La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 49

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chapitre 49

l’ouragan, août 1794

La température était extrêmement chaude, elle aurait été intoléra­ble, sans la brise chargée du parfum délicieux des fleurs qui parcourait la véranda de l’étage. Le souffle d’air provenait du golfe du Mexique, par les lacs Borgne, Pontchartrain et Maurepas. Bien qu’à plus de cent milles du golfe en suivant ces grandes mers intérieures ce flot aérien pénétrait profondément le delta du Mississippi, et s’approchait à quelques milles de la Nouvelle-Orléans puis poursuivait son chemin plus loin vers le Nord. Cette brise était salutaire pour les habitants de la Basse Louisiane ! La métropole aurait été presque in­habitable pendant l’été, si cette influence vivifiante ne se faisait pas sentir. De la mer à une petite distance en arrière de Bringier l’air passait par les marais et venait porter ses bienfaits à la Palmeraie. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde conversaient entre deux mouvements d’éventails nonchalants et une prise de citronnade fraîche. Le repas dominical absorbé, Georges Tremblay, en compagnie d’Alvarez-Pignero et de Hautbois-Guichette, avait laissé les deux jeunes femmes à leurs secrets et était parti à cheval visiter la plantation. Il s’était tout d’abord attardé au village des esclaves, attachant sa monture à la barrière qui le séparait de l’habitation des maîtres. Malgré la torpeur qu’engendrait la touffeur, des cases sortirent les nègres qui voulaient rendre hommage à leur ancien contremaître. George s’arrêta à la première de celles-ci pour échanger quelques mots avec le vieux Siméon qui était de par sa longévité reconnu implicitement comme le chef du village. S’il était le plus âgé, il n’en était pas le moins fort. Il était le forgeron et il était perçu d’une robustesse herculéenne. À travers lui, l’ancien contremaître demanda des nouvelles de tous, puis il arpenta l’allée du village, son cheval à la main, saluant les uns, gratifiant de quelques paroles les femmes, caressant la joue des petits. Il ne l’aurait pas dit, mais pour lui c’était une partie de sa famille. Enfant, il avait joué avec certains, puis travaillé à leurs côtés avant de les commander. Après cette rencontre, il continua sa visite accompagnée des deux contremaîtres qui l’avaient remplacé, chacun expliquait les changements, les réparations, les nouveautés, de son côté, George félicitait, encourageait, conseillait. Après avoir parcouru la partie cultivée, ils poussèrent dans la portion en défrichement afin d’en constater l’avancement. Malgré leurs panamas, les hommes souffraient de la chaleur. À la plantation, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde, après s’être moquées de leur inconscience, commentaient leur vie au sein de leurs habitations, mais surtout elles échangeaient leurs impressions sur leurs grossesses, car toutes deux se trouvaient enceintes à leur grande satisfaction. Elles partageaient leurs inquiétudes, leurs joies. Antoinette se plaignait d’avoir encore au bout de cinq mois des nausées matinales qui la laissaient pantelante jusque vers midi. De son côté, Marie-Adélaïde un peu plus avancée dans sa gestation déplorait qu’elle ne puisse plus monter à cheval ce qui fit rire sa compagne. Dans la galerie du rez-de-chaussée à l’arrière Mama-Louisa et Suzanne, qui avait accompagné sa maîtresse, s’entretenaient désormais à pied d’égalité, elles aussi sur les gens des deux propriétés. Il faisait si lourd, l’air était si oppressant que rien ne bougeait, hormis les éventails de palmes ou de soie, la plupart somnolaient, les uns dans la demeure, les autres dans les cases ou sous un arbre. Seuls se faisaient entendre le bourdonnement des insectes et la conversation chuchotée des deux femmes. Antoinette-Marie se crispa, elle grimaça. Depuis le matin, l’enfant en son sein remuait plus que d’habitude, elle allait en faire la remarque à son amie quand elle se figea tout en se tenant les reins. « — Antoinette, quelque chose ne va pas ?

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

— Le vent, le vent, il va tout emporter, il va nous noyer. Mon Dieu ! Non ! Il va tout balayer ! Mon Dieu ! Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » les derniers mots hurlés, dans le silence de la léthargie générale, électrisèrent tout le monde et finirent de paniquer Marie-Adélaïde. Les yeux hagards, Antoinette-Marie se redressa brusquement puis s’affaissa sur elle-même. Sa compagne connaissait la scène et ses conséquences, cela l’affola, elle se souleva avec difficulté gênée par son ventre et elle appela. « — Léa, Léa ! Mama-Louisa, Mama-Louisa ! vite ! ». La maisonnée se mit en branle, Léa traversa l’étage en courant vers la galerie où étaient installées les deux femmes. La gouvernante se leva d’un bon tout en criant à sa comparse. « — Suzanne ! La cloche ! Sonne la cloche ! » Au son de celle-ci, la plantation sortit de son engourdissement, c’était l’alerte, chacun surgissait de sa case, les yeux tournés vers le ciel. La brise forcissait, se changeant en rafales. La cime des arbres commençait à se balancer. Inquiètes, les femmes prirent leurs enfants par la main, dans leurs bras, et se dirigèrent vers la demeure, les hommes se précipitèrent vers les bêtes dans les pâturages, les rassemblant, les ramenant vers les granges et les écuries. Siméon s’élança vers sa forge et arrosa le feu pour qu’il ne déclenche point d’incendie. Élisée, Ariel, les palefreniers se hâtèrent vers les poulinières, trois juments détenaient des poulains et les chevaux s’avéraient rares dans la colonie. Tous convergeaient vers les bâtisses construites sur les mounds.

À l’autre bout des terres de la plantation, l’ancien contremaître et les deux nouveaux échangeaient sur les prochains défrichages à faire. En même temps que George remarquait la levée de la force du vent, il entendit la cloche. Il réagit immédiatement, il remonta à cheval. « — Vite il se passe quelque chose, m’est avis que c’est une alerte ! Francisco, allez prendre votre épouse et ses femmes et ramenez-les à la Palmeraie. » Et aussitôt, les trois hommes cravachèrent leurs montures.

*

Plus au nord, sur le fleuve, Juan-Felipe et ses compagnons regardaient avec inquiétude les nuées. Le temps était lourd, étouffant, orageux. Le ciel passa au bleu de plus en plus délavé puis blanchi. Dans le lointain, un grondement impressionnant rugi. Des vagues commencèrent à se creuser ballottant dangereusement le canot. Les hommes se crispaient sur les montants de l’embarcation. Juan-Felipe se savait guère éloigné de la Palmeraie, ils avaient dépassé la ville d’Ascension depuis peu, mais le vent soufflait fort et cela montait crescendo d’heure en heure. Il s’accrochait à l’espoir que les tourments du ciel allaient les laisser accoster au ponton face à l’habitation. Dans les flots devenus tumultueux les débris s’amoncelaient, les hommes les guettaient, du bout de leurs rames, ils les détournaient, les empêchaient de les percuter. Juan-Felipe vit arriver sur eux un arbre qui avait dû être arraché de la rive du fleuve. Il hurla le danger à venir, mais le tronc heurta de plein fouet l’embarcation la renversant et projetant son équipage dans les eaux bourbeuses. Un des leurs, assommé par le bateau, sombra aussitôt. Juan-Felipe s’enfonça, lui aussi, dans les flots sombres puis il se reprit, repoussant la panique qui germait en lui, ses membres instinctivement retrouvèrent les mouvements de la brasse. Jean-Baptiste, de son côté, trop faible, sentit son esprit s’embrumer, il perdait connaissance, Ignacio le rattrapa par le col avant qu’il ne coule et le tirât vers une branche flottant, l’obligea à s’y agripper. Juan-Felipe nagea contre le fil de l’eau jusqu’à eux, l’effort lui parut titanesque. Les deux autres soldats quant à eux s’étaient accrochés au canot et se laissèrent porter par lui. Juan-Felipe et Ignacio maintenaient Jean-Baptiste tant bien que mal, le second montra la rive et cria pour se faire entendre. « — Aidons le courant, il nous y mène ! » La large rivière, agitée dans tous les sens, semblait vouloir monter à l’assaut de la levée qui abritait les plantations. Juan-Felipe opina de la tête et copia son compagnon, il nagea comme il pouvait entraînant la branche et son fardeau. Ils atteignirent épuisés la rive, ils prirent chacun sous une aisselle le jeune homme à moitié inconscient, il devait quitter les bords du fleuve, car inexorablement celui-ci paraissait désirer envahir les berges. Le ciel était devenu si sombre qu’ils avaient du mal à se situer, ils se savaient sur la bonne rive, mais ils ne voyaient pas à quel niveau. L’atmosphère, chargeait d’électricité, éclaira, un court instant, le décor, juste assez pour apercevoir l’allée qui menait au bungalow des Alvarez-Pignero, ils se trouvaient à la Palmeraie. Ignacio de la main montra le chemin. Les trois compagnons se dirigèrent vers l’intérieur des terres. Sous l’effet du vent, les gouttes de pluie ressemblaient à des grains de plomb, les faisant souffrir le martyre. Des arbres tombèrent autour d’eux, il n’y avait plus vraiment de route devant eux, mais un enchevêtrement de troncs et de branches. Le déluge traçait des torrents de boue ralentissant leur avancée. Avec difficulté, ils atteignirent le bungalow barricadé et déserté de ses habitants. Sous sa galerie, ils reprirent leur souffle, Jean-Baptiste accomplit un effort sur lui-même et se redressa, faisant de son mieux pour aider ses compagnons dans leur course. Ils se remirent en route vers la demeure de peur que la tempête les empêcha de progresser. Tenant toujours leur comparse par les bras, ils avancèrent péniblement, la force du vent les poussant puis les repoussant, ils virent enfin la masse sombre de la plantation, montèrent les quelques marches et tambourinèrent contre les contrevents.

*

Nathanael de Thouais

Antoinette-Marie était allongée, endormie dans son lit à baldaquin, inconsciente de ce qui se passait autour d’elle. Les femmes, qui l’entouraient, avaient autant peur des affres de la tempête que de la fausse couche que l’incident pouvait provoquer. Mama-Louisa descendit et vérifia qu’aucune des négresses recueillies dans les pièces de réception ne touchait le mobilier. Toutes priaient tous les Dieux qu’elles connaissaient, ce n’était qu’un bruissement de supplications, tous les mânes du cosmos étaient invoqués. Un concert de sifflements, de craquements, encerclait la demeure, puis la pluie et la grêle s’était mise à tomber. Les vents forcissaient, telles les entrailles de la Terre s’ouvrant et la nature se déchaînant. Nathanaël, qui ne souvenait pas avoir éprouvé ce type de phénomène, commençait à s’inquiéter sérieusement et avait du mal à rassurer sa petite sœur et le tout jeune Caleb, sous sa responsabilité, devant cette nature véhémente. On entendait le déracinement des arbres, le violent craquement des branchages, la rivière qui se soulevait à proximité de la maison. C’était effrayant, les trois enfants dans les bras les uns des autres se réconfortaient. Tout à coup, Nathanaël interpella sa mère. « — Mama, on frappe au volet !

— Mais non Nathanaël, c’est le vent !

— Non ! Non ! je te dis que quelqu’un frappe contre le volet.

— Mon Dieu, mais c’est vrai ! Abraham ! Abraham, il y a quelqu’un dehors en difficulté ! Vite, va voir ! »

Le majordome fit le tour de la demeure pour deviner dans la pénombre trois hommes, dont un était avachi sur le sol. S’approchant il les reconnut. Il hurla pour couvrir le vacarme environnant. « — Maît’e, maît’e, pa’ ici ! » Juan-Felipe se retourna. « — Abraham ! Aide-nous, vite ! » L’esclave se pencha et souleva comme un fétu de paille Jean-Baptiste qu’il porta à l’intérieur. 

*

Le bruit du vent et des trombes d’eau s’abattirent sur la maison. Rose-Marie serrait Augustin contre elle, elle lui marmonnait des mots de réconfort. Aux alentours de la demeure, des craquements se firent entendre, mais elle ne savait pas ce que c’était. Seule avec son enfant, elle restait à l’abri, Antonin et Josué étaient partis rassembler dans les prairies leur bétail. Le temps passant, la nuit approchant, terrifiée par la tempête qui sévissait autour d’elle, Rose-Marie sortit sous la véranda afin de voir si les deux hommes revenaient. La maison était fouettée par de violentes bourrasques. Tout d’abord venues du nord, elles semblaient désormais se déchaîner du sud, l’habitation était encore plus exposée, la forêt à sa droite se retrouvait dévastée. Tout était noir, la panique monta en Rose-Marie. Les arbres se tordaient, décapités. Beaucoup de choses s’étaient envolées : planches, tonneaux, stores… Une immense broyeuse lessiveuse passait au-dessus de sa tête et à ses pieds le bayou débordait léchant les marches du perron. Elle rentra dans la maison et retrouva son enfant, elle pria espérant que la construction fût assez solide. 

Antonin Bourdel

Depuis quelque temps, la température était montée rendant tous gestes pénibles, quand un sourd grondement vint précédant un amoncellement de nuages gris illuminés sur les bords. Pressentant un orage, ils avaient barricadé toutes les fenêtres et les portes. Presque aussitôt, la clarté du jour avait disparu, des rafales violentes s’étaient mises à enfler apportant la tempête. Sous la pluie battante, Antonin et Josué étaient partis seller deux mulets puis s’étaient dirigés vers l’intérieur des terres. Le parcours, habituellement d’un couple d’heures, se révéla difficile, la route glissait, ils avançaient parfois dans des torrents d’eau, et le vent soufflait de plus en plus fort. Ce qui était des pâturages frais en temps de sécheresse n’était plus qu’un vaste marécage. Sur une étendue de deux lieues de long et d’une lieue et demie de large, ce désert ne présentait que des parcs pour les bœufs. Ceux d’Antonin jouxtaient ceux de plusieurs domaines dont ceux des Quessy avec qui à la jonction de leurs terres, il avait bâti des abris pour les hommes et les bêtes. La cabane, vers laquelle ils se dirigeaient, petite et chétive en apparence, était à la disposition des bouviers des différentes propriétés pour les préserver des intempéries. Juxtaposée, une vaste étable fermée sur trois côtés pouvant recueillir une cinquantaine d’animaux terminait le campement. Ces deux gîtes se trouvaient séparés l’un de l’autre par une dizaine de mètres et protégés par quelques grands arbres qui se balançaient sous le vent. Ils étaient encore en route lorsque les turbulences avaient débuté à tomber par ondées chaudes, droites et raides, augmentant d’intensité à chaque reprise, leurs vêtements étaient partis en lambeaux sous la violence du flot. Ils se réfugièrent avec soulagement dans l’abri où ils retrouvèrent leur voisin, avec trois de ses fils, qui pour se réconforter avant de commencer à grouper le bétail, s’étaient préparé un café. Ils échangèrent quelques mots, se rapportant ce qu’ils avaient subi sur leur parcours et évaluant les dangers à venir. S’étant mis d’accord sur les opérations à mener pour rassembler les bovins, ils se décidèrent à repartir dans la tourmente. Désobéissant à l’appel de ses maîtres, le chien des Quessy qui les accompagnait refusa de sortir et donna des marques d’effroi de mauvais augure. Son comportement alarma Josué. Comme la pluie cessa et qu’aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre, il éloigna ses sombres pensées. Il suivit Antonin à la recherche des bêtes, mais alors qu’ils les rabattaient vers l’étable avec un œil inquiet sur le ciel, s’élevèrent de courtes rafales qui devinrent de plus en plus menaçantes. Chargée de brumes voilant l’horizon, à la nuit tombante, l’atmosphère se calma. Dans le répit apparent, ils s’étonnèrent de ne pas voir la tempête se déclarer. Ayant parqué la plupart des animaux domestiques à l’abri, ils voulurent rejoindre leurs familles, mais, contrecarrant leur plan, elle arriva, ronflant, mugissant, provocant le craquement les arbres. Ce fut à ce moment-là que la foudre tomba près d’eux les amenant à se réfugier dans la case. Dans les deux pièces qui la composaient : l’une servant de magasin, l’autre fort petite, contenant des paillasses, des voisins les rallièrent et décidèrent d’y attendre ensemble une accalmie. Ils ne devaient pas risquer inutilement leurs vies. Dans la construction en bois et bousillage, avec une couverture en planches et en bardeaux, détenant pour unique ouverture une porte tournée vers le soleil couchant, ils écoutaient la tornade balayer la région. L’anxiété envahissait chacun pour les siens laissés au bord du bayou, se demandant s’ils avaient bien fait de les abandonner seuls aux intempéries, et pour eux perdus au milieu de la tourmente. Comme une chape de plomb, le silence tomba sur eux, plus inquiétant que le vacarme de la furie. Un calme plat dura quelques minutes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour se remettre en haleine avant de les attaquer. La tempête, un ouragan, reprit sa course, et, cette fois, elle afflua si vite qu’elle ne s’annonça plus par des menaces lointaines ; elle s’abattit sur eux brutalement et leur porta un choc semblable à celui d’un corps solide. Le toit craqua et se brisa, ils se sentirent soulevés puis penchés en avant. Le chien s’agita et gémit, les hommes se retenaient aux parois rugueuses de l’abri, le vent pénétra éteignant les lumières, les plongeant dans une obscurité presque totale. Par chance, il emporta au loin les restes de la charpente ; mais Antonin fut blessé à la tête par une poutre qui le heurta, personne d’autre ne fut accidenté. La pluie tomba plus abondante, mais ils purent encore se protéger sous une partie du toit. Josué banda le crâne de son maître avec le lambeau de sa chemise, il en avait été quitte pour un étourdissement et un filet de sang. Les intervalles de calme, de ce calme extraordinaire, qui succède aux rafales, les laissaient pantelants espérant avoir essuyé la dernière bordée de cette furie. La nuit était avancée quand ils essayèrent de sortir pour voir si l’étable était un meilleur asile, mais il leur fut impossible d’ouvrir, le vent avait couché devant la case un des grands arbres. La porte était bloquée, ils étaient prisonniers, avec la crainte d’être renversés et fracassés, ou celle d’être écrasés par les débris de la toiture. Les six hommes s’avéraient piégés. À leur terreur, les bourrasques arrachaient à leur refuge les planches une par une, et chaque fois les dispersait au loin. Le benjamin des Quessy se démit l’épaule sous le choc de l’une d’elles en voulant l’éviter. Au milieu de la nuit, la paroi située vers l’est fut enfoncée et se présenta face à la rage obstinée du nord-est. Ils étaient à peu près libres de fuir, mais l’obscurité était complète, et, à deux pas d’eux, autour de la petite éminence qu’ils occupaient, l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Le spectacle ressemblait à l’apocalypse pour Antonin qui le vivait pour la première fois. Ils n’eurent pas à réfléchir, la case fut balayée par la bourrasque dans le déluge, et la sensation du froid se ressentait si vive, que l’idée de s’égarer dans les ténèbres les frappa de terreur. Soutenant les blessés, ils traversèrent le court espace qui les séparait de l’étable qui n’était que beuglements et hennissements affolés. Bien que le refuge fût précaire, la possibilité de lutter ensemble contre le danger les engagea à rester groupés jusqu’au dernier moment. Dans les brefs intervalles de silence, ils respiraient mieux, et chaque fois ils aspiraient en la fin du paroxysme de l’ouragan, mais des craquements redoutables annonçaient le retour du monstre. Alors que l’un des fils Quessy donnait des signes de désespoirs, adressant au ciel de délirantes prières et appelant sa famille pour lui dire adieu, Josué, tout en suppliant les mânes de ses ancêtres, montra une présence d’esprit, une audace et un dévouement à toute épreuve qui rassura Antonin. Le père du jeune homme craignant la contagion de la panique et ne voulant pas ajouter le péril du découragement à leur situation gifla son fils pour le calmer. Antonin l’apaisa. Empli d’inquiétude pour son épouse et son fils, voyant que l’inaction était le seul fléau qu’il lui fût possible de conjurer, il résolut d’essayer, à tout hasard, de lutter contre les éléments. Le père des Quessy le retint, ce n’était que folie. Il dut prendre son mal en patience, de toute façon les cieux ne semblaient pas vouloir s’apaiser. La matinée était presque passée quand les rafales faiblirent progressivement et, avec, l’espérance revint. Tous décidèrent qu’il était temps de rentrer chez eux.   

Le retour ne s’avéra pas plus facile que l’aller, les mulets avaient de l’eau presque au poitrail. L’avancée était difficile autant pour les montures que pour les cavaliers. La journée était presque écoulée quand enfin la maison en état et transformée en arche de Noé apparut à leurs yeux. Sous la véranda, Rose-Marie et Augustin pleuraient de joie et criaient à leurs vues.

La jeune femme, au milieu de la nuit, au cœur de la tempête, avait saisi son courage à deux mains, bravant les éléments. Elle était sortie libérer les bêtes du poulailler et de l’étable de peur qu’elles ne se noient. Elle ne pouvait admettre que Dieu pouvait lui retirer ses seuls biens. Elle avait entraîné avec difficulté la dernière mule. La frayeur la rendait résistante aux ordres de Rose-Marie. Avec obstination malgré son appréhension, elle avait tiré sur la longe de l’animal. Elle lui avait fait traverser la courte distance entre les écuries et le domicile et l’avait obligé à monter les quelques marches menant à la galerie. Tout en luttant, elle pleurait de peur, de rage, sous les yeux d’Augustin plaqué contre le mur de la maison qui regardait, terrorisé, l’acharnement de sa mère sous la pluie et les éclairs. Quand enfin la mule se retrouva sur le plancher de la véranda, Rose-Marie s’effondra et une crise de rire la prit à la vue du spectacle, car toutes les autres bêtes avaient suivi, la vache et son veau, les poules et les canards. Elle pria et remercia le seigneur de l’épargner au sein de son exaspération.

*

Charles Lavau était reparti au milieu de la matinée pour sa plantation sur les bords du lac Pontchartrain. Marguerite s’était installée lascivement au centre des coussins de son hamac et se laissait bercer par la petite négresse, dernier cadeau de son amant. Elle entrait dans une douce léthargie qui comme souvent ouvrait la porte à la Loa Erzulie. Depuis qu’elle était enceinte, elle rêvait régulièrement d’Antoinette-Marie. Cela ne la surprenait pas, toutes deux attendaient pour l’hiver une fille, car elle savait que ce serait des filles qui étrangement se ressembleraient et qu’Erzulie avait décidé de lier. Son songe la mena sur les bords du fleuve sous une voûte limpide, tout comme celui qu’elle avait au-dessus d’elle. Elle pénétra dans l’allée de la plantation dans laquelle elle n’avait jamais mis les pieds, hormis lors de ses prémonitions. Elle se promena entre les arbres puis s’engagea dans le jardin d’agrément. Elle savait, elle sentait qu’elle ne se retrouvait pas là par hasard. Elle respira l’odeur des orangers et des citronniers, admira azalées et tulipiers emplis de fleurs nacrées. Elle s’arrêta devant un rosier chargé de fleurs rose pâle qui montaient à l’assaut d’une treille, elle se penchait pour humer leur parfum quand de la galerie de la demeure jaillit un hurlement. Le cri ascendant lui vrilla l’esprit. Elle suivit du regard le son qui s’élevait vers le ciel se couvrant de nuages noirs. Éblouie par leurs bordures d’or, sa tête se trouva envahie de scènes apocalyptiques. Un ouragan ! Cela la réveilla brusquement. « — Athénaïs ! Athénaïs ! Aide-moi à sortir de là, vite ! » La négrillonne qui comme sa maîtresse s’était endormie secoua son apathie afin d’assister la métisse. Il faisait beau, très chaud, aucun vent ne soufflait, rien ne laissait présager que dans quelques heures la cité allait subir un cyclone, mais depuis longtemps Marguerite savait qu’une catastrophe guettait la ville. Elle se chaussa, se hâta vers sa chambre, y empoigna ses quelques bijoux et les piastres d’or qu’elle possédait, elle rangea le tout dans les poches de son jupon. Pour ses autres biens précieux, argenterie, porcelaine, cristal, elle avait déjà effectué le nécessaire, ils étaient enfouis et lestés avec de grosses pierres sous le plancher. « — Athénaïs ! Dépêche-toi, prends mon coffret de nacre et viens ! » La petite fille se précipita. Elle saisit dans ses bras la boîte qui détenait les objets magiques de la prêtresse et pour rien au monde elle n’aurait désobéi à sa maîtresse tant elle en avait peur. Elle savait qu’elle était entrée au service de la reine du vaudou de la Nouvelle-Orléans, celle qui était devenue l’égale de Sanité Dédé, celle qui tenait des rassemblements sur la rive du lac Pontchartrain tout comme les anciens, sur les bords du fleuve Congo.

marguerite Darcantel

Dans les rues écrasées de chaleur, la petite Athénaïs trottait derrière sa maîtresse, se demandant ce qui avait bien pu la piquer. Pressée par le temps, Marguerite n’était vêtue que d’une robe de mousseline fleurie retenue par son fichu de linon blanc croisée sous les seins que la maternité rendait généreux. Elle réalisa sa tenue lorsqu’une boucle de son opulente chevelure vint chatouiller sa joue, elle constata qu’elle ne l’avait pas recouverte d’un tignon. Elle rejeta la gageure, de toute façon aucun Créole n’aurait osé émettre une quelconque remarque, ils avaient trop peur du sort que d’un regard la reine du vaudou aurait pu leur jeter. Et puis à cette heure et par cette canicule, les voies de la ville étaient désertes. Elles se dirigeaient vers la rue des remparts au bout de la rue d’Orléans. La rue de Bourgogne n’avait jamais paru aussi longue à la jeune femme, quand elle arriva devant la demeure de Madeleine Lamarche, elle frappa violemment à la porte. Les coups avaient attiré la maisonnée. Naïma qui vint lui ouvrir resta bouche bée à la vue de la prêtresse. « — Naïma, bouge-toi, préviens ta maîtresse…

— Que se passe-t-il, Naïma ?

— C’est la Darcantel ! Maîtresse !

— Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

— Madeleine, un ouragan arrive sur nous, protège tout ce que tu peux, le fleuve va tout envahir ! »

Laissant la maison en ébullition, car il n’était venu à l’idée de personne de mettre en doute les dires de la métisse, elle continua sa route à l’ombre des arbres ou des galeries bordant la rue de Bourgogne vers la rue Dauphine. Tout en se pressant, elle caressait son ventre et sentant la fatigue s’emparer d’elle, elle murmurait au nourrisson dans son giron. « — Petite, tu dois te faire légère, tu le sais, pour nous sauver tous, il faut que j’y parvienne. » Et comme si l’enfant avait compris, le ventre de la mère devint plus ténu. Elle accéléra le pas, Athénaïs sur les siens. Descendant la rue de Toulouse, Marguerite reconnut la nourrice des Maubeuge. « — Sara ! Sara ! Attends-moi ! » L’esclave se retourna surprise d’entendre son nom. « — Sara, aide-moi, Sara, il faut m’aider à aller chez tes maîtres, vite aide-moi ! » L’Africaine ne s’interrogea pas. Au sein de ses forêts ancestrales, la Mambo avait parole d’or. Elle lui prit le bras pour la soutenir, si la prêtresse demandait, elle n’avait pas besoin de savoir pourquoi. Arrivée devant la demeure des Maubeuge, Marguerite monta les marches du perron, Sara hésita, elle ne passait jamais par la porte principale. La prêtresse frappa à la porte.

Séraphin, qui somnolait dans le hall, sursauta, l’entrebâilla, à la vue de la métisse, la plantant là sans mot dire, il pivota sur les talons et courut chercher la gouvernante. À la demande de l’enfant, Josepha se traîna à l’entrée se demandant qui pouvait venir importuner ses maîtres par cette canicule, car bien sûr cet idiot de négrillon n’avait pu lui dire qui se présentait à la porte. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver sur le perron la prêtresse et la nourrice ! Ne pouvant passer son humeur sur la première, elle allait ouvrir la bouche pour remettre en place la deuxième, mais Marguerite l’arrêta. « — Josepha, nous n’avons pas le temps, appelle ta maîtresse, c’est urgent, vite c’est grave ! » La gouvernante ne se le fit pas répéter, si la Darcantel se situait là c’est que la raison s’avérait d’importance. Dans l’escalier descendait déjà madame de Maubeuge que la chaleur accablait et rendait irascible « — Qui est-ce, Josepha ? » La gouvernante s’effaça laissant apercevoir Marguerite qu’elle cachait à sa vue. « — Marguerite ? Mais que fais-tu là ? Qui y a-t-il ? » Si la métisse était là, c’est que la situation était des plus préoccupantes. « — Une tempête, madame, elle va tout broyer, inonder la ville. Nous devons nous y préparer ! Et très vite ! » Madame de Maubeuge éprouva un moment de scepticisme qu’un appel d’air faisant claquer une porte enleva. « — Abigaël ! Abigaël ! Ézéchiel ! » De partout arrivèrent les gens de maison que les cris de leur maîtresse alertèrent. « — Ézéchiel, pars au palais du gouverneur, chercher monsieur. Dis-lui de revenir au plus vite, un ouragan approche, s’il est dubitatif, dis-lui que Marguerite est là, il comprendra. Abigaël emmène Marguerite à l’étage, je vois à ses grimaces qu’elle a besoin de se reposer. Josepha, demande que l’on barre les contrevents, et fais monter tout ce que l’on peut. Allez, vite ! » Au même moment que madame de Maubeuge donnait des ordres, le ciel se couvrait. Des nuages noirs chassaient avec rapidité, tandis qu’une atmosphère brûlante où pas un souffle d’air ne se percevait pénétrait chacun. La puissance de la tempête fut alors ressentie bien qu’elle se situait à plusieurs centaines de milles de la ville. Elle provoquait la fuite des oiseaux par nuées dans un vacarme épouvantable. Les chiens aboyaient de folie, hurlaient à la mort. Pendant le trajet du marquis de Maubeuge pour rentrer chez lui, il commença à tomber une légère ondée.

Il n’eut pas le temps de demander plus d’explication. Un souffle terrible s’éleva et se mit à balayer violemment la pluie ainsi que le feuillage des arbres, tordant tout dans ses vigoureux tourbillons, et renversant, comme sous la poussée d’une décharge d’artillerie, tout ce qui lui faisait résistance. Le marquis se précipita, marteau en main, afin de clouer les contre vents, aidé des jumeaux Samson et Ézéchiel, pendant ce temps à l’intérieur madame de Maubeuge s’activait toujours faisant décrocher les tableaux et houspillant ses gens. Sous les ordres de la maîtresse de maison, chacun montait meubles et objets à l’étage.

Dans le quartier Marigny, les mulâtres s’étaient préparés, ainsi que toutes les demeures aux bords du fleuve qui croyaient en leurs sorcières. Le choc de la vision d’Antoinette-Marie, qui avait tant secoué Marguerite, avait, telle une toile d’araignée, ouvert un réseau télépathique. La maîtresse du vaudou avait partagé à la sortie de son rêve les scènes d’ouragan avec toutes les Mambos des plantations alentour. Créoles blancs et noirs, influencés pour les uns plus qu’ils ne le pensaient par les croyances africaines, avaient regardé les sens en alertes les premiers signes à venir. Quand la tempête noircit le ciel de sombres présages, chacun se mit en charge de protéger sa ou ses possessions. Bien leur en prit, car le vent qui balaya la région dans sa violence commença à emporter les toitures des maisons, les tuiles, les chevrons, les pièces de bois d’un fort poids. Tout fut soulevé comme des allumettes et vola de la même manière que des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Aucun être humain n’aurait pu à cet instant, se risquer dehors sans être enlevé lui aussi, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Dans la demeure de la rue d’Orléans, chacun entama ses prières tout en l’écoutant résister avec mille craquements et gémissements. La marquise s’était installée, à l’étage, dans son boudoir avec ses fils, la nourrice du dernier, Abigaël et Josepha. À la lueur d’un bougeoir, elle lisait la Bible à voix basse. Le marquis de son côté parcourait en tous sens l’intérieur avec ses gens et vérifiait que rien ne cédait. Tout à coup, faisant sursauter tous les habitants, un énorme bruit retentit. Un fracas étourdissant secoua l’alentour, indiquant qu’une lourde bâtisse venait de s’effondrer. Monsieur de Maubeuge se précipita, mais quand il ouvrit la porte de devant laissant pénétrer une masse venteuse, il lui fut impossible de sortir et de porter secours. L’obscurité malgré l’heure de la journée était telle que rien n’était visible. À la lueur d’un éclair, il ne put que constater l’état des rues, elles se révélaient impraticables, la pluie les avait transformées en torrents. S’y engager eût été aller au-devant d’une mort certaine, car les matériaux des habitations détruites sillonnaient l’air et n’autorisaient aucune issue. Il repoussa vers l’intérieur Samson et Ézéchiel qui l’avaient suivi.

Soudainement, le calme devint total, plus rien ne bougeait, plus aucun bruit ne se propageait. L’apaisement était brutal et angoissant. Quelques imprudents en profitèrent pour sortir de leur refuge, croyant la tourmente terminée. Ils ignoraient que c’était le centre du cyclone, son œil, qui passait sur la ville, et que la tempête allait rugir bientôt, plus dévastatrice et plus terrible. Quand monsieur de Maubeuge voulut faire de même, Marguerite, qui somnolait jusque-là sous les combles, apparut en haut de l’escalier. « — Non Monsieur, l’eau va monter maintenant et ceux qui seront dehors seront noyés, d’autant que l’ouragan va reprendre avec plus de force.

Nathalie marquise de Maubeuge

— Écoutez-la, mon ami, restez là, attendons encore, s’il vous plaît encore un peu. » Le marquis prêta l’oreille à sa femme, et tous sans dire un mot guettèrent les bruits, les sens en alerte ils étaient aux aguets. Les minutes s’écoulèrent, presque une heure, la tension était à son comble, les respirations étaient retenues de peur de rompre le silence. Un son tout d’abord étouffé devint perceptible, puis il enfla, ce fut alors un vrombissement assourdissant, ce n’était pas croyable, le fleuve se répandait dans la ville. L’eau dans la maison, passant sous les portes malgré les efforts de tous pour la repousser, pénétra. Très vite, elle monta aux chevilles, puis à mi-mollet. Madame de Maubeuge du haut de l’escalier remerciait dans son for intérieur la prêtresse, elle avait pu protéger son mobilier. Mais jusqu’où s’élèveraient les flots ? La fureur de l’air reprit avec plus d’intensité que jamais, venant du nord, il avait sauté du sud-ouest au nord-est, il acheva de renverser ce que la première bourrasque avait épargné. Les grondements du vent et du fleuve se renforcèrent, le fracas des bâtisses s’abîmant sur le sol ne fut même plus distingué. Des arbres énormes, déracinés par le cyclone, se précipitaient, catapultes gigantesques, à travers les rues, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons, quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive. Parfois dans une accalmie les cris des victimes arrivaient jusqu’à eux. La tourmente mit des heures à labourer la ville en tous sens. Le fleuve alla rejoindre le lac Pontchartrain. L’agglomération telle une île dépassait à peine au milieu de cette marée inattendue qui recouvrait le sud de la Louisiane. Du lac Pontchartrain à la baie de Barataria une mer artificielle était née du large cours d’eau. La nuit puis le jour s’écoulèrent apportant le répit qui laissa la population indemne sortir de leurs abris. La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. Beaucoup de maisons se révélaient atteintes gravement, une partie était absolument anéantie et les matériaux amoncelés, mélangés, broyés, formaient des tas informes, totalement inutilisables. Sur celles qui restaient encore debout, une bonne portion paraissait irréparable, tant elles étaient disloquées, brisées. Peu de toitures avaient été épargnées.

Monsieur de Maubeuge sortit, suivi des hommes de son habitation, pour aller apporter de l’aide. Il descendit de son perron et découvrit qu’il avait toujours de l’eau jusqu’au genou. Il regarda autour de lui explorant les alentours ce qui avait pu faire tant de bruit pendant la tempête en s’écroulant. Il n’eut pas longtemps à chercher. Du côté opposé de la rue, la résidence était détruite et les ruines, quoique debout en maint endroit, ne pourraient être utilisées ultérieurement. De la maison en torchis, il ne demeurait que quelques débris épars, ballottés encore par les derniers souffles de l’ouragan. Les deux filles cadettes, leur nourrice, et trois esclaves s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, dans les restes d’un gros arbre abattu et brisé. Cinq autres membres de la famille gisaient dans la vase, raides et froids comme des cadavres. Monsieur de Maubeuge, Samson et Ézéchiel se hâtèrent de les emporter près de l’âtre à l’intérieur de la demeure des Maubeuge et de les frictionner. Car après la canicule tous étaient frigorifiés, la cheminée dans la chambre de la marquise avait donc été mise en action. La scène qui suivit fut véritablement effrayante. Les premiers, le père et l’aînée des filles qui furent ranimés sortirent de leur léthargie dans un état de démence complète, et, s’échappant de leurs bras, voulurent se précipiter dans le feu. Le fils et un des esclaves, en revenant à la vie, eurent un éveil encore plus terrible. Leur face souillée, égarée, furieuse, était horrible à voir, et la lutte pour les sauver ressemblait à un combat tant ils résistaient. La dernière victime, l’épouse et la mère de ces malheureux ne se réveilla pas, et plusieurs heures de frictions ne purent pas seulement lui enlever la raideur cadavérique. L’asphyxie par l’eau ou la paralysie du sang par le froid avait été complète.

Dans toute la ville, des scènes similaires se produisaient, ceux qui avaient peu souffert aidaient à la hauteur des possibilités les autres.

*

Le temps était magnifique, le ciel affichait un bleu pur, et le soleil brillait sur la campagne ravagée. La maison avait bien tenu le coup, mais le jardin se révélait dévasté. Les branches qui restaient sur le tulipier d’en face étaient pliées en angle droit. L’un des citronniers était déraciné, deux des chênes de l’allée étaient comme broyés par une main géante.

Au petit matin, Antoinette-Marie s’était réveillée avec à son chevet Marie-Adélaïde, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier ainsi que Léa et Esther avec dans ses bras Nouria. Quand elle vit toutes ses femmes, elle comprit qu’elle avait eu une fois de plus une prémonition. Les vents étaient encore présents, mais bien moins intensément. Elles tirèrent les rideaux, ouvrirent les contrevents intérieurs et sortirent sur la véranda alors que le soleil venait à peine de se lever. Un cauchemar ! Tout le jardin était défiguré, et elles n’étaient pas au bout de leurs surprises. Elles n’avaient jamais rien vu de pareil. Le paysage se montrait méconnaissable. Les arbres n’avaient ni feuillage ni branches. L’un d’eux s’était écrasé contre la maison. Des centaines de feuilles jonchaient le sol de la galerie. Tout autour de la demeure, l’eau avait monté. « — Maîtresse, attention, la tempête va recommencer, c’est l’œil ! » Mama-Louisa était allée aux nouvelles, avait découvert le groupe imprudent sur la véranda de l’étage. À l’injonction de la gouvernante, elles retrouvèrent l’abri de la chambre, puis elles descendirent. En plus des prières murmurées par les femmes, de multiples bruits sinistres se firent à nouveau entendre ; ce ne furent que des grognements sourds, des hurlements lugubres et des craquements de bois. À sa surprise dans le petit salon éclairé par une lanterne, elle trouva son époux et tomba dans ses bras, soulagée, maintenant adviendrait ce qu’il pourrait.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

La journée s’écoula au milieu du tumulte de la tempête. Juan-Felipe raconta son voyage et son retour à son épouse. Antoinette-Marie apprit ainsi qu’elle détenait un invité venu de France, elle découvrit Jean-Baptiste. Avec stupeur, elle reconnut dans le malade agonisant au fond du lit de la chambre du baron de Thouais, le jeune homme qui l’accompagnait au piano-forte dans une autre vie lui semblait-il ? La première chose à laquelle elle songea, ce fut qu’elle n’avait pas chanté depuis. Elle se reprit devant l’incongruité de ses pensées, elle regarda Mama-Louisa. « — Tu crois que l’on peut le guérir ? Tu sais, c’est un ami, enfin une connaissance non plus que cela, enfin nous devons le guérir.

— Néora dit que cela se peut, mais après la tempête, il serait bon de demander de l’aide à Tati-Messi ou au docteur Marais. »

*

Un regard par les persiennes leur permit de se rendre compte de la situation à l’extérieur. Une vision de cauchemar, d’arbres tordus et déchiquetés, s’offrit à leur vue, mais cette fois-ci l’ouragan était bien reparti. L’eau se retira laissant à nouveau ses marques dans le sol comme le vent dans la végétation. Encore une fois tout était à refaire ou peu s’en fallait. La palmeraie avait gardé l’essentiel : ses habitants et ses animaux domestiques, quant à la terre, elle redeviendrait luxuriante, de cela tous en étaient assurés.  

Jean-Baptiste recouvra lentement la santé comme tout ce qui l’entourait. Il trouva sur place une nouvelle famille à défaut de retrouver son frère, car à la Nouvelle-Orléans personne n’en avait entendu parler. Peut-être n’était-il jamais arrivé sur ses rivages. Quand vint l’hiver, il était devenu le secrétaire de la plantation et tenait le registre de celle-ci aussi soigneusement que la maîtresse des lieux au préalable. Il apprit avec minutie son métier ainsi qu’à aimer son récent pays.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 48

L’arrivée de Jean-Baptiste. Juillet 1794.

Jean Baptiste Carbanac

L’arbre généalogique de la famille des Carbanac remontait bien avant l’arrivée des francs dans la Gaule romaine. Suspendu dans le vestibule de la demeure construite sous le règne des Valois et qui faisait face aux ruines du château fort laissé à l’abandon sur la colline qui dominait la vallée, en faisait foi. Cette famille faisait partie de cette noblesse de campagne qui vivait des revenus de ses territoires et dont peu de membres avaient mis les pieds à la cour hormis pendant les guerres. Le plus gros de leurs rapports, en dehors de quelques terres à blé, venait de l’élevage des bêtes à cornes ainsi que de différentes parts prises dans le négoce des îles par l’intermédiaire de la maison Lacourtade. Ces revenus leur avaient permis d’entretenir leurs biens situés sur les contreforts des Pyrénées ainsi que leur hôtel particulier à Bayonne. Ils avaient doté avantageusement leur fille aînée et envoyé étudier leurs deux fils à Bordeaux.

Jean-Baptiste avait donc partagé son temps entre le lycée dont il était pensionnaire et l’hôtel de Saige, où madame de Verthamon, compagne de sa mère aux ursulines, l’accueillait dans ses moments de liberté. Ses jeunes années avaient été heureuses, leur paroxysme avait été atteint avec le malentendu qui l’avait mis dans le lit de la comtesse de Fontenay de retour d’Espagne et de passage chez sa protectrice. Il avait par conséquent perdu son pucelage dans les plus beaux bras qui soient ceux de Jeanne Marie Ignace Thérésa Cabarrus. Ce fut vers eux qu’il se précipita quand peu de temps après sa vie tourna mal.

Il s’était, comme tous, intéressé aux philosophes et, donc, aux idées nouvelles qui menèrent à la révolution. Lorsqu’arriva Jean-Lambert Tallien à Bordeaux, dans les pas d’Ysabeau, Jean-Baptiste était rentré au manoir familial et détenait pour unique vue les Pyrénées. Il se languissait d’ennui, mais son père avait exigé qu’il y restât. Sa sœur avait suivi son époux dans les voix de l’émigration vers l’Espagne dès 1790, son frère fit de même deux ans plus tard vers les Caraïbes avec sa propre famille. Il était donc le seul de la fratrie auprès de ses parents au moment où le drame survint. Il se déroula au milieu de la matinée du lundi 3 mars 1794, tandis qu’il traînait son ennui sur le port de Bayonne. Il revint chez lui alors qu’une voiture, encadrée de gardes nationaux, emmenait son père et sa mère. Il allait se précipiter quand un voisin le retint. « – Non, ce n’est pas la solution ! vous iriez les rejoindre. Qu’y gagnerez-vous ? » L’homme avait raison, mais que pouvait-il faire ?Allez à Bordeaux, l’ordre devait venir de là. Une unique personne pouvait l’aider, comme elle en avait secouru tant d’autres. Térésa. Elle saurait quoi faire. À bride abattue, il sortit de la ville et s’enfonça dans la campagne puis dans les landes qui s’étendaient à perte de vue et qui ne semblaient plus finir. Sans s’arrêter, il creva son cheval, traversa la forêt de pins aux abords de Bordeaux. Un peu avant l’aube, il vit enfin le faubourg Saint-Seurin, il poussa jusqu’aux ruines romaines du Palais Gallien et y abandonna sa monture. À pied, il s’approcha de l’hôtel particulier de Térésa en logeant le jardin du roi. Sous les arbres, il attendit que la demeure s’éveille. Une heure après le lever du soleil un détachement de gardes nationaux vint chercher le proconsul. Sur le seuil de l’habitation, Tallien s’avança balayant les alentours du regard et monta dans la voiture qui s’arrêta devant lui. Le jeune homme, derrière lui, alla frapper violemment à la porte. Une femme massive l’ouvrit. À peine fut-elle entrebâillée que Jean-Baptiste la poussait et entrait. Ayant identifié la servante, il respira soulagé. « – Capucine, il faut que je voie ta maîtresse ! » La chambrière de Térésa mit un instant à reconnaître dans la silhouette crottée le jouvenceau qu’elle avait connu. « – À cette heure ?

— Oui, oui, c’est urgent ! »

En haut de l’escalier en déshabillé transparent, les cheveux défaits, la maîtresse de maison apparut. « — Que se passe-t-il Capucine ? Mon Dieu, Jean-Baptiste, que faites-vous ici ?

— Mes parents…, … Ils ont été arrêtés.

— Ah !… Capucine installe le dans ma garde-robe et qu’il n’en sorte pas tant que je ne serai pas revenue. »

Elle rentra deux heures plus tard, les nouvelles se révélaient mauvaises, l’ordre d’exécution avait déjà été signé, et cela depuis Paris. À l’heure qu’il était, le couple Carbanac avait dû être condamné à mort à Bayonne et leurs biens confisqués. C’était une nouvelle intervention de Bachenot, il voulait mettre la main sur les actions Lacourtade détenues par la famille Carbanac. Il avait réussi. C’était une histoire vénale, et elle n’avait rien pu y faire. 

Lors de cette visite impromptue à son amant, d’autant qu’elle était matinale, elle avait de même appris qu’il était sommé de retourner à Paris et qu’elle était conviée à l’accompagner. Les vents tournaient, Tallien faisait partie des individus capables de renverser Robespierre, du moins l’espérait-elle, il devait donc aller où se nichait le pouvoir, soit à l’Assemblée nationale. Avant cela, elle devait mettre Jean-Baptiste en sécurité et pour cela elle décida de le conduire aussitôt au château de Cadaujac où résidait madame de Verthamon.

Jean-Baptiste y resta peu. Le lendemain, il repartait dans l’autre sens avec John Madgrave qu’il ne connaissait pas. Il fut accueilli à l’hôtel Lacourtade par le petit groupe de réfugiés. James Wilkinson examina suspicieux le jeune homme, devant son désarroi évident, il abaissa les barrières de sa méfiance. Anne-Marie devina tout de suite ce qu’il ressentait, elle lui prit les mains et l’entraîna vers le fond de l’hôtel particulier. « — Venez donc, Bérangère va nous servir une boisson chaude. » Jean-Baptiste se laissa faire et découvrit la domestique face à ses fourneaux et dans un coin un vieillard. Il fit comme la jeune femme et s’assit à table. Ils furent rejoints par leurs comparses. Ils se présentèrent chacun à leur tour. John expliqua qu’à la nuit, ils devaient sortir, mais il ne devait pas s’inquiéter, au petit matin, ils seraient là. Le nouvel arrivant ne comprit pas tout et il ne se sentait pas le courage de tout suivre. Il se savait dans une sécurité relative, c’était déjà ça. Il acquiesça. Le soir venu, ses hôtes partis, il resta avec la servante dans la cuisine à attendre. Celle-ci lui expliqua l’objectif de cette sortie nocturne. Ils allaient retirer un enfant de l’orphelinat. Elle lui narra ce qu’elle connaissait des filiations de son maître, monsieur Lacourtade père, et de la fin dramatique de chacun des membres de sa famille dont le petit garçon était le dernier. L’inquiétude le rongeait, parce qu’il finit par réaliser que le sauvetage de l’enfant s’avérait dangereux et qu’ils pouvaient être tous arrêtés. Il commença à compter les heures, du moins le crut-il, car lorsqu’arrivèrent les trois libérateurs et le petit garçon ensommeillé dans les bras de la jeune femme, il sursauta. Il s’était endormi les bras croisés sur la table.

*

John Madgrave, James Wilkinson et Marie-Anne avaient donc décidé son départ pour l’Amérique. Jean-Baptiste n’avait pas eu son mot à dire, les arguments avancés par tous semblaient irréfutables. Il n’avait ni éléments ni courage pour contrecarrer leurs plans. Il leur était redevable de leur protection, il n’y avait personne sur son sol natal qui puisse l’aider. James Wilkinson s’était procuré la liste des personnes exécutées ses derniers jours dans la région, c’était chose facile, les listes étaient journalièrement placardées sur les murs de la ville. À la vue des noms de ses parents, il s’était effondré comme un enfant. Il ne lui restait plus qu’à partir, mais pour où ? Ses compagnons avaient décidé pour lui. De l’autre côté de l’Atlantique, il essayerait de retrouver son frère et sa famille. Il aurait pu passer en Espagne, rejoindre sa sœur aînée, mais il la connaissait peu, le couvent et son mariage n’avaient pas permis de tisser des liens fraternels. De plus, il ne s’était jamais entendu avec son beau-frère, ils se détestaient sans trop savoir pourquoi ; une animosité instinctive. De toute façon, tout seul il n’y serait pas arrivé. Son avenir était donc de l’autre côté de l’eau. Il partait sans fortune, ni argent, ni relation pour s’y établir, son futur semblait bien sombre, il ne lui restait plus qu’à faire confiance en ses étrangers et en la providence.

*

Jean Baptiste Carbanac

Leur départ ne s’était pas passé comme prévu. Les aléas de la politique entre la France et les États-Unis qui, officiellement, étaient en paix, avaient amené ces deux pays à se faire une guerre larvée, aussi dans le port de Bordeaux, il n’y avait plus de navire battant le pavillon étoilé. James Wilkinson et Jean-Baptiste avaient dû se rendre sur la côte et traverser la lande girondine jusqu’à un village du nom de Lacanau. Partis à la nuit par le faubourg Saint-Seurin, ils avaient pris la route de l’Ouest, ils avaient esquivé les villages de Saint-Médard, de Salaunes et Sainte-Hélène pour éviter toute curiosité. Au village de Lacanau, un maraîcher de leurs amis, contre monnaie trébuchante, les accompagna vers à la plage en contournant l’étang du même nom. Dans l’obscurité, ils auraient pu se perdre dans les marais alentour. Ayant traversé les dunes, ils abandonnèrent à leur guide leurs montures. Scrutant dans la nuit l’océan à la recherche du navire qui devait croiser au large et les embarquer. Ils l’attendirent puis ils firent un feu afin de signaler leur présence. Celui-ci ne se présenta pas comme prévu, ils durent se cacher tout le jour et renouveler l’opération qui cette fois-ci s’avéra plus fructueuse. Une lumière au loin leur répondit avant de voir la chaloupe s’échouer sur le rivage. Après vérification des identités, les marins et leur supérieur les laissèrent monter à bord. Le voyage fut assez court, cinq petites semaines, la saison était clémente pour parcourir l’immense étendue d’eau. Malgré cela, Jean-Baptiste découvrit les aléas de ce genre de périple, son estomac ne supporta ni les mouvements du navire ni la nourriture, il arriva au port de New York, destination du bâtiment qui les accueillait, fort affaibli. Il n’eut guère le temps de se remettre une semaine plus tard, ils remontaient sur un sloop pour Philadelphie plus au Sud. Le trajet jusqu’à l’embouchure du fleuve Delaware fut un martyr, pendant les deux jours qui constituèrent leur voyage, une tempête agita le voilier qui paraissait bien fragile au regard du néophyte qu’était Jean-Baptiste. À leur débarquement, James Wilkinson se demanda s’il n’allait pas laisser le jeune homme se rétablir pendant quelque temps chez des amis à lui à quelques lieux de là, mais celui-ci ne voulut rien entendre. Il était parti pour un pays qu’il n’avait pas choisi et dont il ne maîtrisait pas la langue et dans lequel il ne savait pas comment subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il se voyait sans avenir loin des siens, seul au monde, dans ce monde. Il n’était pas question qu’il quitte l’unique homme qu’il connaissait et en qui il avait mis toute sa confiance. Son espoir était d’atteindre la Louisiane et d’y retrouver son frère aîné. Il s’accrocha à l’Américain et essaya de cacher à quel point il était affaibli. Cette vulnérabilité était due à une affection qui le rongeait. Cela avait commencé par une oppression de la poitrine, ce fut tout d’abord une douleur légère accompagnée d’une sensation de fièvre. Il s’était senti languir, se ressentait fatigué continuellement, il avait des difficultés à reprendre son souffle. Il en était à ce stade-là à ce moment de leur expédition, aussi avait-il réussi à convaincre son protecteur que ce n’était que passager et que dans quelques jours, il n’y paraîtrait rien. Lui-même pensait avoir simplement mal vécu la traversée. Seulement le voyage à cheval qui menait jusqu’au bord de l’Ohio se révéla long et exténuant. James Wilkinson avait pris le commandement d’un bataillon avec lequel il rejoignait le général Wayne. Et celui-ci attendait ce renfort. Trois semaines à sillonner des plaines herbeuses au pic du soleil de l’été approchant, parcourir des forêts de conifères, gravir des montagnes, franchir des rivières à gué. Ce fut un enfer pour le jeune homme d’autant que la dernière semaine la pluie se mit à tomber sans discontinuer. Sa fatigue, de jour en jour, s’aggravait. Sa bouche fut tout d’abord remplie d’un goût de sel puis une fièvre étique, de la paume des mains aux joues, se déclara et ne le quitta plus. Sous le regard inquiet de James Wilkinson, il tenait tant bien que mal sur son cheval sans jamais se plaindre. Son inspiration était de plus en plus gênée et avant qu’ils ne soient parvenus à destination une toux sèche le s’empara de lui et ne l’abandonna plus, l’empêchant de prendre quelques repos. Ses voies respiratoires râlaient laissant sortir parfois des déchets sanguinolents qu’il cachait à tous. Il débarqua au fort Washington agonisant, et le chirurgien l’examina. À l’odeur de son haleine, le médecin diagnostiqua une phtisie avec une vomique aux poumons. James Wilkinson s’inquiéta à l’annonce, mais n’y connaissant rien demanda des éclaircissements. « — Y avait-il quelque chose à faire ? Ou devait-il s’attendre à la mort du garçon ». Le praticien ne lui donna que quelques jours à vivre. Sans trop y croire, il assura à son supérieur qu’il mettrait en œuvre tout son savoir.

Jean-Baptiste s’accrocha à la vie et les quelques jours se commuèrent en un peu plus de deux mois, mais alors qu’il semblait avoir repris le dessus, la fièvre et la toux se renouvelèrent avec force. Affligé de voir le jeune homme mourir loin des siens, James Wilkinson commençait à se décourager. Il se demandait comment l’envoyer à la Nouvelle-Orléans, l’agonisant étant sûr d’y recouvrer son frère, quand tel un ange du destin Juan-Felipe se retrouva prisonnier de sa garnison. Le commandant, à l’annonce de la nouvelle par son capitaine, décida de faire une pierre deux coups. Il se rendit à l’infirmerie dans laquelle Jean-Baptiste par la force des choses avait élu domicile. Il le découvrit somnolant sous l’effet d’un narcotique faible, il se racla la gorge pour lui signaler sa présence. Le jeune homme ouvrit avec difficulté les yeux, réalisant qui se trouvait là, il se força à s’éveiller complètement et se redressa sur le lit. « — Doucement Jean-Baptiste, allez-vous mieux aujourd’hui ? » Le malade sourit et mentit assurant de son mieux-être. Wilkinson, ému devant l’effort du mal-portant, culpabilisait déjà de sa proposition à venir, il reprit fataliste. « — Le hasard a amené la possibilité de vous faire convoyer jusqu’à la Nouvelle-Orléans, mais cela ne va pas être chose facile.

— Ce n’est pas grave, mais comment et par qui ?

— Il vient d’arriver au fort un homme avec une petite troupe qui doit impérativement se rediriger vers le Sud, seulement si vous voulez faire partie du voyage, je vais être obligé de vous imposer à lui et pour cela vous cacher dans l’embarcation que je vais lui fournir. C’est par le fleuve qu’il doit repartir et l’expédition va durer près d’un mois. Vous sentez-vous suffisamment fort pour tenter l’aventure ?

— Évidemment, il n’y a pas d’autres solutions. Je pressens bien que je suis un poids pour vous. J’ai conscience que, d’un jour à l’autre, vous allez avoir d’autres chats à fouetter. J’entends et je sais que la bataille approche, alors vous voyez bien il n’y a pas de question à se poser. Toutefois votre homme est-il un honnête homme ?

— De cela, vous n’avez nulle crainte à avoir, même avec ce stratagème. Je suis assuré qu’il vous amènera à bon port, d’autant que je connais sa famille et que ses supérieurs me sont redevables. Alors, n’ayez aucune peur. Je vais vous faire habiller le plus chaudement possible, car vous partirez au milieu de la nuit et je ferai préparer une besace avec des médicaments pour supporter le voyage. » 

*

En début d’après-midi avec l’accord tacite de James Wilkinson, le chirurgien vint interrompre une réunion militaire pour annoncer la mort de Jean-Baptiste. Il conseilla, dans la foulée, de l’enterrer le plus vite possible afin d’éviter toute contamination. Devant tous, Wilkinson acquiesça et demanda à un de ses subalternes, Nils, de prévenir le menuisier du village de telle sorte qu’il fournisse pour le soir même un cercueil et qu’il sollicite de l’aide pour l’ensevelir. Puis s’adressant au praticien, il réclama la venue de l’aumônier pour une prière pour le malheureux à défaut des derniers sacrements, il se joindrait à eux d’ici un court moment. Après le départ de l’homme, il abrégea la réunion.

James Wilkinson partit ensuite retrouver ses complices, tous des Kentuckiens, avec qui il avait mis au point la mystification. Le plan était le seul qui permettait à Jean-Baptiste de quitter le fort sans que cela éveille la curiosité. Sa maladie ne l’avait pas autorisé à créer de liens avec d’autres personnes, aussi nul ne poserait de question. Lorsqu’il rentra dans l’infirmerie, l’aumônier faisait le guet et le chirurgien lui expliquait comment préparer et prendre ses remèdes. Tout se déroulait comme prévu.

À la tombée du jour, la carriole avec le menuisier et son aide vint chercher le supposé cadavre du jeune homme. Ils l’installèrent, de leur mieux, dans le cercueil de planches rustiques, une fois chargé dans la voiture, ils repartirent, quittèrent le fort sous l’indifférence générale, tous étaient soulagés tant la peur de l’épidémie était grande. Ils traversèrent le village, ils ne croisèrent qu’un couple âgé, la femme se signa et son compagnon se découvrit. À cette heure, tous se barricadaient dans leurs masures. Ils dépassèrent le cimetière où le menuisier laissa son aide pour créer un semblant de tombe fraîche puis il attendit d’être loin pour faire sortir de sa boîte Jean-Baptiste. Celui-ci se surprenait, cette aventure l’amusait, nullement conscient que son indifférence au danger était due à la forte dose de laudanum ingurgité peu avant, afin d’éviter toutes douleurs et surtout d’empêcher les quintes de toux. Une fois installé au côté du conducteur, il s’enquit de savoir si celui-ci n’avait pas peur des Indiens. « — Bien sûr que si. Il faudrait être fou pour ne pas craindre ses sauvages. Mais ils ne s’approchaient pas aussi près du fort. Quant aux colons à cette heure pas un n’aurait l’idée de se promener dehors. » Jean-Baptiste ne tiqua pas quand l’homme lui répondit en français, trouvant cela naturel, il était vrai que tous s’adressaient à lui dans sa langue de façon plus ou moins fluide.

La nuit était entamée quand, comme prévu, ils tombèrent sur le canot amarré à la rive du fleuve ; il était long et large avec un fond peu profond. Il était sur un tiers recouvert de bâche, Jean-Baptiste devrait le moment voulu aller se cacher dessous. Le ciel était clair, ils patientèrent jusqu’au zénith de la lune, moment où le groupe de fuyards amorcerait sa pérégrination et où le menuisier laisserait seul Jean-Baptiste.

Avant de partir, son compagnon l’aida de son mieux à s’installer entre des barils de vivres, des armes et de la poudre. Une fois son sauveur disparu, l’attente commença pour le jeune homme, et avec elle vint l’inquiétude. Il écoutait tous les bruits nocturnes de la nature, imaginant le pire. Il sursautait au moindre craquement, il craignait que la barque ne fût découverte par d’autres, des Indiens par exemple, sa solitude avait chassé son insouciance. Le temps s’écoula sans qu’il puisse le mesurer, une heure, plusieurs, il n’aurait su l’estimer. Avec la nuit et l’humidité du fleuve, il se mit à avoir froid, à grelotter, malgré les épaisseurs de vêtements que l’on avait superposées sur son corps malade. Il ne riait plus de cette attention qu’il avait trouvée superflue. Tout à coup, il entendit une conversation pratiquée en sourdine, ce devait être la troupe. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Puis l’ordre de monter d’urgence dans le canot entraîna le mouvement de l’embarcation. Jean-Baptiste n’arrivait plus à dominer les tremblements de son corps, la fièvre amplifiée par la peur faisait tressauter ses membres tant et si bien que la bâche se souleva. — Mon Dieu qu’est-ce ? Mais qui êtes-vous ? » La bouche pâteuse et asséchée, il marmonna « — Je suis Jean-Baptiste Carbanac, c’est monsieur Wilkinson qui m’a permis d’accomplir ce voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans avec vous.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

— Il manquait plus que ça ! Mais devant le désarroi évident du clandestin, l’homme ajouta, ne vous inquiétez pas, je suis Juan-Felipe de Puerto-Valdez et je vous amènerai à bon port, je ne vous jetterai pas par-dessus bord. Reposez-vous, il semblerait que vous en ayez besoin. »

*

De tout temps et dans toutes contrées, les hommes s’étaient installés au bord de l’eau. Rives d’étangs, de lacs, de rivières, hébergeaient habitations et cultures humaines. Les fleuves Ohio et Mississippi ne faisaient pas exception. Cette considération inquiétait fortement Juan-Felipe, il scrutait les berges environnantes de peur d’y découvrir des agresseurs éventuels. Outre ses rives, le fleuve n’apparaissait pas exempt de dangers, courants, bancs de sable, débris de bois flottants à sa surface, morceaux isolés ou rassemblés de manière à former une espèce de radeau, arbre mort aux vigoureuses racines enterrées solidement dont le sommet dépouillé de ses branches dépassait les flots, ou des troncs que les mouvements fluviaux abaissaient et relevaient successivement. Le canot filait le plus souvent sans que ses passagers aient besoin de ramer, aussi tous se joignaient à leur capitan dans l’inspection du rivage. Ils avaient croisé deux villages shawnees sans déclencher plus de réactions qu’une observation suspicieuse de la part de ses habitants. À chaque fois, Juan-Felipe et Ignacio craignaient de voir arriver une troupe de guerriers menaçants, mais avec les événements entre tribus indiennes et l’armée des États-Unis, la plupart des campements s’étaient enfoncés dans la profondeur des forêts. Ils mirent plus d’une semaine pour atteindre le Mississippi, et quand ils traversèrent la jonction avec l’Ohio, ils commencèrent à respirer. Il leur fallut dépasser la rivière Yazoo pour apercevoir les premières habitations éparses de la colonie espagnole. De son côté, Jean-Baptiste, à son propre étonnement, semblait recouvrer la santé. Tout allait donc pour le mieux.

Ils prirent le temps de s’arrêter à Natchez afin d’effectuer un compte rendu de leur séjour dans le nord. Le maître de Concordia les accueillit tout aussi chaleureusement qu’à l’aller. Don Gayoso de Lemos fut toutefois contrarié du caractère mitigé de la réponse, mais il devrait bien s’en contenter. Le groupe reprit son voyage par le fleuve, laissant derrière eux leurs deux guides shawnees et refusant les chevaux qu’on leur proposait. Le courant s’avérait plus rapide que les bêtes et moins fatigant. De courbe en contre courbe, le large cours d’eau les emmenait vers le sud, ils s’enfonçaient dans l’été et dans la luxuriance nonchalante de la basse Louisiane. Jean-Baptiste appréciait cette douceur, il était enfin rassuré, il se portait mieux, le climat sans doute. Son comparse avec qui il avait fait plus ample connaissance au fil des conversations, lui avait garanti son aide pour rejoindre son frère et son hospitalité en attendant le moment des retrouvailles. Jean-Baptiste était d’autant plus confiant en l’avenir, qu’au détour d’une phrase, il avait découvert qu’il avait déjà fréquenté la femme de son bienfaiteur, qu’elle n’avait pas été sa surprise d’apprendre que son compagnon avait épousé Antoinette-Marie, la jeune fille qu’il accompagnait au piano chez sa protectrice, madame de Verthamon. Son univers s’éclaircissait.

Après avoir passé Bâton-Rouge où ils étaient restés trois jours afin de se reposer, la chaleur devint plus prégnante, oppressante, elle annonçait des orages. Cela inquiéta l’équipage de l’embarcation, il n’était pas bon de se trouver sur le fleuve quand le ciel se déchirait. Les quelques ondées qu’ils avaient subies n’étaient rien au regard des tourments du climat à venir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 47

Rencontres inattendues au Kentucky

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

Début juillet 1794.

Le soleil se levait à peine, les hommes baillaient, s’étiraient se délivrant des courbatures nocturnes. Au centre du campement, Ignacio déposa la cafetière de fer sur le feu pendant que le reste de la petite troupe vaquait aux préparatifs du départ. Un grondement enfla venant de loin, de l’Ouest, Juan-Felipe redressa la tête vers le ciel rosé cherchant les prémices d’un orage, brusquement le sol se mit à vibrer puis à trembler. Plus le bruit augmentait, plus la terre frémissait. Les hommes se regardèrent interrogativement. « — Qu’est-ce ? Un tremblement de terre ? » Chacun se campa sur ses jambes, puis un des guides indiens cria. « — Pliez tout ! Vite ! Montez sur la colline, nous allons nous faire piétiner. Ce qu’il prenait pour un tremblement de terre était un troupeau de bovins. Effectivement, au son de meuglements assourdissants, ils comprirent qu’ils avaient affaire à des bisons. Du haut de l’élévation qu’ils gravirent, ils aperçurent ce qu’ils n’avaient pu voir la veille ayant préparé leur bivouac à la tombée de la nuit ; la rivière Ohio coulant silencieusement et majestueusement. Ils furent surpris par la grandeur du fleuve, persuadés qu’ils étaient de la suprématie du Mississippi. En regardant autour d’eux avec étonnement et émerveillement, ils contemplèrent les vastes plaines, les magnifiques étendues qui se déroulaient à leurs pieds. Ils étaient parvenus à la vue d’une chaîne de montagnes impressionnante dressant ses pics jusque dans les nuages. Mais ce qui les fascina plus que tout ce fut la multitude de bisons qui avançait dans la prairie, il y en avait plus qu’ils n’avaient jamais constaté de bétail. Au milieu de la poussière de leurs déplacements, le nombre s’étendait, leur sembla-t-il, à l’infini. Au cœur de l’ensemble, Ignacio, le second du capitan de Puerto-Valdez fit remarquer un rassemblement d’hommes qui devait chasser et qui avait dû mettre en branle le troupeau en l’affolant. Très rapidement, ils comprirent qu’ils avaient affaire à un groupe d’Indiens Miami, du moins ce fut ce que leur guide, un Shawnee, leur affirma. Ne voulant pas éveiller des querelles belliqueuses, pour lesquelles ils n’auraient sûrement pas eu le dessus, Juan-Felipe ordonna de se replier sous les arbres. Le souvenir qu’il avait des Indiens de Floride dont il avait une cicatrice dans le dos lui imposait la méfiance. Ils savaient les Indiens en conflit avec les Américains et ne tenaient pas à ce que lui et ses hommes soient confondus avec eux. Ils s’éloignèrent avec précaution.

*

Deux mois auparavant, le groupe de cavaliers avait entrepris le voyage vers les forêts denses de l’Ouest américain, qui s’étendait aux abords des fleuves Mississippi et Ohio. Le peloton sous les ordres de Juan-Felipe se rendait à Fort Washington dans le nord du Kentucky, avec des ordres du baron de Carondelet. Il portait des messages à différentes factions postées à la Frontière. Devant le peu d’intérêt du Vice-roi d’Espagne aux mises en garde du gouverneur de Louisiane, le capitan de Puerto-Valdez avait été envoyé dans le dessein de détacher le nouvel État de l’Union, le Kentucky.

Juan-Felipe, Ignacio et trois soldats, deux Français et un Espagnol avaient remonté le fleuve Mississippi jusqu’au district de Natchez. Ils furent logés à Concordia, demeure du gouverneur de la région. Ce dernier les reçut à sa table avec affabilité, se renseignant sur leurs déplacements et les ennuis éventuels qu’ils avaient rencontrés, il prit des nouvelles de leur famille, de la Nouvelle-Orléans. Les cinq hommes connaissaient tous don Gayoso de Lemos, ils avaient tous servi sous ses ordres en Floride. Le repas fini, il invita Juan-Felipe à boire le café dans son bureau afin de compléter les instructions que celui-ci possédait. « — Je suppose que vous détenez les ordres du gouverneur. » Le capitan les lui tendit ainsi qu’une dépêche du marquis de Carondelet à son encontre.« — Oui, monsieur, et comme vous devez le savoir, j’ai aussi la lettre de mon épouse pour monsieur Wilkinson.

— Avez-vous déjà été amené à rencontrer notre homme ?

— Oui, chez don Almonester, mais je ne me rappelle guère de lui, car c’est le jour où j’ai fait la connaissance de ma femme.

— Ne vous inquiétez pas, lui se souviendra de vous, de cela, je ne doute pas. Pour le reste de votre parcours qui n’est pas le plus facile, je vous adjoins deux éclaireurs Shawnee en qui j’ai toute confiance d’autant que leurs familles séjournent dans mes terres. Vous savez que les Shawnee, Ottawa et Miami s’unissent et organisent des raids de représailles contre les colonies américaines. Ils sont de très bons alliés. Toutefois, faites attention à vous, et surtout soyez le plus discret possible. George Washington a envoyé un corps expéditionnaire pour y mettre fin. C’est d’ailleurs à cause de cela que Wilkinson se situe sur la frontière sous les ordres du général Anthony Wayne. »

*

Le lendemain, ils poursuivirent leur itinéraire, avaient continué à longer le Mississippi puis une partie du fleuve Ohio traversant de multiples confluents, forêts et prairies. Arrivés à l’approche de la rivière Licking, ils avaient pénétré dans une vaste étendue boisée parsemée de plaines, où ils avaient pris le temps de chasser devant l’abondant gibier de toutes sortes qu’ils rencontraient. Malgré leurs craintes, aucun Shawnee, Ottawa et Miami ne vinrent croiser leur chemin.

Après quelques jours de route, le groupe se présenta devant une masure appartenant à un Kentuckien qui devait aviser Wilkinson de leur présence. Mais il n’y avait plus ni homme ni bête que les cendres et les ruines d’une ferme, nulle trace de leur émissaire. Les Indiens avaient fait un raid et n’avaient rien laissé derrière leur passage. Juan-Felipe se trouvait dans l’expectative, ils ne pouvaient revenir en arrière, échouer si près du but n’était pas concevable. Ils devaient aller au fort où était affecté le destinataire de ses messages. Ils repartirent vers le Nord à l’embouchure de la rivière, site du poste de frontière. Après des détours pour éviter les quelques lieux encore habités, ils se trouvèrent face à un fort de rondins abritant un grand corps de force militaire au bord de l’Ohio. Ils étaient arrivés à destination, ils étaient devant Fort Washington nommé ainsi en l’honneur du président George Washington. C’était un vaste quadrilatère avec une palissade de deux étages et des tours situées à chaque coin. Juan-Felipe et ses hommes depuis le sous-bois examinaient le fortin accolé sur un côté d’un début de village. Il fourmillait d’une troupe armée et de civiles. Le capitan avait bien réfléchi, il avait spéculé le problème par tous les bouts, il ne voyait qu’une réponse aussi absurde qu’elle fut, se présenter et demander Wilkinson. Il avancerait une excuse familiale urgente, il ne mentirait guère et de toute façon il n’envisageait pas d’autres possibilités. Ils ne pouvaient faire demi-tour.

Le destin lui fournit une solution différente, tout à leur questionnement, alors qu’ils épiaient le poste frontalier, ils furent pris à revers par un groupe de volontaires. Ceux-ci chassaient aux abords et tombèrent sur les Louisianais par hasard. Les considérant pour des espions, voire pis des alliés des Indiens, ils les mirent en joue. Juan-Felipe et sa troupe n’opposèrent aucune résistance, cela aurait été inutile et se constituèrent prisonniers. Ils entrèrent donc dans le bastion les mains attachées derrière le dos et furent poussés jusqu’à la geôle du fort adossée aux remparts. L’ensemble d’hommes se retrouva cloîtré dans l’ombre d’épaisses grilles dans des cellules séparées, les blancs d’un côté et les deux Shawnee de l’autre. Juan-Felipe s’évertua à réclamer si l’un de leurs gardiens saisissait l’espagnol ou le français. Le groupe de miliciens le regardait perplexe sans le comprendre. C’est un des guides Shawnee qui les extirpa de l’impasse. Il traduisit, avec le peu de mots qu’il connaissait dans les deux langues, la demande du capitan. Un d’eux sortit de la prison et revint un instant plus tard avec un militaire, un gradé, apparemment. L’homme d’âge mûr les cheveux blancs, les yeux bleus pétillants de malice, intervint dans un français rocailleux et maladroit. « — Il semblerait, messieurs, que vous soyez dans le pétrin, lequel de vous est le chef de la bande ? » Juan-Felipe attira son attention d’un geste de la main. « — C’est moi monsieur, je suis le marquis de Puerto-Valdez. Je désire rencontrer votre supérieur, car il s’agit d’une méprise.

— Je vais l’informer de votre présence, Monsieur, tout du moins son subalterne, car notre général est en tournée pour plusieurs jours. Quant à savoir si c’est un malentendu, c’est à voir ! » Et sur cette intervention, il pivota sur les talons et ressortit sans rien ajouter. Juan-Felipe était contrarié. La situation n’était pas bonne. Suivant comment était perçue leur venue, cela pouvait être dangereux pour leur vie. La conjoncture du territoire s’avérait électrique, les guérillas indiennes mettaient à cran la population alentour. Dans sa tête, ses pensées se bousculaient. Comment allait-il expliquer leur présence ? De plus s’il était fouillé comment allaient être interprétés les différents documents qu’il détenait ? Pour ce qu’ils étaient évidemment, des propositions de séditions. Rien n’était en sa faveur.

James Wilkinson

Le reste de la journée s’écoula dans l’inquiétude avant que quatre militaires vinssent le chercher dans sa cellule. À la douceur des dernières lueurs du jour, entre ses geôliers, il traversa la cour. Elle paraissait bien plus grande qu’il ne l’avait remarqué en entrant dans l’enceinte. À ses murailles étaient adossés, outre la prison, magasins d’approvisionnement, baraquement pour la troupe, écuries sur lesquels courait le chemin de ronde avec force de gardes armés. L’état de guerre était évident. Face à la porte au fond de l’esplanade se trouvait sur toute la largeur un bâtiment à deux étages avec galeries. Juan-Felipe et ses gardiens se dirigeaient vers lui. Il hébergeait les bureaux de l’état-major et leurs logements. En haut des trois marches qui y menaient attendait le militaire gradé aux cheveux blancs et aux yeux moqueurs. Le prisonnier n’était pas rassuré, sa situation et celle de ses comparses allaient se jouer là. Ses gardes et leur supérieur le conduisirent jusqu’au cabinet de travail du commandant par intérim, à l’étage. Le gradé frappa. Une voix répliqua en français. « — Entrez Nils. » Le gradé qui répondait à ce nom ouvrit la porte et fit pénétrer Juan-Felipe, laissant ses quatre gardiens sur le palier. La pièce était peu éclairée et en contre-jour devant la porte-fenêtre se dessinait de dos la silhouette du brigadier général du fort. Sans se retourner, il s’adressa au prisonnier. « — Marquis de Puerto-Valdez ?

— Oui, c’est cela même.

— Vous êtes bien loin de la Nouvelle-Orléans ! Vous pouvez nous laisser, capitaine Nils. Je vous appellerai lorsque j’aurai fini mon entretien. Donc, don de Puerto-Valdez, qu’est-ce qui vous emmène dans nos profondes contrées si éloignées du Mississippi ?

— Je me dirige avec mes hommes au Canada, je comptais prendre des nouvelles d’un ami de ma femme sur ma route.

— Et comment va mademoiselle Cambes-Sadirac ? Enfin la marquésa de Puerto-Valdez pour être plus exacte ? Le prisonnier demeura décontenancé par la remarque, qui était cet individu aussi bien renseigné ? » Son interlocuteur poursuivit. « — Excusez-moi de ce petit jeu, je me présente, je suis celui que vous cherchez, James Wilkinson. » Il se retourna, Juan-Felipe respira, certes, il reconnaissait l’homme qui l’avait intrigué plus d’un an auparavant au bal d’intronisation du gouverneur Carondelet. « — Je suppose que c’est votre gouverneur qui vous envoie ou don Gayoso de Lemos, voire les deux. Et pour que vous soyez venu jusqu’à moi c’est urgent ?

— Effectivement monsieur. Je devais prendre contact avec un dénommé Blummer, mais arrivé à sa ferme ce n’était que ruines. » En même temps qu’il parlait, de sa veste, il sortit les documents qui lui étaient destinés et les lui tendit. Wilkinson ouvrit la première lettre, Juan-Felipe remarqua qu’il avait privilégié celle d’Antoinette-Marie. « — Blummer, oui, il a été, lui et sa famille, massacré par un groupe de Miami. C’est fort triste, c’était un homme bon. La région est ravagée par la résistance que nous opposent ces sauvages, c’est miraculeux que vous soyez passé au travers. » Il reprit sa lecture, ayant fini la première qui l’avait visiblement contrarié, il décacheta la deuxième et la parcourut. « — Je n’apprécie pas qu’ils aient mêlé votre épouse à nos histoires, non pas que je n’aie pas confiance en elle. Sa lettre prouve que j’aurais eu tort si tel avait été le cas, mais cela n’était pas utile de la perturber avec nos spéculations de pouvoir et de guerres souterraines. Excusez-moi, je ne vous ai pas proposé de chaise, asseyez-vous donc. » Il s’installa lui-même à son bureau et poursuivit l’entretien. « — Je vais vous préparer un billet avec lequel vous repartirez. La réponse ne conviendra qu’à moitié à vos supérieurs, car je pense que la reprise de ce projet est maintenant devenue obsolète. Pour votre retour, il va falloir changer notre fusil d’épaule, je ne peux vous faire sortir de prison sans explication. Notre milice, constituée des habitants de la région, ne comprendrait pas, pas plus que le général Wayne à son retour. Avec le capitaine Nils, en qui j’ai confiance, nous allons vous faire évader, au milieu de la nuit. Pour l’instant, je dois interrompre notre tête-à-tête, les hommes de troupe qui vous ont amené vont finir par se poser des questions. La procédure est inhabituelle et ils vont parler et extrapoler et je ne peux me le permettre. Préparez vos compagnons à cette échappée. »

*

La lune se situait à son zénith au milieu d’une myriade d’étoiles quand le capitaine Nils pénétra dans la prison qui ne détenait que Juan-Felipe et ses hommes. Ce n’était pas une nuit pour s’évader, mais ils n’avaient pas le choix. Il traînait le corps du gardien qu’il avait lui-même assommé afin de ne pas l’incriminer. Il ouvrit les portes, leur fit signe de garder le silence et de le suivre. Il vérifia par l’entrebâillement que le passage était libre. Collés au mur, les hommes se faufilèrent jusqu’à l’angle du bâtiment au niveau duquel montait l’escalier vers le chemin de ronde. C’était un changement de garde. Le capitaine Nils les précéda, sur la muraille était attachée une corde pour redescendre de l’autre côté. Leur sauveur chuchota à Juan-Felipe, tout en lui glissant le pli de Wilkinson, de suivre l’individu qui les attendait au bas. Depuis l’ombre de la galerie, James Wilkinson observait le bon déroulement des opérations.

Au bas de la palissade, un jeune métis aux allures de coureur des bois leur fit signe et leur indiqua le chemin. Ils lui emboîtèrent le pas dans le sous-bois afin d’être rapidement hors de vue. Le seul son, qu’ils entendaient, était le battement de leur cœur. Arrivé hors d’atteinte, leur guide les entraîna dans la forêt puis jusqu’au fleuve par un méandre de sente. Au petit matin, sur la rive de l’Ohio, les attendait un large canot pouvant contenir une dizaine d’hommes. « — Mais où se trouvent nos chevaux ? » Interrogea Ignacio. « — Pas pouvoir les sortir du fort et monsieur Nils dire que vous allez plus vite en bateau.

— Il n’a pas tort, Ignacio, nous mettrons deux fois moins de temps pour rentrer.

— Monsieur Nils, déposer vos fusils et nourritures dedans, adieu. »

La phrase à peine finie, le métis disparut dans la forêt, laissant décontenancé le groupe. Juan-Felipe réagit. « — Vite, grimpez dans l’embarcation cela ne me dit rien qui vaille. » Ils sautèrent dans le canot, le dernier monté le poussa avec sa rame dans le courant du fleuve. Il fila. Tout à coup sous les bâches qui couvraient l’avant quelque chose se mit à bouger. Juan-Felipe souleva suspicieux celles-ci et resta abasourdi. Se cachait dessous un jeune homme grelottant, de froid ou de fièvre, installé au fond.

*

Pendant ce temps, l’armée du général Anthony Wayne marchait vers le Nord, il était parti de Greenville dans l’Ohio, avec deux mille hommes et mille cinq cents volontaires à cheval. Après plusieurs attaques des États-Uniens, le chef indien « Little Turtle » conseilla de faire la paix, mais son avis fut rejeté.

Jean Baptiste Carbanac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 45

L’arrivée de Monsieur de Saint Ambroise, mai 1794

Jacques-Henri Bachenot

Monsieur de Saint Ambroise descendit du trois-mâts « la rose d’Ispahan ». Il épousseta d’une pichenette une poussière sur son revers de veste. L’individu d’une trentaine d’années était élégant, tels les Anglais, il affichait les culottes rentrées dans des bottes cavalières et la veste redingote à doubles collets, mais en lui tout respirait le Français. Il était bel homme, et faisait se retourner les femmes. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait dû quitter la France en catimini. La prospérité de la capitale du Sud, miroir aux alouettes pour des gens sansattache, et qui fascinait la gent masculine croyant la fortune à portée de la main, dans le sourire d’une quarteronne ou le bagou d’un contrebandier, était pour monsieur de Saint-Ambroise le pays de tous les possibles, car s’il était solitaire et sans lien, il n’était pas sans richesse. Il n’était pas parti les mains vides. Titres de propriété, louis d’or et plusieurs pierres précieuses plus faciles à transporter que l’or, certaines encore serties dans leurs montures, remplissaient les sacoches qui lui avaient servi de seuls bagages. Son navire ayant dû quitter avec un peu de précipitation les côtes françaises, ses cales pour ainsi dire vides, son capitaine avait décidé de faire escale à Liverpool pour les renflouer. Monsieur de Saint-Ambroise en avait profité, pour se procurer une garde-robe qu’il n’avait pu emporter dans son empressement, et pour convertir une partie de ses fonds en lettres de change. Si le résultat de la transformation de ses différents biens était quelque peu éloigné de leur valeur réelle, il avait fait une très bonne affaire et était parti pour l’exil en homme fortuné.

L’individu avait mis le pied sur la grande levée, il sentait encore dans ses jambes le tangage des deux mois de voyage. La digue, qui s’étendait maintenant sur plus d’une lieue, protégeait la cité des débordements du fleuve. Elle avait été tassée puis consolidée par des dizaines d’esclaves avec l’apport d’une couche épaisse de coquilla­ges, que le lac Pontchartrain fournissait en abondance. Ce qui retenait surtout l’attention de Monsieur de Saint-Ambroise, c’était la place d’armes avec son église en son centre, grouillante d’une foule multicolore, riante, bien que besogneuse. Un passager ayant réalisé la traversée avec lui depuis l’Angleterre, Jonathan Marie de Crécy, un fils de planteur en recherche d’épouse fortunée, affirmait que toute la richesse de la colonie aboutissait là avant de voyager vers l’Europe, et qu’elle fructifiait dans les hôtels aux balcons de fer forgé et aux jardins luxuriants. Il ne savait pas encore à quoi il allait s’employer pour faire croître son pécule, mais il sentait bien qu’il fût parvenu au bon endroit et au bon moment, car tout semblait possible. Pour commencer, il allait s’installer à l’auberge de “ la clef d’or “, son compagnon de périple, la lui avait indiquée comme la meilleure de la cité. Il parcourut le port, et comme tout étranger arrivant. Il fut happé par le spectacle de tous les produits moissonnés au long du cours sinueux du Mississippi qui s’amoncelaient en montagne en attendant d’être chargés par une multitude servile sur une flotte variée et nombreuse amarrée face à la ville. Monsieur de Saint-Ambroise percevait qu’il se situait dans un Nouveau Monde, dans un lieu où il pouvait bâtir sa fortune, il était ivre de rêves. Il allait balayer son passé et respirer enfin à pleins poumons. Il examina sur le débarcadère, encombré de charrettes guidées par des esclaves de confiance, l’entassement pêle-mêle des balles de coton, des pains d’indigo, de la mélasse et du sucre, des farines de blé et de froment, des barils de bœuf séché, des tonneaux de porc salé et des saumons de plomb du Missouri, des boucans de tabac, des ballots de peaux de castors, d’ours, de chevreuil. Son esprit fourmillait de centaines d’idées devant toutes ses cargaisons, le négoce semblait être le domaine de prédilection pour s’enrichir, il ne l’avait jamais vraiment pratiqué, mais il se sentait les qualités adéquates. Passé les quais, il longea les biens nommées “Pirates Allées “, dont les commerces ouverts sur la place d’armes et les rues avoisinantes proposaient aux promeneurs maintes marchandises officiellement ou officieusement mises en vente. 

Une fois s’être assuré d’être confortablement installé dans l’hôtellerie recommandée, il décida de partir à la découverte de la ville. Il alla parcourir les rues de Bour­bon, de Toulouse et Saint-Pierre, il s’y persuada aisément de la puissance et de la richesse du Sud et de son avenir fructueux. Il y avait une multitude de boutiques, d’auberges et de cabarets ouverts, au long des rues se coupant à angle droit, tracées sur l’antique plan de Leblond de la Tour, ingénieur du roi.

Au cours de sa promenade, il se rendit à l’hôtel du gouverneur pour aller se déclarer comme émigrant. Don de las Casas l’accueillit. Celui-ci recevait tout arrivant qui paraissait suspect et ce monsieur de Saint-Ambroise débarqué seul et semblant prospère avait attiré l’attention de la douane et de quelques espions en planque sur les quais. Le dossier, ouvert devant lui, intriguait le secrétaire du gouverneur d’autant qu’il ne contenait qu’une unique feuille avec très peu d’informations. À son entrée, aimablement il lui proposa un fauteuil restant lui-même à son bureau. Il engagea, ce qu’il présenta comme une pratique ordinaire, son interrogatoire, le questionné avait très bien compris de quoi il retournait. « — Monsieur de Saint Ambroise, pouvez-vous détailler votre identité ?

— Je suis Gaston Guillaume de Saint-Ambroise, fils de Jean Grégoire de Saint-Ambroise et d’Estebenne Bernardine de Montlozon, je suis le cadet. Ma famille provient de Saint-Laurent-Du-Médoc, dans le sud-ouest de la France, nous y détenions des terres.

Jacques Henri Bachenot

— Nous accueillons quelques familles du Sud-ouest installées parmi nous, peut-être en connaissez-vous.

— Cela est possible, bien que je n’aie pas entendu dire dans mon entourage que nous ayons eu des relations émigrées vers l’Amérique, mais par les temps qui courent qui sait ? De plus les derniers temps, mon père était gravement malade et notre demeure fort isolée de tout, les nouvelles arrivaient rarement jusqu’à nous. Du reste, j’ai passé une grande partie de ma vie dans la région de Paris dans la famille de ma mère.

— Oui, évidemment, on a toujours tendance à penser que parce que quelqu’un vient d’une région qu’il y connaît tout le monde, c’est oublié l’étendue des pays. Détenez-vous encore de la famille ?

— Non, les événements m’ont privé de tous ses membres. J’ai moi-même échappé au pire. C’est pour moi un nouveau départ.

— Oui, bien sûr, les temps s’avèrent difficiles. Avez-vous décidé où vous allez vous installer ?

— À vrai dire, oui. Mais pour cela, j’ai besoin d’aide ou plus exactement de conseils. Connaissez-vous un homme d’affaires, un banquier, qui pourrait me guider dans mes placements et me proposer une maison à acquérir, car je souhaiterai m’établir dans la ville ?

— Je puis vous écrire une lettre d’introduction pour monsieur Bevenot de Haussois ou monsieur Poydras de Lalande, le premier est notaire et le deuxième est banquier.

— Je vous en remercie, je vous serais très obligé. »

Don de las Casas continua cet échange qui se voulait cordial, mais plus il se poursuivait plus il devenait méfiant. Quelque chose se révélait bancal dans l’histoire et dans le ton trop aimable de l’homme qui se racontait trop facilement, mais il n’arrivait pas à déceler ce qui le gênait. N’ayant rien à reprocher à monsieur de Saint Ambroise et gardant sa défiance par-devers lui, il clôtura l’entretien.  

*

Deux jours plus tard, monsieur de Saint-Ambroise se rendit chez monsieur Poydras de Lalande, il s’était prononcé de rencontrer le banquier. Il avait pris sa décision suite aux conseils de Louis Adam de Crécy dont il avait fait la connaissance par l’intermédiaire de son cadet au milieu des habitués du café Maspero. Si les frères de Crécy se ressemblaient physiquement, le plus jeune respirait l’honnêteté et la simplicité du terrien, son aîné lui était son opposé. Inverti de toute évidence, imbu de lui-même et transpirant la duplicité, de Saint-Ambroise saisit vite ce qu’il pouvait retirer de cette amitié en train de germer. Dès son introduction, il avait compris qu’il avait séduit le créole, et de cela il savait s’en servir. Le louisianais lui avait expliqué que c’était le lieu où tout se discutait, se négociait, se bâtissait. Il y avait repéré bourgeois, aristocrates, négociants, planteurs, français ou Espagnols pour la plupart et quelques personnages louches à la nationalité incertaine. Présenté par les deux frères, il avait engagé la conversation avec les uns puis avec les autres, et le banquier par tous était reconnu comme un aventurier, poète à ses heures, philanthrope, et un banquier de bonne réputation. Il avait appris qu’il avait commercé dans le territoire des Arkansas, à Bâton-Rouge, à Natchitoches, à Nacogdoches, à Natchez, à Opelousas, dans la vallée de la rivière Ouachita et jusqu’à Saint-Louis au bord du Mississippi. Il avait fait fortune et acquis des biens, notamment des plantations dans la paroisse de Pointe-Coupée, et des propriétés à la Nouvelle-Orléans. Il avait trouvé ceci de bons augures pour son propre avenir. 

*

Sur son bristol, monsieur de Saint-Ambroise avait quémandé une audience afin de ranger en lieu sûr ses biens et être conseillé dans des placements. Monsieur Poydras de Lalande attendait donc le solliciteur dans son hôtel rue du Maine. Il avait obtenu du secrétaire du gouverneur une lettre d’introduction dans laquelle transpirait une mise en garde. Quoiqu’il ait deux secrétaires en qui il ait toute confiance, il recevait toujours les clients à leur premier rendez-vous. À l’heure dite, monsieur de Saint-Ambroise se présenta. Le banquier l’invita à s’asseoir et commanda à son majordome de quoi se désaltérer. Tout en se souriant, ils se mesuraient. Monsieur Poydras de Lalande, la cinquantaine, d’une élégance sobre jugeait l’individu devant lui comme devant plaire aux femmes et au premier abord sympathique, mais en homme d’expérience, il ne relâchât pas sa vigilance. Il se méfiait des hommes au même titre que les femmes détenant trop de séduction évidente. Il entama l’entretien et après quelques banalités utilisées comme entrée en matière, il s’engagea dans le vif du sujet. « — Monsieur de Saint-Ambroise, quel service ma maison peut-elle vous rendre ? »

Le solliciteur avait de son côté compris qu’il ne devait pas découvrir toutes ses cartes tant que son interlocuteur ne lui faisait pas totalement confiance. « — Et bien, Monsieur, en fait plusieurs, tout d’abord de mon exil forcé, j’ai pu sauver quelques biens et notamment des bijoux de famille. Je ne veux pas pour l’instant m’en séparer et si tel venait à en être le cas, j’aimerais les faire dessertir avant de m’en dessaisir, car je ne pourrai les revoir porté par une autre… Ce sont ceux de ma mère et de mes sœurs, vous comprenez… elles sont toutes quatre mortes sur la guillotine… Pourriez-vous les mettre dans votre coffre ? » De la sacoche qu’il avait amenée, il retira plusieurs bijoux rivières, pendants, bracelets ou bagues, il y en avait sur la table pour une fortune. Le banquier n’en montra rien, mais fut extrêmement surpris. « — Je vais tout d’abord vous en faire faire un inventaire par mon secrétaire, si vous n’y voyez pas de problème.

— Faites donc ! »

Le subalterne vint et prit en note la liste époustouflante des valeurs. Il y détenait neuf rivières de pierres précieuses rubis émeraude ou diamants avec pendants et un à plusieurs bracelets assortis. À cette liste, il fallait rajouter deux colliers de belles perles, plusieurs bijoux de pierres semi-précieuses, quelques broches et une myriade de bagues parmi lesquelles trois solitaires dont un orné de rubis ». L’inventaire établi, le banquier se tourna vers un coffre-fort en lames d’acier réunies avec d’imposants rivets, meuble impressionnant que monsieur de Saint-Ambroise avait remarqué en entrant dans la pièce. Il n’aurait pu procéder différemment, il se trouvait aussi haut et large qu’une petite armoire à deux battants. Le financier l’ouvrit à l’aide de deux grosses clefs et fit pivoter ses lourdes portes dégageant au regard une série de tiroirs. Dans l’un d’eux, il posa la sacoche servant d’écrin à cette fortune. Ayant refermé consciencieusement le meuble, il rassura le dépositaire, outre qu’il conservait les clefs, la banque était gardée jour et nuit. « — Puis-je autre chose pour vous ?

— En fait, oui. Sauriez-vous s’il y a une maison où un appartement dans la ville que je pourrai acquérir, car l’auberge, où je loge, est des plus convenables, mais on ne s’y sent pas chez soi.

— Je comprends bien, je vais voir ce que je peux faire et vous tiens informé.

— Je vais donc me retirer et attendre de vos nouvelles. »

Les deux hommes se saluèrent.

Monsieur de Saint-Ambroise sur le chemin du retour qu’il effectuait dans une chaise à porteurs, se félicitait de la tournure des événements. Il avait été plus simple qu’il ne le pensait de cacher son identité, car pendant le voyage, il avait substitué son nom comme on change de chemise. Jacques-Henri Bachenot avait trouvé plus sûr de prendre celui d’une de ses dernières victimes, qu’il savait sans famille, pour commencer une nouvelle vie. Il avait tellement vu de profiteurs dans cette révolution qui spoliaient les nantis, les aristocrates, pour ni plus ni moins les remplacer qu’il s’était convaincu d’en faire de même. Son éducation complétée au journal de Panckoucke et dont la fille du rédacteur, Thérèse-Charlotte, avait policé les façons, lui avait permis de copier Jean Lambert Tallien et surtout Robespierre pour leurs allures leurs manières d’être qui se rapprochaient de celle des nobles qu’ils pourchassaient. Devenu de Saint-Ambroise, il supposait avoir floué son interlocuteur. Celui-ci n’était pas dupe, ce qu’il venait de mettre au coffre ressemblait, à s’y méprendre, à du recèle, aussi il comptait bien avoir l’œil sur lui. Son nouveau client à peine parti, il se rendit au palais du gouverneur, il tenait à avoir une conversation discrète avec Don de las Casas en qui il avait confiance.

*

Inconscient de tout ça, il se fit descendre dans la rue de Toulouse pour effectuer quelques pas. À pied, il se rendrait chez Maspero, il y retrouverait sûrement de Crécy. Plongé dans ses pensées, il s’apprêtait à traverser la rue de Chartres quand le cri d’une mulâtresse lui fit lever la tête lui permettant ainsi d’éviter de justesse un landau. Ce qui arrêta un battement de son cœur, ce ne fut pas le risque de l’accident, ce fut la femme qui dans la voiture se retourna pour vérifier s’il n’avait rien. Elle ne ressemblait pas à son fantôme, mais c’était tout comme, un instant il avait cru la voir. Qui était-elle, ici, si loin de son passé ?

Chapitre 46

L’incendie des squatters

Rose-Marie Bordenave

Maintenant par la main son petit garçon, aidée par Georges Tremblay, Rose-Marie descendit du canoë. Face à elle, Antonin se tenait fièrement devant ce qui allait devenir désormais leur maison. Une pente douce y menait, prolongée par les terres agricoles dégagées. L’habitation, qui à ses yeux ressemblait à une cabane améliorée de quatre pièces, s’élevait sur des pilotis au sommet d’une butte dominant le bras de la rivière. Elle était entourée d’une profonde véranda couverte d’un toit incliné. La jeune femme retenait ses larmes, elle ne voulait pas blesser son Antonin qui avait réalisé tout ce qu’il pouvait pour leur donner un foyer. Dès l’enfance, elle avait servi dans une des plus grandes familles bordelaises. Elle était passée d’hôtels particuliers en châteaux et voilà qu’elle se retrouvait au fin fond d’une forêt vierge encerclée de sauvages, avec ses premiers voisins à deux bonnes heures de navigation si ce n’était plus. Pour atteindre sa maison, il devait faire attention aux serpents, araignées et autres insectes venimeux, sans oublier le risque de rencontrer un alligator, un ours ou une panthère. Elle serrait ses poings. Elle grimaça un sourire à son époux et suivit le court chemin qui la séparait de la rivière à l’escalier qui montait à la demeure. Elle avait été bâtie avec les cyprès alentour et avec l’aide des Acadiens et cela avait commencé deux mois auparavant. 

*

À peine arrivé à la palmeraie, Antonin détenant le titre de sa concession, Georges Tremblay l’avait conduit sur les lieux. Ils emmenèrent Mathieu Lamotte, un des surveillants, et un esclave bien bâti, Josué en qui l’ancien contremaître avait toute confiance.

Le haut du bayou Lafourche avait été colonisé dès le début du siècle précédent. Français et Espagnols y avaient construit des plantations dont les demeures à deux étages commençaient à imposer leurs profondes galeries, leurs toits pentus mansardés devant des champs s’enfonçant à l’horizon à perte de vue. Après avoir passé le bourg d’Ascension, ils longèrent plusieurs habitations de diverses tailles pour la plupart acadiennes où le coton poussait à la sueur du labeur des nègres courbés sur certaines d’entre elles. Pour la famille Bourdel, il fallait aller plus loin pénétrer dans les forêts de cyprès et de chênes, où des marais étaient dessinés sur la carte fournie par monsieur D’Estournelles.

Ils s’étaient arrêtés tout d’abord à la plantation Breaux, le maître de maison, Honoré Breaux, les accueillit avec cordialité et enthousiasme. Il insista pour qu’ils logeassent ce soir-là dans sa demeure, peu de personnes passaient par chez eux aussi ils souhaitaient entendre des nouvelles. Ils se sentir obligé d’accepter devant la pressante invitation. Antonin profita donc de la chaleur du foyer acadien, il fut diverti par la nombreuse famille au sein de laquelle Marguerite essayait d’imposer le calme et de mettre bon ordre. Du plus grand au plus petit, ils l’assaillirent de questions, ils voulurent tout savoir sur lui, cela amusa le Français, que cette humeur positive réchauffait. Il raconta sa vie au bord de la Garonne, la ville de Bordeaux, il garda sous silence les drames qui l’avait mené jusque-là. Contrastant avec l’agitation bruyante des enfants, un garçon silencieux intrigua Antonin, un parent apparemment, dont le côté taciturne ne paraissait gêner personne. Vêtu comme un homme des bois, au physique sombre, les traits racés, il s’avéra être l’un des neveux de la famille dont la mère indienne donnait à son sang la fierté de son peuple. Repartant dans les profondeurs des marais pour chasser et pêcher dès le lendemain, son oncle proposa qu’il leur servît d’éclaireur, car il n’avait pas son pareil pour se retrouver dans les bayous. L’accord fut scellé avec le minimum de mot pour le métis. La soirée s’écoula en anecdotes des uns et des autres.

Antonin Bourdel

Le ciel devenait rose sous l’effet des premiers rayons lorsque le groupe d’individus poussa sur le bayou le canoë et à coups de rames vigoureux, le fit filer vers l’obscur mur de la forêt. Les champs ordonnancés, puis la steppe uniforme cédèrent la place au labyrinthe des bayous et à sa végétation dense et luxuriante. Ils glissèrent sur l’onde opaque au milieu des genoux des cyprès. Le feuillage des arbres immenses s’étendit et se referma comme une nef au-dessus de leurs têtes laissant passer dans des trouées des faisceaux de lumière. De leurs branches gigantesques pendaient de longs festons de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant parfois leur passage. Des rives des buissons de fleurs tendaient leurs racines les rendant incertaines. Pour Antonin, ce monde mystérieux, le faisait frissonner au son des rugissements des alligators, des clameurs des grenouilles monstres, les ouaouarons. Opa les dirigeait, leur évitant de se perdre dans des bras morts couverts de tapis de minuscules lentilles vertes et où les rideaux de végétation pouvaient se refermer derrière eux comme un mur. Les hommes souquaient, le canot glissait entre les arbres géants. Quel étrange pays, pensait Antonin ! Ils n’avaient plus vu d’habitation ni de trace humaine depuis plus d’une demi-journée, mais où se situait donc la propriété qui lui était destinée ? Il commençait à s’interroger quand apparurent les premières coulées de limon. Tout d’abord, des clairières puis de vastes étendues de terre, il laissa échapper un soupir de soulagement. « — D’après la carte, c’est là ! » Antonin se demanda, comment Opa et Georges Tremblay pouvaient être sûr de cela. Enfin, il se trouvait chez lui, ils installèrent un campement puis entreprirent d’arpenter le terrain dévolu au bien des Bourdel. Ce monde sauvage lui appartenait, il allait le dompter. Il débroussaillerait, il labourerait et il planterait du riz au bord de l’eau, des céréales aux confins. Le coton ici n’était guère envisageable, il verrait plus tard pour le gros de la culture, il y avait des prairies au loin, peut-être de l’élevage.

Plus loin, on apercevait un chemin forestier, un commencement de route, d’où viendraient deux bœufs, de la volaille, du matériel, et des nouveaux amis ; les Breaux avaient annoncé que se joindraient à eux des cousins et des voisins pour construire la maison et défricher les premiers arpents. Et cela se réalisa comme cela avait été promis.

*

La chaleur devenait lourde, moite, au fur et à mesure de l’avancement du mois de Marie. Rose-Marie essuya son cou perlant de sueur avec son mouchoir. Elle avait quelque peu somnolé au plus fort de la canicule, du milieu de l’après-midi. Cela se révélait insupportable, elle n’était pas habituée, elle étouffait, elle s’était installée, avec son ouvrage, sur le fauteuil à bascule dans la véranda à la recherche du moindre mouvement d’air. Elle attendait le retour d’Antonin qui l’avait laissée seule avec l’esclave prêté par la maîtresse de la Palmeraie. Au petit matin, il était parti avec Opa, de passage et qui avait proposé son aide afin de chasser l’ours qui ponctionnait trop souvent du bétail dans le maigre cheptel des Bourdel. Josué avait regagné les champs, il avait emmené le petit Augustin qui l’avait adopté tout de suite. Rose-Marie, tout au début de leur emménagement, en avait eu un peu peur et n’appréciait pas de rester seule avec lui. Le temps s’écoulant elle s’était fait à l’homme qui l’appelait mait’esse à tout bout de champ. L’esclave était passé des plantations de la Palmeraie à ceux du lopin de terre des Bourdel, la maîtresse en avait décidé ainsi, ce n’était pas bien grave là ou ailleurs, il n’avait pas le choix. Il avait craint de tomber sous la coupe de mauvais propriétaires, bien que sa maîtresse l’ait rassuré à ce sujet, mais ce fut bien tout. Sa vie avait pourtant changé de façon surprenante. Il n’était plus gardé par un surveillant, il n’était pas entravé dans la journée, ni enferré ou enfermé la nuit, il dormait dans la cuisine sur une paillasse, et mangeait à la table des Bourdel. Il avait bien essayé de refuser devant l’incongruité de la situation, mais, là aussi, il n’avait pas eu le choix. Malgré les multiples possibilités, il n’avait pas envisagé de s’enfuir. Il n’avait jamais connu la liberté. Il était venu au monde environ vingt-trois automnes plutôt, sur les bords du Mississippi plus au nord, avant d’être acquis, petit, par le baron de Thouais le précédent maître de la Palmeraie. Il avait à peine su qui était sa mère. Elle l’avait abandonné contre son gré pour donner le sein au fils du maître et pour qu’elle ne fasse pas tourner son lait ou qu’elle ne lésa point le nourrisson blanc, ses maîtres l’avaient séparé de son nouveau-né. Il avait survécu grâce à une bouillie procurée par une vieille esclave, elle lui avait montré les premiers rudiments de la vie puis elle était morte. Le surveillant l’avait alors mis à la garde du poulailler. Sa mère, ne l’oubliant pas, laissait traîner son regard plein de nostalgie vers lui, cela agaça la maîtresse qui la voulait uniquement concentrée vers son enfant. Elle vendit le garçon qui se retrouva à la Palmeraie. Il était fataliste, et ne voyait pas plus loin que l’heure qui suivait. Il vivait dans le troupeau humain des esclaves, ne s’intéressait à personne et personne ne s’attachait à lui. Il ne lui serait pas venu à l’idée que cela puisse être autrement s’il ne s’était pas trouvé incorporé au foyer d’Antonin et de Rose-Marie. L’affection évidente d’Augustin, qui marchait sur ses talons partout où il allait, toujours une question à la bouche, l’avait lié de façon plus certaine qu’une chaîne. Ses nouveaux maîtres étaient pour lui sa famille bien que ce fût pour lui une notion étrangère.

Josué

Josué nettoyait les rangs de patates douces des insectes en tous genres, grouillants, rampants, ils mangeaient dès qu’ils le pouvaient les cultures, c’étaient les pires ennemis des planteurs. Ce qui fit lever la tête du nègre de son travail, ce fut l’odeur. Elle lui piqua les narines, il chercha d’où cela venait, puis regardant vers l’Ouest, il vit de la fumée qui s’élevait. Il lâcha sa binette, interpella l’enfant qui l’aidait et se précipita vers la maison. « — mait’esse, mait’esse, ‘egarder là-bas ! » Rose-Marie se leva et depuis la galerie scruta dans la direction indiquée. La colonne devenait un mur, c’était loin, du moins cela le paraissait, mais c’était vers là qu’étaient partis Antonin et Opa.

*

Ils se trouvaient à la lisière d’une grande forêt de pins s’étendant, vers le lac Verret et d’une plaine herbeuse. D’un geste, Opa indiqua l’immense prairie qui se déroulait devant eux bien au-delà des terres d’Antonin. Entrecoupé de bayous et parsemé çà et là de champs de palmiers nains, de massifs d’arbres, îlots noirs sur l’océan de végétation que formaient les hauts pâturages à hauteur d’hommes, le paysage semblait sans fin. Le métis y montra pourtant le chemin à suivre. Il désignait à leur droite un plant d’arbustes qui s’étalait jusqu’à un ruisseau aux rives ombragées par de sombres et gigantesques cyprès. Ils filèrent sur le courant. Au-delà du cours d’eau, ils marchèrent encore dans la prairie vers un bois de chêne vert. Opa bifurqua soudain au Sud, vers un épais fourré de magnolias, de papayers et de lianes. Il descendit de son cheval qu’il attacha à un tronc, son compagnon fit de même. Antonin n’osait lui demander s’il avait trouvé la piste de l’ours, ce n’était pas la première fois qu’ils chassaient ou pêchaient ensemble, il avait appris à respecter ses silences et à lui faire confiance. Soudain, Opa s’arrêta, quelque chose avait changé. Il leva les yeux vers le ciel y cherchant, semble-t-il, un présage. Suivant son regard puis observant autour d’eux, il se révéla à Antonin que le paysage effectivement se transformait. Des nuages, ou plutôt des vapeurs d’un gris bleuâtre, poussés par le vent, rétrécirent tout à coup le champ de vision. « — Là-bas ! » s’écria Opa, en indiquant la ligne de l’horizon masquée par un rideau de vapeur. Le ciel se couvrait, était-ce l’orage ? Il se colorait, vers le Sud-ouest, de reflets rougeâtres, et l’émanation prenait l’apparence de la fumée. L’espèce de brouillard s’épaississait, enveloppant d’un voile pâle le disque solaire, quelques instants auparavant si brillants. Des masses de vapeurs envahirent la lisière du bois ; l’air devint progressivement lourd et leur respiration de plus en plus pénible. La portion de la prairie qui restait visible ressemblait à une vallée brumeuse, resserrée entre deux montagnes qui se rapprochaient sans cesse, en fait la forêt de cyprès. À la vue de cet étrange phénomène, leurs yeux se rencontrèrent ; que devaient-ils faire ? Leurs chevaux donnaient tous les signes d’une vive inquiétude. Ils dressaient les oreilles, piaffaient, se tournaient, tendaient le cou, les naseaux frémissants, puis hennissants avec force, tiraient sur leurs rênes du côté opposé à la vapeur, et cherchaient à se dégager des arbres auxquels ils étaient attachés. « — Nous ne pouvons rester ici, alerta Antonin, nos chevaux à coup sûr vont prendre le mors aux dents. Mais où se diriger ?

— Où il plaira à nos montures de nous conduire, c’est le plus sûr ! »

Ils les détachèrent et s’élancèrent sur leur dos. À peine furent-ils en selle, que les équidés fuyant le feu se rendirent vers le bayou, ils les emportèrent, toujours au galop, le long du ruisseau, qui s’élargissait à mesure qu’ils avançaient. De grandes touffes de joncs et de roseaux émergeaient çà et là, transformant le pays en marais. Dans le morne silence qui régnait dans ces solitudes, interrompu seulement de temps à autre par le cri aigre et strident d’une oie sauvage ; ils guettèrent, se mirent à l’affût. Vers où devaient-ils aller ? « — Que signifie tout ceci ? » s’exclama Antonin. La chaleur de l’atmosphère était telle, que le poil des chevaux, quelques instants plus tôt ruisselants de sueur, apparaissait maintenant sec et collé sur leur corps ; ils cherchaient, la langue pendante, à inhaler un air plus frais. Tout à coup, la vérité les frappa comme un trait de lumière, et les deux comparses s’écrièrent à même temps. « — La prairie est en feu ! » Ils entendirent venant de loin des déflagrations semblables à un bruit de mousqueterie ; le son se répétait à de courts intervalles, et chaque fois les chevaux effrayés tressaillaient sous eux. Cependant, le cours d’eau s’était considérablement élargi, et ses bords s’étaient transformés en marécage qu’il était impossible d’avancer. Ils tombèrent d’accord et décidèrent de faire demi-tour, afin de voir s’ils pouvaient découvrir un autre chemin ; mais quand ils se trouvèrent à l’endroit où ils avaient déjà franchi le ruisseau, les montures refusèrent de le traverser de nouveau. Ils descendirent des chevaux et tirèrent sur leurs longes, ils eurent quelque peine à les y contraindre. Pendant ce temps, l’horizon devenait de plus en plus rouge, l’atmosphère plus brûlante et plus sèche ; la fumée s’était étendue sur la prairie, sur la forêt et sur les champs de palmiers. Ils se dirigèrent de leur mieux vers le lieu où ils avaient fait halte. Les roseaux qui, auparavant, étaient aussi frais et verts que s’ils venaient de sortir de terre avaient leurs feuilles pendantes, ou crispées et roulées sous l’effet de la chaleur. La plaine tout entière n’était plus qu’une masse de vapeur. Du côté du sud-ouest, tout l’horizon n’était qu’un épais rideau, qui se rapprochait inexorablement d’eux. L’émanation se transformait de façon insupportable, les chevaux pantelants tournèrent bride et se précipitèrent de nouveau à toute vitesse vers le ruisseau. Ne pouvant arrêter les animaux affolés, résignés, ils les laissèrent faire et eurent toutes les peines de les empêcher de se jeter dans l’eau. Les dominant de leur mieux, ils mirent pied à terre sur ses rives. Les lueurs rougeâtres qui sillonnaient l’horizon devinrent de plus en plus vives, et sinistres, les reflets brillèrent parmi la sombre verdure des cyprès : les craquements et les sifflements se multipliaient tels ceux de centaines de serpents. Un bruit soudain se fit entendre derrière eux ; une troupe de daims, détalant, se frayaient un passage à travers un petit fourré d’ajoncs, d’où ils plongèrent dans le ruisseau. Les bêtes s’arrêtèrent à moins de cinquante pas d’eux, n’ayant guère que leur tête hors de l’eau, désemparées, ne sachant où aller. Antonin et Opa tournèrent les yeux, des colonnes de flammes dévoraient tout devant elles, précédées de bouffées d’un vent de feu qui pénétrait jusqu’à la moelle des os. Elles avançaient, ondulantes, à travers de sombres masses de fumée. Le ronflement de l’incendie se faisait maintenant entendre d’une manière distincte, accompagnée de la détonation que produisait la chute de grands arbres. Une vive et immense clarté s’éleva au-dessus des tourbillons d’émanations, le rideau fut déchiré, à proximité le champ de palmiers brûlait. La chaleur devint tellement intense qu’ils s’attendaient à voir leurs vêtements prendre feu. Les chevaux n’y pouvant plus plongèrent dans le ruisseau les emportant dans leur élan. De l’eau jusqu’à mi-cuisse, ils maintenaient tant bien que mal les bêtes paniquées. Un nouveau craquement parmi les joncs attira leur attention. Une ourse, suivie de ses petits, se précipitait de leur côté ; et une seconde troupe de daims se jeta dans le flot, à une vingtaine de pas de l’endroit où ils étaient. Opa attrapa son fusil et coucha les ours en joue, mais ils se dirigèrent vers les daims, et ne les dérangèrent point ; ours et daims restèrent ainsi en présence, ne s’occupant pas plus les uns des autres face au danger commun. Divers animaux arrivèrent successivement : daims, loups, renards, chevaux accouraient pêle-mêle cherchant dans l’élément liquide un refuge contre la fureur du feu. La plupart des bêtes remontaient le bayou, se portant vers le point où, il s’élargissait en un petit lac, les deux cavaliers suivirent. Tout à coup, des aboiements se firent entendre, des hommes n’étaient pas loin ! Une décharge d’une douzaine de coups de fusil confirma bientôt leurs conjectures. Ils n’étaient pas à trois cents pas de ceux qui tiraient, et cependant ils ne pouvaient les voir. Les animaux sauvages qui les entouraient manifestèrent la terreur que leur inspirait l’approche d’un nouveau danger, désirant fuir ce fut la panique générale vers l’autre rive. La monture d’Antonin l’entraîna vers celle-ci, voulant retenir son cheval le cavalier percuta une branche basse et perdit connaissance.

*

Opa

Lorsqu’il reprit ses sens, il se trouvait allongé au fond d’un canot. Opa était assis au côté d’un vieil homme, celui-ci l’invita à goûter d’une bouteille de tafia, qu’il tenait à la main. Momentanément ranimé par la liqueur, il promena son regard sur le paysage environnant. Devant eux s’étendait un vaste terrain marécageux, couvert de cyprès ; derrière, une nappe d’eau, formée par la jonction de deux ruisseaux et surplombée d’un dais de fumée, qui leur cachait l’horizon. De temps à autre, un jet de flamme éclairait le marais, et l’on eût dit alors que les cyprès sortaient du sein d’un lac de feu.

En fait, Opa et lui se trouvaient sur un canot premier d’une file d’une demi-douzaine. L’individu qui les avait secourus semblait être le chef de la troupe, c’était un homme d’une soixantaine d’années, de haute taille, mais dont les formes osseuses accusaient une force peu commune ; son regard était perçant ; ses traits annonçaient l’intelligence du commandeur, la rudesse de son langage et l’ensemble de ses manières une grande assurance et un certain mépris des autres. Il portait une veste de peau, attachée autour des reins par une ceinture dans laquelle était passé un long coutelas ; une culotte également en cuir, un chapeau de paille et des bottines complétaient son accoutrement. Antonin ne comprenait pas sa langue, pourtant il devait être Français ou Acadien. Sa tête lui faisait trop mal, l’alcool trop fort l’engourdissait et comme Opa souriait, il n’était pas inquiet. Il se laissa somnoler.

*

Rose-Marie depuis la galerie fixait la muraille de feu qui au loin ravageait la prairie. Elle ne savait que faire, quelle décision prendre ? Derrière elle, Josué patientait. De temps en temps, la jeune femme glissait un regard vers son garçonnet qui posait moult questions auxquelles elle ne détenait pas de réponse. Devant le funeste spectacle devait-elle partir ? Tout laisser, ou attendre Antonin, mais où se trouvait-il ? Cette hésitation la tiraillait. La chaleur comme la peur devenait oppressante. Le ciel se chargeait, de gros nuages apparaissaient, ils provenaient du Sud, de la mer. « — Pluie venir, mait’esse ! » Si seulement Josué disait vrai, cela les épargnerait sûrement, enfin peut-être. Elle était plongée dans le tourbillon de cette incertitude quand Augustin s’écria. « — Maman, maman, des bateaux ! des bateaux ! » Et au milieu de ses exclamations, il courut sur le bord du bayou. Sur le premier canoë derrière un patriarche, Opa. Il était assis et lui fit signe. Elle se précipita, Antonin, où était Antonin ? Le métis la réconforta, il était au fond du canot, encore sous le choc, mais ce n’était pas grave, lui assura-t-il. C’était juste une mauvaise chute.   Elle pleura de soulagement pendant que le ciel commença à déverser des trombes d’eau comme s’il attendait ce signe. La pluie tropicale arriva enfin. Opa aida Antonin à sortir de l’embarcation, les hommes qui les avaient sauvés déclinèrent l’invitation à s’abriter, ils devaient repartir vers le Sud.  

En même temps que le feu était circoncis par une pluie diluvienne qui semblait ne plus devoir s’arrêter, la nuit tomba presque brutalement comme souvent sous ces latitudes. Antonin allongé et se reposant dans la pièce d’à côté, Rose-Marie se mit en devoir de préparer un souper salvateur. Tout en s’activant, sous l’écoute attentive d’Augustin et de Josué, elle entretenait la conversation avec Opa, se renseignant sur les événements et leurs sauveurs qu’elle supposait acadiens. Opa la détrompa et lui expliqua que c’était un groupe de squatters américains. « — Mais qu’est-ce des squatters ?

— Ce sont des colons qui habitent une terre sans autorisation du gouvernement. Le plus souvent, le territoire n’appartient à personne, mais parfois si elle est déjà occupée ils se débarrassent de ses propriétaires. » Que faisaient-ils si au sud, il ne le comprenait pas ? Toujours était-il que voulant défricher au brûlis une parcelle, ils n’avaient pu maîtriser l’incendie qui était devenu un feu de prairie. Ils devaient maintenant fuir la région vers le Sud, car ils avaient appréhendé que la colonie acadienne fût très proche. C’est sûrement pour cela qu’ils avaient préféré ne pas leur faire de mal, ils ne tenaient pas à être pourchassés dans les bayous inconnus d’eux.

Rose-Marie regardait inquiète le métis. Le climat, les bêtes féroces, les maladies, les Indiens, maintenant ces voleurs et criminels, mais ce pays était donc celui des sept plaies d’Égypte.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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chapitre 44

un moment de bonheur

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

À la cadence du trot de leurs destriers, depuis les premières lueurs du jour, les deux cavaliers longeaient la grande rivière qui déroulait sous leurs yeux ses flots jaunis d’alluvions à l’éclat doré. Les crues n’étaient pas loin et allaient enrichir les terres qu’elles recouvreraient. Afin de les ménager, ils laissaient leurs montures aller à leur rythme, malgré la hâte, qu’ils avaient de rentrer enfin chez eux après deux mois de voyage, entre la Nouvelle-Orléans, Mexico et un détour forcé à La Havane, dû à une avarie causée lors d’une tempête. Sur la rive opposée, ils pouvaient voir les champs labourés aux pousses naissantes, qui seraient bientôt une mer ondulante de cannes à sucre. De leur côté, la forêt se clairsemait et apparaissait entre ses arbres la demeure qui dominait le bord du fleuve depuis son mound. Elle était entourée des magnolias aux fleurs de nacres qui exhalaient jusqu’à eux leur parfum et des palmiers d’où lui venait son nom. Ils arrivèrent au portail de la plantation, dont l’habitation, au bout de son allée de chênes, se dressait avec pour fond la sombre barrière de cyprès qui s’élevait au loin vers le ciel à l’Occident, semblable à des montagnes. Juan-Felipe et Ignacio se sentaient revenir chez eux chacun allant retrouver celle qu’il aimait.

Dans le jardin d’agrément, Antoinette-Marie s’était installée sous le berceau créé par la frondaison printanière des orangers et des citronniers, dont le feuillage d’un vert jaunâtre resplendis­sait. Lasse d’attendre son époux à la ville, elle était rentrée dans sa plantation, et y avait repris ses habitudes. Elle avait en cette fin d’après-midi rempli consciencieusement le registre de son domaine, ce qui lui avait permis de se rendre compte de la bonne qualité des taches de ses contremaîtres. Elle s’était sentie heureuse d’y inscrire la naissance de deux enfants, des jumeaux, Castor et Pollux de Bérénice, esclave des champs. Cette joie fugace fut assombrie par l’adjonction à la nouvelle faite par Pierre-Henri mettant en relief la condition de la mère et de sa progéniture. Il s’était permis de la déplacer aux travaux de blanchisserie plus à même de ne pas l’empêcher de s’occuper des nourrissons. Choix qu’il avait justifié par le besoin de garder ses récents esclaves en vie pour les temps futurs, vu la difficulté de plus en plus grande d’en acquérir de nouveaux. Ce supplément d’informations lui remémora que ces naissances grossissaient un cheptel, le sien. Elle avait acquiescé sans retenue ce choix, tout en lui laissant un arrière-goût amer. Elle avait ensuite écrit quelques phrases dans son journal puis avait décidé d’effectuer le tour de son jardin, patientant jusqu’à l’appel de la cloche annonçant le souper. Avant cela, bien qu’elle n’attendît personne, elle demanda à Léa de l’aider à se changer. Elle gardait cette habitude, afin de ne point s’abandonner à la négligence. Elle passa une simple robe de linon blanc rebrodée de fleurs ton sur ton à ses bordures et ceinturée de satin bleu Nattier. Vérifiant machinalement sa silhouette dans le reflet de sa glace, elle rajusta quelques épingles de son chignon toujours prêt à s’effondrer sous la masse de ses boucles. Elle n’avait pas reçu de visite de trois jours et se languissait un peu. Elle accomplit le tour de ses parterres, dirigea ses pas jusqu’aux prés dans lesquels s’ébattaient les poulains de l’année, puis revint vers le devant de la demeure. Elle arracha d’un buisson une fleur fanée qu’elle jeta et s’assit sur un banc à l’ombre d’un citronnier, cadeau de noces d’un de ses voisins. Perchées l’une près de l’autre sur une branche de tulipier de Virginie, deux tourterelles roucoulaient, leurs gorges bronzées se gonflant par intervalles. Cela lui rappela une fable de jean de Lafontaine. « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre. L’un d’eux s’ennuyant au logis, fut assez fou pour entreprendre un voyage en lointain pays… » Cela attristait la jeune femme, qui se languissait de son époux, enfin la fable finissait bien pour les deux pigeons. Elle fut sortie de cet abattement momentané par les cris de Hyacinthe. « — M’ait’esse, mait’esse, le mait’e ! le mait’e ! » Elle se leva brusquement et l’observa venir à elle en courant, par-dessus le buisson qui le cachait à son regard. « — Et bien quoi le maître, qui y a-t-il ? » Essoufflé, montrant l’allée, il haleta. « — Il a’ive, mait’esse ! Il a’ive ! » Elle se retourna et vit dans l’allée deux cavaliers. « — Juan-Felipe ? Juan-Felipe ! … à quoi ressemblait-elle ? »  Puis, faisant fi de ses pensées narcissiques, elle se précipita vers son époux. Elle traversa, les jardins, la prairie, il la remarqua, dirigea son cheval vers elle, sauta de sa monture à sa hauteur et la prit dans ses bras. Oubliant toute pudeur, elle chercha sa bouche, il l’embrassa avec avidité. Elle le repoussa, le regarda, rejeta une de ses mèches de cheveux qui retombait sur son front. « — Dites-moi que vous restez quelque temps. 

— Oui, ma douce, nous allons pouvoir profiter l’un de l’autre. »

*

De retour de Natchez, il avait fait arrêter la voiture au portail. Le soleil commençait la fin de sa course et avant qu’il ne se cache derrière les luxuriantes frondaisons de son parc, l’homme décida de faire une promenade. Marcher allégerait peut-être ses pensées. Élégant, longiligne, entre deux âges, don Gayoso de Lemos, le gouverneur du district des hautes terres de Louisiane appréciait ces instants de solitude pendant lesquels il laissait sa réflexion prendre ses propres chemins, qui quelquefois aboutissaient à la clarté. Il avança dans la longue allée de chênes qui le reconduisait vers sa demeure. Il contourna l’étang rougeoyant sous les reflets du ciel. Il resta un moment sous les vieux cèdres noueux qui l’entouraient et se perdit dans ses introspections dans l’éclat des rayons du soleil qui frappaient l’eau. Il poursuivit son chemin sur la route menant à la maison, se divisant en deux de chaque côté d’une grande pelouse en pente, il prit par la droite. Chaque fois qu’il regardait sa demeure, il avait une pensée pour celle pour qui elle était destinée. Élisabeth était morte trois mois après leur mariage, alors qu’il était en Floride parti pour ramener la paix avec les Séminoles. Malgré le temps qui passait, son cœur se serrait encore au souvenir de celle qu’il avait tant aimé un si court instant de son vivant. Concordia était construite entièrement en briques avec des murs de deux pieds d’épaisseur. La grande maison, qui paraissait déjà ancienne, était d’allure massive et donnait un sentiment de solidité, promesse de siècles d’existence avant de succomber à la main du nivellement des âges.

Au rez-de-chaussée, dans la large galerie pavée entourant la demeure l’attendait son majordome. Il houspillait un subalterne appuyé nonchalamment à l’un des piliers élevés. Ceux-ci, faits de briques recouverts de mortier, prenant l’apparence de la pierre, atteignaient le support de toit et soutenaient la galerie du deuxième étage sur laquelle toutes les chambres s’ouvraient.

À son arrivée, l’esclave lui tendit un courrier. Il examina le sceau de l’expéditeur. Il était satisfait, il l’attendait. Il monta l’une des deux volées de l’escalier de marbre blanc qui s’enroulait sur chaque côté de l’entrée et qui se rencontrait au niveau supérieur sur un palier avancé d’environ six pieds de large et dix pieds de long. Il y fit une station, se retourna vers le décor alentour, il inspira l’air frais du soir. Il poussa la porte richement sculptée et pénétra dans le hall pavé de carreaux noir et blanc, copié d’après les maisons de Pompéi et qui s’étendait sur toute la longueur de l’habitation. Il passa une des portes qui y donnaient et entra dans sa bibliothèque. Il s’installa à son bureau, l’y attendaient des dossiers à étudier et son secrétaire. Trop fatigué pour se lancer dans une nouvelle séance de travail, n’ayant pas de message à dicter, il le congédia. Une fois seul, il décacheta le courrier, le parcourut. Il se leva, ouvrit la porte-fenêtre afin d’avoir un peu d’air, alluma un cigare et se rassit songeur.

La lettre du baron était la dernière d’un échange de correspondance qui avait commencé un an avant par une nouvelle apprise par l’intermédiaire de James Wilkinson, leur agent, et qui les avait fortement inquiétés. Celui-ci la tenait directement du secrétariat de Georges Washington à Philadelphie. Il y avait à l’époque rencontré le ministre plénipotentiaire français, envoyé par le gouvernement girondin, Edmond-Charles Genêt. Leur espion avait soutiré d’un secrétaire le but de son séjour qui était une demande de soutien à la jeune république dans les guerres que se livrait alors la France contre l’Espagne et la Grande-Bretagne. Pour cela, il avait bâti un projet des plus inquiétants. Il avait tout d’abord recruté en Caroline du Sud des corsaires américains qui rejoindraient les expéditions françaises contre les Britanniques. Ensuite, il avait décidé d’échafauder une alliance avec le Kentucky, arracher la Louisiane au pouvoir de l’Espagne, et ramener cette colonie à la tutelle française. George Washington, malgré sa Déclaration de Neutralité signée peu de temps auparavant, hésita. S’emparer du contrôle du Mississippi, le boulevard traversant dans sa longueur le continent américain, était alléchant. Son secrétaire d’État, Thomas Jefferson, toutefois le raisonna et celui-ci informa le ministre français que ses actions se révélaient inacceptables. Le citoyen Genêt protesta, il n’avait pas dit son dernier mot, ses corsaires avaient capturé des navires britanniques et la milice, qu’il avait levée, se préparait à aller combattre les Espagnols. Avec l’appui du général américain George Rogers Clark, il avait décidé de prendre la Nouvelle-Orléans. Cette action téméraire était prévue pour cet automne-là. La nouvelle à peine transmise, Manuel Gayoso envoya plus de trois cents miliciens de Natchez à la Nouvelle-Orléans pour aider à défendre le port contre la “menace jacobine “. Wilkinson partit à la demande du gouverneur en France afin de contrecarrer le ministre depuis son gouvernement, les tumultes révolutionnaires devaient pouvoir le lui permettre. Le baron de Carondelet dans la foulée promulgua une exhortation aux nombreux Français de la basse Louisiane, il ne tolérerait pas de rapprochement avec des agents français. L’annonce électrisa la Nouvelle-Orléans et engendra des réactions antinomiques, entre ceux qui se voyaient déjà de retour au sein du giron français et les autres qui n’oubliaient pas que c’était une autorité révolutionnaire qui régentait leur ancienne patrie. De Natchez, don Gayoso émit un avertissement similaire et il renforça les défenses espagnoles le long de la rivière. Il fortifia les forts de Nogales et de Chickasaw Bluffs sur le Mississippi et conclut des alliances, signant des traités formels avec les tribus indiennes locales. Le nerf de la guerre étant l’argent et les hommes, le gouverneur de Louisiane envoya une personne de confiance, le capitan de Puerto-Valdez, auprès du vice-roi d’Espagne. Quand revint celui-ci avec un résultat des plus mitigé, l’affaire s’était heureusement calmée. Edmond-Charles Genêt, contrarié dans ses ardeurs, avait continué de défier la volonté du pouvoir américain, capturant des bâtiments britanniques et les réarmant en navire corsaire. Il avait reçu de George Washington une longue lettre de plaintes, sur les conseils de Jefferson et d’Hamilton qui pour une fois étaient d’accord. Si cela ne le freina que très peu, l’action de l’agent du baron de Carondelet l’arrêta net. Wilkinson avait utilisé la domination en France prise par les Jacobins au début de l’année. Il avait insidieusement fait remarquer que le citoyen Genêt, au demeurant le frère de madame Campan, femme de chambre de la reine, était toujours en activité de l’autre côté de l’Atlantique avec les ordres du précédent gouvernement. Le comité dépêcha aussitôt un avis d’arrestation, demandant à Genêt de revenir en France. Alexander Hamilton, secrétaire du trésor et l’un de ses plus farouches opposants, convainquit toutefois George Washington de lui accorder l’asile politique sachant qu’il serait probablement envoyé à la guillotine. Après tout, l’homme n’avait fait que remplir sa mission. Le citoyen Genêt alla s’installer dans l’État de New York et se maria à Cornelia Clinton.

L’intrigue de Genet avait tant inquiété le gouvernement de Louisiane qu’il ressortit un vieux dossier écarté par le précédent gouverneur. L’idée de son contenu était de se servir de l’État du Kentucky comme d’un état tampon entre les États-Unis et la Louisiane. Ce projet, établi à l’instigation de Wilkinson, remontait à l’arrivée de don Gayoso de Lemos en 1788. Il avait tout d’abord approuvé l’importation des récoltes de la vallée de l’Ohio jusqu’à la Nouvelle-Orléans dans un sens et dans l’autre les marchandises européennes, grâce à une exclusivité qu’il lui avait fait consentir par l’administration espagnole[]. Mais la société, créée à cet effet, s’était effondrée avec la mort de l’un des associés. Wilkinson, n’ayant pas dit son dernier mot, se rendit de son propre chef à la Nouvelle-Orléans afin d’y rencontrer le gouverneur espagnol, Esteban Rodríguez Miró. Il entreprit de le persuader d’accorder au Kentucky un nouveau monopole commercial sur le Mississippi. En compensation, il promettait de défendre les intérêts espagnols dans l’Ouest, mais pour cela il avait besoin d’arguments pour convaincre ses compatriotes de détacher son État des États-Unis. Cet avantage de libre-échange était d’un vrai poids dans la balance des doutes des Kentuckiens. Malgré toutes ses intrigues, il n’arriva pas à ses buts. Il demanda que l’on veuille bien lui accorder en paiement de ses efforts et aussi afin de servir de refuge en cas de fuite, pour lui et ses partisans, soixante mille acres de terre, à la jonction de la rivière Yazoo et du Mississippi. L’Espagne accepta et il reçut alors en plus une pension de sept mille dollars ainsi que plusieurs pensions pour le compte de plusieurs personnalités du Kentucky. Cependant, Wilkinson finit par perdre l’appui de certains officiels du gouvernement espagnol. Ils ne voyaient plus l’intérêt de cette association infructueuse. Don Miró fut prié d’interrompre le versement des dotations et le soutien financier d’une éventuelle révolution au Kentucky. Néanmoins, l’Américain continua de percevoir des fonds officieux d’Espagne, c’était un pion précieux dans la politique souterraine de la Louisiane et ce choix se révéla souvent bénéfique pour la colonie. Et c’était également par ce biais que les deux gouverneurs du moment avaient l’intention de remettre à l’ordre du jour ce projet. Et pour cela, le baron de Carondelet annonçait le passage par Natchez du capitan de Puerto-Valdez avec une lettre de cachet jointe à un billet à ordre afin de convaincre à nouveau James Wilkinson. Il connaissait bien l’homme pour l’avoir déjà servi en Floride. Le baron appuyait le choix de son messager dû à l’affection que semblait porter le Kentuckien à son épouse, la marquésa de Puerto-Valdez, affection qui paraissait venir du temps où elle était encore mademoiselle Cambes-Sadirac. Don Gayoso de Lemos sourit à la lecture de la phrase, décidément celle qui avait été surnommée « la petite veuve française » avait plus d’un atout dans sa manche. 

*

Depuis son enfance, elle tolérait ce qu’elle ne pouvait empêcher, aussi quant au milieu d’un essayage d’une nouvelle robe faite par Léa, dont elle avait découvert les capacités de couturière, Hyacinthe vint faire part de l’arrivée d’une estafette, Antoinette-Marie supposa que son époux allait la quitter à nouveau. Elle garda son sang-froid, elle laissa finir sa chambrière, rien ne servait de la presser. Elle s’habilla et rejoignit Juan-Felipe qui devait se trouver dans le bureau ou sur la galerie. À son entrée, il la regarda avec l’air d’un petit garçon pris en faute, elle se força à sourire. Il lui indiqua le billet encore cacheté sur le bureau. En fait, la lettre était pour elle, mais quand elle vit le sceau du gouverneur, elle devina que c’était par courtoisie. Elle rompit la cire, l’élégante écriture du secrétaire du baron de Carondelet annonçait une invitation au dîner des fêtes pascales données par son maître. « — Juan, nous allons à la Nouvelle-Orléans, nous sommes conviés à la fin de la semaine pour le souper du dimanche de Pâques. » Elle s’approcha de lui, et lui déposa un baiser sur la joue. « — On ne peut refuser une telle invitation, même si nous savons qu’elle en cache sûrement une autre. »

*

Aaron de Thouais

Dès son arrivée dans la ville, Antoinette-Marie se rendit chez son notaire avec Aaron, le fils aîné de Mama-Louisa. À quatorze ans, l’enfant avec sa taille d’homme commençait à ne pas tenir en place, il ne trouvait pas son statut dans la plantation. Il n’était plus esclave, mais malgré sa couleur de peau, il ne faisait pas partie des blancs. Cette situation contradictoire le portait à se révolter contre toute obéissance. Sur les conseils de son ancien contremaître, et l’autorisation de sa mère, Antoinette-Marie avait écrit à monsieur Bevenot de Haussois pour solliciter son aide.

La jeune femme descendit du landau, rajusta les plis de sa robe à l’anglaise gris perle qui était ce jour-là aussi dans les tons du ciel. Elle enjoignit à Aaron de l’attendre en compagnie d’Abraham. Elle appuya sa demande d’un regard insistant vers son cocher et majordome. Elle ne voulait pas que l’adolescent pris d’une lubie effectue quelques bêtises. Dans son mal-être, il se rebellait tel un animal capturé dans des filets invisibles. Même Mama-Louisa, à qui personne ne se permettrait de tenir tête, noir comme blanc, s’était retrouvée désemparée devant son fils. Il passait son temps à se battre pour un oui ou pour un non, et refusait tout travail. Personne ne savait par quel bout le prendre, et n’osait lui imposer quoi que ce soit eu égard à la gouvernante. Georges Tremblay, le seul à pouvoir mettre les pieds dans le plat, émit l’idée auprès de la métisse qu’il devrait peut-être éloigner l’adolescent de la plantation et peut-être le placer en tant qu’apprenti aux côtés d’un maître de préférence mulâtre. Mama-Louisa, déroutée, avait acquiescé et admis son incapacité à résoudre ce problème. Devant le désarroi de la mère, il prit les choses en main, en parla à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe qui acceptèrent sa solution et décidèrent d’emmener Aaron. L’ancien contremaître se chargea de lui expliquer la situation qui s’avérait sans échappatoire. Le jeune garçon regimba, il essaya de s’insurger, mais Georges Tremblay lui remit les idées en place. Il ne détenait pas d’autres options, grâce à sa mère à qui il devait la vie, il était libre, et il se devait d’en faire quelque chose. Aaron s’assombrit un peu plus, car il avait du mal à aller au-delà de sa rancœur, mais il savait que le contremaître avait raison. Plus il prenait de l’âge, plus il comprenait que sa mère, elle non plus, n’avait pas eu de choix devant son père et maître, mais comment avancer au jour le jour sans justifier cette haine qui couvait en lui, résultat de brimades et de coups journaliers ? Cette mauvaise douleur qui oppressait sa tête ne paraissait diminuer qu’en écoulant des rebuffades, des affronts, comme le pus d’une blessure mal cicatrisée. Il avait suivi docile celle qu’il considérait comme sa maîtresse, puisqu’elle était celle de la Palmeraie, mais cela aussi il commençait à le trouver injuste et il n’aurait su dire pourquoi.   

Comme d’habitude, elle n’était pas parvenue à la porte dont la gouvernante de monsieur Bevenot de Haussois la recevait avec amabilité. « — le maît’e y vous attend’e dans le petit salon ». La jeune femme lui rendit son sourire de bienvenue et la talonna. Celui-ci lisait des papiers, et se leva à son entrée. « — Madame la marquise, ou bien dois-je dire la marquésa ?

— Voyons, ne vous moquez pas de moi, vous savez bien qu’entre nous vous pouvez m’appeler Antoinette-Marie !

— Asseyez-vous donc. Du thé ? Du café ?

— Café, s’il vous plaît. » Elle prit place dans la bergère que lui avait présentée son hôte. De sa position par la porte-fenêtre largement ouverte sur la véranda, elle pouvait contempler une roseraie et deux magnolias à grandes feuilles, autour desquels des azalées géantes et des buissons de gardénias prospéraient, dans un désordre de toute évidence étudié. Elle fut étonnée que le maître de maison montrât tant de goût pour les fleurs, attirance qu’elle pensait de nature féminine. Tout en lui servant lui-même sa boisson, il remarqua son centre d’intérêt. « — Je vois que vous admirez mon jardin. » Elle sursauta comme si elle eût été prise en flagrant délit d’indiscrétion. « — Excusez-moi, je crois que c’est la première fois que je suis amenée à l’apercevoir. Je dois dire qu’il est très beau.

— J’en suis très fier même s’il n’est pas bien grand. C’est l’œuvre de Cyprien. » Elle ne connaissait pas qui était Cyprien. Elle aurait été bien surprise de savoir que l’élégant métis qu’elle avait déjà croisé était son secrétaire et son amant. Comme il lui proposât, elle le suivit dans les allées de coquillages pilés aux bords soigneusement délimités. Après quelques remarques sur les fleurs ou les buissons, il reprit la conversation. « — Vous avez donc été conviée au “grand couvert “  de notre gouverneur.

— Oui, il m’a fait porter notre invitation à la Palmeraie.

— Voilà qui est très flatteur.

— C’est un fait, mais entre nous, je suppose qu’il a une arrière-pensée. Il va sûrement envoyer Juan-Felipe en mission, et la façon dont il s’y prend ne me dit rien qui vaille.

— Il veut peut-être simplement remercier votre époux pour ses loyaux services, j’ai entendu dire qu’il s’était fort bien dépatouillé des méandres de la cour du Vice-roi.

— Oui, bien sûr, je m’alarme peut-être pour rien, mais je ne peux m’empêcher que pour un motif ou un autre, il me caresse dans le sens du poil comme l’on dît.

— Vous avez peut-être raison, mais ne vous inquiétez pas trop avant d’être informé du sujet de votre invitation. Et n’oubliez pas pour l’instant l’essentiel, vous allez vous retrouver à table avec plus d’une centaine de convives triés sur le volet. Vous devez donc vous placer à la hauteur de tous ces gens.

— Vous me faites peur, me voilà impressionnée !

– Non, il n’y a pas de quoi, vous connaîtrez la plupart des membres de l’assemblée, mais c’est l’occasion d’effacer l’image de la “petite veuve française “. Une belle robe et le port d’une de vos parures devraient asseoir votre rang de Marquise de Puerto-Valdez.

— Vous avez sans doute raison.

— Excusez-moi de m’emballer, mais je sais de quoi je parle, Antoinette-Marie. De par le sang, le rang et la fortune, vous valez bien plus que beaucoup. Votre époux de même, et pensez que c’est maintenant qu’il faut positionner votre famille. Vous aurez des enfants et dès aujourd’hui, vous préparez leur avenir. Vous êtes jeune, mais plus naïve et vous sentez bien que j’ai raison, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, bien sûr. Merci de me guider, je ne sais pas ce que je deviendrai sans vos conseils.

— Ne me flattez pas, vous êtes bien entourée et avez réussi à vous faire aimer. Je suis heureux de ne pas m’être trompé. Allez fi de tout ça, parlons donc du petit Aaron, qui semble créer bien des soucis… »

*

Esteban Rodríguez Miró y Sabater

L’ancien gouverneur, don Miró, conviait à sa table chaque année après la messe du lundi de Pâques les membres les plus en vue de la ville et de ses alentours. Le baron de Carondelet avait repris ce qui était devenu une tradition et qu’il nommait avec ironie “le grand couvert “ en référence à ceux de Versailles. À l’instigation de son épouse, il en avait toutefois changé le moment et avait repoussé l’événement au soir afin de le faire suivre d’un bal, pour lequel une deuxième vague d’invités arrivait. Le dîner, auquel participaient plus d’une centaine de convives, s’avérait être l’avènement de la saison, tous espéraient y être conviés. L’invitation au “grand couvert “ entre les mains une nouvelle frénésie commençait pour ses possesseurs. « — Que porter ! Quelle parure choisir ! ». On se devait d’afficher son rang sans y paraître, ou alors cela ne devait soulever aucune critique. Les tailleurs et les couturières détenaient du travail depuis deux mois. Depuis l’enlèvement d’Antoinette-Marie au sein de la maison Ladurant trois ans plutôt, avec un frisson dans le dos, on s’y précipitait pour y dénicher tissus, garnitures et accessoires indispensables pour se mettre en valeur. Le boutiquier n’avait pas eu meilleure publicité que ce rapt que la gent féminine trouvait si romanesque. Pour Antoinette-Marie, le dilemme était réglé depuis longtemps et cela s’était fait de façon surprenante, alors que le besoin ne faisait pas partie de l’ordre du jour. Elle demanda à Léa de porter la robe, que personne n’avait encore même aperçue, et qui rien qu’à sa pensée faisait monter le rouge aux pommettes de la jeune femme.

*

Trois mois auparavant, Antoinette-Marie, qui revenait de visite à la plantation Maubourg-Tremblay, avait fait une rencontre inattendue. Pour ses déplacements proches, elle affectionnait une petite voiture à deux places qu’elle conduisait elle-même. N’ayant besoin de personne, hormis d’un chaperon et ce jour-là c’était Léa sa chambrière, elle appréciait ces escapades qui lui donnaient un sentiment de liberté. Ce soir-là sur la route longeant le fleuve, elle aperçut une silhouette qu’elle identifia aussitôt. C’était celle d’un homme, à l’allure négligée, mais élégante et avec une chevelure reconnaissable entre toutes, des cheveux longs, souples et blonds qu’une femme pouvait envier. Léa se raidit de crainte. « — Ne t’inquiète pas Léa. Je connais ce monsieur, nous ne risquons rien. »  Elle arrêta la voiture à sa hauteur et les yeux brillants d’amusement, l’interpella. « — Capitaine Adams, bien le bonjour. Que me vaut l’honneur de votre visite, des nouvelles de mon époux ? » Avec un sourire carnassier et ironique, il se courba, et balaya presque le sol de son chapeau à large bord comme au siècle précédent ce qui l’égaya. « — Bonsoir, madame la marquise. Non, Madame, votre mari va très bien, bien qu’il soit retenu à La Havane pour réparer quelques avaries.

— Mais comment savez-vous cela ! L’avez-vous vu ?

Charles Adams

— Non, Madame, les ports sont foisonnants d’informations en tous genres et c’est un monde en fait très petit où beaucoup se connaissent. Mais aujourd’hui, je me présente pour vous, si je puis me permettre. Je suis rentré en possession de quelque chose qui m’a fait penser tout de suite à vous. Devant l’évidence, j’ai poussé l’effronterie à vous l’amener. » Il fit un geste, et de l’embarcation qu’elle n’avait pas constatée en contrebas de la digue, un marin porta un coffre de taille moyenne. Cela intrigua la jeune femme, car justement il n’avait rien de remarquable. Elle en déduit que c’était son contenu qui devait avoir de l’intérêt. Elle pensait qu’il allait l’ouvrir, mais il le fit fixer à l’arrière de la petite voiture. « — Si cela ne vous satisfait pas, je serai là demain soir, vous pourrez toujours me le rendre et si au contraire cela vous sied, nous conviendrons d’un prix d’ami, cela va de soi. » Et avant qu’elle n’ait pu réagir à cette invitation insolite, il la salua et remonta sur son embarcation, qui fila aussitôt. Cela s’était passé si vite qu’elle n’avait pas eu le temps de répondre.

Elle rentra et attendit de se retrouver dans son boudoir pour l’ouvrir. Aidée de Léa et d’Esther qui s’étaient jointes à elle, elle extirpa une robe de faille bleu-gris rebrodée sur ses bords de guirlandes de tout petits bouquets de roses pervenche et rose. Elle en resta muette de stupéfaction. Les deux chambrières l’assistèrent pour s’en vêtir, elle était faite pour elle. De coupe fourreau avec traîne, son corps baleiné accentuait sa taille et dégageait sa poitrine de façon presque indécente tant le décolleté était échancré, mais une garniture foisonnante de dentelles blanche en soulignait le contour tout en cachant ce trop de nudité. Des manchettes de même dentelle agrémentaient la robe et venaient se fixer, si on le désirait, au bas des manches ajustées et trois-quarts. La soie bruissait à chacun de ses mouvements. Elle devait valoir une fortune. Elle en mourrait d’envie. Elle caressait l’étoffe du bout des doigts. Elle pivotait devant la glace pour se voir de tous les côtés. Elle était émerveillée et les compliments de ses chambrières n’étaient pas faits pour la réfréner, mais elle ne pouvait l’acquérir. Elle s’en dévêtit avec difficulté et la fit replier soigneusement dans la malle. Elle ne manquait pas de toilettes, madame de Verthamon y avait abondamment pourvu lors de la constitution de son trousseau, madame de Maubeuge l’avait aidée à compléter ses besoins, mais celle-ci avait ce quelque chose de plus.

 Elle dormit mal, pensa à la robe toute la journée, hésitant, se grondant, se sermonnant. Courageusement, le soir venu, elle pria que l’on dépose le coffre sur sa voiture et parvînt au rendez-vous afin de remettre l’objet trop attrayant, seulement, arrivée au point de rencontre, personne. Elle patienta une bonne heure. Dépitée, elle s’en retourna à la palmeraie avec la tentation faite robe. Deux jours consécutifs, elle s’y rendit à nouveau, mais en vain, le capitaine Adams ne s’y présenta pas. Elle demanda que l’on range le coffre dans sa garde-robe en attendant de savoir qu’en faire.

Quelque temps plus tard, Mathieu Lamotte, devenu économe, revint de la Nouvelle-Orléans avec du ravitaillement pour la plantation et une lettre pour sa maîtresse donnée par un inconnu. Elle ne l’avait pas encore ouverte qu’elle en connaissait l’expéditeur. Elle y lut ce qui pour les autres aurait été incompréhensible. « — Elle est faite pour vous, n’ayez aucune culpabilité, la fortune l’a déjà payée. Au plaisir. » Décidément, le capitaine Charles était doué pour les messages énigmatiques.La tenue fut dépliée et soigneusement rangée. Antoinette-Marie se garda bien d’en parler. Aucune circonstance ne parvint pour la sortir de sa penderie jusqu’à l’arrivée de l’invitation au “grand couvert “. C’était l’occasion rêvée, elle emporta toutefois deux autres robes plus modestes qui seraient le moment venu peut-être plus adéquates.

*

Léa brossait la masse de cheveux d’Antoinette-Marie, elle en élabora un chignon souple aux boucles savamment désordonnées. Ce faux naturel seyait au visage de la jeune femme, cet halot blond soulignait ses yeux noirs en amande. La coiffure au point, la chambrière sangla le corset sur la chemise et fixa le pouf de crin sur ses hanches. Elle lui passa avec délicatesse sa tenue. Antoinette-Marie avait donné raison à monsieur de Bevenot de Haussois, elle devait s’imposer et effacer l’image de la jeune fille arrivée, en 1789. Elle devait le faire au moins pour Juan-Felipe. Elle avait pris pour décision de porter la robe du pirate et pour la première fois l’héritage inattendu de la mère de son défunt mari, ses bijoux. Elle fit pouffer les dentelles de son profond décolleté et avait arrêté son choix sur la guirlande de roses en diamant. Elle mit les boucles assorties qui pendaient le long de son cou. Bien qu’ancienne, la parure était une merveille à ses yeux, d’autant qu’elle n’était pas ostentatoire. Pour finir, sa toilette, elle enfila ses longs gants blancs qu’elle avait harmonisés en couleurs à ses chaussures. Elle vérifia dans la glace son apparence, elle se sentait belle, forte et heureuse, elle n’aurait su dire pourquoi. Derrière la porte, Nathalie de Maubeuge l’appela, elle sortit la rejoindre. Bien qu’elle n’ait rien eu à lui envier, elle s’exclama. « — Grands dieux, vous êtes magnifique, cette robe quelle splendeur, mais où l’avez-vous trouvée ?

— Je ne puis vous le dire, j’ai trop honte ! » répondit-elle en riant et laissant son amie coite. Elles descendirent retrouver leurs maris qui avaient mis autant d’attention à leur mise que leurs épouses. Monsieur de Maubeuge était en habit de couleur sombre et en perruque poudrée quant à Juan-Felipe, il arborait son uniforme blanc à parements noirs et était en cheveux comme la nouvelle mode l’imposait désormais. Il ne quittait pas des yeux sa femme tant elle le subjuguait. Après avoir complimenté les dames, ils prirent le chemin de l’hôtel du gouverneur.

*

Le dîner se déroulait dans l’un des trois salons qui donnaient sur les terrasses du jardin. L’aboyeur les annonça. « — Le marquis et la marquise de Maubeuge ! le marquis et la marquise de Puerto Valdez ! » Ils présentèrent chacun à leur tour leurs hommages au gouverneur et à son épouse. Le baron de Carondelet félicita Antoinette-Marie pour sa beauté, quant à sa femme, ce fut du bout des lèvres qu’elle salua les deux Françaises. Elle ne pouvait s’empêcher de les jalouser. Elle enviait le naturel de leur maintien alors que comme elle-même, elles étaient enserrées dans leurs corsets, rien ne paraissait gêner leurs mouvements. Et elle n’avait que pu remarquer les bijoux, cette parure ancienne qui ne faisait pas démodée tant elle établissait une fortune ancestrale. Elle ne l’aurait pas admis, mais cela l’agaçait. Les deux couples pénétrèrent dans le premier salon où un quatuor s’évertuait à jouer en sourdine dans un des coins dans le brouhaha de la foule. Il y avait là, les de la Cheiza, les Trudeau, les Chabert, les Forstall, les Beauregard, les Durel, les Amelot, les Villière, les Lacoste, les du Foreste, les Ventura de Morales, les de Marigny, les de Riano, les Ortega, les Almonester, les Avart, les Alpuente… tous étaient ou avaient un membre de leur famille au Cabildo ou dans l’entourage du gouverneur. Il devait y avoir autant d’Espagnols que de français et bien sûr quelques Allemands. Bien qu’elle connût une vaste partie de l’assemblée, Antoinette-Marie n’en était pas moins intimidée. Au bras de son époux, elle traversa le grand salon. Ils firent retourner des têtes, des regards intrigués se fixèrent sur eux, certains accompagnèrent leur curiosité de salutation. Tous semblaient découvrir la jeune femme. Ils allèrent retrouver le secrétaire du gouverneur, don de las Casas, ami de Juan-Felipe et que celui-ci appelait par son prénom. Baldino les accueillit chaleureusement et leur fit servir une coupe de champagne par un valet en livrée auquel il fit signe. Monsieur Bevenot de Haussois, qui les avait vus entrer, les rejoignit. Avec un regard approbateur, il effectua un baisemain à la jeune femme. Cela l’amusa. « — Vous voyez, vous vous révélez toujours de bons conseils.

— Dans des cas comme celui-ci, je m’en félicite. Vous êtes un ravissement des yeux, le papillon est sorti de sa chrysalide.

— N’exagérons rien. »

Ils furent interrompus, car ils passaient à table. Deux valets ouvrirent en grand les battants des hautes portes qui séparaient la pièce de celle d’à côté. Le baron de Carondelet prit le bras de madame Laronde, rayonnante de beauté et de bijoux, et son épouse, doña Castaños y Arrigorri, saisit celui de don Almonester, son mari. Suivis de l’ensemble des convives, ils pénétrèrent dans l’immense salle éclairée par des lustres de pampilles qui se reflétaient dans deux grands miroirs. La table dressée semblait ne devoir jamais finir tant elle s’avérait longue. La vaisselle était de porcelaine avec liseré d’or, les verres de cristal biseauté et les couverts d’argent. Trois somptueux bouquets ponctuaient le chemin de table de lin rebrodé sur une nappe assortie. Des valets guidaient les invités jusqu’à leur place déterminée par leur hôtesse. Antoinette-Marie face à madame de Maubeuge, fut satisfaite, elle avait pour voisin de droite monsieur Bevenot de Haussois. À sa gauche, elle retrouva, comme deux ans plus tôt, mais cette fois-là chez Don Andres Almonester, monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville. « — Nous sommes faits pour être voisins de table, ma chère. Je m’en félicite. 

— Et moi j’en suis soulagée. » Ce qui lui fit réprimer un fou rire devant la franchise de la jeune femme.

Le dîner se déroula avec tout le faste attendu, il fut long, car le nombre des plats était grand, varié et délicieux. Les sujets de conversation apparaissaient divers d’un bout à l’autre de la table. Y furent abordés les révoltes de Saint-Domingue, et, donc, le commerce des esclaves, la fin de la crise avec les États-Uniens, qui avaient donnait espoir aux uns et inquiéter les autres, les pirates de plus en plus abondants semblait-il, dans la mer des Caraïbes. Don Almonester utilisa l’audience pour annoncer le début de la reconstruction du bâtiment du Cabildo pour l’année suivante. Il fut chaleureusement applaudi d’autant que la plupart des fonds ayant permis de rebâtir l’église Saint-Louis venaient de lui. Le gouverneur en profita pour rajouter que celle-ci serait inaugurée en tant que cathédrale pour Noël. Ceux qui en avaient vu l’intérieur la décrivaient comme émouvante. Mais trois thématiques revenaient sans cesse, le premier était la commande des 80 réverbères à Philadelphie. Le gouverneur voulait installer un système d’éclairage, dans la ville, inspiré de celui de La Havane, pour embellir la cité et freiner les agressions nocturnes. Mais le projet était des plus controversés, car beaucoup craignaient les risques d’incendie. Le sujet provoqua des discussions dont les propos s’accompagnèrent d’une désagréable animosité. Le voisin de Madame de Maubeuge, don Carlos de la Chaise, se plongea dans des méandres de spéculations, le vin lui faisant oublier dans le labyrinthe de ses dires son point de départ. Monsieur Enguerrand de Marigny, trouvant le problème lassant, engagea avec monsieur de Maubeuge, qu’il avait en face de lui, une conversation sur la découverte de Jean-Étienne de Bore qui avait réussi à transformer la canne locale en sucre, par cristallisation. Jean-Noël d’Estrehan, qui avait activement participé à l’invention de son beau-frère, sauta sur le sujet qui le passionnait et sur lequel il ne tarissait pas. Il en expliqua le principe, du vesou à la bagasse, du blanc au blond, le jus dompté, fragmenté en millions de grains aptes aux expéditions les plus longues et qui assurerait un enrichissement certain des planteurs de cannes. Monsieur Enguerrand de Marigny pensa qu’il devait rajouter aux bénéficiaires de cette nouvelle manne les constructeurs de batteries dont ils comptaient bien faire partir. Le propos fut repris par beaucoup tant cette découverte allait développer le commerce sucrier jusque-là pénalisé, car le sucre voyageait sous forme de mélasse et arrivait souvent à destination pourrissant. Antoinette-Marie, que cela concernait, la moitié de ses cultures étant constituées de cannes, posa quelques questions à son voisin qui fut surpris par leur pertinence. Le sujet dériva sur un autre, le premier journal publié de la Louisiane : “Le Moniteur “. Celui-ci avait réalisé un de ses premiers articles avec les succès de Jeanne-Marie Marsan au Théâtre de la rue Saint-Pierre. Les conversations se turent lorsque doña Castaños y Arrigorri, l’épouse du gouverneur, se leva. Tous l’imitèrent et prirent sa suite dans les salons adjacents dans lesquels les nouveaux hôtes arrivaient au son d’un orchestre qui n’attendait que cette entrée pour entamer la première contredanse. Pendant ce temps, les esclaves vidaient et transformaient la salle à manger en salon. Antoinette-Marie rejoignait Juan-Felipe au bras de monsieur Bevenot de Haussois quand un valet lui demanda de bien vouloir le suivre sur l’invitation du gouverneur. Elle s’excusa auprès de son cavalier qu’elle chargea de prévenir son époux. Elle marcha sur les talons du domestique jusqu’à l’étage où l’attendait dans son bureau le baron de Carondelet. « — Veuillez m’excuser de ce stratagème madame, mais j’ai à vous parler et ne tiens pas à être entendu d’oreilles, nous ne dirons pas malveillantes, mais tout au moins indiscrètes. » D’un geste, il lui indiqua une bergère dans laquelle elle s’assit devant l’injonction muette. « — Madame, j’ai un service à vous demander, et il faut bien le dire assez grand puisqu’il concerne la sécurité de la colonie… » Antoinette-Marie était plus qu’intriguée. Qui était-elle pour avoir une telle importance ? Elle n’avait aucun pouvoir et pas assez de fortune afin que cela puisse apporter quoique ce soit au gouverneur… « — En fait, vous détenez dans vos connaissances quelqu’un dont j’aimerais m’assurer la bienveillance et je souhaiterais que vous lui écriviez pour qu’il écoute favorablement, mes, nos besoins. Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons à craindre de nos voisins les États-Unis. Cette connaissance est un ami commun. Il pourrait nous aider, mais je ne vous cacherai pas que s’il le fait déjà de façon régulière, mon gouvernement par le passé l’a éconduit sur un projet qui lui tenait à cœur. Et aujourd’hui, ce projet est à nouveau d’actualité.

— Cela ne devrait donc pas poser de difficultés. Si j’ai bien compris, il n’y a aucune raison que ce dessein ne lui tienne pas encore à cœur.

— Dieu vous entende, Madame.

— Mais puis-je savoir sur qui il semblerait que je détiens un si grand pouvoir de persuasion ?

— Monsieur Wilkinson.

— Monsieur Wilkinson ?

— Oui, je ne suis pas sans être instruit que vous soyez arrivée dans notre colonie en sa compagnie. Et si je suis bien informé, il éprouverait une affection quasi paternelle pour vous. Excusez-moi d’être si directe, mais le sujet est vraiment d’importance.

— Non, non, mais je ne vous cache pas que je suis surprise de cette intrusion dans ma vie privée. Quoique surprise, n’est peut-être pas le bon mot. Gênée, serait plus exact.

— Veuillez m’en excuser une nouvelle fois, mais la politique à des vues plus grandes que les individus. Accepteriez-vous de nous aider ?

— Oui, bien sûr, il est évident que vous aurez mon soutien même si je ne suis pas sûre de son importante qualité.

— De cela, je puis vous l’assurer. À votre lettre d’introduction, je joindrai la donation d’une concession dans la Nouvelle-Orléans assez étendue pour y construire sa maison. Quant à vous…

— Je vous arrête monsieur le gouverneur, je ne veux rien pour moi. J’écrirai votre missive. Vous connaissez l’homme, elle ne m’engage que peu. Et si cela peut apporter ma contribution pour une paix durable à notre colonie, soit !

— Madame, l’affection que vous porte notre homme n’est pas à négliger et vous amenuisez votre importance. Vous avez su vous entourer de gens qui tiennent à vous et cela n’est pas donné à tous. »

Cela faisait deux fois en peu de temps qu’elle entendait cette idée qu’elle avait du mal à réaliser. Mais oui, elle avait réussi à se créer une famille de cœurs. Elle eut une pensée pour les prédictions de marguerite Darcantel qui les lui avaient annoncées. « — Mon secrétaire se mettra à votre disposition pour les détails. Autre chose, Madame, c’est votre époux qui ira la lui porter. »

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 42 et 43

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Chapitre 42

L’orphelinat, mars 1794

Louis Augustin Lacourtade

James Wilkinson de son côté était allé flâner autour de la prison du fort du Hâ puis dépité, il s’était rendu à l’auberge des “trois conils “ où il tomba par hasard sur la citoyenne Germaine. Celle-ci, seule, broyait du noir et avait éclusé déjà quelques pintes. Cherchant un compagnon, elle l’interpella et lui offrit à boire, ce qu’il accepta profitant de l’aubaine, car il l’avait reconnu à sa description. Il la fit parler, elle ne demandait que ça. « — Un visage d’ange qui n’avait pas dû faire de mal à une mouche, ils l’ont emmenée à Paris, mais m’ont laissé son angelot. J’aurais bien voulu le garder, mais ils m’ont ordonné de le mener à l’orphelinat de l’hôpital. Autant dire qu’ils l’ont exécuté. J’ai un cœur, mon bon monsieur. Si ! Si ! Avec la carcasse que j’ai, c’est difficile à croire, je sais, mais depuis j’ai la bile qui se retourne, alors si, vous, vous pouvez le sortir de là, je vous aiderai de mon mieux. »

*

Marie-Anne tenait par le bras James Wilkinson, bien qu’il eût pu être son père, ils ressemblaient à un couple établi. Ils se dirigeaient vers le quai de la Paludate en traversant le quartier Sainte-Croix. Mademoiselle Lenorman avait insisté pour l’accompagner, argumentant qu’il serait plus difficile de dire non à une femme en mal d’enfant. Elle savait déjà que l’on ne leur remettrait pas le petit garçon. Ni l’un ni l’autre ne s’illusionnaient. Ils voulaient juste vérifier la piste donnée par la geôlière du fort du Hâ.

Face au fleuve, le long bâtiment austère de l’orphelinat de l’hôpital de la manufacture et des enfants abandonnés se présenta de façon lugubre sous un début de crachin. Marie-Anne frissonna assaillie du malheur dégagé par le lieu. Elle se sentait entourée des mânes de centaines d’orphelins morts sous les mauvais traitements, les maladies, la faim et le chagrin. Devinant sa compagne faiblir, il lui tapota la main en signe de compassion et afin de lui donner du courage. Elle lui jeta un regard triste et fit l’effort de lui sourire. Ils se dirigèrent droit vers la porte centrale de l’établissement. Une fois dans le hall, ils frappèrent à la porte qui leur sembla être un bureau d’accueil. Hormis une lointaine rumeur, signe d’activité dans le bâtiment, celui-ci se trouvait vide. Ils allaient faire demi-tour, quand un homme surgit de la porte opposée. « — Citoyens ! Vous désirez ? » Prenant la parole James Wilkinson le sollicita d’une voix assurée à voir la direction de l’établissement. Le planton impressionné par le ton autoritaire leur demanda de patienter et se précipita à l’étage. Le couple, en silence, examinait les murs lépreux sans décoration de la pièce, Marie-Anne tant bien que mal repoussait ses voix intérieures. Elle conversait avec son compagnon pour faire diversion à son malaise quand ils entendirent le son aigre d’une femme qui houspillait. « — Tu n’aurais pas pu leur réclamer ce qu’ils voulaient ! C’est sûrement encore des geignards ! » La porte s’ouvrit brusquement sur une femme entre deux âges, sèche comme un sarment, et visiblement mauvaise comme une teigne. Omettant les civilités, elle leur grommela. « — Je suis la citoyenne Vassoule, directrice de l’établissement. Que voulez-vous ?

— Bonjour citoyenne Vassoule, excuse-nous de te déranger, mais nous venons sur les conseils d’un ami de Tallien. L’interpellée se figea, si cela était vrai, ce n’était pas bon pour elle. Elle se radoucit, s’interrogeant. De quel ami s’agissait-il ? Mais elle n’osa demander. Elle grimaça un sourire. « — Que puis-je pour vous aider ?

— Nous cherchons un garçon dénommé Louis-Augustin Lacourtade. » Elle le savait,ce morveux allait lui attirer des ennuis. Depuis qu’il était arrivé, rien n’allait. Comme tous ceux que la république recueillait, il avait intégré les ateliers. En échange du lit et d’une soupe claire deux fois par jour, les enfants fabriquaient des objets de toutes sortes, chandelles, cordes, filets… mais si après avoir pleuré sa mère, cessé de le faire à coups de trique, et mis à l’ouvrage sans trop rechigner, il n’y aurait rien eu à redire. Mais il terrorisait les autres, car toute la journée et une bonne partie de la nuit, il parlait à un être invisible. Tous avaient peur que ce soit un fantôme. Pour lui en faire passer l’envie, elle s’était vue obligée à l’enfermer tous les soirs dans un placard qui lui servait de geôle. Mais derrière la porte où il geignait, on l’entendait entre deux plaintes dialoguer avec quelqu’un et certains disaient qu’une voix différente répondait. Si ça avait été un autre, elle aurait réglé le problème à sa façon, mais il lui avait été remis avec les recommandations du citoyen Bachenot et celui-ci la terrifiait autant qu’il la séduisait. Et voilà que maintenant deux étrangers venaient le lui réclamer. Gardant son sang-froid, elle répliqua. « — Je suis désolé, mais nous avons dû affronter une épidémie de phtisie pendant l’hiver, il en a été victime. »  Le couple, devant le mensonge évident, prit l’apparence résignée attendue par la circonstance. La directrice mit les formes et les raccompagna jusqu’à la porte de l’établissement. Avant de quitter les lieux, Marie-Anne avec un air attristé laissa échapper une phrase sibylline. « — Au revoir citoyenne, j’espère pour vous que votre conscience est en règle avec le seigneur, car il faut toujours être prêt, semble-t-il. » Elle reprit le bras de son comparse, comme si de rien n’était. Ils s’éloignèrent sous le regard effaré de la femme qui se demandait si elle avait bien compris les seules paroles formulées par Marie-Anne. Était-ce une mise en garde ? Intrigué, dès qu’ils furent hors de vu de l’établissement, James Wilkinson interrogea sa compagne sur son propos. « — Danton est en train de tomber et Robespierre, d’ici l’été, l’aura suivi. À partir de là, des règlements de comptes, des plus sanglants, vont avoir lieu une fois de plus. Elle n’apercevra pas l’automne. » Son comparse, bien qu’incrédule, ne rajouta rien aux certitudes de la sibylle, dont rien ne laissait présager tous ses changements.

 *

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Sa mère irradiait d’une douce lumière dans l’obscurité totale du réduit dans lequel il avait été enfermé encore une fois. Elle tenait par la main son jumeau et essayait de le consoler. « — Louis, mon Louis, il faut que nous partions. Ton frère est resté trop longtemps à tes côtés. Ne t’inquiète pas dans un instant une dame et deux messieurs vont venir te chercher. Tu devras les suivre, mon chéri. Ils vont te sortir de là à tout jamais. Tu dois leur faire confiance. » Louis doucement sanglotait. Il n’avait pas quatre ans et encore une fois, il allait être seul, abandonné. L’apparition de Marie-Amélie se pencha vers le front de son enfant et y déposa un baiser d’un autre monde. « — Allez mon Louis, tu te retrouveras bientôt à nouveau avec des gens qui te veulent du bien et qui vont t’aimer. » Entraînant son deuxième fils, elle se fondit pour disparaître dans la noirceur du lieu, Louis était seul.

*

Marie-Anne agrafa, par-dessus sa robe, un manteau redingote, elle était fin prête pour cette aventure nocturne qui reposait sur ses épaules. En bas de l’escalier l’attendaient Wilkinson et John en tenues sombres et pratiques, cache-poussière à collet et bottes de chasse. Le premier avait obtenu quelques renseignements succincts sur la situation des dortoirs où en toute logique devait se trouver le petit garçon. L’entreprise était hasardeuse, car il ne voyait pas, comment ils reconnaîtraient l’enfant, ni comment ils pourraient le faire sortir discrètement d’un dortoir où dormaient une cinquantaine d’orphelins et leurs surveillants. Mais comme jusque-là Marie-Anne leur avait réservé plus d’une surprise et semblait pleine de ressources, autant tenter l’aventure.

L’heure du couvre-feu ayant été dépassée, John avait opté pour la remontée de la Garonne en barque, cela serait d’autant plus facile que le mascaret allait remonter son cours et les aiderait. Ils n’auraient comme cela aucun mal à progresser vers l’amont du fleuve où se situait l’orphelinat.

Le trajet ne se révéla pas aussi aisé que prévu. Malgré la révolution, le nombre de navires dans le port s’avérait encore grand. Ils durent tout d’abord gouverner leur embarcation vers la rive opposée pour les éviter et ensuite ramer avec le soutien du contre-courant du mascaret à la hauteur de leur destination. Ils la dépassèrent pour plus de sûreté. Ils revinrent à pied vers leur objectif avec quelques difficultés, la couverture nuageuse obstruant l’éclat lunaire. Arrivés devant le bâtiment, les trois comparses se dirigèrent vers une petite porte sur son côté, l’entrée des fournisseurs pour les cuisines. Wilkinson crocheta la serrure, pénétra en premier dans les lieux suivis de Marie-Anne et de John. Ils respirèrent mieux, le site se vérifiait vide, personne dans les parages. Il alluma le lumignon de la lanterne-tempête qu’ils avaient apportée tout en masquant de sa main le trop de lumière. Anne-Marie chuchota. « — Il faut se rendre à l’étage, il est en haut ! » Ils passèrent de la buanderie aux cuisines et de là ils cherchèrent un escalier. John leur fit signe, il avait trouvé la porte qui donnait sur le couloir qui y menait. Ils le gravirent le plus silencieusement possible. 

Ce fut tout d’abord une vibration, presque imperceptible, puis l’air devint plus dense comme une mousseline sous l’effet d’une brise. Enfin Marie-Anne l’aperçut transparente et présente à la fois. Elle lui sourit et lui signifia de la suivre. Elle hocha la tête et d’un geste guida ses deux comparses. Intrigués, ils se dirigèrent sur ses pas, elle semblait elle-même filer de près quelqu’un ou quelque chose qu’ils ne distinguaient pas. Ils parcoururent couloirs, escaliers et étages jusqu’à se trouver face à un placard sous des marches menant au grenier. Interrogatifs, les deux hommes regardèrent la Marie-Anne leur indiquer la porte. À cet instant, ils auraient pu jurer voir passer une femme devant eux d’une extrême beauté, ce qui les fit sursauter. Ils l’avaient à peine aperçue qu’elle avait déjà disparu. John était sûr que c’était Marie-Amélie qui lui avait souri. La clef demeurant dans la serrure, John la tourna délicatement et l’ouvrit. Wilkinson éclaira l’antre. Ils découvrirent en son fond un tout petit garçon recroquevillé sur lui-même. Marie-Anne s’approcha et lui tendit les mains, il hésita, méfiant. Elle lui chuchota. « — Nous venons te chercher Louis, ai confiance.

— Je sais, maman me l’a dit. »

L’enfant dans ses bras, ils se dirigèrent sur le chemin de retour. Ils furent freinés par un surveillant qui réalisait sa ronde. Avertis par la lumière de sa lanterne, ils eurent juste le temps de se hâter dans un escalier. Mais évidemment, le bruit de la bousculade alerta l’individu qui se précipita derrière eux pensant prendre en flagrant délit un gamin indiscipliné. « — Qui va là ? Halte ! Arrête-toi morveux ! » Wilkinson laissa passer devant lui ses deux comparses, le petit Louis alla des bras d’Anne-Marie à ceux de John. Il ne pouvait permettre à l’homme ameuté le bâtiment. Il se mit en retrait de la porte, saisit son pistolet dont il avait eu soin de se munir, par le canon et au moment où le surveillant franchit l’embrasure, il lui asséna un coup de crosse. Il s’écroula. Wilkinson rattrapa ses amis, l’orphelinat se réveillait. Ils eurent juste le temps de traverser l’entrée et de se fondre dans la nuit. Ils récupérèrent la barque et s’abandonnèrent à elle au fil du courant qui avait retrouvé son sens vers la mer, ils étaient revenus sains et saufs à l’hôtel des Chartrons. 

*

Dans la large cheminée de la cuisine ronflait un feu salvateur. John avait repris ses affaires en main et y avait mis de l’ordre. Bérangère avait donc pu préparer un repas convenable. La plupart des produits venaient de trafic, le marché officiel était en pénurie même des aliments de base.

Autour de la longue table de chêne sombre, à la lumière des chandeliers de laiton, ils s’étaient installés. C’était leur premier souper du soir tous ensemble. Marie-Anne aidait Louis à manger, Wilkinson et John échangeaient les renseignements récoltés, Bérangère resservait Jean-Baptiste qu’elle jugeait trop maigre. Le seul habitant de l’hôtel qui manquait était le vieux Firmin. Il était alité avec un gros rhume. « — Il semblerait que l’on ne cherche pas le petit. La directrice n’a pas dû se vanter de sa disparition. Intervint Wilkinson.

— Nous devons toutefois nous méfier, objecta John, s’il y a encore ce salopard de Bachenot dessous, nous pouvons nous attendre à un coup tordu.

— Vous avez l’intention de faire quoi du petit ? » interrogea Anne-Marie. L’enfant releva la tête comprenant que l’on parlait de lui. « — J’ai promis à sa mère de le remettre à un membre de sa famille. Son oncle est décédé à la bataille de Valmy, sa tante, celle qui est religieuse aux ursulines, près de Toulouse, est morte de maladie, quant à sa grand-tante, madame la Fauve-Moissac, elle réside en Suisse. Mais il est plus difficile de traverser la France que l’océan. Il n’y a que sa tante en Louisiane qui peut l’accueillir, celle que vous connaissez Wilkinson.

Louis Augustin Lacourtade

— Oui, Antoinette-Marie de Thouais. Si j’avais pu, je l’aurais amené moi-même, mais monsieur Fenwick, notre consul à Bordeaux m’a signifié mon ordre de rejoindre George Washington. Aussi vais-je partir pour Philadelphie, ce que je peux faire, c’est emmener monsieur Carbanac comme valet pour couverture ?

— Mais j’aurais préféré aller à la Nouvelle-Orléans, j’y ai un frère, du moins, je crois ? intervint mollement Jean-Baptiste.

— Je ne peux me rendre tout de suite en Amérique, je vais garder le petit Louis jusqu’à ce que je puisse faire le voyage. Mes affaires ont besoin que l’on s’en occupe surtout en ce moment. Je ne veux pas que l’on me confisque la maison et son négoce. D’autant qu’une partie de ces biens appartiennent aussi à Louis.

— De toute façon, Louis ne craint rien ici, je peux vous le garantir. Releva Anne-Marie. Personne ne fit de remarque.

— Donc Jean-Baptiste, il faudra partir avec monsieur Wilkinson, nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons risquer la sécurité de tous. Insista John.  

— Rassurez-vous, une fois arrivé, je vous mettrai sur la route du Sud. Compléta Wilkinson. »

*

Une semaine ne s’était pas écoulée que Wilkinson et son valet, alias Jean-Baptiste, voguait sur l’Atlantique. 

Marie-Anne décida aussi de quitter Bordeaux. John insista pour qu’elle reste attendre des jours nouveaux, mais celle-ci lui certifiât que ceux-ci étaient arrivés et qu’elle devait rentrer à Paris, différentes personnes avaient besoin d’elle. Il la questionna sur ses inconnus ; elle lui répondit des dames avec un grand avenir. Il avait été présenté à une d’ailleurs, Térésa Cabarrus, bientôt madame Tallien, quant à l’autre c’était une de ses amies, une Créole, une dénommée Joséphine Tacher de la Pagerie. Elle devait les rejoindre. Il lui demanda si elle les connaissait bien, ce à quoi elle répliqua en riant. « — Pas du tout, mais je peux vous garantir que cela viendra ! ». Il capitula, et un des premiers matins d’avril, il l’accompagna au coche de Libourne.      

Chapitre 43

La chute de Jacques-Henri.

Avril 1794.

Jacques-Henri Bachenot

Lacombe monta les marches de l’hôtel Rohan-Mériadeck, deux à deux, ce qu’il venait d’apprendre était impensable. Il pénétra en trombe dans le bureau de Bachenot. Celui-ci leva la tête, intrigué par cette entrée inhabituelle. Lacombe reprit son souffle et lâcha. « — Danton a été arrêté et guillotiné, ils ont guillotiné Danton ! » Bachenot, impassible, rassembla les feuilles étalées devant lui, les tapota pour les ordonnancer puis les rangea dans un dossier. Tallien avait été invité avec sa maîtresse à Paris par Robespierre, et maintenant Danton venait d’être exécuté. Voilà qui n’allait pas arranger ses affaires. Il se trouvait officieusement sous les ordres de Danton, celui-ci le couvrait de toutes ses exactions, il avait pu ainsi participer activement à la chute des hébertistes. Désormais, il était sans appui et sans poste vraiment officiel, ce qui s’avérait fâcheux. Rien n’allait, il avait appris que le petit Lacourtade avait de façon surprenante disparu de l’orphelinat, ce qui l’avait beaucoup contrarié, car cela coïncidait avec le retour inopiné de John Madgrave dans la ville. Mais avec cette nouvelle, il ne pouvait lui tomber dessus sans raison. L’orphelin ne pourrait justifier les fouilles et arrestations qu’il désirait lancer, et qui, cependant, lui auraient permis de mettre enfin la main sur les biens des Lacourtade. Il réfléchissait à toute vitesse. Tout d’abord, les dossiers, il devait les brûler. Il ne devait laisser aucune trace, ensuite il valait mieux se faire discret. Il allait se réfugier dans sa maison de Saint-Laurent-du-Médoc, elle était loin de tout au milieu de la lande girondine, il pourrait y attendre le cours des événements.

*

Diedrichsen avait monté le premier les dix marches de l’échafaud, puis Delaunay, Bazire, Fabre, Lacroix, Desmoulins… En ce jour si lumineux, si tiède, qu’on le prendrait pour un jour d’été, Danton, le dernier de la liste du jour, commanda à l’exécuteur. « — tu montreras ma tête au peuple, elle est bonne à voir ». Samson lui obéit. Il saisit sa tête par les cheveux et la brandit aux quatre coins de l’échafaud. Ainsi finit Danton.

À l’hiver de l’année 1793, il avait perdu sa place dominante au club des Cordeliers, bourgeois et propriétaire, il n’avait pu adhérer aux idées socialistes de son ancien ami Hébert. Il avait créé le mouvement des Indulgents, bien qu’athée lui-même, il avait blâmé les violences antireligieuses en s’élevant contre la déchristianisation et avait déconseillé l’exécution de Marie-Antoinette. Tout cela avait consommé la rupture des « dantonistes » avec les Jacobins. À la fin du mois de mars de 1794, quinze jours après la mise à mort des hébertistes, Danton avait été arrêté sous le prétexte d’être un ennemi de la République. Il avait été jugé par le tribunal révolutionnaire à partir d’un acte d’accusation préparé par Saint-Just. Il se défendit avec des éclats de voix si éloquents qu’il fallut extorquer à la Convention un décret pour clore les débats hors de sa présence.

Pendant ce même temps, dans la prison des Carmes, Anne-Marie était venue rejoindre Térésa Cabarrus et Joséphine Tascher de La Pagerie comme elle l’avait prédit. Elle s’était laissée arrêter aux portes de Paris, car elle connaissait l’avenir de ses deux jeunes femmes et savait en faire partie. La fin du tyran Robespierre se révélait proche, et l’été arrivant, la prophétie que de Danton avait jetée devant la maison Duplay allait se réaliser. Face à la porte et les fenêtres closes de celle-ci, devinant la présence de son juge épiant derrière les volets, il lui avait crié depuis la charrette qui le menait à son exécution. « — C’est en vain que tu te caches, Robespierre ! Tu me suivras ! Ta maison sera rasée, on y sèmera du sel ! ». Le 28 juillet, cela se réalisa, il mourut guillotiné à Paris, le 29 les portes des prisons s’ouvraient.

*

Une semaine après, la nouvelle de la chute de Robespierre fit sortir Bachenot de son antre. Il vint discrètement aux informations dans Bordeaux. Il découvrit sur un panonceau l’arrestation de son collaborateur Lacombe. Cela n’allait plus du tout, si l’on trouvait des traces de ses propres affaires, il serait pourchassé. Il ne doutait pas qui resta des éléments malgré toutes ses précautions et de toute façon il avait plus d’un ennemi dans la ville. Il décida donc de prendre la poudre d’escampette et le plus simple, c’était d’embarquer sur le premier navire, quelle que soit sa destination du moment qu’elle l’éloigne des côtes françaises. En relation avec le capitaine de “la rose d’Ispahan “, lui-même en danger d’enquête, il monnaya son passage à son bord et partit avec son magot amassé de façon frauduleuse.

Il eut bien raison, car Lacombe fut condamné à mort le 27 thermidor de l’an 2, par la commission militaire tenant séance à Bordeaux, comme parjure et voleur de biens public, fraudeur, corrupteur des mœurs et de l’esprit public, et comme tel, traître à la patrie. Son comparse fut recherché, mais c’était trop tard, il était loin.

Bordeaux par Dominique Duplantier 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 39 à 41

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Chapitre 39

Janvier 1794, l’immigration de la famille Bourdel

Rose-Marie Bordenave

La famille Bourdel découvrait la ville de la Nouvelle-Orléans, derrière la levée qui la protégeait. Elle s’étalait sous leurs yeux dans tout son exotisme avec ses façades à arcades, ses balcons, ses palmiers, ses magnolias, sa foule bigarrée. Leur voyage était enfin terminé au grand soulagement de Rose-Marie qui serrait contre elle son fils. Son époux le bras autour de ses épaules sentait son cœur gonfler d’espoir d’un avenir prometteur. Tout en examinant le décor nouveau devant elle, elle se souvenait du jour où le périple avait débuté.

*

Tout avait commencé avec l’annonce par Térésa Cabarrus de l’arrestation de Marie-Amélie Lacourtade au château de Cambes où résidaient son époux Antonin Bourdel et son petit garçon. Elle était alors au service de madame de Verthamon, qu’elle avait toujours fidèlement servi depuis son plus jeune âge. Elle avait vécu les affres de l’incertitude pendant quarante-huit heures. Elle ne savait ce qu’étaient devenus son mari et son enfant. Puis sa maîtresse l’avait fait appeler et en tête à tête, elle l’avait informée de la suite des événements. — Rose-Marie, demain je vais me retirer à mon château de Cadaujac, vous allez faire votre malle comme il se doit. Vous y enfournerez tout ce à quoi vous tenez. De là vous prendrez une gabarre et partirez rejoindre votre époux et votre fils sur un navire en partance pour l’Amérique, et je pense que vous ne reviendrez pas. Elle était restée muette devant la tirade de sa maîtresse qui la lui disait tout en retenant ses larmes. 

Tout s’était passé comme prévu. Le lendemain soir, au château des bords de Garonne, elle s’était retrouvée dans l’embarcation qui avait profité de la nuit pour lui faire descendre le fleuve jusqu’à la rade de Pauillac. En ce lieu, elle était montée à bord d’un trois-mâts dans lequel l’attendaient sa famille et John Madgrave qui avait tout organisé. Elle lui avait remis la bourse que lui avait donnée, avec beaucoup d’insistance, madame de Verthamon. Cela avait complété le prix de leur passage, au moins, ils ne seraient pas obligés de servir d’hypothétiques maîtres pour le rembourser en arrivant. Malgré les angoisses de Rose-Marie ; toute cette eau à l’infinie la terrifiait ; moqué par Antonin grisé par l’aventure, le voyage vers les Caraïbes s’était bien passé. Ils se trouvaient désormais face à leur avenir et la nouvelle année 1794 était commencée depuis quatorze jours.

*

Sur les quais en pente où ils avaient été déposés par la chaloupe de leur navire, la famille Bourdel fut, dans un premier temps, désorientée. Les marins, qui transportaient leurs bagages, prirent les devants et les guidèrent vers la levée. Rose-Marie levait ses jupes pour ne pas les crotter et Antonin portait leur fils. Ils avançaient précautionneusement évitant les débardeurs noirs aux muscles luisant sous l’effort du port de leurs charges. À l’inquiétude de Rose-Marie s’ajouta la vision d’une horde d’Indiens accompagnée de coureurs des bois, à peine différenciables, débarquant leurs marchandises de leurs pirogues. Où était passé son monde civilisé ? Le groupe s’arrêta, il se trouvait sur la levée et découvrait à ses pieds la place d’armes avec en face d’eux l’église Saint-Louis que l’on reconstruisait. Du marché, qui longeait l’esplanade, des colporteurs en tous genres débordaient, le plus souvent des gens de couleur, les femmes leurs paniers fièrement perchés sur la tête. Les nouveaux arrivants étaient enivrés d’odeurs, de coloris, de bruits, c’en était vertigineux. Antonin remercia les marins puis fendit le flot, portant la malle sur son épaule, l’esprit bouillonnant des espérances qu’offrait cette future vie. Rose-Marie plus pragmatique s’inquiétait de leurs besoins à venir. Leur bourse était plate où tout comme. Elle suivait son mari, le dos bien droit, un grand sac de cuir dans une main, tenant de l’autre celle d’Augustin qu’elle avait peur de perdre dans la cohue. Ils se dirigeaient vers le palais du gouverneur afin de se déclarer comme immigrants. Après avoir traversé la place, ils se trouvèrent devant l’entrée de l’hôtel, duquel rentrait et sortait une foule de visiteurs et de serviteurs. Leur vision rassura la jeune femme qui retrouvait ses repères. Le garde de faction, qu’ils ne comprirent qu’à moitié, les laissa pénétrer après leur avoir indiqué le trajet à suivre à l’intérieur du bâtiment. Un peu déboussolé, le couple se figea dans le hall pour se repérer, puis il monta l’escalier qui allait vers les différents bureaux qui géraient la colonie. Le gravissant, à sa surprise, Rose-Marie identifia un homme qui le descendait talonné d’un géant noir, un serviteur, lui sembla-t-il. « — Monsieur D’Estournelles, me reconnaissez-vous ?

Rose-Marie Bordenave

— Assurément ! Vous êtes la…, la suivante d’Antoinette-Marie, enfin de Madame la marquise. Mais vous voilà parmi nous.

— Et oui. Je vous présente Antonin Bourdel mon époux et le frère de lait de… Mais Antoinette-Marie ne devait pas être baronne ?

— Si fait. Mais son premier mari est mort des fièvres, elle s’est unie en secondes noces avec le marquis de Puerto Valdez. Mais ne restons pas là, au milieu de cet escalier. Vous alliez ?

— Nous nous rendons au service de l’immigration comme nous l’a indiqué le capitaine de notre navire.

—  Je vais vous accompagner, cela va faciliter les choses. Ézéchiel, prends les bagages et mets-les dans la voiture, car bien sûr après je vous emmène. La Marquesa comme disent les Espagnols est sur sa plantation, mais je me fais un plaisir de vous offrir l’hospitalité à la Nouvelle-Orléans.    

*

Ce fut au milieu d’éclats de rire que la famille Bourdel arriva dans la maison de Monsieur D’Estournelles. Ils vinrent interrompre le bain que donnait Madeleine Lamarche à ses deux fillettes dans une grande bassine au sein du patio ombragé par un magnolia et des palmiers. Elle s’essuya à son tablier qu’elle dénoua au passage découvrant une robe à la chemise en linon fin. Elle s’excusa de son accueil et s’empressa de les recevoir avec chaleur. Elle mit ses filles entre les mains de sa servante Naïma et installa de son mieux Antonin et Rose-Marie. Elle leur fit les honneurs de son foyer. La maison de la rue d’Orléans, si elle n’était pas grande, était tout de même spacieuse, de plus elle était meublée confortablement de mobilier rapporté de France.

Madeleine avait l’habitude de recevoir dans son logis les invités impromptus que lui ramenait Constant. Elle appréciait la confiance qu’il lui faisait. Elle tenait toujours prête une des chambres du haut. Elle y guida Rose-Marie. Dans l’escalier, cette dernière voulut la complimenter sur son intérieur. « — Madame D’Estournelles…

— Non ! Non ! il n’y a pas de Madame D’Estournelles. Appelez-moi Madeleine, Madeleine Lamarche.

— Oh ! excusez-moi, j’avais mal compris. »

Confuse de sa méprise, elle n’osa rajouter quoi que ce soit. Que Madeleine ne soit pas l’épouse de Monsieur D’Estournelles ne la choquait pas. Il était courant dans sa campagne que l’on attende pour se marier d’avoir quelques moyens, cela n’avait jamais empêché la naissance d’une famille, même pas le curé. Visiblement, ce n’était pas une question d’argent, tout ce qui l’entourait l’attestait, jusqu’à la toilette de la jeune femme qui la précédait. Cela l’intrigua, elle se demanda pourquoi monsieur D’Estournelles les avait logés chez sa maîtresse. D’autant qu’il avait l’air chez lui et elle avait saisi aux cris énamourés des deux fillettes que c’étaient les siennes. Elles continuèrent à gravir les quelques marches et aboutir au palier qui distribuait plusieurs pièces sur un couloir. Madeleine se retourna vers son invitée et tout en souriant reprit la conversation que la réflexion silencieuse et gênée de Rose-Marie avait interrompue dans son élan. « — Si j’ai bien entendu, vous êtes une amie de Madame la marquise de Puerto Valdez ?

— Pas tout à fait, j’étais sa chambrière lorsqu’elle résidait à Bordeaux. Mais mon mari est son frère de lait.

— Oh ! excusez-moi, je n’avais pas compris. »

Madeleine Lamarche

Les deux femmes se regardèrent et éclatèrent de rire, amusées de cette succession de méprises. Cela rompit complètement la glace et détendit leurs relations. Parvenu dans la chambre, Madeleine expliqua que Congo monterait une paillasse qu’il installerait dans la garde-robe adjacente qui s’avérait vide. Elle pourrait ainsi servir de chambre au petit Augustin. 

Les nouveaux arrivants passèrent donc leur première soirée en Louisiane au sein de la chaleur du foyer de la main gauche de Monsieur D’Estournelles. Ne connaissant pas les us et coutumes de leur pays d’accueil, ils profitèrent, sans arrière-pensées, de son hospitalité. Rose-Marie se lia spontanément avec Madeleine. Cette dernière se sentait un peu gênée par la situation, elle était consciente de ne pas avoir complètement éclairci sa position et que son huitième de sang noir était invisible pour ses invités. Elle culpabilisait, car bien qu’à la Nouvelle-Orléans la loi parut souple, il lui était tout de même interdit de se faire passer pour blanche et elle avait l’impression de tromper ce début d’amitié. Elle aurait été surprise d’apprendre que c’était très loin des préoccupations de la jeune Française et que cela n’aurait eu aucune incidence sur son comportement ou ses sentiments envers son hôtesse. La soirée se déroula dans la bonne humeur malgré les mauvaises nouvelles que le couple Bourdel apportait. Tous regardaient vers l’avenir et monsieur D’Estournelles n’avait nulle raison de leur gâcher leurs espoirs. Ils étaient pleins de questions auxquelles répondait leur hôte sous l’œil amusé de Madeleine. Leur passage au bureau de l’immigration les avait rendus possesseurs d’une parcelle de terre de plus de dix acres au bord du bayou Lafourche, de semences et d’outils. Et même s’ils ne savaient pas où leur propriété se situait, ils n’avaient jamais détenu une telle richesse. Ils le devaient à l’appui de leur hôte à qui ils étaient redevables de cette faveur. Ce que celui-ci niait, arguant qu’il avait juste rappelé les lois au secrétaire oublieux et que de toute façon le nom de Puerto-Valdez, nouveau nom d’Antoinette-Marie, était un vrai passe-partout. Le couple n’était pas dupe du coup de pouce, quand bien même ils avaient compris que leur amie avait gravi l’échelle de la société orléanaise en se remariant.

*

Le lendemain matin, ils partirent au lever du soleil, car monsieur D’Estournelles tenait à réaliser le voyage d’une traite entre la Nouvelle-Orléans et la Palmeraie. Ils s’installèrent dans le carrosse emprunté à son employeur. Augustin dormait encore dans les bras de sa mère. La journée s’avançant, il fut évident que cela ne pourrait s’accomplir. Ils firent halte à la plantation Maubeuge. Antonin et Rose-Marie pénétrèrent pour la première fois dans une des grandes demeures qui paradaient le long du Mississippi. L’habitation n’avait rien à envier à un château des bords de la Garonne. Reçus comme les invités qu’ils étaient, ils se retrouvèrent servis par les gens de maison de la même manière que des nantis. Surpris et un tant soit peu gênés, ils se laissèrent faire. Antonin dans son for intérieur pensa que c’était cela la vraie vie, tout au moins celle qu’il voulait pour lui et sa famille ou peu s’en fallait et qu’il réaliserait ce qu’il se devait pour l’obtenir. Il observait tout ce qui l’entourait et n’en perdait pas une miette, pour lui tout se révélait nouveau. Habituée au train de vie de Madame de Verthamon, Rose-Marie n’était impressionnée que par le fait d’être servie. Elle y prenait cependant un certain plaisir.

Ils ne repartirent qu’au milieu de la journée du lendemain, monsieur D’Estournelles profitant de son passage pour régler quelques menus problèmes avec le contremaître et les économes. Le reste du voyage s’effectua agréablement, leur guide leur décrivait ce qu’ils voyaient. Arrivés devant la Palmeraie, ils furent stupéfiés par l’envergure de l’habitation. Antonin ne put s’empêcher de laisser échapper un sifflement. Si la taille du domaine était à l’échelle de la demeure, c’était assez étonnant. Monsieur D’Estournelles lui confirma son impression, son amie d’enfance, partie de rien ou presque, s’avérait désormais riche. 

*

Mama-Louisa avait sonné la cloche, comme tous les soirs à la même heure, pour annoncer l’heure du souper. Antoinette-Marie qui avait rafraîchi sa mise, en passant une robe-fourreau en soie de couleur gris pâle et un fichu de linon blanc, descendit dans la salle à manger, pièce spacieuse donnant sur l’arrière de la demeure.   Elle accueillait ce soir-là, à sa table, Marie-Adélaïde et Georges Tremblay auxquels se joignaient son contremaître, don Alvarez-Pignero et son épouse. Ils s’installèrent autour de la table ovale en noyer, laissant libre la place du maître de maison. Juan-Felipe était une nouvelle fois absent. Il se trouvait entre la Louisiane et le Kentucky plus au nord à la demande du gouverneur Carondelet.

Ils s’apprêtaient à plonger leurs cuillères dans le gumbo quand Abraham interrompit le souper. « — Maît’esse, c’est monsieur D’Estournelles i demande à êt’e ‘eçu avec t’ois invités surp’ises, comme i dit.  

— Monsieur D’Estournelles ? Avec trois convives ? C’est vrai que c’est une surprise. Elle se leva pour les recevoir. Mama-Louisa, peux-tu rajouter quatre couverts s’il te plaît ? »

Elle avait à peine fini sa phrase que le groupe entra la saisissant de stupéfaction. « — Antonin ? Mon Antonin ! Oh ! Rose-Marie. » Les larmes aux yeux sous l’émotion, elle se retourna vers la tablée interrogative. « — C’est mon pays, c’est chez moi. » Toutes les barrières, qu’elle avait construites pour ne pas être assaillie par la nostalgie, rompirent. Elle se précipita dans les bras d’Antonin. « — Oh ! Mon Dieu, mon Dieu ! C’est mon frère ! Oh ! Mon Antonin. » Personne n’avait vu la jeune femme dans cet état d’émotion excessif, tous souriaient devant le spectacle attendrissant de ses retrouvailles. 

Chapitre 40

Le retour à Bordeaux

Mars 1794

Marie-Anne Adélaïde dite Mlle Lenorman

Janvier 1794

John aveuglé par ses pleurs avançait droit devant lui, comme un automate. Il mettait un pied l’un devant l’autre, sortant de la foule des spectateurs de l’horreur ; s’en extirpant. Sa tête n’était qu’un bourdonnement continu. Quand il atteignit les premiers arbres de la promenade des Champs-Élysées, il s’appuya sur l’un des grands chênes qui la bordaient. Une douleur soudaine lui oppressa la cage thoracique, une sensation de brûlure, de serrement, de lourdeur, de pression lui arracha une plainte. Il avait des sueurs froides. Il avala de l’air, cela adoucit le tenaillement. Il se remit en marche se tenant la poitrine. « — Elle était morte. Ils l’avaient tuée. » La phrase sans cesse tourbillonnait en lui alimentant le flot continu de ses larmes. Il reprit sa route titubant comme un homme ivre. Il s’arrêta encore une fois, un mal foudroyant lui broyait le cœur. Il s’accola à nouveau au tronc d’un arbre, il avait envie de hurler de souffrance, celle qui dans sa tête allait la faire éclater et celle qui l’étouffait à chaque halètement. Il devina l’image brouillée des ruines de l’ancienne salle de spectacle non loin de l’ambassade. Il se remit en marche, péniblement, lourdement, il vit venir vers lui une silhouette, il essaya de lever un bras, de faire signe, d’appeler au secours, il s’écroula.

L’individu qui arrivait vers lui était Thomassin, le valet de chambre de l’ambassadeur. Il le guettait devant le portail de la légation. Mademoiselle Lenorman le lui avait demandé, elle pressentait un malheur. Cette jolie jeune femme apparaissait pleine de surprises, outre qu’elle était belle, et Thomassin, au vu de ses multiples conquêtes féminines, se pensait connaisseur en la matière ; celle-ci possédait une aura de mystère qui lui donnait du piquant. Depuis son arrivée la veille, elle avait réussi le tour de force de charmer tous les individus logeant à l’hôtel de Langeac, et hormis les femmes qui venaient s’occuper du linge deux fois la semaine, l’ambassade ne détenait que des hommes. Aussi lorsqu’elle dévala de l’étage en lui criant d’aller au-devant de John, qu’il était mal en point, il n’avait pas cherché à comprendre comment elle le savait. Et, quand au loin il avait aperçu une silhouette chancelante, il s’était tout d’abord approché avant de vraiment l’identifier, puis avait accouru le voyant s’affaisser sur lui-même.

John se retrouva souffrant. Le choc de la mort de Marie-Amélie avait été tellement violent que son être n’avait pas pu supporter cette douleur. La fièvre prit son corps, elle le plongea dans un semi-coma. Le malade, malgré les traitements de Marie-Anne et du médecin personnel du Gouverneur Morris, ne sortait pas de ses accès qui le maintenaient dans un délire inconscient. Les jours passaient et le jeune homme restait abattu, prostré quand il ne se trouvait pas aux prises avec les montées de température. Personne ne savait que faire. Marie-Anne avait demandé l’hospitalité afin de le soigner. Le gouverneur avait accepté cette infirmière providentielle. Elle ne quittait pas son chevet.

Elle éprouvait de l’inquiétude, pour lui naturellement, mais surtout pour l’enfant qu’elle voyait chaque fois qu’elle s’endormait. L’enfant sanglotait, recroquevillé, enserrant ses genoux. Dans le coin sombre d’une cave ou d’un débarras, elle n’aurait su le dire. Il demandait à un autre enfant de la presser, de se dépêcher. Il avait froid, faim, et très peur, tellement peur. La scène s’avérait d’autant plus étrange que le deuxième enfant semblait être son double, mais il paraissait impalpable. C’était urgent, mais John ne luttait pas contre son mal.

*

Angelica Kauffmann
John Madgrave

Il mit trois bonnes semaines à sortir de la fièvre, le choc l’avait rendu exsangue. Le gouverneur avait bien cru qu’il allait mourir au sein de l’ambassade malgré les soins de Marie-Anne et de Thomassin, aussi quand son corps reprit le dessus, tous furent soulagés. Mais si les symptômes de la maladie s’effaçaient, ils laissèrent la place à la dépression. Ce mal de l’âme causé par le choc brutal du deuil ne le quittait pas, amenant les larmes au bord de ses yeux pour un oui ou pour un non. Ses membres affaiblis ne le soutenaient guère.

Marie-Anne et James Wilkinson, bien que désemparés par l’état de santé du jeune homme, décidèrent le départ pour Bordeaux et cela malgré son manque de vitalité. La première semaine de février était entamée, le temps était exécrable, la pluie fine qui tombait depuis le matin se transformait en neige, le périple risquait d’être plus long que prévu. Le gouverneur avait fourni des sauf-conduits à tous, mais pour la jolie voyante, il avait jugé plus sûr de la faire sortir de Paris par le jardin d’un de ses amis du côté de Chaillot. Lors d’une discussion entre le gouverneur, James Wilkinson et Marie-Anne, il avait été décidé qu’elle ferait partie du voyage. Elle avait donné comme argument qu’elle seule pourrait identifier le petit garçon qu’ils allaient quérir, car dans l’état où il était, le portrait ne les aiderait pas. Intrigués, les deux hommes l’avaient regardée si étrangement qu’elle rajouta. « — L’enfant est simplement sale et amaigri à cette heure. » Ils ne recherchèrent pas d’autres explications, c’était au-dessus de leurs entendements.

*

Marie-Anne sortit de Paris par la porte du jardin du potager de la demeure où elle avait été déposée, et ce à la lisière de la forêt de Chaillot. Emmitouflée dans une cape à capuchon en laine grise, elle n’était qu’une silhouette informe qui se confondait, sous le rideau de neige, au décor à qui l’aurait vue. Le maître de maison avait accepté le stratagème et l’avait accompagné jusqu’à la porte. Il avait insisté, elle ne devait pas quitter le chemin et aller tout droit, elle retrouverait la route qui coupe celle de Paris où parquait la voiture qui l’avait amenée à la demeure. Le conseil était une chose, mais le tracé du sentier effacé par la neige et la pénombre en était un autre. Malgré ça, la jeune femme avait confiance. Elle savait que le carrosse qu’elle cherchait dans la semi-obscurité de la fin du jour se situait là, quelque part devant elle. Elle avait vu que sans problème, ils avaient passé la porte de Paris. Elle avançait droit devant elle serrant contre elle son manteau, le capuchon rabattu sur son visage, scrutant à travers la tourmente. Tout à coup, elle aperçut les lanternes accrochées à l’attelage, elle accéléra vers la lumière tremblotante. Elle fut accueillie avec soulagement par James Wilkinson, inquiet à l’idée de la savoir perdue dans la campagne. Ils s’installèrent dans la chaleur de la voiture où un brasero portatif apportait un peu de bien-être et dans laquelle John somnolait grâce à une dose de laudanum. La suggestion venait de Marie-Anne, afin qu’il puisse supporter l’expédition. Le froid se s’avérait tel qu’ils ne rencontrèrent personne sur les routes ni dans les relais où ils changeaient d’attelage. Les premiers jours, les chaussées étaient si mauvaises et la tempête si dense qu’ils ne pouvaient voyager que cinq ou six heures dans la journée, leur cocher aurait fini par mourir transit. Depuis le règne du grand Louis, personne ne se rappelait avoir vécu un tel froid, plus ils avançaient, plus le territoire était enseveli sous une épaisse couche de neige. Le vin gelait dans les verres. Dans les auberges où ils s’arrêtaient pour la nuit, on les recevait avec curiosité, tous désiraient des nouvelles du reste du pays, plus personne ne voulait ou ne pouvait bouger. Quand leur passage soulevait trop de questions sur leur périple, ils justifiaient leur urgence de se rendre à Bordeaux par la consultation d’un éminent médecin pour leur jeune ami qui se consumait d’une maladie de l’âme. Personne n’y trouva à redire.

Le seul accident dont ils eurent à souffrir se réalisa après Poitiers. Ils rompirent une roue dans une crevasse. Contraints, ils patientèrent trois jours dans une hostellerie en pleine campagne. Ceci, afin que le charron, le plus près du lieu, puisse se déplacer et réparer la casse. Quand ils arrivèrent enfin sur les bords de la Garonne, ils ne purent la traverser. De mémoire d’hommes, nul n’avait souvenir de ce spectacle, elle charriait de la glace. Ils s’installèrent dans une hôtellerie à Lormont et patientèrent une nouvelle fois. Ils s’y confinèrent une bonne semaine à attendre que les éléments se calment. Ils étaient conscients que c’était la rudesse de cet hiver qui en cette période troublée les avait protégés des milices et des brigands. Quand ils arrivèrent à traverser le fleuve enfin redevenu navigable, le mois de mars avait déjà débuté depuis trois jours. Ils avaient mis le double du temps habituel pour faire Paris-Bordeaux.

Wilkinson et Marie-Anne avaient décidé d’un commun accord de profiter de la dernière halte forcée pour interrompre les dons de laudanum qui maintenait John dans un état nébuleux, mais qui l’avait apaisé de ses tourments. Lorsqu’ils finirent par poser les pieds sur les quais “des Chartrons “, il se montrait à nouveau lucide. Il avait pour ainsi dire retrouvé sa forme physique à défaut de psychique, mais son deuil prendrait du temps. Il était toutefois prêt à passer à l’action.

La porte de l’hôtel s’ouvrit sur Bérangère. La vieille femme n’en crut pas ses yeux et faillit partir à la renverse dans sa joie de revoir le maître de la maison. Cela faisait des mois qu’elle n’avait plus de nouvelle. Elle les fit entrer, serrant John dans ses bras. Elle les guida vers le salon, appela Firmin pour allumer le feu. La demeure vide, le couple d’anciens vivait dans la cuisine et se chauffait avec le peu de bois qu’ils avaient. Elle houspilla son mari qui n’avait plus toute sa tête, pour qu’il se presse. Dans la pièce, les trois voyageurs ôtèrent manteaux, chapeaux et gants et s’installèrent au plus près du brasier naissant. La gouvernante revint en portant trois bols de soupe et s’en excusa, mais il n’y avait plus que ça. Dans sa douleur, John n’avait pas fourni assez de revenus pour s’approvisionner, et les réserves étaient vides. Il lui demanda de s’asseoir avec eux, ce qu’elle accomplit un peu gênée devant ses inconnus, mais elle attendait les nouvelles avec impatience. John se mit en devoir de lui annoncer la mort de Marie-Amélie et celle de François-Xavier ainsi que celle de son propre fils. Bérangère s’affaissa sans bruit sur elle-même, rattrapée de justesse par Wilkinson. Ils l’allongèrent, inconsciente, sur une bergère et à l’aide des sels, Marie-Anne la fit revenir à elle. La pauvre femme finit par réaliser l’ampleur de son malheur et éclata en longs sanglots. Ses deux enfants étaient décédés, celui auquel elle avait donné naissance et celui qu’elle avait nourri. C’en était trop, tout cet amour perdu dans les limbes de la tourmente. Cela valait-il la peine de vivre ? Marie-Anne devina le marasme qui engloutissait la domestique. Pour l’en sortir, elle lui parla du petit Louis qu’il devait sauver de tout ça et pour cela ils allaient avoir besoin d’elle. La vieille dame la regarda, semblant ne pas comprendre. — le petit ? Quel petit ? Ah oui ! Le fils de François-Xavier, oui bien sûr, ils étaient dans l’obligation de faire ça, la jeune femme avait raison. Il fallait continuer. Mon Dieu, donnez-moi la force ! »  

Bordeaux par Dominique Duplantier 

Chapitre 41

Que faire de Jean-Baptiste, mars 1794

Jean Baptiste Carbanac

Madame de Verthamon avait décidé de résider en son château à Cadaujac. Il lui semblait inutile de rester à Bordeaux où la seule vie de société demeurait orchestrée par les nouveaux riches engendrés par la révolution. La plus grande partie de la population vivait avec la peur d’une dénonciation qui la ferait monter sur les marches de la guillotine. Elle ne se révélait plus d’aucun secours pour personne, même sa fortune était bloquée et ne lui permettait pas d’aider les miséreux, comme elle en avait le pouvoir auparavant. Ses journées s’écoulaient entre des promenades sur les bords du fleuve, sa roseraie et quelques lectures qui ne la détournaient pas du découragement morbide dans lequel s’était jetée son âme.

Ce matin-là, elle s’était installée sur la terrasse qui surplombait le large cours d’eau. Emmitouflée dans un manteau de laine et d’une étole venu des Indes, elle profitait de la douceur des rayons du soleil tellement attendu. Elle se distrayait avec la cour que se faisaient deux pies, annonçant ainsi le printemps. Elle se sentait lasse, lasse de cette vie qui lui avait tout donné pour ensuite tout lui reprendre. Elle était consciente qu’elle avait encore beaucoup, tout du moins matériellement. Elle essayait de se raisonner, de se secouer pour se ressaisir, il n’était pas dans sa nature de pleurer sur son sort. Ce brusque changement de temps apportait un peu de joie à sa mélancolie, revigorant son moral. Une gabarre passa sur le fleuve, puis une deuxième. Le trafic fluvial avait visiblement pu redémarrer, semblait-il. Elle se leva pour vérifier son assertion, elle alla s’appuyer sur la rambarde de pierre resserrant au passage son châle autour d’elle, elle avait froid aux os. Manon, qui toussotait pour attirer son attention, interrompit le cours de ses noires pensées. Elle se retourna vers sa nouvelle chambrière, qui avait remplacé Rose-Marie grâce à la confiance qu’elle lui portait. « — Oui, Manon ! Qu’y a-t-il ?

— C’est madame Cabarrus qui désire être reçue, Madame.

— Ah ? Je n’ai pas entendu la voiture arriver, la fais-tu attendre au salon ?

— Oui, Madame.

— Je vais descendre Manon. Fais-nous porter du thé et du café. » 

Térésa Cabarrus

Quelques minutes plus tard, après avoir rajusté sa mise, une robe à l’anglaise noire agrémentée de manchettes en dentelle de même couleur, elle pénétra dans la petite pièce tendue de tissu bleu Nattier, avec vue sur le jardin de derrière. La jolie maîtresse du proconsul Tallien se leva à son entrée. Elle n’avait jamais été aussi belle, pensa son hôtesse. Sa tenue fort simple, une robe-fourreau à faux-cul, sublimait sa silhouette. Un haut bonnet enrubanné, d’où des boucles s’échappaient, flattait son visage lui donnant un air candide. « — Je suis désolée de faire irruption dans votre retraite, mais Tallien et moi-même partons pour Paris dans peu de jours… Vous êtes la première à le savoir. » Madame de Verthamon demeura interloquée à l’annonce de la nouvelle. Encore debout, elle interrompit ses salutations, tant son invitée semblait pressée de délivrer son renseignement. Elle se demandait bien pourquoi celle-ci était arrivée jusqu’à elle pour la prévenir de son départ. Si leur relation était restée cordiale, les sphères dans lesquelles l’une et l’autre évoluaient les avaient rendues distantes, elles se croisaient peu. Elle supposait donc qu’il y avait une suite et que cette suite la concernait. Venait-elle lui rapporter quelques drames ou catastrophes ? Elle blanchit à cette idée, ce serait trop pour elle. Jusqu’où pourrait-elle endurer ? « — Asseyez-vous, je vous prie. Quant à m’importuner, n’y pensez plus, votre visite me distrait. » La jeune femme gracieusement s’exécuta et accepta la tasse que lui tendait Manon. Après avoir bu une gorgée, Térésa reprit. « — Je vous disais donc que je me rendais ou plus exactement que je dois me rendre à Paris, à l’invitation de Robespierre. Et je suis à peu près sûr d’y être retenu. » Devant la mine surprise puis offusquée de son hôtesse, elle rajouta. « — C’est comme ça ! Et si nous devons en passer par là afin que les choses changent, nous devons prendre notre courage à deux mains. Tallien fait partie de ceux qui peuvent renverser cette Terreur, même s’il faut lui donner quelques impulsions pour qu’il ose s’engager dans l’action. » Madame de Verthamon pensait comprendre de travers. Térésa lui parlait de faire tomber Robespierre et cela par l’entremise d’un des hommes qu’elle haïssait le plus. Si seulement cela était possible. « — Mais je ne suis pas là pour vous ennuyer avec mes soucis. Vous souvenez-vous de Jean-Baptiste Carbanac ?

— Bien sûr, ses parents sont de mes amis. Avant… avant la mort de mon époux, nous les recevions lorsqu’ils passaient à Bordeaux. Mais cela fait bien un an que je n’ai pas de nouvelle.

— Malheureusement, c’est somme toute normal. Ils ont été arrêtés à Bayonne et exécutés sur place. Madame de Verthamon accusa le coup portant tout de même son mouchoir de batiste devant la bouche. Jean-Baptiste était venu me demander de l’aide. Nous nous étions rencontrés lors de vos jeudis, il accompagnait joliment au piano Antoinette-Marie. Je ne sais si vous vous remémorez.

— Bien sûr que oui ! Un temps où tout était encore possible.

— Il s’est donc présenté à moi, mais trop tard. »

La jeune femme omit de dire que s’il était arrivé jusqu’à elle, c’était à cause d’un souvenir agréable causé par un quiproquo. Car si la belle Térésa avait un goût prononcé pour les hommes vigoureux, elle n’en avait pas moins dépucelé Jean-Baptiste à peine sorti de l’enfance. Il s’était présenté à elle alors qu’elle venait de se disputer avec son amant en titre. De dépit, elle l’avait attiré dans son lit. Elle n’avait pas eu de regret, l’ardeur de l’adolescent avait remplacé son inexpérience, il l’avait même attendri par sa maladresse. Et c’était ce souvenir, qui l’amenait à l’aider, cela remontait à quatre ans. Elle passait à l’époque par Bordeaux à son retour d’Espagne. « — Je n’ai donc rien pu accomplir pour ses parents et j’ai tant bien que mal juste eu le temps de soustraire son dossier. Mais mon départ ne fait que reporter son arrestation dans le temps, parce que je n’ai pu le détruire. Aussi ai-je pensé à vous pour secourir Jean-Baptiste ? Pouvez-vous le cacher ? L’homme qui est à ses trousses n’en démordra pas, je l’ai déjà vu à l’œuvre quand il va se rendre compte de la disparition du dossier, il s’en passera !

— Mais Jean-Baptiste est avec vous ? Ici.

— Oui, mais si vous ne pouvez l’aider, j’essaierai de trouver une autre solution.

— Non, non, je vais le garder. Je ne sais pas comment je vais faire, mais je ferai de mon mieux. »

*

Sur la route de Cadaujac, le cheval de John affola un groupe de corbeaux qui dépeçaient une charogne. Ils s’éparpillèrent avec des croassements lugubres. Ruminant de sombres pensées, le cavalier tristement les regarda s’écarter de son chemin. Ses oiseaux de malheur étaient bien dans les signes de l’époque et allaient avec les nouvelles qu’il portait à madame de Verthamon.

Il entra dans les terres du château qui semblait sans vie tant les domestiques étaient restreints. Par suspicion, la maîtresse du lieu n’avait emmené dans sa retraite que ses serviteurs de confiance. Soit quatre personnes, sa chambrière, son majordome, sa cuisinière et son cocher. À Bordeaux, elle se savait espionnée à longueur de temps, sans pouvoir rien n’y faire, au risque de tomber sous les foudres des commanditaires. À Cadaujac, à défaut de se sentir vraiment en sécurité elle éprouvait au moins un peu de paix. Manon finissait de l’habiller quand John Madgrave fut annoncé par son majordome. Elle accéléra sa toilette pressée de connaître les nouvelles qu’il devait porter. Lorsqu’elle vit la tête du jeune homme, elle comprit que c’était au-delà de ce qu’elle craignait, tant son désarroi était visible et paraissait grand. Elle s’obligea à l’accueillir dans les formes malgré l’oppression qu’elle ressentait. Une fois assise, elle attendit le coup. Avec difficulté, délivrant son propos haché par les sanglots retenus, il transmit l’indicible, la mort des époux Lacourtade. Sans l’interrompre, elle écouta les détails qu’il donnait ; elle mordillait ses lèvres et froissait son mouchoir pour garder contenance ; il n’y aurait donc pas de limites à la liste des décès de ceux qu’elle aimait. Elle ne montrait aucune réaction apparente, quand le récit fut achevé, elle lui offrit une autre de tasse de café. John se demanda si elle avait vraiment compris, mais cela ne pouvait être autrement. Elle se mit en devoir de lui donner des nouvelles de Bordeaux, nouvelles qui n’étaient guère meilleures, il ne fallait pas qu’elle craque sous le poids du malheur, pas maintenant, plus tard. Sentant son âme se déchirer, elle décida de conclure l’entretien. « — Je vous remercie, monsieur Madgrave, de vous être déplacé jusqu’à moi pour me porter ses biens tristes annonces. Si cela ne vous ennuie pas, j’aurai besoin que vous me rendiez un service, un très grand service. 

— Je ferai tout mon possible pour vous satisfaire.

— Je dissimule dans le château le fils d’amis qu’il faudrait faire sortir au plus vite de France. Il est poursuivi par l’un de nos ennemis communs, un dénommé Bachenot.

— Encore lui ! cet homme est un démon, il n’arrêtera donc jamais de faire le mal !

— Pas pour l’instant, je le crains.

— Pour votre protégé, je ne pense pas avoir trop de problèmes, dans le port des bâtiments de ma nation sont amarrés. Il devrait être envisageable de lui faire quitter le pays sur l’un d’eux. Mais pour cela, je dois l’emmener à l’hôtel Lacourtade. »

Madame de Verthamon proposa d’envoyer sa voiture jusqu’à son propre hôtel bordelais, et celle-ci pourra effectuer un détour par l’hôtel Lacourtade avec John et Jean-Baptiste Carbanac vêtu en valet pour plus de sûreté. Il faudrait simplement approcher le carrosse le plus près possible de la porte pour le cacher de la vue de curieux indésirables, et le faire rentrer en catimini dans l’hôtel.

Ainsi fut fait.

John Madgrave parti, madame de Verthamon s’écroula sous le trop-plein de chagrin. Ses gens l’allitèrent, cette fois-ci ils crurent bien la perdre.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 37 (2ème partie) et 38

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Chapitre 37 (2ème partie)

De la petite force à la conciergerie

Décembre 1793

john Madgrave

 Le lendemain comme prévu il se rendit à la prison de la Petite Force. Après avoir soudoyé l’un des guichetiers dans la mesure où c’était l’usage à défaut de pratiquer le règlement, Marie-Amélie put prendre possession de son sac et de son contenu préalablement fouillé. Elle remercia chaleureusement le jeune homme. À mots couverts, il la tranquillisa quant au reste de la demande, il avait bien récupéré les différents objets. Elle fut rassurée. Il lui expliqua que par l’intermédiaire de leur ami, il s’était mis sur les traces de son petit garçon. Elle se reprit à espérer. Pendant les deux semaines suivantes, il revint tous les jours partageant des heures qui si elles ne s’étaient pas déroulées en ces lieux lui eurent paru enchanteresses. Ils vivaient au moment présent, Marie-Amélie acceptant cet ultime hommage d’amour si pur comme dernier cadeau de son existence. Ils se relataient ce que l’autre n’avait pas connu. Elle apprit de cette façon le nom de son agresseur et ses actions néfastes à Bordeaux et dans la vie de Monsieur Lacourtade père. Il découvrit qu’elle ne savait rien à son sujet hormis le tourment qu’il lui avait causé. Elle lui avait raconté son existence à Paris et lui la sienne au bord de la Garonne. Ils avaient réalisé que l’on avait dû détourner leurs courriers respectifs. Les jours passaient et s’écoulaient. John n’arrivait à mettre au point aucun moyen de la sauver, il désespérait chaque fois qu’il la quittait. Il craignait chaque matin de ne pas la voir dans le parloir. James Wilkinson de son côté faisait de son mieux pour détecter une solution, il sollicitait toutes ses connaissances même les moins recommandables. Il ne trouvait pas de moyen pour ouvrir les portes de la prison. Et plus le temps passait, plus il rapprochait la jeune femme du tribunal révolutionnaire. Désespéré, John, rouge de confusion, finit par lui faire comprendre que pour la sauver il restait un procédé qu’il n’osait insinuer. Loin de s’en offusquer, elle refusa l’offre tout en souriant, elle savait qu’il lui suggérait de la mettre enceinte. D’autres prisonnières n’hésitaient pas à se donner à leurs gardiens, la grossesse les éloignait de la guillotine, du moins pour un temps. Mais non, il n’y aurait que François-Xavier. Elle le remercia et lui fit renouveler sa promesse de sauvegarder son enfant quoiqu’il lui arrive. C’était tout ce qui lui importait étrangement, elle devenait indifférente à son propre sort. Il s’exécuta une nouvelle fois ivre de chagrin. Lui, il désirait la savoir en vie, même loin de lui, avec un avenir, la sauver.

*

À Bordeaux, place Puy Paulin, dans l’hôtel de la famille Verthamon, un valet de pied vint porter une lettre de l’ambassade américaine de Paris. Jacqueline de Verthamon la prit sur le plateau tout en affichant un air indifférent comme si le fait était chose banale. Elle se méfiait même de son personnel. Depuis l’arrestation et le jugement expéditif de son mari, Monsieur de Saige, maire de Bordeaux, elle se savait continuellement surveillée. On guettait un faux pas qui aurait permis à ses ennemis, à ces charognards, de s’approprier sa fortune après celle de son époux. Le nouveau gouvernement avait déjà réquisitionné l’hôtel des fossés du chapeau rouge, le château de Bourran et ses terres. Elle vouait une haine, qu’elle cachait sous un air constant de dignité, à toute cette engeance qui paradait dans l’hôtel de Rohan siège du pouvoir de la région et du département. Elle s’installa dans son boudoir et décacheta la lettre. Elle en parcourut le contenu. Les quelques lignes la saisirent d’effroi. Qui avait bien pu porter cette lettre ?

Madame,

Louis Augustin Lacourtade se trouve à Bordeaux ! Où ? Sa mère va mourir, il n’a plus que nous ! Nous devons le retrouver.

Sincèrement,

John, votre serviteur.

Madame de Verthamon

Elle restait dubitative, que pouvait-elle faire. À qui demander de l’aide ? Et qui voudrait bien lui en accorder ? Elle était devenue une persona non grata, dans une ville qui avait tant exigé à son époux jusqu’à sa vie… mais l’ingratitude était chose courante. On se tournait en fonction du vent et la girouette était folle en cette période. Elle se leva, commença à marcher de long en large dans la pièce, elle ne maîtrisait pas son agitation. Son impuissance la frustrait, comment pouvait-elle venir à la rescousse de sa filleule et son fils ? Et que voulez dire : Elle va mourir ». Elle se devait de découvrir un moyen. Elle ne pouvait secourir Marie-Amélie qu’elle savait à Paris, elle devait trouver l’enfant, mais comment le rechercher ? Puis tout à coup, elle pensa à Térésa Cabarrus, c’était elle la solution, devenue officiellement la maîtresse de Tallien, elle assistait officieusement ceux qui la sollicitaient. L’hôtel de Franklin qu’elle habitait avec le proconsul s’était transformé en lieu où l’on quémandait une faveur. Elle était informée qu’elle avait même aidé à émigrer Madame La Tour du Pin, et elle n’allait pas en demander autant. Maintenant, elle était tenue de trouver un moyen de la joindre le plus discrètement possible.

*

Ce soir-là, tout Bordeaux en accord avec le nouveau pouvoir apparaissait dans la salle illuminée du théâtre et découvrit au deuxième balcon la veuve Saige alias Madame de Verthamon. Celle-ci, contre la volonté des quelques membres de sa famille encore épargnée par la tourmente révolutionnaire, toute de noir vêtue, en grand deuil, s’affichait dans la loge familiale, qui par oubli ou superstition n’avait pas été réquisitionnée. Les traits impassibles, elle semblait chercher quelqu’un. En son for intérieur, elle repoussait le souvenir de l’acte odieux du proconsul Tallien qui avait décidé un soir de première de frapper un grand coup. Il avait fait arrêter en masse quatre-vingt-six acteurs et les deux mille spectateurs prétendus aristocrates venus les voir jouer. Beaucoup parmi eux étaient allés directement à la guillotine, dont Marie-Angélique de Mesplé, sa belle-sœur. Elle-même, souffrant ce soir-là, avait échappé à la rafle. Arriva enfin celle qu’elle attendait la belle Térésa Cabarrus qui dans toute sa splendeur s’installa dans la loge d’honneur qui, après avoir appartenu à Monsieur de Saige, était désormais dédiée au proconsul Tallien qui la suivait. Avant de s’asseoir elle salua d’un sourire, d’un signe de main, d’un hochement de tête tout ce qui à sa portée faisait partie de ses connaissances. Quand son regard passa devant la veuve qui la fixait, elle appuya le sien sans pour autant montrer plus d’intérêt qu’il n’était nécessaire, mais Madame de Verthamon savait qu’elle avait été remarquée. C’est tout ce qu’elle voulait. L’amant de Térésa se pencha vers elle. « — Ce n’est pas la veuve Saige qui s’affiche dans une loge.

— Oui, Jean-Lambert, c’est elle, mais s’il vous plaît, n’allez pas lui chercher des poux, elle a assez souffert. »

La conversation s’arrêta là, les chanteurs entraient en scène interrompant les causeries et attirant l’attention sur eux. La veuve de monsieur de Saige en profita pour s’éclipser de sa place et du théâtre.

*

« — Que pouvait donc lui vouloir Madame de Verthamon ? »

 Elle avait envoyé Capucine, sa chambrière, jusqu’à sa demeure le matin même pour l’inviter l’après-midi dans son nouvel appartement qui donnait sur le jardin public. Comme elle n’y avait encore fait aucune réception et que Tallien résidait à l’hôtel Rohan, elle était assurée de la discrétion de l’entrevue et elle supposait que la dame ne demandait pas mieux. Elle s’était éloignée de la place Nationale anciennement place Dauphine, en l’honneur de la reine déchue, et qui logeant la guillotine lui était devenue intolérable. Enjôlant son amant, elle avait obtenu sous prétexte d’un supplément de confort le déménagement de ses appartements. Ses fenêtres donnaient désormais sur le jardin royal d’antan auquel on avait arraché les fleurs et les arbustes pour y mettre des pelouses, n’y conservant que les grands arbres. Il servait de cadre aux cérémonies officielles et aux bals champêtres qu’elle appréciait tant. Elle s’était installée dans le salon et profitait des rayons du soleil qui la chauffaient au travers des vitres. Ses pensées folâtraient, elle se demandait ce qu’avait bien pu devenir Antoinette-Marie depuis son départ aux Amériques, elle se souvenait très bien de la jeune fille qu’elle avait connue justement chez Madame de Verthamon. Elle en était là de ses préoccupations quand sa chambrière lui apprit la présence de sa visiteuse. 

La solliciteuse n’avait pas revu son hôtesse depuis l’annonce de l’arrestation de Marie-Amélie quelques semaines plus tôt. Elle s’inquiétait, elle espérait qu’elle n’avait pas été aperçue rentrant dans l’immeuble. Elle se retrouva dans l’élégant salon agrémenté à la nouvelle mode de l’antique où la sobriété primait. Elle s’assit dans la bergère aux pieds de lions que Térésa lui présenta. Un peu raide, elle ne savait comment procéder à sa demande. Sur le ton du badinage afin de détendre sa convive et tout en lui servant un thé des Indes accompagné d’une part de gâteau, luxe suprême par les temps qui courraient, elle engagea la conversation. « — Madame, j’ai cru comprendre que vous désiriez me rencontrer aussi, je me suis permis de vous inviter. Vous serez la première à voir la décoration de mon intérieur, j’ai caché mon adresse actuelle même à mes amis, je compte sur votre discrétion. » Jouant le jeu, madame de Verthamon répondit sur un ton analogue. « — C’est très aimable à vous, faites-moi confiance pour la discrétion. Je suis venue à vous, car j’aurai besoin d’un renseignement pour aider ma filleule, Madame Lacourtade. Térésa tiqua. Elle savait la dame en question en prison à Paris et même Tallien n’oserait faire quelque chose qui contraria Robespierre. Madame de Verthamon s’en rendit compte et souhaita que ses espoirs n’aillent pas s’effondrer tout de suite. Courageusement, elle reprit. « — Voilà. Lors du transfert de ma pauvre Marie-Amélie du fort du Hâ à quelques geôles parisienne, ses gardiens lui ont enlevé son fils, Louis-Augustin. Et personne n’a connaissance où se situe l’enfant. Serait-il envisageable que vous puissiez vous renseigner à ce sujet ? » Ce n’était que ça ! Térésa fut apaisée, bien qu’elle ne sache où trouver l’information, elle acquiesça avec enthousiasme. « — Ne vous inquiétez plus, je vais faire mon possible, ce serait le bout du monde si je n’obtenais pas cette information rapidement. Je vous instruirai par un billet du résultat de ma quête d’ici une semaine. »

Madame de Verthamon rentra chez elle soulagée de tenir un espoir, elle en fit part à l’ambassade américaine. 

*

Ami et membre du salon intellectuel d’Adélaïde de Flahaut, le gouverneur Morris avait été amené à lui donner refuge et à la cacher avec son fils Charles pendant les massacres de septembre. Celle-ci était à l’époque une des maîtresses de Talleyrand. Ce détail, avant les tristes événements, avait laissé au gouverneur Morris la possibilité de trouver un homme de bonne composition dans l’ombre du pouvoir avec une réelle influence et renseigné sur tout. Cela lui avait alors mis en lumière les dispositions des Louisianais à l’égard de son pays, car une fois encore il constata que le monde était petit. Monsieur de Talleyrand était un intime du marquis de Maubeuge, riche planteur et homme politique de la Nouvelle-Orléans. Mais ce jour-là, cette connaissance, qui s’était doublée d’amitié, avait permis au gouverneur Morris d’entrouvrir une perspective. Et dans les salons de l’hôtel de Langeac, il partageait avec James Wilkinson et John la bonne nouvelle. « — j’ai obtenu de l’ancien secrétaire de Talleyrand toujours en poste un ordre de transfert pour Marie-Amélie, malheureusement par les temps qui courent je n’ai pu faire mieux.

— un transfert ? Pour où ? répliqua John un tant soit peu déçu.  

— Cela, il va falloir l’organiser, je suppose. Rétorqua James Wilkinson.

— Effectivement. » Acquiesça le gouverneur, James Wilkinson rassura les deux hommes. « — je pense pouvoir recevoir de l’aide, du moins je sais à qui demander. De votre côté, John, ne changez rien à vos habitudes, continuez à aller voir Madame Lacourtade, mais s’il vous plaît, ne laissez rien transpirer de nos espoirs un rien pourrait les compromettre. »

*

La jeune femme s’étirait dans son lit ne prenant pas la peine de recouvrir sa nudité devant son amant. Elle ne savait ce qu’elle préférait chez lui, ses cuisses supportant des fesses rondes et musclées ou ses larges épaules, comme une chatte, elle s’alanguissait sur sa couche défaite tout en l’admirant. Jean-Lambert Tallien était un bel homme qui la contentait sans brusquerie, ce qu’elle regrettait parfois. Elle voyait dans son regard à quel point elle était jolie. Il était fasciné par son opulente chevelure aux boucles noires qui couvrait son buste jusqu’à sa taille, ses grands yeux de même couleur l’hypnotisaient, sa bouche gourmande souvent boudeuse invitait son désir, il ne se lassait pas du corps d’albâtre délié, qui appelait ses caresses. Elle le savait enchaîné par le plaisir qu’elle lui donnait. De son côté, la facilité avec laquelle elle le trompait sans remords, notamment avec le général Brune, lui laissait penser qu’il n’était que la satisfaction du moment et une protection fort appréciable. Parce qu’elle le pressentait dans de bonnes dispositions, l’amour au saut du lit le mettant toujours d’excellente humeur, elle entama une conversation dont il sentit venir le but : une sollicitation. Si Tallien se révélait fou amoureux de Térésa, il n’en était pas pour autant aveugle, mais il acceptait d’avance d’être manipulé par la belle, que pouvait-on refuser à une telle créature. « — Mon ami, je sais que cela va vous surprendre comme demande, mais que fait-on des enfants en bas âge dont les parents ont été guillotinés ? » Tallien tomba en arrêt devant la question, que voulait vraiment sa maîtresse, car il n’était pas dupe ce n’était qu’une entrée en matière. Il chercha quoi lui répondre et se décida pour l’explication la plus simple, dans la mesure où cela n’avait jamais pénétré ses préoccupations. « — Je présume qu’on les envoie à l’orphelinat s’ils n’ont pas de famille. 

— Donc à Bordeaux, je suppose que c’est à l’orphelinat de l’hôpital.

— Je pense, mais où souhaitez-vous en venir, votre fils ne vous suffit pas, vous désirez en adopter un autre ? » Bien sûr, Tallien soupçonnait autre chose derrière ses questions, sa compagne louvoyait trop pour que la fin ne s’avérât pas un problème. Mais s’il s’agissait d’un enfant, ce ne pouvait être grave, à condition qu’il fût encore en vie, car les conditions dans les orphelinats, et celui de Bordeaux ne faisait pas exception, étaient déplorables. Sa maîtresse décida de découvrir ses cartes et pour cela minauda juste ce qu’il fallait tout en rejetant sa chevelure vers l’arrière et enveloppant son corps dans le drap. « — Pour être franche je pense que cela vous demandera peu d’efforts, mais pourriez vous vous informez où se trouve le fils des Lacourtade ; il sursauta à l’énoncé du nom, ce qu’elle constata sans se perturber. Il a environ trois quatre ans, il n’est en conséquence une menace pour personne.

— Dans la théorie, c’est vrai, mais le dossier de cette famille est entre les mains de Bachenot, donc dans celles de Danton, je ne peux donc rien faire sans nous mettre en danger. De plus, vous êtes au fait que notre situation ne fait pas bonne presse en haut lieu. »

Térésa resta contrite de son semi-échec, mais elle savait que son amant avait raison. Dès le début, elle s’était méfiée de ce Bachenot. Il paraissait au premier abord charmant, mais outre qu’il résistait à son attrait, elle l’avait vu à l’œuvre dans plus d’une manigance, notamment quand cet horrible Lacombe avait concocté pour lui les pièces à charge contre Monsieur de Saige sur la demande d’Isabeau et de Baudot afin de subtiliser les dix millions de la fortune du maire de Bordeaux. Elle l’avait affronté lors de sa propre arrestation, à ce souvenir, elle se figea, son courage l’abandonna.

*

John Madgrave eut beaucoup de mal à ne pas crier ses espérances, ils allaient la sauver et l’on allait retrouver son fils ; il venait de recevoir la lettre de Madame de Verthamon. Il était euphorique lorsqu’il arriva à la prison. Il demanda au guichetier à voir la citoyenne Cambes, il resta abasourdi par la réponse, elle ne se situait plus là, elle avait été transférée. Il ressortit du bâtiment plus heureux que jamais, car de toute évidence le stratagème avait fonctionné. Il supposait qu’il n’avait pas été averti de l’avancement de l’opération pour une quelconque raison. Il revint donc à l’ambassade où il trouva Garett Spencer aussi étonné que lui de ce changement. Ils attendirent par conséquent le retour de James Wilkinson.

Ce dernier, quelques jours auparavant, ayant en main l’ordre de transfert, avait conçu et abouti son plan. Il avait tout d’abord utilisé les renseignements qu’il avait soutirés au citoyen Brionville, lors de ses visites amicales au bouchon de « la Muse muselée » et avait arrêté avec lequel des guichetiers, il valait mieux avoir à faire, un individu pas trop regardant, ne sachant pas bien lire et qui n’avait rien contre quelques cadeaux l’aveuglant le moment venu. Le citoyen Brionville dans sa bonhomie le lui avait présenté sans même connaître ce qu’avait en tête l’Américain. Le choix de l’homme avait aussi déterminé l’heure à laquelle il devait apparaître, et cela tombait bien, c’était en soirée à une heure où les rues étaient dégagées, car tous pensaient à manger. Par Santerre, homme qu’il ne considérait guère, mais qui aimait l’argent, il avait obtenu deux gardes nationaux ayant les mêmes goûts pour les rétributions ainsi qu’une voiture fermée, mais pour la conduire il avait opté pour un cocher dont il était sûr. La seule chose à laquelle il ne pouvait rien c’étaient les ordres de l’accusateur public et James Wilkinson n’avait pas réussi à faire soustraire le dossier à charge de Marie-Amélie.

*

Comme tous les matins le gardien Bault entra dans le préau avec la liste sinistre, la liste de celles qui étaient déférées pour la conciergerie autant dire pour la guillotine. Toutes venaient à sa rencontre, le ventre noué par la peur d’entendre leur nom, elles se groupaient autour de lui et attendaient qu’il ânonne les noms un par un. Le gardien Bault n’aimait pas ce pénible moment qui découlait immanquablement sur des évanouissements, des pleurs, des lamentations, des scènes que sa sensibilité avait du mal à supporter.

« — Citoyenne Amandine Argence-Montels, citoyenne Anne-Louise Argence-Montels, citoyenne Katharina Breidenbender, citoyenne Aënaelle de Kerguizian, citoyenne Madeleine de Kervasdoue, citoyenne Louise Fesseumeyer, citoyenne Thérèse de Marqueyssac, citoyenne Marie de la Peyrouse, citoyenne Jeanne Baptiste Roumejoux, citoyenne Richarde Trélissac, citoyenne Éléonore du Vacquier, citoyenne Marie-Amélie Lacourtade… » Ce qui suivit, elle ne l’entendit pas. Elle ne discernait plus rien sauf les battements de son cœur qui allaient lui faire exploser la tête. Elle commença à réagir quand Marie-Anne lui prit la taille et l’entraîna vers leur geôle afin de préparer son sac, elle n’avait qu’une heure devant elle. « — Marie-Amélie, il viendra vous visiter là-bas, mais vous aurez juste le temps de rédiger une lettre, vous pourrez la faire passer par un gardien, prévoyez de lui donner quelque chose.

— Écrire ? Pourquoi écrire ? À qui ?

— Pour votre fils, voyons, il va le retrouver, c’est sûr, dans la missive envisagez son avenir. Ce sont vos mots qui feront son bonheur. Pensez-y Marie-Amélie. » 

Comme beaucoup de prisonnières qui s’en allaient vers leur funeste sort, elle distribua son peu de bien ne conservant que l’essentiel souvent par sentimentalité. Le moment venu, elle se joignit à ses compagnes, troupeau humain tremblant de peur. Elles se donnaient du courage entre elles afin d’en avoir elles-mêmes.

*

La voiture arriva sur la promenade des Champs-Élysées et s’arrêta en parallèle d’une autre qui stationnait à l’abri des regards devant les ruines du Colisée, l’ancienne maison de plaisir. James Wilkinson ouvrit la porte et rassura la silhouette blottie dans l’ombre du carrosse fermé. « — Vous êtes en sécurité Madame, vous pouvez descendre, nous prenons la berline. »

La prisonnière se leva et à sa stupeur ce n’était pas Madame Lacourtade. « — Vous êtes qui ? Madame »

Marie-Anne Adélaïde dite Mlle Lenorman

La jeune femme lui sourit, un peu inquiète. « — Je suis, Marie-Anne Lenorman. J’ai profité du voyage puisque malheureusement celle pour qui il était destiné avait précédemment quitté les lieux. Dans la mesure où ce n’était pas l’endroit, et qu’ils pouvaient attirer l’attention, il la fit monter dans l’autre voiture. Il fournit la rémunération prévue aux deux gardes qui n’avaient pas bien saisi ce qui se passait, et ordonna au cocher de partir. Comme le trajet s’avérait court jusqu’à l’ambassade, il ne rajouta rien. Si celle qui l’avait devant lui avait pour dessein de les trahir, il ne lui en donnerait pas l’occasion. Après avoir effectué le tour du quartier pour s’assurer de ne pas avoir été suivis, ils entrèrent dans la cour de l’hôtel de Langeac. Au son des roues sur le gravier, John, Garett Spencer et le gouverneur sortirent les accueillir sur le perron. Quoique Marie-Anne posséda une silhouette similaire à Marie-Amélie, John comprit tout de suite que son attente avait été trompée. Quant aux deux Américains à la lumière des lanternes, ils reconnurent celle qui avait déjà une renommée sous le nom de mademoiselle Lenorman. Ils rentrèrent tous et amenèrent la jeune femme dans le salon. Une fois qu’elle fut installée, désaltérée et rassasiée d’un petit pain, ils lui demandèrent par quel mystère elle avait pu prendre la place de Madame Lacourtade. « — Je me doute bien que vous aurez du mal à me croire, mais je savais avant vous que vous alliez essayer de faire évader Marie-Amélie, malheureusement je pressentais aussi que vous échoueriez de peu ». Les quatre hommes étaient pendus aux lèvres de la jeune femme, seul le gouverneur avait eu l’occasion de tester ses pouvoirs de prophétesse et ceux-ci avaient sauvé son amie Madame de Flahaut. Elle les avait prévenus que l’on viendrait arrêter celle-ci le lendemain. Ils en avaient tenu compte ; à l’heure dite, la garde n’avait trouvé personne. « — Au moment où nous entendîmes ce matin le nom de Marie-Amélie à l’appel des condamnés, j’étais consciente de ne pas m’être trompée. J’ai rassemblé le peu de valeur que j’avais encore et je suis allée voir le guichetier que vous aviez soudoyé. » Personne ne demanda comment elle l’avait su. Ils n’étaient plus à un mystère près. « — Pour lui avoir prédit deux ou trois choses, il avait un peu peur de moi. Je lui ai donc exigé lorsque l’on viendrait chercher Marie-Amélie de me faire passer pour elle, nous avons la même stature et j’ai caché mes cheveux sous ma coiffe. J’ai supposé que les hommes que vous alliez envoyer n’avaient jamais vu cette dernière. Je dois avouer que je n’étais pas sûre de moi, mais ma situation à la Force s’avérait trop précaire pour ne pas profiter de la circonstance. Tout s’est déroulé comme je l’avais espéré, le guichetier m’a discrètement convoqué et présenté à vos gardes. Ceux-ci m’ont emmené sans poser de question. » Un silence gêné s’installa. Marie-Anne ne dit pas que, lorsque Robespierre saurait qu’elle s’était échappée de la prison, l’homme complaisant perdrait sa tête, mais qu’il n’arriverait pas à remonter la piste. John rompit d’un ton las teinté de tristesse le mutisme général. « — Et… Marie-Amélie se trouve où maintenant ?

— Ils l’ont emmené au sein de la Conciergerie, vous devez aller la voir demain et l’informer pour son fils, elle doit partir sans crainte pour lui, c’est la seule chose qui la rendra courageuse.

— Je vais arranger ça, John. C’était le gouverneur Morris qui était intervenu fatigué de toute cette horreur. Quant à vous, mademoiselle, ne vous inquiétez pas, je vous ferai sortir de Paris dans quelques jours, nous dénicherons bien un endroit pour vous cacher. » 

*

Depuis le printemps, le tribunal révolutionnaire s’était installé au premier étage, dans l’ancienne grand-chambre du parlement de Paris. L’accusateur public, Fouquier-Tinville, avait aménagé ses bureaux au même étage, entre les tours de César et d’Argent. Dès lors, tous les prisonniers, qui étaient détenus dans les différentes prisons de Paris, ainsi que dans certaines prisons de province, et qui devaient comparaître devant le tribunal, furent progressivement transférés à la Conciergerie. Leur nombre n’avait cessé d’augmenter, surtout après le vote de la loi des suspects du 17 septembre de l’année. Il s’occupait consciencieusement de fournir les victimes et alimentait sans fléchir la guillotine. Les témoins n’étaient pas toujours entendus et de multiples erreurs judiciaires égrenaient les procès.

Marie-Amélie avait été emmenée à la Conciergerie, elle connaissait “l’antichambre de la mort “ et en gardait un triste souvenir pour y avoir rendu visite à sa belle-sœur Élisabeth. À sa surprise une fois enregistrée au greffe elle fut conduite dans une salle avec des dizaines de prisonniers et dut s’armer de patience avant d’être à nouveau appelée. La journée s’écoula dans une attente oppressante, elle vit partir bon nombre de ses compagnons et quand le soir arriva, elle pensa que ce ne serait pas pour ce jour. Elle eut raison. Un gardien vint la chercher et l’emmena dans un des cabinets où s’allongeaient les guichetiers de garde pendant la nuit. Elle se souvenait y avoir entrevu une femme lors d’une de ses visites à sa belle-sœur, aujourd’hui c’était elle. La pièce n’était guère meublée. Elle détenait l’essentiel, une table, une chaise et une banquette pour se coucher. Elle réclama au guichetier de quoi écrire et une bougie pour s’éclairer. En échange de son alliance dont elle n’avait plus que faire et l’assurance que sa lettre atteindrait son destinataire, l’homme lui procura les fournitures.

Chapitre 38

La fin de la révolution des Lacourtade. Janvier 1794

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Tout avait pourtant si bien commencé, cela avait été si enthousiasmant. Il y avait bien eu des abus, bien sûr, mais peut-on faire d’omelette sans casser des œufs ? Et puis insensiblement, non, brusquement par à-coups, elle s’en remémorait maintenant, tout avait tourné à l’orage, tout était devenu agressif, tout s’était éloigné des espoirs de chacun. Pour le pouvoir des luttes fratricides avaient insidieusement amené les partisans du début à s’incriminer de mille méfaits, puis à s’entretuer. Elle se souvenait du mécontentement de son époux qui de jour en jour se développait le plongeant tour à tour dans l’abattement ou la colère. Elle suivait les événements de son mieux, mais cela allait si vite parfois et souvent dans l’ombre. Des forces entraînaient les foules dans la violence sans même s’apercevoir des manipulations qui les avaient menées à ces horreurs accomplies au nom de grandes idées qui se voulaient fraternelles. Assise devant la petite table, dans la cellule individuelle qu’on lui avait allouée, en attendant d’être conduite face à ses accusateurs qui ne feraient pas traîner son cas ; Marie-Amélie se souvenait et elle écrivait une missive qui n’en finissait pas pour son fils et sa sœur Antoinette-Marie. Quand elle eut terminé, elle appela le guichetier et lui demanda de bien vouloir faire parvenir sa lettre à l’adresse indiquée. Elle était soulagée, étrangement elle avait confiance dans les prévisions de Marie-Anne. Avec détachement devant l’inéducable, elle attendit que l’on vienne la chercher.

L’aube était à peine levée que le tribunal reprenait sa justice. Résignée, elle se souleva avec difficulté et suivit ses gardiens dans les corridors. Elle fut menée entre eux deux dans une salle déjà pleine de gens malgré l’heure matinale. Ceux-ci se présentaient pour se gargariser de ses simulacres de justice. Le garde lui demanda de se tenir debout et de se tourner vers ses juges. Elle n’attendait pas de clémence de leur part, et quand elle vit qui le présidait, elle sut que quoi qu’elle dise, rien n’y ferait. Le tribunal était composé d’un jury et de cinq juges qui dirigeaient l’instruction et appliquaient la loi. Le substitut de l’accusateur public était ce jour-là Jean-Baptiste Edmond Fleuriot-Lescot, elle se souvenait fort bien de leur précédente rencontre. Lors de celle-ci, dans le salon de Pierre Vergniaud, elle lui avait asséné un soufflet. Il avait sous-entendu devant tout le monde que comme les autres, elle se donnerait avec de bons arguments sonnants et trébuchants. Elle avait refusé, juste avant l’injure des avances déplacées. Visiblement, son sourire carnassier montrait qu’il avait lui aussi souvenance de l’outrage. « — Citoyenne, ci-devant Cambes-Sadirac, épouse Lacourtade, tes chefs d’accusation sont les suivants : premièrement d’avoir soutenu ton mari… » N’ayant rien à perdre, elle le coupa avec hargne. « — Je ne savais pas que le soutien conjugal était un délit… Rire dans l’assemblée

— Citoyenne, on ne t’a pas demandé d’intervenir !

— Comme on ne me sollicitera pas et qu’il ne m’a pas été proposé d’avocat pour me défendre…

— Citoyenne, silence ! Je reprends, tu es donc inculpé pour avoir soutenu ton époux dans le gouvernement du ministre Roland.

— Que je sache ce gouvernement s’avérait alors légal ?

— Citoyenne, il ne t’est rien demandé. Si tu continues à te moquer de la justice de la République, nous trancherons sans toi ! » Elle ne rajouta rien et sourit devant l’ironie de la réflexion le laissant s’embourber dans ses mots. Pour ceux qui étaient venus comme au spectacle, il y avait de quoi se divertir.

— Deuxièmement, il t’est reproché d’avoir voulu émigrer !

 Que je sache, le département de la Gironde se situe encore en France et loin des frontières.

Un rictus se dessina sur sa face, il détenait l’argument irréfutable. « — Alors pourquoi te cacher si tu n’as rien à te reprocher. Troisièmement, il a été trouvé chez toi des lettres adressées ou reçues d’émigrés. La liste est longue, la ci-devant La Fauve-Moissac et du ci-devant d’Ajasson de Grandsagne, lui au ministère, elle dame de compagnie de l’Autrichienne, de Marie-Angélique Cambes-Sadirac alias sœur Angélique, il n’est pas un membre de ta famille qui n’est émigré !  

— Soit, mais que je sache, je n’en suis pas responsable.

— Oui, mais tu les as incités et toi-même t’apprêtais à le faire !

— Prouve-le !

— Ne t’inquiète pas, c’est dans ton dossier ! Et brandissant des lettres, il rajouta ; je te présente les preuves. Voilà donc où étaient les billets qu’elle n’avait jamais reçus, pensa-t-elle. « — Mais ce sont des faux !

— Accuserais-tu ce tribunal de falsifier les preuves ? Et pour finir, tu as caché chez toi, les soustrayant à la justice, les dissidents ci-devant Marie-Jeanne de Louvigny et Guibert prêtre réfractaire. » 

Elle resta abasourdie. Comment avait-il su ? « — Quoi que j’exprime, cela ne changera rien, mais toi tu peux me dire ce que la Nation a fait de mon fils, qu’elle n’a pas hésité à enlever à sa mère. 

— Ton fils, la Nation va s’en occuper et mieux que toi ! »

Elle le regarda dans les yeux, les autres juges ne comprenaient pas cette joute et se demandaient où cela allait les mener. Elle reprit et s’entendit dire d’une voix blanche et rauque. « — Ce qui me rassure c’est que la Nation va aussi d’ici l’été bien se préoccuper de toi ainsi que de tes amis. » Cela jeta un froid sur l’assemblée et déclencha la colère du juge « — Tu menaces la cour ? Ton sort est tranché, sortez-la ! Samson fera le reste ! »

*

Les détenus qui avaient comparu devant le tribunal révolutionnaire attenant et qui avaient été condamnés à mort n’étaient pas ramenés dans leur cachot. Ils étaient immédiatement séparés des autres prisonniers et conduits, pour les hommes dans l’arrière greffe, pour les femmes dans de petites cellules situées dans le couloir central. Geôle où Marie-Amélie avait déjà passé la nuit. Quand elle fut invitée par le guichetier à le suivre, elle crut son heure arrivée, ses jambes se ramollirent, mais contre toute attente, il l’escorta vers une enceinte formée tout de barreaux de fer. C’était un parloir dans lequel les prisonniers pouvaient voir une dernière fois leurs proches qui avaient eu le courage de venir jusqu’à eux. Elle y trouva sur un banc accolé au mur gras d’humidité, John. Il était affaissé, mais se redressa à son approche, il ne voulait pas lui montrer son trouble. Il se leva et ne put s’empêcher de la prendre dans ses bras. Il avait perdu toute pudeur à l’approche de l’heure définitive. Elle le laissa faire, ne résista pas. Ils s’assirent, se tenant les mains, l’un à côté de l’autre, ne disant mot, ne sachant par où commencer. Elle se décida avec un ton un peu solennel. « — Tout d’abord John, je tiens à vous remercier de l’amour que vous me portez. » Il la regarda, les yeux embués, comme s’il ne la comprenait pas. « — J’ai toujours su que vous m’aimiez. J’ai pensé qu’avec le temps cela vous passerait. Vous étiez si jeune quand je suis arrivée quai des Chartrons… enfin, je vous en sais gré d’avoir été fidèle à ce sentiment que je ne vous ai pas rendu à la hauteur du vôtre. J’en suis désolé… non ! Non, ne m’interrompez pas, je n’ai plus de temps. Le guichetier à une lettre pour vous et une pour ma sœur Antoinette-Marie, je compte encore sur vous pour lui faire parvenir… » Elle ne put finir, des gardes venaient la chercher, ils les séparèrent et l’entraînèrent. Il pleurait. « — Non John ! Ne pleurez pas ! S’il vous plait ! » Il essaya de lui obéir, puis tout à coup lui revint le conseil de Marie-Anne. Il courut jusqu’à la grille qui avait été fermée derrière elle et cria « — Louis ! Louis est sauvé ! » Marie-Amélie se retourna et lui sourit, le visage illuminé.

*

L’exécuteur et ses aides étaient arrivés. Marie-Amélie fut jointe aux autres prisonniers déjà regroupés dans le vestibule baptisé : salle de la toilette. Ils y furent dépouillés de leurs effets personnels, du moins ce qu’ils leur détenaient encore, puis tondus. Marie-Amélie vit choir sur le sol son opulente chevelure, étrangement cela lui causa de la compassion pour elle. Elle fut relevée, elle toucha machinalement ce qui lui restait de ses cheveux, elle se demanda à quoi elle ressemblait. Elle regarda autour d’elle hagarde, une de ses voisines pleurait silencieusement. Un des aides lui attacha les mains derrière le dos. Elle trouva cela incongru, comment l’un d’entre eux aurait-il pu s’enfuir ? Encadrés par des gendarmes, le groupe de condamnés traversa une dernière fois la salle du guichet afin de gagner l’extérieur. La lumière les aveugla un court instant, ils découvrirent les charrettes alignées dans la Cour de Mai qui les attendaient au pied du Palais de Justice. Derrière les grilles de la cour, une masse de gens s’était déjà agglutinée dévorée par une curiosité malsaine. Les condamnés sortaient à l’appel de leur nom, et montaient ou étaient hissés dans les voitures, sous le regard méchant et les injures de la multitude venue se repaître du spectacle. Au milieu de la foule, John s’immisçait ; il cherchait à apercevoir la prisonnière. Il la vit dans la première carriole, un plateau de bois, posé sur des essieux, et tiré par deux percherons, avec onze autres victimes. Les grilles s’ouvrirent, la longue traversée de Paris débuta tel un immense calvaire. John se montra à Marie-Amélie, elle le remarqua, elle lui sourit. Il commença à marcher au sein du flot haineux, poussant ceux qui le gênaient, il restait le plus près possible de la charrette qui portait la jeune femme vers son supplice, afin que toujours elle le vît. Il récitait tout en fendant la cohue les prières de son enfance. Le cortège des carrioles s’engagea rue de la Barillerie précédé d’un détachement de gendarmes, et suivi d’une escorte, au milieu des huées, des chaos, car malgré le froid de janvier la foule était là en nombre rajoutant au calvaire pour les uns et accompagnant leurs êtres chers pour les autres, parce que John n’était pas le seul. Au péril de leur vie, les intimes des victimes, quels qu’ils fussent, tentaient de se mêler aux curieux qui entouraient le convoi, pour transmettre, sans se faire démasquer, un signe de reconnaissance, un regard, une parole faussement anodine. Marie-Amélie comme ses compagnes s’efforçait de rester debout et s’accrochait tant bien que mal aux ridelles de la charrette pour conserver son équilibre. Ils rejoignirent le quai des Morfondus puis traversèrent la Seine par le pont Neuf, puis ce fut la rue de la Monnaie puis la rue du Roule et là la carriole tourna dans la rue Saint-Honoré, ensuite dans la rue Saint-Florentin. Les charrettes étaient parvenues sur la place de la Concorde. À la droite de ce qui était l’octroi s’élevait la guillotine. John n’avait pas quitté des yeux la jeune femme lui insufflant un courage que lui-même n’avait plus. Perdus dans la masse qui s’accumulait sur les marches, pour ne rien manquer du spectacle, des prêtres habillés de telle sorte que rien ne les distingua de l’assistance donnèrent secrètement l’absolution aux condamnés qui défilaient face à eux, c’étaient les aumôniers de la guillotine. Les condamnés descendirent des charrettes, les gardes les alignèrent dos à l’objet de leur exécution. Les gendarmes firent écran devant la foule qui, non contente de vociférer des injures, réclamait des vêtements, des accessoires, aux futures victimes, leur criant qu’elles n’en avaient désormais plus besoin. Ceux qui allaient mourir ignoraient tant bien que mal cette haine gratuite, les uns priaient, les autres cherchaient ceux qu’ils aimaient, d’autres perdaient la raison, la panique en eux montait. Charles-Henri Samson, le bourreau, accomplissait minutieusement sa tache, assisté par deux aides, dont son propre fils. Ils effectuaient avec efficacité et correction leur travail de tous les jours. À l’appel de son nom, chaque victime était hissée sur la plate-forme. La première de la fournée était une jeune fille à peine pubère, qui à son nom recula affolée, Marie-Amélie s’attendrit. « — Tu sais, ma petite, c’est plus facile d’être la première. » Et la voyant tétanisée, elle lui passa devant, monta les marches, elle marmonnait une prière. Vers les Champs-Élysées, elle aperçut une dernière fois John, cela l’aguerrit, elle sourit encore une fois, les aides du bourreau l’étendirent sur la planche. C’en était trop, John tourna les talons et partit de la place, il perçut malgré le tumulte des spectateurs le bruit sourd du couperet qui tombait.

*

la guillotine

Les mois passaient et Jean-Baptiste Edmond Fleuriot-Lescot dormait de plus en plus mal, pas une nuit où il ne se réveilla en ayant l’impression d’entendre Marie-Amélie lui demandant où se trouvait son enfant. Il était hanté par son fantôme ou tout du moins son souvenir. Pourquoi elle plutôt qu’une autre, il n’aurait su le dire. Il est vrai qu’il l’avait considérée très belle lorsqu’il l’avait vu la première fois et terriblement séduisante drapée dans son courage pendant son jugement. Cette nuit d’été s’avérait particulièrement chaude, étouffante, ce qui le réveilla fut le poids sur son lit. Il voulut chasser son chat qu’il pensait installé à côté de lui, quand une voix le sortit complètement de son sommeil. Ce n’était pas possible, il faisait un songe encore. Il ouvrit les yeux. Il blêmit, c’était une hallucination, cela ne pouvait être possible. Assise à ses côtés, se trouvait Marie-Amélie. « — Et non tu ne rêves pas Fleuriot-Lescot, je suis venue te dire que c’est pour bientôt. D’ici demain, tu m’auras rejointe ! 

— Non ! Non ! C’est impossible ! 

— Et si ! Après Danton et quelques-uns, c’est ton tour, écoute bien ce cliquetis. Délicieux son n’est-ce pas ? Et oui, c’est la garde qui vient t’arrêter. Et non ! Tu ne peux pas fuir. La fenêtre ? C’est haut, non ? Pas d’autres portes, c’est ennuyeux ? » Il regarda vers la porte au moment où des coups percutaient la porte, il se retourna, le fantôme n’était plus là.

Il fut guillotiné à Paris le 28 juillet1794.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 37 (1ère partie)

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Chapitre 37

De la petite force à la conciergerie

Décembre 1793

Marie Amélie Cambes-Sadirac

Il lui fallut deux jours, menant dans un train d’enfer les chevaux qu’il louait à chaque relais, les forçant le plus possible, sans prendre de repos. John arriva sur Paris par le bourg la Reine sur la route d’Orléans. Freiné par la foule, il mit sa monture au pas et se mêla aux maraîchers qui rentraient dans Paris pour achalander au mieux les marchés de la ville. Dans le faubourg Saint-Jacques, il interpella un groupe de femmes qui lavait leur linge tout en bavassant, afin de leur demander son chemin, car il n’était jamais venu dans la capitale. Ayant à peu près compris l’explication qui lui avait été donnée avec force gestes dans un français approximatif teinté d’un patois inconnu de lui, il emprunta la rue d’Enfer. Il poursuivit ensuite par la rue de Vaugirard, évitant les passants qui semblaient ignorer tout danger. Tout comme lui, son cheval n’était guère habitué à la foule et au bruit. L’animal s’agitait sous lui, il le maintenait fermement le calmant de sa voix. Après avoir tourné dans les rues du quartier, il finit par se rendre compte qu’il avait fait fausse route. Il apostropha un valet qui sortait d’un hôtel particulier. Comprenant enfin ce qu’on lui disait, il put reprendre son itinéraire en suivant les explications cordialement données contre un écu. Par la rue du Bac, il rejoignit le pont royal sur lequel il traversa la Seine. Comparée à la Garonne, elle le déçut. Il trouva sur son chemin le château des tuileries qu’il admira un instant puis longea son jardin par le bord du fleuve. Arrivé sur la place Louis XV devenue place de la Révolution, où trônait la guillotine, il s’engagea dans l’allée aménagée au centre des jardins plantés des Champs-Élysées jusqu’au Colisée, établissement de plaisirs qui tombait en ruine. L’ayant dépassé, il se retrouva devant l’hôtel de Langeac à l’angle de la rue de Berri. Séparée de ceux-ci par un fossé, l’élégante maison à deux étages servait d’Ambassade aux jeunes États-Unis. Il se présenta à son portail, immense grille de ferronnerie. Crotté par son périple, il tenait par les rênes son cheval enduit d’une mousse blanche dû au harnachement sur sa sueur. Après avoir attaché sa monture au bas de l’escalier qui menait au perron, John frappa à la porte-fenêtre. Le valet qui l’accueillit se trouva désemparé face au jeune homme en redingote de voyage le visage couvert de résidu de boue. « — Pourriez-vous faire savoir au Gouverneur Morris que John Madgrave souhaiterait être reçu ». Le valet restait interloqué devant l’apparition qui était arrivée jusque sur le perron de la résidence sans être arrêtée. Las, fatigué, son état le rendant peu enclin à la patience, John réitéra sa demande un peu brusquement dans sa langue natale. « — Thomassin, vous comptez soulager notre visiteur à quel moment ? Veuillez excuser notre valet, il n’est guère habitué, à cette heure-là, à découvrir au pas de la porte un cavalier venant de l’apocalypse. Entrez donc, monsieur ! ». Pénétrant dans la demeure, John réalisa tout à coup ce qui avait surpris le serviteur. Il ne se trouvait pas à l’entrée de l’hôtel. N’ayant rencontré personne, il était arrivé directement dans l’un des deux salons de la résidence, celui-ci formait une rotonde au centre de la façade. S’apercevant dans le reflet d’une des glaces, il comprit ce qui avait déconcerté le domestique qui nettoyait la pièce. Son voyage l’avait transformé en revenant. Il était couvert de poussière de la tête aux pieds. S’adressant à l’individu qui venait d’intervenir, il s’excusa de sa tenue. Il expliqua succinctement ce pour quoi il désirait s’entretenir avec le gouverneur Morris. « — Je vais voir si Monsieur le Gouverneur peut vous recevoir. Thomassin, portez de quoi rassasier notre jeune compatriote. » L’homme à la silhouette malingre et au profil de rapace fit demi-tour et sortit de la salle par la porte où il était apparu. Il était le secrétaire particulier du gouverneur, il avait accompagné celui-ci depuis leur Virginie natale et savait son maître compatissant devant la veuve et l’orphelin. Le temps que le gouverneur soit au fait de la venue du jeune visiteur et de son but, qu’il soit lui-même fin prêt, il le fit patienter dans son bureau de l’étage. Lorsque le secrétaire revint chercher John, il le trouva le nez en l’air admirant le plafond décoré d’une allégorie du char d’Apollon. Toussotant pour le sortir de sa contemplation, il enchaîna. « — Vous verrez, l’hôtel cache d’autres merveilles. En attendant, Monsieur le Gouverneur conçoit à vous recevoir. Veuillez me suivre, Monsieur. »

Angelica Kauffmann
John Madgrave

Dans la force de l’âge, amputé de la jambe gauche et portant une jambe de bois, le gouverneur Morris se leva de son fauteuil et se présenta au-devant de son solliciteur avec un large sourire pour l’accueillir. « — Alors, jeune homme, mon secrétaire m’a dit que vous venez me demander l’impossible ». Lui serrant la main, il lui montra une bergère et s’assit lui-même sur celle d’à côté. Son secrétaire fit entrer un autre valet qui apportait du thé pour son maître. Il allait sortir à la suite du serviteur quand le gouverneur Morris le retint. « — restez donc Spencer, nous risquons d’avoir besoin de vos lumières ! Se retournant vers John, il ajouta, mon secrétaire a toute ma confiance et qui plus est, c’est une source, semble-t-il, inépuisable d’informations ». John sourit, un peu gêné par cette familiarité à laquelle il n’était guère habitué. « — si j’ai bien saisi, vous êtes John Madgrave, des Madgrave de Boston ?

— Oui, mon père y détient sa maison de négoce.

— C’est cela même, je suis en affaires avec votre père. Vous voyez, nous pouvons nous faire confiance. Alors, il m’a semblé comprendre que vous venez sauver une jeune femme ?

— C’est mon vœu le plus cher, mais dans un premier temps, je cherche James Wilkinson.

— Wilkinson ! Et puis-je savoir pourquoi ? » John raconta l’histoire des Lacourtade et de Marie-Amélie et l’espoir que celle-ci portait envers cet homme qu’il ne connaissait pas, mais qui d’après elle pouvait l’aider ? Comme il n’avait que l’adresse de l’ambassade pour le joindre, il y était donc venu dans l’espoir de le trouver.

*

La voiture s’était arrêtée rue Pavée devant le portail de la prison, les gardes firent descendre les deux femmes. Marie-Amélie leva les yeux vers le lugubre édifice qui s’élevait face à elle. L’ancien hôtel de Brienne, bâtisse ramassée sur elle-même en pierre de taille aux murs lézardés et décrépis était depuis longtemps devenue un lieu d’incarcération. Elle avait pris le nom de son dernier propriétaire le duc de la Force. Les deux parties de la vieille demeure avaient été transformées chacune en une maison de détention : la Grande Force pour les hommes et la Petite Force destinée aux femmes. Marie-Amélie et sa compagne Madame de Lanteau furent inscrites au greffe. Elles traversèrent la cour et son préau, qui permettaient la promenade en tout temps, sous le regard curieux des autres prisonnières. Puis elles furent conduites au fil des couloirs par leurs nouveaux geôliers, elles pénétrèrent dans une chambre équipée de dix matelas, avec traversin et couverture, relevés afin de laisser de la place. Sur l’une des paillasses, elles trouvèrent une jolie jeune femme qui semblait à l’aide de carte lire l’avenir à une comparse sous les yeux amusés des gardes. « — alors la Normand, tu donnes les dates des morts ! ». Ignorant l’interjection du garde, la cartomancienne sourit aux récentes arrivantes. « — Je suis Marie-Anne Lenorman, ce n’est pas d’un très grand confort, mais avec de l’imagination ce n’est pas mal ». Cela tira une triste grimace à Marie-Amélie, qui regardant autour d’elle pensa qu’il fallait être très inventive.Les murs étaient rongés par le salpêtre au point que l’on avait été obligé de revêtir d’un parement de bois les voûtes des dortoirs, parce qu’il s’en détachait des pierres qui tombaient sur les couches des prisonnières pendant leur sommeil. Un large tuyau de cheminée, probablement de quelques anciennes cuisines des ducs de La Force, partait du rez-de-chaussée. Il traversait les quatre étages, coupait en deux toutes les chambrées où il figurait un pilier aplati, et allait trouer le toit en passant par le comble que la population carcérale appelait le Bel Air. Le confort des codétenues était moindre et le temps était loin où le système de[ la « pistole » existait pour les captifs qui en avaient les moyens, et pouvaient ainsi occuper une chambre à quatre lits, dont certaines avaient une cheminée. Mais les multiples arrestations avaient rempli la geôle, et les couches étaient devenues des paillasses sur le sol que les détenues se partageaient. Les gardes sortis, la jeune femme, aux yeux pleins de malices s’appliqua à d’installer ses nouvelles compagnes en prophétisant. « — S’il savait qu’il allait mourir avant nous, il se gausserait moins. » Ce qu’elle ne dit pas c’est que des deux arrivantes une seule survivrait à l’emprisonnement.

*

Marie-Anne Adélaïde Lenorman

Marie-Anne Adélaïde Lenorman eut très tôt un don qui perturba ses rapports avec les autres. C’est en partie à cause d’eux que le curé d’Alençon conseilla à son père, drapier de son état, d’envoyer sa fille au couvent avant que le diable ne l’assujettisse. Le religieux ne pensait pas la petite fille mauvaise, mais elle avait tendance à annoncer des faits qui ne s’étaient pas encore déroulés et que le temps venait confirmer. Cela Dieu ne pouvait le permettre. Elle entra donc toute gamine à l’Abbaye Royale des Dames Bénédictines de sa ville natale. Elle s’y fit remarquer par une ardente imagination et un curieux talent de prophétesse. Aussi sans le souhaiter elle perturba la vie du couvent en disant la bonne aventure aux pensionnaires et aux sœurs. Lorsque l’abbesse voulut y mettre un frein, ce fut pour s’entendre proférer qu’elle allait être destituée et que ce serait une dame de Livardie que l’on nommerait à sa fonction. La révérende mère prit très mal les choses et la renvoya de son établissement. Cette prédiction fut toutefois confirmée par une charge que le roi entérina.

Son père la plaça en ville comme apprentie couturière, mais l’adolescente commença à tirer les cartes autour d’elle et s’attira une gentille renommée. Prise de vanité, ne tenant pas en place, consciente de sa séduction et de son talent, la jeune fille monta à Paris. Elle se retrouva engagée comme vendeuse dans un magasin de frivolités de la rue Honoré-Chevalier où elle poursuivit ses prédictions et ses tours de cartes. Elle y fut remarquée par un bel aristocrate amateur de frais minois, Amerval de la Saussotte. Marie-Anne Adélaïde s’empressa de céder au charme de celui-ci et de se mettre sous sa protection. Pour faire taire les médisances, elle décida d’occuper officiellement auprès de lui la fonction de « lectrice ». Mais cette idylle fut bouleversée par les sans-culottes. Ils vinrent arrêter son bienfaiteur pour le guillotiner. Revenant d’une course, Marie-Anne eut juste le temps de s’enfuir, échappant de justesse à la rafle. Elle se trouva très inquiète, car rien ne l’avait prévenue, elle fut terrorisée à cette idée, son don ne pouvait lui servir pour elle-même.

Elle trouva refuge dans un garni à proximité du Palais-Royal où elle rencontra dame Gilbert, une voyante, qui décida de l’aider après qu’elle eut fait preuve de son talent. Celle-ci lui apprit à mettre en forme ses prédictions, car bien évidemment la dame, elle, ne détenait nulle compétence. Déguisée en pythonisse, tour à tour italienne, bohémienne ou gitane, la jolie Marie-Anne disait l’avenir. La Gilbert tirait les cartes, pendant que Flammermont son amant allait distribuer des prospectus et faire de la réclame auprès des commerçants du quartier. En quelques mois, Mlle Lenorman assimila toutes les ficelles du métier et, se sentant plus douée que ses compagnons, elle reprit sa liberté. Elle s’installa et ouvrit un cabinet d’écrivain public, pour servir de couverture à ses activités en marge.

Elle s’implanta rue de Tournon. La présence d’un club jacobin au huit de la rue lui attira là tout ce qui comptait dans la capitale. Après le milieu des acteurs nombreux aux alentours du Palais-Royal, vinrent à elle le gratin révolutionnaire et la classe de nouveaux riches qui se formait autour du naissant pouvoir. Elle reçut le peintre David, Robespierre, Saint-Just, Marat, Tallien, Talma, Garat et bien d’autres, ainsi que leurs égéries ou leurs compagnes. Elle avait annoncé à plusieurs qu’ils périraient de mort violente, l’un avait mal digéré ses prophéties, ce qui l’avait conduite à la prison de la petite force. Elle savait bien sûr que c’était Robespierre à qui elle avait prédit son décès au sein de l’Assemblée même, ce qui depuis le terrorisait.

*

Marie-Amélie s’affaissa sur la paillasse que lui avait proposée la jolie voyante. Elle était anéantie, abattue, dans sa tête virevoltait de sombres images qu’elle n’arrivait pas à dominer. L’angoisse, qui ne l’avait jamais quittée, l’étreignait encore plus en ce site, car de là elle savait que jamais elle ne pourrait aider son enfant. Madame de Lanteau s’installa à ses côtés tout aussi désemparée. Marie-Anne prit les deux nouvelles sous sa coupe et se chargea de, leur montrer les lieux et d’expliquer le fonctionnement de l’endroit. Le jour levé leurs geôliers ouvraient tous les cachots permettant ainsi aux détenues de déambuler dans l’enceinte qui leur était dévolue. Dans la cour, autour d’une fontaine[, où l’on faisait ses ablutions et sa lessive, elle introduit les deux étrangères aux différentes captives. Marie-Amélie suivait comme une automate, souriant machinalement lors des présentations sans vraiment voir ni comprendre, Madame de Lanteau se détendait petit à petit d’autant que l’une des prisonnières était de ses connaissances. Anne-Marie entraîna Marie-Amélie laissant les deux autres converser. Bien qu’elles aient deux bonnes heures devant elles avant que leurs gardiens ne les enferment à nouveau dans leurs dortoirs, elle ramena la jeune femme au leur. Anne-Marie ne pouvait guère la réconforter sur son sort, ce qu’elle avait perçu à leur rencontre n’était guère encourageant, mais elle essaya tout de même. « — il faut vous reposer, car demain vous aurez de la visite et vous avez triste mine.

— Je ne sais pas qui me rendrait visite, hormis un tortionnaire. Mes amis ont tous été arrêtés ou se cachent.

— Pourtant, je peux vous assurer que, demain vous aurez de la visite et ce visiteur viendra pour vous aider.

— Eh bien, nous verrons ! »

*

Son entretien achevé avec le gouverneur, Garett Spencer, son secrétaire mit John entre les mains de Thomassin, le serviteur. Celui-ci le conduisit vers l’arrière de l’hôtel dans une des chambres de l’étage réservées aux invités. Il trouva en plus d’un bain fumant prêt à l’accueillir, tout le confort moderne possible sous forme notamment des nouveaux water-closets inventés par les Anglais. Pendant qu’il s’enfonçait avec soulagement dans l’eau salvatrice de la baignoire, le domestique défaisait son maigre bagage lui proposant à sa vue de le rafraîchir. Sa toilette faite, le repas avalé, et bien qu’au milieu de l’après-midi, il tira ses rideaux et se glissa dans son lit. Épuisé, sans prendre le temps de réfléchir, il s’endormit jusqu’au lendemain.

Il se leva au pic du jour, prêt à l’action, mais il ne savait par où aborder sa quête. Rasé de près, habillé de frais, le valet l’accompagna à la salle à manger où il lui apprit qu’il était attendu pour déjeuner. Il en fut étonné, mais n’en montra rien, qu’à cette heure matinale le gouverneur partagea son premier repas avec lui le laissait sceptique, il présuma que c’était son secrétaire. Il fut donc surpris de découvrir à l’autre bout de la longue table un inconnu qui lui sourit aussitôt à son entrée. Celui-ci se leva et vint à sa rencontre. « — bonjour, John Madgrave, je suppose ? Je me présente, je suis James Wilkinson, il paraîtrait que vous me cherchiez ? » John estima l’individu tout de suite sympathique, ce qui le mit à son aise. Il était soulagé de voir que contrairement à ses doutes le gouverneur avait pu trouver l’homme. Il ne pouvait savoir que tout comme son interlocuteur, Garett Spencer faisait partie de services officieux qui s’arrangeaient pour connaître tout sur tout. Aussi le secrétaire n’avait pas eu de mal à le localiser dans les prestigieux salons de jeu de Mme de Sainte Amaranthe dans lesquels il ne jouait que pour pouvoir écouter ce qui s’y disait, source d’informations sans fin, ainsi que pour fréquenter des révolutionnaires que l’on considérait comme respectables, mais qui venaient y trafiquer, ce qui lui donnait quelques leviers.

« — Je suppose que cela paraît singulier qu’un inconnu puisse vous rechercher ?

– Moins que vous ne le pensez !

– C’est sur les conseils de Madame Lacourtade que je me suis permis, il y a de cela quelques mois, de passer par vous et notre ambassade pour la joindre.

James Wilkinson

– Hum ! J’ai bien reçu votre lettre, mais je ne résidais alors pas en France et ne l’ai donc trouvée qu’à mon retour à l’ambassade où je loge pendant mes séjours. Vous savez, je ne connais que très peu Madame Lacourtade, c’est un problème de courrier avec sa sœur Antoinette-Marie qui m’a amené à me rapprocher d’elle. J’ai transporté pour elle sa correspondance sur les deux rives de l’Atlantique. C’est pour cette dernière que je réaliserai tout ce que je peux pour vous aider. À cette évocation, James Wilkinson se souvint de la première fois qu’il avait rencontré Antoinette-Marie lors de son voyage vers l’Amérique pour aller s’y marier à quinze ans, souvenir qui l’attendrissait, il reprit. « — pour en revenir à la lettre que vous m’aviez adressée, quand j’en ai pris connaissance, Madame Lacourtade ne demeurait plus à Paris et son époux venait de mourir.

— François-Xavier est mort !

— Oh ! Je suis désolé, je vous supposai informé. Lors de son arrestation, dans sa fuite, il est tombé du toit. »

John était atterré, le premier choc passé, il se remémora Damien. Le valet de chambre, que son maître considérait en tant que son égal, et qui était devenu pour lui un ami, il l’avait toujours soutenu lorsque son pays lui manquait, quand il se sentait un peu perdu. Il l’avait guidé dans Bordeaux, ses alentours et ses différentes activités. « — Je suppose que c’est l’autre homme qui est mort avec lui. Il m’a été rapporté que son valet de chambre avait chuté à sa suite. » John voyait son monde, son univers, se réduire comme une peau de chagrin. Il se secoua et expliqua le pourquoi de sa venue à Paris. « — je suis ici pour aider avant tout Madame Lacourtade qui a été arrêtée et menée du château du Hâ de Bordeaux à Paris. Mais je ne sais pas pour quelle prison ni comment chercher.

— Pour cela, ne vous souciez pas, je suis informé de là où elle est. Elle est arrivée hier à la Petite Force. Toutefois, n’espérez pas trop, les temps se révèlent violents et sans compassion. Aussi, même si l’on ne peut reprocher que sa parenté à Madame Lacourtade, cela restera suffisant pour ses juges quant au choix d’une fin funeste. » John frissonna à cette idée. « — N’y a-t-il donc rien à faire qui puisse lui épargner ce destin.

— Je ne peux encore vous répondre. Je vais essayer d’aller plus avant dans mes investigations, mais pour cela j’ai besoin de plus de temps. Pour l’instant, je vous suggère d’aller la voir, j’ai obtenu l’autorisation de lui rendre visite, une dérogation que nous devons à notre gouverneur. Dès que vous serez rassasié, la voiture nous y mènera. »

*

Marie-Amélie en compagnie de Marie-Anne comme toutes les prisonnières se retrouvait dans le « chauffoir ». L’hiver était froid, il avait neigé dans la nuit. Elle grelottait sous ses oripeaux, parce qu’elle n’était vêtue que d’une chemise et de son manteau, seuls vêtements rescapés depuis son arrestation. Car si l’un des militaires à Cambes, compatissant, lui avait rassemblé quelques éléments de sa garde-robe dans un sac. Lors de sa séparation d’avec Louis, elle l’avait oublié et se contentait de ce qu’elle avait sur elle depuis sa préhension. Elle était tout à cette préoccupation rudimentaire quand elle sursauta en entendant son nom. « — citoyenne Lacourtade, tu es demandée au parloir ! ». C’était le guichetier-chef Ferney qui l’interpellait. Marie-Anne lui chuchota. « — vous voyez bien, je vous l’avais dit, allez, secouez-vous. ». S’interrogeant sur qui pouvait la savoir là et surtout qui la mandait dans ce lieu. Elle suivit, résignée, le gardien. Ils parcoururent les couloirs sombres dont le temps effritait les murs et que nul ne restaurait par manque de moyens. Elle passa un portail puis un deuxième et arriva après avoir traversé la cour, où elle aspira un peu d’air frais au passage, qui menait dans le corps de façade du bâtiment et qui détenait le parloir. Cet espace, séparé en deux par une grille allant du sol au plafond, où d’un côté se trouvaient les visiteurs et de l’autre les prisonnières, était éclairé par des fenêtres placées très haut et dans la lueur blafarde qui pénétrait, elle reconnut son visiteur après un moment d’arrêt dû à la surprise. « — John Madgrave ! » Elle s’assit lourdement sur le tabouret face à lui. Le jeune homme la regardait d’un air grave, son cœur comprimé par la compassion, et la souffrance de voir celle qu’il avait toujours aimée dans un si triste état. Il prit sur lui, lui sourit timidement. « — J’ai été averti de votre arrestation par Antonin. 

— Oui ? Soit ! Mais que faites-vous là ? Pourquoi être venu ? »

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Alors qu’elle se cachait à Cambes, elle avait eu connaissance de la mort de son beau-père. C’est en voulant faire prévenir ce dernier qu’elle avait appris que John détenait toute la maison de négoce familiale. Aveuglée par son désarroi, elle avait cru qu’il avait tiré parti de la situation pour spolier les siens, aussi elle ne comprenait pas pourquoi il se retrouvait devant elle après avoir pratiqué cette mainmise. « — Et bien pour vous, enfin pour vous aider.

— Comment ça pour m’aider ? Après ce que vous nous avez fait. Vous nous avez dépouillés, profitant de mon beau-père à l’article de la mort pour le truander. Et maintenant vous venez à ma rescousse, mais vous vous moquez ? »

Les larmes aux yeux devant tant d’incompréhension, il la regardait comme un enfant perdu, plus exactement elle appréhenda ce qu’elle avait toujours su qu’il était éperdu d’amour pour elle. Mais elle avait elle-même trop peur et trop mal pour ne pas continuer afin de ne pas flancher, la colère la soutenait. Elle ne tenait pas à voir naître un espoir qui serait vite déçu, car que pouvait-il pour elle ? Elle se leva et s’apprêta à partir, quand elle sentit sa main prendre son poignet à travers les barreaux. « — Non, s’il vous plaît, vous ne pouvez pas penser cela. Je l’ai accompli pour vous, pour votre famille pour que vous ne soyez pas spoliés par cette justice aléatoire qui a amené votre beau-père, qui pour moi était un mentor, un père, jusqu’à la mort. C’était le seul moyen, du moins l’unique que nous avons trouvé, pour préserver la maison et vos biens. S’il vous plaît, croyez-moi. » La fin de ses paroles n’était qu’une plainte de bête blessée qui ébranla sa colère et effaça la hargne de Marie-Amélie. Ses barrières tombèrent. Elle s’arrêta, se retourna vers le jeune homme et les yeux embués, elle s’excusa, bredouillant des phrases qu’il ne comprenait qu’au travers de son regard. Elle se rassit, ne pouvant soutenir le sien. Ils restèrent un moment sans mot, il lui tenait toujours le poignet, elle n’avait pas essayé de le faire lâcher, ce toucher la rassurait. D’une voix enrouée, il reprit sous l’œil goguenard des gardiens qui imaginait une querelle d’amoureux. « — Je vous ai apporté de l’argent, je suppose qu’avec vous pourrez obtenir un minimum de confort. Avez-vous besoin d’autre chose ? » Elle le considéra, se demandant s’il ne se moquait pas. « — Si tout n’a pas été volé, tâcher d’aller chez moi, j’y ai laissé la plus grande partie de ma garde-robe. Voyez si vous découvrez de quoi me tenir chaud, je vais périr de froid ici ! ». Réalisant ce qu’elle venait de dire elle sourit devant l’ironie de sa phrase. Baissant le ton, elle lui expliqua où se trouvait le peu de fortune qu’ils détenaient peut-être encore. Elle allait en rester là quand tout à coup elle prit conscience que John pouvait sauver son tout petit, son enfant, son Louis. « — John, il y a une chose que vous pouvez accomplir pour moi, et c’est plus important, plus crucial que ma propre vie. » Le jeune homme regarda interloqué Marie-Amélie et s’interrogea bien sur ce qui pouvait être plus capital qu’elle. Il mourrait pour elle, il lui demanda ce que c’était. « — John, à Bordeaux, au fort du Hâ, ils m’ont séparée de mon fils. Ils m’ont enlevé mon enfant, mais je ne sais ce qu’ils en ont fait, vous devez me jurer que vous allez tout faire pour recouvrer Louis. Abandonnez-moi à mon sort, mais trouvez-le, sauvez-le, il n’a pas quatre ans. Il ne mérite pas ce qui lui arrive, je n’ai pas réussi à lui épargner cette horreur. » Désespérée, mais retrouvant dans sa fibre maternelle cet espoir, le visage baigné de larmes, elle avait pris ses mains, les serrait à les broyer. Elle faisait sa demande sans quitter ses yeux, cherchant dans le sien son assentiment, sa promesse. Engagement qui lui fit, mais il se refusait à l’abandonner à son sort, il voulait plus que tout l’arracher à la prison, lui redonner sa vie, son avenir, il ferait tout pour cela.

La matinée s’était écoulée sans que le couple s’en rende compte, John du s’extirper de la présence de la jeune femme. Elle-même avait été ramenée vers ses quartiers. Il lui avait promis sa visite pour le lendemain. Lorsqu’il sortit, il fut aveuglé par l’éclat du soleil vainqueur de la couche nuageuse et se reflétant sur l’épaisse couverture neigeuse qui tapissait tout. Un croassement le fit frissonner, regardant vers le son, il vit deux corbeaux bataillant pour une charogne. Il se dirigea jusqu’à la rue Saint-Antoine, au bouchon de “la Muse muselée “ où il espérait trouver encore James Wilkinson en train de l’attendre selon leur convenance. Il fut rassuré quand il l’aperçut au fond de la salle obscure à peine éclairée par la lumière extérieure passant par des petites fenêtres aux épais carreaux de couleurs. Il était attablé avec un inconnu avec qui il avait l’air de fraterniser. James Wilkinson le convia à se joindre à eux autour d’une chopine et d’un pâté de viande. L’individu lui fut présenté comme le citoyen Brionville qui procurait la prison en fournitures et vivres en tous genres. L’homme bon enfant leur contait des anecdotes sur l’établissement pénitentiaire où il approvisionnait, devant leur intérêt, il alla jusqu’à leur décrire la triste mort de Madame de Lamballe pendant les massacres de septembre. James Wilkinson le faisait parler, il cherchait d’une part des renseignements, et de l’autre à se l’attacher par de la sympathie. Tout pouvait servir, même si pour l’instant il n’avait pas de plan arrêté.

*

Ils se rendirent à pied dans l’île Saint-Louis, parcourant le quartier Saint-Paul jusqu’à la Seine. Le temps avait maintenu les gens chez eux, ils ne rencontrèrent que peu de monde. Arrivé face à la demeure où se situait l’appartement des Lacourtade, John se demanda comment ils allaient opérer. Il s’apprêtait à poser la question, mais devant le rythme déterminé de James Wilkinson, il ne dit mot et lui emboîta le pas. L’hôtel particulier paraissait vide. Ils passèrent la porte cochère. Ils traversèrent l’immeuble jusqu’à la cour et dans celle-ci, celui qui les guidait alla sans hésitation vers l’angle où se trouvait l’escalier de service qui desservait tous les étages. Pour avoir autant d’assurance à se diriger, John supposa que son compagnon était déjà venu sur les lieux, ce en quoi il avait raison. Lorsque Garett Spencer, le secrétaire du gouverneur, l’avait entretenu sur la demande du jeune homme, ils s’étaient aussitôt rendus à l’adresse, chercher des renseignements afin de savoir dans quoi ils se plongeaient. Il connaissait donc la topologie de l’endroit et il était au fait de que l’immeuble était vide. En fait, l’arrestation et la fin tragique de François-Xavier Lacourtade avaient amené à fuir son dernier occupant qui avait privilégié sa maison de Saint-Germain.

Ils montèrent les deux étages faisant grincer les marches de l’escalier de bois malgré leur précaution. Ils entrèrent dans l’appartement par le couloir le séparant en deux et distribuant les pièces d’un côté sur la cour et de l’autre sur la rue. Ils favorisèrent celles de derrière qui étaient les chambres et qui avaient l’avantage d’être éclairées par la lumière du jour au contraire de celles de devant dont les volets étaient clos. Ils traversèrent la suite qui de toute évidence avait été fouillée. Le sol se retrouvait jonché de divers objets qui n’avaient point intéressé. En rentrant dans ce qui était visiblement la chambre de Marie-Amélie, John éprouva de la gêne, il se sentait indiscret de pénétrer dans l’intimité de celle-ci. Il flottait encore à l’intérieur l’odeur de son parfum, le cœur étreint, il redressa la chaise de sa coiffeuse qui avait été renversée, referma au passage son tiroir. Il supposa que l’on y avait cherché des bijoux, mais il savait qu’ils n’étaient pas là, ils n’avaient jamais été là. Marie-Amélie qui n’avait pu les emporter à Cambes les avait dissimulés avec les derniers louis d’or dans un coffre. Et justement, il allait s’efforcer de localiser le contenu de ce coffre, coffre qui se situait dans les profondeurs du plancher de la garde-robe de sa propriétaire. Il pénétra dans la pièce adjacente au boudoir avec la crainte qu’il n’ait déjà été découvert. Il fut soulagé, si l’espace était sens dessus dessous nul n’avait démasqué le mécanisme caché dans une moulure du mur qui permettait l’ouverture d’une latte du parquet. Il trouva donc le coffre et la cassette en métal qui se logeait à l’intérieur et dont il se saisit. Au jugé du poids, il ne prit pas la peine d’en vérifier le contenu, ce serait pour plus tard. James Wilkinson, tout en chuchotant, lui rappela l’autre but de leur visite. John réagit, regarda autour de lui, hésita. Son comparse avait déniché un sac en cuir, un sac de voyage, il l’ouvrit et le présenta au jeune indécis devant les vêtements de Marie-Amélie. Il finit par saisir une robe à l’anglaise de couleur sombre et qui semblait de texture compacte. Voyant qu’il allait s’en contenter James Wilkinson prit les choses en main. Il rajouta chemises, jupons, un corselet, des bas, les plus épais qu’il trouva, une bonne paire de chaussures, et remit un manteau et une étole en étamine de laine. John fut surpris de sa promptitude à choisir. « — John, elle a froid, elle ne veut pas être élégante ! C’est tout ce dont vous avez besoin ?

— Oui, je pense ? Ah non, le portrait ! Il y a dans le salon un dessin à la sanguine de l’enfant, c’est pour pouvoir le reconnaître.

— Je sais où il est, venez. »

Ils allèrent dans les pièces de devant où tout était autant bouleversé. Ne voulant pas ouvrir les volets, il alluma une bougie et après avoir traversé le bureau, ils se retrouvèrent dans le salon. Entre les deux portes-fenêtres donnant sur le quai, plusieurs peintures d’inconnus à John étaient accrochées ; au milieu de ceux-ci se trouvait un visage d’enfant aux cheveux bouclés et aux yeux écarquillés vers l’observateur. Il le décrocha et le fourra dans le sac. « — C’est bon John ? S’il le faut, nous reviendrons. Bien que si l’on peut éviter ce n’est pas plus mal. Je ne serai pas étonné qu’il y ait une mouche par-là qui épie. ». John mit un instant avant de comprendre ce qu’il entendait par une mouche. Bien sûr, quelqu’un pouvait surveiller l’immeuble et ses alentours, mais il ne voyait pas pourquoi. Qu’avaient donc fait les Lacourtade pour mériter ce harcèlement ? Quand plus tard, dans la voiture qui les avait attendus aux abords de la prison et qui les ramenait à l’ambassade, John s’en ouvrit à James Wilkinson, celui-ci lui répondit. « — En fait, John pas grand-chose, rien de répréhensible, rien qui puisse prêter à mal. Mais ce peu les a perdus. Monsieur Lacourtade n’a pas soutenu les bonnes personnes, en aidant son ami Pierre Vergniaud puis en participant, comme sous-fifre, il est vrai, au gouvernement Roland, il s’est fourvoyé. Pour être juste, il en a fait moins que beaucoup d’autres, mais les autres l’ont entraîné dans leurs chutes.

— Mais pourquoi Madame Lacourtade ? Elle n’a en rien contribué à tout ça.

— John, ils ne font pas dans le détail, de plus j’ai appris qu’à plusieurs reprises, elle avait été agressée par un homme et cet homme s’avère être à la solde de Danton.

— Mais comment savez-vous ça ?

— L’une de mes relations a pu prendre connaissance d’un dossier la concernant. Car voyez-vous dans cette révolution, comme dans ce que nous pourrions appeler l’ancien régime, tout le monde ou presque a son dossier ? C’est de remarquer l’épaisseur de celui de votre amie qui a stupéfait mon informateur, d’autant que rien dedans ne permet de soupçonner la moindre manigance, et donc ne justifie ces investigations. Cela reste un mystère.

— Je suppose que vous savez qui a construit ce dossier.

— C’est là le plus surprenant, c’est un sbire de Danton, un certain Bachenot.

— Bachenot, Jacques-Henri Bachenot ?

— Oui, c’est ça ! Mais comment le connaissez-vous ?

— C’est lui qui a essayé de perdre la maison de négoce. Si nous avons pu la sauver, il a malheureusement réussi à anéantir mon maître, Monsieur Lacourtade père.

— Tout cela est bien étrange et guère cohérent. Cela ne me dit pas pourquoi un dossier sur les agissements de Madame Lacourtade, ainsi que ses agressions, cela n’est pas du genre de Danton.

— J’essaierai d’en savoir plus à ma prochaine entrevue avec elle.

*

Conciergerie

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 36

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Chapitre 36

Les allers-retours de Juan-Felipe entre fin 1793 et début 1794

Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Il fallait environ une semaine de navigation entre la Nouvelle-Orléans et la côte du royaume de Mexico, s’ils ne croisaient pas de tempêtes ou de pirates. Ces pirates ou ces supposés corsaires infectaient les Caraïbes et les désordres causés par les guerres européennes, qui bouleversaient l’organisation des colonies, faisaient ainsi leur jeu. Des navires fuyant les massacres de Saint-Domingue s’étaient vus rançonner le peu qu’ils avaient sauvé par ses voleurs des mers. Juan-Felipe n’affectionnait pas les voyages sur l’eau. Il n’était pas à l’aise sur le pont d’un voilier. Il n’aimait pas toute cette eau dans laquelle nageaient des monstres en tous genres. Il ne le disait pas, mais cela lui faisait peur, et quel imbécile ne pouvait craindre tout cet inconnu ?

Avec l’automne, les Américains comme les Espagnols surnommaient les États-Uniens, cherchaient à franchir le Mississippi. Ce n’était pas une nouveauté, mais ils devenaient de plus en plus pressants et ne se contentaient plus de la contrebande. Juan-Felipe réalisait ce voyage vers la capitale de la Nouvelle-Espagne à la demande du gouverneur Carondelet. L’urgence en était venue à l’annonce par un homme du Kentucky à la solde de l’Espagne, de la prise de décision du général américain George Rogers Clark d’attaquer le port de La Nouvelle-Orléans afin de s’assurer un accès au Mississippi et par là l’hégémonie sur celui-ci. Juan-Felipe détenait une lettre de cachet à remettre à Juan Vicente de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo, le vice-roi de Nouvelle-Espagne. Elle avait pour but de quémander de l’aide dans l’intention de contrecarrer la politique expansionniste des États-Unis qui cherchait à plus ou moins long terme à atteindre le Pacifique. Aux yeux de l’administration coloniale espagnole, ces ambitions menaçaient l’intégrité de leurs territoires.

Le navire devait accoster à Veracruz. Le représentant du baron de Carondelet s’était fait accompagner par son second, Ignacio Pérez Alvares, et avait associé à son séjour son valet de chambre, le vieux Nestor. Il avait bien hésité pour ce dernier, car l’homme se faisait âgé, mais il n’avait pas son pareil pour s’occuper de son bien-être.

*

Au terme de son voyage, le navire pénétra entre la côte hébergeant la ville de Veracruz et le banc de pierre de la forteresse « San Juan de Ulúa » qui la protégeait des pirates et de toutes velléités belligérantes. Les trois hommes étaient enfin arrivés à bon port.

Ils découvrirent des quais où se croisaient les convois d’esclaves provenant d’Afrique pour les riches plantations alentour, et les chargements d’or et d’argent du Mexique. Depuis des siècles, les prolifiques mines de Guanajuato produisaient des tonnes et des tonnes d’argent et d’or. Le navire se glissa entre les fameuses « plata flota » afin d’aller quérir leur opulente cargaison à destination de l’Europe. Heureux de débarquer, suivi de son second avec qui il partageait ses impressions, sanglé dans son uniforme brossé avec soin, le jeune capitan dirigea ses pas sans attendre vers le palais du vice-roi. Au milieu d’une effervescence, il traversa l’ancienne capitale en travaux.

Décrépite et sale à l’arrivée du nouveau vice-roi cinq ans plutôt, la ville apparaissait en état de rénovation. Don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo avait découvert des rues, des marchés, des promenades dans un état de désolation désastreux. La plupart des voies de la cité s’avéraient sales et juste bonnes à être parcourues à pied ou à dos de mulet, et l’odeur des déchets et des excréments exposés à l’ardeur du soleil était pestilentielle. Il avait donc ordonné le pavage des artères principales en prolongement du centre de la capitale, avait interdit à la population de jeter des ordures dans les rues et avait procédé à l’enlèvement les animaux errants. Ayant constaté l’état délabré des maisons bâties à la va-vite et mal entretenues, il avait imposé qu’aucun édifice ne soit construit sans autorisation. La métropole était considérée comme un lieu de passage entre Mexico et l’Espagne. Hormis quelques riches négociants y détenant leurs comptoirs et les membres du gouvernement, on ne s’y installait que par obligation et pas suffisamment en assez grand nombre pour faire vivre une économie florissante. La plupart des gens étaient donc pauvres, voire miséreux, et déambulaient à pied, coiffés de chapeaux de paille élimés et habillés de vêtements défraîchis.

Juan-Felipe comprit rapidement que toute la cité et ses administrations se trouvaient dans cet état, détériorées ou en réhabilitation. Arrivé au palais du gouverneur de la ville, il apprit l’absence de son dignitaire. Bien que contrarié, il fut soulagé de savoir qu’il n’allait pas longtemps y rester, le vice-roi résidait à Mexico. Il devait toutefois y demeurer en attendant d’accompagner un convoi. Comme tout militaire, il se rendit à la caserne pour y chercher logis. Quand il arriva devant celle-ci, il fut évident pour lui qu’elle n’était pas en état de l’héberger. Elle était même momentanément désaffectée ou tout comme, car n’y campait qu’un peloton chargé de la surveiller. Comme la ville, elle s’extrayait d’un piteux état et ne pouvait encore accueillir. L’intendant du Palais avait omis de l’en informer, ce qui mit en colère le jeune homme. Répondant à ses préoccupations, le garde de faction lui montra du doigt une tour utilisée pour garder à vue les navires entrants et sortants du port qui se détachait en hauteur du reste des bâtisses. Il lui conseilla de s’y rendre, c’était celle du monastère de « Nuestra Señora de la Merced » ; cette congrégation était à même de les recevoir. Après avoir arpenté les rues tortueuses sous un soleil de plomb, ils tombèrent devant la porte monumentale d’un sobre édifice de style baroque avec la tour à l’un de ses coins. Ils pénétrèrent dans une grande cour entourée de larges arcades qui à cette heure-là était désertée, la canicule accablante imposait l’ombre salutaire à l’intérieur des murs épais. Après avoir frappé au guichet, ils furent accueillis avec chaleur et logés avec confort, d’autant qu’ayant décliné leurs identités le supérieur de l’établissement se mit en quatre pour les satisfaire. Il les rassura quant au déroulement de leur voyage, chaque semaine des convois partaient pour la capitale de la Nouvelle-Espagne. Ils n’eurent effectivement guère longtemps à patienter et deux jours plus tard ils chevauchaient sur la route en direction de Mexico. Juan-Felipe n’avait pas prévu d’aller jusque-là, il avait espéré trouver le vice-roi à Veracruz, mais bien que connaissant le caractère impérieux de sa mission, fataliste, il avait accepté ce contretemps. L’intendant du palais, bien obligé, lui avait fourni à lui comme à son second un cheval, ainsi qu’une mule pour son valet. Le trajet fut inconfortable tellement la chaleur était prégnante, la sueur coulait continuellement sur son corps en irritant certaines parties, brûlant ses yeux. Rapidement, il ne prit même plus la peine de s’essuyer, son mouchoir était aussi mouillé que son visage. Au pas des montures qui précédaient la file des esclaves encordés importés d’Afrique et des chariots remplis de marchandises diverses venues d’Espagne, ils cheminaient sur la route franchissant une forêt luxuriante aux arbres immenses, à la canopée grouillante d’une multitude d’animaux et au son de la cacophonie de mille oiseaux. La traversée dura une bonne semaine. Ils s’arrêtaient pour la nuit dans des haltes aménagées où les attendaient de quoi dormir et manger de façon sommaire. La caravane était encadrée par l’armée, car on craignait voleurs, Indiens et révolte des nègres pendant le voyage. Rien de tout cela n’était survenu quand ils arrivèrent dans la vallée de Mexico. Ils la découvrirent dominés par plusieurs masses montagneuses, dont le volcan Popocatépetl. De ces hauteurs se déversaient les eaux alimentant le lac Texcoco qui miroitait en son centre. L’air était plus respirable. Soulagés, descendant les pentes environnantes, ils apprécièrent la majesté de la métropole qui s’étendait sur les plans de la cité aztèque. Ils en devinaient encore les traces, même si la plupart des canaux qui la parcouraient avaient disparu sous des remblais. Elle était devenue avec la domination de l’Espagne une ville aux bâtiments imposants surchargés de décoration. Les couvents de Saint-Augustin, de Saint François, de Saint-Ferdinand, de Saint-Dominique, de la Professa, de la Conception et de l’Incarnation s’éparpillaient en son sein. Émergeait dans son centre la cathédrale en angle droit avec le palais du vice-roi ; par la magnificence, l’un n’avait rien à envier à l’autre. La plaza Mayor était la destination de Juan-Felipe et de ses comparses.

*

plaza Mayor Mexico

Devant ses secrétaires et serviteurs impassibles, le vice-roi arpentait son bureau surplombant la plaza Mayor. Il fulminait. Une caravane d’or avait également été lésée d’une partie de sa cargaison, et cela ne pouvait venir que de son administration. Sa lutte pour éradiquer la prévarication et la corruption au sein des employés du gouvernement était sans fin. La perte n’était pas énorme, la quantité la plus importante était arrivée, mais l’Espagne avait besoin d’encore plus d’or pour sa guerre contre la France. Les cloches de la « Cathedral Metropolitana de la Asunción de María » sonnèrent douze coups, personne ne bougea. La longue salle des pas perdus détenait à cette heure là pléthore de quémandeurs. Tous patientaient attendant les ordres. Depuis l’aube, don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo monopolisait ses subalternes, il était connu pour sa force de travail et ne tenait nullement compte des faiblesses de son entourage. Il se rassit et prit le document suivant, un autre problème évidemment. Il décacheta la lettre, elle venait du baron de Carondelet. Il la parcourut, sourcilla. Qu’est-ce que c’était que ces fadaises, voilà qu’il devait envoyer de l’or et des hommes en Louisiane ! Il soupesait la gravité de la menace. Il savait les Américains prêts à envahir des frontières difficiles à surveiller, car vastes et couvrant des étendues inconnues, inexplorées et malaisées à coloniser. Mais c’étaient les possessions de l’Espagne et cela grâce à des aventuriers qui étaient parfois morts pour leurs rois. Mais évidemment, le risque de perdre la ville la plus importante du Mississippi serait le début d’une hémorragie. D’un autre côté, il ne manquait pas de problèmes avec la Nouvelle-Espagne. Et puis l’or, cela s’avérait possible, encore fallait-il l’acheminer jusque dans les caisses de Louisiane, mais les hommes… Il avait déjà bien du mal à maintenir une armée officielle digne de ce nom. Dès qu’ils descendaient des galions, les engagés disparaissaient dans la nature à la recherche de la fortune, de métaux précieux. S’adressant à son secrétaire, il demanda. « — L’individu qui a apporté cette lettre est toujours là ?

— Oui, Son Altesse, c’est le marques de Puerto-Valdez.

— Puerto-Valdez, cela me dit quelque chose. Bon, pour l’instant faites en sorte de bien l’accueillir. Je n’ai pas l’intention de répondre tout de suite. »

*

Cela faisait dix jours qu’obstinément il se rendait quotidiennement dans la salle des doléances afin d’obtenir la réponse à la lettre de cachet. À chaque fois, il y retrouvait, à la même place, assise et impassible, la jeune femme énigmatique. Couverte de brocard et de bijoux, elle maintenait en laisse deux minuscules singes et était accompagnée d’une duègne vêtue de noir et d’un esclave tenant un parasol où qu’elle aille. Malgré la foule des quémandeurs, il n’avait pu que la remarquer d’autant qu’elle prenait l’air dans le patio sur lequel donnaient ses appartements. Il avait fini par apprendre par son second que c’était la señora doña Manrique de Zúñiga, descendante d’un vice-roi d’Espagne. Comme lui, elle attendait une audience, elle était veuve et sollicitait l’autorisation d’épouser en secondes noces un actionnaire de la fameuse mine « La Valenciana ». Sa famille lui avait juste laissé le temps de voir s’écouler son deuil officiel avant de lui suggérer un nouveau parti. Son précédent mariage lui avait donné deux enfants, un douaire des plus confortables, son garçon héritant de la fortune de son père. L’homme, qui lui était proposé, était si riche qu’il pouvait se permettre le luxe de revendiquer le titre envié d’un des individus les plus nantis de la terre. Mais comme Juan-Felipe, elle attendait le bon vouloir du vice-roi d’Espagne. Cette expectative dictée, par un protocole rigide, était un moyen d’imposer son pouvoir même aux plus grandes familles de la Nouvelle-Espagne. Ces informations glanées par Ignacio ne rassuraient pas l’hidalgo, auquel rien ne faisait espérer l’abrégement de son séjour forcé.

Dans l’immense salle aux sombres boiseries ouvragées, Juan-Felipe faisait les cent pas devant son second imperturbable. Il allait faire demi-tour pour reprendre son va-et-vient quand le secrétaire entra et se dirigea vers lui. Enfin, cela n’était pas trop tôt ! « — Son Altesse vous demande de bien vouloir patienter encore. Il n’a pas tous les éléments en main. »

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

Il obtenait chaque jour la même réponse à peu de choses près. Il allait donc pourrir dans cette ville alors que celle qu’il considérait comme la sienne était en danger ainsi que tout ce qu’il aimait. Il avait été logé dans le Palais. C’était un bâtiment imposant de trois étages long de cent toises, avec quatorze patios intérieurs, un vrai labyrinthe à plus d’un titre. Il en fallait plus à Juan-Felipe pour être impressionné, de par le statut de sa famille, il avait été reçu au palais d’Orient de Madrid et y avait un temps fréquenté la cour. Le surintendant des lieux lui avait destiné des appartements dans l’aile ouest et il y avait fait conduire par l’un de ses subalternes. Après avoir traversé l’immense patio encerclé d’arcades baroques sur ses trois niveaux et qui constituait le jardin du vice-roi et de son entourage, ils arpentèrent les couloirs et les cours intérieures. Ils avaient abouti au premier étage du bâtiment presque à l’opposé de l’entrée principale, la porte sud. Les fenêtres de ses appartements donnaient sur un jardinet, lui aussi agrémenté d’arches, rafraîchi par une fontaine et ombragé par des palmiers et des bananiers. Il détenait quatre pièces richement ornées et meublées, Ignacio était logé au-dessus, un escalier en colimaçon les reliait. Le vieux Nestor avait trouvé sa paillasse dans la garde-robe. Le surintendant lui avait adjoint un autre domestique Rosario qui allait chercher les repas jusqu’aux gigantesques cuisines du Palais et répondait aux besoins éventuels de son maître temporaire. Le capitan devait bien admettre qu’il était bien hébergé.

Nestor, qui avait toujours servi la famille de Fuente-Pelayo, celle du père de Juan-Felipe, l’avait rejoint sur la demande de la mère de son jeune maître, juste avant qu’elle ne meure. Le vieil esclave avait donc traversé l’Atlantique et s’était retrouvé à nouveau au service de celui-ci comme valet de chambre. Mais lui, qui n’avait jamais souffert d’aucun mal, tomba malade, à peine arrivé à Mexico. La fièvre l’avait saisi et ses entrailles n’acceptèrent plus aucune nourriture. Juan-Felipe demanda l’aide d’un médecin envoyé par le gouverneur du palais, mais celui-ci n’eut pas le temps de soulager l’esclave. Il mourut de façon fulgurante, d’une affection inconnue. Son maître en ressentit un véritable chagrin, depuis sa petite enfance l’esclave avait toujours été dans ses pas le protégeant de tout, le relevant chaque fois qu’il tombait, effaçant ses bêtises ou prenant les corrections pour lui. Décidément, cette ville lui portait malheur.

Le gouverneur du palais l’ayant appris, Juan-Felipe vit arriver un nouveau valet, Guido, un métis aux manières affectées. Celui-ci par la force des choses fit l’affaire et rejoignit son comparse déjà mis à son service, mais Juan-Felipe s’en méfiait, il n’aurait su dire pourquoi. Il ne pouvait faire un pas sans le trouver sur sa route, il l’estimait trop zélé. Il supposait que ce valet de chambre de fraîche date le surveillait. Pour vérifier cette présomption, il avait laissé son courrier dans un désordre réfléchi et ne l’avait pas retrouvé au même emplacement. Il n’avait donc pas tort et en eut la certitude par son second qui, suspicieux, suivit ses faits et gestes. L’homme rendait son rapport tous les jours au secrétaire du gouverneur du palais. Ils se demandèrent si l’on n’avait pas empoisonné le vieux Nestor dans la seule fin de mettre à sa place cet espion. Si Juan-Felipe voulut en écarter l’idée, la trouvant incongrue, Ignacio ne fit pas de même. Il avait jugé Rosario et Guido trop mielleux, trop serviles, il entrevoyait quelque chose de peu naturel. Dans le même temps, il s’était rapproché d’une servante de leur riche et belle voisine de patio, doña Manrique de Zúñiga. En plus de ses rondeurs salvatrices pour son ennui, il en avait tiré les informations recherchées. Elle lui apprit très vite qu’ils ne ressemblaient en rien à des domestiques et qu’ils étaient l’un et l’autre des affidés de l’intendant du palais.

L’espion n’avait pas grand-chose à raconter. Malgré sa proximité avec la cour, Juan-Felipe n’avait pu rencontrer le vice-roi ni un de ses conseillers. Dans un premier temps, il était resté enfermé dans les appartements qui lui avaient été destinés. Cela s’était su. Par curiosité ou pour satisfaire à la demande soutenue du vice-roi, il avait donc reçu des invitations auxquelles il avait fini par se rendre. Il avait aspiré trouver des appuis pour obtenir au plus vite sa réponse, mais très rapidement il comprit que personne ne l’aiderait. Juan-Felipe allait, désespéré, de dîners en bals et de bals en tables de jeu. Son titre de Marqués, affilié à plusieurs grandes familles d’Espagne, avait tout de suite attiré la convoitise féminine. Les mères avaient très promptement abandonné l’idée de l’unir à leurs filles puisqu’elles apprirent très vite qu’il était marié et qui plus est à une Française. Mais les autres, celles que l’ennui du mariage gagnait, ignorèrent ce qu’elles pensaient être un détail. Un homme comme lui, si charmant, ne pouvait désirer que l’amour, la conquête, et elles étaient prêtes à laisser tomber leurs défenses. Elles lui démontrèrent leur intérêt par moult procédés, mais il ne céda jamais à leurs avances à peine déguisées. Comme il était toujours apprêté avec recherches, les plus aigries firent courir le bruit qu’il était inverti, mais personne ne put valider cette version. La seule chose dont tous étaient sûrs, c’était qu’il était féru de cartes, qu’il pouvait jouer toute la nuit sans faiblir et qu’il perdait sans sourciller.

Sa visite abordait la troisième semaine et son séjour forcé commençait à le faire périr d’ennui. Cette société ne détenait pas les fastes de l’étiquette de la cour madrilène ni le laisser-aller familial et joyeux des soirées orléanaises où chacun arborait l’opulence de sa situation avec naturel, comme si de rien n’était. Ici, les aristocrates ou les nanties étaient guindées prises dans l’obsession de faire mieux qu’à Madrid, d’afficher leur fortune. Elles étaient loin de l’élégance négligée toujours parfaite d’Antoinette, mais c’était peut-être, car son aimée était française, et cela les autres femmes ne pouvaient rivaliser avec.

*

Doña Manrique de Zúñiga

Doña Manrique de Zúñiga avait acquis les bancs de son union. Elle avait patiemment attendu un mois avant d’obtenir l’autorisation. Elle n’était pas pressée, se recouvrer un conjoint n’était pas précisément une joie pour elle. Son précédent, un homme riche, du triple de son âge, n’avait vu en elle qu’un ventre. Il avait opté pour elle pour sa famille et la fécondité des femmes de celle-ci. Elle n’avait de cette union tiré que le bonheur d’être mère et celui de ne subir que peu de temps cet individu désagréable, malodorant et peu perspicace en la beauté de son épouse. De cette alliance de cinq ans, on ne lui avait rien demandé, sa parentèle avait décidé pour elle. Sortie du couvent à quatorze ans, elle était allée devant l’autel découvrir son mari et maître. Celui-ci l’avait ensuite cloîtrée dans un palais jusqu’à la naissance de son fils un an plus tard. Sur le choix de l’hymen suivant, elle ne s’était pas laissée faire, car rien ne l’obligeait à obéir aux siens. Du côté de son futur conjoint, personne n’avait son mot à dire. Elle avait fait taire sa belle-mère qui malgré sa grande maturité pensait pouvoir prendre l’ascendant sur elle et l’avait envoyé pour sa santé dans une hacienda plus au nord. Quant à sa famille, elle dut freiner les complots qui s’ourdissaient pour l’unir de nouveau. Elle avait sélectionné son nouvel époux et son père comprit qu’il valait mieux aller dans son sens. Il avait donc accepté son choix par ailleurs avantageux, et l’avait appuyé. L’autorisation acquise, elle avait enfin pu revenir à la cour et sortir de sa claustration due à son veuvage, celui-ci était officiellement terminé. Sa place élevée dans la société de la Nouvelle-Espagne lui permettait de retourner dans l’entourage du Vice-roi. Elle y avait recroisé le jeune homme qui l’avait tant égayée par son impatience. Il avait bien essayé de l’aborder pendant leurs attentes respectives, mais sa duègne avait fait barrage. Elle n’avait rien dit alors. Elle était restée imperturbable. C’était sa fonction et elle préférait savoir à qui elle avait affaire avant tout échange. Depuis, elle détenait par sa servante plus de renseignements sur le sujet de ses préoccupations devenues celles de Vice-roi plus que tout autre. Elle avait décidé de l’aider. Cela la flattait de pouvoir jouer un quelconque rôle dans la politique de son pays. Quand elle fut instruite de quoi il en retournait, elle chercha comment faire avancer ses pions. Sûre de son fait, elle enjôla son fiancé à l’épauler dans sa quête en lui montrant les avantages diplomatiques qu’il retirerait en soutenant le Vice-roi. Par exemple en lui sacrifiant un peu d’or, il lui deviendrait redevable et cela pouvait toujours servir. Son futur époux découvrait avec plaisir la perspicacité de la jeune femme et se félicitait déjà de l’assistance qu’elle pourrait lui apporter pour développer l’aura de sa famille ou tout du moins pour garantir son rang. Lorsqu’elle fut assurée de pouvoir abattre ses cartes, elle profita d’une soirée dans les salons du Vice-roi pour demander à ce dernier s’il allait enfin accorder un entretien au jeune lion qui usait les planchers de sa salle des doléances. Le Vice-roi amusé par la formule et content de l’intelligence de la dame qui ne lui gardait pas rancune de son attente lui avait répondu que c’était prévu pour dans trois jours.

Juan-Felipe apprit donc son audience lors d’un quadrille entre deux éclats de rire la jeune femme.  

*

L’émissaire du gouverneur de Louisiane fut reçu en grande pompe, comme un ambassadeur, il comprit tout de suite que la réponse qu’il allait ramener à son supérieur n’était pas celle qu’il attendait. Effectivement, le Vice-roi estimait qu’il avait d’autres chats à fouetter que ces Américains. De plus, il pensait que le gouvernement de Louisiane était là pour protéger ses frontières. Il avait alors préparé une riposte courtoise et suffisamment floue pour qu’elle ne lui soit pas reprochée. Elle était accompagnée d’un coffre détenant une cinquantaine de lingots d’or et six hommes armés pour reconduire le messager, et pour en imposer le contenu, le tout présenté avec grand décorum. Ce n’était pas l’affaire de Juan-Felipe, il joua donc le jeu. Dix jours plus tard, il repartait vers la Nouvelle-Orléans.

*

Avant de partir, Ignacio régla un problème qui chatouillait sa conscience. Le dernier soir, il talonna Guido, le valet, qui avait remplacé le vieil esclave. Il parcourut derrière lui les couloirs qui descendaient vers les cuisines, attendit qu’il en sorte, ainsi que du palais. Il le suivit dans les rues de Mexico et lorsqu’il considéra qu’ils étaient seuls, il le coinça dans l’encoignure d’un mur et lui réclama qui lui avait demandé d’empoisonner l’esclave de son maître. L’homme affolé devant la mine déterminée de son agresseur lui raconta que c’était le gouverneur du palais, ceci afin de pouvoir espionner son capitan. Le second s’en doutait et comme il ne voyait pas comment faire payer le donneur d’ordre, il trancha la gorge de l’exécutant. Même si c’était un esclave, Nestor était vengé. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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