La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 7, 8 et 9

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 07

Mai 1791, une naissance difficile

Louis Augustin Lacourtade

L’accouchement. C’était d’abord une histoire de femmes. Et comme Marie-Amélie avait perdu les eaux un mois à l’avance, la gent féminine de la maisonnée s’affola. Le moment était arrivé. La venue d’un enfant, c’était toujours l’inconnu, la peur, peut-être la mort.

Grisette alla chercher aussi vite qu’elle le put la sage-femme. Elle courut tout du long, traversa le pont rouge, longea la cathédrale, passa devant son parvis et pénétra dans un bâtiment au fronton antique soutenu par des colonnes qui était l’hôtel-Dieu. Elle arriva tout essoufflée dans le lieu insalubre, encombré de miséreux, de malades, de blessés qui erraient dans le hall et les couloirs. Depuis que les sœurs augustines avaient dû quitter leur demeure, le plus grand désordre régnait, la fillette ne savait où se diriger. Elle finit par interpeler une infirmière avec un tablier blanc empli de taches sombres, où elle pouvait trouver Madame Élisabeth Bourgeois. Celle-ci lui indiqua le chemin et lui enjoignit de ne pas galoper dans les corridors. Dès qu’elle ne fut plus sous le regard de la soignante, elle reprit sa course. Elle monta quatre à quatre les marches, ignorant la misère qu’elle croisait et qu’avec ses neuf ans, elle ne connaissait déjà que trop bien. Elle pénétra en trombe dans une salle aux allures de couloirs dans laquelle s’alignaient des dizaines de lits sur lesquels se reposaient où attendaient que l’on s’occupa d’elles des femmes de tous âges parfois plusieurs dans la même couche par manque de place et dont certaines étaient là pour qu’on les aidât à mettre au monde. Elles n’avaient pas les moyens de faire venir une sage-femme à domicile. Entre deux lits, elle reconnut l’accoucheuse qui parlait doucement à une toute jeune femme prête à entrer en délivrance. Grisette se posta légèrement en arrière et attendit qu’on la remarque. Comme elle s’impatientait, lui tournant toujours le dos la sage-femme la rassura. : « — Oui ! Grisette, je t’ai vu, deux minutes s’il te plait, ta demande ne peut être si urgente. ». Ayant laissé sa malade, elle se retourna.

— Bien, je suppose que tu viens pour ta maîtresse !

— Oui, Madame, elle a perdu les eaux, Madame.

— Déjà, voilà qui n’est pas bon signe. Attends là-bas, je vais me nettoyer, je n’en ai pas pour longtemps.

Un instant plus tard, elle revint vers l’enfant qui patientait sur le pas de la porte. Elle appela deux femmes qui s’occupaient des malades, recommanda la jeune parturiente qu’elle venait de rassurer à l’une d’elles et avec sa comparse, suivit Grisette.

Damien, le valet de François-Xavier, de son côté, fut moins rapide. Il était allé alerter la tante de Marie-Amélie. Arrivé à l’hôtel de la rue du temple le portier le prévint que Madame la marquise se trouvait aux Tuileries. Il remit donc un message et tourna les talons pour la salle du Manège retrouver son maître. Il le repéra sans trop de difficulté et une fois prévenu, il partit à l’hôtel de Cambes sur la rive gauche. C’est Élisabeth qui le raccompagna trois heures après son départ.

Pendant ce temps, les douleurs avaient commencé. Anastasie, aidée d’Honorine, la cuisinière, avait installé du mieux qu’elle le pouvait la parturiente. À la mi-journée, entre les contractions, le laps de temps était grand, laissant supposer qu’il ne fallait pas s’affoler encore. Ce n’était pas pour de suite. Marie-Amélie se trouva rapidement entourée de femmes qui partageaient sincèrement ses souffrances. François-Xavier vint aux côtés de son épouse, ce qu’elle apprécia. Il comprit vite que sa présence gênait plus qu’elle n’était indispensable. Il s’installa dans la pièce à côté et commença, lui aussi à patienter.

Madame de La Fauve-Moissac arriva à la nuit tombée, car elle n’avait été prévenue qu’après son service auprès de la reine. Elle pensait que l’enfant devait être né. Hormis la sage-femme et les parents, nul ne savait qu’elle attendait des jumeaux. Lorsqu’elle entra dans la chambre après avoir salué son neveu qui l’avait détrompé quant à la délivrance et qui faisait les cent pas dans le salon, elle devina au vu des mines des femmes présentes que cela ne se passait pas bien. Elle vint aux côtés de la jeune femme, défigurée par les douleurs rapprochées, avec un sourire rassurant. Après avoir dit quelques mots affectueux, passée tendrement sa main sur son front fiévreux, elle se retourna vers la sage-femme et l’entraîna à l’autre bout de la pièce sur le mode du chuchotement, elle la questionna. « — Que se passe-t-il ?

— Votre nièce s’épuise trop vite, si les contractions sont proches, elles ne sont pas suffisantes pour expulser les nourrissons.

— Comment ça ? Les ?

— Elle attend des jumeaux, Madame.

— Et ne vaut-il pas mieux quérir un médecin ou un chirurgien, leur présence semble s’imposer.

 — Ils ne feront guère mieux que moi, et songeront avant tout aux enfants au détriment de la mère.

— Pensez-vous pouvoir sauver la mère ?

— Je vais faire tout mon possible.

— Alors faites !

De son côté, même si elle savait que ce n’était pas très catholique, Anastasie avait glissé sous le matelas des sachets d’accouchées contenant des poudres d’agates et des racines de mandragores. La cuisinière, elle, avait acquis uneRose de Jéricho qu’on lui avait vendue comme diurétique. Dans sa prime jeunesse, elle avait servi une riche Créole. À chacune de ses délivrances et elle en avait eu huit, elle réclamait une de ses roses étranges qui ressemblait plus à un chou ou une fougère qu’à une rose, mais qui, parait-il, détenait des pouvoirs. Elle trempa la plante, une boule de feuilles séchées et elle fit boire la décoction à Marie-Amélie. La boisson passait pour faciliter l’accouchement. Elle n’avait pas omis d’observer la vitesse à laquelle la Rose s’était ouverte dans l’eau reprenant l’aspect de la vie. Elle savait que l’on pouvait en déduire si l’enfantement allait être aisé ou laborieux. Et ce qu’elle vit ne lui plut pas. La rose s’était tout d’abord épanouie, puis s’était recroquevillée d’un coup. Elle n’en avait pas parlé pour ne pas prononcer des paroles néfastes. Élisabeth, qui ne connaissait que trop les symptômes des difficultés d’un accouchement, s’était assise à côté du lit, passant sur le front, le cou, les épaules de sa belle-sœur des compresses chaudes.

Au milieu de la nuit, tout s’accéléra, Marie-Amélie ne pouvait plus retenir ses cris qui déchiraient l’âme de François-Xavier, dans la pièce à côté. Elle s’ouvrit suffisamment pour que la sage-femme puisse tenter d’extraire le premier enfant qui se présentait. Elle aida de son mieux la mère, massant le ventre, assistant les contractions, pour propulser le nouveau-né. La tête commença à sortir, mais il avait son cordon ombilical autour du cou et cela inaugurait un étranglement. Sans paniquer, la sage-femme prit un couteau et trancha le cordon puis tira rapidement le nourrisson. La tête en bas, elle lui claqua les fesses, car il devait pleurer aussitôt. Ce qu’il accomplit, il passa du bleu de l’asphyxie au rouge de la contrariété. Elle le remit à Anastasie qui s’en occupa. « — Attention, elle perd connaissance ! » La sage-femme se retourna et vit Marie-Amélie s’affaisser. « — Vite ! Donnez-moi les sels, elle doit tenir encore ! Marie-Amélie, mon petit, courage, vous devez aider votre enfant. »

Du tréfonds de ses pensées celle-ci se disait qu’elle ne pouvait plus, ses forces l’avaient abandonnée. Les sels secouèrent ses sens, mais pas assez pour lui procurer de l’énergie, les contractions s’étaient arrêtées. La sage-femme ne lâchait pas prise, elle massait le ventre de la parturiente, essayait de relancer le processus ou tout au moins de le reproduire. : « — Allez ! Pousser, courage ! Aidez  le, mon petit ! » Elle ne pouvait même pas se servir desforceps. Toutes les femmes autour de l’accouchée blêmissaient, toutes se mirent à prier intérieurement, Marie-Amélie perdait connaissance, le cœur allait lâcher. Ce ne fut qu’un cri. : « — Sauvez ma nièce ! Coûte que coûte ! »

La sage-femme se retourna vers elle : « — L’enfant doit être mort, elle n’a plus de contraction. » Elle attrapa l’un des outils qu’elle honnissait, car il confirmait l’état fatal de l’enfant. Avec les crochets, elle alla chercher ce qui n’était plus qu’un cadavre dans les entrailles de sa mère pour au moins préserver celle-ci. Élisabeth sortit, tant cela la secouait, mais elle avait oublié François-Xavier qui comprit à sa vue que cela se passait mal.Elle le rassura comme elle put, lui affirmant que ce n’était pas fini. Il tomba à genoux. : « — Je mourrai si elle meurt ». Il se mit à pleurer dans le giron de sa belle-sœur comme un enfant, elle le calma, flatta sa tête, lui dit des mots de consolations. Dans la pièce voisine, la sage-femme avait réussi à extirper le mort-né qui l’était visiblement depuis déjà un certain temps. Quand elle vit le corps sclérosé, elle pensa tout de suite à la fois où les contractions avaient commencé puis s’étaient interrompues laissant présager une fausse alerte. Elle demanda à son aide d’éloigner la dépouille des yeux de la mère, bien qu’elle ait perdu connaissance. Elle fit attention de bien nettoyer l’accouchée, car par expérience elle s’était rendu compte que cela faisait la différence pour sa survie. Elle ranima Marie-Amélie, pour lui donner trois cuillérées d’huile d’amande douce avec du sucre candi, ceci sur la demande de Madame de La Fauve-Moissac, ce à quoi elle avait acquiescé sachant que chaque région détenait son roboratif pour la parturiente. On ne put lui montrer son enfant tant elle était affaiblie. On la laissa s’endormir.

François Xavier Lacourtade

François-Xavier fut appelé au chevet de son épouse. Il repoussa le nourrisson qu’on lui présentait, il voulut d’abord s’assurer de l’état de la mère. À la lueur des chandelles, celle-ci avait rejoint les bras de Morphée. Alors seulement, il se tourna vers le nouveau-né malingre et soupira d’aise, l’un d’eux vivait. Il se retourna vers la table où gisait le mort-né sous un linge, à la vue du petit cadavre, il eut un pincement au cœur et les larmes perlèrent à ses yeux.

Une fois la sage-femme et son aide partis, Madame La Fauve-Moissac souleva le problème de l’ondoiement au moins pour l’enfant en vie de peur que celui-ci ne vînt à décéder comme son frère.Anastasie proposa, malgré l’heure tardive, le curé de Saint-Louis. Monsieur d’Ajasson de Grandsagne était arrivé en fin de soirée. Inquiet de ne pas voir revenir son épouse, et ne concevant pas d’autre possibilité il avait décidé de la rejoindre tant qu’il faisait encore noir. Ils laissèrent Élisabeth au chevet de Marie-Amélie.

Grisette prit les devants afin de vérifier que personne ne put les apercevoir dehors bien après le couvre-feu et qui plus est au milieu de la nuit. Alors sous le ciel nocturne, l’étrange cortège longeant les murs se mit en route avec en tête la petite fille. Madame La Fauve-Moissac, soutenant son neveu affligé, suivait son époux, lui-même marchait sur les talons d’Anastasie qui tenait dans ses bras le nourrisson. Damien avait consenti à les accompagner avec le sinistre fardeau du mort-né dans un panier recouvert d’une couverture. Le groupe se faufila par les jardins jusqu’au presbytère. Personne ne les vit.

Réveillé au milieu de la nuit le curé Corentin s’affola, car il cachait cinq prêtres de ses amis. Avant de répondre, il les envoya dans la crypte. Quand il réalisa qui c’était, il fut rassuré et accepta d’ondoyer le vivant et le mort. Ce dernier au moins n’errerait pas dans les limbes sans espoir de rejoindre le paradis.

Le vivant était vêtu aussi somptueusement que possible et disparaissait dans le linge fin et la dentelle. Sa mère y avait pourvu bien avant sa naissance. Les cloches ne sonnèrent pas à toute volée comme cela se faisait traditionnellement, mais ce n’était plus d’actualité par les temps qui couraient. Le parrain et la marraine furent madame la Fauve-Moissac et son époux, le marquis d’Ajasson de Grandsagne. Ils choisirent comme prénoms Louis-Augustin. Le curé répandit l’eau bénite sur la tête des enfants, s’attardant sur le vivant qui était tout petit et ne garantissait pas de vivre. Il prononça les paroles liturgiques y mettant toute la sincérité de l’espoir : « Enfant, je te baptise, au nom du père et du Fils et du Saint-Esprit ».

Quand la cérémonie du baptême fut finie, le curé proposa d’installer le petit mort dans le caveau de l’église où il y avait de la place. Il serait ainsi en terre consacrée, le lieu avait été désaffecté, mais nul n’avait osé sortir les cadavres. Le père accepta. Cela se fit sous l’œil des prêtres dissimulés dans la crypte tout aussi surpris qu’eux de se voir.

Au matin, tous laissèrent la petite famille se reposer enfin. François-Xavier heureux de découvrir sa femme en vie se satisfit de se savoir un fils. Marie-Amélie dormit deux jours et ne considéra réellement son enfant qu’à son réveil. De plus, elle prit conscience de la mort du deuxième. Elle pleura l’un et s’apeura devant la vulnérabilité de l’autre laissant présager une santé fragile. Elle ne voulut pas le prendre dans ses bras. Anastasie mit le nouveau-né dans un oreiller de plume pour lui tenir chaud, elle attacha avec une épingle les deux côtés repliés sur lui. Elle posa le tout-petit arrangé ainsi, sur un fauteuil de la chambre de sa mère. Ils ne pouvaient trouver une nourrice et Marie-Amélie n’avait pas eu de montée de lait. Devant l’inévitable, la cuisinière décida d’alimenter le rejeton avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, passée dans un tamis, sans ne jamais lui donner une seule goutte d’aucun lait. Cela se nommait dans sa Bourgogne natale, de la miaulée, et comme cela semblait réussir parfaitement au nourrisson et que très vite il prit les couleurs d’une bonne santé, personne ne revint sur ce surprenant régime alimentaire.

*

Si l’année 1791 avait commencé pour tous avec l’élection de Mirabeau comme président de l’Assemblée Nationale et par la bulle papale repoussant la Constitution civile du clergé scindant un peu plus la population, puis par la mort de Mirabeau, pour Monsieur Lacourtade père, ce qui marqua le printemps de cette année-là, fut la naissance de son petit-fils Louis-Augustin le 15 du mois de mai 1791. Il but le champagne avec son jeune bras droit.

Chapitre 08.

Naissance d’une République. 21 juin 1791.

Arrestation de la famille royale à Varennes

Marie-Amélie était toujours extrêmement fatiguée. Elle passait le plus clair de son temps, allongée, son corps ne reprenait pas le dessus. Après l’accouchement, elle avait plongé dans un abattement moral, duquel même son fils n’arrivait pas à la sortir. Lorsqu’il pleurait, Anastasie le retirait de la pièce, car elle paniquait et elle avait en outre eu une crise de nerfs la première fois. Petit à petit, elle refusa de voir son nourrisson au grand chagrin de sa chambrière qui de fait était devenue aussi la nourrice de l’enfant. François-Xavier était désemparé, le curé de Saint-Louis venu la visiter le rassura. : « — Ne vous inquiétez pas, elle n’est pas la première et le temps avec l’aide de Dieu guérit ce mal de l’âme. Je l’ai souvent constaté. » Seulement, cela faisait plus d’un mois et il ne percevait guère de progrès.

Il fut donc très surpris ce matin-là quand il la trouva debout devant sa coiffeuse se faisant habiller par Anastasie qui jubilait face à ce miracle. La chambrière n’avait toutefois pas été jusqu’à représenter le nouveau-né à sa mère qui ne l’avait pas réclamé. Elle l’avait confié à la garde de Grisette enamourée du chérubin. Il lui sourit l’embrassa.

— Je suis désolée, mon François, il y a trop longtemps que je me laisse aller, je ne suis pas encore bien forte sur mes jambes, mais cela ne saurait tarder.

— Vous êtes toute pardonnée.

Il remerciait Dieu de cette guérison soudaine. Bien qu’amaigrie, elle avait recouvré ses couleurs, il était en train de contempler son épouse quand son domestique frappa et signala qu’un valet de Madame La Fauve-Moissac voulait donner en mains propres un message à Madame. Le couple sourcilla, qu’est-ce que c’était cette fantaisie ? Ils le retrouvèrent dans le salon, Marie-Amélie reconnut le Jean, un valet de madame La Fauve-Moissac. Ce dernier tendit la lettre cachetée de sa maîtresse. Elle rompit le sceau et déplia le document.

De Marie Louise La Fauve-Moissac

Marquise d’Ajasson de Grandsagne.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Lundi 20 juin 1791

Mon enfant,

Je suis désolée de ne pouvoir venir vous le dire, mais des événements, que je ne peux décrire, nous obligent, mon époux et moi-même, à quitter la France sur-le-champ. J’ai donné congé à mon personnel et ai fermé mon hôtel.

Portez-vous bien. Et Dieu fasse qu’il ne vous arrive rien, à vous et votre famille.

Votre tante.

Marie-Louise.

Marie-Amélie était abasourdie, elle se laissa tomber sur la chaise à côté d’elle et tendit la lettre à son mari. François-Xavier intervint : « – Jean savez-vous ce qu’il y a dans cette lettre ?

— Bein, je suppose que c’est pour vous dire que Madame la marquise, elle est partie avec tout ce qu’elle pouvait emporter.

— Mais quand a-t-elle donc quitté Paris ?

— Hier au soir, Monsieur, mes parents, ils ont vidé les lieux avec elle et même la Marceline et sa fille.

— Et tu sais pourquoi !

— Je crois bien, mais j’suis pas sûr. Devant le regard interrogatif de son auditoire, il poursuivit. Et bein dans tout Paris, on dit que le roi et sa famille et bein, ils se sont fait la malle. Alors Madame la marquise, elle est mal…

— Ce n’est pas vrai ! Ils ont quitté les Tuileries ! Chérie, je dois m’y rendre !

 Il prit son chapeau et suivi de son valet de chambre et du Jean, ils se précipitèrent à l’Assemblée, laissant là Marie-Amélie avec ses pensées.

*

Au milieu de la nuit du 22 au 23 juin Paris apprit que le roi avait été arrêté à Varennes. Le soir du 25 juin, lui et sa famille étaient revenus aux Tuileries. Madame La Fauve-Moissac, elle, son époux et ses gens étaient en sécurité dans leurs terres en Suisse.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Un mois plus tard, l’été accablait encore la ville d’une chaleur étouffante. Le soleil était couché, toutes les portes-fenêtres de l’appartement étaient grandes ouvertes ; Marie-Amélie cherchait le moindre souffle d’air pour se soulager. Sa peau perlait de sueur malgré la légèreté de sa robe en mousseline et le mouvement régulier de son éventail qu’elle ne lâchait pas. Elle était tourmentée, François-Xavier n’était pas rentré et Anastasie était revenue du marché avec des bruits de la rue ; une fusillade avait éclaté au Champ de Mars. Il n’avait pas de raison d’y aller, mais il se faisait tard. Elle avait endormi Louis en le berçant. Sortie de sa dépression, sa nature de mère avait repris le dessus. La ville se calmait doucement avec la venue de la nuit, elle se mouvait de son fauteuil au balcon, en elle l’inquiétude montait. Elle le sentait, il s’était passé quelque chose. Elle finit par installer sa bergère sur le balcon et attendit guettant le moindre bruit la moindre silhouette. Elle ne put s’empêcher de penser à l’agresseur qui l’avait suivie partout avant la naissance de son fils. Mais elle en rejeta l’idée, depuis le temps qu’elle n’était pas sortie, il avait dû se lasser. Personne ne l’avait remarqué depuis la confession de Grisette, qui la première vérifiait tous les jours les alentours.

Tout à coup, elle aperçut deux hommes qui en soutenaient un troisième. « — Seigneur Dieu, François ! Anastasie, vite, Monsieur a un problème. » Elle se précipita dans l’escalier, Damien avec un inconnu aidait son maître à marcher. François-Xavier perdait beaucoup de sang. Ils le montèrent et finirent par le porter jusqu’à sa chambre. Où aller chercher un docteur ? Marie-Amélie allait poser la question, quand Damien présenta l’homme qui l’accompagnait comme un chirurgien. Il nettoya la plaie, une balle avait traversé l’épaule, mais n’avait touché aucun organe vital. Le médecin rassura tout le monde, il en serait quitte pour une grande frayeur et plusieurs jours de repos. Il repasserait le lendemain à tout hasard. La proposition réconforta la jeune femme d’autant que François-Xavier eut dans la nuit un accès de température qui perdura dans la journée, cela l’inquiéta, mais elle finit par tomber. Quand il sortit des affres de la fièvre, il put raconter à son épouse, ce que Damien n’avait pas su de cette journée funeste.

*

Un jour avant, Jean-Pierre Brissot et Choderlos de Laclos avaient rédigé pour les Cordeliers une pétition qui demandait la déchéance du roi. Les sociétés populaires invitèrent les citoyens à venir le lendemain ratifier ladite pétition en masse. Pour cela, Danton vint la lire du club des Jacobins à l’autel de la patrie dressé pour la circonstance au Champ de Mars.

Mais le jour de la signature publique, il changea d’idée et décida de ne pas y aller.

Jacques-Henri devenu jour après jour l’ombre de Danton était revenu avec une nouvelle des plus intéressantes du « 129 » ; une des plus célèbres maisons de jeu du Palais-Royal, dans laquelle se rassemblaient tous les ennemis des brissotins à tendance fortement royaliste. L’établissement tenu par le beau-frère d’Antoine Joseph Santerre, Jacques Bon Pelletier Descarrières, un ancien officier de la maison du roi, assisté de la plantureuse Melle la Bacchante, sa maîtresse, avait hébergé dans une salle du fond une réunion de révolutionnaires bon teint comme le paraissait le citoyen Santerre. Ce dernier cultivait dans les faubourgs son image de patriote sans failles quand il ne passait pas la soirée avec Maximilien Radix de Saint-Foix et son neveu Omer Talon tous les deux conseillers occultes de Louis XVI et dispensateurs prodigues des fonds secrets de la liste civile. Le but de ces soirées était de recruter un certain nombre d’individus pour qui la Révolution était avant toute chose, une lucrative opportunité. Ce soir-là, c’était joint à eux le comte de La Marck et la coquette somme de 20 000 livres afin de créer une émeute pour empêcher les signatures.

Jacques Henri Bachenot

Danton se demandait bien comment Jacques-Henri pouvait obtenir ce genre de renseignements, mais une chose était sûre, elles étaient toujours exactes. Il ne pouvait être informé du fait que son homme de main exerçait un chantage sur mademoiselle la Bacchante. Il l’avait surprise dans une posture avantageuse pour le cavalier qui la chevauchait et qui n’était pas son amant en titre. Et ce dernier n’appréciait pas d’être cocufié et le faisait savoir à coups de torgnoles qui par ailleurs avaient défiguré sa précédente compagne.

La nouvelle ramenée par Jacques-Henri n’était pas pour déplaire à Danton. Ces remous déstabiliseraient l’Assemblée sans arrêter son choix entre une république ou une royauté parlementaire. Les députés à l’encontre du pouvoir de l’hôtel de ville avaient décidé de rendre le pouvoir exécutif à Louis XVI, par crainte de la guerre étrangère, et de la République. Cela l’avait mis dans une rage démesurée. Aussi, si ce rassemblement, tout républicain qu’il fut, tournait mal, cela freinerait le parti de Brissot et des Orléans qui à son goût montaient trop vite les marches du pouvoir, marches qu’il se destinait. Et puis il savait que cela n’empêcherait pas l’avancée de la République, il n’avait aucun doute à ce sujet. Il recommanda donc à Jacques-Henri d’en suivre les évènements afin de lui remettre un compte-rendu, mais de rester en marge de la manifestation.

En ce dimanche, les Parisiens étaient venus en masse pour signer la déchéance de Louis XVI et l’installation de la République en France. La journée était belle, ensoleillée. Le Champ de Mars, vaste cirque, comme l’Empire romain n’en avait jamais vu, aménagé pour la fête de la fédération, de la Seine à l’École militaire, se remplissait d’une foule de curieux. L’esplanade accueillait des promeneurs inoffensifs, hommes, femmes et enfants, familles venues au spectacle. Le tout prenait des airs de festifs. On s’interpellait, on riait, on chantait, on buvait, on s’assoyait jusque sur les marches de l’autel de la Patrie qui s’élevait au centre, telle une pyramide à degrés tronquée à son sommet. Sur les gradins herbeux, qui délimitaient l’immense espace, on déjeunait sur l’herbe. On y dégustait des gâteaux de Nanterre, du pain d’épices que des marchands ambulants vendaient à la cantonade. Vers une heure, la pétition n’était toujours pas parvenue sur les lieux, François Robert et Louise de Keralio décidèrent d’en rédiger une sur-le-champ et la firent signer. La foule s’interrogeait. N’avait-elle pas été trompée ? Elle s’impatientait.

François-Xavier assis à l’Assemblée vit arriver les premiers informateurs avec des rapports catastrophiques sur ce qui se passait sur l’emplacement du rassemblement. Certains prétendaient le site tenu par des bandes armées. Méfiant Vergniaud et Brissot lui demandèrent d’aller y faire un tour pour vérifier. Celui-ci s’y rendit à pied. Il traversa la Seine par le pont de bois qui menait face à un immense arc de triomphe à trois arcades, entrée principale du Champ de Mars qu’il trouva un peu houleux, mais sans incident alarmant. Il se dirigea vers les escaliers de la pyramide où s’élevait l’autel de la Patrie ombragé par un palmier. Alors qu’il parcourait le lieu cherchant des amis qui pourraient lui donner plus de renseignements justifiant ses alertes, il fut aperçu par ce qui était pour lui un inconnu. Jacques-Henri en lisière, au bas des gradins près de l’entrée du Gros Caillou, l’avait repéré, il n’avait pas d’idée préconçue, mais il pensa que c’était une opportunité. L’incident du Louvre l’avait obligé à s’éloigner de son obsession, mais elle le rongeait plus que jamais. Égal à un acide, elle brûlait chaque parti de son être. Sa frustration était telle qu’il avait été jusqu’à frapper à mort une prostituée qui ressemblait vaguement à Marie-Amélie. Son corps demeurait désormais au fond de la Seine.

Pendant ce temps, trompée par des rapports infidèles faisant état de désordres graves, l’Assemblée constituante avait demandé au maire de Paris, Bailly, d’aller y rétablir l’ordre. La Fayette se porta au-devant des signataires, à la tête de la Garde Nationale dont il était encore le commandant. Il pensait qu’à sa vue la foule se calmerait, mais il advint le contraire et le tumulte devint effrayant. La multitude en colère leur jeta des pierres. Jacques-Henri tout en restant à couvert s’était rapproché de François-Xavier, alors qu’il conversait avec le couple Roland qu’il venait de rencontrer. La jeune femme fit remarquer qu’il se passait quelque chose vers l’entrée principale, car beaucoup de poussière s’élevait. Puis ils entendirent des coups de feu, ils jugèrent que l’on tirait à poudre. Prudents, ils se reculèrent en bordure vers le glacis. Ils voyaient les choses dégénérer ; le peintre David vint leur donner des nouvelles et leur conseilla de quitter les lieux. L’agent de Danton avait aussi localisé l’Italien Rotondo, et ses comparses, Cavallanti et Giles. À proximité de l’autel de la patrie, où les individus inquiets se regroupaient, il savait qu’ils attendaient le signal de Santerre,commandant d’un des bataillons et organisateurs de l’attentat. Bailly, perdant pied et afin de réprimer le désordre décréta sur l’instant la loi martiale et brandit son symbole : le drapeau rouge qui permettait aux forces de l’ordre de faire usage de leurs armes. Le général enjoignit à ses hommes de tirer à blanc, mais l’attroupement s’aperçut du subterfuge et recommença à caillasser les soldats. Sur un signe de tête de Santerre, son affidé fit feu vers La Fayette sans l’atteindre, mais il blessa un dragon. Ce n’était pas grave. Il prit ce prétexte et donna aussitôt l’ordre de riposter dans la direction d’où venait le coup de feu, c’est-à-dire dans la foule. La panique se généralisa et se transforma en débandade, puis en bousculade. Jacques-Henri profita de l’affolement et visa François-Xavier, l’aubaine était trop belle. Sa jalousie allait être soulagée. Il allait s’en débarrasser, cela réglerait une bonne partie de ses problèmes. Le voisin de celui-ci s’en aperçut et le poussa violemment sur le côté, lui évitant la mort. Mais la balle lui transperça l’épaule et la douleur lui fit perdre connaissance. Jacques-Henri découvert s’enfonça dans le tumulte et prit la fuite avec à ses trousses le témoin de ses coupables intentions. Il le perdit. L’homme rebroussa chemin pour porter secours au blessé. Il le souleva et le porta tant bien que mal en dehors du champ de combat, le traînant vers le quartier du Gros Caillou. Bailly avait lancé une charge de cavalerie qui achevait de disperser la foule. Quand le calme revint, la nuit tombait sur une cinquantaine de morts et des centaines de blessés, essentiellement des femmes et des enfants. Ce fut par un grand hasard que Damien retrouva son maître soutenu par son sauveur, un chirurgien de la Salpêtrière.

S’ils ne le formulèrent pas, Marie-Amélie et François-Xavier pensèrent que c’était toujours le même homme, mais pourquoi les harcelait-il ? Cela, ils ne le comprenaient pas.

*

Lacourtade Henri

Monsieur Lacourtade père n’eut guère le temps de profiter de ce bonheur familial qu’était la naissance de son petit-fils, les orages s’accumulèrent sur la France ; la province ne fut pas épargnée. Les premières prémices furent un décret permettant de recruter au sein de la Garde Nationale des volontaires pour participer à des conflits extérieurs. Ce fut ensuite un coup de semonce, au début de l’été, on annonça l’arrestation de Louis XVI et de sa famille à Varennes. Il tentait de fuir le pouvoir de l’Assemblée et semblait du même coup vouloir quitter le pays. Une partie de la France commença à regarder avec encore plus de suspicion les tierces personnes. On était tenu dorénavant de se positionner d’un côté ou de l’autre soit pour le roi soit pour la révolution, comme si les deux n’allaient plus ensemble. Ceux, qui par accoutumance jusque-là n’avaient aucun motif particulier de se plaindre de la royauté, se retrouvèrent suspects auprès de gens qui reliaient les théories de Paris et des différents clubs dont ils étaient loin de connaître les méandres des intérêts. La Révolution, qui avec la fête de la Fédération s’était présentée comme une religion, devenait une Police, chaque municipalité détenait sa garde nationale. La foule d’hommes inoffensifs, qui sans idées arrêtées maintenait ses habitudes ou ses positions de l’ancien régime, se trouva par l’effet des délations jacobines dans une situation de plus en plus délicate, voire inenvisageable à tenir. On se méfiait de son personnel, de sa famille même. Il suffisait d’une accusation, parfois anonyme, d’un voisin un peu jaloux pour être déclaré « égoïste » ou « malveillant », et dans certains cas les deux réuni, par les commissaires du District. Le supposé malfaisant, dénoncé, se voyait taxer d’une lourde amende sans aucun jugement et sans appel possible.  s’il ne pouvait s’acquitter de cette forte somme dans un délai très bref, c’était le déclenchement de la « contrainte par corps », autrement dit la conduite en prison, aussi si l’on en avait les moyens, on préférait s’exiler.

Pendant ce temps, Louis XVI approuvait la Constitution et devenait ainsi roi des Français. À l’automne, l’Assemblée constituante laissait la place à l’Assemblée législative. Puis des émeutes dirigées contre les prêtres réfractaires éclatèrent à Paris et des décrets rendirent obligatoire l’appartenance à la Garde Nationale pour tous les citoyens-électeurs de 18 à 60 ans.

Chapitre 09.

Un spectacle surprenant. Octobre 1791.

réunion députés français

La première sortie de Marie-Amélie, après son accouchement, dans le monde parisien fut incitée par son époux. Les différentes agressions, qu’ils avaient l’un et l’autre subies, les avaient amenés à se terrer chez eux, ce qui leur devenait insupportable. François-Xavier, à peu près remis, décida qu’une échappée dans la foule leur garantirait la sécurité, ce à quoi Marie-Amélie avait acquiescé.

Le jeune Bordelais ne pouvait être de nouveau éligible, l’Assemblée constituante avait été dissoute au profit de l’Assemblée législative. Il n’avait pas souhaité se présenter à un nouveau poste, il ne se sentait pas à sa place en lumière ; mais il épaulait toujours ses compagnons qui eux étaient députés de fraîche date. Son soutien devint surtout financier. Lorsqu’Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Victurnien Vergniaud, avaient vu le peu de bien qu’ils avaient, fondre dans la vie parisienne que les temps rendaient très chère, ils avaient apprécié cette manne providentielle. Ne voulant pas en passer par des compromis qui auraient mis en porte à faux leurs idées de justice et d’égalité — les fonds suspects de Talleyrand, Danton ou Mirabeau engendraient beaucoup de médisances quant à la probité des représentants du peuple — ils avaient accepté l’aide de leur ami. Ils ne se soucièrent toutefois pas des difficultés que cela pouvait entraîner dans l’affaire de négoce de la famille Lacourtade, et que François-Xavier taisait par ailleurs.

Il avait donc décidé d’emmener son épouse et sa belle-sœur au spectacle incontournable du moment : l’Assemblée. Ils s’y parvinrent au milieu de la matinée sous un beau soleil dans la voiture d’Élisabeth. Les abords étaient très encombrés, ils étaient arrivés par la rue Saint-Honoré embouteillée de carrosses, de chaises, et d’une multitude de piétons. Devant l’impatience de Marie-Amélie, ils optèrent d’un commun accord de descendre et de finir à pied les quelques mètres qui restaient se frayant un chemin dans la foule. L’Assemblée s’était installée au Manège aux abords des Tuileries. Malgré la superficie du lieu, il devint évident qu’il ne suffirait pas à accueillir l’illustre auditoire et ses services. L’honorable institution s’étendit sur les deux couvents qui la jouxtaient : celui des Capucins et celui des Feuillants, à qui ils avaient été loués. Ils pénétrèrent au fond de la cour des feuillants, dans un étroit chemin qui les séparait et parvenait au jardin des Tuileries, constituant, par l’usage une sorte de passage public. Pour relier les bureaux à la salle de l’Assemblée, il avait été dressé, un trottoir en planches, couvert de coutil rayé, menant à une porte qui était celle du personnel et par laquelle François-Xavier détenait ses entrées. Les deux jeunes femmes s’émerveillaient à la vue de la multitude qui semblait pleine de préoccupations urgentes et dans laquelle tous se connaissaient, se saluaient, s’apostrophaient. Sur une cour que bordaient divers bâtiments du corps de garde, une porte magistrale ouvrait sur l’immense pièce. Élisabeth qui avait participé en spectatrice à l’ouverture des États-Généraux dans la salle des menus plaisirs ne fut guère impressionnée. Marie-Amélie quant à elle resta bouche bée, à la grande satisfaction de son époux content de son effet, devant les proportions gigantesques du lieu et de la foule qui s’y entassait. Le public trouvait place aux deux extrémités, les deux jeunes femmes suivirent leur guide vers leurs sièges, dans une loge en mezzanine qui surplombait l’ensemble et qu’il leur avait fait réserver. Marie-Amélie constata à voix haute que cela ressemblait au théâtre. L’impact était d’autant renforcé qu’un auditoire très friand de débats politiques allait à l’Assemblée comme on se rendait au spectacle. Élisabeth commença à lui montrer du bout de son éventail les gens qu’elle connaissait, car elles n’étaient pas les seules élégantes qui venaient applaudir les joutes verbales. Elle s’interrompit à l’entrée d’une jeune femme que François-Xavier leur présenta comme étant Madame Roland. D’un naturel chaleureux, celle-ci engagea la conversation avec les deux belles-sœurs, l’homme s’éclipsa afin de rejoindre ses relations. Marie-Amélie et Madame Roland se trouvèrent rapidement des points communs, elles s’étaient notamment toutes deux installées à la même période à Paris et fréquentaient les mêmes amis. Elles étaient étonnées de ne pas s’être rencontrées plutôt.

madame-roland

Un peu perdue par le nombre de députés, Marie-Amélie demanda à Madame Roland si elle arrivait à s’y retrouver, Élisabeth ayant reconnu son ignorance due à son désintérêt et à sa myopie. Madame Roland lui tendit un pamphlet qu’elle qualifiait de distrayant et qui leur permettrait d’aider leur mémoire. Le libelle, illustré de caricatures intitulées « les chevaux au manège », y jugeait les représentants influents, avec autant de concision que d’impartialité, à l’aide de noms de chevaux. Marie-Amélie y trouva plus d’une de ses accointances et partagea avec ses compagnes la découverte des pseudonymes de ses amis et s’amusa à identifier au moyen de l’adjectif ceux qui lui étaient inconnus. Elle reconnut sans peine Clermont-Tonnerre baptisé l’ombrageux. Elle admit que le Duc de Coigny surnommé le Mignon en avait tout à fait l’allure et que l’abbé Grégoire étiqueté l’Intrépide et le Chevalier de Boufflers le Joyeux portaient bien leurs qualificatifs. Élisabeth fit remarquer que Moreau de Saint-Méry ressemblait à son sobriquet le rhinocéros et concéda que le Beau allait bien au Prince de Poix tout comme le Superbe de monsieur de Montesquieu. Quant aux autres, elles eurent du mal à les identifier sauf Alexandre de Lameth dit l’Impayable, que Madame Roland connaissait de vue et qui présidait. La séance commençant Madame Roland se mit en devoir d’expliquer à ses acolytes la constitution de l’Assemblée législative fraîchement instaurée. Il y avait sept cent quarante-cinq nouveaux représentants et Marie-Amélie, qui les examinait avec les lunettes de théâtre d’Élisabeth, les jugea tous très jeunes, voire trop jeunes. Madame Roland précisa que parmi eux quantité étaient avocats, hommes de lettres. Elle rajouta que beaucoup étaient amis de la phrase sonore et des attitudes d’art dramatique. Par ailleurs, cela plaisait au public présent et qu’il y avait aussi beaucoup d’intrigants, ce qui ne surprit pas sa comparse. Elle résuma ironiquement la description de son tableau. : « — Ils s’étourdissent de mots, surtout les députés du Midi, qui dès le début dominèrent les lieux par leurs discours. Encombrés de poncifs d’école, de souvenirs du monde antique adopté souvent à contresens, drapés dans une toge imaginaire, ils se campent en héros, sans oublier pour cela leurs intérêts ». La repartie fit sourire ses deux auditrices qui se régalaient de la sagacité caustique de leur compagne. Elle reprit son explication essayant d’être la plus claire possible. : « — Sur votre droite sont assis les Feuillants, ils sont environ cent soixante et ils veulent sincèrement appliquer la Constitution et renforcer plutôt qu’affaiblir le pouvoir exécutif. Les plus en vue sont des militaires ; ils suivent les triumvirs Barnave, Duport, Lameth et bien sûr La Fayette. Vous pouvez voir le maréchal de camp Mathieu Dumas, le colonel Théodore de Lameth, le capitaine Stanislas de Girardin, un magistrat, Beugnot. » Élisabeth informa que Monsieur de Lameth et son frère se trouvaient être de ses fréquentations. Elle avait été amenée à les recevoir chez elle et elle ne les aimait pas vraiment, ils ne lui paraissaient guère francs. Madame Roland alla dans son sens. Élisabeth ajouta qui lui semblait que l’un des deux avait pour maîtresse Theresa Cabarrus que Marie-Amélie devait connaître. Reprenant son explication Madame Roland précisa que le centre, ou parti des Indépendants, avait pour lui le nombre, mais il était divisé, hésitant. Quelques noms à peine s’y détachaient : ceux d’anciens parlementaires Pastoret et Bigot de Préameneu, celui de l’officier Lacuée. Ses deux compagnes admirent leur ignorance quant à ses gens. « — Et pour finir, à gauche, nos amis Brissot, Condorcet, le capitaine Lazare Carnot, le capucin Chabot, l’évêque Fauchet, Isnard et plusieurs représentants de votre département la Gironde comme Vergniaud, Guadet, Gensonné, dont l’éloquence et l’ardeur sont remarquées de tous. Ils sont… cent quarante députés démocrates, qui comme vous le savez, sont hostiles à la Constitution et qui aspirent plus ou moins ouvertement à la République. » La ferveur du ton de la narratrice enthousiasma Marie-Amélie qui pensait que l’avenir de la France se déroulait, se décidait, se jouait ici face à ses yeux. Elle restait admirative de l’éloquence, de la justesse des propos de Madame Roland. Elle réfléchissait à tout ça quand elle remarqua que l’assemblée riait de l’allocution de l’individu qui palabrait devant eux. Elle supposa sur l’instant que l’homme avait lancé un flèche digne d’amuser le public, mais elle constata que l’on se moquait de lui. Elle ne trouva cela guère charitable. Elle admit qu’il avait du mal avec son élocution sûrement due à sa timidité, son discours laborieux, manquait d’élan. Lui-même était attendrissant avec une silhouette mince tirée à quatre épingles, les traits fins, harmonieux et son regard de myope. Elle se retourna vers Madame Roland intriguée. « — C’est un jacobin un dénommé Robespierre, il n’est guère intéressant, il n’est même pas député. On ne l’entend pas et il n’est pas encore édité. Ce qui est le plus curieux, c’est qu’il persiste. Remarquez qu’il n’a pas tout à fait tort puisque c’est à cause de lui que la plupart des membres de ce conseil ont leur place. »  Devant le regard interrogateur de Marie-Amélie, elle poursuivit sa réflexion. « — Comme rien n’était prévu pour régler les désaccords entre les pouvoirs exécutifs et législatifs, il a proposé qu’aucun constituant, dont votre époux a fait partie, ne puisse se présenter à l’élection de la nouvelle assemblée. Cela a été accepté à la majorité. Mirabeau proférait qu’il fallait s’en méfier, il prétendait qu’il irait loin, car il croyait tout ce qu’il disait et qu’il n’avait pas de besoins. Nous constaterons bien si Mirabeau était inspiré. »

La séance continua deux bonnes heures, François-Xavier vint rechercher les deux jeunes femmes qui par ailleurs commençaient à fatiguer et n’arrivaient plus à suivre. Elles quittèrent Madame Roland qui attendait son époux et elles se promirent de se revoir bientôt, Marie-Amélie acceptant une invitation à la voir dans son salon.

*

Installé dans la voiture, François-Xavier interrogea les deux jeunes femmes sur leur impression sur la séance. Si Élisabeth avoua que toutes ces harangues la fatiguaient, son épouse montra plus d’enthousiasme et lui raconta l’échange avec Madame Roland et s’amusa des surnoms que l’on donnait aux nouveaux députés. « — Vous savez, Marie-Amélie, que l’un de nos amis a même reçu comme pseudonyme celui d’« aigle de la Gironde » depuis qu’il a déclamé un brillant discours contre l’émigration, c’est notre « galant » Pierre Vergniaud. »  Se souvenant de la dernière rencontre avec le jeune député, elle sourit. Elle expliqua à sa belle-sœur qu’elle avait dû se résoudre à calmer les ardeurs amoureuses de ce pseudo prétendant qui avait déclenché les premiers émois de sa petite sœur déjà promise et par cela avait accéléré son départ pour Paris. « — Et, comment va notre briseur de cœur ?

— Fort bien, son talent d’orateur d’exception en fait un ténor, ce qu’il apprécie comme vous vous en doutez. Vous ne l’avez pas vu aujourd’hui, car il était reçu par le roi.

— Par le roi ?

— Oui, il a été délégué par l’Assemblée pour lui faire signer des lois promulguées par cette dernière. Le roi y mettra sûrement son véto, mais qui sait si Pierre n’arrivera pas à le convaincre ? Nous serons instruits de cela ce soir, nous sommes attendus dans ses appartements de la place Vendôme dans lesquels il accueille les proches de Brissot de Warville.

Marie-Amélie Lacourtade chez mme Rolland

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 1 et 2

Ils avaient été emballés avec soin, emmaillotés, mis dans des caisses, enfouis dans la paille, sous la surveillance de John Madgrave. Le jeune homme en avait consciencieusement dressé une liste exhaustive. Après avoir été entreposés dans de multiples caisses au quai “des Chartrons“, il les avait fait discrètement charger au fond de la cale d’un navire sous pavillon de son pays. Le navire avait traversé l’océan en compagnie de confrères de la Compagnie des Pays-Bas, car il valait mieux voyager groupés.

Ils avaient été débarqués, et rangés sur le port de la Nouvelle-Orléans puis transbordés sur un bateau à fond plat qui continua à remonter le Mississippi. Et un matin, ils furent déchargés sur le ponton face à la plantation de la Palmeraie.

Chapitre 1.

L’arrivée des meubles de Marie-Amélie.

Printemps 1793.

L’aube argentée se teintait de rose réveillant la faune des abords du fleuve. L’astre diurne dissolvait en lambeaux neigeux et voluptueux la brume nocturne qui flottait au ras de l’eau bouillonnante et impétueuse du fleuve. Le premier signe de vie de ce matin empli d’éternité fut le plongeon sonore et maladroit d’une loutre. S’ensuivit l’envol bruyant et majestueux d’une colonie d’échassiers aux couleurs du ciel qui poursuivait son voyage vers les bayous plus au sud. Une famille de crocodiles vint pesamment s’installer sur la berge pour profiter de la chaleur des premiers rayons du soleil, dérangeant des ratons laveurs qui filèrent vers le sous-bois, sous l’œil indifférent de dindes fouraillant le sol de la forêt au son du martèlement des pics à bec d’ivoire cherchant la nourriture pour leur progéniture affamée. Un groupe de cervidés s’approcha de la lisière des bois qui bordait les champs. La rosée brillait encore sur les pointes vertes des cotonniers qui émergeaient de terre. Quelques sauterelles voraces s’apprêtaient à jouer leur sérénade sur les tiges de la canne encore d’un vert tendre dont les rangs s’alignaient à perte de vue. Petit à petit le soleil effleurait cet éden à la nature triomphante, léchant les colonnes blanches du temple qu’était la demeure de la plantation. Le souffle d’air provenant du fleuve vint troubler la dentelle pendue aux branches des chênes, puis il fit se balancer doucement les palmiers, qui donnaient son nom aux terres environnantes. La brise alla ensuite caresser les magnolias qui l’encadraient et propagea l’odeur des multiples fleurs qui s’ouvraient délicatement aux alentours.

Au-dessus du dialogue tapageur des habitants nichés dans les arbres, la cloche rassemblant les esclaves pour aller au labeur, sortit Antoinette-Marie de son sommeil bienveillant. Elle s’étira, se redressa, rajusta sa chemise de mousseline tout en écoutant, ravie, la profonde mélopée entonnée par la masse servile partant pour son labeur, encadrée de leurs surveillants et économes.   La plantation ronronnait au fil de ses habitudes saisonnières comblant d’aise sa maîtresse, la nouvelle Marquesa de Puerto-Valdez, née Cambes-Sadirac, et veuve du précédent propriétaire, le jeune baron Charles-Henri de Thouais mort des fièvres quatre ans auparavant.

La porte s’ouvrit comme de coutume sur le sourire éclatant d’Esther, sa chambrière noire, portant son déjeuner et sur Béarn et Navarre, deux dogues bordelais, qu’Antoinette-Marie avait ramenés de son pays natal des bords de la Garonne, en France. Les deux molosses s’affalèrent contre la porte-fenêtre donnant sur la galerie de l’étage et sur l’allée de chênes de la plantation qui menait au Mississippi.

Antoinette-Marie se leva et s’installa devant sa coiffeuse relevant son opulente chevelure encore du blond argent de l’enfance. Elle la maintint à l’aide de longues épingles d’ivoire. Machinalement, elle s’approcha du miroir plongeant ses yeux noirs dans le reflet à la recherche de quelques cernes que son jeune âge effacerait rapidement et que la flamme de son hidalgo de mari aurait pu laisser suite aux ardeurs amoureuses que six mois de mariage n’avaient heureusement pas émoussées. Rassurée, le sourire béat de la plénitude sur les lèvres, elle s’installa devant son café au lait, face à la porte-fenêtre de son boudoir ouverte vers le fleuve, pièce qui de bien entendu jouxtait sa chambre. Le temps de se réveiller entièrement, Esther avait fait préparer dans la baignoire, que l’on ne déplaçait plus et qui avait trouvé sa place derrière un paravent dans la pièce, un bain de fleurs de magnolia, dont les pétales savonneux entretenaient la carnation. Au sortir du bain, Esther l’attendait avec une robe de mousseline de coton blanc. Elle la passa sur sa chemise et son corset en toile souple, seule contrainte que la pudeur lui faisait accepter dès les premières chaleurs louisianaises. Une fois sa robe maintenue par de larges rubans que la mode nouait presque sous la poitrine, coiffée d’un linge arachnéen enroulé en turban qui dégageait son cou gracile et laissait échapper quelques boucles récalcitrantes, la jeune femme se décida à descendre à ses activités de maîtresse de maison et de plantation. Les yeux fixés sur le sol, la chambrière se racla la gorge prête à dire quelque chose qui visiblement avait du mal à sortir. « – Oui ? Esther, as-tu quelque chose à me dire ?

– Oui Ma’ame, mais avoi’ peu’ de mett’e vous en colè’e.

La jeune maîtresse regarda avec interrogation sa domestique, très étonnée de la crainte de sa suivante, car jamais elle n’avait levé la main sur elle ni même haussé le ton envers elle. Celle-ci avait été la première esclave en sa possession, cadeau de son amie la marquise de Maubeuge, lors de son arrivée dans le pays et elle avait dès le départ éprouvé de l’affection pour elle. Elle regarda avec douceur celle qui ne la quittait jamais. « – Mais qu’aurais-tu bien pu faire qui puisse me mettre en colère. Si tu as cassé quelque chose, on le fera réparer, tu le sais bien.

– Oh ! Mais j’ai ‘ien cassé Ma’ame !

– Bon ! Alors qu’est-ce qui est si grave ?

– J’attend’e un petit, Ma’ame

– Mais c’est magnifique ! Qui est le père ? Cachottière, je n’ai rien vu.

 – C’être Monsieur Hautbois-Guichette, Madame.

Antoinette-Marie accusa le coup, blanchit d’horreur ou de colère, elle n’aurait su le dire. « – Mon économe ! Mon Dieu, il t’a forcée, il va sur le champ me le payer ce monstre, je ne veux pas de ça sur mes terres !

– Oh ! Non Ma’ame ! I’ m’a pas fo’cée, moi l’aimer.

– Mais enfin Esther, il est blanc ! Que se passera-t-il quand il se sera lassé de toi! Et cet enfant ! Oh mon Dieu !

– Mais lui m’aimer, Ma ‘ame

– Oh ça c’est trop facile ! File, il faut que je réfléchisse.

L’esclave, inquiétée par la colère de sa maîtresse, sortit. Antoinette-Marie s’affala sur le premier fauteuil, dans sa tête tout bouillonnait. Elle était en colère, non contre sa chambrière, à qui elle ne voulait aucun mal, mais contre elle-même, car elle ne savait que faire. Elle sentait bien qu’elle ne réagissait pas comme il fallait. Elle se sentait ridicule, son comportement n’était pas celui d’une maîtresse de maison et encore moi d’esclaves. Elle était immature, et cela l’agaçait, elle n’avait pas en main assez de connaissances pour avoir la parole et la réaction juste. « Marie-Adélaïde ! Marie-Adélaïde allait lui dire comment agir, comment réagir. Elle, elle avait l’habitude, elle avait eu des esclaves et une plantation à Saint-Domingue ». Marie-Adélaïde Maubourg, réfugiée de l’île à sucre depuis le début des révoltes sanglantes des esclaves, venue à la plantation pour lui servir de chaperon lors de son veuvage, était devenue son amie. Elle avait épousé son contremaître, Georges Tremblay, et avait installé son foyer dans le bungalow derrière la demeure pour préserver son intimité conjugale. Antoinette-Marie, compréhensive, avait affectueusement exigé que le couple prenne tous leurs repas en sa compagnie. Elle savait donc où trouver son amie à cette heure, elle était dans le petit salon, seule pièce du rez-de-chaussée à avoir pu être meublée par le père de son défunt mari et qui offrait donc du confort. Elle descendit avec précipitation son idée fixe en tête, bousculant son majordome et cocher, Abraham, un colosse noir d’ébène d’une quarantaine d’années.

Excuse-moi Maît’esse.

– Oui ! Quoi encore ! Puis s’avisant qu’elle lui avait parlé violemment sans raison, elle se ressaisit et lui sourit.

 – Qu’y a-t-il Abraham ?

– Il y a un bateau qui veni’ s’ama’er au ponton de la plantation. Et un homme veni’ à pied dans l’allée.

– Ah ! Voilà autre chose. Envoie chercher Monsieur Georges et dit à Suzanne de prévenir Madame Marie-Adélaïde.

Maubourg Marie-Adélaïde

L’homme n’avait pas atteint le pas-de-porte, que la jolie et sémillante Madame Maubourg-Tremblay comme Marie-Adélaïde se faisait nommer depuis son mariage, avait rejoint son amie dans la galerie. Elles y attendaient l’inconnu avec comme cerbère Abraham posté derrière elles. Arrivé au bas de l’escalier, l’homme, second du bateau à fond-plat « la douce Victoire », s’arrêta devant la première marche de la demeure, et salua avec une raideur toute militaire les deux femmes qui le dominaient. Il ne put s’empêcher de penser que c’étaient deux belles créatures et que décidément ces créoles avaient bien de la chance. « – Mesdames, j’ai un pli à remettre à Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, baronne de Thouais. » La jeune femme blonde, sans mot dire, descendit les quelques marches qui les séparaient, tant elle était impressionnée, non pas par l’homme, mais par la missive, qui sans aucun doute venait de France, car son expéditeur ne connaissait pas son nouveau nom d’épouse. Cette omission n’annonçait rien de bon. Tendant la main vers lui elle déclina son identité. Il lui remit la lettre cachetée et attendit. Cela la décontenança, que voulait-il de plus ? Devant son regard surpris et interrogateur l’homme rajouta. « – Excusez-moi Madame, mais je pense qu’il y a dans la lettre des renseignements qui me diront quoi faire de la trentaine de caisses qui l’accompagnent.

– Trentaine de caisses ! Mais que transportent-elles ?

– D’après le registre, Madame, des meubles ! Et, à mon avis, si je puis me permettre, de quoi meubler une maison.

– Des meubles ! Grands dieux, mais d’où viennent-ils ?

– Lisez la lettre Antoinette ; intervint Marie-Adélaïde s’impatientant ; nous aurons sûrement toutes les réponses.

– Bien sûr ! Bien sûr !

Antoinette-Marie, sans penser à changer de place, à l’ombre du parapluie que vint tenir Esther au-dessus d’elle pour l’abriter du soleil, décacheta la lettre et la lut.

De John Madgrave

À l’attention d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac.

Baronne de Thouais.

Mercredi 26 septembre 1792

Madame,

Je ne sais si vous avez souvenance de ma personne, mais je suis l’ancien commis de la maison de négoce Lacourtade devenu associé à ce jour. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer avant votre départ pour la Louisiane.

La situation politique en France n’étant plus en faveur de Monsieur François-Xavier Lacourtade votre beau-frère, j’ai pris sur moi de réaliser en urgence un souhait que son épouse, votre sœur, madame Marie-Amélie Cambes-Sadirac avait exprimé.

Les bouleversements politiques du pays ont entraîné des difficultés financières pour la maison de négoce, dû notamment aux positions de Monsieur François-Xavier Lacourtade. Ne croyez pas que je porte un jugement, j’énonce des faits pour que vous soyez à même de comprendre. Donc afin de retrouver du numéraire Monsieur et Madame Lacourtade ont dû vendre leur maison de campagne de Caudéran. Mais Madame votre sœur ayant refusé de vendre l’ensemble des fournitures contenues dans la maison, celles-ci ont été entreposées « aux Chartrons ». Toutefois la situation ayant empiré la maison doit se dessaisir d’une partie de ces entrepôts, mais certains créanciers peu scrupuleux auraient aimé s’accaparer des biens les contenants. Comme Madame Lacourtade a toujours exprimé le souhait que nul autre qu’un membre de sa famille dût les posséder, je me suis permis d’organiser leur expédition vers vous. À ma connaissance, vous êtes la seule qui puisse entrer en possession de ses biens.

Aucuns frais ne devront vous être réclamés, tout a été payé par avance par mes soins. Votre notaire, à l’heure, où vous recevrez cette missive, aura reçu tous les papiers justificatifs vous faisant propriétaire de ses biens. Je joins à cette lettre la liste des fournitures que vous devrez recevoir.

Je suis désolé que ce cadeau soit avant tout une mauvaise nouvelle, mais je suppose que vous étiez déjà informée d’une partie de ces faits. Je n’ai malheureusement à ce jour pas plus d’informations à vous fournir.

Je me tiens à votre disposition.

Votre serviteur

John Madgrave

Elle se souvenait vaguement du jeune homme blond. Elle jeta un œil sur la liste qui faisait plusieurs pages tant elle était détaillée, il y avait de quoi meubler un grand salon, une salle à manger, deux chambres et leurs boudoirs, et il restait encore des fauteuils cabriolet, trois tables marquetées et pour finir deux bureaux, l’un plat et l’autre à cylindre. À tous ses meubles s’ajoutaient de la vaisselle de grès et de porcelaine, des verres et des carafes en verre ou en cristal, et un service à thé en porcelaine avec sa bouilloire. Antoinette-Marie restait étonnée et un peu gênée de cette donation faite sur le malheur de sa sœur. 

Cela faisait près d’un an qu’elle n’avait pas eu des nouvelles des siens et voilà que cet étrange envoi semblait lui annoncer le pire. Il venait confirmer les inquiétudes qu’elle avait eues lors de l’annonce des massacres de septembre. Les nouvelles de France qu’elle avait obtenues par des journaux et des intermédiaires, des nouvelles qui avaient inquiété comme elle tous ceux qui avaient de la famille en France. Puis lors d’un bal chez le gouverneur, tel un coup de semonce, arrêtant la festivité, les Orléanais avaient appris l’exécution impensable du roi de France. Désemparés, en signe de deuil les Français quittèrent les lieux. Certains d’entre-deux portaient encore un brassard de crêpe au bras. Elle avait appris par les journaux quelques jours plus tard que le président de la Convention, Pierre Vergniaud dont elle s’était amourachée avant de quitter son pays et qui était un ami de son beau-frère, avait voté la mort de Louis XVI, malgré les intentions publiques qu’il avait manifestées avant le procès. Elle en avait été fort attristée. Certains de ses amis avaient bien fait le rapprochement, mais ne lui en avaient pas tenu rigueur, d’autant que jusque-là, la plupart des Orléanais encensaient les conventionnels, qui pour beaucoup étaient originaires des environs de Bordeaux, regroupés autour de Brissot dont son beau-frère François-Xavier Lacourtade faisait partie. Elle n’avait donc pas songé que sa sœur, Marie-Amélie, son épouse puisse être en difficulté et encore moins en danger. Et comme elle savait sa tante Marie Louise La Fauve-Moissac en Suisse et sa sœur aînée dans la région de Toulouse où elle était religieuse aux Ursulines. Elle ne s’était pas alarmée pensant que leur statut ou leur refuge les maintenaient en sécurité. Elle ne s’était pas plus inquiétée pour Madame de Verthamon, sa protectrice qui était mariée au maire de Bordeaux, Monsieur de Saige. Quant à sa famille nourricière, les Freydou et son frère de lait, Antonin, vivant encore sur les terres du château familial dans lequel elle avait été élevée, leur statut de métayers devait les tenir éloignés de toutes inquiétudes. Cet envoi ébranlait l’édifice de certitude, qu’elle avait construit pour se rassurer. Elle fut prise de vertige, Marie-Adélaïde lui prit le bras et la guida en haut des marches où une bergère était et où elle put s’asseoir.

Chapitre 2.

Un Américain à Bordeaux.

Madgrave John

Fils d’un négociant courtier de Boston, John Madgrave avait eu une enfance commune et sans fantaisie, identique à tout garçon de la classe marchande protestante des villes du nord des nouveaux États-Unis d’Amérique. Son éducation s’était limitée depuis l’âge de sept ans, en plus de la religion réformée, à la lecture, l’écriture, l’arithmétique et le français. Cette dernière matière était incontournable dans le monde du commerce, bien que la langue anglaise commençât à prendre la primeur, le français restait la langue d’usage. Bien évidemment comme on était négociant de père en fils, sir Madgrave, le père de John, avait tracé la voie à suivre à son fils. Comme tout commençait par l’apprentissage dans une maison de négoce, après avoir appris quelques rudiments dans la maison familiale, sir Madgrave envoya son fils à Bordeaux. Pour cela, il l’avait d’abord envoyé à Saint-Domingue où il passa deux mois chez les Fleuriau à Port-au-Prince, puis il prit l’un des deux navires que son père détenait en association avec la maison de négoce et de courtage Lacourtade père & fils, navire qui arrivait à effectuer deux voyages en droiture dans l’année.

En son temps, Monsieur Lacourtade père avait lui-même fait son apprentissage chez le père de ce dernier dans la maison mère qui avant la révolution américaine se situait à Liverpool en Angleterre, port spécialisé dans le commerce des Antilles et de la traite. Sir Madgrave et Henri Lacourtade étaient régulièrement partenaires dans des voyages en droiture passants par Saint-Domingue ou de traite de bois d’ébène entre la côte ouest de l’Afrique et la côte Est de l’Amérique, les deux maisons faisant des appels de fonds dans chacun de leur pays pour mener à bien leur commerce. De plus, outre les liens que l’on tenait toujours serrés entre associés, car plusieurs négoces liaient les deux sociétés, sir Madgrave essayait de maintenir son monopole sur des vins de la région de Bordeaux qui s’exportaient de mieux en mieux dans son pays.

John n’eut pas à se plaindre du choix du lieu de son apprentissage, car certains de ses amis d’enfance étaient moins favorisés dans leurs destinations, l’un d’eux était même parti chez un oncle à Moscou. John Madgrave n’aimait pas le froid. À quinze ans, il fit donc la traversée de l’Atlantique sans trop de frayeur, hormis une forte houle près des côtes françaises. Il fut reçu avec chaleur par messieurs Lacourtade père et fils dans leur hôtel du quai « des Chartrons » entre la rue Ramonet et la rue Saint-Esprit. De la ligne des riches façades des maisons en pierre de taille des négociants au bord de la Garonne, l’hôtel de la maison de négoce Lacourtade, avec ses quatre étages et trois travées à chacun, n’était pas le plus fastueux, mais c’était sans conteste une demeure confortable. Son plus bel ornement était un balcon de pierre taillée qui surplombait la porte d’entrée monumentale. De part et d’autre de celle-ci, donnant directement sur la rue, se trouvaient les entrepôts, s’étendant sur toute la profondeur de l’immeuble, remplis de biens d’équipement et marchandises sèches, essentiellement des textiles de luxe, prêts à être chargés dans les flancs des navires lourdement chargés pour Saint-Domingue, la Martinique et la Guadeloupe ou servant de pacotilles pour le négoce africain. Un couloir en pente douce s’enfonçait vers les profondeurs d’une cave, qui courait jusque sous le jardin de la demeure, dans laquelle s’entassaient des barriques de vin et des boucauts de denrées diverses. Au premier étage se trouvaient côté rue les bureaux, et côté jardin deux salons de réception contigus que prolongeait vers l’extérieur une large terrasse donnant sur le jardin à l’aide d’un escalier droit, où était reçue la clientèle de qualité. Au deuxième et troisième étage se trouvaient les appartements privés du père et du fils. Le quatrième étage et la sous-pente étaient réservés au personnel dont le jeune John faisait partie. Il avait toutefois une chambre particulière qui surplombait le jardin. L’ensemble avait été meublé et décoré avec goût et sans ostentation par Madame Lacourtade mère. Monsieur Lacourtade père, fils d’un négociant du quartier de la Rousselle, bien que catholique, avait épousé la fille d’un Néerlandais protestant « des Chartrons « . Il était allé s’installer dans ce faubourg en pleine expansion et y avait racheté l’immeuble d’une maison ayant fait faillite. Son épouse ne lui donna aucune raison de contrariété jusqu’à ce qu’elle mourût en couches, lui laissant un seul fils en vie, âgé de onze ans. Il ne se résolut jamais à un remariage.

Comme tout commis, John avait commencé par faire les courses entre la maison et le port puis dans le quartier et dans la ville. Il était amené à faire des courses de Bacalan, faubourg encore plus éloigné du cœur de Bordeaux, à celui « des Chartrons », où les chais étaient réservés au commerce des îles, jusqu’aux quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre aux rues encore médiévales. Mais il ne fut guère perturbé par ce qui l’entourait, car le faubourg de la maison de négoce devait notamment sa richesse au négoce du vin, que pratiquaient essentiellement des marchands anglais et des Hanséates venus du nord de l’Europe, concurrents de son père, dans ce commerce notamment.

Lorsqu’il ne parcourait pas les rues du quartier, il devait tenir en ordre les bureaux de Monsieur Lacourtade père et fils. Devant son sérieux, Monsieur Lacourtade père sous l’œil de son fils le mit aux écritures.

 John se mit à aligner des colonnes de denrées exotiques comme le rhum, le cacao, le café, le thé, le sucre, l’indigo et les épices avec leurs quantités, leurs provenances, pour la plupart des Caraïbes, et leurs destinations,les villes hanséatiques, la Hollande, l’Angleterre et l’Irlande, la Prusse, le Danemark, la Russie, la Flandre autrichienne, la Suède, l’Espagne, les États-Unis et l’Italie.Il faisait la même chose pour les marchandises venant de l’arrière-pays et qui prenaient la route inverse, comme les pâtés truffés, les vins fins, les salaisons, les jambons, les cuisses d’oie, le bœuf à la daube, et les saucissons ainsi que les bijoux, les étoffes et toiles fines, lingeries, bonneterie, chemises de linon et bas de soie, destinés aux gens les plus aisés, toiles de lin plus grossières pour leurs esclaves. Tout ce qui rentrait ou sortait de la maison passait par ses écrits minutieux. Dans son bureau du premier étage jouxtant celui de Monsieur Lacourtade père, il fut rejoint par un deuxième commis Karel Van der Hartig, un jeune Hollandais. De leur fenêtre, ils pouvaient voir les berges du fleuve et tout un peuple de marins et de manœuvres contribuait aux activités du commerce depuis les chantiers de Sainte-Croix en amont jusqu’aux entrepôts des négociants « des Chartrons « en aval.Le port de Bordeaux avait tant d’activités que les navires devaient mouiller sur trois rangs parallèles à la rive.La ligne de terre, la plus rapprochée du bord et disposant des plus grandes profondeurs, était réservée aux bâtiments au plus fort tirant d’eau. Tous restaient mouillés sur leurs ancres et une multitude de gabarres fourmillaient entre eux, assurant déchargement et chargement.Les flottes s’étiraient ainsi sur près de trois kilomètres du Sud au nord de la ville, car il fallait laisser entre les navires l’espace indispensable pour permettre l’évitage du bâtiment sur ses ancres en fonction des courants et des marées. John ne se lassait pas de ce spectacle vivant riche en événements pour certains cocasses.

D’un naturel sérieux, obstiné et consciencieux, la maison de négoce n’eut pas à regretter l’arrivée de son jeune commis. Lorsque François-Xavier Lacourtade arriva avec sa jeune épouse, la belle Marie-Amélie Cambes-Sadirac, il tomba désespérément amoureux de celle-ci. Même, Antoinette-Marie, sa sœur qu’il trouva fort belle et qui lui fut présentée quelques années après, n’y changea rien, ni aucune autre jeune fille. Seul Monsieur Lacourtade père devina ce secret. Il n’en dit rien, le soupirant commua son sentiment, qui resta profondément ancré en lui, en fidélité sans failles envers la maison de négoce et ses habitants. Aussi quelle ne fut pas la surprise de sir Madgrave quand vint le temps de faire revenir son fils au pays, de recevoir une réponse de non-retour courtoise, mais ferme, ce qui ne le dérangea nullement ayant deux autres fils à placer. Il utilisa son aîné afin de mieux s’implanter en France et afin d’organiser un comptoir pour la maison familiale.

Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles

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Chapitre 44

Décembre 1791, Un bal plein de surprise

José de Salazar (Almonaster y Rojas NewOrleans

Don Andres Almonester Y Roxas

Don Andres Almonester Y Roxas était, sans nul doute, l’homme le plus riche et le plus généreux de La Nouvelle-Orléans. Entreprenant, ambitieux et intelligent, né d’une famille de nobles andalous, il était venu en Louisiane, dans les premiers temps de la domination espagnole. Nommé par la couronne, notaire de la colonie, sa position et ses qualités, jointes à l’expansion coloniale et ses évaluations commerciales, lui obtinrent, ajoutées à ses fonctions, de grandes prérogatives financières. Avantages en nature, et opportunités d’affaires lui assurèrent la richesse. Son intuition, son flair lui avait fait acheter au gouverneur O’Reilly, qui avait alors besoin de liquidité pour payer son armée de triste souvenir pour les Français, le bail à perpétuité d’une grande étendue de terre au centre de la ville, sur laquelle il avait notamment construit sa demeure qui n’avait rien à envier à celle du gouverneur qui lui faisait face. En plus d’être un spéculateur immobilier ineffable, il avait su investir dans les besoins de la colonie et avait été un important fournisseur d’esclaves et de matériaux de construction. Comme il se devait, il devint alcade du Cabildo et pour parachever son ambition, il acheta une charge honorifique de porte-étendard du roi. Tout lui avait réussi sauf sa situation matrimoniale. Aussi Don Andrés resta-t-il interdit, lorsque Louise de Laronde de la moitié de son âge, réputée pour sa beauté et qui n’avait pourtant jamais convolé malgré le nombre des demandes, lui proposa sa main en échange des dettes de son père qui le menaient à la ruine. Et malgré l’âge avancé de ses cinquante-neuf ans, il accepta la proposition à l’ébahissement de tous.

Ce jour-là, il conviait, dans sa demeure de la place d’armes, entièrement refaite depuis l’incendie, tout ce qui comptait dans la colonie. Il avait fait vider le rez-de-chaussée de sa demeure et transformer ses salons en salle de bal. Les esclaves avaient vidé les pièces de leurs meubles, de leurs tapis laissant nus les parquets de cyprès. Ils ne restaient sur les murs que les tableaux de familles, les candélabres et, au plafond, trois lustres de cristal identiques à ceux d’un salon de Versailles ainsi que deux pankas en toile de soie rouge qui brasseraient l’air. Deux énormes consoles à chaque bout des salons supportaient mets et boissons en tous genres que des esclaves en perruques et en livrée serviraient. Le patio avait été transformé en salon, une dizaine de tables marquetées entourées de chaises, de bergères, s’éparpillaient autour de la fontaine qui bruissait en son centre. Le jardin, éclairé de chandeliers en argent à huit branches posés sur chacune des tables, où les invités pourraient se reposer ou jouer aux cartes, embaumait les fleurs de magnolia et de bougainvillées dont la maîtresse de maison était férue. Rien n’était laissé au hasard, don Almonester désirait que sa soirée soit le clou des fêtes de l’investiture du nouveau gouverneur d’autant qu’elle en était la clôture, car suivaient les fêtes de la nativité plus austères.

*

Le carton d’invitation était arrivé la veille, il était attendu sans inquiétude tant le marquis et la marquise étaient incontournables dans la société orléanaise. À ce dernier étaient joints ceux d’Antoinette-Marie et de Marie-Adélaïde au grand plaisir de la deuxième.

(Reynolds, joshua, sir, p.r.a. por ||| figure ||| sotheby's n09103lot6yx8ven PORTRAIT OF A LADY, SAID TO BE LADY CARLYLE

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Instruite par Madame de Maubeuge de l’importance de la soirée et bien qu’elle s’en serait abstenue, saturée qu’elle était de cette fête sans fin, Antoinette-Marie avait fait attention à sa mise. Elle s’était vêtue d’une robe de couleur rose indien en grosse soie annonçant la fin de son demi-deuil, ses deux amies ayant choisi chacune un autre rose. Parée de son seul pendentif qui venait se loger dans le creux de ses seins comprimés dans le corsage qu’ils avaient fini par emplir sans excès, elle trouvait toujours qu’ils n’étaient pas très volumineux, mais elle avait fini par admettre au vu des regards qui s’y perdaient que c’était suffisant. Les boucles de sa chevelure blond argent étaient relevées savamment et disposées dans des sens différents, ce qui contribuait à donner à l’ensemble un aspect à la fois négligé et élégant comme le voulait la mode et mettait en valeur son cou et ses épaules. Un coiffeur immigré de Paris était venu coiffer les trois femmes. Le reflet de sa glace la convainquit de son choix. Lorsqu’elle retrouva ses deux amies et qu’elles descendirent ensemble l’escalier de la demeure sous le regard admiratif du marquis de Maubeuge, elles ne purent qu’être flattées et rire devant son ébahissement. « – Mesdames, de ces trois roses, on ne saurait laquelle choisir !

Mais c’est tout vu mon ami, vous n’avez pas le choix, se rengorgea de plus belle Nathalie de Maubeuge. Tout à sa joie, le groupe se rendit à la place d’armes.

*

La nuit était douce, la brise parcourant les jardins du carré embaumait l’air chaud du soir. La lune trônait dans le ciel tel un lampadaire éclairant la scène. Les voitures engorgeaient les rues menant à la place d’armes sur laquelle donnait l’entrée principale de l’hôtel particulier de don Almonester tout illuminé par des flambeaux. Aucun des invités de l’illustre hôte n’aurait eu l’idée de s’aventurer à pied à la soirée même s’il habitait à deux maisons de là. Chacun patientait dans son carrosse tout en conversant avec les intimes qui le partageaient. Quand vint le tour de celui du marquis de Maubeuge, le maître d’hôtel, un grand noir grisonnant, accompagné d’un valet, tout aussi noir, en habit aux couleurs de la maison, dans les gris pâles, ouvrit la porte et aida celui-ci à descendre. Il attendit que son épouse fasse de même pour commencer à monter les marches de la demeure.

« – Don Puerto Valdez, cela fait si longtemps ! » Juan-Felipe, qui se rendait à l’invitation de son bienfaiteur, en compagnie du fringant capitan da Silva, se retourna sous l’apostrophe et s’apprêta à saluer madame de Maubeuge sur le perron. Il resta interdit en apercevant la jeune fille, l’apparition qui derrière elle descendait de sa voiture. Il en oublia la simple courtoisie sous le regard magnanime de celle qui l’interpellait. C’était la première fois qu’une femme lui faisait cet effet. Entre deux campagnes contre les Indiens des Florides ou sur le fleuve courant derrière les contrebandiers du Kentucky, il ne comptait plus les conquêtes féminines qu’elles soient du Carré ou du quartier Marigny. Mais la jeune femme a la chevelure blond argent, qui dans son naturel avait pour lui plus de grâce que toutes ces manières affectées par la gent féminine, l’avait estomaquée.

Alors qu’elle-même descendait de la voiture portant son attention sur le marchepied, Antoinette-Marie sentit son regard avant de le voir. Les battements de son cœur s’accélérèrent avant d’avoir deviné à quoi il ressemblait, elle sentit le rouge monter à son visage alors qu’elle relevait la tête pour chercher le regard inquisiteur tout en prenant la main qui l’aidait. Leurs regards, aussi noirs l’un que l’autre, se rencontrèrent et ne purent se séparer sans effort. Afin de reprendre contenance, elle se pencha vers l’arrière et attrapa, selon son habitude, la traîne de sa robe comme une amazone pour en protéger l’ourlet et s’avança avec la dernière passagère du carrosse.

de Puerto Valdez juan felipe Marquès

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

– Don Puerto Valdez, je vous présente mes amies et protégées, Madame la baronne de Thouais et Madame Maubourg Baillot de Courtelon. Le jeune homme, en homme du monde, suivit la tradition française, il se courba tout en ôtant son tricorne et les dames esquissèrent une révérence. Après en avoir fini avec les salutations, le groupe pénétra dans la demeure. Juan-Felipe était intrigué, cela faisait longtemps qu’il vadrouillait en Floride et ses courts séjours ne l’avaient pas amené à rencontrer ou apercevoir les deux jeunes femmes. Il en avait bien entendu parler dans les salons, supposant que l’une d’elles devait être la « petite veuve française » et l’autre, la Française venue de Saint-Domingue, mais il n’aurait su dire qu’elle était l’une ou l’autre. Pendant ses réflexions, les valets en un tour de main délestèrent les dames de leur manteau de soie. Le groupe se dirigea vers leurs hôtes qui les attendaient à l’entrée du premier salon. Don Almonester qu’un lombago faisait terriblement souffrir se tenait appuyé avec raideur sur une canne, dans un habit à la française de ton sombre agrémenté de broderies ton sur ton. Son épouse, Louise de Laronde, affichait avec ostentation une robe grenat de coupe française outrageusement décolletée, qui lui permettait de porter une parure de rubis arrivée miraculeusement à temps d’Amsterdam. Elle accueillit leurs invités avec chaleur d’autant qu’ils faisaient partie de son cercle d’intimes. Ils échangèrent des politesses se complimentant sur leurs tenues et se promirent de se retrouver dans le courant de la soirée. La fête avait déjà commencé, les violons faisaient danser les premiers couples au milieu d’une foule qui paradait et se toisait.

« – Voulez-vous bien m’accorder la prochaine danse avant que vous ne soyez assaillie par des cavaliers empressés ! Antoinette-Marie tressaillit au son de la voix grave de son voisin et sans un mot juste un hochement de tête accepta et suivit le jeune homme. Marie-Adélaïde, avec un sourire au coin des lèvres, se pencha vers Nathalie de Maubeuge. « – Je crois que cette fois-ci notre amie est piégée !

– Je le crois bien ! Répondit-elle tout en suivant, satisfaite, le couple des yeux, cela ne pouvait pas mieux répondre à ses attentes.

Juan-Felipe, la danse achevée, raccompagna sa cavalière vers ses amis, il l’aurait bien gardée à son bras, mais savait que la bienséance ne le lui permettait pas. Ils retrouvèrent Marie-Adélaïde entourée de Georges Tremblay, de Constant d’Estournelles et de Joseph-Marie Bevenot de Haussois qui discutaient entre eux du prix du blé dû à sa carence et de l’amnistie bienvenue des contrebandiers pris en train d’en introduire dans la colonie par les bayous du Nord. « – Antoinette-Marie, vous me sauvez, ces messieurs vont me donner mal à la tête à parler de politique au lieu de me faire danser ! s’esclaffa la jeune femme en riant. « – Vous avez raison, Madame Maubourg. Prenez donc mon bras, je vais y remédier tout de suite si notre jeune ami m’y autorise, déclara Monsieur d’Estournelles tendant son bras vers celle-ci tout en attendant l’assentiment de Georges qu’il reçut par un sourire gêné. Marie-Adélaïde apprécia l’attention envers celui qu’elle aimait. L’un comme l’autre avait été surpris par l’invitation personnelle qu’il avait reçue chez son hôte Monsieur Bevenot de Haussois. Ce dernier lui fit remarquer que peu de choses pouvaient se cacher dans la colonie, même au fin fond des plantations et Madame de Laronde savait attirer à elle les confidences les plus inattendues. Il n’y avait pas de doute quant à sa connaissance des relations que Georges entretenait avec la plantation de « la Palmeraie », relations qu’il omit de préciser dans le cas de la jeune femme. Le quatuor regarda le couple se diriger vers le ballet incessant des danseurs dont la chaleur à peine rafraîchie par l’incessant balancement des pankas venus des Indes actionnés par des négrillons, n’altérait pas l’enthousiasme. « – Bien que vous n’en ayez guère besoin, votre beauté suffit à elle seule, vous auriez pu venir chercher dans mon coffre une de vos parures afin de pouvoir briller autant que toutes ses dames ! » Glissa l’élégant notaire à l’oreille d’Antoinette-Marie, montrant du regard les gorges chargées de pierreries. La colonie espagnole n’avait décidément rien à envier aux capitales européennes, les femmes y affichaient de très beaux bijoux, diamants, rubis, émeraudes et autres pierres précieuses ou semi-précieuses se bousculaient autour des cous et des poignets de toutes les femmes de l’assemblée. Quant aux toilettes, c’était à celles de ses dames qui auraient la dernière création de Paris. La jeune fille se retourna vers Monsieur Bevenot de Haussois « – Surtout pas ! Cela ne ferait qu’attiser l’ardeur de mes prétendants qui adhèrent à mes basques sans que je puisse m’en défaire. » Répondit-elle, l’œil brillant de malice. Puis elle rajouta. « – Il faut que je passe vous voir si cela vous agrée pour un conseil sur une procédure que j’aimerais mener à bien. » Bien qu’intrigué par la demande, il lui répondit tout en restant de marbre. « Quand vous voulez, madame, ma porte vous est toujours ouverte. » Sur ces entrefaites, Nathalie de Maubeuge, qui de loin avait remarqué Juan-Felipe s’impatienter auprès de sa cavalière, se joignit au groupe et ramena l’attention de celle-ci vers lui. « – Antoinette-Marie ! La modestie de Juan-Felipe a dû l’empêcher de vous dire que lors du terrible incendie de 88, il nous a sauvé la vie. » Antoinette-Marie, intimidée, qui n’attendait qu’une raison pour à nouveau se retourner vers l’hidalgo fut soulagée de cette apostrophe.

« – Si ! Si ! À toute ma famille ainsi qu’à celle du gouverneur Miró et surtout à celle d’une de ses nièces. » Juan-Felipe, que le bruit de la foule festoyant jusque-là empêchait de discerner les conciliabules de ses compagnons, sut gré de l’intervention de la marquise. « – Mon Dieu, mais comment ? ». Tout en écartant une boucle de cheveux qui lui tombait sur le front, le port de la perruque tendant à être démodée, il commença un récit que la marquise commenta le trouvant par trop modéré. Il ne quittait pas le regard de sa cavalière dont il monopolisait enfin l’attention. La conversation, entre les deux jeunes gens, cette fois-ci bien amorcée, les isolants du reste du monde, la marquise et son entourage se tournèrent vers d’autres amis, quand le majordome de sa voix de stentor annonça. « – Mesdames et messieurs, le gouverneur ! » l’orchestre de violons, s’interrompit arrêtant dans l’élan les danseurs qui se rangèrent de chaque côté de la pièce créant ainsi une large allée. Elle se tourna dans la direction dite et vit, comme tous, entrer au côté de leur hôte, le Baron de Carondelet avec son épouse au bras, qui paradait au centre de ceux qui comptaient dans la Colonie. Antoinette-Marie remarqua dans le groupe, malgré la présence du Cabildo, monsieur de Saint-Maxent. Il était accompagné par ses fils. Maximilien François l’ayant vu lui souriait de toutes ses dents, ce qui ne présageait rien de bon. Une ombre passa sur son visage qu’elle recomposa pour son cavalier qui l’examinait du coin de l’œil. Comme le groupe avançait lentement au fil des présentations, Antoinette-Marie cherchait une échappatoire. Juan-Felipe ressentit la panique de sa voisine sans en comprendre l’objet.

Evelina, par Fanny Burney .jpgSe présentant devant elle, de Saint-Maxent glissa un propos à l’oreille du gouverneur, et à sa surprise, ils s’arrêtèrent. Antoinette-Marie plongea dans une révérence tout en fixant les boucles des chaussures des hommes qui s’étaient arrêtés devant elle, se demandant ce qui se passait. « – Relevez-vous, de grâce, madame ! » Elle s’exécuta, gênée, sous les regards intrigués de son entourage comme de l’assemblée qui guettait la suite des évènements. Que pouvait bien vouloir dire cette attention soudaine ? Son cœur battait la chamade, elle espérait ne pas rougir et attendait la suite. Le gouverneur affable reprit sous l’œil narquois de son épouse qui, elle croyait savoir à quoi s’en tenir. « – Mon ami de Saint-Maxent m’annonce que son fils aura le plaisir de convoler avec vous en justes noces d’ici peu ! » Antoinette-Marie se raidit, si la colère ne l’avait pas emportée, elle serait restée ébahie sous l’annonce. Madame de Carondelet était intriguée par la jeune femme dont elle avait entendu parler à plusieurs reprises sans s’être souvenu de sa physionomie. Antoinette-Marie se reprit aussitôt. Comment pouvait-on lui forcer la main comme ceci, en public qui plus est ? Elle répondit avec froideur. « – Dès que Monsieur de Saint-Maxent m’aura fait sa demande, nous verrons si cela est envisageable ! » Il y eut un silence total. Tout le monde retenait sa respiration. La jeune femme, le regard planté dans celui de Maximilien François de Saint-Maxent, qui ravalait de sa superbe au côté de son père. Gêné, vexé, il se détourna. Juan-Felipe, qui avait senti son sang se figer à l’annonce, resta interloqué par la repartie de la jeune femme et n’en fut que plus admiratif. Il réprima le sourire qui se dessinait au coin de ses lèvres. Marie-Adélaïde qui s’était rapprochée avait pris le bras de son amie pour la soutenir de sa présence. Le gouverneur se retourna vers Monsieur de Saint-Maxent, l’interrogea du regard. Celui-ci était devenu rouge de contrariété n’ayant pas songé un instant que la jeune femme aurait le toupet de le contrecarrer devant le gouverneur et toute la société présente. Société qui bruissait de curiosité, tous n’ayant pas entendu les propos échangés, mais comprenant qu’il se passait quelque chose. À la réplique de la jeune femme, le gouverneur comprit que son ami avait voulu lui forcer la main, et il n’était pas question qu’il rentre dans ces manigances. Il n’avait que faire des affaires matrimoniales. Poussé par la curiosité de son épouse, car c’était la troisième fois qu’on leur parlait d’unions au sujet de la jeune femme depuis leur arrivée, il avait demandé des renseignements à son sujet. Ils savaient donc tout ce que l’on pouvait savoir par les ragots de la colonie, don Miró n’ayant laissé aucun dossier sur la jeune femme. Monsieur Almonester, bien qu’amusé par la situation incongrue dans laquelle venait de se mettre de Saint-Maxent, trouvait que la jeune fille aurait pu retenir son à-propos impertinent qui mettait dans l’embarras son illustre invité. Madame de Laronde, elle, vint au secours de tous et surtout à celui d’Antoinette-Marie, car elle ne connaissait que trop bien ce genre de pression qu’elle-même avait subie. « – Je pense qu’il s’agit là d’un malentendu Monsieur de Carondelet, Monsieur de Saint-Maxent, vous parlez d’un projet familial qui n’est visiblement pas conclu ! » Se retournant vers la jeune femme afin de montrer à tous à qui elle portait son appui, elle reprit. « – Je suis désolée Madame de Thouais de ce quiproquo qui vous a mis mal à l’aise, mais comme vous le savez ces messieurs vont à l’amour comme à la guerre. Ils nous prennent pour des citadelles à conquérir ! » Le mot fit rire brisant la tension entre les protagonistes. L’hôtesse prit son illustre invité par le bras et le conduisit plus loin afin de continuer les présentations. Maximilien François de Saint-Maxent froissé suivit son père offensé qui jeta au passage un regard méprisant à la jeune fille qui le lui rendit sans faillir. Antoinette-Marie se retourna vers son amie, oubliant Juan-Felipe à l’écoute, encore pleine de colère. « – Je savais bien que cet idiot manigançait quelque chose, mais là, il a dépassé les bornes !

– Calmez-vous, Antoinette-Marie, on nous écoute, sortons dans le jardin. Excusez-nous, don Puerto Valdez, nous allons rejoindre Madame de Maubeuge.

Les deux jeunes femmes accompagnées de Georges Tremblay s’installèrent à une table dans un coin du jardin en attendant la marquise qui avait assisté à la controverse sans pouvoir intervenir de là où elle était. Celle-ci fit de son mieux pour rejoindre ses amies afin de connaître les faits qu’elle n’avait que devinés. Elle calma tant bien que mal sa jeune amie et la rassura. « – Antoinette-Marie, Monsieur de Saint-Maxent malgré ses grands airs n’a guère plus de pouvoir, et sa fortune a presque fondu comme neige. C’est une des raisons qui lui fait courir derrière votre fortune supposée. De plus, comme vous avez pu le constater, Madame de Laronde vous a soutenu. Croyez-moi, à ce jour, c’est le meilleur appui que vous puissiez avoir, d’autant que le gouverneur à autre chose à faire que de régler les conflits matrimoniaux de la colonie. Il n’en tirerait aucun avantage. » Monsieur Bevenot de Haussois qui avait suivi la marquise confirma ses dires et rajouta. « – De plus Antoinette-Marie, n’oubliez pas qu’à cause ou grâce à vos différents malheurs, n’ayant aucune famille ni belle-famille personne ne peut juridiquement vous contraindre, vous faites parti comme votre amie Madame Maubourg d’une catégorie très rare que le hasard des circonstances a rendue libre. » Bien qu’elle ne vît pas les choses tout à fait comme ça, Madame de Maubeuge approuva. Elle trouvait qu’Antoinette-Marie était bien jeune avec ses dix-huit ans pour être considérée libre de ses actes, d’autant qu’elle n’oubliait pas que sa sœur et sa tante la lui avaient confiée. Antoinette-Marie se calmait devant le soutien de ses amis. Elle avala un verre de champagne que Marie-Adélaïde était allée lui chercher et alors qu’elle la remerciait, elle vit arriver de la galerie l’objet de ses tourments Maximilien François de Saint-Maxent, le torse bombé dans son habit aux couleurs pastel lissant la dentelle de ses poignets. Le rouge du visage de la jeune fille ne s’était pas effacé que la colère remontait à la surface. Le benjamin de Monsieur de Saint-Maxent n’avait guère eu le choix. Son père avait éclaté dès qu’il avait pu et lui avait enjoint d’aller remettre à sa place la petite veuve française. Il fallait lui faire comprendre par les moyens de son choix qu’il serait bon qu’elle l’épouse laissant planer pour elle comme pour lui que le contraire puisse être dangereux. Monsieur de Saint-Maxent ne tolérerait pas une nouvelle tâche sur son honneur, quelle qu’elle fût. Ayant vu le mouvement du jeune arrogant et ayant compris son objectif, Juan-Felipe coupa l’élan du jeune homme en invitant la jeune femme juste devant lui. Antoinette-Marie lui en sut gré, prenant son bras, elle détourna la tête avec arrogance et ignora l’importun.

*

1774-le-bal-pare-by-antoine-5.pngElle suivait du bout des doigts de son cavalier la chorégraphie sophistiquée de l’ordre préétabli du ballet. Contredanse, allemande, courante, sarabande, rigaudon, chaine anglaise se succédèrent tout au long de la soirée, Juan-Felipe ne lâchait pas la main de sa cavalière de peur qu’elle ne lui soit enlevée et celle-ci se laissait guider sans broncher. L’un et l’autre savaient bien que leurs comportements attiraient l’attention, mais ils refusaient d’en avoir conscience et surtout d’en tenir compte. Entre deux mots, un sourire, elle se laissait porter par la musique soutenue par le rythme cadencé du pas des danseurs qui faisaient vibrer le parquet. Un peu essoufflée, tout sourire, elle finit par demander grâce. Son cœur, son souffle se remettaient de l’émotion de la danse et de la certitude qu’il se passait quelque chose entre elle et cet hidalgo qui l’envoûtait par ses yeux, son accent roulant et grave, son sourire enjôleur et cette mâle certitude du chasseur qui tient sa proie. Il la guida vers l’un des buffets devant lequel elle trouva en grande conversation le marquis de Maubeuge et James Wilkinson à qui elle devait tant.

 « – Monsieur Wilkinson, je suis contrite, si je n’avais pas trouvé les lettres de ma tante, je ne vous aurais pas sues de retour à La Nouvelle-Orléans ! Et encore, car Monsieur le Marquis m’a expliqué votre rôle dans leur venue. » Juan-Felipe aux côtés de la jeune fille se demandait ce que venait faire cet américain dans la vie de sa cavalière, et ressentait un petit pincement de jalousie bien qu’il ait remarqué le regard paternel que portait celui-ci à sa compagne.

– Madame de Thouais, ne vous fâchez pas, vous savez bien que je me fais une joie de vous voir. Et ne soyez pas trop dure, reconnaissez que vous n’êtes en ville que depuis peu ! Les nouvelles de votre tante sont-elles bonnes ?

– Quoique surprenantes, elles m’ont rassurée. Mais la France ne semble pas se porter bien ?

– Cela dépend duquel côté l’on se trouve. La fuite récente de la famille royale à Varennes va sûrement transformer le royaume de France en République au grand contentement du comité dont votre beau-frère fait partie, alors que beaucoup préféraient une monarchie parlementaire comme en Angleterre. Mais les vents tournent vite dans cette tourmente, et ceux qui hier étaient au faîte du pouvoir peuvent demain aller à la guillotine.

– Mon Dieu à ce point ?

– Malheureusement, oui ! La France se trouve confrontée à une coalition qui ne voit pas d’un bon œil ces changements de pouvoir, et pour preuve, regardez à Saint-Domingue, les Anglais observent sur ses côtes les Français se faire égorger par leurs nègres sans broncher voire les repoussant dans le bain de sang, bien qu’ils prétendent les aider. Ceux qui ont pu fuir l’ont fait en esquivant les navires britanniques.

– Mais c’est horrible ce que vous dites ! Réalisant qu’il s’était emballé et qu’il parlait de politique avec la jeune fille, il reprit. « – Malheureusement, Madame, les aléas de la politique engendrent bien des horreurs. Mais ces propos ne sont pas très en harmonie avec la fête ! Comment allez-vous ? Il m’a semblé comprendre que malgré vos malheurs, vous avez repris, comment dire… du poil de la bête. » Tout en lui souriant, voyant bien qu’il se moquait d’elle, elle lui répondit comme une vraie courtisane. « – Passez donc me voir et je vous raconterai cela. Et puis comme ça, si cela ne vous ennuie pas je vous donnerai mes lettres pour la France si vous avez le moyen de les faire parvenir à bon port ?

– Je ferai mieux, je les donnerai en mains propres, je rejoins l’ambassade américaine à Paris.

– Ah ! Alors, ce sera parfait. Décidément, elle ne comprendrait jamais les activités de l’américain. Le dialogue bien qu’à voix basse fut fait devant Juan-Felipe qui trouvait sa cavalière pleine de surprises. Il avait l’intention de se renseigner sur celle qui mettait ses sens en émoi. Il ne pouvait savoir qu’ils s’étaient croisés plus d’une fois sans se voir.

Monsieur de Maubeuge entraîna James Wilkinson vers monsieur de Carondelet qui avait quitté la danse pour une assemblée plus masculine. Bien que pour la plupart ennemis personnels de Monsieur de Saint-Maxent, celui-ci tenait à être présent en sa compagnie afin de mettre en valeur cette faveur qui redorait tant soit peu son blason. Mais si Monsieur de Maubeuge s’approcha de lui avec le sourire, il n’en était pas de même des autres membres du Cabildo. Pas plus que don Pedro Marigny, le juge principal du Cabildo, Don Joseph Pena, le juge adjoint, Don Juan Bautista Poeyfarre, le procureur général, Don Miguel y Roche Gérone, le trésorier de la Ville ou Don Narcisco de Alba et Don Santiago Meder ne voulurent accorder d’attention au français, et l’ignoraient sciemment. Tous parlaient de politique et avenir de la colonie, Madame de Laronde vint y mettre fin prétextant l’ennui des dames par manque de cavalier.

Laissés en tête à tête, ne pouvant par convenance rester seuls, sa main délicatement posée sur son bras, Antoinette-Marie et Juan-Felipe sortirent dans le jardin leurs pas les ramenant à leurs amis. Marie-Adélaïde affichait un sourire de connivence tout en les accueillant au milieu de quelques-uns de leurs voisins. Ceux-ci s’étaient instinctivement rassemblés entre gens de la même paroisse, non pas qu’ils ne se mélangeaient pas, mais ils reformaient cette famille, souvent inconsciente, créée par le voisinage et l’entraide. Madame Andruetti était en conversation avec Marie Françoise Bertin-Dunogier, leurs maris respectifs fumant le cigare et dégustant leur verre de bordeaux. Madame Goujon de Grondel vint se joindre à elles laissant son époux à la politique et ses fils aux héritières de la colonie, Timecourt Latil ayant toutefois évité avec grand soin la dame de la Palmeraie.

Edward Francisco Burney,by Edward Francisco Burney

Duras Edmond Bertrand

Alors qu’elle conversait gaiement, Marie-Adélaïde blêmit d’un coup et laissa choir son verre. Antoinette-Marie se pencha vers elle et s’inquiéta pensant la voir se trouver mal. Elle ne répondit pas tant elle semblait voir un fantôme derrière celle-ci. Antoinette-Marie se retourna pour voir ce qu’il y avait de si incroyable. Elle ne vit que Louise de Laronde venir vers leur table, au bras d’un cavalier, qu’elle trouva, il est vrai, fort beau.

« – Madame Maubourg, regardez qui vous cherchez et que je vous amène ? Un de vos amis de Saint-Domingue, Monsieur Duras ! » Marie-Adélaïde croyait rêver, mais que faisait Edmond, là, devant elle tout sourire comme si de rien n’était. Elle était si déconcertée, si troublée qu’elle en oublia les convenances. Semblant sortir d’un rêve, elle se leva brusquement, faisant vibrer la table auprès de laquelle elle était assise, et le prit par le bras, le repoussant dans un coin plus isolé du jardin, omettant de le présenter à la surprise de son entourage. Tous se demandaient qui était cet inconnu fraîchement débarqué et dont la présence visiblement bouleversait leur amie. Antoinette-Marie, comme Georges Tremblay pressentait que ces retrouvailles n’avaient rien de bon, mais pas pour les mêmes raisons. Ils ne purent donc s’empêcher d’observer le couple qui semblait se disputer à leurs étonnements.

– Mais que faites-vous là ?

– Marie-Adélaïde, moi qui pensai que nos retrouvailles allaient être une joie.

– Edmond, s’il vous plaît ! Dois-je vous rappeler dans quelles conditions, c’est fait mon départ ?

– Soit, mais les évènements ont changé et j’ai pu vous rejoindre.

– Vous vous moquez de moi ! Alors que j’étais devenue un poids, vous n’avez pas hésité à me renvoyer faisant fi de ma vie.

– Voyons Marie-Adélaïde, nous nous sommes mal compris !

– Edmond je ne sais qui se moque de l’autre ! Et vos parents qui ne voulaient pas entendre parler de moi, ils ont changé d’avis ? Il n’y a plus d’héritière dans le Périgord.

– Ils ont été guillotinés, Marie-Adélaïde !

– Ah ? Toutes mes condoléances. Et je suppose que vous n’avez plus rien ? La fortune a fondu avec la révolution, car il ne faudrait pas tout de même penser que je suis une idiote ! Vous vous êtes dit ou vous avez su qu’il me restait sûrement quelque chose ! Toute la colère et la frustration, qu’elle avait ressentie lors de leur rupture et qu’elle n’avait pu exprimer, s’écoulaient dans un flot furieux. Elle pressentait son comportement déplacé, mais elle ne pouvait endiguer son emportement. Les larmes lui venaient aux yeux, elle le sentait et cela ravivait son courroux envers cet homme qu’elle avait aimé puis haït et enfin qu’elle méprisait. L’homme s’abusa sur la colère de la jeune femme et croyait reconnaître une lutte intérieure dont l’amour qu’elle avait pour lui allait rejaillir. Un peu gêné toutefois de la scène qu’elle lui faisait devant tous, il lui saisit le poignet pour l’attirer dans un recoin de la galerie moins exposé à la vue de tous. « – Lâchez-moi, pour qui vous prenez-vous !

– On nous regarde Marie-Adélaïde ! Il insista d’un mouvement plus brutal qu’il ne l’aurait voulu. « – Je vous ai dit de me lâcher !

– Faites ce que madame vous dit ! Avertit d’une voix rauque Georges Tremblay, qui suivi d’Antoinette-Marie, s’était rapproché du couple, trouvant le comportement de Marie-Adélaïde des plus troublants. Surpris par l’intervention, Edmond Bertrand Duras se retourna vers Georges  « – De quel droit intervenez-vous, monsieur ! Ceci est entre Madame et moi-même. » Laissant tout le monde dans l’effarement, Marie-Adélaïde riposta à sa place. « – Monsieur est mon futur époux ! » Un bref silence de stupeur s’ensuivit. Edmond, perdant pied, et que la colère causée par le dépit enflamma, rompit. « – Cela ne se peut, j’ai des droits de préséance !

– Mais, vous divaguez Edmond, vous n’avez aucun droit sur moi ! Le tapage causé par la dispute avait attiré sur le lieu en plus d’Antoinette-Marie outre la maîtresse de maison, plusieurs personnes dont Juan-Felipe et le couple des Maubeuge qui assistaient à la scène sans savoir comment intervenir. Fou de rage Edmond, qui n’avait pas lâché le poignet de la jeune femme, reprit. « – Je ne vous demande pas votre avis, madame ! » Il avait à peine fini sa phrase, que d’un revers de la main Georges Tremblay souffleta le dominicain. Un silence tomba sur la scène, tous connaissaient la symbolique du geste. D’une voix calme Georges Tremblay le rompit. « – Monsieur, je vous attends au lever du jour au cimetière Saint Louis ! Vous êtes l’offensé, vous avez donc le choix des armes ». Personne n’intervint dans ce cas d’honneur, Antoinette-Marie soutenait Marie-Adélaïde qui se sentait défaillir. Contrarié par l’éclat, se retournant vers sa femme d’une voix ne souffrant aucune contrariété, le marquis de Maubeuge ordonna. « – Madame la fête est finie pour nous ce soir, raccompagnez nos amies, je reste régler les détails ! » Les trois femmes sans broncher quittèrent la scène.

*

Thomas_Rowlandson_-_Ladies_at_Tea_-_Google_Art_Project.jpgConfinée dans un angle de la voiture, Marie-Adélaïde pleurait. Ses deux amies étaient, elles, sous le choc de l’esclandre et de ses conséquences. « – Mais qu’ai-je fait ? Comment a-t-il pu me faire ça après m’avoir rejetée de façon si infamante ! » Émit-elle, dans un dernier sursaut de colère. Quoiqu’un peu gênée, Antoinette-Marie lui demanda. « – Mais, Marie-Adélaïde, qui est cet homme et pourquoi pense-t-il avoir des droits sur vous ? » Marie-Adélaïde se redressa et essuya ses larmes. « – Je suis désolé, Nathalie de la gêne que vous a occasionnée cet esclandre après toutes les bontés que vous avez eues. » Antoinette-Marie intervint à son tour. « – Il est vrai qu’en une seule soirée, l’une comme l’autre nous vous avons mise dans l’embarras. J’ose espérer que vous ne nous en tiendrez pas trop rigueur ? 

– Ne vous inquiétez pas pour cela, votre honneur était en jeu et vous avez su le défendre, quant aux ragots qui vont en découler, ils occuperont nos concitoyens jusqu’aux prochains scandales. De toute façon, nous savions qu’il était difficile de rester discrètes dans les circonstances actuelles. Deux jolies veuves, avec un peu de biens, ne pouvaient attirer que des convoitises, alors faisons fi de cela. Mais si je puis me permettre revenons en à la question d’Antoinette-Marie.

– Ah ! Edmond. C’était une bêtise sans en être une. Cela ne faisait pas un an que nous étions mariés que mon époux me délaissât complètement pour ses tisanières. Monsieur Baillot de Courtelon n’était pas un mauvais mari, je n’ai jamais reçu de mauvais traitements et il a toujours largement subvenu à mes besoins, mais il devint absent ou tout comme. Je me suis donc retrouvée entourée de ses deux sœurs, au demeurant charmantes et de Madame Tante qui avait tout du dragon au milieu d’une plantation perdue aux limites de la civilisation… » Marie-Adélaïde s’interrompit. La voiture était arrivée devant la maison, elles en descendirent et allèrent s’installer dans le salon pour attendre le petit jour qui n’allait pas tarder ainsi que les évènements qui en découleraient. Pendant qu’elles reprenaient leur conversation, Josépha, Esther et Suzanne, qui les attendaient pour les coucher, portèrent des encas et des boissons, s’interrogeant du regard, se demandant bien pourquoi leurs maîtresses s’installaient au salon à cette heure. « – C’est donc au milieu de cet ennui, Monsieur Baillot de Courtelon ne m’ayant pas fait d’enfant pas plus qu’à une autre femme, que je rencontrais Edmond Duras chez nos amis communs, les Fleuriau. Comme vous avez pu le constater, c’est un très bel homme et il peut être un homme plein de charme et d’humour. Alors, une chose en entraînant une autre, il devint mon amant, ne me jugez pas trop vite je me sentais terriblement seule et flouée. Je sortais du couvent lorsque j’ai épousé Monsieur Baillot de Courtelon et j’étais emplie de rêves romanesques qu’Edmond cristallisa des années après. Notre relation a duré une année et a été interrompue… avec le massacre de ma belle famille… Si vous saviez le remord qui me ronge d’avoir été en sa compagnie et non avec eux… enfin, c’est comme ça. » Elle s’interrompit, avala une gorgée de son chocolat. Les deux jeunes femmes ne rompirent pas son silence. Antoinette-Marie laissait son regard voguer sur le jardin embrumé ou le jour perçait, se demandant ce qu’elle aurait fait de son côté dans la même situation. Nathalie de Maubeuge toussota, brisant le silence et interrogea. « – Pourquoi ne pas avoir épousé Monsieur Duras ? Vous étiez devenue veuve.

– Évidemment, cela aurait été simple, mais la vie n’en a pas décidé ainsi… je suis tombée plusieurs jours malade et lorsque je suis sortie des torpeurs causées par la fièvre Edmond me demanda ce que je pensais faire désormais. Et j’ai cru simplement que par là il voulait savoir si je me sentais prête à convoler avec lui… et lorsque je lui ai dit qu’il faudrait attendre que mon deuil soit écoulé pour envisager une nouvelle union… et bien contre toute attente, il s’est confondu en excuses en arguant que de son côté sa famille avait tout prévu en France pour qu’il épouse une héritière de leur choix, qu’il ne pouvait faire autrement sans être coupé de tout subside. Il m’a donc conseillé de retourner dans ma famille en France ou d’aller m’installer en Martinique, car je ne voulais pas rester à Saint-Domingue, les évènements depuis m’ont donné raison. Suite à cette pénible conversation, je ne revis pas Edmond. Monsieur Fleuriau me déconseilla les deux destinations, bien que les nouvelles de ma mère fussent bonnes, ma sœur et son époux avaient immigré ce qui ne présageait rien de bon. Quant à la Martinique, il y avait trop de mouvements politiques et puis qu’allais-je faire là-bas ? Je ne connaissais personne. C’est donc lui qui m’a conseillé de venir jusqu’à vous… je n’avais pas eu de nouvelles d’Edmond jusqu’à ce jour…

– Vraiment, cet homme ne manque pas de toupet et voilà que maintenant il se bat en duel avec ce pauvre Monsieur Tremblay !

– Ah oui, Georges… je pensais qu’en le présentant comme mon futur époux cela arrêterait la dispute. C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit… et c’était mal connaître Edmond… aucune de ses comparses ne releva. Madame de Maubeuge pensait que c’était bien la dernière chose à faire qu’épouser le contremaître, même dans un monde nouveau c’était difficile à admettre dans une bonne société. Elle n’avait rien contre lui et ne fermerait pas sa porte à sa cousine pour autant, mais d’autres le feraient quoiqu’elle fasse. Antoinette-Marie, elle, de son côté se demandait si Georges avait seulement songé à épouser la jeune femme, elle savait qu’il y avait quelque chose entre eux, mais de là à convoler… et puis pour l’instant avec toute leur impuissance à arrêter les évènements les trois femmes ne pouvaient qu’attendre les nouvelles que le jour amènerait et devaient se contenter de s’inquiéter.

*

Edmond Bertrand Duras était de la famille des Durfort-Duras. Son père était le résultat d’un séjour du jeune Emmanuel Félicité de Durfort-Duras, le futur duc, au sein de ses terres sur le promontoire dominant la vallée du Dropt. Le fief familial se trouvait autour du château de Duras qui avait donné son nom au village qui avait suivi sa construction, puis son nom au territoire alentour, le Pays de Duras. La gestion du vignoble de bonne réputation et de ses métayers était supervisée par un petit noble sans fortune de la région, Daurée de Garignan, qui avait pour meilleure qualité aux yeux du jeune Emmanuel Félicité de Durfort-Duras la beauté et la fraîcheur de sa fille, Jeanne Élizabeth. Quand le père d’Edmond vint au monde, on maria sa mère et la famille du géniteur lui fournit outre une dot, un titre de noblesse et une petite terre de peu de rapport près de Bordeaux. Le tout avait été organisé afin de déculpabiliser Emmanuel Félicité de Durfort-Duras qui avait eu la malencontreuse idée de s’énamourer de la jeune fille et de prétendre l’épouser. Le scandale fut donc évité. Bien, qu’à y réfléchir, Edmond avait toujours pensé que sa grand-mère avait simplement bénéficié des largesses de la famille des Durfort-Duras qui n’avait que faire de la donzelle qu’elle était alors. Jeanne Élizabeth Daurée de Garignan, très rapidement devenue veuve suite à une épidémie de choléra, essaya d’élever son fils avec l’idée de la grandeur de la famille de laquelle il descendait. Elle réussit pour cela à obtenir de son père, devenu entre-temps duc de Durfort-Duras, qu’il paie ses études au collège des jésuites de Bordeaux. S’il fut bien élevé et bien éduqué, il ne répondit pas à ses attentes de grandeur. Jean-Bertrand Duras, les pieds sur terre, comprit très vite qu’il n’obtiendrait rien d’autre de la part de son père. De la terre qu’il avait reçue il tira un vignoble, qui de qualité lui rapporta convenablement, mais comme il n’avait nullement l’intention de rester un petit hobereau de campagne, il n’hésita pas à déroger et se lança dans la magistrature. Il se fit sa place au parlement de bordeaux. Ce que Jeanne Élizabeth Daurée de Garignan n’avait pas réussi avec le père elle le réussit avec le fils. Jean-Bertrand Duras, de par sa généalogie, qui même de la main gauche avait une certaine valeur pour la vanité, et de par sa fortune qui le mettait à l’aise, prit en mariage Marie Geneviève de Rauzan au grand contentement de ses parents. Après deux filles arriva un délicieux petit garçon que l’on prénomma Edmond Bertrand, qui fit la joie de ses parents et surtout de sa grand-mère. Le garçon fut élevé entre les rêves de grandeur de celle-ci et le solide bon sens de son père, sa mère s’effaçant devant ces deux idées d’éducation qui par leur contradiction amenèrent le garçon devenu homme à être d’une parfaite insouciance et inconstance. La nature avait gâté Edmond Bertrand, bien bâti, un visage angélique, un sourire candide que détrompaient des yeux moqueurs, il faisait pâmer toutes les femmes, son charme lui faisait pardonner toutes ses bévues. Rien ne lui résistait, du moins le pensait-il. Il avait suivi des études d’avocat pour faire plaisir à son père et dépensait sans compter son argent sur les tables de jeu ou avec les actrices du moment. Si son père haussait la voix, sa mère y mettait le holà, tout cela aurait pu durer s’il ne s’était entiché d’une jeune fille de la noblesse d’épée qui était promise. Le scandale, à deux doigts d’éclater suite à l’organisation d’un enlèvement avorté, l’avait propulsé, penaud, à Saint-Domingue.

arewell by Philip Hermogenes Calderon (English 1833-1898).jpgSa famille ayant plus d’une accointance dans l’île à sucre du royaume, il fut reçu partout à bras ouverts, d’autant qu’il ne demandait que l’hospitalité, ce que tous pouvaient lui offrir. Il remarqua rapidement la beauté teintée d’ennui tant vantée de Marie-Adélaïde de Baillot Courtelon. Il se fit fort de la distraire et y réussit au plus haut point. Il n’aurait pu dire alors s’il aimait la jeune femme, ses pensées n’allaient pas jusque-là. Il fallut le drame de la plaine du Cul-de-sac pour qu’il se rende compte à quel point la jeune femme comptait pour lui. Il la veilla à son chevet pendant qu’elle était malade, son semi-coma ayant duré plusieurs jours. Et quand elle se réveilla, au pied du mur, il comprit à son corps défendant à quel point il n’était pas autonome. Il dut se résoudre à la quitter, sa famille ayant d’autres projets. Il rompit la laissant partir tout en maudissant sa propre lâcheté. Jusqu’à son départ il l’évita, aussi retourna-t-il chez ses amis, anciens voisins de Marie-Adélaïde, d’où il participa aux actes punitifs des esclaves rebelles.

L’année du départ de Marie-Adélaïde avait vu divers évènements qui avaient entraîné les drames qui causèrent sa propre immigration de l’île. La contestation de la Révolution française par les riches planteurs passa du terrain des idées à ceux de la politique et de l’opposition militaire. Cela avait commencé par l’élection d’une assemblée coloniale de Saint-Domingue exclusivement composée de blancs. Mais un mois plus tard à la grande colère de celle-ci, un décret de l’Assemblée Nationale proclama l’égalité des mulâtres libres. Ce à quoi bien sûr aucun créole n’était favorable. Outrée, l’assemblée coloniale s’opposa à sa diffusion et revendiqua son autonomie. Mais cela ne suffit pas et à Saint-Marc se réunit, d’après les ordres du roi, une « Assemblée générale de la partie française de Saint-Domingue » qui remplaça « l’assemblée coloniale ». Pour exiger l’application du décret, le mulâtre Jacques-Vincent Ogé débarqua au Cap d’un navire américain, avec des munitions de guerre dont il équipa 250 à 300 hommes. Accompagné de Jean-Baptiste Chavannes et de leurs amis, il battit dans un premier temps Monsieur  de Vincens du parti de l’assemblée coloniale et ses 500 hommes, mais le colonel Cambefort, du même parti, qui avait réussi à rassembler 1 500 hommes, l’obligea à se réfugier dans la partie espagnole, d’où ils furent livrés au gouverneur Blanchelande. C’est ce remue-ménage qui laissa croire aux esclaves que leur tour était venu et qu’ils pouvaient rompre leurs chaines, la plantation Courtelon fut l’une des premières à en subir les conséquences. Si les riches colons firent reculer militairement les idées d’égalité propagée Révolution française, cela déclencha à la stupeur générale le soulèvement des esclaves qui avaient présagé en ses idées leur propre liberté. La peur des colons blancs décida de faire preuve d’exemple et ordonna le supplice jusqu’à ce que mort s’ensuive des mulâtres Ogé et Chavannes, emprisonnés depuis leur rapatriement de la colonie espagnole. L’exécution fut publique, plus d’un planteur amena ses esclaves afin qu’ils en tirent leçon. L’affaire fit tant de bruit que depuis Paris, la Constituante réexamina la situation, mais c’était trop tard. Les colons du sud, avec à leur tête Monsieur La Chaise, se rassemblèrent en une Fédération de la Grande Anse, et achetèrent la tête d’insurgés noirs. Devant ce soulèvement contre la révolution et sur instruction des commissaires civils, André Rigaud, métis, eut ordre de ramener l’ordre sur l’île. Mais le décret de l’assemblée constituante, confirmant l’esclavage, mit le feu aux poudres déclenchant à son annonce à la mi-août 1791 un soulèvement d’esclaves dont l’horreur se mesura au millier de blancs massacrés. On omit de compter les noirs. Devant la terreur l’immigration se mit en branle. Et lorsque le sort des noirs fut réétudié à l’assemblée coloniale, l’insurrection se poursuivit entraînant la fuite éperdue de la plupart des planteurs suivis de beaucoup de mulâtres, pris bien souvent entre deux feux. Le concordat de la Croix des bouquets entre insurgés libres et colons esclavagistes ne rassura pas le moins du monde Edmond qui jusque-là avait eu beaucoup de chance. De France les rares nouvelles qui étaient arrivées n’étaient pas bonnes, en deux lettres, il avait appris l’arrestation de sa grand-mère et de ses parents puis leurs exécutions. Il en était resté choqué se demandant bien ce que l’on avait pu leur reprocher, quant à ses sœurs, il n’avait aucune nouvelle. Lorsqu’il décida de quitter les lieux estimant qu’il n’y avait plus sa place, il réfléchit à sa future destination. Il supposa que la France avait peu de chances de lui ouvrir les bras, aussi regarda-t-il à l’opposé et le souvenir de Marie-Adélaïde, dont il avait eu des nouvelles par les Fleuriau avant qu’ils ne repartent à Bordeaux sur un navire espagnol, le guida vers l’Amérique et ses bayous du sud. Il supposait ou du moins il espérait qu’elle ne l’avait pas oublié. Il ne savait pas au juste ce qu’il en attendait, mais il mit tous ses espoirs en elle.

Et ce matin-là, dans le brouillard cotonneux venu du fleuve qui noyait le décor, tout en faisant les cent pas sous les chênes moussus du cimetière orléanais, il avait fini par admettre qu’elle ne l’avait pas attendu et que seule la vanité l’avait fait espérer.

*

La Nouvelle-Orléans, située au-dessous du niveau de la mer et dont les terrains alentour étaient le plus souvent marécageux, avait vu les cercueils de ses chers disparus flotter au fil des inondations récurrentes. Le Cabildo avait décidé, devant ce spectacle affligeant et après avoir opté pour le lestage peu concluant des cercueils avec des pierres, d’enterrer les morts au-dessus du sol. Telle une ville antique, l’alignement des caveaux enorgueillis de cryptes ressemblait à des rangées de petites maisons de divers styles architecturaux. C’est donc dans le cimetière de Saint-Louis en dehors de la ville, situé au nord du Carré, que se retrouvaient avec leurs témoins deux créoles qui avaient à en découdre, et les raisons étaient nombreuses, des plus futiles aux plus sérieuses. Il était de bon ton de s’entretuer dans les règles de ce qui était devenu un art ou un sport, laissant derrière son cortège de veuves, de mères éplorées et autres malheureuses.

sword_duelMonsieur de Maubeuge et son secrétaire Monsieur d’Estournelles s’étaient proposé comme témoins à Edmond. Arrivé depuis trois jours, il ne connaissait personne et les remercia pour leur offre. Les deux hommes patientaient dans le carrosse afin de se protéger de l’humidité de l’épais brouillard qui engloutissait cet étrange décor que les premières lueurs du jour essayaient de dissiper. Edmond fut sorti de ses pensées par le bruit du trot des chevaux de Georges Tremblay que don de Puerto Valdez et don da Silva accompagnaient comme témoins. Les quatre témoins avaient, en vint, essayé de faire fléchir les deux hommes. Devant l’inflexibilité des deux protagonistes, ils avaient donc conclu qu’il y avait matière à duel et ils admirent que la réparation par les armes s’imposait, ils fixèrent les conditions du combat. Les témoins n’avaient même pas réussi à ce dont l’offense soit lavée au premier sang. L’offensé qu’était Edmond avait eu le choix des armes. Il choisit l’épée qui n’était pas l’arme la plus familière de Georges qui ne l’avait pratiqué que pour aider Charles-Henri de Thouais à s’entraîner. Les armes furent fournies par Monsieur de Maubeuge et furent tirées au sort entre les adversaires. Le choix du terrain s’était porté sur l’espace près de grands chênes dont les racines avaient rebuté les fossoyeurs. Les témoins attribuèrent leur place aux adversaires en veillant à l’égalité des chances. D’un commun accord, ils tombèrent leurs vestes pour être à leur aise. Le combat ne commença que sur l’ordre de Monsieur de Maubeuge. Au son étouffé par la brume du cliquetis métallique des armes, en bras de chemise, environnés d’arbres centenaires dont les branches allaient jusqu’à caresser le sol de la dentelle de leur mousse, ils s’affrontèrent. Leurs échanges les menèrent jusqu’au milieu des tombes. L’aisance d’Edmond contrasta très vite avec la raideur de Georges. Bien que de force égale, l’adresse plus fluide d’Edmond Duras lui permit dès le début d’avoir le dessus. Georges parait avec difficulté les coups que le doigté efficace d’Edmond lui servait. Georges sentait sa sueur couler dans son dos. Une succession de dégagements et de dérobements s’ensuivit, Edmond esquivant, Georges détournant chaque coup. Puis Edmond enchaîna une séquence de mouvements offensifs qui le conduit à toucher son adversaire, une fois, puis deux, mais sa confiance en lui le trahit. Blessé au bras puis à l’épaule, Georges profita du recul de son adversaire qui pour cela donna du jour à son arme pour le pourfendre sous les cotes le blessant mortellement. Les témoins estimèrent que la réparation était suffisante. Georges haletant attendit pour quitter les lieux de connaître l’état d’Edmond couché sur le sol mouillé de rosée que le soleil inondait enfin.

*

Dans le salon, l’anxiété était palpable malgré l’effort des trois femmes pour meubler les silences par trop angoissants. Elles guettaient les bruits qui pouvaient venir de la porte d’entrée et qui amèneraient le verdict. Deux heures s’étaient écoulées depuis le lever du soleil. Toute la maisonnée savait désormais ce qu’attendaient les maîtresses. Ce que les esclaves n’avaient pas su en écoutant discrètement celles-ci, ils l’avaient su par les voisins, car le sujet du scandale se propageait comme une traînée de poudre d’une demeure à l’autre par le biais des gens de maison.

Marie-Adélaïde sursauta, se raidit et reconnaissant la voix grave se précipita dans le vestibule où se tenait debout un peu chancelant de fatigue et de fièvre Georges Tremblay. « – Georges, oh, Georges, vous êtes en vie ! Oh mon Dieu, mais vous êtes blessé !

– Ce n’est rien Marie-Adélaïde, je suis venu jusqu’à vous pour éclaircir un propos qui vous a échappé. Dois-je considérer votre remarque à mon endroit à Monsieur Duras, qui au passage est encore en vie, bien que mal-en-point, comme une demande en mariage ? Il souriait sûr de son fait devant l’émoi de la jeune femme qui le regardait les bras ballants et les yeux écarquillés par la surprise. Elle lui rendit son sourire. « – Vous pouvez, Georges !

– Alors, j’accepte votre demande ! Et il s’écroula submergé par la fièvre avec pour dernier souvenir le sourire et le cri de celle qu’il aimait.

Tremblay Georges (Portrait de Girodet-Trioson de Isabey, Jean-Baptiste)

Georges Tremblay

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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1803, La vérité dévoilée sous le mensonge gardée.

Vigée-Lebrun_-_Henriette_Geneviève_d'Andlau

Sous le soleil du matin, la route couverte de coquilles d’huîtres brisées se déroulait sur la levée, nom de la digue qui empêchait les débordements du fleuve. À l’ombre des chênes supportant « la mousse espagnole » qui flottait au fil de la brise, les voitures des nouveaux arrivants se suivaient jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Entre la maison de madame Sibben et la ville, ils passèrent, devant une trentaine de plantations, toutes appartenant à des familles distinguées. Dans leur voiture, Louis-Armand les décrivait à Edmée, expliquant leur culture et contant des anecdotes sur les propriétaires. Elle écoutait tout comme Hippolyte avec intérêt son compagnon de route et observait au passage les habitations essayant d’imaginer sa propre plantation. La petite Louise quant à elle avait voulu faire la route avec les filles des Laussat sous la garde des Louison et de la gouvernante de ses camarades. La ville leur apparut à six lieues de celle-ci.

Au milieu d’une végé­tation luxuriante de magnolias, de palmiers, de saules immenses et de sycomores pointaient les toitures de la ville, face aux levées herbeuses. Le fleuve formait à cet endroit une anse évasée demi-circulaire, qui tenait lieu de port au levant de la ville. Dans celui-ci, en vis-à-vis du quadrillage des rues de la cité, de nombreux vaisseaux, des bricks et des goélettes, battant pavillon espagnol ou fleurdelisé, mouillaient. Des matelots agiles déchargeaient les marchandises qui arrivaient en grande abondance de la France. À la vue de tout cela, le cœur d’Edmée se mit à battre la chamade, elle découvrait le lieu de sa nouvelle vie. Les craintes et les espoirs se mêlèrent en un amalgame d’émotion que perçut Louis-Armand qui lui prit la main afin de la rassurer. Elle lui sourit. Si à la vue de tous il était devenu son chevalier servant, ils n’avaient pas encore pu se déclarer l’un à l’autre. Ils vivaient cet aparté comme un espoir à venir, ponctués de la crainte de se tromper sur les désirs de l’autre.

***

Il ne leur fallut pas plus d’une heure avant que d’être devant la porte du gouverneur. Pierre-Clément fût reçu au bruit des salves d’artillerie des forts et accueilli par Don Juan de Salcedo, entouré des commandants des corps, des principaux officiers de la garnison et des chefs de l’autorité civile. Sans descendre de la voiture, se levant, il salua avec amabilité la population, massée sur la place d’armes entre le fleuve et l’église Saint-Louis pour l’accueillir. Edmée fut surprise du manque d’enthousiasme de la population. Il n’y eut ni huées ni applaudissements, nulle ovation, auxquels ils auraient pu s’attendre, juste le silence glacé des Louisianais. Edmée remarqua que cela mettait visiblement Marie-Anne fort mal à l’aise bien qu’elle garda un sourire figé sur la face et essayait de rester gracieuse. « – N’ayez crainte, Edmée, les Louisianais n’ont rien contre le fait d’avoir un gouverneur français, même ceux venant d’Espagne, mais il faut reconnaître que notre colonie est baladée d’un gouvernement à un autre. » Elle ébaucha un sourire à Louis-Armand pour lui montrer qu’elle comprenait.

 Le gouverneur Don Juan de Salcedo était un homme âgé, ne pouvant guère marcher ni tenir debout fort longtemps. Il avait même parfois du mal à parler, il déléguait donc naturellement ses pouvoirs à son jeune fils, Don Manuel, un homme apparemment charmant et chaleureux. Ce dernier écourta la cérémonie des présentations trouvant cet accueil pour le moins gênant et prétexta la fatigue du voyage. Momentanément, les Laussat et Edmée se séparèrent. Les premiers allant dans la plantation Bernard de Marigny, à la porte orientale de la ville et Edmée se rendant au couvent des ursulines où elle comptait loger jusqu’à son installation dans sa plantation.

***

Louis-Armand était resté avec elle et les enfants. Louison suivait sa maîtresse dans une autre voiture avec leurs bagages. Ils arrivèrent au coin de la rue Condé. Entourée de beaux jardins, la maison des Ursulines était un couvent magnifique. D’architecture toscane, l’élégant bâtiment de deux étages, fait de brique entre poteaux de cyprès, composé d’un pavillon pour son portier, et d’un jardin intérieur, surprit et rassura Edmée. Elle fut de suite charmée par les lieux. Louis-Armand proposa sa main pour descendre le marchepied de la voiture. Hippolyte de son côté retint sa sœur Louise qui ne tenait plus en place tant elle était contente d’être arrivée. Louison prit le relais les faisant sortir du véhicule, puis rajusta leur mise quelque peu désordonnée. Une moniale se présenta à la porte pour les recevoir. « – Madame Espierre, je suppose ?

– Oui ma sœur.

– Notre révérende mère vous attend.

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Edmée s’apprêtait à prendre congé de Louis-Armand, mais la moniale assura qu’il pouvait l’accompagner, car la révérende mère tenait à voir son compagnon. La jeune femme fut surprise. En quoi cette révérende mère avait-elle intérêt à voir Louis-Armand ? Et comment savait-elle qu’elle était accompagnée ? Septique, elle suivit la sœur, Louis-Armand à ses côtés, et ses enfants et Louison sur les talons. Ils montèrent les marches du grand hall qui menait à l’étage. La moniale frappa à l’une des portes moulurées. « – Entrez ! » Elle ouvrit la porte et laissa rentrer les visiteurs. Edmée fut surprise, elle avait l’impression de reconnaître la voix. Face à elle la révérende mère lui tournait le dos, elle paraissait être en contemplation. Elle se retourna laissant sans voix la jeune femme. La surprise passée, elle tomba dans les bras de la révérende mère surprenant son entourage. « – Dame Amelot ? Vous ici ! 

– Nous savions Edmée que nous devions nous retrouver ! L’auriez-vous oublié ?

– je l’avoue, quelque peu…

– À votre décharge, il faut dire que nous avons vécu beaucoup de choses. Et je vois que vous avez eu aussi des moments de bonheur, comment s’appelle ces jeunes gens ?

– Hippolyte et Louise, Louison est leur nourrice.

– Et si je ne m’abuse, monsieur est monsieur Dupin ?

– C’est exact.

– Cela est bien.

Louis-Armand comme Edmée se demandaient en quoi c’était une bonne chose, mais ils n’osèrent faire de réflexion. Dame Amelot se doutait bien qu’ils se questionnaient, mais elle ne pouvait leur dire ce qu’elle savait déjà à leur encontre. Elle ne tenait pas à influencer leur avenir. « – Je suppose que vous avez besoin de voir votre notaire au plus tôt ?

– Oui, il faut que je fasse valider mon acquisition et Maître Domengaux doit m’accompagner à la plantation.

– bien ! Je vais vous faire accompagner jusqu’à vos chambres, afin que vous puissiez vous installer et prendre quelque repos, nous aurons tout le temps de parler de nos aventures ensuite.

***

Maître Domengaux habitait rue de Bourbon, entre les rues de Conti et Saint-Louis. C’était une des rares maisons à avoir échappé aux deux grands incendies de La Nouvelle-Orléans. Dame Amelot avait fait atteler le landau du couvent pour Edmée. La maison du notaire était à l’autre bout de la ville. Edmée, à l’ombre de son ombrelle, constata très vite qu’il n’y avait de remarquable dans celle-ci, que l’Hôtel de Ville ou Cabildo, bâti en briques, et à un étage, l’Église paroissiale, la maison du gouverneur et les casernes situées les uns près des autres, sur la place d’armes. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital et le couvent des Ursulines d’où elle venait. La ville, et surtout le faubourg, n’était qu’ébauchée, la plus grande partie des maisons étaient construites en bois, à rez-de-chaussée, sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux. Sur les bords du fleuve, et dans les premières rues qui se présentaient au front de la ville, il existait des bâtiments plus solides en briques cuites, avec de petits balcons de fer forgé sur la face du premier étage, par contre, dans la profondeur de la ville et du faubourg, on ne voyait que des baraques. Les rues étaient bien alignées, assez larges, mais point pavées, se trouvant encaissées par les trottoirs, et avec peu ou point de pente, elles étaient facilement inondées. Si elle voyait les travers de la ville, elle lui trouvait du charme avec ses jardins aux nombreux arbres fleuris, avec sa foule bigarrée qui lui rappelait son enfance. Elle se sentait chez elle.

IMG_1224Edmée roulait donc vers la maison du notaire dans le landau décapoté conduit par un cocher noir. Elle n’avait pas désiré d’autres présences que celle de Louison, pas même celle de Louis-Armand qui s’était proposée. Elle n’aurait pas su dire pourquoi, peut-être une réminiscence de ses luttes larvées avec sa belle-sœur, mais elle préférait être seule pour gérer sa vie. Arrivée devant la maison du notaire, le cocher descendit de son siège et alla prévenir de son arrivée, puis il vint aider les jeunes femmes à descendre. À la suite d’une servante noire, Edmée, suivie de Louison, pénétra à l’intérieur de la demeure, qu’elle trouva de suite meublée avec gout. La servante la rassura de suite sur la venue immédiate de son maître. Dans le salon, Edmée s’assit dans un des fauteuils à dossier et accoudoir tapissés face au jardin fleuri que l’on pouvait admirer au travers des portes-fenêtres ouvertes sur une terrasse invitant à y pénétrer. Elle fut sortie de son observation par l’entrée du notaire. Un homme petit, grisonnant et légèrement bedonnant, mais en tout point charmant. Il fit de suite un bon effet à la jeune femme. « – Bonjour, madame Espierre, je suis Maître Domengaux.

– Maître.

– Je vous en prie, restez assise, j’ai avec moi les documents dont nous avons besoin.

Pendant que la servante servait un café, le notaire lui lut les documents qu’elle connaissait déjà à un détail près. La plantation de cinq cents acres s’appelait « Bel Pont ». Elle fut surprise et intriguée, elle demanda d’où venait ce nom. Le notaire lui expliqua que le premier propriétaire de la plantation était un architecte qui en France avait bâti des ponts avant de venir s’installer en Louisiane. Elle ne dit rien, ne fit aucune remarque, mais jugea que le destin faisait parfois des tours pendables. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à la plantation le jour même, il y en avait seulement pour deux petites heures. Elle accepta et l’informa qu’elle désirait s’arrêter en chemin à la plantation Dupin afin de visiter un ami qui avait fait le voyage avec elle. Maître Domengaux accepta sans réticence faisant remarquer qu’il connaissait monsieur Dupin et que sa plantation était pour ainsi dire voisine de la sienne.

***

IMG_1221 2À l’ombre d’une somptueuse voûte de verdure, le landau roulait sur l’allée bordée de chênes qui menait à la demeure de la plantation « Bel Pont » construite à bonne distance de la rive. À côté de la voiture sur sa monture, Louis-Armand, qui avait tenu à accompagner Edmée dans son nouveau domaine, lui expliqua que c’était afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Au bout d’une centaine de pas, ils se trouvèrent à l’autre extrémité de cette voûte, face à l’habitation construite sur une légère butte dont le jardin s’étendait autour. Elle avait un étage surmonté d’un toit très pentu et ouvert de mansarde et était entourée d’une galerie à chaque étage, soutenu par des colonnes. Les persiennes, peintes en vert, étaient fermées. Elle ne semblait pas habitée. La voiture s’arrêta devant les marches de l’habitation. Maître Domengaux et Louis-Armand descendirent les premiers aidant les deux jeunes femmes à faire de même. Edmée monta les quelques marches qui menaient à la galerie cherchant une présence humaine. « – Ne vous inquiétez pas, Edmée, je vais pousser jusqu’au village des esclaves voir s’il y a un contremaitre dans les parages. Je vous laisse avec monsieur Domengaux. » Pendant ce temps, accompagnée de ses comparses, elle fit le tour de la galerie, apercevant au loin les champs, puis à l’arrière de l’habitation le bâtiment de la cuisine, un bungalow et plus loin ce qui devait être les écuries et les granges. Elle était quelque peu rassurée, la maison semblait solide bien qu’elle n’eût visiblement pas été occupée depuis longtemps et qu’elle eût besoin d’être rafraichie.

Maître Domengaux pendant son inspection lui expliquait avec plus de précision ce qui constituait les revenus de ses terres. Il n’était pas sûr qu’elle comprit ce dont il lui parlait, bien qu’elle lui eût raconté sa vie dans un château français. Il avait été très étonné de voir arriver dans son étude cette jeune femme de grande beauté et qui plus est seule pour s’occuper d’une plantation. Il avait bien été réconforté de la savoir une amie du nouveau gouverneur. Il présumait qu’elle allait en recevoir de l’aide. Il l’avait été un peu plus quand il avait compris l’intérêt que Louis-Armand avait visiblement pour elle. Il supposait toutefois qu’il devait la rassurer.

 Elle s’était arrêtée devant la porte d’entrée, elle apercevait le fleuve au travers du petit bois qui séparait la route du jardin de l’habitation. Malgré ses craintes, elle se sentait chez elle, elle imaginait déjà les améliorations qu’elle allait faire dans le jardin d’agrément dont elle appréciait les trois grands magnolias qui faisaient de l’ombre sur sa gauche. Elle fut sortie de son introspection par le retour de Louis-Armand avec un autre homme. Elle rajusta sur sa tête son étole en voile de coton noir tout comme sa robe qui avait glissé et s’approcha des marches par lesquelles les deux hommes allaient venir à elle. L’inconnu qui s’avérait être le gestionnaire engagé par la maison Espierre et qui gérait la plantation depuis plusieurs années resta ébahi à la vue d’Edmée. C’était donc cette femme la nouvelle propriétaire. Philippe Deltheuil, comme il se nommait, avait fort mal pris la nouvelle de l’arrivée d’un nouveau propriétaire. Lorsqu’il avait obtenu le poste par l’intermédiaire du notaire, il avait pensé ne jamais en voir et avait donc été fort surpris à l’annonce faite par celui-ci. Il avait été rassuré à l’idée que ce soit une femme, partant du principe que celle-ci ne changerait guère sa façon de travailler et de voir les choses. Évidemment il ne pourrait plus garder pour lui une partie des bénéfices ou tout du moins il lui faudrait être vigilant dans la façon de le faire. Il avait été à nouveau surpris lorsqu’il avait vu arrivé Louis-Armand, venu le quérir pour aller au-devant de la nouvelle propriétaire. Il connaissait quelque peu Louis-Armand qui était en fait le voisin de la plantation à quelques acres de forêt près les séparant. Ce dernier ne s’était jamais mêlé de ses affaires et s’était comporté avec lui comme avec ses autres voisins, quoiqu’il ne le fréquentât guère. Il n’était pas du même monde. Quand il découvrit Edmée, alors qu’il pensait qu’il allait avoir pour maîtresse de la plantation une vieille femme, puisqu’elle était veuve, il resta pantois. Cette femme était jeune et des plus belle, et donc pour lui une source d’ennui, car sans nul doute elle allait recouvrait un mari. Il préjugea, qu’elle n’avait pas de discernement, ce qui, dans un premier temps, allait lui permettre d’arrondir son pécule, avant que d’aller voir ailleurs. Fataliste, il décida de faire le dos rond et d’aller dans le sens de la nouvelle maîtresse.

1815 Glengarry Riding Habit side view.jpgEdmée perçut de suite dans le comportement de l’homme son jugement à son encontre. Elle savait qu’elle allait devoir faire ses preuves, mais cela ne l’effrayait pas. Les présentations faites, Philippe Deltheuil se retourna vers le notaire afin de savoir ce qu’il devait faire pour préparer l’installation de la nouvelle maîtresse. Ce fut Edmée qui prit la parole. « – Pour commencer monsieur, vous allez m’ouvrir la maison afin que je puisse juger de son état, et ensuite je vous dirais ce que vous pourrez entreprendre. » L’homme fut quelque peu surpris, mais ne broncha pas. Il s’excusa, il devait aller chercher les clefs, expliquant que pour plus de sureté il avait préféré barricader chaque ouverture. Quelques minutes plus tard, il revint et ouvrit la porte principale. Il demanda encore un peu de patience, il voulait ouvrir les contrevents afin de faire entrer la lumière pour plus de commodités. Une fois fait, le groupe de visiteurs pénétra dans le hall. Edmée découvrit au fil des pièces une maison vide de tout meuble. Elle n’en fut pas vraiment surprise, mais elle jugea que cela retarderait son installation. Ayant parcouru le rez-de-chaussée et l’étage, elle demanda à voir les combles à la surprise du contremaitre. Elle expliqua à Louison la distribution des pièces lui demandant implicitement son avis. S’étant mis d’accord, tous ressortirent sur la véranda. « – Il est évident, monsieur Deltheuil, que je vais m’occuper des meubles. Me les procurer va me demander quelque temps pendant lesquels je vous prierai de bien vouloir faire passer à la chaux les murs intérieurs et extérieurs. De plus, y a-t-il potentiellement dans mes esclaves une cuisinière et une ou deux servantes que vous pourriez mettre à ma disposition ou dois-je m’en procurer ? 

– Je pense que je peux au moins vous trouver les servantes, mais la cuisinière, je ne promets rien. De plus, elles vont manquer aux champs.

– Soit, mais dans un premier temps, je vous les prendrais. Nous verrons ensuite ce qu’il vaut mieux acquérir. Mettez-les à mon service dès que les meubles arriveront et faites-leur faire le ménage à fond un peu avant. Pensez à les vêtir décemment, je ne connais que trop bien l’état dans lequel on maintient les esclaves sous prétexte de faire quelques économies. De plus pourriez-vous faire nettoyer le jardin, je verrais dans un second temps pour un nouvel aménagement.

– Bien madame, autre chose ?

– Oui, je verrai avec maître Domengaux les comptes et nous verrons avec vous si vous avez des besoins.

 Philippe Deltheuil faillit en rester bouche bée. Pas plus que les autres compagnons d’Edmée, il ne s’attendait à autant d’autorité de sa part, ce n’était vraiment pas ce que dégageait la beauté de la jeune femme. Cette dernière était toute aussi étonnée par son aplomb, mais il n’était pas question qu’elle s’en fasse conter encore une fois, elle serait maîtresse de sa vie. Le contremaitre acquiesça bien qu’il pressentit le danger.

***

Comme il se faisait tard et que la nuit sous ses latitudes tombait sans prévenir, Edmée avait accepté l’invitation de Louis-Armand à loger pour la nuit au sein de sa plantation. Maître Domengaux avait fait de même, à la nuit la route vers La Nouvelle-Orléans était peu sure. La plantation de Louis-Armand était vaste, son père avait eu la folie des grandeurs, il avait espéré une grande famille. Le propriétaire n’eut donc aucun mal à accueillir ses hôtes. Edmée découvrit l’aisance de son chevalier servant, les pièces étaient vastes et meublées avec des meubles de facture française. Elle était très impressionnée, la modestie du maître des lieux n’annonçait pas tout ce qui l’entourait.

IMG_1234 2.JPGAvant de descendre pour le souper, elle se rafraichit, se fit recoiffer par Louison pour le souper où elles étaient conviées toutes les deux. « – Mais madame, je ne peux souper avec vous, cela ne se peut, vous êtes ma maîtresse.

– Louison, ici tu n’as plus du tout le même statut qu’en France. Tu fais obligatoirement partie des maîtres, tu es blanche. De toute façon, comme tu le sais cela ne me dérange en rien et cela me convient fort bien. Il faut t’y habituer, tant que tu vivras avec moi, tu feras partie de ceux qui donnent des ordres. Il faut que cela te convienne.

– Bien madame.

– Autre chose, pour tous tu dois devenir Mademoiselle Resniau, la gouvernante des enfants de madame Espierre, ton prénom ne doit être utilisé que par tes intimes.

– Bien madame.

Louison était fort surprise de toutes ces transformations, sa vie changeait et semblait prendre une autre voie. Elle qui n’avait fait que suivre sa maîtresse, avançant dans son sillon sans vraiment réfléchir. Depuis qu’Edmée l’avait recueilli, elle n’en tirait que des bénéfices et lui en était d’autant plus dévouée.

***

Le souper avait été installé dans la salle à manger. Afin d’éviter les piqures des maringouins, les portes-fenêtres avaient été fermées, aussi un enfant esclave, un négrillon, tirait sur une corde qui faisait balancer le panka donnant ainsi un peu d’air dans la pièce. Le repas était simple, mais gouteux, la conversation avait pour sujet principal la plantation d’Edmée. Louis-Armand et le notaire donnaient leur avis et leur point de vue chacun à leur tour et la jeune femme posait des questions. Elle n’était pas à l’aise à l’idée de posséder des esclaves, statut qu’elle avait connu sans vraiment s’en rendre compte, mais qui avait été le début de drames successifs. Elle avait vite compris qu’elle n’avait pas le choix, elle était propriétaire d’esclaves et elle ne pouvait envisager leur libération. Le repas terminé, alors qu’ils allaient se séparer pour se retirer dans leur chambre, Louis-Armand retint Edmée et l’entraina sur la véranda. Leurs comparses firent comme si cela était normal et battirent en retraite les laissant seuls. Face au fleuve, avec pour seule lumière la lune presque pleine, Louis-Armand se lança. « – Veuillez m’excuser, Edmée, mais je n’avais pas encore trouvé de moment idéal pour… pour vous faire ma demande. » Edmée n’avait pas osé penser qu’il lui ferait une demande en mariage dès à présent, car elle en était sûre c’est cela qu’il s’apprêtait à faire. Elle resserra son étole, un frisson lui parcourut l’échine, elle n’osait le regarder, aussi elle laissait son regard errer vers le fleuve. « – Edmée, voulez-vous m’épouser ? Vous n’êtes pas obligé de me répondre de suite, je peux attendre. Je peux comprendre que vous ayez besoin de réfléchir, tout ceci est nouveau pour vous.

– Voyons Louis-Armand, si quelqu’un doit réfléchir, c’est vous. J’ai plus à y gagner que vous. J’ai deux enfants ! De plus que savez-vous de moi ?

– Ne vous inquiétez pas. Je ne pourrais remplacer leur père, mais je pourrais vous aider à les élever. Quant à ce que je sais de vous, je sais l’essentiel, je ne peux me passer de vous.

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Pour se donner de la contenance, Edmée ramena son étole sur ses épaules et s’appuya sur la rambarde de la galerie. Elle ne voulait pas le repousser, sa demande lui faisait comprendre à quel point elle avait fini par espérer cela. Elle ne savait pas vraiment comment s’y prendre d’autant qu’elle ne comprenait pas ce qui l’inquiétait.

– S’il vous plait, ne croyez pas que je vous rejette, loin de là, mais laissez-moi le temps de m’installer et refaites-moi votre demande.

– Si vous le désirez, Edmée, soyez assurée que je referai ma demande. Répondit le prétendant avec de la tristesse dans la voix.

Edmée mal à l’aise allait faire demi-tour quand elle devina la présence de l’Éthiopienne. Les bras croisés, les sourcils froncés, elle la fixait. « – Tu ne vas tout de même pas écarter cet homme, alors qu’il va t’apporter le bonheur et la sécurité ? » Elle savait que sa grand-mère avait raison, mais elle avait peur. Elle ne saurait pas dire de quoi, peut-être de manquer le bonheur, de voir à nouveau ses espoirs s’envoler. Elle se retourna vers lui, et le fixant de ses yeux translucides, elle ajouta. « – Louis-Armand, laissez-moi jusqu’à demain. Et n’ayez crainte, ce n’est pas vous et ne doutez pas de mes sentiments. » L’homme sentant son espoir s’embraser la prit dans ses bras, la sentant se laisser à l’abandon, il l’embrassa.

***

Quelques instants plus tard, elle entra dans sa chambre éclairée par un chandelier ou une esclave l’attendait pour l’aider à se préparer pour la nuit. Toujours dans ses pensées, elle ne fit guère attention à celle-ci. Elle s’assit à la coiffeuse, laissant tomber sans y prendre garde son étole. L’esclave passa derrière elle et s’arrêta net devant le reflet de la jeune femme. « – Zaïde ? » Edmée fixa la femme noire dans le miroir. Qui avait bien pu la reconnaître après tout ce temps. Elle resta impassible et l’examina. « – Tu ne me reconnais pas Zaïde ? C’est Noisette, ta tante.

– Je crains que tu t’égares, je ne sais de quoi tu me parles. Laisse-moi seule, tu me fatigues.

– Ne craint rien, l’Éthiopienne me foudroierait plutôt que de te mettre en danger.

Noisette haussa les épaules et sortit.

À peine la porte fermée, un halo se forma au centre de la pièce. Edmée se leva et fit face à l’Éthiopienne. « – Tu as eu raison de ne rien dire, mais je puis t’assurer que Noisette ne dira jamais rien qui puisse te mettre en danger. Elle a toujours été ta mère de substitution, elle tient à toi comme à son enfant.

– mais…

fountain-hills-apparition-miraculeuse– chut… écoute-moi, fais-moi confiance. Fais confiance en Noisette. Ne lui confirme pas ton identité si cela te rassure, mais ne craint rien. De plus, accepte d’épouser Louis-Armand, c’est la meilleure chose qui puisse t’arriver et tu en as tant besoin. Ne rejette pas ce possible bonheur  

– Mais si jamais Noisette finissait par parler ?

– Même si elle le faisait, personne ne la croirait, personne ne pourrait faire le lien, mais je t’assure qu’elle ne le fera jamais.

***

Noisette avait laissé la jeune femme. Elle était heureuse de la savoir en vie. Elle avait tant culpabilisé de ne pas avoir pu la protéger. Elle avait tellement angoissé quant à son devenir et après toutes ses années voilà qu’elle était là, devant elle, car elle ne doutait pas que ce fût elle. Elle ne pouvait se tromper sur la transparence de ses yeux, sur la ressemblance avec sa mère. Elle était toujours aussi belle. Qu’elle n’ait pas voulu la reconnaître ne la dérangeait pas. Cela ne la contrariait pas, elle comprenait. Sa petite Zaïde était devenue une autre femme. Elle avait dû vivre tant de choses. Elle-même avait été vendue plusieurs fois. Elle était passée de maîtresse en maîtresse, jusqu’à rentrer au service de madame Dupin. De ce jour, sa vie était devenue plus calme, moins chaotique, et voilà que par miracle elle retrouvait sa petite. Elle ne pouvait rien demander de plus. Elle était retournée à la cuisine, car comme la cuisinière, elle logeait dans les combles de celle-ci et non pas dans le village d’esclaves. Quand elle pénétra dans le petit bâtiment à l’arrière de la plantation, Rosalinde, la grosse cuisinière, qui avait toujours quelque chose à dire contrairement à elle, était en pourparlers avec le majordome et valet personnel du maître. Ce dernier expliquait que le maître avait demandé sa main à l’invitée, la très belle dame qui était arrivée pour la première fois ce matin-là. La cuisinière argumenta que c’était une bonne chose que le maître forma une famille. Il n’était pas bon qui reste seul. Comme noisette entrée, ils lui demandèrent comment elle trouvait l’invitée. Était-elle gentille ? Noisette sourit intérieurement, car elle devinait leurs craintes. Une nouvelle maîtresse pouvait être source à problème, et tous savaient qu’ils ne pouvaient se plaindre de leur maître et qu’ils avaient eu beaucoup de chance avec les parents de celui-ci, car s’ils avaient été exigeants, ils avaient été justes et conciliants. Elle leur assura qu’à première vue cette dame était agréable, mais n’en dit pas plus, leur laissant assez de mystère pour les laisser extrapoler. Sur ce, elle les quitta et alla se coucher. Elle avait de quoi à faire de jolis rêves. Le répit était enfin venu à elle, sa petite avait une belle vie.

***

'Profile_of_a_Young_Woman's_Head'_by_Louis-Léopold_Boilly,_LACMA.JPGLa lumière de jour filtra d’entre les rideaux, assurant Edmée qu’elle pouvait se lever. Elle avait fort mal dormi, entre le passé qui l’avait rattrapée et le futur qui s’ouvrait à elle. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à peser le pour et le contre. Elle allait sortir du lit quand elle réalisa, qu’assis à côté d’elle, se trouvait l’Éthiopienne. Elle lui souriait avec tendresse. « – Alors ma petite, tu as bien réfléchi ?… Je n’en doute pas. Je te laisse maintenant, il faut que je poursuive mon chemin. Adieu mon enfant. » L’apparition se dilua dans l’air. Edmée resta décontenancée. L’Éthiopienne voulait-elle dire qu’elle ne reviendrait pas ? Si tel était le cas, c’était qu’elle était sûre de ses choix. Qu’ils étaient bons ! Mais avait-elle choisi ? Elle rejeta les draps et quitta le lit. Elle ouvrit elle-même les rideaux, lui donnant ainsi la vue sur le soleil miroitant sur le large fleuve. Elle ouvrit les portes-fenêtres laissant entrer l’odeur des magnolias et le chant des oiseaux. Elle percevait au loin le chant des esclaves partant pour leur labeur. Perdue dans ses songes, elle n’entendit pas l’esclave entrer. « – Le bain de la maît’esse est p’êt, maît’esse. » Elle se retourna, ce n’était pas Noisette. « – Où est l’autre servante, celle qui est venue me dévêtir hier soir ?

– elle s’occupe de raf’aichi’ vot’ ‘obe mait’esse. Elle viend’a ap’è.

– Bien, bien, merci.

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Edmée passa dans la pièce à côté qui était dévolu à la garde-robe et à la toilette. Elle se glissa dans le bain chaud et se prit à rêvasser. Elle fut interrompue par l’arrivée de Noisette. « – Maîtresse, votre robe est prête.

– Bien je vais sortir de mon bain, passe-moi le drap. Peux-tu aller me chercher mademoiselle Resniau afin qu’elle me coiffe.

– Oui, madame, de suite.

Edmée fut soulagée par le comportement de Noisette, elle savait qu’il était fait pour la rassurer, elle lui en sut gré. Louison rejoignit sa maîtresse rapidement. Elle l’aida à s’habiller et à se coiffer. Malgré une nuit mouvementée, le reflet de la glace la dévoilait dans toute sa beauté. Elle aspira un grand coup, elle savait que Louis-Armand et une nouvelle vie l’attendaient. Elle arrangea les plis de sa robe, sortit de sa chambre, descendit à la salle à manger où son hôte se rongeait les sangs. « – Louis-Armand, que diriez-vous de me faire découvrir votre jardin, j’ai besoin d’air et de soleil ! »

Fin

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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 Été 1794, Le mensonge qui sauve

Le Cadeau délicat Boilly Louis Léopold (1761-1845) 2

Il fallut attendre plusieurs jours pour qu’il y eût à nouveau des visites, le tribunal révolutionnaire les avait interdites, il ne voulait pas que des informations rentrent ou sortent des lieux. Si les prisonniers l’avaient su, ils auraient été bien surpris. La venue de Berthe et de son fils ne sortit pas Edmée de son état. Elle semblait ne pas être sur terre. Berthe n’avait pas de nouvelles à donner, si ce n’est qu’il se passait quelque chose au Comité de Salut Public, Robespierre n’y avait pas réapparu, Paris ne parlait que de ça, extrapolant sur ce qu’il en déduisait.

Rien ne semblait pouvoir modifier l’état d’accablement de chacun. La peur qu’avait engendrée cet appel fatal avait déclenché chez Rose, comme chez beaucoup d’autres, un état de profonde mélancolique. Elle était mortifiée. Térésa, qui depuis bouillait de la rage de l’impuissance, la trouva hypnotisée devant le mur de leur dortoir sur lequel elle avait un jour écrit « Liberté, quand cesseras-tu d’être un vain mot ? Voilà dix-sept jours que nous sommes enfermées. On nous dit que nous sortirons demain, mais n’est-ce pas là un vain espoir ? » Ce fut pour elle un électrochoc, il fallait faire quelque chose. Elle devait faire passer un message à Tallien, lui seul pouvait la sauver, les sauver. Elle demanda une feuille de papier à madame Boisloux, sur laquelle elle inscrivit : « – Je meurs d’appartenir à un lâche. » Il fallait maintenant que son message atteigne son destinataire. Soudoyer un garde ne garantissait pas qu’il tombât dans les bonnes mains. Peut-être le faire parvenir par la gouvernante des enfants de Rose ? Madame de Lannoy était une femme de confiance ! Mais quand reviendraient-ils visiter leur mère ?

Térésa, qui s’ouvrait de son projet à Rose, apprit que Pierre-Clément venait d’arriver. Elle se précipita avec elle dans le sillon d’Edmée qui se rendait à sa visite. Sur place, elles trouvèrent Marie-Anne, qui de l’autre côté de la grille, conversait déjà avec lui. Edmée comprit qu’il se passait quelque chose qu’elle n’avait pas perçu. Elle passa la grille et s’assit à côté de son visiteur qui était resté contre celle-ci. Il s’était installé le plus loin possible des gardes qui surveillaient les visiteurs depuis l’autre grille qui clôturait l’enclos dans le préau des visites.

Inquiet de ce qu’il avait appris, Pierre-Clément commença par demander des nouvelles à toutes, mais Térésa, à brûle-pourpoint, lui coupa la parole. « – Nous allons très mal, ce n’est pas la peine d’en rajouter. Pierre-Clément, il faut à tout prix faire passer cette missive à Tallien. » L’interpellé resta bouche bée devant la promptitude de l’attaque, Rose sentant le malaise prit les choses en main. « – Excusez-nous Pierre-Clément, tout ceci a été terrible pour nous, chacune d’entre nous réagit comme elle peut, et Térésa est impatiente, mais elle a raison, il y a urgence, il faut que son message atteigne Tallien.

– Je veux bien, je vais essayer, mais je n’ai pas réussi la dernière fois. Il a refusé de m’entendre. Je le comprends, tout le monde se méfie de tout le monde.

– Il le faut, Pierre-Clément. C’est sans choix pour nous. Il est évident que c’est bientôt notre tour. Ajouta Térésa radoucie désirant le convaincre. Pierre-Clément ne put s’empêcher de jeter un regard de compassion vers Edmée qu’il considérait comme sa fille. Il se sentait impuissant, cela le révoltait, en lui montait une hargne contre ce pouvoir qui avait été jusqu’à le mettre en prison lui et sa famille, alors qu’il le servait avec respect. Alors que tout s’était construit dans le souci d’édifier l’égalité entre les citoyens, l’injustice était de plus en plus révélée. Elle créait des monstres, comme Joseph, dont la haine contre la vie ou l’âpreté s’exprimait avec une ampleur sans commune mesure.

portrait de jeune homme en buste, Henri-Pierre Danloux, 1800-1809.jpg– je pense que j’ai la solution, intervint Marie-Anne. Tous se retournèrent vers elle, comprenant maintenant pourquoi la voyante les avait précédées. « – Il faut que vous rencontriez un intermédiaire qui a déjà sauvé certaines d’entre nous sans que nous le sachions par ailleurs. » Son auditoire à cette remarque se trouva piqué par la curiosité, et s’il n’avait déjà été suspendu à ses lèvres, il se serait tourné vers elle avec plus d’attention. Celle-ci poursuivit paraissant ne rien remarquer.   «  Vous vous rendrez dès ce soir avant la nuit tombée aux bains de Pierre Vigier. Vous reconnaîtrez l’homme, il est menu et a les cheveux bouclés noirs. Il ressemble plus à un enfant qu’à un homme. Il jettera dans la seine un paquet.

– Mais cela peut être n’importe qui !

– Non. Non. Il s’appelle Labussière.

– Mais c’est de Charles-Hippolyte que vous parlez, intervint Térésa, vous n’êtes pas sérieuse Marie-Anne ?

– Je suis très sérieuse Térésa, vous ne savez pas, le nombre de personnes qu’il a sauvé avec son air de bouffon angélique, Rose la première.

– comment ? Moi !

– Rose, sachant que vous êtes l’épouse d’un général, comment pensez-vous que vous êtes encore là ? C’est Labussière qui a égaré votre dossier, tout comme il l’a fait pour le rapport de la mort de la Montansier ! Toutes savaient que la Montansier n’était pas morte, sa mort avait été simulée par un élixir que lui avait fait avaler Marie-Anne. Cette histoire rocambolesque, digne de la directrice de théâtre la plus connue du moment, lui avait permis de s’évader. Reprenant le contrôle de la conversation, qu’il ne pouvait faire perdurer sous peine d’éveiller les soupçons ! « – Bon ! Et ce Labussière, qui est-ce ?

– Il a été acteur en son temps, mais à ce jour, il est secrétaire au Comité de Salut Public. Il est dans le bureau de Saint-Just sous les ordres complaisants de son chef de bureau, Fabien Pillet.

Personne ne demanda à Marie-Anne comment elle savait tout cela, mais tous étaient prêts à la croire.

***

Charles-Hippolyte Labussière était un joli garçon aux traits ambigus et toujours tirés à quatre épingles. L’attrait évident de sa physionomie lui attirait l’affection et la protection, autant de la gent féminine que masculine, ce qui lui avait déjà sauvé la vie. Il avait un gros défaut qui faisait aussi partie de ses charmes. Il aimait attirer l’attention à lui et avait la langue acerbe. Il ne pouvait s’empêcher des réflexions sur tout un chacun, il aimait critiquer ou se gausser. Cela faisait rire, bien sûr, mais parfois ses propos dépassés sa pensée, c’était plus fort que lui, il ne prenait pas grand-chose au sérieux. Les déboires qui en découlaient ne le corrigeaient pas et contre toute attente l’amenèrent à être employé au Comité de Salut Public et au Comité de Sûreté Générale. Il se retrouva donc au quartier général de la Terreur, où quelques-uns de ses amis avaient déjà trouvé asile dans le sillon de Talma. Il fut employé sur le simple fait qu’il avait une bonne orthographe et qu’il présentait bien. Charles-Hippolyte savait bien lui qu’il devait son poste à sa personne et à l’intérêt que lui portait son supérieur Fabien Pillet.

Il n’était pas candide au point de croire que tout n’était que justice, mais ce qu’il découvrit l’horrifia. Il fut muté au bureau de police créé par Saint-Just pour son propre compte, au second étage des Tuileries. Ce fut là que Charles-Hippolyte découvrit les exécutions en masse dont les dossiers passaient entre ses mains. Il en resta atterré, et lorsqu’il découvrit le premier dossier d’une personne qu’il connaissait et qu’il estimait, celui de Mademoiselle Montansier, il fut désemparé, il avait travaillé pour la célèbre directrice de théâtre. Que faire ? Il décida d’enfouir le dossier sous la masse des autres. Quand il sut que cela n’avait pas suffi et que le dossier était entre les mains de Saint-Just, il se précipita à la prison des Carmes où il la prévint. Lorsque, quelques jours plus tard, dans la même pile, il découvrit les dossiers de Jean-Pierre Claris de Florian et du vicomte de Ségur, auteur dramatique qui lui avait marqué de l’attention, il décida que noyer les dossiers dans la multitude des autres, n’allait pas suffire. Il décida de les détruire. Qui serait que c’était lui ? Et qui s’en apercevrait ? Comme il ne pouvait les détruire sur place, la seule possibilité étant de les brûler dans la cheminée ce qui aurait attiré l’attention, il aurait pu être pris en flagrant délit, il décida de les emporter. Il prit le parti de finir son service après les autres secrétaires. Comme le nombre des dossiers à classer et à ranger semblait sans fin, nul ne serait surpris que, dépassé par la charge de la besogne à faire, il restât jusqu’à la nuit, d’autant qu’il n’était pas du matin. Le moment venu, son supérieur ayant quitté les lieux, il sortit avec les deux dossiers. Il évita tous les couloirs et galeries où il y aurait pu avoir quelques retardataires. Le cœur battant, il passa par les escaliers de service pour plus de discrétion. Il sortit par une petite porte qui donnait directement sur les quais. Il ne rencontra personne. Il ne changea pas ses habitudes, il n’y songea pas un instant, il se rendit comme chaque soir, pour sa toilette et autre bagatelle, aux bains de Pierre Vigier. Les bains étaient à proximité des Tuileries, sur la Seine près du pont Royal, il s’y dirigea comme si de rien n’était, mais il se trouvait bien encombré. Il lui fallait se débarrasser de son fardeau avant d’entrer dans les lieux. Qu’allait-il en faire ? Le plus simple pour lui fut de les jeter dans le fleuve en vérifiant qu’ils coulaient bien. Pendant deux jours, il attendit qu’on lui demandât lesdits dossiers, mais son chef de bureau, Fabien Pillet ne s’en soucia pas, il n’avait pas l’air de s‘étonner de ces absences. Les nuits qui suivirent, il prit l’habitude de réitérer la même opération, il quittait son bureau avec des pièces d’accusation qu’il emportait afin de les détruire. Comme il n’y avait pas de suite à ses disparitions, il s’enhardit et multiplia le nombre de ses exactions sauvant plus d’une de ses connaissances et parfois même des inconnus dont il estimait les accusations sans fondements ou sans intérêt. Il était devenu, sans vraiment le réaliser, l’un des bras de la justice. Ainsi sans qu’ils le sachent, il sauva la marquise de Villette, la protégée de Voltaire ; Mme de Buffon, la nièce du naturaliste ; le comte de Talleyrand-Périgord, l’oncle du diplomate ; monsieur Volney, précurseur de l’anthropologie ; Delessert, le fameux banquier suisse ; Mme de Vassy, Madame  de La Fayette, l’épouse du général ; le prince de Monaco ; Delphine de Sabran, veuve du général de Custine, et Rose de Beauharnais qu’il avait connu dans le salon de sa tante et qu’il trouvait merveilleuse.

MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE (1758-1794) – LA TERREUR MONTAGNARDE (3)  2.jpgCe soir-là, il était sorti encore plus tard, il y avait du remue-ménage dans les bureaux du comité du Salut Public. Au printemps, Robespierre avait été la cible de collègues de la Convention, anciens dantonistes comme Bourdon de l’Oise, Fouché et Barras, animés par la crainte ou un esprit de revanche. Le Comité de sûreté générale lui reprochait la fête de l’Être suprême et la création du bureau de police générale, habilité à prononcer des relaxes et destiné à diminuer l’influence de ce Comité. Robespierre était critiqué de toute part, Saint-Just préparait les arguments de la contre-attaque. Beaucoup de conventionnels, tels Tallien, Fouché, Barras, sommés de venir expliquer leurs exactions en province, craignaient de perdre la tête au point que les conflits opposaient de moins en moins insidieusement les membres du Comité de salut public. La peur était dans les bancs de l’Assemblée.

Charles-Hippolyte réussit toutefois à sortir de nouveaux dossiers. Il n’était pas tranquille, tous ces remous l’inquiétaient. Il était encore plongé dans ses pensées quand il arriva aux abords des bains. Il allait comme chaque fois jeter dans les profondeurs de l’eau les dossiers à décharges quand de l’ombre du mur sortit un homme. Il prit peur et s’élança. L’homme se précipita à sa poursuite et le rattrapa. « – N’ayez pas peur, je suis un ami. » Il le retint par le bras et le plaqua contre un mur. « – Je suis Pierre-Clément Laussat, je viens de la part de mademoiselle Lenormand. »  Charles-Hippolyte se détendit quelque peu. Marie-Anne était une amie. « – Que me veux-tu, citoyen ?

– Marie-Anne vous demande de faire passer un billet à Tallien de la part de sa maîtresse.

– De madame de Fontenay ?

– Oui, c’est urgent, elle est en grand danger.

– Donne, je peux y aller sur l’instant, il ne sort plus de la Convention.

– Merci, nous comptons sur toi.

***

Térésa, Rose, Edmée et Marie-Anne se mirent à attendre les résultats de la missive. C’était une lueur d’espoir qui les retenait de sombrer complètement. Évidemment, elles ne pouvaient savoir ce qu’avait déclenché ce petit mot qui avait fouetté l’orgueil de Jean-Lambert Tallien. Se sentant menacés, inscrits sur les tablettes de Robespierre à la colonne des morts, après le discours de ce dernier, Paul Barras, Joseph Fouché, Tallien, Joseph Lebon, Carrier, formèrent une conspiration. Poussés par Jean Lambert Tallien, galvanisé par le sort de sa maîtresse, Fouché, ses amis et lui firent dans la nuit le siège des hommes les plus influents de La Plaine, Boissy d’Anglas, Durand-Maillane et Palasne-Champeaux, leur promettant la fin de la Terreur pour prix de leur alliance. Le lendemain, fort de ses nouveaux appuis, acquis non sans mal, il brandit un poignard en un geste théâtral, interrompant le discours de Saint-Just et empêchant Robespierre de prendre la parole.

***

« – Boisloux, Boisloux, ils reviennent ! »

 Le concierge qui à son bureau mettait à jour la liste de ses prisonniers, leva la tête vers son épouse, surpris de tant de bruit. « – Qui revient, mon épouse ?

– Les massacreurs !

– Comment ça, les massacreurs ?

– Viens, tu n’entends pas d’ici.

Elle lui tira le bras afin qu’il la suive. Il se laissa faire. Qu’était-ce encore cette histoire ?

La fête de l'Être suprême. Robespierre ... 2.jpg

Ce n’était pas possible, la foule n’allait pas recommencer comme en septembre 92, car il entendait effectivement le son sourd d’une émeute, à moins que ce ne fût des chants. Il ne distinguait pas bien. Son épouse se retenait à son bras, prête à défaillir. L’horreur des précédents la poursuivait encore dans ses cauchemars. Il pénétra dans leur chambre dont le balcon donnait sur la rue Vaugirard. En effet, des chants approchaient. C’était la Marseillaise, accompagnée d’un chœur de vociférations joyeuses. La prison allait être prise d’assaut par la populace déchaînée. Il se précipita dehors, alerta ses gardiens, il fallait tout barricader. La cloche se mit à sonner rassemblant les prisonniers dans le préau principal. La panique se propagea, ils entendaient au-delà des murs le son sourd et confus de hurlement. Edmée, au milieu de ses amis, se figea, ses yeux perdirent leurs pupilles, devenant blancs. Rose à ses côtés s’affola, elle s’apprêtait à la secouer quand Marie-Anne l’arrêta. « – Attendez, Rose, Edmée entre en transe.

– Qu’est-ce que vous dites ?

Rose n’eut pas le temps de continuer. D’une voix blanche Edmée éleva la voix « – ils viennent chercher notre dame du Thermidor, ils viennent chercher Térésa. Robespierre est mort. Nous sommes sauvés… » Edmée s’écroula sur elle-même. Térésa se tétanisa. Était-ce vrai ? La réponse arriva aussitôt. Un bruit de pas se rapprochant dans le couloir les fit sursauter. Derrière le concierge et son épouse, le sourire aux lèvres, un homme entra suivi de cinq autres, le chapeau bas. Il avait dans les mains un document officiel.

– Qui est la citoyenne Fontenay ?

– C’est moi, répondit Thérèse en avançant d’un pas.

– J’ai ici un ordre du Comité de Salut Public signé du citoyen Vadier et du citoyen Tallien. On doit te relâcher de suite.

Rose, à qui le soulagement donnait la nausée, demanda faiblement si Robespierre était tombé. Le geôlier opina du bonnet. Les deux femmes tombèrent dans les bras l’une de l’autre, en pleurant de joie. Autour d’elle, tous faisaient de même, c’était un miracle. De dehors, on entendait « – Vive la citoyenne Fontenay ! Vive notre dame du thermidor ! » La terre ne portait plus Térésa, elle pensait rêver. Marie-Anne et Rose soutenaient Edmée qui était revenue de sa vision dont elle ne se souvenait pas, comprenant à peine ce qui se passait autour d’elle. Emportée par la foule telle une reine, Térésa eut juste le temps de leur crier « – Aussitôt que je verrai Tallien, je lui ferai signer l’ordre de vous relâcher. Demain, au plus tard après-demain, vous serez libre. »

***

Désirée avait voulu, à peine arrivée rue Saint-Dominique, faire une fête. Comme tous, elle voulait oublier. Priant les invités d’amener leur propre pain et une bouteille de vin, Madame Hosten-Lamothe avait cédé à son désir et avait réussi à arranger, en dépit de la pénurie d’approvisionnement, une charmante réception. La clémence du temps de cette fin d’été lui avait fait privilégier l’extérieur pour leurs agapes. Elle avait fait dresser des tables dans le jardin où la nature avait repris ses droits et avait même réussi à se procurer des torchères pour éclairer les lieux.

Jean-Louis_Laneuville_-_Citizen_Tallien_in_a_cell_in_La_Force_Prison.jpg

Huit jours après sa sortie, Térésa avait tenu sa promesse. Dès qu’elle avait pu reprendre ses esprits, elle avait demandé à son amant de faire libérer ses amies. Elle avait été exaucée sans commune mesure. Elle devint l’inspiratrice de nombreuses mesures de clémence, comme par enchantement, elle fit ouvrir les portes des prisons sauvant ainsi une nouvelle fois de nombreuses vies. La prison des Carmes, comme les autres, libéra un grand nombre de ses prisonniers.

Dehors, un fiacre les attendait pour les mener chez eux, à l’intérieur duquel attendait Pierre-Clément avec en main l’ordre de libération de Rose, de Marie, de sa fille et de son époux. Il n’avait eu aucun mal à convaincre le concierge Boisloux de laisser sortir Edmée avec ses amis, qui ne pouvait obtenir d’ordre d’élargissement par manque de dossier. Le groupe de détenus enfin libéré s’était retrouvé libre sans trop y croire, se demandant ce qu’il allait découvrir. Les yeux écarquillés, serrés les uns contre les autres dans la berline, ils découvraient une ville qui s’était transformée en quelques mois. Sans entretien, l’herbe poussait dans ses rues, des poules, des moutons, des cochons erraient çà et là. Beaucoup de maisons étaient sous scellés offrant des façades mortes et sinistres. Qu’étaient devenus les propriétaires, exilés, encore en prison, partis en province, et eux qu’allaient-ils trouver ? La misère transpirait où qu’ils regardassent, en lignes interminables, des gens patientaient devant les boulangeries, les boucheries, beaucoup de commerces étaient fermés. Pierre-Clément expliqua qu’établis dans des abris de fortune, des familles entières de pauvres gens subsistaient misérablement. « – Et dire que tous ces bouleversements devaient apporter plus de justice et d’équité. Et voilà où nous en sommes. » Soupira Rose.

Jouas-009.jpgRue Saint-Dominique, l’hôtel particulier de la famille avait, pendant l’incarcération de ses membres, été réquisitionné. Il n’avait été laissé que deux pièces à l’usage de mademoiselle Lannoy, les enfants de Rose et les deux benjamins de madame Hosten-Lamothe. Pierre-Clément avait rassuré tout le monde, les scellées avaient été levées juste avant leur arrivée. Après les effusions entre les enfants et leurs mères, madame Hosten-Lamothe installa son petit monde. Il avait été de soi, qu’Edmée suivrait Rose chez elle. Pour la mettre à l’aise, la maîtresse de maison expliqua qu’après le départ de sa fille et de son gendre, qui ne manquerait pas de retourner dans leur maison de Croissy, tout comme Rose et elle, elle serait une veuve esseulée avec de jeunes enfants. Edmée ne fut pas dupe, la similitude des situations s’arrêtait là, mais elle n’avait d’autres choix que d’accepter. Elle était complètement désemparée. Elle n’avait aucune idée de ce que pouvait être son avenir. Elle était sans revenus et sûrement sans famille en dehors de son fils pour lequel elle avait besoin d’une nourrice pour le nourrir, nourrice qu’elle ne pouvait payer.

De son côté, dans la foulée de leur installation, Rose s’était rendue à Fontainebleau, chez son beau-père et sa tante qui n’avaient jamais été inquiétés et leur avait confié ses enfants, Hortense rejoignant la pension pour jeunes filles de madame Campan et Eugène au Collège irlandais McDermott. Elle avait pour elle décidé de trouver un autre logement, elle ne tenait pas à cette vie en communauté. Elle appréciait ses compagnes, mais tenait à sa liberté, et à la discrétion dont avait besoin sa vie privée. Elle n’aurait besoin que d’un modeste appartement où elle pourrait survivre. Elle espérait que son général, son amant, bien qu’il fut marié, viendrait souvent la retrouver. Elle avait besoin de lui. Il avait promis sa présence lors de la fête donnée par Désirée pour célébrer leur liberté retrouvée et s’était déjà engagé à lui remettre une petite somme afin qu’elle puisse s’installer en toute indépendance. Il fallait être réaliste, de la Martinique, elle ne recevrait plus rien et les derniers biens d’Alexandre avaient été confisqués.

La fête fut un succès. Le groupe des survivants avait répondu présent à cette invitation inopinée non pas à oublier, mais à passer à autre chose. Chacun voulait jeter aux oubliettes les mois atroces qu’ils avaient vécus. Ils avaient tous fait des efforts avec les moyens à leur portée et bien qu’habillés simplement c’était le plus souvent avec gout. Tous s’éloignaient le plus possible de la vision des pauvres hères de la prison des Carmes qu’ils avaient été.

14110058970-796x1024.jpgRose avait fait de son mieux pour être d’une élégance irréprochable et avait encouragé Edmée à faire de même. Si cette dernière n’en voyait pas l’intérêt, être à nouveau propre lui suffisait, Rose, elle qui ne perdait pas le sens des réalités, ne voyait qu’une seule solution à leurs problèmes financiers, c’était les hommes et surtout pas n’importe lesquels. Elle ne s’en était pas ouverte à son amie de peur de l’offusquer d’autant qu’elle pleurait toujours Edwin.

Comme l’avait présumé Rose, à la soirée, arriva dans le sillon de Térésa, son amant Tallien dont le triomphe était total. En quelques heures, il était devenu un nouveau sauveur. C’était celui qui avait fait ouvrir les portes des prisons, libérer les innocents. Assailli par ses admirateurs, Tallien ne pouvait plus faire un pas dans les rues. Quant à Térésa, elle était entourée, fêtée, adulée. On savait le rôle qu’elle avait joué. N’était-elle pas « Notre-Dame de Thermidor » ? En leur compagnie étaient arrivés d’autres héros du jour, dont Fouché et Paul Barras. Ce dernier de suite remarqua l’élégance et la grâce de Rose. Devant l’absence de Hoche, elle minauda dès qu’elle saisit l’intérêt du conventionnel. Elle ne pouvait se permettre de se passer d’un appui, de laisser passer la moindre chance de s’en sortir.

Il n’y eut qu’une ombre à la fête, Pierre-Clément vint annoncer à Edmée qu’il avait enfin reçu ses ordres, il était reconduit en tant que contrôleur de l’Armée des Pyrénées Occidentales et partait participer aux manœuvres dans le nord-ouest de l’Espagne sous la direction du capitaine Harispe. Edmée avait senti un grand vide à cette annonce. Il la rassura de son mieux, assurant qu’elle était dans de bonnes mains avec madame Hosten-Lamothe et que de toute façon il reviendrait à Paris prochainement. Il donnerait des nouvelles régulièrement. Si elle avait besoin de quoi que ce soit, il lui proposa d’écrire à son épouse qui pourrait l’aider. Edmée avait écouté son monologue. Elle savait, bien sûr, qu’il ne pouvait veiller sur elle, ad vitam æternam, et qu’elle devrait prendre sa vie en mains, tout comme le faisaient ses amies. Elle était juste désemparée et ne savait comment faire. Sa vie avait tellement été bousculée. Elle sourit tout de même à son protecteur lui assurant qu’elle se débrouillerait très bien. Elle n’avait pas le choix.

Autour d’eux, chacun échangeait, donnant de ses nouvelles et de celles de leurs connaissances, donnant son avis sur l’ennemi commun qu’était Robespierre. Ce fut comme cela qu’ils apprirent les détails de la fin de leur bourreau. Barras expliqua comment il avait acculé Robespierre et ses amis à se réfugier à l’Hôtel de Ville. La poignée des derniers fidèles n’avait pu empêcher Augustin, le frère de Robespierre, de sauter par l’une des fenêtres, se fracassant ainsi les jambes, ni Couthon, de jeter son fauteuil dans l’escalier de l’Hôtel de Ville où il s’était blessé. Quant à Robespierre, il avait été retrouvé gisant par terre, la mâchoire fracassée par un coup de pistolet. Nul ne savait si cela était une tentative de suicide ou une agression. Nul ne pouvait le dire. On avait rassemblé les blessés et on les avait transportés devant le tribunal révolutionnaire où leur arrêt de mort avait été déclaré. Le jour même, une charrette les avait emmenés place de la Révolution, là où le roi et la reine avaient été exécutés. Leurs corps avaient été jetés dans la même fosse que les souverains qu’ils avaient tant haïs. Tous avaient applaudi à la conclusion, chacun rajoutant son point de vue à tout cela.

***

La nuit était tombée, quand elle entra furtivement dans la demeure dont elle avait fait céder les scellées à l’une des portes donnant sur l’arrière. L’hôtel était visiblement déserté, il n’y avait aucun bruit hormis le craquement des boiseries. Ses pas sur le parquet résonnaient sans fin, déclenchant, lui semblait-il, un bruit assourdissant. Éclairée par la lanterne que lui avait prêtée le cocher qui l’avait conduite à Versailles, Edmée pénétra dans le salon du rez-de-chaussée vide de tout. Elle avait voulu entrer seule dans les lieux. Ce qui l’avait décidé avait été l’annonce du prochain départ de Pierre-Clément. Bien qu’inquiet, il l’avait accompagné jusque-là. Devant son injonction, il avait cédé, avec le valet de pied, il attendait dehors, faisant toutefois le guet, bien que les parages parussent déserts. Il se méfiait de cette apparente tranquillité, malgré l’heure, ils pouvaient être vus et intriguer quelques voisins ou autres.

Au fur et à mesure qu’elle parcourait les pièces qui manifestement avaient été pillées, son cœur se serrait et son inquiétude s’amplifiait. Les pillards avaient-ils trouvé son trésor, car la jeune fille était là pour la seule source de revenus qui n’était pas de la mendicité et sur laquelle elle pouvait escompter ?

Jean-Baptiste Greuze - "Head of a young woman.jpgDeux jours avant, accompagnés de Pierre-Clément et de Rose, elle s’était rendue chez Térésa dans le logement que Tallien lui avait déniché rue Saint-Georges. La jeune femme avait retrouvé son panache et ce qui restait de la société à Paris se la disputait, la félicitait, sollicitait une faveur. Altruiste, attentive, elle promettait et on espérait. Tout ceci ne lui faisait pas oublier ses amies, aussi avait-elle pris le temps de susciter les confidences de la jeune fille qu’elle sentait tourmentée. Edmée s’était donc confiée sur la possibilité de retrouver quelques biens cachés à l’hôtel de sa tante. Celle-ci aussitôt lui proposa sa berline avec son cocher et un valet de pied en qui elle avait toute confiance et lui enjoignit d’y aller à la nuit, accompagnée d’un ami sûr. Elle rajouta un conseil. « – Quoi que vous trouviez là-bas, n’en dites rien à personne, même à Rose ou à moi. Nous ne savons ce que demain sera et de quoi nous aurons besoins ou envie. » Edmée suivit l’avertissement et ne dit à personne pourquoi elle tenait à se rendre là-bas, même à Pierre-Clément qui lui servait de chevalier servant.

Elle monta l’escalier qui allait aux chambres, l’étage était aussi vide que tout le reste, pas un meuble, pas un tableau, tout avait été minutieusement vidé. Qu’étaient devenus Mathilde et Gilbert ? Étaient-ils pour quelque chose dans ce déménagement ? Elle en doutait. Elle alla directement dans la garde-robe jouxtant son ancienne chambre et déclencha le mécanisme. Heureuse surprise, rien n’avait bougé. Tout y était. Les bourses de louis d’or et les coffrets à bijoux, étaient nichés, au fond de leur cache. Elle mit tout dans la sacoche de cuir apportée à cet effet qui avait soulevé quelques questions de la part de son protecteur et qu’elle avait écarté par un « au cas où ». Elle repartit, laissant derrière elle le lieu vide appartenant désormais à la Convention.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 17