L’orpheline/ chapitre 009

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Chapitre 009

Le départ 

Philippine de Madaillan

Quelqu’un pleurait dans le dortoir. C’était proche d’elle. Fortunée sortit de son sommeil, intriguée par le larmoiement. Le jour jaillissait à peine, le soleil n’avait pas encore émergé de la nuit. Elle s’assit sur sa couche et essaya de situer la personne. Elles n’étaient pas nombreuses, une dizaine dans la chambrée. Elle réalisa que c’était Philippine. Elle se leva et prit place au bord de son lit. Elle lui prit la main. Elle avait les yeux fermés, son corps  paraissait comme statufié. Catherine la rejoignit. Elle avait elle aussi été réveillée par les pleurs de son amie. Elle se mit de l’autre côté du lit et imita Fortunée. Elles essayèrent de la tirer du sommeil doucement, mais rien n’y faisait. Elle se révélait plus raide qu’un cadavre. De ses yeux coulaient sans fin des larmes. Elle devait être en lien avec quelqu’un, mais cela la rendait malheureuse. Les rayons lumineux du matin finirent par passer par l’une des fenêtres et se poser sur le visage de Philippine qui s’éveilla et découvrit ses compagnes. « — Pourquoi êtes-vous là» chuchota-t-elle. Les deux jeunes filles la considérèrent avec un sourire compatissant, Fortunée  le lui dit tout bas. « — Ce sont tes pleurs qui nous ont alertés. Visiblement, tu étais plus que triste. » Philippine les regarda surprise, elle avait donc inconsciemment exprimé sa douleur. « — Je suis désolé, mais c’est ma mère qui est venue me trouver. Cela m’a beaucoup perturbée. Il y a longtemps que je la devinais, mais je ne la voyais pas. Elle s’est présentée à moi pour m’expliquer avant que nous partions ce qui avait précédé ma naissance. Cela a été assez dramatique. Je comprends mieux l’abandon que j’ai subi même si je n’y suis pour rien. » Ses deux amies saisirent qu’elles ne pouvaient lui demander plus de détails. Elles la prirent instinctivement dans leur bras par empathie. 

***

Les fêtes de Pâques étaient passées. Tout était prêt, le carrosse se trouvait au sein du couvent, les toilettes de présentation achevées, les malles des Filles du roi s’avéraient closes. La mère supérieure avait joint à Philippine, Catherine et Fortunée deux autres pensionnaires Gabrielle d’Artaillon et Théodorine Carbonnel de Canisy. Les deux jeunes filles vivaient une situation similaire à leurs comparses et tout comme leurs parents, elles avaient accepté l’opportunité. Elles seraient accompagnées de sœur Blandine jusqu’au couvent de Québec. Il ne manquait plus pour qu’elles puissent partir, le capitaine et les gardes de la maison du roi qui allaient les escorter dans leur voyage. 

La révérende mère était préoccupée, elle estimait le périple de ses pensionnaires des plus hasardeux. À cette époque, une pérégrination de longue durée se révélait pénible et périlleuse. Avant de boucler sa malle, on tâchait de se procurer des compagnons de route, heureusement elles se trouveraient   avec le capitaine de la garde et ses hommes. Elle était consciente que de toute façon les jeunes filles allaient devoir partir. Elles ne pouvaient rester au sein du couvent, aucune ne désirait entrer dans les ordres. Elle avait un pincement au cœur, elle les avait suivies depuis qu’elles étaient enfants et maintenant elles allaient sur un nouveau continent. Elle se devait d’être fataliste, car les jeunes filles n’avaient pas le choix, elles devaient s’engager dans une autre vie. Elle en était là dans ses pensées tripotant sa croix machinalement quand la prieure, sœur Dorothée, pénétra dans son bureau pour lui annoncer l’arrivée du capitaine de la garde royale.

***

Armand de Pignerolle, capitaine de la maison du roi, accompagné de six cavaliers, avait traversé une grande partie de la France afin de venir chercher et escorter les Filles du roi. Il s’était présenté, à peine arrivé dans Saint-Émilion, au couvent après avoir laissé ses hommes à la caserne de la ville.

mère supérieure Élisabeth

La révérende mère considéra le capitaine bien jeune. Elle le trouva charmant, mais son âge ne la rassurait pas pour la protection de ses filles. Elle l’accueillit chaleureusement et lui proposa de s’asseoir. Avant de s’exécuter, il sortit de sa poche une missive qu’il apportait et qu’il tendit à la mère supérieure. Celle-ci fut surprise, saisit la lettre, rompit le sceau et l’ouvrit. Qu’elle ne fut pas sa stupéfaction, le ministre du roi, le cardinal de Fleury, avait décidé d’envoyer ses pensionnaires non pas en Haute-Louisiane, soit à Québec, mais en Basse-Louisiane à La Nouvelle-Orléans, ville qui était fort récente. « — Monsieur, au vu du message, je dois tout d’abord prévenir mes postulantes du changement de destination. Si elles acceptent d’aller dans le sud de la colonie, je devrai informer leurs parents et attendre leurs réponses. Je pense qu’il vous faudra patienter une semaine. 

— Il n’y a pas de problème, révérende mère. Cela était envisagé. Mes hommes et moi-même, nous saurons patienter. Comme vous devez le savoir même si elles deviennent « filles à la cassette », cela ne changera rien pour elles. Elles seront toujours dotées par le roi et auront droit de choisir leur conjoint. De plus, le temps est plus clément de ce côté de la Louisiane et entre les négociants et les planteurs, les partis sont plus intéressants, car plus riches.

— Merci à vous pour cette confirmation et ces renseignements. Je suppose que vous allez rester à la caserne de la ville?

— Mes hommes, oui! De mon côté, je dois me rendre à Bordeaux quelques jours et je viendrai vous voir à mon retour.

— Je vous donnerai alors les informations que je détiens. »

Après avoir salué la mère supérieure, le capitaine quitta le couvent.

***

Les cinq jeunes filles avaient été conviées dans le bureau de la mère supérieure. Celle-ci leur expliqua ce que l’on venait de lui signifier. Les seules à découvrir ce changement de direction furent Gabrielle et Théodorine. Celle qui hésita fut cette dernière, mais quand elle apprit qu’elle avait plus de chance d’épouser un homme fortuné, elle acquiesça. Après l’entrevue, le groupe de comparses se rendit à la bibliothèque afin de montrer aux deux dernières postulantes la carte du pays et réaliser l’ampleur du périple.

***

Avant de se rendre à la caserne, Armand de Pignerolle s’arrêta au couvent pour obtenir des nouvelles. Il avait apprécié son séjour bordelais. Il avait été accueilli chaleureusement par son supérieur monsieur de Madaillan-Saint-Brice au sein de son hôtel particulier bordelais. Il eut le plaisir de faire la connaissance de son épouse Maria-Louisa della Quintania, qui était dans le huitième mois de sa grossesse. Le vicomte l’emmena dans toutes les soirées de ses amis pendant son passage. 

Il avait voyagé toute la matinée entre les deux cités sous un ciel nuageux qui se dégagea aux portes de Saint-Émilion. Il pensa que cela était un bon présage. Sitôt qu’il se présenta, la révérende mère le reçut. Elle lui annonça qu’elle avait récolté les réponses des familles et que toutes étaient positives. Il pourrait donc partir dès qu’il  s’avérerait prêt. 

*** 

C’était la troisième semaine d’avril, le soleil était levé depuis deux bonnes heures. Sœur Blandine vérifiait auprès des jeunes filles qu’elles avaient bien emporté et rangé tous leurs biens avant de fermer leur coffre. Elles ne pouvaient pas se permettre d’oublier quoi que ce soit, car cela aurait été perdu à jamais. Le groupe des cinq demoiselles, qui jusque là s’avérait enthousiaste à l’idée de vivre cette aventure, le moment venu d’abandonner les lieux, qu’elles connaissaient depuis leur petite enfance, les tétanisa. La mère supérieure accompagnée de la prieure les attendait dans le grand hall afin de leur faire ses adieux. Ce moment émouvant rappela à Philippine celui qu’elle avait éprouvé deux jours avant. Les Fauquerolles, ayant été avertis, s’étaient déplacés pour un dernier au revoir. Cela l’avait bouleversée, tous étaient attristés par cette séparation. Lorsqu’ils avaient quitté le couvent, elle songea que partir n’était peut-être pas la meilleure idée qu’elle ait eue, d’autant que sa mère l’avait prévenue de la suite des évènements pour son oncle, mais elle ne pouvait rester au sein de l’abbaye. Elle en était consciente. Il en avait été décidé ainsi et sa grand-mère n’était plus de ce monde. De plus, elle avait toujours su qu’elle accomplirait le périple avec Catherine et Fortunée. Ses deux amies l’avaient récupérée après la séparation avec la famille de sa nourrice et l’avaient consolée. Philippine était bien consciente qu’elles-mêmes n’avaient obtenu aucune visite de leur parentelle. Elle avait donc repris son courage en main et leur avait souri. 

Voyage au XVIIIe siècle, quand Rouen était une ville malsaine et puante |  76actu
Rouen

Six journées étaient prévues pour effectuer le voyage jusqu’à Rouen où elle devait s’embarquer sur un navire dénommé le Mercure. Les jeunes filles et leur accompagnatrice, sœur Blandine, montèrent dans le carrosse mis à leur disposition. Elles se trouvèrent un peu à l’étroit. Une carriole les suivait avec leurs coffres chargés à l’intérieur. Elles découvrirent au moment de pénétrer dans le véhicule, Armand de Pignerolle, le capitaine de la garde royale, avec ses hommes qui se situaient là pour les entourer afin de s’assurer de leur protection. L’homme les salua avec courtoisie. Philippine n’était guère surprise, il s’avérait évident qu’elles ne pouvaient accomplir le voyage seules. La mère supérieure les avait suivies jusqu’à la voiture, et les regarda partir avec beaucoup de peine qu’elle essaya de ne pas montrer.

Leur premier arrêt s’effectua à Angoulême, au couvent des Ursulines de la ville. Elles furent contentes de descendre du carrosse, les routes de France étaient fort cahoteuses et elles avaient été très secouées. Elles furent reçues chaleureusement par la mère supérieure qui avait été informée de leur venue par celle de Saint-Émilion. Elles arrivèrent pour se rendre au service religieux et ensuite furent accueillies dans le réfectoire pour le souper. Pour finir, elles furent guidées jusqu’au dortoir qui leur avait été affecté. Le lendemain matin après la messe et le premier repas du jour, elles remontèrent dans le carrosse et retrouvèrent leurs protecteurs de la garde royale qui étaient allés loger à la caserne de la ville. Le soir, la voiture les arrêta à Poitiers chez les sœurs bénédictines du cloitre de Sainte-Croix. Elles réitérèrent la soirée de la veille tout comme le lendemain à Tours au couvent des Ursulines. Le quatrième jour, ne voulant par faire de détour par Beaugency, où siégeait l’abbaye des Ursulines, le capitaine de la garde les mena à Châteaudun au monastère des Cordeliers. Parvenu devant, le père supérieur leur expliqua qu’ils ne pouvaient demeurer là, le lieu ne détenait que des moines dans l’enceinte. Ils allèrent donc à Beaugency. Le lendemain, ils se retrouvèrent à Évreux et le surlendemain ils atteignirent le couvent de Rouen situé dans le quartier Croix de Pierre, dans la partie Est de la cité. 

Philippine et ses compagnes découvrirent l’endroit qui se révélait bien plus grand que tous ceux dans lesquels elles avaient logé. L’abbaye des Ursulines de la ville englobait, entre la rue des Champs et la rue des Capucins, tout un espace de constructions, la chapelle du dehors, destinée aux fidèles, la chapelle du dedans pour les sœurs, la chapelle des Infirmes, le cloître, le préau, la cour, les jardins et le verger. Elles eurent la joie d’y retrouver sœur Domitille et sœur Appoline, la sœur de Catherine, qui devaient effectuer le déplacement avec elles jusqu’en Louisiane.

Pendant  de leur voyage qui était loin d’être fini, elles avaient découvert des figures nouvelles, comme les régions traversées, des embarras au sein des couvents pour elles et des auberges pour leurs accompagnateurs, des mécomptes à la poste aux chevaux, des heurts, des ruades, des cahots, des essieux rompus, tels étaient les incidents ordinaires lors de ces lointaines expéditions. Aventures, dangers, plaisirs, privations, tout contribuait à augmenter la force du lien entre les voyageuses.

***

La cité de Rouen était un grand port et un centre industriel textile en plein essor. La basse-ville entre la cathédrale et les quais était habitée essentiellement par des négociants fort nantis qui détenaient leur fortune du commerce triangulaire. Celui-ci consistait à échanger des marchandises de peu de valeur contre des esclaves africains, puis de les troquer aux Antilles contre les produits locaux, sucre, tabac et coton. C’était pour cela que le Mercure les attendait dans ce port.

L’aube à peine levée, Philippine, Catherine, Fortunée, Gabrielle et Théodorine accompagnées des sœurs Blandine, Domitille et Appoline arrivèrent sur les bords de Seine où était amarré le navire. Au vu des nombreux comptoirs étrangers établis dans la ville depuis le trafic des fourrures avec le Canada puis avec le développement du textile notamment le coton pour les indiennes, le débarcadère était empli de voiliers. Le petit groupe était impressionné de ce qu’il voyait depuis leurs carrosses. Les deux voitures et la carriole s’arrêtèrent devant un navire avec pour figure de proue le dieu Mercure. Cela laissa sans voix les jeunes filles et les sœurs. Précédées par le capitaine de la garde et un de ses subalternes, les demoiselles et les sœurs passèrent sur la passerelle pour monter sur le bâtiment. Le « Mercure » jaugeait six cents tonneaux dont une grande partie contenait des fournitures pour Saint-Domingue et la Louisiane. Il était peu armé au vu de la période de paix et cela permettait de dégager de la place pour une cargaison plus importante. Il ne détenait que quelques canons pour repousser les éventuels agresseurs et n’utilisait qu’un équipage restreint. Elles furent accueillies par le Capitaine du navire, Paul-Louis de la Faisanderie sur le gaillard arrière à deux niveaux. Armand de Pignerolle les lui présenta, il les escortait de façon que personne n’oublie qu’elles étaient des filles à la cassette et donc sous la responsabilité du roi. C’était le cardinal de Fleury qui lui avait ordonné de les accompagner, ce qui ne l’avait guère perturbé. Le ministre l’avait choisi, car il avait bien compris que le jeune homme n’était guère intéressé par la gent féminine, ce qui limitait les risques. Le Capitaine fit appeler son second, Henri Lamarche, et lui présenta le capitaine de la garde, les jeunes filles qui effectuèrent une seconde révérence et les sœurs afin de les guider vers leurs cabines. Il les emmena sous la première partie du gaillard arrière. Il y avait été installé au fond des deux coursives séparées d’un entrepôt, sur toute la largeur du bâtiment, une sorte de dortoir où huit lits étroits avaient été construits pour ce voyage. Au début du couloir se trouvait la cabine du Capitaine de Pignerolle ainsi que celle de son subalterne, Arnault-François De Maytie. Au-dessus d’elles se situaient la chambre du capitaine qui servait de salle à manger et les chambres des deux seconds, du commissaire de bord et du médecin. Elles découvrirent le lieu qui s’il se révélait plus exigu qu’au couvent, n’en restait pas moins familier à toutes. De chaque côté de la pièce se trouvaient deux hublots apportant un peu de lumière. En même temps qu’elles choisissaient leurs couches, sœur Domitille et sœur Blandine ayant pris d’office celles des deux extrémités qui siégeaient face aux deux portes d’entrée, les marins portèrent les coffres qui passaient juste sous les lits. Le quartier-maître leur conseilla de toujours les sangler à leurs pieds afin de ne pas les voir bouger lorsque le navire tanguait.   

Armand de Pignerolle.

Une fois installées, elles remontèrent toutes sur le tillac suivi d’Armand de Pignerolle qui en fait n’allait jamais les laisser seules. Le second leur demanda de se rendre sur l’entrepont qui serait leur espace pendant le voyage lorsqu’elles se tiendraient à l’extérieur de leur chambre. À la minute où le capitaine annonça l’appareillage, les gabiers se mirent en branle déployant la voilure. Elles s’étaient regroupées près du bastingage et examinaient les marins s’agiter sur le quatre-mâts. Elles constatèrent qu’ils étaient plusieurs bâtiments à quitter les quais rouennais au même moment. Comme elles étaient intriguées, suite au questionnement de Catherine, le second qui était resté à leur côté leur expliqua qu’ils accompliraient le périple ensemble et formeraient un convoi afin de se protéger des pirates notamment. Les jeunes filles le regardèrent interrogatives ce qui fit sourire Monsieur de Pignerolle. 

Le fleuve était régulier et parfaitement navigable. Si Philippine, Catherine et Fortunée ne souffrirent guère du mal de mer, ses comparses commencèrent, elles, à ressentir les effets des flots sur leur organisme bien que le remous s’avérait faible. La première à se trouver en difficulté fut Rachelle qui restitua son déjeuner par-dessus bord. Théodorine et sœur Appoline ne furent pas longues à l’imiter. En dépit qu’elles-mêmes fussent un peu dérangées, sœur Blandine et sœur Domitille purent les aider. 

Ils étaient partis tôt le matin, profitant de la marée basse de l’océan et évitant ainsi la remontée du mascaret. Compte tenu de la navigation en escadre, qui obligeait les bâtiments à calquer leur vitesse de marche sur celle du navire le plus lent, le Capitaine supposait qu’il le leur faudrait entre deux mois à deux mois et demi pour effectuer la traversée afin d’atteindre les Antilles. Ils avaient commencé le périple au début de mai dans le but de rencontrer les alizés qui les pousseraient en douceur vers leur destination. Il comptait sur eux pour accélérer le voyage.

Fortunée de Langoiran

Philippine était restée sur l’entrepont avec Catherine et Fortunée alors que leurs camarades et les sœurs étaient allées s’allonger tant elles étaient dérangées par le tangage du voilier. La Seine n’était que courbes sinueuses entre vallées, falaises, coteaux, plateaux, étendue boisée et marais. Ce n’était que prairies où pâturaient chevaux, moutons et vaches, champs de blé et d’orge, mares et gabions, arbres fruitiers en fleurs, peupleraies et saules têtards, avec de belles maisons à contempler et un aperçu de la forêt royale. Les demoiselles accoudées au bastingage examinaient le décor alentour et le commentaient entre elles sous le regard intrigué du Capitaine et de son second. De son côté, Armand qui commençait à les comprendre n’était guère surpris de leur réaction, elles avaient passé la plus grande partie de leur vie au couvent. Elles découvraient ce qui les entourait et étaient étonnées par tout ce qu’elles observaient. 

Le soir venu, au moment de se coucher, le voilier naviguait toujours dans les méandres de la Seine. Le repas avait eu lieu en compagnie d’Armand, de son subordonné, Arnaud-François, du nouveau second, Pierre De Gassion, du médecin et du commissaire du bord dont elles firent la connaissance. Les trois jeunes filles et sœur Blandine, après avoir légèrement mangé, pour ne pas surcharger leur estomac, se rendirent ensuite au dortoir. Sur places, elles trouvèrent leurs comparses endormies sous le regard attentionné de sœur Domitille. 

Le lendemain matin, un rayon de soleil transperçant l’un des hublots se déposa sur le visage de Philippine la réveillant. Elle se leva et s’habilla. Force était d’observer que hormis ses deux amies, la plupart de ses compagnes se portaient toujours mal. Bien qu’assoupies, certaines gémissaient sous la douleur persistante. Discrètement, elle sortit de la pièce par souci de le signaler au docteur du vaisseau. Elle traversa la coursive et se retrouva sur le tillac puis monta sur l’entrepont. Elle constata qu’ils se trouvaient en mer. Découvrant le Capitaine sur le niveau supérieur, elle lui demanda où est ce qu’ils se situaient. Celui-ci lui expliqua qu’en fait ils naviguaient sur la Manche. Ils allaient faire voile entre l’île de Guernesey et de Jersey. Pour toute réponse, elle lui sourit. Elle avait en mémoire la carte, aussi elle savait à peu près où ils étaient. Elle s’assit sur le banc adossé à la paroi de la dunette. Alors qu’elle rêvassait attendant le docteur, François Revol, elle le vit passer la porte. Elle l’interpella et le sollicita. Comment pouvait-elle aider ses compagnes qui souffraient encore du mal de mer ? Celui-ci la rassura et lui proposa de l’accompagner afin de les soigner, car cela pouvait durer une quinzaine de jours s’il ne faisait rien. Il lui demanda de patienter et alla chercher le remède. Il ramena ce qu’il appelait de l’oxycrat dans un flacon soit un mélange d’eau et de vinaigre auquel il avait rajouté du miel pour le gout. Ils descendirent et donnèrent un verre de liquide à chacune. Le docteur leur expliqua qu’elles devaient en prendre plusieurs fois dans la journée pour stabiliser leur estomac. Très vite, sœur Blandine et Domitille se rétablirent et purent s’occuper en toute sérénité de sœur Appoline, de Rachelle et de Théodorine, qui furent plus longues à récupérer. Catherine et Fortunée n’eurent pas besoin du médicament, elles s’étaient complètement remises du peu de troubles que les remous avaient provoqué après une bonne nuit de sommeil. Passant devant la cabine d’Armand et de son subalterne, suivant les conseils de Philippine, il frappa. À sa stupéfaction, la jeune fille avait raison, l’un et l’autre se révélaient très mal. Le tangage en haute mer les avait effondrés. Philippine en avait rêvé.

***

Les jours s’écoulant le convoi contourna la Bretagne, parcourut le golfe de Gascogne et longea l’Espagne, puis sous l’emprise des alizés ils pénétrèrent au milieu de l’océan en direction de Saint-Domingue.

Au bout de quelque temps, force fut de constater que dans un si petit bâtiment le confort laissait à désirer. Aucune intimité  ne se révélait possible, la place réservée aux passagers y était très limitée. Tout le monde était serré comme des sardines, en particulier ceux et celles qui couchaient dans la « sainte barbe » à l’arrière du navire, là où elles logeaient. En plus des voyageurs et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Des animaux vivants tels les porcs, les moutons, les poules, les bœufs et les chevaux étaient parqués près des cuisines sous le gaillard d’avant, une partie de ceux-ci devant servir à la consommation à bord pendant le périple. Chaque espace était donc utilisé à son maximum.

 Pendant la traversée pour les jeunes filles, le quotidien s’avérait extrêmement monotone. Lorsque le temps le permettait, leur vie sur le voilier se résumait à de longues promenades sur l’entrepont, entrecoupées de jeux de société, voire de cartes pour les hommes, ainsi que de musique et de chant. Philippine s’adonnait plutôt à la lecture et rêvassait souvent. Catherine et Fortunée, quant à elles, conversaient et observaient les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. De son côté, Théodorine râlait et ruminait et Rachelle l’écoutait. Les sœurs, elles, passaient la plus grande partie de leur journée à prier. Au résultat, elles accomplissaient peu d’activités et se trouvaient désœuvrées. Les seuls moments où elles se divertissaient, c’était les repas. Tout comme le Capitaine et ses seconds, Jean de Miossens-Sanson, le commissaire de bord, chargé de la gestion des aspects administratifs du navire, avait effectué le voyage déjà par cinq fois jusqu’à Saint-Domingue et une fois en Louisiane. Il racontait aux jeunes filles et à leurs sœurs ce qu’il savait de ses endroits, le tout achalandé par les autres participants. Armand et Arnaud-François se mêlaient de leur mieux à la conversation vu qu’ils n’y étaient point allés. Cela brisait un peu la monotonie de la traversée et leur permettait de se renseigner sur leur nouveau pays. 

***

Les jeunes filles et les sœurs avaient été quelque peu perturbées, il n’y avait ni eau douce ni savon à leurs dispositions. Elles devaient pratiquer la toilette sèche. Henri Lamarche, le second, leur avait expliqué que l’eau douce était rationnée, pour la raison qu’elle s’avérait précieuse. Elle servait uniquement à rincer la nourriture et ainsi à la dessaler. L’humidité permanente au sein du voilier imprégnait tout. Il leur avait déconseillé de laver leur vêtement même avec de l’eau de mer, car il resterait humecté et surtout de ne pas les porter, cela provoquait de douloureuses infections cutanées. Elles se demandaient si elles détiendraient assez de linge pour se changer régulièrement. Cette situation, qu’elles n’avaient pas envisagée, rajoutait à leur inconfort lié à la proximité forcée. 

Sœur Domitille

Philippine ne disait rien, elle savait que pour les marins c’étaient pire  malgré les améliorations dans les soins préventifs. Ils aimaient leur métier de cela elle n’avait pas de doute. Elle avait été violemment réveillée un matin avant l’aube et elle vit ce qu’ils vivaient. Leurs vies se révélaient plus dures, ils étaient entassés dans des espaces encore plus restreints qu’elles, deux marins étaient amenés à partager le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une profonde obscurité. Ils avaient pour interdiction d’allumer des chandelles, qui de toute façon étaient trop onéreuses pour eux. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les sabords étant le plus souvent fermés. Les odeurs humaines se mélangeaient avec celles des animaux embarqués et confinés près d’eux afin de servir de nourriture, nourriture dont ils ne profitaient guère. Elle se détériorait vite et était proposée aux privilégiés dont Philippine et ses comparses faisaient partie. Ils devaient se contenter de biscuits et de salaisons qui rapidement grouillaient de vers. L’absence de légumes frais engendrait le scorbut qui pouvait décimer un équipage. Heureusement pour eux on les obligeait à boire du jus de citron qui limitait voire empêchait ce type d’épidémie de se propager. Mais ce jour-là, ce qui l’avait réveillé était un terrible châtiment qui allait être effectué, cela s’appelait une cale. L’homme qui avait volé un de ses supérieurs allait être précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et à l’autre bord par un autre filin qui le ramènerait à la surface après être passé sous la quille du bâtiment. Elle savait qu’il allait mourir. Elle se leva pour alerter, mais elle tomba sur Armand qui lui demanda de rester dans la chambre. Elle lui expliqua ce qui allait se survenir. Il connaissait déjà la situation, la punition avait commencé, le marin se trouvait sous la quille. Philippine s’effondra dans ses bras. Il la consola comme il put. Cela réveilla sœur Domitille qui se précipita et jeta un regard mauvais au capitaine. Il lui laissa la jeune fille. Philippine apprit à la sœur ce qui se passait, mais celle-ci la mit en garde contre l’homme. « — Oh! sœur Domitille, nous ne risquons rien avec Armand. Il n’y a aucune inquiétude à avoir. » La sœur resta surprise devant cette affirmation dont elle saisissait le sous-entendu. Les bruits de la scène réveillèrent tout le dortoir, sans parler d’Armand, Philippine dut s’expliquer. Elles ne bougèrent pas et attendirent que le capitaine les autorise à sortir de la pièce. 

***

Quand les voiliers s’approchèrent de Saint-Domingue, la tradition voulait que lorsque l’on passait pour la première fois le tropique du Cancer, on se soumette au baptême du bon Tropique. Le Capitaine ne fit pas participer les filles à la cassette et les sœurs, cela aurait été indécent. Ne furent concernés par ce baptême qu’Armand et Arnaud-François en plus des nouveaux marins. Cela amusa tout le monde.

Le convoi avait mis que cinquante jours pour accomplir la traversée, c’était le quinze juin. Le Capitaine du Mercure était très satisfait hormis le drame de la punition, tout s’était bien déroulé, il avait même suffisamment plu pour alimenter les tonneaux d’eau douce. Ils allaient s’arrêter à Cap-Français afin de charger la marchandise dévolue à l’île, pendant ce temps ses voyageuses rejoindraient la compagnie Notre-Dame. Elles pourraient ainsi se reposer. 

Amarré sur les quais de la ville, le capitaine envoya un de ses seconds prévenir le père Boutin. En retour, deux carrioles vinrent les chercher. Les jeunes filles et les sœurs furent reçues par la révérende mère Marie de Cambolas au sein de la nouvelle fondation. Le lieu se situait sur une éminence dominant la ville du Cap-Français, en face de la résidence des Pères Jésuites, dont il était seulement séparé par la largeur de la rue. Une magnifique allée d’arbres y conduisait et répandait une fraîcheur appréciée dans un pays aussi chaud que celui-ci. De toute évidence, l’établissement ne détenait pas encore la forme qu’il devait avoir. Les édifices de cette abbaye ne s’avéraient ni solides ni proportionnés. Le couvent se débattait avec des bâtiments insuffisants. Philippine de suite pressentit les problématiques qu’allaient rencontrer les sœurs de cette nouvelle congrégation. Un nombre certain allait mourir des maladies tropicales qui se multipliaient dans la région. Elle en fit part à sœur Blandine, sachant que cette dernière obtenait, elle aussi, des prémonitions. Elle lui garantit qu’elle en parlerait à la mère supérieure. 

Le premier acte que réalisa Philippine et ses comparses, ce fut de nettoyer leur vêtement ainsi qu’elle-même. Elles furent soulagées de se sentir enfin propres. Elles reprirent le rythme du couvent ponctué de messes et de prières.  

Philippine de Madaillan

Entre le navire et l’abbaye, elles avaient vu peu de choses, mais assez pour deviner ce qu’allait être leur prochaine vie. Sur les quais, elles avaient découvert un grand mélange d’individus dont beaucoup se révélaient de couleur. Les plus riches étaient accompagnés de serviteurs noirs. Elles avaient été un peu décontenancées par ce constat même si elles avaient entendu parler de l’esclavage et de la probabilité d’en posséder par le biais de leur futur mariage. Philippine comme Fortunée n’en avaient pas apprécié l’idée et elles comptaient bien en avoir le moins possible. Catherine n’avait pas bien  réalisé ce que cela engendrait et n’avait pour objectif que de découvrir le bon parti. Elle avait du mal à attendre ses amies tant elle se trouvait inquiète pour son avenir. Quant à Théodorine, en détenir lui convenait fort bien, cela démontrerait sa richesse, Gabrielle se contentait de la suivre. Elles en parlaient entre elles envisageant leur prochaine vie.

Elles apprécièrent leur court séjour au sein de ce couvent, elles avaient pu respirer, car elles n’étaient pas serrées les unes contre les autres. Lorsqu’il fallut repartir, Philippine ne se sentait pas très à l’aise. Elle avait été interpellée dans la nuit par son animal gardien envoyé par son ange, Jabamiah. Il l’avait informée de ne pas avoir peur de la continuité de son voyage, cela supposait qu’il y allait avoir un problème.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

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Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

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Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

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Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

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À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

*

Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

*

Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 27

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Chapitre 27

23 août 1792, Saint-Domingue s’enflamme

Madame Dupouilh
Aimée de Pressac de Lioncel

Sur une colline, située à trente milles aux environs de Cap-Français, l’habitation s’étalait le long de la Grande Rivière. La journée avait été chaude, mais supportable, les travaux avaient bien avancé. La canne était finie de couper, les sarcleurs, coupeurs et amarreuses n’avaient pas lambiné. Demain, ils commenceraient à tirer le vesou. La nuit tombait quand François-Xavier Dupouilh rentra à la Grand-Case. Il salua son contremaître, gravit les marches de sa maison. Lucille sa fille aînée, née de son premier mariage, patientait sous la galerie. Elle annonça son arrivée. Il sourit à la vue de sa fille en passe d’être une femme. Il allait falloir songer à lui dénicher un conjoint, cette idée l’attrista un instant. Il s’était uni en secondes noces sa jeune belle-sœur, Aimée de Pressac de Lioncel. Celle-ci se trouvait à l’étage, elle couchait son petit dernier qui marchait à peine. Il pénétra dans la maison qui avait gardé une certaine fraîcheur, à cette heure les servantes ouvraient toutes les portes pour laisser circuler l’air venant de la rivière en contrebas. Maminetta n’avait pas été remplacée depuis son départ de la Grand-Case, Aimée, sa femme, tenait sa demeure avec fermeté malgré une douceur apparente. Elle arriva tout sourire et d’un geste tendre posa la main sur le bras de son époux. Elle s’enquit de sa journée et lui proposa de passer à table. Le dîner se déroula au milieu des suppliques de Lucille qui désirait retrouver sa grand-mère maternelle à Port-Au-Prince, ceci afin de revoir un de ses cousins dont elle s’était entichée, ce qui convenait à tout le monde. Elle souhaitait de nouvelles robes, ainsi qu’une chambrière personnelle, car elle estimait en avoir l’âge, elle allait avoir quinze ans. Aimée essayait bien de tempérer la jeune fille, mais à l’accord du séjour par son père, la liste des demandes s’allongea, ce qui amusa celui-ci. Le repas fini, François-Xavier annonça qu’il se retirait dans son bureau et rejoindrait à une heure avancée son épouse. Celle-ci, habituée aux heures tardives du coucher de son mari, fit le tour de l’habitation, vérifia que tout était à sa place et laissa partir la demi-douzaine de gens de maison qui dormait au village. Elle ne gardait auprès d’elle que la nourrice de son fils, sa femme de chambre, une cousine de la main gauche, et une petite servante qui d’après sa blancheur devait être la progéniture d’un contremaître.

Zacharie

Son registre actualisé, François-Xavier alla fumer un cigare sous la véranda. De là où il était, il pouvait voir la rivière briller comme un ruban sous le ciel étoilé. Du village des esclaves, derrière la Grand-Case, il entendait les tamtams ; il était toujours étonné qu’après une journée comme cela ses nègres aient encore la force de veiller. Son cigare fini, il allait rentrer quand de l’ombre sortit Zacharie, son valet de chambre. « — j’arrive Zacharie ! » Surpris de percevoir sur sa face de l’affolement, il le questionna. « — Qui y a-t-il ? Tu as un problème ?

 — Oui, maît’e, c’est impo’tant, y a des nèg’es, ils ont décidé de tuer tous les blancs, maît’ !

— Qu’est-ce que tu dis là ! »

Tout en lui faisant contourner la maison, le valet continua.

« — je ju’, maît’ que c’est v’ai, ega’de là-bas, ils b’ûlent les champs et la suc’e’ie ! ils sont très nomb’eux, maît’, il faut pa’ti’ ! » Avançaient dans la nuit une multitude de porteurs de flambeaux, qui tels des fantômes éclairaient leurs pas. Ils se situaient encore loin, la Grand-Case bâtie sur une hauteur permettait de voir toute l’habitation. « — Nom de Dieu, mais t’as raison, ils vont me ruiner !

— Maît’e ! ils tuent tout le monde ! il faut pa’ti’ ! ils ont tué le cont’emaît’e et ses aides, maît’e ! »

François-Xavier monta en courant dans sa chambre. « — Aimée, Aimée, vite, réveille les petits, nous devons fuir, vite ! » La jeune femme interloquée regarda son époux, se demanda si elle avait bien compris. « — Dépêche-toi ! les nègres se révoltent ! »

Aimée se leva d’un coup, se précipita dans la pièce adjacente, prit dans ses bras son fils et suivi de Lucille, éveillée par son père, elle retrouva les trois servantes restées dans la Grand-Case. « — Suis Zacharie avec les enfants et les filles. Il va vous cacher dans la forêt, je vous rejoins dès que possible.

— Mais, François, tu ne vas pas nous laisser seuls.

— Aimée, je dois savoir à quel point c’est grave, fait confiance à Zacharie ! Lucille écoute ta belle-mère, au pied de la lettre ce n’est pas le moment de faire de fantaisies surtout. »

Il les embrassa et courut au plus près du danger. Élevé avec son valet de chambre qui l’avait suivi en France, il ne doutait pas de sa loyauté.Il n’avait toutefois pas remarqué les taches sombres sur son vêtement, car il serait parti moins assuré.De leur côté, les femmes et les enfants marchèrent sur les talons du valet. Elles sortirent de la maison par le jardin d’agrément qui les cacha de la vue des esclaves en furie. Aimée portait son nourrisson et tenait la main de Lucille. Elle se retournait de temps à autre vérifiant que ses femmes n’étaient point loin, la petite domestique épouvantée s’accrochait, son poing crispé, au bas de la robe de sa maîtresse. Lucille retenait ses larmes et courageusement talonnait sans broncher sa belle-mère. Elle avait suffisamment écouté les adultes pour savoir à quel point c’était grave. Les trois servantes, affolées, fermaient la marche. Sans un mot, ils s’écartaient de la demeure puis des champs cultivés. Aimée s’inquiétait, on pouvait les voir à des lieues à la ronde, Zacharie, conscient de ce danger, accéléra et les guida à la lisière du bois qui jouxtait les lieux. Ils se précipitèrent sous les arbres, plongeant dans l’obscurité de leur frondaison, cachant ainsi leur fuite. Ils s’enfoncèrent dans la forêt, par des sentiers difficiles, petits et pierreux, ils se dirigèrent vers le morne qui surplombait la plantation. Cela ne rassura pas Lucille à qui sa nourrice avait raconté mille histoires fantastiques. La jeune fille eut un temps d’arrêt puis se raisonna et reprit sa course derrière sa jeune belle-mère. Leur sauveur sachant qu’il était hors d’état de pourvoir sur le champ à leur évasion les conduisit le plus loin possible de la Grand-Case. Deux heures plus tard, il les laissa dans les hauteurs de la colline qui surplombait l’habitation, devant une grotte peu profonde. La peur, le trajet avaient épuisé le groupe de femmes, elles s’affalèrent à même le sol. Il promit à ses maîtresses d’employer tous les moyens imaginables pour sauvegarder leur vie. Il omit juste de dire qu’il allait re­joindre ensuite les révoltés. Elles le regardèrent s’éloigner, elles se sentirent quelque peu abandonnées. Aimée était rongée d’inquiétude pour François-Xavier, n’avait-il pas été imprudent ? Toute cette incertitude l’empêchait de prendre du repos.

Zacharie redescendit vers l’habitation. Poussés par les marrons des mornes alentour, les esclaves rebelles se soulevaient. Ces derniers avaient déjà saccagé plusieurs habitations le long de la rivière. Ils y avaient massacré leurs occupants. Alors qu’il les accompagnait, il avait assisté puis participé dans l’ivresse du sang à des horreurs innommables. Il avait vu des membres arrachés sur des êtres encore vivants, des femmes violées devant leurs enfants que l’on égorgeait. Les rebelles se vengeaient des atrocités subies de génération en génération, ils faisaient preuve dans l’épouvante d’une imagination que les enfers enviaient. Le pillage était généralisé. Tout était saccagé, brûlé. À des lieues à la ronde on pouvait apercevoir les incendies, ils éclairaient le ciel comme le présage de l’apocalypse. Parmi les esclaves beaucoup retrouvaient leur âme de guerriers africains, ils prenaient leur revanche et n’avaient aucune velléité de pardon. Zacharie ne voulait pas de ce sort pour ses maîtres. Depuis qu’il avait été en France pour suivre son maître, il savait ce qu’était la liberté ou tout du moins il l’avait suffisamment goûtée pour la désirer plus que d’autres. Mais ses maîtres s’étaient avérés bons avec lui, François-Xavier avant de retourner à Saint-Domingue lui avait proposé de le laisser à Bordeaux. Il avait préféré rentrer, ce n’était pas chez lui, qu’aurait-il fait dans ce monde de blancs ? Alors François-Xavier Dupouilh l’avait affranchi. Il l’avait quand même suivi sur la propriété, c’était un peu sa maison, il avait continué à le servir, qu’aurait-il fait d’autre ? Hormis la vie de ses maîtres, il ne chercha pas à protéger quoique ce soit leur appartenant, mais il ne participa pas au saccage de l’habitation ni à celui de la Grand-Case. Les esclaves des champs s’étaient précipités avec rage vers la demeure des maîtres, lieu de leur envie, nid de leur martyr, la porte passée. Ils avaient eu un moment d’arrêt, intimidés, impressionnés et tout de même inquiets, puis cet instant révolu ce fut la dévastation. Les rebelles s’y saoulèrent, y copulèrent, ils détruisaient tout ce qu’ils ne pouvaient emporter. Zacharie attristé, né dans le village d’esclaves qui s’alignait plus loin, avait été élevé avec François-Xavier, sa mère avait été la nourrice de ce dernier. Au milieu de la furie orgiaque, il s’éclipsa et s’enfonça dans la nuit.

Le jour se leva sur le petit groupe de femmes et d’enfants blotti les uns contre les autres, inquiet d’être abandonné. Les trois femmes, qui avaient suivi leur maîtresse, dont deux s’avéraient aussi blanches ou presque que les maîtres, avaient toujours été dans le giron de ceux-ci. Jalousées par les nègres des champs, elles étaient conscientes qu’elles risquaient le même sort que ceux-ci. La journée fut longue, tressaillant au moindre bruit, la faim et la soif crispant leurs ventres. À la nuit, le valet de chambre s’éclipsa du camp des rebelles pour leur porter des vivres et des renseignements. En fait, il ne détenait que des mauvaises nouvelles, il ne savait pas ce qu’était devenu le maître et la Grand-Case avait été pillée et brûlée, il n’en restait que les fondations. Cela Aimée, de sa position, l’avait vu ; le sinistre spectacle avait commencé lorsque la lune était au plus haut dans le ciel. Cela lui avait tiré des larmes, mais elle s’inquiétait vivement pour François-Xavier. Elle remarqua le sang qui tachait les vêtements du serviteur, elle n’osa demander à qui il était, elle avait trop peur. Elle se rendit compte qu’elle se méfiait de leur bienfaiteur. Zacharie resta manger avec eux, puis les quitta, leur conseillant de ne pas bouger pour l’instant, il reviendrait le plus vite possible. Elle hésita, mais ne sachant que faire, elle obéit. 

Zacharie

Il tint parole et dès le lendemain, il retourna vers eux. Tout en leur remettant de nouvelles provisions, il ramena François-Xavier blessé à la cuisse. Il l’avait trouvé en pleurs au milieu des ruines de la sucrière. Éloigné de lui, un homme était allongé, mort. Son maître l’avait tué en se défendant, c’était son charron, un esclave qu’il avait fait former à Port-au-Prince dans l’habitation de son beau-père. Il en avait fait un esclave à part, au-dessus des autres par son savoir, un esclave qu’il prêtait pour son savoir-faire et à qui il donnait la pièce chaque fois qu’il estimait avoir obtenu un bon travail. Il s’étalait sur le sol désormais là au milieu d’une mare de sang pour avoir essayé de l’assassiner. Traînant la jambe, il avait suivi son frère de lait jusque-là. Il tomba dans les bras de sa femme, il fut soulagé de remarquer les siens en vie. Aimée eut un instant très peur, mais fut rassurée sur son état, lavé et bandé, cela suffirait pour l’instant. Maintenant, elle était réconfortée, ils étaient tous vivants. Zacharie repartit et prévint qu’il ferait de son mieux pour venir à leur secours. François-Xavier et sa famille furent trois jours sans le revoir, ce qui les inquiéta. Il ne voyait pas comment aider ses proches, d’autant que sa blessure le handicapait pour les mener hors de danger. Alors qu’il commençait à désespérer, le valet de chambre revint les trouver. Les nouvelles qu’il rapportait étaient funestes, la région était à feu et à sang, pas une habitation n’avait été épargnée. Il devait s’éloigner au plus vite, aller vers l’océan. Il leur indiqua le chemin pour retrouver un embarcadère, en aval de la rivière, qui conduisait au village de Saint-Louis. Pour cela, il devait contourner tout le morne, mais il les rassura en leur certifiant qu’ils dénicheraient un canot au pied de deux grands arbres qui semblaient s’aimer. Bien que septiques, ils prirent la route dès le lendemain. Ralentis par la blessure de François-Xavier, ils ne découvrirent qu’au soir, au bout de la sente qu’ils suivaient, deux grands arbres qui s’étaient développés entremêlés. Ayant repéré la barque, ils le poussèrent dans le cours d’eau, s’embarquèrent dedans, mais très vite, ils furent bientôt emportés par la rapidité du courant. François-Xavier à lui seul ne pouvait guider la lourde chaloupe. Elle alla se briser sur des rochers. Après s’être sauvés avec peine, ils se retrouvèrent tous sur la rive, il décida de se retirer de nouveau dans les collines. C’était le plus sûr parti, ils étaient épuisés et ils ne savaient plus que faire. François-Xavier regardait sa femme à bout de forces, Lucille avançait sans se plaindre, il en était très fier, quant aux trois servantes, fatalistes, elles marchaient derrière sans rien dire. La nourrice se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de les abandonner et de rejoindre les rebelles. Seul le nourrisson, qu’elle allaitait, l’avait empêché de suivre son désir. Elle ne pouvait laisser son petit-maître mourir de faim. Les adultes ne possédaient rien à manger et, pourtant il fallait poursuivre la route, demain ils longeraient de loin la rivière, au moins, ils iraient dans la bonne direction. Mais à la nuit, qu’elle ne fut pas leur surprise, quand Zacharie apparut. Celui-ci depuis des années aidait les nègres marrons à traverser la région, leur faisant éviter les habitations, les milices qui quadrillaient le quartier. Il connaissait le territoire par cœur au contraire de ses maîtres, ainsi que les camps des rebelles des alentours. Le nègre méfiant veillait toujours à leur sûreté de peur qu’ils n’aillent se jeter dans la gueule du loup. Il était venu constater s’ils avaient bien trouvé l’embarcation. Devant l’échec, il les rassura, il savait où localiser une nouvelle barque sur la rivière, dans un endroit plus large, mais il ajouta qu’ensuite ils ne le verraient plus. Ils se rendirent avec lui au lieu désigné, mais il n’y détenait pas de bateau, il avait été coulé. Ils allaient s’abandonner au désespoir, leurs pieds étaient en sang, ils ne concevaient pas de marcher jusqu’à la ville, mais Zacharie avait d’autres atouts dans sa manche. Il leur demanda de l’attendre là et deux heures plus tard, fidèle comme un génie tutélaire, il parut chargé de liqueur, de volaille et de pain. Il était allé sur une habitation voisine, où le pillage fini, les lieux avaient été délaissés. Il en était revenu avec une nouvelle embarcation. Voyant qu’ils n’y arriveraient pas seuls, il profita de la nuit pour conduire lestement ses maîtres le long de la rivière, jusqu’à ce qu’ils puissent apercevoir le village de Saint-Louis. Alors, leur ayant assuré qu’ils se trouvaient tout à fait hors de danger, il les quitta pour la dernière fois, et c’en fut rejoindre les rebelles. Cela faisait dix jours qu’ils erraient dans les bois et les mornes.

*

Roberta

Rue d’Anjou, avant l’aube par les cris affolés d’une de ses servantes réveilla Roberta. Elle s’était couchée très tard la veille et avait un mal de tête qui la mettait déjà de mauvaise humeur. « — mais que pouvait donc bien avoir cette pauvre fille à glapir comme cela ! ». Elle choisit de se lever, autant savoir ce qui se passait.

Depuis l’accident de Maminetta qui l’avait rendu aveugle, sa mère et sa fille vivaient dans sa maison. La demeure s’avérait emplie de femmes, puisqu’en plus de ses deux servantes, résidaient celle de sa mère et la nourrice de sa fille. Ana-Filipa à près de neuf ans n’en avait plus besoin, mais Maminetta avait décidé qu’elle resterait à ses côtés. Elle ne s’était pas plainte de cet arrangement. Depuis la mort d’Alphonse et l’assurance qu’elle ne risquait plus rien, elle avait dû séduire d’autres amants pour subvenir à son train de vie, elle ne voulait plus dépendre d’un seul homme. Elle était devenue une cocotte de haut vol. Maminetta n’approuvait pas à cela, elle le savait, mais elle n’avait jamais émis de critiques. Roberta ne prenait qu’un soupirant à la fois et elle le quittait dès qu’elle pressentait qu’il s’installait. Elle avait partagé sa soirée avec un Français, Léonide de Langalerie, temporairement dans l’île pour des raisons peu claires, mais il avait visiblement de l’argent. Il lui brûlait les doigts, les tables de jeu et les femmes en bénéficiaient. Sentant venir une migraine, elle l’avait laissé au théâtre, frustré. Cela l’amusait beaucoup de tenir au bout de ses charmes, ces hommes pleins de morgue et d’assurance, qui la couvraient d’attention et surtout de bijoux voire de monnaie sonnante et trébuchante. Elle descendit en chemise vers les lamentations de sa servante. Quand elle arriva, toute la maisonnée affolée entourait la domestique. « — Que se passe-t-il ? Le diable est sorti des enfers ? » Maminetta se retourna vers sa fille et de ses yeux blancs elle la fixa. Pleinement consciente de la cécité de sa mère, cela mettait tout de même mal à l’aise Roberta. « — Il paraîtrait que les esclaves des paroisses voisines se sont révoltés, et qu’ils portent la désolation et le carnage dans toutes les plantations. On ne parle que de ça au marché.

— Boh ! tu sais bien que ce n’est pas la première fois que l’on raconte ses horreurs. Les gens aiment se faire peur. Et vous m’avez réveillé pour ces bêtises. » Elle fit demi-tour et repartit se coucher. Roberta, comme tous, connaissait les troubles de la plaine du cul-de-sac qui trois ans plus tôt s’étaient transformés en insurrection générale. Elles étaient conscientes que régulièrement des esclaves se révoltaient et brûlaient l’habitation de leurs maîtres, les ayant le plus souvent massacrés. Les gibets de la ville où l’on exhibait les nègres fautifs en guise d’exemple répandaient une telle odeur pestilentielle que l’on ne pouvait les oublier. C’étaient les directives des plus confuses venues de Paris qui mettaient les nerfs à crans de la population de Saint-Domingue. Au printemps de 91, la citoyenneté des « gens de couleur nés de pères et de mères libres » avait été reconnue, mais cela n’avait pas du tout plu aux Créoles blancs ; s’en était suivi l’anarchie totale, une guerre civile atroce qui donna lieu à des dizaines de milliers de morts, dont deux mille blancs. Soucieuse de l’activité économique des îles, l’Assemblée de Paris s’était déchargée sur des assemblées coloniales, dominées par les propriétaires européens. Les rivalités dues aux inégalités sociales, entre les détenteurs d’habitations et les commerçants des villes, entre les blancs et les mulâtres puis les esclaves, s’étaient accentuées. Devant la ruine de Saint-Domingue et l’émigration des grands colons, l’Assemblée législative avait fini par tenter de réorganiser les colonies. Au printemps de cette année-là, elle avait envoyé des troupes et de nouveaux commissaires pour rétablir l’ordre. En attendant leur arrivée, François Rouxel, vicomte de Blanchelande, se débrouillait pour faire face aux révoltes récurrentes qui gagnaient l’île. Ce fut dans son entourage que Roberta avait fait connaissance de Léonide de Langalerie.

Elle avait à peine refermé les yeux qu’elle perçut le parquet craquer. Au son, elle avait identifié Maminetta. Elle tourna le dos, elle savait que c’était pour elle que sa mère avait gravi l’escalier. Elle entendit toquer à la porte et reconnut l’infime grincement de celle-ci. La femme s’assit sur le lit et tout en caressant les cheveux de sa fille, lui expliqua le pourquoi de sa présence. « — Roberta, il y a vraiment un problème. Arrive de toute part une foule de gens qui ont échappé au massacre. Ils viennent se réfugier dans la ville. Au loin, le ciel s’enflammait.

— Et alors ! Nous n’allons pas leur ouvrir la porte tout de même.

— Roberta, s’il le faut, nous le ferons. »

Roberta

La jeune femme brusquement se redressa sur son lit, le mal de tête envolé. « — Tu n’y penses pas. Ils l’ont bien cherché. Ils nous méprisent. Ils vivent de notre sueur, ils se servent de nous, les hommes abusent de nous, ils nous châtient pour un oui ou pour un non, ils nous mutilent, nous vendent, et maintenant nous devrions avoir pitié d’eux !

— Roberta ! Et si ton frère a besoin de nous, tu comptes lui fermer ta porte.

— François-Xavier, ce n’est pas la même chose. Je n’avais pas pensé à lui, tu crois qu’il se trouve en danger ?

— Je le sens, Roberta. »

La jeune femme se leva, fit un brin de toilette, s’habilla simplement, cacha son opulente chevelure sous le turban sophistiqué de son tignon. « — Je vais aller au palais du gouverneur voir si je peux en savoir plus. J’emmène Amanda. »

*

Roberta quitta sa maison à pas pressés aux côtés de la nourrice de sa fille. Celle-ci, une grande et forte femme, avait une démarche ondulante d’une sensualité provocante. À son bras, Roberta faisait toute menue et juvénile. Amanda en imposait par sa taille et lui assurait une certaine sécurité. Roberta s’inquiétait, effectivement le ciel, au loin, était couleur de feu. Plus le jour se levait plus l’on apercevait les colonnes de fumée. Elles se rapprochèrent du palais du gouvernement où siégeait l’assemblée coloniale, par le couvent des religieuses, en passant par la rue Espagnole. Elles n’étaient pas arrivées au jardin du gouverneur, qu’elles avaient déjà rencontré beaucoup de monde dans les rues malgré l’heure matinale. De toutes les directions, des gens ahuris et hagards, à pied ou avec quelques biens amassés sur des charrettes, rentraient dans la ville. Il se passait donc quelque chose de grave. Une femme prit Roberta par le bras, lui réclama de l’aide. Elle se dégagea et continua vers son but. Les jardins étaient envahis et dans le palais, il y avait foule, une multitude de rescapés arrivait pour demander des secours, les résidents eux venaient aux nouvelles, tous parlaient en même temps. Elle comprit que l’in­surrection avait pris naissance dans une habitation appelée Noé, située dans la paroisse d’Acul, à neuf milles seulement de la ville. Douze ou quatorze des principaux révoltés avaient massacré, vers le milieu de la nuit, les chefs de la plan­tation ; ensuite, ils avaient été se joindre aux esclaves d’un propriétaire nommé Clément, qu’ils avaient assassiné, ainsi que son raffineur. De semblables atrocités avaient eu lieu dans les habitations de Monsieur Galifet et de Monsieur Flaville, assura un créole, apparemment un voisin. Roberta saisit que les nègres agissaient de concert, ils accomplissaient un carnage général des blancs, ils ne lais­saient la vie qu’à quelques femmes pour les ré­server à un sort plus cruel encore. Alors que Roberta hésitait sur l’action à mener, elle aperçut Léonide de Langalerie. Elle fendit la foule, précédée de la silhouette imposante d’Amanda ouvrant le chemin. Elle appela l’homme « — Léonide, Léonide ! » Quand il la vit, il s’approcha d’elle en souriant comme s’ils se trouvaient dans une soirée festive. C’était plus fort que lui, il était cynique.« — Roberta, mais que faites-vous là à cette heure ?

— Voyons Léonide, les plaisanteries, plus tard. Est-ce vraiment grave ?

— Assez ! » L’assemblée a décidé de placer les femmes et les enfants des familles créoles blanches à bord des vaisseaux qui se situent dans le port, et d’envoyer à bord, sous bonne escorte, la plupart des domestiques nègres. 

« — Mais ? Et nous ? » Ne put retenir dans un cri Roberta. L’homme l’attrapa par le bras et l’attira dans un recoin. Il reprit un ton plus bas, un peu gêné. « — les mulâtres libres se retrouvent dans une position vraiment critique, la populace les regarde comme les auteurs de la révolte. Ils demandent leur mort à grands cris. Le gouverneur et l’assemblée coloniale viennent de décider de les mettre sous leur pro­tection.

— Mais c’est n’importe quoi !

— Roberta, vos représentants sont en train de proposer de marcher contre les rebelles, et de laisser, comme garantie de leur fidélité, leurs femmes et leurs enfants. Le gouverneur a besoin d’hommes, je gage qu’il va accepter leur offre, et les enrôler sur-le-champ dans la milice. »

Elle en savait assez, elle se précipita aussitôt vers les siens, il ne devait pas attendre, elle pressentait la panique à venir, la consternation devenait unanime. Déjà dans les rues, des femmes, couraient çà et là et poussaient des cris affreux, portant dans leurs bras leurs enfants, qu’elles cherchaient à soustraire à tant d’horreurs. Elle n’était pas rentrée chez elle que les citoyens prenaient les armes, et l’assemblée générale conférait au gouverneur le commandement de la garde nationale. « — Amanda, ton bon ami, c’est toujours le pêcheur de la rue « des trois villages » ?

— Oui, maît’esse !

— Demande-lui de tenir sa barque prête pour nous, je lui donnerais trois louis d’or pour nous emmener à l’une des îles des sept frères.

— Si loin !

— S’il le faut ! Oui ! Je vais chercher ma mère et les autres ! »

Amanda partit vers le port, Roberta se précipita chez elle. À peine entrée, elle cria, appela la maisonnée : — « Mami ! Ana ! Vite, on s’en va ! » Elle monta dans sa chambre, prit tous ses bijoux et argent qu’elle pouvait transporter. Redescendit et trouva sa mère et sa fille au pied de l’escalier en compagnie de la servante de Maminetta. « — Mais où sont les autres ?

— Elles se sont enfuies, Roberta, répondit calmement Maminetta.

— Ah ! Tant pis, allons-y. » 

Roberta ferma sa porte à clé, pensant que si des pilleurs survenaient cela ne changerait pas grand-chose. Au milieu de la panique qui devenait générale, elles prirent la rue des « trois villages « . Elles étaient apeurées. Le pêcheur d’Amanda serait-il là ? Pourrait-il les embarquer ? Car les gens affluaient vers les quais. Elles aperçurent Amanda au coin de la rue. « — Attend’ nous plus loin ! ve’s les « cinquante pas du ‘oi », peu’ de pas pouvoi’ nous fai’e monter à bord ! ». Elles suivirent la nourrice et pendant qu’elles embarquaient, un bon nombre de ma­rins, du port, se joignait aux habitants pour défendre la ville. Soumis à une espèce de discipline militaire, ils se mirent sous le commandement de Monsieur Touzard qui s’était distingué dans le Nord. Ils se ren­dirent à la plantation de Monsieur Latour, où quatre mille nègres environ s’étaient rassemblés. Ils les atta­quèrent, et en effectuèrent un carnage innommable, mais comme ils reparaissaient toujours avec de nouvelles forces, ils se virent obligés de battre en retraite. La ville était demeurée à la merci de l’ennemi. Elle aurait pu être détruite pendant ce temps-là, mais par chance les rebelles n’avaient pas profité de cet avantage. Le commandement établit des batteries sur des pontons, plaça des troupes et autant d’artillerie qu’il put en rassembler. Il fit fortifier aussi les positions au moyen d’une bonne palissade, à laquelle tous les habitants travaillèrent. Un embargo fut mis sur tous les bâtiments amarrés dans le port, afin de pouvoir évacuer la population. La nouvelle de la révolte fut transmise au plus vite aux différentes paroisses. Dans plusieurs de celles-ci, les colons étaient parvenus à établir des camps, à former des chaînes de postes qui sem­blèrent, pendant quelque temps, intimider les rebelles. Mais les nègres, réunis aux mulâtres, at­taquèrent deux de ces camps à la Grande-Rivière et au Dondon, y entrèrent de force, et y massacrèrent les réfugiés. Alors ces deux districts, en plus de toute la riche et vaste région du Gap, et les montagnes voisines se trouvèrent entièrement abandonnés à l’ennemi. Celui-ci exerça les plus horribles cruautés sur tous les blancs ayant le malheur de tom­ber entre ses mains.

La ville du Cap fut enfin mise en état de défense. Une petite armée, sous le commandement de Monsieur Rouvray, alla camper dans la partie orientale de la plaine, à un lieu nommé Roucrou. Cependant, un groupe considérable de nègres s’empara de plusieurs grands édifices, situés dans la plantation de monsieur Galifet, et y plaça des pièces de grosses artilleries, qu’il s’était procuré dans différents endroits de la côte. De là, ils envoyaient des détachements pour ravager le pays et les blancs avaient avec eux de fréquentes es­carmouches. Lorsqu’on leur lâchait une bordée de canons, ils ne résistaient presque jamais, juste le temps nécessaire pour riposter. Dès qu’un corps était coupé, il en paraissait un autre ; ils parve­naient ainsi à accabler les blancs, et à répandre partout la désolation.

*

L’embarcation pénétra dans le lagon d’une des îles des sept frères. Sur sa surface aride sans arbre, émergeant à peine de la mer, Roberta vit des camps de fortune installés. Les abords de l’île n’avaient jamais vu autant de navires croiser ni déverser autant de passagers. Avec Amanda, elle sauta dans l’eau et aida le pêcheur à tirer la barque sur la plage. Elles soutinrent ensuite Maminetta afin de mettre pied à terre. 

César Galbaud-du-Fort

Du bivouac, inquiètes, elles aperçurent s’approcher d’elles, un homme en uniforme qui se présenta. Il se nommait César Galbaud-du-Fort. Cela Roberta le savait. Elle l’avait déjà croisé au théâtre, au bal et autres lieux festifs. Elle fut tout aussi surprise que lui de le rencontrer dans ce lieu perdu. Il était venu jusqu’à elle s’enquérir de leurs besoins, et de surtout ne pas hésiter à faire appel à lui. Il rajouta, qu’il se trouvait là que pour peu de temps. Il regagnait Cap-Français pour défendre la ville. Roberta le regarda, elle était décontenancée, il ne lui avait jamais adressé la parole. Il était aussi attentionné envers elle qu’envers une créole. Elle lui demanda simplement où elle pouvait s’installer avec sa famille sans mettre de trouble. Il lui conseilla un endroit légèrement surélevé et la rassura, il solliciterait son subordonné restant sur l’île afin de s’occuper de leur sécurité. Elle le remercia à nouveau. Il la salua et repartit vers le camp de réfugiés. Roberta, intriguée, le suivit du regard. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre qu’il venait de se passer quelque chose d’important. Elle fut sortie de sa réflexion par une question d’Ana-Filipa qu’elle ne comprit pas et à laquelle elle ne répondit pas.  

César Galbaud-du-Fort n’était pas ce que l’on appelle un coureur de jupons, et n’avait pas l’attrait de ses pères pour les quarteronnes ; son mariage s’avérait être une alliance de famille et de fortune et avait fini par être une union harmonieuse bien que sans passion. Paris l’avait envoyé à Saint-Domingue, il s’était installé rue Saint-Jacques près des nouvelles casernes dans la ville de Cap-Français. Des amis l’incitèrent à aller au théâtre pour y écouter une cantatrice, dont il ne se souvenait plus tellement l’arrivée de Roberta l’avait subjugué. Elle pavoisait ce soir-là au bras d’un planteur et avait arrêté les conversations tant son entrée avait surpris. Habillée d’une robe-fourreau de soie crème au décolleté garni de chantilly et coiffée d’un tignon de couleur identique, n’affichant aucun bijou, elle s’était assise sur le devant du deuxième balcon. Avec sa peau d’ambre, elle ressemblait à la reine de Saba. Entre deux battements de son éventail, elle laissait errer son regard de félin sur l’assemblée, afin de détecter sa prochaine proie. Elle avait croisé le sien, lui avait souri, mais il n’y avait pas eu de suite. Depuis lors, il l’avait recherchait dans les soirées qu’il fréquentait, l’avait rencontré, toujours accompagnée, mais il ne l’avait pas abordée. Aussi lorsqu’il l’avait vu débarquer sur la plage, les cheveux défaits tombant en cascade jusqu’à la taille, la chemise collant son buste, la jupe alourdie par l’eau, son sang n’avait fait qu’un tour. Il n’avait pu s’empêcher d’aller à elle. 

Roberta et sa famille restèrent, comme presque tous, une bonne semaine dans l’île à l’abri du soleil sous une voile tendue, attendant des nouvelles de Cap-Français. Le pécheur d’Amanda les ravitaillait en nourriture, il se déplaçait régulièrement vers la côte et rapportait fruits et légumes en plus du résultat de sa pêche. Si elles ne fréquentèrent pas leurs voisins, elles ne manquèrent de rien. Ana-Filipa s’approcha bien une fois de la colonie provisoire, mais elle n’alla plus jamais vers eux après cette visite ni sa mère ni sa grand-mère ne surent ce qui s’y était passé. Avec Amanda, elle préféra parcourir la plage ramassant des coquillages et se baignant. Sa nourrice lui racontait des histoires de monstres marins avec des mâchoires aussi grandes qu’elle. Ana-Filipa ne l’avait pas vraiment cru jusqu’au moment où elle en avait trouvé un échoué sur le sable, et s’il n’avait pas la même taille que dans la narration il faisait très peur avec ses petits yeux et ses dents longues comme ses mains.

Puis un matin arriva une armada avec à son bord César Galbaud-du-Fort, la ville était sûre, la flotte venait rechercher les exilés. Il s’avança personnellement prévenir Roberta de plus en plus déconcertée par ses attentions. Depuis leur dernière rencontre, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’elle songeât à lui et cela l’agaçait. Elle avait bien essayé de le rejeter de ses pensées, mais en vain.

Tous rentrèrent dans la cité, qui avait subi pléthores de dégradation, une partie avait même été incendiée. La maison de Roberta si elle avait été investie et fouillée n’avait pas essuyé trop de dommages. Elle supposa que c’étaient ses esclaves qui avaient dû profiter de son absence pour la voler, mais elles n’avaient pas trouvé ce qu’elles cherchaient, son argent et ses bijoux se situaient en lieu sûr. Elles se réinstallèrent. Dans les jours qui suivirent, Maminetta décida d’affranchir Amanda afin qu’elle puisse épouser son pêcheur. Roberta l’avait déjà remercié par cinq louis. Le drame pour elles finissait bien.

*

Roberta n’eut pas beaucoup de temps à attendre avant de voir sur le pas de sa porte César Galbaud-du-Fort. Elle n’était pas sortie de sa maison depuis son retour, elle n’avait pas repris le chemin de la société, aussi avait-il dû venir à elle. Elle n’aurait pu avancer avec certitude que cela se ferait, mais elle avait pressenti son arrivée, elle ne fut donc pas surprise quand Amanda, restée à leur service, annonça sa présence. Elle le reçut à l’ombre de la véranda embaumée de senteur fleurie. Il prétendit s’être présenté pour prendre de ses nouvelles et rapporta celles de la colonie. Ces dernières s’avéraient des plus sombres. Pendant leur absence, le sang humain avait coulé à torrents. César signifia le chiffre effarant de plus de deux mille blancs de tout rang et de tout âge massacrés pendant cette courte période. En fait, cent quatre-vingts plantations de sucre et environ neuf cents de café, de coton et d’indigo avaient été détruites. Douze cents familles chrétiennes, naguère dans l’opulence, se trouvaient réduites à une telle pauvreté, qu’elles avaient recours pour subsister, à la charité publique et aux aumônes particulières. Roberta l’écoutait avec attention bien qu’elle fût indifférente au sort des Créoles. Elle profitait de sa compagnie. Entre eux, ce jour-là, il ne se passa rien de plus, si ce n’est qu’il s’engagea à revenir régulièrement. Ce qu’il pratiqua. Elle guettait chaque fois sa venue et se languissait entre deux. Elle apprit ainsi que la révolte qui jusque-là ne s’était guère manifestée que, dans le Nord, avait éclaté dans les provinces de l’Ouest. Bien qu’elle n’y fût pas indifférente, ce n’était pas des comptes-rendus de la colonie qu’elle attendait de lui. Les jours défilaient, la tension du désir était palpable autour d’eux. Elle s’impatientait, il n’osait faire un geste vers elle. Elle le trouvait par trop respectueux de sa personne, elle finit par se déclarer, elle souhaitait être dans ses bras, elle avait besoin de lui. Elle ne s’y était pas attendue, mais elle s’était éprise du militaire, il devint son amant, elle ne lui demanda rien en échange. Abandonnant son logement, il vint s’installer dans sa maison. Il apprivoisa Ana-Filipa et Maminetta, portant à l’une gourmandise et cadeau, et couvrant d’attentions la seconde. À la surprise de tous, ils se créèrent une vie de famille. Ce que Roberta avait rejeté depuis la mort d’Alphonse avec naturel s’était reproduit. 

L’équilibre fragile de la colonie commença à vaciller avec l’arrivée à l’automne des commissaires Sonthonax, Polverel et Aillaud. Leur venue fut accueillie de façon mitigée, chacun trouvait des raisons de se méfier. Se voulant rassurants, les trois individus prirent d’abord position pour le maintien de l’esclavage, car la conviction générale allait vers une abolition graduelle qui éviterait l’anarchie. Roberta écoutait imperturbable son amant lui expliquer avec fougue ses craintes, sans toutefois lui faire remarquer qu’il piétinait inconsciemment ses droits et ceux des siens. Elle n’entendait rien à la politique et ne s’en mêlait pas. Elle avait juste compris que, quelles que soient les idées de la gent masculine, qu’elle fut noire, mais blanche de peau ou presque leur plaisait à tous.

Dans les jours qui suivirent, les nouveaux commissaires décrétèrent qu’il fallait leur fournir des forces suffisantes pour établir leur autorité et mettre promptement fin aux dissensions. Tous acquiescèrent et concédèrent huit mille hommes d’élite choisis parmi la garde nationale, auxquels on donna pour chefs des militaires connus par leurs bons principes. Mais la confiance entre les commissaires et les colons se lézarda quand les premiers constatèrent de la mésintelligence entre monsieur Blanchelande et l’assem­blée coloniale. À la surprise de tous, ils supprimèrent l’assemblée et firent arrêter le gouverneur, qui fut envoyé en France.

Roberta

Ce jour-là, César déboula dans le salon où Roberta se tirait les cartes, y cherchant l’avenir, il bouillait de rage. Alors qu’il lui expliquait, arpentant la pièce de long en large, les sujets de sa colère, elle retourna la carte du tarot représentant la maison de Dieu. Elle arrêta son jeu, le rassembla impavide et regarda son amant. Elle lui sourit tristement, elle savait que ce qu’il lui narrait était le début de la fin. Ses larmes montèrent aux yeux, il crut, et il n’avait pas tort, qu’elle s’angoissait pour lui, pour eux. Il tomba à ses genoux, la prit dans ses bras. Il la berça comme un enfant et la rassura, s’excusant de l’inquiétude qui lui apportait. Mais comme dans la maison, la terreur se répandit dans toute la co­lonie, on soupçonna l’Assemblée nationale de projeter l’affranchis­sement général des nègres, provoquant ainsi l’anarchie, tous les partis laissèrent éclater aussitôt leur mécontentement. Chaque soir, César rapportait les nouvelles du jour dans son nouveau foyer, sans se rendre compte de l’incongruité de sa vision. Mais Roberta comme Maminetta se gardait bien de le lui faire remarquer. Si pour lui c’était le risque de voir son univers s’écrouler, pour elles, mulâtresses, c’était le début d’un Nouveau Monde, aussi bien souvent les réflexions de son amant allaient à l’encontre de celles des deux femmes.

Mais la situation générale se compliqua, du haut de leur position, les commissaires dissimulèrent. Ils déclarèrent, sous la pression des colons inquiets, qu’ils avaient seulement en vue de donner une force convenable au décret en faveur des hommes de cou­leur libres et de réduire les esclaves rebelles à l’obéissance, ceci afin d’asseoir ainsi sur une base solide le gouvernement de la Colonie. Tous se méfiaient et avec juste raison. Des Créoles apprirent que les commissaires entretenaient une correspon­dance secrète avec les chefs des insurgés de Saint-Domingue. Cela souleva l’indignation, la colère des habitants blancs. Les com­missaires finirent par annoncer ouverte­ment les protecteurs des nègres affranchis ­et arrêtèrent toutes les personnes qui s’opposaient à leurs mesures, les envoyant en France après avoir saisi leurs effets. Les commissaires allèrent jusqu’à déporter les officiers supérieurs du régiment du Cap et à les remplacer par des mulâtres. Cela ne s’était jamais vu, des noirs allaient commander à des blancs. Ce fut pile avant ces multiples décisions injustifiées que François-Xavier Dupouilh vint apprendre à Maminetta et à sa demi-sœur qu’il partait définitivement de l’île. Il avait réussi à vendre à un prix convenable ses biens à l’un des commissaires qui avaient cru faire une affaire en or. Il en avait apprécié l’ironie. L’acquéreur avait juste oublié d’aller voir l’état de l’habitation et s’était fié aux comptes du vendeur. François-Xavier dit adieu à sa famille de la main gauche, il immigrait avec les siens pour Cuba.

Quant à César, il échappa à tout ceci, la position des siens en France le mettait à l’abri des exactions arbitraires des autorités, mais il ressentait une colère sans bornes. Roberta et Maminetta se gardèrent bien de faire remarquer que ces commissaires avaient peut-être raison. Les blancs demandèrent une nouvelle assemblée coloniale, mais n’obtinrent, pour les calmer, qu’un pis-aller nommé une « Commission intermédiaire » com­posé de six blancs et six mulâtres. Elle était spécialement chargée de l’administration des finances. Dans le même temps, monsieur d’Esparbès devenu gouverneur, eut le tort de se plaindre du mépris que l’on portait à son autorité. Il fut mis en arrestation et expédié en France comme son prédécesseur. Dans l’élan, quatre membres de la « commission intermédiaire « subirent un traitement identique. Ils avaient émis, en discu­tant une mesure relative aux finances, des opi­nions contraires à celles de monsieur Sonthonax. Celui-ci se comportait de plus en plus comme un tyran, il les avait lâchement fait saisir au sortir d’un souper auquel il les avait invités, et les avait envoyés, comme prisonniers, à bord d’un vaisseau. Cela avait fait scandale parmi les Créoles, d’autant que cette nouvelle insécurité était ressentie comme de trop, puisqu’elle provenait de ceux venus les protéger. Dès ce moment, la discorde s’introduisit au sein des commissaires. Sonthonax et Polverel se débar­rassèrent d’Aillaud, distribuèrent de l’argent aux troupes, et se positionnèrent à l’aide de leurs intri­gues, maîtres absolus de la Colonie, au commen­cement de l’année. Les Créoles, ainsi que leurs propriétés, se trouvèrent, par conséquent, à la merci de ces hommes.

César tenait un salon de séditieux dans la maison de Roberta. S’y rendaient discrètement tous ceux qui se rebellaient contre ce régime tyrannique, ils échangeaient des propos rageurs imaginant diverses façons de se libérer des commissaires et de leurs sous-fifres. Complotant, ils en appelèrent à Paris. Ils eurent le soulagement d’obtenir pour gou­verneur François Galbaud-du-Fort le frère de César. Dès que celui-ci le sut, il l’annonça avec joie à sa maîtresse, pour lui, pour eux, tout allait changer. Roberta, septique, sourit, son amant était heureux et seul, cela comptait. Cela faisait des jours qu’elle l’observait s’enfoncer dans une vaine dépression, la colère uniquement l’interrompait. Si cela pouvait le consoler de voir son frère gouverneur, cela était au mieux. Cet officier d’artillerie, qui jouissait d’une excellente réputation, avait été envoyé à Saint-Domingue sur une des frégates nationales, avec ordre de mettre la Colonie dans un bon état de défense, parce que la guerre venait d’être déclarée à la Grande-Bretagne et à la Hollande.

Comme neuf ans plus tôt, mais avec moins de panache, les habitants de la ville du Cap attendirent leur gouverneur sur le port. Accompagnée d’Ana-Filipa appuyée sur la rambarde de pierre, qui guettait le navire du nouveau dirigeant, Roberta se retrouvait parmi eux s’abritant du soleil de mai sous une ombrelle. Elle se souvenait de l’enthousiasme de cette journée lointaine qui avait été aussi le jour de naissance de la petite fille. C’était aujourd’hui pour beaucoup l’espoir d’un retour à la paix et elle y aspirait. Elle attendait à nouveau, elle ne l’avait pas encore dit à César. Elle ne savait pas comment il prendrait cette nouvelle.

Les commissaires siégeaient dans la pro­vince de l’ouest, où ils cherchaient à apaiser une récente insurrection. Le nouveau gouverneur, après avoir reçu les félicitations et les soumissions de la mu­nicipalité de la ville du Cap, prêta le serment voulu par la loi, et entra en fonction. Ce fut un soulagement pour beaucoup qui croyaient en l’éclaircie. César s’était occupé de tout pour son accueil. Pendant quelques jours, Roberta ne vit guère son amant trop accaparé à aider son frère, le gouverneur, à s’installer dans ses nouvelles taches. Lors d’un dîner officieux, il présenta Roberta à celui-ci. Elle sut tout de suite que cela avait déplu à ce dernier. Elle présuma que ce n’était pas de bon augure pour l’avenir, malgré les négations rassurantes de César. Elle n’en fut guère étonnée et ne s’était point choquée. Elle ne connaissait que trop bien les effets secondaires de sa position dans les familles créoles. C’était un triste souvenir du temps d’Alphonse.

Dans le courant du mois de juin, les commis­saires civils étaient parvenus à réduire à l’obéis­sance Port-au-Prince et Jacmel. Ils revinrent à Cap-Français au moment où s’élevait une vive alter­cation. L’Assemblée nationale avait rendu un décret stipulant qu’aucun des propriétaires des Indes occidentales ne pourrait posséder le gou­vernement de la Colonie, dans laquelle ses biens seraient situés. Le gouverneur fraichement arrivé à son poste détenait une plantation de café dans l’île. Comme il avait immédiatement pris le parti des planteurs contre les mulâtres et avait excité les petits blancs et les royalistes contre les commissaires français, ceux-ci exigèrent qu’il quittât sa nouvelle charge. Il reçut l’ordre de s’embarquer sur-le-champ à bord de la frégate « la belle Normande « pour retourner en France. En même temps, la dignité de gouverneur de la Colonie fut conférée à monsieur de la Salle, qui comman­dait à Port-au-Prince. Le voyant récalcitrant, les commissaires Sonthonax et Polverel tentèrent de le forcer à partir et tout se dégrada.

*

Les choses s’envenimèrent, une colère sourde s’empara des Créoles. César comme beaucoup d’autres ne se résolut pas à obéir, les soirées chez Roberta reprirent de plus belle, tous complotaient. Ils décidèrent de soulever la ville contre les commissaires. Ce qu’elle entendait inquiétait Roberta. Elle se demandait où tout cela allait les mener. César la prévint qu’il allait devoir s’absenter quelque temps, mais qu’il viendrait la chercher avec les siens pour la mettre à l’abri des agitations en devenir. Elle ne put rien faire pour le retenir, elle sentait la catastrophe arriver. Meneur d’hommes, avec quelques-uns de ses amis, il troubla les esprits du peuple contre ceux qu’il considérait comme de nouveaux tyrans. Il trouva, tant dans la ville que parmi les soldats du Cap et les marins, un grand nombre d’individus de bonne volonté. Les commissaires ne comprirent pas tout de suite le danger de ses interventions larvées. Sept jours après, quand César fut prêt pour l’action, il arriva à la tombée du jour et expliqua à Roberta ses plans. Affolée, elle apprit le projet de l’insurrection. Elle essaya en vain de les lui faire changer. Il tenta de la rassurer, dans ce tumulte passionnel, ils passèrent la nuit ensemble. Au petit matin, il alla rejoindre ses hommes et son frère. Il lui ordonna de se barricader, il reviendrait très vite pour l’emmener sur le « grand Pompée » qui mouillait au large de Cap-Français. Deux heures plus tard, le soleil balayait de ses rayons les façades du port, les navires. Ancrés à ses abords, les bâtiments étaient chargés de plus d’un millier de prisonniers envoyés là par le gouvernement et devant partir vers les geôles de la métropole. Les deux frères commencèrent par briser leurs chaînes. Ils en formèrent un parti pour sou­tenir l’autorité du gouverneur répudié. Ils débarquèrent à la tête de mille deux cents marins ; ils furent rattrapés par un corps de nombreux volontaires, et se portèrent aussitôt, en bon ordre, vers la maison du dirigeant ­où logeaient les commissaires. Les gardes nationaux et les insurgés remontés contre les commissaires rejoignirent les partisans de Galbaud. Les troupes étaient restées dans leur quartier, ne sachant pas, dans la lutte des autorités, entre le gouverneur et les commissaires, ce qui s’avérait légitime. Quand les commissaires virent ap­procher Galbaud avec un rassemblement de marins aussi considé­rable, ils envoyèrent demander du secours aux nègres révoltés cachés dans les mornes alentour. Dans leur peur, ils leur offrirent le pardon de tout le passé, une entière liberté pour l’avenir, et le pillage de la ville. Mais les généraux rebelles, Jean-François et Biassou, hésitèrent et rejetèrent la proposition. Les commissaires avaient toutefois à leurs côtés les gens de couleur, un corps de troupe réglé et une pièce de canon. La bataille fut sanglante et opiniâtre. Les volon­taires déployèrent beaucoup d’intrépidité, mais les marins s’emparèrent d’une cave remplie de vin et s’y enivrèrent. Dès lors, personne ne put les soumettre à aucune discipline. Les combats eurent lieu dans les rues, la nuit interrompit l’accès de fureur. La colonne se retira à l’arsenal, où elle passa tranquillement celle-ci. César ne put rejoindre sa bien-aimée qui de son côté s’inquiétait fortement pour lui. Elle se morfondait cloîtrée dans sa maison guettant les sons furibonds de la guerre qui se propageaient dans toutes les voies de la ville. Ils se turent avec l’avancée de la nuit aussi quand on frappa à la porte, Roberta se précipita pensant découvrir sur son perron son amant. Elle resta déconcertée à la vue de Félicia Ducreil, la sœur d’Alphonse. Ahurie, la mise en désordre, elle se trouvait devant elle, les bras ballants, muette. Roberta regarda machinalement à droite et à gauche et la tira à l’intérieur de la maison. « — Mon Dieu ! Félicia, mais que vous est-il arrivé ? » La jeune femme la fixait avec un air hébété. Comme elle n’en obtenait rien, elle l’entraîna vers le salon, appelant au passage le reste de la maisonnée. À peu près du même âge que Roberta, elle obéit mécaniquement à l’invitation à s’asseoir. Amanda courut chercher de quoi la sustenter, elle semblait n’avoir ni mangé ni bu depuis longtemps. Ana-Filipa se tint dans un coin de la pièce, méfiante devant cette femme blanche hagarde. Maminetta s’installa à leurs côtés, elle aussi restait circonspecte, elle n’aimait pas ce rappel des heures sombres. Elle se questionnait. « — Pourquoi était-elle arrivée ici ? » Elle la connaissait bien sûr, mais de loin. Elles n’avaient jamais eu de contact direct. Tout ce qu’elles savaient sur elle provenait pour l’essentiel des dires de son frère Alphonse. Sa venue se révélait comme un mauvais présage. » Roberta l’interrogea et lui demanda ce qui lui était advenu. Félicia d’un regard absent fixa celui de son investigatrice puis commença sa narration. Cela faisait une semaine, peut-être plus qu’elle fuyait ses agresseurs, à travers bois, terrorisée de les rencontrer à nouveau. Un silence s’installa, elle reprit son histoire chaotique que ses auditrices n’entrecoupaient pas de peur de la rendre muette. Un soir, elle avait vu s’approcher de façon menaçante un groupe de nègres. Elle avait voulu faire fermer la Grand-Case, mais aucun de ses gens n’avait obéi. Certains avaient déjà fui, les autres avaient suivi. Seule, elle allait les imiter, mais elle avait été rattrapée. Ils s’y étaient mis à plusieurs. Ces bêtes avaient commencé par lui arracher les quelques bijoux qu’elle portait ; ensuite, ils s’étaient révélés eux-mêmes pour satisfaire leur luxure brutale. Quelle terrible scène d’horreur et de cruauté ! elle était allongée parmi les débris humains, pâle, immobile. Ces Africains excités se disputaient le droit d’être le premier. Les monstres ! Leur désir ressemblait à de la rage, avec leurs dents brillantes et leurs expressions sauvages, ils l’avaient violée à tour de rôle. Heureusement, elle avait fini par perdre connaissance, il l’avait laissée pour trépassée, un miracle. Ce fut la chaleur des flammes rongeant les murs de la demeure qui l’avait réveillée. Elle s’était enfuie dans la nuit et depuis cherchait son chemin vers la ville. Elle avait cru mourir plusieurs fois, elle s’était nourrie des restes dans les habitations dévastées qu’elle avait croisées. Un silence pesant s’installa, Félicité qui s’était animée pendant son récit replongea dans son apathie.

Roberta

Puis tout à coup, un éclair jaillit de ses jupes à même temps qu’elle hurlait. « — C’est de votre faute, tout ! Alphonse ! Les nègres ! Tout ! » L’éclair s’enfonça dans le corsage de Roberta tétanisé par l’accès de violence soudain. Elle l’avait poignardée. Ana-Filipa ouvrit la bouche sans qu’aucun son ne sorte. Maminetta s’écria. « — Qu’est-ce qui se passe ? Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? » Amanda revint à cet instant, juste le temps de voir la jeune femme s’enfuir et le sang couler sur le buste de Roberta. « — Mon Dieu ! Mon Dieu ! Roberta ! Oh ! Non ! Non ! c’est pas Dieu possible ! » Maminetta se jeta sur sa fille inerte, elle était sans vie. Ana-Filipa n’avait pas bougé du coin de la pièce tétanisé par l’horreur. 

Deux heures plus tard, César les trouva pleurants autour du corps de sa maîtresse. Le choc comme une vague élimina tout sentiment, il n’était qu’un gouffre sans fond. Il était vide de tout, il n’avait pas mal, il était dépouillé de tout ressenti. Il donna des ordres à Amanda, lui demanda de préparer Maminetta pour un voyage définitif, fit grimer en garçon Ana-Filipa pour plus de prudence et une fois prête, il les emmena au port. Il les laissa sur le navire sous la protection du capitaine, leur promettant de revenir. Il leur assura qu’il s’occuperait du corps de Roberta. Celui-ci gisait sur son lit à l’étage de la maison de la rue d’Anjou. Maminetta et Ana-Filipa restèrent seules, Amanda avait rejoint son pécheur, elle ne voulait pas quitter l’île. La grand-mère et la petite-fille n’avaient pas le choix, elles s’étaient remises dans les mains du protecteur de Roberta.

Le lendemain, les deux partis se battirent longtemps dans les rues, et eurent tour à tour l’avantage. Dans une de ces escarmouches, César de Galbaud fut fait prisonnier par les troupes des commissaires et, dans une autre, les marins, qui combattaient pour Galbaud, se saisirent du fils de Polverel. Le gouverneur fit proposer par un parlementaire d’échanger le fils du commis­saire contre son frère ; mais Polverel rejeta cette offre avec indignation, disant que son fils con­naissait son devoir, et qu’il était prêt à mourir pour la république. Puis le parti des commissaires sembla perdre du terrain. Ils ouvrirent les prisons et les chaînes des noirs furent brisées. Se répandant, ces captifs se montrèrent dignes de la liberté qu’ils venaient de recevoir. Les commissaires réinvitèrent les rebelles tapis dans les mornes alentours. Pierrot et Macaya, deux chefs noirs des nègres insurgés sur les collines du Cap, répondirent à la sollicitation. Depuis le sommet des montagnes jusqu’aux routes de la plaine parvinrent d’immenses hordes d’Africains. Ils entrèrent dans la ville avec plus de trois mille esclaves révoltés. Ils arrivaient avec des torches et des couteaux et plongèrent sur la cité. « — Assassinez tout le monde ! Massacrez chacun comme vous le feriez avec un porc ! N’écoutez aucun cri de pitié ! » Après cette harangue, les Congos répondirent avec d’horribles hurlements. Ensuite, vomissant des milliers d’imprécations contre les blancs, ils s’élancèrent dans toutes les directions, frappant, exterminant tout ce qu’ils pouvaient atteindre. L’épouvante devint indicible, ce fut un carnage général de la population. De toute part, des flammes étaient portées comme par un tourbillon et se répandaient partout. Les habitants, démunis, en fuite, à moitié nus, traînaient dans les rues, dans la brume des débris accumulés, les corps mutilés de leurs parents ou de leurs amis. Un grand nombre d’entre eux fut massacré. D’autres se réunirent au bord de l’eau, déplorant leur malheur, sans refuge, sans vêtement et sans nourriture, afin de s’abriter avec le gouverneur, à bord des vaisseaux. La ville entière fut rapidement en feu. L’agglomération florissante allait être réduite en cendres.

Des ponts des navires, les rescapés observaient l’horrible spectacle sans pouvoir venir en aide aux victimes. Maminetta se faisait décrire par sa petite fille, ce qu’elle voyait, l’une et l’autre laissaient leurs larmes couler ; plusieurs femmes sur le pont priaient pour le retour des hommes de leur famille. Le « Grand Pompée “ et ses voisins n’étaient que lamentations. Les commissaires eux-mêmes furent épouvantés de tant d’horreurs. Ils se mirent en sûreté sur un vaisseau de ligne, d’où ils contemplèrent avec terreur cet affreux spec­tacle qu’ils avaient engendré et qu’ils n’avaient pu canaliser.

Le gouverneur Galbaud défait, avec l’aide de quelques-uns de ses hommes, retrouva ses navires. Il y entraîna les derniers rescapés afin de quitter le pays. Ils étaient plus de dix mille réfugiés de toutes teintes. Ils étaient montés à bord des voiliers, de toutes les manières possibles, comme ils le pouvaient. La détresse était commune. Tout le monde tentait sa chance, certains durent s’échapper à la nage dans l’intention d’atteindre les embarcations. Beaucoup quittèrent l’île uniquement avec les vêtements qu’ils portaient. La confusion générale était telle qu’un mari pouvait se trouver sur un bateau, sa femme sur un autre, et leurs enfants sur un troisième. Devant l’indicible, et malgré son frère César emprisonné, le gouverneur décida de partir pour les États-Unis. Il craignait que les rebelles n’essaient de détruire la flotte par le feu. L’amiral donna le signal à tous les navires de quitter le port. À l’aube se levèrent plus de cent voiles qui gagnèrent le large. Après quelques jours de mer, les bâtiments s’envoyèrent les uns aux autres la liste générale des passagers présents dans chacun d’entre eux, ce qui leur permit de rassembler les familles. Maminetta et Ana-Filipa étaient-elles seules au monde, une aveugle et une enfant ? César encore emprisonné ne pouvait les aider. Le peu de bien qu’elles avaient emporté leur fut volé. Maminetta n’osa faire de réclamation de peur de lasser la mansuétude du capitaine.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 26

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Chapitre 26

Les Placées de Saint-Domingue, Roberta

1781 à 1793

Roberta

La journée était clémente, Roberta profitait de la douceur de la brise venant de l’océan. Toute la ville du Cap semblait être rassemblée sur son port devant le cours « le Brasseur ». Appuyée à la balustrade du quai, près des colonnes rostrales, abritée du soleil de midi par son ombrelle, elle laissait glisser son regard de sphinx sur la flotte qui s’approchait. Alphonse se pencha vers elle afin de voir si tout allait. Elle le rassura, lui permit de caresser de sa main son ventre, promesse du fruit à venir. Son inquiétude résultait du fait qu’elle avait fait deux fausses couches. Mais cette fois-ci, elle était sûre de la venue de l’enfant, elle n’aurait su l’expliquer. Elle était radieuse. Cela faisait déjà trois ans que son Alphonse l’avait installée rue d’Anjou, près de la place de Clugny, dans un habitacle en pierre coiffée d’une toiture en ardoise. Elle détenait huit pièces et était ornée d’un patio luxuriant. De la plantation, il lui avait offert deux esclaves pour tenir son train de maison. Elle avait passé les deux premières années, en son sein, cachée de tous, occupés de longues heures par cet amour tout neuf qui les sortait peu du lit, quand il résidait à la ville. L’habitation le retenait régulièrement, mais pas assez pour qu’à bride abattue il ne la rejoignît point, en manque de son corps aux odeurs de vanilles et de cannelle. La troisième année, elle l’incita à l’amener au théâtre, au bal, elle y obtint un succès certain, Alphonse suscita bien des jalousies. Depuis elle désirait apparaître de toutes les manifestations. Il fit de la demeure de la rue d’Anjou son pied-à-terre à Cap-Français et y reçut tous ses amis à la grande joie de la belle.

Ce jour-là, César Henri de la Luzerne, le nouveau gouverneur de l’île envoyé par Versailles arrivait et celui qu’il remplaçait était là sous un dais à l’attendre. Guillaume Léonard de Bellecombe s’était déplacé de Port-Au-Prince pour l’accueillir. Tous les Créoles de la plaine du Nord se présentèrent avec les leurs. Elles y affichaient leurs plus jolies robes et portaient si possible de beaux bijoux, les enfants couraient sous le regard complaisant de leurs nounous noires. En marge se trouvaient leurs familles mulâtres. Les femmes avaient fait comme les Créoles blanches. C’étaient à celles qui revêtaient les couleurs les plus chatoyantes, les tignons les plus hauts. Quant à leur progéniture, ressemblant souvent à leurs frères et sœurs blancs, ils faisaient comme eux sous l’œil dédaigneux des épouses légitimes et celui goguenard des Créoles quarteronnes, les placées. La mère d’Alphonse, malade, était restée à l’habitation obligeant sa fille à son grand dépit à lui tenir compagnie. Alphonse Ducreil pouvait jouir pleinement de sa maîtresse. Il s’affichait avec elle sans gêne.

L’attente depuis le matin durait. Des barques, chargées de jeunes gens impatients, naviguaient entre les navires ancrés dans la rade au-devant du bâtiment annoncé. Mais il se situait très loin et s’approchait lentement au sein d’une flottille, aussi malgré le spectacle donné par la foule, le temps semblait long à Roberta. Sans tenir compte du terme proche de sa gestation, elle était consciente d’être l’une des plus belles de la gent féminine de l’assemblée. Elle avait toutefois vérifié, balayant chaque femme sortant du lot d’un regard impitoyable ; elle en enviait bien quelques-unes, mais c’était plus pour leurs robes ou leurs bijoux, qu’elles fussent blanches ou de couleurs peu avaient son pouvoir d’attraction. Elle ne savait si c’était le poids de sa grossesse ou l’attente, mais elle commençait à fatiguer. Des cris venus des embarcations annoncèrent le navire « la Belle Pourpre ». Cela électrisa l’attroupement. Le vaisseau de ligne de 118 canons, pavoisant des fleurs de lys, majestueusement s’avançait sous les hurlements enthousiastes de la cohue amassée sur le bord de mer. Tout à coup, une douleur fulgurante jaillit du tréfonds du corps de Roberta l’obligeant à s’agripper au bras d’Alphonse, le faisant sursauter. Désarmée, elle le regarda. Sur son front perlait de la sueur, elle avait les larmes aux yeux tant elle souffrait. Elle allait perdre les eaux, c’était certain, elle ne pouvait le faire au milieu de la multitude. Elle maudit, sans réfléchir, l’enfant qui avait décidé de venir au monde à cette heure. Elle se mordait l’intérieur de la bouche pour ne pas hurler. Le supplice s’arrêta aussi vite qu’il avait surgi en elle. Elle demanda à Alphonse de la reconduire tout de suite, elle allait accoucher, cela était sûr. Tout en la soutenant, il joua des coudes pour la sortir de la foule qui s’était amassée contre la balustrade du quai pour apercevoir le trois-mâts. Non, sans mal, ils rejoignirent le carrosse, mais celui-ci ne détenait plus de cocher. Ce dernier s’était absenté pour profiter comme tous du spectacle. Alphonse jura entre ses dents qu’il ne perdait rien pour attendre. Il installa Roberta dans la voiture et alla prendre les rênes se substituant à son conducteur. À peine à l’intérieur de sa maison, remise entre les mains de ses esclaves, les douleurs recommencèrent, le travail débuta. Il partit en courant chercher Maminetta.

Tout se déroula bien et très vite, Roberta mit au monde un joli nouveau-né. À la surprise de tous, elle refusa de le voir, et pourtant tous savaient qu’elle attendait avec empressement d’être mère. Et voilà que ce bonheur, tant désiré, arrivé, elle ne souhaitait plus en entendre parler. Maminetta rassura Alphonse, ce fait s’avérait coutumier et le plus souvent passager. Elle allait trouver une nourrice pour le tout-petit. Personne ne semblait vouloir le prénommer, la grand-mère décida que ce serait Ana-Filipa et elle alla la faire ondoyer à l’église paroissiale, rue des religieuses. Contre toute attente, Roberta continua à s’abstenir de s’occuper de son enfant et le laissa dans les mains de Netta attristée par sa réaction.

De ce jour, les relations entre Roberta et Alphonse évoluèrent de façon orageuse. Elle apparut plus distante, il devint plus jaloux et cela l’agaçait. Elle ne se comprenait pas, elle broyait du noir et culpabilisait de ne rien ressentir pour cet enfant. Elle lui en voulait et pour éviter de retomber enceinte, elle avait réclamé à sa mère un remède. Elle se commença à boire tous les jours une décoction contraceptive. Elle devint irascible, battait ses esclaves à la moindre contrariété, elle ne se reconnaissait plus, elle gardait rancune à la terre entière. Son humeur s’avérait fluctuante, elle s’ennuyait facilement et les idées sombres la submergèrent. Elle reprocha à Alphonse de ne pas la comprendre, elle se mit en tête qu’il aspirait à la cloîtrer. Il ne savait que faire pour la contenter. Elle lui demanda de l’emmener en France tout comme madame Nana. Il répondit par la négative, l’habitation ne pouvait se passer de lui. Les disputes se multiplièrent, elle lui criait qu’il ne la portait plus dans son cœur, il perdait pied. Il prolongeait ses séjours dans ses terres, mais son amour pour elle était trop fort. Il revenait plein de désir, elle se refusait, il lui faisait une scène, elle finissait par céder, il lui offrait des cadeaux pour se faire pardonner, mais cela ne suffisait pas à ramener le calme.

*

Roberta

Jeanne-Marie Marsan, la cantatrice venue quelques années plus tôt de Bordeaux, avait merveilleusement chanté dans « Orphée et Eurydice » de Gluck. Sa voix l’avait transportée, elle en était encore emplie quand Roberta rentra chez elle. Elle s’était rendue seule à l’opéra de la rue d’Espagne tenue par Monsieur Le Sueur. Elle savait pouvoir trouver une place au deuxième balcon ainsi que de la compagnie ; Alphonse  résidait sur son habitation et elle s’ennuyait comme chaque fois qu’elle se sentait esseulée. La salle était comble, il devait y avoir au bas mot plus d’un millier de spectateurs entassés dans la pièce surchauffée. En plus de madame Marsan, il y avait ce soir-là, les sœurs Minette et Lise deux jeunes créoles de couleur, qui faisaient la joie du public dominiquois. Elle avait comme de coutume soigné sa mise et arborait une robe-fourreau vert amande, hormis ses créoles, elle ne portait aucun bijou. Roberta venait d’avoir vingt ans, sa beauté faisait tourner plus que jamais les têtes, et malgré les fréquentes disputes entre elle et Alphonse, elle restait fidèle à son amant et protecteur.

La nuit était tombée, un brouillard provenant de l’océan avait envahi les rues en une espèce de coton ouateux. Alberto Casamajor, un ami d’Alphonse, s’était proposé pour la raccompagner. Ce fut en riant d’un compliment qu’il lui faisait qu’elle le quitta. En passant la porte, elle ressentit une sourde inquiétude lui comprimant l’estomac, la brume sur sa peau la fit frissonner. Elle vit alors les flammes d’un chandelier dans le patio. Alphonse était entré pendant son absence. Elle n’avait pas atteint le halo de lumière que la voix rageuse de l’homme s’en prit à elle. Il commença par lui reprocher ses sorties, s’enquit de ses mouvements et de sa compagnie. Elle s’en agaça et lui rétorqua qu’elle converserait avec lui quand il manifesterait moins de hargne et d’alcool dans le sang. Elle lui tourna le dos et revint dans la maison. Il la rattrapa lorsqu’elle traversait le salon. Il lui agrippa le poignet, lui tordit le bras tout en revendiquant des réponses. Elle se plaignit de sa brutalité et exigea qu’il la lâchât. La peur la saisit. Il refusa l’obligeant à s’agenouiller devant lui et lui prit alors la masse de ses cheveux et s’apprêta à la tirer telle une bête. Elle se débattait de son mieux. Elle réussit à se relever, attrapa ce qu’elle trouva à sa portée pour se défendre. Elle était terrorisée, c’était la première fois qu’elle le voyait dans cet état. Avec l’objet saisi, elle le frappa. Plus surpris qu’atteint il partit à la renverse ; il heurta le coin de marbre de la cheminée et s’écroula. Elle lâcha le timonier de ses mains, il tomba lourdement sur le tapis. Elle le regarda interrogative, se demandant pourquoi il restait inerte. Elle lissa le désordre de sa jupe, ramena sa chevelure en arrière et s’approcha du corps. — c’est bien fait ! et j’espère que tu t’es fait mal, abruti! On n’a pas idée de se comportait comme cela. Elle le poussa de son pied, il ne réagit pas. « — Alphonse ne fait pas l’idiot, c’est assez pour ce soir, je suis lasse et je veux me coucher… Alphonse, allez, lève-toi maintenant, assez joué. » Comme il ne bougea pas, son estomac se serra, elle se pencha. Elle le remua, rien. Elle commença à s’affoler. Une de ses esclaves surgit à ce moment-là et trouva la jeune femme accroupie devant le corps inerte de son amant, elle s’apprêtait à crier d’effroi. Roberta l’arrêta net dans son élan, la prit par l’épaule, la secoua. « — au lieu de te mettre à hurler, va chercher ma mère, dépêche-toi ! 

— mais fait nuit maît’esse

 Et, alors ! Dépêche-toi, monsieur Alphonse a besoin des soins de ma mère ! »

La servante, peu rassurée, s’exécuta, ayant plus peur du châtiment que de l’obscurité et de ses pièges. Roberta ne pensait pas qu’il eut trépassé, inconscient, oui ! Sûrement. Il ne pouvait la laisser seule. Mais il ne se réveillait pas. Elle commença à s’inquiéter et s’il était mort. Mon Dieu s’il était mort. Qu’allait-elle faire ? Maminetta arriva alors que ses premières larmes coulaient. En un bref coup d’œil, elle comprit le tragique de la situation. Elle renvoya l’esclave se coucher, lui certifiant que ce n’était pas grave que Monsieur avait eu un malaise. Une fois seule, elle admonesta Roberta, il n’était plus temps de pleurnicher. Maminetta prit les choses en main, elle refusa de penser à l’acte pour l’instant, elle devait se débarrasser du cadavre, car Alphonse était bien mort. Elles le roulèrent dans le tapis natté et le traînèrent vers le fond du patio dans l’écurie. Elle détenait une mule. Elles la sellèrent et non sans difficulté, mirent le corps en travers de la selle. C’était le milieu de la nuit, le ciel était heureusement couvert et les nuages masquaient le peu de lumière procurée par le quartier de lune. Elles menèrent leur monture le plus rapidement possible tout du long de la rue d’Anjou. Le son du trot de l’animal était étouffé par la brume qui enveloppait tout. Arrivées à la rue Saint-Nicolas, elles prirent peur, elles étaient contraintes de la traverser, mais elle donnait sur la place Royale tout comme la rue de Rohan sa suivante. Elles risquaient de tomber sur une patrouille ou être aperçues par des gardes. Mais le temps ne s’y prêtait pas, tous étaient calfeutrés. Elles pénétrèrent, sans s’être fait remarquer, dans les « cinquante pas du roi « un espace sauvage assez marécageux, qui longeait la côte. Elles s’éloignèrent le plus possible de la ville, traversèrent le pont qui enjambait l’embouchure de la rivière du « haut du cap ». Elles rejoignirent le chemin du fort Dauphin et là le jetèrent à l’océan. Elles regardèrent son corps flotter, au fil du courant et pour finir, couler. Roberta s’effondra dans les bras de sa mère, elle se confessa et raconta enfin ce qui s’était passé ce soir-là.

*

Roberta

Deux semaines s’écoulèrent avant que ne parvienne de l’habitation un valet pour s’enquérir d’Alphonse. Roberta joua alors la surprise, assura ne pas avoir vu son amant pendant ce laps de temps. Trois jours plus tard, ce fut un policier qui s’en vint avec une batterie de questions. Elle tint le choc, mais l’homme remarqua sa mine défaite et l’inquiétude de celle-ci. Informée par madame Ducreil mère, elle était arrivée l’avant-veille, et avec tout le poids de sa dignité et de son statut, elle avait exigé des réponses rapidement. Son fils avait disparu et cela était anormal. Il avait fait le tour de tous les gens connus par lui et dans sa liste, se trouvait en tout premier sa placée. Il était éclairé sur la réputation de la belle, ainsi que celle de son protecteur. Mais voilà, après une enquête sommaire rien n’apportait d’indices ni de pistes. Il ne savait où chercher. Il allait, à contrecœur, en faire part à madame Ducreil et il se doutait déjà sa réaction, quand un suppléant l’avertit de la remontée d’un cadavre venu de la mer. C’était sûrement Alphonse Ducreil, du moins le supposa-t-il à sa vêture lorsqu’il examina le corps. Son immersion dans l’eau avait beaucoup altéré sa dépouille. Il alla donc prévenir sa mère. Elle logeait chez monsieur Davezac de Castera, dont la notoriété et la fortune n’allaient pas arranger son affaire. Le riche propriétaire de la Plaine des Cayes séjournait dans sa résidence du Cap et allait peser de toute son autorité, de cela, il ne doutait pas. Accueilli dans le bureau du maître de maison, il patienta le temps d’attendre madame Ducreil. Elle prit la parole avec hauteur lui laissant à peine un instant de la saluer. « — Tout de même, je pensais ne pas vous revoir ! Vous avez mis une éternité. Je suppose que vous avez des nouvelles de mon fils ? » Tout de go, agacé par ce mépris, il répondit. « — Oui, Madame, il semblerait que nous ayons retrouvé son corps. »

La femme sentit ses jambes se dérober, monsieur Davezac de Castera la soutint et l’aida à s’asseoir. D’un air sombre, il prit la parole. « — Vous auriez pu y mettre les formes, Monsieur. Êtes-vous certain que c’est lui ?

— Tout le laisse à penser, voici une chevalière qu’il avait encore au doigt, il se serait noyé. Une chute accidentelle, semble-t-il.

— Assurément pas, coupa madame Ducreil, c’est elle qui l’a tué, de cela, je suis sûre !

— Puis-je savoir à qui vous songez, Madame ?

— À sa catin, bien évidemment !

— Je ne peux m’en prendre à celle-ci sur de simples allégations.

— Monsieur, faites attention à vos dires, intervint monsieur Davezac de Castera.

— Je voulais dire par là que sans témoignage ou preuve, je ne peux rien faire contre la dame.

— D’abord, ce n’est pas une dame, de plus vous n’avez qu’à interroger son personnel. » Coupa madame Ducreil.

Il avait bien pensé à cette solution, mais on ne pouvait prendre en compte la déposition d’un esclave que sous la torture. Cela lui répugnait, d’autant que rien sur le corps ne laissait supposer que c’était un homicide. Il quitta la demeure très contrarié et remit au lendemain sa visite à Roberta.

De ce jour, il vint la questionner régulièrement. Cela ne portait pas ses fruits, il menaça d’interroger ses esclaves. Roberta s’affola, elle ne savait plus quoi faire, elle demanda de l’aide à sa mère. Maminetta ne réfléchit pas, elle ne voyait qu’une solution, faire appel au « baron samedi », le chef des Gédés, les Loas de la mort, soit faire intervenir une reine du vaudou.

*

maminetta

Maminetta à la nuit, enfouie sous un châle de couleur sombre, sortit de la ville par le Sud en traversant le « champ de Mars « vide. Elle passa la ravine des Casernes puis prit le chemin de « la bande du Nord » qui menait au cimetière. Le sentier caillouteux devenait mal aisé malgré la lune qui l’éclairait. Elle dépassa le lieu sinistre en hâtant le pas, le moindre bruit l’inquiétait. Elle poursuivit son trajet en montant le morne, elle longea la ravine de « la belle hôtesse » et enfin grimpa une colline boisée. Fatiguée, elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, elle se retourna, la ville était loin, elle en apercevait quelques lumières. Le chemin de terre devint plus agréable, mais la futaie dissimulait l’éclat de la lune, et les obstacles ralentissaient sa marche. Comme elle butait sur la paroi du morne, elle trouva le lieu recherché. Elle découvrit une grotte cachée par des buissons et des plantes grimpantes. Elle toussota, héla tout en chuchotant pour faire connaître sa présence. Elle sursauta. De derrière elle, une voix lui répondit. – fatigue pas, moi savoi’ toi veni’. Suiv’ moi ! ». Une femme courbée, aussi large que haute, coiffée d’un tignon douteux, la précéda, et repoussant le feuillage, qui camouflait l’entrée de la caverne, y pénétra. La vieille s’assit sur un tapis dont l’éclairage ne permettait pas de voir les couleurs. La chandelle posée sur la table basse devant elle ne laissait distinguer du décor que peu de choses, et celles-ci donnaient des frissons de dégoût et de peur à Maminetta. La sorcière lui tendit un bol et d’un geste l’incita à boire le contenu. L’effet désiré voulu, elle prit lentement la parole d’une voix caverneuse. – alo’ ta fille avoi’ p’oblème ? êt’e sa faute, pou’quoi toi veni’ à sa place ? Elle pas cou’ageuse. Son p’oblème pouvoi’ êt’e ’églé à la lune ‘onde. Toi et elle veni’ au cimetiè’ alo’. Mais attention toi payé au ba’on Samedi plus que toi c’oi », toi êt’ p’ète ? aut’ement moi ‘ien pouvoi’ fai’e ! » Maminetta était prise de vertige, comment la sorcière pouvait-elle savoir ? Elle en avait des frissons. Elle acquiesça et se renseigna sur ce qu’elle devait porter. « — toi et elle s’habiller de noi’ et violet et appo’ter de l’a’gent, elle fe’ait le’este, elle les attend’e au cimetiè’ dans t’ois nuits ».

Maminetta repartit, elle était comme saoule, elle n’avait pas compris ce qui s’était passé, le jour allait se lever et elle croyait être restée que quelques instants dans la grotte. Elle savait déjà qu’elle pratiquerait ce que la sorcière avait demandé.

*

Ana Filipa

Maminetta avait laissé Ana-Filipa dans les bras de sa nourrice. Elle avait attendu l’extinction des bruits de la ville. La lune d’ici une heure ou deux allait être à son zénith. Elle avait revêtu une robe noire et avait jeté sur ses épaules une étole d’un violet sombre. Roberta, tout comme elle, était prête. La jeune femme était terrorisée, mais elle aurait accompli n’importe quoi pour se débarrasser de ses accusateurs. Elle ne doutait pas des soupçons de l’enquêteur et de la mère d’Alphonse quant à la meurtrière de ce dernier. Elle avait imaginé les pires supplices dont elle aurait à souffrir s’ils le prouvaient, et elle considérait cela injuste d’être punie. Elle n’avait fait que se défendre, mais qui la croirait ? Elle avait donc accepté la décision de Maminetta. Que faire d’autre ? Le moment venu, elle la suivit. Elles répétèrent le trajet, mais s’arrêtèrent devant le cimetière surplombant la ville. Les tombes se trouvaient cachées des rayons de la lune par les futaies serrées des chênes qui occupaient le lieu, car trop gros pour être coupés et déracinés. La voix éraillée de la sorcière les surprit. « — vous pas ‘ster là, voi’  vous à des milles à la ‘onde. Suiv’e moi ! » Elles marchèrent dans les pas de la Mambo qui tenait dans chacune de ses mains un ballot, celui de droite semblait être vivant. Roberta frissonna. Elles s’enfoncèrent dans le cimetière. Elles étaient attendues, un homme maintenait un bouc et deux autres femmes sortirent de la pénombre. Le globe lunaire se siégeait au-dessus de la scène éclairant de son étrange lumière sur le sol les dessins tracés avec de la farine et du marc de café, les symboles des Loas : Les Vèvè. La Mambo prit la bourse des mains de Maminetta, ensuite elle lança de l’eau pour sacraliser l’espace. La cérémonie commençait sous les yeux subjugués de la mère et de la fille. La sorcière sortit de ses jupes un large couteau et de son sac un coq aux plumes luisantes et noires. L’animal n’eut pas le temps de comprendre, elle l’égorgea et aspergea les deux femmes surprises par le jet, le liquide écarlate. Elle arracha les ongles de la volaille, les envoya dans un feu qu’une de ses comparses avait préparé. Roberta et Maminetta étaient pétrifiées. Le compagnon de la Mambo trancha le cou du bouc et remplit un bol de son sang, la sorcière le tendit aux deux commanditaires et le leur fit boire. Malgré leur dégoût, elles obéirent, aucun retour en arrière ne s’avérait possible. L’homme commença à frapper lentement sur un tambour et les deux femmes psalmodièrent une incantation gutturale et lugubre. L’ensorceleuse extirpa de son sac cette fois-ci des poissons, elle les jeta dans le feu. Elle s’approcha de Roberta, qui esquissa un mouvement de recul, et avec son couteau, elle trancha une de ses mèches, elle pivota vers Maminetta et répliqua son action. Elle les envoya dans les flammes, une odeur nauséabonde se dégagea. Tout en invoquant Baron-Samedi, elle leur coupa des ongles et sans se retourner elle les éjecta, ils suivirent les mèches de cheveux. Les complaintes des aides s’intensifièrent. La Mambo fit coucher Roberta sur les Vèvè, inscrivit son nom dans un cahier, puis fit de même avec Maminetta. – vous êt’e à lui ! vous êt’e à lui ! ba’on-Samedi p’end les ! » Un souffle soudain balaya l’espace. Il s’empara tout d’abord du corps de la vieille puis du corps de ses fidèles. Le tambour battit plus fort, à l’unisson des cœurs des initiés et des loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Une calebasse passait entre les femmes qui se mouvaient. Les deux aides et la sorcière furent prises de frénésie, de leurs bouches sortirent des chants obscènes, elles se mirent à gesticuler tout en bougeant avec grâce d’une façon lascive, accompagnées de violents déhanchements. La poitrine de la mère et de la fille paraissait vouloir exploser. Puis d’un seul coup, le tambour s’arrêta, les trois prêtresses s’écroulèrent. Maminetta et Roberta toujours allongées, terrifiées, n’osaient se relever. Une odeur de soufre empestait le lieu ; la cérémonie était achevée.

*

Ducreil Félicia

Félicia Ducreil n’avait pas vingt ans, elle était de santé fragile, et s’inquiétait pour un rien. Elle sursautait au moindre bruit, elle était épouvantée à l’idée d’être seule, aussi était-elle continuellement accompagnée par sa chambrière. Elle aurait dû être mariée, mais son fiancé était mort des fièvres quelques jours avant leur union. Il n’en fallut pas tant pour qu’elle devienne neurasthénique. Tyrannisée, rabaissée par sa mère, elle ressemblait à un oiseau affolé dans sa cage. Tant que son frère Alphonse avait été là, elle s’était sentie protégée. Depuis son décès, sa mère avait beaucoup changé, elle était irascible et se plaignait de différents maux, ce qui était inaccoutumé. Ce soir-là, elle commença lors du dîner à se lamenter de la chaleur, les esclaves avec diligence avaient ouvert les portes-fenêtres donnant sur la galerie. Elle souffrait depuis des années de l’estomac, mais en cet instant bien qu’elle n’ait guère mangé, elle précipita l’heure de son coucher. Elle était extrêmement fatiguée. Elle demanda à sa fille de vérifier exceptionnellement l’achèvement du travail des domestiques avant la nuit. Félicia fut surprise, elle devait se trouver bien mal en point, car sa mère ne lui faisait guère confiance. Elle obéit. Madame Ducreil allait monter dans sa chambre, quand une brûlure, plus douloureuse que d’habitude, dans la partie supérieure de l’abdomen, l’arrêta au milieu de son ascension dans l’escalier. Elle ne pouvait plus bouger tant la souffrance devenait violente. Elle se tenait le ventre, le supplice la courbait en deux, elle avait du mal à parler. Ce fut l’affolement, sa fille la rattrapa aussitôt, avec le concours de sa chambrière, elles l’aidèrent à atteindre son lit. Sa servante se joignit à elles, madame Ducreil était livide, elle réclama une bassine, elle y vomit un liquide de couleur café, mêlé de sang. Elle fut un instant soulagé, elle s’allongea et ferma les yeux. Moins d’une heure plus tard, des nausées la reprirent, elle s’épuisait sous l’effort, retombait sur ses oreillers, anéantie. Félicia ne quitta plus son chevet. Elle envoya chercher le médecin à Cap français. Lorsqu’il arriva, il annonça qu’il n’y avait pas retour en arrière possible, le ventre était dur comme du bois, l’estomac était percé, le sang se propageait. Madame Ducreil souffrait le martyre, sous les yeux affolés de sa fille. La nuit s’écoula ainsi, au petit matin Félicia était seule au monde, quand sa mère fut morte, elle perdit connaissance.

*

Ce jour-là, une chape de plomb était tombée sur Cap-Français, Maminetta ne se souvenait pas avoir eu si chaud, même à cette saison. Cela n’annonçait rien de bon, l’orage allait venir, des nuages noirs s’amoncelaient sur l’océan, l’air était électrique. Ana-Filipa s’était réveillée après une sieste agitée. Maminetta avait préparé dans une cuve, dans l’ombre de la galerie, un bain pour rafraîchir l’enfant. Pendant qu’elle jouait avec celle-ci, à l’autre bout de la ville, un drame commençait son premier acte.

À l’intersection de la rue Neuve et de la rue saint Joseph, se tenait un bouge dans lequel s’agglutinaient, pour boire du tafia, tous les marins en mal d’emploi ou simplement désœuvrés. Et en cette fin d’après-midi, la bagarre éclata pour des raisons assez floues, comme c’était souvent le cas dans les lieux fournissant de l’alcool. Au milieu des rires des filles de joie et du chahut des joueurs de tous poils, un grand nègre commença à sérieusement s’énerver sous les verbes colorés dont l’assaillait un adversaire aviné. Quand celui-ci perdit aux cartes face au géant, il redonna le change à coups d’insultes. Il l’incrimina d’avoir triché, et exprima sa désapprobation à propos de son haleine, et de son odeur puis s’en prit au ton de sa peau. Il l’accusa, de mauvaise foi, d’avoir fraudé, car un noir n’avait aucune chance de gagner devant un blanc. Le Goliath, qu’un trop-plein de colère faisait devenir gris, laissa s’abattre son poing tel un marteau de forge sur la table, la fendant en deux d’un seul coup. Les gobelets emplis de tafia finirent leur course sur la paille couvrant le sol de leur liquide. Ce qui aurait arrêté n’importe quel individu lucide n’effraya pas le matelot aviné. Il sortit un poignard, le silence tomba dans l’auberge. Les filles s’esquivèrent discrètement, elles ne voulaient pas à être mêlées à la rixe qui se préparait. La situation tournant au drame, l’aubergiste envoya un de ses valets chercher la troupe. Les clients se scindèrent en deux groupes, d’un côté les marins du navire de l’agresseur et de l’autre tous les mulâtres qui fréquentaient l’établissement. L’affaire dégénéra rapidement. Moins de dix secondes plus tard, toute la partie gauche de la taverne se cognait avec enthousiasme. Et comme dans toute bagarre qui se respecte, les objets commencèrent à voler. Une chopine en bois traversa les airs et vint rouler sur une table occupée dans la portion encore calme de la salle, entraînant dans la rixe ceux qui jusqu’alors n’avaient pas bougé.

Quand arriva la garde, la bataille était générale, le mobilier n’en était plus un, des auberges avoisinantes, des individus de tous bords avec pour seule envie de se taper dessus étaient apparus. Le chef de la garde qui rentra avant ses hommes essaya de ramener la quiétude, nul ne l’entendit. L’orage commença à gronder à l’extérieur zébrant l’horizon d’éclats orange dans un ciel devenu violacé. Il se mit à hurler, s’efforçant de couvrir le tumulte. Son cri fut arrêté dans un gargouillis, un couteau avait traversé la pièce et c’était figé dans son cœur.

Rue du Hazard, Maminetta essuyait Ana-Filipa qui se débattait en riant et faisait semblant de vouloir fuir les bras de sa grand-mère. Il commença à pleuvoir, la fillette se précipita sur ses petites jambes dans le patio quand un grondement se fit entendre. Maminetta accourut. « — Ana-Filipa ! Non ! Pas sous l’orage ! » Elle attrapa l’enfant au moment où l’éclair tombait sur le tulipier de la cour ; elle lui cacha les yeux de l’éclat destructeur de la lumière. Mais les siens brûlèrent sous l’intensité de la foudre. Elle se mit à pleurer, elle savait qu’elle avait été exaucée par le baron samedi, elle payait sa dette.   

cap français

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 25

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Chapitre 25

Les Placées de Saint-Domingue, Maminetta

1742 à 1781

Maminetta Dupouilh

Ana-Filipa était la fille de Roberta et Roberta était la fille de Maminetta.

Sur l’habitation de son père et maître, appellation donnée à une plantation dans l’île, à quelques milles de Cap-Français dans la paroisse Saint-Jacques dans la Plaine du Nord, Maminetta fut nommée Netta par sa mère. Arrivée à sa quinzième année, elle avait suivi, comme chambrière, sa sœur blanche, du même âge, dans l’habitation de son mari Benjamin Dupouilh dans le quartier de la « Petite-Anse ». Trois ans plus tard, morte en couches après avoir mis au monde un fils, la jeune madame Dupouilh laissait sa place auprès de son époux à sa sœur noire. Dans un dernier soupir, elle lui confia aussi son nourrisson tout en lui faisant jurer de le choyer. Bien qu’elle ne put devenir la nourrice de l’enfant, elle tint sa promesse. N’étant elle-même pas mère et était pour tout dire encore vierge, elle n’en fut pas moins sa mère de substitution. Elle lui donna par contumace la tendresse maternelle de la défunte.  

Benjamin Dupouilh ne perdit pas au change et succomba aux différents charmes de la métisse au point de ne jamais désirer se remarier. De cette union vinrent au monde quatre enfants dont seule la fille survécut, Roberta. L’année de sa naissance, son frère aîné âgé de sept ans se noya, Netta avait cru mourir de douleur. Le deuxième de ses fils était décédé à la naissance six ans auparavant, elle avait accepté l’idée. Le troisième dans son troisième mois contracta une étrange maladie qui le dessécha, elle l’avait regardé partir à petit feu tout en s’interrogeant. Qu’avait-elle pu faire au ciel ? Le père, bien que persuadé d’être maudit, ne ressentit aucune frustration. Il retira tout le bonheur possible de ce que Dieu lui laissait, d’autant que, malgré le travail que cela demandait, l’habitation prospérait bon an mal an. Dans une colonie où un esclave des champs détenait une espérance de vie huit ou neuf ans, les bénéfices réguliers qui l’en tiraient lui permirent de doubler sa main-d’œuvre servile et de la renouveler sans problème. Il possédait près de deux cents esclaves qui de l’aube à la tombée de la nuit trimaient pour lui, labourant, plantant, binant, sarclant, cueillant…

Maminetta

Netta changea petit à petit de prénom, au fil des babillements de François-Xavier, son neveu, le fils de son amant et maître, elle fut surnommée Maminetta. Lorsqu’il eut seize ans, son père l’envoya parfaire ses études en France, les capucins de Cap-Français ne suffisaient plus à son goût. Il partit donc pour un collège à Bordeaux. À sept ans, Roberta resta la fille unique de la maison, cajolée par son géniteur, pour qui elle était devenue le centre de ses attentions. Cinq ans plus tard, sa mère ne la quittait plus du regard, car son père n’était pas le seul à bader la grâce naissante de sa fille. Avec sa peau d’ambre, sa lourde chevelure couleur de jais et surtout ses yeux fendus vers les tempes d’un vert limpide, elle retenait l’intérêt de tous. Sorti de l’enfance, son corps commençait à dessiner ses courbes de femme, et annonçait une silhouette déliée et de belle stature. Elle se transformait en une beauté féline, au regard hypnotisant, qu’il allait falloir préserver de toutes les convoitises et Maminetta savait que cela serait difficile.

Après des années de bonheur, Benjamin Dupouilh se mit à souffrir d’un mal, qui, il le sentait bien, le menait à la tombe. Il écrit à son fils de rentrer au plus vite. Il prit ses dispositions et se laissa mourir. Désespérée, Maminetta observa son bien-aimé et protecteur quitter ce monde. Qu’allaient-elles devenir ? Sa situation de tisanière lui avait permis de rester à l’abri des durs labeurs. En tant que concubine du maître, elle avait évolué de fait en gouvernante de la Grand-Case, la demeure de son amant. Elle faisait confiance en François-Xavier, mais il se marierait un jour et ce jour-là sa position ne vaudrait pas grand-chose, sans parler de celle de Roberta. Quelle femme voudrait sous son toit de la beauté qu’elle devenait ? 

La peur fut à son comble lorsque trois mois après avoir mis en terre Benjamin, un attelage remonta l’allée. Tout comme Roberta qui arriva en courant de l’étage, elle crut un instant que le jeune maître était de retour. Quel ne fut pas leur effroi, quand descendit un homme maigre au teint verdâtre qu’elles ne connaissaient pas, accompagné de deux molosses aux babines dégoulinants de bave. L’angoisse au ventre, Maminetta le reçut sur le pas de la porte. « — je viens quérir des esclaves, les dénommées : Maminetta et Roberta. Ce qu’elle avait le plus craint arrivait, c’était un marchand d’esclaves. François-Xavier se débarrassait d’elles, il n’avait même pas le courage de les affronter. Son petit les jetait dehors, pire il avait dû donner l’ordre de les vendre. Désespérée, elle cherchait comment échapper à son sort. L’un des contremaîtres de l’habitation s’approcha intrigué. Il affichait un sourire néfaste, satisfait de voir la concubine du maître dans une mauvaise passe. Il n’avait aucune raison de lui en vouloir particulièrement, mais la jalousie se dévoile dans ces instants où le destin, tel un couperet, semble écraser une victime. Elle comprit que c’était trop tard, qu’aurait-elle pu faire de toute façon ? Elle connaissait le sort des fugitifs, fouet, marquage aux fers, amputation, dès qu’ils étaient rattrapés, et ils étaient souvent repris.

— Mais pourquoi ?

— Je suppose que tu es Maminetta et l’autre derrière c’est Roberta ? Je n’ai pas d’explication à te fournir, faites vos ballots et suivez-moi. C’est votre maître qui donne les ordres. 

Une heure plus tard, sans plus de commentaire, elles se retrouvèrent installées à côté du cocher et en route pour Cap français. L’homme avait refusé de les faire asseoir à ses côtés, elles étaient noires.

*

 Dominé par la montagne du Morne Jean, Cap-Français, communément appelé le Cap, était une ville portuaire située sur la côte septentrionale de l’île. Elle s’étalait dans toute son opulence face à l’océan chargé de navires aux ventres remplis de la richesse de ses habitants. C’était une cité prospère, la plus prééminente de la colonie, en dépit des nombreux incendies et séismes qui l’avait frappé. Même le déménagement des autorités, qui fuyaient ses calamités, pour Port-au-Prince n’avait en rien amoindri son importance. Pour les dominicains, c’était un petit Paris. Elle s’étendait de la Plaine du Nord au pied du Morne-Rouge. La rivière Gallois et la Grande-Rivière du Nord traversaient la région. Cette dernière allait se déverser dans l’océan Atlantique. Ils arrivaient de l’habitation Dupouilh située sur ses rives, à une heure de la route qui allait à la cité. Ils pénétrèrent à la nuit dans une de ses rues étroites qui formaient son plan quadrillé. Les deux femmes n’avaient jamais approché l’agglomération. Elles étaient terrorisées par leur avenir incertain et effarées de tout ce qu’elles découvraient. L’homme, venu les chercher, avait omis de se présenter, il était un des affidés du plus riche notaire de la ville. Le cocher arrêta la voiture, dans une rue plus large, devant une maison de pierres à étage avec lanternes pour éclairer son pas-de-porte, elles n’en avaient jamais vu de telle. Leur univers s’était jusqu’alors limité à la « Grand-Case » aux galeries de bois. Il leur enjoignit de descendre, les brusqua pour les faire rentrer. Elles étaient tétanisées, l’ignorance de leur sort accentuait leur peur. Il frappa à la porte et attendit qu’on lui ouvre. Maminetta tenait Roberta par la main et cherchait autour d’elle une voie pour s’échapper, telle une bête prise au piège, elle s’affolait. L’individu s’en aperçut, avec un sourire mauvais, il lui dit. « — n’y compte même pas, tu n’auras pas le temps de te rendre au bout de la rue que les chiens t’auront rattrapée ! » La porte s’ouvrit sur un majordome en livrée à la mine hautaine. Celui qui les accompagnait avec dédain le bouscula pour passer. « — on est attendu Firmin ! Pousse-toi ! »

Sans se départir de sa dignité, il répondit. « — Le maît’e est à la salle à manger avec son invité. » L’homme traversa le hall de marbre blanc, se retourna. « — Dépêchez-vous ! » Impressionnées par tout ce qui les entourait, serrant une partie de leur bagage contre elles, elles le suivirent. Il les planta dans un salon et frappa à l’une de ses portes. Roberta en pleurs tomba dans les bras de sa mère, elles entendirent le ton obséquieux de l’inconnu malveillant annonçant leur arrivée. Une voix autoritaire répondit de les conduire dans le bureau ; mais à ce moment-là, un jeune homme, d’une vingtaine d’années, blond, la figure avenante, jaillit dans la pièce. — Maminetta ! Roberta ? Nom de Dieu ! Mais j’avais laissé une petite fille ! » Il prit dans ses bras son ancienne gouvernante déboussolée de cet accueil chaleureux et plein d’affection. « — Comme je suis heureux de vous revoir même si les circonstances ne sont, elles, guère heureuses. Mais qu’avez-vous ? vous avez l’air terrorisé ? »

Monsieur Laussat qui avait suivi le jeune impulsif se retourna vers son subalterne. « — Coucherant ! Vous n’auriez pas omis de dire à ces dames, le but de l’invitation dans mon étude. » L’homme baissa les yeux, mimant la contrition sous le ton autoritaire de son supérieur. Devant la mascarade, ce dernier ne rajouta rien, d’un geste, il lui montra la porte. Avec un sourire, ne détrompant pas Maminetta quant à sa teneur d’hypocrisie, il leur suggéra de passer dans son bureau. Ils traversèrent la maison, par un couloir, véritable galerie des ancêtres. Ils descendirent un escalier et se retrouvèrent dans une grande pièce aux murs lambrissés et garnis d’une mezzanine sur tout le tour, supportant des étagères couvertes de documents ou de registres. Au milieu trônait un vaste bureau devant lequel attendaient trois chaises à dossier en médaillon. Installant sa forte corpulence dans un large fauteuil cabriolet, de l’autre côté de sa table de travail, il proposa à ses clients de s’asseoir. François-Xavier sans façon obéit, insista du regard pour encourager les deux femmes à faire de même. Cette simple déférence les troublait, leur gêne était grande tant c’était à l’opposé de ce que l’on escomptait habituellement de leur condition. Le notaire agit comme s’il ne voyait rien et il ouvrit un dossier, le testament de Benjamin Dupouilh. Par amour pour Maminetta et Roberta, le défunt avait pris des dispositions en leur faveur des années auparavant, mais la maladie l’avait empêché de les informer. Il avait affranchi la mère et la fille, tenant ainsi sa promesse faite à Maminetta à la naissance de Roberta, et leur avait légué une maison au Cap, additionné d’une petite rente pour répondre à leurs besoins. François-Xavier ne tiqua pas à cet énoncé, n’y trouvant rien à redire, ses actes étaient fort communs sous ses latitudes, de plus cela n’amputait guère son héritage. Il était même soulagé de savoir que son père avait pensé à subvenir aux nécessités de celle qui l’avait longtemps considérée comme sa mère, n’ayant jamais connu la sienne.

Elles apprirent à l’ouverture du testament, qu’elles ne retourneraient pas sur l’habitation. Le chagrin de la perte du compagnon et du père fut compensé par l’annonce de la liberté et la découverte de la maison au cœur de la ville du Cap.

*

Au croisement des rues du Hazard et de Saint-Louis, François-Xavier fit descendre les deux femmes. Elles se retrouvèrent devant une petite habitation détenant un étage avec balcon en fer forgé. Il sortit de sa poche une clef, il la remit à Maminetta. Elle ouvrit avec émotion la porte de la maisonnette qui donnait sur un corridor sombre plongeant profondément en son sein. De chaque côté, une porte desservait une salle de taille honorable. La maison était plus grande qui n’y paraissait, elle possédait quatre pièces spacieuses, deux par niveaux. Le couloir aboutissait sur une véranda d’où montait un escalier vers le premier. Elle-même faisait face à un jardin en friche. Comme le stipulait le testament, elle était meublée modestement, Maminetta avait reconnu le solide mobilier enlevé de la « Grand-Case « lors de son renouvellement. Il était résistant et c’était cela l’essentiel. Elle ressentit un pincement de cœur quand elle trouva dans sa chambre l’ameublement élégant de sa défunte sœur et qui par la suite avaient été les siens avant d’être, eux aussi remplacés. De la galerie de l’étage, elle examinait le potentiel du jardin, découvrant un puits sous un tulipier. Elle organisait machinalement dans sa tête le futur potager. Pendant ce temps, Roberta exprimait une moue de dédain devant le confort sommaire de l’habitation. François-Xavier ne savait que penser de la réaction muette de son ancienne gouvernante. « — La maison te plaît au moins ?

— Bien entendu, mon François.

— Tu pourrais acquérir une esclave pour t’aider à l’entretenir, je ferais l’achat si tu veux ?

— Pour cela, on verra plus tard. » 

*

À l’entrée, on frappa. Étonnée d’avoir de la visite, Maminetta alla ouvrir. Elle trouva sur le pas de sa porte une métisse ou une quarteronne corpulente, souriant de toutes ses dents. « — Bonjour, je suis Solange, Solange Espérabet, votre voisine, je viens vous offrir le pain de la bienvenue. » Puis se retournant elle présenta les deux comparses qui l’accompagnaient dans sa mission, voici, Désirée Artigat et Dalia Fazeutieux. L’une était grande et mince avec une allure très arrogante coiffée d’un tignon très haut quant à l’autre, c’était une miniature à la peau d’ivoire, portant un turban à l’identique, mais des boucles rousses s’en échappaient. Maminetta leur rendit son sourire et les invita à entrer. Tout en avançant dans la maison, les voisines examinaient et jugeaient le décor. Maminetta leur proposa de s’installer dans la galerie, elle leur présenta des chaises arrangées autour d’une table ronde, le tout faisant face au jardin broussailleux, mais fleuri. À peine assise devant des fruits, du café et de la citronnade, Solange engagea la conversation. « — nous supposions que vous arriveriez plus tôt, cela fait bien six mois que la maison est prête.

— Nous n’avons appris qu’hier que nous la possédions.

— Ah ? Mais j’y pense, il est vrai que vous avez une fille, on dit même qu’elle est très jolie, cela va être plus facile pour madame Nana.

— Roberta ? Oui ! Mais comment savez-vous tout ça ?

— Par monsieur Dupouilh, quand il est venu avec les ouvriers. Intervint la plus grande. »

Maminetta ressentit un pincement de jalousie, avait-il eu des relations avec cette femme ? Elle était belle, sans aucun doute. Sa corpulente voisine comprit ce qui se passait dans la tête de son hôtesse. « — Monsieur Dupouilh est allé visiter madame Nana pour que l’on s’occupe de vous à votre arrivée.

— Mais qui est cette Madame Nana ?

— C’est notre marieuse, voyons ! Elle a uni toutes nos filles, enfin placées, toutes nos filles.

— Nous vous la présenterons. Ajouta doucement la plus ténue d’entre elles. Elle n’attend que ça. »

Roberta

C’est ainsi que Maminetta et Roberta découvrirent le microcosme des noirs affranchis, les noirs libres de la ville du Cap. Ce petit monde fermé ne fréquentait guère les autres couches de cette société coloniale. Les esclaves étaient considérés comme quantité négligeable, tant les affranchis craignaient de retourner à cet état, tellement ils se sentaient fiers d’en être sortis. Quant à la classe des blancs, les pauvres les méprisaient, les jalousaient et les mulâtres leur revalaient bien. Au regard des riches, ceux que l’on appelait les Créoles, ils ressentaient pour eux un sentiment mitigé de peur et d’envie. Quelques-uns parmi les quarterons accumulaient des fortunes estimables, mais la goutte de sang noir aussi imperceptible fût-elle, les rabaissaient sous les blancs les plus misérables, leur rendant ceux-ci abjects. Ils luttaient donc pour devenir de plus en plus caucasiens, même en apparence, de génération en génération. C’était cette détermination qui convainquit Maminetta de placer Roberta. Elle devait lui trouver un protecteur blanc et nanti. Avec l’aide de ses voisines, elles s’intégrèrent dans le milieu des mulâtres, car elles comprirent vite qu’elles avaient été installées dans l’entourage de femmes d’égale condition. Benjamin Dupouilh avait aussi pensé au devenir de sa fille. Elles étaient toutes de sang-mêlé et protégé par de riches créoles. Certains de ceux-ci résidaient régulièrement auprès d’elles lorsqu’ils logeaient en ville, voire les emmenaient vivre sur leur habitation quand ils ne détenaient pas de famille blanche. Dans tous les cas, ils les installaient confortablement. Elles étaient le prolongement de leur statut social. Ils les habillaient le plus souvent avec luxe, les couvrant de bijoux ou d’accessoires divers qu’elles affichaient sans pudeur avec fierté et même avec ostentation. Maminetta et Roberta s’intégrant dans cette caste durent en apprendre tous les codes larvés de luttes. Elles furent en cela aidées par leurs trois voisines. Elles avaient casé toutes leurs filles et n’étaient plus en âge d’entrer en concurrence, aussi elles n’éprouvaient aucune crainte devant la beauté de Roberta. Elles accomplirent tout ce qu’elles purent pour être de bonnes conseillères et parrainèrent de leur mieux les deux nouvelles arrivantes, leur présentant tout leur entourage. Les trois comparses sentaient très fières d’être en quelque sorte les marraines de la jolie quarteronne qui avait toutes les chances d’obtenir un excellent parti. Elles la protégeaient des coups bas des mères de celles qui avaient la même ambition, qui la jalousaient et qui se tenaient sur les rangs de ces étranges unions. Car c’était bien de mariage dont il était question, les jeunes filles convoitant le plaçage se devaient d’être vierges et leurs mères signaient la transaction leur octroyant maisons, rentes et parfois reconnaissances des enfants à venir. Dans le meilleur des cas, ces enfants-là étaient bénéficiaires de l’héritage paternel. Certaines arrivaient à construire des fortunes raisonnables et se retrouvaient libres de tout engagement à la trentaine lorsqu’elles étaient fréquemment délaissées pour des femmes dans la fleur de l’âge. Le contrat leur garantissait un confort, le tout formait un vrai statut dans la société créole, souvent jalousée par les femmes blanches cloîtrées sur les habitations, envieuses de cette étrange émancipation.

Maminetta avait bien l’intention de trouver le parti le plus avantageux. Elle voulait placer Roberta à l’abri des difficultés. Elle mettait tout en œuvre pour cela, elle y investissait tout son pécule. Elle entreprit tout d’abord d’habiller Roberta telle une jeune fille créole, l’obligeant à afficher l’humilité due à son âge, elle bannit toute tentative ostentatoire de clinquant. Elle décida à l’approche de ses quinze ans d’emmener sa fille dans le monde, de commencer à la montrer. Solange l’arrêta dans l’élan, il devait faire appel à une marieuse, dans cette société matriarcale, elles étaient le haut de la pyramide. C’était incontournable sous peine d’être évincé de ce système. Et puis comment saurait-elle si le parti qui se présenterait se trouvait être sérieux ? Elle devait aller exposer sa décision à madame Nana, celle-ci n’attendait que ça depuis leur installation. Maminetta n’avait pas osé tant la notoriété de la marieuse était connue. Accompagnées de ses trois voisines, elles amenèrent Roberta, tout intimidée dans son caraco assorti à sa jupe immaculée. Madame Nana habitait près du port, un quartier riche, où logeaient les Créoles blancs.

*

Madame Nana était celle qui savait tout sur le monde créole. Elle avait été dans sa prime jeunesse d’une telle beauté qu’elle avait été la placée d’un des plus riches planteurs de l’île. Il l’avait fort bien installé dans un hôtel de la rue « Saint-Louis « à la lisière du quartier des négociants créoles fortunés. Elle y tint salon à la demande de son protecteur et établit ainsi sa notoriété. Celle-ci s’affirma quand elle revint d’un voyage en France où sa splendeur exotique brilla dans les salons de Nantes, Paris et Bordeaux à la satisfaction de son amant. Grâce à son intelligence, elle avait contourné tous les pièges de sa position et lui avait permis d’asseoir sa situation sans la voir choir à la mort de son bienfaiteur. Ce dernier lui avait légué un tiers de sa fortune la mettant ainsi à l’abri du besoin. Elle avait été une des rares quarteronnes à la faire fructifier au point de posséder une habitation où elle passait les jours les plus chauds de l’année. Toutes rêvaient de cet avenir et l’enviaient. L’âge venant et sa beauté se fanant, bien qu’elle en garda de la majesté, elle n’en maintint pas moins sa notoriété. Sa maison se trouvait toujours visitée, les pères amenant les fils dans son salon feutré. Car si les quarteronnes s’informaient sur les Créoles, ceux-ci pratiquaient à l’inverse la même chose, elle était la jonction entre ses deux mondes. Tous la gratifiaient pour ses renseignements, les mères des jeunes mulâtresses la couvraient de cadeaux afin qu’elle favorisât leurs filles. Elles espéraient obtenir le nom et la situation du meilleur candidat. Ce fut ainsi que Maminetta d’un battement de cils de madame Nana accompagné d’un vigoureux geste du poignet refermant son éventail, put resserrer ses filets autour d’Alphonse Ducreil.

Alphonse Ducreil

Héritier d’une famille des plus aisées, propriétaire d’une fructueuse habitation de café qui faisait de ce dandy de 25 ans l’un des plus riches parti de l’île, il n’avait plus que sa mère, une femme de forte volonté, et sa jeune sœur. Sa rencontre avec Roberta fut organisée par madame Nana. Elle avait fort bien connu son père aussi, s’était-il tourné vers elle, quand, comme ses comparses, il avait décidé de profiter des avantages de cette institution.  Elle lui avait assuré connaître la perle d’entre les perles, une beauté de quinze ans, et lui avait suggéré le bal public de la rue Saint-Georges pour première entrevue. Il avait accepté.

Maminetta se retrouva donc invitée. Elle emmena Roberta à l’un de ses bals qui fleurissaient au printemps, où étaient exhibées les jeunes et jolies mulâtresses, sous l’œil vigilant de leurs mères, de leurs tantes, chaperons tatillons de leur respectabilité, et sous le regard acéré de madame Nana garantissant la fiabilité des renseignements quant au parti proposé. Solange, Désirée, Dalia et Maminetta tinrent un conseil de guerre pour décider de la tenue de Roberta. Toutes étaient d’accord pour ne pas tenir compte de l’avis de l’intéressée, elle ne pouvait comprendre l’enjeu. C’était mal connaître Roberta, mais cela la distrayait de voir l’état d’excitation de ses marraines de circonstance. Elle s’amusait de leurs nerfs, rechignant faussement, regimbant avec malice. Quelle couleur lui faire porter pour l’occasion ? Bien sûr, toutes lui convenaient, mais rien de vulgaire ne devait être. Sa vêture se devait d’établir sa réputation. Elles se décidèrent pour une jupe et son caraco de faille grège bordé de volants de linon laiteux au décolleté. — Surtout pas de bijoux… non, non, non, pas d’anneaux, trop nègre ! » Roberta éclata de rire devant la remarque de Solange, dite avec sérieux. L’ajustement de la chevelure devint un casse-tête, pas de tignon soit, mais quel chignon ? Elles adoptèrent le plus simple, une coiffure à la mode en France, large et basse avec de longues mèches flottantes dans le dos, juvénile à souhait. Le résultat était concluant et fut adjugé, elles se décidèrent à partir. Le petit groupe de voisines, qui encadrait la jeune fille et sa mère, se rendit rue Saint-Georges. La bâtisse de pierre à trois étages et à six travées abritait à son rez-de-chaussée le bal le plus couru de la ville du Cap. Le public pénétrait par le hall. Dans l’un de ses angles était installé un salon où trônait en son centre, sur des bergères, madame Nana entourée par des mulâtresses de sa génération, qui garantissait la respectabilité du lieu. Tous en entrant devaient saluer le groupe de cerbères. Dans un flot joyeux et turbulent approchaient des couples, Créoles ayant à leur bras d’arrogantes métisses, redevables pour beaucoup à la marieuse. Dans leur sillage, les nouvelles arrivantes avec modestie se présentaient sous le regard attendri de leurs mères, tout comme leurs futurs cavaliers. Madame Nana approuva d’un sourire l’apparition de Roberta. Elle se retrouvait dans la jeune fille. Elle était déterminée à accomplir ce qu’il fallait pour aider à son ascension. Elle avait même envoyé Maminetta voir la grande prêtresse du vaudou pour invoquer les Loas en sa faveur. Maminetta y avait laissé sans regret une partie de son pécule.  

Roberta

La salle était spacieuse, brillamment illuminée et ouverte sur une terrasse par quatre portes-fenêtres. Jonché de fauteuils et de chaises de tout son long, sur lesquels avec grâce s’étalait un parterre coloré de débutantes, aux yeux baissés, entourées de leurs chaperons. Autour d’elles tournaient déjà en paradant des hommes, bavardant d’un air dégagé avec ces dernières. L’orchestre constitué de six musiciens essayant leurs instruments à cordes attendait le signal pour lancer le premier quadrille. Roberta et sa mère s’étaient assises auprès d’eux. La jeune fille regardait par en dessous le spectacle alentour. Elle patientait, Maminetta l’avait prévenue, elle ne devait accepter aucune danse tant qu’elle n’aurait pas reçu l’assentiment de madame Nana. Elle avait acquiescé, de toute façon elle ne connaissait personne, alors qui songerait à l’inviter. Elle avait vite compris que tout était codifié, que l’étiquette invisible ne devait être transgressée par personne. De derrière son éventail, elle jetait des regards furtifs vers les autres participantes, autant dire les autres concurrentes. Il y avait plus d’une femme avenante dans l’assistance, toute vêtue, coiffée avec recherche. Contente du choix de ses conseillères, sa mise modeste la mettait bien plus en valeur que les froufrous, les couleurs, les bijoux, les extravagances de certaines. Elle se comparait à ses rivales. Elle ne possédait pas la peau la plus pâle, sa carnation d’un ambre assez clair ne concurrençait point certaines de ses compagnes qui auraient pu passer pour blanches. En revanche, elle détenait une des plus jolies silhouettes et de cela elle ne doutait pas. Grande, la taille très fine, une poitrine ronde, elle avait une allure qui faisait retourner les hommes, elle l’avait déjà vérifié avec satisfaction sur le marché. Mais son atout c’était ses yeux, frangés de longs cils noirs fournis, ses prunelles d’un vert limpide, subjuguaient et elle en jouait. Mi-clos, ils étaient reptiliens. Grands ouverts c’étaient des lacs dans lesquels on se noyait, légèrement plissés ils devenaient frondeurs. Elle savait lever la tête d’un coup, surprenant d’un regard innocent sa proie. C’est ce qu’elle démontra involontairement quand arriva la marieuse au bras d’un homme charmant dont le sourire se figea à la rencontre de ses yeux. La marieuse présenta Maminetta à son compagnon tout en faisant semblant d’ignorer Roberta. L’entrée majestueuse, telle une reine, de madame Nana entourée de la cour de ses comparses, avait permis à l’aboyeur d’annoncer le premier quadrille, l’orchestre attendait ce signal. Maminetta demanda à l’individu, Alphonse Ducreil, s’il pouvait faire danser sa fille, car elle ne connaissait personne dans la ville du Cap, elles venaient de la campagne, argua-t-elle. Il accepta bien volontiers de rendre ce service, au demeurant bien agréable assura-t-il. Roberta, un peu inquiète de ses capacités de danseuse, elle n’avait pu les expérimenter que dans le salon de la maison avec ses voisines comme professeurs, répétait dans sa tête les différentes figures. Elle se laissa guider par son cavalier et décida qu’elle allait tomber amoureuse, elle le trouvait à son goût.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 24

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Chapitre 24.

Juillet 1793, L’exode de Saint-Domingue.

Governor Baron de Carondelet

Dans le port de la Nouvelle-Orléans entra au petit jour, au milieu des brumes matinales s’élevant sur le fleuve, un navire, nommé le « Saint-Michel ». Cela ne surprit pas, ni les portefaix noirs déjà à l’œuvre sous la vigilance des contremaîtres ni les équipages des multiples bâtiments à l’amarrage s’affairant sur leur pont. Le marché de son côté s’installait, bruissant de l’activité de son aménagement journalier, les étales prenaient figure sous la charge des produits que les maraîchers amoncelaient en pyramide. Les premiers rayons du soleil caressaient à peine la façade du jardin du gouverneur qu’arriva essoufflé un homme désirant effectuer un compte rendu d’urgence au baron de Carondelet. « — Vous n’y songez pas ! À cette heure ! Veuillez patienter. » S’insurgea Omar, le majordome, outré que quelqu’un ait pu penser que cela puisse se faire. Lever le gouverneur à l’aube ! « — C’est excessivement pressant, il faut que je fasse mon rapport ! À ce moment-là, un homme abordant la trentaine à l’élégance soignée pénétra dans le vestibule. « — Que se passe-t-il, Omar ? » Interrogea Bartholomé, qui prenait son service. Reconnaissant un suppléant de la capitainerie, il s’adressa à celui-ci. : « — Quelle est votre urgence, monsieur ?

— Je dois faire rapidement mon rapport à monsieur le gouverneur au sujet d’un navire qui vient d’entrer au port.

— Je suis son secrétaire, pouvez-vous m’en dire les grandes lignes, que je puisse juger de ladite importance de faire presser monsieur le baron ? »

Une fois annoncé, Bartolomé de las Casas statua sur l’évidence de l’urgence d’informer don de Carondelet. Il accompagna Omar afin d’appuyer sa requête. Réveillé, le gouverneur reçut la nouvelle de son secrétaire. Il s’assit sur son lit, réfléchit un instant, puis maugréa. « — demandez au suppléant d’attendre et prévenez les membres du Cabildo qu’il y aura au milieu de la matinée une séance extraordinaire Quant au navire, en aucun cas il ne doit faire descendre ses passagers.  »

*

port de la Nouvelle-Orléans

L’angélus de la mi-journée n’avait pas sonné, que la plupart des dirigeants de la Colonie avaient pris place dans la grande salle. Chacun y allait de ses suppositions, aucun n’avait été renseigné quant au sujet de la réunion impromptue. Le gouverneur entra et incita tout le monde à s’asseoir. Il attendit que tous soient installés et attentifs. « — Messieurs, je vous ai rassemblés, car nous nous trouvons devant une situation inattendue et à caractère d’urgence. Vous n’êtes pas sans connaître les soulèvements de Saint-Domingue ? » Comme beaucoup étaient Français autour de la table, il ne rentra pas dans les détails, d’autant que certains étaient litigieux. Depuis le début de l’année, une grande confusion régnait dans cette île. La France était en proie à la terreur sur son sol, l’échafaud répandait des torrents de sang. Les guerres s’entrecroisaient et l’Espagne, maîtresse de la partie orientale de l’île, avait profité des circonstances pour attaquer les positions françaises, si bien que tout le monde se battait contre tout le monde. Les raisons en étaient diverses, les uns pour que le principe de révolution ne se propage pas, les autres pour une liberté longtemps attendue, et la plupart, car tout simplement l’île était source d’abondance. Face aux esclaves en révolte, les blancs avaient repris l’offensive avec une attaque-surprise du quartier général des affranchis. Mais les troupes mulâtres savaient se battre, bien qu’elles ne fussent pas toujours conscientes de leur force et de leurs objectifs. Dans la plus riche des colonies françaises parvenues, semblait-il, à un certain équilibre et à une indéniable prospérité, ce n’était désormais que crépitements d’incendies et de fusillades. Cette situation rajoutait au malaise entre Espagnols et Français. Reprenant le fil de ses idées, il poursuivit. « — Messieurs, les Anglais ont trouvé l’occasion belle d’intervenir pour affaiblir les positions de la France et sa puissance maritime. Ils ont mis les pieds dans Saint-Domingue. » L’Assemblée, que la nouvelle secouait, car beaucoup avaient de la famille et des valeurs dans l’île, attendait de plus en plus avec impatience où voulait en venir le gouverneur. « — De plus, un certain Léger Félicité Sonthonax, un des trois commissaires civils de Saint-Domingue, a appelé les noirs à la rébellion et a levé une armée de six mille individus qui a pris la ville de Cap français.» Il appuya sur la phrase, profitant de ce drame, afin de bien souligner le danger de certaines idées peu favorables à leur société et à son système. Tous étaient ahuris et se demandaient où cela les menait. « — Dans le port mouille un navire qui détient à son bord une centaine de colons avec leurs gens, tout du moins ce qu’ils ont pu faire embarquer, soit entre 300 et 400 nègres et ceci n’est que le premier bâtiment. D’après ces rescapés, arrive à leur suite un bon nombre de vaisseaux avec autant d’immigrants. Car bien évidemment, ils viennent se réfugier, voire s’établir. » C’était le choc. Il se devait de les accueillir, égoïsme et charité se confrontaient. Les plus vénaux calculaient déjà ce que cette situation pouvait leur amener comme profit. Monsieur de Maubeuge intervint. « — Comment et où avez-vous l’intention d’installer les nouveaux arrivants ?

— Nous avons encore de la place dans la colonie, des terres vierges sont à disposition au nord, du côté de Bâton-Rouge, ainsi que dans les Attakapas. La seule chose que je vous demande c’est de m’aider à les recevoir au mieux. Je vais ouvrir mes jardins afin d’y préparer un camp de fortune en attendant de les conduire vers leurs destinations, les esclaves seront parqués dans la cour de la caserne pour plus de sécurité. »

Tous les participants s’agitèrent, chacun avec sa question, tous avec une réponse. Le gouverneur laissa dire. Lorsqu’il se retrouva seul, il fit venir ses capitans de services et commença à organiser ce flot migratoire soudain. La situation requérait de la place, de la nourriture, des médicaments, et s’ajoutait à cela la problématique des esclaves, des centaines d’esclaves qu’il devait entasser et surveiller le temps que leurs maîtres puissent prendre le relais. Pour couronner le tout se greffaient les affranchis, les mulâtres libres qu’ils étaient tenus d’intégrer dans la ville. Il eut un moment d’abattement devant l’amoncellement de difficultés en perspective.

*

Joseph Lapradelle de Lasalle fut le premier à descendre du vaisseau le « Saint-Michel » et à mettre le pied sur le ponton appuyé sur la levée. Il regarda autour de lui. Il était au bord de l’épuisement, il avait tout laissé, tout perdu ou pas loin. Sa femme et sa progéniture se se situer sur un navire différent, à cette heure il ne savait lequel. Il était tout de même apaisé, il avait cru que la Louisiane refusait de les accueillir. Sa nature de pionnier reprenait le dessus soulagé de se sentir en sécurité. Il se redressa et avança d’un pas ferme entraînant les autres. Le suivirent Marie-Jeanne et son époux, Louis Stanislas Granier, ainsi que leurs cinq enfants, puis arriva Nicolas Talvande, accompagné également de sa famille fatiguée de tant d’horreurs. Les rescapés espéraient que leur calvaire prenait fin. Devant eux siégeaient les Orléanais venus en masse à l’annonce de leur immigration. L’information sillonna le tour de la ville et de ses alentours aussi vite qu’un feu de brousse. Beaucoup se trouver là par simple curiosité. Certains aspiraient voir ou avoir des nouvelles d’un membre de leur famille ou d’un de leurs amis. La file des arrivants paraissait sans fin, tous avaient l’air harassés, elle s’écoulait entre deux haies de militaires qui les accompagnaient vers le jardin du gouverneur. La mère supérieure des ursulines et quelques-unes de ses moniales les accueillirent en même temps que la garde. Après les colons blancs, descendit la masse servile noire, qu’ils avaient réussi à emmener avec eux, elle fut guidée vers la caserne. Les esclaves qui n’avaient pas fait partie des émeutiers, apeurés, avançaient en rang serré sous le regard méfiant et méprisant des spectateurs. De la fenêtre de son bureau, le gouverneur et sa femme observaient la scène. À la vue de la mine pathétique des nouveaux arrivants, la compassion était générale et chacun se mettait en devoir d’aider. Doña Carondelet aperçut en retrait de la foule près des ruines du Cabildo, le landau du marquis de Maubeuge, sa conjointe ainsi que Marie-Adélaïde Maubourg-Tremblay et la marquésa de Puerto-Valdez. Elle le suivit du regard longer la place et s’arrêter devant l’hôtel de don Andres Almonester. Cela l’intrigua. À ce moment-là, Louise de Laronde, l’épouse de don Almonester, sortit de sa demeure, escortée par une ribambelle de domestiques portant panier. Elle fit signe aux trois dames qui descendirent de l’attelage, chacune chargée de victuailles, talonnées par leurs chambrières tout aussi encombrées de vivre. Après avoir échangé quelques mots, elles traversèrent la place et se dirigèrent au-devant des malheureux. À sa grande surprise, doña Carondelet vit se joindre à elles, mesdames de Saint-Maxent, mère et fille, madame Robin de Logny la femme de l’homme le plus riche de la Nouvelle-Orléans et son amie madame du Parc-Locoul, en fait toutes les compagnes de la marquise de Maubeuge qui résidait en ville malgré la saison. Hasard des circonstances, toutes ces dames se situaient sur la plantation d’Estrehan à soixante-dix miles de la cité. Toutes se trouvaient là ou dans les propriétés alentour pour le déjeuner sur l’herbe suivi d’un bal en l’honneur de la fin des travaux de la demeure. Madame Robin de Logny, épouse de Monsieur d’Estrehan, avait invité toutes ses connaissances à venir admirer enfin sa maison achevée.

Maria de la Conception Castaños y Arrigorri épouse du baron de Carondelet

Doña Carondelet était dépitée, elle se faisait voler la primeur. Le temps qu’elle descende dans les jardins de l’hôtel, Madeleine Lamarche et Marguerite Darcantel ainsi que beaucoup de leurs consœurs, femmes de couleur affranchies, avaient rejoint les Créoles. Aucun soldat en faction n’avait osé les arrêter aux grilles. Toutefois avec ses gens, doña Carondelet, parvenue sur les lieux, organisa l’installation et l’accueil des nouveaux arrivants. Le personnel de l’hôtel et la garde leur aménageaient, pour leur confort, un camp militaire. Prenant les choses en main, elle incita les dames à diriger les malheureux vers le havre qui leur était concocté. Elles passaient d’un groupe à l’autre répondant à leurs besoins, leur apportant des soins et leur fournissant de la nourriture. Les jardins s’avérèrent très vite trop petits, l’installation provisoire au fil de la journée déborda, la place d’armes se transforma en bivouac sous des abris de fortune. D’autant, que suite au « Saint-Michel » arriva le « Royal », le « Magnifique », le « Maure », le « Destin »… et tous étaient remplis et laissaient descendre de leur ventre des familles démunies, hagardes, affamées, épuisées, les yeux encore brillants des terreurs qu’elles avaient vues ou vécues.

Le père Antonio Sedella, qui s’était joint à ses paroissiennes charitables, écoutait les horreurs que ces miraculés avaient subies. La plupart venaient de la ville de Cap-Français, où des hordes d’insurgés avaient envahi la cité, l’avaient pillée et incendiée avec l’assentiment des commissaires de la République française. « — Mon père, je suis trop âgée maintenant, je ne pensais pas vivre ces ignominies. Ils tuaient et massacraient leurs maîtres. Ils les faisaient mourir dans des tourments qui épouvantent le cœur humain… Ils n’ont respecté ni les vieillards ni les femmes, pas même les enfants. Ils ont empalé les uns, scié les autres entre deux planches, roués ou brûlés ou écorchés vifs. Ils n’ont rien épargné à leurs victimes, ils ont violé les femmes, quel que fût leur âge. » La vieille malheureuse, qui reportait ce qu’elle avait vécu ou ceux que d’autres lui avaient racontés, pleurait assise sur une caisse. Elle ne rapporta pas, car peut-être ne pouvait-elle le savoir, le descriptif de la riposte des blancs. Celle-ci avait été implacable. Le carnage avait été réciproque. Ils avaient combattu les insurgés à outrance, pendu et rompu vif tous les captifs. Deux échafauds pour le supplice de la roue, et cinq potences avaient été dressés en permanence au Cap. Les prisonniers avaient eu immédiatement la tête tranchée, d’autres avaient été brûlés vifs. L’assemblée coloniale avait institué des commissions prévôtales auxquelles elle avait donné le droit d’employer la torture pour amener les rebelles à faire des aveux.

Dans les semaines qui suivirent, plus de cent dix navires déchargèrent des infortunés que la colonie allait devoir absorber. Le gouverneur et son administration travaillèrent jour et nuit pour porter secours aux indigents et ils furent secondés sans relâche par les Créoles français ou espagnols. Beaucoup de ceux-ci invitaient des familles à loger dans leurs demeures en attendant les propositions de terres.

Dès les premiers arrivants, Bartolomé de las Casas avait organisé un bataillon de secrétaires afin de tenir un registre détaillé des immigrants de Saint-Domingue, de leur identité, de leur état de richesse, de leur désir de s’installer ou non dans la colonie. Ils ne pouvaient envisager de les laisser trop longtemps au sein de la ville, le risque d’épidémies et de désordres était trop grand. Il devait au plus vite les pourvoir en terres, et de préférence achetées par leur propre moyen, car l’administration espagnole ne céderait que de petites parcelles. Il devait évacuer la Nouvelle-Orléans le plus rapidement possible, d’autant que le flux d’arrivants semblait sans fin.

*

Madeleine Lamarche

Naïma regardait avec tendresse sa maîtresse se préparer à sortir. Elle noua le laçage de son corset. Elle ne le serra pas trop à la demande de la jeune femme, il faisait trop chaud ce jour-là pour se sentir oppressé. De toute façon, elle avait la taille fine et sa cambrure naturelle suffisait à marquer la ligne de sa silhouette. Elle l’aida à passer ses trois jupons, sa jupe de couleur sombre et son caraco assorti. Pour finir, elle noua à sa ceinture un grand tablier volanté de coton blanc. Naïma la trouvait très belle, une beauté classique, aux doux yeux noisette pailletés d’or et au teint d’ivoire qui ne laissait pas soupçonner le huitième de sang noir qui coulait dans ses veines. Cela faisait maintenant presque huit années qu’elle était l’esclave de Madeleine Lamarche. Elle était passée de maître en maître, n’avait pu créer aucune attache et n’en avait pas ressenti le besoin. Comme elle n’avait jamais été un tant soit peu séduisante, elle avait toujours été lourde, sans vraiment de formes. Elle n’avait jamais attiré aucun homme et donc n’avait jamais attisé la jalousie d’aucune femme, quelle que fût sa couleur. Ce fut pour cela que sa première maîtresse en fit une servante pour le corps de logis, elle n’avait rien à en craindre. Elle était rentrée ainsi dans la caste très enviée des gens de maison. Elle y avait fait sa place comme lingère, puis comme cuisinière bien que dans ce domaine ses talents fussent limités à une cuisine rudimentaire. Mais plus désirable encore pour une esclave était d’être remarquée par le maître, de devenir sa concubine puis sa placée. Ces mariages de la main gauche, qui de génération en génération évoluaient en une institution, avaient commencé, à cause du manque de femmes blanches dans la colonie. Les unions interraciales proscrites par la loi se trouvèrent contournées par les créoles pour répondre à leur besoin, faisant ainsi la sourde oreille au Code noir. Ils avaient installé leur concubine dans des maisons et reconnaissaient souvent la progéniture qui découlait de ces liaisons après avoir émancipé la mère. Pour la plupart, quarteronne ou octavonne, ces femmes créaient une classe à part, très jalousée dans la société louisianaise, car la Nouvelle-Orléans n’était pas la seule ville qui en hébergeait. Elles s’organisaient au point de préparer le plaçage de leur fille avec l’assentiment des pères quand ceux-ci ne proposaient pas eux-mêmes le prétendant choisissant parmi les fils de leurs amis. Pour Madeleine, cela s’était fait par hasard, même si depuis son arrière-grand-mère, une Mandingue ramenée d’Afrique de l’Ouest lors d’un voyage de traite, toutes les femmes de sa famille étaient devenues des placées. Le plaçage n’avait pas été arrangé pour elle, elle était orpheline, c’est donc le destin qui l’avait présentée sur la route de Constant D’Estournelles. Dans le contrat établi par Constant, elle avait reçu deux esclaves, dont Naïma, qui bien qu’âgée, lui fournissait plus d’un service. Celle-ci, les semaines puis les années passant, avait remercié les cieux de devenir la propriété de la jeune femme. Elle n’avait jamais eu de maîtresse plus bienveillante, elle lui donnait toute l’affection qu’elle avait accumulée et la couvait comme une mère. Madeleine avait fait de ses deux serviteurs une partie de sa famille et Congo comme Naïma le lui rendait au centuple.

Madeleine s’était fait un devoir d’aller tous les jours aider les rescapés des massacres sur la place d’armes. Elle avait trouvé dans cette mission un courage dont elle ne se saurait pas crue capable, s’oubliant, elle en avait omis sa réserve habituelle. Elle y restait du matin au soir, s’intéressant notamment aux personnes de couleurs libres, cette caste à laquelle elle appartenait. Un trio incongru se forma alors, constitué d’une reine du vaudou, d’un prêtre et d’une placée. Avec Marguerite Darcantel et le père Sedella naturellement compatissant envers ces femmes dont l’avenir le plus sûr était le désir des Créoles blancs, ils initièrent un réseau d’entre aides qui fonctionnait au mieux. À chaque débarquement, Madeleine repérait ou se faisait signaler par un secrétaire ces familles particulières. Constant lui avait facilité la mise, il avait intercédé auprès de Bartolomé de las Casas pour qu’il inclue discrètement dans son organisation. Celui-ci avait accepté avec soulagement, car parmi ces familles, nombreuses étaient celles qui avaient comme particularité d’être de la main gauche des Créoles, qui arrivaient parfois par le même navire, mais souvent sur un autre ou pas du tout. Beaucoup de ces femmes avaient perdu leur protecteur ou celui-ci était dans l’impossibilité de répondre à leurs besoins les plus rudimentaires. Bartholomé ne tenait pas à faire d’impairs et la respectabilité du père Sedella garantissait la tenue des actions de Madeleine et de ses comparses. Devant ce cas particulier d’immigrant, le gouverneur avait acquis au-delà des remparts une partie du quartier naissant appelé Marigny, du nom de son propriétaire, afin de les loger. En quelques jours, les habitants bâtirent un baraquement pour protéger leur nouveau voisinage. L’entraide prévalait.

*

Madeleine posa sur ses lourdes boucles, de teinte châtain, coiffées en un chignon sage, un large chapeau de paille. Elle n’était pas de nature rebelle, mais elle refusait de mettre un tignon, espèce de turban que toute négresse avait obligation de porter afin de cacher ses cheveux crépus. En fait, c’est le précédent gouverneur Estéban Miró qui avait édicté des lois somptuaires obligeant les femmes de couleur à s’abstenir de toute attention excessive à l’habillement, notamment le port de bijoux, de plumes et autres colifichets. Et si celles-ci étaient contraintes de couvrir leur chevelure, c’était mal connaître les femmes en général et celles-ci en particulier qui rivalisèrent d’imagination pour nouer leurs coiffes. La gent féminine de sa classe exposait avec arrogance ces foulards qui étaient devenus au fil du temps de hauts turbans. C’était sa façon à elle d’afficher sa liberté et celles de ses ancêtres. Elle était consciente que c’était futile, qu’elle se trouvait hors la loi, mais c’était plus fort qu’elle. Elle ne courait guère de risque d’être arrêtée par la garde, le maître de son protecteur, monsieur de Maubeuge, sans le savoir la préservait par sa puissance. Fin prête, elle monta dans la carriole conduite par Congo et qui détenait les victuailles que Constant lui avait procurées. Congo se parqua sur les abords de la place d’armes qui était fangeuse de la pluie de la nuit, c’était la période des trombes d’eau soudaines et passagères que le soleil transformait en chaleur oppressante. Elle prit un panier et se dirigea vers les grilles du jardin du gouverneur afin de connaître les nouvelles, après avoir traversé le camp de fortune, elle alla trouver le secrétaire qui la renseignait. Elle apprit ainsi que le vaisseau « le Paradisier » était attendu ainsi que « le Nantais ». Elle marcha jusqu’à la levée et du haut de celle-ci, elle scruta vers le Sud, et effectivement deux navires, l’un derrière l’autre, entraient dans la rade de la Nouvelle-Orléans. Le plus gros fut arrimé au bout d’une heure d’approche et de manœuvre au ponton. Alors commencèrent à descendre les passagers, et le spectacle des jours d’avant continua. Madeleine rejoignit le campement et aida les sœurs ursulines à soigner et à réconforter les malheureux rescapés. La journée se passa sans qu’elle ne la vît se dérouler. C’est en partant qu’elle trouva, dans un coin de la place, une vieille femme accroupie à la peau café au lait, solitaire, et qui de ses yeux blancs fixaient le vide. Madeleine s’approcha, tous semblaient l’avoir oublié. « —Madame, Madame. » Touchant sa main, elle fit localiser à l’aveugle sa présence.

« — vous êtes seule ma bonne dame ?

— Non, non, y a A’na, est partie che’cher de quoi manger. » Madeleine regarda autour d’elle et ne vit personne. Elle allait le dire à la vieille quand arriva vers elles un enfant malingre avec des yeux d’un vert limpide. « — C’est toi A’na ?

— Oui ma’ame, j’uis allée che’cher nou’itu’e pour ma g’and mè’e, mais y a p’u « ien.

— Vous n’avez pas d’autre famille ?

— Non ma’ame, tout le monde mo’ là-bas, nous êt’e seuls. »

Madeleine étouffa sous la compassion, elle ne pouvait les laisser esseulées, sans rien. Elle se décida d’un coup. Elle les emmenait avec elle, Constant ne le lui reprocherait pas. N’ayant rien à perdre la femme accepta et monta avec l’enfant dans la carriole sous le regard suspicieux de Congo.

*

Naïma vit arriver avec déplaisir la femme qui paraissait plus vieille qu’elle ne l’était et l’enfant à l’étrange allure. Elle ne put s’empêcher de penser que le malheur entrait dans la maison et marmonna une prière à la Loa Damballah. L’aveugle sourit, car elle avait reconnu l’invocation vaudoue. Devant la défiance visible de sa servante, Madeleine annonça l’installation parmi eux, jusqu’à nouvel ordre, des nouveaux arrivants. Elle lui demanda de s’en occuper et lui expliqua où les loger. Attirées par leur venue, les deux petites filles de Madeleine se précipitèrent dans ses bras alors que la femme se présentait avec modestie à tous. « — je suis Netta Dupouilh, mais tout le monde me nomme Maminetta, et l’enfant est mon unique petite fille A’na, A’na Filipa ». L’objet d’attention de tous leva ses yeux d’un vert limpide et examina ce qui l’entourait avec curiosité, elle devait avoir une dizaine d’années et était maigre comme un échalas. Naïma fut tout de même prise d’apitoiement et éloigna ses mauvais pressentiments, se réprimandant intérieurement de sa bêtise. Avec douceur, elle guida l’aveugle, vers les combles de la maison où se trouvait sa chambre et celle de Congo, à cet étage, il restait suffisamment de pièces pour loger les nouvelles arrivantes. Naïma, tout en l’installant, expliquait à l’aveugle où elle était et qui l’hébergeait, confirmant l’intuition de celle-ci. Elle annonça qu’elle allait donner un bain à la fillette qui en avait visiblement bien besoin après le voyage.

saint-domingue

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 020

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épisode 020

1803, ni mensonge ni vérité.

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10 janvier1803.

Le navire mouillait aux abords de la rade des Basques. Le « Surveillant », un brick, navire réputé pour sa rapidité, avec ses trois canons, et ses quatre-vingts hommes d’équipage, allait les emmener jusqu’en Louisiane. La goélette, qui les avait menés de Rochefort à la côte atlantique, par la rivière, la Charente, s’amarra à ses côtés pour transborder ses passagers. La famille Laussat, Edmée, ses enfants et les serviteurs découvrirent le bâtiment qui de suite leur parut exigu. Ils étaient attendus, entre autres par Joseph Antoine Vinache, chef du bataillon d’ingénieurs, le docteur Blanquet-Ducaila, Jean Blanque, un jeune béarnais, commissaire de guerre, André Burthe d’Annelet, lieutenant-colonel et son cousin Dominique François Burthe, sous-lieutenant.

Si Edmée et Marie-Anne Laussat étaient pour des raisons différentes mitigées quant au futur voyage, les enfants et Pierre-Clément étaient tout excités par toute cette nouveauté et cette aventure. Madame Laussat de son côté était quelque peu inquiète, elle craignait les aléas du voyage, de plus, elle avait à peine mis les pieds sur le pont de la goélette que le balancement lui avait amené des nausées. Le tangage du « Surveillant » ne lui apporta aucun soulagement. Elle dut se retirer dans la cabine que le capitaine du navire avait cédée à la famille du futur gouverneur. Elle n’avait eu d’autres choix que de s’aliter sous la surveillance de sa femme de chambre laissant à la nourrice et à la gouvernante la garde de ses trois filles.

Pour Edmée ce n’était pas la peur du voyage qui la tenaillait ni le confort de ce dernier, elle avait été en cela rassurée par une brève apparition de l’Éthiopienne, c’était le doute qui s’était réveillé alors qu’elle était au pied du mur. Avait-elle fait le bon choix ? Une fois sur le pont du navire, fataliste, elle avait fini par accepter sa destinée. Une nouvelle vie s’ouvrait à elle.

***

Leur première étape fut le port de Santander au nord de l’Espagne. Cette escale qui les détournait quelque peu de leur route avait pour objectif de récolter une forte somme pour le gouvernement de Saint-Domingue. Somme que devait rapporter Pierre-Clément pour soutenir les besoins de son gouverneur qui avait besoin de fond pour installer de la stabilité dans cette île qui rapportait tant à l’état français et où couvait une révolte. Le « Surveillant » atteignit le port des Asturies situé sur une péninsule à la nuit et par fort mauvais temps. Le temps était si mauvais qu’ils percevaient à peine les lumières des maisons du bord de mer. S’étant fait annoncer afin d’amarrer leur navire dans sa rade, le mouillage à peine effectué, Pierre-Clément reçut une invitation à souper de monsieur Ranchoud, le commissaire des relations commerciales françaises. Ne désirant point s’attarder en ces lieux, Pierre-Clément voulut y répondre sur l’instant.

Vlaschenko Valentine (Ukrainian:Russian- 1955) | Ship in a storm .jpgAu vu de l’agitation de la mer, tout comme le commandant Girardias, madame Laussat, qui, bien qu’invitée, n’était pas en état d’y répondre, essaya de l’en dissuader. Rien n’y fit, Pierre-Clément était par trop impatient. Accompagné de Jean Blanque et d’André Burthe d’Annelet, il avait décidé de s’y rendre. Edmée avait en vain essayé d’appuyer, par ses arguments, les conseils donnaient par ses comparses. Enroulées dans leurs châles, elle et Marie-Anne regardaient avec inquiétude la chaloupe descendre dans la noirceur de l’onde. Le ciel était si sombre et les éléments si mauvais que l’on n’y voyait guère à cinq mètres. Penchées depuis le bastingage, elles braquaient leurs regards sur la chaloupe de Pierre-Clément qui descendait tout en se balançant vers les vagues tempétueuses d’un océan des plus tumultueux. La frêle embarcation heurta avec fracas la coque du brick. Marie-Anne crut que son cœur s’arrêtait. Avec effrois les deux jeunes femmes entendirent l’enseigne du vaisseau hurler : « – grande voie d’eau ! Le canot s’emplit ! Du bord, une amarre ! Une amarre ! » Marie-Anne vacilla, perdant quelque peu connaissance, s’en était trop pour elle. Elle fut retenue à temps par Edmée. Le drame fut contrecarré par une grosse chaloupe descendue préalablement pour le ravitaillement qui récupéra avec justesse Pierre-Clément et ses acolytes qui virent avec dépit leur embarcation couler. Ne dérogeant pas à son choix, après avoir fait rassurer son épouse, Pierre-Clément, intrépide, se rendit à son invitation. Edmée resta auprès de Marie-Anne qui ne put s’empêcher de se ronger les sangs jusqu’au retour de son époux.

***

Le futur gouverneur de Louisiane et son entourage furent accueillis avec empressement par la société de Santander. Ils furent reçus par tous les riches Français installés dans la région, certains étant des connaissances de Pierre-Clément qu’il avait connu dans sa jeunesse à Bilbao.

Marie-Anne et Edmée reçurent tous les honneurs notamment ceux de don Miranda, type du vrai militaire espagnol et beau-frère du commandant de la ville. Bien que la rumeur le dît épris d’une dame de la haute société, il n’en fit pas moins une cour empressée à Edmée. Celle-ci s’en amusa, bien qu’elle ne cédât en rien. Le bellâtre se transforma en guide, tenant à l’accompagner partout où elle allait. À la surprise de celle-ci, le comportement de l’espagnol dévoila l’intérêt que lui portaient deux autres hommes. Le jeune commissaire de guerre, Jean Blanque était de suite tombé sous le charme d’Edmée. Dès qu’il lui avait été présenté, son cœur s’était emballé. De nature timide, il n’en avait rien montré jusqu’à l’entrée de l’hidalgo. Quant à André Burthe d’Annelet, c’était de la jalousie. S’étant renseigné sur la jeune veuve, et ayant compris qu’elle avait des biens et qu’elle était de noble naissance, il avait jeté son dévolu sur celle-ci. Après tout le premier consul n’avait-il pas fait un choix presque similaire ? Qui y avait-il de plus valorisant qu’une riche et belle épouse pour accompagner un maréchal, car un jour et le plus tôt possible, il serait maréchal ? Il ne pouvait donc admettre qu’elle ne s’intéressa pas à lui et encore moins qu’elle puisse avoir un attrait quelconque pour un autre.

Comtesse De La Rochefoucauld And Comtesse De La Valette, Ladies-In-Waiting.jpgLes deux hommes ne voulant en rien laisser leur place à cet espagnol suivirent les deux femmes partout où elles allaient, sous prétexte de les protéger. Marie-Anne et Edmée, qui ne se quittaient guère, en privé se gaussaient du charmeur et de ses concurrents. Dans l’intimité, Marie Anne, amusée par cette cour de moins en moins discrète des trois hommes, fit remarquer afin de taquiner celle qui était devenue son amie que si elle n’avait pas été mariée, elle aurait été bien jalouse. Ce à quoi Edmée répondit qu’il n’y avait pas de quoi, et confia qu’elle était bien ennuyée de toute cette soudaine attention, d’autant que si elle trouvait Jean Blanque très agréable, elle ne pouvait en dire de même de son acolyte. Elle trouvait qu’il était la caricature même du militaire de l’époque. Il était irascible, batailleur, très jaloux des honneurs qu’il se croyait dus. La première fois qu’elle lui avait été présentée, un être de lumière lui avait annoncé que Pierre-Clément devait s’en méfier. Ce dernier n’eut pas le temps d’en douter, avant même d’embarquer, André Burthe d’Annelet s’était brouillé avec Pierre-Clément voulant être le chef du personnel militaire de l’expédition ce en quoi le futur gouverneur ne voulait en rien lui laisser remplir cette fonction qui était sous son autorité. Les deux amies avaient même constaté qu’il s’était mis en mauvais termes avec la plupart des officiers et plus spécialement avec Vinache, chef de bataillon du génie, un homme qu’elles trouvaient au demeurant fort agréable.

***

Le lendemain d’un bal qu’avait donné le commandant de la ville, s’invita dans la demeure, où elle logeait avec les Laussat, le secrétaire de l’évêque don Raphael Mendès de Lorca, évêque du diocèse. Tout comme Marie Anne, elle avait pour le prélat une certaine aversion due aux mauvaises ondes que cet homme d’Église dégageait. Il lui avait été présenté à la fin d’une messe donnée par ce dernier dont le prêche au demeurant fort long avait pour sujet l’abomination qu’étaient les jeux et les plaisirs de la chair. Edmée, toujours dans les couleurs du deuil, avait senti à plusieurs reprises son regard glisser jusqu’à elle. Elle en avait ressenti un certain malaise, qu’elle avait écarté à peine sortie du lieu saint. Elle fut donc fort surprise quand Louison vint la chercher, lui annonçant la visite du secrétaire de l’évêque et sa demande de s’entretenir avec elle. Elle finit de se préparer, ajustant une boucle de son chignon qui s’était échappée. Elle jeta un œil à son reflet dans la psyché, vérifiant le tomber de sa robe d’organdi noir ajustée à la poitrine et prenant de l’ampleur ensuite jusqu’à une courte traine. Afin d’avoir plus de contenance, elle se saisit d’une étole de cachemire qu’elle drapa sur son buste. Elle entra dans le salon, telle une déesse digne d’Héra, où l’attendaient le secrétaire et un jeune prêtre. Ceux-ci se levèrent à son entrée. « – Excusez-moi, mon père, de vous avoir fait attendre, vous m’avez prise au dépourvu à ma toilette.

– À cette heure ?

– Hélas ! Mon père, les enfants donnent parfois quelques inquiétudes et ma benjamine est quelque peu fiévreuse. Ma mise en a donc été quelque peu retardée.

– Rien de grave pour cette enfant, j’espère ?

– Rien qu’un peu de repos supplémentaire ne serait résoudre. Hormis cela, que me vaut le plaisir de votre visite ?

– Je suis venu, madame, à la demande de notre évêque afin de vous demander de bien vouloir refréner votre comportement qui amène de toute évidence la convoitise et des débordements parmi la gent masculine.

Edmée fut atterrée. Avait-elle bien entendu ce que lui disait le prélat ? Elle était outrée. Elle resserra le châle autour d’elle comme pour se préserver du poison émis par ses paroles. Elle ne cilla pas, elle en avait vu d’autres.

– Comment osez-vous ! À ce que je sache, mon maintien comme ma mise sont fort décents et n’induisent aucune ambiguïté. Je vous rappelle que je porte encore le deuil de mon époux. Je pense que vous ne vous adressez pas à la bonne personne.

– Madame ! Vous êtes-vous vu ? Vous attirez la convoitise quoique vous en disiez et que vous en pensiez.

– Monsieur, j’insiste, Dieu m’a faite telle que je suis et je n’abuse pas de ce don que vous présentez comme une immondice.

L’homme d’Église allait rétorquer, n’admettant pas le ton de la jeune femme qu’il considérait comme outrecuidant, quand Pierre-Clément entra dans le salon suivi de Marie Anne. Sans s’en rendre compte, Edmée avait haussé le ton attirant l’attention de Louison qui, inquiète, était allée les chercher. Ils furent surpris de trouver en tête à tête ou presque Edmée visiblement indignée et le secrétaire de l’évêque, tel un inquisiteur, prêt à donner sa sentence. Après les salutations, Pierre-Clément, toujours protecteur envers Edmée, s’adressa à ce dernier dont il connaissait la réputation d’intégrisme de son supérieur. « – Puis-je savoir ce que nous vaut votre visite mon père. » Ce dernier n’eut pas le temps de répondre qu’Edmée dont la colère ne s’était pas apaisée prit la parole. « – Ce soi-disant saint homme est venu me reprocher mon apparence à défaut de pouvoir me reprocher mon comportement. Il semblerait que j’attise la luxure.

– Voyons, ma chère, vous avez du mal comprendre l’intention de notre évêque, du moins j’ose l’espérer, car autrement ce serait une offense fort déplacée venant d’un homme d’Église.

Vous avez enregistré cette épingle sur illustration scène du XVIIIème et XIX ème.jpgSur ce, il se retourna vers le secrétaire mal à l’aise attendant d’être contredit. Pierre-Clément ne doutait pas des paroles d’Edmée, sa répartie était faite pour inciter le prélat à s’excuser même avec une entourloupe. C’était sans compter avec la raideur d’esprit de l’homme d’Église. «  Monsieur, je vous demanderai de bien vouloir excuser notre évêque et donc moi qui le représente. Je sais parfaitement ce que je dis. J’ai eu assez de retours sur cette femme en confesse et autres pour savoir qu’elle est un danger pour notre communauté. Il est à savoir que son comportement a même entrainé des hommes à se battre ! » Edmée outrée au plus haut point. Qu’était-ce encore que cette histoire ? Elle allait répondre, mais Pierre-Clément ne lui en laissa pas le temps. «  Je ne vous permets pas d’insulter cette dame dont je me porte garant quant à sa probité. Elle ne mérite en rien votre acrimonie. Il est évident quelle n’est en rien responsable du comportement de ces hommes.

Je me permets dinsister, dautant quune partie de ses hommes fait partie de votre entourage.

je suppose que vous ne connaissez pas le nom de ces hommes et que vous rapportez quelques ragots.

Contrairement à ce que vous dites, je sais qui sont ses hommes. Ce sont messieurs Burthe et Burthe d’Annelet et ils sen sont pris à un de nos éminents notables don Miranda sous prétexte que chacun se réservait les faveurs de cette femme. Si nous ne lavions pas appris, ils sentretuaient lors dun duel à laube.

Si Edmée et Marie-Anne échangèrent un regard inquiet, Pierre-Clément qui l’avait perçu ne s’en décontenança pas.

Je vous prierai de garder vos idées étroites pour votre communauté. De plus, vous venez d’insulter une protégée de notre premier consul, auquel je ferai un retour sur l’accueil que vous nous avez fait. Quant à mes hommes, je jugerai par moi-même les raisons de cette confrontation. Non ! monsieur ! N’essayez pas de rajouter quoi que ce soit, ma porte est ouverte, je vous saurais gré de bien vouloir la passer. » 

Le secrétaire, outré par ce manque de respect élémentaire venant de ces Français impies qui ne respectaient plus Dieu, sans un mot quitta la pièce et l’hôtel, suivi du jeune prêtre effaré par la scène qu’il venait de vivre. Quant à Edmée, elle se demandait bien ce qu’elle avait pu faire pour que ce don, qui était sa beauté, lui apportât tant de malheur.

Je suis désolé, Pierre-Clément, je n’ai pu me contrôler. Cet esclandre va vous apporter des ennuis.

N’ayez crainte, Edmée, tout d’abord, vous n’êtes en rien responsable, et sachez que je n’en ai que faire. De plus, j’étais rentré pour vous apprendre que nous reprenons notre route dès demain. La cassette de piastres est déjà partie pour notre navire. Nous quittons Santander.

Le chargement des piastres avait retenu les voyageurs une dizaine de jours aux abords du port espagnol.

***

Quitter le port ne fut pas aussi simple que Pierre-Clément l’eut aimé. Pendant trois jours, ils furent retenus sur le navire dans la rade par des vents contraires. À l’aube du quatrième jour, le « Surveillant » put enfin quitter la baie et s’éloigner enfin des côtes. Ce délai permit à un homme, un français, de s’embarquer in extrémiste. Il fut présenté par la capitaine Girardias à Pierre-Clément comme étant un planteur de Louisiane ayant appris juste à temps la destination du navire.

***

Le « Surveillant » tanguait toujours de façon désagréable. « – Anne Marie restera encore couchée aujourd’hui ». Pensa Edmée. Tout en se regardant dans le petit miroir, elle finissait de tresser sa lourde chevelure. En façonnant son chignon sur le bas de la nuque, elle laissait courir ses pensées. « – Pourrait-il aujourd’hui enfin quitter les parages ? » Elle avait pris en horreur Santander suite au scandale du prêtre. Le retour sur le navire et la confrontation avec les Burthe avait été des plus désagréable et avait quelque peu tourné au drame. André Burthe d’Annelet était rentré dans une grande colère lorsque Pierre-Clément avait voulu connaître le fin mot de l’histoire. Lui qui ne supportait pas l’idée d’être commandé par le futur gouverneur de Louisiane. Il partait du principe que ce pouvoir lui était dévolu comme beaucoup de choses. Il n’avait pas accepté les remontrances quant à la mise en danger de la réputation d’Edmée. Pierre-Clément eut toutes les peines du monde à se faire respecter. Bien que cela se fit en tête à tête, cela fut connu de tous, l’isolation des parois étant inexistante. De façon visible, les Burthe gardèrent un ressentiment envers elle. Tout cela, mit mal à l’aise la jeune femme. Chaque regard semblait la dénuder, la juger. Elle savait bien qu’il y avait une part d’irrationalité dans ce ressenti, tous connaissaient les Burthe et beaucoup étaient déjà en froid avec eux. Fin prête, elle chassa ses pensées négatives et monta sur le pont, laissant Louison finir de préparer la petite Louise. Hippolyte était parti devant. Tout comme sa mère, il aimait voir la mer avant que d’aller déjeuner. Edmée montait l’escalier, qui menait des coursives au pont, prenant attention de ne pas se prendre les pieds dans le bas de sa robe, quand elle retrouva son fils posté en haut de l’escalier. « – Mère, il y a un nouveau passager ! » Self portrait of Leo Cogniet, c1817.jpgÉtrangement, le ton de son fils semblait plus une mise en garde qu’une nouvelle. Qui était ce nouveau passager ? Pourquoi, son fils, annonçait-il cela sur le ton de la mise en garde ? Son don naturel de prémonition percevrait-il quelque chose ? Arrivée sur le pont, elle ne le vit point. Des yeux son fils lui montra le pont supérieur. Le vent soufflait encore avec vigueur, elle resserra autour d’elle son châle puis elle monta l’escalier qui permettait d’y accéder. Là, elle trouva Pierre-Clément et le capitaine Girardias en conversation avec un troisième homme qu’effectivement elle ne connaissait pas. L’homme se retourna sentant l’attention de ses deux autres comparses attirés par quelque chose. Même s’il n’en montra rien, la vue d’Edmée le troubla plus que tout. À l’approche, elle sourit, un automatisme de convenance. Quelque chose la troublait chez cet homme. C’était un bel homme, grand, brun, l’œil noir, mais il y avait autre chose, une impression étrange, confuse. Elle avait l’impression de le connaître alors que ce n’était pas le cas. Étant arrivé à la nuit, Louis-Armand Dupin lui fut présenté. «  Edmée, monsieur Dupin est à quelques encablures près l’un de vos futurs voisins. Sa plantation est aussi aux abords de La Nouvelle-Orléans. »

***

Louis-Armand Dupin, planteur de Louisiane, avait subi les conséquences des aventures de la colonie française devenue espagnole dans la douleur. Il était né alors qu’Alejandro O’Reilly nettoyait les désordres causés par les colons français. Ces derniers avaient osé se révolter contre la couronne d’Espagne. Son père avait dû quitter en toute urgence la colonie laissant son propre frère et sa femme à peine relevée de ses couches se dépêtrer de la funeste situation. Il n’était jamais revenu. Il avait fini par refaire sa vie en France, utilisant l’héritage qui lui avait été remis à son arrivée. Le premier Louis-Armand Dupin, grand-père de ce dernier, venait de décéder. En Louisiane, l’oncle de Louis-Armand prit la place de son père en tout point. Pour la forme, sa mère porta le deuil toute sa vie, d’un homme qui n’était pas mort.

Louis-Armand grandit dans cette situation des plus étrange, dans une société qui était permissive si on gardait les apparences. Son oncle devenu son père putatif était décédé un an auparavant, suivant de près la mort de celle qu’il avait aimée toute sa vie, la mère de Louis Armand. Quand il reçut son héritage, soit deux plantations, celle de son père et celle de son oncle, il découvrit plusieurs courriers de son père qui par culpabilité avait sur le tard essayé à plusieurs reprises de reprendre contact. La révolution en France avait multiplié les courriers dont les contenus étaient devenus des appels à l’aide. Visiblement, ni sa mère ni son oncle n’avaient répondu. Pendant ce temps, de France arrivaient une multitude de réfugiés, fuyant les affres de la colère du peuple. N’ayant plus de nouvelles, il décida de se rendre en France afin de savoir à quoi s’en tenir sur ce père qui l’avait abandonné à la naissance.

Originaire du Nivernais, aux bords de la Nièvre et de la Loire, bourgeois de la ville de Nevers, la famille Dupin possédait une très grande manufacture de faïence et des propriétés agricoles. Louis-Armand arrivé sur les lieux découvrit que son père et sa famille s’appelaient en fait Dupin-Tourne-Josserand, les noms des propriétés qui au fil des générations avaient allongé leur patronyme, mais tout avait été perdu pendant les évènements révolutionnaires.

1800 - lange jassen, broek tot over knie, blouse + das met froezels, hoge hoed, stok.jpgLorsqu’il se renseigna sur son père, à sa surprise, les portes se fermèrent, jusqu’au moment où il découvrit la famille de sa concubine. Le père de celle-ci, vivant dans le dénuement le plus complet, contre une somme d’argent, voulut bien dire au jeune homme que son père avait fui avec sa deuxième famille vers l’Espagne. Le père de Louis-Armand avait eu la mauvaise idée de défendre les idées girondines contre Robespierre et d’être riche. Les dernières nouvelles que l’homme avait obtenues de son pseudo-gendre venaient d’Oloron-Sainte-Marie. La preuve en était la dernière lettre reçue. Frustré d’être arrivé trop tard, Louis-Armand s’en était allé vers la ville nichée aux pieds des Pyrénées et pour cela il avait dû traverser la France. Le voyage avait été difficile, la période était encore très mouvementée, voyager sur les routes françaises n’était pas chose facile. Sur place, il s’était rendu à la dernière adresse connue, une auberge aux abords de la ville. L’aubergiste se souvenait de la petite famille, un couple et deux jeunes enfants. Il l’informa qu’ils voulaient traverser les montagnes pour aller à Santander afin de prendre un navire pour l’Amérique. L’homme lui avait confié qu’il y avait des biens. Fataliste Louis-Armand avait fait de même, il s’était rendu au Pays basque et de là il s’était rendu de l’autre côté de la frontière.

Arrivée en Espagne, il avait battu en vain la ville et la campagne alentour de Santander. Alors qu’il désespérait une nouvelle fois et qu’il allait abandonner, il obtint l’information désirée de l’un des curés de la ville. Son père était bien arrivé jusqu’à la ville. Il avait atteint sa destination seul et malade. Des brigands l’avaient dépouillé, sa femme et ses enfants n’avaient pas survécu à l’agression. Il était décédé à l’hospice de la ville.

Abattu, en désespoir de cause, Louis-Armand était allé prier à la cathédrale de la ville. Ce jour-là dans la foule venue à la messe, il avait aperçu pour la première fois Edmée au milieu de son entourage francophone et fut surpris d’entendre les allégations médisantes à son sujet. Sa beauté allait à l’encontre des noirceurs dont on l’affublait. Il avait supposé qu’il y avait une part de jalousie dans tout cela. Ce fut comme cela qu’au milieu des ragots, il avait appris qu’elle voyageait avec le futur gouverneur de Louisiane. Quand il se renseigna sur quel bateau ce dernier voyageait, il apprit qu’il était justement en partance attendant la marée propice ! Soudoyant un pécheur, il avait atteint de justesse « le surveillant ».

***

Le soleil était à son zénith lorsque le « Surveillant » dépassa le Cap Ortegal. Le mauvais temps s’était enfin éloigné. Les voiles gonflées par les vents, il fallut quatre jours au bâtiment, ballotté par le roulis fatigant des vagues pour l’atteindre. Edmée, du pont, fixait la côte qui inexorablement s’éloignait. Hippolyte à ses côtés, les bras croisés sur le garde-corps, le menton posé dessus, faisait comme sa mère. « – Vous savez, mère, il n’y a que Louise qui reviendra sur ce continent. Nous nous resterons là-bas et je ne vous quitterai pas. » La phrase de l’enfant qui n’avait que neuf années, sortit la jeune femme de ses pensées moroses. Attendrie, elle se retourna vers lui. « – Je pense aussi mon fils. J’espère n’avoir nul besoin d’y revenir, ce que j’en ramène de meilleur, c’est vous et votre sœur. Le reste n’est pour ainsi dire qu’une succession de mauvais souvenirs ou peu s’en faut. Les moments de bonheur ont été salis par le malheur. Quant à ne pas me quitter, jeune homme, nous verrons, car il faudra bien construire votre vie. Mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, allons donc rejoindre nos amis qui eux aussi ressentent quelques nostalgies. »

***

Quelques jours plus tard, ils atteignirent les Açores, et les températures plus tropicales amenèrent les voyageurs à passer plus de temps sur le pont. Cela aurait été parfait pour tous si l’océan ne s’était pas tout à coup figé enrayant leur course. Il n’y avait plus un souffle d’air. Les températures étaient chaudes, chacun se mit à souffrir de la chaleur excessive et une profonde léthargie s’écrasa sur les voyageurs comme sur l’équipage. Le soleil irradiait du matin jusqu’au soir. Chacun se mit à guetter le moindre déplacement d’air, le moindre nuage annonciateur de changement. Parmi les hommes d’équipage, certains firent des paris, espérant ainsi provoquer les éléments. Ils ne stagnèrent au milieu de l’immensité de l’océan que quelques jours. À leur grand soulagement, ils reprirent leur voyage. Dans l’espace exigu qu’était le brick, l’ennui était la norme journalière, chacun trouvait le temps long. Chacun s’occupait comme il pouvait, lecture, jeux de cartes ou autres, conversations ponctuaient les journées. Edmée était toujours entourée, être seule lui était impossible. Quand elle n’était pas en compagnie des Laussat ou de ses enfants, Jean Blanque tenait à lui tenir compagnie. Avec courtoisie, elle le fuyait, prenant prétexte de s’intéresser aux recherches Joseph Antoine Vinache et du docteur Blanquet-Ducaila sur l’épuration de l’eau potable dont ils avaient tous besoin ou alors elle prétextait un livre à finir.

Louis-Armand ne semblait pas s’intéresser outre mesure à Edmée. Sa seule curiosité apparente à son encontre fut lors d’un repas, lorsqu’il demanda le nom de sa plantation. Comme cela ne sembla rien lui dire puisqu’elle était au nom de la maison de négoce Espierre, il se concentra sur Pierre-Clément et son épouse. Edmée mimait l’indifférence, elle se sentait étrangement attirée par cet homme et cela l’exaspérait. De son côté, Louis-Armand se posait de multiples questions, ce qu’il avait entendu à Santander ne correspondait pas à la jeune femme qu’il côtoyait. Pierre-Clément et Marie-Anne n’en disaient que du bien et toutes ses actions, ses réflexions attestaient leur point de vue. De temps à autre, leurs regards se croisaient, ils se surprenaient à se regarder, mais un mur semblait les séparer. Ils pensaient l’un et l’autre être discrets, mais Pierre-Clément et Marie-Anne avaient fini par se rendre compte du jeu inconscient. Ils s’en entretenaient et attendaient la suite, étant favorables à ces prémices.

L’ennui fut interrompu par une tradition maritime, « le baptême du tropique ». Déguisé, l’équipage mimant un dieu antique et sa cour mit en branle la cérémonie du baptême. Elle était sommaire et avait pour objectif de plonger dans un grand baquet d’eau tous ceux qui n’avaient jamais passé le tropique. Cela amusa les enfants et divertit les adultes. Si Pierre-Clément joua le jeu comme les enfants, Marie-Anne et Edmée furent exemptées de la farce.

***

Deux semaines plus tard, sous une température étouffante, le navire approcha de Saint-Domingue, une des escales prévues de leur voyage. Bien qu’anxieuse, Edmée était fébrile à l’idée de revoir Cap-Français. Elle se doutait bien que personne ne ferait le rapport entre Edmée Espierre et Zaïde Bellaponté, mais elle appréhendait tout de même. Elle se demandait si elle reconnaitrait les lieux et quel effet cela lui ferait. Alors qu’elle se posait des questions, soudainement deux êtres de lumières se matérialisèrent devant elle. « – Prévenez le capitaine, il ne faut pas que vous abordiez, mille dangers vous attendent sur l’île ! » Elle n’eut pas le temps de réaliser qu’une voix derrière elle l’interpella. « – Il m’a semblé comprendre que vous étiez de Saint-Domingue ? » Edmée sursauta. Emplie de sa réflexion, elle n’avait pas perçu l’arrivée de Louis Armand. « – Excusez-moi, je vous ai surpris.

– Non, non, tout va bien, j’étais perdu dans mes réflexions. Oui, effectivement, je suis de Cap-Français. Mais j’étais très jeune lorsque mon père et moi sommes partis. Je doute de me souvenir des lieux.

Edmée essayait de ne pas paniquer, elle voulait écourter la conversation afin de faire part de son message, mais Louis-Armand semblait vouloir rester à ses côtés. Elle ne voulait en aucun cas le repousser ni le froisser, trop heureuse que pour une fois ils soient en tête à tête. La situation était schizophrène, elle ne savait comment s’en sortir. Hippolyte qui n’était jamais loin de sa mère fit remarquer qu’une chaloupe venait de la côte. Cette information amena les autres passagers et une partie de l’équipage de ce côté du navire. Un militaire à la proue de celle-ci fit un signe amical pour assurer de sa bienveillance. Edmée ressentit une terreur, elle eut un frisson. Elle augurait une catastrophe. Louis-Armand se retournant vers Edmée la découvrit pâle comme la mort. « – Vous n’allez pas bien ? Vous vous sentez mal ?

– Non, non, ça va. Mais… je pressens un drame.

Louis-Armand n’eut pas le temps de lui répondre qu’André Burthe d’Annelet rétorqua. « – Voilà qu’elle nous joue les pythonisses ! » La voix de Pierre-Clément retentit. « – Un peu de respect, s’il vous plait. » Edmée se retourna vers lui avec un sourire contrit. Il la regarda droit dans les yeux y cherchant un message. Il savait que par le passé son intuition avait été des plus pertinentes. Il ne voulait pas la questionner devant tous, cela les surprendrait et mettrait à mal Edmée. Il prit sur lui et attendit l’amarrage de l’embarcation. Le capitaine intrigué fit monter à bord le militaire.

À la surprise de tous, l’officier amenait un ordre du préfet colonial, monsieur Daure, et des fruits frais en grande quantité. L’injonction était une interdiction absolue de descendre à terre. Le messager les prévint que le Préfet viendrait en personne pour les informer plus amplement des raisons de cet ultimatum. Cela généra de multiples interrogations, tous auraient aimé descendre tant ils étaient las des tangages du navire. Marie-Anne interrogea son époux du regard qui la rassura à haute voix, donnant à tous son avis. Edmée ne fut pas convaincue, elle regardait vers le port de Cap-Français qu’il n’avait pas le droit d’approcher. Malgré la lumière du jour qui baissait, de là où ils étaient, ils apercevaient la ville et ses environs. Ils discernaient un grand tumulte, des bruits de canonnades, des fumées d’incendies. Edmée appelait intérieurement l’Éthiopienne, mais nulle apparition ne venait à elle, même plus celle des êtres de lumière. Que se passait-il de si extraordinaire pour qu’aucun message ne vienne à elle ?

incendieQuelques heures plus tard, sur une frêle embarcation, le préfet Daure atteignit le navire. Il était visiblement ébranlé, la mine défaite et la mise négligée. Il s’excusa de ne pas avoir pu se déplacer plus vite, mais la situation à terre était catastrophique. Edmée sentit un frisson la parcourir. Il expliqua à tous que les esclaves s’étaient soulevés au point de mettre le feu aux habitations alentour et aux faubourgs de la ville. Ils avaient mis à sang la colonie. Du pont du navire, il pointa du doigt les feux de leurs camps, le long de la côte, les signes de leur présence qui autour des habitations pullulaient. Il expliqua que cela faisait quarante-huit heures que cela durait. L’armée, elle-même, avait été submergée par la terreur que propageaient les esclaves en rébellion. Ils égorgeaient tous les blancs qu’ils rencontraient, quel que soit le sexe ou l’âge. Ils avaient dévasté la petite île de la Tortue. Dans son désarroi, il en avait oublié qu’il y avait des femmes et des enfants qui l’écoutaient effarés. Edmée s’était affaissée sur la banquette installée sur le pont. Qu’étaient devenue l’Éthiopienne et Noisette ? La question s’imposa à elle. Elle n’avait jamais douté que sa grand-mère et sa tante fussent vivantes. Marie-Anne s’assit à côté d’elle et la prit dans les bras, pensant ne la rassurer que d’une peur irrationnelle. C’en était trop, cela ne finirait donc jamais, partout où elle mettait les pieds, le drame la poursuivait. L’ayant formulé sans s’en rendre compte à haute voix, Marie-Anne la rassura. Ce qu’elle disait n’avait aucune logique, il y avait des drames partout dans le monde. Chacun était statufié par les dires du Préfet. Sans s’en rendre compte, l’homme, telle une confession, se soulageait de ce qu’il avait vécu ou de ce qu’il lui avait été rapporté. Lorsqu’il s’en rendit compte, il s’en excusa, mais cela était fait.

Malgré le drame sur terre, il devait mouiller aux abords quelques jours, car il leur fallait se ravitailler. André Burthe d’Annelet, qui s’agitait prétendant que s’il avait été le gouverneur de l’île rien de cela ne serait arrivé, fut envoyé par Pierre-Clément afin d’aller chercher des vivres. Il partit avec quelques hommes, dont son cousin et Jean Blanque qui ne voulait pas être en reste pour jouer les héros. Les passagers les attendirent plusieurs heures. L’anxiété montant petit à petit. Miraculeusement, ils réussirent à se réapprovisionner alors qu’une partie de la ville maintenait les révoltés à distance pendant que l’autre fuyait par tous les moyens à sa disposition. Le « Surveillant », lui-même, recueillit des membres d’une famille dont une partie des leurs étaient éparpillés sur d’autres embarcations, du moins l’espéraient-ils. Ce que les passagers du navire entendirent alors, de leur part, fut pire que les dires du Préfet. Les atrocités commises par les insurgés étaient impensables par le commun des mortels. Après plusieurs voyages jusqu’à la côte, quand ils eurent emmagasiné assez d’eau et de vivres, ils quittèrent les rives sinistrées. Ils ne pouvaient rien faire de plus pour les victimes.

Ils côtoyèrent l’île avec lenteur et dans le plus grand silence, distinguant les bruits du drame. Tous étaient accolés au bastingage du navire, fouillant la nuit pour voir. Ils entendaient les coups assourdis par l’éloignement des fusils et des canons. Ils percevaient la lueur des buchers d’où s’élevaient d’épaisses fumées. Louis Armand, en silence, restait aux côtés d’Edmée hypnotisée. Sentant son angoisse, pour la rassurer, il mit sa main sur la sienne. Elle ne la retira pas. Elle lui sourit tristement.

***

Sovereignty Of The Sea.jpgLa nuit fut agréable, à peine ballotté par les vagues, le mouvement du navire berçait le sommeil salvateur des passagers. Ils s’éveillèrent doucement et tardivement. Edmée, fin prête, quelque peu impatiente à l’idée de descendre sur terre, rejoignit Pierre-Clément et quelques passagers dont Louis-Armand. Un épais brouillard les environnait. Ils entendaient les cris, les cors et les trompes des navires voisins sans toutefois les voir. Des éclaircies leur en découvraient de temps en temps les mats. Les vents soufflaient les empêchant d’entrer dans la passe. En milieu de matinée, le brouillard se dissipa, ils découvrirent leurs huit compagnons d’ancrage, avec leurs pavillons flottants. Ils formaient une escadre réconfortante autour d’eux. Le décor, lui était plus décourageant. Les eaux jaunes et sales s’étendaient et se confondaient avec l’horizon. Du haut des mats, le guetteur annonça une chaloupe, qui sondait, plaçait des bouées et s’avançait. C’était le pilote Ronquillo, pilote en chef de la Balise, qui les envoyait chercher, pour aller prendre un logement chez lui. Edmée, Marie Anne, et les enfants peu rassurés embarquèrent sur un canot, celui-ci reviendrait chercher les autres passagers, lors d’un deuxième voyage. Pierre-Clément quant à lui, avant que de les rejoindre, restait sur le navire afin d’être présent au moment où celui-ci passerait la barre, ce qui voudrait dire qu’il serait dans le lit du fleuve. Près de la balise qui marquait l’extrémité des rochers, situés au-delà de la jetée, à l’est, il existait une sorte de barre, confrontation de fleuve et de la mer. Les vagues y déferlaient avec fureur malgré cela, ils réussirent à faire passer « le Surveillant » sans trop de problèmes.

L’épouse du pilote Ronquillo mit à disposition de tous de quoi à se décrasser du voyage. Edmée avec délice apprécia son bain et le savon de fleurs de magnolia, elle se fit nettoyer quelques effets afin de rafraichir sa garde-robe et celle de ses enfants pour le reste du voyage. Tous étant à nouveau propre, enfants comme adultes, ils se retrouvèrent pour partager le repas du soir. La journée s’était écoulée en repos. Pierre-Clément revint annonciateur du passage de la barre par le navire, ils repartiraient le lendemain. En attendant, il expédia par un messager ses dépêches et l’annonce de leur arrivée au gouverneur espagnol Salcedo, à La Nouvelle-Orléans.

Le lendemain, Pierre-Clément entraîna famille et amis dans une promenade afin de visiter les lieux. Malgré leur discrétion, les Laussat avaient remarqué un changement dans le comportement entre Edmée et Louis-Armand. Ils n’en dirent rien, ne firent aucune remarque, mais étaient satisfaits de cette évolution qu’ils trouvaient bénéfique pour leur amie. Ils espéraient sincèrement que celle-ci puisse avoir une nouvelle vie. Pierre-Clément savait à quel point ce n’était que justice.

La Balise contenait les maisons de Ronquillo, le logement de seize matelots-pilotins, la douane, les casernes pour le détachement et pour l’officier, un corps de garde de figure pentagone, et enfin la tour en clairevoie et grillage, pour donner moins de prise au vent, haute de 45 pieds au-dessus du sol environnant et de 50 au-dessus du niveau des plus hautes eaux de la rivière, avec une aiguille qui la surmonte dans la forme d’une flèche de clocher. Ils grimpèrent par un escalier qui inquiétait quelque peu Edmée, mais qui amusait les enfants qui en comptèrent les marches. Arrivé en haut, Louis-Armand lui fit admirer la vue tant il était fier de son pays. La perspective depuis cette tour embrassait la mer, des îlots, la barre, avec des brisants à droite et à gauche, de larges nappes d’eau, nommés bayous, de longs joncs noyés dans des marais, et au Sud-ouest, l’ancien établissement Français, dont il restait encore des orangers, des arbres fruitiers et les ruines d’un magasin à poudre. Il lui expliqua que le sol n’avait aucune solidité, le peu qui était capable de quelque résistance était de main d’homme. Le fleuve y rongeait et y creusait ses rives d’un côté, pendant qu’il les y formait et les y élevait de l’autre. Ses bords étaient hérissés d’arbres entraînés par les eaux et que le hasard enchevêtrait les uns aux autres. Il agrandissait ainsi annuellement et peu à peu son delta. De ses quatre passes, celle du Sud-ouest, celle du Sud, celle de la Loutre et celle de la Balise à l’Est, il n’y avait que la dernière de praticable, mais plus il y avait de crues et moins elle était profonde.

***

Vers midi, le lendemain ils retournèrent à bord du « Surveillant », une heure plus tard le vent du Sud leur permit de lever l’ancre. Ils remontèrent la rivière à la voile, le courant était très fort, mais faute de vent, ils durent tourner au cabestan, c’était la peine et le tourment des matelots. Ils avancèrent fort peu pendant ce dur ouvrage. Traversant une immense région, presque plate, la pente des eaux était peu sensible aux marées, aussi le « Surveillant » remontait qu’avec peine et lenteur. Le courant du fleuve était assez paisible, il était rompu fréquemment par de nombreux coudes qui en restreignaient la force, aussi à cause du changement brusque et fréquent du cours du fleuve, le vent ne servait que de façon fluctuante. Les passagers avaient tout loisir de découvrir les lieux, et contemplaient avec curiosité le paysage et la faune de leur nouveau pays. Il y eut tout d’abord les bois, des arbres fort grands, sentant le marécage. Dans quelque direction que se portait le regard, de vastes forêts noirâtres bordaient l’horizon. Le cyprès dominait à l’exclusion de tous les autres arbres. Cet arbre emblématique était droit, élancé, renflé à la base comme un bulbe d’oignon, il jaillissait au milieu des eaux du bayou. À leurs sommets s’épanouissait un feuillage vert pâle. À ces branches pendaient les longues fibres de mousse appelée « barbe espagnole ». Les bras du fleuve, les ruisseaux, les marécages se mélangeaient avec les forêts dans un désordre inextricable, Edmée trouvait cela émouvant, contrairement à son amie qui trouvait cela fort triste.

4b937c1350ccfba7acf2d5198a8f68e0.jpgAprès avoir péniblement fait une lieue, ils jetèrent l’encre en face du fort de Plaquemines. Monsieur Favrot, le commandant, leur offrit des provisions fraîches, des gâteaux et des pommes dans un panier de sauvages et par son émissaire, invita le futur gouverneur de Louisiane à prendre chez lui quelques jours de repos. Pierre-Clément accepta l’invitation, tous descendirent visiter les lieux. Le fort était comme une ile au milieu des marais. Monsieur Favrot, vieux français et loyal militaire, les y accueillit au milieu de sa famille. C’était la candeur et l’hospitalité même, en les voyant, la joie se peignit sur son front. Tout à la joie et à la fierté de recevoir en ces lieux Pierre-Clément, le commandant du fort voulut leur faire visiter les lieux. Ils parcoururent et examinèrent le fort. Edmée au bras de Louis-Armand suivait leur hôte et les Laussat tout en ayant un œil sur les enfants que Louison et la gouvernante avaient quelque mal à tenir. Monsieur Favrot profitant de la visite fit passer ses besoins et expliqua qu’il fallait y renouveler souvent la garnison, qu’il y avait dix-huit canons de fer, un bastion. La défense du poste ne tenait qu’en cela. En face, de l’autre côté de la rivière était le fort Bourbon, armé de quelques canons de fer, dont les feux se croisaient avec ceux du fort Saint-Philippe. Edmée n’arrivait pas à se concentrer, à coup d’éventail, elle luttait contre les piqures des brûlots, des moustiques et des maringouins. Comme elle n’était pas la seule à souffrir de ce nouveau tourment, Marie-Anne en ayant fait la remarque, le maître des lieux les entraina dans sa maison. Madame Favrot pendant le temps de cette tournée avait mis en place un diner que tous jugèrent excellent. L’ambiance était agréable, voire fort joyeuse. Les passagers du « Surveillant » étaient heureux d’être pour ainsi dire arrivés, quant aux hôtes ils furent les premiers à pouvoir féliciter enfin un gouverneur français. Des santés sans nombre au bruit de l’artillerie, des chansons françaises à refrains, exprimant en chorus le vin et l’amour furent à peine interrompues par l’arrivée de Don Manuel Salcedo, capitaine, fils aîné du gouverneur espagnol, et Don Benifio Garcia Calderon, sous-lieutenant des grenadiers du régiment de la Louisiane, tous deux envoyés par le gouverneur pour donner des secours et des renseignements dont Pierre-Clément allait avoir besoin. Louis-Armand glissa à l’oreille d’Edmée qu’elle vivait une petite représentation de la vie des colonies.

Pierre-Clément, ne voulant pas s’attarder, prit congé de son hôte. Ils remontèrent tous à bord, et reprirent leur voyage. Pierre-Clément s’impatientait, Marie-Anne n’était plus sûre d’être aussi pressée quant à Edmée, elle profitait de la compagnie de Louis-Armand. Elle craignait que le voyage fini ce dernier ne la délaisse, qu’elle ne fût qu’un passe-temps. Ce dernier était loin de cette pensée, il se demandait au contraire comment faire évoluer la situation. Au milieu de ces questionnements divers et de ces états d’âme, les voyageurs découvraient sous leurs yeux les premiers établissements de la Colonie, qui étaient au premier abord peu de choses et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. Au-delà du coude que forme le fleuve, appelé le « Détour des Anglais », apparut un petit nombre de moulins à scier le bois, quelques sucreries, et des places où l’on cultive des légumes et des vivres, le tout disposé de file, et l’un après l’autre le long des rives du fleuve. Ils étaient à environ quinze lieues au-dessous de La Nouvelle-Orléans et au premier abord, ce n’était qu’arbres flottants à la surface de la rivière, crocodiles, les uns reposant tranquillement, les autres plongeant dans l’eau, bois touffus, habitations rares et misérables, verdure vive et variée. Il n’y avait pas d’autre chemin que le sentier de la bête fauve et du chasseur tel celui qui les conduisait à l’habitation Duplessis à onze lieues de La Nouvelle-Orléans. Le propriétaire n’était pas riche, mais il était hospitalier. Pierre-Clément avait été à nouveau invité avec son entourage, car depuis le fort de Plaquemines la nouvelle de l’arrivée du nouveau gouverneur s’était propagée. De chez lui à La Nouvelle-Orléans, un service de relais tenu par des dragons, menait par la voie de terre à la ville, malgré cela la visite faite, ils remontèrent au bord du « Surveillant », Pierre-Clément ayant envoyé un coursier afin de faire venir jusqu’à lui suffisamment de voitures et de chevaux pour faire voyager tout son monde. Reprenant la navigation, ils abordèrent un peu plus tard à l’habitation Gentilly. Renommés pour leur humeur hospitalière, les propriétaires les traitèrent avec une magnifique générosité. C’était une riche et belle habitation, ils y dinèrent et y couchèrent. Rembarqués à l’aube, ils s’arrêtèrent six heures plus tard pour déjeuner, sur l’habitation Sancier, guère riche, mais toujours aussi accueillante. Louis-Armand connaissait les sept frères propriétaires de celle-ci et notamment celui qui les reçut. Ce dernier eut soin d’attester à son nouveau gouverneur qu’il descendait d’un des premiers immigrants français à La Mobile. Ils reprirent ensuite les canots et descendirent jusqu’à l’habitation Sibben, à trois ou quatre lieues de La Nouvelle-Orléans. Ils avaient été informés que des voitures les y attendaient, le voyage allait se terminer.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles

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épisode 012

1793, mensonge et conséquences

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Décembre 1792,

Joseph, qui depuis le salon de la belle Julie, venait plus régulièrement à l’hôtel Dambassis, non pour voir sa maîtresse comme elle le pensait, mais dans l’espoir de croiser Edmée, était venu ce jour-là annoncer à son maître l’impensable. Le roi allait être passé en jugement. La découverte de documents compromettants dans « l’armoire de fer » du bureau royal des tuileries avait amené la constitution d’une commission dénommée « commission des Vingt et Un », devant laquelle il allait devoir répondre aux accusations de trahison, et de conspiration contre l’État. Il tenait cela de Dufriche de Valazé qui avait été nommé rapporteur de cette commission. Depuis quelque temps, l’évolution de la situation royale n’était pas bonne pour monsieur Dambassis. Ce dernier pressentait de nombreux bouleversement et renversement. Avec cette nouvelle situation, certains de ses appuis allaient être fauchés et jusqu’à quel point n’allait-il pas être balayé par cette nouvelle conjecture ? De ce jour, Joseph vint faire son rapport journalier, essayant lors de ces occasions de croiser Edmée. Celle-ci avait beau faire, elle ne pouvait l’éviter à chaque fois. Sophie ne comprenait pas son aversion pour le jeune homme, qu’elle-même trouvait charmant, mais trop préoccupé par la naissance de ses espoirs envers le beau russe, elle ne s’y intéressait guère. Hormis les deux jeunes filles, personne n’avait remarqué le manège de Joseph. Edmée restait réservée, voire effacée, elle-même essayant de comprendre pourquoi dès la première fois elle avait ressenti de la répulsion pour celui-ci et même de la peur. Elle ne s’était jamais retrouvée seule en sa présence, pourtant elle était sure qu’il ne recherchait que cela, alors qu’il n’avait fait aucun geste en ce sens, ni ne proférait aucun mot qui ne le laisse penser. Elle finissait par croire que son ressentiment était irrationnel. Toutes ses réflexions furent emportées par les évènements qui bousculèrent sa vie et celle de l’hôtel Dambassis.

***

Les salons de monsieur Dambassis étaient pleins. L’impensable avait été annoncé, la majorité des députés avait prononcé la mort du roi. Entouré des autres avocats du roi, Malesherbes décrivait la réaction du roi à l’annonce de sa sentence. Tous étaient anéantis, ils n’avaient pas voulu cela. À leurs côtés, Condorcet était effondré, il n’avait pas désiré cette sentence. Sophie de Grouchy, son épouse, qui l’accompagnait, désabusée, prêtait l’oreille aux propos qui l’entouraient. Pourquoi larmoyer ? C’était trop tard. Pourquoi refaire le monde ? Il était à construire. Elle n’aurait toutefois pas osé exprimer le fond de sa pensée, elle savait que ce n’était pas le moment, que cela ne serait pas compris. Jacques Verdollin, Claude Louis Réguis, Hyacinthe-Marcelin Borel du Bez étaient en grands conciliabules, ils ne se remettaient pas du jugement ayant eux-mêmes votés contre la peine de mort, le dernier des trois étant de plus totalement contre ce jugement. François-Antoine de Boissy d’Anglas dans un angle de la pièce s’entretenait avec le maître de maison que cette radicalisation de la situation mettait en porte à faux avec le régime qui se dessinait. Entourée de Sophie et d’Edmée, Madame de Saint-Pierre écoutait patiemment de son côté Olympe de Gouges expliquant qu’elle-même aurait eu de meilleurs arguments pour la défense du roi si Malesherbes avait bien voulu accepter son aide quand elle l’avait proposée. La maîtresse de maison ne retenait qu’une chose, son monde venait d’être anéanti, elle n’en doutait pas. La Mauvaise nouvelle Colin de la Biochaye Christian-Marie (1750-1816) 1794.jpgElle était devant un abîme, qu’allait-elle devenir ? Elle fixait Joseph, qui de son côté déambulait entre les groupes, écoutant et enregistrant dans sa mémoire toutes les informations. Il pressentait lui aussi que le vent avait tourné et qu’il allait falloir choisir le bon courant.

Évidemment dans cette assemblée certains étaient tout de même pour l’abolition de la royauté et l’avènement de la Première République française, même si la mort du roi ternissait quelque peu ces victoires. Les époux Rolland entrèrent au beau milieu de la soirée. Chacun attendit que Manon, l’égérie et la tête de leur groupe, s’exprime, mais elle ne sut que rappeler à tous qui était leur ennemie, la Montagne, le groupe de Danton, Marat et Robespierre. Elle ne se faisait pas d’illusion, c’était eux qui avaient remporté la mise. Hébert avec son journal avait gagné. Tous essayèrent de retourner ses sombres pensées, mais en vain, elle insistait. Il fallait voir la vérité en face, l’heure était à la défense, l’heure était à l’attaque dans l’ombre. Sur cette sombre pensée prémonitoire, chacun quitta les lieux.

***

Le roi fut exécuté le 21 janvier, son frère le comte de Provence, en exil à Hamm, se proclama Régent du royaume de France. Catherine II de Russie s’empressa d’entériner cette proclamation. Le mois de mars vit le général Dumouriez perdre deux batailles, abandonner la Belgique aux Autrichiens et passer aux coalisés. Le mois d’avril vit la création du Comité de Salut Public, l’arrestation de Marat par la Convention nationale puis son acquittement par le Tribunal criminel extraordinaire et son retour triomphal à l’Assemblée. Joseph de son côté se retrouva sous les ordres de Pierre-Joseph Cambon président du comité des finances. L’homme lui plaisait, son affairisme sans scrupule ne faisait aucun doute, sa malhonnêteté en revanche n’était pas clairement établie, mais ce n’était pas ce qui le souciait, il en avait vu d’autre.

***

Sophie était alitée, un refroidissement la maintenait au lit avec une forte fièvre et dans un état comateux. La femme de chambre entra discrètement dans la pièce aux rideaux tirés et doucement s’approcha du fauteuil à côté du lit dans lequel Edmée veillait son amie. Elle lui chuchota à l’oreille. Edmée se leva et laissa sa place. Elle sortit pour se rendre au salon du rez-de-chaussée où l’attendait une collation. L’hôtel était silencieux, les quelques domestiques qui restaient au service du couple Dambassis, profitant de leur sortie, étaient quelque peu au repos. Monsieur Dambassis était à sa banque, les tumultes derniers l’amenaient à mettre de l’ordre dans ses affaires. Plus les jours passaient, plus il pensait suivre le conseil de Joseph, quitter la France. Pour cela, il se devait de mettre ses biens en lieux surs et c’est pourquoi quelques écritures, lettres de change et contrats en tous genres devaient être mis en forme. Madame de Saint-Martin, loin de se douter des projets de son époux, était en quête de distraction et de nouvelles. Depuis la création du Comité de salut public, la ville semblait ne plus vivre par crainte de quelques soulèvements soudains de la population parisienne. Un rien la jetait dans les rues, les exécutions ne semblaient plus subvenir à ses besoins sanguinaires. La ville d’une façon ou d’une autre se vidait. Elle avait appris le matin même que monsieur de Laussat, qui lui semblait bien inoffensif, avait été arrêté. Elle ne pouvait savoir que c’était suite aux manœuvres de son amant qu’elle allait dans l’instant rejoindre, tout au moins essayer. Joseph, que la jalousie consumait, ne supportait plus les attentions que ce dernier avait pour Edmée. Il la considérait comme sa propriété. Il avait construit un chef d’accusation qu’il avait glissé dans la liste des arrestations du jour.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794 .jpgEdmée était loin de tout ça, être confinée dans l’hôtel, contrairement à Sophie, ne la gênait pas. L’une comme l’autre était consciente des dangers extérieurs, tout leur entourage vivait dans la peur, mais Sophie était amoureuse. Elle ne pensait plus qu’à Frantz Agus, le beau russe dont elle connaissait désormais le prénom, mais qu’elle n’avait pas eu l’occasion de revoir depuis leur présentation au salon de Fanny de Beauharnais. La claustration lui pesait, elle désespérait de le rencontrer à nouveau. Edmée, elle, acceptait la réclusion, d’autant que le couvent l’y avait habituée, et qu’elle se sentait quelque peu protégée par les murs de l’hôtel. Tous les évènements qui avaient suivi leur départ des ursulines avaient ancré la peur en elle. Ses nuits n’étaient qu’une succession de cauchemars, dont les images étaient un amalgame du passé et des récits qu’elle entendait. Elle descendit le grand escalier sans croiser qui que ce fût. Elle traversa le grand salon, se regarda inconsciemment dans les grands miroirs, puis passa dans le petit salon qui donnait à l’arrière de l’immeuble sur le jardin d’agrément. Sur une table ronde était dressée la collation qui l’attendait, elle s’assit sur l’un des fauteuils. Elle prit sa serviette, et commença à grappiller. Elle n’avait pas vraiment faim. Bien que ce fut le milieu de la journée, la lumière était faible, le temps était maussade tout comme son humeur. Elle fut sortie de sa rêverie par la servante qui vint s’enquérir de ses besoins, comme elle ne voulait rien de plus, elle la laissa à ses taciturnes réflexions. Edmée se secoua, elle se décida à aller chercher un peu de lecture dans la bibliothèque afin de se distraire de ses divagations. Les livres étaient sa meilleure compagnie, elle lisait tout ce qui lui passait sous la main, c’était un refuge salutaire. Monsieur Dambassis lui avait ouvert l’accès à sa bibliothèque. La pièce était spacieuse, la plupart des murs étaient couverts d’étagères supportant toute sorte de livres, contes, poésies, romans côtoyant des traités de philosophie, des carnets de voyage, les volumes de l’encyclopédie. Elle laissa courir sa main sur la tranche des livres passant de Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierre, Diderot, Laclos, Prévost à Marivaux. Elle remarqua un nouveau livre, celui de madame de Staël, une pièce dénommée « Sophie ou les sentiments secrets », feuilleta de Restif de la Bretonne son roman « Le Nouvel Abeilard », et fini par arrêter son choix sur « Le Jugement de Pâris ». Elle s’assit sur un petit canapé-corbeille, en bois mouluré et laqué crème, qui tournait le dos à la porte et faisait face à la cheminée. Elle commença un chapitre, peu convaincu, elle retourna le poser et prit à sa place « les Confessions », de Rousseau. Elle avait déjà remis à plus tard la lecture de l’autobiographie du philosophe, elle lui avait alors préféré un roman. Elle se plongea dedans oubliant quelque peu ce qui l’entourait.

***

Joseph devait voir d’urgence monsieur Dambassis. Il avait surpris Robert Lindet, nouvellement nommé au tribunal révolutionnaire et s’occupant tout particulièrement des finances, en pleine conversation avec Joseph Cambon. Son sujet de préoccupation était le banquier et les dettes que la convention avait auprès de lui. Comprenant où allait en venir le nouveau comptable, et prévoyant la façon dont il allait effacer la dette, il s’était précipité à la recherche de monsieur Dambassis. Il était passé à sa banque et un des secrétaires l’avait envoyé à l’hôtel Dambassis. Il n’y venait que très rarement dans la journée par souci de discrétion, mais il n’en était plus là. Son urgence venait surtout du fait que l’on pouvait découvrir le rôle qu’il avait auprès du banquier, aussi il tenait à le voir partir avec tous ses dossiers. Ne tenant pas à rencontrer Madame de Saint-Martin, il choisit de passer par l’entrée des fournisseurs et des domestiques. Il fut surpris de ne rencontrer personne, il supposa que le personnel était auprès de leurs maîtres. Il décida d’aller tout droit au bureau du banquier, il traversa le vestibule, les deux salons et alors qu’il allait atteindre le bureau, il entendit venir. De peur d’être freiné dans son élan par un domestique, il entra dans la première pièce à sa droite. Quelle ne fut pas sa surprise d’y découvrir Edmée seule, lui qui n’avait jamais réussi à obtenir un tête-à-tête pour se dévoiler !À son entrée, elle sursauta, et se retournant elle découvrit le jeune homme. Elle resta paralysée par la crainte, c’était plus fort qu’elle, malgré son air angélique elle avait peur de lui ou de quelque chose qui le concernait. Oubliant le motif de son urgence, il lui sourit tout en s’approchant d’elle. Il se pencha vers elle. Par réflexe, elle se recula et mit ses mains devant elle. Il s’offusqua, lui attrapa les poignets, elle se débattit, réussie à se lever tout en essayant de le repousser. Il lui tordit le bras, elle émit un cri de douleur ou d’effroi. Il la lâcha, mais essayant de la retenir tout en la faisant taire, en mettant sa main sur sa bouche, il perdit l’équilibre.

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Se retenant à elle, il bascula sur le petit divan l’entraînant avec lui. Elle le repoussa, essayant de se relever, une statuette en équilibre sur le guéridon à côté se fracassa sur le parquet. La porte à nouveau s’ouvrit, cette fois avec violence. Apparut monsieur Ducasse suivi de Madame de Saint-Martin. Celle-ci blêmit.

– Mais… Edmée ! Que se passe-t-il ?

 

Joseph lâcha Edmée, qui put se relever. Elle rajusta son fichu tout en rejetant sa lourde chevelure dont la coiffure avait été mise à mal dans la lutte. Madame de Saint-Martin découvrit alors son amant.

– Mon Dieu, Edmée, vous n’avez pas honte ? Que faites-vous là ? Monsieur Ducasse, faites-la sortir ! Renvoyez là ! De suite, je ne veux plus en entendre parler ! Firmin, Firmin ! Rappelez mon carrosse.

– Mais madame…

– Je ne veux rien entendre, renvoyez cette garce. De suite ! Qu’elle reparte à Versailles, je ne veux aucune discussion.

Monsieur Ducasse fit signe à Edmée complètement désorientée. Madame de Saint-Martin fulminait, jamais elle n’aurait pensé qu’Edmée puisse être un danger.

– oh ! Joseph, je suis désolé, jamais je n’aurai supposé que cette fille oserait vous courir derrière et encore moins vous sauter dessus.

Madame de Saint-Martin refusait de voir la situation. Elle ne voulait pas se demander pourquoi Joseph était là à cette heure. Comprenant son avantage, il prit les choses en main. Il lui expliqua qu’il était venu voir monsieur Dambassis. Il patientait en attendant son arrivée quand Edmée était entrée dans la pièce et était devenue hystérique lorsqu’il avait repoussé ses avances.

***

Portrait de Charles Bonaparte, père de Napoléon..jpgMonsieur Ducasse qui était allé faire chercher un manteau à la jeune fille la retrouva éplorée dans un angle de la voiture stationnée devant le perron de l’hôtel. Abasourdie, Edmée s’était effondrée en pleurs. Le destin s’était encore abattu sur elle sans qu’elle ne puisse rien y faire. Elle était impuissante.

– calmez-vous mon petit, je vais vous ramener à votre hôtel. D’ici deux jours, Madame de Saint-Martin sera calmée et les choses rentreront dans l’ordre.

– Monsieur Ducasse, c’est lui qui m’a sauté dessus, je ne faisais que me débattre !

Le secrétaire particulier de monsieur Dambassis ne savait pas trop quoi penser. Il croyait connaître la jeune fille et avait donc été choqué par la découverte de la scène. D’un autre côté, il n’avait pas confiance en Joseph, il savait pertinemment qu’il jouait double jeu avec son maître comme avec sa maîtresse, alors où était la véracité dans la scène. Si Madame de Saint-Martin n’avait été là et n’avait dénoncé de suite la situation selon son point de vue, en aurait-il conclu la même chose. Par affection, il préférait la version de la jeune fille, qu’il trouvait plus crédible.

– Ne vous inquiétez pas, je donnerai mon point de vue à monsieur Dambassis, et vous savez qu’il a de l’affection pour vous. Les choses vont s’arranger.

– Il faut le dire à Sophie. Elle ne va pas comprendre et elle, elle sait qu’elle est la vérité.

Cette dernière réflexion le surprit, il y avait donc quelque chose qui se tramait et que personne n’avait vu. Dans le secret de son maître, et organisant aussi le départ de la famille Dambassis, il savait qu’ils avaient besoin de Joseph. Cela l’inquiétait quant au sort de la jeune fille. Il verrait avec son maître comment faire, car maintenant il n’était plus question de la faire suivre, Madame de Saint-Martin allait tout faire pour contrecarrer ce projet, il allait falloir prévoir une autre solution.

épisode 013

1793, Des soubresauts de mensonges qui dévoilent quelques vérités

Portrait dans un médaillon d'une dame de profil tenant une guirlande par Jean Michel Moreau le Jeune

Madame de Saint Martin ouvrit la porte-fenêtre de sa chambre qui donnait sur la terrasse. Le ciel était noir, la lune aussi. Elle percevait à peine les reflets du lac Léman. Elle avait grand mal à trouver le sommeil, hantée qu’elle était par de sombres pensées. La fête était finie, de cela elle était sure, elle pressentait que pour elle, il n’y aurait plus aucun retour en arrière. Elle avait été de toutes les fêtes de Versailles à Paris. Bals, concerts, théâtres, opéras, jeux, amants avaient ponctué jusque là chacune de ses heures. Tout cela était bien fini. Dans le reflet de sa glace, elle ne voyait que la fatigue d’un voyage inévitable et la fin d’un amour qu’il avait fallu laisser mourir. Elle savait depuis longtemps que cette échéance était inéluctable sur sa famille. Depuis l’arrestation de la famille royale, l’épée de Damoclès avait été sur leur tête.

***

Fortunino Matania (CatherineLoversDiscovered1.JPGMonsieur Dambassis était rentré dans son hôtel pour y trouver la confusion. Du vestibule, où son valet récupérait son chapeau et sa veste abîmés par la pluie, il entendait sa femme récriminer. Il jeta un regard interrogateur à son serviteur qui lui rendit un regard fataliste. Le personnel avait visiblement fui les alentours comme chaque fois que leur maîtresse entrait dans cet état frénétique. Lui-même aurait bien évité la scène, mais il ne le pouvait pas. Il n’avait plus le temps. Résigné, il se dirigea afin de voir ce qui l’en retournait. Madame de Saint-Martin, dans le grand salon, faisait un monologue sur un ton surexcité devant un Joseph stoïque. Il avait à peine mis le pied dans la pièce, que son épouse se retourna vers lui, et dans un second souffle se lança dans une harangue, dont tout d’abord il ne comprit pas le sujet tellement dans son emportement son épouse était confuse. « – Votre protégée, vous savez ce qu’elle a osé faire ? Elle s’en est prise à Joseph, elle s’est jetée sur lui comme une hystérique. Elle est complètement folle, je vous avais prévenu, mais vous ne m’avez pas cru. Le pauvre garçon ne savait plus comment faire pour la repousser. Heureusement que je suis arrivé sur ces entrefaites. » Septique, monsieur Dambassis laissa son regard courir de son épouse à Joseph. Qu’était-ce encore cette fable ? Edmée si placide, si stoïque. Comment cette eau dormante aurait-elle pu devenir un ouragan ? Devant son impassibilité, madame de Saint-Martin s’échauffa de plus belle. Joseph ne se faisait pas d’illusions, il attendait le coup de semonce. « – Et je peux savoir où est Edmée ?

– Mais je l’ai renvoyée, mon ami, là où elle aurait dû rester depuis le départ. Que vouliez-vous que je fasse de cette petite garce qui parle aux murs et qui maintenant sous des airs de Sainte Nitouche se jette sur les hommes ?

D’un ton glacial, il répondit à sa femme. « – Vous voulez dire que vous avez renvoyé la petite à Versailles, là où personne ne l’attend ?

– Mais bien sûr ! Vous ne pensiez pas que j’allais la garder ! Ici ! Parmi nous ! Quel exemple pour Sophie !

– Ne mêlez pas notre fille à cette histoire, d’ailleurs j’ose espérer que vous ne lui en avez pas fait part ?

– Évidemment que non. La pauvre enfant va tellement être choquée.

– De cela je ne doute pas et pour l’instant gardez cela pour vous. De plus, vous ne pensez pas que je vais avaler toutes ces fadaises ?

Fortunino Matania (louis XVI.jpgSans attendre la réponse, il se retourna vers Joseph. « – Jeune homme, que votre maîtresse se voile la face si cela lui chante, c’est son problème, mais sachez que je ne me fais aucune illusion sur ce qui s’est passé ! je n’ai pas le temps de prendre d’autres dispositions pour réparer votre ignominie, donc nous allons faire au mieux pour tous. »

Madame de Saint-Martin devint rouge de colère et telle une harpie allait reprendre son attaque. D’un geste de la main, son époux l’arrêta. « – Madame, veuillez interrompre ces inepties, nous n’avons pas de temps à perdre. Je suis rentré, car nous avons des urgences, il nous faut partir au plus vite, nous quittons Paris. Voyez avec vos chambrières afin de faire vos malles au plus vite. Emportez le minimum, mais l’essentiel. Je doute que pendant notre absence, qui risque durer, cet hôtel ne soit pas pillé d’une façon ou d’une autre.

– Mais il n’est pas question que je quitte Paris…

– Faites comme vous voulez ! Je n’en ai cure. Faites préparer les bagages de Sophie, si vous changez d’avis, sachez que vous aurez droit à deux malles. Quant à vous, Joseph, je vous conseille de faire entendre raison à votre maîtresse, car autrement vous l’aurez sur les bras. Expliquez-lui qu’elle n’a plus aucun pouvoir, ni même celui de la séduction.

Outrée, Madame de Saint-Martin pivota sur elle-même et quitta la pièce faisant claquer au passage le battant de la porte Pompadour, ce qui était un exploit tant il était haut. Sur son chemin, elle ne trouva personne, sauf sa chambrière qui n’avait guère le choix et qui évita de justesse une brosse lancée avec colère.

Une fois seul avec Joseph, monsieur Dambassis se concentra sur lui « – Je suppose qu’Edmée a été raccompagnée par Monsieur Ducasse ?

– Oui, monsieur.

– C’est déjà ça. Je n’ai pas le choix, je dois faire avec vous. J’ai déjà eu connaissance de ce que vous veniez me rapporter, car je suppose que vous êtes là pour la dette de la Convention. Sachez qu’un ami, encore bien placé, outre qu’il a pu me prévenir avant vous de ce qui provoque mon départ hâtif, détient une lettre qui explique avec force détails les rapports que nous entretenions. Donc si par malheur, il arrive quelques désagréments, que ce soit à ma famille ou à mes proches, elle trouvera le chemin du comité de salut public. Monsieur, me suis-je bien fait comprendre ?

Joseph ne prit pas la peine de répondre, il se doutait bien que Monsieur Dambassis préserverait ses arrières.

Thomas Law Hodges, 1794 (Sir WIlliam Beechey) (1753-1839) Tate Britain, London, N04688.jpg« – Donc, j’ai fait tous mes arrangements, nous devons quitter Paris demain matin. Pour Edmée, je vous donnerais une lettre et de l’argent. Je suis obligée de vous faire confiance, je n’ai pas le choix. Il va de plus falloir organiser d’ici demain son départ pour le Château de sa tante en espérant qu’elle soit encore vivante. »

Monsieur Dambassis ne voulait que deux choses, protéger sa douce Héloïse, sa maîtresse, et ses deux enfants. Pour la première, elle était déjà en route, en compagnie d’un fidèle serviteur, leur passeport les faisant passer pour mari et femme. À cette heure-là, il devait être à Nogent-sur-Marne dans la diligence qui allait à Beaune. Pour son fils, c’était autre chose, il était sur le front de l’est, il n’était pas sûr que son message l’atteigne. Pour Sophie, c’était plus simple et sans problème, ils partaient ensemble.

***

Quelques instants plus tard, Monsieur Dambassis entra dans la chambre de sa fille, alors que sa chambrière tirait les rideaux laissant entrer la lumière. Bien que pâle, Sophie paraissait aller mieux, la fièvre l’avait quittée. Son père s’enquit de sa santé, elle n’était pas geignarde, aussi assura-t-elle de son mieux-être. « – Sophie, je suis venu vous prévenir de notre départ imminent de Paris. J’eusse préféré que vous soyez complètement rétabli, mais malheureusement nous n’avons plus le temps. Nous partirons demain matin avec votre mère, si elle a changé d’avis. Nous emmènerons vos femmes de chambre bien sûr…

– Mais, père ! Et Edmée ?

– Ah ! oui, Edmée. Je ne sais si l’on vous l’a dit, mais elle est retournée à Versailles.

À même temps qu’il disait cela à sa fille, il jeta un œil à la chambrière qui s’affairait dans un coin de la pièce, celle-ci détourna les yeux. Il ne se faisait pas d’illusion, il espérait seulement que Sophie ne connaissait pas la raison du départ de son amie.

– Elle ne pourra pas venir avec nous. J’ai organisé son départ afin qu’elle puisse rejoindre sa tante.

– Mais père, nous ne sommes même pas sûrs que celle-ci soit encore là-bas voire en vie. Edmée n’a plus de nouvelles depuis longtemps.

– Voyons Sophie, pensez bien que si je ne la savais pas attendue je n’aurai pas accepté qu’elle fasse ce voyage par les temps qui courent. 

C’était un demi-mensonge. Il avait, par l’intermédiaire de son notaire, eu des nouvelles de madame Vertheuil-Lamothe. Elles n’étaient pas bien brillantes, mais elle était vivante. Pour clore le sujet, il détourna son attention.

– Sophie, sachez que pendant que vous étiez malade j’ai eu la visite de monsieur Nourtdinov.

– De Frantz !

Maria Cosway (1760-1838) by Richard Cosway.jpg– Je vois que je ne m’étais pas trompé. Visiblement, vous lui avez fait le même effet, il a demandé votre main…

– Vous avez accepté, père ?

– À votre avis ?

– Oh ! Père, dites-moi !

– Bien sûr que j’ai accepté. Votre prétendant est donc venu me voir avec son notaire et nous avons signé le contrat ce matin, tout au moins les arrangements.

– Mais père, vous venez de me dire que l’on s’en allait demain. 

– Ne vous inquiétez pas, vous vous marierez à notre arrivée. Votre futur époux est déjà en route pour notre destination.

– Père, c’est bien la troisième proposition de mariage que l’on vous a faite ?

– Oui, mon enfant. Pourquoi ?

– Edmée m’avait dit que le Troisième prétendant serait le bon.

Son père sourit à cet enfantillage, trouvant rassurant que malgré les temps difficiles la jeunesse crût encore à l’avenir. Avant que la jeune fille ne se lance sur le sujet brûlant de son amie, il clôtura la conversation et sortit.

***

Le lendemain, à l’aube, monsieur Dambassis rassembla les quelques membres de son personnel qui ne partaient pas avec eux. Il leur remit un Louis d’or à chacun et leur en promis neuf autres de plus, dès que sa famille et lui-même seraient arrivés à destination, par un intermédiaire qui se ferait connaître. Si l’un d’eux devait faillir à cet engagement, aucun d’eux n’obtiendrait la somme. Il comptait sur cette ruse pour qu’ils se surveillent les uns les autres.

Dans la cour, madame de Saint-Martin, qui s’était rendue à la raison à défaut d’être en accord avec les arguments de son époux, attendait avec Sophie et leurs chambrières respectives dans une berline d’aspect plus anonyme que leur carrosse. Dans une deuxième berline suivraient leurs bagages ainsi que le valet personnel de monsieur Dambassis et les épouses des cochers.

Pour plus de sécurité, monsieur Dambassis avait demandé à son épouse et à sa fille de coudre dans leurs vêtements leurs bijoux. Lui-même avait fait cacher dans les capitons de la voiture somme d’argent et papiers confidentiels, tout en laissant en évidence dans un petit coffre une somme rondelette au cas où ils seraient inspectés.

Les préparatifs terminés, le soleil émergeant à peine, ils se mirent en route. Monsieur Dambassis ne voulait pas traverser la ville ni la quitter par la porte qui le menait directement vers sa destination. Ils sortirent de Paris par la porte de Châtillon, son choix s’était porté sur celle-ci, car il avait pu graisser les mains des gardes.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 014

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 011

 épisode précédent

épisode 011

Octobre 1792, des vérités pas bonnes à dire

Portrait of Countess Natalia Alexandrovna Repnina (1737-1798) - Artiste inconnu.jpg

Madame Dambassis de Saint-Martin, la mine contrariée, entra dans le bureau de son époux sans préambule. Il était en conversation avec son secrétaire. Monsieur Ducasse venait de l’informer de son retour et du bien-être d’Edmée. Sans hésitation, elle lui coupa la parole. « – J’apprends, monsieur, que Sophie est rentrée, et ne pourra réintégrer le couvent ? » Monsieur Dambassis tourna son regard vers son épouse. Bien qu’il n’ait plus de sentiments envers celle-ci, tant soit peu, qu’il en ait eus un jour, il admettait qu’elle gardait malgré le temps sa beauté. Cela avait été bien sûr un mariage de convenance, il l’avait épousée pour son nom et l’entregent de sa famille de vieille souche aristocratique. Il avait accolé le nom de son épouse au sien lui donnant ainsi la patine adéquate convenant à la clientèle qu’il recherchait pour sa fortune naissante. Les deux partis ne l’avaient pas regretté. Son capital avait augmenté, il était devenu l’un des banquiers que la cour de Versailles affectionnait, quant à madame Dambassis, elle avait vécu sur un pied de plus en plus grand. Elle avait pu tenir salon à Paris, parader à la cour et fréquenter les boutiques et les fournisseurs de la rue Saint-Honoré. Sophie et André-Marie, leurs deux enfants, étaient les seuls liens, en plus de leur fortune, qui unissaient le couple. Monsieur Dambassis aimait les affaires et sa maîtresse, qu’il entretenait depuis une quinzaine d’années, quant à madame de Saint-Martin, elle collectionnait les amants comme la plupart des femmes de sa condition, ce qui était regardé comme somme tout normal. Séduire était le sel de sa vie et avoir sa fille auprès d’elle la contrariait fortement. Elle n’avait jamais eu l’instinct maternel tant vanté par Rousseau. En outre, Sophie était arrivée à l’âge où elle pouvait la concurrencer.

Comme son époux ne répondait pas aussi vite qu’elle l’aurait voulu, elle s’agaça. « – Je suis bien sûr contente que Sophie soit ici, mais par les temps qui courent, est-ce bien raisonnable ? 

"Gewoehnliche Zuflucht," print from dem Leben eines schlecht erzogenen Frauenzimmers, Daniel Nikolaus Chodowiecki, etching, 1779, German..jpg– Ma chère, je ne vois guère de solutions, à moins que vous désiriez l’accompagner à notre domaine de Fontenay aux roses ou à celui de Genève, mais ce n’est guère judicieux, car je ne puis vous accompagner. On penserait que j’immigre, que je m’enfuis avec le coffre, donc ce n’est pas pensable. De plus, je ne vous vois pas seules sur les routes, elles sont loin d’être sûres. Le mieux est encore de faire votre travail de mère et de chercher pour notre fille un parti intéressant.

– Vous avez raison, mon ami, je ne vois pas grandir notre petite fille. Et pour son amie qu’elle nous a ramenée ?

Monsieur Dambassis se raidit face à la froideur, à l’égoïsme évident de son épouse. « – Mademoiselle de Vertheuil est sous ma protection, je l’ai promis à sa tante et je tiendrai ma promesse. Elle n’est un poids dans aucun domaine, de plus elle tient compagnie à Sophie. Si cela vous amuse et que vous trouviez un parti pour celle-ci qui m’agrée, j’en ferai part à sa tante. Cela ne devrait d’ailleurs pas être difficile. »

La jeune fille l’émouvait, il s’y était attaché. Il n’avait eu aucune réticence à agréer la demande de madame Vertheuil-Lamothe. Il avait toujours plaisir à la voir avec sa fille, le couple de jeunes filles était touchant dans leur contraste et contrairement à son épouse il avait l’instinct paternel.

***

Madame de Saint Martin était remontée dans ses appartements. Installée devant sa coiffeuse, elle laissait sa rage s’écouler. Depuis près d’un an, elle avait un jeune amant qui occupait toutes ses pensées. Il avait sans le vouloir ouvert les vannes de l’angoisse qu’elle n’avait jusque-là jamais connue. Le temps passait, il n’avait pas encore de prise évidente sur elle, sur sa physionomie. Avec ses yeux étirés vers les tempes, sa bouche gourmande, son opulente chevelure blonde bouclée, elle ressemblait à un félin. Elle pouvait être fière de sa gorge, de ses épaules, de sa taille fine. Elle n’avait eu que les jumeaux, et avait tout fait pour ne pas avoir d’autres enfants, mais la passion qu’elle éprouvait pour son jeune amant la faisait douter de tout. C’était son état d’esprit qui l’amenait à vouloir se débarrasser de toute concurrence, et sa fille venait de rentrer dans le troupeau de celles qu’elle méprisait, qu’elle craignait désormais. Il fallait donc qu’elle la marie au plus vite. Lui trouver un parti ne devrait pas être difficile avec la dot dont elle allait être pourvue. Quant à Edmée, elle la trouvait trop étrange, pour penser qu’elle était un danger face à la gent masculine. Présumé Duchesse de Polignac, tableau volé par les nazis durant la 2GMElle s’en débarrasserait sa fille mariée. Elle n’aurait qu’à se débrouiller par elle-même, quoi qu’en dise son époux. Elle n’avait jamais compris pourquoi sa fille s’était entichée de cette gamine, qu’elle avait déjà surprise parlant seule aux murs ou au plafond. Madame de Saint-Martin n’aurait jamais admis, que d’une certaine façon cela était sa faute. Dans sa jeunesse, elle avait été la maîtresse du Vicomte de Vielcastel, c’est elle qui l’avait présenté à son époux. Ce fut comme cela que les deux hommes se mirent en affaires, qu’elle fit la connaissance de Jeanne Louise, et que les jeunes filles devinrent amies. Elle avait essayé de mettre en garde et son époux et sa fille de l’étrangeté d’Edmée, voire de sa folie, mais ils avaient repoussé l’un et l’autre ses allégations. Elle avait donc changé d’angle d’attaque, et avait essayé de faire comprendre à Sophie que cette amitié ne lui apporterait rien, voire la desservirait dans sa vie sociale. Elle s’était vue repoussée par une galéjade. Elle n’avait pas insisté, considérant alors sa fille pour une enfant, de toute façon cela n’avait eu jusque-là aucune incidence sur sa vie. En fait, madame de Saint-Martin refusait de voir la beauté d’Edmée, tant ce qu’elle pressentait lui faisait rejeter la jeune fille.

De toutes les façons, il y avait des choses bien plus importantes que cette gamine. Tout autour d’elle, le monde avait basculé, il s’était effondré. Un autre tentait de s’installer dans la fureur et le sang. Paris avait faim, il faisait froid, et dans la capitale en proie à la Révolution, la délinquance ordinaire avait explosé. Madame Dambassis de Saint-Martin, à qui son époux avait demandé de ramener son patronyme à citoyenne Dambassis, refusait de voir l’évidence. Elle ne voulait pas de ce Nouveau Monde, elle faisait partie de l’ancien, mais elle n’était pas inconsciente au point de le faire voir. Elle s’était donc mise en harmonie avec son entourage qui petit à petit avait transformé toute société en débat politique. Cela avait commencé chez Madame Necker, lors de ses jeudis. Ces jeudis si courus voyaient les politiques se mêler aux lettrés, on s’y entretenait, mais on y raisonnait, on y médisait, mais on y discutait. Elle n’avait tout d’abord pas fait attention à tout cela, elle le fréquentait, car son mari était un ami du ministre et puis il fallait y être vu. Elle y avait croisé l’abbé Sieyès, écoutant, se taisant, elle le soupçonnait alors de s’ennuyer, et puis il y avait eu le vicomte de Parny rêveur, silencieux et qui modestement lui faisait la cour lui glissant des poèmes. Elle y avait écouté Condorcet et Grimm faire ses adieux à cette France, qui n’était plus une jolie terre de petits scandales, mais un vilain pays de gros évènements. Les salons s’étaient dépouillés de leur légèreté, de leur agrément, leurs participants avaient renoncé au charme de la politesse, du langage et de la galanterie, ils étaient devenus salons d’État. 18th Century Ballroom DancingLa politique faisait désormais les lendemains de la société française, réglant l’avenir des fortunes et jusqu’à la durée des existences. La politique était entrée victorieuse dans les esprits. Elle les avait envahis, les avait asservis, chassant brutalement la conversation. Ce n’était plus qu’une mêlée de voix pesantes, où chacun apportait non le sel d’un paradoxe, mais la guerre d’un parti. Madame Dambassis comme toutes les femmes de son monde, qui estimait devoir ses grâces si précieuses pour elle au train de société du vieux temps, avait déserté la conversation, mais pas les lieux. Elle n’y trouvait pas son compte, mais devait s’en contenter, car le temps passant, les agréments se faisaient rares. Il y avait bien les fêtes patriotiques en tous genres, dont certaines étaient pour elle choquantes comme celle du Culte de la Raison et de l’Être suprême, mais s’y amuser n’y était point naturel. Elle se souvenait encore de la Fête de la Fédération qui commémorait la prise de la Bastille et où elle avait été entraînée, un tant soit peu contrainte. De par sa position, elle ne pouvait se soustraire à toutes ses manifestations, et n’avait de toute façon que ces occasions pour se divertir en société.

Contrairement aux quelques amies, qui avant la succession des évènements révolutionnaires s’étaient affolées de montgolfières, de Mesmer, de Figaro, elle ne s’était pas éprise de la Révolution. Dépitée, elle évitait de se commettre en de si grands intérêts, qui changeaient, telle une girouette, bien trop rapidement de sens à son goût et qui allaient à l’encontre de son style de vie dont elle était nostalgique. Elle était confondue, de voir des femmes de banquiers, des femmes d’avocats, embrasser la Révolution, pour remercier la fortune de leurs maris. Elle était consternée de voir, des duchesses, des marquises, des comtesses, que leurs titres, leurs intérêts, leurs traditions familiales auraient dû tenir attachées au passé, et qui acceptaient sans façon d’oublier leurs noms, et d’applaudir les évènements qui se déroulaient ralliant l’engouement général. Elle était quelque peu désemparée devant cette société nouvelle. Elle, qui aimait tant les charmes licencieux de la séduction, elle s’agaçait de voir que toute l’ambition des jeunes gens était de jeter en entrant dans un salon bien garni. « – Je sors du club de la Révolution ».Car dans les salons, ce n’était plus pour l’écrivain, plus pour le peintre, plus pour le musicien, qu’étaient toutes les prévenances d’accueil, c’était désormais le député, le confident de la Constitution, qui avait toute l’attention, surtout s’il était à même de raconter le journal avant qu’il n’ait paru. Elle qui regrettait les boudoirs discrets et secrets, constatait chez ses amies la disparition du rose tendre des meubles au profit du noir de mille parutions éparses et de brochures circonstancielles, qu’elle qualifiait d’insipides. Ses amies désormais ne manquaient pour rien au monde le spectacle de l’Assemblée Nationale. À sa grande contrariété, elle voyait les billets de tribune s’échanger contre des billets d’Opéra ou des Bouffons français, et encore avec six livres de retour. Pour elle, son monde marchait sur la tête, mais contrairement à bien des membres de sa famille ou de ses amis, elle n’aurait pas quitté Paris.

Elle fréquentait donc les salons du moment avec assiduité. Elle se rendait régulièrement chez Fanny de Beauharnais, la ci-devant comtesse Claude de Beauharnais. Elle estimait qu’elle avait encore la délicatesse et l’habileté de ne point se contenter de recevoir. Elle savait encore accueillir. Elle savait écouter, tout au moins paraître écouter même quand elle n’écoutait pas. De plus à une camaraderie caressante, elle joignait une bonne table, et des dîners, le mardi et le jeudi auquel régulièrement elle se joignait, car son salon était une excellente auberge.

le salon de mme Tencin.jpg

Elle appréciait aussi celui de Madame de Villette qui partageait les idées de son mari, ancien protégé de Voltaire dans son hôtel particulier situé à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins. Elle recevait d’anciennes relations de Voltaire comme le ci-devant marquis de Villevieille, mais aussi des personnalités favorables au régime républicain comme Cambacérès, et des journalistes, notamment les rédacteurs du journal la Chronique de Paris, journal auquel Villette collaborait avec Mercier, Clootz, Condorcet, etc., mais bien que la maîtresse des lieux fut en accord avec lui, élu député à la Convention, l’ex-marquis de Villette stigmatisait publiquement les massacres de septembre puis, comme Condorcet, Boissy d’Anglas et autres républicains de la première heure, il s’opposait à la condamnation de Louis XVI, ce qui mettait en danger les personnes qui fréquentaient le salon de madame de Villette. Son époux l’ayant prévenu.

Elle se rendait à la place, régulièrement dans un nouveau salon, plus gai, moins sévère, celui de l’intime amie de Mme de Condorcet, l’hôtel de Mme Julie Talma. Ancienne danseuse dotée de grande qualité intellectuelle, « Mademoiselle Julie » comme on l’appelait n’était pas une courtisane ordinaire et son boudoir, très vite, s’était transformé en « bureau d’esprit ». Économe et astucieuse, elle avait placé les fonds qu’elle avait retirés de la galanterie en se livrant à la spéculation immobilière dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, en liaison avec des architectes comme Brongniart et Ledoux. À la tête d’une petite fortune, elle avait épousé civilement le comédien Talma qui faisait vibrer toutes les femmes par sa voix de stentor.

En dehors de ceux-ci, elle appréciait celui de Madame de Bonneuil, qui donnait bal à chaque revers des armées républicaines, bien que cela mis en péril les participants.

Madame de Saint-Martin naviguait, d’un salon à l’autre, d’un extrême à l’autre, cherchant désespérément les joies de l’ancien temps.

***

Il n’y avait pas foule dans les lieux. Edmée et Sophie suivaient, bras dessus bras dessous, la mère de cette dernière, sur la promenade des feuillants qui tenait son nom du couvent des bénédictins ou feuillants désormais désertés par sa congrégation et habité par un club républicain qui en avait pris le nom. C’était en fait le nom familier des Amis de la Constitution, un groupe politique, de tendances monarchistes constitutionnelles qui ne contestaient pas le pouvoir du roi, et dont monsieur Dambassis était l’un des familiers sans en être l’un de ses membres. Sur la terrasse, en contre bas du manège, longeant le jardin des Tuileries, la promenade attirait tous les sympathisants du club. Madame de Saint-Martin y avait entraîné sa fille et son amie sous prétexte que c’était la promenade à la mode. Sophie qui étouffait à l’intérieur de l’hôtel familial, ne se l’était pas fait dire deux fois et avait fait fi des réticences d’Edmée. En fait, Madame de Saint-Martin y avait donné rendez-vous. Elle n’avait pas besoin d’alibi pour s’y rendre, mais tout en se servant de paravent des deux jeunes filles, elle les exposait en vue de projets matrimoniaux non définis. Pendant qu’elle saluait régulièrement le gratin républicain qui comme elles profitaient du temps clément de la journée, Sophie pérorait dans l’oreille d’Edmée, qui elle laissait courir son regard aux alentours, apparemment avec indifférence. En fait, elle était inquiète, depuis l’enfance elle était habituée à la compagnie des êtres de lumière, mais force était de constater leur absence depuis plusieurs jours. Elle n’y avait de prime abord pas fait attention et puis le manque de leur compagnie s’était fait sentir. Elle ne voyait pas ce qui avait changé, tout au moins en elle. À moins que ce ne fût pour les mêmes raisons que l’Éthiopienne, leur dernière apparition avait été fugace et elle était advenue bien longtemps après la précédente. Elle sentait bien que les choses avaient changé autour d’elle. Elle ressentait la peur des gens, tous vivaient avec la crainte en eux. Du fond du couvent, elle pensait que ce n’était que quelques individus, mais désormais tous craignaient les revirements de la révolution en cours et de son couperet qui faisait de moins en moins de différence entre les pour et contre-révolutionnaires.

Madame de Saint-Martin se décida à s’asseoir à l’ombre des marronniers aux couleurs automnales, à proximité de l’entrée du club. Edmée, à l’abri de sa large capeline de paille, observait les allées et venues des visiteurs et des promeneurs dont Sophie caricaturait les traits avec drôlerie. Sa mère parfois ne restait pas en reste et rajoutait des propos caustiques qui tiraient quelques sourires voire des rires des deux jeunes filles qu’elles cachaient derrière leurs éventails. Edmée tout à coup sentit un frisson lui courir le long de la colonne vertébrale. Elle soupçonna un regard insistant. Elle se retourna rajustant son fichu de linon sur ses épaules pour donner le change. Dans le même temps, Sophie lui fit remarquer deux silhouettes masculines qui se dirigeaient vers elles de toute évidence. Bürgerliche Tracht (1790-1792) .jpg« – Edmée ce n’est pas le garçon qu’il y avait chez monsieur Réveillon ? » Malgré la distance, la jeune fille acquiesça sans hésitation. Même de loin, elle n’avait aucun doute. Elle n’aurait su l’expliquer, elle était prise du même malaise qu’à leur première rencontre. Lui et son compagnon venaient droit vers elles, elles étaient de toute évidence leur objectif. Ils s’arrêtèrent à leur pied, l’un et l’autre, le sourire de l’amabilité aux lèvres. Joseph Froebel salua tout d’abord madame de Saint Martin, puis les deux jeunes filles. Il poursuivit en présentant son compagnon qui, quoique charmant, ne marqua pas sur l’instant Edmée, tant elle était troublée par la situation. Madame de Saint-Martin se leva, puis prenant le bras de Joseph, elle se retourna vers sa fille « – je vous laisse quelques instants avec monsieur de Laussat, le temps de m’entretenir quelques instants avec monsieur Froebel. »

Si Joseph venait d’atteindre sa vingtième année où peu s’en fallait, monsieur de Laussat s’approchait du double. Grand, brun, les yeux doux, d’un ton paternel, il expliqua, aux deux jeunes filles, qu’il était originaire des Pyrénées et bien que jeune marié, il était à Paris afin de faire des réclamations en tant que receveur général des finances des pays d’état de l’intendance de Pau et Bayonne.

 En fait, ses interlocutrices ne l’écoutaient guère, tant elles étaient abasourdies par le comportement de madame de Saint Martin. L’identité de l’amant de celle-ci était le sujet de prédilection de Sophie. Elle avait été pleine de questions au point de les poser à sa chambrière pour en savoir plus. Elles n’avaient obtenu que des ragots imprécis qui couraient à la ville comme au sein de l’hôtel familial, la seule chose qu’elles avaient réussi à savoir ce fut qu’il avait la moitié de son âge. C’était presque vrai, si ce n’est que cela ne sautait guère aux yeux. En fait jusque-là cela ne choquait personne qu’une femme du rang de Madame de Saint-Martin eût un amant, cela n’avait rien de surprenant si ce n’est que la nouvelle société qui voyait le jour commençait à voir cela d’un mauvais œil. Elle tendait vers une vision de la famille plus conforme à la vision de l’église bien qu’elle s’en détournât d’une certaine façon.

Madame de Saint Martin, au bras de son amant, conversait « – je suis désolé, je n’ai pu me dégager des gamines.

– Cela n’est pas grave, mais cela fait longtemps que vous les avez à l’hôtel ?

– Vous le seriez, garnement, si vous veniez plus souvent.

– La convention est très prenante et puis les affaires de monsieur Dambassis se traitent souvent là-bas.

– Oui, oui, je sais. Ce n’est point grave. Ce soir, je passerai vous voir avant que de me rendre chez madame Roland, peut-être m’y accompagnerez-vous ?

***

anonyme (Portrait of an Unknown Man (c 1775).jpgJoseph, suite à l’affaire Réveillon avait pris du service auprès de monsieur Dambassis sous la recommandation de monsieur Réveillon. Le banquier, qui avait voulu rendre service à son associé, avait fait rentrer Joseph dans sa banque. D’un naturel consciencieux, vif d’esprit, il avait su se rendre indispensable, rendant service au moindre besoin, devançant le moindre désir de ses supérieurs. Monsieur Dambassis qui allait l’oublier dans la foule de son personnel fut rappelé à son souvenir par un évènement anodin, mais qui éveilla l’attention du banquier. Lors d’une réunion avec ses subalternes, le banquier, sans trop y réfléchir, posa une question à haute voix quant à la pertinence de mettre des fonds dans une entreprise d’équipementier militaire. À sa plus grande surprise, si aucun de ses collaborateurs n’avait une réponse claire, chacun étant parti à peser le pour et le contre, échangeant des avis contradictoires, désirant se mettre en avant aux yeux de leur supérieur, sans toutefois se mouiller, Joseph qui n’était là que pour subvenir à leur besoin, se racla la gorge et interrompit l’échange stérile de ses supérieurs. « – Excusez-moi d’intervenir, mais hier au soir, j’ai sans le vouloir entendu monsieur de Grave et un autre interlocuteur, il semblerait que nous allions déclarer la guerre…

– … Qui vous a permis de nous interrompre, s’exclama monsieur Lannois, le premier secrétaire de monsieur Dambassis, comment pouvez-vous nous faire croire que vous fréquentez le cercle du ministre de la Guerre.

– Attendez monsieur Lannois, puisque Joseph s’est permis d’intervenir, écoutons voir à quel point c’est pertinent, et ensuite nous verrons s’il y a lieu de réprimander l’audace de votre assistant.

Les épaules de monsieur Lannois s’affaissèrent et un rictus de mépris s’afficha à ses lèvres, monsieur Dambassis ignora la chose. « – Alors Joseph, vous pouvez m’en dire plus ?

– Je suis allé hier au soir avec un ami dans un café du Palais du royal, il s’avère que dans une alcôve, qui jouxtait la nôtre, monsieur de Grave s’y sustentait avec quelques amis. Lors du dîner, le ton est monté et m’a permis d’entendre des bribes de conversations.

– voilà qui ne va pas être fiable si ce ne sont que des brides. Ne put s’empêcher de rajouter monsieur Lannois.

– Laissez, laissez, mon ami, laissez parler Joseph. Celui-ci reprit « – je disais donc que monsieur de Grave expliquait, il est vrai visiblement contrarié, qu’il allait devoir annoncer dans les jours qui viennent à l’assemblée que la France entrait en guerre avec le roi de Bohème et de Hongrie, et qu’il allait donc avoir encore des problèmes avec Brissot et sa clique…

– Attendez Joseph pour continuer. Excusez-moi messieurs, mais je crois qu’il faut que je m’entretienne seul avec notre jeune ami.

Bien que contrarié, aucun ne dit mot, tous se levèrent et sortirent. Monsieur Lannois traîna les pieds, mais n’étant pas retenu il quitta le bureau de son maître. Une fois tous sorti, monsieur Dambassis reprit. « – Joseph, tu es conscient que ce que tu avances est de premières importances, c’est un secret d’État. Tu ne peux te permettre de l’inventer, c’est primordial pour tous.

– Oh ! non, monsieur, je vous assure que j’étais au Café de Foy, quand cela s’est passé. Il a même rajouté, que cela n’était pas le moment, car les nègres s’étaient révoltés à Saint-Domingue et qu’il allait falloir envoyer des renforts et de nouveaux commissaires civils. Je crois même que ce sont les dénommés Sainthonax et Polverel.

– Joseph, je vais vous demander de garder cela pour vous. De plus, je crois que je vais vous changer d’emploi.

À partir de ce jour, Joseph devint l’un des secrétaires très particuliers du banquier. Malgré son jeune âge, devant sa perspicacité et sa facilité à passer partout, il l’envoya à la Convention prendre l’air du temps, humer les changements. Le jeune homme passait son temps à courir les endroits névralgiques de la capitale et à en faire des rapports circonstanciés à monsieur Dambassis. Le bureau et la demeure de son patron lui étaient ouverts à toutes heures du jour et de la nuit, si l’urgence le demandait. Puis, sous couvert d’espionner pour son compte, le riche banquier le fit engager au comité des finances, installé au Palais des Tuileries. Joseph avec la recommandation de son maître se retrouva tout d’abord au service de Laffont de Ladebat.

IMG_0772.JPGMadame de Saint-Martin avait cédé à son charme, au fil des repas qui les amenait à se rencontrer à la table de l’hôtel Dambassis. Afin de laisser traîner ses oreilles, le banquier le conviait à partager leur table, qu’il ouvrait presque tous les soirs à tout ce qui comptait à la Convention. Dans un premier temps, elle le charma par habitude comme elle le faisait avec tout homme nouveau croisant sa route. Puis elle ressentit le besoin de le séduire, car elle avait fini par lui trouver un charme certain et sa présence lui manquait. Il n’en fallait pas tant à Joseph qui comprit très vite les avantages qu’il retirerait de cette relation sentimentale, sans s’attirer d’inconvénient. Il avait rapidement saisi l’indifférence de monsieur Dambassis pour son épouse, d’autant qu’il avait fait la connaissance de la maîtresse de ce dernier, ayant été amené à porter des renseignements, estimés urgents, jusqu’à la garçonnière de son maître. Joseph obtint tout d’abord sans demande, de sa maîtresse, un logement personnel à deux pas de l’hôtel Dambassis aux frais de celle-ci, qui tenait à son confort. Vinrent rapidement garde-robe et menus cadeaux, sa maîtresse tenait à son rang.

***

Joseph venait de moins en moins à l’hôtel Dambassis faire son rapport, son poste au Comité des finances l’accaparait. Il ne croulait pas sous les tâches administratives, qu’il savait déléguer intelligemment, mais sa mission d’espion de monsieur Dambassis de plus en plus le monopolisait au fil des évènements qui s’accéléraient. Son supérieur, au sein du ministère, André-Daniel Laffon de Ladebat, financier et homme politique, ami de monsieur Dambassis, était surveillé de près depuis que lors de la Journée du 10 août, lors desquelles le peuple de Paris avait pris d’assaut le palais des Tuileries où se trouvait Louis XVI, il avait pris la défense du roi et de sa famille. Il était venu ce jour-là au club des feuillants que son supérieur avait rejoint, afin d’espionner ceux qui le surveillaient. La rencontre de Madame de Saint-Martin était pour lui un excellent alibi, ce dont elle était loin de se douter. Il la voyait de moins en moins, ce qui agaçait celle-ci, mais il ne pouvait s’en passer, pour un ensemble de raison qui n’avait rien à voir avec les sentiments. Elle lui ouvrait sans le savoir la porte de tous les salons et des clubs qui faisaient la pluie et le beau temps de la politique tumultueuse du moment. C’était au sein de ses réunions semi-mondaines que se préparait la politique du lendemain au travers des informations récoltées et des discours préparés comme au théâtre pour la tribune de l’Assemblée. Joseph, au cours de cette promenade, invita donc Madame de Saint-Martin à le rejoindre à l’hôtel de Julie Talma.

***

Novembre 1792.

Chantereine_Bonaparte.jpgCe soir-là, c’était la soirée donnée par la belle Julie en l’honneur du général Dumouriez. Madame de Saint-Martin s’y rendait afin d’y retrouver son amant, mais elle n’avait pas oublié son devoir intéressé d’entremetteuse et s’était donc adjoint pour compagnie sa fille et son amie. Elle savait pouvoir y rencontrer l’un des prétendants approuvés par son époux, monsieur Delalande, fils de banquier. Il y avait foule dans la galerie de la maison toute garnie de yatagans, de flèches et d’armes anciennes, de ces trophées dont Jacques-Louis David, le peintre du Serment des Horaces avait donné le goût à Talma époux de la belle. Ce soir-là il y avait Louis-Sébastien Mercier avec Louise Marie Anne Machard, sa nouvelle compagne. C’était un écrivain, connu pour sa verve, dont la publication de son ouvrage d’anticipation, « l’uchronie l’An 2440 », réalisation des utopies dont il rêvait en matière d’éducation, de morale et de politique, qu’on le traitait de folie, mais dont le nouveau gouvernement commençait à réaliser plusieurs de ces prophéties. Ce bon vivant, amateur de femmes, de vins et de plats fins, était entouré d’un groupe d’admiratrices, qui pour beaucoup d’entre elles, derrière son dos, lui donnaient le surnom de « Mercier à la belle jambe », même son ancienne maîtresse Olympe de Gouges qui pourtant était reconnue par tous comme une femme intelligente était tombée sous son charme. Cela agaçait Madame de Saint-Martin qui prenait l’homme pour un misogyne, voire pire, un homme qui connaissait trop bien les femmes. Elle avait surpris son point de vue, alors qu’il l’expliquait à un groupe masculin dans le salon de son époux. Il décrivait celles à qui il cédait si facilement, d’impérieuses, de coquettes, de frivoles, de faibles, d’artificielles, de vénales et de tricheuses, regrettant les nobles héroïnes des temps passés comme Clélie, les Artamène ou les Astrées. Il avait tout de même jeté l’anathème sur les maris démissionnaires. Comme elle trouvait superflu qu’il empoisonne Sophie et Edmée de compliments intéressés, elle les entraîna dans la pièce d’à côté, à la contrariété de sa fille. Il y avait mieux à son goût, il y avait le général, le héros de la victoire de Valmy et de Jemmapes. Il était entouré de Vergniaud, Ducis, Roger Ducos, Chénier qui l’encensaient. Un groupe vint les rejoindre, Roland, qui venait de recouvrer son portefeuille de ministre, accompagné de son égérie, son épouse Manon Rolland qui lui inspirait ses directions politiques ainsi que Lebrun, Legouvé, Lemercier, Bitaubé et Riouffe tous quelque peu en retard retenu par les affaires de l’État. Au pianoforte, acquis nouvellement par Julie, son amie, Amélie-Julie Candeille faisait découvrir une œuvre nouvelle à Olympe de Gouges, pour qui elle avait joué le rôle de la jeune esclave Mirza dans une pièce dénonçant la condition des esclaves des colonies intitulées « l’Esclavage des Nègres ».

The Heads of Five Young Women with Elaborate Coiffures, Gaetano GandolfiEdmée appréciait ses assemblées qui lui permettaient de rester spectatrice puisque beaucoup de ses participants voulaient briller. Elle découvrait avec gourmandise, le brillant des conversations, l’échange des grandes idées. Elle était étonnée de la vivacité des propos que la passion enflammée. Elle restait parfois septique sur les belles phrases, tant elles lui paraissaient parfois loin de la réalité. Elle fut surprise d’entendre parler de l’esclavage et de son abolition, par des défenseurs de l’émancipation qui clamaient de belles théories sans avoir vu un seul champ empli d’esclaves. Sophie de son côté cherchait du regard les hommes. Elle n’avait pas de mal, car les deux amies par la joliesse et la nouveauté qu’offrait leur tandem attiraient des regards emplis de curiosité et convoitises. Cela n’était pas pour plaire à Madame de Saint-Martin, mais il fallait bien exhiber sa fille pour la marier et cela fonctionnait, monsieur Delalande était déjà tombé sous le charme de Sophie et il avait été en cela rejoint par monsieur Distelmeïer, lui aussi fils de banquier. Les deux jeunes hommes avaient fait leur demande à monsieur Dambassis, qui s’était retourné vers sa fille pour lui demander son avis, et n’obtenant que pour toute réponse qu’elle y réfléchirait. Cela avait fait rire le père et grimacer la mère. L’un et l’autre ne savaient pas que Sophie suivait les conseils de son amie qui, elle-même, écoutait ceux des êtres lumineux. Elle attendait le troisième prétendant en se laissant courtiser par les deux premiers.

Madame de Saint-Martin s’impatientait, elle cherchait elle aussi dans la foule des admirateurs du général victorieux un homme qui visiblement n’était pas là. Inquiète, elle se rongeait d’inquiétude. Et s’il ne venait pas ? À sa contrariété, il n’y avait que monsieur de Laussat qui venait vers elle. Joseph avait pourtant été explicite, son billet était clair, il n’allait pas tarder. Quelque chose ou quelqu’un avait dû le retarder.

Après avoir fait ses hommages, Pierre-Clément de Laussat se retourna vers Edmée, dont il s’était visiblement entiché. Chaque fois que dans le même lieu ils se retrouvaient, il lui tenait compagnie. Il avait une attitude toute paternelle qui convenait parfaitement à l’adolescente. En fait, il vivait mille tourments entre l’amour réel qu’il avait pour sa jeune épouse, mais qui était resté si loin, à Pau et Edmée qui par sa beauté et sa candeur l’attirait inexorablement. Sophie qui avait remarqué le comportement ambigu de l’homme l’avait fait remarquer à son amie qui en avait rejeté l’idée, tant elle la trouvait absurde.

Joseph n’était pas loin. En retard, il avait envoyé devant lui Pierre-Clément. Sa tâche achevée, il fut freiné dans son élan à l’approche de l’hôtel de la belle Julie. Il s’était jeté dans l’ombre à la vue d’un groupe d’hommes au sein duquel il avait reconnu la silhouette de Marat. « L’ami du peuple » était pour lui comme une araignée sur sa toile qui sautait sur ses proies aux moindres vibrations de celle-ci. Il avait fait paraître près de mille numéros dans son journal en un an, le plus souvent ses articles avaient des allures de dénonciation publique, qui comme la foudre pouvait mener à la guillotine. La plus connue avait été l’appel au meurtre deux mois auparavant qui avaient déclenché des massacres généralisés dans les prisons de Paris et des autres grandes villes de France. Joseph attendit sous couvert, il supposait que le journaliste ne resterait guère longtemps dans les lieux, cela n’était pas sa tasse de thé. Il devait y être venu pour jeter quelque anathème. Il n’avait pas tort. À la surprise de tous et à la contrariété de beaucoup, les habitués de la belle Julie virent entrer l’homme qui se prenait pour la justice, la conscience de la jeune république. Jean-paul_marat_1.jpgLe silence telle une vague se répandit parmi les invités. Talma qui s’entretenait avec le général, et tournait le dos aux nouveaux visiteurs, ne réalisa l’arrivée impromptue qu’au silence soudain du général. Il se retourna, croisant le regard inquiet de son épouse. Il vit alors Marat accompagné d’une clique de sbires, admirateurs inconditionnels. Son sourire s’élargit, non pas qu’il appréciait particulièrement l’homme qu’il trouvait par trop impulsif, mais il défendait les mêmes idées que lui. Son talent d’acteur lui permettant de garder son sang-froid, d’une voix de stentor, celle qui faisait vibrer toutes les femmes, il lança « – Julie, voyez qui nous vient, notre ami Marat. » La jeune femme joua en accord et réagit avec harmonie. Telle une nymphe gracieuse, elle alla au-devant du trouble-fête, car elle le percevait comme cela. « – Citoyen, quel plaisir de te voir, c’est la première fois que je peux me réjouir de te recevoir entre mes murs.

– Rassure-toi, citoyenne, c’est sûrement la dernière, les relents de la traîtrise suinte les murs.

– Mon ami, mon ami, comme tu y vas. Nous sommes tous là pour fêter et encenser notre bon général.

Il fallut tout son sang froid à la belle Julie, pour ne pas montrer la contrariété qu’elle ressentait. Talma sentant les choses mal tournées, le général commençait à très mal prendre cette invective qui semblait le viser et s’apprêtait à rentrer en lice, il prit le bras de Marat. « – Tu y vas fort Marat. Viens donc boire un verre en l’honneur de notre général, et ne cherche pas ce qu’il n’y a pas. » Le journaliste dégagea son bras, mais accepta le verre que lui tendit Julie. Celui-ci but, il se retira sans plus rien rajouter. L’assemblée se remit à respirer, certains lui emboîtèrent le pas et les autres petit à petit reprirent un semblant de conversation.

Portrait de la princesse Karoline von und zu Liechtenstein (1793).jpgJoseph entra à ce moment-là, traversa le vestibule, puis un salon et entra dans le grand salon. La première chose qu’il vit ce fut le regard limpide d’Edmée qui semblait regarder amoureusement Pierre clément. Le regard fixé sur la main blanche de la jeune fille qui dégageait ses boucles brunes de son épaule, il avançait vers eux l’estomac noué, la rage au ventre. Depuis le premier jour, elle le subjuguait. Suite à leur première rencontre, il n’avait pas dormi de plusieurs nuits, hanté par son souvenir. Lorsqu’il l’avait revue de façon inattendue à la promenade des feuillants, son cœur avait fondu, ses jambes avaient flanché, il lui avait fallu toute sa maîtrise pour ne pas courir à elle. Il avait maudit sa maîtresse qui inconsciemment l’avait mis dans cette situation. Bien sûr dès qu’il avait été engagé par monsieur Dambassis, il avait espéré croiser Edmée, mais le temps passait et cela n’arrivait pas, son obsession grandissait comme sa frustration. Pour se soulager, il avait fini par mettre les espions à la solde de la Convention sur la piste de la tante de la jeune fille, madame Vertheuil-Lamothe, extirpant une lettre et remettant un vieux dossier sous les yeux de Brissot. Dans les jours qui suivirent leur rencontre aux portes du club des feuillants, il avait trouvé toutes les raisons possibles pour ne pas se rendre à l’hôtel Dambassis. Il ne pensait pas pouvoir se contrôler suffisamment et savait qu’il aurait plus à y perdre qu’à y gagner. Puis le temps passant, dans le sillon de sa maîtresse, il croisa la jeune fille qui visiblement l’évitait, le fuyait trouvant refuge à chaque fois vers Sophie. Cette fois, c’était dans la compagnie de Pierre-Clément tel un taureau en furie, il fonçait droit vers le couple, il fut arrêté dans son élan par madame de Saint-Pierre. « – Je suis là Joseph, où vous courez ? » Arrêté dans sa course haineuse, il se reprit. Malgré sa contrariété, il se ressaisit. « – Je vous cherchai. J’ai vu Marat sortir d’ici, je me suis inquiété. » À voix basse, elle le rassura, touchée par son alarme, elle était loin de se douter des tourments de son amant. Edmée à ce moment-là se retourna vers le couple, un sourire aux lèvres qui s’effaça à sa vue. La douleur fut vive dans la tête de Joseph.

***

Le lendemain, Marat publiait le récit circonstancié de cette visite dans son journal, attirant l’attention des membres du club des Jacobins sur les « conciliabules » du salon Talma regardé comme un repaire de contre-révolutionnaires. Joseph porta, à l’hôtel Dambassis, le journal dans lequel était citée Madame de Saint-Martin, ainsi que Pierre Clément. Les jeunes filles, elles n’avaient pas attiré l’attention du journaliste et pourtant la liste des suspects était longue.

***

Novembre 1792.

La voiture s’arrêta devant le 6 de la rue de Tournon. Madame de Saint-Martin, Sophie et Edmée se rendaient chez Fanny de Beauharnais. Afin d’effacer, ce qui pouvait être une erreur préjudiciable, leur présence au salon de la belle Julie, monsieur Dambassis, sur les conseils de Joseph, avait incité son épouse à se rendre chez madame de Beauharnais, qui tenait salon. Celle-ci, ci-devant comtesse de Beauharnais, femme de lettres avant tout, n’était pas plus révolutionnaire que beaucoup, mais elle vivait avec un idolâtre de Marat. Ce fut celui-là même qui les accueillit dans la demeure de celle qui était officieusement sa maîtresse. Le chevalier Michel de Cubières, publiquement secrétaire de la maîtresse des lieux, mais qui se prenait pour le maître de cérémonie à défaut d’en être le maître de maison. Il tournait, virevoltait dans le salon, rangeait une table, dérangeait la suivante, allumait des bougies, se recueillait pour donner des ordres, parlait bas à Madame de Beauharnais, puis haut, lui faisant des éloges grossiers. Comme beaucoup, cela faisait rire Madame de Saint-Martin, qui le trouvait ridicule, mais cela agaça de suite Edmée et laissa indifférente Sophie qui avait déjà repéré sa nouvelle proie, un négociant russe nommé Saveliy Nourtdinov. Rien que le nom la faisait rêver. À leur vue, celui-ci hocha la tête, mais ne fit aucun mouvement. Il n’avait, jusque-là, jamais fait une seule approche à part ce mouvement de tête. Sophie était dans tous ses états, il ne devait pas la trouver assez jolie, elle passait de l’euphorie au marasme depuis leur première rencontre dans le salon de madame de Bonneuil. Il n’y avait pas que le beau Russe dans la place, Joseph était déjà là, madame Dambassis entraîna de suite les adolescentes vers lui. Celui-ci s’entretenait avec une jolie femme, d’une élégance sans faille, vêtue d’une robe à l’anglaise d’un jaune sombre sur une jupe caramel, qui lui souriait béatement, captivée, semble-t-il, par son discours. Madame de Saint-Martin, qui l’avait reconnu et qui la tenait pour insignifiante, s’adressa à elle avec condescendance. « – Citoyenne de Beauharnais, comment te portes-tu ? » Le ton et l’interpellation surprirent et choquèrent les deux adolescentes. Sophie comprit que l’invective était portée par jalousie, ce qui l’amusa. Edmée quant à elle se demandait pourquoi tant de mépris et d’animosité envers cette jeune femme, qui resta stoïque devant l’attaque, mais qui avec acidité lui rétorqua. « – Comme toi, citoyenne Dambassis, par les temps qui court. » Joseph, sentant que cela allait dégénérer entre les deux femmes, et bien qu’il n’aurait pas demandé mieux que de rester en compagnie d’Edmée, entraîna sa maîtresse vers le salon adjacent dans lequel le prince de Gonzague Castiglione parlait avec feu de restaurer la liberté dans ses États qu’il n’avait plus, et de leur donner une constitution à la française, sitôt que la Providence les lui aura rendus. Portrait of Josephine de Beauharnais by Michel Garnier , 1790.jpgLa jeune femme qui resta en compagnie des deux jeunes filles s’avérait être Rose Tascher de La Pagerie, vicomtesse de Beauharnais, nièce par alliance de la maîtresse de maison. Elle accompagnait ce soir-là son époux Alexandre de Beauharnais de passage à Paris dans l’espoir d’une nouvelle nomination, il avait été pressenti comme commandant en chef de l’armée du Rhin. Elle avait pris sur elle, pour ses enfants et à la demande de son beau-père, étant séparée depuis plusieurs années de son époux. Tout sourire, elle s’adressa aux jeunes filles et tout d’abord à Sophie. « – Il me semble mademoiselle que le beau Nourtdinov essai d’attirer votre attention. » Sans retenue, oubliant toute discrétion, se retournant vers l’homme qui la dévisageait, il est vrai, elle questionna la jeune femme. « – Vous pensez ? Vous le connaissez ? » Edmée sourcilla devant le comportement fébrile de son amie, ce qui déclencha un rire discret que Rose de Beauharnais camoufla derrière son éventail. « – Vaguement, je l’ai croisé à plusieurs reprises. D’après ma tante, c’est un négociant moscovite qui a une belle fortune. On le tient pour très sérieux et on ne lui connaît aucune aventure. Je vous ai dit tout ce que j’en sais. » Sophie en peu de temps en avait appris plus qu’en trois semaines d’inquisition. « – Je peux vous le présenter. » Et avant que Sophie ne réagisse, elle faisait signe au beau russe qui s’empressa de s’approcher. Après quelques banalités échangées, Rose entraîna Edmée vers un autre salon et lui proposa un rafraîchissement laissant Sophie et le beau Moscovite. Après quelques instants, elles fuirent les oraisons d’Anacharsis Cloots et s’isolèrent sur une banquette près d’une des portes-fenêtres. « – Si je ne m’abuse, mademoiselle, vous êtes tout comme moi créole ? Je suis de Martinique.

– Je suis née à Saint-Domingue. Comment l’aviez-vous deviné ?

– Ma chère, nous sommes un peu indolentes dans nos grâces, mais cela est, paraît-il, l’un de nos charmes les plus flagrants. Et, quoi que nous fassions pour y remédier, nous avons un léger accent.

Leur conversation fut interrompue par le retour de Sophie qui venait la chercher pour partir. « – Au plaisir de vous revoir jeunes filles.

– Nous nous reverrons, madame, avant que vous n’ayez épousé un plus que roi. Laissa échapper Edmée dans un sourire.

Rose tiqua. Comment cette jeune fille, qu’elle rencontrait pour la première fois, connaissait-elle cette prémonition faite par une pythonisse de Martinique ? Elle n’eut pas le temps de lui demander. Madame de Saint-Martin était là. Elle tourna les talons sans avoir eu de réponse.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 012

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 010 bis

 

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épisode 010 bis

1790– 1792, quand la vérité n’a plus d’importance

a Signora di Monza, 1847 by Giuseppe Molteni (Italian 1800-1867).jpg

Le parloir depuis longtemps n’avait plus cette fonction. Il servait d’immense vestibule. Il était sombre faiblement éclairé par des fenêtres très hautes placées. Il y avait pour tout mobilier que des bancs de bois de chêne cirés qui, accolés aux murs, faisaient son pourtour et n’avait pour décoration que d’immenses tableaux. Il y’en avait un sur chaque mur représentant la vie de la vierge. Dame Amelot s’était aussitôt mise en prière, dialoguant avec la vierge, elle lui réclamait la protection de ses filles.

Les malles des deux pensionnaires avaient été abandonnées au milieu de la pièce par les hommes du commissaire. Trônaient sur elles un pichet d’eau et des gobelets, c’était tout ce qu’on leur avait laissé pour se sustenter. Les jeunes filles s’étaient installées tant bien que mal sur un des bancs dont l’assise était suffisamment large pour permettre à Sophie de s’y allonger. Elle avait posé sa tête sur les genoux de son amie qui, appuyée sur le mur, laissait vagabonder ses pensées. Seul le frémissement du murmure des prières de Dame Amelot habitait le lieu. La salle était humide et l’odeur de moisi avait ramené Edmée sur le navire qui l’avait amenée en France. De là, son introspection l’avait ramenée dans le désordre à Cap-Français et au jardin de la demeure. Sa rêverie la porta sans plus de logique à Bellaponté et aux champs de cannes, puis elle se vit parcourant les rangs de vigne du château Lamothe avec Madame de Cissac à ses côtés. Tout cela l’amena à penser à Jeanne-Louise, sa tante, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis longtemps. Elle songea que si elle était ramenée à l’hôtel de Versailles personne ne l’y attendrait. Sophie se mit à gémir dans son sommeil, un mauvais rêve sans doute, songea Edmée. Comment ne pas cauchemarder ? Même protégées par ses murs, les nouvelles de l’extérieur leur parvenaient, et que d’horreurs leur avaient-elles apportées. Si certaines de leurs compagnes avaient passé les frontières, d’autres avaient été massacrées, à Nantes, Paris ou ailleurs, ou alors elles croupissaient dans quelques prisons. Ces pensées funestes ramenèrent Edmée vers sa tante. Qu’avait-il bien pu arriver au château Lamothe ? Les dernières nouvelles remontaient à plusieurs semaines voire désormais plusieurs mois, et encore étaient elles de la main de madame Durant. Qu’allait-elle devenir ? Était-elle seule ?

fountain-hills-apparition-miraculeuseDans la pénombre du jour tombant au fil des heures angoissantes d’attente, Edmée entra dans un état semi-second. Tout à coup, elle devina un halot tremblant. Celle qu’elle n’avait pas vue, depuis quelques années, en fait depuis sa fuite dans les jardins de la Folie-Titon, lui apparut. L’Éthiopienne était là devant elle. Affolée, elle se tourna de tous côtés pour s’assurer que personne ne voyait l’apparition, Sophie somnolait toujours et seule la mère supérieure devina son agitation, mais elle ne broncha pas. Elle lui jeta un regard interrogateur, Edmée lui répondit avec un petit sourire. « – Ne t’inquiètes pas Zaïde, il n’y a que toi qui me vois et qui m’entends.

– Je te croyais disparu à jamais !

– Surtout, ne parle pas à voix haute. Non, Zaïde, mais tu n’avais pas besoin de moi et cela me demande beaucoup d’énergie. Écoute-moi. Les jours à venir vont être difficiles, des hommes et des femmes vont te vouloir du mal, d’autres du bien. Je serai toujours là pour t’aider, mais il te faudra beaucoup de courage, tu vas être entraîné dans beaucoup de tourmentes, mais après tout ira pour le mieux. Fais confiance en ton amie…

Edmée sursauta au bruit terrible dans le silence que fit la clef dans la serrure lorsque le commissaire ouvrit la lourde porte. La forme s’évanouit. La mère supérieure se rapprocha d’elle, affolée, et tout en chuchotant elle lui intima l’ordre de ne rien dire. Elle avait vu Edmée parler à quelqu’un qu’elle-même ne voyait pas. « – Surtout, mon petit, ne dites rien de votre apparition, la dernière sœur qui a prétendu voir la vierge a été emmenée tout droit à la guillotine de peur que cela ne donne de l’espoir… » Elle n’eut pas le temps de poursuivre. Le capitaine se rapprocha d’elles et les interpella. « – Laquelle de vous deux est la citoyenne Dambassis ? » À l’annonce de son nom, Sophie sursauta « – c’est moi monsieur ! 

– Mais pourquoi venez-vous la chercher ? Interrogea Dame Amelot, inquiète.

– pour la renvoyer chez elle bien sûr, la voiture qui doit la ramener est arrivée

– Mais… Et mademoiselle Vertheuil ?

– pour la citoyenne Vertheuil, j’attends encore des informations.

A Lady in a Blue Dress.jpgEdmée resta impassible, bien que son estomac se noua. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Ne t’inquiètes pas Edmée, mon père viendra te chercher. » La mère supérieure intervint et avec douceur les sépara. Elle ne voulait pas que le capitaine s’impatiente, car elle supposait que ce serait au détriment d’Edmée. Sophie se retournant avec aplomb vers le commissaire tout en continuant à priori à parler à son amie « – je préviens mon père, et nous revenons te chercher. » Le commissaire s’impatienta « – citoyennes trêve de pleurnicheries. »

Le nouveau régime était bienveillant envers monsieur Dambassis comme l’avait été l’ancien, car ils avaient besoin de sa banque. Dame Amelot savait aussi que le commissaire faisait montre d’autorité sur les deux jeunes filles, juste pour montrer sa puissance, ce qu’elle trouvait ridicule, mais qu’il ne leur ferait aucun mal, car dans le cas contraire les foudres de ses supérieurs lui tomberaient dessus. Elle supposait que le capitaine faisait une différence de régime, car Edmée était une ci-devant, alors que Sophie Dambassis était une citoyenne presque comme les autres à ses yeux. Avec la hauteur d’une reine, bien que les jambes tremblantes, Sophie passa devant le commissaire et franchit la porte. Le geôlier ferma derrière lui. La mère supérieure et Edmée se retrouvèrent seules. « – Ne vous inquiétez pas, ma fille, ils ne vous feront rien de peur de fâcher Monsieur Dambassis.

– je suppose ma mère.

Le temps s’écoula à nouveau plongeant le parloir dans la pénombre. Personne ne prit la peine de faire de la lumière et lorsque Dame Amelot appela, nul ne répondit. Elles se crurent seules, voire oubliées. Pour rassurer la jeune fille, la supérieure fit remarquer que les gardes devaient être trop loin pour les entendre. Elle proposa un gobelet d’eau à Edmée que la faim tenaillait. Elles n’avaient eu que ce breuvage pour emplir leurs estomacs, mais jusque-là l’inquiétude de leur sort leur avait fait oublier leurs besoins naturels. Dame Amelot se remit en prière et Edmée s’installa à nouveau sur un des bancs. Elle frissonna, l’humidité du lieu lui donnait froid, elle s’emmitoufla dans son manteau. Les heures d’angoisse s’écoulèrent à nouveau dans un état semi-second. Ce fut une nouvelle fois le bruit de la clef dans la serrure qui la sortit de sa torpeur. Elle réalisa que le jour était tombé, le flambeau du garde qui suivait le commissaire l’aveugla momentanément et éclaira de façon lugubre le centre de la pièce, l’espace étant trop grand pour l‘illuminer complètement. Le commissaire venait chercher Edmée, Dame Amelot ne put s’empêcher de serrer contre elle la jeune fille. Elle lui glissa quelques mots affectueux et la bénit. La_Princesse_Helene_Alexandrowna_Souvoroff.jpgLa jeune fille en fut émue et lui assura qu’elles se révéraient, ce dont l’ursuline était moins sûre, tout au moins sur cette terre. Elle retint ses larmes pour ne pas l’inquiéter. Le commissaire et les gardes ne dirent rien, ne firent rien, attendirent. Pourquoi en rajouter ? Le commissaire obéissait à ses supérieurs, mais parfois il ne comprenait pas le but de ses ordres. Il était évident pour lui que ses femmes ne gênaient personne, voire qu’elles faisaient du bien autour d’elles, quant aux pensionnaires c’étaient des gamines inoffensives qui subissaient leur naissance. Enfin cette fois-ci les ordres étaient cléments, il devait faire reconduire chez elle la jeune citoyenne.

Le commissaire laissa passer Edmée devant lui. Quand elle sortit du côté de la rue Sainte-Avoye, elle trouva à attendre un carrosse. Dans l’obscurité éclairée par les lumignons de la voiture, elle devina un homme patientant devant sa porte, pendant que le cocher vérifiait les harnais. Quand il la vit, il lui sourit avec bonhomie. Il faisait bon père de famille, le ventre et les joues rondes, le poil poivre et sel. Cela la rassura quelque peu, d’autant que s’avançant vers lui, elle aperçut quatre hommes, des militaires tenant la bride de leur monture qui avaient plutôt l’air de brutes dans la demi-obscurité. Sans ordre, l’homme lui ouvrit la porte de la voiture, le commissaire lui sourit pour la rassurer et lui fit signe de monter. Elle aspira un grand coup et gravit le marchepied de la berline. Elle alla se blottir dans l’angle opposé et instinctivement s’enveloppa dans son manteau. L’homme faisant balancer la voiture, vint s’asseoir en face d’elle, avec sa canne, il toqua le plafond de celle-ci pour signaler qu’ils étaient prêts. Edmée entendit les hommes se mettre à cheval, l’un d’eux signala que sa malle était fixée à l’arrière et le cocher donnait ordre à ses bêtes d’avancer. La voiture se mit en branle. Edmée ostensiblement fixait la vitre pour ne pas avoir à regarder l’homme en face d’elle. Elle aperçut un des cavaliers trotter à leur côté, elle supposa que les autres encadraient le convoi, ce qui l’inquiéta. Comme si son compagnon suivait le cours de ses pensées, il lui dit tout bas « – ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas prisonnière. Je suis prié de vous conduire chez vous à Versailles. » Elle leva ses yeux translucides pleins d’interrogation, se demandant bien pourquoi quelqu’un avait décidé cela, il ne devait pas savoir que l’hôtel familial était vide. Du moins le supposait-elle. Il ne devait y avoir personne à l’attendre, dans le cas inverse elle l’aurait su. Elle ne rajouta rien, supposant que derrière cette action se cachait quelque chose, ce qui rajouta à son appréhension. Son interlocuteur semblait vouloir faire conversation et reprit « – vous allez pouvoir retrouver votre parentèle, votre tante et votre oncle, je crois.

– Oui monsieur, je suppose, bien que les dernières nouvelles, que j’ai eu de leur part venaient de notre château du côté de Bordeaux et elles n’étaient pas bonnes. Ma tante était alors très malade.

– Ah, voilà qui est fort triste et votre oncle ?

– Lui ? Je ne saurais quoi vous dire. Je ne suis même pas sûr qu’il soit auprès de ma tante.

– Ah, voilà qui est bien triste.

Charles Francis Greville, ca1790 (George Romney) (1734-1802) Location TBD.jpgL’homme s’arrêta là, comme s’il n’y avait rien à ajouter. Elle fit de même se demandant pourquoi, après ce qu’elle venait de dire, l’homme n’avait pas renoncé au voyage. Elle supposa qu’il suivait des ordres.

Passée la barrière qui ouvrait la route royale de Versailles, la voiture prit une cadence régulière ralentissant à peine en traversant les faubourgs et les villages. L’homme se mit à somnoler, du moins ce fut l’impression que cela donna à Edmée. Elle laissa dès lors son regard errer sur la campagne éclairée par une lune brillante pas tout à fait pleine et un ciel étoilé. Tout respirait la paix sauf l’esprit de la jeune fille qui était plongé dans les eaux de la confusion. Elle avait dû s’endormir ou tout comme, car elle sortit de sa torpeur en traversant le village de Viroflay. Son compagnon de voyage, ou plutôt son garde, car elle ne se faisait pas d’illusions, venait d’interpeller un des gardes par la fenêtre. Il n’y en avait plus pour longtemps. Ils étaient aux abords de la ville royale. Ils pénétrèrent dans la ville par l’avenue de Paris, tournèrent dans la rue de Montbauron, puis parcoururent la rue de la Paroisse passant devant l’église Notre-Dame, puis après avoir tourné rue de réservoir, ils s’engagèrent dans la rue d’Angiviller où elle aperçut l’hôtel familial. Son cœur se mit à battre la chamade, le carrosse s’arrêta devant les grilles ouvertes de l’hôtel. L’homme descendit la précédant, il l’aida à descendre. Elle porta les yeux vers la demeure où aucune lumière ne montrait la vie. Elle semblait inhabitée. Elle se retourna vers l’homme, interrogative. Il fit celui qui ne comprenait pas. Elle passa le portail grand ouvert, elle avança sur l’allée mangée par les mauvaises herbes, elle n’était plus entretenue. La porte était entr’ouverte sur l’obscurité intérieure. Edmée frissonna, éclairée par l’astre nocturne, la scène était lugubre. Derrière elle, elle percevait les hommes déchargeant sa malle. Elle frappa tout d’abord timidement, puis réitéra plus fort, aucun bruit ne parvenait de l’intérieur. Elle revint à la charge. Rien. Elle pénétra, essayant de deviner au travers de l’obscurité ambiante quelque chose. Elle sursauta, le carrosse suivi des cavaliers s’était mis en garde. Sans mise en garde, les hommes qui l’avaient conduite la laissaient seule, sa malle abandonnée devant le portail. Elle en fut surprise, elle supposait que cela cachait quelques faits de mauvais augure. Elle revint vers sa malle, elle réalisa seulement là, que la ville n’était pas éclairée. Elle prit la malle par une des anses de cuir et essaya de la tirer vers l’intérieur. Elle était lourde, elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises. La rage du désespoir monta, ses larmes avec. Pourquoi l’avoir menée jusque-là s’il n’y avait personne ? Pour l’y laisser seule ? Dans quel but ? C’était absurde. Elle se reprit, et se remit à tirer sa charge. « – Mademoiselle, mademoiselle, laissez, Gilbert va le faire… Gilbert… vite, c’est mademoiselle ! » Edmée sursauta, et se retournant elle vit courir à elle Mathilde la gouvernante de la demeure. Ses nerfs craquèrent. Elle tomba dans les bras charnus de la femme. « – Oh ! Mon petit, comment ses monstres ont-ils pu vous laisser là au risque d’y être seule… ce sont vraiment des bons à rien. Ils ne vous ont pas fait de mal au moins.

– Non, non, Mathilde, ils m’ont juste conduite ici.

– Je suis désolé pour cet accueil, mais la garde nationale est venue fouiller la maison dans l’après-midi. Ils ont mis tout sens dessus dessous. Nous avons cru qu’ils revenaient pour nous, alors nous nous sommes cachés.

– Mais pourquoi ont-ils fait ça ?

– Ils cherchaient monsieur le vicomte.

– Mais ma tante et lui sont partis depuis longtemps. Ils doivent bien le savoir.

IMG_6175 2.JPG– Pour ça oui. La maison est surveillée depuis un bout de temps, ils ne sont pas très discrets. Monsieur le vicomte est revenu ou une ou deux fois nuitamment, mais il y a bien longtemps que nous l’avons vu, nous-mêmes. 

Edmée était surprise par ce qu’elle apprenait. Gilbert entre-temps était arrivé et avait pris en charge la malle. Mathilde entra devant la jeune fille et alluma un bougeoir et avec celui-ci un chandelier à cinq branches, éclairant la scène que l’on pouvait qualifier d’apocalyptique. Les meubles étaient renversés, les bibelots cassés jonchaient le sol. Edmée était ébahie. « – Rassurez-vous mademoiselle, nous allons tout remettre en place, évidemment pour ce qui est cassé…

– Mais Mathilde, ils ont fait cela dans tout l’hôtel ?

– Malheureusement oui… rien n’y a échappé. Ils étaient une douzaine, dirigés par un commissaire de Paris, un homme qui avait l’air bonhomme, mais ce n’était qu’une façade. Il était déjà venu dans le quartier poser des questions. Il nous a fait garder dans la cuisine. La Suzon, elle bouillait de colère, tout ça pour que l’on ne voie pas. Ils nous ont pris pour des idiots, nous avons bien compris qu’ils cherchaient des papiers. À mon avis, ils en ont été pour leurs frais.

– L’homme qui commandait, il était dégarni, sans perruque, avec une veste avachie dans les taupes, un gris sale ?

– C’est exactement cela, mademoiselle. Répondit Mathilde interloquée.

– C’est lui qui est venu me chercher au couvent. Il s’est comporté avec moi comme s’il avait été mon père. J’ai bien senti qu’il y avait quelque chose de louche. Il ne s’est même pas présenté à moi. Il m’a parlé de ma tante, du vicomte, il en a été pour son compte… Par hasard, il n’y aurait pas quelque chose pour me restaurer, je n’ai rien avalé depuis hier.

– Bien sûr que si. Mademoiselle n’a qu’à monter se reposer, en attendant que je lui prépare quelque chose.

Mathilde prit les devants vers l’étage, qui était aussi dans le plus grand désordre. Elle précéda Edmée vers sa chambre. Le lit avait été renversé, la literie était au sol. Mathilde alluma les chandeliers de la pièce après les avoir redressés, qui se retrouva dès lors baignée d’une lumière chaude. Elle tira, aidée de la jeune fille, le matelas jusque sur le sommier et refit le lit. Edmée s’y assit, elle était déboussolée, elle ne comprenait pas ce qui se passait, ce qui lui arrivait. Elle pensa tout à coup à la cachette de la garde-robe qu’elle partageait avec sa tante. Elle devint inquiète. Et si ces hommes l’avaient trouvée ? Elle patienta toutefois et attendit que Mathilde ait fait le tour de la pièce dont elle rangeait les éléments au fur et à mesure, redressant, ramassant tous les objets renversés. Mathilde se décida à la laisser pour aller aux cuisines où Suzon avait déjà dû se mettre en œuvre pour concocter un encas. Dès qu’elle fut seule, Edmée se précipita dans la petite pièce sans fenêtre. De chaque côté, les penderies avaient été vidées ou presque, les quelques robes qui y étaient s’étalaient sur le sol. Elle repoussa celles qui s’entassaient dans l’un des coins. Dans les moulures de bois décorant les murs de la pièce, elle chercha le bouton qui déclenchait le mécanisme. Deux lattes du plancher se soulevèrent accompagnant le son du déclic. Elle les souleva, visiblement la cache avait été ouverte. Sa tante lors d’une de ses dernières sorties du couvent lui avait montré la cachette et son contenu au cas où ? Elle n’avait alors pas bien compris pourquoi. Sur les cinq bourses qu’elles savaient être là, il n’en restait que deux. Elles étaient emplies de Louis d’or, il y en avait pour une somme rondelette, d’autant que les conditions politiques du moment avaient dévalué la monnaie révolutionnaire. Elle supposa que le vicomte, son oncle, s’était servi lors de ses passages. En dessous se trouvaient deux boites, deux coffrets recélant deux parures de diamants que sa tante ne voulait point transporter. Elle en vérifia le contenu, collier, broches, bracelets et bagues étaient au complet dans toute leur splendeur. Elle remit soigneusement le tout. Comme elle entendit du bruit venant de l’escalier puis dans la pièce d’à côté, elle fit semblant de remettre en place ses robes. Mathilde la cherchant passa la tête par la porte.« – Laissez mademoiselle, je vais remettre en ordre pendant que vous mangez. »  Une heure plus tard, Edmée était allongée. Elle avait bien besoin de repos, les diverses émotions de la journée l’avaient épuisée, mais l’appréhension de l’avenir l’empêchait de trouver le sommeil. Elle fixait son ciel de lit que la fin de la nuit étoilée éclairait faiblement, elle avait refusé que Mathilde tire les rideaux. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. La peur de l’enfermement sûrement. Elle se tournait, se retournait ne trouvant pas le sommeil. Ses pensées la torturaient. Elles la ramenaient toujours vers l’idée qu’elle était désormais seule ou peu s’en fallait. Le peu de parentèle, qu’elle avait, avait disparu. L’absence de nouvelles de sa tante l’inquiétait et s’était transformée en une sourde anxiété qui la rongeait. Vers qui allait-elle pouvoir se retourner pour s’occuper d’elle, pour sa sécurité ? Depuis longtemps, elle savait que tout était fragile, que rien n’était constance. Elle était passée de bras en bras attentionné et protecteur, mais le destin les avait emportés les uns après les autres et intuitivement, elle supposait que c’était la même chose pour Jeanne-Louise.

***

IMG_1027.JPGLe soleil était levé depuis deux bonnes heures, le temps était maussade. La brume s’accrochait au pied des vignes et enrobait le décor ambiant d’une ouate triste. Jeanne-Louise s’était levée d’elle même ce qui sortait de son ordinaire. Elle fixait la fenêtre sans porter attention à ce qu’il y avait dans l’axe de son regard. Elle n’aurait su dire ce qui l’avait attirée jusque-là. Depuis longtemps, elle était tournée vers elle-même, vers ce marasme interne qui bousculait ses idées sans suite logique, rendant ses pensées plus ternes, plus sombres les unes que les autres et la laissant le plus souvent en pleine torpeur. Elle ne sentait plus de force pour quoi que ce soit, son énergie s’était éteinte, entraînant avec elle son envie de vivre. La vie l’épuisait, elle restait allongée, les yeux hagards ou fermés vers des rêves étranges et lugubres. La gouvernante ne pouvait rien y faire, elle avait déjà beaucoup à faire en s’occupant de la santé dégradée de sa maîtresse. Elle qui avait été si belle, n’était plus que l’ombre d’elle même. Avec Jeanne, elles l’obligeaient à rester soignée, la coiffant tous les jours, l’amenant à se changer tous les jours, à se lever pour manger, pour marcher un tant soit peu. Elle espérait quelques miracles, quelques progrès, mais de jour en jour elle devait admettre que c’était de plus en plus difficile.

Madame Durant était aux cuisines quand la cloche sonna, la faisant sursauter, car c’était un appel de sa maîtresse et cela faisait bien longtemps que cela ne s’était pas produit. Qu’arrivait-il ? Elle se précipita dans les escaliers, demandant à Jeanne de la suivre. Elles arrivèrent essoufflées dans la chambre de leur maîtresse et furent surprises de la trouver à la porte-fenêtre. De là, la vue donnait sur l’allée qui menait à la route de Bordeaux. D’une voix atone, sans se retourner elle leur dit « – il revient, il y aura mis du temps, mais il vient parachever son œuvre.

– De qui parlez-vous, madame ?

– Du conventionnel !

Madame Durant s’approcha et vit arriver une troupe d’hommes armés avec à leur tête une berline. Sa maîtresse avait raison, de toute évidence à plus d’un an de distance, le citoyen Dutoit, missionné par l’assemblée, n’avait pas lâché prise, il était bien de retour. Qu’allaient-elles devenir ? Qu’allaient-ils faire de sa maîtresse ? Tant d’histoires horribles venaient de Bordeaux avec cette guillotine sur la place royale. Courageusement, elle alla à la porte, les jambes tremblantes. Elle avait bien essayé de renvoyer Jeanne, de la faire fuir par l’arrière du château, mais celle-ci avait obstinément refusé. Madame Durant et sa maîtresse étaient sa seule famille, alors pourquoi partir ? Elle préférait partager leur sort, quel qu’il fût. Ce fut donc conjointement, le cœur battant la chamade, que les deux femmes accueillirent la troupe d’hommes. Leur chef sauta de la voiture, il ne prit pas la peine de se présenter et aboya. « – Pousse-toi, femme. Nous venons arrêter ta maîtresse. Elle soutient un ennemi de la France ! » Les deux femmes restèrent ébahies autant par le comportement de l’homme que par l’explication donnée. Outrée, la gouvernante, que la colère portait, rétorqua aussitôt « – ma maîtresse ? Je ne vois pas comment elle pourrait faire dans l’état où elle est ! Elle ne se soutient pas elle-même.

– Tu me fatigues ! Ceci n’est que mensonge !

Du même élan, il la poussa. Jeanne, tout en évitant de justesse l’homme, rattrapa madame Durant, qui perdait l’équilibre sous le geste. Celle-ci se reprit et s’empressa de le suivre dans l’escalier, précédant ses hommes.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair.jpgJeanne-Louise, depuis le balcon de pierre de sa chambre situé au-dessus de la porte, avait suivi l’échange. « – Lutter, toujours lutter… Il fallait fuir… » pensa-t-elle ? Elle rassembla ses quelques forces et se précipita vers la porte opposée à celle où en toute logique son tortionnaire allait apparaître. Elle traversa les pièces suivantes, garde-robe, salle de bain et se s’élança dans l’escalier de service, mais là elle entendit des voix, celles des hommes qui s’apprêtaient à le gravir. Elle fit volte-face, monta à l’étage, traversa les pièces en enfilade et entra dans celle qui avait été dévolue à la nurserie. Là, elle s’arrêta comme foudroyée. « – Lutter ? Pourquoi ? » Elle s’approcha de la large fenêtre que le soleil inondait après avoir dissipé les brumes cotonneuses du matin. Devant elle les vignes s’étendaient jusqu’au fleuve. « – Lutter ? Pourquoi ? » Plus rien ne raisonnait en elle. Elle ouvrit la fenêtre. Aux échos de vie, elle se laissa chavirer dans le vide. 

***

Edmée se réveilla en sursaut. Elle avait entendu un cri. À moins qu’elle ne l’eût rêvé ? La dernière vision de son rêve, du moins le reste de souvenir qu’elle en avait, était sa tante s’approchant, s’excusant et une lumière étincelante, comme un éclair. Pourquoi s’excusait-elle ? Qu’était-il arrivé à Jeanne-Louise ? Edmée se leva et marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. La sensation de sa chemise de batiste glissant sur le sol et se prenant dans ses chevilles la ramena de façon fugace à Bellaponté. Elle ouvrit la fenêtre, la matinée était avancée, le soleil illuminait le jardin faisant chatoyer les couleurs automnales des arbres et de la forêt qu’elle apercevait au loin. Tous ces bouleversements la troublaient tellement, qu’elle ne savait plus que penser. Que devait-elle faire ? Qu’allait-elle devenir ? Dépitée par toutes ses questions sans réponses, elle se sentit soudain très fatiguée. Elle alla s’asseoir à sa table de toilette. Elle tripota involontairement son nécessaire de toilette redressant son miroir sur pied, alignant ses brosses, boites et flacons. Elle se regarda sans se voir dans la glace encastrée dans un cadre enguirlandé surmonté de deux angelots qui lui souriaient. Sans réfléchir, elle prit sa brosse pour coiffer ses boucles, elle réalisa que Mathilde avait tout remis en place et qu’il ne manquait rien. Elle se rappela que celle-ci lui avait fait remarquer que l’on avait volé brosses et peignes de sa tante. Elle en était désolée, ils étaient si beaux, en ivoire incrusté de nacre. Elle revoyait sa tante se faire coiffer ses beaux cheveux blonds, elle eut un pincement au cœur. Les pensées d’Edmée n’arrivaient pas à se fixer, à rester cohérentes. Elles partaient dans tous les sens suivant le fil de ses inquiétudes. Elle commença à coiffer son opulente chevelure, lissant, enroulant en dragonnade chacune de ses mèches noires. Elle ne faisait pas vraiment attention à ce qu’elle faisait, l’habitude faisait son office. Elle était tournée vers ses pensées, se laissant porter par leurs fils, le reste n’était qu’un brouillard, aussi sursauta-t-elle quand, dans le reflet de la glace, elle croisa derrière elle l’Éthiopienne. « – Eh bien, eh bien, mon cœur voila que je te fais peur maintenant.

– Oh non ! Je ne m’y attendais pas.

– Je me doute. Prépare-toi ma jolie, ton amie sera là d’ici le début de l’après-midi. Elle va t’emmener. Soigne ta mise.

– Ah ?

– Sache que je vais avoir désormais beaucoup de mal à t’apparaître. Les nuages de la désolation fondent de toute part sur ce pays, comme sur notre île. Malgré ce que tu vas vivre, je serais toujours là pour te protéger, mais tu vas devoir lutter. Les forces du mal vont vouloir t’engloutir. N’oublie jamais que tu as plus de courage, plus de force que tu le crois et que même dans les moments les plus durs, je serais à tes côtés…

1799._Borovik_pt_naryshkinoy.jpgLa porte de la chambre s’entrebâilla laissant passer Mathilde. « – Ah ! mademoiselle est levée… » L’image de l’Éthiopienne se dissipa laissant contrarier Edmée qui aurait aimé en savoir plus. Elle la laissait avec plus de crainte que d’assurance. Mathilde était loin des pensées de sa maîtresse, elle continuait son monologue. « – Gilbert va remplir votre baignoire, un bain vous fera le plus grand bien. J’ai rangé votre garde-robe et j’ai repassé deux de vos robes ne sachant pas ce que vous voudriez mettre. » Edmée secoua ses pensées et rassembla son attention vers la servante. « – Si l’une des deux est une de mes robes de linon, ce sera très bien. Il faudrait préparer une malle avec quelques effets, je pense que mademoiselle Dambassis va venir me chercher, du moins me l’a-t-elle promis. » Mathilde ne rajouta rien, mais, elle resta septique. Elle s’activait tout en écoutant sa maîtresse, amenant une robe blanche en linon de plusieurs épaisseurs et volantée au col et aux manches, qu’elle étala sur le lit. Elle alla ensuite chercher chemise et jupons quand elle fut arrêtée dans son élan, surpris par la réflexion d’Edmée. « – Au sujet de Sophie, son père vous donne bien vos émoluments ? Avez-vous de quoi subvenir à vos besoins ? » Mathilde trouva que la jeune fille avait mûri depuis la dernière fois où elle avait séjourné dans la demeure. « – Oui, oui, mademoiselle, il n’y a pas lieu de vous inquiéter, nous recevons nos gages régulièrement, et le secrétaire de monsieur Dambassis vient une fois le mois, au moins pour voir de quoi nous avons besoin. De plus comme il n’y a que Gilbert et moi, nos besoins sont moindres. De plus, Gilbert a toujours des liens avec le potager du roi, depuis qu’il y a travaillé en renfort, alors nous ne manquons de rien, d’autant que le château est vide et que les jardins d’apparats ont été transformés en jardin potager.

– Il n’y a plus personne ?

– Plus personne, mademoiselle. Dans un premier temps, une grande partie de la domesticité est restée, mais comme une part importante du mobilier a été mise en vente et que le château sert désormais d’entrepôt pour les biens confisqués, ils ont fini ou ont dû se disperser. De plus, il n’est pas toujours bon d’avoir servi des ci-devant, que mademoiselle m’excuse.

***

Edmée s’était préparée, elle portait la robe à la chemise préparée par Mathilde. Elle aimait beaucoup la coupe de cette robe qui ne faisait plus scandale depuis longtemps, elle lui rappelait Saint-Domingue et malgré le corset souple qu’elle portait, elle la trouvait plus confortable que ses robes fourreaux ou Anglaise. Elle la ceintura haut avec une large ceinture de satin assorti à la couleur de la veste courte de ton chocolat en shantung qu’elle prévoyait de porter, car la température était clémente, mais pas au point de se contenter d’une étole. Mathilde souriait la voyant mettre en ordre sa chevelure dont les mèches tombaient jusqu’au bas de son dos en dragonnes. Elle était attendrie par l’attention que portait la jeune fille à sa toilette malgré les difficultés qui l’entouraient. C’était bon signe, elle ne se laissait pas abattre.

La jeune fille était quelque peu inquiète, Sophie allait elle vraiment venir, comme l’avait certifié l’Éthiopienne ? Elle accepta le déjeuner que Suzon lui avait préparé au milieu de la journée, bien que la faim ne la taraudait pas. La brave femme, mère de Mathilde, avait mis tout son cœur dans un déjeuner roboratif. Tout en la regardant manger, dans le salon donnant sur le devant de l’hôtel où Mathilde l’avait installée, la Suzon lui narrait tout ce qui s’était passé sur Versailles pendant son absence. Elle passa du départ du roi et de la reine aux massacres de septembre qui avaient lieu dans la ville tout comme à paris. Mathilde n’arrivait pas à faire taire la vieille femme qui à son goût mettait trop de détail sanguinolent dans sa narration. Cela fit sourire la jeune fille qui appréciait l’animation la détournant de ses préoccupations. Elle triturait sa nourriture sans grande conviction écoutant sans grande attention le babillage de Suzon. Celui-ci fut interrompu par le bruit des roues d’un carrosse sur le pavage de la rue. Dans le même temps alors qu’elle ne s’y attendait pas, un être lumineux s’interposa entre elle et la porte-fenêtre. « – Dites à votre amie d’accepter le 3ème parti. » Elle n’eut pas à réfléchir bien longtemps, la porte s’ouvrit d’un coup sur la tornade qu’était Sophie. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Mon père n’était pas là quand je suis rentrée. Quant à ma mère, je te laisse deviner… dès que mon père est rentré, il s’est soucié de toi, mais le couvent était vide. Il a remué ciel et terre pour finir par savoir que l’on t’avait reconduite ici. C’est idiot ! Enfin dès que j’ai pu mon père m’a envoyée… enfin, il m’a permis d’accompagner monsieur Ducasse, son secrétaire. »  Edmée se mit à rire de soulagement et du comportement toujours aussi survolté de son amie, qui avait sorti sa tirade tout à trac sans préambule. Elle fut calmée par l’arrivée du secrétaire de monsieur Dambassis, appuyé sur sa canne et à la démarche difficile. Edmée lui fit une révérence. Le vieil homme sourit devant le tableau que faisaient les jeunes filles. Il rappela tout de même qu’il ne pouvait s’attarder, il leur fallait rentrer à Paris.

                        Comtesse de Tankerville, 1819  he beautiful Elizabeth, Duchess-Countess of Sutherland (oil on canvas painting by George Romney, 1782)

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 011