La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 017

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Chapitre 17

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Fin mai 1789. L’escale à Port-Au-Prince.

Depuis le matin Antoinette-Marie, accoudée comme souvent au bastingage de la dunette, admirait la côte de l’île. Elle gonflait ses poumons de l’air fleuri qu’elle exhalait. Elle découvrait de mile en mile une végétation luxuriante chamarrée de couleurs d’où de vastes demeures émergeaient. Elle revivait. L’escale à sainte Lucie l’avait déjà émerveillée par la douceur de l’air et la splendeur de la végétation. Sur le pont, l’équipage était énervé à l’idée d’une semaine à terre. C’était le temps que prendrait le débardage du négoce pour les colons. Situé dans la plaine du Cul-de-sac, au pied de la montagne de la Selle, le port s’étendait au fond du golfe de la Gonâve dans un site grandiose de la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue. En attendant leur mouillage, Monsieur d’Estournelles expliqua à Antoinette-Marie et sœur Élisée que le premier bâtiment élevé sur le site était un hôpital. C’étaient des flibustiers qui l’avaient construit et il avait d’ailleurs donné son nom au lieu et l’avait gardé. Après l’élimination des pirates, la région devint plus attrayante pour les Anglais, aussi afin de la protéger, le capitaine de Saint-André fut envoyé dans la baie à bord du vaisseau nommé « Le Prince », juste sous le fameux hôpital. Monsieur de Saint-André, qui avait peu d’imagination, décida de nommer l’endroit le « Port-Au-Prince », et de fonder une ville sur l’ancienne habitation Randot augmentée de celle de Messieurs Morel et Breton des Chapelles.

« La Louison » était arrivée au milieu de l’après-midi. Aux yeux des nouveaux arrivants apparut tout d’abord la rade, défendue par une forteresse, encombrée comme à son habitude d’une bonne centaine de navires. Sur les quais du bord de mer, une foule bigarrée s’activait dans une animation débordante et désordonnée. Au-delà s’étendait le damier régulier des rues qui se coupaient à angles droits. Après les démarches administratives auprès des instances portuaires, Monsieur D’Estournelles et ses compagnes de voyage se firent mener à l’hôtel des Fleuriau, sur la rue commerçante du bord de mer. Ils croisèrent peu de grands édifices, hormis l’église paroissiale, les casernes, des entrepôts et au détour d’une rue une place et sa fontaine. Les maisons de la ville étaient solides, sobres, assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du commerce, fit remarquer monsieur d’Estournelles. Les murs étaient de pierres de taille et les toits étaient couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes, certaines demeures étaient même surmontées de belles cheminées ouvragées.

Rachel (4).jpgUne grande métisse aux cheveux blancs, malgré un âge apparemment assez jeune, se présenta à eux pour les accueillir. D’allure hautaine, Rachel, la gouvernante, les reçut. Elle excusa ses maîtres absents de Port-au-Prince. Ceux-ci étaient dans leur sucrerie de Bellevue au « Cul-de-sac ». Passé la façade austère de la demeure blanchie à la chaux, ils se trouvèrent dans un vestibule donnant sur un patio à la végétation luxuriante. Rachel tapa dans ses mains, ce qui amena à vive allure deux jeunes négresses et un métis de belle stature. Elle envoya ce dernier, Achille, chercher leurs bagages sur « la Louison » et prévenir à la maison de commerce, le secrétaire des Fleuriau, de l’arrivée des invités de leurs maîtres. Devant leur absence, la gouvernante prit les choses en main et les installa confortablement à l’étage, dans des chambres donnant sur la rue et la galerie intérieure. Elle fournit Hagar à Antoinette-Marie et Pénélope à sœur Élisée pour les servir. Pour monsieur d’Estournelles, elle appela un négrillon dénommé Zéphyr.

Suivi de Béarn et Navarre, qui avaient pris l’habitude de trotter sur ses talons où qu’elle aille, Antoinette-Marie fit le tour de la chambre et du salon contigu qui lui étaient alloués. Sobrement meublées, les deux pièces ne manquaient pas de confort et n’avaient pas grand-chose à envier à certains intérieurs bordelais. La première chose que fit Antoinette-Marie fut de prendre un bain, et pour la première fois, oubliant toute décence, elle le prit nu. Elle ne supportait plus d’avoir des étoffes collées sur elle. Hagar la frotta avec des fleurs de magnolia qui, à la surprise d’Antoinette-Marie, se mirent à mousser comme du savon tout en exhalant un parfum enivrant. Pour son opulente chevelure, ce fut plus difficile, car il fallait en extirper les occupants indésirables qui avaient réussi à s’installer. Deux lavages furent effectués, un démêlage minutieux acheva le travail après le rinçage au vinaigre demandé par Antoinette-Marie. Pendant ce temps, à l’autre bout de la demeure, avaient été pris en main son linge et ses robes en linon ou mousseline, indispensables sous ce climat. Elles étaient décrassées et blanchies, comme il se devait. Sa toilette fut finie alors que le jour tombait. Délassée et se sentant propre, arborant la dernière de ses robes à la chemise en linon blanc et ses cheveux simplement tressés dans le dos, elle rejoignit ses compagnons dans le patio pour se restaurer. La table était dressée sous un palmier, il suffisait de lever la tête pour admirer un ciel couvert d’une myriade d’étoiles. Des flambeaux plantés dans le sol venaient relayer la lueur de la lune. Fatigué tous autant qu’ils étaient, aucun ne disait mot. Constant d’Estournelles dégustait un vin de France, sœur Élisée admirait une cage d’oiseaux exotiques d’une hauteur imposante, Antoinette-Marie quant à elle examinait avec envie le décor. Le patio rectangulaire, où toutes les pièces de la demeure donnaient par l’intermédiaire de la loggia, était agrémenté au rez-de-chaussée comme à l’étage, d’arcades de pierres soutenues d’une colonnade de style antique sur tout son tour. À certains endroits des plantes grimpantes montaient à l’assaut de celles-ci tout en exhibant leurs fleurs. Le centre était occupé par un bassin orné d’une fontaine dont le son cristallin ricochait contre les murs. Les invités trouvaient le décor idyllique. Rachel de sa démarche chaloupée dirigeait le service effectué par Achille et une négresse. « – Il est dommage que monsieur et madame Fleuriau soient absents, car ce sont des gens charmants. Ils sont réputés pour leur hospitalité. » Assura monsieur d’Estournelles rompant ainsi le silence. « – C’est un vrai plaisir, il est vrai. Leur sucrerie est-elle loin d’ici ?

– À une journée, nous aurons sûrement la satisfaction de les voir d’ici deux ou trois jours, je pense. C’est une des plus belles plantations de l’île et une des plus rentables. Il faut dire qu’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, comme son défunt père est très rigoureux, de plus son sens de l’équité et son respect pour ses gens, lui permet d’avoir l’un des taux de mortalité les plus faibles. Car s’il admet que ses esclaves sont des êtres inférieurs, il ne les ménage pas moins pour avoir un meilleur rendement, et il y gagne. Sans oublier que sa fortune lui permet d’avoir trois esclaves au travail par hectare de cannes aussi ils jouissent de conditions exceptionnelles. »

La conversation se poursuivit tout en dégustant des plats, tous nouveaux pour les dames. En hors-d’œuvre, on leur servit des pamplemousses roses aux crevettes et des acras de morue. Ils continuèrent par du poulet rôti aux épices, flambé au rhum, et du jambon glacé accompagné du riz aux haricots rouges. Pour le dessert, un pain patate douce et une mousse de mangue clôturèrent le souper. Pendant qu’ils dégustaient un café, Antoinette-Marie souleva un problème. Elle avait un mal fou à comprendre ce que lui disaient les gens de la maison et notamment sa chambrière, au milieu de ce patois, elle comprenait bien quelques mots, mais guère plus. Par contre, il semblait qu’eux la comprenaient. Sœur Élisée confirma, elle avait fait le même constat avec Tati Ouda sur le bateau. Monsieur d’Estournelles les rassura. « – C’est ce que l’on nomme le « créole ». Vous verrez, nous l’utilisons tous volontiers, principalement pour communiquer avec les esclaves, il est toutefois différent en Louisiane. »

Sur ce, personne ne s’attarda, heureux de trouver un lit qui ne tangua point.

*

After J Nixon, Georgina, Duchess of Devonshire, 1783, Stipple with etching (British Museum).

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie se leva avec le soleil et avec la sensation d’être reposée et pleine d’énergie. Ne sachant comment appeler Hagar, elle enfila sa robe de la veille et sortit à la recherche de quelqu’un. Du patio, Rachel l’aperçut se pencher sur la rambarde de fer forgé à l’étage. Elle frappa dans ses mains. Antoinette-Marie sursauta et vit arriver Hagar en courant. Elle remercia la gouvernante. L’esclave se confondit en excuses et courbettes pour son manque de diligence. Antoinette-Marie trouva qu’elle en faisait trop, et la calma dans ses ardeurs de soumission. Elle se fit habiller d’un caraco et d’une jupe assortie, car elle avait l’intention de profiter de son temps pour visiter la ville. Elle descendit une fois prête et retrouva monsieur d’Estournelles dans un des salons du rez-de-chaussée où il déjeunait. Elle l’accompagna et lui soumit son envie de promenade. « – C’est une excellente idée, mais je dois m’excuser de ne pouvoir vous accompagner, des affaires m’éloignent de la ville pour la journée. De plus, Rachel m’a prévenu que sœur Élisée était alitée pour l’instant. Elle n’est pas très bien. Demandez-lui de vous faire accompagner. » Elle acquiesça. Le déjeuner terminé, elle alla voir sœur Élisée qui somnolait. Après s’être assurée que ce n’était rien de sérieux, elle la laissa prendre du repos.

Après discussion avec Rachel, qui fit remarquer au passage que c’était inconvenant pour une dame de sortir à pied, car aucune voiture n’était disponible pour sa promenade, il fut convenu devant son insistance qu’elle accompagnerait Achille au marché, escortée d’Hagar. Coiffée d’un grand chapeau de paille penché sur le front, rendant l’ombrelle presque inutile, elle avançait d’un bon pas, les deux esclaves la suivant. Régulièrement, elle s’arrêtait et se retournait vers eux pour se faire indiquer le chemin. Elle n’avait pas pu leur faire admettre qu’il était plus simple qu’ils ouvrent la marche. Avec force de gestes, excuses et yeux qui roulent, ils avaient refusé même loin du regard inquisiteur de la gouvernante.

Peu de rues étaient entièrement pavées, Antoinette-Marie s’était réfugiée sur le trottoir de pierre maintenant ses jupes, le plus haut possible, afin de ne pas les tacher. Hagar et Achille quant à eux, malgré leurs pieds nus, marchaient sur la voie. Les rigoles du milieu de la rue étaient comblées d’une boue noire et puante que l’on négligeait visiblement de nettoyer. En fait, sous l’opulence apparente de la ville, Antoinette-Marie était bien obligée de constater la saleté et l’insalubrité des lieux. Plus le groupe s’éloignait des riches quartiers et s’approchait des quais, plus les maisons étaient de plain-pied. Elle entrevoyait entre leurs façades des dépôts d’immondices accumulés. Les quais encombrés de matériaux servaient de latrines à la ville, le tout dégageait des miasmes pestilentiels. Antoinette-Marie respira beaucoup mieux arrivé au marché. Celui-ci, situé sur les quais, était balayé par la brise marine qui en chassait les odeurs les plus désagréables. Elle fut impressionnée par la foule bigarrée qui se bousculait entre les étals qui couvraient une large étendue. Elle s’engagea dans la première allée au milieu du brouhaha des interpellations, des marchandages, des rires chaleureux, des sollicitations, des cris des bêtes. La population offrait un mélange de races et de couleurs des plus variées. On y croisait des blancs de toutes conditions le plus souvent accompagnés de leurs esclaves portant les vivres acquis. Des mulâtresses hautaines aux démarches chaloupées en groupe ou seules souriaient de toutes leurs dents à leurs amants lorsqu’elles les croisaient inopinément. Sous des toiles tendues servant d’abri de fortune, souvent à même le sol, les paysans des alentours proposaient les produits de leurs lopins de terre, des fruits et légumes multicolores aux saveurs exotiques, des épices aux parfums inattendus. Beaucoup de tubercules, comme les dachines, les patates douces, les madères, les malangas et les ignames, mais aussi des papayes, des cristophines, des giromons, des avocats, des gombos, des fruits à pain, et des piments, s’amoncelaient en pyramide sur des couvertures. Antoinette-Marie découvrait une multitude d’aliments qui lui étaient inconnus. Curieuse, elle goûtait ce qu’on lui tendait, grimaçant parfois aux goûts inattendus et savourant les autres. Une énorme femme noire au tignon rouge sang, à côté de ses fruits et légumes, vantait les incroyables senteurs et saveurs de ses épices. Conditionnés dans de grands sacs de toile, de petits sachets ou des bouteilles, ses condiments trônaient sur une charrette à bras. Elle vendait cannelle, vanille, poudre à Colombo, clous de girofle, anis étoilé, coriandre, gingembre et des noix de muscade sans oublier le bois d’inde, le poivre vert et l’huile carapate. Discrètement dans de petits flacons, elle recommandait des breuvages dont les vertus relevaient plus de la sorcellerie et de la superstition, ce qui inquiéta la jeune fille lorsqu’ils lui furent proposés. Gênée, tout en riant, elle refusa arguant qu’elle n’en avait pas besoin. Une grande négresse vendait à la criée des pains qu’elle portait sur un plateau en équilibre sur la tête, les mains sur ses hanches rebondies. Il y avait aussi de petits enclos retenant du gibier, des ramiers, des sarcelles, des cochons marron, des pintades. Antoinette-Marie passait dans les rangées, suivie des deux esclaves. Elle sentait les odeurs appétissantes des soupes, des grillades, que proposaient des mulâtresses et finit par accepter un bol de gombo fort épicé l’appétit venant avec les effluves. Elle regarda les pacotilles vendues par une très vieille Espagnole aux rides profondes avec qui elle échangea quelques mots. La variété des produits présentés sur le marché la surprenait. Elle observa la légèreté des tenues vestimentaires. Elle croisa bien un ou deux hommes intrigués de la voir là, avec perruques poudrées portant habit et épée, qui la saluèrent d’un levé de tricorne auquel elle répondit d’un hochement de tête. Mais le plus souvent, elle constata la simplicité de l’habit des hommes en drap léger, batiste écrue ou basin, accompagné d’une chemise blanche à dentelles avec de larges pantalons, bas de soie, de fil ou de coton, mouchoirs ou foulards de cou et l’indispensable chapeau à larges bords pour se protéger de la chaleur. Elle fut étonnée de voir certains petits blancs allant pieds nus comme les esclaves. Elle croisa une superbe métisse, l’épaule dénudée, d’immenses anneaux d’or aux oreilles, une espèce de turban sur la tête, accompagnée d’un négrillon aux vêtements assortis à ceux de sa maîtresse. Elle la toisa avec hauteur. Antoinette-Marie s’en amusa. Elle constata que les femmes, quel que soit leur rang, de l’esclave à la maîtresse, mais surtout les mulâtresses rivalisaient en toilette luxueuse. C’était à celle qui pourrait afficher le plus de broderies, de galons, de dentelles, avec une profusion de mousseline et de riches étoffes. Leur coquetterie affichait des bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues ciselées ornées, des chapeaux à ruban de soie, des mouchoirs de tête ou madras. Si cela n’avait pas été sa chevelure blonde qui se répandait en boucles dans son dos, sa mise plus simple inspirée des modes anglaises l’aurait tout de même distinguée de la foule. La chaleur commençant à l’indisposer elle proposa à Hagar de l’attendre à l’ombre du bouquet de palmiers de l’autre côté du marché. Laissant les deux esclaves faire l’achat des vivres, elle traversa le marché, évitant les propositions mercantiles et autres ne comprenant que rarement ce qui lui était dit. Sous les arbres, elle aperçut une borne sur laquelle elle s’assit pour se remettre de la chaleur et du tumulte. De là, tout en s’éventant, elle continua à étudier le marché et plus loin le port fourmillant d’embarcations en tous genres de la barque au navire de commerce ou de guerre.

Le bel Achille était le fils de Rachel, il était aussi le demi-frère d’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue. Dix-huit ans plus tôt, la belle Rachel avait été la dernière maîtresse du père d’Aimé-Paul. Le fruit de leurs relations était ce superbe métis à la peau caramel et aux yeux verts, dont les muscles saillaient au moindre de ses gestes. Il faisait pâmer toutes les femmes de la maisonnée. Il avait été affranchi avec sa mère à sa naissance. Celle-ci avait été si difficile que Rachel en avait vu ses cheveux blanchir à la stupeur générale. Aimé-Benjamin Fleuriau avait tellement eu peur de la perdre qu’il avait fait faire aussi vite que possible les papiers d’affranchissement. Et si Rachel n’avait pas eu la chance de Jeanneton Guimbelot qui lui avait donné huit enfants et s’était retrouvée « installée », elle n’en était pas moins libre. Au mécontentement de la jeune Madame Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, Rachel était gouvernante de l’hôtel Fleuriau et l’était restée à son arrivée. À peine débarquée de la plantation, l’esclave Hagar avait été subjuguée par le jeune homme. Depuis ce temps, elle soupirait auprès du beau mâle sans résultat. Elle n’avait jusque-là pas réussi à retenir son attention, aussi jubilait-elle à l’idée d’être seule en compagnie du bel Achille. Il devait acheter quelques compléments de vivres. La promenade tellement désirée par Antoinette-Marie avait permis à Hagar de les accompagner. Elle minaudait tout en ondulant, n’ayant aucun scrupule à laisser partir seule la jeune fille. Remplissant le panier qu’elle avait au bras avec les achats fais par le jeune homme. Elle profitait de chacun de ses mouvements pour dévoiler ses atouts avec force de battements de cils. Cela amusait Achille qui n’en avait cure.

D’un autre côté du marché, James Wilkinson parlementait avec un mulâtre affranchi afin d’acquérir un large chapeau de paille de sa facture quand il aperçut au loin Antoinette-Marie qui semblait chercher quelque chose ou quelqu’un. Intrigué, il perdit le fil de son marchandage, le vendeur le ramena à sa vente. Abrégeant, il paya ce que’on lui demandait au grand contentement du vendeur. Mais l’achat effectué, la jeune fille avait disparu.

*

Agostino_Brunias_-_Linen_Market,_Dominica_-_Google_Art_ProjectAntoinette-Marie, trouvant le temps long, était retournée dans le marché afin de retrouver Hagar et Achille, mais après l’avoir arpenté dans tous les sens elle dut bien admettre qu’elle les avait perdus. Elle décida de retrouver son chemin par elle-même. Elle reprit donc la grande avenue puis tourna à l’angle de la maison dont elle avait remarqué les ferronneries du balcon. Le soleil était à son pic, la chaleur devenait exténuante, les rues étaient désertées pour la sieste. Plus elle avançait, plus elle admettait, que guidée par les esclaves, elle n’avait pas vraiment fait attention au chemin. Elle continuait toutefois espérant reconnaître quelque chose ou rencontrer quelqu’un qui pourrait la guider. Tout d’un coup, elle perçut plus qu’elle n’entendit la présence de l’homme qui la suivait. Celui-ci avait senti l’aubaine devant l’hésitation de la jeune fille à se diriger. Il la suivait depuis le port. Petit, trapu comme un taureau, la peau tannée par le soleil, la mise fatiguée, il se disait qu’il pourrait la détrousser, voire la trousser. Elle s’effraya et accéléra le pas espérant croiser quelqu’un ou le distancer. « – N’ayez pas peur, mam’zelle, on peut causer un petit peu, j’vous veux pas d’mal.

– Passer votre chemin, monsieur. Cessez de m’importuner.

– Mais c’est juste pour causer mam’zelle ». Il était arrivé à sa hauteur et s’était rapproché d’elle. Elle sentait son odeur aigre, mélange de sueur et d’alcool. Elle essayait de se contrôler, mais commençait à s’affoler ne voyant pas comment se sortir de ce mauvais pas. Alors qu’elle ne s’y attendait pas, il la poussa brutalement dans une ruelle si étroite que la lumière ne passait pas. Et après la clarté aveuglante du soleil, elle eut l’impression d’être engloutie par l’obscurité. Projetée à terre, elle essaya de se relever glissant dans la boue. Il la souleva par les bras et la plaqua contre le mur. Une main sur la bouche, l’autre pelotant la poitrine, le visage enfoui dans son cou, le genou forçant les cuisses instinctivement serrées de la jeune fille, l’homme haletait de plaisir. Elle fut surprise par sa force. « – Voyons ma petite dame, faut pas s’affoler comme ça, on va juste se faire un peu plaisir. Une jolie drôlesse comme toi ça doit savoir faire ça, et tu vas voir le jacquot, il a de quoi à te donner. C’est qu’il l’a lourde, le jacquot. » Antoinette-Marie se débattait de son mieux, mais elle était vraiment bloquée. Elle revivait la terreur que lui avait causée le marquis de Fontenay. Elle sentit qu’elle commençait à perdre connaissance.

*

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds, 1766. 3

Wilkinson James

James Wilkinson, surpris et intrigué par la présence d’Antoinette-Marie seul sur le marché, se mit à la chercher. Il avait été naturellement paternel avec elle, il n’aurait pas su l’expliquer, il n’avait jamais été porté sur les femmes ou plus exactement sur le sexe. Cela ne l’avait jamais vraiment attiré, il trouvait plus palpitants, l’intrigue, l’aventure, le danger. Il trouvait la montée d’adrénaline plus jouissive que ces corps-à-corps qu’il faut agrémenter de mots doux souvent sans valeur, mais de vingt ans son aîné, il l’avait trouvée attendrissante et avait développé un sentiment protecteur pour elle. Ne la trouvant visiblement pas sur les lieux, il se décida à aller vers la demeure des Fleuriau. Ce n’était pas son premier séjour dans la ville et il savait où elle se situait. Sans le savoir, il reprit à sa suite le chemin de la jeune fille. Quand il tourna rue Sainte-Cécile, du coin de l’œil il perçut le comportement bizarre d’un homme qui entraînait une femme dans un recoin. Cela le fit sourire, bien qu’il trouvât cela étrange qu’un couple, à cette heure, et dans une des rues les plus bourgeoises de la ville, vint y copuler. Il allait continuer quand un éclat sur le sol brilla et l’arrêta. Il revint sur ses pas et reprit la rue jusqu’à l’objet. Au moment de se baisser pour attraper ce qui était un bijou de femme, il perçut la lutte du couple. Tout en saisissant l’objet et le fourrant dans une poche, il interpella « – Monsieur, vous voyez bien que la petite dame n’a pas l’air d’avoir envie. » Sans le regarder, tout occupé qu’il fût à maintenir Antoinette-Marie, Jacquot répondit violemment « – Barre-toi ! Ça t’ regarde pas ! » Portant la main à sa ceinture où se trouvait coincé un mousquet, James Wilkinson reprit d’un ton plus ferme « – J’insiste, la petite dame ne veut pas ! » Le malfrat poussa violemment sa victime sur le côté, se retourna en sortant un grand coutelas. Antoinette-Marie entendit la déflagration tout en perdant connaissance. James Wilkinson avait visé le genou, l’homme s’écroula hurlant de douleur. Sans aucune pitié, Wilkinson poussa l’homme afin d’aider la jeune femme. C’est avec stupeur qu’il découvrit Antoinette-Marie. Il la prit dans ses bras et l’a sortie de la ruelle. L’homme gémissait dans son dos. « – Arrange-toi à ce que je ne te recroise jamais. Tu es un homme mort. » Le prévint-il. Et avant que les voisins attirés par le bruit ne sortent de chez eux, Wilkinson emporta la jeune fille. La demeure des Fleuriau était en fait à deux pas. Sans frapper, il pénétra dans celle-ci à la surprise générale son fardeau inanimé dans les bras. Il fut accueilli par Béarn et Navarre qui le reniflèrent avec des petits jappements. Sœur-Élisée, tout agitée arriva en courant derrière eux, elle s’inquiétait depuis un long moment déjà, car les deux chiots gémissaient depuis le départ de leur maîtresse comme s’ils sentaient quelque chose. « – Seigneur dieu, que lui est-il arrivé ? » À sa suite, fulminant de colère, Rachel accourait. Hagar sur les talons justifiait justement l’absence de la jeune femme. Devant le tableau tout le monde trembla d’effroi pour des raisons différentes. James Wilkinson rassura l’assemblée. Il expliqua qu’Antoinette-Marie avait fait une mauvaise rencontre, mais qu’il y avait eu plus de peur que de mal. On monta dans sa chambre la victime inanimée. Pendant que James Wilkinson déposait délicatement la jeune fille sur son lit, Rachel fermait les persiennes et tirait les rideaux plongeant la pièce dans le noir. Sœur Élisée, elle s’était précipitée dans sa chambre prendre sa pharmacopée. Les deux femmes la déshabillèrent. À la Suite du choc, Antoinette-Marie était tombée dans un semi-coma qui provoqua une forte fièvre. Elle délirait repoussant continuellement quelque chose devant elle. Sœur Élisée la rassurait d’une voix douce. Tout le monde s’inquiétait. Sœur Élisée ne quittait pas son chevet lui apportant tous les soins possibles. Elle lui faisait ingurgiter chaque fois qu’elle le pouvait une tisane d’écorce de saule et de tilleul pour faire tomber la fièvre et un mélange à base de fleurs d’Étoile de Bethléem réputées pour aider dans les traumatismes déclenchant un état d’abattement et de désespoir. Constant d’Estournelles restait stupéfié par l’incident. En rentrant, il avait trouvé Monsieur Wilkinson faisant les cent pas dans le patio. L’homme l’avait informé. Les deux hommes se mirent à attendre ensemble. Rachel lors de ses allers-retours dans la chambre de la jeune fille donnait des nouvelles. Elle s’inquiétait de plus en plus. « – Comment est-ce que tout ceci allait finir ? » Elle maudissait Hagar, elle maudissait cette blanche qui avec ses caprices mettait en péril l’équilibre de sa vie. « – N’allait-elle pas être chassée avec son fils ? » Elle envoya Achille chez l’Hougan interférer pour elle auprès d’Yemendja et lui chercher des amulettes pour attirer la bienfaisance des Loas. Il fallait que les esprits les aident. C’était leur dernière chance. La métisse si fière voyait son monde s’écrouler à cause d’une sale petite négresse. Le reste du jour puis de la nuit se passa dans l’attente générale. Après avoir discrètement glissé des amulettes sous le lit, Rachel s’était assise dans un coin de la pièce. Dans la chambre sombre, les deux femmes priaient l’une avec ferveur Yemendja pendant que l’autre s’adressait à son équivalent chrétien la vierge Marie. Le jour se leva avec une légère amélioration, la fièvre avait baissé, mais Antoinette-Marie délirait toujours. Ils continuèrent à attendre. Rachel se rongeait les sangs, les cernes marquaient ses yeux, ses lèvres étaient en sang tellement elle les mordait. Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROMESœur Élisée ne savait plus que faire à part prier. Le médecin, qui s’était déplacé, sur la demande de monsieur d’Estournelles avait préconisé l’attente après avoir proposé une saignée, ce qui ne lui avait pas été permis. Monsieur Morand, le secrétaire de monsieur Fleuriau, était passé régulièrement se renseigner. Ayant appris par Achille l’agression et ses conséquences, il ne décolérait pas, que ce soit justement pendant l’absence de ses maîtres. Il avait, lors de son premier passage, excusé, monsieur et madame Fleuriau. Ils étaient prévenus du drame, mais madame Fleuriau ne pouvait se déplacer. Et pour cause, elle mettait au monde le dernier héritier de la famille. Dans le silence de l’attente, on entendait quelques insectes bourdonner, les oiseaux piaillés dans la cage du patio, et les chiots qui couchaient, auprès de leur maîtresse, gémissaient de temps en temps. Ce fut le jappement de Béarn qui annonça le début du mieux. La fièvre était tombée. Tout étonnée, Antoinette-Marie reprit connaissance dans sa chambre avec à son chevet Sœur-Élisée. Avec peine, elle demanda « Comment suis-je arrivée là ? » Lui prenant la main pour la réconforter, sœur Élisée lui répondit « – C’est monsieur Wilkinson qui vous a porté secours, je vais vous donner un breuvage pour dormir, surtout ne vous inquiétez pas, je reste à vos côtés. » La malade dormit enfin d’un sommeil réparateur. Rachel dans un coin de la pièce soupira de soulagement. Il n’y aurait pas de drame. Après avoir annoncé la nouvelle à tous, elle se précipita à l’office. Elle cria « – Achille fait faire son paquetage à Hagar, elle repart d’où elle n’aurait pas dû sortir ! »

Le somnifère de sœur Élisée fit dormir Antoinette-Marie jusqu’au milieu de la matinée du lendemain. Elle ouvrit les yeux sur son amie assise à côté d’elle en train de lire, dans le fauteuil canné à côté de la fenêtre. Celle-ci lui sourit. « Avez-vous bien dormi ? Vous allez bien ?

– Oh ! Élisée, si vous saviez, quelle horreur, c’était monstrueux. Elle se mit à pleurer de toutes les larmes de son corps. Sœur Élisée l’a pris dans ses bras et la consola.

– C’est fini mon petit ange, c’est fini, vous ne risquez plus rien. Cela n’a été qu’une grande peur, allez ! Allez ! Mon petit moineau, il faut se reprendre.

– Cela va, ça va, ça va aller.

Elle avala une grande goulée d’air et essaya de sourire.

– Il y a longtemps que je dors ?

– Oui, mon ange, ça fait trois jours. Je vais appeler pour vous faire apporter à manger » comme Antoinette-Marie faisait la grimace, sœur Élisée insista. Rachel vint elle-même porter le plateau, elle en profita pour se rendre compte de l’état de la jeune fille, elle fut à nouveau rassurée. Avec un peu de chance, il n’y aurait pas d’autre conséquence que le départ d’Hagar. Elle entrouvrit les persiennes pour aérer la pièce et sortit discrètement.

À la demande de Rachel, Monsieur Morand, avait renvoyé Hagar à la plantation. La sanction était terrible, car bien évidemment c’étaient les champs de cannes qui l’attendaient et le mépris de ses congénères, car gens de maison et esclaves des champs n’avaient rien à faire ensemble. Elle avait eu beau pleurer, crier, se débattre, elle y était partie. Aussi c’est Alexandrine, tout en rondeurs et avec la peau café, qui se présenta à la suite de Rachel afin d’habiller Antoinette-Marie. Comme celle-ci montrait sa surprise devant ce changement, elle demanda où était Hagar. La gouvernante trouva que cela ne la regardait pas, mais répondit toutefois d’un ton neutre. « – Elle est repartie à Bellevue.

– Ah ! Mais pourquoi ?

Agacée, la gouvernante, trouvant la question déplacée puisque l’esclave avait été remplacée, répondit « – Mais parce qu’elle a désobéi pour pouvoir minauder avec mon Achille. Elle n’aurait pas dû vous quitter, une dame de qualité ne doit pas se promener seule.

– Mais c’est ma faute, c’est moi qui les ai laissés.

– Excusez-moi M’dame, mais elle avait des ordres ! Que croyez-vous que ma maîtresse ait pensé quand elle a appris votre malheur ? Bien heureuse, si Hagar réchappe au fouet.

Antoinette-Marie en resta sans voix. Ne disant plus rien, elle se laissa préparer.

*

Reynolds, joshua, sir, p.r.a. por ||| figure ||| sotheby's n09103lot6yx8ven PORTRAIT OF A LADY, SAID TO BE LADY CARLYLE

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Pour lui changer les idées, accompagné de James Wilkinson et de Sœur-Élisée suffisamment remise pour reprendre son rôle de chaperon, Constant d’Estournelles entraîna Antoinette-Marie en promenade. Elle sortait pour la première fois de la demeure des Fleuriau depuis le drame. Sortir avec deux hommes qu’elle ne connaissait que depuis à peine deux mois, cela pouvait paraître surprenant, mais elle leur faisait confiance. Confinés tous ensemble sur le navire, elle avait appris à les connaître. Dans la voiture en face des deux hommes qui lui servait d’images paternelles, se sentant en sécurité, bien qu’encore craintive, elle revivait. Constant d’Estournelles, face à elle, lui souriait se voulant apaisant. Il culpabilisait encore de l’avoir laissée seule, il se sentait redevable envers la jeune fille dont il avait construit l’avenir. Elle lui rendit son sourire timidement, toujours calme et affable il était pour elle la force de l’intelligence. Il la rassurait par ses conseils et tous les renseignements qu’il lui donnait à chaque instant. Elle avait vite compris que celui, qui était devenu son mentor et qui jamais ne se départait d’un calme apparent, utilisait son talent de diplomate afin de toujours montrer au mieux son point de vue. Et si manipulateur, il était, elle savait qu’il était avant tout un homme bon et ne pratiquant son talent que pour les bonnes causes. Quant à James Wilkinson, c’était autre chose. Si au premier abord l’homme ne paraissait qu’aimable, Antoinette-Marie avait découvert que c’était avant tout un guerrier avec une intelligence de chasseur aux aguets, elle avait aussi saisi que l’affection que l’homme lui portait était exceptionnelle et rare. Elle devinait chez l’homme un goût prononcé pour l’intrigue et les jeux du pouvoir obscur qu’il cachait sous des dehors bonhommes, qui ne la trompaient pas. Il l’intriguait, la fascinait, elle sentait en lui une part d’ombre mystérieuse tellement romanesque. En toute candeur, elle rendait avec naturel ces affections inattendues d’autant qu’elles étaient désintéressées. Les deux hommes de leur côté regardaient la jeune fille qu’ils avaient appris à connaître pendant le voyage au long cours, ils avaient découvert la spontanéité qui bousculait régulièrement le vernis policé, laissant à découvert l’intelligence terrienne qui ne s’en laissait pas compter. Ils s’étaient pris d’affection pour cette jeune fille qui émergeait à peine de l’enfance et dont la candeur enfantine rejaillissait parfois sous la gravité de la femme qui s’affirmait. Les liens créés par le hasard s’étaient renforcés devant les aléas du destin.

 Le trot des chevaux les conduisit au port, toute promenade menait sur les quais pleins d’animation. Elle était inquiète, c’était plus fort qu’elle, elle cherchait l’individu qui l’avait agressée. Remarquant son manège, John Wilkinson la rassura, l’homme ne pourrait plus lui faire de mal là où il était. Elle frissonna devinant quelque fin obscure et s’abstint de demander plus de renseignements. En fait, l’individu avait été retrouvé, sur la plage, mort deux jours plus tôt.

En vue du port et de ses navires, Constant d’Estournelles leur signala un navire négrier appartenant aux Nairac. Ils firent arrêter la voiture à proximité, afin d’assister au débarquement de la marchandise. Connaissant les propriétaires Antoinette-Marie était curieuse du spectacle, « L’Honorine« était de retour d’une campagne de traite au Sénégal. « – Vous savez qu’ils sont reconnus comme les plus puissants armateurs de Bordeaux avec les Gradis et les Cohen. Le plus gros de leur fortune leur vient de la traite. » Elle pencha un peu son ombrelle, car le reflet des rayons du soleil couchant sur la mer l’aveuglait. Lui indiquant la chaloupe qui accostait, Monsieur d’Estournelles expliqua. « – Les marins débarquent des « pièces d’Inde », comme on dit dans le jargon des négriers.

– Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

– Ce sont les plus beaux spécimens de noirs et donc aussi les plus chers !

– C’est un drôle de terme !

Elle vit au loin un groupe d’Africains de plusieurs hommes et de deux femmes que l’on poussait hors de l’embarcation sur le quai. La chaloupe avait déjà effectué plusieurs navettes entre le navire et le port. Des planteurs entouraient déjà le groupe entassé en prévision du marché aux esclaves.

– La vente n’aura lieu que demain ou après-demain, le capitaine se laisse le temps de redonner apparence humaine à la chiourme. Elle a souvent souffert pendant le voyage. Expliqua son compagnon.

Enchaînés à plusieurs, faméliques, chancelants, effrayés, les captifs étaient débarqués et surveillés de près, par des gardiens armés de fouets et de fusils. De là où elle était, Antoinette-Marie vit qu’on les conduisait vers une vaste baraque dressée sous un bouquet de palmiers et de cocotiers.

Lors du repas du soir, après avoir réfléchi, bien que mal à l’aise, elle se retourna vers Monsieur d’Estournelles et le regardant droit dans les yeux, elle se lança « – Je ne sais comment vous le demander monsieur d’Estournelles, mais j’aimerais, enfin non, je serais curieuse de voir la vente

Quelle vente ? demanda sœur Élisée.

 – La vente des esclaves dont nous avons vu le déchargement.

 – Mais vous n’y pensez pas Antoinette-Marie, ce serait indécent !

– Il est vrai que par décence peu de femmes viennent à ces ventes, mais qu’exceptionnellement en restant en recul, je peux vous y emmener. Mais pourquoi voulez-vous y aller ?

– Mais tout simplement parce que j’ai fini par comprendre que j’allais posséder des esclaves et que je ne sais ce que je dois en penser, même si je n’ai pas vraiment mon mot à dire.

Antoinette-Marie posa son couvert en argent à côté de son assiette, chercha ses mots et reprit. « – Depuis ma conversation avec Madame Authier, je me suis longuement interrogée. Je trouve assez singulier le fait de posséder des êtres humains comme on possède des animaux, le tout, dans l’indifférence. Cela semble normal, voire naturel à tous leurs maîtres, mais moi qui n’aie jamais rien possédé, du moins de façon évidente, cela me paraît étrange. »

VENTE D'ESCLAVE AU SURINAM. Pierre Jacques BENOIT (1782 - 1854)Constant d’Estournelles sourit et se lança dans une explication. « – Comme vous devez le savoir, cette pratique est connue depuis la plus haute Antiquité. Toutes les nations dites civilisées s’y livrent. Sans ce système, on n’aurait pas pu construire les jardins de Babylone ou les pyramides d’Égypte. Si l’on avait payé un salaire à chaque manœuvre ces chefs-d’œuvre n’auraient pu voir le jour. De plus, imaginez la détresse de nos colonies et du commerce qui en découle. Les planteurs ne pourraient produire ni café, ni cacao, ni coton, ni indigo. Sous ces latitudes, nous, occidentaux, ne pouvons faire de travaux physiques, nos santés n’y sont pas adaptées, alors si l’on devait verser un salaire aux esclaves ! Ce serait la ruine ! »

Pas vraiment convaincue, mais résignée, elle sourit et reprit sa fourchette avec laquelle elle maintint le morceau d’ananas qu’elle finit de couper. « Sans oublier rajouta sœur Élisée, qu’ils vivent dans l’indigence, nus comme des bêtes, sans connaître les bienfaits de l’évangélisation, loin de Dieu. J’ai entendu dire qu’ils sont même vendus par leurs propres rois.

– C’est vrai, en échange de pacotille.

Antoinette-Marie releva un sourcil, mais avait du mal à être persuadée par tout cet argumentaire. Mais que pouvait-elle y faire ?

*

Le lendemain, en fin d’après-midi, après les fortes chaleurs du milieu de journée, le landau des Fleuriau avait été mis à disposition de leurs invités. Antoinette-Marie avait réfléchi à sa toilette se demandant s’il y en avait une plus appropriée qu’une autre pour ce genre d’activité. Toutes circonstances de la vie étaient normalement codées, mais personne n’avait songé à lui indiquer comment il fallait se vêtir pour une vente aux enchères d’esclaves. Elle savait bien que se poser ce genre de questions était futile, mais cela la rendait perplexe. Son choix finit par se porter sur une robe à l’anglaise en toile de soie gris pâle avec manche Amadis au coude. Elle avait coordonné son fichu avec sa jupe de linon blanc. Pour se protéger du soleil, elle avait posé un chapeau de paille sur un chignon qu’elle s’était fait elle-même selon les conseils de Rose-Marie. La gentille Alexandrine n’était vraiment pas douée en ce domaine. Monsieur Constant d’Estournelles l’attendait en compagnie de monsieur Morand, le secrétaire des Fleuriau. De son côté, James Wilkinson n’était pas de la sortie, des affaires à traiter avant de partir l’avaient éloigné de la ville. Les deux hommes la complimentèrent sur sa tenue, ce qui la rassura sur la justesse de son choix.

Le marché avait été annoncé par des panneaux. Elle n’était pas très à l’aise, mais ne voulait pas reculer. La voiture décapotée, d’un luxe, qui parut inouï à Antoinette-Marie dans ces lieux, s’arrêta en retrait des planteurs qui s’étaient agglutinés sur le quai malgré la chaleur stagnante. Une estrade avait été dressée sur des barriques, devant la baraque où les captifs reclus avaient macéré. Sous sa capeline adroitement penchée sur son front, à l’abri de son ombrelle, Antoinette-Marie ne perdait rien de ce qui lui faisait penser au premier abord à un spectacle de foire. Mais les malheureux que l’on y traînait n’étaient pas les artistes d’un théâtre de saltimbanques. Gênée, elle tapotait le bois laqué de la portière. Il y avait foule autour de l’estrade. Le contremaître chargé de la vente commença son numéro avec une éloquence de bateleur. La « marchandise » du jour se faisait attendre et le public commençait à trépigner d’impatience sous les ombrelles. Après examen du public agité, contrairement à ses craintes, elle n’était pas la seule femme de l’assemblée. Un homme vêtu d’un gilet en brocard sur une chemise et un pantalon d’un blanc éclatant portant à sa ceinture deux pistolets et à la main une cravache s’avança devant l‘estrade. Il fit tinter une clochette qui annonça le début de la vente.

Il se mit à hurler « – C’est chez nous, clients et amis, que l’on trouve, je vous l’assure, la meilleure marchandise !… ».

Le premier qui fut poussé sur l’estrade était un magnifique mâle plein de morgue. Il devait faire une tête de plus que n’importe lequel des hommes de l’assemblée. Il ressemblait à la statue d’un Hercule tant il était musculeux. Il était vêtu d’un simple morceau d’étoffe qui lui ceignait les hanches et d’un lambeau jeté sur ses épaules. Monsieur Morand fit remarquer. « – C’est un magnifique Congo, le lambeau de tissu doit cacher des traces de coups de fouet, on a dû les lui infliger pour le mater. » Il s’excusa et descendit de la voiture pour aller voir de plus près ce qui l’en retournait.

– Ce grand mâle, s’écria le contremaître, est un vrai miracle de la nature ! Admirez sa beauté, mesdames, et sa musculature, messieurs. Pour couper la canne, vous ne pourrez trouver mieux !

Antoinette-Marie fut choquée d’entendre à ses côtés, une femme, entre deux âges, affichant un peu trop de bijoux à son goût, se détourner en marmonnant « – C’est un véritable monstre ! Je n’en voudrais pas pour nettoyer nos écuries… » Mais sa surprise ne s’arrêta pas là. La mise à prix, jugée exagérée, avait déclenché des récriminations. L’hercule d’ébène trouva tout de même preneur. Après une brève enchère, un planteur du Petit-Goâve, qui enfilait des gants blancs, examina son acquisition de la tête aux pieds. « – Beau sujet, constata-t-il. Il pourra faire un étalon convenable, mais ces traces de coups ne me disent rien qui vaille. » Il repartit avec le nègre, devenu sien, enchaîné et encadré par deux domestiques mulâtres qui n’en menaient pas large.

Le reste de la vente proposait quelques mâles plus ou moins aptes aux travaux d’une plantation, et des femelles robustes et saines pour les travaux domestiques qui trouvèrent acquéreurs individuellement ou par lot. Antoinette-Marie fut scandalisée lorsque des négrillons furent arrachés à leur mère, pour être vendus séparément, déclenchant des troubles. Elle jugea ce spectacle odieux. Monsieur Constant d’Estournelles voyant la mine offusquée de la jeune fille lui expliqua. « – C’est tout à fait normal que votre sensibilité soit heurtée. Ne soyez pas choquée, vous savez, c’est comme les chiens, plus on les prend jeunes, plus l’on a une chance de bien les élever. Et pour les plus intelligents, on finit même par s’y attacher. Mais il ne faut pas oublier que comme pour nos chiens, nous devons les dresser et être fermes pour être obéis. » Elle sentait bien que son compagnon était sincère, mais elle trouvait la comparaison déplacée. Le visage fermé, la mâchoire crispée, elle fixait le spectacle qui se déroulait devant elle.

Adultes et enfants s’amusaient des lamentations, des suppliques et des contorsions des mères. Revenu près du landau, Monsieur Morand s’écria.  « – Voilà bien des manières !   Ces femelles devraient comprendre que c’est pour le bonheur de ces petits moricauds qu’on les leur enlève ! Ils seront mieux nourris et plus heureux que dans leur forêt. Et puis, elles pourront en faire d’autres…

Un gros homme en sueur sous son ombrelle, à côté de lui, qui semblait être une de ses connaissances intervint « – Si j’en avais les moyens et si ma femme y avait consenti, j’aurais choisi la petite femelle nue qui se tient serrée contre sa mère. Un tanagra… Quel âge peut-elle avoir ? Douze ans ? Treize, peut-être ? »

Antoinette-Marie, tripotant son médaillon frissonna de dégoût devant ce que cela sous-entendait. La négrillonne terrorisée fut adjugée à un planteur de Porto Rico, une brute au visage ravagé par la picote. La mère eut beau s’accrocher à elle, un coup de cravache lui fit lâcher prise. Ce qui restait de la chiourme, malade, éclopé, vieux, fut bradé par lots de trois ou quatre têtes. Certains ne trouvèrent pas acquéreur.

– Et ceux-là, demanda Antoinette-Marie, que va-t-on en faire ?

– Une prochaine vente sûrement. Répondit laconiquement monsieur Morand.

Elle ne pouvait savoir qu’ils allaient plutôt nourrir les requins…

*

Deux jours plus tard, elle remontait sur le « Louison » avec ses compagnons. Après avoir contourné et longé les côtes de l’île Cuba par le nord passant au large de La Havane, le navire continua sa route sans encombre dans le golfe du Mexique.

Marek Rużyk (Les-Peintures-à-lHuile-hyperréalistes-de-Marek-Rużyk-captent-la-magnifique-Gloire-des-Navires-en-Mer-01.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

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Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille.Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée. Ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et s’était mise à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs.Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux, les mains jointes, faisait de même, espérant avoir fait le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir mise sur le bon chemin. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait elle pas choisi par opportunité une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de La Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les religieuses de son ordre qui furent mises en charge des misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de l’ordre de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. marie_incarnation_tours_38Les fondatrices du futur couvent s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle reprit sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Il y eut tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le navire s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient fait un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle découvrit que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un beau bâtiment de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle maison. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines sœurs, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient créé un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Suite à cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli.Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait faits pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.*LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIRAux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit fixant rêveusement devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la rêveuse un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, elle l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle était placée pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y trouva attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai de départ. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil.Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (162) copie.jpgMadame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai triste du départ, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans le petit salon adjacent pour lui remettre un cadeau de départ. Elle sortit du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en ouvrir le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre avait essuyé quelques larmes et revinrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui émut l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une dernière fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à l’assemblée qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes.C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en excusa son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur enfance, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements.Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle installa sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.Le trajet sur la Garonne fut nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton afin de ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement de l’embarcation. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant le cours d’eau et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait.

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac.Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente affaire. L’opération avait été faite lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un négociant de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire n’était sur les mers que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le navire était large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert faisait toute la largeur de la poupe, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre de laquelle figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave du navire et son gouvernail.Malgré l’invitation, Sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine le pied sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le navire, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Elle découvrit un décor sombre, net, tout était recouvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était installé sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir encadraient la table. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs avaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, cela pour permettre au dossier d’être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans être obligé de se glisser entre bancs et tables fixes. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui étaient au-dessus de la table du salon oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton renvoyait la lumière sur la table. Celle-ci était dressée comme pour un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un navire. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs.

L'amiral Arthur Phillip

Capitaine Duboscq

Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes autour de la table. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil ; puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et Madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son nouveau nom. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « – connaissez – vous la famille de Thouais ?– Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Galvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « – c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.– Nous étions nombreux !Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle « – comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous rejoignez votre époux à Saint-Domingue ?– Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !– Cela me rappelle lorsque j’ai fait comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne.Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ. Chacun racontant une anecdote sur ses voyages passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller.Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il était très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau de la dunette. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle trouva le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la chambre en faisant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre du plafond, elle posa sur son lit les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina la cabine tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle sœur de l’un des armateurs, elle avait avec sa compagne une cabine qui était assez grande et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits étaient en hauteur, en acajou et laiton, montés en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine, comme la chambre, avait été étudiée pour être élégante. Elle constata le travail d’ébénisterie en acajou recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés, moulurés, étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large ouverture qui donnait, comme celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu, le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires à serrure en bronze. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe comme on le lui avait recommandé. Elle se glissa sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.*Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout voyage au long cours, il se faisait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire était très lourde.Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe jouait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant était rejoint par Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, afin de canaliser les jeux du jeune passager et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les officiers qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un officier, sauf si son service l’amenait à s’y trouver. À la barre, permettant la manœuvre du gouvernail, un quartier-maître timonier maintenait la route du bâtiment, quelles que soient les circonstances.Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire, changement de quart, modification du vent, manœuvres de voilures, changements de cap, vitesse du navire… Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout près du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de transmettre des messages aux autres bâtiments de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.scene-de-pont-montrant-poulailler-barreur-et-capitaine-vers-1775L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie, à l’entrepont ou au pont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Elle comportait des châtiments terribles, comme celui de « la cale ». L’homme puni était précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et tiré de l’autre bord par un autre filin qui le ramenait à la surface après l’avoir fait passer sous la quille du bâtiment. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…La vie y était dure. Ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les hommes étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux marins se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir à l’équipage, autant que possible, de la nourriture fraîche. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dû affronter une épidémie de faible amplitude et pour cela accepta l’aide de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor. Bien que d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. Le mal avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le capitaine y fit une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la provision d’eau.Les passagers, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de descendre, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à faire une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur.Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les passagers s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de donner des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle vie. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans les mêmes conditions. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils n’étaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses habitants. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la beauté de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie que la réflexion fit sourire trouvait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.La maison était en bois, ses esclaves avaient fait du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Elle avait été construite sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là bas. Elle avait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était en tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils avaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine était à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen de se faire respecter, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait logé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier qu’elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments qu’il y a ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les logements des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtiments abritant machoquèterie (forge), tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup de travail, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Il faut continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte. Quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en avons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. – Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit, sœur Élisée.– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle trouvait la dame assez infatuée à son goût.

(Portrait of Mary Graham (1757–92), who reportedly had a relationship with Georgiana in the 1770s © National Portrait Gallery, London

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait exactement. Elle trouvait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Elle ne savait qu’en penser, elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tout le monde attendait un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque pensée. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros « ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à s’approcher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote.Une fois à l’approche, le capitaine de l’Albatros fut invité avec ses seconds à monter à bord. Ils furent invités au dîner du soir, mettant ainsi de l’animation avec les nouvelles des Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait encore décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Mais ils rassurèrent les passagers ; le fléau était en voie de finir lors de leur passage. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans son nouveau pays. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « – Antoinette-Marie, vous avez peur ?– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix, c’est comme ça ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, il faut que j’avance. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira sur son épaule. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant « de magnificence et de politesse » en Louisiane qu’en France. Elle y fait même mention d’une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs « quoique trois fois plus cher qu’à Rouen » et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.– Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.– Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes.*Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le passage de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La cérémonie, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devait rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie. Un colosse choisi parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, accroupi sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec comme spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des passagers. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers.Les jours passant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre profitant du moindre souffle d’air. Les cabines étaient devenues irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant le moindre rafraîchissement. Chacun souffrait du manque d’hygiène, Antoinette-Marie commençait à manquer de linges, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire.À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était effrayant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour le voir de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.*Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière comme à son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme était déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le capitaine fut très en colère quand il trouva la jeune fille, blanche comme un linge, cramponnée à la porte des coursives. Il lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans le monde où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Comme une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle resta le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui semblait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée » murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?– Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à côté de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu passer à côté du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’étaient des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas être si près que cela. Elles pouvaient être à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt voyant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer comme cela.*Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en MerUn peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu releva la tête vers l’horizon, mais ne vit rien. Alors qu’Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissait sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille et que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec, le second vit venir à eux, du fond de l’horizon, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on appelle des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » et aussitôt il hurla « – Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent alors au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blanche insolite, alors que le vent n’avait pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et prendre toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui avait encore Antoinette-Marie dans les bras chuta tout en essayant de la protéger. Monsieur d’Estournelles qui lisait dans sa cabine, s’était précipité, l’aida à se relever tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre sa cabine. Le petit Philippe, qui était à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eut fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il ne sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une mort violente. Les passagers étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des prières. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlant à la mort autant que leurs jeunes âges le leur permettaient. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tempête avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains navires durent mettre le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les petites Antilles.Pour se remettre et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le capitaine offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à son équipage. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle était confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle n’avait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte Lucie ayant appris par le capitaine de « l’albatros » qu’elle était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et profitèrent de la halte forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur de l’île. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, était pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer leur hôte, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps de faire quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 7

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (50)

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Été 1788. L’annonce du mariage par procuration.

Monsieur et Madame la marquise D’Ajasson de Grandsagne revenaient de Versailles, où ils avaient passé deux semaines épuisantes.

La marquise, Marie-Louise La Fauve-Moissac, était arrivée le vendredi 15 août pour la messe en l’honneur de la Vierge, donnée au sein de la chapelle du château par l’un des deux curés, devant toute la cour réunie. Reçue dans les appartements de la reine, elle avait assisté, amusé, une nouvelle fois, au ballet des courtisans. Rivalisant déjà par des toilettes extravagantes, les dames se poussaient pour être devant. Elles étaient alignées sur deux rangs à gauche et à droite de l’appartement que devait traverser la reine, de manière que la porte resta libre et afin de laisser le centre de la chambre vide. La marquise s’était installée dans l’encoignure d’une fenêtre n’ayant ni intérêt ni envie d’être remarquée. À midi quarante, l’huissier annonça le roi. La reine, toujours vêtue d’un habit de cour dans ces occasions, s’avança vers lui. Contrairement à son habitude, elle avait un air inquiet ou contrarié. L’ambiance était pesante. Il avait la vue si basse qu’il ne reconnaissait personne à six pas, il n’en percevait pas moins l’humeur de son épouse. Grand et lourd, mais gardant majesté comme tous les Bourbons, au grand agacement de la reine, le roi se dandinait toujours aussi mal à l’aise dans ses habits. Elle ne lui en sourit pas moins, lui donnant le bonjour avec amabilité. À une heure moins le quart, ils se mirent en route pour la messe. Le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes de quartier et plusieurs autres officiers ouvraient la marche. Le roi et la reine, lentement, les suivaient disant quelques mots aux courtisans qu’ils croisaient. Passant devant le marquis d’Ajasson, le roi lui rappela courtoisement leur rendez-vous d’après la messe, ce dernier acquiesça en le saluant.

Exceptionnellement, le roi recevait son conseil en toute urgence, ce qui laissait prévoir des changements, car tous savaient à quel point il n’aimait pas ses réunions. La marquise en jouant des coudes réussit à rejoindre son époux, au milieu de la foule des courtisans qui le questionnaient, la curiosité attisée par ce changement d’habitude dans les habitudes royales, qu’elle n’avait pas vu depuis quelques jours. Elle l’entraîna dans un salon adjacent et lui demanda de quoi il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était pas l’endroit pour une explication, ils pouvaient être entendus. Il lui conseilla de rentrer à Paris le plus tôt possible et de l’y attendre. Il n’en fallait pas tant pour qu’elle s’inquiétât.

*

la Fauve Moissac Marie Louise 9

Marie Louise la Fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne

Elle ne put rentrer que le lendemain matin à la fin de son service auprès de la reine et trouva à sa grande surprise deux lettres qui l’attendaient sur son bureau. Une de son époux, qui l’avait devancée, et l’autre de madame de Maubeuge, l‘amie de ses nièces.

La première lui apprit, la proclamation de monsieur Loménie de Brienne. L’État avait fait une banqueroute financière, il avait démissionné devant son échec et avait entraîné dans sa chute celle de son époux. Le marquis en était mortifié, il ne pensait pas qu’après tant d’années au service de l’État, on lui ferait payer l’échec de son supérieur. Il lui demandait d’organiser leur départ pour la Suisse, un éloignement de la cour serait salvateur.

La deuxième, la lettre de Mme de Maubeuge, était une bonne nouvelle. Elle contenait le contrat de mariage tant attendu pour Antoinette-Marie. Elle décida d’aller voir dès le lendemain le baron Cambes-Sadirac, son beau-frère, afin de lui faire signer. Elle accompagnerait ensuite son époux dans leur domaine au bord du lac Léman.

*

Comme il se devait le cocher donna la carte de visite au majordome de l’hôtel Cambes-Sadirac. Puis il aida la marquise à descendre du carrosse, ainsi que son notaire, Monsieur de Marcillac. Sur le perron, elle remit de l’ordre à sa toilette, rajustant son fichu brodé de lin blanc, et lissant les plis de sa jupe assortie au caraco en grosse soie gris pâle, finement brodée de fleurs rose pâle. La nouvelle baronne Cambes-Sadirac les reçut dans son salon. Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche était une grande femme, bien faite, à l’allure hautaine. Elle dégageait quelque chose de désagréable. Elle n’était pas laide, mais n’avait pas de charme. À son corps défendant, sa jeunesse l’avait amenée à se refermer sur elle-même et avait fini par l’aigrir. La cause en était une maladresse de sa mère, alors demoiselle d’honneur de madame Élisabeth, sœur du roi. Elle avait commis l’erreur de se moquer de la reine alors que celle-ci entrait dans la pièce où elle l’imitait. Elle fut chassée, sur-le-champ, de la cour. Marie-Josèphe avait dix ans, et n’en sut rien avant de reprendre sa place à ses seize ans. Madame Élisabeth n’avait pas eu le cœur de priver de sa place la jeune fille, pour la faute de sa mère, qui par le nom y avait droit. Le reste de la cour n’avait pas eu autant de commisération et elle dut se forger une carapace pour supporter les allusions, les médisances et surtout l’indifférence de beaucoup. La reine, rancunière, un jour entendant son nom enfonça le clou  « Tient ? Cette race existe encore ! » Et elle l’oublia totalement, mais pas ses partisans. Malgré la protection de la sœur du roi que beaucoup aimaient pour sa bonté, et un nom fort respecté de par ses ancêtres, elle n’en subit pas moins la méchanceté mesquine qui régnait à la cour. Tant et si bien qu’elle ne reçut aucune demande en mariage de peur de subir l’opprobre de celle-ci. Lorsque le Baron fit sa demande, malgré ses trente ans de plus, elle l’accepta. Elle savait que c’était avant tout pour sa dot, mais elle espérait que cela changerait sa situation. Hormis, qu’elle ne fut plus demoiselle d’honneur de Madame, rien ne changea quant à l’humeur de la cour à son endroit malgré la position de son mari.

Madame La Fauve-Moissac l’avait croisée à plusieurs reprises à

Bechade De Fonroche Marie Josèphe (Madame Veirac de Saint Agnan) (2)

Marie Josèphe Bechade De Fonroche

 Versailles, mais avait limité les échanges à de simples civilités. La baronne proposa quelques rafraîchissements, ce que la marquise trouva déplacé, vu l’heure. Après quelques échanges de civilités, elle demanda, avec un air de fausse compassion  « – J’ai appris, ma chère, la démission de votre époux à sa charge, cela n’a-t-il pas été trop difficile à supporter ? » Avec un sourire ironique, la marquise répondit que son mari s’en remettrait, mais elle n’était pas certaine que l’État et le roi se relèvent de cette banqueroute. De plus, il n’avait pas été chassé de la cour, lui. La baronne blanchit et la marquise sourit, elle n’allait pas se faire moucher par cette gamine. Donc, elle rappela à son hôtesse qu’elle était là pour son époux.

« – Celui-ci est très occupé, j’ai peur qu’il ne puisse vous recevoir. Peut-être pourrais-je vous rendre service ? » Susurra-t-elle perfidement. Elle était fatiguée de cette femme qui la regardait toujours avec détachement, représentant toute cette engeance qu’elle détestait et qui la méprisait.

« – J’ai bien peur que non, ma chère. Ce sont des affaires de famille, et vous ne pouvez vous charger d’enfants que vous n’avez pas eus. » Le notaire commençait à se tortiller sur sa chaise mal à l’aise entre ses deux femmes qui s’échangeaient des perfidies tout en souriant. La baronne, froissée, allait répondre vertement, quand entra gracieusement une jeune femme rousse, dans une robe-fourreau, d’un vert sombre, lacée par-derrière, qui affinait sa taille.

« – Élisabeth ! Je ne vous savais pas à Paris, je vous croyais encore à Saint-Aignan. »

Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, femme de Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan, fils aîné du baron, avait pour la deuxième fois fait une fausse-couche. Après avoir salué le notaire de famille, elle répondit

« – Non, ma tante, m’étant remis, j’ai rejoint mon époux. Je comptais me rendre à Versailles pour vous rendre visite, mais Madame de Bechade-de-Fonroche a eu l’amabilité de m’apprendre vos malheurs. » Répondit-elle, l’œil malicieux.

– Ce n’est rien de grave, mon mari et moi-même allons nous en remettre. Mais passez donc me voir avant que nous ne partions pour la Suisse.

– Et que nous vaut votre visite ? Se doutant bien qu’elle ne rendait pas visite à sa jeune belle-mère.

– Je dois voir monsieur Cambes-Sadirac pour des papiers, mais il semble que ce n’est pas possible.

– Mais si ma tante, je vais même vous accompagner ! Intervint de derrière son dos, un bel homme, châtain, grand de stature, au visage avenant, qui venait de pénétrer dans la pièce.

– Mon neveu ! C’est décidément une journée pleine de surprises, je vous pensais encore de service à Versailles avec votre régiment.

– Oh non ! Mon régiment a été rapatrié pour mettre de l’ordre en cas d’émeutes dans Paris, aussi je suis rentré chez moi pour profiter du foyer familial. »

Cambes-Sadirac Baron Jean Etienne (1 BIS) (2)

Jean Etienne Baron Cambes-Sadirac

Bon gré mal gré, la jeune baronne comprit que, cette fois-ci, elle ne pourrait s’interposer entre la marquise et son époux. Elle reprit contenance et afficha un sourire de convenance. Le jeune capitaine prit le bras de sa tante et la dirigea vers l’étage et le bureau de son père. Il toqua à la porte, ouvrit la porte et laissa entrer la marquise. Le baron n’eut pas le temps de réagir voyant son fils entrer derrière la dame. Il se leva et baisa la main que lui tendit la marquise. Elle s’assit. « – Je pensais ne jamais vous revoir après notre dernière entrevue » lui dit-il sèchement. Son fils fronça les sourcils, surpris par l’agressivité de son père, il percevait une tension. « – Comme quoi il ne faut jamais jurer de rien ! » Répliqua-t-elle sans se démonter. « – Je viens pour la signature du contrat de mariage. » Charles Louis se demanda de quel mariage il pouvait s’agir, mais il attendit la suite au lieu d’intervenir. « – Je vous ai dit qu’il n’en était pas question ! » Rétorqua le baron. Avec un sourire narquois, elle riposta  « – C’est dommage ! Je ne vois pas, comment vais-je pouvoir expliquer cela au duc de Richelieu ?

– Je ne saisis pas ce que vient faire le duc dans cette affaire de famille.

– Il a eu la bonté de pourvoir votre fille d’une dot, Monsieur, riposta-t-elle. Le baron en resta bouche bée, il n’eut pas le temps de se ressaisir que le jeune homme réclama des éclaircissements. La marquise répondit  « – Votre père a omis de vous dire que ma sœur, votre mère, est morte en mettant au monde une fille. Mais avant qu’il ne se lance dans des explications ou des imprécations, j’aimerais qu’il me signe ceci, aussi voulez-vous bien faire appeler mon notaire ? » Elle tendit le document de plusieurs pages. Il lui arracha des mains, le lut et le signa. Le notaire le certifia avec pour témoins Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan et sa femme Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, à qui on expliqua succinctement la teneur du document.

– Madame cette fois-ci, j’ose espérer ne plus vous revoir !

– Souhaitons que vous soyez exaucée.

Sur ce, elle se leva, sourit à son neveu et à sa femme, puis quitta la pièce et l’hôtel particulier avec le précieux document.

*

À la fin, du mois d’août 1788, la situation s’aggravant, la reine convainquit le roi d’appeler le banquier Necker aux finances. C’était alors le seul aux yeux de l’opinion capable de sauver la situation. Ce dernier adjura le roi de confirmer la prochaine réunion des États généraux promise par Loménie de Brienne. Celui-ci, à contrecœur, accepta laissant souffler un air de liberté sur le pays.

Cela n’empêcha pas une nouvelle augmentation du pain, ni une deuxième année de disette, ni les premières victimes de fièvre et de dysenterie de mourir dans les faubourgs de Bordeaux. La campagne s’en sortait à peine mieux.

À Cambes, le curé avait quitté le presbytère depuis une bonne demi-heure avant le lever du jour. Le soleil se levait à peine derrière le brouillard du matin, quand il devina l’entrée du château. Tout le long de la route, il se ressassait la lettre de Madame La Fauve-Moissac, qui accompagnait celle qu’il devait délivrer. Remise la veille par un commis de Monsieur Lacourtade, le contenu l’avait surpris. Il lui demandait de soutenir le projet de mariage pour Antoinette-Marie. Il n’en savait pas plus.

Depuis la découverte de l’existence de sa nièce, cette dame s’était occupée, dans la mesure du possible, du confort et de l’éducation de la jeune fille, sans que cette dernière ne le sache. Donc, quoi de plus normal qu’un projet de mariage, Antoinette-Marie venait d’avoir quinze ans. Il ne comprenait pas le mystère qu’entourait la démarche, à moins que le baron une fois de plus fasse barrage à tout projet concernant sa fille.

Il remonta l’allée. Il traversa le pont, ancien vestige de défense. Pollux et Castor levèrent le nez à son approche, aboyèrent tout en lui faisant la fête. Il flatta le crâne des deux molosses dont l’âge ne garantissait plus leur garde.

À cette heure-là, toute la mcuré de Cambes (2).jpgaisonnée prenait la soupe du matin. Tout en rabâchant que décidément ces vendanges ne seraient pas meilleures que les deux précédentes, Gaspard pensait aux journaliers qu’il allait falloir embaucher pour celles-ci, d’ici une quinzaine de jours. Bertrande ne faisait pas plus attention que les autres matins au bougonnement de son époux, lorsqu’elle perçut les aboiements des chiens. À la surprise de tous, on frappa à la porte du perron. Antoinette-Marie se précipita pour aller ouvrir.

– Bonjour, monsieur le curé, que nous vaut de si bon matin votre venue ?

– Il faut que je vous parle mon enfant, ainsi qu’aux Freydou !

Intriguée, elle s’effaça devant l’homme d’Église qui se dirigea tout naturellement vers le fond de la bâtisse, à la cuisine, qu’il connaissait bien.

« – Bonjour mes enfants ! » S’essuyant les mains, Nounou Freydou sourit, et demanda au curé le but de sa visite si matinale. « – Voilà ! J’ai reçu une lettre pour Antoinette-Marie. Mademoiselle Antoinette-Marie, devrais-je dire, de la part de sa tante, Madame La Fauve-Moissac. »

Fatigué de sa course, il s’assit lourdement sur le banc et chaussa ses lunettes. Le silence s’épaissit. Tout le monde comprit qu’autant de solennité de la part du curé, qui avait baptisé presque l’ensemble des auditeurs, impliquait une nouvelle d’importance. Antoinette-Marie, à qui il avait appris à lire, tendit la main et avec ce geste silencieux réclama ce qui devait être son avenir. Elle était d’autant intriguée que hormis les étrennes, elle n’avait pour ainsi dire pas eu de nouvelles de sa tante depuis qu’elle avait fait sa connaissance sept ans auparavant. Elle prit la lettre, la décacheta et commença à la déchiffrer, manquant de clarté, elle s’approcha de la fenêtre.

« Mon enfant,

C’est après mûre réflexion que j’ai décidé de bâtir votre avenir. Je n’avais pas le cœur de vous laisser dans l’indifférence de tous. Par mémoire pour ma tendre sœur, j’ai pris les choses en main. Avec l’aide de vos sœurs et de mon amie Madame de Verthamon, nous vous avons cherché et trouvé un parti afin de vous marier. Monsieur le baron de Thouais se fait une joie de vous voir partager la vie de son fils dans son domaine de Louisiane. Cet homme a une fortune solide bâtie sur une plantation de sucre et sur du négoce, il tenait à obtenir la main d’une jeune fille de bonne famille de métropole. Ce que vous êtes !

Je suppose que vous n’êtes pas sans savoir l’opposition de votre père à toute démarche quant à votre devenir. La douleur l’excuse, mais la vie ne peut le permettre. Outre le fait que Madame de Verthamon vous a fait doter par le gouverneur de Guyenne, monsieur de Richelieu, j’ai amené votre père à signer le contrat par procuration de votre mariage.

Je sais que tout ceci va bouleverser votre vie, mais vous ne pouvez, de par votre condition, rester indéfiniment sans statut dans cette campagne. Je suppose que cette nouvelle va vous ébranler et que votre jeunesse va se rebiffer, mais il faut construire votre futur. En tant que femme, nous n’avons que peu de choix et je crois que nous vous avons ébauché un avenir avantageux.

En attendant que l’on vienne vous chercher pour ce voyage, vous êtes souhaitée par Madame de Verthamon, dans son hôtel du cours du chapeau rouge à Bordeaux. Celle-ci se fait une joie de vous recevoir et de compléter votre éducation, afin de faire honneur à votre condition. De mon côté, je viendrai vous rejoindre pour les fêtes de fin d’année, afin de pouvoir vous accompagner au navire.

Je vous embrasse tendrement votre tante.

Marie Louise La Fauve-Moissac »

*

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

En colère ? Elle ne l’était pas, résignée, serait plus juste. Elle connaissait les sentiments de son père envers elle, Mathilde Freydou et le bon curé avaient essayé de lui expliquer pourquoi, mais ils n’avaient pu lui enlever ce sentiment profond d’injustice. De plus, c’était si étrange, l’intérêt soudain de toutes ces personnes, pour la plupart inconnues. D’une voix tremblotante, elle relut la lettre à voix haute, pour le reste de l’assemblée. Elle n’arrivait pas à savoir si c’était une bonne chose ou une mauvaise, elle comprenait qu’elle avait fini d’attendre. Plus exactement, elle comprit qu’elle attendait sans le savoir. Le vieil homme la fixait cherchant sur ses traits, ce qu’elle pensait, et finit par donner son avis. « – Ta tante a raison, Antoinette-Marie ! Tu ne peux pas continuer à vivre dans ces conditions, le mariage est une bonne chose, de toute façon tu n’es pas faite pour le couvent. Et puis c’est le fils d’un baron ! »

Il sentait, évidemment, que l’argument était faible en face de ce qu’il provoquait comme changement dans la vie de cette enfant, tout juste une femme. C’est Bertrande qui réagit la première, comprenant que son enfant, l’enfant qu’elle avait élevé avec autant d’amour que sa propre progéniture allait partir. « – Mais enfin, ce n’est pas possible. Elle ne peut pas partir. Et puis c’est où cette Louisiane ? C’est qui, cette madame de Verthamon ?

– C’est de l’autre côté de l’océan ! Enfin, je crois.

– Vous croyez ou c’est sûr ? »

D’un ton las, Antoinette-Marie répondit  « – Oui ! Oui, c’est cela, je ne sais plus où je l’ai lu, mais il me semble bien que ce soit cela ».

La femme resta béate, autant devant la réponse que devant l’acceptation visible de la jeune fille. Nounou Freydou prit les choses en main  « – Que devons-nous faire monsieur le curé puisque nous n’avons pas le choix !

– Il faut conduire Antoinette-Marie à Bordeaux chez Madame de Verthamon et lui rendre son départ le plus facile possible. Si tu te souviens Nounou Freydou, cette dame est une amie de la mère de la petite.

– Oui, je me souviens, les filles et elles étaient au couvent ensemble et c’est aussi la marraine de Marie-Amélie.

Basile intervint la mort dans l’âme  « – Je vais organiser tout ça, nous partirons d’ici trois jours par bateau, Antonin nous conduira.

Le curé acquiesça. Un long silence s’ensuivit. Antoinette-Marie finit par s’asseoir, mille questions en tête. Le curé lui prit la main qu’il serra chaleureusement. Bertrande pleurait dans les bras de sa mère. Quant à Gaspard, il n’était pas sûr d’avoir tout compris.

*

Les jours suivants servirent à rassembler et à préparer les quelques vêtements et affaires de la jeune fille. Il n’y avait pas grand-chose, elle n’avait pas besoin de beaucoup, cloîtrée dans cette campagne. Elle s’était réservé sa plus belle tenue, un caraco safran et une grosse jupe brune assortie en toile, dégageant ses chevilles, confectionnée par ses soins.

Freydou Nounou 02

Nounou Freydou

Deux jours plus tard, à l’aube, sur le perron du château, Antoinette-Marie embrassait Nounou Freydou pour la dernière fois. Ni l’une ni l’autre ne se faisaient d’illusions. La vieille lui souriait tristement, assurée que le départ de la jeune fille était la meilleure chose qui puisse lui arriver. Celle-ci descendit les marches avec hésitation, sentant qu’elle quittait un monde protégé pour un inconnu.

Gaspard et Bertrande l’attendaient à la grille. Elle les rejoignit, ses chaussures à la main, les bas roulés dedans, pour ne pas les abîmer avant d’être arrivée. Cela fit sourire sa nourrice qui n’avait pu l’en faire démordre. Ils marchèrent jusqu’au fleuve, coupant à travers champs, ce qui leur prit la première heure du jour. Ce n’était pourtant pas la première fois, cependant l’adolescente mémorisait chaque détail du paysage. Du miroitement sur l’eau, aux rangs de vignes alignés sur les coteaux, au château qui disparaissait de sa vue, du chant des merles, aux lièvres qui détalaient à leur approche, rien ne lui échappait.

Ils traversèrent le hameau, monsieur le curé attendait devant la petite église ramassée sur elle-même. Antoinette-Marie alla l’embrasser, celui-ci, les yeux rougis, avec la voix un peu roque, lui donna ses derniers conseils. Dans l’émotion, elle ne comprit rien.

Gaspard fit accélérer les adieux, il fallait y aller, autrement, il n’aurait pas la marée pour faciliter le retour. Elle ébaucha une grimace qui se voulait sourire et remit machinalement une de ses mèches blondes dans son catogan. Ils descendirent vers le ponton auquel était accrochée la gabare et sur lequel Antonin faisait les cent pas. Le grand gaillard ne décolérait pas depuis l’annonce du mariage.

Ils avaient été élevés ensemble, jamais séparés, abandonnés tous les deux, lui sur les marches de l’église. Le curé, un matin de vendanges, avait été réveillé par les vagissements qu’il poussait, il avait sûrement été abandonné par une fille d’un village voisin. Le curé apprit son identité quand il fut appelé auprès d’elle pour les Saints Sacrements, elle se mourait des fièvres suite à ses couches. Elle confessa l’abandon, mais ne donna pas le nom du père. Ne sachant pas quoi faire du bébé, il l’avait mis dans les bras de Bertrande, qui venait de perdre un enfant. Trois ans plus tard, il était devenu le frère de lait d’Antoinette-Marie. Elle-même ignorée de son père et dissimulée au reste de sa famille. On voyait leurs tignasses blondes dans tous les recoins de la campagne, ils avaient tout partagé, jeux, bêtises, promenades, la défendant contre tous de tout. Il savait qu’ils n’étaient pas du même monde, alors qu’il commençait à aider aux champs, on avait strictement interdit à la petite fille d’y aller. Pour réponse aux questions des deux enfants, on avait répondu qu’elle était la demoiselle du château. Puis ils avaient compris ce que cela sous-entendait. Antoinette-Marie en avait pris son parti et attendait que le garçon ait fini son ouvrage. Alors devant la petite silhouette à l’orée du champ, on finissait par laisser partir le garçon. Puis le curé décida que la demoiselle devait apprendre à écrire et à lire et un peu de latin ne ferait pas de mal. Alors, elle prit tous les matins le chemin de la cure de Cambes et se plongea dans « l’Instruction sur l’histoire de France » de feu monsieur l’abbé Le Ragois. Le bon abbé de Cambes avait trouvé que ce manuel était le plus approprié pour l’éducation d’une jeune fille puisqu’il avait été écrit par un protégé de Madame de Maintenon au temps du grand siècle. Qu’à cela ne tienne le soir, elle refaisait la leçon à Antonin. Puis quand vint la maturité du corps avant celle de l’âme, Bertrande décida que le jeune homme irait désormais dormir au-dessus de l’étable et que les deux jeunes gens ne pouvaient plus traîner seuls. On n’en compara pas moins les différences d’anatomie, et quand le jeune homme alla assouvir ses désirs dans les bals voisins, l’orage gronda dans les yeux de la jeune fille. Puis l’enfance fut sans nul doute révolue, on se retrouva baigné par le soleil sur les bords de la Garonne pour voguer vers l’inconnu.

D’un geste rageur, il prit des mains de Gaspard  le gros sac de cuir contenant le maigre paquetage de son amie et sauta dans le bateau capable d’embarquer une centaine de barriques de vin. Gaspard le suivit et aida les femmes à les rejoindre. Il dénoua l’attache et poussa l’embarcation à l’aide d’une rame. Le jeune homme prit le gouvernail et l’homme descendit la voile dans laquelle la brise s’engouffra.

Antoinette-Marie, les mains nouées autour des genoux, fixait l’onde obscurcie du limon, ne voyant guère sur les bords des rives, les grands chênes avec leurs racines presque dans l’eau, les roseaux qui cachaient trompeusement les berges, les coteaux qui montaient vers les châteaux et villages voisins. Elle remarqua à peine les premières masures au bord de la ville. Puis le bruit, la multiplication des bateaux qu’ils croisaient, et enfin les grands immeubles appuyés sur les chais le long des quais qui s’enfonçaient dans la vase, la firent réagir. La première étape de son voyage s’achevait.

 *

Ils amarrèrent la barque au pied de la porte de Grave, et portèrent les femmes au sec. Il fut décidé qu’Antonin garderait l’embarcation et Gaspard accompagnerait les femmes. Au milieu de la foule des marins et des négociants, les jeunes gens se firent leurs adieux, sans trop y croire, se jurant tout et n’importe quoi, le cœur broyé. Laissant le jeune homme ivre de colère, la jeune fille, les jambes se dérobant, se cramponna à sa nourrice qui l’entraîna dans la petite rue Pichadey vers la cathédrale Saint Michel où le marché battait son plein. Antoinette-Marie, qui n’était jamais venue à Bordeaux, encore sous le choc de la séparation, restait béate du spectacle, l’immensité de la flèche du clocher surplombant la cathédrale à son côté. Ils traversèrent la multitude des étals, les cris et les apostrophes des marchandes des quatre-saisons, les échoppes abritant métiers de la bouche ou différents artisanats. Bertrande agrippait son bras pour la diriger suivant son homme qui leur ouvrait un chemin dans la foule bigarrée. Ils bifurquèrent dans la Rue des Faures vers les Fossés de Bourgogne, les traversèrent pour s’engouffrer dans la rue Bouquière. Ils contournèrent la place du grand marché pour emprunter la rue des épiciers qui portait bien son nom. Ils poursuivirent par la rue du pas Saint Georges, tournèrent à gauche dans la rue Saint-Siméon et la rue de la Mercy et débouchèrent sur la place saint Projet. Esquivant les gens, les étalages, les animaux de tout poil, ils parcoururent la rue Sainte-Catherine puis ils arrivèrent place de la comédie. Devant eux majestueusement se dressait un temple antique couronné de statues, qui se trouvait être le nouveau théâtre commandité par le gouverneur de Guyenne à Victor Louis. Ils le longèrent sur un côté par le nouveau cours du chapeau rouge jusqu’à l’hôtel de Saige qui était derrière lui, à l’angle du cours et de la rue de Comédie.

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Sur les parties démolies d’une vieille forteresse, le Château Trompette, ils se retrouvèrent devant l’entrée de l’hôtel nouvellement construit par Martial-François de Saige, baron de Beautiran pour satisfaire la demande de sa femme, Jacqueline de Verthamon. Il avait acquis pour la somme de 166 000 livres plusieurs terrains contigus allant du cours du chapeau rouge à la rue porte de Richelieu. L’espace était aussi long que le nouveau théâtre était large soit environ 20 ares. L’hôtel était immense, neuf travées sur trois étages pour la façade principale. En avant de cette façade, au centre, quatre colonnes toscanes soutenaient un important balcon à balustre, le tout en pierres de taille. Dessous, devant la porte-cochère à deux vantaux, Gaspard interpella le portier. De mauvaise grâce, il répondit à l’apostrophe, et après un échange assez froid indiqua au trio l’entrée depuis le porche. Celle-ci se trouvait dans le vestibule, son plafond à voûte plate reposait sur des pilastres et des colonnes toscanes. Il permettait aux carrosses de s’y arrêter afin de laisser ses passagers à l’abri des intempéries. Il était ouvert sur une cour intérieure carrée, bornée d’un portique, au-delà duquel le riche propriétaire s’était fait aménager dans l’axe un jardin privé, celle-ci était pleine de valets et palefreniers à l’ouvrage. À droite et à gauche, cuisines, écuries et remises à carrosses finissaient d’encadrer l’hôtel en pierre blanche tout en soutenant les deux autres étages. Ils montèrent les deux marches et sur le large palier devant l’entrée, ils se présentèrent à la porte devant laquelle attendait un majordome, grand, sec et guindé. Dédaigneux, il s’adressa à eux leur indiquant la porte de service. Se redressant Gaspard annonça Mademoiselle Antoinette-Marie Cambes-Sadirac attendue par madame de Verthamon. Passant par là, reconnaissant le nom, Rose-Marie, la chambrière de Madame de Verthamon fit signe à Pierre-Henri de ne pas faire d’impair. Celui-ci remarquant le manège, quoique surpris, fit entrer les trois arrivants.

Chapitre 8.

de Verthamont Jacqueline 05

Jacqueline de Verthamont

Août 1788 à avril 1789. L’hôtel de Saige.

Mal à l’aise, le couple et la jeune fille, écrasés par le décor, ne sachant où se mettre, attendirent au milieu d’une immense entrée au sol en marbre blanc. Les murs de la même couleur ornés de moulures or servaient de support à deux immenses miroirs. Ils encadraient une haute fenêtre donnant sur la rue où se reflétait l’escalier d’honneur à double quartier tournant, où courait une rampe de fer forgé. Une fois prévenue, la maîtresse de maison les fit monter à l’étage, le premier étant celui des réceptions. Du haut de l’escalier, elle examina ceux qui venaient à elle et plus particulièrement Antoinette-Marie. Elle la trouva tout de suite charmante et attendrissante avec sa gaucherie qui lui donnait une grâce un peu nonchalante. Grande et svelte, avec un teint frais, une chevelure lourde aux boucles blondes presque blanches, des yeux noirs sous des sourcils sombres, elle avait un charme étrange. Elle lui rappelait celui de sa mère, son amie Jeanne-Henriette. Elle accueillit avec un grand sourire les nouveaux arrivants et les assura du plaisir de voir enfin arriver la jeune fille. « – Mon petit si vous n’aviez pas de si beaux yeux noirs, vous seriez le portrait de votre mère. Mais entrez donc dans le salon. »

Après les salutations, ne tenant pas à s’attarder, le couple Freydou s’excusa et demanda à se retirer afin de pouvoir faire le trajet de retour. Madame de Verthamon acquiesça et les laissa se dire adieux. Antoinette-Marie les raccompagna au rez-de-chaussée, les jambes flageolantes, le cœur serré. Dignes, les parents de substitution qu’ils avaient été la rassurèrent tant bien que mal, lui rappelant qu’ils seraient toujours là. Ils sortirent le dos droit, Bertrande s’accrochait à son mari. Esseulée, les bras ballants, Antoinette-Marie restait figée, n’arrivant pas à bouger. Rose-Marie qui attendait et avait vu la scène vint au secours de la jeune fille. Elle la fit remonter, lui tendit un mouchoir, et la consola avec quelques mots pour qu’elle puisse se reprendre. Elle la dirigea ensuite dans les corridors, vers le salon donnant sur l’arrière avec vue sur le jardin baroque.

Madame de Verthamon, assise dans une bergère près de la porte-fenêtre, l’attendait avec une collation. Trente-neuf ans celle-ci était une femme altière. L’on ne pouvait pas dire qu’elle était belle, elle dégageait un mélange de majesté et de bonté qui néanmoins attirait. Antoinette-Marie s’assit sur le siège en face d’elle et prit l’assiette que lui tendit son hôtesse. Celle-ci accompagna la collation d’un monologue rassurant quant à la suite des évènements. Une fois rassasiée, la maîtresse de maison, suivie de Rose-Marie, l’accompagna dans sa nouvelle chambre, pour qu’elle puisse se reposer. Épuisée, elle s’assit sur le lit et une fois seule s’y recroquevilla. Angoissée, affolée devant l’inconnu, elle finit par céder devant les larmes. Qu’allait-elle devenir ? Elle n’était pas sure de connaître les règles, l’étiquette de ce monde entièrement nouveau pour elle. Elle n’avait jamais été confrontée au monde, quel qu’il fût. Dans sa campagne tout avait été simple, mais ici ? Quand le corps fut vidé, elle s’endormit. L’heure du déjeuner venue, personne n’osa la réveiller.

*

For You, Miss by John Robert Dicksee (1817-1905)

Rose-Marie Bordenave

Le matin suivant, la chambrière se glissa doucement dans la chambre et tira les tentures laissant pénétrer un jour fort avancé. Antoinette-Marie ouvrit les yeux et s’étira. Elle mit quelques instants avant de réaliser pleinement où elle était, sa jeunesse lui avait permis de dormir d’un sommeil profond et réparateur. Elle sourit timidement à Rose-Marie. « – J’espère que mademoiselle a bien dormi. Je porte son déjeuner de suite, et pendant qu’elle le prendra, nous préparerons son bain. Mademoiselle prendra un café au lait ? Ou, préférera-t-elle autre chose ? »

 La jeune fille se redressa, s’adossa aux oreillers, acquiesça à la question comme si cela fût chose courante, sans savoir de quoi elle parlait. Du café ? Elle savait ce que c’était, mais n’en avait jamais goûté, enfin on n’allait pas l’empoisonner, et il n’était pas question qu’elle montre son ignorance devant cette fille. « – Vous auriez dû me réveiller hier soir.

– Madame a préféré vous laisser sommeiller après avoir constaté que vous étiez profondément assoupie. 

– C’est très aimable à elle.

– Madame est très bonne. » Répondit la chambrière, avec quelque chose de désinvolte dans le ton qui n’échappa pas à Antoinette-Marie. Sur ce, elle se retira et lui laissa examiner le décor qu’elle n’avait pas remarqué la veille. Face à elle, deux grandes fenêtres garnies de toile de Jouy, rose et crème à motif champêtre encadraient une commode à quatre tiroirs agrémentés d’un décor en croisillons gris sur fond blanc. Sur celle-ci trônait une petite pendule avec un personnage antique allongé. Elle descendit du lit, posa les pieds sur un tapis épais qui devait venir d’orient. Elle alla se regarder dans un petit miroir à l’encadrement chantourné et doré sur la table de toilette. À son côté, assortie à sa cuvette, une verseuse à panse cylindrique était posée. Elle était en porcelaine blanche décorée en bleu de fleurs et de rinceaux. Devant attendait une chaise sculptée en hêtre, avec assise et dossier en cannage, du règne précédent. Sur le mur opposé, à gauche, elle s’approcha de la cheminée décorée d’un trumeau, et en admira la peinture pastorale. Deux fauteuils à dossier cabriolet, à pieds cambrés nervurés, recouverts de soie rose à fleurs, accompagnaient le mobilier de la pièce. Elle fut interrompue dans son examen émerveillé par l’arrivée de son déjeuner et l’entrée de deux valets qui transportaient une baignoire. Ceux-ci firent plusieurs allers-retours afin de la remplir. Une fois seule et rassasiée, elle se glissa dedans en chemise comme le voulait la pudeur. Elle eut une pensée pour ce bon abbé de Cambes. Lui qui l’avait obligée à lire et à relire « les règles de la bienséance et de la civilité chrétienne « de Monsieur de la Salle. Cela lui avait appris les règles de l’hygiène et se comporter en société, ce qu’à l’époque, elle n’avait pas trouvé très utile, mais à ce moment-là, elle le remercia intérieurement. Elle était soulagée de ce savoir qui était devenu naturel à force de l’ânonner tous les jours et dont elle comprenait enfin l’utilité. Si elle n’avait pas été amenée à le pratiquer, elle savait comment l’on devait se comporter en société, du moins en théorie.

Rose-Marie revint, la frotta et lui lava les cheveux avec un peu de vinaigre pour les lui faire briller, puis la sécha et lui tendit une robe de chambre qu’elle ne connaissait pas. « – Comme vous n’en aviez pas, Madame vous donne celle-ci, qu’elle trouve trop jeune pour elle-même. Mais ne vous inquiétez pas, elle vous fait dire que dès cet après-midi, votre problème de garde-robe pourra être résolu. » Surprise, elle demanda où était passé son sac, dans lequel elle avait ce qu’il fallait. Ne voulant pas vexer la jeune fille, la chambrière, lui expliqua adroitement que son bagage n’était pas suffisant pour sa nouvelle vie, et que ses affaires avaient été rangées dans la garde-robe adjacente. Un peu contrariée, elle ne répondit rien. La chambrière rajouta que le livre qu’elle avait trouvé dans ses bagages était sur la table de chevet. Son livre, celui qu’elle avait extirpé furtivement de la bibliothèque du château et plongé dans son ballot et qui l’avait fait tant pleurer. Elle avait emporté en souvenir ultime du monde de son enfance  « La Nouvelle Héloïse« de Jean-Jacques Rousseau qui avait pris la poussière tant d’années jusqu’à ce qu’elle l’ait extirpé de l’étagère attirée par sa couverture de cuir aux dorures passées. Et si elle en avait voulu à sa première lecture à Saint Preux d’avoir amené la belle Julie jusqu’à la mort, à la deuxième, elle l’avait un peu pardonné et avait trouvé plus sublime le geste funèbre de l’héroïne. Il était là, à portée de sa main, cela la rassura. Mais avec la mauvaise foi de la gêne, elle trouva la servante quelque peu prétentieuse. Comme il faisait beau, la servante ouvrit les fenêtres du cabinet attenant, pour laisser entrer le soleil, Antoinette-Marie s’installa de dos, devant celles-ci, afin de sécher son opulente chevelure aux couleurs de l’enfance. Décidément, tout l’émerveillait dans son nouveau décor, elle qui n’avait connu que des meubles vermoulus au château de Cambes, plus ou moins abandonné par son propriétaire. Ici, encore appuyée sur le mur gauche une console en merisier, aux pieds alambiqués, avec le même décor peint sur son plateau que celui de la commode de la chambre. Elle portait deux chandeliers en bronze et deux statuettes en biscuit formant pendant, représentant une petite-fille en tablier et un porteur d’oiseaux. Entre les fenêtres, sous trois petits tableaux aux sujets exotiques, un joli petit bureau à cylindre décoré de marqueteries et de ferronneries attendait le besoin de l’épistolière. La cheminée de marbre soutenait une glace biseautée incluse dans un trumeau dans laquelle se reflétait une autre petite horloge. Dans un angle, deux bergères accompagnaient une petite table ronde, sur laquelle reposait un livre de fables. Elle allait de surprise en surprise devant tout ce luxe.

Rose-Marie vint brosser et attacher sa chevelure en catogan, quelques boucles s’en échappèrent tout de suite. Antoinette-Marie n’osait parler à la chambrière, ne sachant comment se comporter. Celle-ci, à peine plus âgée, pleine d’énergie, frisant l’effronterie, était une jolie fille, châtain, tout en courbes, avec de beaux yeux pétillants pleins de malices. Elle faisait la conversation à elle seule, essayant de la mettre à l’aise. Elle l’habilla d’un caraco et d’une jupe, sur une chemise de linon sans garniture. Bien que peu convaincue par le résultat, la servante se dit que pour l’instant cela ferait l’affaire, même si la jeune fille ressemblait plus à une bergère qu’à une jeune fille de la noblesse. Puis suite aux indications de cette dernière, Antoinette-Marie descendit retrouver madame de Verthamon.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Habillée d’une robe à la chemise, en voile de coton blanc, au décolleté garni de volants brodés, les cheveux relevés en chignon natté avec quelques mèches tombant sur les épaules, elle faisait sa correspondance dans un petit bureau donnant sur la terrasse du jardin. Elle accueillit gracieusement Antoinette-Marie s’enquérant de sa nuit. Une fois rassurée, elle lui suggéra le programme à venir  « – Antoinette-Marie, je suis chargée par votre tante de parfaire votre éducation. Je l’avoue, cela me fait grand plaisir. Comme vous devez le savoir, je suis allée au couvent avec votre mère et votre tante, et nous sommes devenues de grandes amies. J’étais plus jeune de trois ans que votre mère, Jeanne-Henriette, et dans sa bonté, elle m’a pris sous son aile, moi qui me sentais complètement perdue et abandonnée. Elle est devenue ma seconde mère. Cela paraît ridicule maintenant, mais j’avais six ans et votre mère neuf ans lorsque je suis arrivée. Sa gentillesse et sa douceur m’ont permis bien des fois de supporter l’éloignement. J’espère vous rendre la pareille et ferai de mon mieux pour ce faire. » Ses confidences, à brûle-pourpoint, décontenancèrent la jeune fille. Prenant son bras, Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le jardin que le soleil caressait et reprit  « – Mais occupons-nous de vous, tout d’abord nous allons constituer votre trousseau. » Antoinette-Marie se raidit. « – Non, ne vous crispez pas, votre père ne vous a pas fourni de quoi tenir votre rang, aussi nous allons y remédier. Si vous voulez être respectée, écoutée, obéie, vous ne devez laisser aucun doute quant à votre situation, votre position doit être évidente pour tous. De plus, dans les colonies d’Amérique, c’est primordial pour faire sa place et assurer votre avenir, cela paraît frivole comme discours, mais l’apparence impose bien des idées reçues.

« – Mais qui va payer tout ça ? » D’un geste léger de la main, elle balaya la question et reprit. « – Votre tante pourvoit à votre trousseau. Donc, cet après-midi, nous recevrons fournisseurs et artisans. De plus, nous ferons retoucher l’une de mes robes pour que vous puissiez m’accompagner demain matin à l’office dominical de la cathédrale Saint André. Rose-Marie, vous, en choisira une. À son sujet, si elle vous convient, je la laisse à votre service. » Comme la jeune fille n’émettait pas d’objection, elle reprit l’allée qui passait par la fontaine et qui les ramenait vers l’intérieur. « – Lundi, je vous présenterai à votre professeur de maintien et de danse afin de briller en société, ainsi qu’à votre précepteur. » Devant le mouvement de recul, elle s’expliqua. « – Outre le fait qu’il faille améliorer votre diction, vous devez apprendre quelques notions d’espagnol. Vous ne le savez peut-être pas, mais la Louisiane est aujourd’hui une colonie espagnole même si elle reste très française. » Dédaignant son problème d’accent, Antoinette-Marie demanda si quelqu’un pouvait la renseigner sur son pays d’adoption. « – J’ai bien quelques amis qui pourraient le faire, mais il serait plus judicieux d’attendre Monsieur d’Estournelles. » Intriguée, elle réclama un supplément d’information sur ce monsieur. « – Suis-je étourdie, vous ne savez pas qui est ce monsieur. Il représentera votre futur mari lors de votre mariage par procuration. C’est un homme charmant, je l’ai rencontré lors d’une soirée chez les Lacourtade, lors de son dernier séjour le printemps dernier. Il se fera un plaisir de vous donner tous les détails. » Un peu vexée de comprendre que son futur ne se déplacerait pas pour la prendre devant l’autel, elle reprit  « – Quand revient-il ?

– Vers février ou mars, votre voyage est prévu vers la mi-avril.

– Ah ! Mais qui est-il au juste ?

– C’est le secrétaire particulier du représentant des colons français, monsieur de Maubeuge. Son épouse, Nathalie Bourdeille de la Salle, est une amie de vos sœurs, le couvent encore. Vous semblez songeuse ?

– C’est que Madame, je ne comprends pas pourquoi vous vous occupez toutes de moi.

– Mon enfant, nous avons toutes été choquées de l’attitude de votre père et nous nous sentons redevables envers votre mère. Je n’ai appris son décès que les obsèques faites. Quant à votre existence, Madame La Fauve-Moissac, votre tante, a fini par me la confesser l’année dernière tellement, elle avait honte, j’en ai été bouleversée. Aussi ne faisons-nous que remettre les choses à leur place ?

 Elle l’entraîna dans le salon, s’installa, lui indiqua le fauteuil d’à côté. « – De plus, il faut bien que nous nous rendions justice, vous verrez, la situation des femmes, même de notre condition, tient à peu de choses. Aussi, fois que nous pouvons y remédier… Cela peut vous paraître scandaleux, mais chaque fois que nous pouvons agir sur notre destin, il faut le faire. » Antoinette-Marie était loin de s’attendre à cette réponse, et se disait que cela lui convenait. De plus, elle se sentait moins redevable, et acceptait mieux la situation. La maîtresse de maison saisit une petite cloche sur le guéridon, une toute jeune servante se présenta à laquelle elle réclama des rafraîchissements. Comme il commençait à faire chaud, comme souvent à cette époque de l’année, elle demanda que l’on tire les rideaux afin de garder une toute relative fraîcheur. Dans une semi-obscurité, elle reprit la conversation. « – Autre chose, Madame Vigée-Lebrun, la portraitiste de la reine, est en ce moment chez une de mes amies, Madame de Nairac, pour faire son portrait. Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais lui demander de faire une esquisse du vôtre pour l’envoyer à votre futur époux. »

La matinée s’écoula en bavardage, liant tout doucement les deux femmes. Elles prirent ensemble leur déjeuner, monsieur de Saige étant au palais de l’Ombrière, parlement de la ville, pour affaire. Antoinette-Marie remonta à sa chambre essayer un caraco bleu Nattier avec une jupe blanche, le tout dans une grosse soie, que lui avait sélectionnée Rose-Marie, dans la garde-robe de sa bienfaitrice. Avec Manon la petite servante, elle lui prit les retouches et lui assura qu’elles feraient de leur mieux pour que tout soit prêt le lendemain matin. « – C’est vous qui faites les retouches ? Si vous voulez, je pourrai vous aider si on m’en laisse le temps.

– Oh non ! Mademoiselle ! Trouvant cela bien incongru comme proposition. Sans parler de la revêche Madame Tournon, la gouvernante qui aurait vite fait de la tancer, si elle acceptait. « – Madame ne le permettrait pas. De plus, il faudrait descendre, vous êtes déjà attendue au grand salon par Madame et ses fournisseurs. »

Mme Joseph Anthony (Henrietta Hillegas)

Jacqueline de Verthamont

Effectivement, madame de Verthamon trônait au milieu d’une avalanche d’étoffes, de colifichets et accessoires en tous genres présentés par plusieurs personnes. « – Ah ! Vous voilà mon enfant, je vous présente madame Taillade, notre incontournable marchande de mode, personne n’a meilleur goût dans notre ville. » L’élégante bourgeoise, que la modestie n’entravait pas, esquissa une révérence. Continuant les présentations, elle se retourna vers une femme tout en rondeurs et tout sourire, accompagnée d’une toute jeune fille, son apprentie. « – Voici madame Tonnas, ma couturière et lingère aux doigts d’ors. » Tout en remerciant pour le compliment, elle salua Antoinette-Marie dont elle évaluait déjà les mensurations. Puis se tournant vers un monsieur bedonnant et affable. « – Voici monsieur Laffargue, qui vient nous tenter avec ses somptueuses étoffes. » Ensuite, le ballet commença, Madame Tonnas prit les mensurations de la jeune fille, pendant que Madame de Verthamon annonçait le contenu du trousseau désiré. Monsieur Laffargue présenta avec l’aide de ses commis, taffetas, toiles de soie, de coton, Indiennes, linons, batistes, mousselines, voiles, gazes, avec fleurs, avec rayures, avec broderies, avec imprimés. On tâtait, on caressait, on soupesait, on estimait le tombé, on suggérait sur la jeune fille, en la drapant, les modèles à venir. Madame Taillade conseillait sur les couleurs qui flattaient, les rubans, les dentelles, les fichus qui agrémenteraient les toilettes. Autour de cette agitation, Pierre-Henri Bonnard, le majordome, alimentait tout ce monde de frivolité, en rafraîchissements. Il fut ponctionné trois toilettes dans la garde-robe de Madame de Verthamon, et prévu de les retoucher aux mesures d’Antoinette-Marie afin de pallier au plus pressé. Comme la jeune fille était plus grande, on décida de rajouter un volant aux jupes. Devant sa gêne, les objections furent balayées, cette donation disculpant les nouvelles acquisitions de la baronne. Quand la journée fut finie, Antoinette-Marie était exténuée et éberluée de ce qu’elle venait de vivre et ce n’était rien au vu du récapitulatif qui lui donna le vertige devant la quantité. Il y avait de prévu trois caracos, quatre robes à l’Anglaise, deux robes fourreaux lacées dans le dos, une robe redingote, deux vestes, un pierrot, dix Jupes, cinq robes en chemises de linon blanc, deux corsets, dix paires de bas en tricot de soie, quinze jupons en linon blanc dont cinq avec volant au bas, quinze fichus dont cinq mousselines et dix en linon. À cela, on prévoyait de rajouter deux chapeaux à petits bords en paille, deux chapeaux à larges bords en feutre et une demi-douzaine de paires de chaussures dont certaines seraient assorties aux toilettes. Une partie des achats devait être livrée dans les jours suivants pour qu’elles puissent partir comme prévu sous une dizaine de jours pour la campagne.

Une fois seules, les deux femmes se retirèrent dans leurs chambres respectives pour se reposer avant le dîner. Antoinette-Marie s’allongea et essaya de se récapituler sa journée pleine de nouveautés, mais s’endormit. L’heure approchant, Rose-Marie gratta à la porte et proposa son aide pour se préparer à descendre. Elle recoiffa la jeune fille et lui humidifia le visage pour effacer les signes de la sieste. Pendant qu’elle s’activait, elle expliqua que Monsieur serait absent. Il avait envoyé un valet pour prévenir, car il était retenu sur ses terres de Mérignac afin de régler quelques détails en vue des prochaines vendanges. Par contre, la sœur de Mademoiselle, madame Lacourtade serait du dîner, elle avait répondu par l’affirmative au bristol de Madame. Aussi, souperaient-elles entre dames, c’était plus drôle de son point de vue ! La chambrière ne remarqua pas Antoinette-Marie se rembrunir à l’annonce de la nouvelle. Celle-ci n’était pas vraiment enchantée. Elle n’avait pas vu sa sœur depuis ses sept ans et n’avait eu que de rares nouvelles de celle-ci, et se demandait comment se comporter.

Chapitre 9

Emma Hart as Circe c.1782 by George Romney 1734-1802
Marie Amélie Cambes-Sadirac Madame Lacourtade

La jeunesse de Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Madame Lacourtade, surnommée derrière son dos « la belle négociante », née Marie-Amélie Cambes-Sadirac, avait contre toute attente épousée le fils du négociant et courtier de son père. Ce dernier, unique enfant de la famille, était l’héritier d’une grosse fortune de la région. Elle s’était diversifiée au fil des générations en terres, vignes autour de Bordeaux, blé dans la région de Toulouse, en différents négoces, notamment en relation avec Saint-Domingue, voyages en droitures, voire en traite négrière et possédait des parts sur trois navires la rangeant ainsi parmi les familles d’armateurs. Monsieur Lacourtade père était le négociant en vins du baron Cambes-Sadirac. Ce n’était pas rien, le baron possédait des vignes à Cambes, à Sadirac, à Saint-Hilaire entre Garonne et Dordogne, ce que l’on appelait l’Entre-De-Mer et à Veirac et à Saint-Agnan dans le Libournais. Avec le temps et les besoins, ce dernier était devenu son débiteur.

Marie-Amélie, suite à la mort de sa mère l’année de ses trois ans, était repartie avec son père et son frère aîné à Paris, laissant sa sœur aînée au couvent des ursulines à Libourne. Pendant tout le trajet de retour, son père s’enferma dans un profond mutisme, quant à son frère tout à son chagrin, il ne répondit qu’évasivement aux questions de la fillette. Elle ne trouva de réconfort que dans les bras de sa gouvernante. Arrivée à la capitale, dans l’hôtel particulier de la rue Jacob, derrière l’église de Saint-Germain-Des-Près, son père la laissa avec sa gouvernante, madame Alavoine-Bremond, et amena son fils à l’école royale militaire. Elle resta donc seule dans l’hôtel familial avec pour toute compagnie sa gouvernante, un valet, la cuisinière et une servante. Elle ne revit que rarement son père, ses fonctions au ministère des armées sous les ordres de Louis Nicolas Victor de Félix d’Ollières, l’autorisait à loger au château de Versailles et il ne s’en privait pas. Quatre années passèrent comme ça, ponctuées de fréquentes visites de Madame La Fauve-Moissac, sa tante et des vacances d’été au château de Saint-Agnan avec sa sœur aînée Marie-Angélique.

John Smart Portrait d'une femme inconnue daté 1779 Victoria & Albert Museum

Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Quand vint son septième anniversaire, sa tante l’amena rejoindre sa sœur au couvent. Comme toutes les femmes de sa famille, elle devait être éduquée par les sœurs ursulines. Commença alors pour elle une période difficile. Elle, que tout son entourage avait gâtée pour lui faire oublier son deuil, sa solitude, dut suivre les règles d’une société fort policée et partager son temps ainsi que son espace avec une troupe de petites filles. Les autres pensionnaires étaient des fillettes ou jeunes filles riches, nobles ou pas.

Les enseignantes, majoritairement de jeunes nones, centraient leur enseignement sur la piété et la vertu. Les journées étaient ponctuées de cours sur la doctrine chrétienne, la manière d’examiner sa conscience, de confesser ses péchés, de communier, d’ouïr la sainte messe, de prier Dieu, de réciter le rosaire, de méditer et de lire des livres spirituels, de chanter des cantiques, de fuir les vices et ses occasions, d’exercer les œuvres de miséricorde, de gouverner une maison et, finalement de faire toutes les actions d’une bonne chrétienne. De cet enseignement Marie-Amélie apprit la rigueur et en garda une certaine gravité dans l’âme et de la retenue dans son comportement. Deux fois l’an, sa tante venait la chercher avec Marie-Angélique son aînée. L’été, elles allaient à Saint-Agnan où elles croisaient parfois leur père et leur frère. De Noël jusqu’à l’épiphanie, elles allaient chez Madame de Verthamon, sa marraine.

Le Noël de ses quinze ans commença mal. Sa tante, Madame La Fauve-Moissac, avait dû annuler à la dernière minute son séjour bordelais pour les fêtes de fin d’année. Son époux, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, invité à différentes manifestations à la cour pendant cette période, avait retenu son épouse à Versailles pour l’accompagner. Bien que l’on s’éloignât du scandale de l’affaire du collier qui avait secoué la cour au printemps, il était de bon ton de faire corps avec la reine pour la soutenir dans cette épreuve ainsi que de la succession de scandales que lui imputait la rumeur. La marquise était fatiguée de toutes ces critiques contradictoires. Elles dénonçaient en même temps le luxe de la cour, mais reprochaient au roi ces deuils imposés à celle-ci frappant de récession la soierie lyonnaise. Elles critiquaient Marie-Antoinette-Marie  la trouvant trop fière à Versailles, mais trop familière à Paris où elle ne craignait pas d’aller au bal de l’opéra. Si tout ceci agaçait la marquise, elle n’en respectait pas moins la reine et les désirs de son époux. Elle s’excusa donc auprès de sa nièce que pour la première fois elle laissait seule au couvent pendant cette période de fêtes. Marie-Amélie en conçut un profond dépit, bien qu’elle en comprenne les raisons invoquées. Toutes ses amies étaient déjà au sein de leurs familles et elle ne se sentait pas de les appeler au secours. Aussi, le 24 décembre 1785, au matin, lorsqu’un lourd carrosse amena une dame mandant la jeune fille, celle-ci fut-elle surprise. Elle reconnut Madame Tournon, la gouvernante de l’hôtel de Saige. Madame de Verthamon, sa marraine, ayant appris la nouvelle, et n’ayant pas le cœur de laisser seule sa filleule l’avait envoyé chercher. Son bagage fut prêt en quelques minutes et elle fit ses adieux à la mère supérieure et aux sœurs aussi vite. Une heure plus tard, la voiture repartait pour Bordeaux.

Elle prit grand plaisir à cette suite effrénée de festivités qui ponctuaient les fêtes de fin d’année. Cela commença solennellement, comme chaque année, par la messe de la nativité à la cathédrale saint André. Toutes les grandes familles de Bordeaux étaient là, rivalisant d’apparat tout en essayant de ne pas être de mauvais goût. Le clou de la messe comme chaque fois était l’arrivée du maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis, son gouverneur. À chacune de ses sorties en carrosse, ce personnage fastueux se faisait escorter d’une garde palatine en grand uniforme, parfois même d’une fanfare. À la cathédrale, où il était accueilli par des musiciens à sa solde jouant ses airs favoris, son fauteuil, à défaut d’angelots, était entouré par sa garde. Marie-Amélie jubilait de pouvoir assister à ce spectacle si fastueux, dont elle s’amusait comme au théâtre et qu’elle commentait discrètement derrière son éventail à sa marraine. Le réveillon, bien évidemment, se déroulait à l’hôtel de Saige. Les familles de Verthamon et de Saige se mélangeant, pas toujours de bon gré, malgré la fortune des uns et des autres, certains n’oubliaient pas qu’ils n’étaient pas du même monde. Puis sa marraine l’amena à tous les dîners, toutes les soirées et tous les bals qui comptaient, car c’était sa saison ! Celle où l’on commençait à chercher le bon parti si on ne l’avait pas dans sa manche. Et dans le cas de Marie-Amélie, il fallait le chercher, car son père y était indifférent, si cela n’avait été que de lui elle serait restée au couvent comme sa sœur aînée.

Duchesse, Règne De Louis XVI, D´Après Moreau, 1783 P010077 France. Original lithograph drawn and engraved by Polydore Pauquet. 1864..jpgSon premier grand bal fut celui du 28 décembre, donné par Madame Paul Nairac dans son hôtel. Pour ce soir-là, elle inaugurait une jolie robe, blanche, brodée de guirlandes de fleurs à tous ses bords, cadeau de Madame de Verthamon. Son corsage était si serré qu’il poussait hors de son décolleté sa jeune poitrine prometteuse. Sa marraine lui avait même offert pour l’occasion le savoir-faire de la coiffeuse la plus en vogue de Bordeaux, Madame Hardouin. Celle-ci s’était extasiée sur le visage d’ange, le regard émerveillé, un peu grave, les pommettes hautes, le petit nez, la bouche bien dessinée de la jeune fille. Elle avait sublimé, à l’aide de l’opulente chevelure blonde cendrée de celle-ci, le ravissant minois, qu’elle trouvait déjà parfait. Elle lui construit un chignon natté en hauteur qui laissait s’échapper de longues mèches torsadées dans le dos que l’on commençait à nommer anglaises. Monsieur de Saige trouva la jeune fille faisant tourner sa large jupe devant le grand miroir du vestibule, dans lequel elle avait scruté le moindre détail de son reflet. Elle attendait avec impatience depuis un quart d’heure ses bienfaiteurs. Monsieur de Saige rassura Marie-Amélie quant au résultat. Sur ce, Madame de Verthamon, dans une toilette rouge sombre assortie à la veste de son époux, arborant une parure de rubis, arriva. Ce beau monde monta dans le carrosse du marquis. Celui-ci souriait de voir les deux élégantes figées afin de ne rien troubler de leurs toilettes. Quant à son épouse, elle était très satisfaite du résultat, car elle comptait sur ce séjour pour trouver le parti idéal pour sa filleule.

La voiture s’arrêta sur le cours Tourny, devant l’hôtel Nairac, qui s’il n’était pas aussi imposant que celui de Saige, n’avait rien à lui envier. Le valet de pied, un nègre élégant en perruque poudrée, déplia les marches du carrosse dans la cour, ouvrit la porte et aida le marquis à descendre. Ce dernier aida lui-même les deux dames. Ils furent accueillis avec grande amabilité par monsieur et Madame Nairac. Le couple, grâce au commerce triangulaire, était l’un des plus riches et des plus en vue de Bordeaux.

Marie-Amélie était en ébullition, c’était son premier bal, celui de son entrée dans le monde. La salle de bal était illuminée par deux énormes lustres en cristal, aidés par une dizaine de chandeliers en argent posés sur des consoles. À peine entrées, ses amies se précipitèrent sur elle. Pour la plupart d’entre elles, c’était aussi leur premier bal. Les jeunes filles commentèrent leurs toilettes, se complimentant sur leur choix. Parmi elles, certaines lançaient des sourires timides ou des œillades effrontées aux jeunes hommes de l’assistance, dont certains étaient les frères de leurs amies. Malgré l’effervescence, Marie-Amélie gardait à son habitude un air sérieux qu’elle rompait de quelques sourires chaleureux pour ses amies. Dans un angle de la pièce, qui s’ouvrait par six portes-fenêtres sur une terrasse, un orchestre de musiciens, un pianiste et des violonistes, entamait la première contre danse. Les cavaliers de ses amies vinrent les chercher et se lancèrent dans les premières figures. La jeune fille, restée auprès de sa marraine, regardait, inquiète, le ballet qui se déroulait devant elle. Comme elle venait d’arriver, qu’elle n’eut pas de cavalier ne l’inquiétait pas, mais elle n’était pas sûre que ses cours de danse au couvent fussent suffisants pour se souvenir de toutes les figures complexes du quadrille. Madame de Verthamon perçut son inquiétude. Elle la rassura. Un peu de maladresse n’enlèverait rien à son succès que sa joliesse assurait. Elle avait remarqué l’intérêt de la gent masculine pour sa protégée, avec un petit pincement de cœur de jalousie devant ce qu’elle n’avait jamais vraiment eu.

Le son de la musique qui s’élança au-dessus du brouhaha avait attiré le regard de la jeune fille vers l’orchestre. Elle ne vit pas arriver vers elle, d’un pas nonchalant, un jeune homme blond au sourire espiègle. Il toussota pour annoncer sa présence. L’adolescente se retourna et croisant les yeux du galant, elle sentit ses jambes tremblées. Elle accepta l’invitation à danser. Elle reconnaissait le jeune homme, mais ne pouvait mettre un souvenir précis dessus. De plus, au milieu du bruit, elle n’avait pas entendu son nom lorsqu’il s’était présenté. Elle avait juste compris qu’ils se connaissaient. Ils rejoignirent le groupe de huit danseurs qui se formait et se donnèrent la main. Elle en rougit. Le groupe en cercle commença par une ronde et se mit à tourner dans un sens puis au bout de huit mesures dans le sens contraire. Mis face à face, les couples se donnèrent la main droite et changèrent de place en deux mesures, soit un pas de gavotte, puis firent un rigaudon, regagnèrent leurs places de départ en se donnant cette fois la main gauche et firent à nouveau un rigaudon. Puis les quatre dames se donnèrent la main droite au centre du carré et gracieusement tournèrent quatre mesures dans le sens de la montre, demi-contretemps. Elles se lâchèrent la main droite, firent demi-tour, se donnèrent la main gauche au centre et revinrent à leurs places de départ de la même manière. Les hommes firent la même figure. Les quatre dames seules exécutèrent le rond des dames en quatre mesures dans le sens de la montre et quatre mesures dans le sens contraire, puis les hommes pareillement. La figure, dite de l’Allemande, suivie. Les partenaires étant côte à côte, épaules droites en contact, ils se donnèrent les mains, les hommes, bras gauche derrière le dos, prirent la main droite de la dame et les dames firent l’inverse. Ils tournèrent ainsi un demi-tour dans le sens de la montre en deux mesures, se lâchèrent et firent un rigaudon face à face. Ils prirent la position inverse, revinrent à leurs places de départ en un demi-tour dans le sens contre la montre et firent à nouveau un rigaudon face à face puis recommencèrent la ronde. Son cavalier ramena la jeune fille à Madame de Verthamon, les joues en feu sous l’émotion. Elle n’eut guère le temps de reprendre son souffle, la soirée se passa de danse en danse, ponctuée de celles qu’elle accordait au jeune homme qui revenait régulièrement vers elle. Elle eut un tel succès qu’elle n’arrivait pas à s’arrêter. La nouveauté et la beauté de la jeune fille attiraient tous les galants de tous âges. Madame de Verthamon interrompit le ballet des prétendants et entraîna sa filleule vers une des consoles où des valets, noirs comme l’ébène, en livrée de couleurs claires servaient des rafraîchissements. Elles profitèrent de ce moment d’accalmie, pendant lequel se joua un menuet pour échanger quelques mots. Marie-Amélie apprit ainsi que son galant le plus assidu et qui visiblement se changeait en soupirant était François-Xavier Lacourtade.

Le bal se finit au petit matin, monsieur de Saige s’était retiré un peu plus tôt dans la soirée et avait renvoyé la voiture. Sur le chemin de retour, après avoir remercié sa marraine, Marie-Amélie, prenant un air le plus indifférent possible, du moins le pensait-elle, se renseigna plus amplement sur son cavalier. Madame de Verthamon souriait dans l’ombre de la voiture, de l’innocent émoi de la jeune fille. Elle lui répondit le plus naturellement que le jeune homme était le fils du courtier de son père et que c’était sans doute pour ça qu’elle avait une impression de déjà vu. Elle avait dû le rencontrer quelques années avant, mais elle était encore enfant. Cela expliquait pourquoi son regard son sourire lui disait quelque chose, pensa-t-elle.

George Romney - Lady Hamilton (as Nature)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Elle eut du mal à s’endormir, du moins, le crut elle comme on le croit à son âge et se réveilla à la fin de la matinée. La journée s’écoula sans surprise, ce qui désappointa la jeune fille qui imaginait déjà le jeune homme soupirant sous ses fenêtres. C’était presque le cas, François-Xavier n’était pas loin faisant les cent pas, ne trouvant pas le prétexte adéquat à la bienséance, il avait fait demi-tour. Avant de repartir, il avait pris la peine de soudoyer une servante de l’hôtel de Saige pour connaître les prochaines sorties de la belle et le tenir au courant.

Celle-ci avait pour prochaine distraction l’opéra-comique aux « Variétés Amusantes », il s’arrangea pour l’y croiser. Il fit de même le lendemain à la première de « l’innocente partie de chasse d’Henri IV » au grand théâtre. Bien qu’interdite, parce qu’elle prônait une monarchie populaire et démocratique, tout Bordeaux s’y rendit. Madame de Verthamon emmena Marie-Amélie la voir depuis sa loge. François Xavier à l’entracte vint y rendre ses hommages, bousculant au passage quelques admirateurs de la jeune fille. Deux jours plus tard, Mlle Saint-Huberty donnait un concert privé chez le duc de Richelieu. Invitée, Madame de Verthamon y amena sa filleule. Quelle ne fut pas leur surprise d’y rencontrer le jeune homme ! Marie-Amélie croyait que son cœur allait s’arrêter chaque fois qu’elle reconnaissait sa silhouette. Puis les dîners, les promenades, les bals, tout était bon pour que François-Xavier puisse apercevoir celle qui l’empêchait de dormir. Son père finit par s’inquiéter de cette frénésie soudaine de mondanité, devinant qu’il y avait une femme derrière tout ça, il en demanda le nom. L’apprenant, il conseilla à son fils de se faire à l’idée d’une fin de non-recevoir. La roture épousait rarement la noblesse et encore moins la noblesse d’épée. Le jeune homme le savait bien, mais c’était plus fort que lui.

Madame de Verthamon, qui n’avait de son côté pas eu besoin de se renseigner pour comprendre les soupirs de la jeune fille, prit les devants. En quelques échanges de lettres entre elle et Madame La Fauve-Moissac, il fut décidé que Marie-Amélie ne retournerait pas au couvent. Bien que la jeune fille eût reçu trois demandes en mariage de nobles désargentés, et d’un autre pouvant être son père, elles décidèrent d’un commun accord que le petit Lacourtade était un parti très intéressant même sans titre nobiliaire. Il ne s’était pas déclaré, mais Madame de Verthamon pensait deviner pourquoi. Elle invita monsieur Lacourtade père et après un échange digne de deux maquignons, ils décidèrent qu’un mariage entre les deux familles pourrait rendre service aux deux. Sans trop tirer l’oreille à son beau-frère, Madame La Fauve-Moissac obtint son accord. Celui-ci voyait là un moyen d’éponger ses dettes envers son courtier.

Le mariage fut célébré le mardi 26 septembre 1786, juste après les vendanges, les fiançailles ayant été célébrées juste après les fêtes pascales. La cérémonie eut lieu à l’église Notre-Dame. Le baron Cambes-Sadirac, n’ayant pas pu ou voulu, conduire sa fille à l’autel, se fit remplacer par son fils Charles-Louis. Vêtue d’une robe à paniers en grosse soie azur, garnie de dentelles blanches, offerte par sa tante, elle s’avança vers l’autel sous les regards attendris, ironiques ou méprisants des invités. Si comme Madame de Verthamon, dont ça avait été le cas, se marier avec un roturier n’avait guère d’importance, tant que l’on pouvait tenir son rang, d’autres pensaient que c’était déchoir. Pour Marie-Amélie, loin de toutes ces considérations, c’était la concrétisation de son amour, parfaitement consciente que sa vision du mariage et sa situation étaient exceptionnelles.

Les fêtes du mariage ne durèrent que deux jours, l’absence du père de la mariée ayant restreint la présence de sa famille. Puis le jeune couple parti pour la propriété de Caudéran, nouvellement acquise par Monsieur Lacourtade père comme cadeau de mariage pour le jeune couple. La vie d’épouse et de femme commença pour celle qui était maintenant Madame Lacourtade.

*

Après sa toilette du matin, la servante de Marie-Amélie, lui présenta le bristol l’invitant pour le soir même à un souper chez sa marraine. Il y était stipulé que c’était en l’honneur de l’arrivée d’Antoinette-Marie. Par retour du porteur, elle répondit par l’affirmative. Elle y songea toute la journée et quand vint le soir, elle s’habilla avec soin, non pas pour impressionner sa jeune sœur, mais parce que cette première vraie rencontre était importante.

À l’heure dite, elle se présenta à l’hôtel de Saige, avec un malaise au creux du ventre. Un sentiment de culpabilité s’était développé insidieusement avec le temps et se mit à éclore en cet instant. Elle fut reçue tendrement par la maîtresse de maison, qui la rassura, tant bien que mal, jusqu’à la venue d’Antoinette-Marie.

Prévenue, par Manon, rajustée à temps par Rose-Marie, elle descendit au salon où avait été dressée la table. Les deux sœurs se toisèrent cherchant dans l’autre une ressemblance. Il était avéré qu’elles avaient un air de famille, mais c’était plus une impression qu’une évidence. Antoinette-Marie, mal à l’aise, sourit timidement à son aînée, les barrières tombèrent, Marie-Amélie la prit dans ses bras, les larmes dans les yeux et avec plus de mots dans la bouche qu’elle ne pouvait en articuler. Les trois femmes éclatèrent de rire devant la délivrance de leurs émotions. Le souper se déroula au fil des souvenirs des unes et des autres, retissant leur histoire. La plus jeune apprenant à connaître sa famille. Elles se quittèrent, minuit passé, Marie-Amélie jurant qu’elles se verraient le plus possible d’ici son départ pour les Amériques.

Madame Elisabeth and her sister-in-law Marie Antoinette, 18th C by Alexandre Moitte  .jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 3

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Novembre 1781, L’enfance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le carrosse entra dans la cour empierrée du château à grand bruit. Les habitants en sortirent, empressés et curieux de voir qui à cette heure pouvait bien arriver.

 Paris, Orléans, Blois, Tours, Port-de-Piles, Châtellerault, Poitiers, Marie-Louise le fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne voyageait sous la pluie depuis déjà huit Jours, par chance le carrosse ne s’était ni embourbé, ni rompu, sur des routes fort mal entretenues. Elle s’était arrêtée à Tours puis à Poitiers chez des amis. Elle était en route pour Bordeaux où elle était invitée comme chaque année chez son amie Jacqueline de Verthamon, mais cette année, c’était particulier, elle venait assister à la prise de voile de Marie-Angélique Cambes-Sadirac, l’aînée de ses nièces.

Elle était parvenue en fin d’après-midi au couvent des ursulines de Libourne au milieu des éléments déchaînés. Malgré l’heure, il faisait presque nuit tant le ciel s’était assombri. La tourmente faisait rage, le vent balayait tout, les religieuses couraient en tous sens barricadant la moindre ouverture. Son valet de pied l’annonça. La marquise descendit, enjambant au passage les flaques d’eau qui se créaient dans la cour, elle courut se mettre à l’abri sous le porche de la bâtisse, serrant son manteau à capuche contre elle. La sœur portière la fit entrer hâtivement, refermant derrière elle la lourde porte du couvent résistant sous la force d’une bourrasque. Elle la guida aussitôt devant la flambée de la magistrale cheminée du parloir, et lui fit porter une boisson chaude. Elle eut à peine le temps de se réchauffer que ses nièces la rejoignirent. Impatientes de la voir, elles guettaient sa venue. L’aînée ne devant prendre le voile qu’à la Sainte-Catherine, elle leur avait écrit afin de leur annoncer qu’elle venait les chercher pour un court séjour à Bordeaux. L’impatience de la plus jeune qui était friande de tout ce qui pouvait la sortir du couvent avait entraîné l’enthousiasme plus modéré de son aînée.

Après des embrassades affectueuses, leur tante, leur servant de mère de substitution depuis le décès de la leur, décida un prompt départ. Elle ne tenait pas à être bloquée dans l’enceinte religieuse. Elle craignait de ne pouvoir passer le bac à la Bastide pour l’autre rive de la Garonne. Elles n’étaient pas sorties de Libourne que le cocher de la marquise lui conseillait de faire demi-tour, des arbres risquaient de se coucher sous la force du vent. Après réflexion, elle décida, en attendant un temps plus clément pour voyager, de faire étape au château de Cambes.

Elles arrivèrent au château deux heures plus tard dans la soirée, surprenant tout le monde. Mathilde Freydou, dite Nounou Freydou, qui en avait été la nourrice, accueillit avec un sentiment mêlé de joie et d’inquiétude l’élégante dame qui descendait du carrosse. C’était encore une très belle femme, de taille moyenne, ronde sans être opulente, à la peau rose, les yeux pervenche, et châtain de cheveux. Les deux jeunes filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de onze, étaient des répliques de leur tante en plus longiligne. L’une et l’autre n’étaient pas revenues au château depuis la mort de leur mère. Elles descendirent de la voiture sans empressement, bien que la plus jeune des deux n’en ait que peu de souvenirs.

la Fauve Moissac Marie Louise 2 (2).jpgMadame La Fauve-Moissac s’excusa pour ne pas avoir prévenu, prise par tempête, elle avait dû improviser. Mathilde la rassura, il n’y avait aucun problème. On allait installer au mieux, tout le monde. Gaspard avec le cocher et le valet de pied se chargea de l’équipage. Antonin du haut de ses huit ans aida Bertrande et sa belle-mère à porter les bagages. Tout ce remue-ménage était observé du coin de la porte par une petite fille filiforme et aux cheveux filasse d’environ sept ans. Elle semblait hypnotisée.

Pour rentrer dans le vestibule, la dame lui souriant dut la bousculer afin de passer sans tacher sa robe. Sur l’instant, elle ne fit pas attention à ses deux grands yeux noirs médusés, qui la fixaient. Elle ôta sa pelisse et secoua sa jupe de velours puce afin d’en faire tomber la poussière et entra dans le salon. Enfin arrivée, fourbue, elle rejeta le drap qui protégeait le sofa et s’y affala. En attendant que Gaspard vienne allumer le feu de la cheminée, elle observa l’état de délabrement de l’habitat. Il faut dire que depuis la mort de sa sœur personne ne s’était vraiment occupé du lieu hormis ce qu’il rapportait en vignes. Elle-même n’y était pas revenue depuis près de dix ans, préférant la ville à la campagne et en cela en dépit de la mode du moment du retour à la nature. Bertrande vint prévenir qu’elle allait préparer un repas.

De son poste d’observation, la fillette s’interrogeait sur l’identité de cette dame, si bien habillée, accompagnée de ses deux grandes filles, tout aussi élégamment vêtues, et qui paraissait connaître la demeure. Elle rejoignit les femmes de la maisonnée dans la cuisine en grand conciliabule. L’inquiétude était là, « visiblement Madame la marquise n’avait pas l’air informée ». Au courant de quoi pensait la petite fille ? Elle garda sa remarque pour elle, elle savait ne pas obtenir de réponse, elle attendit les indices à venir.

Quelques instants plus tard, dans le salon éclairé par deux candélabres, Nounou Freydou dressa et servit un repas, sur une table, qui donnait par la porte-fenêtre sur les dernières lueurs du jour que la tempête avait lavé. Bertrande, sa belle-fille, à l’étage, préparait les chambres. La fillette sous prétexte de l’aider, posait une multitude de questions dont elle ne recevait pour réponse que de vagues allocutions.

De son côté, tout en mangeant, Marie-Louise bavardait avec sa nourrice lui demandant des nouvelles de la région. Ayant épuisé les sujets de conversation, il lui revint à l’esprit la petite fille. Elle demanda si c’était la dernière-née de Bertrande. Nounou Freydou en fit tomber son plat.

La voix éteinte, elle répliqua qu’elle était surprise par la question et que si elle n’y voyait pas d’objection, il serait bon d’aborder le sujet une fois la plus jeune de ces demoiselles couchée. L’aînée était apte à entendre, pensa la vieille femme. La dame, interloquée par la réponse, acquiesça se demandant pourquoi faire tant de secrets, cela devait un être un tant soit peu sulfureux. Une fois les conditions requises, Mathilde Freydou expliqua que l’enfant était ni plus ni moins Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, dernière-née de Monsieur et Madame la baronne. « – La dernière-née de sa sœur ! La dernière-née de sa sœur ? » Consternée, bien que doutant, la colère envahit Madame La Fauve-Moissac, son beau-frère ne pouvait pas lui avoir caché ça. La vieille insista, la preuve en était le registre paroissial signé de son père et de plus elle rappela qu’elle était là ce jour funeste. Marie-Angélique, qui assistait à la scène, essayait désespérément de se souvenir. Elle ne se souvenait que de l’abandon de son père au couvent au milieu du chagrin causé par le deuil maternel. Elle ne se remémorait pas le bébé, elle ne l’avait pas vu ; il lui semblait qu’il était mort-né. Au milieu du tumulte des pensées contradictoires des différentes personnes ressurgit Marie-Amélie, qui, bien évidemment, était revenue écouter subrepticement ce que l’on voulait lui cacher. D’une voix pleine d’assurance, elle dit qu’elle savait. Elle avait vu le bébé le jour d’après, dans la chambre de Bertrande, devenue par circonstance la nourrice du bébé, mais n’avait pas alors compris pourquoi il n’existait pas ! Ensuite, elle avait oublié, trop de choses s’étaient passées, le retour à Paris sans sa sœur, le départ de son frère pour l’École militaire et elle, toute seule, dans l’hôtel Cambes-Sadirac. S’ensuivit un long silence. La marquise prit un verre de vin se laissant le temps de réfléchir, puis décida que, pour l’instant, il ne fallait rien dire à l’enfant. Incommodée, l’ancienne nourrice expliqua qu’Antoinette-Marie avait bien dû comprendre qui était arrivée. Dès qu’elle avait pu poser des questions, on avait été amené à lui répondre, même si on n’avait pas tout dit. Marie-Louise d’un geste de la main balaya l’argument, de toute façon cela pouvait attendre demain.

De son côté, attablée dans la cuisine, l’intéressée continuait à poser mille et une questions à son entourage. Gaspard partait du principe que ce n’était pas son domaine. Bertrande qui était sa nourrice essayait de noyer le poisson attendant de savoir par sa mère, ce qu’il fallait faire. Alors, elle se fit les réponses et les partagea avec celui qui partageait le plus clair de son temps, Antonin.

Le lendemain sans explication supplémentaire, la dame et les fillettes partirent pour Bordeaux, laissant dans l’embarras les Freydou et les questions à Antoinette-Marie.

Chapitre 4

la Fauve Moissac Marie Louise 8 (2).jpg

Novembre 1781, Une explication houleuse

Madame La Fauve-Moissac était rentrée dans son hôtel particulier, de la rue vieille du temple dans le quartier du Marais, sitôt la prise de voile de Marie-Angélique faite. Elle s’était empressée d’écrire à son mari, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, à Versailles, où sa charge au ministère des Finances le retenait. Elle avait besoin de conseils sur la façon d’aborder son beau-frère quant à l’avenir de sa nouvelle nièce, Antoinette-Marie.

Vingt ans plus tôt, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, qui venait de prendre sa charge au ministère des Finances, finissait une tournée d’inspection, dans le Tarn-et-Garonne. Il fut invité avec son supérieur par le baron La Fauve-Moissac, dans son château de Moissac. Il arriva, dans le domaine, pour récupérer une jeune fille qui venait de choir dans un bassin devant un joli château qui devait dater de la renaissance. Surprise par leur approche, elle venait de perdre l’équilibre et était partie d’un éclat de rire qu’elle ne pouvait plus contrôler. À côté d’elle, médusée, Jeanne-Henriette, sa sœur cadette, regardait l’homme prendre dans ses bras son aînée. Elles s’étaient installées là pour faire le portrait de Marie-Louise quand avaient surgi les deux cavaliers les surprenant dans leur activité. Gabriel Henri tomba sous le charme de la jolie naïade de circonstance. Il était subjugué par la joie, et la beauté de la jeune fille. De taille moyenne, la taille fine, une chevelure blond foncé, les yeux en amande avec toujours un éclat malicieux, qui faisait écho à son intelligence, une bouche gourmande, elle était la joie de vivre incarnée. Pour un homme de nature grave, ce n’était pas rien.

Son séjour fut bref, mais déterminant. De retour à Paris, malgré ses trente ans, il sollicita de son père la permission de demander la main de la jeune fille. Ce dernier lui accorda sans problème, cette famille étant de vieille souche aristocratique. Par les temps qui couraient, il trouvait que la complaisance royale offrait beaucoup trop de lettres patentes et à son goût l’ancienneté valait de loin l’argent nouveau dont ils n’avaient nul besoin. Aussi, un mois plus tard, à la surprise des La Fauve-Moissac, le baron reçut une demande en mariage pour sa fille aînée. Marie-Louise n’eut pas besoin des explications de sa mère, madame La Tour Veyran, pour comprendre les avantages qu’elle tirerait de cette union. Elle avait suffisamment la tête sur les épaules pour comprendre que l’on ne pouvait refuser une couronne de marquise. De plus, elle avait trouvé Gabriel Henri des plus agréables et elle avait confiance dans l’ascendant qu’elle avait sur lui. Six mois après sa première venue, Gabriel Henri Ajasson de Grandsagne épousait dans la petite chapelle du château familial Marie-Louise La Fauve-Moissac. Le séjour des époux à la campagne avait été de courte durée. Le jeune marié devait reprendre ses fonctions à Versailles et tenait à ce que sa jeune épouse rentra dans le monde en bonne et due forme selon sa condition. Ils revinrent vite à Paris où Marie-Louise découvrit son nouvel univers et toutes ses coutumes, mille choses l’y attendaient. Sa belle sœur Marie-Sophie du Cheyron de la Loubarie la prit en main pour son entrée dans le monde. Marie-Louise se retrouva dans l’obligation de rendre des visites à des gens qu’elle ne connaissait pas, mais qui allaient être son entourage. Elle comprit très vite qu’elle devait prendre possession de sa position, et se mit à jouir de ses nouveaux droits. Sa belle sœur de dix ans son aînée s’amusait de son rôle de guide, d’autant que la jeune mariée prenait sa situation très au sérieux. À Paris, dans le grand monde, la tradition obligeait une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l’Opéra avec tous ses diamants. Elle afficha donc, à cet effet, avec plaisir la parure que son époux lui offrit pour cette occasion et qui avait appartenu à sa mère. Pour suivre la coutume, accompagnée de son époux et de sa belle sœur, elle parut le vendredi dans la loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine, ce qui lui permit d’apercevoir à son grand émoi, le dauphin et la dauphine.

la Fauve Moissac Marie Louise (3).jpgL’impatience la gagna alors d’être présentée à la cour, de découvrir ce monde qui lui paraissait fabuleux et dont ces prémices l’avaient appâtée. La présentation fut une grande affaire, autant pour elle que pour son entourage. Sa belle sœur lui fit comprendre que pour elle et son époux, c’était la consécration sociale incontournable. Cela allait lui donner sa place, la faire asseoir dans le monde, à son rang. La présentation la sortait de cette situation douteuse ; fraîchement débarquée de sa province, elle ne pouvait percevoir à quel point elle était équivoque aux yeux de la cour. Cette cérémonie allait l’extirper des limbes qu’était cette demi-existence des femmes non présentées et n’ayant point eu ce vernis de Versailles. Le jour de la présentation fut un jour solennel ! Sa belle-sœur, Madame du Cheyron de la Loubarie, la fit coiffer trois fois. À la troisième fois elle n’était pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Marie-Louise coiffée fut poudrée, la chambrière lui posa le rouge selon ses indications. Puis elle fut vêtue du grand-corps avec lequel elle dîna pour en prendre l’habitude. À la collerette, une discussion sans fin s’engagea entre madame du Cheyron de la Loubarie et son autre marraine pour la cérémonie Madame Fournel à La Hoguette. Par quatre fois, on la lui mit. Quatre fois, on la lui ôta. Quatre fois, on la remit. Les femmes de chambre de Madame du Cheyron de la Loubarie furent appelées à la rescousse. Devant une hésitation qu’elle trouvait puérile, Marie-Louise trancha, mais cela n’arrêta point la discussion qui dura encore tout le dîner. On passa, à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arriva une grande répétition pour les révérences. Il s’ensuivit, de la part de ses marraines, des conseils, des remarques, des critiques, sur le coup de pied à donner dans la queue de sa robe, lorsqu’elle devrait se retirer à reculons, coup de pied que ces dames trouvèrent un peu trop théâtral, mais qu’en fait Marie-Louise avait du mal à gérer. Puis enfin, ce fut le moment du départ. Ce fut encore du rouge foncé, que Madame Fournel de la Hoguette tira de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Marie-Louise à sa grande contrariété.

Le lendemain de la présentation, Marie-Louise se demanda si elle n’avait pas rêvé. Elle se voyait avancer sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l’avait éblouie, l’avait étourdie. Elle avait été effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regardait, et au travers de laquelle elle marcha d’un pas hésitant. Entre les instincts de son caractère, son ignorance, et l’obéissance due à son éducation, elle réussit à présenter une façade réservée, modeste, douce aux autres, contenant sa peur et la lassitude qui la gagnaient. Sa contenance fut un peu gauche, et elle n’arriva pas à dissiper son embarras. Elle fit sourire ses marraines attendries par son petit air effarouché, mais elle s’en sortit avec les honneurs d’un compliment de la reine.

 Son nouveau statut l’intégra dans le fleuron de la société. Elle n’y eut guère de contrariété qu’elle ne supporta pas, ainsi fut-elle dans l’obligation de remettre à sa place un gentilhomme qui prétendit lui faire la morale dans un dessein peu honorable  « Comment ! Il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de mode a le même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise… 

– Monsieur votre morale n’est pas la mienne et si je vous semble si bourgeoise, je n’en ai que faire, et oubliez donc de me fréquenter.

Sa belle sœur l’aida à ne pas faire d’impair dans le monde dans lequel elle devait évoluer même si parfois elle trouvait ridicules les faux-semblants qui faisaient le savoir-vivre. Elle apprit à vivre en perpétuelle représentation tout en réservant toute son attention à son époux. Mais elle apprit à aller au spectacle sans lui, à ne pas rougir si son cavalier la trouvait belle. Elle accepta de faire croire en son détachement pour son époux et à paraître désinvolte en public sans jamais laisser de privautés à personne. Sa maison fut toujours bien tenue et son personnel n’eut jamais à se plaindre lui vouant une fidélité sans failles. Levée à huit heures, donnant ses ordres dans la foulée à son cuisinier et à son maître d’hôtel, passant ensuite à sa toilette, y faisant très attention, n’omettant aucun code. Elle suivit la mode sans ostentation, mais avec goût que ce soit pour ses vêtements ou pour ses loisirs. S’il lui arrivait d’être dehors le matin pour ses œuvres et qu’on la croisa, personne ne fit de remarque, elle était considérée comme une femme de qualité et sur qui l’on pouvait compter.

Son époux ne devait jamais regretter d’avoir épousé la pétillante Marie-Louise La Fauve-Moissac, consommant, aux yeux de tous, un bonheur considéré par beaucoup comme tout à fait bourgeois.

*

Elle reçut le lendemain, la réponse de son époux lui conseillant la modération, la diplomatie. Il lui suggérait par ailleurs de pourvoir au bien-être de l’enfant discrètement. Il lui faisait savoir aussi que le baron de Cambes-Sadirac était dans son hôtel parisien. Elle décida donc de s’y rendre le lendemain matin.

Cambes-Sadirac  hotel particulier (003.jpgÀ la surprise de Philippe, le cocher de Madame la marquise, il fallut préparer l’attelage pour le milieu de la matinée. Madame allait à l’hôtel Cambes-Sadirac sur la rive gauche, cela n’était pas arrivé depuis le départ au couvent de Marie-Amélie, la plus jeune de ses nièces. En fait, depuis la mort de sa sœur, ce moment funeste, elle n’avait que très peu revu le baron. Elle l’avait croisé à la cour, dans des salons, au théâtre, les rencontres étaient à chaque fois empreintes de courtoisie, mais sans plus. Elle avait été amenée à l’entretenir sur l’éducation de ses filles, mais il l’avait laissée faire à sa guise, ne s’en préoccupant pas. Elle avait parfois dans le monde entendu parler de ses maîtresses, mais sans plus. Ce jour-là, cela allait être autre chose. Confortablement installée dans son carrosse, de ses mains gantées de chevreau crème, elle lissait machinalement sa jupe bleu roi assortie au caraco aux bords brodés. Elle fixait machinalement le décor des rues qui défilaient sous une journée ensoleillée, mais clémente de température. Elle laissait encore courir son esprit quand la voiture pénétra dans la cour de l’hôtel. Son cocher présenta sa carte de visite, le majordome l’annonça à monsieur le baron. Il l’a reçue dans son bureau, se demandant ce que sa belle sœur pouvait lui vouloir. Si c’était pour lui reprocher de ne pas être venu à la prise de voile de l’aînée ou s’il y avait des problèmes avec la cadette, il la renverrait poliment. Il avait autre chose à faire de plus important. Il l’accueillit sans chaleur et sur la défensive, mais avec déférence. Il lui en voulait encore d’être en vie et toujours si belle. Marie Louise La Fauve-Moissac après les échanges de politesses s’installa dans un fauteuil face au grand bureau plat du siècle dernier. « – Je viens vous voir, car comme vous le savez, je me suis rendue pour la prise de voile de Marie-Angélique dans le Bordelais. » Le baron commença à s’agacer et s’apprêta à couper la marquise, mais celle-ci reprit  « – Comme il se faisait tard, une tempête nous ayant retardés, et que je ne pouvais prendre le bac pour me rendre à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes ». Le baron se raidit, se crispa. Elle continua  « – Et quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une enfant, le dernier enfant de ma sœur, qu’avez-vous à me dire à ce sujet ? » Il se leva, blanc de rage, prit le bras de la marquise l’obligeant à se lever. « – Madame ceci ne vous regarde en rien, je ne veux pas entendre parler de cet enfant, et quoiqu’il arrive elle reste là où elle est ! Avez-vous compris ? Vous ne changez rien à sa condition, bien beau qu’elle soit encore en vie ! Je ne veux pas en entendre parler ! Avez-vous bien compris, Madame ? » Il ouvrit la porte, reprenant son contrôle, il la salua et lui ferma la porte au nez. Elle resta médusée, elle se retourna et descendit l’escalier encore sous le choc de la violence de l’entretien. En montant dans sa voiture, elle en avait encore les membres tremblants.

*

Lettre de Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Madame La Tour Veyran

Paris, le 20 décembre 1781

Chère mère,

J’espère que votre santé s’améliore ou tout du moins se stabilise. Je me fais à votre sujet beaucoup de soucis. Les nouvelles que m’a données père n’étaient point rassurantes.

Depuis le 21 novembre, comme vous devez le savoir, depuis la mort de Monsieur de Maurepas, monsieur de Vergennes est aux affaires, ce qui cause beaucoup du souci à mon époux. Il semblerait qu’ils aient plus d’un point de divergence. Mais ce n’est pas le Premier ministre que mon époux voit passer.

Comme vous devez vous en souvenir, j’ai accompagné notre douce Marie-Angélique à sa prise de voile. Ce fut fort émouvant, elle s’est déroulée comme prévu au couvent des Ursulines à Libourne. Madame de Verthamon avait offert à chaque novice une fleur de lys. Je ne sais vraiment pas comment elle a pu faire en cette saison, mais cela rajoutait de la poésie à leurs entrées. Toutes de blancs vêtues, leurs voiles maintenus par des couronnes de fleurs, elles se sont avancées vers l’hôtel en deux colonnes émouvantes, la lumière des vitraux leur traçait le chemin sur le sol de pierre de l’église. C’était magique, notre jolie demoiselle était pleine de grâce. Que Dieu m’excuse, mais elle avait tout pour faire le bonheur d’un mari, je crois que c’est elle qui ressemble le plus à notre chère Jeanne-Henriette. Quant à notre Marie-Amélie, je crois que c’est à moi qu’elle ressemble, autant dire qu’elle ne prendra pas le voile. Marie-Angélique est maintenant au couvent de Grenade près de Toulouse, elle y aura pour consœur la petite Bole du Chomont-Charvet, si vous vous en souvenez. Elles ne se seront pas quittées depuis leur entrée au couvent.

J’ai maintenant une nouvelle à vous annoncer qui va vous faire un choc. J’ai longtemps hésité à vous l’écrire, mais je ne peux vous la cacher plus longtemps. Vous êtes en droit de savoir. En allant à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes pour la nuit. J’y ai fait une rencontre surprenante qui m’a mise très en colère. J’ai découvert une petite fille nommée Antoinette-Marie, qui s’avère être la dernière-née de Jeanne-Henriette. Car si ma sœur est morte en couches, l’enfant lui n’était pas mort-né. Ce sont les époux Freydou, métayers du château qui s’en occupent. Dans son chagrin et son égoïsme, le baron a omis de nous en faire part, et veut la laisser dans l’oubli général. Après une entrevue houleuse, je n’ai pu le faire changer d’avis. Je vais donc pourvoir à son bien-être par le biais du curé de la paroisse. Je suis vraiment désolée de vous causer cette vive émotion, mais il fallait que vous sachiez que vous aviez encore une petite fille.

Je vous laisse sur cette nouvelle et vais faire tout mon possible pour aider cette enfant. Je vous embrasse, très chère mère.

 Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

Madame de La Tour Veyran mourut deux mois plus tard sans voir sa dernière petite fille, la maladie l’avait emportée.

Chapitre 5

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie  (132).jpg

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Automne 1787, L’organisation du mariage par procuration

En août 1787, le parlement de Bordeaux avait refusé d’enregistrer l’édit sur les assemblées provinciales. Le 18 août, il avait été exilé ainsi que le parlement de Libourne entraînant des mouvements de colère. À Paris du 20 au 30 août, des émeutes populaires éclatèrent pour soutenir les Parlements. La négociation, entre ceux-ci et Loménie de Brienne, aboutit à un compromis. Le gouvernement envisagea de convoquer les États-Généraux, mais demanda du temps et des moyens financiers. À cette saison, Bordeaux se tourna vers ses champs de vignes, il fallait surveiller la maturité du raisin.

Comme partout où il était passé précédemment les vendanges avaient été précoces et avaient donné peu, François-Xavier Lacourtade sortit de la cave tout en continuant de s’entretenir avec Gaspard sur les résultats de la récolte. Émergeant du local, il fut bousculé par une gamine échevelée, courant derrière un énorme chien, qui s’excusa tout en riant. La sauvageonne devait avoir dans les quatorze printemps.

« – Dieu, qui est cette donzelle ?

– Mais c’est Mademoiselle Antoinette-Marie.

– Cette gamine n’est tout de même pas ma belle-sœur. »

Haussant les épaules, Gaspard confirma et émit des inquiétudes quant à l’avenir de la demoiselle. Les gars du village tournaient de plus en plus autour du château, et il ne savait plus trop quoi faire. Pour ses filles, ça avait été facile, il les avait mariées. Cela fit sourire le négociant. Les dernières instructions données, il prit son cheval et rentra à Bordeaux.

Arrivé à la nuit dans son hôtel « des Chartrons « donnant sur les quais, il trouva au premier étage, attablée à son bureau, son épouse vérifiant les livres de comptes. Il n’y avait qu’un an qu’ils étaient mariés, et Marie-Amélie, née Cambes-Sadirac, avait déjà tout compris du rôle de l’épouse d’un négociant-armateur. Elle avait pris son statut à bras le corps, elle avait l’intention de remplir pleinement la charge. François Xavier avait été étonné qu’une aussi jeune et jolie femme puisse avoir la tête si sérieuse. Quant à son père, il en était enchanté, il était sous le charme de sa belle-fille. Après l’avoir embrassée, il s’assit en face d’elle, de l’autre côté de son bureau, cela l’amusa. Il raconta à Marie-Amélie, sa tournée sur les différentes propriétés viticoles, dont l’entreprise familiale était ou le courtier ou le propriétaire. Pendant ce temps, elle continuait ses comptes tout en l’écoutant. Bien qu’ils fussent de plus en plus complexes à cause de la multiplication des actions commerciales de l’entreprise familiale, elle appréciait de faire les comptes, de relancer et d’expédier les commandes. Quand il lui dit que les vendanges avaient donné peu, mais que le vin serait excellent, elle lui répondit sans lever la tête  « – nous en vendrons moins, mais plus cher, ce n’est pas très grave ! » Ce qui agrandit le sourire de son mari. Mais quand il lui narra sa rencontre avec sa sœur, elle s’arrêta et releva la tête.

« – Je crois que ça lui fait quatorze ans. Est-elle jolie ?

– Ma foi, pour le court instant que j’ai pu en juger la famille ne peut la renier !

– Ce n’est pas plus mal.  

– De plus, les Freydou s’inquiètent, les garçons commencent à lui tourner autour et ils ne savent pas quel parti prendre.

– Il va falloir y réfléchir… Je vais écrire à ma tante. Il serait peut-être bon de s’occuper de son avenir. »

*

De Marie-Amélie Lacourtade.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Bordeaux, le 12 septembre 1787

Ma chère tante,

Cambes-Sadirac Marie-Amélie (23)Ici, c’est la fin des vendanges. Elles ont remplacé les problèmes politiques que nous avons vécus, nous offrant ainsi une accalmie. Mon mari et moi-même nous nous apprêtons à aller passer une quinzaine de jours dans notre propriété de Caudéran. Mon beau-père s’occupera des affaires familiales.

Nous avons un nouveau commis, Karel Van der Hartig, qui nous vient d’Amsterdam. Il est le fils d’un de nos associés aux Pays-Bas. Il est tout roux avec beaucoup de pigasses. Il est un peu perdu, mais il a trouvé un allié en son homologue américain John Madgrave.

Madame de Verthamon a donné, comme chaque année, un très joli bal champêtre pour clore les vendanges. Cette année, elle l’a fait dans son nouveau château de Cadaujac. C’est une très belle propriété, sur les bords de la Garonne, à laquelle on accède par une allée de chênes. Il y avait toute l’aristocratie de la région ainsi que les plus gros négociants de Bordeaux. J’avais pour ce jour une très belle robe de soie rose. C’était un modèle fourreau, ceux qui vous font la taille si fine, avec un décolleté échancré qui mettait en valeur une très belle parure de grenat que mon époux m’a offert pour notre première année de mariage. Je l’avoue, j’étais très fière de l’effet que je faisais…

… Sur ce, si je vous écris, c’est afin de vous parler d’Antoinette-Marie que mon époux a croisé au château de Cambes. Il semblerait que le temps est venu de décharger les époux Freydou. Ceux-ci s’inquiètent de l’avenir de ma jeune sœur, qui semble sortir très rapidement de l’enfance. C’est somme toute normal puisqu’elle a fait ses quatorze ans cet été. Je ne l’ai pas revu depuis sept ans, mais mon mari m’affirme que celle-ci deviendrait une jolie fille. C’est donc votre avis que je sollicite pour entamer, ou vous aider dans l’entreprise que vous trouverez la plus judicieuse.

Respectueusement,

Votre Marie-Amélie

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

À Marie Amélie Lacourtade

Versailles, le 2 octobre 1787

Ma chère enfant,

Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c’est que je me suis d’abord renseignée auprès du curé de Cambes quant au parti à prendre pour votre sœur. Celui-ci ne voit que le mariage comme sortie à sa situation, le tempérament d’Antoinette-Marie n’étant pas très approprié à une entrée dans les ordres.

la Fauve Moissac Marie Louise 10 (2).jpgJe suis donc allée voir votre père. Il s’obstine à vouloir nier son existence, et il m’a donné une fin de non-recevoir quant à fournir une dot à Antoinette-Marie… Il faut dire qu’il a décidé d’épouser, en décembre, mademoiselle Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, une pimbêche de vingt ans. Elle va lui fournir une dot qui pourra redorer sa fortune. Sa vie à Versailles semble l’avoir fait fondre comme neige au soleil, d’autant qu’il ne veut pas vendre de terre. Il va donc falloir nous débrouiller par nous-mêmes.

Je donnerai ce que je pourrai pour constituer une dot, mais j’ai peur que cela n’aille pas loin. Quant à trouver un parti, il nous faudra être discrets, pour que votre père ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Il ne faut pas générer un scandale qui discréditerait la famille et Antoinette-Marie, de plus cela nous compliquerait la tâche.

J’ai toutefois demandé de l’aide de votre marraine, Jacqueline de Verthamon, en qui j’ai toute confiance.

Tendres baisers, votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac  

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Jacqueline de Verthamon

Versailles, le 2 octobre 1787

Très chère amie,

 À la cour, les affaires se bousculent les unes aux autres. Coincé entre deux factions, mon époux se trouve dans des situations litigieuses. Entre la disgrâce de Monsieur de Calonne, la nomination de monsieur Loménie de Brienne et l’archevêque de Toulouse, poussé au pouvoir par la coterie de la reine, sa position est fragile. Il n’y a eu de positif dans cette cabale que le prêt accordé de 67 millions, par les notables et les parlements, permettant ainsi d’éviter la banqueroute.

L’opposition des cours souveraines n’a rien amélioré à l’état d’inquiétude de mon époux, notamment celle du parlement de Paris qui a refusé l’impôt sur le timbre et a réclamé la convocation des États-Généraux. Enfin comme le gouvernement a fini par capituler et a envisagé de les convoquer, nous avons un moment de répit.

 Si je vous écris, c’est afin de me confesser d’un secret familial qui vous concerne en la personne de Jeanne-Henriette ma défunte sœur, votre amie d’enfance. Dans la douleur de la perte de sa femme, mon beau-frère, le baron Cambes-Sadirac, a nié la naissance qui avait emmené celle-ci à la mort. Il y a de cela sept ans, j’ai appris l’existence d’Antoinette-Marie. Elle vit sous la bienveillance des métayers du château de Cambes, les époux Freydou. J’ai été très choquée, comme vous devez l’être en me lisant. J’ai pourvu au confort de cette enfant par le biais du curé de Cambes. Seulement, aujourd’hui je me confronte à un problème pour lequel j’aurais besoin d’aide. Il me faut la marier, bien et discrètement, car j’obtiendrai la signature du baron pour le mariage, mais rien d’autre. De plus si cela venait à se savoir, il me la refuserait. Je suis donc obligée d’être la plus discrète possible. Il serait donc judicieux de la marier en province et surtout avec quelqu’un qui y reste…

Avec affection, votre amie.

Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Jacqueline de Verthamon.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac

Bordeaux, le 20 octobre 1787

Mon amie,

J’ai été consternée à la lecture de votre lettre, comme vous le pensiez. Je ne vous en veux point sachant la douleur que cela a dû raviver. Il est évident que je vais vous apporter toute mon aide. Je vais augmenter la dot. Plus elle sera importante plus nous aurons de faciliter à lui trouver un bon parti et à conclure en toute discrétion. Je vais essayer de dégager sur mes biens des disponibilités afin de compléter votre propre donation. Mais afin que la dot soit correcte, je vais me tourner vers un ami qui se fera un plaisir de participer à sa constitution en souvenir du bon vieux temps. De plus, celui-ci donnera du poids à votre demande de signature auprès du baron. Je ne vous en dis pas plus à ce sujet tant que je n’ai pas son accord. Quant à la recherche du futur époux, cela va être plus délicat, car je ne peux faire jouer mon entourage, mais ne vous inquiétez pas, je vais y réfléchir.

Toute mon affection,

 Votre amie,

Jacqueline de Verthamon,

Baronne de Beautiran

*

de Verthamont Jacqueline 05 (2).jpgJacqueline de Verthamon avait eu une liaison avec Louis Antoine Sophie, duc de Fronsac, fils du gouverneur de Bordeaux, le maréchal de Richelieu. Bien que de courte durée, interlude entre les deux mariages de celui-ci, ils en avaient gardé un bon souvenir et une solide amitié. Il ne fut donc pas surpris par son bristol lui annonçant sa visite cet après-midi de décembre. Il était lui-même en visite chez son père pour les fêtes de Noël. Le maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis s’était entiché de la ville dont il était le gouverneur. Il avait justifié une mauvaise santé pour ne pas se rendre à Versailles en cette occasion.

Tous les après-midi Marie-Antoinette-Marie de Galliffet, sa belle-fille, offrait le thé et le chocolat chaud dans les salons de l’hôtel du gouvernement. Elle en profitait pour faire admirer ses superbes services de porcelaine de Chine. Madame de Verthamon fit son entrée en fin d’après-midi. Après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes dont la plupart étaient des amies ou connaissances et avoir félicité son hôtesse pour sa toilette, une robe à l’anglaise de couleur lie-de-vin, en velours, elle s’isola avec son époux le duc de Fronsac dans un petit salon adjacent. En une courte explication, elle raconta la vie d’Antoinette-Marie et son problème. Amusé et attendri par l’énergie qu’y mettait la baronne, il lui accorda son aide. Il la pria de patienter jusqu’à ce qu’il ait pu en parler à son père. Il pensait que pour l’honneur du baron Cambes-Sadirac, le connaissant bien, il valait mieux que ce soit le gouverneur qui dota la jeune fille, cela passerait mieux. Elle n’en demandait pas tant, aussi remercia-t-elle avec chaleur son ancien amant et ami. Deux mois plus tard, elle devait avoir la réponse affirmative du gouverneur lui-même. Il l’invitait afin de lui remettre en mains propres la lettre de gage. Ayant toujours été très admirateur d’un sexe qu’il ne trouvait pas si faible, mais très attrayant, il était toujours prêt à l’aider, d’autant que sa fortune le lui permettait.

*

De Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai reçu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position enviable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier est favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je me demandais si nous ne pourrions pas lui demander de l’aide afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui trouveraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

*

De Marie Amélie Lacourtade.

À Marie angélique Cambes-Sadirac.

Bordeaux, le 30 novembre 1787

Ma très chère sœur,

L’automne est toujours si doux, et ma foi cela est agréable. Après le remue-ménage de l’été, il est aussi très calme, ce qui est reposant, aussi j’ai profité avec plaisir de notre propriété caudéranaise. Elle est enfin finie de meubler. J’ai reçu mon salon d’apparat, il y a deux semaines, les chaises à la reine sont un ravissement. Les tapisseries des dossiers et assises ont pour thème les fables de la fontaine, ce qui est du meilleur effet pour une propriété de campagne. Je sais, ce n’est que vanité ! …

… Votre idée de faire appel à Madame de Maubeuge est excellente, bien que loin de nous, Antoinette-Marie pourrait faire sa place au sein de ce pays. J’en ai parlé à Mme de Verthamon, comme moi elle pense que ce serait le plus judicieux. Elle avait pensé à quelques partis à Saint-Domingue, mais avait peur que cela ne puisse se faire avec discrétion, aussi elle est enchantée de votre proposition. Nous n’arrêtons pas nos recherches, mais attendons la réponse de votre amie…

Tendrement.

Votre sœur,

Marie Amélie Cambes-Sadirac

*

De Nathalie Bourdeille de la Salle. Marquise de Maubeuge.

À sœur Angélique.

Nouvelle-Orléans, le 3 février 1788.

Très chère amie,

de Maubeuge Nathalie marquise de Maubeuge 03 (2).jpgJe m’empresse de répondre à votre lettre, et comme vous vous en doutez j’y réponds par l’affirmative. J’ai été stupéfiée par son contenu, comme quoi chaque famille a ses secrets. Je suis donc heureuse de participer à la conspiration des femmes de la famille Cambes-Sadirac pour le bien-être de cette demoiselle. En espérant que vous ne m’en voudrez pas, j’ai devancé la réponse que je vous envoie, et me suis adressée à l’abbé Huber, mon ancien confesseur. Il est aujourd’hui le curé de la paroisse de l’Ascension. Il y a dans cette paroisse quelques héritiers qui auraient plaisir à épouser du sang bleu de métropole. J’ai déjà quelques noms, le fils du baron de Thouais, Charles-Henri, le baron ayant servi sous les ordres de mon mari lors de la bataille de Bâton-Rouge, ainsi que le fils du seigneur de Crécy, Louis Adam. Ce dernier est, me semble-t-il, un peu jeune. Il est de deux ans l’aîné de notre protégée. Le premier aurait ma faveur, outre le titre de noblesse plus en phase avec la qualité de votre sœur, il a quatre ans de plus qu’elle. Je me suis permis, toujours par l’intermédiaire de l’abbé Hubert, de tâter le terrain, et ma foi, l’un comme l’autre serait intéressé. Les deux familles sont essentiellement attirées par le prestige que leur amènerait le mariage. Loin de la France, c’est d’autant plus un honneur. Ni l’un ni l’autre ne se sont intéressés au montant de la dot, ce qui ne veut pas dire que ce ne sera pas un argument de poids.

Par ailleurs, afin de participer à la constitution de la dot de notre jeune demoiselle, j’ai demandé à mon époux d’approcher notre gouverneur pour obtenir une concession dans la paroisse du futur époux. Ceci n’est pas encore fait, mais j’ai confiance.

J’envoie tout de suite cette lettre par le premier bateau pour la France.

Sincèrement,

Votre amie

Nathalie Bourdeille de la Salle, marquise de Maubeuge

*

La lettre mit trois mois à faire le trajet entre les deux continents et les deux amies. À peine réceptionnée, sœur Angélique en faisait une copie pour sa tante et sa sœur, qui elle-même prévenait, Madame de Verthamon. Agréée par toutes les complices, Madame de Maubeuge reçut l’accord pour le début des négociations. La réponse revenue, un contrat de mariage fut convenu avec le baron de Thouais, par l’entremise de l’abbé Hubert et de Monsieur d’Estournelles secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Ce fut d’autant plus aisé que la jeune fille arrivait avec une dot raisonnable.

Chapitre 6.

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Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Septembre 1788. L’incendie.

Aout 1787

Le jeune homme de dix-neuf ans arpentait les couloirs sombres et austères, agrémentés d’immenses portraits d’ancêtres, de la demeure familiale. Il ne décolérait pas. Il entra dans ses appartements, et ouvrit les rideaux laissant entrer la lumière. Madrid était écrasée par le soleil de midi. Son père était mort deux jours avant des suites d’une longue maladie qui l’avait rongé de l’intérieur. Ses obsèques avaient eu lieu le matin même en grande pompe, après une messe digne d’un roi, dans l’église de saint Francisco el grande. Celle-ci avait été construite sur le lieu de campement de saint François d’Assise, allant en pèlerinage vers Compostelle, lors de son séjour de quelques jours dans cette ville.

Don Rodrigo, marqués de fuente Pelayo, ministre de Charles III d’Espagne, sous les ordres consécutifs du comte D’Aranda, président du conseil de Castille et de don José Moñino, comte de Floridablanca, avait participé à toutes les réformes du règne. Fort respecté, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, il n’avait qu’une tache au tableau de sa vie. Il avait été extrêmement jaloux, et avait entouré son épouse, la belle Maria Almeida de Guimarães, d’une surveillance constante. De ses six grossesses, avaient survécu deux fils. Mais le père avait toujours eu des suspicions quant à la légitimité du cadet de la famille. Ses doutes étaient fondés sur le fait qu’il était le portrait craché de sa mère. Il ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui ou un de ses ancêtres. Bien qu’irrationnel, il fit payer à son fils, cette idée obsessionnelle. Il n’accorda qu’indifférence ou mépris à Juan-Felipe. Aussi ce dernier ne fut pas surpris de découvrir à l’ouverture du testament, qu’en tant que cadet, il héritait du titre de marqués de Puerto Valdès, titre appartenant à son défunt oncle maternel, s’accompagnant d’une terre aride en Castille, donc peu rentable, en fait de son père, rien. Quelques années auparavant, sa mère s’était battue pour que celui-ci ne le fasse pas rentrer au séminaire et donc dans les ordres. Elle avait fini par l’envoyer auprès de son frère à Tolède, loin des yeux de son père.

Il était considérablement abattu devant cette injustice, mais il n’y pouvait rien. Après mûre réflexion, il décida de s’expatrier en Nouvelle-Espagne pour y faire fortune. Sur les conseils de sa mère, il choisit La Nouvelle-Orléans. Il embarqua à Cadix pour l’Amérique, avec une lettre de recommandation pour le gouverneur de la Louisiane, Estéban Rodriguez Miró y Sabater, qui était un ami de sa famille et pour don Almonester, riche propriétaire de la Louisiane, un des anciens prétendants de sa mère que son grand-père avait alors éconduit pour manque de fortune, au grand dépit du jeune couple. Pour ses maigres possessions, il ne voulait pas en passer par des banquiers qu’ils considéraient comme des vautours guettant leurs proies. Il chargea donc son frère de vendre ses terres et de lui faire parvenir l’argent qu’il retirerait de la transaction.

*

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Le soleil laissait passer ses rayons au travers des persiennes, le gouverneur de la Louisiane avalait de nouveau un café tout en réglant les problèmes de la colonie. Depuis l’autorisation donnée pour la création de leurs premiers entrepôts, les États-Uniens essayaient de s’imposer un peu plus, malgré les sévères restrictions à la circulation, sur le Mississippi. Ceci créait des tensions avec Philadelphie qui s’accompagnaient de menaces de guerre et d’invasion. Les planteurs ne facilitaient pas les négociations diplomatiques en faisant de la contrebande avec eux, sans parler de l’installation des derniers français de Nouvelle-France qui arrivaient. Tout cela était souvent cornélien et lui procurait bien du souci. Ce matin de janvier 1788, son secrétaire, Baldino-Bartolomé De las Casas annonça la visite d’un jeune andalou. Il venait présenter sa lettre de recommandation afin de prendre son service en tant que capitan. Après avoir pris connaissance de celle-ci, il accepta de le recevoir entre deux rendez-vous. Il vit rentrer un vrai hidalgo, de taille moyenne, mais bien proportionné, mince, nerveux, ombrageux, les cheveux bouclés noirs et l’œil de velours. Le gouverneur pensa aussitôt qu’il allait faire des ravages dans la colonie. Il se leva pour le saluer et le fit asseoir tout en restant debout. « – Savez-vous jeune homme que je connais fort bien votre mère et sa famille ?

– Oui, senior, c’est elle-même qui m’a conseillé de venir vers vous et qui a fait le nécessaire auprès du comte de Floridablanca.

– Elle a eu raison. Nous avons besoin de sang neuf et de qualité, comment va-t-elle ?

– Aussi bien qu’elle peut depuis la mort de mon père.

– Ah ! je ne savais pas pour votre père, toutes mes condoléances. Puis il demanda des nouvelles de toutes les connaissances qu’ils avaient en commun. Juan-Felipe fit de son mieux pour renseigner le senior Miró y Sabater. Puis celui-ci le remit entre les mains de son secrétaire pour qu’il le fasse accompagner jusqu’à la caserne, où il logerait. Il lui laissait une semaine pour s’acclimater et faire connaissance avec la ville. Il ouvrait sa table à une poignée de privilégiés tous les dimanches et il l’invita à partager son prochain repas dominical.

L’hidalgo suivit à grandes enjambées l’aide de camp que lui avait présenté le secrétaire du gouverneur. Ils traversèrent la place d’Armes, les casernes étant en face du palais du gouverneur à côté du Cabildo. Ils passèrent devant l’église Saint Louis qui s’élevait face au fleuve. Il le présenta au « lieutenant-colonel » de garde, qui l’installa. Après les formalités, il prit connaissance de ses quartiers qu’il partagerait avec un autre capitan, le senior Carlos da Silva. C’était un jeune homme long, élancé, et athlétique, qui se déplaçait toujours d’un pas vif. Le visage long, le nez aquilin, les yeux en amande, le sourcil gauche toujours relevé, le tout lui donnait un air plein de morgue. Il avait reconnu dans le nouvel arrivant l’un des siens, aussi lui accorda-t-il tout de suite sa confiance et sa sympathie.

Accompagné du jeune secrétaire du gouverneur et de son compagnon de chambrée, il visita La Nouvelle-Orléans et ses environs. Juan-Felipe fut ainsi introduit très rapidement dans la société orléanaise espagnole comme française. Aimant la parure, il était toujours élégamment habillé, et il était d’un naturel charmeur. Il flirtait avec les filles comme avec les mères devenant ainsi sous le coup de la nouveauté, la nouvelle coqueluche de cette société.

 Trois jours après son arrivée, avec ses deux acolytes, il se rendit à la messe dominicale et découvrit ainsi l’un des rituels incontournables de la colonie. Devant l’église, une file de calèches laissait descendre tout ce qui comptait à La Nouvelle-Orléans et qui n’était pas dans sa plantation. Une foule se pressait vers l’entrée, où se mélangeaient des créoles en robes, de soie ou de coton, colorées, coiffées majoritairement d’une mantille dont les Espagnoles avaient lancé la mode, et d’hommes en habit à la française. Quelques gens de couleur rentraient discrètement s’installer au fond pour suivre l’office. Parmi eux, Juan Felipe remarqua l’arrivée d’une métisse, à la peau caramel. La taille fine, le buste moulé dans une robe de soie noire à large jupe qui se balançait au rythme de l’ondulation de sa démarche, le tignon blanc et les anneaux dorés aux oreilles, elle rentra, balayant l’assistance d’un regard hautain. Carlos, ayant remarqué son regard, lui glissa discrètement à l’oreille le nom de la belle. « – C’est Marguerite Darcantel, la placée de Charles Laveau. » Sur le perron, le gouverneur était en conciliabule avec le marquis de Maubeuge, créole français représentant de ses compatriotes. Le compagnon de chambrée de Juan-Felipe, de son côté, saluait courtoisement ou galamment son entourage. Pendant ce temps, Baldino Bartolomé De las Casas se chargea de présenter Juan-Felipe à tous ceux qu’ils ne connaissaient pas encore. L’hidalgo présenta ses hommages à madame Céleste McCarthy, la femme du gouverneur. D’origine allemande, c’était une grande femme blonde et majestueuse, de la paroisse de Saint-Charles à dix lieues de La Nouvelle-Orléans. Paroisse ainsi nommée en l’honneur de l’évêque Charles Borromée, sur la rive du bayou des Allemands, elle avait été fondée par des colons allemands cinquante ans auparavant. Par ce mariage, la notoriété du gouverneur s’était alors accrue, ainsi que sa fortune d’une belle plantation. Elle lui présenta ses deux nièces Elizabeth et Mary McCarthy, ainsi que Mme de Maubeuge, puis une multitude de planteurs et notables. Le protocole des salutations, ciment de cette société, terminé il entra et s’assit avec ses compagnons pour suivre la messe. À son étonnement, il constata que le service religieux était continuellement perturbé par les conversations, ce qui laissait stoïque le curé. Venant d’un pays qui avait abandonné depuis peu les autodafés et où l’Inquisition avait encore un œil sur tout, ce laxisme le surprit. Il ne pouvait savoir que les différentes plaintes ultérieures du curé n’y avaient rien changé.

Le culte fini, il se rendit, avec ses deux compagnons, à l’hôtel du gouverneur pour le dîner. Il y retrouva le gouverneur et sa famille, les Maubeuge qui étaient régulièrement invités en qualité de représentant des colons français, et quelques notables, autant Espagnols que Français, la plupart membres de l’assemblée civile du Cabildo, gérant la colonie. Autour de la table, tous parlaient français. Peu familier de cette langue, Juan-Felipe  s’appliquait à suivre tant bien que mal les conversations.

Maccarthy élisabeth (2).jpgIl fut interrompu dans sa persévérance à comprendre, par l’aînée des sœurs McCarthy. Celle-ci avait la joliesse de la fraîcheur, mais il était évident qu’avec le temps elle s’alourdirait. À seize ans, c’était une grande jeune fille au teint clair qui avait des facilités à rougir sous le coup de l’émotion, avec de très beaux yeux limpides. En espagnol, avec peu d’accent, elle l’interrogea « – vous ne comprenez pas le français ?

– Non pas très bien, je l’ai appris, évidemment, mais je l’ai peu pratiqué.

– Il va falloir vous y mettre, c’est chez les Français que l’on s’amuse le plus ! Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes à ma droite à table, je vous traduirai les conversations si besoin est.

À partir de ce jour, chaque fois qu’elle le put, Elizabeth mit le grappin sur le jeune andalou, ce qui agaçait ce dernier et amusait ses camarades. En dehors du service, qui consistait en patrouille autour de la ville ou sur le Mississippi, Juan-Felipe, ponctuait ses journées, de déjeuners, de jeux, cartes ou dés, et de bals. S’il appréciait sa nouvelle vie, il ne voyait pas vraiment comment améliorer sa situation et son établissement, mais le destin allait se charger de lui donner un coup de pouce.

*

La famille Nuñez avait depuis plusieurs générations une relique d’un doigt de sainte Rita, patronne des femmes stériles et des causes désespérées. Lors de sa nomination en tant que payeur général de l’armée à La Nouvelle-Orléans, don José Vincente Nuñez, sa famille et la relique avaient immigré depuis la province de León, en Espagne jusqu’en Nouvelle-Espagne. Ils s’étaient installés dans une très belle maison à balcon ouvragé à l’angle des rues de Chartres et de Toulouse, de La Nouvelle-Orléans.

Depuis le mercredi saint, début du Calvaire du Christ, la señora Maria Térésa, sa femme, allumait devant la châsse familiale de la sainte une multitude de chandelles votives. Elle venait d’avoir trente ans, elle avait accouché de cinq enfants, quatre lui avait été enlevés par différentes fièvres, il ne lui restait que la petite Daria Felicia. Elle espérait bien donner encore un fils, mais son époux la délaissait de plus en plus pour une tisanière du quartier Marigny, comme la bonne société disait pudiquement. Elle priait plusieurs fois par jour espérant que les choses finissent par changer.

Le jour de la commémoration de la Passion, le Vendredi saint, elle pria avec plus de force, puis se prépara pour la messe à l’église où toute la congrégation se rassemblait. Elle embrassa sa fillette qu’elle laissait à sa nourrice. Elle posa sa mantille sur sa chevelure d’ébène adroitement coiffée et rejoignit son époux dans la voiture, qu’il avait fait atteler pour les quelques mètres qui les séparaient du lieu du culte.

*

Maccarthy Céleste (2).jpgLe 21 mars au milieu de la sainte journée, et bien que Madame McCarthy commençât à voir d’un mauvais œil l’intérêt que lui portait sa nièce, Juan-Felipe, comme son compagnon de chambrée, le capitan Carlos da Silva  accompagnait le gouverneur et sa famille à la messe. Madame McCarthy avait, le matin même, demandé à son époux d’éloigner le jeune andalou jusqu’au départ de ses nièces dans leurs familles au bord du bayou des Allemands. Et si elle n’avait rien contre le jeune capitan, elle estimait que l’aînée de ses nièces avait tendance à oublier qu’elle était déjà promise.

Comme il se devait, la famille du gouverneur s’installa au premier rang. Les grandes familles s’installèrent derrière eux par ordre de fortune, selon leurs rang social, Monsieur et Madame de Maubeuge, qui en étaient et des plus riches, s’assirent derrière eux. Entre eux, Jean-Nicolas, leur fils aîné déjà très digne calmait son puîné Philippe, le petit dernier Guillaume étant resté dans leur maison de la rue Dauphine. Juan-Felipe resta debout dans la traverse latérale, avec le secrétaire du gouverneur, Baldino-Bartolomé, et son ami Carlos, le capitan don da Silva. Petit à petit l’église se remplit. Les habitants de la ville, malgré un certain laxisme religieux, ne se permettaient pas de manquer les grandes messes. Cela eut été mal vu. Chacun rentra, salua ses connaissances, et prit sa place. Rapidement, l’église fut bondée.

La chaleur était exténuante, un vent du sud soufflait depuis trois jours. Les deux premiers temps de la messe étaient bercés par le mouvement régulier des éventails des élégantes paroissiennes, le bruit des étoffes chaque fois que l’une d’elles bougeait, le raclement des gorges ou le chuchotement des conciliabules. Lors du troisième temps de la messe, brutalement les portes de l’église s’ouvrirent en grand, laissant pénétrer de la fumée, un esclave cria « – Fuego, Fuego ! ». La peur des louisianais se réalisait, en un instant la panique se cristallisa. Le premier cri de femme provoqua la débandade vers la sortie, les mères tirant leurs enfants derrière elles, les hommes dégageant le chemin. À l’extérieur, la panique était générale. Les gens couraient dans tous les sens, perdus dans leur affolement, ne sachant s’il fallait fuir le fléau ou courir chercher ses biens.

Agrippant le bras de Monsieur de Maubeuge à côté de lui afin de l’entraîner avec sa famille, Juan-Felipe hurla dans le vacarme « – Par ici ! La sacristie ! Gouverneur, par ici ! » Ce dernier, qui dans un premier réflexe entraînait sa famille vers l’allée centrale, cramponna le bras de sa femme, lui faisant faire un demi-tour brutal, dans le mouvement, la plus jeune de ses nièces, Marie la suivit. Déstabilisée, désorientée, étouffant dans son corset soudain trop serré, Elizabeth s’évanouit dans l’ignorance de tous. Les Maubeuge, le gouverneur et les siens traversèrent en courant la petite sacristie nimbée d’une lueur inquiétante. Sorti par la porte latérale, tout le monde reprit son souffle, soulagé de s’extirper avec tant de facilité du traquenard créé par la panique. Le ciel s’obscurcissait sous la chape noirâtre qui commençait à recouvrir la ville, cachant le disque or du soleil de la mi-journée. Madame de Maubeuge rassura son cadet en le prenant dans ses bras, l’aîné tenait la main de son père faisant de son mieux pour garder bonne figure. Pour pouvoir évacuer rapidement, Baldino-Bartolomé parti en courant chercher les voitures et les cochers inquiets, qui ne savaient que faire. Madame McCarthy, reprenant ses esprits, s’écria  « – Elizabeth, Elizabeth n’a pas suivi ! »  Mary fut prise d’une crise de nerfs que son oncle calma d’un ordre.

3450253.jpegSans prendre le temps de réfléchir, alors que les premières flammes léchaient la façade de l’église, Juan-Felipe revint à l’intérieur. Un vitrail éclata sous la chaleur et fit pénétrer une langue de feu. Elle lui permit au milieu de la fumée de distinguer la jeune fille inanimée, allongée par terre devant l’autel. Il la prit dans ses bras, la couvrit de sa jupe pour la protéger des flammèches et ressortit. Toussant et crachant la fumée, il la posa saine et sauve sur le sol. Sa tante la ranima en lui tapotant les joues.

Ce que n’avait pas vu Juan-Felipe, c’est la forme allongée dans l’allée centrale qui rampait. Marguerite Darcantel, la jeune métisse aux yeux couleur d’ambre, avait été violemment poussée par un homme, et avait été projetée contre une colonne, sa tête percutant l’un des bancs. Ayant perdu connaissance, elle avait repris ses esprits alors que les flammes rongeaient les murs intérieurs de l’église. Elle se vit perdue. Elle n’arrivait pas à se lever, la fumée l’asphyxiait, sa tête tournait. Dans un sursaut de survie, invoquant Dieu de toutes ses forces, prenant appui sur un banc, elle réussit à se mettre sur ses jambes et à s’extraire du bâtiment. Arrivant à l’extérieur, suffocant, elle respira un grand coup et sentit ses forces la quitter. Alors qu’elle montait dans la calèche, que Samson avait réussi à rapprocher malgré la panique des chevaux, Madame à Maubeuge aperçut la jeune femme. Elle cria de surprise, montrant du doigt la porte de l’église, Juan-Felipe se retourna et voyant la forme noire s’effondrer, il se précipita. Ramenant la jeune femme vers le groupe, la marquise la fit installer dans sa voiture, oubliant toute convenance, à la stupeur de la femme du gouverneur quand elle reconnut la tisanière. Personne n’eut le temps d’avoir d’états d’âme, l’église Saint-Louis s’écroula en une fraction de seconde dans un craquement assourdissant devant le groupe ahuri.

De l’Est du quartier, que l’on surnommait le Carré, des brumes puantes déferlaient, une panique générale s’était déclenchée devant la peur du brasier. Elle poussait devant elle des familles entières ne sachant où aller ni quoi faire, juste guidées par la peur. Au milieu des fumées et du vrombissement de l’incendie s’échappaient des cris, des hurlements terrifiés, des hennissements. Dans la multitude fuyante qui courait dans le plus grand désordre, des attelages lancés à vive allure vers le soleil couchant renversaient les malheureux sur leur passage. Le gouverneur, ne perdant nullement son sang-froid, ordonna à toutes les personnes autour de lui d’aller se réfugier sur les bords du Mississippi. Puis il donna des ordres autour de lui afin d’organiser le sauvetage des habitants et si possible des habitations. Le capitan da Silva fut chargé de coordonner la lutte contre le feu. Regroupant les hommes à sa portée, il commença par ordonner l’organisation d’une chaîne humaine du fleuve jusqu’au feu apportant l’eau comme elle pouvait. Le plus grand désordre régnait.

Le marquis de Maubeuge, de son côté, prit un cheval encore attaché près de l’église. Il le calma tant bien que mal. L’animal affolé par l’odeur de la fumée raclait le sol et tirait sur ses rênes, il réussit à le monter. Il se précipita vers sa maison pour aller y chercher son cadet et tous ses gens. Il s’engouffra dans la rue de Chartres puis dans la rue Saint-Louis, évitant de son mieux le flot compact des gens paniqués. Ceux-ci décampaient des maisons qui s’effondraient, ils emportaient les quelques biens qu’ils pouvaient porter. Il s’arrêta tout net, faisant cabrer l’animal qu’il montait pour aider une femme fuyant sa demeure que les flammes avaient prise pour victime. Il retira avec précipitation sa veste étouffant tant bien que mal le feu qui rongeait la robe de celle-ci. Une fois sauvée, il s’excusa et la laissa là désemparée au milieu de la rue. Elle fut emportée par le mouvement du flot humain s’enfuyant du lieu du drame. Il poursuivit sa route évitant les fragments de toitures enflammées qui retombaient sur les autres blocs, propageant ainsi l’incendie. Il finit par rencontrer ses gens au milieu des fuyards. Sara, la mâchoire serrée, tenace, déterminée, ouvrait le chemin vers leur sauvegarde, elle tenait le petit Guillaume dans ses bras et la jeune Esther sa jupe. Abigaïl, la nourrice de Madame de Maubeuge, soutenu par sa sœur Josépha, tenait contre elle les quelques bijoux de sa maîtresse dans un coffret, l’essentiel étant au coffre. Derrière elles suivaient la plupart des gens de maison de la famille Maubeuge. Soulagé de les voir en vie, il leur donna l’ordre de prendre la rue Bourbon puis la rue Iberville pour rejoindre le fleuve où elles pourraient retrouver leur maîtresse sur la levée. De son côté, il continua jusqu’à sa demeure, évitant de son mieux la foule en sens contraire, sa maison était encore éloignée du sinistre par un îlot de maisons. Il se précipita à l’intérieur, monta les marches du grand escalier quatre à quatre. Il se rua sur son coffre dans le bureau, après avoir pris une sacoche, il la remplit avec tout ce qu’il pouvait, papiers, bijoux, argent. Voyant le feu approcher, il abandonna sa demeure et repartit retrouver sa famille.

IMG_1454.JPGJuan-Felipe de son côté organisa avec son régiment la canalisation des rescapés sur la digue, face à la ville en flammes, afin d’éloigner le plus possible la population du danger. Déjà installée sur celle-ci, encore dans la sécurité du landau que Samson avait solidement attaché à l’un des poteaux servant d’habitude à amarrer les navires, Nathalie de Maubeuge, d’une voix calme, rassurait le plus jeune de ses fils tandis que le cocher faisait de même avec les chevaux effrayés de l’attelage. Elle guettait de ce promontoire, le retour de son époux avec son benjamin, ainsi que ses gens. Afin de ne pas inquiéter ses fils, elle ne montrait pas l’angoisse qui ravageait son cœur. Sur la banquette de la voiture face à la marquise, Marguerite Darcantel finit par revenir à elle surprise d’être là. Réalisant où elle était, elle tomba à genoux dans la voiture et en pleurs elle se mit à remercier vivement sa bienfaitrice, lui promettant son aide quoiqu’il advienne. La marquise calma de son mieux la tisanière pleine de reconnaissance.

De son côté, une fois ses ordres donnés, en chemise, sa veste ayant servi à étouffer des flammes, un mouchoir noué sur le bas du visage, évitant le flot vociférant des fuyards, Juan-Felipe rejoignit ceux qui luttaient contre le feu. Le vent rabattait la fumée vers le sol, la cendre s’infiltrait partout, l’air s’épaississait à mesure que l’on approchait des décombres de l’église Saint-Louis et du Cabildo, chacun suffoquait, cherchait l’air salvateur. Il dut finir par rebrousser chemin à la place d’armes, le quartier de l’église était devenu inaccessible. Le brasier engloutissait à une vitesse surnaturelle les demeures, les granges, les entrepôts. La caserne était déjà un tas de cendres et de débris. Dans la panique générale, quelques silhouettes commencèrent à se détacher de par leur calme, elles marchaient vers l’incendie, des seaux au bout des mains. Petit à petit une chaîne humaine s’était organisée. Malgré la suie collante et les brûlures dues à la proximité du feu, Juan Philippe resta à son poste, insufflant du courage aux autres. Avec ses compagnons de lutte, impuissant, il voyait la ville devenir cendres. Sa gorge, ses poumons et ses yeux lui faisaient mal, la fumée lui déclenchait des quintes de toux. Les habitants continuaient à fuir l’enfer, ayant rassemblé en toute hâte ce qu’ils pouvaient encore sauver de leurs affaires, et abandonnant désespérés ce qu’ils ne pouvaient emporter. Les langues de flamme poursuivaient leur dessein passant d’une demeure à l’autre engloutissant des fortunes entières. Chacun se demandait si l’ogre vorace allait s’arrêter. Dans une écurie attenante à une maison en proie aux flammes, Juan-Felipe perçut des hennissements. Des chevaux étaient prisonniers à l’intérieur de leur remise. Il se précipita pour les libérer, mais un craquement sinistre l’engloutit sous la toiture de l’écurie. Bloqué par une poutre, il se crut perdu. Étouffant, il poussait, il tirait, le poids qui le bloquait. L’asphyxie lui fit perdre connaissance. Il fut sorti des décombres par les hommes qui l’entouraient et qui l’avaient vu disparaître dans ce qui était devenu des décombres. Un seau d’eau sur la tête le remit sur pied. La résistance s’était étoffée, des hommes s’activaient par dizaines. Juste avant le lever du jour, le vent s’apaisa ralentissant l’avance de l’incendie. À bout de forces, s’arrêtant un instant pour se reposer, Juan-Felipe découvrit la réalité, la catastrophe. Le Carré n’était plus qu’un immense foyer de braise d’où surgissaient par endroits des flammes, le feu essayant de reprendre. De ce qui avait été une multitude de jardins luxuriants entourant des édifices publics, des maisons modestes ou arrogantes, il ne restait qu’un amas fumant. Des fortunes entières étaient parties en fumée. Avec un peu de chance, leurs propriétaires étaient encore en vie. Des milliers de ballots de coton, d’indigo, de riz avaient disparu ruinant des familles entières. Les navires, qui auraient dû en remplir leurs cales, avaient largué leurs amarres et s’étaient prudemment rassemblés au milieu du fleuve. Il faudrait qu’ils attendent encore longtemps pour pouvoir remplir à nouveau leurs ventres.

Le drame fut définitivement circoncis au petit matin, l’incendie cessa, faute d’aliment, laissant les survivants hagards, les bras ballants, devant le sinistre. La population ne put que constater la destruction de centaines d’édifices, beaucoup de maisons particulières, la vieille église Saint-Louis, la prison, les casernes, l’armurerie et les archives de la cité n’étaient que trou béant et noir au milieu de la ville ! Tout était passé dans les flammes, églises, école, Cabildo, tour de guet, le couvent des Capucins, des habitations, des commerces, au cœur du Carré. Seules les maisons proches de la levée du Mississippi avaient pu être protégées par les pompes puisant l’eau du fleuve. Au milieu des ruines fumantes, les habitants hagards retournèrent, lentement vers les lieux du drame, constater l’étendue de leurs pertes. Les uns cherchaient les leurs, les autres pleuraient devant les ruines, ils fouraillaient dans les ruines à la recherche de quelques restes. Beaucoup avaient perdu des proches et souvent tous leurs biens.

La grande levée de La Nouvelle-Orléans, face à ce, qui avait été le centre de la ville, était transformée en camp de toile pour les rescapés. Avec l’aide de Samson et de ses gens, qui avaient fini par la retrouver, la marquise de Maubeuge avait organisé un campement de fortune au centre duquel ses trois fils dormaient enfin. La jeune femme contemplait devant elle le champ de monticules noir vestige de la ville. Des larmes coulaient le long de son visage, elle faisait partie de ceux qui remerciaient Dieu d’avoir épargné les siens. Son époux la prit dans ses bras, heureux de l’y sentir, ils avaient tous eu si peur.

Les Orléanais s’organisèrent, les cendres à peine refroidies, certains déblayaient déjà les décombres. C’était un peuple de pionniers, cette catastrophe ne les abattrait pas, cela ne se pouvait. Les pauvres furent pris en charge par les riches qui eux se firent une raison. Les familles qui le pouvaient, repartirent vers leur plantation, envoyant en échange des esclaves pour la reconstruction de la ville, il ne fallait pas attendre. Ceux qui restaient construisirent un camp sur les bords du Mississippi. Sous les tentes, chacun entassait les restes, se créait un confort, un lieu de repos. Les sœurs ursulines dont le couvent avait été miraculeusement épargné portaient secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Elles avaient recueilli les orphelins, les plus souffrants, et dans un camp de tentes qui faisait office d’hôpital de fortune, elles soignaient avec l’aide des biens portants, les plus malheureux. Il fallait éviter si possible les autres fléaux bien connus, les épidémies.

Le gouverneur mit tout son dévouement et ses hommes pour faire dégager les ruines et entreprendre aussitôt la reconstruction. Sa femme ouvrit ses jardins et ses murs, qui avaient été épargnés, aux indigents. L’hôtel du gouverneur n’avait fait que roussir sous l’effet de la chaleur du brasier. La reconstruction de la ville prit plusieurs mois et fit apparaître, à la place des maisons de bois et de bousillage, des demeures aux soubassements de briques, construites autour de patios, et souvent ceinturées de galeries. Afin de limiter les risques d’incendie, Estéban Miró fit reconstruire la ville dans un style plus espagnol. Grâce à la générosité de don Andrés Almonester Y Roxas, le gouverneur put prévoir la reconstruction de l’église Saint-Louis, d’après les plans de l’architecte français Gilbert Guillemard, et pour cela il fut décidé à faire récupérer les briques de la clôture du vieux cimetière de la rue Saint-Pierre. Cela redonna courage aux Orléanais et leur mit du baume au cœur.

*

Le feu avait pris dans la maison de don Nuñez. Une des chandelles votives, allumées devant la châsse de sainte Rita, avait mis le feu à un rideau, et en un instant l’incendie s’était propagé à une vitesse effrayante, dévorant, la demeure puis ses voisines. Le feu progressa d’autant plus aisément que l’alerte ne fut pas donnée à la première flamme, la plupart des habitants étant réunis à l’église paroissiale pour l’office, et le clergé ayant refusé de faire sonner les cloches en cette période sainte. La peur du blasphème avait perdu les hommes.

La petite Daria Felicia et sa nourrice faisaient la sieste. Elles furent asphyxiées et périrent dans l’incendie de l’habitation. Elles furent les premières victimes. Sa mère en devint folle. Elle était persuadée que ses prières égoïstes avaient déclenché le drame et que tout était de sa faute, Dieu l’avait punie pour son égoïsme.

*

Quelques semaines plus tard après l’incendie, le gouverneur manda Juan-Felipe. Le jeune homme perplexe se présenta, comme demandé, en fin d’après-midi. Il fut reçu par le gouverneur et sa femme, dans la plus stricte intimité de leurs appartements. Le jeune homme un peu gêné s’installa sur le fauteuil qui lui avait été présenté et attendit de savoir ce qu’on lui voulait. Le gouverneur commença par lui demander comment il se trouvait au sein de la colonie et s’il avait l’intention de rester parmi eux. Le jeune homme de plus en plus perplexe le rassura quant à son désir de s’installer dans la colonie rappelant qu’il attendait des fonds provenant d’une vente de terres lui appartenant en Espagne. Le gouverneur rassuré en vint au but de son invitation. Il le remercia à nouveau pour le sauvetage de sa nièce Elizabeth. IMG_1456.JPGIl s’excusa de ne pouvoir lui offrir la main de celle-ci, fiancée qu’elle était. Intérieurement, le jeune hidalgo en fut soulagé tout en émettant des regrets de convenances. Pour pallier cela, le gouverneur lui remit l’acte de propriété d’un terrain entre la rue de Toulouse et la rue Saint-Pierre sur la rue de Bourgogne. Après l’incendie, certains propriétaires avaient dû revendre leurs parcelles qu’ils ne pouvaient rebâtir par manque de moyen, le gouverneur et don Almonester en acquirent plusieurs au prix le plus bas et il lui offrit deux de celles-ci. Il lui conseilla de les garder quelque temps avant de les revendre, mais le nouveau propriétaire se disait qu’un jour il aurait les fonds pour bâtir dessus sa résidence. Il sortit le cœur gonflé d’espoir et heureux de vivre, la terre ne le portait plus, il tenait une partie de ses rêves entre ses mains.

*

Le même jour, le marquis de Maubeuge traversa la ville en pleine reconstruction à bord de son cabriolet, qu’il aimait conduire lui-même. Arrivé à destination, il donna les rênes à Samson, assis à côté de lui. Il pénétra dans l’hôtel qu’occupait le gouverneur Miró y Sabater. Il se fit annoncer auprès de l’huissier et attendit qu’on l’introduise, dans le salon aménagé à cet effet. Il se demandait encore comment il allait présenter la supplique pour laquelle, sa femme lui avait demandé d’intercéder. L’attente fut de courte durée, l’huissier vint le chercher et le fit pénétrer dans le bureau du gouverneur.

Donnant sur la place, et pourtant pourvue de deux hautes portes-fenêtres, la pièce était dans la pénombre. Pour se préserver de la chaleur étouffante, malgré l’heure matinale, les serviteurs avaient fermé les persiennes, celles-ci ne laissaient passer que des rais de lumières. Dans un angle de la pièce, un négrillon tirait sur une corde qui faisait balancer un panka donnant un peu d’air. Le gouverneur se leva de derrière un grand bureau plat à pieds galbés et plateau marqueté de facture française et le salua. Chacun prit des nouvelles de l’épouse et de la famille de l’autre, celles-ci étant sur leurs plantations respectives, suite à l’incendie et de toute façon comme chaque été pour éviter les épidémies. Chaque rencontre était prétexte pour faire le point sur les problèmes de la colonie et de ses habitants. Ils passèrent au peigne fin tous les problèmes liés à la reconstruction de la ville et notamment au ravitaillement en matières premières. Après s’être mis d’accord sur les différentes solutions à adopter monsieur de Maubeuge demanda au gouverneur s’il pouvait lui présenter une requête personnelle.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 02 (2).jpg« – Mon ami, c’est à voir, quel est votre problème ? » Il pensa que le représentant du Cabildo allait demander du crédit, ou l’autorisation pour une nouvelle vente d’esclaves qui allait encore l’enrichir, car il en serait l’intermédiaire. Tout en remettant de l’ordre dans la dentelle de ses manchettes, il expliqua  « – Mon cher, une amie de ma femme vient de France épouser le fils du baron de Thouais, de la plantation la Palmeraie, dans la paroisse de l’Ascension. Bien que ce ne soit pas dans les habitudes de votre gouvernement, serait-il possible d’accorder une concession à cette jeune fille ? » Le gouverneur se remplit un verre d’eau, l’avala, se donnant ainsi le temps de réfléchir. Il pensait que les Français s’étaient bien comportés dans la lutte contre l’incendie. Ils avaient même oublié leur arrogance coutumière. Ils avaient participé activement à l’entraide sans regarder qui ils aidaient, appréciant même le geste de Madame de Maubeuge envers la Darcantel. Ils n’avaient pas rechigné à prêter et à faire venir des esclaves de leurs plantations pour accélérer la reconstruction de la ville. Ils n’avaient même pas critiqué et beaucoup avaient même fait preuve de compréhension quand il avait essayé d’imposer la nouvelle architecture, loin du style français. Il pouvait bien faire ce cadeau, qui ne lui coûtait rien, il lui permettrait de maintenir le calme au sein du conseil en faisant plaisir à un de ses membres éminents, ainsi qu’à la communauté française. Le marquis croyant le senior Miró y Sabater hésitant, il rajouta. « – De plus, cette paroisse est peu peuplée et mademoiselle Cambes-Sadirac aurait une dot lui permettant d’exploiter cette dernière et de tenir dignement son rôle.

– Je pense que je peux vous faire ce cadeau, notre colonie manque de jeune femme de qualité, et un mariage donnerait un peu d’espoir, ce dont nous avons tous besoin. Cette jeune fille pourrait être un bon présage. Évidemment, ceci est exceptionnel et doit rester entre nous mon ami. Je ne veux pas que cela s’ébruite et c’est à charge de revanche.

– Certainement, monsieur le gouverneur ! Pensant que cela ne faisait pas totalement son affaire, il n’aimait pas l’idée de devoir, mais il n’avait pas le choix.

 – Je ferai parvenir, par mon secrétaire, le titre de propriété pour une concession jouxtant celle de la Palmeraie, à votre notaire, monsieur Bevenot de Haussois, je crois.

– Je ne peux demander mieux et vous remercie.

Sur ce, il se retira satisfait, laissant le gouverneur assez heureux de cette entrevue qui lui donnait un peu de poids sur la communauté remuante des Français.

Quelques jours plus tard, le marquis mettait le titre de la concession, au nom d’Antoinette-Marie, dans son coffre. Celui-ci était pour une plantation de huit arpents de large et sur quarante arpents de profondeur soit environ mille deux cent trente ares. Elle s’engageait, comme tous les propriétaires, à édifier en bordure des fleuves, rivières ou bayous, une levée protectrice, à tracer un chemin de vingt pieds de large et à laisser deux arpents en jachère avant la zone de culture.

JOSEPH RUSLING MEEKER (Bayou

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

 

 

 

 

 

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi (personnages)

France.

  • Jeanne-Henriette la Fauve-Moissac (1747 -1773) mère d’Antoinette-Marie.
  • Jean Étienne Baron Cambes-Sadirac (1735 – 1791) père d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche (1767 -) seconde épouse du baron Cambes-Sadirac et belle-mère d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Louise le Fauve-Moissac, marquise d’Ajasson de Grandsagne (1744 -) tante d’Antoinette-Marie.
  • Gabriel Henri marquis d’Ajasson de Grandsagne (1730.1792) oncle par alliance d’Antoinette-Marie.
  • Charles Louis chevalier de Saint Aignan (1763 -) frère aîné d’Antoinette-Marie.
  • Élisabeth Chevetel de La Rabelliere (1770-1792) épouse du chevalier de Saint Aignan et belle-sœur d’Antoinette-Marie.
  • Sœur Angélique, Marie angélique Cambes-Sadirac (1764-) sœur aînée d’Antoinette-Marie.
  • Marie Amélie Cambes-Sadirac épouse Lacourtade (1770 – 1794) sœur aînée en second d’Antoinette-Marie.
  • Lacourtade François Xavier (1760 – 1793) négociant bordelais, époux de Marie Amélie Cambes-Sadirac et beau-frère d’Antoinette-Marie.
  • Antonin Bourdel (1770-) frère de lait d’Antoinette-Marie.
  • Mathilde Freydou dit Nounou Freydou, (1724-) nourrice de Jeanne Henriette la Fauve-Moissac.
  • Bertrande Freydou née Baquenier (1749-) nourrice d’Antoinette-Marie.
  • Gaspard Freydou (1746) métayer du château de Cambes et mari de Bertrande Freydou.
  • Rose-Marie Bordenave (1771-) chambrière d’Antoinette-Marie de l’hôtel de Saige.
  • Jacqueline de Verthamon (1750 -) épouse de Monsieur de Saige, marraine de Marie-Amélie et bienfaitrice d’Antoinette-Marie.
  • Armand de Saige (1734-1793) maire de Bordeaux pendant la Révolution.
  • Pierre Victurnien Vergniaud (1753 – 1793) Girondin pendant la Révolution et soupirant d’Antoinette-Marie.
  • Térésa Cabarrus, marquise de Fontenay (1773-) amie d’Antoinette-Marie.
  • François Cabarrus ou Francisco de Cabarrus, comte de Cabarrus et vicomte de Rambouillet, (1752-1810) banquier du roi d’Espagne et père de Térésa Cabarrus.
  • Sœur Élisée Chomont-Charvet, Marie Françoise Bole Du Chomont-Charvet, (1764) chaperon d’Antoinette-Marie pendant le voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Capitaine Des Molières capitaine du navire « l’Espérance » pour une traite négrière

Caraïbes

  • Charles-Henri de Thouais (1770 – 1789) époux d’Antoinette-Marie
  • Joseph-Marie Baron de Thouais (1736 – 1789) fondateur de la plantation de la palmeraie, père de Charles-Henri de Thouais
  • Madeleine Hébert (1750 – 1775) mère de Charles-Henri de Thouais et épouse du baron de Thouais
  • Don Juan Felipe marqués de Puerto Valdez (1768 -) capitan de la garde du gouverneur de Louisiane et second époux d’Antoinette-Marie.
  • Maria Almeida de Guimarães (1735-) mère de Don Juan Felipe de Puerto Valdez
  • Armance Authier-Cousteille et son mari Théodore et son fils Philippe Auguste passagers lors du voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Marie Adélaïde Maubourg (1768 -) chaperon d’Antoinette-Marie pendant son veuvage.
  • Madeleine et Alexis Breaux et leur famille, amis du baron de Thouais.
  • Marguerite Aurion, (1763.) épouse d’Honore Breaux fils aîné de la famille.
  • Georges Tremblay (1768-) contremaître de la plantation de la Palmeraie.
  • Tremblay Dewache (lumière qui scintille entre les nuages d’un ciel d’hiver) (1751) mère de Georges Tremblay.
  • Abbé Hubert, Jean Hubert Argentin-Sambuc, confesseur de Nathalie de Maubeuge et curé de la paroisse de l’Ascension, instigateur du mariage d’Antoinette-Marie.
  • Juan Salvador (1732.) et María Helena de Vilagaya (1741.) voisins de la Palmeraie.
  • Pierre-Henri Hautbois Guichette (1770- 1808) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Francisco Leopardo Álvarez Pignero (1769-) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge envoyé par Monsieur de Maubeuge sur la plantation de la Palmeraie.
  • Timecourt Lazare Latil (1764 – 1846) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Louis Adam de Crécy (1772- ) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Nathalie Bourdeille de la Salle épouse du marquis de Maubeuge (1763 – 1827) amie d’enfance de sœur Angélique, protectrice et amie d’Antoinette-Marie à la Nouvelle-Orléans.
  • Louis Amédée marquis de Maubeuge (1755 – 1830) notable de la Nouvelle-Orléans, représentant des créoles français.
  • Constant Balluet d’Estournelles (1750 -) secrétaire particulier du marquis de Maubeuge.
  • Joseph-Marie Bevenot de Haussois (1746- ) notaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Baldino-Bartolomé de las Casas, secrétaire du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • Carlos da Silva di Ribera, capitan de la garde personnelle du gouverneur Miro y Sabater, compagnon de Juan-Felipe de Puerto Valdez.
  • Charles Adams, pirate.
  • James Wilkinson, agent double, général de l’armée américaine, du Gouverneur Carondelet.
  • Gilbert Antoine de Saint-Maxent (1724 au 1794) créole millionnaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Marie-Félicité de Saint-Maxent, (1755-1800) fille de Gilbert Antoine de Saint-Maxent .Veuve du colonel Bernardo de Galvez, ancien gouverneur de Louisiane.
  • Maximilien François de Saint-Maxent (1761 – 1825) fils de Gilbert Antoine de Saint-Maxent. Prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Don Andres Almonester Y Roxas (1728 -1798) fonctionnaire espagnol de la Nouvelle-Orléans, connu pour ses bienfaits et nombreux organismes de bienfaisance à la ville.
  • Louise de Laronde (1758- 1831) épouse de Don Andres Almonester Y Roxas.
  • Esteban Rodríguez Miró y Sabater, (1745-1795) gouverneur de 1782-92
  • Céleste Maccarthy (1745.) femme du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • François-Louis Hector, baron de Carondelet (1747-1807) gouverneur de 1791-1795.
  • Maria de la Conception Castaños y Arrigorri, épouse de François Louis Hector, baron de Carondelet.
  • Marguerite Darcantel (1768-1825) reine du vaudou à la Nouvelle-Orléans.
  • Mama-Louisa (1760 -) gouvernante de la Palmeraie.
  • Nathanaël de Thouais (1785) Quarteron, Fils de Mama-Louisa et du Baron de Thouais.
  • Rachel gouvernante de l’Hôtel Fleuriau à port au prince.
  • Suzanne femme de chambre de Marie-Adélaïde Maubourg.
  • Abigaïl, Nourrice de Nathalie de Maubeuge.
  • Samson, majordome et cocher du marquis de Maubeuge.
  • Josépha, gouvernante chez les Maubeuge.
  • Abraham (1749) Majordome du Baron de Thouais puis d’Antoinette-Marie.
  • Néora (1754) hospitalière et sage-femme de la Palmeraie.
  • Esther, (1776) chambrière d’Antoinette-Marie.
  • Dalila, (1777) blanchisseuse à la Palmeraie.
  • Hyacinthe (1783) esclave de la Palmeraie.

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 001 et 002

Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons.

« Qui volt, potest, qui potest, debet »

CHAPITRE 1

la fauve moissac Jeanne Henriette. (002.jpg

Juillet 1773, La naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Les raisins étaient déjà gonflés de sucre. Les martinets volaient bas à l’affût des insectes. Sous le ciel noir de nuages, le fleuve sombre coulait lentement entre les coteaux. Sa proche présence ne venait pas rafraîchir la parturiente.

L’été de 1773 était particulièrement chaud. Le samedi 17 juillet s’avérait très lourd, pesant, étouffant. Mathilde, dit Nounou Freydou, grommelait tout en faisant chauffer l’eau, ce n’était pas le bon jour. C’était trop tôt. L’orage s’approchait, tout était moite. Les contractions avaient commencé depuis le matin, et plus la journée s’écoulait, et plus sa petite fille s’épuisait. Les enfants jouaient dehors, monsieur le baron faisait les cent pas sur le perron. L’inquiétude montait, l’enfant ne se présentait pas bien. Trop de femmes mourraient en couches. Ils avaient trois enfants, l’aîné était un garçon, cela aurait dû être suffisant, de plus l’argent ne coulait pas à flots.

*

 Un mois auparavant, Jeanne-Henriette avait demandé à se rendre au château de Cambes pour se reposer. Paris, ses bruits, sa vie, tout la fatiguait. Son mari n’y avait vu aucune objection. Il la rejoindrait plus tard. Versailles et ses nouvelles fonctions au cabinet des armées le monopolisaient. Elle partit donc avec les enfants, Charles, Marie-Angélique, Marie-Amélie et leur gouvernante, Françoise Alavoine-Bremond.

Elle n’était qu’à six mois de grossesse, malgré cela le voyage lui fut pénible. Il lui parut long et fatigant, bien que le comte du Muy, lui eut prêté l’un de ses carrosses et que le voyage fut ponctué de plusieurs escales chez des amis, au demeurant, pour la plupart absents de leur terre. Elle arriva à destination épuisée. Sa nourrice, Nounou Freydou, pleine de joie de la revoir, n’en montra pas moins son inquiétude. Son enfant chérie était blanche comme la craie, affichant un masque de grossesse bien avant la date.

Elle installa toute la maisonnée, avec l’aide de Bertrande, sa belle fille.

Jeanne-Henriette La Fauve-Moissac avait toujours aimé la région qui lui rappelait la douceur de vivre de Moissac où elle était née et où elle avait été élevée. Une fois l’an, en général à cette période, elle investissait le château tant et si bien, que, lorsque le baron, son époux, avait eu besoin d’un nouveau métayer, elle lui avait conseillé le fils de sa nourrice. Elle avait donc encore plus de plaisir à y venir, retrouvant celle qui avait entouré toute son enfance.

À peine arrivés, les enfants reprirent leurs habitudes du grenier au fond du parc, accompagnés des enfants Freydou et se mêlant à ceux du village. Quant à la baronne, elle s’alita dans sa chambre face à la Garonne qu’elle apercevait de son balcon. Si dans un premier temps, elle reprit des couleurs, sa lassitude ne la quittait pas, décidément cet enfant avait du mal à venir. Elle n’avait perdu aucun de ses enfants, ce qui était rare, mais celui-ci avait décidé de lui en faire voir.

Freydou Nounou (2).jpgLe temps s’était mis de la partie, il fit de plus en plus chaud et orageux. Chacun se traînait comme il le pouvait, oppressé par cette chaleur humide. Le linge dans les armoires moisissait sur place. Jeanne-Henriette avait de plus en plus de mal à respirer, elle avait à peine la force d’avaler régulièrement un bouillon. Nounou Freydou avait pris sur elle de faire venir de Bordeaux le docteur Berthaud. Impuissant, celui-ci avait donné pour seule consigne de prévenir monsieur le baron. Il n’y avait rien d’autre à faire. Comme il repartait aussitôt à Bordeaux, il préviendrait lui-même monsieur Lacourtade, le courtier bordelais du baron, afin qu’il lui fasse parvenir d’urgence le message.

Celui-ci mit trois jours et le baron quatre. À brides abattues, Jean Étienne Cambes-Sadirac arriva la veille du funeste jour. Tout le long de sa route, il avait ressassé ses souvenirs. Il se souvenait de la première fois où il avait rencontré Jeanne-Henriette. C’était le dimanche de Pâques de 1761, avec François de Verthamon de Chaluchet d’Amblois, qui l’avait convié dans son fief de Bordeaux, ils étaient arrivés en retard à la messe. Ils s’étaient fait remarquer en s’installant avec maladresse sur les bancs de l’église. Ils avaient fait retourner deux jeunes filles, Jacqueline la sœur de son ami et Jeanne-Henriette. Amusée par ce remue-ménage, cette dernière n’avait pu retenir un sourire d’amusement. Il l’avait trouvée aussi belle qu’un ange et s’était renseigné aussitôt auprès de son ami. Il avait décidé sur l’instant que cette apparition serait son épouse. À peine présenté, sans en douter un seul instant, ce fut la première chose qu’il dit à la jeune fille. Amusée, elle rit, il fut envoûté, il lui assura qu’il ne pouvait en être autrement. Elle fut séduite par sa fougue et puis elle le trouvait beau.

Avec l’appui de la famille de Verthamon, il obtint la main de Jeanne-Henriette, qu’il revoyait rougissant devant l’autel sous son voile de dentelle. Il avait dix-neuf ans et elle quinze. L’un et l’autre étaient de vieilles noblesses. La dot de la jeune fille était modeste, mais le jeune homme n’en avait cure. Le mariage avait donc pu se faire avec le consentement des deux familles.

Il fit tout pour la rendre heureuse. Entre deux guerres, il lui avait fait trois enfants. Dès la première année, elle lui avait donné un fils, il avait été au comble du bonheur.

*

Il n’était pas cinq heures du matin quand les douleurs de l’enfantement se firent sentir, elles s’accentuèrent au fil de la journée. Nounou Freydou demanda à la gouvernante d’éloigner le plus possible les enfants. Elle envoya prévenir le docteur Berthaud et prit en attendant son rôle de sage-femme en main. Le médecin eut amplement le temps d’arriver, la nuit tombait que l’enfant n’avait pas vu le jour. On avait fait souper et coucher les enfants. Quand la voiture du docteur arriva, le Baron arpentait le salon d’apparat, bouillant d’impatience, il le retint un instant et lui donna pour seule consigne, sauver la mère. Le docteur lui dit qu’il ferait son possible.

L’orage grondait de plus en plus près, Bertrande et sa mère s’affairaient dans la pièce, elles passaient chacune à leur tour un linge imbibé d’eau sur le visage et les bras de la parturiente pour la rafraîchir. Tous étaient tendus devant cette douleur qui semblait sans fin, les nerfs à fleur de peau étaient prêts à craquer. Nul ne savait quoi faire de plus pour soulager la future mère qui hurlait tout ce qui lui restait de souffle, puis au milieu des éclairs la pluie tomba enfin et l’enfant sortit dans un dernier soupir. Les femmes récupérèrent l’enfant et le docteur sortit annoncer la mort.

Jeanne Henriette La Fauve-Moissac était morte, elle n’avait que vingt-six ans. Son époux perdait le seul être qu’il avait vraiment aimé. Blanc comme un linge, les yeux révulsés, tous crurent qu’il allait mourir foudroyé par la douleur. Mais la rage au cœur, il hurla que jamais il ne voulait entendre ni voir cet enfant, qu’il le voudrait mort. Il s’enferma dans la chambre avec sa défunte épouse, lui fit la toilette mortuaire et sanglota toute la nuit durant. Alors que le chagrin submergeait l’ensemble de la maisonnée, stupéfaite de la douleur du maître de maison, Bertrande, pleurant, s’occupa de la première toilette et des premiers langes de l’enfant qui était une fille. Venue avant l’heure, elle était toute petite, fripée, laide, rouge encore des convulsions de souffrance de ce périple vers la vie. Si chétive, Bertrande se demanda si elle survivrait.

Après l’enterrement de sa mère, qu’à cause de la chaleur on précipita, le curé de Cambes réussit à faire signer l’acte de naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, par son père. Pour le baptême, on se débrouillerait sans lui, un ondoiement suffirait dans un premier temps.

Trois jours plus tard, ayant tenu sa promesse sur son dernier enfant, il quitta avec ses aînés le château pour Paris.

Chapitre 2

Esther (en tanzanie (2)

Mai 1779, Esther ou le carnet de bord d’un navire négrier

C’était le premier voyage du capitaine Des Molières. Il était sorti de la garde marine de Brest, après avoir fait ses armes sur la côte de Malabar. Il avait rejoint son père au sein de la Compagnie avec le grade de capitaine de brûlot dans la marine Royale. Grade qu’il avait acquis lors d’un fait d’armes sous les ordres de Jean François de Galoup de La Pérouse lors de la défense de Mahé.

Il avait reçu son ordre le jour de ses fiançailles, du directeur Jacques Alexandre de Gourlade, de la Compagnie des Indes Orientales. Ami de son père, il avait appuyé sa candidature au vu de ses états de service. Il avait été heureux d’offrir ce cadeau au fils de son ami. Ce voyage lui permettrait, avec les subsides reçus, de se marier et de s’installer à Nantes à son retour, soit à peu près un an plus tard.

Son premier ordre de mission avait pour but un voyage pour la traite du bois d’ébène, comme il était de bon ton de qualifier ces voyages. Le capitaine Des Molières avait de quoi être fier de son premier navire, « l’Espérance ». Les 360 tonneaux du vaisseau en faisaient un assez gros navire, nettement plus grand que la moyenne des négriers de son époque, ce qui lui donnait l’avantage d’une meilleure rentabilité. La traite devait s’effectuer sur la côte orientale de l’Afrique, et utiliserait l’Île-de-France, et ensuite l’île Bourbon, comme relais. Son navire irait tout d’abord à Madagascar, puis à Port-Louis, chargé de marchandises et de passagers qu’il débarquerait. Il repartirait ensuite avec le produit de ses ventes, numéraire en pièces d’argent destiné à l’achat des esclaves.

La compagnie laissa le capitaine Des Molières choisir la plus grande partie de son équipage. « L’Espérance » avait quatre lieutenants, deux aspirants de Marine, et un en surnuméraire, deux subrécargues, un écrivain, chargé de la tenue des registres durant la campagne concernant non seulement l’équipage, mais aussi la gestion des vivres. Il y avait aussi un aumônier d’origine bretonne et un chirurgien major, un maître d’équipage, un tonnelier, un charpentier, un cuisinier et enfin des matelots, au total quarante-deux hommes.

*

Sous un ciel dégagé, par vent arrière « l’Espérance » partit de Lorient le 5 mai 1779. Sur le quai tout en tenant d’une main son large chapeau, la silhouette d’une jeune fille le regarda s’éloigner, puis remonta dans le carrosse qui l’attendait.

capitaine des Molières (3).jpgLe capitaine Des Molières écrivit le soir même sur la première page du journal de bord  « Au nom de Dieu et de la Sainte Vierge soit commencé le présent journal de navigation ». La première partie du trajet se passa sans faits notoires. « L’Espérance » mouilla à l’Île-de-France du 18 septembre au 5 novembre puis se dirigea vers l’île Bourbon.

Le capitaine avait décidé un détour par cette île, avant de se rendre en Afrique, afin de transporter des passagers entre Port-Louis et Saint-Denis ; il s’agissait de faire une escale afin d’approvisionner le navire en denrées faisant défaut dans l’île sœur, avant d’entreprendre une longue traversée jusqu’au continent.

Quatre jours plus tard, on déposa un grand nombre de passagers payants embarqués à Port-Louis à l’île Bourbon. Il y avait quinze officiers de marine et deux cent un soldats, voyageant aux frais du roi, quinze noirs et négresses domestiques dont le transport était payé par les officiers supérieurs auxquels ils appartenaient, et un tailleur de l’Île-de-France, soit au total deux cent trente-deux passagers. Ce fut pendant cette escale que deux matelots désertèrent le navire. Le rêve de faire fortune dans les colonies entraînait beaucoup de jeunes hommes vers l’aventure. Le capitaine connaissait la fréquence de cette méthode qui consistait à s’embarquer afin de faire le voyage à moindres frais. Ils furent toutefois rattrapés, et écroués à la caserne de Saint-Denis. Sans autre incident, le vaisseau quitta l’île le 15 novembre.

À peine éloignés de ses côtes, les marins trouvèrent caché à bord, au fond d’une chaloupe, un petit nègre nommé Jasmin. Le marin, qui l’avait trouvé, l’amena, tout tremblant, devant le capitaine. Après l’avoir fait parler, on apprit du garçonnet qu’il avait fui sa maîtresse de Port-Louis. Le capitaine surprit, se demanda ce qu’il devait en faire, car il n’était pas question de faire demi-tour pour le rendre à sa propriétaire. Un officier, monsieur Ermenole, proposa de le racheter au capitaine pour une somme raisonnable. Cela régla le problème, le capitaine réalisa, sans vraiment s’en rendre compte, sa première vente de bois d’ébène. L’enfant ne resta donc pas libre longtemps.

Le fort tirant d’eau du bateau, s’il était un avantage pour ses cales, ralentissait la navigation, aussi la première partie du voyage dura quatre jours entre les deux îles et plus de sept semaines entre celles-ci et Zanzibar, la destination d’arrivée. Ils passèrent donc Noël à bord, ce qui ne les empêcha pas de fêter la venue du fils de Dieu en toute humilité avec une messe donnée sur le pont et un repas amélioré, du moins pour les officiers et du rhum offert pour l’occasion au reste de l’équipage.

*

Les plages blanches, bordées de palmiers, de Zanzibar, illuminées par la lumière crue des premiers rayons du soleil, furent en vue au matin du 8 janvier 1780. La ville avançait dans la mer avec ses murailles fortifiées, ponctuées de tours crénelées, blanches comme la craie. Le capitaine Des Molières, comme le reste de l’équipage, était émerveillé par la vue. Peu parmi eux étaient venus de ce côté du monde.

L’archipel de Zanzibar était constitué de trois îles principales Unguja, Pemba et Mafia. L’île principale Unguja nommée aussi Zanzibar avait été choisie, car elle assurait un bon mouillage et une proximité, à un ou deux jours de navigation, de Bagamoyo et Kilwa, centre de traite à l’intérieur du continent.

Tournelles Jacques (2).jpgSuivant les conseils de monsieur de Gourlade, afin de faciliter leur activité, le capitaine envoya son second, Jacques Tournelles, à terre avec quelques cadeaux comme marque de respect auprès des autorités locales. Celui-ci revint un peu embarrassé, le gouverneur de Zanzibar avait sollicité une invitation à bord, ayant la curiosité de visiter un bâtiment si impressionnant par sa taille. Le Second n’avait pu refuser. Le capitaine Des Molières le rassura, il allait recevoir et contenter la curiosité du potentat. Les marins reçurent l’ordre d’astiquer les moindres recoins du navire afin de faire honneur à la Compagnie. Les officiers enfilèrent du linge propre, le capitaine fit dresser une table sur le gaillard d’arrière avec nappe blanche, porcelaine et couverts d’argent, ainsi que des présents pour l’invité d’honneur. Puis ils attendirent. Le jour déclinait lorsque l’équipage aperçut au loin, sur le port, le gouverneur et sa suite qui embarquait sur des esquifs. Le capitaine fit rajouter des chandeliers sur la table et allumer des flambeaux sur le pont. Le premier à monter à bord fut un noir, de grande corpulence, habillé de soie orangée et brodée, aux mains couvertes de bagues. Aziz, l’eunuque, annonça l’arrivée du potentat, Kheireddine III (le bien de la religion), tout en maintenant une ombrelle, qui n’était là que par déférence puisqu’elle ne servait plus à abriter du soleil l’homme qui montait. De grande taille, légèrement corpulent, un keffieh décoré d’une agrafe en pierre précieuse, vêtu d’un gilet long en brocard sombre sur une chemise de soie rouge et d’un pantalon turquoise, l’homme s’imposait par son autorité. Il était suivi d’un adolescent infatué de sa personne au regard inquisiteur. Il s’éventait avec un éventail précieux de plumes d’autruche, et s’avérait être Mokhtar (le choisi), le fils aîné du gouverneur. Puis suivit sa suite exclusivement masculine.

 Le capitaine Des Molières, avec un geste élégant, se découvrit de son tricorne et s’inclina respectueusement afin de saluer l’invité. D’un même mouvement, il fut en cela copié de ses officiers. Ils n’avancèrent pas le pied vers l’avant, ce qui était la coutume de la cour de France, lorsque l’on se courbait avec déférence devant le roi ou un grand de France, le gouverneur n’était à leurs yeux qu’un indigène. Il présenta les officiers de son équipage  « Messieurs Jacques Tournelles, Olivier Bosuel, Philippe Chanseaux, Pierre Ermenole, notre chirurgien, monsieur Jean-Louis Bequet et les agents de la Compagnie messieurs Étienne Bardon et André Clergeaud ». Aziz traduit l’allocution pour son maître. Le capitaine d’un geste élégant guida l’invité vers la dunette. Après les formules de politesse et les rafraîchissements le capitaine Des Molières fit présent, de deux pistolets en argent à un coup présenté dans une boîte d’acajou, de deux pistolets en argent à deux coups et quatre mousquetons pour le fils du gouverneur. Il compléta les cadeaux d’un sac de piastres, et un rouleau de soierie venant de Lyon. Fort content de la réception, le gouverneur autorisa ses hôtes à amasser une cargaison d’environ 600 nègres. Il proposa, au capitaine, une maison au centre de la ville de Zanzibar pendant son séjour. « – Passez au palais voir Aziz, il vous guidera jusqu’à la demeure et vous trouvera le personnel pour l’entretenir ». Lors de son retour à terre, sur incitation du capitaine, l’équipage lui fit les honneurs de sept « vive le roi » et autant de coups de canon. Le capitaine était satisfait de cette entrevue. Elle promettait de faciliter son service auprès de la compagnie et permettrait de ne pas lambiner sur ces côtes.

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Le lendemain, accompagné de deux de ses officiers, le capitaine se rendit au palais du potentat, dominant la capitale. Dans un vestibule aux murs de mosaïque bleue et blanche, meublé de canapés couverts de coussins soyeux et multicolores, ils attendirent deux bonnes heures le bon vouloir de l’eunuque. Dans toute sa majesté, entouré de serviteurs, il se présenta et sans plus d’excuses les invita à le suivre. Ils parcoururent les rues de la ville, suivant leur guide et ses gardes, jusqu’à la maison qui lui était offerte.

Zanzibar House.jpgCelle-ci se situait dans un quartier occupé essentiellement par les riches notables d’origine étrangère. C’était une grande maison, sur deux niveaux, aux balcons de dentelles en bois, construite lors de l’occupation portugaise, rafraîchie par un patio arrosé d’une fontaine. Le rez-de-chaussée se composait d’une succession de pièces agrémentées de meubles occidentaux pour recevoir, et à l’étage de chambres. Outre celle qu’il s’octroya avec un bureau, il mit à disposition les autres pour ses officiers lorsqu’ils ne seraient pas de service. Aziz le prévint que viendraient, tous les jours, trois serviteurs pour s’occuper de leur bien-être.

Ils se présentèrent, pour la première fois, une couple d’heures plus tard sur la recommandation de l’eunuque. Il s’agissait de deux femmes et d’un jeune homme visiblement de la même famille. Pour les femmes, l’une devait être la fille de l’autre tant elles se ressemblaient sans être de la même génération. Le capitaine les accueillit avec chaleur, tout en remarquant la beauté de la jeune fille, prénommée Tiwul (celle du cœur) qui malgré sa peau dorée et son opulente chevelure noire avait les yeux d’un vert limpide. Ce constat le dérouta tant cela attira son attention. Encore d’une grande beauté, l’autre femme s’avéra être sa tante, Bahac. Elle expliqua qu’elle s’occuperait de la cuisine et son fils Afra (la paix), ferait l’homme à tout faire. Ce dernier, les traits fins, féminins, les yeux sombres étirés vers les tempes, avait tout de suite remarqué l’avantage qu’il pourrait tirer du regard en coulisse de l’un des officiers. Les présentations faites, les ordres donnés, tout le monde alla à ses occupations.

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La difficulté à se procurer du bois d’ébène sur la côte incita le capitaine Des Molières à négocier avec les marchands arabes installés à Zanzibar, comme cela lui avait été préconisé. Depuis huit siècles, ils avaient créé et organisé un important marché aux esclaves, approvisionné en Cafres, race un peu belliqueuse, mais solide et endurante à l’ouvrage.

Aziz.jpgPar l’intermédiaire de l’eunuque Aziz, le capitaine prit contact avec un négociant, qui lui avait été conseillé, un nommé Barrebacao. L’homme, un musulman d’origine indienne, les yeux et le sourire énigmatiques, se présenta le lendemain en fin d’après-midi. Le capitaine le reçut dans le patio à l’ombre d’un parasol. Il offrit des rafraîchissements qu’Afra présenta à leur invité. Ils échangèrent des politesses et mirent au point leur accord. Il fut prévu que grâce à ses courtiers, le négociant indien pourrait pourvoir le capitaine de plus de 800 pièces, un peu plus que les six cents autorisés, mais avec un ou deux cadeaux supplémentaires cela devrait pouvoir se faire. Le pourvoyeur fit la promesse de les embarquer en un temps très court. Le temps passé dans les lieux étant essentiel, car plus le séjour en Afrique était long, plus l’expédition devenait coûteuse et hasardeuse. À cause des conditions atmosphériques, on craignait toujours la dégradation des navires, la surmortalité des matelots et de premiers esclaves embarqués.

Dès le jour suivant, les formalités terminées, les subrécargues, Étienne Bardon et André Clergeaud, commencèrent leurs démarches. Embarqués sur le navire pour représenter à bord les intérêts de l’armateur, ils avaient pour mission d’acheter des esclaves, pas de troc, la transaction se payait en pièces d’argent ramenées par caisses entières de l’Île-de-France. Ils utilisaient les services d’un navire plus petit, une corvette, « l’Étoile du matin », pour assurer la liaison entre différents points de la côte, où étaient achetés les esclaves. Son faible tonnage lui permettait de manœuvrer avec aisance, de mouiller au plus près de la côte, voire de remonter les embouchures de fleuves. Sur un îlot proche de Zanzibar, appelé « l’île de la Vieille Femme », Barrebacao conseilla de parquer les Cafres dans l’attente d’être embarqués à bord de « l’Espérance ».

Pendant les trois premières semaines d’escale, tandis que les subrécargues procédaient aux négociations pour l’acquisition d’esclaves, « l’Espérance », attendant sa cargaison, mouilla dans la rade de Zanzibar. À son bord, dans la journée, le capitaine occupait un équipage réduit à son entretien. Chaque matin un canot allait à terre, déposait une partie de l’équipage et se ravitaillait en vivres et en eau. Il revenait le soir pour récupérer les hommes obligés de dormir à son bord, afin d’éviter toute désertion.

Pendant ce temps, le capitaine et ses officiers se mirent au rythme de la ville. Il n’y avait qu’à attendre. Le capitaine Des Molières ponctua ses journées en courrier pour la Compagnie, afin de la tenir informée du déroulement des opérations, en promenades et lectures. Le gouverneur avait eu l’amabilité de le fournir en livres français. L’après-midi à l’abri des fortes chaleurs, il prenait plaisir à lire dans le salon tous volets fermés ou dans le patio.

Un jour après le repas alors qu’il mangeait seul, le capitaine afin de tuer l’ennui engagea la conversation avec Bahac. Elle desservait la table tout en lui répondant. Après quelques détails et commérages sur la ville et ses habitants, il en vint à lui demander si elle et sa famille étaient originaires de la région. Elle lui apprit qu’elle était berbère, du pays appelé Maroccos. Sa famille et elle étaient venues avec leur maître Abdessator (serviteur de celui qui protège) un négociant de Rabat. Il était malheureusement mort de maladie en arrivant. Le pays était alors ravagé par une épidémie de peste, sa sœur et son beau-frère avaient succombé au même terrible fléau. Elle était restée seule, sans argent pour un voyage de retour, avec les enfants alors en bas âge. Elle s’était débrouillée tant bien que mal et s’était mise au service d’un marchand français et de sa famille. Son parler français, ainsi que celui de son fils et sa nièce, s’expliquait par cela. Après plusieurs années à leurs services, ceux-ci étaient repartis chez eux. Sur leurs recommandations, Aziz, l’eunuque pensait à eux dès que des Français avaient besoin de serviteurs. Le capitaine fut touché par l’histoire, d’autant que Tiwul et ses yeux limpides imprégnaient de plus en plus ses pensées et ses rêves de moins en moins chastes. Sa lutte intérieure était de plus en plus difficile, non pas qu’il tînt à être fidèle à sa fiancée, ce n’était guère qu’un mariage arrangé entre deux familles, mais il ne savait comment se comporter envers elle. La solution se présenta d’elle-même.

Tous les soirs, Tiwul restait afin de servir le dîner, ce soir-là le capitaine Des Molières était en compagnie d’Olivier Bosuel et de Jacques Tournelles, son second. Restaurés, les deux hommes quittèrent leur capitaine pour une virée dans les bas-fonds de la ville. Resté seul, il monta à l’étage. Il s’alluma un cigare dans l’air du soir parfumé et se mit à rêvasser, accoudé à la mezzanine donnant sur le patio. Tiwul (2).jpgTiwul demanda si elle pouvait débarrasser, il sursauta, surpris, la croyant partie. Il la regarda ramasser la vaisselle restante, tournant gracieusement autour de la table, quand maladroitement elle fit tomber la pile de plats en grès qu’elle tenait en équilibre. S’excusant du dérangement, elle s’accroupit pour ramasser ses maladresses, le capitaine se précipita pour l’aider. Elle essaya de l’en empêcher, mais il insista. S’approchant d’elle, les cheveux parfumés de la jeune fille le frôlant, il ne put résister à caresser son épaule. Surprise, elle se retourna, ne voyant aucune crainte, aucun désaccord dans son regard transparent, il se pencha et l’embrassa sans rencontrer plus de résistance. Elle lui rendit sa caresse, elle n’attendait que ça. Ils eurent à peine le temps de monter dans la chambre. Le lendemain matin, avant que le soleil n’éclaire, la belle se leva. Elle se drapa dans un drap de lin, le capitaine la suivit. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sortir en catimini le cousin de Tiwul, de la chambre de son second ! Le jeune homme resta figé de stupeur, ne s’attendant pas à croiser qui ce fut à cette heure, et encore moins le capitaine avec sa cousine. Celui-ci reprit les choses en main  « – Déjà à l’ouvrage, Afra, c’est bien ! » Et comme si de rien n’était, il réclama son déjeuner au salon.

Il savait ce qui se passait, la Marine n’était pas exempte de ce prétendu vice, par lequel beaucoup passaient par manque de femme. Lui-même, aspirant de Marine, avait partagé plus d’un moment de tendresse avec son compagnon de cabine, devenu par ailleurs son meilleur ami. Il savait aussi que pour certains ce n’était pas qu’un passage et qu’ils continuaient toute leur vie cette pratique. À vrai dire, cela le laissait indifférent. C’était un moindre mal, aussi sourit-il au jeune homme pour le rassurer, comptant bien en rester là. Il n’en dit mot à son officier.

Deux jours auparavant, Afra, ayant remarqué l’intérêt que lui portait monsieur Tournelles, provoqua la rencontre. À la tombée de la nuit, celui-ci étant seul dans la demeure, le capitaine et l’autre officier étant encore sur le navire, il vint proposer de préparer un bain. Olivier Tournelles était un jeune officier de vingt-sept ans. Il avait été nommé second sur la demande du capitaine. Grand, bien fait de sa personne, châtain, les yeux bleus, ce qui était courant dans sa Normandie, il n’avait jamais été attiré par la gent féminine. Il se faisait le plus discret possible sur ses goûts, les longs voyages lui ayant octroyé quelques occasions pour les assouvir. Il avait tout de suite été attiré par la beauté exotique du jeune berbère juste rentré dans l’âge d’homme, aussi avait-il beaucoup de mal à se contenir. Cette invitation qu’il accepta, si c’en était une, le troubla. Il se rendit au bain. C’était une pièce réservée à cet usage, et que l’officier n’avait jamais vu avant son arrivée. Elle était couverte de mosaïques bleues du sol au plafond. Un bassin était creusé en son centre rempli d’eau chaude, couvrant chaque surface d’humidité. Il se déshabilla et s’y immergea. Afra rentra dans la pièce, avec juste son pantalon bouffant, et vint proposer ses services. Confondu, l’homme accepta, le jeune homme lui frotta le dos, le rinça à l’eau froide, le massa. Rapidement, il fut évident que l’un comme l’autre n’était pas indifférent à tous ces attouchements. À partir de ce jour, ils partagèrent tous les moments possibles et finirent par se rendre compte que le charnel n’était pas le seul lien qui les unissait.

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Quelques jours plus tard, le capitaine Des Molières reçut la première invitation du gouverneur. C’était pour le repas du soir, il pouvait se faire accompagner de ses officiers. Il prévint donc les deux, qui n’étaient pas de service à bord, de se préparer en tenue d’apparat pour la nuit tombée. Bahac, Tiwul, et Afra furent mis à contribution pour le rafraîchissement des uniformes. Le soir venu, les trois hommes se présentèrent aux portes monumentales du palais. Un garde les dirigea jusqu’au majordome. Plus noir que l’ébène, tout en longueur, sec comme un sarment, vêtu de blanc, chemise, gilet brodé ton sur ton, pantalon large, anneaux d’or aux oreilles, il s’avança vers eux. Il les guida vers la salle de réception dite du trône, après s’être courbé et avoir dit le bonjour rituel « – es salâm ‘aleikum » (la paix sur vous). Elle était richement ornée. La salle était soutenue par deux séries de six colonnes en marbre blanc avec arcs brisés sculptés de mille arabesques. L’un des murs supportait un balcon donnant sur des moucharabiehs archéens. Le mur frontal était couvert d’une mosaïque avec pour sujet un arbre gigantesque au pied duquel paissaient des gazelles attaquées par un lion. Dessous se trouvait le trône vide du gouverneur, en ivoire et bois précieux. Les hommes s’avancèrent dans la salle illuminée par une multitude de chandeliers, sur un sol de carreaux aux différentes formes géométriques bleues ou blanches qui s’imbriquaient entre elles. Ils s’installèrent assis en tailleur sur les coussins de brocarts qui servaient d’assise, devant la table basse aussi longue que la salle. Il y avait déjà une douzaine de notables de la ville, deux banquiers juifs de Rotterdam, des négociants français ayant l’autorisation de tenir un comptoir ainsi qu’un Grec et un Portugais. Aucune femme n’était présente. Une fois tous les invités installés, le gouverneur et son fils entrèrent et saluèrent l’assemblée. Chacun d’eux s’assit à une extrémité de la longue table. Le ballet des serviteurs commença au rythme d’un concerto donné par un groupe de musiciens installé sur le balcon. Des mets raffinés furent servis, à la surprise de monsieur Des Molières, arrosés de vins de Bourgogne et de Bordeaux. Le potentat s’assura, avec un sourire malicieux, de leurs qualités. Jongleurs, cracheurs de feu, acrobates divertirent l’assemblée. Le clou de la soirée fut l’arrivée lascive de six danseuses du ventre, au son de leurs tambourins et de leurs bracelets de clochettes tintant à leurs poignets et à leurs chevilles. Tout cela emmena les spectateurs jusqu’au petit matin. Le groupe repu et ivre du spectacle rentra aux premiers rayons du soleil tout en commentant ce qu’il avait vu et entendu. Le capitaine trouva Tiwul emmitouflée dans un châle bariolé qui le guettait depuis le balcon donnant sur la rue. Attendri, il sourit, et à peine arrivé à l’étage il la prit dans ses bras et l’entraîna dans sa chambre. Ils se levèrent au pic du soleil, elle le conduisit par les ruelles de la ville vers le souk. Ils mangèrent aux étals des marchands ambulants, visitèrent les échoppes des artisans. Il lui acheta une babiole qu’elle voulut refuser. De ruelle en ruelle, ils se trouvèrent au port et continuèrent sur les plages.

Les jours s’écoulèrent dans une douce félicité. Outre ses échanges amoureux, le capitaine reçut les négociants français, fut invité par quelques notables et rendit visite régulièrement à Kheireddine III. Le temps passait et le séjour s’allongeait sans impatience de la part du capitaine au grand dam des subrécargues de la compagnie qui s’agaçaient devant la lenteur des livraisons.

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Le soir du 28 janvier 1780, il trouva un message lui annonçant le premier arrivage de la cargaison sur l’île de la « vieille femme ». Le lendemain à l’aube lui et monsieur Ermenole rejoignirent la corvette dans le port. Après quelques heures de voyage, ils arrivèrent devant la petite île, à première vue déserte. À l’aide des chaloupes, ils débarquèrent, aveuglés par le soleil miroitant sur l’eau limpide et sur la plage de sable blanc, qui s’étendait sur toute la côte visible. Trois immenses cages y avaient été bâties. La marchandise serait cantonnée là en attendant que l’on en ait une quantité suffisante à charger sur « l’Espérance ». Étienne Bardon, rondouillard à l’esprit consciencieux, voire pointilleux, attendait le capitaine, il le salua et lui fit la visite du lieu. Il lui expliqua les détails de ses constructions. Il insista sur les pieux verticaux des cages profondément enfoncés dans le sable pour éviter toutes velléités d’évasions des nègres en creusant par en dessous. Il fit remarquer les marins qui les surveilleraient et seraient enfin occupés utilement. Il fit observer trois gros chiens couchés sous les premiers palmiers, des molosses noirs, acquis auprès de Barrebacao, pour dissuader toutes tentatives. Le capitaine approuva toutes ses prévoyances, mais notifia sa surprise de voir les cages vides. Le subrécargue le rassura, la cargaison était débarquée de l’autre côté de l’île. En effet, une longue file, tel du bétail humain, d’hommes, de femmes et d’enfants à l’air hagard, sortit de la forêt. Ils étaient conduits par un grand noir, sous-fifre du négociant indien. Il avait sur son épaule droite le manche de la fourche qui maintenait le premier captif, celle-ci était solidement fermée par une corde derrière son cou. Chaque esclave portait de même le manche de la fourche de celui qui le suivait. Les enfants, eux, étaient accrochés à leurs mères par une corde au cou, pas un seul ne semblait avoir moins de six ans. Cette arrivée fut un coup à l’estomac du capitaine. Étienne Bardon s’en rendit compte. Il haussa les épaules et se demanda, à quoi pouvait bien s’attendre celui-ci. Le capitaine Des Molières ne le savait pas lui-même. Il reprit contenance et demanda un peu rudement leur embarquement sur « l’Espérance « pour la fin de la semaine.

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cropped-esclaves.jpgL’embarquement commença donc le vendredi suivant avec un lot de quarante Cafres, appelés pièces d’Inde à cause de leur qualité, et de neuf femmes. Quatre-vingt-huit autres furent embarqués lors de la semaine qui suivit, il s’agissait d’hommes et de femmes sans défaut notable, âgés de 15 à 30 ans. Puis jusqu’au 8 mars, chaque jour, y compris les jours de fête, deux cent six esclaves furent amenés à bord, au moyen d’une chaloupe faisant la navette entre la terre et « l’Espérance ». À chaque arrivage, le capitaine Des Molières mettait un point d’honneur à aller vérifier la marchandise. Rongé par le remords, il renouvelait ses recommandations à ses subordonnés. Il leur enjoignit, de bien traiter les esclaves, de veiller à leur faire faire de l’exercice sur le pont et de leur imposer un minimum de règles d’hygiène, telles que se laver le corps et se brosser les dents. Il n’aimait pas ce qu’il faisait et s’en voulait de son aveuglement tacite. Il n’était pas ignorant du travail qu’il était supposé faire quand il avait reçu son commandement. Mais ce n’était que théorie, que des mots, il était loin de se douter que la pratique était si écœurante. Et l’eut-il connu ? Il n’était pas sûr de l’évidence de son refus devant cette offre si avantageuse. Il se méprisait et consciemment se réfugiait derrière le devoir et ce que la Bible prétendument disait.

L’organisation ayant été prévue afin d’assurer la sécurité et les risques d’évasion, à bord, hommes et femmes furent parqués séparément. Les négresses et leur progéniture furent installées dans la « grande chambre », près des soutes et de la Sainte Barbe où sont entreposées les armes. Les nègres, eux, furent enchaînés dans les cales dont les sabords étaient ouverts pour l’aération, mais grillagés par précaution, tandis que l’équipage dormait dans l’entrepont. Nourris une fois par jour, la nourriture des prisonniers consistait en biscuit, maïs, mil, pois du Cap et haricots. Les céréales étaient achetées sur place, moulue et vannée au fur et à mesure des besoins.

Malgré toutes les précautions, les prisonniers séparés de leur famille, devant un univers inconnu, et cernés par l’océan, qu’ils assimilaient au monde des morts, les tentatives d’évasion et de suicide se produisirent peu après la montée à bord. Ce furent d’abord deux femmes qui cherchèrent à trouver la mort un soir, elles se jetèrent à la mer par la fenêtre de la grande chambre, après avoir cassé les grillages. L’une fut reprise, l’autre se noya. Le subrécargue fit exposer son cadavre à la poupe du navire à titre d’exemple et le fit passer devant toutes les négresses pour les dissuader de se jeter à la mer.

À trois reprises, les grillages, servant à obturer les aérations des cales, furent arrachés par des esclaves mâles tentant de s’échapper du navire à la faveur de la nuit. Trois d’entre eux y réussirent. Après avoir arraché le grillage d’un sabord à l’arrière du navire, ils coupèrent une drisse du perroquet l’utilisant pour descendre le long de la coque de « l’Espérance » et monter dans une pirogue au moyen de laquelle ils gagnèrent le rivage. Pour éviter les désertions, le capitaine fit renforcer la surveillance de nuit et fit contrôler tous les grillages des sabords.

 Au cours des cinq semaines que durèrent l’embarquement des esclaves, dix adultes et un nourrisson succombèrent, les uns de la dysenterie, les autres d’une maladie inconnue provoquant le délire pendant trois jours puis le coma. Le chirurgien examina les morts pour déterminer la cause des décès, ausculta les malades et décida de l’évacuation à terre de certains d’entre eux afin d’éviter la promiscuité, préjudiciable à la guérison et propice à la contagion. Une fois rétablis, les esclaves furent ramenés à bord.

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Sur le pont de « l’Espérance », Philippe Chanseaux flânait en taillant un morceau de bois, il n’avait rien à faire à part attendre. Officier en second, il surveillait l’équipage et le navire au mouillage éloigné de la côte. À l’instar de tous ses comparses, il avait passé deux jours consécutifs et une nuit à bord à se languir et attendre d’être relevé afin de parcourir la ville et ses plaisirs exotiques. Le soir, comme prévu, Olivier Bosuel arriva pour le remplacer. Il descendit à terre et sur le rythme de la promenade se dirigea vers la demeure, essayant de ne pas se perdre dans le dédale des rues du bazar de la médina qu’il devait traverser. La nuit tombait et les ombres s’allongeaient. La lune était pleine et éclairait abondamment le chemin. Un coup à droite, un coup à gauche, il se dirigeait dans ce dédale de rues en levant la tête cherchant entre les bâtiments le sommet du minaret de la mosquée d’où le muezzin avait scandé son dernier appel de la journée. Il croisait de moins en moins de monde chacun ayant retrouvé son foyer. La ville se calmait et se préparait à la nuit. Son attention fut tout à coup attirée dans une ruelle, par un mouvement et un son qui lui parurent incongrus. Dans l’encoignure d’une porte, une femme se débattait, il se précipita, interpellant l’agresseur. Celui-ci se retourna. Il insulta dans sa langue le jeune homme, et avant que celui-ci ne s’en rendît compte, il sortit un poignard le lui plantant dans l’abdomen avant de le repousser brutalement pour s’enfuir. Terrorisée, la femme hurla, des maisons les gens sortirent, avec des armes de tous genres. Mais ce fut pour constater l’agression et aider le blessé. La femme tout en pleurant expliqua qu’elle avait été agressée par un inconnu en rentrant chez elle. Le jeune homme fut ramené dans le quartier des étrangers plus morts que vifs par un cortège bigarré et inquiet, car c’était un étranger protégé par le gouverneur. À la maison ils furent reçus par Afra. Celui-ci, affolé, courut chercher monsieur Tournelles. Ce dernier fit installer le blessé dans l’un des salons du rez-de-chaussée, demanda à Afra de le nettoyer et s’en alla quérir en urgence le chirurgien qui était resté à bord du navire. À son retour, le blessé était au plus mal, la fièvre s’était déclarée. Le chirurgien fit ce qu’il put, mais annonça qu’il y avait peu de chances qu’il survive à sa blessure. Elle avait touché des organes vitaux, l’agresseur savait ce qu’il faisait. Tiwul, vint se joindre à eux pour s’occuper du jeune officier et fit tout ce qu’elle put pour adoucir les derniers instants du jeune second. Malgré les soins attentifs de tous, deux jours s’écoulèrent avant qu’il ne rende l’âme. Sur cette entrefaite, le maître de maison rentra au milieu de l’affliction générale et ce fut avec stupeur qu’il apprit la mort absurde de son jeune subalterne. Il en réclama la justice auprès du gouverneur. Il était en colère contre lui-même, il s’attardait depuis trop longtemps sur cette île, et cela apportait moult ennuis. Ce drame n’en était pas le moindre. L’indolence que créait l’inactivité causée par une attente qui durait par trop ne pouvait qu’être néfaste. Malgré Tiwul et le besoin qu’il avait d’elle, il décida de hâter les préparatifs et de presser ses gens afin d’écourter le séjour.

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Avant le départ prévu, le gouverneur invita monsieur Des Molières à une chasse au lion sur le continent, ceci afin de fêter la fin de son séjour. Les deux hommes s’étaient appréciés, aussi cultivés, l’un que l’autre, ils avaient beaucoup devisé, faisant fi de leur religion et montrant beaucoup de liberté dans leurs échanges qui s’avérèrent enrichissants, chacun expliquant à l’autre sa culture, sa philosophie, la façon de vivre de ses congénères, chacun surprenant l’autre par ses anecdotes.

Le jour dit, le capitaine français se rendit sur le port, en compagnie de Jacques Tournelles, Olivier Bosuel et d’Afra. Aziz les conduisit sur la frégate du gouverneur, sur laquelle ils firent le voyage jusqu’au campement installé sur la plage à l’abri des palmiers. Il y avait une vingtaine de chevaux qui attendaient, ainsi que des mules pour transporter les bagages. Hormis les Français, il y avait quelques nobles, le potentat et son fils Mokhtar. Tous échangèrent avec courtoisie les salutations d’usage et une fois la colonne prête, la journée durant, elle suivit la rivière Wami, jusqu’au camp préalablement installé dans une courbe du cours d’eau dans la profondeur du pays. Ils dérangèrent des girafes broutant la cime des acacias. Ils aperçurent un troupeau de zèbres qui détala à leur approche. Les Français étaient ébahis devant ces animaux qu’ils ne connaissaient pas encore, tout au moins pas vraiment. Sous les arbres, des tentes colorées étaient édifiées autour desquelles s’affairaient des esclaves, chacune était attribuée aux invités, la plus grande au centre était celle du potentat et de son fils.

lion.jpgLe gouverneur Kheireddine III faisait chasser le lion à l’appel. Cette chasse consistait à imiter le rugissement du lion, elle commençait dès l’aube, dès que les pisteurs avaient vérifié la présence d’un mâle à proximité. Aussi les chasseurs furent réveillés par le second pisteur effectuant l’appel en soufflant dans un instrument tubulaire en acier d’un mètre de long et quatre centimètres de diamètre environ. Ce matin-là, le lion avait répondu de très près, presque immédiatement, par un terrible rugissement, pour chasser l’intrus qui empiétait sur son territoire. L’équipe de chasseurs s’affaira avec précipitation et avança vers le lion. Le pisteur réitéra son appel encore une ou deux fois pour situer la position du fauve. Ce premier contact avec un fauve avait eu pour effet de glacer les os du capitaine Des Molières. Il eut l’impression que ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête. D’après Issene, le premier pisteur, l’animal était situé de l’autre côté de la rivière. Marchant majestueusement, sûr de sa force, le lion vint vers les chasseurs en grognant. Lorsqu’il fut proche, les chasseurs se figèrent et se dissimulèrent derrière des taillis. Ils attendirent de voir l’animal à bonne portée pour pouvoir le tirer. Il bondit sur le côté et disparut dans la brousse. Un vol d’oiseaux affolés par la présence humaine avait éventé le piège. Les chasseurs furent désappointés et plus encore quant à la nuit, ils rentrèrent bredouilles au camp. Le lendemain, les pisteurs rappelèrent le lion qui répondit à nouveau, mais, méfiant, au lieu de venir vers eux, il partit plus loin. Les chasseurs le perdirent à nouveau.

Le troisième jour, à pied d’œuvre de bonne heure, la troupe reprit la chasse. Les pisteurs appelèrent sans résultat. Ils trouvèrent les traces fraîches d’un couple. Pourquoi le mâle ne répondait-il pas à l’appel ? Mystère. Peut-être la présence de la femelle… D’après les pisteurs, les fauves ne devaient plus être très loin. Mais les traces arrivaient près de la Wami, puis plus rien ! Après inspection de la rive, Issene trouva l’endroit où les deux lions avaient sauté de l’autre côté de la rive. Un bond de six mètres environ ! Cela laissait présager une très belle bête. Ils traversèrent la rivière. Les lions avaient suivi la rive opposée et avaient sauté à nouveau la rivière, un peu plus en aval, les fauves zigzagants au fil du cours d’eau. Ils les cherchèrent prudemment toute la matinée en sachant qu’ils étaient très près, sans résultat. Ils devaient s’être enfoncés dans la forêt toute proche. Il était tard, le potentat décida de rentrer au campement, ils reviendraient le lendemain appeler ce lion. Monsieur Des Molières commença à trouver cette chasse un peu longue et cela n’arrangeait pas ses affaires, il aurait préféré jouir de Tiwul et de ses douceurs en ces derniers instants de son séjour.

Le lendemain, les pisteurs indiquèrent la direction à prendre et se dirigèrent, à grandes enjambées, dans la direction du fauve repéré. Issene tenta un appel. Le lion répondit, il était très près. Ils s’approchèrent encore et s’arrêtèrent à nouveau pour écouter le fauve qui rugissait furieusement et presque sans arrêt en s’approchant d’eux. Le gouverneur le repéra à proximité d’un groupe d’arbres où ils se cachèrent. Le gouverneur, son fils, le capitaine et le pisteur s’étaient groupés tous les quatre, leurs sens en éveil. À la demande du gouverneur, Issene appela doucement. Un énorme rugissement leur répondit. Ils attendirent le moment propice, prêts à tirer. L’animal tourna autour d’eux sans qu’ils puissent le voir pour pouvoir l’ajuster. Les hommes sous tension, le poil hérissé à chaque rugissement de la bête en colère, guettaient le moment propice. Leur excitation était au paroxysme du soutenable. Ils le virent, furtivement, à moins de cent mètres, mais rusé, le lion resta dans les buissons. Ils essayèrent de se déplacer, mais il s’enfuit à nouveau. Marchant en file indienne, ils virent le lion qui, couché sous un arbre situé à la sortie des pailles, était reparti en sens inverse de leur progression dans la brousse. L’animal semblait les narguer. Ils eurent beaucoup de chance de retrouver ses traces et le pistage recommença. Cela faisait cinq heures qu’ils suivaient le félin. Dans leur enthousiasme, les quatre hommes s’isolaient petit à petit du reste du groupe. Issene montra l’endroit où le lion avait été couché. Le gouverneur chuchota au capitaine qu’il avait très peu d’avance et qu’ils avaient de grandes chances de pouvoir le rattraper dans peu de temps. Tout à coup, Issene quitta la file indienne et montra du doigt droit devant lui  « – Lion, lion… ». Effectivement, ils aperçurent le lion à cent mètres d’eux. Il trottinait dans la brousse. Le fils du gouverneur visa et tira. Touché, il sauta et roula sur lui-même. Les quatre hommes coururent vers le fauve  il était là sous un arbuste à cinquante mètres d’eux, mal en point, mais rugissant encore, prêt à se défendre. Le fils du gouverneur prit le fusil que lui tendait son père et tira à nouveau, l’animal s’écroula. Mais à ce moment-là, une lionne déboula vers le tireur, Monsieur Des Molières, la perçut plus qu’il ne la vit, pivota, épaula et l’arrêta dans l’élan. Le reste de la suite très en arrière vit la scène sans avoir la possibilité d’intervenir. La lionne tombée, tous aux aguets, ils attendirent de peur qu’elle ne fût pas seule, et que d’autres compagnes du mâle ne veuillent le venger. La tension tomba, rien ne bougeait.

Tout le monde félicita le capitaine de sa réactivité et ainsi d’avoir sauvé le jeune homme. Tous congratulèrent le jeune chasseur pour son premier lion. C’était un très gros lion avec une lourde crinière fauve striée de noir. Les pisteurs chargèrent les deux fauves et ils rentrèrent au campement. Les Africains chantèrent pour fêter la chasse. Le personnel du campement, averti par ces chants, se joignit à eux. Ce fut la fête, les tam-tams battirent tard dans la nuit au milieu des bruits de la brousse pour célébrer la mort du lion. Ce lion accusait la longueur totale d’environ trois mètres, cela en faisait un beau trophée.

Sur le chemin de retour, pour avoir sauvé son fils Mokhtar, Kheireddine III proposa au capitaine de choisir le cadeau qu’il désirait. Ce dernier sollicita si cela était possible la propriété de la maison de Zanzibar. Le gouverneur savait ce que cela cachait, il accepta tout en souriant malicieusement. Il savait bien que le français n’était pas prêt à revenir dans son île.

Dès le lendemain, l’eunuque du gouverneur se présenta. Monsieur Des Molières reçut Aziz dans le salon de réception avec les honneurs dus à sa position privilégiée auprès du potentat. Il lui proposa des rafraîchissements que ce dernier accepta tout en parlant de tout et de rien, il n’était pas question d’aborder directement le sujet de sa venue, c’eut été inconvenant. Au bout du temps convenable, l’eunuque en vint au fait  « – J’ai ici l’acte de propriété de la demeure, il ne me reste plus qu’à mettre le nom du futur propriétaire ». Sans hésiter, le capitaine le pria d’y mettre Tiwul de Zanzibar. Celle-ci, respectueusement resté dans un coin de la pièce afin de pouvoir répondre à tous besoins, sursauta, mais ne dit rien. Aziz s’exécuta et écrit élégamment en français et en arabe le nom de la jeune femme sur l’acte. Pendant ce temps, le capitaine alla chercher une pièce de soierie chatoyante mise de côté pour l’occasion et l’offrit à l’eunuque en remerciement des différents services qu’il lui avait rendus.

Ce dernier flatté, agréablement surpris, le remercia et se retira, mais avant de le quitter, le capitaine lui demanda un dernier service, celui de veiller sur les habitants de la demeure. Aziz accepta et partit.

*

 La lune se couchait et le soleil apparaissait comme un trait incandescent au-dessus du plateau drainé par une multitude de rivières. Les enkang avaient été construits par les femmes, quelques jours auparavant. Les cases circulaires de branchages entrecroisés avaient été recouvertes de bouses de vaches et de boue. Les groupes de maisons en cercles étaient ceints d’une clôture formée de branches épineuses. Chaque nuit, les hommes regroupaient les troupeaux, des bestiaux rouge sang, au centre du Boma, dans le village du clan Mengana.

Suwena (bonté) fut réveillée par le silence ambiant. On n’entendait ni les grands fauves ni le meuglement du bétail, pas même les oiseaux. Inquiète, elle se leva et réveilla la première épouse, Ancesa (guide). Lisimba (lion), son époux, avait acquis suffisamment de vaches pour se permettre d’avoir deux épouses. Celle-ci grogna. Contrariée, elle ouvrit les yeux. Elle comprit tout de suite l’appréhension dans les yeux de la seconde épouse. Elles prirent chacune leurs enfants, les calèrent sur leurs hanches et sortirent de l’habitation. De toutes les cases sortaient les membres du clan curieux et troublé par ce silence. Ils n’attendirent pas longtemps, un crépitement attira leur attention. La clôture du village brûlait du côté du soleil levant. Les femmes se précipitèrent dans la direction opposée. Elles furent arrêtées dans l’élan par une horde d’hommes qui les attendaient. Les premières firent demi-tour bousculant celles qui les suivaient. Puis l’horreur du massacre commença. Les hommes se précipitaient, fauchés par les feux d’hommes blancs et les lances des tribus ennemies, qui les accompagnaient. Les femmes hurlaient de terreur, les hommes de rage. Suwena fut assommée et tomba sur son enfant. Lorsqu’elle revint à elle dans le silence terrifiant suite à une bataille, le village n’était que cendres. Elle avait été laissée pour morte. Ceux de sa famille dont le corps ne jonchait pas le sol avaient disparu. Il n’y avait plus une seule tête de bétail. Elle réalisa alors que ce qui l’avait sortie de son semi-coma, c’étaient les cris affamés de son enfant. Instinctivement, elle lui donna le sein. Elle sortit des ruines fumantes et s’enfonça dans la forêt. Elle marcha tout le jour en suivant le cours de la rivière. Elle ne savait où aller, elle fuyait simplement le lieu du cauchemar. Exténuée, à la nuit tombée, elle s’assoupit au creux des racines d’un arbre. Elle fut réveillée par la lumière aveuglante de la torche qu’un homme blanc tenait entre elle et lui. La terreur l’envahit. Un deuxième homme se tenait derrière lui et s’approcha d’elle. Acculée, dos à l’arbre, elle ne savait que faire bloqué dans sa fuite. L’homme l’a pris par le poignet, la jeta sur le sol, l’écrasa de tout son poids. L’ayant violée il passa le relais à son compagnon. Les deux hommes assouvis, elle espéra que ces monstres blancs la laisseraient. Mais l’un des deux l’entraîna jusqu’à la rivière, elle eut juste le temps d’attraper son enfant, qu’ils n’avaient pas vu et qu’elle ne voulait pas laisser aux bêtes sauvages. Ils la jetèrent dans une pirogue qu’elle découvrait. Leur voyage dura quatre jours, ils lui laissèrent son enfant afin qu’elle se tienne tranquille. Ils la nourrirent et abusèrent d’elle régulièrement. Elle serrait les dents. Elle les laissait faire. Elle espérait toujours pouvoir s’enfuir avec son enfant, mais ils la surveillaient et la maintenaient attachée. Puis le quatrième jour, au milieu de la journée, ils arrivèrent sur la côte, à l’embouchure de la rivière. Avec effroi, Zuwena découvrit l’étendue infinie de l’océan. Sur la plage, de grandes cages emprisonnaient ses congénères de toutes tribus de la région. Les deux hommes la firent descendre de la pirogue. À peine le pied sur le sol, elle s’élança à l’opposé de l’océan. Les deux hommes s’esclaffèrent et ils lui coururent derrière. L’ayant rattrapée, ils la tirèrent vers les cages, l’enfant pleurait. « – On peut se débarrasser du marmot maintenant ! Il m’énerve à hurler comme ça ! » Le plus massif des deux sortit son pistolet et le dirigea vers l’enfant qu’il avait extirpé des bras de sa mère et jeté sur le sable immaculé de la plage. Instinctivement, Zuwena comprit et se jeta entre l’enfant et la mort. Le coup partit, heurtant définitivement sa tête. Ses yeux se brouillèrent sur son enfant. « – Et merde ! » L’homme en colère s’apprêta à tirer une nouvelle fois sur l’enfant qui hurlait de plus belle. « – Non ! Je ne vous le conseille pas, donnez-moi cet enfant ! » L’homme fut surpris. Il leva les yeux et découvrit un homme élégant et autoritaire. Derrière lui se tenait Barrebacao, son maître qui lui fit signe d’obtempérer. Il obéit, supposant que c’était un officier du navire qui croisait au loin. En fait, c’était le capitaine Des Molières, qui venant chercher la fin de sa cargaison était tombé sur la scène. Et cette fois-ci, il avait trouvé que c’était excessif, trop d’horreur qu’il devait accepter pour le bénéfice de ce commerce. Il aurait un jour des comptes à rendre à Dieu et il n’était pas sûr d’avoir assez d’une vie pour pouvoir tout justifier. Aussi cet enfant lui offrait-il, peut-être le début de sa rédemption et lui ouvrirait-il les portes du Paradis ? Et même s’il n’y croyait pas trop, le doute et l’espoir étaient permis. Il prit l’enfant dans ses bras. « – Chargez-les ! Dès que ce sera fini, nous quittons ces côtes. » Se retournant vers le négociant, aux yeux sombres, qui souriaient avec ironie, il montra un coffre que les matelots descendaient de la chaloupe. « – Prenez votre bien, monsieur, pendant que je charge celui de la compagnie, et je vous remercie pour votre aide et me permets de vous saluer une dernière fois. » Il lui tendit la main que l’arabe lui prit et le tira à lui pour le prendre chaleureusement dans ses bras. « – Adieu monsieur, qu’Allah soit avec vous ! ». Il monta dans la chaloupe, regagna son navire l’enfant endormi au creux de son bras. Arrivé à bord de celui-ci, il s’adressa à l’un de ses officiers et lui demanda de lui trouver une négresse qui pourrait allaiter l’enfant. Puis il les fit installer dans sa cabine à la stupeur de ses hommes. Il nomma l’enfant Esther, qui s’avérait être une petite fille d’environ trois ans et Sara, sa nourrice, celle-ci ayant perdu son enfant lors de sa capture.

Tiwul 002 (2).jpgIls quittèrent définitivement les côtes de l’archipel, puis de l’Afrique. Avant de partir, monsieur Des Molières avait donné l’acte de propriété de la maison de Zanzibar à Tiwul. Il l’avait quittée la mort dans l’âme, car il savait ne jamais la revoir, il ne pouvait faillir au devoir envers sa famille, aussi belle et douce fût-elle. Elle l’accompagna jusqu’au port, digne, retenant ses larmes. Depuis le début, elle savait de façon certaine qu’il repartirait et qu’elle ne serait pas du voyage. Elle monta sur les remparts, y suivant le départ du navire jusqu’à sa disparition de l’horizon. Elle laissa couler ses larmes et caressa son ventre qui détenait déjà le plus beau souvenir de cet amour éphémère. Quant à Afra, son cousin, Monsieur Tournelles avait demandé l’autorisation de l’emmener comme serviteur, le capitaine l’y avait autorisé et avait aussi accepté leurs débarquements à Saint-Domingue où ils s’installeraient dans une propriété familiale à l’intérieur des terres.

Au total, ce furent huit cent trente et un Cafres qui furent déportés, cinq cent quarante-neuf hommes, deux cent quarante femmes, quarante-deux négrillons. Quelques-uns furent acquis personnellement par le capitaine du navire. On les marqua au fer d’un « M », au bras gauche, marque, destinée à identifier le propriétaire de l’esclave, procédé rendu obligatoire par la Compagnie des Indes. Malgré sa culpabilité, celui-ci ne comptant pas renouveler ce genre de voyage comptait bien le rentabiliser, il jouait évidemment avec sa conscience.

À peine partie en mer, une femme accoucha avant le terme d’une petite fille que l’on baptisa et qui mourut à trois heures du matin. Elle fut jetée à la mer. Au matin, afin d’améliorer l’ordinaire des marins prirent un gros requin et découvrirent avec horreur l’enfant tout entier dans le corps de l’animal. Le capitaine exigea la discrétion absolue sur l’incident afin d’éviter de donner un motif supplémentaire de peur panique ou d’agitation aux esclaves.

Mais la malédiction qui semblait poursuivre le sillage du navire continua. Accentué par les conditions de vie à bord du navire, l’entassement notamment, et l’état dépressif des passagers, les esclaves furent victimes de deux maladies  La dysenterie et la variole. Onze d’entre eux étaient décédés de maladie à Zanzibar, soixante-seize moururent au cours des onze semaines de navigation, avec l’aggravation de l’épidémie de variole et l’apparition du scorbut.

Le capitaine inscrit dans son rapport

« Au début de la traversée, la dysenterie fut la principale cause de mortalité à bord. Elle fut responsable de trois décès pendant l’escale à Zanzibar, elle emporta au moins trente esclaves dans les premières semaines de navigation, essentiellement des enfants et des hommes. Les femmes furent moins touchées, peut-être car elles étaient parquées dans des conditions moins insalubres, la « grande chambre » des vaisseaux étant mieux ventilée et approvisionnée en eau, les déjections plus facilement vidées, l’entassement moindre. Lors de la dernière semaine, la dysenterie n’affecta plus personne ; entre temps, une épidémie de variole a commencé à décimer les esclaves. »

*

Dans les premiers jours de juin 1780, un marin cria  « – Terre ! terre ! » au grand soulagement de tous. Avant d’accoster sur l’île de Saint-Domingue, le navire fut mis en quarantaine, pendant une vingtaine de jours, personne ne put débarquer avant que les autorités sanitaires du port aient constaté la fin de l’épidémie de variole.

the pepin press costume.jpgL’arrivée des esclaves fut un grand moment pour la colonie. Sa vente fut annoncée par voie d’affiches et se fit sur le navire. Un coup de canon annonça le début de la vente. Les acheteurs montèrent à bord, parmi eux un français de la métropole demanda un rendez-vous auprès du capitaine avant la vente. Cela allait lui être refusé, car il n’était pas rare de voir des colons essayant d’avoir des avantages lors d’une vente quitte à verser un pot-de-vin, mais celui-ci avait pour lui son titre et sa lettre d’introduction. Monsieur de Maubeuge tira parti de de son escale à Saint-Domingue et de l’aubaine de l’arrivée conjointe du navire négrier. Il se présenta auprès de Monsieur Des Molières avec un billet à ordre de Monsieur Necker, Premier ministre du roi de France. Celui-ci lui permettait de réquisitionner, tout en la payant à son juste prix, la moitié de la cargaison pour ravitailler les colons français de Louisiane en main d’œuvre. Le jeune marquis revenait de la métropole, où il avait épousé Nathalie Bourdeille de la Salle et partait s’installer avec elle à La Nouvelle-Orléans. La vente faite, afin de fêter celle-ci, monsieur de Maubeuge invita le capitaine à sa table, pour le soir même. Il logeait dans l’hôtel particulier de la famille Nairac à Cap-Français.

Pendant ce temps, Étienne Bardon et André Clergeaud, les subrécargues, préparèrent leurs arguments pour la vente des trois cents nègres qui restaient à vendre. Chaque nègre mis en vente dut monter sur une estrade, que l’on avait installée sur le pont, pour être visible du plus grand nombre. Ils furent alors examinés, palpés par les acheteurs qui leur faisaient prendre différentes attitudes et remuer bras et jambes afin de juger de leur force et de leur santé. Tous furent vendus à un bon prix, la colonie était grande consommatrice d’esclaves et le dernier bateau qui était passé deux mois plus tôt avait beaucoup perdu de sa cargaison lors de son voyage.

*

Le capitaine Des Molières arriva au dîner accompagné de monsieur Tournelles. Monsieur et Madame de Maubeuge les accueillirent chaleureusement, il y avait un cousin Nairac qui tenait le comptoir en ville et sa jeune femme. La soirée fut agréable, les Maubeuge donnant des nouvelles de la France et de Bordeaux.

La fin de la soirée venue, le capitaine du négrier demanda une faveur à Mme de Maubeuge. Aurait-elle l’obligeance d’accepter en cadeaux deux esclaves qu’ils ne voulaient ni vendre ni emmener en France, où de toute façon selon la loi, il ne pourrait les garder plus de trois ans ? Il raconta l’histoire d’Esther. Trouvant la demande excentrique, elle n’en accepta pas moins de ne jamais vendre les deux esclaves. Il lui donna Esther et sa nourrice en plus des esclaves vendus.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904). Esclave au Caire, 1872.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Portrait of Mrs. John Allnutt, née Eleanor Brandram, Sir Thomas Lawrence Early 19th century .jpg

Trois jours après l’enterrement de Théophile, où toutes les familles de négociants s’étaient rendues, Edmée et sa belle-famille se retrouvèrent devant leur notaire pour l’ouverture du testament.

Edmée n’était qu’une longue liane noire, dont maître Collignan n’apercevait que la bouche pulpeuse sous le voile noir de mousseline qui ne recouvrait pas complètement son visage. Sa vue lui étreignait le cœur. Henriette, elle aussi tout de noir vêtu, avait rejeté son voile en arrière sur sa capote et s’étant installée face au notaire le regardait sans sourciller, tout en tapotant d’impatience l’accoudoir de son fauteuil. Tout penaud, ne sachant sur quel pied danser à part celui de suivre son épouse, Paul Amédée Lhotte s’était assis à la droite d’Henriette. Ayant réitéré ses condoléances, maître Collignan ouvrit le dossier dans lequel se trouvait le testament de Théophile. Comme cela n’allait pas assez vite, Henriette intervint. « – Nous sommes tout à vous, maître. » Ce dernier jeta un coup d’œil à Edmée qui restait impassible. Il ouvrit et commença sa lecture. Bien qu’elle parût être absente, par celle-ci, Edmée apprit que juste avant leur mariage, Théophile avait signé un engagement auprès de sa sœur. Celui-ci était fort alambiqué, mais déterminait que s’il n’avait pas de garçon de son sang, la maison de négoce reviendrait au fils d’Henriette. Il serait alors donné à sa fille ou ses filles une compensation d’une valeur suffisante pour qu’elles soient dotées. La somme citée était conséquente. Sa petite Louise était dotée avantageusement. Si ni Henriette ni Théophile n’avaient de fils, la maison reviendrait à l’ainée des filles de ce dernier. Si chacun à l’ouverture du testament n’avait d’enfant, la maison reviendrait à Henriette, Edmée recevrait une pension constituée de parts ainsi qu’un pourcentage sur les revenus de la maison. Edmée comprit qu’Henriette avait dû longtemps craindre de tout perdre, et avait dû à peine respirer à la naissance de son fils, craignant toujours qu’elle-même ne retombe enceinte et n’ait un garçon. Hippolyte étant d’un premier mariage, il n’était pas concerné par les biens de Théophile, mais à cet arrangement entre le frère et la sœur, préambule au testament, venaient différents lègues dont un assez conséquent pour ce dernier. Pour clôturer l’ensemble puisque dans les circonstances présentes, c’était Henriette, triomphante, qui recevait la maison, le testament détaillait ce qu’Edmée devait recevoir en pension compensatoire. Elle avait le choix entre une somme mensuelle ou un bien ayant des revenus. Là, coupant la parole au notaire, Henriette intervint. « – J’ai proposé à maître Collignan de vous céder une plantation en Louisiane de bon rapport. J’ai pensé que cela vous ferait plaisir de rentrer chez vous ou tout au moins de vous en rapprocher.

– pour la propriétaire d’une maison de négoce, vous n’êtes pas au fait de la géographie.

Baronesse Mathieu de Favier, Marquise de Jaucourt by François-Pascal-Simon Gérard,.jpgEsquissant un sourire, elle souleva avec grâce son voile afin de s’adresser au notaire. « – Cette plantation, est-elle de bon rapport maître ? Et où se trouve-t-elle exactement ? » Maître Collignan, mal à l’aise devant la fatuité d’Henriette et ne comptant pas lui permettre de léser sa belle-sœur, se retourna sciemment vers Edmée afin de lui répondre. « – D’après les rapports en ma possession, les résultats sont corrects, mais il faut faire attention, car ce sont les résultats du contremaitre et il peut présenter ses comptes à son avantage. Pour sa situation, elle se situe à proximité de La Nouvelle-Orléans. » Ne laissant pas la possibilité à sa belle-sœur visiblement contrariée de réagir, Edmée reprit. « – Comme je pense qu’il n’y a pas urgence, je vais me laisser un temps de réflexion. Partant pour Paris dans les prochains jours suite à l’invitation de l’épouse du consul, je vais voir ce qui est le mieux pour moi à l’avenir et vous répondrez à mon retour. Rassurez-vous Henriette, quoiqu’il arrive je quitterai l’hôtel Espierre. 

– Mais je ne vous mets pas dehors Edmée.

Cette dernière se contenta de grimacer un sourire. Le notaire reprit. « – Donc madame Espierre, nous attendons votre réponse, en attendant le testament est gelé, car monsieur Espierre a spécifié que tant que vous ne serez pas assuré d’un revenu à vie, personne ne pourrait prendre des droits sur la maison de négoce.

Henriette surprise s’insurgea, s’agita, commença à revendiquer. Monsieur Lhotte bouillait sur place et bien que se contenant, il commençait à trouver que sa femme exagérait. Maître Collignan pendant la diatribe d’Henriette resta stoïque et Edmée impassible. S’étant calmée, Edmée reprit la parole. « – Henriette, j’ai encore à m’entretenir avec maître Collignan sur des affaires personnelles, pourriez-vous me renvoyer la voiture lorsque vous serez rentrée ? » Henriette allait rétorquer quelque chose, mais cette fois son époux coupa court à toute polémique et acquiesça, se levant de son siège tout en prenant le bras de son épouse pour la faire suivre. Elle se leva tout en rejetant la prise de monsieur Lhotte.

Les époux Lhotte étant partis, Edmée demanda des détails sur cette plantation. Maître Collignan confirma en étayant ses propos ce qu’il avait dit auparavant. Il ajouta qu’à partir du moment où elle acceptait comme héritage la plantation de Louisiane ni elle ni ses héritiers ne pourraient réclamer quoique ce soit des biens des Espierre. « – En retour, les Lhotte n’auront aucune prise sur mes biens, je suppose.

– Bien évidemment.

– Alors tout va pour le mieux.

Elle ne rajouta rien laissant perplexe le notaire qui n’osa poser de questions devant son assurance.

***

Cela faisait huit jours que la voiture roulait vers Paris, plus exactement à Malmaison, la nouvelle propriété de Joséphine Bonaparte. Edmée avait laissé ses enfants sous la garde de Louison en qui elle avait toute confiance et avait emmené Rosa. À la demande du consul, il lui avait été prêté la berline, les cochers et le valet de pied ainsi que deux gardes. Elle avait été surprise de la promptitude de la réponse de Joséphine et de son invitation. Elle lui avait été apportée à la maison de négoce par un capitaine de la garde qui avait attendu sa réponse sur l’instant. Elle avait accepté, il fallait qu’elle s’éloignât de sa belle-sœur, qu’elle prenne du recul sur sa vie et cette invitation était tombée à propos. Ballotée par les ressorts de la voiture qui amortissait tant bien que mal le mauvais état de la route, elle laissait ses pensées l’envahir. Tout en regardant les forêts alentour dont les feuillages avaient pris les couleurs de l’automne et dont les rayons du soleil faisaient miroiter les ors, elle se mit à somnoler. Son rêve de la nuit remonta les méandres de sa mémoire. Elle retrouva devant le grand chêne qui poussait désespérément envahi par un lierre vénéneux. Et, tout en l’admirant dans son combat, elle commençait à en comprendre la symbolique. Le chêne c’était elle, le lierre c’était l’entrelacement des affres de son passé qui désespérément s’accrochait à elle, qui continuellement venaient envahir ses pensées, qui alimentaient ses peurs et meurtrissaient le moindre de ses bonheurs. Elle se précipita sur le lierre et se mit à l’arracher avec véhémence. Elle voulait vivre sans peur, elle voulait vivre. Elle devait s’en défaire, elle devait oublier ou tout du moins écarter ce qui l’empêchait d’avancer sans crainte. Ce fut l’arrêt de la voiture qui la sortit de son rêve. « – Que se passe-t-il ? 

– Nous sommes bientôt arrivés, madame, j’ai fait arrêter la voiture à une auberge afin que vous puissiez vous rafraichir.

– Vous avez eu raison, Rosa. C’est une bonne idée.

IMG_1138Deux heures après, Edmée, la mise rafraichie, descendait de la berline dans la cour du petit château de Malmaison. Celui-ci, devant elle, s’élevait avec son corps principal à deux étages et ses deux ailes qui encadraient la cour comme au château Lamothe. Au-devant d’elle arriva, empressé, le majordome. S’étant présenté, il la conduit jusqu’à la véranda en forme de tente militaire s’ouvrant sur le vestibule d’honneur. Edmée ôta son manteau qu’elle tendit à Rosa et laissa choir sa mantille de dentelle arachnéenne sur les épaules de sa robe de satin de laine noire. Elle était surprise, elle n’avait encore vu nulle part ce style de décoration, elle n’était pas sûre d’aimer. Le majordome avec un sourire de convenance la guida jusqu’au salon doré où, en compagnie, se trouvait la maîtresse de maison. Cette dernière se retourna à son entrée. Elle était toute d’élégance, drapée dans une grande étole de cachemire à dominance rouge sombre sur une robe de mousseline blanche toute de sobriété. « – Edmée ! Quelle joie ! Quelle surprise ! Oh ! vous êtes encore plus belle que la dernière fois que nous nous sommes vues.

– Rose, vous n’avez rien à m’envier.

– Non, non, Edmée, pas Rose, Joséphine ou bien vous allez contrarier mon époux.

Tout en s’exclamant, Joséphine embrassa Edmée.

 – Dans ma joie de vous voir, j’en oublie les convenances. Il faut que je vous présente à une personne que vous connaissiez sans jamais l’avoir rencontrée si je ne m’abuse. 

 Elle se tourna vers une femme tout aussi élégante, blonde aux yeux très clairs.

 – voici Marie-Anne Josèphe Paule de Peborde, l’épouse de notre ami Pierre-Clément qui par ailleurs est en conciliabule avec mon mari de consul à l’étage au-dessus.

– Pierre-Clément est ici ? Excusez-moi, la surprise !

– Ce n’est rien, cela fait beaucoup. Joséphine et moi parlions justement de votre prochaine venue. Je suis heureuse de faire votre connaissance, cela fait si longtemps que j’entends parler de vous.

Sans jamais l’avoir vue, Madame Laussat avait tout d’abord été jalouse d’Edmée. Son époux avait d’abord venté la beauté de la toute jeune fille qu’elle était à sa première rencontre, mais elle avait fini par comprendre qu’il la voyait comme une de ses filles et tous ceux qui lui avait parlé de la relation de son époux et de la jeune fille en avaient confirmé la teneur. Aussi insolite que cela fût, elle avait admis le fait.

Joséphine, s’excusant auprès de madame Laussat, accompagna Edmée jusque dans les appartements qu’elle lui avait réservés. « – Nous ne sommes pas loin l’une de l’autre, ma chambre est en dessous. J’espère que vous serez bien ici pendant votre séjour. » Edmée du regard faisait le tour des pièces. Boudoir, chambre et salle de bain étaient en harmonie de style, de meubles et de couleurs. L’Ensemble était décoré d’un mobilier élégant qui s’il n’était pas récent était très beau et confortable. Ils étaient à la mode du règne de louis XVI, dans un bois clair, les tissus des fauteuils, tapisseries et baldaquins étaient un broché à dominante de jaune paille avec de délicats bouquets dans les pastels roses, bleus, et vert. « – Je serai divinement bien ! Rose, excusez-moi Joséphine, vous êtes fort bien installée. Votre domaine est ravissant.

– J’avoue, j’en suis fort heureuse. Et vous n’avez pas tout vu, mais je vous laisse vous reposer et vous rafraichir. Je viendrai vous chercher pour le souper dans une petite heure. Je retourne voir madame Laussat, elle va s’ennuyer. Vous verrez, c’est une femme charmante et comment dire, pas trop provinciale.

La dernière réflexion de son amie fit sourire Edmée.

***

A black crepe dress, an10 Costume parisienEdmée avait choisi pour le diner une robe de mousseline noire avec manches longues et décolleté carré. Sa tenue était sans fioriture et c’était sûrement pour cela qu’elle n’en était que plus belle. Rien ne venait troubler la perfection de sa silhouette ni la beauté de son visage, qu’elle avait dégagées en se coiffant d’un chignon serré sur la nuque. Elle n’avait pas prémédité la vision que l’on avait d’elle. Elle respectait simplement son veuvage à la lettre.

Son apparition dans le salon doré n’en fut plus que troublante. Napoléon Bonaparte, le premier consul, en fut fort troublé et comme sur un champ de bataille, bien qu’il y fût plus à l’aise, il fendit le groupe de ses invités et sans attendre qu’on la lui présentât, il l’a pris par le bras et l’entraina vers la pièce adjacente qui était une longue galerie. « – Je suppose que tu es madame Espierre, citoyenne ?

oui, monsieur. Et vous, notre premier consul ?

Il ne releva pas la remarque. « – Décidément, vos îles n’offrent que des beautés. Joséphine avait raison, tu es charmante ! comptes-tu rester longtemps parmi nous citoyenne ?

– Je ne peux point, j’ai laissé mes enfants à Bordeaux et je ne saurai les laisser longtemps sans leur mère.

– c’est tout à votre honneur. Je t’ai isolé pour te parler brièvement de tes affaires.

Edmée fut aussitôt aux aguets, elle savait que cette conversation était la clef de son changement de vie. Son cœur se mit à battre plus rapidement. Elle ne put s’empêcher d’y porter la main. Le consul perçut son trouble et trouva cela touchant, car il sentait que ce n’était pas par vénalité. « – Je te donnerai dès demain les papiers signés de la levée des scellés de tous tes biens et de leur remise entre tes mains.

– Oh ! Merci monsieur. Comme vous pouvez vous en douter, c’est en ce moment primordial pour moi.  

– Je m’en doute. Je suppose que votre veuvage ne vous amène qu’une faible pension ?

– Je n’ai pas à me plaindre, mon époux a pourvu au confort de mes enfants et de moi-même. Je suis toutefois heureuse de la restitution de mes biens, car c’est la seule chose qui me reste des miens.

– Désormais, citoyenne, pense à l’avenir, à tes enfants, ne regarde plus derrière toi.

Edmée lui sourit. Bien que ce fut quelque peu abrupt, les paroles d’un militaire, il avait résumé ce qu’elle ressentait. Elle allait pouvoir se laisser la liberté de regarder devant. Elle n’aurait plus besoin de faire d’introspection dans son passé, il n’y avait plus besoin. Elle se réservait toutefois une dernière visite au château Lamothe, car elle ne pensait pas s’y installer. Elle n’en éprouvait pas le besoin, avec la mort de sa tante, cette demeure était morte pour elle.

Francois-Pascal-Simon Gerard, Mary Nisbet, Countess of Elgin (1777 - 1855), About 1804.jpgLorsqu’ils revinrent dans le salon, tous les invités étaient présents. En souriant, Joséphine vint à eux et prit le bras de son amie. « – Voyons monsieur le consul, vous monopolisez madame Espierre. »  Napoléon lui répondit d’un regard malicieux, et laissa les deux femmes et rejoignit son frère Joseph en conversation avec un militaire de belle prestance qu’Edmée ne connaissait pas et qui lui fut présenté plus tard, un dénommé Bernadotte. « – Edmée, regardez qui est là ! » La jeune femme avait devant elle Pierre-Clément et le secrétaire de monsieur Dambassis, Monsieur Ducasse. Chacun était heureux de revoir l’autre. Tous réitérèrent leurs condoléances puis se donnèrent des nouvelles. Ce fut ainsi qu’elle apprit que monsieur Dambassis était de retour à Paris et comprit ainsi pourquoi tous ses biens lui avaient été restitués. Elle espérait lui rendre visite pendant son séjour.

***

La berline rentra dans la cour de l’hôtel Dambassis. Joséphine descendit la première suivie d’Edmée. Elle eut un moment d’effroi. Le lieu représentait la fin de sa quiétude, le début de son calvaire. Précédée du valet de pied, elle gravit les quelques marches qui menaient au perron. Elle aspira profondément. Joséphine sentant son malaise, lui prit le bras pour lui rappeler sa présence bienveillante. Edmée se retourna vers elle et lui présenta un sourire triste qui serra le cœur de sa compagne. Cette dernière savait que c’était une étape pour laisser le passé dans le passé. Elle était consciente que celui-ci faisait partie d’elle, qu’il avait fait la femme qu’elle était. Elle ne demandait qu’une chose, que celui-ci ne vienne plus envahir ses pensées, ses moments de tranquillité et de joie. Elle en était là quand à sa grande surprise, au lieu du majordome, ce fut Monsieur Dambassis qui l’accueillit. « – Edmée, mon petit, quel bonheur de vous voir ! » Faisant fi de la pudeur, sans façon, il la prit dans ses bras. Elle en fut heureuse, le geste paternel et spontané du banquier, dans son souvenir si posé, la ramena un instant dans son enfance. « – Veuillez m’excuser, madame Bonaparte, me voilà bien discourtois, mais il y a si longtemps que je n’ai vu Edmée, enfin madame Espierre, devrais-je dire. Venez, mesdames ! Entrez ! » Fortunino Matania (louis XVISe tournant vers Edmée, il reprit. « – Quelle surprise et quel soulagement avons-nous ressentis, lorsque monsieur Ducasse nous a informés de votre existence à Bordeaux. Bien évidemment, cela ne m’ôtera jamais ma culpabilité et rien ne pourra m’excuser. » Edmée ne put s’empêcher de s’émouvoir. « – Doucement, doucement monsieur Dambassis. Tout cela est du passé, nous ne connaissons pas toujours les conséquences de nos actions, parfois nous nous voilons la face. Comment aurions-nous le courage de passer à l’action ? D’aller de l’avant. Il m’a semblé comprendre que vous avez vous-même eu votre lot de malheur et de bonheur. » Monsieur Dambassis fut surpris de la sagesse de la jeune femme. Il se souvenait de la petite fille qu’elle avait été et qui jamais ne bougeait, qui semblait toujours à l’écoute à l’inverse de sa Sophie. Elle l’avait toujours attendri. « – C’est exact Edmée. Nous avons connu le même malheur, madame de Saint Pierre nous a quittés. Dieu a été clément et m’a permis de me consoler et j’espère pouvoir vous présenter mon épouse. J’espère pour vous qu’un jour viendra où vous aurez aussi cette consolation.

– Laissons le temps faire son ouvrage pour l’instant. Monsieur Ducasse m’a dit que tout allait bien pour Sophie.

– Effectivement, elle vit à Saint-Pétersbourg et son époux réussit fort bien dans le négoce avec l’Amérique. De plus, elle a deux enfants dont pour l’instant je n’ai vu que les portraits. Vous en connaissez peut-être l’auteur, c’est madame Vigée Lebrun.

– Bien sûr, j’ai même eu l’avantage de la connaître lors d’une fête ici même.

– À part ça, votre situation est-elle viable ? Savez-vous que je suis en rapport avec notre consul et que vous avez fait partie de nos préoccupations ?

– Il m’a semblé comprendre, car soudainement toutes les problématiques pour la levée des scellées de mes biens se sont évaporées.

– Si vous avez besoin d’aides ou de conseils pour leur gestion, n’hésitez pas.

– Je pense que je vais accepter cette proposition, car j’avoue, tout ceci est soudain et nouveau pour moi.

– Ce sera avec plaisir, de plus que comptez-vous faire maintenant que vous avez retrouvé vos biens.

– À vrai dire, je ne sais pas. Je vis à ce jour dans la maison de négoce de feu mon époux et cela avec ma belle-famille. Je ne compte pas y rester, mais je ne me sens pas vivre au château Lamothe. De plus, le testament de mon époux me laisse une alternative, recevoir une pension ou recevoir une plantation dont le fruit me fournirait ladite pension.

– Vous pourriez aussi revenir à Paris, vivre à Versailles.

– À part quelques visites, je ne tiens pas à faire face à mes souvenirs.

– Et cette plantation, où se trouve-t-elle ? Si c’est Saint-Domingue, il vous faut oublier de suite, ce serait une très mauvaise affaire, l’île est à feu et à sang.

– Oui, je sais, cela est bien triste même si je ne me souviens pas de grand-chose, cela reste mon lieu de naissance. La plantation que ma belle-sœur m’a proposée en compensation est en Louisiane, près de La Nouvelle-Orléans.

C’est loin, grands dieux, mais c’est peut-être une bonne idée. À ce jour, cette colonie est espagnole, mais vous devriez renseigner auprès de monsieur Laussat. Il sera plus à même de vous fournir une idée juste de cette possibilité. Si l’idée vous sied, je serai à même de vous conseiller un avocat qui pourrait vous aider à vous installer.

La conversation continua sur d’autres sujets, jusqu’à ce qu’Edmée et Joséphine se retirent, elles étaient attendues à Malmaison. La maîtresse de maison profitait de l’absence de son époux pour rassembler autour d’elle des amis pour la plupart féminins.

***

Constance Mayer, Self-Portrait..jpgEdmée s’était préparée avec soins, elle allait revoir toutes celles qui avaient partagé son infortune à la prison des Carmes. Bien qu’elles fussent persona non grata auprès du Consul, l’une, parce qu’il estimait sa vie par trop scandaleuse et l’autre, car il s’en méfiait, Térésa Cabarrus, divorcée de Tallien, maîtresse d’un banquier, après l’avoir été de Barras et mademoiselle Lenormand, seraient là. En plus de ces deux amies, il y aurait bien sur madame Hosten-Lamothe, sa fille et son gendre, Pierre-Clément Laussat et son épouse. Edmée avait l’impression que cette soirée, qui allait être, de fait, une soirée commémorant leur survie du drame qui avait été leur passage dans cette terrible prison des Carmes, était aussi celle de ses adieux. C’était plus qu’une impression. Elle n’avait pas l’intention de ne plus revoir ceux qui avaient été ses amis d’infortune, mais c’était une certitude construite sur une intuition.

Lorsqu’elle descendit dans le salon doré, Joséphine était déjà en grande conversation avec mademoiselle Lenormand qui était arrivée la première, invitée en cela par son hôtesse qui avait des questions.   Joséphine était toujours inquiète ; la peur de la précarité était ancrée en elle et malgré un visage qui semblait aux autres plein de quiétude et de sérénité, elle était rongée de l’intérieur par la peur perpétuelle d’un revirement de situation. Elle voulait être aimée, voire désirée, mais pas au point de tout perdre, aussi s’assurait-elle, comme elle le pouvait, de l’amour de son époux. La jalousie de ce dernier ne suffisait pas à la réconforter. La voyante tendit les mains vers Edmée et les lui prit. L’une et l’autre avec chaleur se retrouvèrent, elles ne s’étaient pas revues depuis son départ de Paris. Devinant qu’elles avaient des choses à partager, Joséphine s’excusa sous prétexte de vérifier les préparations et les laissa seules. « – Alors, Edmée, comment voyez-vous votre avenir ? » Edmée sourit devant l’ironie de la question. L’une comme l’autre pouvait connaître le devenir de l’autre. « – Je vois que le vôtre est radieux. » Elles s’assirent sur une banquette recouverte d’un damassé aux tons clairs accolé au mur face aux fenêtres donnant sur le jardin. Anne Marie assise à côté d’elle lui tenait la main avec tendresse et plongea ses yeux dans ceux limpides et transparents et prit la parole. « – Le vôtre est ma foi fort engageant, il semble que ce soit l’heure des décisions et des changements. Dès ce soir, l’un de nous va vous ouvrir la voie et mettre fin à vos hésitations en éclaircissant votre choix. Car vous avez déjà choisi… Edmée, il est parfois bon de partir loin de nos tourments, cela permet non pas de les oublier, mais d’en faire son deuil. »

Edmée n’eut pas le temps de répondre, madame Hosten-Lamothe, sa fille et son gendre venaient de faire leur entrée. Ce fut tout de suite des retrouvailles pleines de chaleur, les lettres n’avaient pas suffi à combler la distance. Chacun donna des nouvelles des siens, les progrès des enfants, leur devenir pour les plus grands. Joséphine revint au milieu des joyeuses effusions, s’y mêlant aussitôt. Ils furent interrompus momentanément par l’entrée de Pierre-Clément et de son épouse. Après les salutations et l’annonce du majordome, ils passèrent à la salle manger. C’était un souper sans façon comme l’avait annoncé l’hôtesse, mais les mets étaient tous plus succulents les uns que les autres. Les invités réclamèrent le cuisinier pour le féliciter chacun y allant de son compliment. Joséphine était aux anges. Ils discutèrent de l’installation des Laussat à Paris et des actes politiques et armés du consul, de la vie culturelle qui avait repris.

Le repas fini, Joséphine les entraina dans le salon doré ou le café les attendait. Ce fut à ce moment-là que Térésa fit son entrée. Elle s’excusa, elle n’avait pu se joindre avant, mais elle n’aurait manqué ce rassemblement pour rien au monde. Tous sourirent devant les paroles de celle qui avait été la muse du thermidor. Malgré les changements du cours de leur vie qui les avaient entrainés chacun dans des directions différentes, tous étaient heureux de se voir, de se raconter, de partager le bonheur d’être toujours en vie et de pouvoir en profiter. Jusqu’à une heure très avancée, les conversations allèrent bon train ; au milieu de tout cela, Pierre-Clément entraina Edmée sur le perron afin de l’entretenir en tête à tête. La lune éclairait le jardin presque comme en plein jour et miroitait dans le bassin d’agrément. « – J’espère que vous allez réellement bien, nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler entre nous. Je ne veux point remuer le couteau dans la plaie, mais j’en arriverai à être en colère envers notre créateur pour tout ce qu’il vous fait subir.

Pierre Clément de Laussat– N’exagérons rien, Pierre-Clément. Ce n’est pas comme si j’étais la seule. Nous avons tous beaucoup souffert. Quant à mon récent deuil, même si la raison de la mort de Théophile est quelque peu ridicule, c’est malheureusement dans le cours des choses. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas avoir su profiter de ce bonheur conjugal.

– ne vous accablez pas, vous étiez encore plongé dans un deuil quand Théophile est entré dans votre vie.

– Oui, je sais, mais quand même…

Sans mot dire, ils firent quelques pas sur le chemin qui contournait le bassin qui avait la grandeur d’un étang. « – Et pour votre avenir Edmée, vous avez décidé quelque chose ? J’ai vu monsieur Dambassis et il m’a fait comprendre que vous aviez peut-être des projets, bien que pas encore très définis. » Edmée redit à Pierre-Clément ce qu’elle avait confié à monsieur Dambassis. « – Edmée, ce que je vais vous dire est pour l’instant sous le sceau du secret, mais notre Consul m’a nommé gouverneur de Louisiane. Ma famille et moi-même partons au début de l’année prochaine pour La Nouvelle-Orléans. Mon épouse et moi-même serons heureux de vous voir faire le voyage avec nous.

– c’était donc cela que notre consul m’a sous-entendu. Je vais y réfléchir. J’avoue que cette nouvelle information va sûrement influencer mon choix. C’est sûrement par envie de fuir tous ces malheurs, mais partir loin d’eux m’obsède. Je n’ai guère envie de rester et je me dis que tout ceci ne vient pas à moi pour rien.

Pierre-Clément sourit intérieurement et prit le bras d’Edmée. Ils firent encore quelques pas, Pierre-Clément lui narrant comment la proposition était venue à lui par l’intermédiaire de son ami Bernadotte. Il exprimait son contentement et son enthousiasme. Edmée se laissait porter par ce flot de paroles qui la rassurait. Partir était facile à dire, mais pas à faire. Elle en avait le désir, enfin plus exactement, elle voulait oublier son ancienne vie, son passé. Elle voulait trouver sa place et cette fois-ci elle avait toutes les cartes en main et notamment les moyens à sa portée. La proposition de son ami, de son protecteur, venant sur celle de sa belle-sœur, était la dernière pierre à l’édifice. Elle n’était pas revenue à l’intérieur que son choix était fait, que sa décision était prise. Elle était sûre que le destin, son destin, était là.

***

Edmée resta encore quelques jours, lors desquels elle retourna voir monsieur Dambassis pour lui annoncer son choix et lui demander conseil pour ses biens et donner une lettre pour celle qui avait été son amie d’enfance, Sophie. Elle envoya une missive à sa belle-sœur pour lui faire part de sa décision et de son retour. Elle fit de même avec maître Collignan. Le retour, vers bordeaux, fut plus long et plus difficile, l’automne était là ! Des pluies diluviennes avaient mis à mal les routes. Il avait fallu s’arrêter plus souvent qu’à l’aller. Edmée eut tout le temps de réfléchir sur son choix. Elle était contente d’avoir envoyé ses lettres, l’empêchant ainsi de revenir sur sa décision. À ses côtés, Rosa silencieuse passait son temps en faisant du crochet et en écoutant le monologue de sa maîtresse.

***

John Smart, ca. 1797 (Unknown Artist) National Portrait Gallery, London, NPG 3817.jpgMaître Collignan avait accepté de recevoir Edmée Espierre. Il savait ne pouvoir rien faire de plus pour elle, puisqu’elle avait accepté de signer l’acte de cession des biens de son défunt époux en faveur de la sœur de celui-ci. Il avait bien trouvé l’action ignominieuse, mais dans une étude notariale, on en voyait de bien plus tristes. Au moins, la jeune veuve avait un point de chute accompagné de quelques revenus.

La jeune femme, toute de noir vêtue, entra dans le bureau avec dans sa main gantée une enveloppe de marocain sombre. Il la trouva toujours aussi séduisante. Elle s’assit avec grâce dans le fauteuil que lui indiqua le notaire. Elle releva sa voilette de dentelle et la rabattit sur la visière de sa capote. Elle leva ses yeux vers le notaire qui, lui, les baissa tant il avait l’impression qu’ils fouillaient son âme. Il était sur ses gardes, il se savait ému et faible devant la belle veuve « – Bonjour, madame Espierre, que puis-je pour vous ? J’espère que vous n’êtes pas revenu sur votre signature, auquel cas je ne pourrai rien faire ? » Elle sourit, se pencha vers le bureau d’ébène et se mit à pianoter de ses longs doigts sur le plateau. De sa voix profonde, envoûtante, légèrement traînante sur la fin des phrases, elle répliqua sans trace d’animosité. « – Non maître, ne vous inquiétez pas, j’ai toujours l’intention de partir avec les Laussat. Je suis là pour toute autre chose… J’ai besoin de vos services. » Le notaire suspicieux la regarda à la dérobée. En espérant que ce ne fut point un leurre, elle n’avait comme bien que cette concession en Louisiane, et un petit pécule pour subvenir aux premiers temps, somme qu’il avait fallu arracher à la concupiscence de madame Lhotte. La jeune femme le regardait pourtant avec sérénité et conviction. Elle semblait apaisée. « – J’ai reçu lors de mon séjour à Paris, ce en quoi je n’espérai plus… tout comme ma belle-famille du reste… Mon amie, Rose, enfin Joséphine, depuis qu’elle a épousé notre premier consul, a enfin obtenu que l’on me restitue les biens de la famille de mon père… – Maître Collignan, bien que ne montrant rien, était ébahi, il trouvait cela incroyable. Depuis qu’il connaissait sa cliente, en fait depuis son mariage avec monsieur Espierre, son client et ami, il luttait pour cela, et voilà que contre toute attente cela s’était réalisé. C’était à peine pensable pour lui, il avait fini par croire que c’était une chimère. Madame Lhotte avait même mis en doute l’identité de madame Espierre, et cela n’avait pas été sans mal qu’il avait pu trouver témoins et papiers pour preuve. « – Comme j’ai toujours l’intention de partir, ce pays est trop empreint de malheur et de souvenirs douloureux, je vous demanderai de bien vouloir vous occuper de la gestion de mes biens.

Grands dieux, madame, ce sera avec plaisir.

Edmée savait pouvoir lui faire confiance, quand son identité avait été mise en cause, il s’était battu pour elle. Elle savait lui être redevable. Elle lui sourit et reprit un ton plus bas, comme si elle s’apprêtait à lui faire une confession. « – Je vous rappelle que si j’ai accepté d’être spoliée de tous les biens de mon mari, ou peu s’en faut, ma belle-famille a perdu du même coup tout droit sur les miens. » Edmée ne put s’empêcher un sourire de victoire qui éblouit le notaire. « – De bien entendu.

– Bien… donc, m’ont été restituées les terres du médoc avec les châteaux familiaux. Si j’ai bon souvenir, c’était essentiellement des vignobles et de l’élevage. Comme nous l’avions appris par monsieur Ducasse, les métayers s’étaient approprié l’ensemble, persuadés qu’il n’y avait plus de propriétaire. Il faudra les chasser et en prendre d’autres.

– Cela va de soi, madame.

– Il y a aussi le petit hôtel particulier dans Bordeaux, dont les locataires se croient aussi propriétaires. Et hôtel particulier à Versailles, vacant.

– Bien je prends les choses en main, je vous prépare d’urgence les papiers pour la procuration.

– Mon avocat, maître Larni, vous aidera si besoin est, et fera le lien avec moi. Monsieur Laussat m’a mis en contact à La Nouvelle-Orléans avec maître Domengaux auprès duquel vous pourrez adresser vos courriers. Je crois que je n’ai rien oublié, voici un double des titres de propriété.

Sur ce, elle se leva, rabattit sa voilette et tendit sa main à baiser.

***

Jacoba Vetter (1796-1830). Echtgenote van Pieter Meijer Warnars, boekhandelaar te Amsterdam Rijksmuseum .jpgHenriette jubilait depuis qu’elle avait eu connaissance de l’acceptation par Edmée de la plantation de Louisiane. Cela faisait une semaine qu’elle était rentrée, Henriette était toute de condescendance, aussi était-elle pleine de certitude quant à la suite des évènements.

Le repas du soir était servi comme d’habitude dans la salle à manger. Hormis ceux qu’elle avait acceptés, malgré son deuil, chez des amis bordelais comme la belle Ferrière, elle avait mis un point d’honneur à ne manquer aucun de ceux de la maison de négoce. Elle écoutait patiemment les divers conseils d’Henriette, qui ne s’était jamais tant souciée d’elle depuis qu’elle était sûre de s’en débarrasser. Ce soir-là comme tous les autres, elle avait repris son cheval de bataille, l’organisation du départ d’Edmée.

Au milieu d’une phrase, lasse d’entendre son monologue teinté de suffisance sur son devenir, Edmée l’interrompit. « – Henriette, excusez-moi de vous interrompre, mais je pense que j’ai oublié de vous dire deux ou trois petites choses dont certaines devraient vous rassurer sur mon devenir. » Henriette s’arrêta net, interrompant son geste qui amenait une bouchée à sa bouche. « – J’ai omis de vous dire que j’avais dégagé Rosa de ses obligations envers notre famille. Je lui ai donné ma bénédiction pour épouser, monsieur Baillardran, notre boulanger.

– Mais elle n’a pas d’argent ! Il ne va pas l’accepter sans dot !

– Outre qu’elle a mis de l’argent de côté, je lui ai donné une somme conséquente qui va lui permettre de s’installer comme pâtissière.

– Mais d’où sortez-vous cet argent ? Henriette se mordit la langue, dans la surprise elle n’avait pas gardé ses pensées pour elle et elle n’aimait pas les dévoiler.

– Auriez-vous eu l’impression que j’étais démuni et que je vivais aux crochets de Théophile ? Si tel était le cas, vous avez manqué de perspicacité. De plus, je ne vous l’avais pas encore dit, car j’ai supposé que cela ne vous intéressait plus, mais j’ai récupéré mon héritage. Notre Consul a enfin débloqué ma situation, tous les biens de ma famille sont revenus entre mes mains. Il n’y a donc plus lieu de vous tourmenter pour moi. 

Henriette resta bouche bée. Sa colère monta. Elle ressentit un point douloureux au niveau de cœur et y porta la main. Elle trouvait cela injuste bien que ce sentiment fût incohérent. Son époux, monsieur Lhotte, pressentant la suite, prit la parole. « – Voilà une excellente nouvelle, j’en suis heureux pour vous. Vous n’êtes plus donc obligé pour cette plantation lointaine. » Il n’avait pu rien faire, n’ayant pas son mot à dire sur l’héritage de Théophile et de la famille Espierre, mais il avait trouvé la proposition de son épouse des plus cruelles. Edmée, impassible, affichant un léger sourire de satisfaction devant la mine décontenancée d’Henriette, répondit. : « – À vrai dire, monsieur Lhotte, c’est une bonne proposition que m’a fait Henriette. Il y a trop de choses néfastes qui me sont arrivées sur ce sol, il est bon que je m’en éloigne. De plus, monsieur Laussat, dont je vous ai déjà parlé, a été nommé gouverneur de cette colonie et sera donc un bon appui, voire protecteur, lors de mon installation en Louisiane. »

Le silence s’installa chacun restant dans ses pensées. Edmée s’excusa auprès de Théophile d’avoir jubilé en remettant Henriette à sa place.

***

IMG_1061.JPGDe ce jour le temps passa très vite. Edmée mit tout en œuvre pour son départ vers son nouvel avenir. Elle se rendit une dernière fois au château Lamothe. Il lui fallait y revenir une dernière fois. Il lui fallait clôturer cette partie de sa vie. Cette fois-ci, elle s’y rendit avec ses enfants accompagnés de Louison et de Rosa. La journée était fraîche, mais ensoleillée. Hippolyte et Louise étaient tout excités de partir si loin avec leur mère. Enfouis sous les couvertures, ils inondaient de questions leur mère, ce qui la faisait rire. Louison essayait en vain de les calmer, aussi Edmée se mit à leur raconter son enfance au château, entre sa tante Jeanne Louise, vicomtesse Vertheuil-Lamothe, et la douce madame de Cissac. Ils étaient émerveillés de ce qu’ils entendaient et posaient moult questions. La longueur du trajet finit par faire son office, ils s’endormirent, laissant Edmée à ses pensées et ses souvenirs. À l’approche du château, le poids qu’elle avait sur la poitrine doucement se dissipa. La berline s’arrêta devant les grilles du château. Louison réveilla avec douceur les enfants pendant qu’Edmée descendait de la voiture. Rien n’avait changé depuis sa dernière visite si ce n’est que sur le perron attendait un homme. Elle ne le connaissait pas, mais elle savait pourquoi il était là. Maître Collignan l’avait envoyé au-devant avec les clefs du château qu’il avait fini par obtenir. Les enfants une fois descendus, eux aussi, restèrent bouche bée. « – Maman, il est à nous ? C’est là que l’on va venir vivre ?

– Oui ma chérie il est à nous, mais nous n’allons pas vivre ici. Nous allons aller vivre très loin, de l’autre côté de l’eau, dans un très beau pays.

– moi je veux vivre là !

– et bien quand tu seras grande Louise, et si tu le veux toujours, tu pourras revenir.

Ils avancèrent dans l’allée, Louise avait pris la main de sa mère. Hippolyte marchait à leurs côtés, malgré ses huit ans et même s’il était ébahi par le château, la question ne se posait pas, il resterait toujours auprès de sa mère, de cela il était sûr. À leur approche, l’homme se retourna et les accueillit avec le sourire. « – Madame Espierre, je suis monsieur Delatour, commis de monsieur Collignan. Comme vous devez, vous en doutez, je vous ai porté les clefs. »

Elle le remercia, elle prit le jeu de clefs et le cœur battant la chamade, elle tourna l’une des clefs dans la serrure de la porte principale. Un dernier doute l’a pris. Avait-elle eu raison de venir ? Suivie de ses enfants, elle pénétra dans le vestibule poussiéreux à peine éclairé par l’ouverture de la porte. Elle demanda à Hippolyte et à Louise de l’attendre auprès de Louison. Monsieur Delatour la suivit dans le salon adjacent. Il l’aida à ouvrir les volets faisant ainsi pénétrer la lumière dans la pièce, ils firent cela dans toutes les pièces du rez-de-chaussée. Edmée laissait couler ses larmes le long de ses joues. Elle pleurait ses tantes, sa jeunesse choyée, un autre monde. Un monde révolu. Elle revint vers le vestibule Louis et Hippolyte sur les talons. « – Maman, c’est qui la dame en haut de l’escalier ? » Edmée fut surprise par la réflexion de la fillette. Elle leva la tête et vit la silhouette tremblotante de madame de Cissac. Enfin ! Enfin

Elle allait avoir la réponse. Elle allait savoir. Timothée, lui ne voyait rien, mais il savait pour le don de sa mère depuis toujours, et pour sa sœur depuis peu. Il l’avait rassuré quand elle avait commencé à voir, à entendre ce que les autres, comme lui, ne voyaient pas. Il pensait qu’il n’y avait que le sexe féminin qui avait ce pouvoir, il en était un peu frustré. Sa mère l’avait consolé et lui avait fait réaliser que s’il ne voyait pas, souvent il savait les choses avant les autres. C’était une autre forme du don.

Edmée monta les marches tout en demandant à ses enfants ainsi qu’à Rosa et Louison de l’attendre. Monsieur Delatour ne comprenait rien. « – Bonjour, mon petit, cela fait bien longtemps que nous nous sommes vus. » Edmée regardait le cœur serré, madame de Cissac. « – Oui, Madame, cela fait longtemps.

– Suis-moi, Jeanne-Henriette est en haut, elle a besoin de nous.

IMG_1027.JPGEdmée regarda ses enfants, leur sourit ainsi que les deux femmes qui l’avaient accompagné. Elle inspira un grand coup et monta l’escalier, la main sur la rampe de marbre dans le sillon tremblotant du fantôme de celle qu’elle appelait enfant, Grand-tante. Elles pénétrèrent dans l’antichambre de Madame Lamothe-Cissac. Edmée constata après avoir entre ouvert les volets de la pièce que celle-ci était dans un grand désordre. Il y avait même un guéridon et un fauteuil renversés. Madame de Cissac entra dans la pièce à côté. De la chambre, elle entendit gémir, mais dans la pénombre elle ne voyait personne. « – Suis moi, Edmée, Jeanne Henriette n’est pas là ! »  La jeune femme traversa la chambre qui dans l’obscurité semblait encore plus en désordre que l’antichambre. Elle prit l’escalier de service et elle monta dans les pièces de l’étage. Elle pénétra dans ce qui devait être la nurserie, pièce qu’elle n’avait pas connue, celle-ci n’ayant alors pas cet usage. À la fenêtre dont les contrevents étaient ouverts se tenait la silhouette de sa tante fixant l’extérieur. Celle-ci se retourna à leur approche. Edmée découvrit alors le visage décharné évident de sa tante. « – Edmée, mon petit, te revoilà ! Alors tu t’en es sortie. Heureusement.

– ma tante, mais que vous est-il arrivé ? Personne n’a voulu me le dire.

Jeanne Henriette la regarda et plongea ses yeux dans les siens. Edmée, se sentant défaillir, s’appuya sur le dossier du fauteuil-cabriolet qu’elle avait à sa portée. Aussitôt un flot d’images l’envahit. Elle vit défiler la vie de sa tante. Madame de Cissac se mit au côté de Jeanne Henriette. L’une et l’autre lui dirent adieu après lui avoir dit qu’elle savait désormais qu’elle était Zaïde de Bellaponté. Pour elle, cela ne changeait rien, elle était et resterait leur petite Edmée. Leur image alors s’évapora dans la lumière. Edmée se retrouva seule avec son chagrin, son soulagement et ses souvenirs.

Quand elle revint vers ses enfants et ses servantes, elle était libérée. Elle répondit à leur demande et leur fit visiter le château tout en leur racontant ses souvenirs.

***

Les jours qui suivirent furent une succession d’invitations auxquelles Edmée répondit avec bonne grâce. Tous savaient désormais qu’elle partait avec le futur gouverneur de Louisiane. Entre chacune de ses visites, ce n’était que préparation pour le grand voyage. Quand tout fut prêt, sans regret ou presque, avec ses enfants et Louison, qui pas un instant, ne s’était imaginé ne pas suivre sa maîtresse, Edmée partit pour le port de Rochefort où elle rejoignait la famille Laussat. Ne sachant pas exactement pour quand était prévu le départ des côtes françaises, ils avaient décidé d’un commun accord de s’y retrouver tout au début du mois de décembre. Il fallut deux jours pour atteindre le lieu du rendez-vous. Joséphine s’était entremise pour qu’elle puisse utiliser une berline confortable et être protégée par une escouade de quatre gardes armés, le tout fourni par ordre du consul.

Malgré la saison, ce court voyage sur les routes de France ne fut pas désagréable à Edmée et aux siens. Aucun évènement notable ne vint marquer le parcours. Quand ils arrivèrent à destination, la famille Laussat les accueillit avec chaleur, d’autant que l’ennui les gagnait au fil de l’attente. La petite Louise fut toute joie à l’idée de trouver de nouvelles amies, les trois filles des Laussat faisaient partie de voyage, la plus jeune Camille du même âge que Louise la prit en main de suite. Leur frère étant resté à Paris en pensionnat, Pierre-Clément s’occupa de Hippolyte et l’emmena dans ses promenades journalières à l’arsenal.

Zaide de Bellaponté ou Edmée Vertheuil-Reysson (6).jpg

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 19

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épisode 19

1801, Quand la vérité semble faire jour.

Le Port de Bordeaux, vu devant le Château Trompette sur la Garonne et vu du quai des Farines, gravure sur cuivre d_après N. Ozanne, 2

Edmée ce jour-là rentra plus tôt que prévu, elle était partie à pied visiter une de ses voisines, elle n’avait donc eu besoin de personne. Passant devant le grand salon, elle entendit sa belle-sœur en grande conversation avec Théophile. Surprise de les entendre dans cette pièce à cette heure-là, elle allait pénétrer dans le salon quand elle entendit son prénom. Cela l’arrêta net devant la porte entrebâillée. Elle ne put s’empêcher d’écouter. « Tu m’agaces Henriette, ce n’est pas ma faute si elle n’arrive pas à obtenir son héritage.

– Je te rappelle que tu l’as épousé pour ça ! De plus, je suis à peu près sûr que c’est une imposture, elle n’est pas ce qu’elle prétend, et je finirai par en avoir le cœur net !

– Comment cela ? Tu en auras le cœur net.

– J’ai demandé à maître Collignan d’enquêter.

Edmée n’en écouta pas plus, elle redescendit l’escalier en courant, et se précipita dehors. Ne sachant que faire tant elle était désemparée. En colère, elle se mit à marcher droit devant elle sans but précis. Ses pas la menèrent vers la campagne qui commençait à la fin de la rue Barreyre. Sa tête était pleine du tumulte de ses émotions, elle ne voyait rien autour d’elle. Elle traversa le chemin royal et se retrouva en plein champ. Elle passait de la plus grande indignation au plus grand désarroi. Cela faisait quatre ans qu’elle était arrivée, cela faisait longtemps qu’elle ne se méfiait plus de sa belle-sœur. Elle était autant en colère contre elle qu’envers elle-même. Comment avait-elle pu baisser la garde ? Comment avait-elle pu se tromper à ce point sur son époux ? Et puis, qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

« – Edmée, tu comptes aller où comme cela ? » Edmée sursauta. Elle réalisa qu’elle avait l’Éthiopienne à ses côtés. « – Mais… Mais, je croyais que je ne te reverrais plus !

– Je ne pouvais pas t’aider, ma chérie. De plus, tu n’avais pas vraiment besoin de moi.

– Et aujourd’hui ?

– Ne soit pas aigrie ma chérie. Il ne m’est pas facile d’être là et si aujourd’hui j’ai répondu à ton appel, c’est que tu es à un tournant de ta vie. Ne crois pas tout ce que tu as entendu, ce ne sont que les dires de ta belle-sœur, l’expression de sa jalousie. De plus, cela ne va rien changer.

– Comment ? Cela ne va rien changer ?

– Voyons ma chérie, tu sais qui tu es. Alors que veux-tu qu’elle arrive à trouver ? Va plutôt chez ton notaire, il a des nouvelles pour toi qui vont changer ta vie. Ne t’inquiète pas. Tout cela n’a plus d’importance…

L’Éthiopienne fut coupée par l’appel de Gérôme qui courait derrière Edmée, à ces mots, l’Éthiopienne se volatilisa dans les airs. Edmée s’arrêta. Avait-elle rêvé ?

***

Edmée suivit du valet de son époux quelque peu intrigué par le comportement fébrile de sa maîtresse, revint vers la maison de négoce la rage au ventre fouettant furieusement sur son passage les herbes hautes aux alentours avec une branche qu’elle avait inconsciemment saisie sur son passage. Quand elle arriva devant la demeure, elle trouva sur le palier l’Éthiopienne les bras croisés un léger sourire sur la face, comme dans son enfance. À sa vue, elle s’apaisa comme au temps de la plantation Bellaponté, sa respiration se régula, elle lâcha sa branche, elle monta les marches et quand elle atteint le palier, avec un sourire affectueux, l’Éthiopienne disparut. Edmée monta jusqu’au premier étage, l’étage des bureaux. Elle pénétra au sein de ceux-ci, trouvant son époux et sa belle-sœur, chacun sur leur bureau, la mine renfrognée, visiblement en désaccord. Les deux commis aux écritures à son entrée s’éclipsèrent semblant deviner ce qui allait advenir. Ignorant sciemment sa belle-sœur, elle s’adressa à son époux. « – Mon ami je viens d’avoir des nouvelles de mon notaire, je vais donc m’y rendre si cela ne vous ennuie pas. Je vais donc faire atteler la voiture. » Théophile levant les yeux vers elle répliqua. « Pas de problème, mais voulez-vous que je vous accompagne ?

– Non ! Non ! ce n’est pas utile

Henriette, intriguée, voulut se mêler de la conversation. « Êtes-vous sur ? Si c’est pour régler quelques affaires, il serait peut-être bon que Théophile vous accompagne ?

IMG_1140.JPG– Merci, Henriette, de votre sollicitude, mais je peux régler mes affaires personnelles par moi-même. Vous savez, j’ai l’air fragile tout du moins à vos yeux, mais je ne le suis pas. J’ai vu des choses qui auraient pu entrainer beaucoup de monde jusqu’à la tombe. Je vous rappelle que j’ai fait la connaissance de Térésa tout comme de Rose, enfin Joséphine, à la prison des Carmes où tous les jours on nous annonçait ceux qui allaient mourir et je venais d’une autre prison où je n’étais pas mieux lotie. Donc ne vous inquiétez pas pour moi, il y a longtemps que j’ai appris à me battre, je sais donc régler mes affaires par moi-même. Et puis nous n’avons pas de secrets, donc si j’ai un souci je sais vers qui me retourner…

Henriette était devenue rouge de colère contenue, sentant les choses lui échapper. Elle sentait qu’elle avait été prise à contre-pied. Quant à Théophile, il était bouche bée, se demandant ce qui prenait soudainement à Edmée d’un naturel apparemment docile.

Une heure plus tard, la jeune femme était rue Judaïque face à son notaire. Elle avait réalisé dans la voiture qu’elle n’avait pas su pourquoi Gérôme était venu la quérir.

***

– Madame Espierre, quelle surprise, je ne m’attendais pas à vous voir. J’allais vous envoyer un coursier afin de vous faire savoir que je détenais des nouvelles.

– Et bien vous voyez mon cher, je suis venu au-devant. Intuition féminine s’il en est. Je venais justement m’enquérir sur l’avancée de mes affaires.

Cela faisait quatre années qu’en vain, tout comme elle, maître Collignan essayait de faire tomber les scellées sur ses biens. Il n’était pas arrivé plus qu’elle à avoir des nouvelles de Monsieur Dambassis, quant aux biens bordelais, malgré toutes les accointances que le notaire avait parmi les notables de la ville, il avait été impossible de lever le secret sur les mises sous-scellées. Personne ne semblait savoir qui les avait demandées et personne n’osait chercher à savoir. La seule chose qui avait avancé fut la certitude de son identité. Cette dernière avait été ratifiée, à sa grande surprise par un portrait à la mine de plomb qu’elle ne connaissait pas, pas plus que son auteur, et qui était accompagné par un écrit notarial signé de Rose et de Pierre-Clément attestant de son identité. Le notaire reprit la parole. « – En fait, je viens d’avoir un courrier du secrétaire de notre consul nous annonçant la levée du secret de la mise sous-scellés de vos biens dans la région. Ils ne vous seront pas tout de suite restitués, mais c’est très prometteur. » Edmée respira, quelque chose avançait. « – Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, j’ai quelqu’un à vous présenter qui est spécialement venu de Paris pour vous. » Edmée intriguée leva un sourcil, se demanda qui cela pouvait bien être. « – En fait, c’est pour cette personne que j’allais vous envoyer quérir. » Il prit la sonnette sur son bureau et l’agita. Son serviteur entra, hocha la tête et referma la porte. Trois minutes plus tard à sa grande surprise entra le secrétaire de monsieur Dambassis.

Edmée se leva d’un bond, elle avait devant elle celui qui avait essayé en vain de la protéger. « – Monsieur Ducasse ! » Les deux mains en avant, elle se précipita, il la prit dans ses bras. « – Mademoiselle Edmée ! Mademoiselle Edmée ! Nous avons cru vous avoir perdu. Toute la famille Dambassis était en deuil.

– Mais comment avez-vous su ? Vous avez enfin reçu mes lettres ?

– Non ! Aucune ! Notre consul étant favorable au retour de monsieur Dambassis en France, mon maître m’a envoyé au-devant pour m’enquérir de ce qu’il était possible de faire et sous quelles conditions ? Quelle n’a pas été ma surprise, à mon arrivée, lorsque l’on m’a donné les lettres de votre notaire cherchant des renseignements sur vous et vos biens ! Je lui ai donc répondu aussitôt et ai accouru dès que j’ai pu. Il m’a fallu toutefois, ce qui est la cause de mon arrivée tardive, faire quelques recherches et acquérir quelques autorisations. Heureusement, devant la bienveillance de notre consul, les portes se sont grandes ouvertes devant moi. Il faut dire que j’ai été reçu par ce dernier à Malmaison par sa charmante épouse, Joséphine, une de vos amies.

– Oh ! vous avez vu Rose ! Enfin, Joséphine depuis qu’elle a épousé son général Bonaparte.

– Oui et cela a été un vrai plaisir, un agréable moment. En fait, c’est par elle et par notre ami Pierre-Clément de Laussat qui lui aussi soupait ce jour-là à Malmaison que j’ai eu les premières informations.

– Vous avez aussi vu Pierre-Clément !

Portrait de Mr de Beaufort, Adélaïde Labille-Guiard.jpg– Oui ! c’est à croire que tout le monde s’était donné rendez-vous à Paris. Il était de passage à la capitale et avait été averti de ma présence par madame Bonaparte. Suite au diner, il s’est donc le jour suivant présenté à l’hôtel Dambassis avec les premières pistes à suivre. Il s’était procuré des dossiers des plus inattendus et improbables sur vous et la famille Dambassis.

– Ah ? Et savez-vous pourquoi mon bien m’a été confisqué ?

– Pour la partie parisienne, c’est fort simple, monsieur Dambassis étant immigré, vos biens ont été amalgamés à ceux de mon maître. Pour ceux-là, cela va être assez simple, la mise sous-scellés tombera dès que mon maître se décidera à revenir France. Nous étudions les tenants et les aboutissants, mais cela devrait se faire, notre consul semble y être bien disposé. Il faut dire qu’il a besoin de banquiers pour remettre notre pays en selle. Pour vos biens dans la région, il m’a, dans un premier temps, été plus difficile de savoir pourquoi et par qui vos biens avaient été mis sous séquestre. En fait, j’ai trouvé les éléments dans les dossiers que monsieur de Laussat détenait.

– Et qu’elle en est la cause ? Qu’est-il arrivé à ma tante ?

– Pour votre tante, je ne sais. Mais je sais pourquoi on a voulu l’arrêter. Tout avait été manigancé par Joseph Froebel qui à l’aide de son rapprochement avec le comité de salut public a constitué les dossiers qui ont permis votre arrestation, la mise sous-scellés de vos biens et l’arrestation de votre tante. Pour celle-ci, il s’est appuyé sur la supposée aide du vicomte de Vielcastel, votre oncle, au comte de Provence dont il était au service. Afin de s’assurer de la faisabilité de toutes ses actions, il a mouillé plusieurs personnes en place à Paris et à Bordeaux dans les comités de salut public leur faisant miroiter la possibilité de rentrer en possession de vos biens.

Monsieur Collignan entendant cette histoire s’exclama : « – mais qui est ce Joseph ? 

– Joseph Froebel était l’un des secrétaires particuliers de mon maître, mais il s’est révélé être avant tout un monstre. Pour une raison machiavélique, il avait décidé de détruire mademoiselle de Vertheuil enfin, madame Espierre. 

Edmée se retourna vers le notaire. « Laissons ce monstre là où il est, je ne tiens pas à faire remonter ses souvenirs nauséabonds. » Le notaire n’insista pas, il avait enfin compris tous les tenants et aboutissants des mystères qui entouraient sa cliente.

« – Avec tout cela, je ne vous ai pas demandé des nouvelles des Dambassis, comment vont-ils ?

– Monsieur Dambassis se porte bien, il vient de se remarier.

– Se remarier ? Mais qu’est devenue Madame de Saint-Martin ?

– Madame de Saint-Martin est décédée. Elle a malheureusement mal vécu son départ de Paris, et elle est morte. Comment dire ? De langueur.

Ce que Monsieur Ducasse omit de dire, c’est que madame de saint Martin avait fort mal vécu son exil, la solitude qui en avait découlé et sa décrépitude. Elle avait fini par avaler une forte dose d’arsenic. « – Quant à Sophie, elle va pour le mieux, elle vit à Saint-Pétersbourg et comme vous, elle a deux beaux enfants. » Oubliant monsieur Collignan, ils conversèrent à bâtons rompus, se remémorant le passé et se donnant des nouvelles de leurs connaissances, monsieur Ducasse en ayant visiblement plus et de plus fraîches. Edmée finit par se rendre compte qu’elle déballait devant son notaire toute sa vie. Elle se retourna vers lui et faisant courir sa main sur bureau, gracieusement elle lui dit en aparté. « – Bien sûr, tout ceci reste entre nous jusqu’à la restitution de mes biens. Ensuite, je vous autorise à en parler, j’y gagnerai en notoriété.

– Ne vous inquiétez pas, je raconterai peut-être deux ou trois anecdotes à votre sujet et encore, mais je garderai suffisamment de mystère, car comme vous le savez rien ne vaut une bonne dose de mystère pour la séduction, tant qu’elle n’entache point la réputation.

Sur ce, ils continuèrent à converser entre deux tasses de café. L’attention d’Edmée fut tout à coup happée, car au-dessus du notaire un être de lumière apparut. Elle fut surprise, elle ne savait comment le regarder sans intriguer quelqu’un. Le notaire, néanmoins, perçut quelque chose sans trop comprendre. Edmée semblait ne plus être avec eux. L’être délivra son message. « – Gardez votre ami jusqu’à dimanche, ou malheur, il lui arrivera. » Puis il se dissipa dans l’air. « – Ma chère, vous semblez ennuyé par quelque chose, aurais-je dit quelque chose de malencontreux ?

– Point du tout, je me demandais simplement quand vous alliez nous quitter.

– Je pars demain pour voir vos biens. Maître Collignan m’accompagne et à notre retour je reprendrai la diligence pour Paris.

– Il ne faut pas repartir si vite. – Se retournant vers la notaire – peut-être, pourrions-nous garder notre ami au moins jusqu’à dimanche ?

Le notaire comprenait bien qu’Edmée ne pouvait le recevoir elle-même sans donner d’explication à son époux et sa belle-famille, mais il fut surpris de la façon dont cela était présenté. « – Bien entendu, peut-être, pourriez-vous vous joindre à notre repas dominical ?

– Avec plaisir, par contre je viendrai seul, mon époux part dans deux jours pour Nantes pour régler des affaires.

***

Morning Dress, June 1817 .jpgCe même soir, au diner, Edmée se présenta apprêtée et rayonnante. Elle était pleine d’espoir en un nouvel avenir dans lequel elle ne serait pas dépendante de son époux et de sa belle-famille. Elle pourrait choisir un autre lieu de vie et ne serait pas obligée de vivre sous le même toit que sa belle-sœur, car le malaise venait surtout de cette situation de plus en plus conflictuelle. Sa belle-sœur était entrée dans une lutte de pouvoir que seule la jalousie nourrissait. Elle n’avait aucune prise sur Edmée et ne le supportait pas. Les premières années suivant la naissance de leur enfant respectif avaient à peine calmé cette lutte intestine, dans laquelle Edmée s’était retrouvée engagée sans en comprendre l’enjeu. Elle ne s’intéressait que de très loin à la maison de négoce et à ses affaires à l’encontre d’Henriette qui d’une façon ou d’une autre obtenait un compte rendu sur l’emploi du temps d’Edmée y cherchant de quoi la mettre en porte à faux.

Installée à la table de la salle à manger avec son époux et son frère, Henriette pâlit à la vue de sa belle-sœur visiblement sereine et de belle humeur. Elle était d’autant plus intriguée qu’elle la savait de retour de chez son notaire. Théophile lui sourit et la complimenta sur sa beauté. Ce soir-là, les deux couples mangeaient en tête à tête, les commis qui habituellement partageaient leur repas étaient rentrés chez eux, aussi Théophile n’eut aucune gêne à lui demander des nouvelles sur son entretien avec son notaire. « Alors mon amie, comment vont vos affaires ?

  – Je dois dire qu’elles sont en de bonnes voies, elles n’évolueront pas aussi vite que je l’aurai espéré, mais ce que j’ai appris est engageant.

Devant les dire de sa belle-sœur, Henriette, inquiète, voulut en savoir plus et ne laissa pas son frère poursuivre. « Surtout Edmée, si vous avez besoin de nous pour faire avancer vos affaires, n’hésitez pas.

– Ne vous inquiétez pas, notre notaire semble avoir les choses bien en main et je pense que nous pouvons lui faire confiance. Il est ressorti de notre entretien que dans une période où les fortunes se font et se défont, la mienne devrait entrer en phase ascendante.

Autour de la table, les autres protagonistes comprirent qu’Edmée ne voulait rien dire, cela irritait Henriette, car elle n’aimait pas ce que semblait cacher sa belle-sœur. En son for intérieur, elle comprenait qu’elle perdait du terrain et comptait bien en savoir plus en se rendant dès le lendemain chez leur notaire, même si elle avait compris depuis longtemps qu’elle n’obtenait pas grand-chose de sa part, Edmée semblait l’avoir envouté.

La conversation prit un autre tour, Théophile l’amena sur son départ prochain à Nantes. « – Edmée, vous êtes sûr de ne pas vouloir m’accompagner. Je serai absent une dizaine de jours.

– Mon ami, ce serait avec plaisir, mais notre petite Louise fait ses dents et a un peu de fièvre. Je préfère donc rester auprès d’elle.

– Mais moi aussi j’ai une dent qui me titille ! – Dit-il avec un sourire enjôleur.

– Mon ami vous êtes grand maintenant, et puis il faudrait peut-être la montrer au chirurgien ?

Théophile éclata de rire devant le ton maternant de son épouse.

***

Henriette le lendemain, fort tôt, se rendit chez maître Collignan, mais trouva porte close, elle dut revenir deux jours plus tard. Celui-ci ne fut pas vraiment surpris de sa venue pour le moins inopinée. Il la fit toutefois patienter, aussi quand elle entra dans son bureau, elle retenait avec peine son exaspération. Elle bouillait d’impatience. Après avoir échangé les salutations d’usage, elle engagea la conversation sur la maison de négoce et l’amena sur Edmée. Elle croyait avoir suffisamment rusé, mais maître Collignan savait pourquoi elle était venue. « – Puisque nous parlons de ma belle-sœur, mon frère et moi-même sommes un peu inquiets pour Edmée. Elle est revenue de son dernier rendez-vous avec vous quelque peu bouleversé. Elle n’a point voulu s’en entretenir avec nous, la gêne sûrement.

– Il n’y avait pourtant pas de quoi s’inquiéter, il est vrai que le jargon judiciaire et notarial est parfois quelque peu obscur. Elle a sûrement mal interprété ce que je lui ai dit. Tout comme elle, sachez qu’il n’y a pas lieu de vraiment s’inquiéter. Ces problèmes prendront du temps, nous le savons, mais devraient trouver leur solution.

Fashion Plate (Walking Dress) Rudolph Ackermann (England, London, 1764-1834), England, London, October 1, 1820 .jpgMaître Collignan disait à mots couverts ce que voulait entendre madame Lhotte. Il voulait rassurer Henriette afin qu’elle ne se mêle pas des affaires de sa cliente, aussi allait-il dans le sens de ses espoirs, laissant planer un doute sur l’éventualité d’une solution. Il savait bien qu’il ne fallait pas qu’elle devine à quel point les affaires d’Edmée étaient en voie d’amélioration. Elle ne pourrait en rien perturber leur dénouement, mais elle pourrait ébranler la paix de sa cliente. De son côté, Henriette ne voulait pas en rester là, elle voulait savoir, elle sentait que le notaire cachait quelque chose. Elle poursuivit donc sur une autre voie. « – Si Edmée a un problème de trésorerie, surtout n’hésitez pas à nous demander de l’aide. Théophile, comme moi-même, pouvons y pourvoir en toute discrétion. » Maître Collignan fut quelque peu décontenancé, il n’avait jamais perçu de gêne financière dans la situation d’Edmée. Elle ne l’avait jamais pressé en sous-entendant un besoin de trésorerie, et n’avait jamais demandé de prêt. « – Dans ce domaine aussi ne vous inquiétez point, elle ne m’a jamais sollicité pour un problème de trésorerie.

– Ah. Elle n’a pas de problème d’argent ?

– Pas que je sache.

– Bon. S’il ne nous faut que de la patience, nous serons attendre et entourer ma belle-sœur afin de la rassurer.

Henriette quitta le notaire sur cette entrefaite, et à peine remontée dans sa voiture ses pensées s’agitèrent. D’où sa belle-sœur pouvait-elle bien sortir l’argent ? Elle ne s’était jamais occupée des comptes personnels de son frère. Ils n’avaient jamais influé sur ceux de la maison de négoce, mais à y réfléchir il y avait de quoi se poser des questions, à s’y intéresser. Elle ne doutait pas que son frère, comme tout époux, entretenait le train de vie de son épouse, mais celle-ci avait une garde-robe qui était enviée par beaucoup car toujours à la pointe de la mode. Il est vrai que sa mise était plutôt sobre, mais pas austère, de plus ses enfants, tout comme elle, étaient toujours habillés avec soin, ce qui l’avait agacé, car son fils semblait à côté toujours négligé. Edmée ne portait que les bijoux que Théophile lui avait offerts. Mais maintenant qu’elle y pensait, elle se souvenait de la magnifique montre qu’Edmée avait offerte à son époux au dernier Noël. D’où était sorti cet argent ? Sûrement pas de la poche de Théophile. Voilà qui l’intriguait, elle se promit de fouiner de ce côté-là.

***

Dans la salle à manger de maître Collignan, tout en dégustant un délicieux foie gras arrosé d’un vin sucré de Monbazillac, monsieur Ducasse faisait un compte rendu sur ses visites dans les terres des châteaux Lamothe et de Vertheuil. « – Vos biens sont bien entretenus, il faut le reconnaitre. Les vignes sont d’ailleurs d’un bon rapport.

– Mais qui s’en occupe ?

Princesse_Sophie_Petrovna_Apraxine.jpg– Les différents métayers de madame votre tante. Je me suis fait ouvrir les châteaux, pas sans mal, mais avec l’aide de maître Collignan et des papiers fournis par le secrétaire de notre consul, les résistances ont cédé, même si les personnes qui les ont regardés ne savaient pas lire. Le château Lamothe est en bon état et a peu souffert de l’absence d’habitants. Il y aura bien quelques réfections et un bon ménage à faire, mais il est habitable et reste un bel endroit pour séjourner. Le château Vertheuil quant à lui est plus sinistré, mais il m’a semblé comprendre qu’il n’avait pas été habité depuis fort longtemps.

– Oui, c’est exact, depuis mes grands-parents. Ma tante l’avait fait nettoyer et l’avait quelque peu réhabilité pour notre arrivée, à mon père et à moi, mais ce dernier étant décédé lors du voyage, il est resté inhabité. Par contre, je ne comprends pas. Comment se fait-il que les biens de ma tante soient encore entretenus par les métayers ?

– C’est malheureusement très simple, ces derniers se sont mis en accointance avec Joseph Froebel par l’intermédiaire de certains membres du comité de salut public de la ville alors en exercice. Joseph devait recevoir une partie des gains et en échange, le moment venu, les métayers auraient obtenu les terres.

– Comment ça ? Le moment venu ?

– Lorsque votre tante et vous-même n’auriez pu plus les réclamer. Je pense que l’arrestation de votre tante a été planifiée dans ce but.

Edmée resta interloquée. « – Mais c’est scandaleux, comment cela se peut-il ?

– Oh ma chère ! Si vous saviez ce que la révolution a permis de faire, les fortunes des uns sont passées dans l’escarcelle des autres. Beaucoup n’ont pas hésité à accaparer des biens de façon frauduleuse, vous êtes la première concernée.

– Comment cela ?

– Outre les châteaux, votre tante détenait un immeuble particulier contenant quatre appartements dans le centre de bordeaux, lorsque les locataires ont su que votre tante était morte, ils ont fait comme si le bien leur appartenait. Et comme jusqu’à ce jour personne n’est venu leur réclamer le titre de propriété…

– Mais alors pour Versailles ? C’est pareil ?

– Pour l’hôtel particulier du chevalier Vielcastel qui a judicieusement été mis à votre nom avant son immigration et avant le décès de votre tante, quelqu’un se l’était réservé, mais il est monté à la guillotine avant que d’en prendre possession. L’hôtel est donc resté fermé. Il y a aussi un appartement dans le marais à Paris, les locataires se sont retrouvés dans la même situation que ceux de Bordeaux, mais ils ont tout de même versé leur loyer à un avocat de monsieur Dambassis.

Edmée restait perplexe à l’annonce de toutes ces nouvelles. Tout devenait plus clair, mais n’en restait pas moins complexe quant à la restitution de ses biens. Le déjeuner se poursuivit. Chacun échangeait des nouvelles, quant au milieu de la conversation, monsieur Ducasse sembla se souvenir d’un fait s’adressa à Edmée. « – Ma chère, j’ai oublié de vous remercier.

– De me remercier ? Mais de quoi ?

– En suggérant à maître Collignan de m’inviter à rester, vous m’avez sauvé la vie.

– Je vous ai sauvé la vie ?

La jeune femme ne faisait pas totalement semblant d’être étonnée, elle se doutait bien que si un être de lumière lui avait fait passer un message ce n’était pas pour rien, mais elle n’en connaissait pas la raison. Maître Collignan de son côté était intrigué, car il se rappelait de la suggestion, aussi cette histoire de sauvetage l’intriguait. Tenant son public en haleine, le narrateur poursuivit. « – J’avais retenu ma place sur un coche dont la barge qui lui faisait faire la traversée du fleuve à couler de façon dramatique devant Pauillac, il n’y a eu aucun survivant. » Le notaire regarda Edmée de façon suspicieuse, les bruits qui couraient sur elle comme quoi elle avait une intuition qui était digne d’une devineresse étaient donc vrais. Décidément, sa cliente était des plus mystérieuse.

Monsieur Ducasse quitta Bordeaux trois jours plus tard.  

***

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Tout ce qui comptait du négoce bordelais s’était rendu au récital donné chez la belle Ferrière. La maîtresse de maison avait invité la nouvelle cantatrice en vogue, une jeune beauté à la tessiture de cristal. La soirée avait commencé par les rafraichissements et quelques friandises. Quand tous furent là, l’hôtesse entraina ses invités dans le grand salon où attendait le pianiste devant un piano-forte, dernière acquisition dont elle était très fière. Une fois installés, les invités applaudirent l’entrée de la jeune cantatrice qui faisait déjà tant parler d’elle. Elle s’élança avec virtuosité, exprimant brillamment les airs des héroïnes de Gluck. Edmée écoutait avec volupté les volutes des airs qui virevoltaient dans le grand salon. Elle en aurait fermé les yeux de plaisirs, mais elle ne put se laisser aller à ce bonheur, un être de lumière apparut au-dessus de la chanteuse, les yeux baissés, il s’adressa à elle. « – Il faut rentrer, il faut rentrer de suite. » Elle blanchit, son cœur se mit à palpiter. C’était la première fois qu’un être de lumière s’adressait à elle pour elle. Il avait dû arriver quelque chose à l’un de ses enfants. Sans hésitation, elle se leva, fit discrètement un geste d’excuse pour la maîtresse de maison qui leva un sourcil de perplexité. Elle essaya de la rassurer en esquissant un sourire et s’éclipsa par l’une des portes de côté du grand salon. Rosa dans le vestibule attendait déjà avec le manteau de sa maîtresse dans les mains.

Rosa écoutait derrière la porte avec d’autres serviteurs de la maison la cantatrice, quand elle eut l’irrépressible besoin d’aller chercher le manteau de sa maîtresse. Elle tenait de sa race le lien entre ses ancêtres et la terre. Cela s’exprimait le plus souvent sous la forme d’intuition auxquelles elle ne résistait pas. Elle avait été étonnée lorsqu’elle avait deviné que sa maîtresse était elle aussi reliée à ses ancêtres. Bien sûr, elle savait qu’il y avait des sorciers chez les blancs, mais elle n’en avait pas moins été troublée quand elle l’avait remarqué. Depuis ce constat, elle n’en avait que plus respecté sa maîtresse.

Donc, quand Edmée arriva, Rosa revêtit de son manteau Edmée. Celle-ci ne réalisa pas vraiment ce qui se passait, elle était possédée par l’idée de rentrer. Un valet se présenta, lui demanda s’il pouvait l’accompagner avec une lanterne, ce qu’elle accepta. Rosa se demandait pourquoi il fallait revenir à la maison de suite, il devait s’y passer quelque chose de grave que sa maîtresse avait pressenti, car personne n’était venu la chercher.

Arrivée devant la maison de négoce, s’abîmant de mille questions sans réponse, qu’elle ne fut pas la surprise d’Edmée de voir la porte s’ouvrir sur Gérôme ! « – Mais Gérôme, vous êtes là ? Vous êtes arrivés ! » Le valet de son époux hocha la tête. Elle sut de suite que c’était pour Théophile que l’être de lumière l’avait interpellé et non pour l’un de ses enfants. « – Que se passe-t-il Gérôme ? Où est monsieur ?

Monsieur est dans sa chambre, il est alité.

Déboutonnant son manteau Edmée le laissa glisser le long de son corps, Rosa le rattrapa avant qu’il ne choie sur le sol. Elle monta les marches de l’escalier et se précipita dans la chambre. Elle trouva dans la pénombre dans la pièce Henriette au chevet de son époux. « – Qu’a-t-il ?

– Ah ! Vous voilà ? Il n’est jamais trop tard.

– Henriette ce n’est pas le moment. Vous savez bien que nous ne connaissions pas la date de retour de Théophile. De plus, vous saviez où je me trouvais, il suffisait de m’y faire chercher.

8cd89771281c04e0e1ac837c91589bce.jpgN’écoutant plus l’acrimonie de sa belle-sœur, Edmée saisit le chandelier sur la table de chevet, seule lumière de la pièce, et l’approcha du visage de son époux. Il était fort gonflé sur le côté gauche, son teint était gris et malgré la fièvre la main qu’elle saisit était glacée. « – Mon Dieu, Théophile, qu’est-ce qui vous arrive ? » Au milieu de la fièvre, Théophile gémit. « – C’est ma dent Edmée, c’est ma dent, ce n’est rien. Ça va passer.

– Ça va passer ! Mais ça ne va pas passer comme ça ! Il faut faire venir un chirurgien, un médecin !

– Que croyez-vous que j’aie fait Edmée pendant votre absence ?

– Encore heureux ! Henriette, que vous en ayez eu l’idée. Il aurait plus manqué que vous vous contentiez de regarder votre frère souffrir !

Devant le mal de Théophile, le masque des deux femmes tombait. Henriette n’eut pas le temps de lancer une répartie, le chirurgien se présenta.

– Ah ! Madame Espierre, vous êtes là, je vous croyais encore chez madame Ferrière.

– Non, non, je vous ai précédé monsieur Labat comme vous pouvez voir.

– Alors qu’a-t-il ?

– Théophile prétend que c’est une dent.

Le chirurgien ausculta le malade le faisant gémir de douleur quand il touchait la partie sensible de son visage tuméfié par l’infection. Il essaya d’obtenir des informations, mais Théophile était trop mal pour s’exprimer. Edmée derrière lui se tordait les mains cherchant un espoir dans les gestes du médecin bien qu’elle n’y croyait pas, car au-dessus du lit l’être de lumière, les yeux baissés, ne disait rien. « – Il serait peut-être bon de laisser se reposer, monsieur Espierre. » Les deux femmes comprirent qu’il voulait s’entretenir avec elles en dehors du malade. Edmée sortit la première entrainant dans son mouvement le médecin et sa belle-sœur jusque dans le grand salon.

« – Je suis désolé, mais c’est une septicémie et elle semble avancée. Je doute qu’il survive. »

Edmée ne sentit plus ses jambes. Lourdement, elle tomba assise sur le fauteuil qui était derrière elle. « – Comment ça ? Il va mourir à cause d’une dent ?

– Oui madame ! L’infection a déjà envahi une partie du corps. Je doute que nous arrivions à la faire reculer malgré le jeune âge de votre époux.

– Oh ! mon Dieu.

Elle regarda, désespérée, le chirurgien. « – Que peut-on faire ?

– Je vais vous donner de quoi lui faire oublier sa douleur. C’est la seule chose que je peux faire. Nous ne pouvons rien faire de plus, à part attendre, prier et espérer.

Le chirurgien partit, les deux femmes retournèrent vers la chambre du malade. « – Vous savez Edmée, si vous désirez vous reposer je peux veiller mon frère, toute seule.

– Non, non, Henriette. Allons-y ensemble. La vie m’a appris qu’à moins de l’ignorer il vaut mieux ne pas être seule devant la mort.

***

Les deux femmes s’étaient installées de chaque côté du lit. Edmée trempa un linge dans la cuvette pleine d’eau fraîche que Rosa avait apportée et posée sur la table de chevet. Elle en rafraichit le visage de Théophile puis la nuit de garde commença. Part à coup, la fièvre faisait délirer Théophile qu’elles entendaient marmonner. Les heures lentement s’écoulaient, aucune des deux femmes ne semblait vouloir quitter sa place, Edmée n’y pensant pas et Henriette ne voulant pas. Elles furent sorties de leur somnolence au petit matin par l’agitation soudaine du malade qui passa du bredouillement aux cris.

– Henriette ! Henriette ! Je t’ai dit que je l’aimais, elle est tout pour moi ! C’est l’amour de ma vie ! Je ne te permets pas de douter d’elle ! Non ! Non ! Henriette ! Je l’aime. Tu ne pourras rien y faire. C’est la lumière de ma vie ! Je me fou et me contre fou de qui elle est ou de qui elle n’est pas ! Je l’ai épousée, car c’est mon seul bonheur !

École française, XVIIIe siècle acad ||| Nu ||| Sotheby's n09457lot75vypen  2.jpgEdmée ne se décontenança pas, Henriette était tétanisée par ce qu’elle entendait. Edmée se pencha vers le malade. D’une main elle lui prit la main et de l’autre elle l’humecta d’un linge humide. « – Doucement mon ami, doucement. Je suis là, je sais tout cela, je l’ai toujours su. Détends-toi, doucement, doucement, mon ami. » En le disant, Edmée réalisait qu’elle n’avait jamais douté de lui. Elle se retourna vers Henriette tétanisée par la scène. « – Effectivement, je sais cela depuis le premier jour. J’ai su dès que je vous ai vu que vous me vouliez du mal, que vous ne m’aimiez pas. Non ! Henriette, ne vous fatiguez pas, je sais pourquoi. C’est par jalousie.

– Ce n’est pas parce que vous êtes belle que je suis jalouse !

– Non, je sais cela, vous êtes jalouse parce que votre frère m’a épousé sans votre consentement. Et cela vous a déplu ! Cela était la première fois, et c’était le début de son indépendance et ça, vous ne l’avez pas supporté.

– Mais Edmée…

– Ne vous fatiguez pas Henriette. Je sais, vous avez pensé que j’étais une jolie femme sans cervelle et vous avez cru pouvoir faire ce que vous vouliez de moi. Vous-même, cru y être arrivée. Mais la beauté sans l’intelligence détruit. L’intelligence est un plus à la beauté, je dirai même que c’est la beauté qui est un plus à l’intelligence. Ne vous énervez pas, plus d’une femme vous a contredite sur le sujet, vous ne voulez pas le voir, mais cela est votre problème. Chacun à ses faiblesses, quoi que vous puissiez en penser. Pour l’instant, c’est de Théophile que nous devons nous occuper.

Henriette, dépitée, finit par sortir de la chambre laissant le couple en tête à tête.

***

Dans les jours qui suivirent, Henriette évita de croiser Edmée. Si le médicament envoyé par le docteur Labat calma quelque peu la douleur de Théophile, la fièvre ne baissa pas. Le mal emportait irréductiblement vers la tombe le malade. Edmée fataliste ne quittait guère le chevet de son époux se demandant tout de même pourquoi le destin lui enlevait ceux qui l’aimaient et la protégeaient. Plus les jours passaient, plus l’état de Théophile se dégradait. Il semblait perdre la tête. Il ne se souvenait plus où il était, ni ce qui c’était passé, ni qui était les personnes qui l’entouraient. À même temps qu’il perdait le contrôle de sa tête, ses organes se dégradaient. Il n’était plus capable de se contenir, de manger, petit à petit il devenait une loque. Edmée, que l’injustice mettait en colère, faisait de son mieux pour le soulager, le rassurer, mais il s’affaiblissait inexorablement. Elle passait de la prière à la rage, de la culpabilité à la colère. Elle se sentait inutile, mais elle quittait peu son époux, laissant de temps en temps la place à sa belle-sœur qui n’ayant pas l’âme d’une garde malade se sentait impuissante face au mal de son frère. Edmée fatiguait face à cette lutte qu’elle savait inutile, mais que pouvait-elle faire de plus que d’attendre l’inéluctable ? Elle vivait dans l’instant présent, refusant de songer au futur se laissant envahir par les souvenirs. Elle se sentait terriblement seule, mais refusait de perdre face à la vie. L’attente de la fin qui semblait plus que longue à Edmée tant elle voyait Théophile souffrir, ne dura toutefois qu’une semaine. Le ressenti du temps était faussé par la douleur de voir partir lentement la vie du malade. Sa mort fut annoncée à Edmée par un être de lumière qui lui demanda de faire venir Louise pour dire adieu à son père. Elle se leva, appela Rosa pour faire la toilette à Théophile. Elle monta ensuite à l’étage. Louison y gardait les enfants les empêchant de faire du bruit. Louise du haut de ses cinq ans se précipita dans les bras de sa mère semblant deviner le dénouement. Edmée, les larmes aux yeux, prit sa fille dans ses bras, la serra et lui expliqua qu’il fallait venir dire adieu à son père. Hippolyte demanda à venir lui aussi faire ses adieux à cet homme qui l’avait élevé en partie.

Edmée accompagna ses deux enfants auprès du moribond. Sagement, ils se tinrent au chevet ne sachant que faire. « – Mon ami, les enfants sont venus vous voir. » Théophile ouvrit les yeux. Dans un dernier moment de lucidité, il leur demanda de toujours écouter leur mère. Il les rassura, de là où il serait, il les protègerait. Louise s’effondra en larme, son grand frère la prit par les épaules et Edmée doucement les ramena à la porte. Elle demanda à Rosa d’appeler sa belle-sœur et de lui dire que cela semblait être la fin. En attendant, elle se remit au chevet de son époux. « – Je suis désolé, Edmée. Je ne pensais pas vous quitter si vite. J’espère que j’ai été un bon mari et que je vous ai rendue quelque peu heureuse. » Le cœur serré, elle lui tenait la main retenant ses larmes. « – Oh, mon ami, plus que vous le pensez. » Sa voix s’étrangla, elle ne savait plus que dire. Il lui serra la main, ferma les yeux. Il semblait apaisé. « – Désormais, je les vois moi aussi. J’ai toujours su que vous les voyez, eux ou autre chose. Je savais que vous étiez un ange. » Les larmes coulaient le long des joues de la jeune femme. Elle ne faisait rien pour les retenir ni les essuyer. « – Ne vous laissez pas faire, luttez, refaites votre vie, de là où je serai je vous y aiderai de mon mieux. Ils m’ont dit que je pourrai le faire… » Il se tut, sa respiration ralentit. Henriette entra, Edmée laissa sa place et sortie la laissant seule auprès de son frère. Edmée se rendit au grand salon, s’appuya sur le chambranle de la fenêtre et laissa voguer son regard sur le port. Qu’allait-elle devenir ? Que fallait-il faire maintenant ? Elle serra son châle autour d’elle, seule protection à sa portée.

Quand Henriette sortit quelques instants après, ce fut pour annoncer que Théophile était mort. De rage, elle ajouta qu’il ne lui avait rien dit. En son for intérieur, elle avait espéré un pardon.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 19 bis

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 18

Dominique Duplantier (Bordeaux, porte de la Monnaie Ed Koéguiépisode précédent

épisode 018

1796 Où est le mensonge ?

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Janvier 1796 ou Nivôse an 4.

Après avoir attendu plusieurs mois, tout cela alla très vite pour Théophile. Alors qu’il était à Paris, il reçut une invitation de la part de Paul Barras. Lors de leur entretien, ce dernier lui remit les documents de restitution du « Matador ». Lorsqu’il sortit de la Convention, il était euphorique, il n’en croyait pas ses yeux, son navire était à nouveau en sa possession. Six mois s’étaient écoulés. Il rentra au plus vite rue Saint-Dominique, trop heureux d’annoncer la nouvelle. Essoufflé, il surgit dans le salon et se jeta aux pieds d’Edmée. Ahurie, elle le vit tomber à ses genoux. Elle se demanda ce qui amenait ses débordements guère naturels dans le tempérament de l’homme qu’elle connaissait de nature pondérée. « – Edmée, ils m’ont rendu mon navire ! Voulez-vous m’épouser ? » Interloquée, incrédule, la jeune femme le regarda. Elle était bouche bée devant ce débordement d’émotions et cette demande qu’elle ne pensait pas entendre, du moins comme cela. Elle était quelque peu déstabilisée, elle avait pourtant longuement réfléchi à cette éventualité. « – Mais… je…

– S’il vous plait, Edmée, ne me dites pas non, réfléchissez, je ne vous demande pas de m’aimer, un peu d’affection sincère suffira à mon bonheur. Laissez-moi m’occuper de vous.

– Mais Théophile, cela vous suffira-t-il ? Et combien de temps ? Aucun de nous ne le sait. De l’affection pour vous ? Bien sûr que j’en ai, mais cela, vous le savez déjà.

– alors, épousez-moi !

***

Maria_Edgeworth.jpgNée, Henriette Espierre, Madame Lhotte, comme chaque jour depuis qu’elle savait marcher, se trouvait dans le bureau. Elle avait toujours été attirée par cette pièce immense de l’entresol où son père passait de longues heures entouré de ses commis. Dès qu’elle avait su tenir une plume, elle avait voulu faire comme son père, celui-ci lui avait donné du papier. Au grand désarroi de sa nourrice et de sa mère, elle s’installait dans un coin de la pièce et ne voulait pas en sortir, ce qui amusait son père. Cela avait décidé ce dernier à lui donner une gouvernante pour son instruction au lieu de l’envoyer au couvent comme toute autre jeune fille de bonne famille. En grandissant, s’intéressant au travail de son père, elle fit des écritures comptables et des comptes rendus, tout comme les commis. Henriette étant faite pour cela, son père lui délégua petit à petit des responsabilités. Aussi si Théophile, son benjamin apprit son métier lors d’un apprentissage dans une maison de négoce et lors de voyages commerciaux, Henriette, elle, apprit tout ce qu’il fallait savoir dans les registres de la maison. Lorsque le temps vint rappeler à son père, comme à elle-même, qu’elle était avant tout une femme, elle épousa naturellement Paul Amédée Lhotte, apprenti dans la maison, benjamin d’une autre maison de négoce. Avec l’apport de chais situés rue de la Rousselle dans le contrat de mariage, il devint un associé de la maison.

Petit à petit, elle devint, dans l’ombre, le pivot de la maison. Depuis la mort de leur père, Théophile se reposait entièrement sur sa sœur. Sa décision d’épouser fut la première et elle espérait la seule fois, où il s’affranchissait de son avis. Elle avait tout d’abord reçu une lettre lui confiant sa rencontre. Décelant un engouement, elle y avait mis de suite un bémol. Elle essaya de réfréner l’élan amoureux, l’amenuisant et le ramenant à une simple passade. Mais cette fille, qu’elle ne connaissait pas et qui mettait de l’ombre à l’emprise qu’elle avait sur son frère, lui parut être une manipulatrice, du moins la considéra-t-elle comme cela. Elle n’avait pas réussi à avoir d’enfant, elle avait eu deux fausses couches qui lui avaient enlevé tout espoir d’en avoir et elle ne voulait pas qu’une autre vienne lui prendre ce qu’elle estimait être son dû. Elle essaya, au fil des aller-retour de son frère, de le dissuader de cette passion soudaine. Ne voulant pas céder, il dissimula son amour sous la forme de l’intérêt, argument qu’il savait sensible à sa sœur. Il prétendit vouloir l’épouser, car elle était l’héritière potentielle des châteaux Lamothe-Cissac et Vertheuil ainsi que de plusieurs biens immobiliers. Henriette n’eut pas le temps de contrecarrer les arguments que Théophile avait épousé Edmée.

Henriette savait le « matador » remontant la Gironde. Elle tenait à être dans les lieux quand cette femme arriverait. Elle était la maîtresse de maison, elle tenait à le faire voir. Paul Amédée Lhotte était ce matin-là à la Bourse. Henriette avait décidé exceptionnellement de ne pas s’y rendre préférant attendre l’arrivée de son frère prévu pour ce jour-là. Elle était une des rares femmes à se rendre à la Bourse et la seule à y faire affaire, bien sûr par l’intermédiaire d’un homme. Elle préférait prendre elle-même la température du marché, d’autant que celui-ci commençait à reprendre, la Terreur ayant mis un point mort à l’économie, déclenchant une récession et une inflation monétaire d’envergure. Par l’intermédiaire de son époux ou de son frère, elle procédait aux achats et aux ventes de produits sur « montres », échantillons permettant de simplifier les opérations commerciales, ainsi qu’aux opérations sur lettres de change, l’achat ou la vente de papiers négociables était encore plus important à la Bourse. Les déplacements dans les châteaux et les exploitations voire dans les colonies n’étaient pas pour elle, monsieur Lhotte ou Théophile s’en chargeaient.

Les commis avaient déserté la grande table des écritures, où, juchés sur de lourds tabourets toute la journée durant, ils effectuaient leur besogne consignant et copiant les lettres sur les lourds registres de la besogne. Les évènements les avaient menés vers la capitale pour y participer ou ils étaient rentrés auprès de la famille. Ne venait désormais qu’un neveu de la famille Cabarrus. Henriette faisait les cent pas dans le bureau désormais vide, et par les fenêtres elle guettait dans le port l’arrivée du « Matador ». Elle n’arrivait pas à se fixer sur sa tâche.

***

Février 1796 ou pluviôse an 4

1820 - robe de promenade hiver.jpgEdmée, avant que de pénétrer dans sa nouvelle maison, jeta un œil sur sa façade. Dernière maison du nouveau quartier des Chartrons, la maison de négoce Espierre, de façade étroite était un bâtiment en pierre de taille blonde de Saint-Émilion à l’angle des quais et de la rue Barreyre, avec une cour intérieure et quatre étages de trois travées chacune. Derrière Gérôme, le valet de Théophile, un homme grand et sec avec un sourire grave, Edmée gravit le magnifique escalier de pierre qui menait aux étages supérieurs. Elle entra dans le grand salon situé au-dessus de l’entresol. Théophile n’avait pas jugé bon de commencer la visite par les bureaux, il voulait que sa jeune épouse soit tout d’abord émerveillée. La pièce était claire, trois portes-fenêtres sur un balcon étroit dominaient les quais. Elle rappela à la jeune femme l’hôtel versaillais de sa tante. Le décor était simple, le mobilier sobre. Les lignes des sièges étaient droites et géométriques, les fauteuils à cabriolet étaient recouverts de tapisserie à rayures dans des tons pastel. Elle passa inconsciemment la main sur les moulures du dossier le plus près d’elle. Tout en admirant le lieu, Edmée ouvrit son manteau et l’ôta, le déposant sur la bergère à sa portée. Elle remarque les deux commodes jumelles en demi-lune qui se faisaient face de chaque côté de la pièce. Elle apprécia le magnifique bouquet de fleurs dans le grand vase de porcelaine peinte sur le guéridon à quatre pieds et dessus de marbre, inspiré de l’antique, et finit par poser ses gants sur la table d’acajou entouré de chaises, qui complétait le mobilier. Une cheminée de marbre blanc supportait un trumeau en boiserie avec glace qui reflétait sa silhouette encadrée des portes-fenêtres. Elle en était là de ses constatations quand arrivèrent deux servantes que Théophile lui présenta. La première d’âge mûr, tout en rondeur et en sourire s’appelait Benoîte. La deuxième, une métisse, quelque peu hautaine, d’une trentaine d’années se prénommait Rosa. Elles accueillirent, celle qui était leur nouvelle maîtresse avec une réserve évidente. Edmée présuma qu’elles ne savaient comment se comporter vis-à-vis d’elle. Avec amabilité, elle leur rendit leur accueil et leur présenta Louison qui tant bien que mal contenait les ardeurs d’Hippolyte. Le chérubin commençait à marcher et se préférait les pieds sur le sol. Il réclamait déjà son indépendance.

Portrait de Therwagne de Mericourt, par Jacques-Jean- Baptiste Augustin.jpgSur ces entrefaites, Henriette prévenue par l’intendant entra dans le grand salon. Dans sa robe sombre encore à l’ancienne mode, elle était à l’opposé de la grâce d’Edmée. La tension se fit sentir aussitôt, Edmée pressentit instinctivement l’animosité de sa belle-sœur. Elle fut de suite sur ses gardes sans savoir où était le danger ni comprendre pourquoi il y en avait un. L’imaginait-elle ? Théophile inconscient de tout cela la lui présenta. Henriette ressemblait à son frère, grande, blonde et très mince. Elle avait de l’allure, mais elle n’était pas belle, son charisme tenait à son autorité naturelle, à l’intelligence que son visage dégageait, ce qui n’attirait ni les femmes ni les hommes, mais tous admettaient qu’elle était remarquable. Si la plupart admiraient sa perspicacité, tous s’en méfiaient, mais de cela, Théophile n’en était pas conscient, du moins refusait-il de l’être. Quant à Henriette, elle n’en avait cure, sachant manipuler tout un chacun quand elle désirait atteindre un but.

***

« Elle est méchante, madame, cela se voit à cent pas et elle ne vous aime pas. 

– Louison, voyons, il faut lui laisser une chance. Elle ne me connaît pas et nous venons bousculer sa vie. Nous voilà chez elle, cela a toujours été sa maison et son frère y installe une famille.

– Madame est trop gentille, trop charitable, il faut vous en méfier.

Edmée était d’accord avec Louison, mais elle ne pouvait le lui dire. Elle ne savait pas pourquoi, mais de toute évidence sa belle-sœur la détestait. Aussi improbable que cela soit, elle ressentait un sentiment de cet ordre-là.

Pendant que ses pensées tournoyaient dans sa tête, elle prenait ses marques dans sa nouvelle maison. Hippolyte, dans les jambes, il ne quittait pas les jupes de sa mère ou les bras de sa nourrice, inquiets de toute cette nouveauté, Edmée visitait la maison de négoce, se familiarisant avec les lieux. Au troisième étage, au-dessus du grand salon, Théophile et elle avaient investi une vaste chambre, antérieurement celle de monsieur et madame Espierre. Les deux hautes fenêtres donnaient sur la courbe du fleuve. La vue était étendue, la jeune femme pouvait contempler tous les quais de Bordeaux, des Chartrons à ceux du quartier Sainte-Croix où se trouvait les chantiers navals. À côté jouxtait un salon, qui donnait sur la cour et sur la rue adjacente. Il y avait ensuite une petite chambre dévolue au petit garçon et à sa nourrice. Le temps venu, Louison irait prendre ses quartiers dans les pièces au-dessus de la cuisine de l’autre côté de la cour. Chacun prenait sa place.

***

Le soir venu, tous se retrouvèrent dans la salle à manger à côté du grand salon. Tout en longueur, la pièce donnait par deux hautes fenêtres sur la rue Barreyre qui longeait l’immeuble et au-delà sur la campagne. Le mobilier était de manufacture récente, la table était de chêne sombre et pouvait réunir plus d’une douzaine de personnes. Sur le mur entourant le vaisselier des tableaux représentant des scènes champêtres décoraient le tout. Edmée s’était habillée avec modestie, ne voulant pas froisser sa belle-sœur par un étalage qu’elle pourrait considérer comme ostentatoire car à la dernière mode, alors qu’à Paris sa vêture était jugée comme bien modeste. Elle arborait une robe en linon retenue sous la poitrine de couleur puce rappelant par sa coupe les robes à la chemise, mais c’était déjà trop pour Henriette, elle qui arborait une robe de couleur gris foncé encore appuyée sur le buste et la taille. Si jusque-là cette dernière n’avait fait que peu attention à ce qu’elle considérait comme des frivolités, elle était, sur l’instant, jalouse de cette grâce affichée par sa belle-sœur qui était d’autant plus enviable qu’elle était naturelle. L’une ressemblait à une nymphe et l’autre à un parangon de vertu. Henriette décida une bonne fois pour toutes que sa belle-sœur n’avait rien dans la tête. Son jugement faussé par sa jalousie mettait pour une fois en défaut sa propre intelligence. Elle bouillait de l’intérieur. Comment son frère avait-il pu ramener cette femme ? Elle était trop belle pour être honnête. Son frère ne saurait jamais tenir son épouse. De plus, quelle idée d’avoir pris femme avec enfant, un petit démon qui ne devait pas tenir en place, sans nul doute, et qu’elle avait essayé d’écarter de sa table ! Un enfant à la table des adultes ! Cette femme était sûrement inconséquente. Seulement Théophile avait changé, lui qui jusque-là l’écoutait au doigt et à l’œil, il s’affranchissait. Elle était consciente qu’il avait louvoyé pour l’épouser et son excuse donnée d’héritière potentielle ne l’avait pas convaincu. Elle comptait bien mettre cela au clair. Elle était sûre que cette femme avait mis le grappin sur son frère pour sa fortune. Elle ne se laisserait pas dépouiller impunément sans combattre. Elle n’avait pas hérité de la maison de négoce uniquement, car elle était une fille, bien que son père la crût plus capable que son frère, de cela elle était certaine, il n’en avait pas moins suivi la tradition. Il avait fait hériter son fils unique tout en protégeant sa fille. Henriette avait hérité d’une partie de la maison et de ses actifs suffisamment conséquents pour que le frère et la sœur ne songent pas à se séparer.

Le premier souper de la nouvelle famille de la maison de négoce Espierre, bien que tendu, se passa sans heurts. Edmée fit la connaissance de son beau-frère, monsieur Lhotte. Le mari d’Henriette faisait insipide à côté d’elle. À première vue, il était affable, voire bonasse et bien, que visiblement sous la coupe de sa femme, il se montrât aimable vis-à-vis d’Edmée. Henriette était un peu crispée, mais cela servait ses visées. Elle laissait donc son mari tout en bonhomie faire la conversation à leur belle-sœur, espérant que celle-ci dévoile quelques pans de sa vie voire quelques contradictions. Sous ses paupières lourdes, l’air de ne pas y toucher, il se renseignait. « Chère belle-sœur, il m’a semblé comprendre que vous étiez de la région ?

– Oui, les familles de mes parents sont du Médoc, mon père était le châtelain du château Vertheuil.

– vous êtes une Vertheuil ! Ne put s’empêcher de s’exclamer son interlocuteur. Edmée comprit alors à quel point, il n’avait pas été renseigné sur elle, ce qui la surprit, tout comme Théophile, qui jeta un regard interrogatif à sa sœur. Avait-elle tellement été assurée que ce mariage ne se ferait pas qu’elle n’en avait pas parlé à son époux ?

– mais enfin Paul-Amédée, je vous l’ai dit, la tante d’Edmée est la dernière représentante du château Lamothe Cissac !

Monsieur Lhotte s’excusa de son inadvertance, comprenant qu’il avait commis un impair. « Je suis désolé, chère belle-sœur. Tout à la joie de ce mariage inattendu, j’en ai oublié votre parentèle. De plus, je suis tellement préoccupé par les derniers évènements qui influent sur la Bourse que j’ai du mal à me concentrer sur le reste. Vous ne m’en voulez pas, j’espère ?

– Non, non bien sûr, vous êtes tout pardonné !

– Avez-vous vécu longtemps au château Vertheuil ?

– En fait, jamais. J’ai été élevé au château Lamothe. Mon père est décédé sur le navire qui nous menait de Saint-Domingue.

– Il vous a mené à Saint-Domingue !

– Non, non, je suis née à Cap-Français, mon père y avait des biens.

– Une plantation, je suppose ?

– Je crois, j’étais une enfant, je ne me souviens que de la maison de ville.

Comprenant ce qu’il cherchait à savoir, elle lui coupa l’herbe sous les pieds. Tout en souriant, elle rajouta. : « – Il m’a semblé comprendre que nous n’avions plus rien dans cette colonie.

– Ce n’est pas plus mal au vu des révoltes des nègres.

Rosa qui servait à table resta impassible, mais Edmée sentit sa crispation, elle lui sourit en croisant son regard.

Monsieur Lhotte sentant que la conversation ressemblait trop à un interrogatoire, s’en excusa, mettant cela sur le compte de la curiosité. « Ce n’est rien, monsieur Lhotte, il faut bien apprendre à nous connaître. » Edmée posa alors quelques questions sur la maison et le travail qu’elle demandait. Monsieur Lhotte apprécia cet intérêt. De leur côté, Henriette et Théophile intervinrent très peu, laissant leurs pensées cheminer.

***

Dominique Duplantier .jpgLa vie dans la maison de négoce s’installa. Edmée prit son rôle de maîtresse de maison en main, celui qu’Henriette voulut bien lui laisser. Elle s’occupa de la maison et du confort de chacun. Benoîte et Rosa vinrent désormais chercher la plupart du temps leur ordre auprès d’elle et s’en trouvaient mieux, d’autant qu’Edmée participait aux tâches. Elle aimait cuisiner, notamment les desserts, et elle appréciait aller faire le marché. Cela déconcerta quelque peu Henriette qui prenait sa belle-sœur pour une poupée, mais n’y trouvant rien à redire, elle laissa faire. Théophile quant à lui était heureux de cette implication dans la vie domestique d’autant que lui-même était happé par la vie de la maison de négoce et n’avait guère de temps à lui accorder. Il n’était pas question pour lui de compter son temps. La journée d’un commissionnaire ou d’un armateur, à la différence de celle d’un magistrat, commençait tôt et se terminait tard. Elle se partageait entre les magasins, les chais, les entrepôts des Douanes, et le comptoir. La seule rupture de sa journée se faisait en fin de matinée. Il se rendait alors avec Henriette ou son époux à la Bourse pour y prendre la température du commerce, y procéder aux achats et aux ventes de produits sur échantillons ou spéculer sur les lettres de change.

Si Edmée s’adaptait à cette nouvelle vie, le comportement d’Henriette la laissait mal à l’aise. De plus, une chose la taraudait, elle pensait plus que jamais à sa tante. Elle ne doutait pas de sa disparition, mais qu’était-il arrivé à Jeanne-Louise ? Elle avait demandé de l’aide à Tallien pour savoir ce qu’il était advenu. Térésa avait pesé de tout son poids sur celui qui était devenu son époux, mais la seule chose qu’Edmée put obtenir, ce fut que Jeanne Louise était décédée au château Lamothe. Elle ne savait pas pourquoi, mais cela l’avait laissée insatisfaite. Elle finit par se confier à Théophile. Il ne comprenait pas très bien ce qu’il pouvait y avoir à rajouter, mais, conciliant et un peu par curiosité, il lui proposa de l’accompagner au château. Cela la calma.

***

À la demande de Théophile, Edmée avait patienté jusqu’aux premiers beaux jours. L’ancienne route romaine qui menait jusqu’au Médoc souffrait de vétusté et par mauvais temps sa pratique était difficile. Comme il n’y avait pas d’urgence, ils attendirent l’approche des fêtes de Pâques pour s’y rendre. À eux se joignit le couple Lhotte. Henriette s’était imposée avec son mari sous prétexte de curiosité, prétendant que cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas éloignés de Bordeaux.

Le voyage jusqu’au château Lamothe prit trois bonnes heures. En dépit des soubresauts de la berline donnant un inconfort aux voyageurs, la route ne fut pas désagréable. La nature s’éveillait, plantes et oiseaux l’annonçaient. Jonquilles, pâquerettes, pervenches, crocus, arbres fruitiers coloraient plaisamment le bord des routes. Les oiseaux piaillaient de joie sous les rayons du soleil. Edmée rêveuse ne quittait pas des yeux le décor environnant. Elle était, encore embuée d’un mauvais rêve dans lequel un rapace et un rongeur la guettaient, elle ne doutait pas, qu’il y ait une signification à cela, mais elle ne savait laquelle. Ils traversèrent le village du Bouscat, de Blanquefort et puis de Margaux et de Pauillac. Après avoir longé, sous la frondaison des platanes, la Garonne miroitant sous les ardeurs du jour, ils s’enfoncèrent entre les champs de vignes vers Cissac. Ils arrivèrent devant les grilles du château Lamothe-Cissac en fin de matinée. Le soleil inondait sa façade. À sa vue, le cœur d’Edmée se contracta. Elle était oppressée par l’inconnu. Que s’y était-il passé ? Elle descendit de la berline, franchit le portail entrouvert bloqué par la rouille, cet état empêchant son ouverture complète. Théophile lui avait bien expliqué que visiblement il n’y avait personne, mais elle n’avait rien voulu entendre. Des images du passé se présentèrent à sa pensée. Revinrent à sa souvenance les fausses gronderies de sa tante quant à ses fugues de la bibliothèque où elle était supposée étudier. Elle se revit tenant la main de madame Cissac qui lui expliquait ce qui les entourait. La tristesse la submergea. Partout où elle regardait, ce n’était que désolation. IMG_1076.JPGLe château n’était visiblement plus entretenu, ses volets intérieurs étaient fermés, la cour pavée était envahie de mauvaises herbes, les parterres n’étaient plus que broussailles, le jardin d’agrément était à l’abandon comme tout le reste. Edmée en avait les larmes aux yeux. Suivie de son époux, elle s’avança vers le perron, le gravit et ne put s’empêcher d’essayer d’ouvrir la porte. Celle-ci sous scellés était close, bien entendu Edmée le savait, mais cela avait été plus fort qu’elle. Théophile attendait en bas des marches, ému de la tristesse évidente de son épouse. Il la regarda se diriger vers l’une des portes d’un des corps latéraux, ce fut le même constat. Les larmes coulaient le long de ses joues. Elle regardait autour d’elle, elle rageait, personne ne s’adressait à elle, aucun Être de lumière pour lui montrer la voie, pas une apparition pour lui donner une réponse. Il y avait tant de questions derrière ces portes fermées. Elle se retourna, Théophile, solide, l’attendait. Il la prit dans ses bras, elle se laissa aller contre l’homme qui l’aimait plus qu’elle ne réussissait à lui rendre. Elle était glacée, blanche malgré la douceur des températures. Théophile craignit un instant qu’elle ne perde connaissance. Ils revinrent vers la berline, Henriette en était descendue, elle se dégourdissait les jambes. Ce fut elle qui fit remarquer que les vignes avaient été entretenues récemment. Cela éveilla leur curiosité et donna de l’espoir à Edmée. Paul-Amédée proposa d’aller jusqu’au village, quelqu’un pourrait peut-être les renseigner. Les métayers bien sûr ! Eux devaient savoir quelque chose. Ils remontèrent dans la berline et partirent pour le village de Cissac qui était entre eux et le château de Vertheuil. Théophile n’était pas très à l’aise à l’idée de s’arrêter au village. Si la Terreur s’était interrompue un peu moins d’un an auparavant, il n’en restait pas moins que la paix n’était pas assurée entre les différents membres de la nouvelle société qui émergeait. Edmée était déçue. Elle avait espéré quelques signes en venant au château, apercevoir le fantôme de madame de Cissac comme dans son enfance, mais il n’y avait même pas eu un frémissement dans l’air. Aussi, s’accrocha-t-elle à l’espoir de rencontrer quelqu’un qui puisse les renseigner. Elle laissait courir son regard sur le décor environnant sans vraiment s’arrêter sur quelque chose. Ce fut Paul Amédée qui fit remarquer qu’il y avait trois hommes dans les rangs de vigne sur leur gauche. Cela interrompit la rêvasserie d’Edmée qui fixa son attention dans la direction indiquée. « Théophile, arrêtons-nous, je crois que je connais un de ses hommes ! » Il fit arrêter la berline le long du vignoble et descendit. Il fit signe aux hommes. L’un d’eux le remarqua et après un conciliabule avec ses comparses il s’approcha. Des trois hommes, il était le plus âgé. « Bonjour, excuse-nous de te déranger, mais mon épouse aimerait un renseignement. » L’homme intrigué releva la tête et croisant le regard d’Edmée il s’en détourna ostensiblement, du moins ce fut l’impression qu’elle eut. Elle descendit de la voiture et examina l’homme. Elle n’était pas bien sûr de le reconnaître, mais sa réaction lui laissa supposer que lui l’avait reconnu. « Bonjour citoyen, je ne sais si tu me reconnais, mais je suis la nièce de madame Lamothe-Cissac et j’aurai aimé savoir ce qui est advenu d’elle. 

– Ah ? Vous êtes la petiote ? On vous croyait morte. Pour madame la comtesse, elle est morte comme toute sa famille, c’est pas un secret.

Théophile reprit l’entretien, l’homme quelque peu effronté semblait ne pas vouloir tout dire.

– Et que lui est-il arrivé ?

– Elle est morte au château, citoyen, de maladie, je crois bien. Ça s’est passé quand la garde nationale est venue l’arrêter. C’est tout ce que je sais.

– Et tu l’as su comment ?

– Par le capitaine qui est venu l’arrêter, il pestait, car il était arrivé trop tard !

– Elle était seule au château.

– Bien sûr que non, citoyen. Elle était avec la Jeanne et la Mirande. La garde a embarqué tout ce petit monde.

Après quelques questions supplémentaires, ne pouvant rien en tirer de plus, ils le saluèrent. Edmée qui voulait en avoir le cœur net le quitta en lui demandant s’il était bien un des métayers du château. L’homme pris de court par cette requête de dernière minute acquiesça et tourna le dos. Visiblement, il ne voulait rien rajouter d’autre. Revenus vers les deux hommes qui travaillaient avec lui, il se contenta de répondre à leur questionnement mué que c’était une folle à la recherche de fantômes.

Dans la berline qui repartait vers le village de Cissac, Edmée fort désappointée prit la main de son époux pour se rassurer. Henriette qui de la voiture avait tout entendu et écouté demanda à sa belle-sœur comment il se faisait que le métayer ne l’eût point reconnu. « C’est somme toute normal, j’ai quitté le château enfant et n’y suis revenu par la suite que de façon sporadique avec ma tante. De plus, il ne m’a vu que de loin, je n’avais guère de rapport avec les serviteurs extérieurs au château. »

Henriette ne rajouta rien et laissa faire le rouage de ses pensées échafaudant une possible imposture d’Edmée. Ce qui lui convenait parfaitement.

***

Les jours, les semaines, les mois passèrent, Edmée trouva sa place au sein de la maison de négoce et dans la communauté des Chartrons. Comme elle ne s’occupait en rien des affaires de son époux, Henriette l’ignorait la plupart du temps, respectant un statu quo. La paix régnait donc au quai des Chartrons, tout au moins selon le point de vue de Théophile et de son beau-frère. C’était assez vrai. Bien qu’Edmée restait sur ses gardes et qu’Henriette réfléchissait et tramait, essayant de manipuler son frère.

Modes et Manieres du Jour 1798 - 1808'Théophile avait présenté à tous ses amis, à toute la société bordelaise, son épouse. Edmée avait séduit et était invitée chez tous ceux qui comptaient dans le négoce bordelais, les Gradis, les Bethmann, les Imbert, les Van Beynum, les Barton et bien sûr les Cabarrus. Plus elle était appréciée par leur entourage, plus Théophile était fier, plus il le montrait. Sa sœur, quant à elle, était de plus en plus jalouse et le cachait de moins en moins bien.

Tous affectionnaient la compagnie de la jeune femme. Dans le cercle restreint qu’elle fréquentait, elle était reconnue autant pour sa beauté que pour son discernement. Toute de modestie, elle faisait des recommandations venues tout droit des êtres de lumières qui avaient repris leur place autour d’elle. Ceux qui suivaient ses conseils devenaient des amis, la trouvant très sage et bonne conseillère. Ceux qui ne s’en laissaient pas compter découvraient trop tard qu’elle avait raison, certains, obtus, ne l’admettaient pas. Avec le temps, Edmée faisait passer ses prédictions pour des conseils. Elle avait gagné en sagesse et elle ne voulait pas que sa vie soit perturbée par la peur des uns pour ses dons et par le désir des autres de connaître leur avenir. En plus de ses qualités naturelles, elle avait un atout majeur. Par les Cabarrus, tous surent qu’elle était dans les bonnes de grâce de Paris, et ce n’était pas rien. Entretenant une correspondance avec Rose, Térésa, madame Hosten-Lamothe et Pierre-Clément, elle était au fait de tout ce qui se tramait au sein du gouvernement du Directoire. Rose était devenue Joséphine en épousant un jeune général Corse, dénommait Bonaparte, qui allait de victoire en victoire. Térésa avait remplacé Rose auprès de Barras abandonnant Tallien à son sort. Quant à Pierre-Clément, il était entre l’Espagne et le Béarn.

Dans le confort de sa nouvelle vie, Edmée n’avait pas oublié ni madame Mirande ni Jeanne ? Elle n’arrivait pas à faire son deuil, elle avait encore perdu une famille. Son sort serait-il d’être toujours en quête d’une parenté ? Même l’Éthiopienne ne faisait plus d’apparition malgré ses prières. Ses accointances parisiennes n’arrivaient pas à lui fournir d’information sur le devenir de la gouvernante et de la chambrière de sa tante. Restée sur le constat que si le château n’était pas entretenu, les terres, elles, l’étaient, elle chercha à savoir qui pouvait bien administrer les biens de sa tante. Elle avait essayé vainement de joindre monsieur Dambassis. Pas plus que Joséphine en son temps, Térésa n’avait réussi à obtenir de Barras l’identité de celui qui avait fait mettre les scellés sur les biens d’Edmée. Ce fut par l’entremise de Pierre-Clément, à qui elle écrivait sa frustration de ne pouvoir retrouver ses biens, alors qu’une loi était passée, rendant leurs biens à plus d’un héritier des victimes de la terreur, qu’elle apprit le nom du notaire de sa tante à bordeaux. Il ne s’était pas résolu à lui dire que l’information était dans le dossier qu’avait constitué son tortionnaire, Joseph.

***

Johann Hamza (Austrian, 1850-1927).jpgMaître Collignan. Rue Judaïque. Allait-elle savoir ? Edmée s’était préparée avec soin. Elle avait misé sur la sobriété. Elle était venue seule. Elle n’en avait pas parlé à Théophile, il aurait tenu à l’accompagner pour l’aider à gérer ses affaires, elle n’aurait pas su comment le lui refuser. Elle avait demandé à Gérôme de faire atteler la voiture, car elle sortait. Cela ne le surprit pas, et n’aurait étonné personne dans la maison. Edmée visitait régulièrement ses nouveaux amis et bien sûr elle ne pouvait s’y rendre à pied. Elle annonça au cocher sa destination qu’au dernier moment. Arrivée devant l’hôtel particulier du notaire, elle aspira un grand coup et monta les trois marches qui menaient à la porte. Un valet lui ouvrit et ayant pris sa carte, il la guida jusque dans un salon élégamment meublé afin de patienter.

Le notaire était dans la force de l’âge, il avait tout d’un notable. Élégamment habillé, les binocles au bout du nez, il y avait dans sa physionomie quelque chose de rassurant qu’appréciaient ses clients. Quand son valet lui donna le carton et qu’il lut le nom, il passa sa main dans son opulente chevelure blanche comme neige, et fronça les sourcils. Il n’était pas vraiment surpris par la venue de sa visiteuse, il pensait même savoir quel était le sujet de sa venue, mais il ne s’attendait pas à la voir se présenter seule. Cela annonçait une certaine détermination. Décidément, il y avait de l’orage dans l’air. Bien entendu, il savait qui était madame Espierre. Elle ne lui avait pas été encore présentée depuis son arrivée à Bordeaux, mais il avait eu beaucoup de retours quant à la beauté de la dame qui avait l’air d’égaler sa bonté. En fait, il n’avait qu’un retour négatif et quelque peu suspicieux quant à son honnêteté et celui-ci était justement venu à lui deux jours auparavant par une personne assurée de son imposture et désirant se renseigner sur celle-ci. Il allait devoir se faire son propre avis. Il descendit recevoir sa visiteuse.

Le notaire ne fut pas déçu par la beauté de sa cliente, elle était à la hauteur de sa réputation. Il avait découvert la jeune femme à la fenêtre du salon regardant ostensiblement dans le jardin. Se retournant à son entrée, elle souleva la voilette de son chapeau et elle l’avait transpercé ses yeux translucides. Tout en étirant un sourire gracieux, avec élégance elle lui tendit sa main qu’il serra à l’anglaise. Il apprécia sa silhouette élégamment vêtue et sa démarche souple. Tout en se présentant, il la guida jusqu’à son bureau. Elle s’assit sur l’un des fauteuils à cabriolet avec dossier en médaillon. Elle remarqua l’élégance de leur facture, tout comme les murs recouverts de boiseries moulurées incluant les étagères des bibliothèques. Maître Collignan s’installa face à elle avec pour décor la porte-fenêtre qui semblait donner sur le jardin. Derrière son bureau plat, au-dessus de cuir vert, vide de tout ou presque, il n’y avait que son encrier et ses plumes, il la jaugeait. Edmée était impressionnée par la pièce, mais l’homme avait quelque chose de paternel qui l’a mis en confiance. « – Avant toute chose, je suppose madame que vous savez que je suis le notaire de la maison Espierre ? » Edmée fut surprise, elle l’ignorait, dans son for intérieur elle pensa qu’elle n’avait aucune raison d’en être instruite. My Fanciful Muse- Regency Era Fashions - Ackermann's Repository 1817.jpg« – À vrai dire non. Je ne le savais pas, mais ce pour quoi je suis venue n’a rien à voir avec mon mari ou ses biens. De toute façon comme vous devez le savoir, nous nous sommes mariés sous contrat avec séparation des biens. » Effectivement son mariage avec Théophile s’étant précipité après sa demande, il s’était déroulé dans l’intimité. Il n’avait eu pour témoin que l’entourage de la jeune femme. Rose et Térésa avaient servi de témoin à Edmée, et à la grande surprise de Théophile, Tallien et Barras s’étaient proposés pour être les siens. Il avait naturellement accepté l’offre, n’ayant personne d’autre pour tenir ses rôles. Outre la signature du mariage à l’hôtel de ville, un contrat de mariage avait été effectué chez un notaire, maître Vaullois. Cela avait surpris l’entourage de la jeune mariée d’autant qu’elle avait accepté la séparation de biens. Personne, même pas la mariée, n’avait alors pu imaginer que cette condition avait été fortement conseillée par la sœur de Théophile, déjà suspicieuse et doutant de l’éventuelle fortune de sa future belle-sœur. Sans en donner les détails, elle expliqua tout ceci à maître Collignan. Bien qu’il n’en laissa rien paraître, il fut étonné et impressionné par le nom des témoins de ce mariage précipité, tous étant de notoriété publique. Sa précédente visite avait omis de lui faire part de tout ceci, peut-être était-ce inconnu d’elle ? « Je ne sais si vous le savez, mais je suis née Vertheuil-Reysson et je suis la nièce de Jeanne Louise Lamothe-Cissac dont je pense être la seule héritière. J’ai appris par un ami que pour mes biens bordelais vous étiez le notaire de famille.

Le notaire ne nia pas, il connaissait déjà l’identité supposée de sa visiteuse. Suspicieuse, sa précédente visite était venue chercher des preuves, preuves qu’il n’avait pu fournir. L’aurait-il pu qu’il ne l’aurait pas fait, le secret professionnel faisant loi.

– C’est exact, je suis le notaire de ces deux familles et je suppose que vous désirez vous appuyer sur le décret voté suite à la proposition du citoyen Boissy d’Anglas ?

 – C’est un fait, mais je suis tout d’abord là pour ma tante ayant été son notaire, vous savez peut-être comment elle est décédée.

Maître Collignan fut désarçonné par la demande. Il avait pour habitude l’intéressement matériel de ses clients et voilà que celle-ci venait pour des renseignements tout autres. Renseignements fort délicats, au demeurant. « Vous n’allez pas trouver de satisfaction dans ma réponse. La dernière fois que j’ai eu affaire avec madame Lamothe-Cissac, elle était très mal en point. Elle m’avait fait venir auprès d’elle, elle ne pouvait déjà plus se déplacer, afin de mettre en place un testament qui faisait de sa nièce sa légataire universelle. Il m’a semblé comprendre, par une information que je détiens de sa gouvernante, qu’après la mort de son enfant et le départ de son époux, elle s’est laissée, comment dire… mourir.   Mais je n’en sais pas plus. Les dernières nouvelles que je détiens sont venues par la rumeur, elle serait décédée le jour de son arrestation. » Edmée était déçue, l’information était toujours la même, mais en fait qu’aurait-elle voulu savoir de plus ? Que cherchait-elle ? « Au sujet de sa gouvernante, madame Durant, et de sa chambrière, savez-vous ce qu’elles sont devenues ?

– Toujours par la rumeur, je sais qu’elles ont été arrêtées ce jour-là. Par contre, je ne saurai pas vous dire ce qu’elles sont devenues. Cette période a été sombre et mouvementée pour tous. Personne ne voulait se faire remarquer et n’osait quémander quoi que ce soit. De plus, si je ne m’abuse, l’une comme l’autre n’avait pas de famille, donc personne n’a dû s’en préoccuper. La seule chose que je sache, c’est que l’ordre venait de Paris. Si je puis me permettre, cela devait être lié avec votre oncle. En avez-vous des nouvelles ?

– Non ! Aucune. Et je n’y tiens pas. Vous savez s’il y a des registres ou tout du moins où je pourrais m’adresser pour avoir ces renseignements.

– Avec la fin de la terreur, beaucoup de dossiers ont mystérieusement été détruits ou ont disparu. Je crains que vous n’obteniez guère plus de réponses. Je puis toutefois vous faire une lettre d’introduction, auprès de notre maire, monsieur Jean Ferrière.

– Je vous remercie. Et pour mes biens, que dois-je faire ?

– Tout d’abord, il va me falloir des lettres attestées par notaire comme quoi vous êtes bien mademoiselle Vertheuil-Reysson.

– Pourquoi ! Vous en doutez ? Vous pensez bien que les personnes qui ont signé mon acte de mariage connaissaient mon identité. Rose de Beauharnais a fait ma connaissance alors que ma tante était encore en vie.

– Madame, ne vous offusquez pas, là n’est pas la question, mais j’ai besoin de ces assurances pour faire avancer votre dossier. Vous n’êtes pas sans savoir que ces biens sont sous séquestres et il va m’être demandé toute une multitude de documents pour monter un dossier.

journal de dames et des modes, 1802.jpg– Bien sûr, excusez-moi. Je n’ai pas de nouvelles de monsieur Dambassis qui est supposé gérer mes biens parisiens qui sont eux-mêmes sous scellés. Il est immigré en Suisse. Par contre, je peux demander à Pierre-Clément de Laussat et bien sûr à Rose pour les attestations. Autre chose, je me suis rendu jusqu’au château Lamothe, et force m’a été de constater que si le château n’est pas entretenu, les vignes, elles, elles le sont.

– Ah ! Voilà qui est curieux, je vais me renseigner, mais ne soyez pas pressé, cela risque d’être long. Et par vos amis, avez-vous la possibilité d’obtenir quelque avancement dans vos affaires ?

– Ils essaient, mais je ne sais pas où est le problème. Malgré leurs positions, cela ne bouge pas.

Après quelques politesses, Edmée quitta le notaire. Celui-ci se demandait bien sur quoi reposaient les suspicions d’Henriette Lhotte, car c’était elle qui deux jours avant était venue chercher des renseignements pouvant mettre en porte à faux l’identité de sa visiteuse.

***

Novembre 1797.

Il était près de minuit quand les deux sages-femmes arrivèrent à l’hôtel Espierre. La nature avait décidé qu’Henriette et Edmée accoucheraient au même moment. Si pour Edmée l’accouchement fut rapide et se fit avec facilité, pour Henriette dont cette naissance tenait du miracle après plusieurs fausses couches, la venue de l’enfant fut beaucoup plus longue et beaucoup plus difficile. On crut la perdre, ainsi que le nouveau-né. Elle ressortit exsangue de cette épreuve et mit plusieurs semaines à retrouver la santé.

Henriette remise sur pied, les deux enfants furent baptisés à la maison commune puisque l’église ne pouvait plus le faire. La fille d’Edmée fut prénommée Louise et le fils d’Henriette fut prénommé Théodore. Ils furent présentés aux amis de la famille dans la maison de négoce, où fut donné un banquet pour l’occasion. Henriette présentait son fils avec fierté, répétant à qui voulait l’entendre que son héritier était magnifique. Tout le monde comprenait la joie de la mère, bien que certains pensaient qu’elle en faisait trop. Théophile était quelque peu gêné, quant à Edmée compréhensive, elle ne faisait pas attention aux dires répétés de sa belle-sœur. Elle se préoccupait de tisser les liens entre son petit Hippolyte et sa petite sœur que Louison tenait délicatement dans ses bras. La maison de négoce entra dans une période de béatitude, où les nouvelles naissances étaient souvent le centre d’intérêt de tous, tout au moins le sujet de la plupart des conversations. Malgré son nouveau statut de mère, Henriette ne négligea en rien ses responsabilités au sein de la maison de négoce. Et elle, comme Edmée ne pouvant allaiter, il fut engagé une nourrice qui s’occupa des deux nourrissons.

***

La grossesse d’Edmée ne l’avait pas empêché de demander un rendez-vous auprès de monsieur Jean Ferrière, le maire de la ville. En fait, elle connaissait le maire et son épouse, que l’on surnommait la belle Ferrière. Elle avait donc été reçue au sein de la maison de négoce Ferrière-Colck, au 70, quais des Chartrons, soit un pâté de maisons de la sienne. Madame Ferrière, née O’quin, avait la première fois été fort curieuse de rencontrer Edmée, sa réputation de beauté étant venue jusqu’à elle. Elle n’était pas jalouse, mais curieuse, elle avait eu son temps de gloire et en gardait toujours la réputation. La modestie de la jeune femme l’avait conquise, aussi avait-elle toujours du plaisir à la recevoir. Ce jour-là, elle était simplement surprise de la demande formelle de rencontrer son époux. Comme Edmée devait patienter, elle l’a reçue dans son salon. « Je suis désolé, Edmée, Jean n’a pas fini son entretien avec des membres de la municipalité.

– Ce n’est pas grave, j’ai comme ça le plaisir de vous voir.

– Vous prendrez bien quelque chose en attendant, on va nous apporter des rafraichissements.

– Avec plaisir.

S’en suivit une conversation sur les enfants et la grossesse en cours d’Edmée qui était alors avancée, mais à peine visible. Le temps passant madame Ferrière ne résista guère longtemps à la curiosité. « Si je ne suis pas trop indiscrète, vous venez voir mon époux pour obtenir quelques conseils ou informations, je suppose ?

– Oh ! Ce n’est pas un secret, j’aurai aimé savoir s’il avait un moyen de connaître la destinée de la gouvernante et de la chambrière de ma tante. Mon notaire m’a dit que j’avais une petite chance qu’il puisse faire quelque chose pour moi.

– C’était une madame Durant, si je ne m’abuse ?

– Oui, c’est cela.

– Lorsque la garde nationale à la demande du comité de salut public est allée arrêter votre tante, mon époux était lui-même emprisonné. La période a été pénible pour tous, nous étions terrorisés. Quand il a été relâché, les choses avaient bien changé, Tallien était à Paris et Térésa avait fait ouvrir les portes des prisons. Ici, ce que l’on pourrait appeler une purge a été effectué, les uns ont été arrêtés, les autres ont pris la fuite à leur tour et au milieu de tout ça il semblerait que des dossiers aient disparu. Mon mari a supposé que ce fût pour éviter de faire des liens.

– monsieur Collignan m’en a dit deux mots. C’est au cas où ?

– Je comprends Edmée, mais n’espérez pas trop.

Maître Collignan comme madame Ferrière avaient eu raison, il ne fut pas possible d’en savoir plus.

Marguerite Gerard (1761 – 1837, French).jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 19

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 17

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épisode 017

1795, lequel ment ?

Vue de la ville et du port de Bordeaux prise du coté des salinières, gravure à l’eau forte, d'après Vernet, 54 x 73 cm, 1764.png

Mars 1795 ou Ventôse an III

Théophile Espierre était un négociant et un armateur avec beaucoup de soucis. Sa maison était en péril. Il organisait ou participait à des expéditions négrières, comme l’avait fait son père dont il avait fait fructifier l’héritage. Il avait appris son métier en faisant plusieurs voyages vers l’Afrique et les Antilles.

La famille Espierre appartenait au monde des négociants bordelais. Elle faisait partie, dans une moindre mesure, aux grandes familles concentrant entre leurs mains l’essentiel du commerce des produits coloniaux et de la traite des noirs. Si Bordeaux n’était pas le principal port pour les traites négrières, bien que pas le moindre, avec les trajets en droiture vers les Antilles, il était devenu l’un des ports les plus importants et les plus riches de France. Les négociants bordelais qui animaient le commerce de la traite étaient dominés par quelques familles comme les Gradis, les Nairac, les Laffon de Ladebat, familles enviées par tous les autres négociants n’ayant pas atteint ce niveau de fortune. Théophile, comme son père, tendait vers cet objectif et avait fait tout ce qu’il pouvait, y dépensant toute son énergie, mais l’investissement dans la traite était non seulement très coûteux, mais les sommes d’argent y étaient immobilisées pour longtemps et le retour sur investissement pouvait prendre deux ans si tout allait bien. Il s’agissait toutefois de limiter les risques, car si le commerce de la traite pouvait rapporter gros, il pouvait être également à l’origine de pertes catastrophiques. Il avait donc poursuivi la route de son père et avait privilégié un éventail varié d’activités et jusqu’aux tumultes engendrés par la révolution tout allait bien. Une rotation annuelle de deux navires, permettait d’embarquer les sucres et les cafés au début de l’été, bénéficiant alors des prix les plus favorables sur les produits d’Europe, les vins et les farines, et, à la fin de l’été et au début de l’automne, permettait de prendre un fret avantageux d’indigo, produit léger, cher et de faible encombrement. De plus, du port de l’Elbe, les principaux clients de la maison lui commandaient les vins et en échange ils lui fournissaient les bois merrains que la maison revendait dans le vignoble, ou les bois de construction aux chantiers navals bordelais.

Son père, Marie Joseph Espierre, natif de bordeaux avait été envoyé comme lui-même à Nantes pour faire son apprentissage au sein de la maison de négoce de Jean-Baptiste Grou fils. Lui-même l’avait fait sous la tutelle de son fils. Son père y fut de suite employée pour les voyages dans les colonies. Son activité infatigable, sa probité, ses connaissances pratiques le firent bientôt distinguer parmi les autres jeunes gens. Il franchit en peu de temps les postes subalternes et parvint à l’âge de 22 ans au grade de capitaine. À 35 ans, il quitta la mer et rentra à Bordeaux épouser une demoiselle Cabarrus. L’année 1756 fut celle de la mise hors d’eau et de l’exploitation commerciale de son premier navire « l’étoile de Matin », dès lors il se donna tout entier à la partie des armements. Plusieurs hommes d’affaires, négociants, banquiers, eurent confiance en lui. Ils lui firent des avances et s’intéressèrent dans ses entreprises. Sa fortune était à l’époque bien modique. À l’époque de son mariage, elle se bornait à 18 000 livres et son épouse n’apporta que 10 000 livres en dot. Avec ses faibles capitaux, il se soutint dans ses commencements. L’économie la plus sévère tenait à ses principes. Une seule servante formait tout son domestique, jamais il ne se fit aider par aucun commis. Le jour était employé à faire ses courses et la nuit aux écritures. Son grand commerce consistait dans les armements de navires et le temps qu’il ne passait pas au cabinet, il l’employait aux chantiers de construction à faire des marchés pour les fournitures de ses bâtiments. Il voyait et appréciait tout par lui-même. Avec des principes d’économie, avec l’amour du travail et doué des connaissances requises au genre d’affaires qu’il avait embrassé, il parvint à élever sa fortune au-delà de 800 000 livres. Ce fut ce que découvrit Théophile lors de l’ouverture du testament de son père, il venait d’avoir 26 ans. Mars 1787, fut donc l’année où Théophile devint le maître de la maison de négoce Espierre, et avec le même acharnement que son père, il se mit aux affaires familiales. Si jusqu’au début de la décennie son commerce avait porté ses fruits, différents facteurs en avaient bouleversé le bon fonctionnement. Les révoltes de Saint-Domingue avaient porté le premier coup, le comité de salut public avait porté le dernier.

Pour éviter la famine, le Comité de salut public avait acheté des céréales aux jeunes États-Unis, pour rapatrier la denrée plus que vitale, il avait envoyé un convoi constitué de navire dont certains avaient été réquisitionnés, parmi eux il y avait « le Matamore » de la maison de négoce Espierre. La France était en guerre contre tous ses voisins, notamment l’Angleterre, aussi elle avait détaché une petite escadre pour servir d’escorte au convoi à destination de la France. Une flotte française plus importante menée par le vice-amiral Louis Thomas Villaret de Joyeuse était stationnée dans le golfe de Gascogne pour empêcher la flotte de la Manche britannique commandée par Lord Howe on the Deck of the 'Queen Charlotte', 1 June 1794 · .jpgl’amiral Richard Howe d’intercepter le convoi. Les deux escadres s’étaient livrées à l’arraisonnement de navires de commerce et à des petites escarmouches pendant tout le printemps 1794 avant de se rencontrer le 28 mai. La bataille fut au désavantage des Français. Le vice-amiral anglais fit preuve d’originalité et innova afin de réaliser des tirs de balayage sur la proue et la poupe des navires français, ce qui entraîna des pertes, sept navires de ligne coulèrent et plusieurs milliers de marins moururent. Cet ordre inhabituel ne fut pas compris par tous ses capitaines et sa réalisation fut donc plus chaotique que prévu. Les Français subirent une sévère défaite tactique, mais le convoi arriva sain et sauf de ce fait, les deux belligérants revendiquèrent la victoire et la presse des deux pays utilisa la bataille pour démontrer la bravoure de leurs flottes respectives. Tout ceci ne faisait pas les affaires de Théophile, qui sans son navire, n’avait pu que placer son argent dans les affaires des autres maisons de négoce. Il avait maintenu à flot sa maison, mais cela ne durerait pas, il n’en doutait pas. Il lui fallait récupérer son navire. Il se décida à suivre les conseils de l’un de ses cousins par sa mère, Jean Valère de Cabarrus. Ce fut lors des vendanges, qu’invité comme la plupart des membres de sa famille, par ce dernier, au domaine de Couffran, qui l’avait racheté à Joseph-Hector de Branne, profitant de la vente des biens nationaux, que confiant ses soucis, celui-ci lui avait suggéré de se retourner vers leur cousine Térésa. Il lui rappela que depuis le milieu de l’été, et la chute de Robespierre, elle était l’égérie du pouvoir montant, puisqu’elle était la maîtresse de Tallien, l’un des hommes forts du pouvoir. Bien évidemment, tous fermaient les yeux sur la vie scandaleuse que leur belle cousine affichait, et de cela depuis bien longtemps, mais elle n’était plus critiquable depuis qu’elle était devenue « notre Dame du Bon Secours » et « l’ange libérateur » de Bordeaux pendant le séjour de son désormais prestigieux amant qui devait alors appliquer les rigueurs de la Montagne à l’encontre de la ville.

Théophile n’avait jamais aimé Tallien, et lui en voulait encore de la saisie de son navire puisque cette idée venait de lui. C’était ça ou sa tête, Térésa, alors, n’avait pas voulu s’entremettre pour un bien matériel, elle avait trop à faire avec les vies. D’un naturel réfléchi, voire indécis, poussé par sa sœur Henriette, qui avait épousé Paul Amédée Lhotte l’associé de la maison, il se décida à accompagner un autre de ses cousins Pierre Étienne Cabarrus de Cap-Breton, qui ayant été informé de son souci, l’incita à le suivre. Celui-ci était délégué par la municipalité de Bayonne, pour présenter à la Convention un rapport concernant la déportation des Basques internés, pendant la Terreur. Lui aussi comptait sur le soutien de son neveu Tallien, ce dernier venait d’épouser Térésa.

***

Carl Joseph Begas 2.jpgDepuis qu’il était arrivé, par quatre fois, Théophile s’était rendu à l’allée des veuves au bout des Champs-Elysées. Tallien avait acheté ce qui pouvait passer pour une vaste chaumière à sa cousine. Celle-ci à chaque fois était absente. La belle Térésa, sollicitée par tous, était rarement chez elle. Sa vie était remplie de mondanités auxquelles elle n’arrivait pas à se soustraire, d’autant qu’elle n’en avait pas envie. Si dans un premier temps, elle avait frayé dans la foulée de son mari, très rapidement, rejeté à la fois par les montagnards et par les modérés, le jugeant dépassé, la notoriété de Tallien s’essoufflant ce fut lui qui se mit à la suivre. La quatrième fois, Théophile eut enfin de la chance, il put pénétrer dans son boudoir où elle le reçut rapidement. Quand Théophile se présenta, elle s’apprêtait à partir. Elle était invitée chez Barras, Rose donnait un dîner pour son amant, allait s’y retrouver le nouveau pouvoir. Tout en retouchant une dernière fois sa tenue, virevoltant dans la pièce suivie de sa chambrière, arrangeant les boucles de sa coiffure, attrapant son éventail, disposant élégamment son châle sûr ses épaules, vérifiant le résultat dans sa psyché, elle s’excusait auprès de Théophile du peu de temps qu’elle pouvait lui accorder. Elle écouta toutefois sa supplique, et pour tout conseil l’invita à se rendre au bal de l’hôtel Longueville deux jours plus tard. Elle l’engagea d’ici là à se présenter de sa part à Pierre-Clément de Laussat, celui-ci séjournant à Paris. Il pourrait le guider dans les méandres en tous genres de Paris.

***

Au jour dit, Théophile, accompagné de son cousin Pierre Étienne Cabarrus et de Pierre-Clément, se présenta au fameux bal. Dix mois s’étaient écoulés depuis que les portes des prisons avaient été grandes ouvertes. La France en avait assez d’avoir les pieds dans le sang, la tête épuisée de préoccupations politiques et l’estomac délabré par la faim. Elle ne voulait plus entendre parler de tribuns, de bourreaux, de guillotine ou de massacres, elle voulait s’enivrer de bals et de spectacles. Le 12 prairial de l’an 3, avait été supprimé le tribunal révolutionnaire, ça avait été un spasme de soulagement qui avait déclenché le besoin absolu de plaisir. Après avoir dû surveiller le moindre de ses gestes, c’était un relâchement général, une quête de l’enivrement. Au lendemain de la délivrance, la plupart étaient ruinés, mais ils dansaient. Danser était soudainement la raison d’être de tous. À peine les échafauds renversés, que déjà les bals s’organisaient un peu partout dans la capitale ! Les sons joyeux de la clarinette, du violon, du tambourin, du galoubet, invitaient aux plaisirs de la danse les survivants de la Terreur, ils s’y pressaient en foule. Les hôtels avaient été détruits, brûlés, les palais saccagés, mais Ruggieri, donnait un bal où tous se rendaient, dans le magnifique jardin de la Folie du Fermier-Général Boutin confisqué, transformé en parc d’agrément et renommé en Tivoli que dirigeait Gérard Desrivières, député à la Convention. Quand on n’allait pas à celui-ci, on allait dans celui du jardin Marbeuf, au bout de l’avenue des Champs-Élysées. Ce soir-là, tout le monde semblait s’être donné rendez-vous à l’hôtel Longueville.

Pierre-Clément avait confié à Théophile que c’était une certaine madame Hamelin qui avec ses grâces créoles avait lancé la notoriété du lieu. Bien que fort belle, sa beauté n’avait rien à envier à l’égérie du moment que les trois hommes cherchaient en vain. Les salons étaient aussi majestueux qu’une galerie du Louvre. La salle était si vaste que deux quadrilles pouvaient s’y effectuer sans se gêner et que trente cercles de contredanse à seize pouvaient s’y déployer. L’archet d’Hullin commandait la musique, et les danseurs se mouvaient en rythme aux accompagnements prolongés des cors qui syncopaient les mesures. Il y avait foule, les trois hommes cherchaient Térésa. Théophile se sentait engoncé dans son costume, peu habitué à la représentation. Pour faire honneur, ou tout au moins illusion, il avait écouté les conseils vestimentaires de Pierre-Clément, qui lui-même n’était pas pour l’ostentation.

Pierre-Étienne Cabarrus avait à la Convention rencontré Tallien et avait pu présenter son rapport sur l’incarcération des Basques. Il avait été peu satisfait du résultat, mais il considérait que ce n’était qu’un début. Il savait la lutte à son début et les changements politiques en cours plus enclin à aller dans son sens, il ne désespérait point de faire revenir la plupart d’entre eux de leur déportation. Théophile, qui avait accompagné son cousin, n’avait pu présenter sa supplique. Par une volteface, Tallien l’avait momentanément éconduit, aussi le négociant portait tous ses espoirs dans ce bal bien qu’il ne voyait pas trop comment il allait pouvoir faire avancer sa demande. Pierre-Clément l’avait rasséréné en lui assurant qu’il fallait rencontrer les bonnes personnes et en ce moment Térésa était leur icône, elle les rassemblait autour d’elle.

90c5dfb98d12ab3bf2c746102c0cf7ef.jpgIls avaient traversé la cour jusqu’aux premières marches où la foule se pressait. Les femmes pavoisaient, vêtues comme des hétaïres, robes flottantes de mousseline retenues sous la poitrine, châle nonchalamment drapé sur une épaule et dévoilant l’autre, multiples bracelets au bras, mains chargées de bagues, cheveux relevés et maintenus par des rubans. Elles ressemblaient pour la plupart à des vénus antiques nonchalamment appuyées aux bras de leurs cavaliers moulés dans leurs redingotes et leurs pantalons de nankin, engoncés jusqu’au cou par leur cravate et leurs chevelures cascadant sur leurs épaules. Théophile allait de surprise en surprise depuis qu’il était dans la capitale. Outre que la ville fût dans un état déplorable, les rues n’étaient plus nettoyées depuis longtemps, les ordures jonchaient le pavé empestant l’air, les immeubles se délabraient à vue d’œil, pour beaucoup placardés « bien de la nation », malgré la misère, le manque de nourriture à la plupart des tables, la vêture des Parisiens avait fort changé et à une vitesse surprenante. Malgré le triste temps, la faim assise à tous les foyers où pour la faire taire, on se contentait du sang de cheval cuit, de harengs pourris, du sirop de racine, une partie de la population s’extirpait de cette misère ambiante et tous les moyens étaient bons pour le faire. L’épidémie salvatrice croissait de jour en jour, d’autant que Boissy d’Anglas venait de faire voter un décret qui restituait aux héritiers des condamnés de la Révolution les biens qui leur avaient été confisqués. La joie était revenue au sein de ces déshérités, qui en quelques jours, passaient de la misère à l’opulence. Ces jeunes gens, étourdis par ce retour de fortune, se lancèrent dans tous les plaisirs de leur âge et si Bordeaux avait encore des relents d’ancien régime, ici c’était une nouvelle société qui émergeait de l’horreur malgré le manque de moyen de la plupart. Ceux qui avaient échappé, bien souvent de justesse, aux affres de la Terreur, étaient poussés par l’irrésistible dessein de vivre. La joie exprimée autour de lui n’était pas feinte, elle était l’expression de l’évidence d’avoir à nouveau un avenir. Chacun voulait sa part de ses espérances. Théophile, bien que décontenancé, se laissait porter par cet optimisme ambiant qui bousculait son tempérament réservé.

1789-1815.com:mode_1801.htm Journal des Dames et des Modes, n° 18, 30 frimaire an 10 (21 décembre 1801)..jpgConnaissant apparemment les lieux, Pierre-Clément fendait la foule, suivi de Théophile. Délestés de leurs chapeaux et de leurs gants, ils traversèrent le grand vestibule où sous les corniches d’or, mille glaces répétaient l’échange des salutations, les sourires et les œillades échangés. Après avoir gravi l’escalier, sur lequel posaient quelques belles en mal de visibilité et trouvant la situation avantageuse pour la mise en avant de leurs appâts, ils entrèrent dans l’immense salle de bal. La réputation des lieux était à la hauteur de ce que découvrait le Bordelais, un périptère intérieur scindait la salle en deux parties, créant ainsi une galerie encerclant une large salle de danse. Sur le parquet, les danseurs exécutés, avec allant et grâce, les pas de danse. Gracieusement, les bras se levaient, dégageant les épaules des femmes, leurs chevelures dévoilaient leur nuque. Les mains s’envolaient au-dessus de leurs têtes puis allaient chercher celle de leurs cavaliers. Elles s’effleuraient, s’appuyant parfois, confirmant les attachements futurs. Les pieds glissaient sur le plancher, les corps pivotaient sur eux même et dans le rythme faisait soulever les jupes arachnéennes. Les sourires éclairaient les visages, les regards promettaient bien des choses. L’ensemble avait tout d’une parade amoureuse.

Appuyé contre une des colonnes de la galerie, parmi les spectateurs, Théophile   examinait la foule des danseurs. Pierre-Clément lui fit signe et lui indiqua Térésa qui avait pour cavalier un homme de belle stature, un militaire sans aucun doute. Le quadrille les amenait vers un autre couple dont la cavalière retint aussitôt son attention. Si sa cousine était sans conteste une fort belle femme attirant à elle tous les regards, sa compagne avait plus d’intérêt à ses yeux. Plus mince et plus grande que Térésa, elle se mouvait avec une grâce nonchalante, éthérée. Sa chevelure d’un noir de geai tombait en une cascade de boucles dans son dos, mais ce qui l’avait hypnotisé, ce fut l’éclat bref de son regard translucide qui semblait ne se poser sur rien, lorsqu’elle passa devant lui. Elle avait une autre particularité qui la détachait de ses compagnes malgré son jeune âge évident, elle était de noire vêtue et moins découverte. Sa robe, de coupe identique à la plupart des danseuses, dégageait sa gorge et ses bras sans exagération. De toute évidence, elle devait vivre un veuvage, mais beaucoup parmi ses comparses devaient être dans le même cas et cela ne les empêchait pas de porter des robes blanches ou de couleurs pastel. Il supposa que bien qu’elle reprît goût à la vie, elle n’en était pas moins fidèle au souvenir d’un époux. Captivé par la danseuse et les réflexions qu’elle lui inspirait, il ne remarquait plus rien de ce qui l’entourait. La musique s’arrêta, créant un interlude permettant le changement de cavalier avant la prochaine contredanse. Sans bouger, il suivait des yeux la sylphide ondoyante qui s’éloignait quand Pierre-Clément le tira par la manche. Il lui fit remarquer qu’il était temps de se rapprocher de Térésa. Les deux hommes se dirigèrent dans le sillon de celle-ci, vers un grand salon dont les portes-fenêtres ouvraient sur le jardin. Dans les intervalles des contredanses, les danseurs ingurgitaient glaces, punch et sorbets. Pierre-Clément les dirigea vers un groupe qui venait de se former avec l’arrivée de Térésa. Théophile ne vit au sein du groupe qu’une seule personne, la jeune veuve. Elle conversait, en plus de Térésa, avec deux autres femmes, la première, bien que plus mûre, avait beaucoup d’allure et l’autre était d’une élégance et d’une grâce évidente. Il se demandait inconsciemment s’il n’était pas entré dans le mont Olympe. Térésa, apercevant Théophile, interrompit la conversation et avec un sourire radieux elle lui tendit ses mains pour l’accueillir. « – Vous êtes venu, Théophile, j’en suis fort contente. » Se retournant vers ses amies, elle les présenta. « – Mon cousin, je vous présente Edmée Saint-Aubin du Cormier de Bordeaux tout comme vous, Marie Hosten-Lamothe et Rose de Beauharnais. Mes amies je vous le rends rapidement, mais il faut tout d’abord que je m’entretienne avec lui. » Elles le saluèrent et le jaugèrent machinalement. Il faut dire que Théophile était bel homme. Traits harmonieux, blond, bien bâti, il avait tout pour attirer les regards de la gent féminine. Térésa le prit par le bras l’entrainant vers les terrasses du jardin. « – Mon cousin, avant tout, où êtes-vous installé ?

– Je suis dans une auberge dans le Marais.

– Mon Dieu ce doit être un bouge.

Drawing From the Vigée Le Brun sketchbook at the National Museum of Women in the Arts..jpgThéophile   se demandait bien en quoi son confort pouvait intéresser sa cousine. Il la laissa continuer.

– Si cela vous convient, je demanderai à madame Hosten-Lamothe de vous loger. Pour quelques sous, elle vous offrira le gite et le couvert. Cela sera plus profitable pour l’un comme pour l’autre. Votre confort sera ainsi assuré pendant votre séjour parisien qui risque de durer quelque peu afin de faire aboutir votre projet. 

– Vous pensez que Tallien ne voudra pas me faire restituer mon navire ?

– Non, non, mais ce n’est pas vraiment de son ressort, cela est plutôt dans les cordes de Barras.

Comme Théophile ne comprenait pas où voulait en venir sa cousine. Térésa éclata de rire devant son incrédulité évidente. « – Je comprends bien que vous ne pouvez pas comprendre. Paul Barras est devenu l’amant de Rose que je viens de vous présenter et madame Hosten-Lamothe est une amie voire une parente de celle-ci. Je sais, les rouages sont tortueux, mais votre demande n’est pas facile même si elle est justifiée. Maintenant, allez donc danser, je m’occupe du reste. » Le ramenant dans le salon, elle lui fit remarquer qu’Edmée n’avait pas de cavalier ce qui était rare. Pour Théophile, tout ceci allait vite et cela était bien complexe, ne connaissant aucun des interlocuteurs, il ne pouvait que faire confiance à sa cousine.

Rose avait été enlevée par Barras, Pierre-Clément de son côté venait d’inviter madame Hosten-Lamothe après avoir annoncé qu’il repartait dans une quinzaine de jours pour l’Espagne. Il retournait sur le théâtre des opérations. Edmée s’y attendait, mais le prochain départ de celui qu’elle considérait comme un père l’attristait. La précédente absence de son ami l’avait beaucoup perturbée, elle qui aurait tant aimé que tout fut stable et paisible, elle voyait sa vie toujours bousculée, ballotée par les évènements. Heureusement, elle n’était pas seule et son fils lui donnait le courage qui parfois lui manquait. Ses amies, elles, de leur côté la poussaient à vivre. Elle avait longtemps résisté aux invitations de Rose et de Térésa à aller dans le monde, mais elle devait bien se l’avouer, comme tous, elle avait besoin de respirer à pleins poumons, d’oublier le plus possible et puis elle devait bien admettre qu’elle aimait danser. Elle n’avait jusque-là jamais été dans un bal, les évènements n’avaient pas permis cela. Perdue dans ses pensées, dans une coupe de verre taillé, elle laissait fondre un sorbet qu’elle avait oublié. Lorsque Théophile   se présenta devant elle, elle mit un court instant à réaliser ce qu’il lui voulait. Elle accepta l’invitation à danser et prit le bras de son cavalier qui la guida jusqu’à la piste de danse. Ils arrivèrent, juste à temps pour se positionner dans une des files circulaires du rigaudon dont les premières mesures commençaient, Théophile se plaça à la gauche d’Edmée. Comme tous, elle et lui, se tournèrent d’un quart de tour et sans se prendre les mains, côte à côte, ils avancèrent en se déplaçant sur le grand cercle comme à la promenade, nom de cette partie de la chorégraphie. Puis comme toutes les dames, Edmée se retourna pour faire face à son partenaire et se mit à danser en sautillant d’un pied sur l’autre tenant avec grâce les côtés de sa robe, puis elle se retourna pour faire face à la personne qui se trouvait derrière elle et elle recommença l’enchainement des pas face à son nouveau cavalier. Cette danse à peine finie, le souffle un peu court, Théophile et elle enchainèrent une contredanse à l’anglaise. Sa main gantée jusqu’au coude, posée sur son bras, ses yeux translucides modestement baissés, où brillait le plaisir le plus pur et la plus innocente des joies, elle se laissait guider par Théophile qui jubilait de fierté à chaque pas. Il y eut ensuite une Allemande avec ses entrelacs, ses tours de bras, ses voltefaces et ses levés de jambes. Théophile ne voulait plus quitter sa cavalière, celui-ci n’en croyait pas sa chance, décidément son ciel se dégageait. Bien sûr, la danse ne permettait que de se frôler, on ne pouvait pas vraiment parler ni échanger d’autant que l’on changeait de cavalière de temps à autre au fil des chorégraphies, mais cela lui suffisait de se savoir, son cavalier. Il était aux anges, elle le captivait. A black crepe dress, an10 Costume parisien -- I'm assuming this belongs under mourning since the dress is made of crepe, but more research will need to be done.jpgEdmée de son côté ne se rendait pas compte de l’effet qu’elle faisait à son cavalier. Elle pensait que ne connaissant personne d’autre il s’accrochait à elle. Elle n’était pas vraiment consciente de sa beauté ou tout du moins elle essayait de l’oublier bien qu’elle fît attention à sa mise. Quand arriva la valse, cette nouvelle danse qui faisait fureur dans les bals, car le cavalier était obligé de maintenir sa cavalière par la taille, elle devina un flottement dans l’air au-dessus de Théophile, mais l’être de lumière ne put se matérialiser. Elle ne doutait pas que c’en fut un. À nouveau, ils se représentaient à elle, mais de façon moins sporadique, comme si elle pouvait décider du moment. Elle se laissa emporter par le mouvement à trois temps. La nuit parut courte à Théophile. Il eut l’occasion de danser plusieurs fois avec Edmée. En fait presque toute la durée du bal, elle ne lui dit jamais non.

***

Théophile comme convenu vint occuper une chambre de l’hôtel de madame Hosten-Lamothe. Il pénétra dans un monde de femmes.

Il ne restait dans les lieux que sa propriétaire et ses deux jeunes fils – Désirée, après avoir accouché, ayant aménagé comme prévu à Croissy – ainsi qu’Edmée et Hippolyte qui avait une nouvelle nourrice.

Berthe avait dû suivre son époux et quitter Paris. Ce fut comme cela qu’Edmée comprit comment Berthe obtenait ses renseignements, son mari faisait partie des sous-fifres de Robespierre et il lui fallait s’éloigner en ces temps de purges, car un pouvoir rasait l’autre. Malgré cela, Berthe n’avait jamais trahi Edmée d’autant que son mari ne s’intéressait guère à ce qui se passait chez lui, et elle fut bien triste de laisser Hippolyte. Ce départ impromptu qui avait pris au dépourvu Edmée coïncida avec l’arrivée de Louison.

***

pierre paul prud'hon (joséphine de BeauharnaisLe président de la Convention thermidorienne était devenu l’amant officiel de Rose. À sa sortie de prison, sa beauté et ses amitiés avaient ouvert à celle-ci les portes des salons à la mode. Malgré sa pauvreté, elle faisait preuve d’ingéniosité et s’arrangeait toujours pour être bien mise, n’hésitant pas à contracter des dettes dont elle réglait les plus criantes, jouant parfois de ses charmes. Elle s’arrangea avec l’aide de Térésa à s’imposer à Barras comme une évidence. L’homme était vaniteux et la ci-devant vicomtesse était exactement ce qu’il estimait lui être dû, aussi il l’aida à récupérer les biens d’Alexandre, ce qui lui permit de vivre dans un petit hôtel particulier de la rue Chantereine.

Cette nuit-là, en compagnie de Rose, Paul Barras raccompagnait Edmée et madame Hosten-Lamothe rue Saint-Dominique. À l’approche de l’hôtel, leur berline évita de justesse un groupe de femmes poursuivies par des gardes nationaux. Le cocher dut arrêter brusquement son équipage, secouant violemment les passagers. Barras ouvrit la portière avec colère et posa le pied sur le marchepied. « – Que se passe-t-il ? Nom de Dieu !

– C’est la garde, citoyen président.

Barras regarda autour et aperçut un officier juste devant les grilles de l’hôtel. Il l’interpella. « – Vous ! Vous courrez après qui ? » À la lumière de la lanterne de la voiture, le capitaine reconnut aussitôt Barras. Il prit donc le temps de lui répondre.

– Des filles ! Citoyen ! On a ordre de les arrêter toutes et de les envoyer à la Salpêtrière.

Barras ne pouvait rien dire, l’ordre venait de la Convention. Il avait été demandé de faire place nette de toute fille ou femme de mauvaise vie, les menaçant d’arrestation et de traduction au tribunal de police centrale, comme corruptrice des mœurs et perturbatrice de l’ordre public. Il était donc prescrit aux commissaires de police une surveillance active dans les quartiers infectés de libertinage ; il commandait aux patrouilles d’arrêter toutes les filles et femmes de mauvaise vie qu’elles trouveraient incitant au libertinage et cela malgré une propension de l’élite aux mœurs relâchées. Rose se pencha vers Barras et accentuant l’intonation sur la fin de sa phrase, elle demanda « – Cela ne peut être qu’une erreur dans ce quartier, ne penses-tu pas, Paul ? » À même temps qu’elle s’adressait à lui, elle aperçut deux gardes qui cherchaient à voir l’intérieur de la cour, elle s’en offusqua. Barras aussitôt interrompit l’élan des deux hommes. Edmée qui s’était penchée remarqua une ombre ou plutôt une tache blanche derrière un des arbustes qui encadraient l’escalier du corps du bâtiment. Les deux gardes, bien que contrariés, cédèrent devant l’autorité du conventionnel. Sous le regard interrogatif de Rose, Edmée descendit de la voiture suivie de madame Hosten-Lamothe contrariée par ce remue-ménage devant sa porte. Edmée d’un sourire rassura Rose et ajouta « – Ne vous inquiétez pas, même s’il y a une fille de petite vertu dans les environs, elle sera moins dangereuse que ses pourchasseurs. Excusez-moi Barras, mais j’ai de mauvais souvenirs de la garde nationale. Je vous remercie de nous avoir accompagnés. » Tout en prenant son bras, madame Hosten-Lamothe se joignit à elle pour les adieux et l’entraina vers la demeure. Elles entrèrent dans la cour pavée et montèrent les marches jusqu’à la porte. Sur le palier, elles se retournèrent vers la rue et firent un signe de la main vers la berline qui s’ébranla. Edmée chuchota alors « – Ne craignez rien, ne bougez pas. » L’injonction surprit madame Hosten-Lamothe, mais elle ne dit rien comprenant que ce n’était pas pour elle. Elle entra comme si de rien n’était, allant au-devant de sa chambrière qui ayant entendu leur arrivée se présentait au-devant d’elles avec un bougeoir pour les éclairer. Ayant vérifié les alentours, Edmée dit à voix basse « – Il n’y a plus personne, vous pouvez sortir de là, qui que vous soyez. » Marguerite Gérard Seated woman reading a letter.jpgUne silhouette menue sortie de derrière le buis. À première vue, c’était une gamine malingre, toute tremblante, bien que le menton fièrement levé. Suivie de son invitée imprévue, elle entra dans l’hôtel. Madame Hosten-Lamothe attendait curieuse. Tout en l’examinant, elle sourit avec bienveillance à la gamine qui ne devait avoir au mieux que quatorze années. Elle entraina Edmée et sa protégée jusqu’aux cuisines. La chambrière qui avait suivi sa maîtresse et qui avait compris la démarche implicite de sa maîtresse, sortie du garde-manger du pain et du fromage qu’elle tendit à la gamine. Celle-ci hésita, Edmée coupa une tranche et un morceau de fromage et les lui tendit. Elles s’étaient toutes assises autour de la table en bois rustique et la regardaient manger, elle n’avait visiblement pas vu de nourriture depuis un temps certain. Edmée se décida et avec douceur prit la parole. « – Sais-tu où aller ensuite ?

– Non, citoyenne, je n’ai plus de lieux où dormir.

– Comment cela se fait-il ?

– Mon maître, il avait la main baladeuse alors ma maîtresse, elle m’a mis dehors.

– Et tu n’as pas de famille ?

– On est trop nombreux pour que je rentre chez mes parents. J’ai trop de frères et sœurs à faire manger.

– Et qu’est-ce que tu faisais chez tes maîtres ?

– J’étais servante à tout faire.

Edmée jeta un coup d’œil vers madame Hosten-Lamothe, qui hocha la tête en signe d’acquiescement. Elle poursuivit. « – Tu veux rentrer à mon service ? Je ne suis pas assez riche pour te donner des émoluments pour l’instant, mais je peux te nourrir et te loger. »

Louison entra sans autre forme au service d’Edmée et s’avéra autant fidèle que dégourdie. Elle apprit vite à répondre aux besoins de sa nouvelle maîtresse. Elle aidait tout le monde dans la maison, apprenant auprès des autres domestiques les différentes tâches domestiques. Puis un matin Edmée fut prise au dépourvu par l’arrivée de Berthe lui ramenant Hippolyte. Le beau nourrisson avait attendri de suite Louison, aussi entendant l’échange entre Edmée et madame Hosten-Lamothe qui se demandait comment trouver une autre nourrice à son fils, elle se proposa. La toute jeune fille leur fit remarquer, que c’était elle qui s’occupait de ses frères et sœurs pendant que sa mère travaillait au blanchissage dans une boutique du voisinage et que du coup elle savait y faire. Edmée était septique, mais elle était contente de ses services et madame Hosten-Lamothe la rassura. Louison ne serait pas seule à avoir l’œil sur l’enfant, quant à le nourrir, il pouvait commencer à ingurgiter de la bouillie. Louison devint ainsi la gouvernante du petit Hippolyte.

***

Théophile était encore sous le charme des effets du bal quand il découvrit qu’il était venu loger sous le même toit que sa cavalière. Il se présenta intimidé à l’hôtel de la rue Saint-Dominique. Il se trouvait ridicule de se sentir embarrassé à l’idée de la revoir, mais accueilli par celle-ci, il se retrouva tout intimidé en sa présence. Ce tête-à-tête était bien autre chose que l’accompagner dans une chorégraphie au milieu de la foule. Madame Hosten-Lamothe se présenta dans la foulée dans le salon où ils s’étaient installés. Elle remarqua de suite la gêne. Elle garda pour elle cette constatation et comme si de rien n’était, elle prit en main la conversation qui avait quelques difficultés à démarrer entre Edmée et Théophile. Comme l’arrivée du nouveau locataire coïncidait avec le souper, madame Hosten-Lamothe se fit un devoir d’animer sa table, demandant quelques renseignements sur la vie de son nouveau pensionnaire.

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Théophile de son côté, sans l’avoir demandé avait eu des informations sur sa logeuse et sa pensionnaire. Pierre-Clément au retour du bal les lui avait fournis. « – Alors Théophile, visiblement vous avez apprécié le bal !

– Je dois reconnaître que ce fut plus agréable et plus divertissant que je ne l’avais envisagé.

– Avez-vous résolu votre affaire ?

– Pas vraiment. Térésa me fait passer par des méandres que j’avoue, ne pas comprendre. Pour commencer, elle pense qu’il est bon que j’aille loger chez cette madame Hosten-Lamothe que vous paraissez connaître, ceci afin que je me rapproche de Paul Barras par l’intermédiaire de son amie.

– Vous parlez de Rose. Rose Beauharnais, la veuve du général, elle est de la famille de madame Hosten-Lamothe. Leurs familles sont des planteurs de Martinique. Elles étaient toutes deux incarcérées aux Carmes avec Térésa. Elles s’y sont liées d’amitié. Depuis elles s’entraident par tous les moyens. Vous pouvez leur faire confiance, aussi nébuleux que paraissent leurs moyens.

– Et, cette madame Beauharnais loge aussi chez ma future logeuse ?

– Non plus maintenant. Elle a obtenu de Barras qu’on lui rende les biens de son époux. Par contre, votre cavalière, qui est ma protégée, y est installée.

– Madame de Saint-Aubin du Cormier est de leur famille ?

– Non, non, elle est bien née aux iles, mais à Saint-Domingue.

– Je la croyais de Bordeaux !

– C’est le cas, elle est une Vertheuil-Reysson.

– Les châteaux du Médoc ?

– Oui, elle en est l’héritière, mais tout est sous-scellé et elle aura bien du mal à les faire lever. Son oncle par alliance à des accointances avec Coblence, il a été mêlé à l’immigration du comte de Provence. De plus, celui qui gérait sa fortune est en quelque sorte parti avec la caisse de la Convention.

– Il a volé la Convention ?

– Pas exactement, il lui prêtait de l’argent, c’est le banquier Dambassis… Il a immigré avant qu’il ne lui arrive malheur, mais avant de partir, il s’est arrangé pour qu’il y ait peu de chose à mettre sous scellés.

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Labille-Guiard Adélaïde (1749-1803), Louise-Elisabeth de France.JPG« – Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, monsieur Espierre, nous mangeons avec les enfants et les gouvernantes lorsque nous ne recevons pas. » Théophile, ayant assuré que cela ne le dérangeait en rien, suivit son hôtesse et Edmée jusqu’à la salle à manger où il découvrit de jeunes garçons de quatorze et onze ans attendant sagement. « – Monsieur Espierre, je vous présente mes deux derniers fils Joseph et Antoine et leur gouvernante, madame Trumont. » Elle n’avait pas fini qu’entrait une toute jeune fille avec beau nourrisson blond comme les blés. À sa grande surprise, la jeune fille tendit l’enfant à Edmée. « – Celui-ci est le mien, je vous présente Hippolyte. » Théophile se retrouva au milieu d’un repas de famille, ce qui ne lui était pas arrivé depuis sa petite enfance. Il en apprécia de suite l’ambiance, les réflexions des enfants dans leur innocence maladroite le faisaient sourire. Il s’attendrit devant le nourrisson qui avec le plus grand sérieux avalait sa bouillie. À cette ambiance familiale, venait régulièrement se joindre Rose parfois accompagnée de sa fille Hortense, son fils Eugène ayant rejoint l’état-major du général Hoche.

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Pour Théophile, les choses se passèrent comme prévu par Térésa. Avec l’aide de Rose, elle arriva à influencer Barras et elles l’amenèrent à envisager la restitution de son navire. Mais la manipulatrice avait eu raison, cela prit du temps. Théophile dut faire plusieurs allers-retours entre Bordeaux et Paris pour faire avancer ses affaires des deux côtés. À chaque séjour parisien, il revenait loger rue Saint-Dominique et servait de chevalier de servant aux dames de la maison. Si Théophile était entreprenant en affaires, dès qu’il s’agissait de sentiment, il était paralysé, aussi il proposait chaque fois qu’il le pouvait d’accompagner Edmée partout où elle allait, mais sans jamais montrer le moindre sentiment.

***

Dans le salon de l’hôtel de la rue Saint-Dominique, les quatre femmes prenaient un café, ce qui était un luxe par les temps qui courraient. Madame Hosten-Lamothe avait convié Rose et Térésa à la demande de cette dernière qui pour l’occasion s’était procuré la boisson qui les régalait. Térésa et Rose étaient attendues plus tard dans la soirée pour un diner. Madame Hosten-Lamothe et Edmée, elles, les rejoindraient au bal donné au palais du Luxembourg afin de fêter la victoire de Barras sur l’insurrection des royalistes le 13 vendémiaire. Dans le salon, c’était un vrai conseil de guerre qui se déroulait, Térésa, avec l’aide de ses comparses, profitait de l’absence de Théophile pour faire entendre raison à Edmée. « – Edmée, vous ne pouvez faire languir Théophile plus longtemps. Non, non, laissez-moi poursuivre. Ne me dites pas que vous ne vous êtes pas rendu compte qu’il était amoureux de vous. Il vous suit partout comme un petit chien de compagnie. Vous pensez bien qu’il ne laisse pas ses affaires pour rien. Il n’a nul besoin de revenir aussi souvent pour faire avancer son affaire. » Edmée allait prendre la parole, mais Rose fut plus rapide. « – Vous n’avez pas besoin de l’aimer pour lui céder. Nous savons que vous pleurez encore ce cher Edwin et nous comprenons, mais il vous faut passer à autre chose. » Madame Hosten-Lamothe prit le relais tout en douceur.« – Edmée, il faut avoir les pieds sur terre, épouser par amour est une fantaisie du moment. Théophile n’en demande pas tant. Soyez raisonnable, il vous faut quelqu’un pour vous protéger des vicissitudes de la vie, pour s’occuper de vous et d’Hippolyte. Combien de temps allez-vous pouvoir continuer comme cela ? Malgré la bonne volonté de Térésa et de Rose, nous ne savons pas quand et si l’on vous rendra vos biens. »

Seule Térésa avait compris d’où venait l’argent qu’Edmée utilisait avec parcimonie pour vivre et se loger chez madame Hosten-Lamothe et elle ne savait pas combien elle en avait. Quant à madame Hosten-Lamothe et à Rose, elles supposaient que c’était Pierre-Clément qui subvenait à ses besoins et lui pensait que c’était Térésa. Edmée savait qu’elles avaient toutes raisons, mais elle avait du mal à se faire à l’idée. De plus, il n’était pas question de le prendre pour amant, c’était pour elle une situation trop précaire, quoique fort courante en ces temps. Elle appréciait Théophile, son tempérament calme et pondéré la rassurait. Il ne lui était pas indifférent, mais cela n’était pas un sentiment amoureux. Madame Hosten-Lamothe, qui semblait suivre le cheminement de ses pensées ajouta « – vous n’avez pas à lui mentir, ce n’est pas cela qu’il veut. Il est évident qu’il veut vous protéger. Acceptez-le. Sa situation est stable et confortable. Ce sera une bonne chose pour vous et le petit. »

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 18