La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 29

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Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

*

Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

*

Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

*

Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

*

À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

*

Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

*

Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (2ème partie)

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Chapitre 28 suite

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Peu après le départ de La Havane, ils abandonnèrent la mer des Caraïbes pour le golfe du Mexique. Les deux galions « el Marruecos » et « La Mercedes » les quittèrent pour poursuivre leur route vers le Mexique, le « Royal Madrid » et le « el Tradiçáo » remontèrent vers le Nord en direction de la Louisiane. La fin du voyage s’annonçait pour les derniers passagers, plus que sept à dix jours de navigation les séparaient de leur destination. Tous reprirent leurs habitudes. Doña Pérez y Montilla eut à nouveau les migraines accompagnées du mal de mer qu’elle n’arrivait pas à dominer malgré ses pieuses litanies et les soins de Flavio Haristouy le médecin-chirurgien. Sœur Angélique se retrouva à nouveau en charge des fillettes de la présumée malade à son grand contentement. L’escale avait renouvelé les sujets de discussion de doña Castaño et de Madame de Génoll. Cette dernière avait découvert la vie des nantis des colonies et commençait à penser que la vie sous les tropiques pouvait peut-être agréable. Les hommes, de leur côté, reprirent leurs cartes et leurs conversations politiques, économiques et autres. Le temps changea. Les vents réguliers s’engouffraient dans les multiples voiles du galion qui avançait par vent travers accélérant son allure. Le flot avait grossi, il créait des lames déferlantes, mais le ciel restait azur avec quelques traînées nuageuses. Ils étaient accompagnés de dauphins, de tortues de mer et de marsouins qui venaient très près du navire. Les petites filles Pérez y Montilla couraient de bâbord à tribord pour les apercevoir, sermonnées en créole par la nourrice noire des enfants Castaño de peur qu’elles ne tombassent, le petit garçon essayant de suivre les plus grandes. Fortement impressionnés, ils poussèrent de hauts cris, mi-émerveillés, mi-effrayés à la vue d’un troupeau de cachalots. Alejandra, l’aînée, appela sœur Angélique pour qu’elle puisse regarder. Tout le monde se rapprocha pour admirer le tableau aquatique de ces gigantesques mammifères qui sautaient hors de l’eau. Malgré leur taille, donnant lieu à des gerbes d’eau, ils étaient loin de ressembler aux dessins des carnets de voyage ou des illustrations décoratives. Au même moment, un mousse, qui avait disposé son linge sale à la traîne, du navire en voulant le retirer, fut emporté au grand effroi des spectateurs. De la batterie, un cri se fit entendre. « — Un homme à la mer ! » Les passagers se précipitèrent du côté de l’incident. Un marin jeta aussitôt une bouée de sauvetage, le malheureux la manqua. Le capitaine ordonna de mettre tout de suite en panne. Ses hommes masquèrent les voiles pour empêcher l’avance du galion, mais cela demanda du temps. Des membres de l’équipage avaient entre-temps descendu une chaloupe à l’eau, ils le recherchèrent, mais en vain. Ils revinrent après trois heures d’incertitude infructueuse, heures pendant lesquelles le ciel avait changé et s’était couvert d’une nappe de nuages gris. La mer était devenue très grosse pour une petite embarcation et les matelots qui se trouvaient dedans eurent mille peines à rattraper le bâtiment. Ils perdirent le mousse et ils se retrouvèrent seuls, « el Tradiçáo » avait continué sa route. Le capitaine n’apprécia pas ce délaissement dans une mer reconnue pour être infestée de pirates. Il n’en fit pas la remarque pour ne pas générer l’inquiétude, mais c’était pure perte. Les marins jugèrent que cet abandon s’avérait néfaste pour le reste du voyage. Les passagers, eux, constatèrent le fait, le commentèrent sans se rendre vraiment compte du danger. Le « Royal Madrid » n’avait rencontré aucun autre bâtiment jusque-là, et dans l’immensité de l’océan, ils estimèrent qu’il y avait peu de chances que cela arrivât.

*

Les jours qui suivirent le triste accident, la mer fut tranquille et le temps radieux, un peu trop chaud pour certain. Le navire avançait toutes voiles déployées.

La fin d’après-midi du dimanche s’annonçait agréable. Les femmes et les enfants, sur le deuxième pont, se divertissaient en inventant des charades en français que sœur Angélique ou Madame de Génoll corrigeaient. Les rires fusaient. Si doña Pérez y Montilla restait allongée sous les effets, du laudanum prescrit par le médecin de bord, Dolorès la nourrice d’Alejandra et Antonieta, refaisait surface et reprenait un tant soit peu son rôle. Dans les bras de la jeune doña Castaño, son petit dernier somnolait après sa tétée pendant que la nourrice noire amusait l’aîné qui n’avait pas encore l’âge de ces joutes verbales. L’attention de tous fut soudainement attirée vers l’horizon. La vigie postée sur la hune et chargée de veiller la terre, les récifs, ou les autres navires, signala, à grands cris, un point au loin vers bâbord qui se rapprochait. Le second, Pascual Hermoso, alors de quart, saisit sa longue-vue et scruta au lointain afin de vérifier s’il y avait lieu de s’inquiéter. Il se gratta la tête et sourcilla. Il interpella et envoya l’aspirant Pontes y Horcas, de service avec lui, prévenir le capitaine de bien vouloir monter sur la dunette. Le commandant du « Royal Madrid » contrarié laissa sur la table de jeu une main prometteuse au grand soulagement des autres joueurs qui reprirent une nouvelle partie. Son second, ignorant la grogne de son supérieur, lui expliqua son appréhension tout en lui tendant sa lunette et en montrant du doigt le point à l’horizon qui grandissait à vue d’œil. Le quartier-maître timonier attendait ses ordres. Les femmes et les enfants accoudés au garde-corps, la curiosité éveillée, scrutaient eux aussi vers le même point. Elles se demandaient quelle bannière il valait mieux apercevoir arriver par ces temps troublés. Elles commencèrent à supputer. Le capitaine Alvarez-Pignero découvrit au bout de la longue-vue deux sujets d’inquiétude. Le voilier qui avançait vers eux n’avait pas hissé son pavillon, ce qui ne présageait rien de bon. Et de plus, ce dernier voguait au-devant de ce qui s’avérait être une forte tempête. Un nuage sombre dense et puissant s’élevait verticalement de façon considérable, telle une montagne. Il paraissait poursuivre l’inquiétant vaisseau. Il donna aussitôt des ordres, le pont fut envahi par l’ensemble de l’équipage afin de lutter contre la tourmente qui s’annonçait et le navire qui pouvait être celui de pirates. Les voyageurs furent priés de s’installer dans la cabine du capitaine.

Le vent s’éleva et les vagues s’enflèrent rapidement. L’anxiété des passagers monta d’un cran, ils ressentaient le roulis du bâtiment qui commençait à s’accentuer, ils guettaient les moindres sons qui auraient pu leur fournir un renseignement. Un frisson d’épouvante général se propagea, ce qu’ils craignaient le plus était. Sur le pont, le second relayait l’ordre de branle-bas de combat. Imitant sœur Angélique, tous se mirent à genoux. Tout d’abord, ce ne fut qu’une plainte, un soupir, un gémissement partit de leur âme, dans une sincérité profonde, elle prit vie et devint prière. Le père Sanchez d’une voix solennelle récitait la litanie des mots qui devaient monter vers Dieu. Au-dessus d’eux, dans un certain désordre, tous s’activaient. Les marins dégageaient leurs hamacs des ponts d’artillerie et les disposaient roulés le long du pont supérieur pour servir de protection supplémentaire contre la mitraille ennemie. Ils dressaient sur le bastingage un filet d’abordage dans lequel s’empêtreraient les assaillants, ils armaient les canons, rassemblaient les fusils et les pistolets. Chacun s’empara de son poste tous prêts à la manœuvre. Ils guettaient les ordres devant venir du gaillard arrière. L’équipe de repos, une fois le branle-bas effectué, descendit dans l’entrepont par les écoutilles pour prendre leurs fonctions d’artilleur et recharger les canons. C’était bien un navire pirate qui avançait vers eux avec la tempête qui secouait déjà le “Royal Madrid “. Le brigantin qui s’approchait, plus petit et plus maniable, ne semblait pas avoir peur des tourments du ciel dont il profitait pour se précipiter à grande vitesse. Les moucheurs, les tireurs d’élite, dont la tâche était d’abattre les membres du commandement adverse, grimpèrent dans la mâture, portant sur leur dos un à plusieurs mousquets pour ne pas avoir à les recharger. Des voiles du galion se décrochèrent à demi, des matelots s’empressèrent de monter dans les vergues pour les carguer tant bien que mal. Ils rabattirent la voilure, sans quoi le navire pouvait couler. Heureusement, il ne se trouvait pas encore au cœur de la tempête. Tous attendaient dans un silence imprégné de peur, mais prêt à se défendre. Pour beaucoup, ce n’était pas la première fois. Le bâtiment était bien armé, cela les rassurait quelque peu. Le capitaine harangua ses hommes pour leur insuffler du courage. D’un sombre amas de nuages jaillit une forte pluie, et en même temps, soulevées en tous sens par des tourbillons variés, les vagues dérobèrent le brigantin à leur vue. Celui-ci finit par réapparaître, il avait rattrapé et contourné le « Royal Madrid » et il déchargea une première salve que lui rendirent les canons du galion. Dans la cabine, où s’étaient entassés la plupart des passagers sans nouvelle, la confusion se généralisa au son de la mitraille, les maux de cœur dû au tangage incessant du navire n’arrangèrent rien. L’instabilité était telle, que sœur Angélique s’était installée avec à ses côtés les deux fillettes sur une banquette fixée à l’intérieur d’une alcôve. Cramponnée, elle égrainait son chapelet appelant la clémence de Dieu. Doña Castaño s’était réfugiée avec ses deux garçons et leur nourrice dans la profondeur de la banquette jumelle à l’opposé. Les plus forts maintenaient les plus faibles afin d’éviter tant bien que mal les chutes. Les hommes s’accrochaient à leurs fauteuils, monsieur de Génoll tenait son épouse enlacée, au fond de l’un d’eux.

Pendant ce temps, la tempête croissait, et la mer devenait très grosse. La bataille faisait rage, rendant fous les marins pris de stupeur devant les corps de leurs compagnons de route qui s’effondraient, sans têtes, sans bras, ou les deux jambes arrachées. Même ceux que la gloire paraissait rendre invincibles tombaient sous les boulets et la mitraille ennemie. Pour recharger les canons, il leur fallait écarter les dépouilles démembrées qui semblaient s’y accrocher, et ils ne pouvaient éviter de marcher de temps en temps sur un membre ou encore de patauger dans la mare de sang qui recouvrait les lattes des planchers. La tempête qui était venue du sud-est avait tourné au nord-ouest, et s’y était fixée, d’où elle se déchaînait de terrible manière. À chaque vague, les hommes sur le pont se croyaient submergés, et chaque fois que le vaisseau s’abaissait entre deux lames, ils le supposaient prêt à s’engloutir au fond de la mer. Le brigantin malgré la frénésie des flots harcelait toujours le galion. La survie des gabiers et des simples matelots devenait plus précaire. Les tirs de mousqueterie et de mitraille, qui si pour la plupart étaient arrêtée par les hamacs disposés lors du branle-bas, recouvraient le pont instantanément du sang des victimes. En rigole, il s’écoulait par les trous du bastingage et colorait la mer tout autour du navire. Le pont, préalablement couvert de sable, ressemblait à une gigantesque blessure squameuse et visqueuse. Les boulets ramés adverses vrombissaient au-dessus des têtes de matelots, ou bien faisaient mouche et les fauchaient dans l’action. Ordres et contre-ordres étaient donnés depuis la dunette. Le bâtiment désormais se mouvait au rythme de la tempête, les hommes n’y pouvaient rien. Il se transformait en un charnier d’où les hurlements de douleur, les gémissements incessants, le bruit assourdissant des canons. Le bois qui éclatait couvrait à peine la violence des bourrasques. Un craquement sinistre signala trop tard la chute de l’un des mâts. Un boulet ramé l’avait percuté. Il s’abattit lentement, les vergues tombant de toute leur longueur de plus de trente mètres de haut. Il écrasa une dizaine d’hommes au passage, au milieu des hurlements que l’on percevait difficilement dans la fureur des vents. Un groupe se détacha pour couper les haubans. Les gabiers, rugissant à l’aide, s’empêtraient dans l’amas de voiles et de cordages qui recouvraient le pont. Avec le mât, ils disparurent dans l’océan sous les regards impuissants de leurs compagnons. Ce fut à ce moment-là que de la cale surgirent des langues de flammes, le feu dans la cambuse avait pris, le cuisinier était mort sans avoir réussi à éteindre complètement les fourneaux. L’incendie embrasait l’avant du voilier, des hommes en hurlant se jetaient à la mer. Le commandant du brigantin pirates essaya de s’approcher avant de regarder couler le navire, il ne voulait pas perdre sa mise. Le tumulte des vents ne lui permit pas d’arçonner la rambarde du galion, il finit par s’éloigner de peur d’être entraîné avec lui au fond des flots.

Le capitaine Alvarez-Pignero voyant son bâtiment sombré, ordonna son abandon, il somma de mettre les canots à la mer. Les chevaux, les bêtes de somme, les bagages, même les canons furent jetés par-dessus bord pour alléger le navire le temps de l’évacuer. Miguel della Quintaña se précipita vers les coursives. Le pont était maintenant recouvert d’écume et des vagues sombres déferlaient à ses pieds. Il réussit à ouvrir la porte y conduisant. Un flot en profita pour pénétrer. Tout en s’appuyant sur ses parois, chancelant, il parvint jusqu’à la cabine. Il surgit dans celle-ci comme un fou furieux à la stupeur des voyageurs réfugiés dans l’attente. « — vite nous évacuons. Le bateau coule ! » La panique se généralisa. Monsieur de Génoll voulut se rendre dans la sienne. « — non, Monsieur, nous n’avons plus le temps, aux canots vite ! » Il allait résister à cet ordre impétueux, quand il rencontra les yeux de sa compagne, il la prit par le bras et suivit les directives. Tant pis pour le résidu de sa fortune, son épouse valait bien cette perte. Ce fut alors don Pérez y Montilla qui interrompit le mouvement général. « — ma femme, Monsieur ! ma femme se trouve dans sa cabine ! » Personne ne s’était soucié de celle-ci qui sous les effets de ses calmants avait été oubliée au fond de sa couchette. « — Allez-y ! Je m’occupe des petites ! » Sœur Angélique les prit par la main et les emmena vers la sortie, suivie de leur nourrice à laquelle son estomac donnait une couleur de peau improbable. Le groupe, à l’équilibre vacillant sous les impacts prononcés du basculement du navire, avança comme il put. Le père Sanchez ferma la marche. Il était livide, terrorisé, ses jambes ne répondaient plus, c’est la nourrice noire qui s’en aperçut. Elle le saisit fermement par le poignet et l’entraîna. Bien que choqué par le geste, il ne résista pas. Quand le second ouvrit la porte qui donnait sur le pont, le vent s’engouffra chargé d’eau de mer. Doña Castaño, qui tenait dans ses bras son dernier-né, eut un mouvement de recul, mais son époux, qui derrière elle, portait l’aîné la poussa en avant. Il devait y aller, c’était la seule solution, ce n’était plus le moment d’hésiter. Le groupe avança les uns serré contre les autres dans la furie des éléments. Terrifiés à chaque instant, tous pensaient être engloutis ; devant l’horreur de la situation, ils désespéraient de sauver leur vie. Se tenant aux cordages comme ils pouvaient, ils atteignirent tant bien que mal l’échelle glissante qui descendait vers le pont principal. Quoique amoindrie, la frénésie du vent était toujours grande. Le capitaine accélérera l’évacuation, il supposait que le navire ne pourrait se maintenir que quelques minutes de plus sans se briser en morceaux. L’incendie dévorait, malgré l’eau qui l’entourait, tout ce qu’il pouvait, les marins avaient abandonné l’idée de le circoncire. L’air portait un mélange d’odeur de poudre, de transpiration, de sang et de chair fraîche grillée. Un violent chaos fit manquer la dernière marche à sœur Angélique et l’envoya rouler au sol sans qu’elle ait le temps de trouver une prise sûre. Les fillettes effrayées à leurs pleurs rajoutèrent un cri d’effroi. Le bois était devenu plus que glissant. Elle se releva en pestant, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas seule. Miguel della Quintaña s’était précipité à sa rescousse, il la prit par le bras fermement, à lui faire mal. Il avait cru la voir passer par-dessus bord. De peur, son cœur avait manqué un battement. Avec l’aide de l’aspirant Vizconde et du chirurgien Haristouy ainsi que de deux matelots, Miguel della Quintaña dégagea la chaloupe de ses amarres. Ils la retournèrent, l’accrochèrent au bout d’un palan, et la basculèrent hors du navire. Suspendue dans le vide, prête à descendre, elle attendait les naufragés. Avec l’un des marins, le second enjamba la rambarde, se campa fermement dans la barque qui devait réceptionner les femmes. Apeurées, en essayant de ne pas regarder vers le gouffre qui s’ouvrait vers les flots à chaque vacillement du canot, elles passaient, leur équilibre maintenu par les hommes. Une fois, qu’elles furent assises, ils leur transférèrent les enfants. Vint leur tour, le dernier à monter à bord fut Andrés Castaño qu’un basculement soudain du navire déséquilibra, il tomba à la mer au son du cri d’horreur de sa femme. « — Nom de Dieu ! Vite, descendez le canot, nous devons le récupérer. » Les matelots, depuis la chaloupe, firent coulisser les cordes dans les treuils permettant ainsi sa descente. Malgré l’urgence, ils ne pouvaient aller plus rapidement au risque de la faire pencher et de précipiter tout le monde dans les profondeurs. Les passagers, assis sur les bancs de bois, scrutaient dans l’obscurité la mer furibonde. L’embarcation à l’eau, tous cherchèrent où se trouvait le naufragé, personne ne le voyait. « — là-bas ! » hurla doña Castaño, montrant dans un creux de vague l’homme qui se démenait. Ils ramèrent de toutes leurs forces, ils s’approchèrent du nageur, lui tendant une rame pour qu’il puisse s’accrocher. Le flot souleva le canot, le rescapé lâcha prise, sa tête fut cachée derrière les vagues, si bien qu’ils ne le virent plus. Le vent couvrait sa voix. Il s’évanouit définitivement dans les ondes. Ils se regardaient les uns les autres, aucun ne réagissait. La disparition de l’homme les plongea dans un abattement profond. Ils étaient à la merci de Dieu et de la tempête. Ils s’attendaient à voir la mort à chaque instant, se préparant tous pour un autre monde, car il ne leur restait rien ou que peu de choses à faire en celui-ci. La tourmente s’était considérablement apaisée, la mer, néanmoins, s’élevait toujours à une hauteur effroyable. Elle ballotait la chaloupe comme une coquille de noix. Le second réagit et ordonna de ramer. Il ne fallait pas se laisser aller. Ils étaient seize réchappés, cinq femmes, Madame de Génoll qui consolait doña Castaño, tétanisée par la disparition de son époux, sœur Angélique et les deux nourrices, qui rassuraient comme elles pouvaient les quatre enfants terrifiés, dont Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla. Les petites miraculées de la catastrophe ne savaient rien de leurs parents, tout comme les autres passagers. Et sept hommes, le père Sanchez à la poupe du bateau marmonnant des prières sans fin, l’aspirant et le chirurgien qui ramaient tout comme Monsieur de Génoll et le second ainsi que  deux matelots. Contre toute attente, ils espéraient que le vaisseau ne coula point, tous le fixaient en prise aux flammes. D’autres avaient-ils pu embarquer sur un canot ?

La nuit était tombée au milieu de la tourmente. Le galion s’enfonçait lentement dans les flots. Les rescapés ne voyaient nulle trace de leurs comparses. Malgré l’effort, implacablement, ils étaient repoussés, éloignés, les hommes n’arrivaient pas à rapprocher la chaloupe du lieu du naufrage. Ils capitulèrent et perdirent tout espoir. Miguel della Quintaña craignait que la mer ne fût trop grosse pour l’embarcation et qu’elle ne puisse résister, et qu’inévitablement ils soient engloutis. Mais chaque fois qu’il croisait les yeux inquiets de sœur Angélique cherchant à être rassurés, il reprenait courage, cela ne pouvait être. Il lançait alors à la cantonade quelques mots d’encouragements. Ils ne détenaient pas de voiles, ils étaient contraints de ramer. Mais vers où ? La terre bien sûre, mais où était-elle ? À cette heure, ils n’auraient su le dire. Ils passèrent toutefois à l’action, le cœur gros comme des hommes marchant au supplice, en suivant les étoiles qui apparaissaient de temps à autre. Un peu avant l’aube, les forces les abandonnant, ils ramenèrent les rames et prirent un peu de repos. L’astre du jour se leva trouvant les naufragés ballotés quelque peu par la houle qui s’était calmée. C’est la chaleur qui sortit du sommeil l’aspirant Vizconde, l’ardeur du soleil brûlait sa peau de rouquin. C’était un miracle ! Il apercevait la côte, des goélands avec leurs cris gouailleurs volaient au-dessus d’eux. « — réveillez-vous, réveillez-vous, la terre ! Là ! » Ouvrant les yeux avec difficulté, le sel collant leurs paupières, ils regardèrent dans la direction, si les marins virent la ligne qui se dessinait, les autres se demandaient ce qu’ils étaient supposés voir. Le continent apparut d’abord comme une zone de l’horizon légèrement plus sombre, à se méprendre et à confondre avec un nuage noir. Après avoir recommandé leurs âmes à Dieu, ils se mirent à ramer de toutes leurs forces vers la terre où déjà le vent les poussait. S’ils ne ressentaient pas la faim, la soif leur devenait intolérable. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou escarpé, ils l’ignoraient ? Ils ne leur restaient qu’une faible lueur d’espoir, celle d’atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par un grand bonheur, ils pourraient faire entrer leur barque. Mais rien de tout cela n’apparaissait, à mesure qu’ils approchaient de la plage tant désirée, entraînés par la marée montante. Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce qu’ils jugèrent, une haute vague, s’élevant comme une montagne, vint, en roulant à l’arrière de leur embarcation. Elle saisit la chaloupe avec tant de furie que d’un seul coup, elle chavira jetant ses passagers loin, séparés les uns des autres, en leur laissant à peine le temps de dire « ô mon Dieu ». Ils furent tous engloutis en un instant.

*

Sœur Angélique perdit son sang-froid empêtré dans ses vêtements, elle se débâtit ne sachant si elle descendait ou si elle s’élevait dans l’onde. Ses pensées étaient confuses, ses sens n’avaient plus de repères, elle ne pouvait se délivrer des flots pour prendre respiration. Elle paniqua. Elle arracha sa guimpe qui se collait sur son visage. Elle remonta à la surface et aspira un grand coup. Elle s’efforça de gagner le rivage, le poids de ses robes la handicapait. Elle enleva ce qu’elle en put. Elle commença à lutter avec le courant, elle remercia son frère de lui avoir appris à nager lors de leurs jeux d’enfants. Elle avait l’impression de s’éloigner de la berge, elle allait se décourager, se laisser couler, quand elle entendit la voix douce, mais ferme de sa mère. « — Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons ! » Elle devait délirer, mais elle l’écouta. Elle réagit, se fit flotter comme une planche pour reprendre son souffle, et là, elle sentit le courant de la marée, il l’entraînait vers la côte. Une vague la porta ou plutôt l’emporta sur une longue portée vers le rivage, et celle-ci se répandit puis se retira, la laissant presque à sec, mais à demi asphyxiée par l’eau qu’elle avait avalée. Se voyant au plus près de la terre ferme qu’elle ne s’y était attendue, elle eut la présence d’esprit et assez de force pour se dresser sur ses pieds. Une autre vague revint et l’enleva. Elle lutta et sentit que c’était impossible. Elle observa le flux s’avancer derrière elle furieux et aussi haut qu’une grande montagne. Elle n’avait ni le moyen ni l’énergie de combattre cet ennemi. Sa seule ressource fut de retirer tout ce qu’il la gênait encore de retenir son haleine, et de s’élever au-dessus de l’eau. Elle espérait ainsi être portée par elle. Elle appréhendait par-dessus tout que le flot, après l’avoir transportée, en venant, vers le rivage, ne la rejetât dans la mer en s’en retournant. La vague s’enroula sur elle-même et l’ensevelit tout d’un coup dans sa propre masse. Elle se retrouva charriée avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté de la terre. Elle bloqua son souffle, et elle nagea de toutes ses forces. Faute de respiration, elle s’affola quand elle pressentit sa remontée. À son soulagement, sa tête et ses mains percèrent au-dessus de l’eau. Elle tint bon, devinant que la lame étalée commençait à se retirer, elle coupa à travers les vagues et elle reprit pied. Miguel della Quintaña l’attrapa à bras le corps. Il l’avait précédée et l’avait aperçue se débattre dans les vagues. Affolé, il était revenu la chercher. Il la calma, lui laissant reprendre haleine, et attendit le reflux. Puis, prenant son élan, de l’eau jusqu’à mi-cuisses, il l’emporta vers le rivage. Empêtrée dans ses robes alourdies d’humidité, le fort courant la fit tomber. Il la releva et voyant le retour des vagues, qui allaient les envelopper, il résolut de se cramponner à un rocher qui affleurait du bord de la côte. Retenant son haleine, il l’avait coincée entre lui et la paroi, et attendit que les vagues se retirent. Comme la terre était à proximité, les lames ne s’élevaient plus aussi haut, il reprit sa course portant plus qu’il entraînait sœur Angélique. Ils se rapprochèrent tellement de la rive, que la nouvelle vague ne les engloutit pas assez pour les emporter. Après un dernier effort, ils parvinrent sur la plage. Ils étaient délivrés de tous périls et à l’abri de toute atteinte de l’Océan.

Ils s’écroulèrent épuisés sur le sable blanc. Sœur Angélique commença à regarder le ciel et remercia Dieu de l’avoir sauvée. Son soulagement était si vif qu’elle était au bord de l’extase, l’homme se pencha vers elle pour vérifier que tout allait. Elle se redressa et l’embrassa sans vraiment savoir ce qu’elle faisait, simplement parce qu’elle vivait. Il lui rendit le baiser et pleurait comme un enfant de la sentir dans ses bras pleine de vie. Elle ferma les yeux, il la porta tout en lui parlant doucement pour la rassurer. Il la posa au pied d’un arbre et lui conseilla de dormir. En fait, se pressentant en sécurité dans les bras de l’homme, c’était ce qu’elle accomplissait déjà.

Son esprit soulagé, il commença à regarder autour de lui, cherchant les passagers de la chaloupe. Ils avaient échoué dans une petite baie, ils y étaient seuls. Il laissa sœur Angélique à l’ombre se reposer et décida d’aller voir plus à l’Ouest s’il ne trouvait pas d’empreinte des supposés rescapés. Rien, il avait beau marcher, il n’y avait aucun vestige d’un naufrage sur ces rivages, quand il atteint le bout de la crique, il découvrit une plage sans fin de sable blanc bordée de palmiers et autres essences, malgré ses espérances, elle était déserte et vierge de toute trace humaine. Il revint sur ses pas.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Marie-Angélique comprit dans les yeux de l’homme qui la regardait à quoi elle ressemblait, ou du moins le crut-elle. Elle ne portait plus que, pour tout vêtement, sa cotte de lin sur sa chemise de coton fin, le tout encore humide. Ses robes collaient à son corps. Ils dessinaient les courbes de son anatomie, laissant paraître les moindres contours. Là où la sœur voyait l’indécence, lui contemplait la beauté d’une silhouette déliée, mince et longue. Elle se recroquevilla pudiquement. Il lui sourit ému et détourna le regard. Elle rajusta ses mèches de cheveux auburn qui s’échappaient de son bonnet, seul reste de sa coiffe d’Ursuline. Les yeux baissés, la réverbération la gênait, d’une voix légèrement éraillée, elle lui demanda où se trouvaient leurs compagnons.   « — Je ne sais pas, je suis allé voir de ce côté, aucune trace, rien. Nous allons nous diriger dans l’autre sens où nous aurons peut-être plus de chance. Vous vous sentez de marcher ?

— Cela va aller, ne vous inquiétez pas. » Elle releva les yeux et rencontrant ceux de l’homme, elle rougit au souvenir de son abandon. Elle rejeta sa pensée, ne voulut pas l’analyser, elle estima que ce n’était pas le moment. Elle se leva, sa robe était sèche, et elle jugea son ampleur suffisante pour cacher son corps. Il se mit à marcher d’un pas ferme, elle le suivit, intimidée de se retrouver seule avec lui. Une gêne s’était infiltrée entre eux, celle du baiser ; ni l’un ni l’autre ne le regrettaient, mais ils savaient qu’il n’aurait pas dû être. Et ils avaient compris qu’il confirmait un sentiment réciproque qui les effrayait, car contre nature. Marchant derrière lui, elle ne pouvait s’empêcher d’examiner le dos du Second. La silhouette athlétique, grand de taille,  large de carrure, les cheveux châtains tombant sur ses épaules, elle prit conscience que pour la première fois elle le voyait sans perruque. Elle finit par le rattraper malgré ses enjambées. « — don della Quintaña si vous voulez que je vous suive, il va falloir ralentir, ou alors vous allez me perdre.

— Oh ! Excusez-moi ma sœur, je n’avais pas réalisé. » Elle lui sourit, avec un pincement au cœur au rappel de son sacerdoce. Ils marchèrent au bord de l’eau là où le sable se révélait plus ferme, ils arrivèrent à l’autre extrémité de la baie. De la pointe, à perte de vue, ils virent la plage entre mer et palmiers qui s’étalaient devant eux à l’infini. Scrutant au loin ils perçurent du mouvement. Un groupe d’humains ? Des rescapés ? Ils n’étaient sûrs de rien. Ils se mirent à presser le pas. Plus ils avançaient plus leurs doutes s’effaçaient. C’était bien les leurs. Deux hommes portaient un troisième vers la lisière de la palmeraie qui bordait le littoral. De l’ombre des arbres surgit les cris de joie des petites Pérez y Montilla, elles se précipitaient vers eux hurlant le nom de sœur Angélique. En même temps derrière elles, ils virent sortir dans la lumière les autres rescapés. Sœur Angélique se mit aussi à courir vers les fillettes. Elle les serra sanglotant de soulagement. Madame de Génoll s’avança vers eux, suivie de son époux, et prit dans ses bras la sœur, tous pleuraient de bonheur. Dans le chavirement de la chaloupe, ils n’avaient perdu que l’un des matelots. Doña Castaño était assise contre un palmier avec ses deux petits garçons miraculeusement sauvés du drame, elle n’avait pas lâché la main de l’aîné et avait été projetée avec lui sur la plage. La nourrice noire avait été retrouvée, bien plus loin, inconsciente, avec le tout petit qui hurlait toujours dans ses bras. Dolorès, la nourrice des filles, n’avait pas émis un mot depuis qu’elle était sortie de la mer, jurant dans son for intérieur que plus jamais elle ne remettrait les pieds sur l’eau. Quant à l’homme porté, c’était l’aspirant Javier Vizconde. Il avait été assommé par la chaloupe à laquelle il s’accrochait, mais avait été entraîné avec elle par la marée jusqu’à la terre, ce qui lui avait évité la noyade. Le deuxième matelot et le chirurgien le ranimaient à l’ombre. Sœur Angélique réalisa tout à coup que le père Sanchez n’était parmi eux quand elle entendit. « — Ma sœur, vous devriez avoir honte de vous présenter à nous dans cette tenue ! » Tous se retournèrent vers lui interloqués. « — mon père, c’était ça ou la noyade, je me suis permis de faire un choix ne vous en déplaise. De plus, je pense que ma mise est encore décente et ne dévoile pas grand-chose de ma personne ! Et je vous prierai de bien vouloir vous occuper uniquement de nos âmes en cette heure ! » Sous le ton autoritaire, le père en resta les bras ballants. Une Cambes-Sadirac n’allait pas se faire houspiller par un ecclésiastique sorti dont on ne sait où. Si d’habitude sa modestie ne tenait pas compte de son lignage, la semonce déplacée avait chatouillé un orgueil qu’elle ne se connaissait pas. Décidément, ce voyage lui apprenait bien de choses sur elle-même, et des plus troublantes. Tous regardaient la sœur, tout aussi surpris par sa réponse que par son ton. Ils apprécièrent en ce moment difficile l’assurance, démontrant une force d’âme dont tous avaient bien besoin. De plus, ils étaient d’accord avec elle, ce que perçut tout de suite le père aussi ne rajouta-t-il rien.

Le Second fit le point sur leur état. Il n’était pas fameux. Son moral était tombé, ils n’avaient rien à manger ou à boire pour se réconforter. Quant aux armes pour y remédier afin de chasser ou se défendre, il comptabilisa quatre couteaux, deux sabres et un briquet-couteau, objet de collection que détenait Javier Vizconde, pour allumer sa pipe. Il ne savait même pas où ils étaient. Ils ne pouvaient avoir comme perspective que celle de mourir de faim ou d’être dévoré par les bêtes féroces. Aussi sursauta-t-il quand il entendit la voix douce, mais ferme de sœur Angélique. « — Je suppose que nous allons tout d’abord, nous reposer, mais ensuite par où partirons-nous, car bien évidemment personne ne viendra nous chercher. » Il la regarda, cela lui réchauffa le cœur, bien sûr il fallait se battre, ils n’allaient pas attendre la mort. Au souvenir des cartes, il annonça que d’ici une heure, ils fileraient vers l’Est, parce qu’il n’était pas question de s’enfoncer dans la palmeraie. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (1ère partie)

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Chapitre 28

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Le “Royal Madrid “.

Elle leva les yeux vers l’immense vaisseau au sein duquel elle allait embarquer. Le nègre enturbanné qui lui servait de proue semblait dans un grand éclat de rire se moquer d’elle. Elle trouvait le galion colossal, mais elle devait bien admettre qu’elle n’en avait jamais vu d’autres. La mère supérieure avait fait le nécessaire pour qu’elle puisse faire la traversée dans les meilleures conditions et lui avait souhaité froidement et brièvement adieu. Marie-Angélique Cambes-Sadirac, alias sœur Angélique, était arrivée en chaise jusqu’au port. Comme elle n’avait sympathisé avec personne au couvent, aussi nul ne l’accompagnait. Ces quelques semaines dans le cloître espagnol l’avaient trouvée plus seule que pendant tout le reste de sa vie ; même lors de la traversée des montagnes pyrénéennes, elle ne s’était jamais sentie autant isolée qu’entre les murs austères de l’abbaye de San Sébastian. Parce qu’elle était Française et n’était pas amenée à demeurer dans les lieux, aucune des moniales n’avait cherché à tisser des liens. Elle n’en avait pas vraiment souffert, les temps lui procuraient d’autres préoccupations. À peine arrivée, elle avait écrit à sa tante pour lui annoncer son départ vers la Louisiane. Elle espérait que la lettre atteindrait la Suisse, et que par retour une réponse lui parviendrait lui donnant des nouvelles de son frère et de ses sœurs. A regret, elle partait sans avoir reçu de courrier.

Royal Madrid

Au pic du soleil de midi, en cet été resplendissant, elle fut donc déposée devant le navire de ligne avec son maigre bagage composant la garde-robe d’une ursuline. Ayant dû tout laisser dans son couvent de Haute-Garonne, elle l’avait reconstitué petitement. Comme beaucoup de bâtiment de commerce, le “Royal Madrid “ était un ancien voilier de guerre, que la compagnie propriétaire avait, par rentabilité, mis sur la route des Caraïbes et du Nouveau-Mexique.Il avait été allégé d’une partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et n’utilisait qu’un équipage restreint, une cinquantaine de marins tout au plus, en plus des officiers.Elle était très impressionnée. Elle suivait, fataliste, l’objectif décidé au départ de sa migration. Mais, si à sa vue, elle ressentit un émerveillement devant l’océan majestueusement grandiose qui s’étalait à l’infini, au moment de monter à bord du navire, elle était surtout apeurée à l’idée de le traverser. Il lui fallait toute la ferveur de sa foi pour ne pas renoncer à ce voyage. Elle aspira un grand coup et mit le pied sur la passerelle. Malgré l’amarrage, le bateau tanguait au rythme du flot qui se brisait contre la levée du quai. Cela ne la rassura pas. Courageusement, elle traversa se disant qu’une fois sur le pont cela irait mieux. Sur le tillac, un officier observait la sœur monter à bord avec un air ironique et attendait qu’elle se trouvât à sa hauteur pour se présenter. Contrairement à son espérance, elle sentit le bâtiment bouger sous ses pieds ; son estomac se souleva. Elle se domina. Quand elle croisa le regard amusé de l’homme, elle ne cilla pas et plongea ses yeux verts dans les siens les lui faisant baisser. Bien sûr, cela manquait de modestie, mais c’en était trop. Dans un parfait Castillan, elle donna son nom. Elle parlait cinq langues, l’apprentissage de celles-ci lui avait toujours plu, elle en aimait la gymnastique intellectuelle. Elle avait profité du passage ou de l’installation de sœurs étrangères pour les assimiler et les pratiquer, mais n’avait jamais pensé que cela lui servirait en dehors de l’enseignement. Reconnaissant en elle un sang digne de se baisser, il se courba pour la saluer. « — Miguel Della Quintaña, second sur le vaisseau le Royal Madrid, nous vous attendions, Madame. Le capitaine Alvarez-Pignero ne saurait tarder. Je vais vous conduire dans vos quartiers, notre départ est prévu avec la marée montante, soit dans environ deux heures. » Il la précéda, atteignit le premier étage du château arrière, puis sur le second, se dirigea vers le fronteau de la dunette qui défendait les deux coursives contre les paquets de mer. Il ouvrit l’une des portes en bois avec dans le haut un hublot de verre épais cerclé de cuivre. Il avança dans le passage au revêtement d’acajou qui s’enfonçait dans les profondeurs du navire avec à sa suite sœur Angélique de moins en moins réconfortée. Sa cabine se situait en partie au-dessus de celle du capitaine. Cette dernière s’étendait sur la largeur du vaisseau alors que la sienne en occupait le tiers avec toutefois vue sur le sillage et accès à la galerie de poupe. Le second lui assura que c’était une des meilleures du bâtiment, ce qu’elle voulut bien admettre. Laissée seule, elle s’assit sur sa couche montée sur une commode à quatre tiroirs et fixée au sol comme tout le mobilier. Accablée, elle avait envie de pleurer. Bien sûr, les désirs de Dieu étaient insondables, mais elle aurait bien aimé, à ce moment-là, comprendre pourquoi il la plaçait devant tant de difficulté. En quoi avait-elle mérité toutes ses adversités ? Mettre sa foi à l’épreuve ? Pourquoi ? N’était-elle pas assez forte ? Il est vrai qu’elle n’avait pas été réellement appelée, la mort de sa mère l’avait guidée vers le couvent, sa sécurité l’y avait fait rester. Personne ne s’était véritablement posé la question de savoir si elle avait la vocation, pour l’église c’était une dot de plus qui entrait dans son giron, pour son père, c’était la meilleure réponse à l’avenir de sa fille. Bien que jolie fille et avec le temps belle femme, elle ne s’avérait point coquette et ne se souciait pas de se savoir attirante. N’ayant croisé que peu d’hommes, leurs regards ne l’avaient pas renseignée d’un atout dont elle n’avait que faire. L’union matrimoniale n’était pas pour elle et de toute façon son père n’aurait pu marier deux filles, il n’en avait pas eu les moyens. Elle vivait en sécurité dans le cloître. Elle en avait fait sa maison, son refuge. Elle en aimait la paix, le recueillement. Elle appréciait que rien ne bouge, ou peu. Les nouvelles de sa propre famille et leurs rares visites lui avaient suffi. Elle avait contribué à leur vie de manière épistolaire. Elle avait su le faire avec opportunité puisqu’elle avait découvert en la personne de Madame de Maubeuge la solution à l’avenir de sa benjamine, Antoinette-Marie, qu’elle rejoignait, ce qu’elle n’avait jusqu’alors jamais envisagé.

Ses activités tournées vers l’enseignement lui avaient permis de participer de façon pertinente au fonctionnement du couvent. Elle s’était attaché à certaines de ses élèves à qui elle avait appris le latin et pour certaines l’anglais et l’italien. Ses connaissances linguistiques avaient attiré dans leur maison de jeunes filles de noblesse étrangère étendant la notoriété de son couvent et ce qui lui avait assuré une place respectée en son sein. Mais cela était loin maintenant. Avec les mouvements révolutionnaires, elle avait vu à l’intérieur même du cloître sa paix, sa sécurité, son équilibre branler puis s’écrouler. Avec le temps, elle avait appris que les membres de sa famille eux-mêmes se trouvaient emportés par la tempête qui la menait aujourd’hui vers l’inconnu. Cela lui faisait peur, elle n’était pas prête ou tout du moins elle ne se sentait pas prête. Une voix intérieure lui rappelait qu’elle n’avait pas été plus préparée à franchir le massif montagneux de la frontière qu’à traverser l’océan. Mais elle se refusait cet argument, elle n’avait  pas eu le loisir d’y réfléchir.

Elle finit par percevoir, au-delà des craquements de la structure, les préparatifs de départ. Le navire appareillait et quittait le port. Il n’était plus temps de réfléchir, il devait admettre la situation, ne pas se laisser aller. « Qui volt, potest, qui potest, debet » ; « nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons » ; la devise familiale, celle des Cambes-Sadirac, retentit dans sa tête et lui redonna le courage qui lui manquait. Elle se leva et monta sur le château arrière comme on se rend à la bataille. Elle se dirigea jusqu’au bastingage, s’appuya sur la main courante en acajou et regarda sortir précautionneusement le “Royal Madrid » de la baie de San Sébastian. Contrairement à ce dont elle présumait, en fait, elle n’y avait pas réfléchi, il précédait un autre navire et deux le suivaient. « — Nous ne partons jamais seuls, Madame. » Elle sursauta, pensant que personne ne faisait attention à elle. Elle sourit à l’homme qui s’adressait à elle, c’était le second Della Quintaña. « — Cela est pour notre sécurité, groupés nous sommes plus forts, vous avez derrière nous “ el Marruecos “ et devant “La Mercedes” et “ el Tradiçáo “. Le “Royal Madrid “ détient le plus gros tonnage ; si cela ne vous ennuie pas Madame, mon capitaine aimerait vous être présenté. »

Le commandant Alvarez-Pignero possédait la morgue de l’hidalgo, brun, le teint olivâtre sous sa perruque poudrée. Mais contre toute attente, sa froideur s’effaça devant la sœur, et avec chaleur il l’accueillit, s’excusant de son absence à son arrivée. Il l’invita, comme il se devait, à sa table pour le soir même, après s’être enquis de son confort. Elle le remercia pour sa courtoisie, cela mettait un baume à son désarroi. Comme le quartier-maître prenait la barre, il la saisit par le bras, la guida vers le bastingage et continua à converser avec elle. Il en vint à lui expliquer que son neveu, un dénommé Francisco Leopardo, était aussi implanté en Louisiane et qu’à cette heure, il était économe dans une plantation, qu’il n’avait pas de nouvelle depuis son dernier séjour et qu’il comptait bien profiter ce voyage pour constater son avancement. Il finit par s’excuser afin de suivre les ordres qu’il donnait. Elle ne fut pas surprise des épanchements spontanés du capitaine, souvent instinctivement, les gens lui confiaient leur souci premier. Elle alla s’installer sur un banc à claire-voie accolé au fronteau, de là elle examina l’ensemble du navire et découvrit, qu’elle n’était pas la seule passagère. Accoudé au bastingage, se tenait un couple de personnes âgées dont elle n’avait pas remarqué l’arrivée pendant son échange avec le commandant et qui ne quittaient pas des yeux la terre qui s’éloignait. Sur l’étage au-dessous courrait, derrière un enfant trottant à peine, une jeune femme, qui parlait en même temps à une nourrice noire portant dans les bras un chérubin blond. Parvint jusqu’à celle-ci un individu dont elle déduit que ce devait être le mari et le père. Concentrée sur son observation, elle ne perçut pas l’homme qui se présentait à elle, ce fut son ombre qui lui indiqua sa présence, elle ne l’avait pas entendu. « — Oh pardon mon père, je ne faisais pas attention ! » Elle se leva pour le saluer.

« — Ce n’est rien ma fille, rasseyez-vous ma sœur, je suis le père Sanchez et servirai d’aumônier pendant notre voyage.

— Je suis sœur Angélique des Ursulines de Grenade en France.

— Je sais mon enfant, j’ai appris par notre capitaine que vous alliez jusqu’en Louisiane rejoindre votre couvent, ma sœur.

— Oui, c’est un fait mon père. » Il était laid, rien dans son visage ne paraissait symétrique et elle ne put s’empêcher de se dire que ses pensées devaient être de même. Tout en lui souriant poliment, elle jugea que décidément ces jésuites étaient très curieux et très vite renseignés. Il s’installa à ses côtés et ce qui suivit le lui confirma. « — Le couple d’un certain âge que vous voyez appuyé au bastingage est Monsieur et Madame de Génoll, des Français qui comme vous fuient cette horrible révolution. » Ce père l’agaçait avec ses certitudes suffisantes, comme s’il pouvait comprendre ce que c’était de quitter son pays quand rien ne vous autorise d’autres choix. Elle lui aurait bien tourné le dos, mais cela aurait été de mauvais augure pour la suite de la traversée, alors elle prit son mal en patience. « — Quant au couple qui joue avec leurs enfants sur le pont ce sont don Andrés Castaño et son épouse, ils sont planteurs en Louisiane, ils accompliront avec nous le voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans. 

— Nous avons donc la même destination ? Laissa-t-elle échapper, cachant de son mieux sa contrariété.

— Oui, je rejoins le Père Antonio de Sedella afin de le décharger de sa tâche et de reprendre la cure de l’église Saint-Louis. »

Elle se doutait bien qu’il ne lui disait pas tout, mais cela ne la regardait pas. Elle découvrit à la table du commandant d’autres passagers ainsi que d’autres membres de l’équipage, deux autres seconds, Pascual Hermoso et Emesto Lécumberry, les aspirants Leandro Pontes y Horcas et Javier Vizconde, et Flavio Haristouy, médecin-chirurgien. Le capitaine réunissait, en tout, une vingtaine de convives en majorité espagnole pour manger. L’essentiel des voyageurs partait pour la Louisiane et quelques-uns pour La Havane où une escale était prévue.

*

Le “Royal Madrid “ et ses comparses se dirigèrent vers le Sud, en direction des côtes d’Afrique, avant de s’orienter vers les Caraïbes ; depuis Christophe Colomb, le trajet avait peu changé pour les navires espagnols. Les quatre galions n’avançaient guère, le vent ne soufflait guère, il s’en fallait de peu pour qu’ils ne soient point encalminés. Très vite, il s’avéra qu’ils étaient partis trop tôt. Les alizés qui devaient les pousser du Nord vers l’équateur ne se trouvaient pas à leur rencontre. Les commandants des bâtiments choisirent de détourner leur route, les vents contraires les ralentissaient trop et risquaient de leur faire épuiser leurs vivres avant d’arriver à destination. Cela pouvait entraîner des complications, notamment des tumultes dans l’équipage qui serait le premier rationné. Ils prirent la décision d’aller relâcher à l’île de Madère dans le port de Machico. Le capitaine Alvarez Pignero fataliste, partant du juste principe que l’on ne pouvait aller contre les desseins de Dieu, vanta les beautés des lieux à ses passagers. Ceux-ci découvrirent les quais et les entrepôts bâtis à flanc de coteau dans une large crique s’ouvrant, au sud-est, sur l’océan Atlantique. Il protégeait une flotte nombreuse essentiellement formée de navires portugais et anglais. Les premiers, en partance pour les côtes d’Afrique et leurs comptoirs, reconstituaient leurs vivres dans leurs terres, quant aux autres, ils pratiquaient la même chose avec l’accord du roi du Portugal, mais ils se partageaient ensuite entre les cotes des deux côtés de l’Atlantique.

île de Madère

En attendant que les vents tournent et les mènent vers La Havane dans un temps espéré par tous le plus court possible, les navires espagnols, leurs équipages et leurs voyageurs patientèrent tout en s’approvisionnant. Ils furent conviés à séjourner à terre au sein du « Forte de Nossa Senhora do Amparo » à la condition d’être toujours prêts à partir dans un laps de temps le plus bref, car dès que les vents se lèveraient ils appareilleraient. La redoute de forme triangulaire servait à se défendre des pirates anglais, hollandais et d’Afrique du Nord, aussi la plupart des passagers cautionnèrent. À la différence de ceux-ci, sœur Angélique préféra demeurer dans sa cabine allant à l’encontre des conseils du père qui lui désirait accepter l’invitation. Mais malgré l’obstination de celui-ci qui arguait une meilleure sécurité du lieu contrairement au voilier, elle ne voulut rien entendre. Elle ne fut pas la seule, le couple âgé de français, les Genoll, les colons louisianais, les Castaño et un couple avec leurs deux fillettes, les Pérez y Montilla, firent de même. Le père Sanchez se sentait responsable hiérarchiquement de l’ursuline, contrarié, il resta à bord, la mort dans l’âme.

Dès les premiers jours du voyage, Sœur Angélique prit des habitudes avec eux. Elle avait tout d’abord consenti de s’occuper d’Alejandra et d’Antonieta, respectivement âgée de dix et douze ans, au soulagement de doña Pérez y Montilla, leur mère. Celle-ci avait de terribles migraines ; sœur Angélique soupçonnait plutôt un sentiment de dépression. La nourrice, qui avait suivi la famille, Dolorès, souffrait du mal de mer, et n’était pas en état de se lever de sa couche. Devant ce dilemme, la sœur ursuline avait été d’un grand secours, d’autant que le père Sanchez, qui avait intercédé pour elle, avait assuré de son acceptation. Sœur Angélique appréciait ces moments avec les fillettes, qu’elle estimait intelligentes et curieuses. Cela la distrayait de ses préoccupations. Elle porta son enseignement sur la lecture et l’écriture, sur un renforcement du latin qui pour elle était la colonne vertébrale de toutes langues et dans l’apprentissage du français que les petites filles baragouinaient un peu. Leur mère avait insisté sur l’instruction de cette langue. Son mari et elle rejoignaient son frère qui faisait partie de l’entourage du gouverneur de la Nouvelle-Orléans et entre gens de la bonne société, on se devait de s’exprimer en français. Sœur Angélique avait souri à la demande, car elle savait le gouverneur d’origine française bien que représentant de l’Espagne, et qui plus est en Louisiane le Français était plus parlé que le Castillan.

Après le repas de midi, il était d’usage de se retrouver, les hommes jouaient aux cartes tout en conversant, les femmes prenaient leurs ouvrages ou leurs livres. Sœur Angélique avait déniché plusieurs livres dont un sur l’histoire de la Louisiane d’Antoine-Simon Le Page du Pratz et plusieurs traités sur les voyages des conquistadores au Nouveau-Mexique. Elle ne se lassait pas de les lire découvrant ce pays dans lequel elle allait vivre désormais. Les jours de beau temps, au milieu de l’après-midi la gent masculine abandonnait l’usage de la grande chambre, la salle à manger du capitaine, aux dames pour une collation. Madame de Génoll profita de ce moment pour répondre à doña Castaño qui avait laissé ses deux petits garçons à leur nourrice. Elle confia sa destinée tout en touillant dans sa tasse de café. « — mon époux et moi sommes du hameau de Saint-Paul situé sur la rive droite de l’Adour, à hauteur de la ville de Dax. Nous y détenions une belle demeure dont mon mari avait hérité d’un de ses oncles. Elle datait du temps du roi François 1er. Il était le dernier-né de sa famille, mais avec pour complément à sa fortune ma dot. Bon gestionnaire, il nous faisait vivre correctement, mais sans ostentation, du revenu de nos métairies et de deux moulins que nous possédions entre Saint Paul et Magescq. Nous n’avons eu qu’un fils, et sans le vouloir celui-ci avec son courage, sa témérité et je dois bien le reconnaître son arrogance, nous a apporté le malheur. Lorsque l’on a arrêté notre roi à Varennes, il a crié haut et fort que c’était une honte et qu’il allait rejoindre les princes en dehors des frontières pour revenir châtier les mécréants. C’est ce qu’il accomplit dans les jours qui suivirent. À ce jour, nous sommes sans nouvelle… enfin un soir, un de nos valets arriva en courant nous prévenir que le comité municipal de Dax venait nous appréhender. Oh ! Ce ne fut pas vraiment une surprise, mon conjoint précautionneux avait déjà mis nos économies dans la Banque Royale d’Espagne, je suis moi-même d’Aragon, je suis née Esperanza Daroca Calamocha y Gálvez. » Elle avala son café d’un coup et tout en souriant tristement elle reprit. « — C’est ronflant comme nom, mais cela ne m’a guère servi. Je suis la benjamine de six filles et si je n’ai pas fini au couvent, excusez-moi ma sœur, c’est uniquement, car mon époux a fait sa demande alors qu’il passait dans notre fief familial et ne réclamait pas grand-chose pour ma dot. Enfin tout ça pour dire, que nous n’avons pas attendu l’arrivée de la garde, nous nous sommes emparés de nos derniers biens transportables et avons fui vers la mer.

— Mais vous étiez sûr de votre homme et de la véracité de ses assertions ? intervint doña Castaño prise par l’histoire, comme une enfant par un conte de fées.

— Malheureusement, oui ! Alors que nous nous situions déjà loin nous aperçûmes notre demeure en feu… tant d’années de bonheur dans les flammes, ce fut un vrai serrement de cœur. Voyant la pauvre femme s’imprégnait de son souvenir, sœur Angélique relança la conversation et lui demanda comment elle avait quitté la France. — Contrairement à vous, ma sœur, nous avons rejoint l’océan. Les routes sont désertes dans nos forêts, il ne faut toutefois pas avoir peur des brigands, mais dans notre malheur, nous avons eu de la chance. Notre valet, qui nous servait de cocher pour l’heure, nous fit embarquer dans une gabarre de pécheurs. Évidemment, monnayant quelques louis ceux-ci nous ont conduits du côté espagnol. Mais là, je dois dire, alors que nous nous crûmes sauvés, ma famille pour toute aide nous a proposé d’immigrer en Louisiane avec par ailleurs une lettre de recommandation. J’ai été fort désappointée, j’avoue que j’avais espéré mieux. Remarquant qu’elle plongeait dans son désarroi doña Castaño reprit le flambeau des confidences. — Il est vrai que les familles sont parfois décevantes et désespérantes, voyez-vous, je suis de la ville de La Mobile. J’ai épousé Don Castaño, il y a de cela quatre ans maintenant. Mon mari lui demeurait dans la colonie du côté du lac Pontchartrain depuis dix ans et y avait fait prospérer une plantation de canne à sucre dont une partie des revenus incombait aux siens. Nous n’étions pas unis de trois mois, qu’il reçût d’Espagne une lettre lui enjoignant de s’en retourner au pays, son père se mourrait. La personne qui lui écrivit lui conseillait d’être là à l’heure de son décès, afin de ne point être spolié de son héritage. Nous avons donc fait nos bagages, je dois bien le dire pour moi à contrecœur, car je n’avais jamais quitté la Louisiane. Et bien, mon beau-père mit plus de temps à mourir que prévu. De plus, les avocats furent si longs à rendre justice à mon époux que des cousins voulurent le déposséder de sa plantation. Pendant cette période vinrent au monde mes deux fils sur le sol espagnol. Enfin, nous voilà sur le retour. » Les confessions des unes et des autres, sœur Angélique ayant raconté sa propre histoire succinctement, rapprochèrent les trois femmes dont les âges et les conditions étaient fort différents. 

*

Miguel della Quintaña

Le premier jour dans le port de Machico, le capitaine Alvarez-Pignero proposa sa chaloupe pour aller à terre à sœur Angélique ainsi qu’aux quelques passagers restés sur le navire afin de prendre la peine de le visiter ainsi que ses alentours. Tous acceptèrent, l’attente risquait d’être longue et fort ennuyeuse. La ville qui s’étendait autour des quais était constituée de rues et ruelles tortueuses qui suivaient le relief de l’île montant vers ses monts, restes de volcans. Les maisons ordinairement modestes étaient peintes de blanc avec balcons et grilles en fer forgé, ce qui mettait en valeur la multitude de fleurs qui composaient les jardins des patios. En compagnie du second Miguel Della Quintaña et du père Sanchez, qui voyait d’un très mauvais œil l’intérêt évident du marin pour l’ursuline, le petit groupe de voyageurs partit visiter l’île et alla se recueillir à la capela dos Milagres. La chapelle, première église construite dans la région, exprimait l’austérité de la foi qui se passe de fioritures, celle des premiers chrétiens. Lorsque l’on y pénétrait, la paix y attendait le croyant. Sœur Angélique resta longtemps à prier au sein de la fraîcheur de l’édifice simple et accueillant. Elle ne fut pas la seule, si la plupart des visiteurs, voyageurs de passage, demandaient à Dieu une traversée clémente, Miguel Della Quintaña réclamait avec ferveur d’être délivré de l’attraction qu’il éprouvait pour l’ursuline. Le père Sanchez avait bien pressenti la chose. Miguel Della Quintaña séduit par la beauté naturelle de la none, sa douceur sans affectation, passait de plus en plus de temps en sa compagnie en dehors de ses obligations. Ils conversaient sur les sujets les plus divers, souvent en compagnie des autres passagers. Il ne comprenait pas pourquoi il éprouvait une attirance qu’il avait du mal à contenir, pour cette femme dont la mise monacale ne laissait guère entrevoir sa féminité. De son côté, sœur Angélique ne percevait aucune défaillance dans ses rapports avec le second et fut extrêmement choquée quand le père, tel un inquisiteur, vint partager ses soupçons. Elle le remit vertement à sa place, rappelant au prêtre qu’elle n’était pas sous sa gouverne et que la rectitude de leur comportement ne souffrait aucun doute. Mais de cet instant, elle vit avec un regard différent le bel homme qu’était le Second et fit attention à ne jamais se retrouver seule avec lui, bien qu’il n’eût jamais un geste déplacé. Une gêne s’installa entre eux renforçant leur questionnement, allant à l’encontre de l’intention recherchée, le désintéressement.

Les vents toujours contraires des jours suivants contraignirent les passagers à l’inaction, aussi les promenades se poursuivirent pour l’agrément de tous, les paysages de l’île étaient magnifiques et le climat était doux. Avec les autres voyageurs, ils déambulèrent sur les plages de galets et découvrirent dans une petite crique un rivage de sable noir. Ils prirent l’habitude d’y déjeuner à la grande joie des enfants qui pataugeaient dans une baïne laissée à marée basse. Tous pensaient la même chose, ils avaient l’impression de visiter le jardin d’Éden. Ils en apprécièrent les couleurs et les senteurs des jacarandas, des tulipiers du Gabon, des kapokiers ainsi que des fleurs bougainvillées, oiseaux de Paradis, anthuriums, proteas, arums, orchidées… C’est sur le bord de mer qu’ils perçurent le changement de direction du vent et avec la modification de temps. Doña Castaño rattrapa au vol son chapeau de paille, Madame de Génol ferma son ombrelle qui semblait vouloir se retourner. L’atmosphère se chargea de nuages de plus en plus sombres, ils se hâtèrent pour rassembler leurs affaires. Des rafales les pressèrent. Les premières gouttes d’eau annonciatrices d’averses leur firent rapatrier la chaloupe rapidement, ils ne se situaient pas sur le pont du « Royal Madrid » que le déluge s’abattait sur eux. Sur le port, tous les équipages s’activaient, les embarcations se remplissaient des personnes logées à terre, ainsi que les derniers marins. La pluie tombait avec de plus en plus de véhémence, le ciel s’était tellement obscurci qu’il faisait nuit en plein jour. La violence des eaux entraînait vers la mer des torrents de boue noire, charriant tout ce qu’elle trouvait. Dans la cabine du capitaine, les passagers ébahis regardaient à travers les portes-fenêtres de la grande chambre ce spectacle sans vraiment comprendre les suites catastrophiques pour l’île et ses habitants. Au milieu d’un craquement du ciel, les voiles furent tendues au son du cliquetis des cabestans malmenés, le navire bougea et s’élança enfin sur sa route. Ils s’éloignèrent rapidement des côtes de Madère suivis des trois galions.

*

Le trajet jusqu’à La Havane prit quatre semaines, il fut sans surprise. Le navire glissait sur un Océan calme, aux vaguelettes sans écume, sous un soleil étincelant, devant lequel des filaments blancs et délicats à l’aspect fibreux et à l’éclat soyeux rompaient la monotonie d’un ciel toujours bleu. Le voyage se déroulait sans plus d’incident et ne fut marqué que par le rituel du bonhomme tropique qui amusa beaucoup les enfants lorsqu’on les baptisa ainsi que leurs parents au milieu de la mascarade. Avec une bedaine énorme, vêtu de toutes les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l’équipage, le matelot désigné pour l’incarner présida aux divertissements du passage de la ligne au grand plaisir de tous qui appréciaient ce bouleversement à la routine. Plus les galions se rapprochaient de leur destination s’enfonçant dans l’été, moins la brise soulageait de la chaleur. Sœur Angélique se réfugiait au plus chaud de la journée dans sa cabine pour pouvoir ôter sa guimpe de lin blanc qui lui couvrait les côtés de la figure et une partie du torse. Pour plus d’aise, elle retirait sa robe de serge noire et s’allongeait pendant les heures les plus caniculaires, juste vêtue de sa cotte sur sa chemise. Elle avait déjà abandonné son jupon sous sa tenue souffrant par trop de la chaleur de plus en plus exténuante. Au crépuscule, elle s’attardait sur le pont, comme la plupart des passagers, pour profiter d’une illusion de fraîcheur, ils y bavardaient y attendant le sommeil. Un soir où le hasard avait retardé sœur Angélique sur le tillac plus que les autres, Miguel della Quintaña, qui effectuait son service, ne put s’empêcher de s’en approcher. D’une voix grave, un peu retenue, tendant la main vers un point précis, il rompit sa contemplation de la voûte céleste assombrie dans lequel une myriade d’étoiles jaillissait. « — Vous voyez dès que s’estompe le crépuscule, c’est d’abord le grand Hercule, souverain incontesté du ciel boréal qui apparaît entre la Lyre et la Couronne Boréale. » Elle frissonna sous la vibration des mots dont elle sentait le souffle sur son visage ; elle n’eut pas le courage de trouver une sortie pour s’en éloigner, elle le laissa poursuivre. « — sur la voûte se dessine la grande croix de la gigantesque configuration stellaire du Cygne. Là-bas, vous pouvez admirer les constellations de l’Aigle, de la Lyre, du Scorpion et du Bouvier. Comme chaque été apparaît dans son magnifique voile à l’aspect laiteux la Voie lactée. » Elle aurait aimé qu’il continuât. Elle était consciente que c’était inconvenant, parce que si rien dans leur attitude ne pouvait donner à redire, elle savait que le plaisir qu’ils ressentaient ne devait pas être. Elle n’eut pas besoin de chercher une échappatoire qu’elle ne désirait pas, le père Sanchez qui ne se situait jamais très loin arriva afin de les interrompre. Bien que contrariée de cette surveillance constante, elle ne fit rien paraître et profita de sa venue pour se retirer dans sa cabine. La promiscuité étant, plus le temps s’écoulait, plus les relations entre les voyageurs se renforçaient, les liens se nouaient et semblaient se serrer pour longtemps. Les seuls que la situation gênât étaient sœur Angélique et Miguel Della Quintaña, car l’attraction qu’elle avait pour le second devenait un martyr. Auprès de lui, elle oubliait ses craintes dans l’avenir. Ils ne pouvaient se passer de la compagnie de l’autre, mais s’évitaient de peur de faillir. Le peu de temps que son service le rendait libre, le second l’occupait avec les hommes à jouer aux cartes ou à converser avec eux, mais il ne pouvait s’empêcher de chercher dans son angle de vue la none. Elle-même instinctivement s’installait de manière à pouvoir l’apercevoir. Et s’ils se trompaient eux-mêmes, se mentant sans trop y croire sur leur désir, le père Sanchez, qui jugeait la sœur trop belle femme, lui ne se laissait pas berner et les surveillait à chaque instant. Mais ni l’un ni l’autre ne faiblissaient, ils respectaient de leur mieux la promesse de sœur Angélique faite à Dieu. Ils luttaient tous les deux contre leur engouement. Tourmentée par cette émotion qu’elle n’avait jamais connue et qu’elle parait d’amitié pour ne pas l’appeler amour, elle s’accrochait à ses vœux. Elle analysait, décortiquait, rejetait, amoindrissait ce sentiment qui quoiqu’elle en pensât était là, en elle. Quant à lui, il savait que ce qui avait éclos n’était pas que charnel, mais cela n’adoucissait pas sa douleur morale, qui si elle ne s’avérait que vénielle ressemblait à une souillure que son repentir avait du mal à effacer.

L’arrivée à La Havane fut un soulagement. L’activité due au ravitaillement, au chargement et au déchargement, ainsi qu’au débarquement des voyageurs qui s’arrêtaient là, opéra un heureux entracte à leur tourment, le navire resta trois jours dans la baie de La Havane. La ville était dans la mer des Caraïbes une place importante où des richesses extraordinaires s’échangeaient attirant la concupiscence. L’or, l’argent, la laine d’alpaga des Andes, des émeraudes de Colombie, l’acajou de Cuba et du Guatemala, le cuir de La Guajira, les épices, la teinture de campêche, le maïs, le manioc et le cacao se préparaient à partir pour l’Espagne, pour le bénéfice de quelques grosses fortunes. Sœur Angélique ne vit de la ville que les façades baroques aux couleurs vives qui bordaient les rues menant au couvent de Saint-Augustin dans lequel elle se rendit pendant l’escale. Elle y allait chercher le confort de l’âme, l’apaisement de ses tourments. Les autres passagers se réfugièrent dans les auberges ou chez des connaissances de connaissances. Miguel della Quintaña ainsi que Pascual Hermoso, tous deux seconds du « Royal Madrid », accompagnèrent leur capitaine qui séjournait chez le gouverneur, laissant Emesto Lécumberry, le sous-officier à la garde du navire. Lorsqu’ils revinrent à bord, ce fut pour repartir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 26

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Chapitre 26

Les Placées de Saint-Domingue, Roberta

1781 à 1793

Roberta

La journée était clémente, Roberta profitait de la douceur de la brise venant de l’océan. Toute la ville du Cap semblait être rassemblée sur son port devant le cours « le Brasseur ». Appuyée à la balustrade du quai, près des colonnes rostrales, abritée du soleil de midi par son ombrelle, elle laissait glisser son regard de sphinx sur la flotte qui s’approchait. Alphonse se pencha vers elle afin de voir si tout allait. Elle le rassura, lui permit de caresser de sa main son ventre, promesse du fruit à venir. Son inquiétude résultait du fait qu’elle avait fait deux fausses couches. Mais cette fois-ci, elle était sûre de la venue de l’enfant, elle n’aurait su l’expliquer. Elle était radieuse. Cela faisait déjà trois ans que son Alphonse l’avait installée rue d’Anjou, près de la place de Clugny, dans un habitacle en pierre coiffée d’une toiture en ardoise. Elle détenait huit pièces et était ornée d’un patio luxuriant. De la plantation, il lui avait offert deux esclaves pour tenir son train de maison. Elle avait passé les deux premières années, en son sein, cachée de tous, occupés de longues heures par cet amour tout neuf qui les sortait peu du lit, quand il résidait à la ville. L’habitation le retenait régulièrement, mais pas assez pour qu’à bride abattue il ne la rejoignît point, en manque de son corps aux odeurs de vanilles et de cannelle. La troisième année, elle l’incita à l’amener au théâtre, au bal, elle y obtint un succès certain, Alphonse suscita bien des jalousies. Depuis elle désirait apparaître de toutes les manifestations. Il fit de la demeure de la rue d’Anjou son pied-à-terre à Cap-Français et y reçut tous ses amis à la grande joie de la belle.

Ce jour-là, César Henri de la Luzerne, le nouveau gouverneur de l’île envoyé par Versailles arrivait et celui qu’il remplaçait était là sous un dais à l’attendre. Guillaume Léonard de Bellecombe s’était déplacé de Port-Au-Prince pour l’accueillir. Tous les Créoles de la plaine du Nord se présentèrent avec les leurs. Elles y affichaient leurs plus jolies robes et portaient si possible de beaux bijoux, les enfants couraient sous le regard complaisant de leurs nounous noires. En marge se trouvaient leurs familles mulâtres. Les femmes avaient fait comme les Créoles blanches. C’étaient à celles qui revêtaient les couleurs les plus chatoyantes, les tignons les plus hauts. Quant à leur progéniture, ressemblant souvent à leurs frères et sœurs blancs, ils faisaient comme eux sous l’œil dédaigneux des épouses légitimes et celui goguenard des Créoles quarteronnes, les placées. La mère d’Alphonse, malade, était restée à l’habitation obligeant sa fille à son grand dépit à lui tenir compagnie. Alphonse Ducreil pouvait jouir pleinement de sa maîtresse. Il s’affichait avec elle sans gêne.

L’attente depuis le matin durait. Des barques, chargées de jeunes gens impatients, naviguaient entre les navires ancrés dans la rade au-devant du bâtiment annoncé. Mais il se situait très loin et s’approchait lentement au sein d’une flottille, aussi malgré le spectacle donné par la foule, le temps semblait long à Roberta. Sans tenir compte du terme proche de sa gestation, elle était consciente d’être l’une des plus belles de la gent féminine de l’assemblée. Elle avait toutefois vérifié, balayant chaque femme sortant du lot d’un regard impitoyable ; elle en enviait bien quelques-unes, mais c’était plus pour leurs robes ou leurs bijoux, qu’elles fussent blanches ou de couleurs peu avaient son pouvoir d’attraction. Elle ne savait si c’était le poids de sa grossesse ou l’attente, mais elle commençait à fatiguer. Des cris venus des embarcations annoncèrent le navire « la Belle Pourpre ». Cela électrisa l’attroupement. Le vaisseau de ligne de 118 canons, pavoisant des fleurs de lys, majestueusement s’avançait sous les hurlements enthousiastes de la cohue amassée sur le bord de mer. Tout à coup, une douleur fulgurante jaillit du tréfonds du corps de Roberta l’obligeant à s’agripper au bras d’Alphonse, le faisant sursauter. Désarmée, elle le regarda. Sur son front perlait de la sueur, elle avait les larmes aux yeux tant elle souffrait. Elle allait perdre les eaux, c’était certain, elle ne pouvait le faire au milieu de la multitude. Elle maudit, sans réfléchir, l’enfant qui avait décidé de venir au monde à cette heure. Elle se mordait l’intérieur de la bouche pour ne pas hurler. Le supplice s’arrêta aussi vite qu’il avait surgi en elle. Elle demanda à Alphonse de la reconduire tout de suite, elle allait accoucher, cela était sûr. Tout en la soutenant, il joua des coudes pour la sortir de la foule qui s’était amassée contre la balustrade du quai pour apercevoir le trois-mâts. Non, sans mal, ils rejoignirent le carrosse, mais celui-ci ne détenait plus de cocher. Ce dernier s’était absenté pour profiter comme tous du spectacle. Alphonse jura entre ses dents qu’il ne perdait rien pour attendre. Il installa Roberta dans la voiture et alla prendre les rênes se substituant à son conducteur. À peine à l’intérieur de sa maison, remise entre les mains de ses esclaves, les douleurs recommencèrent, le travail débuta. Il partit en courant chercher Maminetta.

Tout se déroula bien et très vite, Roberta mit au monde un joli nouveau-né. À la surprise de tous, elle refusa de le voir, et pourtant tous savaient qu’elle attendait avec empressement d’être mère. Et voilà que ce bonheur, tant désiré, arrivé, elle ne souhaitait plus en entendre parler. Maminetta rassura Alphonse, ce fait s’avérait coutumier et le plus souvent passager. Elle allait trouver une nourrice pour le tout-petit. Personne ne semblait vouloir le prénommer, la grand-mère décida que ce serait Ana-Filipa et elle alla la faire ondoyer à l’église paroissiale, rue des religieuses. Contre toute attente, Roberta continua à s’abstenir de s’occuper de son enfant et le laissa dans les mains de Netta attristée par sa réaction.

De ce jour, les relations entre Roberta et Alphonse évoluèrent de façon orageuse. Elle apparut plus distante, il devint plus jaloux et cela l’agaçait. Elle ne se comprenait pas, elle broyait du noir et culpabilisait de ne rien ressentir pour cet enfant. Elle lui en voulait et pour éviter de retomber enceinte, elle avait réclamé à sa mère un remède. Elle se commença à boire tous les jours une décoction contraceptive. Elle devint irascible, battait ses esclaves à la moindre contrariété, elle ne se reconnaissait plus, elle gardait rancune à la terre entière. Son humeur s’avérait fluctuante, elle s’ennuyait facilement et les idées sombres la submergèrent. Elle reprocha à Alphonse de ne pas la comprendre, elle se mit en tête qu’il aspirait à la cloîtrer. Il ne savait que faire pour la contenter. Elle lui demanda de l’emmener en France tout comme madame Nana. Il répondit par la négative, l’habitation ne pouvait se passer de lui. Les disputes se multiplièrent, elle lui criait qu’il ne la portait plus dans son cœur, il perdait pied. Il prolongeait ses séjours dans ses terres, mais son amour pour elle était trop fort. Il revenait plein de désir, elle se refusait, il lui faisait une scène, elle finissait par céder, il lui offrait des cadeaux pour se faire pardonner, mais cela ne suffisait pas à ramener le calme.

*

Roberta

Jeanne-Marie Marsan, la cantatrice venue quelques années plus tôt de Bordeaux, avait merveilleusement chanté dans « Orphée et Eurydice » de Gluck. Sa voix l’avait transportée, elle en était encore emplie quand Roberta rentra chez elle. Elle s’était rendue seule à l’opéra de la rue d’Espagne tenue par Monsieur Le Sueur. Elle savait pouvoir trouver une place au deuxième balcon ainsi que de la compagnie ; Alphonse  résidait sur son habitation et elle s’ennuyait comme chaque fois qu’elle se sentait esseulée. La salle était comble, il devait y avoir au bas mot plus d’un millier de spectateurs entassés dans la pièce surchauffée. En plus de madame Marsan, il y avait ce soir-là, les sœurs Minette et Lise deux jeunes créoles de couleur, qui faisaient la joie du public dominiquois. Elle avait comme de coutume soigné sa mise et arborait une robe-fourreau vert amande, hormis ses créoles, elle ne portait aucun bijou. Roberta venait d’avoir vingt ans, sa beauté faisait tourner plus que jamais les têtes, et malgré les fréquentes disputes entre elle et Alphonse, elle restait fidèle à son amant et protecteur.

La nuit était tombée, un brouillard provenant de l’océan avait envahi les rues en une espèce de coton ouateux. Alberto Casamajor, un ami d’Alphonse, s’était proposé pour la raccompagner. Ce fut en riant d’un compliment qu’il lui faisait qu’elle le quitta. En passant la porte, elle ressentit une sourde inquiétude lui comprimant l’estomac, la brume sur sa peau la fit frissonner. Elle vit alors les flammes d’un chandelier dans le patio. Alphonse était entré pendant son absence. Elle n’avait pas atteint le halo de lumière que la voix rageuse de l’homme s’en prit à elle. Il commença par lui reprocher ses sorties, s’enquit de ses mouvements et de sa compagnie. Elle s’en agaça et lui rétorqua qu’elle converserait avec lui quand il manifesterait moins de hargne et d’alcool dans le sang. Elle lui tourna le dos et revint dans la maison. Il la rattrapa lorsqu’elle traversait le salon. Il lui agrippa le poignet, lui tordit le bras tout en revendiquant des réponses. Elle se plaignit de sa brutalité et exigea qu’il la lâchât. La peur la saisit. Il refusa l’obligeant à s’agenouiller devant lui et lui prit alors la masse de ses cheveux et s’apprêta à la tirer telle une bête. Elle se débattait de son mieux. Elle réussit à se relever, attrapa ce qu’elle trouva à sa portée pour se défendre. Elle était terrorisée, c’était la première fois qu’elle le voyait dans cet état. Avec l’objet saisi, elle le frappa. Plus surpris qu’atteint il partit à la renverse ; il heurta le coin de marbre de la cheminée et s’écroula. Elle lâcha le timonier de ses mains, il tomba lourdement sur le tapis. Elle le regarda interrogative, se demandant pourquoi il restait inerte. Elle lissa le désordre de sa jupe, ramena sa chevelure en arrière et s’approcha du corps. — c’est bien fait ! et j’espère que tu t’es fait mal, abruti! On n’a pas idée de se comportait comme cela. Elle le poussa de son pied, il ne réagit pas. « — Alphonse ne fait pas l’idiot, c’est assez pour ce soir, je suis lasse et je veux me coucher… Alphonse, allez, lève-toi maintenant, assez joué. » Comme il ne bougea pas, son estomac se serra, elle se pencha. Elle le remua, rien. Elle commença à s’affoler. Une de ses esclaves surgit à ce moment-là et trouva la jeune femme accroupie devant le corps inerte de son amant, elle s’apprêtait à crier d’effroi. Roberta l’arrêta net dans son élan, la prit par l’épaule, la secoua. « — au lieu de te mettre à hurler, va chercher ma mère, dépêche-toi ! 

— mais fait nuit maît’esse

 Et, alors ! Dépêche-toi, monsieur Alphonse a besoin des soins de ma mère ! »

La servante, peu rassurée, s’exécuta, ayant plus peur du châtiment que de l’obscurité et de ses pièges. Roberta ne pensait pas qu’il eut trépassé, inconscient, oui ! Sûrement. Il ne pouvait la laisser seule. Mais il ne se réveillait pas. Elle commença à s’inquiéter et s’il était mort. Mon Dieu s’il était mort. Qu’allait-elle faire ? Maminetta arriva alors que ses premières larmes coulaient. En un bref coup d’œil, elle comprit le tragique de la situation. Elle renvoya l’esclave se coucher, lui certifiant que ce n’était pas grave que Monsieur avait eu un malaise. Une fois seule, elle admonesta Roberta, il n’était plus temps de pleurnicher. Maminetta prit les choses en main, elle refusa de penser à l’acte pour l’instant, elle devait se débarrasser du cadavre, car Alphonse était bien mort. Elles le roulèrent dans le tapis natté et le traînèrent vers le fond du patio dans l’écurie. Elle détenait une mule. Elles la sellèrent et non sans difficulté, mirent le corps en travers de la selle. C’était le milieu de la nuit, le ciel était heureusement couvert et les nuages masquaient le peu de lumière procurée par le quartier de lune. Elles menèrent leur monture le plus rapidement possible tout du long de la rue d’Anjou. Le son du trot de l’animal était étouffé par la brume qui enveloppait tout. Arrivées à la rue Saint-Nicolas, elles prirent peur, elles étaient contraintes de la traverser, mais elle donnait sur la place Royale tout comme la rue de Rohan sa suivante. Elles risquaient de tomber sur une patrouille ou être aperçues par des gardes. Mais le temps ne s’y prêtait pas, tous étaient calfeutrés. Elles pénétrèrent, sans s’être fait remarquer, dans les « cinquante pas du roi « un espace sauvage assez marécageux, qui longeait la côte. Elles s’éloignèrent le plus possible de la ville, traversèrent le pont qui enjambait l’embouchure de la rivière du « haut du cap ». Elles rejoignirent le chemin du fort Dauphin et là le jetèrent à l’océan. Elles regardèrent son corps flotter, au fil du courant et pour finir, couler. Roberta s’effondra dans les bras de sa mère, elle se confessa et raconta enfin ce qui s’était passé ce soir-là.

*

Roberta

Deux semaines s’écoulèrent avant que ne parvienne de l’habitation un valet pour s’enquérir d’Alphonse. Roberta joua alors la surprise, assura ne pas avoir vu son amant pendant ce laps de temps. Trois jours plus tard, ce fut un policier qui s’en vint avec une batterie de questions. Elle tint le choc, mais l’homme remarqua sa mine défaite et l’inquiétude de celle-ci. Informée par madame Ducreil mère, elle était arrivée l’avant-veille, et avec tout le poids de sa dignité et de son statut, elle avait exigé des réponses rapidement. Son fils avait disparu et cela était anormal. Il avait fait le tour de tous les gens connus par lui et dans sa liste, se trouvait en tout premier sa placée. Il était éclairé sur la réputation de la belle, ainsi que celle de son protecteur. Mais voilà, après une enquête sommaire rien n’apportait d’indices ni de pistes. Il ne savait où chercher. Il allait, à contrecœur, en faire part à madame Ducreil et il se doutait déjà sa réaction, quand un suppléant l’avertit de la remontée d’un cadavre venu de la mer. C’était sûrement Alphonse Ducreil, du moins le supposa-t-il à sa vêture lorsqu’il examina le corps. Son immersion dans l’eau avait beaucoup altéré sa dépouille. Il alla donc prévenir sa mère. Elle logeait chez monsieur Davezac de Castera, dont la notoriété et la fortune n’allaient pas arranger son affaire. Le riche propriétaire de la Plaine des Cayes séjournait dans sa résidence du Cap et allait peser de toute son autorité, de cela, il ne doutait pas. Accueilli dans le bureau du maître de maison, il patienta le temps d’attendre madame Ducreil. Elle prit la parole avec hauteur lui laissant à peine un instant de la saluer. « — Tout de même, je pensais ne pas vous revoir ! Vous avez mis une éternité. Je suppose que vous avez des nouvelles de mon fils ? » Tout de go, agacé par ce mépris, il répondit. « — Oui, Madame, il semblerait que nous ayons retrouvé son corps. »

La femme sentit ses jambes se dérober, monsieur Davezac de Castera la soutint et l’aida à s’asseoir. D’un air sombre, il prit la parole. « — Vous auriez pu y mettre les formes, Monsieur. Êtes-vous certain que c’est lui ?

— Tout le laisse à penser, voici une chevalière qu’il avait encore au doigt, il se serait noyé. Une chute accidentelle, semble-t-il.

— Assurément pas, coupa madame Ducreil, c’est elle qui l’a tué, de cela, je suis sûre !

— Puis-je savoir à qui vous songez, Madame ?

— À sa catin, bien évidemment !

— Je ne peux m’en prendre à celle-ci sur de simples allégations.

— Monsieur, faites attention à vos dires, intervint monsieur Davezac de Castera.

— Je voulais dire par là que sans témoignage ou preuve, je ne peux rien faire contre la dame.

— D’abord, ce n’est pas une dame, de plus vous n’avez qu’à interroger son personnel. » Coupa madame Ducreil.

Il avait bien pensé à cette solution, mais on ne pouvait prendre en compte la déposition d’un esclave que sous la torture. Cela lui répugnait, d’autant que rien sur le corps ne laissait supposer que c’était un homicide. Il quitta la demeure très contrarié et remit au lendemain sa visite à Roberta.

De ce jour, il vint la questionner régulièrement. Cela ne portait pas ses fruits, il menaça d’interroger ses esclaves. Roberta s’affola, elle ne savait plus quoi faire, elle demanda de l’aide à sa mère. Maminetta ne réfléchit pas, elle ne voyait qu’une solution, faire appel au « baron samedi », le chef des Gédés, les Loas de la mort, soit faire intervenir une reine du vaudou.

*

maminetta

Maminetta à la nuit, enfouie sous un châle de couleur sombre, sortit de la ville par le Sud en traversant le « champ de Mars « vide. Elle passa la ravine des Casernes puis prit le chemin de « la bande du Nord » qui menait au cimetière. Le sentier caillouteux devenait mal aisé malgré la lune qui l’éclairait. Elle dépassa le lieu sinistre en hâtant le pas, le moindre bruit l’inquiétait. Elle poursuivit son trajet en montant le morne, elle longea la ravine de « la belle hôtesse » et enfin grimpa une colline boisée. Fatiguée, elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, elle se retourna, la ville était loin, elle en apercevait quelques lumières. Le chemin de terre devint plus agréable, mais la futaie dissimulait l’éclat de la lune, et les obstacles ralentissaient sa marche. Comme elle butait sur la paroi du morne, elle trouva le lieu recherché. Elle découvrit une grotte cachée par des buissons et des plantes grimpantes. Elle toussota, héla tout en chuchotant pour faire connaître sa présence. Elle sursauta. De derrière elle, une voix lui répondit. – fatigue pas, moi savoi’ toi veni’. Suiv’ moi ! ». Une femme courbée, aussi large que haute, coiffée d’un tignon douteux, la précéda, et repoussant le feuillage, qui camouflait l’entrée de la caverne, y pénétra. La vieille s’assit sur un tapis dont l’éclairage ne permettait pas de voir les couleurs. La chandelle posée sur la table basse devant elle ne laissait distinguer du décor que peu de choses, et celles-ci donnaient des frissons de dégoût et de peur à Maminetta. La sorcière lui tendit un bol et d’un geste l’incita à boire le contenu. L’effet désiré voulu, elle prit lentement la parole d’une voix caverneuse. – alo’ ta fille avoi’ p’oblème ? êt’e sa faute, pou’quoi toi veni’ à sa place ? Elle pas cou’ageuse. Son p’oblème pouvoi’ êt’e ’églé à la lune ‘onde. Toi et elle veni’ au cimetiè’ alo’. Mais attention toi payé au ba’on Samedi plus que toi c’oi », toi êt’ p’ète ? aut’ement moi ‘ien pouvoi’ fai’e ! » Maminetta était prise de vertige, comment la sorcière pouvait-elle savoir ? Elle en avait des frissons. Elle acquiesça et se renseigna sur ce qu’elle devait porter. « — toi et elle s’habiller de noi’ et violet et appo’ter de l’a’gent, elle fe’ait le’este, elle les attend’e au cimetiè’ dans t’ois nuits ».

Maminetta repartit, elle était comme saoule, elle n’avait pas compris ce qui s’était passé, le jour allait se lever et elle croyait être restée que quelques instants dans la grotte. Elle savait déjà qu’elle pratiquerait ce que la sorcière avait demandé.

*

Ana Filipa

Maminetta avait laissé Ana-Filipa dans les bras de sa nourrice. Elle avait attendu l’extinction des bruits de la ville. La lune d’ici une heure ou deux allait être à son zénith. Elle avait revêtu une robe noire et avait jeté sur ses épaules une étole d’un violet sombre. Roberta, tout comme elle, était prête. La jeune femme était terrorisée, mais elle aurait accompli n’importe quoi pour se débarrasser de ses accusateurs. Elle ne doutait pas des soupçons de l’enquêteur et de la mère d’Alphonse quant à la meurtrière de ce dernier. Elle avait imaginé les pires supplices dont elle aurait à souffrir s’ils le prouvaient, et elle considérait cela injuste d’être punie. Elle n’avait fait que se défendre, mais qui la croirait ? Elle avait donc accepté la décision de Maminetta. Que faire d’autre ? Le moment venu, elle la suivit. Elles répétèrent le trajet, mais s’arrêtèrent devant le cimetière surplombant la ville. Les tombes se trouvaient cachées des rayons de la lune par les futaies serrées des chênes qui occupaient le lieu, car trop gros pour être coupés et déracinés. La voix éraillée de la sorcière les surprit. « — vous pas ‘ster là, voi’  vous à des milles à la ‘onde. Suiv’e moi ! » Elles marchèrent dans les pas de la Mambo qui tenait dans chacune de ses mains un ballot, celui de droite semblait être vivant. Roberta frissonna. Elles s’enfoncèrent dans le cimetière. Elles étaient attendues, un homme maintenait un bouc et deux autres femmes sortirent de la pénombre. Le globe lunaire se siégeait au-dessus de la scène éclairant de son étrange lumière sur le sol les dessins tracés avec de la farine et du marc de café, les symboles des Loas : Les Vèvè. La Mambo prit la bourse des mains de Maminetta, ensuite elle lança de l’eau pour sacraliser l’espace. La cérémonie commençait sous les yeux subjugués de la mère et de la fille. La sorcière sortit de ses jupes un large couteau et de son sac un coq aux plumes luisantes et noires. L’animal n’eut pas le temps de comprendre, elle l’égorgea et aspergea les deux femmes surprises par le jet, le liquide écarlate. Elle arracha les ongles de la volaille, les envoya dans un feu qu’une de ses comparses avait préparé. Roberta et Maminetta étaient pétrifiées. Le compagnon de la Mambo trancha le cou du bouc et remplit un bol de son sang, la sorcière le tendit aux deux commanditaires et le leur fit boire. Malgré leur dégoût, elles obéirent, aucun retour en arrière ne s’avérait possible. L’homme commença à frapper lentement sur un tambour et les deux femmes psalmodièrent une incantation gutturale et lugubre. L’ensorceleuse extirpa de son sac cette fois-ci des poissons, elle les jeta dans le feu. Elle s’approcha de Roberta, qui esquissa un mouvement de recul, et avec son couteau, elle trancha une de ses mèches, elle pivota vers Maminetta et répliqua son action. Elle les envoya dans les flammes, une odeur nauséabonde se dégagea. Tout en invoquant Baron-Samedi, elle leur coupa des ongles et sans se retourner elle les éjecta, ils suivirent les mèches de cheveux. Les complaintes des aides s’intensifièrent. La Mambo fit coucher Roberta sur les Vèvè, inscrivit son nom dans un cahier, puis fit de même avec Maminetta. – vous êt’e à lui ! vous êt’e à lui ! ba’on-Samedi p’end les ! » Un souffle soudain balaya l’espace. Il s’empara tout d’abord du corps de la vieille puis du corps de ses fidèles. Le tambour battit plus fort, à l’unisson des cœurs des initiés et des loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Une calebasse passait entre les femmes qui se mouvaient. Les deux aides et la sorcière furent prises de frénésie, de leurs bouches sortirent des chants obscènes, elles se mirent à gesticuler tout en bougeant avec grâce d’une façon lascive, accompagnées de violents déhanchements. La poitrine de la mère et de la fille paraissait vouloir exploser. Puis d’un seul coup, le tambour s’arrêta, les trois prêtresses s’écroulèrent. Maminetta et Roberta toujours allongées, terrifiées, n’osaient se relever. Une odeur de soufre empestait le lieu ; la cérémonie était achevée.

*

Ducreil Félicia

Félicia Ducreil n’avait pas vingt ans, elle était de santé fragile, et s’inquiétait pour un rien. Elle sursautait au moindre bruit, elle était épouvantée à l’idée d’être seule, aussi était-elle continuellement accompagnée par sa chambrière. Elle aurait dû être mariée, mais son fiancé était mort des fièvres quelques jours avant leur union. Il n’en fallut pas tant pour qu’elle devienne neurasthénique. Tyrannisée, rabaissée par sa mère, elle ressemblait à un oiseau affolé dans sa cage. Tant que son frère Alphonse avait été là, elle s’était sentie protégée. Depuis son décès, sa mère avait beaucoup changé, elle était irascible et se plaignait de différents maux, ce qui était inaccoutumé. Ce soir-là, elle commença lors du dîner à se lamenter de la chaleur, les esclaves avec diligence avaient ouvert les portes-fenêtres donnant sur la galerie. Elle souffrait depuis des années de l’estomac, mais en cet instant bien qu’elle n’ait guère mangé, elle précipita l’heure de son coucher. Elle était extrêmement fatiguée. Elle demanda à sa fille de vérifier exceptionnellement l’achèvement du travail des domestiques avant la nuit. Félicia fut surprise, elle devait se trouver bien mal en point, car sa mère ne lui faisait guère confiance. Elle obéit. Madame Ducreil allait monter dans sa chambre, quand une brûlure, plus douloureuse que d’habitude, dans la partie supérieure de l’abdomen, l’arrêta au milieu de son ascension dans l’escalier. Elle ne pouvait plus bouger tant la souffrance devenait violente. Elle se tenait le ventre, le supplice la courbait en deux, elle avait du mal à parler. Ce fut l’affolement, sa fille la rattrapa aussitôt, avec le concours de sa chambrière, elles l’aidèrent à atteindre son lit. Sa servante se joignit à elles, madame Ducreil était livide, elle réclama une bassine, elle y vomit un liquide de couleur café, mêlé de sang. Elle fut un instant soulagé, elle s’allongea et ferma les yeux. Moins d’une heure plus tard, des nausées la reprirent, elle s’épuisait sous l’effort, retombait sur ses oreillers, anéantie. Félicia ne quitta plus son chevet. Elle envoya chercher le médecin à Cap français. Lorsqu’il arriva, il annonça qu’il n’y avait pas retour en arrière possible, le ventre était dur comme du bois, l’estomac était percé, le sang se propageait. Madame Ducreil souffrait le martyre, sous les yeux affolés de sa fille. La nuit s’écoula ainsi, au petit matin Félicia était seule au monde, quand sa mère fut morte, elle perdit connaissance.

*

Ce jour-là, une chape de plomb était tombée sur Cap-Français, Maminetta ne se souvenait pas avoir eu si chaud, même à cette saison. Cela n’annonçait rien de bon, l’orage allait venir, des nuages noirs s’amoncelaient sur l’océan, l’air était électrique. Ana-Filipa s’était réveillée après une sieste agitée. Maminetta avait préparé dans une cuve, dans l’ombre de la galerie, un bain pour rafraîchir l’enfant. Pendant qu’elle jouait avec celle-ci, à l’autre bout de la ville, un drame commençait son premier acte.

À l’intersection de la rue Neuve et de la rue saint Joseph, se tenait un bouge dans lequel s’agglutinaient, pour boire du tafia, tous les marins en mal d’emploi ou simplement désœuvrés. Et en cette fin d’après-midi, la bagarre éclata pour des raisons assez floues, comme c’était souvent le cas dans les lieux fournissant de l’alcool. Au milieu des rires des filles de joie et du chahut des joueurs de tous poils, un grand nègre commença à sérieusement s’énerver sous les verbes colorés dont l’assaillait un adversaire aviné. Quand celui-ci perdit aux cartes face au géant, il redonna le change à coups d’insultes. Il l’incrimina d’avoir triché, et exprima sa désapprobation à propos de son haleine, et de son odeur puis s’en prit au ton de sa peau. Il l’accusa, de mauvaise foi, d’avoir fraudé, car un noir n’avait aucune chance de gagner devant un blanc. Le Goliath, qu’un trop-plein de colère faisait devenir gris, laissa s’abattre son poing tel un marteau de forge sur la table, la fendant en deux d’un seul coup. Les gobelets emplis de tafia finirent leur course sur la paille couvrant le sol de leur liquide. Ce qui aurait arrêté n’importe quel individu lucide n’effraya pas le matelot aviné. Il sortit un poignard, le silence tomba dans l’auberge. Les filles s’esquivèrent discrètement, elles ne voulaient pas à être mêlées à la rixe qui se préparait. La situation tournant au drame, l’aubergiste envoya un de ses valets chercher la troupe. Les clients se scindèrent en deux groupes, d’un côté les marins du navire de l’agresseur et de l’autre tous les mulâtres qui fréquentaient l’établissement. L’affaire dégénéra rapidement. Moins de dix secondes plus tard, toute la partie gauche de la taverne se cognait avec enthousiasme. Et comme dans toute bagarre qui se respecte, les objets commencèrent à voler. Une chopine en bois traversa les airs et vint rouler sur une table occupée dans la portion encore calme de la salle, entraînant dans la rixe ceux qui jusqu’alors n’avaient pas bougé.

Quand arriva la garde, la bataille était générale, le mobilier n’en était plus un, des auberges avoisinantes, des individus de tous bords avec pour seule envie de se taper dessus étaient apparus. Le chef de la garde qui rentra avant ses hommes essaya de ramener la quiétude, nul ne l’entendit. L’orage commença à gronder à l’extérieur zébrant l’horizon d’éclats orange dans un ciel devenu violacé. Il se mit à hurler, s’efforçant de couvrir le tumulte. Son cri fut arrêté dans un gargouillis, un couteau avait traversé la pièce et c’était figé dans son cœur.

Rue du Hazard, Maminetta essuyait Ana-Filipa qui se débattait en riant et faisait semblant de vouloir fuir les bras de sa grand-mère. Il commença à pleuvoir, la fillette se précipita sur ses petites jambes dans le patio quand un grondement se fit entendre. Maminetta accourut. « — Ana-Filipa ! Non ! Pas sous l’orage ! » Elle attrapa l’enfant au moment où l’éclair tombait sur le tulipier de la cour ; elle lui cacha les yeux de l’éclat destructeur de la lumière. Mais les siens brûlèrent sous l’intensité de la foudre. Elle se mit à pleurer, elle savait qu’elle avait été exaucée par le baron samedi, elle payait sa dette.   

cap français

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 25

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Chapitre 25

Les Placées de Saint-Domingue, Maminetta

1742 à 1781

Maminetta Dupouilh

Ana-Filipa était la fille de Roberta et Roberta était la fille de Maminetta.

Sur l’habitation de son père et maître, appellation donnée à une plantation dans l’île, à quelques milles de Cap-Français dans la paroisse Saint-Jacques dans la Plaine du Nord, Maminetta fut nommée Netta par sa mère. Arrivée à sa quinzième année, elle avait suivi, comme chambrière, sa sœur blanche, du même âge, dans l’habitation de son mari Benjamin Dupouilh dans le quartier de la « Petite-Anse ». Trois ans plus tard, morte en couches après avoir mis au monde un fils, la jeune madame Dupouilh laissait sa place auprès de son époux à sa sœur noire. Dans un dernier soupir, elle lui confia aussi son nourrisson tout en lui faisant jurer de le choyer. Bien qu’elle ne put devenir la nourrice de l’enfant, elle tint sa promesse. N’étant elle-même pas mère et était pour tout dire encore vierge, elle n’en fut pas moins sa mère de substitution. Elle lui donna par contumace la tendresse maternelle de la défunte.  

Benjamin Dupouilh ne perdit pas au change et succomba aux différents charmes de la métisse au point de ne jamais désirer se remarier. De cette union vinrent au monde quatre enfants dont seule la fille survécut, Roberta. L’année de sa naissance, son frère aîné âgé de sept ans se noya, Netta avait cru mourir de douleur. Le deuxième de ses fils était décédé à la naissance six ans auparavant, elle avait accepté l’idée. Le troisième dans son troisième mois contracta une étrange maladie qui le dessécha, elle l’avait regardé partir à petit feu tout en s’interrogeant. Qu’avait-elle pu faire au ciel ? Le père, bien que persuadé d’être maudit, ne ressentit aucune frustration. Il retira tout le bonheur possible de ce que Dieu lui laissait, d’autant que, malgré le travail que cela demandait, l’habitation prospérait bon an mal an. Dans une colonie où un esclave des champs détenait une espérance de vie huit ou neuf ans, les bénéfices réguliers qui l’en tiraient lui permirent de doubler sa main-d’œuvre servile et de la renouveler sans problème. Il possédait près de deux cents esclaves qui de l’aube à la tombée de la nuit trimaient pour lui, labourant, plantant, binant, sarclant, cueillant…

Maminetta

Netta changea petit à petit de prénom, au fil des babillements de François-Xavier, son neveu, le fils de son amant et maître, elle fut surnommée Maminetta. Lorsqu’il eut seize ans, son père l’envoya parfaire ses études en France, les capucins de Cap-Français ne suffisaient plus à son goût. Il partit donc pour un collège à Bordeaux. À sept ans, Roberta resta la fille unique de la maison, cajolée par son géniteur, pour qui elle était devenue le centre de ses attentions. Cinq ans plus tard, sa mère ne la quittait plus du regard, car son père n’était pas le seul à bader la grâce naissante de sa fille. Avec sa peau d’ambre, sa lourde chevelure couleur de jais et surtout ses yeux fendus vers les tempes d’un vert limpide, elle retenait l’intérêt de tous. Sorti de l’enfance, son corps commençait à dessiner ses courbes de femme, et annonçait une silhouette déliée et de belle stature. Elle se transformait en une beauté féline, au regard hypnotisant, qu’il allait falloir préserver de toutes les convoitises et Maminetta savait que cela serait difficile.

Après des années de bonheur, Benjamin Dupouilh se mit à souffrir d’un mal, qui, il le sentait bien, le menait à la tombe. Il écrit à son fils de rentrer au plus vite. Il prit ses dispositions et se laissa mourir. Désespérée, Maminetta observa son bien-aimé et protecteur quitter ce monde. Qu’allaient-elles devenir ? Sa situation de tisanière lui avait permis de rester à l’abri des durs labeurs. En tant que concubine du maître, elle avait évolué de fait en gouvernante de la Grand-Case, la demeure de son amant. Elle faisait confiance en François-Xavier, mais il se marierait un jour et ce jour-là sa position ne vaudrait pas grand-chose, sans parler de celle de Roberta. Quelle femme voudrait sous son toit de la beauté qu’elle devenait ? 

La peur fut à son comble lorsque trois mois après avoir mis en terre Benjamin, un attelage remonta l’allée. Tout comme Roberta qui arriva en courant de l’étage, elle crut un instant que le jeune maître était de retour. Quel ne fut pas leur effroi, quand descendit un homme maigre au teint verdâtre qu’elles ne connaissaient pas, accompagné de deux molosses aux babines dégoulinants de bave. L’angoisse au ventre, Maminetta le reçut sur le pas de la porte. « — je viens quérir des esclaves, les dénommées : Maminetta et Roberta. Ce qu’elle avait le plus craint arrivait, c’était un marchand d’esclaves. François-Xavier se débarrassait d’elles, il n’avait même pas le courage de les affronter. Son petit les jetait dehors, pire il avait dû donner l’ordre de les vendre. Désespérée, elle cherchait comment échapper à son sort. L’un des contremaîtres de l’habitation s’approcha intrigué. Il affichait un sourire néfaste, satisfait de voir la concubine du maître dans une mauvaise passe. Il n’avait aucune raison de lui en vouloir particulièrement, mais la jalousie se dévoile dans ces instants où le destin, tel un couperet, semble écraser une victime. Elle comprit que c’était trop tard, qu’aurait-elle pu faire de toute façon ? Elle connaissait le sort des fugitifs, fouet, marquage aux fers, amputation, dès qu’ils étaient rattrapés, et ils étaient souvent repris.

— Mais pourquoi ?

— Je suppose que tu es Maminetta et l’autre derrière c’est Roberta ? Je n’ai pas d’explication à te fournir, faites vos ballots et suivez-moi. C’est votre maître qui donne les ordres. 

Une heure plus tard, sans plus de commentaire, elles se retrouvèrent installées à côté du cocher et en route pour Cap français. L’homme avait refusé de les faire asseoir à ses côtés, elles étaient noires.

*

 Dominé par la montagne du Morne Jean, Cap-Français, communément appelé le Cap, était une ville portuaire située sur la côte septentrionale de l’île. Elle s’étalait dans toute son opulence face à l’océan chargé de navires aux ventres remplis de la richesse de ses habitants. C’était une cité prospère, la plus prééminente de la colonie, en dépit des nombreux incendies et séismes qui l’avait frappé. Même le déménagement des autorités, qui fuyaient ses calamités, pour Port-au-Prince n’avait en rien amoindri son importance. Pour les dominicains, c’était un petit Paris. Elle s’étendait de la Plaine du Nord au pied du Morne-Rouge. La rivière Gallois et la Grande-Rivière du Nord traversaient la région. Cette dernière allait se déverser dans l’océan Atlantique. Ils arrivaient de l’habitation Dupouilh située sur ses rives, à une heure de la route qui allait à la cité. Ils pénétrèrent à la nuit dans une de ses rues étroites qui formaient son plan quadrillé. Les deux femmes n’avaient jamais approché l’agglomération. Elles étaient terrorisées par leur avenir incertain et effarées de tout ce qu’elles découvraient. L’homme, venu les chercher, avait omis de se présenter, il était un des affidés du plus riche notaire de la ville. Le cocher arrêta la voiture, dans une rue plus large, devant une maison de pierres à étage avec lanternes pour éclairer son pas-de-porte, elles n’en avaient jamais vu de telle. Leur univers s’était jusqu’alors limité à la « Grand-Case » aux galeries de bois. Il leur enjoignit de descendre, les brusqua pour les faire rentrer. Elles étaient tétanisées, l’ignorance de leur sort accentuait leur peur. Il frappa à la porte et attendit qu’on lui ouvre. Maminetta tenait Roberta par la main et cherchait autour d’elle une voie pour s’échapper, telle une bête prise au piège, elle s’affolait. L’individu s’en aperçut, avec un sourire mauvais, il lui dit. « — n’y compte même pas, tu n’auras pas le temps de te rendre au bout de la rue que les chiens t’auront rattrapée ! » La porte s’ouvrit sur un majordome en livrée à la mine hautaine. Celui qui les accompagnait avec dédain le bouscula pour passer. « — on est attendu Firmin ! Pousse-toi ! »

Sans se départir de sa dignité, il répondit. « — Le maît’e est à la salle à manger avec son invité. » L’homme traversa le hall de marbre blanc, se retourna. « — Dépêchez-vous ! » Impressionnées par tout ce qui les entourait, serrant une partie de leur bagage contre elles, elles le suivirent. Il les planta dans un salon et frappa à l’une de ses portes. Roberta en pleurs tomba dans les bras de sa mère, elles entendirent le ton obséquieux de l’inconnu malveillant annonçant leur arrivée. Une voix autoritaire répondit de les conduire dans le bureau ; mais à ce moment-là, un jeune homme, d’une vingtaine d’années, blond, la figure avenante, jaillit dans la pièce. — Maminetta ! Roberta ? Nom de Dieu ! Mais j’avais laissé une petite fille ! » Il prit dans ses bras son ancienne gouvernante déboussolée de cet accueil chaleureux et plein d’affection. « — Comme je suis heureux de vous revoir même si les circonstances ne sont, elles, guère heureuses. Mais qu’avez-vous ? vous avez l’air terrorisé ? »

Monsieur Laussat qui avait suivi le jeune impulsif se retourna vers son subalterne. « — Coucherant ! Vous n’auriez pas omis de dire à ces dames, le but de l’invitation dans mon étude. » L’homme baissa les yeux, mimant la contrition sous le ton autoritaire de son supérieur. Devant la mascarade, ce dernier ne rajouta rien, d’un geste, il lui montra la porte. Avec un sourire, ne détrompant pas Maminetta quant à sa teneur d’hypocrisie, il leur suggéra de passer dans son bureau. Ils traversèrent la maison, par un couloir, véritable galerie des ancêtres. Ils descendirent un escalier et se retrouvèrent dans une grande pièce aux murs lambrissés et garnis d’une mezzanine sur tout le tour, supportant des étagères couvertes de documents ou de registres. Au milieu trônait un vaste bureau devant lequel attendaient trois chaises à dossier en médaillon. Installant sa forte corpulence dans un large fauteuil cabriolet, de l’autre côté de sa table de travail, il proposa à ses clients de s’asseoir. François-Xavier sans façon obéit, insista du regard pour encourager les deux femmes à faire de même. Cette simple déférence les troublait, leur gêne était grande tant c’était à l’opposé de ce que l’on escomptait habituellement de leur condition. Le notaire agit comme s’il ne voyait rien et il ouvrit un dossier, le testament de Benjamin Dupouilh. Par amour pour Maminetta et Roberta, le défunt avait pris des dispositions en leur faveur des années auparavant, mais la maladie l’avait empêché de les informer. Il avait affranchi la mère et la fille, tenant ainsi sa promesse faite à Maminetta à la naissance de Roberta, et leur avait légué une maison au Cap, additionné d’une petite rente pour répondre à leurs besoins. François-Xavier ne tiqua pas à cet énoncé, n’y trouvant rien à redire, ses actes étaient fort communs sous ses latitudes, de plus cela n’amputait guère son héritage. Il était même soulagé de savoir que son père avait pensé à subvenir aux nécessités de celle qui l’avait longtemps considérée comme sa mère, n’ayant jamais connu la sienne.

Elles apprirent à l’ouverture du testament, qu’elles ne retourneraient pas sur l’habitation. Le chagrin de la perte du compagnon et du père fut compensé par l’annonce de la liberté et la découverte de la maison au cœur de la ville du Cap.

*

Au croisement des rues du Hazard et de Saint-Louis, François-Xavier fit descendre les deux femmes. Elles se retrouvèrent devant une petite habitation détenant un étage avec balcon en fer forgé. Il sortit de sa poche une clef, il la remit à Maminetta. Elle ouvrit avec émotion la porte de la maisonnette qui donnait sur un corridor sombre plongeant profondément en son sein. De chaque côté, une porte desservait une salle de taille honorable. La maison était plus grande qui n’y paraissait, elle possédait quatre pièces spacieuses, deux par niveaux. Le couloir aboutissait sur une véranda d’où montait un escalier vers le premier. Elle-même faisait face à un jardin en friche. Comme le stipulait le testament, elle était meublée modestement, Maminetta avait reconnu le solide mobilier enlevé de la « Grand-Case « lors de son renouvellement. Il était résistant et c’était cela l’essentiel. Elle ressentit un pincement de cœur quand elle trouva dans sa chambre l’ameublement élégant de sa défunte sœur et qui par la suite avaient été les siens avant d’être, eux aussi remplacés. De la galerie de l’étage, elle examinait le potentiel du jardin, découvrant un puits sous un tulipier. Elle organisait machinalement dans sa tête le futur potager. Pendant ce temps, Roberta exprimait une moue de dédain devant le confort sommaire de l’habitation. François-Xavier ne savait que penser de la réaction muette de son ancienne gouvernante. « — La maison te plaît au moins ?

— Bien entendu, mon François.

— Tu pourrais acquérir une esclave pour t’aider à l’entretenir, je ferais l’achat si tu veux ?

— Pour cela, on verra plus tard. » 

*

À l’entrée, on frappa. Étonnée d’avoir de la visite, Maminetta alla ouvrir. Elle trouva sur le pas de sa porte une métisse ou une quarteronne corpulente, souriant de toutes ses dents. « — Bonjour, je suis Solange, Solange Espérabet, votre voisine, je viens vous offrir le pain de la bienvenue. » Puis se retournant elle présenta les deux comparses qui l’accompagnaient dans sa mission, voici, Désirée Artigat et Dalia Fazeutieux. L’une était grande et mince avec une allure très arrogante coiffée d’un tignon très haut quant à l’autre, c’était une miniature à la peau d’ivoire, portant un turban à l’identique, mais des boucles rousses s’en échappaient. Maminetta leur rendit son sourire et les invita à entrer. Tout en avançant dans la maison, les voisines examinaient et jugeaient le décor. Maminetta leur proposa de s’installer dans la galerie, elle leur présenta des chaises arrangées autour d’une table ronde, le tout faisant face au jardin broussailleux, mais fleuri. À peine assise devant des fruits, du café et de la citronnade, Solange engagea la conversation. « — nous supposions que vous arriveriez plus tôt, cela fait bien six mois que la maison est prête.

— Nous n’avons appris qu’hier que nous la possédions.

— Ah ? Mais j’y pense, il est vrai que vous avez une fille, on dit même qu’elle est très jolie, cela va être plus facile pour madame Nana.

— Roberta ? Oui ! Mais comment savez-vous tout ça ?

— Par monsieur Dupouilh, quand il est venu avec les ouvriers. Intervint la plus grande. »

Maminetta ressentit un pincement de jalousie, avait-il eu des relations avec cette femme ? Elle était belle, sans aucun doute. Sa corpulente voisine comprit ce qui se passait dans la tête de son hôtesse. « — Monsieur Dupouilh est allé visiter madame Nana pour que l’on s’occupe de vous à votre arrivée.

— Mais qui est cette Madame Nana ?

— C’est notre marieuse, voyons ! Elle a uni toutes nos filles, enfin placées, toutes nos filles.

— Nous vous la présenterons. Ajouta doucement la plus ténue d’entre elles. Elle n’attend que ça. »

Roberta

C’est ainsi que Maminetta et Roberta découvrirent le microcosme des noirs affranchis, les noirs libres de la ville du Cap. Ce petit monde fermé ne fréquentait guère les autres couches de cette société coloniale. Les esclaves étaient considérés comme quantité négligeable, tant les affranchis craignaient de retourner à cet état, tellement ils se sentaient fiers d’en être sortis. Quant à la classe des blancs, les pauvres les méprisaient, les jalousaient et les mulâtres leur revalaient bien. Au regard des riches, ceux que l’on appelait les Créoles, ils ressentaient pour eux un sentiment mitigé de peur et d’envie. Quelques-uns parmi les quarterons accumulaient des fortunes estimables, mais la goutte de sang noir aussi imperceptible fût-elle, les rabaissaient sous les blancs les plus misérables, leur rendant ceux-ci abjects. Ils luttaient donc pour devenir de plus en plus caucasiens, même en apparence, de génération en génération. C’était cette détermination qui convainquit Maminetta de placer Roberta. Elle devait lui trouver un protecteur blanc et nanti. Avec l’aide de ses voisines, elles s’intégrèrent dans le milieu des mulâtres, car elles comprirent vite qu’elles avaient été installées dans l’entourage de femmes d’égale condition. Benjamin Dupouilh avait aussi pensé au devenir de sa fille. Elles étaient toutes de sang-mêlé et protégé par de riches créoles. Certains de ceux-ci résidaient régulièrement auprès d’elles lorsqu’ils logeaient en ville, voire les emmenaient vivre sur leur habitation quand ils ne détenaient pas de famille blanche. Dans tous les cas, ils les installaient confortablement. Elles étaient le prolongement de leur statut social. Ils les habillaient le plus souvent avec luxe, les couvrant de bijoux ou d’accessoires divers qu’elles affichaient sans pudeur avec fierté et même avec ostentation. Maminetta et Roberta s’intégrant dans cette caste durent en apprendre tous les codes larvés de luttes. Elles furent en cela aidées par leurs trois voisines. Elles avaient casé toutes leurs filles et n’étaient plus en âge d’entrer en concurrence, aussi elles n’éprouvaient aucune crainte devant la beauté de Roberta. Elles accomplirent tout ce qu’elles purent pour être de bonnes conseillères et parrainèrent de leur mieux les deux nouvelles arrivantes, leur présentant tout leur entourage. Les trois comparses sentaient très fières d’être en quelque sorte les marraines de la jolie quarteronne qui avait toutes les chances d’obtenir un excellent parti. Elles la protégeaient des coups bas des mères de celles qui avaient la même ambition, qui la jalousaient et qui se tenaient sur les rangs de ces étranges unions. Car c’était bien de mariage dont il était question, les jeunes filles convoitant le plaçage se devaient d’être vierges et leurs mères signaient la transaction leur octroyant maisons, rentes et parfois reconnaissances des enfants à venir. Dans le meilleur des cas, ces enfants-là étaient bénéficiaires de l’héritage paternel. Certaines arrivaient à construire des fortunes raisonnables et se retrouvaient libres de tout engagement à la trentaine lorsqu’elles étaient fréquemment délaissées pour des femmes dans la fleur de l’âge. Le contrat leur garantissait un confort, le tout formait un vrai statut dans la société créole, souvent jalousée par les femmes blanches cloîtrées sur les habitations, envieuses de cette étrange émancipation.

Maminetta avait bien l’intention de trouver le parti le plus avantageux. Elle voulait placer Roberta à l’abri des difficultés. Elle mettait tout en œuvre pour cela, elle y investissait tout son pécule. Elle entreprit tout d’abord d’habiller Roberta telle une jeune fille créole, l’obligeant à afficher l’humilité due à son âge, elle bannit toute tentative ostentatoire de clinquant. Elle décida à l’approche de ses quinze ans d’emmener sa fille dans le monde, de commencer à la montrer. Solange l’arrêta dans l’élan, il devait faire appel à une marieuse, dans cette société matriarcale, elles étaient le haut de la pyramide. C’était incontournable sous peine d’être évincé de ce système. Et puis comment saurait-elle si le parti qui se présenterait se trouvait être sérieux ? Elle devait aller exposer sa décision à madame Nana, celle-ci n’attendait que ça depuis leur installation. Maminetta n’avait pas osé tant la notoriété de la marieuse était connue. Accompagnées de ses trois voisines, elles amenèrent Roberta, tout intimidée dans son caraco assorti à sa jupe immaculée. Madame Nana habitait près du port, un quartier riche, où logeaient les Créoles blancs.

*

Madame Nana était celle qui savait tout sur le monde créole. Elle avait été dans sa prime jeunesse d’une telle beauté qu’elle avait été la placée d’un des plus riches planteurs de l’île. Il l’avait fort bien installé dans un hôtel de la rue « Saint-Louis « à la lisière du quartier des négociants créoles fortunés. Elle y tint salon à la demande de son protecteur et établit ainsi sa notoriété. Celle-ci s’affirma quand elle revint d’un voyage en France où sa splendeur exotique brilla dans les salons de Nantes, Paris et Bordeaux à la satisfaction de son amant. Grâce à son intelligence, elle avait contourné tous les pièges de sa position et lui avait permis d’asseoir sa situation sans la voir choir à la mort de son bienfaiteur. Ce dernier lui avait légué un tiers de sa fortune la mettant ainsi à l’abri du besoin. Elle avait été une des rares quarteronnes à la faire fructifier au point de posséder une habitation où elle passait les jours les plus chauds de l’année. Toutes rêvaient de cet avenir et l’enviaient. L’âge venant et sa beauté se fanant, bien qu’elle en garda de la majesté, elle n’en maintint pas moins sa notoriété. Sa maison se trouvait toujours visitée, les pères amenant les fils dans son salon feutré. Car si les quarteronnes s’informaient sur les Créoles, ceux-ci pratiquaient à l’inverse la même chose, elle était la jonction entre ses deux mondes. Tous la gratifiaient pour ses renseignements, les mères des jeunes mulâtresses la couvraient de cadeaux afin qu’elle favorisât leurs filles. Elles espéraient obtenir le nom et la situation du meilleur candidat. Ce fut ainsi que Maminetta d’un battement de cils de madame Nana accompagné d’un vigoureux geste du poignet refermant son éventail, put resserrer ses filets autour d’Alphonse Ducreil.

Alphonse Ducreil

Héritier d’une famille des plus aisées, propriétaire d’une fructueuse habitation de café qui faisait de ce dandy de 25 ans l’un des plus riches parti de l’île, il n’avait plus que sa mère, une femme de forte volonté, et sa jeune sœur. Sa rencontre avec Roberta fut organisée par madame Nana. Elle avait fort bien connu son père aussi, s’était-il tourné vers elle, quand, comme ses comparses, il avait décidé de profiter des avantages de cette institution.  Elle lui avait assuré connaître la perle d’entre les perles, une beauté de quinze ans, et lui avait suggéré le bal public de la rue Saint-Georges pour première entrevue. Il avait accepté.

Maminetta se retrouva donc invitée. Elle emmena Roberta à l’un de ses bals qui fleurissaient au printemps, où étaient exhibées les jeunes et jolies mulâtresses, sous l’œil vigilant de leurs mères, de leurs tantes, chaperons tatillons de leur respectabilité, et sous le regard acéré de madame Nana garantissant la fiabilité des renseignements quant au parti proposé. Solange, Désirée, Dalia et Maminetta tinrent un conseil de guerre pour décider de la tenue de Roberta. Toutes étaient d’accord pour ne pas tenir compte de l’avis de l’intéressée, elle ne pouvait comprendre l’enjeu. C’était mal connaître Roberta, mais cela la distrayait de voir l’état d’excitation de ses marraines de circonstance. Elle s’amusait de leurs nerfs, rechignant faussement, regimbant avec malice. Quelle couleur lui faire porter pour l’occasion ? Bien sûr, toutes lui convenaient, mais rien de vulgaire ne devait être. Sa vêture se devait d’établir sa réputation. Elles se décidèrent pour une jupe et son caraco de faille grège bordé de volants de linon laiteux au décolleté. — Surtout pas de bijoux… non, non, non, pas d’anneaux, trop nègre ! » Roberta éclata de rire devant la remarque de Solange, dite avec sérieux. L’ajustement de la chevelure devint un casse-tête, pas de tignon soit, mais quel chignon ? Elles adoptèrent le plus simple, une coiffure à la mode en France, large et basse avec de longues mèches flottantes dans le dos, juvénile à souhait. Le résultat était concluant et fut adjugé, elles se décidèrent à partir. Le petit groupe de voisines, qui encadrait la jeune fille et sa mère, se rendit rue Saint-Georges. La bâtisse de pierre à trois étages et à six travées abritait à son rez-de-chaussée le bal le plus couru de la ville du Cap. Le public pénétrait par le hall. Dans l’un de ses angles était installé un salon où trônait en son centre, sur des bergères, madame Nana entourée par des mulâtresses de sa génération, qui garantissait la respectabilité du lieu. Tous en entrant devaient saluer le groupe de cerbères. Dans un flot joyeux et turbulent approchaient des couples, Créoles ayant à leur bras d’arrogantes métisses, redevables pour beaucoup à la marieuse. Dans leur sillage, les nouvelles arrivantes avec modestie se présentaient sous le regard attendri de leurs mères, tout comme leurs futurs cavaliers. Madame Nana approuva d’un sourire l’apparition de Roberta. Elle se retrouvait dans la jeune fille. Elle était déterminée à accomplir ce qu’il fallait pour aider à son ascension. Elle avait même envoyé Maminetta voir la grande prêtresse du vaudou pour invoquer les Loas en sa faveur. Maminetta y avait laissé sans regret une partie de son pécule.  

Roberta

La salle était spacieuse, brillamment illuminée et ouverte sur une terrasse par quatre portes-fenêtres. Jonché de fauteuils et de chaises de tout son long, sur lesquels avec grâce s’étalait un parterre coloré de débutantes, aux yeux baissés, entourées de leurs chaperons. Autour d’elles tournaient déjà en paradant des hommes, bavardant d’un air dégagé avec ces dernières. L’orchestre constitué de six musiciens essayant leurs instruments à cordes attendait le signal pour lancer le premier quadrille. Roberta et sa mère s’étaient assises auprès d’eux. La jeune fille regardait par en dessous le spectacle alentour. Elle patientait, Maminetta l’avait prévenue, elle ne devait accepter aucune danse tant qu’elle n’aurait pas reçu l’assentiment de madame Nana. Elle avait acquiescé, de toute façon elle ne connaissait personne, alors qui songerait à l’inviter. Elle avait vite compris que tout était codifié, que l’étiquette invisible ne devait être transgressée par personne. De derrière son éventail, elle jetait des regards furtifs vers les autres participantes, autant dire les autres concurrentes. Il y avait plus d’une femme avenante dans l’assistance, toute vêtue, coiffée avec recherche. Contente du choix de ses conseillères, sa mise modeste la mettait bien plus en valeur que les froufrous, les couleurs, les bijoux, les extravagances de certaines. Elle se comparait à ses rivales. Elle ne possédait pas la peau la plus pâle, sa carnation d’un ambre assez clair ne concurrençait point certaines de ses compagnes qui auraient pu passer pour blanches. En revanche, elle détenait une des plus jolies silhouettes et de cela elle ne doutait pas. Grande, la taille très fine, une poitrine ronde, elle avait une allure qui faisait retourner les hommes, elle l’avait déjà vérifié avec satisfaction sur le marché. Mais son atout c’était ses yeux, frangés de longs cils noirs fournis, ses prunelles d’un vert limpide, subjuguaient et elle en jouait. Mi-clos, ils étaient reptiliens. Grands ouverts c’étaient des lacs dans lesquels on se noyait, légèrement plissés ils devenaient frondeurs. Elle savait lever la tête d’un coup, surprenant d’un regard innocent sa proie. C’est ce qu’elle démontra involontairement quand arriva la marieuse au bras d’un homme charmant dont le sourire se figea à la rencontre de ses yeux. La marieuse présenta Maminetta à son compagnon tout en faisant semblant d’ignorer Roberta. L’entrée majestueuse, telle une reine, de madame Nana entourée de la cour de ses comparses, avait permis à l’aboyeur d’annoncer le premier quadrille, l’orchestre attendait ce signal. Maminetta demanda à l’individu, Alphonse Ducreil, s’il pouvait faire danser sa fille, car elle ne connaissait personne dans la ville du Cap, elles venaient de la campagne, argua-t-elle. Il accepta bien volontiers de rendre ce service, au demeurant bien agréable assura-t-il. Roberta, un peu inquiète de ses capacités de danseuse, elle n’avait pu les expérimenter que dans le salon de la maison avec ses voisines comme professeurs, répétait dans sa tête les différentes figures. Elle se laissa guider par son cavalier et décida qu’elle allait tomber amoureuse, elle le trouvait à son goût.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 24

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Chapitre 24.

Juillet 1793, L’exode de Saint-Domingue.

Governor Baron de Carondelet

Dans le port de la Nouvelle-Orléans entra au petit jour, au milieu des brumes matinales s’élevant sur le fleuve, un navire, nommé le « Saint-Michel ». Cela ne surprit pas, ni les portefaix noirs déjà à l’œuvre sous la vigilance des contremaîtres ni les équipages des multiples bâtiments à l’amarrage s’affairant sur leur pont. Le marché de son côté s’installait, bruissant de l’activité de son aménagement journalier, les étales prenaient figure sous la charge des produits que les maraîchers amoncelaient en pyramide. Les premiers rayons du soleil caressaient à peine la façade du jardin du gouverneur qu’arriva essoufflé un homme désirant effectuer un compte rendu d’urgence au baron de Carondelet. « — Vous n’y songez pas ! À cette heure ! Veuillez patienter. » S’insurgea Omar, le majordome, outré que quelqu’un ait pu penser que cela puisse se faire. Lever le gouverneur à l’aube ! « — C’est excessivement pressant, il faut que je fasse mon rapport ! À ce moment-là, un homme abordant la trentaine à l’élégance soignée pénétra dans le vestibule. « — Que se passe-t-il, Omar ? » Interrogea Bartholomé, qui prenait son service. Reconnaissant un suppléant de la capitainerie, il s’adressa à celui-ci. : « — Quelle est votre urgence, monsieur ?

— Je dois faire rapidement mon rapport à monsieur le gouverneur au sujet d’un navire qui vient d’entrer au port.

— Je suis son secrétaire, pouvez-vous m’en dire les grandes lignes, que je puisse juger de ladite importance de faire presser monsieur le baron ? »

Une fois annoncé, Bartolomé de las Casas statua sur l’évidence de l’urgence d’informer don de Carondelet. Il accompagna Omar afin d’appuyer sa requête. Réveillé, le gouverneur reçut la nouvelle de son secrétaire. Il s’assit sur son lit, réfléchit un instant, puis maugréa. « — demandez au suppléant d’attendre et prévenez les membres du Cabildo qu’il y aura au milieu de la matinée une séance extraordinaire Quant au navire, en aucun cas il ne doit faire descendre ses passagers.  »

*

port de la Nouvelle-Orléans

L’angélus de la mi-journée n’avait pas sonné, que la plupart des dirigeants de la Colonie avaient pris place dans la grande salle. Chacun y allait de ses suppositions, aucun n’avait été renseigné quant au sujet de la réunion impromptue. Le gouverneur entra et incita tout le monde à s’asseoir. Il attendit que tous soient installés et attentifs. « — Messieurs, je vous ai rassemblés, car nous nous trouvons devant une situation inattendue et à caractère d’urgence. Vous n’êtes pas sans connaître les soulèvements de Saint-Domingue ? » Comme beaucoup étaient Français autour de la table, il ne rentra pas dans les détails, d’autant que certains étaient litigieux. Depuis le début de l’année, une grande confusion régnait dans cette île. La France était en proie à la terreur sur son sol, l’échafaud répandait des torrents de sang. Les guerres s’entrecroisaient et l’Espagne, maîtresse de la partie orientale de l’île, avait profité des circonstances pour attaquer les positions françaises, si bien que tout le monde se battait contre tout le monde. Les raisons en étaient diverses, les uns pour que le principe de révolution ne se propage pas, les autres pour une liberté longtemps attendue, et la plupart, car tout simplement l’île était source d’abondance. Face aux esclaves en révolte, les blancs avaient repris l’offensive avec une attaque-surprise du quartier général des affranchis. Mais les troupes mulâtres savaient se battre, bien qu’elles ne fussent pas toujours conscientes de leur force et de leurs objectifs. Dans la plus riche des colonies françaises parvenues, semblait-il, à un certain équilibre et à une indéniable prospérité, ce n’était désormais que crépitements d’incendies et de fusillades. Cette situation rajoutait au malaise entre Espagnols et Français. Reprenant le fil de ses idées, il poursuivit. « — Messieurs, les Anglais ont trouvé l’occasion belle d’intervenir pour affaiblir les positions de la France et sa puissance maritime. Ils ont mis les pieds dans Saint-Domingue. » L’Assemblée, que la nouvelle secouait, car beaucoup avaient de la famille et des valeurs dans l’île, attendait de plus en plus avec impatience où voulait en venir le gouverneur. « — De plus, un certain Léger Félicité Sonthonax, un des trois commissaires civils de Saint-Domingue, a appelé les noirs à la rébellion et a levé une armée de six mille individus qui a pris la ville de Cap français.» Il appuya sur la phrase, profitant de ce drame, afin de bien souligner le danger de certaines idées peu favorables à leur société et à son système. Tous étaient ahuris et se demandaient où cela les menait. « — Dans le port mouille un navire qui détient à son bord une centaine de colons avec leurs gens, tout du moins ce qu’ils ont pu faire embarquer, soit entre 300 et 400 nègres et ceci n’est que le premier bâtiment. D’après ces rescapés, arrive à leur suite un bon nombre de vaisseaux avec autant d’immigrants. Car bien évidemment, ils viennent se réfugier, voire s’établir. » C’était le choc. Il se devait de les accueillir, égoïsme et charité se confrontaient. Les plus vénaux calculaient déjà ce que cette situation pouvait leur amener comme profit. Monsieur de Maubeuge intervint. « — Comment et où avez-vous l’intention d’installer les nouveaux arrivants ?

— Nous avons encore de la place dans la colonie, des terres vierges sont à disposition au nord, du côté de Bâton-Rouge, ainsi que dans les Attakapas. La seule chose que je vous demande c’est de m’aider à les recevoir au mieux. Je vais ouvrir mes jardins afin d’y préparer un camp de fortune en attendant de les conduire vers leurs destinations, les esclaves seront parqués dans la cour de la caserne pour plus de sécurité. »

Tous les participants s’agitèrent, chacun avec sa question, tous avec une réponse. Le gouverneur laissa dire. Lorsqu’il se retrouva seul, il fit venir ses capitans de services et commença à organiser ce flot migratoire soudain. La situation requérait de la place, de la nourriture, des médicaments, et s’ajoutait à cela la problématique des esclaves, des centaines d’esclaves qu’il devait entasser et surveiller le temps que leurs maîtres puissent prendre le relais. Pour couronner le tout se greffaient les affranchis, les mulâtres libres qu’ils étaient tenus d’intégrer dans la ville. Il eut un moment d’abattement devant l’amoncellement de difficultés en perspective.

*

Joseph Lapradelle de Lasalle fut le premier à descendre du vaisseau le « Saint-Michel » et à mettre le pied sur le ponton appuyé sur la levée. Il regarda autour de lui. Il était au bord de l’épuisement, il avait tout laissé, tout perdu ou pas loin. Sa femme et sa progéniture se se situer sur un navire différent, à cette heure il ne savait lequel. Il était tout de même apaisé, il avait cru que la Louisiane refusait de les accueillir. Sa nature de pionnier reprenait le dessus soulagé de se sentir en sécurité. Il se redressa et avança d’un pas ferme entraînant les autres. Le suivirent Marie-Jeanne et son époux, Louis Stanislas Granier, ainsi que leurs cinq enfants, puis arriva Nicolas Talvande, accompagné également de sa famille fatiguée de tant d’horreurs. Les rescapés espéraient que leur calvaire prenait fin. Devant eux siégeaient les Orléanais venus en masse à l’annonce de leur immigration. L’information sillonna le tour de la ville et de ses alentours aussi vite qu’un feu de brousse. Beaucoup se trouver là par simple curiosité. Certains aspiraient voir ou avoir des nouvelles d’un membre de leur famille ou d’un de leurs amis. La file des arrivants paraissait sans fin, tous avaient l’air harassés, elle s’écoulait entre deux haies de militaires qui les accompagnaient vers le jardin du gouverneur. La mère supérieure des ursulines et quelques-unes de ses moniales les accueillirent en même temps que la garde. Après les colons blancs, descendit la masse servile noire, qu’ils avaient réussi à emmener avec eux, elle fut guidée vers la caserne. Les esclaves qui n’avaient pas fait partie des émeutiers, apeurés, avançaient en rang serré sous le regard méfiant et méprisant des spectateurs. De la fenêtre de son bureau, le gouverneur et sa femme observaient la scène. À la vue de la mine pathétique des nouveaux arrivants, la compassion était générale et chacun se mettait en devoir d’aider. Doña Carondelet aperçut en retrait de la foule près des ruines du Cabildo, le landau du marquis de Maubeuge, sa conjointe ainsi que Marie-Adélaïde Maubourg-Tremblay et la marquésa de Puerto-Valdez. Elle le suivit du regard longer la place et s’arrêter devant l’hôtel de don Andres Almonester. Cela l’intrigua. À ce moment-là, Louise de Laronde, l’épouse de don Almonester, sortit de sa demeure, escortée par une ribambelle de domestiques portant panier. Elle fit signe aux trois dames qui descendirent de l’attelage, chacune chargée de victuailles, talonnées par leurs chambrières tout aussi encombrées de vivre. Après avoir échangé quelques mots, elles traversèrent la place et se dirigèrent au-devant des malheureux. À sa grande surprise, doña Carondelet vit se joindre à elles, mesdames de Saint-Maxent, mère et fille, madame Robin de Logny la femme de l’homme le plus riche de la Nouvelle-Orléans et son amie madame du Parc-Locoul, en fait toutes les compagnes de la marquise de Maubeuge qui résidait en ville malgré la saison. Hasard des circonstances, toutes ces dames se situaient sur la plantation d’Estrehan à soixante-dix miles de la cité. Toutes se trouvaient là ou dans les propriétés alentour pour le déjeuner sur l’herbe suivi d’un bal en l’honneur de la fin des travaux de la demeure. Madame Robin de Logny, épouse de Monsieur d’Estrehan, avait invité toutes ses connaissances à venir admirer enfin sa maison achevée.

Maria de la Conception Castaños y Arrigorri épouse du baron de Carondelet

Doña Carondelet était dépitée, elle se faisait voler la primeur. Le temps qu’elle descende dans les jardins de l’hôtel, Madeleine Lamarche et Marguerite Darcantel ainsi que beaucoup de leurs consœurs, femmes de couleur affranchies, avaient rejoint les Créoles. Aucun soldat en faction n’avait osé les arrêter aux grilles. Toutefois avec ses gens, doña Carondelet, parvenue sur les lieux, organisa l’installation et l’accueil des nouveaux arrivants. Le personnel de l’hôtel et la garde leur aménageaient, pour leur confort, un camp militaire. Prenant les choses en main, elle incita les dames à diriger les malheureux vers le havre qui leur était concocté. Elles passaient d’un groupe à l’autre répondant à leurs besoins, leur apportant des soins et leur fournissant de la nourriture. Les jardins s’avérèrent très vite trop petits, l’installation provisoire au fil de la journée déborda, la place d’armes se transforma en bivouac sous des abris de fortune. D’autant, que suite au « Saint-Michel » arriva le « Royal », le « Magnifique », le « Maure », le « Destin »… et tous étaient remplis et laissaient descendre de leur ventre des familles démunies, hagardes, affamées, épuisées, les yeux encore brillants des terreurs qu’elles avaient vues ou vécues.

Le père Antonio Sedella, qui s’était joint à ses paroissiennes charitables, écoutait les horreurs que ces miraculés avaient subies. La plupart venaient de la ville de Cap-Français, où des hordes d’insurgés avaient envahi la cité, l’avaient pillée et incendiée avec l’assentiment des commissaires de la République française. « — Mon père, je suis trop âgée maintenant, je ne pensais pas vivre ces ignominies. Ils tuaient et massacraient leurs maîtres. Ils les faisaient mourir dans des tourments qui épouvantent le cœur humain… Ils n’ont respecté ni les vieillards ni les femmes, pas même les enfants. Ils ont empalé les uns, scié les autres entre deux planches, roués ou brûlés ou écorchés vifs. Ils n’ont rien épargné à leurs victimes, ils ont violé les femmes, quel que fût leur âge. » La vieille malheureuse, qui reportait ce qu’elle avait vécu ou ceux que d’autres lui avaient racontés, pleurait assise sur une caisse. Elle ne rapporta pas, car peut-être ne pouvait-elle le savoir, le descriptif de la riposte des blancs. Celle-ci avait été implacable. Le carnage avait été réciproque. Ils avaient combattu les insurgés à outrance, pendu et rompu vif tous les captifs. Deux échafauds pour le supplice de la roue, et cinq potences avaient été dressés en permanence au Cap. Les prisonniers avaient eu immédiatement la tête tranchée, d’autres avaient été brûlés vifs. L’assemblée coloniale avait institué des commissions prévôtales auxquelles elle avait donné le droit d’employer la torture pour amener les rebelles à faire des aveux.

Dans les semaines qui suivirent, plus de cent dix navires déchargèrent des infortunés que la colonie allait devoir absorber. Le gouverneur et son administration travaillèrent jour et nuit pour porter secours aux indigents et ils furent secondés sans relâche par les Créoles français ou espagnols. Beaucoup de ceux-ci invitaient des familles à loger dans leurs demeures en attendant les propositions de terres.

Dès les premiers arrivants, Bartolomé de las Casas avait organisé un bataillon de secrétaires afin de tenir un registre détaillé des immigrants de Saint-Domingue, de leur identité, de leur état de richesse, de leur désir de s’installer ou non dans la colonie. Ils ne pouvaient envisager de les laisser trop longtemps au sein de la ville, le risque d’épidémies et de désordres était trop grand. Il devait au plus vite les pourvoir en terres, et de préférence achetées par leur propre moyen, car l’administration espagnole ne céderait que de petites parcelles. Il devait évacuer la Nouvelle-Orléans le plus rapidement possible, d’autant que le flux d’arrivants semblait sans fin.

*

Madeleine Lamarche

Naïma regardait avec tendresse sa maîtresse se préparer à sortir. Elle noua le laçage de son corset. Elle ne le serra pas trop à la demande de la jeune femme, il faisait trop chaud ce jour-là pour se sentir oppressé. De toute façon, elle avait la taille fine et sa cambrure naturelle suffisait à marquer la ligne de sa silhouette. Elle l’aida à passer ses trois jupons, sa jupe de couleur sombre et son caraco assorti. Pour finir, elle noua à sa ceinture un grand tablier volanté de coton blanc. Naïma la trouvait très belle, une beauté classique, aux doux yeux noisette pailletés d’or et au teint d’ivoire qui ne laissait pas soupçonner le huitième de sang noir qui coulait dans ses veines. Cela faisait maintenant presque huit années qu’elle était l’esclave de Madeleine Lamarche. Elle était passée de maître en maître, n’avait pu créer aucune attache et n’en avait pas ressenti le besoin. Comme elle n’avait jamais été un tant soit peu séduisante, elle avait toujours été lourde, sans vraiment de formes. Elle n’avait jamais attiré aucun homme et donc n’avait jamais attisé la jalousie d’aucune femme, quelle que fût sa couleur. Ce fut pour cela que sa première maîtresse en fit une servante pour le corps de logis, elle n’avait rien à en craindre. Elle était rentrée ainsi dans la caste très enviée des gens de maison. Elle y avait fait sa place comme lingère, puis comme cuisinière bien que dans ce domaine ses talents fussent limités à une cuisine rudimentaire. Mais plus désirable encore pour une esclave était d’être remarquée par le maître, de devenir sa concubine puis sa placée. Ces mariages de la main gauche, qui de génération en génération évoluaient en une institution, avaient commencé, à cause du manque de femmes blanches dans la colonie. Les unions interraciales proscrites par la loi se trouvèrent contournées par les créoles pour répondre à leur besoin, faisant ainsi la sourde oreille au Code noir. Ils avaient installé leur concubine dans des maisons et reconnaissaient souvent la progéniture qui découlait de ces liaisons après avoir émancipé la mère. Pour la plupart, quarteronne ou octavonne, ces femmes créaient une classe à part, très jalousée dans la société louisianaise, car la Nouvelle-Orléans n’était pas la seule ville qui en hébergeait. Elles s’organisaient au point de préparer le plaçage de leur fille avec l’assentiment des pères quand ceux-ci ne proposaient pas eux-mêmes le prétendant choisissant parmi les fils de leurs amis. Pour Madeleine, cela s’était fait par hasard, même si depuis son arrière-grand-mère, une Mandingue ramenée d’Afrique de l’Ouest lors d’un voyage de traite, toutes les femmes de sa famille étaient devenues des placées. Le plaçage n’avait pas été arrangé pour elle, elle était orpheline, c’est donc le destin qui l’avait présentée sur la route de Constant D’Estournelles. Dans le contrat établi par Constant, elle avait reçu deux esclaves, dont Naïma, qui bien qu’âgée, lui fournissait plus d’un service. Celle-ci, les semaines puis les années passant, avait remercié les cieux de devenir la propriété de la jeune femme. Elle n’avait jamais eu de maîtresse plus bienveillante, elle lui donnait toute l’affection qu’elle avait accumulée et la couvait comme une mère. Madeleine avait fait de ses deux serviteurs une partie de sa famille et Congo comme Naïma le lui rendait au centuple.

Madeleine s’était fait un devoir d’aller tous les jours aider les rescapés des massacres sur la place d’armes. Elle avait trouvé dans cette mission un courage dont elle ne se saurait pas crue capable, s’oubliant, elle en avait omis sa réserve habituelle. Elle y restait du matin au soir, s’intéressant notamment aux personnes de couleurs libres, cette caste à laquelle elle appartenait. Un trio incongru se forma alors, constitué d’une reine du vaudou, d’un prêtre et d’une placée. Avec Marguerite Darcantel et le père Sedella naturellement compatissant envers ces femmes dont l’avenir le plus sûr était le désir des Créoles blancs, ils initièrent un réseau d’entre aides qui fonctionnait au mieux. À chaque débarquement, Madeleine repérait ou se faisait signaler par un secrétaire ces familles particulières. Constant lui avait facilité la mise, il avait intercédé auprès de Bartolomé de las Casas pour qu’il inclue discrètement dans son organisation. Celui-ci avait accepté avec soulagement, car parmi ces familles, nombreuses étaient celles qui avaient comme particularité d’être de la main gauche des Créoles, qui arrivaient parfois par le même navire, mais souvent sur un autre ou pas du tout. Beaucoup de ces femmes avaient perdu leur protecteur ou celui-ci était dans l’impossibilité de répondre à leurs besoins les plus rudimentaires. Bartholomé ne tenait pas à faire d’impairs et la respectabilité du père Sedella garantissait la tenue des actions de Madeleine et de ses comparses. Devant ce cas particulier d’immigrant, le gouverneur avait acquis au-delà des remparts une partie du quartier naissant appelé Marigny, du nom de son propriétaire, afin de les loger. En quelques jours, les habitants bâtirent un baraquement pour protéger leur nouveau voisinage. L’entraide prévalait.

*

Madeleine posa sur ses lourdes boucles, de teinte châtain, coiffées en un chignon sage, un large chapeau de paille. Elle n’était pas de nature rebelle, mais elle refusait de mettre un tignon, espèce de turban que toute négresse avait obligation de porter afin de cacher ses cheveux crépus. En fait, c’est le précédent gouverneur Estéban Miró qui avait édicté des lois somptuaires obligeant les femmes de couleur à s’abstenir de toute attention excessive à l’habillement, notamment le port de bijoux, de plumes et autres colifichets. Et si celles-ci étaient contraintes de couvrir leur chevelure, c’était mal connaître les femmes en général et celles-ci en particulier qui rivalisèrent d’imagination pour nouer leurs coiffes. La gent féminine de sa classe exposait avec arrogance ces foulards qui étaient devenus au fil du temps de hauts turbans. C’était sa façon à elle d’afficher sa liberté et celles de ses ancêtres. Elle était consciente que c’était futile, qu’elle se trouvait hors la loi, mais c’était plus fort qu’elle. Elle ne courait guère de risque d’être arrêtée par la garde, le maître de son protecteur, monsieur de Maubeuge, sans le savoir la préservait par sa puissance. Fin prête, elle monta dans la carriole conduite par Congo et qui détenait les victuailles que Constant lui avait procurées. Congo se parqua sur les abords de la place d’armes qui était fangeuse de la pluie de la nuit, c’était la période des trombes d’eau soudaines et passagères que le soleil transformait en chaleur oppressante. Elle prit un panier et se dirigea vers les grilles du jardin du gouverneur afin de connaître les nouvelles, après avoir traversé le camp de fortune, elle alla trouver le secrétaire qui la renseignait. Elle apprit ainsi que le vaisseau « le Paradisier » était attendu ainsi que « le Nantais ». Elle marcha jusqu’à la levée et du haut de celle-ci, elle scruta vers le Sud, et effectivement deux navires, l’un derrière l’autre, entraient dans la rade de la Nouvelle-Orléans. Le plus gros fut arrimé au bout d’une heure d’approche et de manœuvre au ponton. Alors commencèrent à descendre les passagers, et le spectacle des jours d’avant continua. Madeleine rejoignit le campement et aida les sœurs ursulines à soigner et à réconforter les malheureux rescapés. La journée se passa sans qu’elle ne la vît se dérouler. C’est en partant qu’elle trouva, dans un coin de la place, une vieille femme accroupie à la peau café au lait, solitaire, et qui de ses yeux blancs fixaient le vide. Madeleine s’approcha, tous semblaient l’avoir oublié. « —Madame, Madame. » Touchant sa main, elle fit localiser à l’aveugle sa présence.

« — vous êtes seule ma bonne dame ?

— Non, non, y a A’na, est partie che’cher de quoi manger. » Madeleine regarda autour d’elle et ne vit personne. Elle allait le dire à la vieille quand arriva vers elles un enfant malingre avec des yeux d’un vert limpide. « — C’est toi A’na ?

— Oui ma’ame, j’uis allée che’cher nou’itu’e pour ma g’and mè’e, mais y a p’u « ien.

— Vous n’avez pas d’autre famille ?

— Non ma’ame, tout le monde mo’ là-bas, nous êt’e seuls. »

Madeleine étouffa sous la compassion, elle ne pouvait les laisser esseulées, sans rien. Elle se décida d’un coup. Elle les emmenait avec elle, Constant ne le lui reprocherait pas. N’ayant rien à perdre la femme accepta et monta avec l’enfant dans la carriole sous le regard suspicieux de Congo.

*

Naïma vit arriver avec déplaisir la femme qui paraissait plus vieille qu’elle ne l’était et l’enfant à l’étrange allure. Elle ne put s’empêcher de penser que le malheur entrait dans la maison et marmonna une prière à la Loa Damballah. L’aveugle sourit, car elle avait reconnu l’invocation vaudoue. Devant la défiance visible de sa servante, Madeleine annonça l’installation parmi eux, jusqu’à nouvel ordre, des nouveaux arrivants. Elle lui demanda de s’en occuper et lui expliqua où les loger. Attirées par leur venue, les deux petites filles de Madeleine se précipitèrent dans ses bras alors que la femme se présentait avec modestie à tous. « — je suis Netta Dupouilh, mais tout le monde me nomme Maminetta, et l’enfant est mon unique petite fille A’na, A’na Filipa ». L’objet d’attention de tous leva ses yeux d’un vert limpide et examina ce qui l’entourait avec curiosité, elle devait avoir une dizaine d’années et était maigre comme un échalas. Naïma fut tout de même prise d’apitoiement et éloigna ses mauvais pressentiments, se réprimandant intérieurement de sa bêtise. Avec douceur, elle guida l’aveugle, vers les combles de la maison où se trouvait sa chambre et celle de Congo, à cet étage, il restait suffisamment de pièces pour loger les nouvelles arrivantes. Naïma, tout en l’installant, expliquait à l’aveugle où elle était et qui l’hébergeait, confirmant l’intuition de celle-ci. Elle annonça qu’elle allait donner un bain à la fillette qui en avait visiblement bien besoin après le voyage.

saint-domingue

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 21 à 23

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Chapitre 21.

13 mai 1793. Un dossier bien compromettant.

Rieupeyroux cadet

Une lumière printanière embrasait Toulouse et cela réchauffait le cœur de Monsieur Rieupeyroux cadet, arrivé très tôt le matin. Il frappa à la porte du bâtiment qui abritait les services du procureur. Il contemplait les arbres fruitiers qui dépassaient du mur de la cour en attendant la venue du concierge. Il commença sa tache aussitôt après avoir monté les deux étages qui menaient à son bureau. Les nouvelles directives, arrivant de Paris, demandaient un surcroît d’effort afin de pouvoir arrêter tous les ennemis de la nation. La loi des suspects votée depuis peu en rallongeait considérablement la liste et d’autant son travail. Le Comité de salut public parisien y avait mis pêle-mêle les nobles, les émigrés, les prêtres réfractaires, les fédéralistes, les agioteurs et leurs familles entrant dans cette catégorie. Ils devaient être emprisonnés jusqu’à la paix et pour rendre cela réalisable les sociétés populaires recevaient des pouvoirs de surveillance et de police.

Face aux dangers de la contre-révolution, la Convention votait toutes les lois que lui exposait le Comité de salut public. Grâce à son poste auprès du conventionnel, représentant la ville, il avait lui-même pu contourner celle de la levée en masse de tous les jeunes gens célibataires qui s’en allaient aux frontières. Le soutien d’Henri-Louis Ferrand, le maire de Toulouse, ami de sa famille, y avait été pour beaucoup. Son travail, bien qu’administratif, ne le mettait pas à l’aise à l’égard de ses voisins, même si certains sans le savoir lui devaient la vie. Aux yeux de tous, il était le secrétaire du procureur délégué par l’Assemblée, et par les temps qui courraient cela inquiétait.

Ce matin de mai n’allait pas ménager ses peines au vu du sac postal qui l’attendait. Il chaussa ses lunettes et s’assit à son bureau face à la fenêtre donnant sur les toits aux tuiles romaines. L’assistant de Monsieur d’Hugueny, procureur de la ville, s’était lancé dans sa tâche. Il dépouillait, classait le contenu de la besace par ordre d’urgence, en vue de le présenter à son supérieur. Le travail s’avérait laborieux, après avoir ouvert le courrier, il le lisait en diagonale afin d’estimer son importance. Outre les affaires personnelles du procureur constituées de lettres de recommandation pour divers individus, de directives de la Convention, l’autre sac, le plus gros du volume était formé de billets de dénonciations le plus souvent anonymes dont certaines délations citaient des amis à lui, lui causant mille tourments. Ce sac-là comportait quelques documents supplémentaires, copies de ceux du comité de salut public. Il ne les aimait pas. C’étaient généralement des dossiers d’instruction, sujets à arrestation de familles connues de lui ou de sa maison.

Une bonne heure s’était écoulée quand il découvrit dans les nouvelles pièces d’accusation celui de la ci-devant Marie-Angélique Cambes-Sadirac, sœur Angélique aux ursulines, aristocrate, fille d’émigrés et sœur d’un hébertiste. Bien que la sœur citée dans la délation lui fut étrangère, il s’alarma, il ne tenait pas à ce que l’on s’intéresse de trop près au couvent dont il savait la situation de ses occupantes précaire. Il était le demi-frère de Marguerite Lataste, sœur Pierre-Marie, que son père avait eue d’un premier mariage. Elle l’avait élevé à la mort de sa mère alors qu’il était en bas âge, transposant celle-ci dans son affection. Elle était rentrée dans les ordres quand il intégra le collège. Il prit sur lui de cacher le dossier momentanément. Il savait son supérieur peu pressé d’effectuer son travail administratif, il lui préférait la chasse dans les forêts de la région et les mondanités liées à son poste. Il ne changea rien à son emploi du temps afin de ne pas éveiller l’attention. Dans cette période difficile, tout n’était que suspicion et délation. Sa journée finie, sous prétexte de rendre visite à sa sœur, il décida d’aller informer sœur Ambroise, la mère supérieure du couvent de Grenade.

Il connaissait bien la nonne. Un an plus tôt, il avait dû accompagner les commissaires désignés pour dresser l’inventaire des effets des religieuses de Sainte Ursule. Elles n’étaient déjà plus que 41 dames. Lors de la mise en forme du rapport, il avait réussi à ramener leur bien à 5000 livres environ, ce qui restait encore considérable, mais n’avait pu faire moins sans éveiller les soupçons de Toulouse et de Paris.

abbaye de Grenade

L’abbaye de Grenade fondée en 1626 par les ursulines de Toulouse était un des principaux édifices ecclésiastiques de cette importante bastide située près du confluent de la Garonne et de la Save. Les moniales du couvent avaient toujours assuré l’instruction des jeunes filles de la région. Aussi quand la décision tomba, fin 1789, par l’Assemblée Nationale, de supprimer les Maisons monacales dont les possessions avaient été déclarées nationaux, la communauté avait demandé le maintien des Ursulines. Le maire de l’époque avait envoyé un courrier encore dans les annales de Toulouse, dans lequel il décrivait avec ferveur les qualités de ces dames. « Elles montrent à lire, à écrire, à œuvrer, et instruisent leur religion aux jeunes filles de notre ville… Ces dames, aux revenus modiques, partageaient le reste de leur temps entre la prière et le travail… Elles sont précieuses pour leur utilité à éduquer nos enfants. Elles sont à ce jour recommandables par la pureté de leurs mœurs, car on n’a jamais pu leur adresser aucun de ces reproches qu’ont mérités quelquefois les autres ministres du Culte. » Malgré les richesses supposées de l’ordre, le couvent et ses pensionnaires furent maintenus.

Lorsque la nouvelle République en guerre manqua de subsides, quelqu’un à Paris se rappela cette exception et avait donc demandé la déclaration des biens. L’établissement de la liste détaillée à la charge de Rieupeyroux cadet fut long à exécuter. En plus du monastère, du cimetière, du pigeonnier et du jardin dans la ville, rue des Noyers, il dut rajouter la petite maison et la cour pour l’aumônier, sans oublier le terrain et la vigne au Cettés, plus sept métairies. Tous, ou presque, détenaient des étables contenant des bœufs au bordier, four, patus, sol, terres, bois, pastencs, pieds de vigne et bousigues, taillis, les troupeaux à laine dont un de quarante têtes avec un bélier, produisant : lin, volaille, œufs, cochon et fruits. Il prit part au décompte du mobilier, des autels, des retables tout en dorure, des calices, des ciboires, des ostensoirs, de la crémière, des burettes avec plateau d’argent, des flambeaux de fonte, des chasubles brodées, des pluviaux, des dalmatiques, du linge nécessaire au service, et des aubes. On lui rappela de ne point omettre la sacristie et l’enceinte du couvent dont les cellules, l’infirmerie et la cuisine. Il dut à cœur défendant inscrire la statue de la vierge de la chapelle et ses cinq tableaux en bois doré, les prie-Dieu, les couches, les tables, les armoires, les chaises, et les douze couverts d’argent pour l’usage des malades seulement. Pour le reste, meublé sans ostentation, il dut allonger sa liste de tous les ustensiles de cuisine. Concernant la bibliothèque, dans laquelle ses commanditaires espéraient trouver des trésors, il ne décela que l’explication de l’Ancien et du Nouveau Testament, les œuvres du révérend père Louis de Grenade et autres livres de piété. Le chai quant à lui contenait : trois cuves, deux cuviers, quarante comportes et soixante-cinq barriques avec des chantiers de bois, un grand et petit entonnoir. La nomenclature avait été certifiée par Marguerite Bergé, la prieure. Jean-Pierre Marie Belan, maire de Grenade, mit toutefois un bémol à l’inventaire et stipula le mauvais état de la plupart des biens, guère entretenus et leurs revenus souvent impayés par les bordiers et métayers. Pour preuve, il joignit la supplique de Françoise Raspide, dont la pension de deux cents livres était encore à devoir. Malgré ça, Paris suspicieux s’intéressa au couvent.

Rieupeyroux cadet sortit sans précipitation de la cité, ne voulant pas attirer l’attention. Il avait environ deux bonnes heures de trajet, car Grenade se situait à huit lieues de Toulouse. Passé la porte de Notre-Dame de la Naurade, il garda son cheval au trot pour ne pas susciter la curiosité de quiconque. Il était loin d’être tranquille, ses sens étaient en éveil, l’armée révolutionnaire de la ville, menée par un Beaumontois, faisait régner la terreur sur Grenade et ses alentours. Il ne précipita donc pas son rythme ; il ne tenait pas à alerter ce régiment de triste réputation pour ses actes sanguinaires. Ayant traversé les rues de la bourgade déserte, il arriva à la nuit aux portes du couvent. Les habitants se barricadaient, les pires rumeurs circulaient quant aux crimes commis par cette armée qui était supposée la protéger.

Après avoir tiré sur la corde de la cloche, il attendit un long moment que l’on vint aux nouvelles. Craintive, la sœur portière entrouvrit le judas. Il se présenta et lui expliqua que malgré l’heure, il était tenu de rencontrer la mère supérieure, c’était urgent. Elle le connaissait, le fit entrer et patienter dans le parloir.

Sœur Ambroise

 Marguerite Bergé, dame Bergé pour les civils, et mère pour les religieuses, était avant tout Sœur Ambroise. Cela faisait près de vingt ans qu’elle était l’abbesse du couvent. Son sacerdoce avec le temps et les évènements qui secouaient le pays était devenu très lourd. Dès l’année 1789, elle avait vu son établissement vivre une véritable hémorragie. Il se vida de presque toutes les moniales venues de l’aristocratie, c’est-à-dire l’essentiel du lieu. Puis petit à petit, malgré le soutien de la population, ce furent les élèves qui pour des raisons diverses s’abstinrent de revenir suivre leurs enseignements. Puis ce fut l’intrusion de la Convention dans l’enceinte même afin de leur faire prêter serment. Sur l’invitation du Maire et du procureur, elle avait dû réunir tout son monde dans une salle. Courageusement, toutes les Dames répliquèrent qu’elles ne pouvaient point prêter allégeance à l’édit prescrit par l’Assemblée Nationale, quelque respect qu’elles aient pour elle. En outre, les quatre sœurs malades retenues à l’infirmerie apportèrent une réponse identique à la grande contrariété des représentants de la nouvelle république. Et pour finir, les métayers sous des prétextes divers refusèrent de payer les redevances. Elles subsistaient avec le potager et les quelques revenus qui leur restaient. Percluse de rhumatismes, elle alla voir ce qui l’attendait au parloir, supposant qu’à cette heure-là ce ne pouvait être qu’une catastrophe ou tout au moins un sérieux problème.

Lorsqu’elle arriva dans la salle plongée dans une semi-obscurité, éclairée d’un seul candélabre, elle trouva l’individu assis sur un banc, les épaules affaissées. À son entrée, il se redressa, se leva et la salua respectueusement.

— Bonsoir dame Bergé !

 Malgré sa mauvaise vue, elle reconnut l’homme et lui sourit.

— Bonsoir, mon fils, que me vaut votre venue ?

— Rien de bon, dame Bergé, je le crains. L’une de vos moniales est en grand danger.

— Suivez-moi dans mon bureau, vous allez m’expliquer cela.

Malgré la douceur du temps, très frileuse, sœur Ambroise, elle le fit s’asseoir en face du feu de l’immense cheminée qui trônait dans la pièce. Chacun installé dans un fauteuil à très haut dossier afin de se protéger des courants d’air, ils reprirent leur conversation.

— Racontez-moi mon fils, quelle est la nature de mes nouveaux déboires ?

— Comme vous en êtes déjà instruite, je suis le secrétaire de Monsieur d’Hugueny. Ce matin dans ses papiers, j’en ai trouvé un au nom de la ci-devant Marie Angélique Cambes-Sadirac, sœur Angélique aux ursulines de Grenade. Elle y est accusée d’être aristocrate, fille d’émigré. De sérieux remous doivent secouer l’assemblée, car ses chefs d’inculpation stipulent qu’elle est la sœur du ci-devant Lacourtade hébertiste. Et comme je sais qu’aucune de vos sœurs n’a prêté serment, si elle demeure encore au sein du couvent, outre le fait d’attirer l’attention sur celui-ci, elle sera arrêtée et ira tâter de la guillotine.

À cette idée, la Prieure frissonna et songea que le seigneur poussait loin l’épreuve. D’un ton grave, elle lui répondit.

— C’est très charitable de votre part d’être venu, nous prévenir, je vais réfléchir à ce que je dois faire.

— Si elle est là ma dame, je ne vois qu’une solution, elle doit passer les Pyrénées. Je me suis permis de préparer un passeport vierge où vous pourrez inscrire l’identité de votre choix, de préférence aucune qui n’ait un rapport avec elle.

— Mon fils, je ne sais comment vous remercier.

Elle saisit le document et le rangea aussitôt dans le tiroir de son bureau.

— Vous reprenez la route maintenant ?

— Il le faut, car demain je dois être à mon poste pour ne pas éveiller les soupçons !

— Oui, bien sûr, évidemment ! Vous désirez peut-être voir votre sœur avant de partir ?

Chapitre 22

14 mai 1793. La mauvaise nouvelle et sa solution

Une fois seule, sœur Ambroise fit appeler sœur Angélique. Elle était en prière quand une sœur vint la chercher pour la conduire chez la supérieure. Celle-ci s’était rassise au coin du feu. Ses yeux le fixaient, ses pensées organisaient dans sa tête la fuite de la moniale. Lorsqu’elle entendit frapper à la porte de son bureau, elle ne bougea pas et se contenta de répondre. « — Entrez ! » Sœur Angélique pénétra dans la pièce seulement éclairée par le foyer de la cheminée. Le temps de s’habituer au manque de luminosité, elle écouta la supérieure depuis un fauteuil qu’elle devinait. « — venez ma fille, asseyez-vous à mes côtés. » La moniale se trouva décontenancée par la proposition de la Prieure, non pas que celle-ci fût particulièrement hautaine, mais toutes savaient que la supérieure tenait aux convenances. Elle obéit et attendit que Sœur Ambroise reprenne la parole. Celle-ci commença par lui relater la conversation qu’elle avait eue précédemment. Sœur Angélique reçut un choc à l’énoncé de la nouvelle. Elle était consciente que l’abbaye ne pouvait la protéger de tout, elle avait vu s’en aller ses compagnes les unes après les autres, certaines rappelées par leur famille, d’autres préférant des cloîtres en dehors des frontières. Quand elle avait appris par sa tante l’immigration de son père, elle fut frappée d’étonnement et se demanda alors si dans l’enceinte du lieu, elle était vraiment à même de comprendre les évènements. Elle ne s’était pas affolée ; les lettres de sa sœur Marie-Amélie l’avaient rassurée par leur optimisme, trouvant même déplacé le départ pour l’Angleterre de leur père. Entre-temps, le couvent commença à être confronté à des difficultés en tous genres, et puis elle avait découvert comme ses compagnes l’horreur des massacres de l’année précédente. Elle s’en souvenait également, tellement leur congrégation avait eu peur. En septembre, des voisins étaient venus les prévenir, et elles s’étaient barricadées, pendant plusieurs jours, dans la partie encore fortifiée du bâtiment. Leur maison avait miraculeusement échappé aux atrocités, que la convention, elle-même, avait fini par récrier. Elles n’avaient vraiment compris la clémence du seigneur que, lorsqu’on leur raconta le martyre du couvent de Toulouse, puis quand elles apprirent le sort de certains membres de leur famille, beaucoup d’entre elles avaient eu des victimes en leur sein, elle la première. Et maintenant, c’était son tour, et, semblait-il, celui de sa sœur Marie-Amélie. Ses derniers courriers apparaissaient plus tendus, plus pessimistes, et voilà qu’on lui en portait la preuve.

— Ma fille ! Ma fille, je vous parle.

— Excusez-moi ma mère, mais la nouvelle m’abasourdit.

— Oui, évidemment, je comprends bien. Mais nous sommes contraintes de réagir et pour cela nous devons compter sur l’aide de notre seigneur.

— Bien sûr, ma mère, mais que vais-je faire ?

— C’est très simple et c’est notre messager qui a formulé l’évidence, vous allez passer les Pyrénées pour l’Espagne.

— Mais pour aller où ? Et comment ? Et avec quoi ? Et puis ma fuite va amener les foudres sur notre couvent.

— Mon enfant, vous devriez faire confiance en notre seigneur ! Pour le comment, nous allons le mettre en place aux yeux de tous, vous allez devenir bergère et suivre la transhumance avec un de nos pâtres dont je ne doute point de sa loyauté. Avec quoi ? Et bien avec votre dot que je vais vous restituer et que vous allez apporter au couvent de la Nouvelle-Orléans, au moins celle-ci restera dans notre corporation. Vous y détenez toujours de la famille, je crois ?

— Oui, ma mère. S’abstenant de rajouter que hormis quelques lettres elle ne connaissait pas sa jeune sœur, mais son amie, sœur Élisée, demeurait déjà dans cette contrée.

— Alors si cela vous convient, autant aller là-bas, car j’ai bien peur qu’ici… quant à votre départ, nous allons faire en sorte que personne ne s’en rende compte… Comme vous le savez, sœur Marie-Lazaret est malheureusement moribonde, notre seigneur ne va pas tarder à la rappeler. J’ai déclaré son cas de variole sans donner de patronyme, aussi les autorités ne seront pas surprises par sa mort, il me suffira de remplacer son nom par le vôtre. Et s’ils viennent vous chercher avant qu’elle ne soit passée, la maladie devrait tenir éloignée la garde nationale. Et de toute façon, personne en dehors du couvent ne pourrait vous reconnaître. 

Et ainsi fut-il décidé.

*

Marie-Angelique Cambes-Sadirac

Deux jours plus tard le temps de s’organiser sœur Angélique devint la fille Mathurine Duhon, bergère de son état. Elle en avait revêtu l’habit pour le voyage. Constitué d’une chemise en lin avec manches bouffantes, l’encolure large et lacée, la taille froncée et l’avant garni d’une quille évasée, avec par-dessus un jupon long de couleurs claires, une jupe de couleur unie, celui-ci transforma la none. Sa chevelure remontée en chignon sous une petite coiffe ronde, le tout recouvert d’un capulet de mérinos doublé acheva la métamorphose. La mère supérieure lui avait fait rajouter dans ses bagages une mante sombre qui servait en temps ordinaire pour l’hiver. Elle lui donna leur vieil âne et rejeta les objections de la nouvelle bergère lui faisant remarquer qu’elle ne pourrait effectuer tout ce chemin à pied avec des sabots qu’elle n’avait pas l’habitude de chausser. Une heure plus tard, elle arriva ainsi prête à la métairie d’Embécade où l’attendait un pâtre pour prendre la route des alpages.

*

Saturnin avait été abandonné et recueilli par les sœurs du couvent. Le moment venu, elles l’avaient confié aux bordiers de la métairie d’Embécade, ceux-ci n’ayant pas d’enfant. Quand ils furent emportés par une grippe qui avait ravagé la région, il devint le nouveau métayer et le Saturnin d’Embécade. Dans la force de l’âge, d’un naturel ombrageux et solitaire, il était le dernier berger à partir pour l’estivage. Lors de sa transhumance, il récupérait sur son passage les brebis qui avaient agnelé tardivement avec leurs petits. Il n’avait fait aucune objection au moment où la dame du couvent lui avait demandé d’emmener une femme et de la remettre à un passeur afin de lui faire traverser la frontière.Ce n’était pas la première fois qu’il accomplissait cela et ne fut même pas surpris quand il reconnut la sœur. À son arrivée en guise de bonjour, il hocha la tête et elle lui sourit timidement. Il l’attendait avec une vingtaine de brebis et presque autant d’agneaux, il fut satisfait de la voir sur un âne, cela ne les ralentirait pas. Ils amorcèrent leur voyage aussitôt, deux heures de marche ne s’étaient pas écoulées que Marie-Angélique commença à souffrir de plaies au pied, malgré les deux épaisseurs de bas de laine qu’elle portait. Lorsqu’à l’heure du déjeuner, ils s’arrêtèrent sur le bord de la route, elle descendit jusqu’au ruisseau en contrebas et y trempa ses pieds afin de les soulager. Le pâtre prit pitié et lui conseilla d’effectuer le reste du chemin sur le baudet. Tandis que le soir tombait, elle admit être éreintée. Ils furent hébergés dans la grange d’une ferme dans laquelle il récupérait quelques moutons. Sans manger, elle s’enroula dans la couverture et s’endormit. Il la réveilla à l’aube pour reprendre la route. Elle était courbaturée et ne sentait que trop son corps. Ils mirent quatre jours pour arriver à Bannières de Bigorre en passant par L’Isle-Jourdain. Elle avait autant marché que monté l’âne, ceci afin de l’épargner un peu. Ils n’avaient pas eu de problèmes. Le fait de voir le Saturnin avec une fille avait bien intrigué, mais nul n’avait osé poser de questions de peur de se faire rabrouer par le berger, et puis tous trouvaient qu’il était temps pour lui. Bannières de Bigorre était le dernier village avant les cimes. Avec ses maisons d’ardoise étagées en balcon aux linteaux gravés, aux cours avec galeries extérieures et portes en bois sculpté, exposant au soleil des potagers fleuris, le hameau était, avant bien longtemps, l’ultime lieu de civilisation que Marie-Angélique allait pouvoir contempler.

À la sortie du bourg, ils croisèrent un groupe de quatre gardes nationaux dont ils piquèrent la curiosité. Ils avaient visiblement envie de faire du zèle. Celui qui semblait être le chef réclama les papiers de l’un et de l’autre. Tout en les parcourant, il examinait le couple de bergers. Quelque chose le faisait tiquer. Il posa une série de questions, insistant sur la jeune femme. Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais elle l’intriguait. Elle lui répondit de son mieux en Gascon. Lorsqu’il lui réclama son lieu d’origine, elle lui répliqua de Caudeyran près de Bordeaux. Il supposa que c’était ça qui le gênait. En fait, son accent bizarre provenait du fait qu’elle n’était pas de la région. Marie-Angélique alias Mathurine Duhon commençait à s’inquiéter. Il allait lui demander pourquoi elle était venue dans le pays quand une brebisdécida d’agneler. Afin de couper aux questions suspicieuses du gradé, elle s’excusa pour pratiquer sa tâche. À la surprise de Saturnin, elle l’aida à mettre bas, fouraillant dans ses entrailles, vérifiant que l’agneau se présentait bien et l’amenant à sortir. Voyant les regards portés sur elle, toujours en Gascon, elle s’adressa au berger. « — eh bein ! Le Saturnin, tu comptes venir me donner le coup de main à Pâques ou à la trinité ? » l’homme réagit et tendit son couteau pour trancher le cordon. Ne sachant que faire et trouvant inutiles leurs investigations, les militaires reprirent leur chemin. Marie-Angélique respira profondément ne sentant plus ses jambes, et s’assit sur un rocher au bord de la route.

— On peut dire que vous êtes surprenante, ma sœur.

— J’ai supposé qu’une brebis ou une chienne cela devait être la même chose

— Et vous avez bien eu raison !

*

Un rideau de pluie tombait lorsque la garde nationale se présenta aux portes du couvent. Le capitaine demanda à voir sur le champ la prieure. Il patienta avec trois de ses hommes dans le parloir, les autres attendant devant le bâtiment.

soeur Ambroise

Sœur Ambroise prit son temps pour aller jusqu’à eux, elle savait pourquoi ils se trouvaient là, cela faisait cinq jours qu’elle guettait leur apparition. Elle se doutait bien que Rieupeyroux cadet avait fini par remettre son dossier à son supérieur. Elle découvrit donc les quatre individus gouttant sur le plancher ciré sous l’œil réprobateur de la sœur portière.

— Citoyenne Marguerite Bergé ?

— Oui, elle-même

— Capitaine Dampierre, je viens chercher la citoyenne Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

— J’ai bien peur que vous n’arriviez trop tard

— Comment ? Elle s’est enfuie !

— Nous pouvons voir cela comme ça, mais sœur Angélique a été rappelée par notre seigneur la nuit dernière. Son agonie est finie. Elle est décédée de la variole.

Un subalterne suspicieux sortit de derrière son supérieur. « — Et ? Qu’est-ce qui nous dit que c’est vrai ? » Le capitaine surpris par l’intervention de son homme se retourna afin de constater, lequel c’était. Il découvrit le Parisien en qui il n’avait aucune confiance, il le trouvait tordu, cherchant toujours la petite bête. Il s’en méfiait comme de la peste. Il n’eut pas le temps de répliquer que l’individu reprenait.

— Je l’ai déjà eue la variole, je ne risque rien, je peux aller voir mon capitaine !

— Il est vrai qu’il est peu courant d’attraper deux fois la variole. Répondit sœur Ambroise avec un demi-sourire, devant l’assurance du garde. Puisqu’il en est ainsi, mon fils, veuillez donc me suivre, je vais vous guider jusqu’à notre regrettée sœur.

Marchant devant lui et accompagnée d’une nonne, la prieure emmena le curieux jusqu’à l’infirmerie. La défunte avait été installée dans une cellule individuelle, dans le dessein d’éviter toute contagion. Éclairé de quelques bougies, on devinait le corps allongé sur un lit. L’homme suspicieux s’approcha du cadavre, il attrapa l’une des chandelles sur la table de chevet afin de mieux voir. Il eut un mouvement de recul, les stigmates de la maladie avaient défiguré la morte. N’ayant nul doute quant au décès, il abrégea sa visite. Tout en le raccompagnant jusqu’au parloir, la mère demanda au curieux si par hasard avant ce jour, il connaissait la défunte. Comme il répondait par la négative, elle lui fit remarquer l’inutilité de sa démarche. Arrivée devant son supérieur gêné, elle ne put s’empêcher de mettre en exergue la fatuité de son subalterne. Le capitaine agacé par cette action inconséquente et la posture dans laquelle elle l’avait placé quitta les lieux avec ses hommes.

*

Après trois jours de marche, parcourant villages, forêts, prairies tout en gravissant les massifs pyrénéens, ce qui fut particulièrement pénible pour Marie-Angélique, ils arrivèrent dans les estives et la bergerie, première étape de son périple. Ils y trouvèrent deux hommes, l’un très vieux et l’autre à peine pubère. Pendant qu’elle se remettait de cette dernière montée, Antonin organisait la suite de son voyage. À la surprise de la bergère de circonstance, il lui annonça que c’était le jeune adolescent qui allait la guider pour traverser les sommets, accompagné d’un chien de montagne majestueux avec sa fourrure blanche, un patou. Le museau large, la tête carrée, les babines et la truffe noire, le regard patient et doux, l’animal se frotta à elle. Bien qu’un peu impressionnée, elle le flatta. Il venait avec eux pour notamment les protéger contre des ours ou des loups, ce qui fit frissonner la femme. N’ayant rien à reprocher au pâtre de la métairie d’Embécade, fataliste, elle décida de faire confiance à son jugement.

Le lendemain matin, le soleil pas encore levé, le jeune adolescent entreprit avec elle le périple qui allait leur permettre de traverser en une quinzaine de jours cette partie des Pyrénées jusqu’à l’Atlantique. Tout en zigzaguant sur la frontière, il devait éviter toute présence humaine, même les bergeries.

La route s’amorça par l’entrée dans la vallée de Bastan surplombée des deux tours du château Sainte-Marie en ruine, leur marche devint plus raide au milieu d’un paysage plus âpre. Marie-Angélique frissonna tant elle trouva le lieu aussi sinistre que majestueux. La brume commença à tomber couvrant les cimes puis le chemin, ce qui ne réconforta pas son moral. Derrière le patou, le jeune berger allait à pied devant Marie-Angélique tenant l’âne sur lequel elle était montée. La ouate mouillée du brouillard pénétrait ses vêtements, elle se mit à grelotter. Le frimas se transforma en bruine puis en pluie, elle pria.

L’averse s’arrêta soudainement en passant le col du Pourtalet, soulageant leur marche. L’adolescent s’engagea à nouveau devant elle. Elle tirait l’âne et le talonna sur une terrasse vers l’Ouest par une pente rocheuse assez facile. Arrivés sur les prairies, ils prirent le sentier pastoral en se rapprochant du ruisseau serpentant au milieu du col. Une fois dans la cuvette le cours d’eau s’amenuisa, ils poursuivirent l’ascension sur la rive droite puis sur la rive gauche de la rivière en suivant le ravinement. Marie-Angélique était épuisée, mais n’osait ralentir. Ils montèrent par une croupe herbeuse jusqu’au vallon d’Anéou qu’ils gravirent vers le Sud-Ouest. À travers les estives désertes, ils contournèrent la base du pic du Cuyalaret et obliquèrent ainsi vers le col d’Anéou d’où la vue s’étendait au sud sur le massif d’Anayet et l’Espagne. Le jeune homme devinait l’épuisement de sa compagne. Il décida que le jour n’allait pas tarder à tomber, qu’ils allaient donc établir le campement. Elle lui en sut gré, car à chaque fois que son guide lui avait montré du doigt le lieu où ils allaient. L’effet d’optique lui avait fait paraître l’endroit toujours à portée, mais à chaque fois c’était un lacis de sentes sans fin tracées par les animaux sauvages. C’était des montées, au cours desquelles il devait faire attention à ne pas se tordre une cheville sur un caillou prêt à rouler, des descentes vertigineuses lors desquelles le moindre déséquilibre vous entraînez vers les fonds des pentes. C’était d’étroites vallées qu’il était contraint de contourner. C’était épuisant, elle ne sentait plus ses jambes. Elle souffrait du soleil, sa peau brûlait et quand ce n’était pas cela, c’était le brouillard la bruine qui la pénétrait. Les seules accalmies, qui avaient apporté un peu de répit à son pauvre corps, étaient les pâturages où tout à coup le sol devint plat. Elle s’assit sur l’herbe d’un immense cirque naturel dans lequel des filets d’argent jaillissaient, coulaient, s’enfonçaient ou disparaissaient. Elle supposa des restes marécageux dus aux multiples ramifications des ruisseaux qui le parcouraient. Tout en mangeant goulûment du pain et du fromage que l’adolescent lui avait donnés, elle remarqua les bornes gravées et relevées. Le berger lui expliqua que c’étaient les tracés des pacages des communes de la vallée en contrebas. Après une nuit de sommeil peu salvatrice, elle ouvrit les yeux sur des milliers d’iris et de gentianes bleuissant les prairies alentour. Furtivement, des marmottes curieuses sortirent le nez de leurs terriers sous le regard d’un troupeau d’izards au pelage roux. Le jeune garçon lui montra au loin sur les contreforts du Peyreget les vautours qui planaient non loin de leurs nids. Ils reprirent la route, passèrent par la Cournade l’une des cujalas de la montagne de Bious et longèrent Las Grabeles puis le pic du Paradis. Ils aboutirent au col des moines où ils bivouaquèrent. Elle n’osait se plaindre ni poser de questions, mais elle ne voyait pas la fin de leur voyage. Elle priait, demandait de l’aide au seigneur pour qu’il lui donne la force d’aller jusqu’au bout. Le lendemain, ils contournèrent le lac Del Escalar qui étalait ses eaux profondes environnées de rochers plats. Elle fut distraite par le vol des papillons Machaon, ouvrant leurs grandes ailes blanches et noires, à lunule bleu et rouge, sur les fleurs des carottes sauvages. La matinée n’était pas passée, qu’ils gravissaient le dénivelé d’une crête qui cachait l’étendue éblouissante d’un glacier. Inquiète, elle regarda son guide, il la rassura lui montrant leur chemin sur le relief qui longeait le pic de Belonseiche. Ils descendirent ensuite la pente où ils ne croisèrent que des pins rabougris, robustes, en pieds isolés ou en petits bouquets de moins de quinze mètres de haut et s’arrêtèrent pour la nuit après avoir traversé la vallée Del Astun en Aragon. Ils se situaient au col du Somport. Elle finit par poser la question qui la taraudait. « — C’est encore loin ? » La réponse fut évasive, aller directement en Espagne n’était pas chose aisée dans cette partie, de plus leur contact était en outre plus éloigné. Cela ne fut pas pour la rassurer, elle se fit une raison. De là, après de longs détours, ils rejoignirent pour la contourner la montagne de Couecq et se dirigèrent vers la montagne de Banasse. Marie-Angélique malgré l’effort finissait par être redevable au seigneur de lui montrer toutes ses merveilles que du fond de son couvent, elle n’eut jamais connues. Les chemins poursuivis se déroulaient le long du pic d’Aillary puis de celui du pic Rouge. Arrivés sur place, ils franchirent sous un soleil radieux le col Saoubathou. La journée suivante, ce fut le col de la Cuarde puis le col de Burcq en contournant son piton, ils ne s’arrêtèrent qu’après avoir parcouru le col de Pau en évitant le bourg de Bonaris. Puis vint le moment où le guide de Marie-Angélique ne put se dispenser de la traversée d’un glacier entre Marmida et le pic de Pourtet Barrat avec en contre bas son lac. Respectant ses conseils, elle marchait dans ses pas, suivi de l’âne toujours fidèle. Éblouie par le soleil qui lissait l’aspect du terrain à leur vue, elle buta contre une déclivité, chuta, glissa malgré sa précaution, mais elle se remit sur pied. Il y eut plus de frayeur que de mal. Quand elle supposa son calvaire fini dans la neige, ils durent contourner le pic de Laraillé. Elle ressentait le froid ce qu’elle n’aurait jamais cru à cette saison même en montagne, les jours passaient sans qu’elle puisse vraiment se réchauffer. Elle commença à désespérer. Enfin, au milieu d’une matinée, ils arrivèrent exténués au bord du lac Acherito où ils se reposèrent jusqu’au lendemain. À partir de là, la route fut plus facile, ils montèrent entre forêts et herbages vers le lac limpide d’Ansabère, dans lequel les quelques nuages qui flottaient dans le ciel se reflétaient. Son corps s’était endurci, elle devenait plus agile à sa surprise. Ils prirent une sente qui le contournait à flanc et grimpèrent à la petite aiguille du même nom. Entre celle-ci et sa grande sœur, il la fit passer définitivement en Espagne, lui annonçant tout sourire le terme de leur voyage, alors qu’il descendait l’autre versant de la montagne. Elle remercia le seigneur de l’avoir soutenue. Des pâtres espagnols les accueillirent, visiblement le jeune homme les connaissait. Il lui expliqua qu’ils allaient dépêcher un messager chercher un guide dans un bourg à un jour de là.En guise de guide, ils envoyèrent un chien de berger et attendirent son retour. L’animal habitué rentra chez lui querir son maître.

*

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Deux jours plus tard, Marie-Angélique vit arriver un homme vieux tanné par le soleil et parlant français. Asentzio Etcheberry, natif de Bayonne, venait chercher le voyageur, qui s’avérait être une femme. Il se présenta et expliqua qu’il repartirait dès qu’il se serait reposé un moment.

Asentzio Etcheberry était courtier dans sa ville d’origine. Comme beaucoup dans sa contrée, ce que pensait Paris l’indifférait. Jusqu’au jour où la garde nationale arrêta sa fille et son gendre. Ils avaient été trahis, car ce dernier était le secrétaire du fermier général de la région, et certains voisins n’avaient pas apprécié qu’il puisse s’enrichir par ce biais. Emmené à Bordeaux, le couple avait été guillotiné. À partir de ce jour bien qu’il n’ait rien contre la nouvelle république, il aida toute personne qui voulait émigrer. Lui-même, dénoncé à la garde nationale, évita de justesse la mise en prison et s’installa en Espagne, juste de l’autre côté du versant. Toujours rempli de rancœur, il continua son activité en allant chercher dans la montagne ceux qui fuyaient le régime révolutionnaire.

Après avoir parcouru des chemins que seuls un homme ou un âne pouvaient pratiquer, Marie-Angélique découvrit avec plaisir une carriole tirée par une mule, à laquelle ils attachèrent l’âne son compagnon de voyage. Ils descendirent le versant espagnol pour se rendre à San Sébastian. Ils effectuèrent une première halte au couvent de San Francisco à Tolosa puis arrivèrent à l’abbaye des Dominicains de San Sébastian. La capitale de la province du Guipúzcoa se situait au bord de la mer Cantabrique. Elle admira, émerveillée, sa baie, la fameuse Concha.

À peine dans les lieux, Marie-Angélique fut accueillie par la mère supérieure des moniales de son ordre. Celle-ci l’a reçue froidement, car elle était contrariée. Depuis les évènements en France, se présentaient régulièrement des sœurs de toutes les congrégations et l’abbaye commençait à saturer. Elle fut donc soulagée quand elle apprit que sœur Angélique espérait immigrer en Louisiane au couvent de la Nouvelle-Orléans avec une partie de sa dot pour payer le voyage.

Marie-Angélique demeura un mois dans le monastère de San Sébastian à attendre un navire qui pourrait lui faire traverser l’Atlantique. C’était la mort dans l’âme qu’elle acceptait de quitter son pays, supposant que ce sacrifice était voulu par son seigneur. De plus qu’était-ce à côté de ce que pouvaient endurer ceux qui restaient et subissaient les affres de cette révolution qu’elle ne comprenait pas vraiment, consciente d’avoir été jusque-là protégée par les murs du cloître. Elle détenait très peu d’informations au sujet de sa famille. Tout ce qu’elle avait appris venait de sa correspondance avec sa tante. Aucune lettre n’était arrivée d’Amérique depuis belle heurette et suite à ces terribles massacres de septembre dernier, elle n’avait obtenu aucun renseignement sur ce qu’il était advenu de Marie-Amélie. Elle la savait juste en vie et en avait longtemps remercié le seigneur. Quant à son frère, personne n’avait de nouvelles depuis près d’un an. Elle priait pour eux oubliant ses propres angoisses.

Chapitre 23

1793, le 03 juin,  La chute

François-Xavier Lacourtade

L’eau miroitait et l’aveuglait au fil des mouvements du fleuve l’obligeant à plisser les yeux. De la fenêtre de la mansarde, François-Xavier regardait sans voir le trafic des bateliers sur les quais des Tournelles. Ses pensées voguaient ailleurs, il était enfermé sous les toits depuis le début des évènements avec pour seul informateur Damien, son frère de lait et valet de chambre. Les deux hommes, élevés par la mère de ce dernier, se tenaient pour frères plutôt que pour maître et serviteur, ce que les divers membres de la famille considéraient comme allant de soi. Ils avaient constamment compté l’un sur l’autre et dans ces moments difficiles plus que jamais.

Tout s’était définitivement envenimé avec l’acquittement ostentatoire de Marat. Les amis de François-Xavier, qui avaient porté l’accusation, avaient eu beau feindre le dédain, l’échec demeurait grave et annonçait de funestes jours. Ils avaient bien essayé de combattre encore, Pétion avait publié une « Lettre aux Parisiens » qui faisait appel aux citoyens aisés et tranquilles qui se sentaient brimés par une poignée de factieux, mais en vain. Les Montagnards avaient empoigné la commune insurrectionnelle de Paris. Celle-ci se mit à multiplier les visites domiciliaires et les arrestations élaguant les rangs de ceux qu’elle considérait comme ses ennemis, qu’ils ne fussent pas ceux de la Nation, n’avaient pas d’importance. Robespierre dirigeait la lutte. L’entourage de Brissot et de Roland avait essayé de le contrecarrer par une dictature nommée le Comité des Douze, qui rassemblait des hommes favorables à leur point de vue, mais c’était trop tard.

Le matin du 31 mai, les barrières furent fermées, le tocsin sonna. Robespierre et Danton ne bougèrent point, ne se montrèrent pas. Mais Marat, lui, agit dès le début. Les nouvelles répandues dans la ville avaient, comme lors de la chute de la royauté, mis le feu à l’exaltation des patriotes. L’armée du Nord était repoussée, les Vendéens remportaient de nouveaux succès. Le Jura s’était soulevé, Bordeaux, Marseille, Lyon, les cités acquises à l’entourage d’Hébert, de Vergniaud, de Guadet, des Roland, s’étaient fédérés et se rebellaient à la République. Pendant la nuit, tous se cachèrent. Au matin, ils allèrent à l’Assemblée espérant changer les choses, mais là, coup de théâtre ! Robespierre qui attendait son heure, trop heureux, l’avait prise à bras le corps. Après Barère, à la tribune, il réclama la suppression immédiate du Comité des Douze et conclut par : « — oui, je vais conclure, et contre vous. Contre vous qui après la révolution du 10 août avez voulu conduire à l’échafaud ceux qui l’ont faite, contre vous qui n’avez cessé de provoquer la destruction de Paris, contre vous qui avez voulu sauver le tyran, contre vous qui avez conspiré avec Dumouriez… Ma conclusion, c’est un décret d’accusation contre tous les complices de Dumouriez et tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. »

Ce fut l’effroi, mais les conventionnels concernés par la fulgurante attaque purent tous se retirer de l’Assemblée. À la connaissance de la scène, François-Xavier prit la décision de quitter Paris dès le lendemain, il jugea qu’il se devait de rejoindre Marie-Amélie. Mais, là aussi, c’était trop tard, Damien entra le soir même de cette funeste journée dans la mansarde où se terrait son maître. « — François ! Tu ne peux plus partir, Marat après avoir exhorté les membres de la Commune est monté au beffroi de l’Hôtel de Ville et il a sonné lui-même le tocsin. Roland et Lebrun ont fui pour éviter l’arrestation, mais Madame Roland se retrouve écrouée à l’Abbaye. Les autres se sont réunis chez Meilhan, et tergiversent quant à soulever les départements, mais Vergniaud, Brissot, Gensonné, Valazé s’y opposent. Mais ils ne se décident pas plus à quitter Paris. » François-Xavier restait abasourdi par les renseignements recueillis. Il conclut qu’il valait mieux attendre quelques jours afin que les choses se calment.

Les fuites et les arrestations se multipliaient. Le lendemain matin, Damien alla aux nouvelles. Il effectua son compte rendu en ramenant le déjeuner. François-Xavier n’eut guère le temps de réfléchir, un brouhaha d’individus armés se fit entendre dans la rue. Son compagnon jeta un œil dans l’escalier, les premiers individus s’engageaient sur les premières marches. « — Les toits François, les toits ! Vite ! » François-Xavier se précipita vers la trappe qui permettait de sortir par les toits. Il cala l’échelle contre celle-ci, y monta Damien à sa suite. Ce dernier la retira et ferma le châssis derrière lui, talonné de près par son frère de lait, courant précautionneusement sur la toiture glissante vers l’immeuble voisin. La pluie qui tombait depuis la nuit s’était interrompue. Un coup de feu claqua, François-Xavier se crispa, se retourna pour examiner, aperçut Damien chavirer. Il pivota afin d’essayer de le rattraper, mais il dérapa sur les tuiles luisantes, perdit l’équilibre et ne trouva rien à quoi se raccrocher. Un des poursuivants se pencha. « — En voilà deux que la veuve ne verra pas ». Les deux compagnons gisaient, cinq étages plus bas sur le pavé de la cour intérieure.

*

Le procès des vingt et un Girondins, non évadés, occupa les audiences du tribunal révolutionnaire des 24-30 octobre 1793. Tous furent condamnés à mort.

arrestation des Girondins

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 19 et 20

1er épisode

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Chapitre 19.

Déclaration de guerre, Printemps 1793.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

La France avait déclaré la guerre à l’Espagne. La République française avait déclaré la guerre à la royauté espagnole. La lettre de cachet aux armes du roi d’Espagne était étalée sur le bureau aux luxueuses marqueteries du gouverneur de Louisiane, à sa stupéfaction. Celui-ci, tout en la relisant une xième fois, tapotait machinalement l’accoudoir de son fauteuil.  

Il ne manquait plus que ça ! Pensait-il. Il avait déjà des difficultés à contenir les membres du Cabildo. Voilà que, maintenant il allait être contraint de discipliner les velléités des Français, leur rappeler où étaient leurs intérêts. Cela promettait une séance houleuse. 

*

Ignacio Pérez Alvares, second de Juan-Felipe, était un homme simple, au caractère solidement trempé. Sans être taciturne, il parlait peu, ne se mettait jamais en avant, mais savait écouter et grâce à cela, il attirait l’amitié. Il faisait partie d’une famille de militaires. Son grand-père s’était distingué par son courage à la bataille de Plaisance, pendant de la guerre de succession de l’Autriche. Il s’était interposé entre un sabre ennemi et son officier José Diez Duràn y Monreal, il lui avait ainsi sauvé la vie, perdu la jambe et acquis des galons de sous-lieutenant. Son père, lui, avait gagné son grade d’insigne, lors du conflit qui dura sept ans suite à ses faits d’armes à La Havane. Mais cet honneur à peine reçu, sur les remparts de la ville, il était mort sous les tirs des Anglais. Sa mère, qui en douze ans de mariage n’avait dû vivre avec son époux que six mois en cumulant toutes ses permissions, n’avait eu qu’un enfant, Ignacio. Lorsque le faire-part de décès de son mari arriva, elle venait de périr d’une épidémie que tous nommèrent peste, à défaut de savoir au juste quel était ce mal. Ignacio à dix ans était devenu orphelin et se retrouva à la charge de son grand-père. Le vieil homme, désemparé, rédigea une lettre par l’intermédiaire de l’écrivain public à son ancien officier. José Diez Duràn y Monreal, lieutenant-colonel, avait obtenu le titre de commissaire des guerres, en souvenir, se chargea du petit garçon et en fit le compagnon de son fils du même âge, Mateo Diez Duran Y Navarho. Ignacio partagea les leçons d’écriture, de lecture, d’escrime, d’équitation de ce dernier ; sorti de la plèbe, il reçut l’éducation d’un noble, conscient de sa chance, il n’oublia jamais de rester à sa place. Devenu adulte, son camarade d’enfance rentra en possession du poste de commissaire des guerres de son père et lui demanda de l’aider à servir dans les Caraïbes. Ignacio voulait marcher dans les pas de ce père qu’il n’avait pas connu. Il fut incorporé en tant qu’insigne dans le régiment attaché au baron de Carondelet. Celui-ci se rendait à San Salvador dans l’intention de prendre sa fonction de gouverneur et quand en 1791, il fit de même en Louisiane, Ignacio faisait partie de l’escadron qui l’accompagnait. À la Nouvelle-Orléans, il se retrouva sous les ordres de Juan-Felipe de Puerto-Valdez et le suivit pour combattre les Indiens. Après avoir participé au maintien forcé de la paix de ceux de San Salvador, il partit pour ceux de Floride. Il était fort attaché à son capitan et le lui avait prouvé en le sauvant d’une mort certaine. Celui-ci avait été grièvement blessé par des Indiens Séminoles et ils s’étaient perdus dans les Everglades. Ignacio avait poussé l’audace de remettre Juan-Felipe entre les mains d’un pirate afin qu’il puisse être soigné dans un lieu civilisé. Cette action pour le moins originale et dans un premier temps, mal comprise par ses supérieurs l’avait mené tout droit dans les prisons du Cabildo à son arrivée à la Nouvelle-Orléans. Il y avait patiemment attendu le retour de son capitan sain et sauf, car il ne doutait pas que celui-ci le fasse libérer. Ce fut ce que fit ce dernier dès qu’il connut la situation de son sauveur et pour le remercier, il lui avait obtenu un avancement. Il devint l’ordonnance de Juan-Felipe, ce qui renforça sa fidélité envers lui. 

De ce jour, il marcha dans les pas de son capitan et demeurait dans les mêmes lieux. À la palmeraie, il fut reçu comme un bienfaiteur, un membre de la famille par Antoinette-Marie. Il avait admiré l’épouse de son supérieur et envié le contremaître dont il appréciait les courbes et le charme de sa compagne. Il n’avait pu ignorer la beauté de la gouvernante, mais l’arrogance de la métisse l’impressionnait, quant aux esclaves, elles ne l’intéressaient pas. De toute façon, il n’avait jamais couru après les femmes, ni pour la bagatelle ni pour le mariage. Il avait un physique agréable, mince, athlétique, brun de poils, un visage taillé à la serpe, un nez aquilin et des yeux de biche, détail qui surprenait un tant soit peu, mais séduisait. Son air grave charmait la gent féminine, il avait donc connu quelques relations avec des veuves appétissantes qui l’avaient attiré dans leurs filets, mais ne l’avaient pas retenu le moment venu de partir.

Il s’était facilement intégré à la vie de la plantation. Il chassait le daim, l’alligator, le canard sauvage, la dinde voire quelques félins avec Juan-Felipe, Georges Tremblay ou l’un des économes. Il appréciait de pêcher dans le bayou ou le fleuve, fier comme un enfant de ramener des poissons-chats de taille remarquable, qui faisait le délice des dîners. Il aimait s’amuser avec les enfants, aussi ceux-ci le cherchaient. Il avait apprivoisé Nathanaël et Hyacinthe en leur apprenant à tailler une flûte et à en jouer, subjugué la petite Sara en lui confectionnant une poupée en bois, et impressionna encore plus Caleb après lui avoir fabriqué un tambour à sa taille dont il usait à tour de bras. Ses rapports avec les esclaves étaient généralement, comme tous les blancs, paternalistes, mais le plus souvent ils l’indifféraient, cela ne le concernait pas, il en avait toujours vu, cela ne faisait pas partie de ses préoccupations. Pour eux, il était un blanc et un ami du maître, c’était la seule chose qu’ils avaient intégrée. Lors de ses séjours sur la plantation, il logeait dans le bungalow où il lui était réservé deux pièces. Bien que spartiate, il en appréciait le confort et les moments de solitude que lui offrait cette indépendance. Il était ce soir-là rentré tard d’une promenade au bord du fleuve et se perdait dans ses pensées, allongé sur son lit quand on frappa à sa porte. Il se précipita, car à cette heure ce ne pouvait être qu’une urgence. Il resta abasourdi au moment où l’ayant ouverte il découvrit, les cheveux lâchés tombant sur ses épaules dévoilées, Mama-Louisa. Il ne l’avait jamais vue si négligée, ni si sensuelle, si envoûtante. Elle plongea ses énigmatiques yeux d’ambre dans les siens, mit son index sur sa bouche, et délicatement le poussa dans la pièce. Elle ferma la porte derrière elle et dégrafa sa jupe qui, telle une fleur, vint s’étaler à ses pieds. Elle l’enjamba. Devant lui, en chemise elle lui souriait, il était gauche comme pour une première fois. Elle lui prit la main et l’entraîna vers ce qui lui servait de chambre. Elle fit passer son corsage par-dessus sa tête. Il contempla son dos filiforme, ses fesses rondes. Elle pivota sur elle-même et dévoila à son regard, son buste fier, ses seins en pomme, dont les auréoles brunes pointaient, sa taille marquée, ses hanches étroites, ses jambes fines, musclées qui n’en finissaient pas. Il devait rêver. Elle s’approcha, lui ôta sa culotte que son pénis repoussait pour s’en dégager. Elle lui retira sa chemise et ce dernier une fois nu, elle le renversa sur le lit. Elle s’installa à cheval sur lui, et doucement contre son sexe fit glisser le sien humide de désir. De ses doigts fuselés, elle suivit les courbes de son torse, électrisant le jeune homme pendant son parcours, s’attardant sur ses pectoraux, effleura une cicatrice qui passait sous l’un d’eux. Elle rejeta la masse de sa crinière et se pencha vers son visage. De sa langue, elle entrouvrit sa bouche, l’embrassa longuement. Il sentait son odeur chaude, épicée, ensorcelante, sa poitrine caressait furtivement la sienne. Elle approcha lentement ses lèvres sur la pointe de ses tétons, les mordilla, Ignacio ne savait pas que cela lui ferait un effet aussi agréable, il ferma les paupières. Elle poursuivit sa descente, sa lourde chevelure d’ébène frôlant sur son passage la peau frissonnante de son partenaire. Elle s’installa à nouveau sur son sexe qu’elle sentait vibrer, tressauter contre le sien. Elle le laissa doucement pénétrer, le retint, puis commença son va-et-vient. Ignacio s’abandonnait, il n’avait plus aucune volonté. Il caressait la croupe ferme de la métisse qui caracolait sur son membre dur qui l’emplissait, remontait vers ses hanches, sa taille, ses seins, il la trouvait si belle. Son esprit quitta son corps, il contemplait leur duo. Puis jaillit par saccades un désir qu’il ne pouvait retenir. Ils finirent aussi pantelants l’un que l’autre. Le buste de la femme brillait de sueurs dans la lueur des rayons de la lune traversant la fenêtre. Elle se lova contre lui, il s’endormit comme un bien heureux. Lorsque le jour se leva, il était seul. Il la croisa à nouveau, son attitude ne laissait rien paraître ni deviner de cette nouvelle intimité. Elle était redevenue l’arrogante gouvernante, au port de reine et au tignon immaculé. Il avait dû rêver. Il était un peu déçu, aurait aimé un sourire, un geste de connivence, un regard plus lourd à son endroit qui lui eut assuré un début de sentiment. Il passa le reste de sa journée dans le bayou. Il ne chercha pas à faire lever le gibier. Il ne pensait pas à la chasse. Il trouva sur son chemin un raton laveur, qui, dans les bois plus clairs, était un animal nocturne et ne se montrait pendant le jour que dans les profondeurs du bayou dans lequel il s’enfonçait, mais il se contenta de le voir plonger pour attraper sa nourriture dans les eaux, puis se cacher derrière les troncs des cyprès sans songer à tirer. Il n’y pensa pas plus à la vue d’une sarigue courant le long d’arbres tombés, il s’amusa de l’écureuil rouge, semblable à une traînée de feu, qui enlevait en mon­tant l’écorce des tulipiers. À son approche, un grand lièvre des marais surgit de son terrier situé sur la lisière des roseaux et fit fuir deux daims qui bondirent devant lui quittant l’abri des fourrés de papayers. Il ne se passionna pas plus aux volatiles en tout genre, héron bleu, aigrette, canard d’été, oiseau-serpent, ibis élancé ou grue majestueuse, qu’il croisa sur le bayou au bord duquel il continuait à marcher. Il resta indifférent quand il apeura par sa présence un dindon sauvage au plumage aux reflets métalliques qui aurait pourtant fait un plat consistant. Il eut plus d’une fois à portée de son fusil du gibier, mais aucun n’aurait pu interrompre le cours de ses pensées, qui se fixaient sur le thème le plus intéressant du monde à ses yeux, Mama-Louisa.

Mama Louisa

À la tombée du jour, elle vint à nouveau devant sa porte, et tous les soirs suivants. Sans un mot échangé, leurs jeux varièrent chacun prenant l’ascendant sur l’autre chacun à leur tour. Puis un matin, Juan-Felipe lui demanda de se rendre à la Nouvelle-Orléans, il supposa qu’avec ce départ cette relation muette allait mourir.

*

Mama-Louisa les mains dans la pâte préparait les tartes du déjeuner à venir. Plongée dans ses pensées, elle en fut sortie par Nathanaël surgissant dans la cuisine.

— Mama, Mama, le maître ! Il s’en va et Ignacio aussi ! s’exclama-t-il, dépité.

— Voyons, Nathanaël, ce n’est pas grave, ils vont revenir, ce n’est pas la première fois.

Elle s’essuya les mains à son tablier, se pencha vers son fils, le moucha.

— Mais… Ignacio avait promis de m’emmener pêcher.

— Eh bien, ce sera pour la prochaine fois. Allez, viens ! Allons les regarder se mettre en route. Où se trouve Sarah ?

— Sur les marches, elle est avec Caleb.

Elle laissa échapper un tchiiip de mécontentement. Elle suivit son fils sur la galerie de la plantation, il était reparti en courant, elle sourit de tendresse. De là où elle était, elle observa l’homme, qu’elle avait choisi, accompagner son maître et elle ne s’en inquiéta pas. Elle savait qu’il reviendrait et était sûre de son ascendant sur lui.

Elle avait longtemps vécu au jour le jour, l’esclavage ne lui avait pas donné d’autres options. L’instinct de survie avait gouverné sa vie. Lorsqu’elle avait pensé au lendemain, c’était avec peur. Elle avait été élevée dans la maison de son père et maître et à sa mort avait été vendue avec l’ensemble de ses biens pour régler ses dettes. Puis adolescente, elle avait été revendue. Ne voulant pas partir pour les champs, elle avait décidé des années plutôt de devenir la tisanière de son nouveau maître, le baron de Thouais. En étant sa maîtresse, elle éloignait la convoitise des autres hommes blancs ou noirs. Son instinct l’avait sauvée de bien des horreurs que subissaient toutes négresses sur les plantations, objets de soulagements des pulsions libidineuses des hommes blancs. Elle s’était attaché sans difficulté le maître de la palmeraie d’alors. Elle était devenue pour tous intouchable et avait travaillé sa façon d’être pour que cela reste une évidence. Quand il décéda et son fils après lui de maladie, la terreur l’avait gagnée. Contre toute attente, la nouvelle maîtresse avait gardé tous ses esclaves. Mais chaque jour lui faisait craindre d’être séparée de sa progéniture. L’espoir était venu avec l’annonce de sa liberté et de celle de ses enfants. Elle avait commencé à envisager un avenir, non pas pour elle, mais pour eux. Aussi avoir un homme dans sa vie n’avait jamais traversé son esprit, ayant jusque-là repoussé tout regard insistant par un dédain glacé. Le personnage qu’elle avait construit la préservait, elle et les siens de toutes velléités de possession. Quand elle avait vu pour la première fois Ignacio toutes ses certitudes, ses barrières étaient tombées. L’attrait qu’elle se découvrit pour lui, lui avait fait envisager des jours heureux, espoirs qu’elle chassait sans succès. Plus le temps passait, plus il faisait partie de ses pensées. Elle s’en défendit autant qu’elle put, mais il lui plaisait. Il n’affichait aucune arrogance, il traversait la vie sans se soucier d’y laisser son empreinte. Elle était intriguée par son comportement qu’elle n’avait jamais remarqué chez aucun blanc. Elle se mit à l’examiner sous ses paupières lourdes. Il ne semblait pas de nature rêveur ni contemplatif, il paraissait simplement plein de modestie, satisfait d’être là où il était. Elle s’était émue de ses allures de petit garçon qu’il n’avait qu’en sa présence. Elle le regardait de loin et voyait bien qu’en son absence, il avait le comportement affirmé d’un homme de guerre, toute foi sans agressivité, mais rien n’avait l’air de lui faire peur. Il était rassurant égal d’humeur, cela la mettait en émoi. Au fil du temps, de ses passages dans la plantation, le désir qu’elle avait de lui s’intensifia, elle le voulait, le sentir, se blottir dans ses bras, le caresser, le toucher, l’embrasser, dormir contre lui. Elle finit par s’avouer que cet homme devait être sien. Elle savait qu’il ne viendrait pas à elle. Elle alla vers lui.

*

Ignacio revint une semaine plus tard et retrouva la métisse dans les mêmes dispositions. Comme il avait l’air surpris de la voir sur le pas de sa porte, bien qu’il l’ait attendu plein d’espérance, pour la première fois elle lui adressa la parole. — Tu pensais que ce n’était qu’un engouement passager ?

— Je n’étais pas bien sûr que vous voudriez me garder.

Elle éclata de rire et l’embrassa, il l’enferma dans ses bras, ivre de bonheur.

Il était arrivé à la Palmeraie le matin même avec des ordres du baron de Carondelet. Ceux-ci sommaient Juan-Felipe de rentrer de toute urgence à la Nouvelle-Orléans.

*

Antoinette-Marie s’était levée en même temps que son époux, il allait partir une nouvelle fois pour plusieurs jours pour le service du gouverneur. Elle s’était donc soigneusement préparée, elle voulait qu’il conserve toujours d’elle une image parfaite. Elle tenait à l’accompagner jusqu’au portail de la plantation comme à chacun de ses départs, elle en avait fait une tradition. Elle n’appréciait pas le voir s’en aller. Il le fallait bien, évidemment, mais elle n’affectionnait pas de le savoir en fonction loin d’elle. Elle avait cru le perdre une première fois et depuis, même si elle ne voulait pas le montrer, elle craignait qu’il lui revienne blessé, voire pire. Lorsqu’elle avait partagé ses appréhensions, il lui avait dit, fataliste, que c’était le sort des femmes de soldats, qu’elle s’y ferait. Cela l’avait heurtée, elle ne doutait pas qu’il avait raison ou tout du moins qu’il ne pouvait lui dire autre chose. Elle lui avait suggéré d’être simplement le maître de la plantation, il y avait tellement à faire. Il s’était assombri et il avait refusé. Elle n’avait pas insisté, elle avait compris, il ne voulait pas être un prince consort. Elle saurait attendre.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

Il la trouva sous la galerie. Appuyée sur la balustrade, elle fixait le fleuve. Son cœur se serra à la vue de son opulente chevelure aux boucles blond argent qui lui tombait jusqu’au bas du dos. Elle était si belle, il l’aimait tant. L’émotion monta en lui et des larmes lui vinrent aux yeux. Il se sentait idiot, mais c’était plus fort que lui, elle emplissait son être et chaque fois qu’il pensait à elle sa tendresse débordait. Il lui saisit la taille, la fit pivoter et la prit dans ses bras. Elle chercha instinctivement sa bouche charnelle et chaude. Elle ferma les yeux et se laissa envahir par une onde de plaisir. Ils étaient faits l’un pour l’autre. Ignacio toussota pour signaler l’arrivée d’Ariel avec leurs chevaux. C’était l’heure de partir, le soleil se levait au-dessus de la frondaison des cyprès sur la rive opposée du fleuve. Tenant sa monture par les rênes, Juan-Felipe descendit l’allée de chênes en le bras autour de la taille de sa jeune épouse. Ni l’un ni l’autre ne disaient mot. Le second à quelques pas derrière retenait son animal impatient. Arrivé à la route, il l’embrassa une dernière fois, monta son cheval et s’élança sur la voie au sommet de la levée entre le Mississippi et les plantations. Il avait le cœur trop serré pour se retourner vers sa jeune épouse. Elle le regarda s’éloigner lui souriant toujours, elle salua Ignacio qu’elle avait oublié en chemin. Elle fit demi-tour, secoua ses pensées attristées par le départ, y remit de l’ordre et reprit le trajet de la plantation et ses activités. Le petit Hyacinthe l’attendait déjà sur les marches de la demeure pour commencer la journée. Elle s’attendrit et remonta l’allée.

*

Laissant derrière lui le limon fertilisant, le fleuve avait regagné son lit comme après chaque crue. Celle-ci n’avait pas été très importante et la route embourbée n’avait guère ralenti le capitan et son ordonnance. Ils arrivèrent deux heures après le coucher du soleil au sein de la caserne sur la place d’armes. Juan-Felipe retrouva sa chambre de célibataire et n’en fut guère heureux.

Le lendemain, sanglé dans son uniforme immaculé, tiré à quatre épingles selon son habitude, il se rendit au palais du gouverneur où il était attendu. Le majordome le conduisit dans la salle du premier étage. Le baron de Carondelet la prêtait au conseil municipal, dénommé le Cabildo, et qui avait autorité sur la Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. L’ancien bâtiment, qui l’accueillait jusqu’au terrible incendie, n’avait pas été reconstruit. Juan-Felipe, surpris, s’interrogeait quant au but de cette invitation à cette séance. Baldino-Bartolomé de Las Casas, secrétaire du gouverneur, lui fit signe d’entrer et de s’installer. Il se glissa le plus discrètement possible dans la pièce où la réunion devenait houleuse. Il s’assit sur une des chaises appuyées contre le mur à côté de son ami Carlos da Silva di Ribera, capitaine de la garde personnelle du gouverneur. Contrairement à d’autres, le baron de Carondelet avait gardé à son service des membres de l’équipe de don Miró. Il avait tout d’abord engagé Baldino-Bartolomé à la mort foudroyante des fièvres de son secrétaire. S’étant retrouvé sans emploi après la passation de pouvoir et ne voulant point rentrer en Espagne, où rien ne l’attendait, le secrétaire de l’ancien gouverneur accepta aussitôt l’offre, faite contre l’avis de son entourage, par le baron de Carondelet. Ce dernier ne le regretta pas. Le sérieux, l’application et les connaissances, que le jeune homme avait de la colonie et de ses habitants les plus en vue, lui avaient beaucoup facilité la gestion du turbulent pays. Et quand celui-ci lui conseilla de prendre dans sa garde personnelle, ses deux proches compagnons, don Da Silva di Ribera et don de Puerto-Valdez, il y trouva son compte. Les trois amis étaient donc à nouveau regroupés autour d’un gouverneur. Juan-Felipe avait devant lui une longue table pouvant accueillir une trentaine de personnes. Y était assis, face au baron de Carondelet le juge principal Don Manuel Serrano avec à sa droite Don Nicholas Duanoy son suppléant et à sa gauche Don Juan Bautista Sarpy le procureur général. En plus de don Domingo Lemos, qui officiait comme trésorier de la Ville, se trouvaient réunies les plus grandes fortunes de la Louisiane. Il y avait pour ainsi dire autant de Français que d’Espagnols, dont le marquis de Maubeuge qui prenait de plus en plus d’importance dans la communauté française au détriment de Monsieur de Saint-Maxent toujours alité après une troisième crise cardiaque.

La majorité des membres appréciait le nouveau gouverneur, qui avait commandité la percée d’un canal entre la cité et le lac Pontchartrain, ceci afin d’éviter les fréquentes inondations et de construire une voie navigable vers le lac. Encore auréolé des victoires contre les Séminoles de Floride, il lui reconnaissait un vrai intérêt pour la colonie malgré son refus de montrer ses comptes. Mais ils n’aimèrent pas l’ordre du jour traité avec un peu trop de fermeté à leur goût. Le gouverneur, qui connaissait le désir secret des Français pour un retour de la Louisiane aux mains de la France, annonça la déclaration de guerre entre les deux pays. Il expliqua calmement qu’il n’accepterait aucune contestation envers son autorité sous quelques formes que ce soit. Qu’il bannirait sur le champ tout homme et sa famille qui auraient des accointances ou des velléités avec ou pour la révolution ! Et pour éviter toute propagation d’idées insurrectionnelles, il commença par renouveler l’interdit d’importation d’esclaves en provenance de la Jamaïque ou des îles françaises des Caraïbes, réitérant ainsi l’ordre de son prédécesseur et dont l’application s’était relâchée. C’était aussi une des fortes préoccupations du gouverneur qui, depuis les premiers troubles révolutionnaires de Saint-Domingue, craignait toutes révoltes d’esclaves, ayant assez d’ennuis avec un groupe de marrons, esclaves en fuite, qui truandait les voyageurs à la sortie de la ville. À cette assertion, tout le monde se mit à parler à même temps. « – Comment allaient-ils renouveler leur cheptel de nègres ? » Le gouverneur affirma que la solution ferait jour le moment voulu. Pour l’instant, ils se devaient de préserver leurs serviteurs. Monsieur de Maubeuge ne disait mot. Fort contrarié, il n’en pensait pas moins et cherchait déjà comment contourner ce véto défavorable à sa fortune. 

Afin de faire taire le tumulte, le gouverneur se leva et annonça qu’il se retirait. N’ayant plus rien à ajouter, il laissa le Cabildo régler les autres problèmes de la ville. Il fit signe à son secrétaire de le suivre. Ce dernier convia ses deux amis dans le sillage du baron de Carondelet. Une fois installé dans son bureau, il expliqua ce qu’il espérait des deux hommes. — Je suppose que vous avez compris pourquoi je vous ai invités à cette séance du Cabildo, ce que nous devons mettre en œuvre ne va pas être de tout repos et sans embûches… Capitan Da Silva di Ribera, j’attends de vous l’application de la loi martiale. Elle devra renforcer les mesures de sécurité dans la cité où je sais que retentit parfois la « Marseillaise », un peu trop à mon goût. Restez tout de même souple, je ne veux pas me retrouver dans la situation d’O’Reilly, les Orléanais s’en souviennent encore, et passer pour un tyran sanguinaire n’est pas dans mes objectifs. Mais soyez ferme ! Si besoin est, arrestations et bannissements permettront de calmer le jeu et d’empêcher la Louisiane de basculer dans la révolution. Ces mesures paraissent sévères, mais elles garantiront la paix de ce côté de l’Atlantique. Pensez à vous mettre en rapport avec don Carlos de Reggio pour la partie civile, il ne devrait pas vous faire de complication.

Le capitan opina du chef en signe d’assentiment, aussi ne recevant aucune question ni objection, il se tourna vers Juan-Felipe. — Quant à vous, don de Puerto-Valdez, je vous demande d’accompagner notre architecte militaire en vue de faire un mémoire sur l’état de nos fortifications dans notre colonie, ceci afin de les renforcer. Pour être plus précis, vous allez vous occuper de celles qui bordent le fleuve. Le capitan Celestino de Saint-Maxent est déjà en route pour celles de la Floride. Juan-Felipe respira mieux, car il ne voulait pas participer à la répression envers les Français, ou tout du moins à leur surveillance. Il aurait eu l’impression de tromper Antoinette-Marie.

*

Il allait devoir inspecter les rives du fleuve de fort la Balise au district du « Nuevo Madrid » cela allait lui prendre des mois, sans pour ainsi dire rentrer chez lui. Bien sûr, il s’arrêterait en remontant le Mississippi, mais cela serait bref. Et ensuite, il devrait suivre les réfections. Il n’avait pas le choix, il écrivit une longue lettre pour prévenir son épouse qu’il fit porter par une estafette.

*

La vieille Noémie, qui depuis des années servait l’Indienne Dewache, la mère du contremaître de la Palmeraie, avait été enterrée la veille. Pour la première fois, Antoinette-Marie inscrivait dans les pertes de la plantation un être humain. Depuis son arrivée, il y avait eu deux naissances, celle de Caleb puis celle de Sarah, mais ce n’était pas elle qui avait écrit leur nom dans la colonne des gains. Après avoir transcrit minutieusement les dépenses dues aux achats de son économe de retour de la Nouvelle-Orléans, détaillant les différents ingrédients pour la nourriture des esclaves, les outils qu’ils devaient acquérir, elle traça le prénom de Noémie et la cause de sa disparition. Elle était encore songeuse quand Abraham frappa à la porte du bureau. Il venait la chercher, Georges Tremblay avait besoin d’elle, un problème dans les champs d’indigo. Intriguée par ce soudain empressement, son contremaître réglant habituellement tous les ennuis, elle mit une étole de mousseline sur sa robe à la chemise, un large chapeau pour la protéger du soleil et suivit son majordome, avec sur les talons Béarn et Navarre, ses deux dogues.

Après avoir traversé, une bonne partie de la plantation, Antoinette-Marie, trouva Georges devant les plans d’indigo. Accroupi, il examinait les petites feuilles épaisses d’un vert brun au-dessous argenté. Quelque chose, semblait-il, n’allait pas. Abraham était venu la chercher en courant, ils étaient repartis avec la voiture tant cela paraissait urgent, mais il n’avait rien dit à sa maîtresse. Les indigotiers étaient malades. Georges Tremblay se retourna vers l’attelage qui arrivait, il avait l’air désespéré.

— C’est donc si dramatique que cela.

— Regardez vous-même !

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Du doigt, il lui montra le champ qui, à perte de vue, s’étendait sous le soleil exceptionnellement chaud et humide pour un mois de mars. La pluie était tombée le matin même laissant la terre grasse et tiède. Elle se pencha et n’en crut pas ses yeux. Le fléau, tellement redouté, s’étalait sous son regard. Des milliers de chenilles déambulaient sur les plans d’indigo. La plupart des feuilles n’étaient qu’un souvenir et cela en une nuit.

— Que pouvons-nous faire ?

— À ce stade, mettre le feu aux plantations, avant qu’elles se nourrissent des autres cultures. Dit-il, d’un ton las.

— À tout ça ?

Montrant d’un geste ample les champs qui couvraient un quart des terres cultivées.

— J’en ai bien peur. Où que l’on regarde, elles se nichent innombrables. Nous avons essayé l’eau savonneuse comme d’habitude puis j’ai pensé donner l’ordre de les ôter des feuilles à la main, mais même en nous y consacrant tous, nous n’en sauverions pas un dixième. De plus, nous risquons leur propagation dans les autres champs.

— Alors, il ne faut pas hésiter, Georges. Faisons-le !

Il la regarda surpris de sa détermination, se demandant si elle saisissait ce que cela induisait. Peut-être plus d’indigotiers et une nette baisse des revenus, car si ce n’était qu’une récolte réduite, elle n’était pas à négliger. Elle l’observa et crut comprendre ce qu’il pensait.

— Nous n’avons pas de choix, je vendrai des bijoux. Vous savez, j’ai vu les effets désastreux de champignons sur la vigne et des récoltes perdues et les ceps mourir menant à la ruine leur propriétaire. Alors, nous ne devons pas tergiverser. 

Georges Tremblay

Entourés par les économes, une heure plus tard une vingtaine d’esclaves s’apprêtaient à mettre le feu aux cultures en tenant compte du vent, car tous avaient peur de ne pas dominer sa propagation. Tous les autres esclaves des champs encadraient les indigotiers. Ils avaient mouillé les allées qui les délimitaient, ils tenaient dans leurs mains des branchages qui permettraient d’étouffer le brasier, tous priaient, cela pouvait tourner à la catastrophe. Les esclaves se commencèrent sourdement à chanter, invoquant Dieu et sa clémence, on les laissa faire. Antoinette-Marie, assise sur la banquette de la voiture, avait refusé de quitter les lieux. Tendue, elle s’arma de patience. À la demeure, Marie-Adélaïde et tous les gens de maison s’étaient postés sur la galerie de l’étage retenant leur respiration dans l’attente. Georges, le cœur serré, donna le signal, et l’embrasement tout d’abord avec difficulté puis avec plus de vigueur commencèrent à dévorer les plans d’indigotiers. La brise du fleuve telle un soufflet apporta de la force aux flammes. Le cheval de la voiture s’agita à l’odeur de la fumée, Antoinette-Marie le calmait en lui parlant doucement, tout en tenant fermement les rênes. Ses deux molosses, apeurés par le feu, avaient sauté dans l’attelage et, couchés, ils gémissaient. Elle regardait la scène, une boule au ventre. Le soleil déclinait. Les flammes s’élevèrent en un mur brûlant. On pouvait l’apercevoir à des lieux à la ronde, tant et si bien que Timecourt Lazare Latil, son ancien prétendant, et son père se présentèrent avec des esclaves pensant qu’une quelconque catastrophe s’était déclenchée. Ils avaient coupé à travers champs pour parvenir au plus vite. Antoinette-Marie les rassura et les remercia de leur sollicitude. Elle finissait de leur transmettre leur problème, quand monsieur Bertin-Dunogier accompagné de ses économes arriva à bride abattue dans son attelage. Elle réitéra son explication, mais cette vision sembla atterrer le planteur qui blanchit d’un coup. Lui-même ne détenait que des indigotiers, cela présageait un nouveau drame, car si ses champs subissaient le même sort, c’était la ruine.

La nuit était fort avancée lorsqu’Antoinette-Marie se laissa entraîner par Marie-Adélaïde venue la chercher. Elle accepta de les quitter pour rentrer se coucher. Le feu était pour ainsi dire éteint, tout au moins maîtrisé, il ne trouvait plus rien à dévorer. Georges décida de rester surveiller pour éviter qu’il ne reprenne sournoisement. Quand elle pénétra dans la demeure, lasse et déprimée, appuyée sur le bras de son amie, Mama-Louisa l’attendait avec son repas et une lettre qui était arrivée par une estafette militaire. Elle l’ouvrit et la lut, décidément, ce n’était pas une bonne journée pour elle. Juan-Felipe y expliquait qu’il ne pourrait revenir à la plantation d’ici deux mois, voire plus. Dépitée, elle monta se coucher sans manger, c’en était trop.

*

Baldino Bartolomé de las Casas

Les fenêtres du deuxième étage du palais du gouverneur, donnant sur le jardin, étaient encore illuminées. Deux chandeliers d’argent à dix branches éclairaient le cabinet de travail, faisant briller les ors des moulures. Les flammes des bougies vacillaient sous l’effet de la brise venue par la porte-fenêtre ouverte sur le fleuve. Le baron de Carondelet était assis à son bureau, la missive lui était parvenue par un agent juste avant son dîner. Il s’était excusé auprès de doña Maria de la Conception, son épouse, et s’était retiré la laissant seule face à la longue table de la salle à manger.Il avait arpenté les couloirs le menant à sa charge administrative et s’était remis au travail, rompant le sceau du message. Dans la pièce, le silence était pesant. Il releva les yeux, son regard tomba sur son majordome noir debout statique devant la porte. À ses côtés, se tenait son secrétaire, arrivé avec diligence de l’appartement qu’il lui avait été alloué à l’étage supérieur, impassible, attendant sa réaction qui n’allait pas tarder. Le baron de Carondelet n’avait pas faim, les nouvelles amenées par ses agents étaient mauvaises et elles lui donnaient des aigreurs d’estomac. Il avait refusé le plateau envoyé par son épouse et porté par Omar. Il examinait avec son secrétaire, Bartolomé de Las Casas, le document, copie d’une pétition imprimée aux États-Unis et distribuée dans la société française de la Nouvelle-Orléans. Soudain, sans mot dire, il repoussa son fauteuil, se leva et marcha vers la porte-fenêtre. Il avait besoin d’air. Il sortit sur le balcon, respira pleinement la brise nocturne embaumée des effluves du jardin qui s’étalait sous ses pieds. Contrairement à son habitude, il ne prêta pas attention à la beauté du paysage, à la pleine lune se reflétant dans le miroir du fleuve, au flamant rose qui s’attardait dans un envol un peu lourd, mais majestueux. Il était très contrarié, cette feuille qu’il avait envie de froisser, d’oublier, réalisait ses craintes. La sédition couvait parmi les familles créoles françaises. Que fallait-il faire pour les contenter ? Il avait éclairé la ville, le canal pour protéger la cité des inondations était en voie d’achèvement. Au mépris de tous ses efforts, cent cinquante Français demandaient soutien à la nouvelle république et avaient signé la pétition. Il lisait et relisait la liste des revendicateurs qui lui brûlait les doigts, comme s’il avait voulu la savoir par cœur. Il les connaissait tous. Ces trublions étaient supportés en sous-main par « la société française jacobine de Philadelphie « qui leur promettait une aide abondante, s’ils se libéraient du joug espagnol. Malgré les détails sanglants de la Terreur donnés par les fugitifs de France, ou ceux tout aussi terribles des soulèvements de Saint-Domingue, ils avaient arboré le bonnet phrygien et chanté à tue-tête la « Marseillaise » et le « ça ira » saluant la proclamation de la République et l’exécution de Louis XVI avec enthousiasme. Ils avaient fanfaronné, vociféré avec une telle hardiesse qu’ils avaient dû penser que l’aide à portée de main refroidirait toute velléité de châtiment. Bien sûr, certains avaient porté le deuil de leur roi, il se souvenait encore du bal, lors duquel la nouvelle avait été connue et qui avait glacé l’assemblée interrompant la fête. Nonobstant, l’excitation avait atteint son apogée avec la déclaration de guerre par la France contre l’Espagne. Ils avaient commencé par se proclamer Français, Français toujours dans le cœur, Français de langue et de nationalité. Ce n’était pas une nouveauté, les Français n’avaient jamais accepté la perte de la colonie au profit de l’Espagne. Ils refusaient de céder d’un pouce sur leur culture au point d’avoir aussi influencé leurs voisins espagnols. Quant à la République, même les plus monarchiques d’entre eux avaient été républicains, depuis que Louis XV avait largué les amarres et les avait abandonnées à la vengeance d’O’Reilly. Cette vengeance des plus sanglante avait laissé de profondes cicatrices dans les familles. Il se retourna vers l’intérieur de la pièce.

— Bartolomé ! Demandez au capitan da Silva di Ribera de venir, j’ai un ordre d’arrestation à exécuter ! 

Le secrétaire s’empressa. Le gouverneur avait décidé de couper l’herbe sous les pieds à tout complot révolutionnaire. Pour commencer, il fit incarcérer Auguste de La Chaize, le petit-fils de l’ancien commissaire royal. C’était un jeune Créole fort influent dans sa caste sans combat héroïque à mener, pour se valoriser, il s’était jeté avec beaucoup de flammes dans ce mouvement de rébellion. Il avait été désigné pour recruter des forces et pour diriger la Louisiane une fois redevenue française. Même s’il ne le prenait guère au sérieux, le gouverneur l’avait choisi comme exemple, cela allait calmer ces Créoles arrogants tout au moins pendant quelque temps.

Lorsque la garde arriva quelques heures plus tard au domicile d’Auguste de La Chaize, elle le trouva en compagnie de cinq amis, aussi éméchés les uns que les autres. Sûrs de leur immunité, devant les accusations justifiant leurs arrestations, ils avaient manifesté bruyamment leur approbation des principes nouveaux, et firent preuve d’un désir de les voir mis en place. Finalement, capturés, après un peu de lutte, les jeunes Créoles avaient été enfermés dans le fort. Et quand plus tard dans la soirée une délégation se présenta au gouverneur, il la reçut avec courtoisie. Plusieurs habitants respectables de la Nouvelle-Orléans s’étaient rassemblés autour de la parenté des jeunes gens, pour quémander sa clémence envers les jeunes impétueux. Ils avaient peur de revivre les exécutions d’O’Reilly qui pour punir les insurgés de l’époque les avaient mis à mort en exemple sur la place publique. Aux familles venues demander la relaxe des prisonniers, il promit leur libération. Mais très vite, il découvrit de nouvelles causes d’alarme, des complots récents. Il les expédia à La Havane, s’engageant auprès des pères et mères que leurs rejetons leur seraient rendus un an plus tard, quand ils se seraient calmés.

Le matin de cette visite, devant l’urgence de la situation le baron n’avait pas failli. Ayant remarqué l’absence dans la liste de noms de famille française, il les avait fait convier pour l’après-midi même. Monsieur de Maubeuge, monsieur de Saint-Maxent et quelques autres vinrent avec curiosité. Ils acceptèrent, une fois informés de ce qu’ils considéraient comme une folie de leur compatriote, sans réticence de signer un document pour compenser la pétition française. Monsieur de Maubeuge, bien que viscéralement français, n’admettait pas cette révolution qui avait exécuté son roi, de plus il se sentait désormais plus Louisianais que français. Mais cela, il ne l’aurait pas avoué et sans le savoir, il n’était pas le seul. Parmi les Français peu auraient abandonné leur vie pour revenir dans leur patrie. Le gouverneur réussit à réunir un nombre égal de citoyens afin de s’engager envers le roi d’Espagne et le gouvernement actuel de la Louisiane. Une fois le document dûment mis en forme, il le remit au Cabildo dans l’intention d’en faire la réclame.

Pendant ce temps comme prévu, la milice se rassembla et les portes de la ville fermées chaque soir à la tombée de la nuit. Il était interdit à l’orchestre du théâtre de jouer de la musique martiale ou insurrectionnelle. Les chants révolutionnaires étaient proscrits dans les rues et les cafés. Ceux qui contrevenaient étaient arrêtés sur-le-champ. Dans son élan, plus par propagande qu’autorité, le baron de Carondelet décida que la cité devait être fortifiée comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Et pour montrer tout le poids de son pouvoir et de sa détermination, il allait lui-même tous les matins à l’aube à cheval contrôler l’avancement des travaux. Il commença par faire relever la palissade entourant la ville. Sur les coins, en face de la rivière, ce furent deux forts qui furent battis, le Saint-Louis, tous deux en forme de pentagone, avec un parapet revêtu de briques de dix-huit pieds de haut. Une fois achevés, ils les armeraient d’une douzaine de pièces d’artillerie. Une grande batterie dirigée vers le fleuve fut installée sur la place d’armes, imposant dans tous les esprits la force de l’Espagne. Et pour protéger l’arrière de la ville, trois forts furent mis en construction, les forts de Bourgogne, Saint-Joseph et Saint Ferdinand. Les batteries sur la rivière avaient été renforcées, et un fort s’élevait sur le bayou Saint-Jean. Tous ces chantiers avaient pour but d’impressionner les Louisianais et ceux qui croyaient la Nouvelle-Orléans prête à tomber. Cela calma les ardeurs des plus belliqueux, mais devant la tension souterraine le gouverneur ne s’illusionnait pas. Il était sur ses gardes et tous ses agents avec.

Chapitre 20.

La diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Avril 1793.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac et Louis-Augustin Lacourtade

Paris avril 1793.

François-Xavier était rentré sombre et même en colère, il ruminait. Le tirage au sort des conscrits avait déclenché l’insurrection, cela avait mis le feu aux trois-quarts du pays ; les batailles s’opéraient contre la République, et pour Dieu. Quel était ce gouvernement, où le ministère ne comptait plus ? Il se tenait aux ordres du Comité de salut public ! Ses amis, quoique leur influence ait bien diminué depuis la mort du roi, ne renonçaient pas au combat contre les Montagnards. Pétion avait attaqué de front Robespierre. Guadet à son tour avait réclamé un décret d’accusation contre Marat. Sous la pression de l’Assemblée, entraînés par les Rolandistes, on décida de l’arrestation de Marat et de son jugement par le tribunal révolutionnaire. C’était pour lui une sombre erreur dont la portée pouvait devenir sanglante. Ils avaient déjà ouvert sans force d’exécution l’ère des proscriptions et cette demande de verdict risquait d’inciter bien des tumultes. François-Xavier savait bien que le groupe parlementaire, dont il faisait partie avec de moins en moins de conviction, avait contre lui Paris, la Commune, les clubs, les sections, le tribunal révolutionnaire et son jury, bien qu’il pensât avoir avec lui la majorité de la Convention. Mais cette majorité, au moindre mouvement du peuple, le trahirait. La crainte de revoir les massacres de septembre dernier, pour lesquels Marat et Danton étaient pour beaucoup avec leurs appels aux meurtres, l’avait décidé sur le chemin du retour vers l’île saint Louis à éloigner son épouse de Paris.

*

François-Xavier ressentait une profonde tristesse, qu’il essayait de ne pas montrer, à l’idée de voir partir sa femme et son petit garçon. La situation apparaissait de plus en plus instable, voire explosive. Il restait à Paris pour soutenir ses amis, même si cela faisait longtemps que leur communauté de pensée divergeait. Dans un premier temps, il demeurait fidèle à ceux qui étaient royalistes, car si il espérait un régime parlementaire, mais il ne souhaitait pas une république. Il avait perçu dans les discours des plus virulents que la République ce qu’ils désiraient. Le résultat risquait de devenir une dictature. Il avait été favorable à Mirabeau, ce que ses proches lui avaient reproché. Il avait persisté à rester solidaire de Pierre Vergniaud, jusqu’à l’annonce de la condamnation à mort du roi. À partir de là, il ne sut quoi penser de ses amis, par habitude ou par loyauté, il leur conserva sa fidélité. La voie qu’ils prenaient lui semblait de plus en plus scabreuse.

Après s’être mis d’accord, Marie-Amélie et lui avaient décidé pour leur fils qu’il valait mieux qu’elle rentre à Bordeaux, François-Xavier avait même émis l’idée d’un séjour discret à Cambes. Pour éviter toute suspicion, ils avaient signifié à leur personnel que leur maîtresse retournait vivre à Bordeaux, son époux la suivrait ultérieurement.

Au petit matin, Marie-Amélie, vêtue de sa robe à l’anglaise la plus modeste, choix qu’elle s’était sentie obligée de justifier à sa chambrière comme le plus confortable pour voyager, avait dit au revoir à celle-ci et à sa cuisinière, ainsi qu’à Grisette. N’ayant qu’à se féliciter de leur service, elle donna à chacune une bourse d’assignats. Elle la compléta de deux louis d’or cachés au fond, qui malgré leurs interdictions avaient plus de valeur et seraient très appréciés. Les larmes aux yeux, elles remercièrent leur maîtresse, d’autant qu’elles ne savaient l’une comme l’autre ce qu’elles allaient devenir. Les bonnes charges se raréfiaient, même avec les recommandations qu’elle leur fournissait. Anastasie avait décidé de repartir dans sa famille quant à la cuisinière et à la petite Grisette leur avenir se présentait des plus incertains. À l’annonce de la voiture de louage, Marie-Amélie descendit à la suite de son époux avec Louis, dans ses bras, qui retombait dans le sommeil.  

Après avoir parcouru une dernière fois l’île Saint-Louis, puis le Marais suivit un dédale de ruelles étroites qui les avaient menés jusqu’au vieux Louvre. Ils avaient attrapé la rue Saint-Honoré dont les auvents des boutiques s’ouvraient, emprunté la rue Croix des petits champs et traversé la place des Victoires. La voiture de louage entra dans la cour de la rue Notre-Dame-Des-Victoires. De là partaient les diligences pour toute la France comme l’avait voulu Turgot, quand il réorganisa les transports publics. La Turgotine s’en allant pour Bordeaux était une berline, de huit places, tirée par huit chevaux. François-Xavier se présenta au cocher, un géant arborant avec fierté son ventre, et lui mit dans les mains les billets de sa femme et de son petit garçon. Un valet de poste chargea les deux sacs et la malle puis annonça le départ dès que tous les passagers seraient présents. Pendant ce temps, dans son uniforme rutilant, équipé de grandes bottes rigides pour le protéger du froid et des chocs contre les timons des voitures, le postillon, un jeune homme de petite taille, caressait l’un des chevaux de tête qu’il chevaucherait pendant le voyage. Le cocher assurait à l’un des deux commissaires de la commune, qui comme tous les jours à la poste apposait sur les malles leurs cachets, que si tout se déroulait bien, selon les montures obtenues à chaque relais et l’état des routes, ils pouvaient parcourir jusqu’à 25 lieues par jour.

Le cocher, dénommé Lavrut, donna le signal du départ, les passagers embarquèrent. Les larmes aux yeux, Marie-Amélie embrassa son époux oubliant toute pudeur. Comme à chaque fois le conducteur ne put s’empêcher de s’attendrir devant ses couples ou ses familles qui se quittaient sous son regard, il se rabroua. Comme tout le monde s’était installé, la jeune femme fit de même et assit Louis sur ses genoux. L’enfant qui sentait, sans vraiment comprendre, ne bougeait pas, il avait dit au revoir à son père avec le phrasé maladroit de la petite enfance et un grand sourire. Il n’avait aucune raison de s’inquiéter, il partait avec sa mère. Les chevaux de la Turgotine au claquement du fouet de son conducteur se mirent lentement au pas et ébranlèrent la voiture pour sortir de la cour. De la fenêtre contre laquelle elle s’était installée, Marie-Amélie exprima ses adieux à son mari tant qu’elle le vit. Une angoisse sourde se nichait dans son cœur et comprimait son estomac. La diligence abandonna Paris par la rue Montmartre.

Cela ne faisait pas une heure qu’ils roulaient que les présentations entre voyageurs étaient accomplies. Face à Marie-Adélaïde, une dame d’âge moyen attendrie par le tableau qu’elle faisait avec Louis engagea la conversation.

— Ton fils est joli tout plein citoyenne, il me rappelle mon petit Hubert, mais mon fils est bien grand maintenant. Excuse-moi, citoyenne, je ne me suis pas présentée. Je suis la citoyenne Souville, mon époux est le docteur Souville de Poitiers où nous nous arrêtons. Nous venons justement de rendre visite à Hubert qui étudie à Paris. Ce dernier se tenait à sa droite, un peu raide, les lunettes au bout du nez déjà plongé dans un livre duquel il leva les yeux quand il entendit sa femme le mentionner, et sourit à son nom.

Comme elle s’interrompait tout en regardant d’un air interrogatif Marie-Amélie, celle-ci comprit qu’elle devait décliner à son tour son identité, ce que courtoisement elle fit. François-Xavier lui avait fait exécuter un passeport au nom de la citoyenne Cambes. Il avait préféré qu’elle voyage avec un certain anonymat.

— Voici mon fils Louis, je suis la citoyenne Cambes, je pars au-devant de mon mari rouvrir notre maison de bordeaux, il finit son mandat de représentant de notre département.

Dans l’élan, l’ensemble des personnes se présenta. À droite de Marie-Amélie, s’était assis un homme obèse visiblement aisé et mal à son aise avec sa corpulence dans cet espace confiné, ce qui avait causé un frémissement pour leur confort les autres passagers. Il se décrivit comme un commerçant en nouveautés de Blois où il s’en revenait après avoir rencontré des fournisseurs et expliqua la difficulté de se pourvoir ces temps-ci. Le dernier voyageur était un étudiant malingre aux cheveux poisseux et à l’hygiène douteuse, qui mangeait des yeux la jeune femme. Il allait effectuer un séjour chez ses parents, pour se remplumer, ne put-elle s’empêcher de penser. Il restait deux places inoccupées. Suite à sa demande, sur la berline circulait à côté du cocher un homme à l’air sombre et que les autres avaient à peine vu.

La première journée se passa sans faits notoires, entre lectures, somnolence et conversation, l’heure du déjeuner venue, tous partagèrent les vivres. À la fin de cette étape, tous croyaient se connaître un peu plus. À la nuit tombée, la diligence s’arrêta à la sortie d’Orléans dans l’auberge dévolue au service des Turgotines. Des groupes d’hommes provenant des régions de l’Ouest qui montaient à la Capitale pour rejoindre l’armée Nationale la remplissaient. Les mains sur les hanches, l’hôtelier les accueillit sur le pas de sa porte. Après avoir vérifié au passage que ses palefreniers venaient bien au-devant de la voiture pour aider à la dételer, il fit entrer les voyageurs. Pour le confort des dames, il proposa sa dernière chambre à partager, quant aux hommes ce serait le bivouac dans la salle commune. Devant l’air gêné de Marie-Amélie, la citoyenne Souville trancha avec humour.

— Ma chère, nous ne pouvons nous installer dans la salle commune avec ses messieurs, nous allons leur faire peur !

La réflexion tira un sourire à la jeune femme et l’affaire fut entendue.

Pour le souper, tous se retrouvèrent à la même table avec leur cocher et le postillon et découvrirent le dernier voyageur, celui qui pérégrinait sur le toit. L’individu, les cheveux longs et parsemés, le regard chafouin, un physique dans l’ensemble assez insignifiant, grogna un bonsoir. Marie-Amélie, que l’appréhension ne quittait guère depuis les mises en garde de François-Xavier quelques jours plutôt, se sentit tout de suite mal à l’aise en sa compagnie. Elle avait l’impression qu’il la surveillait. Cela lui remémorait l’homme qui l’avait suivi partout jusqu’à l’agression devant chez les Roland. Malgré son évidente disparition, elle était toujours restée inquiète. Elle se sermonna pour ses ruminations, réfréna sa méfiance et se concentra sur le repas de Louis qui s’endormait en dépit du brouhaha de la salle. Elle finit par prétexter l’assoupissement de son fils pour abandonner la table et le regard en coin de l’inconnu. La citoyenne Souville la suivit et une fois dans la chambre ferma celle-ci à clef, tout en assurant qu’elles ne craignaient rien. Elle aussi avait constaté les œillades par en dessous de l’homme et elle n’avait pu s’empêcher de penser qu’elles étaient sournoises.

Dans l’aurore grise et froide qui précède les premiers rayons du soleil, tous installés dans la berline, ils avaient repris la route. 

À Blois, le gros commerçant les quitta et se trouva remplacé par une paysanne visiblement aisée qui allait aider sa sœur pour son sixième enfant. La place, qu’elle ne prenait pas en volume, était emplie en volubilité. Elle ne cessa pendant deux jours de pérorer, ce qui distrayait les passagers leur faisant oublier un peu leur martyr. La lourde caisse était insuffisamment suspendue sur d’énormes soupentes en cuir de Hongrie. Le poids des bagages et les cahots des routes, fort mal entretenues, allongeaient les lanières à mesure que la voiture roulait péniblement. Les voyageurs recevaient plusieurs fois par jour l’invitation de descendre, ce qui amusait le petit Louis a contrario des autres occupants de la berline. À l’aide d’un cric, le cocher et son postillon soulevaient la caisse pour resserrer les courroies. Cette opération durait souvent une demi-heure et se renouvelait cinq ou six reprises. Après Saint-Avertin, à la sortie de Tours, la voiture s’était embourbée et ils durent la décharger pour l’alléger, le tout sous une pluie battante. Marie-Amélie sentait le découragement la gagner. Si le voyage fatiguait, ils avaient plus de chances avec les auberges dans lesquelles ils trouvaient gites et pitances, il était vrai pour une somme à tous les coups rondelette d’assignats qui n’en finissaient pas de dévaluer. Cela ne l’inquiétait pas, entre ses jupes, elle avait fixé à la taille une ceinture emplie de vingt louis d’or. Elle l’avait fabriqué elle-même, ayant cousu une poche miniature individuelle pour chacun d’eux afin d’éviter tout tintement révélateur.

l’arrivée a l’auberge au XVIII

À Port-de-Piles, la bavarde les quitta. Marie-Amélie rentra dans l’hostellerie qui les accueillait et comme partout son petit Louis attira l’attention. Cette fois-ci, ce fut l’hôtelière qui s’attendrit devant sa frimousse. Elle obtint sans la demander la plus belle chambre. Une fois rafraîchie, elle descendit retrouver les autres pour le souper. Le courrier postal les avait dépassés et avait permis d’avoir des nouvelles de Paris. C’est comme cela que le groupe de voyageurs apprit par celui qui faisait la route à côté du cocher, que le tribunal avait blanchi Marat. Cela avait secoué la jeune femme, qui avait alors deviné dans le regard pesant de l’homme qu’il l’a surveillée. De cela elle n’en avait plus aucun doute, pas plus que la nouvelle annoncée n’était essentiellement que pour elle. Elle connaissait Marat de loin, mais savait ce qu’il avait provoqué, aussi le mot « innocent » lui semblait peu adapté au personnage. Elle n’en fit rien voir et laissa les autres commenter. Elle comprenait maintenant qu’elle se trouvait réellement en danger, ce n’était plus une simple impression. Les Montagnards allaient renverser les « Brissotins » et la suite risquait d’être sanglante. Elle souhaita le bonsoir. Une fois enfermée dans sa chambre, elle respira un peu mieux.

À Châtellerault, elle paniqua, comme à chaque ville, tous descendaient et montraient leurs papiers à la garde nationale, et comme à chaque contrôle Marie-Amélie angoissait, mais cette fois-ci elle ressentait que c’était avec raison. À cette étape, elle ne put s’empêcher de remarquer que l’homme sournois sympathisait avec un des gardes nationaux, les battements de son cœur s’accélérèrent, elle eut peur d’être arrêtée. Elle essaya de se rassurer, après tout, personne n’avait rien à lui reprocher. Rien ne se passa hormis le départ de l’étudiant qui les quitta tout dépité. Dans sa fatuité, il avait cru obtenir quelques faveurs de la jeune femme. Il ne fut pas remplacé.

Comme les Souville, l’individu fourbe s’arrêta à Poitiers. Il s’isola avec le cocher, et lui remit un billet plié en quatre et lui demanda de le confier au capitaine de la garde nationale du lieu où descendraient la mère et l’enfant. Lavrut le prit sans exprimer de réflexion, l’enfonça dans une poche de son gilet. Il n’en pensait pas moins. Il n’aimait pas ses procédés, il le restituerait bien sûr, il n’avait guère le choix, il voulait éviter les ennuis, mais il détestait tout ce réseau de délation que les évènements politiques avaient amplifié. L’homme était une mouche, un mouchard, un espion, comme il y en avait toujours autour des relais de poste, celui-ci était à la solde du parti montagnard. Il faisait partie du voyage pour transporter des messages à Poitiers, c’était donc par hasard qu’il avait reconnu le couple sur le site. Jacques-Henri Bachenot lui avait demandé de le suivre à plusieurs reprises et de lui faire un rapport, il n’avait en conséquence eu nul doute sur son identité. De plus, il avait croisé la femme dans les allées de l’Assemblée alors qu’il écoutait ce qui s’y disait. Sa beauté passait difficilement inaperçue. Il en avait eu un pincement de cœur, car pour une fois il aurait aimé être remarqué puis distingué, bien que ce fût à l’encontre de sa profession. Il avait donc été intrigué de la voir accompagnée par son mari et sous une identité différente. Il n’avait qu’un regret, celui de ne pas pouvoir la suivre jusqu’à sa destination.

Marie-Amélie déplora le couple des Souville qui lui avait si gentiment tenu compagnie tout le long du voyage. Ils se quittèrent se promettant de se donner des nouvelles très bientôt. Elle effectua la dernière partie du périple avec deux vieux messieurs, des commerçants, l’un de Poitiers et l’autre de Bordeaux. Tant elle était préoccupée par la suite de son trajet, elle ne comprit pas bien quel était leur rapport ni le but de leur destination. Elle se contenta de leur sourire, il ne lui restait qu’une journée de route si tout se passait bien. 

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Avec le retard dû à un accident bénin, ils n’arrivèrent à Floirac, où Marie-Amélie interrompait son parcours, qu’au milieu de la matinée. Après vérification des papiers et récupération de ses maigres bagages, elle alla retrouver l’hôtelier du courrier postal, afin de savoir comment elle pourrait se rapprocher de Cambes. À la surprise de celui-ci, elle s’était naturellement adressée en lui en Gascon, langue qu’elle avait apprise et pratiquée dans son enfance puis à nouveau lors de ses causeries avec des métayers. Comme elle conversait avec lui, un paysan qui buvait son coup de cidre avant de repartir pour Bouliac, ayant entendu l’échange, lui proposa de la mener jusque-là. Elle accepta, n’ayant guère le choix, mais fut rassurée quand elle vit sur la charrette assise et tenant les rênes, sa femme.

Le cocher Lavrut attendit d’avoir dételé, laissant opérer son postillon et les palefreniers du relais pour le changement des chevaux. Il s’en allait ensuite vers Blaye, la fin de son voyage, où la traversée de la Garonne s’effectuait pour Bordeaux. Il se rendit à l’auberge d’où il vit s’éloigner Marie-Amélie son fils dans les bras suivant un charron. Il leur fit un signe d’adieu et leur souhaita bonne route. Il se retrouva fort désemparé avec le billet. Ce message ne pouvait que porter malheur à leur sujet. Il lui brûlait les doigts. Il trouva sa solution en la personne d’un garde national, dont l’embonpoint et les joues couperosées annonçaient le bon vivant. Il lui offrit successivement trois chopines de bière et celui-ci n’en était pas à ses premières. Quand le cocher Lavrut le considéra suffisamment aviné, faisant semblant de subitement se souvenir de la missive à transmettre, il le lui donna pour son supérieur. L’homme le fourra au fond de ses poches. Le billet réapparut deux jours plus tard et fut remis à son destinataire fort contrarié. Au moment où le capitaine, qui n’était pas de la région, ce qui ne l’aidait pas, enquêta pour retrouver les traces de la femme, nul ne se remémora d’une Parisienne et de son enfant, encore moins l’aubergiste que son échange en Gascon écartait de toute délation. Pour lui, c’était une fille du pays et avec une aussi jolie frimousse, elle ne pouvait être dangereuse pour la patrie. De toute façon, ces gens de la commune de Paris commençaient sérieusement à agacer la province avec leurs directives. Beaucoup estimaient que l’on pouvait laver son linge en famille comme cela s’était toujours fait.

Pendant ce temps, Marie-Amélie était arrivée à Bouliac. Le couple de paysans qu’elle gratifia en remerciement de quelques assignats la laissa devant l’auberge du « faisan doré » aux portes du bourg. Elle y fut accueillie par une servante, une pétulante rousse, qui familièrement lui proposa à boire. Elle accepta le verre de cidre et le verre de lait pour Louis. Pendant qu’elle se désaltérait, Marie-Amélie expliqua son souci à la serveuse. Celle-ci lui résolut en interpellant un valet visiblement simplet.

— Jeannot, attèle la carriole. Tu vas conduire la dame à Cambes, enfin la citoyenne !  

Cambes

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 17 et 18

1er épisode

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Chapitre 17.

Le 2 septembre 1792 à huit heures.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth s’était levée avec le soleil, elle s’était retournée plusieurs fois dans son lit, puis avait accepté la fuite du sommeil. Elle était allée comme chaque matin chercher de l’eau à la fontaine afin de faire sa toilette. De retour dans sa cellule, elle s’était rafraîchie et s’était vêtue. Elle rejoignit ensuite quelques compagnes, dont Marie-Jeanne, qui, comme elle, debout s’apprêtaient à avaler le bol de soupe matinal. Beaucoup parmi elles étaient d’humeur joyeuse. Un bruit courait depuis la veille, les prisons allaient être bientôt vidées. Elles pensaient trouver leur liberté dans la journée, car à l’approche de l’ennemi, les royalistes allaient leur ouvrir la porte, c’était à n’en pas douter. Devant un optimisme grandissant, le scepticisme d’Élisabeth se dissipa. Entraînée par son amie, comme tous, elle fit ses préparatifs de départ.

Imperceptiblement, l’atmosphère changea au fil des heures. Les prisonnières commencèrent à discerner une modification dans l’attitude de leurs geôliers ; de plus, personne ne reçut de visite, ce qui n’était jamais arrivé. À l’instant où l’une d’elles demanda à voir Madame Richard, on lui répondit de façon évasive qu’elle avait dû rentrer chez elle. Cela rajouta aux interrogations, car elle logeait dans un appartement au sein de la Conciergerie. Que voulait-on dire par rentrer chez elle ? Les prisonnières se questionnèrent avec anxiété de la cause des allées et venues, des conciliabules et des chuchotements des municipaux préposés à leur garde. Elles finirent par ressentir une tristesse plus sombre, plus inquiète que de coutume, et quand elles apprirent que plusieurs gardiens et guichetiers avaient renvoyé leurs femmes et leurs enfants, la peur s’immisça en toutes. Le dîner fut servi deux heures avant et tous les couteaux furent retirés de leurs serviettes.

— Pourquoi donc, demandèrent les prisonnières à leurs surveillants, pourquoi ce changement ? Pourquoi nous prenez-vous nos couteaux ? 

Les geôliers se contentèrent de hocher la tête et ne répondirent rien. Elles mangèrent en silence, n’osant regarder autour d’elles de crainte de remarquer dans les yeux des autres leur propre peur. Puis n’y tenant plus l’une d’elles dit .

Il se passe quelque chose d’anormal, allons voir ! 

Elles s’approchèrent des portes, elles écoutèrent… Le tocsin ! Le tocsin suivait de près la générale, puis le canon d’alarme. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Ne rien savoir, juste supposer, amplifiait une angoisse sourde au sein de chacune. L’une d’elles ne put s’empêcher de laisser échapper de ses lèvres .

Oh ! Mon Dieu, c’est peut-être notre dernier jour ! 

Une peur irrationnelle envahit les prisonnières. Certaines se mirent à prier, d’autres à pleurer, les unes consolant les autres, les mères ne lâchaient plus leurs filles, les membres d’une même famille se regroupaient. Plus personne n’osait parler.

Élisabeth s’était assise, lasse de cette situation qui n’en finissait pas. Attendre, toujours, sans savoir quoi ? Elle ânonnait les prières de son enfance par mimétisme, elle ne pensait plus. Elle paraissait être dans un état d’hypnose. Même le cri qui sortit de l’une des prévenues ne la tira pas de cet état de transe.  

 — Ils arrivent ! 

Qui vient ? Nul ne le savait, la peur seule semblait les guider. Tout d’abord, une rumeur, un brouhaha, puis un vacarme, qui s’amplifia, fit tomber plus d’une femme à genoux en prière. Les hurlements d’une meute en furie, cristallisa la terreur des prisonnières. Les grilles s’ouvrirent sur une foule ivre de sang et d’alcool. Elle eut un temps d’arrêt. Puis un cri jaillit d’elle, une femme ? Une bête ? « — À mort ! » le massacre indistinct commença à coups de massues, de sabres, de fusil. Ceux qui se prenaient pour des redresseurs de torts, des juges en action, assommaient, étripaient et tranchaient la gorge à ceux qu’ils avaient sous la main, toutes les prisonnières à leur portée. C’était impitoyable, cauchemardesque, les tueurs lynchaient leurs victimes sans réflexion de justice. Marie-Jeanne attrapa la main d’Élisabeth et l’entraîna vers le fond de la cour, elles devaient sauter par-dessus le mur. Il n’était pas question de se laisser égorger comme des moutons à l’abattoir. Elle détenait l’énergie qu’Élisabeth n’avait plus. Elle poussa une table, y mit une chaise, monta sur celle-ci, réussit à se hisser sur la paroi. À califourchon dessus, elle se retourna, hurla le prénom d’Élisabeth pour qu’elle la suive. Élisabeth ne réagissait plus, quelqu’un lui saisit la main, elle pivota sur elle-même. Elle aperçut une face ensanglantée, agrémentée d’un mauvais sourire édenté puis… Un éclair blanc. Du haut du mur, sa comparse la vit tomber avant même de recevoir un coup. Le cœur d’Élisabeth avait cédé. Ce qui suivit n’était qu’horreur gratuite, son bourreau déçu s’acharnait sur son corps sans vie. Marie-Jeanne sauta de l’autre côté. La cour était un puits de jour, elle se crut prise au piège, affolée, coincée, elle se pensa perdue quand elle vit une porte. Elle la tira, la poussa. Miracle, elle céda. Elle se trouva devant un escalier étroit, elle ne réfléchit pas retroussant ses jupes, elle en grimpa les marches le plus vite qu’elle put. Elle tomba sur un couloir, elle resta figée, où aller ? Elle guetta le moindre son, rien. Tout était silencieux. Sur la pointe des pieds, elle s’avança, mit l’oreille à la première porte. Rien ! Aucun bruit ne lui parvenait, juste les battements de son cœur. Elle continua, c’était une succession de pièces vides inoccupées dont les fenêtres donnaient sur la sainte chapelle. Un claquement la fit sursauter, elle devait être suivie. Affolée, elle regarda autour d’elle. Elle se précipita sur une porte, c’était un placard, elle s’enferma dedans. Sa tension était à son comble, elle pleurait le plus doucement possible, elle priait, elle s’apprêtait à demander pitié, mais personne ne vint. N’entendant rien, elle attendit, elle ne voulait plus sortir de l’espace confiné qui lui assurait une sécurité relative. Elle finit par s’y endormir.

3 septembre 1792 massacres

Lorsque Marie-Jeanne se décida à quitter sa cache, trois jours de massacres s’étaient écoulés. Les hécatombes avaient commencé par celui d’un convoi de prêtres réfractaires prisonniers qui croisait un rassemblement de soldats tout juste enrôlés. Ils continuèrent avec l’égorgement de vingt-trois autres à la prison de l’Abbaye par des fédérés marseillais et bretons. Une horde se rendit ensuite au couvent des Carmes, où étaient enfermés cent cinquante religieux assermentés. À l’arrivée des assassins, ils se précipitèrent prier à la chapelle ; là, ils furent tués à coups de piques, de haches et de bâtons. Par la suite, le groupe retourna à l’Abbaye encore pleine de captifs, et y improvisa un tribunal. Ils y jugèrent et exécutèrent plus de 300 personnes. Stanislas-Marie Maillard, exécuteur des ordres du Comité de surveillance, à la prison de La Force, condamna un à un tous ceux qui se présentaient devant lui laissant espérer à ses victimes un changement de geôle. Seulement, dès que la porte s’ouvrait, dès qu’ils en avaient franchi le seuil, les persécutés, qui se croyaient sauvés, tombaient sous les piques ou les baïonnettes. Ce carnage dura toute la nuit. Le même jour, quatre prêtres furent écharpés dans l’église Saint-Paul Saint-Louis. La tuerie se répandit ensuite aux prisons voisines, à la Conciergerie, au Grand Châtelet, à la Force, à la Salpêtrière, à Bicêtre, aux Carmes.

Les massacres ne s’arrêtèrent pas là. Marat souhaita que ces « tribunaux » populaires sanglants s’étendent à la France entière. Il fit donc tirer sur ses presses, une circulaire y justifia les exactions, attisa les colères et provoqua encore de nombreux  jugements  sommaires. La Commune de Paris se hâta d’informer ses frères de tous les départements. Une partie des féroces conspirateurs détenue dans les prisons avait été mise à mort par le peuple. Ces actes de justice leur avaient paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il devait marcher à l’ennemi. Et la nation entière s’empressa d’adopter ce moyen qu’elle croyait nécessaire au salut public. Beaucoup de Français s’écrièrent comme les Parisiens.

— Nous marchons à l’ennemi, mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands pour égorger nos enfants et nos femmes. »

*

Marie-Jeanne de Louvigny

La faim tenaillait Marie-Jeanne et plus que la faim, ce fut la soif qui la décida à sortir du bureau où elle avait trouvé refuge. Elle avait fini par s’y sentir en sécurité s’engouffrant au moindre son au plus petit doute dans son placard. Elle s’aventura dans l’édifice guettant les bruits même étouffés. Elle arpenta les couloirs et petit à petit prit confiance, il n’y avait personne de ce côté. De temps en temps, elle regardait par les fenêtres pour se situer dans ce labyrinthe qu’elle était loin de soupçonner. Lorsqu’elle réussit à trouver une porte qui lui permit de sortir de la succession des bâtiments qu’elle avait traversés, elle se retrouva sur le quai des Orfèvres. Le jour était presque tombé, c’était l’heure entre chien et loup. Elle était un peu déboussolée, elle ne savait où diriger ses pas. La luminosité mourante troublait la vision, mais cela la rassura se sentant caché. Cette partie de la ville semblait s’être vidée de vie. La pensée fugace d’Élisabeth la décida, elle allait chez les Lacourtade, ils devraient pouvoir l’aider et ils devaient être informés. Involontairement, elle lissa les plis de sa jupe, rajusta son fichu, puis elle s’élança. Elle longea les quais jusqu’à l’hôtel-Dieu, contourna la cathédrale Notre-Dame et se retrouva devant le Pont-Rouge. Elle prit peur, car si elle n’avait croisé âme qui vive, ce qui l’étonnait, l’ombre de plus en plus profonde qu’offraient les murs et les renfoncements des portes la protégeaient. Collée contre la paroi du cloître, elle se demandait que faire, machinalement encore une fois elle se rajusta, remit de l’ordre à sa mise et d’un pas ferme s’apprêta à traverser le pont. Elle ne vit pas venir vers elle l’homme habillé de noir.

— Et bien Madame, que faites-vous là, c’est l’heure du couvre-feu, la garde va commencer ses rondes.

Elle sursauta et retint un cri, ses jambes se dérobèrent, c’en était trop. Il la rattrapa, la soutint. C’était un prêtre qui s’adressait à elle. Celui-ci l’ayant dévisagé l’entraîna avec lui.

 — venez, Madame, il ne faut pas traîner ici.

*

Le curé Corentin avait été réveillé à l’aube par un garde de son district de quartier. Il connaissait l’homme pour l’avoir marié et avoir baptisé ses enfants au temps où il n’était pas assermenté.

— Monsieur le curé, c’est la Jeannette, elle a pensé que vous accepteriez de vous déplacer pour un enterrement au cimetière Sainte-Marguerite. Il s’étonna de la demande, le cimetière se trouvait entre Paris et le village de Charonne.

— Il n’y a donc pas d’autres curés de ce côté ?

— C’est particulier, aussi personne ne souhaite venir, c’est pour les morts des jours derniers. Ils ne veulent pas de peur qu’on le leur reproche. Mais la Jeannette, elle dit que tout être humain y a droit et je suis assez d’accord avec elle.

Il accepta de le suivre. Il savait pour les massacres et comme beaucoup il s’était terré. Dans sa sacristie, il avait prié comme jamais il ne l’avait fait. Le premier soir étaient arrivés sur son seuil plusieurs de ses anciens coreligionnaires qui avaient réchappé au carnage du couvent des Carmes. Ils lui avaient raconté l’assassinat, ils étaient cent cinquante prêtres assermentés, agenouillés à la chapelle, ils avaient été décimés, l’archevêque d’Arles était mort en martyr. Ils n’avaient pas eu le même courage, ils s’étaient enfuis par le jardin, traqués d’arbre en arbre, tirés comme du gibier, ils avaient réussi à escalader les murs, et à se tapir dans les maisons voisines. Le jour suivant, ce furent un ci-devant et sa fille qui se réfugièrent chez lui. Le geôlier du district les avait laissés partir pour ne pas être obligé de les remettre à la Conciergerie où la boucherie était à son comble.

Il savait bien de quoi parlait l’individu qui était venu le chercher, mais quand une heure plus tard il atteignit le lieu, il resta atterré par la vision d’horreur. L’enfer ne devait pas être plus terrifiant. Dans des carrioles des corps démantelés, déchiquetés, défigurés, sanguinolents, dont certains avaient visiblement connu les derniers outrages, s’entassaient par dizaines, peut-être plus. Il découvrit des femmes, des hommes et même des enfants en bas âges. « Quel danger, pouvaient-ils représenter pour la nation ? » Depuis l’aube, un groupe de villageois creusait une fosse commune. Quand elle fut finie, les cadavres informes furent jetés pêle-mêle dedans accompagnés des prières ininterrompues du prêtre dérouté face à tant d’atrocités. L’âme humaine était bien sombre. Personne ne vint l’interpeller, personne n’aurait osé devant ce charnier lui demander de quel droit il officiait.

À la nuit, on le reconduisit rue de la Verrerie devant l’église Saint-Méry, sur l’un des corbillards improvisés. Le cocher lui apprit sur le chemin de retour que ce n’était rien au regard de ce que l’on convoyait aux catacombes. Quand le curé Corentin descendit de la carriole, il avait les jambes flageolantes et ne put s’empêcher de vomir. Il poursuivit seul la traversée du quartier qui l’emmenait à la Seine vers le pont Notre-Dame. Sa tête bouillonnait de colère .

Comment Dieu avait-il pu permettre cela ? Comment pourrait-on pardonner ces actes d’infamie ? 

Ses pensées en étaient là, lorsqu’il aperçut une jeune femme visiblement en panique devant le pont qui menait dans l’île Saint-Louis. Celui-ci lui semblait infranchissable. Il s’en était approché et face à son désarroi l’avait amenée jusqu’à la sacristie de son église. Elle fut à peine assise qu’elle s’effondra en pleurs.

— Du calme mon petit, vous êtes en sûreté ici, vous ne risquez rien.  

Entre deux hoquets, elle lui réclama de l’eau. Elle ingurgita le verre qui lui donna avec empressement et sans demander la permission, elle se resservit.

— Mais depuis quand n’avez-vous pas bu ?

— Deux, trois jours, mon père, je ne me souviens plus.

— Mais alors vous n’avez pas mangé non plus ?

Il se leva, attrapa une miche de pain et un reste de pâté. Je suis désolé, je n’ai que ça, ces derniers jours le ravitaillement est impossible. Il la laissa se nourrir puis lui demanda ce qui lui était arrivé.

— Vous savez, vous pouvez me faire confiance, venez voir .

Elle le suivit perplexe. Sans mots, elle descendit derrière lui dans la crypte et découvrit un camp de fortune dans lequel s’entassaient six ou sept personnes.

— Vous voyez, mon petit, comme vous ils ont réchappé de ces ignominies !

Une fois remontés, ils s’assirent dans l’église. Elle regarda autour d’elle et se confia .

— Je suis Marie-Jeanne de Louvigny et j’étais enfermée à la conciergerie quand… 

Le curé lui laissa conter par le menu sa triste aventure, la mort de son amie, et son refuge miraculeux. Dès qu’elle eut fini, il lui proposa de la conduire chez les Lacourtade qui pourraient sûrement l’aider.

*

François-Xavier faisait les cent pas dans son salon, Marie-Amélie n’arrivait pas à le détendre.

— C’est un monstre, tout ça à cause de rumeurs, d’une supposée conspiration d’aristocrates et de prêtres. Il a fait tapisser les murs de la ville de ses placards meurtriers et il les a signés. C’est un être immonde.

— François, voyons, calme-toi.

— Comment veux-tu que je me calme, ils ont prémédité le massacre ! Ils ne s’en cachent même pas, Marat l’a ordonné, la Commune l’a organisé, Danton l’a approuvé. Et tout ça, tout ça pour du pouvoir ! Tous ces politiciens qui clament habituellement tant leurs vertus étaient verts de peur. Robespierre ne pensait qu’à dénoncer Roland et Brissot et a lancé un mandat d’arrêt contre eux. Et quant à eux, ils n’ont montré qu’une lâcheté navrante ne songeant qu’à leur propre salut.

— François, comprenez, devant toute cette horreur, il y avait de quoi à être terrifié.

— Oui ! Soit, mais la presse de leurs amis a fait tout bonnement l’apologie du massacre… et Marat, qui ne devait pas être satisfait, a fait mieux encore. Paris ne lui a pas suffi ; il a demandé à la France entière de faire de même.

Il allait poursuivre quand Anastasie frappa à la porte le coupant net dans son élan. Elle rentra dans le salon .

Madame, c’est le curé Corentin, il est accompagné de Madame de Louvigny.

— Marie-Jeanne ?

Elle se leva le cœur tambourinant violemment, elle allait savoir pour Élisabeth. À la vue de Marie-Jeanne, elle comprit que tout espoir était perdu.

*

Trois nuits plus tard, Marie-Jeanne de Louvigny et l’abbé Guibert quittèrent Paris sur une barque au fil de la Seine avec un passeport au nom du citoyen et la citoyenne Duiterait. Les Lacourtade n’eurent plus jamais de leurs nouvelles.

Chapitre 18.

Pendant ce temps aux armées. Septembre 1792.

Charles-Louis de Saint Aignan

Il y avait de quoi à se décourager. Cette guerre avait péniblement commencé. Le bataillon que commandait Charles-Louis de Saint-Aignan s’avérait indiscipliné, insuffisamment armé et mal équipé. Ses hommes, la plupart, reste de l’ancienne armée royale, avaient dû affronter les troupes aguerries de l’empereur d’Autriche et du roi de Prusse. Assiégées par l’adversaire, Longwy et Verdun n’avaient pu s’opposer que quelques jours. Mais si elles étaient tombées, l’une comme l’autre, c’était aussi parce qu’elles avaient été victimes de traîtrises et cela rendait encore plus amère la retraite. Ce fut tout d’abord la défection de Lavergne, le commandant de la place de Longwy, qui après avoir feint de résister avait choisi de se rallier à l’ennemi et à la cause de la monarchie. Puis ce fut l’assassinat du lieutenant-colonel Beaurepaire, commandant de la garnison, tué d’un coup de pistolet qui avait ouvert la ville de Verdun au roi de Prusse. Maintenant, Charles-Louis était là, dans les gorges au fond des forêts de l’Argonne, sous la tente du général Dumouriez, avec tout l’état-major. Tous attendaient que le maréchal donnât ses ordres. Contre eux s’avançait lentement le duc de Brunswick Lunebourg avec les troupes prussiennes, soutenu sur ses flancs et ses arrières par les deux corps d’armée autrichiens. Ces forces bien exercées, bien pourvues, les meilleures de l’Europe, pâtissaient de longues marches dans un pays ingrat, sous une pluie sans fin qui les fatiguait. Cette armée de coalisés qui pensait recevoir un accueil chaleureux par les Lorrains ne trouvait partout qu’hostilité. Des éclaireurs rapportèrent que les bataillons adverses souffraient de dysenterie causée par l’abus des raisins et des fruits verts. Ce fléau brisait les muscles et abattait le moral des hommes. L’état-major français espérait en la véracité des renseignements, car si Charles-Louis avait vu chaque jour des individus de bonne volonté arriver et si l’intendance devenait digne d’éloges, le matériel, les munitions faisaient toujours défaut. De plus en son sein coexistaient l’ancienne armée royale et la Garde-Nationale renforcée par l’apport de sans-culottes volontaires. Ils se donnaient le sobriquet de « culs-blancs » pour les uns et pour les autres de « bluets », mettant ainsi en exergue leur manque de cohésion. Pour parachever le tout, le commandement restait désorganisé, on n’avait pas pu remplacer les trois mille officiers émigrés vers la partie opposée de la frontière.

général Dumouriez

La débâcle s’était interrompue avec le général Dumouriez. Il entraînait ses nouvelles troupes à Valenciennes dans le dessein d’envahir la Belgique, lorsqu’il avait compris que les Prussiens se dirigeaient vers Paris. Il s’était à ce moment-là porté vers l’Argonne par une marche rapide et osée, presque sous les yeux de l’avant-garde prussienne. Il avait choisi de leur barrer la route de Paris, et avait enjoint le général Kellermann de l’assister depuis Metz. Il était arrivé avec pas plus de 23 000 hommes fiers de renforcer les bataillons décimés, pleins de confiance et d’élan animés d’un même espoir, du général en chef au dernier tambour. Il prit la décision de faire des clairières de l’Argonne, par lesquelles les colonnes étrangères devaient traverser la forêt, ses champs de bataille. C’était pour lui comme il aimait le répéter sa « bataille des Thermopiles ».

Le début du plan, dont le but était de couper la marche de l’envahisseur, avait mal démarré, la partie nord de la ligne de défense de Dumouriez avait été enfoncée. Kellermann s’était rapproché trop lentement. Maîtrisant un commencement de panique, par une remarquable manœuvre de nuit, Dumouriez établit son camp sur une série de hauteur entre l’Aisne et un marais. Changeant ainsi le front, il faisait face au nord. Il regroupa ses troupes, son aile droite dans l’Argonne et sa gauche s’allongeant vers Châlons-sur-Marne. Il ne resta à Kellermann qu’à opérer sa jonction à Sainte-Menehould. Vieux soldat de la guerre de Sept Ans, supportant mal un chef, celui-ci vint occuper, au mépris de ses ordres, une position dangereuse sur la colline rehaussée d’un moulin. L’ennemi suivit, prêt à engager le combat. Le 19 septembre, tout était fin prêt.

Dormir cette nuit-là ne fut guère possible, Charles-Louis qui commandait un bataillon de culs-blancs, tous cavaliers, arpentait son campement soutenant le moral de sa troupe. Il alla voir ses deux juments, fait rare des jumelles, qu’il avait élevées lui-même dans ses terres, ne sachant laquelle il chevaucherait au matin. Il leur caressa les naseaux, leur parlant bas comme pour les rassurer. Juste avant l’aube, un moment de répit s’installa et l’apaisa. Il apercevait au lointain les feux de l’ennemi mais comme avant chaque affrontement, il vivait pleinement cet instant où tout semblait s’arrêter où tout paraissait possible. Bien sûr, il avait la peur au ventre, elle faisait partie des veilles de bataille comme le trac pour l’acteur avant son entrée en scène. Fataliste, elle lui servirait d’impulsion pour se jeter dans l’action. Elle lui fournirait l’ardeur au combat, le courage aveugle face à la mort. Pour l’instant, il laissait aller ses pensées vers un avenir radieux dans lequel, accompagné de sa douce Élisabeth, il irait définitivement dans ses terres de l’Entre-deux-mers regarder mûrir son raisin qui deviendrait la robe sombre de ses vins et méditerait devant le flot puissant de la Garonne. Il s’imaginait tenant par la taille sa belle épouse, se promenant entre les rangs de vigne dans la clémence de l’automne. Il en était là de ses rêves quand il perçut une transformation chez l’ennemi. Les Prussiens et les Autrichiens étaient déjà en mouvement.

Charles-Louis se précipita vers ses hommes, en envoya un à la tente du général le prévenir des changements observés.

Un peu plus tard en dépit la brume matinale, les Prussiens entreprirent de canonner les troupes françaises installées devant le moulin. Jusque vers sept heures, l’épaisseur du brouillard empêcha les deux armées de connaître leurs positions respectives. Lorsqu’il se dissipa remplacé par un crachin, l’artillerie commença à tirer de part et d’autre. Le feu se soutint avec vivacité, malgré l’appui de Beurnonville et de Chazot, les batteries adverses mirent le désordre dans les premiers rangs.

Brunswick attaqua la colline et sous une pluie de plus en plus drue, en trois colonnes son infanterie marcha à l’assaut. Afin de donner du cœur au ventre à ses troupes, le général Kellermann parcourut ses lignes en levant son chapeau à plumes tricolores au bout de son épée, pour être vu de tous en s’écriant .Vive la Nation ! ». En réponse les soldats entonnèrent la Marseillaise. «  Allons, enfants de la Patrie, le jour de gloire est arrivé…  » Faisant vibrer à l’unisson les Français, dans tous les bataillons le chant nouveau apporté par les Marseillais devenait l’hymne de leur courage de leur détermination. Ils étaient prêts à mourir avec ivresse pour le sol de leur patrie, pour son honneur, ils étaient le rempart entre la mort, la désolation et leur famille, les êtres qu’ils chérissaient. Comme les hommes qui l’entouraient, Charles-Louis sentait son cœur se réchauffer et sa ténacité s’ancrer. Dumouriez l’envoya contourner avec ses bataillons le champ de bataille pour épauler Kellermann avec sa trentaine de cavaliers. Il se mit aux ordres du général harcelé, au moment où l’armée prussienne franchissait un à un les plis du terrain du tertre de Valmy. De son côté, les boulets de Dumouriez couchaient des files entières de l’armée coalisée. L’ennemi sonna le rappel et renouvela l’assaut quelques instants plus tard, mais la pluie redoublait enlisant les hommes de troupe rassemblés, freinant l’avancement de l’envahisseur. Brunswick s’impatienta, il proposa la retraite au roi de Prusse dépité qui, de mauvais gré, fut bien obligé de se ranger à son avis ; ce n’était qu’un combat de faibles effectifs. Pour les Prussiens, ce n’était qu’une escarmouche, elle ne leur avait coûté que cinq cents morts. Mais pour la France révolutionnaire, c’était une éclatante victoire morale ; les soldats du grand Frédéric avaient reculé devant ce qu’ils considéraient n’être qu’un ramassis de brigands. Cette bataille pourtant changeait la vision que la France avait d’elle-même. Pendant que Dumouriez, après quelques jours d’hésitation, négociait et que les Prussiens commençaient leur retraite, les rescapés de Valmy, dans une longue suite d’ambulances, étaient rapatriés vers Paris. Dans l’une d’elles se trouvait le corps inconscient du capitaine de Saint-Aignan. 

*

Charles-Louis, lors de l’interruption de l’avancement des Prussiens, reçut la charge, avec deux de ses bataillons, d’aller porter à Dumouriez les velléités de briser les lignes prussiennes par le général Beurnonville. Alors qu’ils chevauchaient à bride abattue, un détachement de l’armée adverse les aperçut. Il se précipita à leur rencontre afin de leur couper la route. Le choc entre les cavaliers fut des plus sanglant. Charles-Louis effectua tout ce qu’il pouvait pour qu’au moins l’un de ses hommes puisse apporter le message. À coups de sabre, il paraît les heurts, blessait les assaillants. Sa jument aux moindres de ses pressions prolongeait ses mouvements. Les ennemis, de force égal, s’étaient concentrés sur lui, laissant échapper l’un de ses soldats et en tuant un. L’un des Prussiens trancha les harnais de la jument de Charles-Henri le déséquilibrant et le faisant tomber. Profitant de ce moment de faiblesse, il allait abattre son sabre sur son crâne quand un cri arrêta son geste. Charles-Louis retourna la tête juste assez pour éviter le coup fatal et voir, interloqué, celui qui venait de lui sauver la vie. C’était son ami de toujours, c’était Hercule. Ce qu’il avait redouté plus que tout était arrivé, il se trouvait dans le camp adverse, il se retrouvait devant lui. Il n’eut pas le temps de vraiment réaliser. Un des Prussiens, en colère face au soutien inattendu de ce Français de sa coalition, fit feu sur lui. La décharge lui brûla le dos. Le tireur mourut sur l’instant, Hercule avait riposté pour Charles-Louis. Afin de le protéger, ce dernier chargea le corps de son ami sur sa jument et profita de la confusion pour la renvoyer dans les lignes françaises. Il fut retrouvé en cet état près d’une des maisons qui jouxtait le moulin.

*

Les vendanges finies, Bordeaux, comme toute la France, apprit la prise de Verdun par les Prussiens suivis des terribles massacres commis par les Parisiens sur les détenus de la ville et enfin la victoire de l’armée révolutionnaire face aux troupes prussiennes lors de la bataille de Valmy. Dans les salons, tous commentaient les différents évènements, certains avaient déjà été instruits de la mort des leurs sur les champs de bataille ou dans les prisons parisiennes. Personne ne savait s’il devait se réjouir ou pleurer. Le moment de stupéfaction passé, l’abolition de la royauté fit place à la République. Le gouvernement siégeant essaya en vain d’éviter le procès du roi. Il craignait que celui-ci ne ranime la contre-révolution renforçant ainsi l’hostilité des monarchies européennes. La découverte de l’« armoire de fer » aux Tuileries balaya les réticences et rendit la procédure inéluctable. Les documents trouvés dans ce coffre secret prouvèrent sans contestation possible la trahison de Louis XVI. Les audiences commencèrent le 10 décembre et finirent à la stupeur de beaucoup par l’exécution du roi au début de l’année 1793, qui entraîna la formation de la première coalition.

*

Ce furent les coups redoublés à la porte d’entrée qui sortirent complètement John de son sommeil agité. Pleinement réveillé, il bondit de son lit réalisant l’anormalité de la situation. Qui pouvait bien, alors que le ciel blanchissait à peine, avoir besoin de voir les habitants de la demeure ? Il sauta dans sa culotte, ne s’étant pas résigné au port nouveau du pantalon, y fourra le bas de sa chemise et pieds nus dévala les escaliers qui menaient au vestibule. Devant la porte, désemparés, le valet et la cuisinière hésitaient sur le parti à adopter.

— Laisse Firmin, je vais m’en occuper.

Soulagé, le serviteur s’effaça. Comme les coups reprenaient avec plus de virulences, John ouvrit évitant de justesse la crosse du fusil qui allait heurter à nouveau la porte. Il découvrit sur le pas de la demeure une dizaine d’hommes de la garde nationale avec leur capitaine. En retrait, Jacques-Henri affichait un sourire narquois. Cela n’annonçait rien de bon, l’estomac de John se noua. Il n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit que le plus gradé déclamait ses ordres .

Sur ordre de la République, nous venons, appréhender le citoyen Henri Lacourtade et mettre ses biens sous séquestre.

— Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Il est agonisant !

— C’est l’ordre du tribunal ! Poussez-vous ou je vous embarque pour refus de l’autorité de la Nation !

L’homme se gargarisait visiblement de son pouvoir et n’avait pas l’intention de s’en faire conter.

Laisse John ! Laisse faire. Cela n’a plus d’importance.

Monsieur Lacourtade, au son du tapage, était venu aux nouvelles, la fatigue le faisait chanceler, il s’accrochait à la rampe de l’escalier mais il se tenait droit. Puis, s’adressant au capitaine de la garde, il reprit .

— Allez, mon jeune ami, me voici. Vous pouvez m’emmener, je ne résisterai pas, de plus je n’en ai pas la force. Si j’avais su que vous arriviez, j’aurai fait un brin de toilette et me serais plus apprêté. Quant aux scellés, je suis désolé, mais je n’ai plus rien, hormis un maigre bagage.  

De derrière les gardes, surgit Jacques-Henri .

– Comment ça, vous n’avez plus rien ! Vous vous foutez de nous ! Et ça alors ?

Montrant avec un geste large tout ce qui les entourait. 

— Calmez-vous, cela ne sert à rien de s’emporter ! Ici, les murs et tout ce qu’ils contiennent appartiennent au citoyen américain John Madgrave.

Le vieil homme appuya sur la dernière phrase. Jacques-Henri se retourna vers l’Américain et planta ses yeux dans les siens.

Comment ça ? À John Madgrave, c’est du vol ! Prouvez-le !

John Madgrave

Sans ciller, John répondit .

— Pas de soucis, l’acte de cession est dans mon bureau, mon notaire en détient un double et un triple se trouve à l’ambassade des États-Unis à Paris.  

Monsieur Lacourtade et lui-même avaient pris cette précaution pour éviter toute fraude par destruction des documents, Jacques-Henri avait blêmi et bouillait de colère. John reprit .

— Étant instruit de votre intérêt pour les lettres de créance des clients de notre maison, considérés comme émigrés, c’est sans problèmes que je puis vous les laisser… Enfin quand vous me les aurez payés, bien sûr ! 

 Jacques-Henri admit qu’il avait à moitié perdu, il ne se sentait pas de molester un ressortissant américain. Cela serait difficilement explicable à ses supérieurs. Frustré, il rompit la joute et pivota.

— Capitaine, on s’en va ! Emmenez le citoyen Lacourtade dans ses nouveaux appartements ! » 

Et il sortit de la demeure. John ne put rien faire. Il regarda s’éloigner celui qui avait été un second père encadré par l’escouade. Se retournant, il trouva, désemparé, la cuisinière, qui se mouchait dans son tablier, et le valet les larmes aux yeux. Ils avaient toujours servi le même maître. Le cœur serré, il s’adressa à eux .

— Allez ! Bérangère, Firmin, ressaisissez-vous, Monsieur Lacourtade n’aurait pas aimé vous voir comme cela. Je vais chercher comment nous pouvons l’aider. 

*

Il décida d’aller demander de l’aide auprès de Monsieur de Saige, mais en attendant il écrivit une lettre à François-Xavier Lacourtade. Vu les circonstances, il suivit le conseil de Marie-Amélie. Par l’intermédiaire de Joseph Fenwick, consul des États-Unis à Bordeaux, il griffonna un mot succinct qu’il adressa à James Wilkinson à l’ambassade des États-Unis. Il ne le connaissait pas, mais Marie-Amélie lui avait assuré sa confiance.

« Monsieur,

Notre vieil ami commun séjourne au Fort, ce qui est fort désagréable.

Votre serviteur,

John »

Il espérait que cela suffirait. Si la lettre était ouverte comme il le craignait, elle serait de peu de conséquences. La réponse ne vint pas. 

Monsieur de Saige, impuissant, ne put qu’adoucir le traitement d’internement de Monsieur Lacourtade père et autoriser John à le visiter. Le maire avait un autre problème et celui-ci arrivait de Paris. Les soulèvements ruraux aussitôt réprimés par la force suite à la levée massive par tirage au sort et la guerre de Vendée avaient permis aux Montagnards d’imposer au gouvernement des amis de Brissot la création du Comité de salut public et du tribunal révolutionnaire. À Bordeaux comme ailleurs les arrestations se multipliaient, les prisons ne pouvaient plus accepter d’internements, même le vieux fort du Hâ était utilisé.

John rendit visite à son mentor tous les jours où on l’y autorisait. Il lui apporta de la nourriture et des vêtements chauds en soudoyant les gardes. Malgré cela, la santé de Monsieur Lacourtade soumise aux rudes conditions de l’enfermement dans une geôle humide et froide déclina rapidement. John se battit pour connaître les chefs d’accusation, mais en vain, et pour trouver un avocat pour le défendre. Aucun ne voulut prendre son parti. Il ne passa jamais en jugement. Dans les murs suintants de sa prison avec pour seul compagnon un gros rat avec lequel il s’entretenait, il mourut au seuil de l’été sans que cela puisse se faire. John apprit son décès alors qu’il venait le visiter. Cela faisait déjà trois jours qu’il n’avait pas pu le voir, le vieil homme n’ayant plus la force de se lever de son grabat. Le jeune homme rentra au quai des Chartrons effondré, désemparé.

Bordeaux pendant ce temps découvrait la terreur de la guillotine installée sur la place Dauphine devenue place Nationale.

Dominique Duplantier (Bordeaux, place de la Bourse Ed Koégui

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 16

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Chapitre 16

Les heures sombres. 20 juin 1792.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Anastasie monta les escaliers aussi vite qu’elle le put. Elle frappa et rentra aussitôt dans la chambre de sa maîtresse. Marie-Amélie sortait doucement de son sommeil et l’entrée fracassante de sa servante l’éveilla totalement. Elle s’étira et attendit que celle-ci ait repris son souffle.

— Madame, c’est la chambrière de Madame Chevetel…

— Et bien quoi ! C’est la chambrière de Madame Chevetel ! s’exclama-t-elle, agacée par ce réveil brutal.

— Ils l’ont arrêtée !

Marie-Amélie se redressa et sortit de son lit tout en saisissant son manteau en indienne.Elle se doutait que c’était grave.

 — Qui ça ? La chambrière ?

 — Oh non, Madame ! Ils ont appréhendé Madame Chevetel ! 

Elle porta instinctivement la main à son cœur. Bien qu’elle connût la réponse tout en attachant son opulente chevelure, elle demanda .

Qui ça ? Ils ?

— La garde nationale du district, Madame !

— Oui bien sûr ! Où se trouve la chambrière de Madame Chevetel ?

— À la cuisine Madame, la Marion, elle n’a plus de force.

Suivie d’Anastasie, elle descendit pour rejoindre la jeune fille effondrée devant un verre de vin que lui avait offert la cuisinière pour lui donner un coup de fouet. À la vue de Marie-Amélie, elle essaya de se lever, ce à quoi Marie-Amélie objecta. Elle-même s’assit à la table. Dans un coin, tourmentée de toute cette agitation, la Grisette ne bougeait pas, Honorine servit du café à sa maîtresse. Avant de s’occuper de la chambrière, Marie-Amélie se tourna vers la petite servante.

— Grisette va prévenir mon époux.

D’une voix douce pleine de compassion teintée d’inquiétude, elle interrogea Marion.

— Bonjour Marion, raconte-nous. Que s’est-il passé ?

— Et bien Madame, on dormait tous quand des coups répétés résonnèrent à la porte de l’hôtel. Le Toussaint, il a réveillé le Barthélemy qui m’a sorti du sommeil. Je dors côté jardin comme Madame alors je n’ai rien entendu. Comme je ne savais que faire, je suis allée alerter Madame Grenillon, mais comme elle est vieille, elle m’a envoyée en courant avertir notre maîtresse. Comme nous avions identifié qui frappait, parce que depuis la fenêtre du salon, on voit la rue…

— Je sais, va à l’essentiel, ma fille.

— Euh… Oui Madame. Le temps que je prévienne, ils étaient rentrés. Et ils ont arrêté, Madame.

— Mais ils ont dit pourquoi.

— Pas vraiment. Pendant que j’aidais madame à se vêtir, même que le conventionnel, il est resté à regarder…

— Quel toupet, pauvre Élisabeth, excuse-moi, continue !

À ce moment-là, François-Xavier entra dans la cuisine déjà en habit prêt à partir pour l’Assemblée, celle-ci lui résuma ce qu’elle savait et demanda à la chambrière de reprendre.

— Oui… Alors pendant que je préparais, Madame, ils ont fouillé la maison. D’après notre cuisinière, ils cherchaient de la farine que l’on aurait cachée, mais Barthélemy m’a appris qu’ils avaient retourné le bureau de Monsieur et le secrétaire de Madame.

— Et ils ont trouvé quelque chose ?

— Oh non, Madame. Même qu’ils étaient en colère.

— Et ils ont tout de même emmené Élisabeth ?

— Et oui Madame. Ils nous ont dit que l’on était libre. Libre de quoi ? J’aimerais bien savoir ? Et qu’est-ce que je fais maintenant ? Plus de maîtres…

— Pour l’instant, vous restez à l’hôtel, Madame Grenillon viendra me voir pour vos besoins et vos gages… et sais-tu où on a conduit Madame Chevetel ?

— Oui, Madame…

— Et bien où ?

— Oh pardon, à la conciergerie Madame.

Marie-Amélie sentit une sueur froide couler dans son dos, elle jeta vers son époux un regard inquiet. On surnommait déjà l’ancien château des rois de France l’antichambre de la mort.

 — Allons nous préparer, nous allons aller la voir. Nous réfléchirons ensuite aux actions à mener pour la sortir de là, ce ne peut être qu’une erreur.  

*

Marie-Amélie et François-Xavier arrivèrent devant la prison vers le milieu de la matinée. À la vue du bâtiment, instinctivement elle s’accrocha au bras de son époux, qui pour la rassurer tapota sa main. Comme tous, l’angoisse l’étreignît. Elle eut du mal à respirer quand ils passèrent la petite porte du premier guichet, elle se sentit oppressée. Au guichetier qui les toisa, ils demandèrent à voir le concierge, Monsieur Richard. Il les fit attendre pour le principe. François-Xavier connaissait le gardien de la prison pour l’avoir croisé dans les bureaux du ministère de l’Intérieur. Il les reçut avec courtoisie, bien qu’avec méfiance. Il savait que l’on ne venait jusqu’à lui qu’avec une raison. S’il n’était pas le bourreau, beaucoup le voyaient comme tel et c’est avec crainte que l’on s’adressait à lui. Il ne détestait pas ce pouvoir. Une fois assis sur des chaises inconfortables dans la partie greffe du guichet, François Xavier, avec déférence, expliqua à l’homme le pourquoi de sa présence. Tout en écoutant son mari, Marie-Amélie fut distraite par l’arrivée d’un groupe de femmes qui de l’autre côté de la grille s’installaient avant l’heure de leur transfert. Elle comprit à leurs expressions et leurs pleurs silencieux que c’étaient leur exécution qu’elles attendaient. Elle serra ses poings pour ne pas fondre elle-même en larmes. Elle s’obligea à se concentrer sur la discussion que tenaient les deux hommes. Pendant ce temps-là, Monsieur Richard fit quérir son épouse, pour la mise en forme des arrangements pécuniaires afin d’assurer le confort de la prisonnière. En attendant, François-Xavier s’enquit des accusations ayant entraîné l’arrestation de sa belle-sœur. Ayant ouvert le registre et ayant parcouru le procès-verbal, mal à l’aise devant ce qu’il lisait, le concierge sourcilla et s’excusa de ne pouvoir en dire plus. Ce qui intrigua le couple, Marie-Amélie espéra que celle-ci en sut plus.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Après avoir négocié le bien-être d’Élisabeth, Madame Richard fit chercher la captive, lui accordant une première visite. François-Xavier et Marie-Amélie furent conduits dans une enceinte coiffée de croisées d’ogives et cloisonnée de grilles monumentales formées de barreaux de fer, qui servait de parloir. C’était là que les prisonniers voyaient leurs connaissances. Ils s’assirent sur les bancs de bois brut qui longeaient les murs froids et poisseux d’humidité. Élisabeth arriva, de toute évidence elle venait vers eux emplie d’espoirs. Espérance que le couple de visiteurs allait contrarier ce qui étreignit leurs cœurs pleins de compassion. Ils se levèrent et allèrent vers la grille derrière laquelle elle se tenait. Marie-Amélie passa les mains au travers pour saisir celles glaciales de la jeune femme.

Enfin, vous ici, Marion vous a bien prévenus. J’avais tellement peur qu’elle ne le fit point. Vous allez me sortir de là ! Vous allez le faire !

Elle criait presque dans sa panique. Marie-Amélie ne put retenir ses larmes, aussi François-Xavier prit la parole avec le ton le plus rassurant qu’il puisse.

Bien sûr Élisabeth, nous allons mettre en action tout ce qui est en notre pouvoir. Pouvez-vous me dire de quoi l’on vous inculpe ?

— Je ne suis pas arrivée à le comprendre. On taxe Charles Louis d’être passé à l’ennemi. Mais vous savez comme moi que ce n’est pas réaliste, il est avec le maréchal Rochambeau. Ensuite, ils m’ont fait grief être fille d’immigrés, et cela est évidemment impossible, et pour finir ils m’ont accusée d’être pour quelque chose dans l’émigration de vos parents Marie-Amélie. C’est à n’y rien comprendre.

 François-Xavier s’interrogeait. Pourquoi quelqu’un avait-il décidé l’arrestation de l’inoffensive Élisabeth qui était la douceur et la bonté même, cela n’avait ni queue ni tête. Il la tranquillisa, lui expliquant qu’ils allaient sur le champ à l’Assemblée voir qui serait à même de mieux les aider. Marie-Amélie lui demanda ce dont elle avait besoin et la rassura quant à son confort, ils y avaient pourvu auprès de Madame Richard. Elle reviendrait dès le lendemain lui donner des nouvelles et lui porter quelques vêtements. Élisabeth le cœur serré les regarda partir.

*

Lorsqu’ils sortirent de la Conciergerie, les rues apparaissaient étrangement vides. Comme ils ne détenaient pas de voiture, pensant trouver une chaise, ils avaient renvoyé la leur. Ils décidèrent d’aller à pied jusqu’à la salle du Manège. De toute façon, il se devait d’évacuer leur trop-plein d’angoisse. Ils se mirent à marcher d’un bon pas l’un comme l’autre silencieux, ne pouvant s’empêcher de réfléchir à la situation. Ils traversèrent la Seine par le Pont-Neuf et prirent la rue de l’arbre sec qui croisait la rue Saint-Honoré. À l’approche de celle-ci, avant de la voir ils entendirent les cris et les chants d’une foule. François-Xavier retint son épouse, la repoussa contre un mur de peur que ce soit à nouveau une émeute. Il n’était pas question de s’en approcher, il se souvenait encore de celle qui avait conduit à la fusillade du Champ de Mars. Un torrent de personne passa devant eux dans lequel se mêlaient des ouvriers, des femmes, des invalides, des enfants, des gardes nationaux, des charbonniers et des mendiants. Ils portaient des piques, des bâtons ferrés, des marteaux, des haches, des écriteaux, des bannières et aussi des branches d’arbres, des épis de blé, des fleurs.

Ce que le couple ne savait pas, c’est qu’alors qu’ils pénétraient à la Conciergerie, Antoine-Joseph Santerre, qui occupait, sans en détenir le titre, le commandement général de la garde nationale, avait décidé avec les habitants du faubourg Saint-Antoine d’aller rendre un hommage à l’Assemblée, cela afin de l’impressionner. Le but de la manœuvre se devait de présenter, fût-ce par la force, un message au roi. Ils lui réclamaient le retour des ministres brissotins et l’acceptation de plusieurs décrets auxquels il avait mis son veto. La garde nationale avait reçu l’ordre de ne pas agir contre les manifestants, elle fit mieux, elle participa en grande partie au mouvement. Les Lacourtade arrivèrent au moment de leur approche. Entraînant Marie-Amélie, il la ramena toujours à pied à leur domicile de l’île de la Cité. Une fois en sécurité, il décida contre la volonté de son épouse de repartir ; il devait savoir ce qui se passait, pour leur avenir à tous. Il jura de se garder éloigné de toute confrontation.

François-Xavier revint sur les lieux, le flot défilait encore en criant .À bas le veto ! » En chantant le « Ça ira », des femmes dansaient en brandissant des épées et des piques dressés hauts et supportant des culottes déchirées. Au grand écœurement des spectateurs, l’une tenait en l’air un cœur de veau avec cette mention . « Cœur d’aristocrate ». Les tribunes vociféraient. Les députés atterrés gardaient un silence consterné. La bacchanale se prolongea encore deux heures. Enfin, Santerre offrit un drapeau à l’Assemblée au nom des citoyens du faubourg Saint-Antoine et la séance fut levée. Tandis que Santerre et le marquis de Saint-Huruge, devancés de quelques musiciens, finissaient de faire défiler toute leur armée, François-Xavier aperçut Vergniaud, dans les rangs de l’Auditoire, toujours fier d’avoir soutenu la permission à la foule de manifester face à ses représentants. Le cortège terminé, les provocateurs se dirigèrent alors vers le jardin des Tuileries. De là, ils cherchèrent à gagner les quais pour se disperser. Guidés par des agents du précédent gouvernement écarté, ils tournèrent par le Carrousel et pénétrèrent dans le palais, malgré les grenadiers aux guichets. La foule encombra la cour, une partie monta aux appartements pendant que l’autre hurlait. Le roi fut bousculé jusque dans une embrasure de fenêtre où Legendre le harangua, le somma d’arrêter de les tromper, de prendre garde. Le peuple était las de se voir son jouet. Il ne céda pas aux différentes demandes. François-Xavier, poussé par la curiosité, s’était immiscé au plus près de la scène avec facilité. Il maîtrisait la géographie des lieux, ayant accompagné Roland, à ce moment-là ministre en service, et s’il n’avait pas eu l’occasion d’approcher du couple royal il avait fait connaissance avec l’endroit. Pendant près de trois heures, le roi subit l’assaut de la multitude. Des énergumènes, armés de piques, d’épées, firent mine de vouloir l’assassiner. Son calme finit par agir sur les plus exaltés. Lorsqu’enfin il consentit à dire d’une voix forte « vive la Nation ! » et à coiffer le Bonnet-Rouge, ils commencèrent à crier « vive le roi ! » et la foule abandonna la place. Pétion harangua le peuple, juché sur un fauteuil, et Santerre jouant double jeu s’écria.

Je réponds de la famille royale, que l’on me laisse faire ! 

louis XVI

Il disposa une haie de gardes nationaux devant le roi, et à huit heures du soir le dernier manifestant avait quitté les Tuileries. François-Xavier était encore sceptique quand il retourna vers l’Assemblée. Malgré le tumulte, il n’avait pas oublié Élisabeth. Il s’y efforça de trouver Pierre Vergniaud, car il supposait qu’il pourrait l’aider, le gouvernement formé par Roland et Dumouriez le lui devait beaucoup. L’ayant cherché et ne le découvrant pas dans les couloirs de la salle du Manège, il se rendit dans ses appartements place Vendôme. Là, son valet lui annonça qu’il s’était retiré chez les Roland. François-Xavier finit par se décourager, mais il n’avait pas le choix, il repartit donc pour l’autre rive de la Seine et se dirigea vers les rues adjacentes du Collège des Quatre Nations. Harassé, il arriva enfin rue Guénégaud. Autour de Madame Roland, il trouva réunis tous ses amis que l’on commençait à surnommer les Girondins. Il fut soulagé. Après s’être félicités du mouvement populaire en leur faveur, marche que leurs émissaires avaient créé en amenant les sections des faubourgs à porter une pétition à l’Assemblée, ils demeuraient en pleine réflexion.

comment contourner le veto qui empêchait la Patrie de se protéger contre leurs ennemis.

Devant l’impatience évidente de François Xavier, Pierre Vergniaud s’approcha de son ami tout en chuchotant, il le questionna.

Qu’as-tu François-Xavier ? Tu as des problèmes ?

— J’ai besoin de ton aide, plus exactement, Élisabeth.

— Ah, pour son arrestation !

— Tu es donc déjà informé.

 Qui ne le serait pas !

Il attrapa sur une table un journal, y chercha un passage et le lui tendit, celui-ci ne comprenait pas où il voulait en venir. Se penchant, il resta éberlué devant la phrase sibylline qui dénonçait sa belle-sœur de turpitudes.

Mais tu la connais ! Tu sais que ce n’est pas vrai ! C’est un tissu de mensonges.

— Bien sûr ! Mais pour l’instant, je ne peux rien faire, nous sommes sur une pétaudière. Je te rappelle que l’ennemi s’organise à nos portes et que nous avons été mis dehors du gouvernement.

— S’il te plaît, Pierre, évite-moi tes grands discours, dis que tu ne veux rien faire !

Et de colère, il repartit sous l’œil interrogateur de Madame Roland. Il n’était pas arrivé en bas qu’il regrettait son geste d’impatience qui pouvait devenir fatal à la séquestrée. Il allait revenir en arrière pour faire amende honorable auprès de son ami quand il tomba sur son hôtesse qui l’avait suivie.

Faisons quelques pas, François Xavier. Ne vous inquiétez pas pour Pierre, il a déjà compris et excusé votre emportement. Si tel n’est pas le cas, je me charge de le convaincre. L’homme se tenait devant la femme comme un enfant que l’on réprimande.

Vous êtes là pour votre belle-sœur, bien sûr. Dès que nous avons su, nous nous sommes décidés à passer à l’action, mais les évènements nous ont pris de cours. Elle va devoir patienter un peu. Pour l’instant, nous ne pouvons l’aider sans risquer d’obtenir le résultat inverse de notre objectif.

Elle parlait comme si à elle seule, elle les représentait tous, ce qui était souvent le cas. Le ministère de son mari, dont il venait d’être mis à pied, était autant le sien. Elle posa sa main sur son bras et tout en souriant continua .

— Patientez, mon ami. À ce jour, nous essayons de recouvrer nos portefeuilles, ce qui ne saurait tarder, le peuple est pour nous. Il nous l’a prouvé cet après-midi et là nous pourrons sans coup férir sortir votre belle-sœur de ce traquenard ! 

Il s’en retourna retrouver Marie-Amélie sans vraiment trop d’espoirs, il avait bien compris que pour l’instant ses compagnons ne s’engageraient pas pour sauver Élisabeth au risque de se désavouer. Ils se concentraient sur d’autres priorités que le sort de la jeune femme. François-Xavier rentra l’âme pleine de culpabilité de n’avoir rien pu faire.

*

Jacques-Henri Bachenot

Quant à Bordeaux arriva la nouvelle du changement du gouvernement au profit des Feuillants, Jacques-Henri reprit ses investigations avec plus de ferveur. Les insurrections à la fin du mois de juin avaient fait perdre au roi toute crédibilité aux yeux des Français, réduisant à néant son pouvoir. À la mi-juillet, la Patrie fut déclarée en danger. Paris se retrouva au pouvoir de ces soldats improvisés que leurs réunions enivraient, et portaient à tous les excès. Les quarante-huit sections, surtout celles des Quinze-Vingts, des Gobelins, du Théâtre-Français du Luxembourg, de la Fontaine de Grenelle, des Gravilliers, de Mauconseil, des Lombards, des Postes, peuplées de commerçants, de petits bourgeois, d’ouvriers, avaient établi une permanence dans chaque quartier et, grâce à Pétion, Manuel et Danton, un centre commun à l’Hôtel de Ville. Les principaux amis de Madame Roland, effrayés par l’approche des évènements qu’ils ne pouvaient plus contrôler, se demandaient à présent s’il ne vaudrait pas mieux s’accorder avec le roi. Ils lui proposèrent de rappeler Roland, Clavière et Servan au ministère et de destituer La Fayette. Mais le couple royal avait préféré refuser une aide qu’il leur faudrait payer trop cher.

Puis au début du mois d’août, on apprit que Paris avait reçu une intimidation sous la forme d’un manifeste de la part du chef de l’armée prussienne, le duc de Brunswick. Cela mit le feu aux poudres. Poussés par les amis de Jacques-Henri Bachenot, les sans-culottes prirent d’assaut les Tuileries, contraignant la famille royale à se réfugier à l’Assemblée qui se déclara en séance permanente et se fit délivrer le sceau de l’État pour marquer sa prise de pouvoir. La terrible bataille fit un millier de morts et obligea les députés à suspendre le roi et à nommer à la place du gouvernement un comité exécutif. Et le retour dans celui-ci, d’Étienne Clavière, Roland, Joseph Servan, Monge et Lebrun, amis des Lacourtade, n’y changea rien, Danton y était devenu ministre de la Justice.

*

Loin de ses tumultes, sur les quais des Chartrons, John venait plusieurs fois par jour dans la chambre du malade, dans l’intention de lui tenir compagnie. Monsieur Lacourtade père ne se remettait pas, il souffrait d’une grande faiblesse. John lui commentait les nouvelles lues dans la « Nouvelle Gironde ». Il lui demandait son avis sur les affaires en cours et lui faisait un rapport édulcoré sur les investigations de l’envoyé de la Constituante, afin de ne pas l’inquiéter. Le malade n’était pas dupe, et une fin d’après-midi, dans un moment de lucidité, il retint John.

Mon petit, la situation devient catastrophique. Non ! Non ! N’essaie pas de me rassurer, entre le charognard que nous avons en bas et les évènements politiques qui mettent mon fils en porte-à-faux, nous allons tout perdre. Je ne vois qu’une solution et elle passe par toi. 

Le jeune homme ne comprenant pas où voulait en venir le souffrant, l’assura de toute son assistance.

— C’est plus que de l’aide dont nous avons besoin, pour conserver la maison, j’ai décidé de te la céder, afin que tu puisses la préserver par ta nationalité de toute réquisition.  

Le secrétaire et associé, bien que saisissant le cheminement de pensée du vieil homme, se sentit mal à l’aise avec cette proposition qui pouvait le faire passer pour un profiteur.

— Mais Monsieur, vous devez solliciter l’avis de votre fils.

— Nous n’avons pas le temps, en outre de là où il est, il ne peut rien faire et ne peut comprendre la réalité de nos difficultés. Je me demande même s’il reçoit mon courrier. Cela fait des mois que plus rien ne me vient de Paris. De plus, il vaut mieux que tout ceci soit discret. Mais pour ta conscience, je vais tout de même essayer de joindre mon fils.

Quand force fut de constater que l’été était passé sans nouvelle de François-Xavier et de Marie-Amélie et que la pression du contrôleur se fit de plus en plus impérieuse, il abdiqua. Il promit à son bienfaiteur qu’il remettrait la société dès que cela serait possible. La maison sur les quais des Chartrons bordelais devint sur le papier, en ces temps bouleversés, la maison Madgrave.

*

Pendant ce temps, Élisabeth prit ses habitudes au sein de la prison de la Conciergerie. Les Lacourtade avaient fait en sorte qu’elle fasse partie des nanties. Dans son malheur, elle était privilégiée, car moyennant quelques pistoles elle occupait, au premier, une des cellules avec couchage.Madame Comeveille avait tenu à ce qu’elle partage sa chambrée dont un lit venait de se libérer. Élisabeth constata rapidement les différences de castes même dans cet antre. Il y avait les détenues qui étaient enfermées dans les cachots, qui, si elles n’avaient pas commis de crime, avaient tout au moins perpétré des vols voire étaient des filles de mauvaise vie. Pleine de mansuétude, elle découvrit l’horreur de leur situation, les cellules ne s’ouvraient que pour donner la nourriture, faire les visites et vider les griaches. Elle devait constater que les prisonnières dites « à la paille » et qui logeaient au rez-de-chaussée, derrière l’arcade qui bordait le préau, étaient à peine mieux loties. Dans des salles obscures, humides, aussi malsaines que malpropres, infectées de l’odeur des urines, sans air et des pailles pourries, elles étaient amassées jusqu’à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs ordures. Elles se communiquaient les maladies et les immondices dont elles étaient accablées. Ces malheureuses habitantes étaient tenues de sortir entre huit et neuf heures du matin, et ne pouvaient retourner dans leur geôle qu’environ une heure avant le coucher du soleil. Pendant la journée, les portes de leurs cachots étaient fermées, elles étaient donc obligées de se morfondre dans la cour, ou de s’entasser s’il pleuvait, dans les galeries qui l’entouraient. Ce fut parmi elles qu’Élisabeth découvrit l’une de ses amies. Comme tous les matins, les dames descendues des chambres « de pistole » se rendaient dans cette cour pour entreprendre ou achever leur toilette. Elles lavaient, savonnaient le linge fin, les robes légères, de manière à être prêtes pour midi, l’heure du repas, où les hommes commençaient à circuler et à venir faire leur cour de l’autre côté de la grille qui les séparait. Toutes tenaient, autant qu’à Versailles ou à la ville, à paraître avec une tenue la plus propre possible, avec la mise la plus avantageuse. Comme pour oublier la tyrannie et conjurer le triste sort qui les attendait, les prisonniers s’accrochaient aux codes de leur classe sociale si précieux à leurs yeux, si surréalistes en des temps si tragiques. Élisabeth avait été stupéfaite de voir que l’on jouait, on riait, on cherchait à se séduire, tout était permis pour effacer la pénible situation.

Ce matin-là, elle rendait service à Madame Comeveille que ses rhumatismes handicapaient pour laver dans l’eau froide de la fontaine sa chemise. Comme dans tout ce qu’elle pratiquait elle portait attention à sa tache aussi fut-elle surprise quand elle fut interrompue par une voix douce qu’elle connaissait bien .

Élisabeth, alors c’est donc vrai, vous êtes ici.

Marie-Jeanne de Louvigny

— Marie-Jeanne ? Marie-Jeanne de Louvigny, je n’ose dire que cela me fait chaud de vous rencontrer.

— Oh, vous pouvez le dire et surtout, pensez-le !

— Mais je vous présumais loin.

— Je l’ai cru un moment, mais tout ne se passe pas toujours comme nous voulons, n’est-ce pas ? Ponctuant ses propos d’un haussement d’épaules fataliste.Élisabeth essora le linge qu’elle avait en main et l’entraîna à l’étage.

Marie-Jeanne de Louvigny ! Mon petit !

— Madame Comeveille !

Les trois femmes s’assirent sur un lit et se racontèrent les péripéties qui les avaient amenées là. Pour Madame Comeveille, son époux faisait partie de la maison du duc de Bourbon, qui s’était mis à la tête de l’armée des émigrés dite l’Armée de Condé. Ceux qui avaient arrêté Monsieur Comeveille n’avaient pas tenu compte de son impotence. Quant à Marie-Jeanne, c’était une autre histoire. Élisabeth et elle avaient épousé la même année deux amis d’enfance inséparables et au fil du temps, malgré des caractères opposés, elles s’étaient entendues à merveille jusqu’à devenir des intimes. Son mari, le vicomte de Louvigny, de la maison d’Antoine de Gramont, avait décidé qu’il ne servirait pas ce nouveau gouvernement. Il avait donc convaincu sa femme de passer en Espagne avec leurs deux enfants depuis leur fief du Béarn. Mais si elle avait eu le temps d’aller mettre à l’abri ses petits à Sault-de-Navailles chez sa belle-mère, elle avait été arrêtée alors qu’elle cherchait le moyen de traverser les Pyrénées.

Élisabeth fit tout ce qu’elle put pour aider son amie et avec le concours des Lacourtade, la première chose fut de la faire transférer dans sa chambrée. Elles se mêlèrent donc à l’étrange vie sociale qui s’était instaurée dans le sinistre endroit afin d’oublier. On dînait avec la gent masculine sans autre séparation que celle des barreaux, des hommes assis à des tables rangées du côté du vestibule, les femmes prenant place dans le préau. Le temps passait en entretiens tantôt enjoués, tantôt sérieux, en badinages et en gais propos. Le soir, les chuchotements et les baisers s’entendaient parfois le long de la grille… Nul n’aurait songé à tenter de s’évader, c’eût été se déshonorer ! Puis le jour que chacun redoutait arrivait… l’appel, les adieux, la charrette, l’échafaud.

Cette attente se finit pour les Comeveille le 18 août 1792 quand lors de l’appel Monsieur Richard interpella le citoyen et la citoyenne Comeveille, Élisabeth et Marie-Jeanne se précipitèrent dans les bras de vieille dame qui souriait.

— Voyons mes petites, cela est bien. Je vais enfin rejoindre mon époux et ne plus me contenter de le voir derrière ses horribles barreaux. Et puis à mon âge, ses émotions ne valent rien. Il est bon que cela s’arrête. De là où je serai, je vous surveillerai et vous protégerai de mon mieux.

À la fin de l’énoncé de la liste, elle passa dans l’espace que tous nommaient « le côté des douze « . Elle y séjourna la journée avec son époux puis ils furent emmenés au tribunal, ils entendirent une sentence contre laquelle ils ne pouvaient rien et après la toilette réglementaire, ils partirent pour la place de Grève.

guillotine

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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