L’orpheline/ chapitre 002 et 003 première partie

chapitre 001

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Chapitre 002

Un vicomte narcissique

Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice

Paul-Louis avait toujours été très beau et dégageait une allure princière de par sa taille et sa posture. Avec son étincelle de génie dans les yeux, ses traits réguliers et sa mâchoire forte, il impressionnait toute sa sphère. Son égo illimité et sa confiance en lui avaient constamment fait croire que sa puissance pouvait vaincre la mort. Il aimait se lancer des défis, simplement pour triompher de ses éventuelles craintes. Son entourage se révélait admiratif de cet aplomb qui ne le quittait jamais. Lorsque son père, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, se retira de son régiment, il lui demanda d’intégrer à sa place la maison militaire du roi, en tant que Capitaine de la garde du corps du roi. Celui-ci s’empressa d’accepter et rejoignit Versailles avec la lettre de recommandation de son paternel. Il n’eut aucun mal à s’y incorporer. 

***

En l’année de 1722, Philippe d’Orléans, le Régent de France goûtait avec plaisir l’exercice du pouvoir. Surgit alors dans sa tête une idée de génie, une idée qu’Henri IV avait déjà eue et qu’il comptait réitérer. En 1615, les ambassadeurs français et espagnols avaient effectué dans l’île des Faisans l’échange de deux fiancées royales. Élisabeth, la fille d’Henri IV, fut promise à Philippe IV, roi d’Espagne, et en contrepartie Anne, la sœur de celui-ci, était destinée au futur Louis XIII, frère d’Élisabeth et fils d’Henri IV. Philippe d’Orléans décida donc de proposer une action similaire à Philippe V d’Espagne, un mariage entre Louis XV, âgé de onze ans, et la très jeune infante, Anna Maria Victoria, âgée de quatre ans. En échange, il suggéra de donner une de ses nombreuses filles, Mlle de Montpensier, comme épouse au jeune prince des Asturies, héritier à venir du trône d’Espagne. Cela lui permettait de renforcer ses positions et de consolider la fin du conflit avec son pays voisin. La réaction de Madrid s’avéra enthousiaste, et les choses se mirent vite en place. Le duc de Saint-Simon fut enrôlé par le Régent en tant qu’« ambassadeur extraordinaire » afin d’aller signer les actes de mariage. Il accepta que les deux fils de ce dernier, Jacques-Louis Vidame de Chartres, et Armand-Jean, l’accompagnent en vue d’obtenir pour lui-même et pour eux, le titre de grand d’Espagne. 

La garde royale se trouva responsable du périple des deux princesses. Le lendemain du bal qui fêtait les deux alliances, on mit mademoiselle de Montpensier dans un des carrosses du voyage. Elle se retrouva escortée de la très laide madame de Cheverny, sa gouvernante, et de la duchesse de Ventadour, future gouvernante de l’infante. L’une et l’autre ne passeraient pas la frontière et l’y laisseraient seule. Elles roulèrent dans un riche équipage de huit chevaux, accompagné de quatre-vingts gardes dont Paul-Louis était l’un des capitaines, suivis de cent cinquante gardes dirigés par le prince de Rohan-Soubise fermant la marche qui les conduisaient jusqu’à la frontière espagnole. Le trajet fut long et des plus désagréable tant les routes étaient mauvaises. Parvenu à Bayonne, Mademoiselle de Montpensier, malade, fut reçue par la reine-douairière d’Espagne, Marie-Anne de Neubourg, deuxième épouse de Charles II d’Autriche.

L’échange entre les deux princesses devait s’accomplir sur l’île des faisans au milieu de la Bidassoa, rivière qui débouchait dans le Pays Basque et qui servait de frontière entre les deux royaumes. Afin d’exécuter une arrivée en grande pompe, on construisit au cœur de l’île un magnifique pavillon. Il fut constitué de deux ailes égales, l’une côté Français, l’autre côté Espagnol, elles se rejoignaient au centre sur un salon ornementé spécialement pour l’occasion. Fabriqués à Saint-Jean-de-Luz, à Paris, ou bien prêté par le garde-meuble du château de Versailles, le lieu était meublé et décoré avec splendeur. L’unique fonction du pavillon était d’être traversé. Pour y accéder, il fallait franchir des ponts de bateaux. Sur chaque rive, la foule s’était massée afin d’ovationner les deux princesses. La cérémonie de l’échange était dirigée par le marquis de Santa Cruz pour l’Espagne, et par le prince de Rohan-Soubise pour la France. Le salon avait été divisé par une ligne médiane, symbolisant la frontière que les deux princesses devaient traverser. Cela se fit à midi.

Paul-Louis, avec ses hommes, était resté sur la rive française du fleuve, ils attendaient l’infante d’Espagne qui allait prendre la place de Mademoiselle de Montpensier. Celle-ci arriva escortée par Maria Nieves et Mme de Montellano ainsi que de la duchesse de Ventadour qui repartait pour Versailles en sa compagnie. Dans le groupe des suivantes de la future reine, la seule personne que Paul-Louis remarqua ce fut une toute jeune fille qui marchait derrière l’infante et ses accompagnatrices. Elle détenait un visage d’ange. Émerveillé, il croisa son regard quand elle passa face à lui, son cœur se contracta. Lui qui n’avait jamais eu de difficulté à séduire les femmes, il s’interrogea, ce coup-ci y parviendrait-il ? Devant la beauté de la demoiselle, il douta de lui. C’était la première fois qu’il avait un tel ressenti.

Maria Louisa della Quintania était la petite fille d’un Vicomte français venu s’installer en Espagne à la demande de Louis XIV. Elle avait été élevée dans un couvent de Madrid, c’était une très jolie jeune fille au caractère indépendant, ce qui n’était pas facile à vivre dans une société où l’on ne demandait pas l’avis de  la gent féminine. Elle avait du mal à supporter l’autorité et elle avait bien compris que ce français qui la regardait sans fin faisait partie de ceux qui ne doutaient pas de leur pouvoir. C’était dommage, parce que l’homme ne lui déplaisait pas. Il avait profité du trajet de retour et des fêtes données en l’honneur de la future reine de France pour se rapprocher d’elle et lui faire la cour. Elle était restée distante et froide, car elle ne voulait point succomber à son désir, elle espérait bien mieux. Plus le temps passait, plus Paul-Louis s’adoucissait devant celle qui faisait vaciller son cœur. Maria-Louisa finit par s’attendrir, mais ne céda pas aux pulsions de son admirateur. Comprenant qu’il ne détenait qu’une solution, à peine arrivé au Palais-Royal, il la demanda en mariage, ce qu’elle accepta ainsi que ses parents. 

Chapitre 003

Le couvent

Philippine de Madaillan

Exceptionnellement, Philippine se retrouva seule, du moins le crut-elle. Elle était simplement éloignée de Jean et de ses parents qui l’avaient mise à l’ombre des chênes près du ruisseau pendant qu’ils semaient les récoltes à venir en s’alliant avec d’autres métayers. Le soleil brillait inondant le décor alentour à ce moment de la journée. De toute façon, elle était la fille du château donc elle ne pouvait participer à leurs activités. D’elle-même, elle l’aurait effectué, mais Berthe lui avait longuement expliqué qu’elle ne pouvait les aider. Ils pourraient se faire admonester voire pire, par le châtelain. Elle avait donc obéi, bien qu’elle n’ait aperçu le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, qui était son oncle, que deux ou trois fois et encore de loin. Appuyée contre le tronc du chêne, elle laissait son regard rêvasser sur le paysage qu’elle avait face à elle. Sans s’en rendre compte, elle se dissocia du moment présent, et entra en transe. Elle se mit à marcher dans l’espace, puis elle sauta d’un nuage à un autre, ils la transportaient entre le monde réel et celui des entités qui l’accompagnaient journellement. Elle apercevait la métairie et ses champs d’en haut. Bien que ce fut étrange, elle n’était guère étonnée, elle avait déjà eu droit à différentes variantes. Elle vit arriver devant elle son ange. « — Philippine, il faut que tu ailles à la métairie, le majordome du Vicomte va venir te chercher. » La petite fille fut surprise par cette injonction. « — Pourquoi vient-il me chercher? Son maître ne s’est jamais occupé de moi.

— Cela est vrai, mais il lui a demandé de t’emmener au couvent des ursulines de Saint-Émilion.

— Au couvent ! Pourquoi dois-je aller au couvent?

— Il va épouser une vicomtesse espagnole, il ne veut pas que son union soit altérée par ta présence.

— Mais je vis à la métairie. Il n’en a donc rien à faire. Il ne s’est point intéressé à moi, à aucun moment.

— Philippine, si sa future femme l’apprenait, elle trouverait cela des plus étrange. De plus, tu dois recevoir une éducation digne de toi et le couvent s’avère la bonne formule.

— Bien, je vais y aller. De toute façon, je ne pense pas avoir le choix.

— C’est un fait! Mais ne t’inquiète pas, c’est une conjoncture bénéfique pour toi. » Sur ce, l’ange se dissipa, et la fillette rouvrit les yeux. Reprenant conscience de ce qui l’entourait, elle se leva, une merlette chantait au-dessus de sa tête. Elle rajusta sa mise et refit sa tresse qui tombait jusqu’au bas de son dos. Elle alla chercher Berthe, qu’elle considérait comme sa mère. Elle longea la rivière et se dirigea vers le champ où celle-ci binait, piochait et ensemençait avec son époux, son frère de lait et leurs voisins. 

Tous la savaient étrange, mais aucun n’avait d’apriori, elle s’avérait charmante et pleine de gentillesse, de plus c’était une châtelaine, visiblement abandonnée par son ascendance. Ils ressentaient de la pitié pour l’enfant. Ce dont ils n’étaient pas instruits, c’est qu’elle avait sauvegardé à plusieurs reprises leurs patrimoines ou des membres de leur famille. Pour Berthe et Paul, elle semblait connaître l’avenir. Ils avaient été déconcertés par les premières divulgations. Elle annonçait à l’avance avec naturel et certitude les orages ou les personnes qui allaient être ou étaient en difficulté. Elle le disait sans vraiment y réfléchir comme si l’information passait dans ses pensées par inadvertance. Cela leur avait permis plus d’une fois de sauver leurs biens et leurs parentèles. Pour Jean, c’était une évidence, à plus d’une occasion, elle l’avait empêché d’accomplir des bêtises ou de se mettre en danger. 

Quand elle arriva, Berthe leva la tête, au vu de la tristesse sur son visage, elle comprit qu’elle allait apprendre une mauvaise nouvelle. « — Maman Berthe, le majordome du château va se présenter à la métairie, nous devons y aller. » À la surprise de leurs voisins, le couple Fauquerolles et leur fils s’excusèrent auprès d’eux et prenant en main leurs outils, sarclettes, pioches et binettes, ils suivirent la fillette. Qu’allait-il encore se produire ? Pourquoi le majordome se rendait-il chez eux ? Il devait venir chercher la petite, mais pourquoi ? Ils se doutaient bien qu’ils n’allaient pas être informés de la raison, tout au moins pas tout de suite ou pas franchement. Jeannot marchait à côté de Philippine, il la questionnait. Il voulait savoir. Elle lui raconta ce qu’elle avait appris sans lui parler de son ange. Elle ne l’avait jamais tenue éclairée de sa présence. Il était abasourdi et très malheureux, il ne pensait pas que l’on pouvait le séparer de sa sœur de lait. Et le couvent, il ne pourrait y mettre les pieds. Il se renfrogna et devint très triste. 

Parvenu devant la métairie, le carrosse du château attendait. Lorsque le majordome les vit arriver, il descendit de la voiture. Ce fut Paul qui s’adressa à lui. « — Que nous vaut votre présence, monsieur Ribois

— Je viens chercher Philippine de Madaillan pour l’amener à l’abbaye de Saint-Émilion. Monsieur le Vicomte m’a envoyé un courrier afin que je l’y conduise diligemment, elle doit recevoir une éducation digne de son rang. Il estime qu’il a trop longtemps attendu. » En fait, tous se révélaient conscients qu’il avait quelque peu oublié l’enfant qui ne l’intéressait guère. « — Puis-je l’accompagner? » Demanda Berthe. Monsieur Ribois accepta avec soulagement. Il y en avait facilement pour deux bonnes heures de voyage. Il devait aller prendre un bac, un passe-cheval, à Branne, en espérant qu’il ne fut pas contraint d’aller jusqu’à Libourne, dans le but de faire traverser le carrosse sur la Dordogne et cela prendrait du temps. De plus, il ne sentait pas très à l’aise à l’idée d’emmener la fillette aux ursulines. Il n’aurait su dire pourquoi, tout au moins il ne voulait pas se l’admettre.

***

Sœur Élisabeth, la mère supérieure de l’abbaye des ursulines de Saint-Émilion, assise, face à la fenêtre de son bureau, réfléchissait. Elle était la dernière fille du comte d’Astier de la Vigerie. Celui-ci, comme tous les aristocrates de la région, détenait un château et des vignes, l’ensemble se situait dans le Médoc. Enfant, elle y passa sa vie. Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle dut rentrer au couvent, instinctivement elle réclama à aller aux ursulines. Sa mère en ayant fait le retour à son père, celui-ci agréa, espérant qu’avec un peu de chance, elle demanderait à entrer dans les ordres. La période venue, Élisabeth souhaita être une sœur de son abbaye. Avec le temps, elle en devint la mère supérieure, car aucune postulante se révélant d’une famille noble ne désirait se perdre au fin fond de cette région. Elle ne regretta jamais sa situation même dans les moments les plus difficiles.

Après une pandémie, une peste arrivée de Marseille, qui avait amené la ville à se confiner, empêchant certaines de ses pensionnaires à revenir au couvent, voilà qu’elle se retrouvait avec une énigme. Elle ne comprenait pas pourquoi le Vicomte de Madaillan-Saint-Brice lui envoyait sa nièce. Elle n’avait évidemment rien contre, mais son abbaye avait été créée pour élever les filles des classes pauvres, il détenait bien sûr aussi beaucoup d’aristocrates désargentées. À son avis, cette enfant n’en faisait pas partie. De plus, ses grands-parents, les Bouillau-Guillebau, n’apparaissaient pas non plus dans le besoin. Ils avaient un hôtel particulier dans Bordeaux et une propriété viticole dans le Médoc et une autre dans les Graves. Elle supposait qu’il y avait autre chose, la fillette avait peut-être un problème, mais lequel ? S’en défaisait-il pour une raison quelconque ? Devait-elle l’accepter ? Que de questions lui traversaient l’esprit ! Elle attendrait de la voir pour décider. De toute façon si cela ne se passait pas bien, elle était en droit de la renvoyer.

***

Saint-Émilion par Leo Drouyn

Le carrosse n’avait pu pénétrer dans la ville, il s’avérait trop large pour les rues qui se présentaient face à lui. Il avait juste franchi la première des portes des murailles qui entouraient la cité et qui se situait sur leur route. Philippine tenait la main de Berthe, elles suivaient monsieur Ribois, qui connaissait à peu près Saint-Émilion, dans les petites ruelles tortueuses et escarpées, traversant les placettes ombragées sur le pavé irrégulier. Ils passèrent devant de nombreux édifices religieux des plus impressionnants, ainsi que des demeures cossues. La pierre calcaire ocre et les toits de tuiles rouges donnaient à l’ensemble une harmonie sublimée par le soleil couchant. Aucun d’entre eux ne le réalisa vraiment, ils étaient trop préoccupés par la suite des événements. Ils arrivèrent sur un des côtés du couvent dominé par la tour du roi à l’arrière de celui-ci. Ils hésitèrent un instant, mais Philippine s’avança d’elle-même vers la porte qui se présentait face à elle. Le majordome tira sur la cordelette qui fit sonner la cloche. Alertée, sœur Geneviève vint ouvrir le ventail. Elle fit pénétrer Berthe et Philippine et demanda à monsieur Ribois de patienter dans le parloir dévolu à cet effet. Elle guida la nourrice et l’enfant jusqu’à la mère supérieure. Elles croisèrent des sœurs en habit sombre. Elles étaient toutes vêtues d’une robe de serge noire ceinte d’un cordon de laine et d’un grand voile de même couleur descendant presque à leurs pieds sur une guimpe blanche. La fillette réalisa qu’elle avait déjà rêvé de la scène, elle les avait alors prises pour des fantômes. Arrivées devant le bureau de la mère supérieure, sœur  Geneviève toqua afin de signaler leur présence. Elle entendit une voie lui dire de rentrer. Elles pénétrèrent dans la pièce et y trouvèrent sœur Élisabeth ainsi que sa Prieure, sœur Dorothée. Les deux nones regardèrent de suite la petite fille avec curiosité, cherchant ce qui pouvait ne pas aller dans celle-ci. Elles découvrirent une enfant pas très épaisse, il est vrai, mais déjà grande. Elle s’avérait très jolie avec ses yeux en amandes étincelants, voire illuminés, et sa chevelure abondante d’un châtain roux aux reflets cuivrés. Elle était habillée comme une paysanne ce qui les surprit. Sœur Élisabeth s’adressa directement à elle. «  Bonjour, je suppose que tu es mademoiselle Philippine de Madaillan?

— Bonjour révérende mère, oui je suis bien Philippine.

— Quel âge as-tu, mon enfant?

— J’ai aujourd’hui sept ans.

— Ah! c’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance. Bienvenue en ces lieux, j’espère que tu les apprécieras. Est-ce que tu sais lire et écrire?

— Non ma sœur, je n’ai jamais appris.

— Ce n’est pas bien grave, nous sommes là pour t’instruire. »

Philippine de Madaillan

Sœur Élisabeth était soulagée, la petite fille n’avait à première vue point de problème et elle s’annonçait vive. Elle parlait correctement, ce qui s’avérait surprenant n’ayant reçu aucune éducation. Cela la rassura. Elle sollicita sa Prieure afin de la conduire à sa maîtresse, la nonne qui s’occupait des pensionnaires les plus jeunes. Bien qu’elle douta de ce qu’elle allait dire, au vu de la mise de Berthe, elle lui demanda si elle était sa gouvernante. « — Non, je suis sa nourrice. Je l’ai accompagnée, car c’est le majordome du château qui est venu la chercher à la métairie.

— Si cela ne vous ennuie pas, je vais vous garder deux minutes, mais vous pouvez lui dire au revoir. » Berthe se baissa et embrassa celle qu’elle avait élevée et nourrie, la serra dans ses bras et la laissa partir avec tristesse en compagnie de sœur Dorothée. Constatant sa peine, la révérende mère la rassura. « — Ne vous inquiétez pas, vous pourrez venir la voir quand vous le voudrez, je suppose qu’elle détient une sœur ou un frère de lait?

— Oui, il s’appelle Jean.

— Il pourra lui aussi la visiter, s’il le désire. 

— C’est aimable à vous, ma sœur.

— Avez-vous une idée de la raison pour laquelle son oncle nous l’envoie?

— Aucune ma sœur ! À part que le vicomte va se marier, d’après son majordome, je suppose qu’il ne veut pas de la présence de l’enfant. Elle pourrait déranger sa future épouse. 

— Cette enfant n’a pas de problème particulier dans le comportement ou dans sa façon de penser?

— Oh non! Ma sœur, Philippine est tout à fait normale.

— C’est une bonne chose. Je vais vous laisser repartir, sœur Geneviève va vous raccompagner. Surtout, n’hésitez pas à revenir la voir. Sachez que je vais écrire à sa grand-mère, je suppose qu’elle aimerait être informée de la situation de sa petite fille.

— C’est possible. Merci révérende mère. »

Sœur Élisabeth n’avait pas cru Berthe, elle pressentait quelque chose, mais elle ne comprenait pas quoi ? De plus, elle était stupéfaite, Philippine n’avait jamais obtenu de gouvernante. Apparemment, elle avait passé ses sept premières années chez sa nourrice, ce n’était pas commun. Son oncle visiblement ne s’était jamais senti concerné par l’enfant. Comme c’était une fille… cela s’avérait sans surprise. Elle avait été étonnée du scepticisme de Berthe quant à l’intérêt de Mme Bouillau-Guillebau pour la fillette. Décidément, tout cela était étrange, elle espérait ne pas commettre une erreur en intégrant Philippine.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

L’orpheline/ chapitre 001

Neptune accompagnait mars en cette fin d’hiver et ce début de printemps, le temps s’avérait doux et le soleil brillait de façon clémente. La merlette voletait au fil des vents au-dessus des vallons, entre la Dordogne et la Garonne. Des prés, des champs et des vignobles ponctuaient les parcelles qu’elle survolait. Elle s’approcha du ruisseau de la Vignaque bordé de chênes et se posa sur la branche de l’un d’entre eux. En dessous, une fillette assise semblait converser avec quelqu’un qui pour un humain n’existait pas. La merlette devinait une présence qu’elle percevait plus qu’elle ne la voyait. « — Philippine, il faut rentrer à la métairie, tu es attendue… » 

L’entretien avec l’être de lumière finie, la petite fille se releva, tapota sa jupe de lin brun, rajusta sa chemise et son corselet. Elle rassembla son opulente chevelure châtain-auburn et se fit une tresse. Et elle partit vers la métairie en longeant la rivière puis en traversant les champs. La merlette l’accompagna tout en chantant. Cela donnait du baume au cœur à l’enfant. Ce jour-là était son anniversaire, elle venait d’avoir sept ans.

Chapitre 001

1715, Des débuts difficiles

Anne Bouillau-Guillebau

Installée dans son siège en bois noirci agrémenté de dorures, elle fixait sans voir le jardin qui donnait sous sa fenêtre. Elle caressait machinalement les accotoirs en arabesques abouties par une volute feuillagée très saillante. Louise, sa chambrière, l’avait habillée comme tous les jours d’une robe volante et la regardait attristée. Consciente du chagrin qui emplissait sa maîtresse, et ne pouvant guère l’aider à part la soutenir, elle répondait à ses besoins que celle-ci ne réalisait pas vraiment. 

Tout comme son époux, Anne Bouillau-Guillebau avait tellement désiré avoir un enfant, mais elle ne voulait pas de celui-là. Sa venue la faisait trop souffrir, il lui avait apporté trop de malheurs. Contrairement à sa première grossesse, celle-ci allait aller jusqu’au bout. Si toutefois c’était un « faux germe » voire une « môle », elle n’en redouterait pas l’expulsion, mais elle pressentait qu’elle ne perdrait pas ce nourrisson, qu’elle le mettrait au monde. 

Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau

Elle s’était cloîtrée dans sa chambre depuis l’enterrement de son époux. Quant à son beau-frère, il était reparti pour Paris, car Capitaine de la garde du corps du roi, il ne pouvait demeurer éloigné très longtemps de Versailles. Cela l’avait soulagée, elle était pour ainsi dire seule dans le château. Elle maudissait sa grossesse, et priait chaque jour  pour qu’elle s’interrompe. Mais rien ne se passait. L’enfant ne bougeait pas dans son ventre ou si peu, mais ce dernier devenait volumineux démontrant sa venue, il mettait en exergue son approche. La sollicitude de l’entourage féminin rassurait habituellement les femmes enceintes, aussi sa mère, Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau, revenait régulièrement auprès d’elle après la triste cérémonie qu’avait été l’enterrement de son époux et essayait de l’aider à mieux vivre son état. Elle résidait dans un hôtel particulier à Bordeaux et était mère de deux garçons et de sa fille. Elle voyait bien que cette dernière était rentrée dans une dépression, elle mettait cela sur le compte de son veuvage prématuré et de la crainte de son futur accouchement. Elle avait pensé la ramener chez elle et le lui avait proposé, mais Anne avait refusé. Il n’était pas question pour elle d’emmener cet enfant dans la maison familiale. 

***

Ce jour-là, le hasard des circonstances avait ramené au milieu de la matinée Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice au sein de son château. Il avait reçu l’ordre du roi afin de pallier l’absence de son fils, Louis-Charles de Bourbon, dans la région de Guyenne. Ce dernier se devait de rester à la cour. Le capitaine de la garde était donc venu, à sa place, rencontrer le conseiller au Parlement, Labat de Savignac, dans le but de lui porter un message du secrétaire d’État de la Maison du Roi, monsieur de Pontchartrain. Il logeait dans le bâtiment que son père avait fait construire à l’ombre de l’ancienne forteresse de leurs ancêtres. Situé au fond d’une cour avec deux avant-corps latéraux, le château s’ouvrait sur l’extérieur par une porte supportant un chapiteau agrémenté de colonnes. À l’arrière, côté jardin, avec pour panorama la vallée et ses vignes, il détenait un avant-corps central en forme de rotonde. La toiture du bâtiment était enrichie dans son ensemble de lucarnes. Il se révélait très fier de sa structure quoiqu’il passât peu de temps dans son domaine. À son arrivée, il n’avait pas demandé à voir sa belle-sœur et n’avait même pas pris la peine de s’enquérir de ses nouvelles. De son côté, Anne refusa d’aller à sa rencontre à l’étonnement de sa mère présente dans cette période proche de l’accouchement. Elle remarquait bien que sa fille lui gardait rancune de quelque chose, mais elle n’aurait su dire de quoi, bien que ce fut une évidence au vu de sa réaction. 

Alors que la nuit tombait, Anne ressentit les premières douleurs de l’enfantement. À l’instar de toute femme ayant de la fortune, elle accoucha au sein de sa maison, entourée de compagnes plus ou moins expertes que sa chambrière s’était empressée d’aller chercher. En attendant leur arrivée à toutes, elle prépara dans la cheminée un grand feu de bois, qui maintenait la chaleur, considérée comme essentielle pour la mère et l’enfant. La pièce tout entière fut calfeutrée, à la manière d’un véritable huis clos, à la fois pour se prémunir du froid et pour empêcher les mauvais esprits d’entrer. Du fait qu’elle n’avait pas enfanté, Louise devait être tenue à l’écart. Avant de quitter les lieux, elle aida la suivante de sa maîtresse, Rosemarie, à installer la future mère sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins sur son propre lit. La parturiente et son entourage attendaient la matrone qu’elles surnommaient la « bonne mère » fort connue de toute la ville de Sauveterre de Guyenne. Elle avait appris son métier sur le tas, sans étudier. Elle était la fille de la précédente matrone, il lui avait suffi de réussir quelques accouchements pour avoir la confiance de toutes les villageoises. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais le curé surveillait ses compétences et ne lui demandait en fait que de réciter les formules du baptême, au cas où elle devrait ondoyer un nouveau-né mal en point.

Lorsque la matrone, Marie Debecq, arriva, elle s’empressa de garder autour d’elle que les femmes dont elles avaient besoin et bien sûr la mère d’Anne qu’elle ne pouvait mettre dehors. Elles l’assistèrent afin de préparer le lit, les linges, le feu, l’eau chaude, le fil. Elles disposèrent quelques amulettes afin de protéger la naissance à venir. Elles étaient censées aider au travail et étaient supposées dissiper l’angoisse de la parturiente. Pendant que son entourage la calmait, la maintenait, l’essuyait et priait la Vierge ou sainte Marguerite. Anne se trouvait installée depuis plusieurs heures, elle était plongée dans un affaissement moral à l’idée de la naissance à venir à laquelle suivirent les épouvantables déchirements de la délivrance. Toute la première partie de la nuit, elle poussa des cris furieux, troublés d’hallucination et de délire. Son agonie n’en finissait pas. Ce fut juste après minuit que le nouveau-né vint enfin au monde après des contractions sans fin qui avaient épuisé la mère. La matrone saisit l’enfant par les pieds, la tête en bas et dut le fesser pour le faire respirer. Sortie de son corps, Anne refusa de voir sa progéniture et même de connaitre son sexe, cela l’indifférait. Madame Bouillau-Guillebau, avec l’aide de la suivante de sa fille, récupéra le nourrisson. Elle le prit dans ses bras et s’attendrit de suite devant sa venue d’autant que sa mère le reniait. Elles le lavèrent et l’emmaillotèrent puis le couchèrent sur un coussin qu’elles avaient apporté dans la pièce à côté. La grand-mère y laissa Rosemarie et Louise afin de garder l’enfant. Pendant ce temps, la cuisinière ayant préparé pour l’accouchée une soupe reconstituante, la mère de la jeune fille essaya de la lui faire avaler pendant que les servantes nettoyaient sommairement la chambre et changeaient les draps du lit.

***

Que faire de cet enfant que madame Bouillau-Guillebau, sa grand-mère, avait de suite nommé Philippine ? Elle devait avoir une nourrice, le mieux était d’aller s’adresser à monsieur de Madaillan-Saint-Brice. Sitôt qu’elle fut préparée, elle alla le rejoindre. Elle le découvrit déjeunant dans un salon donnant sur la terrasse. Il se leva dès qu’elle entra et lui proposa de s’asseoir. Elle accepta le siège et le thé qui lui fut servi. « — Comme vous devez le savoir l’enfant de ma fille est né dans la nuit. Bien évidemment, Anne ne va pas l’allaiter, nous devons donc lui trouver une nourrice. Vous devez être au fait, mieux que moi, qui peut devenir sa nourrice. » Il avait bien compris que sa belle-sœur avait accouché. Le château avait beau être grand, il aurait fallu être sourd pour ne pas être au fait. Quelque peu désemparé et peu intéressé par le sujet de la discussion, il demanda à la domestique qui le servait si elle avait connaissance d’une naissance récente sur le domaine ou ses alentours. « — Oui, monsieur. Berthe, de La Hourtique, a eu un nourrisson, un petit garçon, le mois dernier, je crois que c’est la seule qui ait un enfant en bas âge.

— Parfait, fait venir ton époux, il doit amener le nouveau-né immédiatement à la métairie de La Hourtique. On verra pour la suite, je dois rentrer à Versailles. Le roi attend un fastueux cortège qui porte les présents du Shah de Perse, celui-ci va arriver sous peu. Je ne peux donc être absent plus longtemps. ». Mme Bouillau-Guillebau lui rappela qu’il devait aussi prévenir le curé de la paroisse, car il devrait baptiser la fillette, elle partirait après.

*** 

Berthe Fauquerolles

Du Château de Madaillan, arriva au matin, à la métairie de La Hourtique, un valet du Vicomte. Il amenait dans un panier un nourrisson. « — Bonjour, Berthe! monsieur le baron veut que tu t’occupes de cet enfant. C’est celui de son frère défunt. Elle s’appelle Philippine. » Elle n’eut pas le temps de répondre, d’acquiescer ou de refuser, le serviteur lui mit le panier dans les mains et fit demi-tour. Berthe qui venait d’avoir un garçon se retrouva dans l’obligation d’être la nourrice du nouveau-né, de toute façon c’était sans choix.

Son époux, Paul Fauquerolles, s’avérait fort contrarié par cette nouvelle venue, elle allait entraver l’aide que lui apportait sa femme. Elle qui ne s’était pour ainsi dire pas arrêtée pendant sa grossesse et avait repris de suite ses taches l’accouchement à peine fait. Bien sûr, elle serait rétribuée pour cette nouvelle fonction, mais cela rapporterait peu. En tant que métayer, il était locataire de ses terres et payait en nature cette exploitation. Il devait fournir une partie de sa récolte et toujours la même quantité quoiqu’il arrive. De plus, il était empli de corvées disparates auxquelles sa femme participait, charroi, lessive, réparation, culture des terres que le propriétaire se conservait en propre, curage des fossés, et diverses activités dont il se retrouvait chargé comme les autres fermiers.

***

Au fond de son lit, Anne se mit à souffrir de douleurs, une infection emplissait son corps. Elle ne luttait pas. Autant quitter le monde terrestre, elle n’avait plus rien à y faire. Madame Bouillau-Guillebau s’inquiéta, elle fit appeler le chirurgien de la ville la plus proche afin de l’ausculter. Son diagnostic confirma la présence d’une fièvre puerpérale. En dehors de la chambre, à voix basse il expliqua à la mère de la jeune fille qu’elle en avait au mieux pour deux trois jours, une partie du placenta avait dû rester à l’intérieur.

La mère effondrée demeura aux côtés de sa fille, elle ne la quitta plus. Elle n’avait qu’une fille et elle allait la perdre. Elle en était consciente. Anne ne se battait pas contre ce mal, elle ne désirait pas survivre à tout ce qu’elle avait vécu. Elle ne l’avait pas partagé, sa mère était informée de rien. Elle mourut sous ses yeux en pleurs. Elle en fut anéantie.

***

Philippine de Madaillan

Berthe n’avait pas à se plaindre de l’enfant que l’on avait mis sous sa garde. Philippine grandit sans vraiment causer de problème à sa nourrice. Elle ne se lamentait à aucun moment et ne réclamait  jamais rien contrairement à son Jeannot. Elle s’alimentait peu, aussi ne grossissait-elle pas. Elle restait fluette, mais elle ne tombait jamais malade. Lorsque sa grand-mère venait la voir, ce qui s’avérait exceptionnel, celle-ci le lui faisait remarquer, mais force était de se rendre compte qu’elle ne mangeait pas plus en sa présence. Par contre, elle se révélait étrange, elle semblait attardée. Elle paraissait déconnectée. Elle était le plus souvent dans la lune et n’avait pas l’air concernée par ce qui l’environnait. Devant ce comportement, Madame Bouillau-Guillebau finit par se présenter encore moins souvent et pour ainsi dire plus du tout.

Un jour, Jean fit un retour inattendu à sa mère, Philippine communiquait avec des personnes qui n’existaient pas. Berthe, qui l’avait déjà constaté, lui dit qu’elle devait avoir de l’imagination. Pour une enfant de cet âge, c’était somme tout normal. Quoi qu’il arrive, il ne devait surtout pas en parler à quiconque et il ne devait pas la quitter. Jean avait beaucoup d’affections pour sa sœur de lait, il n’avait donc aucun mal à respecter les demandes de sa mère. Il jouait le grand frère et ne laissait personne l’approcher. Tout le monde s’habitua à les voir continuellement ensemble. La fillette le suivait partout.

***

Les Fauquerolles commençaient à comprendre que leur vicomte ne s’intéressait guère à sa nièce. En toute logique du haut de ses cinq ans, une gouvernante aurait dû prendre le relais. Il ne s’en était pas soucié et ce n’était pas le couple de métayers qui allaient le lui rappeler. Comme il n’était pas à l’abri, de voir soudainement cet attachement naitre de la part de leur maitre ou voir la grand-mère de l’enfant revenir, Paul avait construit une chambre pour Philippine dans la continuité de leur maison. Elle n’était pas très grande, mais elle détenait un petit lit et une commode à trois tiroirs le tout sur un plancher et elle était séparée de la leur juste par la cuisine. 

ange Jabamiah

La nuit était tombée, mais Philippine ne s’endormait pas. Elle fixait le ciel étoilé par la fenêtre. La pleine lune l’envoutait, l’hypnotisait. Dans toute cette magnificence emplie de magie, elle découvrit devant elle une entité divine, un ange, qui s’approchait sur un nuage. Elle s’assit sur sa couche, elle en avait des frissons. Bien que surprise, elle n’était pas vraiment étonnée. Elle apercevait depuis longtemps des êtres dans son entourage que personne ne paraissait voir. Celui-ci s’avérait d’une grande beauté, il s’apparentait au  genre féminin avec ses ailes emplies d’étincelles de lumière qui l’auréolaient. En fait, sa parure se révélait entièrement sertie de pierres brillantes telles des diamants et quand ses ailes s’ouvrirent en grand, elles aussi brillèrent de mille feux. Elle n’avait jamais vu un être aussi beau et réel. Contrairement aux autres, elle avait l’impression de pouvoir le toucher. À sa surprise, l’entité pénétra dans la pièce et s’arrêta au pied de son lit. Philippine s’effraya, elle n’avait jamais été approchée à ce point par un être aussi lumineux. Avec un tendre sourire, l’ange se mit à lui parler tout en douceur et avec empathie. « — Bonjour Philippine, n’ai crainte, je me nomme Jabamiah et je suis ton ange gardien. » L’enfant était ébahi, si elle avait l’habitude de visualiser des entités autour d’elle, aucune jusque là ne lui avait adressé la parole directement, encore moins pour se présenter à elle. « — Ne t’inquiète pas. Je viens à toi, car tu as un don et il va s’amplifier. Comme tu le sais, tu vois des êtres invisibles au regard des autres. Cela va s’accentuer et certains te donneront des informations qu’ils voudront que tu retransmettes au monde des vivants. Tu devras faire attention et ne pas les exaucer chaque fois, cela peut s’avérer dangereux pour toi. Je ne me situerai jamais loin de toi, il te suffira de m’appeler et je te conseillerai. De toute façon, nous nous reverrons souvent. » 

La petite fille rassurée acquiesça, elle était émerveillée par cette apparition. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 50 à 52

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CHAPITRE 50

novembre 1794, La nourrice

Myriam

Comme prévu, le couple Puerto-Valdez vint s’installer chez les Maubeuge, à la Nouvelle-Orléans. Ils y avaient été conviés pour les fêtes de la nativité. Antoinette-Marie était réticente et inquiète devant la fatigue qu’un voyage ne manquerait pas d’occasionner, sa grossesse était fort avancée. Juan-Felipe, lui avait insisté, car il ne voyait pas sa jeune épouse accoucher loin de tout. Ils arrivèrent comme convenu à la fin novembre, par le fleuve, pour échapper aux heurts qu’un déplacement en voiture n’aurait pu éviter. Léa qui avait remplacé Esther en tant que chambrière de la parturiente faisait partie de l’expédition avec Hyacinthe fier de son rôle de page et Ézéchiel, le nouveau valet de chambre du maître. Ce dernier était le frère jumeau de Samson le majordome des Maubeuge. Le marquis l’avait vendu au début de l’automne à Juan-Felipe, car cela l’agaçait de ne jamais reconnaître du premier coup d’œil les deux frères.

Deux jours après leur arrivée, Monsieur de Maubeuge invita son hôte à une vente aux enchères qui devait avoir lieu au milieu de l’après-midi. Celle-ci s’avérait exceptionnelle, le gouverneur l’avait autorisée suite aux demandes réitérées des planteurs pour remplacer les pertes et subvenir à la surcharge de travail engendré par l’ouragan. “L’Olympe “  annoncé dès son mouillage à la levée revenait du Sénégal avec trois cents captifs. Juan-Felipe n’avait nulle envie de nouveaux esclaves et ses moyens ne lui permettaient pas d’extra superflu. Par courtoisie, il accepta d’accompagner le Marquis. Le départ de la vente fut notifié par des coups de canon donnés depuis le vaisseau. Celle-ci se passait sur le port face au marché qui était fini à cette heure-là. Il y avait presse tant l’adjudication se révélait remarquable et le besoin évident. Le soleil irradiait encore avec force, les acquéreurs et les curieux s’abritaient de ses ardeurs sous de larges parapluies que maintenaient leurs esclaves. Ils virent arriver les chaloupes dans lesquelles avaient été entassés les nègres pour les mener à terre et les livrer, avant les enchères, à la curiosité des planteurs. Encadrés par des matelots armés, ils avaient du mal à tenir debout et de même à marcher, entravés et enchaînés, malgré les coups de fouet et les insultes qui pleuvaient sur eux. Leurs peaux avaient pris une teinte cendreuse et leurs visages n’exprimaient qu’un sentiment de fatalité. Il avait été installé des planches sur des barriques afin d’y faire monter chaque individu, tous les acheteurs pouvant dès lors évaluer la marchandise que le capitaine Touret présentait pour le compte d’un négociant de Nantes. Le pourvoyeur savait que les enchères allaient monter haut, la demande demeurait importante, le marché s’était raréfié depuis les événements de Saint-Domingue, et la contrebande ne suffisait pas à répondre aux aspirations des planteurs. Les premières pièces, des Congo, de beaux mâles dans la force de l’âge, accrurent rapidement les surenchères, quelques femelles partirent aussi sans difficulté, beaucoup de propriétaires misaient l’avenir de leur cheptel sur des reproductrices. Le marquis en profita pour compléter les besoins que ses champs de canne à sucre et de coton réclamaient d’autant qu’après le passage du cyclone, il restait beaucoup à faire. Il réalisa un autre achat, son alter ego supposa qu’une des jeunes négresses à peine pubère n’arriverait sûrement pas jusqu’à la plantation. La beauté de celle-ci avait soulevé l’intérêt évident de l’assistance masculine, le prix de la transaction avait monté assez haut avant que le marquis ne l’emporte. Il l’appellerait Rosanna, dit-il en faisant un clin d’œil à son comparse impénétrable. Juan-Felipe n’avait jamais été séduit par la peau noire et que son compagnon acheta une négresse pour devenir sa tisanière le laissait indifférent tant la chose était commune chez les Créoles.

La vente était achevée, monsieur de Maubeuge, satisfait, décida de repartir quand l’attention de Juan-Felipe fut attirée par un groupe de matelots, des claquements de fouet et des cris de femme. Il s’en approcha et aperçut un homme d’équipage en train de fustiger une jeune esclave accroupie. Elle tenait dans ses bras un paquet informe dont elle ne comptait pas se dessaisir. Un autre marin tentait de le lui arracher, les yeux exorbités, bavant, elle ne faisait que hurler devant l’assaut se cramponnant à la chose. L’hidalgo interrogea un officier du navire, qui observait la scène sans daigner intervenir, pour savoir ce dont il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était qu’une négresse qui ne voulait pas lâcher le corps de son nouveau-né mort déjà depuis plusieurs jours. Rien n’y faisait, pas même les coups dont on l’avait zébrée. Juan-Felipe demanda combien on la lui vendrait. L’officier annonça une somme extravagante, l’acquéreur fit remarquer qu’elle avait visiblement perdu la tête et que son propriétaire risquait de la garder sur les bras faisant une perte sèche. Le montant descendit et après un marchandage Juan-Felipe en tira un bon prix, l’officier persuadé qu’il faisait une affaire satisfaisante sur le dos d’un imbécile.

Le nouvel acheteur s’avança vers la négresse, il s’accroupit devant elle, et essuya avec son mouchoir les balafres effectuées par la lanière. Il lui parla posément, une main sur son épaule nue. Elle sentait fort, de son propre suint et de l’odeur du nourrisson déjà en décomposition. Sans le quitter des yeux, elle marmonna un lamento dans sa langue et à se balancer d’avant en arrière en pleurant. Doucement, il saisit le cadavre du rejeton, elle consentit enfin à le lui tendre. Il le confia à un quartier-maître qui était resté auprès du couple incongru. Délicatement, il l’aida à se relever et lui fit comprendre qu’elle devait le suivre. Abattue, reconnaissante, serrant ses guenilles contre elle, elle marcha derrière lui. Elle était grande, la peau caramel, ronde, la poitrine encore gonflée du lait qu’elle ne donnerait plus à l’enfant qu’elle avait eu au début du voyage. De retour à l’hôtel de Maubeuge, Juan-Felipe la remit entre les mains d’Abigaïl, expliquant qu’il la nommait Myriam et que si elle plaisait à sa femme, elle deviendrait la nourrice de sa progéniture à venir. Perplexe, elle entraîna la nouvelle esclave vers le fond de la maison bien résolu à la faire décaper et soigner et à brûler ses hardes. De plus si elle était agréée par la future mère, il allait falloir lui tirer le lait afin qu’il ne tarisse pas avant la venue du nouveau-né, voilà qui ne présageait pas de bons moments, mais puisqu’il en avait été décidé ainsi.

Chapitre 51

La colère, lundi 08 décembre 1794 

Cinq ans auparavant, dans la plantation Andéol, étaient nées deux enfants, deux filles. L’une était celle de la maîtresse et l’autre était celle de la tisanière du maître. Plus elles grandissaient, plus la colère de la maîtresse enflait. Les deux fillettes se ressemblaient tant qu’il était évident qu’elles étaient sœurs, la nature en avait décidé ainsi. La maîtresse ne l’entendait pas de cette façon. Elle avait tout d’abord essayé de faire renvoyer l’esclave aux champs, mais son époux était resté sourd à ses exigences. La métisse était au faîte de sa beauté et il n’était pas question qu’il s’en sépare. Pour obtenir à nouveau la paix dans son ménage, il statua. Sa tisanière s’installerait dans leur maison de la rue Royale quand la maîtresse résiderait à la plantation et lorsque cette dernière déciderait de se rendre à la ville, la tisanière irait à la campagne. Ce chassé-croisé dura cinq années, ne satisfaisant nullement la maîtresse qui ne digérait pas le privilège de l’esclave. Sa jalousie rongeait son orgueil. Elle attendit son heure. Pendant ce temps, elle libéra ses nerfs sur le reste de ses gens, allant jusqu’à accuser à tort une de ses domestiques de vol, lui faisant couper la main, faisant fouetter à mort un valet qu’elle trouvait par trop insolent. Elle terrorisait ses serviteurs et tous étaient conscients qu’ils le devaient à la préférence du maître pour sa métisse. Le maître ne céda pas, sa maîtresse et son enfant restèrent auprès de lui, il passait peu de moments en compagnie de son épouse. La métisse choyée se maintint le plus loin possible des yeux de la maîtresse, mais pas de son ressentiment. Celle-ci guettait l’instant favorable et il vint tout naturellement. Le temps s’écoulant le maître se mit à délaisser sa tisanière pour d’autres aventures, nouvelles et plus fraîches. Et le couperet de la rancune put tomber. Monsieur Andéol devint malade et se crut à l’article de la mort. La vengeance prit la forme de la compassion dans les faits et gestes de l’épouse bafouée. Tout en le cajolant, elle lui travailla l’esprit à l’aide de la religion. Las, apeuré par la mort, se sentant la conscience lourde, il céda à sa femme. Et comme la foudre, elle abattit les cartes de son châtiment. Elle décida la vente de l’enfant et le renvoi aux champs de canne de la mère dans lesquels sa beauté fanerait dans l’oubli du maître, amant et époux.

Ce qui dans bien des cas était admis par normalité et validé par la loi ne fut pas perçu de cette façon par la mère à qui l’on retirait sa petite fille. La vengeance de la tisanière se situa à la hauteur du chagrin de l’arrachement.

Madame Andéol laissa son mari à la plantation sous prétexte de se rendre à la fête de l’Immaculée Conception dans l’église Saint-Louis, nouvellement consacrée. Toute la Nouvelle-Orléans y serait, et puis quelle merveilleuse excuse, quelle ironie. Elle abandonna, sans remords tout à la jubilation de la mise en œuvre de sa répression, si longtemps attendue, son époux encore alité. Elle parvint au sein de sa maison de ville le samedi dans la journée prenant ses gens par surprise. À peine rentrée, elle ordonna au majordome d’enfermer la tisanière et son enfant, arguant que dès le lendemain, bien que ce fût un dimanche, un marchand d’esclaves viendrait, sans donner plus de détails. La nouvelle dans la demeure de la rue Royale confondit l’ensemble des domestiques. La tisanière adulée était déchue, c’était incroyable. Elle fut cloîtrée avec sa fille dans la cabane accolée à la cuisine.

Le négociant arriva à la tombée du jour chercher le produit de sa future mise aux enchères. Il s’en frottait les mains, une enfant de cinq ans presque blanche, il la ferait éduquer et la mettrait sur le marché. Il en tirerait une fortune à sa puberté. À son entrée, madame Andéol fit amener la fillette et seulement la fillette, car il n’était pas envisageable qu’elles soient vendues ensemble. Quand le majordome s’exécuta, la mort dans l’âme, la tisanière vit partir en fumée tous les espoirs qu’elle avait brodés pendant la nuit, le maître surgissant et les sauvant ou alors une vente conjointe. Elle eut beau faire, crier, griffer, taper, mordre, maudire, l’homme lui enleva son enfant, qui au milieu de la rage maternelle comprit qu’elle ne la côtoierait plus. Contrairement aux promesses de son père et maître, elle était arrachée loin de sa mère et loin de lui qu’elle vénérait jusque-là. Elle se débattit, essaya de faire lâcher la main à la poigne qui l’entraînait. Le majordome fatigué de toute cette violence inutile repoussa rudement la mère, et extirpa la fillette de sa prison. Comme elle résistait encore, il lui asséna brutalement deux gifles qui l’étourdirent.

Évita, la tisanière, restée seule, s’effondra pleurant, hurlant, appelant les Loas de la vengeance, les Gédés, le baron Samedi, Papa Legba à son secours. Elle voulait mourir. Non ! Elle désirait qu’ils trépassent, que tous ces blancs périssent, ces voleurs d’enfants, cescannibales qui avalaient la vie des siens sans sourciller. Elle regarda autour d’elle, cherchant quelque chose, mais elle ne savait pas encore quoi ? Accroupie dans un coin de la case, elle priait, marmonnait, invoquait les Loas, attendant une réponse. La nuit venue, entre deux planches mal jointes, elle aperçut la lumière. Les gens de la maison allumaient lustres et chandeliers. En même temps qu’elle constatait le fait, hypnotisé par les flammes des bougies depuis sa cache obscure, l’idée germa, puis enfla dans sa tête, devenant une évidence, une obsession, tous ces blancs devaient aller en enfer. Satisfaite de cette vérité, elle attendit son heure.

Madame Andéol, parée comme il se devait, monta dans sa voiture pour l’église Saint-Louis, se faisant accompagner par la plupart de ses serviteurs, elle ne laissa que deux esclaves dans sa demeure. Dans sa prison au fond de la cour, Évita réalisa le silence. La maison se révélait vide ou peu s’en fallait. Elle avait connaissance de cette messe pour la vierge et savait que les Créoles s’y rendraient en masse avec leurs gens, ce que sa maîtresse n’avait pas manqué de faire. Elle devait sortir de sa geôle, c’était le moment. Elle alla à la porte et par réflexe la secoua, surprise, elle s’ouvrit. Le majordome avait omis de la fermer. Elle se glissa et se faufila jusqu’à la cuisine pour aller quérir son arme. En alerte, elle guettait le moindre le bruit. Quand elle entendit les deux esclaves forniquer dans l’écurie, elle en déduit qu’il n’y avait qu’eux. Elle entra dans le local et dans le fourneau, elle récupéra un tison, car elle se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque le grand incendie avait eu lieu. Avant que quelqu’un ne surgisse, elle se précipita dans la demeure, courut jusqu’à l’étage. Elle embrasa le livre de prière abandonnée sur la table de nuit, puis des effets de la garde-robe de sa maîtresse. Elle passa de pièce en pièce mettant le feu aux rideaux, aux coussins, à tous les objets combustibles. Le temps que quelqu’un donne l’alarme, la maison était la proie des flammes et le brasier se propageait à ses voisines. Évita exultait. Ils allaient tous mourir.

Chapitre 52

Les naissances

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac marquésa de Puerto Valdez

La lune ? Mais la lune n’avait rien avoir avec tout ça, il était né, il ne l’avait pas attendue ! Elle était très en colère, il devait patienter. Elle se mit à ruer, à donner des coups de pied, il fallait qu’elle sorte de là.

*

À la plantation Maubourg-Tremblay, Tati-Messi aidait Marie-Adélaïde à mettre au monde un beau joufflu, un joli garçon en pleine forme quand sans le savoir Antoinette-Marie ressentit les premières douleurs. Elle jouait aux cartes dans le salon avec madame de Maubeuge lorsque tout à coup un élancement aigu monta le long de sa colonne vertébrale la faisant blêmir. « — Quelque chose ne va pas Antoinette ?

— Je crois que mon enfant a décidé de venir !

— Mais c’est pour la fin du mois ! »

Elle grimaça sous la douleur des coups. « — Il ou elle n’en a pas décidé comme ça…

— Abigaël ! Josepha ! Léa ! vite, vite ! »

Repoussant les hommes qui, aux cris de madame de Maubeuge, étaient arrivés, la gent féminine emportait la parturiente dans sa chambre. Elle perdit les eaux, le travail commença lentement et régulièrement. Sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins Antoinette-Marie sentait son bas-ventre durcir pendant les contractions, elles irradiaient jusque dans ses reins, la douleur vrillait ses sens. Malgré sa peur, entre chacune d’elles, elle reprenait son souffle souriant aux mots doux des femmes qui l’entouraient. Durant les moments difficiles, celles-ci la calmaient, la maintenaient, essuyaient sa sueur, madame de Maubeuge à ses côtés priait à haute voix la Vierge et sainte Marguerite ; toutes rassuraient et accompagnaient la jeune mère vers la délivrance. Abigaël discrètement, tout en implorant la Loa Erzulie, glissa sous le matelas une peau de serpent pour aider à l’accouchement. Josepha sortit Léa de la chambre, elle n’avait pas encore enfanté, puis elle plaça de l’eau à chauffer dans la cheminée mise en action pour entretenir la chaleur dans la pièce ; après un été étouffant, l’hiver se révélait frais. Le déroulement de la délivrance n’inquiéta pas les femmes hormis l’avance sur la date estimée, tout semblait se passer correctement. Le moment venu, si besoin était, on irait chercher l’accoucheur, monsieur Bracart, en attendant Samson était parti querir en toute urgence à la plantation Maubeuge Mamma Lissy, celle qui avait donné naissance aux trois fils de sa maîtresse.

Dans le quartier Marigny, dans une maison toute neuve, un autre nouveau-né avait décidé lui également d’arriver. Marguerite Darcantel entourée de plusieurs femmes s’apprêtait elle aussi à mettre au monde. Sanité Dédé avait effectué le déplacement pour la soutenir et l’aider, les mambos étaient solidaires. Le moment venu, sur un petit lit pliant, le lit de misère placé au plus près du feu, deux femmes lui maintiendraient alors les genoux écartés pour enfanter avec plus de facilité.

Le soleil se leva, s’éleva dans les cieux, sans qu’aucune des deux parturientes ait encore enfanté. La métisse n’était pas surprise, les flammes n’étaient pas montées vers le ciel. Elles haletaient, contractaient, poussaient chacune à quelques rues l’une de l’autre.

Rue Dauphine, dans le salon, comme tout jeune père, Juan-Felipe accomplissait des aller-retour anxieux sous l’œil amusé du marquis de Maubeuge. « — Vous verrez mon ami, au troisième, cela deviendra une routine. » Le futur père grimaça ce qu’il pensait être un sourire. Il allait répondre quand surgit Samson dans la pièce. « — Maît’e, le feu, y a le feu !

— Le feu. Où ?

— Vers le sud, vers l’église ! »

Ils sortirent dans la rue, pour découvrir au loin une colonne de fumée noire et épaisse monter vers le ciel. « — Mon Dieu ! Pas encore ! » Évidemment, c’était loin, du moins pour l’instant. Ils ne risquaient donc rien. « — Juan-Felipe, je suis désolé, mais il va falloir y aller !

— Bien sûr ! mais… son regard s’éleva vers l’étage inquiet.

— Pour votre épouse, nous ne sommes d’aucune aide, mais là-bas c’est autre chose, c’est notre devoir. À condition qu’il ne tourne pas, le vent descendant du fleuve va pousser les flammes plus au sud-est vers le marché. Samson prépare les voitures au cas où nous devrions sortir de la ville sans délai. Je pars avec Monsieur de Puerto-Valdez, je laisse entre tes mains et celles de ton frère ta maîtresse et madame de Puerto-Valdez. »

Les jumeaux hochèrent la tête en signe d’assentiment, fier de la confiance que les maîtres leur portaient.Le marquis monta quatre à quatre les marches du grand escalier, et frappa de façon vigoureuse à la porte de la chambre. « — Madame, j’ai besoin de vous parler d’urgence ! » La porte s’entrebâilla laissant voir le visage tiré de fatigue de madame de Maubeuge, visiblement contrariée de ce dérangement estimé inopportun. « — Qui y a-t-il de si urgent, mon ami ?

— Venez s’il vous plaît. »

La marquise, devant la mine crispée de son époux, sortit de la pièce et suivit son mari sur le palier. « — Madame, le feu a pris dans la ville !

— Le feu ? »

De la fenêtre donnant sur le couloir, il lui montra la colonne de fumée qui au loin montait s’étalant désormais dans la largeur. « — Oh non ! Mais nous ne pouvons partir, pas maintenant !

— Je sais ! Pour l’instant, ce n’est pas urgent, Samson prépare les voitures pour vous évacuer dès que possible. Priez madame pour que votre amie soit délivrée rapidement. De mon côté, je m’en vais avec son époux, aider.

— Faites attention à vous ! »

Elle le regarda quitter la demeure, le cœur étreint de crainte. Elle rentra dans la pièce, attira l’accoucheuse vers la fenêtre, sans mot dire, tira légèrement le rideau lui montrant la catastrophe qui remplissait le ciel au loin. Celle-ci examina sa maîtresse et se fendit d’un sourire dont quelques dents avaient disparu. « — Pas avoi’ c’ainte maît’esse, le bébé bientôt là ! E’zulie p’évoir ! »

*

Lorsque Juan-Felipe et le marquis de Maubeuge arrivèrent sur les lieux de l’incendie, celui-ci avait dévoré le quartier compris entre les rues Royale, rue du Maine, rue de Bourbon et rue Saint-Philippe. Les pompiers étaient déjà à l’œuvre essayant de contenir les flammes. Les habitants fuyaient encore une fois emportant leurs quelques biens transportables. Le brasier semblait vouloir se propager en direction du fleuve. Il léchait les bâtiments de l’autre côté de la rue Royale, les gens des maisons concernées évacuaient dans le désordre, affolés ; au milieu du fracas, du crépitement du feu dévorant les premiers murs, les hurlements des premières victimes s’élevaient. Les deux amis se joignirent à l’entraide qui s’organisait du mieux possible malgré la pagaille engendrée par la panique naissante. La brise attisait les flammes les poussant à engloutir les maisons suivantes. Dans la Nouvelle-Orléans, tout ce qui pouvait être attelé et transporter des charges était rempli à son maximum. Dans les voitures, femmes et enfants s’entassaient, avec l’ensemble de ce qui avait de la valeur, et par toutes les portes de la ville ils fuyaient vers les campagnes. Ils s’étaient à peine rétabli des affres de l’ouragan. Ils portaient encore le deuil de ses dernières victimes, en leur corps la cicatrice du précédent incendie guérissait et voilà que Dieu leur infligeait à nouveau une épreuve, mais qu’avaient donc fait les Orléanais ?   La première citerne vidée, elle repartit vers le Mississippi faire le plein. Une nouvelle arriva avec des Orléanais emplis d’ardeurs. Les uns approchaient leur lance au plus près du feu, les autres pompaient sans relâche pour fournir de l’eau. Juan-Felipe organisa la lutte avec les individus qui de partout venaient aider, se mit en place des files d’hommes transvasant l’eau du fleuve à l’aide de seaux de cuir. L’embrasement passa à travers la rue Saint-Philippe vers la rue de l’arsenal, l’une des maisons fut en proie aux flammes au grand désarroi de ses propriétaires. Au milieu de ses domestiques, l’homme pleurait de voir son bien partir en cendres quand sa femme hurla. « — Mon enfant, mon enfant, la nourrice n’a pas suivi avec mon dernier… » Juan-Felipe ne prêta pas attention aux dernières paroles. Il se hâta à l’intérieur, traversa le couloir déjà chaud des langues de feu qui le léchaient, il sortit côté jardin, grimpa l’escalier qui montait à l’étage par les galeries. Il entrebâilla la première porte, créant un appel d’air une flamme surgit, il eut juste le temps de reculer bousculant un homme qui l’avait talonné. Machinalement, il lui sourit et reprit sa course, il fit plus attention avec la suivante, puis encore la suivante. « — Mais grands dieux ! Où se trouvent cette nourrice et cet enfant ? 

— Là ! Écoutez ! » Au milieu des crépitements et du ronflement du foyer, ils devinaient les vagissements d’un nouveau-né. Juan-Felipe se précipita vers l’entrée d’où semblait venir les braillements, quand il entrouvrit la porte une chape de fumée s’en extirpa. Au sol, une négresse évanouie tenait encore dans ses bras le petit. Il s’en saisit et le tendit à l’homme. « — Sortez d’ici, ramenez-le à sa mère, je m’occupe de la nourrice.

— Laissez tomber, ce n’est qu’une négresse ! »

Juan-Felipe ne releva pas. Bien que sans connaissance, il se mit en devoir de la traîner. La servante s’avérait grande et lourde, il lutta contre l’inertie de celle-ci, la prit sous les bras. Il la transporta dans la galerie jusqu’à l’escalier. Il fallait faire vite, la maison risquait de s’écrouler sous lui. Son corps brûlait, il avait du mal à respirer. Tant bien que mal, mi-portée, mi-traînée, dans un dernier effort, il fit descendre les marches à la femme et la tira vers le bassin d’agrément. Il lui mouilla le visage, lui donna quelques tapes sur les joues pour qu’elle reprenne connaissance. Quand elle ouvrit les yeux, elle hurla de terreur. « — Tout doux, tout doux, c’est fini. Tu es sauvée, l’enfant aussi, du calme ; allez, tu dois te lever maintenant, nous devons quitter les lieux. » La nourrice intriguée regardait bêtement l’homme qui l’avait secourue, comme il la soutenait pour se mettre sur ses pieds, elle réalisa ce qui se passait. Elle se redressa, et docilement le suivit, ne pouvant repartir par l’habitation, ils prirent les allées qui traversaient les jardins des différentes demeures et qui étant arborées aidaient à la propagation de l’incendie. Ils sortirent de ce labyrinthe par une maison que les propriétaires évacuaient précipitamment. Ils découvrirent les femmes qui dans leurs jupons avaient entassé ce qu’elles pouvaient. De surprise, l’une d’elles lâcha le contenu. Elle s’effondra en pleurs tant la tension apparaissait violente. Juan-Felipe l’aida à récupérer ses effets. Ils débouchèrent dans la rue de l’Arsenal. La brise avait encore poussé le sinistre qui se répandait dans le pâté de maisons suivant, il avait traversé la rue Royale et se dirigeait vers le couvent des ursulines.

*

La congrégation se préparait à évacuer, tout en priant pour demander le secours du seigneur. Leur domicile, un des rares en pierre de taille, risquait moins que la plupart des demeures de la ville, mais il n’en restait pas moins que cela ne suffirait pas à protéger ses habitantes. Sœur Angélique s’occupait avec sœur Élisée des pensionnaires les plus jeunes. Les deux amies s’étaient retrouvées avec joie de ce côté de l’océan et ne se quittaient guère. Elles avaient pris dans la congrégation les fonctions d’enseignantes qu’elles pratiquaient dans leur couvent de Grenade sur les bords de la Garonne. Et quand la mère supérieure leur laissait du temps de libre, elles partaient pour la Palmeraie rejoindre leur sœur et amie. Elles avaient rassemblé les fillettes dans la cour. La petite Antonieta Pérez y Montilla tira sur la robe de sœur Angélique. « — Ma sœur, Alejandra, elle n’a pas suivi.

— Ah, c’est bien le moment, ne t’inquiète pas, je sais où elle est. Sœur Élisée, je vous laisse les petites. Alejandra nous fait faux bond. »

Relevant ses jupes, elle se précipita vers l’intérieur où s’activaient encore les religieuses et les servantes, emportant vers l’extérieur leurs paquets. Elle monta les étages, car elle supposait la fillette sous les combles. Elle la trouva devant une malle, la sienne. Elle détenait le peu de possessions qui lui restait, dont quelques effets de ses parents miraculeusement retrouvés sur la plage de leur naufrage par un pirate. « — Alejandra, il faut partir. Allez, vient ma petite. » L’enfant se retourna les yeux embués de larmes vers l’ursuline. « — Alejandra, nous ne pouvons tout emporter, et vos parents, Dieu ait leurs âmes, de là où ils sont, préfèrent vous sentir en vie vous et votre sœur, plutôt que de voir épargnés ces quelques objets. Pensez à votre petite sœur, s’il vous arrivait quelque chose. » Oui, bien sûr sa sœur. Quant à sa famille, elle n’en avait cure. Elle se souvenait encore de la mine déconfite de son oncle à leur première rencontre et de celle outragée de sa tante à l’idée de s’occuper des deux orphelines. Ils avaient été tellement peu touchés par leur malheur qu’ils les avaient envoyées chez les ursulines comme pensionnaires sous prétexte de manque de place dans leur maison de ville. Il est vrai qu’ils détenaient eux-mêmes trois filles et deux garçons. De plus, elle connaissait son avenir de parente pauvre, difficile à marier, car elle se savait pas belle, pas laide, mais quelconque. Sœur Angélique semblant comprendre son désarroi la prit par les épaules. « — Et puis, je suis là Alejandra, vous n’allez pas m’abandonner. » La fillette grimaça un sourire et se laissa entraîner. Elles retrouvèrent le reste de la congrégation dans la cour et en colonne, elles sortirent par les jardins du côté des quais.

Pendant ce temps, depuis l’une des fenêtres de l’étage de la demeure de la rue Dauphine, Hyacinthe donnait des nouvelles de la progression du sinistre à madame de Maubeuge chaque fois que la porte de la chambre s’entrebâillait. À l’intérieur, le travail de la délivrance avançait. La fatigue due aux efforts de l’accouchement avait provoqué une légère fièvre qui maintenait Antoinette-Marie, entre deux mondes, dans un état de confusion. Elle avait à ses côtés, madame de Maubeuge qui tout en essuyant son front régulièrement lui murmurait des mots de réconfort entre deux caresses affectueuses. En face se devinait une belle femme blonde habillée à la mode d’un temps ancien. Antoinette-Marie la connaissait et dans son état extatique, elle ne trouvait pas étrange de voir sa mère doucement la rassurait. « — Tout va bien mon petiot, cela se présente bien, n’ait crainte. » Dans un coin de la pièce, Myriam patientait, elle avait compris que l’enfant à venir était pour elle, il allait remplacer celui qu’elle avait perdu. De son côté, Abigaël tout en s’activant baragouinait, dans une langue que seuls les noirs appréhendaient, des prières à la Loa Erzulie. Quant à Mamma Lissy, elle parlait au futur bébé, le rassurait sur ses raisons d’arriver sur terre. « — Allez, mon tout petit, il faut veni’ maintenant, nous t’attendons. Tu au’as une jolie existence pleine d’amou’ et de ‘ichesse… » La pièce emplie des mystères de la vie et de la nature se concentrait sur l’apparition du nourrisson. « — Ça y est, je l’aperçois, voilà sa tête, voilà mon tout beau arrive par là, oui là, c’est bien tu vois bien que tu es espéré. Allez viens voi’ Mamma Lissy. » Dans un dernier effort la mère expulsa le nouveau-né dans les mains de la matrone, qui aussitôt avec une mine réjouie leva les bras montrant à tous, le chérubin. « — Alléluia ! Alléluia, c’est une fille et elle est coiffée ! » Elle retira la fine pellicule qui recouvrait son visage et avec une petite tape sur les fesses la fit pleurer. Toutes constatèrent qu’elle aurait de la voix, tant cela avait déclenché une colère qui permit à ses poumons de s’emplir de vie. Antoinette-Marie sourit en entendant le vagissement, à ses côtés la vision de sa mère se dilua dans l’air avec quelques derniers mots de réconfort. Avant de s’enfoncer dans un sommeil compensateur, elle murmura. « — Juan-Felipe, il faut dire à Juan-Felipe qu’elle est arrivée.

— Oui Antoinette, je vais lui signifier. Reposez-vous. »

Madame de Maubeuge sortit de la pièce laissant Antoinette-Marie entre les mains de Josepha et de Léa qu’elle avait appelée. Elles se mirent en devoir d’effectuer la toilette de la jeune mère ainsi que de changer ses draps. Abigaël tout sourire s’occupait de la fillette et la remettait dans les bras noirs de Myriam dont le cœur s’offrait à tout jamais au petit corps tout blanc. Madame de Maubeuge, épuisée, descendit dans la galerie donnant sur le jardin afin de prendre l’air. La nuit était tombée, à la lueur des flambeaux, elle fixait rêveusement le sol. Elle remarqua une tache puis une deuxième, tout à coup elle réalisa ce qu’elle voyait ; il pleuvait. Le ciel déversait une ondée chaude qui était de plus en plus soutenue. Madame de Maubeuge ne put s’empêcher de laisser échapper un cri de joie. Il fit écho à celui des hommes qui luttaient contre l’incendie et qui commençaient à désespérer, ainsi qu’au chant des religieuses qui remerciaient la vierge. Sur les routes, les Orléanais, qui fuyaient la catastrophe, arrêtaient leur véhicule. Ils regardaient le zénith n’osant exulter de peur que la pluie ne s’interrompe. Puis soulagés, ils décidèrent de refluer vers la Nouvelle-Orléans. La ville était sauvée.

*

L’année avait débuté depuis deux mois, la douceur revenait, le soleil réchauffait lentement la nature l’incitant à sortir de terre ses premières pousses. Dans l’air un sentiment de joie se dégageait que les oiseaux propageaient sifflant des trilles. Dans la nurserie de la Palmeraie, Myriam et Déborah tenaient fièrement l’une et l’autre l’enfant qu’elles allaitaient. Pour la première fois, Adélaïde Angélique de Puerto Valdez rencontrait Antoine Tremblay. Elle l’avait à peine senti près d’elle qu’elle avait lâché la mamelle qui la nourrissait pour gazouiller avec ardeur, semblant lui raconter quelques histoires. 

Adélaïde Angélique de Puerto Valdez

FIN

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 49

1er épisode

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chapitre 49

l’ouragan, août 1794

La température était extrêmement chaude, elle aurait été intoléra­ble, sans la brise chargée du parfum délicieux des fleurs qui parcourait la véranda de l’étage. Le souffle d’air provenait du golfe du Mexique, par les lacs Borgne, Pontchartrain et Maurepas. Bien qu’à plus de cent milles du golfe en suivant ces grandes mers intérieures ce flot aérien pénétrait profondément le delta du Mississippi, et s’approchait à quelques milles de la Nouvelle-Orléans puis poursuivait son chemin plus loin vers le Nord. Cette brise était salutaire pour les habitants de la Basse Louisiane ! La métropole aurait été presque in­habitable pendant l’été, si cette influence vivifiante ne se faisait pas sentir. De la mer à une petite distance en arrière de Bringier l’air passait par les marais et venait porter ses bienfaits à la Palmeraie. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde conversaient entre deux mouvements d’éventails nonchalants et une prise de citronnade fraîche. Le repas dominical absorbé, Georges Tremblay, en compagnie d’Alvarez-Pignero et de Hautbois-Guichette, avait laissé les deux jeunes femmes à leurs secrets et était parti à cheval visiter la plantation. Il s’était tout d’abord attardé au village des esclaves, attachant sa monture à la barrière qui le séparait de l’habitation des maîtres. Malgré la torpeur qu’engendrait la touffeur, des cases sortirent les nègres qui voulaient rendre hommage à leur ancien contremaître. George s’arrêta à la première de celles-ci pour échanger quelques mots avec le vieux Siméon qui était de par sa longévité reconnu implicitement comme le chef du village. S’il était le plus âgé, il n’en était pas le moins fort. Il était le forgeron et il était perçu d’une robustesse herculéenne. À travers lui, l’ancien contremaître demanda des nouvelles de tous, puis il arpenta l’allée du village, son cheval à la main, saluant les uns, gratifiant de quelques paroles les femmes, caressant la joue des petits. Il ne l’aurait pas dit, mais pour lui c’était une partie de sa famille. Enfant, il avait joué avec certains, puis travaillé à leurs côtés avant de les commander. Après cette rencontre, il continua sa visite accompagnée des deux contremaîtres qui l’avaient remplacé, chacun expliquait les changements, les réparations, les nouveautés, de son côté, George félicitait, encourageait, conseillait. Après avoir parcouru la partie cultivée, ils poussèrent dans la portion en défrichement afin d’en constater l’avancement. Malgré leurs panamas, les hommes souffraient de la chaleur. À la plantation, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde, après s’être moquées de leur inconscience, commentaient leur vie au sein de leurs habitations, mais surtout elles échangeaient leurs impressions sur leurs grossesses, car toutes deux se trouvaient enceintes à leur grande satisfaction. Elles partageaient leurs inquiétudes, leurs joies. Antoinette se plaignait d’avoir encore au bout de cinq mois des nausées matinales qui la laissaient pantelante jusque vers midi. De son côté, Marie-Adélaïde un peu plus avancée dans sa gestation déplorait qu’elle ne puisse plus monter à cheval ce qui fit rire sa compagne. Dans la galerie du rez-de-chaussée à l’arrière Mama-Louisa et Suzanne, qui avait accompagné sa maîtresse, s’entretenaient désormais à pied d’égalité, elles aussi sur les gens des deux propriétés. Il faisait si lourd, l’air était si oppressant que rien ne bougeait, hormis les éventails de palmes ou de soie, la plupart somnolaient, les uns dans la demeure, les autres dans les cases ou sous un arbre. Seuls se faisaient entendre le bourdonnement des insectes et la conversation chuchotée des deux femmes. Antoinette-Marie se crispa, elle grimaça. Depuis le matin, l’enfant en son sein remuait plus que d’habitude, elle allait en faire la remarque à son amie quand elle se figea tout en se tenant les reins. « — Antoinette, quelque chose ne va pas ?

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

— Le vent, le vent, il va tout emporter, il va nous noyer. Mon Dieu ! Non ! Il va tout balayer ! Mon Dieu ! Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » les derniers mots hurlés, dans le silence de la léthargie générale, électrisèrent tout le monde et finirent de paniquer Marie-Adélaïde. Les yeux hagards, Antoinette-Marie se redressa brusquement puis s’affaissa sur elle-même. Sa compagne connaissait la scène et ses conséquences, cela l’affola, elle se souleva avec difficulté gênée par son ventre et elle appela. « — Léa, Léa ! Mama-Louisa, Mama-Louisa ! vite ! ». La maisonnée se mit en branle, Léa traversa l’étage en courant vers la galerie où étaient installées les deux femmes. La gouvernante se leva d’un bon tout en criant à sa comparse. « — Suzanne ! La cloche ! Sonne la cloche ! » Au son de celle-ci, la plantation sortit de son engourdissement, c’était l’alerte, chacun surgissait de sa case, les yeux tournés vers le ciel. La brise forcissait, se changeant en rafales. La cime des arbres commençait à se balancer. Inquiètes, les femmes prirent leurs enfants par la main, dans leurs bras, et se dirigèrent vers la demeure, les hommes se précipitèrent vers les bêtes dans les pâturages, les rassemblant, les ramenant vers les granges et les écuries. Siméon s’élança vers sa forge et arrosa le feu pour qu’il ne déclenche point d’incendie. Élisée, Ariel, les palefreniers se hâtèrent vers les poulinières, trois juments détenaient des poulains et les chevaux s’avéraient rares dans la colonie. Tous convergeaient vers les bâtisses construites sur les mounds.

À l’autre bout des terres de la plantation, l’ancien contremaître et les deux nouveaux échangeaient sur les prochains défrichages à faire. En même temps que George remarquait la levée de la force du vent, il entendit la cloche. Il réagit immédiatement, il remonta à cheval. « — Vite il se passe quelque chose, m’est avis que c’est une alerte ! Francisco, allez prendre votre épouse et ses femmes et ramenez-les à la Palmeraie. » Et aussitôt, les trois hommes cravachèrent leurs montures.

*

Plus au nord, sur le fleuve, Juan-Felipe et ses compagnons regardaient avec inquiétude les nuées. Le temps était lourd, étouffant, orageux. Le ciel passa au bleu de plus en plus délavé puis blanchi. Dans le lointain, un grondement impressionnant rugi. Des vagues commencèrent à se creuser ballottant dangereusement le canot. Les hommes se crispaient sur les montants de l’embarcation. Juan-Felipe se savait guère éloigné de la Palmeraie, ils avaient dépassé la ville d’Ascension depuis peu, mais le vent soufflait fort et cela montait crescendo d’heure en heure. Il s’accrochait à l’espoir que les tourments du ciel allaient les laisser accoster au ponton face à l’habitation. Dans les flots devenus tumultueux les débris s’amoncelaient, les hommes les guettaient, du bout de leurs rames, ils les détournaient, les empêchaient de les percuter. Juan-Felipe vit arriver sur eux un arbre qui avait dû être arraché de la rive du fleuve. Il hurla le danger à venir, mais le tronc heurta de plein fouet l’embarcation la renversant et projetant son équipage dans les eaux bourbeuses. Un des leurs, assommé par le bateau, sombra aussitôt. Juan-Felipe s’enfonça, lui aussi, dans les flots sombres puis il se reprit, repoussant la panique qui germait en lui, ses membres instinctivement retrouvèrent les mouvements de la brasse. Jean-Baptiste, de son côté, trop faible, sentit son esprit s’embrumer, il perdait connaissance, Ignacio le rattrapa par le col avant qu’il ne coule et le tirât vers une branche flottant, l’obligea à s’y agripper. Juan-Felipe nagea contre le fil de l’eau jusqu’à eux, l’effort lui parut titanesque. Les deux autres soldats quant à eux s’étaient accrochés au canot et se laissèrent porter par lui. Juan-Felipe et Ignacio maintenaient Jean-Baptiste tant bien que mal, le second montra la rive et cria pour se faire entendre. « — Aidons le courant, il nous y mène ! » La large rivière, agitée dans tous les sens, semblait vouloir monter à l’assaut de la levée qui abritait les plantations. Juan-Felipe opina de la tête et copia son compagnon, il nagea comme il pouvait entraînant la branche et son fardeau. Ils atteignirent épuisés la rive, ils prirent chacun sous une aisselle le jeune homme à moitié inconscient, il devait quitter les bords du fleuve, car inexorablement celui-ci paraissait désirer envahir les berges. Le ciel était devenu si sombre qu’ils avaient du mal à se situer, ils se savaient sur la bonne rive, mais ils ne voyaient pas à quel niveau. L’atmosphère, chargeait d’électricité, éclaira, un court instant, le décor, juste assez pour apercevoir l’allée qui menait au bungalow des Alvarez-Pignero, ils se trouvaient à la Palmeraie. Ignacio de la main montra le chemin. Les trois compagnons se dirigèrent vers l’intérieur des terres. Sous l’effet du vent, les gouttes de pluie ressemblaient à des grains de plomb, les faisant souffrir le martyre. Des arbres tombèrent autour d’eux, il n’y avait plus vraiment de route devant eux, mais un enchevêtrement de troncs et de branches. Le déluge traçait des torrents de boue ralentissant leur avancée. Avec difficulté, ils atteignirent le bungalow barricadé et déserté de ses habitants. Sous sa galerie, ils reprirent leur souffle, Jean-Baptiste accomplit un effort sur lui-même et se redressa, faisant de son mieux pour aider ses compagnons dans leur course. Ils se remirent en route vers la demeure de peur que la tempête les empêcha de progresser. Tenant toujours leur comparse par les bras, ils avancèrent péniblement, la force du vent les poussant puis les repoussant, ils virent enfin la masse sombre de la plantation, montèrent les quelques marches et tambourinèrent contre les contrevents.

*

Nathanael de Thouais

Antoinette-Marie était allongée, endormie dans son lit à baldaquin, inconsciente de ce qui se passait autour d’elle. Les femmes, qui l’entouraient, avaient autant peur des affres de la tempête que de la fausse couche que l’incident pouvait provoquer. Mama-Louisa descendit et vérifia qu’aucune des négresses recueillies dans les pièces de réception ne touchait le mobilier. Toutes priaient tous les Dieux qu’elles connaissaient, ce n’était qu’un bruissement de supplications, tous les mânes du cosmos étaient invoqués. Un concert de sifflements, de craquements, encerclait la demeure, puis la pluie et la grêle s’était mise à tomber. Les vents forcissaient, telles les entrailles de la Terre s’ouvrant et la nature se déchaînant. Nathanaël, qui ne souvenait pas avoir éprouvé ce type de phénomène, commençait à s’inquiéter sérieusement et avait du mal à rassurer sa petite sœur et le tout jeune Caleb, sous sa responsabilité, devant cette nature véhémente. On entendait le déracinement des arbres, le violent craquement des branchages, la rivière qui se soulevait à proximité de la maison. C’était effrayant, les trois enfants dans les bras les uns des autres se réconfortaient. Tout à coup, Nathanaël interpella sa mère. « — Mama, on frappe au volet !

— Mais non Nathanaël, c’est le vent !

— Non ! Non ! je te dis que quelqu’un frappe contre le volet.

— Mon Dieu, mais c’est vrai ! Abraham ! Abraham, il y a quelqu’un dehors en difficulté ! Vite, va voir ! »

Le majordome fit le tour de la demeure pour deviner dans la pénombre trois hommes, dont un était avachi sur le sol. S’approchant il les reconnut. Il hurla pour couvrir le vacarme environnant. « — Maît’e, maît’e, pa’ ici ! » Juan-Felipe se retourna. « — Abraham ! Aide-nous, vite ! » L’esclave se pencha et souleva comme un fétu de paille Jean-Baptiste qu’il porta à l’intérieur. 

*

Le bruit du vent et des trombes d’eau s’abattirent sur la maison. Rose-Marie serrait Augustin contre elle, elle lui marmonnait des mots de réconfort. Aux alentours de la demeure, des craquements se firent entendre, mais elle ne savait pas ce que c’était. Seule avec son enfant, elle restait à l’abri, Antonin et Josué étaient partis rassembler dans les prairies leur bétail. Le temps passant, la nuit approchant, terrifiée par la tempête qui sévissait autour d’elle, Rose-Marie sortit sous la véranda afin de voir si les deux hommes revenaient. La maison était fouettée par de violentes bourrasques. Tout d’abord venues du nord, elles semblaient désormais se déchaîner du sud, l’habitation était encore plus exposée, la forêt à sa droite se retrouvait dévastée. Tout était noir, la panique monta en Rose-Marie. Les arbres se tordaient, décapités. Beaucoup de choses s’étaient envolées : planches, tonneaux, stores… Une immense broyeuse lessiveuse passait au-dessus de sa tête et à ses pieds le bayou débordait léchant les marches du perron. Elle rentra dans la maison et retrouva son enfant, elle pria espérant que la construction fût assez solide. 

Antonin Bourdel

Depuis quelque temps, la température était montée rendant tous gestes pénibles, quand un sourd grondement vint précédant un amoncellement de nuages gris illuminés sur les bords. Pressentant un orage, ils avaient barricadé toutes les fenêtres et les portes. Presque aussitôt, la clarté du jour avait disparu, des rafales violentes s’étaient mises à enfler apportant la tempête. Sous la pluie battante, Antonin et Josué étaient partis seller deux mulets puis s’étaient dirigés vers l’intérieur des terres. Le parcours, habituellement d’un couple d’heures, se révéla difficile, la route glissait, ils avançaient parfois dans des torrents d’eau, et le vent soufflait de plus en plus fort. Ce qui était des pâturages frais en temps de sécheresse n’était plus qu’un vaste marécage. Sur une étendue de deux lieues de long et d’une lieue et demie de large, ce désert ne présentait que des parcs pour les bœufs. Ceux d’Antonin jouxtaient ceux de plusieurs domaines dont ceux des Quessy avec qui à la jonction de leurs terres, il avait bâti des abris pour les hommes et les bêtes. La cabane, vers laquelle ils se dirigeaient, petite et chétive en apparence, était à la disposition des bouviers des différentes propriétés pour les préserver des intempéries. Juxtaposée, une vaste étable fermée sur trois côtés pouvant recueillir une cinquantaine d’animaux terminait le campement. Ces deux gîtes se trouvaient séparés l’un de l’autre par une dizaine de mètres et protégés par quelques grands arbres qui se balançaient sous le vent. Ils étaient encore en route lorsque les turbulences avaient débuté à tomber par ondées chaudes, droites et raides, augmentant d’intensité à chaque reprise, leurs vêtements étaient partis en lambeaux sous la violence du flot. Ils se réfugièrent avec soulagement dans l’abri où ils retrouvèrent leur voisin, avec trois de ses fils, qui pour se réconforter avant de commencer à grouper le bétail, s’étaient préparé un café. Ils échangèrent quelques mots, se rapportant ce qu’ils avaient subi sur leur parcours et évaluant les dangers à venir. S’étant mis d’accord sur les opérations à mener pour rassembler les bovins, ils se décidèrent à repartir dans la tourmente. Désobéissant à l’appel de ses maîtres, le chien des Quessy qui les accompagnait refusa de sortir et donna des marques d’effroi de mauvais augure. Son comportement alarma Josué. Comme la pluie cessa et qu’aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre, il éloigna ses sombres pensées. Il suivit Antonin à la recherche des bêtes, mais alors qu’ils les rabattaient vers l’étable avec un œil inquiet sur le ciel, s’élevèrent de courtes rafales qui devinrent de plus en plus menaçantes. Chargée de brumes voilant l’horizon, à la nuit tombante, l’atmosphère se calma. Dans le répit apparent, ils s’étonnèrent de ne pas voir la tempête se déclarer. Ayant parqué la plupart des animaux domestiques à l’abri, ils voulurent rejoindre leurs familles, mais, contrecarrant leur plan, elle arriva, ronflant, mugissant, provocant le craquement les arbres. Ce fut à ce moment-là que la foudre tomba près d’eux les amenant à se réfugier dans la case. Dans les deux pièces qui la composaient : l’une servant de magasin, l’autre fort petite, contenant des paillasses, des voisins les rallièrent et décidèrent d’y attendre ensemble une accalmie. Ils ne devaient pas risquer inutilement leurs vies. Dans la construction en bois et bousillage, avec une couverture en planches et en bardeaux, détenant pour unique ouverture une porte tournée vers le soleil couchant, ils écoutaient la tornade balayer la région. L’anxiété envahissait chacun pour les siens laissés au bord du bayou, se demandant s’ils avaient bien fait de les abandonner seuls aux intempéries, et pour eux perdus au milieu de la tourmente. Comme une chape de plomb, le silence tomba sur eux, plus inquiétant que le vacarme de la furie. Un calme plat dura quelques minutes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour se remettre en haleine avant de les attaquer. La tempête, un ouragan, reprit sa course, et, cette fois, elle afflua si vite qu’elle ne s’annonça plus par des menaces lointaines ; elle s’abattit sur eux brutalement et leur porta un choc semblable à celui d’un corps solide. Le toit craqua et se brisa, ils se sentirent soulevés puis penchés en avant. Le chien s’agita et gémit, les hommes se retenaient aux parois rugueuses de l’abri, le vent pénétra éteignant les lumières, les plongeant dans une obscurité presque totale. Par chance, il emporta au loin les restes de la charpente ; mais Antonin fut blessé à la tête par une poutre qui le heurta, personne d’autre ne fut accidenté. La pluie tomba plus abondante, mais ils purent encore se protéger sous une partie du toit. Josué banda le crâne de son maître avec le lambeau de sa chemise, il en avait été quitte pour un étourdissement et un filet de sang. Les intervalles de calme, de ce calme extraordinaire, qui succède aux rafales, les laissaient pantelants espérant avoir essuyé la dernière bordée de cette furie. La nuit était avancée quand ils essayèrent de sortir pour voir si l’étable était un meilleur asile, mais il leur fut impossible d’ouvrir, le vent avait couché devant la case un des grands arbres. La porte était bloquée, ils étaient prisonniers, avec la crainte d’être renversés et fracassés, ou celle d’être écrasés par les débris de la toiture. Les six hommes s’avéraient piégés. À leur terreur, les bourrasques arrachaient à leur refuge les planches une par une, et chaque fois les dispersait au loin. Le benjamin des Quessy se démit l’épaule sous le choc de l’une d’elles en voulant l’éviter. Au milieu de la nuit, la paroi située vers l’est fut enfoncée et se présenta face à la rage obstinée du nord-est. Ils étaient à peu près libres de fuir, mais l’obscurité était complète, et, à deux pas d’eux, autour de la petite éminence qu’ils occupaient, l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Le spectacle ressemblait à l’apocalypse pour Antonin qui le vivait pour la première fois. Ils n’eurent pas à réfléchir, la case fut balayée par la bourrasque dans le déluge, et la sensation du froid se ressentait si vive, que l’idée de s’égarer dans les ténèbres les frappa de terreur. Soutenant les blessés, ils traversèrent le court espace qui les séparait de l’étable qui n’était que beuglements et hennissements affolés. Bien que le refuge fût précaire, la possibilité de lutter ensemble contre le danger les engagea à rester groupés jusqu’au dernier moment. Dans les brefs intervalles de silence, ils respiraient mieux, et chaque fois ils aspiraient en la fin du paroxysme de l’ouragan, mais des craquements redoutables annonçaient le retour du monstre. Alors que l’un des fils Quessy donnait des signes de désespoirs, adressant au ciel de délirantes prières et appelant sa famille pour lui dire adieu, Josué, tout en suppliant les mânes de ses ancêtres, montra une présence d’esprit, une audace et un dévouement à toute épreuve qui rassura Antonin. Le père du jeune homme craignant la contagion de la panique et ne voulant pas ajouter le péril du découragement à leur situation gifla son fils pour le calmer. Antonin l’apaisa. Empli d’inquiétude pour son épouse et son fils, voyant que l’inaction était le seul fléau qu’il lui fût possible de conjurer, il résolut d’essayer, à tout hasard, de lutter contre les éléments. Le père des Quessy le retint, ce n’était que folie. Il dut prendre son mal en patience, de toute façon les cieux ne semblaient pas vouloir s’apaiser. La matinée était presque passée quand les rafales faiblirent progressivement et, avec, l’espérance revint. Tous décidèrent qu’il était temps de rentrer chez eux.   

Le retour ne s’avéra pas plus facile que l’aller, les mulets avaient de l’eau presque au poitrail. L’avancée était difficile autant pour les montures que pour les cavaliers. La journée était presque écoulée quand enfin la maison en état et transformée en arche de Noé apparut à leurs yeux. Sous la véranda, Rose-Marie et Augustin pleuraient de joie et criaient à leurs vues.

La jeune femme, au milieu de la nuit, au cœur de la tempête, avait saisi son courage à deux mains, bravant les éléments. Elle était sortie libérer les bêtes du poulailler et de l’étable de peur qu’elles ne se noient. Elle ne pouvait admettre que Dieu pouvait lui retirer ses seuls biens. Elle avait entraîné avec difficulté la dernière mule. La frayeur la rendait résistante aux ordres de Rose-Marie. Avec obstination malgré son appréhension, elle avait tiré sur la longe de l’animal. Elle lui avait fait traverser la courte distance entre les écuries et le domicile et l’avait obligé à monter les quelques marches menant à la galerie. Tout en luttant, elle pleurait de peur, de rage, sous les yeux d’Augustin plaqué contre le mur de la maison qui regardait, terrorisé, l’acharnement de sa mère sous la pluie et les éclairs. Quand enfin la mule se retrouva sur le plancher de la véranda, Rose-Marie s’effondra et une crise de rire la prit à la vue du spectacle, car toutes les autres bêtes avaient suivi, la vache et son veau, les poules et les canards. Elle pria et remercia le seigneur de l’épargner au sein de son exaspération.

*

Charles Lavau était reparti au milieu de la matinée pour sa plantation sur les bords du lac Pontchartrain. Marguerite s’était installée lascivement au centre des coussins de son hamac et se laissait bercer par la petite négresse, dernier cadeau de son amant. Elle entrait dans une douce léthargie qui comme souvent ouvrait la porte à la Loa Erzulie. Depuis qu’elle était enceinte, elle rêvait régulièrement d’Antoinette-Marie. Cela ne la surprenait pas, toutes deux attendaient pour l’hiver une fille, car elle savait que ce serait des filles qui étrangement se ressembleraient et qu’Erzulie avait décidé de lier. Son songe la mena sur les bords du fleuve sous une voûte limpide, tout comme celui qu’elle avait au-dessus d’elle. Elle pénétra dans l’allée de la plantation dans laquelle elle n’avait jamais mis les pieds, hormis lors de ses prémonitions. Elle se promena entre les arbres puis s’engagea dans le jardin d’agrément. Elle savait, elle sentait qu’elle ne se retrouvait pas là par hasard. Elle respira l’odeur des orangers et des citronniers, admira azalées et tulipiers emplis de fleurs nacrées. Elle s’arrêta devant un rosier chargé de fleurs rose pâle qui montaient à l’assaut d’une treille, elle se penchait pour humer leur parfum quand de la galerie de la demeure jaillit un hurlement. Le cri ascendant lui vrilla l’esprit. Elle suivit du regard le son qui s’élevait vers le ciel se couvrant de nuages noirs. Éblouie par leurs bordures d’or, sa tête se trouva envahie de scènes apocalyptiques. Un ouragan ! Cela la réveilla brusquement. « — Athénaïs ! Athénaïs ! Aide-moi à sortir de là, vite ! » La négrillonne qui comme sa maîtresse s’était endormie secoua son apathie afin d’assister la métisse. Il faisait beau, très chaud, aucun vent ne soufflait, rien ne laissait présager que dans quelques heures la cité allait subir un cyclone, mais depuis longtemps Marguerite savait qu’une catastrophe guettait la ville. Elle se chaussa, se hâta vers sa chambre, y empoigna ses quelques bijoux et les piastres d’or qu’elle possédait, elle rangea le tout dans les poches de son jupon. Pour ses autres biens précieux, argenterie, porcelaine, cristal, elle avait déjà effectué le nécessaire, ils étaient enfouis et lestés avec de grosses pierres sous le plancher. « — Athénaïs ! Dépêche-toi, prends mon coffret de nacre et viens ! » La petite fille se précipita. Elle saisit dans ses bras la boîte qui détenait les objets magiques de la prêtresse et pour rien au monde elle n’aurait désobéi à sa maîtresse tant elle en avait peur. Elle savait qu’elle était entrée au service de la reine du vaudou de la Nouvelle-Orléans, celle qui était devenue l’égale de Sanité Dédé, celle qui tenait des rassemblements sur la rive du lac Pontchartrain tout comme les anciens, sur les bords du fleuve Congo.

marguerite Darcantel

Dans les rues écrasées de chaleur, la petite Athénaïs trottait derrière sa maîtresse, se demandant ce qui avait bien pu la piquer. Pressée par le temps, Marguerite n’était vêtue que d’une robe de mousseline fleurie retenue par son fichu de linon blanc croisée sous les seins que la maternité rendait généreux. Elle réalisa sa tenue lorsqu’une boucle de son opulente chevelure vint chatouiller sa joue, elle constata qu’elle ne l’avait pas recouverte d’un tignon. Elle rejeta la gageure, de toute façon aucun Créole n’aurait osé émettre une quelconque remarque, ils avaient trop peur du sort que d’un regard la reine du vaudou aurait pu leur jeter. Et puis à cette heure et par cette canicule, les voies de la ville étaient désertes. Elles se dirigeaient vers la rue des remparts au bout de la rue d’Orléans. La rue de Bourgogne n’avait jamais paru aussi longue à la jeune femme, quand elle arriva devant la demeure de Madeleine Lamarche, elle frappa violemment à la porte. Les coups avaient attiré la maisonnée. Naïma qui vint lui ouvrir resta bouche bée à la vue de la prêtresse. « — Naïma, bouge-toi, préviens ta maîtresse…

— Que se passe-t-il, Naïma ?

— C’est la Darcantel ! Maîtresse !

— Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

— Madeleine, un ouragan arrive sur nous, protège tout ce que tu peux, le fleuve va tout envahir ! »

Laissant la maison en ébullition, car il n’était venu à l’idée de personne de mettre en doute les dires de la métisse, elle continua sa route à l’ombre des arbres ou des galeries bordant la rue de Bourgogne vers la rue Dauphine. Tout en se pressant, elle caressait son ventre et sentant la fatigue s’emparer d’elle, elle murmurait au nourrisson dans son giron. « — Petite, tu dois te faire légère, tu le sais, pour nous sauver tous, il faut que j’y parvienne. » Et comme si l’enfant avait compris, le ventre de la mère devint plus ténu. Elle accéléra le pas, Athénaïs sur les siens. Descendant la rue de Toulouse, Marguerite reconnut la nourrice des Maubeuge. « — Sara ! Sara ! Attends-moi ! » L’esclave se retourna surprise d’entendre son nom. « — Sara, aide-moi, Sara, il faut m’aider à aller chez tes maîtres, vite aide-moi ! » L’Africaine ne s’interrogea pas. Au sein de ses forêts ancestrales, la Mambo avait parole d’or. Elle lui prit le bras pour la soutenir, si la prêtresse demandait, elle n’avait pas besoin de savoir pourquoi. Arrivée devant la demeure des Maubeuge, Marguerite monta les marches du perron, Sara hésita, elle ne passait jamais par la porte principale. La prêtresse frappa à la porte.

Séraphin, qui somnolait dans le hall, sursauta, l’entrebâilla, à la vue de la métisse, la plantant là sans mot dire, il pivota sur les talons et courut chercher la gouvernante. À la demande de l’enfant, Josepha se traîna à l’entrée se demandant qui pouvait venir importuner ses maîtres par cette canicule, car bien sûr cet idiot de négrillon n’avait pu lui dire qui se présentait à la porte. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver sur le perron la prêtresse et la nourrice ! Ne pouvant passer son humeur sur la première, elle allait ouvrir la bouche pour remettre en place la deuxième, mais Marguerite l’arrêta. « — Josepha, nous n’avons pas le temps, appelle ta maîtresse, c’est urgent, vite c’est grave ! » La gouvernante ne se le fit pas répéter, si la Darcantel se situait là c’est que la raison s’avérait d’importance. Dans l’escalier descendait déjà madame de Maubeuge que la chaleur accablait et rendait irascible « — Qui est-ce, Josepha ? » La gouvernante s’effaça laissant apercevoir Marguerite qu’elle cachait à sa vue. « — Marguerite ? Mais que fais-tu là ? Qui y a-t-il ? » Si la métisse était là, c’est que la situation était des plus préoccupantes. « — Une tempête, madame, elle va tout broyer, inonder la ville. Nous devons nous y préparer ! Et très vite ! » Madame de Maubeuge éprouva un moment de scepticisme qu’un appel d’air faisant claquer une porte enleva. « — Abigaël ! Abigaël ! Ézéchiel ! » De partout arrivèrent les gens de maison que les cris de leur maîtresse alertèrent. « — Ézéchiel, pars au palais du gouverneur, chercher monsieur. Dis-lui de revenir au plus vite, un ouragan approche, s’il est dubitatif, dis-lui que Marguerite est là, il comprendra. Abigaël emmène Marguerite à l’étage, je vois à ses grimaces qu’elle a besoin de se reposer. Josepha, demande que l’on barre les contrevents, et fais monter tout ce que l’on peut. Allez, vite ! » Au même moment que madame de Maubeuge donnait des ordres, le ciel se couvrait. Des nuages noirs chassaient avec rapidité, tandis qu’une atmosphère brûlante où pas un souffle d’air ne se percevait pénétrait chacun. La puissance de la tempête fut alors ressentie bien qu’elle se situait à plusieurs centaines de milles de la ville. Elle provoquait la fuite des oiseaux par nuées dans un vacarme épouvantable. Les chiens aboyaient de folie, hurlaient à la mort. Pendant le trajet du marquis de Maubeuge pour rentrer chez lui, il commença à tomber une légère ondée.

Il n’eut pas le temps de demander plus d’explication. Un souffle terrible s’éleva et se mit à balayer violemment la pluie ainsi que le feuillage des arbres, tordant tout dans ses vigoureux tourbillons, et renversant, comme sous la poussée d’une décharge d’artillerie, tout ce qui lui faisait résistance. Le marquis se précipita, marteau en main, afin de clouer les contre vents, aidé des jumeaux Samson et Ézéchiel, pendant ce temps à l’intérieur madame de Maubeuge s’activait toujours faisant décrocher les tableaux et houspillant ses gens. Sous les ordres de la maîtresse de maison, chacun montait meubles et objets à l’étage.

Dans le quartier Marigny, les mulâtres s’étaient préparés, ainsi que toutes les demeures aux bords du fleuve qui croyaient en leurs sorcières. Le choc de la vision d’Antoinette-Marie, qui avait tant secoué Marguerite, avait, telle une toile d’araignée, ouvert un réseau télépathique. La maîtresse du vaudou avait partagé à la sortie de son rêve les scènes d’ouragan avec toutes les Mambos des plantations alentour. Créoles blancs et noirs, influencés pour les uns plus qu’ils ne le pensaient par les croyances africaines, avaient regardé les sens en alertes les premiers signes à venir. Quand la tempête noircit le ciel de sombres présages, chacun se mit en charge de protéger sa ou ses possessions. Bien leur en prit, car le vent qui balaya la région dans sa violence commença à emporter les toitures des maisons, les tuiles, les chevrons, les pièces de bois d’un fort poids. Tout fut soulevé comme des allumettes et vola de la même manière que des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Aucun être humain n’aurait pu à cet instant, se risquer dehors sans être enlevé lui aussi, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Dans la demeure de la rue d’Orléans, chacun entama ses prières tout en l’écoutant résister avec mille craquements et gémissements. La marquise s’était installée, à l’étage, dans son boudoir avec ses fils, la nourrice du dernier, Abigaël et Josepha. À la lueur d’un bougeoir, elle lisait la Bible à voix basse. Le marquis de son côté parcourait en tous sens l’intérieur avec ses gens et vérifiait que rien ne cédait. Tout à coup, faisant sursauter tous les habitants, un énorme bruit retentit. Un fracas étourdissant secoua l’alentour, indiquant qu’une lourde bâtisse venait de s’effondrer. Monsieur de Maubeuge se précipita, mais quand il ouvrit la porte de devant laissant pénétrer une masse venteuse, il lui fut impossible de sortir et de porter secours. L’obscurité malgré l’heure de la journée était telle que rien n’était visible. À la lueur d’un éclair, il ne put que constater l’état des rues, elles se révélaient impraticables, la pluie les avait transformées en torrents. S’y engager eût été aller au-devant d’une mort certaine, car les matériaux des habitations détruites sillonnaient l’air et n’autorisaient aucune issue. Il repoussa vers l’intérieur Samson et Ézéchiel qui l’avaient suivi.

Soudainement, le calme devint total, plus rien ne bougeait, plus aucun bruit ne se propageait. L’apaisement était brutal et angoissant. Quelques imprudents en profitèrent pour sortir de leur refuge, croyant la tourmente terminée. Ils ignoraient que c’était le centre du cyclone, son œil, qui passait sur la ville, et que la tempête allait rugir bientôt, plus dévastatrice et plus terrible. Quand monsieur de Maubeuge voulut faire de même, Marguerite, qui somnolait jusque-là sous les combles, apparut en haut de l’escalier. « — Non Monsieur, l’eau va monter maintenant et ceux qui seront dehors seront noyés, d’autant que l’ouragan va reprendre avec plus de force.

Nathalie marquise de Maubeuge

— Écoutez-la, mon ami, restez là, attendons encore, s’il vous plaît encore un peu. » Le marquis prêta l’oreille à sa femme, et tous sans dire un mot guettèrent les bruits, les sens en alerte ils étaient aux aguets. Les minutes s’écoulèrent, presque une heure, la tension était à son comble, les respirations étaient retenues de peur de rompre le silence. Un son tout d’abord étouffé devint perceptible, puis il enfla, ce fut alors un vrombissement assourdissant, ce n’était pas croyable, le fleuve se répandait dans la ville. L’eau dans la maison, passant sous les portes malgré les efforts de tous pour la repousser, pénétra. Très vite, elle monta aux chevilles, puis à mi-mollet. Madame de Maubeuge du haut de l’escalier remerciait dans son for intérieur la prêtresse, elle avait pu protéger son mobilier. Mais jusqu’où s’élèveraient les flots ? La fureur de l’air reprit avec plus d’intensité que jamais, venant du nord, il avait sauté du sud-ouest au nord-est, il acheva de renverser ce que la première bourrasque avait épargné. Les grondements du vent et du fleuve se renforcèrent, le fracas des bâtisses s’abîmant sur le sol ne fut même plus distingué. Des arbres énormes, déracinés par le cyclone, se précipitaient, catapultes gigantesques, à travers les rues, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons, quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive. Parfois dans une accalmie les cris des victimes arrivaient jusqu’à eux. La tourmente mit des heures à labourer la ville en tous sens. Le fleuve alla rejoindre le lac Pontchartrain. L’agglomération telle une île dépassait à peine au milieu de cette marée inattendue qui recouvrait le sud de la Louisiane. Du lac Pontchartrain à la baie de Barataria une mer artificielle était née du large cours d’eau. La nuit puis le jour s’écoulèrent apportant le répit qui laissa la population indemne sortir de leurs abris. La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. Beaucoup de maisons se révélaient atteintes gravement, une partie était absolument anéantie et les matériaux amoncelés, mélangés, broyés, formaient des tas informes, totalement inutilisables. Sur celles qui restaient encore debout, une bonne portion paraissait irréparable, tant elles étaient disloquées, brisées. Peu de toitures avaient été épargnées.

Monsieur de Maubeuge sortit, suivi des hommes de son habitation, pour aller apporter de l’aide. Il descendit de son perron et découvrit qu’il avait toujours de l’eau jusqu’au genou. Il regarda autour de lui explorant les alentours ce qui avait pu faire tant de bruit pendant la tempête en s’écroulant. Il n’eut pas longtemps à chercher. Du côté opposé de la rue, la résidence était détruite et les ruines, quoique debout en maint endroit, ne pourraient être utilisées ultérieurement. De la maison en torchis, il ne demeurait que quelques débris épars, ballottés encore par les derniers souffles de l’ouragan. Les deux filles cadettes, leur nourrice, et trois esclaves s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, dans les restes d’un gros arbre abattu et brisé. Cinq autres membres de la famille gisaient dans la vase, raides et froids comme des cadavres. Monsieur de Maubeuge, Samson et Ézéchiel se hâtèrent de les emporter près de l’âtre à l’intérieur de la demeure des Maubeuge et de les frictionner. Car après la canicule tous étaient frigorifiés, la cheminée dans la chambre de la marquise avait donc été mise en action. La scène qui suivit fut véritablement effrayante. Les premiers, le père et l’aînée des filles qui furent ranimés sortirent de leur léthargie dans un état de démence complète, et, s’échappant de leurs bras, voulurent se précipiter dans le feu. Le fils et un des esclaves, en revenant à la vie, eurent un éveil encore plus terrible. Leur face souillée, égarée, furieuse, était horrible à voir, et la lutte pour les sauver ressemblait à un combat tant ils résistaient. La dernière victime, l’épouse et la mère de ces malheureux ne se réveilla pas, et plusieurs heures de frictions ne purent pas seulement lui enlever la raideur cadavérique. L’asphyxie par l’eau ou la paralysie du sang par le froid avait été complète.

Dans toute la ville, des scènes similaires se produisaient, ceux qui avaient peu souffert aidaient à la hauteur des possibilités les autres.

*

Le temps était magnifique, le ciel affichait un bleu pur, et le soleil brillait sur la campagne ravagée. La maison avait bien tenu le coup, mais le jardin se révélait dévasté. Les branches qui restaient sur le tulipier d’en face étaient pliées en angle droit. L’un des citronniers était déraciné, deux des chênes de l’allée étaient comme broyés par une main géante.

Au petit matin, Antoinette-Marie s’était réveillée avec à son chevet Marie-Adélaïde, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier ainsi que Léa et Esther avec dans ses bras Nouria. Quand elle vit toutes ses femmes, elle comprit qu’elle avait eu une fois de plus une prémonition. Les vents étaient encore présents, mais bien moins intensément. Elles tirèrent les rideaux, ouvrirent les contrevents intérieurs et sortirent sur la véranda alors que le soleil venait à peine de se lever. Un cauchemar ! Tout le jardin était défiguré, et elles n’étaient pas au bout de leurs surprises. Elles n’avaient jamais rien vu de pareil. Le paysage se montrait méconnaissable. Les arbres n’avaient ni feuillage ni branches. L’un d’eux s’était écrasé contre la maison. Des centaines de feuilles jonchaient le sol de la galerie. Tout autour de la demeure, l’eau avait monté. « — Maîtresse, attention, la tempête va recommencer, c’est l’œil ! » Mama-Louisa était allée aux nouvelles, avait découvert le groupe imprudent sur la véranda de l’étage. À l’injonction de la gouvernante, elles retrouvèrent l’abri de la chambre, puis elles descendirent. En plus des prières murmurées par les femmes, de multiples bruits sinistres se firent à nouveau entendre ; ce ne furent que des grognements sourds, des hurlements lugubres et des craquements de bois. À sa surprise dans le petit salon éclairé par une lanterne, elle trouva son époux et tomba dans ses bras, soulagée, maintenant adviendrait ce qu’il pourrait.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

La journée s’écoula au milieu du tumulte de la tempête. Juan-Felipe raconta son voyage et son retour à son épouse. Antoinette-Marie apprit ainsi qu’elle détenait un invité venu de France, elle découvrit Jean-Baptiste. Avec stupeur, elle reconnut dans le malade agonisant au fond du lit de la chambre du baron de Thouais, le jeune homme qui l’accompagnait au piano-forte dans une autre vie lui semblait-il ? La première chose à laquelle elle songea, ce fut qu’elle n’avait pas chanté depuis. Elle se reprit devant l’incongruité de ses pensées, elle regarda Mama-Louisa. « — Tu crois que l’on peut le guérir ? Tu sais, c’est un ami, enfin une connaissance non plus que cela, enfin nous devons le guérir.

— Néora dit que cela se peut, mais après la tempête, il serait bon de demander de l’aide à Tati-Messi ou au docteur Marais. »

*

Un regard par les persiennes leur permit de se rendre compte de la situation à l’extérieur. Une vision de cauchemar, d’arbres tordus et déchiquetés, s’offrit à leur vue, mais cette fois-ci l’ouragan était bien reparti. L’eau se retira laissant à nouveau ses marques dans le sol comme le vent dans la végétation. Encore une fois tout était à refaire ou peu s’en fallait. La palmeraie avait gardé l’essentiel : ses habitants et ses animaux domestiques, quant à la terre, elle redeviendrait luxuriante, de cela tous en étaient assurés.  

Jean-Baptiste recouvra lentement la santé comme tout ce qui l’entourait. Il trouva sur place une nouvelle famille à défaut de retrouver son frère, car à la Nouvelle-Orléans personne n’en avait entendu parler. Peut-être n’était-il jamais arrivé sur ses rivages. Quand vint l’hiver, il était devenu le secrétaire de la plantation et tenait le registre de celle-ci aussi soigneusement que la maîtresse des lieux au préalable. Il apprit avec minutie son métier ainsi qu’à aimer son récent pays.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 48

L’arrivée de Jean-Baptiste. Juillet 1794.

Jean Baptiste Carbanac

L’arbre généalogique de la famille des Carbanac remontait bien avant l’arrivée des francs dans la Gaule romaine. Suspendu dans le vestibule de la demeure construite sous le règne des Valois et qui faisait face aux ruines du château fort laissé à l’abandon sur la colline qui dominait la vallée, en faisait foi. Cette famille faisait partie de cette noblesse de campagne qui vivait des revenus de ses territoires et dont peu de membres avaient mis les pieds à la cour hormis pendant les guerres. Le plus gros de leurs rapports, en dehors de quelques terres à blé, venait de l’élevage des bêtes à cornes ainsi que de différentes parts prises dans le négoce des îles par l’intermédiaire de la maison Lacourtade. Ces revenus leur avaient permis d’entretenir leurs biens situés sur les contreforts des Pyrénées ainsi que leur hôtel particulier à Bayonne. Ils avaient doté avantageusement leur fille aînée et envoyé étudier leurs deux fils à Bordeaux.

Jean-Baptiste avait donc partagé son temps entre le lycée dont il était pensionnaire et l’hôtel de Saige, où madame de Verthamon, compagne de sa mère aux ursulines, l’accueillait dans ses moments de liberté. Ses jeunes années avaient été heureuses, leur paroxysme avait été atteint avec le malentendu qui l’avait mis dans le lit de la comtesse de Fontenay de retour d’Espagne et de passage chez sa protectrice. Il avait par conséquent perdu son pucelage dans les plus beaux bras qui soient ceux de Jeanne Marie Ignace Thérésa Cabarrus. Ce fut vers eux qu’il se précipita quand peu de temps après sa vie tourna mal.

Il s’était, comme tous, intéressé aux philosophes et, donc, aux idées nouvelles qui menèrent à la révolution. Lorsqu’arriva Jean-Lambert Tallien à Bordeaux, dans les pas d’Ysabeau, Jean-Baptiste était rentré au manoir familial et détenait pour unique vue les Pyrénées. Il se languissait d’ennui, mais son père avait exigé qu’il y restât. Sa sœur avait suivi son époux dans les voix de l’émigration vers l’Espagne dès 1790, son frère fit de même deux ans plus tard vers les Caraïbes avec sa propre famille. Il était donc le seul de la fratrie auprès de ses parents au moment où le drame survint. Il se déroula au milieu de la matinée du lundi 3 mars 1794, tandis qu’il traînait son ennui sur le port de Bayonne. Il revint chez lui alors qu’une voiture, encadrée de gardes nationaux, emmenait son père et sa mère. Il allait se précipiter quand un voisin le retint. « – Non, ce n’est pas la solution ! vous iriez les rejoindre. Qu’y gagnerez-vous ? » L’homme avait raison, mais que pouvait-il faire ?Allez à Bordeaux, l’ordre devait venir de là. Une unique personne pouvait l’aider, comme elle en avait secouru tant d’autres. Térésa. Elle saurait quoi faire. À bride abattue, il sortit de la ville et s’enfonça dans la campagne puis dans les landes qui s’étendaient à perte de vue et qui ne semblaient plus finir. Sans s’arrêter, il creva son cheval, traversa la forêt de pins aux abords de Bordeaux. Un peu avant l’aube, il vit enfin le faubourg Saint-Seurin, il poussa jusqu’aux ruines romaines du Palais Gallien et y abandonna sa monture. À pied, il s’approcha de l’hôtel particulier de Térésa en logeant le jardin du roi. Sous les arbres, il attendit que la demeure s’éveille. Une heure après le lever du soleil un détachement de gardes nationaux vint chercher le proconsul. Sur le seuil de l’habitation, Tallien s’avança balayant les alentours du regard et monta dans la voiture qui s’arrêta devant lui. Le jeune homme, derrière lui, alla frapper violemment à la porte. Une femme massive l’ouvrit. À peine fut-elle entrebâillée que Jean-Baptiste la poussait et entrait. Ayant identifié la servante, il respira soulagé. « – Capucine, il faut que je voie ta maîtresse ! » La chambrière de Térésa mit un instant à reconnaître dans la silhouette crottée le jouvenceau qu’elle avait connu. « – À cette heure ?

— Oui, oui, c’est urgent ! »

En haut de l’escalier en déshabillé transparent, les cheveux défaits, la maîtresse de maison apparut. « — Que se passe-t-il Capucine ? Mon Dieu, Jean-Baptiste, que faites-vous ici ?

— Mes parents…, … Ils ont été arrêtés.

— Ah !… Capucine installe le dans ma garde-robe et qu’il n’en sorte pas tant que je ne serai pas revenue. »

Elle rentra deux heures plus tard, les nouvelles se révélaient mauvaises, l’ordre d’exécution avait déjà été signé, et cela depuis Paris. À l’heure qu’il était, le couple Carbanac avait dû être condamné à mort à Bayonne et leurs biens confisqués. C’était une nouvelle intervention de Bachenot, il voulait mettre la main sur les actions Lacourtade détenues par la famille Carbanac. Il avait réussi. C’était une histoire vénale, et elle n’avait rien pu y faire. 

Lors de cette visite impromptue à son amant, d’autant qu’elle était matinale, elle avait de même appris qu’il était sommé de retourner à Paris et qu’elle était conviée à l’accompagner. Les vents tournaient, Tallien faisait partie des individus capables de renverser Robespierre, du moins l’espérait-elle, il devait donc aller où se nichait le pouvoir, soit à l’Assemblée nationale. Avant cela, elle devait mettre Jean-Baptiste en sécurité et pour cela elle décida de le conduire aussitôt au château de Cadaujac où résidait madame de Verthamon.

Jean-Baptiste y resta peu. Le lendemain, il repartait dans l’autre sens avec John Madgrave qu’il ne connaissait pas. Il fut accueilli à l’hôtel Lacourtade par le petit groupe de réfugiés. James Wilkinson examina suspicieux le jeune homme, devant son désarroi évident, il abaissa les barrières de sa méfiance. Anne-Marie devina tout de suite ce qu’il ressentait, elle lui prit les mains et l’entraîna vers le fond de l’hôtel particulier. « — Venez donc, Bérangère va nous servir une boisson chaude. » Jean-Baptiste se laissa faire et découvrit la domestique face à ses fourneaux et dans un coin un vieillard. Il fit comme la jeune femme et s’assit à table. Ils furent rejoints par leurs comparses. Ils se présentèrent chacun à leur tour. John expliqua qu’à la nuit, ils devaient sortir, mais il ne devait pas s’inquiéter, au petit matin, ils seraient là. Le nouvel arrivant ne comprit pas tout et il ne se sentait pas le courage de tout suivre. Il se savait dans une sécurité relative, c’était déjà ça. Il acquiesça. Le soir venu, ses hôtes partis, il resta avec la servante dans la cuisine à attendre. Celle-ci lui expliqua l’objectif de cette sortie nocturne. Ils allaient retirer un enfant de l’orphelinat. Elle lui narra ce qu’elle connaissait des filiations de son maître, monsieur Lacourtade père, et de la fin dramatique de chacun des membres de sa famille dont le petit garçon était le dernier. L’inquiétude le rongeait, parce qu’il finit par réaliser que le sauvetage de l’enfant s’avérait dangereux et qu’ils pouvaient être tous arrêtés. Il commença à compter les heures, du moins le crut-il, car lorsqu’arrivèrent les trois libérateurs et le petit garçon ensommeillé dans les bras de la jeune femme, il sursauta. Il s’était endormi les bras croisés sur la table.

*

John Madgrave, James Wilkinson et Marie-Anne avaient donc décidé son départ pour l’Amérique. Jean-Baptiste n’avait pas eu son mot à dire, les arguments avancés par tous semblaient irréfutables. Il n’avait ni éléments ni courage pour contrecarrer leurs plans. Il leur était redevable de leur protection, il n’y avait personne sur son sol natal qui puisse l’aider. James Wilkinson s’était procuré la liste des personnes exécutées ses derniers jours dans la région, c’était chose facile, les listes étaient journalièrement placardées sur les murs de la ville. À la vue des noms de ses parents, il s’était effondré comme un enfant. Il ne lui restait plus qu’à partir, mais pour où ? Ses compagnons avaient décidé pour lui. De l’autre côté de l’Atlantique, il essayerait de retrouver son frère et sa famille. Il aurait pu passer en Espagne, rejoindre sa sœur aînée, mais il la connaissait peu, le couvent et son mariage n’avaient pas permis de tisser des liens fraternels. De plus, il ne s’était jamais entendu avec son beau-frère, ils se détestaient sans trop savoir pourquoi ; une animosité instinctive. De toute façon, tout seul il n’y serait pas arrivé. Son avenir était donc de l’autre côté de l’eau. Il partait sans fortune, ni argent, ni relation pour s’y établir, son futur semblait bien sombre, il ne lui restait plus qu’à faire confiance en ses étrangers et en la providence.

*

Jean Baptiste Carbanac

Leur départ ne s’était pas passé comme prévu. Les aléas de la politique entre la France et les États-Unis qui, officiellement, étaient en paix, avaient amené ces deux pays à se faire une guerre larvée, aussi dans le port de Bordeaux, il n’y avait plus de navire battant le pavillon étoilé. James Wilkinson et Jean-Baptiste avaient dû se rendre sur la côte et traverser la lande girondine jusqu’à un village du nom de Lacanau. Partis à la nuit par le faubourg Saint-Seurin, ils avaient pris la route de l’Ouest, ils avaient esquivé les villages de Saint-Médard, de Salaunes et Sainte-Hélène pour éviter toute curiosité. Au village de Lacanau, un maraîcher de leurs amis, contre monnaie trébuchante, les accompagna vers à la plage en contournant l’étang du même nom. Dans l’obscurité, ils auraient pu se perdre dans les marais alentour. Ayant traversé les dunes, ils abandonnèrent à leur guide leurs montures. Scrutant dans la nuit l’océan à la recherche du navire qui devait croiser au large et les embarquer. Ils l’attendirent puis ils firent un feu afin de signaler leur présence. Celui-ci ne se présenta pas comme prévu, ils durent se cacher tout le jour et renouveler l’opération qui cette fois-ci s’avéra plus fructueuse. Une lumière au loin leur répondit avant de voir la chaloupe s’échouer sur le rivage. Après vérification des identités, les marins et leur supérieur les laissèrent monter à bord. Le voyage fut assez court, cinq petites semaines, la saison était clémente pour parcourir l’immense étendue d’eau. Malgré cela, Jean-Baptiste découvrit les aléas de ce genre de périple, son estomac ne supporta ni les mouvements du navire ni la nourriture, il arriva au port de New York, destination du bâtiment qui les accueillait, fort affaibli. Il n’eut guère le temps de se remettre une semaine plus tard, ils remontaient sur un sloop pour Philadelphie plus au Sud. Le trajet jusqu’à l’embouchure du fleuve Delaware fut un martyr, pendant les deux jours qui constituèrent leur voyage, une tempête agita le voilier qui paraissait bien fragile au regard du néophyte qu’était Jean-Baptiste. À leur débarquement, James Wilkinson se demanda s’il n’allait pas laisser le jeune homme se rétablir pendant quelque temps chez des amis à lui à quelques lieux de là, mais celui-ci ne voulut rien entendre. Il était parti pour un pays qu’il n’avait pas choisi et dont il ne maîtrisait pas la langue et dans lequel il ne savait pas comment subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il se voyait sans avenir loin des siens, seul au monde, dans ce monde. Il n’était pas question qu’il quitte l’unique homme qu’il connaissait et en qui il avait mis toute sa confiance. Son espoir était d’atteindre la Louisiane et d’y retrouver son frère aîné. Il s’accrocha à l’Américain et essaya de cacher à quel point il était affaibli. Cette vulnérabilité était due à une affection qui le rongeait. Cela avait commencé par une oppression de la poitrine, ce fut tout d’abord une douleur légère accompagnée d’une sensation de fièvre. Il s’était senti languir, se ressentait fatigué continuellement, il avait des difficultés à reprendre son souffle. Il en était à ce stade-là à ce moment de leur expédition, aussi avait-il réussi à convaincre son protecteur que ce n’était que passager et que dans quelques jours, il n’y paraîtrait rien. Lui-même pensait avoir simplement mal vécu la traversée. Seulement le voyage à cheval qui menait jusqu’au bord de l’Ohio se révéla long et exténuant. James Wilkinson avait pris le commandement d’un bataillon avec lequel il rejoignait le général Wayne. Et celui-ci attendait ce renfort. Trois semaines à sillonner des plaines herbeuses au pic du soleil de l’été approchant, parcourir des forêts de conifères, gravir des montagnes, franchir des rivières à gué. Ce fut un enfer pour le jeune homme d’autant que la dernière semaine la pluie se mit à tomber sans discontinuer. Sa fatigue, de jour en jour, s’aggravait. Sa bouche fut tout d’abord remplie d’un goût de sel puis une fièvre étique, de la paume des mains aux joues, se déclara et ne le quitta plus. Sous le regard inquiet de James Wilkinson, il tenait tant bien que mal sur son cheval sans jamais se plaindre. Son inspiration était de plus en plus gênée et avant qu’ils ne soient parvenus à destination une toux sèche le s’empara de lui et ne l’abandonna plus, l’empêchant de prendre quelques repos. Ses voies respiratoires râlaient laissant sortir parfois des déchets sanguinolents qu’il cachait à tous. Il débarqua au fort Washington agonisant, et le chirurgien l’examina. À l’odeur de son haleine, le médecin diagnostiqua une phtisie avec une vomique aux poumons. James Wilkinson s’inquiéta à l’annonce, mais n’y connaissant rien demanda des éclaircissements. « — Y avait-il quelque chose à faire ? Ou devait-il s’attendre à la mort du garçon ». Le praticien ne lui donna que quelques jours à vivre. Sans trop y croire, il assura à son supérieur qu’il mettrait en œuvre tout son savoir.

Jean-Baptiste s’accrocha à la vie et les quelques jours se commuèrent en un peu plus de deux mois, mais alors qu’il semblait avoir repris le dessus, la fièvre et la toux se renouvelèrent avec force. Affligé de voir le jeune homme mourir loin des siens, James Wilkinson commençait à se décourager. Il se demandait comment l’envoyer à la Nouvelle-Orléans, l’agonisant étant sûr d’y recouvrer son frère, quand tel un ange du destin Juan-Felipe se retrouva prisonnier de sa garnison. Le commandant, à l’annonce de la nouvelle par son capitaine, décida de faire une pierre deux coups. Il se rendit à l’infirmerie dans laquelle Jean-Baptiste par la force des choses avait élu domicile. Il le découvrit somnolant sous l’effet d’un narcotique faible, il se racla la gorge pour lui signaler sa présence. Le jeune homme ouvrit avec difficulté les yeux, réalisant qui se trouvait là, il se força à s’éveiller complètement et se redressa sur le lit. « — Doucement Jean-Baptiste, allez-vous mieux aujourd’hui ? » Le malade sourit et mentit assurant de son mieux-être. Wilkinson, ému devant l’effort du mal-portant, culpabilisait déjà de sa proposition à venir, il reprit fataliste. « — Le hasard a amené la possibilité de vous faire convoyer jusqu’à la Nouvelle-Orléans, mais cela ne va pas être chose facile.

— Ce n’est pas grave, mais comment et par qui ?

— Il vient d’arriver au fort un homme avec une petite troupe qui doit impérativement se rediriger vers le Sud, seulement si vous voulez faire partie du voyage, je vais être obligé de vous imposer à lui et pour cela vous cacher dans l’embarcation que je vais lui fournir. C’est par le fleuve qu’il doit repartir et l’expédition va durer près d’un mois. Vous sentez-vous suffisamment fort pour tenter l’aventure ?

— Évidemment, il n’y a pas d’autres solutions. Je pressens bien que je suis un poids pour vous. J’ai conscience que, d’un jour à l’autre, vous allez avoir d’autres chats à fouetter. J’entends et je sais que la bataille approche, alors vous voyez bien il n’y a pas de question à se poser. Toutefois votre homme est-il un honnête homme ?

— De cela, vous n’avez nulle crainte à avoir, même avec ce stratagème. Je suis assuré qu’il vous amènera à bon port, d’autant que je connais sa famille et que ses supérieurs me sont redevables. Alors, n’ayez aucune peur. Je vais vous faire habiller le plus chaudement possible, car vous partirez au milieu de la nuit et je ferai préparer une besace avec des médicaments pour supporter le voyage. » 

*

En début d’après-midi avec l’accord tacite de James Wilkinson, le chirurgien vint interrompre une réunion militaire pour annoncer la mort de Jean-Baptiste. Il conseilla, dans la foulée, de l’enterrer le plus vite possible afin d’éviter toute contamination. Devant tous, Wilkinson acquiesça et demanda à un de ses subalternes, Nils, de prévenir le menuisier du village de telle sorte qu’il fournisse pour le soir même un cercueil et qu’il sollicite de l’aide pour l’ensevelir. Puis s’adressant au praticien, il réclama la venue de l’aumônier pour une prière pour le malheureux à défaut des derniers sacrements, il se joindrait à eux d’ici un court moment. Après le départ de l’homme, il abrégea la réunion.

James Wilkinson partit ensuite retrouver ses complices, tous des Kentuckiens, avec qui il avait mis au point la mystification. Le plan était le seul qui permettait à Jean-Baptiste de quitter le fort sans que cela éveille la curiosité. Sa maladie ne l’avait pas autorisé à créer de liens avec d’autres personnes, aussi nul ne poserait de question. Lorsqu’il rentra dans l’infirmerie, l’aumônier faisait le guet et le chirurgien lui expliquait comment préparer et prendre ses remèdes. Tout se déroulait comme prévu.

À la tombée du jour, la carriole avec le menuisier et son aide vint chercher le supposé cadavre du jeune homme. Ils l’installèrent, de leur mieux, dans le cercueil de planches rustiques, une fois chargé dans la voiture, ils repartirent, quittèrent le fort sous l’indifférence générale, tous étaient soulagés tant la peur de l’épidémie était grande. Ils traversèrent le village, ils ne croisèrent qu’un couple âgé, la femme se signa et son compagnon se découvrit. À cette heure, tous se barricadaient dans leurs masures. Ils dépassèrent le cimetière où le menuisier laissa son aide pour créer un semblant de tombe fraîche puis il attendit d’être loin pour faire sortir de sa boîte Jean-Baptiste. Celui-ci se surprenait, cette aventure l’amusait, nullement conscient que son indifférence au danger était due à la forte dose de laudanum ingurgité peu avant, afin d’éviter toutes douleurs et surtout d’empêcher les quintes de toux. Une fois installé au côté du conducteur, il s’enquit de savoir si celui-ci n’avait pas peur des Indiens. « — Bien sûr que si. Il faudrait être fou pour ne pas craindre ses sauvages. Mais ils ne s’approchaient pas aussi près du fort. Quant aux colons à cette heure pas un n’aurait l’idée de se promener dehors. » Jean-Baptiste ne tiqua pas quand l’homme lui répondit en français, trouvant cela naturel, il était vrai que tous s’adressaient à lui dans sa langue de façon plus ou moins fluide.

La nuit était entamée quand, comme prévu, ils tombèrent sur le canot amarré à la rive du fleuve ; il était long et large avec un fond peu profond. Il était sur un tiers recouvert de bâche, Jean-Baptiste devrait le moment voulu aller se cacher dessous. Le ciel était clair, ils patientèrent jusqu’au zénith de la lune, moment où le groupe de fuyards amorcerait sa pérégrination et où le menuisier laisserait seul Jean-Baptiste.

Avant de partir, son compagnon l’aida de son mieux à s’installer entre des barils de vivres, des armes et de la poudre. Une fois son sauveur disparu, l’attente commença pour le jeune homme, et avec elle vint l’inquiétude. Il écoutait tous les bruits nocturnes de la nature, imaginant le pire. Il sursautait au moindre craquement, il craignait que la barque ne fût découverte par d’autres, des Indiens par exemple, sa solitude avait chassé son insouciance. Le temps s’écoula sans qu’il puisse le mesurer, une heure, plusieurs, il n’aurait su l’estimer. Avec la nuit et l’humidité du fleuve, il se mit à avoir froid, à grelotter, malgré les épaisseurs de vêtements que l’on avait superposées sur son corps malade. Il ne riait plus de cette attention qu’il avait trouvée superflue. Tout à coup, il entendit une conversation pratiquée en sourdine, ce devait être la troupe. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Puis l’ordre de monter d’urgence dans le canot entraîna le mouvement de l’embarcation. Jean-Baptiste n’arrivait plus à dominer les tremblements de son corps, la fièvre amplifiée par la peur faisait tressauter ses membres tant et si bien que la bâche se souleva. — Mon Dieu qu’est-ce ? Mais qui êtes-vous ? » La bouche pâteuse et asséchée, il marmonna « — Je suis Jean-Baptiste Carbanac, c’est monsieur Wilkinson qui m’a permis d’accomplir ce voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans avec vous.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

— Il manquait plus que ça ! Mais devant le désarroi évident du clandestin, l’homme ajouta, ne vous inquiétez pas, je suis Juan-Felipe de Puerto-Valdez et je vous amènerai à bon port, je ne vous jetterai pas par-dessus bord. Reposez-vous, il semblerait que vous en ayez besoin. »

*

De tout temps et dans toutes contrées, les hommes s’étaient installés au bord de l’eau. Rives d’étangs, de lacs, de rivières, hébergeaient habitations et cultures humaines. Les fleuves Ohio et Mississippi ne faisaient pas exception. Cette considération inquiétait fortement Juan-Felipe, il scrutait les berges environnantes de peur d’y découvrir des agresseurs éventuels. Outre ses rives, le fleuve n’apparaissait pas exempt de dangers, courants, bancs de sable, débris de bois flottants à sa surface, morceaux isolés ou rassemblés de manière à former une espèce de radeau, arbre mort aux vigoureuses racines enterrées solidement dont le sommet dépouillé de ses branches dépassait les flots, ou des troncs que les mouvements fluviaux abaissaient et relevaient successivement. Le canot filait le plus souvent sans que ses passagers aient besoin de ramer, aussi tous se joignaient à leur capitan dans l’inspection du rivage. Ils avaient croisé deux villages shawnees sans déclencher plus de réactions qu’une observation suspicieuse de la part de ses habitants. À chaque fois, Juan-Felipe et Ignacio craignaient de voir arriver une troupe de guerriers menaçants, mais avec les événements entre tribus indiennes et l’armée des États-Unis, la plupart des campements s’étaient enfoncés dans la profondeur des forêts. Ils mirent plus d’une semaine pour atteindre le Mississippi, et quand ils traversèrent la jonction avec l’Ohio, ils commencèrent à respirer. Il leur fallut dépasser la rivière Yazoo pour apercevoir les premières habitations éparses de la colonie espagnole. De son côté, Jean-Baptiste, à son propre étonnement, semblait recouvrer la santé. Tout allait donc pour le mieux.

Ils prirent le temps de s’arrêter à Natchez afin d’effectuer un compte rendu de leur séjour dans le nord. Le maître de Concordia les accueillit tout aussi chaleureusement qu’à l’aller. Don Gayoso de Lemos fut toutefois contrarié du caractère mitigé de la réponse, mais il devrait bien s’en contenter. Le groupe reprit son voyage par le fleuve, laissant derrière eux leurs deux guides shawnees et refusant les chevaux qu’on leur proposait. Le courant s’avérait plus rapide que les bêtes et moins fatigant. De courbe en contre courbe, le large cours d’eau les emmenait vers le sud, ils s’enfonçaient dans l’été et dans la luxuriance nonchalante de la basse Louisiane. Jean-Baptiste appréciait cette douceur, il était enfin rassuré, il se portait mieux, le climat sans doute. Son comparse avec qui il avait fait plus ample connaissance au fil des conversations, lui avait garanti son aide pour rejoindre son frère et son hospitalité en attendant le moment des retrouvailles. Jean-Baptiste était d’autant plus confiant en l’avenir, qu’au détour d’une phrase, il avait découvert qu’il avait déjà fréquenté la femme de son bienfaiteur, qu’elle n’avait pas été sa surprise d’apprendre que son compagnon avait épousé Antoinette-Marie, la jeune fille qu’il accompagnait au piano chez sa protectrice, madame de Verthamon. Son univers s’éclaircissait.

Après avoir passé Bâton-Rouge où ils étaient restés trois jours afin de se reposer, la chaleur devint plus prégnante, oppressante, elle annonçait des orages. Cela inquiéta l’équipage de l’embarcation, il n’était pas bon de se trouver sur le fleuve quand le ciel se déchirait. Les quelques ondées qu’ils avaient subies n’étaient rien au regard des tourments du climat à venir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 47

Rencontres inattendues au Kentucky

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

Début juillet 1794.

Le soleil se levait à peine, les hommes baillaient, s’étiraient se délivrant des courbatures nocturnes. Au centre du campement, Ignacio déposa la cafetière de fer sur le feu pendant que le reste de la petite troupe vaquait aux préparatifs du départ. Un grondement enfla venant de loin, de l’Ouest, Juan-Felipe redressa la tête vers le ciel rosé cherchant les prémices d’un orage, brusquement le sol se mit à vibrer puis à trembler. Plus le bruit augmentait, plus la terre frémissait. Les hommes se regardèrent interrogativement. « — Qu’est-ce ? Un tremblement de terre ? » Chacun se campa sur ses jambes, puis un des guides indiens cria. « — Pliez tout ! Vite ! Montez sur la colline, nous allons nous faire piétiner. Ce qu’il prenait pour un tremblement de terre était un troupeau de bovins. Effectivement, au son de meuglements assourdissants, ils comprirent qu’ils avaient affaire à des bisons. Du haut de l’élévation qu’ils gravirent, ils aperçurent ce qu’ils n’avaient pu voir la veille ayant préparé leur bivouac à la tombée de la nuit ; la rivière Ohio coulant silencieusement et majestueusement. Ils furent surpris par la grandeur du fleuve, persuadés qu’ils étaient de la suprématie du Mississippi. En regardant autour d’eux avec étonnement et émerveillement, ils contemplèrent les vastes plaines, les magnifiques étendues qui se déroulaient à leurs pieds. Ils étaient parvenus à la vue d’une chaîne de montagnes impressionnante dressant ses pics jusque dans les nuages. Mais ce qui les fascina plus que tout ce fut la multitude de bisons qui avançait dans la prairie, il y en avait plus qu’ils n’avaient jamais constaté de bétail. Au milieu de la poussière de leurs déplacements, le nombre s’étendait, leur sembla-t-il, à l’infini. Au cœur de l’ensemble, Ignacio, le second du capitan de Puerto-Valdez fit remarquer un rassemblement d’hommes qui devait chasser et qui avait dû mettre en branle le troupeau en l’affolant. Très rapidement, ils comprirent qu’ils avaient affaire à un groupe d’Indiens Miami, du moins ce fut ce que leur guide, un Shawnee, leur affirma. Ne voulant pas éveiller des querelles belliqueuses, pour lesquelles ils n’auraient sûrement pas eu le dessus, Juan-Felipe ordonna de se replier sous les arbres. Le souvenir qu’il avait des Indiens de Floride dont il avait une cicatrice dans le dos lui imposait la méfiance. Ils savaient les Indiens en conflit avec les Américains et ne tenaient pas à ce que lui et ses hommes soient confondus avec eux. Ils s’éloignèrent avec précaution.

*

Deux mois auparavant, le groupe de cavaliers avait entrepris le voyage vers les forêts denses de l’Ouest américain, qui s’étendait aux abords des fleuves Mississippi et Ohio. Le peloton sous les ordres de Juan-Felipe se rendait à Fort Washington dans le nord du Kentucky, avec des ordres du baron de Carondelet. Il portait des messages à différentes factions postées à la Frontière. Devant le peu d’intérêt du Vice-roi d’Espagne aux mises en garde du gouverneur de Louisiane, le capitan de Puerto-Valdez avait été envoyé dans le dessein de détacher le nouvel État de l’Union, le Kentucky.

Juan-Felipe, Ignacio et trois soldats, deux Français et un Espagnol avaient remonté le fleuve Mississippi jusqu’au district de Natchez. Ils furent logés à Concordia, demeure du gouverneur de la région. Ce dernier les reçut à sa table avec affabilité, se renseignant sur leurs déplacements et les ennuis éventuels qu’ils avaient rencontrés, il prit des nouvelles de leur famille, de la Nouvelle-Orléans. Les cinq hommes connaissaient tous don Gayoso de Lemos, ils avaient tous servi sous ses ordres en Floride. Le repas fini, il invita Juan-Felipe à boire le café dans son bureau afin de compléter les instructions que celui-ci possédait. « — Je suppose que vous détenez les ordres du gouverneur. » Le capitan les lui tendit ainsi qu’une dépêche du marquis de Carondelet à son encontre.« — Oui, monsieur, et comme vous devez le savoir, j’ai aussi la lettre de mon épouse pour monsieur Wilkinson.

— Avez-vous déjà été amené à rencontrer notre homme ?

— Oui, chez don Almonester, mais je ne me rappelle guère de lui, car c’est le jour où j’ai fait la connaissance de ma femme.

— Ne vous inquiétez pas, lui se souviendra de vous, de cela, je ne doute pas. Pour le reste de votre parcours qui n’est pas le plus facile, je vous adjoins deux éclaireurs Shawnee en qui j’ai toute confiance d’autant que leurs familles séjournent dans mes terres. Vous savez que les Shawnee, Ottawa et Miami s’unissent et organisent des raids de représailles contre les colonies américaines. Ils sont de très bons alliés. Toutefois, faites attention à vous, et surtout soyez le plus discret possible. George Washington a envoyé un corps expéditionnaire pour y mettre fin. C’est d’ailleurs à cause de cela que Wilkinson se situe sur la frontière sous les ordres du général Anthony Wayne. »

*

Le lendemain, ils poursuivirent leur itinéraire, avaient continué à longer le Mississippi puis une partie du fleuve Ohio traversant de multiples confluents, forêts et prairies. Arrivés à l’approche de la rivière Licking, ils avaient pénétré dans une vaste étendue boisée parsemée de plaines, où ils avaient pris le temps de chasser devant l’abondant gibier de toutes sortes qu’ils rencontraient. Malgré leurs craintes, aucun Shawnee, Ottawa et Miami ne vinrent croiser leur chemin.

Après quelques jours de route, le groupe se présenta devant une masure appartenant à un Kentuckien qui devait aviser Wilkinson de leur présence. Mais il n’y avait plus ni homme ni bête que les cendres et les ruines d’une ferme, nulle trace de leur émissaire. Les Indiens avaient fait un raid et n’avaient rien laissé derrière leur passage. Juan-Felipe se trouvait dans l’expectative, ils ne pouvaient revenir en arrière, échouer si près du but n’était pas concevable. Ils devaient aller au fort où était affecté le destinataire de ses messages. Ils repartirent vers le Nord à l’embouchure de la rivière, site du poste de frontière. Après des détours pour éviter les quelques lieux encore habités, ils se trouvèrent face à un fort de rondins abritant un grand corps de force militaire au bord de l’Ohio. Ils étaient arrivés à destination, ils étaient devant Fort Washington nommé ainsi en l’honneur du président George Washington. C’était un vaste quadrilatère avec une palissade de deux étages et des tours situées à chaque coin. Juan-Felipe et ses hommes depuis le sous-bois examinaient le fortin accolé sur un côté d’un début de village. Il fourmillait d’une troupe armée et de civiles. Le capitan avait bien réfléchi, il avait spéculé le problème par tous les bouts, il ne voyait qu’une réponse aussi absurde qu’elle fut, se présenter et demander Wilkinson. Il avancerait une excuse familiale urgente, il ne mentirait guère et de toute façon il n’envisageait pas d’autres possibilités. Ils ne pouvaient faire demi-tour.

Le destin lui fournit une solution différente, tout à leur questionnement, alors qu’ils épiaient le poste frontalier, ils furent pris à revers par un groupe de volontaires. Ceux-ci chassaient aux abords et tombèrent sur les Louisianais par hasard. Les considérant pour des espions, voire pis des alliés des Indiens, ils les mirent en joue. Juan-Felipe et sa troupe n’opposèrent aucune résistance, cela aurait été inutile et se constituèrent prisonniers. Ils entrèrent donc dans le bastion les mains attachées derrière le dos et furent poussés jusqu’à la geôle du fort adossée aux remparts. L’ensemble d’hommes se retrouva cloîtré dans l’ombre d’épaisses grilles dans des cellules séparées, les blancs d’un côté et les deux Shawnee de l’autre. Juan-Felipe s’évertua à réclamer si l’un de leurs gardiens saisissait l’espagnol ou le français. Le groupe de miliciens le regardait perplexe sans le comprendre. C’est un des guides Shawnee qui les extirpa de l’impasse. Il traduisit, avec le peu de mots qu’il connaissait dans les deux langues, la demande du capitan. Un d’eux sortit de la prison et revint un instant plus tard avec un militaire, un gradé, apparemment. L’homme d’âge mûr les cheveux blancs, les yeux bleus pétillants de malice, intervint dans un français rocailleux et maladroit. « — Il semblerait, messieurs, que vous soyez dans le pétrin, lequel de vous est le chef de la bande ? » Juan-Felipe attira son attention d’un geste de la main. « — C’est moi monsieur, je suis le marquis de Puerto-Valdez. Je désire rencontrer votre supérieur, car il s’agit d’une méprise.

— Je vais l’informer de votre présence, Monsieur, tout du moins son subalterne, car notre général est en tournée pour plusieurs jours. Quant à savoir si c’est un malentendu, c’est à voir ! » Et sur cette intervention, il pivota sur les talons et ressortit sans rien ajouter. Juan-Felipe était contrarié. La situation n’était pas bonne. Suivant comment était perçue leur venue, cela pouvait être dangereux pour leur vie. La conjoncture du territoire s’avérait électrique, les guérillas indiennes mettaient à cran la population alentour. Dans sa tête, ses pensées se bousculaient. Comment allait-il expliquer leur présence ? De plus s’il était fouillé comment allaient être interprétés les différents documents qu’il détenait ? Pour ce qu’ils étaient évidemment, des propositions de séditions. Rien n’était en sa faveur.

James Wilkinson

Le reste de la journée s’écoula dans l’inquiétude avant que quatre militaires vinssent le chercher dans sa cellule. À la douceur des dernières lueurs du jour, entre ses geôliers, il traversa la cour. Elle paraissait bien plus grande qu’il ne l’avait remarqué en entrant dans l’enceinte. À ses murailles étaient adossés, outre la prison, magasins d’approvisionnement, baraquement pour la troupe, écuries sur lesquels courait le chemin de ronde avec force de gardes armés. L’état de guerre était évident. Face à la porte au fond de l’esplanade se trouvait sur toute la largeur un bâtiment à deux étages avec galeries. Juan-Felipe et ses gardiens se dirigeaient vers lui. Il hébergeait les bureaux de l’état-major et leurs logements. En haut des trois marches qui y menaient attendait le militaire gradé aux cheveux blancs et aux yeux moqueurs. Le prisonnier n’était pas rassuré, sa situation et celle de ses comparses allaient se jouer là. Ses gardes et leur supérieur le conduisirent jusqu’au cabinet de travail du commandant par intérim, à l’étage. Le gradé frappa. Une voix répliqua en français. « — Entrez Nils. » Le gradé qui répondait à ce nom ouvrit la porte et fit pénétrer Juan-Felipe, laissant ses quatre gardiens sur le palier. La pièce était peu éclairée et en contre-jour devant la porte-fenêtre se dessinait de dos la silhouette du brigadier général du fort. Sans se retourner, il s’adressa au prisonnier. « — Marquis de Puerto-Valdez ?

— Oui, c’est cela même.

— Vous êtes bien loin de la Nouvelle-Orléans ! Vous pouvez nous laisser, capitaine Nils. Je vous appellerai lorsque j’aurai fini mon entretien. Donc, don de Puerto-Valdez, qu’est-ce qui vous emmène dans nos profondes contrées si éloignées du Mississippi ?

— Je me dirige avec mes hommes au Canada, je comptais prendre des nouvelles d’un ami de ma femme sur ma route.

— Et comment va mademoiselle Cambes-Sadirac ? Enfin la marquésa de Puerto-Valdez pour être plus exacte ? Le prisonnier demeura décontenancé par la remarque, qui était cet individu aussi bien renseigné ? » Son interlocuteur poursuivit. « — Excusez-moi de ce petit jeu, je me présente, je suis celui que vous cherchez, James Wilkinson. » Il se retourna, Juan-Felipe respira, certes, il reconnaissait l’homme qui l’avait intrigué plus d’un an auparavant au bal d’intronisation du gouverneur Carondelet. « — Je suppose que c’est votre gouverneur qui vous envoie ou don Gayoso de Lemos, voire les deux. Et pour que vous soyez venu jusqu’à moi c’est urgent ?

— Effectivement monsieur. Je devais prendre contact avec un dénommé Blummer, mais arrivé à sa ferme ce n’était que ruines. » En même temps qu’il parlait, de sa veste, il sortit les documents qui lui étaient destinés et les lui tendit. Wilkinson ouvrit la première lettre, Juan-Felipe remarqua qu’il avait privilégié celle d’Antoinette-Marie. « — Blummer, oui, il a été, lui et sa famille, massacré par un groupe de Miami. C’est fort triste, c’était un homme bon. La région est ravagée par la résistance que nous opposent ces sauvages, c’est miraculeux que vous soyez passé au travers. » Il reprit sa lecture, ayant fini la première qui l’avait visiblement contrarié, il décacheta la deuxième et la parcourut. « — Je n’apprécie pas qu’ils aient mêlé votre épouse à nos histoires, non pas que je n’aie pas confiance en elle. Sa lettre prouve que j’aurais eu tort si tel avait été le cas, mais cela n’était pas utile de la perturber avec nos spéculations de pouvoir et de guerres souterraines. Excusez-moi, je ne vous ai pas proposé de chaise, asseyez-vous donc. » Il s’installa lui-même à son bureau et poursuivit l’entretien. « — Je vais vous préparer un billet avec lequel vous repartirez. La réponse ne conviendra qu’à moitié à vos supérieurs, car je pense que la reprise de ce projet est maintenant devenue obsolète. Pour votre retour, il va falloir changer notre fusil d’épaule, je ne peux vous faire sortir de prison sans explication. Notre milice, constituée des habitants de la région, ne comprendrait pas, pas plus que le général Wayne à son retour. Avec le capitaine Nils, en qui j’ai confiance, nous allons vous faire évader, au milieu de la nuit. Pour l’instant, je dois interrompre notre tête-à-tête, les hommes de troupe qui vous ont amené vont finir par se poser des questions. La procédure est inhabituelle et ils vont parler et extrapoler et je ne peux me le permettre. Préparez vos compagnons à cette échappée. »

*

La lune se situait à son zénith au milieu d’une myriade d’étoiles quand le capitaine Nils pénétra dans la prison qui ne détenait que Juan-Felipe et ses hommes. Ce n’était pas une nuit pour s’évader, mais ils n’avaient pas le choix. Il traînait le corps du gardien qu’il avait lui-même assommé afin de ne pas l’incriminer. Il ouvrit les portes, leur fit signe de garder le silence et de le suivre. Il vérifia par l’entrebâillement que le passage était libre. Collés au mur, les hommes se faufilèrent jusqu’à l’angle du bâtiment au niveau duquel montait l’escalier vers le chemin de ronde. C’était un changement de garde. Le capitaine Nils les précéda, sur la muraille était attachée une corde pour redescendre de l’autre côté. Leur sauveur chuchota à Juan-Felipe, tout en lui glissant le pli de Wilkinson, de suivre l’individu qui les attendait au bas. Depuis l’ombre de la galerie, James Wilkinson observait le bon déroulement des opérations.

Au bas de la palissade, un jeune métis aux allures de coureur des bois leur fit signe et leur indiqua le chemin. Ils lui emboîtèrent le pas dans le sous-bois afin d’être rapidement hors de vue. Le seul son, qu’ils entendaient, était le battement de leur cœur. Arrivé hors d’atteinte, leur guide les entraîna dans la forêt puis jusqu’au fleuve par un méandre de sente. Au petit matin, sur la rive de l’Ohio, les attendait un large canot pouvant contenir une dizaine d’hommes. « — Mais où se trouvent nos chevaux ? » Interrogea Ignacio. « — Pas pouvoir les sortir du fort et monsieur Nils dire que vous allez plus vite en bateau.

— Il n’a pas tort, Ignacio, nous mettrons deux fois moins de temps pour rentrer.

— Monsieur Nils, déposer vos fusils et nourritures dedans, adieu. »

La phrase à peine finie, le métis disparut dans la forêt, laissant décontenancé le groupe. Juan-Felipe réagit. « — Vite, grimpez dans l’embarcation cela ne me dit rien qui vaille. » Ils sautèrent dans le canot, le dernier monté le poussa avec sa rame dans le courant du fleuve. Il fila. Tout à coup sous les bâches qui couvraient l’avant quelque chose se mit à bouger. Juan-Felipe souleva suspicieux celles-ci et resta abasourdi. Se cachait dessous un jeune homme grelottant, de froid ou de fièvre, installé au fond.

*

Pendant ce temps, l’armée du général Anthony Wayne marchait vers le Nord, il était parti de Greenville dans l’Ohio, avec deux mille hommes et mille cinq cents volontaires à cheval. Après plusieurs attaques des États-Uniens, le chef indien « Little Turtle » conseilla de faire la paix, mais son avis fut rejeté.

Jean Baptiste Carbanac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 45 et 46

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Chapitre 45

L’arrivée de Monsieur de Saint Ambroise, mai 1794

Jacques-Henri Bachenot

Monsieur de Saint Ambroise descendit du trois-mâts « la rose d’Ispahan ». Il épousseta d’une pichenette une poussière sur son revers de veste. L’individu d’une trentaine d’années était élégant, tels les Anglais, il affichait les culottes rentrées dans des bottes cavalières et la veste redingote à doubles collets, mais en lui tout respirait le Français. Il était bel homme, et faisait se retourner les femmes. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait dû quitter la France en catimini. La prospérité de la capitale du Sud, miroir aux alouettes pour des gens sansattache, et qui fascinait la gent masculine croyant la fortune à portée de la main, dans le sourire d’une quarteronne ou le bagou d’un contrebandier, était pour monsieur de Saint-Ambroise le pays de tous les possibles, car s’il était solitaire et sans lien, il n’était pas sans richesse. Il n’était pas parti les mains vides. Titres de propriété, louis d’or et plusieurs pierres précieuses plus faciles à transporter que l’or, certaines encore serties dans leurs montures, remplissaient les sacoches qui lui avaient servi de seuls bagages. Son navire ayant dû quitter avec un peu de précipitation les côtes françaises, ses cales pour ainsi dire vides, son capitaine avait décidé de faire escale à Liverpool pour les renflouer. Monsieur de Saint-Ambroise en avait profité, pour se procurer une garde-robe qu’il n’avait pu emporter dans son empressement, et pour convertir une partie de ses fonds en lettres de change. Si le résultat de la transformation de ses différents biens était quelque peu éloigné de leur valeur réelle, il avait fait une très bonne affaire et était parti pour l’exil en homme fortuné.

L’individu avait mis le pied sur la grande levée, il sentait encore dans ses jambes le tangage des deux mois de voyage. La digue, qui s’étendait maintenant sur plus d’une lieue, protégeait la cité des débordements du fleuve. Elle avait été tassée puis consolidée par des dizaines d’esclaves avec l’apport d’une couche épaisse de coquilla­ges, que le lac Pontchartrain fournissait en abondance. Ce qui retenait surtout l’attention de Monsieur de Saint-Ambroise, c’était la place d’armes avec son église en son centre, grouillante d’une foule multicolore, riante, bien que besogneuse. Un passager ayant réalisé la traversée avec lui depuis l’Angleterre, Jonathan Marie de Crécy, un fils de planteur en recherche d’épouse fortunée, affirmait que toute la richesse de la colonie aboutissait là avant de voyager vers l’Europe, et qu’elle fructifiait dans les hôtels aux balcons de fer forgé et aux jardins luxuriants. Il ne savait pas encore à quoi il allait s’employer pour faire croître son pécule, mais il sentait bien qu’il fût parvenu au bon endroit et au bon moment, car tout semblait possible. Pour commencer, il allait s’installer à l’auberge de “ la clef d’or “, son compagnon de périple, la lui avait indiquée comme la meilleure de la cité. Il parcourut le port, et comme tout étranger arrivant. Il fut happé par le spectacle de tous les produits moissonnés au long du cours sinueux du Mississippi qui s’amoncelaient en montagne en attendant d’être chargés par une multitude servile sur une flotte variée et nombreuse amarrée face à la ville. Monsieur de Saint-Ambroise percevait qu’il se situait dans un Nouveau Monde, dans un lieu où il pouvait bâtir sa fortune, il était ivre de rêves. Il allait balayer son passé et respirer enfin à pleins poumons. Il examina sur le débarcadère, encombré de charrettes guidées par des esclaves de confiance, l’entassement pêle-mêle des balles de coton, des pains d’indigo, de la mélasse et du sucre, des farines de blé et de froment, des barils de bœuf séché, des tonneaux de porc salé et des saumons de plomb du Missouri, des boucans de tabac, des ballots de peaux de castors, d’ours, de chevreuil. Son esprit fourmillait de centaines d’idées devant toutes ses cargaisons, le négoce semblait être le domaine de prédilection pour s’enrichir, il ne l’avait jamais vraiment pratiqué, mais il se sentait les qualités adéquates. Passé les quais, il longea les biens nommées “Pirates Allées “, dont les commerces ouverts sur la place d’armes et les rues avoisinantes proposaient aux promeneurs maintes marchandises officiellement ou officieusement mises en vente. 

Une fois s’être assuré d’être confortablement installé dans l’hôtellerie recommandée, il décida de partir à la découverte de la ville. Il alla parcourir les rues de Bour­bon, de Toulouse et Saint-Pierre, il s’y persuada aisément de la puissance et de la richesse du Sud et de son avenir fructueux. Il y avait une multitude de boutiques, d’auberges et de cabarets ouverts, au long des rues se coupant à angle droit, tracées sur l’antique plan de Leblond de la Tour, ingénieur du roi.

Au cours de sa promenade, il se rendit à l’hôtel du gouverneur pour aller se déclarer comme émigrant. Don de las Casas l’accueillit. Celui-ci recevait tout arrivant qui paraissait suspect et ce monsieur de Saint-Ambroise débarqué seul et semblant prospère avait attiré l’attention de la douane et de quelques espions en planque sur les quais. Le dossier, ouvert devant lui, intriguait le secrétaire du gouverneur d’autant qu’il ne contenait qu’une unique feuille avec très peu d’informations. À son entrée, aimablement il lui proposa un fauteuil restant lui-même à son bureau. Il engagea, ce qu’il présenta comme une pratique ordinaire, son interrogatoire, le questionné avait très bien compris de quoi il retournait. « — Monsieur de Saint Ambroise, pouvez-vous détailler votre identité ?

— Je suis Gaston Guillaume de Saint-Ambroise, fils de Jean Grégoire de Saint-Ambroise et d’Estebenne Bernardine de Montlozon, je suis le cadet. Ma famille provient de Saint-Laurent-Du-Médoc, dans le sud-ouest de la France, nous y détenions des terres.

Jacques Henri Bachenot

— Nous accueillons quelques familles du Sud-ouest installées parmi nous, peut-être en connaissez-vous.

— Cela est possible, bien que je n’aie pas entendu dire dans mon entourage que nous ayons eu des relations émigrées vers l’Amérique, mais par les temps qui courent qui sait ? De plus les derniers temps, mon père était gravement malade et notre demeure fort isolée de tout, les nouvelles arrivaient rarement jusqu’à nous. Du reste, j’ai passé une grande partie de ma vie dans la région de Paris dans la famille de ma mère.

— Oui, évidemment, on a toujours tendance à penser que parce que quelqu’un vient d’une région qu’il y connaît tout le monde, c’est oublié l’étendue des pays. Détenez-vous encore de la famille ?

— Non, les événements m’ont privé de tous ses membres. J’ai moi-même échappé au pire. C’est pour moi un nouveau départ.

— Oui, bien sûr, les temps s’avèrent difficiles. Avez-vous décidé où vous allez vous installer ?

— À vrai dire, oui. Mais pour cela, j’ai besoin d’aide ou plus exactement de conseils. Connaissez-vous un homme d’affaires, un banquier, qui pourrait me guider dans mes placements et me proposer une maison à acquérir, car je souhaiterai m’établir dans la ville ?

— Je puis vous écrire une lettre d’introduction pour monsieur Bevenot de Haussois ou monsieur Poydras de Lalande, le premier est notaire et le deuxième est banquier.

— Je vous en remercie, je vous serais très obligé. »

Don de las Casas continua cet échange qui se voulait cordial, mais plus il se poursuivait plus il devenait méfiant. Quelque chose se révélait bancal dans l’histoire et dans le ton trop aimable de l’homme qui se racontait trop facilement, mais il n’arrivait pas à déceler ce qui le gênait. N’ayant rien à reprocher à monsieur de Saint Ambroise et gardant sa défiance par-devers lui, il clôtura l’entretien.  

*

Deux jours plus tard, monsieur de Saint-Ambroise se rendit chez monsieur Poydras de Lalande, il s’était prononcé de rencontrer le banquier. Il avait pris sa décision suite aux conseils de Louis Adam de Crécy dont il avait fait la connaissance par l’intermédiaire de son cadet au milieu des habitués du café Maspero. Si les frères de Crécy se ressemblaient physiquement, le plus jeune respirait l’honnêteté et la simplicité du terrien, son aîné lui était son opposé. Inverti de toute évidence, imbu de lui-même et transpirant la duplicité, de Saint-Ambroise saisit vite ce qu’il pouvait retirer de cette amitié en train de germer. Dès son introduction, il avait compris qu’il avait séduit le créole, et de cela il savait s’en servir. Le louisianais lui avait expliqué que c’était le lieu où tout se discutait, se négociait, se bâtissait. Il y avait repéré bourgeois, aristocrates, négociants, planteurs, français ou Espagnols pour la plupart et quelques personnages louches à la nationalité incertaine. Présenté par les deux frères, il avait engagé la conversation avec les uns puis avec les autres, et le banquier par tous était reconnu comme un aventurier, poète à ses heures, philanthrope, et un banquier de bonne réputation. Il avait appris qu’il avait commercé dans le territoire des Arkansas, à Bâton-Rouge, à Natchitoches, à Nacogdoches, à Natchez, à Opelousas, dans la vallée de la rivière Ouachita et jusqu’à Saint-Louis au bord du Mississippi. Il avait fait fortune et acquis des biens, notamment des plantations dans la paroisse de Pointe-Coupée, et des propriétés à la Nouvelle-Orléans. Il avait trouvé ceci de bons augures pour son propre avenir. 

*

Sur son bristol, monsieur de Saint-Ambroise avait quémandé une audience afin de ranger en lieu sûr ses biens et être conseillé dans des placements. Monsieur Poydras de Lalande attendait donc le solliciteur dans son hôtel rue du Maine. Il avait obtenu du secrétaire du gouverneur une lettre d’introduction dans laquelle transpirait une mise en garde. Quoiqu’il ait deux secrétaires en qui il ait toute confiance, il recevait toujours les clients à leur premier rendez-vous. À l’heure dite, monsieur de Saint-Ambroise se présenta. Le banquier l’invita à s’asseoir et commanda à son majordome de quoi se désaltérer. Tout en se souriant, ils se mesuraient. Monsieur Poydras de Lalande, la cinquantaine, d’une élégance sobre jugeait l’individu devant lui comme devant plaire aux femmes et au premier abord sympathique, mais en homme d’expérience, il ne relâchât pas sa vigilance. Il se méfiait des hommes au même titre que les femmes détenant trop de séduction évidente. Il entama l’entretien et après quelques banalités utilisées comme entrée en matière, il s’engagea dans le vif du sujet. « — Monsieur de Saint-Ambroise, quel service ma maison peut-elle vous rendre ? »

Le solliciteur avait de son côté compris qu’il ne devait pas découvrir toutes ses cartes tant que son interlocuteur ne lui faisait pas totalement confiance. « — Et bien, Monsieur, en fait plusieurs, tout d’abord de mon exil forcé, j’ai pu sauver quelques biens et notamment des bijoux de famille. Je ne veux pas pour l’instant m’en séparer et si tel venait à en être le cas, j’aimerais les faire dessertir avant de m’en dessaisir, car je ne pourrai les revoir porté par une autre… Ce sont ceux de ma mère et de mes sœurs, vous comprenez… elles sont toutes quatre mortes sur la guillotine… Pourriez-vous les mettre dans votre coffre ? » De la sacoche qu’il avait amenée, il retira plusieurs bijoux rivières, pendants, bracelets ou bagues, il y en avait sur la table pour une fortune. Le banquier n’en montra rien, mais fut extrêmement surpris. « — Je vais tout d’abord vous en faire faire un inventaire par mon secrétaire, si vous n’y voyez pas de problème.

— Faites donc ! »

Le subalterne vint et prit en note la liste époustouflante des valeurs. Il y détenait neuf rivières de pierres précieuses rubis émeraude ou diamants avec pendants et un à plusieurs bracelets assortis. À cette liste, il fallait rajouter deux colliers de belles perles, plusieurs bijoux de pierres semi-précieuses, quelques broches et une myriade de bagues parmi lesquelles trois solitaires dont un orné de rubis ». L’inventaire établi, le banquier se tourna vers un coffre-fort en lames d’acier réunies avec d’imposants rivets, meuble impressionnant que monsieur de Saint-Ambroise avait remarqué en entrant dans la pièce. Il n’aurait pu procéder différemment, il se trouvait aussi haut et large qu’une petite armoire à deux battants. Le financier l’ouvrit à l’aide de deux grosses clefs et fit pivoter ses lourdes portes dégageant au regard une série de tiroirs. Dans l’un d’eux, il posa la sacoche servant d’écrin à cette fortune. Ayant refermé consciencieusement le meuble, il rassura le dépositaire, outre qu’il conservait les clefs, la banque était gardée jour et nuit. « — Puis-je autre chose pour vous ?

— En fait, oui. Sauriez-vous s’il y a une maison où un appartement dans la ville que je pourrai acquérir, car l’auberge, où je loge, est des plus convenables, mais on ne s’y sent pas chez soi.

— Je comprends bien, je vais voir ce que je peux faire et vous tiens informé.

— Je vais donc me retirer et attendre de vos nouvelles. »

Les deux hommes se saluèrent.

Monsieur de Saint-Ambroise sur le chemin du retour qu’il effectuait dans une chaise à porteurs, se félicitait de la tournure des événements. Il avait été plus simple qu’il ne le pensait de cacher son identité, car pendant le voyage, il avait substitué son nom comme on change de chemise. Jacques-Henri Bachenot avait trouvé plus sûr de prendre celui d’une de ses dernières victimes, qu’il savait sans famille, pour commencer une nouvelle vie. Il avait tellement vu de profiteurs dans cette révolution qui spoliaient les nantis, les aristocrates, pour ni plus ni moins les remplacer qu’il s’était convaincu d’en faire de même. Son éducation complétée au journal de Panckoucke et dont la fille du rédacteur, Thérèse-Charlotte, avait policé les façons, lui avait permis de copier Jean Lambert Tallien et surtout Robespierre pour leurs allures leurs manières d’être qui se rapprochaient de celle des nobles qu’ils pourchassaient. Devenu de Saint-Ambroise, il supposait avoir floué son interlocuteur. Celui-ci n’était pas dupe, ce qu’il venait de mettre au coffre ressemblait, à s’y méprendre, à du recèle, aussi il comptait bien avoir l’œil sur lui. Son nouveau client à peine parti, il se rendit au palais du gouverneur, il tenait à avoir une conversation discrète avec Don de las Casas en qui il avait confiance.

*

Inconscient de tout ça, il se fit descendre dans la rue de Toulouse pour effectuer quelques pas. À pied, il se rendrait chez Maspero, il y retrouverait sûrement de Crécy. Plongé dans ses pensées, il s’apprêtait à traverser la rue de Chartres quand le cri d’une mulâtresse lui fit lever la tête lui permettant ainsi d’éviter de justesse un landau. Ce qui arrêta un battement de son cœur, ce ne fut pas le risque de l’accident, ce fut la femme qui dans la voiture se retourna pour vérifier s’il n’avait rien. Elle ne ressemblait pas à son fantôme, mais c’était tout comme, un instant il avait cru la voir. Qui était-elle, ici, si loin de son passé ?

Chapitre 46

L’incendie des squatters

Rose-Marie Bordenave

Maintenant par la main son petit garçon, aidée par Georges Tremblay, Rose-Marie descendit du canoë. Face à elle, Antonin se tenait fièrement devant ce qui allait devenir désormais leur maison. Une pente douce y menait, prolongée par les terres agricoles dégagées. L’habitation, qui à ses yeux ressemblait à une cabane améliorée de quatre pièces, s’élevait sur des pilotis au sommet d’une butte dominant le bras de la rivière. Elle était entourée d’une profonde véranda couverte d’un toit incliné. La jeune femme retenait ses larmes, elle ne voulait pas blesser son Antonin qui avait réalisé tout ce qu’il pouvait pour leur donner un foyer. Dès l’enfance, elle avait servi dans une des plus grandes familles bordelaises. Elle était passée d’hôtels particuliers en châteaux et voilà qu’elle se retrouvait au fin fond d’une forêt vierge encerclée de sauvages, avec ses premiers voisins à deux bonnes heures de navigation si ce n’était plus. Pour atteindre sa maison, il devait faire attention aux serpents, araignées et autres insectes venimeux, sans oublier le risque de rencontrer un alligator, un ours ou une panthère. Elle serrait ses poings. Elle grimaça un sourire à son époux et suivit le court chemin qui la séparait de la rivière à l’escalier qui montait à la demeure. Elle avait été bâtie avec les cyprès alentour et avec l’aide des Acadiens et cela avait commencé deux mois auparavant. 

*

À peine arrivé à la palmeraie, Antonin détenant le titre de sa concession, Georges Tremblay l’avait conduit sur les lieux. Ils emmenèrent Mathieu Lamotte, un des surveillants, et un esclave bien bâti, Josué en qui l’ancien contremaître avait toute confiance.

Le haut du bayou Lafourche avait été colonisé dès le début du siècle précédent. Français et Espagnols y avaient construit des plantations dont les demeures à deux étages commençaient à imposer leurs profondes galeries, leurs toits pentus mansardés devant des champs s’enfonçant à l’horizon à perte de vue. Après avoir passé le bourg d’Ascension, ils longèrent plusieurs habitations de diverses tailles pour la plupart acadiennes où le coton poussait à la sueur du labeur des nègres courbés sur certaines d’entre elles. Pour la famille Bourdel, il fallait aller plus loin pénétrer dans les forêts de cyprès et de chênes, où des marais étaient dessinés sur la carte fournie par monsieur D’Estournelles.

Ils s’étaient arrêtés tout d’abord à la plantation Breaux, le maître de maison, Honoré Breaux, les accueillit avec cordialité et enthousiasme. Il insista pour qu’ils logeassent ce soir-là dans sa demeure, peu de personnes passaient par chez eux aussi ils souhaitaient entendre des nouvelles. Ils se sentir obligé d’accepter devant la pressante invitation. Antonin profita donc de la chaleur du foyer acadien, il fut diverti par la nombreuse famille au sein de laquelle Marguerite essayait d’imposer le calme et de mettre bon ordre. Du plus grand au plus petit, ils l’assaillirent de questions, ils voulurent tout savoir sur lui, cela amusa le Français, que cette humeur positive réchauffait. Il raconta sa vie au bord de la Garonne, la ville de Bordeaux, il garda sous silence les drames qui l’avait mené jusque-là. Contrastant avec l’agitation bruyante des enfants, un garçon silencieux intrigua Antonin, un parent apparemment, dont le côté taciturne ne paraissait gêner personne. Vêtu comme un homme des bois, au physique sombre, les traits racés, il s’avéra être l’un des neveux de la famille dont la mère indienne donnait à son sang la fierté de son peuple. Repartant dans les profondeurs des marais pour chasser et pêcher dès le lendemain, son oncle proposa qu’il leur servît d’éclaireur, car il n’avait pas son pareil pour se retrouver dans les bayous. L’accord fut scellé avec le minimum de mot pour le métis. La soirée s’écoula en anecdotes des uns et des autres.

Antonin Bourdel

Le ciel devenait rose sous l’effet des premiers rayons lorsque le groupe d’individus poussa sur le bayou le canoë et à coups de rames vigoureux, le fit filer vers l’obscur mur de la forêt. Les champs ordonnancés, puis la steppe uniforme cédèrent la place au labyrinthe des bayous et à sa végétation dense et luxuriante. Ils glissèrent sur l’onde opaque au milieu des genoux des cyprès. Le feuillage des arbres immenses s’étendit et se referma comme une nef au-dessus de leurs têtes laissant passer dans des trouées des faisceaux de lumière. De leurs branches gigantesques pendaient de longs festons de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant parfois leur passage. Des rives des buissons de fleurs tendaient leurs racines les rendant incertaines. Pour Antonin, ce monde mystérieux, le faisait frissonner au son des rugissements des alligators, des clameurs des grenouilles monstres, les ouaouarons. Opa les dirigeait, leur évitant de se perdre dans des bras morts couverts de tapis de minuscules lentilles vertes et où les rideaux de végétation pouvaient se refermer derrière eux comme un mur. Les hommes souquaient, le canot glissait entre les arbres géants. Quel étrange pays, pensait Antonin ! Ils n’avaient plus vu d’habitation ni de trace humaine depuis plus d’une demi-journée, mais où se situait donc la propriété qui lui était destinée ? Il commençait à s’interroger quand apparurent les premières coulées de limon. Tout d’abord, des clairières puis de vastes étendues de terre, il laissa échapper un soupir de soulagement. « — D’après la carte, c’est là ! » Antonin se demanda, comment Opa et Georges Tremblay pouvaient être sûr de cela. Enfin, il se trouvait chez lui, ils installèrent un campement puis entreprirent d’arpenter le terrain dévolu au bien des Bourdel. Ce monde sauvage lui appartenait, il allait le dompter. Il débroussaillerait, il labourerait et il planterait du riz au bord de l’eau, des céréales aux confins. Le coton ici n’était guère envisageable, il verrait plus tard pour le gros de la culture, il y avait des prairies au loin, peut-être de l’élevage.

Plus loin, on apercevait un chemin forestier, un commencement de route, d’où viendraient deux bœufs, de la volaille, du matériel, et des nouveaux amis ; les Breaux avaient annoncé que se joindraient à eux des cousins et des voisins pour construire la maison et défricher les premiers arpents. Et cela se réalisa comme cela avait été promis.

*

La chaleur devenait lourde, moite, au fur et à mesure de l’avancement du mois de Marie. Rose-Marie essuya son cou perlant de sueur avec son mouchoir. Elle avait quelque peu somnolé au plus fort de la canicule, du milieu de l’après-midi. Cela se révélait insupportable, elle n’était pas habituée, elle étouffait, elle s’était installée, avec son ouvrage, sur le fauteuil à bascule dans la véranda à la recherche du moindre mouvement d’air. Elle attendait le retour d’Antonin qui l’avait laissée seule avec l’esclave prêté par la maîtresse de la Palmeraie. Au petit matin, il était parti avec Opa, de passage et qui avait proposé son aide afin de chasser l’ours qui ponctionnait trop souvent du bétail dans le maigre cheptel des Bourdel. Josué avait regagné les champs, il avait emmené le petit Augustin qui l’avait adopté tout de suite. Rose-Marie, tout au début de leur emménagement, en avait eu un peu peur et n’appréciait pas de rester seule avec lui. Le temps s’écoulant elle s’était fait à l’homme qui l’appelait mait’esse à tout bout de champ. L’esclave était passé des plantations de la Palmeraie à ceux du lopin de terre des Bourdel, la maîtresse en avait décidé ainsi, ce n’était pas bien grave là ou ailleurs, il n’avait pas le choix. Il avait craint de tomber sous la coupe de mauvais propriétaires, bien que sa maîtresse l’ait rassuré à ce sujet, mais ce fut bien tout. Sa vie avait pourtant changé de façon surprenante. Il n’était plus gardé par un surveillant, il n’était pas entravé dans la journée, ni enferré ou enfermé la nuit, il dormait dans la cuisine sur une paillasse, et mangeait à la table des Bourdel. Il avait bien essayé de refuser devant l’incongruité de la situation, mais, là aussi, il n’avait pas eu le choix. Malgré les multiples possibilités, il n’avait pas envisagé de s’enfuir. Il n’avait jamais connu la liberté. Il était venu au monde environ vingt-trois automnes plutôt, sur les bords du Mississippi plus au nord, avant d’être acquis, petit, par le baron de Thouais le précédent maître de la Palmeraie. Il avait à peine su qui était sa mère. Elle l’avait abandonné contre son gré pour donner le sein au fils du maître et pour qu’elle ne fasse pas tourner son lait ou qu’elle ne lésa point le nourrisson blanc, ses maîtres l’avaient séparé de son nouveau-né. Il avait survécu grâce à une bouillie procurée par une vieille esclave, elle lui avait montré les premiers rudiments de la vie puis elle était morte. Le surveillant l’avait alors mis à la garde du poulailler. Sa mère, ne l’oubliant pas, laissait traîner son regard plein de nostalgie vers lui, cela agaça la maîtresse qui la voulait uniquement concentrée vers son enfant. Elle vendit le garçon qui se retrouva à la Palmeraie. Il était fataliste, et ne voyait pas plus loin que l’heure qui suivait. Il vivait dans le troupeau humain des esclaves, ne s’intéressait à personne et personne ne s’attachait à lui. Il ne lui serait pas venu à l’idée que cela puisse être autrement s’il ne s’était pas trouvé incorporé au foyer d’Antonin et de Rose-Marie. L’affection évidente d’Augustin, qui marchait sur ses talons partout où il allait, toujours une question à la bouche, l’avait lié de façon plus certaine qu’une chaîne. Ses nouveaux maîtres étaient pour lui sa famille bien que ce fût pour lui une notion étrangère.

Josué

Josué nettoyait les rangs de patates douces des insectes en tous genres, grouillants, rampants, ils mangeaient dès qu’ils le pouvaient les cultures, c’étaient les pires ennemis des planteurs. Ce qui fit lever la tête du nègre de son travail, ce fut l’odeur. Elle lui piqua les narines, il chercha d’où cela venait, puis regardant vers l’Ouest, il vit de la fumée qui s’élevait. Il lâcha sa binette, interpella l’enfant qui l’aidait et se précipita vers la maison. « — mait’esse, mait’esse, ‘egarder là-bas ! » Rose-Marie se leva et depuis la galerie scruta dans la direction indiquée. La colonne devenait un mur, c’était loin, du moins cela le paraissait, mais c’était vers là qu’étaient partis Antonin et Opa.

*

Ils se trouvaient à la lisière d’une grande forêt de pins s’étendant, vers le lac Verret et d’une plaine herbeuse. D’un geste, Opa indiqua l’immense prairie qui se déroulait devant eux bien au-delà des terres d’Antonin. Entrecoupé de bayous et parsemé çà et là de champs de palmiers nains, de massifs d’arbres, îlots noirs sur l’océan de végétation que formaient les hauts pâturages à hauteur d’hommes, le paysage semblait sans fin. Le métis y montra pourtant le chemin à suivre. Il désignait à leur droite un plant d’arbustes qui s’étalait jusqu’à un ruisseau aux rives ombragées par de sombres et gigantesques cyprès. Ils filèrent sur le courant. Au-delà du cours d’eau, ils marchèrent encore dans la prairie vers un bois de chêne vert. Opa bifurqua soudain au Sud, vers un épais fourré de magnolias, de papayers et de lianes. Il descendit de son cheval qu’il attacha à un tronc, son compagnon fit de même. Antonin n’osait lui demander s’il avait trouvé la piste de l’ours, ce n’était pas la première fois qu’ils chassaient ou pêchaient ensemble, il avait appris à respecter ses silences et à lui faire confiance. Soudain, Opa s’arrêta, quelque chose avait changé. Il leva les yeux vers le ciel y cherchant, semble-t-il, un présage. Suivant son regard puis observant autour d’eux, il se révéla à Antonin que le paysage effectivement se transformait. Des nuages, ou plutôt des vapeurs d’un gris bleuâtre, poussés par le vent, rétrécirent tout à coup le champ de vision. « — Là-bas ! » s’écria Opa, en indiquant la ligne de l’horizon masquée par un rideau de vapeur. Le ciel se couvrait, était-ce l’orage ? Il se colorait, vers le Sud-ouest, de reflets rougeâtres, et l’émanation prenait l’apparence de la fumée. L’espèce de brouillard s’épaississait, enveloppant d’un voile pâle le disque solaire, quelques instants auparavant si brillants. Des masses de vapeurs envahirent la lisière du bois ; l’air devint progressivement lourd et leur respiration de plus en plus pénible. La portion de la prairie qui restait visible ressemblait à une vallée brumeuse, resserrée entre deux montagnes qui se rapprochaient sans cesse, en fait la forêt de cyprès. À la vue de cet étrange phénomène, leurs yeux se rencontrèrent ; que devaient-ils faire ? Leurs chevaux donnaient tous les signes d’une vive inquiétude. Ils dressaient les oreilles, piaffaient, se tournaient, tendaient le cou, les naseaux frémissants, puis hennissants avec force, tiraient sur leurs rênes du côté opposé à la vapeur, et cherchaient à se dégager des arbres auxquels ils étaient attachés. « — Nous ne pouvons rester ici, alerta Antonin, nos chevaux à coup sûr vont prendre le mors aux dents. Mais où se diriger ?

— Où il plaira à nos montures de nous conduire, c’est le plus sûr ! »

Ils les détachèrent et s’élancèrent sur leur dos. À peine furent-ils en selle, que les équidés fuyant le feu se rendirent vers le bayou, ils les emportèrent, toujours au galop, le long du ruisseau, qui s’élargissait à mesure qu’ils avançaient. De grandes touffes de joncs et de roseaux émergeaient çà et là, transformant le pays en marais. Dans le morne silence qui régnait dans ces solitudes, interrompu seulement de temps à autre par le cri aigre et strident d’une oie sauvage ; ils guettèrent, se mirent à l’affût. Vers où devaient-ils aller ? « — Que signifie tout ceci ? » s’exclama Antonin. La chaleur de l’atmosphère était telle, que le poil des chevaux, quelques instants plus tôt ruisselants de sueur, apparaissait maintenant sec et collé sur leur corps ; ils cherchaient, la langue pendante, à inhaler un air plus frais. Tout à coup, la vérité les frappa comme un trait de lumière, et les deux comparses s’écrièrent à même temps. « — La prairie est en feu ! » Ils entendirent venant de loin des déflagrations semblables à un bruit de mousqueterie ; le son se répétait à de courts intervalles, et chaque fois les chevaux effrayés tressaillaient sous eux. Cependant, le cours d’eau s’était considérablement élargi, et ses bords s’étaient transformés en marécage qu’il était impossible d’avancer. Ils tombèrent d’accord et décidèrent de faire demi-tour, afin de voir s’ils pouvaient découvrir un autre chemin ; mais quand ils se trouvèrent à l’endroit où ils avaient déjà franchi le ruisseau, les montures refusèrent de le traverser de nouveau. Ils descendirent des chevaux et tirèrent sur leurs longes, ils eurent quelque peine à les y contraindre. Pendant ce temps, l’horizon devenait de plus en plus rouge, l’atmosphère plus brûlante et plus sèche ; la fumée s’était étendue sur la prairie, sur la forêt et sur les champs de palmiers. Ils se dirigèrent de leur mieux vers le lieu où ils avaient fait halte. Les roseaux qui, auparavant, étaient aussi frais et verts que s’ils venaient de sortir de terre avaient leurs feuilles pendantes, ou crispées et roulées sous l’effet de la chaleur. La plaine tout entière n’était plus qu’une masse de vapeur. Du côté du sud-ouest, tout l’horizon n’était qu’un épais rideau, qui se rapprochait inexorablement d’eux. L’émanation se transformait de façon insupportable, les chevaux pantelants tournèrent bride et se précipitèrent de nouveau à toute vitesse vers le ruisseau. Ne pouvant arrêter les animaux affolés, résignés, ils les laissèrent faire et eurent toutes les peines de les empêcher de se jeter dans l’eau. Les dominant de leur mieux, ils mirent pied à terre sur ses rives. Les lueurs rougeâtres qui sillonnaient l’horizon devinrent de plus en plus vives, et sinistres, les reflets brillèrent parmi la sombre verdure des cyprès : les craquements et les sifflements se multipliaient tels ceux de centaines de serpents. Un bruit soudain se fit entendre derrière eux ; une troupe de daims, détalant, se frayaient un passage à travers un petit fourré d’ajoncs, d’où ils plongèrent dans le ruisseau. Les bêtes s’arrêtèrent à moins de cinquante pas d’eux, n’ayant guère que leur tête hors de l’eau, désemparées, ne sachant où aller. Antonin et Opa tournèrent les yeux, des colonnes de flammes dévoraient tout devant elles, précédées de bouffées d’un vent de feu qui pénétrait jusqu’à la moelle des os. Elles avançaient, ondulantes, à travers de sombres masses de fumée. Le ronflement de l’incendie se faisait maintenant entendre d’une manière distincte, accompagnée de la détonation que produisait la chute de grands arbres. Une vive et immense clarté s’éleva au-dessus des tourbillons d’émanations, le rideau fut déchiré, à proximité le champ de palmiers brûlait. La chaleur devint tellement intense qu’ils s’attendaient à voir leurs vêtements prendre feu. Les chevaux n’y pouvant plus plongèrent dans le ruisseau les emportant dans leur élan. De l’eau jusqu’à mi-cuisse, ils maintenaient tant bien que mal les bêtes paniquées. Un nouveau craquement parmi les joncs attira leur attention. Une ourse, suivie de ses petits, se précipitait de leur côté ; et une seconde troupe de daims se jeta dans le flot, à une vingtaine de pas de l’endroit où ils étaient. Opa attrapa son fusil et coucha les ours en joue, mais ils se dirigèrent vers les daims, et ne les dérangèrent point ; ours et daims restèrent ainsi en présence, ne s’occupant pas plus les uns des autres face au danger commun. Divers animaux arrivèrent successivement : daims, loups, renards, chevaux accouraient pêle-mêle cherchant dans l’élément liquide un refuge contre la fureur du feu. La plupart des bêtes remontaient le bayou, se portant vers le point où, il s’élargissait en un petit lac, les deux cavaliers suivirent. Tout à coup, des aboiements se firent entendre, des hommes n’étaient pas loin ! Une décharge d’une douzaine de coups de fusil confirma bientôt leurs conjectures. Ils n’étaient pas à trois cents pas de ceux qui tiraient, et cependant ils ne pouvaient les voir. Les animaux sauvages qui les entouraient manifestèrent la terreur que leur inspirait l’approche d’un nouveau danger, désirant fuir ce fut la panique générale vers l’autre rive. La monture d’Antonin l’entraîna vers celle-ci, voulant retenir son cheval le cavalier percuta une branche basse et perdit connaissance.

*

Opa

Lorsqu’il reprit ses sens, il se trouvait allongé au fond d’un canot. Opa était assis au côté d’un vieil homme, celui-ci l’invita à goûter d’une bouteille de tafia, qu’il tenait à la main. Momentanément ranimé par la liqueur, il promena son regard sur le paysage environnant. Devant eux s’étendait un vaste terrain marécageux, couvert de cyprès ; derrière, une nappe d’eau, formée par la jonction de deux ruisseaux et surplombée d’un dais de fumée, qui leur cachait l’horizon. De temps à autre, un jet de flamme éclairait le marais, et l’on eût dit alors que les cyprès sortaient du sein d’un lac de feu.

En fait, Opa et lui se trouvaient sur un canot premier d’une file d’une demi-douzaine. L’individu qui les avait secourus semblait être le chef de la troupe, c’était un homme d’une soixantaine d’années, de haute taille, mais dont les formes osseuses accusaient une force peu commune ; son regard était perçant ; ses traits annonçaient l’intelligence du commandeur, la rudesse de son langage et l’ensemble de ses manières une grande assurance et un certain mépris des autres. Il portait une veste de peau, attachée autour des reins par une ceinture dans laquelle était passé un long coutelas ; une culotte également en cuir, un chapeau de paille et des bottines complétaient son accoutrement. Antonin ne comprenait pas sa langue, pourtant il devait être Français ou Acadien. Sa tête lui faisait trop mal, l’alcool trop fort l’engourdissait et comme Opa souriait, il n’était pas inquiet. Il se laissa somnoler.

*

Rose-Marie depuis la galerie fixait la muraille de feu qui au loin ravageait la prairie. Elle ne savait que faire, quelle décision prendre ? Derrière elle, Josué patientait. De temps en temps, la jeune femme glissait un regard vers son garçonnet qui posait moult questions auxquelles elle ne détenait pas de réponse. Devant le funeste spectacle devait-elle partir ? Tout laisser, ou attendre Antonin, mais où se trouvait-il ? Cette hésitation la tiraillait. La chaleur comme la peur devenait oppressante. Le ciel se chargeait, de gros nuages apparaissaient, ils provenaient du Sud, de la mer. « — Pluie venir, mait’esse ! » Si seulement Josué disait vrai, cela les épargnerait sûrement, enfin peut-être. Elle était plongée dans le tourbillon de cette incertitude quand Augustin s’écria. « — Maman, maman, des bateaux ! des bateaux ! » Et au milieu de ses exclamations, il courut sur le bord du bayou. Sur le premier canoë derrière un patriarche, Opa. Il était assis et lui fit signe. Elle se précipita, Antonin, où était Antonin ? Le métis la réconforta, il était au fond du canot, encore sous le choc, mais ce n’était pas grave, lui assura-t-il. C’était juste une mauvaise chute.   Elle pleura de soulagement pendant que le ciel commença à déverser des trombes d’eau comme s’il attendait ce signe. La pluie tropicale arriva enfin. Opa aida Antonin à sortir de l’embarcation, les hommes qui les avaient sauvés déclinèrent l’invitation à s’abriter, ils devaient repartir vers le Sud.  

En même temps que le feu était circoncis par une pluie diluvienne qui semblait ne plus devoir s’arrêter, la nuit tomba presque brutalement comme souvent sous ces latitudes. Antonin allongé et se reposant dans la pièce d’à côté, Rose-Marie se mit en devoir de préparer un souper salvateur. Tout en s’activant, sous l’écoute attentive d’Augustin et de Josué, elle entretenait la conversation avec Opa, se renseignant sur les événements et leurs sauveurs qu’elle supposait acadiens. Opa la détrompa et lui expliqua que c’était un groupe de squatters américains. « — Mais qu’est-ce des squatters ?

— Ce sont des colons qui habitent une terre sans autorisation du gouvernement. Le plus souvent, le territoire n’appartient à personne, mais parfois si elle est déjà occupée ils se débarrassent de ses propriétaires. » Que faisaient-ils si au sud, il ne le comprenait pas ? Toujours était-il que voulant défricher au brûlis une parcelle, ils n’avaient pu maîtriser l’incendie qui était devenu un feu de prairie. Ils devaient maintenant fuir la région vers le Sud, car ils avaient appréhendé que la colonie acadienne fût très proche. C’est sûrement pour cela qu’ils avaient préféré ne pas leur faire de mal, ils ne tenaient pas à être pourchassés dans les bayous inconnus d’eux.

Rose-Marie regardait inquiète le métis. Le climat, les bêtes féroces, les maladies, les Indiens, maintenant ces voleurs et criminels, mais ce pays était donc celui des sept plaies d’Égypte.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 44

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chapitre 44

un moment de bonheur

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

À la cadence du trot de leurs destriers, depuis les premières lueurs du jour, les deux cavaliers longeaient la grande rivière qui déroulait sous leurs yeux ses flots jaunis d’alluvions à l’éclat doré. Les crues n’étaient pas loin et allaient enrichir les terres qu’elles recouvreraient. Afin de les ménager, ils laissaient leurs montures aller à leur rythme, malgré la hâte, qu’ils avaient de rentrer enfin chez eux après deux mois de voyage, entre la Nouvelle-Orléans, Mexico et un détour forcé à La Havane, dû à une avarie causée lors d’une tempête. Sur la rive opposée, ils pouvaient voir les champs labourés aux pousses naissantes, qui seraient bientôt une mer ondulante de cannes à sucre. De leur côté, la forêt se clairsemait et apparaissait entre ses arbres la demeure qui dominait le bord du fleuve depuis son mound. Elle était entourée des magnolias aux fleurs de nacres qui exhalaient jusqu’à eux leur parfum et des palmiers d’où lui venait son nom. Ils arrivèrent au portail de la plantation, dont l’habitation, au bout de son allée de chênes, se dressait avec pour fond la sombre barrière de cyprès qui s’élevait au loin vers le ciel à l’Occident, semblable à des montagnes. Juan-Felipe et Ignacio se sentaient revenir chez eux chacun allant retrouver celle qu’il aimait.

Dans le jardin d’agrément, Antoinette-Marie s’était installée sous le berceau créé par la frondaison printanière des orangers et des citronniers, dont le feuillage d’un vert jaunâtre resplendis­sait. Lasse d’attendre son époux à la ville, elle était rentrée dans sa plantation, et y avait repris ses habitudes. Elle avait en cette fin d’après-midi rempli consciencieusement le registre de son domaine, ce qui lui avait permis de se rendre compte de la bonne qualité des taches de ses contremaîtres. Elle s’était sentie heureuse d’y inscrire la naissance de deux enfants, des jumeaux, Castor et Pollux de Bérénice, esclave des champs. Cette joie fugace fut assombrie par l’adjonction à la nouvelle faite par Pierre-Henri mettant en relief la condition de la mère et de sa progéniture. Il s’était permis de la déplacer aux travaux de blanchisserie plus à même de ne pas l’empêcher de s’occuper des nourrissons. Choix qu’il avait justifié par le besoin de garder ses récents esclaves en vie pour les temps futurs, vu la difficulté de plus en plus grande d’en acquérir de nouveaux. Ce supplément d’informations lui remémora que ces naissances grossissaient un cheptel, le sien. Elle avait acquiescé sans retenue ce choix, tout en lui laissant un arrière-goût amer. Elle avait ensuite écrit quelques phrases dans son journal puis avait décidé d’effectuer le tour de son jardin, patientant jusqu’à l’appel de la cloche annonçant le souper. Avant cela, bien qu’elle n’attendît personne, elle demanda à Léa de l’aider à se changer. Elle gardait cette habitude, afin de ne point s’abandonner à la négligence. Elle passa une simple robe de linon blanc rebrodée de fleurs ton sur ton à ses bordures et ceinturée de satin bleu Nattier. Vérifiant machinalement sa silhouette dans le reflet de sa glace, elle rajusta quelques épingles de son chignon toujours prêt à s’effondrer sous la masse de ses boucles. Elle n’avait pas reçu de visite de trois jours et se languissait un peu. Elle accomplit le tour de ses parterres, dirigea ses pas jusqu’aux prés dans lesquels s’ébattaient les poulains de l’année, puis revint vers le devant de la demeure. Elle arracha d’un buisson une fleur fanée qu’elle jeta et s’assit sur un banc à l’ombre d’un citronnier, cadeau de noces d’un de ses voisins. Perchées l’une près de l’autre sur une branche de tulipier de Virginie, deux tourterelles roucoulaient, leurs gorges bronzées se gonflant par intervalles. Cela lui rappela une fable de jean de Lafontaine. « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre. L’un d’eux s’ennuyant au logis, fut assez fou pour entreprendre un voyage en lointain pays… » Cela attristait la jeune femme, qui se languissait de son époux, enfin la fable finissait bien pour les deux pigeons. Elle fut sortie de cet abattement momentané par les cris de Hyacinthe. « — M’ait’esse, mait’esse, le mait’e ! le mait’e ! » Elle se leva brusquement et l’observa venir à elle en courant, par-dessus le buisson qui le cachait à son regard. « — Et bien quoi le maître, qui y a-t-il ? » Essoufflé, montrant l’allée, il haleta. « — Il a’ive, mait’esse ! Il a’ive ! » Elle se retourna et vit dans l’allée deux cavaliers. « — Juan-Felipe ? Juan-Felipe ! … à quoi ressemblait-elle ? »  Puis, faisant fi de ses pensées narcissiques, elle se précipita vers son époux. Elle traversa, les jardins, la prairie, il la remarqua, dirigea son cheval vers elle, sauta de sa monture à sa hauteur et la prit dans ses bras. Oubliant toute pudeur, elle chercha sa bouche, il l’embrassa avec avidité. Elle le repoussa, le regarda, rejeta une de ses mèches de cheveux qui retombait sur son front. « — Dites-moi que vous restez quelque temps. 

— Oui, ma douce, nous allons pouvoir profiter l’un de l’autre. »

*

De retour de Natchez, il avait fait arrêter la voiture au portail. Le soleil commençait la fin de sa course et avant qu’il ne se cache derrière les luxuriantes frondaisons de son parc, l’homme décida de faire une promenade. Marcher allégerait peut-être ses pensées. Élégant, longiligne, entre deux âges, don Gayoso de Lemos, le gouverneur du district des hautes terres de Louisiane appréciait ces instants de solitude pendant lesquels il laissait sa réflexion prendre ses propres chemins, qui quelquefois aboutissaient à la clarté. Il avança dans la longue allée de chênes qui le reconduisait vers sa demeure. Il contourna l’étang rougeoyant sous les reflets du ciel. Il resta un moment sous les vieux cèdres noueux qui l’entouraient et se perdit dans ses introspections dans l’éclat des rayons du soleil qui frappaient l’eau. Il poursuivit son chemin sur la route menant à la maison, se divisant en deux de chaque côté d’une grande pelouse en pente, il prit par la droite. Chaque fois qu’il regardait sa demeure, il avait une pensée pour celle pour qui elle était destinée. Élisabeth était morte trois mois après leur mariage, alors qu’il était en Floride parti pour ramener la paix avec les Séminoles. Malgré le temps qui passait, son cœur se serrait encore au souvenir de celle qu’il avait tant aimé un si court instant de son vivant. Concordia était construite entièrement en briques avec des murs de deux pieds d’épaisseur. La grande maison, qui paraissait déjà ancienne, était d’allure massive et donnait un sentiment de solidité, promesse de siècles d’existence avant de succomber à la main du nivellement des âges.

Au rez-de-chaussée, dans la large galerie pavée entourant la demeure l’attendait son majordome. Il houspillait un subalterne appuyé nonchalamment à l’un des piliers élevés. Ceux-ci, faits de briques recouverts de mortier, prenant l’apparence de la pierre, atteignaient le support de toit et soutenaient la galerie du deuxième étage sur laquelle toutes les chambres s’ouvraient.

À son arrivée, l’esclave lui tendit un courrier. Il examina le sceau de l’expéditeur. Il était satisfait, il l’attendait. Il monta l’une des deux volées de l’escalier de marbre blanc qui s’enroulait sur chaque côté de l’entrée et qui se rencontrait au niveau supérieur sur un palier avancé d’environ six pieds de large et dix pieds de long. Il y fit une station, se retourna vers le décor alentour, il inspira l’air frais du soir. Il poussa la porte richement sculptée et pénétra dans le hall pavé de carreaux noir et blanc, copié d’après les maisons de Pompéi et qui s’étendait sur toute la longueur de l’habitation. Il passa une des portes qui y donnaient et entra dans sa bibliothèque. Il s’installa à son bureau, l’y attendaient des dossiers à étudier et son secrétaire. Trop fatigué pour se lancer dans une nouvelle séance de travail, n’ayant pas de message à dicter, il le congédia. Une fois seul, il décacheta le courrier, le parcourut. Il se leva, ouvrit la porte-fenêtre afin d’avoir un peu d’air, alluma un cigare et se rassit songeur.

La lettre du baron était la dernière d’un échange de correspondance qui avait commencé un an avant par une nouvelle apprise par l’intermédiaire de James Wilkinson, leur agent, et qui les avait fortement inquiétés. Celui-ci la tenait directement du secrétariat de Georges Washington à Philadelphie. Il y avait à l’époque rencontré le ministre plénipotentiaire français, envoyé par le gouvernement girondin, Edmond-Charles Genêt. Leur espion avait soutiré d’un secrétaire le but de son séjour qui était une demande de soutien à la jeune république dans les guerres que se livrait alors la France contre l’Espagne et la Grande-Bretagne. Pour cela, il avait bâti un projet des plus inquiétants. Il avait tout d’abord recruté en Caroline du Sud des corsaires américains qui rejoindraient les expéditions françaises contre les Britanniques. Ensuite, il avait décidé d’échafauder une alliance avec le Kentucky, arracher la Louisiane au pouvoir de l’Espagne, et ramener cette colonie à la tutelle française. George Washington, malgré sa Déclaration de Neutralité signée peu de temps auparavant, hésita. S’emparer du contrôle du Mississippi, le boulevard traversant dans sa longueur le continent américain, était alléchant. Son secrétaire d’État, Thomas Jefferson, toutefois le raisonna et celui-ci informa le ministre français que ses actions se révélaient inacceptables. Le citoyen Genêt protesta, il n’avait pas dit son dernier mot, ses corsaires avaient capturé des navires britanniques et la milice, qu’il avait levée, se préparait à aller combattre les Espagnols. Avec l’appui du général américain George Rogers Clark, il avait décidé de prendre la Nouvelle-Orléans. Cette action téméraire était prévue pour cet automne-là. La nouvelle à peine transmise, Manuel Gayoso envoya plus de trois cents miliciens de Natchez à la Nouvelle-Orléans pour aider à défendre le port contre la “menace jacobine “. Wilkinson partit à la demande du gouverneur en France afin de contrecarrer le ministre depuis son gouvernement, les tumultes révolutionnaires devaient pouvoir le lui permettre. Le baron de Carondelet dans la foulée promulgua une exhortation aux nombreux Français de la basse Louisiane, il ne tolérerait pas de rapprochement avec des agents français. L’annonce électrisa la Nouvelle-Orléans et engendra des réactions antinomiques, entre ceux qui se voyaient déjà de retour au sein du giron français et les autres qui n’oubliaient pas que c’était une autorité révolutionnaire qui régentait leur ancienne patrie. De Natchez, don Gayoso émit un avertissement similaire et il renforça les défenses espagnoles le long de la rivière. Il fortifia les forts de Nogales et de Chickasaw Bluffs sur le Mississippi et conclut des alliances, signant des traités formels avec les tribus indiennes locales. Le nerf de la guerre étant l’argent et les hommes, le gouverneur de Louisiane envoya une personne de confiance, le capitan de Puerto-Valdez, auprès du vice-roi d’Espagne. Quand revint celui-ci avec un résultat des plus mitigé, l’affaire s’était heureusement calmée. Edmond-Charles Genêt, contrarié dans ses ardeurs, avait continué de défier la volonté du pouvoir américain, capturant des bâtiments britanniques et les réarmant en navire corsaire. Il avait reçu de George Washington une longue lettre de plaintes, sur les conseils de Jefferson et d’Hamilton qui pour une fois étaient d’accord. Si cela ne le freina que très peu, l’action de l’agent du baron de Carondelet l’arrêta net. Wilkinson avait utilisé la domination en France prise par les Jacobins au début de l’année. Il avait insidieusement fait remarquer que le citoyen Genêt, au demeurant le frère de madame Campan, femme de chambre de la reine, était toujours en activité de l’autre côté de l’Atlantique avec les ordres du précédent gouvernement. Le comité dépêcha aussitôt un avis d’arrestation, demandant à Genêt de revenir en France. Alexander Hamilton, secrétaire du trésor et l’un de ses plus farouches opposants, convainquit toutefois George Washington de lui accorder l’asile politique sachant qu’il serait probablement envoyé à la guillotine. Après tout, l’homme n’avait fait que remplir sa mission. Le citoyen Genêt alla s’installer dans l’État de New York et se maria à Cornelia Clinton.

L’intrigue de Genet avait tant inquiété le gouvernement de Louisiane qu’il ressortit un vieux dossier écarté par le précédent gouverneur. L’idée de son contenu était de se servir de l’État du Kentucky comme d’un état tampon entre les États-Unis et la Louisiane. Ce projet, établi à l’instigation de Wilkinson, remontait à l’arrivée de don Gayoso de Lemos en 1788. Il avait tout d’abord approuvé l’importation des récoltes de la vallée de l’Ohio jusqu’à la Nouvelle-Orléans dans un sens et dans l’autre les marchandises européennes, grâce à une exclusivité qu’il lui avait fait consentir par l’administration espagnole[]. Mais la société, créée à cet effet, s’était effondrée avec la mort de l’un des associés. Wilkinson, n’ayant pas dit son dernier mot, se rendit de son propre chef à la Nouvelle-Orléans afin d’y rencontrer le gouverneur espagnol, Esteban Rodríguez Miró. Il entreprit de le persuader d’accorder au Kentucky un nouveau monopole commercial sur le Mississippi. En compensation, il promettait de défendre les intérêts espagnols dans l’Ouest, mais pour cela il avait besoin d’arguments pour convaincre ses compatriotes de détacher son État des États-Unis. Cet avantage de libre-échange était d’un vrai poids dans la balance des doutes des Kentuckiens. Malgré toutes ses intrigues, il n’arriva pas à ses buts. Il demanda que l’on veuille bien lui accorder en paiement de ses efforts et aussi afin de servir de refuge en cas de fuite, pour lui et ses partisans, soixante mille acres de terre, à la jonction de la rivière Yazoo et du Mississippi. L’Espagne accepta et il reçut alors en plus une pension de sept mille dollars ainsi que plusieurs pensions pour le compte de plusieurs personnalités du Kentucky. Cependant, Wilkinson finit par perdre l’appui de certains officiels du gouvernement espagnol. Ils ne voyaient plus l’intérêt de cette association infructueuse. Don Miró fut prié d’interrompre le versement des dotations et le soutien financier d’une éventuelle révolution au Kentucky. Néanmoins, l’Américain continua de percevoir des fonds officieux d’Espagne, c’était un pion précieux dans la politique souterraine de la Louisiane et ce choix se révéla souvent bénéfique pour la colonie. Et c’était également par ce biais que les deux gouverneurs du moment avaient l’intention de remettre à l’ordre du jour ce projet. Et pour cela, le baron de Carondelet annonçait le passage par Natchez du capitan de Puerto-Valdez avec une lettre de cachet jointe à un billet à ordre afin de convaincre à nouveau James Wilkinson. Il connaissait bien l’homme pour l’avoir déjà servi en Floride. Le baron appuyait le choix de son messager dû à l’affection que semblait porter le Kentuckien à son épouse, la marquésa de Puerto-Valdez, affection qui paraissait venir du temps où elle était encore mademoiselle Cambes-Sadirac. Don Gayoso de Lemos sourit à la lecture de la phrase, décidément celle qui avait été surnommée « la petite veuve française » avait plus d’un atout dans sa manche. 

*

Depuis son enfance, elle tolérait ce qu’elle ne pouvait empêcher, aussi quant au milieu d’un essayage d’une nouvelle robe faite par Léa, dont elle avait découvert les capacités de couturière, Hyacinthe vint faire part de l’arrivée d’une estafette, Antoinette-Marie supposa que son époux allait la quitter à nouveau. Elle garda son sang-froid, elle laissa finir sa chambrière, rien ne servait de la presser. Elle s’habilla et rejoignit Juan-Felipe qui devait se trouver dans le bureau ou sur la galerie. À son entrée, il la regarda avec l’air d’un petit garçon pris en faute, elle se força à sourire. Il lui indiqua le billet encore cacheté sur le bureau. En fait, la lettre était pour elle, mais quand elle vit le sceau du gouverneur, elle devina que c’était par courtoisie. Elle rompit la cire, l’élégante écriture du secrétaire du baron de Carondelet annonçait une invitation au dîner des fêtes pascales données par son maître. « — Juan, nous allons à la Nouvelle-Orléans, nous sommes conviés à la fin de la semaine pour le souper du dimanche de Pâques. » Elle s’approcha de lui, et lui déposa un baiser sur la joue. « — On ne peut refuser une telle invitation, même si nous savons qu’elle en cache sûrement une autre. »

*

Aaron de Thouais

Dès son arrivée dans la ville, Antoinette-Marie se rendit chez son notaire avec Aaron, le fils aîné de Mama-Louisa. À quatorze ans, l’enfant avec sa taille d’homme commençait à ne pas tenir en place, il ne trouvait pas son statut dans la plantation. Il n’était plus esclave, mais malgré sa couleur de peau, il ne faisait pas partie des blancs. Cette situation contradictoire le portait à se révolter contre toute obéissance. Sur les conseils de son ancien contremaître, et l’autorisation de sa mère, Antoinette-Marie avait écrit à monsieur Bevenot de Haussois pour solliciter son aide.

La jeune femme descendit du landau, rajusta les plis de sa robe à l’anglaise gris perle qui était ce jour-là aussi dans les tons du ciel. Elle enjoignit à Aaron de l’attendre en compagnie d’Abraham. Elle appuya sa demande d’un regard insistant vers son cocher et majordome. Elle ne voulait pas que l’adolescent pris d’une lubie effectue quelques bêtises. Dans son mal-être, il se rebellait tel un animal capturé dans des filets invisibles. Même Mama-Louisa, à qui personne ne se permettrait de tenir tête, noir comme blanc, s’était retrouvée désemparée devant son fils. Il passait son temps à se battre pour un oui ou pour un non, et refusait tout travail. Personne ne savait par quel bout le prendre, et n’osait lui imposer quoi que ce soit eu égard à la gouvernante. Georges Tremblay, le seul à pouvoir mettre les pieds dans le plat, émit l’idée auprès de la métisse qu’il devrait peut-être éloigner l’adolescent de la plantation et peut-être le placer en tant qu’apprenti aux côtés d’un maître de préférence mulâtre. Mama-Louisa, déroutée, avait acquiescé et admis son incapacité à résoudre ce problème. Devant le désarroi de la mère, il prit les choses en main, en parla à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe qui acceptèrent sa solution et décidèrent d’emmener Aaron. L’ancien contremaître se chargea de lui expliquer la situation qui s’avérait sans échappatoire. Le jeune garçon regimba, il essaya de s’insurger, mais Georges Tremblay lui remit les idées en place. Il ne détenait pas d’autres options, grâce à sa mère à qui il devait la vie, il était libre, et il se devait d’en faire quelque chose. Aaron s’assombrit un peu plus, car il avait du mal à aller au-delà de sa rancœur, mais il savait que le contremaître avait raison. Plus il prenait de l’âge, plus il comprenait que sa mère, elle non plus, n’avait pas eu de choix devant son père et maître, mais comment avancer au jour le jour sans justifier cette haine qui couvait en lui, résultat de brimades et de coups journaliers ? Cette mauvaise douleur qui oppressait sa tête ne paraissait diminuer qu’en écoulant des rebuffades, des affronts, comme le pus d’une blessure mal cicatrisée. Il avait suivi docile celle qu’il considérait comme sa maîtresse, puisqu’elle était celle de la Palmeraie, mais cela aussi il commençait à le trouver injuste et il n’aurait su dire pourquoi.   

Comme d’habitude, elle n’était pas parvenue à la porte dont la gouvernante de monsieur Bevenot de Haussois la recevait avec amabilité. « — le maît’e y vous attend’e dans le petit salon ». La jeune femme lui rendit son sourire de bienvenue et la talonna. Celui-ci lisait des papiers, et se leva à son entrée. « — Madame la marquise, ou bien dois-je dire la marquésa ?

— Voyons, ne vous moquez pas de moi, vous savez bien qu’entre nous vous pouvez m’appeler Antoinette-Marie !

— Asseyez-vous donc. Du thé ? Du café ?

— Café, s’il vous plaît. » Elle prit place dans la bergère que lui avait présentée son hôte. De sa position par la porte-fenêtre largement ouverte sur la véranda, elle pouvait contempler une roseraie et deux magnolias à grandes feuilles, autour desquels des azalées géantes et des buissons de gardénias prospéraient, dans un désordre de toute évidence étudié. Elle fut étonnée que le maître de maison montrât tant de goût pour les fleurs, attirance qu’elle pensait de nature féminine. Tout en lui servant lui-même sa boisson, il remarqua son centre d’intérêt. « — Je vois que vous admirez mon jardin. » Elle sursauta comme si elle eût été prise en flagrant délit d’indiscrétion. « — Excusez-moi, je crois que c’est la première fois que je suis amenée à l’apercevoir. Je dois dire qu’il est très beau.

— J’en suis très fier même s’il n’est pas bien grand. C’est l’œuvre de Cyprien. » Elle ne connaissait pas qui était Cyprien. Elle aurait été bien surprise de savoir que l’élégant métis qu’elle avait déjà croisé était son secrétaire et son amant. Comme il lui proposât, elle le suivit dans les allées de coquillages pilés aux bords soigneusement délimités. Après quelques remarques sur les fleurs ou les buissons, il reprit la conversation. « — Vous avez donc été conviée au “grand couvert “  de notre gouverneur.

— Oui, il m’a fait porter notre invitation à la Palmeraie.

— Voilà qui est très flatteur.

— C’est un fait, mais entre nous, je suppose qu’il a une arrière-pensée. Il va sûrement envoyer Juan-Felipe en mission, et la façon dont il s’y prend ne me dit rien qui vaille.

— Il veut peut-être simplement remercier votre époux pour ses loyaux services, j’ai entendu dire qu’il s’était fort bien dépatouillé des méandres de la cour du Vice-roi.

— Oui, bien sûr, je m’alarme peut-être pour rien, mais je ne peux m’empêcher que pour un motif ou un autre, il me caresse dans le sens du poil comme l’on dît.

— Vous avez peut-être raison, mais ne vous inquiétez pas trop avant d’être informé du sujet de votre invitation. Et n’oubliez pas pour l’instant l’essentiel, vous allez vous retrouver à table avec plus d’une centaine de convives triés sur le volet. Vous devez donc vous placer à la hauteur de tous ces gens.

— Vous me faites peur, me voilà impressionnée !

– Non, il n’y a pas de quoi, vous connaîtrez la plupart des membres de l’assemblée, mais c’est l’occasion d’effacer l’image de la “petite veuve française “. Une belle robe et le port d’une de vos parures devraient asseoir votre rang de Marquise de Puerto-Valdez.

— Vous avez sans doute raison.

— Excusez-moi de m’emballer, mais je sais de quoi je parle, Antoinette-Marie. De par le sang, le rang et la fortune, vous valez bien plus que beaucoup. Votre époux de même, et pensez que c’est maintenant qu’il faut positionner votre famille. Vous aurez des enfants et dès aujourd’hui, vous préparez leur avenir. Vous êtes jeune, mais plus naïve et vous sentez bien que j’ai raison, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, bien sûr. Merci de me guider, je ne sais pas ce que je deviendrai sans vos conseils.

— Ne me flattez pas, vous êtes bien entourée et avez réussi à vous faire aimer. Je suis heureux de ne pas m’être trompé. Allez fi de tout ça, parlons donc du petit Aaron, qui semble créer bien des soucis… »

*

Esteban Rodríguez Miró y Sabater

L’ancien gouverneur, don Miró, conviait à sa table chaque année après la messe du lundi de Pâques les membres les plus en vue de la ville et de ses alentours. Le baron de Carondelet avait repris ce qui était devenu une tradition et qu’il nommait avec ironie “le grand couvert “ en référence à ceux de Versailles. À l’instigation de son épouse, il en avait toutefois changé le moment et avait repoussé l’événement au soir afin de le faire suivre d’un bal, pour lequel une deuxième vague d’invités arrivait. Le dîner, auquel participaient plus d’une centaine de convives, s’avérait être l’avènement de la saison, tous espéraient y être conviés. L’invitation au “grand couvert “ entre les mains une nouvelle frénésie commençait pour ses possesseurs. « — Que porter ! Quelle parure choisir ! ». On se devait d’afficher son rang sans y paraître, ou alors cela ne devait soulever aucune critique. Les tailleurs et les couturières détenaient du travail depuis deux mois. Depuis l’enlèvement d’Antoinette-Marie au sein de la maison Ladurant trois ans plutôt, avec un frisson dans le dos, on s’y précipitait pour y dénicher tissus, garnitures et accessoires indispensables pour se mettre en valeur. Le boutiquier n’avait pas eu meilleure publicité que ce rapt que la gent féminine trouvait si romanesque. Pour Antoinette-Marie, le dilemme était réglé depuis longtemps et cela s’était fait de façon surprenante, alors que le besoin ne faisait pas partie de l’ordre du jour. Elle demanda à Léa de porter la robe, que personne n’avait encore même aperçue, et qui rien qu’à sa pensée faisait monter le rouge aux pommettes de la jeune femme.

*

Trois mois auparavant, Antoinette-Marie, qui revenait de visite à la plantation Maubourg-Tremblay, avait fait une rencontre inattendue. Pour ses déplacements proches, elle affectionnait une petite voiture à deux places qu’elle conduisait elle-même. N’ayant besoin de personne, hormis d’un chaperon et ce jour-là c’était Léa sa chambrière, elle appréciait ces escapades qui lui donnaient un sentiment de liberté. Ce soir-là sur la route longeant le fleuve, elle aperçut une silhouette qu’elle identifia aussitôt. C’était celle d’un homme, à l’allure négligée, mais élégante et avec une chevelure reconnaissable entre toutes, des cheveux longs, souples et blonds qu’une femme pouvait envier. Léa se raidit de crainte. « — Ne t’inquiète pas Léa. Je connais ce monsieur, nous ne risquons rien. »  Elle arrêta la voiture à sa hauteur et les yeux brillants d’amusement, l’interpella. « — Capitaine Adams, bien le bonjour. Que me vaut l’honneur de votre visite, des nouvelles de mon époux ? » Avec un sourire carnassier et ironique, il se courba, et balaya presque le sol de son chapeau à large bord comme au siècle précédent ce qui l’égaya. « — Bonsoir, madame la marquise. Non, Madame, votre mari va très bien, bien qu’il soit retenu à La Havane pour réparer quelques avaries.

— Mais comment savez-vous cela ! L’avez-vous vu ?

Charles Adams

— Non, Madame, les ports sont foisonnants d’informations en tous genres et c’est un monde en fait très petit où beaucoup se connaissent. Mais aujourd’hui, je me présente pour vous, si je puis me permettre. Je suis rentré en possession de quelque chose qui m’a fait penser tout de suite à vous. Devant l’évidence, j’ai poussé l’effronterie à vous l’amener. » Il fit un geste, et de l’embarcation qu’elle n’avait pas constatée en contrebas de la digue, un marin porta un coffre de taille moyenne. Cela intrigua la jeune femme, car justement il n’avait rien de remarquable. Elle en déduit que c’était son contenu qui devait avoir de l’intérêt. Elle pensait qu’il allait l’ouvrir, mais il le fit fixer à l’arrière de la petite voiture. « — Si cela ne vous satisfait pas, je serai là demain soir, vous pourrez toujours me le rendre et si au contraire cela vous sied, nous conviendrons d’un prix d’ami, cela va de soi. » Et avant qu’elle n’ait pu réagir à cette invitation insolite, il la salua et remonta sur son embarcation, qui fila aussitôt. Cela s’était passé si vite qu’elle n’avait pas eu le temps de répondre.

Elle rentra et attendit de se retrouver dans son boudoir pour l’ouvrir. Aidée de Léa et d’Esther qui s’étaient jointes à elle, elle extirpa une robe de faille bleu-gris rebrodée sur ses bords de guirlandes de tout petits bouquets de roses pervenche et rose. Elle en resta muette de stupéfaction. Les deux chambrières l’assistèrent pour s’en vêtir, elle était faite pour elle. De coupe fourreau avec traîne, son corps baleiné accentuait sa taille et dégageait sa poitrine de façon presque indécente tant le décolleté était échancré, mais une garniture foisonnante de dentelles blanche en soulignait le contour tout en cachant ce trop de nudité. Des manchettes de même dentelle agrémentaient la robe et venaient se fixer, si on le désirait, au bas des manches ajustées et trois-quarts. La soie bruissait à chacun de ses mouvements. Elle devait valoir une fortune. Elle en mourrait d’envie. Elle caressait l’étoffe du bout des doigts. Elle pivotait devant la glace pour se voir de tous les côtés. Elle était émerveillée et les compliments de ses chambrières n’étaient pas faits pour la réfréner, mais elle ne pouvait l’acquérir. Elle s’en dévêtit avec difficulté et la fit replier soigneusement dans la malle. Elle ne manquait pas de toilettes, madame de Verthamon y avait abondamment pourvu lors de la constitution de son trousseau, madame de Maubeuge l’avait aidée à compléter ses besoins, mais celle-ci avait ce quelque chose de plus.

 Elle dormit mal, pensa à la robe toute la journée, hésitant, se grondant, se sermonnant. Courageusement, le soir venu, elle pria que l’on dépose le coffre sur sa voiture et parvînt au rendez-vous afin de remettre l’objet trop attrayant, seulement, arrivée au point de rencontre, personne. Elle patienta une bonne heure. Dépitée, elle s’en retourna à la palmeraie avec la tentation faite robe. Deux jours consécutifs, elle s’y rendit à nouveau, mais en vain, le capitaine Adams ne s’y présenta pas. Elle demanda que l’on range le coffre dans sa garde-robe en attendant de savoir qu’en faire.

Quelque temps plus tard, Mathieu Lamotte, devenu économe, revint de la Nouvelle-Orléans avec du ravitaillement pour la plantation et une lettre pour sa maîtresse donnée par un inconnu. Elle ne l’avait pas encore ouverte qu’elle en connaissait l’expéditeur. Elle y lut ce qui pour les autres aurait été incompréhensible. « — Elle est faite pour vous, n’ayez aucune culpabilité, la fortune l’a déjà payée. Au plaisir. » Décidément, le capitaine Charles était doué pour les messages énigmatiques.La tenue fut dépliée et soigneusement rangée. Antoinette-Marie se garda bien d’en parler. Aucune circonstance ne parvint pour la sortir de sa penderie jusqu’à l’arrivée de l’invitation au “grand couvert “. C’était l’occasion rêvée, elle emporta toutefois deux autres robes plus modestes qui seraient le moment venu peut-être plus adéquates.

*

Léa brossait la masse de cheveux d’Antoinette-Marie, elle en élabora un chignon souple aux boucles savamment désordonnées. Ce faux naturel seyait au visage de la jeune femme, cet halot blond soulignait ses yeux noirs en amande. La coiffure au point, la chambrière sangla le corset sur la chemise et fixa le pouf de crin sur ses hanches. Elle lui passa avec délicatesse sa tenue. Antoinette-Marie avait donné raison à monsieur de Bevenot de Haussois, elle devait s’imposer et effacer l’image de la jeune fille arrivée, en 1789. Elle devait le faire au moins pour Juan-Felipe. Elle avait pris pour décision de porter la robe du pirate et pour la première fois l’héritage inattendu de la mère de son défunt mari, ses bijoux. Elle fit pouffer les dentelles de son profond décolleté et avait arrêté son choix sur la guirlande de roses en diamant. Elle mit les boucles assorties qui pendaient le long de son cou. Bien qu’ancienne, la parure était une merveille à ses yeux, d’autant qu’elle n’était pas ostentatoire. Pour finir, sa toilette, elle enfila ses longs gants blancs qu’elle avait harmonisés en couleurs à ses chaussures. Elle vérifia dans la glace son apparence, elle se sentait belle, forte et heureuse, elle n’aurait su dire pourquoi. Derrière la porte, Nathalie de Maubeuge l’appela, elle sortit la rejoindre. Bien qu’elle n’ait rien eu à lui envier, elle s’exclama. « — Grands dieux, vous êtes magnifique, cette robe quelle splendeur, mais où l’avez-vous trouvée ?

— Je ne puis vous le dire, j’ai trop honte ! » répondit-elle en riant et laissant son amie coite. Elles descendirent retrouver leurs maris qui avaient mis autant d’attention à leur mise que leurs épouses. Monsieur de Maubeuge était en habit de couleur sombre et en perruque poudrée quant à Juan-Felipe, il arborait son uniforme blanc à parements noirs et était en cheveux comme la nouvelle mode l’imposait désormais. Il ne quittait pas des yeux sa femme tant elle le subjuguait. Après avoir complimenté les dames, ils prirent le chemin de l’hôtel du gouverneur.

*

Le dîner se déroulait dans l’un des trois salons qui donnaient sur les terrasses du jardin. L’aboyeur les annonça. « — Le marquis et la marquise de Maubeuge ! le marquis et la marquise de Puerto Valdez ! » Ils présentèrent chacun à leur tour leurs hommages au gouverneur et à son épouse. Le baron de Carondelet félicita Antoinette-Marie pour sa beauté, quant à sa femme, ce fut du bout des lèvres qu’elle salua les deux Françaises. Elle ne pouvait s’empêcher de les jalouser. Elle enviait le naturel de leur maintien alors que comme elle-même, elles étaient enserrées dans leurs corsets, rien ne paraissait gêner leurs mouvements. Et elle n’avait que pu remarquer les bijoux, cette parure ancienne qui ne faisait pas démodée tant elle établissait une fortune ancestrale. Elle ne l’aurait pas admis, mais cela l’agaçait. Les deux couples pénétrèrent dans le premier salon où un quatuor s’évertuait à jouer en sourdine dans un des coins dans le brouhaha de la foule. Il y avait là, les de la Cheiza, les Trudeau, les Chabert, les Forstall, les Beauregard, les Durel, les Amelot, les Villière, les Lacoste, les du Foreste, les Ventura de Morales, les de Marigny, les de Riano, les Ortega, les Almonester, les Avart, les Alpuente… tous étaient ou avaient un membre de leur famille au Cabildo ou dans l’entourage du gouverneur. Il devait y avoir autant d’Espagnols que de français et bien sûr quelques Allemands. Bien qu’elle connût une vaste partie de l’assemblée, Antoinette-Marie n’en était pas moins intimidée. Au bras de son époux, elle traversa le grand salon. Ils firent retourner des têtes, des regards intrigués se fixèrent sur eux, certains accompagnèrent leur curiosité de salutation. Tous semblaient découvrir la jeune femme. Ils allèrent retrouver le secrétaire du gouverneur, don de las Casas, ami de Juan-Felipe et que celui-ci appelait par son prénom. Baldino les accueillit chaleureusement et leur fit servir une coupe de champagne par un valet en livrée auquel il fit signe. Monsieur Bevenot de Haussois, qui les avait vus entrer, les rejoignit. Avec un regard approbateur, il effectua un baisemain à la jeune femme. Cela l’amusa. « — Vous voyez, vous vous révélez toujours de bons conseils.

— Dans des cas comme celui-ci, je m’en félicite. Vous êtes un ravissement des yeux, le papillon est sorti de sa chrysalide.

— N’exagérons rien. »

Ils furent interrompus, car ils passaient à table. Deux valets ouvrirent en grand les battants des hautes portes qui séparaient la pièce de celle d’à côté. Le baron de Carondelet prit le bras de madame Laronde, rayonnante de beauté et de bijoux, et son épouse, doña Castaños y Arrigorri, saisit celui de don Almonester, son mari. Suivis de l’ensemble des convives, ils pénétrèrent dans l’immense salle éclairée par des lustres de pampilles qui se reflétaient dans deux grands miroirs. La table dressée semblait ne devoir jamais finir tant elle s’avérait longue. La vaisselle était de porcelaine avec liseré d’or, les verres de cristal biseauté et les couverts d’argent. Trois somptueux bouquets ponctuaient le chemin de table de lin rebrodé sur une nappe assortie. Des valets guidaient les invités jusqu’à leur place déterminée par leur hôtesse. Antoinette-Marie face à madame de Maubeuge, fut satisfaite, elle avait pour voisin de droite monsieur Bevenot de Haussois. À sa gauche, elle retrouva, comme deux ans plus tôt, mais cette fois-là chez Don Andres Almonester, monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville. « — Nous sommes faits pour être voisins de table, ma chère. Je m’en félicite. 

— Et moi j’en suis soulagée. » Ce qui lui fit réprimer un fou rire devant la franchise de la jeune femme.

Le dîner se déroula avec tout le faste attendu, il fut long, car le nombre des plats était grand, varié et délicieux. Les sujets de conversation apparaissaient divers d’un bout à l’autre de la table. Y furent abordés les révoltes de Saint-Domingue, et, donc, le commerce des esclaves, la fin de la crise avec les États-Uniens, qui avaient donnait espoir aux uns et inquiéter les autres, les pirates de plus en plus abondants semblait-il, dans la mer des Caraïbes. Don Almonester utilisa l’audience pour annoncer le début de la reconstruction du bâtiment du Cabildo pour l’année suivante. Il fut chaleureusement applaudi d’autant que la plupart des fonds ayant permis de rebâtir l’église Saint-Louis venaient de lui. Le gouverneur en profita pour rajouter que celle-ci serait inaugurée en tant que cathédrale pour Noël. Ceux qui en avaient vu l’intérieur la décrivaient comme émouvante. Mais trois thématiques revenaient sans cesse, le premier était la commande des 80 réverbères à Philadelphie. Le gouverneur voulait installer un système d’éclairage, dans la ville, inspiré de celui de La Havane, pour embellir la cité et freiner les agressions nocturnes. Mais le projet était des plus controversés, car beaucoup craignaient les risques d’incendie. Le sujet provoqua des discussions dont les propos s’accompagnèrent d’une désagréable animosité. Le voisin de Madame de Maubeuge, don Carlos de la Chaise, se plongea dans des méandres de spéculations, le vin lui faisant oublier dans le labyrinthe de ses dires son point de départ. Monsieur Enguerrand de Marigny, trouvant le problème lassant, engagea avec monsieur de Maubeuge, qu’il avait en face de lui, une conversation sur la découverte de Jean-Étienne de Bore qui avait réussi à transformer la canne locale en sucre, par cristallisation. Jean-Noël d’Estrehan, qui avait activement participé à l’invention de son beau-frère, sauta sur le sujet qui le passionnait et sur lequel il ne tarissait pas. Il en expliqua le principe, du vesou à la bagasse, du blanc au blond, le jus dompté, fragmenté en millions de grains aptes aux expéditions les plus longues et qui assurerait un enrichissement certain des planteurs de cannes. Monsieur Enguerrand de Marigny pensa qu’il devait rajouter aux bénéficiaires de cette nouvelle manne les constructeurs de batteries dont ils comptaient bien faire partir. Le propos fut repris par beaucoup tant cette découverte allait développer le commerce sucrier jusque-là pénalisé, car le sucre voyageait sous forme de mélasse et arrivait souvent à destination pourrissant. Antoinette-Marie, que cela concernait, la moitié de ses cultures étant constituées de cannes, posa quelques questions à son voisin qui fut surpris par leur pertinence. Le sujet dériva sur un autre, le premier journal publié de la Louisiane : “Le Moniteur “. Celui-ci avait réalisé un de ses premiers articles avec les succès de Jeanne-Marie Marsan au Théâtre de la rue Saint-Pierre. Les conversations se turent lorsque doña Castaños y Arrigorri, l’épouse du gouverneur, se leva. Tous l’imitèrent et prirent sa suite dans les salons adjacents dans lesquels les nouveaux hôtes arrivaient au son d’un orchestre qui n’attendait que cette entrée pour entamer la première contredanse. Pendant ce temps, les esclaves vidaient et transformaient la salle à manger en salon. Antoinette-Marie rejoignait Juan-Felipe au bras de monsieur Bevenot de Haussois quand un valet lui demanda de bien vouloir le suivre sur l’invitation du gouverneur. Elle s’excusa auprès de son cavalier qu’elle chargea de prévenir son époux. Elle marcha sur les talons du domestique jusqu’à l’étage où l’attendait dans son bureau le baron de Carondelet. « — Veuillez m’excuser de ce stratagème madame, mais j’ai à vous parler et ne tiens pas à être entendu d’oreilles, nous ne dirons pas malveillantes, mais tout au moins indiscrètes. » D’un geste, il lui indiqua une bergère dans laquelle elle s’assit devant l’injonction muette. « — Madame, j’ai un service à vous demander, et il faut bien le dire assez grand puisqu’il concerne la sécurité de la colonie… » Antoinette-Marie était plus qu’intriguée. Qui était-elle pour avoir une telle importance ? Elle n’avait aucun pouvoir et pas assez de fortune afin que cela puisse apporter quoique ce soit au gouverneur… « — En fait, vous détenez dans vos connaissances quelqu’un dont j’aimerais m’assurer la bienveillance et je souhaiterais que vous lui écriviez pour qu’il écoute favorablement, mes, nos besoins. Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons à craindre de nos voisins les États-Unis. Cette connaissance est un ami commun. Il pourrait nous aider, mais je ne vous cacherai pas que s’il le fait déjà de façon régulière, mon gouvernement par le passé l’a éconduit sur un projet qui lui tenait à cœur. Et aujourd’hui, ce projet est à nouveau d’actualité.

— Cela ne devrait donc pas poser de difficultés. Si j’ai bien compris, il n’y a aucune raison que ce dessein ne lui tienne pas encore à cœur.

— Dieu vous entende, Madame.

— Mais puis-je savoir sur qui il semblerait que je détiens un si grand pouvoir de persuasion ?

— Monsieur Wilkinson.

— Monsieur Wilkinson ?

— Oui, je ne suis pas sans être instruit que vous soyez arrivée dans notre colonie en sa compagnie. Et si je suis bien informé, il éprouverait une affection quasi paternelle pour vous. Excusez-moi d’être si directe, mais le sujet est vraiment d’importance.

— Non, non, mais je ne vous cache pas que je suis surprise de cette intrusion dans ma vie privée. Quoique surprise, n’est peut-être pas le bon mot. Gênée, serait plus exact.

— Veuillez m’en excuser une nouvelle fois, mais la politique à des vues plus grandes que les individus. Accepteriez-vous de nous aider ?

— Oui, bien sûr, il est évident que vous aurez mon soutien même si je ne suis pas sûre de son importante qualité.

— De cela, je puis vous l’assurer. À votre lettre d’introduction, je joindrai la donation d’une concession dans la Nouvelle-Orléans assez étendue pour y construire sa maison. Quant à vous…

— Je vous arrête monsieur le gouverneur, je ne veux rien pour moi. J’écrirai votre missive. Vous connaissez l’homme, elle ne m’engage que peu. Et si cela peut apporter ma contribution pour une paix durable à notre colonie, soit !

— Madame, l’affection que vous porte notre homme n’est pas à négliger et vous amenuisez votre importance. Vous avez su vous entourer de gens qui tiennent à vous et cela n’est pas donné à tous. »

Cela faisait deux fois en peu de temps qu’elle entendait cette idée qu’elle avait du mal à réaliser. Mais oui, elle avait réussi à se créer une famille de cœurs. Elle eut une pensée pour les prédictions de marguerite Darcantel qui les lui avaient annoncées. « — Mon secrétaire se mettra à votre disposition pour les détails. Autre chose, Madame, c’est votre époux qui ira la lui porter. »

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 42 et 43

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Chapitre 42

L’orphelinat, mars 1794

Louis Augustin Lacourtade

James Wilkinson de son côté était allé flâner autour de la prison du fort du Hâ puis dépité, il s’était rendu à l’auberge des “trois conils “ où il tomba par hasard sur la citoyenne Germaine. Celle-ci, seule, broyait du noir et avait éclusé déjà quelques pintes. Cherchant un compagnon, elle l’interpella et lui offrit à boire, ce qu’il accepta profitant de l’aubaine, car il l’avait reconnu à sa description. Il la fit parler, elle ne demandait que ça. « — Un visage d’ange qui n’avait pas dû faire de mal à une mouche, ils l’ont emmenée à Paris, mais m’ont laissé son angelot. J’aurais bien voulu le garder, mais ils m’ont ordonné de le mener à l’orphelinat de l’hôpital. Autant dire qu’ils l’ont exécuté. J’ai un cœur, mon bon monsieur. Si ! Si ! Avec la carcasse que j’ai, c’est difficile à croire, je sais, mais depuis j’ai la bile qui se retourne, alors si, vous, vous pouvez le sortir de là, je vous aiderai de mon mieux. »

*

Marie-Anne tenait par le bras James Wilkinson, bien qu’il eût pu être son père, ils ressemblaient à un couple établi. Ils se dirigeaient vers le quai de la Paludate en traversant le quartier Sainte-Croix. Mademoiselle Lenorman avait insisté pour l’accompagner, argumentant qu’il serait plus difficile de dire non à une femme en mal d’enfant. Elle savait déjà que l’on ne leur remettrait pas le petit garçon. Ni l’un ni l’autre ne s’illusionnaient. Ils voulaient juste vérifier la piste donnée par la geôlière du fort du Hâ.

Face au fleuve, le long bâtiment austère de l’orphelinat de l’hôpital de la manufacture et des enfants abandonnés se présenta de façon lugubre sous un début de crachin. Marie-Anne frissonna assaillie du malheur dégagé par le lieu. Elle se sentait entourée des mânes de centaines d’orphelins morts sous les mauvais traitements, les maladies, la faim et le chagrin. Devinant sa compagne faiblir, il lui tapota la main en signe de compassion et afin de lui donner du courage. Elle lui jeta un regard triste et fit l’effort de lui sourire. Ils se dirigèrent droit vers la porte centrale de l’établissement. Une fois dans le hall, ils frappèrent à la porte qui leur sembla être un bureau d’accueil. Hormis une lointaine rumeur, signe d’activité dans le bâtiment, celui-ci se trouvait vide. Ils allaient faire demi-tour, quand un homme surgit de la porte opposée. « — Citoyens ! Vous désirez ? » Prenant la parole James Wilkinson le sollicita d’une voix assurée à voir la direction de l’établissement. Le planton impressionné par le ton autoritaire leur demanda de patienter et se précipita à l’étage. Le couple, en silence, examinait les murs lépreux sans décoration de la pièce, Marie-Anne tant bien que mal repoussait ses voix intérieures. Elle conversait avec son compagnon pour faire diversion à son malaise quand ils entendirent le son aigre d’une femme qui houspillait. « — Tu n’aurais pas pu leur réclamer ce qu’ils voulaient ! C’est sûrement encore des geignards ! » La porte s’ouvrit brusquement sur une femme entre deux âges, sèche comme un sarment, et visiblement mauvaise comme une teigne. Omettant les civilités, elle leur grommela. « — Je suis la citoyenne Vassoule, directrice de l’établissement. Que voulez-vous ?

— Bonjour citoyenne Vassoule, excuse-nous de te déranger, mais nous venons sur les conseils d’un ami de Tallien. L’interpellée se figea, si cela était vrai, ce n’était pas bon pour elle. Elle se radoucit, s’interrogeant. De quel ami s’agissait-il ? Mais elle n’osa demander. Elle grimaça un sourire. « — Que puis-je pour vous aider ?

— Nous cherchons un garçon dénommé Louis-Augustin Lacourtade. » Elle le savait,ce morveux allait lui attirer des ennuis. Depuis qu’il était arrivé, rien n’allait. Comme tous ceux que la république recueillait, il avait intégré les ateliers. En échange du lit et d’une soupe claire deux fois par jour, les enfants fabriquaient des objets de toutes sortes, chandelles, cordes, filets… mais si après avoir pleuré sa mère, cessé de le faire à coups de trique, et mis à l’ouvrage sans trop rechigner, il n’y aurait rien eu à redire. Mais il terrorisait les autres, car toute la journée et une bonne partie de la nuit, il parlait à un être invisible. Tous avaient peur que ce soit un fantôme. Pour lui en faire passer l’envie, elle s’était vue obligée à l’enfermer tous les soirs dans un placard qui lui servait de geôle. Mais derrière la porte où il geignait, on l’entendait entre deux plaintes dialoguer avec quelqu’un et certains disaient qu’une voix différente répondait. Si ça avait été un autre, elle aurait réglé le problème à sa façon, mais il lui avait été remis avec les recommandations du citoyen Bachenot et celui-ci la terrifiait autant qu’il la séduisait. Et voilà que maintenant deux étrangers venaient le lui réclamer. Gardant son sang-froid, elle répliqua. « — Je suis désolé, mais nous avons dû affronter une épidémie de phtisie pendant l’hiver, il en a été victime. »  Le couple, devant le mensonge évident, prit l’apparence résignée attendue par la circonstance. La directrice mit les formes et les raccompagna jusqu’à la porte de l’établissement. Avant de quitter les lieux, Marie-Anne avec un air attristé laissa échapper une phrase sibylline. « — Au revoir citoyenne, j’espère pour vous que votre conscience est en règle avec le seigneur, car il faut toujours être prêt, semble-t-il. » Elle reprit le bras de son comparse, comme si de rien n’était. Ils s’éloignèrent sous le regard effaré de la femme qui se demandait si elle avait bien compris les seules paroles formulées par Marie-Anne. Était-ce une mise en garde ? Intrigué, dès qu’ils furent hors de vu de l’établissement, James Wilkinson interrogea sa compagne sur son propos. « — Danton est en train de tomber et Robespierre, d’ici l’été, l’aura suivi. À partir de là, des règlements de comptes, des plus sanglants, vont avoir lieu une fois de plus. Elle n’apercevra pas l’automne. » Son comparse, bien qu’incrédule, ne rajouta rien aux certitudes de la sibylle, dont rien ne laissait présager tous ses changements.

 *

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Sa mère irradiait d’une douce lumière dans l’obscurité totale du réduit dans lequel il avait été enfermé encore une fois. Elle tenait par la main son jumeau et essayait de le consoler. « — Louis, mon Louis, il faut que nous partions. Ton frère est resté trop longtemps à tes côtés. Ne t’inquiète pas dans un instant une dame et deux messieurs vont venir te chercher. Tu devras les suivre, mon chéri. Ils vont te sortir de là à tout jamais. Tu dois leur faire confiance. » Louis doucement sanglotait. Il n’avait pas quatre ans et encore une fois, il allait être seul, abandonné. L’apparition de Marie-Amélie se pencha vers le front de son enfant et y déposa un baiser d’un autre monde. « — Allez mon Louis, tu te retrouveras bientôt à nouveau avec des gens qui te veulent du bien et qui vont t’aimer. » Entraînant son deuxième fils, elle se fondit pour disparaître dans la noirceur du lieu, Louis était seul.

*

Marie-Anne agrafa, par-dessus sa robe, un manteau redingote, elle était fin prête pour cette aventure nocturne qui reposait sur ses épaules. En bas de l’escalier l’attendaient Wilkinson et John en tenues sombres et pratiques, cache-poussière à collet et bottes de chasse. Le premier avait obtenu quelques renseignements succincts sur la situation des dortoirs où en toute logique devait se trouver le petit garçon. L’entreprise était hasardeuse, car il ne voyait pas, comment ils reconnaîtraient l’enfant, ni comment ils pourraient le faire sortir discrètement d’un dortoir où dormaient une cinquantaine d’orphelins et leurs surveillants. Mais comme jusque-là Marie-Anne leur avait réservé plus d’une surprise et semblait pleine de ressources, autant tenter l’aventure.

L’heure du couvre-feu ayant été dépassée, John avait opté pour la remontée de la Garonne en barque, cela serait d’autant plus facile que le mascaret allait remonter son cours et les aiderait. Ils n’auraient comme cela aucun mal à progresser vers l’amont du fleuve où se situait l’orphelinat.

Le trajet ne se révéla pas aussi aisé que prévu. Malgré la révolution, le nombre de navires dans le port s’avérait encore grand. Ils durent tout d’abord gouverner leur embarcation vers la rive opposée pour les éviter et ensuite ramer avec le soutien du contre-courant du mascaret à la hauteur de leur destination. Ils la dépassèrent pour plus de sûreté. Ils revinrent à pied vers leur objectif avec quelques difficultés, la couverture nuageuse obstruant l’éclat lunaire. Arrivés devant le bâtiment, les trois comparses se dirigèrent vers une petite porte sur son côté, l’entrée des fournisseurs pour les cuisines. Wilkinson crocheta la serrure, pénétra en premier dans les lieux suivis de Marie-Anne et de John. Ils respirèrent mieux, le site se vérifiait vide, personne dans les parages. Il alluma le lumignon de la lanterne-tempête qu’ils avaient apportée tout en masquant de sa main le trop de lumière. Anne-Marie chuchota. « — Il faut se rendre à l’étage, il est en haut ! » Ils passèrent de la buanderie aux cuisines et de là ils cherchèrent un escalier. John leur fit signe, il avait trouvé la porte qui donnait sur le couloir qui y menait. Ils le gravirent le plus silencieusement possible. 

Ce fut tout d’abord une vibration, presque imperceptible, puis l’air devint plus dense comme une mousseline sous l’effet d’une brise. Enfin Marie-Anne l’aperçut transparente et présente à la fois. Elle lui sourit et lui signifia de la suivre. Elle hocha la tête et d’un geste guida ses deux comparses. Intrigués, ils se dirigèrent sur ses pas, elle semblait elle-même filer de près quelqu’un ou quelque chose qu’ils ne distinguaient pas. Ils parcoururent couloirs, escaliers et étages jusqu’à se trouver face à un placard sous des marches menant au grenier. Interrogatifs, les deux hommes regardèrent la Marie-Anne leur indiquer la porte. À cet instant, ils auraient pu jurer voir passer une femme devant eux d’une extrême beauté, ce qui les fit sursauter. Ils l’avaient à peine aperçue qu’elle avait déjà disparu. John était sûr que c’était Marie-Amélie qui lui avait souri. La clef demeurant dans la serrure, John la tourna délicatement et l’ouvrit. Wilkinson éclaira l’antre. Ils découvrirent en son fond un tout petit garçon recroquevillé sur lui-même. Marie-Anne s’approcha et lui tendit les mains, il hésita, méfiant. Elle lui chuchota. « — Nous venons te chercher Louis, ai confiance.

— Je sais, maman me l’a dit. »

L’enfant dans ses bras, ils se dirigèrent sur le chemin de retour. Ils furent freinés par un surveillant qui réalisait sa ronde. Avertis par la lumière de sa lanterne, ils eurent juste le temps de se hâter dans un escalier. Mais évidemment, le bruit de la bousculade alerta l’individu qui se précipita derrière eux pensant prendre en flagrant délit un gamin indiscipliné. « — Qui va là ? Halte ! Arrête-toi morveux ! » Wilkinson laissa passer devant lui ses deux comparses, le petit Louis alla des bras d’Anne-Marie à ceux de John. Il ne pouvait permettre à l’homme ameuté le bâtiment. Il se mit en retrait de la porte, saisit son pistolet dont il avait eu soin de se munir, par le canon et au moment où le surveillant franchit l’embrasure, il lui asséna un coup de crosse. Il s’écroula. Wilkinson rattrapa ses amis, l’orphelinat se réveillait. Ils eurent juste le temps de traverser l’entrée et de se fondre dans la nuit. Ils récupérèrent la barque et s’abandonnèrent à elle au fil du courant qui avait retrouvé son sens vers la mer, ils étaient revenus sains et saufs à l’hôtel des Chartrons. 

*

Dans la large cheminée de la cuisine ronflait un feu salvateur. John avait repris ses affaires en main et y avait mis de l’ordre. Bérangère avait donc pu préparer un repas convenable. La plupart des produits venaient de trafic, le marché officiel était en pénurie même des aliments de base.

Autour de la longue table de chêne sombre, à la lumière des chandeliers de laiton, ils s’étaient installés. C’était leur premier souper du soir tous ensemble. Marie-Anne aidait Louis à manger, Wilkinson et John échangeaient les renseignements récoltés, Bérangère resservait Jean-Baptiste qu’elle jugeait trop maigre. Le seul habitant de l’hôtel qui manquait était le vieux Firmin. Il était alité avec un gros rhume. « — Il semblerait que l’on ne cherche pas le petit. La directrice n’a pas dû se vanter de sa disparition. Intervint Wilkinson.

— Nous devons toutefois nous méfier, objecta John, s’il y a encore ce salopard de Bachenot dessous, nous pouvons nous attendre à un coup tordu.

— Vous avez l’intention de faire quoi du petit ? » interrogea Anne-Marie. L’enfant releva la tête comprenant que l’on parlait de lui. « — J’ai promis à sa mère de le remettre à un membre de sa famille. Son oncle est décédé à la bataille de Valmy, sa tante, celle qui est religieuse aux ursulines, près de Toulouse, est morte de maladie, quant à sa grand-tante, madame la Fauve-Moissac, elle réside en Suisse. Mais il est plus difficile de traverser la France que l’océan. Il n’y a que sa tante en Louisiane qui peut l’accueillir, celle que vous connaissez Wilkinson.

Louis Augustin Lacourtade

— Oui, Antoinette-Marie de Thouais. Si j’avais pu, je l’aurais amené moi-même, mais monsieur Fenwick, notre consul à Bordeaux m’a signifié mon ordre de rejoindre George Washington. Aussi vais-je partir pour Philadelphie, ce que je peux faire, c’est emmener monsieur Carbanac comme valet pour couverture ?

— Mais j’aurais préféré aller à la Nouvelle-Orléans, j’y ai un frère, du moins, je crois ? intervint mollement Jean-Baptiste.

— Je ne peux me rendre tout de suite en Amérique, je vais garder le petit Louis jusqu’à ce que je puisse faire le voyage. Mes affaires ont besoin que l’on s’en occupe surtout en ce moment. Je ne veux pas que l’on me confisque la maison et son négoce. D’autant qu’une partie de ces biens appartiennent aussi à Louis.

— De toute façon, Louis ne craint rien ici, je peux vous le garantir. Releva Anne-Marie. Personne ne fit de remarque.

— Donc Jean-Baptiste, il faudra partir avec monsieur Wilkinson, nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons risquer la sécurité de tous. Insista John.  

— Rassurez-vous, une fois arrivé, je vous mettrai sur la route du Sud. Compléta Wilkinson. »

*

Une semaine ne s’était pas écoulée que Wilkinson et son valet, alias Jean-Baptiste, voguait sur l’Atlantique. 

Marie-Anne décida aussi de quitter Bordeaux. John insista pour qu’elle reste attendre des jours nouveaux, mais celle-ci lui certifiât que ceux-ci étaient arrivés et qu’elle devait rentrer à Paris, différentes personnes avaient besoin d’elle. Il la questionna sur ses inconnus ; elle lui répondit des dames avec un grand avenir. Il avait été présenté à une d’ailleurs, Térésa Cabarrus, bientôt madame Tallien, quant à l’autre c’était une de ses amies, une Créole, une dénommée Joséphine Tacher de la Pagerie. Elle devait les rejoindre. Il lui demanda si elle les connaissait bien, ce à quoi elle répliqua en riant. « — Pas du tout, mais je peux vous garantir que cela viendra ! ». Il capitula, et un des premiers matins d’avril, il l’accompagna au coche de Libourne.      

Chapitre 43

La chute de Jacques-Henri.

Avril 1794.

Jacques-Henri Bachenot

Lacombe monta les marches de l’hôtel Rohan-Mériadeck, deux à deux, ce qu’il venait d’apprendre était impensable. Il pénétra en trombe dans le bureau de Bachenot. Celui-ci leva la tête, intrigué par cette entrée inhabituelle. Lacombe reprit son souffle et lâcha. « — Danton a été arrêté et guillotiné, ils ont guillotiné Danton ! » Bachenot, impassible, rassembla les feuilles étalées devant lui, les tapota pour les ordonnancer puis les rangea dans un dossier. Tallien avait été invité avec sa maîtresse à Paris par Robespierre, et maintenant Danton venait d’être exécuté. Voilà qui n’allait pas arranger ses affaires. Il se trouvait officieusement sous les ordres de Danton, celui-ci le couvrait de toutes ses exactions, il avait pu ainsi participer activement à la chute des hébertistes. Désormais, il était sans appui et sans poste vraiment officiel, ce qui s’avérait fâcheux. Rien n’allait, il avait appris que le petit Lacourtade avait de façon surprenante disparu de l’orphelinat, ce qui l’avait beaucoup contrarié, car cela coïncidait avec le retour inopiné de John Madgrave dans la ville. Mais avec cette nouvelle, il ne pouvait lui tomber dessus sans raison. L’orphelin ne pourrait justifier les fouilles et arrestations qu’il désirait lancer, et qui, cependant, lui auraient permis de mettre enfin la main sur les biens des Lacourtade. Il réfléchissait à toute vitesse. Tout d’abord, les dossiers, il devait les brûler. Il ne devait laisser aucune trace, ensuite il valait mieux se faire discret. Il allait se réfugier dans sa maison de Saint-Laurent-du-Médoc, elle était loin de tout au milieu de la lande girondine, il pourrait y attendre le cours des événements.

*

Diedrichsen avait monté le premier les dix marches de l’échafaud, puis Delaunay, Bazire, Fabre, Lacroix, Desmoulins… En ce jour si lumineux, si tiède, qu’on le prendrait pour un jour d’été, Danton, le dernier de la liste du jour, commanda à l’exécuteur. « — tu montreras ma tête au peuple, elle est bonne à voir ». Samson lui obéit. Il saisit sa tête par les cheveux et la brandit aux quatre coins de l’échafaud. Ainsi finit Danton.

À l’hiver de l’année 1793, il avait perdu sa place dominante au club des Cordeliers, bourgeois et propriétaire, il n’avait pu adhérer aux idées socialistes de son ancien ami Hébert. Il avait créé le mouvement des Indulgents, bien qu’athée lui-même, il avait blâmé les violences antireligieuses en s’élevant contre la déchristianisation et avait déconseillé l’exécution de Marie-Antoinette. Tout cela avait consommé la rupture des « dantonistes » avec les Jacobins. À la fin du mois de mars de 1794, quinze jours après la mise à mort des hébertistes, Danton avait été arrêté sous le prétexte d’être un ennemi de la République. Il avait été jugé par le tribunal révolutionnaire à partir d’un acte d’accusation préparé par Saint-Just. Il se défendit avec des éclats de voix si éloquents qu’il fallut extorquer à la Convention un décret pour clore les débats hors de sa présence.

Pendant ce même temps, dans la prison des Carmes, Anne-Marie était venue rejoindre Térésa Cabarrus et Joséphine Tascher de La Pagerie comme elle l’avait prédit. Elle s’était laissée arrêter aux portes de Paris, car elle connaissait l’avenir de ses deux jeunes femmes et savait en faire partie. La fin du tyran Robespierre se révélait proche, et l’été arrivant, la prophétie que de Danton avait jetée devant la maison Duplay allait se réaliser. Face à la porte et les fenêtres closes de celle-ci, devinant la présence de son juge épiant derrière les volets, il lui avait crié depuis la charrette qui le menait à son exécution. « — C’est en vain que tu te caches, Robespierre ! Tu me suivras ! Ta maison sera rasée, on y sèmera du sel ! ». Le 28 juillet, cela se réalisa, il mourut guillotiné à Paris, le 29 les portes des prisons s’ouvraient.

*

Une semaine après, la nouvelle de la chute de Robespierre fit sortir Bachenot de son antre. Il vint discrètement aux informations dans Bordeaux. Il découvrit sur un panonceau l’arrestation de son collaborateur Lacombe. Cela n’allait plus du tout, si l’on trouvait des traces de ses propres affaires, il serait pourchassé. Il ne doutait pas qui resta des éléments malgré toutes ses précautions et de toute façon il avait plus d’un ennemi dans la ville. Il décida donc de prendre la poudre d’escampette et le plus simple, c’était d’embarquer sur le premier navire, quelle que soit sa destination du moment qu’elle l’éloigne des côtes françaises. En relation avec le capitaine de “la rose d’Ispahan “, lui-même en danger d’enquête, il monnaya son passage à son bord et partit avec son magot amassé de façon frauduleuse.

Il eut bien raison, car Lacombe fut condamné à mort le 27 thermidor de l’an 2, par la commission militaire tenant séance à Bordeaux, comme parjure et voleur de biens public, fraudeur, corrupteur des mœurs et de l’esprit public, et comme tel, traître à la patrie. Son comparse fut recherché, mais c’était trop tard, il était loin.

Bordeaux par Dominique Duplantier 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 37 (2ème partie) et 38

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Chapitre 37 (2ème partie)

De la petite force à la conciergerie

Décembre 1793

john Madgrave

 Le lendemain comme prévu il se rendit à la prison de la Petite Force. Après avoir soudoyé l’un des guichetiers dans la mesure où c’était l’usage à défaut de pratiquer le règlement, Marie-Amélie put prendre possession de son sac et de son contenu préalablement fouillé. Elle remercia chaleureusement le jeune homme. À mots couverts, il la tranquillisa quant au reste de la demande, il avait bien récupéré les différents objets. Elle fut rassurée. Il lui expliqua que par l’intermédiaire de leur ami, il s’était mis sur les traces de son petit garçon. Elle se reprit à espérer. Pendant les deux semaines suivantes, il revint tous les jours partageant des heures qui si elles ne s’étaient pas déroulées en ces lieux lui eurent paru enchanteresses. Ils vivaient au moment présent, Marie-Amélie acceptant cet ultime hommage d’amour si pur comme dernier cadeau de son existence. Ils se relataient ce que l’autre n’avait pas connu. Elle apprit de cette façon le nom de son agresseur et ses actions néfastes à Bordeaux et dans la vie de Monsieur Lacourtade père. Il découvrit qu’elle ne savait rien à son sujet hormis le tourment qu’il lui avait causé. Elle lui avait raconté son existence à Paris et lui la sienne au bord de la Garonne. Ils avaient réalisé que l’on avait dû détourner leurs courriers respectifs. Les jours passaient et s’écoulaient. John n’arrivait à mettre au point aucun moyen de la sauver, il désespérait chaque fois qu’il la quittait. Il craignait chaque matin de ne pas la voir dans le parloir. James Wilkinson de son côté faisait de son mieux pour détecter une solution, il sollicitait toutes ses connaissances même les moins recommandables. Il ne trouvait pas de moyen pour ouvrir les portes de la prison. Et plus le temps passait, plus il rapprochait la jeune femme du tribunal révolutionnaire. Désespéré, John, rouge de confusion, finit par lui faire comprendre que pour la sauver il restait un procédé qu’il n’osait insinuer. Loin de s’en offusquer, elle refusa l’offre tout en souriant, elle savait qu’il lui suggérait de la mettre enceinte. D’autres prisonnières n’hésitaient pas à se donner à leurs gardiens, la grossesse les éloignait de la guillotine, du moins pour un temps. Mais non, il n’y aurait que François-Xavier. Elle le remercia et lui fit renouveler sa promesse de sauvegarder son enfant quoiqu’il lui arrive. C’était tout ce qui lui importait étrangement, elle devenait indifférente à son propre sort. Il s’exécuta une nouvelle fois ivre de chagrin. Lui, il désirait la savoir en vie, même loin de lui, avec un avenir, la sauver.

*

À Bordeaux, place Puy Paulin, dans l’hôtel de la famille Verthamon, un valet de pied vint porter une lettre de l’ambassade américaine de Paris. Jacqueline de Verthamon la prit sur le plateau tout en affichant un air indifférent comme si le fait était chose banale. Elle se méfiait même de son personnel. Depuis l’arrestation et le jugement expéditif de son mari, Monsieur de Saige, maire de Bordeaux, elle se savait continuellement surveillée. On guettait un faux pas qui aurait permis à ses ennemis, à ces charognards, de s’approprier sa fortune après celle de son époux. Le nouveau gouvernement avait déjà réquisitionné l’hôtel des fossés du chapeau rouge, le château de Bourran et ses terres. Elle vouait une haine, qu’elle cachait sous un air constant de dignité, à toute cette engeance qui paradait dans l’hôtel de Rohan siège du pouvoir de la région et du département. Elle s’installa dans son boudoir et décacheta la lettre. Elle en parcourut le contenu. Les quelques lignes la saisirent d’effroi. Qui avait bien pu porter cette lettre ?

Madame,

Louis Augustin Lacourtade se trouve à Bordeaux ! Où ? Sa mère va mourir, il n’a plus que nous ! Nous devons le retrouver.

Sincèrement,

John, votre serviteur.

Madame de Verthamon

Elle restait dubitative, que pouvait-elle faire. À qui demander de l’aide ? Et qui voudrait bien lui en accorder ? Elle était devenue une persona non grata, dans une ville qui avait tant exigé à son époux jusqu’à sa vie… mais l’ingratitude était chose courante. On se tournait en fonction du vent et la girouette était folle en cette période. Elle se leva, commença à marcher de long en large dans la pièce, elle ne maîtrisait pas son agitation. Son impuissance la frustrait, comment pouvait-elle venir à la rescousse de sa filleule et son fils ? Et que voulez dire : Elle va mourir ». Elle se devait de découvrir un moyen. Elle ne pouvait secourir Marie-Amélie qu’elle savait à Paris, elle devait trouver l’enfant, mais comment le rechercher ? Puis tout à coup, elle pensa à Térésa Cabarrus, c’était elle la solution, devenue officiellement la maîtresse de Tallien, elle assistait officieusement ceux qui la sollicitaient. L’hôtel de Franklin qu’elle habitait avec le proconsul s’était transformé en lieu où l’on quémandait une faveur. Elle était informée qu’elle avait même aidé à émigrer Madame La Tour du Pin, et elle n’allait pas en demander autant. Maintenant, elle était tenue de trouver un moyen de la joindre le plus discrètement possible.

*

Ce soir-là, tout Bordeaux en accord avec le nouveau pouvoir apparaissait dans la salle illuminée du théâtre et découvrit au deuxième balcon la veuve Saige alias Madame de Verthamon. Celle-ci, contre la volonté des quelques membres de sa famille encore épargnée par la tourmente révolutionnaire, toute de noir vêtue, en grand deuil, s’affichait dans la loge familiale, qui par oubli ou superstition n’avait pas été réquisitionnée. Les traits impassibles, elle semblait chercher quelqu’un. En son for intérieur, elle repoussait le souvenir de l’acte odieux du proconsul Tallien qui avait décidé un soir de première de frapper un grand coup. Il avait fait arrêter en masse quatre-vingt-six acteurs et les deux mille spectateurs prétendus aristocrates venus les voir jouer. Beaucoup parmi eux étaient allés directement à la guillotine, dont Marie-Angélique de Mesplé, sa belle-sœur. Elle-même, souffrant ce soir-là, avait échappé à la rafle. Arriva enfin celle qu’elle attendait la belle Térésa Cabarrus qui dans toute sa splendeur s’installa dans la loge d’honneur qui, après avoir appartenu à Monsieur de Saige, était désormais dédiée au proconsul Tallien qui la suivait. Avant de s’asseoir elle salua d’un sourire, d’un signe de main, d’un hochement de tête tout ce qui à sa portée faisait partie de ses connaissances. Quand son regard passa devant la veuve qui la fixait, elle appuya le sien sans pour autant montrer plus d’intérêt qu’il n’était nécessaire, mais Madame de Verthamon savait qu’elle avait été remarquée. C’est tout ce qu’elle voulait. L’amant de Térésa se pencha vers elle. « — Ce n’est pas la veuve Saige qui s’affiche dans une loge.

— Oui, Jean-Lambert, c’est elle, mais s’il vous plaît, n’allez pas lui chercher des poux, elle a assez souffert. »

La conversation s’arrêta là, les chanteurs entraient en scène interrompant les causeries et attirant l’attention sur eux. La veuve de monsieur de Saige en profita pour s’éclipser de sa place et du théâtre.

*

« — Que pouvait donc lui vouloir Madame de Verthamon ? »

 Elle avait envoyé Capucine, sa chambrière, jusqu’à sa demeure le matin même pour l’inviter l’après-midi dans son nouvel appartement qui donnait sur le jardin public. Comme elle n’y avait encore fait aucune réception et que Tallien résidait à l’hôtel Rohan, elle était assurée de la discrétion de l’entrevue et elle supposait que la dame ne demandait pas mieux. Elle s’était éloignée de la place Nationale anciennement place Dauphine, en l’honneur de la reine déchue, et qui logeant la guillotine lui était devenue intolérable. Enjôlant son amant, elle avait obtenu sous prétexte d’un supplément de confort le déménagement de ses appartements. Ses fenêtres donnaient désormais sur le jardin royal d’antan auquel on avait arraché les fleurs et les arbustes pour y mettre des pelouses, n’y conservant que les grands arbres. Il servait de cadre aux cérémonies officielles et aux bals champêtres qu’elle appréciait tant. Elle s’était installée dans le salon et profitait des rayons du soleil qui la chauffaient au travers des vitres. Ses pensées folâtraient, elle se demandait ce qu’avait bien pu devenir Antoinette-Marie depuis son départ aux Amériques, elle se souvenait très bien de la jeune fille qu’elle avait connue justement chez Madame de Verthamon. Elle en était là de ses préoccupations quand sa chambrière lui apprit la présence de sa visiteuse. 

La solliciteuse n’avait pas revu son hôtesse depuis l’annonce de l’arrestation de Marie-Amélie quelques semaines plus tôt. Elle s’inquiétait, elle espérait qu’elle n’avait pas été aperçue rentrant dans l’immeuble. Elle se retrouva dans l’élégant salon agrémenté à la nouvelle mode de l’antique où la sobriété primait. Elle s’assit dans la bergère aux pieds de lions que Térésa lui présenta. Un peu raide, elle ne savait comment procéder à sa demande. Sur le ton du badinage afin de détendre sa convive et tout en lui servant un thé des Indes accompagné d’une part de gâteau, luxe suprême par les temps qui courraient, elle engagea la conversation. « — Madame, j’ai cru comprendre que vous désiriez me rencontrer aussi, je me suis permis de vous inviter. Vous serez la première à voir la décoration de mon intérieur, j’ai caché mon adresse actuelle même à mes amis, je compte sur votre discrétion. » Jouant le jeu, madame de Verthamon répondit sur un ton analogue. « — C’est très aimable à vous, faites-moi confiance pour la discrétion. Je suis venue à vous, car j’aurai besoin d’un renseignement pour aider ma filleule, Madame Lacourtade. Térésa tiqua. Elle savait la dame en question en prison à Paris et même Tallien n’oserait faire quelque chose qui contraria Robespierre. Madame de Verthamon s’en rendit compte et souhaita que ses espoirs n’aillent pas s’effondrer tout de suite. Courageusement, elle reprit. « — Voilà. Lors du transfert de ma pauvre Marie-Amélie du fort du Hâ à quelques geôles parisienne, ses gardiens lui ont enlevé son fils, Louis-Augustin. Et personne n’a connaissance où se situe l’enfant. Serait-il envisageable que vous puissiez vous renseigner à ce sujet ? » Ce n’était que ça ! Térésa fut apaisée, bien qu’elle ne sache où trouver l’information, elle acquiesça avec enthousiasme. « — Ne vous inquiétez plus, je vais faire mon possible, ce serait le bout du monde si je n’obtenais pas cette information rapidement. Je vous instruirai par un billet du résultat de ma quête d’ici une semaine. »

Madame de Verthamon rentra chez elle soulagée de tenir un espoir, elle en fit part à l’ambassade américaine. 

*

Ami et membre du salon intellectuel d’Adélaïde de Flahaut, le gouverneur Morris avait été amené à lui donner refuge et à la cacher avec son fils Charles pendant les massacres de septembre. Celle-ci était à l’époque une des maîtresses de Talleyrand. Ce détail, avant les tristes événements, avait laissé au gouverneur Morris la possibilité de trouver un homme de bonne composition dans l’ombre du pouvoir avec une réelle influence et renseigné sur tout. Cela lui avait alors mis en lumière les dispositions des Louisianais à l’égard de son pays, car une fois encore il constata que le monde était petit. Monsieur de Talleyrand était un intime du marquis de Maubeuge, riche planteur et homme politique de la Nouvelle-Orléans. Mais ce jour-là, cette connaissance, qui s’était doublée d’amitié, avait permis au gouverneur Morris d’entrouvrir une perspective. Et dans les salons de l’hôtel de Langeac, il partageait avec James Wilkinson et John la bonne nouvelle. « — j’ai obtenu de l’ancien secrétaire de Talleyrand toujours en poste un ordre de transfert pour Marie-Amélie, malheureusement par les temps qui courent je n’ai pu faire mieux.

— un transfert ? Pour où ? répliqua John un tant soit peu déçu.  

— Cela, il va falloir l’organiser, je suppose. Rétorqua James Wilkinson.

— Effectivement. » Acquiesça le gouverneur, James Wilkinson rassura les deux hommes. « — je pense pouvoir recevoir de l’aide, du moins je sais à qui demander. De votre côté, John, ne changez rien à vos habitudes, continuez à aller voir Madame Lacourtade, mais s’il vous plaît, ne laissez rien transpirer de nos espoirs un rien pourrait les compromettre. »

*

La jeune femme s’étirait dans son lit ne prenant pas la peine de recouvrir sa nudité devant son amant. Elle ne savait ce qu’elle préférait chez lui, ses cuisses supportant des fesses rondes et musclées ou ses larges épaules, comme une chatte, elle s’alanguissait sur sa couche défaite tout en l’admirant. Jean-Lambert Tallien était un bel homme qui la contentait sans brusquerie, ce qu’elle regrettait parfois. Elle voyait dans son regard à quel point elle était jolie. Il était fasciné par son opulente chevelure aux boucles noires qui couvrait son buste jusqu’à sa taille, ses grands yeux de même couleur l’hypnotisaient, sa bouche gourmande souvent boudeuse invitait son désir, il ne se lassait pas du corps d’albâtre délié, qui appelait ses caresses. Elle le savait enchaîné par le plaisir qu’elle lui donnait. De son côté, la facilité avec laquelle elle le trompait sans remords, notamment avec le général Brune, lui laissait penser qu’il n’était que la satisfaction du moment et une protection fort appréciable. Parce qu’elle le pressentait dans de bonnes dispositions, l’amour au saut du lit le mettant toujours d’excellente humeur, elle entama une conversation dont il sentit venir le but : une sollicitation. Si Tallien se révélait fou amoureux de Térésa, il n’en était pas pour autant aveugle, mais il acceptait d’avance d’être manipulé par la belle, que pouvait-on refuser à une telle créature. « — Mon ami, je sais que cela va vous surprendre comme demande, mais que fait-on des enfants en bas âge dont les parents ont été guillotinés ? » Tallien tomba en arrêt devant la question, que voulait vraiment sa maîtresse, car il n’était pas dupe ce n’était qu’une entrée en matière. Il chercha quoi lui répondre et se décida pour l’explication la plus simple, dans la mesure où cela n’avait jamais pénétré ses préoccupations. « — Je présume qu’on les envoie à l’orphelinat s’ils n’ont pas de famille. 

— Donc à Bordeaux, je suppose que c’est à l’orphelinat de l’hôpital.

— Je pense, mais où souhaitez-vous en venir, votre fils ne vous suffit pas, vous désirez en adopter un autre ? » Bien sûr, Tallien soupçonnait autre chose derrière ses questions, sa compagne louvoyait trop pour que la fin ne s’avérât pas un problème. Mais s’il s’agissait d’un enfant, ce ne pouvait être grave, à condition qu’il fût encore en vie, car les conditions dans les orphelinats, et celui de Bordeaux ne faisait pas exception, étaient déplorables. Sa maîtresse décida de découvrir ses cartes et pour cela minauda juste ce qu’il fallait tout en rejetant sa chevelure vers l’arrière et enveloppant son corps dans le drap. « — Pour être franche je pense que cela vous demandera peu d’efforts, mais pourriez vous vous informez où se trouve le fils des Lacourtade ; il sursauta à l’énoncé du nom, ce qu’elle constata sans se perturber. Il a environ trois quatre ans, il n’est en conséquence une menace pour personne.

— Dans la théorie, c’est vrai, mais le dossier de cette famille est entre les mains de Bachenot, donc dans celles de Danton, je ne peux donc rien faire sans nous mettre en danger. De plus, vous êtes au fait que notre situation ne fait pas bonne presse en haut lieu. »

Térésa resta contrite de son semi-échec, mais elle savait que son amant avait raison. Dès le début, elle s’était méfiée de ce Bachenot. Il paraissait au premier abord charmant, mais outre qu’il résistait à son attrait, elle l’avait vu à l’œuvre dans plus d’une manigance, notamment quand cet horrible Lacombe avait concocté pour lui les pièces à charge contre Monsieur de Saige sur la demande d’Isabeau et de Baudot afin de subtiliser les dix millions de la fortune du maire de Bordeaux. Elle l’avait affronté lors de sa propre arrestation, à ce souvenir, elle se figea, son courage l’abandonna.

*

John Madgrave eut beaucoup de mal à ne pas crier ses espérances, ils allaient la sauver et l’on allait retrouver son fils ; il venait de recevoir la lettre de Madame de Verthamon. Il était euphorique lorsqu’il arriva à la prison. Il demanda au guichetier à voir la citoyenne Cambes, il resta abasourdi par la réponse, elle ne se situait plus là, elle avait été transférée. Il ressortit du bâtiment plus heureux que jamais, car de toute évidence le stratagème avait fonctionné. Il supposait qu’il n’avait pas été averti de l’avancement de l’opération pour une quelconque raison. Il revint donc à l’ambassade où il trouva Garett Spencer aussi étonné que lui de ce changement. Ils attendirent par conséquent le retour de James Wilkinson.

Ce dernier, quelques jours auparavant, ayant en main l’ordre de transfert, avait conçu et abouti son plan. Il avait tout d’abord utilisé les renseignements qu’il avait soutirés au citoyen Brionville, lors de ses visites amicales au bouchon de « la Muse muselée » et avait arrêté avec lequel des guichetiers, il valait mieux avoir à faire, un individu pas trop regardant, ne sachant pas bien lire et qui n’avait rien contre quelques cadeaux l’aveuglant le moment venu. Le citoyen Brionville dans sa bonhomie le lui avait présenté sans même connaître ce qu’avait en tête l’Américain. Le choix de l’homme avait aussi déterminé l’heure à laquelle il devait apparaître, et cela tombait bien, c’était en soirée à une heure où les rues étaient dégagées, car tous pensaient à manger. Par Santerre, homme qu’il ne considérait guère, mais qui aimait l’argent, il avait obtenu deux gardes nationaux ayant les mêmes goûts pour les rétributions ainsi qu’une voiture fermée, mais pour la conduire il avait opté pour un cocher dont il était sûr. La seule chose à laquelle il ne pouvait rien c’étaient les ordres de l’accusateur public et James Wilkinson n’avait pas réussi à faire soustraire le dossier à charge de Marie-Amélie.

*

Comme tous les matins le gardien Bault entra dans le préau avec la liste sinistre, la liste de celles qui étaient déférées pour la conciergerie autant dire pour la guillotine. Toutes venaient à sa rencontre, le ventre noué par la peur d’entendre leur nom, elles se groupaient autour de lui et attendaient qu’il ânonne les noms un par un. Le gardien Bault n’aimait pas ce pénible moment qui découlait immanquablement sur des évanouissements, des pleurs, des lamentations, des scènes que sa sensibilité avait du mal à supporter.

« — Citoyenne Amandine Argence-Montels, citoyenne Anne-Louise Argence-Montels, citoyenne Katharina Breidenbender, citoyenne Aënaelle de Kerguizian, citoyenne Madeleine de Kervasdoue, citoyenne Louise Fesseumeyer, citoyenne Thérèse de Marqueyssac, citoyenne Marie de la Peyrouse, citoyenne Jeanne Baptiste Roumejoux, citoyenne Richarde Trélissac, citoyenne Éléonore du Vacquier, citoyenne Marie-Amélie Lacourtade… » Ce qui suivit, elle ne l’entendit pas. Elle ne discernait plus rien sauf les battements de son cœur qui allaient lui faire exploser la tête. Elle commença à réagir quand Marie-Anne lui prit la taille et l’entraîna vers leur geôle afin de préparer son sac, elle n’avait qu’une heure devant elle. « — Marie-Amélie, il viendra vous visiter là-bas, mais vous aurez juste le temps de rédiger une lettre, vous pourrez la faire passer par un gardien, prévoyez de lui donner quelque chose.

— Écrire ? Pourquoi écrire ? À qui ?

— Pour votre fils, voyons, il va le retrouver, c’est sûr, dans la missive envisagez son avenir. Ce sont vos mots qui feront son bonheur. Pensez-y Marie-Amélie. » 

Comme beaucoup de prisonnières qui s’en allaient vers leur funeste sort, elle distribua son peu de bien ne conservant que l’essentiel souvent par sentimentalité. Le moment venu, elle se joignit à ses compagnes, troupeau humain tremblant de peur. Elles se donnaient du courage entre elles afin d’en avoir elles-mêmes.

*

La voiture arriva sur la promenade des Champs-Élysées et s’arrêta en parallèle d’une autre qui stationnait à l’abri des regards devant les ruines du Colisée, l’ancienne maison de plaisir. James Wilkinson ouvrit la porte et rassura la silhouette blottie dans l’ombre du carrosse fermé. « — Vous êtes en sécurité Madame, vous pouvez descendre, nous prenons la berline. »

La prisonnière se leva et à sa stupeur ce n’était pas Madame Lacourtade. « — Vous êtes qui ? Madame »

Marie-Anne Adélaïde dite Mlle Lenorman

La jeune femme lui sourit, un peu inquiète. « — Je suis, Marie-Anne Lenorman. J’ai profité du voyage puisque malheureusement celle pour qui il était destiné avait précédemment quitté les lieux. Dans la mesure où ce n’était pas l’endroit, et qu’ils pouvaient attirer l’attention, il la fit monter dans l’autre voiture. Il fournit la rémunération prévue aux deux gardes qui n’avaient pas bien saisi ce qui se passait, et ordonna au cocher de partir. Comme le trajet s’avérait court jusqu’à l’ambassade, il ne rajouta rien. Si celle qui l’avait devant lui avait pour dessein de les trahir, il ne lui en donnerait pas l’occasion. Après avoir effectué le tour du quartier pour s’assurer de ne pas avoir été suivis, ils entrèrent dans la cour de l’hôtel de Langeac. Au son des roues sur le gravier, John, Garett Spencer et le gouverneur sortirent les accueillir sur le perron. Quoique Marie-Anne posséda une silhouette similaire à Marie-Amélie, John comprit tout de suite que son attente avait été trompée. Quant aux deux Américains à la lumière des lanternes, ils reconnurent celle qui avait déjà une renommée sous le nom de mademoiselle Lenorman. Ils rentrèrent tous et amenèrent la jeune femme dans le salon. Une fois qu’elle fut installée, désaltérée et rassasiée d’un petit pain, ils lui demandèrent par quel mystère elle avait pu prendre la place de Madame Lacourtade. « — Je me doute bien que vous aurez du mal à me croire, mais je savais avant vous que vous alliez essayer de faire évader Marie-Amélie, malheureusement je pressentais aussi que vous échoueriez de peu ». Les quatre hommes étaient pendus aux lèvres de la jeune femme, seul le gouverneur avait eu l’occasion de tester ses pouvoirs de prophétesse et ceux-ci avaient sauvé son amie Madame de Flahaut. Elle les avait prévenus que l’on viendrait arrêter celle-ci le lendemain. Ils en avaient tenu compte ; à l’heure dite, la garde n’avait trouvé personne. « — Au moment où nous entendîmes ce matin le nom de Marie-Amélie à l’appel des condamnés, j’étais consciente de ne pas m’être trompée. J’ai rassemblé le peu de valeur que j’avais encore et je suis allée voir le guichetier que vous aviez soudoyé. » Personne ne demanda comment elle l’avait su. Ils n’étaient plus à un mystère près. « — Pour lui avoir prédit deux ou trois choses, il avait un peu peur de moi. Je lui ai donc exigé lorsque l’on viendrait chercher Marie-Amélie de me faire passer pour elle, nous avons la même stature et j’ai caché mes cheveux sous ma coiffe. J’ai supposé que les hommes que vous alliez envoyer n’avaient jamais vu cette dernière. Je dois avouer que je n’étais pas sûre de moi, mais ma situation à la Force s’avérait trop précaire pour ne pas profiter de la circonstance. Tout s’est déroulé comme je l’avais espéré, le guichetier m’a discrètement convoqué et présenté à vos gardes. Ceux-ci m’ont emmené sans poser de question. » Un silence gêné s’installa. Marie-Anne ne dit pas que, lorsque Robespierre saurait qu’elle s’était échappée de la prison, l’homme complaisant perdrait sa tête, mais qu’il n’arriverait pas à remonter la piste. John rompit d’un ton las teinté de tristesse le mutisme général. « — Et… Marie-Amélie se trouve où maintenant ?

— Ils l’ont emmené au sein de la Conciergerie, vous devez aller la voir demain et l’informer pour son fils, elle doit partir sans crainte pour lui, c’est la seule chose qui la rendra courageuse.

— Je vais arranger ça, John. C’était le gouverneur Morris qui était intervenu fatigué de toute cette horreur. Quant à vous, mademoiselle, ne vous inquiétez pas, je vous ferai sortir de Paris dans quelques jours, nous dénicherons bien un endroit pour vous cacher. » 

*

Depuis le printemps, le tribunal révolutionnaire s’était installé au premier étage, dans l’ancienne grand-chambre du parlement de Paris. L’accusateur public, Fouquier-Tinville, avait aménagé ses bureaux au même étage, entre les tours de César et d’Argent. Dès lors, tous les prisonniers, qui étaient détenus dans les différentes prisons de Paris, ainsi que dans certaines prisons de province, et qui devaient comparaître devant le tribunal, furent progressivement transférés à la Conciergerie. Leur nombre n’avait cessé d’augmenter, surtout après le vote de la loi des suspects du 17 septembre de l’année. Il s’occupait consciencieusement de fournir les victimes et alimentait sans fléchir la guillotine. Les témoins n’étaient pas toujours entendus et de multiples erreurs judiciaires égrenaient les procès.

Marie-Amélie avait été emmenée à la Conciergerie, elle connaissait “l’antichambre de la mort “ et en gardait un triste souvenir pour y avoir rendu visite à sa belle-sœur Élisabeth. À sa surprise une fois enregistrée au greffe elle fut conduite dans une salle avec des dizaines de prisonniers et dut s’armer de patience avant d’être à nouveau appelée. La journée s’écoula dans une attente oppressante, elle vit partir bon nombre de ses compagnons et quand le soir arriva, elle pensa que ce ne serait pas pour ce jour. Elle eut raison. Un gardien vint la chercher et l’emmena dans un des cabinets où s’allongeaient les guichetiers de garde pendant la nuit. Elle se souvenait y avoir entrevu une femme lors d’une de ses visites à sa belle-sœur, aujourd’hui c’était elle. La pièce n’était guère meublée. Elle détenait l’essentiel, une table, une chaise et une banquette pour se coucher. Elle réclama au guichetier de quoi écrire et une bougie pour s’éclairer. En échange de son alliance dont elle n’avait plus que faire et l’assurance que sa lettre atteindrait son destinataire, l’homme lui procura les fournitures.

Chapitre 38

La fin de la révolution des Lacourtade. Janvier 1794

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Tout avait pourtant si bien commencé, cela avait été si enthousiasmant. Il y avait bien eu des abus, bien sûr, mais peut-on faire d’omelette sans casser des œufs ? Et puis insensiblement, non, brusquement par à-coups, elle s’en remémorait maintenant, tout avait tourné à l’orage, tout était devenu agressif, tout s’était éloigné des espoirs de chacun. Pour le pouvoir des luttes fratricides avaient insidieusement amené les partisans du début à s’incriminer de mille méfaits, puis à s’entretuer. Elle se souvenait du mécontentement de son époux qui de jour en jour se développait le plongeant tour à tour dans l’abattement ou la colère. Elle suivait les événements de son mieux, mais cela allait si vite parfois et souvent dans l’ombre. Des forces entraînaient les foules dans la violence sans même s’apercevoir des manipulations qui les avaient menées à ces horreurs accomplies au nom de grandes idées qui se voulaient fraternelles. Assise devant la petite table, dans la cellule individuelle qu’on lui avait allouée, en attendant d’être conduite face à ses accusateurs qui ne feraient pas traîner son cas ; Marie-Amélie se souvenait et elle écrivait une missive qui n’en finissait pas pour son fils et sa sœur Antoinette-Marie. Quand elle eut terminé, elle appela le guichetier et lui demanda de bien vouloir faire parvenir sa lettre à l’adresse indiquée. Elle était soulagée, étrangement elle avait confiance dans les prévisions de Marie-Anne. Avec détachement devant l’inéducable, elle attendit que l’on vienne la chercher.

L’aube était à peine levée que le tribunal reprenait sa justice. Résignée, elle se souleva avec difficulté et suivit ses gardiens dans les corridors. Elle fut menée entre eux deux dans une salle déjà pleine de gens malgré l’heure matinale. Ceux-ci se présentaient pour se gargariser de ses simulacres de justice. Le garde lui demanda de se tenir debout et de se tourner vers ses juges. Elle n’attendait pas de clémence de leur part, et quand elle vit qui le présidait, elle sut que quoi qu’elle dise, rien n’y ferait. Le tribunal était composé d’un jury et de cinq juges qui dirigeaient l’instruction et appliquaient la loi. Le substitut de l’accusateur public était ce jour-là Jean-Baptiste Edmond Fleuriot-Lescot, elle se souvenait fort bien de leur précédente rencontre. Lors de celle-ci, dans le salon de Pierre Vergniaud, elle lui avait asséné un soufflet. Il avait sous-entendu devant tout le monde que comme les autres, elle se donnerait avec de bons arguments sonnants et trébuchants. Elle avait refusé, juste avant l’injure des avances déplacées. Visiblement, son sourire carnassier montrait qu’il avait lui aussi souvenance de l’outrage. « — Citoyenne, ci-devant Cambes-Sadirac, épouse Lacourtade, tes chefs d’accusation sont les suivants : premièrement d’avoir soutenu ton mari… » N’ayant rien à perdre, elle le coupa avec hargne. « — Je ne savais pas que le soutien conjugal était un délit… Rire dans l’assemblée

— Citoyenne, on ne t’a pas demandé d’intervenir !

— Comme on ne me sollicitera pas et qu’il ne m’a pas été proposé d’avocat pour me défendre…

— Citoyenne, silence ! Je reprends, tu es donc inculpé pour avoir soutenu ton époux dans le gouvernement du ministre Roland.

— Que je sache ce gouvernement s’avérait alors légal ?

— Citoyenne, il ne t’est rien demandé. Si tu continues à te moquer de la justice de la République, nous trancherons sans toi ! » Elle ne rajouta rien et sourit devant l’ironie de la réflexion le laissant s’embourber dans ses mots. Pour ceux qui étaient venus comme au spectacle, il y avait de quoi se divertir.

— Deuxièmement, il t’est reproché d’avoir voulu émigrer !

 Que je sache, le département de la Gironde se situe encore en France et loin des frontières.

Un rictus se dessina sur sa face, il détenait l’argument irréfutable. « — Alors pourquoi te cacher si tu n’as rien à te reprocher. Troisièmement, il a été trouvé chez toi des lettres adressées ou reçues d’émigrés. La liste est longue, la ci-devant La Fauve-Moissac et du ci-devant d’Ajasson de Grandsagne, lui au ministère, elle dame de compagnie de l’Autrichienne, de Marie-Angélique Cambes-Sadirac alias sœur Angélique, il n’est pas un membre de ta famille qui n’est émigré !  

— Soit, mais que je sache, je n’en suis pas responsable.

— Oui, mais tu les as incités et toi-même t’apprêtais à le faire !

— Prouve-le !

— Ne t’inquiète pas, c’est dans ton dossier ! Et brandissant des lettres, il rajouta ; je te présente les preuves. Voilà donc où étaient les billets qu’elle n’avait jamais reçus, pensa-t-elle. « — Mais ce sont des faux !

— Accuserais-tu ce tribunal de falsifier les preuves ? Et pour finir, tu as caché chez toi, les soustrayant à la justice, les dissidents ci-devant Marie-Jeanne de Louvigny et Guibert prêtre réfractaire. » 

Elle resta abasourdie. Comment avait-il su ? « — Quoi que j’exprime, cela ne changera rien, mais toi tu peux me dire ce que la Nation a fait de mon fils, qu’elle n’a pas hésité à enlever à sa mère. 

— Ton fils, la Nation va s’en occuper et mieux que toi ! »

Elle le regarda dans les yeux, les autres juges ne comprenaient pas cette joute et se demandaient où cela allait les mener. Elle reprit et s’entendit dire d’une voix blanche et rauque. « — Ce qui me rassure c’est que la Nation va aussi d’ici l’été bien se préoccuper de toi ainsi que de tes amis. » Cela jeta un froid sur l’assemblée et déclencha la colère du juge « — Tu menaces la cour ? Ton sort est tranché, sortez-la ! Samson fera le reste ! »

*

Les détenus qui avaient comparu devant le tribunal révolutionnaire attenant et qui avaient été condamnés à mort n’étaient pas ramenés dans leur cachot. Ils étaient immédiatement séparés des autres prisonniers et conduits, pour les hommes dans l’arrière greffe, pour les femmes dans de petites cellules situées dans le couloir central. Geôle où Marie-Amélie avait déjà passé la nuit. Quand elle fut invitée par le guichetier à le suivre, elle crut son heure arrivée, ses jambes se ramollirent, mais contre toute attente, il l’escorta vers une enceinte formée tout de barreaux de fer. C’était un parloir dans lequel les prisonniers pouvaient voir une dernière fois leurs proches qui avaient eu le courage de venir jusqu’à eux. Elle y trouva sur un banc accolé au mur gras d’humidité, John. Il était affaissé, mais se redressa à son approche, il ne voulait pas lui montrer son trouble. Il se leva et ne put s’empêcher de la prendre dans ses bras. Il avait perdu toute pudeur à l’approche de l’heure définitive. Elle le laissa faire, ne résista pas. Ils s’assirent, se tenant les mains, l’un à côté de l’autre, ne disant mot, ne sachant par où commencer. Elle se décida avec un ton un peu solennel. « — Tout d’abord John, je tiens à vous remercier de l’amour que vous me portez. » Il la regarda, les yeux embués, comme s’il ne la comprenait pas. « — J’ai toujours su que vous m’aimiez. J’ai pensé qu’avec le temps cela vous passerait. Vous étiez si jeune quand je suis arrivée quai des Chartrons… enfin, je vous en sais gré d’avoir été fidèle à ce sentiment que je ne vous ai pas rendu à la hauteur du vôtre. J’en suis désolé… non ! Non, ne m’interrompez pas, je n’ai plus de temps. Le guichetier à une lettre pour vous et une pour ma sœur Antoinette-Marie, je compte encore sur vous pour lui faire parvenir… » Elle ne put finir, des gardes venaient la chercher, ils les séparèrent et l’entraînèrent. Il pleurait. « — Non John ! Ne pleurez pas ! S’il vous plait ! » Il essaya de lui obéir, puis tout à coup lui revint le conseil de Marie-Anne. Il courut jusqu’à la grille qui avait été fermée derrière elle et cria « — Louis ! Louis est sauvé ! » Marie-Amélie se retourna et lui sourit, le visage illuminé.

*

L’exécuteur et ses aides étaient arrivés. Marie-Amélie fut jointe aux autres prisonniers déjà regroupés dans le vestibule baptisé : salle de la toilette. Ils y furent dépouillés de leurs effets personnels, du moins ce qu’ils leur détenaient encore, puis tondus. Marie-Amélie vit choir sur le sol son opulente chevelure, étrangement cela lui causa de la compassion pour elle. Elle fut relevée, elle toucha machinalement ce qui lui restait de ses cheveux, elle se demanda à quoi elle ressemblait. Elle regarda autour d’elle hagarde, une de ses voisines pleurait silencieusement. Un des aides lui attacha les mains derrière le dos. Elle trouva cela incongru, comment l’un d’entre eux aurait-il pu s’enfuir ? Encadrés par des gendarmes, le groupe de condamnés traversa une dernière fois la salle du guichet afin de gagner l’extérieur. La lumière les aveugla un court instant, ils découvrirent les charrettes alignées dans la Cour de Mai qui les attendaient au pied du Palais de Justice. Derrière les grilles de la cour, une masse de gens s’était déjà agglutinée dévorée par une curiosité malsaine. Les condamnés sortaient à l’appel de leur nom, et montaient ou étaient hissés dans les voitures, sous le regard méchant et les injures de la multitude venue se repaître du spectacle. Au milieu de la foule, John s’immisçait ; il cherchait à apercevoir la prisonnière. Il la vit dans la première carriole, un plateau de bois, posé sur des essieux, et tiré par deux percherons, avec onze autres victimes. Les grilles s’ouvrirent, la longue traversée de Paris débuta tel un immense calvaire. John se montra à Marie-Amélie, elle le remarqua, elle lui sourit. Il commença à marcher au sein du flot haineux, poussant ceux qui le gênaient, il restait le plus près possible de la charrette qui portait la jeune femme vers son supplice, afin que toujours elle le vît. Il récitait tout en fendant la cohue les prières de son enfance. Le cortège des carrioles s’engagea rue de la Barillerie précédé d’un détachement de gendarmes, et suivi d’une escorte, au milieu des huées, des chaos, car malgré le froid de janvier la foule était là en nombre rajoutant au calvaire pour les uns et accompagnant leurs êtres chers pour les autres, parce que John n’était pas le seul. Au péril de leur vie, les intimes des victimes, quels qu’ils fussent, tentaient de se mêler aux curieux qui entouraient le convoi, pour transmettre, sans se faire démasquer, un signe de reconnaissance, un regard, une parole faussement anodine. Marie-Amélie comme ses compagnes s’efforçait de rester debout et s’accrochait tant bien que mal aux ridelles de la charrette pour conserver son équilibre. Ils rejoignirent le quai des Morfondus puis traversèrent la Seine par le pont Neuf, puis ce fut la rue de la Monnaie puis la rue du Roule et là la carriole tourna dans la rue Saint-Honoré, ensuite dans la rue Saint-Florentin. Les charrettes étaient parvenues sur la place de la Concorde. À la droite de ce qui était l’octroi s’élevait la guillotine. John n’avait pas quitté des yeux la jeune femme lui insufflant un courage que lui-même n’avait plus. Perdus dans la masse qui s’accumulait sur les marches, pour ne rien manquer du spectacle, des prêtres habillés de telle sorte que rien ne les distingua de l’assistance donnèrent secrètement l’absolution aux condamnés qui défilaient face à eux, c’étaient les aumôniers de la guillotine. Les condamnés descendirent des charrettes, les gardes les alignèrent dos à l’objet de leur exécution. Les gendarmes firent écran devant la foule qui, non contente de vociférer des injures, réclamait des vêtements, des accessoires, aux futures victimes, leur criant qu’elles n’en avaient désormais plus besoin. Ceux qui allaient mourir ignoraient tant bien que mal cette haine gratuite, les uns priaient, les autres cherchaient ceux qu’ils aimaient, d’autres perdaient la raison, la panique en eux montait. Charles-Henri Samson, le bourreau, accomplissait minutieusement sa tache, assisté par deux aides, dont son propre fils. Ils effectuaient avec efficacité et correction leur travail de tous les jours. À l’appel de son nom, chaque victime était hissée sur la plate-forme. La première de la fournée était une jeune fille à peine pubère, qui à son nom recula affolée, Marie-Amélie s’attendrit. « — Tu sais, ma petite, c’est plus facile d’être la première. » Et la voyant tétanisée, elle lui passa devant, monta les marches, elle marmonnait une prière. Vers les Champs-Élysées, elle aperçut une dernière fois John, cela l’aguerrit, elle sourit encore une fois, les aides du bourreau l’étendirent sur la planche. C’en était trop, John tourna les talons et partit de la place, il perçut malgré le tumulte des spectateurs le bruit sourd du couperet qui tombait.

*

la guillotine

Les mois passaient et Jean-Baptiste Edmond Fleuriot-Lescot dormait de plus en plus mal, pas une nuit où il ne se réveilla en ayant l’impression d’entendre Marie-Amélie lui demandant où se trouvait son enfant. Il était hanté par son fantôme ou tout du moins son souvenir. Pourquoi elle plutôt qu’une autre, il n’aurait su le dire. Il est vrai qu’il l’avait considérée très belle lorsqu’il l’avait vu la première fois et terriblement séduisante drapée dans son courage pendant son jugement. Cette nuit d’été s’avérait particulièrement chaude, étouffante, ce qui le réveilla fut le poids sur son lit. Il voulut chasser son chat qu’il pensait installé à côté de lui, quand une voix le sortit complètement de son sommeil. Ce n’était pas possible, il faisait un songe encore. Il ouvrit les yeux. Il blêmit, c’était une hallucination, cela ne pouvait être possible. Assise à ses côtés, se trouvait Marie-Amélie. « — Et non tu ne rêves pas Fleuriot-Lescot, je suis venue te dire que c’est pour bientôt. D’ici demain, tu m’auras rejointe ! 

— Non ! Non ! C’est impossible ! 

— Et si ! Après Danton et quelques-uns, c’est ton tour, écoute bien ce cliquetis. Délicieux son n’est-ce pas ? Et oui, c’est la garde qui vient t’arrêter. Et non ! Tu ne peux pas fuir. La fenêtre ? C’est haut, non ? Pas d’autres portes, c’est ennuyeux ? » Il regarda vers la porte au moment où des coups percutaient la porte, il se retourna, le fantôme n’était plus là.

Il fut guillotiné à Paris le 28 juillet1794.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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