et la difficulté qu’elle avait à faire son travail à ceux dont le changement éveillait la curiosité. Dalila ne sortait plus de la cuisine où elle dormait sur un grabat. Monsieur Baret d’Auriol se tenait éloigné, il craignait Georges Tremblay sans l’admettre, même à lui-même. Il attendait l’occasion propice.

Elle se présenta un soir d’octobre. La chaleur était lourde, les vêtements collaient à la peau. Tous attendaient la pluie. Toute la journée, Mama-Louisa se teint le dos se plaignant de vives douleurs dont elle devinait les causes. La cuisine rangée, elle demanda à Dalila de l’accompagner jusqu’à sa chambre dans les combles de la demeure, elle ne se voyait pas monter toutes ses marches seules. Elles avaient à peine atteint la porte de la pièce qui lui servait de chambre à elle et à Nathanaël, qu’elle perdit les eaux. « – Dalila appelle Néora et va chercher la vieille Noémie, ma fille arrive ! » Tout indiquait que cela allait être une fille. La forme de son ventre et la pleine lune qui commençait à décroître étaient des signes qui ne trompaient pas. Dalila se précipita obéissant en tout. Elle sortit en courant de la demeure et partit en direction du fleuve vers la maison de Dewache Tremblay que la vieille Noémie ne quittait pas. La pluie tellement attendue se décida alors à tomber, accompagnée du tonnerre puis des éclairs de l’orage. Des abats d’eau soulageaient la terre, cela n’arrêta pas Dalila. Dans sa course, elle n’avait pas vu le contremaître adjoint qui revenait des champs où l’on coupait la canne. Trouvant l’occasion trop belle, il lança son cheval à sa poursuite. Elle entendit le galop quand il fut sur elle et comprit sans avoir besoin de le voir qui s’était lancé à sa suite. Elle releva ses jupes et redoubla de vitesse espérant atteindre l’orée du bois, escomptant se cacher dans ses fourrés. Mais alors qu’elle l’atteignait, son poursuivant se penchant sur sa monture la saisit au vol. Elle n’eut même pas le réflexe de crier ce qui n’aurait servi qu’à peu de choses. Personne n’aurait osé intervenir hormis un blanc et encore. Il arrêta son cheval, la jeta sur le bas-côté et de tout son poids l’écrasa tout en relevant ses jupes. Étouffant ses cris, et cela malgré sa corpulence, il se débraguetta et, sans somation, la pénétra, se soulageant rapidement de son attente. Quand il eut fini, il se rhabilla et avec un grand sourire sadique rajouta. « – T’inquiète pas la prochaine fois, nous prendrons notre temps, ma belle ! ». Et sur ce, il remonta à cheval, laissant la jeune esclave à peine sortie de l’enfance, l’entrejambes sanguinolent de sa défloraison forcée. Tout en pleurant elle se rajusta et machinalement reprit sa route vers le bord du fleuve, pour aller chercher la vieille Noémie. Elle se remit à courir comme si rien ne s’était passé. Peut-être que rien ne s’était passé. Rangeant dans un coin de sa tête sa douleur et ne pouvant se plaindre, elle cacha son infortune. Elle revint avec la vieille Noémie qui avait mis au monde la plupart des négrillons de la plantation, dont les deux fils de Mama-Louisa. Sur le chemin du retour, elle interrogea Dalila sur les douleurs perçues par la parturiente, celle-ci répondit tant bien que mal.

Scott Burdick (Ebony Charcoal

Mama Louisa

Avant que la lune n’atteigne son zénith, Mama-Louisa rentra en douleur, elle ne se souvenait pas avoir autant souffert pour ses garçons. Dans la pièce mansardée éclairée par quelques chandelles de suif, sur un lit fait de quatre planches, le matelas reposant sur des cordes tendues, elle serrait, à s’en faire mal, les montants à chaque coup de l’enfant à venir. Elle retenait entre ses lèvres les cris de douleur. Noémie et sa fille Néora s’inquiétaient, l’enfant n’était pas dans le bon sens, il ne s’était pas retourné. Elles risquaient de perdre la mère et l’enfant. Dewache qui avait suivi avec les herbes anesthésiantes les apportait en infusion afin de soulager Mama-Louisa, Dalila recroquevillée dans un coin de la pièce attendait. Tout avait été préparé pour la venue de l’enfant. Elles se mirent à prier, tout en soulageant du mieux qu’elles pouvaient la gouvernante. À ses prières, toutes y mêlaient des incantations, les unes à Erzulie et l‘indienne à Gitche Manitou. Noémie faisait vibrer sa calebasse emplie de vertèbres de couleuvre. Elle avait déjà dessiné sur le plancher les symboles des Loas les Vévés. Dewache sentait que quelque chose n’allait pas, quelque chose empêchait la nature de faire son office. Elle cherchait en vain ce qui freinait l’ordre des choses, remarquant Dalila, sans comprendre pourquoi elle sentit que c’était la négrillonne. Sous le prétexte de préparer un onguent, elle l’envoya dans la cuisine sachant qu’elle en aurait pour longtemps. Noémie acquiesça d’un signe de la tête, elle avait compris l’indienne. À partir de là, Mama-Louisa se mit en travail. Les femmes l’accroupirent, et bien que l’accouchement fût long et difficile, Noémie aida et extirpa le nourrisson du ventre de sa mère. C’était une fille, elle avait failli périr d’asphyxie, elle était violette, mais une claque sur son postérieur puis une deuxième libérèrent dans ses poumons l’air lui assurant la vie au soulagement des femmes. Dewache annonça que c’était un excellent augure, car la petite fille était née coiffée ce qui lui accorderait beaucoup de chance. Mama-Louisa dans un souffle prononça le prénom de l’enfant que l’on mettait sur son sein. Ce serait Sarah. Dewache fit boire à la mère une concoction d’herbes qu’elle seule connaissait pour faciliter l’expulsion des résidus de l’accouchement qui étaient retenus et pouvaient générer des infections entraînant la mère vers la mort. Avec l’onguent préparé par Dalila que les femmes n’avaient pas laissé revenir dans la pièce, elle soulagea Mama-Louisa que l’accouchement avait déchirée.

Remis des affres de la naissance, tout le monde s’accorda pour trouver le bébé de la gouvernante d’une grande joliesse. Dalila resta indifférente devant le nourrisson et ne put s’empêcher de garder rancune à l’enfant qui avait sans le vouloir provoqué son drame intime. Et jamais on ne la vit prendre l’enfant ni lui accorder une caresse ou une attention pas plus que l’on ne la vit lui faire du mal.

Les jours qui suivirent, Dalila remplaça aux fourneaux la gouvernante qui n’était pas en état de reprendre sa place. Elle ne desserrait pas les dents et tous pensèrent qu’elle était jalouse. La vieille Noémie et Dewache supposèrent qu’il avait dû se passer quelque chose, mais elles n’auraient pas su dire quoi.

Dalila 01

Dalila

Un soir, Monsieur Baret d’Auriolle profita de la première absence du contremaître hors de la plantation, pour subrepticement s’introduire dans la cuisine où il savait seule, la cuisinière remplaçante. C’est avec effroi qu’elle le vit rentrer dans la cuisine où il ne mettait jamais les pieds, Hyacinthe lui apportant son repas dans le bungalow. Elle essaya de se dérober, mais elle savait qu’elle n’avait pas le choix.   Elle savait qu’elle était obligée de céder aux désirs libidineux de l’homme, son refus l’exposerait à des tortures bien pires. Alors quand il la poussa sur son grabat dans un coin de la cuisine, elle se laissa faire serrant les dents et ne pouvant empêcher ses larmes de couler. Comme il avait toutefois peur d’être surpris, il ne mit pas longtemps à se soulager, mais repartit satisfait, laissant sa victime en pleurs, ivre de colère et de haine face à son impuissance. Chaque fois que l’occasion se présentait, la scène se reproduisait, Dalila petit à petit se renfermait dans sa souffrance intériorisant sa haine.

Aux yeux de tous, elle devenait femme, et tout le monde trouva que cela ne l’améliorait pas, qu’elle devenait vaniteuse. Son nouveau statut devait lui monter à la tête, pensèrent la plupart. Mama-Louisa, quant à elle, ne s’en plaignait pas, elle la trouvait taciturne, mais bonne travailleuse. Elle ne rechignait jamais à la besogne et l’indifférence qu’elle accordait à son nourrisson qu’elle faisait suivre chaque jour dans un coin de la cuisine, ne la gênait pas.

Pour Dalila, l’horreur fut à son comble quand elle s’aperçut qu’elle était enceinte des œuvres de son tortionnaire, elle essaya par tous les moyens de faire passer l’enfant, ce qu’elle finit par réussir après avoir ingurgité des graines de tanaisie. Elle en prit tellement qu’elle faillit en mourir, et Mama-Louisa ne s’en rendit compte que, lorsqu’elle la trouva inconsciente sur le sol et le fruit de son rejet souillant ses jupes. Elle comprit alors le drame de son aide, mais sans se douter de l’auteur. Beaucoup d’esclaves préféraient avorter plutôt que mettre au monde des esclaves. Elle ne la questionna pas, elle la soigna et la mise en garde contre les graines. Monsieur Baret d’Auriolle n’avait cure des souffrances de sa victime et dès qu’il put, il recommença à assouvir ses envies, jusqu’au soir où il tomba nez à nez avec la gouvernante qui était revenue sur ses pas à cause d’un oubli. Ils furent aussi surpris l’un que l’autre. Il prétexta un besoin d’encas. Suspicieuse, elle le lui prépara, ayant remarqué l’attitude défensive de Dalila et la mine déconfite de l’homme. Une fois l’homme sortit, Mama-Louisa se retourna vers Dalila. « – Dorénavant, tu dormiras avec moi dans la maison, je m’arrangerai avec Monsieur Georges. »

Soulagée, Dalila remercia Mama-Louisa qui à nouveau ne demanda aucune explication, cette fois-ci elle avait tout compris et s’en voulait déjà de n’avoir rien vu et n’avoir rien put faire pour la protéger. Mais le mal était à nouveau fait, Dalila sentit son corps se transformer pour une vie à venir. Lasse, elle abandonna à Dieu l’avenir de cet enfant qu’elle ne désirait pas. Elle cacha comme elle put son début de grossesse. Aidée de Mama-Louisa, elle évita de son mieux l’économe.

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Georges Tremblay

Un jour froid de janvier, Georges Tremblay quitta la plantation pour la ville, il allait chercher un nouvel économe. Avant de partir, il demanda à son aide Alvarez Pignero de s’occuper des réparations du moulin au bayou pendant son aller et retour. Quant à Monsieur Baret d’Auriolle, il s’occuperait de préparer les champs pour la canne. Les deux femmes s’inquiétèrent, il était plus difficile en son absence d’éviter le tortionnaire. Trois jours durant, elles ne croisèrent ni ne virent Monsieur Baret d’Auriolle, mais cela ne les rassura pas. Le quatrième, le dimanche, au milieu de la journée, il demanda à voir Dalila. Afin de détourner son attention, Mama-Louisa lui demanda ce dont il avait besoin, car elle était absente de la cuisine. Il s’énerva et maugréa qu’il reviendrait plus tard. Dalila qui de la cave avait entendu l’échange était tétanisée. Cette fois-ci, plutôt mourir que de céder, elle ne pouvait s’enfuir et de toute façon pour aller où ? Comme il l’avait annoncé, il revint, il avait guetté depuis la véranda du bungalow les allées et venues de Mama-Louisa et alors que celle-ci avait pénétré dans la maison, faisant fi d’Hyacinthe et Nathanaël, il vint chercher Dalila. Elle résista, hurla attirant les esclaves curieux vers le lieu de l’agression. Comme il attrapait son bras tout en hurlant aux deux petits de sortir, elle saisit un couteau à viande sur la table et le pointa vers lui. Néora et ses filles arrivèrent en courant se demandant ce qui arrivait. Elles trouvèrent les deux garçonnets en pleurs et l’intendant traînant par un bras la fille récalcitrante derrière lui. Il beuglait qu’elle n’était rien et qu’elle devait se soumettre, qu’il allait la punir pour son refus d’obéir et pour avoir essayé de l’embrocher. Sarah dans les bras, Mama-Louisa arriva trop tard pour s’interposer. À ce stade, elle ne pouvait rien faire. Elle essaya bien d’intervenir, de s’entremettre, mais levant son fouet vers elle il la prévint qu’elle en aurait autant si elle osait s’approcher. Dans sa colère, il fit fi du regard indigné de la gouvernante. Elle se mit à marmonner invoquant les Loas Jumeaux, les Loas Marassa, les Loas violents de l’harmonie première. Elle donna Sarah  à Nathanaël  et elle se mit sur place à marteler le sol. Néora à ses côtés se mit à faire de même. Les esclaves qui les aperçurent mimèrent les deux femmes, ils appelaient de l’aide. L’économe inconscient entraîna sa victime vers les écuries, sous l’œil affolé des esclaves présents sur les lieux qui n’osaient s’approcher. Il pénétra dedans, la ficela comme une bête à l’abattoir et la suspendit à une poutre du bâtiment. Il arracha son corsage et commença avec délectation à la fouetter. Elle serra les dents ne voulant pas laisser à la satisfaction de son bourreau la joie d’entendre ses cris. Puis la douleur fut telle, que ses yeux s’embuèrent de sang et qu’elle s’entendit hurler. Les battements de son cœur emplissaient chaque parcelle de son corps d’un son sourd et pénétrant. Lorsque les coups s’arrêtèrent, elle n’avait plus conscience de rien.

Enceinte de trois mois, malgré le calvaire qu’elle venait de subir, la vie qui se développait dans son sein résista et refusa de mourir. Dalila le regretta amèrement, un enfant de son bourreau était la pire chose qui pouvait arriver. Et puis, un enfant, si c’était pour grossir le rang des esclaves, quel intérêt de le faire venir au monde. Elle n’avait que cette condition à lui offrir autant qu’il meurt et elle avec. Mais il vint au monde sans aucune difficulté, et comme elle ne s’y intéressait pas, Mama-Louisa décida de le baptiser Caleb et l’allaita, elle en avait assez pour deux. Dalila tomba dans un abattement tel que l’on crut qu’elle perdait la raison.

 *

(2b)

Etienne Baret D’Auriolle

L’économe en colère et humilié partit sur-le-champ de la plantation, son cheval se mit à boiter à la moitié du trajet. Il dut s’arrêter et marcher. Il décida de demander l’hospitalité à une plantation voisine. Il avait dépassé de plusieurs lieux la plantation, il en avait plusieurs pour atteindre la suivante. Fatigué, il s’arrêta et s’assit au bord du fleuve pour se reposer, lorsqu’il se releva de la souche sur laquelle il était assis, il glissa dans le sol bourbeux de la rive, rouspétant il voulut se relever et ce fut à ce moment-là qu’il vit les deux alligators affalés sur la rive qui le regardaient d’un œil morne. À moitié accroupi, il essaya de s’approcher doucement de son cheval, son fusil était resté imprudemment accroché à la selle. Lorsqu’il se crut assez loin des deux monstres, d’un geste brusque, il se releva, mais à ce moment-là, il sentit la mâchoire de l’un d’eux lui broyer une jambe. La bête le tira vers le fleuve au son de ses hurlements, son compère vint l’aider à l’attirer au fond des eaux sombres. Quelques instants plus tard, l’eau se teinta de rouge dans les flots mousseux des remous. On ne trouble pas l’ordre des choses, ainsi en avaient décidé les Loas jumeaux.

*

De leur côté, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde s’étaient installées dans la maison. La maîtresse de maison constata que l’on avait fini la plupart des aménagements intérieurs, les parquets étaient poncés et cirés, les murs étaient enduits, les fenêtres étaient toutes posées ainsi que les volets. Pour l’instant, il n’y avait pas plus de mobilier qu’à son arrivée. Antoinette-Marie installa son amie dans la chambre qu’elle avait jusqu’alors occupée et qui se trouvait à l’arrière de la maison. Elle-même réintégra la chambre dans laquelle était mort Charles-Henri de Thouais et qui avait été pensée pour elle par son beau-père. Elle y avait ses aises malgré le souvenir douloureux. Elle en aimait le confort et appréciait la vue sur le fleuve que l’on en avait des deux portes-fenêtres. Elle se sentait enfin chez elle.

Marie-Adélaïde prisa tout de suite sa chambre, qu’elle occupa avec plaisir. Elle trouva bien l’aménagement un peu spartiate et peu féminin, mais si différent de ce qu’elle avait habité et si éloigné du souvenir de son habitation de Saint-Domingue que cela la rassurait. C’était moins au goût de sa chambrière. Suzanne, qui restait toujours à proximité de sa maîtresse et faisait attention à ses moindres besoins, regrettait le confort de l’habitation de la plaine du Cul-de-sac, la douceur du climat. Mais n’ayant pas le choix elle prit ses habitudes. Elle se laissa guider par Esther au sein de la maison et présenter à tous. Elle comprit très vite que Mama-Louisa régnait sur l’habitation sans contestation. Hormis les soins qu’elle apportait à sa maîtresse, elle décida de rester en retrait du fonctionnement d’une maison où elle n’était supposée que passer.

Tout le monde prenait le rythme de la plantation chacun à sa façon et à sa place.

*

 Le premier dimanche qui suivit leur nouvelle installation annonça les suivants. Pendant que Georges Tremblay, que tous appelaient Monsieur Georges, distribuait les vivres pour la semaine aux nègres des champs, aidé en cela par les deux jeunes économes, Francisco et Pierre-Henri, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde se préparaient pour aller à l’église. Elles auraient pu s’en dispenser, mais c’était le meilleur moyen de tisser des liens indispensables dans une société fort éloignée de tout, et cela aurait été mal perçu de leurs voisins, car elles ne doutaient pas qu’ils fussent déjà informés de leur arrivée. Antoinette-Marie avait bien hésité. Elle craignait de rencontrer les familles de ses prétendants, les Latil ou les de Crécy, mais d’un autre côté elle ne pouvait rester isolée de ses voisins. Elle avait confié ses craintes à Marie-Adélaïde qui l’avait rassurée, avec un peu de froideur, elles sauraient bien les tenir à distance d’autant que l’un et l’autre avaient été éconduits. Antoinette-Marie n’était pas très sûr de cela, mais au pire ce ne serait qu’un moment désagréable à passer, il fallait bien qu’elle instaure les distances adéquates qui lui permettraient de vivre chez elle en toute sérénité. Elle n’avait aucune raison d’attendre.

Lorsque tout le monde fut prêt, le contremaître se changea en chevalier servant, et avec Abraham aux rênes du landau, il attendit les dames au bas de la voiture. Le majordome, transformé en cocher, arborait un habit à la française dont il avait hérité par l’entremise du contremaître et l’accord de sa maîtresse, avec toutes les chemises, de feu le baron. Georges Tremblay décida qu’à tour de rôle, un des deux surveillants les accompagnerait pendant que l’autre resterait surveiller les esclaves ayant quartier libre, la plupart binant le potager mis à leur disposition par leurs maîtres afin d’améliorer leur ration. Car il ne doutait pas que cela se reproduirait toutes les semaines. Ils ne pouvaient se dispenser de cet acte de civilité au sein de la société créole. S’il n’était pas très à cheval sur la religion du moins sur sa forme, il était conscient que l’on ne pouvait se dispenser de cette entraide entre voisins que toutes les activités paroissiales entretenaient.

La voiture s’engagea sur la route qui longeait le fleuve, miroitant sous le soleil, d’un côté, et les plantations voisines de l’autre. À l’ombre des grands chênes, ils conversaient entre eux, et rejoignaient la file des voitures des autres paroissiens que l’on saluait d’un hochement de tête, d’un signe de la main ou d’une formule de politesse. Georges Tremblay faisait les présentations d’une voiture à l’autre sans faire interrompre sa route.

Ils prirent ensuite la route de Bringier, longèrent la plantation Houmas d’un côté et toujours le fleuve de l’autre. Arrivé dans ce, qui n’était alors qu’un petit village avec une église construite par les planteurs de la paroisse, le jeune abbé Antonio, venu remplacer l’abbé Hubert, saluait ses ouailles tout en les laissant pénétrer.

Evelina, par Fanny Burney.jpgGeorges Tremblay fit arrêter la voiture devant le perron de l’église, descendit et aida les dames à descendre. Au milieu des familles de planteurs, Antoinette-Marie avait repéré, trônant auprès du curé, doña de Vilagaya. Elle se dirigea droit vers elle se mettant ainsi aux yeux de tous sous sa coupe. Ce dragon de vertu lui servirait de paravent. Elle l’avait recroisée à plusieurs repris à La Nouvelle-Orléans, et à chaque fois, bien qu’un peu envahissante, elle s’était montrée chaleureuse et compatissante. Celle-ci en fut flattée et prit naturellement les choses en main. Elle présenta celle qui s’était donc mise sous sa protection et sa compagne que tous voulaient connaître. Beaucoup n’avaient pu venir à l’enterrement de Charles-Henri de Thouais, aussi découvraient-ils la jeune baronne de Thouais, la nouvelle propriétaire de la plantation la Palmeraie. Tous savaient à quoi s’en tenir, les nouvelles s’étaient échangées au fil d’une curiosité galopante, ils connaissaient tous les chapitres de la vie de la jeune femme depuis qu’elle avait foulé le sol de la Louisiane, pour le reste chacun extrapolait. De toute façon, cela faisait partie de leur vie. Ils auraient trouvé très déplacé qu’on leur reprochât cet intérêt, intérêt redoublé par sa compagne dont ils avaient à peine entendu parler. À la satisfaction générale, c’était une Française et de plus une jolie Française. Au milieu des ombrelles, Antoinette-Marie reconnut Madame Carassoum et Madame Johnson, cette dernière ayant changé de paroisse pour l’occasion, par curiosité, elle avait boudé celle de l’Ascension et le service de l’abbé Hubert, de l’autre côté du fleuve. Elles s’approchèrent afin de montrer à leurs voisins leurs avantages, car elles s’étaient revues chez les Maubeuge pendant l’été. Madame Goujon de Grondel, la mère de Timecourt Latil de son côté ne savait sur quel pied danser depuis que la jeune femme avait repoussé son fils. Elle trépignait sur place voyant ses voisines prendre l’avantage, car elle aussi avait recroisé la jeune femme chez sa protectrice dont elle était une invitée coutumière. Antoinette-Marie, lui sourit préférant ne pas s’enliser dans une situation conflictuelle, d’autant que le prétendant éconduit était absent. Chacun se montra attentionné pour les deux nouvelles paroissiennes qui retardèrent par l’intérêt qu’on leur portait le service dominical.

Le culte achevé, tout le monde se retrouva sur le perron, échangea des nouvelles, des informations collectées dans les courriers reçus au cours de la semaine, puis à tour de rôle, chacun rentra chez soi, l’une des familles invita l’abbé au repas dominical, puisque la tradition voulait que chaque plantation le fît à tour de rôle. Antoinette-Marie tint à s’engager pour le dimanche suivant afin de s’intégrer le plus rapidement dans la société de la paroisse.

Sur le chemin du retour, pour patienter jusqu’au déjeuner, Antoinette-Marie sortit le panier de victuailles que Mama-Louisa avait glissé sous la banquette, au cas où. Elle distribua fruits, petits pains et verres de vin. Arrivés vers deux heures, le trajet prenant une petite heure, tous se retrouvèrent autour de la table dressée par la cuisinière. Le groupe échangea ragots, informations, nouvelles que chacun avait glanés et quelques moqueries devant l’empressement de certains à s’approcher d’eux. Puis, les deux jeunes femmes se retirèrent pour une sieste que la chaleur finirait par rendre au fil de la saison pour ainsi dire obligatoire, quant aux messieurs avant de suivre l’exemple, ils fumaient un cigare sous la galerie.

Après une promenade sous les arbres, pendant laquelle Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie ébauchèrent les projets d’un jardin avec palmiers, azalées, rosiers, qu’elles dessinaient dans l’espace, à l’aide de gestes amples, ils se retrouvèrent pour le souper, puis pour jouer aux cartes. Antoinette-Marie, après avoir été dévêtue par Esther, se coucha supputant que le bonheur serait possible au vu de la journée.

Le lendemain inaugura tous les jours qui suivirent, et commença au lever du soleil. Le petit déjeuner pris, une soupe de tapioca au lait, pain frais et café, les deux jeunes femmes rejoignaient le contremaître au seuil de la maison. Celui-ci les attendait avec leurs juments pour l’inspection des champs.

Lady on White Horse.jpgDès que Marie-Adélaïde avait su qu’Antoinette-Marie ne savait pas monter à cheval, elle s’était engagée à lui apprendre avec l’aide de Georges Tremblay. L’apprentissage que lui donna ce dernier permit à la maîtresse de l’habitation de tenir le rythme, quant à Marie-Adélaïde, elle montait depuis son plus jeune âge. La première fois qu’il avait vu les deux amazones, il était resté ébahi. Toutes deux sanglées dans une robe à l’anglaise sombre, la traîne sur le bras dévoilant les bottes, un chapeau penché sur leur front relevé à l’arrière par le chignon et maintenu sur la nuque par un large ruban afin de les protéger de l’ardeur du soleil, leurs boucles tombant sur le bas des reins, il avait cru rêver. Tant et si bien qu’elles l’avaient interrogé sur la pertinence de leurs tenues. Il les avait rassurées en leur tournant un compliment où il était question de Vénus et d’Artémis, ce qui fit bien rire tout le monde.

Vers le milieu de la matinée, la chaleur devenait incommodante, elles rentraient à l’habitation et changeaient de rôle. Nathanaël le fils de Mama-Louisa et Hyacinthe, sur les talons, Antoinette-Marie inspectait les malades à l’hôpital, essayant de son mieux d’aider Néora ou de subvenir aux besoins des malades. Dans le jardin potager de l’hôpital, où se mélangeaient cultures à vivre, plantes aromatiques et pharmaceutiques, les deux filles de Néora, Léa, du haut de ses onze ans, accompagnée de sa petite sœur, Bethsabée, binaient, désherbaient.

Après le déjeuner pris en tête à tête avec Marie-Adélaïde, elles faisaient la sieste, puis suivaient des travaux de couture et de broderie avec Martha et les plus jeunes esclaves. Ceux-ci permettaient de sélectionner parmi celles-ci les plus aptes à devenir gens de maison. Pour les garçons hormis quelques exceptions ils partaient pour les champs dès que leurs forces physiques le leur permettaient. Si elles ne tiraient pas l’aiguille, elles faisaient quelques écritures administratives afin d’aider à la gestion de la plantation, elles s’étaient décidées à ranger les caisses de livres et de registres dans la pièce qui était devenue le bureau à l’aide de planches et de tréteaux en plus des étagères aux murs. Elles furent étonnées de trouver le contenu d’une bibliothèque fort honorable d’une cinquantaine de livres reliés constituée de romans et d’essais philosophiques en plus de livres plus pragmatique sur l’agriculture. Elles découvrirent les « Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence » et « De l’esprit des lois » de Montesquieu, mais aussi « le Voyage à Langres » et « l’Entretien d’un père avec ses enfants » de Diderot à côté du « traité de Westphalie » du père Bougeant et d’une tragédie d’une certaine Marie Anne Barbier. Antoinette-Marie était intriguée par les choix littéraires de son beau-père, elle ne pouvait savoir que celui-ci lisait fort peu, mais partait du principe qu’un homme de qualité se devait de s’entourer d’objets prouvant sa qualité et la bibliothèque était un incontournable.

Entre la collation du milieu de l’après-midi et le repas du soir, Antoinette-Marie avait décidé d’apprendre à lire et à écrire à Hyacinthe et à Nathanaël, ne tenant pas compte des molles objections de son amie. Celle-ci lui avait rappelé la loi, le code Noir l’interdisait. Elle avait écarté l’argument, elle pensait que ce serait un avantage pour l’avenir, d’autant que l’un des deux garçons devait être affranchi, ce qu’elle seule savait. Elle y prenait un réel plaisir d’autant que les deux garçons jubilaient de l’attention de leur maîtresse et ils s’appliquaient de leur mieux. Hyacinthe avec ses sept ans progressa très vite et se mit à lire tout ce qui lui tombait sous la main, aussi passait-il beaucoup de son temps assis par terre dans un coin de la bibliothèque. Nathanaël d’un an le cadet, s’il eut plus de difficultés pour déchiffrer, s’avéra plus doué pour l’écriture et surtout pour les chiffres. Les deux garçons se faisaient des duels de mots. Mama-Louisa exigea des deux garçons le secret absolu, elle savait ce qu’ils encouraient si tout cela se savait.

Après un rafraîchissement et un changement de toilette, elles attendaient monsieur Tremblay pour le souper. Repas au cours duquel le contremaître, peu habitué à converser, se contentait de décrire les travaux agricoles de la plantation et les quelques nouvelles qu’il détenait des voisins. Insensiblement, un changement d’attitude s’était opéré entre lui et Marie-Adélaïde, Antoinette-Marie ne disait rien, mais les observait.

Chapitre 41

(Hugues Merle

Marie-Adélaïde Maubourg

Rencontre nocturne

Marie-Adélaïde n’arrivait pas à dormir, malgré la pluie torrentielle de la fin d’après-midi, il faisait encore chaud. La température était exceptionnellement élevée pour la saison. Sans réveiller Suzanne, elle descendit dans la salle à manger où Mama-Louisa plaçait pour la nuit de l’eau et des vivres pour des encas dans le placard mural. Elle avala un verre d’eau. Elle sortit sur la véranda en chemise et déshabillé vaporeux. À cette heure de la nuit, il ne lui vint pas à l’idée qu’elle risquait être vue. Elle fit le tour de la maison et contempla sous la pleine lune le fleuve scintillant. Elle sursauta et rassembla dans un geste de pudeur son déshabillé au son de la voix grave de Georges Tremblay. Elle se retourna vers lui irradiant de beauté sous la lumière de l’astre nocturne au point de décontenancer le jeune homme. « – Excusez-moi de vous faire peur.

– Non, non ! Ce n’est rien, mais je me croyais seule.

– Vous aussi vous avez du mal à dormir ?

– La chaleur, je suppose ?

L’homme avait à la main un cigare qui se consumait doucement, et comme sa compagne, fixait le fleuve. Il était troublé par la vision de la jeune femme, cheveux défaits tombant en cascade sur ses épaules, son déshabillé maladroitement drapé sur elle dévoilant tout de même la naissance prometteuse de sa poitrine. « – Le cigare ne vous gêne pas ?

– Non, mon mari le fumait aussi, c’est d’ailleurs ce qu’il faisait de mieux ! Elle se mordit la lèvre inférieure la phrase à peine énoncée, se rendant compte que les mots avaient dépassé sa pensée. Le jeune homme sourit du propos caustique. « – Il faut dire que c’est un art de fumer le cigare, il ne faut pas le laisser s’éteindre. » Répondit-il malicieusement. Comprenant l’allusion faite, sans se décontenancer elle répondit. « – Alors même pour le cigare, il n’était pas doué ! » Elle étouffa son rire cristallin.

Cette femme lui plaisait. Tout son corps appelait à la caresse et son ton caustique, voire cavalier, l’amusait en diable. Son goût immodéré pour les chevaux, son intérêt pour les travaux de la plantation, sa passion pour les plantations du parc et du jardin d’agrément dans lequel elle avait entraîné Antoinette-Marie l’avaient conquis définitivement. Le jour où il avait trouvé les jeunes femmes dans la bibliothèque en train de la ranger et de compulser les livres de comptes de la plantation, pour ensuite lui proposer leur aide, l’avait rempli de gratitude pour cette tâche ingrate. Elle était pour lui l’idéal de la femme d’un planteur. Ils continuèrent sous le mode du chuchotement à converser. Marie-Adélaïde se laissait envoûter par la voix profonde de l’homme. Bien qu’un peu rustre, elle se sentait nerveuse chaque fois qu’elle le croisait. Ses mains larges et fortes, sa bouche charnue, ses épaules larges l’attiraient. Elle était toujours tentée de lui remettre en place ses mèches brunes qui tombaient sur son front et passaient devant ses yeux sombres. Il était d’une nature simple et dégageait une force physique attractive. Petit à petit son corps fourmillait de désir, elle l’entendait sans l’écouter. Dans un sursaut inattendu, elle se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa. Décontenancé, les bras ballants, il se laissa faire ne sachant quel parti prendre. Reprenant contenance, rouge de confusion d’avoir perdu son sang-froid, elle s’excusa de son élan. Il ne répondit pas, il la prit dans ses bras et reprit là où elle s’était arrêtée. Elle se laissa fondre dans ses bras et submerger par un désir longtemps contenu. Lorsqu’il desserra son étreinte, elle lui mit son index sur la bouche, l’empêcha de parler et de rompre ainsi un charme qui les envoûtait. Elle lui prit la main et l’entraîna dans la maison jusqu’à sa chambre, le poussa sur son lit. Ils reprirent leurs étreintes sans mot dire. Il laissait courir ses mains sur le corps pulpeux de la jeune femme, découvrant ainsi que par une magie féminine, elle n’avait plus son déshabillé. Elle lui ôta sa chemise et contempla les larges pectoraux qu’elle caressa. Il lui enleva la sienne, découvrant ainsi ce dont il rêvait depuis qu’il l’avait vu la première fois. Le buste fier, la taille fine, la hanche ronde sans exagération, les cuisses fermes et musclées, les jambes fines, il contemplait la beauté de la jeune femme n’en croyant pas ses yeux. Elle prit ses mains et les posa sur son corps, elle se pressa contre lui, caressant ses fesses musclées. Il se laissait emporter par son audace. Il se releva et finit de se dévêtir devant la jeune femme qui le dévisageait. Il revint à elle, devint plus pressant. Elle l’attira sur elle, ouvrant ses cuisses, ses caresses se firent plus précises, explorant tous les creux, caressant les courbes. Elle se mordait les lèvres pour ne pas émettre de son. Elle s’accrochait aux draps au fil des assauts du désir qui montait. Il la pénétra doucement, faisant peser son poids sur le corps de la jeune femme, qui lui en sut gré. Doucement, le va-et-vient commença, elle s’accrocha à ses hanches, et le pressa, l’emmenant au rythme de la montée de la vague qui déferlait en elle. Quand pantelant, il se retira, s’allongeant sur le dos à côté d’elle, elle était assouvie et ivre de ce bonheur inattendu. Il la quitta avant que le jour se lève afin de ne rencontrer personne dans la maison.

Graciane (William BouguereauRemise de ses émotions, Marie-Adélaïde descendit et alla jusque dans la cuisine. Elle était vide ce qu’elle avait espéré. Elle commença à fouiller les placards, cherchant le pot de graines dont elle avait besoin. Elle sursauta quand elle entendit la voix de Mama-Louisa. « – Vous trouverez les graines de tanaisie dans le placard du haut à gauche, je ne les laisse pas traîner. Prenez en quatre. Pas plus si vous ne voulez pas que ce soit définitif. Je vous fais chauffer de l’eau. » Mama-Louisa souriait sans malice. Elle avait vu sortir furtivement Georges et elle était contente pour lui. Et puis elle aimait bien cette jeune femme. Marie-Adélaïde, intriguée, se demanda comment la gouvernante avait compris son besoin. Elle la remercia, toutefois un peu gênée par la situation. Elle avala la tisane une fois prête. Mama-Louisa lui proposa de lui en préparer tous les matins tant qu’elle en aurait besoin. La jeune femme s’agaça de cette réflexion, mais accepta la proposition. Elle espérait bien que cela se reproduirait.

*

Il fallait qu’elle arrive aux bois. Là elle serait sauvée. Elle courait. Éclairée par les rayons de la lune à travers les champs incendiés, elle fuyait. Elle écartait les cannes. Elle était poursuivie, par elle ne savait qui, mais elle sentait le danger proche d’elle. Elle n’y arriverait pas, ils se rapprochaient, elle pleurait tout en courant. À ce moment-là, un cri terrible retentit l’arrêtant dans sa course, elle se retourna, le cri résonna à nouveau. Elle se réveilla. Marie-Adélaïde s’était endormie dans les bras de son amant. Son cauchemar habituel, qui l’avait depuis quelque temps, déserté, avait resurgi. Mais si elle dormait d’où venait le cri ? Totalement réveillée, elle réalisa que cela venait de l’autre côté du palier, de la chambre d’Antoinette-Marie. Tout en le secouant, elle quitta les bras de son amant. Elle se leva couvrant son corps nu d’une chemise et se précipita dans la chambre d’Antoinette-Marie. Elle ouvrit grande la porte de la chambre et stupéfaite, elle trouva son amie assise, figée, livide, regardant dans le vide et hurlant d’horreur devant un spectacle qu’elle seule semblait voir. À ses côtés, Esther lui parlait d’une voix douce pour la calmer, mais sa maîtresse n’entendait rien. Celle-ci reprenait hystérique. « – L’eau va nous engloutir, elle monte, elle monte, on va tous mourir, oh, mon Dieu ! qu’avons-nous fait pour périr comme ça ! » Marie-Adélaïde, affolée, s’écria. « – Mais faites quelque chose, secouez-la ! Réveillez-la ! » arrêtant son geste, son amant qui l’avait suivie, lui prit les épaules pour la calmer et lui expliqua l’étrange scène dont ils étaient spectateurs. « – Non ! Cela va s’arrêter. Calmez-vous Marie-Adélaïde ! Aussi étrange que cela paraisse, votre amie a une prémonition, c’est surprenant un peu déstabilisant la première fois, je l’avoue. »

(album factice Femme en buste, les yeux clos de Augustin de Saint-Aubin

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Il avait à peine fini qu’Antoinette-Marie s’affaissa sur elle-même et se rendormit. Se retournant sur lui-même, il trouva à la porte, comme il l’avait sentie, Mama-Louisa qui le fixait d’un air narquois, lui rappelant ainsi qu’il était juste en caleçon, Nathanaël ensommeillé dans ses jupes et derrière elle tous les gens de la maison, dont Suzanne qui interrogeait du regard son entourage pour comprendre. Tous étaient arrivés affolés par les cris de leur maîtresse, se demandant ce qui se passait. Alvarez Pignero, qui avait été prévenu, tout en rangeant sa chemise dans son pantalon, arriva sur le palier où tous les gens de maison s’étaient agglutinés. Il regardait le contremaître intrigué par sa tenue incongrue et attendait les ordres. Georges Tremblay ignora le regard, prit aussitôt les choses en main et commença à donner des ordres. À la consternation de Marie-Adélaïde, fixant Mama-Louisa il commença « – Votre maîtresse nous annonce une crue et elle a l’air conséquente. Les femmes, vous videz la cuisine et remontez les vivres dans la maison, tous les vivres et les ustensiles. Francisco, allez avec Abraham au village des esclaves, réveillez tout le monde, les femmes et les enfants dans les granges et les étables et partez aussitôt avec les hommes rassembler tout le bétail et faites le rentrer. De mon côté, je vais jusqu’au fleuve voir ce qu’il en est. » Marie-Adélaïde les bras ballants pensait encore rêver, elle se tourna vers son amant. « – Mais vous croyez ce que dit Antoinette-Marie ?

– Oh oui, mon amour, nous pouvons la croire. Elle nous a déjà démontré ses dons surprenants. Je vais vous laisser. Occupez-vous d’elle et ne vous inquiétez de rien d’autre. Ne soyez pas surprise, elle va dormir et ne se souvenir de rien.

Il sortit de la demeure et se dirigea à grandes enjambées jusqu’aux bords du fleuve. Il ne put que constater, le Mississippi était effectivement sorti de son lit, il avait déjà recouvert la route des plantations. Il fit demi-tour et courut jusqu’aux cases. Pour l’instant, ce n’était rien, mais ça commençait mal. Il était vrai qu’au matin l’eau était d’un brun profond, l’après-midi, il avait constaté qu’elle était d’un jaune argileux, il en avait déduit que la crue commençait, cela n’avait rien de surprenant, c’était la saison. Mais à cette heure-là, elle luisait sous l’astre nocturne comme une marée de goudron liquide. Des cases, les femmes sortaient à peine réveillées leurs enfants dans les bras ou accrochés à leurs jupes. En groupe, elles se dirigèrent vers la demeure où par manque de place dans les autres bâtiments avec leurs enfants, elles allaient s’abriter. Les hommes s’étaient déjà dispersés à la recherche du bétail, ils rentrèrent les chevaux, les mules, les vaches et leurs veaux. À l’aide de piquets et de cordes, ils créèrent des enclos de fortune sur le dernier mound de la plantation qui ne supportait pas une construction, ils y parquèrent tout le bétail ne tenant pas dans les étables, les humains ayant pris leurs places. Tout cela prit tout le reste de la nuit. Partout régnait une grande tension. Les éclats de voix des noirs s’étaient mués progressivement en silence inquiétant. Des groupes s’assemblaient ici et là, puis se dispersaient aussitôt, en direction des campements organisés dans les granges et les étables qui s’avérèrent très vite trop étroites. Chacun faisait passer les nouvelles et se préparait au désastre.

innondation mississippi-006.JPGCertains étaient encore incrédules et allaient vérifier par eux-mêmes, mais ils revenaient aussitôt, une expression de terreur sur leur visage devant l’évidence. Les retardataires se bousculaient apportant l’indispensable. De la véranda, Georges Tremblay regardait l’eau qui n’arrêtait pas de monter. La plantation logeait dans la courbe du fleuve aussi l’eau semblait venir du bayou et non du lit du fleuve, ce qui ne présageait rien de bon. Elle s’approchait de plus en plus, du bas de la maison, elle avait grimpé la prairie qui normalement la séparait du fleuve. Vint alors un murmure, un rugissement lointain, tout le monde se figea écoutant le danger venir à eux. L’eau se jeta furieusement dans tous les fossés et toutes les canalisations, au-delà du mound qui supportait la plantation, vers le bayou. Puis une grosse vague semblant venir de nulle part, comme un immense rouleau investit les contours des mounds, se faufila dans tous les canaux, les sillons, les lieux bas, elle se rua à l’intérieur des terres comme si elle était poursuivie par un monstre. Par-dessus le vacarme de la fureur du fleuve, sortant de l’intérieur de la demeure, Georges entendait les enfants pleurer, les femmes implorer le seigneur. Toutes les familles avaient désormais quitté leurs cases. Les endroits les plus élevés de la plantation étaient remplis de personnes de couleur, de paillasses, de chiens, de cages à volaille, tout ce qu’ils avaient pensé à emporter. Les eaux semblèrent reprendre de la vigueur, de la rapidité, se mirent à rugir de plus belle. De grandes masses d’écume commencèrent à se former à la moindre résistance pour être aussitôt balayées par la montée de courant plus vigoureux. Il n’y avait rien à faire, il fallait attendre en espérant la clémence de Dieu. L’eau finit par lécher la première marche de la demeure.

*

Antoinette-Marie s’éveilla au petit matin et au lieu de trouver sa chambrière, elle trouva son amie endormie dans un fauteuil à côté de son lit. Un silence étrange régnait dans la maison. Elle se leva, enfila un peignoir et réveilla son amie doucement. Celle-ci sursauta. « – Vous êtes réveillée !

– Oui bien sûr, mais que faites-vous là, Marie-Adélaïde ?

– Vous ne vous souvenez donc de rien ? Venez voir. Elle se leva et prenant la main de son amie, elle la mena jusqu’à la porte-fenêtre qu’elles franchirent et toutes deux appuyées sur la rambarde de la véranda, elles constatèrent ensemble les dégâts. Elles ne dirent rien et ne firent aucun geste. Telle l’arche de Noé, la plantation était au milieu des flots. Le fleuve avait recouvert toutes les terres, laissant émerger les cimes des arbres sur lesquelles les oiseaux de toutes variétés s’étaient réfugiés. Il entraînait des déchets en tous genres au fil de son courant, troncs d’arbres, branchages, débris d’habitations, cadavres d’animaux. Le Mississippi engloutissait, noyait, broyait tout sur son passage devant les yeux effarés des deux jeunes femmes. Elles se reprirent et descendirent. Elles trouvèrent dans le deuxième salon et les pièces adjacentes vides de meuble toutes les femmes de la plantation et leurs petits que Madame Tremblay avait décidé de rassembler au vu du manque de place dans les communs. Sur des grabats, les femmes étaient assises, berçant, consolant les tout petits, les allaitants. À leur arrivée, le peu de bruit, qu’elles faisaient, s’éteignit, plongeant la pièce dans un silence gêné. Chacun se demandait comment la maîtresse allait prendre cette intrusion au sein de sa maison. Prenant la parole Dewache expliqua la situation. « – Vous avez eu raison. A-t-on de quoi nourrir tout le monde ? » Mama-Louisa qui rentrait dans la pièce derrière elle la rassura. Ils mangeraient froid, car il n’était pas question de faire du feu, il manquerait plus que l’on mette le feu à la maison. « – Mais on ne peut pas atteindre la cuisine ?

Oh non, maîtresse ! elle est en grande partie sous les eaux.

7abbae5a-d7d9-4c15-80b7-accf6af7c267_570Elle traversa l’enfilade de pièces qui menait jusqu’à l’arrière de la maison. Elle sortit sur la véranda suivie de Marie-Adélaïde, de Dewache et de Mama-Louisa et force fut de constater l’immersion de la cuisine. L’eau clapotait au ras du plancher de la véranda, il s’en fallait de peu pour qu’elle passe par-dessus. « – Oh mon Dieu ! » se retournant vers ses compagnes, elle rajouta. « – Vous croyez que l’eau peut encore monter ?

– C’est possible, mais ça fait plus de deux heures que le niveau n’a pas bougé alors c’est peu probable. Du moins, nous l’espérons ! lui répondit l’Indienne avec un haussement d’épaules fataliste.

Comme il n’y avait rien à faire hormis attendre, elles s’installèrent devant la maison et scrutèrent le niveau de l’eau brillant sous un soleil sans nuages. La journée passa sans changement. Georges Tremblay, à l’aide d’un canoë, les rejoignit, laissant Alvarez Pignero surveiller les esclaves mâles qui supportaient difficilement l’entassement, aussi se querellaient-ils pour un rien. Le nouvel économe, Hautbois Guichette, était sur les routes, Georges Tremblay l’avait envoyé à La Nouvelle-Orléans pour chercher du matériel. Il espérait qu’il avait trouvé refuge à temps.

Échangeant des propos sans conséquence qui meublaient l’attente, ils partagèrent de la viande froide avec du pain et un peu de vin, et finirent le repas frugal avec quelques fruits. Le soir venu tous se couchèrent tôt, pressés d’en finir avec cette attente inquiétante. Georges veilla sur les caprices du fleuve, mais rien ne se passa.

Trois jours. Ils attendirent trois jours pour voir enfin le fleuve se décider à commencer à rentrer dans son lit. Au cinquième, il ne couvrait plus que le bas de la prairie. Le septième, il courait à nouveau dans son lit laissant derrière une terre blessée, meurtrie par sa force. Chaque arbre, chaque brin d’herbe, chaque morceau de bois portaient la marque de sa domination, le Mississippi avait laissé à sa place une boue jaune et desséchée par l’ardeur du soleil. Sur les champs nus, un vent printanier soufflait par rafales. Le ciel était haut, bleu, plein de nuages blancs et de soleil.

Les cases des esclaves avaient été balayées par l’inondation. Les enclos avaient été détruits et il ne restait rien des prochaines récoltes. Tout était à recommencer. Le contremaître accompagné de la maîtresse de la plantation et de son amie arpentait celle-ci pour déterminer l’étendue des dégâts. Le travail de nettoyage semblait sans fin et surtout n’avoir aucun sens. Partout la boue s’était durcie, de ces mêmes dépôts alluvionnaires qui avaient créé le delta. Et elle dégageait une odeur fétide et épaisse, comme du fumier mélangé au gaz de marécages. Serpents à sonnette, mocassins, crapauds, insectes infestaient les bâtiments où ils avaient trouvé refuge. Morts et putréfaction régnaient en maîtres. Poissons morts, écrevisses mortes, tapissaient les sols et empestaient.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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