Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 22, 23 et 24

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Chapitre 022

Blanche-Marie Peydédaut

La journée des miracles, lundi 20 février 1730

Martha avait laissé le petit Paul aux soins de Blanche-Marie et se rendait chez madame Payen de Noyan afin de lui remettre une missive de la mère supérieure. La lettre prévenait sa destinatrice de la venue prochaine de Blanche-Marie à son service. Il avait plu une partie de la nuit et comme d’habitude les rues de la ville ressemblaient à un bourbier devenu puant sous l’ardeur du soleil. Les habitants prenaient de plus en plus l’habitude d’élever, à l’aide de planches, une sorte de trottoir surélevé qu’ils nommaient des banquettes et sur laquelle les passants marchaient avec un équilibre précaire. Ils s’y maintenaient à l’abri des éclaboussures de boue, mais cela n’écartait pas quelques chutes des plus malencontreuses. Martha, jupes et jupons relevés le plus haut que la décence lui permettait, se retrouva devant l’une des maisons les plus grandes de la ville, celle de monsieur de Villars du Breuil, l’époux de la protectrice de Blanche-Marie. 

Après s’être annoncée par quelques coups toqués à la porte, Martha se retrouva devant un esclave prétentieux, vêtu d’une livrée, mais les pieds nus, celui-ci la dévisagea avec dédain des pieds à la tête. Quoique bien mise, ayant compris toutefois qu’il avait à faire à du menu fretin, il ne prit pas la peine d’esquisser quelques déférences envers la jeune femme. Cela ne troubla guère Martha et d’un geste autoritaire, mais encore empreint d’amabilité, elle ne se sentait ni supérieure ni inférieure au esclave, elle lui tendit le pli. 

— Cela est pour madame Payen de Noyan de la part de la mère supérieure des ursulines. 

L’esclave prit la lettre et lui referma la porte au nez sans avoir émis un mot et sans s’être soucié du besoin éventuel d’une réponse. Martha, un peu contrariée, haussa les épaules devant ce mépris affiché, mais elle connaissait cette engeance qui avait besoin de se savoir supérieure à quelqu’un. 

Elle avait devant elle du temps et décida de rentrer par la levée. Le lieu était devenu une promenade prisée des Orléanais qui y satisfaisaient leur curiosité examinant les navires amarrés et leurs cargaisons. Tout ce qui pouvait apporter des nouvelles, du ravitaillement était toujours très attendu. Elle aimait y venir même quand Alboury était absent, cela lui donnait la sensation d’être avec lui. Pour l’instant, son commerce l’avait à nouveau emporté dans les méandres des bayous ou sur la côte, elle ne savait jamais. La maison de madame Payen de Noyan était sur la parcelle à l’angle de la rue de Bienville et des bords du fleuve, elle fut donc sur la rive en deux enjambées précautionneuses évitant au mieux les flaques boueuses. Elle n’était pas inquiète de s’y promener seule malgré le peuple de marins qui vaquaient aux abords. La plupart savaient qu’elle était la bonne amie du grand esclave contrebandier et ne se seraient pas aventurés à le contrarier en aucune manière et si par hasard l’un d’eux s’y était aventuré d’autres s’interposaient. Elle avançait donc en toute quiétude sur le faîte de la levée dominant d’un côté la ville et de l’autre le fleuve. Elle s’y arrêta et contempla les alentours, ce fut comme cela que son regard fut arrêté par la vision incertaine d’un convoi s’approchant en amont de la ville. Une caravane d’embarcation descendait le fleuve, elle supposa que c’était un régiment qui revenait par la voie fluviale. Comme elle ne distinguait que la masse confuse de la guirlande nautique, elle attendit, curieuse d’en savoir plus. Petit à petit, le dessin du convoi se précisa, elle aperçut à son bord, égrené sur plusieurs embarcations, des marins, des militaires ainsi qu’une multitude de femmes et d’enfants. Sur les rives, comme elle, les gens s’attroupaient aussi intrigués qu’elle. Quand les premières embarcations accostèrent devant la place d’armes, la foule était dense, curieuse de cette étrange procession qui semblait sans fin, la nouvelle avait parcouru toute la ville, rameutant tout un à chacun. Un gradé descendit de la première pirogue dans le silence avide d’information des spectateurs. Il donna l’ordre à un de ses hommes de se rendre chez le gouverneur afin de le prévenir de leur arrivée. Un des curieux n’y tenant plus formula la question qui taraudait tout le monde. 

— Excuse-moi l’officier, mais c’est qui tout ce monde ? 

— ce sont les rescapés de Fort-Rosalie.

Ce fut un hurlement de joie général, il y avait donc des survivants. En fait, très vite il s’avéra que c’étaient essentiellement des femmes et quelques enfants qui débarquaient. Ils étaient visiblement harassés, mal en point, la compassion prit très vite le pas sur la curiosité, chacun se mit en devoir d’aider les rescapés. Ceux-ci cherchaient dans la foule amis ou parents certains, les trouvaient et racontaient déjà l’horreur de leur périple se déchargeant le plus vite possible des sinistres souvenirs. Autour d’eux chacun apprit qu’ils avaient réussi à s’enfuir du Grand-Village Natchez lors de l’attaque conjointe des Français et des Chactas. Les Orléanais se régalaient de l’écoute des horreurs auxquelles ils avaient eux-mêmes échappé, savourant avec un peu plus de délectation la vie. La nature humaine est ainsi faite.

***

Le gouverneur Périer

Le gouverneur Périer, tout en buvant un café sous l’œil vigilant à ses besoins de son valet, s’abîmait dans ses réflexions. Il ne pouvait se départir de ses sombres pensées toujours les mêmes. Malgré tous ses efforts à mettre de l’ordre dans cette colonie, tous n’allaient se souvenir que de cette guerre désastreuse avec les Natchez. Pris entre les intérêts de la Compagnie, du gouvernement et des particuliers, sans omettre les dissensions entre les fidèles à Bienville, ceux de monsieur de la Chaise, ceux des franciscains et ceux des jésuites, il avait le plus grand mal à organiser, ne serait-ce que la défense de la Colonie. Comme pour le reste de son organisation, bien que tournée vers les intérêts du bien-être de tous, chacun interprétait ses ordres et ses injonctions selon ses propres intérêts. L’exemple le plus terrible avait été ce commandant, Etcheparre, dont il ne s’était pas suffisamment méfié, car pour une fois on ne lui avait pas rétorqué que monsieur de Bienville aurait fait comme ceci ou comme cela. Il l’avait laissé agir à sa guise, supposant que l’avertissement donné suffirait à le maintenir dans son juste devoir. À sa décharge, mais cela ne soulageait en rien le gouverneur, au même moment, monsieur de la Chaise le harcelait pour qu’il mette un frein à la contrebande qui portait préjudice aux dividendes de la compagnie, faisant passer Etcheparre et son comportement au second plan de ses préoccupations. Il était vrai qu’il était peu regardant aux trafics en tous genres qui venaient souvent pallier l’insuffisance du ravitaillement dévolu à la Compagnie qui prenait plus qu’elle ne fournissait. 

Il en était là de la suite peu constructive de ses pensées, lorsque son secrétaire en interrompit le sinistre cours en frappant et entrant dans le même temps, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Ce dernier suivi d’un militaire à la piteuse allure, la face rougie par sa course, s’excusa de son entrée peu respectueuse des usages. Le gouverneur, un sourcil relevé, circonspect, balaya l’allégation et attendit la suite. 

— Monsieur, cet homme est le messager d’un miracle.

— Ah ? Et quel est-il ?

— Monsieur le gouverneur, mes respects. Sous les ordres de monsieur de Montigny, nous revenons de Fort-Rosalie. Nous avons reconduit une cinquantaine de rescapés, essentiellement des femmes. Elles ont réussi à se mettre sous la protection de nos rangs lors de l’attaque du Grand-Village Natchez. 

— C’est miraculeux ! Mais a-t-on réussi à soumettre les Natchez ?

— Pas tout à fait monsieur le gouverneur, messieurs d’Artaguette et d’Arensbourg, font le siège devant Fort-Rosalie où ce sont retranchés les dissidents. 

Cela satisfaisait à moitié le gouverneur qui aurait aimé une solution plus prompte, voire plus radicale, mais pour l’instant il se contenterait de cette nouvelle qui allait mettre du baume dans le cœur de tous. Il se leva, s’adressa à son secrétaire pendant que son valet lui passait son habit et lui tendait son tricorne. 

— prévenez mon épouse de la nouvelle, puis allez la porter à monsieur de la Chaise s’il n’en a pas encore eu connaissance. Envoyez un messager aux ursulines, car nous allons avoir besoin de leurs bons soins. 

Sans plus attendre, il retrouva son escadron qui patientait dans le vestibule et sortit. Il traversa la place d’armes, fendit la foule curieuse qui l’emplissait et qui s’écartait avec respect devant lui. 

Les Orléanais avaient déjà pris en main les rescapées, les entourant déjà de leur attention. Entre les nouveaux arrivants et les habitants de la ville rassemblés, l’attroupement était dense. Au milieu du groupe, donnant des ordres à ses hommes, monsieur de Périer trouva monsieur Dumont de Montigny ainsi que monsieur de la Chaise et le père Rigaud. Décidément, pensa le gouverneur, les nouvelles vont vite et cela en disait long quant à son réel pouvoir. 

— Enchantez de vous voir monsieur de Montigny.

— Monsieur le gouverneur.

François de Montigny se courba avec déférence, n’en pensant pas moins de la satisfaction du gouverneur à le voir là et qui ne faisait guère illusion. Le gouverneur se racla la gorge avec la visible intention d’émettre un discours. Le tumulte couvrant la voix de l’orateur, un homme derrière lui d’une voix de stentor réclama le silence, le silence tomba sur la place. 

— Mesdames, c’est avec joie que nous vous recueillons et que nous remercions Dieu de vous avoir épargnées. Nous allons faire de notre mieux pour vous aider en tout et allons vous accompagner chez les dames Ursuline qui vont vous soigner et vous loger. 

Dans la foule, une femme cria : 

— vive le gouverneur !

La foule reprit l’acclamation avec enthousiasme, tous étaient heureux de voir ses miraculées qui mettaient en exergue leurs propres sauvegardes. Le père Rigaud demanda à nouveau le silence et entonna une prière reprise par tous avec sincérité, tant tous prenaient la mesure de ce à quoi ils avaient échappé. 

***

Martha

Au couvent, dès la nouvelle connue, l’agitation fut à son comble. Les cuisines s’étaient mises à l’ouvrage et se chargeaient sous la coupe de la sœur gestionnaire de concocter une soupe roborative. Dans les étages, les sœurs et leurs servantes composaient des couchages de fortune. Dame Tranchepain encourageait ou morigénait selon les besoins sa dizaine de sœurs, et leurs servantes, rassurant tout son monde, car Dieu pourvoirait à ce qui leur paraissait à cette heure impossible. Elle avait raison, par l’entremise des Orléanais, les secours, le linge, les vivres arrivèrent à même temps que les réfugiées. Chacun était passé chez soi, avait puisé dans ses propres réserves, ce qu’il pouvait porter pour répondre aux besoins de première nécessité. Comme chaque fois que la colonie souffrait, spontanément l’entraide s’organisait sans qu’il fallût la demander.

 Martha fut la première de tous. Elle était passée par chez elle, vidant son garde-manger, et rassemblant du linge sans se soucier si cela lui était ou non superflu. Lorsque les premières arrivées soutenues par la population et les militaires entrèrent dans le jardin du couvent, Martha était sur place, aidant les sœurs. Blanche-Marie à la demande de la mère supérieure s’était postée à l’entrée, elle connaissait la plupart des arrivantes et elle les accueillit avec toute l’attention possible, aidant l’une des sœurs à tenir un registre afin de connaître leur identité. Chacune était guidée suivant l’urgence vers des chambres, l’infirmerie ou sur les pelouses du jardin, où avaient été étendu des draps afin de pouvoir attendre le plus confortablement possible une meilleure installation. Le soleil était là réchauffant les corps et l’ombre des arbres s’étalait protégeant chacun de son ardeur au moment voulu. 

— Mademoiselle Peydédaut ? Mademoiselle Peydédaut ! Vous ici ! Indemne ! C’est miraculeux. Blanche-Marie fit une volte-face vers l’interpellation. Madame Grimault La Plaine, oh mon dieu quelle joie de vous voir parmi nous, c’est pas Dieu possible ! je vous croyez morte, que Dieu m’en excuse.

— Moi aussi, quand on ne vous a plus vu chez ces sauvages, nous vous avons cru perdu. Et madame Roussin ?

— Elle est là ! Elle est là, elle est en haut, alitée, elle se remet difficilement. Et votre famille ?

— Seule Éloise en a réchappé, alors que, comme les autres, je la croyais trépassée, elle est apparue avec d’autres, elle avait été faite prisonnière par un autre groupe de sauvages. Vous n’étiez plus là quand ils sont arrivés. Elle est là-bas.

Blanche-Marie tourna les yeux dans la direction indiquée, aperçut la nièce de madame Grimault. La jeune femme effacée était devenue une femme autoritaire à l’instar de sa tante, elle houspillait des esclaves qui transportaient au mieux une malheureuse. 

— Eh oui ! Mademoiselle Peydédaut, plus que les épidémies et les terribles intempéries que nous avons subies, ces derniers événements nous ont marqués en profondeur, en anéantissant certains et révélant la force des autres. Eloise fait partie de la dernière catégorie, la mort de son époux et de ses parents et ce qu’elle a subi n’ont fait que décupler son courage et sa force de caractère. Trait familial s’il en est. 

Blanche-Marie tout en l’accompagnant continua à converser avec madame Grimault, l’une et l’autre narrant leur propre péril. Chacune d’elles avait besoin de se décharger de ses misères, elles n’oublieraient jamais bien sûr, mais elles allégeaient leur peine. 

***

François Dumont de Montigny se rendait au couvent des ursulines afin de rassembler ses hommes disséminés entre la place d’armes et le couvent où certains avaient accompagné les rescapées. Au préalable, il avait fait un rapport circonstancié auprès du gouverneur en présence de monsieur de la Chaise et du père Rigaud, l’un et l’autre s’étant imposés, car ils représentaient la compagnie et l’autre l’église. Il avait donc décrit, aux trois hommes représentant les pouvoirs qui régissaient la colonie, l’expédition poussive jusqu’à Fort-Rosalie dans les rangs du chevalier Louboey, puis la bataille au côté de monsieur Lesueur qui avait permis aux captives de s’enfuir, puis enfin son retour avec elles et un détachement dont il avait accepté le commandement à la demande du chevalier. Ils l’avaient écouté avec attention, ils avaient posé des questions, il avait fait quelques remarques acerbes ne pouvant s’empêcher de porter quelques critiques sur le déroulement de la campagne. Connaissant l’homme, le gouverneur ne releva pas, bien qu’il jugeât qu’à certains égards, il devait y avoir quelques raisons dans ses réflexions. François de Montigny avait été satisfait de leur en remontrer, lui qui les avait prévenus du futur désastre et qui en échange avait récolté la prison. 

Lorsqu’il rentra dans le jardin, aux sœurs et à leurs aides s’étaient mêlés les Orléanais apportant leur aide par compassion ou par peur du jugement divin qui jusque-là les avait épargnées des vicissitudes de la guerre avec les Natchez. Il y avait donc foule, mais l’organisation avait fait son œuvre. Il chercha une sœur afin de faire prévenir la mère supérieure de sa présence. En ayant trouvé une qui se chargea de sa commission, il se posta sur le perron et attendit tout en laissant son regard courir alentour. Tout à coup, son intérêt s’accrocha à une silhouette qui l’intrigua. Cela ne pouvait être possible, pourtant la silhouette et la couleur fauve des cheveux ne pouvaient le tromper. Il avança à grandes foulées vers elle. 

— Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ? Blanche-Marie ! 

La jeune fille, qui passait entre les rescapées distribuant à chacun son bol de soupe, se retourna, son visage s’illumina, le moindre rescapé de l’horreur amenait la joie, on oubliait dissensions et indifférences, chacune des  retrouvailles était d’importance. 

— François ! Monsieur de Montigny, nous vous avions cru mort !

— Le : nous ? Cela veut dire… que vous n’êtes pas la seule à y avoir réchappé ? 

— Bien sûr, Marie, Marie est là, à l’étage.

Le cœur de l’homme se crispa, cela ne pouvait être possible, cela serait trop merveilleux. À la vue de son visage bouleversé, Blanche-Marie réalisa ce que le choc pouvait faire à Marie. 

— Attendez-moi là, je vais la chercher, mais ne vous faites pas trop d’illusion, si elle n’a plus de séquelles physiques, marie est encore très souffrante. 

Elle s’élança à l’intérieur du bâtiment laissant François figé dans l’expectative. 

***

— Marie, Marie, levez-vous. Il faut venir avec moi, j’ai une surprise pour vous. 

Blanche-Marie Peydédaut

La jeune femme alitée regardait son amie sans apparemment comprendre. Délicatement, Blanche-Marie l’aida à se lever, remit de l’ordre dans sa coiffure et lui passa une robe flottante en coton imprimé. Elle lui prit le bras et l’entraîna vers l’extérieur. Marie, qui ne sortait guère de sa chambre, eut une résistance instinctive. 

— Non, ne vous inquiétez pas Marie, faites-moi confiance. Je ne peux faire venir votre surprise, il vous faut aller à elle. 

Avec un petit geste de la main, elle la tira doucement, la jeune femme se laissa faire.

Arrivées sur le perron, les deux jeunes femmes trouvèrent François de Montigny, qui n’avait pas bougé de place, en entretien avec dame Tranchepain qui l’avait rejointe. Il venait de lui expliquer qu’il venait chercher ses hommes si elle n’avait plus besoin d’eux. À sa vue, Marie se figea, s’alourdit sur le bras de Blanche-Marie. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. — Marie ! Elle n’en entendit pas plus, elle défaillit s’effondrant sur elle-même. Quand elle revint à elle, suite aux claques amorties de Blanche-Marie, elle se demanda si elle avait rêvé, mais elle fut aussitôt détrompée, François était à ses côtés. La voix enrayée par les sanglots retenus, elle s’exclama : 

— je vous ai cru mort. 

Il la prit dans ses bras, trop heureux de ce miracle, sans se soucier des convenances. Il pleurait de joie tout en caressant ses cheveux, ses joues. Elle se laissait faire, se nichant dans le creux de son épaule. Un flot de paroles sortait enfin d’entre ses lèvres, au milieu de tous, dans les bras de l’homme qui ne la lâchait pas, elle raconta tout ce qu’elle avait vécu et la souffrance qui avait envahi son âme. Blanche-Marie, debout, cherchant un mouchoir dans la poche du tablier épinglé à sa robe, laissait-elle aussi ses larmes couler. Dame Tranchepain constatait que la bienséance ni trouvait plus son compte, elle tordait un peu le nez comprenant que ce couple n’était pas de simples amis qui se retrouvaient, mais elle ne disait rien, n’empêcha pas les effusions. Intérieurement, elle remerciait Dieu de l’effet bénéfique de ses retrouvailles fusionnelles, la jeune femme semblait libérée de sa torpeur.

***

Dans les jours qui suivirent, François vint visiter tous les jours Marie. Dame Tranchepain se posait bien quelques questions sur le résultat de ces visites. Elle n’y mit toutefois pas un frein exigeant simplement un chaperon lors des entretiens du couple. Marie que la vie avait reprise apportait désormais chaque jour comme à son habitude un soin attentif à sa mise. Et même si son entourage devinait ce qui se déroulait sous leurs yeux, le constat de tous était qu’il fallait bien que la vie reprenne. 

***

Blanche-Marie descendit de la chaise à porteurs de madame de Payen de Noyan devant la demeure de celle-ci. C’était une des rares maisons de la ville à avoir un étage en dehors de quelques bâtiments officiels. Elle eut un regard de nostalgie vers celle de l’ancien gouverneur situé de l’autre côté de la rue. Elle se revoyait devant la porte du haut de ses treize ans à attendre que l’on vienne lui ouvrir. Et voilà que cela recommençait huit ans plus tard. Elle savait la maison de monsieur de Bienville vide, Martha le lui avait signifié dans une de ses lettres, pour des raisons qu’elle ne connaissait pas, Isaï et Mélinda étaient partis pour une plantation de l‘ancien gouverneur. 

Elle entra dans la demeure richement meublée et suivit une servante noire affable à la démarche ondulante. Elle la guida jusqu’à sa maîtresse encore à sa toilette. Blanche-Marie aspira un grand coup, une nouvelle vie pleine d’inconnu commençait. 

Mais contrairement à ce qu’elle pensait son destin ne se changeait pas de ce côté de l’océan, mais cela elle ne pouvait le savoir. 

Chapitre 023


Blanche-Marie Peydédaut

La justice est rendue, mars 1730

— Paul ferme ce livre, s’il tombe, tu vas le gâcher irrémédiablement ! 

Sur la banquette de la rue de Chartres, la jeune femme suivie du petit garçon, qui marchait, le nez plongé dans un livre à la couverture en maroquin rouge, et d’une jeune esclave, comme tous les matins, s’en revenait du couvent des ursulines. Blanche-Marie raccompagnait petit Paul à Martha après avoir apporté son aide aux dames de la congrégation en s’occupant de l’enseignement de la lecture et de l’écriture des petits orphelins. Ce jour était un jour exceptionnel, c’était la fête du petit garçon, aussi la jeune fille lui avait offert les fables d’Ésope et il s’était plongé dans le manuscrit qui contenait des illustrations qui l’émerveillaient. 

Elle était heureuse de l’acquisition qu’elle avait faite auprès du contrebandier. Alboury qui s’était ouvert à elle de la découverte d’un coffre contenant plusieurs livres et qui n’en connaissait pas le prix qu’il pouvait en requérir, les lui avait montrés pour en faire l’estimation. Il y en avait cinq dont les fables illustrées, et bien qu’il vaille forts chers, il lui avait cédé à un tout petit prix d’autant qu’il savait pour qui était le cadeau, c’était sa façon d’y participer. 

La journée était belle, ensoleillée, odorante de mille fragrances, une journée de printemps comme elle les appréciait. Blanche-Marie son chapeau de paille cachant le haut de son visage, son ombrelle d’une main l’abritant de l‘ardeur du soleil de midi, retenait ses jupes légèrement relevées de l‘autre, elle se souciait de ne pas les souiller dans les traces de boue que la pluie du matin avait laissées. Paul derrière son dos se demandait comment elle pouvait savoir ce qu’il faisait. Il ferma le livre et le tint comme une relique entre ses petites mains. Ils arrivèrent ainsi à la place d’armes après avoir dépassé l’hôtel du gouverneur, Blanche-Marie inspecta les lieux cherchant sur le marché qui s’étalait entre celle-ci et la levée, l’étal de Martha. Depuis son départ pour la plantation Roussin, La Nouvelle-Orléans avait beaucoup grandi, elle devait compter plus de mille âmes, avec les soldats. Les choses avaient bien changé dans la ville, on ne voyait plus guère de malheureux colons vêtus de hardes, désormais, les dames se promenaient dans les rues en grandes toilettes à paniers, coiffées et fardées comme à Versailles. Certaines se faisaient même précéder d’un négrillon portant très sérieusement un flambeau, même en plein jour, ce qui avait fait sourire la jeune fille devant le ridicule de la situation. Les gentilshommes, possesseurs de grandes plantations, avançaient dans leur justaucorps de brocart, des rubans de satin sur l’épaule et des bas blancs dans leurs escarpins aux talons rouges croisant de rudes coureurs des bois et des jésuites en robes noires. Sur le marché se trouvaient essentiellement des paysans en cottes pour les hommes et coiffes pour les filles, des soldats aux tuniques élimées, des esclaves noirs en cotonnade et des Esclaves libres, reconnaissables à leur peau souvent plus claire et à leur mise plus soignée. Blanche-Marie laissa échapper un soupir d’aise, elle aimait cette ville avec tous ses gens aux origines et aux statuts si divers, qui se côtoyaient, se saluaient. Les hommes bien nés baisaient les mains des dames de qualité, d’autres s’injuriaient devant des maisons à colombages, avec pour certaines des rideaux de mousseline aux fenêtres sans vitres. Elle y était heureuse, même si chaque année, le Mississippi sortait de son lit amenant les esclaves à porter les belles dames de la rue de Chartres, Royale ou de Bienville. La ville prospérait malgré les drames, les boutiques s’étaient multipliées dans la rue d’Orléans, si l’on avait de l’argent, on pouvait tout y acheter : riz, sucre, perroquets, vins et liqueurs, fromages de France, sabots, coiffes de dentelles, colliers, chapeaux, fleurs, colifichets, bijoux en tous genres, vrais ou faux. Finalement, malgré le départ de monsieur de Bienville, tout allait assez bien en Louisiane. Cela aurait même pu continuer, car monsieur de Périer n’était pas si mauvais. On s’était habitué à lui et à son épouse, qui était si charmante, mais il y avait eu le drame des Natchez et cela rien ne pourrait l’effacer. 

Blanche-Marie remarqua la présence de Boubou sur le marché. Elle remplaçait, son époux, Hermann, qui lui était parti pourchasser les Amérindiens dans les rangs du régiment du capitaine d’Arensbourg. Son étal était en bordure. Il était richement achalandé des produits de sa ferme, blés d’Inde, riz, œufs, lards, fruits en tous genres et attirait les clientes. À l’encontre de son avis, la jeune femme s’approcha de la marchande pour prendre de ses nouvelles et lui donner celles qu’elle détenait sur son époux. Boubou, devenu Élizabeth Kuttberg depuis son mariage, avait conseillé à Blanche-Marie de ne pas se compromettre avec elle, car rien ne s’oubliait et cela pouvait entacher sa réputation. La jeune fille faisait fi de tout cela, car tout d’abord de la même façon beaucoup pouvaient se souvenir avec qui elle était arrivée dans la colonie et puis elle ne pouvait se résoudre à tourner le dos à ceux qui l’avaient soutenue dans des moments si difficiles. Elle avait été fort bien accueillie par sa nouvelle protectrice, madame Payen de Noyan, celle-ci la faisait suivre lors de toutes ses visites, même chez la femme du gouverneur alors que tous connaissaient, et cela faisait sa notoriété, la fameuse réplique. Elle la considérait comme une égale et non comme une subalterne, bien que Blanche-Marie, elle, n’oubliât jamais la délicatesse de son statut. Les autres membres de la famille que ce soit son époux monsieur Villars du Breuil ou ses deux fils se comportaient comme elle. Bien accueillie, Blanche-Marie était fort aise de sa nouvelle vie. Sa protectrice avait mis à sa disposition une jolie chambre et une petite esclave nommée Aglaé  qui la suivait partout et précédait ses besoins les plus divers. Elle mangeait à la table familiale, et c’était notamment par ce biais qu’elle avait connaissance des nouvelles dont elle pouvait rendre compte à Boubou. Elle ne pouvait savoir précisément ce qu’il advenait de son époux, mais elle était renseignée des déplacements de son régiment. Après une embrassade, elles échangèrent donc les nouvelles que chacune détenait. Boubou cala sur sa hanche sa fille aînée qui l’accompagnait, tout en écoutant avec attention son amie, elle la berçait. Elle fut tout à coup intriguée par les mouvements désordonnés d’un homme sur la levée à l’opposé du marché. 

— Excuse-moi Blanche-Marie, il y a là-bas un grand escogriffe qui fait de grands gestes, et je crois que c’est à nous qu’il les adresse.  


Timothée Monrauzeau

La jeune fille se retourna dans la direction indiquée, au loin elle distingua un homme, un militaire, lui sembla-t-il, un grand blond qui agitait son tricorne haut au-dessus de sa tête. Effectivement, cela paraissait leur être adressé, les chalands autour d’elles commençaient à se tourner vers elles avec curiosité. Blanche-Marie posa sa main sur l’épaule du petit Paul, que la conversation n’intéressant pas s’était plongé dans son livre. À la pesanteur de son geste, il comprit l’émoi de la jeune femme. Surpris, il leva les yeux vers elle, il ne comprenait pas. Qui était cet homme qui affolait sa compagne et qui avançait droit vers eux fendant la foule sur son passage ? Il s’adressait à eux, mais il ne l’entendait pas encore distinctement. 

— Blanche-Marie ? Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ! 

La jeune fille blêmit et dans un souffle, que seul l’enfant, sur qui elle s’appuyait, entendit, elle laissa échapper : 

— Timothée ! 

Ce grand jeune homme, aux cheveux blonds et aux yeux rieurs, ne pouvait être le petit mousse. Quel tour lui jouait donc encore le destin ? Elle sentait ses jambes fléchir, elle mit instinctivement la main sur son ventre sentant son estomac se crisper. Pourtant sous les traits du jeune homme essoufflé qui s’arrêtait face à elle, elle retrouvait de toute évidence ceux du petit mousse. Avec lui le passé revenait plus vivant que jamais, mais plus que les heures noires, l’espoir revenait faisant battre son cœur à la chamade. 

— Mademoiselle Peydédaut, vous vous souvenez de moi ? 

Lui n’avait aucun doute quant à l’identité de la jeune fille, outre sa chevelure mal cachée sous son chapeau penché, ses traits mainte fois ramenés à sa mémoire étaient ceux de la fillette qui l’avait vu pour la dernière fois lors de son débarquement du  Vénus. Il la trouvait plus captivante que ce que son imagination avait construit au fil de ses rêves. 

— Bien sûr que l’on se souvient de toi ! t’es le petit mousse ! 

La remarque venait de Boubou tout aussi effarée de le revoir. Blanche-Marie d’une voix qui n’était plus qu’un filet intervint à son tour. 

— Comment ne pas vous reconnaître Timothée. 

***

Timothée et Blanche-Marie raccompagnèrent le petit Paul à Martha à la grande surprise de cette dernière. Après un échange courtois, le couple, continua son chemin vers la maison de madame Payen de Noyan par la levée. Suivis par Aglaé chantonnant sur les pas de sa maîtresse, ils avançaient sans mot dire, aucun des deux n’osait rompre le silence qui s’était aussitôt insinué entre eux dès qu’ils avaient été seuls, une timidité soudaine les ayant prit devant cette intimité inattendue et inconnue d’eux. Ce fut le jeune homme gêné qui engagea la conversation. 

— Je vous ai écrit plusieurs lettres, les avez-vous reçues ? 

Blanche-Marie tourna la tête vers lui, attristée par cette nouvelle, ainsi donc il lui avait écrit, elle avait tellement attendu de ses nouvelles.Qu’elle les eut entre les mains n’aurait sûrement pas changé le cours des choses, mais plus d’une fois elle se serait sentie moins seule. 

— Je n’en ai reçu qu’une, celle où vous me rapportiez votre entrée à l’École militaire et bien sûr le jugement des marins du Vénus qui rendit justice à ma mère… Je vous ai par ailleurs répondu.

— Je n’ai reçu que cette lettre, j’en ai été fort heureux, ce fut un rayon de soleil dans le gris du collège.

il ne lui dit pas qu’il avait fanfaronné auprès de ses congénères tout à la joie d’avoir de ses nouvelles

— Je vous ai répondu, bien sûr, puis je vous ai écrit régulièrement pendant les années qui ont suivi… j’ai supposé que pour une raison ou pour une autre vous ne les receviez pas… j’avoue avoir même envisagé que vous ne soyez plus de ce monde.

Son frère aîné qui était dans ses confidences avait été étonné de cet acharnement épistolaire devenu obsessionnel.Pourquoi ? Timothée lui-même n’aurait su l’expliquer, dès qu’il avait vu Blanche-Marie sur le tillac du navire, il avait senti qu’elle était liée à lui et il avait refusé de penser, d’envisager que le fil fut rompu. Il avait donc persisté espérant que l‘une d’elles atteindrait sa destinataire, il lui avait écrit la plupart de ses pensées, de ses espoirs, de ses déceptions, partageant dans ses écrits toute sa vie. Il avait imaginé la jeune fille lisant ses lettres, il l’avait fantasmée, il avait été désappointé chaque fois que le courrier était distribué, mais il avait persisté, il la faisait vivre dans son imaginaire. Quelle n’avait donc pas été sa surprise de la voir au milieu de ce marché, alors qu’elle ne faisait plus que partie de son imaginaire ! Et l’émoi qu’il avait ressenti l‘avait conforté dans ses espoirs. Son cœur avait failli exploser. S’il avait pu, il l’aurait pris dans ses bras, mais, elle, que ressentait-elle ? 

— Il y a de cela un peu plus de deux ans, je suis même venu jusqu’ici sur un navire que mon frère commandait. Il est capitaine désormais, vous savez… enfin bref quand je suis venu, je n’ai trouvé personne qui puisse me renseigner. 

Blanche-Marie écoutait sa tirade qui ne lui laissait pas la place de dire quoi que ce soit. Elle lui souriait. Arrivée devant la maison, elle la dépassa entraînant son compagnon à s’asseoir au bord du fleuve. 

— Je n’ai pas reçu vos lettres, je ne sais où elles sont ? Je n’étais plus à La Nouvelle-Orléans depuis plusieurs années, lorsque monsieur de Bienville est parti, je suis allée vivre à Fort-Rosalie où une place m’attendait. 

— Mais c’est le lieu du massacre !

— Oui. Mais comme vous pouvez voir, je suis là, elle ne tenait pas à épiloguer sur son calvaire, enfin toujours est-il que j’ai cru que vous m’aviez oublié, nous étions des enfants ou peu s’en fallait et nous avions si peu échangé.

— C’est vrai, mais ça ne change rien.

— Si vous le dites… et vous, vous êtes devenu géomètre ?

— Hydrographe. Oui, j’ai fini mes études et suis maintenant au service du roi.

il tâta l’étoffe de la manche de son uniforme comme pour prouver ses dires. 

— Cela m’a permis d’aller à Saint-Domingue puis de venir jusqu’ici. Aujourd’hui, c’est la compagnie qui m’a diligenté pour faire une étude de la région, mais les événements Natchez me rendent oisif. Le gouverneur et monsieur de la Chaise ne veulent pas risquer ma vie et celle de mon équipe pour quelques mesures, alors nous sommes assignés en quelque sorte à résidence.

L’angélus du milieu de la journée sonna ramenant Blanche-Marie à ses obligations. Elle prit congé de Timothée, il la retint et lui demanda à la revoir. Elle accepta et lui donna rendez-vous sur le marché le lendemain à la même heure.    

***

Les jours qui suivirent multiplièrent les rencontres entre la suivante et l’hydrographe. Chaque jour, l’un retrouvait l’autre à l’angle de la demeure du gouverneur et de la place d’armes, une heure avant l’angélus de midi. Ils marchaient alors l’un à côté de l’autre, suivi de la petite Aglaé servant de chaperon, conversant à bâtons rompus, ils avaient fait tomber les barrières de la timidité et de la réserve et semblaient rattraper le temps perdu. Personne n’y trouvait à redire, et tous y voyaient l’augure de bons événements. Martha fut la première à questionner son amie sur ces entrevues. Elle obtint pour tout réponse et explications : 

— nous ne faisons que parler, c’est tout. 

Mais le rougissement des pommettes qui accompagnait la réponse trop prompte disait autre chose, mais Martha respecta la discrétion de Blanche-Marie. La jeune fille ne mentait pas. Elle attendait, chaque jour, le jeune homme. Elle n’avait jamais fait autant attention à sa mise, ne s’épargnant aucun reproche et se trouvant des défauts où elle n’en avait pas, s’estimant trop maigre, les cheveux trop rouges et ses yeux pas assez verts. Sa garde-robe avait soudainement pris de l’importance et n’avait aucune des qualités requises pour la mettre en valeur, soudainement aucune robe ne lui seyait. Timothée de son côté n’en revenait pas, il l’avait retrouvée, le rêve tant de fois ressassé était à sa portée. Il était là bien avant l’heure de son rendez-vous, craignant chaque fois que la jeune fille ne vienne pas pour une quelconque raison, et à chaque fois émerveillée de la voir là, son cœur s’emballant à la vue de son éclatante chevelure. Parfois, il la faisait attendre, la regardant au loin, jubilant de plaisir à son impatience, puis il s’élançait à sa rencontre traversant le marché à grande enjambée. Une fois rejoint, le couple se promenait sur la rive du fleuve reprenant leur conciliabule. Ils se racontaient leurs vies respectives, devenant, chaque jour, plus intimes. Ils jouissaient de leur présence sans pour autant dévoiler leur sentiment de peur d’en casser le lien qui à tous se révélait. Ce fut madame Payen de Noyan, qui ayant remarqué les rêveries dans lesquelles se perdait Blanche-Marie alors même que l’on s’adressait à elle, qui intervint. 

— Blanche-Marie y aurait-il quelque chose qui vous soucie ces derniers temps ?

— Non, non, madame, tout va bien.

— Alors ne serait pas ce jeune militaire, hydrographe, je crois, et avec lequel vous vous affichez, qui vous fait rêver ?

Blanche-Marie se sentit rougir d’être ainsi dévoilée, il ne lui était pas venu à l’idée que l’on puisse se rendre compte de son émoi, mais elle ne songea pas à mentir. De toute façon à quoi bon ?

— Et comment l’avez-vous rencontré ? Il vous a été présenté ?

— J’ai fait sa connaissance sur le Vénus sur lequel il était mousse.

elle lui raconta alors l’histoire des citrons qui lui avait sauvé la vie. 

— Je suppose qu’il est d’une bonne famille pour être hydrographe du roi ?

— Il est le fils d’un négociant de La Rochelle.

— Ah ! c’est bien. Et vous pensez qu’il songe à demander votre main ?

— Ma main ! Non, je ne crois pas. Je ne sais pas. Et… je ne suis pas sûr de le vouloir.

— Il ne vous séduit pas ? Vous ne me le laisserez pas croire. Blanche-Marie, il serait peut-être bon que vous songiez au mariage, non pas que je pense me défaire de vous. Cette pensée est loin de moi, mais vous n’êtes pas faite pour devenir vieille fille, sous cet air sage, il y a un tempérament plein d’ardeur. Alors si ce n’est pas lui, il va falloir ouvrir l’œil, vous êtes dans une contrée où il y a cent hommes pour une femme. Au Canada, les femmes sont obligées de passer par des épousailles sous peine de passer pour des femmes de mauvaises vies et d’être enfermées, ici nos gouverneurs ont été peu regardant à ce sujet. Vous êtes une jeune femme de qualité, avec de l’instruction et fort bien tournée, il n’y a donc aucune raison que vous ne trouviez pas un mari convenable. Alors si c’est celui qui vous convient il serait bon de bousculer le destin avec circonspection toutefois, votre vertu ne doit pas être mise en doute. 

Blanche-Marie était sidérée par le conseil, mais elle en avait de la gratitude pour sa protectrice dont la bienfaisance lui donnait du courage. Elle avait réfléchi au mariage sans vraiment se l’avouer. Elle avait espéré sans trop y croire un encouragement du jeune homme, mais il n’avait que réserve respectueuse à son encontre. Elle resta rêveuse suite à la conversation, pesant le pour et le contre, se demandant ce qui valait le mieux pour elle, imaginant comment amener le jeune homme à se déclarer, d’autant qu’elle ne doutait pas de l’attirance qu’il éprouvait pour elle. 

***

Il fallait qu’il la trouve, il fallait que cette fois-ci il passe le pas, il se devait de se déclarer, il ne pouvait prendre le risque de la perdre une fois encore. Il était parti en courant, avait culbuté une sentinelle de la caserne, s’excusant au passage sans pour autant interrompre sa course. Il courait au-devant de Blanche-Marie. Cette fois-ci, c’était la bonne occasion, il n’y aurait pas d’autres occasions. Il traversa le marché, évitant étals, clients et marchands, sans trop bousculer quoi que ce soit autour de lui. À grandes enjambées, il passa devant la maison du gouverneur, sur la banquette de la rue de Chartres, esquivant une dame suivie de sa servante, traversa la rue du Maine, puis la rue Saint-Philippe, tourna dans la rue de l’arsenal, entra dans l’enclos du couvent et frappa à la porte du bâtiment principal. Il ne tenait pas en place. Lorsque la sœur tourière ouvrit la porte intriguée par la virulence des coups, il était visiblement agité. Il la salua et demanda à voir d’urgence mademoiselle Peydédaut. Devant le ton du jeune homme, sans même lui en demander la raison, elle repartit la chercher. 

Quelques instants plus tard tout en replaçant son chapeau, Blanche-Marie arriva essoufflée, ayant compris qui l’attendait, elle venait d’un autre bâtiment à l’autre bout de celui-ci. Elle le trouva agité sur le perron. 

— Ah ! Blanche-Marie ! Il faut que je vous parle. 

La jeune fille regarda autour d’elle qui pouvait les entendre hormis Aglaé qui la suivait comme il se devait comme son ombre. La sœur tourière était toujours là, elle lui sourit et s’adressa à Timothée. 

— Vous pourriez me raccompagner tout en m’expliquant ce qu’il y a de si urgent ? 

Il hocha la tête en signe d’acquiescement. Elle salua la sœur un tantinet troublée par la situation. Blanche-Marie tout aussi curieuse, trouvant étrange le comportement du jeune homme, descendit les marches et se dirigea vers la rue avec ce dernier à ses côtés. 

— Alors, monsieur Monrauzeau, que se passe-t-il donc pour que vous veniez séance tenante m’enlever du couvent ? 

Chaque fois qu’elle se moquait de lui elle le nommait par son patronyme, elle utilisait ce stratagème le plus souvent pour cacher son émoi. Elle affichait un sourire malicieux après avoir mimé une fausse colère. Le jeune homme la prit par le bras et l’arrêta brusquement au coin de la rue sous un magnolia face au fleuve. Surprise par le geste, elle perdit quelque peu l’équilibre, d’autant qu’Aglaé tout aussi déconcertée la culbuta. 

— Blanche-Marie, monsieur de la Chaise nous renvoie à La Rochelle sous prétexte que la guerre avec les Natchez nous empêche de mener à bien notre mission ! 

Elle le regardait sans ciller. Elle semblait ne pas comprendre, du moins crut-il qu’elle n’en saisissait pas les conséquences. Il allait partir une fois de plus, ses jambes chancelaient, elle ressentit un grand vide en elle. Le jeune homme, qui ne la quittait pas des yeux, ne savait que penser de ce mutisme apparent. Il ne se donna pas le choix ni le temps de la réflexion, il n’avait plus rien à perdre. 

— Blanche-Marie vous n’êtes pas sans savoir ce que je peux ressentir pour vous ? Je ne suis guère expansif et je l’ai peut-être peu montré ? Mais je ne peux vivre sans vous à mes côtés. Alors voulez-vous devenir ma femme ? 

Il avait d’une traite fait sa demande, laissant la jeune femme passer du désespoir à la plus grande joie. Elle avait déjà réfléchi à cette demande, dont elle avait pris le temps de rêver tout à loisir et elle y avait trouvé plus d’un empêchement qu’elle avait confié à Martha qui les avait balayés sous le sceau des sentiments. Quand elle les avait expliqués à madame Payen de Noyan, celle-ci plus pragmatique les avait trouvés d’importance, mais point impossible à résoudre. Elle lui répondit forte de ces réflexions : 

— Timothée, je ne demande pas mieux que d’être votre épouse, mais je n’ai pas de dot et ne saurai vivre aux crochets de votre famille, aussi si vous voulez toujours m’épouser, il serait bon de rester vivre dans cette colonie où nous pourrions bâtir une nouvelle vie. 

— Mais Blanche-Marie, pendant mes missions, vous pourriez vivre chez mes parents dans un confort certain.

— Timothée, ce serait trop me demander, je n’ai rien contre vos parents bien sûr, mais ici je me suis fait une nouvelle vie où l’on ne me rappelle pas ma condition incertaine. Vous, ne vous serait-il pas possible d’y obtenir un emploi ? 

Timothée ne répondit pas tout de suite, il réfléchissait laissant la jeune fille désemparée. Ce qu’elle venait de lui expliquer ne le contrariait en rien et il comprenait fort bien sa demande connaissant tout ou presque de sa vie. Il avait retenu l’élément le plus important, elle n’avait pas rejeté sa demande. 

— Blanche-Marie, quoique nous décidions, il me faudra tout d’abord retourner en France. Je pense, je suis même certain que mon père ne verra aucun inconvénient à mon installation dans la colonie. Sous quelle forme je ne sais pas encore, mais de cela, je ne m’inquiète pas. Mais pourrez-vous m’attendre ou alors m’accompagner avant que de revenir nous installer ? Accepterez-vous de m’épouser avant tout cela ? 

— Cela fait beaucoup de questions. Ai-je le temps d’y réfléchir ? 

— Je ne pars que dans trois semaines.

— Alors cela peut attendre demain. Mais sachez, Timothée, que je tiens à être votre femme.

Chapitre 024


Blanche-Marie Peydédaut

la révélation

Les rires fusaient et emplissaient le jardin de madame Payen de Noyan, cela faisait bien longtemps que les Orléanais ne s’étaient pas octroyé la liberté de s’amuser sans arrière-pensées terrifiantes. La maîtresse des lieux avait tenu à organiser et accueillir les fiançailles des rescapées de Fort-Rosalie. Elle mettait un point d’honneur à prendre le pas sur la femme du gouverneur et cette occasion était idéale, elle pouvait avec diplomatie lui faire de l’ombre puisque Blanche-Marie était sa protégée. 

Madame Payen de Noyan avait bien fait les choses, sur des tréteaux à l’aide de planches de grandes tables avaient été dressées dans le jardin à l’ombre des magnolias. Et si la colonie avait connu des disettes, ces temps semblaient révolus au vu des denrées qui étaient servies à profusion par une dizaine d’esclaves. Les convives se pressaient déjà à leur place se régalant des odeurs de viande qui tournaient sur des broches, bœuf à bosse, venaison de cervidé, dinde sauvage, oie étaient au menu, rien n’avait été omis pour faire de ces festivités une réussite. Faisans, perdrix, cailles trônaient déjà sur les tables, tous se demandaient comment la maîtresse de maison avait pu rassembler autant de mets. 

Les deux fiancées étaient à l’étage finissant de s’apprêter. La décision de Blanche-Marie, bien que soudaine, n’avait pas empêché sa protectrice d’en instruire aussitôt monsieur de Bienville pour lui faire part de l‘heureuse nouvelle. Madame de Payen de Noyan ne doutait pas qu’il aille en être satisfait, il l’avait déjà remercié de tout ce qu’elle faisait pour la jeune fille et avait même envoyé de l’argent pour la pourvoir. Il avait en cela été influencé par Graciane, soulagée de savoir Blanche-Marie  en vie et en santé. Quant à Marie Roussin, elle avait cédé à la demande de François de Montigny malgré le peu de temps écoulé depuis le drame. Les deux jeunes femmes s’habillaient avec soin, si Marie irradiait de bonheur, Blanche-Marie, bien que sûre de son choix, était quelque peu inquiète. Se marier ? Elle ne doutait pas de Timothée, mais quel allait être son avenir ? Elle était à nouveau à l’aube de tout recommencer, son parcours de vie n’était que revirement, elle se sentait ballottée par le destin sans pouvoir en prendre réellement les rênes. Un flot de questions se bousculait dans ses pensées. Appuyée par sa protectrice et son époux, elle avait obtenu sans trop de difficulté la garantie de s’installer dans la colonie où désormais elle avait des amis et où elle se sentait chez elle malgré les drames survenus. Ce qui l’inquiétait le plus c’était la famille de son fiancé, l’accepterait-elle ? Une fille sans dot et au passé si trouble, si incertain. Les laisserait-il faire selon leur choix ? 

 Tout en laissant ses préoccupations occuper son esprit, elle se vêtait d’une robe de contrebande que sa protectrice lui avait offerte pour l’occasion. Elle était à nouveau sanglée dans un corset de toile, mais se sentir maintenue, cette fois-ci, la rassurait. Sa criarde nouée à la taille attendait de recevoir la robe qui encombrait les bras de la petite Aglaé. Elle était simple de belle facture, de couleur crème avec pour seule fioriture une garniture de volant de mousseline au décolleté et aux bas de manches. Elle flattait sa carnation et mettait en valeur sa chevelure flamboyante. Marie de son côté pavoisait dans une robe couleur bleu roi, don de la femme du gouverneur afin de marquer l’intérêt de son époux pour la jeune femme avec ce que cela sous-entendait pour Blanche-Marie. Les deux jeunes femmes n’étaient pas dupes, mais elles en avaient cure et se complimentaient du résultat. Elles étaient, l’une et l’autre, très en beauté. Coiffées et fin prêtes, elles rejoignirent les invités qui les attendaient. Héroïnes du jour, elles étaient le symbole de l’espoir du renouveau après les heures noires. 

***

À leur arrivée, chacun se précipita pour féliciter les couples. Marie était ravie, prête à oublier, Blanche-Marie était moins à l’aise, elle n’appréciait guère d’être le centre d’intérêt de tous. 

Passé les effusions, elle s’était assise entre Timothée et Martha. Celle-ci en profita pour lui annoncer qu’elle quittait La Nouvelle-Orléans pour une plantation dans les Atchafalaya acquise à son nom par Alboury, lui-même ne pouvant en posséder une. D’après ce dernier, une maison, plutôt une cabane pensait-elle, les attendait sur une grande boucle longeant le bayou au milieu d’immenses cyprès et chênes recouverts de mousse espagnole, un jardin de camélias et d’azalées, des bambous, une palmeraie, elle était fébrile à l’idée de se perdre au milieu de cette étendue déserte. Blanche-Marie l’écoutait, la rassurait, elle était détournée dans le même temps par de multiples attentions auxquelles elle répondait avec sourire un tant soit peu figé. 

De son côté, Madame  Payen de Noyan était tout à sa réception, son banquet avait rassemblé tout ce qui comptait dans la ville et ses alentours, de civiles comme de militaires. L’arrivée de Madame de Launay, la femme du gouverneur, attira tous les regards. Elle alla à ses devants, la nouvelle venue venait d’arriver seule excusant son époux retardé par une affaire de dernières minutes. Un représentant de France qui venait de débarquer. 

***

Les esclaves servaient du gombo, d’autres des vins, les rires fusaient au milieu des échanges, on conversait à bâton rompu comme si l’on ne s’était pas vu depuis des lustres. Blanche-Marie, le vin devait y être pour quelque chose, s’était détendue, c’est alors que le gouverneur Périer se présenta, accompagné d’un homme brun à l’allure bien tournée, mais visiblement fort fatigué. Il était connu de personne, et pour cause, il avait débarqué deux jours avant à l’île Dauphine. Après avoir salué les maîtres des lieux et l’assemblée, le gouverneur demanda à son hôtesse s’il pouvait s’isoler afin de s’entretenir confidentiellement avec mademoiselle Peydédaut. Surprise, Madame Payen de Noyan acquiesça et avec son époux, monsieur de Villars du Breuil, accompagna le gouverneur et son compagnon dans une pièce de la maison qui servait de salon. Ils furent rejoints par Blanche-Marie et Timothée, ce dernier n’ayant pas voulu la laisser seule devant l’invitation inopinée. La jeune fille s’assit au côté de sa protectrice à qui elle jeta un regard inquiet, Timothée resta debout derrière son fauteuil, une main sur le dossier de la jeune fille en signe de protection. Elle était fort inquiète se demandant ce que pouvait être encore ce coup du destin. Madame Payen de Noyan, présentant dans sa posture toute son autorité, était prête à en découdre. Son époux, assis à ses côtés, le devinant posa sa main sur son bras afin de la contenir. Elle lui tapota la main lui faisant par ce geste familier comprendre qu’elle avait compris. Le gouverneur, debout face à eux, était impassible et paraissait indifférent à tous, bien que ce fût lui l’initiateur de cette entrevue. 

— Mesdames et messieurs, je vous présente monsieur Parent, secrétaire de monsieur le marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne. 

À cette présentation, tous les regards se retournèrent vers Blanche-Marie, tous se tendirent. La jeune fille essayait en vain de ramener à son souvenir l’image de cet homme qu’elle avait sûrement déjà vu. L’homme lui semblait familier. Et ce Sénéchal, était-il celui qui avait mis en prison, elle et sa mère ? Et qui lors de ses visites en semblait désolé, ce qui, pour l’enfant qu’elle était, était incompréhensible. L’homme se racla la gorge. 

— Mesdames et messieurs, je suis là pour faire appliquer le document officiel que j’ai en ma possession. 

La peur saisit Blanche-Marie. Le gouverneur, lui, pensait, que justice allait être rendue, persuadé qu’il était d’être devant une fille de rien. Le reste de l’assemblée se posait mille questions, inquiet de la suite. 

— Tout d’abord suis-je bien en présence de mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut, née au château de Saint-Mambert en Guyenne ? Les personnes qui vont l’attester devront signer au bas de ce document. 

Blanche-Marie sentit ses jambes tremblées de façons incoercibles. Que lui voulait-on encore ? Un sentiment de révolte jaillissait des tréfonds de son âme, elle était prête à se battre. 

— Je suis Blanche-Marie Peydédaut, fille de Jeanne Peydédaut, je pense que madame Payen de Noyan peut en attester. S’il le faut à l’extérieur, Martha qui a fait le voyage avec moi peut aussi en témoigner. 

— Cela ne sera pas utile, il faut deux témoins et je puis être l’un d’eux. Je me souviens très bien de vous, si madame Payen de Noyan veut bien faire office de deuxième témoin, cela sera parfait. 

Comme monsieur Parent accompagnait sa demande d’un sourire plein d’amabilité, tout le monde se détendit. Se tournant vers Blanche-Marie, il reprit : 

— Je suis venu jusqu’ici afin de vous retrouver, et cela afin de faire appliquer le testament de feu monsieur de Saint-Aubin, dernier vicomte de Castelnau de Saint-Mambert

Le gouverneur tiqua, cela n’allait pas selon ses convictions. Monsieur Parent, faisant office de notaire, décacheta une première lettre. Il leva les yeux vers ses interlocuteurs pour s’assurer de leur attention. S’éclaircit la voix :

— Monsieur le Marquis de Landiras de Montferrand, en ma qualité de Grand Sénéchal de Guyenne, j’exige que le testament ci-joint et dont je suis témoin et garant soit appliqué à la lettre…

Madame Payen de Noyan

Le ton autoritaire de la lettre surprit tout le monde même le gouverneur. Dans quel imbroglio avait bien pu se trouver cette fille pour qu’un grand Sénéchal en arrive à ce genre d’extrémité ? Monsieur Parent avala le verre d’eau qu’un esclave avait posé à sa portée, ce qui d’ailleurs l’avait mis mal à l’aise peu habitué que ses besoins soient pourvus avant que d’être. Il décacheta enfin le testament, tous étaient suspendus à ses lèvres.

« … moi, chevalier de Saint-Aubin, et, à cette heure vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, atteste, avec preuves ci-jointes et copies dûment conformes remises entre les mains du Grand Sénéchal de Guyenne, que Blanche-Marie Peydédaut est la fille reconnue de mon frère Philippe-Amédée Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, précédent tenant du titre. Elle est à ce titre la dernière représentante de notre famille. Je lui laisse à son entière et exclusive disposition les biens de notre famille, terres, château, meubles et titres dont la liste est ci-jointe et dont la copie est chez maître Barberet… »

 Tous les regards se tournèrent vers la nouvelle héritière. Blanche-Marie instinctivement prit la main de Timothée et la serra. Des larmes coulaient sur son visage, elle retrouvait enfin son identité, sa vie, sa famille, et même si elle était seule au monde, on lui reconnaissait enfin le droit d’avoir une famille, une filiation. 

***

Le navire remontait l’estuaire de la Gironde après une traversée de deux mois et demi. Le capitaine de la Normande avait accepté la demande exceptionnelle. Les deux passagers descendirent dans la chaloupe où étaient déjà leurs malles, les marins souquèrent jusqu’à la rive du fleuve. Ils s’amarrèrent au ponton.

Devant elle, Blanche-Marie voyait au travers de ses larmes les rangs de vignes que l’automne avait roussi et qui supportaient de lourdes grappes prometteuses, derrière le château de Saint-Mambert aux pierres blanches illuminées par le soleil du matin et plus loin les toits du village.  

Elle était rentrée chez elle et tenait la main de Timothée.  


Blanche-Marie Peydédaut

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

L’orpheline/ chapitre 021

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Chapitre 21

Retour à la ville


Philippine de Madaillan

Le soir même, elle se fit préparer par Cunégonde. Elle enfila l’une de ses robes à la française en grosse soie noire. Sa jupe de dessous ainsi que son plastron étaient en damassé rebrodé ton sur ton. Elle se fit accomplir un chignon qu’elle fit agrémenter de fleurs en tissus de couleur identique. Une fois prête, elle appela mademoiselle Labourdette afin qu’elle lui donne un avis sur sa mise. Fin prêtes, elles montèrent dans le carrosse. De toutes parts, dans les avenues des quartiers neufs, aussi bien que dans les ruelles de la vieille ville, ce n’était qu’immondices de toutes provenances, fondrières barrant le passage, cloaques infranchissables, avec une boue drue, épaisse, nauséabonde, qui brûle les étoffes et chagrine l’odorat et ne tenant pas à recourir à l’office du décrotteur. Ils contournèrent le quartier Fondaudège par l’allée des Noyers. 

Arrivée à l’hôtel Duplessis, l’hôtesse surprise de sa venue fut enchantée de la voir et la prit par le bras l’emmenant vers ses amis. Se trouvaient sur place Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, le conseiller et parlementaire Jean-Jacques Bel, son cousin le Président Jean Barbot, le Père François Chabrol, Monsieur de Lalanne, Madame de Pontac-Belhade, Charlotte de Crussol, et d’autres personnes dont elle n’avait toujours pas retenu les noms.Ils passèrent une partie de la soirée à converser ce qui leur permit de se rendre compte de l’intelligence de la jeune femme et de la pertinence de ses réponses. Madame Duplessy lui proposa d’essayer la harpe qu’elle avait acquise avec pour intention de l’en faire jouer. Philippine accepta de suite, elle laissa glisser ses doigts dessus pour voir si elle avait été accordée. De toute évidence, c’était le cas, elle commença par exécuter un morceau. Prise dans son élan, elle se mit à chanter à l’émerveillement de tous. Elle captiva son auditoire qui fut agréablement surpris de la beauté de son jeu et de sa voix. Monsieur et Madame Duplessy la congratulèrent et la remercièrent de ce magnifique moment. Elle répondit avec modestie, ils furent très touchés par sa délicatesse. Madame Duplessy apparaissait heureuse de l’avoir découverte, elle pressentait que c’était quelqu’un de bien.

Après avoir récupéré sa suivante, la vicomtesse de Madaillan-Saint-Brice, quitta les lieux assurée que les personnes présentes la défendraient contre son oncle.

***

André François Benoit Le Berthon était revenu de Versailles avec une excellente nouvelle qu’il avait apprise de son père Jacques Le Berthon d’Aguilles, conseiller du roi au parlement de Bordeaux. Il allait devenir le premier président du Parlement. Bien sûr, il ne pouvait l’annoncer tant que cela n’était pas officiel. Il décida toutefois de convier tous les parlementaires et leurs conjointes présents dans la ville et de préférence avant les fêtes de Pâques. Il les connaissait, mais il appréciait l’idée de les voir tous ensemble. Cela lui permettrait de constater comment ils se comportaient entre eux.

Son épouse, Élisabeth de Baratet, avait tout fait préparé par son personnel pour cette soirée quelque peu exceptionnelle tant il y aurait de monde. Pour le grand salon, elle avait engagé des musiciens pour effectuer un bal et pour le salon adjacent elle avait fait installer un banquet constitué d’une multitude de plats que ses serviteurs proposeraient aux invités. 

Parmi ceux-ci se trouvait Augustin Bouillau-Guillebau accompagné de sa femme comme tous les parlementaires présents. Laurentine Laborie-Fourtassy à peine arrivée le quitta pour aller discuter avec des amies. Il réfléchissait. À qui allait-il s’adresser afin de régenter sa nièce ? Philippine l’avait fortement agacé, aussi c’était devenu une obsession, il se devait d’exercer son emprise sur ses biens, ne serait-ce que pour la maintenir sous sa tutelle. Il découvrit dans l’un des salons son président à mortier, monsieur Barbot en compagnie de monsieur Bel et de monsieur Duplessy. Il pensa que c’était une appréciable opportunité. Laissant son épouse avec ses amies, il se dirigea vers les trois individus qu’il connaissait bien et dont il ne doutait pas de leur aide. Ils l’accueillirent chaleureusement. Après une conversation qui approcha plusieurs points dont certains ressemblaient à des ragots, il en vint à son sujet. « — Messieurs, j’ai un problème et je ne sais comment le résoudre.

— Grands dieux, dites-nous ce qu’il en est. Intervint monsieur Barbot.

— Voilà, ma nièce, Philippine a hérité des biens de son oncle, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice. Je ne suis pas sûr qu’elle s’avère apte à gérer cette nouvelle fortune, aussi je ne sais comment je peux agir. J’ai bien essayé de la conseiller avec mon frère Ambroise, mais elle nous a regardés de haut.

— Ah ! Cela est étonnant, nous avons eu la satisfaction de rencontrer la vicomtesse. Rassurez-vous, elle est loin de manquer d’intelligence. D’après mon épouse, elle a déjà fort bien pris les choses en main. Elle a même engagé un contremaître pour une meilleure organisation. Je pense que vous vous inquiétez pour rien. » Répondit monsieur Duplessy. Les deux autres acquiescèrent et rajoutèrent des compliments sur la jeune femme et son discernement. Monsieur Bouillau-Guillebau était sidéré. Comment pouvaient-ils la connaître ? Monsieur Duplessy, touchant du doigt sa perplexité, l’informa que sa femme l’avait invitée dans son salon et qu’elle s’y était présentée par deux fois à son grand plaisir. Cet enthousiasme contraria fortement l’oncle de Philippine, il sentait bien que quoi qu’il pratique, elle détenait des appuis contre lesquels il ne pourrait rien effectuer. Les trois comparses avaient compris où monsieur Bouillau-Guillebau voulait en venir et ils estimaient que la jeune fille ne méritait pas cela d’autant qu’il avait menti pour exposer les faits. En aucun cas, Philippine ne prenait les gens de haut, elle se révélait d’une grande modestie. Son oncle avait essayé de les manipuler, ce qu’aucun d’entre eux n’avait apprécié. Monsieur Duplessy décida d’en parler avec leur hôte, monsieur Le Berthon. Il ne doutait pas que celui-ci la protégerait tout comme eux et encore mieux. 

***

La semaine sainte commençait par le dimanche des Rameaux, et elle incluait le jeudi saint et le Vendredi saint. Elle s’achevait avec la veillée pascale, pendant la nuit du samedi au dimanche. Philippine avait respecté toute la procédure comme au temps du couvent. Le 11 avril était le jour de Pâques. Philippine attendait Cunégonde dans sa chambre, elle était allée lui chercher sa robe pour aller à la cérémonie Pascale à la cathédrale de Saint-André. 

animal gardien

Assise dans son fauteuil face à sa table de toilette, elle laissait comme à son habitude courir ses pensées. Dans la glace qu’elle avait devant elle, sans le réaliser, elle entra en transe, elle visualisa Léandre au château de Madaillan. Elle se demanda pourquoi elle l’apercevait, puis elle remarqua un loup, c’était son animal gardien. Il se situait là pour la rassurer et lui permettre de comprendre et de voir. Elle était partie trois semaines auparavant le matin et lui était arrivé en fin d’après-midi. Il avait appris lors de sa venue au château de Madaillan que Philippine était l’héritière du domaine. Visiblement, elle sentait que lui aussi avait regretté de ne pas croiser la jeune femme. Présenté par monsieur Sanadon, elle l’observa faire connaissance avec son Papa-Paul, monsieur Fauquerolles. Ils allèrent ensemble dans les caves à vin, puis dans les vignobles et les champs de blé. Cela prit du temps, d’autant qu’ils échangèrent avec tous les métayers auxquels ils expliquèrent leur prochain objectif. Suite aux huit jours qu’il passa au château de Madaillan, Léandre du se rendre dans deux propriétés de l’Entre-deux-mers. Elle comprit pourquoi elle ne l’avait pas vu plus tôt. Elle savait qu’elle allait le rencontrer bientôt, elle espérait que leur empathie n’avait point baissé. 

Elle sortit de son extase à l’entrée de Cunégonde avec sa robe de taffetas noire. Elle l’aida à l’enfiler puis rajusta sa coiffure. Elle irait à la messe avec elle, car Marie Labourdette s’était mariée la semaine précédente et sa maîtresse n’avait pas l’intention de la remplacer. À la surprise de Cunégonde, elle lui convenait fort bien comme suivante et comme gouvernante. Une fois, l’une et l’autre prêtes, le cocher Étienne les conduisit à la cathédrale. Elles faisaient partie des premières, la noblesse avait besoin qu’on la remarque ce que Philippine n’appréciait guère. Elle vit arriver le couple Duplessy qui vint la saluer avant de s’asseoir. Elle était retournée chez eux les deux lundis précédents au grand contentement de madame Duplessy. Cette dernière en avait profité pour lui apprendre la demande de son oncle Augustin. Philippine ne fut guère surprise hormis le fait qu’il était allé trouver les mauvaises personnes qui, elles, l’avaient soutenue. Sa comparse la rassura. Son époux avait parlé à monsieur Le Berthon, il était l’un des individus les plus importants du parlement et se découvrait en accord avec lui. Philippine se souvenait avoir croisé son fils le jour de son entrevue avec le notaire, car elle se doutait bien que cela ne pouvait être lui dont l’avait entretenu son hôtesse. 

Elle se trouvait assise, avec à ses côtés Cunégonde, quand elle réalisa au commencement de la messe qu’une entité s’était installée à sa droite. Étrangement, celle-ci ne lui demanda rien. Elle se contentait de l’examiner ce qui surprit Philippine. Qui pouvait-elle être pour être à ce point intéressée par elle ? Elle ne pouvait voir à quoi celle-ci ressemblait, car tout comme elle, elle portait un voile sur son visage, mais le sien apparaissait de couleur blanche. La liturgie spécifique à Pâques, qui commençait par la vigile pascale, se termina alors que l’entité disparut. Cela soulagea Philippine bien qu’elle se questionna, elle ne doutait pas un instant qu’elle était arrivée à elle pour découvrir quelque chose. S’étant confessée avant le jeudi saint, elle pouvait faire ses Pâques et alla recevoir le sacrement de l’Eucharistie. Pour cela juste avant la fin de l’office, les fidèles devaient accomplir une longue queue en attendant de se situer devant l’un des prêtres. Elle sut patienter, elle communia et repartit à sa place où elle fut rejointe par Cunégonde qui avait procédé comme sa maîtresse. La messe se poursuivit. Une fois celle-ci finie, tous sortirent, Philippine ne se précipita pas, étant au fait que les voitures allaient mettre un moment à venir face à l’immense portail. Ayant atteint le lieu, sur les pavés devant la cathédrale, elle prit son mal en patience avec sa gouvernante attendant son carrosse. Elle fut retrouvée par Madame Duplessy, elle releva son voile afin de lui parler. Elles engagèrent une conversation pendant laquelle elles furent rejointes par une dame de grande élégance. «  Je suis assurée que vous êtes la vicomtesse de Madaillan-Saint-Brice.

— C’est exact Madame.

— Je suis Madame Le Berthon, Élisabeth de Baratet. J’apprécierais si cela vous convient que vous veniez me voir avec Madame Duplessy, mardi après-midi.

— Ce sera avec plaisir Madame.

— Alors à mardi. Je vous laisse. Mon carrosse et mon mari m’attendent. »

Philippine fut grandement surprise par cette invitation. Madame Duplessy était enchantée par cette démarche et avant de quitter sa compagne, elle lui rappela qu’elle l’espérait le lendemain soir. La jeune femme acquiesça. 

***

Comme convenu, Philippine se rendit le lundi soir chez les Duplessy. Son hôtesse la félicita pour cette invitation imprévue. Elle lui assura que Madame Le Berthon l’avait conviée pour la connaître et l’appuyer auprès de son époux afin de la protéger. Quoiqu’il arrive, il l’accomplirait au vu des personnes, dont son mari, qui s’étaient retournées vers lui. Après avoir salué tous les individus sur place et avoir discuté avec eux, elle se mit à la harpe et donna à nouveau un moment magique à tous. Elle se révélait consciente qu’elle contournait les règles du veuvage, mais à Bordeaux personne ne savait depuis quand elle avait perdu son époux, elle n’en avait même pas informé ses oncles qui de toute façon ne s’en étaient pas souciés. Le spectacle musical finit, et après avoir conversé avec Jean Barbot et son cousin Jean-Jacques Lebel, qu’elle remercia pour leur soutien, elle dit au revoir à tous, prétextant être fatiguée. Madame Duplessy la raccompagna avec sa nouvelle suivante, Cunégonde, jusqu’à la porte et lui rappela qu’elle viendrait la chercher dans le milieu de l’après-midi. 

***

Tout en regardant son fils jouer, Philippine tortillait ses mèches de cheveux sombres qui n’étaient pas encore coiffées et qui lui tombaient jusqu’au bas des reins. Le petit garçon s’amusait avec des cubes avec lesquels il fabriquait un château. L’heure du déjeuner arrivant Cunégonde se présenta pour apprêter la jeune femme. Violaine emmena Théophile à seule fin qu’il mange dans sa chambre et ainsi elle laissa la gouvernante préparer sans problème leur maîtresse. Coiffée et habillée, Philippine entraîna Cunégonde dans la salle à manger afin de partager le repas en tête à tête. Pendant que Léopoldine et Suzanne les servaient, elles échangeaient sur les taches à réaliser dans l’hôtel particulier et le fait qu’elles partiraient dès le lendemain pour le château de Madiran. Cunégonde se renseignait sur ce qu’elle devait déposer dans les malles. Elle apporta comme réponse qu’à part les affaires de son fils, elle-même détenait ce qu’il fallait sur place, par contre que ce soit elle ou Violaine, elles se devaient d’emporter leurs nouvelles robes. Philippine désirait que l’on ne remette pas en question leur statut, elles devaient donc afficher des tenues dignes de leur position, surtout sa suivante. Le repas fini, la jeune femme alla s’asseoir dans le salon donnant sur la terrasse sur laquelle les rayons du soleil illuminaient le carrelage. Elle attrapa un livre dans la bibliothèque qu’elle avait commencé en attendant que Madame Duplessy vienne la chercher. De son côté, Cunégonde alla voir avec Violaine ce qu’elle devait ranger dans les bagages pour le lendemain. Tandis que Philippine laissait son regard examiner les arbustes et les fleurs plantés dans des pots de terre installés sur la terrasse afin de l’agrémenter, elle aperçut l’entité de la cathédrale. Elle fut surprise, que faisait-elle là ? Elle se leva, ouvrit la porte-fenêtre donnant sur l’extérieur où se trouvait l’esprit. Celle-ci se retourna vers elle et releva son voile. Elle lui sourit avant de se dissiper. La jeune femme resta tétanisée. Qu’est-ce qu’elle lui voulait ? Elle ne comprenait pas. Elle semblait à chaque fois se situer là que pour l’examiner. Alors qu’elle réfléchissait, essayant d’en appréhender le sens, Madame Duplessy arriva.

***

Léandre était né un matin ensoleillé de novembre au grand plaisir de sa jeune mère, qui n’avait que seize ans. Elle avait souffert toute la nuit des contractions dues à l’accouchement, son extraction fut un soulagement. Il était venu au monde neuf mois après le mariage de ses parents au contentement de son paternel. Celui-ci travaillait déjà comme négociant au sein de la société de son père. À trente ans, il s’était décidé à prendre femme et ce fut pour lui une joie de découvrir et d’épouser Marie-Sophie Marcange, fille d’une autre maison de négoce que les Cevallero absorbèrent. Après deux fausses couches, cette dernière décéda au grand désarroi de Léopold Cevallero. Sa jeune épouse à peine enterrée, il reçut plusieurs propositions de mariage qu’il repoussa. Cela s’avérait trop tôt, il se devait d’accomplir son deuil. Il prit de suite une nourrice pour le petit Léandre et garda son enfant auprès de lui. Le temps venu, il lui engagea une gouvernante, puis arriva le moment où il dut le placer au sein du collège de Guyenne tenu par les jésuites. Léandre entra dans le lieu en tant que pensionnaire. Dans un premier temps, il ne fut guère identifié par ses camarades tant il s’avérait discret et se maintenait en retrait. Il avait du mal à se mettre en avant et de toute façon il ne désirait pas qu’on le remarque. Ses compagnons de dortoir et de classe finirent par se rendre compte que Léandre détenait une excellente mémoire voire qu’il était l’un des plus intelligents. Si certains par jalousie essayèrent de le maltraiter, il obtint vite un groupe d’amis qui le défendit. Ils s’étaient dans un premier instant rapprochés de lui afin qu’il puisse les aider, ce qu’il effectua sans problème et sans vanité. À sa sortie du collège, il revint dans la maison de négoce avec l’un d’entre eux, Paul Missard, qui devint petit à petit le secrétaire de son père. Naturellement, lui-même s’intégra dans ce commerce sous l’apprentissage de son paternel. Il prit facilement en main ses fonctions et s’impliqua dans celles-ci. Pour cela, il parcourait les domaines en vue d’évaluer la quantité de marchandises agricoles qu’il pourrait acquérir et revendre avec des bénéfices. Il ne se contentait pas de ce qu’il y avait autour de Bordeaux, il circulait dans toute la Guyenne. Ce fut ainsi qu’il entendit parler du voyage de Monsieur de Bienville pour la Louisiane. Son père accepta qu’il parte avec lui depuis La Rochelle afin d’estimer quel commerce ils pouvaient mettre en place entre la colonie et la France. Comme ils allèrent directement à la Nouvelle-Orléans, au retour le navire s’arrêta à Saint-Domingue dans les ports de Cap-Français et de Port-aux-Princes. Il rentra à Bordeaux avec une multitude d’idées et surtout avec l’espoir de voir revenir Philippine dont il s’était épris. 

Quelle ne fut pas sa surprise, quant au printemps, arrivant au domaine de Madaillan, il apprit que Philippine était l’héritière des terres de Madaillan-Saint-Brice, mais qu’en plus ils venaient de se croiser ! Il en fut fort déçu. Lorsqu’il retourna à Bordeaux, il avait bien l’intention de se rendre dans son hôtel particulier, mais il ne savait pas qu’elle demeurait depuis deux jours au château de Madaillan.

***

Philippine de Madaillan

Pendant que son fils allait au bain, Philippine décida d’aller marcher. Elle en avait besoin, elle ruminait trop de pensées. Comme elle était seule, elle se contenta de la route qui menait du portail à l’entrée du château. Vêtue d’une robe de sa mère qui se révélait un peu courte, car elle était plus grande que celle-ci, elle arpentait l’allée principale du domaine agrémenté de chênes centenaires. Tout en se promenant, elle laissait errer son regard sur les paysages et se remémorait son entretien avec madame Le Berthon. Celle-ci l’avait reçu avec madame Duplessy en toute intimité. Elles ne se trouvaient que toutes les trois dans un petit salon de l’hôtel particulier de leur hôtesse donnant sur les fossés de l’intendance. À partir du moment où elles furent installées dans de jolies bergères recouvertes de damassé doré et brodé de roses, une servante vint leur porter du thé et une brioche aux amandes. Le décor se révélait ravissant, les murs étaient agrémentés de tableau de personnes dont elle reconnut l’un d’entre eux. C’était le fils du parlementaire qu’elle avait croisé chez son notaire. La pièce détenait deux élégantes commodes et un secrétaire, tous étaient assortis et travaillés de la même façon. Dans un coin de la salle, elle découvrit un clavecin et un violon posé dessus. Le tout avait vu sur le jardin de l’habitation. Dès qu’elles furent seules, madame Le Berthon sollicita Philippine afin qu’elle lui raconte sa vie pour mieux comprendre la demande falsifiée de son oncle. La jeune femme avait confiance aussi elle s’exécuta.  Quelle ne fut pas sa surprise de toucher du doigt que cette dernière avait été exclue par ses deux familles, car sa mère était morte suite à sa naissance. Elle s’attendrit et décida qu’elle accomplirait tout pour l’aider, cette enfant ne méritait pas tous ces rejets et cette succession de drame. Madame Duplessy, qui en apprenait encore plus, se retrouva dans le même état d’âme que leur hôtesse. Philippine n’avait pas tout dit bien sûr, ni le viol de sa mère, ni la date du décès de son mari, ni comment on lui avait transmis tous ces drames dont la disparition de son oncle. La fin de la conversation finie, monsieur Le Berthon entra par une porte qui était entrouverte dans un angle du salon et qui donnait sur son bureau. « – Excusez-moi, mesdames, de vous déranger, mais j’ai entendu vos échanges que je ne voulais pas perturber. Je suis aussi choqué que ma femme. N’ayez aucune crainte, vos oncles ne pourront gérer vos biens. Si jamais vous voyez qu’ils s’en approchent de trop près, n’hésitez pas à venir vers mon épouse ou moi-même. Sachez qu’à l’automne, les parlementaires apprendront que je serai leur président dès le début de la nouvelle année donc aucun ne pourra vous faire du mal. Gardez cela pour vous pour l’instant. » Philippine remercia chaleureusement le couple Le Berthon. La conversation se poursuivit jusqu’à leur départ. Elle avait été très contente de ce rendez-vous qui l’avait complètement apaisée. Elle venait d’atteindre le portail du domaine, elle pivota sur elle-même et repartit dans l’autre sens. Elle pensa qu’elle se devait d’aller au couvent de Saint-Émilion. Elle s’en alla demander à Maman-Berthe si elle voulait bien l’accompagner. Arrivée au château, elle se rendit dans l’aile détenant l’appartement des Fauquerolles. Celle-ci accepta la proposition sans hésitation, Philippine réclama à son majordome de prévenir le cocher. Elle gagna ensuite le salon de la rotonde et décida de s’y installer en attendant l’heure du repas. À peine assise, elle aperçut l’entité de la cathédrale. La jeune femme fut troublée. Pourquoi la suivait-elle ? Elle sortit sur la terrasse, l’esprit se retourna vers elle. « — Il vient à vous ! » Et elle disparut. Qui venait à elle ? Philippine était agacée. Qui était cette entité ? Que lui voulait-elle ? Elle lui rappelait quelqu’un, mais elle n’aurait pas su dire qui ? Quelques instants plus tard, Cunégonde entra dans la pièce pour la prévenir que le déjeuner pouvait être servi. Le couple Fauquerolles se situait là ainsi que monsieur Sanadon.

***

En tout début d’après-midi, le départ pour le couvent fut annoncé par le majordome. Étienne, le cocher, attendait devant le perron avec Adrien et Jean-Marcel. Ce dernier était de Saint-Émilion et allait guider le cocher. Il avait suivi avec sa sœur, Louison, l’ancienne apprentie de la cuisinière, son père lorsqu’il était enfant au château de Madaillan. Adolescent, alors qu’il épaulait son paternel dans les écuries du domaine, celui-ci fut écarté par le vicomte, et résida dans une métairie qui détenait des vaches et quelques chevaux non loin de la demeure. Il avait été fort contrarié par ce rejet qu’il estimait injuste, n’en connaissant pas la raison, mais moins que son père. Celui-ci après une longue dépression se pendit dans la grange au grand désarroi de son fils et de sa fille qui se retrouvèrent seuls. Il fut donc fort heureux quand monsieur Sanadon et monsieur Fauquerolles lui demandèrent de suivre sa sœur Louison au château et lui donnèrent la responsabilité des écuries et des chevaux qui ne pouvaient être élevés et dressés à Bordeaux. 

Philippine et Maman-Berthe refirent le trajet qu’elles avaient effectué lors des sept ans de la jeune femme. Le carrosse traversa la Dordogne à Branne et se dirigea vers Saint-Émilion qu’ils contournèrent dans le but de se présenter devant l’entrée principale de l’abbaye. Ce fut sœur Douceline qui s’approcha pour déployer la porte incluse dans l’immense portail afin de savoir qui venait les voir. Jean-Marcel annonça la vicomtesse Philippine de Madaillan. Elle en fut très surprise et aidée de deux autres sœurs, elles ouvrirent le couvent à leur ancienne élève. La berline s’arrêta dans la cour. Pendant ce temps, sœur Marguerite s’était précipitée informer la mère supérieure.

Philippine descendit de la voiture suivie de madame Fauquerolles. Elle tapota sa jupe noire afin de remettre ses plis en place et rajusta convenablement sa robe à la française en tissu damassé de la même couleur. Elle monta ensuite les quelques marches qui conduisaient à la porte principale. Elle fut accueillie avec tendresse par sœur Geneviève qui s’était aussitôt rendue dans le grand hall pour les recevoir et mener la jeune femme et sa compagne à la mère supérieure. Philippine était troublée de se situer dans des lieux où elle pensait ne plus jamais revenir. Cela faisait trois années qu’elle était partie, cela faisait peu d’années, mais elle était tout de même émue. Elle suivit la sœur jusqu’au salon de sœur Élisabeth. La porte s’ouvrit de suite sur sœur Dorothée, la prieure, qui la fit entrer. «  Mon enfant, quelle joie de vous voir ! Asseyez-vous, sœur Geneviève va nous amener des boissons chaudes. » La mère supérieure fut étonnée de la remarquer toute de noir vêtue, ainsi que de la tenue que portait sa nourrice qu’elle avait reconnue. À peine installée, sa curiosité prenant le dessus, sœur Élisabeth lança la conversation. « — Que me vaut votre venue, je vous pensais au sein de la colonie.

— J’ai vécu beaucoup de bouleversements, ma mère. Pour commencer, voici une missive de sœur Blandine et de sœur Domitille.  

— Je vous en remercie, mais vous n’êtes pas revenue chez nous juste pour me porter ce document ?

— Non, ma mère. Il s’avère qu’une succession de circonstances m’ont amenée à m’en retourner. Tout d’abord, je suis la dernière héritière de mon oncle le vicomte de Madaillan-Saint-Brice. Après la mort de sa femme dont il n’a pas eu d’enfant, il est décédé d’un accident alors qu’il se situait sur un champ de bataille. Plus exactement, ses troupes assiégeaient une ville et au milieu de la nuit un de ses hommes lui a tiré dessus croyant voir venir un ennemi. 

— Mon Dieu ! Et c’est cela qui vous a fait revenir ?

— En fait, en parallèle, je perdais mon époux d’une crise cardiaque, aussi j’ai tout mis en place afin de rentrer. 

— C’est une bonne chose, bien que cela soit bien triste. Et si je puis me permettre, vous avez eu un enfant ?

— Oui, j’ai un petit Théophile. » À ce moment-là, sœur Geneviève entra avec des boissons et un gâteau qu’elle disposa sur une table à côté des bergères. La mère supérieure, après les avoir servies, reprit la conversation. «  Et vous avez des nouvelles de vos amies ?

— Oui, j’ai reçu une lettre de Catherine et une de Fortunée juste avant de quitter ma demeure bordelaise pour mon domaine. L’une et l’autre vont bien.

— Elles sont restées à la colonie bien sûr.

Philippine de Madaillan

— En fait, non ! Elles sont même parties de la cité avant moi. Catherine se trouve à Versailles, elle a suivi son conjoint, monsieur Fery d’Esclands, qui est devenu l’un des secrétaires du roi. Il semblerait qu’elle détienne un très bel hôtel particulier dans la ville. 

— Et Fortunée ?

— Elle et son époux, monsieur Barthoul, se sont installés à Nantes. Un concours de  circonstances a fait qu’il a été obligé de reprendre la maison de négoce familiale. Elle en est très contente d’autant qu’elle participe à la gestion de celle-ci.

— Voilà qui est très bien. Avez-vous eu des nouvelles de Gabrielle et de Théodorine ?

— Pour Gabrielle, nous nous sommes beaucoup fréquentées à la Nouvelle-Orléans. Elle a épousé un négociant de la cité, monsieur de la Michardière, qui occasionnellement collaborait avec mon mari. Quant à Théodorine, elle s’est unie avec un planteur, mais elle a peu donné de nouvelles malgré les demandes de Gabrielle.

— C’est un peu sans surprise. » La conversation perdura deux bonnes heures, Philippine détailla ses histoires. Elle raconta le voyage périlleux, la présentation aux futurs maris, Madame de Perier, le couvent de la Nouvelle-Orléans et sœur Marie Tranchepain. Elle narra sa vie avec son mari et le partage de celui-ci avec Lilith, ainsi que les décès et les actions réalisées suite à ceux-là. Sœur Élisabeth était abasourdie par toutes ses aventures pour la plupart malencontreuses et tristes, elle espérait que l’existence de la jeune femme allait dans une meilleure direction. Quand elle l’exprima, Philippine raconta son arrivée à Bordeaux et les personnes qu’elle avait rencontrées. La mère supérieure fut un peu soulagée. Avant de partir, Philippine assura qu’elle reviendrait et laissa une bourse conséquente pour le couvent en souvenir des bienfaits que lui avaient apportés les sœurs.

***

Le ruisseau de l’Engranne déambulait au milieu de valons et de forêt de chênes, d’aulnes noirs et de frênes depuis la Dordogne et se situait non loin du château de Madaillan. Philippine fixait les quelques nuages qui passaient au-dessus d’elle dans le reflet du cours d’eau. Un peu plus loin, sous le regard de Violaine, Théophile jouait sur une minuscule plage. Derrière elle, madame Fauquerolles et Cunégonde conversaient sur les nouvelles taches qu’elles effectuaient et qui venaient de leurs récentes fonctions des plus innovantes. Maman-Berthe avait compris que c’était sa fille de lait qui l’avait promue et imposée comme gouvernante, fonction qu’elle menait à bien. Elle s’intéressait à la jeune femme, car elle avait saisi que son Jean se révélait épris de celle-ci. Ce dernier ne se situait plus à la métairie, monsieur Sanadon lui avait demandé d’épauler son père, quant à cette partie de la propriété, il avait trouvé une famille pour s’en occuper. De son côté, Philippine avait engagé pour son fils une gouvernante à qui elle réclama d’instruire aussi Cunégonde et Jean. Elle estimait qu’ils devaient savoir lire, écrire et compter. Sans faillir, comprenant ce que cela leur apporterait, ils s’y mirent sérieusement d’autant qu’ils l’accomplissaient ensemble.

Le soleil irradiait de tous ses feux en cette fin d’avril, elle et ses compagnes s’étaient donc installées à l’ombre de grands arbres après avoir traversé les champs et les vignobles. Elles avaient aperçu les arbres fruitiers en fleurs et la flore qui émergeait un peu partout. Philippine laissait sa rêverie se focaliser sur les mouvements de l’eau quand un vol de palombes l’en sortit. Elle vit alors un geai sur un des chênes au-dessus d’elle. C’était un bel oiseau, reconnaissable à son plumage coloré, rayé de noir et blanc sur la tête, dont les plumes se dressaient. Il cajactait. Son chant mélodieux attira son attention et lui rappela la merlette de son enfance. Elle comprit qu’elle se devait de rentrer. Elle n’en connaissait pas la raison, mais intuitivement, elle n’en doutait pas. Elle se leva et elle secoua sa robe en soie de couleur lie de vin, à laquelle Violaine avait ajouté un volant froncé afin qu’elle se révèle de la bonne longueur. Elle remit ensuite son chapeau de paille, le nouant sous son chignon. Ses compagnes appréhendèrent qu’elles allaient s’en retourner. Philippine héla Théophile qui arriva en trottant. Elle s’engagea sur le chemin du retour avec son petit garçon à ses côtés qui tenaient sa jupe pour ne pas la perdre. Elle réalisa que le geai voletait au-dessus d’elle, cela lui rappela ses sept ans. Elle espérait que ce n’était pas encore une contrariété. Comme il ne la quittait pas, elle supposa que c’était un message, mais elle le garda pour elle. Théophile fatiguant, Violaine le prit dans ses bras. Elles parcoururent à nouveau les champs et les vignobles et s’introduisirent dans le bois jouxtant le château par un sentier qui déambulait sous les arbres centenaires. C’est de là que Philippine aperçut un cavalier engagé dans l’allée qui menait à la demeure depuis la route. Son cœur se comprima, elle reconnut Léandre.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 18

Le retour

Philippine de Madaillan

Dieu que cela avait été difficile. Philippine avait du mal à se remettre de cet enterrement. Il est vrai qu’il suivait de près celui de la mère supérieure. Le trajet de l’église au cimetière avait été extrêmement éprouvant, car il avait ravivé celui du mois précédent. Elle s’était levée tardivement, les dernières vingt-quatre heures sans repos avaient été pénibles surtout émotivement. Elle avait toutefois pris le temps de rassurer les membres de la maison de négoce, leur promettant qu’elle effectuerait ce qu’il faudrait pour faire perdurer l’activité du comptoir. Elle avait de plus informé Lilith qu’elle allait demander son émancipation au notaire, ce dont la tisanière ne doutait pas. 

Le moment venu, Philippine sollicita Cunégonde afin de la préparer. Alors qu’elle s’habillait, elle vit arriver son fils. Elle ressentit un pincement au cœur, il était devenu orphelin de père. Théophile l’avait peu aperçu, il ne réalisait pas vraiment ce qui était advenu. Elle le prit dans les bras avant d’enfiler sa robe à la française brodée ton sur ton en toile de lin noir. Elle ne jugea pas utile de mettre un voile de mousseline sur la tête. Une fois que leur maîtresse s’avéra prête et restaurée, Anatole approcha le carrosse devant l’habitation. Elle monta à l’intérieur et ils allèrent quérir Gabrielle. 

Une fois, toutes les deux dans la voiture, elles se rendirent à l’étude notariale. L’une et l’autre ressentirent des difficultés à échanger, elles ne voulaient guère parler des deux jours passés qui ravivaient ceux de sœur Marie Tranchepain. Marguerite essaya de comprendre comment aller se projeter Philippine, mais celle-ci avait du mal à le formuler. À leur arrivée, elles furent accueillies par l’épouse du notaire qui leur offrit un thé. Pendant qu’elles commençaient à le déguster, monsieur Bevenot de Haussois apparut et demanda des nouvelles aux deux jeunes femmes. Après un échange des plus formel, il les invita à se rendre dans son bureau.

***

Gabrielle n’avait pas voulu s’immiscer au sein de leur échange, elle avait donc préféré rester avec Madame Bevenot de Haussois. Elle estimait que ce qui serait dit pendant leur conversation ne la regardait pas. Assise devant le notaire, lissant machinalement sa jupe, Philippine écoutait la lecture du testament qu’il lui effectuait. Effectivement, toute la fortune de son époux lui revenait. «  Comme vous avez pu l’entendre, votre mari n’a point refait l’acte à la naissance de votre fils, aussi tout s’avère à vous.

— Je suis, je l’avoue, très surprise. Sa famille ne peut rien me réclamer.

— Non ! Rien. L’argent avec lequel Monsieur Gassiot-Caumobere est arrivé faisait partie de son héritage. Rassurez-vous, j’en possède la preuve, j’ai en main le document qui l’atteste.

— Bien. J’ai une enfin deux requêtes à vous faire en espérant que vous puissiez les réaliser.

— Je vous écoute, qu’elles sont vos demandes.

— Est-il possible de vendre la plantation ? En ai-je le droit ?

— Tout à fait. Si tel est votre désir, je détiens potentiellement deux acheteurs que cela est susceptible d’intéresser. De plus, vous pourrez en tirer une belle somme, car le futur propriétaire n’aura qu’à poursuivre l’activité qui se démontre déjà florissante. Quelle est votre deuxième question ?

— Elle se révèle un peu plus particulière. Puis-je affranchir Lilith et ses enfants voire quatre autres de mes serviteurs ?

— Cela devrait s’avérer possible. Je dois juste en effectuer la requête au gouverneur ou à Monsieur Gatien Salmon. Il faut que vous me donniez le nom des individus.

— Sans problème. Pour Lilith, Louisa et Ambroise, je suis tenu d’acheter un terrain afin de les loger.

— De cela, vous n’avez nul besoin, votre époux a déjà accompli la démarche. Il y a en outre une maison construite dessus.

— Sera-t-il possible de mettre leur nom sur le document de ce qui demeurera leur propriété ?

— Bien entendu, mais quel nom ?

— Lilith Gassiot.

— Et pour les autres serviteurs ? Je ne parle pas des enfants bien évidemment qui détiendront le même patronyme.

— Nous pourrions les appeler Caumobere. Il s’agit d’Adrianus, Anatole et Marcelline et bien sûr Héloïse. Je peux aussi leur demander le moment voulu s’ils préfèrent un patronyme différent. Pour les deux dernières, ma chambrière et la nourrice de mon fils, je verrai comment je ferai. 

— À votre guise, nous devrons nous revoir dans une semaine. Je posséderai alors toutes les réponses. »

Au vu des sollicitations, le notaire devina que Philippine avait l’intention de repartir chez elle, en France.

***

Le lendemain de sa visite au notaire, Philippine décida d’aller effectuer un tour au couvent. Elle ne pouvait pas rester dans sa maison sans rien accomplir à part ruminer ses pensées. À l’instar de presque tous les matins, elle se mit à la harpe et comme chaque fois, elle vit arriver Théophile, mais cette fois-ci, il fut suivi de Louisa et d’Ambroise. Chacun s’assit sur un coussin sur le parquet du salon et écouta le son délicat de l’instrument. Par habitude, Violaine s’installa dans un coin de la pièce pour s’assurer qu’aucun des petits n’ennuie sa maîtresse. Philippine n’avait jamais vraiment fait attention aux enfants de Lilith. Si la fille ressemblait à sa mère, les deux garçons qui n’avaient que deux mois d’écart étaient le portrait de leur père. Cela ne la gênait pas après tout, ils détenaient le même père. 

Lorsqu’elle s’arrêta, son fils arriva pour lui faire un câlin, elle le prit dans ses bras, le plaça sur ses genoux et l’embrassa. Dans la mesure où elle comprenait qu’il était captivé par l’instrument, elle lui saisit les mains et lui fit toucher les cordes de la harpe qui vibrèrent. Il se mit à rire et il recommença tout seul. Devant la liberté que lui laissait sa mère, il se concentra. Cette dernière se dit que le moment venu, elle engagerait un professeur de clavecin pour lui. Elle se trouvait consciente que comme elle, il se révélait très sensible aux sons. Elle pressentait qu’il avait d’autres dons équivalents aux siens. 

En début d’après-midi, une fois préparée, en compagnie de Cunégonde, elle se rendit au couvent. Elle fut accueillie par sœur Marie Madeleine. Elle lui réclama à voir sœur Marguerite qui désormais dirigeait le lieu. Après une brève conversation, elle accéda au jardin où à l’ombre d’un chêne sœur Blandine racontait une histoire aux plus petits. Elle s’assit sur les marches de la véranda et imita les jeunes orphelins. 

soeur Blandine

Quand le conte fut fini, sœur Blandine les envoya gouter puis s’approcha de Philippine qui s’était levée et avait secoué sa jupe. Elle saisit son bras et l’entraina dans les allées sous les magnolias. Elle lui demanda comment elle se portait. « — Ce n’est pas facile, ma sœur. Cette succession de décès, pour certains inattendus, m’a ébranlée. » Sœur Blandine comprit qu’il devait y en avoir au moins un dont elle n’avait pas entendu parler. «  Il n’y a pas eu que votre époux et notre révérende mère ? 

— Non ! J’ai appris que mon oncle avait péri. 

— Ah ! Je suis désolé pour vous.

— Oh ! Cette mort ne me touche guère, mais il s’avère que je suis sa seule héritière.

— Vous comptez rentrer en France ? 

— J’y songe, mais je ne sais si je pourrais l’accomplir. Pour l’instant, je mets en place tout ce que je peux ici afin que personne ne souffre de mon départ. 

— Je vous reconnais bien là, Philippine. Et si vous partez, à quel moment pensez-vous le réaliser ? Dans longtemps ?

— L’idéal se situerait dans trois semaines à cause des alizés, mais je ne peux dire à ce jour si tout sera effectué pour que je puisse embarquer sur un navire.

— Si tel s’avère le cas, n’oubliez pas de venir nous dire au revoir. Je vous donnerai une lettre pour sœur Élisabeth. 

— Avec plaisir, sœur Blandine. »

Cette dernière n’avait pas demandé à Philippine comment elle avait été informée pour son oncle, car elle avait deviné sa prémonition. La jeune veuve récupéra Cunégonde et reprit le carrosse dans lequel attendait Anatole. Elle avait été très étonnée du calme de sœur Blandine quand elle lui avait expliqué ses espoirs pour son futur. Elle avait compris depuis bien longtemps que celle-ci avait un don semblable au sien même s’il n’était pas aussi puissant. Elle resta déconcertée devant sa bienveillance et son sang-froid. Avant de quitter les lieux, elle était allée embrasser sœur Domitille et dire au revoir aux autres sœurs.

***

Un serviteur de l’hôtel du gouvernement était venu apporter un message à monsieur Bevenot de Haussois. Il était attendu par monsieur Gatien Salmon en milieu d’après-midi. Il devait donc passer auparavant chez madame de Madaillan. Il envoya son majordome pour demander s’il était possible de lui rendre visite. Quand celui-ci revint, la réponse s’avéra affirmative. 

Il se présenta juste après le déjeuner. Ce fut Adrianus qui entendit le carrosse s’arrêter devant l’habitation. À même temps que le notaire frappait à la porte celle-ci s’ouvrit sur le majordome de la demeure. Ce dernier le guida jusqu’au salon où patientait sa maîtresse. Elle avait été étonnée de la rapidité des actions, cela faisait à peine deux jours qu’elle avait eu son entretien avec monsieur Bevenot de Haussois. Elle l’accueillit, lui avança un fauteuil pour s’assoir et lui proposa un café. Il accepta les deux. « — Je suppose, monsieur, que vous avez des questions. Vous ne pouvez déjà détenir les réponses  ?

— C’est exact. Il faut que vous sachiez que vous êtes trop jeune pour avoir le droit d’émanciper des esclaves, aussi j’ai raisonnablement contourné les règles. J’ai antidaté les documents et je vais les présenter comme s’ils avaient été réalisés avant le décès de votre époux. Pour cela, vous devez me donner les noms que désirent vos serviteurs.

— Bien, je vais les faire venir, seulement j’espère que votre requête sera acceptée.

— Ne vous inquiétez pas, je ne pense pas que l’on m’en empêche, beaucoup de personnes me sont redevables. » Philippine se leva et appela Cunégonde qui ne se trouvait jamais très loin. Elle lui demanda d’aller les quérir. Quelque peu surpris, ils arrivèrent emplis d’interrogation. Que leur voulait-on ? «  Je tiens à vous dire que je vais essayer de vous faire émanciper. Pour cela, je dois obtenir le patronyme que vous apprécieriez de porter. » Bien que stupéfié par la nouvelle, le premier à parler fut Adrianus. « — J’aimerai le nom de Blancard, si cela est possible. 

— C’est sans problème, Adrianus. Et vous, Anatole ?

— Moi, ce sera Torrin et pour Marceline ce sera Rouald.

— Héloïse, quel patronyme désires-tu ?

— Je ne sais pas maîtresse, mais je ne souhaite pas porter le nom de mon supposé père.

— Veux-tu que je te donne le nom de Caumobere ?

— Avec plaisir ! Maîtresse.

— Alors c’est acquis, je vous remercie. » Les quatre domestiques quittèrent la pièce emplis d’interrogation, l’annonce les avait fort déstabilisés. Ils espéraient tous que cela se fasse. Pendant ces échanges, le notaire remplissait les documents. 

***

À son arrivée à l’hôtel du gouvernement, il fut accueilli par Arthémus qui l’attendait pour le mener au bureau du commissaire ordonnateur. Le gouverneur de Bienville exécutait le tour de la ville pour vérifier les fortifications dont il avait exigé la mise en place. Monsieur Bevenot de Haussois suivit le majordome de la demeure, parvenu à l’étage, devant le cabinet de travail, ce fut le secrétaire du commissaire qui prit le relais et le fit pénétrer dans la pièce. Il se retira dans la foulée, laissant les deux hommes seuls, monsieur Gatien Salmon à leur entrée s’était levé pour accueillir le notaire. Il lui proposa de s’assoir face à son bureau où s’amoncelait une multitude de dossiers en cours. Après quelques échanges, dont un dossier que détenait le notaire sur ses biens, ils passèrent à l’objet de la venue de ce dernier. «  Que puis-je effectuer pour vous, monsieur Bevenot de Haussois ?

— Je me retrouve avec une requête de la part de monsieur Gassiot-Caumobere qui n’a pas été finalisée. J’aurais apprécié l’accomplir, car son décès a interrompu sa démarche, et j’estime que c’est la moindre des choses. J’ai demandé l’accord de son épouse et elle n’y met aucune objection. Je viens donc à vous pour voir si vous pouvez l’acter.

— Et de quoi s’agit-il ?

— Il avait décidé d’affranchir une partie de ses esclaves de son habitation. Je détiens les documents, mais j’ai besoin comme vous le savez de votre signature pour clôturer le dossier.

— Il n’y a pas de problème. Je ne vois pas pourquoi j’irais à l’encontre de cette demande. Nous devons bien cela à cet homme et à sa femme. » Monsieur Bevenot de Haussois lui donna les pièces qui commençaient par Lilith et ses enfants. Monsieur Gatien Salmon comprit de suite pourquoi monsieur Gassiot-Caumobere désirait l’émancipation de ses esclaves. Il rendit les papiers au notaire une fois les signatures apposées et en garda le double. L’action achevée ils reprirent leur conversation. 

***

Philippine de Madaillan

Après sa visite au commissaire ordonnateur, le notaire comme cela avait été prévu, repassa par chez madame de Madaillan pour lui donner la réponse. Elle le reçut à nouveau et comprit de suite que cela était positif. Avec les documents détenant les affranchissements, il apportait aussi le contrat de la future maison de Lilith. Philippine demanda donc à Cunégonde d’aller la chercher. Elle se présenta aussitôt, elle savait déjà ce qu’elle allait entendre, la Loa Erzulie l’en avait informée. Devant monsieur de Bevenot de Haussois, Philippine prit la parole. « — Lilith, nous possédons les pièces de ton émancipation ainsi que celle de tes enfants. De plus, voici un titre de propriété pour ta nouvelle maison. Elle se situe au bout de la rue Dauphine, près des fortifications de la ville. J’espère que tout ceci est à ta convenance ?

— Je ne pouvais réclamer plus madame de Madaillan. Est-ce que les autres serviteurs ont eux aussi le document de leur affranchissement ?

— Oui, Lilith.

— Alors, sachez qu’Adrianus et Héloïse me suivront dans ma maison.

— Très bien, c’est une bonne chose. Anatole te mènera demain dans celle-ci. Peux-tu leur demander de venir ? »

Quelques minutes après Adrianus et Héloïse arrivèrent chercher leurs papiers. Philippine retint Anatole et Marcelline. « — Si cela vous convient, vous resterez dans la demeure. Elle fait partie de la maison de négoce aussi, je vous ferai verser un salaire pour tout ce que vous exécuterez ici. Je vais mettre cela en place avec mon notaire.

— Oh ! Très bien, maîtresse, nous ne pouvions espérer mieux. »

Une fois seuls, Philippine et monsieur Bevenot de Haussois continuèrent leur conversation. « — Il faut savoir, madame de Madaillan, que j’ai contacté mes deux potentiels acheteurs pour votre plantation. L’un des deux a accepté mon prix, donc si vous êtes toujours d’accord nous pourrions signer l’acte de vente lundi prochain.

— Ce sera avec plaisir. »

***

Comme convenu, Philippine se présenta chez le notaire, le lundi après son déjeuner. Elle avait fait attention à sa mise et s’était fait accompagner par sa chambrière. Elle était soulagée de signer la vente de la plantation. À peine descendue du carrosse, elle fut accueillie et guidée par la maîtresse de maison vers le cabinet de travail de monsieur Bevenot de Haussois, car l’acheteur se révélait déjà présent. «  Bonjour, madame de Madaillan ! Je vous présente monsieur Berthaud de la Fériande. » Elle releva son voile de mousseline afin de dégager son visage. L’homme s’était levé à son arrivée tout comme le notaire. Il se baissa et lui baisa la main, ce qui la surprit. Elle supposa que c’était dû à son nom. Elle s’assit sur le fauteuil qui lui était avancé par le majordome. Ce dernier lui proposa une boisson chaude qu’elle accepta. Les messieurs dans la foulée firent de même. Monsieur Bevenot de Haussois lut l’acte de vente. Il convenait à tous, ils le signèrent. Le nouveau propriétaire était déjà passé sur la plantation, il savait donc ce qu’il avait acquis. La démarche effectuée, tous se levèrent s’apprêtant à quitter les lieux. Le notaire retint Philippine, il possédait un message pour elle. Elle fut à moitié surprise. Elle l’attendit pendant qu’il raccompagnait son client. Une fois en tête à tête, il lui annonça ce dont il avait été informé. « — J’ai reçu par l’intermédiaire de monsieur Gatien Salmon une lettre qui vous est destinée. Comme elle était en premier lieu adressée à monsieur de Bienville, elle a été ouverte par son secrétaire. » Il lui tendit la missive. Elle l’attrapa et la lut. Elle provenait de son oncle Ambroise Bouillau-Guillebau. Il lui apprenait le décès de son oncle le vicomte de Madaillan-Saint-Brice. Il lui demandait de revenir ou de lui effectuer une procuration afin de récupérer son héritage, dans la mesure où elle était désormais la seule légataire. Bien évidemment, elle en était déjà instruite. « — Si je puis me permettre, madame de Madaillan, la façon dont la lettre est tournée, votre oncle espère mettre la main sur vos biens, car il ne peut l’accomplir de lui-même.

— Je l’avais compris, monsieur Bevenot de Haussois. Comme vous vous en doutez, je vais rentrer dans mon pays. Pour cela, je dois placer un responsable au sein de la ma maison de négoce. Que pensez-vous si je le demande à monsieur de Brillenceau, l’économe de mon mari ? 

— C’est un homme sérieux et sensé. Je vous conseille pour plus de sureté de signer son contrat dans mon étude.

— J’y avais songé. Je vous en remercie. Pourrez-vous réaliser le lien entre moi et le comptoir ?

— Sans aucun problème ! Madame. »

De retour chez elle, Philippine s’avéra étonnée de la vitesse à laquelle tout se réglait. Cela la soulageait, de plus Adrianus et Héloïse étaient restés au sein de l’habitation, parce qu’ils savaient qu’elle allait repartir. Lilith les en avait informés. Ils tenaient à la soutenir jusqu’à son départ. De son côté, elle avait compris qu’Adrianus serait le prochain conjoint de la tisanière de son époux et elle estimait que cela était une bonne chose. Elle avait permis à Lilith d’emporter avec elle les meubles de sa chambre et de celle de ses enfants, car elle supposait que la maison de la jeune femme ne détenait pas de mobilier. Elle avait raison, cela avait soulagé la nouvelle propriétaire. 

***

Philippine devait organiser, avant de quitter la colonie, la structure de la maison de négoce. Se retrouvant en deuil, elle ne pouvait convier le personnel du comptoir à un diner. Alors qu’elle réfléchissait à comment elle pouvait élaborer la mise en place, la solution vient à elle. Mesdames Brillenceau, Saurine et de Villoutreix arrivèrent pour voir comment elle se portait. Elle les accueillit avec plaisir et les mena jusqu’au salon donnant sur le jardin. Elle réclama à Cunégonde et Héloïse de leur amener de quoi boire et grignoter. Les dames commencèrent par demander comment elle allait. « — Mesdames, j’ai encore obtenu de mauvaises nouvelles. Mon notaire a reçu une lettre d’un des frères de ma mère. J’ai donc appris que mon oncle du côté de mon père était décédé et que j’étais la dernière légataire de la famille de Madaillan. 

— Mon Dieu ! Mais c’est sans fin. S’écria madame de Villoutreix. 

— Je dois reconnaitre que c’est très pénible. De plus, je dois rentrer à Bordeaux afin de recueillir mon héritage.

— Et il est conséquent ?

— Il y a un château avec des vignobles et un hôtel particulier.

— Ah ! Tout de même. Mais alors si vous partez vous ne reviendrez pas ?

— Il y a de grandes chances, aussi je vous demanderai de venir demain avec vos époux de façon que je puisse voir avec eux comment organiser le comptoir afin qu’il continue à fonctionner. 

— Bien sûr, c’est sans problème. Répondirent-elles. »

Les trois femmes s’avéraient dubitatives, que de changements effectués en si peu de temps. Elles comprenaient les souffrances de madame de Madaillan qui se cumulaient, mais elles estimaient que cela faisait beaucoup depuis l’enterrement de son mari. Juste avant qu’elles ne se retirent, Philippine retint un instant madame Brillenceau. «  Vous pouvez venir une petite heure avant les autres, car j’ai besoin de requérir des choses à votre époux et à vous-même ?

— Bien sûr, je le préviendrai. » Cette dernière partit en se demandant bien ce que pouvait bien leur vouloir Madame de Madaillan. 

***

Tout en se faisant habiller par Cunégonde, Philippine réfléchissait. Comment allait-elle leur formuler sa demande ? Suite à ses indications, sa chambrière lui enfilait une de ses robes volantes en soie lourde de couleur noire sur un jupon rond et volumineux. Elle l’avait au préalable coiffée comme à son habitude d’un chignon sur la nuque. Sa maîtresse ne voulait pas mettre en avant sa position. Bien que nouvelle, elle ne détenait pour elle rien d’intéressant. Une fois prête, elle alla s’installer dans le salon depuis lequel elle pouvait observer les magnolias et les parterres de fleurs entretenus par Anatole. Elle savait que le couple des Brillenceau n’allait pas tarder, aussi elle avait demandé à Héloïse de porter du café et du thé pour leurs invités. Il était un peu plus de seize heures lorsqu’apparurent les Brillenceau. Adrianus les conduisit dans la pièce où sa maîtresse patientait. Elle les accueillit chaleureusement, leur proposa de s’assoir sur les bergères en hêtre doré et mouluré devant elle. Héloïse entra à ce moment-là avec les boissons chaudes et des parts de gâteau préparé par Marceline. Chacun se servit à la demande de Philippine. «  Je vous ai fait venir, car ainsi que vous en êtes informés, je vais devoir quitter la colonie. Il me faut donc un responsable pour ma maison de négoce. Je sais, monsieur Brillenceau, que vous avez été le premier à être engagé par mon défunt mari et comme vous êtes l’économe du comptoir, j’ai tout de suite pensé à vous. Avant que vous ne me répondiez, j’ai deux ou trois choses à vous dire. » Le couple Brillenceau s’avérait fort surpris par la proposition qu’ils agréaient intérieurement. Ils se posaient toutefois une question. Qu’allait-elle rajouter ? Philippine se resservit une tasse de café et en offrit à ses invités qui acceptèrent. «  Pour commencer, il faut que vous sachiez que j’ai été amenée à vendre la plantation. Je suis consciente qu’elle rapportait des sommes conséquentes, mais je n’aimais pas l’idée de posséder des esclaves.

— Mais votre personnel en est ! S’exclama instinctivement Marie Brillenceau.

— Ils en étaient pour être juste. Mon époux les a affranchis. » Les Brillenceau ne la crurent pas. Ils étaient assurés que c’était elle qui les avait émancipés, mais cela ne les regardait pas. Louis Brillenceau réfléchissait déjà à l’alternative de cette vente. Comment allait-il pouvoir y pallier ? «  Pour compenser ce manque à gagner, je vous mettrai en relation avec deux maisons de négoce bordelaises, celle de mon oncle Bouillau-Guillebau et celle des Cevallero qui s’occupe de mon château et de ses terres. Si cela vous convient, nous effectuerons un contrat chez monsieur Bevenot de Haussois, qui pratiquera le lien entre moi et le comptoir.

— Madame de Madaillan, je suis très honoré par votre proposition et bien sûr je l’accepte.

— Dans ce cas, vous devez savoir que cette habitation fait partie de mes biens. J’aurais aimé ne pas la vendre, je préférerais vous en faire bénéficier. Anatole, le cocher et le jardinier, et sa femme Marceline, ma cuisinière, quoiqu’affranchie, resteront dans les lieux et ils seront payés par la maison de négoce. Je laisserai la plupart des meubles au sein de la demeure et n’emporterai que quelques objets et décorations. Je vous préviendrai bien sûr du jour de mon départ. » Le couple Brillenceau n’en revenait pas, ils allaient pouvoir loger dans cette demeure. Ils pourraient céder leur petite habitation, voire la louer. «  Nous allons agréer votre proposition dans son ensemble. Nous vous en serons toujours redevables. 

— Il n’y a aucune raison, c’est vous qui allez me rendre service. »

Suite à cet entretien, Philippine posa des questions sur la maison de négoce, ses clients et son fonctionnement. Arrivèrent ensuite les deux autres couples. Tous s’assirent et consommèrent une boisson chaude. Philippine apprit à tout le monde la nouvelle hiérarchie du comptoir, ce qui satisfit les personnes présentes qui craignaient de voir accéder un inconnu pour sa gestion. 

***

Comme tous les dimanches, elle allait se rendre à la messe dominicale. Philippine se faisait donc préparer par Cunégonde. Coiffée et habillée d’une robe à la française, au vu de la clémence du temps, elle décida d’aller à pied jusqu’à la cathédrale. La tête et les épaules couvertes d’un voile de mousseline noire, elle pénétra dans le lieu saint. Elle aperçut Gabrielle et son époux. Elle les rejoignit et s’assit à côté d’eux, au passage elle salua les membres de la maison de négoce. Cunégonde resta debout dans une des allées latérales. Lorsque le prêtre se présenta, toute la communauté se leva. La messe commença. Philippine était satisfaite, la plupart de ses problèmes étaient résolus. Elle avait même signé le contrat de monsieur Brillenceau avec monsieur Bevenot de Haussois. Ils s’étaient accordés, tous les trimestres elle recevrait un rapport de l’activité mettant en valeur les acquis de la maison de négoce. Alors qu’elle réfléchissait à sa prochaine étape pendant que le prêtre accomplissait son sermon, elle sentit à côté d’elle une présence. Celle-ci lui souriait, s’était sa mère. Parce qu’elle pressentait qu’elle ne pouvait échanger sur le moment, elle patienta et attendit que la messe soit finie. Elle s’excusa auprès de Gabrielle, lui expliquant qu’elle avait besoin de rester. Celle-ci la laissa un peu triste. Comprenant que Philippine ait nécessité à demeurer seule. Lorsque tout le monde fut sorti, sauf sa chambrière qui s’assit comme à son habitude dans ce genre de situation sur un des bancs près de la porte, sa mère s’adressa à elle. « — Ma fille, la solution à ton problème vient d’accoster face à la Levée. Le Mercure se trouve là avec son commandant monsieur de la Faisanderie. Cette fois-ci, tu n’as nulle inquiétude à avoir pour ton voyage.

Philippine de Madaillan

— Merci mère, je vais m’y rendre de suite.

— Je te laisse, le curé revient. Si tu as besoin de moi, appelle-moi. »

L’esprit lumineux qu’était sa mère s’évapora. La jeune femme se leva et lorsqu’elle se retourna pour se diriger vers la sortie, elle se retrouva devant le prêtre. « — Vous allez bien, ma fille ! Il m’a semblé comprendre que cette période s’est révélée particulièrement difficile pour vous.

— Je m’accroche mon père, d’autant que beaucoup de personnes dépendent de moi.

— C’est bien, ma fille. Surtout si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à venir.

— Je vous remercie mon père, mais cela devrait aller. Au revoir mon père. »

Elle sortit avec un sourire que personne ne pouvait voir sous le voile. À part l’écouter, elle n’imaginait pas trop comment le curé pouvait l’épauler. Suivie de Cunégonde, qui fut surprise de l’orientation que sa maîtresse prenait, elle se rendit vers la Levée. L’ayant atteinte, elle chercha au milieu des voiliers le Mercure. Elle le repéra très rapidement au vu de sa taille. Elle se dirigea vers lui et franchit sa passerelle avec sa chambrière sur les talons. De suite, elle tomba sur le second qui discutait avec des marins qui transbordaient des marchandises. « — Bonjour madame, que puis-je pour vous ? » Philippine leva son voile. « — Bonjour monsieur Lamarche.

— Philippine ! C’est une joie de vous voir. Si je puis me permettre vous avez perdu quelqu’un ?

— Oui, mon époux.

— Mes sincères condoléances. Je suis vraiment désolé pour vous. Que puis-je pour vous aider ?

— Puis-je rencontrer le commandant ? J’aimerais savoir s’il est possible de voyager sur le Mercure. 

— Cela sera sans problème, par contre nous partirons dans une semaine et directement pour Bordeaux. Il n’y aura aucune escale.

— Cela tombe très bien, je me rends à Bordeaux. J’y suis attendu.

— Ah ? Voilà une bonne chose. Suivez-moi, je vous mène au commandant. »

Quel ne fut pas son étonnement d’apercevoir l’arrivée d’une des filles à la cassette ! Le commandant fut attristé de comprendre qu’elle s’avérait déjà veuve, il l’entraina dans son salon afin de converser plus confortablement. « — Si j’ai bien appréhendé, Mademoiselle de Madaillan, vous avez perdu votre mari, j’en suis fort désolé. Est-ce que vos amies vont bien ?

— Oui, Fortunée et Catherine sont reparties pour la France avec leurs conjoints lors du changement de gouverneur. Gabrielle a épousé un négociant, quant à Théodorine nous n’avons guère eu de nouvelles. Mais toutes se portent bien.

— Si j’ai bien compris, vous aussi vous reprenez la direction vers la France ?

— C’est un fait, j’aurai donc besoin de deux cabines pour mon fils et mes deux servantes, et j’aurais voulu savoir si je pouvais embarquer du mobilier et des objets.

— Sans aucun problème, nous pouvons charger tout ce que vous souhaitez. Nous ne repartirons pas les cales vides, mais nous avons assez de place pour prendre vos affaires. 

— Me voilà comblée, à partir de quand puis-je commencer à les faire transborder ?

— D’ici trois jours si cela vous convient ?

— C’est impeccable. Je vous en remercie. »

Au moment de sortir du navire, elle croisa monsieur Gatien Salmon. Celui-ci fut étonné de la trouver sur le bâtiment. « — Mes salutations, madame de Madaillan. Comment allez-vous ?

— Correctement monsieur.

— Et que faites-vous sur ce voilier ? Vous êtes venu rendre hommage à ces messieurs ?

— Je me présente afin de réserver des cabines, monsieur, je dois retourner à Bordeaux.

— Ah bon ! Vous avez une raison particulière ? 

— Un héritage, monsieur, je suis tenue d’aller quérir les biens de mon oncle dont je suis la seule légataire.

— Et vous comptez revenir dans la colonie ?

— Je verrai une fois que je me trouverai là-bas ce qui se révèle le plus probant. Pour l’instant, j’ai organisé tout ce que je pouvais pour le comptoir de mon époux.

— C’est bien. Je dois vous laisser, j’ai des choses à régler avec le commandant. Au revoir madame.

— Au revoir, monsieur. »

  Après avoir quitté le commissaire ordonnateur, elle devina qu’elle allait être conviée à l’hôtel du gouvernement et pour un mauvais motif. Elle avait découvert depuis longtemps que Monsieur Gatien Salmon était un manipulateur et elle ne doutait pas un instant de ses intentions malsaines. Hormis cette contrariété, lorsqu’elle sortit du bâtiment, elle était satisfaite. Elle devait maintenant se préparer à partir. Elle devait prévenir les Brillenceau, sélectionner ce qu’elle désirait emporter dans l’habitation et faire effectuer ses malles. 

***

La troisième semaine de janvier 1734 commençait avec précipitations. Le lundi matin, Philippine demanda à Anatole et Adrianus de se rendre au comptoir en vue de quérir des caisses pour les remplir des objets qu’elle envisageait d’emporter. Dès le dimanche après-midi, elle avait fait prévenir les Brillenceau de son départ le samedi suivant. Ils devaient donc intégrer l’habitation aussitôt qu’elle l’aurait quittée. Pendant que ses deux serviteurs ramenaient les conteneurs, elle accomplit le tour de la demeure afin de sélectionner ce qu’elle désirait emmener. Philippine ne tenait pas à rapporter trop de souvenirs de son séjour. Quand ils revinrent, elle réclama quelques tableaux et gravures, l’argenterie, la porcelaine et quelques bibelots. Elle garda avec elle sa harpe et quelques livres pour aller dans sa cabine, car elle comptait bien s’occuper. Cette fois-ci, elle n’aurait pas Catherine et Fortunée à ses côtés pour converser. 

Pendant ce temps, Héloïse, Cunégonde et Marceline lavaient tout ce qu’elles devaient ranger dans les malles constituant leurs garde-robes à toutes ainsi que celle de leur maîtresse. De son côté, Théophile, qui avait été chagriné du départ d’Ambroise et de Louisa, s’amusa de ce déménagement. Du haut de ses dix-neuf mois, il courait partout sous le regard et l’aide de Violaine. Cela réjouissait Philippine malgré tout ce qu’elle avait à organiser en dernière minute. Tout était allé très vite, seulement trois semaines s’étaient écoulées depuis l’enterrement de son époux. 

***

Gabrielle d’ARTAILLON

 Avant de partir, elle prit le temps de recevoir, dès le mardi, Gabrielle. Celle-ci se révélait fort triste de ce départ, elle n’avait plus personne de son passé qu’elle appréciait. Elle n’avait plus de nouvelles de Théodorine, et elle n’en réclamait plus. Elle savait qu’elle allait bien, cela lui suffisait. Elle échangea donc des adieux avec son amie, elle se devait de se mouvoir vers autre chose. Elle avait commencé à se lier aux épouses du comptoir de Philippine qui elles aussi vinrent lui dire au revoir. 

Alors qu’elle n’y pensait plus, le jeudi, elle reçut une invitation du commissaire ordonnateur pour l’après-midi même. Instinctivement, elle demanda à Anatole de la conduire chez son notaire. Elle ne se sentait pas de se rendre seule à l’hôtel gouvernemental. Monsieur Bevenot de Haussois accepta de l’accompagner et estima que cela était judicieux. 

Depuis le bureau de Monsieur Gatien Salmon, son secrétaire aperçut depuis la fenêtre donnant sur la rue de Chartres un carrosse s’arrêtant devant la demeure. Il vit descendre une dame en grand deuil. Il en déduit que c’était Madame de Madaillan, aussi il alla chercher Arthémus et lui demanda d’aller la recevoir. Pendant que le majordome allait quérir la personne conviée, il alla informer le commissaire ordonnateur de son arrivée. Il fut un peu décontenancé lorsqu’il alla ouvrir la porte, il trouva avec la dame, Monsieur Bevenot de Haussois.

Le secrétaire les guida jusqu’au cabinet de travail de son supérieur. Monsieur Gatien Salmon se souleva de son fauteuil à l’arrivée de son invitée. Elle leva son voile de deuil en pénétrant dans la pièce avec derrière elle son compagnon. Bien qu’il ne le montra pas, il fut fort contrarié de découvrir le notaire. « — Asseyez-vous mes amis. Étienne, demandez à Arthémus de nous amener du café, s’il vous plait. » Il avait à peine fini sa phrase que le majordome entrait avec un plateau entre les mains contenant la boisson chaude. Dès qu’ils furent servis, il se retira suivi du secrétaire. « — Je m’attendais à vous voir seule, madame de Madaillan.

— C’est tout à fait par hasard que j’ai reçu votre invitation alors que monsieur Bevenot de Haussois se situait dans ma demeure, aussi nous avons décidé de venir ensemble.  

— Vous avez eu raison. C’est un plaisir. Si j’ai bien compris, madame, vous partez sur le Mercure dans deux jours ? » Il s’avérait conscient qu’elle ne reviendrait pas dans la colonie, car il s’était renseigné sur ce qu’elle avait embarqué sur le navire. « — Oui ! monsieur le commissaire, tous mes bagages son abord.

— Et pendant votre absence que va devenir votre maison de négoce et votre plantation ? Peut-être, n’effectuez-vous qu’un aller-retour ?

— Monsieur Gatien Salmon, j’ai vendu ma plantation à monsieur Berthaud de la Fériande. Quant à ma maison de négoce, avec l’aide de monsieur Bevenot de Haussois, j’ai promu monsieur Brillenceau, notre économe, gérant de celle-ci. Il était le plus à même de prendre ce poste. De plus, il ne faut pas vous inquiéter, j’ai un oncle qui est négociant et une autre maison s’occupe des biens de mon oncle défunt, aussi je les mettrai en lien. 

— Ah ! Je vois que vous vous êtes bien organisé. C’est une bonne chose. Et pour votre habitation ? Vous avez l’intention de la vendre ou de la louer ?

— C’est la famille Brillenceau qui va y résider. Elle fait partie de la maison de négoce. »

Philippine, comme monsieur Bevenot de Haussois, avait compris que le commissaire ordonnateur préméditait de se saisir de la façon la plus avantageuse de son patrimoine. Elle se révélait consciente de l’avoir fortement contrarié. Il l’avait estimée pour quelqu’un de limité dans les affaires et il pensait s’emparer d’une portion de ses fonds voire de ses propriétés. Sa déception s’avérait grande, il supposa que c’est son notaire qui l’avait guidée. Ils poursuivirent leur conversation pendant un laps de temps très court puisque leur hôte était coincé. Il les salua et dit adieu à la jeune femme qui était satisfaite de l’avoir contré. Elle rabattit son voile pour cacher son contentement. Monsieur Bevenot de Haussois, dans le carrosse, la félicita de ses réparties. Il n’avait pas eu besoin d’intervenir ce qui se révélait une bonne chose. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Les départs

Philippine de Madaillan

Le printemps était fini, l’été s’écoula avec une chaleur intense et l’automne arriva avec sa clémence de températures. Lorsqu’elle ne recevait pas les épouses des membres de la maison de négoce, Philippine se rendait le plus souvent possible au couvent. Gabrielle l’accompagnait de temps en temps. La santé de la mère supérieure se dégradait. Elle-même avait conscience qu’elle n’en avait plus pour longtemps avant d’atteindre les portes de la mort. Toutes les sœurs se révélaient solidaires et passaient du temps avec elle. Elle ne demeurait jamais seule. C’est sœur Marguerite, la prieure du couvent qui reprit les rênes de l’institution. Ses uniques moments de paix venaient de son enfant et de sa harpe dont elle s’était remise à jouer avec un certain bonheur. Le son de l’instrument et la voix de la jeune femme apparaissaient tel un ravissement pour ses serviteurs et pour son fils qui restait dans ces moments-là assis à côté d’elle émerveillé par sa mère.

Philippine s’accrochait, elle devait garder l’équilibre pour pouvoir aider. Elle voyait de moins en moins son conjoint. Hilaire demeurait de plus en plus à la plantation. Un hasard avait amené un de ses planteurs à lui dire qu’il avait aperçu son épouse et un homme en tête à tête sur la jetée. Il avait alors réalisé ce qu’il avait perçu, c’était le lien entre ce Monsieur Cevarello et sa femme. De son côté, Philippine faisait semblant d’ignorer qu’il avait compris l’intérêt que lui avait porté Léandre même s’il avait fini par saisir qu’elle le lui avait rendu. Tout cela l’indifférait, elle s’occupait de son fils, de sa maison et de son existence. Il en avait parlé à Lilith. Elle lui avait répondu que sachant qu’il détenait une double vie, il ne pouvait lui en tenir grief, d’autant qu’elle ne l’avait pas trompé. Malgré ça, vexé, il rentrait de moins en moins à la ville et lorsqu’il l’effectuait, il ne passait plus de nuits avec elle. Cela la laissait indifférente, Philippine avait d’autres préoccupations.

***

Anne Bouillau-Guillebau

Quel était ce bruit ? Il réveilla Philippine au milieu de la nuit. S’extirpant de son sommeil, elle se mit à réfléchir. À cette heure, tous dormaient, Hilaire demeurait à la plantation, Théophile se trouvait à côté avec Violaine, quant à Cunégonde, Héloïse et Adrianus, ils résidaient au-dessus. Quelqu’un était dans l’un des salons. Intriguée, elle se leva, attrapa sa robe flottante d’intérieur et passant la porte elle l’enfila sur sa fine chemise en lin. Elle descendit l’escalier dans le noir, elle aperçut une lueur dans le salon donnant sur la rue. Elle entendit une voix l’appeler, celle-ci insistait. Au passage, elle saisit une des cannes de son époux dans le bac en bois ouvragé du couloir et elle pénétra dans la pièce. Quelle ne fut pas sa surprise d’y trouver Anne Bouillau-Guillebau, sa mère ! « — Bonjour Philippine. Assieds-toi mon enfant, n’aie crainte. C’est le début de la fin. Ainsi que tu en es consciente, ta vie est dans un tournant. Je t’avais dit que je viendrais pour t’annoncer la mort de ton oncle et père. Ce dernier a suivi le prince de Conti au siège de Kehl, en Allemagne, et un accident l’a amené à rejoindre son épouse.

— Quel accident ?

— C’est une bêtise. Il est sorti au milieu de la nuit désirant vérifier que tout se révélait en place pour le siège. Un soldat a aperçu une ombre venir vers lui, il a cru que c’était un ennemi qui s’infiltrait. Il lui a tiré dessus. Tu restes donc la seule descendante de la famille des de Madaillan-Saint-Brice. Tu vas être contacté par un de mes frères, Ambroise. Attention, c’est un négociant, il espère que tu vas le laisser prendre en main tes biens. Il présume qu’il va les gérer à ta place. Il n’est pas mauvais, mais il ne te connaît pas, aussi fais attention.

— Mais mère, je ne vais pas rentrer de suite en France, je ne vais donc pas pouvoir m’en occuper.

— Tu vas y retourner plus vite que tu ne le penses, ma fille. Je sais bien que tu ne vois pas comment, puisqu’à ce jour il y a ton époux, mais aie conscience qu’il ne va pas rester très longtemps dans ta vie.

— Il va me quitter ?

— En quelque sorte mon enfant, mais ne t’inquiète pas, cela t’aidera à avancer et te soulagera. »

Philippine allait poser une nouvelle demande, mais sa mère s’évanouit. Elle remonta lentement les marches jusqu’à sa chambre. Qu’avait-elle voulu lui faire passer comme message ? Hilaire, qui était devenu distant, allait-il rester dans la plantation avec Lilith ou alors il allait la mettre sur un navire et la renvoyer en France ? Il n’était pas question qu’elle parte sans son fils. Quant au courrier lui annonçant le décès de son père, il ne pouvait arriver qu’à la mi-décembre, voire même plus tard, le temps que le frère de sa mère le rédige afin de la prévenir. Cela la perturbait. Elle se recoucha, mais se rendormit sans problème.

***

Quelque chose au couvent tournait au drame, l’information réveilla en sursaut Philippine de sa sieste. Elle se leva aussitôt, et appela sa chambrière, qui arriva en courant dans la chambre s’interrogeant sur cette interpellation soudaine. « — Cunégonde, nous devons aller au plus vite au couvent. Préviens Anatole, et reviens me préparer. Mon époux se trouve-t-il encore là ?

— Il est déjà parti au comptoir, maîtresse.

— Alors, alerte, Adrianus. Il devra en informer monsieur Gassiot-Caumobere. »

Une heure plus tard, Philippine et sa servante siégeaient dans le carrosse en route pour l’institution. Elle avait juste pris le temps d’embrasser Théophile. Lorsqu’elle descendit de la voiture, elle découvrit l’accablement des sœurs. Sœur Domitille et sœur Blandine arrivèrent à sa rencontre, elles guettaient sa venue. « — Sœur Marie Tranchepain t’attend Philippine. Elle savait que tu allais la visiter. Je pense que c’est la dernière fois que tu la verras. Elle est au plus mal. » Le cœur de la jeune femme se comprima. Elle monta précipitamment l’escalier, frappa à la porte de la chambre de la révérende mère et entra. La pièce était dans une semi-obscurité à peine éclairée par un chandelier sur la table de nuit, le lit de la mourante se situait au centre de celle-ci en face de la commode. À côté d’elle, elle découvrit les entités de sœur Madeleine et de sœur Marguerite. « — Assieds-toi auprès de moi, Philippine. Oui mon petit, comme toi, je les vois, elles sont venues me chercher. Je leur ai demandé de patienter, je détiens un message que je dois te transmettre. » La jeune femme inconsciemment se mit à pleurer. Le chagrin de ce départ, qu’elle estimait injuste, l’effondrait. « — Ne sois pas triste, Philippine. Je vais enfin arrêter de souffrir et crois moi, c’est une bonne chose. Je suis très lasse de lutter en vain. Le message que je dois te donner va te surprendre, même si en toi, tu t’en doutes, cela va te paraître impensable. » La jeune femme regardait la mourante puis ses yeux glissèrent de façon interrogative vers les deux entités qu’elle avait devant elle. Les deux sœurs, un sourire aux lèvres, restèrent impassibles. Elle ramena son attention vers la mère supérieure. « — Mon petit, ton époux va bientôt te laisser, en fait il va décéder dans un mois tout juste et dans le mois qui suivra tu quitteras la colonie pour ton pays. Je sais que ce que je te dis est violent, mais tu dois t’y attendre, car tu devras mener beaucoup d’actions avant que de partir. Il vaut mieux que tu t’effondres maintenant, pour la raison qu’il faudra que tu retrouves ta force et ton équilibre le moment venu. » Philippine était effarée par ce qu’elle entendait, c’était visiblement approuvé par les entités en face d’elle. En fait, c’est de cela qu’on la prévenait depuis tout ce temps. Elle n’avait pas voulu y croire, ni même l’envisager. Hilaire s’avérait encore jeune, il avait juste atteint ses trente ans. Elle comprenait mieux pourquoi le destin l’éloignait d’elle. Pour l’instant la seule chose qui l’attristait c’était le départ de sœur Marie Tranchepain. Elle en était là dans ses pensées quand elle entendit frapper à la porte. « — Va ouvrir, Philippine, c’est le père de Beaubois qui vient me confesser. Merci pour ta présence mon enfant. » Avant de quitter la pièce, la jeune femme se pencha et embrassa la mère supérieure puis elle ouvrit au père.

Une fois sortie de la chambre, elle s’écroula. Sœur Blandine et sœur Domitille eurent juste le temps de la soutenir. Elles l’aidèrent à descendre jusqu’au grand salon. «  Philippine, elle souffre tant, il est bon qu’elle parte.

— Je sais bien sœur Domitille, mais c’est tellement triste. Si cela ne vous ennuie pas, je vais demeurer ici cette nuit.

— C’est sans problème, nous détenons une chambre libre à l’étage.

— Je n’aurai pas besoin de la chambre. Je vais aller prévenir Anatole qu’il peut rentrer et qu’il devra revenir me chercher demain. »

Philippine de Madaillan

Suite à sa demande, le cocher ramena le carrosse à l’habitation, Cunégonde souhaita rester avec sa maîtresse. Philippine accepta. Le père de Beaubois, quand il sortit du lieu de souffrance, annonça le décès de la mère supérieure, il était advenu vingt jours avant la cérémonie de la naissance du Christ. Les sœurs allèrent préparer le corps de la révérende mère, puis toutes commencèrent les prières avant la mise en bière. La pièce était illuminée par les bougies qu’elles avaient installées. Les entités avaient accompagné la défunte vers la lumière.

Épuisée par la tristesse du deuil, Philippine reprit le chemin du retour le lendemain matin. Elle sollicita Anatole pour qu’il se rende chez Madeleine Lamarche, sa couturière. Elle devait se faire fabriquer des robes de deuil. Une fois qu’elle eut fait se demande, elle rentra à l’habitation, son époux en était déjà parti. Il se trouvait dans sa maison de négoce et Anatole devait aller le chercher pour le mener directement à sa plantation. Il ne sentit pas très à l’aise quand il en informa sa maîtresse. Elle se révéla indifférente à la nouvelle, tous pensèrent que cela venait du décès de la mère supérieure qui l’avait bouleversée.

Deux jours plus tard, l’enterrement eut lieu. La cérémonie fut donnée par le père de Beaubois dans la cathédrale Saint-Louis. Philippine dans une robe flottante noire livrée par sa couturière se retrouva assise à côté de sœur Domitille et de sœur Blandine.

***

Les jours défilaient, le mois de décembre s’acheva et le mois de janvier commença. Philippine n’avait pas revu son époux. Elle préférait. Comment aurait-elle pu ne pas montrer son désarroi ? Elle était assurée de l’information que sœur Marie Tranchepain lui avait délivrée, d’autant que les esprits des deux sœurs qui lui tenaient compagnie paraissaient en accord avec elle. De plus, sans obtenir de date précise, il y a longtemps qu’elle était instruite de son retour dans sa région. Elle n’avait rien contre Hilaire, elle touchait du doigt maintenant pourquoi l’ange Jabamiah le lui avait fait prendre pour mari. Elle avait admis qu’il avait compris l’intérêt de Léandre pour elle et peut être, avait-il réalisé qu’elle le lui rendait, même si ce n’était que des sentiments. Gabrielle l’avait visité à plusieurs reprises afin de s’assurer de son état. Elles partageaient leurs émois et leurs souvenirs sur les deux couvents où elles avaient vécu, cela leur faisait du bien. Les épouses des membres de la maison de négoce, étaient elles aussi venues. Elles ne s’avéraient pas très à l’aise, car elles savaient que son conjoint n’était pas revenu depuis un certain temps dans sa demeure. Elles étaient de plus informées de la double vie du propriétaire du comptoir. Elles la visitaient pour soutenir de leur mieux la jeune femme d’autant qu’elles jugeaient l’absence de son mari très injuste. 

Le jour annoncé par la révérende mère s’était écoulé sans qu’elle obtienne de nouvelles de son époux. Le soir venu, après un peu de lecture, elle se fit préparer par Cunégonde afin d’aller se coucher. Devant sa coiffeuse, elle lui tressa sa longue chevelure et lui passa sa robe d’intérieur. Lorsque celle-ci sortit, une brume blanche s’éleva au milieu de sa chambre. Elle s’éclaira soudainement d’une lumière aveuglante dans laquelle dansaient des particules. Philippine s’étourdit et s’évanouit sur son lit. Elle réalisa qu’elle avait quitté son corps. Elle se mit à flotter, la pièce changea de forme, elle se dilatait. La jeune femme découvrit une porte qu’elle entrouvrit. Derrière, elle remarqua un paysage féerique. Autour d’elle, tout n’était que beauté. Elle s’engagea dans un sentier bordé de grands arbres et là elle aperçut son époux. Il lui sourit, lui tendit la main et saisit la sienne l’entrainant vers le fleuve sous une pluie étoilée au milieu de laquelle la lune irradiait. Elle le regarda avec tristesse, car elle comprenait ce qu’il était devenu. «  S’il te plait, Philippine, il faut que tu t’occupes de Lilith et des enfants. Ils ne peuvent pas rester des esclaves. Je n’ai pas accompli l’action adéquate pour les émanciper. Va voir notre notaire, il t’expliquera quoi effectuer.

Hilaire Gassiot-Caumobere

— Ne t’inquiète pas Hilaire, cela faisait déjà partie de mes objectifs. Mais que t’est-il arrivé ?

— Je ne saurais te dire. Je parcourais mes champs sur mon cheval. J’ai senti une terrible crispation au cœur et je suis tombé. Je pense qu’il s’est arrêté… Excuse-moi pour mon éloignement, je n’ai pas été très intelligent. Je suis conscient pour Léandre et toi et j’espère pour vous que vous allez vous revoir. Tu le mérites. » Après avoir exprimé son désir, donné son explication et s’être repenti, il se dissipa. Philippine continua à marcher sur le chemin puis petit à petit, elle s’éleva dans les cieux. Ceux-ci se transformèrent en escalier. Elle le gravit sans peine. Elle se trouva devant une nouvelle porte, immense à deux battants. Elle la poussa et entra dans une galerie qu’elle connaissait déjà. Cette fois-ci, son ange vint à elle. Jabamiah souriait par compassion. « — Bonjour, Philippine, maintenant tu sais. Demain, va faire quérir sa famille. Vends la plantation, mais garde la maison de négoce. Pour tes serviteurs, laisse parler ton cœur. 

— Vous pensez que l’on me fera des difficultés ?

— Non mon petit, je me trouverai là pour t’épauler. »

Philippine ouvrit les yeux, elle se tenait sur son lit dans sa robe volante d’intérieur. Elle s’assit sur sa couche, puis elle se leva et se rendit sur la galerie donnant sur le jardin illuminé par le ciel nocturne. Sous un magnolia se situait un ours. Son animal gardien était là. Sa présence la rassura. 

***

Cette nuit-là, Philippine ne dormit pas. Elle ressassait ce qu’elle avait appris et déroulait dans sa tête ce qu’elle allait devoir accomplir. Au petit matin, Cunégonde la trouva dans le jardin qu’elle arpentait de long en large. Qu’est-ce qui pouvait bien agiter autant sa maîtresse ? Elle se rendit auprès d’elle, Philippine la découvrant lui sourit tristement. « — Bonjour, Cunégonde, lorsque tu m’auras apporté mon déjeuner, demande à tous de me rejoindre dans le salon. » La chambrière fut décontenancée par la requête. Pour qu’elle veuille les voir tous ensemble c’est que quelque chose n’allait visiblement pas. 

Trente minutes plus tard, tous les serviteurs se trouvaient face à leur maîtresse. Quand ils pénétrèrent dans la pièce, elle se leva, tapota machinalement son jupon et replaça sa robe flottante. « — Je suis désolé, mais ce que j’ai à vous annoncer va vous déconcerter. J’ai appris… À vrai dire je ne sais comment vous le dire… Votre maître est décédé hier en fin d’après-midi. » Les serviteurs se regardèrent plein de questionnements dans les yeux. Comment pouvait-elle le savoir ? Personne n’était venu. Cunégonde comprit qu’elle avait toujours eu raison, sa maîtresse avait les mêmes dons que la tisanière de son maître. Elle avait entendu celle-ci lui procurer le nom de sa future maîtresse, et cette dernière était arrivée dans l’habitation. Elle ne l’avait pas choisi pour rien. Afin d’interrompre l’incertitude de tous, Cunégonde prit la parole. « — Que devons-nous réaliser, maîtresse ?

— Anatole et Adrianus, il faut vous rendre à la plantation. Vous devez conduire Lilith et ses enfants ici. Elle s’avère consciente déjà qu’elle n’y reviendra pas. J’ai préparé une lettre pour exécuter cette demande et faire ramener le corps de mon époux. Il devra être enterré à la Nouvelle-Orléans. Tant qu’il ne se trouvera pas là, personne ne doit le savoir. 

— Et après, maîtresse ?

— Ne vous inquiétez pas, je ferrai tout ce que je peux pour votre bien être. »

***

animal gardien

La journée n’en finissait pas. Philippine se rendait régulièrement sur la galerie de l’étage guettant le retour du carrosse et de la carriole qui allait ramener le corps de son époux. Elle souhaitait ne pas avoir simplement rêvé, mais chaque fois que cela venait dans ses pensées, une voix intérieure lui certifiait que non. Elle s’avérait consciente du temps que cela prendrait d’effectuer l’aller-retour, et elle espérait que le contremaître ne s’était point opposé à ses demandes. Ses servantes, hormis Cunégonde, la regardaient de façon sceptique, même si elles avaient réalisé que leur maîtresse ne se trompait jamais. Seulement, cette fois, c’était tellement invraisemblable qu’elles avaient des doutes. La sieste passée, Philippine se mit à jouer de la harpe, ce qui amena son fils. Théophile attrapa un coussin et s’assit face à sa mère que cela fit sourire. Violaine s’installa sur une chaise afin d’avoir l’œil sur l’enfant. Au moment où Philippine s’y attendait le moins, elle vit un loup se promener devant la porte-fenêtre. Elle comprit que son animal gardien avait quelque chose à lui dire. « — Violaine, tu devrais aller faire gouter Théophile. » Celle-ci surprise par sa soudaine interruption, se leva et prit son petit garçon dans ses bras. Une fois qu’elle fut sortie, Philippine se rendit dans la galerie. « — Où tu es ?

— Ici, Philippine. Je suis venu te prévenir qu’ils vont bientôt entrer dans la ville.

— Animal-gardien, assure-moi que je ne me suis pas trompée.

— Non, les faits se passent comme tu l’as dit. Dès qu’ils seront arrivés, envoie le contremaître à la cathédrale chercher le père de Beaubois. Il faut que le décès de ton époux soit de suite officiel.

— Bien, je l’accomplirai. Merci d’être venu. 

— Je suis là pour ça. »

Trente minutes plus tard, au pied de l’habitation se trouvait le carrosse et la carriole. Philippine descendit, elle appela Cunégonde et Héloïse. Elle ne voulait pas être seule devant ce drame. Elle sortit sur le pas de sa porte suivie de ses servantes. « — Bonjour, Lilith ! Cunégonde va vous guider à votre chambre pour que vous puissiez vous installer. Adrianus et Anatole, pouvez-vous porter le cercueil dans le salon donnant sur le jardin ? Bonjour, monsieur ! Je suppose que vous êtes le contremaître, monsieur Fauger ?

— Oui, madame.

— Pouvez-vous vous aller à la cathédrale Saint-Louis et prévenir le père de Beaubois ? Héloïse va vous y guider.

— Bien sûr, madame. Je m’y rends tout de suite. »

Dans la demeure d’en face une voisine réalisa ce qui se passait. Elle sortit et vint voir Philippine. « — Madame de Madaillan, que vous arrive-t-il ?

— C’est mon époux madame Trudeau… Il est décédé. Son cœur apparemment s’est arrêté de battre. 

— Mon Dieu ! Mais c’est terrible, c’est une catastrophe. Voulez-vous que je prévienne quelqu’un ?

— Si cela ne vous ennuie pas, pouvez-vous en informer madame d’Artaillon ?

— Bien sûr, j’y vais de suite. »

Le cercueil déposé dans le salon, Adrianus et Anatole avait ouvert son couvercle afin que leur maîtresse puisse voir son mari. Elle rentra à ce moment-là et l’aperçut. Son cœur se serra, cela la remua, bien qu’elle n’ait jamais vraiment ressenti d’amour pour lui, simplement du respect et de la tendresse. Il ne l’avait toutefois pas mérité, même si cela était son destin. « — Adrianus, tu peux aller au comptoir prévenir ses messieurs du drame ? 

— Bien sûr, madame. »

Elle s’assit auprès du cercueil et se mit instinctivement à prier. Après avoir confié ses enfants à Violaine qui de suite s’amusèrent avec Théophile, Lilith pénétra dans la pièce. Philippine lui montra une chaise, afin qu’elle puisse s’installer à ses côtés. « — Je tiens à vous remercier de nous avoir fait quérir aussitôt.

— Je ne pouvais vous laisser là-bas. De plus, Hilaire me l’a demandé, mais vous devez en être informée. 

— Non, je n’en ai pas été informé. À partir du moment où il est mort je n’ai plus rien obtenu de sa part. 

— Je ne peux pas en dire autant.

— Cela fait longtemps que vous aviez conscience qu’il allait nous quitter ?

— En fait, non. C’est la révérende mère qui me l’a dit avant de décéder, il y a un mois.

— Ah. Je pensais que l’on vous avait éclairée auparavant.

— Je savais juste que j’allais repartir chez moi. Je ne saisissais pas le pourquoi ni le comment. Je trouvais cela quelque peu invraisemblable. »

Elles allaient poursuivre leur conversation, mais le père de Beaubois entra dans la pièce. Lilith aussitôt se retira sous le regard interrogatif du prélat. Il se retourna vers Philippine. « — Ma pauvre enfant, voilà qui se révèle difficile à vivre. Il nous manquait plus que ça. »

***

Philippine de Madaillan

 Le soleil ne s’était pas couché, que tout l’entourage de Philippine se trouvait dans son habitation pour la soutenir. Dès qu’ils l’avaient su, ils étaient parvenus les uns après les autres jusqu’à sa demeure. Gabrielle fut la première. Puis arrivèrent, avec leurs épouses, les membres de la maison de négoce. Un peu plus tard, ce furent sœur Domitille et sœur Blandine qui ayant été informées se présentèrent. Cela fit chaud au cœur de la jeune veuve, qui était déjà revêtue d’une robe flottante noire, officiellement, suite au deuil de la révérende mère. Cunégonde faisait rentrer et accueillait les proches venus pour sa maîtresse, Marceline et Héloïse avaient de leur mieux cuisiné des encas afin de nourrir les différentes personnes. Ils passèrent tous la nuit avec elle, se demandant pour certains ce qui allait survenir pour leur devenir. 

La messe et l’enterrement étaient prévus pour le lendemain, vu que même en hiver la chaleur se révélait présente, et l’on ne pouvait laisser le corps du défunt s’altérer. Au petit matin, chacun repartit chez lui en vue de se préparer pour la cérémonie funéraire. Philippine resta avec sœur Domitille et sœur Blandine. Cette dernière s’adressa à elle. « — Mon enfant, il faut aller vous apprêter, car vos proches vont revenir dès qu’ils s’avèreront prêts. Nous allons vous attendre dans le salon. » Elle écouta ses anciennes enseignantes du couvent auxquelles elle était attachée. Elle monta à l’étage et pénétra dans sa chambre. Cunégonde l’avait suivie. «  Que voulez-vous mettre pour la cérémonie, maîtresse ? 

 Apporte-moi ma robe à la française en damassé noir. Amène-moi aussi l’un de mes voiles en mousseline. »

Une fois seule, elle s’assit face à sa porte-fenêtre. Elle fixait le soleil qui se levait. Elle laissait ses pensées envahir sa tête. Elle était fatiguée moralement, elle était emplie de doutes. « — Il faut te ressaisir Philippine. » Elle sursauta. Qui lui parlait ? Elle découvrit l’entité de l’église. « — Je sais ce que tu vis. Mon époux est aussi parti de façon étrange. J’ai de plus culpabilisé, car je n’avais rien perçu jusqu’à ce que cela arrive, mais souviens-toi que tu n’y es pour rien. Tu dois en outre accomplir beaucoup de choses avant de quitter la colonie. Tu n’as pas le choix. » Philippine releva la tête et lui sourit avec une certaine tristesse. « — Je vais t’écouter. Il s’avère évident que tu as raison. Beaucoup de personnes dans mon entourage se posent des questions sur leur avenir. Je dois les rassurer et pour cela je dois passer à l’action. Merci à toi. » Elle se redressa et se leva, dans le même temps l’entité s’évanouit. Cunégonde revint à ce moment-là avec la demande. « — Avec Héloïse, nous vous préparons un bain afin de pouvoir vous détendre.

— C’est gentil, Cunégonde. Il faut que je te dise… Je pense que je vais rentrer en France. Veux-tu me suivre ?

— Oh ! Oui, maîtresse.

— Une fois que nous serons arrivées, je te ferai émanciper. 

— Merci maîtresse, merci maîtresse.

— C’est normal Cunégonde. Peux-tu voir si Violaine accepterait aussi ?

— Je n’en doute pas, maîtresse. »

Ce fut à ce moment-là qu’elle réalisa que Violaine de même avait la peau très claire, un concours de circonstance sûrement. Une voix lui parvint, elle supposa que c’était son animal-gardien « — C’est Lilith qui les a choisis ! »

***

Sous le soleil matinal, le cercueil fut remis dans la carriole. Tous le suivirent à pied jusqu’à la cathédrale, les femmes marchant sur le trottoir et les hommes sur la rue. La terre s’avérait sèche, il n’avait pas plu depuis plusieurs jours, une fine poussière s’élevait. Parvenue sur les lieux, la bière fut transportée et installée face à l’autel. Les serviteurs, dont Lilith, restèrent au fond de l’église, Philippine, comme ses proches, s’assit sur les bancs, la jeune veuve se situant sur le premier au côté de Gabrielle, sœur Domitille et sœur Blandine. Le père de Beaubois accomplit la cérémonie. Sous son voile de mousseline noir, Philippine s’effondrait. Elle culpabilisait, car cette mort lui offrait sa nouvelle liberté. Gabrielle lui tenait la main afin de la maintenir, elle la sentait trembler. La messe funéraire terminée, les uns et les autres sortirent, Philippine et ses amies en dernier. Le cercueil fut saisi par les hommes de la maison de négoce d’Hilaire qui le menèrent à nouveau à la carriole. Ils allaient tous le suivre jusqu’au cimetière. L’information avait parcouru le tour de la ville. Sur les marches de l’église, Philippine découvrit son notaire, monsieur Bevenot de Haussois et son épouse. Celui-ci présenta ses condoléances. Elle le remercia. « — Madame de Madaillan, sachez que je vous attends quand vous le désirez. J’ai le testament de votre conjoint et vous êtes la seule concernée. » La jeune femme se tourna vers Gabrielle. « — Tu pourrais venir avec moi demain après-midi ?

— C’est évident Philippine.

— Merci à toi. Nous passerons donc demain en début d’après-midi.

— Je vous y attendrai, à demain, mesdames. »

Philippine se mit en route vers le cimetière, marchand derrière la carriole et suivie de ses proches, Gabrielle à son bras. À un mois près, elles effectuaient le même parcours.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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La rencontre

Philippine de Madaillan

Sa nuit avait été tourmentée, pour la première fois Philippine s’était refusée à Hilaire. Elle avait prétexté être fatiguée. Léandre ne quittait plus son esprit, elle ne savait comment l’en chasser. Elle avait rêvé de lui, cela l’avait réveillée puis empêchée de se rendormir. Elle avait fini par se lever avant l’aube. Elle s’était rendue à la bibliothèque prendre un livre qu’elle n’arriva pas à lire. Cet homme la perturbait, cela l’agaçait. Elle ne l’avait pas rencontré depuis le banquet qui s’était déroulé deux jours auparavant et pourtant elle avait l’impression qu’il se trouvait toujours devant elle. Ce jour, Hilaire le conduisait à sa plantation avec ses comparses, de son côté elle irait dire adieu à ses amies, c’était celui de leur embarquement pour la France. Cela l’attristait, elle n’allait plus les revoir. Elle allait se sentir bien seule. Elle en aurait des nouvelles, cela elle n’en doutait pas, mais elles ne partageraient plus leur temps ensemble. À qui pourrait-elle se confier désormais? 

Cunégonde la découvrit dans le salon donnant sur le jardin, elle devina qu’elle ruminait la période à venir. Elle comprenait la tristesse de sa maîtresse. Elle la salua et lui demanda si elle désirait déjeuner. Devant son assentiment, elle repartit vers la cuisine. Son repas du matin pris, elle réclama à sa chambrière de lui préparer un bain, elle espérait ainsi se détendre. 

***

Hilaire s’était levé et ne fut pas surpris de la trouver debout face à lui dans sa tenue d’intérieur. Pendant qu’il se sustentait, il lui rappela qu’il allait se mettre en route rapidement pour la plantation et qu’il emmenait les négociants venus de France. « — Je suppose mon ami que vous allez les chercher à l’hôtel du gouverneur. Pourriez-vous m’y déposer, je vais aller voir Catherine et Fortunée avant leur départ.

— Bien sûr, pas de problème, par contre je pars dans une heure.

— Je n’ai plus qu’à m’habiller et à me faire coiffer, je serais donc prête. »

Cunégonde, après lui avoir réalisé son chignon, la seconda pour enfiler une de ses robes volantes sur son corset et sa jupe juponnée. Elle avait choisi la plus sombre, celle de couleur bordeaux. Elle mit un large chapeau de paille qu’elle attacha avec un ruban noué sous sa nuque et prit une ombrelle. Pendant ce temps, Hilaire, aidé d’Adrianus, finissait de se vêtir boutonnant son gilet et endossant sa veste sur sa culotte. Quand il s’avéra paré, il trouva sa femme en compagnie de sa chambrière dans le salon donnant sur la rue. Anatole ayant avancé le carrosse, ils s’y installèrent.

Une fois arrivée devant la demeure du gouverneur, Philippine quitta son époux, lui expliquant qu’elle se rendait directement sur la Levée. L’Apollon étant supposé se mettre en route le matin même, elle désirait avoir le temps de converser avec Catherine et Fortunée. Il ne la contraria pas, il réfléchissait à ce qu’il devait accomplir pendant sa journée. De plus, il avait vu repartir la voiture de monsieur La Michardière. Il présuma que celui-ci se trouvait déjà à l’intérieur et il n’aspirait pas à ce que celui-ci prit les choses en main. Il ne souhaitait pas qu’il attire vers sa maison ses nouveaux négociants. Que son épouse le délaissa de suite le laissait indifférent, il avait d’autres préoccupations. Philippine, devant le manque d’intérêt évident de son mari à sa demande, le regarda partir et pénétrer dans les lieux avec soulagement et sans culpabilité. Elle ne voulait pas entrer dans l’hôtel, elle ne tenait pas à croiser Léandre. Elle s’avérait consciente qu’elle allait le rencontrer à nouveau, mais elle espérait qu’entre temps il aurait quitté ses pensées.

Elle s’orienta vers la place d’Armes, et suivant le trottoir qui longeait les jardins de la maison du gouverneur, elle s’y engagea suivie de Cunégonde. Malgré les nombreuses entités qui s’efforçaient de l’interpeller ou d’attirer son attention, elle se sentait soulagée. Elle accéléra le pas en vue de se retrouver le plus rapidement au pied du navire afin d’y attendre ses amies. Alors qu’elle avançait regardant où elle marchait pour ne pas souiller le bas de sa robe, une intuition lui demanda de relever la tête, ce qu’elle réalisa instinctivement. Elle entrevit aussitôt une silhouette d’homme qui lui fit battre intensément le cœur. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle reconnut Léandre ! Bien qu’il se situa encore sur la digue, elle sut que c’était lui. Elle ne pouvait l’éviter, elle saisit que lui aussi l’avait aperçu. Il se dirigeait vers elle. Elle essaya de rester stoïque. Il s’arrêta face à elle. « — Bonjour madame Gassiot-Caumobere.

Léandre Cevallero

— Bonjour ! Monsieur Cevallero, pour votre information, je suis madame de Madaillan. Le nom que vous venez d’employer s’avère celui de mon mari. » Instinctivement, Philippine n’avait pu s’en empêcher d’écarter le nom de son époux et de remettre le négociant à sa place. Appartenant à la noblesse, il devait utiliser son patronyme. Elle se surprit elle-même. Ce n’était pas dans son habitude de mettre le nom de sa famille en avant et en aucun cas de rappeler son véritable statut à quiconque. Elle se révélait naturellement dans l’empathie et ne tenait pas à se sentir supérieure. « – Excusez-moi, mais vous êtes de la famille de Madaillan-Saint-Brice?

— Oui, effectivement, le vicomte est mon oncle. 

— C’est amusant, car c’est la maison de négoce de mon père qui s’occupe de sa propriété dans l’Entre-deux-mers.

— C’est là que j’ai vu le jour.

— C’est une belle région, vous avez eu de la chance. Personnellement, je suis né dans Bordeaux.

— Et où se trouve votre maison?

— Mon père est en train de la déplacer pour plus de confort et dans le but d’agrandir nos chais. Elle se situera désormais dans le nouveau quartier des Chartrons. Elle est en fin de construction. 

— Oh ! je suis désolé, mais je dois vous quitter, outre que mon mari vous attend, j’aperçois les voitures de mes amies qui arrivent. Leur navire part dans la matinée, au plaisir de vous revoir monsieur Cevallero. » Étrangement, son âme s’était apaisée au son de sa voix et de sa présence. Leurs échanges, bien que formels, avaient tracassé Cunégonde. Elle avait pressenti qu’il y avait autre chose. Elle avait raison, Philippine se révélait des plus troublée, beaucoup de corrélations les rapprochaient, en plus du fait que de toute évidence ils se plaisaient. Elle s’inquiéta, elle ne voyait pas comment cela pouvait évoluer. De toute façon, elle savait qu’elle ne céderait pas à ses pulsions tant qu’Hilaire existerait à ses côtés même s’il détenait une tisanière, dénomination qu’elle avait apprise récemment au détour d’une discussion. Les deux jeunes gens se quittèrent. Philippine à l’instar de Léandre se trouvait sur un nuage. L’un comme l’autre réfléchissait à cet échange, ils étaient déstabilisés par ces coïncidences. Elle poursuivit son chemin jusqu’à la Levée où elle avait aperçu pendant la conversation ses amies l’atteindre. 

***

Lorsque Philippine atteignit la Levée, puis le navire l’Apollon, Catherine, Fortunée, leurs maris, leurs enfants et leur nourrice s’avéraient déjà à bord. Leur personnel déchargé les carrioles et les marins finissaient de transborder les malles à l’intérieur du bâtiment. Elle s’engagea sur la coursive et monta jusqu’à l’entrepont où elle trouva ses amies. La séparation entre les jeunes femmes se révélait extrêmement pénible. L’idée de ne plus se revoir les faisait souffrir à toutes les trois. Tout en retenant leurs larmes, elles conversaient essayant de ne pas laisser leur émoi surgir.

Tous attendaient la venue du gouverneur de Perier et sa famille, leurs biens étaient déjà rangés dans les cales et dans leurs cabines. Lorsqu’ils arrivèrent, le chagrin des trois amies avait du mal à ne pas jaillir. À l’instant où madame Le Chibelier pénétra sur le navire, Philippine alla vers elle et la remercia pour tout ce qu’elle avait accompli pour elle et ses proches. Celle-ci se trouvait en compagnie de son mari, de ses enfants et de messieurs de Bienville et Gatien Salmon qui avaient tenu à les accompagner. Comme tous les passagers et leurs biens se situaient à bord, le commandant du bâtiment annonça qu’ils allaient partir. Philippine se retourna vers Catherine et Fortunée, les embrassa et s’engagea sur la passerelle du voilier les larmes au bord des yeux. Elle rejoignit Cunégonde qui l’attendait sur la digue. Toutes les personnes ayant effectué leurs adieux étant descendues, l’Apollon leva ses amarres. Philippine le regarda s’éloigner sur le Mississippi, elle fut la dernière à quitter le lieu, son cœur allait exploser. 

*** 

Cathédrale Nouvelle-Orléans

Elle s’orienta vers la cathédrale Saint-Louis par le trottoir longeant ce que l’on commençait à dénommer l’allée des Pirates, car beaucoup de marchandises de contrebandes s’y vendaient. Cunégonde la suivait sans savoir où elle la conduisait. Philippine pénétra dans le lieu saint et se dirigea vers l’autel devant lequel elle s’assit. Ne voulant point l’importuner, sa chambrière s’installa sur un des bancs, à peine entrée dans l’église.

Philippine se mit à prier et demanda à Dieu de préserver ses amies et de se révéler clément envers elles et leurs familles. « — Et tu ne réclames rien pour toi? » La jeune femme sursauta et releva la tête. Devant elle se trouvait une femme qui lui était inconnue. Elle savait que c’était une entité, car elle avait perçu son interrogation dans ses pensées. « — Que me veux-tu?

— Rien! Je n’ai rien à te revendiquer. Je ne suis plus un fantôme, je n’ai donc besoin de rien. Je suis venue pour toi. Tu ne te souviens pas de moi. Je me trouvais là le jour de ton mariage. »

C’était l’entité contre laquelle elle s’était énervée. « — Oui, je me rappelle, mais pourquoi t’es-tu approchée de moi ce jour-là ?

— Je suis présente, car tu as besoin d’aide, et je détiens peut-être des clefs pour t’ouvrir les portes. Il faut dire que je me suis retrouvée dans une situation similaire à la tienne, mais je n’ai pu l’accomplir.

— Mais de quelles portes, de quelle situation me parles-tu donc?

— La réflexion que j’ai effectuée le jour de tes noces ne s’avérait pas anodine, d’ailleurs elle t’a grandement agacée.

— C’est vrai, j’en suis désolée.

— Tu n’as pas à t’excuser, tu ne pouvais être instruite alors de ce qui allait t’arriver, ton époux et sa tisanière, le départ de tes amies et maintenant Léandre. Tout cela te perturbe, car cela provoque beaucoup d’incertitudes. De plus, les messages que tu reçois te déstabilisent par le manque de précision ce qui est somme toute normal, même s’ils viennent jusqu’à toi pour te rassurer. 

— C’est exact, je l’admets.

— Comme tu le sais déjà, à cause de ta droiture, il ne se passera rien ici avec Léandre, mais tu quitteras la colonie d’ici un an. Entre-temps se produiront beaucoup de choses, certaines apparaîtront très pénibles et tu seras amenée à aider plusieurs personnes de ton entourage avant que de partir. Ne t’inquiète pas, c’est ton destin, tu ne détiendras aucunement la main dessus et tu n’auras aucune responsabilité sur ce qui va se révéler douloureux. Tu es forte, bien plus que tu ne le penses, alors n’abandonnes pas ta route, résous tes problèmes au fur et à mesure. Tu sauras au fur et à mesure ce que tu devras accomplir et ce que tu devras exécuter. 

— Vous ne pouvez être plus précise?

— Je suis désolée, je n’en ai pas le droit pour l’instant. Je vais te quitter maintenant. Si tu as besoin de moi, je reviendrai ici. »

De son banc, Cunégonde regardait sa maîtresse prier. Elle semblait fixer quelque chose devant elle. Elle se révélait consciente que tout comme Lilith, elle avait un don de la même envergure. Suite à ses demandes, elle l’avait réalisé. Cela correspondait toujours avec la visite de quelqu’un que l’on n’attendait pas ou des nouvelles qui survenaient de façon imprévue. Elle se souvenait encore de la tempête et des ordres de celle-ci qui les avaient protégés. Philippine se leva, les informations qu’elle venait de recevoir n’étaient pas pour la rassurer, mais au moins elle en savait un peu plus. Elle remonta l’allée centrale et annonça à Cunégonde qu’elles rentraient à l’habitation. 

***

À peine au sein de sa demeure, Philippine réclama à Héloïse d’aller chez Gabrielle d’Artaillon pour lui dire que son époux ne rentrerait pas aujourd’hui et qu’elle l’attendait le lendemain pour le souper. La servante s’exécuta, tous avaient compris dans l’habitation que leur maîtresse avait toujours raison. Elle interpella ensuite Cunégonde. « — Tu peux demander à Marceline de préparer un repas du soir pour demain? Nous devrions être quatorze. Si elle désire se rendre au marché, tu l’y accompagneras, je te donnerais de l’argent. Prie Adrianus de venir me voir s’il te plait. » Ce dernier exceptionnellement n’était pas parti avec son maître, il avait préféré le lui laisser au cas où elle en aurait besoin. Sur ce, elle s’installa dans le jardin, réfléchissant à ce que lui avait dit l’esprit dans l’église. Elle aussi lui avait confirmé son départ de la colonie. Elle avait été surprise, il ne lui restait qu’une année. De plus, elle avait insisté sur le fait que pour Léandre ce n’était pas ici qu’il surviendrait quelque chose. Cela sous-entendait que ce serait à son retour en France. Et qu’allait-il se passer pour qu’elle soit amenée à rentrer au pays outre que son oncle allait mourir d’après l’esprit de sa mère ? Elle en était là lorsque Adrianus se trouva devant elle. « – Adrianus, pourrais-tu aller jusqu’à la maison de négoce prévenir messieurs Brillenceau, Saurine, et de Villoutreix que je les attends demain soir pour un souper avec leurs épouses bien entendu?

— J’y vais de suite, maîtresse.

— Merci bien. » 

À peine partie, Violaine arriva avec Théophile qu’elle prit dans ses bras. Comment avait-elle pu ignorer son enfant ? Il commençait à se tenir debout tout seul et à essayer de marcher. Cela l’attendrissait.

***

L’heure venant, Philippine demanda à Cunégonde de l’aider à s’habiller. Elle avait décidé d’enfiler une de ses robes volantes, elle choisit celle de couleur crème. Et selon son habitude, elle se fit effectuer un chignon enroulé sur la nuque. Une fois prête, elle se rendit dans le salon donnant sur le jardin où elle avait sollicité l’installation de la table. Comme elle s’avérait très grande, au vu du nombre d’invités, elle était composée de tréteaux recouverts de nappes blanches. Le couvert avait été mis ainsi que les chandeliers pour éclairer le repas. La pièce détenait aussi un lustre et des portes-bougies fixés sur les murs. Tout se révélait prêt tel qu’elle le désirait. Cunégonde et Héloïse aidaient Marceline puis elles serviraient à table avec Adrianus. 

Elle alla s’installer dans une des bergères dans le salon d’à côté, ses réflexions envahirent ses pensées. Elle avait convié tout ce monde pour mettre le plus de distance entre elle et Léandre. Elle n’était pas assurée que cela suffirait, mais elle n’avait trouvé que ce moyen. Elle avait été informée la veille à peine entrée dans son habitation qu’Hilaire garderait ses visiteurs pour manger.

La première des invités à se présenter fut Gabrielle avec sa chambrière, ce qu’elle apprécia. Elle était venue avec son carrosse, aussi Philippine l’entendit arriver. Elle se leva et alla l’accueillir avec le sourire. Elle la fit assoir à ses côtés et demanda à Héloïse de lui servir un verre de vin blanc. Les paroles de bienvenues effectuées, Gabrielle engagea la conversation. « — Je te remercie de m’avoir prévenue qu’Adrien allait rester sur votre plantation. » Elle ne chercha pas à savoir comment elle en avait été informée. « – Je l’avoue, je ne m’y attendais pas non plus. Je me demande même comment ils ont fait pour tous se loger. À vrai dire, je ne suis jamais allée là-bas. C’est peut-être plus grand que je ne le pense.

— Il m’a semblé comprendre qu’il y a des choses sur la plantation que tu préfères ne pas voir. Ce que j’appréhende. Sur un tout autre sujet, je me dois de t’informer pourquoi je ne suis pas venue au départ de Catherine et de Fortunée. Je ne voulais pas vous déranger dans un moment aussi éprouvant pour vous. Je sais à quel point vous êtes liées. Je leur ai donc fait mes adieux lors de la soirée du gouverneur.  

— C’est très gentil Gabrielle. Effectivement, cela a été très difficile, voire pénible. Je pense que je ne les verrai plus. C’est bien dommage, car elles m’ont beaucoup aidée au couvent. Et toi, as-tu eu des nouvelles de Théodorine ?

— Aucune. Je lui ai écrit, c’est un capitaine de la caserne qui lui a porté la missive, car il allait à Pointe-Coupée. À son retour, il ne m’a rien rapporté, il s’en est même excusé. » 

La conversation se poursuivit sur divers points jusqu’à ce que se présente l’économe, le commis et le trésorier de la maison de négoce d’Hilaire accompagnés de leurs femmes. Visiblement, ils avaient dû se mettre d’accord pour leur heure d’arrivée. Il est vrai qu’ils habitaient pour ainsi dire les uns à côté des autres dans la rue Bourbon près de la rue de l’Arsenal. Philippine depuis leur premier repas avait pris l’habitude d’inviter leurs épouses une fois par semaine pour boire un thé. Comme Philippine se montrait d’une évidente bonté, mesdames Brillenceau, Saurine et de Villoutreix avaient, au fil des visites, créé des liens. Elles avaient été surprises par le comportement de cette dernière qui ne révélait rien d’un sentiment de supériorité alors qu’elles savaient qu’elle s’avérait noble. 

***

Hilaire Gassiot-Caumobere

Le carrosse avait mis trois bonnes heures avant de se retrouver à la Nouvelle-Orléans. Les six négociants discutaient de ce qu’ils avaient vu sur la plantation, hormis la présence de Lilith. Léandre avait tout de suite compris qu’elle était la maîtresse de leur hôte. Il culpabilisa beaucoup moins quant à son amour naissant pour Philippine. Arrivés devant l’habitation, monsieur de la Michardière découvrit sa voiture face à la porte. « — Il semblerait que mon épouse soit chez vous Hilaire. 

— Je pense qu’elle n’y est pas seule, ma femme a dû organiser un repas, j’espère que cela vous convient à tous ? » Tout le monde était fort satisfait de cette occasion. Quant à Hilaire, il était déjà informé qui se trouvait là, Lilith l’en avait instruit. Ce qu’elle ne lui avait pas dit c’est l’amour naissant entre Philippine et ce Léandre Cevallero, mais elle savait ce qui allait parvenir au cours de l’année. Lorsqu’ils entrèrent, Philippine les accueillit et leur fit servir un verre en attendant le souper. Elle croisa de façon insistante le regard de Léandre, elle comprit ce qu’il avait aperçu. « — Ne vous inquiétez pas monsieur Cevallero, je m’en révèle consciente. » Il fut surpris par sa réplique, se retournant vers tous, elle poursuivit. « — Mesdames, messieurs, nous allons passer à table dans le salon à côté. » Cunégonde était venue prévenir sa maîtresse que le repas pouvait être servi.

Chacun choisit la place qu’il désirait, Philippine avait demandé à Gabrielle et à Marie Élisabeth de Villoutreix de s’assoir à ses côtés. Léandre n’avait pu s’empêcher de se rapprocher, il s’était installé à gauche de madame de Villoutreix. Son regard glissait plus souvent vers son hôtesse que vers son hôte. Adrianus, Héloïse et Cunégonde débutèrent le service passant les uns derrière les autres afin de proposer les vins et les plats. Les conversations commencèrent, et monsieur Gendroneau de La Rochelle généra une réflexion qui décontenança les Louisianais « — Pendant le voyage, monsieur de Bienville était fort remonté envers monsieur de Perier. Savez-vous pourquoi ?

— Nous nous devons d’être lucide, notre précédent gouverneur, s’il a accompli des erreurs avec les Natchez, a déterminé les bases du commerce avec les îles et a accru l’élevage et l’agriculture. » Argumenta monsieur de la Michardière qui s’était installé proche d’Hilaire. Il désirait déculpabiliser l’ancien gouverneur qui avait été un vrai soutien pour son comptoir et sa vie personnelle. «  Si ce n’est pas indiscret, qu’a donc fait votre dirigeant avec ses Indiens ? » Demanda monsieur Ducourez qui sentait bien que ces interlocuteurs s’avéraient mal à l’aise avec sa requête. « — Monsieur de Perier, afin de développer la production de la colonie a amené les planteurs à débuter les cultures d’indigo, à améliorer les rendements du sucre, du riz et du tabac. Il a, de plus, fait planter des figuiers de Provence et des orangers de Saint-Domingue. Les terres ayant pris de la valeur, leurs demandes et acquisitions n’ont cessé d’augmenter. Il a même fixé à vingt arpents, en perpendiculaire du fleuve, la superficie des plantations pour chaque propriétaire. Là, où il a procédé à une erreur, qui s’est transformée en guerre, c’est avec les Natchez. Il leur a manqué de respect, alors que jusque là, les colons s’entendaient bien avec eux. Ils entretenaient de bonnes relations, au point qu’un certain nombre de fermes se situait auprès du grand village Natchez. Personne n’en est vraiment sûr, mais il semblerait, que monsieur de Perier ait voulu construire pour lui une plantation sur les terres les plus fertiles de ce peuple. Il aurait même été jusqu’à leur ordonner de quitter le pays. Les Indiens ont réagi en attaquant les colons et ils en ont beaucoup massacré. » Répondit Hilaire qui n’avait que faire de la mansuétude de son alter ego. Souhaitant détourner la conversation Philippine prit la suite. « – Ce qui est dommage, c’est qu’avec tout ça, nous n’aurons plus de bals à la maison du gouverneur. Outre que monsieur de Bienville n’y loge pas, je crois avoir compris qu’il va être obligé de se rendre au fort des Natchez. Nous avons encore quelques problèmes avec les Chickasas. 

— Vous avez oublié que le chevalier de Pradel a ouvert un cabaret.

— Je sais bien, madame Saurine, mais décemment nous ne  pouvons y aller.

— Accompagnée de votre conjoint, aucune raison ne vous empêche d’y accéder. Après tout, nous avons tous besoin de musique, exprima Léandre avec un large sourire et le regard fixé sur leur hôtesse. 

Gabrielle d’ARTAILLON

Philippine, encore plus, elle possède une très jolie voix, aussi au couvent, elle a très vite fait partie de la chorale. De plus, elle joue divinement bien de la harpe si bien qu’elle nous a fait écouter un très beau morceau lors de nos dernières pâques. Il est dommage que vous n’en ayez pas une ici. » Conclut Gabrielle. « — Une harpe ! C’est amusant, depuis des lustres nous en détenons une dans l’entrepôt dont personne ne veut, ajouta le trésorier ». Hilaire, bien qu’il ne percevait pas pourquoi, était agacé par cette partie de la conversation. Il supposa que cela venait du fait qu’il ne connaissait pas les dons de son épouse. Il ne s’y intéressait peut-être pas assez. « — Monsieur Saurine, vous pourriez la faire livrer demain matin ? Je pense que cela fera plaisir à ma femme. » Les échanges se poursuivirent sur d’autres sujets. Hilaire était titillé par quelque chose qu’il ne discernait pas. Il estimait que cela concernait Philippine, mais il n’aurait pas su dire quoi ? Avec plus d’attention, il aurait pu réaliser l’intérêt que portait Léandre pour son épouse. Ce dernier suivait, avec plus de curiosité, les conversations féminines afin de pouvoir s’y immiscer. La seule chose qui le passionnait, c’était connaître la jeune femme, rien d’autre en fait ne le captivait. Il appréciait en dehors de sa beauté, de son charme, de son regard envoûtant, son empathie évidente envers les gens. Cela l’attendrissait et touchait son cœur. Celle-ci n’était point dupe de l’effet qu’elle lui faisait et paraissait ne pas voir où il voulait en venir. Toutefois, elle percevait sa bonté et la corrélation avec son âme. Elle était intérieurement bouleversée même si elle n’en laissait rien transparaître.

***

La plantation avait rappelé Hilaire. Les quatre négociants allaient partir pour la Mobile puis pour la France. Ils n’avaient donc plus rien à faire avec lui. Ceux-ci avaient passé les deux dernières semaines en visite au sein des autres comptoirs de la ville.

Philippine avait été amenée à revoir Léandre, jamais en tête à tête, son époux ne les avait invités à nouveau qu’afin d’échanger dans l’espoir de nouer des liens voire des contrats. Aucun d’entre eux ne s’était engagé avec quiconque. Ils attendaient de connaître toutes les maisons de négoces de la colonie. Ce fut lors de ces discussions que Philippine apprit leur départ et leurs pérégrinations. Léandre comprit que cela la touchait, mais il savait qu’il ne surviendrait rien entre eux au vu des circonstances. De toute façon, il ne voulait pas d’une simple aventure avec celle-ci. Il espérait plus, mais il ne saisissait pas comment cela pourrait se réaliser. Il en était dépité. Quant à elle depuis qu’elle se révélait consciente qu’il allait quitter la Louisiane, il ne sortait plus de ses pensées. 

Le dimanche de Pâques était passé et Philippine n’avait point aperçu la révérende mère dans l’église lors de la messe. Ayant décidé que cela était anormal, elle opta, une fois son mari parti, de gagner le couvent. Cela faisait bien deux semaines qu’elle ne s’y était pas rendue. Dès qu’elle fut prête, accompagnée de Cunégonde, elle monta dans le carrosse. Elle ne put s’empêcher de ressasser de sombres pensées tout au long du voyage qui heureusement s’avérait fort court. Elle pressentait un drame. Arrivée sur les lieux, elle perçut de suite une étrange atmosphère. Il se passait quelque chose et ce n’était pas bon. Elle pénétra dans l’habitation principale et fut accueillie par sœur Marie-Madeleine. «  Bonjour ma sœur. Vous avez un problème ?

— Bonjour Philippine. Oui, notre révérende mère ne va pas bien. Elle est épuisée.

— Je peux aller la voir ?

— Bien sûr, venez. Je vais lui annoncer votre visite. » Elles gravirent l’escalier qui menait à l’étage et aux appartements de sœur Marie Tranchepain. Elles croisèrent sœur Blandine qui sortait de la chambre de la souffrante. Philippine remarqua sur son visage son désarroi. Elle comprit que son pressentiment était juste, la situation apparaissait préoccupante. Elle attendit derrière la porte que sœur Marie-Madeleine prévint la malade. Elle pénétra dans la pièce où l’on avait tiré les rideaux des fenêtres. «  Bonjour, révérende mère, il paraîtrait que vous n’êtes pas bien. 

— Bonjour, mon enfant ! vous pouvez vous approcher. Mon mal ne contaminera personne, j’en suis sûre. J’avoue, je ne me trouve pas consciente de ce qui me ronge, mais cela m’épuise. 

— Vous êtes allée faire chercher un médecin ?

— Ils sont très pris et puis je pense que c’est inutile. Aucun ne pourra alléger ma douleur.

— Enfin ma mère, vous ne pouvez savoir. L’un d’eux peut, peut-être, vous soulager quelque peu. Je pourrais demander au docteur Breytal de venir vous ausculter. C’est la moindre des choses.

— Faites comme vous le sentez, mon enfant. Je vous fais confiance et je ne suis plus apte à réfléchir. » Philippine resta une petite heure lui tenant compagnie, lui racontant les semaines où elle n’était point venue les visiter. Quand elle sortit, elle était au bord des larmes. Elle alla retrouver les autres sœurs. «  Notre révérende mère m’a autorisée à aller quérir un médecin. Je vais donc me rendre chez le docteur Breytal. J’espère qu’il pourra arriver avant la tombée de la nuit. »  Toutes furent rassurées, sauf sœur Blandine, qui la suivit jusqu’à son carrosse, où l’avait précédée Cunégonde. «  Tu sais, Philippine, cela ne va pas changer grand-chose.

— Oui, ma sœur. Mais si, au moins, il pouvait l’apaiser. »

Elle s’arrêta sur son retour chez le soignant, qui accepta de suite de se rendre au couvent. Elle demanda ensuite à Anatole de stationner à la cathédrale Saint-Louis. Une fois arrivée, elle lui dit de rentrer à l’habitation. Elle s’en retournerait seule. Cunégonde, attristée par ce qui effondrait sa maîtresse, comprit qu’elle ne devait pas quitter la voiture.

***

Léandre Cevallero

Philippine pénétra dans l’église. Elle ne se situait là que pour prier, elle n’attendait personne, aussi aucune entité ne se présenta. Elle sollicita le créateur pour qu’il amoindrisse les souffrances de la mère supérieure. Même si elle avait appréhendé qu’elle allait malheureusement mourir, elle ne méritait pas cela. Ayant accompli sa supplique, elle sortit du lieu saint. En passant la porte, elle vit s’approcher face à elle, Léandre. Elle l’attendit. « — Vous n’avez pas l’air de vous porter bien, madame de Madaillan ?

— Appelez-moi Philippine. Nous ne sommes que tous les deux, nous n’avons pas besoin de faire du spectacle. C’est vrai, je ne vais pas très bien. Je viens d’avoir une mauvaise nouvelle de plus. » Léandre devina que la précédente était son départ. «  Voulez-vous que nous marchions jusqu’à la Jetée ?

— Ma foi, pourquoi pas ? » Philippine se dirigea vers le trottoir opposé à l’hôtel du gouvernement suivi du jeune homme. Elle appréciait l’idée de réaliser quelques pas avec Léandre, même si elle évitait le plus possible d’être vue. «  Si je puis me permettre, qu’elle est la dernière nouvelle qui vous a tant attristé. 

— Je viens d’apprendre que la révérende mère se trouve au plus mal.  

— Cela est fort affligeant effectivement.

— Nous avons créé un vrai lien d’affection entre nous. Elle a été très bienveillante envers mes amies et moi-même. Elle s’est comportée comme une mère avec nous.

— Je comprends que cela vous secoue. »

Atteignant la digue, et désirant s’éloigner du tumulte du port, ils en suivirent le cours vers le nord de la cité. «  Excusez-moi, mais quand partez-vous ?

— Nous allons à la Mobile dès demain, nous devions naviguer sur le lac Pontchartrain, mais il semblerait qu’il y ait un problème, un manque d’embarcation. Nous prendrons la flute, la Gironde, qui nous mènera au port de la Balise puis nous nous rendrons à Biloxi puis au fort de notre destination. Nous y passerons quelques jours et nous repartirons pour la France. 

— C’est donc la dernière fois que nous nous revoyons ici. 

— Ici ? Vous pensez que nous nous reverrons ailleurs ?

— Si j’en crois mon intuition, dans un an je serai rentrée au pays.

— Vous allez revenir ? Et votre époux ?

— Je ne saurais vous dire. Depuis mon arrivée dans la colonie, à l’intérieur de moi, je sens que je retournerai chez moi. »

Léandre était surpris par cette information, qui lui convenait. Il pouvait attendre une année voire deux, il n’espérait pas mieux que de la voir venir à lui. Il patienterait. Ils accomplirent encore quelques pas ensemble, ils avaient du mal à se séparer, puis il la raccompagna jusqu’à sa demeure. Ils se quittèrent. À peine fut-il parti que Philippine s’effondra. Cela faisait beaucoup trop d’incertitude. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 14

La naissance

Théophile

Une rumeur se colporta à la Nouvelle-Orléans, une révolte d’esclaves allait se déclencher et se propager. D’où venait ce bruit qui courait ? Nul n’aurait su le dire, mais depuis le marché, les gens répandaient l’information. Cela les inquiétait tous. Les Amérindiens accueillaient les esclaves en fuite, plusieurs avaient été recueillis par les Natchez et les Chicachas, aussi ceux-ci pouvaient les amener à se retourner contre leurs maîtres.

Ce fut dans son entrepôt où avec son commis et son économe, Hilaire effectuait le point sur le dernier arrivage que lui parvint la nouvelle. Tout de suite, il pensa à Lilith. Il laissa son économe poursuivre leur tâche et demanda à son commis de l’accompagner jusqu’à la plantation. Il se précipita à son habitation et après avoir succinctement expliqué la situation à son épouse, il courut à l’écurie où Anatole avait sellé la jument la plus rapide sur l’ordre de son maître. Philippine trouvait qu’il s’agitait pour rien, elle se révélait consciente qu’il ne serait pas concerné, mais elle ne pouvait le lui dire. De plus, il aurait été sceptique, cela ne les aurait pas aidés pour la suite de leur vie. 

Escorté de Jean-Pierre Saurine, son commis, il partit aussi vite qu’il le put vers la plantation. Trois heures plus tard, les chevaux exténués par la course, les deux hommes se situaient devant le pavillon. Lilith attendait dans la galerie se tenant le ventre, son enfant bougeait à l’intérieur. Sa petite fille, à ses pieds, assise sur le plancher, jouait avec une poupée que sa mère lui avait confectionnée. Hilaire sauta de suite de sa monture et gravit les quatre marches qui menaient jusqu’à elle. Il la prit aussitôt dans ses bras tant il avait eu peur qui lui fut arrivé quelque chose. Jean-Pierre était resté en arrière, il n’était pas à l’aise devant la scène, situation qu’il connaissait par ailleurs.

Lilith s’avérait consciente de ce qui inquiétait Hilaire et elle savait que la plantation ne serait pas touchée. Elle ne le lui dit pas, elle était assurée qu’il ne l’entendrait pas, il demeurait trop anxieux devant cette supposée menace. Il prit le temps de lui transmettre qu’il devait installer une veille accrue sur ses cinquante esclaves. Il lui demanda de ne pas quitter le pavillon. Elle consentit. 

Il se rendit au plus vite dans les champs afin de trouver le contremaître, son économe et ses surveillants. Quand il les eut découverts, il leur expliqua le danger qui lui avait été annoncé. Les quatre hommes agréèrent de suite à la mise en garde. La nuit qui suivit, ils circulèrent dans le quartier des esclaves avec vigilance, au sein duquel personne ne bougea. Le lendemain, après les avoir comptés, il détenait toujours le même nombre d’individus. Ils furent rassurés. Hilaire n’avait pas dormi avec Lilith, il avait demandé à Jean-Pierre de rester armé et de tirer sur tout se qui déplaçait ou s’approchait de la maison. Il ne s’était rien passé pendant la nuit ni pendant le jour qui suivit. Le seul évènement fut l’arrivée d’une troupe militaire s’arrêtant devant la plantation. Le capitaine de ce corps se présenta et signala au maître que les problèmes se situaient plus au nord sur le Mississippi, du côté de pointe de coupée. Lorsque Hilaire en effectua le retour à Lilith, elle lui répondit. « — Oui, je savais, Hilaire. Mais si je vous l’avais dit, vous ne m’auriez pas cru. Les militaires vont revenir dans quelques jours, ils auront fait prisonniers plus d’une dizaine d’esclaves qu’ils iront exécuter à la Nouvelle-Orléans. » Il ne réagit pas. Il demeura sceptique. Il ne comprenait pas comment elle pouvait être instruite de cela, comme de tout ce dont elle l’informait. Il avait déjà été fort surpris des renseignements au sujet de sa femme. Tout l’étonnait venant d’elle, il n’était pas loin de penser que c’était une sorcière, mais elle se révélait trop belle pour en être une.

Quelques jours plus tard passa la troupe armée avec un troupeau d’esclaves attachés les uns aux autres. Ils les ramenaient à la cité. Il n’y avait, semble-t-il, plus rien à craindre. Hilaire toutefois resta deux semaines. Il renvoya Jean-Pierre prévenir Philippine du danger apparemment écarté. 

***

À deux mois d’intervalles, Hilaire allait avoir deux enfants. Il se trouvait stupéfait de cette coïncidence. Allant tous les jours dans le lit de ses compagnes quand il se retrouvait avec l’une d’elles, ce n’était guère surprenant, cela ne pouvait qu’arriver. Il venait de parvenir sur sa plantation et il était toujours agité par la nouvelle qu’il avait apprise la veille. Il aurait dû le remarquer plus tôt. Si cela avait été évident pour Lilith qui l’avait informé dès qu’elle l’avait compris, il n’en avait pas pris conscience pour Philippine. Elle ne lui avait rien dit, mais au-delà de quatre mois, au vu de sa minceur, il aurait dû le constater. Partant du principe qu’il ne voyait rien, son épouse avait fini par lui communiquer la nouvelle. Il était resté ébahi ce qui fit éclater de rire Philippine. « – Cela n’a rien d’extraordinaire, vous me possédez chaque jour où vous vous retrouvez là, ce qui par ailleurs se révèle agréable. Il n’y a donc rien d’étonnant. » 

Il se situait encore dans la galerie qui entourait le pavillon. Lui qui était si déterminé quand il s’agissait de ses biens et de sa fortune, il ne savait comment l’annoncer à Lilith. Comment allait-elle le prendre ? Celle-ci s’en avérait consciente depuis quelque temps. Ce matin-là, elle se prépara avec soin. Elle fit de sa chevelure un  chignon qu’elle drapa dans un tignon. Elle enfila sur son jupon une large jupe blanche et un corsage de même couleur dont les manches bouffantes s’arrêtaient au coude par des fronces qui créaient un volant jusqu’à mi-bras. Elle mit sa fille, Louisa, sous la surveillance d’une servante que lui avait donnée Hilaire. Elle avait estimé cela quelque peu déplacé de fournir une esclave à une esclave, mais elle n’avait effectué aucune remarque. Il pensait l’émanciper, mais il ne réalisait pas la démarche, elle savait pourquoi. Elle avait entendu le carrosse arriver, et avait aperçu Hilaire en descendre. Elle comprenait le sujet de son hésitation et le fait qu’il demeurait tétanisé dans la galerie. Elle sortit de l’habitation avec un sourire. « — Bonjour, Hilaire. Tu as peur que je te gronde, car ton épouse est enceinte. C’est pourtant somme toute normal. » Il resta ébahi devant la jeune femme. Elle rajouta. « – Tu devras lui trouver une nourrice, elle ne pourra allaiter l’enfant à venir. Une vente d’esclave à la Nouvelle-Orléans arrivant de Saint-Domingue s’effectuera début juin, juste avant la venue du nouveau-né. Tu devras acheter celle qui s’appelle Violaine. Tu verras, ensuite il n’y aura plus de problème. » Il avait du mal à comprendre comment elle pouvait être informée de tout cela. Il se révélait conscient qu’elle avait toujours raison. Il s’était attaché à une sorcière, mais elle était tellement belle, tout comme à sa femme. Quant à celle-ci, si elle n’affichait pas ses dons, il avait saisi qu’elle en détenait aussi.

***

Etienne de Perier

Le gouverneur de Perier faisait les cent pas dans son bureau. Auguste de Faye, son secrétaire, et Nathanaël Ferry d’Esclands, son économe, attendaient qu’il ait fini de lire la lettre qui le perturbait. « — Messieurs, comme nous l’avait dit Edmé Gatien Salmon, mon commissaire-ordonnateur, lors de son arrivée en novembre, la Couronne a réorganisé la colonie. Visiblement, la Compagnie des Indes qui la contrôlait l’a abandonnée depuis janvier. En fait, cela n’est point grave. Nous serons donc en droit de recevoir tous les marchands provenant de France à condition qu’ils fassent partie d’un port agréé par la Couronne et qu’ils puissent présenter une licence appropriée. Ils ne doivent transporter que des cargaisons venant de France ou de nos colonies. En aucun cas, ils ne doivent le vendre ailleurs que dans notre pays d’origine. Je doute que cela freine le marché clandestin, mais nous devrons nous organiser. À vrai dire, cela va changer peu de choses par rapport à la Compagnie. » Ses deux interlocuteurs comprirent de suite ce qui perturbait le gouverneur. Il s’avérait las de la contrebande commerciale grandissante et des conflits sans fin avec les Amérindiens, la situation ayant du mal à s’améliorer. Désormais pourquoi resterait-il dans la colonie ? Il avait déjà envoyé une lettre au cardinal Fleury, maintenant que le roi détenait à nouveau la main sur la Louisiane, il avait espoir d’obtenir une réponse. « — Au vu des problèmes que nous avons toujours avec les Natchez et les Chickasas nous allons construire un magasin à poudre et un corps de caserne pouvant loger trois cents hommes. Voyez avec mon frère et monsieur Gatien Salmon, comment s’y prendre monsieur Ferry d’Esclands. »

***

Lorsqu’il rentra chez lui, Catherine comprit de suite que son époux était contrarié. Elle patienta, afin qu’il se remette quelque peu, avant de lui demander le sujet de son tracas. « – Ma chère, je crois bien que nous allons retourner en France. Le gouverneur vient d’avoir la confirmation que la Couronne récupère la totalité de la Louisiane. Auguste et moi pensons qu’il attend la réponse du cardinal de Fleury. À mon avis, elle ira dans son sens. 

— J’espère que j’aurai le temps d’accoucher.

— Quoiqu’il arrive, nous ne partirons pas avant. »

***

Étrangement, bien que sa grossesse avança, Philippine y était quelque peu indifférente. Son ventre lui pesait, mais ne l’empêchait pas d’être active, aussi elle continuait à aller au couvent. Tandis qu’elle s’occupait avec les enfants en compagnie des sœurs, elle ressentit un moment de lassitude, elle alla s’asseoir dans la véranda. Elle était à peine installée que les entités de sœur Madeleine et sœur Marguerite s’approchèrent pour lui parler. Au vu de beaucoup, elles auraient pu passer pour des fantômes, mais Philippine s’avérait consciente qu’étant entrées dans la lumière c’était leur énergie qui la visitait. Il arrivait qu’elle les perçoive vaguement, mais ce jour-là elles se révélaient très visibles pour elle. Elle s’étonna de leur rencontre, celles-ci lui annoncèrent la naissance du fils de Lilith et le fait qu’elle serait amenée à l’aider. Elle demanda comment, mais à ce moment-là sœur Marie Tranchepain l’approcha, elles disparurent. « — Alors ma petite, vous êtes fatiguée. Vous ne devez pas trop vous affairer, vous ne devez pas oublier que vous êtes enceinte. Regardez, Catherine et Fortuné ne viennent plus.

— C’est vrai, il faut dire que Catherine attend des jumeaux et Fortunée va avoir un fils qui est déjà fort remuant, ce qui l’exténue.

— Vous m’étonnez, comment avez-vous appris cela?

— Toujours de la même façon, révérende mère.

— Et vous, vous êtes informée du sexe de votre futur nourrisson?

— Il semblerait que ce soit un garçon!

— Vous allez toutes avoir des garçons.

— Oui, enfin Catherine aura un garçon et une fille.

— Voulez-vous rester là ce soir ? Nous détenons une chambre libre à l’étage?

— C’est aimable à vous, mais mon époux est absent. De plus, je dois ramener Cunégonde et je ne peux faire exécuter des aller-retour à Anatole. Il a autre chose à faire.

— Vous êtes vraiment obligeante. Faites aussi attention à vous. C’est important. Je dois vous laisser les enfants et les sœurs ont besoin de moi. 

— Ne vous inquiétez pas, je vais rentrer, cela sera mieux pour moi. »

Au moment où la révérende mère la quitta, elle perçut quelque chose de négatif, un frisson la parcourut. Elle n’aurait pas su dire quoi. 

***

Ce matin-là, Lilith sentit les premières douleurs. Elle prévint Hilaire et réclama à sa servante d’aller chercher une vieille femme dans le village des esclaves. Celle-ci faisait office de cuisinière pour le maître et pour préparer la garbure aux esclaves. Quand elle pénétra dans le pavillon, elle demanda à la servante de l’aider. Peu d’accouchements se réalisaient sur une plantation, voire cela s’avèrerait inhabituel. La plupart des femmes s’arrangeaient à ne pas mettre au monde de futurs esclaves et en général elles mouraient sans en avoir officiellement eu. Beaucoup s’avortaient pour éviter une mauvaise vie à leur progéniture. 

Lilith

À peine arrivée, elle sortit le maître, les hommes n’avaient rien à faire dans ce genre de situation. La naissance eut lieu exceptionnellement dans la chambre et non dans la pièce la plus utilisée qui était souvent la seule à posséder une cheminée. À l’aide d’un petit feu de bois, elle demanda à la servante de maintenir la chaleur essentielle à la mère et à l’enfant, ce printemps se révélait étrangement frais. Elle calfeutra la salle tout entière, elle ne tenait pas à ce que les mauvais esprits entrent. Elle disposa un peu partout des amulettes de protection et d’autres pour faciliter l’accouchement. Elle fit préparer par la servante de l’eau chaude pour nettoyer la parturiente et le nourrisson quand il serait là, du fil au cas où il faudrait recoudre la mère et lui enjoignit de s’occuper des linges pour le nouveau-né. Au fur et à mesure que Lilith poussait, à demi debout, les bras levés et accrochés à une barre de bois, la vieille, une prêtresse vaudou, elle aussi, priait Erzulie pour qu’elle l’aide à le mettre au monde. Les incantations de la Mambo la réconfortaient. La Loa se tenait à côté de l’accouchée et la soutenait. Quand le moment le plus difficile arriva, la vieille la calma de sa voix grave, lui essuya le front puis le visage et enfin le corps. Elle la rassura, l’enfant se présentait, elle voyait son crâne. Lilith le poussait vers l’extérieur comme elle le pouvait. Elle ne réalisait rien d’autre que la douleur qu’elle éprouvait. La vieille l’attrapa puis retira le nourrisson du ventre de la mère qui ressentait encore les contractions. Après avoir coupé le cordon ombilical, elle donna le nouveau-né à la servante qui le lava et l’emmaillota, puis elle le remit entre les mains d’une femme qui détenait un tout-petit et qui pouvait l’allaiter. Lilith était épuisée et n’aurait pu l’accomplir. De toute façon, elle n’avait pas eu de montée de lait. Après avoir allongé la jeune mère, elle demanda à la nourrice de montrer le petit garçon à son père. Hilaire le nomma de suite Ambroise et pensa aussitôt qu’il devait émanciper Lilith et ses deux enfants. Ceci fait, comme tout affranchi, elle ne pourrait rester sur la plantation et serait obligée de vivre à la Nouvelle-Orléans. Cela deviendrait problématique, il se devait d’y réfléchir avant de passer à l’acte. 

***

Deux mois plus tard, le bureau de la maison de négoce Gassiot-Caumobere était empli entre le personnel et les quelques clients qui étaient venus dans les lieux pour se renseigner. Hilaire faisait de son mieux pour les rassurer. Ses entrepôts se révélaient pleins, ils attendaient un ou deux bateaux pouvant transporter leurs marchandises jusqu’à l’île de la Balise. Louis Brillenceau et Jean-Pierre Saurine effectueraient le voyage afin de vérifier sur quel navire elles embarqueraient. Alors qu’il conversait avec monsieur Martin, un planteur, il entendit son économe, monsieur Brillenceau, parler d’une vente d’esclaves se déroulant le matin même. Il lui revint en mémoire la demande de Lilith. Il devait aller chercher une nourrice pour l’enfant à venir de Philippine. Bien que celle-ci n’ait point ses douleurs annonçant l’accouchement, le mois de juin venait de commencer depuis quelques jours. Il supposa que ce n’était pas pour rien qu’il recevait l’information. Il fouilla parmi ses pensées le nom de l’esclave qu’il devait quérir. « — Violaine! » L’homme face à lui le regarda interloqué. « – Excusez-moi, mais pourquoi me donnez-vous ce prénom

— Désolé, il vient de me revenir. Je suis confus, mais je vais devoir vous quitter. Monsieur Brillenceau va prendre le relais et vous renseigner. Louis, je dois m’en aller, c’est urgent. Peux-tu t’occuper de monsieur Martin? » Son économe acquiesça, se demandant ce qu’il pouvait y avoir de si pressant. 

Hilaire attrapa son tricorne, et se précipita au marché en face du port, en général les transactions de « bois d’ébène » se pratiquaient là. Sur place, il rencontra le mari de Gabrielle. En fait, c’est lui qui s’occupait de cette traite négrière. La vente avait commencé par les plus beaux spécimens. Hilaire l’interpella. « — Monsieur de la Michardière, par hasard est-ce que ce sont des esclaves provenant de Saint-Domingue?

— Oui, ils en viennent tous. Une plantation a fait faillite et le propriétaire préférait écouler ses marchandises en dehors de l’île. 

— Possédez-vous, parmi eux, une femme du nom de Violaine? » Le négociant s’étonna d’une demande aussi précise. Il ouvrit le document qu’il avait en main et qui détenait la liste des esclaves. « — Oui, effectivement j’ai une dénommée Violaine. Je pense que c’en est une qui a perdu son enfant pendant le voyage?

— En fait, j’ai besoin d’elle, car j’ai besoin d’une nourrice. 

— Pas de problème, je vais demander à ce que l’on aille la chercher. » Il fit signe à un des marins et il lui réclama d’aller la quérir. Ce dernier lui fit remarquer qu’elle se trouvait mal en point. « — Pas d’inquiétude, monsieur Gassiot-Caumobere la veut et  je ne la lui vendrai  pas trop cher. »

***

Dans le jardin de l’habitation, à l’ombre d’un magnolia, Philippine essayait de lire tout en buvant un café. Elle avait du mal à se concentrer, elle songeait à ses amies qui avaient accouché. Comme prévu, Catherine avait mis au monde une fille, Éléonore et un garçon, Hippolyte, fin mai. Fortunée quant à elle avait donné naissance à son fils Rolland, lors des premiers jours de juin. Les servantes de ses deux proches intimes étaient arrivées l’en informer. Aucune des deux n’avait eu de problème pendant leur délivrance, elle s’en trouva bien heureuse. De son côté, l’enfant n’avait pas l’air de vouloir venir et cela la fatiguait. Elle songeait que cela commençait à faire long. Elle avait l’impression que le temps ne s’écoulait plus. Elle avait de plus en plus de mal à bouger tant cette gestation s’avérait interminable et épuisante. Elle en était là de ses ruminations quand elle sentit son corps se crisper. Un élancement violent se propagea dans tout son organisme, elle cria de douleur. Elle appela Cunégonde qui arriva en courant face à l’intensité du hurlement. Marceline de sa cuisine entendit sa maîtresse et se hâta sur le devant de son pavillon. Découvrant Philippine en train de s’effondrer, elle se précipita elle aussi. L’une et l’autre soutinrent Philippine qui perdait les eaux. La chambrière s’exclama. « — Héloïse, Héloïse, va chercher le médecin, vite, vite. » La jeune servante sortit avec empressement de l’habitation pendant qu’elles la montaient dans sa chambre. Elles allongèrent la future mère. Dans le mouvement, celle-ci aperçut son animal gardien. « — Ne t’inquiète pas! Cela va être rapide. »

L’employée de la maison courut jusqu’à la demeure du médecin qui se situait à deux pâtés de maisons. Elle se retrouva devant suffocante, et frappa à la porte. Une domestique l’ouvrit et découvrit Héloïse rouge et essoufflée, elle lui demanda ce qu’elle voulait. « — Ma maîtresse, Philippine de Madaillan, vient de perdre les eaux. L’accoucheur doit arriver au plus vite. » La servante pivota et se dépêcha d’aller l’informer. Elle revint plus calmement, et dit à Héloïse qu’il allait se présenter, mais qu’il n’y avait pas d’urgence cela pouvait prendre des heures.

Exaspérée, Héloïse repartit en courant vers l’habitation. Au moment où elle l’atteignit, monsieur Gassiot-Caumobere s’approchait avec une mulâtresse en piteux état. « — Qu’est ce qu’il se passe, Héloïse

— La maîtresse vient de perdre les eaux, elle est en train d’accoucher. Je suis allée chercher le docteur, mais il m’a dit qu’il n’y avait pas d’urgence.

Violaine

— Emmène Violaine, ce sera la nourrice ! Je cours chez le médecin. »  Héloïse estima que celle qui allait être la nourrice n’était vraiment pas en grande forme, elle supposa qu’il lui était arrivé quelque chose. Son enfant avait dû mourir puisqu’elle allait allaiter le nourrisson. Lorsqu’elle entra dans la chambre, elle annonça Violaine. Marceline et Cunégonde tournèrent à peine la tête, elles pratiquaient tout ce qu’elle pouvait pour rassurer la parturiente. Cunégonde demanda à Héloïse d’aller faire chauffer de l’eau pour pouvoir le laver quand il se trouverait là, ce qui ne saurait tarder tant cela semblait aller vite, ainsi qu’un linge humide pour soulager leur maîtresse. À l’instant où elle revint, le nouveau-né siégeait dans les bras de Violaine qui souriait devant le chérubin. Dans la salle à côté, elles lui effectuèrent la toilette et l’emmaillotèrent. De leur côté, Cunégonde et Marceline nettoyèrent leur maîtresse et après le lui avoir changé les draps tirèrent les volets pour la laisser dormir. 

Ce fut à ce moment-là que le maître arriva avec l’accoucheur visiblement énervé. « — Vous devez faire sortir les servantes de la pièce, il faut faire silence. Il faut réduire le feu et ouvrir les fenêtres en vue d’aérer afin que l’air circule. J’espère que vous l’avez couchée sur le dos, c’est ce qu’il y a de mieux à opérer.

— Monsieur le docteur, plus personne n’est dans la chambre, la maîtresse a accouché. Le petit est entre les mains de sa nourrice. » Le médecin resta ahuri et regarda Hilaire. « — Allez voir tout de même si elle va bien. Cunégonde, vous avez installé la nourrice et l’enfant?

— Oui maître, là où vous nous aviez dit dans la chambre d’à côté. 

— Je vais donc aller me présenter à mon fils. Voulez-vous me suivre docteur? »

***

Les trois amies décidèrent de faire baptiser leurs nourrissons à la Saint-Jean-Baptiste. La cathédrale Saint-Louis détenait ce jour-là beaucoup de monde, monsieur et madame de Perier avaient demandé à être leur parrain et leur marraine. Ces derniers les avaient ensuite invités à déjeuner au sein de la demeure gouvernementale. 

La cérémonie du sacrement de la naissance fut réalisée par le père de Beaubois qui y tenait. Dans le lieu saint, en plus des parents et de leur entourage, étaient assises de nouvelles personnes que les jeunes mères ne connaissaient pas. Les baptêmes finis, tous sortirent sur le devant de l’église. Chaque couple renvoya dans leur carrosse leur nourrice et leur enfant dans leur habitation. Une fois fait, ils allèrent tous à pied chez le gouverneur. Gabrielle avait rejoint celles qui étaient devenues des proches et les complimentait sur la joliesse de leur nouveau-né. Elle-même regrettait de ne pas en avoir eu, elle pensait que cela était sa faute. Elle ne pouvait savoir que son époux s’avérait stérile. Aurélien de la Michardière avait eu plusieurs maîtresses. Il avait alors songé qu’elles effectuaient ce qu’il fallait pour ne pas tomber enceinte. Maintenant qu’il était marié, il supposait que cela venait de lui, il en était fort attristé. 

Arrivés dans la demeure, ils se retrouvèrent dans le grand salon dont les portes-fenêtres se révélaient grandes ouvertes afin de laisser entrer l’air provenant du fleuve. Outre le frère du gouverneur, Antoine-Alexis de Perier de Salvert, que tous connaissaient, les avait rejoints, le secrétaire, Auguste De Faye, le commissaire ordonnateur, Edmé-Gatien Salmon et son épouse, le chevalier Henri de Louboey considéré par tous comme un héros, la révérende mère, sœur Marie Tranchepain, le père de Beaubois et les quatre filles à la cassette accompagnées de leur conjoint. Hormis leurs hôtes installés en bout de table, chacun s’assit où il voulait, respectant l’alternance homme femme si possible. Le gouverneur en accomplit le tour présentant tout le monde. Les premiers plats servis chacun se mit à bavarder. 

Gabrielle d’ARTAILLON

Au milieu des conversations, Gabrielle entendit monsieur Gatien Salmon échanger avec le chevalier de Louboey de la plantation Chastellard. Elle tendit l’oreille. « — Il désire que l’on remplace les nègres condamnés par ceux de la Compagnie. Je n’ai rien contre, mais cela ne va pas être possible. La Compagnie quitte la colonie.

— Excusez-moi d’intervenir monsieur Gatien Salmon, mais vous parlez de la plantation de monsieur De Chastellard De Montillet, l’époux de Théodorine, une de nos amies? » Autour de la table, tous furent surpris de l’intrusion de la jeune femme que l’on entendait rarement en public. Tout le monde se mit à écouter l’échange. « — Effectivement, madame de La Michardière, mais ne vous inquiétez pas, il n’y a pas eu drame. Une dizaine de leurs esclaves se sont enfuis de leur plantation, nous en avons récupéré quatre. Ils ont fait partie de ceux qui ont été exécutés sur la place d’armes. Bien sûr, ils seront indemnisés pour ces quatre-là, mais nous ne pourrons pas les remplacer comme leur maître l’espérait. » Le gouverneur profita de ce silence pour diriger la conversation dans un autre sens, aussi il s’adressa au mari de Gabrielle. « — Monsieur de La Michardière, comment s’est passé la vente du navire le Saint-Laurent venant de Bordeaux.

— Très bien, monsieur de Perier, les vins et les eaux-de-vie ont été achetés à peine rangés dans mes entrepôts. Les viandes salées et les farines n’ont pas fait long feu. Je n’ai donc point à me plaindre. » Les échanges reprirent, chacun s’entretenant de son sujet ou problème. Philippine entendit monsieur Gatien Salmon dire au gouverneur que monsieur Diron d’Artaguiette, le commandant du fort Condé de la Mobile, rentrait en France. Cela avait l’air de soulager monsieur de Perier. Elle savait qu’il allait revenir avec un grade supérieur et le nouveau gouverneur. Elle se demanda d’où elle tenait cette information. Elle était pourtant assurée de sa justesse. Sur ce, madame Le Chibelierde Perier s’adressa à la révérende mère. «  Ma mère, nous avons envoyé un devis au roi afin de pouvoir achever votre bâtiment. Je suis consciente du nombre croissant de vos élèves. De plus, nous avons un réel besoin d’un nouvel hôpital au vu du mauvais état sanitaire de notre population, ce qui vous permettra de vous en occuper de façon pertinente. » Monsieur Gatien Salmon, installé devant Philippine, bouillait de colère intérieurement, ce dont elle se révélait lucide. Elle savait que les deux hommes ne s’entendaient guère, aussi ce qu’avançait l’épouse du gouverneur devait venir de lui. La conversation dériva sur les Amérindiens et l’inquiétude que cela pouvait engendrer. L’attitude des diverses nations indiennes à l’égard des Français s’avérait des plus fluctuantes. Des attaques étaient survenues des Natchez contre la Pointe-Coupée, ainsi que la riposte des Tonicas. La difficulté d’une paix avec les Chicachas était à craindre. La situation au fort des Natchez et au fort des Natchitoches apparaissait périlleuse. De plus, les manœuvres anglaises cherchaient à les brouiller avec les Chactas.

Le repas achevé, les hommes sortirent les premiers pour fumer et boire quelques alcools plus puissants. Les dames allèrent s’installer sous un chêne où une table, des fauteuils et des bergères y avaient été aménagés. Les trois amies et Gabrielle furent les premières à aller s’y asseoir. Catherine profita de l’absence momentanée de madame Le Chibelier de Perier qui était restée avec sœur Marie Tranchepain et ses comparses afin de parler de l’évolution du couvent, pour donner une nouvelle. « — Vous êtes au fait que monsieur de Perier avait demandé à monsieur le cardinal Fleury de changer de poste. Il vient d’obtenir la réponse, il sera substitué au début du printemps par un nouveau gouvernant. Pour l’instant, je ne détiens aucun renseignement quant au remplaçant.

— Mais alors Fortunée et toi allez quitter la colonie. S’exclama Philippine

— Nous l’avions déjà supposé et c’est toi qui nous as donné l’information, tu n’avais juste pas été éclairée du moment. 

— C’est exact, Catherine, je savais que l’une comme l’autre vous alliez repartir pour la France. Vous vous en irez sur le même navire que monsieur de Perier. Nous en avions effectivement parlé auparavant, mais je ne pensais pas que cela serait si tôt. Vous allez terriblement me manquer.

— À nous aussi, Philippine. Et toi tu vas rester?

— À vrai dire, je ne crois pas, mais je n’ai aucune idée de la façon dont cela va s’accomplir. Ce qui m’a été transmis était loin de s’avérer clair. Pour l’instant, nous devons profiter de nos présences, nous avons encore du temps devant nous. Dans deux jours, je vais au couvent voir sœurs Marie Tranchepain et les enfants. Voulez-vous m’y accompagner? » Toutes acquiescèrent par l’affirmative. Catherine et Gabrielle se rendraient chez elle et ensuite elles iraient chercher Fortunée. 

Gabrielle était troublée par ces nouvelles. Heureusement que son époux se révélait agréable et extrêmement attentionné, car autrement elle se sentirait bien seule. Monsieur de la Michardière l’avait en outre impliqué dans la maison de négoce, ce qu’elle avait apprécié. Philippine quant à elle se morfondait, quand ses amies seraient parties, cela s’avèrera plus difficile de garder le lien d’autant qu’elle présumait qu’elle devrait lutter pour sa propre vie. Elle le pressentait. Elle fut interrompue dans ses réflexions par l’arrivée des autres dames. 

*** 

L’été était passé, l’automne était bien avancé, lorsqu’une nuit, alors qu’elle était seule, Philippine sentit son corps devenir léger et se mettre à flotter dans les cieux. Elle rejoignait les myriades d’étoiles. Elle suivait une voix musicale, apaisante dont elle ne comprenait pas le sens. Tout à coup, elle se trouva debout, marchant sur un plancher. Elle réalisa qu’elle se situait dans un large couloir au plafond très élevé et illuminé par des flambeaux rivés sur les murs. Elle vit devant elle un animal qui ressemblait à une chèvre avec de très longues oreilles pendant de chaque côté de son corps. Elle sut de suite que ce n’était pas son animal gardien. Qui était-ce ? Ses grands yeux la fixaient et l’amenaient vers elle. Philippine était déstabilisée, c’était la première fois que cela lui arrivait. Manifestement, cet être l’attendait avec dans son dos un mur de couleur sombre ouvragé de moulures dorées. Elle constata qu’elle se retrouvait face à une porte à double battant. À l’instant où elle s’en approcha, ils s’ouvrirent. Tout en suivant l’animal, qui visiblement se découvrait là pour la guider, elle pénétra dans une large et longue galerie où d’un côté des portes-fenêtres montraient un ciel étoilé et de l’autre côté ce n’était que miroirs, et pour finir au fond apparaissait un trône en or. Elle s’en rapprocha et quand elle se situa à ses pieds son ange gardien se révéla. Elle s’interrogeait. Pourquoi se trouvait-elle dans ses lieux ? Pour que Jabamiah lui demande d’accomplir autant de chemin dans un décor si impressionnant et aussi solennel, elle avait surement effectué une mauvaise chose. «  Bonjour Philippine. Je t’ai fait venir jusqu’à moi pour te parler de ton fils, Théophile. » Elle fut étonnée. Pourquoi Théophile ? «  Il va lui arriver quelque chose?

— Non, Philippine. Mais es-tu consciente que tu ne t’en occupes point? Tu reproduis ce que l’on t’a fait et tu ne peux le rejeter. Son père s’y intéresse chaque fois qu’il rentre, mais il ne pourra le réaliser longtemps. Il faut donc que tu te soucies de lui. Tu ne peux continuer à l’ignorer et à le laisser juste dans les bras de sa nourrice, même si elle fait très attention à lui. » Philippine resta bouche bée, mais elle finit par répondre. « — Mais je fais comme mes amies, je ne suis pas au fait de ce que je suis supposée faire de plus. 

— Tes amies s’en occupent bien plus que tu ne le penses. Regarde. »

À ce moment-là sur un des miroirs de la pièce, elle aperçut Catherine puis Fortunée se préoccuper de leurs enfants. Elle ne savait pas, elle ne les avait jamais vues faire. Elle culpabilisa. Elle se retourna vers son ange, mais il avait disparu. Celui-ci était satisfait, Philippine avait compris. Cette dernière rebroussa chemin dans l’autre sens, guidée par la petite chèvre. 

Au petit matin, la jeune femme se réveilla mal à l’aise. Elle avait réalisé ce qu’elle faisait à son enfant, elle ne pouvait lui refaire vivre son existence, elle ne se le pardonnerait jamais. Effectivement, à l’instar de ce qu’elles avaient envisagé, les trois amies avaient partagé le plus de moments possible. Outre leurs visites régulières au couvent, elles se rendaient les unes chez les autres en y intégrant Gabrielle. Ce dont Philippine n’avait pas pris conscience, c’est qu’elle voyait très peu son fils. Il passait la majeure partie de son temps dans les bras de sa nourrice, Violaine. Elle pensait opérer comme ses amies, mais elle se trompait. Lorsqu’elles ne demeuraient pas ensemble, Catherine et Fortunée prenaient soin de leurs nourrissons et tout comme Hilaire, quand ils se trouvaient là, les pères s’intéressaient à leurs enfants. Les images de l’ange l’avaient bouleversée. Elle devait se reprendre. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 13

Une nouvelle vie

Philippine de Madaillan

Ils se rendirent à pied jusqu’à la demeure de son époux, elle se situait à un pâté de maisons de celle du gouverneur, entre la rue Sainte-Anne et la rue du Maine sur la rue Royale. Elle occupait deux parcelles. Elle s’avérait vaste et détenait un étage chapeauté d’un toit élevé avec mansardes. Après avoir traversé le jardinet et gravi les quatre marches qui menaient à la galerie, le couple fut accueilli par Adrianus, le majordome et valet personnel de son maître. Étaient arrivés dans sa foulée les autres domestiques, tous des esclaves, afin de recevoir leur nouvelle maîtresse. Hilaire les présenta à Philippine. Anatole, qui se trouvait derrière Adrianus, était le jardinier, le palefrenier et le cocher ainsi que le conjoint de Marceline, la cuisinière. À leur côté, se révélait présente Cunégonde, qui serait sa chambrière et Héloïse, une servante à tout faire, les deux étaient à peu près du même âge que Philippine. Elle ne s’attendait pas à détenir autant de serviteurs et fut surprise, car toutes les femmes possédaient une peau très claire. Hilaire lui fit visiter ce qui allait être son habitation. Au rez-de-chaussée, elle traversa deux salons, le bureau de son époux, et une bibliothèque. L’étage avait quatre chambres avec une pièce adjacente à chacune pour la garde-robe et la toilette. Sous le toit se trouvait le logement des domestiques en dehors de celle d’Anatole et de Marceline qui se situait au-dessus du pavillon qui regroupait la cuisine et le garde-manger. Lorsqu’ils sortirent sur la véranda donnant sur le jardin agrémenté de magnolia, de chênes et de bosquets de fleurs, elle aperçut au fond de celui-ci l’écurie qui abritait trois chevaux et un carrosse. Elle était étonnée par autant d’aisance, car elle avait aussi découvert du beau mobilier dans les différentes pièces. 

Ils soupèrent en tête à tête. Hilaire expliqua à son épouse son travail et le fait qu’il était obligé de beaucoup s’absenter de la Nouvelle-Orléans entre sa plantation qui ne possédait qu’un petit corps de logis pour résider et ses clients dont ils devaient maintenir la fidélité. Philippine ne tenait pas à aller à la plantation même si elle devinait que le manque de confort sur place était qu’une fausse excuse. Elle savait qui y vivait. Depuis qu’elle avait traversé la ville à plusieurs reprises, elle avait été amenée à découvrir le grand nombre d’entités qui y circulait. Beaucoup étaient morts lors de pandémies, mais il y avait aussi les esclaves dont la trace des meurtrissures se révélait flagrante sur tout leur corps et les Amérindiens aux terribles blessures. Elle essayait de ne pas les entendre, car elle ne pouvait rien pour eux. Se rendre sur la plantation était par conséquent pour elle impossible, elle ne tenait pas à voir de ses yeux ce que l’on infligeait à ses pauvres malheureux. Elle se trouvait donc satisfaite quant à cette excuse.

Le repas passé, ils s’installèrent sur la galerie donnant sur le jardin. Ils continuèrent à converser. Tout en chassant les maringouins, Hilaire lui expliquait la face cachée de la colonie et de quoi vivait la gent de la ville. «  Comme vous devez la savoir, John Law avait créé la compagnie des Indes, mais la colonie fut un échec financier et elle s’écroula de façon spectaculaire. Je venais juste de m’installer à la Nouvelle-Orléans, et en France un bruit courait comme quoi l’économie coloniale de la basse Louisiane était officiellement en déroute contrairement à Saint-Domingue. D’ailleurs, le roi ne s’en est guère occupé, elle est administrativement à l’abandon.

— À l’abandon, mais le gouverneur de Perier semble avoir les choses en main et j’ai cru comprendre que des gens détiennent des fortunes non négligeables.

— Oui, c’est vrai, nous possédons d’autres solutions. John Law a fait arriver près de neuf mille personnes qui se sont installées sur le territoire, mais la plupart des investisseurs comme l’homme le plus riche de France, Crozat, se sont désintéressés de notre colonie. 

— Et quelles solutions avez-vous, car au vu de ce que j’aperçois ici tout comme chez le gouverneur ou notre notaire, l’argent n’a pas l’air de manquer? Le confort matériel de certains habitants affiche des produits de luxe comme la soie, les vins de Bordeaux, les bijoux en or et les services de porcelaine.

— C’est un fait ! Les résidents de La Nouvelle-Orléans se sont mis en quête de nouveaux marchés et ils ont sillonné le Mississippi et le monde des Caraïbes pour arriver à commercer. Grâce à des contacts récents, d’autres négociants commencèrent en retour à se rendre de plus en plus souvent à La Nouvelle-Orléans ou au fort de la Balise. Ils viennent des grands ports de Veracruz, La Havane, Cap-Français, à des villes jumelles comme fort Saint-Pierre en Martinique, ou encore à des centres de contrebande côtière telle Carthagène. 

— Vous effectuez de la contrebande?

— Nous n’avons guère le choix devant cette indifférence même si la compagnie a longtemps fait semblant de contrôler les exportations et les importations. Vous vous en rendrez vite compte sur le marché. Les marchandises indiennes y arrivent en abondance, en particulier les peaux de daims, qui sont exportées ensuite. La ville sert de grand marché agricole où les petits fermiers peuvent vendre ou troquer du riz, des légumes, des figues, des patates douces, des œufs et du jambon contre du sucre, du café, du vin, du tissu et des meubles introduits dans le pays. Les propriétaires de plantations cherchent des acheteurs ou des agents de courtage dont je fais partie pour leurs cultures de tabac, d’indigo et de riz. Même les esclaves des plantations viennent le dimanche distribuer les surplus qu’ils obtiennent sur leur lopin de terre.

— Mais les contrebandiers arrivent jusqu’à La Nouvelle-Orléans?

— Pas tout à fait, outre le fort de la Balise, l’arrière-pays de La Nouvelle-Orléans se prête fort bien aux mouvements de contrebande. Les transbordements de cargaison peuvent être facilement dissimulés le long des plages du lac Pontchartrain ou dans les marais plantés de cyprès chauves qui longent certaines portions du Bayou et de ses affluents. »

Tout en buvant son café, Philippine restait perplexe, cela voulait dire que les dirigeants laissaient faire. De son côté, Hilaire trouvait sa femme intelligente et perspicace, c’est ce que lui avait dit sa métisse.

***

Le moment venu, Cunégonde aida sa maîtresse à se déshabiller. La jeune femme garda sa chemise en lin fin et attendit son époux assis sur sa couche. Elle demeurait inquiète, elle ne savait pas ce qui allait se passer ni ce qu’elle était supposée faire, son cœur palpitait plus que de coutume. À sa grande surprise, la nuit de noces s’écoula merveilleusement bien, Hilaire se révéla très précautionneux et très attentionné afin de ne pas l’effrayer et de ne pas être brusque. Quand elle se réveilla le lendemain matin seule dans son lit, elle était apaisée. À peine levée, Cunégonde arriva et lui proposa d’enfiler une de ses robes volantes et de la recoiffer, ce qu’elle accepta avec gentillesse. 

***

Les jours passaient, Hilaire se rendait régulièrement à son bureau jouxtant ses entrepôts sur le port. Il était aux petits soins envers Philippine et partageait sa chambre chaque nuit. La jeune femme ne se faisait aucune illusion, elle se contentait de profiter de sa présence. Elle s’avérait consciente qu’il irait rejoindre sa métisse. Il était coincé entre elle et sa maîtresse, l’une et l’autre lui plaisaient. Étrangement, cela ne la touchait pas. Elle restait insensible à la situation. Elle pressentait que cela allait changer et qu’elle n’y serait pour rien. Elle avait l’impression qu’on la préservait. Son ange devait la protéger de tout ressenti affectif. 

Dans les premiers jours de son installation dans la demeure, elle comprit vite que sa garde-robe se révélait trop maigre. Elle demanda à Madeleine Lamarche, la couturière que leur avait envoyée l’épouse du gouverneur, de venir. Elle l’accueillit dans son salon. « — Bonjour, Madeleine, asseyez-vous. Vous prendrez bien un verre ou une tasse de café?

— Un café. Avec plaisir, madame. 

— Vous nous l’aviez fait remarquer au couvent, nous n’avions pas grand-chose dans nos bagages et vous aviez raison. Il s’avère évident que si mon mari recevait des amis ou des connaissances, je n’ai pas grand-chose à me mettre. Pouvez-vous agrandir le nombre de mes toilettes?

— Bien sûr, combien en désirez-vous?

— Pour bien faire, je souhaiterais six robes volantes et quatre robes à la française. 

— C’est sans problème, mais vous devrez vous procurer les étoffes de votre choix. De plus, vos amies mesdames de Rauzan et de Langoiran m’ont réalisé des demandes similaires, je ne pourrai donc pas vous livrer aussi rapidement que je le voudrais. Je vais bien sûr me faire aider, mais j’ai besoin tout de même d’un peu de temps. 

— Pour le temps, ne vous inquiétez pas, je ferai avec ce que j’ai pour l’instant, quant aux matières je verrais avec mon conjoint. 

— Si vous le désirez, sur la place d’armes, une boutique détient de beaux tissus, cela vaudrait peut-être la peine d’y aller.

— C’est une bonne idée, au moins pour les premières robes. »

Elles burent leur café et conversèrent. Philippine apprit comme cela que le gouverneur commençait à se lasser de la colonie et songeait à repartir en France. Il paraîtrait qu’il avait déjà sollicité le roi. Elle était à peine étonnée au vu de ce dont l’avait informé son époux. Suite au départ, de la couturière, elle réalisa que cela faisait plus d’une semaine qu’elle n’avait pas pris de nouvelles de ses amies. Elle les avait croisées à la messe dominicale, mais elles avaient peu échangé. Elles avaient trop de monde autour.

*** 

Suite au passage de Madeleine, Philippine avait invité ses amies. Fortunée, qui habitait rue de Chartres au nord de la ville, était venue en carrosse. Quant à Catherine, elle arriva à pied accompagnée de Gabrielle et de leurs chambrières. Le hasard des circonstances avait fait qu’elles détenaient chacune une maison d’un côté de la rue Saint-Philippe, sur la rue Royale. À peine sur place, elles s’installèrent dans le salon autour de la table marquetée où Cunégonde et Héloïse avaient posé de quoi se désaltérer plus une cafetière et quelques friandises quémandées par leur maîtresse. Chacune s’assit dans un des fauteuils, cannés et moulurés en bois naturel s’appuyant sur des pieds cambrés, mis à leur disposition. Ses amies se montrèrent admiratives quant à la décoration de la pièce, mais elles avouèrent toutes les trois qu’elles n’avaient pas à se plaindre de leur habitation et de leur contenu, ni de leurs domestiques. Une fois servies, elles commencèrent à échanger sur leur mariage. Fortunée s’avérait des plus heureuse, et annonça qu’elle avait trouvé l’âme sœur. Catherine et Gabrielle remercièrent Philippine, leurs époux respectifs se révélaient très aimables et délicats envers elles. Si elles ne rentrèrent pas dans les détails, toutes étaient satisfaites de leurs nuits de noces, ce qui soulagea leur proche qui les avait guidées vers leur conjoint. Voyant qu’à l’inverse leur hôtesse ne disait pas grand-chose, elles finirent par lui demander si tout s’était bien passé pour elle. « — Hilaire est un mari parfait, prévenant et comme les vôtres il s’avère bienveillant. Je ne peux me plaindre de lui, il accomplit tout ce qu’il peut pour que je vive dans le confort. » Catherine et Fortunée comprirent de suite que Philippine détenait une information qu’elle ne désirait pas exprimer, au moins devant Gabrielle. Elles n’insistèrent pas. Elles passèrent au sujet des robes et acceptèrent de l’accompagner dans la boutique où Fortunée s’était déjà rendue. Effectivement, elle proposait de très belles matières. Philippine engagea la conversation sur le gouverneur. « — Je ne sais pas si vous en avez entendu parler, mais il semblerait que le gouverneur souhaite quitter la Louisiane. » Catherine, dont son époux, Nathanaël Fery D’Esclands, faisait partie du gouvernement répondit. « — Oui, en réalité, il se trouve las du désintérêt du roi pour la colonie. De plus, la Compagnie des Indes ne veut plus s’en occuper, il apparaîtrait que cela coule leur économie. Je ne serais pas étonnée que le roi la récupère. Le gouverneur a donc demandé à être dégagé de ses charges et à être rapatrié. Si tel est le cas, au vu du poste de mon époux, nous risquons repartir pour la France.

— Mais où irez-vous? Questionna Philippine.

— Il obtiendra sans problème une fonction à Versailles, il est reconnu pour sa droiture et son sérieux. Il a déjà été quémandé, sur ce il devra vendre sa plantation. » Fortunée prit la suite de la conversation. « — Cela va être la même situation pour mon époux. Il est venu avec Monsieur de Perier, le gouverneur qui le remplacera ne voudra pas des proches du précédent homme de pouvoir. Nous repartirons donc nous aussi, par contre je pense que Pierre-Simon ne demeurera pas dans l’armée.

— C’est exact. » Répondit instinctivement Philippine. Aucune n’effectua de réflexion devant l’assurance de la réaction. La jeune femme ne rajouta rien, étrangement quelqu’un lui disait qu’elle ferait de même, mais elle ne voyait ni entités ni son animal-gardien. Elle songea que ce n’était que son imagination, mais cela la réconfortait. Au moins,  elle ne resterait pas sans ses proches dans cette ville. Évidemment, Gabrielle était chagrinée, elle qui commençait juste à se lier avec les trois amies. À peine arrivée au couvent, elle avait été assujettie par Théodorine. Elle s’était laissée faire, car quelqu’un s’intéressait à elle. Elle était la seule fille de la famille d’Artaillon. Sa mère étant décédée après sa naissance, suite à une dernière grossesse qui s’était mal terminée, son père l’avait envoyée à l’abbaye des ursulines, vu qu’il ne comptait pas dépenser d’argent pour elle. Sa vie au couvent s’était bien passée, mais elle savait qu’elle était manipulée par sa supposée amie, qui en fait ne s’intéressait à elle que pour l’utiliser. Elle se révélait tellement invisible aux yeux des autres que personne ne faisait attention à elle. Elle lui avait donc demandé de se renseigner sur Philippine, mais elle n’avait rien voulu rapporter sur celle-ci. Elle avait saisi qu’elle s’avérait différente, elle l’avait vu plusieurs fois parler dans le vide, du moins cela y ressemblait. Elle avait vite compris que ses amies ne la protégeaient pas pour rien, outre qu’elles avaient de l’empathie pour elle, elle leur donnait des informations qui les rassuraient. Elle en était consciente pour en avoir perçu quelques-unes et avoir suivi son conseil pour son union. Cela faisait longtemps qu’elle aurait aimé être intégrée dans leur groupe, et voilà qu’au moment où cela se faisait, les unes allaient quitter la colonie. 

Les jeunes femmes continuèrent la conversation sur des sujets plus généraux notamment sur les personnes qu’elles avaient été amenées à rencontrer. Leur hôtesse réalisa qu’elle n’avait encore jamais été visitée malgré la notoriété de son époux. Fortunée la sortit de cette interrogation. « Savez-vous qu’Armand de Pignerolle et Arnault-Francois De Maytie partent bientôt en France ?

— Il faut que nous allions leur dire au revoir. S’exclama Philippine.

— C’est sans problème, le gouverneur va nous inviter pour un souper d’adieux. »

***

Un mois s’était passé depuis le mariage, Philippine avait obtenu une partie de sa garde-robe, lorsque Hilaire lui annonça qu’il se devait de partir pour la plantation. Il devait voir des choses avec son contremaître et il profiterait de son voyage pour aller rencontrer des planteurs afin d’achalander son négoce. Il le dit devant Cunégonde qui se décomposa. Philippine sourit à son époux, il comprit qu’elle le laissait faire, qu’elle n’allait effectuer aucune réflexion, mais qu’elle n’était pas naïve. Étrangement, cela le soulagea.

Il partit le lendemain avec Adrianus et Anatole en carrosse. Elle le regarda s’en aller depuis la véranda de l’étage. Cunégonde se tenait derrière elle. Sans se retourner, elle l’interrogea. « — Cunégonde, comment s’appelle la métisse que mon mari rejoint? Je l’ai croisée le jour de mes noces. Rassure-toi, cela me laisse indifférente, c’est juste par curiosité.

— Lilith, maît’esse. 

— Lilith, bien. » Elle était certaine qu’elle aurait affaire à elle. Elle ne savait pas dans quel cadre, ni a quel moment, mais elle ne doutait pas qu’elle serait amenée à la rencontrer. 

***

Lilith

La plantation Gassiot-Caumobere, possession d’Hilaire, se situait à mi-distance entre le fort de Bâton-Rouge et de la Nouvelle-Orléans. Du fleuve, elle s’étendait  jusqu’au bayou du lac Maurepas. Il lui fallait une bonne demi-journée pour l’atteindre. Installé dans son carrosse, il réfléchissait. Il aurait peut-être dû laisser la voiture à son épouse. Elle pourrait en avoir besoin. Il décida de renvoyer Anatole dès qu’il se trouverait sur la plantation. Lilith l’attendait, elle savait qu’il arrivait. Comment en était-elle consciente ? Un esprit, plus exactement un Loa était venu la prévenir. Les femmes de sa famille avaient deux particularités. Depuis qu’elles étaient parvenues dans les colonies, soit depuis quatre générations, elles attiraient les hommes blancs, aussi Lilith n’avait plus qu’un quart de sang noir. De visu, elle ressemblait à une blanche à la peau claire de couleur légèrement café au lait. Elle s’avérait très belle. L’autre particularité qu’avaient les femmes de sa famille c’étaient les Loa qu’elle voyait et avec qui elles conversaient, cela en faisait des prêtresses vaudou. Celle qui avait éveillé Lilith était l’esprit Erzulie, la Loa de l’amour. Elle parlait à peine quand celle-ci vint à elle la première fois. Elle lui tendit la main et lorsque l’enfant qu’elle était la saisit, elle entra en transe. La Loa la rassura et lui fit parcourir sa vie à travers les cieux. Au fil du temps, elle vit et conversa avec plus d’un Loa, mais c’est Erzulie qui la guidait. Quand elle se transforma en femme, elle avait à peine quatorze années, sa maîtresse, qui la trouvait trop jolie, la vendit. Elle ne tenait pas à ce que son époux la prenne en tant que tisanière. Elle connaissait la façon de procéder des mâles. Ils demandaient une tisane et l’esclave qui l’amenait finissait dans leur lit. De plus, elle était sure que c’était la fille de son mari, ce qui ne l’arrêterait pas ayant oublié la mère. Ce fut comme cela que fort jeune, Lilith passa de Saint-Domingue à la Nouvelle-Orléans et devint l’esclave d’Hilaire. Il en fit de suite une servante de sa maison avant de l’engager à être sa maîtresse. Contrairement à beaucoup d’hommes, il n’alla pas voir ailleurs et resta fidèle à la jeune femme. Quand elle eut son premier enfant, une fille dénommait Louisa, elle sut qu’elle devait trouver de l’aide pour obtenir leur liberté. Erzulie lui demanda de patienter. Lorsqu’elle fut informée de l’arrivée des Filles à la cassette, la Loa lui conseilla d’amener son amant à s’unir avec l’une d’entre elles, et une en particulier dont elle lui donna le nom. Lilith commença par manipuler Hilaire, puis par le pousser, afin qu’il prenne épouse et qu’il ait des descendants. En tant que négociant, il ne pouvait se contenter d’elle. Il finit par entendre raison. Le jour du mariage, il l’envoya sur la plantation. 

Le contremaître qui l’accueillit s’avéra conscient qu’il ne pouvait rien lui demander, aussi elle prit possession du pavillon qui détenait quatre pièces et une buanderie. Elle savait que sa femme ne viendrait jamais sur la plantation et le pourquoi elle ne bougerait pas de la Nouvelle-Orléans.

***

 Au bout de trois semaines, Hilaire revint à la Nouvelle-Orléans. Philippine l’accueillit avec plaisir, car hormis aller à la messe dominicale tous les dimanches et se rendre au couvent, elle dépassait peu le pas de la porte de sa demeure. Heureusement, ses amies avaient pris l’habitude de venir la voir régulièrement. En fait, la jeune femme avait du mal à sortir de chez elle. Elle n’avait jamais perçu autant d’entités à la fois. Entre la propriété de Madaillan et l’abbaye de Saint-Émilion, elle n’en avait croisé que quelques-unes, et ici, où elle ne savait comment faire la sourde oreille tellement elles étaient nombreuses ou s’en protéger, elle se sentait désemparée. Elle ignorait comment se comporter. Elle ne s’était pas permis de le demander à son ange Jabamiah. Elle craignait de la décevoir. Ses amies pensaient que seule, sans son mari, elle n’osait sortir même pour venir chez elle. Elles étaient étonnées, Philippine avait naturellement tant d’assurance. Elles n’effectuèrent aucune remarque, elles se contentèrent de lui rendre visite régulièrement. Elle les en remerciait. 

Quelques jours après son arrivée, Hilaire décida d’organiser un souper lors duquel il invita, Louis Brillenceau, son économe, Jean-Pierre Saurine, l’un de ses commis, et Jean-Baptiste de Villoutreix, son trésorier, ainsi que leurs épouses. Philippine était enchantée par cette idée, elle allait pouvoir faire connaissance avec ces personnes dont elle n’était instruite que de leurs noms. Elle fit de son mieux pour préparer ce repas. Elle réclama à Adrianus et Anatole de transformer selon son désir l’un des salons en salle à manger. Marceline de son côté accomplissait des plats gouteux, heureuse, elle aussi de cette nouvelle. Cunégonde et Héloïse, qui appréciaient leur maîtresse tant elle se révélait aimable avec elle, réalisèrent tout ce qu’elles devaient pour répondre aux demandes diverses pour cette soirée, notamment pour la coiffer et l’habiller. Sa chambrière lui conseilla une robe à la française en damassé bleu foncé et lui rappela que c’était les employés de son époux qu’elle accueillait.

Hilaire Gassiot-Caumobere

Lorsque les invités de son conjoint apparurent, Hilaire et elle les reçurent dans le premier salon. C’était la première fois que Philippine les voyait contrairement à eux, qu’ils l’avaient aperçu le jour des mariages. Ils n’avaient pu se mettre en avant, cela aurait été déplacé devant la haute société de la ville qui s’agglutinait autour des nouveaux couples. Leur hôtesse suite aux présentations leur proposa de s’asseoir et leur fit servir un vin blanc de sa région, un verre de Sainte-Croix du Mont. Ils furent étonnés de la simplicité de l’accueil et se détendirent. L’épouse de leur maître, qu’ils trouvaient très belle avec ses yeux d’un vert transparent, faisait notablement de son mieux pour les recevoir. Le moment venu, elle les guida vers la salle à manger. Ils furent très surpris par le lieu et l’attention visible que la maîtresse de maison avait mis en place pour eux. À peine installés, Cunégonde leur resservit un verre, il provenait toujours de la région bordelaise, plus exactement de l’Entre-Deux-Mer. Elle leur expliqua qu’elle était née dans cette région. Ensuite, Cunégonde et Héloïse présentèrent les plats à la grande satisfaction des invités qui apprécièrent chacun d’eux et le faisaient connaitre. Complètement détendus, les épouses comme les conjoints conversaient. Lorsque le sujet vint sur le gouverneur, Philippine intervint. « — Vous savez qu’il risque de nous quitter» Hilaire étonné lui répondit. « — Ma chère, cela est surprenant. De qui le détenez-vous?

— Vous êtes au fait mon ami que j’ai des accointances bien placées. De toute évidence, il s’avère las de la contrebande et de la guerre avec les Amérindiens. 

— Je le comprends, mais c’est dommage. Bien qu’il paraisse un peu rigide, il a réalisé de bonnes choses, ne serait-ce que l’aménagement du port ou la construction de la digue qui nous protège des crues du fleuve. 

— Sans parler du creusement du canal entre le bayou Saint-Jean et le lac Pontchartrain, ce qui nous permettra d’aller directement des lacs à la mer. Intervint Louis de Brillenceau, l’économe.

— De plus, il y a l’édification du couvent des ursulines, qui même si elle n’avance guère, les a faites venir. Rajouta madame de Villoutreix, l’épouse du trésorier

— Et, il a amélioré la production du sucre, du riz et du tabac sur les plantations, ce qui développe nos chiffres à bon escient. Exprima le trésorier

— Et pour conclure, il a quand même gagné contre les Natchez. Signifia Hilaire.

— Il semblerait que la Compagnie s’occupe de moins en moins de la colonie. Reprit Philippine.

— C’est un fait, cela leur coute beaucoup d’argent. Elle s’attendait à découvrir des mines d’or et d’argent et il n’y en a pas. » Répondit Hilaire. La conversation se poursuivit sur d’autres sujets dévoilant des gens et des domaines que Philippine ne connaissait pas encore. Quand les trois couples furent partis, devant sa coiffeuse elle songeait qu’elle les trouvait fort agréables. « — Cela tombe bien, ils seront amenés à te soutenir. Surtout, renforce le lien. » Elle aperçut un ours sur la galerie, cela la fit sourire. Elle remercia intérieurement son animal gardien. Suite à sa réponse, elle se questionna. « — En quoi allaient-ils l’aider» Décidément, beaucoup d’informations venaient à elle sans qu’elle en comprenne la signification. Elle s’abandonna à Cunégonde qui lui brossa les cheveux après l’avoir déshabillée. Quand sa chambrière la laissa, Hilaire la rejoignit comme chaque soir. 

***

À la veille du départ d’Hilaire pour sa plantation, il reçut, pour lui et Philippine, une invitation pour un souper chez le gouverneur. Ne pouvant refuser, et cela ne leur serait pas venu à l’idée, ils s’y rendirent. L’un et l’autre avaient fait attention à leur tenue d’autant qu’ils ne savaient pas qui était convié pour ce souper. Comme il pleuvait et bien qu’ils se situassent proches du lieu du rendez-vous, ils y allèrent en carrosse. Dans le hall de la demeure les attendait Arthémus qui les guida aussitôt vers le grand salon. Outre le gouverneur et sa femme, ils découvrirent la révérende mère des ursulines, le père de Beaubois ainsi que Catherine et Fortunée accompagnées de leur conjoint. Ils eurent à peine le temps de se saluer les uns les autres, qu’arrivèrent, derrière eux, Gabrielle et Théodorine avec leur mari, ce qui surprit les trois amies. L’épouse du gouverneur avait profité de cette apparition inattendue à la Nouvelle-Orléans pour inviter les Filles à la cassette afin de prendre conscience si toutes ses demoiselles se portaient bien et constater la qualité de leur union. Se trouvant tous là, ils passèrent à table. 

Pendant le repas, tous apprirent le motif de la visite de Théodorine et de son conjoint. « — Monsieur De Chastellard De Montillet, si ce n’est pas indiscret, puis-je savoir la raison de votre venue?

— Elle est très simple. Monsieur le gouverneur, je suis venu voir mon négociant, monsieur de la Michardière.

— Vous avez donc des transactions à opérer.

— Oui, j’aurais aimé être informé si cette année nous aurions la chance d’envoyer notre sucre en France. J’ai entre autres, monsieur de Perier, suivi votre conseil, j’ai commencé à planter de l’indigo, aussi j’aurais apprécié être renseigné où l’expédier.

— Dans les deux cas, ils partiront pour Bordeaux ou Nantes, je suppose monsieur de la Michardière.

— C’est exact monsieur de Perier, je me trouve en lien avec la maison de négoce Cevallero à Bordeaux. » Philippine au nom de l’entreprise sentit une vibration autour d’elle, qu’elle ne comprit pas. Elle ne connaissait pas cette maison ou alors elle ne s’en souvenait pas. La conversation se poursuivit sur les guerres avec les Amérindiens. Ce fut le mari de Théodorine qui lança le sujet, car il craignait de les voir arriver jusque sur son domaine. Le gouverneur lui répondit. « – Ne vous inquiétez pas, les Chactas sont défavorables à un nouvel engagement auprès de nous. Ils ont trouvé le moyen d’envoyer trois émissaires aux Indiens Illinois pour les convaincre de s’opposer à nous aux côtés des Indiens Natchez et Chicachas. Ces trois messagers ont été capturés et brûlés vifs sur la place d’armes de la Nouvelle-Orléans. En parallèle, on a amené les tribus Alabama et Talapouche à se dresser contre les Chactas, seul allié que nous espérions obtenir. » Madame Le Chibelier n’ayant pas fait venir les jeunes femmes pour entendre parler de guerre, elle leur demanda si elles étaient bien installées. Chacune répondit par l’affirmative, Théodorine fit de même alors que l’on sentait bien que quelque chose n’allait pas au mieux. Le repas fini les hommes passèrent dans le petit salon jouxtant la pièce quand aux dames elles s’assirent autour d’une table préparée dans la même pièce. Elles y trouvèrent des sucreries et du thé. Tout en dégustant les friandises, elles parlèrent de leurs vies, l’épouse du gouverneur fut rassurée, cela avait l’air de leur convenir. Au fil des échanges, les trois amies comprirent que Gabrielle logeait Théodorine et son conjoint. Pendant qu’elles conversaient, Fortunée en profita pour glisser à Philippine qu’elle avait une nouvelle à lui annoncer et qu’elle viendrait la voir le lendemain avec Catherine. Sa proche acquiesça, elle devinait déjà ce que cela était, mais pour une fois elles se retrouveraient toutes les trois et elles pourraient avoir de vrais entretiens. 

***

Philippine de Madaillan

Hilaire, comme à son habitude, partit le matin en direction de sa plantation. Il rassura son épouse, il lui réexpédierait le carrosse et en retour elle devrait le lui renvoyer dans trois semaines. Elle acquiesça, cela l’arrangerait, car elle allait au couvent au moins deux fois la semaine, aider les sœurs auprès des orphelins et elle en profitait pour porter quelques cadeaux. Un vrai lien s’était créé entre elle et la révérende mère qui ressemblait à de l’amitié. Elle appréciait ses visites qui comme celles de ses anciennes camarades d’école la distrayaient. Celles-ci arrivèrent en début d’après-midi. Catherine fut la première, elles s’installèrent dans le salon donnant sur la rue en attendant Fortunée qui se présenta quelques minutes plus tard. Après avoir été servies par Cunégonde qui resta assise sur une chaise dans un coin de la pièce, ce qui ne dérangeait point sa maîtresse, elles commencèrent à converser. Philippine quelque peu impatiente finit par demander à Fortunée ce qu’elle avait à lui confier. « — En fait, avec Catherine nous avons la même nouvelle.

— Et quelle est-elle?

— L’une comme l’autre, nous attendons.

— Vous êtes enceinte?

— Et oui Philippine !

— Mais c’est merveilleux. » En même temps qu’elle disait ça, elle réalisa qu’elle-même n’avait pas eu ses règles. Elle devait donc être, comme Catherine et Fortunée, enceinte. Elle leur en fit part. Cela fit sourire Cunégonde. Elle l’avait deviné, car deux mois sans avoir de saignements, c’était l’espérance d’un nourrisson à venir. Ses amies lui tombèrent dans les bras, elles allaient avoir un enfant en même temps. Fortunée profita de ce moment d’euphorie pour la questionner sur ce qu’elles leur cachaient. « — Rien de grave, Fortunée. Je n’ai pas à me plaindre de mon époux, sauf que lorsqu’il a demandé ma main, il détenait déjà une maîtresse, une métisse. Enfin, elle a une peau presque blanche et elle a un don similaire au mien.

— Mais il est toujours avec elle.

— Oui, bien sûr. C’est un homme fidèle. Il partage donc son temps en parts égales entre nous deux. Elle a un enfant et en attend un autre. Je ne lui en veux point. D’un autre côté, cela m’arrange, car je n’ai aucune envie d’aller sur sa plantation où il la loge, je pense que je ne me délecterais pas de ce que j’y verrai. 

— Je ne suis pas sure que j’affectionnerais cela.

— C’est normal, tu t’avères éprise de ton mari. Quant à moi, je prends plaisir à me retrouver en sa compagnie, mais je n’en suis point amoureuse. » Catherine ne rajouta rien, elle ressentait un vrai attachement pour son conjoint, elle avait du mal à saisir le comportement de son amie. Quand elle ouvrit la bouche, ce fut pour guider la conversation vers divers sujets. De son côté, Cunégonde se trouvait stupéfaite de ce qu’avait dit sa maîtresse, elle l’en appréciait encore plus. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 12

Les mariages

Le grand jour était arrivé. L’inquiétude des jeunes filles se révélait à son comble. Que de questions trottaient dans leur tête ! Comment cela se passerait-il ? Qui se trouverait là ? Découvriraient-elles le mari adéquate ? Catherine et Fortunée comptaient sur Philippine pour les guider. Elle les réconforta, elle ferait de son mieux pour les accompagner. Théodorine, elle, était assurée de repérer l’époux idéal, Gabrielle de son côté s’avérait anxieuse, mais ne disait rien. Concernant Philippine, bien qu’elle fasse confiance en son ange gardien, elle n’était pas sûre que celui avec lequel elle allait s’unir serait le bon conjoint. L’entité de sa mère l’ayant prévenu qu’elle repartirait en France, elle était septique quant à ce processus de rencontre et d’union.

Toute la journée, elles se préparèrent avec l’appui de sœur Blandine et de sœur Domitille, sous le regard attendri de sœur Marie Tranchepain. Après leur bain, données par Amanda et aidées de Pétronille et Anastasie, un coiffeur, envoyé par madame Le Chibelier de Perier, arriva pour leur effectuer une coiffure. Théodorine demanda à être la première, ce qui causa un sourire à ses camarades. Au vu de l’épaisseur de sa chevelure, Philippine pensa que c’était inutile, elle laissa ses amies passer devant elle. Le moment venu, elle permit à monsieur Antoine, comme il se nommait, d’essayer de lui réaliser un chignon relevé sur la nuque. Il s’apprêtait à lui effectuer des bouclettes de chaque côté du visage, elle les refusa, car il devait les couper en dégradé. Elle accepta les garnitures, des nœuds de rubans, mais elle ne souhaitait point le léger bonnet en dentelles sur le sommet de sa tête. Tout comme Catherine et Fortunée, elle ne voulut pas de poudre sur ses cheveux, bien que ce fut à la dernière mode. 

Dans la fin d’après-midi, toutes étant coiffées elles s’habillèrent. Aidées des trois esclaves, elles enfilèrent leurs robes dites à la française. Elles s’ajustaient sur un panier porté haut sur les hanches. Philippine ne possédait qu’un grand jupon, elle estima que cela suffirait. En fait, la seule qui en détenait un était encore une fois Théodorine. Le manteau de sa robe, relâché dans le dos par des plis et formant une traine dans une texture de soie crème, était largement ouvert sur sa jupe blanche légèrement brodée sur le bas. Il était maintenu par des nœuds délicats sur sa pièce d’estomac agrémenté de dessins de fleurs. À ses manches en pagode, Amanda fixa des engageantes de mousseline de coton. Elle ne savait pas à quoi elle ressemblait, le couvent ne détenait pas de glace, hormis celle du coiffeur, mais il était parti. Philippine fit confiance en Madeleine venue pratiquer les ajustements et en ses amies qui la complimentèrent. Quand arriva le carrosse, elles se révélaient toutes prêtes. 

***

Elles traversèrent le nord de la Nouvelle-Orléans, cette fois-ci, à l’exemple de ses amies, Philippine se montra plus attentive à ce qui l’entourait. Les rues de la ville étaient non pavées et possédaient des petits trottoirs. Elle remarqua que la plupart des maisons s’avéraient identiques et détenaient une véranda, un toit avec mansarde et avaient toutes des escaliers de deux ou trois marches. Il avait plu dans la nuit, aussi les voies étaient de véritables cloaques vaseux. Cela ne l’enthousiasmait guère comme vision. De plus, elle perçut autour d’elle une multitude d’entités qui visiblement étaient majoritairement en souffrance. Le carrosse arriva devant la demeure gouvernementale. Elles en descendirent et suivirent Théodorine qui s’avançait pleine de fierté. Arthémus les attendait dans le hall dont la porte à double battant se révélait grande ouverte sur un large escalier montant à l’étage. Les jeunes filles furent impressionnées par le lieu. Le majordome les guida vers le grand salon du rez-de-chaussée qui occupait toute la longueur du bâtiment et donnait sur les jardins où le soleil se couchait. À peine entrées, la gouverneur et son épouse les accueillirent, Armand se trouvait avec eux. Cette dernière les emmena vers le fond de la pièce, à l’opposé des musiciens, qui jouaient doucement, où se situaient trois bergères installées en U en hêtre doré, mouluré, sculpté et capitonné d’un tissu damassé décoré de bouquets floraux. Elles s’y assirent, elles pouvaient s’y mettre à trois sans être serrées. Philippine s’était disposée à l’extrémité de l’un des canapés. Elle avait avec elle ses deux amies et juste à ses côtés, dans l’autre duchesse en angle droit, se trouvaient Gabrielle et en face d’elle Théodorine dont les paniers prenaient de la place. Elle sut de suite qu’elle n’était pas seule. Son animal gardien sous la forme d’un loup se baladait dans la salle entre les familles qui accompagnaient les prétendants.

Comme la plupart des aspirants s’avéraient présents, le gouverneur présenta chacune à leur tour les filles à la cassette, puis annonça que le bal pouvait commencer. Le premier à venir vers elles fut le commandant Barthoul. Sans hésitation, il se dirigea vers Fortunée. Il se révélait être le futur conjoint idéal pour celle-ci tant son amour pour elle transpirait. Elle l’avait subjugué dès qu’il l’avait aperçu, il n’avait pu l’oublier. Elle occupait ses pensées, c’était une vraie obsession pour lui. Parmi ses avantages, outre qu’il faisait partie de l’armée du gouverneur, il était revenu de la guerre contre les Natchez un mois avant la venue des jeunes filles. Il détenait une maison à La Nouvelle-Orléans, car sa famille appartenait aux privilégiés. Elle se leva, tapotant sa robe à la française de couleur bleu pâle, et en profita pour jeter un regard à Philippine qui lui sourit pour valider le prétendant. 

L’animal gardien s’approcha à la suite de deux hommes, il glissa un message à celle qu’il protégeait. « – Ils viennent pour Gabrielle, le premier n’est pas le bon. Ce sera le suivant, il se nomme Aurélien de la Michardière. »  Elle se retourna de suite vers sa voisine et lui donna l’information reçue avant qu’ils n’arrivent jusqu’à elles. Gabrielle faisait confiance aux dires de Philippine. Comment n’aurait elle pas pu ? Elle se souvenait encore de la terrible tempête et de la réaction incroyablement probante de sa compagne. Plus d’une fois, elle s’était rendu compte de la justesse de ses paroles et bien qu’elle soit toujours dans le sillon de Théodorine, elle s’avérait parfaitement consciente de la pertinence de ses propos. 

Celle-ci à peine partie, elle capta un nouveau message, celui-ci était pour Catherine. Elle devrait choisir l’homme blond prénommé Nathanaël. Celle-ci dansait, elle avait rapidement été sollicitée, car sa beauté ne laissait guère indifférente la gent masculine. Pour l’instant, aucun aspirant décrit par son animal gardien n’était apparu pour elle même. Plusieurs jeunes gens étaient venus la chercher pour aller danser, attirés par sa grâce mystérieuse, mais visiblement aucun n’était le candidat qu’elle devait agréer. 

Alors qu’elle s’était installée sur la bergère et avait refusé un prétendant sous prétexte de se reposer, elle vit arriver un individu de belle allure avec à ses pieds son animal gardien. « — L’ange Jabamiah te fait dire que c’est celui-là que tu dois choisir» À peine le message transmis, le loup disparut. L’homme avança directement vers elle. « — Je suppose que vous êtes Philippine de Madaillan. Je suis Hilaire Gassiot-Caumobere, négociant et propriétaire d’une plantation. Acceptez-vous de danser avec moi? » Elle fut surprise, elle venait de le voir entrer à l’instant dans la salle et il s’était dirigé sans hésitation vers elle et de plus il était informé de son nom. Elle présuma qu’il connaissait quelqu’un ayant les mêmes dons qu’elle. Elle acquiesça à sa demande et le suivi. L’homme était beau, le nez droit, l’œil allongé en amande, traits réguliers, le corps harmonieux, bien musclé, les hanches fines et les cuisses bien galbées. Elle pressentit de suite que cela ne durerait pas. Elle se questionnait. Pourquoi son ange gardien lui avait-il dit de prendre celui-là ? Elle allait obéir, elle avait confiance en lui, mais il devait y avoir une autre raison inconnue d’elle.

***

Hilaire Gassiot-Caumobere

Hilaire Gassiot-Caumobere était le plus jeune fils d’une famille de négociants de Nantes qui détenait cinq enfants, dont quatre garçons. Son frère ainé épaulait son père  au sein de la maison de négoce, car il en était l’héritier. L’un de ses deux autres frères était parti à Saint-Domingue créer un comptoir et son dernier frère était rentré dans la marine avec pour ambition de devenir capitaine d’un navire. Quand vint son tour de déterminer son avenir, il décida de fonder un comptoir dans la nouvelle ville de la Nouvelle-Orléans de la Compagnie des Indes. Il embarqua à vingt ans sur un voilier avec une somme conséquente fournie par son père afin qu’il puisse mettre en place ses objectifs. C’était en fait une avance sur son héritage. Le voyage n’eut aucun désagrément et lorsqu’il atteignit la cité qui se révélait en plein développement, il demanda à rencontrer monsieur de Bienville. Il désirait lui expliquer ses souhaits. Il fut reçu par monsieur Duvergier, le directeur ordonnateur à Biloxi. Celui-ci l’écouta avec attention et agréa ses objectifs. Il lui fournit deux espaces, l’un pour sa maison de négoce près du fleuve et l’autre pour son habitation. Dans les deux cas, il devrait construire les bâtiments et il paierait les terrains sur cinq ans, le temps qu’il commence à rentrer de l’argent. Hilaire entreprit de suite l’édification de ses entrepôts, afin de se faire aider, il engagea Louis Brillenceau qui devint son économe.

Il était à peine installé, que monsieur de Bienville fut rappelé en France pour répondre à des accusations. Il fut remplacé par Pierre Sidrac Dugué, sieur de Boisbriant. Cela ne lui fit aucun effet, tant il était occupé par son comptoir. Trois ans plus tard, monsieur de Perier prit la gouvernance de la colonie. La maison de négoce d’Hillaire gagnant plus d’argent qu’il ne l’avait espéré, il construisit un local adjacent aux entrepôts qu’il utiliserait en tant que bureau, ainsi que son habitation. Entre-temps, il avait engagé monsieur de Villoutreix pour la trésorerie sur les conseils de son notaire, monsieur Bevenot de Haussois. Son économe, de son côté, avait pris comme premier commis, monsieur Saurine. Tout se mettait en place. Sa demeure bâtie, il réalisa qu’il devrait pour l’entretenir obtenir des serviteurs, en fait des esclaves. Il commença par acquérir Adrianus, Anatole et Marceline, inconsciemment il avait choisi des métisses. Il leur distribua de suite leurs taches. Profitant de la contrebande, il acheta ses meubles et un carrosse. Ce fut à ce moment-là qu’une nouvelle opportunité se présenta. Une de ses connaissances, monsieur Montravel, qui détenait des difficultés financières, lui demanda d’investir dans sa plantation. Il accepta, un contrat d’associés fut établi chez le notaire. Un an plus tard, son partenaire mourut lors d’une épidémie, il se retrouva l’unique propriétaire de la plantation et de ses cinquante esclaves. Sa fortune s’accroissait. 

Monsieur de la Michardière, premier négociant de la ville, avec lequel il s’était lié, partageant souvent le cout des voyages des marchandises pour la France, lui annonça qu’une vente d’esclaves dans laquelle il avait mis des fonds, allait se réaliser. Un navire venant de Saint-Domingue se situait sur le quai depuis la veille. Hilaire parut donc à la transaction, il n’avait pas besoin de plus d’esclaves, aussi dans un premier temps, il ne fit guère attention aux individus qui se trouvaient à l’encan. La présentation d’une jeune fille le tétanisa. Elle se révélait d’une beauté qui le touchait, il effectua de suite une proposition à l’enchère à la surprise de son alter ego. D’autres essayèrent de surenchérir, mais c’est lui qui emporta l’esclave. Lorsqu’arriva un lot de deux gamines, instinctivement il les acquit sans trop comprendre pourquoi. C’est comme ça qu’il ramena à l’étonnement de ses serviteurs, Lilith, Cunégonde et Héloïse. Toutes se révélaient de façon évidente quarteronnes, voire octavonnes, tant leur peau s’avérait pâle, Cunégonde avait même les yeux clairs. Marceline les prit en main. Très vite, elle saisit pourquoi son maître avait choisi Lilith. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’elle avait les dons d’une Mambo et qu’elle le manipulerait.

***

Le bal était fini, elles se trouvaient dans le carrosse sur le chemin du retour vers le couvent. Madame Le Chibelier leur avait annoncé qu’elle viendrait dans les jours suivants pour connaitre le nom de leurs prétendants et ainsi elle pourrait les informer. Dans la voiture, celle qui paraissait la plus enthousiaste était Théodorine. Elle se vanta d’avoir été approchée par l’un des hommes les plus riches de la colonie, Jean-François De Chastellard De Montillet. Elle supputait que ses comparses n’avaient pas découvert mieux. Philippine la laissait parler, elle savait déjà que sa vie de couple se révélerait difficile au vu de la confrontation de leurs égos contrairement à ses trois compagnes. De son côté, Fortunée se trouvait sur un nuage, elle n’avait pas quitté de la soirée Pierre-Simon. Quant à Catherine et Gabrielle, grâce à son intervention elles avaient rencontré le bon postulant. Un horizon s’ouvrait à elles, arrivées au couvent, la lune se situait à son zénith et éclairait le lieu. À leur surprise, elles furent accueillies par Amanda, Pétronille et Anastasie. Celles-ci les aidèrent à se dévêtir et à se coucher. Une fois dans leur lit, pour des raisons différentes, elles eurent du mal à s’endormir. Théodorine était excitée par sa soirée, Fortunée rêvait de son capitaine, quant à Gabrielle, Catherine et Philippine, elles se posaient mille et une questions sur leur avenir. 

***

La jeune fille montait les marches d’un escalier qui lui semblait interminable. Elle se révélait consciente qu’elle devait le gravir, la réponse qu’elle désirait se situait au bout. Elle percevait une forte lumière. Arrivée tout en haut, comme elle s’y attendait, elle découvrit, assise sur un trône, l’ange Jabamiah. « — Bonjour Philippine. Je suppose que tu as une question?

— Oui, mon ange. J’ai trouvé étrange le choix de mon futur conjoint. Je ne doute pas que tu aies raison, mais j’ai l’impression que je ne resterai pas avec lui, aussi charmant soit-il.

— Philippine, cet homme est une passerelle pour une vie meilleure. Ne t’inquiète pas, il te sera plus bénéfique que tu ne le penses. Aie confiance! » La jeune fille, bien que septique, remercia son ange. Qu’entendait-il par une passerelle ? 

Elle ouvrit les yeux. Au vu de la luminosité, la journée était bien avancée. 

***

Catherine Le Chibelier

Deux jours après le bal de présentations, l’épouse du gouverneur parvint au couvent accompagné d’Armand comme elle l’avait annoncée. Elle n’avait pas souhaité venir dès le lendemain, le dimanche, car elle voulait les laisser réfléchir. Les jeunes filles avaient rencontré beaucoup de prétendants, elles devaient par conséquent se trouver dans l’incertitude. Sœur Marie Tranchepain, à son arrivée, envoya sœur Marie-Madeleine les chercher. Celles-ci aidaient les sœurs auprès des orphelins. Hormis Théodorine qui portait une de ses robes volantes de couleurs chatoyantes et donc ne s’approchait pas des enfants, ses comparses étaient vêtues de leurs tenues  habituelles corsages et jupes sombres. Elles laissèrent sœur Blandine et sœur Domitille et rejoignirent la révérende mère, madame Le Chibelier de Perier et Armand dans le grand salon. Les deux femmes étaient en conversation, aussi hésitèrent-elles à entrer. Sœur Marie Tranchepain les apercevant dans l’entrebâillement de la porte, leur demanda de rentrer et de s’assoir. La visiteuse après les avoir saluées entama la discussion. « — Bonjour mesdemoiselles. Comme je vous l’avais dit, je suis là afin d’obtenir le nom des prétendants qui vous conviennent. Tout d’abord, il faut que vous sachiez que la dot donnée par le roi est uniquement pour vous et non pour vos époux. C’est vous qui déciderez de ce que vous en faites. » Les jeunes filles en furent grandement étonnées, et inconsciemment se regardèrent. L’informatrice le perçut, elle s’en trouva satisfaite. Elle reprit. « — Vendredi, je vous attendrais avec vos conjoints chez maître Bevenot de Haussois pour signer votre contrat dans lequel sera stipulé notamment le montant de votre dot et le fait qu’elle vous appartient. Samedi aura lieu la cérémonie de votre mariage à la cathédrale Saint-Louis. C’est le père de Beaubois qui vous unira devant Dieu à vos époux. Nous nous retrouverons ensuite à l’hôtel gouvernemental pour le repas de noces avant que chacune d’entre vous ne parte pour sa nouvelle maison. Bien entendu, vos malles auront été préalablement amenées dans chacune de vos habitations. » Les jeunes filles restèrent surprises par le discours et par la vitesse à laquelle elles allaient être unies à un inconnu. De son côté, madame Le Chibelier de Perier fut étonnée lorsqu’elle réclama les noms des futurs conjoints, aucune n’hésita. Cela avait l’avantage d’être clair, mais elle n’en demeurait pas moins stupéfaite. Armand devinait qui avait pu les guider.

***

Pour se rendre chez le notaire et revoir ceux qui allaient devenir leurs conjoints, les jeunes filles avaient toutes enfilé une robe volante, chacune en détenait une de couleur différente. Monsieur Antoine, le coiffeur, était revenu pour les chignons, mais Philippine avait refusé son aide et ses fioritures. Elle s’était fait une tresse qu’elle avait enroulée et maintenue avec des épingles à cheveux sur sa nuque. Une fois prêtes, le carrosse leur fit traverser la Nouvelle-Orléans, elles découvrirent qu’il y avait d’autres types de maisons qui avaient l’air plus grandes et pour certaines plus hautes. Elles aboutirent rue du Maine entre les rues Royale et Bourbon où demeurait monsieur Bevenot de Haussois. Ce dernier était arrivé dans la colonie une dizaine d’années auparavant et avait obtenu de suite des clients. Entre les mariages, les possessions de plantation et diverses transactions, il n’avait pas manqué de travail. Elles furent accueillies par lui et sa jeune épouse. Elles trouvèrent sur place la femme du gouverneur et leurs prétendants, dont la plupart se connaissaient visiblement. Le notaire reçut un couple à la fois, afin de leur expliquer leur contrat et de le leur faire signer si cela leur convenait, il n’y eut aucun refus. Philippine fut stupéfaite du volume de sa dot et le comportement d’Hilaire Gassiot-Caumobere qui ne se révéla point surpris par le fait qu’il ne pourrait mettre la main dessus, cela l’étonna. Comme elle était la dernière à passer avec celui qui juridiquement était devenu son conjoint devant le notaire, dont elle eut un bon ressenti, elle rejoignit ses compagnes. Elles repartaient aussitôt pour le couvent. Dans le carrosse, Théodorine ne put s’empêcher de dire qu’elle était plus que satisfaite de sa dot et en donna le montant. Il s’avérait être de la moitié de celui de Philippine. Celle-ci comprit que ses amies avaient toutes obtenu la même dot. Elle supposa que son oncle étant le créateur du projet en avait demandé le double pour elle. Il avait dû effectuer la requête pour flatter son égo puisqu’il ne s’était jamais intéressé à elle ou alors c’était une remontée de culpabilité, mais elle en doutait. 

*** 

Cathédrale Nouvelle-Orleans

La cathédrale était emplie de monde. La plupart siégeaient là par curiosité. Le père de Beaubois patientait dans la sacristie en attendant qu’on lui annonce la venue des futures mariées. Celles-ci arrivèrent une heure avant midi, habillées de leur robe à la française. Lorsqu’elles entrèrent dans le lieu sacré, elles restèrent stupéfaites de la foule assise sur les bancs et debout dans les allées latérales. Elles ne l’avaient point anticipé et étaient très impressionnées, d’autant que la plupart de leurs conjoints ne détenaient pas de famille dans la ville et dans ses parages. Leurs prétendants patientaient devant l’autel. Aux premiers rangs se trouvaient le gouverneur de Perier et son épouse, Armand de Pignerolle, la révérende mère et deux de ses nonnes et l’élite de La Nouvelle-Orléans militaire et civile. Les jeunes filles timidement s’avancèrent dans l’allée centrale, Théodorine toujours en premier. Alors que Philippine entra, elle croisa le regard d’une très jolie métisse. De suite, elle sut qu’elle était en lien avec Hilaire et pressentit que c’était elle qui l’informait. Elle avait accroché à sa jupe une petite fille qui tenait à peine debout et elle devina qu’elle attendait un autre enfant. Elle était à peu près sûre que c’étaient les enfants de son futur mari. Quoiqu’elle n’ait rien à lui envier, Philippine se révélait aussi belle qu’elle, cela engendra une question. « — Pourquoi l’ange Jabamiah  lui faisait-il épouser» Bien que septique, mais s’avérant assuré de la protection de ce dernier, elle avança donc vers Hilaire tout comme ses compagnes l’accomplirent vers leurs prétendants. Le prêtre effectua la cérémonie religieuse, puis se tourna vers chacun des couples pour l’échange des consentements et des alliances. Une voix venue d’une entité, qu’elle devinait dans l’ombre d’une colonne, lui rappela : « — L’union sacrée et solennelle entre deux êtres humains, qui se promettent mutuellement et devant Dieu de s’aimer, de se respecter, et ce malgré les difficultés de la vie courante, se trouve unie. Nul ne peut les séparer. » Elle le savait ! Personne n’avait besoin de le lui remémorer, répondit-elle dans sa tête. L’esprit vibra face à l’agressivité de la jeune fille et disparut. Le prêtre finit par la bénédiction nuptiale qui clôturait la cérémonie. 

Sur le parvis, ils se retrouvèrent tous. Chacun félicita les couples pour leur mariage. Philippine chercha instinctivement la métisse alors qu’Hilaire à ses côtés parlait avec le gouverneur. Il ne semblait pas se soucier de sa supposée présence. Elle entendit à ce moment-là une voix au-dessus d’elle qui lui fit lever les yeux. « — Elle est partie, tu ne le reverras pas avant plusieurs années. » Elle aperçut un oiseau s’envoler vers les arbres. Décidément, son animal gardien aimait les transformations. 

***

Le grand salon avait été transformé en salle à manger, une vingtaine de personnes se situait autour de la table. La plupart des invités conversaient sauf les jeunes filles. Elles s’avéraient conscientes qu’elles commençaient une nouvelle vie. Celle-ci leur était obscure. Elles ne se révélaient pas très à l’aise avec leur avenir.

Les esclaves servaient les hôtes dans leurs assiettes en porcelaine et proposaient du vin. La seule qui en accepta fut Théodorine, Philippine était fort étonnée de sa confiance en elle. Elle comprenait le relatif optimisme de Fortunée devant l’amour évident que Pierre-Simon ressentait pour elle, mais tout comme Gabrielle et Catherine elle s’inquiétait de son devenir. Toutes étaient vierges et la première nuit avec leur conjoint les oppressait fortement à cause de l’inconnue de la situation. Elles n’étaient pas les premières, mais cette aventure qui les avait menées jusque-là, les laissaient songeuses, pleines d’interrogations.

La première à partir, le repas fini, fut Théodorine, car la plantation de son époux s’avérait assez loin et ce dernier désirait rentrer avant la tombée du jour. Une heure plus tard, toutes suivirent leur mari vers leur nouvelle vie.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 11

L’arrivée

Le capitaine du Mercure avait envoyé son second, Pierre de Gassion, prévenir le révérend père de l’Église Saint-Louis, de l’arrivée des nouvelles sœurs pour son monastère et des Filles à la cassette. 

Le père Nicolas-Ignace de Beaubois, un jésuite, était le supérieur général des Missions de la Louisiane. Il était même allé jusqu’à Rouen rencontrer Sœur Marie Tranchepain de Saint Augustin, la future mère supérieure, car il avait l’intention de créer un couvent des ursulines à la Nouvelle-Orléans. Il estimait que la vie dans la colonie se révélait par trop libertine. Afin de les loger, il avait obtenu de la compagnie des Indes la location d’une demeure suffisamment vaste dans la concession Sainte-Reyne, en attendant la construction prévue du monastère. Sœur Marie Tranchepain était venue avec douze nonnes quatre années avant l’arrivée des nouvelles religieuses. Il était bien sûr informé de leur entrée dans le couvent, mais il n’avait pas connaissance de leurs compagnes, les filles à la cassette. 

Il décida d’aller au-devant des sœurs et envoya un jeune père jusqu’à la caserne afin de se procurer des carrosses pour les transporter. Appuyé sur un bâton qui lui servait de canne à cause d’une grande faiblesse et accompagné d’un père bénédictin, sœur Blandine aperçut celui qu’elle supposa être le révérend père de Beaubois. Les religieuses l’accueillirent chaleureusement, Philippine et ses compagnes s’étaient mises légèrement en retrait. Armand de Pignerolle, après s’être présenté, nomma chacune des jeunes filles à la cassette. Devant l’interrogation du révérend, il expliqua que c’était une idée du cardinal Fleury. Elles venaient d’une abbaye des ursulines de la région de Bordeaux à Saint-Émilion. Le révérend annonça qu’elles seraient reçues au couvent de la ville, bien qu’il ne fut pas aussi vaste qu’il l’aurait espéré. Il se situait à l’orée de celle-ci et les y accompagnerait. Il finissait son explication quand le commandant de la caserne, suivi de deux carrioles, arriva. Il s’excusa, mais il ne détenait pas mieux. Les deux conducteurs et lui-même aidèrent les sœurs et leurs anciennes élèves à y monter. Le commandant croisa le regard de Fortunée et il fut grandement ému. Cela le décontenança et il essaya de rejeter le sentiment que lui avait déclenché la vision de la jeune fille. 

Les voitures ne mirent pas longtemps à atteindre la concession Sainte-Reyne, le commandant, sur sa monture, était parti devant afin de prévenir la révérende mère. 

***

Le pavillon, qu’elles avaient devant elles, détenait un étage surmonté d’un haut toit agrémenté de mansardes, ce qui s’avérait exceptionnel et les deux niveaux étaient entourés d’une galerie. La structure en bois reposait sur un solage en maçonnerie qui limitait les dégâts provoqués par l’humidité et les remontées capillaires. Les jeunes filles gravirent les quatre marches qui permettaient d’accéder à la maison derrière le révérend père et les sœurs. Elles entrèrent dans la première salle, lieu de vie et de réception. Elles constatèrent que les fenêtres ne possédaient pas de vitres, mais une toile fine et claire était tendue sur les châssis, ce qui devait protéger des agressions nocturnes des maringouins et d’une foule d’autres mouches piquantes. Elles apprirent que la demeure détenait aussi un office, lieu de stockage, le bureau de la révérende, une bibliothèque ainsi qu’une deuxième grande salle qui servait de classe et six chambres à l’étage. La mère supérieure, Sœur Marie Tranchepain, les attendait dans la salle de réception avec sa prieure, sœur Marguerite Jude.  

mère Marie Tranchepain

À leur arrivée, la révérende mère et la prieure se levèrent, le commandant de la caserne, qui siégeait encore là, fit de même. Sœur Marie Tranchepain salua l’abbé de Beaubois et proposa à tous de s’asseoir autour de la table. La pièce n’ayant pas assez de chaises, Philippine et ses compagnes s’installèrent sur les banquettes le long du mur. La mère supérieure ayant pris place à l’opposé du père de Beaubois s’adressa aux sœurs. « — Comme vous devez le savoir, je suis sœur Marie Tranchepain de Saint-Augustin. J’attendais deux sœurs et voilà que j’en détiens trois, puis-je connaître vos noms.

— Je suis sœur Domitille, ma mère.

— Je suis sœur Appoline.

— Je suis sœur Blandine.

— Bien que je sois satisfaite de voir arriver trois nonnes, car malheureusement notre établissement en a perdu trois de maladie, comment se fait-il que vous soyez parvenue jusqu’à nous?

— Au départ, ma mère, je devais accompagner ces jeunes filles à Montréal, où j’aurais intégré le couvent de la ville. Au dernier moment, il nous a été dit que nous partions pour la Nouvelle-Orléans. Répondit sœur Blandine.

— Ah… et pourquoi la Louisiane a-t-elle obtenu la venue de Filles à la cassette, alors que cela fait plus de dix ans que l’on n’en a pas envoyé dans les colonies?

— Cela provient de l’oncle d’une de ces demoiselles qui a effectué sa demande auprès du Cardinal Fleury.

— Grand dieu, comment a-t-il pu accomplir cela?

— Il est capitaine de la garde royale donc en lien direct avec le ministre du roi.

— Ah, je comprends mieux. » Se tournant vers les jeunes filles, elle ajouta. « – Rassurez-vous, mes demoiselles, nous sommes heureuses de vous recevoir! Sœur Marie-Madeleine et notre servante vont vous accompagner vers votre dortoir où vous pourrez vous installer. Capitaine Barthoul, je présume que l’on va amener leurs malles?

— Bien sûr, ma mère, la carriole est déjà repartie les chercher.

— C’est bien, je vous garde mes sœurs un moment, je vous ferais guider vers vos chambres après notre entretien. J’ai prévu votre emménagement à leur côté, car je suppose que vous apprécierez de ne pas en être éloignées. »

Les jeunes filles se levèrent et suivirent sœur Marie-Madeleine, que la prieure avait été quérir, et Amanda, une servante noire de toute beauté. Elles traversèrent l’habitation par le couloir transversal, devinèrent la salle de cours dont la porte était entre ouverte et sortirent à l’arrière de la maison. Elles découvrirent un nouveau pavillon identique à la demeure, mais sans étage. Entre les deux, aux extrémités, se tenait une chapelle d’un côté, exigée par la révérende mère, et une cuisine de l’autre. 

***

Pendant ce temps, accompagné d’Arnaud-François, Armand traversa la place, précédé par Henri Lamarche jusqu’au bâtiment du gouverneur. Il les laissa entre les mains du majordome. Ce dernier, un très grand métis, les guida à l’étage, dans le salon qui servait de salle d’attente. Arthémus se rendit auprès de son maître, le gouverneur Étienne de Perier, pour lui annoncer la venue de ses visiteurs. Il frappa à la porte du bureau et guetta la permission de rentrer. Ce fut son secrétaire, Auguste De Faye, qui la lui ouvrit. « — Qui y a-t-il, Arthémus?

— Monsieur, deux hommes demandent à être reçus, l’un d’eux est capitaine de la garde royale.

— Un capitaine de la garde royale? Voilà autre chose. Tu peux les faire venir, Arthémus. »

Etienne de Perier

Qu’est-ce que pouvaient bien lui vouloir ses individus, comme s’il n’avait pas assez de problèmes avec ses Amérindiens ? Quelques minutes plus tard, le majordome les mena jusqu’au bureau et après avoir frappé, il laissa le secrétaire les guider vers le gouverneur. La pièce s’avérait vaste, dans l’ombre du gouverneur se tenait une bibliothèque entre les deux portes-fenêtres donnant sur les jardins et le fleuve. Derrière sa large table de travail en bois exotique foncé, celui-ci s’était levé. Grand et mince, il détenait un regard glacial. « — Bonjour messieurs. Comme vous devez le savoir, je suis Étienne de Perier, le gouverneur de la colonie.

— Mes salutations, monsieur le gouverneur. Je suis Armand de Pignerolle, capitaine de la garde royale, et voici Arnaud-François de Maytie, l’un de mes subalternes.

— Asseyez-vous messieurs, que puis-je pour vous?

— Monsieur le cardinal Fleury m’a demandé d’accompagner cinq Filles à la cassette ainsi  que trois sœurs ursulines.

— Cinq Filles à la cassette! C’est bien le moment, comme si l’on en avait pas assez avec ces Natchez et ces Chicachas. Et elles se situent ici

— Non-monsieur, elles ont suivi les sœurs ursulines jusqu’au couvent.

— C’est une bonne chose. Je suis désolé messieurs, mais je ne vais pas pouvoir m’occuper tout de suite de ces demoiselles, vous allez devoir rester quelque temps parmi nous. Nous pourrons les marier au mieux en septembre, il va me falloir une certaine durée pour trouver des prétendants. 

— Nous saurons patienté, monsieur.

— En attendant, nous allons vous loger à la caserne, nous y avons de la place. Je dépêche mon secrétaire de suite, en vue d’aller chercher quelqu’un qui vous y mènera et vous y installera. » Il envoya son secrétaire quérir Arthémus afin de les guider à nouveau vers le salon et leur faire servir quelque chose. 

***

Après une journée pleine de contrariété, le gouverneur se rendit dans l’aile du bâtiment où il habitait avec sa famille. À peine fut-il entré que deux de ses fils arrivèrent à lui heureux de le voir. Cela fit plaisir à leur père, mais très vite le caquetage des enfants le fatigua. Il effectua toutefois un effort et conversa avec eux, l’un avait sept ans et l’autre quatre. C’était à celui qui se ferait entendre. Catherine Le Chibelier vint accueillir son mari, elle comprit de suite que quelque chose n’allait pas. C’était une très jolie femme, habillée aussi stricte que son époux, elle n’aimait guère la fantaisie. Elle enjoignit ses enfants d’aller rejoindre leur gouvernante, elle avait besoin de parler à leur père. Une fois les petits partis, le couple s’installa dans leur salon. Au passage, elle demanda à une de ses esclaves de porter des verres et du vin. Ils s’assirent face à face chacun dans une banquette rembourrée et couverte de damas. La servante posa les verres et la bouteille de vin sur la console en bois d’acajou, madame Le Chibelier se releva et versa la boisson puis la déposa sur la table de marbre aux pieds sculpté. Elle attendit un instant que son époux saisisse son verre puis elle entama le dialogue. « — Vous avez l’air contrarié, mon ami. Puis-je réaliser quelque chose pour vous?

— En fait, oui! Sont parvenues dans la colonie cinq Filles à la cassette.

— Ah bon, et où sont-elles?

— Comme elles sont venues avec trois sœurs ursulines, elles les ont suivies au couvent. 

— Bien, j’irai donc les voir demain, il faudra juste que vous procédiez à une annonce pour obtenir des prétendants. C’est original cette arrivée, cela faisait bien longtemps que cela n’était advenu. » 

Le gouverneur se trouva de suite soulagé, sa femme allait prendre les jeunes filles en main, ce serait un problème dont il n’aurait guère à s’occuper.

***

La nuit était tombée, la voute céleste resplendissait d’étoiles et d’une lune qui se levait, tout le couvent était couché, sauf deux personnes qui visiblement ne trouvaient pas le sommeil. Philippine était sortie sur la galerie et aperçut la lumière qui éclairait la chambre de la mère supérieure dans le bâtiment opposé.

La jeune fille et ses compagnes s’étaient installées dans le pavillon qui détenait quatre dortoirs de six lits. Deux étaient occupés par les orphelins que les religieuses avaient recueillis suite aux massacres par les Natchez de leurs parents. Entre les enfants et les filles à la cassette, les sœurs avaient le leur. La chambrée des arrivantes, d’après sœur Marie-Madeleine, se révélait être la plus vaste. Théodorine de suite s’empara du lit à l’opposé de la pièce, Gabrielle s’installa dans celui d’à côté. Philippine, Catherine et Fortunée avaient choisi ceux qui restaient, en laissant un de libre entre elles et leurs deux compagnes qui semblaient vouloir se tenir loin d’elles. Le lieu détenait aussi deux cabinets de toilette qui possédaient chacun une baignoire, cela leur permit de prendre un bain afin de se décrasser de ce voyage des plus pénible. À leur surprise, Amanda les lava avec des pétales de fleurs de magnolia. Cela les détendit, quoiqu’à l’étonnement de la belle esclave, Philippine n’avait pas de poux tout comme ses deux amies à l’encontre de leurs deux comparses, elles retrouvèrent un bien être salutaire. Le soir, elles soupèrent avec une grande partie des sœurs, deux d’entre elles s’occupaient des orphelins. Elles firent connaissance et toutes s’avérèrent des plus aimables. Les jeunes filles racontèrent leurs aventures pendant le périple et apprirent que pour les sœurs cela avait été pire. 

***

« — Nous sommes parties, en février 1727. Nous avons embarqué au port de Lorient, sur le navire « la Gironde » avec pour destination la Nouvelle-Orléans. Nous étions loin de connaître toutes les péripéties et nous n’en avions pas envisagé autant.

J’étais accompagnée de huit sœurs de ma congrégation, de deux novices, de deux jésuites, le père Tartarin et le père Doutrelau, et d’un convers, le frère Crucy et de quatre servantes fournies par La Compagnie des Indes. Celle-ci avait accepté de nous entretenir et de payer notre passage. Nous étions attendues par le révérend père de Beaubois, que vous connaissez. Un aléa de dernière minute repoussa notre partance, le vent avait changé. Le capitaine de la Gironde, M. de Vaubercy, décida de mettre à la voile que le lendemain. Nous nous en allâmes le jour dit, à deux heures de l’après-midi. Le temps se révélait beau, nous montâmes sur la dunette pour prendre l’air et profiter de notre départ.

Le premier choc fut la rencontre d’un rocher à une demi-lieue de l’Orient, heureusement la réparation s’avéra rapide, nous pûmes dans la foulée poursuivre notre voyage. Seulement, les vents changèrent et devinrent tout à fait contraires. Le bâtiment fut continuellement agité, nous nous bousculions les uns contre les autres. Je me souviens de la soupe à peine sur la table qu’une secousse du voilier la renversait. Cela nous fit rire, mais le mal de cœur nous réduisit jusqu’à l’extrémité, bien sûr nous savions que nous ne mourions point. Ce ne fut pas ce désagrément qui allait ébranler notre vocation. Seulement dans ce tourment, le vaisseau n’avançait guère, les vivres diminuèrent rapidement, surtout l’eau. Nous dûmes nous restreindre et relâcher à l’île de Madère à peine à 300 lieues de Lorient pour nous approvisionner. Nous y restâmes trois jours et ma foi nous fûmes bien accueillis. 

Les vents ne demeurèrent pas longtemps favorables et nous découvrîmes un voilier corsaire. Ce fut le branle-bas de combat, nous nous sommes de suite enfermées dans l’entrepont et nous nous mîmes à prier. Heureusement. Le bâtiment corsaire avait dû estimer que la prise se révélait bien peu profitable et il se retira. 

La Gironde passa le tropique le Vendredi saint, et la sainteté du jour empêcha d’accomplir la cérémonie du baptême que tous les passagers attendaient, elle fut reportée au samedi saint durant l’après-midi. Je ne vous la raconte pas, vous savez ce que cela est. Quelques jours plus tard, nous eûmes une seconde alarme, un vaisseau nous suivait de près. Heureusement malgré toutes nos craintes, le lendemain, l’ennemi s’éloigna vers l’horizon, nos prières n’avaient pas été faites en vain.

Ce fut à partir de ce moment-là que les choses s’aggravèrent, la mer devint si furieuse, que nous crûmes être engloutis. Là aussi, nous nous révélèrent chanceuses. Le Seigneur sembla répondre à nos prières, nous fûmes conduits par le vent sur la bonne route, et nous arrivâmes à l’île de Marie Galante, où nous mouillâmes dans la baie Saint-Louis. Après un accueil des plus chaleureux, nous repartîmes. Le vent fut d’abord favorable, puis il devint opposé et pour finir il se calma si bien qu’il nous retarda. Pour parachever le tout, notre bâtiment rencontra deux vaisseaux ennemis, mais là aussi nous fûmes épargnés. Les vents contraires conjointement avec les courants poussèrent notre bâtiment malgré lui vers l’île Blanche, tandis que nous espérions apercevoir les premières terres du Mississippi. Alors que nous présentions de la joie à l’approche de cette terre, le navire s’échoua soudainement. Cela se fit si rudement et avec tant de secousses, que nous nous crûmes perdus. Pour nous extirper de cela, le capitaine décida de le décharger. Ce dernier préféra ne pas nous faire descendre vu que cette île n’était peuplée que par des sauvages. Ce péril dura vingt-quatre heures, et très peu d’entre nous se couchèrent cette nuit-là. Peu d’heures après, le navire se remit en route. À peine avait-il repris sa navigation que le vaisseau toucha pour la seconde fois le fond et cela avec tant de violence et tant de secousses que nous avions perdu toute espérance. Mais la Gironde se révéla plus solide que nous aurions pu le croire. L’eau manqua et les chaleurs de plus en plus excessives nous firent souffrir de soif et pour l’épancher nous dûmes nous résoudre à changer pour du vin. Cela dura une quinzaine de jours, les vents et les courants s’avéraient toujours contraires. Nous finîmes par aborder sur île Sainte-Rose, occupée par les Espagnols. Notre navire put y mouiller quatre jours afin d’y attendre une brise favorable. Ayant mis à la voile quelques jours plus tard, nous découvrîmes l’île Dauphine et un brigantin s’approcha vers nous. Cette vue nous causa beaucoup de joies, nous étions enfin arrivés ou presque. Le brigantin venait pour nous chercher, nous donna des nouvelles du Père de Beaubois et nous assura de l’impatience du révérend à nous voir. Nous atteignîmes La Nouvelle-Orléans le 23 juillet 1727, cinq mois, jour pour jour après notre départ. » Narra sœur Marie Tranchepain. Elles apprécièrent le repas  et l’histoire du voyage des sœurs d’autant que cela les apaisa devant tant d’humanité à leur encontre.   

***

Philippine laissait son regard errer sur le paysage qu’elle avait devant elle lorsqu’elle aperçut deux nonnes qu’elle n’avait jamais rencontrées. Elles s’approchèrent d’elles, la jeune fille comprit de suite qu’elles n’étaient point vivantes. « — Vous nous voyez? Vous nous entendez

— Oui!

— C’est étonnant, vous avez toujours eu ce don?

— Oui.

— Ah? Je suis sœur Madeleine et voici sœur Marguerite. 

— Je suis Philippine de Madaillan.

— Comme vous devez le savoir ou le pressentir, nous sommes décédées de maladie à peine arrivées dans la colonie.

— Mais vous n’êtes point entrées dans la lumière?

— Si, dès que nous avons succombé aux miasmes, nous l’avons atteint de suite, mais il nous a été demandé de vous approcher pour vous porter un message.

— À moi?

— Oui, nous sommes venues vous annoncer que demain l’épouse du gouverneur va vous visiter.

— Et où réside la problématique?

— Il n’y en a aucune, si ce n’est que vous ne devez en aucun cas lui faire comprendre que vous connaissez l’avenir.

— Ah! Et pourquoi?

 — Elle est très croyante et très psychorigide. De plus, son mari n’hésite pas à expulser ou infliger des châtiments corporels aux filles qui mènent une mauvaise vie. Bien évidemment, ce n’est pas votre cas, mais si jamais il vient à penser que vous êtes une sorcière, nous ne savons pas jusqu’où il ira.  

— Vous songez qu’il peut me faire violence ?

— Nous n’en sommes pas informées, mais il vaut mieux se méfier. Nous allons vous laisser. »

À peine dit, elles disparurent, Philippine se trouva déconcertée, tout comme la mère supérieure qui de sa fenêtre avait constaté son comportement curieux. D’origine huguenote, Marie Tranchepain de Saint-Augustin s’était convertie très tôt à la foi catholique et avait rejoint la communauté des Ursulines. Malgré ses profondes croyances, elle était ouverte et l’étrangeté de la situation qu’elle percevait lui rappela une de ses amies. 

***

Catherine Le Chibelier

Dans le grand salon, qui servait de salle de réception, sœur Marie-Madeleine et Amanda rangeaient la pièce. Elles entendirent l’arrivée d’un carrosse et levèrent les yeux vers l’extérieur. Elles aperçurent l’épouse du gouverneur accompagnée d’Armand de Pignerolle en descendre. Elle était vêtue sobrement d’une robe à la française ajustée au corps au moyen d’un sous corsage serré tandis que le dos tombait en plis creux. Elle n’en restait pas moins d’une grande élégance. La nonne se précipita dans le bureau de la mère supérieure.

Avant de se présenter au couvent, madame Le Chibelier avait demandé à recevoir Armand de Pignerolle afin d’obtenir des informations sur les jeunes filles qu’elle allait rencontrer. Il lui porta une missive fournie par la mère supérieure de Saint-Émilion détaillant les origines de chacune et le montant des dots. Elle l’en remercia et jeta un œil sur la lettre tout en le sollicitant sur ce qu’il pensait des demoiselles qui l’avaient emmenées jusque là. Il lui donna un bon retour sur toutes hormis sur Théodorine dont il estimait l’égo extrêmement démesuré. Suite à leur conversation, elle lut plus sérieusement le message de trois pages qui lui avait été procuré. Elle finit par remarquer que l’une d’elles détenait une dot supérieure aux autres, elle supposa que cela devait être la nièce du demandeur. Ayant toutes les informations en main, avec le capitaine de la garde royale, elle se rendit, l’après-midi même au couvent. 

La révérende mère comprenant qu’elle venait rencontrer les Filles à la cassette, elle pria la sœur d’aller les chercher. Elle accueillit les visiteurs avec respect d’autant que l’épouse du gouverneur avait posé la première pierre de leur future abbaye. Les cinq jeunes filles, accompagnées de sœur Domitille et sœur Blandine, découvrirent la religieuse, la conjointe de monsieur de Perier et Armand. À leur arrivée, la mère supérieure leur présenta madame Le Chibelier de Perier et leur demanda de s’installer autour de la table. 

Pendant que chacune se nommait, la femme du gouverneur les observait. Elle estima qu’à vue d’œil, elle n’aurait pas de mal à leur trouver un mari d’autant que leur dot s’avérait conséquente. Après examen de celles-ci, elle avait donc constaté que celle détenue par Philippine de Madaillan était la plus importante. Elle s’adressa à elle. « — Je suppose, Philippine, que vous êtes la nièce du capitaine de la garde royale qui a consulté le cardinal Fleury.

— Oui madame.

— Savez-vous pourquoi il ne vous a pas doté lui-même? Il m’a semblé appréhender qu’il en eût les moyens. 

— Je suis orpheline, madame. Je n’ai aperçu mon oncle de loin que deux fois dans ma vie. Il m’a envoyé au couvent quand il décida de prendre femme. Je ne l’ai alors jamais revu.

— Et la famille de votre mère?

— Visiblement, je ne les ai pas intéressés. Je n’ai croisé ma grand-mère que de façon sporadique, si ce n’est qu’elle a tout de même donné de l’argent au couvent.

— Et vous venez toutes du même couvent. 

— Nous sommes toutes des pensionnaires du couvent de Saint-Émilion. » S’adressant à toutes, elle poursuivit. « — Vous devez être informées mesdemoiselles que nous pourrons vous présenter des prétendants qu’en septembre. Comme vous devez le savoir, la guerre avec les Amérindiens Natchez a beaucoup perturbé la colonie. De plus, leurs alliés et voisins les Chicachas ne sont pas fiables. Mon époux va faire de son mieux pour annoncer votre arrivée, mais vous devrez attendre pour obtenir des postulants. Cela sera peut-être plus long que prévu. Ah, j’allais oublier, je vous amène deux esclaves afin de vous aider dans vos tâches et afin de ne pas surcharger nos sœurs. »

Les jeunes filles ne dirent rien comprenant la situation, hormis Théodorine qui bouillait intérieurement. Cette dernière s’avérait pressée de rencontrer son futur conjoint afin de quitter le couvent une bonne fois pour toutes.

*** 

 Comme le couvent résidait à un bout de la ville, et l’Hôpital à l’autre, les religieuses ne purent s’en charger aussi bien que cela avait été prévu. Elles se devaient d’attendre que le monastère fut fini d’être construit, car il se situait à ses côtés. Tout cela contrariait fortement la révérende mère. Lorsqu’un matin arrivèrent le commandant Pierre-Simon Barthoul et dix nouveaux orphelins, sachant qu’elle en détenait déjà douze, elle pensa que ce serait un bon palliatif. Le capitaine se retira une fois les enfants pris en main. Il eut juste le temps d’apercevoir Fortunée qui le voyant lui sourit, ce que perçut la mère supérieure qui partait installer le groupe sous le toit du pavillon des dortoirs. Elle y logea prioritairement les garçons, comme ils étaient obligés de passer par le couloir qui longeait la chambre des sœurs, elle était à peu près rassurée. 

Les religieuses se faisaient assister par des esclaves noirs, mais elles n’avaient pas réussi à se les attacher. Sur les huit que les autorités leur avaient attribués, deux s’étaient enfuis le jour même. La mère supérieure n’avait finalement gardé qu’Amanda pour les servir et avait envoyé leurs autres esclaves cultiver le potager dans un petit domaine qu’on leur avait concédé, à une lieue de la ville. Elles avaient donc été satisfaites par le don de la femme du gouverneur. Les deux esclaves, qui se trouvaient là pour épauler les filles à la cassette, avaient petit à petit participé aux divers besoins du couvent. De plus, les demoiselles s’étaient mises à aider les nonnes auprès des jeunes orphelins, ce qui avait soulagé tout le monde. La seule qui s’avérait récalcitrante était Théodorine. Elle partait du principe, qu’elle n’était pas venue jusque là pour trimer. 

***

Les jeunes filles cloitrées au couvent ne purent découvrir La Nouvelle-Orléans. La seule que cela ne contrariait pas était Philippine. Elle n’était pas sure que la ville se révéla si attractive que cela. Elle s’était donc concentrée sur les orphelins et les deux sœurs qui venaient la voir régulièrement la nuit. C’était d’autant plus facile pour elle que les maringouins ne s’intéressaient pas à elle contrairement à tous les autres humains. Sœur Marie Tranchepain l’avait plusieurs fois remarquée depuis sa chambre en train de parler dans le vide, cela l’intriguait. Elle supputait que la jeune fille avait un don, puisqu’elle était loin d’être stupide. Elle avait besoin d’être informée, mais elle se demandait comment aborder sa curiosité. Elle finit par la convier dans son bureau. « — Bonjour, Philippine. Je vous ai fait venir, car j’ai une question à vous poser, mais ne vous inquiétez pas, je suis ouverte à toutes les réponses mêmes les plus inattendues. » Assise en face d’elle, elle vit arriver l’interrogation. Elle savait que la révérende mère, bien qu’elle parut autoritaire, s’avérait dans l’empathie. Elle avait remarqué plus d’une fois qu’elle servait de paravent devant la femme du gouverneur. Elle avait compris qu’elle les considérait comme ses enfants. Mais comment prendrait-elle sa réponse ? D’un autre côté, elle n’avait pas l’intention de mentir. Elle attendit la demande. « — Philippine, j’ai constaté à plusieurs reprises que vous parliez toute seule dans la véranda, à peu près toujours au même endroit. Je suis consciente que vous êtes intelligente et je doute que vous vous déconnectiez. Je présume que vous avez un don spécifique, don que j’ai déjà connu chez une de mes amies.

— Je ne sais comment je peux vous le dire, car il m’a été conseillé d’éviter de l’exprimer de peur que cela me porte préjudice. 

— N’ayez crainte, je le conserverai pour moi. J’imagine que vous visualisez des entités, vous avez même peut-être aperçu des fantômes…

 — C’est exact, cela fait plusieurs fois que je vois les sœurs Madeleine et Marguerite. C’est elles qui m’ont recommandé de le garder pour moi. 

— Je suppose que la personne concernée était l’épouse du gouverneur.

— C’est juste.

— Elles avaient raison, cette dame est un peu trop rigide et a un peu trop de pouvoir sur son conjoint.

— Mais vous n’êtes pas surprise?

— Non, je vous l’ai dit, j’ai déjà connu une amie qui avait ce don. Et mes sœurs disparues détiennent de bons arguments, gardez cela pour vous. »

***

Armand de Pignerolle

Les semaines s’écoulaient sans remous particuliers, Armand les visitant périodiquement afin de savoir si tout allait bien pour elles. Catherine Le Chibelier de Perier faisait régulièrement de même avec l’intention de découvrir comment cela se déroulait pour les orphelins et pour les jeunes filles. Elle amena avec elle rapidement un maître de danse et un violoniste en vue de transmettre aux demoiselles, l’allemande, la contredanse, le cotillon, le menuet, et autres danses du moment. Théodorine et Fortunée, pour des raisons différentes, la première voulait qu’on la remarque et la deuxième aimait danser, n’avait point oublié ce qu’elles avaient appris au sein de l’abbaye de Saint-Émilion. Leurs camarades éprouvèrent plus de difficultés à s’y remettre, mais elles comprenaient l’objectif. Elles pratiquèrent les efforts désirés afin d’y parvenir. Dans la galerie, des portes-fenêtres, les sœurs et les enfants les regardaient et parfois les imitaient, ce qui les amusait. 

La fête de la Vierge Marie passée, l’épouse du gouverneur vint accompagnée de sa couturière, Madeleine Lamarche. Elle demanda à chacune de montrer le contenu de leur vestiaire et surtout la toilette qu’elle comptait porter le jour des présentations aux aspirants. Elle n’effectua aucune critique et sollicita l’avis de Madeleine. Celle-ci estima que les silhouettes leur allaient, mais que les garde-robes s’avéraient bien maigres, ce qui en soit, était somme toute normal puisqu’elles avaient été élevées par les ursulines. Madame Le Chibelier de Perier proposa de leur réaliser deux robes volantes qu’elle paierait bien entendu. Madeleine revint les voir afin de choisir les matières. Elle les leur livra juste avant la soirée de présentation. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 10

La tempête

Le vaisseau à peine entré dans le golfe du Mexique, le ciel s’était couvert de nuages sombres. Cela avait contrarié le Capitaine, voilà que si près du but, il risquait d’être confronté à une tempête. Ce jour-là, la pluie se mit à tomber dès le milieu de l’après-midi. Ne voulant pas laisser cloitrer les sœurs et leurs demoiselles, ils les avaient invitées à se réfugier dans sa cabine. Elle se révélait un peu plus vaste que leur dortoir et elles pouvaient s’assoir plus confortablement sur les banquettes et elles détenaient plus de place pour se distraire. Armand et Arnaud-François les retrouvèrent, l’averse devenant plus drue. 

Elles passèrent le reste de l’après-midi à converser, à jouer aux cartes sous le regard plein de préjugés des sœurs, jusqu’à ce que le Capitaine et son second Henri Lamarche les rejoignent pour le repas du soir. Le docteur Revol et monsieur de Miossens-Sanson les avaient précédés. Le souper se déroula bien, la table agrandie de rallonges était assez longue même si les convives étaient quelque peu serrés pour s’y tenir. La pluie martelait le navire, il s’avérait difficile de l’oublier. Tout à coup, Philippine vit son animal-gardien devant la porte. Il avait pris la forme d’un loup. « — Philippine, vous devez vous rendre au dortoir au plus vite. Vous devez y rester et en aucun cas vous ne devez en sortir. Une tempête arrive et va secouer fortement le bâtiment. Ne t’inquiète pas si tout le monde respecte les recommandations, il n’y aura pas de mort. » Déstabilisée, Philippine se retourna vers sœur Blandine et sœur Domitille. « — Mes sœurs, maintenant que nous avons fini le souper, nous pourrions peut-être nous rendre au dortoir. » Catherine et Fortunée avaient de suite constaté que leur amie voyait quelque chose qu’elles ne distinguaient pas. Théodorine s’agaça aussitôt de la proposition, elle n’avait aucune envie d’aller se coucher, au contraire de Gabrielle qui avait compris que la jeune fille ne parlait jamais sans raison. Sœur Blandine acquiesça, elle aussi avait perçu quelque chose de néfaste. Suivant les sœurs, toutes se levèrent, sœur Domitille réclama une lanterne détenant une bougie afin de pouvoir éclairer leur chemin. À ce moment-là, le voilier tangua fortement déséquilibrant Théodorine qui eut juste le temps de se rattraper au dossier du banc sur lequel elle avait été assise. Le Capitaine trouva judicieuse la réflexion de Philippine, car il se devait de retourner sur la dunette. Il retint Armand sous prétexte de lui fournir à lui aussi une lanterne. « — S’il vous plaît, Capitaine, pouvez-vous fermer les portes des coursives donnant sur l’extérieur, afin d’éviter que l’eau n’y pénètre?

— Bien sûr Capitaine, pas de problème. » 

Armand comprit de plus qu’il fallait que tout le monde reste dans sa chambre, ce qu’il surveillerait. 

***

Éclairées par une bougie dans une lanterne tenue par Arnaud-François et sœur Domitille, les jeunes filles accédèrent non sans mal à leur dortoir. Le navire commençait à tanguer tellement que garder l’équilibre leur était difficile tant le bâtiment était secoué par la mer dont les lames de fond se creusaient de plus en plus. Elles se mirent en chemise et se glissèrent sous leur drap, la plupart tirèrent leur couverture, la température avait chuté. Sous l’assaut des vagues, le Mercure souffrait. Les mâtures craquaient bien que le Capitaine ait fait effectuer la descente de toute la voilure. Le pont roulait sous les pieds des marins qui essayaient de maintenir un minimum de stabilité. En se rendant sous l’entrepont, force avait été de constater la noirceur du ciel. Il se révélait sombre à en avoir des frissons dans le dos. Les nuages obscurs ne permettaient pas d’entrevoir la lune qui pourtant était pleine, pas plus que les constellations alentour. Vers minuit, la mer devint de plus en plus irrégulière et les vagues brutalement abruptes. Dans le dortoir, c’était l’épouvante tant elles étaient secouées. L’animal gardien de Philippine s’était dédoublé et était posté devant chacune des portes qu’il avait bloquées. Armand et Arnaud-François s’étaient installés dans des fauteuils fixés au plancher à chaque bord de la pièce afin de ne pas les laisser seules. Prise de panique, Théodorine se leva, mais fut rejetée sur sa couche, ce qui la fit crier. Sœur Domitille, allongée à ses côtés, essaya de la rassurer.

Sur le pont, le Capitaine tenait la barre qu’il n’avait pas voulu abandonner à son timonier. Les vents étaient devenus contraires. La brume recouvrait l’horizon empêchant de voir où guider le voilier. L’équipage était tétanisé au bord de la panique. Ils étaient de toute évidence perdus au milieu du golfe, seuls sur ces étendues qui se déchaînaient. Le capitaine de la Faisanderie avait fait carguer les perroquets, fermer l’artimon et d’autres mesures de rigueur. Un coup de vent soudain ébranla le bâtiment. Il s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Après une habile manœuvre l’amenant à se relever, fouettés par les bourrasques, les marins coururent sous la misaine. Le capitaine essayait tant bien que mal de calmer la peur omniprésente au sein de son équipage. Ils avaient demandé aux gabiers de descendre dans les soutes, pour l’instant ils n’avaient pas de raison de se trouver sur le tillac. Des trombes d’eau frappaient le navire. L’orage s’installait. Tous entendaient le tonnerre gronder au-dessus d’eux. Ce bruit assourdissant ne faisait qu’aggraver l’affolement général. Le courant commençait à devenir fort, la mer s’agitait de plus en plus rudement. Le fracas des immenses vagues déboulant sur les ponts couvrait le vent violent. Dans le dortoir, toutes interprétèrent ce temps-là comme un présage d’apocalypse. Sur la dunette, le capitaine finit par admettre qu’il ne pouvait plus manœuvrer le bâtiment. L’inquiétude se lut sur son visage, la barre ne répondait plus. Ils semblaient voués à affronter la tempête, ils n’avaient plus le choix. Il le laissa voguer selon le rythme des vagues qui se creusaient de plus en plus. Les flots s’infiltraient dans tout le vaisseau. Sous les ponts, c’était la panique générale, étrangement dans la chambre des sœurs et des jeunes filles cela ne se produisait pas. Elles entendirent tout à coup le Capitaine hurler. « – Que tout le monde garde son calme, restez à vos postes ! »Suite à cette injonction, des murs d’eaux se brisèrent sur le tillac provoquant des ressacs sans fin. Face aux mouvements chaotiques du bâtiment, elles s’accrochaient tétanisées à leurs literies, que ce fussent elles ou l’équipage, personne ne pensait en sortir vivant, tous priaient. Les rafales redoublèrent de violences. Les ondes, les remous se succédaient sans trêve. Le naufrage semblait inévitable. Le vaisseau paraissait chavirer tant il se penchait de bâbord à tribord. Il allait se retourner, se démanteler, finir par s’enfoncer dans les abîmes, dans les profondeurs de l’océan. Son équipage allait périr, quand le Capitaine découvrit une porte de sortie. Il tourna la barre à tribord, ils pouvaient fuir la tempête. Il ne percevait plus d’éclairs de ce côté. Étrangement, le navire y glissa sans faillir. La mer se calma, les vents baissèrent d’intensité, la pluie s’interrompit. 

Lorsque les nuages s’écartèrent de l’horizon, le soleil commençait à se coucher. Ils se situaient dans une des baies de l’île de la Balise, bien qu’apeurés, tous mirent timidement le nez dehors. L’animal gardien de Philippine s’étant évanoui dans l’univers, elle sut que c’était fini. Elle fut la première à se lever à enfiler sa jupe et son corsage. Elle fut suivie de ses camarades et des sœurs. Les deux hommes restés avec elles prirent les devants afin de voir si elles pouvaient vraiment sortir de dessous l’entrepont. Le Capitaine avait jeté l’ancre, la tempête avait duré toute la nuit et tout le jour, personne ne l’avait réalisée effrayé par le cataclysme. 

Chapitre 11

L’arrivée

Tous respiraient, la tempête était finie. Ils se trouvaient en sécurité. Philippine avec Catherine et Fortunée, appuyées sur la rambarde, observaient des pélicans, oiseaux qu’elles n’avaient jamais vus. Ils se situaient debout sur de longues masses de boue. Ils s’envolèrent à la vue d’une embarcation qui venait vers eux. Le capitaine ordonna à ses marins de placer l’échelle de coupée le long de la coque afin de permettre à leurs nouveaux arrivants de monter à bord.

Le commandant du fort de la Balise avait envoyé l’un de ses capitaines. Ce dernier à peine sur le tillac fut étonné de découvrir les jeunes filles sur l’entrepont. Il n’effectua aucune remarque et salua le capitaine du Mercure. « — Bonjour Capitaine, je suis venu vers vous à la demande de monsieur le commandant supérieur du fort de la Balise, monsieur Francois-Charles de Salettes.

— Bonjour capitaine, je suis Paul Louis de la Faisanderie. J’ai le plaisir de connaître votre supérieur. Si je puis me permettre, comment vous nommez-vous?

— Oh! Excusez-moi. Je suis le capitaine Antoine-Simon de Magny.

— Enchantez monsieur, je suppose que vous vous trouvez là pour savoir comment nous nous portons.

— Effectivement monsieur.

— Nous avons eu beaucoup de chance, car au milieu de ces tourments nous n’avons eu aucune perte. Par contre, nous allons être obligés d’opérer quelques réparations. Comme vous pouvez voir, notre voilure a eu quelques accidents. 

— Si vous voulez, pendant ce temps nous pouvons loger vos passagers?

— Ce sera avec plaisir. Ces jeunes filles sont des « filles à la cassette » et elles sont accompagnées de sœurs qui se rendent au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans et du capitaine de la garde royale, monsieur de Pignerolle, et de son subalterne, monsieur de Magny. Cela fait dix personnes, cela est-il possible?

— Il n’y a aucune complication, nous possédons un bâtiment prêt à recevoir des voyageurs qui désirent accomplir une escale. Par contre, mon embarcation ne pourra détenir tous les passagers en une fois, je réaliserai donc un aller-retour.

— C’est sans problème, monsieur de Pignerolle effectuera le premier voyage avec vous et une partie des passagères. »

***

En compagnie d’Armand de Pignerolle, Philippine, Catherine, Fortunée et sœur Blandine effectuèrent le premier voyage. Le capitaine de l’embarcation leur avait laissé le temps de préparer un sac afin de pouvoir emporter de quoi se rafraîchir. Elles furent les premières à découvrir les lieux. Le fort était construit sur une petite île à l’embouchure du Mississippi qu’elles ne percevaient pas tant il y avait d’îles. L’ensemble ressemblait plus à des marécages. Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient du débarcadère, le capitaine décrivait ce qu’elles voyaient. Lorsque le fort fut bâti, ils avaient installé une batterie à eau, un poste militaire, des entrepôts, une poudrière et une chapelle, sur une rive formée de pieux. 

Elles mirent enfin les pieds sur la terre, ce fut une joie pour elle d’être sur un élément enfin stable. Elles furent accueillies chaleureusement par le commandant du lieu qui s’avéra curieux de connaître leur présence sur le vaisseau, ce que lui expliqua le capitaine de la garde royale après s’être présenté. Le commandant du fort les fit mener vers un des deux corps de caserne qui détenait deux pavillons. Le deuxième était préparé pour donner l’hospitalité aux voyageurs. L’autre bâtiment était habité essentiellement par le commandant et les officiers. Les soldats de la garnison étaient logés dans le premier corps de la caserne. Le capitaine qui les accompagnait leur expliqua qu’ils se trouvaient une cinquantaine dans les lieux. Une fois dans le pavillon, le capitaine laissa Armand leur distribuer les chambres qui pouvaient recevoir deux personnes dans chacune d’elles. Philippine et Fortunée en prirent une, Catherine en choisit une, qu’elle partagerait avec sa sœur, sœur Appoline et sœur Domitille et sœur Blandine occuperait celle d’en face, Théodorine et Gabrielle, celle d’à côté. Avec pour compagnon Arnault-Francois, Armand avait opté pour la première pièce, celle qui se trouvait la plus près de l’entrée. Le capitaine lui avait donné les clefs du pavillon afin qu’il puisse le fermer quand tout le monde se situerait à l’intérieur. 

Elles découvrirent, depuis l’étage, sous les derniers rayons du soleil, un village. Elles apprirent par la suite que c’était les familles des pilotes fluviaux et des pêcheurs qui l’occupaient. Une heure plus tard, toutes se retrouvaient là et s’étaient rafraîchies. Elles se sentaient à nouveau propres et allégées de ce qu’elles venaient de vivre même si leurs entrailles s’avéraient encore nouées. Le capitaine leur avait fait porter par l’intermédiaire de femmes de pêcheurs un service de toilette destiné à leur toilette. Comme les habitations ne bénéficiaient pas d’eau courante, il était composé d’une vasque, d’une cruche, et d’un porte-savon. Ils avaient été déposés sur les coiffeuses. 

Elles partagèrent le repas du soir avec le commandant et ses capitaines, le capitaine du mercure, ses seconds, son médecin son commissaire de bord et bien sûr Armand et Arnaud-François, assis entre eux et elles. Écoutant les échanges qu’ils avaient, elles apprirent plus d’une nouvelle, notamment que les pilotes s’avéraient essentiels pour aider les voiliers à naviguer vers la Nouvelle-Orléans à travers les passages mouvants, les courants et les bancs de sable du front du delta de la rivière. Elles furent rassurées quand le commandant expliqua qu’à la demande du gouverneur de la colonie un chenal avait été creusé pour faciliter le passage des grands navires. Ils pourraient louer les services d’un pilote pour guider le bâtiment jusqu’à La Nouvelle-Orléans ou, en cas de trop fort tirant d’eau, s’ils préféraient, ils pourraient transborder leur cargaison sur des bateaux plus petits qui poursuivraient le voyage.

Philippine et ses compagnes passèrent deux jours et trois nuits sur l’île avant de reprendre leur périple vers La Nouvelle-Orléans. 

*** 

Ce fut lors d’une de ces nuits que dans ses rêves arriva sa mère. Anne Bouillau-Guillebau sortit de la lumière auréolée par celle-ci. Elle avança jusqu’à sa fille. Philippine, dans une très jolie robe en damassé doré, était assise dans une bergère recouverte de tissu sombre. Bien qu’étonnée, elle était assurée que sa mère détenait une information qu’elle devait lui livrer. Elle l’attendit. « — Bonjour, Philippine, t’es-tu remise de ce voyage tumultueux?

— Oui mère. Si je puis me permettre, tu n’es plus un fantôme?

— Non mon enfant, je suis entrée dans la Lumière et maintenant je fais partie des gens qui peuvent t’aider où que tu sois. Un fantôme reste sur son lieu de vie ou de mort. C’est pour cela que tu avais du mal à me percevoir à l’abbaye, mais une fois que nous siégeons dans la Lumière nous pouvons nous mouvoir où nous voulons, et nous montrer si nous le désirons.  

— Mais comment fait-on pour entrer dans la Lumière?

— On t’appelle, mon enfant. C’est ton arrière-grand-mère qui m’a interpellé. J’ai entrevu un tunnel sombre qui ne me donnait aucune crainte, j’ai été attirée par une lueur inconnue devant laquelle je devinais une silhouette puis un groupe de personnes. Je me suis avancée et là j’ai vu des arbres gigantesques, magnifiques et une multitude de fleurs aux teintes chatoyantes et une douce lumière malgré son intensité. Face à moi s’ouvrait un jardin merveilleux, un océan de beauté! J’étais subjuguée par l’immense clarté que j’apercevais au-delà de la forêt et par l’atmosphère de paix qui y régnait. Ma grand-mère m’a pris la main, je me suis laissée faire et j’ai suivi un groupe dont je connaissais chacun d’entre eux, je suis entrée. 

— C’est merveilleux, extraordinaire.

— C’est un fait Philippine, mais tu en es loin. Tu as encore beaucoup de chemin à accomplir. 

— J’espère mère, mais je suppose que tu n’es pas venue juste pour me raconter cela

— Exact! Je suis là pour te parler de l’épouse de ton oncle et père, car c’est le début de la fin de celui-ci.

— Ah! Bon.

— Oui. Étrangement, il s’avérait réellement amoureux de sa femme, au point qu’il lui a acheté un hôtel particulier dans le centre de Bordeaux. Il l’a acquis auprès d’un parlementaire. Tu auras en outre le plaisir d’y séjourner. Toujours est-il qu’il n’a plus eu d’aventures. La malheureuse est décédée des suites de sa dernière fausse couche, elle en a eu trois. Le seul enfant qu’elle a mis au monde est mort d’une épidémie de rougeole. Paul-Louis est ravagé, il a fui Bordeaux et n’y reviendra plus. 

— Cela doit te satisfaire.

— À vrai dire, non! Une fois que tu existes dans la lumière, tout ce que tu as vécu sur terre reste en toi, mais finit par se métamorphoser en action anodine. En fait, c’est un apprentissage, aussi nous pardonnons et devenons empathiques. Je suis juste là pour t’éclairer, car c’est le début de sa fin.

— Il va mourir!

— Pas tout de suite, tu dois vivre une courte vie en Louisiane. Je vais te laisser maintenant que je t’ai donné mon message. Je reviendrai le moment voulu. Au revoir, mon enfant, porte-toi bien. »

Suite à ses mots, elle s’effaça de son champ visuel. Philippine resta sur sa bergère un instant. Quel impact cela allait-il avoir sur elle ? De plus, il semblerait qu’elle retourne un jour dans sa région. Tout cela était insolite, pourquoi se trouvait-elle là ? 

***

Il leur fallut un peu plus de huit jours pour remonter le trajet de trente-cinq lieues allant de la Balise à la capitale de la colonie. Le courant du Mississippi s’avérait extrêmement paisible et était souvent rompu par de nombreux coudes qui en restreignaient la force. Le navire précédé de l’embarcation du pilote traversait une région immense, et presque plate. De plus, le concours des vents, si utiles à la navigation, à cause du changement brusque et fréquent des courbes du fleuve, ne servait à rien ou pas à grand-chose. Bien qu’ils découvrirent la plaine alluviale au cours des continuels méandres chargés de vase, cette navigation se révélait interminable et sans fin pour les voyageurs. Comme tous les jours les demoiselles, les sœurs suivies d’Armand et d’Arnaud-François montaient sur l’entrepont. Elles profitaient de la fraîcheur matinale, d’autant que le soleil générait une chaleur qui devenait étouffante au fil de la journée. Ils allaient de surprise en surprise contemplant les grèves du fleuve, elles détenaient visiblement sur chacune de ses rives de grandes zones de marais et de forêts qui abritaient une faune et une flore des plus riches. Les quinze à vingt premières lieues n’offraient qu’un paysage monotone noyé par les flots. Il se révélait inhabité et inhabitable. Philippine n’aimait guère le lieu qu’elle observait, car il n’existait qu’une végétation informe et sauvage, des joncs humides ou des arbres dont les troncs croupissaient dans la bourbe. En outre, les rives étaient entourées de cyprès chauves recouverts de « mousse espa­gnole » aux racines résurgentes, sur lesquelles venait se prélasser une faune inconnue qui l’inquiétait tout comme ses amies. Elles virent de multiples oiseaux et à leur plus grand effroi une bête immonde, que le second, Henri Lamarche, appelait un alligator. Il leur expliqua qu’ils proliféraient le long des bords du Mississippi. Dès l’apparition du plus faible rayon de soleil, sans compter les reptiles divers, les insectes pullulaient et leurs piqûres causaient des douleurs presque insupportables. Hormis les alligators, Philippine et ses compagnes découvrirent dans les lieux des animaux comme les chats sauvages en passant par les hérons bleus, pélicans bruns, ibis, hiboux, aigrettes, canards et loutres, ainsi que de dan­gereux serpents mocassin. De plus, le matin, le bayou prenait un aspect fan­tasmagorique à cause des brumes et des vapeurs végétales. Philippine se demandait ce qu’elle faisait là, Armand ayant compris ses doutes la rassura, elle apprécierait la Nouvelle-Orléans. Elle n’en était pas sure, elle était emplie de scepticisme. Elle faisait bien sûr confiance en son ange gardien, mais elle avait du mal à se projeter dans ce nouvel univers. 

Ce fut à environ quinze lieues au-dessous de la Nouvelle-Orléans qu’elles commencèrent à percevoir les établissements de la Colonie et une population d’esclaves et de surveillants. Si Théodorine s’imaginait déjà dirigeant une plantation, ses compagnes ne se sentaient guère à l’aise avec l’idée. Philippine comme Fortunée et Catherine se révélaient contre cette démarche à cause de l’esclavage, qu’elles estimaient extrêmement néfaste. Les premières propriétés étaient peu de chose, et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. L’espace s’avérait tellement resserré, que cela donnait l’impression de pouvoir le toucher. Après avoir dépassé ce coude, que formait le Mississippi, appelé le Détour des Anglais, elles découvrirent un petit nombre de moulins à scier le bois, quelques sucreries, et des cultures de légumes et de vivres, le tout disposé en rangs perpendiculaires le long des rives cours d’eau. Elles commencèrent à être rassurées sur leur prochain futur.

***

Les voyageurs surent qu’ils arrivaient enfin à destination à la vue d’un ensemble de digues hautes d’un à deux mètres, appelées des levées d’après les dires du second qui ne se situait jamais loin d’elles. Elles avaient été mises en place afin de protéger la ville des crues brutales du « père des eaux » comme on nommait le Mississippi. Derrière celles-ci, les passagers finirent par apercevoir des arbres en fleurs et les toitures des maisons. Devant la cité, le fleuve formait une anse demi-circulaire très évasée. Il tenait lieu de port. Les bâtiments venaient mouiller tout du long, l’un à côté de l’autre. Ils pouvaient s’immobiliser si près du rivage qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, les voyageurs pouvaient débarquer et l’équipage décharger les marchandises avec la plus grande facilité. Le groupe installé sur l’entrepont était ébahi, dans la baie circulait une myriade de pirogues, de barges et de petits navires côtiers à un ou deux mâts. Les quelques voiliers, tel le leur, qui s’aventuraient à La Nouvelle-Orléans s’amarraient en aval de la place des Armes. Les autres embarcations de plus faible tonnage jetaient l’ancre au niveau de la digue, en face de la zone de marché située en amont de la ville.

Le vaisseau à peine arrimé, Théodorine avait décidé de descendre la première, mais sœur Blandine l’avait arrêtée dans son élan. La jeune fille avait été contrariée, elle désirait qu’on la remarque, elle ne voulait surtout pas passer inaperçue. « – Voyons Théodorine, quelle est ton intention? Nous devons attendre que l’on nous conduise au couvent, vous avez besoin de vous rafraîchir. Vous devez vous présenter sous votre meilleur jour. »  L’interpelée ne rajouta rien, elle devait admettre que la religieuse avait raison.

Un peu plus tard, précédées des sœurs, Philippine et ses compagnes, suivies d’Armand et d’Arnaud-François, descendirent sur la digue. Les jeunes filles découvrirent la place dénommée, la place d’armes. Le second qui les avait rejoints leur montra ce qui s’y trouvait, la cathédrale Saint-Louis, la demeure du gouverneur d’un côté et les casernes en face. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital, et des maisons cossues jouxtaient des entrepôts. De là, elles remarquèrent des rues bien alignées et assez larges, il les informa que c’était le plan de la ville envisagé par le roi Louis XIV, toutes les rues étaient en angle droit. Le groupe aperçut une multitude de personnes sur le débarcadère qui portaient des caisses, tirait des sacs, des charrettes. Il y avait des individus blancs, pour la plupart visiblement des négociants, des militaires, des nantis au vu de leurs habits et des hommes noir torse nu transportant des charges. Ils découvrirent aussi des êtres pour ainsi dire dans le plus simple appareil. Henri Lamarche leur expliqua que c’était des Amérindiens, ils étaient considérés comme des sauvages. Philippine ne se trouvait guère enthousiaste, elle sourit tout de même à Catherine et à Fortunée pour les rassurer. Après tout, elles allaient vivre là. Étrangement, Philippine se souvint qu’elle n’allait pas y rester, cela la soulagea, mais elle ne savait pas ce qui la ferait retourner dans son pays à part la fin de son oncle et père. Pour l’instant, elles attendaient avec leurs protecteurs les voitures qui les mèneraient jusqu’au couvent.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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