L’orpheline/ chapitre 015 et 016 première partie

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Chapitre 15

3 février 1733, L’ouragan

Alors qu’ils se trouvaient encore en hiver, un soleil de plomb frappa l’océan. Jour après jour, la température devint très chaude. Cette atmosphère étouffante et humide indisposait les habitants de la Nouvelle-Orléans. Puis à leur surprise, il fut remplacé par de l’air plus frais qui se mit à souffler façonnant une spirale. De sa fenêtre, Philippine regardait les feuilles de ses chênes tourner dans le jardin. Cela l’inquiéta, elle pressentait quelque chose de néfaste, mais elle ne savait quoi ? Elle se concentra sur son fils. Elle prenait de plus en plus de temps pour s’occuper de lui, elle le faisait manger, lui apprenait à se tenir debout. Il commençait à avancer un pied l’un devant l’autre et bafouillait, ce qui lui tirait à chaque fois un sourire. 

Le fond de l’air devint instable et provoqua la formation de nuages. Ils amenèrent la pluie puis au fil de la matinée l’orage. Cela effectua un frémissement à la jeune femme. Elle remit Théophile à Violaine et réclama à son personnel d’installer les contrevents et de fermer toutes les portes, que ce fut aux écuries, à la cuisine où à la maison. Cunégonde s’exécuta sans réfléchir bien que les autres obéirent en se demandant pourquoi craindre ce petit orage. Au fil de celui-ci, l’atmosphère s’embruma et à la grande surprise de tous, une sorte de neige fondue tomba du ciel. Cela dura peu de temps, mais cela annonça un ouragan. Il se déchaina et devint de plus en plus violent. Ce que les habitants ne virent pas, ce fut les énormes marées et les vents forts qui balayèrent le port de la Balise. Sur la ville, les éclairs jaillissaient et les nuages déversaient des torrents d’eau. Le Mississippi commença à monter. Le gouverneur et son entourage craignaient qu’une crue se déclenchât, cela semblait inexorable. Au milieu des rugissements de la tempête et des grondements du tonnerre, des arbres s’écroulèrent. Philippine, devinant le drame à venir, se mit à prier son ange afin que ses amies et elle-même soient préservées de la catastrophe. Théophile dans les bras de sa nourrice pleurait tant le bruit se révélait assourdissant et le personnel remerciait intérieurement leur maîtresse. Elle les avait sauvés. Les murs de la maison bougeaient et gémissaient, ils n’avaient qu’une crainte, c’est que le cyclone balaya l’habitation. Si cela n’avait été que d’eux, ils se seraient jetés ventre à terre de peur d’être emportés dans la tourmente. Au cours de la journée puis de la nuit les digues furent débordées et le niveau du lac Pontchartrain envahit les plantations alentour, puis le bayou et pour finir les rues de la Nouvelle-Orléans. Le point qui menaçait le plus était la levée, le long la cité. Ils découvrirent plus tard que l’eau des marais coulait sur de grandes étendues dans les voies de la ville. Le lendemain, une légère accalmie s’effectua, puis le vent changea de sens, prit une autre direction et reprit des vitesses élevées, mais nettement moins que le jour précédent. Puis à la tombée du jour, la tourmente s’apaisa, la tornade s’éloigna. Au petit matin, tout sembla être revenu normal. Philippine fit enlever les volets et sortit. Ses voisins faisaient de même, tous voulaient savoir dans quel état se trouvait leur ville. Certaines habitations avaient été entièrement détruites, d’autres détenaient d’importants dommages au toit, aux portes et aux fenêtres. Les rues étaient encore inondées, mais l’eau paraissait se retirer. Leur demeure avait eu beaucoup de chances. Les carrosses ne pouvant circuler dans cette boue, Philippine demanda à Anatole de lui seller une jument, la plus douce, afin d’aller visiter ses amies, s’assurer qu’elles avaient été préservées. Instinctivement, elle se mit en selle et maintint son équilibre, ce qui surprit le cocher qui n’avait jamais vu sa maîtresse sur un cheval. Elle-même se trouva audacieuse, car c’était sa première fois.

***

Philippine de Madaillan

Philippine commença par se rendre chez Catherine et Gabrielle qui logeaient dans la même rue. Elle fut rassurée. Bien que secouées intérieurement par ce tumulte, elles allaient bien. Elle se dirigea chez Fortunée rue de Chartres. Pour cela, elle passa par la place d’Armes. Il y avait du monde dans les rues, tous étaient venus constater l’étendue des ravages et à sa grande surprise ils en apercevaient pléthore. Les quais et les amarres de petites embarcations avaient subi plus d’un dommage. Le cyclone avait détruit six des navires qui étaient en rade, il n’épargna miraculeusement que le Vénus. De graves dégâts avaient été causés aux bâtiments du roi. L’hôpital, le magasin, l’hôtel du gouvernement, la caserne avaient été fortement ébranlés. Certaines parties en avaient été anéanties. Arrivée chez son amie, à part un grand chêne qui était tombé, heureusement pas sur la demeure, tout allait pour le mieux. Elle resta un peu de temps pour parler avec elle. « — Bien sûr, tu n’as pas de nouvelles de ton époux Philippine?

— Non, bien évidemment, mais je ne m’inquiète pas trop. Je ne crois pas qu’ils aient été autant impacté que nous. 

— Espérons-le. Veux-tu un peu de thé?

— Avec plaisir. Je ne sais pas ce que va penser notre nouveau gouverneur quand il va voir les dégâts à la place d’armes.

— Ils seront peut-être réparés avant qu’il n’arrive.

— J’ai bien peur que non, il se présentera là dans un mois jour pour jour. »

***

Deux jours plus tard, Hilaire arriva quelque peu inquiet pour sa famille et sa maison de négoce. La plantation avait apparemment moins enduré que la ville. Quelques bâtisses d’esclaves s’étaient effondrées, mais aucune perte humaine. Le pavillon avait plutôt souffert, mais les réparations étaient en cours. Ils s’étaient retrouvés en bordure de l’ouragan, mais peu de temps. Il avait fait tomber quelques arbres et avait couché les cultures, mais rien de dramatique. Elles se redressaient déjà. 

Arrivé devant son habitation, il fut soulagé de ne voir aucun dégât et de constater que tous allaient bien. Après avoir échangé avec son épouse, il se rendit dans sa maison de négoce et son entrepôt. L’un et l’autre, bien qu’ils fussent surélevés, avaient pris l’eau, cela n’avait rien d’étonnant, ils se situaient au bord du fleuve. La crue s’était immiscée à l’intérieur, elle n’avait pas réalisé trop d’avaries. Son personnel déjà sur les lieux essayait de protéger les marchandises et les papiers en les déplaçant en hauteur pendant qu’ils évacuaient le liquide. Il n’avait pas trop souffert, hormis son économe qui devait reconstruire une partie de sa toiture, mais rien de plus. Hilaire estimait qu’il avait eu beaucoup de chance, il en était très satisfait. 

***

Une fois le danger passé, monsieur de Perier et monsieur Gatien Salmon se rendirent avec leurs subalternes sur le terrain tentant d’évaluer au mieux l’ampleur des dégâts et de déterminer les réparations à réaliser. Beaucoup de maisons étaient détériorées ou anéanties, la violence des vents et les dommages causés aux infrastructures augmentaient la menace d’une pandémie. Bien que le bâtiment de l’hôpital ait résisté à l’ouragan, il n’en restait pas moins qu’il s’avérait insuffisant pour abriter les malades. Et ils savaient pertinemment que les effets secondaires d’un cyclone tropical se révélaient souvent destructeurs, notamment à cause des épidémies. Le risque des propagations pouvait tuer longtemps après le passage de la tempête. Ils se devaient de trouver des solutions et le couvent des ursulines ne pourrait pallier au manque.

Chapitre 16

La rencontre

Léandre Cevallero

Le navire du nouveau gouverneur avait été annoncé à monsieur de Perier. Il atteignit la levée, avec son épouse, accompagné de son commissaire ordonnateur, monsieur Gatien Salmon, ainsi que de son secrétaire et de son économe, afin de l’accueillir. 

Né au Québec, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville revenait dans le sud de la colonie où il avait œuvré auparavant. Il venait d’être nommé par le roi Louis XV, gouverneur de la Basse-Louisiane. La cour était entrée en contact avec lui au printemps 1732 pour les services qui l’avaient déjà rendu à cette colonie. Le roi acta son poste au vu de ses expériences et de ses capacités mises en évidence lorsqu’il était commandant général de la Louisiane. Louis XV savait, il en avait été informé, Monsieur de Bienville possédait la confiance des habitants et celles des Amérindiens, du moins de certaines tribus. Il était donc parti du port de La Rochelle en compagnie notamment de Bernard Diron d’Artaguiette élevé au grade de lieutenant du roi pour la ville de la Mobile. Parmi les personnes qui l’accompagnaient, il avait accepté quatre négociants deux de son port de départ et deux de la ville de Bordeaux. Il trouvait intéressant d’élaborer des liens entre eux et les négociants de la Nouvelle-Orléans. 

Albert Ferland: Jean-Baptiste le Moyne de Bienville

Lorsque monsieur Bienville entra dans la courbe du fleuve face à La Nouvelle-Orléans qu’il avait créée quinze ans auparavant avec l’aide d’Adrien de Pauger, qui avait transformé le comptoir en une ville digne du roi de France, il ressentit une grande satisfaction. Le navire s’arrêta devant la place d’armes, la foule se révélait dense, la  nouvelle avait réalisé le tour de la cité à la surprise de monsieur de Perier. Ce dernier ne pouvait être instruit que la population qui l’avait connue s’avérait fort heureuse de le revoir prendre les commandes.

***

La passation du pouvoir s’accomplit avec une grande courtoisie, l’un désirait partir et l’autre voulait le poste. Toutefois, monsieur de Perier malgré son amitié pour les Lemoine et leurs proches, la famille du nouveau gouverneur, estimait que ce dernier s’avérait fort mesquin. Avec les informations obtenues du commissaire ordonnateur, monsieur Gatien Salmon, monsieur de Bienville avait découvert la colonie dans un état bien pire que celui auquel il s’attendait. La population avait diminué, les denrées et les marchandises se révélaient insuffisantes et l’attitude des Amérindiens envers les Français s’était dégradée. Croyant fermement que la Colonie fondait tout son espoir sur son retour, il s’était empressé de réclamer au cardinal Fleury des troupes, des munitions, des biens manufacturés et des vivres. Il découvrit de plus rapidement que la contrebande s’était grandement développée avec la France, les colonies anglaises et espagnoles et il  tomba des nues en apprenant que l’armée coloniale détenait beaucoup de déserteurs.

  Avant le départ de monsieur de Perier, monsieur de Bienville décida d’organiser un déjeuner au sein duquel il convia notamment les négociants de la ville et leurs épouses afin de leur faire rencontrer ceux qu’il avait amenés.

*** 

Suivant l’éclat du ciel, la couleur des yeux de Philippine changeait, elle passait du plus clair au sombre. C’était tellement étrange que c’en était magique. Cunégonde l’avait constaté plus d’une fois contrairement à son époux. Ce jour-là, ils se révélaient d’un vert translucide. Sa chambrière la préparait pour le repas du nouveau gouverneur. Son mari avait insisté pour qu’elle mette sa plus belle robe. Cela fit sourire Philippine, car elle s’avérait consciente qu’il ne connaissait pas sa garde-robe. Elle demanda à Cunégonde une de ses robes à la française, celle en damassé crème. Elle l’enfila sur un jupon et une jupe en satin rose très ample, cela palliait au fait qu’elle ne portait pas de paniers. Elle n’aimait pas cela, elle ni tenait toujours pas. Cunégonde lui fixa aux manches des engageantes en dentelle offerte par Hilaire et noua autour de son cou une fraise en mousseline amidonnée dont les boucles du nœud dans la même matière tombaient dans son dos. Elle réclama un chignon à sa façon sur la nuque. Elle savait que ce n’était pas à la dernière mode, mais elle estimait que cela la mettait mieux en valeur. Elle vérifia sa mise devant le miroir qui comme ses chaussures venait de la contrebande. Lorsque Hilaire la vit, il la trouva très belle, mais lui demanda pourquoi elle ne s’était pas poudré les cheveux. Elle lui répondit que cela ne lui allait pas, sur un ton qui ne permettait aucune réplique. Elle constata que lui-même avait procédé à des efforts vestimentaires. 

***

 Devant la porte, Anatole attendait que ses maîtres montent à l’intérieur du carrosse. Le premier à se présenter fut Hilaire suivi de près par Philippine qui donnait ses dernières instructions à Cunégonde et Violaine. La voiture les mena jusqu’à la maison du gouverneur où prenait racine une file de carrosses. Pendant qu’il prenait leur mal en patience, Hilaire expliqua à son épouse qu’outre de rencontrer le nouveau gouverneur qui avait déjà pratiqué ultérieurement un poste similaire dans la colonie, ils allaient faire la connaissance de négociants arrivés de France. Pour elle, le seul intérêt de ce banquet était qu’elle allait voir une dernière fois ses amies avant leur départ prévu le surlendemain.

Lorsqu’ils entrèrent dans le hall de la demeure, ils découvrirent beaucoup de monde. Ils furent quelque peu surpris et apprirent par Monsieur de La Michardière qui se trouvait là avec sa femme, Gabrielle, que cela venait du fait, que derrière la porte se situaient monsieur de Bienville et monsieur de Perier. Tous voulaient échanger avec eux en vue de se faire remarquer. Ils patientèrent donc. Les deux négociants et leurs conjointes passèrent la porte ensemble et saluèrent les deux gouverneurs. Philippine pensa que le nouveau semblait plus agréable et moins rigide que celui sur le départ. Monsieur de Bienville leur demanda de rejoindre Monsieur Edmé Gatien-Salmon, afin qu’il leur présente leurs alter ego arrivés de France. Les deux couples aperçurent un petit attroupement au fond de la pièce dans lequel ils devinèrent le commissaire ordonnateur, ils s’y dirigèrent. Le long du mur du salon de réception étaient accolées des tables sur lesquelles étaient disposés de la vaisselle de porcelaine, de l’argenterie, des verres avec pied, des bouteilles de vin de France. Passant devant ses amies, Philippine leur fit signe. Approchant du groupe, elle remarqua que son animal gardien sous la forme d’un loup siégeait assis à côté d’un homme qui se situait de dos. Elle fut étonnée, pourquoi se trouvait-il là ? L’individu portait un habit à la française se composant d’une veste, d’un gilet dans les bruns foncés brodés de fils crème et d’une culotte du même ton. Pour compléter sa mise, il avait revêtu une chemise blanche, un jabot, une cravate, des bas de soie et des chaussures avec boucles en cuir noir. Le groupe à leur arrivée se retourna et son cœur se serra. La première chose qu’elle vit ce fut le regard bleu et envoutant de cet homme  plonger dans les siens. Grand, mince, la chevelure blonde, le sourire timide, il avait du mal à la quitter des yeux, ce que Hilaire ne réalisa pas préoccupé qu’il fût par les introductions. « — Bonjour, messieurs, je vous présente monsieur de la Michardière et monsieur Gassiot-Caumobere accompagnés de leurs épouses. Voici messieurs Ducourez et Gendroneau de La Rochelle et messieurs Cevallero et Crampe-Anglade de Bordeaux. » De suite, monsieur de La Michardière se mit à parler avec Léandre Cevallero dont il connaissait le comptoir. Philippine les interrompit et leur dit. « — Veuillez nous excuser, messieurs, mais nous vous abandonnons à votre conversation et allons voir nos amies qui partent après-demain. » Sur ce elle fit demi-tour, suivie de Gabrielle. Elle s’adressa à son animal gardien. « – Je suppose que tu es là avec un but précis, un message à me faire passer?

— Je n’ai nul besoin de te dire pourquoi je suis venu, tu l’as devinée. Ne t’inquiète pas, cet homme est ton futur chemin. »

Léandre Cevallero regretta de suite le départ de madame Gassiot-Caumobere, il était subjugué par la beauté de celle-ci même si elle était mariée. Il pressentait qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, il l’avait compris dès que leurs regards s’étaient croisés, mais il ne s’expliquait pas comment cela pourrait s’accomplir. Il subodorait qu’elle ne faisait pas partie des dames à la vertu légère, ce qui ne l’aurait pas attiré.

Après avoir rejoint Catherine et Fortunée, les quatre jeunes femmes s’installèrent dans le jardin ou des fauteuils et des bergères avaient été aménagés sous les arbres. Leurs conjoints respectifs étaient occupés ou par leurs gouverneurs ou par les nouveaux arrivants. La Nouvelle-Orléans détenait moins de cinq comptoirs, mais la Mobile en possédait d’autres. Pendant leurs échanges, Hilaire avec monsieur de La Michardière proposa d’aller visiter sa plantation pour leur donner une idée du potentiel de la colonie. 

De leur côté, Philippine interrogeait ses amies pour savoir si elles avaient bouclé leurs malles. Pendant que Catherine expliquait qu’en plus de ses bagages, elle emmenait sa nourrice, sa chambrière et le valet de son époux, Philippine ne pouvait s’empêcher d’observer les portes-fenêtres ouvertes, elle recherchait monsieur Cevallero qui l’avait tant subjugué. Elle ne comprenait pas pourquoi. Pas plus qu’elle n’avait saisi ce que lui avait dit son animal gardien. En quoi cet homme pourrait-il être son avenir ? Ses amies s’en rendirent compte, et Fortunée finit par lui demander ce qu’elle fixait avec autant d’attention. « – Excusez-moi, je m’interrogeais si le déjeuner était servi. Je pense que oui, nous devrions peut-être aller chercher quelque chose à manger. » Fortunée ne la crut pas, il se passait autre chose. Philippine avait été visiblement troublée. Elle acquiesça à la proposition, après tout c’était l’heure de se restaurer. Elles se rendirent toutes les quatre au buffet, chacune alla trouver son époux et le ramena pour choisir un plat. Les tables étaient surchargées, le repas était très achalandé en nourriture et en boisson. Une fois servis, les couples regagnèrent les places sous les chênes, ils furent suivis par les quatre négociants. Les hommes allèrent quérir des fauteuils et laissèrent les dames s’assoir sur les bergères agrémentées de table-bouillotte servant exceptionnellement à poser les assiettes et les verres. Ils reprirent leur conversation à laquelle se mêla Pierre Simon Barthoul et Nathanaël Fery D’Esclands, même s’ils rentraient en France cela les intéressait. Catherine et Fortunée réalisèrent pendant cet échange que l’un des individus regardait régulièrement leur amie. L’une et l’autre se demandèrent ce qui se passait. Fortunée en déduit que c’était lui que Philippine cherchait auparavant. Laissant les dames, les hommes finirent par se lever pour aller fumer et boire autre chose. Gabrielle fut interpellée par une de ses voisines et la rejoignit. « — Philippine, tu connais cet homme? Ce Léandre Cevallero» Interrogea Fortunée. « — Ah. Son prénom est Léandre. En fait non! Si ce n’est que la première fois que j’ai entendu son nom, par monsieur de la Michardière, j’ai eu des frissons. J’ai été assurée que ce patronyme ne m’était pas indifférent, mais je ne l’avais jamais ouï dire. Et aujourd’hui lorsque je suis rentré dans la pièce, j’ai saisi que quelqu’un d’important se situait là pour moi. Quand il s’est retourné vers moi, j’ai compris. 

— Mais tu ne peux abandonner ton mari!

— Ce n’est pas prévu. Je pense que les choses vont s’accomplir toutes seules. Comment? Je n’en ai pas conscience. Depuis que nous sommes partis, j’ai été informée que je reviendrai dans ma région.

— Tu laisserais ton époux?

— Non, je présume que c’est lui qui va me quitter. Comment et pourquoi? Je n’en ai pas connaissance. » Ses deux amies la regardèrent attristées. Ne sachant quoi rajouter, Philippine devant le malaise dirigea la conversation sur un autre thème. « — Votre navire vous amène à Nantes, je crois.

— Oui, nous en avons déjà parlé, mon mari et moi allons en profiter pour visiter sa famille qui réside dans la ville et la région. Après je n’ai pas connaissance de ce que nous ferrons par la suite.

— Vous allez y rester Fortunée, ton époux va rejoindre la maison de négoce familiale. Et c’est fort bien, car vous y ferez fortune. Et toi, Catherine, c’est toujours Versailles votre destination.

— Oui, mon mari y est attendu.

— C’est très bien, de plus vous allez habiter un bel hôtel dans la ville, mais tu n’iras qu’une fois au château contrairement à ton conjoint, monsieur Fery D’Esclands, qui s’y rendra tous les jours.

— Oh, ce n’est pas bien grave, je ne crois pas que j’aimerais cet esprit de courtisanerie. 

— Ne t’inquiète pas, quoiqu’il se présente tu n’auras pas le temps de t’ennuyer. Surtout dès que vous arrivez vous m’écrivez.

— Le voyage va mal se passer?

— Non, pas du tout. Ce sera très calme, en six ou sept semaines vous y serez. » 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 13, 14 et 15

1er épisode

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Chapitre 13.

L’émissaire de l’Assemblée. Début de l’année 1792.

Jacques-Henri Bachenot

La pluie. Elle tombait encore quand il mit les pieds sur la terre ferme gluante de boue. Le col relevé de son manteau redingote à bas volet cachait la partie inférieure du visage de l’homme qui venait de sauter de la gabarre. L’embarcation lui avait permis de traverser la Garonne depuis la Bastide. Cinq jours et demi de route par diligence s’étaient écoulés depuis qu’il avait reçu ses ordres. Son statut de représentant de l’Assemblée constituante lui avait facilité, aussi bien que possible, le voyage depuis Paris. Il ne connaissait pas la cité. Bordeaux était pour lui un passage obligé afin de se faire oublier à Paris tout en poursuivant son action néfaste. À ce moment-là, éclairant les façades de pierres blanches des riches demeures qui ornaient les quais, le soleil se décida à percer à travers les nuages sombres et le rideau de pluie. — Le diable marie sa fille, pensa-t-il, c’est un bon présage ». Après s’être renseigné auprès d’un marin qui s’abritait sous un auvent aux abords du port, il s’engagea à l’intérieur de la ville à grandes enjambées par la porte du Caillau. Il passa devant le Palais de l’Ombrière qu’il ignora, car le centre du pouvoir se trouvait depuis un an à l’ancien archevêché, le Palais Rohan-Mériadeck, devenu hôtel du département et où siégeait le tribunal criminel. Après avoir contourné la cathédrale Saint-André en piteux état depuis qu’un incendie l’avait ravagée, il se retrouva face à un portail monumental. Il hésita un instant, montra son laissez-passer à un garde national méfiant et lui demanda son chemin. Il pénétra dans la cour carrée délimitée par un portique à arcades ouvert côté rue. Une foule de fonctionnaires et de redevables fourmillaient entre les chevaux et les carrosses. Il se dirigea vers l’entrée gauche du vaste corps de logis flanqué de deux ailes basses en retour d’équerre qui le reliaient à la colonnade encadrant les doubles portes d’entrée. Il se rendait auprès du secrétaire d’Armand Gensonné, procureur de la commune, auquel il devait remettre son ordre de mission.Il connaissait l’homme, il l’avait vu à la tribune de l’Assemblée. Il pensait que contrairement à beaucoup de ceux qui soutenaient Brissot et Hébert, il travaillait plus qu’il ne parlait.Il s’occupait autant des affaires de la Nation que de l’administration locale qui l’avait élu, ce qui par ailleurs n’arrangeait pas ses finances. Il monta l’escalier monumental, enviant au passage le confort luxueux qu’offrait le palais. Au premier étage, il redemanda son chemin, et se retrouva devant une porte à laquelle il frappa deux coups secs. 

*

Armand de Saige avait quitté très tôt sa demeure des fossés du chapeau rouge pour l’hôtel du département comme il fallait dire. Il s’était installé dans le bureau qui lui avait été alloué pour sa fonction de Maire et dont il n’avait pas à se plaindre tant il était magnifique. Avec ses boiseries de tilleul sculptées par Cabirol, la décoration était d’un goût sûr. Son précédent propriétaire appréciait les objets raffinés, la pièce maîtresse, sa table de travail, était de belle facture faite en marqueterie de métal et d’écaille.

Il regardait par la fenêtre qui donnait sur le jardin, il ressassait des idées noires. Par trois fois, il s’était démis de ses fonctions de Maire et par trois fois il y avait été rappelé par les électeurs bordelais. Il aimait sa ville, il usait sans compter de sa notoriété et de sa fortune pour subvenir aux besoins des nécessiteux, plongés dans la misère par l’incurie du nouveau gouvernement. Il était conscient que cela lui valait des animosités de ce dernier, mais il n’en avait cure. Bien que la plupart des hommes en place fussent de la région, ils ne réalisaient pas à quel point leurs grandes idées, communément fort belles et honorables, mettaient plus de désordre, de crainte et en certaines occasions de malheur dans leurs élaborations. Évidemment, il n’était pas dupe, l’appât du pouvoir y était pour beaucoup. La pression des Parisiens avait tendance à faire la pluie et le beau temps sur les décisions de l’Assemblée, mais ici on en vivait les conséquences. Ce qui l’ennuyait le plus c’était d’être souvent en porte à faux entre ses fonctions et la situation de ses amis que la politique bousculait de temps en temps fortement. Et justement, il avait échangé quelques mots avec l’un de ceux-ci. Jean de Lalande, avocat général au Parlement, était venu le voir précédemment pour lui demander de ne pas s’inquiéter de l’absence de son épouse. Madame de Lalande était allée prendre les eaux à Bagnères-de-Bigorre avec son fils qui souffrait de problèmes respiratoires. Monsieur de Saige était fort contrarié de ce qu’il considérait comme un mensonge de la part de son proche. Tout d’abord, ce n’était pas la saison pour aller dans les Pyrénées, la neige empêchait fréquemment l’accès à cette ville. Et il savait très bien que prendre les eaux si près de la frontière espagnole était souvent sujet à émigration. De plus, il était encore empêtré avec l’affaire du président Pichard un ami lui aussi. Le pauvre homme avait marié quatre ans plus tôt, contraint et forcé, sa fille Marie-Adélaïde, qui souffrait de neurasthénie, à Maxime de Puységur, le comte. Mais sa supposée langueur n’était que pâmoison pour le bellâtre et le couple l’avait remercié en s’expatriant à l’insu des parents de la jeune femme. La santé défaillante de Madame Pichard amenait le président à conduire son épouse de station thermale en station thermale, de changement d’air en changement d’air, le mari et la femme cherchaient un remède qu’il ne trouvait pas. Un an auparavant, lors de ces pérégrinations le comte et la comtesse de Puységur, sous prétexte de les accompagner, avaient ni plus ni moins passé la frontière, en leur faussant compagnie. Et cette histoire était loin d’être unique dont avait à s’occuper le maire, car à la moindre absence, une dénonciation lui parvenait.

 Il y pensait en outre quand son secrétaire lui annonça un dénommé Jacques-Henri Bachenot. — De quoi il s’agit, Simoens ?

— C’est un citoyen qui vient sur ordre de la Constituante pour enquêter sur les biens des émigrés.

— Qu’est-ce encore que ce conte ? Fais-le rentrer !

Armand de Saige

L’homme pénétra dans le bureau au parquet brillant comme un miroir avec ses bottes crottées par le voyage. Il n’exprimait aucune gêne, pas plus que de l’arrogance. Monsieur de Saige pensa que c’était calculé afin de lui montrer qu’il ne le craignait pas, et il ne trouva pas cela de bon augure. L’individu était dans la fleur de l’âge, une vingtaine d’années, assez beau garçon, jugea-t-il. Il avait toutefois quelque chose d’inquiétant, ses yeux sûrement, ils restaient durs alors qu’il souriait. Monsieur de Saige le salua sans se lever. Comme il n’était pas invité à s’asseoir, le jeune homme se tint debout et lui tendit son ordre de mission. Ratifiée du président de l’assemblée, Élie Gadet, elle rassura le lecteur, car il connaissait bien le personnage pour l’avoir régulièrement reçu dans ses salons. Monsieur de Saige ne pouvait savoir que vu le nombre de papiers que sa fonction l’amenait à signer le secrétaire de celui-ci le faisait pour lui. C’était un ordre de pratiquer des mesures conservatoires afin d’exécuter un inventaire complet des biens des immigrés. Monsieur de Saige, s’il était surpris, n’en montra rien.

— Votre mission risque de durer quelque temps. Je vais vous faire conduire à une hostellerie, je suppose que vous ne connaissez personne à Bordeaux ou dans sa région.

Le jeune homme acquiesça en opinant du chef, Monsieur de Saige reprit.

— Simoens va vous y mener. Il vous faudra aller voir Monsieur Journu-Montagny, notre président du directoire du département, dont votre office dépendra. Installez-vous d’abord et découvrez notre ville, je vais le prévenir, il vous convoquera à son heure. 

*

L’hostellerie « des Trois Conils « recevait à la demande des instances de la ville les envoyés de l’Assemblée venant la plupart du temps de Paris. Elle détenait son nom des trois lapins qui dansaient sur son enseigne et avait procuré sa dénomination à la rue sur laquelle donnait la chambre du premier étage de Jacques Henri Bachenot. L’aubergiste affable de nature, lui avait cédé l’une de ses meilleures chambres, la commune tenait au confort de ses représentants et le payait bien. La Suzette, sa fille, sentant malgré son âge l’homme important, y mit tous ses appâts, ce qui le laissa indifférent. Aussi appétissante fût-elle, il n’était pas là pour ça. De toute façon, une seule femme le subjuguait et il effectuait tout pour la détruire, elle et sa famille, avec l’assentiment de ses supérieurs. Assis sur son lit, il réfléchissait à la façon d’engager sa mission, pas l’officielle, mais l’officieuse.

*

Le temps était venu où Danton et ses amis se prononcèrent pour évincer définitivement Brissot, Vergniaud, Pétion et Roland et tout leur entourage. Ils les trouvaient trop attachés à la bourgeoisie et peu attentifs au peuple. Ils se rapprochaient trop du pouvoir. Les appuis de ceux-ci résidaient en province, parmi la riche bourgeoisie du négoce et des manufactures très portée sur les libertés individuelles et économiques. D’un commun accord, ils prirent la décision de saper leur fondement. Danton organisa une mission pour Jacques-Henri qui sous prétexte administratif avait pour but de les affaiblir en cherchant leurs vulnérabilités. Il était donc parti pour Bordeaux avec une liste de suspects à anéantir sans être instruit du fait que Danton monnayait son voyage avec des fonds de la Cour. Son affidé ne pouvait connaitre ce que Danton lui-même ne savait pas. Ses embarras d’argent l’avaient fait participer à un plan de corruption mis au point en son temps par Mirabeau et agréé par Louis XVI, qui visait notamment les journalistes et les orateurs de club. Le système se révélait lucratif tant l’entourage royal avait besoin de renseignements.

*

Journu-Montagny le président du Directoire du département avait été averti directement par Monsieur de Saige de la venue de l’émissaire qu’était Jacques-Henri. Cela l’avait fort contrarié, il n’appréciait pas que Paris s’immisce dans les affaires de la région. Prenant sur soi, il l’accueillit. Il garda en tête les préventions faites lors de l’entretien qu’il avait eu avec Monsieur de Saige et durant lequel ils s’étaient mis d’accord sur l’attitude à tenir. Cette défiance vis-à-vis de la capitale avait précédemment parcouru les hôtels particuliers des riches bordelais qui cachaient leur valeur ou brûlaient déjà les derniers papiers compromettants.

Il le reçut donc dans son bureau au sein de l’hôtel Rohan-Mériadeck au-dessus de celui du maire. Le jeune homme se présenta avec une posture, lui sembla-t-il, pleine d’humilité, mais qui malgré tout ne le trompa guère. Il lui trouva des airs de fouine et s’en méfia de suite. Il lui demanda de s’asseoir et lut les ordres qu’il détenait. Pour y répondre, il lui proposa un petit bureau poussiéreux à l’angle du bâtiment qu’il allait faire nettoyer et qui donnait par une fenêtre sur la cathédrale et de l’autre sur les restes du sinistre château Fort du Hâ qui servait de prison. Jacques-Henri l’agréa tout de suite, peu lui importait le décor dans lequel il allait s’affairer. De plus, la pièce meublée d’étagères murales, d’une large table de travail et de deux chaises, jouxtait celui des quatre agents qui s’occupaient déjà des dossiers concernant les biens des émigrés. Journu-Montagny prit le temps de lui présenter les hommes, qu’il aurait dorénavant sous son commandement, avant de les laisser en sa compagnie. Devenu leur supérieur, il leur remit aussitôt la liste des noms dont il voulait compulser rapidement les documents de renseignements. Il remarqua et s’allia tout de suite le zèle de l’un d’eux, un dénommé Lacombe, au sein des secrétaires qui n’appréciaient pas ce supérieur soudainement imposé. Ancien instituteur, Jean-Baptiste Lacombe, ayant obtenu ce poste, profitait de toutes les possibilités que sa place lui offrait pour s’enrichir. Jacques-Henri n’était pas dupe et se servit de ce levier pour accentuer son ardeur, il s’en amusa et le mentionna dans ses rapports à Tallien.

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Avant d’aller à son rendez-vous devant Raimond Barennes, le procureur-syndic auprès du tribunal criminel, Jacques-Henri décida comme tous les jours de parcourir la ville. Il l’explorait dans les moindres recoins. Il obtenait de ses habitants au fil des conversations qu’il générait les renseignements désirés, nul n’était exempt de délation sous couvert de badinage au premier abord anodin. Il prenait ensuite des notes, marquait les hôtels fermés et faisait vérifier le tout par Lacombe et le réseau mis au point avec les subsides fournis par Danton.  

La ville se révélait riche, c’était peu de le dire. Il en avait fait le tour par les faubourgs qu’il avait trouvés considérables. Il constata que ces derniers avaient été très bâtis surtout de l’ouest au sud, dans les paroisses de Saint-Seurin ou de Saint-Julien, ainsi que dans la direction du nord, aux Chartrons et à Bacalan. Le nouveau Bordeaux qu’il arpentait était empli de maisons neuves et splendides, dont la plupart détenaient des balcons en enfilade ornant toute la façade.Il savait les quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre occupés essentiellement par les négociants catholiques, le quartier Saint-André par la noblesse et les Chartrons par les commerçants protestants.Les rues de Bordeaux étaient très belles, surtout du côté de la Comédie. Il y avait cependant comme dans toutes les cités des parties mal bâties et de sombres ruelles. Dans ces quartiers, beaucoup de prostituées y travaillaient, il fallait bien cela pour la quantité d’étrangers qui parcouraient encore la ville. C’était une source de renseignements non négligeables, il interrogeait les filles les plus fraîches celles qui pouvaient offrir leurs faveurs aux bourgeois. Il ne pouvait atteindre les gourgandines de haut vol qui fréquentaient le théâtre. Elles ne lâchaient rien sur leurs clients. Les temps étaient suffisamment durs, elles ne se risquaient pas à perdre leurs revenus. Pour les moins nanties, contre un louis certaines pouvaient être bavardes, elles refusaient pour la plupart les assignats, bien que parfois avec un peu de pression, elles parlaient pour ne rien dire.

Ses pas le menaient presque toujours vers les bords de la Garonne ; l’activité du port le subjuguait. Celui-ci, nonobstant la récente coalition, était encore rempli de navires de différents pays. Cela ressemblait à une forêt.Il s’assoyait sur une bite d’amarrage et contemplait le mouvement perpétuel le long du quai, des allées et venues des vaisseaux et barques, des boutiques où se vendaient toutes choses. Il supposait que malgré les fouilles régulières des bâtiments les émigrés, les ennemis de la Nation, devaient fuir la France par là. Il ne pouvait se douter que le plus souvent c’était après avoir traversé la lande girondine, sur les plages du Porge ou de Lacanau que les chaloupes embarquaient leurs passagers.

Ce qu’il préférait, c’était déambuler le long des rues où le bas des maisons abritait des magasins à sucre. Il en humait les senteurs avec délices. Il était rare qu’une ville dégage de bonnes odeurs, il s’en emplissait les narines. Il poussait jusqu’aux chantiers de Sainte-Croix où se construisaient encore quelques vaisseaux marchands.

Ce jour-là, il écourta sa promenade. Il se contenta d’errer dans le quartier Saint-André allant jusqu’aux fossés de l’intendance. Puis il revint vers son lieu de rendez-vous par la rue des remparts. Arrivé sur place, Raimond Barennes s’était fait excuser. Il avait soudainement été appelé à Paris. Cela ne gêna nullement Jacques-Henri. Cela lui facilita même les choses, car l’adjoint du procureur-syndic impressionné par les ordres de la Constituante qu’il présenta lui accorda ce qu’il désirait, soit un détachement de la garde nationale afin d’éviter toute résistance lors de ses inspections.

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Dès le début de l’année, Monsieur Lacourtade père avait donc vu arriver dans ses bureaux des contrôleurs délégués par la municipalité, accompagnés d’un tout jeune homme qui se présenta sous le nom de citoyen Bachenot, ayant ordre de faire le point sur les fortunes des émigrés et de les réquisitionner. Il comprit vite que celui-ci de nature scrupuleuse désirait plus que des informations sur ses pourvoyeurs de fonds. Mais alors qu’il se battait au milieu des papiers, des comptes et de ses nouveaux charognards patentés par l’Assemblée, le coup fatal lui vint de l’une de ses plus grandes fiertés, son navire, le « Belle Ninon « .

Un froid matin de mars balayé par une pluie fine, il fut appelé au siège de l’amirauté à l’hôtel de la Marine, il en revint bouleversé. Trempé jusqu’à l’os, il accourut dans le bureau de John, bégayant.

— Ils l’ont coulé, ils l’ont coulé ! Ils ont fait sombrer ma « belle Ninon » avec toute sa cargaison, elle est au fond de l’eau ! Cette fois-ci, nous sommes ruinés !

Il s’affala dans le fauteuil face à John qui s’était précipité vers lui. Il rapporta le témoignage des rescapés de la catastrophe. À un jour de la côte africaine dans l’océan Indien, des pirates avaient fait faire naufrage à son navire. Ayant eu du mal à rassembler sa cargaison de nègres, le « Belle-Ninon » avait quitté avec un retard de deux semaines les lieux. Par conséquent, il s’était retrouvé isolé du reste de la flotte dont il faisait partie et qui repartait pour les Antilles et les Caraïbes. La nuit tombait quand la vigie du « Belle-Ninon » hurla.

— Navire à tribord ! Pavillon inconnu ! .

Ce fut un branle-bas de combat sur les ponts. Très vite, le navire s’avéra trop lourd et moins maniable face à la goélette des pirates. Celle-ci réussit à le contourner et voulant lui faire peur il lui envoya une bordée, mais celle-ci toucha de plein fouet le « Belle-Ninon » qui avait viré de bord. Le trou béant dans la coque avait laissé s’engouffrer le sinistre flot et le désastre était devenu complet. Le bâtiment avait coulé avec son commandant, une partie de son équipage et sa cargaison de nègres encore enchaînés. Le tout avait servi de repas aux requins qui infestaient ces côtes. Quelques membres réussirent à échapper à l’horreur indescriptible du drame, à bord d’une chaloupe mise miraculeusement à temps à la mer. Le ciel couvert de nuages à la tombée de la nuit cacha leur fuite.

C’était ce témoignage, trois mois plus tard, qui informa Monsieur Lacourtade père de son infortune. Sur ce coup fatal, une douleur fulgurante le fit s’effondrer. Il tomba malade. Il endurait d’une pleurésie.Essoufflé, respirant de plus en plus avec difficulté, fiévreux, l’infection pulmonaire l’amenuisa, aggrava sa santé. John Madgrave prit les choses en main et montrant moult prévenances à son mentor que son abattement moral empêchait de lutter contre le mal. Il ne se relevait pas de son affection, elle le laissait épuisé et alité malgré les soins du docteur Fitz Gibbon qui avait pourtant été médecin du roi. 

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À Paris, les politiques avaient d’autres soucis. À l’inverse de Danton et surtout de Robespierre, le nouveau ministre des armées voulait l’affrontement. Il était en cela soutenu par Brissot qui voyait son heure venue. Ses amis et lui pensaient par-là « consolider » la Révolution et contraindre la royauté à y adhérer. Le conflit, qu’ils dirigeraient, mettrait toute la France en leur autorité. Mais Brissot comme Narbonne-Lara ne croyaient pas à la guerre générale. Les puissances étaient occupées ailleurs. Il ne s’agissait que de balayer les émigrés des terres rhénanes. L’ennemi se situait à Coblentz.

Danton était fou de rage, le pouvoir lui échappait encore une fois. Robespierre, contre toute attente, mais pour des raisons plus nobles, l’aida. Avec toute son énergie, il s’opposa à la belligérance. Il pensait que l’affrontement affaiblirait le pays et qu’elle perdrait le mouvement révolutionnaire. La guerre était pour lui la ruine du corps social, l’abandon des réformes, la chute des assignats, la mort de la liberté. L’état de guerre n’était pour lui qu’un complot, la conjuration de la cour, des Feuillants, de Narbonne, de La Fayette. C’était moins le conflit qu’ils préparaient que la trahison…

Au milieu de ses divergences, Narbonne-Lara paraissait tout organiser en vue des hostilités. Il était revenu d’une rapide inspection des frontières. Il avait déclaré à l’Assemblée que  de Dunkerque à Besançon, les forces armées en parfaite condition, pourvues de toutes armes, munitions et subsistances, attendaient avec confiance, avec enthousiasme, l’ordre de marcher à l’ennemi. C’était un faux rapport, Charles-Louis de Saint-Aignan était bien placé pour se rendre compte que rien n’était prêt. Les effectifs étaient gonflés. Les troupes manquaient de tout. Les places démantelées ne sauraient offrir de résistance. Mais la Législative, caressée dans ses chimères de gloire, applaudit le ministre de la guerre.

Marie-Antoinette que l’impertinence de Narbonne-Lara irritait amena Louis XVI à le renvoyer. Mais cela se révéla une faute pour le couple royal, car le roi dressa ainsi contre lui la majorité de l’Assemblée. Brissot profita de l’occasion et s’en prit à Lessart, le ministre des Affaires étrangères, tant et si bien qu’il fut mis en accusation. Le ministère Feuillant s’effondra. Brissot et ses amis étaient arrivés à leurs fins ; la royauté, si elle voulait encore se survivre, ne pouvait plus que leur abandonner le pouvoir.

Chapitre 14.

L’atelier du peintre. Mars 1792

Élisabeth Chevetel de La Rabelliere

Il s’était présenté trois fois au grand prix de Rome et trois fois, il avait échoué se contentant du deuxième prix ou d’une récompense consolatrice. C’est de cette époque que Jacques-Louis David avait gardé une amertume pleine de ressentiment envers l’Académie qui ne l’avait pas reconnu à sa juste valeur. D’une sensibilité extrême, il en avait été si contrarié qu’à son deuxième échec, il se laissa mourir de faim par dépit. L’un des jurés, Gabriel-François Doyen, le convainquit avec moult prières et compliments d’abandonner sa tentative de suicide. Il n’en conserva pas moins de la rancœur à l’égard de ses juges et de l’institution dont il devint néanmoins l’un de ses membres. Avoir finalement gagné le fameux trophée convoité avec son tableau « Érasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochus » n’y changea rien. De plus, son succès comme peintre établi et reconnu par ses pairs, comme portraitiste de la haute société et comme professeur, l’exposa aux jalousies de l’Académie. Pour lui porter atteinte, celle-ci alla jusqu’à annuler le concours du prix de Rome, l’année où tous les candidats étaient les élèves de son atelier. Il ne décoléra plus et lorsque sa requête pour le poste de directeur de l’Académie de France à Rome lui fut refusée, une haine sournoise naquit en son sein. Il garda à l’esprit que la vengeance est un plat qui se mange froid, aussi il s’arma de patience.

Charles-Louis et Charles-Michel Trudaine de Montigny avaient pour habitude d’accueillir dans leur salon parisien, place des Vosges, les plus grands artistes de l’époque. C’est par leur intermédiaire que Jacques-Louis David fit la connaissance entre autres de Chénier, Bailly et Condorcet, qui l’entraînèrent au salon de Madame de Genlis. Il y rencontra Barère, Barnave et Alexandre de Lameth. Ces derniers le menèrent au salon de Mme de Staël qui trônait et pérorait, au milieu de Sieyès, Talleyrand, Clermont-Tonnerre, Narbonne, Grimm et des poètes comme Parny et l’abbé Delille. Le moment venu, quelques-uns de ceux-ci le poussèrent sans effort à entamer en parallèle à sa carrière artistique une activité politique en devenant député de la Convention et ordonnateur des fêtes révolutionnaires. Il profita de sa nouvelle position pour obtenir la fin du contrôle du Salon par l’Académie Royale de peinture et de sculpture et participa comme commissaire adjoint au premier « Salon de la liberté », qui ouvrit en août 1791. 

Il avait milité, dès qu’il avait pu, auprès de l’Assemblée pour la suppression de toutes les Académies, mais on lui explicita que l’urgence n’était point-là. Il put toutefois entre-temps éliminer le poste de directeur de l’Académie de France à Rome. Cela l’avait consolé et l’avait fait patienter.

*

Depuis quelques jours, il sortait petit à petit de l’abattement dans lequel l’avait plongé l’idée d’abandonner son œuvre magistrale qui, une fois terminée, aurait dû être le plus grand tableau qu’il ait jamais exécuté. Sa superficie était de dix mètres de large sur sept mètres de haut. Deux ans plus tôt, ce projet inspiré par Dubois-Crancé et Barère avait été proposé au Club des Jacobins, auquel David venait d’adhérer. C’était la plus ambitieuse réalisation que le peintre ait entreprise. Elle commémorait « le serment du jeu de paume » et représentait les 630 députés présents lors de l’événement. Une demande de fonds pour la vente d’une gravure d’après le tableau pour payer l’œuvre fut lancée. N’obtenant pas l’argent nécessaire Barère soumit à l’Assemblée constituante de prendre la suite du financement du serment. Malgré le succès de l’exposition du dessin au Salon de 1791, la souscription échoua. Devant l’accablement dans lequel s’enfonçait leur ami, Dubois-Crancé et Barère, lui suggérèrent de proposer une création moins ambitieuse par la taille et lui conseillèrent comme sujet la Nation. L’acquisition par la Constituante semblait plus plausible. Il rejeta l’idée tout d’abord, mais la graine avait été semée et elle germa.

Jacques-Louis David

Il rêvait, se figurait, réfléchissait à un nouveau projet de tableau .La Nation émergeant des brumes du passé ». Son esprit échafaudait l’architecture de l’œuvre selon une inspiration tirée de l’antique. Il imaginait un escalier magistral sortant de sombres nuées et sur lequel descendrait majestueusement la représentation de la Nation accompagnée en retrait par deux muses, l’une symbolisant la Victoire, la Gloire, la Force, et l’autre la Bonté et l’Amour Protecteur. Quand il commenta et montra une esquisse à ses amis Dubois-Crancé et Barère, expliquant son idée, ils s’enflammèrent. Le tableau serait dans le sens de la hauteur de cinq mètres soixante-quinze sur quatre mètres, il affectionnait les grandes toiles, mais avait consenti à rester raisonnable. Ses deux camarades lui suggérèrent d’emblée, une beauté Créole, mademoiselle Fortunée Lormier-Lagrave, pour représenter la Nation, mais il pensait plutôt à Térésa Cabarrus ou à Germaine de Staël. Ils tombèrent d’accord pour demander à Théroigne de Méricourt de lui servir de modèle pour incarner la Muse de la Victoire ne doutant pas de son acceptation. Quant à la Bonté, il avait une petite idée derrière la tête. Il avait remarqué, quelque temps auparavant, alors qu’il se rendait à l’Assemblée, une jeune femme, de toute beauté, dont la modestie et la douceur l’avaient touché. Ce jour-là, retenu devant le couvent des Feuillants par ses deux amis à qui il proposait justement le sujet du tableau, son œil fut attiré par l’éclat du soleil sur la chevelure flamboyante de l’élégante beauté, descendant d’un carrosse aux armoiries effacées. Captivé par la vision, n’arrivant pas à s’en détacher il avait décroché de la conversation, ce qui engendra des moqueries grivoises de la part de ses comparses. Tout en les rejetant, il suivit l’apparition et sa compagne au demeurant très jolie, mais il avait une fascination pour les rousses. Il se rappela par ailleurs avoir déjà vu l’alter ego de sa découverte, mais il ne se souvenait plus où ni avec qui ? Mais, celle qui l’intéressait lui plaisait en tous points. Elle possédait une silhouette déliée, une taille fine, des yeux noirs dans lesquels on ne décelait pas les pupilles et qu’elle écarquillait comme si elle examinait avec attention quelque chose, ses cheveux d’un roux chatoyant aux boucles lourdes et brillantes, son teint laiteux. Dans les jours qui suivirent, il se prit à la chercher du regard partout où il se rendait, dans les couloirs et les loges de l’assemblée, dans les allées du jardin des Tuileries, dans les galeries du Palais-Royal. Il se trouvait idiot encombré de ce béguin qui occupait ses pensées. Cela devenait une obsession. Il avait fini par être informé de son identité, c’était Élisabeth Chevetel, une ci-devant, mais si belle. Le personnage du tableau, qu’il projetait et qu’il élaborait pour elle, lui donnait une bonne raison pour l’aborder sans la choquer, car il sentait intuitivement qu’il ne fallait pas l’effrayer. Étrangement intimidé, il mit du temps à l’approcher. L’occasion se présenta dans un salon de l’Assemblée où elle se reposait en compagnie de plusieurs femmes, dont Madame Roland qu’il connaissait depuis qu’il avait rencontré son époux lors de la fusillade du champ de mars.

— Bonjour citoyennes !

— Citoyen David que nous vaut l’honneur de ta présence parmi nous ?

— Citoyenne Roland, je suis venu te demander ton aide pour convaincre une dame de tes amies de me servir de modèle.

— Mais cela sera avec plaisir, qui dois-je persuader.

David se tourna vers Élisabeth qui sursauta, il s’adressa à elle.

Citoyenne, voulez-vous devenir ma Muse de la Bonté pour un tableau dédié à la Nation ?

Elle resta coite, rougit, hésita ne sachant que répondre à une requête si singulière, ce qui attendrit encore plus l’artiste qui persista. Madame Roland aidée de Marie-Amélie appuya la proposition, arguant qu’elle ne pouvait refuser cet honneur.   Elle finit par céder devant l’insistance de tous à condition qu’elle puisse être accompagnée lors des séances de pose. Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’un atelier de peintre n’était pas la place des femmes honnêtes, celles-ci se faisaient faire leur portrait chez elles. Et quand elle expliqua à sa belle-sœur son point de vue, cette dernière sourit de sa candeur et la rassura, un atelier d’artiste n’était pas un lupanar.

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Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth arriva à l’hôtel de l’île Saint-Louis, sans bijoux et sans fard, déjà coiffée d’un chignon bas entrelacé de faveurs dorées, duquel s’échappaient des boucles. Ce naturel qu’affectionnait son temps lui donnait un air juvénile. Marie-Amélie l’aida avec sa chambrière à s’habiller d’une robe en mousseline blanche drapée à l’antique depuis les épaules et soutenue à la taille par des rubans suivant les consignes de David. Quand le modèle apprêté comme une vestale se trouva prêt, elles partirent pour l’atelier de l’artiste.

Jacques Louis David faisait partie de ces artistes assez fortunés, dont l’aisance venue dans un premier temps de la dot de son épouse, avait autorisé l’obtention d’un atelier et d’un appartement au sein de l’ancien palais des rois. Le carrosse s’arrêta le long du Louvre pour permettre aux deux jeunes femmes de descendre. Les portes de l’atelier donnaient sur la rue. Précautionneusement afin de ne pas tacher leurs robes dans la boue que la pluie du matin avait laissée sur les pavés encore luisants, elles parcoururent les quelques pas qui les séparaient de leur but. Élisabeth s’était emmitouflée dans un manteau qui protégeait plus sa pudeur que son corps de la température qui s’avérait clémente en ce milieu de matinée de mars. Lorsqu’elles pénétrèrent dans le lieu la première chose qu’elles remarquèrent au milieu de l’espace fut une toile magistrale sur laquelle étaient ébauchées les grandes lignes de l’œuvre à venir. Au centre de la peinture presque aboutie s’avançait Germaine de Staël sélectionnée pour représenter la Nation. Un des élèves s’appliquait sur les plis de la robe. Sur les conseils de ses commanditaires, David avait choisi de commencer par elle afin de joindre à sa cause les habitués de son salon. Il souhaitait obtenir des fonds de la part de ses admirateurs qui ne demandaient pas mieux que de voir leur égérie sur les murs de l’Assemblée. Quant à la Muse de la Victoire, les deux belles-sœurs en s’approchant reconnurent fort bien Théroigne de Méricourt. De derrière l’œuvre apparurent des élèves du maître, Jean-Germain Drouais, Jean-Baptiste Debret, François Pascal Simon Gérard et Antoine-Jean Gros, qui les accueillirent tout en se présentant. Ils échangèrent un clin d’œil, heureux de croiser de si jolies femmes comme modèles dans l’un des ateliers les plus courus du moment. Ils leur proposèrent des fauteuils en attendant David.

Celui-ci arriva alléguant des problèmes familiaux à régler. Il n’entra pas dans les détails, il aurait eu du mal à justifier une des nombreuses disputes qui séparaient petit à petit son couple. Depuis que Marguerite Charlotte Pécoul, de dix-sept ans plus jeune que lui, s’estimait en désaccord avec les opinions politiques de son époux, qu’elle trouvait extrémiste, leur mariage battait de l’aile. L’épouse était allée jusqu’à se retirer un temps dans un couvent. Cela agaçait de plus en plus le mari qui s’était depuis fort longtemps tourné vers d’autres compensations féminines. Il découvrit donc son modèle enfoui dans son manteau en compagnie de sa belle-sœur. Après les avoir saluées, il guida Élisabeth sur une estrade au milieu de l’atelier sous les feux de la lumière qui arrivaient des fenêtres du haut. Trois marches étaient disposées simulant une partie de l’escalier qu’elle était supposée descendre. Il lui fit prendre la pose désirée, arrangeant les plis de son drapé à sa convenance. Il lui demanda de lever légèrement le menton et de baisser une épaule. Délicatement, il ne put s’empêcher de repousser l’une des mèches de sa chevelure, ceci afin d’en toucher la soie. Sans rajouter un mot, il s’installa devant la toile et ébaucha la silhouette de son modèle au fusain pendant que ses apprenants chacun sous un angle différent faisaient de même. Dans le halo de lumière, elle paraissait éthérée, nullement consciente de l’effet qu’elle produisait sur les observateurs. Parmi les élèves de David, il y avait quelques femmes dont Marie-Guillemine Benoist et Andrée Bouviers, cette dernière âgée de vingt ans était la maîtresse peu à peu délaissée du maître. Elle ruminait un sentiment de suspicion envers toute la gent féminine qui approchait cherchant en vain celle qui risquait la remplacer. Ses sens en alerte, la déférence que le peintre mit à guider et à installer Élisabeth lui fit comprendre tout de suite l’intérêt de l’artiste pour le modèle. Elle en ressentit un pincement de jalousie, qui, telle une brûlure, incendia son âme, une haine sans bornes y prit naissance. La séance dura une heure sans pose pendant laquelle se présentèrent des relations de David, dont Bertrand Barère de Vieuzac, que tous appelaient simplement Barère. Voyant le modèle du jour, il sourit, car il reconnut celle qu’il savait tourmentait l’esprit de son ami. Découvrant Marie-Amélie qu’il connaissait l’ayant croisée à plusieurs reprises dans les couloirs de l’Assemblée et dans les salons parisiens, il s’avança pour la saluer. Il s’assit à ses côtés, ils échangèrent leurs avis sur les croquis préparatoires qui donnaient une idée des plus précises du tableau. Elle appréciait les façons de l’homme. De physique et de caractère séduisants, il détenait un ton et des manières en conformité avec le grand monde ou même à la cour. Il lui tint compagnie en attendant l’attention du peintre. L’arrivée de Condorcet avec son épouse Sophie de Grouchy, venu admirer le travail de l’artiste, interrompit la séance, permettant ainsi Élisabeth de bouger et de se réchauffer momentanément. Alors qu’elle revêtait son manteau, se trouvant bien déshabillée par rapport aux spectateurs de l’ouvrage, une jeune femme pétillante, dont le rire cristallin fit retourner toutes les têtes, entra, accompagnée du poète André Chénier. Françoise Le Coulteux, sa nouvelle égérie, désirait voir l’œuvre dont tous disaient grand bien. Elle fit beaucoup de manières et de compliments grandiloquents qui agacèrent David, mais il y répondit poliment ne voulant pas froisser Chénier qu’il savait être l’amant de la belle. Quand elle comprit qu’Élisabeth était l’une des Muses, elle eut du mal à contenir sa déception de ne pas avoir été choisie, ce qui amplifia le mécontentement du peintre. Chénier sentit venir l’esclandre, il prit Condorcet à partie, et lui fit remarquer qu’ils étaient attendus à quelques pas de là, à l’Assemblée. Les visiteurs se retirèrent, la séance se poursuivit. Élisabeth reprit sa pose encore une bonne heure. Marie-Amélie pour patienter parcourut l’atelier admirant les tableaux en attente d’être finis, elle reconnut dans un lot les portraits inachevés de Madame Pastoret et de Madame Trudaine.

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Quelques jours plus tard, le couple Lacourtade reçut une visite. Il était attablé et François-Xavier commentait les dernières nouvelles politiques et elle l’avancée du tableau de David.

— … Si Léopold d’Autriche tergiverse et répugne au conflit, son fils s’est autre chose. Et maintenant que le père est mort, nous pouvons nous attendre au pire. Je ne pense pas qu’il soit sensible au malheur de la reine, il voit dans la Révolution une ennemie dont il doit se défaire à tout prix. La guerre me semble inévitable. On s’y prépare à Vienne et à Berlin, autant, voire mieux, qu’à Paris.

— Je vous trouve bien pessimiste François, nos amis sont plus encourageants. Regardez, Dumouriez n’a pas l’air de détenir d’incertitude.

— Celui-là chante ce que l’on veut entendre, je doute que cela nous aide beaucoup. Il semble avoir amadoué le roi, mais je crois que la reine ne s’y laissera pas prendre.

Madame Roland

François-Xavier allait se servir un bout de volaille quand Anastasie vint annoncer Madame Roland. Le couple fut surpris, car c’était la première fois que l’égérie de leurs amis arrivait jusqu’à eux. Elle entra dans la pièce, comme à son habitude vêtue de blanc, avec un petit fichu de linon sur la gorge. Riante, gracieuse, la démarche rapide, elle s’excusa de son intrusion et d’interrompre leur déjeuner. Ils lui offrirent un siège et lui proposèrent de se joindre à eux.

— C’est très aimable à vous, mais je me suis déjà sustentée, j’accepterai toutefois un verre de vin pour vous accompagner.

Elle avala une gorgée et reprit .

— Je suis venue à vous, car j’ai besoin de votre aide. Brissot, pour compléter le ministère, a offert le portefeuille de l’intérieur à mon époux. Et même en y mettant toute mon énergie, j’ai peur d’avoir du mal à le seconder. François-Xavier, acceptez-vous de devenir son secrétaire ?

Comme il ébauchait un geste de négation, elle l’interrompit .

Non, réfléchissez avant de répondre, je ne vous demande pas de faire de la politique. C’est justement à cause de cela que c’est à vous que je m’adresse. Nous avons besoin d’hommes qui effectuent sans relâche un travail sans avoir pour objectif leur propre ambition. Comme vous le savez, les différents gouvernements, et celui-là n’en sera malheureusement pas exempts, manque de probité. Si vous voulez ne serait-ce que légèrement infléchir dans le bon sens la politique de notre pays, venez à mon aide. L’administration constitue un fort rouage du pouvoir où l’on a besoin d’individus consciencieux pour qu’il ne grippe pas.

Devant tant d’insistance à laquelle s’ajouta celle de Marie-Amélie, François-Xavier accepta néanmoins le poste sans grande conviction quant à l’importance de son rôle. Il n’était pas surpris de se voir faire la demande par Madame Roland et non par son mari. Tous savaient que c’était elle qui portait la culotte sous couvert d’une extrême douceur et d’un amour conjugal de façade auquel seul son époux croyait, et dont elle n’avait jamais fait faillir l’engagement. Manon Roland était une admiratrice de Rousseau, c’était une philosophe, une politique, chez qui la sensibilité s’unissait à l’ambition. Lorsque Dumouriez vint proposer le ministère de l’Intérieur à monsieur Rolland, il l’accepta comme un dû et elle se tenait prête depuis longtemps pour une vie politique plus active. Elle n’avait guère confiance en Dumouriez dans lequel elle avait décelé un flatteur qui l’entourait d’une cour galante. Elle l’avait vu faire avec plus d’une femme.   Elle savait qu’il se moquait de tout, hormis de ses intérêts et de sa gloire, et elle était consciente qu’il n’était pas le seul. C’était pour cela qu’elle avait jeté son dévolu sur l’intégrité de François-Xavier, car elle voulait environner son époux de gens sûrs. Elle désirait que son gouvernement ait une chance de réussir là où les autres avaient eu du mal à aboutir. Elle avait compris qu’ils avaient souvent failli à leur but par manque de droiture et si son mari avait l’esprit étroit, il n’en manquait pas. 

Le lendemain, François-Xavier rejoignait le nouveau Pouvoir et se trouvait en première place pour suivre l’avancée de la venue de la guerre.

*

Les jours passèrent, le mois de mars avec ses bouleversements ministériels, puis le mois d’avril avec sa déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie et enfin celui de mai qui vit la déroute française et l’ennemi franchir la frontière de Flandre. Élisabeth s’y rendait, trois ou quatre fois par semaine, le matin de préférence pour garder un éclairage identique, accompagnée de Marie-Amélie qui prisait l’ambiance du salon artistique et politique de l’atelier. François-Xavier et ses amis de la Convention étaient venus contempler l’avancement du tableau. Tout Paris essayait d’apercevoir l’œuvre où jour après jour la Nation et ses Muses resplendissaient dans toutes leurs beautés. La jeune femme, dont la timidité s’était estompée au fil des séances de pose, avait fini par apprécier les attentions et les conversations de David. Lorsque Marie-Amélie fut empêchée par la rougeole contractée par son petit Louis et qui la préoccupait, Élisabeth se rendit seule à l’atelier sans s’inquiéter de la bienséance, il y avait toujours du monde. À la fin de l’une d’elles, il lui proposa d’exécuter son portrait afin de la remercier. Il lui assura qu’il n’aurait besoin que de quelques séances, pour la raison qu’il détenait suffisamment d’études de sa personne pour ne pas l’incommoder par des séances de pose supplémentaires. Elle accepta ayant pris plaisir à ses rendez-vous qui se révélaient si mondains et qui ne l’obligeaient qu’à paraître tout en profitant du spectacle des visiteurs. Ceux-ci auraient été bien surpris de savoir qu’elle renversait les rôles, car tous oubliaient la jeune femme dans leurs échanges, leurs joutes verbales. Cela amusait Élisabeth d’être à la fois si visible au centre de toutes les prévenances et à même temps invisible à leur attention, puisqu’elle ne pouvait intervenir, ce que de toute façon elle n’affectionnait pas. Cela égaya Marie-Amélie à qui elle s’en ouvrit lors d’un parcours en carrosse.

*

La première séance pour son portrait avait été prévue le 16 juin. Élisabeth entra dans l’atelier du Louvre en fin d’après-midi ; David lui avait demandé de bien vouloir remettre son rendez-vous à ce moment-là, car les événements politiques se bousculaient à l’Assemblée et il ne pouvait les manquer. Les ministres Servan, Roland et Clavière, trois jours avant, avaient reçu leurs congés à la colère de Madame Roland et au grand fatalisme de François Xavier. Dumouriez avait ce jour-là débattu contre Brissot et lassé par l’obstination du roi, il avait offert sa démission à la satisfaction du peintre et de ses amis.

Pour ne pas importuner plus longtemps Marie-Amélie, Élisabeth avait décidé d’y aller seule, de plus elle voulait faire la surprise à sa famille. Lorsqu’elle arriva, David lui proposa une tasse de café, puis l’installa sur une bergère placée sur l’estrade centrale. Elle avait choisi de garder sa robe de Muse l’agrémentant d’une étole d’un rouge profond. Ses cheveux étaient attachés lâches sur la demande du peintre. Elle prit une pose de trois quarts son visage faisant face à l’artiste. Ils parlaient à bâtons rompus. Il lui commentait les résultats de la séance, tant et si bien qu’Élisabeth ne se rendit pas vraiment compte qu’ils étaient restés seuls dans l’atelier. Quand elle en prit conscience, elle lui en fit la remarque, David en badinant lui demanda si cela lui faisait peur. Elle répondit par la négative, mais son intuition lui disait le contraire. Toujours en plaisantant l’homme s’approcha comme il le faisait souvent sous prétexte de mieux voir un détail, de remettre un pli de sa robe à sa place. Cette fois-ci instinctivement elle recula à l’approche de celui-ci. Décontenancé, il s’agaça.

— Vous ferai-je peur, Élisabeth ?

— Non ! Non ! bien sûr, vous m’avez simplement surprise.

Se rapprochant il poursuivit.

Vous savez, Élisabeth, je ressens pour vous des sentiments qui sans cesse m’empêcheront de vous faire le moindre mal.

La jeune femme troublée par cette déclaration se sentit piégée dans la bergère, elle souhaita se lever pour se dégager. David inquiet de la perdre l’attrapa pour la prendre dans ses bras. Effrayée, elle voulut repousser cette étreinte qu’elle trouvait déplacée. Dans le mouvement brusque, une fibule, qui tenait sa robe, se rompit le haut de sa tenue s’écroula et dénudant son buste. Cachant sa poitrine d’une main, paniquée, elle essaya de l’autre de rejeter l’homme qui se faisait plus pressant. À cet instant, la porte de l’atelier s’ouvrit sur Andrée. Le peintre se retournant pour voir qui s’immisçait laissa échapper Élisabeth qui s’esquiva, se drapa de son étole et s’enfuit bousculant la maîtresse de l’artiste bafouée qui pensa interrompre une joute amoureuse.

*

Andrée avait quitté l’atelier de David après avoir fait une scène à son amant déchirant la toile du portrait d’Élisabeth à l’aide d’un couteau. Elle se jura de ne plus jamais remettre les pieds en ce lieu. Tout à sa douleur, elle arpenta les rues sans réfléchir à son chemin. Ce qui l’arrêta ce fut un vendeur à la criée qui proposait le journal de Marat « L’ami du peuple » . Bien sûr ! Elle tenait sa vengeance.

Elle revint sur ses pas et se parvint au seul endroit où elle pensait pouvoir découvrir son renseignement, car elle ne savait où trouver l’homme.

Marat était prolixe, il consignait la nuit, le jour, et ce qu’il écrivait était une suite sans fin de délation sous forme d’accusation. Certains lisaient le quotidien par curiosité, d’autres craignant d’y voir leur nom, aussi, la police sans le vouloir rendit service au journaliste en le forçant à vivre caché. Enfermé, livré à son travail, il amplifia son activité. Cette fuite perpétuelle devant les forces de l’ordre intéressa vivement le peuple. Leur  ami  persécuté, fugitif, voire en danger, redoublait d’attrait pour eux et validait ses dires. En réalité, le péril demeurait insignifiant. La vieille police de Lenoir et de Sartine n’existait plus. Il ne risquait pas grand-chose à part une promotion auprès de ses lecteurs. Comment suffisait-il à ce travail énorme ? Il ne quittait pas sa table, il allait très rarement à l’Assemblée ou aux clubs. Sa vie était simple, elle se résumait à écrire. Certains s’étonnaient que cette violence uniforme et cette monotonie de fureur n’aient point refroidi le public. Rien de nuancé, tout paraissait extrême et excessif dans ses textes. Il utilisait continuellement des mots identiques : infâmes, scélérats, infernaux. Il pratiquait toujours le même refrain : la mort. Nul autre changement que le chiffre des têtes à abattre, 600 têtes, dix mille têtes, vingt mille têtes ; il alla jusqu’au nombre, singulièrement précis, de deux cent soixante-dix mille têtes. Chaque jour, les rues retentissaient du cri des colporteurs . « Voilà l’Ami du peuple ! » et cette harangue avait sorti Andrée de son désarroi aveugle ouvrant une éclaircie dans ses sombres pensées.

Jean-Paul Marat

Elle traversa la Seine, remonta la rue de la Harpe et se dirigea vers le couvent des cordeliers qui abritait le club du même nom, où elle savait, comme tous, trouver des proches de Marat. Elle arriva sur place, la nuit tombait, peu rassurée, car le lieu était illuminé que par l’astre nocturne qui se levait. Elle pénétra dans le vaste conglomérat où les siècles avaient accumulé des constructions de nature et de vocations variées, à cette heure-là l’ensemble transpirait le lugubre. Elle se dirigea vers la chapelle réquisitionnée éclairée où elle supposa que se tenait le club. Celle-ci était une des plus grandes à Paris, elle était accolée à un cloître dont l’une des faces était surélevée. Elle donnait tout à la fois sur le prieuré et le jardin planté d’arbres dont les ombres ainsi que celles des allées en arceaux de verdure inquiétaient la jeune femme. La foule était nombreuse même à cette heure. Elle s’interrogea, pourrait-elle entrer ? Elle se faufila sous l’œil indifférent de ceux à qui elle faisait la demande muette de la laisser passer. Le bruit était à rendre sourd, elle n’y voyait guère. Les chandelles n’apportaient que peu de lumière. Elles fumaient tellement qu’elles engendraient un brouillard sur le rassemblement qui piquait les yeux et intensifiaient les voix et les cris… Andrée ne savait qui chercher, mais suivant son obsession, elle fouillait du regard la foule mélangée d’hommes bien mis, d’ouvriers, d’étudiants, de prêtres et même, de moines, des anciens cordeliers tous y venaient savourer un peu de liberté. Elle ne savait à qui demander son renseignement, de plus elle se rendit compte qu’il y avait peu de femmes quand elle identifia Théroigne Méricourt la courtisane amazone. Mais elle ne tenait pas à être reconnue par celle-ci, en ce lieu. Quoi qu’il arrive par la suite, intuitivement elle préférait que l’on ne fît pas le rapprochement avec elle. Elle s’enfonça dans l’ombre d’un recoin et attendit que le hasard vienne à son aide. Elle discerna Fabre d’Églantine ainsi que l’imprimeur Momoro dont son épouse, Sophie, avait incarné la déesse de la Raison lors de la fête de la Fédération. Elle sursauta quand dans un silence subit la voix caverneuse de Danton annonça.

— La parole est à Marat !

Andrée sortit de sa cache pour mieux voir l’homme qui montait à la tribune sous les vivats. C’était donc ça Marat, cette chose maladive, avec des yeux gris-jaune, si saillants ! Ce n’était pas grave, elle n’avait que faire de la mine, ce qu’elle voulait c’était le pouvoir que détenait l’individu de la venger.

Son discours fini, il se retira par une porte au fond de la chapelle, elle attendit un peu et se précipita sur ses talons. Des salles obscures. C’était une suite de pièces en enfilade au bout de laquelle elle entrevoyait une source de lumière. L’humidité des pierres lui faisait froid. Elle ne devinait que le son de ses pas descendant les marches qu’elle avait rencontrées. Lorsqu’elle surgit à la clarté, celle-ci l’aveugla. Elle porta machinalement sa main devant son regard. Elle n’entendit qu’une voix.

— Et que veut donc la citoyenne pour s’enfoncer ainsi dans l’antre de la bête ?

Ses yeux s’habituèrent à la lumière du chandelier qui éclairait le centre d’une vaste pièce au plafond voûté et qui semblait être sous terre. Le seul mobilier était un bureau auquel était assis l’homme qui lui parlait. En fait, elle se situait dans une église souterraine, qui se déployait au-dessous de la chapelle, et qui recelait pour quelque temps l’imprimerie de Marat. C’était de là qu’il jugeait sans appel, le royaume des vivants, sauvant l’un, damnant l’autre. Ses sentences s’étendaient jusqu’aux affaires privées. Elle pensa que l’homme endossait une toilette bizarre, excentrique. Il portait un gilet de satin blanc, avec un collet gras et une chemise sale. La faim, la fatigue ou simplement la peur lui fit perdre connaissance. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouvait dans le fauteuil du délateur qui la ranimait à l’aide d’une fiole dont l’odeur agressive l’avait sortie de son évanouissement. Comme elle se remettait, il lui demanda pourquoi elle était venue jusqu’à lui. Elle lui raconta à sa façon comment une ci-devant aristocrate lui avait volé son compagnon. Elle omit de lui dire qui était l’homme, pour la seule raison que cela aurait enlevé de l’ignominie à l’ogresse qui avait saccagé sa vie. Elle en avait rajouté, elle s’était annoncée enceinte, mise à la rue. Marat, bien que sanguinaire, avait toujours eu un faible pour la douleur des femmes. Il avait protégé une religieuse fugitive. Il avait pris parti pour une dame en querelle avec son mari, et fait des menaces effroyables à celui-ci. Il décida de lui faire justice sans plus de preuves, mais Marat n’en avait pas besoin.

Chapitre 15.

Quand la justice n’est pas juste. Juin 1792.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth, maintenant son manteau contre elle, cachant sa pudeur mal menée, jaillit hors de l’atelier et se précipita dans son carrosse. Une fois à l’intérieur, tout en pleurant, elle se rajusta. Elle se trouvait stupide de s’être trompée à ce point sur les intentions de cet homme. Comment avait-elle pu être si niaise ? Pourquoi n’avait-elle pas suivi son intuition première ? S’en méfier. Rentrée à l’hôtel Cambes-Sadirac, elle demanda à la surprise de sa chambrière un bain. Elle se devait de se laver de cette insulte. Remise un peu de ses émotions, elle se coucha sans manger soulevant des questions muettes de son personnel.

Le lendemain, elle se traîna d’une pièce à l’autre, d’une activité à une autre sans fixer son attention sur quoi que ce soit. Elle commença une lettre, puis se mit au clavecin, ce qui d’habitude lui changeait les idées. Elle prit une broderie, puis un livre, rien ne la distrayait de son marasme. Elle se sentait honteuse, elle ressassait sans cesse ce qui s’était passé entre elle et le peintre, refaisant l’histoire. Cherchant ce qu’elle n’avait pas perçu, pas remarqué. Elle n’osait en parler à quiconque pour ne pas donner corps à cette aventure. Elle avait peur que cela se sache, qu’on l’interroge sur son changement d’attitude, car bien sûr il n’était pas question qu’elle le revît, qu’elle lui adressât à nouveau la parole. Elle craignait qu’il n’essayât de la rencontrer encore une fois, de s’excuser. Elle était consciente qu’elle paniquait pour rien, que toute cette agitation dans sa tête n’avait aucun sens. Elle n’avait rien fait de mal, elle s’était laissée abuser et l’offense n’était pas grande, mais c’était plus fort qu’elle, cela la tourmentait. Le soir venu pour pouvoir passer la nuit, elle réclama à sa chambrière une tisane de houblon. Le temps que la boisson apaisante accomplisse son effet, elle pria et elle finit par s’endormir.

*

« — Madame ! Madame ! La garde ! La garde du comité de district ! »

Les cris de sa domestique en chemise et décoiffée sortirent avec difficulté Élisabeth de son sommeil artificiel. Elle s’assit sur sa couche, essayant de comprendre ce qui survenait. Elle ne s’était pas extraite du lit qu’un groupe de militaire armé pénétrait à la suite de deux hommes en civil affichant une écharpe tricolore en travers du corps. Instinctivement, croisant ses bras sur son buste, elle protégea sa poitrine de la vue des regards indésirables. Bien qu’en chemise, elle se sentait nue devant ses individus aussi décontenancés qu’elle de par la situation. Ils découvraient le charmant tableau qu’elle faisait, les cheveux défaits, boucles rousses s’écroulant sur ses épaules et dégoulinant jusqu’à sa taille. Curieusement, elle se demanda quelle heure il pouvait être. Il y eut un flottement dans la pièce, personne n’osant intervenir. Le moment de surprise passé, tous voulurent s’exprimer à même temps, s’interrompant dans la foulée. L’homme le plus âgé se présenta comme étant le supérieur de tous et signifia le but de sa venue.

Citoyenne Élisabeth Chevetel épouse Cambes ? 

 Un court instant, elle eut une hésitation devant l’annonce, elle se demanda de qui il parlait. Puis réalisant la situation, elle répondit.

Oui ! Oui bien sûr, mais que voulez-vous ?

— J’ai ordre de t’arrêter et de te mener à la Conciergerie.

— De m’arrêter ? À la Conciergerie ? Mais pourquoi ?

— Tes chefs d’accusation te seront donnés en temps et en heure.

— Mais vous ne pouvez m’emmener comme ça !

 Mes hommes vont sortir sauf moi afin que tu puisses te vêtir.

*

Le jour se leva sur l’étrange procession qui traversait Paris. Un groupe de gardes républicains encadrait une jeune femme, blanche comme la craie. Elle marchait les bras ballants, un ballotin à la main. À ceux qui à cette heure sortaient dans les rues et apercevaient le spectacle de la prisonnière visiblement en état de choc, le cœur s’étreignait de compassion. Bien qu’il fût courant en ses jours sombres de suspicions de croiser des captifs en route pour une des maisons de détention de Paris, la vision matinale mettait le doute sur la nécessité d’en passer par là. Ce dont Élisabeth n’était pas instruite alors qu’elle marchait le plus dignement possible entre ses gardes, c’est que le matin même elle avait été dénoncée par « l’Ami du peuple » comme une fanatique royaliste prête à tout pour assouvir ses besoins de luxure. De plus, elle aurait été surprise de savoir que de loin une ombre les talonnait, celle de la délatrice. Andrée était postée depuis le milieu de la nuit à l’angle de la rue Jacob derrière l’église de Saint-Germain des prés, attendant ceux qui détenaient les outils de sa vengeance. Dès qu’ils étaient sortis de l’hôtel Cambes-Sadirac, elle les avait suivis afin de connaître leur destination. Elle les laissa alors qu’ils pénétraient dans le funeste pénitencier.

Le groupe arriva devant les murs sombres de la prison qui occupait le rez-de-chaussée des vestiges de l’ancien Palais de la Cité bordant le quai des Morfondus. L’étage supérieur longtemps réservé au Parlement était devenu le tribunal du nouveau pouvoir. Élisabeth éleva son regard vers le ciel et les deux tours ne découvrant que quelques ouvertures grillagées qui la firent frissonner. Le premier guichet s’ouvrit, la petite porte haute d’environ trois pieds et demi, pratiquée dans une autre plus grande, ressemblait à un traquenard tant il était dans l’obligation de se recroqueviller pour la traverser. Le garde la devança, tout en baissant la tête et en levant le pied pour éviter les pièces de traverse. Le porte-clefs solidement bâti les examina avant de les laisser passer. À peine celui-ci franchi, ils s’engagèrent dans un second guichet, réitérant la scène. Des lanternes apportaient une faible lumière et renforçaient l’idée de la souricière, de la claustration ; lorsqu’elle entendit le son métallique de la serrure se fermer après elle, la panique de l’animal piégé l’a pris. Elle regardait affolée autour d’elle. Elle ne voyait que les hauts murs de pierre finissant en arcs brisés et les grilles épaisses qui barraient le passage. Au loin, on percevait un peu de jour. Le garde lui fit descendre quelques marches sur la droite et pénétrer dans une pièce. L’espace partagé en deux par des barreaux détenait une partie destinée aux écritures et l’autre à l’attente des condamnées, ce qu’Élisabeth ne pouvait savoir. Au bout d’un grand bureau à l’allure sommaire, sur un fauteuil, le plus ancien des porte-clefs patientait représentant le gouverneur absent. Le garde la poussa vers la table. Le fonctionnaire installé face à elle et qui semblait l’attendre faisait office de greffier ce jour-là. Plus aboyant que parlant il l’interrogea . — Ton nom citoyenne ?  Elle commença par bredouiller, puis s’entendant elle raffermit sa voix, et réitéra. — Je suis Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, épouse du citoyen Cambes-Sadirac. La fin de la phrase sonnait mal à son oreille, Charles Louis avait toujours été pour elle le chevalier de Saint-Aignan, et comme pour l’aider son souvenir vint se figer en elle. Le greffier à la lumière blafarde du jour écrivait consciencieusement l’identité de la prisonnière. Se tournant vers le cerbère qui l’avait amené, il demanda . — Garde ! Quel est le chef d’accusation ?  Avant que celui-ci ne réponde, le conventionnel, qui s’était attardé en chemin, ayant rattrapé le groupe entre-temps, intervint . — La citoyenne est arrêtée, car elle est la femme d’un militaire passé à l’ennemi.

— Mais ce n’est pas vrai ! Mon mari est dans l’armée du Rhin sous les ordres du général de Rochambeau.

— On verra ! Qui plus est, elle est à la fille d’un émigré !

— Mais ce n’est pas possible, je suis orpheline depuis l’âge de sept ans, la mort n’est tout de même pas considérée comme émigration !

— On verra ! De toute façon, sa belle-famille s’est expatriée.

— Mais je n’en suis pas responsable.

— C’est à voir !

Comme elle commençait à élever le ton face à tant d’injustice flagrante, le fonctionnaire se leva de sa chaise, s’appuyant sur le bureau, poings serrés, et la regardant droit dans les yeux, s’adressa au surveillant à ses côtés. — Garde ! Accompagne la citoyenne dans sa geôle, en attendant qu’elle passe en jugement. Elle pourra réfléchir à comment elle a bien pu offenser la Nation, pour en arriver là. ». Devant l’impensable, elle était tétanisée, pétrie d’impuissance, elle restait figée sous les yeux de l’homme, ce que le garde prit pour de la résistance. Il lui attrapa violemment le bras et la tira brusquement à l’extérieur du bureau. Une fois sorti, le fonctionnaire du greffe se retourna vers le commissaire du district qui avait arrêté la jeune femme. — Alors qu’a-t-elle fait au juste ?

— Je ne sais, elle a été dénoncée par l’Ami.

— Ah ! L’un comme l’autre haussèrent les épaules devant cette justice, de toute façon que pouvaient-ils y faire ?

*

Des larmes coulèrent le long de ses joues sans même qu’elle ne s’en aperçoive. Elle suivait mécaniquement le garde devant elle dans un sombre et étroit couloir, empuanti d’odeur d’urée. Il distribuait sur son parcours de nombreux espaces : la salle du guichet, le bureau du concierge, le greffe, l’arrière greffe, le parloir, une pièce de repos pour les geôliers, l’infirmerie, la chapelle, quelques cellules pour femmes. Toujours en pleurs, Élisabeth arriva tenant son ballot serré contre elle, dans le préau des femmes de la prison. L’homme la planta au milieu des premières détenues qui sortaient des cachots donnant sur l’ancien jardin bordant le logis moyenâgeux du roi, transformé en promenade pour les captives. Elle resta là, prostrée. — Élisabeth ? Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, mon Dieu vous aussi. Ils n’auront donc aucune pitié. La jeune femme leva la tête vers une dame âgée qui s’adressait à elle, elle mit un peu de temps avant de réaliser. — Madame Comeveille, vous ici ?

— Et oui mon petit, mon mari également bien sûr.

Élisabeth la regarda hagarde, amie de la tante de son époux, Madame La Fauve-Moissac qu’elle avait fréquentée assidûment de ce fait. Elle n’en pouvait plus, c’était trop incongru, trop absurde, elle ne put retenir de gros sanglots. Madame Comeveille la prit dans ses bras. — Du calme, mon petit, tout doux, tout doux. Veuillez-vous assoir.

— Mais je n’ai rien fait, ils m’accusent de choses que je ne peux avoir faites.

— Oh mon petit, mais ceux qui ont fait quelque chose, ne sont pas ici, ou si peu. Ils ne nous reprochent que ce que nous sommes.

— Mais c’est absurde !

*

Conciergerie

L’opulente Madame Richard, la concierge du Palais, arriva à petits pas précipités. Une fois au milieu de la cour, elle chercha sa nouvelle internée, rouspétant contre les gardes qui l’avaient menée là sans la concerter pour l’installer. Elle la trouva à la fontaine, où les femmes lavaient leur linge, en compagnie d’une autre prisonnière qui lui passait de l’eau sur le visage. Elle les apostropha.

— Excuse-moi citoyenne, mais je n’ai pas pu t’accueillir.

Élisabeth surprise se retourna vers la concierge, ne comprenant pas qui elle était ni ce qu’elle voulait. Madame Comeveille la présenta. Madame Richard sur le ton aimable d’une commerçante engagea la transaction, elle expliqua à l’arrivante les modalités pour le logement.

— Parce qu’il faut payer ?

— Bien sûr, mon petit. Ou bien tu fais partie des pistolières, ou bien des paillasseuses ! Comme dans son désarroi Élisabeth refusait de comprendre, Madame Comeveille prit la relève.

— Laissez Madame Richard, le temps que la famille de Madame Chevetel fasse le nécessaire, nous allons nous arranger dans ma cellule. Nous nous serrerons.

— Comme tu veux citoyenne. Mais pas trop longtemps !

La concierge ne souhaitait pas perdre de gain.

Conciergerie Women Quarter

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 10, 11 et 12

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 10.

Les salons de mauvais augures. Fin 1791.

Marie-Amélie Lacourtade chez mme Rolland

« — Ma chère, je vous emmène ce soir là où les principaux députés et journalistes du moment se dirigent lorsque leur foi révolutionnaire semble défaillir ! » Marie-Amélie, amusée et interrogative, regarda son mari. : « — Et où allons-nous donc ?

– Chez les époux Roland !

Ils se rendirent dans le petit hôtel britannique de la rue Guénégaud, près du pont-neuf. La voiture de louage les laissa au bout d’une rue qui menait à la rue Mazarine. La rue était assez sombre d’autant qu’elle n’avait d’autre panorama que les longues murailles de la Monnaie. Marie-Amélie frissonna et resserra son étreinte au bras de son mari qui la rassura d’un tapotement sur la main. Arrivés devant l’étroite porte de l’immeuble, ils montèrent les trois étages, où ils trouvèrent leurs hôtes, Monsieur et Madame Roland, travaillant ensemble. L’appartement était minuscule. Le petit salon n’offrait qu’une table où le couple écrivait et la chambre à coucher entr’ouverte, laissait voir deux lits. Monsieur Roland de la Platière avait près de soixante ans et sa femme trente-six, elle en paraissait beaucoup moins. Il semblait le père de son épouse. L’homme était assez grand et maigre, l’air austère et passionné. Tous savaient, que sa belle et courageuse mme Rolland, sans se rebuter de l’aridité des sujets, traduisait, copiait, compilait pour lui. À la surprise de Marie-Amélie, il y avait, ce soir-là, foule pour un si petit espace, certains s’étaient même installés dans la chambre des époux, et tous discutaient avec ardeur. À l’entrée du couple Lacourtade quelques têtes se tournèrent, Madame Roland se leva et vint les accueillir, prenant le bras de sa visiteuse, elle fit avec elle le tour de l’appartement et la présenta. Elle retrouva des amis en Armand Gensonné, Pierre Vergniaud, Marguerite-Élie Guadet, qu’elle n’avait pas croisé depuis longtemps sa grossesse l’ayant isolée. Elle vit de près, pour la première fois, Jacques-Pierre Brissot de Warville, Jérôme Pétion de Villeneuve, Louvet de Couvray, Charles-Louis Barbaroux, Camille Desmoulins, Honoré Maximin Isnard, le marquis de Condorcet et François Nicolas Buzot, l’admirateur éperdu de la dame du lieu. Ce tableau était complété, à la surprise de Marie-Amélie, qui se souvenait encore de ce qu’avait dit de lui son hôtesse, de Maximilien Robespierre. Cela tendait à laisser penser à la jeune femme que celui-ci obtenait de plus en plus d’importance puisqu’il était convié dans le salon de celle qui devenait incontournable dans la société politicienne. Madame Roland l’installa entre elle et Lucile Desmoulins, qui accompagnait son époux, avec une tasse de thé dans les mains, François-Xavier alla s’accouder au buffet. Il était venu comme à son habitude comme spectateur, il intervenait rarement. S’il s’enthousiasmait toujours pour les théories de Liberté et d’Égalité, il aimait de moins en moins le tour que prenaient les évènements politiques, qu’il trouvait souvent trop tumultueux, voire violents. De plus, il percevait progressivement toutes les manipulations qui menaient certains de ses amis au-devant de la scène. Ils avaient beau lui expliquer que c’était le seul moyen de faire avancer leur vision, il doutait de la démarche. Il était suspicieux quant à cette logique de pensée. Elle n’était pas à la gloire des idées promulguées dont certaines s’éloignaient de plus en plus des siennes, notamment celle d’évincer le roi ; une royauté parlementaire lui aurait convenu.

Les sujets roulèrent sur le retour des émigrés qui risquaient de voir leurs propriétés confisquées s’il n’obtempérait pas. Ensuite, ils argumentèrent l’obligation aux prêtres réfractaires de prêter serment sous peine de privation de pension ou même de déportation en cas de trouble à l’ordre public. Un dernier décret enjoint les princes étrangers à chasser les expatriés de leurs États. Le roi avait accepté de le signer. Nul doute que c’était pour rendre la guerre possible. Robespierre fut le seul de l’assemblée à montrer de la réticence.

La nuit était très avancée lorsque le couple Lacourtade dit adieu à leurs hôtes et leurs invités qui semblaient vouloir continuer jusqu’à l’aube. Ils conversaient à voix basse tandis qu’ils sortaient de l’immeuble. Ils s’apprêtaient à prendre la rue étroite qui menait vers les quais quand Marie-Amélie se raidit. Elle aperçut une silhouette ; elle devina plus qu’elle ne reconnut l’homme qui la harcelait. Elle se figea, immobilisant son mari dans son élan. Elle vit alors le reflet du canon de l’arme ; elle ne put s’empêcher d’émettre un cri de terreur. Le coup parti, mais encore une fois il manqua sa cible, François-Xavier avait brusquement repoussé son épouse dans l’encoignure de la porte. Mais ce n’était pas Marie-Amélie qui était visée, Jacques-Henri, fulminant de colère, dégagea un autre pistolet chargé, mais les invités des Roland surgirent dans la rue faisant fuir à toutes jambes le criminel. Dans le groupe, un homme le reconnut, mais ne dit rien.

*

Robespierre attendait Danton. Éléonore, la fille de son logeur, monsieur Duplay, lui avait desservi son souper. C’est en buvant une tasse de café tout en feuilletant « l’ami du peuple » se demandant où Marat pouvait trouver ses immondices qu’il patientait. Comme le temps s’écoulait et qu’il se lassait de sa lecture, il ouvrit le journal de son ami Barère, « le Point du Jour », compte rendu des discussions et décrets de l’Assemblée. Comme il connaissait le contenu qu’il avait suivi en direct, il finit par se lever. Entendant le roulement sur les pavés d’un attelage, il jeta un œil dans la rue de Saintonge sur laquelle donnait son meublé. Il aperçut la silhouette massive de Danton qui descendait d’une voiture de louage. Il se rassit. Le temps de monter l’escalier, des coups retenus furent frappés, la porte s’ouvrit sur Éléonore. « — Monsieur Maximilien, c’est Monsieur Danton qui veut vous voir.

– Faites-le entrer.

– Maximilien, je remarque que tu te portes aussi bien qu’il y a deux heures. J’étais inquiet de cette requête de discrétion.

– Comme tu peux constater Danton. Omettant la deuxième partie de l’injonction.

– Dans ce cas, à quoi bon ces petites cachotteries, tu ne pouvais pas m’entretenir aux Jacobins ?

– Je crois que non, j’ai à te parler d’un de tes sous-fifres que j’ai croisé pas plus tard qu’hier soir en sortant de chez les Roland.

– Et alors, on ne peut plus se promener où l’on veut ; pensant que l’un de ses hommes avait été surpris en train d’espionner.

– Si fait. Mais encore faut-il éviter de tirer sur de braves gens. Car vois-tu, hier au soir, Monsieur et Madame Lacourtade, un jeune couple de provinces fort charmant au demeurant, se sont trouvés agressé par ton Bachenot. Une erreur évidemment. Il ne peut en être autrement.

Danton tiqua ; qu’est-ce qui avait pris à Jacques-Henri ? « — oui sûrement. » Robespierre lui proposa une tasse de café, le laissant macérer ses renseignements. « — Il serait peut-être bon qu’il aille se mettre au vert, ton Bachenot. Il serait dommage que son impétuosité vienne troubler des desseins plus honorables. Et puis il y a tant à faire en province. »

Danton ne se le fit pas dire deux fois, il quitta Robespierre sans rien rajouter pour ne pas perdre la face ; mais avant de se retirer des lieux, il cherchait déjà où envoyer Jacques-Henri. Car il n’était pas question qu’il abandonne un agent de cette qualité pour une bévue. Et puisqu’il avait l’air d’en vouloir à ses Bordelais autant le dépêcher dans cette ville qui fournissait l’essentiel des subsides de ses adversaires, Bordeaux. 

*

hotel de Nairac

Sur les bords de la Garonne, un valet de la maison Nairac se présenta avec un message à remettre en main propre au maître de maison. Ce message allait faire vaciller la maison de négoce. Monsieur Lacourtade père était alors dans ses comptes, la période devenait difficile. Les ventes de vin avaient du mal à s’écouler normalement dans le pays. L’exportation de ceux-ci comme de beaucoup d’autres produits s’avérait compliquée. Certains navires revenaient des colonies leurs cales à moitié vides et les colons étaient de plus en plus endettés. À cela se rajoutait, malgré la gestion drastique de Marie-Amélie, le train de vie parisien du jeune couple et les aides qu’ils apportaient régulièrement à leurs amis. Le séjour se prolongeait, il se transformait en un gouffre déficitaire dans ce moment difficile. John toussota le sortant de ses sombres réflexions et lui présenta le domestique portant le message de la maison Nairac. Celui-ci l’enjoignait à venir le plus rapidement possible dans son hôtel situé à côté du jardin royal. Intrigué, il envoya son valet de pied jusqu’aux écuries de la rue de Raze où son palefrenier entretenait sa voiture et ses chevaux. Quelques minutes plus tard, sous une fine pluie du milieu d’automne, il se rendit sur les lieux. Il fut accueilli par le majordome de la demeure, Nestor. Celui-ci était marié à Narcissia, la femme de chambre de la maîtresse de maison. Tous deux métis et libres, ils étaient l’une des dernières familles noires sur le sol français, depuis l’abolition de l’esclavage au sein de la métropole ; tous les propriétaires s’étaient empressés de renvoyer leurs esclaves sur les plantations dans les colonies. Il était nullement question de perdre leur valeur. Monsieur Lacourtade fut conduit dans le grand salon de l’hôtel où Madame Nairac, l’épouse du négociant, le reçut chaleureusement. À sa surprise, il retrouva sur place quelques-uns de ses concurrents souvent alliés dans différentes souscriptions. Dans le lieu se trouvaient David Gradis, Abraham Furtado, Jacob Schröder et son associé Jean-Henri Schyler, Jean-Louis Poncet, Jean-Jacques de Bethmann, François Bonnafé dont l’une des filles s’était unie avec un Nairac, Charles Luetkens, Jean Boissière, Daniel Guestier. Après avoir salué chacun à la mesure de l’amitié qu’il leur portait, il accepta la tasse de café tendue par son hôtesse. Il constata sa pâleur, ses yeux cernés. Le contrecoup du récent deuil qui frappait la famille, supposa-t-il. Tous s’interrogeaient, comme lui, en quoi consistait cette invitation surprise au milieu de la matinée. Personne n’osait demander où se trouvait le maître de maison. Celui-ci était revenu de Paris depuis peu, son frère Élisée était mort à l’été et il voulait s’occuper de plus près des affaires familiales. Ils n’attendirent guère longtemps, Monsieur Nairac avança avec son fils aîné Laurent-Paul. Il salua à la cantonade ses hôtes. Une fois installé il se lança : « — Mes amis si je vous ai invités à venir c’est pour malheureusement vous divulguer de mauvaises nouvelles. Mon navire, « la Nymphe » est entré au port hier au soir, et son capitaine détenait un bien sombre rapport. » Chacun commençait à s’agacer, se demandant pourquoi il leur parlait de ses affaires. Aucun ne se sentait concerné par le voyage de ce bâtiment. De plus, pourquoi, Monsieur Nairac, d’habitude si directe, tournait autour du pot ? « — Il revient de Saint-Domingue où des révoltes d’esclaves ont éclaté. » Monsieur Gradis qui s’impatientait de ce discours alambiqué et estimait qu’il avait autre chose à faire qu’à perdre son temps avec des balivernes, intervint : « — Ce n’est pas nouveau, mon ami ! Cela va être vite réprimé, ce ne sont pas ces broutilles qui vont malmener notre commerce !

– Ces broutilles David, comme tu dis, ont saccagé, aux dernières nouvelles, plusieurs centaines de plantations, sur lesquelles tout a été pillé, brûlé et où ont été massacrés tous les blancs.

Pierre- Paul Nairac

La stupeur se lisait sur les visages des auditeurs, les estomacs se nouaient à l’annonce, certains outre leurs fortunes, encombrées des créances des colons, détenaient de la famille, des amis dans l’île. Monsieur Nairac reprit : « — Mon capitaine a ramené à son bord des rescapés. Autant dire que la situation va être connue rapidement de tous. Nos affaires vont être fortement secouées. Nous risquons voir venir à nous nos souscripteurs à qui il faudra rendre compte. » Monsieur Lacourtade père réfléchissait, comment allait-il se sortir de cette situation ? « — De plus, nous aurons du mal à les rassurer, car tout commerce est interrompu avec Saint-Domingue, nos ressortissants fuient vers les ports et Hispaniola ». Ils se mirent tous à parler en même temps, mais rien ne se dégagea de cette confusion liée à la panique de la faillite. Monsieur Nairac n’en savait pas plus. Monsieur Lacourtade rentra chez lui l’humeur sombre et informa John.  

La confirmation de la nouvelle arriva quelques jours plus tard par l’un de ses navires qui effectuait un voyage en droiture. Il revint à Bordeaux, les cales pour ainsi dire vides, malgré un détour par l’île de la Martinique, que le comte de Béhague avait reconquise aux Anglais. Son capitaine vint lui rendre compte de son périple et lui corrobora les révoltes, brossant un tableau des plus sombre, il annonça un millier de morts parmi les planteurs. Il avait lui aussi raccompagné à son bord des survivants des massacres qui racontaient les horreurs auxquelles ils avaient échappé. Chaque navire qui rentrait dans le port ramenait des Créoles ébranlés. Le coup de semonce parcourut les maisons de négoces, car comme beaucoup de fortune bordelaise le principal revenu provenait de cette île. Les affaires liées aux îles commencèrent à tanguer. Le commerce du sucre, du café, du coton et de l’indigo s’écroula entraînant les marchés de la métropole et plus encore ceux de l’Europe. De Saint-Pétersbourg à Trieste, les ports de la Baltique, de la mer du Nord et de la Méditerranée les denrées coloniales se mirent à manquer faisant grimper les prix. Mais les entrepôts bordelais étaient vides. Monsieur Lacourtade père n’était pas prêt de récupérer les créances qu’il avait dans l’île et qui mobilisaient un bon tiers du chiffre de la maison.

Il fit part de leurs difficultés auprès de son fils. Celui-ci par lettre lui demanda de vendre au mieux la propriété de Caudéran pour éviter la faillite de la maison, car pour l’instant il était dans l’impossibilité de quitter Paris. Marie-Amélie, que cette idée contrariait autant que son beau-père, ajouta un post-scriptum à cette requête, le sollicitant de bien vouloir mettre à l’abri les fournitures, meubles, peintures, vaisselles, linges, contenus par la demeure. Mais comme tout animal blessé, les charognards vinrent à eux. Le siècle des Lumières avait créé des idéalistes et la révolution des profiteurs. Ceux, qui jusque-là n’avaient guère de moyen de s’enrichir en dehors des règles rigides, trouvèrent dans ce tumulte les occasions de faire fortune en détournant les lois. Certains châteaux, entretenus par des métayers au profit des châtelains absents, se retrouvèrent par un tour de passe-passe propriétés de ces métayers ou de débiteurs sortants de nulle part. On exhumait des lettres de créance dont on oubliait parfois de dire qu’elles avaient déjà été acquittées, mais les propriétaires étant à l’étranger ils ne pouvaient se défendre. Un décret contre les expatriés, dont le nombre s’était accru après Varennes, entraîna une suite inattendue de problèmes pour la maison. L’Assemblée les somma de rentrer en France avant le 1er janvier, au-delà, l’émigration serait désormais considérée comme un crime assimilé à la conspiration et passible de peine de mort et de confiscation des biens. Beaucoup de propriétaires de vignobles dont il était le courtier et auxquels il faisait investir des sommes importantes dans son négoce faisaient partie de ceux-là, le père de sa belle-fille le premier. Le baron Cambes-Sadirac avait quitté le pays dès octobre 1789.

C’est ainsi que se présentèrent à Monsieur Lacourtade père des demandes de remboursements ou de règlements de souscription à des voyages en droiture ou autres par des associés ayant un besoin urgent de liquidités. La première revendication de paiement arriva la nuit du 21 novembre 1791.

Chapitre 11

Il faut partir. Fin 1791

Catherine de Ménoire de Bauzeau

Catherine de Ménoire avait attendu la tombée de la nuit pour sortir de l’hôtel familial de la rue Margaux. La Baronne de Brassier, sa belle-mère, lui avait déconseillé cette aventure. Elle trouvait cela par trop dangereux, elle lui proposa d’aller quérir sa commission. Elle refusa, si cela tournait mal qui s’occuperait de ses deux petites filles. Elle était décidée, de toute façon elle n’avait pas le choix. Elle avait repéré le trajet qu’elle prévoyait de faire à pied afin de ne pas éveiller les curiosités. Emmitouflée dans un manteau sombre, elle avait longé les murs de la rue Sainte-Catherine dont les boutiques à cette heure avancée de la nuit étaient closes. Elle s’effrayait du claquement de ses talons résonnant sur les pavés mouillés et mal éclairés. Rabattant sa capuche, elle était passée le plus loin possible des lumières du théâtre devant lequel s’attardaient malgré le couvre-feu des noctambules bruyants. Sous les lugubres murailles en ruine, elle avait contourné la peur au ventre, les restes du Château-Trompette. Elle sursautait à chaque son, épouvantée à l’idée d’être apostrophée par la milice bourgeoise ou d’être agressée par quelques brutes. Elle était de plus fatiguée de son dernier accouchement qui avait eu lieu trois jours auparavant, ses jambes étaient lourdes. Elle avait rejoint le quai des Chartrons par les allées de platanes où, dans l’ombre, une foule interlope déambulait encore. Elle avait esquivé l’interpellation d’un homme fortement alcoolisée et qui la prenait pour ce qu’elle n’était pas. Elle était affolée, et se trouvait inconsciente, mais elle n’avait pas le choix. Elle croyait mourir de frayeur à chaque pas à chaque son, s’arrêtant au moindre doute, au moindre mouvement, se reculant dans l’encoignure d’une porte, dans le renfoncement d’une ruelle. Elle retenait ses larmes. Enfin, elle parvint devant la porte où deux semaines plus tôt elle était déjà venue. Elle frappa plusieurs fois et s’enfonça sous le porche. Dès qu’elle s’ouvrit, elle bouscula la personne et s’engouffra à l’intérieur. « — Pitié ! Fermez la porte ! ». John Madgrave reconnut la jeune femme. Il la rassura de son mieux et la soutenant, il la conduit dans l’appartement de Monsieur Lacourtade père. « — Madame la baronne ! Mais vous êtes morte ! ». Le vieil homme croyait voir une revenante. Il était allé le matin même faire ses condoléances à la messe funèbre donnée à l’église Saint-Bruno pour la parturiente soi-disant décédée de fièvre puerpérale.

— Oui, je sais, c’était une mascarade, mais je n’ai pas eu le choix.

— Assoyez-vous, Madame. Voulez-vous une boisson chaude ?

— Ce ne serait pas de refus.

Blanche comme un linge, elle s’était affalée sur le fauteuil, épuisée autant par la peur que par sa condition physique. Elle lui sourit tristement. Rassurée, elle respira, avala le café, que lui tendait le vieil homme, savourant la chaleur qui passait dans son corps. « — Vous pouvez parler devant John, j’ai toute confiance en lui. » Elle examina le secrétaire, et se dit que de toute façon cela ne changerait pas grand-chose. « — Comme vous le savez mon mari a émigré il y a de cela six mois maintenant. »

Elle omit de dire que son très cher époux avait oublié de lui faire part de son projet. Il était parti en ayant emprunté 40 000 livres en espèces métalliques au bourgeois le plus riche de Budos, un certain Latapy qui avait été capable de lui remettre la somme sur-le-champ. Lorsqu’à Pâques comme chaque année, elle s’était rendue au château de Budos où elle restait jusqu’aux vendanges, ce Latapy avait émis une suspicion quant à l’absence de son conjoint. À cette occasion, il lui apprit l’hypothèque contractée sur l’ensemble de ses possessions, y compris le château. Quoique sous le choc, elle s’était surprise à lui mentir avec sang-froid afin de le rassurer. Ce n’était pas la première fois que son mari ne donnait pas de nouvelles alors qu’il était aux armées. En fait, chaque fois qu’il avait une aventure extra conjugale, et elle savait qu’il entretenait une rousse sulfureuse dans sa ville de garnison. Mais le temps s’écoulant sans information de celui-ci, elle avait dû admettre que son époux avait abandonné sa famille sans laisser d’adresse. Elle surveilla la rentrée des récoltes jusqu’aux vendanges comme de coutume. La saison finie, elle regagna son hôtel particulier, rue Margaux, à Bordeaux, sans que quiconque n’ait revu le Baron pendant cette période, ni même reçu de sa part de quelconques nouvelles.

« — Et, comme vous le savez, les biens des émigrés vont être réquisitionnés. Étant sa femme, il ne fait pas de doute que l’on va venir m’arrêter, ne serait-ce que pour être informé de là où il est. En toute franchise, je l’ignore. Je suppose qu’il se situe à Coblentz, avec les armées du comte d’Artois. J’ai bien peur que l’on fasse peu de cas de mon innocence et je comprends bien que l’on ait du mal à me croire. C’est pourquoi ma belle-mère a eu l’idée de me faire mourir en couches. »

Monsieur Lacourtade père ne demanda pas d’où venait le corps qui avait remplacé celui bien vivant de Catherine de Ménoire. Ce n’était pas un grand mystère, le cercueil, qui était sorti de l’hôtel familial pour aller rejoindre les ancêtres dans le caveau de famille du cimetière de la Chartreuse, était juste plombé de pierre.Les deux femmes avaient espéré que personne n’irait vérifier et elles avaient eu raison.

« — Afin de pouvoir quitter le territoire, comme vous vous en doutez, j’ai besoin d’argent, pourriez-vous me donner une avance sur les vins entreposés chez vous. ».

Prévoyante, la jeune Baronne de Ménoire avait fait enlever les barriques de vin des chais du château, et transporter en lieu sûr à Bordeaux, soit chez un de ses négociants, et celui-ci était Monsieur Lacourtade. Il avait accepté deux semaines avant le dépôt exceptionnel de plus de cent tonneaux de vin provenant des récoltes de l’année de Budos et de Landiras ainsi que celles des années précédentes. Il avait toujours été en affaires avec la famille et notamment la Baronne de Brassier, la mère du baron. En même temps que sa cave, elle avait aussi dispersé le personnel du château qu’elle ne pouvait plus conserver. Elle avait emporté avec elle à Bordeaux son argenterie et quelques-uns de ses meubles auxquels elle tenait le plus.Seulement, ne se faisant aucune illusion, pour partir, elle devait laisser tout ce qui pouvait l’encombrer. Elle était donc décidée à céder le tout à sa belle-mère, qui en aurait de toute façon besoin pour l’entretien de ses petites filles, car pour plus de sûreté, elle s’en allait sans elles. C’était un déchirement, mais elle ne pouvait les mettre en danger. « — Madame, je peux vous faire une avance, mais je n’ai guère de liquidités chez moi, pouvez-vous attendre quelques jours ?

 — Hélas non ! À vrai dire, telle que vous me voyez, je suis déjà en route.

— Dans ce cas, je vais vous donner ce que j’ai et vous y adjoindre une lettre de change, si ce n’est pas indiscret, qu’elle est votre destination.

Elle hésita, c’était par trop dangereux, d’un autre côté sa belle-mère lui avait assuré sa totale confiance envers cet homme. Fataliste, elle répondit : « — si tout va bien je pars pour l’Espagne.

— Bien alors je l’adresse à Monsieur Cabarrus dont vous connaissez la famille, comme cela, vous n’aurez aucun problème. Et pour le reste ?

— Vous le donnerez à la Baronne de Brassier.

  Monsieur Lacourtade père exécuta les choses rondement, lui apporta une bourse bien garnie et la lettre, lui conseillant de ne jamais les montrer afin de ne pas éveiller l’envie. Puis le moment venu de partir, le négociant lui demanda comment elle comptait s’y prendre. Elle lui expliqua qu’elle devait rejoindre au lever du jour, ce qui n’allait pas tarder, une gabarre mise à sa disposition au bas du chemin du roi à deux rues de là. Elle ne lui dit pas que l’homme qui l’y attendait ne l’emmènerait jamais retrouver son époux. Il la raccompagna et quand elle eut passé la porte en compagnie de John comme garde du corps, monsieur Lacourtade père supposa qu’il ne la reverrait plus.

John Madgrave

Après cette aventure, d’autres vinrent réclamer leur dû, certains étaient mandatés par des clients absents. Parmi ces mandataires, tous n’étaient pas recommandables, certains étaient bien placés dans les sociétés de la province dépendant des clubs parisiens, cœur des partis de l’Assemblée, qui sous prétexte de salut public se disputait le pouvoir. Seulement, les caisses de la maison étaient faiblement garnies de par la conjoncture de plus en plus dramatique. La première solution, la vente de la propriété de campagne, avait calmé les premiers débiteurs, mais se révéla insuffisante. Afin d’apporter un sang nouveau, John Madgrave proposa de demander de l’aide à son père. Possédant de nombreux contrats de courtage avec la maison Lacourtade, ce dernier y trouva son intérêt. Trois mois plus tard, sir Madgrave accordait les crédits réclamés par son fils. Pris sur son héritage, le jeune commis par ce biais fut partie prenante de la maison Lacourtade, il devint ainsi son principal associé. Cela calma l’empressement des débiteurs.

Chapitre 12

Le chevalier part en guerre. Décembre 1791

Charles Louis Cambes-Sadirac chevalier de Saint-Aignan

« — Charles, Charles-Louis ! Réveille-toi. » Sortant de son sommeil au beau milieu de la nuit, il regarda, déconcerté, le jeune homme qui le secouait.

— Hercule ? Oh non, Hercule, pas ce soir.

 — Non, Charles ce n’est pas pour aller en ville, viens, j’ai besoin de toi.

Charles-Louis, alias le chevalier de Saint-Aignan, l’esprit embué, tout en enfouissant sa chemise dans sa culotte et jetant sa veste bleue aux parements blancs sur ses épaules, se demandait ce que pouvait bien lui vouloir son ami de toujours, Hercule François Vicomte de Louvigny. Ils ne s’étaient pas quittés depuis l’école royale militaire et s’étaient suivis ou précédés dans chaque régiment qu’ils avaient incorporé. Charles-Louis d’un tempérament posé et réfléchi avait sans cesse talonné son impétueux compagnon dans toutes ses frasques pour souvent l’en protéger à défaut de l’en dissuader. Cette fois-ci, il se demandait qu’elle bêtise, il allait encore faire. En catimini, ils sortirent du bâtiment principal de leur caserne où ils occupaient une chambre commune, ils longèrent les murs de celle-ci et rentrèrent discrètement dans les écuries. Ils ne risquaient pas grand-chose, la discipline se délitait. Hercule scella sa jument et jeta ses sacoches en travers. « – Mais, Hercule, que fais-tu, où vas-tu ?

— Je rejoins Monsieur de Bouillé à Coblentz, je suis fatigué d’attendre en vain que l’on nous dise ce que l’on doit faire. Tu viens !

— On en a déjà parlé, Hercule, il n’est pas question que je rallie l’armée des princes. Désolé, pas cette fois.

— Peux-tu taire voire cacher mon départ le plus longtemps possible ? Cela laissera le temps à ma lettre pour Marie-Jeanne d’arriver ?

— Bien sûr, Hercule, et fais attention à toi.

Il serra dans ses bras son ami, vérifia que nul ne pouvait le voir sortir de la caserne. Il le regarda quitter les lieux tout en ruminant encore la situation inconfortable dans laquelle les avait mis, lui et son régiment, le marquis de Bouillé. Celui-ci avait émigré et c’était réfugié à Coblentz après avoir réprimé les rébellions de Nancy pour lesquelles ils étaient venus.Il savait que son supérieur n’avait guère eu le choix ayant participé activement à la fuite de la famille royale interrompue à Varennes.Mais il avait jeté la suspicion sur son état-major, du moins ce qui en subsistait, car beaucoup de ses officiers jour après jour le ralliaient, comme son ami. Charles-Louis faisait partie de ceux qui étaient restés, mis en quelque sorte en quarantaine ; cantonnés dans leur caserne depuis l’été, ils attendaient les ordres et surtout un nouveau général. Hercule François s’était vite impatienté trouvant le temps long devant cette injustice. Las de tourner en rond, puisqu’il était pour ainsi dire prisonnier, il avait décidé de rejoindre l’armée des princes.Il avait essayé en vain de le convaincre et d’entraîner Charles-Louis dans son projet, mais il n’avait pas réussi ; aucun argument n’avait fait mouche.Il ne se reconnaissait pas dans l’état d’esprit de ces seigneurs, de ces prélats, de ces généraux, de ces magistrats qui avaient abandonné le trône au premier vent de la tempête. Ils prétendaient représenter la vraie France, la France de la fidélité, de la tradition ; mais il connaissait bien ces nobles qu’il avait croisés à Versailles, ou dans les lieux de plaisir de la capitale. Ils étaient nantis d’argent, ils se montraient en général gais, frivoles, persifleurs, arrogants. Ils parlaient du roi avec dédain, colportaient sur la reine les calomnies les plus viles. Que la famille royale courut de réels dangers, ils ne s’en souciaient pas. Leur seule idée, leur but unique était la restauration de l’ancien régime, avec ses privilèges, ses abus, ses erreurs les moins défendables, mais dont ils voulaient conserver le profit.

Habitué à voir leurs officiers loger en ville chez quelques belles pour tuer l’ennui, personne ne fit attention à l’absence du vicomte de Louvigny, jusqu’à ce qu’un ordre du ministère de la guerre le convoque avec Charles-Louis à Paris. Personne ne put étouffer ce dernier scandale qui remua même le ministère.

*

Charles-Louis, quant à lui, rentra à Paris à la demande de ses supérieurs par les nouvelles malle-poste. Il mit deux fois plus de temps qu’il en aurait fallu, l’organisation et le mauvais temps ralentirent de beaucoup le déroulement du voyage. L’hiver n’avait pas été aussi froid depuis bien longtemps. Les routes étaient détériorées, l’essieu du coche cassa par deux fois. Les auberges étaient sales et la nourriture le plus souvent infecte. L’état du pays n’était pas bon et son périple de retour lui en peignait un triste tableau. Quand ils passèrent la porte Saint-Martin, il fut soulagé.

*

« – Madame, Madame ! C’est Monsieur qui rentre !

– Vite, Marion, passe-moi mon pierrot.

Tout en finissant de nouer les rubans de son corsage, elle descendit au plus vite à la rencontre de son époux. « – Charles, mon ami vous voilà, vous auriez pu prévenir ! Tout en admirant la jolie femme dont les années ne le lassaient pas et en riant il lui répondit : « – Mais, ma mie, n’auriez-vous pas eu le temps de cacher votre amant ?

– Que vous êtes idiot !

Elle se nicha dans ses bras tout en faisant activer son personnel autour d’eux. La séparation avait été longue, plus d’un an s’était écoulé depuis son dernier séjour, aussi était-il heureux de se sentir chez lui. Il s’imprégna de la joie que son épouse avait de le revoir. Il reprit ses aises et remit à plus tard le but de son retour. Mais il n’eut guère le temps de profiter pleinement du bonheur conjugal.

*

À la démission de son prédécesseur, Monsieur de Narbonne-Lara devint ministre de la guerre. Il se serait bien passé de cette corvée. Il ne tenait pas à subir les mêmes reproches faits à Louis le Bègue Duportail, pour avoir notamment laissé les frontières sans garnison et sans défense suffisantes. Sa maîtresse, Madame de Staël, s’était servie de tous ses arguments et avait tant fait qu’il avait cédé et accepté de recevoir ce Charles-Louis de Saint-Aignan dont par ailleurs il avait connu le père. Cela n’était pas en sa faveur. C’était monsieur Necker, le père de sa maîtresse, qui depuis sa Suisse natale avait à l’instigation de son proche Monsieur Ajasson de Grandsagne procédé à la demande. L’oncle du jeune homme avait appris son infortune dans l’échange régulier de courrier entre son épouse et sa nièce.

Les méandres de l’amitié avaient donc conduit jusque dans son bureau Charles-Louis et cela ennuyait le ministre, car si ses états de service étaient bons, il cumulait de par sa naissance de lourds handicaps. Il était le fils et le neveu d’immigrés, et pour couronner le tout son dernier général avait aussi traversé la frontière. Il savait que les fonctions publiques, les divergences politiques, les aléas et les fluctuations du pouvoir amenaient parfois à ces extrémités, son prédécesseur lui-même en connaissait quelque chose. Il n’en voulait pas au jeune officier qui n’était pour rien dans tous ses impondérables, mais cela le mettait dans une situation inconfortable. Son secrétaire lui annonça son arrivée. Il le reçut à l’hôtel de Choiseul, ministère de la guerre. Charles-Louis se présenta en civil. « – Entrez ! Mon ami.

– Monsieur le ministre.

– Assoyez-vous, je vous prie.

Ni l’un ni l’autre n’étaient à l’aise. Charles-Louis ne comprenait pas très bien sa présence en ces lieux, et monsieur de Narbonne-Lara à peine plus.

– Monsieur, je vous ai fait rentrer à Paris, car vous vous trouvez dans une situation, disons délicate et des relations à vous dont je tairai le nom m’ont demandé de vous en tirer. Je vous enjoindrai donc de rester chez vous jusqu’à nouvel ordre.

– Bien Monsieur. Cela ne lui signifiait pas ce que l’on allait faire de lui, et il ne connaissait pas la situation délicate, dans laquelle il était. Il allait réclamer des éclaircissements quand le ministre reprit. « – Je vous recommande aussi de solliciter rendez-vous au ministère de l’Intérieur, étant éloigné de Paris, vous n’êtes peut-être pas au fait du décret contre les émigrés qui vous met peut-être en mauvaise posture.

– Mais je suis là !

– Oui, vous. Mais suivez mon conseil et allez en assurer ce ministère. En attendant, je vous saurais gré de vous tenir à la disposition de notre cabinet et de ne point quitter Paris.

*

Il sortit de son entretien troublé par ces demi-informations. Il ne savait que faire, il décida de suivre le conseil du ministre, il alla directement au ministère de l’Intérieur, à l’Hôtel rue Neuve des Petits Champs. Arrivé dans le labyrinthe des bureaux, il se s’interrogea. À qui devait-il s’adresser ? Un greffier l’envoya à l’étage, un autre, quatre couloirs plus loin, il allait désespérer quand un individu l’interpella. : « — Si je ne m’abuse, vous étiez à Nancy ? » Il répondit par l’affirmative, mais comme il jetait un œil intrigué, l’homme reprit : « — Vous ne vous souvenez pas de moi bien sûr. Il faut dire que nous étions nombreux. Vous cherchez, me semble-t-il !

– Oui, Monsieur, je m’efforce de trouver le secrétaire du ministre de l’Intérieur, mais j’avoue que je me suis perdu.

– Cela, je veux bien vous croire, je me demande si ce n’est pas fait exprès. Suivez-moi !

Il le précéda et entra dans un fastueux bureau. « – Excusez-moi, je ne me suis pas présenté, Monsieur Cahier de Gerville, accessoirement ministre de l’Intérieur. À qui ai-je affaire ?

– Monsieur Charles-Louis de Saint-Aignan, veuillez m’excuser monsieur le ministre, je ne savais pas.

– Ce n’est pas grave, de toute façon ces tralalas me fatiguent. Et pourquoi vouliez-vous me voir  ?

– je viens du ministère de la guerre où Monsieur de Narbonne-Lara m’a conseillé de paraître auprès de vos services pour vous assurer de ma présence en France suite à un décret promulgué.

– Ah, je présume que nous étions supposés avoir des doutes. Attendez, je vous prie, je vais faire appel à mon secrétaire pour les détails.

L’homme au langage franc et aux manières rudes le rassurait. Il revint presque aussitôt. « – Vous êtes bien le fils de Jean Étienne Cambes-Sadirac ci-devant Baron.

– Oui, monsieur le ministre.

– Bien, bien, en attendant le dossier voulez-vous boire un verre, je possède un savoureux Bourgogne.

Charles-Louis accepta, le fait d’avoir mentionné son père le perturba. Une trentaine de minutes plus tard, le secrétaire présenta les documents. Le ministre le feuilleta puis leva les yeux vers le jeune homme.

– Votre père détient de bons états de service, il était, lui aussi au ministère de la guerre… savez-vous ce qu’il est devenu ?

– Il a émigré en Angleterre, mais je suppose que c’est dans le dossier.

– Oui, c’est un fait, connaissez-vous le décret contre les expatriés ? Non bien sûr, le patrimoine de votre père devrait être mis sous séquestre puisqu’il ne pourra rentrer au 1er janvier.

L’homme examinait les réactions de Charles-Louis et quand il vit ses épaules s’affaisser, il comprit qu’il l’ignorait. « — Toutefois, dans votre situation ses biens vous seront transmis, à vous et autres héritières, puisque vous avez trois sœurs. J’ai le regret de vous dire que votre père est décédé d’une maladie de poitrine, semble-t-il.

– Mon père est mort ! Il s’était levé et rassis à la révélation. Il était stupéfait de l’annonce. Il n’avait pas de nouvelles depuis son départ. Il l’avait aidé à organiser son voyage bien qu’il fut alors contre. Sa belle-mère était tellement affolée que son père n’avait pas voulu tergiverser. Ils avaient donc fermé une partie de l’hôtel et le jeune couple n’avait gardé ouvertes que les pièces à leur usage. Il s’était bien inquiété, mais il n’avait eu connaissance que de leur arrivée à Londres et depuis rien ; de son côté, sa vie l’avait happé.

Le ministre ratifia le dossier, lui fit remettre un double et le raccompagna.

*

Cela n’avait pas éclairci sa situation. Charles-Louis ne voyait rien venir. Il commençait à trouver le temps long. Il s’était présenté à plusieurs reprises au ministère où il lui avait été demandé de patienter ; il n’y avait rien pour lui. Quant au ministre, il refusait tout nettement de le recevoir. L’incertitude de sa position et son inactivité avaient fini par créer un malaise ;l’inquiétude s’était infiltrée dans la maison.

Élisabeth était assise devant la cheminée, un ouvrage dans les mains et regardait le large dos de son époux. Il contemplait la neige tomber à la fenêtre de son salon à l’étage de l’hôtel de Cambes. Il gardait ses épaules courbées et semblait soucieux, et dans ces cas-là, elle avait toutes les peines du monde à le sortir de son mutisme.

Alors qu’il était resté à sa place, il vit dans la rue arriver une estafette, les choses allaient peut-être bouger. Barthélemy son valet entra pour annoncer l’émissaire. Il prit l’ordre et le congédia. Charles-Henri était incorporé comme capitaine dans l’armée du Nord, dont Monsieur de Rochambeau venait d’obtenir la nomination comme général en chef en même temps que son bâton de maréchal. Il aurait dû être satisfait, mais il n’aimait pas être ballotté par le destin. Il allait repartir pour les rives de la Meuse. Il doutait que ce fût une bonne chose, mais au début du mois la rupture des relations diplomatiques entre la France révolutionnaire et l’Autriche faisait des bordures du fleuve une frontière litigieuse. Les troupes d’immigrés étaient depuis longtemps massées derrière et parmi elles plus d’un ami. Si cela n’avait été que de lui, il se serait retiré dans ses terres. La politique, au contraire de son père, lui avait toujours déplu, quant à l’armée depuis que la guerre s’effectuait entre frères de la même Nation, elle le rebutait. Mais il n’avait pas le choix.

Élisabeth lui dit au revoir avec un pressentiment au creux du ventre, mais elle mit ça sur le compte de la séparation qu’elle ressentait douloureusement. Elle le regarda partir, s’imprégnant de son image comme s’il n’allait pas revenir. Marie-Amélie eut toutes les peines du monde à la sortir de son abattement.

Sir Joshua Reynolds, 1723-1792, British, Miss Mary Hickey, 1770)
Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 3 et 4

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Chapitre 3.

1788. Les affres d’un négociant bordelais.

Lacourtade Henri

Henri Lacourtade se reposait de plus en plus sur son fils et sa belle-fille ainsi que sur John, qu’il avait pris en affection, pour faire fonctionner la maison. Il ne s’en désintéressait pas, mais il pensait que le temps venait où il faudrait passer la main. Il passait son temps en plus de la maison de négoce entre sa bibliothèque et la maison de campagne de Caudéran, où il s’était pris d’engouement pour l’agencement du parc, passion qu’il partageait avec sa belle-fille. Comme son fils, il fréquenta l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de la ville et avait même accepté de rentrer dans la franc-maçonnerie sur l’invitation de Monsieur de Saige, ce qui avait facilité le mariage de son fils avec une jeune fille de la noblesse. Il intégra la loge de « l’Intime Fraternité « et fut parrainé par Étienne François Charles Jaucen baron de Poissac, conseiller au Parlement, dans son hôtel particulier, sur les allées d’Albret. Il avait vite constaté que sous couvert d’égalité, c’était le jeu des pouvoirs, le mécanisme subtil des influences, le rodage des transmissions qui s’ordonnançait dans ces loges. Il pensait comme beaucoup que les loges comme les académies permettaient de tisser et d’étendre les relations nécessaires pour occuper sa place dans la société et développer son commerce. Il y avait écouté des concerts et y avait aussi vu les premières expériences sur l’électricité, mais il avait surtout entendu les nouvelles idées. Il avait même assisté au « discours sur la nécessité et les moyens de détruire l’esclavage dans les colonies » par André Daniel Laffon de Ladebat. Il l’avait au demeurant trouvé brillant, mais l’accueil chaleureux qu’il reçut par la jeunesse bordelaise dont les fortunes familiales dépendaient pour beaucoup de la traite ou de son marché parallèle était pour lui par trop ironique à son goût. Comme la plupart, il avait lu les philosophes que son siècle avait vus naître, il en avait apprécié certaines idées et certains talents de virtuosité de réflexion, mais il ne s’en méfiait pas moins. Car toutes ses idées étaient bien belles, cependant il n’était pas sûr que ce fût bon pour le commerce, cela entraînait du changement, du désordre et pour les affaires rien ne valait la stabilité. Aussi quand il retrouvait John, devenu son secrétaire et son confident, dans son bureau, il le prenait pour témoin. Il se lançait alors dans un monologue suivant le sujet qui le taraudait. « – Mon petit, c’est bien beau de parler de liberté à tout bout de champ, mais à mon avis j’ai peur que mes compatriotes ne soient las d’un bonheur qui finit par les ennuyer, car il est par trop tranquille. Pour être honnête, en dehors de quelques personnes dont les actes sont malveillants ou pour le gouvernement un sujet particulier d’irritation, le reste des citoyens jouit de la liberté de fait la plus complète. On parle, on écrit, on agit avec la plus grande indépendance, on brave même l’autorité avec une entière sécurité. La presse n’est pas libre de droits, c’est un fait, mais tout s’imprime, tout se colporte avec audace. Les personnages les plus graves, les magistrats même, qui devraient réprimer ce désordre, le favorisent. On trouve dans leurs mains les écrits les plus dangereux, les plus nuisibles à toute autorité… Si on nie que ce soit là de la liberté, il faut convenir au moins que c’est de la licence. » Cela faisait sourire le jeune homme qui pendant ce temps ouvrait, triait le courrier venant des comptoirs d’Afrique ou des colonies et attendait que son maître soit prêt à lui donner des directives pour les réponses. Mais le vieil homme reprenait, tout en changeant de sujet, car il sautait souvent du coq à l’âne. « – Tu sais mon petit, c’est toujours pareil, ils ont tellement peur de l’impôt qu’ils sont anxieux des signes extérieurs de richesse et ils jouent toujours un peu les misérables, mais dès qu’il y a fête, alors là ils n’hésitent pas à parader. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent, j’ai bien peur qu’ils s’ennuient tout simplement… Et puis il y a trop de jeunes gens qui sont oisifs et meublent leurs temps avec de la philosophie de bas étage. »

Et Monsieur Lacourtade père n’eut pas fini de faire montre de son bon sens, car tout s’accéléra lors de l’année 1788 avec la décision de convoquer les États généraux par Monsieur Loménie de Brienne. Son salon ne désemplit pas, sa belle-fille se mit en devoir de recevoir les amis de son époux. Élie Guadet et Pierre Victurnien Vergniaud y vinrent très vite, accompagnés d’Armand Gensonné et Antoine Duranton avec lesquels, sur l’incitation du président Du Paty, ils avaient créé une association. Elle regroupait toutes les sciences encouragées par les gens de lettres, les artistes et les amateurs, et était semblable à celle de Paris, tout comme le musée de Bordeaux qu’ils avaient aussi initié imitant celui de la Capitale. Ils eurent même le plaisir de recevoir l’abbé Dupont des Jumeaux, fondateur du Journal de Guyenne, le premier quotidien bordelais. Le petit salon de Marie-Amélie Lacourtade ne rivalisait pas avec celui de sa marraine Madame de Verthamon, épouse de Monsieur de Saige, où tout ce monde se retrouvait régulièrement et y croisait en plus l’intendant de la région, Nicolas Dupré de Saint-Maur, Romain De Sèze, Laffon de Ladebat, Monsieur de Lisleferme, avocat au Parlement et président du musée, tous protecteurs de cette institution. C’est lors d’une de ces soirées après la fête de Noël que l’assemblée se félicita dudoublement du tiers état. Monsieur Lacourtade ne put s’empêcher de laisser échapper discrètement en direction de son hôtesse. « – J’ai peur que cela ne change pas grand-chose ! Ce sont toujours les mêmes qui auront tout ! » Ce à quoi elle répondit n’en pensant pas moins. « – Voyons mon ami un peu d’optimisme. »

Ce soir-là, il rentra, contrarié, et trouva John rattrapant un retard de courrier à la lumière d’une chandelle. Comme le jeune homme lui faisait remarquer sa mauvaise figure, le vieil homme lui raconta les derniers événements et conclut comme à son habitude par un monologue. « – Ils se gargarisent des mots : liberté, patriotisme, bien-être, bonheur ou bien oppression, tyrannie, despotisme. Ils en ont plein la bouche. Ils claironnent tous qu’ils veulent l’égalité pour tous à condition que l’on ne touche pas à leurs privilèges bien entendu. Clergé, Noblesse, Parlement, Tiers-État, chacun veut une extension de prérogatives pour soi et pour les siens, et la suppression de toutes celles qui lui sont étrangères. La noblesse de province ne veut plus supporter le joug de celle de la cour ; le clergé inférieur veut entrer en partage des dignités du haut clergé ; les officiers et sous-officiers de l’année, partant des mêmes principes, tiennent le même langage, et les grands seigneurs trouvent très bon que le roi fût le maître absolu partout ailleurs que dans leur classe. Conclusion cela ne peut que mal finir. »

Le pays se mit toutefois en branle, les nobles et les prêtres élurent directement leurs délégués. Pour le Tiers, les électeurs de chaque bailliage ou sénéchaussée se réunirent par paroisses ou par corporations pour élire des délégués qui à leur tour élurent leurs députés aux États Généraux. Pour Bordeaux plusieurs nobles libéraux appuyèrent les revendications du Tiers, parmi eux André Daniel Laffon de Ladebat, déjà reconnu comme un philanthrope, fut élu par la paroisse de Pessac, mais cette désignation d’un noble comme député du Tiers ne fût pas du goût de la majorité de l’aristocratie et d’une partie de la bourgeoisie, aussi fut-elle invalidée, aussi fut-il obligé de rejoindre l’Ordre de la noblesse. L’anecdote remua la société bordelaise et donna de l’eau au moulin à Monsieur Lacourtade qui n’en finit plus de commenter tous les évènements politiques. « – Je savais bien que cela ne se passerait pas sans friction, sais-tu mon petit, que Monsieur de Ladebat, dont je t’ai déjà parlé il me semble, a tenté avec le Duc de Duras et d’autres nobles, de produire un cahier de doléances particulier retenant des revendications des corporations et des habitants des campagnes. Bien sûr, on ne peut nier le très bon résultat de Monsieur de Ladebat avec sa ferme expérimentale à Pessac, il était donc à même de comprendre ce qu’il voulait défendre. En tout cas, ce fut sans résultat. Il faut dire qu’il est difficile, sans paraître trahir son ordre, de défendre des intérêts qui lui sont apparemment opposés. Remarque, l’abbé Sieyès et le marquis de Mirabeau rejetés par leurs ordres, eux, sont parvenus à la grande joie de mon fils et de ses amis, à se faire élire par le Tiers. Ils ne m’enlèveront pas de l’idée que ce n’était que pour grignoter un peu de pouvoir, certains feraient n’importe quoi pour un lambeau de celui-ci ! » Et cela pouvait durer tard dans la nuit.

Le salon « des Chartrons « ne désemplit plus, chaque Ordre se dut de rédiger des Cahiers de doléances. Pour cela, on allait tous les jours chez les uns ou chez les autres, François-Xavier Lacourtade ayant le lieu le plus confortable, ses amis finirent par s’y installer. Entre deux idées, ils commentaient ce qui se passait à Paris. L’Affaire Réveillon avait été particulièrement commentée tant elle avait choqué. Chacun donna son avis sur le drame de cet entrepreneur de papier peint. Des manifestations ouvrières, au faubourg Saint-Antoine, suite à un mot mal interprété, avaient dégénéré et amené la troupe à ouvrir le feu pour arrêter le pillage de la manufacture. L‘incident avait frappé les esprits. Les uns essayèrent de disculper cet emportement malheureux afin de pouvoir pardonner les insurgés, les autres, dont Marie-Amélie était, pensaient que rien ne pouvait justifier ces massacres. Monsieur Lacourtade père prophétisa que ce n’était qu’un début, ce qui fut rejeté avec désinvolture par les jeunes gens.

Puis tout se calma, car élu, François-Xavier Lacourtade, accompagné de ses amis, partit pour Paris et furent à l’ouverture des États Généraux à Versailles dans la salle de l’Hôtel des Menus Plaisirs. Monsieur Lacourtade père et sa belle-fille se concentrèrent sur le négoce de la maison et attendirent les nouvelles qui ne tardèrent pas à venir. La première fut l’obtention de Necker pour le doublement du Tiers-État, et fut suivie du blocage des débats par la noblesse et le clergé. Tout cela nourrit les conversations et fit passer le décès du petit dauphin de France pour une anecdote. Monsieur Lacourtade père constata que les choses avaient bien changé.

David Jacques Louis (1748-1825).

Le serment du Jeu de Paume, lors duquel le Tiers-État décida de se constituer en Assemblée Nationale, fit l’effet d’une bombe dans la bonne société. Monsieur Lacourtade trouva que tout allait trop vite ou alors qu’il devenait trop vieux. Il fut choqué quand le Tiers-État refusa les ordres du roi même s’il n’était pas d’accord avec ceux-ci. Ensuite, il trouva bien qu’il y avait de quoi se réjouir lorsque le vote par tête fut obtenu à la fin du mois de juin, mais il n’en resta pas moins inquiet à l’annonce des émeutes qui secouaient les barrières d’octroi de Paris de peur que les convois de blé soient bloqués. Lorsque la capitale fut en état d’émeute généralisée et que les insurgés saisirent les stocks de grains, détruisirent les octrois et ouvrirent des prisons, il annonça solennellement lors du repas dominical, auquel siégeaient sa belle-fille et ses deux commis. « – Mes enfants tout cela n’annonce rien de bon, nous allons entrer dans des temps difficiles ! » Marie-Amélie plus optimiste et qui, comme son mari, s’enthousiasmait de tous ces changements qu’elle trouvait salutaires, n’arriva pas à le rassurer. La prise de la Bastille, qu’ils apprirent cinq jours plus tard, fut perçue loin de la Capitale de façon mitigée, et n’améliora pas le pessimisme du vieil homme.

L’automne n’était pas arrivé qu’il y avait eu la création d’une milice bourgeoise à Paris qui prit le nom de Garde Nationale. Puis il y eut le rappel de Necker, qui tenta de s’opposer à la confiscation des biens du clergé, et les premiers départs en émigration. Le comte d’Artois, frère de Louis XVI, et le prince de Condé, tous deux affolés par la tournure prise par les événements, s’exilèrent à l’indignation de Marie-Amélie. Puis il y eut ce que l’on appela a posteriori la « Grande Peur « et qu’ils vécurent dans leur propriété de Caudéran et lors de laquelle ils pensèrent comme beaucoup qu’ils allaient être massacrés par des brigands qui s’avérèrent ne pas exister, et qui eurent pour résultat d’armer le moindre paysan. Puis ils apprirent le massacre au cours d’une émeute du contrôleur général des finances, Foullon et l’intendant de Paris, Bertier de Savigny, ce qui mit en relief les présages de Monsieur Lacourtade. En réponse à l’agitation paysanne l’Assemblée Nationale constituante abolit les privilèges, du moins ce qui ne les contraignait pas trop, car la plupart nobles ou bourgeois étaient propriétaires fonciers. Puis il y eut l’émission d’un premier emprunt de trente millions lancé par Necker, la proclamation de la liberté de la presse et la lecture à l’Assemblée Nationale de la Déclaration des « Droits de l’Homme et du Citoyen » qui enthousiasma le peuple et fut ardemment commentée dans le salon de madame de Verthamon. S’inspirant des principes des Lumières, elle était une condamnation sans appel de la monarchie absolue et de la société d’ordre, ce qui répondait aux espoirs de tous les participants de la soirée dont beaucoup étaient nés dans la bourgeoisie de négoce. Reflet de leurs aspirations, elle garantissait les libertés individuelles, sacralisant la propriété, ouvrant à tous les emplois publics et partageant le pouvoir avec le roi. Mais restant circonspect, Monsieur Lacourtade père conclut avant de quitter l’assemblée réjouie. « – Vous verrez mes enfants, il faudra plusieurs décennies avant que ce ne soit la réalité, avant ça le navire va tanguer fortement ». Tous s’amusèrent de la défiance du vieil homme.

Et la première bourrasque vint, à la surprise de tous, début octobre alors que l’on finissait de mettre le vin en barrique pour le faire vieillir. Le roi et sa famille avaient été ramenés à Paris par des femmes réclamant du pain. Certains commencèrent à douter du déroulement des événements politiques et sous différents prétextes et quittèrent le pays.

De son côté, François-Xavier vint rendre visite aux siens et fit un court séjour dans leur maison de campagne. Au milieu de ses comptes rendus, il raconta l’anecdote de ce docteur qui avait poussé son sens de l’humanité à mettre au point un engin avec le chirurgien Antoine Louis, plus sûr, plus rapide et moins barbare pour réaliser une exécution capitale. Les deux créateurs l’avaient nommée la « Louison ». Ce docteur nommé Joseph-Ignace Guillotin avait proposé à l’Assemblée sa nouvelle machine servant à exécuter les condamnés à mort et elle avait été agréée.Monsieur Lacourtade père, plus circonspect devant l’enthousiasme de son fils pour l’humanité dont avait fait preuve l’Assemblée, ne put s’empêcher de déclarer : « – Dieu fasse qu’elle ne serve pas trop ! »

*

Le tourbillon continua, à la fin du mois d’octobre Armand-Gaston Camus élu président de l’Assemblée Nationale constituante institua la loi martiale, puis la même Assemblée vota l’interdiction provisoire de prononcer des vœux de religion et décida de la nationalisation des biens du clergé. Un soir Monsieur Lacourtade père annonça à celui qui était son confident. « – Mon petit, la France sera dorénavant découpée en 83 départements, le nôtre s’appellera la Gironde ! » Quelque temps plus tard, il commenta un nouveau décret : « – Décidément ils n’auront de cesse de tout bouleverser, ils viennent d’abolir le droit d’aînesse, et les filles hériteront à parts égales comme leur frère ! Ma foi, pourquoi pas ! Mais cela va mettre bien des désordres chez les notaires ! Et va morceler en un rien de temps, bien des patrimoines, construits au fil des générations. » Quelques jours plus tard, il lut dans « la petite Gironde « que le dénommé Barnave, porte-parole des colons de Saint-Domingue, avait fait admettre le maintien de l’esclavage dans les colonies. Il avoua son soulagement à son bras droit qui le comprit bien, car cela aurait mis à mal une bonne partie de leur commerce. Mais quand en juin 1790 il apprit la suppression de la noblesse héréditaire, il s’exclama : « – Sont-ils bêtes, un aristocrate reste un aristocrate, on ne change pas d’arbre généalogique par décret ! Ils veulent leur faire porter leurs noms de famille que pour la plupart, ils devront exhumer de coffres et parchemins poussiéreux oubliés de tous. Ils leur ordonnent d’abandonner les noms des terres que de toute façon ils possèdent encore. Tout ça pour ne pas froisser le peuple. Tu vas voir mon petit si un Mirabeau va apprécier longtemps de ne plus s’appeler que Monsieur Riqueti ou si le marquis de Lafayette se sentira mieux dans la peau de Monsieur Motier. Ils en reviendront, tu verras mon petit, la vanité sera trop forte, ils l’abolissent, car ils ne peuvent l’avoir par le sang et le droit, mais bon c’est le principe de leur égalité ! » Monsieur Lacourtade père ne se rendait pas compte qu’au fil du temps il se détachait des bouleversements occasionnés par la révolution et qui transformaient insidieusement sa vie. Puis au grand scepticisme de celui-ci, se demandant comment elle allait s’y prendre pour garder la paix, l’Assemblée dénonça le Pacte de famille qui par une série d’accords entre les différentes branches de la maison régnante avait assuré l’hégémonie ou tout au moins avait évité toutes nuisances entre elles, évitant les conflits. Il n’eut pas le temps de s’attarder dessus, entre la démission de Jacques Necker et l’adoption du drapeau tricolore, et le début de coalition des pays frontaliers, Monsieur Lacourtade père apprit qu’il allait être grand-père et il exulta de joie à l’idée d’avoir un petit-fils, ce dont il ne doutait pas. Il fut plus déçu d’apprendre qu’après réflexion Marie-Amélie s’était décidée à rejoindre son époux qu’elle trouvait trop longtemps absent.

Chapitre 4.

Paris, fin 1790.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac
Épouse Lacourtade

Marie-Amélie avait fermé la demeure de Caudéran après les fêtes de la Toussaint de 1790. Elle laissa son beau-père s’occuper à nouveau pleinement des affaires familiales. Celui-ci retourna s’installer dans leur hôtel sur le quai des Chartrons. Les meubles avaient été couverts de draps, et les volets clos, la maison restant sous la surveillance d’un couple de concierges, son absence étant indéterminée. Elle avait eu un pincement au cœur au souvenir du dernier passage de son époux qu’elle rejoignait à Paris, mais avait suivi une bouffée de joie se sachant enfin enceinte après cette attente qui lui avait fait tant craindre d’être dans l’incapacité de procréer. Elle le revoyait arrivant dans l’allée de platanes jonchée de feuilles sous le soleil d’automne après trois mois de séparation. Ils s’étaient retrouvés comme aux premiers jours, quittant à peine leur lit. Et de cet instant de bonheur, la vie avait éclos en elle. Elle avait décidé de regagner la capitale avant que sa grossesse ne le lui permette plus.

*

Après un voyage sans encombre, Marie-Amélie était arrivée sous le soleil dans la capitale, ce qu’elle avait considéré comme un bon présage. Tout en remettant de l’ordre dans sa tenue, elle leva les yeux vers l’immeuble qu’elle habiterait désormais quand surgit de la porte-cochère son époux. Elle éclata de rire de le voir essoufflé d’avoir descendu les escaliers à toutes jambes pour l’accueillir. Elle se moqua de lui. Il la prit dans ses bras heureux de la sa présence et la fit tournoyer. Tout en riant de plus belle, elle le pria d’arrêter ses enfantillages. « – Voyons François que vont penser les voisins ?

– Cela m’est égal ! Tel un propriétaire, il lui montra la façade de l’immeuble dans lequel elle logerait pendant son séjour au bord de la Seine dans l’île Saint-Louis renommée « île de la Fraternité ». À Paris depuis peu tout était rebaptisé selon le mode révolutionnaire, on n’était plus Monsieur ou Madame, mais citoyen ou citoyenne. Illuminé de soleil toute la journée, l’appartement, situé au deuxième étage, était clair. Son époux lui avait fait faire le tour du propriétaire, tout fier qu’il fût du joli meublé, qu’il avait pu se procurer pour son confort par l’intermédiaire de la tante de celle-ci. Il appartenait à l’un de ses amis qui était allé en voyage en Italie pour un temps indéterminé. Ses fenêtres donnaient sur le dos de la cathédrale Notre-Dame, ainsi que sur le quai des Tournelles où les bateliers échouaient leur embarcation sur la rive gauche du fleuve. Tout n’était que vie et couleurs, elle était heureuse. Le peu qu’elle avait vu de la ville lui plaisait malgré le bruit et la puanteur qu’exhalaient ses rues. François-Xavier avait engagé, pour servir son épouse, une chambrière, une belle normande appelée Anastasie, ce qui avait fait sourire Marie-Amélie se demandant comment les parents avaient pu avoir l’idée du prénom, et une cuisinière, bonne femme ronde si l’en était, prénommée Honorine. Celle-ci officiait dans la cuisine située dans la cour. Se rajoutait au service du couple une jeune servante, enfant de la famille de la cuisinière qui avait l’allure d’une souris et que tous baptisaient Grisette. François-Xavier, lui, avait pour son usage personnel, Damien, son frère de lait et valet de chambre qui l’avait toujours suivi où qu’il aille. Ils détenaient donc tout le confort souhaitable. L’installation fut joyeuse d’autant que l’appartement était spacieux avec ses deux chambres agrémentées de leurs boudoirs avec vue sur jardins, du salon donnant sur la Seine par un très beau balcon en fer forgé juxtaposé à la salle à manger et au bureau. Les présentations faites, François-Xavier entraîna sa jeune épouse ravie dans leur alcôve qu’il ferma derrière lui.

*

Sir Joshua Reynolds, 1723-1792, British, Miss Mary Hickey, 1770
Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Dès le lendemain, la première visite de Marie-Amélie fut pour sa tante Marie-Louise La Fauve-Moissac, marquise Ajasson de Grandsagne. Celle-ci la reçut avec joie dans son hôtel particulier du Marais qu’elle occupait, n’étant pas de service auprès de la reine. Le hasard l’y fit retrouver sa belle-sœur qu’elle ne connaissait guère ne l’ayant rencontrée en tout et pour tout que trois fois dans des conditions peu liantes. Il y avait alors eu beaucoup de monde autour d’elles.

Élisabeth Chevetel de la Rabellière avait été essentiellement élevée au couvent des clarisses urbanistes à Fougères en Bretagne. Elle en avait gardé une nature posée, économe de geste, caractérisée par une grande douceur. Lorsque sa mère, Madame Chevetel, gravement malade, avait senti sa fin proche, elle avait emmené Élisabeth aux côtés de sa sœur, clarisse au sein de l’abbaye de leur ville natale à Fougères. Vinciane Chevetel de la Rabellière à peine arrivée, son enfant en sécurité, s’abandonna à une mort lente, laissant les sœurs remplacer l’image maternelle auprès de la petite fille. L’austère couvent créé autour d’un cloître sous un toit à longs-pans en ardoise, dessous un ciel souvent gris devint la maison d’Élisabeth et ne sembla jamais vraiment déprimant à la petite orpheline de cinq ans que sa tante couvait avec ses comparses. Son décor journalier était constitué de bâtiments construits en pierre de taille granitée et en moellon schiste. Ils étaient composés d’un rez-de-chaussée à galerie sur le déambulatoire, d’un étage carré et de deux niveaux de combles. Le premier était éclairé par des lucarnes à frontons alternativement triangulaires et circulaires sur le cloître, le second, où les sœurs lui avaient aménagé une chambrette, par des outeaux. Elle était surveillée le plus souvent par les novices, venant en aide par tout où elle le pouvait. Fille unique et héritière du baron de la Rabelliere, colonel dans le corps expéditionnaire français mené par le comte de Rochambeau pour soutenir les colons américains dirigés par George Washington contre les troupes britanniques, elle y était heureuse et ignorante de ce qui se tramait pour elle à l’extérieur de ses murs. Si son père ne détenait pas une très grande fortune, elle n’était pas négligeable, voire elle pouvait passer pour conséquente. Afin de protéger sa petite fille devant laquelle il était en adoration, il avait conclu un contrat de mariage avec son ami le baron Cambes-Sadirac pour sa fille et le fils aîné de ce dernier, Charles Louis. L’union conjugale aurait lieu dès que la fillette se transformerait en femme et ce jour-là le promis possèderait les terres de Saint-Aignan devenant ainsi le chevalier de Saint-Aignan.

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva au couvent, Élisabeth venait d’avoir huit ans. Elle se souvenait vaguement de ce père qu’elle avait peu connu. Si elle ressentit un grand abattement, ce fut de ne pas assez se remémorer l’image paternelle pour en être attristée. Elle culpabilisait de ce manque de sentiment et n’osait en parler à quiconque. Mais elle s’inquiéta bien plus d’être informée du même coup qu’elle était promise à un garçon de trois ans plus âgé. Éduquée au milieu des sœurs, avec pour compagne de son âge les novices, son apprentissage s’était bornée au rudiment de l’écriture et de la lecture ceci afin de pouvoir lire la Bible. Elle ne connaissait des hommes que l’homme à tout faire du couvent, un pauvre bossu, qui, bien que gentil, lui faisait peur. Sa tante la rassura quant à ce mariage qui n’était pas pour demain, mais elle n’obtint pas plus d’informations. Au-dehors, un combat pour sa fortune se disputait, entre l’abbaye qui désirait que le testament du baron soit respecté, car il recevait un huitième de l’héritage de la fillette pour l’avoir élevée et son oncle qui avait décrété qu’il devenait son tuteur et, donc, le gestionnaire de la cassette de celle-ci. Médecin du comte de Provence, il était soutenu dans ses ambitions par le marquis de La Rouërie dont il avait guéri l’épouse gravement malade. Au milieu des chicanes engagées, le baron Cambes-Sadirac rappela que la jeune fille, quoi qu’il en soit, était promise à son fils et qu’il ne laisserait personne mettre la main sur c capital que lui-même convoitait. Le système judiciaire investit cette affaire comptant bien en retirer des subsides. Les années s’écoulèrent en procédures sans qu’aucun des partis n’emportât le pactole. La nature finit par régler le problème. Lors de sa treizième année, Élisabeth tomba malade, les clarisses crurent que la jeune fille allait mourir d’une crise d’anémie et au cours de celle-ci, elle eut ses menstruations. À peine rétablie et sans mettre un pied à l’extérieur, son mariage fut célébré dans la chapelle du couvent. Charles-Louis qui s’apprêtait à intégrer le corps de régiment de Guyenne, régiment du Dauphin, comme lieutenant, accompagné par son père, opéra un crocher afin d’épouser la jeune fille. Inconnus l’un pour l’autre, à peine sorti du monde de l’enfance, ils se découvrirent et se trouvèrent rassurés. Élisabeth était mince avec une chevelure flamboyante aux lourdes boucles, des yeux noirs qu’une myopie agrandissait et le teint pâle ; quant à lui, il était devenu presque un homme avec ses seize ans, grand, châtain, la taille bien tournée. Ils composaient un joli couple. Sous le regard attendri des sœurs qui l’avaient élevée, elle dit oui au jeune homme ému par la fragilité de sa jeune épouse, un oui qui tenait lieu de formalité. La cérémonie finie, la mère supérieure offrit exceptionnellement un verre de vin, celui-ci avalé, le jeune marié repartit vers sa destination laissant la mariée déconcertée qui ne pouvait le suivre dans une ville de garnison. Trop jeune, pour concevoir, il en avait été décidé ainsi entre son beau-père et sa tante. Le jeune époux vint la rechercher deux ans plus tard, au cours desquels ils échangèrent quelques lettres insipides. Elle n’avait pas grand-chose à raconter et lui ne pouvait décrire ce qu’il vivait. Il l’emmena dans un premier temps dans le domaine de Saint-Aignan entre la Garonne et la Dordogne, elle apprit que dans sa dot, il y avait notamment les terres adjacentes. Le petit château conçu par Victor Louis la séduisit aussitôt et devint son lieu de villégiature préférée. Pendant son séjour, elle découvrit son époux et avec toute la candeur de son innocence, elle en tomba amoureuse. De son côté, Charles-Louis s’attacha à la jeune fille sans expérience qui le regardait comme un dieu. Il leva le voile sur la vie de sa jeune épouse et quand il saisit qu’il n’y suffirait pas, il l’emmena auprès de sa tante Madame La fauve Moissac, qui compléta un manque d’éducation évident pour paraître en société. Élisabeth, de caractère docile, se laissa façonner. Son intelligence lui permit de comprendre l’importance de tout ce qu’elle apprenait afin de tenir son rang. Elle n’aimait pas trop le monde et elle ne s’y mêlait que chaque fois que c’était incontournable. Elle y apparaissait très réservée, voire un peu gauche. Si ce n’était sa beauté de rousse, que les coiffures à la mode plus naturelles mettaient en valeur, elle serait passée inaperçue. En revanche, elle se donnait pour les œuvres avec toute la modestie possible, allant d’un hospice à un autre, apportant de la nourriture, des biens de première nécessité et son temps qu’elle n’hésitait pas à accorder aux malheureux. Sa timidité disparaissait devant les besoins des indigents, elle frappait aux portes de ses connaissances pour obtenir d’eux de l’aide, surprenant ceux-ci par son audace son obstination à recueillir des fonds. Elle se forgea dès son entrée dans le monde une réputation de bonté qui était justifiée, même si pour beaucoup cela n’avait guère d’intérêt. Son beau-père, chez qui elle vivait, était fier de celle-ci, il aimait sa nature simple, solide de bon sens, sans fioritures. Son fils étant souvent absent de la demeure familiale, il appréciait ses tête-à-tête qu’il s’accordait avec sa belle-fille entre deux séjours à Versailles loin des tumultes de la cour. Aussi quand il décida de se remarier il prit la peine de lui demander son avis qui, bien qu’anecdotique, lui importait. Amusée, elle lui en donna un favorable, arguant qu’il était dans la force de l’âge et que ce ne pouvait être qu’une bonne chose. Il revint donc à l’hôtel Cambes-Sadirac avec la nouvelle baronne de trois ans plus âgée qu’Élisabeth. Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche, dans un premier temps, face à la gentillesse de celle-ci, se méfia. Elle était peu habituée à ces façons. Dans un deuxième temps, elle pensa qu’elle était gourde et se mit à la mépriser. Mais ce dédain se retourna contre elle tant Élisabeth était aimée de sa maison et de son entourage. Les domestiques de l’hôtel obéissaient prioritairement aux demandes de celle-ci allant souvent à l’encontre de la nouvelle baronne. La guerre qu’elle voulut déclarer s’éteignit d’elle-même désarmée par un adversaire conciliant et bienveillant.

Ce fut l’année de l’arrivée de sa belle-mère qu’Élisabeth tomba pour la première fois enceinte à sa grande joie. Elle allait enfin devenir mère. Mais celle-ci fut de courte durée, trois mois plus tard elle faisait une fausse couche et son anémie reprit engendrant des étourdissements des palpitations et une perte d’appétit qui fit peur à tous. Son époux décida de l’emmener à Saint-Aignan, la campagne ne pouvait que lui faire du bien. Elle se rétablit et revint à Paris, mais cet épisode réitéra l’année suivante. Elle n’avait pas eu ses vingt ans qu’elle avait effectué trois fausses couches. Elle désespérait de mettre au monde un jour. Elle ne s’accommodait pas à cette idée et suppliait Dieu et tous ses saints de lui accorder le don de la vie. Mais sa santé alliée aux absences de son époux ne l’avait pas exaucée.

Depuis le départ de ce dernier, le chevalier de Saint-Aignan ayant rejoint le général en chef des troupes de la Meuse, de la Sarre et de la Moselle, le marquis de Bouillé se mit en route afin de réprimer les rébellions de Nancy, elle s’ennuyait. L’immigration avait décimé l’armée et la marine. Les transfuges s’étaient massés à Coblentz et à Bruxelles autour des princes qui prescrivaient aux « sujets loyaux » de quitter la France pour se coaliser à eux. « L’armée de Condé » s’apprêtait à seconder l’invasion du territoire, ce que l’époux d’Élisabeth désavouait. Elle vivait donc seule dans l’hôtel familial des Cambes-Sadirac de la rive gauche déjà déserté un an auparavant par son beau-père désormais établi en Angleterre.

Du même âge que Marie-Amélie, elle se prit tout de suite d’amitié pour elle. Elle décida de lui faire connaître tout ce qui se devait sur Paris. La douce Élisabeth, dont les trois fausses couches successives avaient altéré la santé, gardait malgré cela un enthousiasme enfantin, attachant, et emporta sans effort l’affection de Marie-Amélie. On vit alors les deux jeunes femmes souvent accompagnées de leur tante Madame La Fauve-Moissac, dont la beauté restait avérée, aux promenades à la mode, aux théâtres, à l’opéra et autres loisirs qu’offraient encore la Capitale en dépit des tumultes de la politique.

*

À Bordeaux, ce fut donc seul, avec John Madgrave, que Monsieur Lacourtade père reprit en main la maison de négoce. Entre la cuisinière et son valet de pied, tous deux aussi âgés que lui, il renoua avec ses habitudes dans la demeure vide avec pour unique compagnon son commis devenu son bras droit, son deuxième commis étant reparti chez lui à la demande de son père sentant le pays un peu trop agité. Trop pris par son négoce, il ne s’attarda pas sur le décret donnant obligation aux ecclésiastiques de prêter serment de fidélité à la Nation qui déchira l’Église de France en deux clergés rivaux, et à peine sur la loi supprimant les corporations et proclamant le principe de la liberté du travail, du commerce et de l’industrie qu’il gratifia de quelques mots à John. « – Mon petit, tout ceci est bien beau, mais leurs lois ne vont pas donner plus de travail, le premier résultat des violences a été de faire partir, outre des nobles, beaucoup de gens riches ou même aisés, non pas qu’ils soient tous ennemis de cette révolution, mais simplement, car ils ont peur. Et ceux qui restent n’osent ni bouger, ni entreprendre, ni vendre, ni acheter. Le négoce est figé guettant les changements. Si bien que si les paysans guettent les biens du clergé, les ouvriers, eux sont renvoyés des ateliers et errent dans la ville, plein d’aigreur, les bras croisés. Tout cela va mal tourner, c’est une armée aigrie de misère qui erre dans nos rues prête à faire un mauvais coup. » Mais il n’eut pas à se plaindre. Ses manœuvriers trop heureux d’obtenir du travail dans des temps qui devenaient de plus en plus difficiles se présentaient tous les jours sans accrocs.

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

DU VIN A LA CANNE À SUCRE

La petite fille avait le cœur qui battait la chamade. Sa mère lui avait mis sa plus belle robe et son plus joli chapeau. Son père lui avait expliqué minutieusement quelles actions elle devait mener à bien. C’était un grand jour pour elle et la Louisiane. Elle se tenait debout, entourée de militaires, au milieu de la place d’armes de La Nouvelle-Orléans où tous la regardaient. Le soleil brillait de mille feux, en ce 20 décembre 1803. En ce jour fatidique de la passation de pouvoirs, Élisabeth Duparc, âgée de 7 ans, fille d’une famille de riches planteurs, coloniaux et aristocrates, avait l’honneur d’abaisser le drapeau français.

Chapitre 1

vue du port de la Nouvelle-Orléans

Décembre 1803, la Louisiane devient américaine 

À dix heures et demie du matin, du jour qui devait être le premier d’une ère nouvelle pour les rives du Mississippi, Pierre-Clément de Laussat, envoyé comme gouverneur par Napoléon, se trouva entouré, chez lui, de tous les officiers municipaux, de l’état-major, d’un grand nombre d’officiers et de bien plus de citoyens français, de tous rangs et de toutes conditions. Le préfet français se rendit à pied, avec ce cortège, au Cabildo, l’Hôtel-de-Ville de La Nouvelle-Orléans. Parmi eux marchait Philippe-Guillaume Benjamin Duparc, dit Guillaume Duparc, père d’Élisabeth Duparc.

La journée était belle et la température douce comme cela était la norme au mois de mai. Jolies femmes et élégants ornaient tous les balcons de la place d’armes. Personne ne voulait manquer le spectacle. Les officiers espagnols se distinguaient dans la foule par leurs plumaches. À aucune des cérémonies précédentes, il n’y avait eu pareille quantité de curieux. Au premier rang, Anne Prudhomme Duparc, entourée de ses deux fils, regardait avec attention et attendrissement sa petite fille. Elle ne la quittait pas des yeux afin de la rassurer de son mieux. Celle-ci, debout au côté d’un officier, ne bougeait pas. Elle attendait avec calme que ce dernier lui dise quoi accomplir. Elle levait la tête de temps en temps vers lui, c’était le seul signe de son impatience.

Les troupes anglo-américaines se présentèrent enfin. Elles débouchèrent en pelotons successifs le long du fleuve. Sur la place, faisant front aux milices adossées à l’Hôtel-de-Ville, ils se formèrent en ordre de bataille. Le chef de bataillon du génie Vinache, le major des milices Livaudais, et le secrétaire de la commission française Daugerot reçurent au bas de l’escalier de l’Hôtel-de-Ville les commissaires américains, Messieurs Claiborne et Wilkinson délégués par leur gouvernement. Pierre-Clément de Laussat s’avança vers eux, jusqu’à la moitié de la salle de la séance. Claiborne s’assit sur un fauteuil à sa droite et Wilkinson sur un autre à sa gauche. La remise du traité de cession et des clefs de la ville à Monsieur Wilkinson faite, le préfet français délia de leur serment de fidélité envers la France les habitants qui voudraient rester sous la domination des États-Unis. Guillaume Duparc pensa en lui-même. « Tout cela pour ça ! » La France, l’Espagne puis de nouveau la France et maintenant l’Amérique, mais la Louisiane c’était eux, les habitants, les planteurs, les négociants. Ils l’avaient construite et défendue. Jamais aucun gouvernement ne leur avait demandé quoi que ce soit. Et lorsqu’ils avaient réclamé de choisir, O’Reilly, un Irlandais à la solde de l’Espagne s’était chargé de les punir.

Elisabeth Duparc

Les signatures et les discours achevés, ils se transportèrent au principal balcon de l’Hôtel-de-Ville. À leur apparition, le capitaine dénoua la corde qui maintenait le drapeau tricolore en haut du mat et la tendit à la petite fille que l’impatience gagnait. La bannière française fut descendue et le pavillon américain fut monté par un jeune officier américain. Ils furent arrêtés à la même hauteur. Un coup de canon lança le signal des salves des forts et des batteries. Monsieur Wilkinson se retourna vers les membres amassés derrière lui. « — C’est votre fille Duparc ?

— Oui monsieur.

— Elle est charmante.

À l’instant où le drapeau français avait été descendu, partout, excepté quelques applaudissements d’un groupe d’Américains, les larmes et la tristesse se manifestèrent. On voyait régner l’immobilité et le silence. La douleur et l’émotion se peignaient sur la plupart des visages… Plus d’un pleur fut versé au moment où le pavillon abaissé disparut du rivage.

***

 À trois heures de l’après-midi, Pierre-Clément de Laussat réunit à dîner quatre cent cinquante personnes. Le public était mélangé, français, Espagnols, Américains se côtoyaient. Guillaume Duparc et son épouse étaient venus accompagnés de la famille de cette dernière, les Prudhomme et de leurs amis les Rousseau. Les trois familles étaient de notoriété fort respectable. Les Prudhomme étaient la troisième génération de Louisianais, leurs ancêtres étaient des Canadiens français qui avaient émigré du Québec à Iberville en 1699 pour s’installer dans la nature sauvage de la Louisiane. Le grand-père avait été médecin à la cour du roi de France Louis XV, un lien si noble qu’il avait assuré aux Prudhomme une position sociale solide dans la colonie, sous domination française comme espagnole. Quant à Pierre Rousseau, commandant espagnol à Natchitoches, il était le camarade d’armes de Guillaume Duparc, héros militaire richement décoré et généreusement récompensé, lui-même commandant du poste de Pointe-Coupée en Louisiane.

Avec le madère, les invités burent à la santé des États-Unis et de Jefferson ; avec du malaga et du vin des Canaries, à Charles IV et à l’Espagne ; avec du champagne rose et blanc, à la République française et à Bonaparte. Enfin, le dernier toast porté fut au bonheur éternel de la Louisiane pendant que se terminait une salve de soixante-trois coups de canon. Ensuite, un « thé paré » fut servi à sept heures et un bal clôtura la journée. On soupa à deux heures de la nuit. En apparence, tout semblait harmonieux, la passation de la Louisiane au sein des États-Unis d’Amérique paraissait convenir à tous. C’était sans compter les pensées larvées et le ressentiment qu’Espagnols et Français avaient envers leurs rois qui les utilisaient comme des pions et sans l’assurance avec laquelle pavoisaient les Américains nouvellement arrivés.

***

Anne Nanette Prudhomme et guillaume Duparc

Mars 18o4, visite à la plantation Duparc.

Le landau s’arrêta devant une ébauche d’allée qui s’enfonçait dans la végétation. Guillaume Duparc descendit de la voiture et aida son épouse à faire de même. Malgré le froid rigoureux, des hirondelles voltigeaient dans les airs sous un soleil qui annonçait des temps meilleurs. C’était à la fois les derniers jours de mars et les premiers du printemps. Les arbres fruitiers étaient déjà couverts de fleurs et exhalaient de toutes parts leurs parfums. L’atmosphère en était embaumée. Les oiseaux gazouillaient de tous côtés, et l’aimable Moqueur faisait retentir son chant varié et harmonieux. Il n’y avait encore ni maringouins ni serpents. L’herbe pointait avec force et formait une nappe verte, qui rafraîchissait la vue sur les deux rives du Mississippi. La crue du fleuve cette année-là était en retard par rapport à l’habitude. Il ne charriait ni sédiments ni déchets de végétation. Il n’était pas troublé, ne débordait pas. Il présentait un vaste tapis mobile qui se déroulait majestueusement. Les navigateurs le montaient, le descendaient aux rames, à la voile, en chalands, en pirogues, chargés des produits des manufactures d’Europe et des champs de la Louisiane.

Anne resserra son châle de cachemire autour de son manteau, le vent du nord sifflait vigoureusement. Elle replaça l’une de ses mèches brunes, qui s’était échappée de sous son capot de paille. Elle prit le bras de son mari et se laissa guider sur leur nouvelle propriété.

Chapitre 2

Philippe-Guillaume Benjamin DuParc dit Gilles

Quand tout commença !

Guillaume Duparc n’était pas un saint. Il était, comme beaucoup de vétérans, un homme familier des conflits et de la violence. D’une famille normande, de Caen, il se nommait Philippe Guillaume Benjamin Gilles. De nature coléreuse, le jeune Guillaume avait entaché la famille Gilles en tuant en duel un ami proche de son père. L’ayant appris, ce dernier attendit son retour, la rage gonflant en lui. Le père ne pouvait renier son fils. Mais pour l’un comme pour l’autre, l’emportement engendrait la source de leurs actions aussi lorsque son fils rentra dans la demeure familiale, il chercha à regagner son honneur en punissant son fils. Ne pouvant l’approcher, de colère, il lui courut après, l’arme à la main, n’hésitant pas à lui tirer dessus. Guillaume s’enfuit, se précipitant vers le jardin puis les champs adjacents. Le père manqua sa cible, mais bien que le fils ne fût point physiquement blessé, il n’échappa pas pour autant à l’ire de son père. Il fut banni de sa famille et il fut envoyé au sein de la Marine royale française, un destin que l’on prétendait pire que la mort. Initialement assigné comme assistant-tireur, le jeune Français résilient et ambitieux monta rapidement dans les rangs des Marines. En traversant l’Atlantique et en combattant dans la Révolution américaine, Guillaume gagna en notoriété et pour cela il opta pour un nouveau patronyme, désirant tirer un trait sur sa famille et effacer son humiliation. Avant d’entrer dans l’Armée de mer, Guillaume Gilles adopta le surnom « de Mézières Duparc »en inférant une certaine relation à la noblesse. Quelles que fussent ses raisons, il fut bientôt connu sous le nom qu’il avait choisi : Duparc.

Dès sa première campagne, il participa à la bataille de Savannah au service de l’amiral français Charles-Henri d’Estaing, puis deux ans plus tard, la providence le trouva sous les ordres du général espagnol Galvez combattant les Britanniques à la bataille de Pensacola. Pendant son service, il rencontra Pierre Rousseau qui devint un ami de confiance. Tous les deux reçurent les compliments du roi Carlos d’Espagne pour leurs rôles dans cette victoire franco-espagnole. Ils rejoignirent le comte de Grasse à Saint-Domingue, puis ils voguèrent vers le nord jusqu’à la Bataille des Banques extérieures. Après cette expédition, la carrière militaire de Guillaume Duparc atteignit son paroxysme grâce à la bataille d’Yorktown, où il fut blessé. Lorsque la guerre de la Révolution américaine prit fin, les deux amis obtinrent comme charges par les Espagnols de défendre les voies navigables de la colonie. Le roi Carlos nomma Rousseau, pour son service rendu, Commandant du poste de Natchitoches quant à Duparc, il reçut la commanderie du Presidio de Pointe-Coupée, un avant-poste stratégique dans le centre de la Louisiane. Le monarque par l’intermédiaire du gouverneur leur alloua une pension, une terre et un statut en Louisiane espagnole. Les deux camarades devinrent associés dans des projets immobiliers et commerciaux et achetèrent des propriétés le long du Mississippi et dans le sud-ouest de la Louisiane.

Anne Nanette Prudhomme

Fortune et position établies, Pierre Rousseau, cousin par alliance de la famille créole Prudhomme, introduisit avec tact son ami. Il profita d’un bal militaire pour procéder aux premières présentations. Au sein de cette famille existait une charmante et ravissante fille à marier. Anne Prudhomme, que tous surnommaient Nanette, outre sa joliesse, elle avait pour avantage une dot fort conséquente et un caractère à la hauteur de son galant. La cour de Guillaume fut de courte durée. Si la famille créole de Anne était l’une des plus anciennes de Louisiane, Duparc était un héros militaire richement décoré et copieusement récompensé, aussi l’union conjugale était destinée à être d’égales valeurs sociales. Chacun y trouvant son compte, ils se marièrent à Natchitoches. La base financière, politique et sociale nécessaire au bien-être futur était assurée. Les premières années du couple furent calmes. Ils les passèrent à Natchitoches dans cette région cotonnière, non loin des plantations et des maisons de la famille Prudhomme. Leur premier enfant, Louis vint au monde au sein de ce bonheur tout neuf.

Ayant obtenu la commanderie du Presidio de Pointe-Coupée, ils emménagèrent au sein de cette paroisse. Anne accompagna son époux sans état d’âme, bien qu’elle appréciât son existence auprès de sa famille, une nouvelle vie l’enthousiasmait, d’autant qu’elle l’intégrait en tant qu’épouse du commandant. À peine arrivés, naquit Guillaume dit Flagy. Deux ans plus tard, vint au monde Élisabeth.

Les responsabilités de Guillaume impliquaient de gouverner à la fois militairement et politiquement. Il trouvait cela bien ironique et c’était pour lui un juste retour des choses, lui qui avait quitté la France quelques années auparavant comme un meurtrier déshonoré à cause d’un duel. De manière identique que les autres fonctionnaires coloniaux espagnols, il se devait d’appliquer la loi hispanique sur les Français et les créoles, qu’ils fussent libres ou esclaves, bien que la plupart eussent préféré vivre sous le drapeau français. Sa vie de Commandant espagnol alla de crise en crise : querelles françaises et espagnoles, soulèvements d’Indiens. Il dut même réprimer de façon fort brutale une insurrection d’esclaves qui avait éclaté sur les plantations de Pointe-Coupée. 23 esclaves furent pendus et 31 condamnés récoltèrent une peine de flagellation et de travaux forcés. Trois hommes blancs ayant aidé, voire tramer la rébellion, furent déportés suite à leurs actes. Deux d’entre eux purgèrent six ans de travaux forcés à La Havane. On lui en reprocha la méthode, mais pour lui c’était le résultat qui comptait.

***

1803

Avec l’achat de la Louisiane, Guillaume Duparc fut relevé de ses fonctions. Le gouvernement américain réorganisa la colonie à sa convenance avec les nouvelles lois qui allaient avec. En tant que vétéran de la guerre d’Indépendance américaine, il présenta une demande au président Thomas Jefferson, pour obtenir des terres supplémentaires. Ce dernier assuré de la fidélité de Guillaume lui accorda une plantation aux bords du Mississippi. Si Guillaume fit expulser les pauvres fermiers acadiens propriétaires des parcelles adjacentes qu’ils avaient colonisées vingt ans auparavant, il accepta la présence des indigènes, des Acolapissa, sur la partie arrière du domaine qui donnait sur les bayous. Le terrain était de premier ordre, sur un sol inhabituellement élevé et dégagé sur les rives du fleuve. Il construisit sa demeure au milieu de l’emplacement du grand village indien des Acolapissa établi sur place depuis plus d’un siècle.

Chapitre 3

Philippe-Guillaume Benjamin DuParc dit Gilles

1808, le jour fatidique

À l’ombre des branches basses des grands chênes, la demeure était presque cachée de la route qui longeait le fleuve. Elle était construite sur un sous-sol en brique surélevée et de briquette entre-poteaux pour l’étage supérieur. La maison, avec sa charpente de toit normande, formait un U. Les deux ailes arrière entouraient une cour centrale. Au fond de celle-ci se situait la cuisine détachée des bâtiments pour éviter les accidents incendiaires. Anne vérifiait que le ménage avait été correctement fait par les deux servantes, et traversait les dix pièces de l’étage. Toutes donnaient sur les galeries de devant comme de derrières, cela permettait par fortes chaleurs de provoquer un semblant de courant d’air.

Elisabeth Duparc

Elizabeth jouait sous la véranda lorsqu’elle remarqua des esclaves qui ramenaient sur un brancard un homme visiblement mal en point. À sa grande surprise, c’était son père, il paraissait mort. Elle accourut voir de plus près ce qu’il en était. Triste constat difficile à admettre. Quelque chose en elle se brisa, elle saisit de suite que son enfance était achevée. Elle se précipita à l’intérieur de la maison sa robe de voile de coton blanc voletant comme un nuage autour d’elle. « Nanette, Nanette! C’est père! C’est père» Anne, qui avait découvert son deuxième fils, Guillaume, surnommé Flagy, dans sa chambre, à une heure avancée et dans un triste état alcoolisé, le sermonnait essayant désespérément de lui faire comprendre qu’il ne devait pas courir après toutes les quarteronnes de La Nouvelle-Orléans. Devant le tapage créé par Élisabeth, elle finit par s’énerver oubliant son calme. C’en était trop, elle abandonna son fils et se retourna avec colère vers la pièce d’où elle entendait hurler sa fille. « Élisabeth, une jeune fille de bonne famille ne crie pas comme une poissonnière!

 Mais Nanette, c’est père.

— Eh bien quoi ? Qu’est-ce qu’il a ton père ?

— Je pense qu’il est mort.

— Mort ?

Anne se hâta vers la véranda, suivi de son fils à l’équilibre précaire, et trouva au pied des marches les esclaves chargés du poids du corps qu’ils n’avaient pas osé poser au sol. La jeune femme n’en croyait pas ses yeux, pour une fois elle était totalement désemparée. Élisabeth tira sur la robe de sa mère. « Nanette, il faut le mettre au lit. »

***

Guillaume Duparc avait été retrouvé sur ses terres, mort, les mousquets à la main. Que lui était-il arrivé ? Nul ne le sût.

***

Les Duparc étaient installés depuis à peine deux ans et demi, et Anne se retrouvait veuve avec trois enfants à élever et une plantation à gérer. Le défunt avait eu le temps d’acquérir les parcelles adjacentes étirant le domaine à plus de douze mille acres. Le moulin à sucre était situé au loin, à 1 mile derrière la grande maison entourée de champs de canne. Une route plus longue s’étendait à l’arrière de l’habitation sur une distance 3,5 miles, bordée de cabanes d’esclaves.

Les terres et tout ce qu’il y avait dessus désormais lui appartenaient. Les lois de la Louisiane lui avaient donné les droits successoraux et de propriété, lui permettant ainsi de prendre le contrôle de la plantation naissante de canne à sucre pour le bien de ses enfants. Le testament de Guillaume stipulait, ce qui convenait fort bien à son épouse, que si elle ou leur descendant désiraient vendre à une personne celle-ci devait être en mesure de payer rapidement. Il excluait d’office les éventuels acheteurs américains en qui il n’avait aucune confiance. Il voulait éviter à sa famille d’être trompée par ceux-ci. À la lecture, Anne avait souri, elle reconnaissait bien les pensées de son mari. Malgré le chagrin, elle ne se laissa pas abattre et ne permit à personne de s’immiscer dans sa vie.

Chapitre 4

Elisabeth Duparc

Une nouvelle vie

1808,

Élisabeth avait douze ans lorsque son père mourut. Au milieu de ses deux frères, elle avait grandi dans un milieu privilégié, ne manquant de rien, entouré d’esclaves pour répondre à tous ses besoins. L’aîné de la fratrie, Louis, de nature turbulente, arrogante et violente, au point qu’apprenant qu’il n’était pas l’héritier de la plantation, il avait tué de colère deux esclaves. Il avait juste oublié qu’à dix-neuf ans, il n’était pas encore majeur. Sa mère, agacée par ce gâchis, l’envoya en France à l’Académie Militaire Royale de Bordeaux, dans l’espoir de le voir revenir en gentilhomme rangé. Flagy, lui était désespérément un coureur à la tête légère. Malgré les emportements répétés de sa mère, il ne s’arrêtait pas, cumulant les dettes pour entretenir les beautés qu’offrait La Nouvelle-Orléans.

Très vite, Nanette se retourna vers sa fille. Ses deux fils n’étant visiblement pas aptes à s’occuper de la propriété, elle n’eut aucune gêne à susciter de l’intérêt pour l’intendance du domaine à sa fille. Celle-ci faisait preuve malgré son jeune âge d’une grande maturité et d’une solide intelligence. Elle l’encouragea tout d’abord à tenir les comptes et petit à petit elle partagea les responsabilités inhérentes aux besoins de la plantation. Élisabeth, qui s’ennuyait quelque peu, le plus souvent en tête à tête avec sa mère, se prit de curiosité et d’attirance pour la gestion. Bien que produisant essentiellement du sucre, Anne diversifia l’activité première vers d’autres cultures, comme le bois d’œuvre et l’élevage, le tout avec succès.

***

1812

Fanny Rucker Duparc

 La vie austère de la plantation fut bousculée à la plus grande joie d’Élisabeth par le retour de son frère accompagné de sa pétillante belle-sœur. Craignant Napoléon, de peur de voir enrôler son fils dans l’armée impériale, Anne l’avait obligé à rentrer. Elle avait menacé Louis de lui couper les cordons de la bourse s’il ne revenait pas immédiatement en Louisiane. Sachant qu’elle ne pourrait le retenir sur leurs terres, elle lui avait proposé de l’engager comme agent commercial de leur production à La Nouvelle-Orléans, ce qu’il accepta tant cela convenait parfaitement à sa personnalité. À Bordeaux, Louis avait rencontré celle qui était devenue son épouse, Fanny Rücker, la fille d’un armateur allemand. La jeune femme de toute beauté était le charme incarné. Elle avait séduit de suite sa belle-mère et surtout Élisabeth qui reconnut en elle une amie.

Le couple métamorphosa l’ambiance austère dans laquelle était inhibée Élisabeth. Louis et Fanny de Mézières Duparc s’étaient rapidement transformés en personnalités à la mode parmi les créoles et les Américains pour les fêtes somptueuses qu’ils donnaient dans le quartier Français à La Nouvelle-Orléans. Fanny commença par montrer les manières en vogue à Paris. Dans la foulée, elle conduisit aussi souvent que possible sa belle-sœur dans la fleur de l’âge à La Nouvelle-Orléans, lui faisant découvrir les plaisirs des autres demoiselles créoles, les artistes et musiciens européens de passage. Elle l’entraînait au théâtre, au bal, aux dîners pour le plus grand bonheur de la jeune fille.

Chapitre 5

Fanny Rucker Duparc

1820, la libération

Fanny désespérait, sa belle-mère monopolisait tellement Élisabeth que celle-ci, à vingt-trois ans, malgré sa joliesse, son caractère aussi fort qu’agréable, n’avait toujours pas convolé en juste noces. Lors d’un long séjour en France avec son mari, Louis, elle avait pris sur elle d’inviter un très bon parti. Elle avait convié, l’héritier des vignobles du château Bon-Air, Raymond Locoul, dont elle avait fait la connaissance durant son dernier passage à Bordeaux. Elle avait perçu le jeune homme comme charmant en tous points. Outre un physique avenant, il était d’un caractère agréable, souple et fin psychologue. Invitée dans son château de Pessac, elle avait remarqué qu’il donnait des ordres avec une telle gentillesse, mais avec néanmoins fermeté que ses employés obéissaient sans résistance ni mauvais vouloir. Quant à ses rapports avec son entourage, elle l’avait observé amener les gens exactement où il désirait. Elle l’avait de plus vu agir avec son époux, sans que ce dernier s’en rende compte, l’incitant à se découvrir sur certains points de vue très personnels. Dans l’intimité de leur chambre, Louis l’avait même complimenté sur sa pertinence, ce qui avait fait sourire Fanny. Elle en était venue à penser qu’il serait le beau-frère idéal dans une famille au tempérament rustique, voire volcanique, et le trouvait très complémentaire à Élisabeth. Elle s’en était ouverte à son mari qui lui avait donné son accord.

Profitant d’un dîner où étaient entre autres réunis les Locoul, père, fils et frères et elle-même et son époux, Fanny avait jeté ses appas. Elle avait parlé de l’engouement des Louisianais pour le vin de la région et la difficulté de s’en procurer. Louis prit le relais en faisant remarquer qu’il n’y avait pas à La Nouvelle-Orléans de négociants d’importance dans ce commerce alors que dans le sud des États-Unis tous reluquaient le bon goût de cette ville en grand développement et le copiait sans hésitation. Comme il y avait ce soir-là plusieurs châtelains viticulteurs, la conversation s’amplifia et généra des envies et des idées qui frayèrent leur chemin dans la tête de chacun. Les Mézières Duparc incitèrent Raymond Locoul à découvrir le champ des possibilités en l’invitant à séjourner dans le quartier français où ils se feraient un plaisir de le recevoir et de l’introduire dans cette société d’élite.

***

Raymond Locoul

1821

Pour plus de subtilité, munie de lettres d’introduction d’amis de sa famille, une formalité indispensable pour entrer dans le réseau de la communauté créole locale, Fanny introduit Raymond par des intermédiaires, les membres des Labatut. Félix Labatut, dont les parents étaient originaires de Bayonne dans les Pyrénées-Atlantiques, se trouvait être un intime de Louis et tout comme lui faisait partie de l’élite créole de la ville. Étant informé des espérances de Fanny et Louis, commerciales et familiales, il se fit un plaisir de présenter le jeune français à toutes ses connaissances.

Fanny donna un souper suivi d’une réception au sein de la demeure des Mézières Duparc, dans le vieux carré, quartier de la fine fleur française, à l’occasion de l’épiphanie. Elle y avait invité sa belle-mère et Élisabeth pour l’occasion. S’y bousculaient tous les créoles français, les uns parurent pour le repas du soir, les autres pour le bal. Parmi ceux-ci arriva Raymond en compagnie de Félix Labatut, ce fut ce dernier qui le présenta à Élisabeth.

À vingt-trois ans, la jeune femme, de toute beauté, rayonnait toute à la joie de la fête. Elle arborait une robe venue de paris rapportée par sa belle-sœur. Elle en était très fière. Elle était en mousseline blanche recouvrant une soie rose, et avait une coupe s’évasant du haut du buste jusqu’à une courte traine. Son décolleté carré était garni d’un galon de dentelle, mettant en valeur sa jeune poitrine. Elle avait relevé ses cheveux selon la mode du jour et y avait ajouté deux fleurs de magnolia. Raymond était tombé en admiration devant la nymphe. Elle attirait les regards et les attentions, mais nul n’avait officiellement demandé sa main ; malgré les avantages de la dot, la famille Duparc impressionnait bien trop. Il est vrai qu’Élisabeth tout comme sa mère était douée intellectuellement, cultivée et avec un fort tempérament, et peu d’hommes acceptaient d’être régentés. Cela n’exerça nulle influence sur Raymond. L’échange entre les deux jeunes gens s’accomplit tout de suite de façon fluide et vive. L’un et l’autre étaient séduits, autant par le physique que par l’intelligence de l’autre. Dès cette soirée, ils ne se quittèrent guère, d’autant que Louis invita de suite le français à la plantation Duparc, officiellement pour la lui faire découvrir.

Anne, suspicieuse, s’était informée sur le jeune homme. Ayant appris par le père Labatut que sa fortune était conséquente et par d’autres que son fils Louis que le jeune homme était de bonnes manières, elle accepta sans enthousiasme de le recevoir et de le voir dans le sillon de sa fille. Elle n’était pas prête à voir partir Élisabeth, elle s’appuyait sur elle pour la gestion de la plantation, ses deux fils ne lui apportant guère d’aide. Louis s’occupait de vendre tant bien que mal tout ce que la propriété produisait et Flagy passait plus de temps à courir la quarteronne dans les faubourgs de La Nouvelle-Orléans qu’à jouer les contremaîtres. Élisabeth, elle, était soucieuse des chiffres comme de la productivité des esclaves et des terres. Elle partageait ses journées entre les comptes, la gestion et les champs. Chaque jour, telle une amazone, elle parcourait les lieux, montrant à tous qu’elle surveillait tout ce qui s’y accomplissait. Élevée dans une famille créole, elle avait peu de considération envers ses esclaves, hormis ceux de la maison. Elle tenait à ce que l’on ne les maltraite pas, uniquement pour qu’ils soient toujours productifs et donc rentables. Elle les faisait nourrir, habiller et loger de façon à ce qu’ils ne tombent jamais malades. Aucun n’avait intérêt à faire semblant, les punitions étaient données sans compassion. Anne était très fière de sa fille, mais c’était aussi ce comportement connu de tous qui avait éloigné jusque-là les prétendants. Elle aurait été toute foi surprise de savoir ce que pensait sa fille.

Élisabeth n’aimait plus beaucoup son existence sur les terres familiales qui la tenait écartée de la société créole. Tout comme sa mère, elle n’avait guère d’estime envers les Américains. Elle préférait tout de même rester dans la maison de famille à La Nouvelle-Orléans qu’à la plantation, mais sa mère ne lui en laissait guère l’occasion. Aussi lorsque Raymond entra dans sa vie, ce fut comme un vent de liberté, une possibilité d’évasion. Quand, au bout de quelque temps, il la demanda en mariage, elle répondit sans hésitation par l’affirmative. Sa belle-sœur et amie, Fanny, vit toutes ses espérances comblées. Bien dotée, Élisabeth imaginait là une occasion rêvée de partir de l’austère plantation pour la France où elle avait toujours souhaité mettre les pieds.

Raymond pressentait dans sa bien-aimée un atout appréciable pour la gestion des exploitations viticoles du Bordelais. Celle-ci promit avec plaisir dans le contrat prénuptial de quitter la Louisiane et de prendre en mains la direction des affaires de son mari à Bordeaux, région dont elle avait entendu tant de bien par son frère et sa belle-sœur. En échange, Raymond signa en contrepartie un engagement qui assurait à Élisabeth et aux enfants issus de leur union, la jouissance de ses possessions, droits et privilèges provenant des propriétés foncières et des biens immobiliers bordelais.

Chapitre 6

Élisabeth et Raymond Locoul

1822, le mariage

Le couple se maria à la cathédrale Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans devant toute la société créole qu’ils reçurent ensuite dans la maison qu’ils avaient acquise rue de Toulouse près de l’Opéra. Cela faisait à peine six mois que Raymond était arrivé de France. Les festivités des noces passées, ils s’installèrent à la plantation où les manières raffinées et le caractère agréable de Raymond furent très appréciés dans une famille de « cracheurs de feu » où chacun s’emportait pour un rien. Il jouait avec succès le rôle de conciliateur dans sa belle-famille où l’ambiance était souvent à couteaux tirés.

Le voyage vers la France fut repoussé à plus tard, Élisabeth était tombée enceinte à la grande joie de tous. Louis Raymond Émile arriva au monde dans la plantation familiale. Le couple décida de remettre leur départ lorsque l’enfant ferait ses premiers pas. Deux ans plus tard, il marchait à peine, naissait Aimée ajournant à nouveau leur projet.

Chapitre 7

Flagy Duparc

1829, la prise en main

Marie Louise Marcelite Cortès

Anne Duparc, lasse de s’occuper de la plantation, avait laissé petit à petit sa gestion entre les mains d’Élisabeth. Il ne lui restait qu’un problème, Flagy. Ce dernier ne semblait pas comprendre que la fortune dont il profitait avec inconséquence était due au travail journalier de sa jeune sœur. Ce n’était qu’un jouisseur tout comme son frère aîné, mais lui avait réussi à fonder une famille. Et s’il ne visitait la plantation que pour tirer plaisir de la campagne, au moins participait-il à son économie. La vie qu’il avait à La Nouvelle-Orléans promouvait leur bien et leur vente, que ce fût la partie agricole ou vinicole. Elle décida alors que le benjamin ferait comme l’aîné et sous peine d’avoir les vivres coupés, il devrait trouver une femme digne de ce nom. N’ayant guère d’autres possibilités, il entretenait une métisse dans le faubourg Marigny, il se mit à chercher celle qu’il pourrait épouser ! Sa mère le guida voire le poussa vers une famille de Natchitoches originaire de Saint-Domingue, avec qui elle avait des accointances. Elle invita donc à la plantation les Cortès avec leur fille à marier. De nature discrète et effacée, elle convint immédiatement à Flagy. Sa sœur et sa belle-sœur plaignirent de suite la jeune fille, elles comprirent pourquoi il allait la choisir. Cela indifférait Anne qui ne voyait que son objectif atteint.

En conséquence, Flagy Duparc épousa au mois de mai de cette année-là avec Marie Louise Marcelite Cortès. Anne fut enfin soulagée, elle allait pouvoir passer à autre chose. Elle n’allait pas jusqu’à penser qu’il allait calmer ses ardeurs auprès des quarteronnes, mais chargé de famille, il prendrait sûrement ses responsabilités. Ses enfants ayant chacun leur vie, elle décida de se retirer laissant la place à son second fils. Pour cela, elle se fit construire sa propre maison à seulement cinq cents pieds de l’habitation principale de la plantation Duparc. Elle comptait bien avoir encore l’œil sur ce qui se passait. Aimant la campagne plus que la ville, elle avait résisté à l’impératif créole de quitter la plantation et de vivre à La Nouvelle-Orléans. Cité qu’elle trouvait trop pleine d’Américains maladroits, gauches et socialement inférieurs. Elle pouvait ainsi recommencer sa vie près de sa famille, tout en étant indépendante. Assistée par les deux mêmes esclaves, Henriette et Nina, elle se mit à subsister de la rente de mille piastres par an que ses enfants lui versaient sur les profits de la plantation et des différents négoces.

Chapitre 8

Elisabeth Duparc

1830, quand il n’y a plus de choix.

Au vu de la situation familiale, ne pouvant toujours pas quitter la Louisiane, Élisabeth décida de commencer à importer du vin, en plus de la production de sucre au sein de la plantation. Elle invita dans leur demeure du vieux carré des amis et des connaissances américaines. Lors du repas, elle ne proposa que du vin venu de bordeaux. Au cours des conversations, elle glissa que son frère en mettait sur le marché, mais ce vin détenait une excellente réputation, aussi se vendait-il très vite. Il n’en fallait pas tant pour créer l’envie. La commercialisation des premiers crus commença de façon fulgurante. Les premiers tonneaux furent à peine arrivés sur les quais, qu’ils furent distribués. Les châteaux de la maison Locoul finirent par ne plus suffire, ils étendirent leur négoce à d’autres châteaux du Bordelais.

Chapitre 9

Élisa Duparc

1831 où prendre les choses en main

Élisa Duparc était la fille de Fanny Rucker et de Louis Duparc. Jolie, gentille et bien élevée, elle avait été la première de la nouvelle génération et était la préférée de toute la famille. Poussée par tous à être parfaite en tous points, elle avait répondu à la demande, jusqu’au jour, où à son corps défendant elle développa une acné qui mit en péril sa beauté. Son père et sa mère décidèrent de revenir en France pour la faire soigner. Ce qui était un traitement anodin, à la stupeur de tous, tourna au drame, le médecin calcula mal le dosage du médicament, et la jeune fille de 16 ans mourut. Sa mère, Fanny, se consuma de culpabilité et une fois rentrée en Louisiane, elle ne voulut plus quitter la plantation. Elle écrivit à un ami : « Je n’attends plus rien d’agréable dans mon existence. Cela a été mon destin, toujours des peines et de l’anxiété. C’est de cette manière que je passe ma vie et que je suis anéanti. Je suis sûr que je ne serai plus jamais heureuse. » De son côté, Louis ne put faire face à l’incarcération volontaire de sa femme. Il la quitta et s’installa définitivement à La Nouvelle-Orléans, avec deux adolescentes esclaves comme concubines. Louis se plongea dans les mondanités du vieux carré, il fit même promouvoir son frère cadet, Flagy, général de brigade à sa place, se déchargeant ainsi de cet engagement.

Malgré son désir de déménager en France, Élisabeth finit par admettre que par la faute de l’incompétence de ses frères à gérer la plantation, elle ne pourrait s’y établir. Un peu par défaut, elle fut donc contrainte de prendre la tête de la propriété. Bien que déçu, Raymond, son époux, ne dit rien d’autant que l’importation de ses vins explosait. Très rapidement, les Duparc étaient devenus le plus grand distributeur de vins de la Louisiane avec une capacité de dix mille bouteilles mises sur le marché à l’année. Élisabeth qui avait un sens des affaires très développé remarqua l’importante baisse des ventes d’esclaves. Elle décida d’acheter 30 adolescentes pour les faire féconder dans le but de faire une récolte d’enfants. Cela lui assurerait ainsi un cheptel prometteur et financièrement intéressant dans l’avenir. Durant les années de forte croissance économique qui suivirent, ils firent également de substantiels investissements immobiliers à La Nouvelle-Orléans. Ils acquirent pas moins de six résidences dans le quartier français de La Nouvelle-Orléans, en plus de leur grande maison, rue de Toulouse.

Chapitre 10

Louis Raymond Emile Locoul

1835, un garçon trop gentil.

Louis Raymond était le premier-né d’Elizabeth et de Raymond Locoul. De caractère, il ressemblait plus à son père qu’à sa mère, ce que cette dernière regrettait. Elle voulait en faire un planteur, mais il était d’un naturel empathique.   Sa mère le jugeait faible et trop sensible. Elle en arriva à le traiter de « gâcheur de nègres ». Il passait son temps à les plaindre et à les excuser en tout. Elle espérait pourtant qu’un jour, il assumerait le rôle d’un planteur respectable. Élevé en grande partie à La Nouvelle-Orléans, une ville désormais américaine et en pleine effervescence, il était devenu fort influencé par les idéaux de la jeune nation alors que le reste de sa famille demeurait attachée aux valeurs créoles. Bien que défendue étonnamment par sa grand-mère et naturellement par son père, afin de réprimer ses idées qu’Élisabeth trouvait sérieusement trop libérales, elle décida de l’envoyer à l’Académie militaire Royale de Bordeaux. À l’âge de treize ans, ayant traversé l’Atlantique, Émile découvrit les grands changements politiques de la France. S’il ne comprit pas tout de suite ce qui l’entourait, avec le temps il se familiarisa avec l’avant-garde française. Il étudia la politique et les arts. Il retira même de la fierté de compter Victor Hugo parmi ses amis.

Il resta en France jusqu’à l’obtention de son diplôme. À cette occasion, toute sa famille le rejoignit à Paris. Il reçut en récompense un voyage pour faire le « Grand Tour » d’Europe avant de rentrer au sein de sa famille en Amérique.

Chapitre 11

Raymond Locoul

Être fataliste

Les années s’écoulèrent de récolte en récolte, et malgré la prospérité de son commerce cela n’empêchait pas Raymond Locoul, d’éprouver de l’amertume pour sa nation. Il écrivait en 1847 à un ami : « Oh ! Que la France me manque. Un jour, peut-être, reviendrons-nous vers mon pays que nous aimons tant et que nous avons eu tant de peine à quitter ». Les années passèrent et les chances du couple Duparc de s’établir en France s’évanouirent définitivement. Élisabeth de son côté n’avait guère de temps pour la nostalgie, sa mère s’occupait de moins en moins de la plantation en dehors de quelques conseils que sa fille trouvait redondants. De plus, elle devait secouer ses deux frères pour les obliger à accomplir le minimum pour leurs affaires.

Chapitre 12

Nouvelle-Orléans

Le drame, 1750

L’été avait été sec. La chaleur, portée jusqu’à 90 et 94 degrés de Fahrenheit, agissait sur les masses de terres fraîchement remuées. Elle attirait une multitude de moustiques. Leurs piqures finirent par développer des maladies. Elles produisirent de nombreux incidents sur les esclaves. Beaucoup présentèrent des syndromes de fièvres pernicieuses d’un caractère alarmant, et quelques-uns agonisèrent. Élisabeth ne savait où donner de la tête aussi elle avait laissé partir seul Raymond pour La Nouvelle-Orléans quand la Saison mondaine commença.

L’automne avançait, la chaleur ne faiblissait pas, de plus quand des pluies abondantes se manifestèrent, l’humidité devint insupportable. À la ville, des cas de fièvre jaune se révélèrent. Ils se multiplièrent pendant les premiers jours d’octobre et ce fut toutefois à la moitié du mois qu’on la déclara épidémique. Lorsqu’Élisabeth l’apprit, la cité était fermée aux personnes extérieures, mais, Raymond, comme ses frères, était à l’intérieur. À la plantation, tout le monde se mit à craindre le pire. Anne racontait les souvenirs qu’elle avait des affres de la dernière, celle de 1832. Tous l’avaient gardé en mémoire, plusieurs de leurs amis avaient fait partie des victimes. Les familles Duparc et Locoul eurent à l’époque beaucoup de chance, dans leur malheur de pleurer leur petite Élisa, aucun ne s’était rendu à la ville et le fléau n’était pas arrivé à la propriété.

***

L’inflammation toucha tout d’abord son système gastrique, et provoqua des congestions. Raymond fut pris de nausées et de vomissements, entraînant une très grande fatigue. Son majordome, Ignacius et son valet de chambre Albert se retrouvaient en plein désarroi. Quand de violents maux de tête le mirent à mal au point de le faire délirer, Ignacius envoya Albert prévenir Louis de Mézières. Ce dernier impuissant ne put rien faire. Lui-même devint anxieux à l’idée d’être contaminé par la maladie. Albert revint, il avait bien essayé d’amener un médecin à venir, mais aucun n’était en mesure de répondre à la demande. À la fièvre jaune, c’était greffé le choléra morbus. Les deux esclaves ne purent que constater la faiblesse grandissante de leur maître malgré les soins qu’ils lui apportaient.

Dans la ville, les malades périssaient les uns après les autres. Peu se relevaient de l’épidémie et la plupart l’avaient contractée. On voyait de toutes parts tomber des individus frappés par la mort ; les médecins ne pouvaient plus répondre plus aux appels au secours, et nulle mesure n’était adoptée pour interrompre les progrès du mal. Déjà, les malportants encombraient les hôpitaux sans qu’aucun édifice public fût préparé pour y suppléer. La terreur croissait avec la maladie ; on essayait à la fois vingt traitements divers que prônaient chaque jour les gazettes.

Vers la mi-novembre s’éleva le vent du nord ; le froid se fit sentir subitement, et moins de trois jours suffirent pour arrêter la progression du fléau, mais Raymond Locoul était décédé. Et, avec lui, un sixième de la population de la ville.

Par peur de la contagion, le corps du Bordelais ne put être transporté jusqu’au caveau familial des Duparc près de la plantation. On l’inhuma au cimetière Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans.

Louis Duparc se chargea d’annoncer à sa sœur l’atroce nouvelle. Il ne pouvait pas faire moins. Quand elle l’apprit, elle s’effondra.

***

Après le décès de Raymond Locoul, Élisabeth poursuivit jusqu’à sa mort en 1884 à superviser la distribution des vins Locoul qui continuait à s’avérer très rentable.

Elisabeth et Raymond Locoul

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 046 et 47

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Chapitre 46

L’attente, Printemps 1792

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Après le déjeuner, Antoinette-Marie s’était alanguie sur les coussins d’une bergère cannée dans l’ombre de la véranda face au jardin. Celui-ci embaumait le riche mélange parfumé de ses multiples fleurs qui séchaient de l’averse du matin sous les doux rayons du soleil. La jeune fille profitait de la douceur exceptionnelle de la température de la fin du premier mois de l’année enveloppée dans une étole de soie crémeuse. Béarn et Navarre somnolaient à ses pieds comme à leur habitude. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant les éclats de lumière sur l’eau de la fontaine dont le son la détendait. Elle avait abandonné sa lecture qui l’ennuyait un tant soit peu. Écrite par l’abbé Prévost, « l’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » se révélait trop romanesque à son goût pour être un rien réaliste. Le livre avait rencontré un certain succès même dans la colonie, malgré le peu de ressemblance entre la Louisiane imaginaire de l’écrivain et celle dans laquelle elle vivait. On aurait été bien en peine de trouver ici un désert pour y faire mourir l’héroïne. Elle supposait qu’elle n’était pas d’humeur, que son manque de concentration provenait de ses tourments. 

Elle venait d’apprendre la pendaison de Martin, l’esclave de Ladurant. Elle ruminait sur les conséquences de son enlèvement et ses injustices. L’esclave, qui pour avoir aidé son ravisseur dans ses manigances dans l’espoir de racheter sa liberté, avait été exécuté sans procès et avait été remboursé à son propriétaire confus de sa participation. La vendeuse quarteronne avait disparu, seule Marie Babin la savait à La Mobile. Maximilien François avait été exilé par sa famille et les bons soins du Gouverneur dans la province de Santander en Espagne, il avait rejoint le 3e bataillon d’infanterie de la Louisiane. Ce qui au premier abord aurait pu passer pour une gratification ne fit guère illusion dans la société orléanaise. Quant à monsieur de Saint-Maxent, alité, il avait du mal à se relever de la crise cardiaque qui l’avait terrassé. Elle estimait cela bien inégal comme justice. Après cette mésaventure qu’elle avait trouvée absurde, si c’en avait été les répercussions, elle était restée chez les Maubeuge, où elle se reposait et se montrait lors de festivités pour faire taire les ragots. L’annonce de la guerre contre les Indiens Creeks dans les Florides et le nord de la Louisiane l’y aida. Le départ des bataillons de jeunes créoles alimentait suffisamment les conversations pour qu’on oublie peu à peu sa péripétie.

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

Hormis les gens de maison, Antoinette-Marie était seule dans la demeure. La veille, Madame de Maubeuge avait emmené ses enfants avec leur nourrice sur sa plantation dans la paroisse de Saint-Jacques. Fatiguée, Antoinette-Marie avait préféré rester à La Nouvelle-Orléans à l’attendre au lieu de l’accompagner, elle ressentait un besoin de solitude. Monsieur de Maubeuge était à ses affaires qui l’avaient mené jusqu’au Cabildo. Marie-Adélaïde et Georges Tremblay étaient rentrés à la Palmeraie après leur mariage. Elle en était là de ses pensées vagabondes quand Josepha vint à elle pour la prévenir de l’arrivée d’un visiteur. « – Ma’ame, être don de Puerto Valdez. » Sous l’œil interrogateur et désapprobateur de la gouvernante, la jeune femme se leva d’un bond. Elle remit de l’ordre dans les épaisseurs de linon blanc de sa robe à la chemise et rajusta autour d’elle son étole qu’elle drapa sur ses épaules. Son cœur battait toujours la chamade quand elle pénétra dans le salon où la gouvernante avait fait patienter le jeune homme. Il avait longtemps réfléchi à sa démarche que d’un côté, il pensait incongrue, mais que ses sentiments guidaient, lui donnant des élans juvéniles qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentis et qui le désarçonnaient. Il était ému de la revoir seul à seul et lui trouva l’allure d’une nymphe, la mode à l’antique et son chignon aux boucles souples en accentuait l’impression. Tout en rougissant elle lui sourit et d’une voix qu’elle essaya de maîtriser, elle le salua. Depuis son sauvetage, elle l’avait croisé plusieurs fois, pas assez à son goût, à l’église Saint-Louis au service dominical, à un dîner suivi d’un bal, puis à un autre chez don Almonester Y Roxas, son épouse désirant avoir le compte-rendu de son aventure, à un bal du gouverneur où il avait fallu faire bonne figure. Ils n’avaient pu partager quoi que ce soit de vraiment intime. Il lui rendit son sourire et entama la conversation. « – Bonjour madame de Thouais. » Prenant sur elle, elle répondit d’un air détaché. « – Il me semblait que nous en étions à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe. » Elle espérait qu’il ne la pensait pas trop dévergondée d’autant qu’elle le recevait sans chaperon. « – Cela me sied et rendra plus facile ce que j’ai à vous dire ». La jeune fille perplexe restait figée devant lui. Elle réalisa alors qu’elle ne lui avait pas proposé de s’asseoir. « – Veuillez m’excuser, je vous laisse debout, prenez donc un fauteuil ! » Et montrant l’exemple, elle dégagea sa robe et s’installa dans une bergère près de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin. Bien qu’il eût préféré rester debout, sa nervosité s’en accommodait mieux, il s’exécuta et poursuivit tout en fixant machinalement l’une des chevilles de la jeune fille qui était découverte. « – Je pense que vous allez me trouver un peu cavalier, aussi j’espère que vous me pardonnerez ». Antoinette-Marie se demandait où il voulait en venir. Il releva son regard et accrocha les grands yeux noirs surplombés de l’arc des sourcils froncés de perplexité. Antoinette-Marie s’empressa de les baisser. « – Voilà, vous devez le savoir, les Indiens Séminoles ravagent la Floride. » Elle qui était toute à la joie de partager un moment d’intimité avec l’homme qui la faisait palpiter au risque de défaillir, ce qu’elle considérait comme idiot, n’arrivait pas à se concentrer sur ce qu’il disait. Elle ne s’expliquait pas pourquoi il lui parlait d’Indiens et de la Floride. « – Je dois rejoindre mon régiment en partance pour le lac Pontchartrain et de là pour la région du poste de San-Marco au nord des Florides. » Antoinette-Marie releva les yeux vers ceux de son interlocuteur et ne put s’empêcher de porter sa main à son cœur qui se comprima, elle venait de comprendre, Juan Felipe lui annonçait son départ. « – J’aurais aimé prendre le temps de vous faire la cour, mais cette guerre ne me le permet pas. De plus, je ne sais quand je reviendrai. » Elle rougit à ses mots et si ce n’avait été les convenances, elle se serait jetée dans ses bras, elle se trouvait décidément sotte d’être aussi impulsive. « – Je vous sais très courtisée, mais… mais pourriez-vous patienter jusqu’à mon retour pour me donner une chance ? »  Le silence emplit la pièce. Il allait s’en aller, ce ne pouvait être, l’attendre, naturellement, qu’elle attendrait, tout ce qu’il voulait, tout se bousculait dans la tête d’Antoinette-Marie. D’un coup, elle se leva, le jeune homme surpris fit de même. « – Partir ! Mais vous ne pouvez pas !

– Mais je n’ai pas le choix !

– Oh mon dieu non ! » Et ne réfléchissant pas plus, elle lui sauta au cou lui offrant ses lèvres. Il la serra à l’étouffer lui rendant son baiser. Elle le repoussa réalisant qu’elle s’était jetée dans ses bras. « — Oh ! Excusez-moi, je ne sais plus ce que je fais.

– Non ! Ne vous excusez pas, je vous en prie, je me mets à espérer que vous patienterez, je puis partir le cœur léger. »

 Elle ne se souvint pas de la suite, Esther avait amené de quoi se désaltérer, Madame de Maubeuge était rentrée sur cette entrefaite et elle les avait trouvés en tête à tête. Il n’avait pas voulu rester manger arguant son retour à la caserne où il avait rendez-vous chez son supérieur. Elle était demeurée désemparée, assurée de ses sentiments à son encontre et du vide que causait déjà son départ. Elle commença alors à attendre des nouvelles de Floride.

***

Après avoir pénétré dans la passe, entre l’île Anastasia et le continent, Juan-Felipe découvrit du château arrière de son navire le Castillo San-Marco et la ville de Sainte-Augustine alanguie sous les palmiers et les pins de la côte Atlantique des Florides. Juan-Felipe et son corps accompagnaient Manuel de Gayoso Lemos, qui représentait le gouverneur Carondelet. Il était dûment missionné afin de ramener la paix dans la région. 

Saint Augustine était la plus ancienne ville des Amériques. Elle avait été fondée par les Espagnols qui cherchaient la fontaine de Jouvence dans sa proximité. Ils durent toutefois en chasser les Français qui y avaient installé un poste. Les Espagnols, ne voulant pas d’une présence française en Floride si proche de leurs colonies, ils chargèrent l’amiral espagnol Pedro Menéndez de Avilés de les en déloger et d’occuper les lieux en permanence. Après être passée des mains des Français à celles des Espagnols puis à celles des Anglais, elle était devenue définitivement Espagnole. 

Dès lors, depuis l’Espagne afflua une vague de colons qui encouragèrent les tribus indiennes Creek, qui se nommaient elles-mêmes les simano-li, une adaptation du mot espagnol cimarrón, qui signifiait fuyard, à s’établir en fermes, ceci dans le but d’arrêter la progression des Anglais vers le Sud. L’acceptation d’esclaves fugitifs parmi eux se transforma en un sujet de discorde et fournit le prétexte par l’armée des douze colonies, devenues les États-Unis, pour attaquer les Séminoles au sud de la Géorgie puis en Floride. Les États-Uniens essayèrent d’en profiter pour grignoter la colonie espagnole qui détenait la plupart des embouchures des grands fleuves de ce côté du continent.

C’est dans ce théâtre, que le Gouverneur Carondelet dû faire face, à peine en poste, à un soulèvement des tribus indiennes qui épouvantaient la région. Appelé à la rescousse par les autorités de Saint Augustine et des planteurs terrifiés, il décida d’envoyer une flottille de neuf navires. Le temps qu’elle arrive à bon port, le chef Creek, William Augustus Bowles s’était enfermé dans le Castillo de San-Marco, chef-d’œuvre militaire étoilé inspiré de Vauban, surplombant la pointe de l’île Anastasia. 

Le chef reclus avait supplanté un autre chef, McGillivray. Ce dernier avait dirigé les Creeks, quelques années plus tôt, pendant la révolution américaine et avait chassé les Anglais. William Augustus Bowles avait eu la mauvaise idée de combattre du côté des perdants et avait donc dû les suivre. Il avait alors séjourné en Angleterre un temps, mais à son retour, un revers de fortune le nomma commandant en chef de la tribu. 

Dans son temps, le chef McGillivray avait pris de l’importance au sein des tribus en organisant la résistance devant l’expansion de leurs voisins géorgiens qui violaient sans vergogne leur territoire. Il avait reçu des Espagnols de Floride de l’aide sous forme d’armes pour guerroyer contre les envahisseurs. Il avait pour cela œuvré à l’unification du peuple Creek en luttant contre les chefs de village qui, individuellement, vendaient des terres aux États-Unis. Mais pour obtenir la reconnaissance de la souveraineté de son peuple, il avait dû céder, à l’inverse de ses principes, une part significative des terres restantes sur le sol géorgien aux nouveaux États-Unis. Cela avait entraîné une grande colère des tribus qui l’avait destitué pour le remplacer par le chef Bowles arrivé opportunément. 

Chief Bowles

Aussi le 16 janvier 1792, avec une bande de Creeks, le chef Bowles prit la relève de la résistance. Pour cela, il décida de frapper fort et conçut un plan pour capturer le bastion. Il utilisa la compagnie écossaise de marchands qui commerçait avec les Indiens et qu’il considérait comme des voleurs. Sous prétexte d’y venir chercher des fournitures commandées pour les plantations séminoles, il pénétra dans l’enceinte des fortifications avec plusieurs chariots dans lesquels se cachaient ses guerriers, copiant Ulysse sans le savoir. La troupe n’avait aucune raison de se méfier des Indiens, elle ne pensait craindre que les Anglais et il n’y avait pas eu depuis bien longtemps d’attaques à leur encontre. La prise du fort s’avéra le début d’une révolte qui ne devait guère s’interrompre. Elle commença, à la terreur de ses occupants, par le pillage de la « Panton, Leslie, et stocker Co. » au Castillo de San-Marco et de la ville de Sainte-Augustine puis de ses alentours. 

William Augustus Bowles, le flambeau de la colère en son pouvoir, enflamma ainsi tout le nord des Florides, massacrant les planteurs, libérant les esclaves qui se ralliaient ensuite aux guerriers. Son influence contre les Espagnols se révéla d’un tel effet que ceux-ci offrirent six mille dollars et mille cinq cents barils de rhum pour sa capture. 

Juan-Felipe se retrouva au bas des hautes murailles du Castillo en partie déserté par les Espagnols depuis les évènements, au moment précis où le chef Bowles et une centaine de ses guerriers s’y barricadaient. L’arrivée de la flottille au large les avait pris de court, aussi s’étaient-ils réfugiés au sein de l’enceinte.

Juan-Felipe, le capitan da Silva et leur régiment installèrent leur campement entre le fort et les marais du Nord. La saison était agréable, ils ne souffraient pas des moustiques ni des fortes chaleurs. Ils passaient le temps en surveillant une zone où rien ne bougeait, en chassant pour améliorer l’ordinaire et en jouant aux cartes. 

Chaque matin, Juan-Felipe contournait le Castillo par l’Ouest et allait effectuer son rapport à Saint Augustine que les Espagnols avaient réintégré. Don de Gayoso Lemos, avait trouvé le confort adéquat à son attente dans une belle demeure épargnée du feu des insurgés et entourée de palmiers face à la rivière de Matanzas qui séparait le continent de l’île Anastasia. Accueilli avec chaleur à chacune de ses venues, il avait estimé, comme tout un chacun, son supérieur très affable avec de bonnes manières. Très vite il découvrit l’autre facette, l’homme hautain et imbu de lui-même qui ne doutait pas de résoudre en peu de temps ce qu’il appelait « un incident ». Mais il n’avait rien à dire ni à penser, c’était son supérieur, il s’exécutait.  

Don de Gayoso Lemos ruminait. Il ne digérait toujours pas l’affectation du Gouverneur, le baron de Carondelet, par l’Espagne alors que don Miró lui avait donné l’espérance de cette obtention. Il avait très mal pris l’ordre de venir régler cette révolte indienne mineure pour son statut. Il se pensait destiné à de grandes choses. Il l’avait prouvé sitôt nommé gouverneur du district de Natchez par le gouverneur Miró, il avait redessiné lui-même la ville. Il l’avait déplacée du bord de l’eau sur les hautes falaises de la rive orientale de la rivière Mississippi. À deux miles, du tristement célèbre Fort Rosalie, il avait établi une maison de maître et une plantation qu’il avait appelée Concorde et avait fait venir à grands frais la plus grande partie des matériaux d’Espagne. Seulement, il avait dû y abandonner sa nouvelle femme, Elizabeth Watts, qui l’avait fort mal pris, tout ceci pour qu’il tourne en rond. Il ne décolérait pas, les Séminoles harcelaient la région d’une guérilla difficile à contrer alors que leur chef le narguait depuis les remparts de la citadelle. 

Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos

Le gouverneur militaire dut patienter cinq semaines avant que le chef, William Augustus Bowles, se décide enfin à vouloir négocier. Pour cela, le gouverneur espagnol fit installer entre le fort et la cité, sur une partie dégagée, une tente devant servir d’abris solaire et qui était ouverte de deux côtés afin de laisser passer l’air. Le gouverneur espagnol dévoila un aspect de sa nature qu’il cachait avec soin sous une langueur créole, une intelligence rapide et dangereuse pour ses ennemis, d’autant qu’elle était sournoise. Il n’avait pas du tout l’intention de parlementer de quoi que ce soit avec ce séditieux, puisqu’il avait déjà traité avec le chef McGillivray qui promettait de respecter la souveraineté séminoles dans les Florides en échange de la paix. 

Le matin de la négociation, le soleil se leva dans un ciel limpide, les Espagnols s’installèrent autour de la table, tous étaient discrètement armés. Aux alentours se tenait en embuscade un escadron au cas où cela ne tournerait pas à l’avantage des Espagnols. Les portes du fort s’ouvrirent pour laisser passer le chef indien et quatre de ses guerriers. De grande taille, il s’avançait calmement dans toute la majesté de son rang. Il était vêtu à l’européenne et coiffé d’un turban rayé empanaché d’aigrettes. Les Espagnols à son approche, dont Juan-Felipe faisait partie, se levèrent et resserrèrent leurs rangs. Le gouverneur satisfait de se voir en nombre supérieur accueillit la délégation indienne avec un sourire qui se voulait amical alors qu’il était narquois. Après quelques phrases conventionnelles, le gouverneur Don de Gayoso Lemos proposa à tous de s’asseoir. Devant le manque de chaise la plupart des Espagnols durent rester debout, ce qui mit mal à l’aise les Séminoles. Don de Gayoso Lemos ignora la gêne et il entama les pourparlers comme si de rien n’était. Les Indiens accaparés par les tractations se détendirent et ne perçurent pas le moment où se déclencha l‘attaque. Au signal prévu, les Espagnols se saisirent d’eux avant qu’ils ne puissent réagir, un seul indien eut le temps de sortir un coutelas caché dans sa botte blessant ainsi légèrement un des Espagnols. Don de Gayoso Lemos avait renversé les rôles et il avait capturé sur place son ennemi qu’il expédia aussitôt à Cuba pour finir ses jours, du moins le pensait-il.

Don de Gayoso Lemos ne voulait pas rester plus longtemps dans les parages, mais pour être sûr que tous les Séminoles soient informés des changements, il envoya des escadrons dans toute la péninsule. Celui dont Juan-Felipe était le capitan parti pour le sud, vers les marais.

***

Les cinq canoës avançaient en file indienne, au rythme régulier des rameurs sous le pic du soleil que les grands pins paraient. Juan-Felipe, en tant que capitan de l’escadron, se situait sur la première, il détenait six hommes sur chaque embarcation. Il avait du mal, malgré le danger, à garder son attention devant le spectacle paradisiaque qu’ils traversaient. La chaleur et la fatigue du voyage n’aidaient pas à se concentrer. 

L’escadron commandé par Juan-Felipe avait tout d’abord été chercher la rivière Saint-Jean à la bourgade de Pilatka. Ils avaient parcouru des sous-bois formés d’arbustes à baies, de petits chênes et de palmiers des sables, croisant des troupeaux de cervidés au son du pic à bec ivoire. La région abondait en animaux de tous genres, du plus inoffensif au plus féroce. Ils avaient même dû débusquer un matin de leur camp une panthère par trop amicale. Juan-Felipe avait songé qu’il ferait bon de vivre dans ces contrées giboyeuses, où ils avaient pris le temps de chasser.

Arrivés à la rivière Saint-Jean qui sillonnait la péninsule dans sa longueur, ils avaient côtoyé le cours d’eau vers le Sud à l’abri des palmiers et des chênes couverts de leurs dentelles de mousses tombant des branches en écharpes ondoyantes. Ils avaient pu traverser celle-ci juste après le lac Georges et avaient continué vers l’Est en direction des collines, restes de dunes ancestrales garnies d’arbres de grande taille, qui coupaient la péninsule en deux du nord au sud. Ils les parcoururent plusieurs jours. Après avoir croisé et après avoir navigué sur plusieurs lacs de diverses envergures, ils découvrirent celui qu’ils cherchaient le lac Kissimmee où ils savaient trouver la tribu de leurs guides séminoles et donc amie. Après marchandage, ils avaient troqué leurs montures pour des canoës. Juan-Felipe n’était pas sûr d’avoir fait une bonne affaire dans l’échange, mais il n’avait pas eu le choix la topographie se révélant à majorité aquatique. 

Leur décor changea, délaissant derrière eux les immenses forêts, ils glissèrent sur des rivières bordées de pinèdes et de cyprès, faisant fuir les alligators et s’envoler des myriades d’oiseaux multicolores sur leur passage. Ils avançaient lentement au fil du courant. Ils s’étaient perdus à plusieurs reprises tombant dans des culs-de-sac, sortant les canoës et les portant jusqu’à un nouveau bras de rivière, tant et si bien qu’ils ne savaient plus s’ils se trouvaient toujours sur la rivière Kissimmee. Leurs deux éclaireurs séminoles ne se départaient pas de leur calme proche du mutisme, mais ils guidaient le groupe constamment plus loin vers le Sud. Pendant ce long périple, ils n’avaient croisé aucun campement indien ce qui ne faisait pas l’affaire de Juan-Felipe. Il doutait de l’efficacité de la démarche, d’autant que rien ne lui laissait penser que les Indiens, qu’il rencontrerait, les estimeraient pacifiques. Cela faisait près de deux semaines qu’ils ramaient sur des cours d’eau, traversant des lacs aux bords incertains noyés sous une végétation luxuriante. Ils n’étaient même pas sûrs de se retrouver sur la bonne route, les cartes en sa possession étaient fausses, le découragement envahissait la troupe. L’un de ses hommes, originaire du nord de la province, et connaissant bien les séminoles, lui expliqua que contre toute évidence, le territoire abritait des dizaines de clans chacun avec son propre chef, et bien que parlant différentes langues, quand l’un des chefs appelait à faire la guerre, le message circulait parmi les autres tribus. Ils pouvaient donc espérer que l’inverse puisse se produire. Fallait-il encore les croiser et encore dans de bonnes conditions. 

Ils arrivèrent au lac Mayaco au coucher du soleil, ses rayons rougeoyants affleurant sa surface, et teintant tout ce qu’ils touchaient. Juan-Felipe songea que le Paradis devait y ressembler. Ils longèrent le lac par l’Ouest et cherchèrent où établir leur campement. Ils remarquèrent et choisirent une sorte de crique après l’embouchure d’une rivière qui semblait remonter vers le Nord. Ayant taillé les hautes herbes, ils se dégagèrent un espace. Ils s’étaient placés sur un terrain partiellement boisé, entre un marais et le lac. Pendant que certains montaient des tentes, un groupe parti chasser aux alentours tandis que les autres préparaient un feu pour le repas. Les sentinelles furent postées pour la forme, car visiblement ils étaient seuls dans la contrée. Le gros du corps expéditionnaire le moment venu se rassembla autour de la marmite, chacun remplissant son écuelle. Juan-Felipe se joignit à ses hommes et s’adossa à un tronc d’arbre que ses hommes avaient traîné jusque-là pour servir de siège. Les uns plaisantaient, les autres se racontaient le pays qui leur manquait. L’absence de civilisation et de leur famille pesait sur le cœur de chacun. Juan-Felipe de son côté laissa errer ses pensées vers Antoinette-Marie et se questionnait à son sujet. Il se sentait très épris de la jeune fille et s’en étonnait lui-même. Elle avait envahi la moindre de ses réflexions et cela lui causait moult tourments. « — Elle saurait patienter jusqu’à son retour ? » Ils s’étaient si peu vus, il s’accrochait à son souvenir comme un naufragé à sa bouée.  

Les conversations petit à petit s’arrêtèrent, chacun réalisant le silence, étrange, profond, anormal qui les entourait. Leurs sens aux aguets les hommes cherchèrent instinctivement leurs armes, ils se retournèrent vers la forêt s’adossant au lac. Un hululement jailli sur leur droite reprit plus loin, certains hommes reculèrent vers les embarcations, seules zones de replis. Juan-Felipe n’eut pas le temps de donner des ordres qu’une horde d’Indiens peinturlurés de rouge sortit de nulle part et fondit sur eux. Ils se replièrent vers le lac tout en tirant vers les hurlements guerriers. Les attaquants furent aussitôt pris sous les coups de feu nourri des défenseurs. Mais les Indiens étaient supérieurs en nombre et excepté les canoës rien ne pouvait leur servir de rempart. Des corps-à-corps s’engagèrent au détriment des Indiens ou des Espagnols laissant de chaque côté des victimes ensanglantées qui ne se relèveraient pas. Les Espagnols se précipitèrent à bord des canots couvrant de leurs feux les derniers d’entre eux. Au moment où Juan-Felipe se décida à sauter dans l’embarcation, une flèche se figea dans son dos lui coupant le souffle. La douleur fut-elle qu’il ne vit plus rien hormis une lumière blanche. Il allait tomber à la renverse, mais son second eut le réflexe de le rattraper, de le saisir à bras le corps. Ses compagnons ramaient avec force pour s’éloigner de la côte pendant que d’autres tiraient empêchant leurs assaillants de s’approcher. Ignacio Pérez y Alvares hissa le jeune homme sans connaissance à bord. La lune se levait sur le lac remplaçant l’astre solaire, le vent apporta des nuages et plongea les fuyards dans une nuit profonde dans laquelle ils devinaient à peine les lieux. Les rescapés se regroupèrent, il ne détenait plus que trois canoës sur les cinq et ils n’étaient pas pleins. Ils s’étaient tout d’abord dirigés vers le centre du lac et contournèrent sans vraiment s’en rendre compte les îles qui longeaient la côte ouest de celui-ci. Le ciel se dégageant ils purent s’orienter et se portèrent vers le sud où ils savaient localiser une rivière qui les ramènerait vers la mer des Caraïbes. Ils se perdirent dans le marais qui se mélangeait avec la rivière Caloosahatche, lorsque le soleil se leva à nouveau au lieu de trouver celle-ci, ils choisirent d’aller vers l’Ouest. Ils étaient à cran et guettaient sans cesse le moindre mouvement de la nature de peur de revoir surgir leurs agresseurs. Puis tout à coup, les rameurs réalisèrent que leurs efforts étaient assistés d’un courant, bien que ne n’en percevant pas les limites. Ils en déduisirent qu’ils demeuraient dans le lit de la rivière ou tout au moins d’une rivière à défaut de Caloosahatche. 

Dès qu’ils s’estimèrent en sécurité, ils se fixèrent sur une berge, ils devaient ôter la flèche fichée dans le dos de leur capitan. Celui-ci divaguait dans un semi-coma dont il ne sortait pas. Ils le transportèrent sur la rive et après s’être concertés, ils se prononcèrent. Ils n’avaient rien à perdre, ils devaient enlever la flèche en espérant qu’elle n’ait rien touché de vital. Mais quand il fallut passer à l’action, nul ne s’en sentit le courage. Ignacio Pérez y Alvares rompit la hampe et remit les soins qu’aucun d’entre eux ne s’avérait apte à prodiguer. Ils reprirent la route et décidèrent de ne pas s’arrêter avant d’avoir rejoint un lieu où cela put se pratiquer. La respiration de Juan-Felipe était de plus en plus difficile et la fièvre l’avait manifestement envahie. Il délirait marmonnant sans cesse. 

Deux jours plus tard, à la nuit tombée, sous une grosse pluie qui les trempait, malgré le manque de visibilité, ils découvrirent enfin la civilisation, la bourgade de Punta Resa. Juan-Felipe avait survécu. L’avant-poste situé à la pointe de l’embouchure de la rivière et de la mer s’abritait au bout d’une plage de sable blanc sous des palmiers qui se courbaient dangereusement sous les bourrasques au jugé d’Ignacio. Ce n’était pas vraiment un village. C’était plus un amas de baraques de planches entourant deux bâtiments plus cossus dont l’un était le comptoir, magasin d’approvisionnement des blancs et des Indiens, et l’autre l’auberge. Ignacio et ses hommes tirèrent leurs canoës le plus loin possible sur la plage pour qu’ils ne soient pas emportés. Le second se dirigea vers la taverne dont il apercevait la lumière par les interstices des volets qui barricadaient les fenêtres. Il pénétra dans celle-ci sous le regard surpris de l’aubergiste et de deux hommes du cru qui éclusaient leurs chopines tout en jouant aux cartes. Ignacio ne put s’empêcher de penser que décidément tous les aubergistes devaient être ventripotents et affables, car l’individu qui le salua ressemblait à une barrique prête à rouler. « – J’ai neuf hommes dehors et un blessé très grave, avez-vous par hasard un docteur dans les environs ? » Il omit de dire qu’il ne possédait pas une piastre. L’aubergiste ne fut pas dupe, mais il avait remarqué les lambeaux d’uniformes de l’espagnol, il comptait bien se faire payer par l’armée dont le comptoir était sa représentation. « – Pour tes hommes, pas de problèmes, je vais voir ce que je peux trouver pour les rassasier, mais pour dormir je ne détiens que deux chambres à l’étage et tu devrais y mettre ton blessé. Ils devront donc se contenter de la salle commune. Quant au docteur, le plus près, c’est celui qu’il doit y avoir sur le brick dans la baie.

– Bien, quel est le pavillon ?

– Va savoir l’ami ! »

Ignacio ressortit avec l’aubergiste qui lui montra du doigt le navire que l’on devinait au loin. Le second rejoint ses hommes, il en prit deux et envoya les autres se placer à l’abri dans le bâtiment avec leur capitan. Les hommes ne se le firent pas dire deux fois. 

Ignacio remonta dans un canoë et ballotté par une mer mouvementée, ils s’approchèrent tant bien que mal du brick. C’était un petit voilier, mais qui devait aller vite. « — À tous les coups, un bâtiment pirate! » pensa le second, mais il n’avait pas le choix ou son capitan mourrait. Au bas de celui-ci, essayant de ne pas le heurter au risque de passer par-dessus l’embarcation, il héla, s’efforçant de couvrir le bruit des vagues. Un marin se pencha et jeta une échelle de corde. Ignacio grimpa seul et découvrit à son arrivée un homme mince élégamment habillé aux cheveux longs et blonds, entouré de plusieurs mariniers armés peu rassurants. Avec un demi-sourire, l’individu s’adressa au militaire espagnol avec un fort accent, qu’Ignacio supposa hollandais. « — Bonjour ! L’ami, que nous vaut cette visite tardive ?

– Je viens voir si vous pouviez mettre à ma disposition votre chirurgien, car mon capitan a gravement été blessé lors d’une escarmouche avec des Indiens. »

Le capitaine du navire trouvait la situation cocasse, dans d’autres occasions l’espagnol aurait essayé que de l’embrocher. Il ne se considérait pas comme un pirate, mais comme un corsaire à la solde des nouveaux États-Unis, et n’accomplissait que de la contrebande. Mais les aléas de la vie vous font rencontrer les gens dans des positions parfois contradictoires, et il n’avait rien contre les Espagnols hormis l’intérêt qu’il portait à leurs cargaisons. Il appela donc son chirurgien, un homme entre deux âges, rouquin d’origine irlandaise avec des lunettes sur un nez busqué, ce qu’Ignacio trouva rassurant pour un homme de sa profession. Dans une langue qu’il n’appréhendait pas les deux individus échangèrent des propos, le chirurgien se retourna vers l’espagnol et avec un accent rocailleux s’adressa à lui. « — Je vous accompagne avec mon aide.» C’était un grand gaillard très blond, ressemblant plus à un guerrier viking qu’à un aide-soignant, mais Ignacio ne s’en formalisa pas, il avait bien compris que c’était pour protéger le praticien que son compagnon venait. 

En attendant le chirurgien, les hommes avaient installé le blessé dans la chambre de l’étage. Spacieuse, une fenêtre sur les deux murs, car elle constituait l’angle de la bâtisse, c’était la plus confortable de l’auberge. Dans la salle, la femme de l’aubergiste et sa servante, une Indienne noire, s’activaient à préparer de quoi manger. La femme de l’aubergiste ronchonnait un peu, elle ne voyait pas comment ils allaient se faire payer. Mais devant la détresse évidente des hommes, son bon cœur reprit le dessus.  

Ignacio, le chirurgien et son soi-disant aide montèrent dans la chambre du blessé et trouvèrent dans le grand lit Juan-Felipe geignant. Ignacio et le Viking le retournèrent avec délicatesse sur le côté pour que le médecin puisse l’ausculter. Celui-ci fit une grimace, la plaie était noire, purulente et boursouflée, rien d’encourageant. Il réclama plus de lumière, des linges, de la charpie, de l’eau chaude et de l’alcool. L’aubergiste s’activa et ramena le tout. Le chirurgien attrapa la bouteille d’alcool, un alcool de maïs à déchirer les tripes, en but une rasade et en fit ingurgiter à Juan-Felipe jusqu’à qu’il ne réagisse plus. Il extirpa de sa trousse des instruments coupants et commença sa tâche. Il incisa la plaie pour dégager la pointe de la flèche et pressa la blessure pour en faire sortir en abondance un liquide visqueux jaune et noirâtre mêlé de sang. La douleur fut elle que Juan-Felipe émergea de sa somnolence éthylique, et hurla sous la fulgurance, vrillant l’estomac d’Ignacio. Dieu sait qu’il était habitué aux horreurs du combat, mais là dans cette chambre à la lueur vacillante des bougies, il s’avérait pénible de voir son supérieur supporter une telle souffrance. Juan-Felipe s’évanouit, ce que le chirurgien ponctua d’un « — c’est parfait ! » Il poursuivit son œuvre extirpant la pointe, nettoyant la lésion, la recousant et pour finir il le pansa et lui banda le torse étroitement. « — Voilà ! C’est terminé, mais je ne peux garantir qu’aucun organe ne soit touché. Changez la charpie trois fois par jour, désinfectez la plaie à l’alcool même si le blessé rechigne et bandez-le serré. Je ne peux rien faire de plus. » Ignacio retint le chirurgien, il ne se voyait pas soignant son capitan seul dans ce trou perdu où il n’aurait aucun médicament ni aucun médecin à sa portée. « – Je sais que ce que je vais vous demander peut paraître étrange, mais croyez-vous que votre capitaine pourrait convoyer don de Puerto Valdez jusqu’à un endroit plus civilisé ? Évidemment pour les contreparties, il lui faudra attendre son rétablissement hypothétique et son retour à La Nouvelle-Orléans.

– Je ne sais. Si tel est son choix, nous viendrons le chercher demain matin. Attention si cela se fait, nous n’emmènerons que lui.

– Vu les circonstances, je n’ai pas le choix, ici il mourra.

– Bien ! » 

Refusant de se faire raccompagner, le chirurgien et son aide partirent sur le rivage et, avec une lanterne, ils signalèrent leur position, une chaloupe opéra l’aller-retour du voilier à la côte. Le lendemain, la tempête était achevée, la plage était jonchée de débris. Ignacio sur la galerie de l’auberge guettait le bâtiment qui mouillait au loin. Il se rongeait les sangs, il n’était guère enthousiaste à l’idée de confier son capitan à des pirates, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. C’était la seule chance de Juan-Felipe. Lorsqu’il aperçut la chaloupe avec le capitaine du brick à son bord, il respira, il n’avait guère cru à cette possibilité. 

Deux heures plus tard, le navire disparaissait de la vue d’Ignacio avec à son bord Juan-Felipe. 

***

Charles Adams

Charles Adams, comme il se faisait appeler, personne ne connaissant vraiment son nom et lui-même préférant ne pas s’en souvenir, avait accepté le marché de dupes en toute connaissance de cause. Il n’aurait pas su dire pourquoi, peut-être l’ironie de la situation. Il fit installer le malade dans sa cabine, seule cabine convenable à bord. Il trouva son convive en piteux état, mais bon il avait consenti. Il ne le garderait même pas en otage, car il avait beaucoup de chances de trépasser et il n’était pas sûr de toute façon d’en tirer grand émolument. 

Charles Adams n’était pas né pirate, personne ne naît pirate. Il avait dû fuir son pays après avoir tué l’individu qui avait violé sa fiancée. Dans bien des cas, cela aurait été considéré comme une affaire d’honneur, mais l’homme était noble et lui roturier, simple artisan. Après avoir abandonné celle qu’il aimait dans un couvent, dans un état de prostration dont on lui avait assuré qu’elle ne sortirait plus, il s’était embarqué à Liverpool pour les Amériques à la veille de la guerre d’indépendance. Il avait transformé son patronyme et s’était engagé dans l’armée anglaise à peine après avoir touché le sol. Rapidement, il avait compris à quel point dans ce camp la cause s’avérait injuste aussi il changea de camp et à nouveau de nom. Le conflit fini sans plus de revenus, il s’aventura sur un navire corsaire. Il navigua trois années sous les ordres d’un capitaine dont tous trouvaient le partage des gains inéquitables, alors il le remplaça suite à un duel dont il eut le dessus et depuis il courait les mers avec son équipage.

 Le brick accomplit du cabotage jusqu’à la baie Espiritu Santo, puis traversa le golfe du Mexique sans rencontrer de problème. Pendant ces trois jours de voyage, Juan-Felipe s’extirpa peu à peu des vapeurs de la fièvre, arrêtant de délirer.

Devant La Mobile, il était en état de comprendre ce qu’il faisait sur ce brick et comment il y était arrivé. Il eut une longue conversation avec son hôte lors de laquelle il se présenta et le remercia lui assurant qu’il remettrait une gratification à la personne de son choix qui apparaîtrait en son nom à La Nouvelle-Orléans. Charles Adams décida de croire en la sincérité de son invité et lui garantit qu’il viendrait lui-même.

Ils pénétrèrent dans la baie de La Mobile par une nuit noire sans lune entre sa pointe et île Dauphine pour ne pas se faire remarquer. Ils restèrent le plus longtemps possible au milieu de la baie avant de s’approcher de la ville tout en passant au large du Fort-Charlotte. Entre le fort et la cité, Charles débarqua le convalescent porté dans une civière par deux marins, dont le Viking accompagné de son chirurgien qui connaissait les lieux. Évitant les rues où pouvait circuler la garde au milieu de la nuit, ils rejoignirent la rue Dauphine. Elle partait du port et opérait un coude, suite auquel se trouvait l’hôpital de la ville tenu en partie par des ursulines. Le chirurgien frappa à l’une des portes latérales où il savait être le gardien. Celui-ci ouvrit la lucarne et demanda ce qu’ils voulaient à cette heure. « – Va chercher la mère et dit lui qu’on détient un blessé et ne te pose pas de question. »

Un quart d’heure plus tard, la mère arriva en colère d’avoir été sortie du lit. « – Qu’est-ce que c’est ? » Elle accompagna son interrogation en avançant sa lanterne pour voir. « – Brendan, Brendan Fergusson ! Et tu ne peux pas me visiter à une autre heure ! » S’exclama la mère reconnaissant le chirurgien. Elle en avait des palpitations, elle n’avait pas aperçu depuis si longtemps son frère. « – Je t’amène un convalescent.

– Mais enfin, tu ne peux surgir comme cela pour m’amener un moribond au milieu de la nuit. Comment vais-je expliquer cela demain ? 

– Voyons Maureen, tu ne veux tout de même pas que j’abandonne le marquis de Puerto Valdez sur les marches de l’église ? »

Effectivement, ça ne pouvait se faire. Malgré son courroux, elle guida son frère et ses porteurs de civière vers une cellule où elle fit installer son invité surprise. « – Je l’ai pansé avant de te l’amener, tu n’as rien à faire avant demain. Je suis désolé, mais je ne peux rester plus longtemps. » Il avait à peine fini sa phrase qu’il tournait les talons suivis de ses acolytes. 

***

Ce fut le soleil qui l’éveilla. Juan-Felipe trouva à son chevet une sœur ursuline. Il s’était endormi dans un bateau pirate et se réveillait dans un dispensaire. Il se situait dans une cellule austère aux murs blanchis à la chaux dont la fenêtre donnait sur un jardin luxuriant. Il avait du mal à mettre ses idées en place. La sœur lui souriait. « — Où je suis ?

– Vous êtes à l’hôpital de La Mobile, mon frère.

– Ah ! Et je suis là depuis longtemps ?

– Non, vous êtes arrivé cette nuit. Je vais chercher la mère supérieure, je pense qu’elle a quelques questions à vous poser. Voulez-vous vous redresser ?

– Oui, je veux bien. »

Elle lui glissa des coussins sous le dos, lui donna à boire et sortit.

Quelques instants plus tard, la mère entra, c’était une belle femme, ce que ne parvenait pas à cacher son habit. « — Bonjour, mon fils, vous sentez vous bien ?

– Oh ! Oui ma mère, je ne me suis pas trouvé aussi bien depuis longtemps, à ce sujet pouvez-vous me dire quel jour sommes-nous ? » Surprise, elle répondit. « — Jeudi 22 mars.

– Déjà, ça fait si longtemps !

– Excusez-moi mon fils, les hommes qui vous ont amené cette nuit m’ont dit que vous étiez le marquis de Puerto Valdez, est-ce vrai ?

– Oui ma mère. Je suis capitan dans l’armée royale détachée en Floride. Le dernier souvenir que j’ai de cette campagne est une attaque par les Indiens au bord d’un lac.

– Mais comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ?

– C’est mon second, ce bon Ignacio qui m’a confié au capitaine d’un brick et à son chirurgien. L’un m’a amené et l’autre m’a soigné. » Juan-Felipe comme la mère omit le fait que le commandant du navire était un pirate. « — Vous pouvez faire prévenir le fort Charlotte de ma présence dans ses murs ? 

– Évidemment ! Évidemment ! » Se demandant déjà comment elle allait pouvoir expliquer l’arrivée nocturne du convalescent.

Quinze jours plus tard, en partie remis, il se rendit à Biloxi. De là, il reprit un bateau jusqu’au lac Borgne et rejoignit le lac Pontchartrain par la passe de Chef Menteur, parvenu à fort Saint-Jean, il repartit pour La Nouvelle-Orléans. Il l’atteignit enfin le mardi 13 avril une semaine après Pâques et croisa sans le savoir Antoinette-Marie. 

Chapitre 47

Des nouvelles, Printemps 1792

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Un mois auparavant, sur les bords du Mississippi, Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge marchaient bras dessus bras dessous, suivies d’Esther et des deux dogues sur ses talons. S’ennuyant Antoinette-Marie avait éprouvé l’envie de se changer les idées, de retrouver les bruits de l’animation de la ville, le spectacle des gens de La Nouvelle-Orléans. La douceur du printemps avait décidé Madame de Maubeuge à effectuer une promenade sur la place d’armes. La journée se révélait belle, la brise provenant du fleuve caressait délicatement leur peau, les marchands envahissaient la place sur laquelle déambulaient les badauds. De la grande levée à l’emplacement du Cabildo, aux ruines non encore relevées, la cité n’était qu’un flot ininterrompu de personnes, d’objets à vendre et à acheter, de fruits et de nourritures de toutes sortes devant lesquels elles allèrent jusqu’à la digue. D’un côté sur les allées pavées longeant la place, se trouvaient des alignements de minuscules boutiques où s’écoulait tout ce qui pouvait être proposé ouvertement. C’était un vaste bazar auquel les Orléanais venaient s’approvisionner, toutes classes mélangées, attirés par la harangue des commerçants, et qu’ils surnommaient l’allée des pirates. De l’autre, le marché bruissait de sa foule habituelle, devant les étals aux couleurs de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud. Antoinette-Marie humait l’effluve mêlé des sucreries, des ateliers de torréfaction, des multiples épices associées à ceux des fruits, du filé, de l’okra, des légumes, et des jardins fleuris donnant sur la place d’armes. Elle fronçait le nez quand s’y rajoutait l’inévitable puanteur des poissonneries.

Antoinette-Marie

C’est au milieu de ce déferlement de sensations qu’un individu roux assez vieux courbé sur sa canne culbuta Antoinette-Marie qui, surprise, émit un petit cri. Elle allait le remettre à sa place pour sa maladresse quand il lui glissa un message dans la main avant de disparaître prestement malgré son âge. Elle ne prit pas le temps d’identifier l’inconnu. La marquise intriguée lui demanda ce qu’il se passait. « — L’homme qui m’a bousculé, il m’a donné un papier.

– Montrez ! » Antoinette-Marie déplia la lettre crasseuse et le lut « – Ne vous inquiétez pas, il est vivant ! » Le cœur de la jeune fille s’emballa, s’agirait-il de lui ? « – Mais qui est vivant ? » Interrogea Madame de Maubeuge. « – C’est que je ne sais pas. Cet homme a dû se tromper… » Baissant les yeux, elle rajouta. « – À moins que ce ne soit au sujet de don de Puerto Valdez ? » Elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis plus d’un mois. Elle avait bien reçu une missive, par l’intermédiaire de Monsieur Bevenot de Haussois, quinze jours après son départ, mais ensuite plus rien. Elle espérait, aussi étrange que fût sa venue, que ce message laconique parlait bien de Juan-Felipe. « – Vous n’avez pas eu de ses nouvelles depuis longtemps ? » Demanda Madame de Maubeuge, qui connaissait en partie la réponse, car elle-même avait essayé d’en obtenir par l’entourage du gouverneur, mais rien. Certains pensaient qu’il avait trouvé la mort dans ce pays de sauvages. La jeune fille rougit et baissa instinctivement le regard. « – Non, cela fait plus d’un mois que je ne sais rien.

– Et cela vous tient à cœur, n’est-ce pas ?

– Je crois bien. » Émit-elle dans un soupir, car elle aurait aimé garder plus longuement son secret. Voyant son amie attristée, les larmes lui venant aux yeux, énergiquement Nathalie de Maubeuge reprit. « — Alors nous devons le souhaiter et ma foi aussi étrange que cela puisse paraître ce sont, peut-être, effectivement de ses nouvelles que vous avez dans les mains.

– J’ose l’espérer.

– C’est ce dont il m’avait semblé et il le faut. » Elle poursuivit sur sa lancée devant la mine déconfite de sa compagne, occultant volontairement l’éventualité d’un drame. « – Vous savez Antoinette-Marie, Juan-Felipe n’est pas un mauvais parti. Outre le fait que c’est un valeureux capitan de notre gouverneur, il a reçu en gratification de la part de don Miró, pour avoir sauvé une de ses nièces, une double parcelle dans le carré, rue de Bourgogne. De plus, je suis informée de source sûre qu’il attend la vente d’un bien en Espagne. Et puis c’est un bel homme, ce qui n’est pas négligeable, et votre alliance serait bien vue de notre nouveau gouverneur. » Antoinette-Marie ne put s’empêcher de rire devant cette vente en bonne et due forme de celui qui faisait battre son cœur et qu’elle avait de toute façon choisi. « – Décidément, Nathalie, vous ne perdez pas le Nord, voilà un homme avec beaucoup de qualités à vos yeux, mais rassurez-vous, il a mon agrément, bien qu’il ne m’ait rien demandé.

– Cela ne saurait tarder. Si je ne m’abuse, il est venu vous voir avant de partir, vous n’avez vraiment échangé aucune promesse ? Insista-t-elle en souriant.

– Oui bien sûr… de l’attendre…

– Et si demain nous allions rendre visite à Marguerite ?

– Et pourquoi pas ? Après tout, je ne l’ai jamais remerciée pour l’assistance qu’elle nous a apportée lors de mon enlèvement. Pas plus que de ses prédictions, quand bien même elles n’étaient guère bonnes. Accompagnées de ses conseils, elles m’ont tout de même aidée et parfois même soutenue. Et puis elles finissaient bien ! » Antoinette-Marie aurait donné beaucoup pour être tranquillisée.

***

Elle prépara un roux, dans une casserole, avec de la farine et de l’huile végétale. Quand il fut brun foncé, elle le laissa reposer. Dans la marmite à ébullition, qu’elle avait remplie d’eau salée et poivrée, elle déversa le roux et rajouta les piments doux, les oignons blancs et le céleri tranché, et fit revenir le tout. Une fois à sa convenance elle y joignit le gombo filé et le poulet découpé en morceaux. Après un bon mijotage, elle mit au-dessus les échalotes coupées et quand elles furent fondantes elle ajouta du Tabasco. La maison embaumait les riches fragrances de la cuisson. Plus tard, elle préparerait le riz nature sur lequel elle verserait le gombo. Si elle avait le temps, elle irait quérir au port à des Indiens houmas de la chair d’alligator, Charles aimait tant ça. Charles. Charles Laveau…

marguerite Darcantel

Elle se voyait encore montant sur l’estrade avec toute l’arrogance qu’elle pouvait afficher avec ses dix-neuf ans face à la foule des acheteurs, le vendeur aboyant ses avantages. Elle se tenait droite, cambrée, sa jeune poitrine en avant, la masse sombre de ses cheveux dégoulinant jusqu’à son dos, la taille et les attaches fines, les jambes longues, la peau ambrée. Elle était consciente d’être belle. Elle cherchait dans le groupe des planteurs celui qu’elle savait être. Au moment où le négociant allait arracher son corsage pour exhiber ses avantages, elle l’entendit annoncer « — 2000 livres ». Ce qui se situait au-dessus du marché. Ses voisins se retournèrent vers l’enchérisseur avec un sourire ironique. Elle plongea ses yeux de biche dans les siens le remerciant déjà de ce qu’il pratiquait. Le marchand allait continuer son geste impudique, mais Don Carlos Laveau Trudeau intervint « — Monsieur, j’ai effectué une enchère, vous ne touchez plus à cette négresse. »

Elle était née sur la plantation de son père, Henri d’Arcantel. Il était planteur de café et de cannes à sucre au bord de la rivière de Fesle à Saint-Domingue. Elle avait systématiquement su qu’elle était la fille du maître. La mère de Marguerite en était la tisanière attitrée, mais d’autres obtenaient ses faveurs, dès qu’elle se révélait en enceinte le maître passait à une autre, mais il lui revenait toujours. 

Marguerite n’était donc pas la seule, la plantation était couverte d’une multitude de ses bâtards de toutes les couleurs. Malgré la mine outragée de son épouse, à l’instigation du maître, elle était devenue l’une des compagnes de jeu de ses filles légitimes. La plus jeune était née la même semaine qu’elle et la mère de marguerite était sa nourrice. Elle profita de l’enseignement qui leur était donné. Lorsque sa femme, agacée de la voir mimer ses filles adorées dans la maison, finit par s’en offusquer, elle s’en ouvrit à lui. Irrité, il lui répondit. « — vous connaissez un autre moyen de renouveler le cheptel pour rien ? » Elle ne dit plus rien, mais n’en garda pas moins rancune à lui comme à l’enfant.

Marguerite détenait une singularité supplémentaire, elle avait toujours su ce qui devait arriver avant que cela n’arrive. Elle sentait ou plus exactement elle prévoyait les choses qui allaient se produire. Elle annonçait à sa mère. « – Attention ! le lait va bouillir ». Et la gamelle débordait. Elle déclarait que le renard allait manger une poule et il manquait une poule le lendemain matin. Elle avait tout d’abord pensé que c’était comme ça pour tout le monde, jusqu’au jour où suite à la mort d’un esclave, elle s’en était ouvert à grand-maman la nourrice du maître. « – Grand-maman, pourquoi le Isaïe est allé dans le champ, s’il savait que le taureau allait le charger ? » La vieille négresse leva un sourcil, intriguée. « – Parce que lui pas savoi’. Et toi le savoi’ ? » Cela faisait longtemps qu’elle surveillait la petite de Méora, elle avait déjà remarqué que Maggie, telle que tous l’appelaient, avait un comportement étrange. Marguerite regarda droit dans les yeux de la vieille, pour être sûr qu’elle ne se jouait pas d’elle, ce qui tira un sourire édenté à la vielle nourrisse. Comme tous les enfants de couleurs, elle avait été en partie élevée par la vieille pendant que les mères trimaient à la tâche, dans la maison ou les champs, aussi Maggie avait toute confiance. Rassurée, avec tout le sérieux que ses cinq années pouvaient rassembler, elle reprit avec conviction. « – Évidemment que je le savais, ils me l’ont dit ! » Et elle appuya ses paroles d’un large geste comme si elle montrait une foule. « – Alors toi les voi’  ! Toi êt’e de celles qui les voi’… toi savoi’ Maggie même si les hommes le di’e moi c’oi’e qu’il n’y a que les femmes qui les voi’. Et elles, pas êt’e beaucoup. Moi les entend’e, mais moi jamais les voi’. » Marguerite resta muette de stupéfaction. Comment ne pouvait-on pas voir la foule qui l’entourait, qui lui parlait, qui la conseillait, qui la prévenait ? Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle comprenait maintenant pourquoi on la regardait étrangement quand elle conversait avec eux en public. « – Mais grand-maman, qui sont-ils alors ?

– Tes ancêt’es, des anges… Va savoi’ ma petite ? Une chose êt’e sû’, mieux ‘ien di’e de tout ça. » La petite fille, qu’elle était, haussa les épaules et elle obéit jusqu’au jour le plus triste de sa jeune vie.

Ce jour-là, le maître la trouva assise à côté d’une grange pleurant toutes les larmes de son corps. « — Eh bien ! Maggie, que t’arrive-t-il ? Quel est ce gros chagrin ? » Oubliant toute mise en garde, le maître ayant toujours été gentil avec elle, la petite tout en reniflant se confia. « – C’est maman, elle va mourir à cause du bébé !

– Mais voyons Maggie, ta mère n’attend pas de bébé.

– Oh si maître ! » S’emportant il reprit. « — Oh ! tu m’agaces, tu n’es qu’un oiseau de mauvais augure, je te dis que ta mère a le ventre vide ! »

Huit mois plus tard, Méora décéda en couches. Le maître garda rancune à Maggie d’avoir raison et bien qu’il continuât à peupler sa plantation de petits mulâtres, aucune des mères ne remplaça vraiment la défunte. L’autre conséquence fut la mise au jour du pouvoir de Maggie. Au travers des mélopées dans les champs, du son nocturne du tam-tam, cela fit promptement le tour de la plantation, des plantations, il y avait une négrillonne qui voyait, qui entendait qui parlait aux ancêtres. Le village d’esclaves de la plantation D’Arcantel s’enorgueillit de sa sorcière. Il n’en avait pas jusque-là, à peine une guérisseuse. Tous désiraient être informés sur leur avenir, tous espéraient pouvoir échanger avec leurs disparus, et Marguerite se rendit rapidement compte que cela était rarement de bons augures ce qui en découlait. Elle constata que prévenir ne servait à rien, cela ne changeait guère les situations. Et ce don s’avéra très vite une malédiction pour elle, dans la mesure où elle voyait des choses qui le plus souvent se montraient tristes, sinistres, mauvaises et qu’elle aurait préféré ne pas connaître. Les gens ne se trouvaient pas encore devant elle qu’elle était éclairée de ce qu’ils voulaient, ce qui allait leur arriver. Petit à petit, ils ne s’adressaient à elle que pour son don, don qui leur faisait peur, mais qui l’enrichissait. Tous lui donnaient des cadeaux et elle n’avait pas eu ses premiers saignements. Elle possédait déjà plus qu’aucun autre esclave de la plantation, puis des plantations voisines, car on venait de loin en catimini à la nuit tombée pour savoir son avenir. Même les blancs l’interrogeaient malgré son jeune âge et elle se méfiait de ce qu’elle leur prédisait, parce qu’elle craignait la colère de leur déception. 

Mambo (prêtresse vaudou)

Grand-maman prit les choses en main. Elle l’emmena voir ce que tous appelaient une prêtresse, une mambo. Elles partirent à la tombée de la nuit et se dirigèrent vers la mer. Elles entendirent tout d’abord s’élever, de derrière la dune, d’étranges psalmodies chantées au rythme des tambours. Quand elles arrivèrent sur la plage, la prêtresse semblait danser au milieu d’un groupe. Elle évoluait avec juste un pagne à la taille. Les bras vers le ciel, muni d’une calebasse emplie de vertèbres de couleuvre, ses yeux jaunes regardaient vers ailleurs. Au sol, autour d’un pilastre de bois, érigé vers la voûte céleste, était dessiné à la craie, avec de la farine et du marc de café les symboles des Loas, les vévé. Des signes avaient aussi été peints sur le poteau Mitan, ses symboles étaient accompagnés de divers objets accrochés, notamment des feuilles de palmier royal destinées à chasser les mauvais esprits. Les tambours se mirent à battre unissant les cœurs des initiés avec ceux des Loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Ce soir-là, la Mambo invoquait Erzulie, le Loa de l’amour qui demeurerait par la suite en charge d’assumer la direction de la vie de Marguerite, car bien évidemment la fillette était attendue. Et si elle était impressionnée, elle n’en montra rien. Arriva à ce moment-là le moment du sacrifice. Des hommes avaient préparé une chevrette entièrement blanche en l’habillant de symboles multiples, et l’avaient nourrie et parfumée avec des potions concoctées par la Mambo. Le rythme des tambours s’accéléra, il devint plus intense, et emporta les initiés dans une transe. Une fois l’animal égorgé, la prêtresse goûta son sang et y fit tremper les mains de la fillette. L’animal fut alors présenté et offert aux Loas, face aux quatre points cardinaux. Les chants et les danses redoublèrent de puissance, Erzulie entra pour la première fois dans le corps de Marguerite qui se mit à danser avec frénésie. Ses yeux se révulsèrent, elle se figea les bras ballants contemplant, semble-t-il, le vide et elle parla d’une voix grave, inconnue de tous comme d’elle-même. « — De grands changements viennent, ils vous rendront libres, mais beaucoup d’entre vous vont mourir pour cela, mais vos enfants seront libres. » Tous regardèrent, effarés, la frêle fillette et croyaient voir le Loa. Ils tonitruèrent tout ce qu’ils pouvaient, glorifiant le Loa de l’amour. Puis le sang coula entre les jambes de Marguerite faisant redoubler la puissance des hurlements et fut annoncé par la Mambo comme un immense miracle. Erzulie ne partit pas tout à fait, un lien s’était créé entre l’initiée et l’entité pendant la cérémonie, et la Loa l’accompagna toute sa vie. À partir de cette cérémonie, la Mambo lui apprit nuit après nuit le culte des esprits qui tirait ses racines des pratiques religieuses et magiques de leur pays d’Afrique associées au catholicisme. Elle lui enseigna le panthéon des esprits qu’elle nommait Loas.

Marguerite devint femme au grand désarroi de sa maîtresse qui la voyait déambuler gracieusement la taille plus fine que la sienne bien que comprimée dans son corset, les hanches encore étroites et la cambrure agressive de sensualité. Elle se mit à ruminer, à calculer le moyen pour se débarrasser de cette fille qui était un affront continuel. Elle savait que son mari refusait de vendre ses bâtards, quelle qu’en soit la raison, une sorte de sentimentalité dont beaucoup ne faisaient pas preuve. Mais le destin vint à son aide.

Quelques mois plus tard, des voisins ramenèrent son époux sur une civière de fortune, il s’était blessé à la chasse. Il ne s’était pas écoulé un autre mois que la gangrène avait atteint son cœur l’entraînant dans la tombe. La veuve ne pleura pas, elle siégeait enfin libre. Lorsque le notaire lui annonça que c’était son fils qui était l’héritier, cela ne l’inquiéta pas. Il se situait en France où il finissait ses études au collège et comme il n’était pas majeur, c’est elle qui gérerait la plantation en attendant sa majorité. Et quand le notaire lui expliqua qu’il serait bon de vendre quelques esclaves pour assainir les comptes, car son conjoint avait contracté quelques dettes qu’elle ne découvrait pas, elle exulta. Elle remercia le seigneur de l’exaucer. Elle rassura le notaire et lui déclara que dès le lendemain, il partirait avec les esclaves à mettre sur le marché.

Le lendemain matin, elle n’eut pas besoin de donner des ordres, elle trouva face à sa porte toutes les bâtardes de son époux, car pour les mâles elle restait indifférente. Elle ne chercha pas à savoir comment ses pensées avaient été devinées, elle n’était que trop satisfaite. Le notaire dénicha, abasourdi, un groupe d’une vingtaine d’esclaves allant du nourrisson à la femme, et qui visiblement se ressemblait. Toutes sœurs, souvent de mères différentes, celles qui avaient déjà eu des enfants s’occupaient de celles encore bébé, aucune n’avait rechigné devant la fatalité annoncée par Marguerite. Les familles séparées l’accomplirent la mort dans l’âme, mais s’inclinèrent, cet état de fait était très courant. Le notaire objecta que ce serait difficile d’écouler que des femelles. « — ce n’est point grave, elles sont solides, bonnes reproductrices et comme vous pouvez le voir elles ont de très bons arguments de vente, cela couvrira toujours les dettes. »

Marguerite, fière et arrogante, se tenait devant le rassemblement fixant sans baisser les yeux ceux de sa maîtresse. Elle savait que la maladie avait déjà infiltré le corps de celle-ci et que le mal mettrait des mois à l’emporter dans des souffrances atroces. Et la poupée, enterrée sous sa paillasse, enduite de sang et que les champignons envahissaient, en faisait foi. 

Entassé dans des charrettes, le groupe encadré d’hommes armés prit le chemin de la chaise Ourse allant à Port aux Princes. Après une semaine, bringuebalées sur une mauvaise route abîmée par les intempéries pendant lesquelles le notaire fit attention à la marchandise confiée, les sœurs Darcantel furent installées dans un cabanon sur le port en attendant leurs ventes. 

Quand les femmes des planteurs comprirent que c’étaient les filles de la main gauche d’Henri D’Arcantel, elles se gaussèrent derrière leurs éventails, l’une des leurs les vengeait. La bienséance les obligeait à ignorer les demandes de tisanes nocturnes qui entraînaient les esclaves dans le lit des maîtres les soulageant de leurs ardeurs et leur donnant leurs surnoms. Elles n’enduraient pas moins le résultat qui s’affichait tous les jours sous leurs yeux jusque dans leurs maisons. Comme elles-mêmes, elles subissaient le diktat des hommes. Elles oubliaient facilement que c’était auprès de ces dernières qu’elles se déchargeaient de leurs enfants, leurs personnes âgées et malades, leur santé, leur alimentation, leur apparence et leur sommeil. Très souvent recluses pour obéir aux convenances sociales, ses négresses, métisses, quarteronnes, octavonnes, parfois du même sang qu’elle-même, étaient leurs confidentes et quelques fois leur seule compagnie dans l’isolement de leurs plantations que ces esclaves les lavaient, les habillaient et les accompagnaient en toutes circonstances. 

Elles apprécièrent l’attitude de Madame D’Arcantel qui avait mis de l’ordre chez elle, ce que beaucoup d’entre elles lui envièrent. Devant le ridicule de la situation, il fut demandé par la gent masculine, qui bien qu’elle aurait aimé en profiter, de se débarrasser de ce lot de marchandises. Et quand elles montèrent sur le navire qui les emportait loin de Saint-Domingue, car elles avaient été achetées par Monsieur de Saint-Maxent pour le bénéfice des planteurs de Louisiane, Marguerite sut qu’elle allait devenir libre.

Arpenteur général de Louisiane, Charles Laveau appelé Don Carlos Laveau Trudeau, avait acquis Marguerite Darcantel. Personne n’avait osé renchérir sur les 2000 livres annoncées avec fermeté. Il n’avait nullement l’intention de la ramener chez lui. Il installa aussitôt dans une petite habitation qu’il détenait sur la rue des remparts à la lisière de ce qui était en train de métamorphoser en quartier Marigny. Marguerite fit tant et si bien, jouant de toutes ses armes que Charles Laveau n’attendit pas une année pour l’émanciper et lui offrir la maison. Peinte en vert, quatre pièces sur un soubassement de brique auquel on accédait par un escalier à double évolution, celle-ci avait tout le confort dont avait besoin la métisse. En plus de la pension donnée par son amant, ses revenus s’arrondissaient officiellement de la broderie qu’elle pratiquait pour les riches créoles et officieusement des services en tant que reine du vaudou qu’elle pouvait rendre. Elle allait d’ailleurs livrer deux robes, dont l’une ne serait jamais portée par sa jeune propriétaire qui ne serait plus en ce bas monde lors du bal des débutantes pour lequel elle avait été commandée, quand elle pressentit la venue de ses visiteuses. Elle mit un peu d’ordre et prépara un café en les attendant. 

***

Elles n’avaient pas frappé à la porte que celle-ci s’ouvrit sur Marguerite. Elle les reçut avec chaleur et les guida dans le salon, satisfaite de voir qu’Antoinette-Marie se portait bien. Au même moment qu’elle s’en faisait le constat, l’image furtive de Juan-Felipe souriant lui apparut. Elle comprit à ce moment-là pourquoi son image interférait avec l’avenir d’Antoinette-Marie, en fait l’homme faisait partie de son avenir ! Et c’était pour lui qu’elles venaient. « – Asseyez-vous, mesdames, vous prendrez bien un peu du café et de la tarte aux noix de pécan que je vous ai préparées ». Sur la table était installé un service de porcelaine française qui aurait fait bien des envieuses, dernière acquisition de Charles Laveau, sur une nappe damassée d’un blanc immaculé. Les deux femmes acceptèrent, réjouies et toujours étonnées de se savoir attendues. Après avoir échangé quelques banalités, Marguerite sortit son jeu de tarot égyptien. Elle ne l’utilisait qu’afin d’illustrer ses dires et contribuait à donner du crédit à cette facette de sa vie, bien qu’elle n’en ait guère besoin. C’est son amant qui, amusé de l’entendre accomplir des prédictions, lui avait offert le jeu qui impressionnait tant les dames créoles et qui, paraît-il, était le même que celui d’une Mademoiselle Lenorman dont la notoriété augmentait outre-Atlantique. Comme à son habitude elle baissât l’éclairage en fermant ses rideaux et en allumant quelques chandelles, elle tria, coupa, battit le jeu qu’elle fit couper à Antoinette-Marie. Elle lui demande de tirer cinq cartes « Les amoureux, le jugement, le bateleur, le chariot, l’étoile ». Les trois femmes se retrouvaient penchées et attentives sur le jeu, deux essayant d’en deviner les arcanes et la troisième qui n’avait nul besoin de les voir pour prédire. « — Il ne sert à rien de s’inquiéter, vous allez obtenir des informations de l’homme que vous espérez, il est déjà en route vers vous, et vous avez toutes les raisons de l’attendre. » Satisfaite de lui prophétiser de bonnes nouvelles, elle sourit à Antoinette-Marie tout en lui disant qu’elle n’avait rien à ajouter à ce qu’elle savait à l’avance. Mais elle avait à peine fini sa phrase que s’imposa à elle au milieu d’un brouillard la femme qui ressemblait tant à Antoinette-Marie. Elle pleurait et tendait ses bras vers elle. Elle avait déjà aperçu cette femme, c’était celle qui l’avait aidée à retrouver Antoinette-Marie. « Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! » Surprise, elle s’affala sur sa chaise, elle s’excusa auprès de ses visiteuses. Tout en regardant sa consultante, elle expliqua ce qu’elle venait de voir. « – je suis désolé Madame de Thouais, mais une femme qui vous ressemble étrangement avec des yeux bleus comme le ciel et les cheveux plus sombres que vous tient à vous mettre en garde. » Antoinette-Marie blêmit. Décidément, elle opérait un effet surprenant à la voyante et, d’une voix atone, elle l’interrogea « – et que me veut-elle ?

– Elle vous demande de ne pas effectuer la même erreur qu’elle.

– Mais quelle erreur ?

– Cela je ne sais pas ! »

Antoinette-Marie supposait que c’était sa mère, sa tante comme sa sœur, lui avait annoncé qu’elle lui ressemblait. Mais quel message d’outre-tombe désirait-elle lui faire parvenir ? Cela la bouleversa. Elle avait toujours eu l’impression que sa mère la protégeait, mais avait souvent eu peur que ce ne soit que chimères de fillette apeurée. « – Je ne sais pas encore, mais ne vous en inquiétez pas, le moment venu, elle m’en dira plus. Vous pouvez avancer sereinement. »

S’en suivit une conversation entre femmes, lors de laquelle Antoinette-Marie remercia chaleureusement la voyante de l’aide qu’elle lui avait apportée. Avant de quitter les lieux, elle laissa discrètement une bourse généreusement pourvue sur la table.

***

Dimanche 15 avril 1792

Au grand dépit de son épouse, une crise de malaria attrapée en Amérique du Sud obligea le gouverneur Carondelet à annuler le repas traditionnellement offert à Pâques à ses concitoyens les plus en vue. 

Don Andres Almonester Y Roxas ne s’en formalisa pas. Il convia après la messe du dimanche de Pâques une cinquantaine d’intimes privilégiés, dont les Maubeuge accompagnés d’Antoinette-Marie. Lorsqu’ils arrivèrent, ayant lambiné devant l’église de manière à laisser le temps à leurs hôtes de les précéder, les convives découvrirent dans la vaste salle à manger une longue table nappée de lin blanc brodé de guirlandes ton sur ton, couverte de porcelaine de cristal et d’argenterie, agrémentée d’un chemin de table d’azalées multicolores. Tous félicitèrent la maîtresse de maison, Louise Laronde, pour l’effet obtenu. L’hôtesse gracieusement remercia de leurs compliments chacun de ses invités tout en les plaçant. Antoinette-Marie se trouva installée avec à sa droite Pierre Philippe Enguerrand de Marigny de Mandeville, un homme d’une quarantaine d’années à l’apparence rigide accompagné de son épouse Jeanne d’Estrehan, la nièce de Borée de Mauléon, le plus riche propriétaire de plantation de Louisiane. À sa gauche s’assit Barthélemy François Le Bretton des Chappelles venu seul, la grossesse de sa femme se révélant difficile. Antoinette-Marie ne connaissait pas vraiment ces deux messieurs, aussi était-elle rassurée d’avoir face à elle Nathalie de Maubeuge. Cette dernière était entourée du bon Père Antonio de Sedella à l’allure revêche, mais déjà considéré comme un saint et de monsieur Bevenot de Haussois, son élégant notaire. Le maître et la maîtresse de maison prirent place chacun à un bout de la table, les esclaves commencèrent à servir un repas aux plats variés sous le regard sans concession du majordome. Le menu s’amorça par une entrée fort prisée des Louisianais, des huîtres cuites au jambon et champignon, suivit par un gombo à base d’okra, de crevettes, de riz, bien épicé puis d’une bisque d’écrevisses épaissie avec du riz. Antoinette-Marie s’amusa plus qu’elle ne l’aurait crue. Ses deux voisins s’avérèrent distrayants. Monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville avait une malice caustique et relevait chaque intervention d’une remarque d’humour froid. Quant à Monsieur Le Bretton des Chappelles, séducteur né, il complimentait la jeune femme et étayait de points de vue ironiques chacun des sujets de conversation. Après avoir informé sur la santé du gouverneur, les thèmes varièrent du nouveau coffre-fort à trois couches effectué pour contenir les fonds de la ville, de la demande faite par Filberto Farge de construire une salle de danse sur le terrain anciennement occupé par le marché. Tous commentèrent le besoin de réparer la digue qui s’avérait fort mal en point depuis les inondations du printemps précédent. Francisco Pascalis de la Barre annonça que cela venait d’être voté par le Cabildo et que son renforcement se réaliserait de la résidence de don Beltran Gravier, et d’Orange Grove jusqu’au marché. Tous admirent que la rivière continuait à monter régulièrement. Lorsque l’un des convives demanda quelle main-d’œuvre comptait utiliser le Cabildo, il supposa que l’on réquisitionnerait des nègres et donc les siens puisque sa plantation se trouvait dans la limite des travaux. Monsieur Pascalis de la Barre le rassura, cela se ferait avec l’aide des prisonniers offerts par le gouverneur. Les sujets sérieux étaient ponctués de certains plus frivoles. Mariages ou scandales étaient commentés dans la mesure où l’on n’offensait personne autour de la table, ce qui était rendu difficile à déterminer, les alliances familiales étant un vrai écheveau à peine décelable. On s’arrêtait pour gratifier chaque nouveau plat qui se présentait. Antoinette-Marie était étonnée de leur abondance. Après l’incontournable préparation de poisson-chat à la chair si délicate suivirent les viandes, le gigot d’agneau, tradition ramenée de France, et différentes concoctions de porc. Le tout était accompagné de patates douces et arrosé de vins de France, notamment de la région de Bordeaux. Les conversations redémarrèrent. L’un des voisins de table demanda à la jeune femme si elle avait des nouvelles de France. Sa réponse négative entraîna des remarques variées et pour beaucoup assez révolutionnaires, ce qui déplut à quelques Espagnols qui considéraient d’un mauvais œil le fait de se passer de son roi. L’arrivée des desserts interrompit les dires, mousse au chocolat, crème renversée au caramel, fruits des caraïbes frais ou confits se succédèrent au grand contentement des gourmands. Les discussions reprirent sur la guerre des Florides. Monsieur de Maubeuge s’adressa au capitaine du régiment. « – Don De la Pena, où en est-on avec les Indiens séminoles ? » Ayant peu de conversation et peu d’intérêt pour les problèmes civils, l’individu se sentit flatté d’être interpellé sur un sujet qui ne pouvait que le valoriser. De sa voix de stentor, il prit la parole. « – Comme vous le savez, nos jeunes militaires sont rentrés pour la plupart dans leurs foyers et il semblerait que la politique mise au point par notre gouverneur par l’intermédiaire de don Gayoso de Lemos porte ses fruits. » Antoinette-Marie tendit l’oreille espérant apprendre quelque chose de nouveau et allait être désappointée quand le capitaine poursuivit, malgré la force de son ton et sur le ton de confidence, ce qui fit sourire les auditeurs. « – Une chose extraordinaire est toutefois arrivée à l’un de nos hommes que certains d’entre vous connaissent sûrement. » Toutes les conversations s’interrompirent offrant au capitaine une assistance attentive et curieuse. « – Il y a de cela deux jours s’est présenté devant moi Ignacio Pérez Alvares que vous ne discernez pas, un subalterne. Je l’ai conduit séance tenante à Monsieur de la Chaise, plus à même de traiter ce problème. » Le narrateur, laissant en suspend son histoire, avala une gorgée de vin, puis reprit. « – L’homme nous raconta qu’après avoir traversé la Floride de tout son long avec sa compagnie, découvrant au passage des rivières et des lacs que nos cartes n’identifient pas, ils arrivèrent sur un lac, grand comme une mer, absent aussi des cartes. Après vérification, les cartographes français l’avaient bien dessiné, mais nos homologues espagnols ont pensé à tort qu’ils avaient confondu avec les marais du sud. Là, ils furent attaqués par une bande d’Indiens visiblement ignorants du traité de paix signé plus au nord. La moitié de leur compagnie resta couchée sur le sol, ils sauvèrent toute foi leur capitan gravement blessé. Arrivés au poste de Punta Resa, que nous n’avons pas plus sur nos cartes, vous ne devinerez pas ce qu’il a effectué ! » Et tout cela lui tirait un sourire à l’avance, devant l’assistance médusée se demandant où il allait en venir, il poursuivit. « – Et bien mes amis vous aurez du mal à le croire, il a confié son capitan à l’agonie à un pirate ! Si ! Si ! Il a fait embarquer le malheureux sur un bateau pirate. » Insistant sur le dernier mot, aux cris d’effrois que quelques femmes ne purent retenir. Monsieur de Maubeuge, interloqué, intervint. « – Si je puis me permettre vous ne nous avez pas fourni le nom du capitan. » Le conteur sourit heureux de son effet de surprise et conclut. « – C’est le capitan don de Puerto Valdez qui a été abandonné par son second aux mains des pirates ! ». Le souffle d’Antoinette-Marie se coupa, son cœur s’emballa, elle blanchit, étouffant dans son corset qu’elle estima soudainement trop serré. Madame de Maubeuge, qui avait déjà deviné de qui l’on parlait au fil de l’histoire, fixait Antoinette-Marie afin de la soutenir, se demandant si elle allait se trouver mal. La jeune fille se reprit et ne put s’empêcher d’intervenir. « – Excusez-moi, mais qu’a-t-on fait du second ?

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

– Il est cloîtré à la taule, Madame, jusqu’à ce que l’on sache ce qu’est devenu son supérieur, tant soit peu que l’on ne le sache un jour.

– Mais, il a, peut-être, choisi cette solution pour sauver son capitaine s’ils étaient loin de tout ?

– C’est ce qu’il a prétendu, et connaissant la fidélité de l’homme, nous avons accordé crédit à ses dires, aussi nous ne l’avons pas pendu. »

Le Père Antonio de Sedella de nature suspicieuse, et qui n’avait rien perdu de la conversation ni de ses effets sur la jeune femme, ne s’adressa à elle qu’en baissant la voix. « – Excusez-moi ma fille, mais je vous trouve bien soucieuse du sort de cet homme.

– Oh ! Mon père ce n’est que charité chrétienne, cette aventure parait si incroyable. De plus, j’ai eu le plaisir d’être présenté ici même à don de Puerto Valdez, aussi cela ne rend cette histoire que plus sensible, dirons-nous. » Antoinette-Marie aimait bien le capucin venu vingt ans plus tôt avec l’inquisition, renvoyez par les louisianais et revenu prendre la charge de la paroisse Saint-Louis. De taille moyenne, sec comme un sarment, l’œil toujours aux aguets, elle le savait bienveillant, il lui avait en outre été recommandé par l’abbé Hubert qui le connaissait bien. De plus, accompagnant régulièrement Madame de Maubeuge pour porter secours aux pauvres de la ville, elle était consciente que ce n’était que par commisération qu’il l’interpellait. Devinant le malaise de la jeune fille, dont elle aimait le caractère simple et volontaire, Louise Laronde rompit la conversation en se levant et montra l’exemple aux dames. Elle guida celles-ci sur la véranda où la douceur des températures leur permettait de prendre le café, laissant les hommes entre eux pour fumer leurs cigares et boire leurs bourbons, rare tradition copiée sur les Anglais. Madame de Maubeuge saisit le bras de sa protégée et lui dit à mots bas. « — Vous voyez Antoinette-Marie, c’est sûrement l’un de ces pirates qui vous a glissé le message, Juan-Felipe doit être en vie.

– Je le pense, Nathalie, ou tout du moins je l’espère. » Elle ne rajouta rien, elle songea que cela ne l’informait pas où il était ni dans quel état il était.

Le soir venu, le moment de se quitter, Monsieur Bevenot de Haussois rappela à Antoinette-Marie qu’elle lui avait demandé un rendez-vous, et que ce serait avec plaisir qu’il la recevrait. Confuse, elle argua une fatigue consécutive aux problèmes dont il avait dû avoir connaissance, mais promit sa prochaine venue. 

***

Recroquevillée dans son lit, Antoinette-Marie attendait qu’apparaisse Esther avec son déjeuner, ce qu’elle n’allait pas tarder à effectuer, les bruits de la rue s’éveillant. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant le rai de lumière, qui s’infiltrait entre les rideaux et s’allongeait jusqu’à son couvre-lit. Elle ne pouvait s’empêcher de ressasser l’incident de la veille et de se poser moult questions.

Esther, les bras chargés, poussa la porte d’un pied, permettant à Béarn et Navarre de passer devant elle, pour ne pas être bousculée. Elle fut étonnée de trouver sa maîtresse déjà réveillée, assise sur sa couche. « — Bonjou’ mait’esse ». Elle lui sourit, déposa son plateau sur le lit et alla ouvrir les tentures laissant un flot de lumière inonder la pièce. « – Bonjour, Esther, suis-je la première ?

– Oh oui Ma’ame !

– Pas de courrier

– Non Ma’ame ! »

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas obtenu de lettres de France, cela aussi l’inquiétait. Elle en écrirait tout de même une en attendant l’heure adéquate pour rendre des visites.

Sa matinée se passa donc à rédiger des missives et à accomplir sa toilette. Après le bain aux fleurs de magnolia dont elle s’avérait friande, elle se fit coiffer, avec un chignon bas souple terminé par une longue mèche dans le dos. Elle félicita Esther pour le résultat, constatant qu’elle se révélait de plus en plus habile dans cet art. Elle enfila un caraco avec plis Watteau, en taffetas bleu-gris, qu’avait choisi Madame de Verthamon pour son trousseau. Elle ne le ferma pas sur sa robe en linon blanc, vu qu’elle appréciait cette nouvelle mode un tant soit peu négligée qui ajoutait au confort malgré la brassière-corset de sa lingerie. Pour finir, elle mit son pendentif, qui avait, pour elle, valeur de talisman. Elle s’appliquait à sa toilette, car cela la divertissait de ses inquiétudes. Une fois prête, elle descendit toujours distraite par ses pensées. Elle rattrapa de justesse le petit Philippe qui courait au-devant de sa nourrice Sarah. Voulant l’éviter, ils faillirent perdre l’équilibre, laissant échapper un cri de frayeur de l’esclave, ce qui fit beaucoup rire le jeune garçon. « – Et bien, Philippe, vous comptiez me pousser au bas de l’escalier !

Oh non ! Madame ! Jamais de la vie. Je vous aime trop ! » Réalisant ce qu’il venait de dire, il devint rouge-écarlate. « – Alors il va falloir que j’attende que vous grandissiez pour vous épouser ». Décidément, des trois garçons des Maubeuge c’était son préféré, l’aîné était déjà trop imbu de sa personne et le dernier d’un égoïsme capricieux qui l’agaçait. Sortant brusquement du salon du rez-de-chaussée, la marquise, affolée par le cri, s’exclama. « – Que se passe-t-il ?

– Rien ! Rien ! Nathalie, votre fils, essaie de faire faux bon à sa nourrice pour me faire une déclaration.

– Qu’il en profite, car bientôt c’est le pensionnat. » Le petit garçon tout en regardant ses pieds s’excusa et la mort dans l’âme suivit sa nourrice sous le sourire attendri des deux femmes. « – Vous voilà prête, déjeunons et ensuite vous partirez faire votre visite. » 

***

Ézéchiel, le jumeau de Samson, qui remplaçait ce dernier pris par le service du maître, attendait Antoinette-Marie avec une dignité un peu rigide sur le siège du landau découvert. Elle avait décidé d’y aller seule, désirant mener à bien cette entrevue sans témoin, même ami. Elle avait donc refusé courtoisement la compagnie de la marquise. À son arrivée, Ézéchiel descendit lui ouvrir la portière de la voiture, lui déplia le marchepied qu’elle gravit et s’installa sur la banquette de cuir en essayant de froisser le moins possible sa robe. Tout en inclinant son ombrelle pour se protégeait du soleil, sa capeline n’y suffisant pas, elle pianotait nerveusement sur le rebord du cabriolet. Elle ressassait sans fin ses idées. Elle réfléchissait à la façon dont elle allait formuler sa demande, supputant sur les résultats de sa requête. 

 L’habitation du notaire se trouvait rue du Maine entre les rues Royale et Bourbon. Elle regardait, sans voir, défiler sous ses yeux les maisons. La cicatrice de l’incendie s’avérait encore visible à cet endroit de la ville, car à la limite de la catastrophe. La surface épargnée par le sinistre arborait un style français, avec des façades à colombages, des perrons abrités par des auvents ou des demeures en bousillage protégeaient du soleil ou des averses tropicales par de profondes galeries dans des écrins de verdures aux multiples arbres fleuris. De l’autre côté, le style espagnol avait la primeur. Les façades des nouvelles maisons étaient fabriquées de briques et de pierres, aux ouvertures cintrées, aux balcons ornés d’arabesques de ferronnerie, aux patios dans lesquels on devinait un foisonnement de fleurs ombragées par des palmiers où bruissaient des fontaines. À cette heure de la journée, tout se révélait calme, les maîtres s’éveillaient lentement de la traditionnelle sieste des tropiques, l’activité des serviteurs reprenait doucement. La clémence des températures à cette époque de l’année rendait le court déplacement agréable. Ils arrivèrent devant la demeure du notaire qui en imposait par sa sobriété et son opulence, elle avait été bâtie cinq ans auparavant, juste avant le grand incendie et y avait échappé. Elle était inspirée des maisons en vogue en Angleterre qui arboraient un style antique et qui détenait leurs noms du roi anglais Georges. Après avoir passé le portail de fer forgé, au bout d’une courte allée ombragée, la résidence à un étage avec un toit à quatre pentes n’avait pour ornement qu’un portique décoré d’un fronton soutenu par quatre colonnes. Il abritait une terrasse, le tout reposant sur le rez-de-chaussée qui s’avançait au-devant du corps de logis. 

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle n’était pas descendue que la porte s’ouvrit sur la face joviale de Béthanie, petit bout de femme heureuse de vivre et gouvernante du notaire. Avec un ton, qui se voulait, détaché elle s’adressa à celle-ci « — bonjour, pourrais-tu prévenir ton maître que Madame de Thouais désirerait être reçue.

– Bein su’ M’ame, si M’ame vouloi’ ‘ent’er! »

La gouvernante installa Antoinette-Marie dans un salon à l’arrière de l’habitation. « – Mon mait’e vous recevoi’ tout suite ! ». Antoinette-Marie s’assit sur une chaise cabriolet et arrangea les plis de sa robe. Elle n’était pas retournée chez le notaire depuis l’ouverture du testament, mais l’avait souvent rencontré dans les différentes manifestations et festivités données dans la ville. Toujours courtoise et attentionnée, elle lui faisait confiance tant il la rassurait. Elle remarqua l’élégance évidente du salon meublé avec goût et ornementé de tableaux de peintres français dont le sujet de certains devait être des membres de la famille du maître des lieux. Ce cheminement de réflexions l’amena au fait qu’elle ne lui connaissait aucune famille, ce qui titilla un instant sa curiosité. La gouvernante revint avec du café et de la brioche qu’elle posa sur un guéridon près de la jeune fille. Elle n’avait pas fini de la servir, que le notaire rentrât dans la pièce. Il ne put s’empêcher en la voyant de penser qu’elle faisait juvénile et très fragile et constata qu’elle était venue sans chaperon ce qu’il amusa. Il s’attendrit devant sa gêne et lui sourit affectueusement, comme elle fit mine de se lever, il la retint. « – Non, non, restez assise, je vous en prie. Cela ne vous ennuie pas si nous demeurons en ses lieux ? À cette heure, c’est une des pièces les plus agréables de la maison ». Elle acquiesça et le crut sans problème, car elle était filtrée par les rideaux de mousseline le soleil inondait une grande partie de la salle, lui donnant un aspect chaleureux sans l’agressivité d’une lumière crue. Il s’assit à côté d’elle et se servit une tasse de café dont l’arôme emplissait l’espace. 

Il avait la voix douce et l’écoute attentive qui pousse les autres à se confier voire à se confesser à leur propre stupéfaction. Ne voulant point brusquer sa visiteuse, il commença par lui demander des nouvelles des Maubeuge. Puis il poursuivit en sollicitant les siennes et notamment si elle s’était remise des péripéties de son enlèvement. Elle ne montra pas son étonnement en se rendant compte que décidément tout se savait. Elle le rassura, arguant que cette aventure eut été ridicule si elle n’avait trouvé les punitions inégales et pour certaines injustes et par trop radicales. Elle déclara que si on lui avait demandé son avis ce n’est pas l’esclave Martin que l’on aurait pendu, mais bien évidemment on ne lui avait rien réclamé. Le notaire sourit devant l’emportement d’Antoinette-Marie. Il la conduisit au sujet qui la préoccupait. Elle ne savait pas trop comment le présenter, étant une femme, elle se doutait bien qu’elle était supposée ignorer certains états des choses ou du moins ne pas aborder la question. « — Je viens vous trouver pour une promesse que j’ai faite à Charles-Henri et que je ne sais comment tenir. » Le notaire fut intrigué qu’avait bien pu réclamer son défunt protégé. « – Je vous en prie, exposez-la et je vais voir comment je peux vous apporter mon aide. 

– Sur son lit de mort, il m’a demandé d’émanciper Mama-Louisa et ses enfants, mais je ne suis pas au fait de comment l’accomplir. Vous comprenez, je n’ai jamais détenu d’esclave. » Il sourit intérieurement de la candeur de la jeune fille qui s’adaptait tant bien que mal à sa nouvelle vie. « — En fait nous avons deux problèmes, vous ne pouvez émanciper un esclave avant vos vingt-cinq ans et ceux-ci doivent être au moins âgé de trente ans.

– Mais c’est loin ! Et puis puisqu’ils m’appartiennent ?

– Soit, mais c’est le code Noir, appuyant sur ses mots, pour Mama-Louisa Louisa, il y a peut-être une possibilité, elle a l’âge requis, mais pour ses enfants…

– Mais ce sont les frères et sœurs de Charles-Henri ! » Antoinette-Marie se mordit aussitôt la langue pensant en avoir trop dit, son propos pouvant paraître déplacé. Le notaire ne releva pas, songeant que décidément cette jeune femme se découvrait pleine de surprise et était bien une fille des lumières, la révolution au bout des lèvres dès l’apparition d’une injustice. « – Pour arriver à vos fins je ne vois qu’une solution, mais cela devrait rester entre nous, car la justice et nos voisins pourraient trouver à y redire. » Intriguée et acceptant la condition de discrétion, elle lui demanda de poursuivre. « – Je peux vous racheter Mama-Louisa et ses trois enfants. Une fois en ma possession, je pourrai les émanciper.

– Trois enfants ? Mais je ne connais que Nathanaël et la petite Sarah.

– Le baron de Thouais a prêté l’aîné Aaron à son voisin, Louis André Bertin-Dunogier, pour le former à l’ébénisterie, c’est un brave homme, il ne fera pas d’histoire.

– Ah, je ne savais pas. J’enverrai Monsieur Tremblay le récupérer, ce sera plus facile, je présume, et plus discret. Et donc comment faut-il que nous procédions ?

– Je vais établir un acte de vente et un acte d’émancipation. Nous devrons antidater le premier, car en tant que nouveau propriétaire, je suis supposé les détenir un certain temps avant de les affranchir. De plus, si cela venait à se savoir, comme on ne comprendrait pas pourquoi ils ne logent pas chez moi, il nous suffira de dire que je vous les ai laissés afin de ne pas vous priver de la gouvernante de la Palmeraie.

– Oui bien sûr, mais ils sont supposés quitter la plantation ?

– Une fois libres, ils devront rejoindre La Nouvelle-Orléans, les affranchis ont pour obligation de résider dans l’enceinte de la cité.

– Ah, il n’y a pas d’autres solutions, j’imagine ? Et de quoi va vivre Mama-Louisa ?

– Vous pouvez toujours louer ses services pour la garder à la plantation tant que vous ne détenez pas de maison de ville, si elle le désire. » Il insista les derniers mots, pour qu’Antoinette-Marie réalise qu’une fois libre Mama-Louisa pourrait accomplir ce qu’elle voulait. « – Bien évidemment, ce sera un passe-droit, mais cela je pourrai l’ordonnancer. Par contre lorsque ses enfants deviendront adultes il faudra sûrement trouver un autre arrangement. » Il ne fit pas remarquer à la jeune femme qu’elle avait oublié au fil de l’échange l’âge des enfants pour l’émancipation de ceux-ci, mais il connaissait le levier juridique qui lui permettrait de contourner ce point-là.

Antoinette-Marie n’avait pas pensé à tous ses rebondissements, pour elle ce n’était qu’une question de papier. Elle avait du mal à envisager la plantation sans sa gouvernante. Elle s’avérait consciente de l’efficacité de celle-ci et ne se sentait pas prête à gérer le train de vie d’une maison. Elle s’était engagée, elle tiendrait sa promesse. Elle accepta les démarches du notaire en toute confiance. 

Avant de la laisser partir, Monsieur Bevenot de Haussois lui demanda si elle possédait par hasard des nouvelles de don de Puerto Valdez, car lors des échanges sur son sujet pendant le repas de Pâques, il avait supposé que cela pouvait être le cas. Elle lui raconta l’étrange courrier et son contenu, et aussi incroyable que ce fût, l’histoire narrée pendant le dîner lui avait donné à espérer que cela avait un rapport. Il lui avait donné raison et lui assura qu’il en avait vu d’autres et qu’elle pouvait espérer, lui promettant qu’elle serait la première à être informée s’il détenait des renseignements.

Ce n’est qu’en montant dans la voiture qu’elle se demanda comment le notaire pouvait savoir tout ça. Comme cela n’avait guère d’importance, elle n’y pensa plus.

Monsieur Bevenot de Haussois vint deux jours plus tard chez les Maubeuge faire signer les papiers d’achat de la famille par la main gauche du baron de Thouais et lui montra les documents les émancipant, lui fournissant un double pour ceux-ci. Ils ne le savaient pas, mais ils n’étaient plus esclaves. Elle fut étonnée de la rapidité des choses et se dit que le notaire avait des possibilités inattendues.

(Marie-Gabrielle CAPET)
Joseph Marie Bevenot De Haussois

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 45

Janvier 1792, Une arrivée inopinée

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Martin, essoufflé d’avoir couru depuis le port, fit irruption dans le magasin de la rue de Toulouse en criant. « Mait’e, mait’e, l’Étoile, l’Étoile êt’e dans le po’t ! ». Martin était un esclave d’une force herculéenne, dépassant au moins d’une tête les plus grands, d’une vingtaine d’années, avec un air benêt qui rassurait et trompait beaucoup de monde sauf son maître, monsieur Ladurant. Celui-ci attrapa sa veste qu’il avait abandonnée sur le comptoir de son magasin quelques instants auparavant et courut en sens inverse suivi de son esclave et de son commis. « — Enfin ! » C’était impensable, un mois de retard sur la date prévue, il avait cru le navire sombré en mer ou sabordé par des corsaires ! Une pluie entrecoupée de quelques embellies avait embourbé le sol malaxé par des centaines de semelles. Négligeant la boue qui le crottait jusqu’au bas de son habit et qui envahissait tout même l’amoncellement des sacs, des ballots, et des boucauts attendant d’être embarqués, il traversa le marché qui s’étalait sur une parcelle entre le fleuve et la ville en vue des matures alignées le long du quai. Au milieu de ce désordre organisé se répandait sur des tréteaux et des tables, un marché bigarré de fruits, d’épices et de légumes, qu’il esquivait tant bien que mal dans sa hâte. Ladurant passa devant la grande halle ouverte sur trois côtés, coiffée de tuiles rouges, à l’angle de laquelle il aperçut un groupe, qui avec force de gestes, s’échangeait les nouvelles à peine arrivées. Dedans bruissait une foule de chalands, entre des amoncellements de ballots et de sacs, des étalages de cuir et de peau, des barriques et des tonnelets. Juchés sur des estrades, des commissaires aboyaient, lançaient et relançaient des enchères, vendant les marchandises dès qu’elles furent sorties du ventre des navires. Des courtiers affairés allaient d’un groupe à l’autre, remplissant leurs carnets de commandes. Contrairement à son habitude de guetter toute opportunité, il les ignora et les dépassa.

Racheté par ses associés, des négociants de Nantes, dont il était le comptoir en Amérique, le vaisseau à trois-ponts nommé l’Étoile, jumeau du célèbre voilier « Les États de Bourgogne », siégeait là, devant lui, dans toute sa majesté. Il avait été lancé deux ans plus tôt des chantiers navals de Brest construit d’après les plans du fameux ingénieur naval Jacques-Noël Sané. Il se mêla à la foule des Orléanais qui profitaient de l’embellie du temps pour flâner les pieds au sec. Le long des quais et de la grande levée s’était attroupée sous la poupe de l’Étoile pour d’admirer ses formes parfaites qui pouvaient rivaliser avec les frégates sous le double rapport de la vitesse et de la facilité d’évolution. Les connaisseurs argumentaient les avantages de la silhouette encore simplifiée du navire. Ils constataient le pont presque droit, le château arrière pratiquement disparu et les sculptures réduites au minimum, le tout permettant un tonnage accru. Les mâts, bien plus fins et plus hauts qu’autrefois, se révélaient toutefois plus solides et le gréement supportait mieux les tempêtes. « — Elle est surtout répartie en un plus grand nombre de voiles, nous pouvons désormais proportionner la surface de la voilure à la force de la brise. » Lui fit observer le capitaine Simon, répondant à l’admiration muette du négociant qu’il avait reconnu au milieu des badauds. Celui-ci sursauta, car il ne l’avait pas remarqué venir à lui. Au plaisir de le voir il lui tomba dans les bras. Bras dessus, bras de dessous, ils montèrent à bord et s’installèrent dans la cabine du capitaine pour échanger les nouvelles, tout en buvant du rhum. Le capitaine précisa qu’il y avait eu une épidémie à bord au large de la Guadeloupe et qu’il avait dû rester en quarantaine ce qui expliquait son retard.  

La nouvelle avait fait le tour de la ville, la maison Ladurant avait reçu un lot de marchandises comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. 

***

Madame Ladurant

Devant elle, la boutique croulait sous les étoffes en tous genres, des soies, des bassins, des failles, des taffetas de soie à rayures ou unis, des gazes, des soies damassées, des brocards, des soies de Chine, des cotonnades imprimées à Jouy, des Indiennes, ceci accompagné des patrons et des indications sur la façon de porter. Il y avait aussi pléthore de rubans, de gants, d’éventails, de réticules, de chapeaux, de bonnet, de fichus, de mantilles de dentelles et d’accessoires divers à la dernière mode de Paris pour se coiffer et s’habiller. Madame Ladurant voyait s’étaler sous ses yeux sa fortune qui se révélait déjà fort honnête. Petit bout de femme, qui au premier abord ressemblait à une poupée, était la tête pensante du comptoir. Elle était née, la seule fille sur huit enfants, dans une famille de commerçants de Nantes et savait depuis longtemps compter et tenir les registres. Elle jubilait face à cette opulence qui allait amplifier sa prospérité au-delà de ses espérances. Elle avait déjà évalué ce que cela rapporterait. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à trier, ranger et préparer toute cette cargaison avec son époux, son commis, ses deux négresses et Martin. Lorsque le jour se leva, elle était dans la boutique le sourire aux lèvres satisfaite de ce qu’elle visualisait et s’estimait prête à recevoir l’afflux de clientes dont elle ne doutait pas, certaines étant apparues à l’annonce. Elle avait tout d’abord été étonnée devant l’irruption d’autant de marchandises, se demandant cette fois-ci d’où elles émanaient. Elle n’était pas regardante quant à la provenance et était habituée à voir arriver dans la nuit des caisses de la forge de Pierre Lafitte. Ce commerce cachait le recèle des pillages du corsaire récemment installé dans la ville et qu’il faisait venir par le lac Pontchartrain avec l’aveuglement tacite des autorités de la cité qui y trouvaient leurs comptes. En fait, le capitaine Simon, de l’Étoile, n’avait pu débarder le contenu de son bâtiment à Saint-Domingue. Il n’avait pas voulu s’attarder sur la mer des Caraïbes que les tumultes politiques polluaient d’une flotte de corsaires en tous genres, de ce fait tout le chargement du navire avait été débarqué à La Nouvelle-Orléans. Monsieur Ladurant en avait toutefois mis de côté une partie pour la ville de La Mobile. Le volume des marchandises venait de ses associés qui s’étaient retrouvés avec tous ses articles sur les bras à un moment où les conditions françaises freinaient l’exportation vers les frontières. Ils avaient donc porté leurs espoirs vers l’autre côté de l’Atlantique à la satisfaction du commerçant et de son épouse.

***

Dans la maison des Maubeuge, tous n’avaient en tête que les noces de Marie-Adélaïde Maubourg et de Georges Tremblay, décidé pour le début du mois de février, de toute évidence, personne ne put faire changer d’avis à la future mariée. Elle n’avait que faire de la position de l’homme qu’elle aimait et bien que la cérémonie fut envisagée dans la plus stricte intimité, le scandale du duel en avait suffisamment fait la promotion. Il y était prévu néanmoins assez d’invités de marque pour faire attention à sa mise. Toutefois, que ce soit Madame de Maubeuge, chez qui cela se ferait, ou que ce soit Antoinette-Marie, toutes voulaient que ce soit une réussite. L’annonce d’un navire arrivé de France rempli à ras bord de marchandises et notamment des dernières nouveautés de Paris avait fini par amener à son comble l’état de fébrilité dans lequel les trois dames étaient. Elles décidèrent de se précipiter le plus tôt possible chez Ladurant puisqu’il avait mis la main sur le fret de l’Étoile et qu’elles le savaient en partie dédié à la gent féminine. C’est Monsieur de Maubeuge qui avait déclaré la nouvelle la veille au soir à l’enchantement des jeunes femmes. Cette nouvelle avait enflammé la curiosité, le désir, chez les Maubeuge comme dans toutes les familles créoles de La Nouvelle-Orléans et de ses alentours.

***

Madame Ladurant soutenue par son époux et ses aides ouvrit la boutique, au coin de la rue de Toulouse et de la rue Bourbon. Devant, dans la galerie, étaient installés des tréteaux couverts de fanfreluches et de colifichets à la portée de tout un chacun et présentés par deux quarteronnes libres, engagées à cet effet, avenantes et coiffées de tignons de couleurs amidonnés. Les articles de qualité, et donc onéreux, attendaient les clientes les plus nanties à l’intérieur de la boutique au milieu de laquelle trônait la commerçante vêtue d’un caraco avec sa jupe assortie dans une grosse soie chocolat afin de ne pas éclipser les acquéreuses tout en se révélant visiblement irréprochables. Après avoir vérifié la tenue de ses vendeuses, et remis en place Martin qui lambinait au coin de la rue parlant à un homme qu’elle ne voyait pas, elle rejoignit deux jolies mulâtresses à son service, qui aidaient autant à la vente qu’aux assistances diverses dont avait besoin sa clientèle fortunée. Tel un capitaine de navire face à la tempête, elle s’avérait fin prête à affronter marchandage et hésitation des consommatrices.

***

 La rue de Toulouse était encombrée par les voitures arrêtées devant la boutique Ladurant. Le financier écossais John Law aurait apprécié quatre-vingts ans plus tôt cet étalage de commerce florissant qui lui aurait évité la banqueroute de la compagnie de Louisiane. 

Madame de Maubeuge et ses deux amies, en désespoir de cause, avaient abandonné Samson et le carrosse au coin de la rue Bourbon. Elles auraient aussi bien pu y aller à pied depuis l’hôtel de Maubeuge, celui-ci se situant à deux pâtés de maisons, si ça n’avait été leur rang. Laissant Suzanne, qui les avait accompagnées, à l’extérieur, elles se faufilèrent jusqu’à l’intérieur saluant au passage leurs connaissances. D’un regard, Madame de Maubeuge jugea l’ensemble et se dirigea vers des manteaux à capuchon en soie changeante accrochés à un somptueux paravent en laque. De son côté, Marie-Adélaïde s’était approchée des pièces d’étoffe empilées sur un comptoir. Elle interpella l’une des aides afin de tâter et d’apprécier le tombé d’un pékin de couleur crème, à larges rayures, alternant bandes brillantes avec bandes mates et qui avait attiré son attention. Après avoir demandé son avis à Antoinette-Marie elle se fit mettre de côté deux pièces de la soie qui lui permettrait la fabrication d’une robe pour ses noces, puis elle fut tentée par des chaussures à boucles. Antoinette-Marie, qui étouffait au milieu des clientes surexcitées par tout ce qu’elles découvraient, essayait d’effectuer un chemin vers des étagères sur lesquelles s’entassaient fichus et mantilles de dentelle. Elle cherchait une idée de cadeau de mariage pour son amie. Peu convaincue, elle allait s’éloigner vers une autre étagère lorsque l’une des deux vendeuses s’approcha d’elle avec affabilité et lui signala un choix supplémentaire entreposé faute de place dans une salle adjacente. Antoinette-Marie aperçut alors la porte qui y amenait, elle accepta de la suivre soulagée de pouvoir respirer, oppressée qu’elle fût par cette foule. La mulâtresse s’effaça devant elle tout en la laissant pénétrer dans la pièce attenante. D’un rapide coup d’œil, la vendeuse constata que personne ne les avait remarquées et referma aussitôt la porte derrière Antoinette-Marie. Celle-ci fut décontenancée par le soudain manque de lumière, mais n’eut pas le temps de réagir. Elle fut saisie par l’arrière avec une force inattendue et comme elle allait crier, elle inhala les vapeurs narcotiques qui imbibaient le mouchoir que son assaillant appliquait sur sa bouche, ce fut son dernier souvenir avant de perdre connaissance.

***

Nathalie de Maubeuge et Marie-Adélaïde ayant fini leurs acquisitions décidèrent de délaisser les lieux. Avant de sortir, elles échangèrent des salutations avec toutes les personnes de leur connaissance. Accaparées qu’elles étaient par leurs achats, elles n’avaient pas remarqué l’absence de leur amie. Elles supposèrent que la jeune femme lasse de cette foule et de la chaleur avait dû se retirer afin de prendre l’air, mais comme, elles s’informaient auprès de Suzanne, celle-ci avisa ne pas l’avoir aperçue et certifia ne pas avoir quitté la galerie devant la boutique, ce qui surprit les deux proches. Face à l’incertitude, l’inquiétude les gagna. Elles se renseignèrent à Madame Ladurant et de ses aides qui avouèrent leur ignorance et ne se rappelaient plus à quel moment elles l’avaient vu pour la dernière fois. Bien qu’elles doutaient du retour à pied d’Antoinette-Marie, elles rentrèrent au cas où ? Elles n’avaient pas réintégré leur demeure, où Antoinette-Marie n’était pas, que le bruit courait déjà sur la disparition de la jeune femme. Monsieur de Maubeuge et Georges Tremblay se rendirent chez les gens qu’elle connaissait et après avoir accompli différents aller-retour entre l’habitation et les différents lieux possibles, ils durent admettre qu’Antoinette-Marie avait bel et bien disparu. C’était un mystère. 

***

Le café « Maspero » prétendait pouvoir rivaliser avec le café « Procope » de la rive gauche de Paris. Son propriétaire n’y avait jamais mis les pieds et il ne pouvait savoir à quel point le lieu se révélait loin de l’élégance du mobilier du café parisien où les philosophes se rencontraient. Le bâtiment neuf avait été érigé par don Juan Paillet dans le style andalou dans la rue de Chartres, entre la rue de Conti et la rue Saint-Louis. Pierre Maspero y avait installé un café à l’ameublement sobre en bois foncé dont le plus bel ornement était un comptoir encastré sous une des arcades voûtées de briques qui soutenait la pièce aussi large que l’immeuble qui l’abritait. S’y croisaient des commerçants, et des planteurs réunis pour effectuer des transactions d’affaires, des soldats qui venaient se détendre, et s’y devinaient aux spectateurs attentifs des rencontres secrètes de boucaniers embourgeoisés négociant les produits de leurs larcins, évitant de ce fait les taxes et les contrôles de la Balise. 

Juan-Felipe de Puerto Valdez comme chaque fois qu’il se situait à La Nouvelle-Orléans y retrouvait son ami le capitan da Silva. Ils y dînaient puis se rendaient dans quelques maisons accueillantes du quartier Marigny où le plus souvent ils jouaient aux cartes avant de profiter du charme langoureux des hôtesses. Récemment acquis, des lustres et des appliques murales éclairaient, plus ou moins abondamment la salle, suivant ou l’on se trouvait. Des alcôves avaient été aménagées pour les clients tenant à plus d’intimité bien que les dames de quelques natures n’y rentrassent point, c’est dans l’une de celles-ci qu’il aperçut son proche en compagnie. Il se fraya un chemin au milieu des volutes de fumée des cigares, des rires et des conversations passionnées de la clientèle, le café étant bondé à cette heure du soir. Il donnait le bonjour, échangeait trois mots tout en se dirigeant vers son ami. Il entendit avant de le voir Louis Adam de Crécy, la mise négligée, visiblement aviné au milieu de jeunes créoles oisifs.

« — Tiens ! Voilà l’hidalgo de la petite veuve française. Et sait-il, l’hidalgo, qu’elle s’est enfuie, la petite veuve avec on ne sait qui ? Sa vertu tant vantée avait peu de valeur, semble-t-il ! » Juan-Felipe s’arrêta net sous l’invective, le silence se fit autour d’eux. Sentant l’altercation venir, don da Silva se rapprocha suivi en cela par ses compagnons de table. Les créoles espagnols faisaient face aux créoles français. « — Monsieur, je vous saurai gré de respecter l’honneur des dames, même de celle qui vous résiste !

– Une dame ! Vous voulez rire, elle s’est enfuie avec le premier venu ! Il y a bien que vous pour ne pas le savoir et croire encore en sa vertu ! » Il n’avait pas fini que Juan-Felipe, bien que ne comprenant rien à sa raillerie, perdant tout contrôle sous l’offense portée, le souffleta, déclenchant le courroux à peine retenu du français. La suffisance affichée de celui-ci se transforma en orgueil outragé. La colère remplaça la moquerie. Les yeux brillants, injectés de sang, il se redressa prêt à en venir aux mains, mais le propriétaire des lieux, ventripotent et plutôt de nature avenante, attiré par la bataille rangée qui s’organisait intervint. « — Messieurs ! Pas de ça, chez moi ! Ou je fais appeler la garde.

– Vous avez raison, Maspero ! Sortons ! Allons régler cela comme il se doit, Monsieur de Crécy. » Les deux hommes suivis de leurs amis, qui leur serviraient de témoins à un échange à l’épée ou au pistolet, car il ne pouvait en être autrement, quittèrent l’établissement et se rendirent sur la digue à l’abri des regards de la garde, qui ne se trouvait jamais loin. Sous le ciel étoilé éclairé par une lune au quart ronde, au bord du fleuve et des premiers marais longeant la ville, les deux individus se faisaient face, fulminant de rage. Juan-Felipe patientait, Louis Adam de Crécy avait du mal à faire le choix des armes et en faire part à ses témoins. Il s’agaçait du temps que cela prenait, parce qu’il voulait connaître la fin de l’histoire qu’avait sous-entendue son adversaire provoquant ainsi l’algarade. De Crécy avait sélectionné le pistolet. Les combattants attendirent que l’un des témoins de l’offensé aille chercher les armes qu’ils n’avaient évidemment pas sur eux. De Crécy continuait à boire à même une bouteille, inquiétant un peu plus ses amis, car il le voyait perdre de plus en plus ses moyens. Juan-Felipe de son côté prenait son mal en patience fumant un cigarillo tout en arpentant le lieu. Le témoin revint avec un coffret détenant des pistolets de duels. C’était la nouvelle mode. Les deux hommes tirèrent au sort leurs armes après vérification et armement de celles-ci par les témoins. Les duellistes se positionnèrent dos à dos selon les directives de l’arbitre désigné par les témoins. Juan-Felipe ne ressentait point de peur tellement sa préoccupation était le sujet de cet affrontement, et non sa conclusion. L’arbitre donna le départ et ils effectuèrent chacun lentement vingt pas en avant. La distance obtenue pour séparer les combattants, ils se placèrent de profil. De Crécy chancelait sous les effets de l’alcool, tous se demandaient s’il n’allait pas s’écrouler avant que les coups ne partent. Le bras tendu les deux hommes attendirent le mot « Feu ». L’un tremblant, l’autre agacé par la situation qui s’éternisait. Le mot retentit, un coup parti, celui de Juan-Felipe touchant son adversaire à l’épaule. De Crécy s’effondra, mais aidé de ses témoins, il se releva et malgré sa blessure qui l’handicapait, il ne voulut pas en démordre, il tirerait son coup. Juan-Felipe sans bouger attendit que son détracteur se décide. Le temps s’arrêta et contre toute attente le tireur s’écroula définitivement sous les affres de sa plaie conjuguée avec ceux de l’alcool, clôturant ainsi le duel.

***

Elle poussa la porte et découvrit dans le vestibule une femme dont elle ne devinait que la silhouette. Le silence était absolu, elle n’entendait que le parquet craquer sous son propre poids, l’atmosphère se révélait étrange. Elle suivit la frêle silhouette de la femme dans l’escalier monumental de la plantation avec pour seule lumière les bougeoirs que chacune d’elles portait. Elle n’arrivait pas à l’identifier, elle était blanche et pourtant elle ne lui était pas inconnue. Sans se retourner, celle-ci lui faisait signe de la suivre, elle n’apercevait que sa nuque dégagée par son chignon et le nœud du ruban qui maintenait ses perles. Elle traversa l’enfilade des pièces de l’étage à sa suite. Elles parcoururent les salons, richement meublés, aux murs ornés de tableaux dont il lui semblait reconnaître les portraits, mais elle ne parvenait pas à mettre un nom dessus. Passant devant les portes-fenêtres, elle essaya de voir dehors, mais la nuit s’avérait trop sombre et elle ne devina que l’éclat de l’eau au loin et son propre reflet. Elle n’aurait su dire où elle était ni comment elle était arrivée là. Elle était consciente qu’elle devait suivre la femme qui s’éloignait face à elle, elle pressa le pas la rejoignant alors qu’elle tournait dans un couloir. Elle la rattrapa à une porte. La femme l’ouvrit et lui montra du doigt la silhouette d’un grand lit à baldaquin dans lequel elle devina un corps à travers la moustiquaire. Intriguée, elle passa devant elle sans songer à la regarder et s’approcha du lit. Elle avança son lumignon et dans la lumière tremblante elle découvrit stupéfaite, le corps inanimé d’Antoinette-Marie allongée. Effarée, elle lâcha sa bougie qui s’éteignit et elle entendit. « — Dites-leur ! »

marguerite Darcantel

Marguerite se réveilla brusquement en sueur. Elle s’assit sur son lit le temps de comprendre que c’était un avertissement. Elle ne réfléchit pas plus, elle se leva et enfila jupe et jupons sur sa chemise et se couvrit d’un châle. Elle sortit précipitamment de chez elle. Mais qui allait-elle prévenir ? Le plus simple ? Madame de Maubeuge. Même à cette heure de la nuit, elle pourrait réveiller Abigaïl, elle passerait par les écuries. Elle devait traverser la cité tout en évitant la garde, car comme tout nègre, bien que libre, elle n’avait pas le droit de déambuler dehors à cette heure. La ville n’était de toute façon éclairée que par les rares maisons qui n’avaient pas encore éteint leurs lumières et la lune était le plus souvent cachée par les nuages qui couraient dans le ciel, le temps changeait. Elle longeait les murs dans la pénombre des galeries, espérant ne pas réaliser de mauvaise rencontre. Elle sortit du quartier Marigny, et suivit les décombres du rempart qui entouraient toujours le carré jusqu’à la rue Dauphine. Tout était silencieux loin du fleuve, les rues étaient calmes, endormies. Elle s’apaisa et se détendit. Les sens en alerte, guettant les sons, tout en trottant sur le trottoir, serrant son châle plus pour se rassurer que se protéger de la température, elle commença à se demander ce qu’elle allait pouvoir dire une fois arrivé. Elle se doutait bien qui lui faudrait combattre le scepticisme de tous et elle ne parvenait pas à se souvenir de détails qui pourraient aider. Approchant de l’hôtel des Maubeuge, elle allait traverser la rue Saint-Louis quand un cavalier déboucha à vive allure de celle-ci. Elle se recula dans l’ombre le cœur battant la chamade. L’homme s’arrêta devant la maison, les nuages dégagèrent momentanément la lune qui illumina la scène. C’était Juan-Felipe ! Le reconnaissant, elle se précipita le hélant doucement. Surpris, celui-ci se retourna découvrant la quarteronne. « – Que fais-tu là Marguerite ?

– La même chose que toi, je viens pour Madame de Thouais. Je viens prévenir Madame de Maubeuge. Je l’ai vue ! Enfin en rêve, j’ai eu une prémonition, je peux aider ! »

– Alors, suis-moi. Il monta le perron quatre à quatre, suivi de la voyante. Il frappa à la porte éveillant Samson qui ne couchait pas loin. Celui-ci les yeux bouffis de sommeil les ouvrit, fort étonné de découvrir l’étrange couple. « – Réveille tes maîtres, vite c’est urgent ! » Malgré l’heure avancée, Samson n’eut pas besoin de le faire, car la maison se trouvait sur le qui-vive. La première à arriver fut Esther, mais elle savait à l’avance que ce n’était pas sa maîtresse, Béarn et Navarre qui l’attendaient n’avaient que grogné doucement, aussi c’était la curiosité, les informations espérées qui la firent courir. Suzanne tira d’un mauvais sommeil Marie-Adélaïde qui après avoir enfilé un déshabillé suivit Nathalie de Maubeuge qui s’était déjà précipitée dans l’escalier. « – Juan-Felipe ? Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

– Moi je viens juste d’apprendre la disparition de Madame de Thouais, mais Marguerite a peut-être des nouvelles qui pourraient aider ! » Juan-Felipe de nature cartésienne demeurait sceptique, mais pour Antoinette-Marie il était prêt à croire. Nathalie de Maubeuge se retourna vers la voyante impatiente. « — Marguerite ? Vous savez quelque chose ?

– J’ai fait un rêve, une femme m’a prévenue, je sais que je détiens une information, mais je ne sais pas laquelle.

– Bon et bien ne restons pas là ! Installons-nous au salon ! » s’exclama le marquis, arrivé sur ces entrefaites, découvrant le groupe qui s’agitait. Voir Marguerite Darcantel dans son vestibule au milieu de la nuit le surprit à peine. Il savait les liens entretenus par sa femme et à situation exceptionnelle, faits exceptionnels, pensa-t-il fataliste. « – Josepha, du café pour tous ! » Intriguée par ce remue-ménage, la maisonnée entière s’était réveillée. Le groupe s’installa. Marguerite n’osa s’asseoir au centre de tous ses blancs. Elle perdait de son arrogance. D’un geste de la tête appuyée de la main, Nathalie de Maubeuge lui indiqua un fauteuil face à elle. « – Alors ? De quoi as-tu rêvé ? » L’attention de tous était braquée sur la Sibylle. « – En fait, j’ai rêvé que Madame de Thouais était dans une plantation, mais je ne la connais pas, la femme qui m’y a guidée m’a dit de vous prévenir. » Elle n’osa leur dire que dans son rêve, elle semblait plus morte que vive. Tous furent dépités, ils avaient espéré des informations plus claires. Marguerite sentit la déception générale, mais madame de Maubeuge refusa l’idée de la défaite. « – Évidemment, cela aurait été trop facile ! Mais si cette femme vous a dit de nous en faire part, c’est que l’un de nous connaît cette plantation, alors Marguerite, vous allez essayer de nous décrire votre rêve en vous efforçant d’être la plus précise possible sur ce que vous avez vu. Peut-être que l’un d’entre nous reconnaîtra quelque chose.

– Bien, je vais faire de mon mieux. Quand mon rêve a commencé, je me trouvais devant la porte, une immense porte à double battant. Blanche, je crois. 

– Vous vous situiez au bord du fleuve ?

– Je ne saurais vous dire, je tournais le dos à l’extérieur, mais c’était au bord de l’eau, de cela, je suis sûre. Je suis rentrée, c’était très sombre, le vestibule était éclairé par le bougeoir que tenait la femme, aussi je voyais peu de choses du décor comme d’elle-même. Elle était blanche, blonde, mais d’un blond foncé, grande et svelte, mais c’est tout ce que je peux en dire. En fait, réflexion faite, elle ressemblait à Madame de Thouais. » Le groupe frémit mal à l’aise. Le rapport avec l’au-delà les impressionnait. La marquise passa outre à cette désagréable perception et l’interrompit. « — Le sol ? En quelle matière était le sol ?

– Du plancher, je crois ? »

Nathalie de Maubeuge fut désappointée, car certains planteurs entreprenaient la venue du marbre pour leur pièce d’apparat, aussi cela aurait pu donner un indice. Personne ne réagissait. Tout le monde réfléchissait, espérait un indice, mais rien. Elle reprit. « – La femme a commencé par monter un escalier, immense, très large, un côté accolé au mur et l’autre avec une rampe en fer forgé.

– Très travaillée, la rampe ? » Intervint le marquis féru de ses ouvrages d’art au point d’avoir fait former plusieurs de ses esclaves pour profiter de leurs réalisations et de louer leur savoir-faire. « — Je ne crois pas.

– Et les murs ? Rien sur les murs ?

– Pour ce que je voyais. Non, rien. Ils étaient blancs, juste une boiserie à hauteur de taille. Arrivée sur le palier, elle m’a amené à tourner à droite et nous sommes entrées dans une série de pièces en enfilade que nous avons parcourues. J’ai eu l’impression que nous étions sur le devant de la demeure. 

– Les meubles, comment étaient les meubles. Rien de particulier ?

– Ils étaient aussi beaux que les vôtres, des canapés, des fauteuils, des tables avec des pieds chantournés. Je me suis approchée d’une fenêtre pour voir dehors, mais je n’ai remarqué que le reflet de l’eau.

– Les rideaux, comment étaient les rideaux ? Quelle couleur ? s’exclama la marquise. 

– C’étaient des scènes de bergères en rouge sur fond crème, je crois.

– C’est de la toile de Jouy, qui a des rideaux en toile de Jouy ? Je dois les connaître. Des rideaux qui ne vont pas avec le mobilier, il faut que je me souvienne. Les salons au premier…

– C’est Gentilly, Madame ! Coupa Abigaël. C’est à Gentilly que vous m’avez fait la remarque.

– Mais oui ! C’est chez les de Saint-Maxent !

– Oui, oui, les tableaux sur les murs, les portraits, c’était Monsieur de Saint-Maxent jeune, sa femme, ses fils, je savais que cela me disait quelque chose ! s’exclama Marguerite.

Le groupe resta stupéfait de sa découverte. Ils devaient agir.

***

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle devait se réveiller, elle n’arrivait pas à sortir de cet état brumeux qui lui donnait mal à la tête. Elle avait la tête lourde. Son état comateux lui donnait la nausée. Elle faisait des rêves incompréhensibles à l’entendement ce qui la mettaient mal à l’aise. Elle voulait ouvrir les yeux, mais n’y parvenait pas. De temps en temps alors qu’elle semblait s’extirpait de sa torpeur quelqu’un lui faisait boire une potion amère. Elle devait être malade, elle n’arrivait pas à réfléchir ni à se concentrer. Elle avait froid, puis souffrait de bouffées de chaleur. Mais qu’avait-elle donc qui la mettait dans cet état ?

La lumière pénétra abondamment dans la pièce, la réveillant tout à fait. Elle mit un instant à se rappeler qu’elle situait en Louisiane et non au bord de la Garonne de son enfance. Une négresse d’âge mûr tout en rondeurs venait d’écarter les rideaux, elle était accompagnée d’une fillette blanche maigrichonne qui portait un plateau. « – Doucement mon petit, pas fai’e de gestes b’usques, vous ´isquer ve’tiges. » Elle aurait été bien incapable d’en faire, sa tête allait exploser, elle avait même du mal à la soulever. Elle se redressa comme elle put sur les coussins que la femme lui glissait derrière le dos. « – Mais où suis-je ? » Elle ne se trouvait pas dans sa chambre ni dans aucune qu’elle connaissait. Celle-ci était plus spacieuse, joliment meublée à dominante bleue. « – Mais à Gentilly Ma’ame ! ». Cela ne lui disait toujours pas où elle était. Elle se serait bien levée, mais la fatigue, qu’elle ressentait, était telle que le moindre effort la terrassait. La fillette lui tendit une tasse avec du café, mais elle ne put la prendre tant son corps semblait lourd comme du plomb. Mais qu’avait-elle donc ? La matrone l’aida à avaler une bouillie puis à boire ce qui en fait était une potion. Elle voulait lui demander d’où venait sa douleur, mais ses yeux se fermèrent et elle se rendormit profondément. 

Lorsqu’elle les rouvrit, le soir était tombé, elle trouva la fillette à ses côtés sur un siège qui l’examinait. Elle lui sourit et allait lui parler, mais celle-ci ayant constaté son réveil s’échappa brusquement de la pièce. Ce n’était pas grave, elle n’avait plus mal à la tête, c’était le plus important et elle semblait être sortie des brumes, elle se sentait extrêmement lasse, mais elle allait mieux. Elle commença à remettre de l’ordre dans ses idées. Elle se rappela la négresse et ce qu’elle lui avait dit. Seulement « Gentilly » cela ne lui parlait pas. De plus, elle ne comprenait pas comment elle était arrivée dans ce lieu. Elle n’avait guère plus de souvenance du reste. Elle s’assit sur le bord du lit en chemise. Elle regarda autour d’elle, outre le lit, il y avait dans un angle près de la porte-fenêtre une table avec deux chaises cannées et à l’opposé une table de toilette avec cuvette et pot d’eau en porcelaine bleue et blanche. Elle alla y tremper un linge et se le passa sur le visage pour se rafraîchir. De la porte-fenêtre, elle aperçut au-delà de la véranda une vaste surface d’eau qui semblait plus large que le fleuve, puisqu’elle n’en entrevoyait pas l’autre rive. Elle se demandait où elle se trouvait, dans une plantation de toute évidence. L’allée, sur laquelle cette façade de la demeure donnait, descendait jusqu’à l’eau et la route la longeant. Elle voyait sur ses côtés des étendues de champs jouxtant l’étendue incertaine des marais. Elle essaya d’ouvrir la porte-fenêtre, mais celle-ci lui résistait, cela l’inquiéta, elle sentit un danger. « — Ne vous fatiguez pas, Madame. Elle est clôturée ! » Antoinette-Marie se retourna surprise d’entendre une voix d’homme. « – Maximilien François de Saint-Maxent, mais que faites-vous là !

– Vous êtes mon invitée Madame !

– Mais comment suis-je arrivée chez vous ?

– Disons que je vous ai convié.

– Comment ça ? Vous m’avez convié ? Et pourquoi ? » Malgré la fatigue, elle se tenait debout face à lui. Elle se concentrait, elle devait se souvenir, elle commençait à sentir la panique monter en elle. Elle ne se l’expliquait pas, cela l’inquiétait. « – Mais Madame, c’est pour notre mariage ! » Elle sourcilla, contrariée. « Encore ! Mais vous êtes obtus ! Quand allez-vous comprendre que je ne vous épouserai jamais !

– C’est à voir ! De toute façon, vous ne ressortirez pas de cette chambre tant que cela ne sera pas fait !

– Comment ? »

Le jeune homme lui tourna le dos et se retira. Elle entendit la clef tourner dans la serrure. Instinctivement, elle se précipita sur la porte qu’elle secoua, tout en criant de la laisser sortir. Pivotant sur elle-même, elle s’élança vers la porte-fenêtre où elle essaya vainement de faire de même. Elle se raisonna, se calma, s’assit sur le coffre au pied du lit et tâcha de réfléchir. Son regard passa de la porte-fenêtre à l’armoire de bois sombre qui couvrait le mur à côté d’elle et suivit machinalement ses moulures. Elle finit par se lever et l’ouvrit. Elle y découvrit l’élégante garde-robe d’une femme, elle commença à paniquer, elle avait certainement été constituée pour elle. Atterrée, elle se rassit sur le coffre. Maintenant, elle se souvenait, ses dernières réminiscences se situaient chez Ladurant, c’est là qu’il s’était passé quelque chose. Elle se voyait rentrer dans la pièce ouverte par la vendeuse et puis l’obscurité, l’horrible odeur et la perte de connaissance. Depuis quand était-elle là ? Son geôlier devait bien se douter que l’on s’était mis à sa recherche, ses amis devaient s’inquiéter. Que pouvait-elle faire ? Elle se sentait extrêmement lasse, ses jambes la portaient à peine.

***

Maximilien François de Saint-Maxent

Irrité Maximilien François descendit au salon où l’attendait son souper. Tout cela lui avait coupé l’appétit. Il n’avait pas pensé que cela serait tant compliqué, seul face à son assiette, il trifouilla le gombo que lui avait servi l’esclave. Il réfléchissait à la situation dans laquelle il s’était mis, mais ne voyait désormais plus d’autres issues hormis le mariage. Il tenait à son hypothétique indépendance, comme Antoinette-Marie, il n’avait pas envie de cet hymen et si ce n’était les difficultés financières de son père et donc par rebond les siennes, il se serait bien passé de tout ceci. De toute façon à ce stade, il ne pouvait reculer.

Il était le deuxième de trois garçons et le quatrième sur neuf enfants. À peine né, il avait été mis dans les bras de sa nourrice comme tout nourrisson de famille créole. La sienne c’était Ma-Yémina. Élevée sur la plantation de Gentilly de la paroisse de Saint-Jean-Baptiste au bord du lac Pontchartrain, entouré d’une multitude de serviteurs, son enfance avait été heureuse et insouciante au milieu de ses frères et sœurs ainsi que des enfants des esclaves. Certains étaient aussi ses frères et sœurs, si bien que même la couleur de peau dans certains cas ne les différenciait pas. Il avait grandi, entre les jeux d’enfants et la chasse dans les bayous avec son frère aîné. La venue d’un précepteur pour lui donner une instruction l’avait à peine perturbé, au point qu’il savait tout juste lire et écrire comme beaucoup de ses amis. 

Il ne voyait son père que de façon sporadique et le plus souvent pendant la saison la plus chaude, période pendant laquelle sa liberté et celle de sa fratrie étaient restreintes du moins dans la maison. Son père s’y comportait en patriarche passant du débonnaire au tyrannique. Il ne fallait pas importuner ses parents et leurs invités. La notoriété de Monsieur de Saint-Maxent faisait affluer de toute la région ses amis ou ses obligés. La plantation de Gentilly se révélait pleine des fêtes de Pâques à celles de la Toussaint. Si l’on n’était pas sûr de trouver le maître des lieux, son épouse, Elizabeth La Roche y séjournait et y recevaient avec toute l’amabilité voulue tous ceux qui se présentaient à la vaste demeure qui dominait depuis la crête du même nom le lac et les bayous alentour. Et les visiteurs s’y pressaient avec enfants et personnels, car dans cette société, comme dans toutes, tous préparaient les alliances de leur progéniture dès le plus jeune âge. À la grande joie de cette turbulente troupe qui courrait sur toute la plantation, la nouvelle génération se croisait sitôt qu’ils savaient marcher. Les occasions se multipliaient des plus officielles aux plus ludiques et ceci le plus souvent possibles surtout à l’aube de la maturité.

Il avait découvert La Nouvelle-Orléans à l’âge de onze ans lors du mariage de sa sœur aînée avec le gouverneur espagnol du moment don d’Unzaga y Amezaga. Il comprit ce jour-là, au vu de l’attention qu’on lui attribuait, que sa famille n’était pas comme les autres. Il avait été ébloui. Quand il fut ramené contre sa volonté à la plantation, il soutenait à tous qu’il était quelqu’un d’important et que dorénavant on ne pourrait plus lui donner d’ordre au grand désarroi de son précepteur qui n’en tira plus rien.

Il vouait une admiration sans bornes à son frère aîné. Il le suivait partout, le singeait en tout à l’agacement de celui-ci. Lorsqu’arrivèrent les dix-huit ans de l’aîné, son père lui fit quitter le domaine pour venir l’aider dans ses affaires, délaissant Maximilien François, de trois ans son puîné, bouillant de colère, à la plantation avec ses plus jeunes sœurs et son frère Celestino, un bambin à ce moment-là. Il désirait plus que tout aller à la Nouvelle-Orléans. Suite au mariage de sa seconde sœur, Marie Félicité avec Jean-Baptiste Honoré Estrehan, devenue depuis comtesse Gálvez en secondes noces, son père l’autorisa à vivre au sein de la maison de ville de la rue Conti, mais ne lui trouva aucune utilité abandonnant Maximilien François désemparé et oisif. Aussi rejoignit-il son frère dans l’armée espagnole ce qui arrangea tout le monde. Lorsqu’il n’était pas en poste, il se laissait entraîner par la jeunesse créole dans les maisons du quartier Marigny qui se développait alors, et comme tous, il passait son temps à jouer, à danser et à jouir des mulâtresses. Elizabeth La Roche, sa mère, bronchait bien un peu, mais c’était un garçon, il fallait bien qu’il jette sa gourme. Quant à son père, seules ses propres obligations l’intéressaient. Le jeune homme qu’il était devenu, face à tant d’indifférence générale, blessé et sans reconnaissance en dépit de quelques exploits dans les Florides, se contenta de vivre au jour le jour. Il se fit remarquer par ses pertes aux jeux, les sommes d’argent qu’il dépensait pour entretenir des tisanières, le tout créant des dettes qu’il réglait souvent à coups de duel comme ses affaires d’honneur. Il réussit à attirer l’attention de son père, mais devant tant de démesure qu’il ne concevait pas, celui-ci s’énerva. Il le menaça de lui couper les vivres, mais pris dans ses propres difficultés, il se désintéressa aussitôt du problème. Malgré les mises en garde de son entourage, Maximilien François dans son inconscience continua à débourser des montants conséquents. Cela s’accentua lorsqu’il rencontra Marie Babin, une métisse de Saint-Domingue à la peau teintée de caramel, aux courbes sensuelles et aux yeux couleur d’eau. Il l’installa, pour en garder l’exclusivité, dans une maison discrète au bout de la rue Bourbon à la l’orée du quartier Marigny. Il avait jeté son dévolu, pour protéger ce bonheur, sur une haute habitation de brique rouge précédée par une galerie profonde de dix pieds similaire à ses voisines. Trois cheminées la chauffaient en hiver, une cuisine extérieure hébergeait fourneaux et ustensiles, dans un jardin planté de magnolias, de ficus, de bougainvillées. À crédit, il la couvrit de toilettes, de bijoux, de meubles de peur qu’elle n’aille chercher mieux, ce que la belle trop heureuse se serait gardée de faire. Elle lui donna en échange deux garçons et une fille, ce qui l’attacha définitivement à la tisanière devenue sa placée. Mais cette famille avait des besoins bien terrestres et il ne détenait que sa pension annuelle pour y subvenir et à la moitié de l’année, il n’en restait plus rien. Tout naturellement, il voulut se retourner vers son père pour en réclamer une avance. Son frère aîné l’arrêta tout net dans son élan, la fortune familiale périclitait sous les calomnies, les intrigues espagnoles et malgré l’aide de leur seconde sœur qui depuis l’Espagne manœuvrait, les temps s’avéraient difficiles. 

Désemparé, cherchant une solution, il la trouva inopinément auprès de sa mère, du moins le crut-il. Lors d’un dîner familial, celle-ci s’inquiéta du manque d’intérêt que son frère et lui-même portaient au mariage et qui pourtant, bien réfléchi, soutiendrait sûrement leur père. L’aîné était le veuf de Maria de Livaudais, celle-ci après plusieurs fausses couches avait fini par mourir de la dernière, mais Madame de Laroche estimait que ce n’était pas une raison pour ne pas réitérer. Elle se méfiait des palliatifs qu’offraient de plus en plus le faubourg Marigny et de doubles vies dont s’affublaient les riches créoles ne dupant pas leurs conjointes légitimes. Elle n’était pas sans connaître celles de ses fils même si celle de l’aîné était plus discrète et ne tenait pas à ce qu’ils oublient de fonder une famille légitime.  

Elle commença donc par l’aîné, lui suggérant plusieurs héritières. Pour appuyer ses dires, elle prit pour exemple Charles-Henri de Thouais qui avait été jusqu’à chercher son épouse en France, et qui avait par cette alliance doublé sa plantation tout au moins. Il n’avait pu en profiter puisqu’il l’avait laissée veuve, ce qui en faisait un bon parti, déclara-t-elle se retournant vers son benjamin. Il n’avait jamais beaucoup aimé ce nobliau de Nouvelle-France, malgré ça, il estima l’idée de sa mère attractive. Imaginer épouser la jeune veuve sans l’avoir vu ne le gênait nullement. Ce qui l’intéressait c’était sa dot et non elle. De la manière dont tout le monde en parlait, il supputait sur son montant. Il se mit à concevoir qu’elle était conséquente. Lorsqu’il apprit que plusieurs prétendants faisaient le pied de grue, il trouva son statut bien plus avantageux et se gaussa d’eux, d’autant que toute la colonie suivait de près l’évolution matrimoniale de la jeune femme. Après tout, il était un bon parti et elle avait tout intérêt à s’allier à une famille tel que la sienne, il ne lui vint pas à l’idée qu’elle puisse le refuser. Mais quand il sentit une réticence de sa part, la perspective se révéla contraignante, aussi il voulut la mettre de côté, l’oublier, mais son père jugea qu’elle était excellente. À la suite du scandale du bal devant toute la société louisianaise, elle devint incontournable sous peine d’être déshérité. Il chercha une idée pour l’approcher, mais il supposait à juste titre que même s’il y parvenait cela ne changerait pas beaucoup sa réponse. Il décida qu’une situation un peu plus romanesque aiderait Antoinette-Marie à accepter sa demande. Qu’y avait-il de plus romantique pour une jeune fille que de se faire enlever par son prétendant ? Il organisa donc le rapt. Comme il recherchait une occasion pour l’isoler de ses amis, il apprit chez sa maîtresse par une vague cousine de celle-ci, vendeuse chez Ladurant, la fameuse vente de son maître. Il la soudoya ainsi que Martin l’esclave du marchand, ne doutant pas un instant de la venue d’Antoinette-Marie.

***

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle se réveilla avec le soleil, surprise d’avoir si bien dormi malgré sa situation. Elle ne ressentait qu’une légère faiblesse, mais dans l’ensemble elle se portait mieux. Elle se leva et alla jusqu’à la porte-fenêtre, elle laissa courir son regard sur le paysage. Les esclaves se dirigeaient vers les champs encadrés par des vigiles blancs. Son esprit vagabondait d’une solution à une autre pour sortir de cette situation quand la porte s’ouvrit. La négresse tout sourire entra chargée d’un plateau, la petite fille toujours dans ses jupes. « – Ah vous levée, êt’e mieux. Vous mangez !

– Comment vous appelez-vous ?

– Ma-Yémina, ma’ame

– Alors Ma-Yémina, tu dois pouvoir me dire depuis quand je suis là.

– ça fait, t’ois jou’ ma’ame

– Trois jours déjà ! »

La négresse lui tendit une tasse d’un liquide fumant qu’Antoinette-Marie repoussa, car elle avait compris qu’elle avait été droguée jusque-là. « – Oh êt’e du café, ma’ame, êt’e plus médicament vous êt’e gué’ie ! » Méfiante toutefois, elle huma l’odeur qui se dégageait de la tasse. Rassurée, elle l’avala. Cela lui fit du bien. Tranquillisée, elle mangea tout le plateau sous le regard de carpe de la fillette. Ma-Yémina, tout en mettant de l’ordre dans la pièce, se demandait ce qu’avait bien pu accomplir son petit garçon. Elle se doutait que quelque chose clochait depuis la venue de la jeune femme, son petit tournait en rond dans la demeure désertée en cette saison. Elle avait été surprise de voir arriver à la nuit la voiture de son maître et encore plus de remarquer un hercule avec dans les bras le corps inanimé de la jeune femme, avec pour toute explication un supposé malaise. Il lui avait réclamé de lui faire boire une potion pour la soigner. Rageur, il avait rajouté qu’en aucun cas un autre esclave ne devait s’occuper d’elle, mais bien qu’obéissant elle était restée sceptique. Elle se demandait dans quel bourbier il avait pu s’enliser, mais elle ne pouvait rien y faire.  Elle ouvrit l’armoire et après en avoir sorti chemises, jupons, brassière, elle proposa à la jeune fille plusieurs robes.

***

Au même moment, le marquis de Maubeuge forçait l’entrée de la rue Conti et demandait à en voir le maître. Comme le vieux majordome arguait l’heure matinale pour faire barrage, le marquis insista. « – Préviens Monsieur de Saint-Maxent que Monsieur de Maubeuge veut le rencontrer sur l’instant au sujet de la baronne de Thouais ! » Il avait décidé d’abuser Monsieur de Saint-Maxent en lui faisant croire qu’il était informé, en espérant qu’il y était pour quelque chose. Après mûre réflexion, cela lui paraissait évident, il ne savait pas comment il s’y était pris, il avait dû soudoyer Ladurant.

Contrairement à la prétendue excuse donnée par son majordome, Monsieur de Saint-Maxent se trouvait déjà, comme tous les matins à cette heure-là, à sa toilette. Son valet lui faisait la barbe lorsque, affolé, son majordome lui annonça la visite du marquis et son but. Plus contrarié que surpris, il lui ordonna de le faire patienter dans le petit salon avec du café. Quand il avait appris la disparition de la veuve française, il avait demandé à ce que l’on aille chercher son fils. Comme celui-ci se révélait introuvable dans la ville, il en avait déduit qu’il y était pour quelque chose. Il s’en était réjoui bien qu’il trouvât le procédé exagéré, car il ne doutait pas du consentement de la jeune baronne. C’était par ailleurs cette certitude qui le perturbait dans la visite du Marquis. Il ne voyait pas pourquoi cet associé dans plus d’une affaire venait dès l’aube lui parler de cette aventure galante. Fin prêt, il descendit rejoindre Monsieur de Maubeuge.

« – Bonjour, mon ami, que me vaut votre présence de si bon matin ?

– Vous n’en auriez pas une petite idée, mon cher ?

– Pour être franc, je ne pense pas ! » Le marquis, quoiqu’un peu déconcerté, ne se laissa pas désarçonner. « – Vous n’auriez pas une petite idée de qui accueille contre sa volonté l’amie de mon épouse, Madame de Thouais ? » Ce fut au tour de Monsieur de Saint-Maxent d’être troublé. Cette histoire tournait étrangement, la jeune fille aurait-elle suivi son fils contre son gré. Il avait mis à son fils une telle pression avec son ultimatum, la peur d’être déshérité lui aurait-il fait accomplir une bêtise si infâme. Méfiant, il préféra jouer les naïfs ne tenant pas à se froisser avec le marquis. « – Je ne vois vraiment pas ce que vous insinuez, oseriez-vous prétendre que je la détiens dans ma maison ?

– Dans votre demeure non ! Mais votre fils, Maximilien François… à Gentilly ? » Monsieur de Saint-Maxent sentit un pincement à la poitrine, ce n’était pas la première fois, mais cette fois-ci cela fut accompagné par une sueur froide. Il comprima le dossier du fauteuil qu’il avait à son côté pour garder contenance. « – Monsieur que me chantez-vous là ! Mon fils est souvent inconséquent, mais de là à enlever une jeune femme de la bonne société et de surcroît une de vos amies, c’est impossible, vous vous égarez. » Il ne croyait pas ce qu’il disait, il ne doutait pas que son fils ait pu pousser la bêtise jusque-là. Il cherchait un argument quand les portes du salon s’ouvrirent toutes grandes laissant passer Elizabeth de la Roche suivit de sa dernière fille Marie-Héloïse Mercedes, déjà veuve à 20 ans de Louis Baron de Fériet et qui était revenue vivre au sein de la maison familiale. Son épouse fulminait, et il en était d’autant plus convaincu qu’elle se présentait en négligé comme sa fille qu’elle avait traînée dans une mise approximative. Les deux hommes décontenancés par cette entrée regardaient les deux femmes avec interrogation, se demandant bien à quoi était due cette entrée fracassante. Ne laissant pas son conjoint intervenir, elle se tourna vers le marquis. « – Bonjour ! Mon ami, veuillez m’excuser de cette intrusion, mais je crois détenir les réponses aux questions pour lesquelles vous êtes venu. Je comptais aller vous voir plus tard dans la matinée vous annoncer ce que j’avais appris de ma fille hier au soir. » Aucun des protagonistes ne fit attention aux changements de couleurs du maître de maison qui devenait livide et qui sentait son cœur se comprimer l’empêchant d’intervenir tant la douleur se révélait vive. Madame de Saint-Maxent poursuivit. « – Pupon, enfin Marie-Héloïse m’a donc informé des frasques de son frère. Ce n’était pas par méchanceté bien sûr, mais effectivement cet idiot offre à madame de Thouais une hospitalité, disons, un peu forcée à Gentilly. Bien évidemment, nous allons y remédier le plus rapidement possible, pour éviter tout scandale, n’est-ce pas, mon ami ? » Elle se retourna vers son époux comme tous les protagonistes, juste à temps pour le voir s’effondrer. 

***

Le soleil se levait, le cercle rouge flamboyant les aveuglait dans leur course vers Antoinette-Marie. Ils s’étaient retrouvés à la sortie de la ville sur la route du bayou Saint-Jean. Juan-Felipe avait été cherché, à la caserne, son ami, le capitan da Silva, qui sans hésitation l’avait suivi. De son côté, Georges Tremblay, accompagné de Béarn et de Navarre sur les conseils d’Esther, avait effectué un détour par la maison de Constant d’Estournelles afin de le cueillir. Après une heure sur la route longeant le bayou Saint-Jean, ils bifurquèrent sur celle qui bordait le bayou sauvage vers la crête de Gentilly qui menait à la Passe du Chef Menteur, une étroite voie d’eau navigable qui reliait le lac Borgne au lac Pontchartrain. L’astre diurne se révélait au pic de sa course quand ils virent, en haut de la crête, la plantation Gentilly. Ils s’arrêtèrent un moment permettant aux chevaux de souffler. Les deux molosses, qu’étaient devenus Navarre et Béarn, regardèrent intrigués les cavaliers. Ils aboyèrent d’impatience. Ils reprirent au trot leur route qui montait vers la demeure, laissant derrière eux les marais et le lac Pontchartrain que l’on apercevait au loin, côtoyant les champs de cannes au repos. La terre en avait été labourée et sarclée, elle était uniformément brune et retenait encore les plants qui jailliraient à la fin du printemps. Des oiseaux par centaines fouraillaient la glèbe à la recherche de vers. Ils remontèrent l’allée qui menait à la maison à l’ombre des chênes. Elle était construite de planches de cyprès. Il s’agissait d’une imposante demeure de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondies vers le bas et carré en haut, deux lucarnes sur chaque façade, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers en courbent sur la devanture. Quand ils se retrouvèrent au pied de l’habitation, des négrillons se précipitèrent pour saisir leurs chevaux. D’une injonction sèche, Georges leur enjoignit de les attendre là. Ma-Yémina qui avait été prévenue se présenta à eux. Maximilien François avait donné pour ordre que l’on ne le dérange pas, il n’était présent pour personne. Constant d’Estournelles prit les choses en main. « — Nous voulons voir ton maître !

– Mais pas êt’e là mon mait’e ni ma mait’esse !

– Ne dis pas de sottise, nous savons que Maximilien François de Saint-Maxent est ici. Va l’informer que nous venons chercher Madame de Thouais.

– Mais Monsieur, moi insister, Mait’e pas là. » Elle se doutait bien que la présence de la jeune fille allait amener des ennuis. Elle n’avait toujours pas saisi pourquoi son petit-maître l’avait conduite jusqu’à Gentilly, il n’en avait vraiment pas l’air épris. « – Ah ! Tu m’agaces maintenant, fais ce que je te dis ! » Et remarquant qu’elle fixait inquiète les deux molosses retenus par Georges, il reprit. « – Ou je les lâche et crois-moi, ils vont retrouver leur maîtresse. » Comme s’ils avaient compris, les deux molosses se mirent à grogner sourdement. Peu rassurée, elle pivota sur elle-même et rentra dans l’habitation suivie des quatre hommes qui n’attendirent pas l’invitation. Béarn et Navarre tiraient sur leur laisse sentant la présence de leur maîtresse, comme on ne les lâchait pas, ils aboyèrent attirant tous les esclaves de maisons et leur maître. Sa nourrice sur ses talons, se laissant croire encore à sa supériorité de par sa situation, Maximilien François se présenta en haut de l’escalier qui menait à l’étage. « – Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? Depuis quand se présente-t-on, chez les gens respectables avec des molosses hargneux bons pour les nègres ? » Il eut à peine le temps de finir sa phrase que Juan-Felipe l’attrapait par le col. « – Depuis qu’ils se comportent comme des gredins et qu’ils enlèvent de jeunes filles ! Où est Antoinette-Marie, enfin Madame de Thouais ? 

– Mais de quoi parlez-vous ?

– Monsieur de Saint-Maxent, tenez-vous à ce que nous lâchions les chiens ? » Intervint Georges Tremblay. Maximilien François se raidit, il ne comptait pas céder quoiqu’il advienne, c’était devenu une question d’honneur. Son orgueil le rendait inconscient du danger encouru. Il allait avec morgue répondre quand se présenta derrière lui la jeune femme.

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Le bruit d’un galop de chevaux lui avait fait quitter le fauteuil dans lequel elle s’était réfugiée, où recueillie elle priait. Antoinette-Marie n’avait plus rien entendu depuis un moment en provenance des salles voisines, comme si les domestiques eussent voulu par leur silence respecter son oraison. Seule une lointaine complainte venant des champs était perceptible, le chant des esclaves s’aidant dans leur labeur. La lumière au fil des heures qui s’était écoulée et s’était répandue dans la pièce, elle ruisselait le long des pieds de la coiffeuse et s’étalait sur le tapis, allumant les scènes champêtres qui y étaient tissées prenant alors une couleur plus chaude. Sur le mur, l’or des cadres avait accroché quelques particules de lueur. Intriguée, elle s’approcha de la fenêtre et vit monter quatre cavaliers. Son cœur battit la chamade, elle en connaissait trois et parmi eux elle reconnut la silhouette de Juan-Felipe. Elle se précipita à la coiffeuse et vérifia sa mise. Elle prit la brosse et à défaut de se faire un chignon, elle mit de l’ordre dans ses boucles. Elle retourna vers la fenêtre, son cœur s’emballa, elle ne les voyait plus, elle pensa avoir rêvé, mais elle entendit l’aboiement de ses chiens. Elle allait crier pour dire qu’elle se trouvait là quand la clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit sur la petite fille qui la regardait avec un sourire triste, elle lui fit signe de la suivre et lui montra le chemin. 

Elle arriva sur le palier à temps pour apercevoir le poing de Juan-Felipe heurter la face de Maximilien François. Navarre et Béarn à la vue de leur maîtresse firent céder la prise de Georges et se bondirent vers elle à la renverser. Elle riait de nervosité et de soulagement.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 24

(mary amelia 1st marchioness of salisbury 1789) - Copie
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Fin août 1789, La demande en mariage

Depuis qu’elle avait intégré la chambre que son beau-père lui destinait et dans laquelle son jeune époux avait rendu l’âme, Antoinette-Marie aimait à s’installer, chaque après-midi après la sieste sur la galerie devant son boudoir. Celui-ci, à l’angle nord de la maison, lui permettait de capter les premières fraîcheurs du soir venant des chênes. Elle appréciait cet endroit, car elle pouvait y voir le soleil commencer son déclin sur l’autre rive du fleuve. Il y avait eu une ondée qui avait apporté un soulagement au milieu de la chaleur suffocante de la journée et le fond de l’air exhalait l’odeur des magnolias qui étaient en fleurs sous ses fenêtres. Ils avaient été plantés là bien avant que la maison ne soit construite et avaient déjà une belle taille. En vue de compléter sa garde-robe de veuve, elle s’appliquait à la fabrication d’une jupe dans un coupon de soie sombre qu’elle avait ramené dans ses bagages. L’arrivée d’un cabriolet dans l’allée lui fit relever la tête. Béarn et Navarre s’étaient levés et grognaient doucement. Elle se demanda qui pouvait bien venir la visiter, elle s’approcha de la balustrade afin de mieux voir, elle aperçut un couple qu’il lui sembla reconnaître. Elle avait tellement croisé de monde à l’enterrement de son époux qu’elle ne se souvenait plus de tous les noms, mais ces silhouettes lui remémoraient quelque chose. N’ayant nullement besoin d’être appelée, Esther arriva afin de changer sa maîtresse pour recevoir ses visiteurs. Pendant ce temps au rez-de-chaussée Hyacinthe allait en courant prévenir Mama-Louisa, de la venue inopinée d’invités. Tout essoufflé, il rentra comme une trombe dans la cuisine et annonça sa nouvelle. La métisse assise à la table nettoyait avec Néora et sa fille Léa des légumes pour préparer le repas du soir. Elle s’essuya les mains à son tablier, qu’elle ôta pour en changer. « — Je suppose que tu ne sais pas qui c’est ? » À ce moment-là, Abraham passa la porte, et d’une voix grave lui dit. « – C’être les C’écy, l’aîné et la fille !

– Alors ce sont les problèmes qui commencent, ils n’auront pas laissé beaucoup de temps à notre maîtresse ! »

***

Louis Adam de Crécy

Antoinette-Marie intriguée, une fois prête, descendit rejoindre ses invités inattendus. Elle les trouva, dans le salon, conversant avec sœur Élisée, qui les avait rencontrés devant la porte alors qu’elle revenait du dispensaire où elle s’était occupée des derniers cas de fièvre parmi les esclaves. Elle aimait bien passer par l’allée ombragée qui contournait l’habitation et qui croisait celle qui venait du fleuve où elle avait donc découvert le couple sortant de leur cabriolet et donnant les rênes à Ariel le garçon d’écurie. Elle leur avait fait les honneurs de la maison en attendant l’hôtesse. À son arrivée, Louis Adam de Crécy se leva et balaya les excuses de la jeune femme. Bien que bel homme, il émanait quelque chose de désagréable et de malsain de sa personne. Malgré un sourire enjôleur, les traces de ses abus en tous genres marquaient son visage encore beau. Il était venu, accompagné de sa sœur cadette, Geneviève, du même âge qu’Antoinette-Marie. À l’opposé de son frère, celle-ci était avant tout quelqu’un d’effacé. Elle possédait un physique quelconque avec une intelligence que l’on n’avait pas pris la peine d’agrémenter de culture comme pour beaucoup de jeunes filles créoles, on avait tendance à l’oublier. Elle s’effrayait d’un rien et s’avérait toujours mal à l’aise en société. Elle se dirigeait pour ces différentes raisons vers le couvent. Ce fut tout de même elle qui lança la conversation. « – Nous sommes passés voir comment vous alliez. Louis Adam et moi-même nous inquiétons de vous savoir seule dans ces moments d’afflictions. Nous sommes conscients que cela est difficile. » Ce qui fit sourciller sœur Élisée, qui n’eut pas le temps d’intervenir, Mama Louisa apportait un plateau avec des rafraîchissements et quelques fruits pour se sustenter. Sœur Élisée et Antoinette-Marie virent tout de suite malgré ses traits impassibles que ces invités surprises lui déplaisaient. Les liens qui s’étaient tissés au fil des jours entre les femmes suffisaient à accorder du crédit au jugement muet de la gouvernante dont elles reconnaissaient le bon sens parfois un peu brut. Cela conforta les deux hôtesses, qui affichaient des sourires de convenances. Quelque chose allait de travers dans cette visite. L’entrée en matière avait interloqué Antoinette-Marie, toutefois courtoisement, elle reprit la conversation. « – C’est très aimable à vous, mais vous savez, je suis fort bien entourée.

– Heureusement, répondit sans se démonter Geneviève, mais sans homme, c’est toujours difficile, l’épidémie, puis l’inondation…

– Mais nous avons monsieur Tremblay ! » Tout en rougissant, ce qui fit penser à sœur Élisée que le contremaitre ne devait pas la laisser indifférente, la jeune fille qui semblait avoir un but, reprit. « – Oh ! Mais ce n’est pas la même chose. Ce n’est qu’un serviteur ! » Les deux hôtesses se demandaient où voulait en venir Geneviève de Crécy, quoique devant le trouble de Mama Louisa qui sous prétexte de servir s’agitait, sœur Élisée commença à comprendre. Elle reprit la direction de la conversation. « – Avec tout ça où en êtes-vous, avec l’épidémie de fièvre ? Avez-vous toujours beaucoup de malades ? N’avez-vous pas eu trop de dégâts avec ce cyclone ? » Décontenancée par la succession de questions, Mademoiselle de Crécy bafouilla, son frère répondit pour elle. « – Nous n’avons pas eu à nous plaindre, quelques nègres tout au plus, mais nous n’aurons qu’à les remplacer, quant à l’inondation, elle n’a pas trop envahi nos terres ». Geneviève qui s’était reprise pendant l’intervention de son frère poursuivit. « – Et vous ? En plus de ce drame déplorable qui vous a touché, si jeune et déjà veuve. Excusez-moi, voilà que je vais raviver votre douleur ! » Décidément, Antoinette-Marie trouvait que la demoiselle avait un comportement étrange et déplacé à son goût, elle supposa que c’était un manque d’intelligence de sa part. Elle se rappela que Georges Tremblay avait parlé d’une dizaine de victimes. Elle regretta de ne pas avoir obtenu plus de précision en se rendant compte qu’elle s’intéressait peu à ses gens et qu’elle n’avait pas d’excuses. Elle en voulut à la jeune fille de la mettre face à ses responsabilités. Elle lui donna le chiffre approximatif et lui confirma que sur la plantation l’épidémie semblait s’éteindre, du moins n’y avait-il plus de nouveaux cas. Ce qu’entérina sœur Élisée. Sur ce, Geneviève de Crécy, afin d’alimenter la conversation se lança dans une énumération des pertes des différentes propriétés voisines agrémentée de quelques anecdotes. Pendant tout ce temps, le laconisme du jeune homme piquait de curiosité sœur Élisée et Antoinette-Marie, elles se demandaient pourquoi il n’intervenait pas. Les sujets tarissant, Louis Adam se leva donnant le signal du départ, visiblement sa sœur était de plus en plus agitée. Antoinette-Marie et sœur Élisée intriguées accompagnèrent leurs invités jusqu’au pas de la porte. Alors qu’il descendait l’escalier, Louis Adam se retourna, semblant avoir omis quelque chose, aussi il s’exprima soudainement comme s’il s’en souvenait subitement. « – Saviez-vous que j’avais été pressenti par la secrétaire de Monsieur Maubeuge pour être votre époux ? Mais je ne sais pourquoi, j’ai été écarté au bénéfice de Charles Henri. » Antoinette-Marie encore sous la véranda resta interloquée. Ne la laissant pas reprendre ses esprits, il lui annonça, sans même lui réclamer son avis, qu’il allait demander sa main au gouverneur, puisqu’elle se trouvait de nouveau libre. Sur ce, il lui souhaita adieu et aida sa sœur à monter dans le cabriolet et partit. Antoinette-Marie était abasourdie devant la nouvelle, tout s’était passé trop vite. Elle revint à elle en entendant Mama-Louisa dire. « – Je savais bien qu’ils amenaient les problèmes ! »  

Antoinette-Marie éclata de colère devant l’audace et le sans-gêne de l’individu. « – Mais vous croyez qu’il m’aurait demandé mon avis le sagouin ! » Sœur Élisée patienta jusqu’à ce qu’elle retrouve son calme. Elle lui fit remarquer qu’elle était devenue une jeune veuve avec des biens à première vue semblant non négligeable, et qu’elle devait avoir conscience de l’arrivée de nouvelles demandes. Quant à celle-ci, il valait mieux attendre jusqu’au retour à La Nouvelle-Orléans et voir ce qu’en pensait Madame de Maubeuge. Antoinette-Marie rétorqua. « – Mais c’est tout vu, qu’il aille voir ailleurs le malotru ». Réflexion qui suscita un sourire à la sœur.

Chapitre 25

Georgiana Duchess Of Devonshire
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Septembre 1789, Le retour endeuillé à la Nouvelle-Orléans

Cela faisait deux mois qu’elle était arrivée en Louisiane. Deux mois déjà, que de cette même fenêtre, elle avait découvert la ville. La rue avait changé, les chantiers étaient pour la plupart finis lui offrant un nouveau visage. Les maisons de la rue Dauphine s’étaient relevées, les jardins avaient été replantés de bougainvillées, de bananiers, de palmiers, de magnolias et autres essences. La Nouvelle-Orléans pansait ses plaies. Antoinette-Marie était arrivée la veille au soir, partie tôt le matin, accompagnée de Georges Tremblay, de sœur Élisée et d’Esther, Abraham conduisant le landau, ils avaient mis la journée. Depuis l’ouragan, les températures se révélaient agréables, voire à certaines heures, elles réclamaient une étole, aussi en dehors des secousses dues à l’état de la route, le voyage s’avéra plaisant. Le départ avait été décidé suite à la venue d’Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge. Il avait apporté la réponse au faire-part de décès. Réponse dans laquelle Monsieur et Madame de Maubeuge s’étaient excusés du retard de celle-ci, mais l’épidémie s’était étendue à La Nouvelle-Orléans, ils n’avaient heureusement perdu aucun membre de la famille. Ils l’attendaient avec Monsieur Tremblay pour l’ouverture du testament du baron de Thouais. Ils seraient bien évidemment logés chez eux pendant cette période, monsieur Baret d’Auriolle se situant là pour suppléer au contremaître. 

Celui-ci avait déplu tout de suite à la jeune femme. Fier de sa petite noblesse, il n’avait que mépris pour ce qu’il estimait inférieur, et qu’obséquiosité pour ses supérieurs. Regard fuyant, corpulent, le ventre en avant, tenant ses bras dans le dos, Antoinette-Marie n’avait pu s’empêcher de penser à un dindon se pavanant. Elle avait insisté auprès de Georges Tremblay, il ne devait en aucun cas s’occuper des gens de maison, Mama-Louisa en était responsable et au moindre problème, elle en référerait à sa mère, madame Tremblay. Par ailleurs, il logerait dans le bungalow. Georges Tremblay avait acquiescé sans broncher à ce premier acte d’autorité, supposant que la jeune femme parlait sous le coup d’une impulsion ou peut-être d’une intuition. Soit, il trouvait que l’homme n’était guère agréable. Il aurait pu avouer qu’il ne lui ferait guère confiance, mais de là à le traiter comme un pestiféré, c’était peut-être un peu trop. Tout en respectant la demande d’Antoinette-Marie, qui n’en était pas moins la maîtresse des lieux, il avait arrondi les angles, arguant le manque de confort de la demeure.

***

Nathalie marquise de Maubeuge

À peine réveillée, Esther avait apprêté sa maîtresse avec soin, une robe à l’anglaise avec jupe de soie assortie, agrémentée d’un fichu de linon croisé sur la poitrine, le tout de couleur noire. Elle lui avait réalisé un chignon natté relevé haut qu’elle avait recouvert d’une mantille de dentelle de même nuance, que lui avait offerte sa sœur, Marie-Amélie, pour les messes de la Toussaint. La veille, Antoinette-Marie avait avoué à Nathalie de Maubeuge qu’elle n’avait pas eu le cœur de faire teindre toutes ses toilettes en noir. Son amie l’avait rassurée en lui donnant raison. La période dite de grand deuil durait une année, et si elle ne devait porter que des vêtements sombres elle était aussi supposée rester cloîtrée chez elle, en outre personne n’irait vérifier sa mise. Passé ce délai, les conventions lui permettaient de revêtir du violet, du mauve ou du gris, et ce, jusqu’au terme de son deuil, soit un plus tard. De plus, il aurait été dommage de sacrifier sa garde-robe. Madame de Maubeuge ne voulut pas aller se coucher sans obtenir des détails sur son séjour à la palmeraie. Elle profita de ce moment de confidence pour tâter le terrain quant à la consommation du mariage. Contrariée, Antoinette-Marie avait suivi les conseils de sœur Élisée. Et si elle n’avait point menti, elle était restée allusive, laissant madame de Maubeuge en tirer ses propres conclusions. Celle-ci n’insista pas, d’autant que pour elle ce n’était pas très important. La fin de la soirée s’était passée en révélations diverses.

Une fois son hôtesse partit, elle s’était plongée dans les lettres qui l’attendaient parvenant de France. La première de celles-ci venait de sa tante.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac. 

Marquise D’Ajasson de Grandsagne 

À Antoinette-Marie 

Baronne de Thouais

Le 12 juin 1789, Paris

Mon enfant,

Beaucoup de choses ont changé depuis votre départ. Comme vous devez en être informée, les États généraux convoqués pour janvier, suite à une succession d’hésitation de notre roi et de son entourage, ne se sont en fait ouvert que le 5 mai. 

Si je commence par cette anecdote, c’est qu’elle m’a fort déplu, mais qu’elle était aussi le début des États. Lors de la messe d’ouverture, Monseigneur de La Fare, qui siégeait à la chaire, a attaqué notre reine à mots à peine couverts, dénonçant le luxe effréné de la cour et ceux qui, blasés par ce luxe, cherchaient le plaisir dans « une imitation puérile de la nature ». Bien évidemment, c’était une allusion flagrante au hameau de notre reine, ce qui à mon avis était fort déplacé. 

Malgré cette ombre dans le tableau, le spectacle s’avéra magnifique, il s’est déroulé à la salle des menus, car aucune pièce du château ne pouvait recevoir une telle assemblée tant elle était nombreuse. Pour vous donner une idée, il y avait douze cents députés et quatre milliers d’auditeurs parmi lesquels je me trouvais. En compagnie des dames de la reine, j’étais fort bien placée sur une estrade latérale. Le roi portait le costume des cordons-bleus, tous les princes de sang détenaient le même, avec une différence le sien était plus richement orné et très chargé de diamants. La Marquise de La Tour-du-Pin de Gouvernet, l’une des plus jeunes demoiselles de notre groupe, qui était assise à mes côtés, d’un naturel compatissant, m’amena à constater que notre bon roi ne dégageait aucune solennité dans la tournure. Le pauvre se tenait mal et se dandinait sanglé dans sa tenue qui semblait le gêner. Sa nervosité se percevait à ses gestes brusques et disgracieux, d’autant qu’il n’a jamais apprécié la foule. Et pour finir, comme sa vue est extrêmement basse et qu’il n’est évidemment pas d’usage de porter des lunettes, cela le faisait grimacer. Son discours se révéla fort court, mais débité d’un ton résolu. Notre reine, elle, se faisait remarquer par sa grande dignité, mais les mouvements agités de son éventail démontraient qu’elle était fort émue. Intriguées, nous notâmes qu’elle semblait chercher quelqu’un sur l’un des côtés de la salle où le tiers état était assis, là où elle avait tant d’inimitiés.

la Fauve Moissac Marie Louise

Comme l’observa plus tard Madame de Gouvernet, quelques minutes avant l’entrée du roi, il s’était passé quelque chose qu’aucun écrit se rapportant à la séance n’a relaté. Ainsi que vous en avez peut-être connaissance, le marquis de Mirabeau, n’ayant pu se faire élire par l’assemblée de la noblesse de Provence, à cause de sa scandaleuse réputation, s’était fait élire par le Tiers-État de cette province. Il pénétra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu des gradins. Un murmure fort bas, mais général se fit alors entendre. Les députés déjà assis s’écartèrent, et il resta isolé au centre d’un vide très remarqué. En homme ayant du cran, il afficha un sourire de mépris. Cette situation se prolongea pendant quelques minutes, puis, la foule des membres de l’assemblée augmentant, ce vide se combla peu à peu. Je suppose que notre reine avait été probablement instruite de cet incident et c’est ce qui motivait ses regards curieux qu’elle dirigeait du côté des députés du Tiers-État. Quoi qu’il en soit, elle garda un air triste et irrité pendant toute l’ouverture.

Je crois n’avoir jamais éprouvé autant de lassitude que pendant le discours de monsieur Necker, notre ministre des Finances. Il dura plus de deux heures, mon conjoint comme ses partisans le portèrent aux nues, mais il me parut accablant d’ennui…

… Bien que mon époux ait été rappelé au ministère par ce dernier et, donc logeant à Versailles, je préfère de mon côté résider dans notre hôtel du Marais, où j’y ai plus d’aisance. Mais le séjour n’y est guère tenable, car l’on cherche à provoquer de l’inquiétude pour les subsistances. C’est un des moyens employés par les jacobins pour soulever le peuple…

… Mais fi de mes petits inconvénients. Un grand drame est venu frapper la famille royale. Le jeune dauphin est mort le 9 juin. Ce fut déchirant. La situation politique n’a en outre pas permis à la famille royale d’effectuer son deuil convenablement. Pour réaliser quelques économies, on a sacrifié le cérémonial de Saint-Denis. Où va-t-on ? Bouleversée par tout ça, il apparaîtrait que notre reine se laisse petit à petit influencer par l’idée d’une contre-révolution…

… Tout cela doit vous sembler loin. Donnez-moi rapidement de vos nouvelles…

Cette lettre était suivie d’une autre qui consterna la jeune femme.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne  

À Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Baronne de Thouais

Paris, le 20 juillet 1789

Mon enfant,

Voilà ma vie bouleversée et celle de la France avec. Cela a commencé par la démission de Monsieur Necker le 11 juillet. Cette démission, néanmoins, a été en général mal interprétée et souvent comprise comme un renvoi de la part du roi. Installée à Versailles à ce moment-là, de service auprès de la reine, et mon mari sous le choc, je décidai de partir avec lui prendre les eaux à Fontenay-aux-Roses. Nous y avons des amis, le Comte et la comtesse de Romree y détiennent un très joli manoir sur les coteaux du village, par ailleurs charmant. Mais je m’égare. Je fis s’en aller devant nous, le 13 juillet, mon palefrenier avec une portion de nos bagages et lui demandait de passer par Paris y remettre le superflu et s’y procurer quelques objets qui m’étaient nécessaires. Nous n’avions pas la moindre idée de ce qui s’y tramait alors. Dans les salons, on parlait seulement de quelques troubles à la porte de quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. Ce qui, je l’avoue, nous laissa dans l’indifférence, d’autant que la petite armée, dont votre frère Charles Louis fait partie, était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ-de-Mars. Cela rassurait la cour, quoique la désertion y fût journalière d’après Charles Louis, mais on ne s’en inquiétait pas. 

Ce qui parut surprenant, c’est que même dans l’entourage de la reine, nous n’avons pu en savoir plus, pas plus que mon époux au ministère. Notre sentiment de sécurité était tel que le 14 juillet à midi, lorsque nous avons quitté le château, nous étions très loin de nous douter du tumulte qui croissait à Paris. Je montai dans ma voiture, avec mon conjoint et ma femme de chambre, son domestique sur le siège à côté du cocher. Nous avions dîné de bonne heure à Versailles, afin de ne point arriver trop tard à Fontenay les roses. Nous avons pris à travers les bois de Verrières la grande route de Sceaux. Celle-ci se révélait vide, car elle ne traverse aucun village.

Ayant atteint notre but, je fus étonnée, en pénétrant dans la première cour, de ne voir aucun mouvement, et personne venir à nos devants. Force fut de constater les écuries désertes et les portes fermées. Le concierge, qui nous connaissait, fut de son côté très surpris d’entendre notre carrosse dans la cour du château. Il s’avança sur le perron et nous apprit que nos proches se trouvaient encore à Paris d’où personne ne pouvait sortir. Il nous avisa que l’on avait tiré le canon de la Bastille, et qu’il y avait eu un massacre. Les portes de la ville étaient barricadées et gardées par les gardes-françaises, qui s’étaient joints au peuple. Nous fûmes plus étonnés qu’inquiets. Mon époux fit rebrousser chemin à la voiture. Sur sa recommandation, nous partîmes chercher un supplément de renseignements et nous nous fîmes conduire à la poste aux chevaux de Châtillon dont le maître était le frère du concierge du manoir de nos amis. L’homme nous entérina le récit du concierge, qui n’était composé que de suppositions, puisque personne n’était sorti de Paris. Mais je constatai autour de moi que si la nouvelle n’était point confirmée, elle constituait déjà des émules. On apercevait les couleurs de la ville de Châtillon arborées sur les barrières, et les sentinelles criaient : « Vive la Nation ! » Je témoignai à mon époux le désir de retourner sur l’instant à Versailles pour plus de sûreté. Nous y arrivâmes assez tard dans la soirée. Mon mari se précipita au ministère et moi chez la reine. J’y appris la prise de la Bastille, la révolte du régiment des gardes-françaises, la mort de messieurs de Launay et Flesselles, et de tant d’autres, la charge intempestive et inutile d’un escadron du Royal Allemand, commandé par le prince de Lambesc, sur la place Louis XV.

Gabriel Henri d’Ajasson De Grandsagne

Nous nous installâmes à nouveau dans le petit appartement du château qui nous est alloué en attendant des nouvelles des évènements. Elles ne furent pas longues à venir. Dès le lendemain, elles se succédèrent. Tout d’abord la nomination par le peuple de monsieur de La Fayette à la tête de la garde nationale, qui s’était constituée. Puis, dans la semaine qui suivit, ce fut le massacre des Messieurs Foulon et Berthier. Votre frère nous a ensuite appris que le régiment des gardes nationaux avait chassé tous les officiers qui ne voulaient pas adhérer à sa nouvelle structuration. Quelques amis de Charles Louis en firent partie, les sous-officiers prirent leurs places, et cette scandaleuse insubordination fut imitée par toute l’armée française. Cela a eu toutefois l’avantage pour Paris d’obtenir un corps organisé qui put empêcher la lie du peuple de se livrer à des excès. Égoïstement, j’avais quelques craintes pour notre hôtel du marais. Il nous était déjà revenu des histoires de maisons saccagées et de leurs gens assassinés, après renseignements, nous furent informés que tout ceci n’était qu’exagérations.

Après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de monsieur Necker, rappelé dans l’espoir de calmer les esprits, mon mari a accepté une fois encore de reprendre ses fonctions. J’ai appris par madame la marquise de la Tour-du-Pin de Gouvernet que votre père s’était mis sous les ordres de son beau-père Jean-Frédéric de la Tour Gouvernet, nouvellement nommé, au ministère de la guerre.

Dans les jours qui succédèrent, tandis que j’étais de service auprès de la reine, j’ai aidé celle-ci à brûler ses papiers. Elle avait tellement peur, qu’elle avait rassemblé ses diamants et avait essayé de convaincre, sans trop de conviction, le roi de quitter Versailles pour une place forte, éloignée de Paris. Il faut la comprendre, depuis ce jour fatidique un livre de bannissement se propage dans Paris. La coterie de la reine y est en bonne position, et la tête de la reine, elle-même y est mise à prix. Mon époux et moi-même n’avons pas échappé à cette sinistre proscription. Je dois dire que circulent des absurdités, on accuse la reine de vouloir dévaster l’Assemblée avec une mine, et de vouloir envoyer une troupe de militaires sur Paris. Bien évidemment, tout ceci est faux. Le roi a toutefois estimé plus sage de demander à son frère cadet, aux Polignac, à Breteuil, aux grands du royaume à l’instar du prince de Condé, du duc d’Enghien, de l’abée De Vermond, et de quelques autres de quitter momentanément la France, ce qu’ils ont accompli, contrairement à nous. Ils ont choisi l’Angleterre, les Pays-Bas ou l’Allemagne et pensent revenir d’ici trois mois.

Comme vous le savez, tout devient mode en France, celle de l’émigration a alors commencé aussi absurde fut-elle. Beaucoup ont levé de l’argent sur leurs terres pour emporter de grosses sommes. Quant à ceux, et il y en a un nombre important, qui avaient des créanciers, ce fut un moyen de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout trouvé, ou bien un prétexte d’aller rejoindre leurs amis. Versailles comme Paris se sont vidées de la noblesse. 

Je suis plus que jamais au service de la reine, puisque, outre Madame de Polignac, Madame de Lamballe a cédé au désir de notre souveraine et a quitté la France. Ma réserve et ma discrétion m’ont toujours faite appréciée de notre reine d’autant que je ne faisais ombrage à personne ni à aucune coterie. Je ne me mêlais jamais de rien. Aussi ai-je accompagné régulièrement celle-ci au hameau à la grande irritation de beaucoup…

***

Marie Amélie Lacourtade.

À Antoinette-Marie de Thouais

Caudéran, le 30 juillet 1789

Ma très chère sœur,

Comme je vous le disais dans mon précédent courrier, les évènements ici se précipitent. Et si certains s’avèrent enthousiasmants pour notre avenir, certains se révèlent bien sombres et d’autres frisent l’absurdité. Mon époux se situant à Paris et n’étant pas près de redescendre dans notre ville de Bordeaux, je prépare mon départ pour le rejoindre. Je pense partir après les vendanges.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Depuis le début du mois de juillet, je me suis installée dans notre maison de campagne de Caudéran. Bordeaux est très calme, voire ennuyeuse depuis la convocation aux états généraux. Nous passons notre temps à attendre des nouvelles de Paris et quand nous les recevons nous ne sommes pas sûrs de leur exactitude, tant certaines restent inconcevable ou déjà trop loin dans le temps. Toujours est-il que dans les salons tout ceci est abondamment commenté, surenchéris. Ce tumulte sans grand intérêt me fatigue, aussi ai-je fui tout ceci dans notre campagne. Et comme vous allez vous en rendre compte, cela m’y a suivie.

Le 28 de ce mois fut l’un des jours où il arriva la chose la plus étrange qui soit. Et personne après n’a pu vraiment l’expliquer, du moins de façon rationnelle. Pour comprendre ce qui se passa ce jour, il faudrait supposer qu’un immense réseau d’informations ait couvert la France, de manière qu’au même moment et sous l’effet d’une même action, le trouble et la terreur fussent répandus dans tout le royaume, ce qui fut constaté par la suite.

Je revenais de trois jours au Château de Bourran, chez ma marraine, madame de Verthamon. Elle y avait regroupé quelques amis, le séjour fut très agréable. Lors de mon retour, arrivé au village de Mérignac, nous croisâmes un rassemblement de gens donnant des signes de frayeur, ils semblaient désespérés. Des femmes se lamentaient et pleuraient. Des hommes furieux juraient, menaçaient, d’autres demandaient à Dieu de les épargner. Au milieu d’eux, un cavalier les haranguait. Il était vêtu d’un mauvais habit déchiré, et n’avait pas de chapeau. Son cheval gris pommelé était couvert de sueur et portait sur la croupe plusieurs meurtrissures qui saignaient un peu. Intriguée par tout ce tapage, je fis arrêter ma voiture afin d’écouter ce que cet homme disait. Comme un bonimenteur vendant quelques bonnes affaires, il s’adressait à la foule qui s’était rassemblée. Il expliquait que Bordeaux et ses alentours avaient été saccagés, pillés, qu’une armée d’Autrichiens s’avançait en tuant et violant. Je restai sceptique, si tel était le cas nous l’aurions su depuis bien longtemps. Malgré ça, l’inquiétude s’immisça en moi, seule avec peu de personnels dans ma maison de campagne, je ne voyais pas comment, si cela était véridique, je pourrais me défendre. Ses explications alarmistes me parurent invraisemblables. Son discours achevé, l’homme éperonna son cheval vers Saint-Médard-en-Jalles afin de propager son histoire. Je fus sortie de mes hésitations par le son du tocsin que le curé s’était empressé de faire sonner achevant de créer la panique générale. J’envoyais ma voiture à vive allure jusque chez moi, de là je demandais à un de mes palefreniers d’aller quérir des informations à Bordeaux. À notre inquiétude, il revint trois bonnes heures plus tard. Mon serviteur avait opéré des détours à l’aller au cas où il y aurait quelques vraisemblances dans cette histoire, et des arrêts au retour pour annoncer la nouvelle, car au grand soulagement de tous il n’y avait aucune vérité dans tout cela.

Cette chimère qui s’était répandue dans tout le royaume entraîna la population à s’armer, ce qui sembla avec le recul être l’objectif. Tous les hommes s’étaient armés avec ce qu’ils avaient pu se procurer et la garde nationale s’était organisée.

Vous voyez ma sœur, quelle époque nous vivons…

***

La dernière ligne à peine terminée, Antoinette-Marie s’était précipitée hors de sa chambre tout en criant : « Nathalie, Nathalie, la France, la France, savez-vous ce qui se passe en France ? ». Madame de Maubeuge était sortie de chez elle, affolée par les appels de la jeune fille, les cheveux défaits et en peignoir. Dans son dos se tenait Josepha agacée, car elle préparait sa maîtresse à se coucher. Au rez-de-chaussée, de son bureau, Monsieur de Maubeuge avait accouru dans l’escalier au son des exclamations, interrogeant sur ce qui arrivait. À la question posée par Antoinette-Marie, si sa femme répliqua qu’elle ne savait rien, monsieur de Maubeuge, lui, répondit qu’il avait entendu parler d’insurrection du peuple de Paris, sans plus. « – Ce ne sont pas des révoltes, c’est une révolution ! » agitant ses lettres et « Le Mercure de France », qui avait été joint à son courrier, pour appuyer sa réponse. Inquiétés par celle-ci, ils s’installèrent au salon sous l’œil intrigué des gens de maison qui étaient venus au son des cris. Ils échangèrent ce qu’ils savaient, Antoinette-Marie lisant des paragraphes de ses missives. Ils en restèrent abasourdis. Les dernières nouvelles, qu’avait obtenues le marquis, provenaient de Monsieur Wilkinson. Lui-même les détenait de Monsieur Thomas Jefferson, ambassadeur en France pour les nouveaux États-Unis d’Amérique. Mais ces nouvelles ne s’avéraient pas aussi alarmantes que celles reçues par Antoinette-Marie. Bien évidemment, les États généraux réunis à Versailles avaient alimenté toutes les conversations des créoles français. Lorsqu’ils avaient appris que sur la proposition d’un certain abbé Sieyès le Tiers-État et quelques membres de la noblesse et du clergé avaient pris le titre d’Assemblée Nationale, cela avait fait des remous même dans leurs cercles. Les Louisianais avaient espéré un regain d’intérêt pour leur colonie. Ils discutèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit, supputant, s’inquiétant pour leurs familles. Une fois couchée la jeune fille pensait encore aux siens et à l’éclatement que risquait de vivre sa famille, car visiblement ses membres semblaient déjà ne pas avoir des opinions politiques identiques.

Chapitre 26

(Marie-Gabrielle CAPET)
Joseph Marie Bevenot De Haussois

Octobre 1789, L’ouverture du testament

Accompagnée, de Georges Tremblay et des Maubeuge, Antoinette-Marie entra dans le bureau du notaire qui les attendait. Joseph-Marie Bevenot de Haussois connaissait tous les protagonistes, aussi se révélait-il impatient de voir la jeune veuve qui aurait dû faire le bonheur de son protégé et dont tous les créoles commentaient le drame. Quand elle s’introduit dans la pièce, il ne fut pas déçu, il apprécia l’élégance de l’allure de la jeune fille et la trouva charmante, émouvante sous ses voiles de veuve. Elle le pénétra de ses grands yeux noirs agrandis par les cernes d’une mauvaise nuit et lui sourit. Avec affabilité et chaleur, il accueillit tout le monde. Deux portes-fenêtres laissaient une douce lumière baigner la salle au travers de rideaux de mousseline. Devant son large bureau laqué noir et incrusté de marqueterie, il avait fait placer quatre fauteuils, il invita ses hôtes à s’y assoir après avoir baisé la main des dames. Les murs étaient couverts de tableaux représentant des animaliers principalement et sur la cheminée une superbe horloge, sur laquelle un centaure enlevait une nymphe, tintait l’heure. Une fois que chacun fut confortablement installé et désaltéré, le notaire ouvrit le testament. « – Sachez, tout d’abord, que Charles-Henri n’avait pas fait de testament. Sa jeunesse n’en avait pas trouvé l’utilité, aussi c’est le testament de Joseph-Marie de Thouais baron de son état qui fera foi en la matière. » Tous approuvèrent. D’une voix posée, il lut celui-ci.  

La Palmeraie, janvier 1780.

Moi, Joseph-Marie, baron de Thouais sain de corps et d’esprit, lègue à mon fils unique Charles-Henri de Thouais, ou à ses héritiers, ce qui suit. 

Un titre nobiliaire de baron datant des croisades octroyées par lettre patente et enregistrée au parlement et à la Chambre des Comptes à Versailles. Un double du titre est joint au testament.

Un domaine dans le comté de l’Ascension au bord du Mississippi allant du fleuve au bayou d’une superficie de huit arpents sur quarante, soit environ 1300 arrhes. 

Outre la demeure et ses dépendances, il faut ajouter une écurie constituée de deux étalons, quatre juments et quatre chevaux de trait, de cinq mulets, d’une vingtaine de bovins, et de 102 esclaves à ce jour dont 53 nègres, 25 négresses, huit négrillons et 16 négrittes, dont sept gens de maison, et sept ouvriers. Soit au cours du jour 161 700 livres.

Des actions de la compagnie des Indes orientales pour un montant de 20 000 livres…

Antoinette-Marie était ébahie de tout ce qu’elle entendait, elle ne réalisait pas très bien ce que cela représentait, ni qu’elles en seraient les répercussions sur sa vie. Pour elle, tout se passait trop vite. Elle s’accrochait à l’accoudoir de son fauteuil comme à une bouée de sauvetage. Elle regardait de temps en temps du coin de l’œil les autres protagonistes. Monsieur et Madame de Maubeuge, habitués à ce genre de fortune, la leur s’avérant largement plus conséquente, ne frémissaient même pas à l’énoncé des chiffres. Nathalie de Maubeuge souriait de satisfaction à la lecture du testament, sa protégée demeurerait en sécurité avec l’acquisition de ce patrimoine et pourrait faire honneur à son rang. Georges Tremblay, lui, découvrait la valeur d’un bien dont il s’occupait chaque jour. Il en avait une petite idée, chaque récolte, chaque achat d’esclave entraînaient de longues tractations auxquelles il avait parfois participé l’âge venant, mais il n’avait jamais eu le recul pour se rendre compte du montant global. Il n’en avait par ailleurs jamais senti le besoin d’y réfléchir. 

Se levant le notaire se dirigea vers son coffre et en retira deux grandes boîtes de maroquin rouge. Il ouvrit la première face à la jeune femme. Elle découvrit une parure de diamants visiblement un bijou ancien constitué d’un collier, de pendants et de deux bracelets. Elle était éblouie et ne put s’empêcher d’effleurer le bijou, mais n’osa pas le sortir de son écrin. Si les pierres précieuses n’étaient pas imposantes, l’ensemble paraissait magnifique, il ressemblait à une guirlande de fleurs. La deuxième boîte contenait deux autres parures dont une en argent et une garnie de bouquets de roses en corail et le second en pierres semi-précieuses. Le tout était complété de trois bagues dont une avec une pierre rouge sang de belle taille, un rubis sans nul doute, et un bracelet d’ivoire finement ciselé. Nathalie de Maubeuge se pencha sur les écrins et évalua la qualité des joyaux. Bien que démodées, elle jaugea les parures fort convenables à porter de par leurs perfections. Elle ressentit même une pointe de jalousie. Le notaire expliqua. « — Ce sont les bijoux de la mère du baron, il date du temps de la régence de Louis le quinzième, mais ce sont de splendides pièces. Je ne les ai pas fait estimer, mais les pierres sont vraies. Lorsqu’il me les a remis, il m’avait bien spécifié qu’ils reviendraient à la femme de son fils. C’est donc à vous que je les livre. De toute façon, ils font partie de la succession. » Antoinette-Marie ne savait que dire, et instinctivement palpa le pendentif de Madame de Verthamon. Avant qu’elle ne réagisse, le notaire reprit. « – Et pour conclure, je dois ajouter une clause particulière pour monsieur Georges Tremblay, il hérite du dixième de la plantation, il pourra en toucher l’usufruit ou recevoir le montant de sa valeur en numéraire. Il ne pourra obtenir son legs qu’en terre. Il recueillera en plus de cela 10 nègres dans la force de l’âge qu’il pourra choisir à sa convenance. » 

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie ne broncha pas d’autant qu’elle estimait que cela ne la regardait pas et cela semblait somme toute normal. Georges de son côté apprécia ce geste posthume qui lui avait été promis du vivant des Thouais père et fils. Antoinette-Marie pensait que c’était la fin de la lecture du testament. Mais le notaire poursuivit. « – En plus, madame de Thouais, vous revient de droit votre dot personnelle de 100 000 livres. Celle-ci a été constituée par le duc de Richelieu, madame de Verthamon et Madame La Fauve Moissac. 10 000 livres ont été utilisées pour votre trousseau. Et pour finir une propriété, adjacente à la palmeraie, longeant le Mississippi et s’étendant jusqu’au bayou, d’une superficie de 1300 arrhes. Concession que vous avez obtenue par l’intermédiaire de monsieur de Maubeuge ici présent. Je détiens en votre nom et à votre disposition tous les documents attestant vos biens. » 

Antoinette-Marie était abasourdie. Elle se revoyait marchant pieds nus entre les pieds de vigne ou courant dans les champs avec Antonin à ses trousses. Elle ne se trouvait pas alors consciente de sa condition et encore moins de son avenir. Insouciante qu’elle était, fataliste, elle avait accepté de sa tante Madame La Fauve Moissac l’intérêt qu’elle lui porta et était partie pour Bordeaux chez Madame de Verthamon sans sourciller. Elle avait traversé cette période avec plaisir sans vraiment trop y réfléchir, enthousiasmée par l’histoire de sa famille et découvrant sa position. Elle s’était prélassée, comme une enfant gâtée qui vivait ce qu’on lui racontait, bien que parfois un tant soit peu gênée, dans ce luxe qui lui était offert. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’un jour elle posséderait une fortune personnelle, dont elle pourrait disposer. Même si Madame de Verthamon avait tout effectué pour rattraper le temps perdu, elle n’avait pas été élevée avec l’éducation due à son rang et à ses futures responsabilités alors imprévisibles. Elle était consciente que tout cela l’engageait, mais elle ne savait pas comment ni dans quoi ? Elle était donc sceptique de ce qui lui arrivait et restait enfermée dans le plus grand mutisme sous le choc de cette suite de nouvelles. D’un côté, tout ceci la rassurait quant à son avenir, mais elle n’était pas convaincue d’y avoir droit. 

Les autres personnes dans la pièce espéraient d’elle une réflexion, une réaction, son visage se révélait impassible, sous ses paupières baissées, ses yeux n’avaient pas d’éclats tant elle était plongée dans une introspection. Le notaire toussota pour attirer son attention. Elle réalisa à ce moment-là le silence qui emplissait le bureau, et qui était dû à l’attente de son entourage. Elle sourit timidement et regarda le notaire interrogativement. Puis d’une voix atone, elle ne réussit à dire que. « – Mais que dois-je accomplir ? Que vais-je faire ? » Nathalie de Maubeuge prit alors les choses en main, comprenant que tout ceci ait pu secouer la jeune fille. « – Pour l’instant Antoinette-Marie, vous allez vous installer chez nous, du moins pendant votre période de deuil. Monsieur Tremblay, je suppose, va repartir pour la plantation et la gérera de son mieux. Mon mari mettra à sa disposition monsieur Baret d’Auriolle, afin de le seconder quand il en aura besoin. Cela vous laissera le temps d’organiser vos pensées. D’ici un an, nous pourrons voir venir. » Antoinette-Marie sourit timidement à son amie et la remercia de son intervention.

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Monsieur Bevenot de Haussois, s’adressant à nouveau à elle, rajouta. « – Si je puis me permettre, Madame, je tiens à vous faire remarquer que vous allez devenir l’un des partis les plus enviables de la colonie. La première chose que je recommande à toutes les personnes qui siègent ici, c’est de rester les plus discrètes possibles sur le contenu de vos biens. De plus, madame de Thouais, quoiqu’il arrive, ne faites confiance à personne ni à aucun conseil, pour toute alliance, quelle qu’elle soit ! N’hésitez pas à venir me voir. Je pourrais alors vous donner les tenants et les aboutissants afin d’être sûre de l’honnêteté de vos interlocuteurs. Charles-Henri a été comme un fils pour moi ces treize dernières années, en souvenir de lui, je me dois à celle qui est sa femme et malheureusement sa veuve. » Cet aparté inattendu rassura Antoinette-Marie. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle faisait confiance à cet homme. Pensant que l’entretien était clos, elle se leva entraînant ses comparses avec elle. Laissant avancer les autres, le notaire la retint et rajouta en catimini. « – Sachez, madame, que notre gouverneur va vous recevoir et vous annoncer qu’il est votre tuteur. Ceci est dû à votre jeune âge et au fait que vous ne détenez aucune famille dans la colonie, car je suppose que vous n’avez pas l’intention de rentrer en France ». Antoinette-Marie acquiesça, elle ne l’avait pas envisagée une seule fois. Qu’aurait-elle été y faire ? Il continua. « – Toutefois, il n’a aucun droit sur vos biens. Je sais bien que cette réflexion peut vous étonner, mais n’oubliez jamais que légalement vous êtes majeure. Le fait d’avoir été mariée et malheureusement veuve vous a affranchi de toute tutelle. Celle de notre gouverneur n’est là que pour vous protéger et démontrer son pouvoir. » La jeune fille resta très surprise de cette répartie et supposa qu’il y avait anguille sous roche. Elle remercia chaleureusement le notaire et s’apprêtant à passer la porte, celui-ci lui fit remarquer qu’elle partait sans les bijoux. « – Monsieur, je vous saurais gré de bien vouloir les garder, je n’en ai point besoin pendant cette période de deuil, je n’aurais aucune occasion de les porter, ils se situeront donc très bien dans votre coffre. Je suppose que si j’en avais l’utilité, il me suffirait de venir les chercher. »

***

Esteban Rodríguez Miró y Sabater

Comme prévu, l’après-midi, à l’heure du thé, selon le dire des Anglais, ils se retrouvèrent assis de la même façon, mais cette fois-ci face au bureau du gouverneur. Le secrétaire de celui-ci, Baldino-Bartolomé De las Casas, les avait installés et s’était occupé de leur faire servir des rafraîchissements. Le lieu se révélait évidemment plus spacieux que celui du notaire. Antoinette-Marie observa que depuis sa première venue, il n’y avait plus aucune trace de l’incendie dans la demeure. Le gouverneur selon son habitude les reçut avec déférence, bien que tous remarquèrent une certaine retenue. Après les condoléances d’usage, don Miró annonça la venue de sa femme. 

En attendant qu’elle arrive, il prit le temps d’apprendre à Antoinette-Marie, ce qu’elle savait déjà et un peu plus. D’un ton ferme, il lui expliqua que pour des raisons notamment de bienséance, ne détenant aucune famille dans la colonie, il serait dorénavant son tuteur. Les circonstances l’y obligeaient. Il omit de lui dire que ceci n’avait rien de légal, mais appuya sur le fait que c’était incontournable. Il ne pouvait laisser une aussi jeune veuve avec de la fortune sans protection, car bien entendu, s’il ne s’avérait informé qu’approximativement du montant de ses biens, il connaissait l’étendue de ses terres. Il lui annonça de plus que si elle avait l’intention de se remarier, au bout d’un an bien évidemment, la demande devrait lui être faite. Antoinette-Marie se raidit et se sentit piégée. Elle comprit tout de suite que la légalité devant le pouvoir risquait de ne pas faire le poids. De leur côté, le marquis et la marquise surpris s’interrogeaient sur ce qui avait bien pu piquer le gouverneur pour faire montre de pouvoir dans un cas comme celui-ci. Il avait à peine terminé ce qu’il estimait être des formalités, que madame McCarthy entra dans le bureau. Si d’instinct Antoinette-Marie se méfiait du gouverneur, sa femme la séduisit d’emblée. Pleine de compassion et de chaleur, avec son accent créole teinté d’allemand, elle s’entretint avec elle. Elle lui fit promettre que si elle avait besoin de quoi que ce soit, elle n’avait qu’à se retourner vers elle. Pendant que les dames conversaient tout en prenant le thé ou le café, le gouverneur s’excusa et se retira. Il prétexta une affaire des plus urgentes à régler. Monsieur de Maubeuge n’aurait pas su dire pourquoi, mais il pressentait quelque chose de mauvais, mais il avait beau chercher, il ne trouvait pas.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 21.

Jacques Louis David
Charles Henri de Thouais

14 juillet 1789, La fin

La chaleur se révélait moite, oppressante, Charles-Henri avait de plus en plus de mal à rester lucide. Son organisme se trouvait exsangue, la fièvre ne le quittait plus, le plongeant de plus en plus souvent dans un semi-coma. Ses pores transpiraient du sang. Aux aisselles étaient apparus des bubons. Son corps rejetait par le haut et par le fondement des vers. Son sang pourrissant l’entraînait inexorablement vers sa mort.

Les persiennes entrebâillées laissaient entrevoir une lumière faible et le peu d’air qui se déplaçait. Antoinette-Marie le rafraîchissait le plus souvent possible, passant des linges humides sur son visage, son cou, ses bras. À certains moments, la fièvre le faisait grelotter alors que la robe de la jeune fille collait sur son buste transpirant. Chaque fois qu’il le pouvait, il reprenait son histoire entrecoupée de courte somnolence. Mama-Louisa et sœur Élisée venaient discrètement la ravitailler ou la remplacer auprès du malade. Dans un coin de la pièce, Ismaël silencieux ne quittait pas son maître. 

Charles-Henri épuisé par sa narration avait fini par s’endormir, Antoinette-Marie, après l’avoir rafraîchi, s’était glissée doucement hors de la chambre le laissant à la garde de son valet. Elle descendit au rez-de-chaussée et chercha sœur Élisée. Comme elle ne la découvrait pas, elle sortit et contourna la maison. Elle supposa qu’elle se situait dans le potager où une esclave cultivait des herbes médicinales. Elle l’y trouva effectivement en compagnie de Néora et de ses deux filles qui l’aidaient dans l’entretien du jardinet. L’apercevant en train d’arriver sœur Élisée vint à ses devants. « – Alors ma mie, comment va notre malade ?

– Il est très fatigué, il a de nouveau de la fièvre et a tendance à délirer.

– Je vais me rendre à son chevet, au cas où je pourrais le soulager. »

Sœur Élisée saisit le bras d’Antoinette-Marie et reprit le chemin de la demeure. Percevant la détresse de la jeune fille, elle essaya de détourner son attention. « – Vous savez, c’est fou ce que Néora peut m’apprendre, il y a ici un nombre de plantes médicinales que je ne connais pas et la plupart sont des plantes sauvages et poussent dans la nature. »

Distraitement, Antoinette-Marie écoutait sa compagne. « — Bien évidemment, il y a des plantes que je maîtrise ! Il y a un peu de cresson, un peu de persil et un genre d’épinard, mais ceci est essentiellement pour la cuisine. Bien entendu, le persil est bon contre la dysenterie dont les esclaves semblent beaucoup souffrir, la malnutrition sans doute. Elle m’a fait découvrir de la molène, c’est une variété de bouillons-blancs qui avec des bourgeons de pin et du sel permet de dégonfler les jambes à l’aide de bains de pieds. C’est un moyen de combattre contre l’hydropisie. Elle m’a montré une racine, une espèce de gingembre qui, mélangée avec du saindoux et du sel, sous forme de pommade, lutte contre les rhumatismes. Il y a de plus de la racine de mandragore qui sert à nettoyer les intestins. Il y a de la coque de grenade mûre qui guérit contre les coliques. Je suis très étonnée de tout ce que l’on peut trouver dans cette région. Il y a aussi la gousse noire et la racine de merisier, qui en tisane redonnent l’appétit et de la folle-avoine, qui débarrasse des vers. Quand vous êtes arrivée, elle m’expliquait comment réaliser de la tisane de tanaisie, de la gambette et de la racine de noisette, pour les maladies de femme. La racine de serpentaire s’avère bonne pour les crampes et les douleurs dans le ventre. Malheureusement, dans tout ça il n’y a rien pour lutter contre les fièvres causées par les maringouins. »

Ismaël

Alors qu’elles s’avançaient vers l’entrée principale de la maison, Ismaël se précipita au-devant d’elles. L’esclave interpella sa maîtresse, son maître désirait la voir au plus vite. Les deux femmes se hâtèrent jusqu’à la chambre, et tombèrent sur Charles-Henri assis sur le lit calé contre les coussins que son valet lui avait placé derrière le dos. À leur grande surprise, depuis bien longtemps le jeune homme n’avait pas été aussi conscient, malgré une maigreur extrême, des joues encore rouges de fièvre, des yeux caves et étrangement étincelants, des lèvres amincies et douloureusement serrées. Voyant leur mine affolée, il s’en excusa « – Si je vous ai fait appeler, c’est parce que j’aimerais que vous réalisiez un dernier souhait. » Sœur Élisée voulut sortir pour laisser les deux jeunes gens dans l’intimité. « – Non, restez ma sœur, je vais avoir besoin de votre aide pour convaincre mon épouse. Aussi étrange que cela puisse paraître, je désirerais faire venir l’abbé Hubert afin qu’il bénisse notre union, pour la confirmer. Je suppose que vous pensez que cela est superflu, voire un tant soit peu incongru. Mais je sais que je vais mourir. Non, non, j’en suis conscient, et je ne veux pas que soit remis en cause notre mariage. » Voyant qu’Antoinette-Marie allait le contredire il reprit. « – Non ! Non ! Madame ! C’est sûrement mon dernier moment de lucidité, faites-moi confiance. » Elle accepta cette volonté refusant de croire que ce serait la dernière, en dépit de l’état du jeune homme. Avec un sauf-conduit écrit par Georges Tremblay, malgré la tombée du jour, Ismaël partit dans l’heure jusqu’à Ascension afin de quérir l’abbé.

La Lune se leva lentement au-dessus du Mississippi, elle se révélait pleine au milieu d’une myriade d’étoiles. Elle éclairait comme en plein jour accentuant simplement les ombres. Antoinette-Marie s’était installée comme à son habitude sous la véranda face au large cours d’eau, Navarre et Béarn couchés à ses pieds. Elle profitait de la brise venue du fleuve apportant un peu de fraîcheur pour se reposer. La journée avait été entrecoupée d’ondées qui n’avaient fait que rendre plus accablante la chaleur, la restituant une humidité plus lourde. Petit à petit, toute activité avait cessé sur la plantation. Les esclaves s’étaient retirés dans leur quartier, aucun ne parlait, tous demeuraient dans l’angoisse de la fin du maître. Ils avaient appris que l’on allait chercher l’abbé Hubert. Mama-Louisa était montée dans la chambre de Charles-Henri afin de le veiller. Sœur Élisée s’était rendue une dernière fois jusqu’à l’hospice voir si les malades ou Néora, l’hospitalière, avaient besoin d’elle. Antoinette-Marie laissait son regard voguer sur la face argentée du fleuve bercé par le croassement puissant des ouaouarons. Un chat-huant percuta une des colonnes de la demeure et effraya Antoinette-Marie la sortant brutalement de ses funestes pensées. Le petit Hyacinthe qui ne se situait jamais loin de sa maîtresse la rassura. « – faut pas avoi’ peu’ maît’esse c’est le messager de Dieu.

– Tu es encore là Hyacinthe, vas donc te coucher, il se fait tard.

– Oui, oui, maîtresse, mais maîtresse avoir peut-être besoin de quelque chose. »

Tout en répondant par la négative, Antoinette-Marie sourit à l’enfant, celui-ci obtempéra. Le petit garçon était orphelin, sa mère était décédée en couches, personne n’avait jamais su qui était le père, ce qui de toute façon pour un esclave n’avait aucune importance, alors Mama-Louisa s’en était occupée. Il dormait dans la cuisine et accomplissait toutes les corvées réclamées par la gouvernante. Depuis l’arrivée de sa maîtresse, il la suivait partout avec sur les talons Nathanaël.

« – Messager de Dieu ? De mort plutôt, pensa-t-elle. » Elle monta et alla demander à Mama Louisa si elle voulait être remplacée. Comme elle refusait, la jeune fille alla s’allonger. Esther l’entendit longtemps pleurer. Sa nuit fut agitée et entrecoupée de cauchemars. Elle se réveilla, fatiguée, avant le lever du soleil. Esther lui prépara un bain afin qu’elle se délasse. Après avoir été apprêtée, Antoinette-Marie se rendit dans la chambre de son époux. Malgré le repos nocturne, celui-ci était épuisé, le répit avait été bref, la température n’avait pas baissé un instant. Le mal avait, semble-t-il, empiré après cette courte accalmie. Il avait les yeux vagues et n’avait même plus la force de lever un bras. 

Au milieu de la matinée, Esther vint chercher sa maîtresse, un canoë avait accosté face à la plantation avec l’abbé Hubert à son bord. Le petit homme rondouillard suivi d’Ismaël remonta l’allée à pied. Souffrant déjà de la chaleur et s’essuyant le front avec son mouchoir, il trottait devant l’esclave traversant la prairie en amont de la demeure. Antoinette-Marie l’attendait au pied des marches de la maison, qu’elle avait descendu pour aller au-devant du prêtre. Celui-ci, essoufflé, découvrit la longue jeune fille dont la fatigue, la vive émotion, transfigurait le visage et l’attitude, ses yeux cernés agrandissaient son regard lui donnant un air fiévreux. La vue d’Antoinette-Marie, le cœur du religieux se serra, elle ressemblait à une martyre, celle peinte dans les églises. Elle l’accueillit chaleureusement. Sœur Élisée et Mama Louisa les avaient rejoints. Avant de monter dans la chambre de Charles-Henri, elles lui proposèrent un rafraîchissement. 

abbé Hubert

L’abbé Hubert se souvenait encore du jour où il avait reçu la demande de Madame de Maubeuge. Celle-ci avait été très claire, il devait détecter un bon parti pour la sœur d’une de ses amies. Elle avait fortement insisté sur le fait que la jeune fille était de très ancienne noblesse. Elle lui avait donc réclamé de dénicher, au sein des Français installés dans les environs d’Ascension, le parti idéal. Au premier abord, cela lui avait paru facile, il détenait parmi ses ouailles essentiellement des familles françaises, toutes s’étaient implantées dans le comté. Entre les Acadiens du bayou la Fourche et les créoles situés entre Ascension et Bâton Rouge, il y avait quelque chose à espérer. Mais en fait, il avait trouvé son bonheur dans la courbe du fleuve avant la petite ville.

Il était le troisième garçon de la famille Argentin-Sambuc, et avait réalisé son séminaire à Rouen. À la fin de celui-ci, il avait été promu confesseur de madame Bourdeille de la Salle. Puis, il était devenu le précepteur de sa fille aînée, Nathalie, la future marquise de Maubeuge. Quand son mariage fut décidé, sa mère lui avait demandé de la suivre en Louisiane, ce pays de sauvages, et d’être ainsi son confesseur. Le moment venu, la jeune marquise de Maubeuge lui avait obtenu la paroisse de l’ascension. En fait, il devait tout à la famille Bourdeille de la Salle. Il avait donc été très content de rendre ce service et de trouver le parti idéal. Si la maladie ne s’en était pas mêlée, cela eût été parfait.

 « — Je suis vraiment désolé, mon enfant, de ce qui vous arrive. J’étais loin de penser lorsque j’ai aidé ma protectrice que j’allais vous entraîner dans une telle conjoncture.

– Non ! Non ! Mon père, vous ne pouviez pas l’envisager. Personne ne pouvait savoir. Vous avez composé ce qu’il vous semblait bon. Et nous n’y pouvons rien si le Seigneur a prévu autre chose. Tout ne se déroule pas toujours tel qu’on le désire. Ne ressassons pas des regrets inutiles, vous n’êtes pas arrivé pour ça. Revenons au but de votre visite. Comme vous en avez eu connaissance, Charles-Henri aspire à une bénédiction de notre mariage. Je n’ai rien contre, bien que je trouve cela futile.

– Je crois au contraire qu’il a raison. Si Charles-Henri vient à mourir, il ne faut pas que quelqu’un puisse remettre en question votre union ou sa validité. Vous êtes bien jeune et avec peu de protection. Il serait facile pour un malveillant de récupérer ce qui vous revient de droit. Heureusement, je suis conscient que madame de Maubeuge effectuera tout ce qu’il est en son pouvoir pour que vous ne soyez point lésée. »

L’abbé suivi des femmes pénétra dans la chambre du souffrant. Il reconnut tout de suite la mort qui se rapprochait. Il en ressentit un très grand chagrin. Il culpabilisait d’avoir participé à cette situation. Il ne pouvait pas savoir que la maladie s’en mêlerait et encore moins la mort. Il s’assit au côté de Charles-Henri et lui prenant les mains, le salua. Dans un sursaut de lucidité, le jeune homme se redressa et le remercia d’être venu. Avec pour témoin sœur Élisée et Georges Tremblay qui avait été appelé, il bénit le mariage des deux jeunes gens sur le lit de mort de Charles-Henri agonisant de la fièvre jaune. Malgré l’étrangeté de la situation, chacun se sentit ému par la scène. La bénédiction terminée, l’abbé Hubert resta seul avec le mourant, après l’avoir écouté en confession, il lui donna les derniers sacrements. Lorsque le prêtre sortit de la chambre, il demanda de l’aide, le malade allait très mal. Mama-Louisa accourue suivit de sœur Élisée et d’Antoinette-Marie. Les trois femmes au chevet de Charles-Henri ne purent que constater son état, ses lèvres desséchées, racornies, laissaient échapper un gémissement de douleur continue. Ses yeux étaient injectés de sang et ne pouvaient se fixer, son corps s’était recouvert de macules lie-de-vin. « — Jésus, Marie, Joseph, c’est le vomito négro ! » soupira Mama-Louisa. Antoinette-Marie frissonna, elle savait que cela précédait la mort. Sœur Élisée essayait de le rafraîchir pour le soulager, mais rien n’y faisait. Le spectacle se révélait de moins en moins supportable. Les convulsions allaient en s’amplifiant, Charles-Henri finit par sombrer dans l’inconscience. Il jaunissait de plus en plus, prenant la couleur du citron, Antoinette-Marie n’aurait jamais cru voir cela. Navarre et Béarn se mirent à hurler à la mort suscitant des frissons d’horreur pour les gens qui les entendaient. Quand le vomito négro, un filet brun, coula d’entre les lèvres du moribond, il eut un haut-le-corps qui le fit rejeter une boue noirâtre et épaisse. Les trois femmes se signèrent réprimant un haut-le-cœur. Charles-Henri de Thouais dernier descendant de la famille s’éteignait à la tombée du jour comme s’il avait attendu de régler ses affaires selon ses vues. Pendant que sœur Élisée et la métisse faisaient la toilette ultime du mort, Antoinette-Marie, abattue, s’isola sur la véranda. L’œil dans le vague, elle songeait à ce décès, à ce désastre qui bouleversait sa vie que d’autres avaient ordonnancé, pour rien. Elle avait l’impression d’être un fétu de paille pris dans la tourmente d’un torrent. Depuis que l’on était venu la chercher au château Cambes, elle avait constaté qu’elle ne se trouvait pas maître de son destin, tous en avaient disposé selon leur vue. Elle était sortie de l’enfance et de l’insouciance sans vraiment le réaliser, choyée par ses protectrices, elle avait vécu tous ces changements telle une enfant gâtée. Elle était bien consciente que c’était par affection pour elle que tous ces choix avaient été effectués. Mais un grand vide l’envahissait, comme la maison qui l’avait attendue à l’autre bout du monde. Elle se sentait inutile dans cet univers, et le choc du décès se jetant à sa face l’a décontenancé. Elle comprenait bien que maintenant elle devait prendre sa vie en main, mais elle ne savait pas comment procéder. Elle était accablée devant à l’injustice qu’elle ressentait et non devant la mort de l’homme, qu’en fait elle connaissait peu. Elle s’estimait égoïste et se reprochait ce sentiment. Toujours immergé dans son malheur qu’elle trouvait déplacé dans ce décor paradisiaque, le son d’une plainte devenue mélodie, s’infiltra au milieu de ses sombres pensées erratiques. Dans le quartier des esclaves, la nouvelle avait plongé dans l’affliction chaque individu que la crainte de l’avenir étreignait. Ils s’étaient rassemblés au milieu des cases, sur la place centrale, puis s’étaient rendus face à la demeure composant sur leur chemin un chant sans se préoccuper ni du rythme ni de l’air. La tristesse des cœurs portés par la voix basse des nègres chantait le deuil de leur maître, la peur du lendemain et les espoirs qu’ils mettaient dans leur maîtresse pour les garder auprès d’elle. L’abbé Hubert avait trouvé la jeune femme sur le perron. Impressionnée, ne sachant qu’accomplir ni comment se comporter, elle s’était levée au-devant de la troupe, elle restait là figée, statufiée par l’émotion. Le père lui prit le bras et lui rappela que maintenant c’était ses gens, sa responsabilité. Elle le regarda interrogative, les yeux noyés de larmes retenant ses sanglots. Elle se trouvait si jeune devant ce rassemblement humain qui attendait tant d’elle. De l’intérieur sortit le personnel de maison reprenant la mélopée dans laquelle s’entremêlaient des prières. Attirés par les chœurs, sœur Élisée et Georges Tremblay, ainsi que Dewache, se regroupèrent près d’Antoinette-Marie. À travers son affliction qui coulait sans s’interrompre sur ses joues, le long de son cou, Antoinette-Marie découvrait autour d’elle une centaine de personnes de tous âges. Le chagrin du moment avait envahi tous les cœurs. De l’étage, Mama-Louisa lançait de sa voix profonde un quatrain que l’ensemble reprenait. C’était leur façon de prier. La lune se leva sur la foule recueillie éclairant sa douleur, une ondée passagère fit taire l’assemblée. Georges Tremblay remercia et rassura tout le monde, il invita les esclaves à rejoindre leur quartier. Sœur Élisée et l’abbé entamèrent la veillée mortuaire. Antoinette-Marie épuisée par tant d’émotion alla se coucher. Fixant le plafond de sa chambre une bonne partie de la nuit, elle ressassa sans fin son avenir avorté et l’angoisse de l’inconnu.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle réalisa qu’elle s’était enfin endormie lorsque Esther la réveilla au milieu de la matinée. À sa surprise, celle-ci lui apportait, l’une de ses robes teinte en noir. La chambrière s’excusa de cette transformation, mais elle avait préféré prendre les devants et avec un mélange de Brou de noix, café et de chou, en avait changé la couleur. Antoinette-Marie la remercia tout en enfilant sa tenue. Pendant qu’elle la revêtait, lui recouvrant ses cheveux blond argent d’une mousseline noire, elle l’avertit que l’abbé l’attendait au petit salon. Elle le retrouva entouré de toute la maisonnée, qui reçut un choc en la découvrant, si jeune et si fragile dans la gangue de ses habits de veuve. Elle imageait la réalité de ce qu’ils vivaient creusant un peu plus leur chagrin pour les uns et leur compassion pour les autres. En l’attendant, ils se sustentaient. Elle s’installa à la table, gênée d’être la dernière. Le religieux prit la parole. « – Mon enfant je me suis permis de prendre les devants, j’ai fait envoyer Ismaël et Abraham auprès des plantations environnantes afin de prévenir du deuil qui vous touchait. Avec la chaleur, nous ne pouvons attendre pour l’enterrement de Charles Henri. Et comme l’épidémie tend à reculer, il semblerait qu’il n’y ait plus de cas qui se déclare, nous aurons sûrement la visite de tous vos voisins. Malgré l’affection qu’ils ont pour la famille de Thouais, ils arriveront essentiellement pour voir à quoi vous ressemblez. Nous ne pouvons les blâmer depuis le temps qu’ils entendent parler de vous. » Antoinette-Marie n’y avait pas songé. Il ne lui était pas venu à l’idée que c’était dans ces conditions qu’elle connaîtrait son entourage. Elle en était très intimidée et fort gênée. « — Vous pensez réellement qu’ils vont tous venir ?

– J’en suis presque sûr, c’est aussi un moyen pour la communauté de se rendre compte à quel point elle a été touchée. Ce que je vais vous demander maintenant va vous surprendre et peut-être même vous choquer. J’en ai déjà parlé avec tous ceux qui siègent ici, mais nous devons obtenir votre accord. »

Antoinette-Marie regarda avec interrogation le petit groupe constitué de sœur Élisée, Georges Tremblay et sa mère, ainsi que Mama-Louisa et Esther. Tous restaient impassibles attendant la suite. L’abbé reprit. « — Pour votre bien, je vais vous solliciter, comme à tous, un pieux mensonge. Afin que vous n’ayez aucun problème quant à la validité de votre mariage, nous allons assurer qu’il a été consommé. Il suffira de laisser penser que vous êtes arrivée avant que la maladie ne se déclare, ce qui est plausible. » Antoinette-Marie en resta bouche bée, elle ne savait pas par quoi elle était choquée, si c’était la demande de l’abbé ou le fait que tout le monde se prête à ce mensonge. « — Vous songez que cela est vraiment une obligation. Qui pourrait remettre en question notre union, d’autant qu’il y a un contrat.

– Mon enfant, ce que vous ne réalisez pas c’est que vous êtes fort jeune et fort inexpérimentée. Vous allez vous retrouver à la tête d’un héritage et d’une plantation qui va faire bien des envieux. Vous n’aurez pas fini votre période de deuil que vous obtiendrez déjà des demandes en mariage. Et cela est le meilleur cas de figure. Certains n’hésiteront pas à invalider votre contrat de manière à récupérer votre propriété et vos biens à leur profit. Le gouverneur aussi pourrait faire bénéficier quelqu’un d’autre de vos terres, si cela arrange ses affaires. De plus, je ne pense pas qu’à vous, mais à tous ceux, qui résident sur la plantation. Ils pourraient être dispersés, vendus, sans oublier que si l’on remet en question le testament du baron de Thouais, même Georges et sa mère pourraient être lésés. Je ne serais pas étonné que le baron ait prévu quelque chose pour le fils de son meilleur ami. En fait, tout repose sur vos épaules et sur la validité de votre mariage. »

Antoinette-Marie abasourdie par tant de responsabilités imprévues acquiesça à la requête. Elle resta intriguée par les préoccupations de l’abbé, elle s’interrogeait, quel intérêt il pouvait en retirer. Elle ne se doutait pas que le père culpabilisait de l’avenir qu’il lui avait offert sans le vouloir.

Tous étant d’accord, l’abbé Hubert s’isola avec Antoinette-Marie et lui fit part du dernier vœu de son défunt époux. « – Bien que ce soit difficile, surtout pour une jeune fille qui n’est pas habituée à nos coutumes, et je dois dire, pas toutes très catholiques, je vais vous faire part d’une demande posthume. Charles-Henri souhaite que vous affranchissiez Mama-Louisa et tous ses enfants. Je ne sais si vous en avez connaissance, mais elle était la concubine du baron, le père de Charles-Henri, et toute sa progéniture est de celui-ci. Étrangement, Charles-Henri les considérait comme ses demi-frères. Je ne peux pas dire que je sois tout à fait d’accord, mais ce sont ces dernières volontés. D’un autre côté, Mama-Louisa s’est toujours occupée de lui et mérite bien sa liberté.

– Bien que je ne comprenne pas tout, il est évident que j’exaucerai Charles-Henri.

– Attention, cela ne sera pas aussi facile que vous pourriez le croire, car pour libérer un esclave, vous devrez répondre à plusieurs conditions. Donc, il vous faudra demander conseil, le moment voulu. »

***

Mama Louisa

Une complainte triste, fredonnée par une voix chaude, s’échappait d’une fenêtre de la cuisine. Désœuvrée, Antoinette-Marie s’en approcha. Pénétrant à l’intérieur du bâtiment, elle se rendit compte que c’était Mama-Louisa les yeux rougis par les larmes qui tout en préparant le repas psalmodiait son chagrin. À la surprise de celle-ci, elle demanda une tache. Elle désirait à tout prix être occupée pour ne pas penser. Mama-Louisa n’avait jamais vu de maîtresses dans la cuisine et encore moins réclamant du travail, décontenancée, elle ne savait quoi lui donner. Antoinette-Marie insista. Elle devait bien avoir des légumes ou des fruits à peler ou à couper ? Ce qu’elle voulait ! Mais de quoi employer ses mains et sa tête. Face à la porte, une grande cheminée s’adossait sur le mur. De grosses marmites de fer étaient suspendues à de longues crémaillères. Au-dessus d’une marmite bouillonnante, Néora, tout autant étonnée que Mama-Louisa, remuait régulièrement le contenu pendant la cuisson. Au milieu de la cuisine, la vaste table se couvrait de galettes, de tartes, de gâteaux, de plats de viande, que depuis l’aube, la gouvernante, avec ses aides, préparait pour ceux qui viendraient, parfois de loin, pour l’enterrement. La planche, le rouleau à pâtisserie, le pétrin, taillés dans du bois de chêne ou de noyer, se révélaient presque aussi lourds que les marmites et trônaient sur une console. Des placards occupaient un mur tout entier, ils n’avaient jamais été fermés à clef, Mama-Louisa en avait toujours géré le contenu. Le matin, elle les ouvrait, en retirait la part de provisions nécessaires pour la journée puis en refermait les portes. Personne n’aurait osé les rouvrir sans lui en demander l’autorisation. Un garde-manger attenant était réservé aux confitures, aux gelées, aux condiments, aux marinades, au sirop de canne et à la mélasse de sorgho, ainsi qu’aux conserves de fruits et de légumes. Avec l’été, Mama-Louisa avait aligné sur les rayons des pots de conserves innombrables préparés avec attention. On cultivait beaucoup de produits sur la plantation et de plus Léa la fille de Néora et Dalila étaient chargées de récolter dans les bois des environs les fruits sauvages et les baies. Du fumoir adjacent, Noémie, venue aider, apparut. Elle souleva un sourcil intrigué devant la scène, mais ne dit mot. Elle ramenait de la cave du beurre, du lait, de la crème, et des œufs. La cave avait été aménagée sous la bâtisse, un escalier y accédait depuis le fumoir dans lequel Antoinette-Marie aperçut des pièces de viande, des jambons cuivrés suspendus aux poutres. Hyacinthe rentra avec un seau d’eau à chaque main tiré du puits qui se trouvait à quelques pas de la cuisine et s’assit à côté de sa maîtresse. Personne ne dit rien continuant sa tâche, Antoinette-Marie saisit un couteau et se mit à peler les légumes qu’elle avait devant elle. Malgré la gêne, tout le monde apprécia la présence de la maîtresse. Mama-Louisa reprit sa mélopée. 

Chapitre 22

abbé Huber
abbé Huber

L’enterrement

Marguerite Breaux, née Aurion, descendit du canoë avec l’aide de son époux Honoré, l’aîné des Breaux et, donc le nouveau chef du clan, depuis la mort de son père deux ans plus tôt, d’une mauvaise chute de cheval. Elle remit en place sa robe à l’anglaise chiffonnée par le voyage, lissant le linon de ses manchettes et ramenant le voile noir sur ses cheveux blonds. L’élégance de sa tenue aurait pu faire croire que c’était une créole, mais elle s’avérait consciente qu’elle n’en avait ni la naissance ni la race comme ils disaient à La Nouvelle-Orléans. Elle savait aussi qu’elle n’avait plus grand-chose d’une Acadienne, son beau-père avait changé la donne. Prévenu au matin, le clan Breaux s’était organisé pour venir rendre hommage aux Thouais, amis de longue date de la famille. On avait laissé Charles, l’un des plus jeunes fils, sur la plantation dans le but de surveiller les nègres. Le baron de Thouais avait fortement influencé Alexis Breaux, le patriarche de la fratrie. Il avait, contre toute attente et sous l’œil réprobateur de sa communauté et de son épouse, décidé de prendre exemple sur le baron et d’acheter des esclaves afin de faire fructifier l’exploitation. Il avait rendu les siens plus riches que ses voisins et amis, la mettant ainsi en porte à faux. Derrière la jeune femme descendit avec peine Madeleine Breaux, sa belle-mère. Percluse de rhumatismes, elle prit le bras de sa belle-sœur, Cécile Gaudet, née Breaux, pour l’aider à marcher, venue elle aussi accompagnée de son mari. Suivaient sur plusieurs embarcations une vingtaine de personnes constituant une partie de la famille, Joseph Breaux le deuxième fils avec son conjoint Marie, une Babin et leurs deux enfants, Alexis Breaux, le cadet, pas encore marié, Marie qui s’était décidée pour Baptiste Maisonnat. Celui-ci lui avait donné trois enfants, dont un à venir. Nastazie, la plus jeune des Breaux, quant à elle avait épousé un créole de Bâton rouge, elle se trouvait de passage avec ses jumeaux lorsque l’épidémie s’était déclarée. Une fois tout le monde descendu, Marguerite Breaux ouvrit la marche, tout en retenant sa fille aînée, Marie, qui courait déjà derrière, ses frères et sœurs, Paul-Vincent, Anne et Françoise la petite dernière. Elle était précédemment venue à la Palmeraie, mais pas depuis l’hiver, aussi découvrit-elle la demeure achevée. Elle l’estima fort grande et impressionnante, elle recouvrait là le caractère du baron qui l’avait toujours intimidé. Tout en avançant, elle devinait la silhouette de l’abbé Hubert devant l’escalier de la maison, ils semblaient être les premiers pour la cérémonie. Au moment de saluer son curé s’approcha une jeune femme tout en noir et elle en déduit à juste titre que ce devait être la jeune baronne. 

Marguerite Aurion

Présentée par le père, elle accomplit ses condoléances et excusa sa famille de ne pas avoir pu venir lors de l’enterrement de celui qui dans tous les esprits resterait le baron. Tous avaient cruellement souffert de l’épidémie. Elle n’eut pas le temps d’en dire plus qu’une voiture s’engageait dans l’allée, ce fut à partir de ce moment-là une arrivée continuelle de voisins. Antoinette-Marie rendit grâce à la jeune femme qu’elle trouva sympathique, puis se retrouva plongée dans un tourbillon de présentations et de remerciements. Ce fut tout d’abord Juan Salvador et Maria-Helena de Vilagaya, de la plantation La Nouvelle, qui tout en effectuant un discours larmoyant avec un fort accent espagnol, jugeaient Antoinette-Marie, avec par ailleurs peu de discrétion. L’abbé Hubert rejoint de sœur Élisée Chaumont Charvet faisait front pour soutenir cette vague d’assaut fort déroutante pour la veuve dans la fleur de l’âge. Vint ensuite Alexandre Latil de la plantation Houmas, leurs plus proches voisins, avec sa conjointe, Jeanne Goujon de Grondel, enchantée d’être présentée à ce qu’elle estimait être une dame de son rang. Le couple s’était fait accompagner par leur dernier fils Timecourt Lazare, de vingt-cinq ans, pas encore marié, son jumeau Lazare Balthasar vivant en concubinage à La Nouvelle-Orléans. Le veuvage de la jeune femme avait procuré une idée à son père, et il pensait qu’il n’était pas trop tôt pour pousser ses pions. Afin de ne pas donner l’éveil, il avait aussi emmené ses filles Marie Éléonore, Claire Eugénie et Marguerite Pauline, toujours en recherche de parti. Georges Tremblay accompagna jusqu’à Antoinette-Marie l’aimable couple des Bertin-Dunogier et leur fille de la plantation adjacente. Hormis les Johnson, famille originaire de Bordeaux et connaissant à son étonnement Madame de Verthamon, Antoinette-Marie n’arriva pas à retenir la multitude de noms et de visages de tous ses voisins. Monsieur de Crécy, veuf inconsolable, fit tout de même son possible pour mettre en avant son aîné Louis Adam , repoussant son benjamin Jonathan Marie avec sa sœur Geneviève vers le buffet que Mama-Louisa avait installé dans l’ombre de la galerie. Ils y rejoignirent les Andruetti, et les Carassoum dont l’épouse calmait son petit garçon de dix ans, qu’elle envoya jouer plus loin avec celui des Segonzac, une famille, elle aussi native du sud-ouest de la France. Le couple des Corados fut les derniers à se présenter. Tout le monde prenait des informations des uns et des autres et comptait les morts. Les femmes s’isolèrent dans le salon, et commentèrent les nouvelles de la paroisse. Elles ne purent s’empêcher de donner leur avis sur la nouvelle maîtresse de maison la jugeant bien jeune et sûrement bien inexpérimentée. Madame Carassoum après avoir fait remarquer qu’elle se révélait jolie poursuivit à mots couverts et demanda si l’on savait si le mariage avait été consommé, car il pouvait y avoir un héritier en route. Madame Andruetti pensait que cela n’avait guère d’importance à partir du moment où le contrat d’union existait. Ce qui devait être le cas, la pauvre petite venait de si loin ! Madame Johnson conclut en faisant observer qu’au moins elle appartenait à leur monde et qu’elle trouverait toujours un autre parti avantageux. Sœur Élisée, qui avait entendu la conversation, interrompit les allégations des dames en entrant pour annoncer le début de la cérémonie. Elle pensa qu’il avait été judicieux de prendre les devants, Mama-Louisa avait envoyé Abraham avec du rhum auprès des cochers des différentes propriétés. Celui-ci au milieu des discussions avait sous-entendu que son maître était parti heureux avec le souvenir d’une jolie femme, si aimante. Le bruit n’aurait plus qu’à circuler par le réseau des gens de maison jusqu’aux maîtres des plantations.

Huit esclaves, dont Ismaël et Abraham, descendirent le cercueil de Charles-Henri. Simple caisse de cyprès, il était très lourd, car il avait été rempli de pierres, en plus du corps, pour le lester afin que les crues du fleuve ne l’emportent pas. Sous le soleil se couchant, suivis de la jeune veuve et de ses proches, puis de ses voisins et enfin des esclaves chantant des cantiques de leurs voix tristes et profondes, ils allèrent jusque sous un grand chêne où la fosse béante attendait. À l’orée de la forêt et de la prairie entre le Mississippi et la demeure était aménagé un cimetière entouré d’une barrière le délimitant. Il n’y avait qu’une tombe, celle du baron, son fils venait l’y rejoindre prématurément. La cérémonie finie, chacun rentra chez lui, laissant les habitants de la plantation seuls avec leur chagrin.

Chapitre 23

Tremblay Georges (4)
Georges Tremblay

début août 1789. L’ouragan

L’été était à son zénith. Il faisait encore terriblement chaud au milieu de la journée. La chaleur s’installait tôt, les rayons du soleil brûlaient impitoyablement dès dix heures. Entre midi et trois heures de l’après-midi, on vivait dans un véritable brasier, qui ne permettait que de pratiquer la sieste pour les plus nantis et la température ne tiédissait qu’au crépuscule. Un semblant de bien être était ressenti une heure ou deux après la tombée de la nuit. La brise nocturne se levait, imbibant l’air du parfum rafraîchissant du jasmin et du magnolia. Mais, toute la soirée, la terre continuait à rayonner de la chaleur, comme la braise sous la cendre. On devait attendre le milieu de la nuit pour que le feu paraisse s’éteindre. Pendant ces soirées d’été, installés sur le seuil de leur case, les esclaves s’éventaient avec des feuilles de palmier, et les enfants jouaient dans la poussière. Depuis l’enterrement, Antoinette-Marie ne sortait de son état d’abattement que pour les repas. Tout le monde s’inquiétait et ne savait que faire. Un matin, Georges Tremblay poussé par Mama-Louisa prit les choses en main. Il trouva comme d’habitude la jeune fille assise sur une bergère sous la véranda. Tous avaient remarqué depuis son arrivée que c’était son lieu de prédilection, aussi avait elle rapidement découvert une bergère-cabriolet mise à sa disposition. Elle n’avait pas vraiment réalisé ni à quel moment elle s’était située là ni d’où elle venait, elle en avait simplement profité. Elle s’éventait machinalement, remettant de temps en temps une boucle de son chignon en place, sirotant un verre de citronnade. Hébétée, elle contemplait sans fin le décor qui s’étalait face à elle. Le toussotement émis par le contremaître la sortit de sa torpeur. Elle sourit interrogativement à Georges Tremblay attendant l’explication de sa présence devant elle. Il se présentait afin de lui proposer une promenade sur ses terres. À sa surprise, elle répondit que c’était une bonne idée. Elle lui demanda de patienter le temps qu’elle passe une tenue adéquate. Ce réflexe venu tout droit de l’éducation que lui avaient inculqué Madame de Verthamon et sa tante Madame de La Fauve-Moissac l’amena à se changer comme se le doit une dame de qualité. Chaque activité réclamait un vêtement adapté à la circonstance, dans sa tête une petite voix lui rappelait que c’était à ce genre de détail que l’on reconnaissait une dame de qualité, ce qui la fit sourire. De son côté, Georges Tremblay était satisfait de la facilité avec laquelle il avait emporté l’adhésion de la jeune fille.

Georges Tremblay

Georges Tremblay l’attendait avec le landau, Abraham assis droit sur le siège du conducteur. Antoinette-Marie apparut toute de noir vêtue avec un éventail dans une main et un large parapluie pour la protéger de l’ardeur solaire. Elle fut surprise de voir un tel attelage sur la plantation. Devant sa réaction, Georges Tremblay expliqua qu’il s’était permis de faire atteler la voiture, car il trouvait cela plus confortable pour une première visite. Sur ce, il rajouta que le baron tenait à sa disposition une jument, et avait même acheté une selle d’amazone. Tout en riant, ce qu’elle n’avait pas fait depuis longtemps, elle le remercia. Elle songea que décidément elle avait été très attendue à la plantation. Elle lui stipula qu’à part Caninette, l’ânesse du château de Cambes, elle n’avait jamais rien chevauché. Elle ne savait pas monter, personne ne lui avait appris. Cela le fit sourire, il l’aida à grimper dans la voiture, ce qu’elle accomplit avec grâce. Esther vint s’installer sur le siège arrière sous lequel elle avait placé les paniers de vivres préparés par Mama Louisa. Après avoir contourné la demeure, ils passèrent devant le quartier des esclaves, un alignement symétrique de cases en torchis et de bois. Il était bordé de champs potagers concédés à la libre utilisation des familles afin d’améliorer leur ordinaire, expliqua Georges. Ils s’engagèrent sur l’une des deux routes qui traversaient la plantation dans le sens de la longueur. Le contremaître l’informa que le domaine en détenait deux autres dans le sens de la largeur suffisamment large pour permettre à des charrettes ou du bétail de les emprunter. Elle constata l’ordonnancement des champs, en carré, jalonnés de chemin ou seul un homme pouvait passer, elle apprit que chaque carré s’appelait un carreau. Son attention fut attirée par le chant des esclaves. L’un d’eux psalmodiait une plainte que ses comparses reprenaient en sourdine tout en étant courbés sur leur travail. Elle fit remarquer qu’elle les entendait dès le matin lorsqu’ils partaient aux champs, mais qu’elle ne comprenait pas tout ce qu’ils chantaient. « – C’est tout à fait normal, les esclaves sont originaires de différentes contrées et parlent souvent des langues et des dialectes différents. C’est aussi un langage secret, à eux, qui leur donne un sentiment de liberté. Ils font parfois résonner à des lieues à la ronde leurs chants enflammés emplis de joie et de tristesse. Et si leur jargon paraît dépourvu de sens, il n’en a pas moins une signification pour eux. Ils en profitent souvent pour passer des messages. » 

Elle demanda ce qui poussait dans les champs où elle voyait des esclaves courbés. Le contremaître lui expliqua que c’étaient des champs de coton et qu’ils avaient pris du retard sur la récolte. Il devait se dépêcher de le ramasser avant que la pluie ne le rouille. « — De la rouille comme pour le fer ?

– C’est à peu près la même chose, la pluie oxyde le coton en le brunissant, le rendant impropre au négoce voire à la consommation.

– Il n’y a personne, pour surveiller les esclaves ?

– En temps normal, nous détenons des surveillants, mais les deux, qui travaillaient pour nous ont disparu, l’un réellement et l’autre est mort de la fièvre. Pour l’instant, nous sommes obligés de faire confiance aux nègres en attendant de pouvoir en engager de nouveaux. 

– Mais ils ne risquent pas de s’enfuir ?

– C’est incontestable !

– Et que fait-on dans ce cas ?

– Nous les pourchassons et nous les châtions

– Comment ça les châtier ?

– Monsieur le baron les faisait fouetter puis marquer au fer, s’ils réitéraient on les estropiait.

– Mon Dieu ! Mais c’est ignoble. Dorénavant, il n’est plus question de pratiquer ceci, ils auront une bastonnade équivalente à celle que nous recevons lorsque, enfants, nous désobéissons. Si cela ne suffit pas, ils seront vendus. »

Le détail de la bastonnade tira un sourire Georges Tremblay, il supposa que la jeune fille y avait eu droit. Il accepta l’idée de la vente, car il n’arrivait pas à se faire aux mutilations corporelles. Un peu embarrassé, il reprit la discussion. « – Puisque nous sommes dans le sujet, je ne savais pas comment l’aborder, mais il faut que vous sachiez qu’Ismaël a disparu de la plantation. J’avoue ne pas l’avoir fait chercher. » Esther qui écoutait la conversation se raidit, Antoinette-Marie de son côté se trouvait gênée par l’information. Elle ne savait comment réagir. « – Il y a longtemps qu’il a disparu ?

– On ne l’a plus vu depuis l’enterrement.

– Ah ! Et quand est-ce qu’il a commencé à servir Charles-Henri ? 

– Depuis l’enfance. Il avait été acheté par le baron de Thouais afin de faire office de valet à son fils. Ismaël était à moitié indien, il a été retrouvé plus au nord dans un camp houmas ravagé par la variole. Sa mère était une esclave en fuite, elle avait été accueillie comme souvent par les Indiens. Il a été un des rares rescapés de l’épidémie. Étant donné que sa mère était noire et esclave, il fut décidé qu’il serait vendu. Il ne nous a jamais causé de problèmes. Il se trouvait bien qu’avec Charles-Henri, il le suivait comme son ombre, et que je sache il ne parlait à personne.

– On ne pourrait pas procéder comme si nous ne nous étions pas aperçus de la disparition. Après tout, il mérite bien sa liberté, ne serait-ce que par fidélité envers Charles-Henri ?

– Ce n’est pas très orthodoxe, mais c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à effectuer. De toute façon, nous n’avons pas les moyens de le faire chercher. »

L’un et l’autre, soulagés par la solution émise et ayant oublié qu’Esther les avait entendus, se concentrèrent sur ce qui les entourait. Plus la journée avançait, plus la chaleur augmentait, Antoinette-Marie essayait en vain de se faire un peu d’air avec les mouvements de son éventail. Afin de changer le cours de leurs pensées, elle montra du doigt la forêt qu’elle voyait au loin. Elle demanda au contremaître à qui appartenaient ses terres. « — Si je ne m’abuse, madame, elles sont à vous, il m’a semblé comprendre qu’elles faisaient partie de votre dot. » Elle resta sceptique, mais avoua qu’elle ne connaissait pas le contenu exact de celle-ci. Sur ce, il reprit ses explications lui montrant les champs de canne à sucre, et l’informant que c’était le plus gros de ce qu’ils cultivaient. Ils possédaient aussi un peu d’indigotiers, mais depuis que ce roi de Prusse, qui aimait tant ses armées, était mort, la consommation avait chuté. Le baron avait donc préféré miser sur la canne à sucre, malgré la difficulté du transport, car on n’avait toujours pas trouvé le moyen de cristalliser le jus. De son côté, il pensait que le coton serait un jour le plus profitable.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Petit à petit, ils s’enfonçaient dans la plantation et vers le milieu de la journée, ils arrivèrent jusqu’au bayou, longé de rizières, qui le bordait. Georges Tremblay montra le moulin qui utilisait le courant du cours d’eau et qui permettait de broyer la cane. Le contremaître proposa de profiter des paniers de victuailles concoctés par Mama Louisa. Esther étendit un linge sous un bosquet d’arbres et installa ce dîner imprévu sur l’herbe. Pendant qu’ils partageaient le frugal repas à l’ombre des chênes, à la demande d’Antoinette-Marie, le contremaître expliqua son travail sur la plantation. Il commençait sa journée par récapituler tout ce qu’il devait accomplir au cours de celle-ci. Selon les besoins, il envoyait les équipes défricher un nouveau champ, réparer des cases qui menaçaient de s’effondrer, consolider la grange ou le fumoir, labourer un champ et le préparer pour les semailles, sarcler, repiquer, faucher, récolter et nourrir les animaux. Les jours de pluie, assez fréquents sous ce climat, il prenait son mal en patience, car le travail n’avançait guère. 

Reprenant la visite, elle interrogea le contremaître sur le choix du nom de la plantation, car elle ne comprenait pas pourquoi on l’appelait « la palmeraie ». Georges Tremblay expliqua que le baron avait planté une allée de palmiers jusqu’à la demeure, mais un cyclone avait tout arraché. Ces arbres ayant des racines assez peu étendues, ils avaient du mal à se maintenir sous l’effet des brusques tempêtes automnales. Dépité, il les avait remplacés par des chênes. Elle conclut qu’ils devraient toutefois en replanter pour rendre hommage à son créateur. 

Ils rentrèrent à la tombée du jour.

***

Depuis l’enterrement, la lassitude avait été générale, la promenade d’inspection avait redonné un peu de vie aux membres de la maison. Dans le salon, toutes les portes-fenêtres étaient ouvertes, chacun espérait un peu de répit après la chaleur pesante de la journée. Les rideaux de mousseline avaient peine à se soulever sous la faible brise du soir. Le repas se produisait au son du bourdonnement des insectes volants en tous genres et celui des criquets relayés par celui des grenouilles. Esther aidée de Dalila, accomplissait le service sous l’œil de Mama Louisa. Tout le monde faisait bonne figure. La conversation se déroulait sur ce qu’avait découvert Antoinette-Marie dans la journée. Elle répondait tant bien que mal à la curiosité de Sœur Élisée, essayant de résumer ce qu’elle avait vu. Georges Tremblay souriait à la discussion des deux jeunes femmes, complétait ou corrigeait les explications données, satisfait d’avoir sorti de l’apathie la plus jeune.

Soudainement, Antoinette-Marie se figea. Au centre de la table, la flamme des bougies du chandelier vacilla faisant trembler les ombres des dîneurs. Elle sembla regarder quelque chose au loin, en dehors de la pièce. La tension fut palpable, créant un malaise, interrompant tout le monde devant l’étrangeté de la sensation. Georges Tremblay surprit, la dévisagea. Les yeux hagards, le teint devenu livide, telle une pythie, elle se raidit comme un morceau de bois, ses mains se crispèrent sur les accoudoirs. Elle annonça d’une voix blanche et monocorde. « – Il va y avoir beaucoup, beaucoup de vent, de la pluie, des éclairs et l’eau. L’eau va monter, monter… » puis elle s’écroula. Bien qu’interloquée et gênée par son ventre, Mama-Louisa se précipita et aidée de sœur Élisée, elles redressèrent sur la chaise la jeune fille. Georges Tremblay, encore ébahi, de ce qu’il venait de visualiser, la prit dans ses bras et suivi des deux femmes, la monta dans sa chambre. Sœur Élisée expliqua qu’elle l’avait déjà vue dans un état similaire. Cela s’était passé pendant le voyage juste avant une tempête qui avait failli engloutir le navire. Ce souvenir ne l’aidait pas à garder son calme, bien au contraire, mais elle ne paniqua pas. L’homme allongea Antoinette-Marie sur son lit, soucieux du parti à prendre. Bien que la journée s’avérait très belle, cela n’empêchait pas un ouragan de s’approcher, mais ce qui le gênait c’était cette séance inattendue et impressionnante de prédiction. Il n’était pas sans savoir les dispositions de sa mère dans ce registre, mais elle avait eu garde de l’en tenir éloignée. Mama-Louisa fit réagir le régisseur. « – Monsieur Georges ! L’ouragan ! La maîtresse vient de nous prévenir de l’arrivée d’un ouragan. » Elle qui avait déjà vu ce genre de scène de la part des reines du vaudou, n’était surprise que par le choix du Loa des tempêtes de s’exprimer au travers d’une blanche et qui plus est par cette toute jeune fille devenue sa maîtresse. 

Le régisseur laissa les femmes aider Antoinette-Marie et courut de son côté avec Abraham vers les cases des esclaves afin de faire rentrer les bêtes, positionner en hauteur dans les écuries nourritures, eau potable, couvertures, en vue d’installer un camp de retranchement, car si le fleuve devait monter ce serait pour plusieurs jours. Il avait déjà eu l’occasion de constater les ravages d’une crue du Mississippi. Outre les récoltes qu’ils avaient alors perdues, plusieurs esclaves s’étaient noyés. 

Les esclaves mirent dans un premier temps de la mauvaise volonté. Dérangés dans un de leurs rares moments de repos et ne voyant pas l’orage venir, ils y consacrèrent peu d’énergie. Embarrassé, devant le contremaître, Abraham leur raconta la scène qu’il avait aperçue. Bien qu’abasourdis et septiques par l’histoire, l’écho avec leur croyance les amena à réagir et redoubler d’efforts. Dans la maison, Esther, Dalila et Néora sous la directive de Mama Louisa aidée du petit Hyacinthe, fermaient et barricadaient toutes les ouvertures de la demeure. Pendant ce temps, Ariel et Élisée remontaient de l’entresol de la cuisine toutes les provisions, qu’ils entreposèrent dans la salle de danse vide de meuble, comme la plupart des pièces. Agacée par Hyacinthe, qui ne la quittait pas, Mama-Louisa chargea Léa la plus grande des filles de Néora et d’Abraham de le coucher avec les petits, sa sœur Bethsabée et le petit Nathanaël, dans les mansardes, où elle logeait avec Esther.

Le ciel n’avait pas bougé. Obsédés, tous les yeux revenaient vers lui, cherchant les nuances, les changements. Il était toujours sans un nuage, le quart de lune miroitant au milieu des étoiles. Mais tous les habitants de la plantation perçurent le silence qui était tombé comme une chape de plomb. On n’entendait plus aucun insecte, aucun oiseau. Rien. Navarre et Béarn gémissaient dans la chambre de leur maîtresse. Le fleuve ronflait déjà sous une force invisible entraînant tout ce qu’il pouvait arracher à ses rives. Cela n’avait rien de rassurant. Puis petit à petit, le vent fit bruisser les arbres et apporta les premiers nuages. Ils se révélèrent plus que noirs. La voûte céleste commença à s’assombrir, amenant l’obscurité. Les couvertures nuageuses se bordèrent d’un éclat lumineux annonçant l’orage à venir. Comme des roulements de tambour, les coups de tonnerre se rapprochèrent progressivement, zébrant le ciel d’éclairs verticaux. L’air était de plus en plus lourd chargé d’électricité. La tornade bouscula les arbres, en couchant certain. Le vent essayait de s’engouffrer dans tous les interstices de la maison, la faisant craquer, bouger, à la grande terreur de ses habitants qui s’étaient mis en prière. Dans sa chambre, Antoinette-Marie sortait de son évanouissement découvrant sa terrible prédiction. Esther en fut soulagée, elle courut prévenir les autres, laissant sœur Élisée à son chevet, afin de les rassurer. À chaque coup de tonnerre, celle-ci sursautait de peur s’abîmant avec plus de ferveur dans l’invocation. Elle regrettait l’absence de l’abbé Hubert parti après l’enterrement, bien que dans son for intérieur, elle était consciente que cela n’aurait rien changé. La jeune femme remise, elles allèrent retrouver ses comparses. Elles les trouvèrent rassemblés dans le salon suppliant Dieu de les épargner. Elles se joignirent à la gent féminine et à genoux implorèrent la miséricorde du seigneur. Les hommes firent de même et répondirent aux psaumes qu’Antoinette-Marie disait à haute voix. Sans le percevoir ni même le penser, elle tenait son rôle de maîtresse, identique à un capitaine de navire. La violence des éléments se dévoila telle que son tumulte couvrait les invocations. Ils se retrouvaient au cœur de la tourmente. Tous attendaient. Une force semblait vouloir les balayer de la terre. Les secousses de l’orage durèrent une bonne partie de la nuit. Les dernières bourrasques passées, le calme revenu, l’inquiétude des habitants se focalisa sur la montée des eaux. Georges sortit par l’arrière de la maison, et à l’abri de la galerie il essaya de juger la crue du fleuve. Entre deux nuages, la lune éclaira la scène. L’eau avait déjà gravi la moitié de la prairie, cela l’alarma, car il n’était pas sûr que tout soit à l’abri. Il s’installa sous la véranda et toute la nuit il surveilla la montée du Mississippi. Au petit matin, ses eaux léchaient le haut des champs à une dizaine de pas des marches de la maison. De l’étage, Antoinette-Marie ne pouvait que constater la catastrophe, le fleuve avait dû doubler de largeur, elle sursauta au son de la voix de la gouvernante. « – Vous savez Maîtresse, ce n’est rien, il est arrivé que l’eau rejoigne celle du bayou, toute la plantation était sous l’eau sauf les collines sur lesquelles nous étions réfugiés.

Mon Dieu cela est donc possible ! »

***

Le flux mit une bonne semaine à se retirer. Une brume moite s’échappait de la terre, vapeur d’eau sous l’ardeur du soleil. Elle laissait derrière elle des cadavres d’animaux que l’on brûla le plus rapidement pour empêcher de nouvelles épidémies, et bien évidemment de la boue dans laquelle grouillait tout un monde venimeux. Georges Tremblay prit ça avec philosophie et fit remarquer que cela engraisserait les champs, ce qui serait déjà ça. Ils avaient évité une catastrophe inédite.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 20 suite

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Lorsqu’ils arrivèrent à La Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis d’Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exacte Marie Elizabeth de Saint-Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les Américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient annoncé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une proclamation de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi, Joseph-Marie et Basile furent courtoisement renvoyés par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à La Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci se situait également à la fête. La journée étant avancée, après renseignement de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils parvinrent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils étaient logés, ils dînèrent et se couchèrent.

Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruque, il arborait un habit à la française de décente facture accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivé rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvait l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie, baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte dans son bureau. Il lui proposa de s’asseoir face à lui et demanda qu’on lui serve un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation. « — Que puis-je pour vous, monsieur de Thouais ?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a guidé vers votre étude.

– Grands dieux, comment va l’ami de mon père ? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles par ses temps troublés. »

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir tranquillisé le notaire, Joseph-Marie reprit. « — J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. » Après avoir examiné chaque papier et les bijoux, le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il désirait vendre les bijoux, car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur. « — Non ! Surtout pas ! Ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu. 

– Voulez-vous vous installer dans la colonie ?

– Oui, j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation. 

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite. Le gouverneur vous proposera de vous implanter au bayou Lafourche avec les Acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble ! Votre fortune ne suffirait pas pour la propriété, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre. »

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à la demeure du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un individu traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. De belle prestance, d’une cinquantaine d’années, vêtu avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, il le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause, c’était le beau-père du gouverneur. C’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la fortunée Elizabeth La Roche et s’était servi de sa dot afin d’ouvrir un bâtiment, sur la rue Conti, utilisant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis De Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes paternelles et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée, Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan, avait eu l’intelligence de s’unir en deuxièmes noces avec Bernardo De Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent, en se servant d’une de ses filles, avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome arriva pour chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’individu que Joseph-Marie avait vu entrer précédemment. Don d’Unzaga y Amezaga était un homme affable. Courtoisement, il indiqua le fauteuil en face de lui. « — Veuillez m’excuser de cette attente. Monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis là pour vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane. »

Avec un fort accent espagnol, le gouverneur reprit. « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous établissiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur de Saint-Maxent m’a informé que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes avisé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je souhaiterais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous déteniez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’approximativement 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer. »

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que possédait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Ce dernier était resté discret quant à la fortune de celui-ci. Monsieur Bevenot de Haussois connaissait les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer, Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la proposition, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les Américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer fort Pitt. Ils devaient donc fournir la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il s’avérait d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais gouvernemental. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire. 

Tout comme monsieur de Saint-Maxent, Don d’Unzaga y Amezaga avait choisi d’effectuer ce marché avec le baron de Thouais. Il demeurait conscient que dans une armée les uns se révélaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et beaucoup l’étaient, car tout ce qui les entourait les animait. Combien d’entre eux seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas ? 

Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur, les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui se trouverait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son accord et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que s’amorça la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains. 

***

Pour les deux amis, cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des Anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque-surprise sur La Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles. 

Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien De Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint-Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par créer des émules dans la société aristocratique française en pleine passion pour la philosophie et la liberté que les vannes de l’encyclopédie, les écrits de Voltaire et les satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain, monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge. 

Le 7 septembre à l’aube, Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait fort Bute, Bâton-Rouge, et fort Panmure. Les Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que quatre cents soldats et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson. Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison. Il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 individus, indiens, acadiens, dont faisait partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien bastion construit en palissade. Il trouva que l’ennemi se révélait en mauvaise posture, du fait qu’il jugeait indéfendable la position. Lorsque les troupes furent regroupées face à fort Bute, Gálvez informa son armée du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent les fortifications, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils accouraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens allié des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un militaire français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de décéder face à lui. C’en était trop pour lui. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami, prit dans l’autre main son épée, se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisit de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Inquiet de cette subite frénésie sanguinaire, Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez demeura à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge. 

bernardo de galvez

Les troupes de Gálvez arrivèrent sous les murs de la ville le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents militaires de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la cité. Les Anglais tournèrent leurs batteries vers le nord et bombardèrent massivement cette position. Cachés sous l’épais feuillage, les Espagnols n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge, garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi, libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

***

Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux missives à la plantation « La Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui constitua un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de réaliser deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, Louisa attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña De Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que l’esclave devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Lorsqu’il la trouva, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Tout de blanc vêtu, elle avait tressé sa lourde chevelure corbeau qu’elle avait enveloppé dans un linge, turban que les créoles appelaient tignon. Elle portait un corsage fermé haut, une jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme celle de la maîtresse. Impassible, elle allait à pied fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci ne se déplaçait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée pour arriver à leur destination ? Quel ne fut pas l’étonnement des habitants de la plantation Breaux, quand ils remarquèrent en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une métisse marchant près de lui ! Madeleine Trahan intriguée attendit en haut des marches sous la galerie que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la famille Breaux. L’homme se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris que Louisa en découvrant l’Indienne. Il lui remit la lettre et lui apprit que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Face au regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit le billet qu’elle décacheta, puisqu’elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dire du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille, elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission effectuée, le cavalier repartit aussitôt voulant rentrer avant la nuit. Il ne tenait pas à rester sur place. Il quitta l’assemblée, regroupée autour de la métisse. La nouvelle les laissait sceptiques. La guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerres. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. Elle se pencha vers le petit garçon et lui dit. « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te plaire. » L’enfant, flatté et sous le charme de la jeune fille, lui prit la main. Il se retourna vers l’assemblée des Acadiens et tout fier il proclama. « – C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse. 

***

Les tâches journalières effectuées, les enfants Breaux s’amusaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient finalement réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin déterminé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de ses parents, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Lorsqu’arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde déclencha la venue de loin des Acadiens cherchant femme, mais, malgré son apparente douceur, elle s’était obstinée à patienter qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle n’accomplissait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle accepterait pour mari ou personne. Bien qu’il fut âgé de dix ans de plus qu’elle, avec ses larges épaules, ses jambes solides, son sourire franc et ses yeux noisette, Honoré l’avaient définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et prit son mal en patience laissant le jeune homme arriver jusqu’à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne, ce qu’elle fit au bal suivant. « Mon fils, qu’attends-tu pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous ! Mon fils, allez ! Va !

Marguerite Aurion

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que Marguerite n’attendrait pas indéfiniment, il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait. 

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle se trouvait dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand Charles et sa sœur Nastazie essoufflés déboulèrent. « — Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains, Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison. Elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux, suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les aperçurent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge siégeait à ses côtés. 

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait-elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant, alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un moment oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et interrogea. « – Je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit. « — C’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous. 

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet. »

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent embarrassées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse. « — Je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute. »

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Sans rien répondre, laissant son fils Georges, elle fit demi-tour et, d’un pas régulier, quitta l’assemblée sans un mot. Elle partit vers le Nord, dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au milieu d’une clairière. Elle ramassa du bois puis effectua un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune résidait au-dessus de la trouée. Dewache défit ses cheveux, recouvrit sa tête de terre, commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle, une succession de globes identiques s’enchaînait à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras lui caressant les cheveux. Il lui montra sur les différents globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui désignait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de température, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa plaie, avait rassuré tout le monde. La fièvre allait disparaitre, après tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses sur le front, elles lui donnaient à boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin, Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « — Où je suis ? » Demanda-t-il, inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il réclama son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucun motif d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle s’avérait encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se conduire, un comportement servile ne faisait pas partie dans son caractère ni dans ses habitudes.

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant acquérir sa liberté, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle arriva afin de lui servir une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit. Mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libérer, il n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante. 

Noël arriva. Les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession. 

***

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves annoncés dans le contrat, il lui faudrait revenir. Aucune vente ne s’avérait prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation de l’accord, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.  

***

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable, les températures s’avéraient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de climats qu’offraient les tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les propriétés créoles, au rythme des deux chariots massivement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres et volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail dans le but de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement aménagé, Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle implantation. 

Sur les lieux, Joseph-Marie de Thouais aidé de Joseph Breaux, plaçant un piquet tous les 20 pieds, délimita sa concession. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui réaliseraient une allée qui irait atteindre les marches la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient vigoureusement, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron. 

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. Dans le dos de celui-ci, ils bâtirent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les constructions furent prêtes, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, ils y mirent en terre du coton et des cannes à sucre, ils y piquèrent du riz, ils y ensemencèrent du maïs pour s’alimenter et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils nivelaient, effectuaient des tranchées pour guider l’eau vers les plants et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama Louisa et Dewache. Pour pouvoir nourrir les habitants, elles y plantèrent petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, choux-paumés hâtifs de Bonneuil, choux d’Alsace, brocolis, melons et concombres, tomates, pattes d’anémone, griffes de renoncules et oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache cueillit des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand approcherait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec la venue au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une, visiblement âgée, avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Louisa éprouva les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle se révélait heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour devenir libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

La deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un était mort de maladie et l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui recommanda celle que le gouverneur Luis d’Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, la cité ne détenait pas de pensionnat, le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut acté, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta dans sa demeure pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il accomplit peu de progrès dans son apprentissage, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour être un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au cours desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se décuplaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors de laquelle on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous l’autorité du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël, enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. Le petit garçon était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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