Un Béarnais gouverneur de Louisiane V

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Pierre-Narcisse-GUERIN-AMotherandChild-3102014T223931 2C’était les derniers jours de mai, la température était douce et agréable, l’air exhalait les senteurs fleuries des magnolias. Je m’étais installée avec mes filles et leur gouvernante dans la véranda face au jardin et au fleuve. Je tournais machinalement ma cuillère dans ma tasse de café brulant et odorant y mêlant le sucre, un plaisir simple, mais un plaisir tout de même. Camille, ma petite dernière, du haut de ses six ans, me récitait avec grand sérieux sa première poésie, enfin son premier quatrain de Jean de La Fontaine. Arriva sur ces entrefaites Pierre-Clément visiblement nerveux. Celui-ci, malgré une grande agitation, attendit patiemment que notre petite fille finisse de s’exécuter et après l’avoir félicitée et remis nos filles entre les mains de leur gouvernante, il se confia à moi. Le courrier était arrivé et avec lui les premiers bruits de mésintelligence entre Londres et Paris. L’ambassadeur britannique avait eu de vives explications à une audience du premier consul. Suite à cela, des pièces officielles avaient été mises sous les yeux du parlement à Londres et du corps législatif à Paris. Les discours avaient été jusqu’aux menaces. L’Angleterre avait découvert que nous nous installions à nouveau sur le sol américain, aussi faisait-elle de grands préparatifs. J’essayais de calmer mon époux, mais qui étais-je, moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, pour trouver les arguments adéquats. Toutefois, mon époux de gouverneur m’écouta et s’apaisa. Le fait de m’expliquer et de trouver les réponses à mes questions lui permit de remettre de l’ordre dans toutes ses nouvelles. Dans les jours qui suivirent, ces rumeurs, prenant plus ou moins de gravité selon les dispositions des esprits, ne rendirent pas la position de Pierre-Clément des plus confortables. Pour calmer le jeu, il prit le parti de l’isolement et du silence.

Mais cette agitation en souleva d’autres, et celles-ci vinrent jusqu’à notre table par l’intermédiaire du jeune général américain Dayton, du New Jersey. Le général était grand, sec, d’une contenance froide et réservée, il n’en restait pas moins agréable. Nous avions déjà eu l’occasion de dîner ensemble chez le gouverneur espagnol. Ayant recherché la conversation de mon mari celui-ci l’avait invité dans notre demeure.

jonathan dayton

Lors de ce diner, il avoua qu’il avait entrepris une tournée pour connaître un pays qui était d’un grand intérêt aux États-Unis et dont on parlait beaucoup dans leurs deux chambres, sans en avoir de véritable notion. D’un naturel franc, comme beaucoup d’Américains que nous avions déjà rencontrés, il ne dissimula pas les motifs pour lesquels ils voyaient avec inquiétude les Français en devenir possesseurs. Les Américains redoutaient les vues ambitieuses et le génie entreprenant de notre nation. Le général expliqua qu’il craignait des frictions entre les différentes nations qui se côtoyaient sur le continent. Enfin, ils se méfiaient surtout que nous ne cherchions à fomenter des guerres de division, à entretenir parmi eux des idées de séparation, à travailler les Indiens, à susciter sourdement à leur gouvernement des ennemis et des affaires. Mon époux s’évertua pendant tout le diner à rassurer notre hôte, lui assurant qu’il avait pour mission de nourrir la meilleure intelligence entre nous et le gouvernement des États-Unis.

Ce fut à ce moment-là, il me semble que vint à nous les bruits de la cession de la Louisiane aux États unis et qu’ils prirent de la consistance. Pierre-Clément ne voulait pas y croire. Dans ce même temps, l’attention publique fut distraite un instant par un épisode inattendu.

William Augustus Bowles

William Augustus Bowles

William Augustus Bowles avait été amené, par une escorte de sauvages, dans les prisons espagnoles de notre ville. Cet aventurier anglais et organisateur de tentatives américaines autochtones pour créer leur propre État en dehors du contrôle euro-américain en avait fait bien voir à tous. Il avait été reçu par George III comme chef de l’ambassade des Nations creek et Cherokee et ce fut avec le soutien britannique qu’il retourna en Floride. Il avait déclaré la guerre à l’Espagne. Furieuse, elle avait offert 6000 $ et 1500 barils de rhum pour sa capture. Une fois chose faite, il avait été transporté à Madrid, où il avait été insensible aux tentatives par le roi Carlos IV de lui faire changer de camp. Il avait échappé aux griffes espagnoles et avait repris ses faits de guerre dès qu’il fut dans les eaux du golfe du Mexique puis suite à une trahison il s’était retrouvé à nouveau entre les mains des Espagnols.

Tout ceci coïncida avec l’arrivée des grandes chaleurs, nous étions à la mi-juin. Nous subissions des matinées assommantes de chaleur, nous avions des orages l’après-midi, heureusement les soirées étaient d’autant plus appréciées qu’elles étaient fraîches. Notre entourage prétendit que l’été de cette année-là était moins insupportable qu’il ne l’était communément. Je restais septique tant je trouvais cette météo désagréable. Nous en souffrions tous. Avec le mois d’aoJoseph_Rusling_Meeker_-_Louisiana_Bayouût, nous eûmes des journées plus sombres, mêlées d’air, mais le soleil était toujours brûlant. Le thermomètre, à l’ombre, dans le cabinet de mon époux, alla jusqu’à marquer un jour 30 degrés ; son terme moyen étant de 28 et 29. Quelques journées furent insupportables au point que l’on n’entendait plus le ramage des oiseaux, on en voyait à peine quelques-uns voltiger. Un coup de vent du Nord annonça, à la mi-septembre, l’adoucissement de la température. II fut précédé par un déluge de pluies, sans gros vent ni tempête. L’eau se précipitait de tous les points du firmament comme d’autant de grosses sources et fuyait de toutes parts en torrents sur le sol.

La saison de la canicule était celle aussi de la fièvre jaune. Elle était ici fameuse par les ravages qu’elle y exerçait sur les étrangers. Je n’eus pas le temps de m’en inquiéter que Pierre-Clément en fut atteint. Il demanda d’office le docteur Blanquet-Ducaila qui nous avait accompagné comme curieux, naturaliste et savant. La nature sauva mon époux par une prompte crise. Une hémorragie abondante de nez, survenue le troisième jour, le tint plusieurs heures sur le carreau. On vint de toute la ville me féliciter tant c’était bon signe. Cependant, le climat et les chaleurs excessives retardèrent et prolongèrent sa convalescence. Il fut vingt-cinq jours sur le grabat et ne reprit son état naturel qu’au bout de quatre mois. Tous eurent beau me rassurer, je n’en fus pas moins continuellement inquiète. De la famille, il fut le seul à être touché. Pendant qu’il était alité, nous reçûmes la confirmation de la guerre déclarée entre la France et l’Angleterre. La santé de Pierre-Clément n’en fut pas embellie tant cela le contraria. Il passa les derniers jours du mois de juillet à se soigner espérant sa guérison totale, avalant son quinquina, aspirant après le retour de ses forces. Sa porte était fermée, sa santé le commandait.

Il utilisait son rétablissement à des fins diplomatiques. Il ne pouvait s’afficher et faire acte de représentation, alors que la guerre rendait son existence précaire et son rang équivoque. Il ne pouvait se compromettre auprès d’un gouvernement auquel il pouvait faire ombrage tant qu’il n’aurait pas acquis la certitude du cap d’un potentiel changement. L’attente du dénouement paraissait rompre les liens entre la Louisiane et le futur poste de mon époux, cela l’isola sensiblement des habitants.

Constable John (1776-1837) 006Notre train de vie devint monotone. Nous parlions fréquemment de la France. Devant cette réclusion nous ne devenions encore plus nostalgiques. Nos heures s’écoulaient et se ressemblaient. Nous nous levions à 6 heures, déjeunions à 7 et dînions de 2 à 3. Après dîner, nous tournions autour des galeries, y causions, y recevions quelques visites, et régulièrement à 10 heures nous nous couchions, non sans avoir maudit cent fois les myriades de tribus de moustiques et de maringouins dont nous sommes dévorés.

Pierre-Clément à nouveau en santé se mit à remplir ses jours à visiter les colons français les plus fidèles à la terre de leur ancêtre, cherchant à s’instruire à fond de tout ce qui touchait la colonie fondée un siècle auparavant, et que la France allait plonger dans l’océan des états américains. Nous attendions impatiemment d’acquérir la certitude de cette nouvelle trop universellement répandue et indiquée par trop de signes pour n’être désormais point vraie. Nous reprîmes nos tables ouvertes en semaine ralliant à celles-ci les Français que notre expédition avait jetés dans notre orbite. Le peu d’étrangers qui nous visitaient criait haro sur la cession faite par la France. Nous repassions entre nous les désagréments de notre course dans ces rivages lointains et les plaisirs du retour.

Louisiana Purchase

Le verdict tomba le 18 août 1803, la France avait cédé la Louisiane aux jeunes États-Unis pour 75 millions de francs, cette information nous vint par M. Pichon chargé d’affaires à Washington. Si mon époux ne fit rien voir, je fus pour ma part fort déconfite. Il n’en restait pas moins que mon époux voyait s’évanouir ses projets, son bonheur et son ambition à marquer six ou huit années de la vie de cette colonie par une administration qui aurait doublé au moins la population et la culture du pays. Il aurait pu tripler voire quadrupler son commerce, laissant ainsi de lui de longs et honorables souvenirs. Il ne lui restait que le regret d’une année d’oisiveté, d’une inutile transmigration de famille vers un Nouveau Monde, de beaucoup de dépenses et de tracas et de dérangement sans nul fruit. Mon époux m’expliqua qu’il eut été difficile de garder la Louisiane des attaques et des intrigues de cette Angleterre avec laquelle nous avions recommencé une guerre implacable. Il essaya de me convaincre que par ce stratagème nous fortifions, avec cette colonie, les États-Unis, rivaux déjà redoutables de l’Empire britannique. Nous ajoutions le plus beau de ses fleurons à la couronne de la confédération américaine. Soit ! Mais avoir fait ce voyage si lointain pour rien me contraria fortement. Bien évidemment, je pris sur moi en public d’autant que je ne pouvais me plaindre de l’accueil qui m’y avait été fait.

Il ne restait plus qu’à attendre les ordres ultérieurs de notre gouvernement. Lassé de La Nouvelle-Orléans, Pierre-Clément m’entraina dans les différentes paroisses environnantes et nous rendîmes visite à tous les créoles français du lieu.

*

Un vaisseau français venant de Bordeaux mouilla à la Nouvelle-Orléans apportant enfin à Pierre-Clément les pouvoirs de gouverneur qui lui étaient nécessaires pour accepter légalement du roi d’Espagne la Louisiane, afin de la remettre à la France, pour aussitôt la transmettre aux États-Unis.

Après avoir tant attendu, les faits s’accélérèrent. Le soir du même jour, le 24 novembre 1803, mon époux dut entrer en scène. Nous reçûmes le général Wilkinson, commissaire nommé pour s’adjoindre à M. Claiborne afin de recevoir des mains de mon époux la colonie. Il venait de La Mobile, et passait par La Nouvelle-Orléans pour se rendre au fort Adams. Il était trapu, gai, bavard, sa physionomie était ouverte, il entendait et parlait à peine le français. Je le tConstable John 002rouvais très sympathique. Il s’entendit fort bien avec mon époux dont il comprenait la situation inconfortable et ambiguë. Il était à peine parti ; j’allais me coucher ; que M. Landais arriva afin de remettre des lettres de France à Pierre-Clément. Comprenant que cela pouvait être important, je m’assurais du couchage de mes filles et j’allais leur raconter quelques histoires, en attendant que fût reçu monsieur Landais. Je n’eus pas le temps de m’informer de ces annonces que Monsieur Lyons, entrepreneur de la Gazette gouvernementale de La Nouvelle-Orléans, vint porter à mon époux des dépêches de France. Attendant son départ je me glissais dans son bureau. Je le trouvais abattu. Il m’apprit qu’il était destiné à la Préfecture coloniale de la Martinique sans avoir été consulté. Il était entre l’abattement et la colère de n’avoir été qu’une marionnette.

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Dans les jours qui suivirent, je vis peu Pierre-Clément qui dut organiser la passation entre la France et l’Espagne. Mon mari entra dans un bras de fer avec le marquis de Casa-Calvo et le secrétaire du gouvernement espagnol Don Andrés Lopez de Armesto. Il imposa sa propre milice à la tête de qui il nomma Monsieur Deville-Depontin-Bellechasse, et un nouveau maire au Cabildo, Monsieur Boré, l’un et l’autre ayant toujours tenu tête aux Espagnols. Il composa un conseil municipal constitué de négociants, des gens accoutumés aux affaires, il trouvait cela profitable à la colonie. Sa première action envers les colons fut de proposer un souvenir et un hommage à la mémoire des Français sacrifiés sous O’Reilly, le deuxième gouverneur espagnol qui avait endigué le refus des colons français à être géré par un gouvernement espagnol en fusillant les réfractaires. Cette histoire m’avait été racontée à plusieurs reprises, elle avait laissé une plaie béante parmi les Français, plaie que mon époux voulait panser.

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Empire H2La passation de pouvoir eut lieu le 30 novembre 1803. Escorté d’une soixantaine de Français, Pierre – Clément, revêtu de son superbe uniforme vert avec le haut col brodé, coiffé d’un bicorne à plume blanche, se rendit à pied au Cabildo. Le brick l’Argo le salua à son passage. De mon côté, entourée comme une reine des plus grandes dames de la colonie, toutes habillées et coiffées à la dernière mode, je le regardais venir depuis les balcons du palais du gouvernement. J’avais privilégié moi-même une robe et cape turquoise. La foule y était considérable. Les troupes espagnoles s’y tenaient sous les armes d’un côté, et les milices françaises de l’autre. Les tambours battirent, les clairons sonnèrent aux champs quand mon époux passa. Le marquis de Casa-Calvo était là pour remettre dans les règles à Don de Salcedo, de plus en plus impotent et malade, ses pouvoirs, ainsi que la lettre du Premier Consul Bonaparte et l’ordre de Sa Majesté catholique. Dans la salle de cérémonie, Pierre-Clément et le marquis de Casa-Calvo échangèrent leurs pouvoirs, les signèrent et apposèrent leurs sceaux. Ils allèrent ensuite sur le balcon central et quant à moi sur un des balcons latéraux. À leur apparition fut baissé le drapeau espagnol, qui était au haut d’un mat ; et en même temps fut hissé le drapeau français. La compagnie de grenadiers du régiment espagnol de la Louisiane alla prendre le drapeau espagnol, et les troupes espagnoles défilèrent après lui, au pas de charge. Mon mari remit alors leurs pouvoirs à ses hommes. Pendant cette cérémonie, le canon tonnait de toutes parts. Quel dommage que ce ne fut qu’une passation momentanée !

Ce jour-là, il n’y eut pas d’autres manifestations, j’avais juste organisé un repas avec quelques fidèles, dont les familles de Monsieur de Boré et de monsieur Deville-Depontin-Bellechasse. Suite à cela, nous restâmes entre dames pendant que mon époux commençait la mise en place de ses fonctions officielles.

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La journée du lendemain fut une fête continuelle. Nous eûmes soixante-quinze
FREDERIK HENDRIK KAEMMERER (1839-1902) | Danse dans le personnes à diner, tant Espagnols qu’Américains et français, commencèrent le jeu avant dîner et ne le discontinuèrent pas sans grosses pertes, sans folies, jusqu’au lendemain huit heures du matin. Deux tables magnifiquement servies furent interrompues par trois toasts : le premier, au vin de Champagne blanc, à la République française et à Bonaparte ; le second, au vin de Champagne rose, à Charles IV et à l’Espagne ; le troisième, au vin de Champagne blanc, aux États-Unis et à Jefferson. À chacun de ces toasts correspondaient trois salves de 21 coups de canon.

Le café était à peine pris, qu’il commença à entrer du monde. Le temps qui était brouillé la veille s’était remis et un coup de vent du nord, le plus piquant de l’hiver, avait desséché la terre et étoilé le ciel. Le vent soufflait avec force. Il dérangeait les illuminations, autour du Cabildo. Néanmoins, les gros pots à feu éclairaient d’une lumière éclatante et les abords et les façades de la maison.

Cent femmes, la plupart belles ou jolies, toutes bien faites, élégantes, brillantes de parure, cent cinquante à deux cents hommes circulant à travers divers appartements, dont j’avais enlevé les portes, s’entrelaçaient dans un torrent de lumière, en trois contredanses animées, tandis que des tables de jeu s’élevaient de toutes parts. Les contredanses anglaises interrompaient, d’une sur trois, les contredanses françaises. Le marquis de Casa-Calvo ouvrit le bal par un menuet avec madame Almonaster. Des danses de caractère par M. Folck, M. Dugay, de Bordeaux, se succédèrent. Enfin, l’on entremêla les valses. Madame Livaudais et Madame Boré, qui avaient renoncé aux bals, depuis de longues années, en reprirent le goût dans cette circonstance.

On soupa à trois heures du matin. Il y avait deux tables ; la grande avait 54 couverts ; la petite en avait 20. On y fit honneur. Les danses recommencèrent.

Peu à peu, les hommes et les dames filèrent. À cinq heures néanmoins, deux contredanses restaient encore, à sept heures la danse des bateaux et la galopade survivaient. Il en était huit, quand les derniers joueurs levèrent la séance.

Le lendemain matin, tous les joyeux participants au bal avaient la gueule de bois, malgré cela tous vinrent à la grande grand-messe solennelle, à laquelle nous assistions et où le Domine salvamfac Rempublicam, Domine salvos fac consules fut chantés selon le concordat. Comme l’évêque, au nom de Sa Majesté catholique, avait refusé tout net, ce fut le père Donat, un jésuite français, un de ces missionnaires n’ayant peur de rien, pas même du Diable, qui officia en l’honneur de la République française.

Franz Xaver SimmLe marquis de Casa-Calvo nous dédia un bal. Il y avait au moins 150 femmes, belles de leur beauté naturelle et de leur parure. C’était un mélange de Louisianaises, de Françaises, d’Américaines, d’Espagnoles et de celles-ci en très grand nombre. Tous les officiers des corps espagnols y étaient en uniformes. Outre quatre maîtres de cérémonie, M. de Casa-Calvo en fit lui-même les honneurs avec autant d’attentions que de grâces. Il vint, à la tête de son état-major, me recevoir à la descente de sa voiture. Une loge, gardée toute la nuit par un grenadier du régiment de la Louisiane, m’était réservée ainsi qu’à ma société. Le concert et les danses se partagèrent la soirée. À deux heures après-minuit, fut servi un ambigu de la plus grande magnificence et où tout était en profusion. Une quantité éblouissante de bougies éclairaient une décoration superbe. Nous nous quittâmes à huit heures du matin. Il n’eût pas été Français que mon époux demeurât en reste.

Nous le rendîmes le 16. Cette fois-ci, nous eûmes plus de cinq cents invités qui se pressèrent au palais du gouvernement. La soirée prévoyait d’être somptueuse, éclairée par deux cent vingt bougies sur les candélabres. Les tables des buffets ployaient sous les pâtés et rôtis. Le vin était prévu à profusion.

L’harmonie en fut toutefois troublée par un incendie qui éclata entre huit et neuf heures du soir. Le feu prit à une maison appartenant à une mulâtresse libre. Un vent du nord assez impétueux soufflait. Heureusement qu’un grand jardin la séparait, dans cette direction, d’autres bâtiments construits en bois comme elle. Il n’a pas été difficile d’en concentrer le foyer et d’en surveiller les flammèches qui allaient tomber sur les toits couverts, la plupart en bardeaux. Aux souvenirs de 1788 et de 1794 et des huit millions de piastres fortes que cette ville brûlée perdit, il est pardonnable aux Louisianais de frémir lorsqu’ils voient des flammes.

C’était un spectacle à serrer le cœur. La panique avait pris le dessus, au sortir de chez moi, éploré et poussant des cris, des pères de famille et des femmes s’enfuyaient à la hâte ; d’autre part, des esclaves chargés et suivis de leurs maîtres prenaient la direction du port, tandis qu’au port même des navires effrayés coupaient leurs câbles et se mettaient en dérive. Au bout d’une heure, le toit de la maison s’est affaissé, et le feu a jeté moins de cendres embrasées. Le feu fut maîtrisé et presque éteint, le marquis de Casa-Calvo et mon époux vinrent rejoindre la bonne compagnie.

La gaieté reprit ses droits dans toutes les salles. Les amusements durèrent douze heures. Boléros, gavotes, anglaises, contredanses françaises et anglaises et galopades se succédèrent. Huit tables de jeu et de gros jeux furent mises en place. Avaient été installés vingt quinquets, deux cent vingt bougies, soixante couverts à la grande table, avec vingt-quatre à la petite et cent quarante-six sur trente-deux guéridons de restaurateurs. Des centaines de personnes mangeaient debout çà et là, piochant dans les vingt-quatre gombos, dont six ou huit à la tortue de mer, mis à leur disposition.

Outre, durant la nuit entière, un buffet abondant de Bavaroises, de thé, de café, de chocolat et de consommés… mon époux avait rendu au commandant espagnol une revanche qui a été admirée. Nous nous sommes séparés à huit heures du matin. Ce troisième bal avait duré toute la nuit et marqué définitivement, dans les rires, les danses et les chants, le véritable enterrement, à jamais, de la Louisiane française.

*

Le lendemain matin des festivités, les commissaires américains arrivèrent. Le général Wilkinson, avec le général Claiborne, suivis de cinq cents hommes, et du major Wadsworth voulurent rencontrer mon époux au plus tôt. Il fallait bien l’admettre, mon époux se rendit assez vaseux à sa réunion et pour cause. Les commissaires américains furent accueillis au Cabildo par dix-neuf coups de canon. Lors de cet entretien, Pierre-Clément et les États-Uniens convinrent qu’ils suivraient  les formes protocolaires déjà suivies avec les Espagnols.

Frederic Soulacroix (EleganteLe jour qui devait être le premier d’une ère vraiment nouvelle pour les rives du Mississippi, mon époux et moi même fûmes entourés à la maison de tous les officiers municipaux, de l’état-major, d’un grand nombre d’officiers, d’un plus grand nombre de citoyens français de tout rang et de tout état. Nous nous rendîmes à pied, avec ce cortège, à l’Hôtel de Ville. Le jour était beau et la température douce comme au mois de mai. Les onze galeries de l’hôtel de ville et tous les balcons de la place étaient pleins d’élégantes de la ville. Les officiers espagnols se distinguaient dans la foule par leurs plumages. À aucune des cérémonies précédentes, il n’y avait eu pareille quantité de curieux.

Les troupes anglo-américaines ont enfin paru. Elles ont débouché par pelotons, battant aux champs, le long du fleuve sur la place et, faisant front aux milices adossées à l’hôtel de ville, elles s’y sont formées en ordre de bataille. Les commissaires, MM. Claiborne et Wilkinson, ont été reçus au bas de l’escalier de l’hôtel de ville, par le chef, de bataillon du génie Vinache, le major des milices Livaudais, et le secrétaire de la commission française Daugerot. Mon époux reprit le relais et l’échange des pouvoirs s’effectua. Il remit les clefs de la ville, entrelacées de rubans tricolores, à M. Wilkinson, et de suite il a délié de leur serment de fidélité envers la France les habitants qui voudraient rester sous la domination des États-Unis.

Ils se transportèrent au principal balcon du Cabildo. À leur apparition, le pavillon français fut descendu ; le pavillon américain fut monté : ils se sont arrêtés à la même hauteur. Un coup de canon a été le signal des salves des forts et des batteries.

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Mon époux invita tous les participants à une fête le soir même. Le corps des officiers des milices accourut. Ils avaient les larmes aux yeux en remerciant Pierre-Clément et moi même de notre venue et des espoirs qu’elle avait fait entrevoir. Nous ne nous étions pas cuirassés pour les actes de cette journée, et nous ne nous attendions pas à ses effusions. J’ai rassemblé le peu qui me restait de forces pour leur répondre deux mots et je me suis enfui momentanément, mon époux sur les talons, tant l’émotion était présente.

La fête se termina par un diner et une soirée auquel la société tout entière a pris part sans distinction d’Espagnols, d’Américains, de français. Nous avons porté solennellement le toast aux trois nations, et les avons tous salués au bruit des canons.

*

Le 20 avril, nous regardâmes avec une certaine nostalgie et avec amertume s’éloigner le port de La Nouvelle-Orléans depuis le bastingage du Natchez. Les rêves de mon mari s’envolaient, et mes angoisses face à ce nouveau voyage me mettaient déjà à mal.

Constable John (1776-1837) 002

Fin

Sources :

Pierre-Clément de Laussat (Mémoires sur ma vie à mon fils :

https://archive.org/details/mmoiressurmavie00lausgoog

Vue de la colonie espagnole du Mississippi par un observateur résident sur ​​les lieux :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k213553v/f9.image.r=Basse-louisiane.langFR

un Béarnais gouverneur de Louisiane IV

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french school c 1800 (portrait of a young lady with a white veilLa Nouvelle-Orléans ? Un damier symétrique. C’est la première chose que je remarquais en traversant la ville. Cela n’avait rien à voir avec Cardesse en Béarn ou Pau ni même avec Paris. Évidemment, moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, bien qu’épouse de Pierre-Clément de Laussat, je n’avais pas vu grand-chose du vaste monde. Je n’étais pas blasée, lasse bien sûr par un voyage qui avait été éprouvant pour ma santé, mais pas assez pour ne pas m’émerveiller. Je considérais les lieux comme étant exotiques, et j’étais tellement soulagée que je trouvais tout très beau.

Nous fûmes invités à loger dans la plantation de monsieur de Marigny à l’est de la ville. La demeure était vaste avec une galerie périptère entourée de rangées de colonnes sur chacune de ses faces formant un péristyle extérieur. Elle avait un étage, et huit travées à chacun d’eux. Le haut toit pyramidal à pente raide, garni de petites fenêtres des « chiens assis », surplombait la véranda, dont je me promettais de profiter rapidement. Sa hauteur permettait des logements qui étaient dévolus aux nègres* de la maison. Des chênes massifs et des magnolias entouraient la demeure, donnant une ombre bienfaitrice. Roses et autres fleurs inconnues de moi embaumaient l’air, le courant du fleuve fredonnait doucement se mêlant à la musique de la vie des insectes innombrables. C’était le Paradis.Marigny Plantation House New Orleans 1803

Nous avions donc à notre service les meubles de Monsieur de Marigny, le linge et les esclaves de Monsieur  de Livaudais. Et nous fûmes secondés en tout par Monsieur Charpin, officier mis à notre service. Il a été mieux qu’un autre nous-même. Il avait tout prévu, pourvu à tout et nous a ménagé l’obligeance de tous ses amis. La famille de Monsieur de Pontalba nous accueillit comme si nous lui appartenions. Monsieur de Pontalba, lui-même, nous avait fait des présents inappréciables, celui d’une réputation avantageuse, celui des bontés de ses parents et celui de l’amitié de Monsieur Charpin : nous devons Monsieur Charpin à Monsieur de Pontalba et, il faut bien le dire, nous devons tout à Monsieur Charpin.

Le dimanche qui suivit notre installation, mon mari et moi-même fûmes reçus au Cabildo, c’était ici le nom du corps municipal. Monsieur Lanusse, Béarnais Orthézien, était à sa tête, comme premier alcade, le clergé, trois députés du commerce et plusieurs habitants grossissaient le cortège. L’accueil fut plus chaleureux qu’à notre arrivée. Peut-être les Orléanais avaient ils été rassurés ?

Felix Achille Beaupoil de Saint Aulaire (1801-1889) New_Orleans_Faubourg_Marigny_1821

Dès le lendemain, je fis connaissance avec les environs de La Nouvelle-Orléans. Mon époux, mes filles et moi-même, entourés de quelques connaissances du lieu, de Monsieur de Salcedo, le fils aîné du gouverneur espagnol, du chef de bataillon du génie Vinache et de notre fidèle Monsieur Charpin, sommes allés au fort qui défend l’entrée sur le lac Pontchartrain. Notre petite équipée prit tout d’abord un chemin boueux, qui pouvait être poudreux suivant la saison, et qui menait, par l’arrière de la ville, à de petites plantations formant le canton de Gentilly. Là prenait le canal de Carondelet, qui aboutissait aux environs de la ville, et par où l’on communiquait au lac Pontchartrain, sur de moyennes embarcations. C’était le but le plus ordinaire des promenades et des rendez-vous de la ville. Il n’en était pas moins fort triste, mais ma première impression était sûrement due au temps maussade du jour. Je devais découvrir par la suite que la ville et ses environs n’étaient embellis d’aucune promenade agréable. On y avait, pour y suppléer que la voie publique, autrement dite, la Levée, nom de la digue, qui régnait le long du fleuve, vis-à-vis de la ville et dans son extérieur. Voilà tout ce qui tenait lieu de promenades, et où il était de bon ton, d’aller se montrer, quand le temps était beau, soit à cheval, soit en voitures, pendant une à deux heures en soirée, pour y faire parade.

Débarcadère sur le lac Pontchartrain à la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A. Lesueur, entre 1816 et 1840

Ce jour-là, nous sommes partis en canot depuis le port du canal, construit par le baron de Carondelet, pour aller jusqu’au Bayou Saint-Jean. Ce Bayou se prolongeait jusqu’aux murs de la ville, l’endroit où il aboutissait naturellement était assez pittoresque. Les embarcations ordinaires du lac s’y arrêtaient et y formaient un port vivant. Ses eaux claires et bleuâtres contrastaient avec les eaux bourbeuses et jaunâtres du Mississippi. Une espèce de village à tavernes, auberges, guinguettes, s’y était construite. La moitié du chemin était indiqué par une petite île formant un bouquet épais de verdure et d’ombrage. Les bords étaient presque partout des cyprières, c’est-à-dire des forêts de cyprès et d’autres d’osiers, arbres dont les pieds baignaient au sein de mares d’eaux vives. À la droite du Bayou, les plantations se terminaient à 300 pas du port, à sa gauche, ce n’étaient que misérables éclaircies parsemées de quelques huttes. Après plusieurs sinuosités, on atteignait l’embouchure, sept à huit cabanes de pêcheurs et une maisonnette l’annonçaient. Si la promenade me parut agréable, son but me déçut, le fort était un misérable bastion en bois sur un terrain mouvant. Il n’en reste pas moins que le lieu avait pour intérêt principal d’être le lieu de départ ou d’arrivée pour Pensacola ou La Mobile, trois grosses barques traversaient régulièrement le lac venant, l’une du Nord-est et les deux autres du Sud. C’était la route qui, de ce côté, conduisait à ces derniers postes par la mer, et de l’autre côté, par un chemin abrégé, aux Natchez et aux États-Unis de l’Ouest. De là, nous avons traversé le pont du Bayou Saint-Jean et sommes allés à ce qu’on appelait la Métairie et la Providence. La Métairie était dans l’intérieur des terres, vers le milieu du territoire qui séparait le Mississippi du lac Pont-Chartrain. Ce quartier était défriché depuis peu d’années. On y voyageait encore dans de ces bois antiques du Nouveau Monde, au milieu d’immenses forêts, où l’on se perdait à mesure qu’on s’enfonçait dans les terres. Là étaient les magnolias, les platanes et les chênes verts de toute espèce, et ces mille et mille arbres exotiques pour l’Europe et indigènes pour l’Amérique. Ces mille et mille lianes, se mêlaient, s’entrelaçaient et faisaient, à travers les bois, un épais, souple et mobile réseau. Après quatre lieues et demie de course, nous sommes sortis aux bords du fleuve sur l’habitation Sauvée. Nous y passâmes la journée et nous rentrâmes à La Nouvelle-Orléans par la route de la Levée recouverte des fameuses coquilles d’huitres.

Ces promenades, que je répétais les jours suivants, souvent en compagnie de Monsieur Charpin, plus disponible que mon époux, me permirent de constater que le fleuve formait, devant la ville, une anse. Une espèce de bassin demi-circulaire, mais évasé, qui lui tenait lieu de port à son levant, le long duquel venaient mouiller les bâtiments, l’un à côté de l’autre, et si près du rivage, qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, on pouvait communiquer, sans gêne et de plain-pied, de terre à chaque bâtiment, et le décharger de même avec la plus grande facilité. Les plans du Vieux Carré, comme disent les résidents, avec ses rues à angle droit, avaient été dessinés par un certain Adrien de Pauger. L’Hôtel de Ville ou Cabildo, bâti en briques, et à un étage, l’Église paroissiale, aussi bâtit en briques, la maison du gouverneur et les casernes étaient situées les uns près des autres, sur une place attenante aux bords du fleuve. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital et le couvent des Ursulines. Tout cela mettait décrit au fur et à mesure que je le découvrais par mon guide.

Dumaine from Chartres (Miltenberger Building, 900-902 Royal)

À bien dire, la ville, et surtout le faubourg, n’était qu’ébauchée, la plus grande partie des maisons n’y étant construites qu’en bois, à rez-de-chaussée, sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux ; le tout d’un bois très combustible, de cyprès. Aussi, cette ville avait-elle été incendiée, accidentellement, deux fois, dans l’intervalle d’un petit nombre d’années. Malgré cela, je constatais qu’on élevait, encore tous les jours au centre de la ville et sur les emplacements d’anciennes maisons brûlées, des espèces de grandes échoppes où tout n’était que cyprès, à l’exception des fondements, sans songer aux dangereuses conséquences, ce que je trouvais inconscient. Mon mari m’expliqua que c’était à cause de l’épargne, et que l’on préférait l’économie à l’assurance d’une meilleure sécurité. Dans le même temps, il me fit observer qu’il existait de bâtiments plus solides et moins risqués sur les bords du fleuve, et dans les premières rues qui se présentaient au front de la ville. Ces bâtiments étaient en briques cuites, avec de petits balcons de fer forgé sur la face du premier étage, par contre, dans la profondeur de la ville et du faubourg, on ne voyait que des baraques. Les rues en étaient bien alignées, assez larges, mais point pavées. Se trouvant encaissées par les trottoirs, et avec peu ou point de pente, elles étaient durant une partie de l’année un vrai cloaque, une abomination. Celles de ces rues qui partaient des bords du fleuve, et coupaient directement la ville, après un fort grain de pluie, avaient l’air d’autant de lagunes.

Nous voilà donc dans notre nouvelle Patrie, dans notre nouvelle maison, au milieu de nos nouveaux devoirs. Tous les Louisianais avaient le cœur français, dixit mon époux. Comme toute chose qu’il entreprend, Pierre-Clément commença ses inspections tâchant que rien ne lui échappât. De mon côté, je m’installai de mon mieux, me préoccupant du confort de mes filles et de mon époux. À la vérité, ma tâche était moins lourde que celle de mon époux confronté aux ennemis d’une prise du pouvoir par la France. Souvent par crainte ou par jalousie ils cherchaient à aigrir les esprits, à les inquiéter voire à les irriter, tantôt prenant pour prétexte le culte ou l’esclavage, ou même alarmant les Anglo-américains et les Louisianais sur leurs rapports respectifs. Pierre-Clément m’expliquait que des hommes sans principes comme sans ressources affluaient de tous côtés et que des négociants, criminellement avides, introduisaient des nègres de Saint-Domingue, ce qui était strictement interdit au vu des évènements dans cette colonie. Chaque jour empirait le mal, il était temps que le gouvernement français se montrât et annonçât ici ses droits et ses intentions.

Hamza, Johann (A gentleman reading in the libraryJe ne m’occupais point de politique, non pas que je n’y entendais rien, j’aurais été bien stupide si tel avait été le cas, toute la journée j’en entendais parler. Mais si j’écoutais mon époux et son entourage, je m’en mêlais que fort peu et le plus souvent simplement pour ne pas passer pour indifférente. J’étais parfaitement consciente que mon époux voyait de grands moyens d’amélioration, mais aussi de grands obstacles à sa vision de gouverneur de cette colonie. Il avait l’intention de voir son gouvernement accorder une protection spéciale au culte, que ses principes sur l’esclavage soient mêlés de douceur et de fermeté, et comptait porter un grand respect pour les traités et les égards d’un bon voisinage. Chaque fois que nous étions dans l’intimité, il me faisait partager ses doutes et ses espoirs. La tâche était lourde, il s’en inquiétait, mais il espérait beaucoup des colons. Quand il ne recevait pas ou ne répondait pas à quelques invitations, il s’occupait des dépêches pour la France, écrivant de longs rapports descriptifs, posant des questions, proposant des réponses, son dessein étant de renvoyer incessamment le brick qui nous avait conduits jusqu’ici, porteur de ses missives.

Mon époux m’entraînait à d’innombrables visites à 30 lieues à la ronde. Nous étions reçus avec prévenances et honnêtetés. Il nous était offert, meubles, voiture et autres cadeaux de valeurs, tout nous était prodigué. Nous y répondions en faisant déballer petit à petit nos bagages, au sein desquels nous avions prévu nos cadeaux. Malgré l’étiquette, le formalisme et les pointilleries, dont les chefs espagnols ne se départirent jamais, l’accueil était prévenant et chaleureux. Don Juan Ventura Morales, intendant intérimaire de la colonie pendant cette passation de pouvoir, était vigilant à ce que tout se passa le mieux possible pour mon époux et pour moi-même.

Il y eut bien évidemment quelques impairs, mais s’ils furent contrariants sur l’instant, ils n’étaient dus qu’à une méconnaissance de ma part des traditions locales fortement influencées par celles de l’Espagne. Une de celles qui m’a le plus marquée fut la mésaventure qui m’arriva à la veille des fêtes de Pâquescea6027fee69dde5c267a63cfbdc5c3e consacrées à l’église. Le jeudi saint, devant rejoindre Pierre clément à la cathédrale Saint-Louis, je me préparai avec soin, parfaitement consciente de mon rôle de représentation. Ce fut donc avec soin que je choisis une robe en mousseline vert tendre ajustée sous la poitrine et souligné par un galon de couleur rose pâle. Je m’en souviens bien, car j’avais assorti, suivant les conseils de la couturière qui me l’avait faite, de gants rose et d’un petit chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban de même couleur. Ma tenue comme prévu fut du meilleur effet sûr la gent féminine. La cérémonie me parut longue tant la chaleur au sein du lieu saint était étouffante et nos éventails ne nous soulageaient guère. La messe finit, après avoir échangé salutations et compliments, je me retirai, laissant mon époux à ses responsabilités. En ce jour, aucune fête décemment ne pouvait se faire, chacun rentrait chez soi. Je repris ma voiture conduite par un fonctionnaire de mon époux. Nous fûmes arrêtés avant que de sortir de la ville par un nègre*, qui faisait sentinelle. Nous pûmes rien en tirer, nous le comprenions à peine tant son accent était fort et ses tournures de phrase fort éloignées du français. La seule chose que nous comprîmes c’était que c’était l’ordre du Gouverneur et que nous ne pouvions circuler en voiture en ce jour. Je fus donc contrainte de rebrousser chemin à pied. Quelle ne fut pas la surprise de mon époux de me voir arriver au Cabildo et d’apprendre que j’avais fait le chemin à pied ! Ni une ni deux, il s’en plaignit aussitôt au Gouverneur qui parut affligé et fort contrarié de ce que l’on avait fait subir à l’épouse de son futur successeur. Il dépêcha son fils afin de vérifier les circonstances et d’y mettre ordre. Le factionnaire fut envoyé au cachot ainsi que son officier supérieur. Pierre-Clément demanda la clémence d’autant que nous apprîmes qu’en pareil jour, en Espagne, le Roi lui-même allait à pied. Cette contrariété fut vite oubliée et ne fut remémorée que telle une anecdote amusante.

Le marquis de Casa Calvo, brigadier des armées, établi à La Havane, adjoint au gouverneur Salcedo, pour la remise de la Louisiane était arrivé à La Nouvelle-Orléans. Il avait débarqué en ville, le 10 mai 1803, avec son second fils, un enfant de 14 ans, cadet dans un régiment. On le disait d’un caractère violent, pourtant ses manières étaient celles d’un homme qui avait dû savoir-vivre. Cela venait surement du fait que ses moyens s’annonçaient autant dans leur vigueur que ceux de Monsieur de Salcedo étaient dans leur déclin.

Mon époux décida qu’il était tant que nous donnions un grand dîner, le lundi de Pâques était idéal. Nous rassemblâmes, le gouverneur, l’intendant, l’auditeur de guerre, les chefs civils et militaires, le vice-consul des États-Unis. Suivant les conseils de monsieur Charpin, je pris mille précautions pour que tout soit parfait de ma toilette, au menu, en passant par la présentation de la table et de la place des invités. J’évitais tout impair, ce fut une réussite, jusqu’aux toasts, aucun ne fut oublié aux sons des canons du brick que Pierre-Clément fit retentir au loin. Nous étions satisfaits. Nous n’étions pas en reste vis-à-vis des Espagnols.

Toutes ces attentions avaient de l’philibert-louis-debucourt-l-orange-ou-le-moderne-jugement-de-paris-1801importance, car la société de La Nouvelle-Orléans, bien qu’il y ait beaucoup de monde, avait le caquetage des petites villes. Les hommes avaient de l’abandon et ils étaient francs. Ils aimaient singulièrement le plaisir, leurs repas étaient entremêlés de santés et de chansons à vieux refrains. Les femmes avaient un bon ton et une charmante tournure. Les hommes et les femmes joignaient à de l’élégance naturelle une adresse extrêmement remarquable. Le luxe et la mise des toilettes ressemblaient à ceux de Paris.

Si mon époux était fébrile, attendant et espérant l’arrivée de l’expédition du général Claude-Victor Perrin, de mon côté je profitais de la vie au bord du fleuve. Si de son côté Pierre-Clément poursuivait ses préparatifs, pour le casernement des troupes, en maisons, lits, moustiquaires, pour leurs vivres en farines et boulangerie, et pour les hôpitaux, du mien, je contemplais le fleuve qui formait sous nos yeux un bel aspect. Nous étions dans un des points du demi-cercle qui domine le port. Cent vingt navires français, espagnols, et surtout anglo-américains, s’étendaient au loin comme une forêt flottante, formant une perspective digne des régions les plus animées de la terre. Notre habitation était des plus agréables. Le vent faisait le tour du compas tous les quatre ou cinq jours. Les galeries, qui embrassaient les quatre côtés de la maison, servaient, quand il faisait chaud, à se procurer la fraîcheur, et, quand il faisait froid, à l’éviter. Winslow Homer (A Norther, Key WestLe soleil à midi était si ardent sur la tête qu’il n’était pas question de sortir de l’ombre. Il faut dire que le climat n’était pas toujours clément et bien que la température fût généralement agréable, ses variations la portaient rapidement d’un extrême à l’autre en un espace de 12, de 24, de 48 heures. Un jour, c’était une journée de printemps, la nuit suivante, le vent impétueux d’Est et de Nord-est créait une tourmente, les eaux du fleuve montaient d’un pied, le vent durait toute la journée du lendemain et la pluie le suivait en bruine tamisée de mai. Le lendemain était froid. Il fallait se chauffer. Le suivant une chaleur des tropiques nous écrasait. Le corps transpirait continuellement même sur un fauteuil, puis un orage éclatait qui vous donnait 12 à 18 heures de répit. Cependant, les matinées étaient la plupart délicieuses. Tel était notre mois de mai, mais ce n’était rien par rapport à ceux d’été dont on nous effrayait.

Hormis ces soubresauts climatiques, notre vie avait d’autres inconforts, nous souffrions des moustiques maringouins. Là-bas, ils étaient énormes et étaient une véritable plaie. Au coucher du soleil, ils s’emparaient de l’horizon. Ils volaient jusqu’au fond des appartements, se précipitaient autour des lumières, vous piquaient au vif de leurs aiguillons, vous couvraient les bras et les mains de boutons cuisants, qui, pour peu que vous les touchiez, devenaient une plaie : impossible ni de lire ni d’écrire. Un salon même, malgré les diversions d’une société nombreuse, devenait un lieu de supplice, la passion du jeu et l’endurcissement du corps par une longue habitude pouvaient seuls le rendre supportable. Nous n’en étions point là, aussi nous nous couchions vers dix heures, quelquefois à neuf, pour nous soustraire à ce fléau sous les voiles des moustiquaires.

Lesueur, entre 1816 et 1840 (François Guillemin était Consul de France à la Nouvelle-Orléans de novembre 1825 à août 1838 Habitation de Mr Guillemin près de la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A.De plus, notre logement aux portes de la ville, à trente pas du rempart, devenait difficile d’accès que ce soit par beau ou mauvais temps. Le soleil ou la pluie, la poussière ou la boue, étaient souvent des obstacles à braver. On venait jusqu’à nous en voiture, mais n’en a pas qui veut, et c’était un attirail, à si petite distance, pour ceux qui en avaient. De là résulte, qu’à moins d’inviter avec apprêts, nous avions peu de monde. Nous restions alors en famille, comme à la campagne ; heureux de notre tranquillité ! Nous n’en apprécions pas moins l’avantage d’être, dans une maison commode, dans une position charmante, respirant un air frais, s’il est frais nulle part. Quand nous rentrions chez nous, nous sentions chaque fois, avec un nouveau plaisir, le charme de s’y retrouver. La bibliothèque faisait les délices de mon époux qui avait sous ses yeux sa précieuse collection de livres.

Philibert Louis Debucourt

Mon époux s’attachant à connaître un pays estimant que rien ne lui devait être étranger ou indifférent, recevait et recherchait le monde. Ma tache était sans fin, devant organiser, préparer une succession de diners et de bals dont les Louisianais étaient friands, devant recevoir tout ce qui comptait dans la colonie. Pierre-Clément, lui, passait son temps à se promener, à courir, à écouter, à interroger et à prendre des notes, me demandant mon avis sur tout un chacun après chaque réception.

À ma table, je reçus l’intendant Moralés, à qui son caractère dur a suscité bien des ennemis. Bien que riche, il était du moins incorruptible et inaccessible aux soupçons. Il devait sa fortune à des spéculations particulières. Il avait, comme administrateur, un bon esprit et du talent.

Un autre jour, mon époux m’amena un homme captivant, Monsieur Duvilliers, fils d’un chevalier de saint Louis, descendant de Jumonville du Canada, habitant des Opelousas, qui était fort aimé des sauvages et qui nous conta des anecdotes passionnantes. Il était venu, accompagné, de Romand, planteur du même quartier, qui y couvrait la terre de ses troupeaux, et y levait le plus beau coton de la Louisiane.

Vint aussi nous rendre visite le père Viel. Il était du voisinage, des Attakapas, c’était un ancien oratorien de Juilly, qui y avait connût plusieurs béarnais. Nous échangeâmes des souvenirs et des nouvelles de ces connaissances communes.

Adam-Buck-MAC-on-coachCe pays était plein de surprise, un certain Chouteau, fils naturel d’un Laclède cadet, frère de notre Laclède, maître des eaux et forêts, et natif de notre vallée d’Aspe, descendit de Saint-Louis des Illinois à 600 lieues environ, où il commandait et commerçait. Pierre-Clément fut enchanté de cette visite, car notre visiteur lui donna de justes informations sur ce confluent du Missouri et du Mississippi ainsi que des Indiens Osages, qui passaient pour n’être les amis de personne.

De la Pointe-Coupée, nous reçûmes Monsieur Podras, un des principaux et plus éclairés propriétaires cultivateurs de coton. Il était venu accompagné de Monsieur Destréhan, de la Côte-des-Allemands, le premier des sucriers de la Louisiane.

 Quelques jours après, Monsieur Bahen, né à Cette en Hérault, de famille parlementaire, alliée aux Cambons de Toulouse, dont le père avait été une des victimes de la révolution et dont deux frères avaient servi en Égypte, ayant passé sa vie aux Ouachita, avec son simple bon sens et une extrême bonhomie, nous fournit des notions aussi sures et aussi positives sur l’intérieur de la colonie et sur les relations avec les sauvages. Ce jour-là, nous eûmes aussi monsieur Prud’homme, des Natchitoches, qui donna des nouvelles de cet ancien quartier, où il n’y a pas plus de 150 maisons, toutes des familles françaises de cœur et de sang.

Nous eûmes aussi à notre table bon nombre d’Américains, je ne les affectionnais guère, il faut dire que certains ne prenaient pas la peine de parler français.

goodcompany

En retour, nous reçûmes pléthores d’invitation que pour la plupart nous acceptâmes. J’appréciais particulièrement celles des Livaudais qui résidaient à deux lieues. Parents des Pontalba et amis de Monsieur Charpin, ils s’étaient unis à lui pour nous combler d’attentions. Leurs mœurs simples étaient empreintes de bonté et d’honnêteté. Quatre générations vivaient ensemble sous le même toit. Ils avaient soixante nègres et plus de cent mille francs de rente. Ils vivaient mal et étaient humblement logés. Ils sacrifiaient visiblement l’agréable à l’utile.

Une autre invitation, nous amena, deux lieues plus avant, à la demeure de Monsieur de Boré. Je fus émerveillée par la plantation. Elle était très jolie et entourée de beaux jardins et de magnifiques allées d’orangers, sur lesquels abondaient sans cesse et à la fois les fleurs et les fruits à toutes les époques de leur maturité. C’est dans cette plantation qu’Étienne de Boré fut le premier en Louisiane, à réussir la cristallisation du sucre.

Évidemment, mes souvenirs paraissent idylliques, mais il n’y avait pas que le climat qui avait ses orages. Mon mari se heurta à plus d’une perturbation diplomatique. La première ne le concerna pas directement bien que l’on essaya de l’y mêler alors qu’on lui avait caché l’affaire jusqu’à qu’elle éclate au grand jour.

keith Lacour (The Cabildo : New Orleans, LA

Les États-Unis avaient obtenu quelques années auparavant de Sa Majesté Catholique un entrepôt. Le gouverneur Salcedo le supprima contre l’avis de l’intendant, peut-être par suite de cet esprit de rivalité et de contradiction qui régnait entre ces deux, autorités. Le gouverneur s’était bien gardé d’éclairer Pierre-Clément, mais cela vint tout de même jusqu’à notre table par l’intermédiaire des Américains qui étaient fort courroucés de cette violation d’un droit acquis. Mon époux ne put rien faire et s’en remit aux Espagnols qui ne démordaient pas de cette fantaisie.

La deuxième bourrasque vint du capitaine Pierre Farnuel, du navire l’Africain, parti de Bordeaux, en juillet 1802. Il vint prévenir Pierre-Clément qu’il avait été détenu, à Plaquemines, cela le fit entrer dans une grande colère quand il en connut la cause. II arrivait du Sénégal et sous prétexte de besoin de vivres avait relâché à La Havane, avec le projet d’y vendre ses nègres, s’il ne pouvait les amener jusqu’en Louisiane. Arrivé là-bas il lui fut fourni des « passes » qui autorisaient l’entrée du pavillon français dans cette colonie, et invitaient les commandants soit espagnols soit français à l’y accueillir pour l’introduction tant de nègres que d’autres marchandises. illustration AustenMais il y avait eu un imbroglio. Aucune des parties ne dit réellement la vérité à mon époux, pas plus le capitaine que les autorités espagnoles. Mon époux ne vit qu’une chose, ce fut que l’on empêchait un bâtiment battant pavillon français, à entrer dans la colonie et que l’on remettait en cause les besoins de la colonie en refusant la vente de bois d’ébène. Il ne céda pas et exigea justice.

L’ouragan, lui, vint d’outre Atlantique. Ce fut à cette période que nous arrivèrent les premiers bruits de mésintelligence entre Londres et Paris qui allaient changeaient à nouveau notre vie. L’ambassadeur britannique avait eu de vives explications lors d’une audience avec le premier consul. Il venait d’apprendre les vues de ce dernier, aussi l’Angleterre se mit à faire de grands préparatifs accompagnés de discours menaçants. Nous étions à la fin du printemps et le général Victor n’était toujours pas là.

Suite au prochain épisode. 

un Béarnais gouverneur de Louisiane III

Épisode précédent

Head of a Woman- Study for %22The Happy Mother%22 (L'Heureuse mère); Pierre-Paul Prud'hon (French, 1758 - 1823)

Mars 1803. Dire que moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, épouse de Pierre-Clément de Laussat, était là, au milieu de nulle part.

J’étais peu rassurée et pourtant quelle magnifique nuit ! Appuyée sur le bastingage du navire, Pierre-Clément me décrivait le ciel au-dessus de la mer des Caraïbes. Je m’en souviens encore comme si cela était hier, il parlait comme un poète : « Une lune entière brillante de l’éclat des perles se montrait vers l’Orient, tandis que le soleil entouré de nuages de pourpre dérobait son globe de feu à l’horizon. Une brise fraîche du Sud-ouest enflait nos voiles. Notre brigantin sillonnait rapidement les eaux, pendant les trois lieues qu’il faisait à l’heure. Sirius, Canope, l’œil du Taureau et les Gémeaux mêlaient des rayons éblouissants aux nappes de lumière dont la lune enveloppait les deux, et qui semblaient s’étendre et se balancer sur la surface de la mer. »

Nous parlions et nous reparlions sans cesse de notre prochaine entrevue avec le père des Fleuves comme il nommait le Mississippi, j’avais parfois l’impression que cela n’arriverait jamais. Mon époux avait beau être lyrique, nous n’arrivions pas à approcher l’embouchure du fleuve.

Nous fûmes informés de notre approche par deux de ces arbres, entraînés dans le golfe du Mexique, qui frisèrent un matin les bords de notre bâtiment, sans toutefois le heurter. Nous avons repassé le Tropique du Cancer mais le ciel changea. Une nuée épaisse s’élargit au loin sur le rivage et nous éloigna de la terre, à laquelle nous touchions. Quelle contrariété que de voir le port et d’en être repoussé ! Quelle infortune, pourtant des volées d’oiseaux nous invitaient vainement à aller partager la sécurité de leurs nids, des arbres gros et nombreux nous apportaient vainement des nouvelles du Mississippi. Nous reculâmes et fûmes entraînés en arrière à 25 lieues de son embouchure. Et pourtant l’on nous avait annoncé la terre et j’y avais cru.

o-TEMPETE-CINEMA-facebookLe capitaine galamment m’avait tendu sa longue vue, j’avais aperçu la Tour de la Balise, notre prochaine étape mais la couleur de la mer changea. Les courants nous gagnèrent, nous éloignant encore une fois de notre destination. Nous tombions de plus en plus sous le vent. Le temps devint très dur, la mer très grosse, l’horizon brumeux, la pluie et les rafales balayèrent le pont, les vagues hautes et mugissantes passèrent par-dessus. Il n’en fallut pas tant pour que je rejoignisse ma cabine où mes filles étaient calfeutrées avec leur nourrice. Mon époux m’expliqua que nous subissions le coup de l’équinoxe. Allongée sur ma couchette, mes filles à mes pieds sur leurs matelas, je les rassurais tant bien que mal, moi-même apeurée, bien que gardant mon sang froid. Il fut difficile de se livrer au sommeil. II était continuellement interrompu par les secousses violentes du bâtiment et par le bruit des manœuvres et de la mer. En silence, je priais tout en imaginant les pires tragédies. Je vis ma fin, notre fin, arriver. Mes filles me rejoignirent sur ma couchette, nous nous serrions les unes contre les autres. Je n’avais point émis de regret quant à ce voyage, mais à ce moment là, je n’en fus pas loin. Je ne pus m’empêcher de dire à mon époux : « – Il serait pourtant cruel, mon ami, d’être venus jusqu’ici pour y périr d’une si triste mort. »

*

Je n’étais pas la seule à souffrir du mal de mer ou d’un malaise qui en était l’équivalent. Mon époux ne désespérait pas, il m’expliquait que nous étions à l’entrée du Mississippi et que dans deux jours au plus, nous aurions oublié cette épreuve dans laquelle la fortune nous maintenait à l’autre bout de l’Océan. Par une étrange mésaventure, il n’en restait pas moins que les vents nous maintenaient toujours à la passe de l’Est entre celle de la Balise et celle de la Loutre, par conséquent au-dessous du vent. Puis le brouillard, qui jusque-là cachait tout, en un instant s’abaissa, s’éclaircit, s’éleva, et disparut, ce fut le soulagement. Nous reconnûmes le fort de la Balise, sa tour et ses bâtiments que nous désirions tant atteindre. Nous avons cinglé vers eux. Nous avons couru une nouvelle bordée. Le moindre nuage rétrécissait nos cœurs. Le soleil couchant était assez clair. Nous avons forcé les voiles. Le crépuscule allait finissant, mais nous eûmes le temps de mouiller au milieu de huit navires que nous ne percevions guère plus. Nous étions enfin arrivés à un port d’attache, nous allions mettre les pieds sur terre, enfin un sol stable.

fort la Balise-012

Je passais une bonne nuit, à peine ballottée, le mouvement du navire nous berçait. Quel sommeil tranquille ! Nous nous éveillâmes doucement et tardivement. Fin prête, je rejoignis Pierre-Clément sur le pont. Un épais brouillard nous environnait. Nous entendions les cris, les cors et les trompes des navires voisins. Des éclaircies nous en découvraient de temps en temps les mats. Les vents soufflaient nous empêchant d’entrer dans la passe. Qu’importe, l’eau du fleuve était douce à la basse mer, mon mari me fit goûter l’eau du Mississippi. En milieu de matinée, le brouillard se dissipa, nous découvrîmes nos huit compagnons d’ancrage, avec leurs pavillons flottants. Ils formaient une escadre réconfortante autour de nous. Le décor, lui était plus décourageant, les eaux jaunes et sales s’étendaient et se confondaient avec l’horizon dans un cadre étroit à peine percevable. Du haut des mats, on annonça une chaloupe, qui sondait, plaçait des bouées et s’avançait. C’était le pilote Ronquillo, pilote en chef de la Balise, qui nous envoyait chercher, pour aller prendre un logement chez lui. Avec mes filles et la nourrice, peu rassurées nous nous embarquâmes sur son canot. Mon époux, avant que de nous rejoindre, resta sur le navire afin d’être là au moment où il passerait la barre, ce qui voudrait dire qu’il serait dans le lit du fleuve.

 François-André Vincent-001Nous fûmes reçus au mieux, mais je fus heureuse de n’y passer qu’une nuit. Toutes les maisons de cet établissement étaient de bois. Nous pouvions voir le jour par les joints des planches qui servaient de murs à celle que nous occupions ce qui n’était guère rassurant quant à sa solidité. Nous étions couchés sur des matelas de barbe espagnole, je ne compris que plus tard ce qu’y se cachait derrière cette expression nommant cette matière végétale. À notre réveil nous nous plaignîmes de démangeaisons violentes dues à des brûlots, des bêtes rouges, insectes imperceptibles du genre des mites, qui nous dévorèrent. L’épouse de Monsieur Ronquillo, tous en s’excusant, nous fournit une crème avec laquelle j’enduisis le corps de mes fillettes et le mien et qui nous soulagea rapidement.

Le reste de la matinée fut occupé en une promenade sur la Balise, nous attendions le moment propice pour nous rembarquer. L’île contenait, les maisons de Ronquillo, le logement des matelots-pilotins, la douane, les casernes, un corps de garde de figure pentagone, et enfin la tour en claire-voie et grillage assez haute et que l’on apercevait en mer de 5 lieues. Mon époux m’entraîna à son sommet afin de voir le point de vue. La perspective de cette tour embrassant la mer, les îlots alentours, la barre, les brisants à droite et à gauche, les larges nappes d’eau avec leurs longs joncs noyés, et au Sud-ouest, l’ancien établissement Français, dont il restait encore des orangers, des arbres fruitiers et les ruines d’un magasin à poudre, était impressionnante.

Le sol n’avait aucune solidité, le peu qui y était capable de quelque résistance était de main d’homme. Le fleuve y rongeait et y creusait ses rives d’un côté, pendant qu’il les y formait et les y élevait de l’autre. Ses bords étaient hérissés d’arbres entraînés par les eaux et que le hasard enchevêtrait les uns aux autres. Il agrandissait ainsi annuellement et peu à peu son delta. Ce pays était vraiment étrange, rien ne semblait définitif, tout semblait mouvant.

*

James Meeker (Hi Res bayou techeNous rejoignîmes avec soulagement le « Surveillant » et le capitaine Girardias vers midi. À une heure, le vent du Sud nous permit de lever l’ancre. Le fleuve, qui avait beaucoup de sinuosités en forme de zigzag, nous amenait à avoir des vents contraires qui nous freinait à chaque détour voire nous arrêtait. Le commandant du fort de Plaquemines, M. Favrot, fit parvenir une invitation à mon mari afin d’aller prendre chez lui quelques jours de repos, et nous offrit des provisions fraîches, des gâteaux et des pommes dans un panier de sauvages. Je ne demandais pas mieux, tant j’étais lasse de ce voyage qui n’en finissait pas. J’ai beau être d’un caractère de grande patience, il n’en restait pas moins que ce fleuve, malgré sa beauté, mettait à rude à épreuve mes nerfs. Il faut dire que si le paysage était spectaculaire, dans un premier temps, sur les quinze à vingt premières lieues, il n’offrait, sur les deux rives, qu’un horizon monotone, triste, voire importun à la vue. Ce n’était que plage basse et marécageuse, en beaucoup d’endroits, noyée par le fleuve, inhabité et inhabitable, où n’existait qu’une végétation informe et sauvage, de joncs humides ou d’arbres dont les troncs croupissaient dans la bourbe, et couverte, en outre, de reptiles divers, et d’insectes désolants. Les maringouins, et ces mouches cruelles auxquelles on avait donné, sur les lieux, le nom bien significatif de « Frappe d’abord », voilà ce qui se présentait au coup d’œil, dans ce vaste espace et à l’entrée de la Colonie, échantillon sur lequel, il est vrai, il ne fallait pas juger l’ensemble.

Don Manuel Salcedo, capitaine, fils aîné du gouverneur espagnol, et Don Benino-Garcia-Calderón, sous-lieutenant des grenadiers du régiment de la Louisiane, nous furent envoyés par le gouverneur pour nous donner les secours et les renseignements dont mon mari avait besoin.

Nous mouillâmes en face du fort de Plaquemines afin de répondre à l’invitation de Monsieur Favrot. Vieux français et loyal militaire, il nous accueillit au milieu de sa famille. Il était la candeur et l’hospitalité même. En nous voyant, la joie se peignit sur le front de cet homme visiblement bon. Cela me fit chaud au cœur.

Plaquemines était comme une île au milieu des marais. La charmante maison du commandant était assez commode, voire agréable à vivre. Monsieur Favrot tint à nous faire visiter les lieux. Nous fûmes, là aussi, dévorés par les brûlots, les moustiques, les maringouins, je compris qu’il allait falloir s’y habituer, c’était le mal du pays. Le commandant et les soldats entretenaient sur les lieux un potager, dans lequel ils luttaient perpétuellement contre les eaux, les herbes et les insectes. De là, on apercevait de l’autre côté de la rivière, le fort Bourbon, armé de quelques canons de fer, dont les feux se croisaient avec ceux du fort Saint-Philippe. Nous fîmes un dîner excellent et plein de gaieté et de convivialité chaleureuse, nous eûmes droit à des santés sans nombre au bruit de l’artillerie, des chansons françaises à refrains, exprimant en chorus le vin et l’amour. Nous eûmes une petite représentation de la vie des colonies. À 5 ou 6 heures du soir, nous prîmes congé et retournâmes à bord.

Joseph Rusling Meeker (The Athenaeum - Achafalaya RiverC’est à environ quinze lieues au-dessous de La Nouvelle-Orléans que Pierre-Clément me fit remarquer les premiers établissements de la Colonie. Ils étaient bien peu de choses, ils ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et les marécages. C’était un espace tellement resserré, que, des bords du fleuve, l’on avait l’impression de pouvoir toucher les premiers cyprès qui jaillissaient dans ces marais telles les colonnes d’un temple. Comme j’en faisais la remarque, un jeune officier, bel homme et d’une tournure agréable, ayant une épaulette de sous-lieutenant, créole bien né, officier du régiment de la Louisiane, me dit que l’expression consacrée dans la région était : « cracher dans la cyprière ». Je me souviens que cela me fit rire. Après quoi, confusément et sans suite, au-delà de ce coude que forme le fleuve, appelé le Détour des Anglais, si difficiles à doubler, nous vîmes un petit nombre de moulins à scier le bois, quelques sucreries, et des places où l’on cultive des légumes et des vivres, le tout disposé de file, et l’un après l’autre, le long des rives du fleuve. Nous pouvions distinguer aisément, et sans se fatiguer la vue, les limites et extrémités des établissements dans toute cette longue et étroite lisière de terre, attenante au fleuve, de part et d’autre. Ce fut le début d’une succession d’invitations auxquelles avec plaisir nous répondirent.

moulin de gentilly guadeloupeNous avons abordé à 4 heures de l’après-midi à l’habitation Gentilly. Nous y avons été traités avec une magnifique générosité. Monsieur Gentilly est renommé pour son humeur hospitalière. C’était une belle habitation entre La Nouvelle-Orléans et la mer. On y cultivait le sucre et le coton, et l’on y entretenait un moulin à scie. Nous avons dîné et couché sur place.

Rembarqués à 3 heures du matin, nous nous sommes arrêtés à 9 heures pour déjeuner, sur l’habitation Sancier. Ils sont sept frères. Deux d’entre eux y résidaient. Celui qui nous a reçus était marié avec une jeune cousine fort charmante, ils avaient deux enfants, des demi-sauvages élevés en toute liberté sans soucis des conventions. Leur teint était olivâtre, leur stature était frêle, mais ils étaient tout de nerfs. Ils décontenancèrent mes filles habituées aux manières policées. Afin de se mettre en valeur, monsieur Sancier eut soin de nous attester qu’il descendait d’un des premiers immigrants français à La Mobile, mais il ne put nous dire de quelle région de France sa famille venait. Il ne connaissait que de façon générale l’Europe ou la France. S’il était mauvais géographe, il était excellent chasseur. D’après Pierre-Clément, il ne manquait pas un chevreuil à cent pas. Il était pauvre et nourrissait une meute, je devais constater que comme beaucoup de colons, il donnait de bon cœur tout ce qu’il avait. Il nous servit du café au lait préparé devant nous par son épouse. Cela me rappela quand, enfant, ma nourrice me faisait collationner chez nos métayers.

Nous avons repris nos canots et sommes descendus à midi sur l’habitation Sibben, à 3 ou 4 lieues de La Nouvelle-Orléans. Madame Siben était la sœur de madame de Livaudais. L’une et l’autre appartenaient aux plus riches familles de la colonie, elle donna un splendide dîner en l’honneur de mon époux.

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Des voitures avaient été envoyées pour nous prendre à l’habitation. Enfin, nous quittions définitivement le navire. Nous évitions, ainsi, les dernières journées de navigation lors desquelles le bâtiment aurait avancé lentement, tantôt à la voile, tantôt à la toue (faire avancer un navire en tirant sur une chaîne immergée).

Nous nous sommes installés à trois heures de l’après-midi dans la berline. Je découvris la levée, digue qui empêche le fleuve de déborder, et sur laquelle une route, couverte de coquilles d’huîtres brisées, se déroulait sous les chênes supportant une étrange végétation des bayous que les locaux appelaient « la mousse espagnole » et qui pendait au fil de la brise. Il y avait trente-quatre plantations entre la maison de madame Sibben et la ville, toutes appartenant à des familles distinguées. Je pris beaucoup de plaisir à les observer. Il ne fallut pas plus d’une heure avant que d’être devant la porte du gouverneur. Nous fûmes reçus au bruit des salves d’artillerie des forts et accueillis par le gouverneur, entouré des commandants des corps, des principaux officiers de la garnison et des chefs de l’autorité civile.

Pierre-Clément salua aimablement la population massée pour l’accueillir, je m’attendais à une ovation, mais il n’y eut ni huées ni applaudissements. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, à rien de particulier à vrai dire, mais sûrement pas au silence glacé des Louisianais. Cela, me mit fort mal à l’aise. Je gardais toutefois un sourire figé sur la face et essayais de rester gracieuse.

Johann Friedrich August Tischbein (1750-1812), 1796Le gouverneur Don Juan de Salcedo, était un homme très âgé, ne pouvant plus marcher, ni même parfois parler, il déléguait ses pouvoirs à son jeune fils, Don Manuel, un homme charmant et chaleureux. La cérémonie des présentations fut écourtée par le fils du gouverneur prétextant la fatigue de notre voyage, mais je supposais qu’il préférait nous éloigner de cet accueil pour le moins gênant. Nous nous sommes ensuite retirés dans la maison qu’on avait arrêtée pour notre famille, c’était celle de Bernard de Marigny, à la porte orientale de la ville. Le gouverneur, accompagné de ses officiers, vint peu après nous rendre visite, nous pûmes le remercier. Nous étions enfin arrivés.

suite au prochain épisode.

un Béarnais gouverneur de Louisiane II

Épisode précédent

A YOUNG WOMAN SEATED BY A WINDOWLe carton d’invitation qui trônait sur mon bureau était au nom de monsieur et madame Pierre-Clément de Laussat préfet de la Louisiane.

Le reflet dans la glace était à ma convenance. J’arborai une robe inspirée des tuniques gréco-romaines. De mousseline blanche, à taille haute et décolleté, elle avait une demi-queue et était brodée tout autour. Pour parachever le tout, j’avais fait de mon opulente chevelure, je n’avais pas cédé à cette mode qui avait fait couper à plus d’une de mes amies la leur, une coiffure bouclée retenue par un bandeau de même matière que ma robe. La fin du mois novembre rendait utile la dernière mode des châles orientaux, je couvris donc ma robe légère du châle de Cachemire très coûteux que mon époux m’avait offert et que l’on se devait de porter à l’Orientale, sur les bras. Pierre-Clément s’impatientait, il faisait les cent pas dans le vestibule, nous étions attendus au palais des Tuileries. Napoléon nous avait conviés afin de fêter la nomination de mon époux comme Préfet colonial de la Louisiane. Bien évidemment, la soirée n’était pas organisée à notre unique intention. Le nouveau premier consul voulait surtout fêter le retour de notre colonie, qu’il avait par une entourloupe reprise aux Espagnols lors d’un traité qui n’avait plus rien de secret, celui de Saint-Ildefonse. Ce secret, dévoilé, devait permettre aux troupes françaises de s’installer en Louisiane avant toute réaction américaine ou anglaise. Mais ce soir-là, la seule chose qui m’intéressait était de savoir qui serait à la fête. Nous fûmes annoncés par l’aboyeur en haut de l’escalier. Soutenue d’une colonnade sur tout son pourtour, la salle de réception était déjà empli d’une foule élégante. Vint à nous aussitôt Joséphine qui nous accueillit sous les ors du palais. Toujours aussi gracieuse, élégante et aimable, elle excusa son époux, le premier consul, qui était encore en conciliabule avec ses ministres, mais qui ne saurait tarder. Je remarquais au passage sa superbe parure d’améthyste qui mettait en valeur sa robe de coupe identique à la mienne en voile de soie brodé d’or. Dans la salle, toutes les femmes, à quelques variantes près, étaient habillées tout comme moi, seules les parures, et les broderies des robes faisaient la différence. Les hommes de leur côté, du moins ceux qui n’étaient pas en uniforme militaire, portaient haut la cravate blanche et à nœuds très affilés en queues-de-rat, engonçant leurs cous jusqu’aux oreilles, à travers la large échancrure du gilet on voyait leurs chemises plissées en fine batiste. Leur habit était pour la plupart brun foncé, à collet noir ou violet, croisé avec boutons de métal uni. Un orchestre jouait en sourdine pendant que des serviteurs proposaient des boissons dans des verres de cristal tenus en équilibre sur des plateaux d’argent. France's Empress Josephine,one of the great glove wearers of the Napoleonic Regency era, wearing opera gloves at a diplomatic reception.J’aperçus les sœurs du Consul, Élisa, Caroline et Pauline accompagnées d’Hortense de Beauharnais qui venait d’épouser Louis Bonaparte. Celui-ci avec les époux de ses sœurs, Murat et le général Leclerc, ce dernier partant pour Saint-Domingue pour mater la révolution, étaient au conseil. Claude Perrin Victor, dit Victor qui avait été nommé le capitaine général de la Louisiane et serait donc le pouvoir militaire en place, était déjà là et déjà fort entouré. Après l’avoir salué, je fus présenté à Joseph de Pontalba, natif de Louisiane qui avait écrit pour le Consul un mémoire politique, géographique et économique sur l’immense territoire qu’allait administrer Pierre-Clément. Celui-ci avait été dithyrambique à son sujet et n’avait pas tari d’éloges sur le rapport. Je n’avais pas la tête à tout ça, je voulais m’amuser, me distraire. Ce voyage me faisait peur, l’idée de partir si loin de chez moi, de traverser ce terrible océan m’effrayait. Je ne le montrais point à mon époux qui ne se faisait pas d’illusion, je le voyais à la façon dont il m’entourait et me rassurait en tous points. Je fus sorti de la mauvaise tournure de mes pensées par l’arrivée du premier Consul. Je constatai que c’était surtout dans le commandement que le Premier Consul était à son avantage, c’était là qu’il avait du naturel et de la dignité. J’avais été impressionnée lors des parades militaires auxquelles j’avais été invitée, comme beaucoup de dames, sur la place du Carrousel. Il était visiblement plus à l’aise en uniforme, à la tête d’une troupe, à une revue. Toutefois, il était imposant en toute occasion et savait très bien rabaisser à sa petite taille un homme de cinq pieds huit pouces qui ne s’y rabaissait pas de lui-même, ou se grandir à la hauteur des tailles les plus élevées. Il avait rarement de longues conversations avec les femmes. Un aussi grand caractère ne pouvait descendre à la galanterie. Il y en avait qu’il prenait en aversion, quelques-unes avec raison, d’autres sans aucun autre motif, sinon qu’elles lui déplaisaient. Il leur faisait alors de mauvais compliments sur leur toilette ou sur leurs aventures ; c’était sa manière de censurer les mœurs. Contrairement à madame de Staël ou madame Tallien qui en avaient fait les frais, j’avais de la chance, il me respectait, je n’avais jamais eu droit à une seule réflexion désagréable. Die_Gartenlaube_1892_081-via-Wikimedia-CommonsAvec son arrivée, nous passâmes à table. Il régnait moins de liberté qu’à la Malmaison, l’étiquette s’était augmentée en proportion de la grandeur de la résidence. Il y eut un souper inoubliable. Il comportait de nombreux plats salés et sucrés. Nous avions démarré par un potage de tortue et un relevé de potage : truite à la Génoise. Nous eûmes six entrées, suprême de volaille à la Chingara, sautée de lapereaux aux concombres, pâté chaud à la financière, côtelettes de pigeons, côtelettes d’agneau à la purée de champignons, poularde à la saint Cloud. Nous poursuivîmes par deux plats de rôts, poulets en piqué et tourtereaux. Il y eut ensuite six entremets, beignets de blanc-manger, gâteau à l’Italienne, gelée de citron, petits pois à la crème, asperges au beurre, consommé d’épinards. Pour finir les desserts, je me suis régalé avec les madeleines glacées au gros sucre, la crème de vanille, le soufflé glacé, le Baba au rhum, le gâteau des îles. Le tout était arrosé de vins de Bourgogne, de Bordeaux, du Rhin et de Hongrie. J’étais assise entre messieurs de Talleyrand et Eugène de Beauharnais, le fils de notre hôtesse. C’était un insigne honneur. L’un et l’autre avaient chacun leur charme, le ministre du consul n’était pas celui qui en avait le moins. J’avais en face de moi la belle Catherine Noël Worlee, l’ex-madame Grand, que l’on disait la future épouse de Talleyrand, une chose était sûre, elle était sa maîtresse. La soirée fut exquise, elle se termina par un bal magnifique. Le temps de cette soirée j’oubliai la peur que me faisait ce départ.

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ArsenalDeRochefort1690

Nous partîmes de Paris, le 1er décembre, pour Rochefort, avec nos trois filles, notre garçon étant resté en pension. J’avais passé les quelques mois qui séparaient l’annonce de la nomination à notre départ à préparer notre voyage. Mon mari me demanda de me faire faire une garde-robe en adéquation avec mon nouveau statut de représentation, le Consul à cet effet avait fourni une somme rondelette. J’habillais mes filles et moi-même chez les fournisseurs de la rue Saint-honoré. Ce fut une maigre compensation à ce qui m’attendait. Je renvoyais dans le Béarn tout ce qui ne nous serait pas utile dans les tropiques et fit empaqueter le reste pour le voyage.

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L’expédition française, dont mon mari était le précurseur, devait faire voile d’Helvoet-Sluys, en Hollande. Le brick « le Surveillant », notre navire, était de son côté envoyé de l’Orient pour nous prendre à son bord. Il tarda. Louis-Léopold Boilly, Conversation dans un parc 1790s-1810sNous attendîmes quarante jours. Si cela parut excessivement long à Pierre-Clément, malgré l’ennui, je préférais avoir les pieds sur la terre ferme. Mon mari tous les jours se rendait à l’arsenal, il était curieux de ce théâtre maritime et à chaque retour me racontait avec enthousiasme tout ce qu’il avait vu. De mon côté, bien que je me languissais quelque peu, je profitais de la jolie maison que l’on avait mise à notre disposition et je m’occupais de mes filles. Nous fûmes prévenus, le 10 janvier 1803, que le « Surveillant » avait achevé ses préparatifs, et mouillait dans la rade des Basques afin de nous attendre. Il fallait bien m’y résoudre, il nous fallait partir.

Une goélette nous y transporta, ce fut la première fois que je mettais les pieds sur une embarcation flottante voguant aussi loin des terres. Ce fut le capitaine de frégate commandant Girardias qui nous accueillit, l’homme était charmant et chaleureux, mais ne m’empêcha pas de ressentir un malaise dû au balancement du navire, je suppose. fregate-antoine_roux-p65Mon mari, plus enthousiaste, exultait de ce nouveau départ, de cette nouvelle aventure, qu’il estimait entreprendre un peu vieux, mais je savais que ce n’était qu’une certaine forme de coquetterie. Ce petit brick de 3 canons contenait en outre, sous les ordres de notre capitaine, 3 officiers d’état-major, 3 élèves, un officier de santé, un capitaine de port et 80 hommes d’équipage. Je me demandais comment nous allions tous rentrer sur un bâtiment qui me paraissait bien petit, d’autant que vingt et un passagers nous suivaient. Comment mon époux avait-il pu nous entraîner dans cette galère, si je puis dire ? Bien sûr, malgré toutes mes appréhensions, à aucun moment il ne m’était venu à l’idée qu’il puisse partir sans nous, la période de séparation pendant la Terreur m’avait suffi. Tant qu’à faire me ronger les sangs autant être auprès de lui. Je rassemblais mon courage, chassant mes mauvaises pensées, je me retournais vers la nourrice qui avait ma petite Camille. Avec ses cinq ans, elle ne tenait pas en place. J’avais plus de chance avec Zoé qui du haut de ses onze ans se pensait une adulte et chaperonnait Sophie de deux ans plus jeune avec sérieux et sans difficulté tant cette dernière était d’un naturel placide.

Scene de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775À notre petite famille, le commandant céda poliment sa chambre. Nous nous y entassâmes, je pris la couchette, mon époux eut droit à un hamac anglais et nos enfants obtinrent des matelas. Partout ailleurs, chaque nuit, on suspendait, deux rangs de hamacs dans une hauteur de six pieds. Il n’y avait pas un recoin où l’on ne fut tassé l’un sur l’autre comme des harengs. Il n’y avait pas le plus petit asile afin de s’y retirer pour jouir un peu de soi-même ou pour méditer seul. Je dois dire que tout ceci n’eut pas le temps de me préoccuper. Nous étions encore en vue de l’île d’Aix que le mal de mer me tourmenta plus que personne et cela fut presque le cas tout le temps de la traversée. Mon époux prétendit y échapper, mais au moindre symptôme, aussi léger fût-il, il courait sur le pont et ne cessait, de se promener au grand air  à pas précipités, quel que fût le temps . Mon aînée me le rapporta, tant cela la faisait rire. Aucune de mes filles ne souffrit de ce mal, pas plus que la nourrice, fort heureusement.

Au bout de cinq jours, nous atteignîmes le port de Saint-Ander, notre première escale. Mon époux devait y embarquer six cent mille piastres fortes afin de les laisser en passant au Cap Français à Saint-Domingue. Nous y mouillâmes le 15 janvier. Cette ville maritime d’Asturies sur les frontières de la Biscaye était fort commerçante. Elle était si ancienne, qu’on en ignorait l’origine. Situé sur une petite péninsule, son port avait une très bonne situation. Nous mouillèrent en face.

Le temps, pendant la nuit, était devenu très mauvais et les vagues étaient extraordinairement agitées ce qui n’avait pas amélioré mon état. Je me sentais très faible. Le commissaire des relations commerciales français, M. Ranchoud, avait invité mon époux et moi même à dîner. Je n’étais pas en état d’y aller, je me levais tout de même afin de voir Pierre-Clément partir. Le petit canot de bord fut jeté à l’eau. Il heurta le long du brick contre une cheville de fer, cela fit grand bruit. Ses compagnons et lui s’élancèrent vite dedans et le poussèrent en avant. L’enseigne de vaisseau, accompagnant mon époux, s’écria : « – grande voie d’eau ; le canot s’emplit : du bord, une amarre, une amarre ! » Mon cœur flancha, je sentis mes jambes fléchir, je m’appuyais sur la rambarde. Heureusement, le grand canot, descendu le matin même, était à l’arrière. Les hommes dans le canot le laissèrent dériver au courant des flots. Le canot, bordé à clin comme les ardoises d’un toit, quoique comblé d’eau et couvrant les genoux des hommes, surnageait. Mon cœur battait la chamade, j’étais prête à défaillir. Il s’en fallut de peu, mais mon époux et ses compagnons gagnèrent leur planche de salut et réchappèrent du naufrage. Dans l’état où était la mer même ceux qui savaient nager auraient péri. L’alarme avait été grande à bord, je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, mon époux était à mes côtés. Il était remonté à bord, le capitaine inquiet l’avait appelé. Pierre-Clément me rassura et me fit sentir qu’il serait d’un mauvais effet à bord que, pour si peu de chose, il parût s’effrayer et qu’il recula pour si peu. J’acquiesçais, qu’aurais-je pu rajouter? Il rembarqua et parvint à terre, non sans avoir auparavant lutté une demi-heure contre les vents. Le chargement de piastres nous retint huit à dix jours aux abords du port espagnol, je pus accompagner Pierre-Clément à terre. Cela fit grand bien à ma santé. Nous reçûmes un accueil empressé. Mon époux revit des Français riches, qu’il avait connus à Bilbao jeunes. Festins, bals, amusements nous furent prodigués.

ALBERT HERTER ILLUSTRATIONS (THE GRANDISSIMES BY GEORGE W. CABLE198Deux militaires, le commandant de la ville et son beau-frère Monsieur de Miranda, chef de bataillon, donnaient le ton à la société. Monsieur de Miranda était le type du vrai militaire espagnol. Le matin, il faisait sa ronde de visites aux belles dames. On le disait épris de Madame   « P… » Je l’ignore, mais force fut de constater que si elle jouait du piano, il l’accompagnait de la guitare ; si elle chantait, il l’accompagnait encore ; si elle dansait, il pinçait sa guitare, qu’il quittait pour passer de l’orchestre au rang des danseurs. Il mettait, dans la société des femmes, une grande importance à des riens, aussi était-il proclamé à l’unanimité un homme charmant. Cela me divertit beaucoup.

Pendant notre court séjour, je n’ai rencontré qu’un homme de désagréable, Dieu m’en excuse, mais c’était l’évêque Don Raphaël Mendés de Loarca. Les espagnols des classes moyennes dissimulaient à peine leur mécontentement du gouvernement et leurs vœux pour une révolution ne se contenaient pas. Cela n’était point de la faute de cet évêque  qui n’aimait ni n’approuvait la nôtre et nous le fit savoir. Il passait sa sainte vie dans la retraite, l’étude, sa correspondance et la société très bornée de quelques dévots obscurs. Ses discours habituels roulaient sur la religion. Il n’était pas de paroisse dans son diocèse dont il ne connut les plus petits détails domestiques. Il était ennemi des jeux et des plaisirs. Au fond, c’était un esprit minutieux et un prêtre fanatique, plus propre à être moine dans le 14ème siècle qu’évêque de notre temps. Il avait auprès de lui un prêtre son confident, celui-ci me guida dans Saint-Ander pendant que mon époux vaquait à ses obligations. Contrairement à son supérieur, il était agréable et ouvert et se confia beaucoup. Il m’expliqua que vingt ans avant ce n’était qu’un misérable bourg. Le commerce de l’exportation des laines se faisait alors par Bilbao, qu’il enrichissait. Pour punir cette ville de son attachement à ses franchises et libertés, la Cour imposa de forts droits de douane aux frontières de la Biscaye et allégea ceux de Saint-Ander, dont elle fit en même temps un port affecté par privilège aux échanges entre la métropole et ses colonies. Bientôt, cette ville en sentit les avantages, elle s’agrandit et s’embellit. Elle était très vivante et, parait-il, gagnait chaque jour du terrain sur la baie. Ces promenades et observations distrayaient nos loisirs, sans affaiblir l’ardente impatience de mon époux de poursuivre notre voyage.

*

Les Écoles royales de France ou l’avenir de la jeunesse par Alexandre de Saillet (1843)

Mon époux avait ramené à bord le trésor qu’il était venu quérir, et nous pûmes reprendre notre route. Nous étions le 22 janvier, le temps était mauvais, les vents étaient contraires. Ils soufflaient tour à tour du Sud-ouest et de l’Est et nous tenaient impitoyablement enchaînés, nous ballottant sans fin. Je dus à nouveau me tenir couché tant j’étais mal. Le 25, nous pûmes enfin lever l’ancre, nous étions encore fortement ballottés, mais au moins nous voguions. Il restait encore quelques passagers en arrière, trois coups de canon les pressèrent. Ils nous rejoignirent à l’entrée de la passe. À midi, le Cap-Mayor était dépassé, nous nous éloignâmes des côtes espagnoles. Au bout de quatre jours, nous saluions le Cap Ortegal, dernières terres d’Europe.

Avec les petites, je vins tenir compagnie à Pierre-Clément sur le pont afin de voir la terre s’éloigner et dire adieu à nos côtes. Nous étions tous debout, nous respirions. Le froid était encore pénétrant, les filles admiraient les légions de marsouins qui nous escortaient. Nous vîmes au loin quelques voiles. Nous étions en route, la terre disparue.

FRANÇOIS PASCAL SIMON-GERARD-TheHeadofVenus-162015T174733 (1)Nous avons atteint les Açores, la plus méridionale de ces îles, Sainte-Marie, le 2 février. La mer était tantôt houleuse, tantôt superbe, elle nous conduisit en quatre jours aux Poissons volants et à la température des Tropiques. J’en fus ravie. Je passais un peu plus de temps sur le pont à observer la vie à bord et à échanger avec les autres passagers qui nous accompagnaient. Mais, le 8 février et les jours suivants, l’Océan se figea comme une glace sous un ciel d’azur, pas le moindre souffle d’un zéphyr. Le gouvernail semblait à l’abandon. Le bâtiment pirouettait sur lui-même. Chacun d’entre nous parcourait l’horizon y cherchant quelque nuée naissante, le présage d’un grain qui nous ferait bouger. Tout le monde soupirait d’impatience, moi la première, car si ce calme me permettait de me sentir mieux, j’eus préféré arriver rapidement à bon port. Ce vœu était le sujet sans cesse renaissant des conversations. L’air était chaud, le lever et le coucher du soleil éclatant, le clair de lune ravissant, les heures éternelles et la lecture la plus douce des consolations. Il faut se faire marin dès l’enfance pour s’accoutumer aux caprices de l’Océan, à cette vie de bord toujours monotone et toujours mêlée avec la vie des autres. On ne peut rien faire qui ne soit sous le regard des autres, l’intimité n’existe pas à bord. Au milieu de ces déserts, au milieu des eaux et des cieux, quel plaisir de s’entourer du souvenir des êtres, qui, de leur côté, nous suivent de la pensée et nous cherchent dans l’espace ! Car je ne doutais pas un instant qu’au pays nous fûmes le sujet de toutes les spéculations et de toutes les inquiétudes.

Cet ennui fut interrompu le 10 février quand on vint nous imposer la rançon et la plate gaieté du baptême du Tropique, tradition maritime qui fit beaucoup rire mes filles. Les déguisements de l’équipage et le bain forcé de la plupart des passagers, elles les premières, les amusa beaucoup.

HAITI St Domingue View of Cap Francais - Antique Print 1836Deux semaines plus tard, le 24 février, au matin, nous avons découvert les côtes de l’île Saint-Domingue. La traversée ne fut pas mauvaise. Nous avons mouillé, le 27 de bonne heure, en rade du Cap, non loin de l’amiral Latouche-Tréville.

Ce fut devant Saint-Domingue que je réalisai pour la première fois le climat des tropiques, il y faisait très chaud et humide, Pierre-Clément restait en chemise et moi j’avais depuis quelque temps adopté tout comme mes fillettes les robes en linon de ma garde-robe. Saint-Domingue était un amas de montagnes. En arrière de la première ligne, on apercevait, comme un nuage, la montagne de Cibao, mon époux m’expliqua que c’était de là que Colomb rapporta, la première paillette d’or, qui depuis coûta si cher aux peuples du Nouveau Monde. Au-delà de la Grange, on entrevoyait aussi Monte-Christo, l’un des établissements de Colomb.

Sous aucun prétexte, nous eûmes le droit de descendre à terre, la situation de notre armée sur l’île était déplorable. En compensation, le préfet colonial Daure nous envoya des oranges, des sapotilles, des mangues, des bananes fruits de l’Équateur avec lesquels nous fîmes connaissance, et qui pour ma part ne valaient pas les pêches, les poires, les pommes de mon cru, mais qui nous firent grands bien ; il y avait longtemps que nous n’avions pas mangé quelque chose de frais. Il vint nous visiter et il nous expliqua que Saint-Domingue reconnaissait pour maîtres les nègres* jusqu’aux portes de la ville. Il nous fit remarquer tout autour leurs camps, leurs feux, leurs signaux sur les habitations Duplàa, Vaudreuil, etc., converties en ruines. Ils pillaient depuis 48 heures , égorgeaient, dévastaient la petite île de la Tortue et y massacraient son propriétaire Labatut, de la famille des concessionnaires primitifs. J’étais horrifié, d’autant que nous sortions en métropole de situations tout aussi tragiques. Les villes de Nantes et de Lyon notamment mettraient du temps à faire leur deuil des horreurs qu’elles avaient vécu au nom de la liberté.

Nous quittâmes, le 27 février, ces bords désolés. Nous côtoyâmes l’île avec lenteur, au bruit des coups de fusil et de canon, et à la lueur d’énormes bûchers, d’où s’élevait, çà et là, sur la côte, une épaisse fumée.

austen-bishop-morganNous nous engageâmes ensuite tout le long de l’île de Cuba, nous étions assez proches de ses côtes pour distinguer ses rares cultures et ses vastes bois. Des calmes fréquents nous contrariaient et nous empêchaient d’avancer. La chaleur des jours était insupportable nous faisant envier les nuits délicieuses. Les astres avaient là bas plus d’éclat qu’en Europe, la lune plus de blancheur, les étoiles plus de brillant et leur scintillante lumière ajoutait un nouveau charme à la fraîcheur de l’air, si doux à respirer après une journée embrasée. À ces calmes sans fin, succéda une brise caractéristique, qui nous donna l’espérance de sortir enfin de cet interminable canal entre Cuba et la Jamaïque. Notre lente marche avait épuisé les viandes fraîches, non de notre table, mais de la table de l’état-major, et corrompu totalement notre provision d’eau. Mon époux avait emporté avec lui deux bidons épuratoires de Smith et Cuchet qui servirent à la table du capitaine, mais perdirent leur vertu au bout de trois semaines. Notre chimiste Blanquet et l’ingénieur Vinache essayèrent de trouver une solution, mais échouèrent dans un premier temps. Le chimiste rebuté par les contradictions et les plaisanteries qu’il essuyait se rebuta ; l’ingénieur persista seul. Il tira de son filtre de l’eau d’abord supportable et enfin très bonne. Nous cessâmes de boire de l’eau trouble et sentant le soufre. Le fortuné tonneau fut placé avec honneur sur le pont ; chacun vint y puiser de l’eau et tous chantèrent les louanges de Vinache. Ce procédé de clarification de l’eau et celui de la désinfection de l’air par les fumigations, suivant la méthode de Guyton de Morveau, sont deux traits marquants de notre navigation. L’un et l’autre furent couronnés par le succès, j’en saluais les effets bénéfiques sur notre vie et notre santé.

Dans la nuit du 6 au 7 mars 1803, nous doublâmes le Cap Saint-Antoine sans en avoir connaissance. Il formait l’extrémité occidentale de l’île de Cuba, nous entrâmes dans le golfe du Mexique. Ses vagues creuses et courtes nous le signalèrent, je dus m’allonger tant ces mouvements marins m’étaient insupportables. Les mouvements du navire y étaient plus brusques et fatiguèrent davantage les passagers. Le mauvais temps y était rare, mais les calmes et les orages y étaient fréquents dans les mois d’été. Nous nous approchions enfin de notre destination.

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un Béarnais gouverneur de Louisiane I

Portrait of Frau Senator Elisabeth HudtwalckerLe salon était baigné par la lumière de fin d’après-midi de l’automne. Il rasait de ses rayons les moulures blanches de l’appartement, faisant ressortir la couleur vert tendre des murs. Assise dans mon fauteuil-cabriolet favori, en bois naturel mouluré et sculpté d’un écusson stylisé, que j’appréciais, bien qu’il fût passé de mode, j’écoutais, stoïque, mon époux, Pierre-Clément de Laussat. La seule chose qui montrait ma nervosité était la façon dont je lissais les plis de ma robe de mousseline. Je n’arrivais pas à me contrôler. De l’extérieur, je semblais imperturbable. Mon reflet dans la glace du trumeau au-dessus de la cheminée en faisait foi. Rien ne paraissait me toucher, pendant que mon époux, debout devant moi, comme un maître d’école, placé entre la fenêtre et moi-même, auréolé de soleil, m’expliquait avec fierté qu’il était nommé Préfet colonial de la Louisiane. Qu’aurais-je eu à rajouter, c’était la carrière de mon mari et notre fortune avait bien besoin d’être redorée. Il avait pourtant été, tout d’abord grâce à la duchesse de Gramont, Receveur des Finances de l’Intendance de Pau et de Bayonne, puis par l’intermédiaire de son père, alors président du Tiers Etat du Béarn et maire de Morlaàs, dont il héritera de la charge, il s’était fait nommer député aux Etats Généraux. Participant activement à l’élaboration des cahiers de doléances, il devint dans la foulée député aux Etats-Généraux à Paris.  Il fut ensuite trésorier-payeur des Hautes puis des Basses-Pyrénées, et enfin, obtint le poste de contrôleur de l’Armée des Pyrénées Occidentales, mais la révolution nous amena près de la ruine, mais cela ne découragea jamais mon époux que les dettes n’inquiétaient guère. Par nature, il n’aimait dans les problèmes que les solutions et si nous avons parfois approché dangereusement du précipice, la tête haute il nous en a toujours éloignés.

Portrait d'une aristocrateJe ne me suis pas présentée, veuillez m’en excuser. Je suis Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, et tout comme mon époux je suis née en Béarn. Si lui est né au Château de Bernadets à Morlaàs, moi, c’est à Pardies, entre le gave de Pau et son affluent, la Bayse, que j’ai vu le jour.

Pierre-Clément m’a été présenté par une de mes amies, à Pau dans le salon de sa mère la comtesse d’Echaux. C’était à la l’orée de la Révolution. Celui qui devint mon époux s’avérait être apparenté à ma famille par le méandre des branches de notre arbre généalogique. L’homme rassurant et attentionné qu’il était alors et qu’il est resté malgré son impétuosité permanente m’a d’emblée plu. Malgré les évènements qui bouleversèrent notre vie à tous, nous nous sommes assidûment fréquentés et nous nous sommes promis fidélité et amour en septembre 1790 à Cardesse. Je venais d’avoir vingt-deux ans.

La Révolution déstabilisa tout de suite notre jeune vie de couple. Nous en connûmes les tourments, les emprisonnements, nous en avons réchappé. Nous avons quatre enfants, trois filles et un garçon.

Après avoir été installé à Bayonne, où j’ai donné naissance à notre fils Lysis Baure pendant que Pierre-Clément, lui, participait activement aux manœuvres de l’Armée des Pyrénées Occidentales dans le nord-ouest de l’Espagne, sous la direction de celui qui allait devenir le général Harispe, je suis venu m’installer à Paris pour suivre mon époux avec nos deux aînées. Cela fait maintenant trois ans. En mai, nous avons dû regagner le Béarn, le père de mon époux venait de mourir. Nous y avons passé l’été, la campagne m’a fait le plus grand bien. Le bruit permanent de la ville, qui après le laisser-aller de la période tumultueuse que nous venons de vivre, est à nouveau en chantier, me fatigue énormément. Louis-Léopold_Boilly_(French_-_Compositional_Drawing_for_'Entrance_to_the_Jardin_Turc'_-_Google_Art_ProjectNous venons à peine de rentrer de Bernadets et de notre douce campagne, avec nos deux plus jeunes enfants, que voilà Pierre-Clément m’annonçant que nous allons partir à l’autre bout du monde, moi qui viens à peine de me faire à la vie parisienne. J’avais déjà eu beaucoup de mal à quitter notre pays de Gascogne avec ses collines vertes et sa vue sur nos majestueuses Pyrénées depuis notre vallée du gave de Pau. Voilà qu’il m’annonçait que l’on allait traverser cet immense océan qui m’avait toujours impressionné. Mon époux m’y avait conduite plusieurs fois, m’expliquant l’Amérique qui l’avait tant fait rêver et surtout sa révolution qui l’avait tant passionné plus jeune. La révolution d’Amérique avait suscité son intérêt au point de parfaire son anglais et de lire Robertson, Hume, Ferguson et Gibbon. Tout cela m’avait semblé alors si loin, au point d’écouter distraitement mon époux, plus attentionné par mes filles courant sur la plage, poursuivi par leur frère et ma petite dernière marchant maladroitement dans le sable, sa nourrice sur les talons. Le tableau était si attendrissant.

La dernière ascension de mon époux avait commencé quelque temps auparavant. Promu, membre de la commission législative des Anciens, mon époux avait été chargé de rédiger la constitution du 13 décembre 1799, consacrant le désir d’ordre de la bourgeoisie, celui de pouvoir personnel de Napoléon Bonaparte et donnant vie au Consulat. Mon époux aimait écrire. Il avait, jeune homme, commencé par une première version du « Discours sur l’abbé Suger et son siècle ». Mécontent de cette publication précipitée, conscient de ses lacunes, il avait retravaillé son texte, et y avait ajouté une longue dédicace aux États-Généraux de la province de Béarn. Il imaginait alors pouvoir verser dans la carrière littéraire et avait projeté « une Histoire du cardinal de Richelieu » et « un Discours sur chaque siècle de la monarchie française », mais les évènements avaient changé le cours de sa carrière. Cela n’avait pas interrompu ses velléités à écrire même si cela lui avait parfois porté préjudice, bien que la fois à laquelle je pense, il n’avait pas eu le choix. Cour intérieure de la Force en 1840Il l’avait fait à la demande de Monestier, député du Puy-de-Dôme, représentant en mission, qui lui avait sauvé la mise non sans difficulté, l’extirpant de prison pendant la Terreur. Ce dernier lui avait alors demandé en remerciement de rédiger un texte contre le fanatisme et la superstition, thème mis à l’ordre du jour de la société populaire, nouvellement réorganisée. Il y en eut six mille exemplaires distribués dans les départements et dans l’armée, de sorte qu’il en résulta une vogue et un éclat extraordinaire. On aurait pu penser que cela était flatteur, ce qui au premier abord avait été le cas, mais la hardiesse des propos tenus lui valut quelques désagréments, et durant le temps de sa carrière parisienne, ses détracteurs s’ingénièrent à lui porter tort en brandissant à la tribune un exemplaire du discours. La famille et moi-même avons fait tout ce que nous pouvions pour en détruire un maximum d’exemplaires. Fort heureusement, cela n’alla pas plus loin que la peur et la contrariété. Évidemment pour la rédaction de la constitution qui installa le Consulat, ce fut autre chose et plus bénéfique pour mon époux.

napoleon-bonaparte-signature-concordat2Pour cela, il s’était rendu journellement au petit Luxembourg dans le cabinet du général, le nouvel homme fort du régime. Il s’en était rapproché quelque temps auparavant. Au mois d’octobre, en compagnie de Cornudet, président du Conseil des Anciens, il s’était rendu rue des Victoires au petit hôtel qu’habitait Bonaparte, récemment revenu d’Égypte. Pierre-Clément en était revenu enthousiasmé par l’homme et me résuma l’entrevue « – De quels yeux avides je l’observais ! De quelles oreilles attentives je l’écoutais. Il ne parla que de choses vagues. Ce qu’il disait me semblait des merveilles. »

Flameng Francois (Reception à Malmaison en 1802 (1)Il dut y avoir réciprocité car nous fumes reçus par Joséphine Bonaparte, ci-devant comtesse de Beauharnais, à la Malmaison pour dîner. Elle était belle, gracieuse et d’une élégance exemplaire. De mon côté, Je n’avais guère à me plaindre, blonde, un teint clair, après quatre grossesses j’avais gardé ma ligne et mon époux sans me couvrir de cadeaux me permettait toute fois de tenir mon rang aussi ma garde robe, sans être ostentatoire, était à la hauteur de ma vie parisienne. Nous fîmes bon effet, car avec ou sans moi, Pierre-Clément y revint à plusieurs reprises. J’étais alors loin de penser que mon époux gravissait les marches du pouvoir dans le sillon du premier Consul.

Favorable au Coup d’État du 18 brumaire, Pierre-Clément était entré au Tribunat à sa création, le 25 décembre 1799. Le temps venant, bien que Napoléon Bonaparte l’impressionnait énormément, mon époux projeta de quitter le tribunat qui tombait en déliquescence. En tête à tête, il m’expliquait que le tribunat ne consistait plus qu’à délibérer sur les projets de loi avant leur adoption par le Corps législatif, l’initiative des lois relevant du Conseil d’État. Je ne comprenais pas tout, car chaque jour amenait son lot de plaintes sur les méandres de l’institution et les manipulations de ses membres. Une chose est sûre, cela le lassait et allait à l’encontre de ce qu’il pensait de cette institution. De plus, le Tribunat devenait un foyer d’opposition au régime que le Premier consul était en train de mettre en place. Cela le peinait, tiraillé entre l’admiration qu’il avait pour l’homme et les vérités qu’il entendait. Il se rendait donc au Palais-Royal où siégeait l’institution en traînant les pieds, ce qui n’était pas dans sa nature. Ce qui lui fit entrevoir une solution opportune fut la lecture de la gazette, Bonaparte s’était fait rétrocéder la Louisiane par l’Espagne. Pierre-Clément rendit visite à son ami Jean-Baptiste Bernadotte, béarnais tout comme nous. Celui-ci était pressenti comme gouverneur de cette colonie par le premier Consul, mais il n’était pas intéressé. Pierre-Clément le savait, aussi n’hésita-t-il pas à lui confier son intérêt pour ce poste. Soutenu par le commandant de l’armée de l’Ouest, il présenta sa requête sous forme d’un simple billet manuscrit :

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Mon époux attendit avec impatience pendant deux mois sa réponse. Je l’avoue, je n’étais pas pressée, espérant intérieurement pour ma part une réponse négative. Mais que voulez-vous, cela n’était pas mon destin. Il fut convoqué par le premier consul. Il revint euphorique et me résuma sa réponse ; elle lui avait été faite lors d’un entretien bref et concis comme les aime Bonaparte.

« – Eh bien ! Êtes-vous toujours décidé à aller à la Louisiane ? Est-ce un parti pris avec réflexion et y tenez-vous ?

– Oui, général : je n’ai pas fait légèrement une pareille démarche.

– Puisque vous le voulez, vous irez à la Louisiane. »

rectoJe n’avais pour ma part rien à rajouter, je n’avais plus qu’à préparer notre départ. Nous étions le 28 août 1802, et mon époux avait obtenu le nouveau poste de Préfet colonial de la Louisiane. Notre départ était toutefois prévu pour le début du mois de janvier. Il y avait tant à préparer pour embarquer pour ces terres lointaines en compagnie de mon époux et de nos trois filles. Pierre-Clément avait décidé pour notre fils Lysis, qui venait de fêter son septième anniversaire, de le confier au collège de Juilly. C’était un déchirement pour moi.

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La sibylle du Faubourg Saint-Germain (4ème partie et fin)

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St. Uriel- St John’s Church, Boreham

Vous vous souvenez de moi, l’archange Ariel, le protecteur de Marie-Anne-Adélaïde Lenormand. Je reviens vous parler de ma protégée. Sa situation est désormais enviable, mais par contre coup attire les problèmes… La jalousie. Réussir entraîne automatiquement dans son sillage la convoitise. Marie-Anne la suscita, parfois la provoqua et voulut s’en justifier plus d’une fois en écrivant des livres dans lesquels elle étaya ses prédictions. Elle n’aurait pas dû, cela amplifia l’acrimonie de beaucoup, mais en même temps cela ancra sa notoriété dans le temps puisqu’aujourd’hui encore vous parlez d’elle.

William HolyoakeLa pratique de la voyance pour notre sibylle était un métier respectable, qui s’avérait très rentable et trouvait parfaitement sa place dans la société dans laquelle elle vivait, car pleine de bouleversements. Ce commerce des visions divinatoires attirait, comme aujourd’hui, un grand nombre de clients et de pratiquants, mais la plupart de ces derniers étaient des charlatans avides d’argent qui mettaient à profit la crédulité et la faiblesse de la nature humaine. Marie-Anne le savait et était consciente que pour beaucoup de gens, qui se classaient dans les biens pensants, elle y était amalgamée.

Nombreux étaient ceux qui payaient les services d’un voyant pour prendre une décision d’ordre capital, pour résoudre des conflits ou pour d’autres détails plus futiles. Mais sans le savoir, ces consultants ne recherchaient en fait qu’un peu de confiance en soi ainsi que des conseils judicieux que leurs proches ne préconisaient pas. Tout cela, elle le savait, la plupart de ses consultants ne voulaient qu’une confirmation de leur choix et de leurs espérances. Ils estimaient, chose surprenante, que les vérités ou les conseils qu’ils craignaient d’accepter étaient plus véridiques plus fiables quand ils sortaient de la bouche d’un ésotérique. Évidemment, le public et même les pratiquants confondaient l’ésotérisme et l’occultisme et en arrivaient à les associer. L’un et l’autre diffèrent selon que les pratiquants, du premier ils se basent sur une étude préalable très approfondie et une déduction divinatoire presque scientifique, tandis que les deuxième, les sciences occultes ne sont que de la magie noire dont la pratique se transmet de génération en génération. Marie-Anne pratiquait les deux.

De toute façon, il est difficile de contenter tout le monde, car vous ne voulez pas tout entendre et parfois, même ce qui est favorable, mais reprenons le cours de l’histoire de ma protégée.

pierre paul prud'hon (joséphine de BeauharnaisLe 2 mai 1801, elle fut invitée à La Malmaison, domaine de prédilection de l’épouse du premier consul, Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, comtesse Beauharnais, désormais connue sous le nom de Joséphine Bonaparte. Ce n’était évidemment pas la première fois. Installées dans le salon donnant sur la roseraie, Marie-Anne  lui fit un tirage qui ne fit que confirmer l’annonce de sa première prédiction, « Vous serez plus que reine… » Il faut dire que l’on se rapprochait de la date de la réalisation, ce dont elle lui fit part. Cette visite déplut au Premier Consul, qui n’était pas à une contradiction près. Quand son épouse lui narra sa séance, il se moqua d’elle, de son goût ou plutôt sa passion pour tout ce qui était divination. Il s’en était d’abord amusé, puis il s’était gaussé de ce qu’il nommait « ses manies » et enfin il avait décidé que rien n’était plus en opposition avec la majesté que ces doutes, ces inquiétudes dévoilées à tous. Conclusion, il trancha, il fallait arrêter ses niaiseries.

Joséphine due lui promettre, promesse qu’elle était incapable de tenir, de ne plus faire venir notre demoiselle Lenormand. En toute discrétion, l’épouse du Consul continua à faire venir Marie-Anne, l’admettant toujours chez elle, dans son intimité, et la comblant de présents.

Mlle Lenormand lit les cartes pour Napoléon. Illustration d'un inconnu ...Si napoléon se gaussa en public des pratiques divinatoires, Marie-Anne, dans l’intimité se moqua de ce dernier, elle  était bien placée pour savoir que le débineur prenait très au sérieux, comme beaucoup d’hommes au pouvoir, tout les arts divinatoires. Il lui arrivait même de pratiquer l’astrologie de salon ou la chiromancie, il s’était même exclamé un jour en regardant la main de Talleyrand, le plus sérieusement du monde : « Mon génie étonné tremble devant le sien ! ». Il était par ailleurs très superstitieux, il se méfiait du chiffre 13 comme de la peste, il avait même retardé son coup d’État prévu pour le 17 Brumaire, quand il s’était rendu compte que ce jour coïncidait avec un vendredi 13 dans le calendrier grégorien. À ceux qui osèrent ironiser devant lui de cette pusillanimité superstitieuse, il avait rétorqué : « il n’y a que les sots qui défient l’inconnu ! » De plus il n’hésitait pas à la consulter, elle ou quelques-uns de ses concurrents, à la veille d’une bataille, cherchant à découvrir la marche des planètes dans le ciel afin de prévoir l’issue des combats.

En fait, il craignait les informations et les confidences de Joséphine à notre devineresse et les indiscrétions qui pouvaient en découler, d’autant que certaines prédictions étaient le reflet de son ambition et préférait ne pas les dévoiler trop tôt. Il la mit sous surveillance comme beaucoup de monde. Elle se retrouva surveillée par les services de Fouché qui reçurent des rapports de police parfois assez extravagants.

« Une demoiselle Lenormand, se disant cousine de Charlotte Corday (!), habitant rue de Tournon, fait métier de tireuse de cartes. Les imbéciles de première classe vont la consulter en voiture. Les femmes surtout y affluent. J’ai entendu faire contre cette intrigante des plaintes en escroquerie qui prouvent son adresse ; on assure que la femme d’un capitaine de la gendarmerie d’élite nommé Bloum y a été faite de plus de quatre mille francs depuis dix-huit mois ; cette femme s’était tellement endettée à l’insu de son mari qu’elle en est morte de chagrin en quatre jours ».

Fouché TalleyrandLes policiers étaient toujours là, à l’écoute. Ils décrivaient tous les mouvements, toutes les visites de Marie-Anne, autant à Fouché qu’à Talleyrand avec qui elle avait des relations privilégiées, jusqu’aux amants qu’elle avait. Si Flammermont, fidèle, était toujours là, d’autres passaient, certains dans l’espoir d’y gagner une bonne étoile et beaucoup de chance. Elle ne se faisait pas d’illusion et de toute façon elle ne tenait pas à s’engager.

Les rapports de police prétendaient dévoiler son astucieux système de renseignement qui tissait un véritable réseau d’espions, à travers la capitale : concierges, valets, danseuses, laquais, courtisanes, cochers et grisettes, habilement soudoyés, lui faisaient parvenir au jour le jour des rapports confidentiels venant étayer et conforter ses « voyances ». Tout cela n’était que billevesées, mais la police se fit plus hargneuse et rajouta dans les pratiques de Marie-Anne en plus de la cartomancie, la chiromancie, la géomancie et tant d’autres arts occultes de semblables désinences, des pratiques qui n’étaient pas les siennes. On l’accusa de faire comparaître du fin fond des enfers Belzébuth, Léviathan, et entre beaucoup d’autres, Béhémoth membre de la huaille noire des royaumes infernaux, procédés qui auraient expliqué la conversion de la parole en oracles et les oracles en bel et bon or.

Tout ce ceci n’aurait eu guère d’importance si la jalousie suspicieuse du Consul n’entrait pas en jeu et malgré toutes ces hautes protections, elle devait connaître à nouveau la prison à plusieurs reprises.

1ae4662a430ab61d0d1572fdd22d07c6En 1803, elle fut accusée d’avoir prédit une conspiration. En fait, elle reçut dans son cabinet la générale Moreau, riche créole de l’entourage de l’impératrice. Au cours de la séance, elle lui annonça qu’un voile allait être levé sur un projet et que cela allait entraîner l’arrestation imminente de son mari. La générale se précipita alors chez chacun de ses amis faisant partie d’une conspiration rassemblant les opposants à la montée du pouvoir de Napoléon, afin de leur annoncer ce qu’elle venait d’apprendre. Revenu aux oreilles de l’empereur par l’intermédiaire du ministre de la police Fouché, celui-ci entra dans une colère folle, d’autant que les rapports prétendaient que cela venait d’une indiscrétion de Joséphine.

Mais ce qui fit sortir de ses gonds le Premier consul fut sa prophétie faite à Joséphine devant ses dames et annonçant l’échec d’une tentative de débarquement en Angleterre, d’autant qu’elle se réalisa. Il fit accentuer la surveillance sur Marie-Anne, ce qui lui permit de savoir qu’elle avait reçu à plusieurs reprises l’ambassadeur de Perse, qui vint avec toute sa suite ! Malgré le manque de discrétion, il eut peur d’un nouveau complot, resserra l’étau autour de la prophétesse tout cela pour apprendre la préoccupation de l’ambassadeur, ce dernier voulait savoir ce qui se passait dans son harem resté à Ispahan…

De suspicion en suspicion, il finit par faire arrêter Marie-Anne qui fut emprisonnée, le 16 décembre 1803, aux Madelonnettes. Les chefs d’accusation tombèrent les uns après les autres, aussi fut elle libérée le 1er janvier 1804. Marie-Anne laissa croire à Joséphine que c’était grâce à son intervention, en fait elle avait adressé au préfet de police, un petit quatrain qu’elle avait voulu prophétique et eut pour effet sa libération immédiate : « Si le préfet voulait, dans ce moment, par un bienfait commencer cette année, donner congé de mon appartement… Je lui prédis d’heureuses destinées ! »

*

Quelques années passèrent sans que Marie-Anne ne fût inquiétée outre mesure. Il y avait bien sûr des rapports de police réguliers comme celui du 5 mars 1808, qui précisait :

« Il y a foule chez la Lenormand… M. de Metternich y a été vendredi, à trois heures. On lui a dit des choses assez relatives à sa situation, à son caractère et à ses affaires pour le surprendre. Mme Junot, qui se trouvait présente, a appliqué les dires de la tireuse de cartes à quelques paroles que S.M. l’Impératrice a adressées, sous le masque, à M. de Metternich, au bal donné par S.A.I. la princesse Caroline. Mme Junot a entendu aussi sa bonne aventure. Elle y avait déjà été la semaine dernière avec Mme Lallemand, Grandseigne et M. Caillé ; tous quatre étaient revenus très étonnés des particularités que leur avait dites la sorcière… ».

*

Tout ceci aurait pu perdurer si Marie-Anne n’avait eu pour meilleure consultante, l’impératrice.

François Flameng (la malmaisonJoséphine aimait la consulter à la moindre inquiétude. Sa position dans la famille Bonaparte était tellement inconfortable et pleine de trappes, car celle-ci voulait s’en débarrasser et chercher tous les moyens possibles pour le faire, l’impératrice était rongée par les suspicions. Marie-Anne ne pouvait pas faire grand-chose, si ce n’est prévenir l’impératrice des dangers qu’elle pouvait amoindrir à défaut de les annihiler.

En octobre 1808, après le congrès d’Erfurt, Joséphine répéta à l’Empereur ses propos, qui déconseillaient la politique impériale vis-à-vis de Rome et du Saint-Père. Napoléon en fut fort mécontent il n’aimait pas être conseillé quand il ne l’avait pas demandé, mais, en homme pragmatique, il mesura l’utilité politique de la sibylle. Il demanda à Fouché et à Talleyrand de recueillir toutes les informations possibles. Ce que Joséphine n’avait pas dit, c’était qu’elle savait que l’on préparait un mariage à l’empereur alors qu’ils n’avaient pas divorcé. Marie-Anne n’avait pas osé lui dire que c’était inéluctable, mais à la fin de l’année 1809, la question du divorce impérial souleva des difficultés. Comme il n’était pas besoin d’être devin pour savoir que les démarches du divorce étaient en route, la famille impériale s’était chargée de faire passer l’information, Marie-Anne fut conviée à l’hôtel de la reine Hortense, rue Cerutti, malgré l’interdiction de l’Empereur qui redoutait son influence, où elle eut avec Joséphine une conversation intime de plus de deux heures sur le divorce et ses perspectives.

danhauser josef-napoleon et josephine avec la cartomanciennePour contrer l’agitation qui mettait en émoi Joséphine, ses enfants, et beaucoup de membres de la cour qui voulaient savoir avant tout le monde, le pouvoir impérial réagit. Le 11 décembre, dans la matinée, notre Mademoiselle Lenormand fut arrêtée chez elle et conduite à la Préfecture de Police. Le commissaire, accompagné de quatre agents de police, perquisitionna rue de Tournon : il emporta les jeux de cartes, les tarots, les baguettes, les cartons, les dossiers et les fiches des clients. Selon son rapport : « On a arrêté la femme Lenormand qui faisait le métier de devineresse. Presque toute la cour la consultait sur les circonstances actuelles (le divorce). Elle tirait l’horoscope des plus hauts personnages et gagnait à ce métier plus de 20 000 francs par an ».

Marie-Anne avait appris à se défendre. À la Préfecture, elle asphyxia les policiers par son langage ésotérique, le récit de ses prophéties et sa mégalomanie. Elle comparut devant Fouché qui lui dit :

« – je suppose que vos tarots vous avaient avisés de ma convocation

– Je le savais, Monsieur le Préfet. Pas par mes tarots, mais par mon horoscope qui se trouve dans l’un des cartons que vous avez saisis chez moi. Vous pouvez vous en assurer. »

Le Préfet fit rechercher le carton en question, brisa les scellés et lut l’horoscope. L’arrestation était effectivement décrite sans aucune ambiguïté.  

– Trêves de raillerie, Mademoiselle. La prison vous rendra sans doute moins agressive. Et, grâce à moi, vous pourrez y rester longtemps.

– Non, pas très longtemps, car j’ai tiré au grand jeu l’as de trèfle.

– Et que représente l’as de trèfle ?

– Votre imminent successeur, Excellence, le duc de Rovigo ».

Madame-Lenormand-arrestedFouché fit la grimace, il ne connaissait que trop bien la perspicacité des prédictions de la voyante. Marie-Anne était certainement, avec Fouché, la personne la mieux informée de Paris.

Ce dernier avait compris très tôt l’intérêt qu’il pouvait tirer des rapports intimes qu’il entretenait avec elle. C’était avec elle un jeu d’échecs permanent entre séduction et chantage, grâce auquel il apprit beaucoup plus de petits secrets sur ses administrés que des rapports de ses limiers. Marie-Anne et le ministre étaient souvent de mèche, voire complices, dans nombre de petites intrigues ourdies dans l’ombre. C’était pour elle le moyen de n’être pas trop souvent importuné par ses services. Il la mettait à l’abri, tout comme Talleyrand, des ires de l’empereur et l’un comme l’autre n’avaient pas peur d’écouter ses dires qui souvent leur donnaient un autre angle de perspective.

Son influence sur Joséphine permit à Fouché de lui dicter plusieurs soi-disant secrets que l’Impératrice se chargea innocemment de souffler à l’oreille de son auguste époux ! Marie-Anne acceptait du moment que cela ne portait pas préjudice à sa prestigieuse amie.

Laslett John Pott (L'adieu de Napoléon à JoséphineCette fois-ci, elle refusa de collaborer avec la police, le divorce allait se faire, Fouché qui collaborait avec l’Angleterre allait être disgracié et bientôt l’empire s’écroulerait, donc même par opportunisme elle n’avait aucune raison d’être conciliante. Elle fut libérée douze jours plus tard, le 23 décembre 1809. L’empereur avait donné l’ordre de ne la relâcher qu’après le divorce.

Napoléon la fit venir une dernière fois à la cour, mais dans le plus grand secret, sous prétexte de la mettre en garde contre sa vindicte. De cet entretien, elle ne lui laissa que le rappel de l’avertissement qu’elle lui avait déjà fait des années auparavant. Il avait choisi de tourner le dos à la Providence, elle n’y pouvait rien. Pris dans la piège de la curiosité, il insista pour savoir ce qu’il allait lui advenir. Elle lui dessina une île qui se nommait Longwood et elle lui décrit aussi un homme, un certain sir Hudson Lowe… L’empereur au faîte de la puissance n’y attacha pas foi. C’était pourtant son premier lieu d’exil et le début de sa fin. Il la qualifia de défaitiste et l’accusa d’être à la solde de ses ennemis et lui intima l’ordre de ne plus paraître ni devant lui ni à la cour. Qui y aurait-elle fait ? Joséphine n’y était plus. Cette dernière, peu rancunière, rapporta à l’empereur, alors qu’il la visitait à la Malmaison, une dernière mise en garde de Marie-Anne qui avait vu l’invincible armée française vaincue par les troupes russes, et lui-même attendre une fin honteuse, solitaire et une mort douloureuse. Mais que peut-on quand cela est écrit ?

The fortune teller - Charles Haigh-WoodMalgré ces déboires, et la perte de statut de sa protectrice, elle ne perdit point sa notoriété. Elle reçut la visite d’une jeune femme, Dorothée, fille de la princesse de Courlande, qui venait d’épouser le comte Edmond de Talleyrand-Périgord, neveu de Talleyrand. La jeune femme fut surprise par sa consultation. Elle sortit septique de sa visite, que lui avait conseillé une de ses amies, car notre cartomancienne lui avait prédit sa séparation d’avec son mari et, ensuite, une vie mondaine éclatante auprès d’un homme d’État particulièrement en vue, c’était Talleyrand, son oncle par alliance. Marie-Anne avait déjà prédit à ce dernier cet ultime amour inattendu.

*

Ce que Marie-Anne avait prédit, à Napoléon, arriva ! Il12 fut destitué et exilé sur une île britannique. Talleyrand, qui protégeait depuis toujours notre pythonisse surtout depuis qu’elle lui avait assuré que jamais Napoléon ne le ferait arrêter, que son entourage féminin serait son meilleur soutien, ce dont il avait eu la confirmation en 1809 contrairement à Fouché jeté en disgrâce, diplomate hors pair, avait su négocier le tournant de la fin de l’empire. Dès la catastrophique retraite de Russie en cours, il s’éloigna de l’empereur refusant tous les postes qu’il lui proposa et se retourna vers le futur Louis XVIII afin de préparer le futur gouvernement. Il manœuvra pour rester dans Paris alors que le conseil de Régence fuyait devant les alliés qui menaçaient la ville et la leur livra et ouvrit la porte aux Bourbons.

Pour Marie-Anne, le succès ne se démentit pas. Le retour des Émigrés développa encore sa clientèle. La vieille noblesse royaliste rescapée du naufrage, accourut rue de Tournon où elle remplaça celle de l’Empire.

Talleyrand et Fouché ayant une fois encore tourné leur veste puisèrent dans ses fichiers nombre de petits secrets d’alcôve pouvant les aider à gouverner !

Le retour momentané de Napoléon, qui s’était évadé de son exil, ne la perturba pas, pas plus que ses protecteurs. Tous savaient d’après ses prédictions que ce n’était que pour cent jours.

allies1814Avec le retour des Bourbons et de Louis XVIII, le régime politique changea, notre sibylle resta. Royaliste, Marie-Anne vit revenir les Bourbons avec joie, la période qui restera sous le nom de la Restauration lui permit d’étendre son empire, elle parcourut toute l’Europe non sans connaître ici et là quelques démêlés avec la justice.

Marie-Anne décida de se rendre au congrès d’Aix-la-Chapelle où se trouvait le tsar Alexandre, grand ami de Joséphine. Elle voulait lui proposer la rédaction de son plus bel hommage à sa bienfaitrice en publiant des Mémoires à son sujet. Dans une grosse berline noire, elle entassa ses ouvrages, ses cartes, bref tout un attirail dont elle pensait avoir absolument besoin. Ses ennuis commencèrent à Mons.

Les douaniers trouvèrent louche cette voyageuse avec tous ces bagages entassés à l’intérieur de la berline. Cela ne leur disait rien qui vaille. Ils firent déballer ses affaires, ses livres, ses cartes, et les confisquèrent soupçonnant quelques étrangetés. Marie-Anne eut beau hurler et tempêter, que le tsar Alexandre en personne l’attendait, rien n’y fit. Il lui fallut trois jours entiers de marchandage pour récupérer son bien. Arrivée enfin à destination, elle s’installa dans un très bel hôtel d’où elle écrivit au tsar Alexandre pour lui proposer son écrit, hommage à la mémoire de l’illustre impératrice « Les Mémoires de sa vie ». Elle insista sur le fait que ses mémoires étaient rédigés en grande partie par elle-même, c’était la raison qui la déterminait à les placer sous la protection particulière de sa Majesté. Le tsar accepta. Dès leur parution en 1821, la presse se déchaîna contre la sibylle. Mademoiselle d’Avrillion, première femme de chambre de Joséphine, déclara haut et fort que ce livre était destiné aux imbéciles. La jalousie sûrement.

Elle obtint toutefois la protection de la princesse Bagration. Louis XVIII voulut la voir, mais il n’apprécia pas ce qu’elle lui dit. Il aurait aimé qu’elle lui annonçât des actes flamboyants ce qui n’était pas dans son caractère. Si elle le prévint d’une longue maladie, qui visiblement avait déjà commencé, elle omit de lui dire qu’il allait mourir impotent et dans d’affreuses conditions. Elle ne le confia qu’à ses protecteurs.

Un matin, un courrier, du roi Carl XIV Johan, lui apporta un cadeau. C’était une belle boite sculptée, dans laquelle elle découvrit une élégante bague en diamant. Le général Bernadotte, car c’était lui, remerciait à sa façon la voyante, car il avait obtenu, comme cela lui avait été prédit au début de la révolution, le trône suédois.

L’assassinat, le 14 février 1820, du duc de Berry, héritier du trône, entraîna des changements de politique conséquents, qui rendirent mécontents, elle et beaucoup d’autres Français, qui émigrèrent à Bruxelles, en Belgique. Marie-Anne décida de se rendre à Bruxelles et de descendre à l’hôtel Bellevue. Là aussi, des consultants avides de se faire dire l’avenir par cette sibylle vinrent de Paris  la consulter.

Elle fut arrêtée à Louvain, en 1821, sur des accusations d’espionnage pour avoir énoncé dans son livre, la « Sibylle au congrès d’Aix-la-Chapelle », quelques idées peu conformes à la politique nouvelle des cabinets de l’Europe. La nouvelle de cette arrestation fit grand bruit. Les journaux s’emparèrent de l’affaire. Ses appels étant toujours rejetés, ce ne fut que lorsque certains de ses partisans eurent exercé une pression publique, qu’elle eut droit à un nouveau procès, cette fois ce fut pour être en possession d’une loupe magique, d’une flèche des « Abacts » et « autre talisman de sorcière ». L’accusation précisa en outre que « la susdite demoiselle avait des entretiens particuliers avec un génie nommé Ariel ». Le procureur du roi la poursuivit pour escroquerie. prophétesseLe procès qui s’ensuivi se révéla tragi-comique, comme une vulgaire bohémienne, elle fut condamnée par le tribunal de Louvain à un an de prison. Elle fit appel. Elle dut se justifier, elle répondit point par point à toutes les questions, récusa toutes les accusations. Elle affirma à ses accusateurs que Ptolémée, Platon, Galien, et dans les temps modernes, Lavater, considéraient la chiromancie comme une science exacte, et l’avaient même étayé dans des traités. Elle admit avoir décidé d’adopter la divination et les sciences occultes comme une profession. Elle avait adopté, comme pratiques régulières et avouables, l’hypnose, le magnétisme, l’astrologie, la chiromancie, et la physionomie. Elle rejeta les accusations de pratiques du blanc d’œuf, même si c’était, selon Suétone, d’origine romaine ; le marc de café ; la baguette de sourcier, même si c’était une tradition séculaire, datant de Circé et Médée ; et elle écarta de nombreuses autres pratiques qu’elle jugeait dégradantes et basées sur la superstition. Elle modéra l’utilisation de la cartomancie, car elle utilisait les cartes, simplement cabalistiquement, pour l’amour des chiffres, et leur aide dans les processus numériques.

Rien n’y fit, la sentence tomba : un an d’emprisonnement assorti d’une amende de cinquante florins plus les frais de procédure. Outrée Marie-Anne fit appel de ce jugement inique. Le 26 juillet 1821, à neuf heures du matin, une nouvelle audience eut lieu où par un coup funeste du sort, les témoins à décharge ne se présentèrent pas. Dehors, devant la porte du tribunal, la foule manifestait son soutien à la prévenue en scandant :

– Vive la Sibylle française ! Libérez la Dame aux oracles !

Dans la salle du tribunal, le président hurla :

– Avouez que vous êtes une protégée de Belzébuth !

Marie-Anne ne se laissa pas démonter.

– mais quelle meilleure preuve pouvait elle avoir du contraire puisqu’elle se trouvait présentement dans le box des accusés. Dans la salle, des applaudissements crépitèrent. La séance fut ajournée et reportée au lendemain où la même mascarade reprit sous les huées. À la fin d’une journée harassante pour tous, la Dame aux oracles se vit condamner à une amende de sept florins et huit cents. Dans sa grande mansuétude, le tribunal lui laissait quarante-huit heures pour quitter le pays. Elle ne partit que le 15 août.

Soulagée, elle revint à Paris, rue de Tournon. À peine de retour, la prophétesse fit imprimer « Souvenirs de la Belgique« . La presse se déchaîna à nouveau : « Cet ouvrage de 400 pages est la véritable vengeance de Mademoiselle Lenormand sur les Belges, si toutefois ils li lisent. »

En 1830, après la Révolution de juillet, Marie-Anne décida de retourner à la vie privée, ne plaçant ses talents qu’au service de ses amis et ne se déplaçant qu’à une invitation, allant  à Vienne, Genève, Saint-Pétersbourg et Venise. En politique, Marie-Anne qui avait des idées arrêtées n’approuva pas la Monarchie de juillet, elle resta carliste. En 1840, elle quitta la rue de Tournon et s’installa rue de la Santé.

Pour conjurer le sort, elle avait dit autour d’elle qu’elle mourrait en l’an de grâce 1896. Mais le ciel ne tint pas compte de sa prédiction ou de ses espoirs. Elle mourut, le 25 juin 1843, à 71 ans, à la suite d’une crise cardiaque, sa prédiction de mourir à 115 ans ne se réalisa pas.

Portrait de Mademoiselle Marie-Anne Adélaïde Le Normand, c. 1793Malheureusement, l’infaillibilité des jeunes comme des vieilles sorcières est, ainsi que toutes les autres, fort sujette à variations et à mécomptes… Il faut le dire en gémissant, le monde n’a eu le bonheur de posséder notre Sibylle que 74 ans 9 mois et 9 jours ! Au reste, il pourrait bien en être des sorcières se trompant dans les oracles qui les concernent, comme des médecins, des avocats et des prêtres, qui lorsqu’il s’agit de leur métier dans leurs propres affaires, ont peur les uns de mourir, les autres de perdre leur procès, et les derniers d’aller au diable, tous gens fort savants, mais peu sûrs de leur fait.

Même si certains prétendirent à un crime abominable, elle s’éteignit donc en toute simplicité à 71 ans, confits en dévotions, ayant abjuré ses pratiques magiques et reconnues, soi-disant à l’abbé Migne, la vanité de ses travaux. Toutefois, en souvenir de son amie Joséphine, elle prédit à son petit fils le prince Louis Napoléon, encore emprisonné au fort de Ham, par le biais de l’un de ses amis :

« Descendant du grand aigle, prends patience. Tes fers tomberont. Le royaume deviendra une seconde fois un empire. Mais l’épée sera trop lourde dans ta main ».

cimetière du père LachaiseSes obsèques furent célébrées le 27 juin 1843. Une foule immense se pressa aux portes de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L’église était tendue de blanc. De nombreuses pleureuses étaient là, tenant chacune, un cierge à la main. Après le service religieux, le corbillard fut traîné par quatre chevaux, suivis d’un long cortège, où il y avait beaucoup de femmes, mais aussi des personnalités, des habitués de la voyante comme Guizot, alors ministre des Affaires étrangères. Le cortège prit lentement le chemin du cimetière du Père-Lachaise. Elle fut inhumée dans la 3e division, allée principale, 4e ligne. Jusqu’à nos jours, sa tombe a toujours été fleurie.

Elle laissa, la postérité, derrière elle une œuvre importante. Elle s’était lancée dans l’édition qui comprenait les ouvrages : L’Oracle sibyllin, Les Souvenirs prophétiques d’une Sibylle, l’Ange protecteur de la France au tombeau de Louis XVIII, Le petit Homme rouge au Château des Tuileries, etc.

À son neveu, officier à l’Armée d’Afrique, elle légua ses biens, estimés au total à près d’un million de francs. Ses ressources lui avaient permis d’acheter des immeubles à Alençon, où elle se rendait plusieurs fois par an pour revoir sa famille, à Paris son appartement rue de la Santé, des terres labourables et des vignes à l’ouest de la commune de Poissy, enfin, une maison de campagne le château de la Coudraie, près de Paris.

Portrait of Mlle Lenormand

Fin

Notes de l’auteur : j’ai brodé en utilisant plusieurs sources dont la fiabilité n’est pas toujours acquise et selon un parti pris tout en m’appuyant sur l’histoire.

Biographie :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie-Anne_Lenormand

http://www.science-et-magie.com/archives02num/sm49/4907lenorm.html

http://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/biographies/files/Lenormand_Mlle_Bioallegret_RSN449_2003.asp

http://wiki.sorcellerie.net/Lenormand-Marie-Anne-Adelaide.ashx

http://autorbis.net/marie-anne-adelaide-lenormand

http://www.faust.com/legend/marie-anne-lenormand/

http://www.astroesotericpro.com/index.php/fr/info/16-tarot-info/18-marie-lenormand-et-son-oracle

 

La sibylle du Faubourg Saint-Germain (3ème partie)

épisode précédent

entrance-of-the-prison-la-petite-force-rue-pavee-in-paris-1850

Le jour pénétrait à peine dans les cachots où s’entassaient, de plus en plus nombreux, les prisonniers du comité de salut public. Les paillasses des détenus étaient corrompues par le défaut d’air et par la puanteur des seaux, où ils faisaient leurs besoins. L’infection exhalait, elle s’infiltrait par tout, elle incommodait tout le monde. Les prisonniers avaient des régimes différents selon leurs moyens ou leur acte d’accusation. Il y en avait à la pistole, les régimes de faveurs, à la paille, le tout un chacun, et dans les cachots, ceux qui étaient frappés d’ostracisme. Marie-Anne eut tout d’abord droit au cachot que les gardiens n’ouvraient que pour donner la nourriture, faire les visites et vider les griaches, les seaux d’aisances. Elle n’en connaissait pas la raison à part la peur de Robespierre en ses prédictions. Elle n’y resta pas longtemps. Elle fut installée, si l’on puit dire, dans les chambres de la paille qui ne différaient des cachots qu’en ce que leurs malheureux habitants étaient tenus d’en sortir entre huit et neuf heures du matin, les gardiens les faisant rentrer environ une heure avant le soleil couché. Pendant la journée, les portes de leurs cachots étaient fermées, et ils étaient obligés de se morfondre dans la cour, ou de s’entasser, s’il pleuvait, dans les galeries qui l’entouraient, où ils étaient infectés de l’odeur âcre des urines, etc… Du reste, les détenus subissaient les mêmes incommodités dans leurs hideuses demeures : point d’air, des pailles pourries. Entassés jusqu’à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs ordures, ils se communiquaient les maladies, les malpropretés dont ils étaient accablés.

CHARLES-LOUIS MÜLLER L'APPEL DES DERNIÈRES VICTIMES DE LA TERREUR, LE 8 THERMIDOR AN II (26 JUILLET 1794)

« – Moi, Ariel son ange gardien, qui la protégeait de mon mieux, souffrait de ce qu’elle vivait. Ne croyez pas que les incommodités du logement soient les seules que les prisonniers aient à supporter ; il faudrait pour juger voir jusqu’à quelle humiliation, jusqu’à quelle dégradation on peut réduire les hommes, il faudrait assister à la fermeture des portes et à l’appel nominal qui la précède. Figurez-vous trois ou quatre guichetiers ivres, avec une demi-douzaine de chiens en arrêt, tenant en main une liste incorrecte qu’ils ne peuvent lire. Ils appellent un nom, personne ne se reconnaît : ils jurent, tempêtent, menacent ; ils appellent de nouveau : on s’explique, on les aide, on parvient enfin à comprendre qui ils ont voulu nommer. Ils font entrer en comptant le troupeau ; ils se trompent ; alors, avec une colère toujours croissante, ils ordonnent de sortir : on sort, on rentre, on se trompe encore, et ce n’est quelquefois qu’après trois ou quatre épreuves que leur vue brouillée parvient enfin à s’assurer que le nombre est complet. »

madam-roland-prison-costumeMarie-Anne, confiante en son destin, descendait des chambres avec ses comparses dans la cour qui leur était dévolue. Elles venaient dans cette cour commencer ou achever leur toilette, elles lavaient, elles savonnaient leur linge fin, leurs robes légères, bien vite, de manière à être prêtes pour midi, l’heure du repas, où les hommes commençaient à circuler de ce côté et à venir faire leur cour. On tenait, autant qu’à Versailles ou à la ville, à ne pas paraître avec une robe malpropre ou avec une mise trop désavantageuse. Femmes et hommes dînaient ensemble, sans autre séparation que celle de la grille, des hommes assis à des tables rangées du côté du vestibule, les femmes assises dans le préau. Le temps passait en entretiens tantôt enjoués, tantôt sérieux, en badinages et en gais propos. Le soir, les chuchotements et les baisers s’entendaient parfois le long de la grille… Évidemment rien n’était léger, tous vivaient dans l’urgence. Marie-Anne, de son côté, soutenait ses comparses emprisonnées en leur prédisant une délivrance prochaine ou en donnant des nouvelles de leurs êtres aimés.

Elle y retrouva Mademoiselle Montansier, la reine incontestée du théâtre qui avait dirigé en son temps la troupe de Marie-Antoinette et qui l’avait protégée et épaulée. Il y avait aussi la belle Térésa Cabarrus, la future Madame Tallien, passionnée comme toutes ses amies par les arts divinatoires. Les trois femmes devinrent inséparables. Elle avait pu prédire à l’une comme à l’autre qu’elle sortirait vivante de cet enfer, la première grâce à une femme, la deuxième grâce à un homme et que suite à cette libération tous l’encenseraient.

la-montansierPour Mademoiselle Montansier qui avait été arrêtée sous prétexte d’avoir reçu des fonds des Anglais et de la Reine ou d’avoir voulu mettre le feu à la Bibliothèque nationale voisine, la délation d’un concurrent n’avait pas été très claire, il y eut urgence. Un soir, Marie-Anne eut une vision, le nom de la Montansier allait être sur la liste qui menait à la guillotine, il fallait faire vite. Elle recevait régulièrement la visite de Flammermont, son associé qui avec le temps s’était énamouré d’elle. Elle lui demanda d’obtenir de sa cousine, Louise Gilbert, une certaine poudre. Avec diligence, il la ramena. Le jour même, elle expliqua à sa protectrice, que si elle voulait sauver son existence, il fallait qu’elle se fasse passer pour morte. Bien que réticente, elle accepta le plan audacieux, qui ressemblait à un tour de magie. La boisson ingurgitée, elle tomba dans un semi-coma, qui ralentit si bien les battements de son cœur et roidit tellement son corps, que lorsque Marie-Anne appela un gardien, elle n’eut aucun mal à faire croire en la mort de son amie. De peur d’une épidémie, le corps, de la pseudo-défunte, fut mis dans un sac et transporté à l’extérieur. Là, Flammermont, qui avait soudoyé deux des hommes qui transportaient les morts au cimetière du Père-Lachaise, récupéra discrètement le sac contenant Mademoiselle Montansier, qui fut ainsi sauvée d’un destin qui n’était pas pour elle.

*

d869d18b8866e9ede31f39ca4d729474Un matin, Marie-Anne fut interpellée, par deux hommes, transférés des Carmes, qui venaient de rentrer dans la prison. Le plus jeune était porteur d’un billet pour une voyante qui se trouverait enfermée là. Le billet venait du Luxembourg, d’une dame Beauharnais qui s’inquiétait du sort de son époux dont elle était sans nouvelles. Elle avait joint sa date, son lieu de naissance ainsi que son identité. C’était Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, comtesse de Beauharnais. Marie-Anne se concentra sur l’écriture, la prédiction soulevait certaines difficultés en raison de l’absence de contact physique entre les deux femmes et de toute conversation préalable. La prédiction toutefois tomba : « – Celui dont on me parle va mourir, un second mariage est annoncé à cette dame avec un jeune officier, que son étoile appelle à de hautes destinées et elle connaîtra la plus haute gloire. » Troublée, elle ajouta qu’elle lui voyait une couronne de reine et plus encore. À cet instant, la sibylle sut que, grâce à ce billet, elle était entrée en relation avec celle qui lui apporterait la célébrité et dont elle serait la plus fidèle de ses confidentes. Quand la réponse parvint à madame de Beauharnais, elle était elle-même emprisonnée. La première sombre prédiction se réalisa, le mari de Rose fut guillotiné. Elle ne pouvait que croire aux prédictions de Marie-Anne, car dans sa Martinique natale, une prêtresse vaudou lui avait fait les mêmes, aussi était-elle persuadée de son oracle.

*

Jean-Louis Laneuville (theresia cabarrus)Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) voit la réalisation d’une autre des prédictions de Marie-Anne, celle qu’elle avait faite à Térésa Cabarrus. Celle qui était la maîtresse de Tallien, depuis qu’il l’avait sortie de la prison de fort du Hâ à Bordeaux, au pied de la guillotine avait fait un ultime appel au secours. Elle avait fait passer par le biais de Rose de Beauharnais un mot : « Je meurs d’appartenir à un lâche. » Cette missive fut un électrochoc pour l’amant de la belle qui le détermina à entrer dans la conjuration contre Robespierre et à s’illustrer le 9 Thermidor  à la Convention, où il empêcha Saint-Just de prendre la parole. le lendemain Robespierre fut exécuté et les portes des prisons furent ouvertes. Libérée, Thérésa fut surnommée Notre-Dame de Thermidor, car la révolution thermidorienne, qu’elle influença, sauva de nombreuses vies.

*

Portrait d'une dame de Marie Victoire LemoineSortie des prisons de la Terreur, la persécution que Marie-Anne venait de subir contribua à étendre sa renommée, car avec elle, étaient sorties Rose de Beauharnais et bien sûr Térésa Cabarrus, ainsi que bien d’autres survivantes à qui elle avait affirmé cette fin heureuse et qui lui en furent grées. Elle rouvrit son cabinet et bientôt elle se vit consulter en grand nombre par tous ceux qui désiraient connaître leur destinée et savoir au juste s’ils devaient compter sur la stabilité de la fortune.

Rose de Beauharnais, qui était de nature superstitieuse et qui avait besoin d’être rassurée en cette période difficile, fut la première à revenir la voir. Elle ne pouvait plus se passer de sa tarologue et la consultait presque tous les jours et lui faisait moult confidences. Elle entraîna dans son sillage toutes les merveilleuses que cette nouvelle liberté faisait vivre de plus belle.

À cette même période, et il n’y a pas de hasard tout au plus des coïncidences, le jeune général qui était venu la consulter pendant la Terreur, revint la solliciter, il était quelque peu impatient, son ascension n’avançait pas assez vite. Il songeait à entrer au service du sultan, elle réitéra sa prédiction, la précisant quelque peu :

napoleon-bonaparte-a-25-ans« Vous n’obtiendrez point de passeport ; vous êtes appelé à jouer un grand rôle en France. Une dame veuve fera votre bonheur et vous parviendrez à un rang très élevé par son influence. Vous serez couronné, vous allez baigner dans la gloire et le luxe, mais à votre quarantième année vous oublierez que votre compagne vous a été envoyée par la Providence elle-même, et vous l’abandonnerez. Ceci sera le début de votre fin. Vous mourrez dans la misère et la solitude, tout le monde vous reniera. » Cette version, tout au moins sa fin, agaça le jeune officier d’artillerie qu’était Napoléon Bonaparte. Quelques jours plus tard, Térésa Cabarrus devenue madame Tallien ainsi que la maîtresse de Barras présentait le jeune officier à Rose de Beauharnais.

*

Thomas Henry (portrait de jeune femme-001Surdouée et cultivée, Marie-Anne, reconnu par tous sous le nom de Mademoiselle Lenormand, joua sur tous les registres, usant de toutes les techniques de la divination, inventant au besoin de nouvelles mancies. Elle étudia la mythologie grecque et égyptienne, l’astrologie, l’alchimie et la Kabbale. Elle commença à utiliser toutes sortes de techniques de divination. Elle avait assimilé les méthodes du sieur Alliette, elle étudia les anciens grimoires, et fréquenta la Bontemps et Mademoiselle de Cruzols, maniant les cartes avec adresse, lisant dans les lignes de la main ou le marc de café, jetant les aiguilles, consultant le plomb fondu, le vif argent, les blancs d’œufs jetés dans l’eau claire, les miroirs brisés, le cristal de roche ou les cendres soufflées !. Toutes les mancies étaient bonnes pour Marie-Anne qui en devint encore plus célèbre.

Francois Flameng (réception de Napoléon avec Joséphine, et Mme Tallien-002L’espace de temps qui s’écoula sous le Directoire à l’Empire, époque où la confiance que lui témoignait celle qui était devenue l’impératrice Joséphine avait contribué à la mettre à la mode, fut l’âge d’or de notre devineresse. Marie-Anne reçut de nouveaux consultants : Barras, Tallien, Talma, David, le chanteur Garat, Juliette Récamier, les premiers émigrés revenus en France, les acquéreurs de biens nationaux…

Ayant acquis plus d’aisance financière, elle déménagea au numéro cinq de la même rue, la rue de Tournon, pour un loyer de 900 francs par an, où elle ouvrit, au rez-de-chaussée, un « Bureau d’écrivain public », avec sur une plaque l’indication « Cabinet de correspondance ». Marie-Anne avait senti que ce qui inspirerait le plus de foi en elle serait un intérieur assez confortable, pour faire bien présumer d’avance aux consultants des produits antérieurs de ses talents en nécromancie.

Elle avait maintenant un logis confortable et profita de son argent pour aménager un cabinet de consultation, au sein même de sa demeure. L’entrée de son appartement donnait sur la cour de l’immeuble, et l’on y accédait par un perron de trois marches. Vingt équipages, plus brillants les uns que les autres, stationnaient dans la rue, amplifiant sa renommée. La clientèle était reçue par un valet de pied, le fidèle Flammermont, à qui l’on donnait son nom. Comme il y avait beaucoup de monde, ce n’était généralement qu’à la deuxième ou la troisième visite qu’on obtenait séance. Après l’antichambre se situait un salon orné de colonnades de stuc avec quatre bustes représentant Jupiter, Saturne, Mars et Mercure. Louis Léopold BoillyIl était décoré d’un grand nombre de gravures et de tableaux, parmi lesquels « les Adieux de Louis XVI à sa famille » ainsi qu’un portrait en pied de la sibylle peinte par David. Ce salon, où régnait une sorte de désordre artistique assez remarquable, avec des vases de porcelaine de grand prix côtoyant d’exquis bibelots offerts par ses riches clientes, voyait défiler tour à tour, hommes politiques, banquiers, duchesses, femmes du monde ou du demi-monde, actrices en vogue, disposés à payer très cher les paroles sibyllines qu’elle distillait avec parcimonie. C’est à cet endroit même que les gens attendaient leur tour avant d’être introduits par ordre de préséance dans le cabinet de consultation qui n’était autre que sa chambre à coucher. Évidemment les mauvaises langues prétendirent que d’une pièce voisine, séparée du salon par une glace sans tain, une confidente de Marie-Anne observait et écoutait les bavardages, lui rapportant tous les petits potins qui pouvaient aider ses dons de voyance.

C’était donc dans son bel appartement du faubourg Saint-Germain que notre pythonisse dans un vaste fauteuil, devant un guéridon chargé de jeux de cartes et de lames de tarots, les mains couvertes de bagues, la tête coiffée d’une sorte de turban oriental, rendait ses oracles au Tout-Paris de l’époque. Marie-Anne reçut pendant de longues années les visites d’une foule de dames et de bon nombre d’hommes, tant de la moyenne que de la haute classe, magistrats, militaires, grands seigneurs, etc., qui se pressèrent plus d’une fois pour lui faire agréer leurs offrandes. Il fallait s’inscrire des semaines à l’avance pour un rendez-vous et attendre son tour deux heures dans l’antichambre. The Card's Speak by J. J. Weber, c. 1880.Outre les tarots et le marc de café, elle avait éventuellement recours à d’autres méthodes : eau réfléchie dans un miroir, plomb fondu, blancs d’œufs, mèche de chandelle, feu, fumée, eau, laurier et sel… À elle seule, elle était une usine à voyance, bien que désappointée, le public ne démordait pas du côté spectacle de la divination. Elle n’hésitait pas, si le consultant était de qualité, en cas de difficultés dans l’élaboration de la synthèse, de faire grimper ses honoraires jusqu’à 500 francs. Elle travaillait tout de même pour toutes les bourses, disant la bonne aventure à de simples domestiques, valets, femme de chambre, habilleuses, midinettes ou cousettes. Certains prétendirent, qu’elle les faisait payer vingt sous ses oracles de quatre sous et qu’ils lui procuraient en échange de cet insigne honneur, des « tuyaux » inestimables sur les grands de ce monde au service desquels ils se trouvaient. comme si cela suffisait à prédire l’avenir!

En dehors de sa pratique, elle menait une vie mondaine, elle allait au théâtre, où des loges lui étaient réservées par ses consultants, le théâtre était toujours une de ses passions. Tout allait pour le mieux ou presque…

François Flameng (1856-1923)

suite au prochain épisode

La sibylle du Faubourg Saint-Germain (2ème partie)

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La jeune Sybille, Marie-Anne Lenormand, avait échappé à l’arrestation de justesse. Son amant, Amerval de la Saussotte, n’avait pas eu cette chance. C’était lui qu’ils venaient chercher. Il était noble, joueur et avait eu le malheur de se montrer par trop royaliste. Elle était seule, cachée dans un garni sous les toits du Palais-Royal. Elle réfléchissait. Que pouvait-elle faire ? Pour lui ? Rien ! Elle savait depuis longtemps quel sort funeste l’attendait. Les adversités prédites pouvaient vous aider à mieux les surmonter et à vous battre, mais rien ne pouvait changer le résultat ultime. Peut-être l’atténuer ? Elle maudissait parfois son don, mais elle n’y pouvait rien. Il était là, surgissant de façon inattendue. Elle ne pouvait l’occulter. Elle touchait une main et une multitude d’images, parfois énigmatiques, apparaissaient. Elle ne pouvait faire autrement que de prévenir la victime ou l’heureux bénéficiaire, que rassurer l’inquiet. Elle prenait de plus en plus conscience que ce qu’elle avait pris pour un pouvoir était en fait une lourde charge qu’elle détenait au service des autres. Elle était anéantie, son âme s’engouffrait dans les limbes du désespoir. Comme j’étais son ange gardien, je dus intervenir afin de la faire réagir et fit venir dans l’hôtel, au fond duquel elle se cachait, un groupe d’individus. Elle prit peur, elle pensa qu’on la cherchait, le besoin de vivre reprit le dessus. Elle s’enfuit des lieux. Elle ne sut jamais, que ce jour-là, elle ne risquait rien. Ce n’était que les propriétaires qui revenaient chez eux en catimini, car eux-mêmes étaient en danger.

Marais-Hotel-de-SensNe sachant plus quoi faire, elle se décida à rejoindre Louise Gilbert, une cousine de sa mère, qu’elle savait vivre dans une maison d’hôtes dans l’une des zones les plus pauvres de Paris, le Marais. Elle l’avait rencontré à son arrivée dans la capitale, celle-ci ne recevait qu’une petite pension et avait du mal à joindre les deux bouts. Elle complétait ses maigres revenus avec ce qu’elle pouvait gagner dans la rue comme blanchisseuse, cuisinière voire porteuses d’eau. Marie-Anne l’avait aidée de son mieux mais elle s’était refusée de vivre jusque-là en sa compagnie. Mais c’était d’autres temps, aussi Marie-Anne loua une chambre dans le quartier pour une somme modique. Elle avait réussi à récupérer quelques maigres biens chez son amant qu’elle était courageusement allée chercher plusieurs jours après la fatidique arrestation.

La période était difficile, il n’y avait jamais eu autant de pauvres, et il fallait bien rechercher quelques ressources pour survivre. La ville était pleine de danger, d’individus prêt à tout, les pauvres devaient être habiles. Il ne fallait pas compter sur la charité publique, les caisses et les bourses étaient vides. Il fallait être ingénieux. Avec une simple étagère, quelqu’un pouvait encore gagner sa vie. Il lui suffisait d’avoir l’idée de se mettre à un endroit où la rue était boueuse puis d’inviter à utiliser sa planche contre une pièce aux riches passants qui ne voulaient pas crotter leurs chaussures de ville.

Pour un prix raisonnable on vendait de tout dans les rues : des cure-dents faits maison, des colliers en papier, des épingles, des allumettes ou des roses pour la boutonnière. Toutes sortes de services étaient offerts, tels que le polissage des chaussures, le toilettage du chien et le transport de l’eau. rodolphe-trouilleux-palais-royal-demi-siecle--L-10En sortant du théâtre on proposait son aide pour ouvrir une des portes de la voiture ou on aidait à y monter. Les plus désespérés se joignaient aux regratteurs, qui balayaient les pavés à la recherche de clous de sabots et de petits morceaux de fer qui étaient tombés des roues de charrette. Une vie dans les rues n’était pas facile, mais pas honteuse, seulement Marie-Anne ne pouvait s’y résoudre, il y avait sûrement une autre solution. Il n’était pas question qu’elle vende son corps, elle aurait pu elle était jolie, mais elle avait mieux à faire que de voir, que de sentir courir sur son corps des mains anonymes et libidineuses. Ce fut sa cousine qui trouva une solution acceptable connaissant le don de sa parente.

Louise Gilbert, si elle n’avait pas un don aussi développé que Marie-Anne, n’en était pas exempte. Elle pratiquait elle-même ​​la chiromancie et donnait des conseils sur l’utilisation de boissons à base de plantes et autres remèdes maison avec un effet médical ou magique. Elle avait une petite clientèle de gens modestes, mais fidèles, qu’elle savait écouter et conseiller. Dame Gilbert, comme tous la nommaient, atteignait l’âge mûr, une trentaine d’années. Elle avait encore suffisamment d’appât pour avoir pour compagnie un jeune homme qui se faisait appeler Flammermont. Il était boulanger, avait un maigre salaire, mais avait toujours à manger. C’était une bonne affaire à un moment où le pain était rationné et où il y avait de longues files d’attente quotidienne pour la boulangerie. John Raphael Smith (fortune preview)Appuyée par son amant, elle proposa une association dont le but serait de prédire l’avenir aux passants du pont neuf, le pont le plus utilisé de la capitale. Si cette pratique pouvait être encore condamnée, on fermait les yeux. L’époque, pleine d’incertitude et de soubresauts, semblait aimer avoir recours à ces sciences occultes pour la résolution de la plupart de ses problèmes. Le mystique permettait de se rassurer, face à tous les problèmes et les angoisses du moment. Les déceptions de la vie étant trop pesantes. La clientèle, souvent naïve, était poussée à fonder une certitude dans les pouvoirs du surnaturel. Elle n’avait rien à quoi se raccrocher, la religion était en déshérence et ce n’est pas le culte de l’ordre suprême qui rassurait. L’ésotérisme, souvent confondu avec les pratiques occultes et maléfiques, faisait l’objet d’une grande popularité et devenait un commerce très lucratif qu’il ne fallait pas nier.

Louise Gilbert compléta les connaissances de Marie-Anne en matière de divination à l’aide du tarot divinatoire d’Etteilla, car en publique il fallait mettre en scène les prédictions. Les visions de la jeune femme avaient besoin de plus de consistance pour un publique crédule. Elle forma Marie-Anne à la cartomancie, à l’art d’interpréter les cartes.

OriginalLenormand3sMarie-Anne dut apprendre, tout d’abord, les significations des cartes suivant leur position. Ce, qui jusque là n’avait été qu’intuition, s’appuya désormais sur une théorie. Cela ramena à son souvenir la gitane d’Alençon. Un homme de cœur, par exemple, annonçait l’arrivée d’un jeune homme blond. Y avait-il une reine de pique sur la table qu’une femme sombre ou une veuve éplorée allait croiser le chemin du questionneur et encore tout dépendait de la façon dont la carte avait été comparée aux autres cartes. Il suffisait que la carte soit inversée au moment de son placement sur la table, pour qu’elle changeât de sens et la carte de la veuve éplorée devenait en fait un désir secret de se marier à nouveau. Dame Gilbert croyait en une force magnétique globale qui se prolongeait du passé vers le présent et qui aboutissait à l’avenir. La main des cartes, de fait, expliquait, voire pour elle, démontrait la chose. Cela permettait, à son avis, de révéler le sort de chaque être humain sur la terre. La diseuse de bonne aventure insistait pour que la procédure soit suivie scrupuleusement. Le client se devait toujours de tirer ses cartes, et cela de sa main gauche. Il devait battre les cartes, les couper, les étaler. La façon dont il faisait donnait des indices. Était-il cadré qu’il était sûrement cartésien ? Était-il juste curieux ? Était-il tourné vers le passé, l’avenir ? Les cartes donnaient déjà des indices. Une fois le jeu étalé, il fallait lui faire choisir chacune des cartes, c’était son pouvoir, et avec sa sélection, il fallait les placer en pyramides, en croix, en ligne suivant la demande, les besoins. À partir de là, on étayait le passé et le présent, et par fulgurances on annonçait le futur, parfois avec des phrases périphériques si ce n’était pas bénéfique. Parce que cela était vite oublié, il fallait rassurer le client et conclure sur le plus important.

pont neuf vue du quai de la mégisseriePendant cet apprentissage, Flammermont obtint une table pliante et alla à la recherche d’un endroit approprié sur le pont le plus achalandé sur la Seine, le Pont-Neuf. Le large pont était chaque jour plein de vendeurs de rues, cela commençait avec un vendeur de poupées gigognes, qui était si habile que beaucoup de gens s’arrêtaient pour regarder. Un peu plus loin, il y avait un nain qui, fondamentalement, ne faisait que tendre son chapeau dans l’espoir que les passants jetteraient une pièce dedans. Au milieu du pont se pratiquait des jeux de hasards, il y avait foule autour. Les personnes souffrant de maux de dents étaient traitées par un dentiste avec un fort sens du théâtre, qu’il fut vraiment expert en la matière était discutable. Flammermont trouva une place à côté d’un vieil homme dans un costume noir d’enseignant, qui avait trois chiens qu’il faisait danser sur leurs pattes de derrière. De temps en temps gémissait un violon.

Déguisée en pythonisse, tour à tour italienne, bohémienne ou gitane, ou transformée en jeune Américaine qui avait traversé l’océan pour faire bénéficier les Français de ses talents exceptionnels, la jolie Marie-Anne lisait les lignes de la main ou tirait les cartes. de son côté, Flammermont distribuait des prospectus et faisait de la réclame auprès des commerçants du quartier. Il faisait en sorte que personne ne resta sans payer, et tenait les fauteurs de troubles et les garnements à distance, tout en essayant d’attirer de nouveaux clients, distribuant de la publicité.

Les passants venaient en masse sur le pont neuf, habituellement à un rythme soutenu, ils allaient vers  l’autre côté de la Seine, mais parfois ils étaient simplement là pour errer. Une jeune femme, par exemple, se promenait au bras de son prétendant pensant  que le bonheur pourrait être avec lui. Qui sait si son amour et quelques mots de la pythonisse, finalement, ne le décideraient pas à lui demander sa main. Marie-Anne voyait en elle, et dirigeait la lecture dans le sens de l’espoir. Elle reconnaissait rapidement les sceptiques qui reculaient devant son savoir, ayant au fond la peur de l’avenir.Intérieur d'un comité révolutionnaire sous la Terreur. La présence de Marie-Anne comme peau rouge mystérieuse à côté de dame Gilbert les aidaient à dépasser leur appréhension. Il y avait sans doute quelque chose d’étrange à propos de ce duo, et il n’était pas sûr qu’elles soient prises au sérieux. Cela pouvait paraître manqué de sérieux, mais leur commerce allait bien, jusqu’à ce qu’une plainte un jour fut déposée à la police. Marie-Anne et dame Gilbert auraient prédit à un de leur client qu’il serait décapité dans les dix jours. À cette époque, c’était une possibilité que l’on ne pouvait exclure. Les gens pouvaient être arrêtés d’un jour à l’autre et parfois en quelques heures, après un simulacre de procès, ils étaient envoyés à la guillotine. Mais voilà, après les dix jours prédits, l’homme qui les avait passés dans l’agonie du désespoir, était encore vivant. Et parce que la prédiction n’avait pas été remplie, il était venu en porter le constat à la gendarmerie. Une telle déclaration, aussi surprenante fût-elle, ne pouvait être écartée. Le même jour, le trio était arrêté et traduit en justice. Les brochures imprimées en tant que preuve ne pouvaient pas être niées, ils avaient enfreint la loi qui interdisait de faire des prédictions. Ils reçurent l’ordre de cesser leurs activités ; les pamphlets de Flammermont furent confisqués et détruits. Il y eut plus de peur que de mal.

Après cet incident, Louise Gilbert, qui avait eu très peur, décida d’aller à sa manière et préféra travailler seule. Elle voulait retourner à ses anciens clients qui lui étaient fidèles. Avec eux, elle se sentait en sécurité, tout simplement à la maison. Défavorisés, nécessiteux, miséreux, ivrognes, elle les aidait avec sa sorcellerie et elle était sûre qu’ils ne la dénonceraient jamais à la police. Pour Marie-Anne, avec son éducation et son ambition, n’être que serveuse ou vendeuse n’était pas pensable et comme il y avait peu de travail, elle n’avait d’autre choix que de poursuivre sur la voie choisie, même si la concurrence était grande. À Paris travaillait une énorme quantité d’artistes de rue, y compris de nombreux voyants qui pour trois ou quatre sous chacun à leur manière donnaient leurs prédictions. Les uns utilisaient une roue avec des boîtes où à chaque tour l’une d’elles tombait avec la réponse espérée. Le Baquet de MesmerUn autre était astrologue et transportait une écritoire portable en bandoulière avec un hibou en peluche. Un magicien laissait ses clients choisir des papiers, où des personnages mystérieux apparaissaient comme s’ils avaient été mis dans un bol avec un liquide spécial. Et puis il y avait le mystérieux magicien, à la robe brodée de hiéroglyphes, qui murmurait dans l’oreille de ses clients sa prédiction avec un long tube. Marie-Anne ne se sentait pas de parenté avec toutes ces pratiques, et ne voulaient pas être amalgamée à tous ces stratagèmes ou objets faits pour vous divertir ou pour inquiéter. Beaucoup d’objets appartenaient ou s’apparentaient désormais au domaine de la science, comme un microscope, une camera obscura ou un générateur électrostatique, que l’on pouvait essayer pour deux sous. Cette fin de siècle était une époque de miracles scientifiques qui semblait souvent aussi bizarre qu’une attraction foraine, et il n’était pas facile de savoir ce qui était scientifique et ce qui n’était que du charlatanisme. Comment pouvait-on savoir si la pratique du Dr Mesmer guérissait vraiment les maux des riches de la Révolution ? Le Magnétisme animal de Mesmer et les bouteilles de Leyde-étamé, bouteilles d’eau qui pouvaient être chargées électriquement, étaient pour la plupart des gens aussi incompréhensibles que fascinants. Et avec toutes ces vagues de découvertes miraculeuses, des radiations, des gaz, ou de tout autre force invisible que ce soit, tout semblait improbable. Marie Anne ne voulait pas être confondue à tout cela, elle ne voulait plus faire de spectacles ni être analysée à la loupe de la science.

*

Palais-Royal_-_view_1679_-_V_Johnson_2008_p88Flammermont préféra rester avec la plus jeune des deux cousines, il sentait que ce serait plus lucratif que de revenir dans la maison de famille et la boulangerie du Marais. En raison de l’interdiction de la police, le duo décida d’aller exercer leur pratique dans le jardin du Palais-Royal. C’était la propriété privée du duc d’Orléans et elle était en dehors de la juridiction des autorités. Le jardin, qui jour et nuit était ouvert au public, était devenu un bastion de l’anarchie. Des Pamphlets séditieux y étaient vendus ouvertement, des discussions politiques houleuses s’y échangeaient et des discours radicaux y étaient proclamés, mais la plupart étaient là pour la propension des lieux au libertinage. C’était le terrain des prostituées qui paradaient les seins à demi nus tentant d’appâter les clients. Toute la journée, il y avait une cacophonie de différents types de musique et de rires exubérants. Des acrobates et des magiciens montraient là leurs prouesses comme si leur vie en dépendait. Les voleurs à la tire faisaient leur bonheur parmi le public qui regardait, fasciné, les différentes attractions. Les portes des maisons de jeu étaient grandes ouvertes. Jusqu’à minuit, le jeu était courtois, mais ensuite, la table de jeu se transformait en féroce champ de bataille. Les hommes étaient allégés de tout ce qu’ils avaient, risquant de se ruiner eux-mêmes ainsi que leurs familles. La plupart prirent l’habitude de consulter, au préalable, Marie-Anne, pour préjuger de leur chance. palais royal

La jeune pythonisse accordait ses services, assise à une table dans le café voisin, où un orchestre constitué de musiciens aveugles jouait des airs mélancoliques. Tard dans la soirée venaient les acteurs et actrices qui se réunissaient après les spectacles dans les cafés du Palais-Royal. L’État avait levé le monopole sur les théâtres et avait permis l’ouverture de nouvelles salles. Paris était inondée de chanteurs et d’acteurs d’opéra, remplis de l’espoir de devenir grand et célèbre.
Marie-Anne était satisfaite, son commerce fructifiait, elle avait de l’argent qu’elle pouvait dépenser à son gré, mais pour combien de temps ? Elle et Flammermont menaient une existence précaire, elle en était consciente. Peut-être était-ce la raison pour laquelle ils cherchèrent un soutien pour les prédictions de celle qui était devenue mademoiselle Lenormand. Le duo prit contact avec le directeur du théâtre du Péristyle du Jardin-Égalité, sous les arcades du Palais-Royal, qui était en fait Mademoiselle Montansier. C’était une grande dame de la scène, qui dirigeait le théâtre à Versailles avant la Révolution et avait donné des représentations pour Marie-Antoinette. Mlle_Montansier_1790_-_Londré_1991_p186Mademoiselle Montansier était toujours occupée avec de nouveaux projets, souvent spectaculaires. Elle ne manquait jamais d’idée pour attirer les clients. Elle alla jusqu’à laisser chaque soir cinquante belles courtisanes dans son théâtre, afin d’encourager plus d’hommes à venir voir son spectacle. Elle était toujours à la recherche de la nouveauté, de l’original.
Mademoiselle Montansier trouvait intéressantes les séances de divination de Marie-Anne. La pratique de diseuse de bonne aventure était pour elle une forme de théâtre. Elle aimait attirer l’attention par la curiosité, et sans en avoir l’air, elle croyait dans les dons de sa nouvelle protégée. Elle mit en scène des séances divinatoires au sein de son théâtre avec Marie-Anne, l’aida à s’installer, et lui promit de la présenter à la prochaine fête du Palais du Luxembourg.

Marie-Anne passa des terrasses du jardin du Palais Royal au n° 9 de la rue de Tournon. Elle découvrit sa nouvelle adresse, à l’aide d’un pendule passait sur une carte. Un passage secret reliait ce dernier à la cave du n° 5 et par là au réseau de galeries souterraines des anciennes carrières. Si besoin était, cela  permettait d’échapper à d’éventuelles arrestations. Cet avantage décida notre demoiselle à s’installer au rez-de-chaussée au fond de la cour de cet immeuble.

Noviciat+des+J$C3$A9suites+I.Cette demeure en elle-même était une histoire. Le célèbre mage Cagliostro, autrefois, soupçonné d’être mêlé à l’affaire du « collier de la reine » y trouva refuge au cours des années 1780. Le journaliste Jacques Hébert, un des personnages les plus sinistres de la Révolution, directeur du journal le « Père Duchesne », y avait résidé jusqu’en 1792. Marie-Anne, qui le rencontrait à l’occasion, pensait qu’il pourrait éventuellement l’aider en cas de difficultés avec les Jacobins, car comme elle il venait d’Alençon.

Comme il ne faisait pas bon d’être « voyante » dans un Paris où la Terreur régnait, Marie-Anne ajouta une enseigne sur la porte de son domicile où l’on pouvait y lire : « Mademoiselle Lenormand, libraire ». Dès lors, le cabinet de la devineresse prospéra très rapidement. Elle lisait, principalement, l’avenir dans les tarots et le marc de café. Les consultants attendaient dans le salon, anxieux et patient. La porte s’ouvrait, la sibylle apparaissait : de taille moyenne, mince, l’œil scrutateur fixé sur ses interlocuteurs, avec une perruque blonde qui lui tombait sur les épaules. Flammermont, transformé en huissier, tout habillé de noir, introduisait le premier client dans la chambre, sanctuaire de la devineresse.

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Celle-ci lui disait : « Voulez-vous une consultation à 10, 40 ou 80 francs ? » Après que le client eut choisi, le tarif, elle battait les cartes, les faisait couper par le consultant ; puis, elle examinait longuement la paume de sa main gauche. Ensuite, elle posait quelques questions : « initiale de votre prénom, lieu, date et heure de votre naissance, fleur, animal et couleur que vous préférez, la première lettre de la ville où vous habitez ». Enfin, après un long moment de recueillement, elle formulait l’analyse psychologique et la prédiction. Elle avait compris qu’il fallait désespérément faire du spectacle pour être prise au sérieux. Elle aurait pu faire plus simplement. Un peu de concentration, un contact physique, lui suffisaient, mais qui l’aurait cru ?

Marie-Anne attira là tout ce qui comptait dans la capitale, à commencer par le gratin révolutionnaire et la classe de nouveaux riches qui se formait autour du naissant pouvoir. Elle reçut le peintre David, Robespierre, Saint-Just, Marat, Tallien, Talma, Garat et bien d’autres, ainsi que leurs égéries ou leurs compagnes.

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Si venait jusqu’à elle des personnalité au faîte de leur notoriété, elle en reçut qui allait le devenir. En pleine Terreur, elle reçut un officier de vingt-quatre ans, Corse, à l’accent épouvantable, qui allait influencer le cours de sa vie. Il n’avait que peu d’argent, elle ne lui prit que la somme la plus modique. Elle prenait même au plus pauvres un peu d’argent pour garder la crédibilité. Force était de constater que ce qui était gratuit était sans valeur aux yeux des gens. Elle prédit au jeune officier les honneurs au-delà du commun des mortels et lui affirma qu’une veuve ferait son bonheur. Napoleone Buonaparte ne crut pas une seconde à ce que Marie-Anne lui prédit et demanda si elle ne connaîtrait pas plutôt un astrologue. Elle ne s’offusqua pas devant sa muflerie, souriant intérieurement, et lui donna l’adresse de son ami Bonaventure Guyon qui lui répèta les mêmes prédictions.

Une nuit d’été, trois hommes se présentèrent sans vouloir dévoiler leur identité. C’était peine perdue, l’un d’eux était trop connu pour qu’elle ne devinât pas qui ils étaient. Elle eut tout de même un frisson d’effroi, devant les trois individus qui terrorisaient la France. Elle savait qu’elle n’avait pas le choix, que sa vie allait de toute façon basculer après leur venue. Le premier avait été entraîné par les deux autres. Elle reçut donc, Marat, Robespierre et Saint-Just, sans qu’ils ne veuillent donner leurs noms. Ils désirèrent avoir leur prédiction en présence des autres. Elle ne sourcilla pas, cela ne changerait rien. Elle ne demanda pas par lequel elle devait commencer. Elle prit son tarot, le battit elle-même, l’étala et leur demanda de tirer une carte chacun. Elle savait déjà ce qu’elle allait leur dire.

lenormand-robespierre– Vous êtes trois, là, devant moi, leur dit-elle, eh bien, tous les trois, oui, je le vois, vous mourrez tous les trois de mort violente. Vous, monsieur, commença-t-elle en se tournant vers le premier de ses interlocuteurs, le plus maladif, le plus souffreteux, qui s’avérait être Marat, vous, vous précéderez vos deux collègues, mais le peuple vous décernera les honneurs divins. C’est une femme qui vous dépêchera du fond des enfers. (cela le fit sourire tant il pensait cela impossible) Quant à vous, hélas, prédit-elle aux deux autres curieux, vous serez insultés et maudits par la populace avant de mourir…

Agacé par les dires de Marie-Anne, Marat voulut partir, Saint-Just le suivit. Robespierre, lui, voulut en savoir plus. Il avait le secret espoir de modifier les choses. Il était déjà un fidèle de Catherine Théot, qui se prenait pour la « Mère de Dieu », et qui avait annoncé l’arrivée d’un Messie, consolateur des pauvres. Il avait été présenté à celle-ci par la belle-sœur du menuisier Duplay, qui l’hébergeait. Cette dernière lui avait fait passer une lettre de l’illuminée. Elle lui annonçait que sa mission était prédite dans Ézéchiel et le félicitait des honneurs qu’il rendait à l’Être suprême. Robespierre n’était pas loin de penser qu’il pouvait être le Messie dont elle avait présagé la venue.

RobespierreMarie-Anne détesta, de suite, son caractère mutin, insolent, opiniâtre et jaloux. Elle savait, qu’une fois parvenu au faîte de la popularité, une fois en jouissance de tout le pouvoir dont le peuple investit ses tribuns dans un temps de trouble, il n’avait eu garde de laisser à personne l’espoir de l’emporter sur lui dans la carrière du crime. Livré à lui-même, elle put le juger. C’était un homme sans caractère, superstitieux à l’excès. Il se croyait envoyé par le Ciel pour coopérer à une entière régénération de la société. Pendant la consultation, il ferma les yeux pour toucher les cartes, il frissonna même à la vue d’un neuf de pique… elle faisait trembler ce monstre, mais elle savait qu’elle allait être sa victime.

Sans aucune pitié, il la dénonça comme trouble à l’ordre public et comme incitation au soulèvement contre la république. Il n’avait pas apprécié sa séance divinatoire, comme si cela allait changer son destin. La dénonciation eut toutefois un écho auprès de Vadier au Comité de salut public. Elle avait prédit à celui-ci, quelques mois avant que cela soit, la mort de Louis XVI. Il avait trouvé cela suspect mais elle n’en n’avait pas démordu, pas plus que de sa prédiction sur la mort prochaine de Robespierre. Il la fit emmener sans ménagement à la prison de la petite Force. Toutefois, bien que prétendument indifférent à tout ceci, il pris les devants sur son avenir. Il lit à la Convention le dossier à charge, constitué de fausses preuves, contre Catherine Théot, ridiculisant le mysticisme de Robespierre. En prenant la parole contre lui, les 8 et 9 thermidor, à la Convention, il sauva sa vie en participant ainsi à la chute de Robespierre.

 Cour intérieure de la Force en 1840

suite au prochain numéro

La sibylle du Faubourg Saint-Germain (1ère partie)

Theodor Von Holst, The Wish Collection particulière

« La fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait briller ses trésors, en étale les dons, appelle le hasard et le charge de les distribuer… une foule de mortels ouvre ses mains, lui tend les bras, et s’apprête à recevoir, à se disputer ses bienfaits.

Voyez, tandis qu’il les répand, avec quelle furie ils se jettent les uns sur les autres. Voyez comme l’amant oublie son amante, comme les amis écrasent leurs amis, et les enfants leurs pères.

Que de sagacité pour découvrir ! Que d’audace pour saisir leur proie ! Pour peu que l’occasion les favorise, rien ne les arrête ; ils franchissent, sans scrupule, les barrières de la justice, et de la probité. Ils suivent le gain à la trace, ils se fatiguent à la poursuite des places et des dignités, jusqu’à ce qu’épuisés de lassitude, ils succombent. »

MADEMOISELLE LENORMAND

Bonjour à vous,

Henry Singleton - Ariel on a Bat's Back

Henry Singleton – Ariel on a Bat’s Back

Qui suis-je ? Ariel. L’un des 72 anges de la Kabbale. Oui ! Oui ! Il paraîtrait que nous sommes 72. Vous, humains, l’avez décidé. Vous avez besoin de nous identifier, de nous classer, vous avez même créé une hiérarchie parmi nous. Pourquoi pas ? Si cela peut vous rassurer, nous devenons ainsi plus tangibles à vos yeux, je suppose. Un poète anglais m’a même classé dans les anges déchus. Au cours de la guerre qui opposa, d’après lui, les anges restés fidèles à Dieu à ceux qui participèrent à la révolte menée par Lucifer. J’aurais été vaincu par Abdiel, le seul compagnon de Lucifer qui aurait refusé de rejoindre les révoltés. C’est une histoire comme une autre. Mais je ne suis pas là pour parler de moi, je n’ai pas besoin de me justifier de quoi que ce soit.

Si je m’adresse à vous en ce jour, c’est pour vous narrer l’histoire de Marie-Anne-Adélaïde Lenormand. Beaucoup ont essayé, surtout les crédules, les sceptiques, les cartésiens comme ils se présentent, moi je vais le faire depuis mon point de vue, là où il n’y a ni passé, ni présent, ni futur, là où rien n’est sûr, mais où tout est assuré. Il est critiquable pour les néophytes, les athées, pour ceux qui n’ont pas d’imagination, pour ceux qui ne voient que le bout de leur nez, mais chacun est libre de faire ses choix.

Alençon

Alençon

Tout commença au sein des forêts et des plaines bocagères de la basse Normandie, à la confluence de la rivière Sarthe et de la rivière Briante qui descend de la forêt d’Écouves, dans le chef-lieu de la généralité, la ville d’Alençon. Son décor ? Des rues pavées du centre à celles des quartiers médiévaux tout proches, des maisons à pans de bois aux hôtels particuliers, du porche magistral de la basilique Notre Dame au château des Ducs, la ville était florissante. Entre l’industrie de la dentelle, de l’imprimerie, la culture du chou chinois, elle abritait des familles aux revenus cossus dont faisait partie la riche famille de marchands drapiers, les Lenormand. Celle-ci était installée à la l’orée du nouveau quartier, où l’hôtel de ville va être élevé, lorsque vint au monde le 27 mai 1772, la seconde fille de Jean-Louis Le Normand et d’Anne-Marie Gilbert et troisième enfant du couple.

Pour le nouveau-né, l’entrée en ce monde commença mal. La sage femme, mal à l’aise, quelque peu honteuse, présenta à la mère son enfant qu’elle avait eu bien du mal à mettre au monde. Elle recula d’horreur en le découvrant, regrettant sur l’instant qu’il ne fut point mort. Le nouveau-né était fort laid avec ses épais cheveux noirs, sa bouche déjà pleine de dents, une jambe paraissant plus courte que l’autre, et les épaules biaisés. Ses parents dépités lui donnèrent le même prénom qu’une sœur aînée morte quatre ans plus tôt, faisant fi d’une vieille superstition voulant que l’âme d’un bébé mort passât dans l’enfant recevant son prénom. Elle fut donc prénommée Marie-Anne-Adélaïde, les malheureux parents pensaient que le même sort funeste l’attendait. Contre toute attente, l’enfant survécut et gagna au fil du temps en joliesse.

Paul Sandby, 1731-1809, British, Woman and Child Holding a DollJean-Louis Le Normand mourut l’année suivante laissant son épouse avec trois enfants, un garçon, l’aîné, et deux filles. Il n’eut pas le temps de voir à quel point sa benjamine devenait jolie. Avec la mort du père, la prospérité de la famille prit fin. Anne-Marie Gilbert se remaria avec Isaac Rosay des Fontaines, mais mourut cinq ans plus tard. Les commérages prétendirent qu’elle ne s’était pas remise de son veuvage. Entre-temps, tous avaient commencé à remarquer que la fillette avait un don, elle semblait voir à travers les murs et entendre les pensées de ceux qui l’entouraient. Ces pouvoirs surnaturels avaient déjà frappé des filles de la famille, mais elle préférait le taire bien que ce fut de notoriété publique.

Le beau-père de Marie-Anne se remaria à son tour. Les trois petits Lenormand se retrouvèrent entièrement à la charge de parents qui n’avaient aucune relation de sang avec eux. La nouvelle belle-mère Louise ne supportait le poids de cette charge encombrante. Néanmoins bien disposé envers eux, leur beau-père leur fit donner une bonne éducation. Marc alla chez les Jésuites, Marie-Anne, elle fut mise en pension chez les sœurs, d’abord chez les Dames bénédictines à l’Abbaye Royale Sainte-Geneviève de Montsort dans les faubourgs d’Alençon, puis à celui de la Visitation. Vive d’esprit, elle s’intéressa surtout à l’apprentissage des langues, mortes et vivantes, à la musique, la peinture et les lettres. Quand je dis surtout, c’est parce qu’à l’encontre, elle fut peu intéressée par l’enseignement religieux et se consacra à la grande consternation des religieuses, à la divination. Elle se faisait déjà remarquer, malgré son jeune âge, par une ardente imagination et un curieux talent de prophétesse. Elle s’était senti des dons de voyance très jeune, d’autant qu’elle y fut incitée de façon inattendue.

PIETRO DA CORTONA (Guardian AngelÀ Alençon, ainsi que dans toutes les petites villes, les petites bourgeoises avaient la fureur de tirer les cartes. Elles cherchaient, elles fouillaient dans l’avenir, une position sociale avantageuse, une fortune, et surtout un mari. Comme on ne portait pas encore cette ancienne balantine que depuis on appela un Ridicule ou un Sac, c’était dans la poche de leur tablier que les jeunes filles, dont je vous parle, cachaient soigneusement la petite tabatière contenant le petit jeu de cartes fatidiques. Cet engouement était renforcé par la promenade dominicale. La vogue était de se rendre aux abords d’un camp de gitans près de la muraille de la ville. Il était fort émoustillant, pour toutes ces dames, d’aller se faire prédire l’avenir. La nouvelle belle-mère des petits Lenormand n’était pas exempte de cette curiosité. Moi, Ariel, son ange gardien, je profitais d’une de ces promenades pour mettre mon grain de sel à tout cela. Je poussais une gitane à lire les lignes de la main de la petite Marie-Anne. Fort impressionnée, droite comme un I, elle tendit sa main à la chiromancienne. Le tracé mystérieux contre toute attente dessinait le destin médiumnique de l’enfant. La gitane lui en fit la prédiction, hormis sa marâtre, cela amusa les membres de sa famille, mais eut un écho en elle. Elle prit cela très au sérieux, aussi, curieuse, loin des regards réprobateurs, l’enfant revint en catimini et demanda à apprendre. La gitane amusée lui fit suivre son enseignement. Elle n’eut aucun mal à lui inculquer à tenir compte de ses intuitions, à entendre les vibrations du monde, des mondes. Alfred Dehodencq (1822-1882) Bohémiens en marche (Musée d'Orsay)L’enfant était ouverte, maniable, elle était attentionnée, elle suivait les conseils de la gitane. Cela ne dura pas longtemps, mais suffisamment pour lui ouvrir les voies de l’occulte. Elle voyait ce que les autres ne percevaient pas. Le camp de gitans dut quitter la ville, son court apprentissage se conclut par un cadeau, un jeu de cartes usées. La gitane lui rappela que ce n’était pas pour elle, mais pour ceux qui l’écouteraient, ce serait un appui qui les rassurerait. Elle venait d’avoir sept ans.

Tout ceci avait donné de l’assurance à la petite fille qu’elle était. Tout heureuse de profiter du développement de son don, sans aucune précaution, elle dévoilait ce qui était caché, du passé comme du présent, et découvrait le futur comme par magie, tout d’abord à ses camarades, puis elle répondit à la curiosité des novices et des nonnes. Elle ne se rendait pas compte des portes qu’elle ouvrait, des destinées qu’elle révélait. Elle ne faisait que devancer le temps à la grande curiosité des membres de la communauté dans laquelle elle vivait. Mais elle ne savait pas que certains ne voulaient pas savoir à l’avance, d’autant qu’ils pensaient cela impossible. Notre destinée, ne la traçons-nous pas à chaque pas que nous faisons ? Marie-Anne ne le pensait pas, des images venaient à elle, des voix lui confiaient l’avenir de tout un chacun. Forte de cela, elle annonça à qui voulait l’entendre que l’abbesse du couvent allait être destituée. À cette annonce, elle s’attira les foudres de la mère supérieure, outrée de cette impertinence. jean-baptiste greuzeComment pouvait-elle se prendre pour Dieu ? Comment pouvait-elle prétendre s’occuper de la vie des Grands ? Elle fut châtiée pour avoir dit des ignominies, et dû faire pénitence. Elle trouva cela injuste, mais elle apprit, enfin un peu. Contre toute attente, la prédiction se réalisa, aussitôt le couvent se retourna vers la petite fille et lui demanda plus d’informations. Trop jeune, pour comprendre le danger, la vanité de la victoire lui fit dire la suite. Elle annonça que ce serait une dame de Livardie que l’on nommerait à sa place. Dix-huit mois après, le choix du roi vint confirmer cette prédiction. Toutefois, la nouvelle supérieure préféra éloigner cette pythonisse dérangeante au plus vite. Les Bénédictines placèrent la fillette dans une maison de couture pour y apprendre le métier. Mais c’était sans compter sur le tempérament de la jeune fille. La couture ? Qu’avait-elle à faire de ces travaux manuels qui lui abîmaient les mains et qui l’ennuyaient ? Elle avait mieux à faire, elle préférait s’occuper de cartomancie, de divination, et de frivolités que de travaux utiles et sérieux. Elle avait alors tout juste onze ans.

tarot d'EtteillaComme toutes ses jeunes compagnes, Marie-Anne découvrait l’avenir vaille que vaille à l’aide des cartons peints d’Etteilla, jeu de cartes offert par la gitane. Elle présentait à ceux qui le désiraient de grandes espérances qui enfantaient de grands projets et un avenir dont les nuages s’éclaircissaient aux rayons de son ambition. Malgré cela, elle s’ennuyait, son monde était petit. Parmi les clientes de la maison de la couture venait une madame Hébert qui sans cesse parlait de son fils Jacques-René parti faire fortune à Paris où il était devenu, parait-il, un auteur à succès. L’histoire lui plaisait d’autant qu’un jour,  dans un journal, elle lut les dires de son compatriote Hébert, qui, chassé d’Alençon, pour des placards calomnieux, écrivait de Paris qu’il y avait fait une belle fortune : ce qui n’était pas vrai, mais elle ne demandait qu’à le croire. Cela enflamma ses espoirs et l’idée qu’il suffisait de se rendre dans la capitale pour y cueillir à pleines mains l’or du Potose et les lauriers du Parnasse, lui paraissait évident.

Elle avait quatorze ans, ne consultait pas encore son grimoire, et savait à peine faire la grande patience ; mais une chose était sûre, elle la perdait. Ce n’était pas dans le quartier des étaux d’Alençon qu’elle pouvait espérer voir s’accomplir les hautes destinées auxquelles elle prétendait : il lui fallait un plus grand théâtre. Consciente de ses capacités à prédire l’avenir et de son charme naturel, Marie-Anne décida de quitter sa ville natale et de partir rejoindre son beau-père qui venait d’ouvrir un magasin à Paris. C’était à la veille de la Révolution.

“Marchande de Modes” engraving from Robert Bénard's Encyclopédie, 1777.Elle se plaça comme vendeuse dans un magasin de frivolités de la rue Honoré-Chevalier, et reprit dès qu’elle put ses prédictions et ses tours de cartes. Du fond de la boutique, elle fut remarquée par Amerval de la Saussotte, un bel aristocrate, personnage assez trouble et libertin, amateur de frais minois. Il vint, revint, acheta des bagatelles, puis l’invita. Elle tomba follement amoureuse du bellâtre, propension qu’elle aura régulièrement. Il faut dire que l’homme avait de l’allure, du panache et en jetait ; de la poudre aux yeux surtout. La jeune fille s’empressa de se mettre sous sa protection et demeura quelque temps auprès de lui. Pour faire taire les médisances, car elle tenait à sa réputation, elle occupa officiellement auprès de lui la fonction de « lectrice ». Il l’entraîna dans le monde, bal, salle de jeu, théâtre. L’univers du spectacle devint pour elle une véritable passion. Elle fréquenta ce milieu avec assiduité en tentant d’y placer les pièces qu’elle écrivait. Son imagination fertile avait trouvé un autre exécutoire, la plume la démangeait. Si ses talents littéraires ne furent pas probants, elle n’en connaît pas moins ses premiers succès de voyante dans le milieu des acteurs. Elle continua donc ses prédictions et tira les cartes à toute personne qui se présentait. Peu à peu, sa renommée prit forme et bon nombre d’individus se bousculaient pour lever le voile de leur destin. Les personnes, qui vinrent, étaient plus conduites par leur curiosité de tester les pouvoirs prophétiques de Marie-Anne que par la crédulité. La plupart furent confondus par la connaissance qu’elle affichait avec les détails les plus secrets de leur histoire passée. Ils finissaient par placer une confiance tout d’abord réticente, en contradiction avec toutes leurs habitudes de pensée, dans ses prédictions de l’avenir. Le bouche-à-oreille fit son office, d’autant qu’au moment où Louis XVI convoqua les états généraux, elle prédit la chute de la monarchie qui comptait huit siècles d’existence, la dispersion du clergé, et la suppression des couvents. Personne ne l’a cru, hormis ceux qui le désiraient, mais l’annonce sulfureuse fit son office et propagea sa réclame.

Louis Roland TRINQUESSE (Paris 1746-vers 1800) Jeune femme assise Sanguine ...Ce petit jeu dura quelque temps, mais en 1790, la jeune femme eut d’autres aspirations et incita son amant de l’emmener à Londres. Elle avait une idée derrière la tête. Deux choses l’y incitaient. La première était une prédiction de la gitane de son enfance, qui prétendait qu’elle deviendrait célèbre à l’étranger. La deuxième était un article lu dans un journal, Le Courrier de l’Europe, sur le célèbre docteur Gall, l’inventeur de la phrénologie. Elle désirait le consulter. elle se précipita aux conférences du professeur, prestigieux phrénologue. Quinze jours ne s’étaient pas passés après son arrivée que le docteur acceptait de la recevoir, il avait déjà entendu parler d’elle. Celui-ci, après lui avoir palpé longuement le crâne, s’écria, au grand scepticisme d’Amerval de la Saussotte : « La bosse ! Vous possédez la bosse de la divination. vous êtes comme la pythie de Delphes, vous avez la protubérance des grands voyants. Vous serez la plus grande sibylle d’Europe ! » Elle exulta, d’autant qu’elle n’en doutait pas. le professeur parla autour de lui de cette extraordinaire jeune fille au don étonnant grâce à la singularité de son crâne. il en parla tant et si bien que le bruite vient jusqu’aux oreilles du prince de Galles, fils du roi George. de là, à lui accorder un rendez-vous, il n’y eut qu’un pas. Cela entraina toute l’aristocratie anglaise à la consulter? Elle insista pour rester à Londres, son amant accepta. C’était un joueur invétéré et sa réputation était encore bonne dans la capitale anglaise. Mais, malgré une réputation naissante et une fortune qui s’arrondissait, elle finit par s’ennuyer de son pays natal, de sa famille et décida de retourner à Paris au début de l’année 1792. Un peu moins de deux ans s’étaient écoulés.

À peine réinstallée dans l’appartement de son amant, Marie-Anne reprit sa vie parisienne et ses habitués reprirent le chemin de ses prophéties. Les clients se succédèrent, Mademoiselle Clairon, la tragédienne Mademoiselle de Raucourt et Talma ayant appris son retour furent les premiers, puis, dans la nuit du 9 août 1792, la princesse de Lamballe en proie à un cauchemar violent tint à connaître ses prédictions à son encontre. Marie-Anne amoindrit tant bien que mal la vision d’horreur qui faillit la foudroyer quand elle prit la main de la princesse. Peu après les massacres de septembre, Camille Desmoulins lui fut envoyé par le Député Fréron, puis Danton et Fabre d’Églantine voulurent savoir. Au premier elle prédit la trahison d’un ami de jeunesse qui le mènerait à la guillotine et à l’autre le même destin mais c’est la jalousie qui lui ouvrirait le funeste chemin, le troisième les accompagnerait. Marie-Anne commença à s’inquiéter, elle ne savait plus comment faire pour ne pas annoncer de drames. Les tourments du moment envahissaient son esprit. Elle savait que l’on ne pouvait qu’annoncer l’avenir pas le changer.

Joseph FouchéUn soir, à la nuit tombée, alors qu’elle s’apprêtait à partir au théâtre, elle reçut la visite discrète d’un homme qu’elle devait revoir souvent. Elle s’apprêtait à refuser, quand elle pressentit qu’elle se devait de satisfaire sa demande. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre que cet homme était lié à son destin. Cela peut paraître étrange aux néophytes, mais voir pour les autres est plus facile que décrypter son propre chemin. La sibylle a toujours peur de fausser sa vision tant elle est impliquée. C’était un homme sec, maigre, qui se drapait frileusement dans une cape noire et qui ressemblait fort à un ecclésiastique. Elle fut comme envoûtée par le regard gris, qui ne la quittait pas. elle lui prit la main pour voir le dessin de ses lignes. Ce qu’elle vit l’effraya, tant aux pas de cet homme du sang coulait. tout en étalant les cartes, elle prédit à ce client anonyme une longue vie et une fin hors de son pays natal, dans un port ensoleillé. En attendant, elle lui annonça du sang, de l’or et de l’ombre. Celui qui s’était assis devant elle s’appelait Joseph Fouché. L’homme au passé sulfureux deviendra ministre de la Police, sera fait duc d’Otrante et mourra à Trieste… un port ensoleillé d’Italie.

Jean-Honoré Fragonard (The Visit to the Nursery, 1775-001Marie-Anne savait qu’elle allait être touchée par la tourmente révolutionnaire. Elle attendait le moment. Ce fut en pleine « Terreur », en 1793, que les Sans-Culottes vinrent arrêter Amerval pour le guillotiner. l’aristocrate faisait part d’un complot initié par un certain baron Batz qui avait pour objet de faire libérer la reine Marie-Antoinette et qui resta sous le nom « le complot des oeillets« . Elle l’avait prévenu. Il avait fait celui qui ne croyait pas, il était en fait fataliste. Que pouvait-il faire contre son destin ? Elle n’avait pas d’arguments. Quant, au petit matin, les gardes se présentèrent, Amerval les retint, laissant le temps à Marie-Anne de s’enfuir, échappant ainsi de justesse à la rafle. Elle avait voulu rester auprès de lui jusqu’à la dernière minute. Elle trouva refuge dans un garni proche du Palais-Royal.

Suite au prochain épisode

Éliette, Fille à la cassette, de Lorient à la Nouvelle-Orléans

l'embarquement de manon lescaut par charles edouard delort

l’embarquement de manon lescaut par charles edouard delort

À cause des vents dominants venant de l’ouest, notre embarquement fut décidé pour le 15 du mois de septembre de l’an 1736, c’était un samedi, l’appareillage devant avoir lieu dans l’après-midi. Avec en tête sœur Élizabeth, notre petit groupe fut le premier à arriver, suivaient, encadrées des deux ursulines et de gardes armées, l’autre groupe, celui des filles, les filles des rues. Nous nous présentâmes sur le quai au pied de l‘échelle de coupée sous les yeux des curieux. À la vue du navire, je ne pus m’empêcher de m’appuyer sur le bras de ma compagne la plus proche, Marie-Angélique Dessert, qui me regarda inquiète. La traversée était une rude épreuve que même les marins et les autres passagers n’entreprenaient pas sans crainte, alors moi qui ne la désirait pas…

Comme La plupart des navires de haute mer c’était un bâtiment à trois mâts. La première chose que nous vîmes de lui, depuis le carrosse, ce fut le grand mât central, le mât de misaine à l’avant et le mât d’artimon à l’arrière. Je ne pu m’empêcher de frissonner en contemplant les voiles rectangulaires montées sur des vergues, les focs et autres voiles à l’avant appuyées sur le beaupré et la voile d’artimon sur une « corne d’artimon ». C’était cela qui allait m’emmener loin de mon pays, où il est vrai plus rien ne me retenait. Le vaisseaux était d’aspect ventru et à fond plat. Il était baptisé « le goéland ». Bien qu’il fut à première vue quatre fois plus long que large, il semblait lourd et lent, mais il me semblait stable. Il devait bien se comporter en mer, du moins je le supposais. Ne croyez pas que je parle dans le vide. Je vous rappelle que je suis née au bord de la Dordogne et que mon séjour à Bordeaux m’avait permis d’acquérir quelques connaissances dans le domaine de la navigation. Dans cette ville, c’était le deuxième sujet de conversation après le vin bien sûr. Arrondie sur l’arrière, la flûte, c’était le nom de ce type de navire, je l’appris par la suite comme beaucoup de choses, n’avaient pas de tableau et le gouvernail portait sa barre au ras du couronnement surmonté d’une tête de femme en bois peint.

arrière de l'aurore navire négrier un peu plus grand que l'assemblée nationale dessin jean bellis

arrière de l’aurore navire négrier un peu plus grand que l’assemblée nationale dessin jean bellis

Le second du capitaine nous attendait devant la coupée de la rambarde. À première vue, il n’était pas enthousiasmé de nous voir. Sous le coup de l’émotion, je n’y fis pas attention sur l’instant, mais le capitaine, lui-même, campé sur la dunette, nous examinait. Sœur Élizabeth sans hésitation s’avança sur l’échelle. J’aspirais un grand coup, malgré la peur qui me tenaillait, je n’avais pas d’autres choix que de la suivre. La première chose que je ressentis ce fut le balancement du pont qui me déséquilibra quelque peu. Je fus aussitôt happé par l’activité sur les ponts du navire. Évidemment, seule l’énergie du vent pouvait faire avancer le navire et, seule, la force des hommes, grâce à des poulies, cabestans, leviers, permettait d’effectuer les manœuvres, aussi étaient ils déjà en action pour l’appareillage. Il fallait monter dans les mâts par des échelles de corde pour manœuvrer les voiles, c’était des plus impressionnant, combien de fois crus-je que l’un des hommes allait chuter. Il y avait à bord un vaste réseau de cordages et de poulies, y compris le très gros cordage de mouillage des ancres manœuvré par le cabestan. Le navire avait beau être grand, il devait emporter environ 350 tonneaux de vivres, la place réservée aux passagers était fort limitée, comme nous devions nous en rendre compte. À fond de cale avait été mise en vrac la marchandise lourde qui servait de lest. Au retour, elle serait remplacée par des pierres qui iraient paver quelques rues de France. Il y avait au-dessus de la cale deux ponts sous le tillac, et le pont à l’air libre. Dans ces ponts fermés, on s’entassait pour se protéger des intempéries. Une partie de ces entreponts était toutefois réservée pour les animaux vivants que l’on amenait pour les colons ou encore pour notre consommation au cours du voyage, tels des bœufs, des cochons, des volailles.

À peine, étions-nous sur le tillac que le second s’adressa à sœur Élizabeth. Après l’avoir salué respectueusement, il lui signifia que si nous les filles à la cassette pouvions rester sur l’entrepont à notre guise, de préférence chaperonnées, en aucun cas les autres, nos compagnes moins avantagées par le sort, ne devaient rester seules sur les mêmes lieux. De plus, elles ne devraient avoir aucune communication avec les officiers et les gens de l’équipage.

Sur ce il fit signe à un matelot de nous accompagner jusqu’à la sainte-barbe où nous avaient été réservées un espace exigu, nos comparses de voyage étant séparées de nous par une simple cloison. Nous fûmes aussitôt assaillies par les odeurs de fumiers en ces lieux clos. Heureusement que l’odorat est un sens qui s’habitue et qui oublie.

embarquement des filles à la cassette

embarquement des filles à la cassette

Ne croyez pas que par ce que nous étions des filles à la cassette, nous avions un régime particulier quant à notre confort. Tout le monde, fonctionnaire du roi, missionnaire, religieuse, officiers, soldats, engagés, fils de famille, marchands, commis et émigrants volontaires, étaient serrés comme des sardines, car, en plus des passagers et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Chaque espace était donc utilisé à son maximum. Il y avait bien sûr des exceptions, quelques personnes aisées ou jouissantes d’une certaine notoriété et qui arrivaient à négocier avec le commandant l’usage d’une couchette d’état-major vacante. Au pire, elles pouvaient disposer d’une couchette sur cadre fixe, structure en bois fixée à la muraille du navire. Ce fut le cas d’un couple de planteurs, qui rentrait à Saint-Domingue où le navire faisait escale. Dans notre cas, nous dûmes nous contenter de paillasses certaines doubles, mais pour la plupart simples afin de faciliter le rangement durant la journée, car elles étaient remisées pour pouvoir installer bancs et tables pour les repas.

Nous fûmes fort dépitées de cet arrangement, d’autant que l’entrepont était quasiment plongé dans le noir. Il était chichement éclairé par les sabords de charge qui se trouvaient à l’arrière, percés sur l’arcasse du navire. Les écoutilles étaient pourvues de caillebotis, ce qui apportait un complément d’air et de lumière. C’était une pauvre consolation, nous étions quelque peu abattus. Aucune d’entre nous n’était rassurée, car lorsque le navire réussirait à quitter le port et à s’engager sur l’Atlantique, nous savions, nous imaginions qu’une foule d’aléas pourraient venir entraver le voyage comme les naufrages, les avaries, les attaques des corsaires. Sœur Élizabeth sentit notre désarroi, aussi elle nous mit en prière. Pendant ce temps, au-dessus de nous, nous entendions les manœuvres d’appareillage, les craquements de la coque sous l’effort, le claquement des voiles, le navire prenait la mer.

La vie s’avéra dure sur le bâtiment, outre l’entassement, la traversée fut marquée par les habituelles incommodités. La première qui nous toucha et cela à peine l’ancre levée, ce fut un mal de mer tenace. Il nous teint, pour la plupart d’entre nous, une quinzaine de jours, allongés. Tripes et boyaux ne voulaient rien savoir. La seule qui ne fut pas atteinte à sa grande surprise fut la petite Capucine Saurignac qui contre toute attente avait le pied marin. Elle nous soigna avec un mélange d’eau et de vinaigre, que le chirurgien du navire lui avait fourni et qu’il nommait l’oxycrat.

Scène de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775

Scène de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775

Dans la liste des incommodités, outre la lourde atmosphère qui régnait dans les batteries, les odeurs humaines qui se mêlaient à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, il y avait le froid et l’humidité que nous ne pouvions ignorer, d’autant que dans un premier temps ils furent des plus mordants, à cause du mauvais temps persistant. Nous le supportions difficilement, car l’on ne pouvait pas faire de feu pour se réchauffer ou pour cuire les aliments, par crainte des incendies. Il arrivait également que nos paillasses fussent détrempées, les vivres et les marchandises gâtés par l’eau qui s’infiltrait partout dans le bâtiment. De plus les feux ouverts étant proscrits, nous ne pouvions utiliser des lanternes. Nous n’avions pas la licence d’en allumer à notre guise. Nous étions donc la plupart du temps dans l’obscurité.

Pendant la traversée, le quotidien devint rapidement assez monotone. Lorsque le temps le permettait, la vie à bord se résumait à de longues promenades sur le pont, entrecoupées de jeux de société ou de hasard pour les autres passagers, ainsi que de musique et de chant. Nous passions notre temps à converser et à observer les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. Nous avions très peu d’activités et nous étions vite désœuvrés. Heureusement, il y avait les repas pour briser la monotonie de la traversée. La cuisine se situait sous le gaillard avant. Une cheminée traversait le pont, c’était une structure en briques réfractaires et le seul endroit où se trouvait un feu ouvert. Une grosse marmite y était suspendue, parfois une broche pour les volailles destinées à l’état-major. Le coq préparait les repas pour tous.

Habituellement, trois repas par jour nous étaient servis, chacun recevait sa portion dans une écuelle en terre cuite ou dans une assiette en bois. Au petit déjeuner, on ne se nourrissait que de biscuits, sauf qu’après quelques semaines de navigation, ils furent remplis de petits vers. Quant au déjeuner et au dîner, ils se composaient d’un potage fait de semoule de seigle ou d’avoine, parfois de maïs, de fèves ou de pois, auquel on ajoutait de la graisse ou de l’huile d’olive de façon à ce que le tout soit nourrissant. Le seul repas chaud était celui de midi. Heureusement que trois ou quatre fois par semaine, il arrivait qu’au déjeuner et au dîner, l’on nous donnât du lard, de la morue ou du hareng. Aussi toutes les fois que cela fut possible, les hommes essayèrent d’améliorer le menu quotidien par les produits de leur pêche : thon, marsouin, requin, etc. Comme boisson, nous avions du cidre et de l’eau douce tant que celle-ci ne fût pas trop corrompue. Conservée dans des tonneaux de bois, l’eau potable, au bout d’une vingtaine de jours de navigation, avait pris un goût amer et une couleur brunâtre. Elle s’était emplie d’asticots, de petites larves qui dégageaient une odeur nauséabonde. Il fallut dès lors se boucher le nez pour avoir le courage d’en boire. Le dimanche, jour exceptionnel, on mettait du vin sur les tables.

Il y avait aussi d’autres désagréments qui semblaient mineurs, mais qui engendrèrent bien des douleurs. Notre hygiène personnelle laissait beaucoup à désirer. L’eau douce était trop précieuse pour qu’on la gaspille à laver le linge ou sa personne. Imaginez la puanteur qui régnait dans l’entrepont où les sabords étaient presque continuellement fermés, de plus entre les hommes et les bêtes, les parasites y pullulaient. Toutes les fois que nous sortions de l’entrepont, nous nous trouvions couverts de poux. J’en ai trouvé jusque dans mes chaussures. Je n’étais pas née dans la cuisse de Jupiter, bien sûr, je n’oubliais pas d’où je venais, mais je m’étais habituée rapidement pendant mon séjour à Bordeaux comme à Paris au confort d’un cabinet de toilette dans lequel je passais beaucoup de temps pour me préparer, aussi celui du navire était un enfer journalier. Les commodités étaient des poulaines de simples sièges percés à la vue de tous dont l’évacuation devait être un tuyau de plomb tombant le long de l’étrave. La mer se chargeant du nettoyage. Elles étaient à l’usage des hommes. Nous autres femmes utilisions des bailles, des sortes de seaux en bois, que nous vidions par-dessus bord. L’hygiène étant lamentable, nous utilisions des morceaux d’étoupe pour nous nettoyer au moins les parties intimes, parfois nous nous toilettions avec de l’eau de mer ce qui apportait d’autres désagréments à cause du sel contenu dans l’eau. L’eau douce étant donc réservée à la boisson, il n’était pas question de toucher aux réserves pour se laver ou pour laver notre linge, nous utilisions donc là aussi l’eau de mer. Parfois, quand il pleuvait, les matelots mettaient une bâche dans le canot pour la récupérer et dans ce cas, elle pouvait servir pour la lessive. Les plus fainéants se contentant d’accrocher leur linge à un filin qu’ils laissaient traîner dans la mer, à l’arrière du bateau. De toute façon pour toute hygiène corporelle, on se contentait d’exiger des matelots qu’ils se peignent tous les jours, se lavent les pieds régulièrement et changent de chemise, une fois par semaine. Par tradition, ils se rasaient le samedi, ou plutôt se faisaient raser par un mousse. L’état-major plus raffiné disposait d’un valet pour son linge. Quant à nous, passagers, nous faisions à notre guise et faisions de notre mieux pour garder un semblant d’humanité. Dans ces conditions, les maladies se développèrent aisément.

Watteau étude de femme

Watteau
étude de femme

Nous étions à peine remise de notre mal de mer, qu’un ouragan affreux, qui après avoir enlevé une chaloupe et des pièces d’eau menaça à tout moment d’engloutir le navire. Durant deux jours entiers, l’équipage s’épuisa à actionner les pompes. On s’aperçut alors, après l’accalmie, que la ligne équinoxiale était dépassée, aussi l’équipage décida de procéder au traditionnel « baptême du bonhomme tropique ». Pendant quelques jours, notre équipage fit de grands préparatifs, pour la célébration du fameux baptême du Tropique. C’était une sorte de carnaval autorisé sur le navire par le capitaine, afin de nous distraire. Beaucoup d’entre nous se trouvaient dans le cas d’être soumis à la classique ablution tropicale, puisque nous en étions à notre premier voyage. Cela commença dans l’après-midi, une grêle de pois secs et de gargousses tomba, des hunes, sur le gaillard. Elle annonçait le courrier du Bonhomme, ou Roi du Tropique. Nous étions toutes joyeuses de cette festivité qui bouleversait la monotonie de notre quotidien. Un gabier, très joliment vêtu en postillon, descendit de la grande hune, il fit claquer son fouet ce qui nous fit éclater de rire, nous faisions semblant d’avoir peur. S’avançant vers le commandant, il lui remit une lettre, de la part de son souverain. Cette lettre réclamait le tribut d’usage, payable par tous ceux du bord qui entraient, pour la première fois, dans ses états. Une tente avait été plantée, au pied du grand mât, sous laquelle se dressait un autel surmonté d’une croix, et de tous les attributs de la navigation : cartes marines, compas, octant… Le roi Tropique descendit de la grande hune. Il avait une barbe blanche d’étoupe, et, bien que couvert de fourrures, il feignait de grelotter, en dépit d’une température de 26°. Tout l’équipage s’était déguisé, les déguisements étaient fort ingénieux, un tout jeune homme imberbe, au joli visage, représentait Amphitrite, épouse du vieux Tropique, des mousses, en tritons, lui faisait cortège, d’autres marins étaient grimés en esclaves du Tropique, barbouillés de différentes couleurs. Après avoir défilé sur le gaillard et fait le tour de la tente, le Bonhomme y pénétra, et le cortège se rangea autour de lui. Son secrétaire appela de tous ceux qui devaient recevoir le baptême. Si sœur Élizabeth fut exemptée de ce jeu, elle consentit que nous subissions cette tradition, tout en en surveillant la moralité. Nous nous amusâmes beaucoup, nous fîmes bonne chère, ce fut la seule joie du voyage, elle perturba nos inquiétudes et notre morosité. Elle fut aussi le dernier moment de paix.

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Le manque d’hygiène, l’entassement sur le pont et les repas monotones étaient d’excellents bouillons de culture pour les maladies. La mauvaise nutrition nous rendait très peu résistants, et le danger de périr d’une épidémie déclarée à bord était grand. Les biscuits et les salaisons dont on se nourrissait avaient rapidement été gâtés par les vers qui y grouillaient. L’absence de légumes frais engendra une épidémie de scorbut. L’épouvantable maladie redoutée de tous toucha tout d’abord un mousse puis deux des ribaudes qui étaient venus avec nous. Le capitaine demanda au chirurgien de distribuer du jus de citron, seul remède connu de lui.

La mort de saint Scholastique, études de têtes et de mains – Nicolas de Plattemontagne -(1631-1706)

La mort de saint Scholastique, études de têtes et de mains – Nicolas de Plattemontagne -(1631-1706)

Cela ne fut pas assez rapide pour empêcher le mal de se propager, tout comme sœur Élizabeth, je fus l’une des victimes de cette maladie. Elle se manifesta à moi par une grande fatigue, puis par des œdèmes aux membres, puis des hémorragies des muqueuses du nez et des gencives, et des ecchymoses nombreuses sous la peau. Je fus soignée à temps, mes dents ne se déchaussèrent pas jusqu’à tomber. Sœur Élizabeth mit un peu plus de temps à se remettre, mais Cunégonde d’Orlon, la brune aux cheveux filasse, n’eut pas notre chance. La maladie l’emporta avec une rapidité qui surprit tout le monde. Elle mourut d’épuisement tout comme les deux premières filles qui en furent atteintes. Elles furent emportées par une hémorragie massive. Il y eut plusieurs cas parmi les colons, dont un patriarche. Tous furent immergés rapidement, afin d’éviter toutes autres maladies contagieuses, après une messe dite par le capitaine. Ceux qui survécurent étaient à peu près rétablis quand après avoir passé l’île de Gonâve nous avons accosté à Port-au-Prince à Saint-Domingue. L’eau douce qui était rare à bord croupissait dans des futailles, nous profitâmes de cette escale pour faire une aiguade, afin d’en renouveler la provision. L’escale servit aussi à livrer des marchandises et à en prendre d’autres. On nous adjoint aussi un groupe de malheureux nègres, une dizaine enchaînés, femmes et hommes pêle-mêle, visiblement maltraités. Contrairement à moi, aucune de mes comparses n’en avait déjà vu. Comme elles s’étaient lancées dans des supputations quant à leur devenir, ce fut moi, cette fois-ci qui les instruit. Bordeaux m’avait appris cela aussi. Du port, je ne peux pas dire grand-chose. Nous ne fûmes pas autorisées, pas plus les ribaudes que nous, à descendre à terre. Ce fut donc appuyé depuis la rambarde que je constatais que ce port était une petite agglomération dont les cases, qui n’avaient que le rez-de-chaussée, étaient perdues dans une immense enceinte et dont les larges rues semblaient impraticables à la moindre pluie. Je ne fus pas contrariée de ne pas visiter la ville même si j’aurais apprécié de marcher sur un sol ferme. Nous y restâmes trois jours puis nous appareillâmes pour notre destination finale.

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voyageursdusoir.vendee.fr Gulfstream

voyageursdusoir.vendee.fr
Gulfstream

Dans la mer des Caraïbes, alors que nous craignons les pirates qui pullulaient, tremblant à la moindre voile, nous avions été farcies d’histoire toutes plus monstrueuse les unes que les autres quant au sort que pouvaient nous réserver les forbans, nous n’eûmes qu’un incident qui fit plus de peur que de mal. Un jeune marin voulant nous impressionner, enfin surtout Françoise, notre rousse plantureuse, tomba à la mer. Le sauver ne fut pas une sinécure. En écho à sa chute retentit le terrible cri : « – un homme à la mer ». Nous nous précipitâmes tous jusqu’à la rambarde pour voir le pauvre homme se débattre, nager n’était pas dans ses habitudes. Ce fut un affolement général, le navire continuait de courir sur son aire et s’éloignait du naufragé. Il ne pouvait pas interrompre sa course comme cela. Un marin avait aussitôt lancé une bouée à l’homme qui se débattait dans les flots, un large disque composé d’éléments en liège, au centre duquel se dressait un piquet. L’homme put s’approcher de celle-ci et s’accrocher aux cordes qui garnissaient son pourtour à cet effet, avant de s’y hisser. Dans le même élan, des marins avaient mis un canot à la mer pour repêcher le naufragé. Heureusement, il fut récupéré par ses camarades, car cette bouée aurait pu devenir un objet de mort lente. Le navire même ayant fait demi-tour aurait pu parfaitement ne pas réussir à le localiser et en admettant que le malheureux ait réussi à se jucher sur la bouée, il serait mort de soif après une lente agonie. Ce fut ce que nous racontèrent les marins une fois l’insouciant repêché.

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embouchure du fleuve Mississippi

embouchure du fleuve Mississippi

C’était le milieu de la journée quand le grand moment arriva. Nous nous faisions, mes comparses et moi-même, la lecture sur le tillac. Un prêt du capitaine nous avait permis de nous divertir de cette façon. Il nous avait prêté, par ironie sûrement, de l’abbé Prévost, « l’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ». Sœur Élizabeth n’avait pas bronché. Quand je connus la fin, je compris le message en filigrane. Nous savions toutes lire, moi aussi bien qu’elles, j’avais fait mes lettres avec le curé de mon village et puis j’avais amélioré cela avec les cours du précepteur de mon ancien amant. Ma lecture était parfois encore un peu hachée, mais pas plus que mes consœurs. Ayant aperçu la terre, la vigie, postée sur la hune, afin de repérer les récifs et les voiles ennemies, cria : « – terre… terre… » interrompant sans hésitation notre activité, nous nous précipitâmes du côté indiqué pour voir, pour découvrir le lieu de notre destination, voir la terre qui devait nous accueillir. Le premier signe qui nous avertît fut la vue de l’immense rivière mêlant ses eaux bourbeuses aux vagues bleues du golfe du Mexique. Je fus tout d’abord frustrée dans mes attentes aussi je fis écho au désappointement de mes comparses, qui ne voyaient rien ou peu s’en fallait. Les côtes de ce fleuve étaient si parfaitement plates qu’on ne pouvait deviner en pleine mer aucun des éléments qui couvraient leur surface. Nous contemplions toutefois avec un certain soulagement cet océan boueux qui venait à notre rencontre, car il nous apprenait que nous touchions au but, de plus après huit semaines de traversée nous étions fatiguées et lassées.

Cependant, ce n’était pas sans regret que nous quittions ces ondes bleues et brillantes dont l’aspect changeant avait si longtemps été notre principale distraction, pour naviguer sur le sombre courant vers lequel s’élançait notre vaisseau. Il faut dire que nous étions aussi inquiètes que contentes d’arriver au but, car nous ne savions pas ce qui nous y attendait. Longtemps avant qu’aucun autre signe visible ne nous annonçât la terre, se reposant sur les îles de boue qui s’élevaient sur la surface des ondes, nous découvrîmes un grand nombre d’oiseaux, inconnus de nous, avec de volumineuses poches sous le bec qui étaient des pélicans. Un pilote, sur une petite embarcation, vint au-devant de nous pour nous guider au milieu des divers obstacles que cachaient les eaux sombres. Je n’avais jamais contemplé une scène d’aussi complète désolation que cette entrée du Mississippi. C’en était déprimant et n’annonçait rien de bon. Sœur Élizabeth, en compagnie des deux ursulines, qui ne devaient pas être loin de mes pensées, priait avec ferveur. Un seul objet s’éleva sur la surface de ces écueils, ce fut le mât d’un vaisseau depuis longtemps submergé. Le navire n’avait pas du pouvoir traversé la barre. Il était resté à la même place, comme pour porter témoignage de sa destruction et mettre en garde les nouveaux arrivants dans ses eaux fourbes. J’en eus un frisson. Dans quel pays de malheur avais-je été envoyé ? Mes autres comparses durent penser la même chose, car elles se rapprochèrent et Marie Angélique Dessert prit ma main et la serra.

fort la Balise

fort la Balise

Peu à peu, des joncs d’une énorme grosseur se montrèrent à notre vue, et à quelques milles de plus, toujours au milieu de la boue, notre voyage nous amena en face d’un amas de huttes appelées le village de la Balise. Le lieu paraissait bien misérable pour servir de refuge à l’homme, pourtant plusieurs familles de pilotes et de pêcheurs y vivaient.

Pour passer la barre, il n’y avait qu’une solution, alléger le navire, en transbordant dans le village le plus possible de marchandise et de passagers. Une fois la chose faite, ce ne fut pas sans péril, car il fallut passer dans les canots et à la rame être conduite à la plage, nous n’étions pas très fières, les pilotes firent passer à notre navire la barre et les bancs de sable. Nous regardâmes de loin la périlleuse opération, nous étions toutes inquiètes d’être acculées sur ce banc de sable, car le port à nos yeux n’était que cela. Le piège passé, à notre soulagement nous rembarquions et tout fut rechargé à bord. Notre périple put se poursuivre.

Pendant une grande partie de l’année, le courant de ce fleuve était assez paisible, étant rompu fréquemment par de nombreux méandres, ce qui en restreignait la force. Il traversait une région immense et presque plate, le navire ne pouvait le remonter qu’avec peine et lenteur, il ne pouvait jouir de l’avantage des marées, dont l’action y était si faible qu’il ne pouvait en tirer parti, et le concours des vents, si utiles à la navigation, ne pouvait produire de résultats efficaces attendu que le même vent pouvait y être favorable ou contraire dans la même heure, à cause du changement brusque et fréquent du cours de ce fleuve.

Heldner colette Louisiana bayou

Heldner colette Louisiana bayou

Pendant plusieurs milles au-dessus de son embouchure, le fleuve que nous devions remonter n’offrait que des rivages boueux, des joncs énormes et de monstrueux crocodiles se délectant dans la vase. Ce fut la première fois que je vis ces animaux monstrueux que nous avaient décrits des marins pendant le voyage. Mes comparses et moi-même étions alors restées septiques. Nous avions supposé qu’ils voulaient nous effrayer pour démontrer quelques bravoures. Toujours était-il que cela ajouta encore à la tristesse du paysage, tout comme la grande quantité de bois flottant, qui se dirigeaient vers les différentes embouchures du fleuve. Des arbres d’une énorme longueur, conservant quelquefois leurs branches, et plus souvent leurs racines entières, victimes des fréquents orages, flottaient avec le courant. Parfois, ils s’accrochaient les uns aux autres, et réunissaient au milieu de leurs branches tout ce qui se trouvait sur leur passage. Cette masse ressemblait à une île flottante dont les racines narguaient les cieux, tandis que les branches humiliées fustigeaient les ondes dans leur vain courroux. Lorsque ces masses s’approchaient du vaisseau, nous n’avions qu’une peur, ce fut qu’elles percutent la coque de notre navire.

Cette navigation nous parut bien longue et bien traînante, nous mîmes plus de dix jours, à remonter de la Balise, poste établi à l’embouchure du fleuve, jusqu’au-devant de La Nouvelle-Orléans, lieu de notre destination, un trajet de trente-cinq lieues, au plus.

Bayou Landscape, 1886 (oil on canvas) by Meeker, Joseph Rusling

Bayou Landscape, 1886 (oil on canvas) by Meeker, Joseph Rusling

Pendant les quinze à vingt premières lieues ne s’offrirent à mes yeux sur les deux rives que monotonie et tristesse. Il faut dire que je n’avais pas le cœur à contempler le décor grandiose qui nous entourait. Un peu de mauvaise foi voilait mon regard. L’anxiété de l’arrivée et tout l’inconnu qu’il en résultait plongeaient mon âme dans un profond tourment et tout ce que je voyais n’y mettait pas de baume. Je regardais sans vraiment voir, les plages basses et marécageuses, qui en beaucoup d’endroits, étaient noyées par le fleuve, inhabité et inhabitable, et où n’existaient qu’une végétation informe et sauvage de joncs humides ou d’arbres dont les troncs croupissaient dans la bourbe, et couverte, en outre, de reptiles divers, et d’insectes désolants. Nous fûmes rapidement, entourées par des ennemis que nous apprîmes à connaître ainsi qu’à nous en protéger, les maringouins, et ces mouches cruelles auxquelles on a donné, sur les lieux, le nom bien significatif de « Frappe d’abord » voilà ce qui se présentait au coup d’œil, dans ce vaste espace. Toutes autant que nous étions, nous n’avions pas le cœur bien vaillant, et les prières de sœur Élizabeth avaient bien du mal à alléger nos idées sombres.

Blue Dog George Rodrigue Pollys Island Draw

Blue Dog George Rodrigue
Pollys Island Draw

C’était à environ quinze lieues de La Nouvelle-Orléans que commençaient les établissements de la Colonie, qui étaient d’abord bien peu de chose, et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. Au-delà du coude que forme le fleuve, appelé le Détour des Anglais, un petit nombre de plantations, de simple bungalows entourés de champs cultivés sur lesquels on apercevait quelques hommes noirs courbés sur leurs labeurs, se succédaient les unes après les autres, le long des rives du fleuve. D’où j’étais, je pouvais distinguer aisément l’ensemble et cela sans me fatiguer la vue. Enfin après dix journées de navigation, le bâtiment qui nous portait, avançant lentement, tantôt à la voile, tantôt à la toue, arriva devant là Nouvelle-Orléans.

Après avoir navigué un peu plus de deux mois, nous avions donc abordé enfin au rivage désiré. Jusque là, le pays ne nous avait offert rien d’agréable à la première vue. Cela n’avait été que campagnes stériles et inhabitées, où l’on voyait à peine quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Mais quel ne fut pas notre désappointement, quand en plus, alors que nous étions arrivées, nous ne vîmes nulle trace d’hommes ni d’animaux ? L’inquiétude nous submergea, tout cela pour ceci ? Le capitaine fit tirer quelques pièces de notre artillerie, et à notre grand soulagement nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir une troupe de citoyens de La Nouvelle-Orléans, qui s’approcha de nous avec de vives marques de joie. Nous n’avions pas découvert la ville, car elle était cachée, de ce côté-là, par une petite colline. En fait, le rivage était défendu des invasions de la rivière par un chemin élevé sur une digue que l’on appelle ici Levée et sans le secours duquel les habitations disparaîtraient promptement. La rivière devant être évidemment plus haute que ne le serait le rivage sans ce travail.

Nous découvrîmes alors l’anse demi-circulaire que le fleuve formait, devant cette ville, une forme de croissant, qui lui tenait lieu de port, le long duquel venaient mouiller les bâtiments, l’un à côté de l’autre, et si près du rivage, qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, on communiquait, sans gêne et de plain-pied, de la terre à chaque bâtiment, et le décharger de même avec la plus grande facilité.

Nouvelle-Orléans 1728

Nouvelle-Orléans 1728

Lorsque nous arrivâmes, les pluies constantes que nous subissions depuis la veille donnaient à cet accident du terrain, la digue, une apparence plus frappante, et prêtaient aussi à une scène toute naturelle l’aspect le plus contre nature qu’il soit possible d’imaginer.

Il est difficile d’imaginer qu’un pareil paysage manquant totalement de beauté à nos yeux fatigués put nous paraître si agréable à atteindre, mais la forme et la nuance des arbres, des plantes si nouvelles pour nous, et la privation où nous étions depuis si longtemps de tous les objets et de tous les sons qui venaient de la terre contribuaient à nous faire paraître magnifique ce sol marécageux. Nous étions impatients de toucher aussi bien que de voir la terre, car la navigation depuis la Balise jusqu’à La Nouvelle-Orléans avait été difficile et fatigante, et les dix journées que nous y avions employées nous avaient paru plus longues qu’aucune de celles que nous avions passées à bord, aussi tout cela en avait accentué ce soulagement.

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À peine descendus du navire, nous fûmes reçus à notre grande surprise comme des gens venus du Ciel. Coupé de toutes nouvelles, ces pauvres habitants s’empressèrent pour nous faire mille questions sur l’état de la France et sur les différentes provinces où ils étaient nés. Nous étions tétanisées, sœur Élizabeth et les deux ursulines essayant de faire barrage. Ils nous embrassaient comme leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur misère et leur solitude. On nous conduisit de suite chez le gouverneur. Les rues, point pavées, étaient bien alignées et assez larges, bordées d’un petit trottoir large, de quatre à cinq pieds, surélevé et couvert d’une traverse en bois de cyprès, comme il avait abondamment plu c’était un vrai cloaque, une abomination. Nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que, ce qu’on nous avait vanté jusqu’alors comme une bonne ville, n’était qu’un assemblage de quelques pauvres cabanes. La plus grande partie des maisons étaient construites en bois, à rez-de-chaussée, surélevés sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux. Elles s’avérèrent habitées par cinq ou six cents personnes.

Marigny Plantation House New Orleans 1803

Marigny Plantation House New Orleans 1803

Le bâtiment où résidait le gouverneur général, était une simple maison, à un étage, situé face au fleuve, dont une des parties latérales était bordée d’un jardin en forme de parterre, et la partie opposée donnant sur une rue, était agrémentée par une galerie basse et fermée en claire-voie, et le reste par des cours palissadées où sont les cuisines et les écuries le tout offrant plutôt l’aspect d’une hôtellerie que le coup d’œil imposant d’un gouvernement.

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, le gouverneur, se présenta à nous depuis le haut de sa galerie puis demanda à Sœur Élizabeth, aux deux ursulines et au capitaine du navire d’entrer dans sa demeure. Face au fleuve, sur le pas de sa porte, nous restâmes à attendre, futurs colons, ribaudes, et nous mêmes, encadrés d’hommes armés et de la population qui n’en avait pas fini avec nous. Nous étions un tant soit peu surpris de l’accueil, mais ici tout était nouveau et nous étions épuisés. Le gouverneur s’entretint longtemps en secret avec le capitaine, ainsi qu’avec les sœurs qui nous chaperonnaient. Je ne sus que bien plus tard ce qui se passa pendant lors de cet entretien. Le gouverneur était en colère, on ne lui avait amené que la lie, la fange de la France, ce n’était pas cela qu’il espérait.

Jean-Baptiste-Le-Moyne bienville

Jean-Baptiste-Le-Moyne bienville

Revenant ensuite à nous, il nous considéra, l’une après l’autre. Ce fut à cet instant en regardant le manège que je me rendis compte à quoi nous ressemblions après ce voyage. Nous avions bien essayé de nous maintenir dans un état respectable, mais à vrai dire, à ce moment-là, nous étions très près de ressembler à des souillons. Nos vêtements lavés avec l’eau de mer étaient raidis par le sel. Nous étions brûlées par le soleil. Nos cheveux asséchés ressemblaient à de la paille. Nous avions de tristes mines. Cela ne sembla pas troubler outre mesure le dirigeant de la colonie. Nous n’étions plus qu’au nombre de vingt-neuf, la maladie avait emporté six d’entre nous. J’englobe celui des ribaudes avec le nôtre, puisque de toute façon nous étions toutes en quelque sorte des filles à la cassette. Certaines, ainsi que leur descendant, le diront par la suite haut et fort, ce n’est pas moi qui les désapprouverais. Le Gouverneur nous ayant longtemps examinées, il nous envoya au couvent des ursulines afin de retrouver une santé avant que d’être présenté.

Nous fûmes accueillies à bras ouverts par les dames Ursuline, elles s’occupèrent de nous sans distinction, et de nobles dames de la colonie vinrent nous aider à nous mettre en valeur. Je sus plus tard que certaines venaient faire leur marché, et parmi les filles pour leurs fils, et parmi nos garde-robes pour elles-mêmes. Sœur Élizabeth, bien qu’officière de l’hôpital général de la Salpêtrière de Paris, avait envisagé cet intérêt et à notre grande surprise nous avions vu apparaître trois grosses malles pleines à ras bord de tout ce qui constitue une toilette de qualité.

Jean-Honoré Fragonard Jeune femme debout, en pied

Jean-Honoré Fragonard
Jeune femme debout, en pied

Elle vendit la totalité du contenu. Je cédais moi-même deux des miennes, j’étais la plus fournie en toilette, ce détail joua en ma faveur accréditant une respectabilité. Ce qui fut mon meilleur atout fut mon petit savoir en lecture et en écriture qui entérina la qualité de ma candidature.

Pendant ce séjour au couvent, nous fûmes nourries et récurées, car il n’y a pas d’autre mot après un voyage tel que celui-ci entre la crasse et le sel. Nous retrouvâmes rapidement une meilleure mine. Nous nous mîmes à faire des pronostiques sur nos futurs prétendants. Toutes avaient décidé que j’aurais le meilleur d’entre eux, en toute modestie je ne voyais pas pourquoi. Sœur Élizabeth, qui s’était prise d’affection pour moi, ramenait toute foi, tout le monde à la tempérance. De toute façon quel était un bon parti dans un endroit pareil ?

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Edwin Austin Abbey

Edwin Austin Abbey

Le gouverneur avait fait appeler divers jeunes gens de la ville et des alentours qui languissaient dans l’attente d’une épouse respectable. Les notables de la ville luttaient contre une propension de la gent masculine à prendre des concubines parmi les indigènes et les négresses qui peuplaient la colonie. Nous fûmes présentés les uns aux autres lors d’une soirée organisée à cet effet. Les filles cherchaient des hommes qui avaient une maison ou une terre. Les colons, de leur côté, essayaient de choisir les femmes, les mieux portantes, pour le travail de la ferme. Le gouverneur nous donna une semaine pour nous décider.

FRAGONARD Jeune femme assise

FRAGONARD
Jeune femme assise

Mon sort fut toutefois un peu différent, ma joliesse et mon éducation alliée à un nom, bien que préfabriqué par les circonstances, amenèrent à moi trois des meilleurs partis de la colonie. Bien que je ne le sus pas alors, le gouverneur me fit jouer aux dés, et le gagnant réclama ma main. Ce qu’il ne savait pas plus que moi, c’est que j’allais épouser les trois, chacun à leur tour. J’acceptai donc monsieur de Lamarque qui avait l’avantage d’avoir une plantation aux abords de la ville, de ne pas être vieux voire d’avoir du charme. Il y eut ensuite l’étape du notaire, puis celle du mariage à l’église. Le curé nous maria toutes ensemble à l’église Saint-Louis sur la place d’armes face au fleuve. Nous nous quittâmes sur les marches de l’église, la plupart restaient à la ville en tant que femmes d’artisan quant aux autres, tout comme moi, elles partaient sur les terres de leur époux.

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Cinquante ans déjà… Depuis ma chaise à bascule, sous la véranda de ma plantation, tout cela me semble bien loin  et me fait bien sourire

fin