L’orpheline/ chapitre 009

chapitre 001

épisode précédent

Chapitre 009

Le départ 

Philippine de Madaillan

Quelqu’un pleurait dans le dortoir. C’était proche d’elle. Fortunée sortit de son sommeil, intriguée par le larmoiement. Le jour jaillissait à peine, le soleil n’avait pas encore émergé de la nuit. Elle s’assit sur sa couche et essaya de situer la personne. Elles n’étaient pas nombreuses, une dizaine dans la chambrée. Elle réalisa que c’était Philippine. Elle se leva et prit place au bord de son lit. Elle lui prit la main. Elle avait les yeux fermés, son corps  paraissait comme statufié. Catherine la rejoignit. Elle avait elle aussi été réveillée par les pleurs de son amie. Elle se mit de l’autre côté du lit et imita Fortunée. Elles essayèrent de la tirer du sommeil doucement, mais rien n’y faisait. Elle se révélait plus raide qu’un cadavre. De ses yeux coulaient sans fin des larmes. Elle devait être en lien avec quelqu’un, mais cela la rendait malheureuse. Les rayons lumineux du matin finirent par passer par l’une des fenêtres et se poser sur le visage de Philippine qui s’éveilla et découvrit ses compagnes. « — Pourquoi êtes-vous là» chuchota-t-elle. Les deux jeunes filles la considérèrent avec un sourire compatissant, Fortunée  le lui dit tout bas. « — Ce sont tes pleurs qui nous ont alertés. Visiblement, tu étais plus que triste. » Philippine les regarda surprise, elle avait donc inconsciemment exprimé sa douleur. « — Je suis désolé, mais c’est ma mère qui est venue me trouver. Cela m’a beaucoup perturbée. Il y a longtemps que je la devinais, mais je ne la voyais pas. Elle s’est présentée à moi pour m’expliquer avant que nous partions ce qui avait précédé ma naissance. Cela a été assez dramatique. Je comprends mieux l’abandon que j’ai subi même si je n’y suis pour rien. » Ses deux amies saisirent qu’elles ne pouvaient lui demander plus de détails. Elles la prirent instinctivement dans leur bras par empathie. 

***

Les fêtes de Pâques étaient passées. Tout était prêt, le carrosse se trouvait au sein du couvent, les toilettes de présentation achevées, les malles des Filles du roi s’avéraient closes. La mère supérieure avait joint à Philippine, Catherine et Fortunée deux autres pensionnaires Gabrielle d’Artaillon et Théodorine Carbonnel de Canisy. Les deux jeunes filles vivaient une situation similaire à leurs comparses et tout comme leurs parents, elles avaient accepté l’opportunité. Elle serait accompagnée de sœur Blandine jusqu’au couvent de Québec. Il ne manquait plus pour qu’elles puissent partir, le capitaine et les gardes de la maison du roi qui allaient les escorter dans leur voyage. 

La révérende mère était préoccupée, elle estimait le périple de ses pensionnaires des plus hasardeux. À cette époque, une pérégrination de longue durée se révélait pénible et périlleuse. Avant de boucler sa malle, on tâchait de se procurer des compagnons de route, heureusement elles se trouveraient   avec le capitaine de la garde et ses hommes. Elle était consciente que de toute façon les jeunes filles allaient devoir partir. Elles ne pouvaient rester au sein du couvent, aucune ne désirait entrer dans les ordres. Elle avait un pincement au cœur, elle les avait suivies depuis qu’elles étaient enfants et maintenant elles allaient sur un nouveau continent. Elle se devait d’être fataliste, car les jeunes filles n’avaient pas le choix, elles devaient s’engager dans une autre vie. Elle en était là dans ses pensées tripotant sa croix machinalement quand la prieure, sœur Dorothée, pénétra dans son bureau pour lui annoncer l’arrivée du capitaine de la garde royale.

***

Armand de Pignerolle, capitaine de la maison du roi, accompagné de six cavaliers, avait traversé une grande partie de la France afin de venir chercher et escorter les Filles du roi. Il s’était présenté, à peine arrivé dans Saint-Émilion, au couvent après avoir laissé ses hommes à la caserne de la ville.

mère supérieure Élisabeth

La révérende mère considéra le capitaine bien jeune. Elle le trouva charmant, mais son âge ne la rassurait pas pour la protection de ses filles. Elle l’accueillit chaleureusement et lui proposa de s’asseoir. Avant de s’exécuter, il sortit de sa poche une missive qu’il apportait et qu’il tendit à la mère supérieure. Celle-ci fut surprise, saisit la lettre, rompit le sceau et l’ouvrit. Qu’elle ne fut pas sa stupéfaction, le ministre du roi, le cardinal de Fleury, avait décidé d’envoyer ses pensionnaires non pas en Haute-Louisiane, soit à Québec, mais en Basse-Louisiane à La Nouvelle-Orléans, ville qui était fort récente. « — Monsieur, au vu du message, je dois tout d’abord prévenir mes postulantes du changement de destination. Si elles acceptent d’aller dans le sud de la colonie, je devrai informer leurs parents et attendre leurs réponses. Je pense qu’il vous faudra patienter une semaine. 

— Il n’y a pas de problème, révérende mère. Cela était envisagé. Mes hommes et moi-même, nous serons patienter. Comme vous devez le savoir même si elles deviennent « filles à la cassette », cela ne changera rien pour elles. Elles seront toujours dotées par le roi et auront droit de choisir leur conjoint. De plus, le temps est plus clément de ce côté de la Louisiane et entre les négociants et les planteurs, les partis sont plus intéressants, car plus riches.

— Merci à vous pour cette confirmation et ses renseignements. Je suppose que vous allez rester à la caserne de la ville?

— Mes hommes, oui! De mon côté, je dois me rendre à Bordeaux quelques jours et je viendrais vous voir à mon retour.

— Je vous donnerais alors les informations que je détiens. »

Après avoir salué la mère supérieure, le capitaine quitta le couvent.

***

Les cinq jeunes filles avaient été conviées dans le bureau de la mère supérieure. Celle-ci leur expliqua ce que l’on venait de lui signifier. Les seules à découvrir ce changement de direction furent Gabrielle et Théodorine. Celle qui hésita fut cette dernière, mais quand elle apprit qu’elle avait plus de chance d’épouser un homme fortuné, elle acquiesça. Après l’entrevue, le groupe de comparses se rendit à la bibliothèque afin de montrer aux deux dernières postulantes la carte du pays et réaliser l’ampleur du périple.

***

Avant de se rendre à la caserne, Armand de Pignerolle s’arrêta au couvent pour obtenir des nouvelles. Il avait apprécié son séjour bordelais. Il avait été accueilli chaleureusement par son supérieur monsieur de Madaillan-Saint-Brice au sein de son hôtel particulier bordelais. Il eut le plaisir de faire la connaissance de son épouse Maria-Louisa della Quintania, qui était dans le huitième mois de sa grossesse. Le vicomte l’emmena dans toutes les soirées de ses amis pendant son passage. 

Il avait voyagé toute la matinée entre les deux cités sous un ciel nuageux qui se dégagea aux portes de Saint-Émilion. Il pensa que cela était un bon présage. Sitôt qu’il se présenta, la révérende mère le reçut. Elle lui annonça qu’elle avait récolté les réponses des familles et que toutes étaient positives. Il pourrait donc partir dès qu’il  s’avérerait prêt. 

*** 

C’était la troisième semaine d’avril, le soleil était levé depuis deux bonnes heures. Sœur Blandine vérifiait auprès des jeunes filles qu’elles avaient bien emportées et rangées tous leurs biens avant de fermer leur coffre. Elles ne pouvaient pas se permettre d’oublier quoi que ce soit, car cela aurait été perdu à jamais. Le groupe des cinq demoiselles, qui jusque là s’avérait enthousiaste à l’idée de vivre cette aventure, le moment venu d’abandonner les lieux, qu’elles connaissaient depuis leur petite enfance, les tétanisa. La mère supérieure accompagnée de la prieure les attendait dans le grand hall afin de leur faire ses adieux. Ce moment émouvant rappela à Philippine celui qu’elle avait éprouvé deux jours avant. Les Fauquerolles, ayant été avertis, s’étaient déplacés pour un dernier au revoir. Cela l’avait bouleversée, tous étaient attristés par cette séparation. Lorsqu’ils avaient quitté le couvent, elle songea que partir n’était peut-être pas la meilleure idée qu’elle ait eue, d’autant que sa mère l’avait prévenue de la suite des évènements pour son oncle, mais elle ne pouvait rester au sein de l’abbaye. Elle en était consciente. Il en avait été décidé ainsi et sa grand-mère n’était plus de ce monde. De plus, elle avait toujours su qu’elle accomplirait le périple avec Catherine et Fortunée. Ses deux amies l’avaient récupéré après la séparation avec la famille de sa nourrice et l’avaient consolée. Philippine était bien consciente qu’elles-mêmes n’avaient obtenu aucune visite de leur parentelle. Elle avait donc repris son courage en main et leur avait souri. 

Voyage au XVIIIe siècle, quand Rouen était une ville malsaine et puante |  76actu
Rouen

Six journées étaient prévues pour effectuer le voyage jusqu’à Rouen où elle devait s’embarquer sur un navire dénommé le Mercure. Les jeunes filles et leur accompagnatrice, sœur Blandine, montèrent dans le carrosse mis à leur disposition. Elles se trouvèrent un peu à l’étroit. Une carriole les suivait avec leurs coffres chargés à l’intérieur. Elles découvrirent au moment de pénétrer dans le véhicule, Armand de Pignerolle, le capitaine de la garde royale, avec ses hommes qui se situaient là pour les entourer afin de s’assurer de leur protection. L’homme les salua avec courtoisie. Philippine n’était guère surprise, il s’avérait évident qu’elles ne pouvaient accomplir le voyage seules. La mère supérieure les avait suivies jusqu’à la voiture, et les regarda partir avec beaucoup de peine qu’elle essaya de ne pas montrer.

Leur premier arrêt s’effectua à Angoulême, au couvent des Ursulines de la ville. Elles furent contentes de descendre du carrosse, les routes de France étaient fort cahoteuses et elles avaient été très secouées. Elles furent reçues chaleureusement par la mère supérieure qui avait été informée de leur venue par celle de Saint-Émilion. Elles arrivèrent pour se rendre au service religieux et ensuite furent accueillies dans le réfectoire pour le souper. Pour finir, elles furent guidées jusqu’au dortoir qui leur avait été affecté. Le lendemain matin après la messe et le premier repas du jour, elles remontèrent dans le carrosse et retrouvèrent leurs protecteurs de la garde royale qui étaient allés loger à la caserne de la ville. Le soir, la voiture les arrêta à Poitiers chez les sœurs bénédictines du cloitre de Sainte-Croix. Elles réitérèrent la soirée de la veille tout comme le lendemain à Tours au couvent des Ursulines. Le quatrième jour, ne voulant par faire de détour par Beaugency, où siégeait l’abbaye des Ursulines, le capitaine de la garde les mena à Châteaudun au monastère des Cordeliers. Parvenu devant, le père supérieur leur expliqua qu’ils ne pouvaient demeurer là, le lieu ne détenait que des moines dans l’enceinte. Ils allèrent donc à Beaugency. Le lendemain, ils se retrouvèrent à Évreux et le surlendemain ils atteignirent le couvent de Rouen situé dans le quartier Croix de Pierre, dans la partie Est de la cité. 

Philippine et ses compagnes découvrirent l’endroit qui se révélait bien plus grand que tous ceux dans lesquels elles avaient logé. L’abbaye des Ursulines de la ville englobait, entre la rue des Champs et la rue des Capucins, tout un espace de constructions, la chapelle du dehors, destinée aux fidèles, la chapelle du dedans pour les sœurs, la chapelle des Infirmes, le cloître, le préau, la cour, les jardins et le verger. Elles eurent la joie d’y retrouver sœur Domitille et sœur Appoline, la sœur de Catherine, qui devaient effectuer le déplacement avec elles jusqu’en Louisiane.

Pendant  de leur voyage qui était loin d’être fini, elles avaient découvert des figures nouvelles, comme les régions traversées, des embarras au sein des couvents pour elles et des auberges pour leurs accompagnateurs, des mécomptes à la poste aux chevaux, des heurts, des ruades, des cahots, des essieux rompus, tels étaient les incidents ordinaires lors de ces lointaines expéditions. Aventures, dangers, plaisirs, privations, tout contribuait à augmenter la force du lien entre les voyageuses.

***

La cité de Rouen était un grand port et un centre industriel textile en plein essor. La basse-ville entre la cathédrale et les quais était habitée essentiellement par des négociants fort nantis qui détenaient leur fortune du commerce triangulaire. Celui-ci consistait à échanger des marchandises de peu de valeur contre des esclaves africains, puis de les troquer aux Antilles contre les produits locaux, sucre, tabac et coton. C’était pour cela que le Mercure les attendait dans ce port.

L’aube à peine levée, Philippine, Catherine, Fortunée, Gabrielle et Théodorine accompagnées des sœurs Blandine, Domitille et Appoline arrivèrent sur les bords de Seine où était amarré le navire. Au vu des nombreux comptoirs étrangers établis dans la ville depuis le trafic des fourrures avec le Canada puis avec le développement du textile notamment le coton pour les indiennes, le débarcadère était empli de voiliers. Le petit groupe était impressionné de ce qu’il voyait depuis leurs carrosses. Les deux voitures et la carriole s’arrêtèrent devant un navire avec pour figure de proue le dieu Mercure. Cela laissa sans voix les jeunes filles et les sœurs. Précédées par le capitaine de la garde et un de ses subalternes, les demoiselles et les sœurs passèrent sur la passerelle pour monter sur le bâtiment. Le « Mercure » jaugeait six cents tonneaux dont une grande partie contenait des fournitures pour Saint-Domingue et la Louisiane. Il était peu armé au vu de la période de paix et cela permettait de dégager de la place pour une cargaison plus importante. Il ne détenait que quelques canons pour repousser les éventuels agresseurs et n’utilisait qu’un équipage restreint. Elles furent accueillies par le Capitaine du navire, Paul-Louis de la Faisanderie sur le gaillard arrière à deux niveaux. Armand de Pignerolle les lui présenta, il les escortait de façon que personne n’oublie qu’elles étaient des filles à la cassette et donc sous la responsabilité du roi. C’était le cardinal de Fleury qui lui avait ordonné de les accompagner, ce qui ne l’avait guère perturbé. Le ministre l’avait choisi, car il avait bien compris que le jeune homme n’était guère intéressé par la gent féminine, ce qui limitait les risques. Le Capitaine fit appeler son second, Henri Lamarche, et lui présenta le capitaine de la garde, les jeunes filles qui effectuèrent une seconde révérence et les sœurs afin de les guider vers leurs cabines. Il les emmena sous la première partie du gaillard arrière. Il y avait été installé au fond des deux coursives séparées d’un entrepôt, sur toute la largeur du bâtiment, une sorte de dortoir où huit lits étroits avaient été construits pour ce voyage. Au début du couloir se trouvait la cabine du Capitaine de Pignerolle ainsi que celle de son subalterne, Arnault-François De Maytie. Au-dessus d’elles se situaient la chambre du capitaine qui servait de salle à manger et les chambres des deux seconds, du commissaire de bord et du médecin. Elles découvrirent le lieu qui s’il se révélait plus exigu qu’au couvent, n’en restait pas moins familier à toutes. De chaque côté de la pièce se trouvaient deux hublots apportant un peu de lumière. En même temps qu’elles choisissaient leurs couches, sœur Domitille et sœur Blandine ayant pris d’office celles des deux extrémités qui siégeaient face aux deux portes d’entrée, les marins portèrent les coffres qui passaient juste sous les lits. Le quartier-maître leur conseilla de toujours les sangler à leurs pieds afin de ne pas les voir bouger lorsque le navire tanguait.   

Armand de Pignerolle.

Une fois installées, elles remontèrent toutes sur le tillac suivi d’Armand de Pignerolle qui en fait n’allait jamais les laisser seules. Le second leur demanda de se rendre sur l’entrepont qui serait leur espace pendant le voyage lorsqu’elles se tiendraient à l’extérieur de leur chambre. À la minute où le capitaine annonça l’appareillage, les gabiers se mirent en branle déployant la voilure. Elles s’étaient regroupées près du bastingage et examinaient les marins s’agiter sur le quatre-mâts. Elles constatèrent qu’ils étaient plusieurs bâtiments à quitter les quais rouennais au même moment. Comme elles étaient intriguées, suite au questionnement de Catherine, le second qui était resté à leur côté leur expliqua qu’ils accompliraient le périple ensemble et formeraient un convoi afin de se protéger des pirates notamment. Les jeunes filles le regardèrent interrogatives ce qui fit sourire Monsieur de Pignerolle. 

Le fleuve était régulier et parfaitement navigable. Si Philippine, Catherine et Fortunée ne souffrirent guère du mal de mer, ses comparses commencèrent, elles, à ressentir les effets des flots sur leur organisme bien que le remous s’avérait faible. La première à se trouver en difficulté fut Rachelle qui restitua son déjeuner par-dessus bord. Théodorine et sœur Appoline ne furent pas longues à l’imiter. En dépit qu’elles-mêmes fussent un peu dérangées, sœur Blandine et sœur Domitille purent les aider. 

Ils étaient partis tôt le matin, profitant de la marée basse de l’océan et évitant ainsi la remontée du mascaret. Compte tenu de la navigation en escadre, qui obligeait les bâtiments à calquer leur vitesse de marche sur celle du navire le plus lent, le Capitaine supposait qu’il le leur faudrait entre deux mois à deux mois et demi pour effectuer la traversée afin d’atteindre les Antilles. Ils avaient commencé le périple au début de mai dans le but de rencontrer les alizés qui les pousseraient en douceur vers leur destination. Il comptait sur eux pour accélérer le voyage.

Fortunée de Langoiran

Philippine était restée sur l’entrepont avec Catherine et Fortunée alors que leurs camarades et les sœurs étaient allées s’allonger tant elles étaient dérangées par le tangage du voilier. La Seine n’était que courbes sinueuses entre vallées, falaises, coteaux, plateaux, étendue boisée et marais. Ce n’était que prairies où pâturaient chevaux, moutons et vaches, champs de blé et d’orge, mares et gabions, arbres fruitiers en fleurs, peupleraies et saules têtards, avec de belles maisons à contempler et un aperçu de la forêt royale. Les demoiselles accoudées au bastingage examinaient le décor alentour et le commentaient entre elles sous le regard intrigué du Capitaine et de son second. De son côté, Armand qui commençait à les comprendre n’était guère surpris de leur réaction, elles avaient passé la plus grande partie de leur vie au couvent. Elles découvraient ce qui les entourait et étaient étonnées par tout ce qu’elles observaient. 

Le soir venu, au moment de se coucher, le voilier naviguait toujours dans les méandres de la Seine. Le repas avait eu lieu en compagnie d’Armand, de son subordonné, Arnaud-François, du nouveau second, Pierre De Gassion, du médecin et du commissaire du bord dont elles firent la connaissance. Les trois jeunes filles et sœur Blandine, après avoir légèrement mangé, pour ne pas surcharger leur estomac, se rendirent ensuite au dortoir. Sur places, elles trouvèrent leurs comparses endormies sous le regard attentionné de sœur Domitille. 

Le lendemain matin, un rayon de soleil transperçant l’un des hublots se déposa sur le visage de Philippine la réveillant. Elle se leva et s’habilla. Force était d’observer que hormis ses deux amies, la plupart de ses compagnes se portaient toujours mal. Bien qu’assoupies, certaines gémissaient sous la douleur persistante. Discrètement, elle sortit de la pièce par souci de le signaler au docteur du vaisseau. Elle traversa la coursive et se retrouva sur le tillac puis monta sur l’entrepont. Elle constata qu’ils se trouvaient en mer. Découvrant le Capitaine sur le niveau supérieur, elle lui demanda où est ce qu’ils se situaient. Celui-ci lui expliqua qu’en fait ils naviguaient sur la Manche. Ils allaient faire voile entre l’île de Guernesey et de Jersey. Pour toute réponse, elle lui sourit. Elle avait en mémoire la carte, aussi elle savait à peu près où ils étaient. Elle s’assit sur le banc adossé à la paroi de la dunette. Alors qu’elle rêvassait attendant le docteur, François Revol, elle le vit passer la porte. Elle l’interpella et le sollicita. Comment pouvait-elle aider ses compagnes qui souffraient encore du mal de mer ? Celui-ci la rassura et lui proposa de l’accompagner afin de les soigner, car cela pouvait durer une quinzaine de jours s’il ne faisait rien. Il lui demanda de patienter et alla chercher le remède. Il ramena ce qu’il appelait de l’oxycrat dans un flacon soit un mélange d’eau et de vinaigre auquel il avait rajouté du miel pour le gout. Ils descendirent et donnèrent un verre de liquide à chacune. Le docteur leur expliqua qu’elles devaient en prendre plusieurs fois dans la journée pour stabiliser leur estomac. Très vite, sœur Blandine et Domitille se rétablirent et purent s’occuper en toute sérénité de sœur Appoline, de Rachelle et de Théodorine, qui furent plus longues à récupérer. Catherine et Fortunée n’eurent pas besoin du médicament, elles s’étaient complètement remises du peu de troubles que les remous avaient provoqué après une bonne nuit de sommeil. Passant devant la cabine d’Armand et de son subalterne, suivant les conseils de Philippine, il frappa. À sa stupéfaction, la jeune fille avait raison, l’un et l’autre se révélaient très mal. Le tangage en haute mer les avait effondrés. Philippine en avait rêvé.

***

Les jours s’écoulant le convoi contourna la Bretagne, parcourut le golfe de Gascogne et longea l’Espagne, puis sous l’emprise des alizés ils pénétrèrent au milieu de l’océan en direction de Saint-Domingue.

Au bout de quelque temps, force fut de constater que dans un si petit bâtiment le confort laissait à désirer. Aucune intimité  ne se révélait possible, la place réservée aux passagers y était très limitée. Tout le monde était serré comme des sardines, en particulier ceux et celles qui couchaient dans la « sainte barbe » à l’arrière du navire, là où elles logeaient. En plus des voyageurs et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Des animaux vivants tels les porcs, les moutons, les poules, les bœufs et les chevaux étaient parqués près des cuisines sous le gaillard d’avant, une partie de ceux-ci devant servir à la consommation à bord pendant le périple. Chaque espace était donc utilisé à son maximum.

 Pendant la traversée pour les jeunes filles, le quotidien s’avérait extrêmement monotone. Lorsque le temps le permettait, leur vie sur le voilier se résumait à de longues promenades sur l’entrepont, entrecoupées de jeux de société, voire de cartes pour les hommes, ainsi que de musique et de chant. Philippine s’adonnait plutôt à la lecture et rêvassait souvent. Catherine et Fortunée, quant à elles, conversaient et observaient les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. De son côté, Théodorine râlait et ruminait et Rachelle l’écoutait. Les sœurs, elles, passaient la plus grande partie de leur journée à prier. Au résultat, elles accomplissaient peu d’activités et se trouvaient désœuvrées. Les seuls moments où elles se divertissaient, c’était les repas. Tout comme le Capitaine et ses seconds, Jean de Miossens-Sanson, le commissaire de bord, chargé de la gestion des aspects administratifs du navire, avait effectué le voyage déjà par cinq fois jusqu’à Saint-Domingue et une fois en Louisiane. Il racontait aux jeunes filles et à leurs sœurs ce qu’il savait de ses endroits, le tout achalandé par les autres participants. Armand et Arnaud-François se mêlaient de leur mieux à la conversation vu qu’ils n’y étaient point allés. Cela brisait un peu la monotonie de la traversée et leur permettait de se renseigner sur leur nouveau pays. 

***

Les jeunes filles et les sœurs avaient été quelque peu perturbées, il n’y avait ni eau douce ni savon à leurs dispositions. Elles devaient pratiquer la toilette sèche. Henri Lamarche, le second, leur avait expliqué que l’eau douce était rationnée, pour la raison qu’elle s’avérait précieuse. Elle servait uniquement à rincer la nourriture et ainsi à la dessaler. L’humidité permanente au sein du voilier imprégnait tout. Il leur avait déconseillé de laver leur vêtement même avec de l’eau de mer, car il resterait humecté et surtout de ne pas les porter, cela provoquait de douloureuses infections cutanées. Elles se demandaient si elles détiendraient assez de linge pour se changer régulièrement. Cette situation, qu’elles n’avaient pas envisagée, rajoutait à leur inconfort lié à la proximité forcée. 

Sœur Domitille

Philippine ne disait rien, elle savait que pour les marins c’étaient pire  malgré les améliorations dans les soins préventifs. Ils aimaient leurs métiers de cela elle n’avait pas de doute. Elle avait été violemment réveillée un matin avant l’aube et elle vit ce qu’ils vivaient. Leurs vies se révélaient plus dures, ils étaient entassés dans des espaces encore plus restreints qu’elles, deux marins étaient amenés à partager le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une profonde obscurité. Ils avaient pour interdiction d’allumer des chandelles, qui de toute façon étaient trop onéreuses pour eux. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les sabords étant le plus souvent fermés. Les odeurs humaines se mélangeaient avec celles des animaux embarqués et confinés près d’eux afin de servir de nourriture, nourriture dont ils ne profitaient guère. Elle se détériorait vite et était proposée aux privilégiés dont Philippine et ses comparses faisaient partie. Ils devaient se contenter de biscuits et de salaisons qui rapidement grouillaient de vers. L’absence de légumes frais engendrait le scorbut qui pouvait décimer un équipage. Heureusement pour eux on les obligeait à boire du jus de citron qui limitait voire empêchait ce type d’épidémie de se propager. Mais ce jour-là, ce qui l’avait réveillé était un terrible châtiment qui allait être effectué, cela s’appelait une cale. L’homme qui avait volé un de ses supérieurs allait être précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et à l’autre bord par un autre filin qui le ramènerait à la surface après être passé sous la quille du bâtiment. Elle savait qu’il allait mourir. Elle se leva pour alerter, mais elle tomba sur Armand qui lui demanda de rester dans la chambre. Elle lui expliqua ce qui allait se survenir. Il connaissait déjà la situation, la punition avait commencé, le marin se trouvait sous la quille. Philippine s’effondra dans ses bras. Il la consola comme il put. Cela réveilla sœur Domitille qui se précipita et jeta un regard mauvais au capitaine. Il lui laissa la jeune fille. Philippine apprit à la sœur ce qui se passait, mais celle-ci la mise en garde contre l’homme. « — Oh! sœur Domitille, nous ne risquons rien avec Armand. Il n’y a aucune inquiétude à avoir. » La sœur resta surprise devant cette affirmation dont elle saisissait le sous-entendu. Les bruits de la scène réveillèrent tout le dortoir, sans parler d’Armand, Philippine du s’expliquer. Elles ne bougèrent pas et attendirent que le capitaine les autorise à sortir de la pièce. 

***

Quand les voiliers s’approchèrent de Saint-Domingue, la tradition voulait que lorsque l’on passait pour la première fois le tropique du Cancer, on se soumette au baptême du bon Tropique. Le Capitaine ne fit pas participer les filles à la cassette et les sœurs, cela aurait été indécent. Ne furent concernés par ce baptême qu’Armand et Arnaud-François en plus des nouveaux marins. Cela amusa tout le monde.

Le convoi avait mis que cinquante jours pour accomplir la traversée, c’était le quinze juin. Le Capitaine du Mercure était très satisfait hormis le drame de la punition, tout s’était bien déroulé, il avait même suffisamment plu pour alimenter les tonneaux d’eau douce. Ils allaient s’arrêter à Cap-Français afin de charger la marchandise dévolue à l’île, pendant ce temps ses voyageuses rejoindraient la compagnie Notre-Dame. Elles pourraient ainsi se reposer. 

Amarré sur les quais de la ville, le capitaine envoya un de ses seconds prévenir le père Boutin. En retour, deux carrioles vinrent les chercher. Les jeunes filles et les sœurs furent reçues par la révérende mère Marie de Cambolas au sein de la nouvelle fondation. Le lieu se situait sur une éminence dominant la ville du Cap-Français, en face de la résidence des Pères Jésuites, dont il était seulement séparé par la largeur de la rue. Une magnifique allée d’arbres y conduisait et répandait une fraîcheur appréciée dans un pays aussi chaud que celui-ci. De toute évidence, l’établissement ne détenait pas encore la forme qu’il devait avoir. Les édifices de cette abbaye ne s’avéraient ni solides ni proportionnés. Le couvent se débattait avec des bâtiments insuffisants. Philippine de suite pressentit les problématiques qu’allaient rencontrer les sœurs de cette nouvelle congrégation. Un nombre certain allait mourir des maladies tropicales qui se multipliaient dans la région. Elle en fit part à sœur Blandine, sachant que cette dernière obtenait, elle aussi, des prémonitions. Elle lui garantit qu’elle en parlerait à la mère supérieure. 

Le premier acte que réalisa Philippine et ses comparses, ce fut de nettoyer leur vêtement ainsi qu’elle-même. Elles furent soulagées de se sentir enfin propres. Elles reprirent le rythme du couvent ponctué de messes et de prières.  

Philippine de Madaillan

Entre le navire et l’abbaye, elles avaient vu peu de choses, mais assez pour deviner ce qu’allait être leur prochaine vie. Sur les quais, elles avaient découvert un grand mélange d’individus dont beaucoup se révélaient de couleur. Les plus riches étaient accompagnés de serviteurs noirs. Elles avaient été un peu décontenancées par ce constat même si elles avaient entendu parler de l’esclavage et de la probabilité d’en posséder par le biais de leur futur mariage. Philippine comme Fortunée n’en avaient pas apprécié l’idée et elles comptaient bien en avoir le moins possible. Catherine n’avait pas bien  réalisé ce que cela engendrait et n’avait pour objectif que de découvrir le bon parti. Elle avait du mal à attendre ses amies tant elle se trouvait inquiète pour son avenir. Quant à Théodorine, en détenir lui convenait fort bien, cela démontrerait sa richesse, Gabrielle se contentait de la suivre. Elles en parlaient entre elles envisageant leur prochaine vie.

Elles apprécièrent leur court séjour au sein de ce couvent, elles avaient pu respirer, car elles n’étaient pas serrées les unes contre les autres. Lorsqu’il fallut repartir, Philippine ne se sentait pas très à l’aise. Elle avait été interpellée dans la nuit par son animal gardien envoyé par son ange, Jabamiah. Il l’avait informée de ne pas avoir peur de la continuité de son voyage, cela supposé qu’il y allait avoir un problème.

_______________________________________________________________________

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

chapitre suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 29

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

*

Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

*

Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

*

Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

*

À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

*

Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

*

Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 27

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 27

23 août 1792, Saint-Domingue s’enflamme

Madame Dupouilh
Aimée de Pressac de Lioncel

Sur une colline, située à trente milles aux environs de Cap-Français, l’habitation s’étalait le long de la Grande Rivière. La journée avait été chaude, mais supportable, les travaux avaient bien avancé. La canne était finie de couper, les sarcleurs, coupeurs et amarreuses n’avaient pas lambiné. Demain, ils commenceraient à tirer le vesou. La nuit tombait quand François-Xavier Dupouilh rentra à la Grand-Case. Il salua son contremaître, gravit les marches de sa maison. Lucille sa fille aînée, née de son premier mariage, patientait sous la galerie. Elle annonça son arrivée. Il sourit à la vue de sa fille en passe d’être une femme. Il allait falloir songer à lui dénicher un conjoint, cette idée l’attrista un instant. Il s’était uni en secondes noces sa jeune belle-sœur, Aimée de Pressac de Lioncel. Celle-ci se trouvait à l’étage, elle couchait son petit dernier qui marchait à peine. Il pénétra dans la maison qui avait gardé une certaine fraîcheur, à cette heure les servantes ouvraient toutes les portes pour laisser circuler l’air venant de la rivière en contrebas. Maminetta n’avait pas été remplacée depuis son départ de la Grand-Case, Aimée, sa femme, tenait sa demeure avec fermeté malgré une douceur apparente. Elle arriva tout sourire et d’un geste tendre posa la main sur le bras de son époux. Elle s’enquit de sa journée et lui proposa de passer à table. Le dîner se déroula au milieu des suppliques de Lucille qui désirait retrouver sa grand-mère maternelle à Port-Au-Prince, ceci afin de revoir un de ses cousins dont elle s’était entichée, ce qui convenait à tout le monde. Elle souhaitait de nouvelles robes, ainsi qu’une chambrière personnelle, car elle estimait en avoir l’âge, elle allait avoir quinze ans. Aimée essayait bien de tempérer la jeune fille, mais à l’accord du séjour par son père, la liste des demandes s’allongea, ce qui amusa celui-ci. Le repas fini, François-Xavier annonça qu’il se retirait dans son bureau et rejoindrait à une heure avancée son épouse. Celle-ci, habituée aux heures tardives du coucher de son mari, fit le tour de l’habitation, vérifia que tout était à sa place et laissa partir la demi-douzaine de gens de maison qui dormait au village. Elle ne gardait auprès d’elle que la nourrice de son fils, sa femme de chambre, une cousine de la main gauche, et une petite servante qui d’après sa blancheur devait être la progéniture d’un contremaître.

Zacharie

Son registre actualisé, François-Xavier alla fumer un cigare sous la véranda. De là où il était, il pouvait voir la rivière briller comme un ruban sous le ciel étoilé. Du village des esclaves, derrière la Grand-Case, il entendait les tamtams ; il était toujours étonné qu’après une journée comme cela ses nègres aient encore la force de veiller. Son cigare fini, il allait rentrer quand de l’ombre sortit Zacharie, son valet de chambre. « — j’arrive Zacharie ! » Surpris de percevoir sur sa face de l’affolement, il le questionna. « — Qui y a-t-il ? Tu as un problème ?

 — Oui, maît’e, c’est impo’tant, y a des nèg’es, ils ont décidé de tuer tous les blancs, maît’ !

— Qu’est-ce que tu dis là ! »

Tout en lui faisant contourner la maison, le valet continua.

« — je ju’, maît’ que c’est v’ai, ega’de là-bas, ils b’ûlent les champs et la suc’e’ie ! ils sont très nomb’eux, maît’, il faut pa’ti’ ! » Avançaient dans la nuit une multitude de porteurs de flambeaux, qui tels des fantômes éclairaient leurs pas. Ils se situaient encore loin, la Grand-Case bâtie sur une hauteur permettait de voir toute l’habitation. « — Nom de Dieu, mais t’as raison, ils vont me ruiner !

— Maît’e ! ils tuent tout le monde ! il faut pa’ti’ ! ils ont tué le cont’emaît’e et ses aides, maît’e ! »

François-Xavier monta en courant dans sa chambre. « — Aimée, Aimée, vite, réveille les petits, nous devons fuir, vite ! » La jeune femme interloquée regarda son époux, se demanda si elle avait bien compris. « — Dépêche-toi ! les nègres se révoltent ! »

Aimée se leva d’un coup, se précipita dans la pièce adjacente, prit dans ses bras son fils et suivi de Lucille, éveillée par son père, elle retrouva les trois servantes restées dans la Grand-Case. « — Suis Zacharie avec les enfants et les filles. Il va vous cacher dans la forêt, je vous rejoins dès que possible.

— Mais, François, tu ne vas pas nous laisser seuls.

— Aimée, je dois savoir à quel point c’est grave, fait confiance à Zacharie ! Lucille écoute ta belle-mère, au pied de la lettre ce n’est pas le moment de faire de fantaisies surtout. »

Il les embrassa et courut au plus près du danger. Élevé avec son valet de chambre qui l’avait suivi en France, il ne doutait pas de sa loyauté.Il n’avait toutefois pas remarqué les taches sombres sur son vêtement, car il serait parti moins assuré.De leur côté, les femmes et les enfants marchèrent sur les talons du valet. Elles sortirent de la maison par le jardin d’agrément qui les cacha de la vue des esclaves en furie. Aimée portait son nourrisson et tenait la main de Lucille. Elle se retournait de temps à autre vérifiant que ses femmes n’étaient point loin, la petite domestique épouvantée s’accrochait, son poing crispé, au bas de la robe de sa maîtresse. Lucille retenait ses larmes et courageusement talonnait sans broncher sa belle-mère. Elle avait suffisamment écouté les adultes pour savoir à quel point c’était grave. Les trois servantes, affolées, fermaient la marche. Sans un mot, ils s’écartaient de la demeure puis des champs cultivés. Aimée s’inquiétait, on pouvait les voir à des lieues à la ronde, Zacharie, conscient de ce danger, accéléra et les guida à la lisière du bois qui jouxtait les lieux. Ils se précipitèrent sous les arbres, plongeant dans l’obscurité de leur frondaison, cachant ainsi leur fuite. Ils s’enfoncèrent dans la forêt, par des sentiers difficiles, petits et pierreux, ils se dirigèrent vers le morne qui surplombait la plantation. Cela ne rassura pas Lucille à qui sa nourrice avait raconté mille histoires fantastiques. La jeune fille eut un temps d’arrêt puis se raisonna et reprit sa course derrière sa jeune belle-mère. Leur sauveur sachant qu’il était hors d’état de pourvoir sur le champ à leur évasion les conduisit le plus loin possible de la Grand-Case. Deux heures plus tard, il les laissa dans les hauteurs de la colline qui surplombait l’habitation, devant une grotte peu profonde. La peur, le trajet avaient épuisé le groupe de femmes, elles s’affalèrent à même le sol. Il promit à ses maîtresses d’employer tous les moyens imaginables pour sauvegarder leur vie. Il omit juste de dire qu’il allait re­joindre ensuite les révoltés. Elles le regardèrent s’éloigner, elles se sentirent quelque peu abandonnées. Aimée était rongée d’inquiétude pour François-Xavier, n’avait-il pas été imprudent ? Toute cette incertitude l’empêchait de prendre du repos.

Zacharie redescendit vers l’habitation. Poussés par les marrons des mornes alentour, les esclaves rebelles se soulevaient. Ces derniers avaient déjà saccagé plusieurs habitations le long de la rivière. Ils y avaient massacré leurs occupants. Alors qu’il les accompagnait, il avait assisté puis participé dans l’ivresse du sang à des horreurs innommables. Il avait vu des membres arrachés sur des êtres encore vivants, des femmes violées devant leurs enfants que l’on égorgeait. Les rebelles se vengeaient des atrocités subies de génération en génération, ils faisaient preuve dans l’épouvante d’une imagination que les enfers enviaient. Le pillage était généralisé. Tout était saccagé, brûlé. À des lieues à la ronde on pouvait apercevoir les incendies, ils éclairaient le ciel comme le présage de l’apocalypse. Parmi les esclaves beaucoup retrouvaient leur âme de guerriers africains, ils prenaient leur revanche et n’avaient aucune velléité de pardon. Zacharie ne voulait pas de ce sort pour ses maîtres. Depuis qu’il avait été en France pour suivre son maître, il savait ce qu’était la liberté ou tout du moins il l’avait suffisamment goûtée pour la désirer plus que d’autres. Mais ses maîtres s’étaient avérés bons avec lui, François-Xavier avant de retourner à Saint-Domingue lui avait proposé de le laisser à Bordeaux. Il avait préféré rentrer, ce n’était pas chez lui, qu’aurait-il fait dans ce monde de blancs ? Alors François-Xavier Dupouilh l’avait affranchi. Il l’avait quand même suivi sur la propriété, c’était un peu sa maison, il avait continué à le servir, qu’aurait-il fait d’autre ? Hormis la vie de ses maîtres, il ne chercha pas à protéger quoique ce soit leur appartenant, mais il ne participa pas au saccage de l’habitation ni à celui de la Grand-Case. Les esclaves des champs s’étaient précipités avec rage vers la demeure des maîtres, lieu de leur envie, nid de leur martyr, la porte passée. Ils avaient eu un moment d’arrêt, intimidés, impressionnés et tout de même inquiets, puis cet instant révolu ce fut la dévastation. Les rebelles s’y saoulèrent, y copulèrent, ils détruisaient tout ce qu’ils ne pouvaient emporter. Zacharie attristé, né dans le village d’esclaves qui s’alignait plus loin, avait été élevé avec François-Xavier, sa mère avait été la nourrice de ce dernier. Au milieu de la furie orgiaque, il s’éclipsa et s’enfonça dans la nuit.

Le jour se leva sur le petit groupe de femmes et d’enfants blotti les uns contre les autres, inquiet d’être abandonné. Les trois femmes, qui avaient suivi leur maîtresse, dont deux s’avéraient aussi blanches ou presque que les maîtres, avaient toujours été dans le giron de ceux-ci. Jalousées par les nègres des champs, elles étaient conscientes qu’elles risquaient le même sort que ceux-ci. La journée fut longue, tressaillant au moindre bruit, la faim et la soif crispant leurs ventres. À la nuit, le valet de chambre s’éclipsa du camp des rebelles pour leur porter des vivres et des renseignements. En fait, il ne détenait que des mauvaises nouvelles, il ne savait pas ce qu’était devenu le maître et la Grand-Case avait été pillée et brûlée, il n’en restait que les fondations. Cela Aimée, de sa position, l’avait vu ; le sinistre spectacle avait commencé lorsque la lune était au plus haut dans le ciel. Cela lui avait tiré des larmes, mais elle s’inquiétait vivement pour François-Xavier. Elle remarqua le sang qui tachait les vêtements du serviteur, elle n’osa demander à qui il était, elle avait trop peur. Elle se rendit compte qu’elle se méfiait de leur bienfaiteur. Zacharie resta manger avec eux, puis les quitta, leur conseillant de ne pas bouger pour l’instant, il reviendrait le plus vite possible. Elle hésita, mais ne sachant que faire, elle obéit. 

Zacharie

Il tint parole et dès le lendemain, il retourna vers eux. Tout en leur remettant de nouvelles provisions, il ramena François-Xavier blessé à la cuisse. Il l’avait trouvé en pleurs au milieu des ruines de la sucrière. Éloigné de lui, un homme était allongé, mort. Son maître l’avait tué en se défendant, c’était son charron, un esclave qu’il avait fait former à Port-au-Prince dans l’habitation de son beau-père. Il en avait fait un esclave à part, au-dessus des autres par son savoir, un esclave qu’il prêtait pour son savoir-faire et à qui il donnait la pièce chaque fois qu’il estimait avoir obtenu un bon travail. Il s’étalait sur le sol désormais là au milieu d’une mare de sang pour avoir essayé de l’assassiner. Traînant la jambe, il avait suivi son frère de lait jusque-là. Il tomba dans les bras de sa femme, il fut soulagé de remarquer les siens en vie. Aimée eut un instant très peur, mais fut rassurée sur son état, lavé et bandé, cela suffirait pour l’instant. Maintenant, elle était réconfortée, ils étaient tous vivants. Zacharie repartit et prévint qu’il ferait de son mieux pour venir à leur secours. François-Xavier et sa famille furent trois jours sans le revoir, ce qui les inquiéta. Il ne voyait pas comment aider ses proches, d’autant que sa blessure le handicapait pour les mener hors de danger. Alors qu’il commençait à désespérer, le valet de chambre revint les trouver. Les nouvelles qu’il rapportait étaient funestes, la région était à feu et à sang, pas une habitation n’avait été épargnée. Il devait s’éloigner au plus vite, aller vers l’océan. Il leur indiqua le chemin pour retrouver un embarcadère, en aval de la rivière, qui conduisait au village de Saint-Louis. Pour cela, il devait contourner tout le morne, mais il les rassura en leur certifiant qu’ils dénicheraient un canot au pied de deux grands arbres qui semblaient s’aimer. Bien que septiques, ils prirent la route dès le lendemain. Ralentis par la blessure de François-Xavier, ils ne découvrirent qu’au soir, au bout de la sente qu’ils suivaient, deux grands arbres qui s’étaient développés entremêlés. Ayant repéré la barque, ils le poussèrent dans le cours d’eau, s’embarquèrent dedans, mais très vite, ils furent bientôt emportés par la rapidité du courant. François-Xavier à lui seul ne pouvait guider la lourde chaloupe. Elle alla se briser sur des rochers. Après s’être sauvés avec peine, ils se retrouvèrent tous sur la rive, il décida de se retirer de nouveau dans les collines. C’était le plus sûr parti, ils étaient épuisés et ils ne savaient plus que faire. François-Xavier regardait sa femme à bout de forces, Lucille avançait sans se plaindre, il en était très fier, quant aux trois servantes, fatalistes, elles marchaient derrière sans rien dire. La nourrice se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de les abandonner et de rejoindre les rebelles. Seul le nourrisson, qu’elle allaitait, l’avait empêché de suivre son désir. Elle ne pouvait laisser son petit-maître mourir de faim. Les adultes ne possédaient rien à manger et, pourtant il fallait poursuivre la route, demain ils longeraient de loin la rivière, au moins, ils iraient dans la bonne direction. Mais à la nuit, qu’elle ne fut pas leur surprise, quand Zacharie apparut. Celui-ci depuis des années aidait les nègres marrons à traverser la région, leur faisant éviter les habitations, les milices qui quadrillaient le quartier. Il connaissait le territoire par cœur au contraire de ses maîtres, ainsi que les camps des rebelles des alentours. Le nègre méfiant veillait toujours à leur sûreté de peur qu’ils n’aillent se jeter dans la gueule du loup. Il était venu constater s’ils avaient bien trouvé l’embarcation. Devant l’échec, il les rassura, il savait où localiser une nouvelle barque sur la rivière, dans un endroit plus large, mais il ajouta qu’ensuite ils ne le verraient plus. Ils se rendirent avec lui au lieu désigné, mais il n’y détenait pas de bateau, il avait été coulé. Ils allaient s’abandonner au désespoir, leurs pieds étaient en sang, ils ne concevaient pas de marcher jusqu’à la ville, mais Zacharie avait d’autres atouts dans sa manche. Il leur demanda de l’attendre là et deux heures plus tard, fidèle comme un génie tutélaire, il parut chargé de liqueur, de volaille et de pain. Il était allé sur une habitation voisine, où le pillage fini, les lieux avaient été délaissés. Il en était revenu avec une nouvelle embarcation. Voyant qu’ils n’y arriveraient pas seuls, il profita de la nuit pour conduire lestement ses maîtres le long de la rivière, jusqu’à ce qu’ils puissent apercevoir le village de Saint-Louis. Alors, leur ayant assuré qu’ils se trouvaient tout à fait hors de danger, il les quitta pour la dernière fois, et c’en fut rejoindre les rebelles. Cela faisait dix jours qu’ils erraient dans les bois et les mornes.

*

Roberta

Rue d’Anjou, avant l’aube par les cris affolés d’une de ses servantes réveilla Roberta. Elle s’était couchée très tard la veille et avait un mal de tête qui la mettait déjà de mauvaise humeur. « — mais que pouvait donc bien avoir cette pauvre fille à glapir comme cela ! ». Elle choisit de se lever, autant savoir ce qui se passait.

Depuis l’accident de Maminetta qui l’avait rendu aveugle, sa mère et sa fille vivaient dans sa maison. La demeure s’avérait emplie de femmes, puisqu’en plus de ses deux servantes, résidaient celle de sa mère et la nourrice de sa fille. Ana-Filipa à près de neuf ans n’en avait plus besoin, mais Maminetta avait décidé qu’elle resterait à ses côtés. Elle ne s’était pas plainte de cet arrangement. Depuis la mort d’Alphonse et l’assurance qu’elle ne risquait plus rien, elle avait dû séduire d’autres amants pour subvenir à son train de vie, elle ne voulait plus dépendre d’un seul homme. Elle était devenue une cocotte de haut vol. Maminetta n’approuvait pas à cela, elle le savait, mais elle n’avait jamais émis de critiques. Roberta ne prenait qu’un soupirant à la fois et elle le quittait dès qu’elle pressentait qu’il s’installait. Elle avait partagé sa soirée avec un Français, Léonide de Langalerie, temporairement dans l’île pour des raisons peu claires, mais il avait visiblement de l’argent. Il lui brûlait les doigts, les tables de jeu et les femmes en bénéficiaient. Sentant venir une migraine, elle l’avait laissé au théâtre, frustré. Cela l’amusait beaucoup de tenir au bout de ses charmes, ces hommes pleins de morgue et d’assurance, qui la couvraient d’attention et surtout de bijoux voire de monnaie sonnante et trébuchante. Elle descendit en chemise vers les lamentations de sa servante. Quand elle arriva, toute la maisonnée affolée entourait la domestique. « — Que se passe-t-il ? Le diable est sorti des enfers ? » Maminetta se retourna vers sa fille et de ses yeux blancs elle la fixa. Pleinement consciente de la cécité de sa mère, cela mettait tout de même mal à l’aise Roberta. « — Il paraîtrait que les esclaves des paroisses voisines se sont révoltés, et qu’ils portent la désolation et le carnage dans toutes les plantations. On ne parle que de ça au marché.

— Boh ! tu sais bien que ce n’est pas la première fois que l’on raconte ses horreurs. Les gens aiment se faire peur. Et vous m’avez réveillé pour ces bêtises. » Elle fit demi-tour et repartit se coucher. Roberta, comme tous, connaissait les troubles de la plaine du cul-de-sac qui trois ans plus tôt s’étaient transformés en insurrection générale. Elles étaient conscientes que régulièrement des esclaves se révoltaient et brûlaient l’habitation de leurs maîtres, les ayant le plus souvent massacrés. Les gibets de la ville où l’on exhibait les nègres fautifs en guise d’exemple répandaient une telle odeur pestilentielle que l’on ne pouvait les oublier. C’étaient les directives des plus confuses venues de Paris qui mettaient les nerfs à crans de la population de Saint-Domingue. Au printemps de 91, la citoyenneté des « gens de couleur nés de pères et de mères libres » avait été reconnue, mais cela n’avait pas du tout plu aux Créoles blancs ; s’en était suivi l’anarchie totale, une guerre civile atroce qui donna lieu à des dizaines de milliers de morts, dont deux mille blancs. Soucieuse de l’activité économique des îles, l’Assemblée de Paris s’était déchargée sur des assemblées coloniales, dominées par les propriétaires européens. Les rivalités dues aux inégalités sociales, entre les détenteurs d’habitations et les commerçants des villes, entre les blancs et les mulâtres puis les esclaves, s’étaient accentuées. Devant la ruine de Saint-Domingue et l’émigration des grands colons, l’Assemblée législative avait fini par tenter de réorganiser les colonies. Au printemps de cette année-là, elle avait envoyé des troupes et de nouveaux commissaires pour rétablir l’ordre. En attendant leur arrivée, François Rouxel, vicomte de Blanchelande, se débrouillait pour faire face aux révoltes récurrentes qui gagnaient l’île. Ce fut dans son entourage que Roberta avait fait connaissance de Léonide de Langalerie.

Elle avait à peine refermé les yeux qu’elle perçut le parquet craquer. Au son, elle avait identifié Maminetta. Elle tourna le dos, elle savait que c’était pour elle que sa mère avait gravi l’escalier. Elle entendit toquer à la porte et reconnut l’infime grincement de celle-ci. La femme s’assit sur le lit et tout en caressant les cheveux de sa fille, lui expliqua le pourquoi de sa présence. « — Roberta, il y a vraiment un problème. Arrive de toute part une foule de gens qui ont échappé au massacre. Ils viennent se réfugier dans la ville. Au loin, le ciel s’enflammait.

— Et alors ! Nous n’allons pas leur ouvrir la porte tout de même.

— Roberta, s’il le faut, nous le ferons. »

Roberta

La jeune femme brusquement se redressa sur son lit, le mal de tête envolé. « — Tu n’y penses pas. Ils l’ont bien cherché. Ils nous méprisent. Ils vivent de notre sueur, ils se servent de nous, les hommes abusent de nous, ils nous châtient pour un oui ou pour un non, ils nous mutilent, nous vendent, et maintenant nous devrions avoir pitié d’eux !

— Roberta ! Et si ton frère a besoin de nous, tu comptes lui fermer ta porte.

— François-Xavier, ce n’est pas la même chose. Je n’avais pas pensé à lui, tu crois qu’il se trouve en danger ?

— Je le sens, Roberta. »

La jeune femme se leva, fit un brin de toilette, s’habilla simplement, cacha son opulente chevelure sous le turban sophistiqué de son tignon. « — Je vais aller au palais du gouverneur voir si je peux en savoir plus. J’emmène Amanda. »

*

Roberta quitta sa maison à pas pressés aux côtés de la nourrice de sa fille. Celle-ci, une grande et forte femme, avait une démarche ondulante d’une sensualité provocante. À son bras, Roberta faisait toute menue et juvénile. Amanda en imposait par sa taille et lui assurait une certaine sécurité. Roberta s’inquiétait, effectivement le ciel, au loin, était couleur de feu. Plus le jour se levait plus l’on apercevait les colonnes de fumée. Elles se rapprochèrent du palais du gouvernement où siégeait l’assemblée coloniale, par le couvent des religieuses, en passant par la rue Espagnole. Elles n’étaient pas arrivées au jardin du gouverneur, qu’elles avaient déjà rencontré beaucoup de monde dans les rues malgré l’heure matinale. De toutes les directions, des gens ahuris et hagards, à pied ou avec quelques biens amassés sur des charrettes, rentraient dans la ville. Il se passait donc quelque chose de grave. Une femme prit Roberta par le bras, lui réclama de l’aide. Elle se dégagea et continua vers son but. Les jardins étaient envahis et dans le palais, il y avait foule, une multitude de rescapés arrivait pour demander des secours, les résidents eux venaient aux nouvelles, tous parlaient en même temps. Elle comprit que l’in­surrection avait pris naissance dans une habitation appelée Noé, située dans la paroisse d’Acul, à neuf milles seulement de la ville. Douze ou quatorze des principaux révoltés avaient massacré, vers le milieu de la nuit, les chefs de la plan­tation ; ensuite, ils avaient été se joindre aux esclaves d’un propriétaire nommé Clément, qu’ils avaient assassiné, ainsi que son raffineur. De semblables atrocités avaient eu lieu dans les habitations de Monsieur Galifet et de Monsieur Flaville, assura un créole, apparemment un voisin. Roberta saisit que les nègres agissaient de concert, ils accomplissaient un carnage général des blancs, ils ne lais­saient la vie qu’à quelques femmes pour les ré­server à un sort plus cruel encore. Alors que Roberta hésitait sur l’action à mener, elle aperçut Léonide de Langalerie. Elle fendit la foule, précédée de la silhouette imposante d’Amanda ouvrant le chemin. Elle appela l’homme « — Léonide, Léonide ! » Quand il la vit, il s’approcha d’elle en souriant comme s’ils se trouvaient dans une soirée festive. C’était plus fort que lui, il était cynique.« — Roberta, mais que faites-vous là à cette heure ?

— Voyons Léonide, les plaisanteries, plus tard. Est-ce vraiment grave ?

— Assez ! » L’assemblée a décidé de placer les femmes et les enfants des familles créoles blanches à bord des vaisseaux qui se situent dans le port, et d’envoyer à bord, sous bonne escorte, la plupart des domestiques nègres. 

« — Mais ? Et nous ? » Ne put retenir dans un cri Roberta. L’homme l’attrapa par le bras et l’attira dans un recoin. Il reprit un ton plus bas, un peu gêné. « — les mulâtres libres se retrouvent dans une position vraiment critique, la populace les regarde comme les auteurs de la révolte. Ils demandent leur mort à grands cris. Le gouverneur et l’assemblée coloniale viennent de décider de les mettre sous leur pro­tection.

— Mais c’est n’importe quoi !

— Roberta, vos représentants sont en train de proposer de marcher contre les rebelles, et de laisser, comme garantie de leur fidélité, leurs femmes et leurs enfants. Le gouverneur a besoin d’hommes, je gage qu’il va accepter leur offre, et les enrôler sur-le-champ dans la milice. »

Elle en savait assez, elle se précipita aussitôt vers les siens, il ne devait pas attendre, elle pressentait la panique à venir, la consternation devenait unanime. Déjà dans les rues, des femmes, couraient çà et là et poussaient des cris affreux, portant dans leurs bras leurs enfants, qu’elles cherchaient à soustraire à tant d’horreurs. Elle n’était pas rentrée chez elle que les citoyens prenaient les armes, et l’assemblée générale conférait au gouverneur le commandement de la garde nationale. « — Amanda, ton bon ami, c’est toujours le pêcheur de la rue « des trois villages » ?

— Oui, maît’esse !

— Demande-lui de tenir sa barque prête pour nous, je lui donnerais trois louis d’or pour nous emmener à l’une des îles des sept frères.

— Si loin !

— S’il le faut ! Oui ! Je vais chercher ma mère et les autres ! »

Amanda partit vers le port, Roberta se précipita chez elle. À peine entrée, elle cria, appela la maisonnée : — « Mami ! Ana ! Vite, on s’en va ! » Elle monta dans sa chambre, prit tous ses bijoux et argent qu’elle pouvait transporter. Redescendit et trouva sa mère et sa fille au pied de l’escalier en compagnie de la servante de Maminetta. « — Mais où sont les autres ?

— Elles se sont enfuies, Roberta, répondit calmement Maminetta.

— Ah ! Tant pis, allons-y. » 

Roberta ferma sa porte à clé, pensant que si des pilleurs survenaient cela ne changerait pas grand-chose. Au milieu de la panique qui devenait générale, elles prirent la rue des « trois villages « . Elles étaient apeurées. Le pêcheur d’Amanda serait-il là ? Pourrait-il les embarquer ? Car les gens affluaient vers les quais. Elles aperçurent Amanda au coin de la rue. « — Attend’ nous plus loin ! ve’s les « cinquante pas du ‘oi », peu’ de pas pouvoi’ nous fai’e monter à bord ! ». Elles suivirent la nourrice et pendant qu’elles embarquaient, un bon nombre de ma­rins, du port, se joignait aux habitants pour défendre la ville. Soumis à une espèce de discipline militaire, ils se mirent sous le commandement de Monsieur Touzard qui s’était distingué dans le Nord. Ils se ren­dirent à la plantation de Monsieur Latour, où quatre mille nègres environ s’étaient rassemblés. Ils les atta­quèrent, et en effectuèrent un carnage innommable, mais comme ils reparaissaient toujours avec de nouvelles forces, ils se virent obligés de battre en retraite. La ville était demeurée à la merci de l’ennemi. Elle aurait pu être détruite pendant ce temps-là, mais par chance les rebelles n’avaient pas profité de cet avantage. Le commandement établit des batteries sur des pontons, plaça des troupes et autant d’artillerie qu’il put en rassembler. Il fit fortifier aussi les positions au moyen d’une bonne palissade, à laquelle tous les habitants travaillèrent. Un embargo fut mis sur tous les bâtiments amarrés dans le port, afin de pouvoir évacuer la population. La nouvelle de la révolte fut transmise au plus vite aux différentes paroisses. Dans plusieurs de celles-ci, les colons étaient parvenus à établir des camps, à former des chaînes de postes qui sem­blèrent, pendant quelque temps, intimider les rebelles. Mais les nègres, réunis aux mulâtres, at­taquèrent deux de ces camps à la Grande-Rivière et au Dondon, y entrèrent de force, et y massacrèrent les réfugiés. Alors ces deux districts, en plus de toute la riche et vaste région du Gap, et les montagnes voisines se trouvèrent entièrement abandonnés à l’ennemi. Celui-ci exerça les plus horribles cruautés sur tous les blancs ayant le malheur de tom­ber entre ses mains.

La ville du Cap fut enfin mise en état de défense. Une petite armée, sous le commandement de Monsieur Rouvray, alla camper dans la partie orientale de la plaine, à un lieu nommé Roucrou. Cependant, un groupe considérable de nègres s’empara de plusieurs grands édifices, situés dans la plantation de monsieur Galifet, et y plaça des pièces de grosses artilleries, qu’il s’était procuré dans différents endroits de la côte. De là, ils envoyaient des détachements pour ravager le pays et les blancs avaient avec eux de fréquentes es­carmouches. Lorsqu’on leur lâchait une bordée de canons, ils ne résistaient presque jamais, juste le temps nécessaire pour riposter. Dès qu’un corps était coupé, il en paraissait un autre ; ils parve­naient ainsi à accabler les blancs, et à répandre partout la désolation.

*

L’embarcation pénétra dans le lagon d’une des îles des sept frères. Sur sa surface aride sans arbre, émergeant à peine de la mer, Roberta vit des camps de fortune installés. Les abords de l’île n’avaient jamais vu autant de navires croiser ni déverser autant de passagers. Avec Amanda, elle sauta dans l’eau et aida le pêcheur à tirer la barque sur la plage. Elles soutinrent ensuite Maminetta afin de mettre pied à terre. 

César Galbaud-du-Fort

Du bivouac, inquiètes, elles aperçurent s’approcher d’elles, un homme en uniforme qui se présenta. Il se nommait César Galbaud-du-Fort. Cela Roberta le savait. Elle l’avait déjà croisé au théâtre, au bal et autres lieux festifs. Elle fut tout aussi surprise que lui de le rencontrer dans ce lieu perdu. Il était venu jusqu’à elle s’enquérir de leurs besoins, et de surtout ne pas hésiter à faire appel à lui. Il rajouta, qu’il se trouvait là que pour peu de temps. Il regagnait Cap-Français pour défendre la ville. Roberta le regarda, elle était décontenancée, il ne lui avait jamais adressé la parole. Il était aussi attentionné envers elle qu’envers une créole. Elle lui demanda simplement où elle pouvait s’installer avec sa famille sans mettre de trouble. Il lui conseilla un endroit légèrement surélevé et la rassura, il solliciterait son subordonné restant sur l’île afin de s’occuper de leur sécurité. Elle le remercia à nouveau. Il la salua et repartit vers le camp de réfugiés. Roberta, intriguée, le suivit du regard. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre qu’il venait de se passer quelque chose d’important. Elle fut sortie de sa réflexion par une question d’Ana-Filipa qu’elle ne comprit pas et à laquelle elle ne répondit pas.  

César Galbaud-du-Fort n’était pas ce que l’on appelle un coureur de jupons, et n’avait pas l’attrait de ses pères pour les quarteronnes ; son mariage s’avérait être une alliance de famille et de fortune et avait fini par être une union harmonieuse bien que sans passion. Paris l’avait envoyé à Saint-Domingue, il s’était installé rue Saint-Jacques près des nouvelles casernes dans la ville de Cap-Français. Des amis l’incitèrent à aller au théâtre pour y écouter une cantatrice, dont il ne se souvenait plus tellement l’arrivée de Roberta l’avait subjugué. Elle pavoisait ce soir-là au bras d’un planteur et avait arrêté les conversations tant son entrée avait surpris. Habillée d’une robe-fourreau de soie crème au décolleté garni de chantilly et coiffée d’un tignon de couleur identique, n’affichant aucun bijou, elle s’était assise sur le devant du deuxième balcon. Avec sa peau d’ambre, elle ressemblait à la reine de Saba. Entre deux battements de son éventail, elle laissait errer son regard de félin sur l’assemblée, afin de détecter sa prochaine proie. Elle avait croisé le sien, lui avait souri, mais il n’y avait pas eu de suite. Depuis lors, il l’avait recherchait dans les soirées qu’il fréquentait, l’avait rencontré, toujours accompagnée, mais il ne l’avait pas abordée. Aussi lorsqu’il l’avait vu débarquer sur la plage, les cheveux défaits tombant en cascade jusqu’à la taille, la chemise collant son buste, la jupe alourdie par l’eau, son sang n’avait fait qu’un tour. Il n’avait pu s’empêcher d’aller à elle. 

Roberta et sa famille restèrent, comme presque tous, une bonne semaine dans l’île à l’abri du soleil sous une voile tendue, attendant des nouvelles de Cap-Français. Le pécheur d’Amanda les ravitaillait en nourriture, il se déplaçait régulièrement vers la côte et rapportait fruits et légumes en plus du résultat de sa pêche. Si elles ne fréquentèrent pas leurs voisins, elles ne manquèrent de rien. Ana-Filipa s’approcha bien une fois de la colonie provisoire, mais elle n’alla plus jamais vers eux après cette visite ni sa mère ni sa grand-mère ne surent ce qui s’y était passé. Avec Amanda, elle préféra parcourir la plage ramassant des coquillages et se baignant. Sa nourrice lui racontait des histoires de monstres marins avec des mâchoires aussi grandes qu’elle. Ana-Filipa ne l’avait pas vraiment cru jusqu’au moment où elle en avait trouvé un échoué sur le sable, et s’il n’avait pas la même taille que dans la narration il faisait très peur avec ses petits yeux et ses dents longues comme ses mains.

Puis un matin arriva une armada avec à son bord César Galbaud-du-Fort, la ville était sûre, la flotte venait rechercher les exilés. Il s’avança personnellement prévenir Roberta de plus en plus déconcertée par ses attentions. Depuis leur dernière rencontre, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’elle songeât à lui et cela l’agaçait. Elle avait bien essayé de le rejeter de ses pensées, mais en vain.

Tous rentrèrent dans la cité, qui avait subi pléthores de dégradation, une partie avait même été incendiée. La maison de Roberta si elle avait été investie et fouillée n’avait pas essuyé trop de dommages. Elle supposa que c’étaient ses esclaves qui avaient dû profiter de son absence pour la voler, mais elles n’avaient pas trouvé ce qu’elles cherchaient, son argent et ses bijoux se situaient en lieu sûr. Elles se réinstallèrent. Dans les jours qui suivirent, Maminetta décida d’affranchir Amanda afin qu’elle puisse épouser son pêcheur. Roberta l’avait déjà remercié par cinq louis. Le drame pour elles finissait bien.

*

Roberta n’eut pas beaucoup de temps à attendre avant de voir sur le pas de sa porte César Galbaud-du-Fort. Elle n’était pas sortie de sa maison depuis son retour, elle n’avait pas repris le chemin de la société, aussi avait-il dû venir à elle. Elle n’aurait pu avancer avec certitude que cela se ferait, mais elle avait pressenti son arrivée, elle ne fut donc pas surprise quand Amanda, restée à leur service, annonça sa présence. Elle le reçut à l’ombre de la véranda embaumée de senteur fleurie. Il prétendit s’être présenté pour prendre de ses nouvelles et rapporta celles de la colonie. Ces dernières s’avéraient des plus sombres. Pendant leur absence, le sang humain avait coulé à torrents. César signifia le chiffre effarant de plus de deux mille blancs de tout rang et de tout âge massacrés pendant cette courte période. En fait, cent quatre-vingts plantations de sucre et environ neuf cents de café, de coton et d’indigo avaient été détruites. Douze cents familles chrétiennes, naguère dans l’opulence, se trouvaient réduites à une telle pauvreté, qu’elles avaient recours pour subsister, à la charité publique et aux aumônes particulières. Roberta l’écoutait avec attention bien qu’elle fût indifférente au sort des Créoles. Elle profitait de sa compagnie. Entre eux, ce jour-là, il ne se passa rien de plus, si ce n’est qu’il s’engagea à revenir régulièrement. Ce qu’il pratiqua. Elle guettait chaque fois sa venue et se languissait entre deux. Elle apprit ainsi que la révolte qui jusque-là ne s’était guère manifestée que, dans le Nord, avait éclaté dans les provinces de l’Ouest. Bien qu’elle n’y fût pas indifférente, ce n’était pas des comptes-rendus de la colonie qu’elle attendait de lui. Les jours défilaient, la tension du désir était palpable autour d’eux. Elle s’impatientait, il n’osait faire un geste vers elle. Elle le trouvait par trop respectueux de sa personne, elle finit par se déclarer, elle souhaitait être dans ses bras, elle avait besoin de lui. Elle ne s’y était pas attendue, mais elle s’était éprise du militaire, il devint son amant, elle ne lui demanda rien en échange. Abandonnant son logement, il vint s’installer dans sa maison. Il apprivoisa Ana-Filipa et Maminetta, portant à l’une gourmandise et cadeau, et couvrant d’attentions la seconde. À la surprise de tous, ils se créèrent une vie de famille. Ce que Roberta avait rejeté depuis la mort d’Alphonse avec naturel s’était reproduit. 

L’équilibre fragile de la colonie commença à vaciller avec l’arrivée à l’automne des commissaires Sonthonax, Polverel et Aillaud. Leur venue fut accueillie de façon mitigée, chacun trouvait des raisons de se méfier. Se voulant rassurants, les trois individus prirent d’abord position pour le maintien de l’esclavage, car la conviction générale allait vers une abolition graduelle qui éviterait l’anarchie. Roberta écoutait imperturbable son amant lui expliquer avec fougue ses craintes, sans toutefois lui faire remarquer qu’il piétinait inconsciemment ses droits et ceux des siens. Elle n’entendait rien à la politique et ne s’en mêlait pas. Elle avait juste compris que, quelles que soient les idées de la gent masculine, qu’elle fut noire, mais blanche de peau ou presque leur plaisait à tous.

Dans les jours qui suivirent, les nouveaux commissaires décrétèrent qu’il fallait leur fournir des forces suffisantes pour établir leur autorité et mettre promptement fin aux dissensions. Tous acquiescèrent et concédèrent huit mille hommes d’élite choisis parmi la garde nationale, auxquels on donna pour chefs des militaires connus par leurs bons principes. Mais la confiance entre les commissaires et les colons se lézarda quand les premiers constatèrent de la mésintelligence entre monsieur Blanchelande et l’assem­blée coloniale. À la surprise de tous, ils supprimèrent l’assemblée et firent arrêter le gouverneur, qui fut envoyé en France.

Roberta

Ce jour-là, César déboula dans le salon où Roberta se tirait les cartes, y cherchant l’avenir, il bouillait de rage. Alors qu’il lui expliquait, arpentant la pièce de long en large, les sujets de sa colère, elle retourna la carte du tarot représentant la maison de Dieu. Elle arrêta son jeu, le rassembla impavide et regarda son amant. Elle lui sourit tristement, elle savait que ce qu’il lui narrait était le début de la fin. Ses larmes montèrent aux yeux, il crut, et il n’avait pas tort, qu’elle s’angoissait pour lui, pour eux. Il tomba à ses genoux, la prit dans ses bras. Il la berça comme un enfant et la rassura, s’excusant de l’inquiétude qui lui apportait. Mais comme dans la maison, la terreur se répandit dans toute la co­lonie, on soupçonna l’Assemblée nationale de projeter l’affranchis­sement général des nègres, provoquant ainsi l’anarchie, tous les partis laissèrent éclater aussitôt leur mécontentement. Chaque soir, César rapportait les nouvelles du jour dans son nouveau foyer, sans se rendre compte de l’incongruité de sa vision. Mais Roberta comme Maminetta se gardait bien de le lui faire remarquer. Si pour lui c’était le risque de voir son univers s’écrouler, pour elles, mulâtresses, c’était le début d’un Nouveau Monde, aussi bien souvent les réflexions de son amant allaient à l’encontre de celles des deux femmes.

Mais la situation générale se compliqua, du haut de leur position, les commissaires dissimulèrent. Ils déclarèrent, sous la pression des colons inquiets, qu’ils avaient seulement en vue de donner une force convenable au décret en faveur des hommes de cou­leur libres et de réduire les esclaves rebelles à l’obéissance, ceci afin d’asseoir ainsi sur une base solide le gouvernement de la Colonie. Tous se méfiaient et avec juste raison. Des Créoles apprirent que les commissaires entretenaient une correspon­dance secrète avec les chefs des insurgés de Saint-Domingue. Cela souleva l’indignation, la colère des habitants blancs. Les com­missaires finirent par annoncer ouverte­ment les protecteurs des nègres affranchis ­et arrêtèrent toutes les personnes qui s’opposaient à leurs mesures, les envoyant en France après avoir saisi leurs effets. Les commissaires allèrent jusqu’à déporter les officiers supérieurs du régiment du Cap et à les remplacer par des mulâtres. Cela ne s’était jamais vu, des noirs allaient commander à des blancs. Ce fut pile avant ces multiples décisions injustifiées que François-Xavier Dupouilh vint apprendre à Maminetta et à sa demi-sœur qu’il partait définitivement de l’île. Il avait réussi à vendre à un prix convenable ses biens à l’un des commissaires qui avaient cru faire une affaire en or. Il en avait apprécié l’ironie. L’acquéreur avait juste oublié d’aller voir l’état de l’habitation et s’était fié aux comptes du vendeur. François-Xavier dit adieu à sa famille de la main gauche, il immigrait avec les siens pour Cuba.

Quant à César, il échappa à tout ceci, la position des siens en France le mettait à l’abri des exactions arbitraires des autorités, mais il ressentait une colère sans bornes. Roberta et Maminetta se gardèrent bien de faire remarquer que ces commissaires avaient peut-être raison. Les blancs demandèrent une nouvelle assemblée coloniale, mais n’obtinrent, pour les calmer, qu’un pis-aller nommé une « Commission intermédiaire » com­posé de six blancs et six mulâtres. Elle était spécialement chargée de l’administration des finances. Dans le même temps, monsieur d’Esparbès devenu gouverneur, eut le tort de se plaindre du mépris que l’on portait à son autorité. Il fut mis en arrestation et expédié en France comme son prédécesseur. Dans l’élan, quatre membres de la « commission intermédiaire « subirent un traitement identique. Ils avaient émis, en discu­tant une mesure relative aux finances, des opi­nions contraires à celles de monsieur Sonthonax. Celui-ci se comportait de plus en plus comme un tyran, il les avait lâchement fait saisir au sortir d’un souper auquel il les avait invités, et les avait envoyés, comme prisonniers, à bord d’un vaisseau. Cela avait fait scandale parmi les Créoles, d’autant que cette nouvelle insécurité était ressentie comme de trop, puisqu’elle provenait de ceux venus les protéger. Dès ce moment, la discorde s’introduisit au sein des commissaires. Sonthonax et Polverel se débar­rassèrent d’Aillaud, distribuèrent de l’argent aux troupes, et se positionnèrent à l’aide de leurs intri­gues, maîtres absolus de la Colonie, au commen­cement de l’année. Les Créoles, ainsi que leurs propriétés, se trouvèrent, par conséquent, à la merci de ces hommes.

César tenait un salon de séditieux dans la maison de Roberta. S’y rendaient discrètement tous ceux qui se rebellaient contre ce régime tyrannique, ils échangeaient des propos rageurs imaginant diverses façons de se libérer des commissaires et de leurs sous-fifres. Complotant, ils en appelèrent à Paris. Ils eurent le soulagement d’obtenir pour gou­verneur François Galbaud-du-Fort le frère de César. Dès que celui-ci le sut, il l’annonça avec joie à sa maîtresse, pour lui, pour eux, tout allait changer. Roberta, septique, sourit, son amant était heureux et seul, cela comptait. Cela faisait des jours qu’elle l’observait s’enfoncer dans une vaine dépression, la colère uniquement l’interrompait. Si cela pouvait le consoler de voir son frère gouverneur, cela était au mieux. Cet officier d’artillerie, qui jouissait d’une excellente réputation, avait été envoyé à Saint-Domingue sur une des frégates nationales, avec ordre de mettre la Colonie dans un bon état de défense, parce que la guerre venait d’être déclarée à la Grande-Bretagne et à la Hollande.

Comme neuf ans plus tôt, mais avec moins de panache, les habitants de la ville du Cap attendirent leur gouverneur sur le port. Accompagnée d’Ana-Filipa appuyée sur la rambarde de pierre, qui guettait le navire du nouveau dirigeant, Roberta se retrouvait parmi eux s’abritant du soleil de mai sous une ombrelle. Elle se souvenait de l’enthousiasme de cette journée lointaine qui avait été aussi le jour de naissance de la petite fille. C’était aujourd’hui pour beaucoup l’espoir d’un retour à la paix et elle y aspirait. Elle attendait à nouveau, elle ne l’avait pas encore dit à César. Elle ne savait pas comment il prendrait cette nouvelle.

Les commissaires siégeaient dans la pro­vince de l’ouest, où ils cherchaient à apaiser une récente insurrection. Le nouveau gouverneur, après avoir reçu les félicitations et les soumissions de la mu­nicipalité de la ville du Cap, prêta le serment voulu par la loi, et entra en fonction. Ce fut un soulagement pour beaucoup qui croyaient en l’éclaircie. César s’était occupé de tout pour son accueil. Pendant quelques jours, Roberta ne vit guère son amant trop accaparé à aider son frère, le gouverneur, à s’installer dans ses nouvelles taches. Lors d’un dîner officieux, il présenta Roberta à celui-ci. Elle sut tout de suite que cela avait déplu à ce dernier. Elle présuma que ce n’était pas de bon augure pour l’avenir, malgré les négations rassurantes de César. Elle n’en fut guère étonnée et ne s’était point choquée. Elle ne connaissait que trop bien les effets secondaires de sa position dans les familles créoles. C’était un triste souvenir du temps d’Alphonse.

Dans le courant du mois de juin, les commis­saires civils étaient parvenus à réduire à l’obéis­sance Port-au-Prince et Jacmel. Ils revinrent à Cap-Français au moment où s’élevait une vive alter­cation. L’Assemblée nationale avait rendu un décret stipulant qu’aucun des propriétaires des Indes occidentales ne pourrait posséder le gou­vernement de la Colonie, dans laquelle ses biens seraient situés. Le gouverneur fraichement arrivé à son poste détenait une plantation de café dans l’île. Comme il avait immédiatement pris le parti des planteurs contre les mulâtres et avait excité les petits blancs et les royalistes contre les commissaires français, ceux-ci exigèrent qu’il quittât sa nouvelle charge. Il reçut l’ordre de s’embarquer sur-le-champ à bord de la frégate « la belle Normande « pour retourner en France. En même temps, la dignité de gouverneur de la Colonie fut conférée à monsieur de la Salle, qui comman­dait à Port-au-Prince. Le voyant récalcitrant, les commissaires Sonthonax et Polverel tentèrent de le forcer à partir et tout se dégrada.

*

Les choses s’envenimèrent, une colère sourde s’empara des Créoles. César comme beaucoup d’autres ne se résolut pas à obéir, les soirées chez Roberta reprirent de plus belle, tous complotaient. Ils décidèrent de soulever la ville contre les commissaires. Ce qu’elle entendait inquiétait Roberta. Elle se demandait où tout cela allait les mener. César la prévint qu’il allait devoir s’absenter quelque temps, mais qu’il viendrait la chercher avec les siens pour la mettre à l’abri des agitations en devenir. Elle ne put rien faire pour le retenir, elle sentait la catastrophe arriver. Meneur d’hommes, avec quelques-uns de ses amis, il troubla les esprits du peuple contre ceux qu’il considérait comme de nouveaux tyrans. Il trouva, tant dans la ville que parmi les soldats du Cap et les marins, un grand nombre d’individus de bonne volonté. Les commissaires ne comprirent pas tout de suite le danger de ses interventions larvées. Sept jours après, quand César fut prêt pour l’action, il arriva à la tombée du jour et expliqua à Roberta ses plans. Affolée, elle apprit le projet de l’insurrection. Elle essaya en vain de les lui faire changer. Il tenta de la rassurer, dans ce tumulte passionnel, ils passèrent la nuit ensemble. Au petit matin, il alla rejoindre ses hommes et son frère. Il lui ordonna de se barricader, il reviendrait très vite pour l’emmener sur le « grand Pompée » qui mouillait au large de Cap-Français. Deux heures plus tard, le soleil balayait de ses rayons les façades du port, les navires. Ancrés à ses abords, les bâtiments étaient chargés de plus d’un millier de prisonniers envoyés là par le gouvernement et devant partir vers les geôles de la métropole. Les deux frères commencèrent par briser leurs chaînes. Ils en formèrent un parti pour sou­tenir l’autorité du gouverneur répudié. Ils débarquèrent à la tête de mille deux cents marins ; ils furent rattrapés par un corps de nombreux volontaires, et se portèrent aussitôt, en bon ordre, vers la maison du dirigeant ­où logeaient les commissaires. Les gardes nationaux et les insurgés remontés contre les commissaires rejoignirent les partisans de Galbaud. Les troupes étaient restées dans leur quartier, ne sachant pas, dans la lutte des autorités, entre le gouverneur et les commissaires, ce qui s’avérait légitime. Quand les commissaires virent ap­procher Galbaud avec un rassemblement de marins aussi considé­rable, ils envoyèrent demander du secours aux nègres révoltés cachés dans les mornes alentour. Dans leur peur, ils leur offrirent le pardon de tout le passé, une entière liberté pour l’avenir, et le pillage de la ville. Mais les généraux rebelles, Jean-François et Biassou, hésitèrent et rejetèrent la proposition. Les commissaires avaient toutefois à leurs côtés les gens de couleur, un corps de troupe réglé et une pièce de canon. La bataille fut sanglante et opiniâtre. Les volon­taires déployèrent beaucoup d’intrépidité, mais les marins s’emparèrent d’une cave remplie de vin et s’y enivrèrent. Dès lors, personne ne put les soumettre à aucune discipline. Les combats eurent lieu dans les rues, la nuit interrompit l’accès de fureur. La colonne se retira à l’arsenal, où elle passa tranquillement celle-ci. César ne put rejoindre sa bien-aimée qui de son côté s’inquiétait fortement pour lui. Elle se morfondait cloîtrée dans sa maison guettant les sons furibonds de la guerre qui se propageaient dans toutes les voies de la ville. Ils se turent avec l’avancée de la nuit aussi quand on frappa à la porte, Roberta se précipita pensant découvrir sur son perron son amant. Elle resta déconcertée à la vue de Félicia Ducreil, la sœur d’Alphonse. Ahurie, la mise en désordre, elle se trouvait devant elle, les bras ballants, muette. Roberta regarda machinalement à droite et à gauche et la tira à l’intérieur de la maison. « — Mon Dieu ! Félicia, mais que vous est-il arrivé ? » La jeune femme la fixait avec un air hébété. Comme elle n’en obtenait rien, elle l’entraîna vers le salon, appelant au passage le reste de la maisonnée. À peu près du même âge que Roberta, elle obéit mécaniquement à l’invitation à s’asseoir. Amanda courut chercher de quoi la sustenter, elle semblait n’avoir ni mangé ni bu depuis longtemps. Ana-Filipa se tint dans un coin de la pièce, méfiante devant cette femme blanche hagarde. Maminetta s’installa à leurs côtés, elle aussi restait circonspecte, elle n’aimait pas ce rappel des heures sombres. Elle se questionnait. « — Pourquoi était-elle arrivée ici ? » Elle la connaissait bien sûr, mais de loin. Elles n’avaient jamais eu de contact direct. Tout ce qu’elles savaient sur elle provenait pour l’essentiel des dires de son frère Alphonse. Sa venue se révélait comme un mauvais présage. » Roberta l’interrogea et lui demanda ce qui lui était advenu. Félicia d’un regard absent fixa celui de son investigatrice puis commença sa narration. Cela faisait une semaine, peut-être plus qu’elle fuyait ses agresseurs, à travers bois, terrorisée de les rencontrer à nouveau. Un silence s’installa, elle reprit son histoire chaotique que ses auditrices n’entrecoupaient pas de peur de la rendre muette. Un soir, elle avait vu s’approcher de façon menaçante un groupe de nègres. Elle avait voulu faire fermer la Grand-Case, mais aucun de ses gens n’avait obéi. Certains avaient déjà fui, les autres avaient suivi. Seule, elle allait les imiter, mais elle avait été rattrapée. Ils s’y étaient mis à plusieurs. Ces bêtes avaient commencé par lui arracher les quelques bijoux qu’elle portait ; ensuite, ils s’étaient révélés eux-mêmes pour satisfaire leur luxure brutale. Quelle terrible scène d’horreur et de cruauté ! elle était allongée parmi les débris humains, pâle, immobile. Ces Africains excités se disputaient le droit d’être le premier. Les monstres ! Leur désir ressemblait à de la rage, avec leurs dents brillantes et leurs expressions sauvages, ils l’avaient violée à tour de rôle. Heureusement, elle avait fini par perdre connaissance, il l’avait laissée pour trépassée, un miracle. Ce fut la chaleur des flammes rongeant les murs de la demeure qui l’avait réveillée. Elle s’était enfuie dans la nuit et depuis cherchait son chemin vers la ville. Elle avait cru mourir plusieurs fois, elle s’était nourrie des restes dans les habitations dévastées qu’elle avait croisées. Un silence pesant s’installa, Félicité qui s’était animée pendant son récit replongea dans son apathie.

Roberta

Puis tout à coup, un éclair jaillit de ses jupes à même temps qu’elle hurlait. « — C’est de votre faute, tout ! Alphonse ! Les nègres ! Tout ! » L’éclair s’enfonça dans le corsage de Roberta tétanisé par l’accès de violence soudain. Elle l’avait poignardée. Ana-Filipa ouvrit la bouche sans qu’aucun son ne sorte. Maminetta s’écria. « — Qu’est-ce qui se passe ? Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? » Amanda revint à cet instant, juste le temps de voir la jeune femme s’enfuir et le sang couler sur le buste de Roberta. « — Mon Dieu ! Mon Dieu ! Roberta ! Oh ! Non ! Non ! c’est pas Dieu possible ! » Maminetta se jeta sur sa fille inerte, elle était sans vie. Ana-Filipa n’avait pas bougé du coin de la pièce tétanisé par l’horreur. 

Deux heures plus tard, César les trouva pleurants autour du corps de sa maîtresse. Le choc comme une vague élimina tout sentiment, il n’était qu’un gouffre sans fond. Il était vide de tout, il n’avait pas mal, il était dépouillé de tout ressenti. Il donna des ordres à Amanda, lui demanda de préparer Maminetta pour un voyage définitif, fit grimer en garçon Ana-Filipa pour plus de prudence et une fois prête, il les emmena au port. Il les laissa sur le navire sous la protection du capitaine, leur promettant de revenir. Il leur assura qu’il s’occuperait du corps de Roberta. Celui-ci gisait sur son lit à l’étage de la maison de la rue d’Anjou. Maminetta et Ana-Filipa restèrent seules, Amanda avait rejoint son pécheur, elle ne voulait pas quitter l’île. La grand-mère et la petite-fille n’avaient pas le choix, elles s’étaient remises dans les mains du protecteur de Roberta.

Le lendemain, les deux partis se battirent longtemps dans les rues, et eurent tour à tour l’avantage. Dans une de ces escarmouches, César de Galbaud fut fait prisonnier par les troupes des commissaires et, dans une autre, les marins, qui combattaient pour Galbaud, se saisirent du fils de Polverel. Le gouverneur fit proposer par un parlementaire d’échanger le fils du commis­saire contre son frère ; mais Polverel rejeta cette offre avec indignation, disant que son fils con­naissait son devoir, et qu’il était prêt à mourir pour la république. Puis le parti des commissaires sembla perdre du terrain. Ils ouvrirent les prisons et les chaînes des noirs furent brisées. Se répandant, ces captifs se montrèrent dignes de la liberté qu’ils venaient de recevoir. Les commissaires réinvitèrent les rebelles tapis dans les mornes alentours. Pierrot et Macaya, deux chefs noirs des nègres insurgés sur les collines du Cap, répondirent à la sollicitation. Depuis le sommet des montagnes jusqu’aux routes de la plaine parvinrent d’immenses hordes d’Africains. Ils entrèrent dans la ville avec plus de trois mille esclaves révoltés. Ils arrivaient avec des torches et des couteaux et plongèrent sur la cité. « — Assassinez tout le monde ! Massacrez chacun comme vous le feriez avec un porc ! N’écoutez aucun cri de pitié ! » Après cette harangue, les Congos répondirent avec d’horribles hurlements. Ensuite, vomissant des milliers d’imprécations contre les blancs, ils s’élancèrent dans toutes les directions, frappant, exterminant tout ce qu’ils pouvaient atteindre. L’épouvante devint indicible, ce fut un carnage général de la population. De toute part, des flammes étaient portées comme par un tourbillon et se répandaient partout. Les habitants, démunis, en fuite, à moitié nus, traînaient dans les rues, dans la brume des débris accumulés, les corps mutilés de leurs parents ou de leurs amis. Un grand nombre d’entre eux fut massacré. D’autres se réunirent au bord de l’eau, déplorant leur malheur, sans refuge, sans vêtement et sans nourriture, afin de s’abriter avec le gouverneur, à bord des vaisseaux. La ville entière fut rapidement en feu. L’agglomération florissante allait être réduite en cendres.

Des ponts des navires, les rescapés observaient l’horrible spectacle sans pouvoir venir en aide aux victimes. Maminetta se faisait décrire par sa petite fille, ce qu’elle voyait, l’une et l’autre laissaient leurs larmes couler ; plusieurs femmes sur le pont priaient pour le retour des hommes de leur famille. Le « Grand Pompée “ et ses voisins n’étaient que lamentations. Les commissaires eux-mêmes furent épouvantés de tant d’horreurs. Ils se mirent en sûreté sur un vaisseau de ligne, d’où ils contemplèrent avec terreur cet affreux spec­tacle qu’ils avaient engendré et qu’ils n’avaient pu canaliser.

Le gouverneur Galbaud défait, avec l’aide de quelques-uns de ses hommes, retrouva ses navires. Il y entraîna les derniers rescapés afin de quitter le pays. Ils étaient plus de dix mille réfugiés de toutes teintes. Ils étaient montés à bord des voiliers, de toutes les manières possibles, comme ils le pouvaient. La détresse était commune. Tout le monde tentait sa chance, certains durent s’échapper à la nage dans l’intention d’atteindre les embarcations. Beaucoup quittèrent l’île uniquement avec les vêtements qu’ils portaient. La confusion générale était telle qu’un mari pouvait se trouver sur un bateau, sa femme sur un autre, et leurs enfants sur un troisième. Devant l’indicible, et malgré son frère César emprisonné, le gouverneur décida de partir pour les États-Unis. Il craignait que les rebelles n’essaient de détruire la flotte par le feu. L’amiral donna le signal à tous les navires de quitter le port. À l’aube se levèrent plus de cent voiles qui gagnèrent le large. Après quelques jours de mer, les bâtiments s’envoyèrent les uns aux autres la liste générale des passagers présents dans chacun d’entre eux, ce qui leur permit de rassembler les familles. Maminetta et Ana-Filipa étaient-elles seules au monde, une aveugle et une enfant ? César encore emprisonné ne pouvait les aider. Le peu de bien qu’elles avaient emporté leur fut volé. Maminetta n’osa faire de réclamation de peur de lasser la mansuétude du capitaine.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 26

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 26

Les Placées de Saint-Domingue, Roberta

1781 à 1793

Roberta

La journée était clémente, Roberta profitait de la douceur de la brise venant de l’océan. Toute la ville du Cap semblait être rassemblée sur son port devant le cours « le Brasseur ». Appuyée à la balustrade du quai, près des colonnes rostrales, abritée du soleil de midi par son ombrelle, elle laissait glisser son regard de sphinx sur la flotte qui s’approchait. Alphonse se pencha vers elle afin de voir si tout allait. Elle le rassura, lui permit de caresser de sa main son ventre, promesse du fruit à venir. Son inquiétude résultait du fait qu’elle avait fait deux fausses couches. Mais cette fois-ci, elle était sûre de la venue de l’enfant, elle n’aurait su l’expliquer. Elle était radieuse. Cela faisait déjà trois ans que son Alphonse l’avait installée rue d’Anjou, près de la place de Clugny, dans un habitacle en pierre coiffée d’une toiture en ardoise. Elle détenait huit pièces et était ornée d’un patio luxuriant. De la plantation, il lui avait offert deux esclaves pour tenir son train de maison. Elle avait passé les deux premières années, en son sein, cachée de tous, occupés de longues heures par cet amour tout neuf qui les sortait peu du lit, quand il résidait à la ville. L’habitation le retenait régulièrement, mais pas assez pour qu’à bride abattue il ne la rejoignît point, en manque de son corps aux odeurs de vanilles et de cannelle. La troisième année, elle l’incita à l’amener au théâtre, au bal, elle y obtint un succès certain, Alphonse suscita bien des jalousies. Depuis elle désirait apparaître de toutes les manifestations. Il fit de la demeure de la rue d’Anjou son pied-à-terre à Cap-Français et y reçut tous ses amis à la grande joie de la belle.

Ce jour-là, César Henri de la Luzerne, le nouveau gouverneur de l’île envoyé par Versailles arrivait et celui qu’il remplaçait était là sous un dais à l’attendre. Guillaume Léonard de Bellecombe s’était déplacé de Port-Au-Prince pour l’accueillir. Tous les Créoles de la plaine du Nord se présentèrent avec les leurs. Elles y affichaient leurs plus jolies robes et portaient si possible de beaux bijoux, les enfants couraient sous le regard complaisant de leurs nounous noires. En marge se trouvaient leurs familles mulâtres. Les femmes avaient fait comme les Créoles blanches. C’étaient à celles qui revêtaient les couleurs les plus chatoyantes, les tignons les plus hauts. Quant à leur progéniture, ressemblant souvent à leurs frères et sœurs blancs, ils faisaient comme eux sous l’œil dédaigneux des épouses légitimes et celui goguenard des Créoles quarteronnes, les placées. La mère d’Alphonse, malade, était restée à l’habitation obligeant sa fille à son grand dépit à lui tenir compagnie. Alphonse Ducreil pouvait jouir pleinement de sa maîtresse. Il s’affichait avec elle sans gêne.

L’attente depuis le matin durait. Des barques, chargées de jeunes gens impatients, naviguaient entre les navires ancrés dans la rade au-devant du bâtiment annoncé. Mais il se situait très loin et s’approchait lentement au sein d’une flottille, aussi malgré le spectacle donné par la foule, le temps semblait long à Roberta. Sans tenir compte du terme proche de sa gestation, elle était consciente d’être l’une des plus belles de la gent féminine de l’assemblée. Elle avait toutefois vérifié, balayant chaque femme sortant du lot d’un regard impitoyable ; elle en enviait bien quelques-unes, mais c’était plus pour leurs robes ou leurs bijoux, qu’elles fussent blanches ou de couleurs peu avaient son pouvoir d’attraction. Elle ne savait si c’était le poids de sa grossesse ou l’attente, mais elle commençait à fatiguer. Des cris venus des embarcations annoncèrent le navire « la Belle Pourpre ». Cela électrisa l’attroupement. Le vaisseau de ligne de 118 canons, pavoisant des fleurs de lys, majestueusement s’avançait sous les hurlements enthousiastes de la cohue amassée sur le bord de mer. Tout à coup, une douleur fulgurante jaillit du tréfonds du corps de Roberta l’obligeant à s’agripper au bras d’Alphonse, le faisant sursauter. Désarmée, elle le regarda. Sur son front perlait de la sueur, elle avait les larmes aux yeux tant elle souffrait. Elle allait perdre les eaux, c’était certain, elle ne pouvait le faire au milieu de la multitude. Elle maudit, sans réfléchir, l’enfant qui avait décidé de venir au monde à cette heure. Elle se mordait l’intérieur de la bouche pour ne pas hurler. Le supplice s’arrêta aussi vite qu’il avait surgi en elle. Elle demanda à Alphonse de la reconduire tout de suite, elle allait accoucher, cela était sûr. Tout en la soutenant, il joua des coudes pour la sortir de la foule qui s’était amassée contre la balustrade du quai pour apercevoir le trois-mâts. Non, sans mal, ils rejoignirent le carrosse, mais celui-ci ne détenait plus de cocher. Ce dernier s’était absenté pour profiter comme tous du spectacle. Alphonse jura entre ses dents qu’il ne perdait rien pour attendre. Il installa Roberta dans la voiture et alla prendre les rênes se substituant à son conducteur. À peine à l’intérieur de sa maison, remise entre les mains de ses esclaves, les douleurs recommencèrent, le travail débuta. Il partit en courant chercher Maminetta.

Tout se déroula bien et très vite, Roberta mit au monde un joli nouveau-né. À la surprise de tous, elle refusa de le voir, et pourtant tous savaient qu’elle attendait avec empressement d’être mère. Et voilà que ce bonheur, tant désiré, arrivé, elle ne souhaitait plus en entendre parler. Maminetta rassura Alphonse, ce fait s’avérait coutumier et le plus souvent passager. Elle allait trouver une nourrice pour le tout-petit. Personne ne semblait vouloir le prénommer, la grand-mère décida que ce serait Ana-Filipa et elle alla la faire ondoyer à l’église paroissiale, rue des religieuses. Contre toute attente, Roberta continua à s’abstenir de s’occuper de son enfant et le laissa dans les mains de Netta attristée par sa réaction.

De ce jour, les relations entre Roberta et Alphonse évoluèrent de façon orageuse. Elle apparut plus distante, il devint plus jaloux et cela l’agaçait. Elle ne se comprenait pas, elle broyait du noir et culpabilisait de ne rien ressentir pour cet enfant. Elle lui en voulait et pour éviter de retomber enceinte, elle avait réclamé à sa mère un remède. Elle se commença à boire tous les jours une décoction contraceptive. Elle devint irascible, battait ses esclaves à la moindre contrariété, elle ne se reconnaissait plus, elle gardait rancune à la terre entière. Son humeur s’avérait fluctuante, elle s’ennuyait facilement et les idées sombres la submergèrent. Elle reprocha à Alphonse de ne pas la comprendre, elle se mit en tête qu’il aspirait à la cloîtrer. Il ne savait que faire pour la contenter. Elle lui demanda de l’emmener en France tout comme madame Nana. Il répondit par la négative, l’habitation ne pouvait se passer de lui. Les disputes se multiplièrent, elle lui criait qu’il ne la portait plus dans son cœur, il perdait pied. Il prolongeait ses séjours dans ses terres, mais son amour pour elle était trop fort. Il revenait plein de désir, elle se refusait, il lui faisait une scène, elle finissait par céder, il lui offrait des cadeaux pour se faire pardonner, mais cela ne suffisait pas à ramener le calme.

*

Roberta

Jeanne-Marie Marsan, la cantatrice venue quelques années plus tôt de Bordeaux, avait merveilleusement chanté dans « Orphée et Eurydice » de Gluck. Sa voix l’avait transportée, elle en était encore emplie quand Roberta rentra chez elle. Elle s’était rendue seule à l’opéra de la rue d’Espagne tenue par Monsieur Le Sueur. Elle savait pouvoir trouver une place au deuxième balcon ainsi que de la compagnie ; Alphonse  résidait sur son habitation et elle s’ennuyait comme chaque fois qu’elle se sentait esseulée. La salle était comble, il devait y avoir au bas mot plus d’un millier de spectateurs entassés dans la pièce surchauffée. En plus de madame Marsan, il y avait ce soir-là, les sœurs Minette et Lise deux jeunes créoles de couleur, qui faisaient la joie du public dominiquois. Elle avait comme de coutume soigné sa mise et arborait une robe-fourreau vert amande, hormis ses créoles, elle ne portait aucun bijou. Roberta venait d’avoir vingt ans, sa beauté faisait tourner plus que jamais les têtes, et malgré les fréquentes disputes entre elle et Alphonse, elle restait fidèle à son amant et protecteur.

La nuit était tombée, un brouillard provenant de l’océan avait envahi les rues en une espèce de coton ouateux. Alberto Casamajor, un ami d’Alphonse, s’était proposé pour la raccompagner. Ce fut en riant d’un compliment qu’il lui faisait qu’elle le quitta. En passant la porte, elle ressentit une sourde inquiétude lui comprimant l’estomac, la brume sur sa peau la fit frissonner. Elle vit alors les flammes d’un chandelier dans le patio. Alphonse était entré pendant son absence. Elle n’avait pas atteint le halo de lumière que la voix rageuse de l’homme s’en prit à elle. Il commença par lui reprocher ses sorties, s’enquit de ses mouvements et de sa compagnie. Elle s’en agaça et lui rétorqua qu’elle converserait avec lui quand il manifesterait moins de hargne et d’alcool dans le sang. Elle lui tourna le dos et revint dans la maison. Il la rattrapa lorsqu’elle traversait le salon. Il lui agrippa le poignet, lui tordit le bras tout en revendiquant des réponses. Elle se plaignit de sa brutalité et exigea qu’il la lâchât. La peur la saisit. Il refusa l’obligeant à s’agenouiller devant lui et lui prit alors la masse de ses cheveux et s’apprêta à la tirer telle une bête. Elle se débattait de son mieux. Elle réussit à se relever, attrapa ce qu’elle trouva à sa portée pour se défendre. Elle était terrorisée, c’était la première fois qu’elle le voyait dans cet état. Avec l’objet saisi, elle le frappa. Plus surpris qu’atteint il partit à la renverse ; il heurta le coin de marbre de la cheminée et s’écroula. Elle lâcha le timonier de ses mains, il tomba lourdement sur le tapis. Elle le regarda interrogative, se demandant pourquoi il restait inerte. Elle lissa le désordre de sa jupe, ramena sa chevelure en arrière et s’approcha du corps. — c’est bien fait ! et j’espère que tu t’es fait mal, abruti! On n’a pas idée de se comportait comme cela. Elle le poussa de son pied, il ne réagit pas. « — Alphonse ne fait pas l’idiot, c’est assez pour ce soir, je suis lasse et je veux me coucher… Alphonse, allez, lève-toi maintenant, assez joué. » Comme il ne bougea pas, son estomac se serra, elle se pencha. Elle le remua, rien. Elle commença à s’affoler. Une de ses esclaves surgit à ce moment-là et trouva la jeune femme accroupie devant le corps inerte de son amant, elle s’apprêtait à crier d’effroi. Roberta l’arrêta net dans son élan, la prit par l’épaule, la secoua. « — au lieu de te mettre à hurler, va chercher ma mère, dépêche-toi ! 

— mais fait nuit maît’esse

 Et, alors ! Dépêche-toi, monsieur Alphonse a besoin des soins de ma mère ! »

La servante, peu rassurée, s’exécuta, ayant plus peur du châtiment que de l’obscurité et de ses pièges. Roberta ne pensait pas qu’il eut trépassé, inconscient, oui ! Sûrement. Il ne pouvait la laisser seule. Mais il ne se réveillait pas. Elle commença à s’inquiéter et s’il était mort. Mon Dieu s’il était mort. Qu’allait-elle faire ? Maminetta arriva alors que ses premières larmes coulaient. En un bref coup d’œil, elle comprit le tragique de la situation. Elle renvoya l’esclave se coucher, lui certifiant que ce n’était pas grave que Monsieur avait eu un malaise. Une fois seule, elle admonesta Roberta, il n’était plus temps de pleurnicher. Maminetta prit les choses en main, elle refusa de penser à l’acte pour l’instant, elle devait se débarrasser du cadavre, car Alphonse était bien mort. Elles le roulèrent dans le tapis natté et le traînèrent vers le fond du patio dans l’écurie. Elle détenait une mule. Elles la sellèrent et non sans difficulté, mirent le corps en travers de la selle. C’était le milieu de la nuit, le ciel était heureusement couvert et les nuages masquaient le peu de lumière procurée par le quartier de lune. Elles menèrent leur monture le plus rapidement possible tout du long de la rue d’Anjou. Le son du trot de l’animal était étouffé par la brume qui enveloppait tout. Arrivées à la rue Saint-Nicolas, elles prirent peur, elles étaient contraintes de la traverser, mais elle donnait sur la place Royale tout comme la rue de Rohan sa suivante. Elles risquaient de tomber sur une patrouille ou être aperçues par des gardes. Mais le temps ne s’y prêtait pas, tous étaient calfeutrés. Elles pénétrèrent, sans s’être fait remarquer, dans les « cinquante pas du roi « un espace sauvage assez marécageux, qui longeait la côte. Elles s’éloignèrent le plus possible de la ville, traversèrent le pont qui enjambait l’embouchure de la rivière du « haut du cap ». Elles rejoignirent le chemin du fort Dauphin et là le jetèrent à l’océan. Elles regardèrent son corps flotter, au fil du courant et pour finir, couler. Roberta s’effondra dans les bras de sa mère, elle se confessa et raconta enfin ce qui s’était passé ce soir-là.

*

Roberta

Deux semaines s’écoulèrent avant que ne parvienne de l’habitation un valet pour s’enquérir d’Alphonse. Roberta joua alors la surprise, assura ne pas avoir vu son amant pendant ce laps de temps. Trois jours plus tard, ce fut un policier qui s’en vint avec une batterie de questions. Elle tint le choc, mais l’homme remarqua sa mine défaite et l’inquiétude de celle-ci. Informée par madame Ducreil mère, elle était arrivée l’avant-veille, et avec tout le poids de sa dignité et de son statut, elle avait exigé des réponses rapidement. Son fils avait disparu et cela était anormal. Il avait fait le tour de tous les gens connus par lui et dans sa liste, se trouvait en tout premier sa placée. Il était éclairé sur la réputation de la belle, ainsi que celle de son protecteur. Mais voilà, après une enquête sommaire rien n’apportait d’indices ni de pistes. Il ne savait où chercher. Il allait, à contrecœur, en faire part à madame Ducreil et il se doutait déjà sa réaction, quand un suppléant l’avertit de la remontée d’un cadavre venu de la mer. C’était sûrement Alphonse Ducreil, du moins le supposa-t-il à sa vêture lorsqu’il examina le corps. Son immersion dans l’eau avait beaucoup altéré sa dépouille. Il alla donc prévenir sa mère. Elle logeait chez monsieur Davezac de Castera, dont la notoriété et la fortune n’allaient pas arranger son affaire. Le riche propriétaire de la Plaine des Cayes séjournait dans sa résidence du Cap et allait peser de toute son autorité, de cela, il ne doutait pas. Accueilli dans le bureau du maître de maison, il patienta le temps d’attendre madame Ducreil. Elle prit la parole avec hauteur lui laissant à peine un instant de la saluer. « — Tout de même, je pensais ne pas vous revoir ! Vous avez mis une éternité. Je suppose que vous avez des nouvelles de mon fils ? » Tout de go, agacé par ce mépris, il répondit. « — Oui, Madame, il semblerait que nous ayons retrouvé son corps. »

La femme sentit ses jambes se dérober, monsieur Davezac de Castera la soutint et l’aida à s’asseoir. D’un air sombre, il prit la parole. « — Vous auriez pu y mettre les formes, Monsieur. Êtes-vous certain que c’est lui ?

— Tout le laisse à penser, voici une chevalière qu’il avait encore au doigt, il se serait noyé. Une chute accidentelle, semble-t-il.

— Assurément pas, coupa madame Ducreil, c’est elle qui l’a tué, de cela, je suis sûre !

— Puis-je savoir à qui vous songez, Madame ?

— À sa catin, bien évidemment !

— Je ne peux m’en prendre à celle-ci sur de simples allégations.

— Monsieur, faites attention à vos dires, intervint monsieur Davezac de Castera.

— Je voulais dire par là que sans témoignage ou preuve, je ne peux rien faire contre la dame.

— D’abord, ce n’est pas une dame, de plus vous n’avez qu’à interroger son personnel. » Coupa madame Ducreil.

Il avait bien pensé à cette solution, mais on ne pouvait prendre en compte la déposition d’un esclave que sous la torture. Cela lui répugnait, d’autant que rien sur le corps ne laissait supposer que c’était un homicide. Il quitta la demeure très contrarié et remit au lendemain sa visite à Roberta.

De ce jour, il vint la questionner régulièrement. Cela ne portait pas ses fruits, il menaça d’interroger ses esclaves. Roberta s’affola, elle ne savait plus quoi faire, elle demanda de l’aide à sa mère. Maminetta ne réfléchit pas, elle ne voyait qu’une solution, faire appel au « baron samedi », le chef des Gédés, les Loas de la mort, soit faire intervenir une reine du vaudou.

*

maminetta

Maminetta à la nuit, enfouie sous un châle de couleur sombre, sortit de la ville par le Sud en traversant le « champ de Mars « vide. Elle passa la ravine des Casernes puis prit le chemin de « la bande du Nord » qui menait au cimetière. Le sentier caillouteux devenait mal aisé malgré la lune qui l’éclairait. Elle dépassa le lieu sinistre en hâtant le pas, le moindre bruit l’inquiétait. Elle poursuivit son trajet en montant le morne, elle longea la ravine de « la belle hôtesse » et enfin grimpa une colline boisée. Fatiguée, elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, elle se retourna, la ville était loin, elle en apercevait quelques lumières. Le chemin de terre devint plus agréable, mais la futaie dissimulait l’éclat de la lune, et les obstacles ralentissaient sa marche. Comme elle butait sur la paroi du morne, elle trouva le lieu recherché. Elle découvrit une grotte cachée par des buissons et des plantes grimpantes. Elle toussota, héla tout en chuchotant pour faire connaître sa présence. Elle sursauta. De derrière elle, une voix lui répondit. – fatigue pas, moi savoi’ toi veni’. Suiv’ moi ! ». Une femme courbée, aussi large que haute, coiffée d’un tignon douteux, la précéda, et repoussant le feuillage, qui camouflait l’entrée de la caverne, y pénétra. La vieille s’assit sur un tapis dont l’éclairage ne permettait pas de voir les couleurs. La chandelle posée sur la table basse devant elle ne laissait distinguer du décor que peu de choses, et celles-ci donnaient des frissons de dégoût et de peur à Maminetta. La sorcière lui tendit un bol et d’un geste l’incita à boire le contenu. L’effet désiré voulu, elle prit lentement la parole d’une voix caverneuse. – alo’ ta fille avoi’ p’oblème ? êt’e sa faute, pou’quoi toi veni’ à sa place ? Elle pas cou’ageuse. Son p’oblème pouvoi’ êt’e ’églé à la lune ‘onde. Toi et elle veni’ au cimetiè’ alo’. Mais attention toi payé au ba’on Samedi plus que toi c’oi », toi êt’ p’ète ? aut’ement moi ‘ien pouvoi’ fai’e ! » Maminetta était prise de vertige, comment la sorcière pouvait-elle savoir ? Elle en avait des frissons. Elle acquiesça et se renseigna sur ce qu’elle devait porter. « — toi et elle s’habiller de noi’ et violet et appo’ter de l’a’gent, elle fe’ait le’este, elle les attend’e au cimetiè’ dans t’ois nuits ».

Maminetta repartit, elle était comme saoule, elle n’avait pas compris ce qui s’était passé, le jour allait se lever et elle croyait être restée que quelques instants dans la grotte. Elle savait déjà qu’elle pratiquerait ce que la sorcière avait demandé.

*

Ana Filipa

Maminetta avait laissé Ana-Filipa dans les bras de sa nourrice. Elle avait attendu l’extinction des bruits de la ville. La lune d’ici une heure ou deux allait être à son zénith. Elle avait revêtu une robe noire et avait jeté sur ses épaules une étole d’un violet sombre. Roberta, tout comme elle, était prête. La jeune femme était terrorisée, mais elle aurait accompli n’importe quoi pour se débarrasser de ses accusateurs. Elle ne doutait pas des soupçons de l’enquêteur et de la mère d’Alphonse quant à la meurtrière de ce dernier. Elle avait imaginé les pires supplices dont elle aurait à souffrir s’ils le prouvaient, et elle considérait cela injuste d’être punie. Elle n’avait fait que se défendre, mais qui la croirait ? Elle avait donc accepté la décision de Maminetta. Que faire d’autre ? Le moment venu, elle la suivit. Elles répétèrent le trajet, mais s’arrêtèrent devant le cimetière surplombant la ville. Les tombes se trouvaient cachées des rayons de la lune par les futaies serrées des chênes qui occupaient le lieu, car trop gros pour être coupés et déracinés. La voix éraillée de la sorcière les surprit. « — vous pas ‘ster là, voi’  vous à des milles à la ‘onde. Suiv’e moi ! » Elles marchèrent dans les pas de la Mambo qui tenait dans chacune de ses mains un ballot, celui de droite semblait être vivant. Roberta frissonna. Elles s’enfoncèrent dans le cimetière. Elles étaient attendues, un homme maintenait un bouc et deux autres femmes sortirent de la pénombre. Le globe lunaire se siégeait au-dessus de la scène éclairant de son étrange lumière sur le sol les dessins tracés avec de la farine et du marc de café, les symboles des Loas : Les Vèvè. La Mambo prit la bourse des mains de Maminetta, ensuite elle lança de l’eau pour sacraliser l’espace. La cérémonie commençait sous les yeux subjugués de la mère et de la fille. La sorcière sortit de ses jupes un large couteau et de son sac un coq aux plumes luisantes et noires. L’animal n’eut pas le temps de comprendre, elle l’égorgea et aspergea les deux femmes surprises par le jet, le liquide écarlate. Elle arracha les ongles de la volaille, les envoya dans un feu qu’une de ses comparses avait préparé. Roberta et Maminetta étaient pétrifiées. Le compagnon de la Mambo trancha le cou du bouc et remplit un bol de son sang, la sorcière le tendit aux deux commanditaires et le leur fit boire. Malgré leur dégoût, elles obéirent, aucun retour en arrière ne s’avérait possible. L’homme commença à frapper lentement sur un tambour et les deux femmes psalmodièrent une incantation gutturale et lugubre. L’ensorceleuse extirpa de son sac cette fois-ci des poissons, elle les jeta dans le feu. Elle s’approcha de Roberta, qui esquissa un mouvement de recul, et avec son couteau, elle trancha une de ses mèches, elle pivota vers Maminetta et répliqua son action. Elle les envoya dans les flammes, une odeur nauséabonde se dégagea. Tout en invoquant Baron-Samedi, elle leur coupa des ongles et sans se retourner elle les éjecta, ils suivirent les mèches de cheveux. Les complaintes des aides s’intensifièrent. La Mambo fit coucher Roberta sur les Vèvè, inscrivit son nom dans un cahier, puis fit de même avec Maminetta. – vous êt’e à lui ! vous êt’e à lui ! ba’on-Samedi p’end les ! » Un souffle soudain balaya l’espace. Il s’empara tout d’abord du corps de la vieille puis du corps de ses fidèles. Le tambour battit plus fort, à l’unisson des cœurs des initiés et des loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Une calebasse passait entre les femmes qui se mouvaient. Les deux aides et la sorcière furent prises de frénésie, de leurs bouches sortirent des chants obscènes, elles se mirent à gesticuler tout en bougeant avec grâce d’une façon lascive, accompagnées de violents déhanchements. La poitrine de la mère et de la fille paraissait vouloir exploser. Puis d’un seul coup, le tambour s’arrêta, les trois prêtresses s’écroulèrent. Maminetta et Roberta toujours allongées, terrifiées, n’osaient se relever. Une odeur de soufre empestait le lieu ; la cérémonie était achevée.

*

Ducreil Félicia

Félicia Ducreil n’avait pas vingt ans, elle était de santé fragile, et s’inquiétait pour un rien. Elle sursautait au moindre bruit, elle était épouvantée à l’idée d’être seule, aussi était-elle continuellement accompagnée par sa chambrière. Elle aurait dû être mariée, mais son fiancé était mort des fièvres quelques jours avant leur union. Il n’en fallut pas tant pour qu’elle devienne neurasthénique. Tyrannisée, rabaissée par sa mère, elle ressemblait à un oiseau affolé dans sa cage. Tant que son frère Alphonse avait été là, elle s’était sentie protégée. Depuis son décès, sa mère avait beaucoup changé, elle était irascible et se plaignait de différents maux, ce qui était inaccoutumé. Ce soir-là, elle commença lors du dîner à se lamenter de la chaleur, les esclaves avec diligence avaient ouvert les portes-fenêtres donnant sur la galerie. Elle souffrait depuis des années de l’estomac, mais en cet instant bien qu’elle n’ait guère mangé, elle précipita l’heure de son coucher. Elle était extrêmement fatiguée. Elle demanda à sa fille de vérifier exceptionnellement l’achèvement du travail des domestiques avant la nuit. Félicia fut surprise, elle devait se trouver bien mal en point, car sa mère ne lui faisait guère confiance. Elle obéit. Madame Ducreil allait monter dans sa chambre, quand une brûlure, plus douloureuse que d’habitude, dans la partie supérieure de l’abdomen, l’arrêta au milieu de son ascension dans l’escalier. Elle ne pouvait plus bouger tant la souffrance devenait violente. Elle se tenait le ventre, le supplice la courbait en deux, elle avait du mal à parler. Ce fut l’affolement, sa fille la rattrapa aussitôt, avec le concours de sa chambrière, elles l’aidèrent à atteindre son lit. Sa servante se joignit à elles, madame Ducreil était livide, elle réclama une bassine, elle y vomit un liquide de couleur café, mêlé de sang. Elle fut un instant soulagé, elle s’allongea et ferma les yeux. Moins d’une heure plus tard, des nausées la reprirent, elle s’épuisait sous l’effort, retombait sur ses oreillers, anéantie. Félicia ne quitta plus son chevet. Elle envoya chercher le médecin à Cap français. Lorsqu’il arriva, il annonça qu’il n’y avait pas retour en arrière possible, le ventre était dur comme du bois, l’estomac était percé, le sang se propageait. Madame Ducreil souffrait le martyre, sous les yeux affolés de sa fille. La nuit s’écoula ainsi, au petit matin Félicia était seule au monde, quand sa mère fut morte, elle perdit connaissance.

*

Ce jour-là, une chape de plomb était tombée sur Cap-Français, Maminetta ne se souvenait pas avoir eu si chaud, même à cette saison. Cela n’annonçait rien de bon, l’orage allait venir, des nuages noirs s’amoncelaient sur l’océan, l’air était électrique. Ana-Filipa s’était réveillée après une sieste agitée. Maminetta avait préparé dans une cuve, dans l’ombre de la galerie, un bain pour rafraîchir l’enfant. Pendant qu’elle jouait avec celle-ci, à l’autre bout de la ville, un drame commençait son premier acte.

À l’intersection de la rue Neuve et de la rue saint Joseph, se tenait un bouge dans lequel s’agglutinaient, pour boire du tafia, tous les marins en mal d’emploi ou simplement désœuvrés. Et en cette fin d’après-midi, la bagarre éclata pour des raisons assez floues, comme c’était souvent le cas dans les lieux fournissant de l’alcool. Au milieu des rires des filles de joie et du chahut des joueurs de tous poils, un grand nègre commença à sérieusement s’énerver sous les verbes colorés dont l’assaillait un adversaire aviné. Quand celui-ci perdit aux cartes face au géant, il redonna le change à coups d’insultes. Il l’incrimina d’avoir triché, et exprima sa désapprobation à propos de son haleine, et de son odeur puis s’en prit au ton de sa peau. Il l’accusa, de mauvaise foi, d’avoir fraudé, car un noir n’avait aucune chance de gagner devant un blanc. Le Goliath, qu’un trop-plein de colère faisait devenir gris, laissa s’abattre son poing tel un marteau de forge sur la table, la fendant en deux d’un seul coup. Les gobelets emplis de tafia finirent leur course sur la paille couvrant le sol de leur liquide. Ce qui aurait arrêté n’importe quel individu lucide n’effraya pas le matelot aviné. Il sortit un poignard, le silence tomba dans l’auberge. Les filles s’esquivèrent discrètement, elles ne voulaient pas à être mêlées à la rixe qui se préparait. La situation tournant au drame, l’aubergiste envoya un de ses valets chercher la troupe. Les clients se scindèrent en deux groupes, d’un côté les marins du navire de l’agresseur et de l’autre tous les mulâtres qui fréquentaient l’établissement. L’affaire dégénéra rapidement. Moins de dix secondes plus tard, toute la partie gauche de la taverne se cognait avec enthousiasme. Et comme dans toute bagarre qui se respecte, les objets commencèrent à voler. Une chopine en bois traversa les airs et vint rouler sur une table occupée dans la portion encore calme de la salle, entraînant dans la rixe ceux qui jusqu’alors n’avaient pas bougé.

Quand arriva la garde, la bataille était générale, le mobilier n’en était plus un, des auberges avoisinantes, des individus de tous bords avec pour seule envie de se taper dessus étaient apparus. Le chef de la garde qui rentra avant ses hommes essaya de ramener la quiétude, nul ne l’entendit. L’orage commença à gronder à l’extérieur zébrant l’horizon d’éclats orange dans un ciel devenu violacé. Il se mit à hurler, s’efforçant de couvrir le tumulte. Son cri fut arrêté dans un gargouillis, un couteau avait traversé la pièce et c’était figé dans son cœur.

Rue du Hazard, Maminetta essuyait Ana-Filipa qui se débattait en riant et faisait semblant de vouloir fuir les bras de sa grand-mère. Il commença à pleuvoir, la fillette se précipita sur ses petites jambes dans le patio quand un grondement se fit entendre. Maminetta accourut. « — Ana-Filipa ! Non ! Pas sous l’orage ! » Elle attrapa l’enfant au moment où l’éclair tombait sur le tulipier de la cour ; elle lui cacha les yeux de l’éclat destructeur de la lumière. Mais les siens brûlèrent sous l’intensité de la foudre. Elle se mit à pleurer, elle savait qu’elle avait été exaucée par le baron samedi, elle payait sa dette.   

cap français

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 25

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 25

Les Placées de Saint-Domingue, Maminetta

1742 à 1781

Maminetta Dupouilh

Ana-Filipa était la fille de Roberta et Roberta était la fille de Maminetta.

Sur l’habitation de son père et maître, appellation donnée à une plantation dans l’île, à quelques milles de Cap-Français dans la paroisse Saint-Jacques dans la Plaine du Nord, Maminetta fut nommée Netta par sa mère. Arrivée à sa quinzième année, elle avait suivi, comme chambrière, sa sœur blanche, du même âge, dans l’habitation de son mari Benjamin Dupouilh dans le quartier de la « Petite-Anse ». Trois ans plus tard, morte en couches après avoir mis au monde un fils, la jeune madame Dupouilh laissait sa place auprès de son époux à sa sœur noire. Dans un dernier soupir, elle lui confia aussi son nourrisson tout en lui faisant jurer de le choyer. Bien qu’elle ne put devenir la nourrice de l’enfant, elle tint sa promesse. N’étant elle-même pas mère et était pour tout dire encore vierge, elle n’en fut pas moins sa mère de substitution. Elle lui donna par contumace la tendresse maternelle de la défunte.  

Benjamin Dupouilh ne perdit pas au change et succomba aux différents charmes de la métisse au point de ne jamais désirer se remarier. De cette union vinrent au monde quatre enfants dont seule la fille survécut, Roberta. L’année de sa naissance, son frère aîné âgé de sept ans se noya, Netta avait cru mourir de douleur. Le deuxième de ses fils était décédé à la naissance six ans auparavant, elle avait accepté l’idée. Le troisième dans son troisième mois contracta une étrange maladie qui le dessécha, elle l’avait regardé partir à petit feu tout en s’interrogeant. Qu’avait-elle pu faire au ciel ? Le père, bien que persuadé d’être maudit, ne ressentit aucune frustration. Il retira tout le bonheur possible de ce que Dieu lui laissait, d’autant que, malgré le travail que cela demandait, l’habitation prospérait bon an mal an. Dans une colonie où un esclave des champs détenait une espérance de vie huit ou neuf ans, les bénéfices réguliers qui l’en tiraient lui permirent de doubler sa main-d’œuvre servile et de la renouveler sans problème. Il possédait près de deux cents esclaves qui de l’aube à la tombée de la nuit trimaient pour lui, labourant, plantant, binant, sarclant, cueillant…

Maminetta

Netta changea petit à petit de prénom, au fil des babillements de François-Xavier, son neveu, le fils de son amant et maître, elle fut surnommée Maminetta. Lorsqu’il eut seize ans, son père l’envoya parfaire ses études en France, les capucins de Cap-Français ne suffisaient plus à son goût. Il partit donc pour un collège à Bordeaux. À sept ans, Roberta resta la fille unique de la maison, cajolée par son géniteur, pour qui elle était devenue le centre de ses attentions. Cinq ans plus tard, sa mère ne la quittait plus du regard, car son père n’était pas le seul à bader la grâce naissante de sa fille. Avec sa peau d’ambre, sa lourde chevelure couleur de jais et surtout ses yeux fendus vers les tempes d’un vert limpide, elle retenait l’intérêt de tous. Sorti de l’enfance, son corps commençait à dessiner ses courbes de femme, et annonçait une silhouette déliée et de belle stature. Elle se transformait en une beauté féline, au regard hypnotisant, qu’il allait falloir préserver de toutes les convoitises et Maminetta savait que cela serait difficile.

Après des années de bonheur, Benjamin Dupouilh se mit à souffrir d’un mal, qui, il le sentait bien, le menait à la tombe. Il écrit à son fils de rentrer au plus vite. Il prit ses dispositions et se laissa mourir. Désespérée, Maminetta observa son bien-aimé et protecteur quitter ce monde. Qu’allaient-elles devenir ? Sa situation de tisanière lui avait permis de rester à l’abri des durs labeurs. En tant que concubine du maître, elle avait évolué de fait en gouvernante de la Grand-Case, la demeure de son amant. Elle faisait confiance en François-Xavier, mais il se marierait un jour et ce jour-là sa position ne vaudrait pas grand-chose, sans parler de celle de Roberta. Quelle femme voudrait sous son toit de la beauté qu’elle devenait ? 

La peur fut à son comble lorsque trois mois après avoir mis en terre Benjamin, un attelage remonta l’allée. Tout comme Roberta qui arriva en courant de l’étage, elle crut un instant que le jeune maître était de retour. Quel ne fut pas leur effroi, quand descendit un homme maigre au teint verdâtre qu’elles ne connaissaient pas, accompagné de deux molosses aux babines dégoulinants de bave. L’angoisse au ventre, Maminetta le reçut sur le pas de la porte. « — je viens quérir des esclaves, les dénommées : Maminetta et Roberta. Ce qu’elle avait le plus craint arrivait, c’était un marchand d’esclaves. François-Xavier se débarrassait d’elles, il n’avait même pas le courage de les affronter. Son petit les jetait dehors, pire il avait dû donner l’ordre de les vendre. Désespérée, elle cherchait comment échapper à son sort. L’un des contremaîtres de l’habitation s’approcha intrigué. Il affichait un sourire néfaste, satisfait de voir la concubine du maître dans une mauvaise passe. Il n’avait aucune raison de lui en vouloir particulièrement, mais la jalousie se dévoile dans ces instants où le destin, tel un couperet, semble écraser une victime. Elle comprit que c’était trop tard, qu’aurait-elle pu faire de toute façon ? Elle connaissait le sort des fugitifs, fouet, marquage aux fers, amputation, dès qu’ils étaient rattrapés, et ils étaient souvent repris.

— Mais pourquoi ?

— Je suppose que tu es Maminetta et l’autre derrière c’est Roberta ? Je n’ai pas d’explication à te fournir, faites vos ballots et suivez-moi. C’est votre maître qui donne les ordres. 

Une heure plus tard, sans plus de commentaire, elles se retrouvèrent installées à côté du cocher et en route pour Cap français. L’homme avait refusé de les faire asseoir à ses côtés, elles étaient noires.

*

 Dominé par la montagne du Morne Jean, Cap-Français, communément appelé le Cap, était une ville portuaire située sur la côte septentrionale de l’île. Elle s’étalait dans toute son opulence face à l’océan chargé de navires aux ventres remplis de la richesse de ses habitants. C’était une cité prospère, la plus prééminente de la colonie, en dépit des nombreux incendies et séismes qui l’avait frappé. Même le déménagement des autorités, qui fuyaient ses calamités, pour Port-au-Prince n’avait en rien amoindri son importance. Pour les dominicains, c’était un petit Paris. Elle s’étendait de la Plaine du Nord au pied du Morne-Rouge. La rivière Gallois et la Grande-Rivière du Nord traversaient la région. Cette dernière allait se déverser dans l’océan Atlantique. Ils arrivaient de l’habitation Dupouilh située sur ses rives, à une heure de la route qui allait à la cité. Ils pénétrèrent à la nuit dans une de ses rues étroites qui formaient son plan quadrillé. Les deux femmes n’avaient jamais approché l’agglomération. Elles étaient terrorisées par leur avenir incertain et effarées de tout ce qu’elles découvraient. L’homme, venu les chercher, avait omis de se présenter, il était un des affidés du plus riche notaire de la ville. Le cocher arrêta la voiture, dans une rue plus large, devant une maison de pierres à étage avec lanternes pour éclairer son pas-de-porte, elles n’en avaient jamais vu de telle. Leur univers s’était jusqu’alors limité à la « Grand-Case » aux galeries de bois. Il leur enjoignit de descendre, les brusqua pour les faire rentrer. Elles étaient tétanisées, l’ignorance de leur sort accentuait leur peur. Il frappa à la porte et attendit qu’on lui ouvre. Maminetta tenait Roberta par la main et cherchait autour d’elle une voie pour s’échapper, telle une bête prise au piège, elle s’affolait. L’individu s’en aperçut, avec un sourire mauvais, il lui dit. « — n’y compte même pas, tu n’auras pas le temps de te rendre au bout de la rue que les chiens t’auront rattrapée ! » La porte s’ouvrit sur un majordome en livrée à la mine hautaine. Celui qui les accompagnait avec dédain le bouscula pour passer. « — on est attendu Firmin ! Pousse-toi ! »

Sans se départir de sa dignité, il répondit. « — Le maît’e est à la salle à manger avec son invité. » L’homme traversa le hall de marbre blanc, se retourna. « — Dépêchez-vous ! » Impressionnées par tout ce qui les entourait, serrant une partie de leur bagage contre elles, elles le suivirent. Il les planta dans un salon et frappa à l’une de ses portes. Roberta en pleurs tomba dans les bras de sa mère, elles entendirent le ton obséquieux de l’inconnu malveillant annonçant leur arrivée. Une voix autoritaire répondit de les conduire dans le bureau ; mais à ce moment-là, un jeune homme, d’une vingtaine d’années, blond, la figure avenante, jaillit dans la pièce. — Maminetta ! Roberta ? Nom de Dieu ! Mais j’avais laissé une petite fille ! » Il prit dans ses bras son ancienne gouvernante déboussolée de cet accueil chaleureux et plein d’affection. « — Comme je suis heureux de vous revoir même si les circonstances ne sont, elles, guère heureuses. Mais qu’avez-vous ? vous avez l’air terrorisé ? »

Monsieur Laussat qui avait suivi le jeune impulsif se retourna vers son subalterne. « — Coucherant ! Vous n’auriez pas omis de dire à ces dames, le but de l’invitation dans mon étude. » L’homme baissa les yeux, mimant la contrition sous le ton autoritaire de son supérieur. Devant la mascarade, ce dernier ne rajouta rien, d’un geste, il lui montra la porte. Avec un sourire, ne détrompant pas Maminetta quant à sa teneur d’hypocrisie, il leur suggéra de passer dans son bureau. Ils traversèrent la maison, par un couloir, véritable galerie des ancêtres. Ils descendirent un escalier et se retrouvèrent dans une grande pièce aux murs lambrissés et garnis d’une mezzanine sur tout le tour, supportant des étagères couvertes de documents ou de registres. Au milieu trônait un vaste bureau devant lequel attendaient trois chaises à dossier en médaillon. Installant sa forte corpulence dans un large fauteuil cabriolet, de l’autre côté de sa table de travail, il proposa à ses clients de s’asseoir. François-Xavier sans façon obéit, insista du regard pour encourager les deux femmes à faire de même. Cette simple déférence les troublait, leur gêne était grande tant c’était à l’opposé de ce que l’on escomptait habituellement de leur condition. Le notaire agit comme s’il ne voyait rien et il ouvrit un dossier, le testament de Benjamin Dupouilh. Par amour pour Maminetta et Roberta, le défunt avait pris des dispositions en leur faveur des années auparavant, mais la maladie l’avait empêché de les informer. Il avait affranchi la mère et la fille, tenant ainsi sa promesse faite à Maminetta à la naissance de Roberta, et leur avait légué une maison au Cap, additionné d’une petite rente pour répondre à leurs besoins. François-Xavier ne tiqua pas à cet énoncé, n’y trouvant rien à redire, ses actes étaient fort communs sous ses latitudes, de plus cela n’amputait guère son héritage. Il était même soulagé de savoir que son père avait pensé à subvenir aux nécessités de celle qui l’avait longtemps considérée comme sa mère, n’ayant jamais connu la sienne.

Elles apprirent à l’ouverture du testament, qu’elles ne retourneraient pas sur l’habitation. Le chagrin de la perte du compagnon et du père fut compensé par l’annonce de la liberté et la découverte de la maison au cœur de la ville du Cap.

*

Au croisement des rues du Hazard et de Saint-Louis, François-Xavier fit descendre les deux femmes. Elles se retrouvèrent devant une petite habitation détenant un étage avec balcon en fer forgé. Il sortit de sa poche une clef, il la remit à Maminetta. Elle ouvrit avec émotion la porte de la maisonnette qui donnait sur un corridor sombre plongeant profondément en son sein. De chaque côté, une porte desservait une salle de taille honorable. La maison était plus grande qui n’y paraissait, elle possédait quatre pièces spacieuses, deux par niveaux. Le couloir aboutissait sur une véranda d’où montait un escalier vers le premier. Elle-même faisait face à un jardin en friche. Comme le stipulait le testament, elle était meublée modestement, Maminetta avait reconnu le solide mobilier enlevé de la « Grand-Case « lors de son renouvellement. Il était résistant et c’était cela l’essentiel. Elle ressentit un pincement de cœur quand elle trouva dans sa chambre l’ameublement élégant de sa défunte sœur et qui par la suite avaient été les siens avant d’être, eux aussi remplacés. De la galerie de l’étage, elle examinait le potentiel du jardin, découvrant un puits sous un tulipier. Elle organisait machinalement dans sa tête le futur potager. Pendant ce temps, Roberta exprimait une moue de dédain devant le confort sommaire de l’habitation. François-Xavier ne savait que penser de la réaction muette de son ancienne gouvernante. « — La maison te plaît au moins ?

— Bien entendu, mon François.

— Tu pourrais acquérir une esclave pour t’aider à l’entretenir, je ferais l’achat si tu veux ?

— Pour cela, on verra plus tard. » 

*

À l’entrée, on frappa. Étonnée d’avoir de la visite, Maminetta alla ouvrir. Elle trouva sur le pas de sa porte une métisse ou une quarteronne corpulente, souriant de toutes ses dents. « — Bonjour, je suis Solange, Solange Espérabet, votre voisine, je viens vous offrir le pain de la bienvenue. » Puis se retournant elle présenta les deux comparses qui l’accompagnaient dans sa mission, voici, Désirée Artigat et Dalia Fazeutieux. L’une était grande et mince avec une allure très arrogante coiffée d’un tignon très haut quant à l’autre, c’était une miniature à la peau d’ivoire, portant un turban à l’identique, mais des boucles rousses s’en échappaient. Maminetta leur rendit son sourire et les invita à entrer. Tout en avançant dans la maison, les voisines examinaient et jugeaient le décor. Maminetta leur proposa de s’installer dans la galerie, elle leur présenta des chaises arrangées autour d’une table ronde, le tout faisant face au jardin broussailleux, mais fleuri. À peine assise devant des fruits, du café et de la citronnade, Solange engagea la conversation. « — nous supposions que vous arriveriez plus tôt, cela fait bien six mois que la maison est prête.

— Nous n’avons appris qu’hier que nous la possédions.

— Ah ? Mais j’y pense, il est vrai que vous avez une fille, on dit même qu’elle est très jolie, cela va être plus facile pour madame Nana.

— Roberta ? Oui ! Mais comment savez-vous tout ça ?

— Par monsieur Dupouilh, quand il est venu avec les ouvriers. Intervint la plus grande. »

Maminetta ressentit un pincement de jalousie, avait-il eu des relations avec cette femme ? Elle était belle, sans aucun doute. Sa corpulente voisine comprit ce qui se passait dans la tête de son hôtesse. « — Monsieur Dupouilh est allé visiter madame Nana pour que l’on s’occupe de vous à votre arrivée.

— Mais qui est cette Madame Nana ?

— C’est notre marieuse, voyons ! Elle a uni toutes nos filles, enfin placées, toutes nos filles.

— Nous vous la présenterons. Ajouta doucement la plus ténue d’entre elles. Elle n’attend que ça. »

Roberta

C’est ainsi que Maminetta et Roberta découvrirent le microcosme des noirs affranchis, les noirs libres de la ville du Cap. Ce petit monde fermé ne fréquentait guère les autres couches de cette société coloniale. Les esclaves étaient considérés comme quantité négligeable, tant les affranchis craignaient de retourner à cet état, tellement ils se sentaient fiers d’en être sortis. Quant à la classe des blancs, les pauvres les méprisaient, les jalousaient et les mulâtres leur revalaient bien. Au regard des riches, ceux que l’on appelait les Créoles, ils ressentaient pour eux un sentiment mitigé de peur et d’envie. Quelques-uns parmi les quarterons accumulaient des fortunes estimables, mais la goutte de sang noir aussi imperceptible fût-elle, les rabaissaient sous les blancs les plus misérables, leur rendant ceux-ci abjects. Ils luttaient donc pour devenir de plus en plus caucasiens, même en apparence, de génération en génération. C’était cette détermination qui convainquit Maminetta de placer Roberta. Elle devait lui trouver un protecteur blanc et nanti. Avec l’aide de ses voisines, elles s’intégrèrent dans le milieu des mulâtres, car elles comprirent vite qu’elles avaient été installées dans l’entourage de femmes d’égale condition. Benjamin Dupouilh avait aussi pensé au devenir de sa fille. Elles étaient toutes de sang-mêlé et protégé par de riches créoles. Certains de ceux-ci résidaient régulièrement auprès d’elles lorsqu’ils logeaient en ville, voire les emmenaient vivre sur leur habitation quand ils ne détenaient pas de famille blanche. Dans tous les cas, ils les installaient confortablement. Elles étaient le prolongement de leur statut social. Ils les habillaient le plus souvent avec luxe, les couvrant de bijoux ou d’accessoires divers qu’elles affichaient sans pudeur avec fierté et même avec ostentation. Maminetta et Roberta s’intégrant dans cette caste durent en apprendre tous les codes larvés de luttes. Elles furent en cela aidées par leurs trois voisines. Elles avaient casé toutes leurs filles et n’étaient plus en âge d’entrer en concurrence, aussi elles n’éprouvaient aucune crainte devant la beauté de Roberta. Elles accomplirent tout ce qu’elles purent pour être de bonnes conseillères et parrainèrent de leur mieux les deux nouvelles arrivantes, leur présentant tout leur entourage. Les trois comparses sentaient très fières d’être en quelque sorte les marraines de la jolie quarteronne qui avait toutes les chances d’obtenir un excellent parti. Elles la protégeaient des coups bas des mères de celles qui avaient la même ambition, qui la jalousaient et qui se tenaient sur les rangs de ces étranges unions. Car c’était bien de mariage dont il était question, les jeunes filles convoitant le plaçage se devaient d’être vierges et leurs mères signaient la transaction leur octroyant maisons, rentes et parfois reconnaissances des enfants à venir. Dans le meilleur des cas, ces enfants-là étaient bénéficiaires de l’héritage paternel. Certaines arrivaient à construire des fortunes raisonnables et se retrouvaient libres de tout engagement à la trentaine lorsqu’elles étaient fréquemment délaissées pour des femmes dans la fleur de l’âge. Le contrat leur garantissait un confort, le tout formait un vrai statut dans la société créole, souvent jalousée par les femmes blanches cloîtrées sur les habitations, envieuses de cette étrange émancipation.

Maminetta avait bien l’intention de trouver le parti le plus avantageux. Elle voulait placer Roberta à l’abri des difficultés. Elle mettait tout en œuvre pour cela, elle y investissait tout son pécule. Elle entreprit tout d’abord d’habiller Roberta telle une jeune fille créole, l’obligeant à afficher l’humilité due à son âge, elle bannit toute tentative ostentatoire de clinquant. Elle décida à l’approche de ses quinze ans d’emmener sa fille dans le monde, de commencer à la montrer. Solange l’arrêta dans l’élan, il devait faire appel à une marieuse, dans cette société matriarcale, elles étaient le haut de la pyramide. C’était incontournable sous peine d’être évincé de ce système. Et puis comment saurait-elle si le parti qui se présenterait se trouvait être sérieux ? Elle devait aller exposer sa décision à madame Nana, celle-ci n’attendait que ça depuis leur installation. Maminetta n’avait pas osé tant la notoriété de la marieuse était connue. Accompagnées de ses trois voisines, elles amenèrent Roberta, tout intimidée dans son caraco assorti à sa jupe immaculée. Madame Nana habitait près du port, un quartier riche, où logeaient les Créoles blancs.

*

Madame Nana était celle qui savait tout sur le monde créole. Elle avait été dans sa prime jeunesse d’une telle beauté qu’elle avait été la placée d’un des plus riches planteurs de l’île. Il l’avait fort bien installé dans un hôtel de la rue « Saint-Louis « à la lisière du quartier des négociants créoles fortunés. Elle y tint salon à la demande de son protecteur et établit ainsi sa notoriété. Celle-ci s’affirma quand elle revint d’un voyage en France où sa splendeur exotique brilla dans les salons de Nantes, Paris et Bordeaux à la satisfaction de son amant. Grâce à son intelligence, elle avait contourné tous les pièges de sa position et lui avait permis d’asseoir sa situation sans la voir choir à la mort de son bienfaiteur. Ce dernier lui avait légué un tiers de sa fortune la mettant ainsi à l’abri du besoin. Elle avait été une des rares quarteronnes à la faire fructifier au point de posséder une habitation où elle passait les jours les plus chauds de l’année. Toutes rêvaient de cet avenir et l’enviaient. L’âge venant et sa beauté se fanant, bien qu’elle en garda de la majesté, elle n’en maintint pas moins sa notoriété. Sa maison se trouvait toujours visitée, les pères amenant les fils dans son salon feutré. Car si les quarteronnes s’informaient sur les Créoles, ceux-ci pratiquaient à l’inverse la même chose, elle était la jonction entre ses deux mondes. Tous la gratifiaient pour ses renseignements, les mères des jeunes mulâtresses la couvraient de cadeaux afin qu’elle favorisât leurs filles. Elles espéraient obtenir le nom et la situation du meilleur candidat. Ce fut ainsi que Maminetta d’un battement de cils de madame Nana accompagné d’un vigoureux geste du poignet refermant son éventail, put resserrer ses filets autour d’Alphonse Ducreil.

Alphonse Ducreil

Héritier d’une famille des plus aisées, propriétaire d’une fructueuse habitation de café qui faisait de ce dandy de 25 ans l’un des plus riches parti de l’île, il n’avait plus que sa mère, une femme de forte volonté, et sa jeune sœur. Sa rencontre avec Roberta fut organisée par madame Nana. Elle avait fort bien connu son père aussi, s’était-il tourné vers elle, quand, comme ses comparses, il avait décidé de profiter des avantages de cette institution.  Elle lui avait assuré connaître la perle d’entre les perles, une beauté de quinze ans, et lui avait suggéré le bal public de la rue Saint-Georges pour première entrevue. Il avait accepté.

Maminetta se retrouva donc invitée. Elle emmena Roberta à l’un de ses bals qui fleurissaient au printemps, où étaient exhibées les jeunes et jolies mulâtresses, sous l’œil vigilant de leurs mères, de leurs tantes, chaperons tatillons de leur respectabilité, et sous le regard acéré de madame Nana garantissant la fiabilité des renseignements quant au parti proposé. Solange, Désirée, Dalia et Maminetta tinrent un conseil de guerre pour décider de la tenue de Roberta. Toutes étaient d’accord pour ne pas tenir compte de l’avis de l’intéressée, elle ne pouvait comprendre l’enjeu. C’était mal connaître Roberta, mais cela la distrayait de voir l’état d’excitation de ses marraines de circonstance. Elle s’amusait de leurs nerfs, rechignant faussement, regimbant avec malice. Quelle couleur lui faire porter pour l’occasion ? Bien sûr, toutes lui convenaient, mais rien de vulgaire ne devait être. Sa vêture se devait d’établir sa réputation. Elles se décidèrent pour une jupe et son caraco de faille grège bordé de volants de linon laiteux au décolleté. — Surtout pas de bijoux… non, non, non, pas d’anneaux, trop nègre ! » Roberta éclata de rire devant la remarque de Solange, dite avec sérieux. L’ajustement de la chevelure devint un casse-tête, pas de tignon soit, mais quel chignon ? Elles adoptèrent le plus simple, une coiffure à la mode en France, large et basse avec de longues mèches flottantes dans le dos, juvénile à souhait. Le résultat était concluant et fut adjugé, elles se décidèrent à partir. Le petit groupe de voisines, qui encadrait la jeune fille et sa mère, se rendit rue Saint-Georges. La bâtisse de pierre à trois étages et à six travées abritait à son rez-de-chaussée le bal le plus couru de la ville du Cap. Le public pénétrait par le hall. Dans l’un de ses angles était installé un salon où trônait en son centre, sur des bergères, madame Nana entourée par des mulâtresses de sa génération, qui garantissait la respectabilité du lieu. Tous en entrant devaient saluer le groupe de cerbères. Dans un flot joyeux et turbulent approchaient des couples, Créoles ayant à leur bras d’arrogantes métisses, redevables pour beaucoup à la marieuse. Dans leur sillage, les nouvelles arrivantes avec modestie se présentaient sous le regard attendri de leurs mères, tout comme leurs futurs cavaliers. Madame Nana approuva d’un sourire l’apparition de Roberta. Elle se retrouvait dans la jeune fille. Elle était déterminée à accomplir ce qu’il fallait pour aider à son ascension. Elle avait même envoyé Maminetta voir la grande prêtresse du vaudou pour invoquer les Loas en sa faveur. Maminetta y avait laissé sans regret une partie de son pécule.  

Roberta

La salle était spacieuse, brillamment illuminée et ouverte sur une terrasse par quatre portes-fenêtres. Jonché de fauteuils et de chaises de tout son long, sur lesquels avec grâce s’étalait un parterre coloré de débutantes, aux yeux baissés, entourées de leurs chaperons. Autour d’elles tournaient déjà en paradant des hommes, bavardant d’un air dégagé avec ces dernières. L’orchestre constitué de six musiciens essayant leurs instruments à cordes attendait le signal pour lancer le premier quadrille. Roberta et sa mère s’étaient assises auprès d’eux. La jeune fille regardait par en dessous le spectacle alentour. Elle patientait, Maminetta l’avait prévenue, elle ne devait accepter aucune danse tant qu’elle n’aurait pas reçu l’assentiment de madame Nana. Elle avait acquiescé, de toute façon elle ne connaissait personne, alors qui songerait à l’inviter. Elle avait vite compris que tout était codifié, que l’étiquette invisible ne devait être transgressée par personne. De derrière son éventail, elle jetait des regards furtifs vers les autres participantes, autant dire les autres concurrentes. Il y avait plus d’une femme avenante dans l’assistance, toute vêtue, coiffée avec recherche. Contente du choix de ses conseillères, sa mise modeste la mettait bien plus en valeur que les froufrous, les couleurs, les bijoux, les extravagances de certaines. Elle se comparait à ses rivales. Elle ne possédait pas la peau la plus pâle, sa carnation d’un ambre assez clair ne concurrençait point certaines de ses compagnes qui auraient pu passer pour blanches. En revanche, elle détenait une des plus jolies silhouettes et de cela elle ne doutait pas. Grande, la taille très fine, une poitrine ronde, elle avait une allure qui faisait retourner les hommes, elle l’avait déjà vérifié avec satisfaction sur le marché. Mais son atout c’était ses yeux, frangés de longs cils noirs fournis, ses prunelles d’un vert limpide, subjuguaient et elle en jouait. Mi-clos, ils étaient reptiliens. Grands ouverts c’étaient des lacs dans lesquels on se noyait, légèrement plissés ils devenaient frondeurs. Elle savait lever la tête d’un coup, surprenant d’un regard innocent sa proie. C’est ce qu’elle démontra involontairement quand arriva la marieuse au bras d’un homme charmant dont le sourire se figea à la rencontre de ses yeux. La marieuse présenta Maminetta à son compagnon tout en faisant semblant d’ignorer Roberta. L’entrée majestueuse, telle une reine, de madame Nana entourée de la cour de ses comparses, avait permis à l’aboyeur d’annoncer le premier quadrille, l’orchestre attendait ce signal. Maminetta demanda à l’individu, Alphonse Ducreil, s’il pouvait faire danser sa fille, car elle ne connaissait personne dans la ville du Cap, elles venaient de la campagne, argua-t-elle. Il accepta bien volontiers de rendre ce service, au demeurant bien agréable assura-t-il. Roberta, un peu inquiète de ses capacités de danseuse, elle n’avait pu les expérimenter que dans le salon de la maison avec ses voisines comme professeurs, répétait dans sa tête les différentes figures. Elle se laissa guider par son cavalier et décida qu’elle allait tomber amoureuse, elle le trouvait à son goût.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 24

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 24.

Juillet 1793, L’exode de Saint-Domingue.

Governor Baron de Carondelet

Dans le port de la Nouvelle-Orléans entra au petit jour, au milieu des brumes matinales s’élevant sur le fleuve, un navire, nommé le « Saint-Michel ». Cela ne surprit pas, ni les portefaix noirs déjà à l’œuvre sous la vigilance des contremaîtres ni les équipages des multiples bâtiments à l’amarrage s’affairant sur leur pont. Le marché de son côté s’installait, bruissant de l’activité de son aménagement journalier, les étales prenaient figure sous la charge des produits que les maraîchers amoncelaient en pyramide. Les premiers rayons du soleil caressaient à peine la façade du jardin du gouverneur qu’arriva essoufflé un homme désirant effectuer un compte rendu d’urgence au baron de Carondelet. « — Vous n’y songez pas ! À cette heure ! Veuillez patienter. » S’insurgea Omar, le majordome, outré que quelqu’un ait pu penser que cela puisse se faire. Lever le gouverneur à l’aube ! « — C’est excessivement pressant, il faut que je fasse mon rapport ! À ce moment-là, un homme abordant la trentaine à l’élégance soignée pénétra dans le vestibule. « — Que se passe-t-il, Omar ? » Interrogea Bartholomé, qui prenait son service. Reconnaissant un suppléant de la capitainerie, il s’adressa à celui-ci. : « — Quelle est votre urgence, monsieur ?

— Je dois faire rapidement mon rapport à monsieur le gouverneur au sujet d’un navire qui vient d’entrer au port.

— Je suis son secrétaire, pouvez-vous m’en dire les grandes lignes, que je puisse juger de ladite importance de faire presser monsieur le baron ? »

Une fois annoncé, Bartolomé de las Casas statua sur l’évidence de l’urgence d’informer don de Carondelet. Il accompagna Omar afin d’appuyer sa requête. Réveillé, le gouverneur reçut la nouvelle de son secrétaire. Il s’assit sur son lit, réfléchit un instant, puis maugréa. « — demandez au suppléant d’attendre et prévenez les membres du Cabildo qu’il y aura au milieu de la matinée une séance extraordinaire Quant au navire, en aucun cas il ne doit faire descendre ses passagers.  »

*

port de la Nouvelle-Orléans

L’angélus de la mi-journée n’avait pas sonné, que la plupart des dirigeants de la Colonie avaient pris place dans la grande salle. Chacun y allait de ses suppositions, aucun n’avait été renseigné quant au sujet de la réunion impromptue. Le gouverneur entra et incita tout le monde à s’asseoir. Il attendit que tous soient installés et attentifs. « — Messieurs, je vous ai rassemblés, car nous nous trouvons devant une situation inattendue et à caractère d’urgence. Vous n’êtes pas sans connaître les soulèvements de Saint-Domingue ? » Comme beaucoup étaient Français autour de la table, il ne rentra pas dans les détails, d’autant que certains étaient litigieux. Depuis le début de l’année, une grande confusion régnait dans cette île. La France était en proie à la terreur sur son sol, l’échafaud répandait des torrents de sang. Les guerres s’entrecroisaient et l’Espagne, maîtresse de la partie orientale de l’île, avait profité des circonstances pour attaquer les positions françaises, si bien que tout le monde se battait contre tout le monde. Les raisons en étaient diverses, les uns pour que le principe de révolution ne se propage pas, les autres pour une liberté longtemps attendue, et la plupart, car tout simplement l’île était source d’abondance. Face aux esclaves en révolte, les blancs avaient repris l’offensive avec une attaque-surprise du quartier général des affranchis. Mais les troupes mulâtres savaient se battre, bien qu’elles ne fussent pas toujours conscientes de leur force et de leurs objectifs. Dans la plus riche des colonies françaises parvenues, semblait-il, à un certain équilibre et à une indéniable prospérité, ce n’était désormais que crépitements d’incendies et de fusillades. Cette situation rajoutait au malaise entre Espagnols et Français. Reprenant le fil de ses idées, il poursuivit. « — Messieurs, les Anglais ont trouvé l’occasion belle d’intervenir pour affaiblir les positions de la France et sa puissance maritime. Ils ont mis les pieds dans Saint-Domingue. » L’Assemblée, que la nouvelle secouait, car beaucoup avaient de la famille et des valeurs dans l’île, attendait de plus en plus avec impatience où voulait en venir le gouverneur. « — De plus, un certain Léger Félicité Sonthonax, un des trois commissaires civils de Saint-Domingue, a appelé les noirs à la rébellion et a levé une armée de six mille individus qui a pris la ville de Cap français.» Il appuya sur la phrase, profitant de ce drame, afin de bien souligner le danger de certaines idées peu favorables à leur société et à son système. Tous étaient ahuris et se demandaient où cela les menait. « — Dans le port mouille un navire qui détient à son bord une centaine de colons avec leurs gens, tout du moins ce qu’ils ont pu faire embarquer, soit entre 300 et 400 nègres et ceci n’est que le premier bâtiment. D’après ces rescapés, arrive à leur suite un bon nombre de vaisseaux avec autant d’immigrants. Car bien évidemment, ils viennent se réfugier, voire s’établir. » C’était le choc. Il se devait de les accueillir, égoïsme et charité se confrontaient. Les plus vénaux calculaient déjà ce que cette situation pouvait leur amener comme profit. Monsieur de Maubeuge intervint. « — Comment et où avez-vous l’intention d’installer les nouveaux arrivants ?

— Nous avons encore de la place dans la colonie, des terres vierges sont à disposition au nord, du côté de Bâton-Rouge, ainsi que dans les Attakapas. La seule chose que je vous demande c’est de m’aider à les recevoir au mieux. Je vais ouvrir mes jardins afin d’y préparer un camp de fortune en attendant de les conduire vers leurs destinations, les esclaves seront parqués dans la cour de la caserne pour plus de sécurité. »

Tous les participants s’agitèrent, chacun avec sa question, tous avec une réponse. Le gouverneur laissa dire. Lorsqu’il se retrouva seul, il fit venir ses capitans de services et commença à organiser ce flot migratoire soudain. La situation requérait de la place, de la nourriture, des médicaments, et s’ajoutait à cela la problématique des esclaves, des centaines d’esclaves qu’il devait entasser et surveiller le temps que leurs maîtres puissent prendre le relais. Pour couronner le tout se greffaient les affranchis, les mulâtres libres qu’ils étaient tenus d’intégrer dans la ville. Il eut un moment d’abattement devant l’amoncellement de difficultés en perspective.

*

Joseph Lapradelle de Lasalle fut le premier à descendre du vaisseau le « Saint-Michel » et à mettre le pied sur le ponton appuyé sur la levée. Il regarda autour de lui. Il était au bord de l’épuisement, il avait tout laissé, tout perdu ou pas loin. Sa femme et sa progéniture se se situer sur un navire différent, à cette heure il ne savait lequel. Il était tout de même apaisé, il avait cru que la Louisiane refusait de les accueillir. Sa nature de pionnier reprenait le dessus soulagé de se sentir en sécurité. Il se redressa et avança d’un pas ferme entraînant les autres. Le suivirent Marie-Jeanne et son époux, Louis Stanislas Granier, ainsi que leurs cinq enfants, puis arriva Nicolas Talvande, accompagné également de sa famille fatiguée de tant d’horreurs. Les rescapés espéraient que leur calvaire prenait fin. Devant eux siégeaient les Orléanais venus en masse à l’annonce de leur immigration. L’information sillonna le tour de la ville et de ses alentours aussi vite qu’un feu de brousse. Beaucoup se trouver là par simple curiosité. Certains aspiraient voir ou avoir des nouvelles d’un membre de leur famille ou d’un de leurs amis. La file des arrivants paraissait sans fin, tous avaient l’air harassés, elle s’écoulait entre deux haies de militaires qui les accompagnaient vers le jardin du gouverneur. La mère supérieure des ursulines et quelques-unes de ses moniales les accueillirent en même temps que la garde. Après les colons blancs, descendit la masse servile noire, qu’ils avaient réussi à emmener avec eux, elle fut guidée vers la caserne. Les esclaves qui n’avaient pas fait partie des émeutiers, apeurés, avançaient en rang serré sous le regard méfiant et méprisant des spectateurs. De la fenêtre de son bureau, le gouverneur et sa femme observaient la scène. À la vue de la mine pathétique des nouveaux arrivants, la compassion était générale et chacun se mettait en devoir d’aider. Doña Carondelet aperçut en retrait de la foule près des ruines du Cabildo, le landau du marquis de Maubeuge, sa conjointe ainsi que Marie-Adélaïde Maubourg-Tremblay et la marquésa de Puerto-Valdez. Elle le suivit du regard longer la place et s’arrêter devant l’hôtel de don Andres Almonester. Cela l’intrigua. À ce moment-là, Louise de Laronde, l’épouse de don Almonester, sortit de sa demeure, escortée par une ribambelle de domestiques portant panier. Elle fit signe aux trois dames qui descendirent de l’attelage, chacune chargée de victuailles, talonnées par leurs chambrières tout aussi encombrées de vivre. Après avoir échangé quelques mots, elles traversèrent la place et se dirigèrent au-devant des malheureux. À sa grande surprise, doña Carondelet vit se joindre à elles, mesdames de Saint-Maxent, mère et fille, madame Robin de Logny la femme de l’homme le plus riche de la Nouvelle-Orléans et son amie madame du Parc-Locoul, en fait toutes les compagnes de la marquise de Maubeuge qui résidait en ville malgré la saison. Hasard des circonstances, toutes ces dames se situaient sur la plantation d’Estrehan à soixante-dix miles de la cité. Toutes se trouvaient là ou dans les propriétés alentour pour le déjeuner sur l’herbe suivi d’un bal en l’honneur de la fin des travaux de la demeure. Madame Robin de Logny, épouse de Monsieur d’Estrehan, avait invité toutes ses connaissances à venir admirer enfin sa maison achevée.

Maria de la Conception Castaños y Arrigorri épouse du baron de Carondelet

Doña Carondelet était dépitée, elle se faisait voler la primeur. Le temps qu’elle descende dans les jardins de l’hôtel, Madeleine Lamarche et Marguerite Darcantel ainsi que beaucoup de leurs consœurs, femmes de couleur affranchies, avaient rejoint les Créoles. Aucun soldat en faction n’avait osé les arrêter aux grilles. Toutefois avec ses gens, doña Carondelet, parvenue sur les lieux, organisa l’installation et l’accueil des nouveaux arrivants. Le personnel de l’hôtel et la garde leur aménageaient, pour leur confort, un camp militaire. Prenant les choses en main, elle incita les dames à diriger les malheureux vers le havre qui leur était concocté. Elles passaient d’un groupe à l’autre répondant à leurs besoins, leur apportant des soins et leur fournissant de la nourriture. Les jardins s’avérèrent très vite trop petits, l’installation provisoire au fil de la journée déborda, la place d’armes se transforma en bivouac sous des abris de fortune. D’autant, que suite au « Saint-Michel » arriva le « Royal », le « Magnifique », le « Maure », le « Destin »… et tous étaient remplis et laissaient descendre de leur ventre des familles démunies, hagardes, affamées, épuisées, les yeux encore brillants des terreurs qu’elles avaient vues ou vécues.

Le père Antonio Sedella, qui s’était joint à ses paroissiennes charitables, écoutait les horreurs que ces miraculés avaient subies. La plupart venaient de la ville de Cap-Français, où des hordes d’insurgés avaient envahi la cité, l’avaient pillée et incendiée avec l’assentiment des commissaires de la République française. « — Mon père, je suis trop âgée maintenant, je ne pensais pas vivre ces ignominies. Ils tuaient et massacraient leurs maîtres. Ils les faisaient mourir dans des tourments qui épouvantent le cœur humain… Ils n’ont respecté ni les vieillards ni les femmes, pas même les enfants. Ils ont empalé les uns, scié les autres entre deux planches, roués ou brûlés ou écorchés vifs. Ils n’ont rien épargné à leurs victimes, ils ont violé les femmes, quel que fût leur âge. » La vieille malheureuse, qui reportait ce qu’elle avait vécu ou ceux que d’autres lui avaient racontés, pleurait assise sur une caisse. Elle ne rapporta pas, car peut-être ne pouvait-elle le savoir, le descriptif de la riposte des blancs. Celle-ci avait été implacable. Le carnage avait été réciproque. Ils avaient combattu les insurgés à outrance, pendu et rompu vif tous les captifs. Deux échafauds pour le supplice de la roue, et cinq potences avaient été dressés en permanence au Cap. Les prisonniers avaient eu immédiatement la tête tranchée, d’autres avaient été brûlés vifs. L’assemblée coloniale avait institué des commissions prévôtales auxquelles elle avait donné le droit d’employer la torture pour amener les rebelles à faire des aveux.

Dans les semaines qui suivirent, plus de cent dix navires déchargèrent des infortunés que la colonie allait devoir absorber. Le gouverneur et son administration travaillèrent jour et nuit pour porter secours aux indigents et ils furent secondés sans relâche par les Créoles français ou espagnols. Beaucoup de ceux-ci invitaient des familles à loger dans leurs demeures en attendant les propositions de terres.

Dès les premiers arrivants, Bartolomé de las Casas avait organisé un bataillon de secrétaires afin de tenir un registre détaillé des immigrants de Saint-Domingue, de leur identité, de leur état de richesse, de leur désir de s’installer ou non dans la colonie. Ils ne pouvaient envisager de les laisser trop longtemps au sein de la ville, le risque d’épidémies et de désordres était trop grand. Il devait au plus vite les pourvoir en terres, et de préférence achetées par leur propre moyen, car l’administration espagnole ne céderait que de petites parcelles. Il devait évacuer la Nouvelle-Orléans le plus rapidement possible, d’autant que le flux d’arrivants semblait sans fin.

*

Madeleine Lamarche

Naïma regardait avec tendresse sa maîtresse se préparer à sortir. Elle noua le laçage de son corset. Elle ne le serra pas trop à la demande de la jeune femme, il faisait trop chaud ce jour-là pour se sentir oppressé. De toute façon, elle avait la taille fine et sa cambrure naturelle suffisait à marquer la ligne de sa silhouette. Elle l’aida à passer ses trois jupons, sa jupe de couleur sombre et son caraco assorti. Pour finir, elle noua à sa ceinture un grand tablier volanté de coton blanc. Naïma la trouvait très belle, une beauté classique, aux doux yeux noisette pailletés d’or et au teint d’ivoire qui ne laissait pas soupçonner le huitième de sang noir qui coulait dans ses veines. Cela faisait maintenant presque huit années qu’elle était l’esclave de Madeleine Lamarche. Elle était passée de maître en maître, n’avait pu créer aucune attache et n’en avait pas ressenti le besoin. Comme elle n’avait jamais été un tant soit peu séduisante, elle avait toujours été lourde, sans vraiment de formes. Elle n’avait jamais attiré aucun homme et donc n’avait jamais attisé la jalousie d’aucune femme, quelle que fût sa couleur. Ce fut pour cela que sa première maîtresse en fit une servante pour le corps de logis, elle n’avait rien à en craindre. Elle était rentrée ainsi dans la caste très enviée des gens de maison. Elle y avait fait sa place comme lingère, puis comme cuisinière bien que dans ce domaine ses talents fussent limités à une cuisine rudimentaire. Mais plus désirable encore pour une esclave était d’être remarquée par le maître, de devenir sa concubine puis sa placée. Ces mariages de la main gauche, qui de génération en génération évoluaient en une institution, avaient commencé, à cause du manque de femmes blanches dans la colonie. Les unions interraciales proscrites par la loi se trouvèrent contournées par les créoles pour répondre à leur besoin, faisant ainsi la sourde oreille au Code noir. Ils avaient installé leur concubine dans des maisons et reconnaissaient souvent la progéniture qui découlait de ces liaisons après avoir émancipé la mère. Pour la plupart, quarteronne ou octavonne, ces femmes créaient une classe à part, très jalousée dans la société louisianaise, car la Nouvelle-Orléans n’était pas la seule ville qui en hébergeait. Elles s’organisaient au point de préparer le plaçage de leur fille avec l’assentiment des pères quand ceux-ci ne proposaient pas eux-mêmes le prétendant choisissant parmi les fils de leurs amis. Pour Madeleine, cela s’était fait par hasard, même si depuis son arrière-grand-mère, une Mandingue ramenée d’Afrique de l’Ouest lors d’un voyage de traite, toutes les femmes de sa famille étaient devenues des placées. Le plaçage n’avait pas été arrangé pour elle, elle était orpheline, c’est donc le destin qui l’avait présentée sur la route de Constant D’Estournelles. Dans le contrat établi par Constant, elle avait reçu deux esclaves, dont Naïma, qui bien qu’âgée, lui fournissait plus d’un service. Celle-ci, les semaines puis les années passant, avait remercié les cieux de devenir la propriété de la jeune femme. Elle n’avait jamais eu de maîtresse plus bienveillante, elle lui donnait toute l’affection qu’elle avait accumulée et la couvait comme une mère. Madeleine avait fait de ses deux serviteurs une partie de sa famille et Congo comme Naïma le lui rendait au centuple.

Madeleine s’était fait un devoir d’aller tous les jours aider les rescapés des massacres sur la place d’armes. Elle avait trouvé dans cette mission un courage dont elle ne se saurait pas crue capable, s’oubliant, elle en avait omis sa réserve habituelle. Elle y restait du matin au soir, s’intéressant notamment aux personnes de couleurs libres, cette caste à laquelle elle appartenait. Un trio incongru se forma alors, constitué d’une reine du vaudou, d’un prêtre et d’une placée. Avec Marguerite Darcantel et le père Sedella naturellement compatissant envers ces femmes dont l’avenir le plus sûr était le désir des Créoles blancs, ils initièrent un réseau d’entre aides qui fonctionnait au mieux. À chaque débarquement, Madeleine repérait ou se faisait signaler par un secrétaire ces familles particulières. Constant lui avait facilité la mise, il avait intercédé auprès de Bartolomé de las Casas pour qu’il inclue discrètement dans son organisation. Celui-ci avait accepté avec soulagement, car parmi ces familles, nombreuses étaient celles qui avaient comme particularité d’être de la main gauche des Créoles, qui arrivaient parfois par le même navire, mais souvent sur un autre ou pas du tout. Beaucoup de ces femmes avaient perdu leur protecteur ou celui-ci était dans l’impossibilité de répondre à leurs besoins les plus rudimentaires. Bartholomé ne tenait pas à faire d’impairs et la respectabilité du père Sedella garantissait la tenue des actions de Madeleine et de ses comparses. Devant ce cas particulier d’immigrant, le gouverneur avait acquis au-delà des remparts une partie du quartier naissant appelé Marigny, du nom de son propriétaire, afin de les loger. En quelques jours, les habitants bâtirent un baraquement pour protéger leur nouveau voisinage. L’entraide prévalait.

*

Madeleine posa sur ses lourdes boucles, de teinte châtain, coiffées en un chignon sage, un large chapeau de paille. Elle n’était pas de nature rebelle, mais elle refusait de mettre un tignon, espèce de turban que toute négresse avait obligation de porter afin de cacher ses cheveux crépus. En fait, c’est le précédent gouverneur Estéban Miró qui avait édicté des lois somptuaires obligeant les femmes de couleur à s’abstenir de toute attention excessive à l’habillement, notamment le port de bijoux, de plumes et autres colifichets. Et si celles-ci étaient contraintes de couvrir leur chevelure, c’était mal connaître les femmes en général et celles-ci en particulier qui rivalisèrent d’imagination pour nouer leurs coiffes. La gent féminine de sa classe exposait avec arrogance ces foulards qui étaient devenus au fil du temps de hauts turbans. C’était sa façon à elle d’afficher sa liberté et celles de ses ancêtres. Elle était consciente que c’était futile, qu’elle se trouvait hors la loi, mais c’était plus fort qu’elle. Elle ne courait guère de risque d’être arrêtée par la garde, le maître de son protecteur, monsieur de Maubeuge, sans le savoir la préservait par sa puissance. Fin prête, elle monta dans la carriole conduite par Congo et qui détenait les victuailles que Constant lui avait procurées. Congo se parqua sur les abords de la place d’armes qui était fangeuse de la pluie de la nuit, c’était la période des trombes d’eau soudaines et passagères que le soleil transformait en chaleur oppressante. Elle prit un panier et se dirigea vers les grilles du jardin du gouverneur afin de connaître les nouvelles, après avoir traversé le camp de fortune, elle alla trouver le secrétaire qui la renseignait. Elle apprit ainsi que le vaisseau « le Paradisier » était attendu ainsi que « le Nantais ». Elle marcha jusqu’à la levée et du haut de celle-ci, elle scruta vers le Sud, et effectivement deux navires, l’un derrière l’autre, entraient dans la rade de la Nouvelle-Orléans. Le plus gros fut arrimé au bout d’une heure d’approche et de manœuvre au ponton. Alors commencèrent à descendre les passagers, et le spectacle des jours d’avant continua. Madeleine rejoignit le campement et aida les sœurs ursulines à soigner et à réconforter les malheureux rescapés. La journée se passa sans qu’elle ne la vît se dérouler. C’est en partant qu’elle trouva, dans un coin de la place, une vieille femme accroupie à la peau café au lait, solitaire, et qui de ses yeux blancs fixaient le vide. Madeleine s’approcha, tous semblaient l’avoir oublié. « —Madame, Madame. » Touchant sa main, elle fit localiser à l’aveugle sa présence.

« — vous êtes seule ma bonne dame ?

— Non, non, y a A’na, est partie che’cher de quoi manger. » Madeleine regarda autour d’elle et ne vit personne. Elle allait le dire à la vieille quand arriva vers elles un enfant malingre avec des yeux d’un vert limpide. « — C’est toi A’na ?

— Oui ma’ame, j’uis allée che’cher nou’itu’e pour ma g’and mè’e, mais y a p’u « ien.

— Vous n’avez pas d’autre famille ?

— Non ma’ame, tout le monde mo’ là-bas, nous êt’e seuls. »

Madeleine étouffa sous la compassion, elle ne pouvait les laisser esseulées, sans rien. Elle se décida d’un coup. Elle les emmenait avec elle, Constant ne le lui reprocherait pas. N’ayant rien à perdre la femme accepta et monta avec l’enfant dans la carriole sous le regard suspicieux de Congo.

*

Naïma vit arriver avec déplaisir la femme qui paraissait plus vieille qu’elle ne l’était et l’enfant à l’étrange allure. Elle ne put s’empêcher de penser que le malheur entrait dans la maison et marmonna une prière à la Loa Damballah. L’aveugle sourit, car elle avait reconnu l’invocation vaudoue. Devant la défiance visible de sa servante, Madeleine annonça l’installation parmi eux, jusqu’à nouvel ordre, des nouveaux arrivants. Elle lui demanda de s’en occuper et lui expliqua où les loger. Attirées par leur venue, les deux petites filles de Madeleine se précipitèrent dans ses bras alors que la femme se présentait avec modestie à tous. « — je suis Netta Dupouilh, mais tout le monde me nomme Maminetta, et l’enfant est mon unique petite fille A’na, A’na Filipa ». L’objet d’attention de tous leva ses yeux d’un vert limpide et examina ce qui l’entourait avec curiosité, elle devait avoir une dizaine d’années et était maigre comme un échalas. Naïma fut tout de même prise d’apitoiement et éloigna ses mauvais pressentiments, se réprimandant intérieurement de sa bêtise. Avec douceur, elle guida l’aveugle, vers les combles de la maison où se trouvait sa chambre et celle de Congo, à cet étage, il restait suffisamment de pièces pour loger les nouvelles arrivantes. Naïma, tout en l’installant, expliquait à l’aveugle où elle était et qui l’hébergeait, confirmant l’intuition de celle-ci. Elle annonça qu’elle allait donner un bain à la fillette qui en avait visiblement bien besoin après le voyage.

saint-domingue

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 035 à 39

épisode précédent

Chapitre 35

(Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan
Marie-Adélaïde Maubourg

Le drame

Petit à petit cela fut connu de tous. Quand la rumeur arriva aux oreilles de Madame Tante, elle en fit part à son neveu qui ne fut pas surpris. « – Mais enfin ! Étienne vous ne pouvez pas laisser votre épouse se dévergonder aux yeux de tous. Que faites-vous de votre honneur ?

– Voyons ma Tante vous exagérer, Marie-Adélaïde n’est pas une courtisane ! » Il n’eut pas le temps de répondre que Madame Tante fulminant de colère repartit à la charge contre le manque de vigueur de son neveu. « – Mais vous réalisez, et si elle tombe enceinte ? Hein, que ferez-vous si elle tombe enceinte ? » Tapant du pied pour appuyer sa question. Irrité, il répliqua en regardant, sa tante, droit dans les yeux. « Mais, madame, c’est la meilleure chose qui puisse arriver. J’aurai enfin un fils, vous devriez même l’espérer ! » Ébahie par la réponse qui redoubla sa colère, elle sortit du bureau claquant la porte à faire trembler le chambranle. Passant par la salle à manger, elle bouscula Zaïde, une négresse de sept ans qui portait un plat. Surprise, celle-ci le laissa tomber. S’en fut trop pour Madame Tante. Elle attrapa l’enfant par le col et appela le contremaître et lui demanda de donner cinquante coups de fouet à la maladroite. Celui-ci ne broncha pas sachant que c’était inutile et pas son affaire. Accrochée au pilori, la pauvre fillette hurlait tout ce qu’elle pouvait, sous le regard glacial de Madame Tante. Cela semblait calmer de sa frustration.

Suzanne, la chambrière de Marie-Adélaïde, arriva en courant tout essoufflée dans le boudoir où sa maîtresse écrivait. « – Ma’am, elle tuer la Zaïde, elle la tuer !

– Mais qui ? Grand Dieu !

– Ma’am Tante, elle la faire fouetter ! »

Marie-Adélaïde se précipita hors de la maison jusqu’au lieu de la punition. Pendu à la corde, le corps sanguinolent de l’enfant gesticulait encore sous les coups répétés du contremaître. « – Mais arrêtez ! Vous êtes folle, vous allez tuer cette enfant !

– Cela ne vous regarde pas madame, retournez donc à vos distractions.

– Je vous ai dit d’arrêter ! » Elle allait se précipiter sur le bourreau, mais Madame Tante la retint par le bras. Il s’ensuivit une vive dispute, qui s’arrêta lorsqu’elles réalisèrent qu’elles n’entendaient plus les coups de fouet. Madame Tante se retourna vers le contremaître. « – Qui vous a dit d’interrompre la punition ?

– Mais madame, elle est morte. »

Marie-Adélaïde blêmit. Les yeux en pleurs, elle se précipita sur le corps devenu informe de l’enfant. Dans un soupir, elle dit. « – Oh, mon Dieu, elle est vraiment morte. » Puis hurlant vers l’ignoble femme, elle l’incendia. « Vous l’avez tuée ! Espèce de monstre sans cœur !

– La belle affaire ! Et bien, on en achètera une autre pour la remplacer ! »

Marie-Adélaïde rentra en courant et s’enferma dans sa chambre, elle s’effondra sur le lit. Ce genre de scène fort fréquente au demeurant se passait généralement loin de la maison, aussi elle n’y avait jamais assisté. Elle était au fait que Madame Tante en était coutumière, c’est pour cela qu’elle avait exigé de s’occuper elle-même de ses serviteurs. Elle s’avérait consciente que l’on fouettait les esclaves et elle savait que pour différentes raisons on les mutilait voire on les pendait, s’ils s’étaient enfuis à plusieurs reprises. Hormis les gens de maison, elle ne faisait pas attention aux dos courbés dans les plantations qui mourraient de maladies quand ce n’était pas de leur travail. Un esclave des champs n’avait que huit à neuf ans d’espérance de vie sur une habitation. Ils étaient considérés comme du bétail humain sans état d’âme pour les propriétaires. Elle ne parut pas au souper, où un silence gêné ne fut guère suspendu. À la nuit tombée, le son sourd des tambours s’éleva des cases des esclaves. Le rythme profond et régulier portait sur les nerfs à Madame Tante ainsi que sur la plupart des gens de la plantation, aussi voulut-elle le faire interrompre. Bien que cela fût interdit, Étienne trouva que c’était beaucoup pour une seule journée et qu’ils devraient faire avec. Autour d’eux, les esclaves se crispaient de tension. À l’étage, Marie-Adélaïde, contrairement aux autres, s’endormit au son des tam-tams qui semblaient partager sa peine.

Le lendemain matin toujours en colère, les nerfs à fleur de peau, Marie-Adélaïde décida de ne pas rester dans la maison et ordonna à Suzanne de faire atteler son tilbury. Elle irait passer la journée chez les Bordiers D’Aysse, leurs voisins. Avec sa chambrière à ses côtés, elle quitta la plantation au milieu de la matinée sans adresser la parole à quiconque. Suzanne se révélait très inquiète, car les tambours de la nuit représentaient un appel à la guerre dans certaines tribus d’Afrique, et la peur la gagnait. La crainte que des esclaves marrons ne les agressent pendant leur parcours terrorisait l’esclave.

La distance n’était pas longue, mais la route était sinueuse, elle mit deux bonnes heures pour arriver devant la grande case de ses proches. Elle y fut chaleureusement accueillie, d’autant que c’étaient les hôtes d’Edmond. Au cours du repas, elle narra la colère de Madame Tante et ses conséquences. Madame Bordier pensa que ce n’était point grave, qu’il suffirait d’en acheter une autre, quant à son époux, il trouvait que c’était du gaspillage et que la jeune femme apparaissait bien sensible. Le dîner se déroula agréablement, calmant un peu Marie-Adélaïde. Le café pris, elle se retira et reprit la route sachant qu’Edmond allait la rattraper. À l’endroit traditionnel, elle laissa le tilbury et Suzanne, puis continua à pied par un chemin qui descendait vers la rivière que la route longeait sur une partie du trajet. Elle se rendit à leur lieu de rendez-vous habituel, où elle attendit, tout en regardant l’eau coulait. Lorsqu’il se montra, elle se précipita dans les bras de son amant. Ne pouvant pas se défaire du choc, elle réitéra son histoire qui l’avait traumatisée. Il la consola jusqu’à en arriver là où lui voulait en venir. Leurs ébats finis, il aida sa compagne à se rhabiller et la raccompagna à sa voiture. Le jour tombait, mais cela n’inquiétait pas Marie-Adélaïde. Elle n’avait pas envie de rentrer.

***

Le trajet s’avéra calme, Marie-Adélaïde restant dans ses pensées, elle laissait galoper la jument au trot et à son rythme. Les deux femmes rentrèrent doucement sous la lune montante. Sortant sa maîtresse de sa torpeur, Susanne lui fit remarquer la lueur anormale que l’on voyait au loin. Sur l’instant, Marie-Adélaïde songea que c’était le coucher de soleil qui se révélait particulièrement flamboyant. Puis petit à petit, elle admit que quelque chose n’allait pas. Marie-Adélaïde claqua ses rênes sur la croupe de la jument pour qu’elle accélère. Il se passait quelque chose à la plantation, quelque chose brûlait. Au détour de la route, elles aperçurent à leur effroi les champs embrasés, puis l’habitation que les flammes commençaient à gagner. Approchant de la demeure, à la lueur de l’incendie, le jour était tombé, elles virent des corps étendus par terre. La voiture arrêtée, Marie-Adélaïde sauta et se hâta vers ce qui devait être des morts. Elle blanchit d’horreur, le sol était jonché devant elle des cadavres de tous les blancs de la maison ainsi que de quelques serviteurs qui avaient dû vouloir les aider. Elle avança vers celui qui devait être celui de Marie-Jeanne, la plus jeune de ses belles-sœurs, ses jupes recouvraient son buste laissant son intimité visible à tous, présageant les pires abominations. Elle désira rabattre les jupes afin de rendre la jeune fille plus décente. Elle hurla de terreurs quand elle vit que les agresseurs l’avaient éventrée et égorgée. Suzanne se précipita, gifla sa maîtresse pour qu’elle se calmât. « – Doucement Ma’am, eux pouvoir être pas loin ! ». Elle vomit. Elle n’avait pas pensé qu’ils pouvaient être encore sur les lieux, elle circula entre les corps mutilés, tous y étaient, pas un ne manquait, Madame Tante, Anne Marie-Louise, les contremaîtres. Elle aperçut les surveillants pendus à un arbre près de la demeure. Sur le pas de la porte, elle découvrit celui d’Étienne qui avait été égorgé et dont on avait coupé les mains. Celles-ci étaient placardées sur la porte. Son estomac se révulsait. Instinctivement, elle entra dans la maison qui avait été saccagée, elle monta jusqu’à son boudoir et sa chambre qu’elle trouva intacte contrairement au reste de l’habitation. Elle en effectua le tour, Suzanne, sur ses talons, terrorisée à l’idée que les agresseurs se situent toujours sur la plantation. Marie-Adélaïde se déplaçait hypnotisée par l’horreur. Elle caressait machinalement ses objets familiers encore indemnes. Quelque part dans son cerveau, elle refusait la réalité. Sur sa coiffeuse, elle trouva son coffret à bijoux qui n’avait pas été ouvert, Suzanne eut le réflexe de le saisir. L’odeur pestilentielle de la chair brûlée ne la libérait même pas de sa torpeur, ses larmes coulaient sans fin. Suzanne la prit par le bras, la sortit de la maison que les flammes de l’incendie commençaient à dévorer et l’entraîna jusqu’à la voiture. « – Il faut pa’tir Ma’am, falloir pas ´ester là. » Elle la poussa pour la faire monter dans le tilbury et s’empara elle-même des rênes. Dans un train d’enfer, elles quittèrent la propriété, Marie-Adélaïde sous le choc et la chambrière paniquée. 

Dans un nuage de poussière, elles surgirent à tombeau ouvert à la plantation voisine. Marie-Adélaïde, sortant brièvement de son abattement, se précipita à la porte de la demeure qui s’ouvrait déjà. Le majordome fut surpris de voir Marie-Adélaïde échevelée comme une harpie hurlant plus qu’elle ne parlait. Au son du tumulte, les Bordiers D’Aysse arrivèrent promptement. Ils furent ahuris devant l’agitation et le désordre de la mise de la jeune femme. Ils voulurent la faire entrer dans la maison, mais elle refusa avec vigueur. « – Non ! Non ! Laissez-moi, ils les ont tous massacrés. Ils les ont tous massacrés, il n’y en a plus un seul de vivant. Ils ont tout brûlé, tout tué, tout pillé. » Le couple n’appréhenda pas tout de suite ce que Marie-Adélaïde disait. Ramassant ses jupes, elle leur tourna le dos et repartie en courant jusqu’à la voiture où l’attendait Suzanne. Elle prit les rênes et fouetta la jument poursuivant la route qui menait à Port-au-Prince, aussi vite qu’elles étaient venues. Au son du tapage, Edmond descendit demandant ce qui se passait. Monsieur Bordier finit par comprendre que la plus grande crainte des planteurs se réalisait. « – Il y a eu un drame à la plantation Courtelon, rattrapez-la ! Rattrapez-la, elle est complètement paniquée, elle va faire n’importe quoi ». Edmond se précipita aux écuries, sella son cheval et partit au grand galop. Il rejoignit les deux femmes une heure plus tard sur la route. Marie-Adélaïde ne voulait pas s’arrêter, elle lui hurla qu’il n’était pas question qu’elle revienne en arrière. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à Port-au-Prince, lui arguant que dans la nuit, elles pouvaient avoir un accident. Se calmant, Marie-Adélaïde immobilisa le tilbury dans lequel Edmond monta après avoir attaché son cheval à ce dernier. Ils se serrèrent sur la banquette unique de la voiture, lui tenant d’une main les rênes et enserrant la jeune femme de son autre bras. La chaleur du corps de son amant la rassura, petit à petit, elle lui raconta ce qu’elle avait trouvé à la plantation Courtelon. Ils arrivèrent à l’aube devant la demeure des Fleuriau. C’est le bel Achille, le fils de Rachel, à moitié endormi, qui ouvrit aux arrivants. Edmond soutenait Marie-Adélaïde que les émotions additionnées au voyage avaient fini par terrasser de fatigue. Edmond avait à peine passé le pas de la porte qu’elle s’écroulait définitivement dans ses bras. Achille le guida au salon où Edmond allongea la jeune femme sur un canapé. Pendant ce temps, le métis alla chercher sa mère, qui installa Marie-Adélaïde dans une chambre pendant qu’elle allait réveiller sa maîtresse. Une heure après, toute la maisonnée était levée. Monsieur Fleuriau demanda à ce qu’on lui raconte la tragédie des Courtelon et fit prévenir les représentants de l’ordre afin d’envoyer la milice aux planteurs de cette partie de la colonie.

L’armée du gouverneur quadrilla la région, retrouva quelques esclaves des Courtelon qu’ils pendirent haut et court pour l’exemple sans savoir s’ils s’étaient échappés et s’ils avaient participé au massacre. La nouvelle du drame balaya l’île comme un cyclone, réveillant la profonde terreur et affolant tous les blancs. À la moindre suspicion, on vendait l’esclave voire on le punissait. 

Les semaines passèrent, l’angoisse de Marie-Adélaïde ne se dissipait pas. Elle décida, aider des Fleuriau de quitter Saint-Domingue. Quand il fallut opter pour le lieu de cette immigration, Aimé-Paul Fleuriau remit à Marie-Adélaïde la somme de la lettre de change de sa mère qui allait lui permettre de vivre décemment sans ostentation. Puis il lui remémora, que Madame la marquise de Maubeuge, née Bourdeille de la Salle, installée à La Nouvelle-Orléans, était une de ses cousines du côté de sa mère. Elle se rappela avoir effectivement croisé celle-ci avant qu’elle ne parte de Nantes pour épouser. N’ayant guère de choix, puisqu’il lui était déconseillé de rentrer en France au vu des événements, elle décida que sa prochaine destination serait la Louisiane. 

Après de longues conversations et explications, Edmond et Marie-Adélaïde rompirent leurs relations, ce dernier ne pouvait quitter l’île sans autorisation de sa famille. Celle-ci lui couperait les vivres s’il ne lui obéissait pas. Marie-Adélaïde fut fort déçue, ce qui n’améliora pas son état d’esprit. Un mois après le drame de la plantation elle et Suzanne montaient à bord du navire au long cours le « Nairac ». Après avoir échappé à une tempête d’envergure, elles arrivèrent à la mi-décembre au port de La Nouvelle-Orléans.

Chapitre 36

George Romney (Portrait d'une femme, dit être Emily Bertie Pott (mort en 1782)
Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Janvier 1791, Retour à la plantation

Cela faisait un peu plus d’un an qu’Antoinette-Marie n’était pas retournée à sa plantation. Elle avait séjourné tout ce temps dans la maison de ville ou dans la plantation des Maubeuge, celle qui se situait au bord du fleuve. La marquise lui tenait lieu de chaperon, sœur Élisée était rentrée au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans, dès le lendemain de son retour dans la ville. Elles s’étaient séparées avec tristesse se jurant de se visiter le plus souvent possible, ce qu’elles tinrent. De son côté, Antoinette-Marie n’eut pas de mal à rester cloîtrée loin de l’agitation de la cité. Elle demeura longtemps sous le choc de son voyage qui l’avait amenée à son veuvage. Elle assimilait tout ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée, tous ces changements qui avaient radicalement bouleversé sa vie, modifiant son statut et lui donnant une fortune accompagnée de responsabilités devant lesquelles elle n’était pas sûre d’être à la hauteur. 

Elle avait pendant tout ce temps réussi à maintenir éloignés les premiers prétendants à sa main, qui au fil du temps et des rumeurs s’étaient multipliés. 

C’est lors de la messe de la Toussaint que les créoles louisianais virent pour la première fois la jeune veuve et que celle-ci découvrit leurs intérêts pour elle. Elle ne pouvait se tenir indéfiniment loin de l’église. Antoinette-Marie avec l’aide de la marquise avait donc pris son courage à deux mains pour aller dans la petite église qui temporairement remplaçait la cathédrale Saint-Louis. Elle savait qu’elle se révèlerait le point de mire de l’assistance curieuse de cette nouvelle arrivante au destin si triste que la plupart n’avaient jamais vu. Madame de Maubeuge décida qu’ils s’y rendraient en famille. Pour l’occasion, Antoinette-Marie arbora une robe à l’anglaise avec jupe assortie, le tout en grosse soie noire. Elle ne dérogea pas au fichu en organdi croisé sur la poitrine et elle se voila d’une mousseline cachant ainsi ses cheveux et le haut de son visage. La berline s’arrêta devant l’escalier du petit bâtiment. Monsieur de Maubeuge descendit de la voiture et n’eut pas le temps d’en effectuer le tour que déjà se précipitait Maximilien François de Saint-Maxent désireux d’aider les dames à descendre. Ce dernier ouvrit la portière et tendit la main à Antoinette-Marie décontenancée par tant d’aplomb. Ponctuant ces mots d’un élégant coup d’éventail sur la main du galant, Nathalie de Maubeuge s’exclama. « — Laissez monsieur ! Mon époux va s’en charger, on nous regarde, c’est très aimable de votre part, mais cela frise l’inconvenance. » Le jeune homme demanda pardon aussitôt. « — Veuillez m’excuser de ma maladresse. Je ne souhaitais pas vous offusquer, juste vous rendre service.

– Assurément ! Mon jeune ami, votre galanterie vous honore. » 

Recevant une fin de non-recevoir Maximilien François s’en retourna vers l’église, il était toutefois satisfait, car la jeune fille l’avait remarqué. Mais il n’était pas le seul à attendre son arrivée. Les deux frères de Crécy et leur jeune sœur s’avéraient là aussi. Louis Adam de Crécy comptait encore une fois sur sa sœur Geneviève pour accomplir une approche plus stratégique. Mais celle-ci en fut empêchée par la venue du gouverneur et de sa femme. Ce dernier tenait à partager les inconvénients dus à l’incendie et chaque dimanche assistait à la messe dans cet édifice temporaire. Madame de Maubeuge et Antoinette-Marie esquissèrent une révérence, quant à monsieur de Maubeuge, il salua avec déférence le gouverneur. Bien qu’un peu tendu par l’affaire de Saint-Maxent, le gouverneur et son épouse échangèrent quelques mots avec eux, don Miró ne voulait pas se mettre à dos tous les créoles français. Tout le monde suivit le couple à l’intérieur de l’édifice. Monsieur de Maubeuge ouvrit la marche avec sa conjointe aux bras, et son fils aîné qui paradait déjà comme un vrai créole. Antoinette-Marie tint par la main son cadet Philippe, quant au petit dernier, il se trouvait dans les bras de sa nourrice Sara. L’ensemble des personnes examina du coin de l’œil l’entrée d’Antoinette-Marie, ils durent bien admettre qu’elle avait beaucoup d’allure. Ne pouvant deviner ses traits à travers son voile, l’aura de mystère ajouta à la curiosité de tous. La rumeur alla de plus belle par la suite. Les uns s’apitoyèrent sur le sort de la jeune fille, les autres la jaugèrent. Elle fut promptement estimée comme un parti fort intéressant à plus d’un titre. De par l’exiguïté du lieu, le culte devint rapidement inconfortable, la chaleur monta très vite et le battement régulier des éventails des dames ne suffit pas à brasser l’air. Le curé avait décidé une messe illustrée d’un sermon éloquent sur la dépravation du corps entraînant celle de l’âme, il fut toutefois obligé de l’abrégée car une de ses paroissiennes s’évanouit incommodée par la touffeur. À la sortie afin d’éviter l’assaut qu’elle pressentait Antoinette-Marie s’esquiva, suivie des enfants, et se dépêcha de remonter dans le landau, laissant le marquis et la marquise procéder à leurs civilités. Une fois rentrées dans la demeure, les deux jeunes femmes s’amusèrent de l’empressement de la gent masculine à essayer de l’approcher.

En vue de recroiser Antoinette-Marie, chacun des prétendants fit preuve d’ingéniosité pour se faire inviter par monsieur et madame de Maubeuge. Nathalie et elle-même avaient jugé bon qu’elle restât éloignée de toutes ses manigances, aussi elle ne parut jamais à aucun dîner ni soirée du marquis et de la marquise. Son deuil de toute façon justifiait sa mise à l’écart de la société. 

À partir de Pâques, dès les premières chaleurs, cet isolement avait été adouci par un séjour prolongé sur la plantation Maubeuge au bord du Mississippi, dans le comté Saint-Jacques. Comme tous les créoles, les Maubeuge se retiraient à la campagne, afin d’éviter les épidémies. Leur plantation, plus grande que la Palmeraie, s’en apparentait par son architecture. Meublée plus simplement que la maison de ville, elle n’en demeurait pas moins au dernier goût parisien. La pièce de mobilier dont était le plus fier Monsieur de Maubeuge était un bureau d’André Charles Boulle, cadeau de Monsieur Necker reçu en remerciement pour les services rendus auprès de lui et du roi, service ressemblant le plus souvent à de l’espionnage. Comme tous les propriétaires, le marquis avait bâti sa maison à une bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Il s’était empressé de planter sur deux lignes parallèles des pacaniers qui avaient constitué au fil des années une somptueuse voûte de verdure, ornement indispensable de l’allée menant à la demeure. Par un forgeron de La Nouvelle-Orléans, il s’était fait construire un immense portail en fer forgé avec ses initiales et celles de son épouse entrelacées, rarement fermé. Le tout s’avérait très imposant et compensait bien le fief laissé en France.

Dès les premiers jours, Antoinette-Marie ponctua ses journées de promenades dans le parc aménagé entre l’habitation et le fleuve. Madame de Maubeuge avait voulu garder un semblant de naturel, aussi il était un mélange de chênes et de magnolias parsemé de massifs d’azalées, de Roses, d’œillets, de violettes, de jasmins bordant les allées qui le parcouraient et conduisaient à la maison. Avec les enfants et leur nourrice, elles s’asseyaient à l’ombre de la treille couverte de glycine. Hormis les esclaves qui avaient du travail sur le lieu, celui-ci leur était réservé.

Comme dans toutes les plantations les voisins et amis pouvaient se présenter à toute heure du jour et de la nuit, la table était toujours ouverte et bien évidemment tous étaient invités à séjourner. L’hospitalité créole ne constituait pas une légende, et la notoriété de la famille Maubeuge attirait ses proches. La demeure désemplissait rarement, mais elle était assez grande pour que la jeune veuve puisse s’isoler par convenance, pour ne pas donner l’impression de se mêler aux plaisirs auxquels les convives s’adonnaient. Elle gardait en tout moment une réserve de bon aloi qui lui permettait d’observer la société qui l’entourait. Selon les invités, il lui arrivait de partager les repas, mais elle se retirait ceux-ci terminés. Il n’était pas question qu’elle participe aux loisirs traditionnels qui s’en suivaient. Après chaque dîner, les hommes allaient sur une galerie afin de fumer et parler de politique. De leur côté, les femmes s’installaient sur la galerie opposée pour converser, échanger des nouvelles familiales et de la Colonie, et les uns comme les autres jouaient aux cartes, car si le jeu était interdit, loin de toute surveillance tous se l’autorisaient.

***

Les jours défilaient selon le rythme lent du fleuve, ponctué par les travaux des champs au son des mélopées plaintives des esclaves. Ce jour-là en attendant le tintement de la cloche du souper, Antoinette-Marie s’était assise sous la véranda appréciant le soleil qui se couchait laissant filtrer ses derniers rayons au travers des trouées nuageuses tel un tableau d’un peintre de la renaissance. Elle profitait de ce moment de calme pour achever le bord d’un fichu qu’elle brodait. Elle s’avérait assez fière de son ouvrage qui lui avait demandé toute son attention. Le grognement de Navarre, installé à ses pieds, lui fit lever la tête. Elle vit alors arriver depuis sa place où elle savourait l’air venant du fleuve, trois cavaliers. Elle posa son ouvrage et envoya prévenir Madame de Maubeuge. Les deux femmes étaient seules, le marquis, absent, était retourné à la ville le matin même, comme presque chaque jour afin de suivre ses affaires et le déroulement de l’incarcération de Monsieur de Saint-Maxent. Il comptait y rester la semaine. 

Sous prétexte de se rendre sur le lac Maurepas, afin de chasser, Louis de Morand, Timecourt Latil et son jumeau Lazare s’invitèrent à la plantation. Antoinette-Marie avait reconnu l’un des jumeaux, qui par ailleurs ne ressemblait pas du tout à son frère, et se doutait bien que ce n’était pas par hasard qu’il remontait l’allée avec ses compagnons. Elle pressentait les ennuis ou tout au moins quelques contrariétés. Elle était agacée par ce harcèlement continuel, elle se sentait comme une bête pourchassée et ressentait le piège se resserrer. Elle n’avait rien contre Timecourt, qu’elle trouvait au demeurant assez agréable sous ses dehors un peu rustres, mais elle finissait par ne plus saisir comment se comporter dans cette chasse ouverte pour obtenir ses biens. Elle ne savait plus comment esquiver ces propositions vaguement voilées. Elle voyait arriver le terme de la première partie de son veuvage et elle comprenait que les demandes allaient se faire plus précises et plus pressantes. Les jeunes gens avaient à peine effectué leurs civilités à madame de Maubeuge et à elle-même qu’ils aperçurent une voiture-cabriolet avec Don Francisco de Leiva Y Cordoba qui par ailleurs était promis à l’une des filles Latil. Nathalie de Maubeuge fronça les sourcils, tous ces individus allaient bouleverser son havre de paix.

Chapitre 37

(SIR WILLIAM PEPPERRELL AND HIS FAMILY par John Singleton Copley)
famille alexandre Latil

Une famille de Colons

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt était natif de la paroisse de Saint-Médérique à Paris. Il traversa l’océan Atlantique pour la Louisiane en 1745, en tant que cadet à l’Aiguillette, dans les troupes de la Marine, où il devint premier officier, en Louisiane, puis à Saint-Domingue. Ne détenant aucune fortune en France, il se fit engager comme gestionnaire de la propriété Morand. C’était une ancienne plantation de la Compagnie des Indes qui avait été acquise par Charles de Morand. Cette propriété se situait sur le site de Sainte Augustine, dans le quartier Tremé, à La Nouvelle-Orléans. 

Un matin de la fin de l’année 1757 l’un de ses proches Maurice Conway, un Irlandais, lui proposa de s’associer à lui pour acheter des terres aux Indiens Houmas, à proximité de La Nouvelle-Orléans. L’affaire lui parut intéressante, et il engagea le pécule qu’il avait réussi à mettre de côté. Il se joignit donc au projet de son ami. Pour une somme dérisoire, les premiers occupants cédèrent leur bien pour aller s’installer dans la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord. Les Indiens adoptèrent ce compromis intelligent devant la présence de plus en plus pressante des blancs qui les repoussaient plus ou moins ouvertement. À environ douze heures de cheval au trot de La Nouvelle-Orléans, le lieu avait tous les avantages recherchés par un planteur, une bonne plantation, facile à irriguer. C’était par conséquent une excellente affaire. Bien que ne pouvant l’exploiter par manque de moyens, Alexandre Antoine de Latil de Timecourt se trouva propriétaire de belles étendues de terres au bord du fleuve. Le destin toutefois allait l’aider à s’installer. 

Monsieur de Morand, son employeur décéda suite à un accident de chasse, laissant une veuve, Marie-Renée de Lachaise et trois enfants en bas âge Charles, Vincent, et Louis. Devant la détresse de la veuve et la fortune que lui léguait son défunt conjoint, il décida de l’épouser le 16 avril de l’année 1757 à l’Église paroissiale de Saint-Louis, à La Nouvelle-Orléans. Il devint de ce fait tuteur des fils de cette dernière respectivement âgés de quatre, trois et un ans. Mais le mariage s’acheva avec la mort de Marie-Renée de Lachaise de la fièvre. Alexandre Latil mit un point d’honneur à élever dans les meilleures conditions les trois garçons. En 1761, il se lia en secondes noces avec Jeanne Goujon de Grondel, de la paroisse de Notre-Dame de Mobile, descendante de Jean-Philippe Goujon de Grondel, écuyer et chevalier de l’Ordre royal. Un an plus tard, la jeune femme de vingt ans accoucha de leur première fille, Louise Henriette Félicité, qui, passé le moment de déception, fit la joie de son paternel. Deux ans plus après, l’héritier vint au monde, Lazare, mais les caprices de la nature lui avaient adjoint un frère jumeau, Timecourt. Cet état de fait amena à réfléchir l’heureux père à l’expansion de ses propriétés, d’autant que suivirent trois autres enfants, de sexe féminin, qui eurent toutes la chance de survivre. Et s’il avait reçu quelques biens de sa précédente épouse, l’aîné des Morand, Charles, était le principal bénéficiaire du patrimoine de ses parents. 

Alexandre Latil de Timecourt commença par exploiter les territoires qu’il possédait, puis il bâtit dessus, pour sa nombreuse famille, une habitation qu’il dénomma la plantation Houmas en souvenir des propriétaires d’origine. Il vendit toutes les terres qu’il ne pouvait faire fructifier, ceci afin de dégager suffisamment d’argent lui permettant d’acheter esclaves et semences. Son associé Maurice Conway avait fait de même, mais dans un autre dessein. Il avait transféré à la couronne d’Espagne ce qu’il n’avait pas pris le temps de vendre, contre des avantages lui conférant des droits plus haut sur le Mississippi au-delà de Bâton-Rouge. Il avait entendu parler d’une ville qui se créait appelée Saint-Louis.

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt

Pour Monsieur Latil de Timecourt, tout alla très bien jusqu’au jour où il apprit que le gouverneur avait cédé la concession adjacente à sa plantation à un Canadien. A priori, il n’éprouvait aucun ressentiment envers le baron de Thouais, nouveau propriétaire jouxtant son domaine, sauf qu’il convoitait ses terres qui lui auraient permis d’agrandir son patrimoine et qu’ils n’avaient pu acheter à son ancien associé. Passé le moment de contrariété, il s’intéressa à son nouveau voisin avec qui il sympathisa. Quand il découvrit que celui-ci avait un fils, il commença à réfléchir à laquelle de ses filles, il pourrait le marier. Il avança ses pions auprès du baron, mais contre toute attente Charles-Henri fut promis au dernier moment à une demoiselle de France avant qu’il n’ait pu conclure son propre projet de noces. À sa grande contrariété une fois de plus la concession voisine lui échappait. Il avait décidé de changer son fusil d’épaule lorsque l’épidémie de fièvre envahit le pays emportant ses proches. S’étant renseigné et sachant que la jeune veuve, fraîchement arrivée, héritait de toutes les possessions de la famille de Thouais, il poussa son deuxième fils né un quart d’heure après son aîné à considérer cette dernière. Méfiant par nature, il prit la résolution d’envoyer, sur le terrain de chasse de la dot, son fils adoptif Louis Morand. À trente ans, il n’avait toujours pas convolé. Les rumeurs de la colonie étaient venues, ses deux fils étaient très loin d’être les seuls à s’intéresser à cette potentielle union. Il fut même assez surpris d’apprendre que des partis se présentaient de toute la Louisiane. Il était étonné, car si la dot d’Antoinette-Marie se révélait attractive, elle n’avait rien d’exceptionnel en apparence. Devant l’empressement général, il poussa ses fils à accélérer leur démarche. Pour plus de discrétion accompagnée de Lazare, Louis et Timecourt prirent donc le chemin de la plantation Maubeuge où ils savaient la trouver, sous prétexte d’aller chasser sur le lac Maurepas. Des trois jeunes gens, Louis s’avérait le plus agacé par la situation, il demeurait conscient qu’il devait si possible laisser la place à Timecourt de huit ans son cadet. Quant à Lazare, qui se retrouvait là pour aider son jumeau, il ne pensait qu’à sa nouvelle idylle de La Nouvelle-Orléans la belle et douce Jeanne Sophie Estève qui l’avait subjuguée. Les trois hommes arrivèrent donc à la plantation dans des états d’esprit très différents. Lorsqu’ils remarquèrent, en remontant l’allée de pacaniers que les ombres allongeaient, la silhouette de la jeune veuve tant convoitée, ils se reprirent tous. Le temps d’atteindre les marches de l’habitation, Madame de Maubeuge se présenta à eux les gratifiant d’un sourire de convenance. Derrière elle, crispée, se tenait Antoinette-Marie. Les trois hommes ne purent effectuer leur baiser la main qu’ils aperçurent un invité que personne n’avait envisagé, don Francisco de Leiva Y Cordoba. Laissant son attelage à un esclave, celui-ci sauta et arriva tel un coq paradant devant la maîtresse de maison. « – Messieurs, je ne m’attendais pas à autant de visites, mais c’est incontestablement un plaisir ! Je suis désolée, mon époux est absent, mais naturellement vous êtes les bienvenus. Josepha va vous conduire à vos chambres afin que vous puissiez vous rafraîchir et vous reposer si vous le désirez. Elle vous fera servir un dîner dans la salle à manger dès que vous serez prêts. Bien entendu, par souci des convenances, étant donné les circonstances, madame de Thouais et moi-même ne pourrons partager votre souper. » Les quatre hommes comprirent tout de suite que leur plan n’allait pas advenir tel qu’ils le voulaient et se trouvaient fort contrariés. Les quatre acolytes se retrouvèrent donc pour le repas. Ils n’eurent rien à reprocher quant à sa qualité, si ce n’était l’absence des dames, notamment celle d’Antoinette-Marie pour laquelle ils étaient tous venus. Pendant le déroulement du souper, ils se contentèrent de propos anodins bien qu’un peu tendus. Celui-ci finit, ils s’installèrent dans la galerie pour fumer un cigare. 

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge s’étaient de leur côté attablées dans le petit salon afin de partager leur repas. Elles ne firent pas attention tout de suite à la conversation des hommes qu’elles percevaient depuis l’autre angle de la demeure. Mais comme le ton se faisait de plus en plus agressif entre les individus, elles ne purent faire autrement que d’entendre et de comprendre le sujet de la dispute qui commençait. Au fil de celle-ci, Antoinette-Marie se raidissait sentant la colère monter en elle.

« – Francisco ! Comment se fait-il que tu aies été amené à t’arrêter chez les Maubeuge alors que nous savons tous que tu les évites autant que faire ce peu ? » Officier dans la milice espagnole de Louisiane, don Francisco, interpellé par Lazare, lui rétorqua. « – J’étais en route pour la demeure de ton père comme tu t’en doutes. » Suspicieux, l’aîné des jumeaux reprit. « – Justement, comment se fait-il que tu n’aies pas continué ton chemin, tu ne vas tout de même pas nous prétendre que tu avais peur de te perdre. » Le ton de l’Espagnol monta, agacé par cette attaque non dissimulée. « – Tu ne serais pas en train de me chercher les poux Lazare ! Que je sache, je ne te pose pas autant de questions de mon côté ? » Timecourt répondit pour son frère. « – Nous n’avons rien à cacher, nous sommes venus pour que je puisse faire la cour à madame de Thouais. Mais toi de ton côté, tu ne peux pas en dire autant, aux dernières nouvelles ma sœur Marie Éléonore t’est promise !

– Et pourquoi donc ne pourrai-je faire pareillement ? Après tout, il semblerait que la dot de la petite veuve française soit bien plus conséquente que celle de ta sœur. Et ma foi si j’emportais le pactole, je ne dirai pas non. Et je vous rappelle que rien n’a été conclu quant à mon union avec votre sœur, votre père ergote encore.

– Et que fais-tu de l’honneur de celle-ci et de ma famille !

– Tant que rien n’est signé, ils ne sont pas entachés ! » Les deux jumeaux échauffés par tant d’arrogance allaient sauter sur l’Espagnol, mais leur aîné, Charles de Morand, les en empêcha. « – Voyons Messieurs, nous n’allons pas régler cela avec les poings ! Pensez à nos hôtes et nous avons mieux à faire… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Antoinette-Marie, livide, offensée par tant de mépris pour elle, se trouvait devant eux. « – Messieurs, si je n’avais été une dame, c’est avec moi que vous devriez en découdre face à ce manque de considération envers ma personne, car si quelqu’un a été insulté ici, c’est bien moi. De plus, ce n’est pas la peine de vous entre-tuer pour moi, ou plus exactement pour ma dot. Je vous rappelle que c’est encore à moi de décider à qui ma main et celle-ci reviendront. Au vu de ce que je viens d’entendre, pas un seul d’entre vous ne les obtiendra ! » Derrière elle, Nathalie de Maubeuge qui n’avait pu arrêter son amie enchaîna. « – Messieurs, vous devriez avoir honte de vous comporter comme cela sous mon toit. Comment pouvez-vous harceler mon invitée alors que vous êtes au fait de son affliction ? Je vous prierai demain dès l’aube de bien vouloir poursuivre vos chemins. Sachez que vos familles respectives seront informées à quoi s’en tenir quant à vos façons. Sur ce, passez une bonne nuit. » Les deux jeunes femmes d’un même mouvement firent demi-tour et entrèrent dans la demeure, laissant les hommes dépités par leur échec retentissant.

Chapitre 38

( Portrait d_Antoine Laurent de Lavoisier et de sa femme de Jacques-Louis David)
Nathalie et Louis Amédée de Maubeuge

Un départ précipité, Octobre 1790

Deux jours plus tard, installés confortablement dans le boudoir de sa femme, monsieur de Maubeuge apprenait le comportement des prétendants. Après avoir écouté son épouse, le marquis agacé par le manque de courtoisie de ses invités impromptus, lui répondit. « – Vous voyez, Madame, je vous l’avais annoncé. Votre protégée va attirer tous les partis de la colonie comme des mouches sur du miel ! Nous devons trouver rapidement une solution pour éloigner tous ces vautours. À mon avis, le plus simple serait qu’elle envisage de se remarier. Et si vous voulez mon avis Maximilien-François de Saint-Maxent ferait un très honorable époux.

– Je ne dis pas mon ami que vous n’ayez pas raison, mais il aurait plus à y gagner qu’elle, même si, ici, sa famille a bonne réputation. » Elle appuya sur le dernier mot afin de faire comprendre qu’elle n’était pas dupe, la dot de la jeune fille pourrait aider à redorer et la fortune et la respectabilité du père fortement entachée. Le marquis n’insista pas. Il n’avait pas de motif pour froisser son épouse, quoiqu’à bien y réfléchir ce serait une solution pour améliorer ses affaires et surtout celles qui dépendaient de son proche, de Saint-Maxent. Sous le regard de Josepha qui la coiffait, Nathalie de Maubeuge, qui avait suivi le même cheminement de pensée que son conjoint, pianotait d’agacement sur sa table de toilette. Elle commençait à trouver cet empressement gênant pour son amie, dont elle aurait voulu guider les pas dans son nouvel avenir sans que tout le monde s’en mêle.

***

Le jour n’allait pas tarder à se lever, la pièce était envahie par la fumée des cigares, malgré les portes-fenêtres ouvertes. Un négrillon s’endormait tout en actionnant son éventail pour soulager les joueurs. La plupart d’entre eux avaient quitté petit à petit la demeure de leur hôte pour rentrer chez eux. Une servante déambulait encore autour de la table tout en présentant des boissons. Don Andres Almonester avait obtenu d’heureux hasards une bonne partie de la nuit. Il avait lui-même décidé du choix du jeu et avait opté pour le piquet. Il ne se rappelait pas à quel moment la chance avait tourné ni quand l’idée de perdre contre ce gredin lui était devenue intolérable. De son côté, Louis Adam de Crécy souriait de satisfaction. Venu avec un ami, il s’était retrouvé à la table de jeu de son hôte, pour ainsi dire par coïncidence. Il avait dans un premier temps beaucoup perdu un argent qu’il ne possédait pas, puis progressivement il avait regagné sa mise. Cette dernière partie se révélait vraiment un coup du sort. Il avait récupéré dans le talon le roi et le valet de trèfle, complétant sa séquence allant de l’as au sept, soit une dix-huitième, ce qui lui faisait soixante-quinze points, le tout accompagné d’une annonce d’un carré de valets. Et pour couronner le tout, il faisait capot achevant par cela son adversaire. Il jubilait, le coup s’avérait exceptionnel et il n’avait pas eu besoin de tricher. « – Mon cher, je crois que pour ce soir, je ne ferai pas mieux ! » L’espagnol se cabra, se trouvait sur le tapis une reconnaissance de dette d’un montant exagéré, et l’idée de la payer au français l’agaçait prodigieusement, même si cela n’égratignait que de très peu sa fortune. Mais Louis Adam de Crécy avait une autre perspective derrière la tête. « – Si cela ne vous ennuie pas trop, j’aimerais vous faire grâce de la moitié de votre dette en échange d’un service qui ne vous coûtera guère. » La demande surprit don Almonester. Elle l’intrigua, aussi voulut-il en savoir plus. « – Et que pourrais-je donc pour vous de Crécy qui vaut la somme que je vous dois ?

Louis Adam Crécy

– J’ai l’intention d’épouser la baronne de Thouais.

– La petite veuve française ?

– Oui, celle-là même. Et pour cela, il me faudrait l’appui de Monsieur le Gouverneur dont je ne suis pas vraiment sûr.

– Ce sera avec plaisir très cher ! » Le créole espagnol connaissait la réponse du gouverneur et ne s’en targua pas. Cela ne lui coûtait rien et appréciait l’idée de détenir le français pour obligé.

***

Cet après-midi d’octobre était resté couvert d’un manteau de nuages, il avait été entrecoupé d’averses. Les deux dames se rendirent à l’heure dite dans les salons du palais du gouverneur où les attendait son épouse, Madame McCarthy, pas très à l’aise, ce que ressentirent sur-le-champ les deux jeunes femmes. Antoinette-Marie ne se faisait pas d’illusion si le gouverneur l’avait fait venir, c’était encore pour s’entretenir des demandes en mariage qui se faisaient de plus en plus pressantes. Elle espérait seulement ne pas en découvrir une nouvelle. Elles discutaient de tout et de rien quand le gouverneur entra enrayant aussitôt toute cérémonie et s’assit sans façon avec celles-ci. La marquise de Maubeuge et Antoinette-Marie ne s’avéraient pas dupes de ce jeu-là. Un peu tendue, Antoinette-Marie attendit que l’attaque soit lancée. « — Si je vous ai sollicité, Madame, c’est pour parler de votre avenir. » Il s’adressa à la jeune femme d’un ton qu’il voulait chaleureux. « — Votre grand deuil est aujourd’hui terminé, et sans toutefois se précipiter, il serait bon de commencer à réfléchir sur les différents partis qui se sont présentés à moi. »

Antoinette-Marie machinalement s’éventait les yeux baissés, elle se demandait cette fois comment elle allait se sortir de cette situation qu’elle vivait comme un guêpier. Elle n’était pas idiote, elle savait écouter et regarder, si elle ne s’exprimait guère c’est qu’elle n’avait rien à verbaliser. Elle partait d’un principe fort simple. Si ne parlaient que ceux qui avaient quelque chose à dire, la vie ne serait que silence. Au fil des conversations perçues, elle comprenait de mieux en mieux les ressorts du ou des pouvoirs de la colonie. Le gouverneur ne voyant aucune réaction des trois dames reprit. « – Après réflexion, le plus à même de répondre à mes attentes serait à ce jour Louis Adam de Crécy. Il n’est pas parfait. Je ne pousserais pas la gageure de vous le faire croire, mais c’est toutefois un bon parti, voire le meilleur à ce jour. »

Antoinette-Marie se raidit. Elle était outrée par le propos du gouverneur. Comment pouvait-il songer à la marier avec un débauché inverti notoire dont la famille se révélait au bord de la faillite ? Elle interrompit le mouvement de son éventail qu’elle referma. Elle releva ses yeux noirs comme la nuit dans lesquels le gouverneur ne pouvait lire. Madame Maccarthy s’affaissa de dépit, car elle n’avait rien pu accomplir devant l’entêtement de son époux. Avant que la marquise de Maubeuge, que la colère faisait trépigner intérieurement, n’intervienne, Antoinette-Marie s’adressa à don Miró. « – Monsieur, une amie à moi, Madame la marquise de Fontenay, m’expliqua préalablement à mes noces avec Charles-Henri de Thouais, que nous, les femmes, n’étions que des cartes dans le jeu des hommes, et que nous n’avions au mieux qu’à plier, alors je ferai ce que vous me dites, Monsieur, j’y réfléchirai. »

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Devant l’apparente soumission de la jeune fille, le gouverneur estima que ça avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru. Il n’avait pas terminé sa pensée qu’Antoinette-Marie décocha sa flèche verbale avec un sourire angélique que ses yeux d’encres démentaient. « – Mais, j’y songe, vous devez connaître le père de la marquise de Fontenay, c’est Monsieur Cabarrus, le banquier de votre roi ! » Le gouverneur se crispa. Voilà que cette donzelle avait pour ami un proche du roi d’Espagne. Il considéra que celle qu’il croyait être une petite oie blanche de dix-sept ans était comme les autres une garce dont il devait se méfier. Madame de Maubeuge sourit de satisfaction derrière son éventail. Elle était soulagée de voir que sa protégée savait sortir les cartes de son jeu à bon escient. Afin que la répartie de la jeune fille ne prenne pas d’ampleur et qu’elle amena à l’avortement de ses projets, le gouverneur biaisa et conclut sur le fait que tout ceci n’était que sujet à réflexion.

Dans l’immense escalier qui descendait vers le vestibule de la demeure du gouverneur, madame de Maubeuge saisit le bras de sa compagne. Elle le pressa pour lui montrer son contentement, mais aucune des deux ne dit rien de peur d’être entendue. Une fois dans la voiture la marquise éclata de rire. « Bravo, que dis-je, bravissimo ! Vous vous en êtes tiré comme une vraie courtisane ! On se serait cru à Versailles. Cela ne va peut-être pas nous aider pour vos projets, mais au moins cela va ralentir les démarches de Don Miró. Mais il va devoir vous éloigner de tout ça, tant que rien ne sera à votre convenance, les pressions vont se rapprocher de toute part. Il serait bon que vous rentriez dans votre plantation, personne n’osera troubler votre retraite. Nous sommes dans l’obligation toutefois de résoudre le problème du chaperon, car cette fois je ne viendrai pas avec vous. Tous prétendraient me visiter pour vous côtoyer… »

Chapitre 39

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie et mme de Maubeuge (2)
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac et mme de Maubeuge

L’arrivée providentielle, Décembre 1790

Laissant les deux femmes seules après le café, Monsieur de Maubeuge se retira le dîner terminé, sous prétexte de finir du courrier devant partir le lendemain pour la France. Nathalie de Maubeuge et Antoinette-Marie, assises devant la porte-fenêtre ouverte, contemplaient le jardin inondé par la lumière de la lune. La quiétude dans la demeure s’installait au fur et à mesure que les gens de la maison achevaient leur travail et s’en allaient dans leur quartier. Madame de Maubeuge rompit le silence. « – Antoinette-Marie, il faut que je vous raconte le dernier scandale qui secoue notre communauté. Vous ne la connaissez pas, bien que vous ayez dû l’apercevoir, mais Anna Rosa, la deuxième femme de Don Narcisco de Alba, la première est morte des fièvres peu après son mariage, s’est enfuie avec un jeune capitan de la garde du gouverneur ! Je sais, cela n’a rien d’original, mais c’est tellement croustillant, d’autant que Don de Alba avait refusé les sollicitations du capitaine pour aller se battre en Floride sous ses ordres. Et le plus drôle, c’est que le voilà revenu pour retrouver le foyer vide et son épouse envolée avec le beau capitaine. Il aurait mieux fait de tenir compte des recommandations de Don Andres Almonester, celui-là même qui a appuyé la demande de Louis Adam de Crécy… » Elle fut interrompue par l’arrivée de Josepha. « – Excuser mait’esse, mais y a une dame qui vient d’a’iver.

– À cette heure ! Qui est-elle ?

– Une ma’ame de Maubou »

– Maubourg ? Et comment est-elle ?

– La figu’e et la mise fatiguée !

– Tu m’agaces, ce n’est pas une description ! Qui qu’elle soit, fais-la rentrer.

Marie-Adélaïde

Le temps que Josepha aille chercher la visiteuse, la maîtresse de maison s’était levée pour la recevoir et s’avança au-devant elle. La jeune femme toute de noir vêtue avait effectivement l’air d’être exténuée, les yeux brillants, la chevelure défaite, elle esquissa une révérence. « – Bonjour, madame, je vous prie de m’excuser de m’imposer à cette heure si tardive. Je ne sais si vous me reconnaissez, mais je suis Marie-Adélaïde Maubourg votre cousine du côté de nos mères.

– Mais c’est évident ! Suis-je sotte sur l’instant, je ne remettais pas votre nom, mais je me souviens de vous. Vous êtes la petite nymphe qui courait partout lors de mes noces. Mais, si je ne m’abuse, vous vous êtes mariée avec un créole de Saint-Domingue.

– Oui, Madame, avec Monsieur Baillot de Courtelon, c’est de là que j’arrive. Je viens vous demander l’hospitalité pour quelque temps.

– Mais bien sûr, le temps qu’il vous faudra. Asseyez-vous donc. »

Entre-temps, Josepha était entrée avec une négrillonne, l’une amenant la chocolatière et les tasses sur un plateau, l’autre quelques encas, qu’elles posèrent sur un guéridon qu’elles avaient rapproché de la jeune femme. Madame de Maubeuge ne pouvant que constater la robe de deuil de son invité lui demanda. « – Si je puis me permettre, je ne peux que remarquer votre tenue. Vous serait-il arrivé un malheur ? » Marie-Adélaïde gênée regarda autour d’elle et prétextant la tasse de chocolat qu’elle portait à la bouche elle attendit que les esclaves soient sorties de la pièce. Nathalie de Maubeuge intriguée constata son manège et patienta. Josepha ayant fermé la porte derrière elle, elle posa la tasse et répondit à la question. « – J’ai perdu mon époux lors d’un grand drame. » Les deux jeunes femmes se demandaient pourquoi la narratrice faisait tant de mystères. Tout en lissant nerveusement les plis de sa jupe, elle reprit. « – Mon mari, ainsi que toute la famille et ses gens ont été massacrés par nos esclaves alors que je me trouvais en visite chez des voisins. » Nathalie de Maubeuge ne put retenir un cri d’effroi. C’était pour elle comme pour beaucoup de planteurs le cauchemar ultime. Les mains d’Antoinette-Marie se crispèrent sur les accoudoirs de la bergère. Marie-Adélaïde inspira un grand coup et reprit son récit, racontant sa vie et son drame. Il s’avérait évident pour ses deux compagnes qu’elle se soulageait et qu’elle évacuait tout ce qu’elle avait vécu d’horreurs. Si Antoinette-Marie, de son côté, pensait que cela n’avait rien d’étonnant, que ces gens asservis rabaissés maltraités, voire torturés, finissent par se rebeller contre leurs tortionnaires, Nathalie de Maubeuge trouvait, elle, que cette race inférieure se révélait bien ingrate devant tous les avantages que leurs maîtres leur apportaient. Ils les ouvraient à la vraie religion et à la civilisation, les extirpant de leur jungle sauvage où ils vivaient comme des bêtes. Elle voyait bien que certains maîtres dépassaient les bornes, elle avait toujours jugé qu’il fallait de la fermeté, mais que celle-ci avait des limites. L’histoire de la jeune femme finie, un silence s’installa entre les trois interlocutrices. Madame de Maubeuge reprit et avec un grand sourire qui se voulait chaleureux, elle enchaîna. « – Rassurez-vous, madame, vous êtes ici en sécurité, ces désastres-là n’arrivent pas chez nous. Surtout, souvenez-vous que vous êtes ma cousine et que vous pouvez rester là autant de temps qu’il vous plaira.

– Je vous remercie, Madame, je ne vous envahirai pas trop longtemps. Je détiens un pécule qui me permettra de vivre modestement, mais décemment pendant une certaine période, et Monsieur Fleuriau essaiera de vendre au mieux ma plantation, bien qu’elle se retrouve en triste état.

– Pour tout cela, nous pourrons demander à mon époux de vous aider afin de tirer le meilleur parti de vos subsides. »

La marquise avait à peine fini sa phrase que son mari entrait dans la pièce. « — Je vous prie de m’excuser Mesdames, mais je viens d’apprendre que nous avions une invitée. » Il se courba devant Marie-Adélaïde et lui fit un baisemain. Madame de Maubeuge présenta à Marie-Adélaïde son conjoint qui s’annonça ravi de cette nouvelle invitée. Comme il se faisait tard et que la jeune femme était visiblement de plus en plus fatiguée, madame de Maubeuge proposa de l’accompagner jusqu’à sa chambre.

***

Marie-Adélaïde s’effondra sur son lit à peine dévêtu. Elle sombra dans un sommeil agité, entrecoupé de cauchemars dont le sujet se révélait toujours le même, le massacre dont elle avait été absente. Aussi absurde que ce fut, elle culpabilisait de ne pas y avoir été.

 De son côté, Antoinette-Marie mit du temps à trouver son sommeil, elle réfléchissait à cette terrible aventure, elle n’avait jamais pensé qu’elle pouvait courir un danger au milieu de ses gens, hommes et femmes que par ailleurs elle ne connaissait pas. Comme beaucoup de maitresses sur les plantations, elle n’identifiait que ses gens de maison. Elle aurait été bien incapable de reconnaître les esclaves des champs. Elle n’était pas au fait de la manière dont ils étaient réellement traités. Elle avait jusqu’ici songé à tout ça que de façon superficielle ! Son esprit se révoltait devant tout cet inconnu dont elle avait hérité tout à fait par hasard.

Dans son boudoir, Nathalie de Maubeuge narrait l’histoire de sa nouvelle protégée. Monsieur de Maubeuge l’écouta sérieusement. « – Ma chère, il faudra faire attention à ce que cette nouvelle ne s’ébruite pas. Elle pourrait nous amener beaucoup de problèmes. J’espère que tout le monde saura rester plus que discret.

– Ne vous inquiétez pas mon ami, Antoinette-Marie n’est pas d’un naturel très bavard quant à madame Maubourg, elle est visiblement consciente du danger puisqu’elle a pris garde de ne pas raconter son histoire devant nos gens.

– Voilà qui est bien. En tout cas, ma chère, nous voilà avec une troisième beauté à la maison. Si vous recueillez d’aussi jolies veuves, nous allons avoir tous les partis des alentours à notre porte, quels que soient leurs âges. » Souriant à son époux qui l’avait englobé dans son compliment, ce qui ne lui avait pas échappé, elle répondit. « – Ne vous inquiétez pas de cela, cette arrivée inopinée va résoudre notre affaire. Je cherchais justement comment Antoinette-Marie pourrait rentrer dans sa plantation avec un chaperon afin de s’éloigner de l’outrecuidance de certains messieurs. Si cela leur convient à l’une comme à l’autre, cela pourrait dénouer le problème de toutes. Je suppose que dans un premier temps madame Maubourg préférera un peu de solitude pour se remettre de ses émotions. »

***

Quinze jours plus tard, le voyage fut donc décidé au grand contentement de tout le monde. Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie s’accordèrent et se lièrent rapidement d’amitié. Ainsi que leurs âges, leurs malheurs respectifs échangés les rapprochèrent.

img_4561

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 031 à 34

épisode précédent

Chapitre 31

Anne, Viscountess Townshend de Sir Joshua Reynolds
Nathalie marquise de Maubeuge

février 1790, Secret dans les boudoirs

Comme chaque matin depuis sa naissance Nathalie de Maubeuge se laissait coiffer par sa nourrice Abigaël tout en se confiant à elle. Au zénith de sa beauté, elle examinait d’un air détaché ses traits que le temps affinait sans les marquer. Décidément, elle appréciait ces nouvelles modes pour les coiffures qui dispensaient des pommades et poudres en tout genre. Cet engouement pour le naturel était particulièrement adapté au climat. Les robes étaient plus légères et les chevelures sans cosmétique. On les faisait bouclées, bouffées, crêpées, mais sans rien y ajouter, hormis des épingles et des rubans. 

Comme tous les jours, depuis les lettres d’Antoinette-Marie venues de France, le marquis de Maubeuge se rendait à la capitainerie et s’inquiétait de savoir si un navire était arrivé de Nantes ou de La Rochelle, de Bordeaux ou de Bayonne. Avec quelques amis, ils se mettaient à la recherche des officiers, et les soumettaient à un interrogatoire plus ou moins discret. Il voulait connaître qui étaient ces hommes dont les noms circulaient un peu partout, les Desmoulin, Marat, Danton, Robespierre. L’Europe se mobilisait-elle vraiment contre la France ? Il ramenait les journaux de Paris qu’il avait pu se procurer. Il se rendit dans le boudoir de sa femme et lui annonça les dernières nouvelles. « — J’ai appris, Madame, par le secrétaire de notre gouverneur, que Louis Adam de Crécy s’était présenté à lui afin de demander la main de votre protégée.

– Il n’aura pas patienté beaucoup de temps, on ne peut pas dire que la décence l’étouffe. Je pensais tout de même que les éventuels prétendants attendraient la fin du deuil d’Antoinette-Marie, il semblerait qu’il n’en est rien.

– Pour l’instant d’après mes sources le gouverneur ne s’est pas décidé, mais ne serait-il pas pratique que notre jeune amie épouse Georges Tremblay ? C’est un brave garçon et il saurait comment s’occuper de la plantation. 

– Vous n’y songez pas. On ne peut lier une Cambes-Sadirac dont l’arbre généalogique remonte au moins jusqu’aux croisades par les deux branches à un homme respectable, soit, mais à moitié indien et du commun ! Quant à la remarier au fils de Crécy, n’est pas plus pensable, outre sa réputation, son père ne doit sa noblesse, je vous rappelle, que pour avoir enlevé une de Crécy, alors qu’elle était destinée au couvent. Pour ne pas produire de scandale, on la lui a fait épouser. On l’a ennobli avec le nom de sa femme et on les a envoyés jusque sur les rives du Mississippi pour y être oublié. Non, il y a mieux à faire !

– Soit ma chère, mais du monde va prétendre à sa main pour sa fortune personnelle, et à mon avis notre gouverneur va s’en mêler, et cette fois-ci je ne pourrai rien !

– Vous peut-être ? Mais moi, avec l’aide de son épouse, qui sait ? Évidemment, ce ne sera pas aussi facile qu’avec Félicité de Saint-Maxent.

– N’oubliez pas toutefois que depuis l’affaire de Saint-Maxent, il a une dent contre nous ! De plus, il ne nous fera pas de cadeaux. Conseillez donc à votre protégée de faire comme Pénélope et de trouver une solution pour tenir éloignés ses prétendants. Autrement, il se pourrait que, d’une façon ou d’une autre on la marie contre son gré.

Nathalie de Maubeuge savait pertinemment que son époux avait raison. Il devait à tout prix trouver une solution, mais pour l’instant la seule aide qu’elle pensait pouvoir acquérir était la femme même du gouverneur.

***

Madame Maccarthy

Évidemment, tout le monde sait que c’est dans le boudoir que s’effectuent ou se défont la grande histoire et la petite. On ne connaissait pas de maîtresse attitrée au gouverneur, mais sa femme ne se faisait pas d’illusions. Elle supposait qu’il devait bien exister une tisanière dans un coin de la ville qui attendait son mari. Elle s’avérait reconnaissante de sa discrétion. Tous les soirs avant de se coucher don Miró appréciait de passer une heure en compagnie de son épouse. Cette conversation se déroulait dans la plus grande intimité. Ce qui était dit entre ses quatre murs n’en sortait jamais. Ce soir-là après avoir discuté de choses et d’autre Madame Maccarthy demanda. « — Mon ami, je peux me permettre de vous parler de quelque chose qui me tourmente ?

– Mais évidemment, faites donc.

– J’aimerais vous entretenir de la jeune madame de Thouais.

– La petite veuve française ? Je sais où vous voulez en venir.

Elle lui sourit et reprit. « — Il est vrai, mon ami, que Louis Adam de Crécy est venu vous demander sa main ?

– Oui, ma chère, et il est parti persuadé de l’obtenir ! Ce dépravé ne doute de rien. Il a prétexté qu’elle lui avait été promise avant Charles de Thouais, et qu’il avait été floué. Il est exact que ce mariage arrangerait bien la famille de Crécy, car entre l’indigo et les pertes de jeux, leur fortune vacille dangereusement. Je ne lui ai rien garanti et je tiens à vous dire, madame, que je ne vous promettrai rien. De plus, sachez qu’il n’est pas le seul à avoir réalisé la démarche.

– Et grand Dieu, ils sont tous si pressés ?

– Il faut croire, Madame, puisque Timecourt Lazare Latil, l’aîné de la famille, m’a présenté sa demande. Incontestablement, le but est d’étendre leur propre plantation avec celle de la palmeraie et celle de la dot de la petite veuve. Mais tant que je résiderai à ce poste, personne ne doit y songer. Il n’est pas question que je les laisse agrandir leur domaine à ce point-là. Mais pour finir, j’ai eu droit au comble de l’arrogance française, car décidément ils ne doutent de rien ces Français ! Vous ne devinerez jamais qui est venu me faire sa demande.

À partir de là, Madame Maccarthy comprit qu’elle ne pourrait pas influencer son époux dans cette histoire. Elle lui sourit et l’interrogea. Quelle était cette dernière demande ?

– C’est le deuxième fils de Saint-Maxent, c’est ce fat de Maximilien François. Bien qu’il soit sûr d’y arriver, il n’est pas question que je donne l’ombre d’une satisfaction à son père. Alors, je suis désolé, ma chère, mais, malheureusement pour l’instant, la meilleure option, c’est encore ce débauché de Crécy. Il n’y a plus qu’à espérer pour votre protégé que celle-ci ait d’autres demandes qui m’agréaient et qui lui plaisent.

Madame McCarthy comprit qui n’y avait rien à ajouter et amena son époux sur de nouveaux sujets de conversations.

***

Antoinette-Marie était loin de songer qu’elle était à ce point un centre d’intérêt. Mais cette fois-ci, les personnes qui se démenaient l’accomplissaient plus dans un dessein politique que par compassion pour elle. Quelques jours plus tard, Antoinette-Marie apprit par l’intermédiaire de madame de Maubeuge la réaction du gouverneur. Aucune des deux femmes n’en connaissait les détails, mais Antoinette-Marie resta outrée et abasourdie de se rendre compte qu’encore une fois elle ne semblait pas être maîtresse de son destin. Madame de Maubeuge la rassura tant bien que mal, lui rappelant qu’elles avaient la période de grand deuil pour réfléchir à une solution.

***

Rentrée rue Dauphine une lettre attendait Antoinette-Marie 

Lettre de Marie Amélie Lacourtade

À Antoinette-Marie 

Paris, le 5 janvier 1790

Ma petite sœur,

Je commencerai cette lettre par l’essentiel, il ne faut jamais se décourager. Je vais vous en apporter la preuve. Je suis mariée depuis trois ans et je désespérais d’avoir un enfant. Je vous passerai les détails, mais sachez que mon époux et moi-même avons fait tout ce que nous pouvions dans ce but. François Xavier m’a visité en coup de vent durant le mois d’octobre à Bordeaux et bien je tiens à vous dire que depuis j’attends. Enfin, j’espère dans la maternité, si tout se déroule bien ce sera pour le mois de juillet prochain. Priez la vierge pour moi.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Après les fêtes de la Toussaint, j’ai laissé mon beau-père s’occuper des affaires familiales et j’ai rejoint comme prévu mon mari à Paris. Celui-ci nous a loué sur l’île Saint-Louis un joli appartement donnant sur la Seine et avec vue sur le quai des Tournelles, il se situe au premier étage et très lumineux. S’il ne se révèle guère spacieux, quatre pièces, il s’avère très confortable, et meublé avec goût. Mon mari l’a obtenu par l’intermédiaire de notre tante, Madame La Fauve-Moissac. Y sont déjà venus me visiter quelques amis, Élie Guadet, Armand Gensonné, Pierre Victurnien Vergniaud. Ils ne quittent guère la compagnie de mon conjoint.

Depuis début octobre, le roi et l’Assemblée-Nationale siègent à Paris. Ils sont continuellement surveillés par la Garde nationale pour éviter les émeutes. Depuis la prise de la Bastille, les députés ont accepté que leur pouvoir dépende de la violence populaire, et joue avec celle-ci, ce qui contrarie François Xavier. Il y passe toutefois le plus grand de son temps. Je l’ai parfois accompagné afin d’écouter les discours de nos députés. Cela m’a permis de faire la connaissance de plusieurs épouses de représentants. Contrairement à moi, certaines s’impliquent vraiment, je pense notamment à Madame Roland. J’ai donc été présenté à la vicomtesse Roland de la Platière, sur les bancs, de l’Assemblée, enfin dans les gradins des spectateurs. Cela l’a beaucoup amusée, que je me sois marié avec un bourgeois alors qu’elle-même avait épousé un noble, car elle est la fille d’un graveur. Ayant beaucoup sympathisé, j’ai été invitée avec François Xavier dans son salon de la rue Guénégaud. Il devient le rendez-vous de nombreux personnages influents tel Brissot, auquel mon mari voue une véritable admiration, Pétion, Robespierre et d’autres élites du mouvement populaire, notamment Buzot. Elle se trouve au centre d’inspirations politiques et préside un groupe des plus talentueux hommes de progrès. Vous verriez comme elle est fascinante…

… À Paris, tout est politique, toutes les conversations, tous les arts sont insufflés par elle. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, les évènements n’empêchent pas les promenades aux Tuileries ou au Palais-Royal, les théâtres font le plein. À peine arrivé, mon époux s’est empressé de m’emmener voir « Charles IX ou la Saint-Barthélemy » une tragédie de Marie-Josèphe Chénier, un ami de Danton. Cette pièce se déroule à l’époque des guerres de religion, le thème principal met en avant le fanatisme aux prises avec l’esprit de liberté. J’ai peu apprécié la pièce, je ne saurais trop dire pourquoi. Mais je dois reconnaître que François-Joseph Talma dans le rôle de Charles IX est extraordinaire. C’est un immense succès, mais l’Église a fait interdire la pièce dès la 33ème représentation. 

Le 28 décembre, je suis allé en compagnie de notre belle-sœur, Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, voir au Théâtre de l’Odéon, « Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage ». C’est un drame écrit par Olympe de Gouges. Le but avoué par celle-ci est d’attirer l’attention publique sur le sort des esclaves noirs de nos colonies, évidemment pour elle ce n’est que de la théorie et à part quelques utopistes qui peut s’y intéresser ! Par contre, notre belle-sœur est très fatiguée, elle se remet difficilement d’une fausse couche, je crois que c’est la troisième. Elle est beaucoup anémiée. Je lui ai conseillé de reprendre santé, avant de réitérer, mais j’ai bien peur qu’elle ne m’écoute. Son désir de donner un héritier à notre frère risque d’être le plus fort…

… À l’instar de notre tante, je vous envoie ma lettre par le biais du secrétaire de Monsieur Jefferson, c’est un peu plus long, mais plus sûr. Mais comme je sais que le courrier n’arrive pas toujours à bon port, soyez informé que Monsieur de Saige a été nommé Commandant de la Garde-Nationale à Bordeaux. Madame de Verthamon ne voit plus son salon désemplir, elle est aux anges…

Chapitre 32

( George Romney. Miss Benedetta Ramus.
Marie-Adélaïde Maubourg

Décembre 1790, Marie Adelaïde à Saint-Domingue

Le voyage n’avait pas été long, mais il avait été très éprouvant. Il n’avait duré que deux semaines, mais la traversée de la mer des Caraïbes s’était avérée effrayante, car le navire avait essuyé une énorme tempête de plusieurs jours. La remontée du Mississippi avait été plus agréable d’autant que le temps était doux et qu’à cette période on souffrait moins des maringouins. Marie Adélaïde Baillot de Courtelon ne se remettait toujours pas de ce qu’elle avait vécu à Saint-Domingue. Un rien la faisait sursauter, ses nerfs se trouvaient à fleur de peau. Elle s’était très vite remise de la perte de son amant, elle avait découvert dans l’adversité que celui-ci n’avait pas de carrure. Edmond Bertrand Duras s’était empressé de conseiller à la jeune veuve un retour vers la France ou vers la Martinique. Elle avait parfaitement compris qu’il voulait se débarrasser d’elle. Tant qu’elle avait été mariée, elle lui avait plu, maintenant qu’elle était veuve, elle l’embarrassait. Ceci n’avait été qu’un détail dans le traumatisme qu’elle avait subi.

 Son navire accosta à la nuit, devant La Nouvelle-Orléans. Avec la tombée du jour, les effluves se répandaient, accueillant la jeune femme avec mille parfums et masquant celles de la pourriture des rues. Dans la plupart des maisons, les lumières étaient allumées. Le commandant l’avait accompagné jusqu’à la capitainerie. De là, elle se fit amener à l’hôtel de Maubeuge. Elle n’avait pas eu le temps de prévenir sa cousine qu’elle ne connaissait pas vraiment, donc, elle ne savait pas l’hospitalité qu’elle allait recevoir. Se souviendrait-elle de la petite fille qu’elle avait croisée ? Aussi c’est avec anxiété qu’elle frappa à la porte.

***

Cinq ans plus tôt. 

Le printemps montrait son nez en ce matin de fin du mois de mars 1784. Marie-Adélaïde avait profité de la sortie de la messe matinale pour s’échapper du groupe de ses comparses et faire un tour dans le jardin de l’abbaye où perçaient primevères, jasmins et jonquilles. Les feuilles des chênes pointaient leurs bourgeons d’un vert tendre et les merles chantaient la saison nouvelle. Le dimanche, les élèves du couvent avaient droit de se divertir selon leur goût, aussi elle prit son temps et poussa jusqu’au parterre des plantes médicinales dont elle aimait le mélange des odeurs. Au risque de faire jaillir des taches de rousseur, elle s’assit au soleil sur un banc et profita de ce moment de solitude. Elle avait toujours eu du mal avec la promiscuité. Elle rejoignit ses camarades pour le déjeuner de onze heures, c’est dans le réfectoire que la mère supérieure envoya une de ses moniales la chercher. Elle s’avérait un peu inquiète, elle se demandait ce qu’elle avait encore bien pu accomplir pour mériter un sermon de la mère. 

Elle était appréciée autant de ses compagnes que des sœurs, mais elle se révélait d’une nature espiègle et aimait la vie avant tout, aussi elle contournait souvent les règles. Son regard doux et tendre qu’accentuait le sourire d’une bouche bien dessinée, faisaient fondre tous ceux qui devaient la réprimander. Elle était jolie sans vraiment le réaliser, un nez court, une peau de satin, une voix claire, une silhouette souple et gracieuse aux gestes élégants lui donnaient un air de nymphe échappée de la mythologie. Le plus beau de ses atouts était son opulente chevelure bouclée qui avait été rousse pendant son enfance et qui au fil du temps devenait auburn. À seize ans, elle avait une gorge ronde, une taille fine qui amenait les hommes à se retourner. Elle n’avait guère eu l’occasion de s’en rendre compte, car lorsqu’elle sortait du couvent c’était pour retrouver sa mère dans une propriété de campagne où sa plus grande distraction était de monter à cheval. 

Plus elle s’approchait du bureau de la mère supérieure, plus elle lissait machinalement les plis de sa robe. Elle toqua à la lourde porte derrière laquelle elle était attendue. Son entrevue fut brève. Debout face à la révérende, les mains dans le dos, elle apprit que ses parents enfin sa mère avaient demandé son retour définitif. Elle quittait le couvent. Elle n’avait pas posé de questions, trop heureuse d’abandonner les lieux. Elle avait l’âge de se marier à l’instar de quelques-unes de ses amies. Et comme elles, elle n’attendait que ça pour passer dans l’âge adulte. Elle présageait que c’était son tour. Les unions se réalisaient presque immédiatement au sortir du couvent, avec un conjoint accepté et agréé par la famille. Elle laissa le cloître avec un petit pincement de cœur, elle savait quitter le monde de son enfance, mais elle se trouvait aussi très contente, car elle avait toujours eu du mal à vivre ainsi enfermée. 

Marie-Adélaïde Maubourg

Le mariage représentait avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de position et d’argent, des convenances de rang et de fortune. Pour Marie-Adélaïde, le choix serait déterminé par avance par sa mère. Elle était consciente qu’elle ne serait pas consultée, pas plus que son père qui était grabataire depuis dix longues années. Madame Maubourg, suite à un accident sur un navire, qui avait laissé son mari paralysé, avait géré seule la maison de négoce familiale installée à Nantes, et avait su tirer son épingle du jeu malgré quelques cousins du côté de son époux, rapaces voire charognards. Son sens des affaires avait fait grandement profiter la fortune familiale.

À peine de retour dans l’hôtel particulier des siens sur l’île Feydeau, au centre de Nantes, toute l’attention de la maisonnée tourna autour d’elle. Marie-Adélaïde eut rapidement l’assurance que l’on allait la marier très prochainement sans plus de précisions. Partie pour Paris afin de régler des obligations, madame Maubourg avait laissé des directives. C’est donc la gouvernante, qui avait été sa nourrice, qui lui annonça, très fière, l’évènement en lui donnant un renseignement sur le futur prétendant, ce qui la flattait, car il était noble. Assurément, elle-même détenait du sang bleu, mais sa mère avait déchu par son mariage, qu’elle-même n’avait pas choisi. Elle avait été unie à une famille de négociants pour redorer le blason familial et aussitôt fait, on s’était empressé d’oublier son lien familial. Aussi c’était la revanche de madame Maubourg. Sa fille aînée était mariée à une riche famille du négoce nantais, Marie-Adélaïde serait mariée à un noble. Elle saisit toute l’importance de l’évènement par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l’encombrement des pièces d’étoffes, des fleurs, des dentelles apportées. Sa chambre dont les fenêtres donnaient sur la Loire était envahie par le travail des couturières pour sa garde-robe. Elle passait ses journées en essayage de corsets, de robes, de manteaux commandés par sa mère et elle comprit vite qu’elle ne pouvait demander que peu de modifications à ces choix. Elle ne s’en plaint pas, elle fut en outre ravie de la profusion des pièces qui constituaient son trousseau. Consciente de la fortune que composait l’ensemble, elle était étonnée que tout ceci fût pour elle. Pour le mariage de sa sœur, elle avait été éblouie par tout ce qu’elle y avait vu, mais elle était trop jeune pour se rendre compte de la richesse déboursée. Madame Maubourg n’était pas dépensière, mais pour ses filles, elle n’avait pas lésiné ni sur leurs instructions ni sur leurs dots. Elle-même avait été trop injustement rabaissée suite à sa propre union et avait dû se battre pour maintenir le rang dans lequel elle avait été élevée.  

La jeune fille ne s’opposait pas au mariage arrangé, pas plus de résistance que les autres demoiselles de son entourage. Elle s’y laissait aller, elle s’y prêtait complaisamment comme elles, son éducation l’y avait préparée. L’affection sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu’elle avait reçue de sa mère, la crainte de rentrer au couvent, la pliait à la docilité, la décidait à un consentement qu’elle n’aurait même pas eu l’idée d’objecter. D’ailleurs, c’était le mariage, et non le conjoint, qui la séduisait. Il faisait écho à son désir, à son rêve. Elle acceptait l’homme pour le statut de femme noble et mariée qu’il allait lui donner, pour la vie qu’il devait lui ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu’il devait lui permettre et qu’elle percevait avec la constitution de sa garde-robe d’épouse. De toute évidence, elle le préférerait bien tourné, mais d’après ses proches ce n’était pas très important, car les premiers temps passés, on les voyait peu. Sa nature romanesque l’aurait plutôt entraînée vers le grand amour, mais suite aux conseils toujours judicieux de ses amies de chambrée, il ne fallait pas le souhaiter avec le mari, c’était très commun. De toute façon, le mariage l’intéressait pour aller dans le monde, aller au bal, à la promenade, à l’opéra, à la comédie, elle envisageait une berline, de beaux diamants, de jolis chevaux, surtout de jolis chevaux. Elle pourrait enfin mettre du rouge et des mules comme certaines mères de ses compagnes.

Sa mère rentra quelques jours avant la célébration, celle-ci lui livra des détails sur cette union, la date, le nom de son futur époux et mit un bémol à ses espoirs de haute société. Étienne Baillot de Courtelon, s’il était bien noble, était avant tout planteur à Saint-Domingue. Ce mariage, par la dot de la jeune fille, garantirait un supplément à la richesse déjà importante du mari. Il lui assurerait un confort et un statut enviable, mais il vivrait, l’alliance faite, dans sa plantation. Afin d’éviter toute mauvaise surprise, elle avait toutefois, envoyé une lettre de change à une banque de « Port Aux Princes », une coquette somme qu’elle ne devrait utiliser qu’à bon escient, son conjoint devant subvenir à tous ses besoins. Un peu déçu de devoir se passer des promenades aux tuileries ou au Palais-Royal, voire à Versailles, son côté romanesque reprit le dessus en rêvant aux îles d’Amérique. « Et puis, ce n’était pas si mal tellement exotique. elle aurait sûrement pléthore de serviteurs et d’aventures. » songeait-elle.

Étienne Baillot de Courtelon

Arrivés à la veille du mariage, la famille et les amis vinrent visiter, admirer, et critiquer la corbeille à laquelle rien ne manquait que la bourse, que lui remettrait son fiancé de la main à la main, après la cérémonie du contrat. Madame Maubourg ne céda pas à la vanité de choisir la nuit pour cette cérémonie comme cela était la mode, mais elle tenait à ce que cette union joue son rôle, celui de redonner du lustre à sa parenté. Le mariage se déroula le mercredi 17 mars par une belle journée de printemps qui inaugurait les meilleurs auspices pour ce mariage. Le jour de la célébration, Marie-Adélaïde, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d’oranger dans son opulente chevelure, vêtue d’une robe, à petits paniers, d’étoffe de soie nacrée, portant des souliers de même tissu, fut conduite par un de ses oncles paternels à l’autel. L’annonce du départ pour l’église l’avait arrachée à son miroir dans lequel à juste titre elle se trouvait ravissante. Elle entra dans le temple où l’attendait son futur époux dont elle avait fait la connaissance deux jours au préalable. Celui-ci, de dix ans son aîné, bel homme, gracieux de sa personne, enchanta Marie-Adélaïde estimant que la vie était belle et qu’elle était chanceuse.

Elle se berçait des louanges qui retentissaient à ses oreilles et dont elle ne perdait pas une syllabe. Elle prononça un oui dont elle ne sentit pas les implications. 

À l’issue de la messe, les deux familles se réunirent pour un grand repas, où les plaisanteries assez vives, voire salées, avec un reste de gaieté gauloise, s’amusaient de la pudeur de la jeune fille. Le nouveau couple prit congé et alla se réfugier dans une maison en dehors de Nantes afin de consommer leur mariage en toute intimité. Marie-Adélaïde embrassa chaque femme conviée à sa noce, et lui donna un sac et un éventail comme le voulait la coutume puis elle partit avec son conjoint, un peu effrayée par l’inconnu.

Une fois seule dans le confort de la chambre nuptiale, déshabillée par une chambrière, Marie-Adélaïde en nuisette de coton fin, les cheveux défaits couvrant son buste, un genou sur la couche entr’ouverte, le cœur battant la chamade attendit son époux qui se préparait dans la pièce conjointe. Celui-ci entra en chemise après avoir apprécié le tableau que lui offrait la jeune fille, éteignit les chandelles pour épargner sa pudeur. Ce qui suivit resta inoubliable uniquement pour elle, pour qui c’était la première fois. Elle estima que tout ce qu’elle avait entendu était surfait. L’heureux élu avait couché son épouse sur le dos, puis après lui avoir malaxé sa poitrine, l’avait rapidement pénétrée, lui causant une vive douleur. Repu après un bref va-et-vient, il s’était allongé à côté d’elle puis il lui souhaita bonne nuit et quitta la pièce. Les larmes aux yeux, elle regardait le ciel de lit, pleine de déception. 

Évidemment, elle en convenait, le mari auquel sa mère l’avait unie, cet homme au bras desquels elle était tombée n’était pas le mari répugnant, le gros financier ou le vieux seigneur, que son imaginaire avait craintivement dessiné. Marie Adélaïde voulait bien admettre que l’individu se révélait aimable, qu’il s’avérait courtois, galant, voire attentionné. Aussi, à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, elle s’accrochait à son rêve d’une vie d’amour réciproque, et dans laquelle elle serait toute dévouée à son époux, image qui avait tenté et charmée au couvent ses fantasmes d’enfants. La tendresse jusque-là refoulée s’agitait et tressaillait dans son corps. Elle était troublée, touchée, par elle ne savait quoi de romanesque. Son extrapolation tissait, brodait au moindre geste fait par son époux. Le mari de son côté, flatté par cette agréable fièvre de sentiments dont il était l’objet, se laissait aller à cette adoration qui l’amusait. 

Le séjour des époux dans la campagne nantaise fut court, leur départ pour Saint-Domingue étant prévu quatre jours après leur mariage. Celui-ci se déroula sans incident notable, et trois mois plus tard ils abordaient les côtes de leur Amérique, l’île Saint-Domingue.

Chapitre 33

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Saint Domingue

Le couple des Baillot de Courtelon ne s’attarda pas à Port aux Princes. Marie-Adélaïde n’en fut guère contrariée tant elle était pressée de découvrir ce qui allait être désormais sa maison. Après avoir fait charger tout ce qu’il avait rapporté de France, en vivres, meubles, vaisselles, et fournitures diverses ainsi que leurs bagages, sur des charrettes, il aida à monter sa jeune épouse dans la berline qui l’attendait, avec quelques-uns de ses gens, chez un négociant de ses amis.

La plantation se situait dans la plaine du Cul-de-sac sur le versant au nord de Port-au-Prince. Après sept heures de route à peine carrossable, se protégeant tant bien que mal de la poussière soulevée par les chevaux, Marie-Adélaïde aperçut la plantation Courtelon. Son conjoint lui montra avec fierté l’étendue de ses terres, sur les hauteurs du massif de la Selle, à une heure de la commune des Croix-des-Bouquets sur une plate-forme fertile surplombant la rivière « Grande-Rivière » et guère loin de la route nommée le « Chemin-Des-Chasseurs » qui amenait sur la côte sud de l’île à « Sale-Trou ». Marie-Adélaïde, bien que n’aimant guère la foule, trouvait le lieu toutefois bien isolé. Même le village des Croix-des-Bouquets n’était qu’un rassemblement de quelques masures, quant à leurs plus proches voisins, ils devaient être à une heure du domaine de son époux. Elle sentit son enthousiasme s’affaiblir.

Andrée Baillot De Courtelon

Ils furent accueillis par Andrée Baillot de Courtelon, la tante du nouveau marié. C’était une femme entre deux âges, au physique lourd sans grâce presque masculine. Après une terrible épidémie de fièvre, elle avait élevé seule Étienne et ses deux jeunes sœurs devenus orphelins. Elle avait pris en main la propriété et avait maintenu la fortune familiale en attendant que l’héritier soit en âge de prendre possession de ses biens, soit cinq ans plus tard. C’est elle qui lui avait conseillé de prendre femme en France, c’est aussi elle qui l’avait aiguillé sur la dot de Marie-Adélaïde. Pour les affaires de la plantation, elle se trouvait en contact avec Madame Maubourg et sachant qu’elle avait encore une fille à marier, elle avait tâté le terrain. Depuis le perron de l’habitation, elle soupesa la jeune épouse qui descendait gracieusement de la voiture aidée par Étienne. Elle fut rassurée, elle ne ferait pas ombrage à son pouvoir, car il n’était pas question qu’elle abandonne les rênes de la demeure ni l’ascendant qu’elle avait sur son neveu. Elle lui fit un accueil qu’elle voulait chaleureux. Marie-Adélaïde eut un frisson intuitif en voyant le dragon qu’était cette femme. Elle comprit très vite qu’elle allait devoir guerroyer pour occuper sa place de maîtresse de maison voire tout simplement sa place. Elle fut toutefois attendrie par l’approche de la plus jeune de ses belles-sœurs, une toute jeune fille sortant de l’enfance, Marie-Jeanne, qui lui fit presque la fête. Dans le flot de paroles de celle-ci, elle apprit que son aînée Anne Marie-Louise demeurait chez des voisins pour quelques jours, mais qu’elle serait enchantée de son arrivée. Et l’avenir confirma cette certitude, les trois belles-sœurs s’entendirent à merveille et devinrent les meilleures amies du monde. Et tel que cela était prévisible, la guerre se déclencha très vite avec madame tante comme elle devait dire.

Dans un premier temps, Marie-Adélaïde fut prise par le tourbillon des présentations, des visites, des petits voyages que cela impliquait, des arrangements de la vie, de l’habitation, de son destin. Fier de son épouse, Étienne exhibait sa ravissante femme, ce qui fit croire à celle-ci qu’il était amoureux d’elle, ce qui devait s’avérer être un malentendu. Lorsque Étienne se trouva en face d’une espèce de passion, il se découvrit tout à coup fort effrayé. Il n’avait point pensé que Marie-Adélaïde mettrait tant de zèle dans son nouveau rôle. Il n’avait point compté avec cette passion dans son ménage, elle ne convenait ni à son caractère ni à ses goûts. Il considérait qu’elle n’était point faite pour les gens nés et élevés comme lui. Trop habitué à être libre, trop assujetti à son plaisir, l’attachement jaloux, inquiet, les bouderies, les exigences, les interrogations, l’inquisition à toute heure, les scènes, les larmes toutes les armes dont Marie-Adélaïde se servait pour attirer ou retenir son attention, l’amena à renouer avec ses penchants. Légèrement honteux, bien que tout cela l’échauffait, il tâchait cependant d’être poli devant les manifestations de tendresse de sa conjointe. À ses plaintes, il répondait avec une ironie et une indifférence apitoyée. Il utilisait le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu’ils ne sont pas raisonnables. Cela agaçait la jeune fille devenue femme qui comprenait bien qu’elle s’y prenait mal, mais n’avait personne pour la conseiller ou la guider. Puis il se fit plus rare auprès d’elle, occupé qu’il était sur la plantation. Il disparut un peu plus chaque jour de la maison. Marie-Adélaïde, la nuit, brisée d’insomnie et guettant sur son lit, entendait rentrer le cavalier. Les pas d’Étienne ne venaient plus à sa chambre, il allait directement à la sienne, celle-ci offrait plus d’indépendance quant à ses nuits et ses retours au petit jour, parfois, au son de l’angélus. 

Il aurait été étonné d’apprendre que la jalousie de sa femme n’était pas affective, elle était revenue très vite de ce sentiment qu’elle s’était fabriqué afin de croire à son nouveau rôle. Elle s’avérait simplement envieuse de la liberté de son époux et des prérogatives qu’elle lui donnait. Qu’il découchât pour quelques négresses la laissait indifférente, même si la première fois qu’elle l’avait appréhendé, elle avait été vexée de cette préférence. Si elle lui effectuait des reproches, si elle s’emportait, lui jouait la scène des attendrissements, c’était uniquement pour que ce ne soit pas trop facile pour lui, pour le faire un tant soit peu culpabiliser. Elle avait remarqué que suite à ces scènes, elle obtenait toujours quelque chose. Il essuyait tout avec un persiflage de sang-froid, l’aisance de la plus parfaite compagnie, mais en échange il lui offrit deux esclaves, quelques bijoux, la possibilité de créer un jardin d’agrément où elle se réfugia par habitude et surtout une jument grise pommelée. Dans un premier temps, Madame tante s’apitoya devant ce qu’elle prit pour de la petitesse d’esprit de la part de la délaissée. Sur la figure de celle-ci, Marie-Adélaïde, à son plus grand agacement, semblait y lire qu’il y avait une sorte d’indécence à aimer son mari de cette façon. Mais que pouvait comprendre cette vieille fille ? Et au bout de ses larmes jouées, elle trouvait souvent le sourire de l’aînée de ses belles-sœurs lui disant. « — Eh bien ! Prenons les choses au pis, s’il avait une maîtresse, une passade, cela signifierait-il quelque chose ? Vous aimerait-il moins au fond ? » Marie-Adélaïde pensait. « — M’aime-t-il seulement ? » Elle finit par se faire une raison ou du moins le crut elle. 

Marie-Adélaïde Maubourg

Dans l’ensemble, elle se fit rapidement à cette nouvelle vie. Elle passait son temps en promenade à cheval ou en tilbury qu’elle aimait conduire elle-même, elle se consacrait à son jardin dans lequel à l’aide du climat tout poussait. Quand elle ne résidait pas à l’extérieur de la « Grand-Case », nom que tous donnaient à la demeure des maîtres, elle s’amusait à différents jeux de société avec ses belles-sœurs, jouait du clavecin pour lequel elle avait un certain don. Madame tante s’occupait du fonctionnement de la maison et des esclaves, avec un peu trop de rigueur au goût de Marie-Adélaïde, mais on lui avait expliqué qu’elle n’y connaissait rien. Madame tante avait vite compris que sous l’air angélique de la jeune fille se cachait une nature indomptable. Marie-Adélaïde refusait que celle-ci lui conférât des ordres. Elle avait promptement mis le holà à ses intrusions sur son domaine privé. On ne se préoccupait pas de ses esclaves personnels qui s’en révélaient reconnaissants et l’on n’entrait pas dans son boudoir ni dans sa chambre sans y être invité. Elle n’avait rien à cacher, mais elle savait que cela crispait au plus haut point Madame Tante. Et quand elle était lasse de la supporter, elle prétextait des courses à accomplir et elle fuyait plusieurs jours avec ses deux belles-sœurs jusqu’à Port-au-Prince. Elle y était reçue par des proches et y était célébrée. Elle y était devenue la meilleure amie de Julie-Catherine Fleuriau de Touchelongue. C’est chez elle, alors qu’elle séjournait avec son époux quelques jours dans son habitation de la rue « des capitaines » pour les fêtes de la nativité, qu’elle sentit vraiment battre son cœur pour la première fois. Celui qui lui fit cet effet était Edmond Bertrand Duras fraîchement dépêché de Paris. Il fut invité dans toutes les demeures de Port-au-Prince. Bien que provincial, il raconta les différents épisodes parisiens, comme s’il y était, de la démission de Necker à la marche des femmes sur Versailles qui se conclut par le retour de la famille royale à Paris, en passant par la prise de la Bastille et au banquet donné par les gardes du corps de la Maison militaire considérée contre-révolutionnaire. L’Assemblée, qui l’écoutait à chaque fois, connaissait la plupart des évènements, mais c’était plus vivant que les journaux ou les lettres qu’ils les avaient prévenus des incidents. Bel homme et bon orateur, sa voix chaude enivrait la gent féminine. Il était venu à Saint-Domingue pour étouffer un début de scandale à Bordeaux, avocat de formation, sa famille l’avait envoyé dans la colonie sous prétexte de régler un contentieux. Incorrigible, séduit par la beauté de Marie-Adélaïde, ne se préoccupant pas de la situation matrimoniale de la jeune femme, il engagea une cour effrénée qui ne reçut guère de résistance. 

Chapitre 34

(John Constable peint par Ramsey Richard Reinagle
Edmond Bertrand Duras

La compensation

Cela faisait un peu plus de cinq ans qu’elle était mariée et son époux ne partageait plus sa couche depuis bien longtemps, lui préférant négresses et mulâtresses. Elle s’était reproché dans un premier temps le manque d’enfant à venir, mais lors d’une querelle déviant sur le sujet avec Madame Tante, elle trouva sa réponse. Celle-ci l’ayant accusée d’être stérile, le début de la dispute ayant démarré sur l’absence d’une soupière dans le buffet, le ton était monté jusqu’à ce qu’une évidence arrive au bord des lèvres de Marie-Adélaïde. « Mais madame, si mon époux ne m’a pas fait d’enfant, cela ne veut pas dire que ce soit de mon fait. Il n’a pas non plus de bâtard ! Et Dieu sait que pas une négresse de la plantation n’y est passée. » Madame tante en resta bouche bée. Elle abdiqua, consciente que la jeune femme avait raison, elle tourna les talons. Quant à Marie-Adélaïde, elle se surprit elle-même d’avoir formulé l’évidence. Sa culpabilité se volatilisa avec.

Edmond et Marie-Adélaïde se rencontrèrent souvent au cours de dîners, de bals, en promenade, à la messe. Ils échangèrent des sourires, des amabilités, ils se cherchaient spontanément dans la foule. 

Madame Fleuriau, ce soir-là, avait décidé d’ouvrir des tables de jeu. C’était l’une des occupations favorites dominicaines, aussi il y avait grand monde. Marie-Adélaïde n’était pas en reste, car c’était une passionnée du jeu que ce fut le reversis, le brelan, le lansquenet, la bassette. Elle possédait un vrai engouement pour le trictrac, encore fallait-il qu’elle trouve un adversaire à la hauteur. Elle était connue pour perdre très peu, elle avait beaucoup de mémoire et un très bon esprit d’analyse. Elle arriva une des premières dans les salons du rez-de-chaussée, mais pas la première. Elle allait retrouver la maîtresse de maison quand elle fut interceptée par Edmond Bertrand Duras qui profita de ce moment de solitude inopiné. Lui offrant un sourire éclatant et des yeux pleins de malice, elle s’exclama. « – Je ne vois que vous, Monsieur Duras, ces jours-ci !

– Je ne demande que ça, Madame ! Lui rendant son sourire.

– Et combien de temps comptez-vous demeurer parmi nous ?

– Tant que l’on voudra bien de moi !

– J’espère que nous aurons assez d’arguments.

– Je n’en doute pas.

– En attendant désirez-vous être mon partenaire au Pharaon ?

– Tant que cela sera votre bon plaisir. »

Marie-Adélaïde le gratifia de son regard le plus énigmatique et passa devant lui. La soirée se déroula dans la bonne humeur, entre badinage et fièvre du jeu. Marie-Adélaïde gagna comme souvent aux cartes. Son compagnon de jeu la remercia de lui avoir fait profiter de sa chance. « – Madame, c’est un plaisir de vous avoir comme partenaire, vous êtes la Fortune personnifiée !

– C’est un peu ça, Monsieur, et si vous connaissiez les femmes de ma famille, vous comprendriez. »

***

Quelques jours plus tard, les Baillot de Courtelon rentrèrent dans leur domaine. Marie-Adélaïde reprit ses habitudes. Imprégnée du souvenir de Monsieur Duras, elle se levait tôt, se rendait dans son jardin d’agrément, grattait la terre, arrosait ses fleurs, coupait celles qui étaient fanées. Elle était aidée en cela d’un négrillon qui lui appartenait et qui du haut de ses six ans s’avérait responsable du lieu. Il empêchait les animaux en tous genres de mettre du désordre dans les massifs et l’entretenait en l’absence de sa maîtresse. Le dîner prit, le plus souvent entre dames, le maître de l’habitation se situant sur la plantation, elle faisait seller Vénus, sa jument pommelée. Après avoir vêtu sa tenue d’amazone couleur chocolat, une redingote et une jupe assortie avec traîne, elle s’en allait au fil des chemins. Cela intriguait bien ses voisins de la voir non accompagnée, mais elle en avait cure. Qu’est-ce qu’il pouvait lui arriver ?

***

Le soleil avait à peine émergé de la nuit que Marie-Adélaïde se leva le sourire aux lèvres. Elle avait rêvé du bel Edmond et s’il lui avait fait la moitié des choses dont elle avait rêvé, elle serait la femme la plus comblée au monde. Suzanne lui apporta son déjeuner, qu’elle dégusta dans le silence pour rester le plus longtemps possible dans son nuage. Elle prit un moment pour finir la lettre pour sa mère puis gagna son havre de paix. L’heure du dîner venant, elle rentra et le partagea avec ses belles-sœurs, Madame Tante étant indisposée. Elle trouva que décidément c’était une belle journée. Le café avalé, elle abandonna les deux jeunes femmes à leurs siestes. Elle se rendit à l’étage, et se fit habiller par Suzanne. Son chapeau calé sur son front, sa tresse bâtant son dos, elle enfila ses gants et monta Vénus. L’amazone aimait sentir entre ses cuisses musclées la puissance de l’animal réagissant aux moindres de ses désirs. La cavalière partit doucement vers la route qui menait à Port-au-Prince. Elle laissait aller à son rythme sa monture avec laquelle elle était en harmonie. Abritée par la frondaison des pins, elle rêvassait, bercée par le pas de sa jument. Aussi fut-elle surprise quand en face d’elle se présenta un cavalier tout droit sorti de son songe. « – Madame Baillot de Courtelon, mes hommages ! » Se ressaisissant, elle le gratifia d’un sourire radieux et interrogatif, elle lui demanda ce qui l’amenait en ces lieux. « – Mais vous ! Madame ! J’ai le plaisir d’être invité par vos voisins, les Bordier D’Aysse, qui sont des amis de ma famille. Je profitais donc de mon séjour pour vous porter mes hommages. 

– C’est aimable à vous, mais comme vous voyez, je pars en promenade, acceptez-vous de vous joindre à moi ? » Car il n’était pas question qu’elle partage leur intimité avec qui que ce soit. « — Ce sera avec plaisir. Vous avez raison, jouissons de cette journée. »

Tout en bavardant, laissant leurs juments aller à leur guise, ils avancèrent au fil de leur chemin. La seule chose qu’ils voulaient c’était leur propre compagnie. Au bout d’un moment, il proposa de descendre de leurs montures afin de se reposer un peu. Ils attachèrent les chevaux au bord de la route et prirent un sentier qui menait à la rivière. Ils s’assirent sur le tronc d’un arbre couché, et devisèrent tout en regardant l’eau coulée. Le jour baissant Marie-Adélaïde décida de rentrer. Il la raccompagna jusqu’à son cheval et l’aida à monter en selle. Elle lui tendit la main qu’il effleura de sa bouche chaude lui procurant le frisson du désir inassouvi. « – Quand pourrais-je vous revoir, Madame?

– Je me promène sur cette route tous les jours monsieur, on ne sait jamais ce que peut accomplir le hasard. 

– Alors à très bientôt Madame ! »

Elle lança Vénus au trot, rayonnante de bonheur. Sous prétexte de fatigue, elle se retira dans ses appartements afin de pouvoir rêver plus tranquillement aux événements de la journée. Elle passa une nuit agitée entre extase et inquiétude. Le reverrait-elle le lendemain?

Elle n’aurait pas dû s’alarmer, il attendait l’amazone bien avant qu’elle n’apparaisse au détour du chemin où il était posté. Malgré sa lassitude due à son manque de sommeil, elle était éblouissante. Ils répétèrent le scénario de la veille ainsi que tout le reste de la semaine.

Comme tous les autres jours, elle rentrât radieuse, elle sauta de cheval et tendit les rênes au garçon d’écurie. Son époux patientait sur le perron. « — Bonsoir ! Madame, je vous attendais, car j’ai reçu une missive de Monsieur Fleuriau, une vente de bois d’ébène est prévue pour demain. Votre amie, Mme Fleuriau nous invite à demeurer quelques jours chez elle, et afin de fêter ça, elle organise une grande soirée. Votre chambrière prépare vos bagages pour cette occasion. » De contrariété, une ombre passa sur son visage qui surprit quelque peu son conjoint. Elle lui fit remarquer qu’elle n’aimait pas que l’on donne des ordres à Suzanne. Puis se reprenant, elle lui dit que cela n’avait pas beaucoup d’importance et justifia son énervement à la fatigue due à sa promenade. Elle allégua le besoin d’aller vérifier ce que Suzanne avait mis dans ses bagages et quitta son époux. Une fois dans son boudoir, elle s’affala sur la marquise et réfléchit. Elle ne pouvait prévenir Edmond de sa soudaine absence et cela l’inquiétait. De plus, ce mouvement serait déplacé, elle n’avait pas de raison de l’opérer en dehors de l’impulsion. Anxieuse, ne voyant pas, comment elle pouvait éviter cette visite à Port-Au-Prince, ce qui surprendrait tout le monde, elle finit par abdiquer devant la fatalité. Même si cela ne la contentait pas, elle se dit que c’était un bon moyen de savoir s’il tenait à elle.

Ils partirent tôt le lendemain matin afin de profiter de la fraîcheur. Son mari lui fit remarquer qu’il la trouvait très agitée. Elle invoqua une mauvaise nuit et l’impression d’avoir oublié quelque chose. Elle prit un livre et essaya de se concentrer sur ses pages. Ils arrivèrent en début de soirée et furent reçus chaleureusement par les époux Fleuriau. Julie-Catherine se rendit compte de suite de la nervosité de son amie. Une fois, toutes les deux seules, elle lui demanda des explications, mais Marie-Adélaïde éluda toute question. Elle prétexta à nouveau la lassitude du voyage. Ne voulant pas attirer l’attention sur son état d’anxiété et se faisant une raison, elle prit sur elle et essaya de paraitre enjouée auprès de ses hôtes. Julie-Catherine Fleuriau se révélait tout excitée par l’organisation au pied levé de la fameuse soirée qui était prévue pour le lendemain. Elle était en ébullition. Le navire négrier, dont Aimé-Paul, son époux, était le principal actionnaire, était arrivé avec un mois de retard. Heureusement, la cargaison n’avait pas été trop abîmée, et c’est pour cette raison que les Fleuriau avaient l’intention de fêter cette aubaine. Ils avaient invité tous leurs amis pour après la vente, les amenant ainsi à y participer, afin de partager ce coup de chance. Secondée par Rachel, Julie-Catherine avait réclamé à ses esclaves de décorer toute la demeure et notamment le patio, qu’elle avait fait illuminer de centaines de bougies malgré le risque d’incendie.

Marie-Adélaïde Maubourg

Suzanne demanda pour cette occasion quelle robe voulait mettre sa maîtresse. Comme celle-ci répondît que cela lui était indifférent, la chambrière opta pour une robe en satin gris-bleu à large jupe. Elle lui enfila le corset qui accentuait sa taille et ramenait ses épaules vers l’arrière projetant le galbe de sa poitrine vers l’avant. Le haut de sa robe-fourreau qui moulait son buste soulignait l’effet du corset. Elle la coiffa d’un chignon bouclé, que son opulente chevelure n’obligeait pas à compléter par des postiches, d’où s’échappaient de longues anglaises qui mettaient en valeur le cou de la jeune femme qu’agrémentait une parure de saphir. Suzanne fit remarquer à sa maîtresse qu’elle ne l’avait jamais trouvée si belle. Celle-ci répondit qu’elle n’en avait cure, car elle pensait que le principal intéressé ne situerait pas là, ce en quoi elle avait tort. Elle pénétra dans le premier salon du rez-de-chaussée et machinalement vérifia sa tenue dans le reflet de la glace au-dessus de la cheminée. « – Ne changez rien, tout est parfait ». Elle sursauta et aperçut dans le miroir celui qu’elle croyait encore dans sa campagne. Habillé d’un habit à la française de couleur caramel, le cheveu attaché en catogan, il la gratifia d’un sourire charmeur accompagné d’une légère courbette. À sa vue, elle rougit et comprit qu’elle était éperdument amoureuse. « – Vous ici ! » S’exclama-t-elle. « – J’ai moi-même reçu une invitation de la part de votre amie. » La soirée parut radieuse à Marie-Adélaïde, tout le monde la trouva resplendissante. Elle la passa à danser et souvent avec Edmond. Pendant son séjour, elle le revit plusieurs fois, et à chaque fois la torture du désir se révélait de plus en plus intense. Lorsqu’il fallut rentrer à la plantation, elle ressentit un profond soulagement.

Dès sa première promenade à cheval, elle retrouva celui qui devint aussitôt son amant.

plaine du Cul-de-sac.JPG

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 017

épisode précédent

Chapitre 17

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Fin mai 1789. L’escale à Port-Au-Prince.

Depuis le matin, Antoinette-Marie, accoudée comme souvent au bastingage de la dunette, admirait la côte de l’île. Elle gonflait ses poumons de l’atmosphère fleurie qu’elle exhalait. Elle découvrait de mile en mile une flore luxuriante chamarrée de couleurs d’où de vastes demeures émergeaient. Elle revivait. L’escale à sainte Lucie l’avait déjà émerveillée par la douceur de l’air et la splendeur de la végétation. Sur le pont, l’équipage était énervé à l’idée d’une semaine à terre. C’était le temps que prendrait le débardage du négoce pour les colons. Situé dans la plaine du Cul-de-sac, au pied de la montagne de la Selle, le port s’étendait au fond du golfe de la Gonâve dans un emplacement grandiose de la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue. En attendant leur mouillage, Monsieur d’Estournelles expliqua à Antoinette-Marie et sœur Élisée que le premier bâtiment élevé sur le site était un établissement hospitalier. C’étaient des flibustiers qui l’avaient construit et il avait d’ailleurs donné son nom au lieu et il l’avait gardé. Après l’élimination des pirates, la région devint plus attrayante pour les Anglais, aussi afin de la protéger, le capitaine de Saint-André fut envoyé dans la baie à bord du vaisseau nommé « Le Prince », juste sous le fameux hôpital. Monsieur de Saint-André, qui avait peu d’imagination, décida de baptiser l’endroit le « Port-Au-Prince », et de fonder une ville sur l’ancienne habitation Randot augmentée de celle de Messieurs Morel et Breton des Chapelles. 

« La Louison » était arrivée au milieu de l’après-midi. Au regard des nouveaux arrivants se révéla tout d’abord la rade, défendue par une forteresse, encombrée comme à son habitude d’une bonne centaine de navires. Sur les quais, une foule bigarrée s’activait dans une animation débordante et apparemment désordonnée. Au-delà s’étendait le damier régulier des rues qui se coupaient à angles droits. Après les démarches administratives auprès des instances portuaires, Monsieur d’Estournelles et ses compagnes de voyage se firent mener à l’hôtel des Fleuriau, sur la voie commerçante du bord de mer. Ils croisèrent peu de grands édifices, hormis l’église paroissiale, les casernes, des entrepôts et au détour d’une artère une place et sa fontaine. Les maisons de la ville étaient solides, sobres, assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du négoce, fit remarquer monsieur d’Estournelles. Les murs étaient de pierres de taille et les toits étaient couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes, certaines demeures étaient même surmontées de belles cheminées ouvragées. 

Une grande métisse aux cheveux blancs, malgré un âge apparemment assez jeune, se présenta à eux pour les accueillir. D’allure hautaine, Rachel, la gouvernante, les reçut. Elle excusa ses maîtres absents de Port-au-Prince. Ceux-ci résidaient dans leur sucrerie de Bellevue au « Cul-de-sac ». Passé la façade austère de la demeure blanchie à la chaux, ils se trouvèrent dans un vestibule donnant sur un patio à la végétation luxuriante. Rachel tapa dans ses mains, ce qui amena à vive allure deux jeunes négresses et un métis de belle stature. Elle envoya ce dernier, Achille, chercher leurs bagages sur « la Louison » et prévenir à la maison de commerce, le secrétaire des Fleuriau, de l’arrivée des invités de leurs maîtres. Devant leur absence, la gouvernante prit les choses en main et les installa confortablement à l’étage, dans des chambres donnant sur la rue et la galerie intérieure. Elle fournit Hagar à Antoinette-Marie et Pénélope à sœur Élisée pour les servir. Pour monsieur d’Estournelles, elle appela un négrillon dénommé Zéphyr.

Suivie de Béarn et Navarre, habitués à trotter sur ses talons où qu’elle aille, Antoinette-Marie fit le tour de la pièce et du salon contigu qui lui étaient alloués. Sobrement meublé, l’appartement ne manquait pas de confort et n’avait pas grand-chose à envier à certains intérieurs bordelais. La première chose qu’elle accomplit fut de prendre un bain, et pour la première fois, oubliant toute décence, elle y entra nue. Elle ne supportait plus d’avoir des étoffes collées sur elle. Hagar la frotta avec des fleurs de magnolia qui, à la surprise d’Antoinette-Marie, se mirent à mousser comme du savon tout en exhalant un parfum enivrant. Pour son opulente chevelure, ce fut plus difficile, car la domestique dut en extirper les occupants indésirables qui avaient réussi à s’installer. Deux lavages furent effectués, un démêlage minutieux acheva le travail après le rinçage au vinaigre demandé par Antoinette-Marie. Pendant ce temps, à l’autre bout de la demeure, les servantes nettoyaient son linge et ses robes en linon ou mousseline, indispensables sous ce climat. Elles étaient décrassées et blanchies, comme il se devait. Sa toilette fut finie alors que le jour tombait. Délassée et se sentant propre, arborant la dernière de ses robes à la chemise en linon blanc et ses cheveux simplement tressés dans le dos, elle rejoignit ses compagnons dans le patio pour se restaurer. La table était dressée sous un palmier, il suffisait de lever la tête pour admirer un ciel couvert d’une myriade d’étoiles. Des flambeaux plantés dans le sol venaient relayer la lueur de la lune. Fatigué tous autant qu’ils étaient, aucun ne disait mot. Constant d’Estournelles dégustait un vin de France, sœur Élisée contemplait une cage d’oiseaux exotiques d’une hauteur imposante, Antoinette-Marie quant à elle examinait avec envie le décor. Le patio rectangulaire, où toutes les pièces de la demeure donnaient par l’intermédiaire de la loggia, était agrémenté au rez-de-chaussée comme à l’étage, d’arcades de pierres soutenues d’une colonnade de style antique sur tout son tour. À certains endroits, des plantes grimpantes montaient à l’assaut de celles-ci tout en exhibant leurs fleurs. Le centre était occupé par un bassin orné d’une fontaine dont le son cristallin ricochait contre les murs. Les invités trouvaient le décor idyllique. Rachel de sa démarche chaloupée dirigeait le service effectué par Achille et une négresse. « – Il est dommage que monsieur et madame Fleuriau soient absents, car ce sont des gens charmants. Ils sont réputés pour leur hospitalité. » Assura monsieur d’Estournelles, rompant ainsi le silence. « – C’est un réel plaisir, il est vrai. Leur sucrerie se situe-t-elle loin d’ici ?

— À une journée, nous aurons sûrement la satisfaction de les voir d’ici deux ou trois jours, je pense. C’est une des plus belles plantations de l’île et une des plus rentables. Il faut dire qu’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, comme son défunt père s’avère très rigoureux, de plus son sens de l’équité et son respect pour ses gens, lui octroie de détenir l’un des taux de mortalité les plus faibles. S’il admet que ses esclaves sont des êtres inférieurs, il ne les ménage pas moins pour obtenir un meilleur rendement, et il y gagne. Sans oublier que sa fortune lui permet de posséder trois esclaves au travail par hectare de cannes aussi ils jouissent de conditions exceptionnelles. »

La conversation se poursuivit tout en dégustant des plats, tous nouveaux pour les dames. En hors-d’œuvre, on leur servit des pamplemousses roses aux crevettes et des acras de morue. Ils continuèrent par du poulet rôti aux épices, flambé au rhum, et du jambon glacé accompagné du riz aux haricots rouges. Pour le dessert, un pain patate douce et une mousse de mangue clôturèrent le souper. Pendant qu’ils dégustaient un café, Antoinette-Marie souleva un problème. Elle avait un mal fou à saisir ce que lui disaient les gens de la maison et notamment sa chambrière, au milieu de ce patois, elle touchait du doigt bien quelques mots, mais guère plus. Par contre, il semblait qu’eux la comprenaient. Sœur Élisée confirma, elle avait réalisé le même constat avec Tati Ouda sur le bateau. Monsieur d’Estournelles les rassura. « — C’est ce que l’on nomme le « créole ». Vous verrez, nous l’utilisons tous volontiers, principalement pour communiquer avec les esclaves, il est toutefois différent en Louisiane. » 

Sur ce, personne ne s’attarda, heureux de trouver un lit qui ne tangua point. 

***

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie se leva avec le soleil et avec la sensation d’être reposée et pleine d’énergie. Ne sachant comment appeler Hagar, elle enfila sa robe de la veille et sortit à la recherche de quelqu’un. Du patio, Rachel l’aperçut se pencher sur la rambarde de fer forgé à l’étage. Elle frappa dans ses mains. Antoinette-Marie sursauta et vit arriver Hagar en courant. Elle remercia la gouvernante. L’esclave se confondit en excuses et courbettes pour son manque de diligence. Antoinette-Marie trouva qu’elle en faisait trop, et la calma dans ses ardeurs de soumission. Elle se fit habiller d’un caraco et d’une jupe assortie, car elle avait l’intention de profiter de son temps pour visiter la ville. Elle descendit une fois prête et retrouva monsieur d’Estournelles dans un des salons du rez-de-chaussée où il déjeunait. Elle partagea le repas et lui proposa son envie de promenade. « — C’est une excellente idée, mais je dois m’excuser de ne pouvoir vous accompagner. Des affaires m’éloignent de la cité pour la journée. De plus, Rachel m’a prévenu que sœur Élisée était alitée pour l’instant. Elle n’est pas très bien. Demandez à la gouvernante quelqu’un pour vous amener. » Elle acquiesça. Le déjeuner terminé, elle alla voir sœur Élisée qui somnolait. Après s’être assurée que ce n’était rien de sérieux, elle la laissa prendre du repos.

Après discussion avec Rachel, qui lui fit remarquer au passage que c’était inopportun pour une dame de sortir à pied, car aucune voiture ne s’avérait disponible pour sa promenade, il fut convenu devant son insistance qu’elle suivrait Achille au marché, escortée d’Hagar. Coiffée d’un grand chapeau de paille penché sur le front, rendant l’ombrelle presque inutile, elle avançait d’un bon pas, les deux esclaves la talonnant. Régulièrement, elle s’arrêtait et se retournait vers eux pour qu’ils lui indiquent le chemin. Elle n’avait pas pu leur faire admettre qu’il était plus simple qu’ils ouvrent la marche. Avec force de gestes, excuses et yeux qui roulent, ils avaient refusé même loin du regard inquisiteur de la gouvernante.

Peu de rues étaient entièrement pavées, Antoinette-Marie s’était réfugiée sur le trottoir de pierre maintenant ses jupes, le plus haut possible, afin de ne pas les tacher. Hagar et Achille quant à eux, malgré leurs pieds nus, marchaient sur la voie. Les rigoles du milieu de celle-ci étaient comblées d’une boue noire et puante que l’on négligeait visiblement de nettoyer. En fait, sous l’opulence apparente de la ville, Antoinette-Marie était bien obligée de constater la saleté et l’insalubrité des lieux. Plus le groupe s’éloignait des riches quartiers et s’approchait des quais, plus les maisons se trouvaient de plain-pied. Elle entrevoyait entre leurs façades des dépôts d’immondices accumulés. Le débarcadère encombré de matériaux servait visiblement de latrines à la cité, le tout dégageait des miasmes pestilentiels. Antoinette-Marie respira beaucoup mieux arrivée au marché. Celui-ci, situé sur le port, était balayé par la brise marine qui en chassait les odeurs les plus désagréables. Elle fut impressionnée par la foule bigarrée qui se bousculait entre les étals qui couvraient une large étendue. Elle s’engagea dans la première allée au milieu du brouhaha des interpellations, des marchandages, des rires chaleureux, des sollicitations, des cris des bêtes. La population offrait un mélange de races et de couleurs des plus variées. On y croisait des blancs de toutes conditions le plus souvent accompagnés de leurs esclaves portant les vivres acquis. Des mulâtresses hautaines aux démarches chaloupées en groupe ou seules souriaient de toutes leurs dents à leurs amants lorsqu’elles les rencontraient inopinément. Sous des toiles tendues servant d’abri de fortune, souvent à même le sol, les paysans des alentours proposaient les produits de leurs lopins de terre, des fruits et légumes multicolores aux saveurs exotiques, des épices aux parfums inattendus. Beaucoup de tubercules, comme les dachines, les patates douces, les madères, les malangas et les ignames, mais aussi des papayes, des cristophines, des giromons, des avocats, des gombos, et des piments, s’amoncelaient en pyramide sur des couvertures. Antoinette-Marie découvrait une multitude d’aliments qui lui étaient inconnus. Curieuse, elle dégustait ce qu’on lui tendait, grimaçant parfois aux goûts inattendus et se régalant des autres. Une énorme femme noire au tignon rouge sang, à côté de ses fruits et légumes, vantait les incroyables senteurs et saveurs de ses épices. Conditionnés dans de grands sacs de toile, de petits sachets ou des bouteilles, ses condiments trônaient sur une charrette à bras. Elle vendait cannelle, vanille, poudre à Colombo, clous de girofle, anis étoilé, coriandre, gingembre et des noix de muscade sans oublier le bois d’inde, le poivre vert et l’huile carapate. Discrètement dans des flacons miniatures, elle conseillait des breuvages dont les vertus relevaient plus de la sorcellerie et de la superstition, ce qui inquiéta la jeune fille lorsqu’ils lui furent recommandés. Gênée, tout en riant, elle refusa arguant qu’elle n’en avait pas besoin. Une grande négresse vendait à la criée des pains qu’elle portait sur un plateau en équilibre sur la tête, les mains sur ses hanches rebondies. Il y avait aussi de petits enclos retenant du gibier, des ramiers, des sarcelles, des cochons marron, des pintades. Antoinette-Marie passait dans les rangées, suivie des deux esclaves. Elle sentait les odeurs alléchantes des soupes, des grillades, que proposaient des mulâtresses et finit par accepter un bol de gombo fort épicé l’appétit venant avec les effluves. Elle regarda les pacotilles vendues par une très vieille Espagnole aux rides profondes avec qui elle échangea quelques mots. La variété des produits présentés sur le marché la surprenait. Elle observa la légèreté des tenues vestimentaires. Elle croisa bien un ou deux individus intrigués de la voir là, avec perruques poudrées arborant habit et épée, qui la saluèrent d’un levé de tricorne auquel elle répondit d’un hochement de tête. Le plus souvent, elle constata la simplicité de l’habit des hommes en drap fin, batiste écrue ou basin, accompagné d’une chemise blanche à dentelles avec de larges pantalons, mouchoirs ou foulards de cou et l’indispensable chapeau à grands bords pour se protéger de la chaleur. Elle croisa une superbe métisse, l’épaule dénudée, d’immenses anneaux d’or aux oreilles, une espèce de turban sur la tête, suivi d’un négrillon aux vêtements assortis à ceux de sa maîtresse. Elle la toisa avec hauteur. Antoinette-Marie s’en amusa. Elle remarqua que les femmes, quel que soit leur rang, de l’esclave à la maîtresse, mais surtout les mulâtresses rivalisaient en portant des toilettes luxueuses. C’était à celle qui pourrait exposer le plus de broderies, de galons, de dentelles, avec une profusion de mousseline et de riches étoffes. Leur coquetterie affichait des bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues ciselées ornées, des chapeaux à ruban de soie, des mouchoirs de tête ou madras. Si cela n’avait pas été sa chevelure blonde qui se répandait en boucles dans son dos, sa mise plus simple inspirée des modes anglaises l’aurait tout de même distinguée de la foule. La température commençant à l’indisposer elle suggéra à Hagar de l’attendre à l’ombre du bouquet de palmiers de l’autre côté du marché. Laissant les deux esclaves effectuer l’achat des vivres, elle le traversa, évitant les propositions mercantiles et autres ne comprenant que rarement ce qui lui était dit. Sous les arbres, elle aperçut une borne sur laquelle elle s’assit pour se remettre de la chaleur et du tumulte. De là, tout en s’éventant, elle continua à étudier le marché et plus loin le port fourmillant d’embarcations en tous genres de la barque au navire de commerce ou de guerre. 

Le bel Achille était le fils de Rachel, il était aussi le demi-frère d’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue. Dix-huit ans plus tôt, la ravissante Rachel avait été la dernière maîtresse du père d’Aimé-Paul. Le fruit de leurs relations était ce superbe métis à la peau caramel et aux yeux verts, dont les muscles saillaient au moindre de ses gestes. Toutes les femmes de la maisonnée se pâmaient devant lui. Il avait été affranchi avec sa mère à sa naissance. Celle-ci avait été si difficile que Rachel en avait vu ses cheveux blanchir à la stupeur générale. Aimé-Benjamin Fleuriau avait tellement eu peur de la perdre qu’il avait fait faire aussi vite que possible les papiers d’affranchissement. Et si Rachel n’avait pas eu la chance de Jeanneton Guimbelot qui lui avait donné huit enfants et s’était retrouvée « installée », elle n’en était pas moins libre. Au mécontentement de la jeune Madame Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, Rachel était gouvernante de l’hôtel Fleuriau et l’était restée à son arrivée. À peine débarquée de la plantation, l’esclave Hagar avait été subjuguée par Achille. Depuis ce temps, elle soupirait auprès du beau mâle sans résultat. Elle n’avait jusque-là pas réussi à retenir son attention, aussi jubilait-elle à l’idée d’être seule en compagnie d’Achille. Il devait obtenir quelques compléments de vivres. La promenade tellement désirée par Antoinette-Marie avait permis à Hagar de les accompagner. Elle minaudait tout en ondulant, n’ayant aucun scrupule à laisser partir la jeune fille. Remplissant le panier qu’elle avait au bras avec les achats faits par le jeune homme. Elle profitait de chacun de ses mouvements pour dévoiler ses atouts avec force de battements de cils. Cela amusait Achille qui n’en avait cure. 

D’un autre côté du marché, James Wilkinson parlementait avec un mulâtre affranchi afin d’acquérir un large chapeau de paille de sa facture quand il aperçut au loin Antoinette-Marie qui semblait chercher quelque chose ou quelqu’un. Intrigué, il perdit le fil de son marchandage, le vendeur le ramena à sa transaction. Abrégeant, il paya ce qu’on lui demandait au grand contentement du commerçant. Mais l’achat effectué, la jeune fille avait disparu. 

***

Antoinette-Marie, trouvant le temps long, était retournée dans le marché afin de récupérer Hagar et Achille, mais après l’avoir arpenté dans tous les sens elle dut bien convenir qu’elle les avait perdus. Elle décida de retrouver sa route par elle-même. Elle reprit donc la grande avenue puis tourna à l’angle de la maison dont elle avait remarqué les ferronneries du balcon. Le soleil était à son pic, la chaleur devenait exténuante, les rues étaient désertées pour la sieste. Plus elle avançait, plus elle admettait, que guidée par les esclaves, elle n’avait pas vraiment fait attention au chemin. Elle continuait toutefois espérant reconnaître quelque chose ou rencontrer quelqu’un qui pourrait l’orienter. Tout d’un coup, elle perçut plus qu’elle n’entendit la présence de l’homme qui la suivait. Celui-ci avait senti l’aubaine devant l’hésitation de la jeune fille à se diriger. Il était sur ses talons depuis le port. Petit, trapu comme un taureau, la peau tannée par le soleil, la mise fatiguée, il se disait qu’il pourrait la détrousser, voire la trousser. Elle s’effraya et accéléra le pas espérant croiser quelqu’un ou le distancer. « – N’ayez pas peur, mam’zelle, on peut causer un petit peu, j’vous veux pas d’mal.

— Passer votre chemin, monsieur. Cessez de m’importuner.

— Mais c’est juste pour causer mam’zelle ». Il était arrivé à sa hauteur et s’était rapproché d’elle. Elle sentait son odeur aigre, mélange de sueur et d’alcool. Elle s’efforçait de se contrôler, mais commençait à s’affoler ne voyant pas comment se sortir de ce mauvais pas. Alors qu’elle ne s’y attendait pas, il la poussa brutalement dans une ruelle si étroite que la lumière ne passait pas. Et après la clarté aveuglante du soleil, elle eut l’impression d’être engloutie par l’obscurité. Projetée à terre, elle essaya de se relever glissant dans la boue. Il la souleva par les bras et la plaqua contre le mur. Une main sur la bouche, l’autre pelotant la poitrine, le visage enfoui dans son cou, le genou forçant les cuisses instinctivement serrées de la jeune fille, l’homme haletait d’exultation. Elle fut surprise par sa force. « – Voyons ma petite dame, faut pas s’affoler comme ça, on va juste se faire un peu plaisir. Une jolie drôlesse comme toi ça doit savoir faire ça, et tu vas voir le jacquot, il a de quoi à te donner. C’est qu’il l’a lourde, le jacquot. » Antoinette-Marie se débattait de son mieux, mais elle était vraiment bloquée. Elle revivait la terreur que lui avait causée le marquis de Fontenay. Elle sentit qu’elle commençait à perdre connaissance.

***

Wilkinson James

James Wilkinson, surpris par la présence d’Antoinette-Marie seule sur le marché, se mit à la chercher. Il avait été naturellement paternel avec elle, il n’aurait pas su l’expliquer, il n’avait jamais été porté sur les femmes ou plus exactement sur le sexe. Cela ne l’avait jamais vraiment attiré, il trouvait plus palpitants, l’intrigue, l’aventure, le danger. Il ressentait la montée d’adrénaline plus jouissive que ces corps-à-corps qu’il faut agrémenter de mots doux souvent sans valeur. De vingt ans son aîné, il l’avait estimée attendrissante et avait développé un sentiment protecteur pour elle. Ne la retrouvant visiblement pas sur les lieux, il se décida à aller vers la demeure des Fleuriau. Ce n’était pas son premier séjour dans la ville et il était au fait de sa situation. Sans le savoir, il reprit à sa suite le chemin de la jeune fille. Lorsqu’il tourna rue Sainte-Cécile, du coin de l’œil il perçut le comportement bizarre d’un homme qui entraînait une femme dans un recoin. Cela le fit sourire, bien qu’il estima cela étrange qu’un couple, à cette heure, et dans une des voies les plus bourgeoises de la cité, vint y copuler. Il allait continuer quand un éclat sur le sol brilla et l’arrêta. Il revint sur ses pas et reprit l’artère jusqu’à l’objet. Au moment de se baisser pour attraper ce qui était un bijou de femme, il perçut la lutte du couple. Tout en saisissant le médaillon et le fourrant dans une poche, il interpella « – Monsieur, vous voyez bien que la petite dame n’a pas l’air d’avoir envie. » Sans le considérer, tout occupé qu’il fût à maintenir Antoinette-Marie, Jacquot répondit brutalement « – Barre-toi ! Ça t’ regarde pas ! » Portant la main à sa ceinture où se trouvait coincé un mousquet, James Wilkinson reprit d’un ton plus ferme « – J’insiste, la petite dame ne veut pas ! » Le malfrat culbuta violemment sa victime sur le côté, se retourna en sortant un grand coutelas. Antoinette-Marie entendit la déflagration tout en perdant connaissance. James Wilkinson avait visé le genou, le violeur s’écroula hurlant de douleur. Sans aucune pitié, Wilkinson poussa l’individu afin d’aider la jeune femme. C’est avec stupeur qu’il découvrit Antoinette-Marie. Il la prit dans ses bras et la dégagea de la ruelle. L’homme gémissait dans son dos. « – Arrange-toi à ce que je ne te recroise jamais. Tu es un homme mort. » Le prévint-il. Et avant que les voisins attirés par le bruit ne sortent de chez eux, Wilkinson emporta la victime. La demeure des Fleuriau se situait en fait à deux pas. Sans frapper, il pénétra dans celle-ci à la surprise générale, son fardeau inanimé dans les bras. Il fut accueilli par Béarn et Navarre qui le reniflèrent avec des petits jappements. Sœur Élisée, toute agitée, parvint en courant derrière eux, elle s’inquiétait depuis un long moment déjà, car les deux chiots gémissaient depuis le départ de leur maîtresse comme s’ils sentaient quelque chose. « – Seigneur dieu, que lui est-il arrivé ? » À sa suite, fulminant de colère, Rachel accourait. Hagar sur les talons justifiait justement l’absence de la jeune femme. Devant le tableau, tout le monde trembla d’effroi pour des raisons différentes. James Wilkinson rassura l’assemblée. Il expliqua qu’Antoinette-Marie avait fait une mauvaise rencontre, mais qu’il y avait eu plus de peur que de mal. On monta dans sa chambre la victime inanimée. Pendant que James Wilkinson déposait délicatement la jeune fille sur son lit, Rachel fermait les persiennes et tirait les rideaux plongeant la pièce dans le noir. Sœur Élisée, elle, s’était précipitée dans sa chambre prendre sa pharmacopée. Les deux femmes la déshabillèrent. À la suite du choc, Antoinette-Marie était tombée dans un semi-coma qui provoqua une forte hausse de température. Elle délirait repoussant continuellement quelque chose devant elle. Sœur Élisée la rassurait d’une voix douce. Tout le monde s’inquiétait. Sœur Élisée ne quittait pas son chevet lui apportant tous les soins possibles. Elle lui faisait ingurgiter chaque fois qu’elle le pouvait une tisane d’écorce de saule et de tilleul pour faire baisser la fièvre et un mélange à base de fleurs d’Étoile de Bethléem réputées pour aider dans les traumatismes déclenchant un état d’abattement et de désespoir. Constant d’Estournelles restait stupéfié par l’incident. En rentrant il avait trouvé Monsieur Wilkinson faisant les cent pas dans le patio. Il l’avait informé. Les deux hommes commencèrent à attendre ensemble. Rachel lors de ses allers-retours dans la chambre de la jeune fille donnait des nouvelles. Elle s’inquiétait de plus en plus. « – Comment est-ce que tout ceci allait finir ? » Elle maudissait Hagar, elle maudissait cette blanche qui avec ses caprices mettait en péril l’équilibre de sa vie. « – N’allait-elle pas être chassée avec son fils ? » Elle envoya Achille chez l’Hougan interférer pour elle auprès d’Yemendja et lui chercher des gris-gris pour attirer la bienfaisance des Loas. Il fallait que les esprits les aident. C’était leur dernière chance. La métisse si fière voyait son monde s’écrouler à cause d’une sale petite négresse. Le reste du jour puis de la nuit se passa dans l’attente générale. Après avoir discrètement glissé des amulettes sous le lit, Rachel s’était assise dans un coin de la pièce. Dans la chambre sombre, les deux femmes priaient l’une avec ferveur Yemendja pendant que l’autre s’adressait à son équivalent chrétien la vierge Marie. Le jour se leva avec une légère amélioration, la fièvre avait baissé, mais Antoinette-Marie délirait toujours. Ils continuèrent à patienter. Rachel se rongeait les sangs, les cernes marquaient ses yeux, ses lèvres étaient rouge vif tellement elle les mordait. Sœur Élisée ne savait plus qu’accomplir à part implorer le seigneur. Le médecin, qui s’était déplacé, sur la demande de monsieur d’Estournelles, avait préconisé l’attente après avoir proposé une saignée, ce qui ne lui avait pas été permis. Monsieur Morand, le secrétaire de monsieur Fleuriau, était passé régulièrement se renseigner. Ayant appris par Achille l’agression et ses conséquences, il ne décolérait pas, que ce soit justement pendant l’absence de ses maîtres. Il avait, lors de son premier passage, excusé, monsieur et madame Fleuriau. Ils étaient prévenus du drame, mais madame Fleuriau ne pouvait se déplacer. Et pour cause, elle mettait au monde le dernier héritier de la famille. Dans le silence de l’attente, on entendait quelques insectes bourdonner, les oiseaux piaillés dans la cage du patio, et les chiots qui couchaient, auprès de leur maîtresse, gémissaient de temps en temps. Ce fut le jappement de Béarn qui annonça le début du mieux. La fièvre était tombée. Tout étonnée, Antoinette-Marie reprit connaissance dans sa chambre
avec à son chevet Sœur Élisée. Avec peine, elle demanda. « — Comment suis-je arrivée là ? » Lui prenant la main pour la réconforter, sœur Élisée lui répondit « – C’est monsieur Wilkinson qui vous a porté secours, je vais vous donner un breuvage pour vous assoupir, surtout ne vous inquiétez pas, je reste à vos côtés. » La malade dormit enfin d’un sommeil réparateur. Rachel dans un coin de la pièce soupira de soulagement. Il n’y aurait pas de drame. Après avoir annoncé la nouvelle à tous, elle se précipita à l’office. Elle cria « – Achille fait faire son paquetage à Hagar, elle repart d’où elle n’aurait pas dû sortir ! »

soeur Élisée

Le somnifère de sœur Élisée fit sommeiller Antoinette-Marie jusqu’au milieu de la matinée du lendemain. Elle ouvrit les yeux sur son amie assise à côté d’elle en train de lire, dans le fauteuil canné à côté de la fenêtre. Celle-ci lui sourit. « – Avez-vous bien dormi ? Vous allez bien ?

— Oh ! Élisée, si vous saviez, quelle horreur, c’était monstrueux. » Elle se mit à pleurer de toutes les larmes de son corps. Sœur Élisée la serra dans ses bras et la consola. « — C’est fini mon petit ange, c’est fini, vous ne risquez plus rien. Cela n’a été qu’une grande peur, allez ! Allez ! Mon petit moineau, vous devez vous reprendre.

— Cela va, ça va, ça va aller. »

Elle avala une goulée d’air et essaya de sourire. « — Il y a longtemps que je dors ?

— Oui, mon ange, ça fait trois jours. Je vais appeler pour vous faire apporter à manger. » Comme Antoinette-Marie faisait la grimace, sœur Élisée insista. Rachel vint elle-même porter le plateau, elle en profita pour se rendre compte de l’état de la jeune fille, elle fut à nouveau rassurée. Avec un peu de chance, il n’y aurait pas d’autre conséquence que le départ d’Hagar. Elle entrouvrit les persiennes pour aérer la pièce et sortit discrètement. 

À la demande de Rachel, monsieur Morand avait renvoyé Hagar à la plantation. La sanction se révélait terrible, car bien évidemment c’étaient les champs de cannes qui l’attendaient et le mépris de ses congénères, puisque gens de maison et esclaves des champs n’avaient rien à faire ensemble. Elle avait eu beau pleurer, crier, se débattre, elle y était partie. Aussi c’est Alexandrine, tout en rondeurs et avec la peau café, qui se présenta à la suite de Rachel afin d’habiller Antoinette-Marie. Comme celle-ci montrait sa surprise devant ce changement, elle demanda où était Hagar. La gouvernante trouva que cela ne la regardait pas, mais répliqua toutefois d’un ton neutre. « — Elle est repartie à Bellevue. 

— Ah ! Mais pourquoi ? » 

Agacée, la gouvernante, estimant la question déplacée puisque l’esclave avait été remplacée, répondit « – Mais parce qu’elle a désobéi pour pouvoir minauder avec mon Achille. Elle n’aurait pas dû vous quitter, une dame de qualité ne doit pas se promener seule. 

— Mais c’est ma faute, c’est moi qui les ai délaissés.

— Excusez-moi M’dame, mais elle avait des ordres ! Que croyez-vous que ma maîtresse ait pensé quand elle a appris votre malheur ? Bien heureuse, si Hagar réchappe au fouet. »

Antoinette-Marie en resta sans voix. Ne disant plus rien, elle se laissa préparer.

***

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Pour lui changer les idées, accompagné de James Wilkinson et de Sœur Élisée suffisamment remise pour reprendre son rôle de chaperon, Constant d’Estournelles entraîna Antoinette-Marie en promenade. Elle ressortait pour la première fois de la demeure des Fleuriau depuis le drame avec deux hommes auxquels elle avait été présentée deux mois auparavant, cela pouvait paraître surprenant, mais elle leur faisait confiance. Confinés tous ensemble sur le navire, elle avait appris à les connaître. Dans la voiture, en face des deux individus qui lui servaient d’images paternelles, se sentant en sécurité, bien qu’encore craintive, elle revivait. Constant d’Estournelles, face à elle, lui souriait se voulant apaisant. Il culpabilisait en outre de l’avoir laissée seule, il se ressentait redevable envers la jeune fille dont il avait construit l’avenir. Elle le lui rendit timidement, toujours d’humeur égale et affable il était pour elle la force de l’intelligence. Il la rassurait par ses conseils et tous les renseignements qu’il lui donnait à chaque instant. Elle avait vite touché du doigt que celui, qui était devenu son mentor et qui jamais ne se départait d’un calme apparent, utilisait son talent de diplomate afin de constamment montrer au mieux son point de vue. Et si manipulateur, il était, elle savait qu’il était avant tout un homme bon et ne pratiquant ses compétences que pour les causes justes. Quant à James Wilkinson, c’était autre chose. Si au premier abord il ne paraissait qu’aimable, Antoinette-Marie avait démasqué que c’était avant tout un guerrier avec une compréhension de chasseur aux aguets. Elle avait aussi saisi que l’attachement qu’il lui portait s’avérait exceptionnel et rare. Elle devinait chez lui un goût prononcé pour l’intrigue et les jeux du pouvoir obscur qu’il cachait sous des dehors bonhommes, qui ne la trompaient pas. Il piquait sa curiosité, la fascinait, elle sentait en lui une part d’ombre mystérieuse tellement romanesque. En toute simplicité, elle rendait avec naturel ces amitiés inattendues d’autant qu’elles étaient désintéressées. Les deux individus de leur côté regardaient Antoinette-Marie qu’ils avaient appris à connaître pendant le voyage au long cours. Ils avaient découvert la spontanéité qui bousculait régulièrement son vernis policé, mettant à découvert l’intelligence terrienne qui ne s’en laissait pas compter. Ils s’étaient pris d’affection pour cette jeune fille qui émergeait à peine de l’enfance et dont la candeur enfantine rejaillissait parfois sous la gravité de la femme qui s’affirmait. Les liens créés par le hasard s’étaient renforcés devant les aléas du destin. 

 Le trot des chevaux les conduisit au port, toute promenade menait sur les quais pleins d’animation. Elle était inquiète, c’était plus fort qu’elle, elle cherchait son agresseur. Remarquant son manège, John Wilkinson la rassura, l’homme ne pourrait plus lui faire de mal là où il était. Elle frissonna devinant quelques fins obscures et s’abstint de demander plus de renseignements. En fait, l’individu avait été retrouvé, sur la plage, mort deux jours plus tôt. 

En vue du port et de ses voiliers, Constant d’Estournelles leur signala un navire négrier appartenant aux Nairac. Ils firent arrêter la voiture à proximité, afin d’assister au débarquement de la marchandise. Connaissant les propriétaires Antoinette-Marie était curieuse du spectacle, « L’Honorine » était de retour d’une campagne de traite au Sénégal. « — Vous savez qu’ils sont reconnus comme les plus puissants armateurs de Bordeaux avec les Gradis et les Cohen. Le plus gros de leur fortune leur vient de la traite. » Elle pencha un peu son ombrelle, car le reflet des rayons du soleil couchant sur la mer l’aveuglait. Lui indiquant la chaloupe qui accostait, Monsieur d’Estournelles expliqua. « — Les marins débarquent des « pièces d’Inde », comme on dit dans le jargon des négriers. 

— Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

— Ce sont les plus beaux spécimens de noirs et donc aussi les plus chers !

— C’est un drôle de terme ! »

Elle vit au loin un groupe d’Africains de plusieurs hommes et de deux femmes que l’on poussait hors du bâtiment sur le quai. La chaloupe avait déjà effectué plusieurs navettes entre le navire et le port. Des planteurs entourèrent de suite le groupe entassé en prévision du marché aux esclaves.

« — La vente n’aura lieu que demain ou après-demain, le capitaine se laisse le temps de redonner apparence humaine à la chiourme. Elle a souvent souffert pendant le voyage. » Expliqua son compagnon. 

Enchaînés à plusieurs, faméliques, chancelants, effrayés, les captifs étaient débarqués et surveillés de près, par des gardiens armés de fouets et de fusils. De là où elle était, Antoinette-Marie observa qu’on les conduisait vers une vaste baraque dressée sous un bouquet de palmiers et de cocotiers.

Lors du repas du soir, après avoir réfléchi, bien que mal à l’aise, elle se retourna vers Monsieur d’Estournelles et le regardant droit dans les yeux, elle se lança « – Je ne sais comment vous le demander monsieur d’Estournelles, mais j’aimerais, enfin non, je serais curieuse de voir la vente. 

— Quelle vente ? interrogea sœur Élisée.

 — La vente des esclaves dont nous avons aperçu le déchargement.

 — Mais vous n’y songez pas, Antoinette-Marie. Ce serait indécent !

— Il est vrai que par décence peu de femmes viennent à ces ventes, mais qu’exceptionnellement en restant en recul, je peux vous y emmener. Mais pourquoi voulez-vous y aller ?

— Mais tout simplement parce que j’ai fini par comprendre que j’allais posséder des esclaves et que je ne sais ce que je dois en penser, même si je n’ai pas vraiment mon mot à dire. »

Antoinette-Marie posa son couvert en argent à côté de son assiette, chercha les bons termes et reprit. « — Depuis ma conversation avec Madame Authier, je me suis longuement interrogée. Je trouve assez singulier le fait d’acquérir des êtres humains comme on détient des animaux, le tout, dans l’indifférence. Cela semble normal, voire naturel à tous leurs maîtres, mais moi qui n’ait jamais rien possédé, du moins de façon évidente, cela me paraît étrange. »

Constant d’Estournelles sourit et se lança dans une explication. « — Comme vous devez le savoir, cette pratique est connue depuis la plus haute Antiquité. Toutes les nations dites civilisées s’y livrent. Sans ce système, on n’aurait pas pu construire les jardins de Babylone ou les pyramides d’Égypte. Si l’on avait payé un salaire à chaque manœuvre ces chefs-d’œuvre n’auraient pu voir le jour. De plus, imaginez la détresse de nos colonies et du commerce qui en découle. Les planteurs ne pourraient produire ni café, ni cacao, ni coton, ni indigo. Sous ces latitudes, nous, occidentaux, ne pouvons accomplir de travaux physiques, nos santés n’y sont pas adaptées, alors si l’on devait verser une rémunération aux esclaves ! Ce serait la ruine ! »

Pas vraiment convaincue, mais résignée, elle sourit et reprit sa fourchette avec laquelle elle maintint le morceau d’ananas qu’elle finit de couper. « Sans oublier, rajouta sœur Élisée, qu’ils vivent dans l’indigence, nus comme des bêtes, sans connaître les bienfaits de l’évangélisation, loin de Dieu. J’ai entendu dire qu’ils sont même vendus par leurs propres rois.

— C’est vrai, en échange de pacotille. »

Antoinette-Marie releva un sourcil, mais avait du mal à être persuadée par tout cet argumentaire. Mais que pouvait-elle y faire ?

***

Le lendemain, en fin d’après-midi, après les fortes chaleurs du milieu de journée, le landau des Fleuriau avait été mis à disposition de leurs invités. Antoinette-Marie avait réfléchi à sa toilette se demandant si elle en possédait une plus appropriée qu’une autre pour ce genre d’activité. Toutes circonstances de la vie étaient normalement codées, mais personne n’avait songé à lui indiquer comment il fallait se vêtir pour une vente aux enchères d’esclaves. Elle savait bien que se questionner était futile, mais cela la rendait perplexe. Son choix finit par se porter sur une robe à l’anglaise en toile de soie gris pâle avec manche Amadis au coude. Elle avait coordonné son fichu avec sa jupe de linon blanc. Pour se protéger du soleil, elle avait posé un chapeau de paille sur un chignon qu’elle s’était fait elle-même selon les conseils de Rose-Marie. La gentille Alexandrine n’était vraiment pas douée en ce domaine. Monsieur Constant d’Estournelles l’attendait en compagnie de monsieur Morand, le secrétaire des Fleuriau. De son côté, James Wilkinson ne participait pas à la sortie, des affaires à traiter avant de partir l’avaient éloigné de la ville. Les deux hommes la complimentèrent sur sa tenue, ce qui la rassura sur la justesse de son choix.

Le marché avait été annoncé par des panneaux. Elle ne s’avérait pas très à l’aise, mais ne voulait pas reculer. La voiture décapotée, d’un luxe, qui parut inouï à Antoinette-Marie dans ces lieux, s’arrêta en retrait des planteurs qui s’étaient agglutinés sur le quai malgré la chaleur stagnante. Une estrade avait été dressée sur des barriques, devant la baraque où les captifs reclus avaient macéré. Sous sa capeline adroitement penchée sur son front, à l’abri de son ombrelle, Antoinette-Marie ne perdait rien de ce qui lui faisait penser au premier abord à un spectacle de foire. Mais les malheureux que l’on y traînait n’étaient pas les artistes d’un théâtre de saltimbanques. Gênée, elle tapotait le bois laqué de la portière. Il y avait foule autour de l’estrade. Le contremaître chargé de la vente entama son numéro avec une éloquence de bateleur. La « marchandise » du jour se faisait attendre et les gens commençaient à trépigner d’impatience sous leur chapeau et ombrelle. Après examen du public agité, contrairement à ses craintes, elle n’était pas la seule femme de l’assemblée. Un homme vêtu d’un gilet en brocard sur une chemise et un pantalon d’un blanc éclatant portant à sa ceinture deux pistolets et à la main une cravache s’avança devant l’estrade. Il fit tinter une clochette qui annonça le début de la vente.

Il se mit à hurler « – C’est chez nous, clients et amis, que l’on trouve, je vous l’assure, la meilleure marchandise !… ».

Le premier qui fut poussé sur la tribune était un magnifique mâle plein de morgue. Il devait faire une tête de plus que n’importe lequel des hommes de l’assemblée. Il ressemblait à la statue d’un Hercule tant il était musculeux. Il était vêtu d’un simple morceau d’étoffe qui lui ceignait les hanches et d’un lambeau jeté sur ses épaules. Monsieur Morand fit remarquer. « — C’est un magnifique Congo, la loque de tissu doit cacher des traces de coups de fouet, on a dû les lui infliger pour le mater. » Il s’excusa et descendit de la voiture pour aller voir de plus près ce qui l’en retournait. « — Ce grand mâle, s’écria le contremaître, est un vrai miracle de la nature ! Admirez sa beauté, mesdames, et sa musculature, messieurs. Pour couper la canne, vous ne pourrez trouver mieux ! »

Antoinette-Marie fut choquée d’entendre à ses côtés, une femme, entre deux âges, affichant un peu trop de bijoux à son goût, se détourner en marmonnant « – C’est un véritable monstre ! Je n’en voudrais pas pour nettoyer nos écuries… » Mais sa surprise ne s’arrêta pas là. La mise à prix, jugée exagérée, avait déclenché des récriminations. L’Hercule d’ébène trouva tout de même preneur. Après une brève enchère, un planteur du Petit-Goâve, qui enfilait des gants blancs, examina son acquisition de la tête aux pieds. « — Beau sujet, constata-t-il. Il pourra faire un étalon convenable, mais ces traces de coups ne me disent rien qui vaille. » Il repartit avec le nègre, devenu sien, enchaîné et encadré par deux serviteurs mulâtres qui n’en menaient pas large. 

Le reste de la vente proposait quelques mâles plus ou moins aptes aux travaux d’une plantation, et des femelles robustes et saines pour les taches domestiques qui trouvèrent preneurs individuellement ou par lot. Antoinette-Marie fut scandalisée lorsque des négrillons furent arrachés à leur mère, pour être acquis séparément, déclenchant des troubles. Elle jugea ce spectacle odieux. Monsieur Constant d’Estournelles voyant la mine offusquée de la demoiselle, il lui expliqua. « — C’est tout à fait normal que votre sensibilité soit heurtée. Ne soyez pas choquée, vous savez, c’est comme les chiens, plus on les prend jeunes, plus l’on a une chance de bien les élever. Et pour les plus intelligents, on finit même par s’y attacher. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’instar de nos bêtes, nous devons les dresser et être fermes pour être obéis. » Elle sentait bien que son compagnon était sincère, mais elle trouvait la comparaison déplacée. Le visage fermé, la mâchoire crispée, elle fixait le spectacle qui se déroulait devant elle.

Adultes et enfants s’amusaient des lamentations, des suppliques et des contorsions des mères. Revenu près du landau, Monsieur Morand s’écria. « — Voilà bien des manières !   Ces femelles devraient comprendre que c’est pour le bonheur de ces petits moricauds qu’on les leur enlève ! Ils seront mieux nourris et plus heureux que dans leur forêt. Et puis, elles pourront en faire d’autres… »

Un gros homme en sueur sous son ombrelle, à côté de lui, qui semblait être une de ses connaissances intervint « – Si j’en avais les moyens et si ma femme y avait consenti, j’aurais choisi la petite femelle nue qui se tient serrée contre sa mère. Un tanagra… Quel âge peut-elle avoir ? Douze ans ? Treize, peut-être ? »

Antoinette-Marie tripotant son médaillon frissonna de dégoût devant ce que cela sous-entendait. La négrillonne terrorisée fut adjugée à un planteur de Porto Rico, une brute au visage ravagé par la picote. La mère eut beau s’accrocher à elle, un coup de cravache lui fit lâcher prise. Ce qui restait de la chiourme, malade, éclopé, vieux, fut bradé par lots de trois ou quatre individus. Certains ne trouvèrent pas acquéreur. « – Et ceux-là, demanda Antoinette-Marie, que va-t-on en faire ?

— Une prochaine vente sûrement. » Répondit laconiquement monsieur Morand.

Elle ne pouvait savoir qu’ils allaient plutôt nourrir les requins…

***

Deux jours plus tard, elle remontait sur le « Louison » avec ses compagnons. Après avoir contourné et longé les côtes de l’île Cuba par le nord passant au large de La Havane, le navire continua sa route sans encombre dans le golfe du Mexique.

Marek Rużyk (Les-Peintures-à-lHuile-hyperréalistes-de-Marek-Rużyk-captent-la-magnifique-Gloire-des-Navires-en-Mer-01.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

épisode précédent

Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille. Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée, ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et commença à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs. 

Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux et les mains jointes, faisait de même, aspirant à avoir effectué le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir introduite sur le chemin approprié. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait-elle pas opté par opportunité pour une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de la Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les nonnes de son ordre qui endossèrent les misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. 

Les fondatrices du couvent à venir s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle continua sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Elles subirent tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le bâtiment s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient réalisé un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle réalisa que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un bel édifice de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle abbaye. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital. Elles créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines nonnes, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient mis en place un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Après cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli. 

Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait accomplis pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.

***

Antoinette-Marie

Aux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit, fixant rêveusement son regard devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la contemplatrice un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle se situait pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime, ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.

Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y découvrit attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil. 

Madame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai. Elle était attristée par la séparation, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans la pièce adjacente pour lui remettre un cadeau de départ. Elle retira du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en décacheter le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre, elles avaient essuyé quelques larmes et s’en retournèrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui troubla l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une ultime fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à tous qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes. 

C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en pardonna son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur prime jeunesse, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements. 

Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle cala sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.

Le parcours sur la Garonne s’avéra nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton pour ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement du petit voilier. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant la Garonne et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait. 

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac. Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente négociation. L’opération avait été réalisée lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un marchand de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire ne se trouvait sur les océans que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.

Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le voilier se révélait large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert en faisait toute la largeur, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre duquel figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave et du gouvernail. 

Malgré l’invitation, sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le bâtiment, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.

Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Se révéla à elle un décor sombre, net, tout était couvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était présenté sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir l’encadraient. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs détenaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, afin qu’il puisse être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans difficulté. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui se situaient au-dessus d’eux oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton leur renvoyait la lumière. Le couvert était dressé de façon identique à un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un voilier. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs. Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes qui l’entouraient. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil, puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son récent patronyme. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « — Vous connaissez la famille de Thouais ?

Capitaine Duboscq

— Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Gálvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « — c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.

— Nous étions nombreux ! »

Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle. « – Comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous retrouvez votre époux à Saint-Domingue ?

— Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !

— Cela me rappelle lorsque j’ai accompli comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne. »

Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ, chacun racontant une anecdote sur ses périples passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller. 

Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il s’avérait très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle découvrit le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la pièce en effectuant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre, elle posa sur sa couche les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina ce qui l’entourait tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle-sœur de l’un des armateurs, elle détenait avec sa compagne un logement qui était assez grand et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits se trouvaient en hauteur, en acajou et laiton, construits en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine avait été étudiée pour être raffinée. Elle constata le travail d’ébénisterie recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large fenêtre qui donnait, à l’instar de celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe pour la raison qu’on le lui avait recommandé. Elle s’inséra sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.

***

Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout périple au long cours, il s’accomplissait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire se révélait très lourde.

Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe s’amusait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant se retrouvait en compagnie de Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, en vue de canaliser les loisirs du jeune garçon et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les gradés de l’équipage qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un supérieur, sauf si sa fonction l’amenait à s’y situer. À la barre, un quartier-maître timonier maintenait la route du voilier, quelles que soient les circonstances.

Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire. Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout à côté du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de faire passer des messages au reste de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.

L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie à l’entrepont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…

La vie y était dure, ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les marins étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux individus se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir autant que possible, des aliments frais. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dut affronter une propagation de faible amplitude et pour cela accepta le soutien de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor, quoique d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. La problématique avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le commandant y réalisa une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la réserve d’eau. 

Les voyageurs, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de débarquer, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à pratiquer une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur. 

Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les voyageurs s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de livrer des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle existence. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans des conditions identiques. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils ne se situaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses propriétaires. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la splendeur de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie, que la réflexion fit sourire, considérait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.

La maison était construite en bois, ses esclaves avaient réalisé du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Édifiée sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là-bas. Elle détenait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était couvert de tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils possédaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine se situait à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen d’obtenir le respect, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait hébergé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier. Elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « — Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments que nous détenons ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les chambres des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtisses abritant forge, tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup d’ouvrages, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Nous devons continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte, quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en possédons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. 

— Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit sœur Élisée.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle estimait la dame assez infatuée à son goût. Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle n’était pas consciente de ce qu’elle attendait exactement. Elle songeait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Que devait-elle en penser ? Elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tous attendaient un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque réflexion. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros » ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à se rapprocher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote. 

À l’approche, le capitaine de l’Albatros fut convié avec ses seconds à monter à bord. Invités au dîner du soir, ils mirent de l’animation en fournissant des informations sur les Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait à nouveau décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Ils rassurèrent toutefois les passagers, le fléau était en voie de finir lors de leur séjour. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des Caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.

Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans cette colonie. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « — Antoinette-Marie, vous avez peur ?

– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, je dois avancer. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira à elle. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant de magnificence et de politesse en Louisiane qu’en France. Elle y fait mention dans une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs quoique trois fois plus cher qu’à Rouen et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.

— Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.

— Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes. »

***

Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le franchissement de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La célébration, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devaient rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie, un colosse sélectionné parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, il s’accroupit sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec pour spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.

Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des voyageurs. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers. 

Les jours s’écoulant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre savourant le moindre souffle d’air. Les cabines s’avérèrent irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant un peu de fraicheur. Chacun souffrait de l’absence d’hygiène, le linge d’Antoinette-Marie commençait à faire défaut, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire. 

À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était terrifiant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour l’observer de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.

***

Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière selon son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme se révélait déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le commandant fut très en colère quand il trouva la jeune fille agrippée à la porte des coursives, blanche comme un linge. Il le lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans la société où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Telle une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle demeura le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui paraissait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée ? » Murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à proximité de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu nager autour du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’était des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas se trouvait si près que cela. Elles pouvaient se situer à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt, remarquant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer.

***

Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Un peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu leva les yeux vers l’horizon, mais n’aperçut rien. Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissa sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille pendant que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec. Le second vit venir à eux, du fond de la voûte céleste, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on nomme des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » Et immédiatement, il hurla « — Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent à ce moment-là au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blême insolite, alors que les tourbillons n’avaient pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et imposer toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui portait encore Antoinette-Marie chuta tout en essayant de la protéger, monsieur d’Estournelles qui lisait dans la sienne, se précipita et l’aida à se redresser tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre son espace. Le petit Philippe, qui se trouvait à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eût fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une disparition violente. Les voyageurs étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des supplications. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlaient à la mort. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.

Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tornade avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.

Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains voiliers durent se diriger vers le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les Petites Antilles. 

Pour récupérer et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le commandant offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à ses marins. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle se révélait confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle ne détenait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.

Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte-Lucie ayant appris par celui de « l’albatros » que l’île était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et tirèrent parti de l’escale forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, s’avérait pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer le gouverneur, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps d’effectuer quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant