La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020 la suite

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Chapitre 20 suite

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 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

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Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

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Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

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Gilbert Antoine de Saint Maxent

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

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Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et PanmureLes Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

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Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

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Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

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Marguerite Aurion

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libéreril n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 20.

Clark Gayton, White 1779, Artjohn Singleton, Century Portraits, 18Th Century, Century Awesome, John Singleton Copley, Maritime Museums, 1779

baron de Thouais

Les souvenirs de Charles-Henri.

Joseph Marie de Thouais, Baron de son état, était le dernier descendant de la famille de Thouais et le premier à être né en Acadie. À la fin des années 1720, son père, Philémon Barthélemy de Thouais avait reçu en héritage un domaine marécageux au fin fond de la région des Landes dans le sud-ouest de la France. C’était tout ce qui restait de l’héritage de la famille, le reste avait fondu au fil des dépenses somptuaires que réclamait la vie à la cour de Versailles. Voyant qu’il n’avait guère d’espoir de voir sa fortune s’agrandir ni même se rétablir, il décida d’émigrer pour la Nouvelle-France. Après avoir vendu son domaine par l’intermédiaire d’un ami négociant bordelais et avec l’aide de l’entremise de Monsieur de Tauzin, partenaire de débauche du régent et vieil ami de la famille, il put devenir propriétaire d’un très grand domaine sur les bords de la baie Française près de la rivière saint Jean.

Le baron proposa aux familles de métayers de son domaine de l’accompagner. Trois d’entre elles acceptèrent de tenter l’aventure plutôt que de voir leur famille décimer par les fièvres et la faim. Les Borda, les Dabadie, et les Tremblay signèrent un contrat dans lequel le baron s’engageait à les payer par moitié en numéraire ou victuailles et par moitié en terre, comme métayers de ses nouvelles terres. C’est ainsi qu’il bâtit un domaine à l’ouest de « fort saint Jean » en Acadie. À peine arrivés ils construisirent une ferme assez grande pour abriter les quatre familles, puis tous ensemble ils dégagèrent et labourèrent assez de champs pour nourrir tout le monde. La deuxième année avec l’aide des familles des alentours, ils construisirent les fermes de chaque famille et labourèrent plus de champs, la construction du manoir du baron attendit la cinquième année. D’année en année, la prospérité vint. Le seul malheur pour le baron était le manque de descendance. Après plusieurs fausses couches, Anne-Françoise d’Holhassary de Gamont mit au monde en 1736 son premier fils Joseph-Marie à la grande joie de son époux, puis vinrent deux filles.

Francis Back (les colons

Leurs voisins et prédécesseurs étaient arrivés au Canada dans les premières décennies du siècle précédent. Ils étaient venus du Poitou, de l’Aunis, de l’Angoumois, de la Saintonge, de l’Anjou, provinces de la France du centre-ouest. Ils s’étaient établis autour de la baie Française, sur les côtes intérieures et extérieures de la longue presqu’île à la forme irrégulière. C’était une région appartenant à la Compagnie de la Nouvelle-France et qui, d’après le terme employé par les Indiens Micmacs pour désigner un lieu d’abondance, fut appelée La Cadie et par la suite Acadie. Il s’agissait de paysans catholiques qui fuyaient les désordres causés par les guerres de religion, la chute de La Rochelle, la peste, la chasse aux sorcières de Loudun et qui en terre d’Amérique, et grâce à l’aide des Micmacs, se réinventèrent poseurs de pièges et chasseurs, artisans et constructeurs de digues, car les marées de la baie Française étaient les plus grandes du monde. Et c’est ainsi qu’ils devinrent acadiens. C’étaient des populations homogènes du point de vue des origines géographiques et sociales, des traditions et des dialectes parlés, du système de famille élargie, de l’habitude au travail collectif, de l’antagonisme avec le gouvernement central.

Si le baron de Thouais était le plus riche de la paroisse et était devenu son meilleur représentant auprès du pouvoir, il était considéré par ses voisins comme un égal et ce dernier n’en demandait pas plus. S’il n’y avait pas eu les Anglais, tout eut été parfait. Mais au printemps 1755, ceux-ci en avaient décidé autrement. La guerre de Sept Ans, ce conflit opposant principalement le Royaume de France au Royaume de Grande-Bretagne d’une part, l’Archiduché d’Autriche au Royaume de Prusse d’autre part, rejaillit lugubrement sur l’Acadie.

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Cette année-là, Joseph-Marie fit ses19 ans, le sang bouillant, comme beaucoup de ses amis, il décida de s’engager auprès du marquis Louis du Pont du Chambon. Son père très contrarié, il trouvait leur situation assez floue entre les Anglais et les Français, ne put rien faire contre l’emballement de son fils. Le jeune homme, plein d’ardeur, arriva en compagnie d’un groupe d’amis, pour la plupart fils de ses voisins, afin de prendre son poste au fort « Beauséjour ». De forme pentagonale, il faisait partie des cinq bastions gardant la frontière entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Écosse. Il se situait face au fort Lawrence détenus pas l’armée britannique sur l’isthme de Chignectou. Les deux régions cherchaient à commander le territoire contesté qui s’étendait autour du village de « Beaubassin ».

Joseph-Marie découvrit, désappointé, la bâtisse militaire en piteux état. Les travaux de réfection du fort étaient toujours en cours. Il fut intégré dans la milice qui comptait près de trois cents Acadiens et quelques Indiens micmacs. Elle venait renforcer les forces ridicules maintenues au fort amenant son nombre à environ quatre cent soixante hommes. Joseph-Marie arrivé plein d’une ardeur guerrière fut très vite déçu. Tout d’abord, on ne pouvait loger au sein du fort que deux cent cinquante soldats. Il dut s’installer avec ses compagnons, sous des tentes de fortunes en dehors des limites du fort, et cela malgré un titre de noblesse qu’il n’hésita pas à rappeler, mais qui ne changea rien. Ensuite, les évènements lui firent perdre toutes ses illusions.

*

Le premier lundi de juin, la journée étant belle, Pierre-Jean Timon partit à l’aube avec l’intention de pêcher à l’embouchure de la rivière Messaguash avant d’aller faucher les foins avec ses voisins. Arrivée au bord du cours d’eau, quelle ne fut pas sa stupeur d’apercevoir la flotte britannique constituée d’une quarantaine de navires dans la baie Française, en attente de jeter l’ancre à l’entrée de Beaubassin ! L’effet de surprise passé, il repartit en courant, perdant ses sabots dans sa course, jusqu’à son village. Il fut décidé d’alerter Monsieur de Vergor au fort. Celui-ci envoya aussitôt des courriers à Québec, à Rivière-Saint-Jean, à Louisbourg et à l’île Saint-Jean pour solliciter de l’aide, pendant que la population locale allait se réfugier au fort. Le colonel Monckton, officier britannique, arrivait au commandement d’une troupe de deux mille volontaires du Massachusetts et d’un petit détachement de troupes régulières. Après avoir jeté l’ancre à l’embouchure de la rivière, il débarqua sans rencontrer d’opposition.

Le mardi matin, le jeune de Thouais fut parmi les premiers, du haut des remparts, à voir les uniformes rouges arriver devant le fort. C’était le 3 juin, Joseph-Marie devait s’en souvenir toute sa vie. Avec l’arrivée de cette puissante armée commençait l’offensive britannique. Le colonel Monckton avançait soigneusement et méthodiquement sur la fortification française, en venant par le Nord. Lorsque ses forces furent assez près, le commandant anglais commença le bombardement avec des mortiers de 13 pouces. Malgré des bombardements incessants, pendant deux semaines les Français défièrent les Anglais et leur commandant basé au Fort Lawrence. Le but évident des Anglais était d’ouvrir l’Isthme de Chignectou à leurs troupes. Malgré leur courage et ne voyant pas comment faire lever ce siège, le marquis de Vergor finit par signer la capitulation du fort français l’après-midi du 16 juin 1755. Le feu des mortiers britanniques ayant ouvert une brèche dans les fortifications et malmené la garnison, celui-ci avait préféré capituler. Il ne brûla pas le fort et demanda aux Anglais d’être transporté avec armes et bagages à Louisbourg, ce qui fut accepté. Ce soir là, à la grande stupeur des Acadiens piégés dans un conflit qu’ils subissaient, il offrit un banquet à tous les officiers vainqueurs ou vaincus, livrant gaiement la clef de l’Acadie à la couronne britannique. Dégoûté Joseph-Marie avec deux de ses compagnons et des indiens Micmacs de leurs amis quittèrent furtivement les lieux afin de rejoindre leurs familles. Le jour suivant, les troupes françaises abandonnèrent aussi le Fort Gaspareaux, satellite de Beauséjour sans même qu’il ne soit attaqué !

Francis Back (Young coureur des bois

*

Joseph-Marie avec ses camarades, piètre reste de la milice, errèrent entre les lignes ennemies afin de rejoindre le domaine familial. Ce, qui aurait pris quelques jours en longeant la côte, voire moins en remontant la baie avec une quelconque embarcation, leur demanda plus d’un mois. Ralentissant leur marche, le temps se mêla de la partie, il se mit à pleuvoir toute la journée. La bruine s’infiltrait dans leurs vêtements et les laissait grelottants le soir venu alors qu’ils étaient en plein été. Puis, lorsque la pluie s’arrêta, le soleil prit le relais les écrasant de ses rayons. Entre le climat et les affres de la faim, car ils prenaient peu de temps pour chasser, le moral de la troupe baissait. L’inquiétude commençait à gagner le groupe, ils croisaient de temps en temps des fermes isolées brûlées, vidées de leurs occupants. Les Anglais avaient commencé ce que les Acadiens allaient appeler le grand dérangement. La campagne anglaise de cette année-là n’avait pas été stratégiquement décisive et ne menaça pas l’intégrité territoriale de la Nouvelle-France. Les Français avaient arrêté la poussée du général anglais Edward Braddock dans la vallée de l’Ohio à la bataille du Monongahela. Le commandant Monckton gardait rancune aux Acadiens de ce désastre. Ceux-ci, qui bien qu’ayant déclaré rester neutres dans ce conflit entre la France et l’Angleterre avaient été obligés de participer à la bataille au côté des Français. Cette infraction ouverte à la neutralité, bien que faite par devoir, avait été perçue par le commandant anglais comme inacceptable. Il décida donc que les Acadiens des abords, et plus tard de toute l’Acadie seraient emprisonnés ou expulsés.

Le petit groupe d’amis s’approcha enfin de fort Saint-Jean, après un large détour les ayant faits passer au nord de la rivière Kennebacasis, puis en descendant la rivière Saint-Jean. Ils firent le trajet de nuit se cachant le jour des troupes ennemies. Ils contournèrent le fort supposant à juste titre que les anglais y étaient, ils s’enfoncèrent vers l’Ouest pour rejoindre la propriété de la famille de Thouais. Ils restèrent dissimulés tout le jour dans les bois qui longeaient les premiers champs. Ils scrutaient désespérément cherchant tout signe d’une activité. À la tombée du jour, ils s’approchèrent de la lourde bâtisse de pierre sur deux étages avec une tour accolée qui était le manoir de famille. Achak, le plus anciens des micmacs, conseilla de se séparer en deux groupes. Avec son frère Chogan et Aymeric Pontel, ils passèrent par l’arrière des bâtiments.

Tout était silencieux, les dépendances qui jouxtaient le bâtiment principal qui normalement grouillait de vie semblaient vides. On n’entendait même pas un meuglement ou un hennissement venant des étables attenantes. Joseph-Marie, Guillaume Lacombe, Askuwheteau et ses deux fils allèrent directement vers la porte principale qu’ils trouvèrent grande ouverte. Joseph-Marie avait l’estomac noué. Il pressentait le malheur qu’il allait découvrir. Il n’y avait en fait plus un seul être humain ni une seule bête dans les lieux. Par prudence, il pénétra seul dans la demeure. Les larmes aux yeux, il parcourut toutes les pièces. Tout avait été vandalisé, pillé, les meubles étaient éventrés, renversés, les tableaux de famille lacérés. Il rentra dans le bureau de son père, il avait été fouillé de fond en comble, mais les Anglais n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient. Les fonds en argent et bijoux, ainsi que les papiers et lettres de change étaient cachés dans l’épaisseur d’un mur derrière la boiserie de la chambre du maître. Il hésita à aller vider de ses richesses le coffre dissimulé. Il était en train de réfléchir à ce qu’il devait faire quand derrière lui il entendit un bruit dans la pièce d’à côté. Aux aguets, il sortit de sa ceinture son coutelas, se cacha aussitôt derrière la porte et retint sa respiration. Il découvrit alors derrière le lit, recroquevillé, un adolescent tremblant. C’était Basile, le petit Tremblay, le fils des métayers.

– Que fais-tu là? Où sont les autres?

Friedrich von Amerling (1803-1887), Fisherboy (Josef von Amerlin

– Ils sont venus au matin messier, avec un détachement, ils ont emmené tout le monde, votre père, il a eu beau vitupérer, il n’a rien voulu entendre l’anglais! Messier rien. Vous vous rendez compte, c’était le lieutenant-gouverneur. Sans sommation, ils ont tiré du lit tout le monde, même madame votre mère et vos jeunes sœurs et ils les ont tous emmenés à fort saint-Jean, comme ils étaient. Mes parents, tous les autres, tous, messier, même que mon père, il s’est débattu et ils l’ont frappé à coups de crosse. Moi j’étais allé ouvrir l’étable pour sortir les vaches quand je les ai vus, mais j‘ai pas eu le temps de les prévenir, alors je me suis caché sous le foin. Et bien même les bêtes, ils ont emmené, même les poules, messier, même les poules… L’adolescent pleurait en tremblant de tout son corps.

– Mais ils sont venus quand?

– Y a trois jours messier, trois jours.

Ce soir de début juillet, après avoir fait le tour des fermes avoisinantes, dont celles d’Aymeric Pontel et de Guillaume Lacombe, force fut de constater que Basile Tremblay était le seul rescapé de la rafle des Anglais qui avait emmené en déportation sa famille, celle des Thouais et toutes celles de la paroisse. La troupe recueillit l’adolescent, et il fut décidé d’un commun accord d’aller le plus près de fort Saint-Jean afin de savoir ce qu’il était advenu des déportés.

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Ils n’eurent pas besoin de s’approcher du fort, ils rencontrèrent des groupes d’Acadiens, qui alertaient, se cachaient dans les bois et fuyaient vers Québec par famille entière. Ils apprirent ainsi que les Anglais les mettaient sur des bateaux et les envoyaient, Dieu sait où ! Le petit groupe, qu’ils étaient, décida de faire comme les autres et de partir vers la région du Québec, mais avant Joseph-Marie demanda à repasser par chez lui afin d’y prendre ce qui restait de ses biens. Une fois revenu au manoir familial, il vida le coffre paternel dans ses sacoches, puis la mort dans l’âme, il mit le feu au manoir et à ses dépendances. Sa décision avait été prise, quand il avait appris par un des rescapés que le gouvernement colonial de la Nouvelle-Écosse avait l’intention de redistribuer les terres acadiennes à des colons anglais. Il était impensable pour lui qu’un Anglais puisse loger dans la demeure familiale. Il les regarda brûler tard dans la nuit, songeant aux siens qu’il ne savait où. Son cœur se ferma, l’orgueil prit le relais. Achak le sortit de sa contemplation, car l’incendie devait se voir à des lieues et ils n’étaient pas de force à combattre une patrouille nombreuse. Alors, ils pénétrèrent dans le sous-bois, ils s’enfuirent en remontant le fleuve saint Jean comme des milliers d’Acadiens, les uns allant vers la région du Québec et les autres espérant atteindre l’île Saint-Jean avec les soldats anglais à leur trousse. Plus d’un mourut de faim et de maladies avant d’atteindre son but. Les érables étaient rouges quand Joseph-Marie et ses amis arrivèrent à destination au bord de la rivière des Outaouais près du lac des Deux-Montagnes, étendue d’eau, au nord-ouest de l’île de Montréal, au Québec. Les Micmacs y avaient établi leurs campements.

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commerce des fourrures

Joseph-Marie de Touais refit fortune, cette fois-ci dans le négoce des fourrures. Les chapeaux en feutres faits en poils de castor étaient très en vogue en Europe, c’était une vraie manne pour le négoce. Aidé de ses amis indiens et de Basile Tremblay qui en devenant un homme se révéla être un excellent trappeur, il avait créé un réseau qui s’étendait au-delà des Grands Lacs en direction du golfe du Mexique. Il s’était endurci, laissant parler sa violence naturelle que son orgueil entérinait sans autre forme d’excuse. Avec les Anglais dans la région, il s’était retrouvé dans des situations périlleuses qu’il avait souvent surmontées sans pitié pour l’adversaire. L’arrivée du général français Louis-Joseph de Montcalm, avec trois mille hommes, offrit un semblant de paix que trois ans plus tard James Wolfe, son homologue britannique, dissipât. Celui-ci jeta l’ancre près de Québec et l’assiégea pendant dix semaines, et au terme de la bataille dans les Plaines d’Abraham au seuil de la ville, il fit capituler les Français. Entre temps Joseph-Marie avait évacué son comptoir de la proximité du combat. Il était allé s’installer à Montréal pour développer son négoce de peaux.

Le printemps suivant, le général français François-Gaston de Lévis, fort d’une nouvelle armée en provenance de Montréal, poussa les Britanniques à se retrancher, et les assiégea à leur tour dans Québec. Toutefois, cette victoire ne fut pas décisive. Les Britanniques bénéficièrent eux aussi de renforts, puis s’emparèrent de Montréal et de Trois-Rivières, prenant pour de bon possession de la Nouvelle-France.

Les guerres en Europe avaient fini par achever les réserves et le peuple criait famine, Louis XV et son gouvernement sacrifièrent donc la Nouvelle-France aux Britanniques, en offrant toutefois à ses habitants la possibilité de retourner en France. France qui avait choisi de conserver les îles des Antilles, par le traité de Paris. Entre-temps, les rescapés apprirent les détails de l’abominable exil des Acadiens. Beaucoup ne savaient pas où se trouvaient les leurs, voire s’ils étaient en vie. Bon gré mal gré, on courba l’échine devant les Anglais, espérant voir revenir les siens, tout en les haïssant, le jeune baron de Thouais alla jusqu’à faire du commerce avec eux.

Quelque temps plus tard, face à des combats sans fin avec les Abénakis, Indiens alliés aux Français qui se révoltaient sous la direction de leur chef Pontiac, et afin d’éviter que les troubles dans les colonies américaines ne se répandent jusqu’au Canada, le gouvernement anglais décida d’être plus ouvert face aux Français. Pour cela, il décida de révoquer la proclamation royale qui, entre autres, faisait de la religion protestante la seule religion officielle.Morgan Weistling

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Installé à Montréal, dans une jolie maison de la rue Saint-Paul parallèle au fleuve, le négoce de Joseph-Marie de Thouais fructifiait. Il venait d’avoir trente ans, il décida qu’il était temps de convoler en justes noces. Il jeta son dévolu sur une jeune acadienne de la moitié de son âge, qui avait deux avantages, l’un d’être joli et l’autre d’être la fille unique de l’un de ses plus sérieux concurrents. Sa réserve naturelle, son indifférence à tout, l’avait touché, il pressentait une douleur qui faisait écho à la sienne. Elle semblait traverser la vie sans que rien ne la touche. Elle avait la douceur et la distance d’un ange. Elle lui rappelait un tableau d’une sainte. Qu’elle ne soit pas noble n’avait pas d’importance. L’ayant aperçu plusieurs fois à l’office dominical, il avait fini par pousser ses pions à la sortie de l’office de Pâques. Le père de la jeune fille n’en revenait pas, un baron courtisait sa fille, et de plus un baron riche. Il ne se le fit pas dire deux fois, il donna sa fille en mariage avec pour dot une association à son entreprise de négoce. Alors commencèrent les jours heureux. À l’automne suivant, c’est Basile Tremblay qui ramena Dewache. Elle l’avait soigné suite à une altercation avec une tribu huronne, son père Huritt l’avait ramené au village algonquin à l’agonie. Il l’épousa comme beaucoup de trappeurs à l’indienne et devant le curé. L’année suivante vint au monde le petit Georges Tremblay. De son côté malgré quelques inquiétudes Madeleine de Thouais, née Hébert, mit au monde Charles-Henri le 4 mai 1770. Et son père fut très fier de l’inscrire sur les fonts baptismaux du comté.

Quatre ans plus tard, à la satisfaction des Français, les Anglais rédigèrent l’Acte de Québec. Il venait atténuer les velléités d’assimilation exprimées onze ans plus tôt. Il établissait les droits du peuple canadien avec l’usage de la langue française, le droit civil français et la religion catholique. Il augmenta les frontières de la Nouvelle-France en créant la province du Québec, un vaste territoire qui longeait la vallée du fleuve Saint-Laurent et allait de Terre-Neuve aux Grands Lacs, ainsi que le pourtour de ceux-ci et de la vallée de l’Ohio. Il donna un large territoire aux Indiens afin d’arrêter une éventuelle rébellion de leur part.

Joseph-Marie de Thouais ne se fit pas d’illusions, cette nouvelle constitution avait été rédigée suite aux velléités d’indépendance des colonies nord-américaines, et visait à conserver une colonie en Amérique en réduisant tout mouvement. Mais, quant à l’automne suivant, les Américains, comme ils se faisaient appeler, prirent le fort Carillon puis le fort Pointe-à-la-Chevelure et pour finirent le fort Saint-Jean et que l’on apprit qu’avec à leur tête Benedict Arnold et Richard Montgomery, ils ralliaient les Canadiens, par la force, à leur lutte pour l’indépendance, Joseph-Marie de Thouais commença à se dire que cela lui rappelait quelque chose. D’autant que même l’évêque de Québec Jean-Olivier Briand fit l’éloge du gouverneur Carleton dans ses sermons dominicaux afin d’inciter ses ouailles à s’enrôler dans la milice pour défendre leur patrie et leur roi. Mais le roi d’Angleterre n’était pas son roi.

Joseph-Marie gardait rancune aux Anglais depuis la déportation de ses parents dont il n’avait jamais pu savoir où ils avaient été débarqués. Il ne voulait pas les aider, pas plus que ces Américains dont il savait que certains avaient traité les siens comme des esclaves. Après réflexion, il décida d’immigrer en Louisiane, bien que sous domination espagnole, il savait que les Français en place y avaient beaucoup d’influence. Donc à 39 ans pour la troisième fois de sa vie, alors que les Américains s’approchaient de Montréal et malgré les premières neiges de l’hiver, accompagné de la famille Tremblay et des siens, il quitta définitivement le Canada. Après avoir tout vendu à un négociant anglais, Joseph-Marie avait transformé le tout en lettres de change, qu’il portait à même la peau dans un sac de cuir attaché sur son torse, avec les bijoux de sa mère.

Marche en raquettes

Cette nuit-là, la neige tombait dru, ils s’étaient emmitouflés sous plusieurs épaisseurs de vêtements et de fourrures. Comme la ville était barricadée après le couvre-feu, ils quittèrent Montréal par une maison d’un de leurs amis acadiens. Celle-ci était accolée aux remparts et avait la particularité d’avoir un tunnel qui passait dessous pour la contrebande. Georges avec ses six ans était peu rassuré par cette aventure, il tenait serrée la jupe de sa mère. Madeleine quant à elle portait Charles-Louis trop petit pour pouvoir suivre avec ses propres jambes. Les deux mères avaient longuement expliqué aux enfants que l’on devait se cacher des Anglais et qu’il fallait faire le moins de bruit possible, ce qui les amusa beaucoup. La nuit sans lune leur permit de courir jusqu’à l’orée du bois sans être vus par la garde. Sans se retourner une heure durant, ils marchèrent péniblement dans l’obscurité, s’enfonçant dedans parfois jusqu’aux genoux, le rideau de neige effaçant leurs traces au fur et à mesure. Ils atteignirent le lieu où ils avaient au préalable caché sous des branches de sapin, un long canoë indien, à quelque distance de la ville. Celui-ci était rempli de leurs vivres et de leurs effets. Ils remontèrent la rivière Saint-Laurent, les deux hommes pagayant avec ardeur pour mettre le plus de distance entre eux et Montréal, les femmes blotties avec leurs enfants qui s’endormaient malgré le froid. Cachés par le brouillard qui recouvrait le fleuve, ils passèrent pendant la nuit sous le fort Frontenac à l’entrée du lac Ontario. Après avoir contourné les chutes Niagara, ils traversèrent le lac Érié puis ils remontèrent la rivière Miami. Navigants entre les lignes des Américains et des Anglais, ils durent affronter les rudesses de l’hiver ralentissant leur route vers le sud salvateur.

William Bouguereau

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Il arriva le moment où le cours de la rivière ne leur permit plus de la remonter, ils songèrent donc à abandonner leur embarcation. Ils établirent un campement sur ses rives à l’abri d’un bois de bouleau, afin de se reposer et de préparer les paquetages qu’ils se partageraient. Alors que les femmes préparaient le cuisseau d’une biche que les hommes avaient débusquée, ils se retrouvèrent entourés d’Indiens qui s’avérèrent amicaux. La fumée de leur feu avait attiré un groupe d’Indiens Miami avec lesquels Basile Tremblay avait par chance déjà commercé. Après le rituel des saluts, ils les invitèrent à partager leur repas. Ils laissèrent ensuite les femmes avec les enfants au campement, à la grande contrariété du petit Georges et se rendirent au camp indien niché plus haut dans la courbe d’une crique. Auprès du chef, ils marchandèrent deux carabines et des couvertures en laine rouge contre des porteurs. Ils marchèrent pendant dix jours vers l’Est, accompagnés de six guerriers portant le canoë rempli des paquetages. Si Dewache avait l’habitude de parcourir avec son peuple de longues distances, c’était loin d’être le cas de Madeleine. Elle ne se plaignit jamais, pas plus que lorsque son père lui avait annoncé un dimanche après la messe qu’elle allait se marier avec le baron de Thouais. Orpheline depuis sa tendre enfance, sa mère était morte d’une fluxion de poitrine, elle avait été très vite corvéable aux tâches ménagères remplaçant en cela sa mère. Son père avait trouvé ça tout naturel sans se rendre compte de l’âge de la fillette qui venait d’avoir sept ans. Elle avait grandi comme beaucoup d’Acadiennes le nez dans les corvées de la maison et comme par économie son père n’avait pas pris de domestique, elle était passée de servante à baronne sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Son époux, s’il n’était pas particulièrement tendre, ce dont elle ne se rendit pas compte par manque d’expérience, avait toujours fait attention à son confort, elle s’était donc retrouvée à l’âge de seize ans, avec sous ses ordres une cuisinière, une bonne et un rang à tenir dans la société acadienne. N’ayant reçu aucune éducation en dehors de la religion, elle avait dû faire beaucoup d’efforts pour être à la hauteur de l’attente de son époux. De nature docile, elle avait toujours fait ce qu’il lui demandait et avait veillé à son bien-être comme toute épouse dévouée. Son plus grand bonheur fut la naissance de son fils. Et si l’accouchement avait été interminable, elle ne l’en avait que plus aimé. Quand son époux était venu lui annoncer qu’ils allaient quitter Montréal pour toujours sans lui demander son avis, elle était restée indifférente. Rien ne la rattachait vraiment à cette ville, pas plus son père que des amis, elle avait vécu recluse sans affection ni attention dans la maison paternelle. Elle se sentait redevable envers son époux qui lui en avait ouvert les portes.

Au milieu du printemps, ils atteignirent la région des basses terres par le fleuve Illinois et ils s’engagèrent enfin sur le Mississippi en direction de son embouchure vers le Sud. Ils franchirent la confluence du Missouri puis celle de l’Ohio et là ils découvrirent des étendues de noues qui élargissaient les rives du fleuve à perte de vue. Vingt jours plus tard, ils pénétrèrent dans le territoire des tribus Chickasaw. Ceux-ci étaient des ennemis des Français depuis qu’ils avaient aidé leurs proches parents les Choctaw à se défendre contre leurs attaques. Les Chickasaw attaquaient leurs voisins et les vendaient après les avoir réduits en esclavage, avec des armes fournies par les Anglais. Mais Basile connaissait un peu la région pour y être descendu quelques années plutôt. Continuellement sur leur garde, ils purent éviter ce danger.Robert Griffing (17625_0049_1_lg

Les jours suivants, ils avancèrent dans un labyrinthe d’eaux, de cannaies et de marais. Ils s’y perdirent par deux fois. Ils commencèrent à souffrir de la chaleur et des moustiques. Deux semaines plus tard, alors qu’ils cherchaient le meilleur emplacement pour accoster afin d’établir un campement pour la nuit, ils furent enveloppés par un brouillard si épais que les deux rives en devinrent indiscernables, mais à leur droite, leur parvinrent le son étouffé des tambours de guerre, des cris et des chants. Affolés, bien que ne les voyant point, ils essayèrent de glisser sur l’eau en faisant le moins de bruit. Mais quand le son des tambours se fut tu, les cris effroyables des guerriers démentirent leur discrétion. Les Indiens Tunicas eux les avaient remarqués. Ils étaient très en colère, leur camp avait été attaqué pendant que les guerriers étaient à la chasse et plusieurs de leurs squaws avaient été enlevées, aussi étaient-ils à la poursuite de leurs ennemis le cœur plein d’une haine vengeresse. Sur leur chemin se trouvait le canoë des deux familles que le hasard avait approché de la tribu en mal de représailles. Comprenant qu’ils étaient pourchassés, ils appuyèrent sur leurs pagaies, essayant de s’éloigner le plus vite possible. Madeleine, tendue par la peur, protégeait de son corps Charles-Henri qui étouffait ses sanglots dans son giron, le petit Georges était couché sur le fond du canoë. Dewache, à l’avant, comme les hommes, faisait de son mieux pour pagayer. Ils entendaient toujours les cris terribles étouffés par la brume, mais ne voyaient toujours pas leurs ennemis. Quand un lambeau du brouillard se leva, Madeleine hurla de terreur apercevant sur sa droite, à quelques longueurs de pagaie la face peinte d’un guerrier qui profita de ce fugace moment pour tirer une flèche. Le baron tira avec son fusil, l’indien tomba dans l’eau, coulant aussitôt. Madeleine s’écroula sur son enfant transpercée mortellement, le sang s’écoulant de la plaie. Les hommes redoublèrent d’efforts et s’enfoncèrent à nouveau dans le brouillard. Ils contournèrent une île, et faisant un silence absolu, se laissèrent emporter par le fleuve. La ruse les sauva. Dès qu’ils furent rassurés, ils abordèrent sur la rive opposée. Atterré, Joseph-Marie descendit le corps sans vie de Madeleine, Charles-Henri consterné ne comprenant pas ce qui était arrivé. Joseph-Marie maudissait Dieu et tous les saints pour cette fatalité qui lui faisait perdre les siens. S’il n’avait guère montré d’amour à sa jeune épouse, c’était à cause de l’indifférence qu’elle affichait continuellement, cela lui faisait mal. Il ne pouvait savoir que c’était sa façon à elle de faire glisser tout ce qui risquait la faire souffrir. Le jour finissait de tomber, à la clarté d’un quartier de lune qui se levait, ils enterrèrent la jeune femme sous un grand chêne et après une courte prière ils reprirent le canoë de peur que les Tunicas ne les retrouvent. Le baron laissa à la tombe tout ce qui lui restait de bonté voire d’humanité, la mort de sa femme était injuste, celle-ci n’avait jamais fait le moindre mal à quiconque, il en garda une profonde amertume. Quant à Charles-Henri, Dewache se chargea de lui expliquer qu’elle était montée au ciel. Il ne voyait pas pourquoi elle ne l’avait pas emmené et commença à souffrir de cet abandon qui lui laissa à l’âme, une langueur continue.

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Le périple continua sans plus de problème, bien que rencontrant d’autres tribus, mais celles-ci étaient des amies des Français depuis longtemps. Ils arrivèrent au plus gros village de la région, l’Ascension, dans lequel ils savaient leurs compatriotes installés depuis des années. La bourgade était établie à la confluence du Mississippi et du bayou Lafourche où s’étaient installés d’anciens voisins de fort Saint-Jean qui avaient échappé aux Anglais. Ils s’appelaient Cantrelle, Boudreau, Gaudet, Arsenault, Mélanson ou Bergeron. Ils avaient fait souche à la naissance du bayou. Pour bon nombre d’entre eux, ils étaient arrivés là aux premiers temps de la déportation. Ils avaient fui des prisons de Pennsylvanie, de Caroline et de Géorgie, ou ils avaient été libérés par les catholiques du Maryland qui voyaient en eux des frères. Ils avaient rejoint le Mississippi, comme le baron de Thouais et ses compagnons, par ses affluents puis avaient descendu le fleuve jusqu’au Delta. Ils faisaient partie de ceux qui avaient miraculeusement échappé aux maladies, aux privations et aux Indiens en révolte ou en guerre ouverte. Au bout de leur odyssée aux couleurs du malheur, ils avaient cru parvenir dans une colonie française, mais ils s’étaient retrouvés en territoire espagnol où ils avaient été toutefois bien accueillis.

Le plus gros de leurs compatriotes fut autorisé par le gouverneur espagnol à s’installer sur les deux rives du Mississippi, entre Bâton Rouge et le comté de Saint-Jacques, avec une ramification descendant au sud, le long du Bayou Lafourche jusqu’à Houma. Le long du Mississippi et des autres cours d’eau, les Acadiens délimitèrent leurs terres d’après la coutume française, de longs champs rectangulaires s’enfonçant dans les terres que le chef de famille partageait longitudinalement entre enfants et petits-enfants. Ils construisirent de petits villages dont les maisons en bois et en pierres s’égrenaient sur la rive. Ils firent des marais des rizières et des forêts des champs de blé, de maïs, de coton ou de cannes à sucre. Ils ouvrirent des sentiers, ils mirent en place un réseau dense de communications aquatiques avec des pirogues et des bateaux. Ils reprirent la tradition de grands travaux collectifs, comme le « coup de main » pour la construction de maisons, étables, greniers, la boucherie, l’abattage des animaux et la distribution de la viande. Ils reprirent aussi les passe-temps communautaires : les bals de maison et les veillées, les fêtes populaires qui attiraient dans un seul endroit les avant-postes perdus entre lacs, marais, prairies et bois. Les ouragans, les orages, les crues du fleuve n’avaient pas ébranlé leur foi, leurs espérances en leur nouvelle vie.

Robert DAFFORD (L'Arrivée des Acadiens en Louisiane détails Robert DAFFORD (L’Arrivée des Acadiens en Louisiane détails[/ca

Le baron de Thouais eut la joie de retrouver un proche voisin, Alexis Breaux et sa nombreuse famille, comme il se doit pour un Acadien. Il vivait sur une plantation dont la superficie était bien supérieure à celle de ses voisins, sur laquelle sa famille et celle de son beau-frère vivaient suite à un ouragan qui avait détruit la maison de ce dernier. Il y avait été élevé une grande maison à étage et véranda qui n’avait rien à envier à celle des créoles alentour. Suite aux aléas destructeurs du ciel s’y entassait Madeleine Trahan, sa femme, et leurs six enfants, dont l’aîné pas encore marié avait 23 ans et le benjamin allait sur ses quatre ans. Ils avaient donc quatre garçons Honoré, Joseph, Charles, Alexis et deux filles Marie et Nastazie. Son beau-frère Charles Gaudet n’était pas, en reste, marié à sa sœur Cécile, ils avaient trois garçons, dont des jumeaux Joseph et Cloatre et le petit Charles, quatre ans, et une fille Magdeleine du même âge que la plus jeune de ses cousines. Cela faisait du monde, de la vie et de la bonne humeur, dans la grande demeure, et tout ce monde était là lorsque s’amarrèrent les nouveaux arrivants, au jour tombant. Il en sortit de partout, de la maison, des dépendances et tous allèrent à leur rencontre, car tous espéraient en ceux qui n’avaient pu les suivre, en ceux qu’ils avaient perdus en chemin, à ceux dont ils avaient entendu parler. Ils furent accueillis chaleureusement, les plus anciens se reconnaissant.

Les Thouais et les Tremblay furent aussitôt adoptés, les enfants s’accaparèrent les deux petits garçons et les emportèrent dans un tumulte joyeux, bien que Charles-Henri fût très impressionné par tout ce remue-ménage. Au bout de quelques jours, suite aux conseils de Charles Gaudet et d’Alexis Breaux, Joseph-Marie de Thouais et Basile Tremblay décidèrent d’aller à La Nouvelle-Orléans voir le gouverneur pour obtenir des terres, sans être obligés de faire comme ces squatteurs américains qui s’installaient dans les terres qu’ils jugeaient sans propriétaire et parfois en s’en débarrassant sans autre forme de contrat. Ils laissèrent Dewache et les enfants à leurs anciens voisins de l’Acadie jusqu’à leur retour. Et même si le baron avait laissé un peu d’argent pour couvrir leurs besoins, il savait qu’il n’avait pas à s’inquiéter.

Dewache Tremblay

Aux bords de la rivière, accrochés aux jupes de Dewache, les deux petits garçons regardèrent partir leurs pères à bord de leur canoë. Ils avaient quitté la plantation des Breaux à l’aube pour ne pas trop souffrir de terribles chaleurs de l’été. Ils remontèrent le bayou jusqu’à l’ascension où ils firent un arrêt pour faire une livraison pour leurs amis. Le casse-croûte de midi pris, ils s’engagèrent sur le large Mississippi. Cela ne faisait même pas une heure qu’ils se laissaient porter par son courant que le ciel devint noir transportant l’orage. Le vent souffla, le fleuve se couvrit de vagues, le ciel se zébra d’éclairs, le tonnerre se mit à gronder de plus en plus près. D’un commun accord, ils décidèrent d’aborder. Ils accostèrent devant une plantation, Joseph-Marie de Thouais décida d’aller y demander l’hospitalité. Ils s’engagèrent dans l’allée qui menait à la demeure, croisant des esclaves curieux encore courbés sur les champs. À l’étage, Ma-Hadassah ouvrait les portes-fenêtres afin de laisser entrer l’air plus frais que l’orage amenait. C’est de là qu’elle vit les deux hommes en train de remonter l’allée. De son pas pesant, elle descendit prévenir sa maîtresse, laissant sa nièce Louisa finir. La maîtresse de maison, intriguée, alla au-devant de ses invités imprévus et se posta en haut des marches du perron. Doña Maria Helena de Vilagaya était toute sauf une jolie femme. Grande, masculine, malgré ses effets à la dernière mode française, comme toutes les créoles, il se dégageait de son allure une autorité naturelle. Elle était sans grâce tout en énergie et d’un caractère entier sans fioritures. Arrivés dix ans plutôt d’Espagne avec son époux, ils avaient racheté la plantation de François-Joseph Antheaulme de Nouville, mort des fièvres et de ses différents excès. Ce fut elle qui décida de faire du coton au lieu de l’indigo, son époux n’avait pas eu son mot à dire, d’autant que c’était grâce à sa fortune personnelle qu’ils avaient pu faire l’acquisition des terres et des esclaves de la plantation « la Nouvelle ». Ils n’avaient pas eu à le regretter. Voyant approcher les deux hommes, elle grimaça et pensa que ce devait être des Acadiens, vu leurs vêtures. Joseph-Marie de Thouais arrivé au pied du perron fit une révérence qui surprit doña de Vilagaya et se présenta : « Madame, je me permets de me présenter Joseph-Marie baron de Thouais et mon ami Monsieur Tremblay. » Ah ! Un noble, c’est déjà mieux, pensa-t-elle. Puis poursuivant, il demanda l’autorisation de camper sur ses terres, ce qui la fit sourire. « – Voyons, Monsieur, nous allons vous offrir l’hospitalité comme il se doit, veuillez entrer, à moins que vous ayez des affaires à aller chercher ? » Basile Tremblay se chargea des bagages et le baron de Thouais de tenir compagnie à leur hôtesse. Elle excusa son époux qui était encore aux champs, mais qui n’allait pas tarder vu l’avancée des nuées annonciatrices des colères du ciel. Elle demanda à Ma-Hadassah, qui n’avait pas bougé de derrière sa maîtresse attendant les ordres, de faire servir des rafraîchissements. Alors qu’ils conversaient, Louisa servit. Joseph-Marie n’arrivait pas à quitter des yeux la jeune métisse. Il n’avait jamais vu taille si fine, buste si fier, traits si beaux, c’était une beauté à la peau ambrée et aux yeux en amande s’étirant sur les tempes. Doña de Vilagaya ne put que le remarquer, ce qui fit germer une idée dans sa tête. Sur ce, Basile revint suivi de près par don de Vilagaya. L’homme tout en rondeurs sûr des mollets de coq que ses culottes à la française dégageaient avait une allure sympathique que son sourire affable confirmait. Il s’avéra enchanté de cette visite qui allait agréablement le divertir de ses problèmes. « C’est un plaisir de vous avoir à ma table, mon épouse a eu raison de vous garder sous notre toit. Le Mississippi s’il est beau et déjà assez dangereux en dehors de l’orage, entre son courant, ses bancs de sable, ses îles mouvantes et ses alluvions chargées d’arbres, par ce temps-là, il aurait été dangereux même d’établir un campement trop près de ses rives. »

Sir_Henry_Raeburn_005Après s’être rafraîchi et changé de vêture, le baron en profita pour enfiler une veste plus en accord avec son rang, ils passèrent à table. La conversation tourna sur les raisons à tous d’être venus dans cette partie du monde. Dona de Vilagaya attendait le moment propice pour tendre son piège, et le baron lui tendit la perche lorsque après la question de celle-ci « – Et vous êtes certainement marié? ». Il répondit qu’il venait de perdre sa femme, laissant son petit garçon de quatre ans, orphelin. L’hôtesse s’attendrit sur le sort du père et de l’enfant. Elle s’enquit alors du bien-être de l’enfant et demanda qui s’en occupait.

« – Pour l’instant, c’est Madame Tremblay, la femme de Basile!

– Vous devriez prendre une nourrice, ce serait plus simple, vous savez.

– J’avoue ne pas y avoir encore réfléchi, mon deuil est encore très frais.

– Si vous voulez, nous pourrions nous séparer d’une de nos esclaves. Vous n’avez pas dû la remarquer, mais notre Louisa est en âge de pouvoir le faire et, malheureusement nous n’avons pas d’enfant.

Son époux surpris par l’annonce souleva un sourcil interrogateur vers sa femme dont elle ne tint pas compte. Don de Vilagaya n’était pas porté sur le sexe, ni le beau ni un autre, aussi après quelques efforts infructueux, au début de son mariage, il avait déserté le lit conjugal. Au grand désespoir de son épouse, il préférait les livres. Mais Louisa devenait trop attirante au goût de fons de Vilagaya, car malgré une fidélité sans faille de son époux, elle était extrêmement jalouse. Aussi sous prétexte de compassion, elle insista auprès du baron afin de la lui vendre, lui assurant un prix convenable pour tous. Il hésita un instant, ceci était nouveau pour lui. Acheter un être humain n’était ni dans sa culture, ni dans ses habitudes et bien que cela paraisse naturel à ses hôtes, il n’était pas tout à fait à l’aise avec l’idée. Toutefois, le souvenir encore chaud de la métisse le convainquit effaçant ses scrupules à l’étonnement de Basile. Il acheta donc Louisa pour être la nourrice de Charles-Henri. Comme ils descendaient le fleuve, ils décidèrent de conclure la vente, mais de ne prendre la fille qu’au retour.

Lorsque sur le fleuve reprenant leur voyage Basile parla de l’étrange vente. Joseph-Marie qui avait réfléchi entre temps à son acte, lui expliqua que de toute façon s’il voulait refaire fortune en faisant fructifier les terres qu’ils comptaient obtenir, leurs bras n’y suffiraient pas. L’aide des voisins pour défricher des terres vierges, les labourer, les semer, engranger les récoltes, élever du bétail, construire leurs maisons, prendrait une éternité voire ils n’en verraient pas le résultat, alors autant faire comme les créoles, en passer par l’esclavage. « – Et puis le système n’est pas une nouveauté, il suffit de lire la Bible ! » Balayant ainsi les dernières objections de son ami qui n’en fut pas pour autant convaincu. Mais pour le baron, au plus profond de lui, la loi du plus fort était la meilleure.

*

mama Louisa bis

mama Louisa

Pendant ce temps à la plantation « la Nouvelle », dans la cuisine, Ma-Hadassah apprenait à Louisa qu’elle avait été vendue au baron français de passage. Elle était abasourdie.

« – Voyons, Louisa, tu voyais bien les drôles de regards de la maîtresse, tu grandis ma fille et tu deviens drôlement belle comme ta mère, plus belle encore ! Alors, elle s’inquiète.

– Pour le maître ?

– Naturellement ! c’est bête, mais ces choses-là ne se contrôlent pas.

– Alors, je vais m’enfuir !

– Dis pas des bêtises, t’enfuir pour où ? Car à part les marécages, les crocodiles et les Indiens y a rien ! Sois pas bête ma fille au moins, tu n’as pas d’homme ni d’enfants ! Et je vais te donner des graines de tanaisie pour décider quand tu en auras.

– On peut décider quand on aura des enfants ?

– Naturellement que non, mais on peut s’arranger à ne pas en avoir quand on n’en veut pas. Tu ne crois quand même pas que je n’ai pas eu d’homme ? Je n’ai pas voulu d’enfants pour ne pas les voir dans les champs travaillant sous le fouet ou pis encore. Et ta mère aurait mieux fait de faire de même !

Louisa n’avait pas réfléchi à tout ça, sa tante avait remplacé sa mère alors qu’elle avait à peine trois ans, aussi ce genre de questions ne lui était jamais venu à l’esprit. Fille du maître précédent, elle était restée, malgré la vente, auréolée de cette paternité que Monsieur de Nouville n’avait pas alors cachée. Les autres noirs ne l’approchaient guère. Elle n’était pas innocente au point de ne pas savoir ce qui se passait dans les champs le soir tombé, ou lorsqu’on entendait râler dans les cases. Elle avait elle-même refusé des avances explicites que des nègres des champs avaient osé faire, mais elle était de la maison et l’on ne se mélangeait pas. Exaspérée par tout ça, elle s’exclama : « – quoi qu’il en soit, si j’en ai ils seront blancs !

– D’abord pour ça, il faut que le père soit blanc, et puis ils ne seront jamais assez blancs pour être libres !

Louisa haussa les épaules. Irritée, fatiguée, elle finit par fondre en larmes devant la fatalité. Sans ajouter un mot, elle n’en avait plus, Ma-Hadassah la prit dans ses bras potelés. Elle aussi son cœur fatiguait devant le manque de répit de sa vie.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 19

plantation la Palmeraie (-003

Juillet 1789, Arrivée à la plantation La Palmeraie

Sur le Mississippi, voguait le plus charmant des tableaux pour qui pouvait l’apercevoir. Depuis le matin, sur le pont, Antoinette-Marie, le dos bien droit, assise sur une des caisses amarrées au centre de l’embarcation, attendait avec appréhension et impatience le terme de son voyage. Elle touchait au but. Sa gorge se nouait. À quelques encablures, un univers inconnu, fascinant, inquiétant, l’attendait, mais au moins elle y aurait sa place. Pour être sûre d’avoir toutes ses chances, elle avait apporté un grand soin à sa tenue. Son buste menu moulé dans une robe à l’anglaise de couleur crème assortie d’une jupe chocolat, un fichu de linon blanc croisé sur la poitrine et noué dans le dos, elle espérait être à la hauteur de l’attente de son époux. Elle était abritée du soleil par une grande capeline de paille, basculée sur le front et maintenue sur la nuque par un large ruban, ses longues boucles blond-argent tombant jusqu’au bas de son dos. De temps en temps, elle agitait son éventail, chassant un insecte ou se donnant un peu d’air. Sur les bords de la Garonne, elle n’avait jamais vu autant de moustiques. Ici, ils semblaient être au festin. Un nuage de maringouins bourdonnait, autour de l’embarcation, sûrement attiré par l’odeur des hommes en activité. La chaleur était moite, mais elle ne le réalisait pas vraiment. À ses pieds, Esther se tenait assise guettant les besoins de sa maîtresse, les chiens couchés à ses côtés.

*

Elle s’était levée alors que la jolie pendule de sa chambre, sur laquelle était appuyée une jeune déesse de bronze, sonnait cinq heures. Agitée par l’anxiété, elle se retournait dans son lit bien avant que le soleil ne filtrât à ses persiennes. Le temps qu’Esther la prépara et qu’elle avala avec difficulté son déjeuner, ses compagnons l’attendaient et les bagages avaient été chargés.

Au quai, patientait le bateau à fond plat « Le Viking ». Évidemment, ce n’était pas un navire au long cours, mais il était large et long avec un gouvernail solide et un mât central dont la voile captait le peu de brise qui soufflait sur le fleuve. Il était parfaitement adapté à la remontée du courant fluvial et au transport des marchandises dont c’était l’activité principale. Chaque soir, il était amarré à la rive du fleuve et l’on montait le camp pour la nuit, aucun espace n’étant prévu pour le logement de l’équipage et encore moins pour les rares voyageurs qui faisaient le déplacement à son bord. Il n’y avait qu’une cabine rudimentaire à la poupe qui servait d’abri en cas de pluie. Son jeune capitaine le sourire aux lèvres accueillit ses passagers. Son équipage était déjà prêt à la manœuvre. Le voyage n’était guère long, ils en avaient pour la journée. Monsieur d’Estournelles laisserait Antoinette-Marie, sa servante et sœur Élisée à la plantation. De son côté, il se rendait à Natchez pour livrer en mains propres des marchandises de grande valeur ramenées d’Europe.

Ils naviguaient au milieu du large fleuve évitant tous ses pièges, bancs de sable, déchets naturels flottants au gré du courant, embarcations diverses chargées de multiples marchandises pour La Nouvelle-Orléans. À la vue du paysage qui défilait devant elle, malgré ses préoccupations, elle se laissa aller à de douces rêveries, de celles qui de tout temps charmaient l’âme des voyageurs qui se trouvaient sur le bord d’une belle étendue d’eau, et qui reportaient leurs pensées mélancoliques au premier temps du monde. Elle trouvait le décor envoûtant et se laissa croire qu’elle traversait les Champs-Élysées, ce paradis antique. Le fleuve était un bassin immense au milieu d’une forêt de chênes et de cyprès épais, dont les alentours exhalaient l’odeur aromatique de plantes qu’elle n’avait jamais vues. À chaque moment, elle trouvait l’occasion de s’étonner de la beauté de la nature, ce pays l’enchantait bien que sa sauvagerie évidente lui faisait peur. Malgré l’assurance du contraire faite par son entourage, elle craignait toujours de voir un indien peinturluré fondre sur elle, ou une panthère se jetait tout croc dehors sur l’embarcation. Et plus que tout, elle avait peur de ces immondes crocodiles qui elle en était sûre pouvaient renverser l’embarcation.

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Monsieur d’Estournelles commentait le voyage. Il montrait aux dames les plantations, souvent cachées par les levées et la végétation, et citait le nom des familles y habitant. Ils passèrent ainsi devant la plantation Maubeuge, qu’elles admirèrent au bout de son allée de pacaniers. Il énuméra les différents champs de cultures sur lesquels ils apercevaient les esclaves suant à la tache.

En fin d’après-midi, Constant d’Estournelles annonça le petit village de Bringier, celui-ci était le plus près du domaine. Désappointée, Antoinette-Marie ne vit que le clocher de l’église et quelques maisons, c’était aussi petit que Cambes. Monsieur d’Estournelles rassura la jeune femme, ils étaient bien entrés dans le comté de l’Ascension, la paroisse de l’abbé Hubert dont elle avait entendu parler, mais la ville, elle-même était sur la rive Est du fleuve après la Palmeraie, face à la plantation des Johnson, des bordelais par ailleurs. « – C’est de cette ville que part le bayou Lafourche au bord duquel beaucoup d’acadiens se sont installés, dont les derniers sont arrivés, il y a de cela quatre ans, les terres y sont riches. Vous verrez, il y a aussi beaucoup de nos compatriotes entre votre plantation et Bâton Rouge. » Ensuite, s’approchant de la fin du voyage, le guide leur cita le nom des voisins de la Palmeraie « – La première plantation, que nous allons voir sur la rive ouest, est la plantation « la Nouvelle », y vivent les Vilagaya, c’est de chez eux que vient Mama-Louisa, la gouvernante de la Palmeraie. » Venait ensuite celle des Segonzac, un charmant couple du sud-ouest de la France, avec un jeune garçon. « – Ils ont une très belle demeure, ils font essentiellement de la canne à sucre, mais ils se mettent au coton. Monsieur de Segonzac pense que c’est l’avenir de la région, mais cette culture demande plus d’esclaves. » Un peu plus loin, il reprit « – Bien que l’on ne la voit pas trop, car elle n’est pas surélevée, voici la plantation Carassoum. Sur la rive Est, nous allons bientôt voir celle des Andruetti. C’est un couple sans enfants, malheureusement pour eux. Monsieur Andruetti fait en ce moment bâtir sa demeure, il a choisi une architecture rappelant un temple antique. Elle devrait être très belle. 

Et celle-ci, à qui est-elle ? interrompit Antoinette-Marie en montrant une demeure au fier fronton antique qui se montrait au travers d’une forêt de chênes et de magnolias.

– C’est celle des Crécy, un veuf avec trois enfants de votre âge, vous en avez peut-être entendu parler ?

– Non ! J’aurai dû ?

– Non, non ! Et tout en éludant toute explication, il poursuivit son descriptif. Sœur Élisée ne fut pas dupe, celui qui était devenu un ami plus qu’un compagnon de voyage ne tenait pas à dire quelque chose, ce qui l’intrigua, elle remit à plus tard ses investigations.

Ils amorcèrent la courbe du fleuve. Il leur montra la plantation Houmas, celle d’Alexandre Latil. « – Ce sont vos voisins les plus proches avec les Bertin-Dunogier. Une belle famille que voilà, ils ont eu sept enfants, ils ne restent chez eux que quatre de leurs filles, ils ont marié les autres principalement à des familles espagnoles. Les premiers propriétaires de la plantation étaient les Indiens Houmas, expliqua-t-il. Les Houmas avaient vendu la terre à Maurice Conway et à Alexandre Latil pour aller occuper une concession de terre dans la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord.

– Mon dieu des Indiens !

– Rassurez-vous ma sœur, le peu qui reste n’est pas dangereux et nous n’avons plus qu’avec eux des rapports de négoce.

*

Troublé par l’inactivité sur les plantations qu’ils venaient de passer, ce n’était ni dimanche ni un jour de fête justifiant le repos, Monsieur d’Estournelles annonça à Antoinette-Marie le début de la Palmeraie. Elle se leva et lissa sa jupe, remettant de l’ordre dans le volume de celle-ci dont l’ampleur était projetée à l’arrière. Elle rajusta son fichu sur la poitrine. Bien décidée à faire honneur à sa nouvelle vie, superstitieusement elle toucha son pendentif.

Plantation la PalmeraieLe bateau accosta devant le ponton face à la plantation que l’on apercevait au loin. Passé la levée plantée de saules et de peupliers, la propriété se découvrait au sommet d’une élévation de terrain. Aucune barrière, aucun arbre, aucun buisson n’en coupaient le champ de vision. Antoinette-Marie subjuguée descendit la passerelle, suivie d’Esther  instinctivement accrochée à sa robe et de sœur Élisée Chomont-Charvet. Monsieur d’Estournelles surveillait le déchargement des malles et des effets des voyageuses par l’équipage. Antoinette-Marie, droite sous son ombrelle, fixait la demeure bâtie sur un mound herbeux érodé par le temps qui formait une colline assez spacieuse pour la supporter. Ces tertres indiens, dont elle avait déjà eu le descriptif, étaient un mystère, certains pensaient que c’étaient peut-être des tombes. Il y en avait plusieurs dans cette partie de la région souvent en vue du fleuve. Sa curiosité en éveil, son regard courait, sur la demeure et ses alentours. Dans sa tête mille pensées se bousculaient. Son cœur battait la chamade, elle était arrivée à destination, ceci allait être son univers. Dans le même temps, Navarre et Béarn découvraient leur nouveau territoire. Ils furetaient, sentaient chaque brin d’herbe, repérant et marquant leur nouveau domaine. Monsieur d’Estournelles lui commençait à s’inquiéter, il était intrigué, car il ne voyait arriver personne. Pris par le temps, il n’avait pu faire prévenir les gens de la plantation, mais il ne s’expliquait toutefois pas pourquoi personne ne venait à leur rencontre. Il y avait toujours un négrillon pour annoncer un bateau à l’accostage, d’autant que l’on devait le voir de l’habitation. Le soleil déclinait dans le ciel qui leur avait épargné les averses tropicales de la saison. L’air tremblotait encore sous la chaleur de fin d’après-midi, un malaise s’installait et nul n’osait formuler la question « – Qu’est-ce qu’il y a ? Que ce passe-il ? ». Il était évident que quelque chose n’allait pas, ce calme oppressant était anormal. Des ibis jusqu’alors immobiles, inquiétés par l’intrus, s’envolaient. Des spatules balisaient le regard en coin, faussement paisible, la plume frémissante, semblant sommeiller, s’y préparaient. Antoinette-Marie crispée sursauta au son du plongeon d’un héron blanc pêchant sa nourriture. Alors que les marins finissaient de décharger les malles qu’ils avaient consciencieusement ordonnées sur le ponton, une carriole sortit de derrière le bâtiment, s’engagea dans l’allée ombragée de chênes encore jeunes et s’approcha. Tout le monde respira de soulagement. Dans celle-ci se trouvaient deux hommes, un blanc et un noir, Antoinette-Marie afficha un sourire de circonstance supposant que celui qui venait à elle était son époux. L’homme blanc descendit de la voiture et s’avança l’air sombre et contrarié. Jeune, de taille moyenne, la mâchoire carrée, les épaules larges, habillé d’une culotte de peau moulante rentrée dans des bottes de cuir souple, et d’une chemise, à jabot, largement ouverte, la mine renfrognée, il passa sa main dans ses cheveux noirs pour cacher sa gêne et salua. « – Bonjour, mesdames, bonjour Monsieur d’Estournelles. » Surprise par autant de solennité et de froideur qui semblait être de l’indifférence, Antoinette-Marie sentit son estomac se crisper. Elle allait intervenir quand son compagnon de voyage le fit à sa place. « – Bonjour, Monsieur Tremblay, je vous présente Madame de Thouais et sœur Élisée Chaumont Charvet.

j’me doute, mais y a un problème. Répondit le jeune homme, coupant court d’un ton bourru. Antoinette-Marie pensa tout de suite à la voyante et à ses prédictions qu’elle avait préféré prendre pour des billevesées. D’une voix blanche, elle interrogea. « Et lequel ? Monsieur. » Obligeant celui-ci à la regarder. Embarrassé, ce tournant vers elle, l’homme reprit son explication. « On est en pleine épidémie de fièvre, et monsieur de Thouais est très malade. Il serait peut-être bon que vous repartiez ! De la gorge de la jeune fille sortit sa réponse tel un cri d’animal déchiré. « Repartir ! Vous n’y pensez pas ! » Se reprenant elle continua avec un peu de hauteur. « De plus, je suppose que l’épidémie ne s’arrête pas aux bornes de la plantation ? Agacé, le messager reprit. « Non, madame ! mais elle fait rage dans tout le comté et nous avons déjà perdu beaucoup de monde. »

L’épidémie montait rarement aussi haut dans le nord de la région, de plus en plus pensif, Monsieur d’Estournelles lui proposa de suivre le conseil du régisseur et de remonter avec lui sur l’embarcation. Elle pourrait revenir une fois l’épidémie passée. Révoltée par le tour que le destin lui faisait, elle répondit. « – Je n’ai pas fait tout ce chemin pour faire demi-tour, si Dieu l’a voulu ainsi cela sera, de plus rien ne me dit que la contagion ne me rattraperait pas où que j’aille. De plus, ma place est ici. Si mon beau-père est malade, je ne vois pas pourquoi je ne rejoindrais pas mon époux.

– Mais madame, c’est votre époux qui est malade, son père a été enterré, il y a de cela deux jours, juste quand Charles-Henri a déclaré les premiers symptômes.

– Mon Dieu ! laissa échapper Antoinette-Marie accrochant le bras de sœur Élisée, sentant ses jambes lui faire défaut. Ne sachant que faire, fataliste, têtue, elle se raccrocha à sa décision et demanda à sa compagne si elle voulait repartir puisqu’en ce qui la concernait, elle était arrivée à destination. « – Voyons, Antoinette-Marie, vous n’y songez tout de même pas, il est évident que je reste avec vous. C’est dans l’affliction que nous devons être solidaires ! »

La décision prise, le capitaine du bateau que la crainte de l’épidémie inquiétait demanda à Monsieur d’Estournelles de remonter à bord afin de repartir, ne pensant qu’à s’éloigner du milieu infectieux. Contrarié, le secrétaire de Monsieur de Maubeuge quitta les dames, leur rappelant que la plantation de ses maîtres leur était ouverte et qu’à son retour, il passerait prendre des nouvelles. Il reprit donc son voyage avec regret et culpabilité, mais ne put à son corps défendant qu’accepter la décision de la jeune femme.

 Georges Tremblay, dépité, se demandait si elles réalisaient bien. Il aida Antoinette-Marie et sœur Élisée à monter sur la banquette avant de la carriole, les deux esclaves prenant place à l’arrière. Montant à son tour, il prit les rênes et fit avancer le cheval au pas. Les chiens couraient derrière découvrant une nouvelle liberté. Crispé, mais le plus aimablement possible, il expliqua qu’Abraham reviendrait chercher les bagages.

Ils remontèrent la pente douce de l’allée qui traversait la prairie qui s’étendait du fleuve au pied de l’habitation. Antoinette-Marie apercevait au-delà des grands chênes, couverts de mousse espagnole fantomatique, et des cèdres majestueux, qui l’entouraient ce qu’elle supposait être des champs de canes sur la gauche et les enclos des bêtes sur la droite. Elle apercevait d’autres toits derrière des magnolias en fleurs qui encadraient de part et d’autre l’habitation. Plus ils s’approchaient de celle-ci, plus Antoinette-Marie restait ébahi par ses dimensions. Elle songea qu’elle devait être aussi large et haute que l’hôtel de Saige. Elle était en bois de cyprès des bayous et en bousillage, selon une tradition indienne, visiblement encore sans enduit. Un haut toit pyramidal d’essentes, à pente raide, garnit de chiens assis, surplombait l’habitation. Elle était, à deux étages, agrémentés d’une profonde véranda à chacun d’eux afin de la protéger des intempéries. Ornée de huit colonnes sur la façade, elle reposait sur un soubassement de briques. Un escalier au centre permettait d’accéder à la galerie du rez-de-chaussée, face auquel une porte à double battant ouvrait sur l’intérieur. Celle-ci était encadrée de deux portes-fenêtres de chaque côté, l’étage lui en avait cinq. Le contremaître arrêta la voiture, descendit et aida sœur Élisée et Antoinette-Marie à en faire autant. Après avoir spontanément remis de l’ordre à sa jupe, Antoinette-Marie releva la tête et vit sortir de la profondeur de la véranda une silhouette qui visiblement attendait. De l’ombre de la galerie, la forme blanche et altière, d’une métisse de grande beauté apparut. Derrière elle en groupe compact et silencieux suivait une dizaine d’esclaves des deux sexes et de tout âge. Ils semblaient apeurés, mal à l’aise.

DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Georges présenta Mama-Louisa, la gouvernante de la maison, visiblement enceinte. Bien que de mise simple avec son tignon et sa robe blanche, Antoinette-Marie la trouva naturellement élégante. Lasse, contrariée de la voir là, d’une voix chaude et traînante sans accent nègre, celle-ci s’adressa à Antoinette-Marie, tout en faisant descendre le groupe qui se mit en rang d’oignons. « – Bonjour maîtresse, voici vos gens ». Restés en retrait, sœur Élisée, Esther et le contremaître, qui visiblement laissait faire la gouvernante, examinaient la scène avec d’un côté les esclaves se tortillant sous le soleil, de l’autre côté, la silhouette élégante de leur nouvelle maîtresse et au milieu telle une statue la gouvernante. La peau claire de couleur ambre, le visage impassible, le port de tête arrogant, celle-ci l’attendait que sa maîtresse soit prête. Elle commença les présentations par celui qui accompagnait le contremaître. « – Voici, Abraham le majordome et le cocher de monsieur le Baron. » Antoinette-Marie n’avait jamais vu un homme si grand et si noir. Continuant elle présenta. « Néora, l’hospitalière, ses deux filles Léa et la petite Bethsabée ». Celle-ci, estima-t-elle, devait avoir cinq ans, à ses côtés, elle présenta un négrillon un peu plus âgé du nom de Hyacinthe qui l’accueillit avec un grand sourire, suivait Dalila, une fillette craintive, puis Martha, Rébecca, Judith, Ariel, Élisée. La métisse fit remarquer qu’il manquait le valet du maître, celui-ci était resté à son chevet. Antoinette-Marie découvrit alors un petit garçon blond comme un ange qui se tenait maladroitement sur ses jambes dans les jupes de la métisse. Antoinette-Marie se pencha, attendrie et intriguée, et s’adressant à lui, elle lui demanda.  « Et toi qui es-tu ?

C’est mon fils Nathanaël. Répondit, stoïque, la gouvernante. Surprise, se redressant Antoinette-Marie, sans réfléchir, s’exclama. « – Mais il est blanc !

– Cela arrive, maîtresse ! Se demandant si cette dernière était idiote ou si elle le faisait exprès. Antoinette-Marie resta interloquée et se demanda qui pouvait bien être le père. Mama-Louisa reprit. « Il aurait peu été bon que vous vous installiez dans le bungalow pour éviter si possible la contagion.

Je préférerais voir mon époux.

Perplexe, l’esclave insista. « – Mais madame, maître Charles est très malade, et très contagieux. »

La jeune épouse persista, agacée par autant de résistances, si son mari agonisait, elle préférait le voir avant qu’il ne soit trop tard.

Suivant Mama-Louisa, elle pénétra avec sœur Élisée dans le vestibule, monta l’escalier qui faisait face à l’entrée. Elle constata au passage que les murs comme les parquets étaient bruts, sans apprêt sans décoration. Dans l’obscurité, elle ne réalisa pas les proportions de la pièce ni les deux portes latérales. Angoissée par la crainte de ce qu’elle allait découvrir, elle suivait la gouvernante. À l’étage, elles contournèrent la cage d’escalier et rentrèrent dans la pièce qui devait être devant la maison au-dessus de la porte par laquelle elles étaient entrées. La gouvernante s’effaça et laissa entrer sa nouvelle maîtresse. Dans la pénombre de la pièce, éclairée par un rai de lumière qui passait entre les volets entrebâillés, elle découvrit un homme blafard, la peau jaunie, frissonnant de fièvre au fond d’un lit. L’odeur pestilentielle, liée aux problèmes gastriques que la maladie provoquait, emplissait la pièce. Louisa s’approcha de lui et le prévint de sa présence. À bout de souffle, il articula. « – Fais-la sortir, qu’elle sorte ! ». Antoinette-Marie réprima son premier geste qui aurait été d’obéir. Elle s’avança, éclairée par une simple bougie sur une table à côté du lit, elle lui sourit « – non, non mon ami, mon voyage a été trop long pour que je reparte sans vous être présentée. 

– Je suis désolé, madame, je me meurs.

William Beckford

Charles Henri de Thouais

– Ne dites pas ça, nous allons vous soigner, n’est-ce pas Élisée, sœur Élisée ? Se retournant vers son amie, qui l’avait suivie jusque dans la chambre, le regard désespéré, celle-ci posa sa main sur son épaule en geste de compassion, mais elle voyait bien que le jeune homme était à l’agonie.

– Que vous êtes belle, aussi belle que le portrait, j’aurais fini par avoir un peu de chance. Il acheva sa phrase dans un souffle, épuisé qu’il était par l’effort. Les larmes aux yeux, résignée, Antoinette-Marie sortit gentiment poussée par sœur Élisée. « – Laissez-nous faire Antoinette-Marie, nous allons nous occuper de lui. Allez vous reposer ! »

Écrasée par le choc, hagarde, Antoinette-Marie sortit de la demeure, refaisant machinalement le chemin inverse à son arrivée. Elle descendit les marches du perron et se dirigea vers le fleuve, sous l’œil interrogatif de Georges Tremblay et d’Esther qui ne savait que faire. Arrivée à la levée, sans plus réfléchir, elle prit un chemin qui la longeait. Elle pénétra, dans l’ombre dense du sous-bois suivant les chemins à peine marqués. Après avoir marché un long moment sans but précis, elle se trouva devant une maison sur pilotis, les pieds dans l’eau. C’était une maisonnette, en bois usé par le temps, protégée par de grands chênes, aux marches de bois grinçantes, sur la véranda trônait un vieux fauteuil. Butant contre cet obstacle, elle réalisa qu’elle avait chaud et qu’elle ne savait pas où elle était. Ses jambes ne la portaient plus, elle était fatiguée de sa marche, de ses émotions par trop violentes, ne sachant que faire elle frappa à la porte. Une indienne au visage brun, habillée d’une tunique de daim sur une large jupe de coton brun rouge, lui ouvrit la porte. Antoinette-Marie hoqueta et se raidit de surprise. Une voix derrière elle lui dit. « N’ayez pas peur. C’est madame Tremblay, la mère de monsieur Georges ! » Mama-Louisa qui la suivait avait fini par la rattraper au seuil de la baraque. « Toi nouvelle. Toi pas savoir ! » Rétorqua l’indienne. La métisse ébaucha un sourire plein d’ironie devant l’accent moqueur de l’indienne. Celle-ci reprit dans un français quelque peu semblable à celui d’Antoinette-Marie, quoiqu’un peu haché par l’accent de sa langue maternelle. « – Excusez-moi, je me gausse. J’essaie de détendre l’atmosphère. Je ne devrais pas. Je suppose que vous êtes la jeune épouse que Georges attendait. Et vous l’avez vu ? Je suis désolé que vous arriviez dans un moment si difficile. » Antoinette-Marie en resta les bras ballants. L’indienne la fit entrer. À l’intérieur, dans les pièces étroites, une fraîcheur et semi-obscurité rendirent la vie à Antoinette-Marie après la lourde chaleur de l’extérieur. Noémie, vieille négresse aux larges hanches et au parler traînant, prit le relais et lui servit de guide jusqu’à la pièce qui servait de salon. Antoinette-Marie s’assit sur l’un des fauteuils encore debout qui se présentaient à elle. L’Indienne s’assit en face d’elle et lui offrit de la limonade que l’esclave avait apportée. Dehors Mama-Louisa s’était permis de s’affaler dans le vieux fauteuil en attendant que les deux femmes aient fini de faire connaissance. « – Mon enfant voici un moment difficile pour commencer une nouvelle vie. Il va vous falloir beaucoup de courage. » La jeune fille, désemparée, ne sut quoi lui répondre, devant cette soudaine sollicitude elle s’effondra en pleurs. « – Tout doux mon petit, il faut vous reprendre, vous écrouler ne vous aidera pas à surmonter tout ce qui vous attend !

– Je sais bien, mais je suis idiote, je ne savais pas quoi faire, tout ce chemin, venir de si loin pour trouver ça ! Ces gens à qui je semble faire peur. Et puis ma stupidité devant cet enfant tout blond ! Dit-elle entre deux hoquets.

– Nathanaël ? Le petit de Mama-Louisa ? Ne vous faites pas de soucis à son sujet, c’est le fils de votre beau-père.

– De mon beau-père, le baron ? Avec Mama-Louisa ? Georges devant la surprise s’arrêta de pleurer.

– Vous avez beaucoup à apprendre, mon petit, sur notre société. Et non, il n’est pas de Georges, vous savez, Mama-Louisa lui a servi de seconde mère. La sienne est morte lors de notre venue depuis l’Acadie.

– Ah ! Je ne savais pas.

– Oui, comme vous, excepté quelques esclaves comme Mama-Louisa, aucun d’entre nous n’est né au bord de ce fleuve. Vous venez de France, je crois ?

– Oui, je suis née au bord d’un autre fleuve qui s’appelle la Garonne.

Meadow Gist

Dewache Tremblay

S’ensuivit alors une conversation entre les deux femmes, qui après coup surprit Antoinette-Marie par son naturel et la confiance qui s’était installée. Chacune apprit à l’autre d’où elle venait qui elle était. Ainsi, Antoinette-Marie découvrit que madame Tremblay était de la Tribu des Algonquins, et qu’elle était née au bord d’une rivière nommée Outaouais près de Montréal. Elle était devenue la compagne de Basile Tremblay, le père de Georges, alors que celui-ci était trappeur pour le compte du Baron de Thouais. Elle avait fait sa connaissance alors que blessé, il était soigné par sa tribu. Ils étaient tous venus par les rivières, les lacs et le fleuve pour s’installer ici.

– Si vous avez besoin de quoi que ce soit, nous sommes là, Mama-Louisa est assez distante et mon Georges assez bourru, mais tous vous aideront. Et n’oubliez pas, vous êtes la maîtresse de ce domaine. Et il y a du monde !

– Oui, j’ai vu, Mama-Louisa m’a présenté tous ces gens qui sont supposés être à moi, enfin à mon époux.

– Oh ! Elle n’a dû vous présenter que les gens de maison, une dizaine de personnes ?

– Oui ! Pourquoi ? Il y en a plus ?

– Oh oui ! Il y a bien une centaine d’esclaves sur la plantation, mais ne vous inquiétez pas, Georges est là pour gérer l’ensemble jusqu’à ce que vous soyez plus à l’aise.

– Une centaine d’esclaves… reprit-elle dans un soupir. Elle était médusée de ce qu’elle apprenait, c’était beaucoup pour un seul jour.

– c’n’est pas tout ça, il faut que vous preniez des précautions pour ne pas être contaminée par la maladie. Et pour commencer, sachez que ce n’est pas par un humain que vous contracterez la maladie, mais par ces saletés de maringouins, alors voici un onguent qu’il faut vous passer sur le corps pour les éloigner. Et tout en lui expliquant, elle attrapa sur une étagère un pot qu’elle lui tendit.

*

Le lendemain matin Antoinette-Marie se leva avant le soleil. À peine couchée, elle s’était endormie, c’était l’avantage de la jeunesse. Elle fut réveillée par un cauchemar dans lequel elle se noyait. Tout en sueur, complètement affolée, elle ouvrit les yeux. Elle paniqua, car sur l’instant, elle ne sut plus où elle était. Puis cela lui revint, la plantation. Elle sortit du lit, puis pieds nus, sa chemise en linon traînant sur le plancher juste poncé, elle alla jusqu’à la porte-fenêtre. Elle poussa les persiennes et sortit sur la galerie. Par pudeur, elle s’était, au passage, drapée dans une étole et appuyée contre une des colonnes, elle considéra ce qu’elle avait devant elle. À l’horizon, sur la frondaison de la forêt, une ligne de lumière blanche annonçait le jour naissant. Mama-Louisa lui avait préparé la chambre de feu son beau-père. Il n’y avait de meublé dans la demeure que cette chambre et celle de son époux agonisant. Elle avait découvert une pièce quelque peu austère avec juste un large lit en chêne, couvert d’une dentelle de tulle servant de moustiquaire, deux fauteuils, une armoire, et une table sur laquelle se trouvait de quoi faire ses ablutions. À sa surprise, elle découvrit deux dessins de Boucher représentant des nymphes. Rien de très féminin dans l’ensemble, mais elle avait trouvé le tout assez confortable. Elle était tellement fatiguée que de toute façon un grabat aurait fait son affaire. La chambre donnait sur l’arrière de la maison et avait vu à l’infini sur les champs. Elle n’en voyait pas la fin. Entre ceux-ci et elle, il y avait le bungalow, une construction rectangulaire avec véranda qui sur un étage semblait être un essai de la maison. Elle savait qu’y logeait le contremaître et que l’on y avait installé sœur Élisée. Entre les deux bâtiments, sur le côté, elle en découvrit un, plus petit, carré, dans lequel entra Mama-Louisa et qui s’avéra être la cuisine, isolée par crainte d’incendie. Encore plus loin, elle devinait d’autres constructions sur d’autres élévations de terrain similaires à celles sur laquelle reposait la demeure.   Elle laissa ses pensées vagabonder sur son nouvel univers.

*

Scott Burdick  2003

Esther

À cette heure-là, tout était étrangement calme, ayant remarqué le lever de sa maîtresse, Esther était allée chercher de quoi lui faire un déjeuner. Après avoir discrètement fait signe aux chiens de la suivre, elle traversa la maison silencieuse. Elle s’était vite repérée, les plans de l’ensemble étaient simples. Sur les deux étages principaux toutes les pièces étaient réparties autour du vestibule et de la cage d’escalier et pour monter sous les combles deux escaliers en colimaçon de part et d’autre du palier permettaient d’y accéder. C’est là que Mama-Louisa l’avait momentanément installée, juste au-dessus de la chambre de sa maîtresse. Elle était impressionnée par le silence et le mystère qui semblait entourer l’habitation. La maladie du maître et son agonie semblaient avoir arrêté toute vie. Elle était restée allongée sur le dos guettant les bruits de la maison, épiant le moindre craquement. Seuls le vol et le hululement des hiboux avaient rompu le silence de la nuit, ainsi que les échanges des ouaouarons, d’énormes grenouilles. Elle réfléchit longtemps sur sa nouvelle condition qui lui demandait une assurance qu’elle était loin d’avoir encore. Son jeune âge, sa dernière condition ne l’avait pas préparée, elle était habituée à obéir et non à prendre les choses en main et sa maîtresse semblait compter sur elle. La gentillesse qu’elle montrait à son encontre la poussait à faire bien et lui donnait un courage qu’elle était loin de ressentir. Parvenue aux cuisines, timidement elle poussa la porte, elle trouva Mama-Louisa aux fourneaux. « – Entre, n’aie pas peur, assois-toi ». La pièce était vaste, éclairée par de larges fenêtres des deux côtés, au fond une porte était ouverte sur ce qui devait être un garde-manger. Attablé à côté d’elle, sur une table tout en longueur, en chêne, patiné par son usage, Abraham touillait son grumeau d’un air nonchalant, en face de lui Nathanaël et Hyacinthe dormaient plus qu’ils ne déjeunaient. Comme dans toutes les plantations le chant du coq n’avait pas jailli de sa gorge que les esclaves étaient debout. Aussi arrivèrent derrière elle, Néora, la compagne d’Abraham, et ses deux filles puis Ariel et Ismaël à qui Esther demanda, pas très à l’aise, de quoi préparer un bain. Chacun s’examinait, se jaugeait. Esther prenait sa place dans la hiérarchie des gens de maison et personne n’essaya de la rembarrer. Bien que méfiante, elle reçut un bon accueil. Mama-Louisa avec amabilité engagea la conversation tout en lui tendant une assiette avec son déjeuner. « – La maîtresse est toujours si matinale ?

– Oh non ! Mais elle do’mir mal, elle rêver. Beaucoup rêver !

La gouvernante lui sourit, décidément elle trouvait la chambrière bien jeune pour ses responsabilités, mais bon ce n’était pas son problème. Elle reprit dans le silence général

– Il faut dire qu’elle n’a pas beaucoup de chance, arrivée alors que le maître est plus que malade.

– Lui mou’ir ?

Je crois bien. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le sauver, mais la vie ne veut plus de lui. C’est un grand malheur. Mama-Louisa retint ses larmes à la pensée de celui qu’elle avait en parti élevé et instinctivement toucha son ventre où la vie se développait. « – Je ne sais pas ce que nous allons devenir ! Monsieur Georges dit qu’il ne faut pas s’inquiéter, mais tout va dépendre de la maîtresse et elle me semble bien fragile et bien jeune.

– Oh, mais elle gentille !

– Je ne sais pas si ça va suffire ! Il va falloir l’aider !

Tous hochèrent de la tête en signe d’assentiment. Ils vivaient tous avec la peur d’être vendus et séparés, alors ils feraient tout ce qu’ils pourraient pour l’éviter. Le plateau étant prêt Esther se leva pour le porter à sa maîtresse, Louisa la suivit pour aller porter un bouillon au maître.

– Il y a longtemps que tu sers la maîtresse ?

– Oh non ! moi êt’e avant chez la ma’quise de Maubeuge ! Moi êt’e avec la mait’esse depuis qu’elle arriver. Toi pas savoir ?

– Non, pourquoi saurais-je ?

– Moi croire toi connaît’e la Da’cantel !

– Oui, un peu c’est un peu ma cousine et alors ?

– Elle pa’ler de toi à ma Mama, alo’ moi c’oire que toi savoi »

Comme elles entraient dans la maison, elles en restèrent là et chacune alla à sa besogne.

*

Une fois prête, Antoinette-Marie descendit rejoindre sœur Élisée dans le salon du rez-de-chaussée. Elle la trouva somnolente sur une marquise, elle avait veillé le malade toute la nuit en alternance avec la gouvernante et avec la compagnie silencieuse d’Ismaël le valet de chambre. Cette pièce s’avéra être la seule meublée de l’étage, un canapé, deux fauteuils cabriolet, quatre chaises, un tapis ayant fait de l’usage, une table, un guéridon, et sur les murs nus rien hormis son portrait par madame Vigée-Lebrun. Sa vue la ramena à une période de sa vie qui lui semblait très lointaine, pleine de rêves et d’espoirs, son cœur se serra et des larmes lui vinrent aux yeux. Elle sentit autour de sa taille le bras de sœur Élisée. « – Et si nous allions voir le reste de la maison, de votre maison !

John Hoppner (Britannique, 1758-1810). Portrait de l'honorable Lucy Elizabeth Byng

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Oui. Vous avez raison Élisée. Ce n’est pas la peine de s’appesantir ! Sœur Élisée sourit devant la familiarité d’Antoinette-Marie qui en oubliait son sacerdoce. Elle avait déjà remarqué cela sur le bateau que sous le coup de l’émotion ou dans l’intimité Antoinette-Marie n’utilisait que son prénom. Elle avait compris que cette familiarité était de l’affection, de la confiance. Elle avait été très touchée de le constater. Les deux jeunes femmes passèrent dans la pièce d’à côté, elles en poussèrent les persiennes laissant entrer la lumière. Elles découvrirent une pièce haute de plafond comme la précédente et totalement vide, la plupart des murs étaient garnis d’étagères. Elles en déduisirent, qu’en toute logique, c’était la future bibliothèque. Au milieu, attendaient d’être ouvertes des caisses closes à l’exception d’une. Avec un peu de gêne, se sentant des intruses, elles regardèrent ce qu’il y avait dedans. Elles trouvèrent des registres, ceux de la plantation. Après les avoir vaguement feuilletés, elles les remirent soigneusement où elles les avaient trouvés. Elles passèrent dans la suivante nue du sol au plafond, ainsi que toutes les autres qui suivirent. Elles firent le tour de la maison et elles constatèrent qu’il n’y avait de meublé que les deux chambres de l’étage et le salon, pour toutes les autres les murs, les planchers étaient à l’état brut. Visiblement, la maison était plus que neuve. « – C’est pour vous que monsieur le baron l’a fait construire, mais comme vous pouvez voir, ce n’est pas fini ! » L’information qui avait fait sursauter les deux jeunes femmes venait de Georges Tremblay qui venait d’arriver. Ils les avaient trouvés le nez en l’air dans la salle opposée au salon examinant la hauteur des plafonds. Antoinette-Marie ne sut que dire à part qu’elle était grande. « – Oui, monsieur le baron voyait toujours assez grand, de plus il estimait que son statut et celui de sa famille ne lui permettaient pas de faire autrement.

Ah. Je vois. Un peu gênée, elle rougit, remit machinalement une mèche de ses cheveux derrière son oreille et rajouta.   – Pouvons-nous quelque chose pour vous ?

– Non, madame, je venais simplement voir avant de partir pour les champs, si vous aviez besoin de moi ?

Devant sa gêne, il sourit. Il la trouvait jolie bien que ce ne fût point son genre. Il se doutait bien que sa situation n’était pas facile. Personne ne savait ce que l’avenir serait. Tout le monde était inquiet devant la fin imminente de Charles-Henri. Lui-même avait le cœur lourd de voir son ami d’enfance partir, celui avec qui il avait tout partagé, les peurs, les peines, les frustrations. Quant à la jeune femme qu’il avait devant lui, il ne savait qu’en faire, c’était la nouvelle maîtresse de la plantation et il voyait bien qu’elle était totalement inexpérimentée. Elle était empêtrée dans ses idées et ses manières françaises. Il avait remarqué à son comportement qu’elle n’avait pas l’habitude de donner des ordres, elle était mal à l’aise avec sa chambrière ou avec Mama-Louisa. Il savait bien que ce n’était pas sa faute, mais dans la situation cela allait être un handicap. Il sortit de sa réflexion en entendant la jeune fille répondre. « A priori non, mais peut-être partagerez-vous notre dîner ?

– Ce soir si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dans la journée, je serai dans les rizières qui jouxtent le bayou et elles sont assez loin de la demeure.

– Bien, bien !

Antoinette-Marie était vraiment gênée, car elle ne savait pas ce qu’elle était supposée faire ni comment elle devait se comporter envers lui. Cela l’agaçait, elle se retrouva donc soulagée quand le contremaître sortit. Mais elle n’était pas plus avancée, car elle ne savait pas ce qu’elle devait faire. Dans sa tête tourbillonnaient tous les conseils qui lui avaient été donnés sur son rôle en tant que maîtresse de maison, mais ils n’étaient pas adaptés à sa situation ou du moins elle ne savait par où démarrer. Sœur Élisée la sortit de son embarras. « Vous devriez aller voir votre époux, Antoinette-Marie. Nous lui avons fait sa toilette avec Mama-Louisa, il est visible et à peu près frais. De mon côté, je vais me rendre au dispensaire voir ce que je peux faire pour soulager les malades. » Antoinette-Marie était un peu jalouse de la facilité avec laquelle sœur Élisée trouvait sa place, mais d’un côté son rôle était défini. Elle enfila donc le sien celui de l’épouse du jeune homme qui se mourrait à l’étage au-dessus.

Elle allait monter quand la gouvernante sortant de l’ombre arriva dans le vestibule, par une porte qu’elle devina au fond de la pièce à côté de l’escalier. Cette dernière s’adressa à elle avec déférence. « Excusez-moi, maîtresse, mais votre chambrière m’a fait part d’un flacon que Marguerite Darcantel vous aurait donné et qui pourrait bien nous servir.

– Mon Dieu ! Où avais-je la tête ? Mais bien sûr, nous allons en donner à Charles-Henri. Elle allait se précipiter quand la voix de la métisse la retint.

– Oh ! maîtresse, ce remède ne pourra malheureusement plus sauver maître Charles, mais par contre il pourrait vous préserver de la maladie, vous et à sœur Élisée et cela sera déjà bien.

– Mais comment savez-vous qu’il ne pourra sauver mon époux ?

– Maîtresse que vous a dit Marguerite ?

– C’est vrai. Vous avez raison, c’était trop beau, bien sûr !

Abattue, elle monta les escaliers, alla à sa chambre et demanda à Esther le coffret dans lequel elle l’avait rangé. Elle le donna à Mama-Louisa, celle-ci de ce jour, consciencieusement, après l’avoir dilué en donna à sœur Élisée et à Antoinette-Marie. Cette dernière insista pour qu’elle-même en prenne, mais elle répondit que ça ne servait que pour le sang des blancs. Comme elle insistait, elle fit comme sa maîtresse et en prit tous les jours.

Antoinette-Marie se rendit ensuite jusqu’à la chambre du malade. Elle toqua doucement et entra.

Le jeune homme, le teint terreux, somnolait calé dans de gros oreillers. Afin d’aérer la pièce, les volets et portes-fenêtres étaient ouverts, mais la lumière faisait souffrir ses yeux. Il avait ressenti les premiers symptômes du mal alors qu’il surveillait le travail sur les champs de canes au nord de la plantation, remplaçant ses économes disparus avec l’épidémie. Pris d’un vertige, il était tombé de son cheval et avait perdu connaissance. Dans un silence de mort, il avait été ramené sur un brancard de fortune porté par ses gens inquiets. Mama-Louisa qui veillait le père entré dans un coma depuis plusieurs heures fut interrompue par le petit Hyacinthe apportant la mauvaise nouvelle. Affolée, elle avait accouru et installé son Charlot, son petit, dans la chambre de la future maîtresse. Le mal avait très vite empiré, céphalées et vertiges entraînèrent un malaise général, suivis par des embarras gastriques et des diarrhées, en quelques jours la maladie en fit une loque humaine. Il réalisa à peine la mort de son père quand sa garde-malade lui annonça. Mama-Louisa, Georges Tremblay, comme tous les gens de la plantation se demandèrent alors ce qu’allait être la suite des évènements. Mama-Louisa était enceinte pour la troisième fois du maître que le curé venait d’enterrer dans la plus grande solitude. Tout le comté subissait la fièvre qui s’étendait, personne ne se déplaça. La mère de Georges, Dewache, trancha dans l’incertitude générale, elle annonça avec calme que la solution voguait vers eux. Bien qu’obscurs, ses dires ne furent pas remis en doute, aucun n’aurait osé. Les esclaves la considéraient comme une sorcière ayant le pouvoir de dire l’avenir, et beaucoup avaient été soignés par elle.

Jacques Louis David

Charles Henri de Thouais

Pour Charles-Henri, il s’ensuivit un état stationnaire. Il était passé d’un accès de fièvre proche du coma à la disparition momentanée de la fièvre lui apportant ainsi un peu de repos. Sa jeune épouse était arrivée alors qu’il pensait ne jamais la voir. Depuis la vue de son portrait, il s’était mis à penser à elle oubliant tout le reste. Il n’alla plus à La Nouvelle-Orléans, oublia le jeu et les jolies mulâtresses. Il s’intéressa même à la plantation au point de se faire taquiner par Georges, celui qu’il considérait comme un grand frère. Son père, lui, trouva le changement surprenant et intéressant, mais n’y fit aucune allusion. Le jeune homme se mit à rêver sa vie avec cette jolie fille au sourire énigmatique, il imaginait son corps, sa grâce, ses gestes, les attentions qu’il aurait. Il serait enfin aimé et serait heureux, mais la maladie s’en était mêlée. Tout ça n’était pas pour lui et, pourtant elle était là. Quand il la vit se glisser dans la pièce avec difficulté, il lui sourit. Elle tira une chaise qu’elle approcha du lit. « – Comment vous allez ce matin ?

– Mieux, vous êtes là, réussit-il à articuler avec difficulté.

Oh ! c’est aimable à vous, avez-vous besoin de quelque chose ?

– Les volets, la lumière, pouvez…

Elle se leva aussitôt tout en lui répondant. « Oui ! Oui, je les tire ! Une fois faite, elle revint à sa place. Dans la demi-obscurité, la silhouette claire d’Antoinette-Marie se détachait légèrement auréolée par la lumière passant entre les persiennes. « Vous voulez autre chose ? Un peu d’eau peut-être ? » Il hocha la tête, elle remplit le verre sur la table à côté d’elle. Elle le souleva tant bien que mal et lui fit ingurgiter le contenu qu’il avala de travers. Elle s’excusa de sa maladresse tout en l’essuyant.

 – Non ! Non, ne vous excusez pas madame, c’est très bien ! C’est très bien comme ça !

Sous l’effort, il ferma un instant les yeux. Elle examina le jeune homme qu’elle trouva beau malgré les affres de la maladie. Blond, les traits fins, de grands yeux bruns et la bouche pulpeuse, bien que craquelée par la fièvre, il plaisait à Antoinette-Marie. Dans une bouffée d’espoir teintée d’inconscience, elle trouva qu’elle avait un bien joli mari. Il se reprit et lui demanda de lui raconter son voyage, ce qu’elle fit. La jeune fille se lança dans un long monologue pendant lequel le malade resta suspendu à ses lèvres. Il fut interrompu par la visite de Mama-Louisa venant aux nouvelles. Comme tout allait bien, elle repartit, elle trouvait que sa jeune maîtresse faisait bien les choses pour son petit maître, car il resterait à jamais pour elle le petit garçon tremblant que le baron de Thouais lui avait mis dans les bras. Une fois qu’elle fut sortie après lui avoir donné à boire, la voix empâtée, il s’adressa à la jeune fille avec quelques difficultés

– Vous savez notre famille vient aussi du sud-ouest de la France, nous sommes originaires des Landes. Pour être franc je ne sais où c’est, mais mon père m’a certifié que c’était près de chez vous !

– Oui, c’est vrai, enfin sur la carte, mais je vous croyais de Nouvelle-France ?

– Oui, oui de l’Acadie !

Il avait de plus en plus de mal à s’exprimer, la fatigue commençait à faire son effet. Antoinette-Marie l’interrompit  

 – Vous me raconterez après vous être reposé, vous avez besoin de dormir. Je vais vous laisser un moment et reviendrai pour que vous puissiez me narrer l’histoire de votre famille. 

Elle se leva, tapota ses coussins, remonta ses draps, le jeune homme tremblait sous l’effet de la fièvre. Il lui sourit et ferma les yeux lorsqu’elle lui passa sa main dans les cheveux qui lui tombaient sur le front. Il était heureux, un ange s’occupait de lui. Pendant les trois jours qui suivirent entre deux accès de fièvre, il s’évertua à raconter l’histoire des Thouais et des Tremblay qui était liée.

plantation la Palmeraie  (Houmas Plantation-031.JPG

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 018

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Chapitre 18

Expédition de Robert Cavelier de La Salle à la Louisiane en 1684, peint en 1844 par Théodore Gudin. .jpg

Été 1789. Arrivée à la Nouvelle-Orléans.

Deux coups résonnèrent à la porte de la cabine. À travers celle-ci, la voix étouffée de Monsieur d’Estournelles leur annonça. « – Mesdames, mesdames, on voit le continent, venez voir ! ». La porte s’ouvrit en grand, « nous arrivons ! », s’écria Antoinette-Marie. Elle jeta une étole de mousseline sur ses épaules et suivie de sœur Élisée et des chiots, elle lui emboîta le pas.

Émerveillées, de la dunette, elles aperçurent la côte indistincte de leur nouveau pays teintée de rose par l’aube naissante. Malgré les explications données par le capitaine de « la Louison », elles ne devinèrent, au travers de la longue vue, qu’une multitude d’îles là où elles auraient dû voir l’embouchure du Mississippi. Trois bonnes heures plus tard, à la suite du navire avec lequel ils faisaient cortège, après avoir contourné une île, ils pénétrèrent dans l’embouchure du large fleuve, par la passe du fort de la balise qui servait de poste de douane. Ils avancèrent lentement, le père des eaux les repoussait de son courant. Où commençait le fleuve ou finissait l’océan ? Nul n’aurait pu le dire parmi les voyageurs. Les îlots herbeux furent remplacés par des bancs de sable. Ses rives indéfinissables, entre ciels et eaux, exhalaient l’odeur mélangée des fleurs qui poussaient à profusion avec celle des marécages.

Le soleil nimba d’or tout ce qu’il avait coloré de rose avec ses premiers rayons. Protégée par son ombrelle, ses cheveux d’or blanc balayaient par la brise, elle restait sur le gaillard arrière le regard fixé loin devant, cherchant elle ne savait quoi. Elle allait avoir seize ans le mois prochain, elle était mariée à un inconnu et elle voyait pour la première fois ce pays qui allait être désormais le sien. Dans sa tête les idées se bousculaient. Tout lui revenait en désordre, l’incertitude de qui elle était, ce qu’elle était, le château de Cambes, l’hôtel de Saige, les conversations avec Madame de Verthamon, sa tante, sa sœur Marie-Amélie, les monologues de Madame Authier-Cousteille sur sa vie au sein de sa grand-case, le soutien chaleureux de sœur Élisée, les multiples renseignements de Monsieur d’Estournelles tout se mélangeait. Elle se sentait vide, abrutie par ce qui lui arrivait.

Portrait of Mary Graham

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Au fil des jours, ce pays l’envoûtait, les couleurs, les odeurs, l’air s’imbibaient en elle. Cette terre était faite pour elle, elle en était sûre. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se sentait arrivée chez elle. Peut-être, car c’était simplement le but de son voyage. Son cœur se gonflait d’espoir. Lui revint en mémoire la devise familiale que lui avait brodée sur un mouchoir de linon sa sœur aînée, sœur Angélique « Qui vult, potest, qui potest, debet ». « Qui veut peut, qui peut, doit ».

Cela faisait cinq jours que le navire remontait lentement luttant contre la force du fleuve et tout ce qu’il entraînait comme alluvions et troncs d’arbre. Antoinette-Marie passait ses journées, accoudée sur la rambarde de la dunette, à laisser courir son regard et son imagination sur la plaine alluviale, chargée de vase, dont le navire remontait les nombreux méandres qui multipliaient par trois la longueur du cours. Les dernières trente lieues semblaient bien longues à la jeune fille que l’impatience gagnait.[ Elle était pressée de commencer sa vie, même si elle avait des craintes devant tout cet inconnu.

Ils passèrent devant le fort Saint-Philippe, seule bâtisse entre le fort la Balise et La Nouvelle-Orléans. Antoinette-Marie ne voyait que bandes de sable, de boue et mangrove, où eau et terre se mêlaient sous une végétation luxuriante.] Cette atmosphère mystérieuse exaltait son jeune esprit teintant son voyage de romantisme et d’aventure. Entouré des brumes matinales et des vapeurs végétales, qui par ailleurs gênaient la navigation, le bayou prenait un aspect irréel. La surface des eaux était recouverte de jacinthes, de lentilles, de jasmin sauvage et de magnolia des marais. Puis imperceptiblement, le parfum des magnolias, des lauriers-roses et des glycines embauma l’atmosphère, supplantant celui des marais. Ils aperçurent au loin des forêts grandioses de cyprès et de chênes encore vierges de civilisation. Un matin, Sœur Élisée lui montra, trois énormes bêtes ressemblant à d’énormes lézards, affalés sur la berge. Elles les trouvèrent affreuses et inquiétantes. Elles apprirent que c’étaient des « cocodîles » ou crocodiles. Elles allaient de bâbord à tribord et vice-versa montrant à l’autre ce qui les surprenait, ce qu’elle trouvait admirable ou effrayant. Constant d’Estournelles et James Wilkinson s’amusaient de l’agitation de la sœur Ursuline et de la jeune mariée. Elles firent semblant de se fâcher et reprirent leurs allers et retours sur le pont. Elles scrutèrent tous les paysages qu’ils traversaient afin d’en apercevoir la faune qui allait de l’alligator au chat sauvage, en passant par les hérons bleus, les canards et les loutres, ainsi que le dangereux serpent mocassin glissant sur l’eau à la recherche de ses proies. Des nuées de papillons s’échappaient de nombreux arbres dénudés, emmêlés de plantes épiphytes et de lianes recouvertes de « mousse espagnole ». Elles occupaient leur imagination observant les différents animaux qui s’élançaient sur les arbres, et qui les parcouraient successivement les uns après les autres, à la vitesse d’un oiseau, avec les anneaux mouvants des reptiles. Tantôt, elles s’égayaient devant la légèreté des sauts d’un écureuil qui courait de branche en branche et qui jouait librement avec ses semblables. Tantôt, elles s’effrayaient devant la souplesse du léopard qui poursuivait sa proie jusque sur les sommets des arbres avec la précaution d’un chat, ou devant les efforts onduleux du gros serpent, qui sortait des marais, s’entortillait autour des troncs pour parvenir en haut des arbres et y saisir quelques gros oiseaux qu’il glaçait de ce magnétisme, qui faisait sa force. Outre plusieurs animaux de ce genre, elles admiraient la foule innombrable d’oiseaux multicolores, de tous ramages et de toutes tailles, qui se mêlaient en voltigeant partout et qui achevaient l’enchantement du tableau qui rappelait le Paradis. L’équipage et les passagers souffraient de leurs premières piqûres de maringouins. Antoinette-Marie les éloignait à coups d’éventails, bien qu’elle semblât échapper aux piqûres. Elle supposa que sa peau n’était pas à leurs goûts, ce dont elle se félicita vu ce qu’elle en savait. Ce fléau était porteur de la fièvre jaune, du typhus, de la malaria et du choléra.

– Savez-vous où nous nous situons ? » demanda Antoinette-Marie à monsieur d’Estournelles qui leur tenait compagnie.

– Nous sommes dans la paroisse des Plaquemines, son nom vient de l’arbre plaqueminier dont le fruit nous est plus connu sous le nom de « Kaki » ». Répondit-il, tout en montrant l’arbre.

– Et La Nouvelle-Orléans est-elle encore loin ?

– Nous ne devrions plus tarder maintenant… Tenez, regardez, voici les premières levées qui protègent les habitations du fleuve.

Elles aperçurent au loin une grande demeure cernée de champs et de rizières à perte de vue sur lesquels, le dos courbé, une population noire travaillait la cane sous les ordres de surveillants coiffés de larges chapeaux de paille. Antoinette-Marie regardait, subjuguée, ce qui allait être son univers, et pour la première fois elle réalisait ce qui l’attendait.

Le soir venant, le capitaine annonça aux passagers qu’il était temps de boucler les malles, d’ici une heure, on allait apercevoir le port tellement attendu. Cela faisait six jours qu’ils naviguaient sur le fleuve, l’attente s’achevait.

Peinture de Georges Romney, une jolie vision des années 1780 et son gainsborough..jpgSœur Élisée aida Antoinette-Marie à se changer, afin d’être présentable. Elle se corseta, enfila plusieurs jupons malgré la chaleur. Elle avait choisi une robe à l’anglaise en indienne blanche avec des fleurs polychromes en impression. À manches longues ajustées, elle était baleinée au dos accentuant sa cambrure et était fermée devant par laçage. Sœur-Élisée, attendrie par les efforts de présentation de la jeune fille, lui servait de chambrière et de miroir. Celle-ci s’était au préalable constitué la seule coiffure qu’elle savait se faire le chignon à la « Rose-Marie », comme elle l’avait surnommé. Elle l’avait agrémentée d’un petit chapeau de paille relevé à l’arrière dont sœur Élisée noua le large ruban sur la nuque. Elle arborait le seul bijou qu’elle possédait le médaillon d’or dont l’éclat l’avait sauvé à Saint-Domingue. Les malles fermées, se sentant prêtes, les deux jeunes femmes remontèrent sur la dunette. Monsieur d’Estournelles admira l’élégance d’Antoinette-Marie que sa silhouette élancée accentuait et lui en fit le compliment.

 Monsieur Cerveillon, le second, avait entraîné, exceptionnellement, les passagers à la proue du navire afin qu’ils ne perdent rien du spectacle. Le fleuve s’élargit aux dimensions d’un lac se perdant au nord dans les brumes de chaleur. Ils découvrirent, à tribord, sous le soleil couchant, lové dans la courbe du fleuve les premiers toits de la ville. Antoinette-Marie fit constater la similitude entre Bordeaux et La Nouvelle-Orléans, faisant remarquer toutefois que cela s’arrêtait à son étalement le long du fleuve. Les deux villes formaient toutes les deux un croissant de lune, cela la conforta dans son espoir d’être faite pour vivre au sein de celle-ci, elle se serait accrochée à n’importe quel lambeau d’espérance tant la peur de l’inconnu s’infiltrait en elle.

Le navire longea les levées herbeuses derrière lesquelles ils devinèrent les toits des maisons enfouis dans une végétation luxuriante de magnolias, de palmiers, de saules et de sycomores.

Le « Louison« se fraya un chemin à travers la multitude d’embarcations au mouillage. Des bricks et des goélettes battant pavillon espagnol ou fleurdelisé attendaient là leurs marchandises pour leur voyage de retour après avoir déchargé les produits en provenance de leurs pays d’origine, avec un passe-droit pour ceux de la France. Autour d’eux circulaient une multitude de canots indiens, de barques à fond plat, certaines munies de voiles carrées, d’autres avançant à la force de leurs rameurs. Les passagers observaient le spectacle, Antoinette-Marie était intriguée par l’adresse des capitaines de navires, et admirative devant la dextérité des plus petites barques qui, malgré les remous du fleuve accentué par les gros tonnages, réussissaient à éviter les accidents. Aux basses eaux, la rive laissait paraître une boue jaunâtre léchée par le flot trouble. Le navire se dirigea vers le débarcadère où il accosta face à la place d’armes au bout de laquelle trônaient les ruines de l’église saint Louis que la ville songeait à reconstruire à l’identique depuis l’incendie. Antoinette-Marie et Sœur-Élisée découvraient une ville dont les rues se coupaient en angle droit selon les plans d’origine de Leblond de la Tour, ingénieur du roi, envoyé dans la colonie en 1723 et qui se relevait doucement de ses cendres. De part et d’autre de la place, perpendiculaire au fleuve, se trouvaient les casernes face au palais du gouverneur et des magasins royaux. Tous étaient en reconstruction, tous surmontés des bannières jaune et rouge du roi d’Espagne flottant au vent. Autour des traces de l’église Saint-Louis, la ville se déployait à l’abri des digues censées la protéger des crues régulières du Mississippi. Elle était encore parsemée de parcelles vides sur lesquelles rien n’avait été reconstruit, comme celle du Cabildo. Malgré ça, des maisons cossues, reste d’une rangée, jouxtaient les entrepôts limitant le port et ménageant une vaste place encore grouillante de vie à cette heure-là, pleins de couleurs et de sons. L’activité de la ville semblait s’être tout entière concentrée sur cet espace. Comme à Saint-Domingue, se croisait dans un certain désordre des débardeurs blancs ou nègres, torse nu, ruisselant sous les charges, des courtiers affairés, quelques négresses tenant en équilibre sur leur tête des plateaux de joncs tressés chargés de vivre, des habitants en promenade profitant de la brise du soir qui les laissait enfin respirer.

En attendant la fin des manœuvres d’appareillage, monsieur d’Estournelles après avoir cité les différents bâtiments encore debout et à leur vue expliqua aux dames que la partie de la ville la plus peuplée et la plus belle était celle qui longeait le fleuve. Les autres quartiers étaient presque déserts ou habités par les gens de couleur, ce qui était contraire à la plupart des villes portuaires, où l’on trouvait près des quais bureaux, magasins de négociants et masures d’ouvriers, les quartiers élégants fuyant le tumulte du port. La ville était en grande partie habitée par des négociants ou des planteurs y ayant leurs maisons de ville et qui y séjournaient que l’hiver, l’été, ils étaient dans leurs plantations, fuyant chaleur et miasmes.

La nuit était tombée quand le capitaine et les officiers se réunirent pour dire adieu à leurs passagers avec une certaine émotion. Depuis la tempête, Antoinette-Marie sans le vouloir était devenue le porte-bonheur, l’ange gardien de tout l’équipage. Le petit Kerrien la larme à l’œil tenait pour la dernière fois Béarn et Navarre qui commençaient à peser lourd et qui le gratifiaient à l’aide de coups de langue de toutes ses attentions. Sœur Élisée fut chaleureusement remerciée pour tous ses soins. C’est avec un pincement au cœur que les passagers quittèrent « la Louison », bien qu’ils fussent soulagés d’être enfin arrivés. Les jambes vacillantes se souvenant encore du roulis de l’eau, ils touchèrent la terre ferme.

Les formalités administratives de débarquement furent rapides, Monsieur d’Estournelles était connu des autorités portuaires. Ils se mirent donc en route pour l’hôtel de Maubeuge, espérant les trouver encore en ville. Dans le landau prêté par le capitaine du port, ils remontèrent la rue Saint-Pierre, tournèrent rue Dauphine, et trouvèrent l’hôtel juste après la rue Saint-Louis. Ils firent le chemin au milieu de la brume qui montait du fleuve, les empêchant de voir même ce qu’ils longeaient. Dans son cocon de brouillard, la ville faisait fantomatique. Les bruits amortis, elle semblait vide de toute vie. Ils s’arrêtèrent devant une demeure avec véranda, soutenue par de minces colonnes, au rez-de-chaussée comme à l’étage. Le cocher ouvrit la porte et déplia le marchepied. Monsieur d’Estournelles aida les dames à descendre de la voiture. Antoinette-Marie, intimidée, après avoir rassemblé ses jupes et fait attention où elle mettait les pieds, leva la tête vers les lumières des hautes fenêtres. Après avoir passé les grilles de fer forgées, elle remonta la petite allée bordée d’arbustes, éclairée par des flambeaux. Elle gravit lentement la volée de marches menant à la porte d’entrée, Béarn et Navarre, sur les talons, aussi méfiants que leur maîtresse. Monsieur d’Estournelles la devança pour frapper à la porte. Sœur Élisée, tout en suivant ses compagnons, examina les alentours et remarqua que la demeure, parmi celles encore debout, était la plus grande. Toutes les parcelles de l’autre côté de la rue paraissaient vides, déblayées de leurs ruines, ou en cours de reconstruction. La demeure des Maubeuge, ainsi que ses voisines, semblait avoir eu bien de la chance, elles avaient été épargnées de justesse par l’incendie que leur avait déjà décrit avec moult détails monsieur d’Estournelles au cours du voyage.

Les femmes d'ascendance africaine de la Nouvelle-Orléans portaient souvent des tignons traditionnels comme coiffure. Courtoisie de la collection historique de la Nouvelle-Orléans

Josépha

Comme on mettait un peu de temps à leur ouvrir, le secrétaire des Maubeuge refrappa à la porte. Celle-ci s’ouvrit sur une grande négresse, qui semblait n’avoir que la peau sur les os, visiblement courroucée d’avoir été pressée. Tout en bougonnant, sous ses paupières lourdes, elle balaya d’un air hautain Antoinette-Marie qu’elle trouva face à elle dans l’ouverture de la porte. Agacé, Constant d’Estournelles poussa la porte et la négresse. « – Et bien Josépha, c’est comme ça que tu accueilles les invitées de tes maîtres ! Va donc annoncer l’arrivée de madame Cambes-Sadirac de Thouais et de sœur Élisée Chaumont Charvet ! » Souriant malicieusement de la blague qu’il faisait à la gouvernante, car il savait bien qu’elle ne retiendrait pas la longueur des noms des deux dames, d’autant qu’il en avait rajouté intentionnellement. « – Missi Balluet, vous de ‘etour ! » et après avoir esquissé une petite révérence, elle fit demi-tour sur elle-même et partit la démarche raide vers une porte de l’autre côté du vestibule, par laquelle entra presque aussitôt une femme élégante. « – Vous voici enfin ! Comme je suis heureuse ! Entrez, entrez, vous êtes ici chez vous. Considérez-vous comme dans votre famille, de toute façon je ferai tout ce que je peux pour que vous vous sentiez comme chez vous ! » Antoinette-Marie surprise devant un accueil aussi chaleureux ne sut comment répondre. « Excusez-moi, je vous saute dessus comme un canard sur hanneton, mais j’étais si impatiente de vous voir. J’ai reculé le plus possible notre départ pour la plantation afin que vous ne trouviez pas la maison vide ! » Se retournant vers Sœur-Élisée, Madame de Maubeuge reprit. « – Excusez-moi ma sœur, mon impatience me fait faillir à mes plus humbles devoirs, entrez, mettez-vous à l’aise ». Prenant son bras, elle entraîna, dans la pièce d’à côté, Antoinette-Marie. Dans le salon où était servi un repas, monsieur de Maubeuge attendait le retour de sa femme. « Mon ami, outre votre secrétaire, je vous ramène madame Cambes-Sadirac de Thouais et sœur Élisée Chaumont Charvet qui je crois, par je ne sais plus qu’elle branche de ma famille, est une de mes cousines. » L’homme s’approcha et fit un baisemain aux deux jeunes femmes. Monsieur et Madame de Maubeuge étaient un très beau couple d’une élégance naturelle sans ostentation. Autant il paraissait froid et dédaigneux, autant elle paraissait enjouée chaleureuse. Blonde, les yeux bleus et rieurs, la bouche fine et malicieuse, le nez légèrement aquilin, le verbe rapide, avec un physique très aristocratique, Antoinette-Marie d’emblée fut séduite. Son aspect longiligne n’était que mouvement, de taille moyenne, Antoinette-Marie la dépassait, elle avait toujours un mot aimable pour tout le monde. Elle avait cette façon indolente des créoles de s’exprimer, laissant un peu traîner ses fins de phrases, ce qui n’enlevait rien à son autorité naturelle de femme nantie. Sœur Élisée se dit que cette femme si ouverte ne devait pas dire tout ce qu’elle pensait et devait réfléchir plus qu’elle en avait l’air. Le marquis interrompit courtoisement sa femme et s’adressa à son secrétaire.  « Mon ami si vous désirez vous retirer nous ferons le point de nos affaires demain matin, autrement c’est avec plaisir que vous pouvez vous joindre à nous. » Constant d’Estournelles déclina l’invitation, et signala qu’il laissait sur le bureau du Marquis les dossiers traités lors du voyage. Il se retira après avoir salué ses compagnes de voyage et la marquise. Celle-ci se retourna vers Josépha qui faisait déjà ajouter des couverts à la table par une grande négresse aux bras ronds, le tignon en coton écossais indigo et blanc comme la gouvernante, Antoinette-Marie, devait remarquer que toutes les servantes de la maison étaient coiffées à l’identique. « – Josépha, vérifie que les chambres sont prêtes et dès que les malles seront arrivées que l’on s’occupe de la garde-robe de ses dames. » Se retournant vers sœur Élisée, elle lui demanda si elle acceptait son hospitalité ou si elle comptait aller tout de suite au couvent. « – J’irai me présenter demain matin auprès de la mère supérieure, mais j’accompagnerai Antoinette-Marie auprès de son époux comme cela me l’a été demandé. C’est donc avec plaisir que je profite de votre hospitalité. » Tout étant réglé, la marquise proposa de passer à table. Antoinette-Marie était surprise par le luxe de la décoration, lustre en cristal, chandelier en argent à cinq ou dix bougies, fauteuil à la reine tapissé crème avec des guirlandes de roses comme les lourds rideaux qui encadraient les portes-fenêtres ouvertes. Les rideaux de mousseline, qui servaient de moustiquaire, se soulevaient légèrement au gré de la brise nocturne dévoilant par à-coups un jardin luxuriant illuminé par des torches. L’ensemble du mobilier était d’une simplicité raffinée, une élégance contenue, agrémentée d’une abondance d’ornements gracieux et délicats. Aux murs se faisaient face un tableau de la marquise avec un jeune enfant et un du marquis ainsi que deux autres enfants encore plus jeunes. Après s’être excusée, Antoinette-Marie repoussa l’un des rideaux de mousseline afin de faire sortir Béarn et Navarre qui se couchèrent dans la véranda, Monsieur de Maubeuge s’extasia devant leur lignage et réclama des chiots dès la première portée.

Antoine Laurent de Lavoisier et sa femme 1788.

Nathalie et Louis Amédée de Maubeuge

Pendant que Josépha secondée par deux autres servantes faisait le service. La marquise submergeait de questions les deux voyageuses. Elles racontèrent sommairement le voyage et ses péripéties éludant le douloureux chapitre de Saint-Domingue.

Le repas fini Monsieur de Maubeuge se retira dans son bureau sous prétexte d’étudier les dossiers tellement attendus. De son côté, la marquise accompagna ses invitées à leurs chambres. Après avoir monté le large escalier qui allait à l’étage, elles parcoururent les loggias, qui donnaient sur le jardin, fermé uniquement par des rideaux d’ajoncs que l’on déroulait suivant l’ardeur du soleil, comme la plupart des maisons sous ses latitudes. Après avoir présenté sa chambre à sœur Élisée, Josépha s’occupant de son confort, madame de Maubeuge accompagna Antoinette-Marie jusqu’à la sienne. Elles pénétrèrent dans le boudoir adjacent à celle-ci. Il était tendu de toile de Jouy rouge foncé représentant des couples dans un décor pastoral. Il était meublé d’un canapé et deux fauteuils avec dossier en médaillon à la dernière mode de couleur crème, ainsi que d’une table, d’un bureau et d’une commode décorés, plaqués d’acajou et ornés de bronzes dorés. Quant à la chambre y trônait un grand lit à la polonaise avec commode et coiffeuse assortie, ainsi qu’une bergère dans un angle de la pièce. Antoinette-Marie était admirative. « – Madame, votre décoration n’a rien à envier aux hôtels bordelais que j’ai pu voir ! » Touchée par la spontanéité de la jeune fille autant que par le compliment, elle répondit avec modestie que cela ne se pouvait. Elle savait pertinemment que son hôtel était à la hauteur du compliment, elle avait suffisamment dépensé en ce sens. De la garde-robe sortit une jeune négresse suivie d’une plus âgée. « – Esther, approche-toi ! » La jeune esclave d’environ 13 ans, les yeux baissés, vint se planter à côté de la marquise. « Antoinette-Marie, je peux vous appeler Antoinette-Marie ?

Bien sûr, Madame. Répondit-elle, intriguée.

– Ah non ! Moi, c’est Nathalie ! Bon, voici Esther !

– Esther a une drôle d’histoire. Avec Sara comme nourrice, elle m’a été offerte par un capitaine au long cours qui avait vendu une garnison de bois d’ébène à mon époux alors que nous étions de passage à « Cap-Français ». Il l’avait recueillie nourrisson, lors de son voyage et il ne pouvait se résoudre à la vendre. Il m’a donc demandé de ne jamais les vendre, aussi comme cadeau de mariage, je vous offre Esther. Non ! Non ! Vous ne pouvez refuser, les papiers sont faits et vous ne pouvez vous passer de chambrière. Esther a été bien formée et elle est encore assez malléable pour que vous puissiez finir de la former selon vos habitudes. » Car, ce que ne disait pas la belle marquise, c’est qu’Esther devenait encombrante. Son mari commençait à laisser son regard s’appesantir sur ses jeunes formes, et il n’était pas question qu’une de ses chambrières devienne une de ses tisanières. Alors, elle avait trouvé la solution idéale pour tout le monde selon son angle de vue.

Antoinette-Marie était terriblement gênée, mais ne se voyait pas refuser l’étrange cadeau. Elle remercia la marquise tout en se demandant comment elle allait s’y prendre avec l’esclave à peine plus jeune qu’elle. Se retrouvant seule avec elle, elle s’adressa à elle « – J’espère, Esther, que nous nous entendrons… Pour commencer, peux-tu aller me chercher une écuelle d’eau pour Béarn et Navarre ? À leurs noms, les deux jeunes dogues se levèrent, l’esclave se raidit. « – N’ai pas peur, ils sont très doux, approche-toi » Esther affolée les yeux grands ouverts regarda par en dessous celle qui était devenue sa maîtresse. « – Ne crains rien ! » Après l’avoir fait, montrant l’exemple, prenant la main de l’adolescente réticente, elle lui fit caresser le crâne de Navarre qui la gratifia d’un grand coup de langue. Rassurée, elle fit de même avec Béarn qui ne broncha pas. « – Tu vois, ils ne sont pas méchants, ils sont doux comme des agneaux. » Puis s’adressant aux chiens, elle leur dit « – Maintenant, il faut écouter Esther comme si c’était moi. Compris ? » Les deux jeunes dogues s’assirent et regardèrent leur maîtresse. Esther sortit.

Antoinette-Marie, une fois seule, s’assit sur la bergère et retira ses chaussures soulageant ses pieds comprimés. Relevant ses jupons, elle dénoua ses jarretières et roula ses bas de coton. Elle n’était pas à l’aise avec cette soudaine acquisition. Le cadeau de madame de Maubeuge l’avait pris de court. Elle savait qu’elle allait avoir des gens à son service, qu’elle allait posséder des esclaves, de cela, elle avait été avertie, mais elle avait pensé que ce serait par le biais de son mari. Monsieur d’Estournelles lui avait fait comprendre qu’il en possédait un certain nombre. Elle savait bien qu’elle n’avait pas le choix dans cette société, et qui lui était même, interdit de libérer, sans permission des autorités, ses gens, ce qui de toute façon amènerait n’importe quel propriétaire à la ruine. Et puis dans son cas, on ne lui demanderait pas son avis, elle n’était qu’une femme sous tutelle de son époux. De plus, elle ne savait même pas comment pourrait vivre dans cette contrée un esclave libéré, aussi devant la fatalité, elle se dit qu’elle allait faire de son mieux pour qu’Esther ne pâtisse pas trop de son état.

Elle alla s’asseoir devant la coiffeuse, les yeux dans le vague, elle songeait toujours à sa nouvelle situation. Elle allait commencer à défaire son chignon quand l’esclave revint. « Oh ! Attendez Mam, c’être à moi de le fai’e » elle défit donc le chignon de sa nouvelle maîtresse et lui brossa sa lourde chevelure aux boucles lisses, puis à sa demande, elle lui fit une tresse pour la nuit. Ensuite, elle lui défit sa robe laissant enfin pleinement respirer Antoinette-Marie et lui enfila une chemise pour la nuit. « – Demain matin, comment je fais pour t’appeler ?

– Oh ! Moi do’ mir à côté dans le ga’de ‘obe Mam ! moi être toujours là !

– Bien, bien !

*

Esther (Creole woman in Red Turban

Esther

Esther se leva avant le jour, entrouvrit la porte de la chambre de sa maîtresse. Elle n’eut pas besoin d’appeler les chiens, ils se levèrent aussitôt et ils suivirent la jeune esclave pas encore très rassurée. À partir de ce jour, ils suivirent indifféremment ou Antoinette-Marie ou Esther à la surprise de tous. La servante sortit sans faire de bruit de la maison et traversa le jardin pour se rendre à la cuisine qui jouxtait les communs. Comme tous les matins, le coq n’avait pas encore chanté que tous les gens de maison se retrouvaient autour de la grande table de chêne pour le grumeau matinal. Navarre et Béarn abandonnèrent Esther sous le grand magnolia et l’y attendirent.

Abigaël, bien que sœur de Josépha, était aussi ronde et lourde que sa sœur était sèche. Elle trônait comme il se devait à la table. Elle était la nourrice de la marquise et était devenue sa cuisinière. Madame Bourdeille de la Salle, la mère de Madame de Maubeuge, avait cédé à la mode des nourrices noires qui sévissait à sa naissance à Nantes. La marquise était la seule qui l’appelait Abi. Ayant l’oreille de sa maîtresse depuis qu’elle l’avait eu pendue à sa mamelle, elle régnait sur tous les esclaves de la maison malgré le statut de sa sœur qui était passée de servante à tout faire dans l’hôtel nantais à gouvernante en arrivant dans cette demeure. Elles avaient été toutes les deux cédées à la marquise par sa mère lors de son départ pour la colonie.

Esther salua tout le monde et demanda à Samson avec quoi nourrir les chiens, il grommela qu’il allait s’en occuper. Elle s’assit à côté de Sara, une grande noire solidement plantée qui, pour avoir remplacé sa mère, était sa seule famille. Arriva derrière elle Josépha qui ne décolérait pas depuis qu’elle avait appris le changement de statut d’Esther qui jusque-là était son souffre-douleur. Elle attaqua d’emblée la jeune fille « Alo’ êt’e contente la noi’aude ! » ce qui fit sourire Abigaïl, car sa sœur devait être la plus noire des gens de maison, mais à sa décharge, elles étaient nées à Saint-Domingue et non en Afrique comme ses sauvages. « – Elle pouvoi’ ! » répondit Sara froidement, défendant comme toujours celle qui était son enfant. « – Elle deveni’ impo’tante maintenant, et toi plus pouvoi’ lui donner o’d’es !

J’aime’ai voi’ ça, tant qu’elle êt’e dans cette maison, elle m’obéi’ !

– Toi savoi’ que non, intervint placidement Abigaïl, elle avoi’ une nouvelle mait’esse, toi ‘ien di’. Sur ce, avec difficulté, elle leva pesamment son corps alourdi et partit suivie de Josépha, car c’était elle qui réveillait sa maîtresse, deux heures après le lever de soleil, comme toujours depuis sa naissance, mais elle devait avant cela vérifier la tenue de la maison avec sa sœur. Restée seules, Sara s’adressa à Esther  « – Toi falloi’ comp’end’e que ta place auprès de ta mait’esse êt’e impo’tante. Moi savoi’ par Marguerite qu’à la plantation la gouve’nante, c’est la Louisa, mais elle, pas fai’e misè à toi ; toi contenter toujours ta maîtresse, Marguerite dire que ça êt’e une chance pou’ toi. » Puis la regardant droit dans les yeux, elle rajouta avec gravité « – su’tout tenir toi éloigner des hommes blancs autant que toi pouvoir. » Esther chercha dans les yeux de celle qu’elle considérait comme une mère un supplément d’information qu’elle ne trouva pas. Elle acquiesça.

*

Quelques jours avant, Sara s’était rendue hors des limites de la ville sur un grand espace qui semblait à moitié abandonné dans la semaine, et que les blancs appelaient place des nègres ou du cirque et qui pour tous allait se nommer la place Congo. Elle se situait en ligne droite de la place d’armes à la limite des anciens remparts. Les Orléanais faisaient une entorse tacite au code Noir. Ils permettaient à leurs esclaves africains d’exercer une autre activité pendant leurs jours de repos et même de vendre les produits de leur propre parcelle. Aussi le dimanche la place était comble, s’y croisaient sans se mélanger des esclaves et des affranchis ainsi que quelques spectateurs blancs qui restaient en périphérie. Ils se rassemblaient sur l’esplanade pour organiser leurs danses traditionnelles, la Calinda, la Bamboula, le Congo, ses rituels collectifs mettaient en scène les divers aspects de leur vie. Les différents participants en profitaient pour échanger des informations qui passaient ainsi d’une plantation à une autre d’une demeure à une autre. Chaque tribu avait son point de rencontre précis. Sara, comme chaque dimanche après-midi, laissait les enfants Maubeuge à Abigaël et se rendait sur le lieu dans le dessein caché d’y retrouver des gens de sa tribu. Elle avait peu d’espoir, car la plupart d’entre eux avaient été vendus à Saint-Domingue. Mais ce rituel la faisait avancer tous les jours. Elle se mêlait à la foule et écoutant tous les dialectes possibles, elle cherchait à reconnaître celui de son village. Elle passait entre les groupes qui formaient des cercles dont le plus grand ne devait pas mesurer plus de 10 pieds de diamètre avec au milieu des musiciens qui avaient pour instruments de vieux tonneaux de viande de porc sur lesquelles ils frappaient avec des bâtons ou des os utilisés comme des baguettes de tambour. Le roulement continu faisait danser des dizaines d’hommes et de femmes qui entonnaient un chant dont le langage était indéfinissable tant se mélangeait la langue des maîtres et celle du village de leurs pères. Elle remarqua même un groupe qui singeait les maîtres en dansant une contredanse. Au centre de l’esplanade, un cercle, plus important que les autres, entourait la reine du vaudou, Marguerite Darcantel. Celle-ci exécutait une danse particulière accompagnée d’un groupe de femmes. Elles ne décollaient pas les pieds du sol, se contorsionnaient, faisaient onduler leur corps par des mouvements de balancements qui partaient des chevilles pour remonter vers la ceinture. Autour d’elle des hommes sautaient et réalisaient des acrobaties mimant des combats. Sara regarda, fascinée, la danse, qu’elle savait, offerte aux dieux et qui lui rappelait son Afrique.

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La reine prononçait quelques mots ou quelques phrases auxquelles la foule répondait telle une litanie offerte à Papa Legba. Cette prière demandait de l’aide afin de supporter cette vie, supporter le fouet du blanc, supporter le travail aux champs. Dans cet échange mystique, les fidèles se mirent à frapper le sol de leurs pieds et à entamer petit à petit une ronde autour de leur prêtresse. Celle-ci s’arrêta ruisselante de sueur et s’effondra sur le sol ou elle haleta en attendant de reprendre son souffle. Sara, qui la connaissait bien, pour l’avoir soignée après le grand incendie sur la demande de Mme de Maubeuge, s’approcha d’elle pour lui donner de l’eau. Elle l’aida à se relever et l’accompagna jusqu’à l’ombre des arbres qui bordaient la place. « – Justement, la Sara, moi vouloir te voir. La Loa Erzulie venir à moi et elle te faire dire qu’une femme blanche venir et emmener ta fille, mais qu’être une bonne chose. Tant qu’elle, être auprès d’elle, elle être heureuse. Mais attention, si elle partir pour un homme blanc, elle avoir des années de malheur. Falloir elle rester auprès de cette femme. » Sarah la regarda, médusée, le seul être qu’elle aimait allait lui être enlevée. Mais elle savait aussi qu’il fallait se plier aux désirs des Dieux, alors fataliste elle accepta ce que lui prédit Marguerite. Elle la remercia de son message et lui demanda ce qu’elle devait faire en échange. Marguerite répondit qu’elle n’avait rien à faire, son sacrifice était suffisamment grand.

*

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Antoinette-Marie trouva Esther en train de raccommoder un jupon décousu. D’une voix douce qui se voulait ferme, elle réclama son déjeuner et un bain. Pieds nus sur le tapis qui devait être de très bonne qualité tant il était doux, elle alla jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la rue. De là, elle découvrit l’état de la ville. Arrivée de nuit, elle n’avait pas vu à quel point la ville était en chantier. Bien que le sachant elle fût assez surprise. Ce n’était que demeures en reconstruction à perte de vue. Après s’être rassasiée tranquillement, elle prit avec plaisir un bain qui la dessala et la décrassa de son voyage. Pendant que ses cheveux séchaient, elle mit à jour son journal qu’elle n’avait pas eu le courage de compléter avant de se coucher. Elle réclama à Esther une robe à la chemise, vaporeuse, agrémentée d’un grand volant au décolleté et aux avant-bras, qu’elle mit sur une chemise et un jupon. Esther la retint au-dessus de la taille avec un large ruban de soie azur qu’elle laissa lâche, évitant de comprimer celle-ci. C’était la tenue idéale pour éviter de souffrir de la chaleur à venir. Elle avait déjà constaté lors de la remontée du Mississippi à quel point la chaleur pouvait être moite à cette époque de l’année. Coiffée d’une simple tresse souple d’où s’échappaient des boucles naturelles, Esther trouva sa maîtresse très belle et en était très fière. De plus, elle avait pu remarquer, en rangeant son linge que sa qualité n’avait rien à envier à celle de la marquise, ce qui laissait supposer l’importance de sa nouvelle maîtresse.

Antoinette-Marie rejoint son hôtesse installée dans le patio. À sa vue, lorsque celle-ci arriva, Nathalie de Maubeuge se félicita encore une fois d’avoir participé au mariage de la jeune femme. Elle pourrait de façon fort honorable faire partie de ses intimes, elle n’aurait pas à en rougir devant ses amis. Elle viendrait agrandir ce que l’on pouvait appeler sa cour, constituée du gratin de la colonie essentiellement des aristocrates françaises et quelques Espagnoles, ce que l’on appelait les créoles. Bien que très jeune, elle trouvait que la nouvelle arrivante avait beaucoup d’allure. À son approche, elle se leva et des deux mains lui prit les siennes. « – Dans cette tenue, nous ressemblons à deux sœurs, et non pas que je veuille remplacer les vôtres, mais je ferai de mon mieux pour adoucir le manque que vous pourriez avoir de votre famille ». Effectivement, la marquise était vêtue d’une robe semblable à celle de la jeune fille. « – Mais venez, que je vous présente à ma petite tribu. » S’avança alors un jeune garçon, d’environ huit ou neuf ans, les cheveux blonds cendrés, le menton haut et déjà plein de morgue. Jean Nicolas, le fils aîné des Maubeuge, était le portrait de son père. Celui-ci s’avança vers elle et se courba comme il avait vu faire par les adultes et d’une voix encore haute, il lui fit son compliment. Elle lui répondit attendrie. Puis derrière lui s’avança timidement du haut de ses six ans les yeux pleins d’admiration, Philippe tenant à la main le petit dernier Guillaume. Elle se pencha vers les deux petits garçons et les embrassa l’un après l’autre, et gratifia l’aîné des deux d’un compliment. Philippe fut définitivement conquis. La marquise se retourna vers Sarah, leur nourrice. « – Amène donc ces jeunes gens à leur précepteur. » Une fois seules, les deux femmes s’installèrent sous un magnolia où étaient disposés une table et deux fauteuils. Mme de Maubeuge, entre deux gorgées de citronnade ponctuées de mouvements d’éventail, s’enquit des nouvelles de tous les gens qu’elle connaissait dans la région bordelaise. Antoinette-Marie donna des nouvelles des Saige, des Nairac, narra sa rencontre avec Térésa Cabarrus et ce qu’elle pensait de son époux, lui décrivit la maison carrée du banquier Charles Peixoto, les jeudis de Madame de Verthamon, le grand théâtre voulu par le duc de Richelieu et ses bals. Elles ne virent pas le temps passer.

Elles entendirent le son cristallin de la pendule du salon sonner deux coups, lorsqu’elles furent rejointes pour le dîner par monsieur de Maubeuge et monsieur D’Estournelles. Josépha avait installé le couvert dans le salon donnant sur le patio, la chaleur du jour commençait à monter et devenait suffocante. Elle avait fait baisser les rideaux d’ajoncs de la véranda laissant la pièce dans une douce pénombre. Après les salutations d’usage, Monsieur de Maubeuge s’inquiéta du confort de la jeune femme, puis annonça l’invitation du gouverneur pour la fin d’après-midi, car bien évidemment tout nouveau côlon, devait se présenter à celui-ci.

Monsieur d’Estournelles de son côté annonça que le bateau « le Viking », qui était un des rares navires à fond plat à remonter le Mississippi, partait deux jours plus tard pour Natchez. Car si des centaines d’embarcations descendaient le fleuve, le fort courant de celui-ci limitait le nombre de celles qui le remontaient. Aussi, si Antoinette-Marie n’y voyait pas d’inconvénients, il serait bon d’en profiter et de faire le voyage à son bord. Celle-ci acquiesça. Madame de Maubeuge décida qu’elle allait de son côté en profiter pour partir avec sa famille dans sa plantation. Les premiers cas de fièvre jaune avaient été annoncés en ville. Il valait donc mieux la quitter.

Après le repas, les dames se retirèrent pour faire une sieste que la chaleur imposait. Antoinette-Marie, après s’être dévêtue, s’allongea sur son lit. La tête calée sur un coussin, enfouie dans le cocon de la mousseline qui servait de moustiquaire à tout lit dans les régions tropicales. Elle laissa vagabonder ses pensées. L’accueil, que lui avaient donné les Maubeuge, la rassurait et lui donnait bon espoir sur son devenir dans sa nouvelle vie. Sur cette impression, elle finit par somnoler.

*

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

La fin de la journée venant, Esther vint préparer sa maîtresse. Cette dernière mettait à jour son courrier pour la France. Ne sachant que mettre pour l’occasion Esther proposa une robe à l’anglaise gris perle sur jupe d’organdi blanc, Antoinette-Marie se laissa faire. La chambrière s’était au préalable renseignée sur ce que mettait la marquise, aussi avait elle arrêté son choix sur celle-ci. Antoinette-Marie estimait que c’était aussi le rôle de sa chambrière que de choisir ses tenues. Malgré son jeune âge, elle trouvait la petite esclave fort dégourdie, dès qu’elle eut fini de la coiffer, elle la félicita pour son adresse. Une fois prête, elle rejoignit ses hôtes qui l’attendaient pour partir. Le landau, attelé, stationnait devant la porte, Samson, en grand uniforme, paradait sur son siège.

La jeune fille vit pour la première fois la ville au grand jour. C’était un immense chantier. Elle ne put que constater l’état d’avancement des travaux. Encombrant les rues, circulaient des voitures remplies de matériaux de tous types, briques, bois, tuiles… Le landau avançait lentement dans la rue Dauphine, ralentit par une circulation due à l’activité grouillante des charpentiers, menuisiers, ferronniers, briquetiers, maçons, plâtriers, recouvreurs, tuiliers, manœuvres, porteurs et artisans de toutes catégories. Tous les corps de métiers constitués d’hommes libres ou d’esclaves suaient sous la charge de travail que réclamait chaque parcelle. Madame de Maubeuge fit remarquer que la plupart des gens de son entourage étaient repartis dans leurs plantations. Les chaleurs venant, c’était un usage, mais comme la plupart des demeures n’étaient pas encore achevées, c’était devenu une obligation pour la plupart des familles créoles. Cette situation avait par ailleurs altéré momentanément toute vie sociale. Monsieur de Maubeuge prit le relais de la conversation et expliqua que suite au grand incendie, le gouverneur essayait d’imposer la brique en remplacement du bois pour les maisons à étages et les tuiles pour les couvertures. On pouvait d’ailleurs constater que les directives avaient été le plus souvent suivies à la lettre. Antoinette-Marie admira les balcons ouvragés en fer forgé, de véritables dentelles, dont certaines maisons étaient déjà garnies. Monsieur de Maubeuge fit remarquer que leur demeure avait été une des rares à être construite en pierre comme le couvent des ursulines et qu’il avait même mis un point d’honneur à faire venir des tuiles de la région bordelaise. Bien évidemment, colonnes et balcons étaient en bois, il avait pour cela choisi du bois de cyprès, car il y en avait pléthore dans la région. La voiture tourna rue d’Orléans, en direction de la place d’armes. Plus on s’approchait du palais du gouverneur, plus l’activité était intense. Par petits groupes colorés des mulâtresses aux tignons élevés, se rendaient au marché, tout en bavardant. Sur les banquettes, espèce de trottoir surélevé en bois, paradaient les quelques créoles encore dans la ville, souvent accompagnées d’un ou plusieurs de leurs esclaves. Si Madame de Maubeuge ignorait ostensiblement les premières, elle saluait les secondes, faisant parfois arrêter la voiture. À la grande surprise d’Antoinette-Marie, ils croisèrent aussi quelques Indiens qui participaient à la vie économique de La Nouvelle-Orléans en vendant, gibiers, peaux… À l’approche du palais, elle constata qu’il y avait encore des échafaudages sur lesquels s’activaient des esclaves. Monsieur de Maubeuge indiqua que la plupart étaient à lui, car n’en ayant pas besoin pour sa propre demeure qui avait échappé au désastre, il les avait prêtés au gouverneur. Celui-ci s’en servait pour différents chantiers, dont le déblaiement des restes de l’église Saint-Louis et la rénovation de sa propre demeure.

Le palais du gouverneur était lui aussi en pierres de taille, il avait donc extérieurement peu souffert du terrible incendie. Les ouvriers se contentaient de peindre les ferronneries des balcons et toutes les parties en bois qui avaient été remplacées. Le tout était d’ailleurs en partie fini. Le groupe entra dans l’immense vestibule au parquet sombre, les murs fraîchement replâtrés et repeints. Antoinette-Marie admira la décoration de l’ensemble, notamment deux immenses peintures en vis-à-vis, l’une représentant la ville de Madrid et l’autre celle de Séville. Madame de Maubeuge, constatant son intérêt, expliqua que la femme du gouverneur avait un goût très sûr, d’autant que tout était de facture française. Ils montèrent à l’étage où se situait le bureau du représentant de la colonie. Ils n’attendirent guère longtemps pour être reçus, Monsieur De Las Casas, son secrétaire, les introduit auprès de Monsieur Miro Y. Sabater qui se leva à leur entrée et les accueillit avec un grand sourire. Après avoir fait un baisemain à Madame  de Maubeuge et Antoinette-Marie, il salua leurs deux compagnons, puis il se retourna vers son secrétaire et stipula. « – Voyons monsieur De Las Casas, nous ne pouvons recevoir ces dames dans cet endroit si austère ! Essayons d’être aussi galants que nos amis français ! » Le secrétaire sans se démonter se dirigea vers une des portes latérales qui ouvraient sur un salon spacieux donnant sur les jardins à la française qui avaient été remis en état. Les dames passant devant, toute la société s’y installa. Les dames choisirent chacune une marquise, dont la largeur confortable les accueillit, face aux portes-fenêtres. Les messieurs prirent place dans les fauteuils leur faisant face. Les châssis des chaises étaient agrémentés de riches sculptures de fleurettes, feuillages et coquilles, caractéristiques du style de Louis le XVème. Sur une table aux pieds galbés, ornée de marqueterie et de bronze dont Antoinette-Marie constata le raffinement, un esclave, portant perruque en habit à la française, posa un plateau contenant des rafraîchissements qu’il proposa à chacun.

Le gouverneur avait été agréablement surpris lorsqu’il avait découvert l’élégante silhouette longiligne d’Antoinette-Marie. Il félicita, monsieur et madame de Maubeuge, pour avoir fait venir une aussi charmante jeune femme dans la colonie. Elle serait à coup sûr l’un des plus beaux ornements de la société louisianaise. Il excusa l’absence de Madame McCarthy, sa femme. Elle était déjà partie dans leur plantation de la paroisse des Allemands. Mais il était sûr qu’elle se ferait un plaisir de la recevoir la prochaine fois qu’elle viendrait à La Nouvelle-Orléans. De toute façon, il se faisait un honneur de la convier avec son époux pour le banquet des fêtes de la nativité. Antoinette-Marie était décidément enchantée de l’accueil qu’elle recevait dans son nouveau pays.

*

Le gombo cuisait doucement sur le feu. Marguerite brodait depuis une petite heure à la lumière qui filtrait des persiennes. Le motif floral sur lequel elle s’appliquait était la bordure du décolleté d’une robe de soie rouge.

Scott Burdick

marguerite Darcantel

Sans qu’elle s’en rende compte, le geste machinal de l’aiguille pénétrant dans le tissu et en ressortant la fit entrer en transe. L’image d’abord floue d’une plantation désolée, nimbée de brouillard ou d’écharpes de fumée s’imposa à elle. Elle flottait sur l’allée qui menait à la demeure suivant la silhouette blonde d’une jeune femme. Elle apercevait les champs étrangement vides. Elle entendait des mélopées tristes s’élevant au-dessus du son profond des tambours qui délivraient leurs messages. Elles percevaient les pleurs des cœurs endeuillés, les gémissements de ceux qui souffraient. Son cœur se comprimait, sa poitrine lui faisait mal devant tant de tristesse, quand des coups sourds frappés à sa porte la sortirent brutalement de sa vision. Elle se ressaisit et cria « Entrez, Madame de Maubeuge ! Entrez, Madame de Thouais ! »

Nathalie de Maubeuge, avant de quitter la ville, devait passer chez « la Darcantel », comme on disait. Elle avait grand besoin de substances dites médicinales, officiellement pour soigner les fièvres contagieuses, officieusement pour l’empêcher de retomber enceinte. Elle estimait que trois garçons, c’était suffisant. Malgré sa ou ses tisanières, son époux avait toujours le désir de l’honorer, ce qui, au demeurant, la flattait, mais elle préférait prendre des précautions. Depuis qu’elle avait porté secours à Marguerite, lors du grand incendie, elles étaient devenues très liées, et avaient construit une sorte d’amitié. Ce qui deviendrait scandaleux si cela se savait. Mais comme toutes les dames créoles étaient en affaires avec la reine du vaudou, cela ne surprenait personne si l’on voyait son cabriolet ou elle-même devant sa maison. La seule personne qui trouvait à y redire était Abigaïl, sa nourrice. Mais elle ignorait ses mises en garde superstitieuses. Elle avait demandé à Antoinette-Marie de l’accompagner, elle avait comme arrière-pensée de présenter la jeune fille et peut être de lui faire faire quelques grigris protecteurs. La société louisianaise était très superstitieuse, et en plus de prier Dieu et tous ses saints, on n’hésitait pas à accumuler tous les porte-bonheurs possibles. Monsieur de Maubeuge étant allé à cheval au palais du gouverneur, Samson conduisait les deux jeunes femmes. Il affichait un air réprobateur. La destination le mettait mal à l’aise. Le quartier Marigny, qui se créait au sud de la ville en dehors des remparts, était le quartier des affranchis de La Nouvelle-Orléans. On y trouvait tous les corps de métiers du forgeron aux couturières, mais surtout, se logeait dans cette partie de la ville toutes les métisses, quarteronnes certaines presque blanches, qu’on surnommait des tisanières. Nom qu’elles détenaient de la tisane que prétextait au milieu de la nuit le maître qui voulait les mettre au lit. Et si celles-ci avaient toutes l’air de femmes respectueuses, elles n’en étaient pas moins des femmes entretenues, des placées. Madame de Maubeuge avait choisi l’heure la plus chaude, ceci afin de croiser le moins de monde possible. Courraient dans les rues malgré le pic du soleil quelques négrillons et sous les vérandas quelques vieux nègres somnolaient. C’était le milieu de l’après-midi midi, l’air chaud faisait vibrer le décor alentour. La voiture était décapotée, aussi les deux femmes s’étaient abritées sous de grands chapeaux de paille et sous leurs ombrelles presque aussi larges que des parasols. Antoinette-Marie était curieuse de voir la quarteronne, car elle avait compris à la réaction des gens de la maison qu’elle devait être sulfureuse.

Arrivées devant la maison, elles montèrent les quelques marches qui menaient à la porte, Nathalie de Maubeuge frappa. À sa grande surprise, Antoinette-Marie entendit « Entrez ! Madame de Maubeuge ! Entrez, Madame de Thouais ! » Elle murmura à sa compagne. « – Nous étions attendues ?

– Non, elle l’a deviné ! Ce qui paraissait une évidence pour Nathalie de Maubeuge. Antoinette-Marie en resta coite et un brin sceptique, elle suivit tout de même sa compagne dans la pénombre de la maison. Dans la pièce principale qui servait de cuisine, éclairée seulement par les rais de lumières passant au travers des persiennes, la belle quarteronne attendait les deux femmes. Elle avait posé son ouvrage à cheval sur le dossier d’une chaise. L’air embaumait les épices du plat qui mijotait. Marguerite les accueillit, les bras ouverts et un grand sourire à la bouche. Elle embrassa Madame de Maubeuge et prit les mains d’Antoinette-Marie, décontenancée devant tant de familiarité. Au moment où leurs mains se touchèrent, Marguerite sentit l’air vibrer. Elle plongea ses yeux dans ceux de la jeune fille et lui sourit. D’une voix chaude, elle lui murmura « – Vous ne devriez pas avoir honte de votre don, il vous apportera le respect de votre nouvelle famille que vous sauverez plus d’une fois des tourmentes du ciel. Pensez à celui qui vous l’a donné. » Antoinette-Marie sentit ses jambes se dérober, la voyante lui présenta une chaise sur laquelle elle s’affaissa. Madame de Maubeuge en prit une autre un peu surprise de la tournure de la rencontre, se demandant bien quel était le don dont venait de parler la quarteronne. Chaleureusement, Marguerite tendit à la jeune fille une tasse de café et en servit une à sa compagne. Pendant qu’à petites gorgées, elles buvaient la boisson brûlante, Marguerite alla jusqu’au buffet de facture rustique en bois sombre sous la fenêtre. Elle y prit une boîte en ivoire finement sculptée dont le luxe était anachronique avec l’ensemble du mobilier. Elle la posa sur la table, qu’elle avait préalablement recouverte d’un morceau de toile blanche, et en sortit un jeu de cartes aux figures étranges, voire inquiétantes. Cambes-Sadirac  antoinette (jeu.JPGElle coupa le jeu puis le mélangea au son de ses bracelets métalliques, ses grands yeux sombres sous la concentration devinrent deux fentes impénétrables. Elle tendit les cartes à Antoinette-Marie. fascinée par le manège de la voyante, elle s’en saisit et obéit au son de la voix énigmatique qui lui demanda « – Brassez-les et étalez-les devant vous ». Intriguée, Madame de Maubeuge, en simple spectatrice, ne bronchait pas. Marguerite reprit « – Donnez m’en sept ! » Elle les prenait au fur et à mesure de la main de la jeune fille et tout en les retournant, elle les installait devant elle. Antoinette-Marie fixait le jeu de tarot qui se dessinait devant elle avec inquiétude. Elle connaissait le tarot, c’était dans la bonne société un jeu prisé, mais elle avait toujours eu peur qu’on lui fasse un tirage. Elle craignait, évidemment, que celui-ci ne soit pas à son avantage et les figures, qu’elle avait devant elle, semblaient le confirmer. Tout en les montrant du doigt, Marguerite, d’une voix profonde, les nommait « – Le Pendu, la Mort, l’Ermite, l’Impératrice, le Bateleur, l’Amoureux et l’Étoile, voilà qui finit bien ! Recouvrez-les d’une carte sauf l’Étoile ! » Antoinette-Marie fixa les cartes et les choisit minutieusement et recouvrit le jeu. Le songe de Marguerite se superposait au jeu. Plus elle se concentrait sur le tirage, plus les images de la prémonition devenaient précises. Elle retourna les nouvelles et dit lentement à haute voix leurs noms pour s’en imprégner « – Le pendu est recouvert de la Maison de Dieu, la mort est recouverte du Pape, l’Ermite, lui, est recouvert du Diable, l’impératrice est recouverte de la Force, le Bateleur est recouvert par la Tempérance, l’Amoureux est recouvert par l’empereur, et l’Étoile ! » Antoinette-Marie, bercée et hypnotisée par la litanie, attendait avec crainte la suite, car bien évidemment désormais elle voulait savoir. Marguerite prit la main gauche d’Antoinette-Marie, c’est par cet attouchement que les images de la prémonition se formèrent, les cartes n’étaient qu’un support. Avec son autre main, elle pointait les cartes qu’elle expliquait. La première était un homme pendu par un pied. La quarteronne d’une voix profonde lui dévoila « – Il va vous arriver quelque chose d’inattendu, un bouleversement que vous n’avez pas prévu. Cette épreuve vous mettra dans un état d’impuissance. Je vois la perte d’un être avec lequel vous êtes liée, ce bouleversement est irrémédiable. » Son doigt pointa une carte sur laquelle l’illustration montrait une tour frappée par la foudre d’où des êtres tombaient. Antoinette-Marie subjuguée sentit la sueur couler le long de sa nuque. La voyante reprit « – Vous allez vivre un effondrement avec toutefois la possibilité de reconstruire. » Elle sentit la main d’Antoinette-Marie qui tremblait de plus en plus, elle la serra pour la rassurer. Elle poursuivit « – N’ayez pas peur, la carte de la mort c’est la mort d’une situation suivie d’une résurrection. » Néanmoins, Marguerite sentait bien que la jeune femme allait vivre un deuil. Et elle dut rajouter. « – Cela passera pourtant par la mort d’un homme. S’en suivra la période de deuil. Il faudra faire confiance à votre force intérieure et faire attention au risque de renoncement et de dépression qui pourrait s’en suivre. » Antoinette-Marie écoutait, médusée, la voyante n’en croyant pas ses oreilles. Ce n’était pas possible, elle n’avait pas fait ce voyage pour ça ! Elle devait se tromper ! Marguerite continua « – Vous devrez affronter une période de difficulté, et d’adversité. Prenez garde à la traîtrise et la cupidité de votre entourage. Il est possible que l’on use de sorcellerie contre vous. Mais ne vous inquiétez pas, je serai là ! » Antoinette-Marie se demandait bien pourquoi la quarteronne l’aiderait. Celle-ci, bien qu’étonnée, par ce qu’elle voyait, reprit « – Je vous vois reconnue comme femme, mais aussi comme femme avec des responsabilités et des biens ». Montrant la carte sur laquelle était dessiné un lion, elle rajouta « – Vous gagnerez par l’effort, il vous faudra être téméraire, tenace, vous triompherez par l’intelligence. Faites confiance aux femmes, elles vous aideront, quelles qu’elles soient. » Les yeux dilatés, la devineresse enfonça son regard dans ceux de la jeune fille et reprit « – Faites esprit d’initiative, il vous faudra défendre vos biens et vos proches. Ce sera un nouveau départ, vous aurez tout en main pour réussir. » Antoinette-Marie, perturbée, avait du mal à tout suivre. Machinalement de sa main droite, elle tripotait son médaillon. Nathalie de Maubeuge, qui n’osait pas bouger, de peur de perturber la voyance, était ébahie. La main de Marguerite qui tenait celle d’Antoinette-Marie était devenue glaciale, dans un dernier sursaut, elle conclut « – Viendra le temps réparateur, l’accalmie. Ce temps-là viendra en même temps qu’un homme, c’est la croisée des chemins. Ce temps-là est le temps de la réalisation. L’homme est un homme de prestige, une grande personnalité. Il sera pour vous un Guide serviable, la force, l’autorité, la virilité. » Marguerite sursauta, l’image de Juan-Felipe s’imposa à elle. Elle ne comprenait pas pourquoi cet homme, qu’elle trouvait au demeurant séduisant et à qui elle était redevable, s’imposait à elle. Elle ne saisit pas pourquoi elle pensait à lui, s’ils s’attiraient, ils tenaient à rester bons amis et de toute façon c’était hors de propos. De son côté, Antoinette-Marie ne comprenait pas ce que venait faire un nouvel homme dans sa vie. Le son de la voix de la voyante la sortit de sa réflexion. « – À partir de là, l’avenir est à nouveau prometteur. »

Marguerite rassembla les cartes, les enveloppa dans un carré de soie noire et les rangea dans la boîte d’ivoire. Elle se leva, et resservit du café aux deux dames. Les déplacements de la quarteronne dans la pièce sortirent Antoinette-Marie de sa prostration. Pour finir, Marguerite donna une fiole contenant un liquide ambré dont quelques gouttes diluées dans une carafe d’eau pourraient lutter contre le mal qu’elle allait rencontrer. De plus, en leur disant adieu, elle prédit à Antoinette-Marie qu’elles se reverraient avant leurs premiers enfants qui naîtraient au milieu des flammes.

Les deux femmes remontèrent dans la voiture se demandant si elles n’avaient pas rêvé.

Bosque House, maison typique d’une construction à l’espagnole, après l’incendie de 1795..jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

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Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille.Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée. Ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et s’était mise à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs.Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux, les mains jointes, faisait de même, espérant avoir fait le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir mise sur le bon chemin. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait elle pas choisi par opportunité une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de La Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les religieuses de son ordre qui furent mises en charge des misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de l’ordre de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. marie_incarnation_tours_38Les fondatrices du futur couvent s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle reprit sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Il y eut tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le navire s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient fait un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle découvrit que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un beau bâtiment de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle maison. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines sœurs, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient créé un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Suite à cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli.Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait faits pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.*LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIRAux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit fixant rêveusement devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la rêveuse un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, elle l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle était placée pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y trouva attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai de départ. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil.Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (162) copie.jpgMadame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai triste du départ, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans le petit salon adjacent pour lui remettre un cadeau de départ. Elle sortit du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en ouvrir le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre avait essuyé quelques larmes et revinrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui émut l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une dernière fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à l’assemblée qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes.C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en excusa son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur enfance, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements.Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle installa sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.Le trajet sur la Garonne fut nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton afin de ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement de l’embarcation. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant le cours d’eau et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait.

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac.Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente affaire. L’opération avait été faite lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un négociant de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire n’était sur les mers que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le navire était large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert faisait toute la largeur de la poupe, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre de laquelle figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave du navire et son gouvernail.Malgré l’invitation, Sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine le pied sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le navire, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Elle découvrit un décor sombre, net, tout était recouvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était installé sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir encadraient la table. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs avaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, cela pour permettre au dossier d’être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans être obligé de se glisser entre bancs et tables fixes. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui étaient au-dessus de la table du salon oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton renvoyait la lumière sur la table. Celle-ci était dressée comme pour un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un navire. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs.

L'amiral Arthur Phillip

Capitaine Duboscq

Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes autour de la table. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil ; puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et Madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son nouveau nom. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « – connaissez – vous la famille de Thouais ?– Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Galvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « – c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.– Nous étions nombreux !Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle « – comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous rejoignez votre époux à Saint-Domingue ?– Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !– Cela me rappelle lorsque j’ai fait comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne.Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ. Chacun racontant une anecdote sur ses voyages passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller.Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il était très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau de la dunette. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle trouva le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la chambre en faisant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre du plafond, elle posa sur son lit les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina la cabine tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle sœur de l’un des armateurs, elle avait avec sa compagne une cabine qui était assez grande et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits étaient en hauteur, en acajou et laiton, montés en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine, comme la chambre, avait été étudiée pour être élégante. Elle constata le travail d’ébénisterie en acajou recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés, moulurés, étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large ouverture qui donnait, comme celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu, le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires à serrure en bronze. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe comme on le lui avait recommandé. Elle se glissa sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.*Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout voyage au long cours, il se faisait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire était très lourde.Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe jouait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant était rejoint par Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, afin de canaliser les jeux du jeune passager et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les officiers qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un officier, sauf si son service l’amenait à s’y trouver. À la barre, permettant la manœuvre du gouvernail, un quartier-maître timonier maintenait la route du bâtiment, quelles que soient les circonstances.Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire, changement de quart, modification du vent, manœuvres de voilures, changements de cap, vitesse du navire… Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout près du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de transmettre des messages aux autres bâtiments de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.scene-de-pont-montrant-poulailler-barreur-et-capitaine-vers-1775L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie, à l’entrepont ou au pont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Elle comportait des châtiments terribles, comme celui de « la cale ». L’homme puni était précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et tiré de l’autre bord par un autre filin qui le ramenait à la surface après l’avoir fait passer sous la quille du bâtiment. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…La vie y était dure. Ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les hommes étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux marins se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir à l’équipage, autant que possible, de la nourriture fraîche. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dû affronter une épidémie de faible amplitude et pour cela accepta l’aide de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor. Bien que d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. Le mal avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le capitaine y fit une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la provision d’eau.Les passagers, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de descendre, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à faire une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur.Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les passagers s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de donner des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle vie. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans les mêmes conditions. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils n’étaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses habitants. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la beauté de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie que la réflexion fit sourire trouvait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.La maison était en bois, ses esclaves avaient fait du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Elle avait été construite sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là bas. Elle avait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était en tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils avaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine était à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen de se faire respecter, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait logé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier qu’elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments qu’il y a ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les logements des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtiments abritant machoquèterie (forge), tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup de travail, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Il faut continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte. Quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en avons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. – Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit, sœur Élisée.– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle trouvait la dame assez infatuée à son goût.

(Portrait of Mary Graham (1757–92), who reportedly had a relationship with Georgiana in the 1770s © National Portrait Gallery, London

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait exactement. Elle trouvait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Elle ne savait qu’en penser, elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tout le monde attendait un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque pensée. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros « ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à s’approcher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote.Une fois à l’approche, le capitaine de l’Albatros fut invité avec ses seconds à monter à bord. Ils furent invités au dîner du soir, mettant ainsi de l’animation avec les nouvelles des Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait encore décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Mais ils rassurèrent les passagers ; le fléau était en voie de finir lors de leur passage. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans son nouveau pays. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « – Antoinette-Marie, vous avez peur ?– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix, c’est comme ça ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, il faut que j’avance. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira sur son épaule. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant « de magnificence et de politesse » en Louisiane qu’en France. Elle y fait même mention d’une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs « quoique trois fois plus cher qu’à Rouen » et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.– Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.– Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes.*Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le passage de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La cérémonie, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devait rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie. Un colosse choisi parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, accroupi sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec comme spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des passagers. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers.Les jours passant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre profitant du moindre souffle d’air. Les cabines étaient devenues irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant le moindre rafraîchissement. Chacun souffrait du manque d’hygiène, Antoinette-Marie commençait à manquer de linges, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire.À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était effrayant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour le voir de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.*Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière comme à son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme était déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le capitaine fut très en colère quand il trouva la jeune fille, blanche comme un linge, cramponnée à la porte des coursives. Il lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans le monde où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Comme une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle resta le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui semblait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée » murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?– Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à côté de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu passer à côté du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’étaient des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas être si près que cela. Elles pouvaient être à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt voyant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer comme cela.*Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en MerUn peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu releva la tête vers l’horizon, mais ne vit rien. Alors qu’Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissait sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille et que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec, le second vit venir à eux, du fond de l’horizon, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on appelle des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » et aussitôt il hurla « – Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent alors au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blanche insolite, alors que le vent n’avait pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et prendre toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui avait encore Antoinette-Marie dans les bras chuta tout en essayant de la protéger. Monsieur d’Estournelles qui lisait dans sa cabine, s’était précipité, l’aida à se relever tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre sa cabine. Le petit Philippe, qui était à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eut fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il ne sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une mort violente. Les passagers étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des prières. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlant à la mort autant que leurs jeunes âges le leur permettaient. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tempête avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains navires durent mettre le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les petites Antilles.Pour se remettre et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le capitaine offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à son équipage. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle était confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle n’avait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte Lucie ayant appris par le capitaine de « l’albatros » qu’elle était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et profitèrent de la halte forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur de l’île. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, était pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer leur hôte, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps de faire quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 013 à 014

 

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Chapitre 13.

Richard Thomas

Constant Balluet D’estournelles

Février 1789. Le mariage par procuration.

Constant Balluet d’Estournelles, que tous appelaient monsieur d’Estournelles n’en était pas à son premier voyage transatlantique. Malgré les coups de vent, celui-ci avait duré trois mois avec l’escale de Saint-Domingue. Il avait laissé Madeleine à la mi-novembre dans la maison qu’il lui avait offerte dans le nouveau quartier Marigny et comme à chaque fois celle-ci lui avait fait promettre de lui revenir.

Il était originaire du sud de la France, il était le troisième fils d’une vieille famille de nobles désargentée d’Aix-en-Provence. Au vu de sa place dans sa famille, il était prédestiné à l’église. Brillant élève, il avait été envoyé à Paris, sur recommandation du recteur du séminaire de Marseille. Il était rentré au grand séminaire de Saint-Sulpice à l’âge de 19 ans. Au fil de ses études, il fut de moins en moins convaincu par la vocation que tous essayaient de lui imposer. Le hasard devait bien faire les choses. Il avait pour professeur de théologie, le père Emanuel, confesseur de la marquise de Maubeuge. Ce dernier, lors de l’été 1769, lui proposa de remplacer momentanément auprès du Marquis François Aristide de Maubeuge son secrétaire subitement tombé malade. Ce dernier de santé fragile mourut de ses maux, et le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le marquis étant satisfait de Constant, il lui demanda de reprendre le poste. Il accepta avec plaisir de quitter son futur sacerdoce pour le service du marquis. Dix ans plus tard, au printemps 1779, le marquis de Maubeuge lui demanda de rejoindre son fils, le jeune Louis Amédée, détaché par Monsieur de Rochambeau auprès des Espagnols qui luttaient contre les Anglais en Floride. Il accepta de partir pour l’aventure et suivit le fils aîné du marquis jusqu’en Louisiane. Et lorsque Louis Amédée devenu à son tour marquis de Maubeuge à la mort de son père décida de s’installer avec sa jeune épouse dans ce pays, Constant fit de même.

Il devint tout naturellement l’homme de confiance du jeune marquis, suppléant à ses activités commerciales. Cette fonction lui permit de se créer une fortune personnelle fort raisonnable, qui se composait d’un terrain avec maison dans La Nouvelle-Orléans, des parts dans des plantations de Saint-Domingue et dans différentes affaires de négoces entre l’Amérique et l’Europe. Pris par ses fonctions, il n’avait jamais songé à prendre épouse. Il avait eu quelques maîtresses plus ou moins attitrées, mais aucune ne l’avait fixé dans une vie de famille.

C’est en faisant régler une créance du marquis

Peter Adolf Hall, portrait de sa fille

madeleine Lamarche

qu’il fit la connaissance de Madeleine Lamarche. Afin de prendre possession du bien qui était constitué d’une maison et de son terrain, il avait dû expulser la jeune fille de 18 ans qu’était Madeleine. Elle y vivait seule depuis le départ de son père, sur un navire au long cours, parti pour faire fortune. Cela faisait deux ans déjà, et n’ayant plus de nouvelles, elle avait présumé qu’il était mort. Elle avait découvert, effarée un mois plutôt, que la maison qu’elle occupait était hypothéquée. Cette maison qu’elle croyait à elle lui venait de sa mère. Elle-même la détenait de la sienne.

Sa grand-mère, esclave provenant d’une plantation de Saint-Domingue, l’avait reçu en cadeau, d’un planteur de la région, à la naissance de son premier fils, et l’avait affranchie pour l’occasion. De lui, elle eut trois fils et une fille Mathilde, la mère de Madeleine. Cette dernière fut la seule à survivre à l’épidémie de fièvre jaune de l’été 1772. C’est donc Mathilde qui, à la mort de sa mère, hérita de la petite maison avec patio, accolée aux remparts de la ville.

Le jeune créole arrogant qu’était le père de Madeleine, malgré l’opposition de sa famille, planteurs à Bâton-Rouge, était venu vivre auprès de celle dont il était tombé éperdument amoureux, la belle Mathilde. Mais leur bonheur fut de courte durée. Madeleine naquit la première année de leur amour puis vinrent deux fausses couches dont la dernière entraîna la jeune mère, suite à une fièvre puerpérale, jusqu’à la tombe. Madeleine mise dans les bras d’une nourrice, il devint joueur professionnel pour vivre, il se mit à boire et petit à petit il glissa dans une lente déchéance. Une perte de jeu l’obligea à hypothéquer la maison, omettant que ce n’était pas la sienne, auprès du marquis de Maubeuge. Dans un dernier sursaut de dignité, il décida de s’engager sur un navire en partance pour l’Afrique. Il n’en revint pas.

La lettre annonçant la perte de sa maison arriva par un négrillon, un matin du mois de mai, comme Madeleine ne savait pas lire, intriguée, elle alla voir sœur Blandine au couvent des Ursulines. Celle-ci ne fut pas surprise de la voir, car Madeleine y avait été élevée et vivait de travaux de broderies que lui fournissaient les sœurs. Elle lui lut la triste nouvelle. Sous le choc, elle resta désemparée, et ne sut que faire. N’ayant plus de famille, elle ne savait où aller.

Pour la première fois, Constant d’Estournelles culpabilisa en accomplissant sa tâche. Pris de compassion devant l’abattement de la jeune fille, Constant lui proposa l’hospitalité dans sa maison, rue d’Orléans près des remparts. Bien qu’il l’occupât au demeurant fort peu, habitant la plupart du temps là où se trouvaient le marquis et sa famille, il lui proposa de tenir sa maison. Désemparée, elle accepta. Tout au début, il alla la voir afin de vérifier qu’elle était bien installée, il lui apportait des petits cadeaux, essayant de compenser sa perte et soulager sa culpabilité. Il lui ramena un couple d’esclaves pour l’aider, et petit à petit il rentra chez lui régulièrement quand le marquis était en ville. La jeune fille prit son rôle de gouvernante de la maison des remparts très au sérieux. Elle se mit à l’attendre, faisant attention aux moindres de ses besoins. Elle tenait prêt tout ce dont il avait l’utilité pour son confort. Il ne sut pas à quel moment leurs rapports avaient changé, à quel moment ils étaient devenus intimes, mais il ne pouvait plus se passer de ses instants. Lors de ses passages dans sa maison, Constant tenait à ce qu’elle partage ses repas dans le salon qui donnait sur le patio, ils mangeaient donc en tête à tête. Il la questionnait, la menant à partager sa vie de tous les jours, de son côté, il partageait ses soucis. Madeleine écoutait surprise que l’homme s’épanchât et s’intéressa à elle. Elle était flattée de cette confiance qui la propulsait dans une autre sphère. Le charme opérant, il advint ce qui devait advenir, elle devint sa maîtresse sous le regard calculateur de son esclave Naïma qui voyait là un bienfait pour tous. Lorsqu’il lui demanda de l’épouser, elle lui rappela que c’était impossible, car elle était octavonne, et son huitième de sang noir qu’elle avait dans les veines y mettait un veto. Ce n’était pas la première maîtresse de couleur qu’il avait, cela ne l’avait pas choqué, mais cela l’avait contrarié, car cette fois-ci il avait bien l’intention de fonder une famille. Il alla voir Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire, et lui demanda ce qu’il pouvait faire. Bien qu’il trouvât cela grotesque, l’homme de loi, lui proposa un contrat dans lequel il s’engageait à fournir une rente à la jeune femme, voire à reconnaître les enfants qui naîtraient de leurs relations. Constant fit rajouter la maison et son terrain. Tout fier et heureux de son action, il rentra l’annoncer à celle qui devenait sa compagne. Il lui remit le contrat et l’acte de propriété de la maison. Elle pleura de bonheur, et entre les larmes, elle lui fit jurer de ne jamais la quitter. Ce qu’il fit et, la prenant dans ses bras, il l’entraîna dans ce qui était désormais leur chambre. Et cela faisait deux ans que tout ceci s’était passé.

*

Ce matin de février 1789, il regardait le brouillard se lever sur la Garonne dévoilant les nouvelles façades de Bordeaux. La ville, en forme de croissant, appuyé sur la rivière, couverte d’une forêt de mâts, se réveillait sous le pâle soleil d’hiver. Le quai, dont presque tous les bâtiments étaient beaux et en pierres de taille, avait plus de deux lieues d’étendue. Constant d’Estournelles n’était pas venu depuis trois ans. Il constata que la ville s’était encore transformée au-delà du Château Trompette, le faubourg « des Chartrons « s’était agrandi. Il attendit midi afin qu’on l’autorisât à quitter le bord de la « belle Junon », le trois-mâts armé par les Fleuriau, et à descendre à terre.

David Anderson 1790 portrait painter Henry Raeburn peinture.

Constant Balluet D’estournelles

Il devait tout d’abord se rendre à Paris. De là à Liverpool, pour régler différentes affaires. Au retour, il s’occuperait du mariage de Charles-Henri de Thouais. Comme prévu, il se rendit à l’hôtel de Saige où il devait loger à l’aller comme au retour. Il s’y présenta accompagné d’un marin qui lui portait sa malle, alors que le clocher de l’église des Dominicains sonnait l’heure après midi. Adepte de la mode anglaise, il était vêtu d’une redingote de lainage brun d’une culotte de peau près de la jambe d’un ton plus clair et chaussé de bottes souples. Ses maîtres étant absents, Pierre-Henri, le majordome, l’installa dans la chambre d’amis de l’étage que lui avait réservé la maîtresse de maison. Constant demanda s’il était possible qu’on lui préparât un bain et si quelqu’un pouvait apporter deux bristols à leurs destinataires. Une fois seul, il les rédigea. L’un était pour le notaire, Monsieur Sarraute, qui devait entériner le mariage par procuration, d’Antoinette-Marie et du fils du baron de Thouais. Le deuxième était pour monsieur Paul Nairac, afin de solliciter un entretien dans les trois jours, car il partait le lundi suivant pour Liverpool. Pendant qu’il prenait son bain, laissant flotter son esprit, il fit le point sur les affaires qu’il devait régler.

*

Tout avait commencé un an auparavant en Louisiane à La Nouvelle-Orléans. Ce jour-là, alors qu’il répondait à du courrier pour le marquis, l’épouse de ce dernier, Madame de Maubeuge, était venue s’asseoir face à lui devant son bureau. Cela l’avait intrigué, car ce n’était pas dans ses habitudes. Elle n’était pas distante avec lui, mais était très à cheval sur les convenances et n’avait guère de tête-à-tête qui ne soit pas fortuit. Et dans leur société où le moindre mouvement des maîtres était accompagné de serviteurs, cela n’arrivait pas. « – Excusez-moi de vous déranger, Monsieur d’Estournelles, mais j’ai besoin de votre aide pour une affaire délicate que nous pourrions dire de famille, en quelque sorte. » La curiosité du secrétaire fut mise en éveil. Une affaire de famille dont il ne serait pas avisé, qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Avec une certaine gêne, ce, qui n’était guère dans sa nature la marquise de Maubeuge tout en agitant gracieusement son éventail, reprit « – Excusez-moi par avance, mais le service que j’ai à vous demander ne fait pas d’habitude partie de votre domaine d’action, mais j’ai besoin que cela reste confidentiel. La confiance, que mon époux et moi-même avons pour vous, justifie mon désir de ne point passer par un notaire, comme cela se fait couramment. » Il se demandait où voulait en venir son interlocutrice, aussi il l’assura sans arrière-pensée de sa fidélité pour la famille de Maubeuge, ce dont personne ne pouvait douter. « – C’est incontestable ! Je n’ai vraiment nulle inquiétude à ce sujet, et ce dont j’ai à vous entretenir est connu de mon époux. N’ayez crainte. Décidément, je m’y prends mal, je complique sans besoin ma demande tant elle me tient à cœur. »  Rajustant le volant de sa robe afin de garder contenance, elle lui expliqua qu’accompagné de l’abbé Huber, elle désirait qu’il règle discrètement le mariage par procuration de la sœur d’une amie très chère. Son ancien confesseur avait déjà fait les travaux d’approche, mais il fallait se mettre d’accord sur les parties concrètes, enfin négocier les parties financières. Elle l’avait rassuré sur l’honnêteté de la démarche, il n’avait pas à s’inquiéter  « Il n’y avait pas anguille sous roche ». Il n’avait d’ailleurs pas pensé un seul instant que la marquise puisse sans le prévenir le faire participer à une affaire douteuse.

N’y voyant aucune objection, il s’était donc rendu une première fois dans la paroisse de l’Ascension jusqu’à la plantation du baron de Thouais, faire une première proposition avec l’accord du parti de la fiancée. Il connaissait le baron qui avait servi sous les ordres du Marquis de Maubeuge lors de la campagne de Floride et notamment lors de la fameuse bataille de Bâton-Rouge. Il était parti à cheval de La Nouvelle-Orléans, ne voulant pas dépendre du passage éventuel d’un bateau pour s’en revenir. Il avait donc longé le Mississippi jusqu’à la plantation Maubeuge, dans la paroisse Saint-Jacques, s’y était arrêté pour vérifier que tout allait bien et régler les affaires courantes. Le lendemain, il était reparti, jusqu’à la plantation du baron. Le temps était doux, il avait laissé sa jument aller à son rythme, sous un beau soleil. Il trottait à l’ombre des chênes recouverts de leurs dentelles de mousses. La brume sur le fleuve s’était levée, laissant traîner quelques écharpes, il entendait parfois le plongeon d’un alligator que sa venue chassait, effrayant des échassiers qui s’envolaient d’un vol majestueux. De temps en temps, il passait devant l’allée d’une plantation dont il connaissait les propriétaires. Il arriva au milieu de la journée à l’église de l’abbé Hubert, dans la petite ville de « Bringier ». Après avoir collationné, il repartit avec lui jusqu’à la destination finale. Il avait troqué sa jument pour la carriole du curé. Pendant le court voyage qui restait à effectuer, le bon curé décrivit les protagonistes qu’ils allaient rencontrer, Constant découvrant peu de choses tant le monde des créoles était petit bien que sur un territoire très vaste. Peu de faits restaient inconnus de tous. Les secrets de famille difficiles à protéger. Ils pénétrèrent au milieu de l’après-midi dans la plantation de la palmeraie, qui tenait son nom des palmiers, que le baron avait fait venir de Floride, et qui auraient dû pousser le long de l’allée, si un cyclone, l’année précédente, ne les avait tous déracinés. Le baron se rendant aux forces de la nature les avait remplacés par des chênes comme beaucoup de ses voisins.

Constant constata la bonne tenue de la plantation. Il apercevait les esclaves penchés sur les cannes à sucre. Les champs s’étendaient presque à perte de vue. Un homme blanc à cheval vint vers eux, il les salua après s’être présenté comme étant le contremaître de la plantation et envoya un esclave prévenir le maître. Il les invita à aller se rafraîchir, indiquant d’un geste l’allée qui contournait un tertre assez vaste et aboutissait derrière lui à un bungalow où logeait le maître. Les élévations de terrains étaient rares en Louisiane, ce qui surprit Constant, d’autant qu’il y en avait une autre derrière le logement. Cette dernière servait de surélévation à un bâtiment cossu qui contenait écurie et réserves, comme allait le découvrir le visiteur. Il fut reçu par une femme indienne qui s’avéra être la mère du tout jeune contremaître. Celle-ci installa les visiteurs sous la véranda avec des rafraîchissements, en attendant que les maîtres arrivent.

Sacajawea

Dewache Tremblay

 était venue en Louisiane depuis le Canada avec son fils et son mari suite à la chute et la capitulation de Montréal. Ils avaient immigré avec le baron et sa famille. Elle s’occupait du foyer de ce dernier, la baronne de Thouais et son propre mari n’étant plus. Elle était aidée en cela par la concubine du baron, une esclave, ayant réputation de beauté, ce que Constant ne put vérifier. Ils attendirent une bonne heure que le baron et son fils soient prévenus et revenus des champs éloignés, sur lesquels ils besognaient. Le baron, d’une approche froide et brutale, était un homme mûr de taille moyenne, ventripotent, qui dégageait une autorité incontestable. On le disait violent et sans pitié. Son fils, de nature plus effacée était un jeune homme affable, charmant avec une jolie tournure. Constant, qui l’avait déjà croisé dans les bals de La Nouvelle-Orléans, connaissait le succès de son avantageux physique. Visiblement écrasé par le tempérament du père, il acquiesçait à chacune des remarques de son père, ce qui visiblement l’agaçait. Après avoir pris une collation, le baron tint à faire visiter la plantation tout au moins les bâtiments. Tout en marchant, il demandait à Constant et au curé les conditions du mariage. Les informations données, prémices d’un contrat le satisfaisant, il donna son accord, sans même demander celui de son fils. De retour au bungalow, le baron montra le talus naturel, entre eux et le fleuve, qui s’élevait d’environ deux mètres. Il expliqua qu’il s’engageait à y faire élever une demeure digne de sa future belle-fille. Il ne l’avait pas fait jusque-là n’en voyant pas la nécessité.

Huit mois plus tard, Constant était revenu une deuxième fois, dans le but de faire signer au baron et à son fils leurs parties du contrat de mariage. La réponse positive quant à l’acceptation de Charles-Henri comme parti était arrivée en septembre. Le baron de Thouais s’était alors déplacé à La Nouvelle-Orléans pour la mise en forme finale du contrat de mariage.

 L’automne 1788 avait été calme, il n’y avait pas encore eu de cyclones. Constant était donc allé apporter le document rédigé et l’esquisse de Madame Vigée-Lebrun représentant une très jolie jeune fille. Il supposait que le modèle avait été amélioré par l’artiste, car il ne se leurrait pas, il allait conclure la vente de la jeune fille. Il en connaissait toutes les contreparties, le montant de la dot, concession donnée par le gouverneur. Le physique de la jeune fille n’était qu’un plus et cela n’avait de l’importance que pour la progéniture avenir. Il entra dans l’allée de la plantation sur sa jument, un anglo-arabe dont il était très fier. Sur le tertre, d’où s’élevait un nuage de poussière, il trouva le baron et un jeune homme en chemise, manches retroussées, donnant des ordres à des esclaves. À sa surprise le premier étage de l’habitation avait pris forme. Il était construit sur un soubassement de brique. Il arrivait alors que les esclaves effectuaient une opération délicate. Ils installaient l’une des colonnes qui soutiendraient le toit et les vérandas. Il ne bougea pas, attendit que ce soit fini. La chose faite le baron lui fit un signe pour qu’il s’approche. « Nous avons pris un peu de retard dans la saison. Mais vous voyez, je tiens mes engagements, ça prend tournure. Avec un peu de chance, Dieu nous épargnera ses colères ! » S’exclama le baron, au-dessus du tumulte, fier de son œuvre. « – C’est du bois de cyprès, l’architecture en sera simple, ce sera un peu rustique, mais elle aura de l’allure ! » Constant sourit, et félicita le maître d’œuvre. Élevée sur le tertre, la bâtisse, à vue d’œil, serait spacieuse. Elle dominerait le fleuve et c’était peu courant. Ce serait un réel avantage pour la demeure, car l’une des plus grandes craintes des habitants de la région hormis les ouragans et les fièvres, c’étaient les débordements du fleuve. « – Georges, je vous laisse la suite des opérations, je vais régler notre affaire avec Monsieur d’Estournelles ». Un esclave ayant pris le cheval du visiteur, celui-ci suivit sur le pas de la promenade le maître des lieux. Ils allèrent s’installer sous la véranda du bungalow, le baron envoya chercher son fils. Pendant que celui-ci arrivait, Constant sirota une limonade qu’une très belle quarteronne lui avait servie. Il supposa que c’était la concubine du maître dont il avait entendu vanter la beauté sans la voir jusque-là. Le baron, quant à lui, lut le document afin d’en vérifier la teneur. Constant attendait le fiancé pour dévoiler le portrait de la promise. Charles-Henri de Thouais descendit de cheval devant les marches du bungalow et les monta nonchalamment. Il ôta son large panama, coiffe naturelle sous ses latitudes et salua courtoisement le messager. Il prit un verre de limonade que lui tendait la quarteronne avec un sourire attendri. Il paraissait peu intéressé par la démarche. Orphelin très jeune, abandonné par son père entre les mains d’une esclave à peine plus âgée que lui, il avait vite écarté tout intérêt pour la vie. Lorsque son père était revenu de sa guerre, il s’était retrouvé sur cette terre, qui devait être à lui un jour. Il avait vite compris qu’avant ce jour, il n’aurait pas son mot à dire, et s’était contenté de subir la tyrannie de son père. Son apparente indifférence à tout était son moyen de se protéger de la vie. Après deux ou trois échanges, Constant dévoila le portrait, et pour la première fois, il vit un éclat dans le regard du jeune homme, son père lui prit des mains. « – Ah ! voilà une gracieuse personne, elle fera honneur à notre famille ! Tu ne dis rien Charles ?

– Il n’y a rien à rajouter, elle semble parfaite. Et comme le reste vous convient, tout est parfait !

Sans rien montrer, Constant resta ébahi par l’échange, il avait vraiment l’impression d’avoir fait une vente. Il trouvait la situation malsaine, bien que banale, ce n’était qu’un contrat de mariage comme tant d’autres.

De retour à La Nouvelle-Orléans, il avait fini d’organiser son voyage et était parti pour le vieux continent, chercher la fiancée.

L’autre affaire, qui l’amenait sur l’ancien continent, était une association qu’il devait concrétiser entre son maître, Monsieur Nairac et Monsieur Moore de Liverpool. Elle aurait pour but la création d’une entreprise de fret et de négoce ayant pour marchandise principale les esclaves et le coton dont la culture se développait de plus en plus dans le sud de l’Amérique et notamment en Louisiane, chaque parti ayant déjà l’habitude de ces marchés. L’idée en était venue au marquis de Maubeuge qui voyait la canne à sucre, et surtout l’indigo, petit à petit remplacer par le coton, et comme les balles de coton partaient vers les manufactures anglaises, autant servir d’intermédiaire.

*

Madame de Verthamon, madame La Fauve-Moissac et Antoinette-Marie, rentrèrent en fin d’après-midi, après avoir participé aux bonnes œuvres de la première. L’hôpital Saint-André était gorgé de miséreux. L’hiver particulièrement pénible avait multiplié les victimes qui souffraient déjà de la faim. Elles firent de leur mieux pour réconforter les malheureux tout en étant conscientes que c’était une goutte d’eau dans l’océan. Elles avaient quitté les lieux, muettes de compassion et de fatigue. À chaque fois elles se rendaient compte à quel point leurs situations étaient enviables et leurs actions bien insignifiantes, bien qu’indispensables pour tous ces gens.

Evelina, par Fanny Burney.jpgPierre-Henri prévint sa maîtresse de l’arrivée inopinée de monsieur d’Estournelles. Antoinette-Marie, qui montait l’escalier, sentit son sang se retirer de son visage, elle avait reconnu le nom de l’émissaire. Cette fois-ci, il n’y avait plus de retour possible. De toute façon, les nouvelles qu’elle avait réussi à avoir de Pierre Vergniaud n’étaient pas à son avantage et lui avaient fait abandonner tout espoir de son retour vers elle. Rose-Marie, qui était partie aux nouvelles, n’avait eu que des ragots. On racontait qu’il avait repris sa liaison avec l’actrice de la Comédie française. Vrai ou pas, il n’avait pas essayé de la joindre, elle avait beaucoup pleuré dans le giron de sa chambrière puis avait repris le dessus tant bien que mal. Depuis qu’elle était chez madame de Verthamon, elle avait réalisé à quel point sa situation à Cambes était précaire et sans avenir. Elle savait que ce mariage organisé était une chance même si les émois de son cœur lui disaient le contraire. Elle continua à monter l’escalier le cœur lourd sachant qu’elle devait avancer coûte que coûte.

Rose-Marie la trouva assise sur la méridienne dans la pénombre du soir, les yeux dans le vide fixant la fenêtre. Elle s’assit à côté d’elle et la prit dans ses bras. « Voyons mon cœur, il faut vous reprendre, je viens vous préparer pour le repas, vous êtes attendue à la salle à manger ». La jeune fille se redressa et se laissa habiller et coiffer. Elle avait retourné la situation dans tous les sens. Elle ne voyait pas de raison de refuser cet avenir, bien qu’il la terrorisât maintenant qu’elle était au pied du mur.

Madame de Verthamon s’était excusée de son absence lors de l’arrivée de son invité. Constant d’Estournelles avait balayé ses excuses, protestant que personne ne pouvait savoir la date précise de son débarquement, et de toute façon cela lui avait permis de se rendre présentable auprès de ses hôtes. Monsieur de Saige lui demanda comment s’était passé le voyage. Il enchaîna ensuite sur une succession de questions sur la Louisiane, La Nouvelle-Orléans et le négoce. Alors qu’ils conversaient à bâtons rompus, madame La Fauve-Moissac descendit avec Antoinette-Marie, qu’elle avait été cherchée dans sa chambre. Elle avait compris qu’il fallait aider sa nièce à trouver du courage. Constant vit entrer la jeune fille blanche comme un linge, les yeux noirs brillants de fièvre, un sourire timide étirait sa bouche. Elle repoussa une de ses boucles qui tombaient sur son front et esquissa une révérence lorsqu’elle fut présentée. Il s’exclama avec sincérité  « – Madame Vigée-Lebrun vous a rendu hommage sur le portrait que j’ai été amené à présenter. Moi qui pensais qu’elle vous avait avantagé, comme c’est souvent le cas pour ce type de portrait. En fait, elle est en dessous de votre charme. » Il était sincèrement ému de la fragilité qui se dégageait d’Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à un oiseau pris au piège. Timidement, elle le remercia, madame de Verthamon proposa de passer à table. Antoinette-Marie se détendit touché par la gentillesse de l’homme. Celui-ci s’excusa de ne pas avoir un portrait de son fiancé, car La Nouvelle-Orléans ne possédait pas de portraitiste de qualité. Mais elle pouvait lui faire confiance, celui-ci était joli garçon et fort aimable. Le succès qu’il avait auprès des demoiselles en était la preuve. Elle le remercia pour sa description. Elle parla peu écoutant tout ce qu’il disait sur son futur pays. Sous le coup de l’émotion, les questions ne lui vinrent pas.

Monsieur d’Estournelles parti deux jours après ayant réglé la première partie de ses affaires et ayant réussi à apprivoiser et à rassurer la jeune fille.

*

Rose-Marie Bordenave 003.JPGRose-Marie était, ce jour-là, bien décidée à parler à Antonin, elle avait demandé à madame de Verthamon l’autorisation de prendre son dimanche. Celle-ci le lui avait accordé. Remarquant que sa chambrière était très nerveuse, Antoinette-Marie lui demanda quelle était la source de son agitation. Un peu gênée, elle lui confia que ne voulant pas la déranger elle avait omis de lui dire qu’elle était enceinte. « – Mon Dieu d’Antonin ? Vous allez avoir un enfant, mais c’est merveilleux ! » S’enflamma la jeune fille.

– Enfin, dans un sens  oui. Mais tout d’abord, je ne sais pas l’effet que cela va faire à Antonin. Et Madame de Verthamon ne me gardera pas à son service si je ne suis pas mariée. Et nous ne pouvons pas nous permettre ce manque à gagner surtout avec ce que j’ai dans le ventre !

Antoinette-Marie découvrait des problèmes dont elle n’avait nullement conscience. Elle reprit « – de toute façon, Antonin va t’épouser, il a intérêt, et si jamais ça tourne mal, je t’emmène en Louisiane ! » Rose-Marie était touchée, mais cela ne faisait pas son affaire. Elle ne se voyait pas fille mère et encore moins dans un pays de sauvage, ce qu’elle se garda bien de lui dire.

Comme convenu, après la messe, elle attendit son galant, assise sur une borne, au bout des fossés du chapeau rouge. Il ventait, elle serrait son châle de laine brune contre elle. Le soleil perçait entre les nuages, ce qui la réchauffait un peu. Une bonne heure se passa avant qu’elle aperçoive sa gabarre. Elle ne s’inquiéta pas outre mesure, habituée à suivre les impératifs des marées qui modifiaient les temps de navigation sur le fleuve. Elle se distrayait de l’activité du port. Comme elle était connue dans le quartier, nul ne pensait à l’importuner, et ceux qui s’y frottaient, malgré tout, se faisaient assaisonner de remarques cinglantes. Antonin, aidé de quelques garnements, traîna la gabarre sur la rive du fleuve qui servait de quai puis il rejoignit la jeune fille. Elle ne s’était pas approché le sol étant trop bourbeux. Il l’embrassa, lui prit le bras et l’entraîna vers le quartier Saint Seurin dans une petite auberge où ils avaient leurs habitudes. Après avoir collationné, profitant des éclaircies, il l’entraîna dans la campagne avoisinante. Prenant son courage à deux mains, elle toussota et se lança « – Mon Antonin, j’ai une question importante à te poser. » Le jeune homme la regarda avec étonnement, n’étant pas habitué à ce ton solennel. Avec un sourire il l’encouragea à poursuivre. « – Voilà, envisages-tu de fonder une famille ? » Il trouva cela un peu brutal, mais savait déjà où elle allait en venir. Il avait remarqué son ventre qui s’arrondissait et sa poitrine qui s’alourdissait. Il avait bien deviné ce qui se passait, mais il n’avait pas su comment aborder le sujet. Il avait même demandé conseil à Bertrande. Celle-ci lui avait dit « – Si la fille est sérieuse, il faut te passer la corde au cou, mon grand, t’as pas le choix ! » Il avait donc bien l’intention de faire sa demande, mais quand et comment ? Cela était une autre histoire. Voilà qu’elle lui coupait l’herbe sous les pieds. Avec un sourire ironique, il répondit « – Un jour, sûrement ! »  La mine de la jeune fille se déconfit et elle se demanda comment lui faire comprendre. Antonin s’amusait du tourment qu’il causait à sa compagne, mais n’eut pas le cœur à faire durer son supplice. « – Bécasse, je sais bien où tu veux en venir. Tu crois que je n’ai pas vu ton ventre pousser vers l’avant ! Et maintenant, tu voudrais que je t’épouse ! » La jeune fille piquée au vif devint rouge et monta sur ses grands chevaux. « – Et bien ce serait la moindre des choses, non ? » s’amusant de sa colère, il répondit « – C’est vrai, je pourrai y réfléchir, cela pourrait même s’envisager.

– Comment ça, cela pourrait s’envisager ? Tu me prends pour qui ? » Le trop-plein d’émotion et de tension lui amenait les larmes aux yeux. S’attendrissant, il l’a pris dans ses bras, elle résista mollement, et tout doucement lui dit «  – bien évidemment que je vais t’épouser et pas à cause du baigneur. Je vais le faire pour pouvoir passer ma vie avec toi. »

De retour à l’hôtel de Saige, ne voulant pas attendre, elle demanda un entretien à madame de Verthamon. Elle fut surprise devant l’urgence de la demande de la jeune fille. Elle connaissait la chambrière et la savait sérieuse. Elle avait même refusé les avances de son époux. D’habitude, il se contentait par discrétion des actrices du théâtre, mais il avait eu du mal à résister aux appâts de la jeune fille. L’ayant appris, Madame de Verthamon lui en avait su gré, sans pour autant lui dire. Comme elle lui faisait confiance, elle se l’était attachée personnellement, jusqu’à l’arrivée d’Antoinette-Marie. Elle lui accorda donc l’autorisation de se marier. Elle la garderait à son service bien évidemment, le plus longtemps possible, et si malgré le mariage et l’enfant, elle voulait rester, il n’y aurait pas de problème.

Chapitre 14.

Louise-Élisabeth Vigee le Brun : Comtesse de Cérès, 1784

Thérésa Cabarrus

Mi-mars 1789. L’arrivée de Térésa Cabarrus.

Il pleuvait depuis le matin sans discontinuer lorsque la berline pénétra dans le hall de l’hôtel. En même temps qu’elle entra dans le vestibule, elle secoua ses jupes afin d’en atténuer les faux plis. Suivait un homme malingre, de taille moyenne, engoncé dans son habit de velours sombre. « – De la pluie, toujours de la pluie, à croire que ce pays vit sous l’eau ». Sans même se retourner vers le majordome, elle poursuivit. « – Annoncez le marquis et la marquise de Fontenay, mon ami !

– Bonjour, Madame, Madame la Baronne vous attend dans le grand salon.

Toujours suivie par son époux, elle monta gracieusement l’escalier et entra dans la pièce. Se levant et allant vers la jeune femme, Madame de Verthamon s’exclama « – grands dieux, mais c’est donc vrai que vous êtes devenue une beauté, quand on pense que la dernière fois que je vous ai vu vous rentriez au couvent. »

Térésa Cabarrus faisait effectivement retourner toutes les têtes. De taille haute, des cheveux bouclés noirs d’ébènes, de grands yeux de biche, le nez retroussé et la bouche mutine, plus d’un l’avait trouvé belle. Sa taille fine, sa poitrine ronde avaient attiré plus d’un prétendant au grand dam de son père. Celui-ci l’avait extirpé d’un premier amour trop encombrant et l’avait marié rapidement à son avantage. Elle avait seize ans et déjà un an de mariage. Elle s’y était engagée en traînant les pieds, bien résolue à ce que cela tourne à son avantage. Lorsqu’elle vit son futur époux pour la première fois, après avoir pleuré, crié, cassé tout ce qu’elle avait à sa portée, elle jura à son père qu’elle ne se laisserait pas faire. À son corps défendant, son fiancé avait un physique des plus ingrats, petit, laid, roux, avec un regard vicieux, voire malfaisants. Il n’avait rien pour faire changer d’avis celle que l’on considérait déjà comme la plus jolie des nymphes. Malgré tout ça, on ne lui donna pas le choix, le mariage se fit en grande pompe et la nuit de noces avait tout eu d’un viol.

John Smart (Norwich 1742 - 1811 London) - PORTRAIT OF MAN

Jean-Jacques Devin de Fontenay

Il ne s’était pas passé six mois, que Jean-Jacques Devin de Fontenay rentrait dans son hôtel particulier du Marais avec une fille de boutique. Térésa annonça à son mari que dorénavant ce ne serait qu’un mariage de façade, ce qui laissa de marbre le dépravé, d’autant que la jeune femme était déjà enceinte. Le premier choc passé, on la vit dans les salons parisiens s’enthousiasmant pour les idées nouvelles. Elle ouvrit même le sien y invitant le général Lafayette, les trois frères Lameth, Félix Le Peletier de Saint-Fargeau, Antoine de Rivarol, Dominique de La Rochefoucauld, et Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau. Malgré cela, elle fut présentée à la cour, fit sourire la reine Marie-Antoinette-Marie et fit tourner les têtes. Le marquis trouvant que cela faisait beaucoup décida d’amener son épouse à la cour de Madrid.

– Avez-vous fait bon voyage ?

– De la pluie depuis Poitiers, j’ai bien cru que l’on s’embourbait vers Libourne, et je vous passe la traversée du bac, j’ai bien cru que l’on y laissait la vie. Enfin, nous voici.

– Je vous ai fait préparer une suite donnant sur le jardin, et si vous le voulez mon époux et moi-même vous attendons pour le dîner.

– Ma foi, ce sera avec plaisir. Qu’en pensez-vous mon ami ? Vous pourrez patienter avant d’aller au théâtre ?

Le mari grimaça devant l’effronterie de sa femme, celle qu’il avait cru dompter, comptant sur sa jeunesse, était en perpétuelle révolte. Cela lui était indifférent ! Il savait que ce qui agaçait Térésa, ce n’était pas sa double vie, mais le fait qu’il n’appartenait pas à sa cour d’adorateurs. Alors qu’ils se rendaient dans leurs appartements, ils croisèrent Antoinette-Marie. Celle-ci les salua et les gratifia d’un sourire. Térésa rendit une grimace et son époux un regard libidineux. Quoique pas très rembourré, il se disait que cette demoiselle pourrait bien égayer son séjour. De son côté, Antoinette-Marie frissonna de dégoût sous le regard et ne comprit pas l’animosité de cette jolie jeune femme.

Retrouvant la baronne, elle s’enquit de leurs identités. « – Voyons, c’est le marquis et la marquise de Fontenay que nous attendions.

– Ah bon, je ne les voyais pas ainsi, remarquez, je ne sais pas à quoi je m’attendais.

– Toujours est-il, restez sur vos gardes avec le marquis. Il ne me dit rien qui vaille ! Il a mauvaise réputation et au premier abord, rien de bien agréable. Si je ne connaissais pas la famille Cabarrus et notamment le père de Térésa, je me serais bien passée de cette corvée, enfin c’est pour une semaine tout au plus.

En fait, le couple Fontenay resta cinq semaines, jusqu’à la mi-avril, Térésa attendait et son début de grossesse l’avait épuisé. La peur de perdre l’enfant leur fit prolonger leur séjour. Et contre toute attente, Térésa et Antoinette-Marie devinrent les meilleures amies du monde. Du même âge, bien que de tempéraments opposés, elles se comprenaient. Autant l’une était un feu follet, autant l’autre était posée. Antoinette-Marie était captivée par le charme de la brune, et Térésa adorait qu’on l’adore et par-dessus tout elle adorait s’amuser.

Malgré son état, elle entraîna Antoinette-Marie et les époux Lacourtade au bal chez Bardineau. Le Cabaret du traiteur était l’ancien hôtel des Duplessy aux abords du village du Bouscat. Dans un cadre bucolique, agrémenté de jardins soignés et de bosquets, c’était un centre notable de mélange social. On y allait aux concerts, aux soupers, aux bals. Antoinette-Marie et Térésa y essayèrent la distraction à la mode, le tir à l’arbalète. Les deux jeunes filles firent fureur attirant toute la gent masculine. Cela amusa Marie-Amélie qui voyait là un bon détournement à l’engouement de sa sœur.

Evelina, par Fanny Burney.jpgMadame de Verthamon et Monsieur de Saige prirent le relais. Ils accompagnèrent Térésa et Antoinette-Marie au théâtre, à la première du ballet de Dauberval, Amour et psyché, suivit de son grand bal. Les spectacles au théâtre commençaient en fin d’après-midi. Charles Higounet le directeur de spectacle organisait la soirée en trois temps. Il n’était pas rare que se succèdent en une soirée une tragédie et un opéra bouffon voire une comédie, un opéra et un ballet et la soirée continuait par un grand bal. Ce soir-là, le public réputé difficile fit un énorme vacarme pour la première du ballet de Dauberval, car il ne voulait pas écouter les « fourberies de Scapin » qui le précédait. Cela amusa toute l’assemblée. Le ballet eut un véritable succès d’autant que mademoiselle Marie-Madeleine Crespé se surpassa pour l’occasion. Le bal qui suivit fut un émerveillement pour Antoinette-Marie dont c’était le premier. Elle y arborait une robe à la française avec petits paniers, en soie rose, elle était contente, car elle n’avait rien à envier à sa comparse qui arborait une robe de même coupe d’un rose plus soutenu. Elles s’étaient mises d’accord avant de s’habiller. Elles s’étaient décidées pour la même coiffure et la même robe. Elle dansa une bonne partie de la nuit sous l’œil attentif de Térésa, de Madame de Verthamon et de Madame La Fauve-Moissac. Antoinette-Marie se coucha épuisée, mais contente de son succès qu’elle prit le temps de raconter à Rose-Marie.

Pendant tout ce temps, Monsieur de Fontenay jouait aux cartes dans les cabarets adjacents au théâtre et lutinait toutes celles qui passaient à sa portée contre ses deniers. Il faisait de rares apparitions à la table de ses hôtes qui ne s’en formalisaient pas, d’autant que l’homme n’était guère agréable.

Un soir, Antoinette-Marie décida de se plonger dans un livre de Mirabeau, que Térésa lui avait prêté. Elle l’avait prévenue, c’était un tant soit peu sulfureux ce qui avait éveillé sa curiosité. Le titre en était « Le rideau levé ou l’éducation de Laure ». Elle s’était installée, sur une méridienne, dans le petit salon du premier, donnant sur le jardin, le jour tombant les chandelles avaient pris le relais pour l’éclairer. Les Saige et sa tante étaient à l’extérieur, Térésa se reposait dans son boudoir. Elle ouvrit le livre au hasard et commença à en lire quelques lignes. « – Oui, ma chère Eugénie, ces moments délicieux, dont je t’ai quelquefois entretenue dans ton lit ; ces transports des sens, dont nous avons cherché à répéter les plaisirs dans les bras l’une de l’autre ; ces tableaux de ma jeunesse, dont nous avons voulu réaliser la volupté, eh bien ! Pour te satisfaire, je vais, sous des traits ressemblants, les retracer ici… »

 Elle n’en revint pas. Comment Térésa avait-elle pu lui donner ce livre plus que licencieux et comment se l’était-elle procurée ? Elle en était rouge de confusion. Tout à sa surprise, elle n’avait pas entendu Monsieur de Fontenay. « – Mais que voilà ? Une nymphe au repos. » Il s’assit à côté d’elle, il sentait le vin. Il avait perdu aux cartes et se disait que la chance avait peut-être tourné. Il s’approcha d’elle. « Alors belle enfant, que lit-on de beau ? Ah voilà de la bonne lecture, c’est surprenant de votre part, je ne vous en croyais pas encore là ! » Antoinette-Marie paniquait, elle ne pouvait appeler, cela serait déplacé, c’était un hôte de la maison. Plus elle essayait de se dégager, plus il la serrait. Il commençait à la caresser tout en l’écrasant de son poids, elle sentait son haleine dans son cou. « – Mademoiselle devrait songer à se préparer pour le souper ! » Rose-Marie avait été avertie par la petite Manon qui passait devant la porte. La chambrière s’était précipitée tout en envoyant chercher Madame de Fontenay. « – Ma fille, vous voyez bien que nous sommes occupés ! » Agacé par l’intrusion impromptue de la chambrière qui dérangeait son dessein libidineux.

– Je vois bien monsieur, mais il se fait tard et mademoiselle va être en retard.

Elle commençait à s’affoler, elle ne savait plus comment faire sans causer de scandale. Antoinette-Marie essayait de se libérer, mais il avait ses doigts crispés sur son bras. « – Mon ami, voyons ! Ne faites pas votre butor, nous ne pouvons faire attendre nos hôtes. » Lança d’une voix aigre Térésa avant même d’être rentrée dans la pièce. Son état la gênait, mais elle avait fait au plus vite. Elle s’approcha et aida Antoinette-Marie à se dégager. L’agresseur déstabilisé par la venue de sa femme laissa la jeune fille se retirer. Ce qu’elle pensait l’indifférait. Mais même ivre, il était conscient qu’il ne pouvait faire de scandale. Voyant le livre, elle comprit la situation. « – Ah, je vois que vous avez retrouvé le livre de mon ami Mirabeau, Antoinette-Marie. Merci bien ! » Elle la remit dans les mains de sa chambrière qui l’entraîna dans les escaliers malgré les jambes flageolantes de la jeune fille. Puis elle reprit « – Vous vous égarez. Vous confondez les filles de bordel et les jeunes filles de la bonne société. Faites attention, cela pourrait vous causer de sérieux problèmes malgré votre statut. » Sur ce, elle sortit et le planta là. Une fois dans sa chambre, Antoinette-Marie s’affaissa dans les bras de Rose-Marie qui la soutint jusqu’au lit. « – Ce n’est rien, c’est fini, il n’y reviendra plus. » La chambrière la berçait, la rassurant tant bien que mal. Térésa les rejoignit, elle s’excusa pour tout, le livre, son mari. Elle lui jura qu’il ne récidiverait plus, il avait trop peur du scandale que cela engendrerait. De plus, il partirait d’ici une semaine. Elles n’en parlèrent plus, Antoinette-Marie s’arrangea à toujours être en compagnie.

*

Élisabeth Chevetel de La Rabelliere.

À Marie Louise La Fauve-Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne.

Paris, le 3 mars 1789,

Ma très chère tante,

Le saccage de la manufacture Réveillon (avril 1789)Après un hiver si cruel pour les miséreux, on ne s’est jamais montré aussi disposé à s’amuser, sans s’embarrasser autrement de la misère publique. Je dois avouer que c’est assez choquant. Des courses ont eu lieu à Vincennes, les chevaux du duc d’Orléans coururent contre ceux du comte d’Artois. C’est en revenant de la dernière de ces courses avec mon époux que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu d’un rassemblement populaire. La populace avait détruit l’établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier Réveillon. Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes qui encombrait la rue, nous fûmes surpris à la vue de gens en livrée d’Orléans excitant l’enthousiasme de cette canaille. Ils étaient, en fait porté par les gens de Madame de Valence. Monsieur de Valence occupait l’emploi du premier écuyer de Monsieur le Duc d’Orléans. Ils nous arrêtèrent un moment en criant « Vive notre père ! Vive notre roi d’Orléans ! » Je portais peu attention alors à ces exclamations, tellement j’étais inquiète pour notre sécurité. Mon époux avait beau me rassurer, j’étais morte de peur.

 Nous eûmes plus tard l’explication, par mon beau-père, de cette émeute, qui avait été commanditée.

Le mouvement populaire, qui ruina Réveillon, avait été combiné, pour se défaire de ce brave homme qui employait trois à quatre cents ouvriers et jouissait d’un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine, ce qui gênait.

Voici son histoire, comme me l’a racontée Madame de La Tour-du-Pin. Étant très jeune, il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il avait toujours habité. Un jour, en se rendant à sa journée, il rencontra un pauvre père de famille, ouvrier comme lui, que l’on conduisait en prison pour ne pas avoir payé des mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver. Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré cette rencontre à dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils, ses habits, tout ce qu’il possède, paye la dette et rend ce père à sa famille. « Depuis ce moment, disait-il, tout m’a réussi. J’ai fait fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charité à mon aise. » C’était un homme simple, juste, adoré de ses ouvriers. Depuis le soir de ce jour funeste, où l’on brûla et détruisit toutes ses planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu’il est devenu. 

Toujours est-il que depuis cet incident, je fais régulièrement le même cauchemar, je suis dans un endroit sombre et une foule hurlante se jette sur moi, puis je me réveille en sueur. Mais avec le temps, cela me passera.

Je suis seule à Paris dans notre hôtel de Saint-Germain, Charles Louis est de garde avec son régiment à Versailles. L’entourage du roi craint des troubles. Au vu de ce que nous avons vécu, on est tenté de le croire, mais l’ensemble de la cour pense que ce ne sont que des billevesées.

Je pars demain prendre les eaux à Forges-les-Eaux. J’ai la joie d’espérer à nouveau, aussi je me rendrai ensuite à Saint-Agnan, pour y attendre mes couches, cela me fera le plus grand bien. Charles Louis m’y rejoindra pour l’été…

*

À la mi-mars, comme prévu Constant d’Estournelles revint de Liverpool. Il était fort content du résultat de son voyage. Outre qu’il avait conclu un contrat avantageux pour chaque partie de l’association « Moore, Nairac & Maubeuge », entreprise de négoce et fret entre l’Europe et l’Amérique du Nord, il avait pu s’en assigner dix pour cent. Il avait fait un détour par Paris où il avait visité ses amis et surtout la marquise douairière de Maubeuge, mère du marquis. Il avait toujours eu beaucoup d’affection pour Armande Fontan Navarre qui dès le départ l’avait considéré comme un fils. Dans le milieu de l’après-midi, il s’était présenté à l’hôtel de l’île de Saint-Louis, dans lequel s’était recluse la marquise depuis qu’elle était veuve. De taille moyenne, l’immeuble était confortable, et il était tout de même assez grand pour qu’elle puisse en louer l’aile droite. Son désintérêt pour la cour et ses intrigues l’avait confortée dans son choix de résidence. Sa sœur jumelle, elle-même veuve, l’y avait rejoint quelques années après quittant leur château familial du Béarn. Elles s’étaient vite entourées d’amis de leur génération. Constant arriva au milieu de cette cour d’arrière-garde qu’il trouva fort sympathique. Il délivra l’assurance de son affection, les courriers du marquis de Maubeuge et de ses trois fils, ainsi que leurs portraits que Nathalie de Maubeuge avait promis à sa belle-mère. Puis au milieu d’une multitude de questions qui fusaient, il rassura la marquise sur la vie qu’avaient son fils et sa famille dans ce pays de sauvages, comme elle disait. Elle ne s’était jamais vraiment faite à cet éloignement, qu’elle avait du mal à admettre. Elle doutait que la situation de son fils soit plus valorisante en Louisiane qu’en France, même représentant des colons français. Avec de l’entregent, elle pensait sincèrement qu’il aurait pu faire sa place à la cour. Elle ne se doutait pas que c’était sa façon à lui d’avoir une position enviable même si loin.

Le lendemain, il avait pillé, pour Madeleine, les boutiques de la rue Saint-Honoré. Il s’encombra de métrage de tissus, de rubans et colifichets, sans oublier chaussures, bonnets, gants et autres accessoires indispensables. Et, il avait fait de même pour Nathalie de Maubeuge qui avait passé commande chez plusieurs fournisseurs incontournables d’après les journaux qui arrivaient jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Il était resté dans la capitale, en tout et pour tout, quatre jours puis avait pris le coche pour Bordeaux. Il avait mis huit jours par route, logeant dans les relais d’Orléans, de Blois, de Tours, de Port-de-Piles, de Poitiers, de Châtellerault, et pour finir de Blaye. De là, le voyage continua par eau une journée, le chargement et le déchargement étant presque plus longs que la remontée de la Garonne.

Dès son retour à l’hôtel de Saige, le mariage par procuration s’organisa. Comme prévu, il fut discret. Il se déroula le mercredi 25 mars 1789, la journée s’annonça froide, il avait encore gelé le matin, le ciel était couvert. Antoinette-Marie s’était réveillée, après une mauvaise nuit, avec une sourde angoisse qui lui nouait l’estomac. Rose-Marie l’avait trouvée assise sur le lit, semblant réfléchir. Elle était pâle, les yeux légèrement cernés. Elle lui porta son déjeuner sur un plateau. La jeune fille le repoussa gentiment avec un sourire crispé. La chambrière essaya de la faire parler en vain, ne tirant d’Antoinette-Marie qu’un silence buté, les yeux brillants prêts à pleurer. Rose-Marie ne savait que faire, lui susurrant des mots de réconforts et d’encouragements. Elle finit par lui présenter la robe à l’anglaise de couleur champagne sur jupe blanche rebrodée de guirlandes de même ton qu’elle devait arborer pour l’occasion. Rose-Marie, tout en retenant ses larmes de compassions, l’avait installée devant la glace, lui avait longuement brossé les cheveux puis les lui avait bouclés et pour finir elle les avaient coiffés en catogan. Antoinette-Marie ayant tout de même refusé, d’un geste las, de les pommader. Evelina, par Fanny Burney.jpgQuelques boucles s’échappèrent aussitôt du ruban qui devait les retenir. Madame La fauve Moissac, dans un bruissement de soie, vint, à ce moment-là, lui offrir une mantille de fine dentelle ayant appartenu à sa mère. Elle lui en couvrit la tête pour lui montrer la qualité de l’effet. Marie-Amélie se joignit à sa tante, et donna à sa sœur un petit rang de perles fines qui soulignait la base de son cou. Térésa ne voulant pas être de reste lui apporta un petit bracelet. Toutes ses dames, voyant le désarroi de la future mariée, s’étaient mises à la conseiller sur sa toilette, voulant à tout prix la distraire. Antoinette-Marie restait indifférente à ce tumulte. Elle n’arrivait pas à réaliser ce qui lui arrivait, aussi fataliste, se laissait-elle faire. Une fois Antoinette-Marie prête, elles descendirent toutes. Le contrat, du moins les dernières formalités furent signées devant monsieur Sarraute, le notaire du Marquis de Cambes-Sadirac pour ses affaires bordelaises. Pour cela, il s’était rendu à l’hôtel de Saige, où tout le monde l’attendait dans le grand salon d’apparat. La pièce tout en longueur donnait, par trois portes-fenêtres habillées de lourds rideaux bleus de Prusse frangés d’or, sur les fossés du chapeau rouge, qui se transformait en cours. Les participants s’étaient installés sur les fauteuils et canapés de même couleur. Les jupes des femmes s’étalaient gracieusement proposant un autre panel de couleurs dans le reflet des deux grands miroirs reposant sur des consoles gracieusement alambiquées à chaque extrémité de la pièce. Au milieu trônait une lourde table de marbre blanc au pied tortueux recouvert de feuilles d’or sur laquelle reposait un marocain de cuir sombre, qu’Antoinette-Marie fixait avec inquiétude. Elle avait beau savoir que c’était pour son bien, c’était plus fort qu’elle. C’était trop d’inconnu.

Monsieur d’Estournelles représentait le baron de Thouais, le père du marié et Madame La fauve Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne, représentait le père de la mariée, les deux protagonistes étant mineurs, Antoinette-Marie avait quinze ans et Charles-Henri dix-neuf. Monsieur et Madame de Saige étaient les témoins du mariage. Ce n’était qu’une formalité, le contrat de mariage étant signé, madame de Verthamon avait tout de même tenu à organiser une bénédiction de mariage à l’église des Dominicains, juste à côté. On se rendit donc dans la petite église qui se trouvait juste derrière l’hôtel de Rolly. Ils étaient une dizaine, les Saige, les Verthamon, les Lacourtade et Térésa Cabarrus, son époux le marquis de Fontenay s’étant abstenu, Rose-Marie et Antonin, les Freydou, et Madame de La Fauve-Moissac qui la mena jusqu’à l’hôtel où l’attendait constant D’Estournelles représentant son époux. C’est à ce moment précis quand elle s’avança vers l’autel qu’elle réalisa la teneur de l’engagement pris. Elle ne s’appartenait plus et elle ne connaissait pas celui avec qui elle allait partager toute sa vie. Les larmes lui vinrent aux yeux, sa vue se brouilla, ses jambes devinrent molles. Madame La Fauve-Moissac, sentant son poids s’alourdir, lui jeta un coup d’œil inquiet et resserra son étreinte sur son bras. Antoinette-Marie réagit, sa tante lui sourit pour la rassurer. Elle s’agenouilla devant l’autel, faisant gonfler ses jupes autour d’elle et fixa les vastes baies en plein cintre de la nef devant elle au-dessus du curé. Elle paniquait et ne voyait aucune issue à part l’acceptation de son destin. À la question du choix qu’elle avait ressassé sans cesse elle n’avait trouvé aucune autre solution. Le curé dut lui répéter par deux fois « – Antoinette-Marie Marie Cambes-Sadirac, voulez-vous pour époux Monsieur Charles-Henri de Thouais, représenté ici par Monsieur Constant d’Estournelles ? » Ce dernier lui effleura l’avant-bras pour la faire réagir. Dans un soupir, elle dit « – Oui », devant l’inéluctable. Elle devenait ainsi pour tous Madame de Thouais, ce qui la laissait indifférente. Elle n’avait guère eu le temps de s’habituer à être Mademoiselle Cambes-Sadirac, pour elle, elle était toujours la demoiselle du château. Puis à son tour, Monsieur d’Estournelles acquiesça à la question. Lui-même n’était pas très à l’aise, s’étant trouvé piégé par la demande de son hôtesse qu’il ne pouvait refuser. La jeune fille ressemblait tant à un animal pris au piège, il était très gêné de participer à cette cérémonie. Elle ne se débattait pas, elle était consentante, il n’y avait rien d’ignominieux, c’était somme toute normal. Il l’aida à se relever et la raccompagna à sa famille qui l’embrassa et la félicita tout de même un peu inquiète d’avoir forcé son destin. Elle s’extirpa des bras chaleureux de sa sœur et de sa tante pour se jeter une dernière fois dans ceux de Bertrande et de Gaspard Freydou qui avait fait le déplacement en apprenant la cérémonie. Ils étaient venus voir une dernière fois leur petite Toinette. Installés au fond de l’église avec Antonin et Rose-Marie, elle ne les aperçut qu’à ce moment-là. Tout en caressant sa joue et en remettant ses boucles, Bertrande lui disait des mots tendres et rassurants. Le groupe sortit de l’église sous un soleil devenu radieux, heureux présage, qui rassura Antoinette-Marie. Laissant sa famille de cœurs sur le parvis de l’église, elle monta dans le carrosse des Saige et rentra à leur hôtel où l’attendait un dîner de fêtes.

*

Charles Peixoto, banquier de son état, inaugura à la mi-avril 1789, la belle maison de campagne qu’il avait fait construire en dehors de Bordeaux à Arlac. Il avait pris pour architecte Alexis-Honoré Roche, originaire de la région d’Orléans et employé par Victor Louis pour les travaux de la place Ludovise. Il avait invité pour l’occasion tout le gratin de Bordeaux, nobles ou pas et de toutes confessions confondues. Et tout le monde se bouscula pour visiter la demeure. Elle était au centre d’un petit domaine viticole et d’agrément. Le portail d’entrée se trouvait en bordure du chemin rural des Eyquems et était encadré de deux pavillons quadrangulaires dont le principal ornement consistait en refends et ouvertures en forme d’oculus. Dans le carrosse du baron, Les Saige et les Fontenay prirent place alors qu’Antoinette-Marie et madame de La Fauve-Moissac s’y rendaient avec les Lacourtade.

Arrivés devant la résidence déjà surnommée la « Maison Carrée », ils admirèrent le bâtiment construit en pierres de taille faisant penser à un temple antique. Il se situait en retrait et perché sur un monticule. Il surplombait le parc et ce que l’on appelait la plaine d’Arlac. Un escalier en fer à cheval conduisait jusqu’à l’élévation principale. Se détachait de la travée centrale un avant-corps semi-circulaire abrité par un porche de même forme que soutenaient huit colonnes colossales cannelées.

Evelina, par Fanny BurneyFrançois-Xavier Lacourtade aida les dames à descendre de la voiture. À pied, elles remontèrent l’allée qui menait vers les escaliers et traversait le jardin à l’anglaise. La journée étant belle, l’hôte avait fait installer des tables et des fauteuils à l’extérieur ainsi que dans les grands salons qui donnaient sur les jardins. Des serviteurs de couleurs en tenues chamarrées servaient aux invités boissons et collations. Antoinette-Marie, une ombrelle dans la main gauche et l’autre maintenant sa robe, comme à son habitude, comme une amazone, se précipita vers Térésa qui était déjà arrivée. Elle lui prit le bras et se dirigea dans le sillage des Saige vers leurs hôtes afin de les saluer. Puis elles allèrent de table en table. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée Nairac, étaient déjà en conversation avec les deux filles de Nathaniel Johnson, Nancy et Sousie, elles se joignirent à elles. Les messieurs étaient entrés, car le propriétaire avait une superbe table de billard, et le jeu s’était organisé ainsi que les jeux de cartes. Madame de Verthamon avec Madame La Fauve-Moissac visitaient l’intérieur, guidées par leur hôtesse, très fière de la décoration de ses salons. Elles y admirèrent multitude de fauteuils, bergères, marquises, consoles, commodes, tables, sans oublier les Trumeaux des cheminées supportant glace ou huile sur toile représentant des « turqueries », les porcelaines, vases ou bibelots. Le tout était dans un style simple raffiné, avec une élégance contenue inspirée de l’antiquité comme le voulait la mode du moment. En aparté, Madame de Verthamon fit remarquer que tout cela était bien clinquant, ce à quoi Madame La Fauve-Moissac répondit que le temps donnerait de la patine à l’ensemble. Le soleil était de la partie et offrait une douceur de température qui permettait de rester à se prélasser sous les chênes. Térésa s’excusa au bout d’un moment prétextant une connaissance à saluer. La petite Sousie Johnson, qui fréquentait régulièrement le salon de Madame de Verthamon, félicita Antoinette-Marie pour son mariage qui n’était plus un mystère. Elle lui demanda quel effet cela faisait, car elle-même était promise et sans attendre sa réponse se lança dans une diatribe sur les avantages du mariage. À laquelle se succéda une multitude de questions sur son départ en Amérique. Antoinette-Marie eut le plus grand mal à répondre à chacune des jeunes filles qui suggéraient des réponses avant qu’elle ne puisse donner les siennes. Les demoiselles Nairac, ayant déjà fait le voyage jusqu’à Saint-Domingue, rassurèrent Antoinette-Marie quant au voyage, le leur s’étant passé à merveille. Puis, la jeune Sousie reprit la parole et commenta la robe d’une invitée qui était de facture anglaise et qui était une vraie nouveauté, elle avait un, elle ne savait quoi, d’antique. Marie-Amélie, qui venait de se joindre à elle, expliqua que c’était une variante de la robe à la chemise qu’en fait on drapait. Puis la conversation tourna sur les derniers ballets du théâtre et leurs danseuses sulfureuses, puis sur les frasques de Mademoiselle de… et de Monsieur… le soir venant Madame de Verthamon annonça l’heure du retour, Antoinette-Marie se proposa pour aller chercher Térésa. Au détour d’un bosquet, elle tomba sur son amie, malgré son état, flirtant de très près avec Pierre Vergniaud. Elle sentit son cœur défaillir. Elle se rattrapa sur le dossier d’un banc. Elle ne l’avait pas revu depuis trois mois, le trouvant avec son amie dans les bras, la surprise était à son comble. Croyant avoir choqué son amie par son dévergondage, Térésa s’exclama « – ne soyez pas choquée Antoinette-Marie, vous verrez, il faut trouver quelques avantages au mariage. » Mais sentant l’homme se raidir, elle repoussa son flirt. Voyant son amie prête à défaillir, elle lui prit le bras. Tout en s’éloignant, elle dit tout bas « – vous connaissez Pierre, c’est ça ? Vous savez pour moi, il n’a aucune importance, j’ai fait sa connaissance dans mon salon et je l’ai trouvé charmant et beau parleur. 

– Ce n’est pas grave Térésa, j’ai été surprise de le voir là, et avec vous !

 – Il ne faut pas vous mettre dans ses états pour un homme comme lui, son seul besoin c’est de plaire, de séduire. Ce genre d’homme donne rarement quelque chose en échange. On ne construit rien avec eux.

– Je sais, je sais. Mais j’avais espéré…

– Pas avec ce genre, mon ange, tout doit tourner autour d’eux !

– Vous avez raison, mais il n’est pas facile de voir la fin de ses illusions.

Térésa serra le bras de son amie qui se recomposait, et elles s’approchèrent du groupe qui les attendait. Renfrogné d’avoir perdu une somme importante aux jeux, Monsieur de Fontenay s’en prit à sa femme et l’interpella.

– Encore en train de vous faire lutiner, Madame !

– Monsieur ! Vous êtes bien mal placé pour faire des réflexions, d’autant que Térésa ne m’a pas quitté de l’après-midi ! répondit agressivement Antoinette-Marie. Madame de Verthamon haussa un sourcil devant l’injonction de la jeune fille, se demandant ce que cette répartie cachait. Madame La Fauve-Moissac fut décontenancée par le trait plein de verve qu’elle découvrait sous le calme apparent de sa nièce et cela la rassura pour son avenir. Marie-Amélie qui savait sa sœur en train de mentir s’apprêtait sans aucune gêne à l’appuyer. Monsieur de Saige, trouvant tout ceci déplacé, rappela à tout le monde que ce n’était pas l’endroit pour faire scandale, tout le monde monta dans sa voiture respective.

En chemin, Madame La Fauve-Moissac essaya en vain de savoir ce qui s’était passé. La jeune fille abattue écarta les tentatives et garda son mutisme avec un sourire triste. Sa tante n’insista pas.

De retour de cette journée de campagne, Madame de Fontenay se retira dans ses appartements. Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le salon bleu, prétextant un dernier détail à régler. Installée chacune dans une bergère, au coin du feu qu’un valet avait allumé, elle entama la conversation. « – Que s’est-il passé chez les Peixoto qui vous a tant mis en colère ? » Ne voulant pas mentir à sa bienfaitrice, embarrassée, elle répondit « – j’ai croisé Monsieur Vergniaud, et je dois bien avouer que cela m’a un peu secouée.

– Il était avec Madame de Fontenay, je suppose ?

– Oui, mais cela n’est pas grave, c’est simplement que je ne m’y attendais pas.

– Ne soyez pas choquée par le comportement de la jeune marquise de Fontenay, de plus rappelez-vous qu’il ne peut y avoir concurrence entre vous pour cet homme, vous êtes mariée. Le mariage n’est pas chose facile, rares sont celles d’entre nous qui ont choisi. Votre mère fait partie des exceptions, alors qu’elle allait être fiancée à mon frère Jean-Baptiste, elle a rencontré, votre père, son ami. Il était un bon parti, il fut donc accepté. Votre sœur Marie-Amélie, elle-même a été vendue pour éponger les dettes que votre père avait auprès des Lacourtade. Elle y a trouvé son compte, car elle était amoureuse de François-Xavier. Mais on fait peu de cas des sentiments lors de la construction d’un mariage. Et vous savez, l’on m’a mariée comme vous à 15 ans, je sortais tout droit du couvent. Monsieur de Saige, avocat général au parlement de Bordeaux, a pu prétendre à ma main, moi, l’héritière d’un des grands noms de la robe, une Verthamon, en payant notre union, bien entendu. Le bruit a couru que c’était un des plus gros apports de l’époque, quelque 400 000 livres. Nous avions seize ans de différence. Je n’ai pas eu à me plaindre de mon époux, il a toujours été attentionné, cet hôtel en est un exemple, j’ai rempli du mieux que je pouvais mon rôle. Dîner, souper, bals, œuvres de bienfaisance ont assuré son statut dans notre société. Je n’ai failli, comme mes deux sœurs, qu’en n’étant pas mère et il ne m’en a pas tenu rigueur, du moins ne me l’a-t-il pas montré. Comme tous les hommes, ou du moins la plupart, il est allé voir ailleurs. Ces demoiselles du théâtre d’à côté le remercient pour leurs bijoux et leurs appartements, mais en étant discret il n’a jamais entaché ma réputation. Quant à notre amie, la très jolie Térésa, elle aussi a été mariée à cet âge, et si son mari était reconnu comme étant laid, ce qui ne rentre pas en jeu, ses biens étaient estimés à 800 000 livres et sa charge lui en rapporte 60 000. Avec les 500 000 livres de dot de la mariée, son père François Cabarrus voulait en échange renforcer ses positions en France. Jean-Jacques Devin de Fontenay, marquis de son état, est le petit-fils d’une Lecoulteux, de la très riche et puissante famille Lecoulteux et par ce biais il comptait bien retrouver en Espagne son influence qui s’était dégradée. Par ailleurs, il ne l’honore pas, c’est un dévoyé connu de tous. Il faut donc comprendre notre jolie invitée qui laisse papillonner ses messieurs autour d’elle. Évidemment, plus de discrétion serait de bon aloi, mais à la cour, dont elle vient, c’est chose normale. Votre tante et son époux sont des exceptions qui leur donnent une allure toute bourgeoise. Il faut dire que votre tante comme toutes les femmes de votre famille a une beauté particulière que même l’âge a du mal à ternir et garde près d’elle l’affection de son époux, votre sœur en est un autre exemple. »

Antoinette-Marie, bien qu’elle n’ait pas tout compris de son contrat de mariage, connaissait le montant de sa dot, et il était loin des montants qu’elle venait d’entendre.

– Comme vous voyez, on fait peu de cas de nos personnes, alors il ne faut pas juger trop vite.

– Excusez-moi, j’étais loin de me douter, je ne sais vraiment que penser. Mais ce n’est pas le comportement de Térésa qui m’a soulevé le cœur !

– Si je puis me permettre qu’était-ce ? Car elle savait avant de commencer la conversation que ce n’était pas le sujet. Elle avait pris ce prétexte pour mieux lui faire comprendre sa situation. Elle reprit

– Et avec le goujat que s’est-il passé ? C’est lui qui vous a mis en colère. Vous ne me ferez pas croire le contraire.

Antoinette-Marie rougit, baissa la tête et ne sut que dire, mais son comportement suffit à la baronne pour comprendre ou supposer.

– Je vois ! Je pense que leur séjour arrive à échéance.

Elle embrassa la jeune fille, elles se séparèrent et allèrent se coucher. Le lendemain Monsieur de Saige informé donna le plus courtoisement possible son congé à monsieur de Fontenay, en faisant comprendre la raison à demi-mot.

*

555 × 800Les images peuvent être protégées par des droits d'auteur.. En savoir plus 362 best Edmund Blair Leighton images on Pinterest | Romanticism ... Pinterest The Roses' Day by Edmund Blair Leighton

soeur Elisée

Marie-Françoise, troisième fille des Bôle du Chomont-Charvet, était rentrée aux Ursulines de Libourne en 1774. Elle avait fait ses vœux, à 18 ans chez les Ursulines de Libourne avec Marie Angélique La Fauve-Moissac, devenant ainsi sœur Élisée. Comme son amie, elle était partie pour le couvent de Grenade près de Toulouse. Ce jour-là, elle rangeait et triait des plantes médicinales dans son office quand une novice vint la chercher, car la mère supérieure la mandait.

Après avoir arpenté le plus rapidement possible les longs couloirs du couvent, elle frappa à la grande porte du bureau de la supérieure. Elle entendit le ton ferme de la mère qui l’autorisait à entrer. Elle pénétra dans la pièce toute en longueur. Elle fit la dizaine de pas qui la séparait du grand bureau où était assise la mère. La double-fenêtre qui donnait sur la vallée ne suffisait pas à éclairer la pièce en cette fin de jour. Un chandelier à cinq branches posé devant Sœur Ambroise, la mère supérieure, lui permettait de finir son courrier. Le feu dans l’immense cheminée la réchauffait à peine, elle qui avait toujours froid. Elle proposa l’un des deux fauteuils à hauts dossiers, du temps de Louis le XIIIème, qu’elle avait devant elle. C’est en les contournant pour s’asseoir sur celui qui lui était proposé, qu’elle découvrit sur l’autre, celle qui était son amie de toujours Sœur Angélique, soit Marie angélique Cambes-Sadirac. La mère s’arrêta d’écrire, et d’un ton amical lui dit « – je vous ai fait venir ma fille, car j’ai une proposition à vous faire. Il y a de cela un an à peu près, vous m’avez demandé de vous trouver une place dans un de nos couvents d’outre-mer afin de participer à l’évangélisation des jeunes filles indigènes. Et bien que ce ne soit pas l’une de nos colonies, sœur Angélique m’a fait part d’une demande qui pourrait vous satisfaire. Sa jeune sœur part pour la Louisiane la première semaine d’avril, afin d’épouser un planteur de ce pays, aussi a-t-elle besoin d’un chaperon jusqu’à sa destination finale. Si vous étiez d’accord, vous pourriez intégrer le couvent de La Nouvelle-Orléans. J’ai reçu à l’instant la réponse de la mère Rosa-Maria. Elle se fait une joie de vous intégrer dans sa communauté. »

*

Sœur Élisée, exultant, avait accepté aussitôt. Elle partit un mois plus tard pour Bordeaux. Elle arriva deux jours avant le départ et fut accueillie par Marie-Amélie qui avait été une de ses compagnes au couvent de Libourne.

Eugene de Blaas - Far Away Thoughts

soeur Elisée

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 010 à 012

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Chapitre 10

 

Charles-Amable Lenoir (français, 1861-1940) Le créateur de dentelle

Rose-Marie Bordenave

Septembre 1788. Séjour au château de Cadaujac

Le lundi de la deuxième semaine de septembre, les vendanges approchant, Madame de Verthamon décida qu’il était temps de partir pour la propriété de Cadaujac. Son époux qu’elle n’avait pas vu depuis une quinzaine de jours les rejoindrait au château. À cette période de l’année, il faisait le tour de ses différentes propriétés pour préparer les vendanges, c’était un acte essentiel de la vie bordelaise. Il ignorait comme tous la rentrée officielle de la Saint-Martin du Parlement, d’autant qu’il s’était déchargé de sa charge d’Avocat-Général au Parlement de Bordeaux, depuis dix ans. Comme à leur habitude depuis quelques années les époux et leur suite se retrouvaient dans leurs nouvelles demeures des bords de Garonne et restaient jusqu’à Noël. Leur vie se déroulait alors dans le cadre de leur résidence campagnarde, ils ne rentraient à Bordeaux que pour quelques soirées ou manifestations auxquelles ils étaient invités.

Cette décision déclencha un vrai branle-bas de combat. Outre elle-même et Antoinette-Marie, se joindraient au séjour, leurs chambrières, le maître de ballet, le maître de musique et de chant et le précepteur. La jeune fille avait bien espéré y échapper, mais il n’en fut point question. Ce n’était pas bien grave, il faisait beau, le soleil brillait, illuminant tout le décor qui l’entourait, rien ne gâterait cette journée. Rose-Marie, qui bien évidemment était du voyage, s’occupa des malles. La garde-robe de sa nouvelle maîtresse s’étant bien remplie en quinze jours, cela se révéla une tache aussi minutieuse que longue. Le voyage ne fut pas long, une petite heure suffit à faire le trajet. La berline chargée des bagages, avec pour passagers les messieurs, précéda le carrosse des dames et de leurs chambrières d’une couple d’heures.

Reynolds_-_Portrait_of_Georgia_Spencer,_Duchess_of_Devonshire

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Antoinette-Marie fut enchantée de ce qu’elle découvrit. Après avoir traversé le village, la voiture s’engagea dans l’allée du château. Elle traversa les vignes et s’enfonça vers le fleuve que la demeure surplombait. Elle avait, en raison de sa situation, une vue imprenable sur la Garonne. Côté arrivée, cette bâtisse rectangulaire, en pierres de taille, coiffée d’un étage et d’un toit mansardé en ardoises, offrait six travées par niveau, portes-fenêtres pour le rez-de-chaussée et hautes fenêtres pour l’étage. Côté Garonne, elle était dotée d’un balcon-terrasse soutenu en quatre points par deux colonnes jumelées.

Bien que depuis peu à la ville, la jeune fille eût l’impression de redécouvrir la nature. Sans être cloîtrée, Madame de Verthamon avait préféré éviter toute sortie de l’hôtel. Elle avait voulu prévenir toutes explications, à l’apparition de la jeune fille, qui auraient entraîné des rumeurs et des médisances. Aussi ce séjour à la campagne rendait sa liberté à la jeune fille qui espérait bien en profiter.

Avant de reprendre la routine des études, elle profita de sa première après-midi, pour visiter les alentours. Pendant que tout le monde s’installait dans la demeure, elle fit le tour de la bâtisse par les pelouses, passant sous les chênes qui devaient être centenaires et dont les feuillages caressaient l’herbe. Le vent par foucades faisait bruisser les feuilles des saules pleureurs plantés par monsieur de Saige, la journée était chaude et agréable. Abritée sous un chapeau de paille à large bord, elle se dirigea vers le fleuve à travers champs. Elle prit le chemin longeant la Garonne, elle releva la tête interpellée par le cri grinçant d’un milan royal déclenchant une débandade de tourterelles. Tout en flânant, elle admirait les berges du fleuve envahies d’une végétation profuse, roseaux à massettes, liserons blancs ou rosés, mauves, iris sauvages, bruyères, oseilles rouges, sur lesquelles s’ébattaient encore des nuées de papillons et de libellules. Elle apercevait l’île de « la Lande » qui séparait le fleuve en deux bras et quelques embarcations qui descendaient ou remontaient son cours. Suivant le tracé du chemin, elle pénétra dans un espace boisé de pins décharnés, de saules et de frênes, dominés par un cèdre majestueux qui l’impressionna par sa taille. Éblouie par un éclat de vif-argent, elle découvrit, au bout d’un sentier qui partait vers la droite, un étang enfoui sous les mauves et les chicorées. Elle s’y dirigea et s’assit contre le tronc d’un chêne pour mieux profiter de ce moment de calme et de solitude. Plongée dans sa contemplation, elle oublia le temps et somnola un moment chauffée par les rayons du soleil descendant. Elle fut réveillée par les appels de Rose-Marie qui la cherchait déjà depuis un certain temps. Elle se leva, fit signe et la rejoignit en courant, heureuse de vivre.

Le lendemain commença une routine imposée par tout ce qu’elle devait apprendre pour être une jeune femme accomplie. Le matin monsieur Bardonneau travaillait avec elle sa diction et son français puis ils entamèrent l’apprentissage de l’espagnol, enfin du castillan. L’un comme l’autre se doutait bien que ce n’était pas en six mois qu’elle parlerait la langue de Cervantes, mais ce serait de bonnes bases. Il était fort satisfait du sérieux avec lequel Antoinette-Marie se concentrait et s’appliquait. L’après-midi monsieur D’Aysse expliquait les pas et figures de différentes danses à la mode qu’elle esquissait avec grâce et facilitée tant elle aimait cela. Puis Monsieur de Beauchesne prenait le relais. Il avait très vite abandonné l’apprentissage de tout instrument de musique auquel était réfractaire son élève. S’étant aperçu qu’elle avait une bonne oreille et une très jolie voix à la tessiture chaude et profonde, il concentra ses efforts sur le chant auquel elle prit un vif plaisir et qui fit la joie de tout ce qui l’entendait voire l’écoutait. Les jours s’écoulaient sans peine.

Portrait de Maria Godsal (huile sur toile), John Opie (1761-1807)

Rose-Marie Bordenave

Exemptée de sa fonction de chaperon auprès de sa maîtresse, Rose-Marie profita de ce moment de répit pour s’isoler et s’installer dans les cuisines. Elle se servit, en cachette, un verre de café qu’elle affectionnait. Elle s’apprêtait à le déguster quand elle sursauta à l’apparition dans l’encadrement de la porte d’un jeune homme, large d’épaules et blond comme les blés. Elle ne pouvait quitter ses yeux en amande. Antonin, mal à l’aise, expliqua maladroitement qu’il avait été guidé par un jardinier jusqu’à la porte de l’office. Il revenait de Bordeaux où il avait appris qu’elle était ici. Aussi, avant de rentrer à Cambes, il s’était arrêté pour la voir et lui donner des nouvelles. Rose-Marie, reprenant contenance devant le jeune homme fortement intimidé, elle lui dit d’une voix un peu hautaine  « – Je suppose que tu parles de Mademoiselle Cambes-Sadirac. Elle ne peut être dérangée, mais si tu peux attendre, je lui dirais que tu es là ». Agacé par le ton de la jeune fille, se contenant, rougissant de colère, il dit qu’il attendrait dehors. Le ton du jeune homme déclencha un fou rire à Rose Marie qui s’excusa du sien puis reprenant son souffle, elle partit voir où en était sa maîtresse. Pendant ce temps, le jeune homme s’installa sous un chêne face à la porte de service. Antonin n’avait pas décidé de lui-même de rendre visite à Antoinette-Marie. Il devait aller chercher des barriques neuves, aux chais des Lacourtade, pour les nouvelles vendanges. Bertrande lui avait demandé de passer à l’hôtel de Saige, pour prendre des nouvelles de sa petite et comme il hésitait, elle avait insisté. C’est en se faisant prier et en traînant les pieds qu’il accomplit sa promesse arrachée. Mais arrivé aux fossés du chapeau rouge, le majordome lui avait annoncé le déménagement provisoire de Madame de Verthamon et de sa protégée. Donc sur le retour il avait accosté sa gabarre au niveau du château. Il était inquiet. De toute évidence, il était content de revoir son amie d’enfance. Mais elle ? Elle avait dû se transformer en une vraie demoiselle, comment devait-il se comporter ? Comment allait-elle réagir ? Et cette servante impertinente qui l’agaçait avec ses grands airs, malgré ses appâts qui ne lui avaient pas échappé, ne présageait rien de bon. Plus le temps passait, plus il se demandait ce qu’il faisait là.

Pendant ce temps, Rose-Marie était montée au salon de musique. Elle était rentrée discrètement dans la pièce ou la jeune fille finissait le dernier chant entamé. Les critiques de son maître concluant son cours, la chambrière prévint la jeune fille qu’un jeune homme, qu’elle décrivit, car elle réalisa qu’elle ne connaissait pas son nom, l’attendait. Elle avait à peine achevé son information qu’Antoinette-Marie, sa servante sur les talons, déboulait dans les escaliers, sous l’œil circonspect de Madame Tournon. Elle fit le tour du bâtiment afin de le trouver. Dès qu’elle le vit, elle se jeta dans ses bras, le serra, l’embrassa sur les joues, lui prit le bras et l’entraîna dans l’allée vers les vignes. La suivante, essoufflée, eut un pincement de cœur, un début de jalousie devant cette intimité évidente. Elle fut surprise devant tant de familiarité. Comme il se devait, elle suivit le couple en retrait. S’éloignant du château, entraînant son compagnon, Antoinette-Marie posait mille questions, ne laissant pas le jeune homme ouvrir la bouche. Il riait sous l’assaut, retrouvant leur complicité. Puis il prit le relais, il commença à lui répondre, la rassurant sur tous, lui donnant des détails sur leurs vies sans elle. Elle raconta ensuite tout ce qu’elle vivait de nouveau, tout ce qu’elle avait découvert de sa nouvelle vie. Elle lui glissait régulièrement que si elle n’était pas malheureuse, elle s’ennuyait de Cambes et de ceux qu’elle aimait. Mais il comprit que son séjour commençait à l’éloigner d’eux. Ce bavardage à bâtons rompus avait laissé filer le temps et les avait éloignés du château. Le soleil commençant à descendre derrière les frondaisons, Rose-Marie les interrompit, car il fallait rentrer, on allait s’inquiéter au château. Se dirigeant vers le fleuve, accompagnant Antonin jusqu’à son embarcation, Antoinette-Marie lui soutira la promesse de revenir au plus vite, sous quinzaine au plus tard. Il l’embrassa, salua la chambrière et guida sa gabarre jusqu’au milieu du cours d’eau. Puis il se laissa submerger par la tristesse de la séparation réitérée. Il savait bien que ce n’était que prolonger ce moment douloureux. De son côté, muette, les larmes aux yeux elle reprit le chemin du château. Sentant sa tristesse, Rose Marie, familièrement lui prit le bras. La Tournon était loin, et posa des questions à sa maîtresse. Celle-ci ne se formalisa pas, elles étaient avant tout deux jeunes filles qui se comprenaient. L’éducation première d’Antoinette-Marie ne l’avait pas formée à prendre de la distance avec ses inférieurs. Elle ne se considérait pas comme supérieure, elle n’avait pas encore pris conscience de son statut social dû à sa naissance. La blonde raconta à la brune toutes les nouvelles qu’elle avait reçues. La suivante finit par comprendre au milieu du flot de paroles que le jeune homme qui lui avait tant plu était le frère de lait de sa maîtresse. Et pour en avoir la certitude, elle lui insinua qu’elle le croyait son amoureux. Antoinette-Marie s’esclaffa  « Antonin ! Cet escogriffe, en voilà une idée, Dieu sait qu’elle l’aimait, mais c’était son frère enfin tout comme. Il n’avait pas fait un pas sans l’autre. Elle connaissait tous ses travers. Oh non ! Il n’était pas son amoureux ! »

Se rapprochant de la demeure la servante reprit sa place de suivante en maintenant la distance respectueuse due au rang de l’une et de l’autre. Antoinette-Marie ne le remarqua pas, car elle aperçut Manon très agitée qui les hélait. Monsieur de Saige était rentré. Antoinette-Marie et sa chambrière se précipitèrent préparer la jeune fille pour le repas du soir.

Comme il faisait bon, Madame de Verthamon et Antoinette-Marie s’étaient installées sur la terrasse devant le salon où avait été dressée la table. La plus jeune rapportait son entrevue lorsque monsieur de Saige fit son entrée. Avec un grand sourire, il salua les dames. Grand et une tendance à l’embonpoint, il reflétait la bonhomie. Contrairement à tout ce qu’elle avait entendu dire sur le personnage, la jeune fille qui le voyait pour la première fois ne lui trouvait rien de bien impressionnant. Cet homme, qu’elle savait si riche et qui avait donc tant de pouvoir, avait une physionomie presque grotesque. Son cou assez présent portait une tête sensuelle. Il avait un visage arrondi, des lèvres gourmandes, avec un regard doux, mais le menton était un peu lourd. Malgré cette première impression, elle l’apprécia tout de suite, le trouvant rassurant, paternel. D’une voix profonde, il lui dit  « Alors voilà encore une de ses beautés dont sont prodigues les La Fauve-Moissac, vous faites honneur à votre clan, si je puis dire. Vous êtes une heureuse surprise, votre tante avait raison. Et dire que l’on vous marie de l’autre côté de l’Atlantique, ses Américains ont bien de la chance ! » Antoinette-Marie rougit et fit une légère révérence. Ils se mirent à table, un serviteur commença à servir. Il reprit la parole  « Nous aurons cette année encore une fois une mauvaise saison. La grêle, les pluies incessantes ont détruit vignes et cultures. Ce mauvais temps continuel a fait pourrir en terre les semences, empêché la fenaison et les moissons. J’ai de très mauvaises nouvelles de la part de mes métayers.

– Cela explique l’augmentation des comestibles dont se plaignait Madame Tournon. Cela finira mal.

– Vous ne pensez pas si bien dire, il y a eu des émeutes à Bordeaux. Les garçons cordonniers ont demandé une augmentation dans leurs prix, et ont refusé de rentrer dans les boutiques jusqu’à ce qu’ils l’aient obtenue. Les maîtres se sont plaints de cette rébellion et la police a cru bon de devoir la disperser par la force, c’était un moyen injuste et odieux. Il eut été plus raisonnable d’entendre les parties, avant de n’en punir aucune. En conséquence, le guet à cheval, ayant rencontré un gros de nos braves crépins, a cru devoir le disperser pour en emprisonner quelques-uns. Mais ils avaient des armes et du courage ; ils ont chargé vigoureusement la milice bleue qui a été obligée de prendre la fuite. Cela n’a donc pas réglé le problème. 

La conversation continua sur les voisins, et les nouvelles de Paris.

*

Clark Gayton, Amiral du Cercle Blanc John Singleton Copley

Armand de Saige

Les jours défilaient et se ressemblaient, Monsieur de Saige visitant ses terres, suivant ses maigres récoltes et répondant aux courriers réguliers qu’il recevait de Bordeaux, de Toulouse, de Saint-Domingue, ou de Paris. De son côté, Madame de Verthamon visitait les pauvres. Elle se rendait deux fois la semaine à l’hôpital saint André, comme elle l’avait toujours fait, distribuant ses aumônes, sous forme d’argent, de nourriture ou de vêtements. Antoinette-Marie ne quittait pas la demeure et ses alentours, d’autant que le temps s’était mis de la partie. Une pluie fine continue tombait journellement. La seule qui y trouva son compte ce fut Rose-Marie, car Antonin tint sa promesse et vint voir Antoinette-Marie à chacun de ses trajets entre Bordeaux et Cambes. La chambrière s’arrangea, sous différents prétextes, à le raccompagner à chacune de ses visites jusqu’à sa gabarre et très vite le jeune homme comprit l’intérêt que lui portait la jolie soubrette. Il se trouvait intimidé pour la première fois par une fille, aussi restait-il sur sa réserve. Elle crut dans un premier temps qu’elle ne lui plaisait pas. Elle en était dépitée. Puis du jour au lendemain, tout changea. Le ciel était resté bas toute la journée. Le jeune homme, de retour du quai « des Chartrons « où il avait livré des fûts de vins, passa une couple d’heures au château. La nuit tombait quand Antonin annonça qu’il devait rentrer. La pluie avait rendu le chemin bourbeux et glissant, aussi la jeune fille utilisant ce prétexte prit-elle son bras et une lanterne pour éclairer leur chemin. Un cavalier déboula dans l’allée du château, alors que le couple s’y engageait. Rose Marie lâcha la lampe et faillit tomber à la renverse. Il la rattrapa à bras le corps et dans l’intimité de l’obscurité, sentant sa chaleur contre lui il l’embrassa et elle se laissa faire.

Le messager, de son côté, sauta de son cheval devant le perron et demanda à voir le châtelain. Comme il n’était pas encore là, on le fit attendre dans les cuisines en lui donnant une collation. Après son entrevue avec le cavalier, qui était ni plus ni moins que le secrétaire de monsieur Leberthon, président du parlement en exil, monsieur de Saige annonça à sa femme qu’il leur fallait rentrer à Bordeaux. Il semblait que le Parlement et la Cour des Aides aient enfin reçu l’autorisation de reprendre leurs fonctions au sein de Bordeaux et de revenir de leur exil libournais. Malgré les efforts du comte de Fumel, on avait assisté durant l’été 1788 à une sorte de dissolution du pouvoir royal dont le Parlement fut le premier à tirer profit. Et ce n’était pas rien en ces temps troublés par le rythme effréné des changements de politiques venant de la Capitale. D’un commun accord, tout le monde fit ses bagages et réintégra l’hôtel de Saige avec deux mois d’avance. Voyant sa chambrière tirer une triste mine et n’étant pas dupe de ce qui se passait entre elle et son ami, Antoinette-Marie la rassura  « – Il viendra nous voir à Bordeaux même si c’est moins facile. » L’autre jeune fille sourit saisissant avec ses mots qu’elle était comprise et que sa maîtresse donnait par là son assentiment.

Chapitre 11

A Lady, ca. 1782 (John Smart) (1741-1811) Cincinnati Art Museum

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Octobre 1788, Retour à Bordeaux

Rentrée de la veille, le dimanche 19 octobre 1788 au soir, Madame de Verthamon vit ses salons envahis d’amis et de connaissances. Il n’était question que du retour imminent du président Leberthon et de la fête que l’on comptait lui faire. Antoinette-Marie n’avait jamais vu autant de monde rassemblé dans un même endroit ni autant de parures, de soie, de broderies… L’hôtesse passait d’un salon à un autre et d’un invité à l’autre, la jeune fille sur ses talons. Elle la présentait comme étant sa filleule, à tant de monde qu’elle en eut le vertige. Elle resta toutefois très réservée, intimidée par la foule d’inconnus. Celle-ci ne portait pas attention à elle, préoccupée qu’elle fût des évènements à venir et des détails qu’elle pouvait glaner au sein d’elle-même. Vers le milieu de la nuit petit à petit chacun rentra chez soi et tout ce petit monde se donna rendez-vous au bord du fleuve pour voir traverser son parlement qui revenait de Libourne. La Jurade avait offert « la Maison Navale » qui, en principe, ne devait servir qu’à transporter les princes ou les archevêques.

À la surprise de tous, le jour suivant se leva sur une belle journée d’automne, ensoleillée à souhait. Antoinette-Marie accompagnait Monsieur et Madame de Saige qui allaient se poster sur la place royale entre l’hôtel des Bourses et la statue du feu roi. Il y avait été installé des tribunes, face au fleuve, sur lesquelles s’assirent aristocrates et grands bourgeois dont les toilettes et habits recouvrirent la place de couleurs. Les Lacourtade les y rejoignirent ainsi que beaucoup de leurs amis. Pour l’occasion, la jeune fille avait mis une robe à l’anglaise, gris pâle, sur une jupe anthracite. Rose-Marie, qui rejoignait Antonin, l’avait coiffée très simplement avec un catogan tenu par un ruban assorti. Le tout lui donnait un air de modestie malgré les mèches folles qui s’en dégageaient, cela convenait à sa situation. Madame de Verthamon qui n’avait pas voulu la priver de cette manifestation exceptionnelle ne tenait pas à ce qu’on la remarque trop, bien que les circonstances aient déjà faussé ses objectifs. Une fois prêt, le groupe se dirigea vers le lieu du rendez-vous. Lorsque le bateau arriva, ce fut un déchaînement de cris et de joies, la liesse était à son comble. Le vaisseau ne fit que passer devant la place, puisqu’il accostait porte du Caillau, qui elle se situait face à la place du Palais en amont du fleuve.

Tout le quartier, où devaient se rendre les membres du parlement revenus, avait revêtu des décorations de fêtes. Il y avait des tapis aux fenêtres et les rues étaient jonchées de lauriers et de fleurs. Les cloches des églises sonnaient à toute volée. Antoinette-Marie ne vit pas grand-chose d’où elle était, n’ayant pas pu approcher à la descente du bateau, la foule était si compacte que Madame de Verthamon s’y était refusée comme bien des dames.

Le lendemain Rose-Marie rejoint son amoureux qui était arrivé à l’aube pour la prévenir de sa présence. Monsieur et Madame de Saige se rendant chez le président, dans le quartier du Mirail, Antoinette-Marie lui avait donné quartier libre. Rose-Marie avait revêtu un caraco à fines rayures blanches et rouges qui remontait sa gorge ronde et mettait en valeur sa taille fine qu’accentuait une large jupe blanche, don de Madame de Verthamon.

Sir John St. Aubyn, Musée de la ville de Plymouth et Art Gallery Collection

Antonin Bourdel

Antonin l’avait entraînée au palais de l’Ombrière. La place devant le Palais regorgeait de monde. Un arc de triomphe avait été dressé devant la chapelle, deux enfants représentaient des génies et offraient des palmes aux magistrats. Sur chacun des côtés des estrades étaient occupées, l’une par les musiciens du régiment de Champagne, l’autre par les ménétriers dont la musique devait saluer l’arrivée de chaque magistrat. Au lieu de cela, les jurats furent accueillis par des bordées de huées et de sifflets auxquels se joignit le jeune couple emporté par la liesse générale. Les jurats se frayèrent un passage à grand-peine, tant la foule voulait accueillir avec chaleur leur représentant. Rose-Marie rentra tard, mais Antoinette-Marie qui avait dû rester seule à l’hôtel l’attendait pour avoir un compte-rendu. Aussi l’une comme l’autre ne s’endormit qu’après tous les détails donnés.

Le jour suivant, le président Leberthon arriva en retard. Une compagnie bourgeoise avec musique en tête était allée le cueillir à son hôtel. Il avait été arrêté à chaque pas par les démonstrations d’affection du peuple qui l’acclamait et qui jetait des fleurs sur sa voiture. Sur la place du Marché, il reçut l’hommage des poissardes. Quand il parvint à la place du Palais, mille cris de « Vive le roi » et de « Vive Leberthon » retentirent. Dans la salle des plaidoyers, les membres du Parlement siégèrent couronnés de lauriers… Après avoir écouté de magnifiques harangues, ils rentrèrent au milieu des acclamations. Un groupe de jeunes impétueux alla jusqu’à s’atteler au carrosse de monsieur Leberthon pour le reconduire à son logis.

Le soir, un feu d’artifice fut tiré place Saint-Projet. Marie-Amélie Cambes-Sadirac, accompagnée de son époux et de ses deux commis, vint chercher sa jeune sœur. Tout en riant, elle lui présenta les deux jeunes gens comme ses chevaliers servants, n’ayant pu choisir entre l’un ou l’autre. S’étant donné rendez-vous ultérieurement avec monsieur et Madame de Saige chez le président, ils se dirigèrent vers le lieu du spectacle. Les deux sœurs bras dessus bras dessous, monsieur Lacourtade donna de son côté le bras à sa femme. Comme il y avait presse, les deux garçons, John Madgrave et Karel Van der Hartig, se comportèrent comme des gardes du corps. Ils ouvrirent la marche, faisant front à l’affluence qui commençait à s’agglutiner dans la rue Sainte-Catherine qu’ils devaient descendre. Les deux jeunes gens, à peine plus âgés qu’Antoinette-Marie, rivalisèrent de galanterie envers celle-ci. Cela l’amusa beaucoup d’autant que c’était la première fois que cela lui arrivait et elle trouvait l’accent de l’américain fort charmant. Ils ne purent s’approcher au-delà de la rue Guiraude. La foule était très agitée tant sa joie était débordante. Un groupe éprouva même le besoin de brûler deux mannequins à l’effigie d’un archevêque et d’un garde des Sceaux. Monsieur Lacourtade s’inquiéta de tout ce tumulte, aussi ils quittèrent le lieu et se rendirent chez le président où ils dansèrent toute la nuit. De leur côte, Antonin et Rose-Marie étaient allés de place en place danser les gigues et contredanse improvisée par des orchestres. Tout Bordeaux buvait, chantait, aimait et croyait en des jours plus heureux.

Le 22 octobre, tout ce qui comptait dans la ville se serra dans la cathédrale pour écouter un Te Deum chanté sur la demande du chapitre et cela malgré les vicaires généraux.

Les fêtes durèrent quatre jours entiers, pendant lesquelles toute la ville et ses alentours festoyèrent et dansèrent.

Pendant la semaine qui suivit, Monsieur de Saige fut pris par ses affaires, cette fois-ci politiques, et disparut pour ainsi dire de son hôtel. Aussi un soir, où il avait réussi à partager son souper chez lui, annonça-t-il aux dames  « – Pour me faire pardonner de mes longues absences, mesdames, je vous emmène demain soir à la première de « Henri IV aux Champs-Élysées ». Monsieur Beaunoir, le directeur du grand théâtre ouvre la saison avec cette pièce qui soit dit en passant est bien sulfureuse.

– Mais mon ami, vous n’avez pas peur que cela tourne mal ?

– Ma chère, nulle inquiétude à avoir. C’est en l’honneur du retour du Parlement. Croyez-moi personne n’y trouvera à redire.

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie, le lendemain matin, profita de son cours avec Monsieur Bardonneau pour le prendre à partie et se faire expliquer pourquoi tout ce tumulte. « – Voyez-vous, monsieur, non pas que je m’intéresse à la politique, mais cela m’agace de voir tout mon entourage comprendre à demi-mot ce que moi-même je ne saisis pas. C’est présomptueux de ma part, mais pouvez-vous m’en expliquer les tenants et les aboutissants ?

Il fut agréablement surpris par la demande. Il le lui dit puis il enchaîna  « – Naturellement mademoiselle et c’est avec plaisir que je vais m’exécuter. Sachez que contrairement à ce que vous pensez toutes les personnes qui en parlent sont loin de comprendre où l’on va ! Et ce serait bien vaniteux de ma part que de vous faire croire que je le sais. Tout d’abord, sachez que, pour plus de justesse, je vais être amené à dire des choses qui vous contrarieront peut-être.

– N’ayez crainte, je vous fais confiance et je ferai la part des choses.

– Comme vous le savez, notre société est divisée en trois ordres. La noblesse, dont vous êtes et le clergé et le tiers état. Le poids des impôts, l’accès à la justice et aux grades militaires sont inégalement répartis sur chacun, le clergé et la noblesse étant bien évidemment les ordres privilégiés. Le tiers état, lui, se trouve très lourdement taxé. De plus, à l’intérieur même du Tiers-État, il existe de fortes différences selon les provinces ou entre les villes qui possèdent des avantages importants. L’essor de nouvelles catégories sociales dans les villes et dans les gros bourgs est indéniable, Bordeaux en est l’un des meilleurs exemples. L’enrichissement collectif a affaibli les frontières entre bourgeois du tiers, anoblis et nobles. Parmi les nouvelles couches, on trouve quelques paysans riches qui peuvent offrir à leurs enfants une éducation. Mais il y a surtout la bourgeoisie marchande ou financière, comme la belle-famille de votre sœur ou celle des Nairac, qui profitent de l’enrichissement global. Cette bourgeoisie aspire à occuper de hautes fonctions dans le royaume pour lesquelles il faut être souvent anobli. Cependant, par protectionnisme l’accès à la noblesse se ferme. De son côté, la noblesse a besoin de numéraire, la rente de la terre stagne et les frais de représentation, costumes, carrosses… sont de plus en plus élevés. Elle aimerait revenir aux affaires. Mais, contrairement aux Anglais par exemple, elle n’a pas le droit d’exercer un grand nombre d’activités économiques sous peine de « déroger », c’est-à-dire de perdre sa noblesse. Du coup, elle s’arc-boute sur ses anciens privilèges et elle a même remis en vigueur des droits féodaux oubliés et contrôle de manière plus tatillonne leur perception. Elle s’est même arrogé aussi l’exploitation exclusive de certains communaux, ces terres non cultivées où, traditionnellement, les paysans pauvres pouvaient faire paître leurs quelques bêtes. Les mauvaises récoltes, que nous venons de subir suite au mauvais temps, ont eu comme conséquence de jeter à la rue les plus fragiles, faisant grossir le nombre de mendiants, de vagabonds. Tout cela est très mal vécu par les paysans qui réclament l’abolition des droits féodaux pour soulager leur misère. Les ordres privilégiés de leur côté se révoltent aussi contre le pouvoir royal. En effet, l’absolutisme les a privés de leurs prérogatives traditionnelles. Et pour finir, les Parlements profitent du droit qui leur permet d’émettre des remarques lors de l’enregistrement des lois dans les registres des parlements pour critiquer le pouvoir royal. Ce qui les a entraînés à être exilés lorsque le roi ou son entourage a pensé qu’ils dépassaient les bornes. Il faut toutefois relativiser. Bien qu’ils arrivent à passer, aux yeux de l’opinion publique, comme les défenseurs du peuple, ils défendent avant tout leurs privilèges. Pour cela, ils s’appuient sur les philosophes des Lumières qui défendent l’idée que le pouvoir souverain suprême réside dans la Nation.

– Personne n’est donc content ! Conclut la jeune file en souriant, et vous êtes un vrai révolutionnaire, monsieur le précepteur ! Mais moi, dans tout ça, j’ai du mal à me situer.

– Il y a de grandes chances que vous n’en voyez pas la conclusion, car vous serez loin et dans une autre société.

– Vous avez raison et je vous remercie de ses explications bien audacieuses que je garderai pour moi, bien évidemment.

L’après-midi fut concentrée sur la soirée au théâtre, et commença très tôt par la venue de madame Hardouin qui vint la coiffer. Cette dernière s’extasia sur la blondeur de ses cheveux, lui expliquant qu’à part l’une des belles-filles des Nairac, elle ne voyait jamais cette teinte presque blanche tant elle était claire. Et dans le cas de Madame Élisée Nairac, cela s’expliquait, car elle était originaire d’Amsterdam. Mais l’avantage qu’avait Antoinette-Marie sur cette dernière, c’était le contraste avec ses yeux noirs. En fait, Antoinette-Marie tenait ses caractéristiques physiques d’une ancêtre du côté de sa grand-mère maternelle. Celle-ci avait été ramenée par le grand-père de la grand-mère d’Antoinette-Marie, alors courtisan, de celui qui devait devenir Henri III et qui était parti occuper temporairement le trône de Pologne. Tout en parlant, la coiffeuse construisait une coiffure en hauteur à la mode anglaise, enroulant les mèches sur des rouleaux de crins et les lissant, puis elle dégagea de grandes mèches qu’elle boucla et qui tombèrent le long de son dos. Elle agrémenta le tout de rubans de dentelle assortis à ceux qui étaient cousus sur le décolleté de sa robe que la jeune fille n’avait pas encore vu. Madame Taillade la marchande de modes, apporta celle-ci en soirée. C’était un fourreau de satin blanc. La robe était très belle. Elle moulait son jeune buste avec une jupe très large, qu’une série de plis serrés au bas de sa chute de rein rejetée vers l’arrière, accentuant ainsi sa cambrure. Le seul bémol, pour Antoinette-Marie, fut de constater que décidément elle n’avait pas assez de poitrine, ce qui la contrariait. Elle s’était vite rendu compte de l’attrait qu’une gorge pleine avait sur les hommes et elle voulait plaire. Rose-Marie la rassura, cela viendrait plus tard et pour l’instant on pouvait tricher avec un fichu de linon adroitement croisé sur le buste, ce qui fut fait. Une fois prête, elle rejoignit Madame de Verthamon qui la complimenta sur le résultat.

Victor LOUIS Vue perspective de la salle de spectacle de Bordeaux.jpgComme l’hôtel était juste à côté du théâtre, il fut décidé d’aller à pied jusqu’à celui-ci, escorté de valets bien entendu. Ils longèrent les côtés du théâtre qui abritaient des commerces et des cabarets. Ils pénètrent par sa façade. Le bâtiment ressemblait à un temple antique. Passant sous la majestueuse colonnade qui soutenait le fronton portant les statues des muses, ils entrèrent dans l’immense vestibule de marbre agrémenté lui aussi de colonnes. Ils se retrouvèrent face à un escalier de pierre majestueux, où une foule d’élégants stationnait et paradait. Ils passèrent de groupe en groupe au fur et à mesure qu’ils gravirent les marches. Par crainte qu’on lui abîme sa robe, Antoinette-Marie, comme une amazone, tenait délicatement le milieu du dos de sa jupe qu’elle avait ramené par le côté sur l’avant pour éviter de la faire traîner. Madame de Verthamon allait lui faire une réflexion, mais elle trouva que cela lui seyait. De l’autre main la jeune fille s’éventait pour se donner contenance, laissant son regard virevolter devant toutes ses nouveautés. Une fois arrivé devant la majestueuse porte à deux battants que soutenaient deux gigantesques cariatides, le trio prit l’escalier de droite. Ils allèrent s’asseoir dans la loge à l’année que louait Monsieur de Saige au premier balcon, l’un des plus en vue. Le couple se mit au premier rang, Antoinette-Marie derrière sa bienfaitrice. Deux valets installèrent sur des guéridons les rafraîchissements et madame Tournon qui était venue à cet effet commença à les servir. Antoinette-Marie qui pénétrait pour la première fois, dans ce qui lui semblait être un palais, admira les dorures des moulures, le lustre de cristal que des centaines de bougies faisaient briller. Elle profita de sa situation stratégique pour examiner l’assemblée qui s’installait dans le parterre ou dans les différents balcons, suivant les possibilités que lui offrait son statut social. Madame de Verthamon commentait chaque arrivée à la jeune fille, avec parfois une certaine acidité. Elle reconnut ainsi Monsieur et Madame Nairac accompagnés de leur fille et de leur belle fille. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée le cadet, les suivaient. Elle remarqua au balcon d’en face une superbe femme rousse, au décolleté vertigineux, couvert de pierres brillantes, qui s’avéra être Madame de L…, veuve d’un fermier général, dont il valait mieux taire la réputation d’après Madame de Verthamon. Celle-ci se trouvait sous la loge d’une très belle blonde, Melle de… qui de notoriété publique, avait le même amant. Puis l’attention d’Antoinette-Marie fut détournée des balcons et elle s’amusa du tapage qu’offrait la jeunesse dorée de la ville au sein du parterre. La plupart des jeunes gens affichaient leurs maîtresses ou se chahutaient entre amis. Elle sourit des interpellations de ces derniers à quelques belles aux étages supérieurs. Elle devina même quelques licences à l’intérieur des baignoires dont n’avaient pas encore été fermés les claustras. Les Lacourtade arrivèrent et ils s’installèrent juste avant l’arrivée de l’invité d’honneur le président Leberthon qui déclencha un déferlement de sifflets et d’applaudissements. Le lever du rideau interrompit momentanément le tumulte. Mais à chaque tirade clamée par les acteurs, du poulailler au parterre, la pièce était continuellement ovationnée. Tout cela était interrompu par les éloges dithyrambiques des magistrats. Considérés comme les sauveurs de la France, pour avoir fait plier le pouvoir royal, ils se permettaient toutes les audaces. Le sujet mettant en avant la révolution comme étant faite, la pièce répondait aux espoirs de changement de l’assemblée. À l’entracte commencèrent les visites d’amis et d’obligés. Ils leur étaient servis du vin de champagne et de bordeaux ainsi que quelques pâtés pour se sustenter. Antoinette-Marie très intimidée resta appuyée au balcon laissant courir son regard vers le parterre, quand elle entendit une voix chaude et envoûtante s’adresser à elle. Elle releva la tête et découvrit un homme élégant, avec de magnifiques yeux noirs, une chevelure abondante, un front imposant, d’épaisses lèvres sensuelles. Caparaçonné dans son habit à la française de couleur puce, il se pencha vers elle pour lui baiser la main. Au milieu de tout ce remue-ménage étaient arrivés quelques amis de monsieur Lacourtade,

Pierre Victurnien Vergniaud 2

Pierre Victurnien Vergniaud

dont Pierre Victurnien Vergniaud, qu’elle avait devant elle. Après s’être présenté, il lui expliqua qu’il avait eu la chance de l’apercevoir lors du retour du président Leberthon, place royale, ainsi qu’au « Te Deum » donné en son honneur à la cathédrale, mais qu’à chaque fois, il n’avait pas eu celle de pouvoir l’approcher. Puis il lui demanda comment elle trouvait la pièce, malgré le jeu d’acteur un peu infatué et parfois pas très audible sous les vivats continus. Troublée par le charme envoûtant de l’homme, ne comprenant pas ce qu’elle ressentait, elle eut quelque mal à trouver ses mots pour lui répondre. Il fit comme s’il ne s’en rendait pas compte et fit la conversation pour la mettre à l’aise, puis l’acte suivant fut annoncé et la loge se vida d’un coup. Elle se ressaisit et essaya de se concentrer sur la pièce tout en cherchant le plus discrètement possible l’homme qui l’avait tant troublée. Marie-Amélie se pencha alors vers elle et lui glissa à l’oreille  « – Je ne sais pas ce que vous avait fait à notre ami Pierre, mais il va en perdre la vue à force de vous fixer comme ça. » Antoinette-Marie sursauta et découvrit debout, au parterre, appuyer sur une des colonnes soutenant le balcon central, l’homme qui regardait vers elle. Elle rougit, et fut soulagée que l’éclairage ne permette pas de le remarquer. D’un air dégagé, elle sourit à sa sœur et se tourna vers la scène. Elle lutta ensuite contre l’envie irrésistible de se retourner vers lui. Au deuxième entracte, il ne revint pas.   Cela eut été discourtois, sans une invitation. Elle en fut déçue. La pièce finit, on quitta lentement les lieux s’adressant des politesses, des invitations, certaines pour le souper qui suivait à l’hôtel de Saige. S’étant placé sur leur passage, Pierre Vergniaud la salua d’un signe de tête après avoir fait ses adieux à ses amis. Amusée par le manège, Marie-Amélie glissa alors dans l’oreille de sa sœur  « – Je crois bien que Pierre ne va pas s’en remettre » Antoinette-Marie, la voix coupée haussa les épaules avec désinvolture n’ayant pas d’autres réponses. Le reste de la soirée se passa comme dans un songe, elle ne pensait qu’à se retirer pour se plonger dans le souvenir de la rencontre et quand sa sœur lui fit remarquer qu’elle était bien absente, elle mit cela sur le compte de la fatigue.

Dès le lendemain, elle reprit le rythme de ses journées d’étude. Son moral fluctua de l’abattement ; pensant ne jamais revoir le charmeur ; à l’euphorie, de l’avoir séduit. Sa situation ne lui permettant pas d’en parler, elle intériorisa donc ses espoirs et ses rêves. Le temps passant elle commença à se faire à l’idée que cette rencontre n’avait été qu’un joli moment.

Pourtant, deux semaines plus tard, alors que le soleil faisait enfin une apparition, Marie-Amélie vint proposer une promenade à sa marraine et à sa sœur, qui fut acceptée de bon cœur, malgré le froid qui était survenu quelques jours auparavant. Mi-novembre, à la surprise générale se retrouva sous un peu de neige qui fondit aux premiers rayons de soleil. Elles choisirent pour cet après-midi-là le jardin Royal, celui-ci était agrémenté de terrasses de café, aussi en profiteraient-elles pour se mettre au chaud dès qu’elles ne supporteraient plus la température. Le carrosse les déposa devant le magistral portail en pierres de taille et à doubles ventaux. Ceux-ci étaient un gigantesque ouvrage en fer forgé. Le jardin avait été créé pour les loisirs champêtres des riches bordelais, on s’y promenait entre gens du même monde, le petit peuple n’y ayant pas accès. On y flânait à pied avec chien de compagnie en laisse ou dans le manchon, on y donnait des rendez-vous de tout ordre. Elles n’étaient pas les seules à en avoir eu l’idée et à peine les pieds dedans, Madame Lacourtade et Madame de Verthamon reconnurent quelques relations. Au milieu du jardin à la française, elles déambulèrent et se dirigèrent vers les cafés qui s’abritaient sous les auvents soutenus par des colonnes qui longeaient le côté gauche de la promenade. Elles s’installèrent à une table proche d’un brasero et commandèrent un chocolat et deux cafés. Tout en discutant, elles suivaient les allées et venues des passants, gratifiant d’un propos souvent caustique ou d’une remarque ironique chacun d’eux, commentant tenues et actualités de tous. Elles saluaient ceux qu’elles connaissaient, autant dire presque à chaque fois. Tout d’un coup, Antoinette-Marie crut que son cœur s’arrêtait, face à elle trois hommes se dirigeaient droit vers elles. Elle identifia tout de suite l’allure de celui du milieu. Gênée, elle baissa la tête tout en blêmissant, ce que remarquèrent ces deux comparses. Intriguées, regardant dans la même direction, elles virent arriver Pierre Vergniaud accompagné d’Armand Gensonné et d’Élie Guadet. Inconsciemment, elles mirent sa réaction sur le compte de la timidité et les accueillirent avec amabilité. Il s’avérait que les deux premiers étaient fondateurs avec Monsieur de Saige du musée de Bordeaux, une société de pensée. En fait, si le premier, Pierre Vergniaud n’était pas venu à l’hôtel de Saige depuis l’installation d’Antoinette-Marie, c’était uniquement à cause de ses émois sentimentaux. Une actrice de la Comédie française lui avait fait faire de fréquents aller-retour entre Bordeaux et Paris. Son dernier voyage avait conclu une suite de ruptures et de réconciliations et de ce fait ouvert la voie vers de nouvelles aventures. Quant au deuxième, Armand Gensonné, il était, comme son ami, avocat au Parlement de Bordeaux et avait défendu Monsieur de Saige dans des litiges commerciaux. Il venait régulièrement dîner ou souper, et Antoinette-Marie était loin de penser qu’il connaissait le premier. Le dernier, qu’elle avait déjà croisé, qui était comme Monsieur Lacourtade membre du club, Élie Guadet, était issu d’une famille de magistrats girondins, et avait déjà acquis une solide réputation de plaideur. Antoinette-Marie, troublée, se sentait de plus en plus mal. Désespérément, elle essayait de reprendre contenance. Son cœur s’emballait, son corset ne lui avait jamais semblé si serré. Sa sœur s’en rendit compte et courtoisement excusa le malaise de sa jeune sœur. Ayant refusé l’assistance des messieurs, les deux femmes aidèrent la jeune fille et rentrèrent à l’hôtel. Arrivées sur les lieux, elles délacèrent le corset de la jeune fille. Elle reprit son souffle. Elle s’excusa et mit son malaise sur le compte de son corset sans doute trop serré. Rose-Marie prit le relais, et après avoir fini de la déshabiller, coucha la jeune fille désemparée. Madame de Verthamon s’inquiéta de ce vertige qu’elle ne relia pas à l’arrivée des trois hommes. Cambes-Sadirac Marie-Amélie. Madame Lacourtade (Emma Hamilton.jpgA contrario Marie-Amélie avait deviné l’émoi de sa sœur, cette coïncidence la fit réfléchir. Pour éviter toute complication, elle appuya la thèse de sa sœur quant à l’ajustement de son corsage. Elle aimait Antoinette-Marie que ses visites régulières lui avaient permis de mieux connaître, et elle comptait bien la protéger d’elle-même. Car si Monsieur Vergniaud était un ami de son époux, qu’elle trouvait charmant au demeurant, et si on omettait qu’Antoinette-Marie était engagée, elle savait pertinemment que ce n’était pas un bon parti. Fils d’un maître d’armes, il avait reçu une bonne instruction à défaut d’une bonne éducation. Son Père ayant connu des revers de fortune, jeune homme, il était entré au séminaire qu’il avait très vite quitté, faute de vocations, pour faire des études de droit. Son beau-frère, ingénieur géographe, l’avait pris en main et l’avait orienté vers le barreau de la ville, en payant ses études. Il était devenu dans la foulée secrétaire de Monsieur Dupaty président à mortier du Parlement. Le magistrat était réputé pour ses idées libérales et avait eu beaucoup d’influence sur le jeune homme. Grâce à ce poste, Pierre Vergniaud avait acquis rapidement une certaine notoriété. Mais elle savait par son époux et avait pu le constater, qu’il était doté d’un caractère indolent et rêveur. L’avocat qu’il était n’acceptait de travailler que, lorsqu’il avait besoin d’argent, et refusait des causes, le reste du temps. Il ne semblait pas vénal, l’argent filait entre ses doigts et cela n’avait pas l’air de l’intéresser outre mesure. À vrai dire, hormis lors de ses conversations politiques, elle ne l’avait jamais vu ni très intéressé et encore moins passionné par autre chose que ses idées ou ses maîtresses d’après la rumeur. Elle était donc déconcertée par la situation. Sa sœur n’avait rien à voir avec les jeunes femmes sulfureuses avec lesquelles il défrayait la chronique. Restée sceptique devant l’intérêt du don Juan, elle ne savait pas trop comment s’y prendre avec les premiers émois amoureux de la jeune fille.

Le lendemain, Antoinette-Marie Marie reçut de la part du séducteur un petit mot s’inquiétant de sa santé et lui souhaitant un bon rétablissement. Madame de Verthamon fut très étonnée et contrariée de ce geste qu’elle trouvait incongru de la part d’un homme célibataire qui n’avait rien à voir avec la famille. Elle le donna à la jeune fille et lui expliqua que sa réputation ne lui permettait pas de répondre, aussi l’avait-elle fait à sa place. Bien que contrariée, la jeune fille comprit. Pierre Vergniaud n’en fut pas refroidi pour autant.

*

Le temps était triste, mais assez doux. Une lumière froide baignait la place du Palais. Sous l’auvent des frères Labottière, libraire et imprimeur de leur état, la main gantée de chevreau crème retirait des étagères un livre, le feuilletait puis le replaçait. La silhouette élancée d’Antoinette-Marie, vêtue d’une robe à l’anglaise chocolat et d’un grand chapeau à la Marlborough sans fioritures, se détachait sur la devanture de la boutique. En retrait, appuyée contre l’une des colonnes de l’avant-toit, Rose-Marie regardait les passants. Antoinette-Marie avait accepté d’aller chercher un livre pour Madame de Verthamon. Cette dernière avait pris ce prétexte pour inciter une sortie. Elle trouvait que la jeune fille avait triste mine. Elle se languissait visiblement à l’intérieur de l’hôtel. Profitant de sa visite chez le libraire, elle cherchait un ouvrage qui la divertirait. Elle sursauta quand elle entendit la voix grave et ferme de Pierre Vergniaud lui conseillant de lire le livre qu’il lui tendait. Elle prit sur elle, sourit et le remercia de son aide. Antoinette-Marie acheta le livre qui s’avéra être « Cléopâtre » de Gautier de la Calprenède, un auteur du siècle dernier. Il prit des nouvelles de sa santé, elle le rassura, après un échange de deux ou trois banalités, il lui proposa de faire quelques pas ensemble, ce qu’elle accepta à la grande contrariété de sa suivante. Cette dernière essaya diplomatiquement de la faire changer d’avis, mais elle refusa de comprendre. Antoinette-Marie lui proposa de rentrer avec le carrosse. Les trajets à pied étant déconseillés au vu de l’état des rues recouvertes de détritus, d’excréments jetés depuis les fenêtres et de la boue, elles étaient venues avec une voiture. Rose-Marie déclina, rappelant qu’elle devait accompagner sa maîtresse. Le couple se dirigea vers le port, la chambrière sur les talons. Rose-Marie essayait d’entendre la conversation, mais en vain, trop de bruit venait de la foule. Leurs pas les ramenèrent vers les « fossés du chapeau rouge ». Antoinette-Marie flottait de bonheur au son de la voix de l’enjôleur que la fraîcheur de la jeune fille envoûtait. Prétextant un rendez-vous, il laissa les deux jeunes femmes. La suivante renfrognée fut soulagée de son départ et demanda intriguée depuis quand elle connaissait ce charmeur. Elle n’eut pour toute réponse qu’un bafouillage qui se voulait désinvolte, qu’elle essaya de décrypter, mais n’en tira rien de plus. À peine rentrée, la jeune fille prétexta un peu de fatigue et se retira dans sa chambre. Elle s’allongea sur une méridienne et commença à feuilleter le livre que sa main n’avait pas lâché. Tomba alors une feuille pliée en quatre écrite de la main du conseilleur. Ce dernier gardait par-devers lui le pli qui s’avérait être un mot doux, dans l’espoir d’avoir l’opportunité de lui donner d’une façon ou d’une autre. Il était momentanément lassé des femmes dont l’expérience de la séduction mettait en valeur la candeur de la jeune fille. Aussi quelle n’avait pas été sa satisfaction quand se rendant au palais de l’Ombrière, il avait aperçu sa longue silhouette devant l’étal du libraire. Il avait donc profité de ce stratagème pour lui glisser discrètement le mot dans le livre. L’essentiel du contenu tourné autour de sa beauté qui l’avait subjugué et le rendait esclave de ses charmes. Elle s’attendrit sur ces quelques lignes qui liquéfiaient son cœur, la rendant euphorique.

Entre temps était arrivée à l’hôtel, la belle-sœur de Madame de Verthamon, Madame de Mesplée. Marie-Angélique de Mesplée, orpheline avec pour principale qualité une fortune conséquente, avait épousé, à la sortie de son couvent comme le voulait la tradition, Jean-Baptiste Maurice de Verthamon marquis de Terçy baron de Chalucet. Bien que charmante elle était d’une beauté insignifiante et son intelligence était palliée par une vraie bonté, mais ses vertus ne retenaient pas son époux au foyer. Celui-ci affichait sans gêne ses maîtresses souvent tirées du foyer du théâtre. Elle ne lui en voulait pas, trouvant cette situation tout à fait commune. Elle était venue rendre visite à celle qu’elle considérait comme une sœur, afin d’organiser la vente de charité qu’elle donnait traditionnellement pour l’épiphanie. Au milieu de la conversation, elle demanda à sa belle-sœur si par hasard ce n’était pas sa protégée qu’elle avait croisée en promenade avec Monsieur Vergniaud. Madame de Verthamon, surprise, répondit en biaisant. La jeune fille n’étant pas rentrée, elle n’en savait rien, mais elle en doutait. Madame de Mesplée partie, elle fit appeler Rose-Marie. La chambrière ne se faisait pas d’illusion quant à l’entretien auquel elle était mandée. Elle était seulement surprise que la nouvelle eût pu arriver aussi vite. Par le cocher pensa-t-elle. Dès les premiers mots de Madame de Verthamon, la chambrière fut tout de même surprise par les informations qu’elle détenait. Tout en protégeant Antoinette-Marie, elle rapporta la rencontre, la minimisant et ramenant la promenade à une simple reconduite jusqu’à l’hôtel. Contrariée, Madame de Verthamon la congédia gardant pour elle-même ses suspicions.

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EANNE DE VALOIS, COMTESSE DE LA MOTTE By Élisabeth Vigée Le Brun

Jacqueline de Verthamont

Tous les mardis et jeudis, Madame de Verthamon ouvrait salon et cette année, rentrée plutôt, sa saison commença à l’avance. S’y mélangeaient jeunes gens aux idées politiques dans le vent, artistes en vogue, femmes du monde de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie. On s’y présentait à partir de quatre heures et l’on espérait faire partie des invités qui resteraient au souper. Comme Antoinette-Marie était désormais connue de tous et afin d’éviter toute curiosité supplémentaire si on l’entourait d’un mystère, Madame de Verthamon se fit seconder dans son rôle d’hôtesse par la jeune fille. Dans les premiers temps, intimidée, elle fut mal à l’aise. Petit à petit, connaissant un peu plus de monde, elle mit dans ce rôle toute la grâce et l’amabilité adéquate ; son apprentissage de maîtresse de maison de mieux en mieux dominé. Madame de Verthamon avait fait l’éloge de sa voix, aussi les invités sollicitaient régulièrement des concerts à la jeune protégée de l’hôtesse, ce que tout le monde appréciait. Passant des héroïnes de Gluck à celles de Piccinni, elle savait émouvoir ou enchanter son auditoire. Elle y gagna d’autres admirateurs comme le jeune Carbanac de vieille noblesse landaise qui l’accompagnait de temps à autre au clavecin. Pierre Vergniaud profita de ces après-midi pour approcher la jeune fille. Celle-ci apprit à garder sang-froid, mais elle attendit à chaque fois sa visite, ce qui la rendait nerveuse. Ils échangeaient le plus discrètement possible des mots doux glissés d’une manche à l’autre. Si elle ne vit rien de ses échanges, son agitation n’échappa toutefois pas à Madame de Verthamon. Elle ne pouvait, sans prétexte sérieux, refuser ses entrées à un ami de son époux, d’autant qu’il venait à chaque fois accompagné de jeunes politiciens aux idées neuves, ce qui plaisait à Monsieur de Saige. Mais plus le temps passait, plus elle était persuadée qu’il se passait quelque chose à son insu, d’autant qu’elle n’avait jamais autant vu le soupirant dans son salon, et pour tous il était évident que Pierre Vergniaud tournait autour de la jeune fille. Elle était très ennuyée de cette situation qui se déroulait sous son chaperonnage. Tout en surveillant l’évolution de la situation, elle décida d’attendre Madame La Fauve-Moissac qu’elle trouvait plus à même de conseiller ou de sermonner la jeune fille. Elle finit par en parler à sa filleule qui tomba d’accord avec elle, d’autant que la jeune fille étant toujours accompagnée, il y avait peu de risque. Seulement, c’était sans compter sur la nouveauté des sentiments qui germaient dans le sein de la jeune fille ni sans l’audace du galant. De plus, l’échange régulier de billets alimentait les sentiments romanesques d’Antoinette-Marie. Ses fluctuations d’états d’âme finirent par mettre la puce à l’oreille de Rose-Marie qui finit par s’en ouvrir à elle. D’abord gênée, puis ayant le besoin de se livrer, toutes ses émotions l’étouffant, elle lui raconta ce qui se passait entre elle et celui qui était devenu Pierre. Rose-Marie en resta sur l’instant interloquée puis elle lui demanda si l’élu de son cœur était informé de cet engouement. Antoinette-Marie sortit d’un tiroir dont elle gardait la clef, une pile de lettres de l’amoureux. La chambrière en resta tout ébahie, et elle n’était pas au bout de son effarement, Antoinette-Marie expliqua qu’elle comptait s’enfuir avec lui.

« – Mais Mademoiselle, vous êtes promise, et de plus Monsieur Vergniaud vous l’a-t-il proposé, et a-t-il de quoi vous faire vivre. »

Occultant la première question, elle répondit en toute innocence

– On se débrouillera, et puis, que ce soit lui ou un autre, quelle importance pour ma tante, ma sœur ou Madame de Verthamon.

– Mais votre bien-être. Voyons ! Et êtes-vous sûre qu’une fois qu’il vous aura sur les bras cela l’arrangera, vous a-t-il promis de vous épouser ?

– Non, pas encore, mais je suis sûr que c’est uniquement, car nous n’en avons pas eu l’occasion.

– Et bien, attendez qu’il le fasse avant de vous décider.

– Mais je ne peux attendre, ma tante va arriver et je ne peux la tromper, ce ne serait pas honnête. 

Rose-Marie que l’affolement prenait essaya de gagner du temps, elle ne savait comment se retourner. Il fallait qu’elle demande conseil. Elle ne savait pas encore à qui, mais il lui fallait du temps. Aussi reprit-elle  « – Assurez-vous de ses intentions avant de faire une bêtise et comme votre tante n’arrive qu’après les fêtes, laissez-les passer avant de prendre toutes décisions regrettables. Pensez à votre réputation, sans elle une femme n’est plus rien.

– Soit, soit, de toute façon Pierre n’a fait que suggérer l’idée, et j’ai réservé ma réponse. Non pas que mon cœur ne soit prêt, mais je dois bien avouer que cela me fait un peu peur. Mais s’il le faut, il sera mon Saint Preux et je serai sa Julie, plutôt que d’abdiquer mon amour.

– C’est qui ? Ce Saint Preux ? Et cette Julie ? Je ne les connais pas !

– Que tu es sotte, ma pauvre Rose-Marie ! Ce sont les héros d’un roman de Monsieur Rousseau.

– Alors ce ne sont que des fariboles et cela ne vous aidera pas dans cette réalité-là.

Elle allait sortir, exaspérée, ne voyant pas d’échappatoire. Antoinette-Marie la retint par le bras. « – Attends ma Rose, il faut que tu m’aides. »

« – Voilà autre chose ! » Pensa la chambrière. Elle aimait sincèrement sa maîtresse, elles étaient devenues des confidentes, l’âge aidant, elles s’étaient rapprochées. Leur complicité avait grandi depuis qu’Antonin était devenu un lien entre elles. Mais elle, que ferait-elle si cela finissait en scandale, que deviendrait-elle ? Elle serait chassée dans la minute par Madame de Verthamon, pour avoir collaboré. De plus, en elle germait un autre problème, elle n’avait plus ses menstruations depuis deux mois, et ne savait que faire. D’un autre côté, elle ne pouvait la trahir. Ce piège inattendu se refermait sur elle, elle promit tout de même faisant confiance au destin.

*

De son côté, Marie-Amélie Lacourtade s’inquiétait de ce qu’elle devinait de cet engouement de jeune fille, et se confia à son époux. Ce dernier la rassura. Vergniaud n’était pas homme à se marier et s’il le faisait, il n’était pas bête au point de compromettre sa carrière avec un scandale, surtout lié avec Monsieur de Saige. Rassurée, elle remit à plus tard ses investigations. Les fêtes de la nativité passèrent, Rose-Marie était de plus en plus anxieuse, Antoinette-Marie n’avait que Pierre et ses intentions supposées à la bouche. Elle ne savait plus quoi faire.

Tout à ses sentiments, Antoinette-Marie, se prélassait, se délectait de ce qu’elle ressentait pour le brillant avocat, qui dans son inconscience alimentait les fantasmes de la jeune fille.

Chapitre 12

Pierre Victurnien Vergniaud

Pierre Victurnien Vergniaud

1789, les changements

Le 1er janvier 1789, une bonne nouvelle arriva, elle mit quatre jours à parvenir de Paris à Bordeaux. Ce fut François-Xavier Lacourtade qui l’apporta à la table de l’hôtel de Saige. Alors qu’en petit comité Monsieur de Saige et Madame de Verthamon déjeunaient en compagnie d’Antoinette-Marie, de Jean-Baptiste Maurice de Verthamon et de sa femme Marie angélique de Mesplé, ce dernier déboula au moment du dessert. Tout en s’excusant, il délivra la nouvelle. Le Conseil du roi s’était enfin prononcé pour le doublement des députés du tiers état ! Le Tiers État aura donc autant de députés que la noblesse et le clergé réuni ! Et bien, que toutes de noblesse ancienne ou récente, toutes les personnes autour de la table s’enthousiasmèrent de la nouvelle. Les États généraux allaient pouvoir enfin commencer. D’après les premiers échos, la France était en liesse. Elle donnait au roi le titre de « Père du peuple, de restaurateur de la liberté française », il y avait longtemps qu’il n’avait pas été aussi populaire. Il y avait toutefois un bémol à cette nouvelle, le vote demeurait un vote par ordre. Et le résultat sera toujours deux à un, en faveur de la noblesse et du clergé, et cela allait freiner les changements dont tous avaient besoin et que tous désiraient. Monsieur de Saige annonça donc la suite logique. Les représentants « des provinces », une fois élus, allaient donc se rendre aux États généraux, dont l’ouverture devrait être annoncée sous peu. Ce à quoi, frère de Madame de Verthamon acquiesça et précisa qu’il serait représentant de l’assemblée de la noblesse de Bordeaux. Ne doutant pas de leurs élections, François-Xavier Lacourtade informa qu’en compagnie de ses amis Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Vergniaud, après avoir fini la rédaction « des cahiers de doléances ». Ils se rendraient en tant que représentants de celle du Tiers-État. Monsieur de Saige approuva cette démarche et assura qu’il l’appuierait. Antoinette-Marie commença à paniquer comprenant que son amour allait avoir peu de poids devant toutes ces nouvelles. Elle demanda donc quand tout ceci serait fait. Sachant où voulait en venir sa belle-sœur, Monsieur Lacourtade lui répondit que dès une semaine ses amis, ce qui sous-entendait Pierre Vergniaud, partiraient pour Paris, car si l’ouverture des États généraux n’était pas encore officielle, elle serait sûrement prévue pour le printemps, et il fallait songer à s’installer dans la ville de Versailles. Bien que gardant contenance, elle commença à paniquer.

Ce que ne savait pas la jeune fille, c’est que le matin même, Pierre Vergniaud s’était présenté quais « des Chartrons « au domicile des Lacourtade pour annoncer la bonne nouvelle. Lorsqu’il fut annoncé, François-Xavier étant absent, ce fut Marie-Amélie, qui le reçut. Elle s’était installée dans le salon donnant sur le fleuve, c’était une heure de la journée où les rayons du soleil baignaient la pièce la réchauffant et l’éclairant abondamment. Elle se composa pour l’occasion une mine hautaine. Elle avait bien l’intention de profiter de cet entretien inopiné pour remettre à sa place et refroidir le galant. À peine entré, il sentit bien que quelque chose n’allait pas, mais dans l’euphorie de la nouvelle, il n’y prêta pas attention. Elle le laissa lui narrer les évènements tout en buvant le café qu’elle avait fait servir. Alors qu’il arrivait au terme de son explication, elle prit le relais de la conversation d’un ton doucereux

Mon cher Pierre, je suppose que vous allez partir au plus vite pour Paris ? Ne voyant pas le piège venir il répondit par une hypothèse. Elle continua

– Bien que ce ne soit pas le propos, comme vous le savez ma jeune sœur Antoinette-Marie est promise à un jeune baron des Amériques. Je suppose que c’est sans le vouloir que vous portez préjudice à la réputation de celle-ci en la courtisant. Je sais, pour vous ce n’est qu’un jeu de salon, mais elle est jeune, sans expérience, et elle n’y voit pas de malice. Un cœur si neuf s’enflamme aux premiers émois.

L’homme avait blêmi sous l’attaque. Devant cette jeune femme qui était devenue glaciale, il avait perdu contenance. Ne le laissant pas se reprendre, elle poursuivit

– Car bien évidemment vous n’avez pas l’intention de l’épouser, ce qui serait tout à fait déplacé dans les circonstances actuelles. Madame de Verthamon en prendrait ombrage si on venait à briser un projet qui à elle comme à moi nous tient à cœur. Donc si opportunément vous partiez pour la Capitale en oubliant de prévenir Antoinette-Marie, ce serait une bonne chose, même si cela doit lui briser le cœur. » Ce qui l’attristait intérieurement, car elle ne voulait pas de mal à sa jeune sœur. Elle avait fini par piéger Rose-Marie malgré elle et connaissait ainsi la teneur de sentiments d’Antoinette-Marie. Elle en voulait d’autant plus au don Juan qui n’avait fait que s’amuser, du moins le pensait-elle. Sur ce, elle s’excusa, le laissant ébahi, son mari étant rentré, elle les laissa entre eux. Décontenancé, Pierre Vergniaud n’en était pas revenu. Le monologue de la jeune femme avait duré quelques minutes, pendant lesquelles elle ne lui avait pas laissé le temps de se justifier ou de s’excuser. De toute façon qu’aurait-il pu dire ? Évidemment, qu’Antoinette-Marie lui plaisait, il s’était même pris au jeu. Mais dès le départ, il savait qu’il n’y aurait pas de suite, du moins cela ne lui était pas venu à l’esprit, elle l’avait subjugué par sa beauté de sylphide. Par la rumeur, il avait su que son destin n’était pas à ses côtés, et il ne se voyait pas avec la corde au cou. Sa maîtresse la plus exigeante, la plus sure c’était la politique. Donc suite à la conversation à bâton rompu avec son ami, il avait conclu qu’il partirait devant pour préparer leur séjour qui n’était pas défini dans le temps, mais qui risquait d’être long, d’autant que tout le monde voudrait loger dans la ville où siégeait le pouvoir, Versailles. François-Xavier n’apprit, par sa femme, le vrai motif de sa précipitation que suite à son départ.

*

Rose-Marie était complètement affolée, quelques jours plutôt, alors qu’elle était seule dans la chambre de sa maîtresse occupée à ranger les effets de cette dernière, Madame Lacourtade l’avait surprise. À brûle-pourpoint, elle lui avait demandé depuis combien de temps qu’Antoinette-Marie et Monsieur Vergniaud échangeaient leurs sentiments. Prise au dépourvu, elle répondit qu’elle ne savait pas, mais elle comprit aussitôt que la jeune femme l’avait piégée. Elle venait de lui confirmer ses doutes. Elle avait bien essayé de rattraper sa bêtise en minimisant les faits, mais elle s’était empêtrée dans ses explications. Marie-Amélie la rassura, elle ne donnerait pas ses sources. Elle la remercia de sa fidélité envers sa sœur, cela la touchait, mais de toute façon elle allait au plus vite résoudre le problème. Une fois Madame Lacourtade partit, la chambrière s’effondra en pleurs, et se demanda ce qu’elle pouvait bien faire pour rattraper la situation. Ce fut Antonin qui la rassura, lui disant que ce n’était pas son problème, qu’elle avait été fidèle à son amie, mais qu’elle ne pouvait rien y faire. Celle-ci était rentrée dans un autre monde qui n’était pas le leur et qui n’avait pas les mêmes règles. Elle le trouva très dur, mais elle savait aussi qu’il avait raison et qu’elle avait peu de poids dans la situation. Elle était effondrée, elle savait bien qu’elle n’avait pas trahi sa maîtresse, mais elle ne savait plus comment l’aider. Elle en oubliait son propre problème.

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Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Madame Le Sèvre, mère de Vigée Le Brun, Vers 1774-1778

la Fauve Moissac Marie Louise

Madame La Fauve-Moissac arriva la veille de l’épiphanie, le mardi 6 janvier 1789. Sous une zibeline, les pieds sur un brasero, elle avait voyagé dans sa berline avec pour seule compagnie sa femme de chambre, son valet de pied, le cocher et le palefrenier. Son époux n’avait pu se joindre à elle, car un changement de politique se préparait et il avait été approché par Monsieur Necker. Partie deux jours après Noël, le trajet en avait duré dix. Elle avait fait étape chez des amis, qui pour la plupart étaient restés à Versailles, aussi elle y faisait halte dès la nuit tombée et repartait à l’aube. Malgré le mauvais temps, le froid n’avait pas été aussi vif depuis bien longtemps, et l’état des routes déplorable, le voyage s’était déroulé sans ennui. Elle arriva en fin d’après-midi. Sanglée dans une robe à l’anglaise de velours cramoisi sur jupe de soie noire, le bonnet assorti à la robe, elle fit son entrée au milieu du salon bondé de Madame Verthamon, qui s’empressa de l’accueillir. Marie-Louise La Fauve-Moissac dit bonjour et échangea quelques politesses avec les invités qu’elle connaissait puis se retira pour se rafraîchir. Au deuxième étage, donnant sur le jardin, son hôtesse et amie lui avait alloué une grande chambre avec boudoir et garde-robe dans laquelle dormirait sa chambrière. L’ensemble était décoré dans les verts pâles, blanc et or, le lit à baldaquin était à lui seul une œuvre d’art du règne passé. Elle se changea pour une robe à l’anglaise plus légère en satin de soie bleu-gris sur jupe ivoire, qu’elle agrémenta d’un fichu de linon blanc puis descendit voir la compagnie. Madame de Verthamon excusa Antoinette-Marie qui n’était pas bien et était restée alitée, quant à Marie-Amélie, elle viendrait pour le souper.

Le lendemain matin, dès qu’elle fut prête, Marie-Louise La Fauve Moissac se rendit au chevet de sa nièce. Elle avait appris la veille ses émois et en avait été surprise. Hormis Monsieur d’Ajasson, elle-même n’avait guère connu ce genre d’élan du cœur, peut-être pour Monsieur de Vaudreuil. Mais ce dernier avait dû faire pâmer toutes les dames de la cour. Antoinette-Marie était toujours au fond de son lit à se morfondre du départ précipité de Pierre Vergniaud. Celui-ci avait quitté Bordeaux sans la prévenir, elle ne comprenait pas pourquoi. Lorsque sa tante rentra, elle ressassait encore le peu d’information qu’elle avait. De son côté renseignée par son amie et par sa nièce, Madame La Fauve-Moissac était bien décidée à remettre d’aplomb la jeune amoureuse. Elle rentra dans la pièce et tira elle-même les rideaux de la chambre. Avec un grand sourire, elle vint embrasser sa nièce qu’elle n’avait pas vue depuis ses sept ans. Pendant que Rose-Marie servait le déjeuner des deux femmes, la plus âgée questionnait la plus jeune sur son séjour à Bordeaux. Antoinette-Marie, pâle comme ses draps, essayait de faire bonne mine et répondait de son mieux aux questions de l’aimable dame. Celle-ci remarquait bien son désarroi et finit par trancher.

« – Mon petit, je connais le sujet de votre peine, comme d’ailleurs votre sœur et notre amie Madame de Verthamon, vous avez cru être discrète, mais vos sentiments se voyaient comme votre nez sur votre figure. »

Antoinette-Marie en resta la bouche ouverte, rougit et baissa les yeux de honte, non pas de ses sentiments, mais de ses cachotteries envers toutes ses dames qui s’inquiétaient de son devenir. Madame La Fauve-Moissac reprit avec douceur.

« – N’en soyez pas gênée, nous sommes toutes compréhensives et comprenons votre désarroi. Mais dans notre inquiétude, nous nous sommes renseignées sur le sérieux de ce monsieur. Nous le croyons sincèrement honnête, mais pas prêt à convoler de façon sérieuse. » Le mensonge était petit et pas tout à fait faux. « – Je ne veux pas salir l’image de votre soupirant, mais si ses intentions avaient été sérieuses, pensez bien qu’il n’aurait pas pris le premier prétexte pour s’éloigner sans vous donner de nouvelles. Et s’il vous plaît, ne lui cherchait pas d’excuses qui ne vous feraient que souffrir. »

Portrait of a Lady said Portrait of Jeanne de Valois, Comtesse de la Motte Elisabeth-Louise Vigée Le Brun

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie était stupéfaite, comment ces informations pouvaient être connues de sa tante ? Et bien qu’elle ne fût pas prête à faire son deuil, elle reconnut que la meilleure chose à faire était encore d’avancer et de penser à demain. Toute cette aventure lui avait fait oublier la leçon que les Freydou avec leur bon sens lui avaient inculquée jour après jour. Ne rien demander à la vie qu’elle ne put offrir et repousser les espérances insensées et les rêves hors du possible et Pierre Vergniaud, c’était espérer l’impensable. Elle releva la tête, esquissa un sourire tout en essuyant quelques larmes. Sa tante émue la prit dans ses bras et la consola avec des mots tendres.

Puis reprenant, Madame La Fauve-Moissac expliqua les nombreuses difficultés qu’elles avaient eues à lui construire un avenir fiable et avantageux, et qu’elle ne pouvait le faire vaciller sur un coup de cœur. Une fois qu’elle fut calmée, Madame La Fauve-Moissac la fit habiller, car elles avaient des courses à faire et notamment acheter du tissu pour une robe, car il fallait bien songer au mariage par procuration. Le cœur d’Antoinette-Marie s’étreignit, mais courageusement elle redressa la tête.

*

Le 15 janvier 1789, François-Xavier Lacourtade partit pour Paris en tant que représentant du Tiers État avec Armand Gensonné, Élie Guadet. Ils avaient été élus afin de remettre les cahiers de doléances de la Gironde à Versailles. Ils y rejoignaient Pierre Victurnien Vergniaud.

Portrait de James Dashwood, George Romney (1734-1802, United Kingdom)

Lacourtade François-Xavier

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 7

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (50)

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Été 1788. L’annonce du mariage par procuration.

Monsieur et Madame la marquise D’Ajasson de Grandsagne revenaient de Versailles, où ils avaient passé deux semaines épuisantes.

La marquise, Marie-Louise La Fauve-Moissac, était arrivée le vendredi 15 août pour la messe en l’honneur de la Vierge, donnée au sein de la chapelle du château par l’un des deux curés, devant toute la cour réunie. Reçue dans les appartements de la reine, elle avait assisté, amusé, une nouvelle fois, au ballet des courtisans. Rivalisant déjà par des toilettes extravagantes, les dames se poussaient pour être devant. Elles étaient alignées sur deux rangs à gauche et à droite de l’appartement que devait traverser la reine, de manière que la porte resta libre et afin de laisser le centre de la chambre vide. La marquise s’était installée dans l’encoignure d’une fenêtre n’ayant ni intérêt ni envie d’être remarquée. À midi quarante, l’huissier annonça le roi. La reine, toujours vêtue d’un habit de cour dans ces occasions, s’avança vers lui. Contrairement à son habitude, elle avait un air inquiet ou contrarié. L’ambiance était pesante. Il avait la vue si basse qu’il ne reconnaissait personne à six pas, il n’en percevait pas moins l’humeur de son épouse. Grand et lourd, mais gardant majesté comme tous les Bourbons, au grand agacement de la reine, le roi se dandinait toujours aussi mal à l’aise dans ses habits. Elle ne lui en sourit pas moins, lui donnant le bonjour avec amabilité. À une heure moins le quart, ils se mirent en route pour la messe. Le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes de quartier et plusieurs autres officiers ouvraient la marche. Le roi et la reine, lentement, les suivaient disant quelques mots aux courtisans qu’ils croisaient. Passant devant le marquis d’Ajasson, le roi lui rappela courtoisement leur rendez-vous d’après la messe, ce dernier acquiesça en le saluant.

Exceptionnellement, le roi recevait son conseil en toute urgence, ce qui laissait prévoir des changements, car tous savaient à quel point il n’aimait pas ses réunions. La marquise en jouant des coudes réussit à rejoindre son époux, au milieu de la foule des courtisans qui le questionnaient, la curiosité attisée par ce changement d’habitude dans les habitudes royales, qu’elle n’avait pas vu depuis quelques jours. Elle l’entraîna dans un salon adjacent et lui demanda de quoi il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était pas l’endroit pour une explication, ils pouvaient être entendus. Il lui conseilla de rentrer à Paris le plus tôt possible et de l’y attendre. Il n’en fallait pas tant pour qu’elle s’inquiétât.

*

la Fauve Moissac Marie Louise 9

Marie Louise la Fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne

Elle ne put rentrer que le lendemain matin à la fin de son service auprès de la reine et trouva à sa grande surprise deux lettres qui l’attendaient sur son bureau. Une de son époux, qui l’avait devancée, et l’autre de madame de Maubeuge, l‘amie de ses nièces.

La première lui apprit, la proclamation de monsieur Loménie de Brienne. L’État avait fait une banqueroute financière, il avait démissionné devant son échec et avait entraîné dans sa chute celle de son époux. Le marquis en était mortifié, il ne pensait pas qu’après tant d’années au service de l’État, on lui ferait payer l’échec de son supérieur. Il lui demandait d’organiser leur départ pour la Suisse, un éloignement de la cour serait salvateur.

La deuxième, la lettre de Mme de Maubeuge, était une bonne nouvelle. Elle contenait le contrat de mariage tant attendu pour Antoinette-Marie. Elle décida d’aller voir dès le lendemain le baron Cambes-Sadirac, son beau-frère, afin de lui faire signer. Elle accompagnerait ensuite son époux dans leur domaine au bord du lac Léman.

*

Comme il se devait le cocher donna la carte de visite au majordome de l’hôtel Cambes-Sadirac. Puis il aida la marquise à descendre du carrosse, ainsi que son notaire, Monsieur de Marcillac. Sur le perron, elle remit de l’ordre à sa toilette, rajustant son fichu brodé de lin blanc, et lissant les plis de sa jupe assortie au caraco en grosse soie gris pâle, finement brodée de fleurs rose pâle. La nouvelle baronne Cambes-Sadirac les reçut dans son salon. Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche était une grande femme, bien faite, à l’allure hautaine. Elle dégageait quelque chose de désagréable. Elle n’était pas laide, mais n’avait pas de charme. À son corps défendant, sa jeunesse l’avait amenée à se refermer sur elle-même et avait fini par l’aigrir. La cause en était une maladresse de sa mère, alors demoiselle d’honneur de madame Élisabeth, sœur du roi. Elle avait commis l’erreur de se moquer de la reine alors que celle-ci entrait dans la pièce où elle l’imitait. Elle fut chassée, sur-le-champ, de la cour. Marie-Josèphe avait dix ans, et n’en sut rien avant de reprendre sa place à ses seize ans. Madame Élisabeth n’avait pas eu le cœur de priver de sa place la jeune fille, pour la faute de sa mère, qui par le nom y avait droit. Le reste de la cour n’avait pas eu autant de commisération et elle dut se forger une carapace pour supporter les allusions, les médisances et surtout l’indifférence de beaucoup. La reine, rancunière, un jour entendant son nom enfonça le clou  « Tient ? Cette race existe encore ! » Et elle l’oublia totalement, mais pas ses partisans. Malgré la protection de la sœur du roi que beaucoup aimaient pour sa bonté, et un nom fort respecté de par ses ancêtres, elle n’en subit pas moins la méchanceté mesquine qui régnait à la cour. Tant et si bien qu’elle ne reçut aucune demande en mariage de peur de subir l’opprobre de celle-ci. Lorsque le Baron fit sa demande, malgré ses trente ans de plus, elle l’accepta. Elle savait que c’était avant tout pour sa dot, mais elle espérait que cela changerait sa situation. Hormis, qu’elle ne fut plus demoiselle d’honneur de Madame, rien ne changea quant à l’humeur de la cour à son endroit malgré la position de son mari.

Madame La Fauve-Moissac l’avait croisée à plusieurs reprises à

Bechade De Fonroche Marie Josèphe (Madame Veirac de Saint Agnan) (2)

Marie Josèphe Bechade De Fonroche

 Versailles, mais avait limité les échanges à de simples civilités. La baronne proposa quelques rafraîchissements, ce que la marquise trouva déplacé, vu l’heure. Après quelques échanges de civilités, elle demanda, avec un air de fausse compassion  « – J’ai appris, ma chère, la démission de votre époux à sa charge, cela n’a-t-il pas été trop difficile à supporter ? » Avec un sourire ironique, la marquise répondit que son mari s’en remettrait, mais elle n’était pas certaine que l’État et le roi se relèvent de cette banqueroute. De plus, il n’avait pas été chassé de la cour, lui. La baronne blanchit et la marquise sourit, elle n’allait pas se faire moucher par cette gamine. Donc, elle rappela à son hôtesse qu’elle était là pour son époux.

« – Celui-ci est très occupé, j’ai peur qu’il ne puisse vous recevoir. Peut-être pourrais-je vous rendre service ? » Susurra-t-elle perfidement. Elle était fatiguée de cette femme qui la regardait toujours avec détachement, représentant toute cette engeance qu’elle détestait et qui la méprisait.

« – J’ai bien peur que non, ma chère. Ce sont des affaires de famille, et vous ne pouvez vous charger d’enfants que vous n’avez pas eus. » Le notaire commençait à se tortiller sur sa chaise mal à l’aise entre ses deux femmes qui s’échangeaient des perfidies tout en souriant. La baronne, froissée, allait répondre vertement, quand entra gracieusement une jeune femme rousse, dans une robe-fourreau, d’un vert sombre, lacée par-derrière, qui affinait sa taille.

« – Élisabeth ! Je ne vous savais pas à Paris, je vous croyais encore à Saint-Aignan. »

Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, femme de Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan, fils aîné du baron, avait pour la deuxième fois fait une fausse-couche. Après avoir salué le notaire de famille, elle répondit

« – Non, ma tante, m’étant remis, j’ai rejoint mon époux. Je comptais me rendre à Versailles pour vous rendre visite, mais Madame de Bechade-de-Fonroche a eu l’amabilité de m’apprendre vos malheurs. » Répondit-elle, l’œil malicieux.

– Ce n’est rien de grave, mon mari et moi-même allons nous en remettre. Mais passez donc me voir avant que nous ne partions pour la Suisse.

– Et que nous vaut votre visite ? Se doutant bien qu’elle ne rendait pas visite à sa jeune belle-mère.

– Je dois voir monsieur Cambes-Sadirac pour des papiers, mais il semble que ce n’est pas possible.

– Mais si ma tante, je vais même vous accompagner ! Intervint de derrière son dos, un bel homme, châtain, grand de stature, au visage avenant, qui venait de pénétrer dans la pièce.

– Mon neveu ! C’est décidément une journée pleine de surprises, je vous pensais encore de service à Versailles avec votre régiment.

– Oh non ! Mon régiment a été rapatrié pour mettre de l’ordre en cas d’émeutes dans Paris, aussi je suis rentré chez moi pour profiter du foyer familial. »

Cambes-Sadirac Baron Jean Etienne (1 BIS) (2)

Jean Etienne Baron Cambes-Sadirac

Bon gré mal gré, la jeune baronne comprit que, cette fois-ci, elle ne pourrait s’interposer entre la marquise et son époux. Elle reprit contenance et afficha un sourire de convenance. Le jeune capitaine prit le bras de sa tante et la dirigea vers l’étage et le bureau de son père. Il toqua à la porte, ouvrit la porte et laissa entrer la marquise. Le baron n’eut pas le temps de réagir voyant son fils entrer derrière la dame. Il se leva et baisa la main que lui tendit la marquise. Elle s’assit. « – Je pensais ne jamais vous revoir après notre dernière entrevue » lui dit-il sèchement. Son fils fronça les sourcils, surpris par l’agressivité de son père, il percevait une tension. « – Comme quoi il ne faut jamais jurer de rien ! » Répliqua-t-elle sans se démonter. « – Je viens pour la signature du contrat de mariage. » Charles Louis se demanda de quel mariage il pouvait s’agir, mais il attendit la suite au lieu d’intervenir. « – Je vous ai dit qu’il n’en était pas question ! » Rétorqua le baron. Avec un sourire narquois, elle riposta  « – C’est dommage ! Je ne vois pas, comment vais-je pouvoir expliquer cela au duc de Richelieu ?

– Je ne saisis pas ce que vient faire le duc dans cette affaire de famille.

– Il a eu la bonté de pourvoir votre fille d’une dot, Monsieur, riposta-t-elle. Le baron en resta bouche bée, il n’eut pas le temps de se ressaisir que le jeune homme réclama des éclaircissements. La marquise répondit  « – Votre père a omis de vous dire que ma sœur, votre mère, est morte en mettant au monde une fille. Mais avant qu’il ne se lance dans des explications ou des imprécations, j’aimerais qu’il me signe ceci, aussi voulez-vous bien faire appeler mon notaire ? » Elle tendit le document de plusieurs pages. Il lui arracha des mains, le lut et le signa. Le notaire le certifia avec pour témoins Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan et sa femme Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, à qui on expliqua succinctement la teneur du document.

– Madame cette fois-ci, j’ose espérer ne plus vous revoir !

– Souhaitons que vous soyez exaucée.

Sur ce, elle se leva, sourit à son neveu et à sa femme, puis quitta la pièce et l’hôtel particulier avec le précieux document.

*

À la fin, du mois d’août 1788, la situation s’aggravant, la reine convainquit le roi d’appeler le banquier Necker aux finances. C’était alors le seul aux yeux de l’opinion capable de sauver la situation. Ce dernier adjura le roi de confirmer la prochaine réunion des États généraux promise par Loménie de Brienne. Celui-ci, à contrecœur, accepta laissant souffler un air de liberté sur le pays.

Cela n’empêcha pas une nouvelle augmentation du pain, ni une deuxième année de disette, ni les premières victimes de fièvre et de dysenterie de mourir dans les faubourgs de Bordeaux. La campagne s’en sortait à peine mieux.

À Cambes, le curé avait quitté le presbytère depuis une bonne demi-heure avant le lever du jour. Le soleil se levait à peine derrière le brouillard du matin, quand il devina l’entrée du château. Tout le long de la route, il se ressassait la lettre de Madame La Fauve-Moissac, qui accompagnait celle qu’il devait délivrer. Remise la veille par un commis de Monsieur Lacourtade, le contenu l’avait surpris. Il lui demandait de soutenir le projet de mariage pour Antoinette-Marie. Il n’en savait pas plus.

Depuis la découverte de l’existence de sa nièce, cette dame s’était occupée, dans la mesure du possible, du confort et de l’éducation de la jeune fille, sans que cette dernière ne le sache. Donc, quoi de plus normal qu’un projet de mariage, Antoinette-Marie venait d’avoir quinze ans. Il ne comprenait pas le mystère qu’entourait la démarche, à moins que le baron une fois de plus fasse barrage à tout projet concernant sa fille.

Il remonta l’allée. Il traversa le pont, ancien vestige de défense. Pollux et Castor levèrent le nez à son approche, aboyèrent tout en lui faisant la fête. Il flatta le crâne des deux molosses dont l’âge ne garantissait plus leur garde.

À cette heure-là, toute la mcuré de Cambes (2).jpgaisonnée prenait la soupe du matin. Tout en rabâchant que décidément ces vendanges ne seraient pas meilleures que les deux précédentes, Gaspard pensait aux journaliers qu’il allait falloir embaucher pour celles-ci, d’ici une quinzaine de jours. Bertrande ne faisait pas plus attention que les autres matins au bougonnement de son époux, lorsqu’elle perçut les aboiements des chiens. À la surprise de tous, on frappa à la porte du perron. Antoinette-Marie se précipita pour aller ouvrir.

– Bonjour, monsieur le curé, que nous vaut de si bon matin votre venue ?

– Il faut que je vous parle mon enfant, ainsi qu’aux Freydou !

Intriguée, elle s’effaça devant l’homme d’Église qui se dirigea tout naturellement vers le fond de la bâtisse, à la cuisine, qu’il connaissait bien.

« – Bonjour mes enfants ! » S’essuyant les mains, Nounou Freydou sourit, et demanda au curé le but de sa visite si matinale. « – Voilà ! J’ai reçu une lettre pour Antoinette-Marie. Mademoiselle Antoinette-Marie, devrais-je dire, de la part de sa tante, Madame La Fauve-Moissac. »

Fatigué de sa course, il s’assit lourdement sur le banc et chaussa ses lunettes. Le silence s’épaissit. Tout le monde comprit qu’autant de solennité de la part du curé, qui avait baptisé presque l’ensemble des auditeurs, impliquait une nouvelle d’importance. Antoinette-Marie, à qui il avait appris à lire, tendit la main et avec ce geste silencieux réclama ce qui devait être son avenir. Elle était d’autant intriguée que hormis les étrennes, elle n’avait pour ainsi dire pas eu de nouvelles de sa tante depuis qu’elle avait fait sa connaissance sept ans auparavant. Elle prit la lettre, la décacheta et commença à la déchiffrer, manquant de clarté, elle s’approcha de la fenêtre.

« Mon enfant,

C’est après mûre réflexion que j’ai décidé de bâtir votre avenir. Je n’avais pas le cœur de vous laisser dans l’indifférence de tous. Par mémoire pour ma tendre sœur, j’ai pris les choses en main. Avec l’aide de vos sœurs et de mon amie Madame de Verthamon, nous vous avons cherché et trouvé un parti afin de vous marier. Monsieur le baron de Thouais se fait une joie de vous voir partager la vie de son fils dans son domaine de Louisiane. Cet homme a une fortune solide bâtie sur une plantation de sucre et sur du négoce, il tenait à obtenir la main d’une jeune fille de bonne famille de métropole. Ce que vous êtes !

Je suppose que vous n’êtes pas sans savoir l’opposition de votre père à toute démarche quant à votre devenir. La douleur l’excuse, mais la vie ne peut le permettre. Outre le fait que Madame de Verthamon vous a fait doter par le gouverneur de Guyenne, monsieur de Richelieu, j’ai amené votre père à signer le contrat par procuration de votre mariage.

Je sais que tout ceci va bouleverser votre vie, mais vous ne pouvez, de par votre condition, rester indéfiniment sans statut dans cette campagne. Je suppose que cette nouvelle va vous ébranler et que votre jeunesse va se rebiffer, mais il faut construire votre futur. En tant que femme, nous n’avons que peu de choix et je crois que nous vous avons ébauché un avenir avantageux.

En attendant que l’on vienne vous chercher pour ce voyage, vous êtes souhaitée par Madame de Verthamon, dans son hôtel du cours du chapeau rouge à Bordeaux. Celle-ci se fait une joie de vous recevoir et de compléter votre éducation, afin de faire honneur à votre condition. De mon côté, je viendrai vous rejoindre pour les fêtes de fin d’année, afin de pouvoir vous accompagner au navire.

Je vous embrasse tendrement votre tante.

Marie Louise La Fauve-Moissac »

*

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

En colère ? Elle ne l’était pas, résignée, serait plus juste. Elle connaissait les sentiments de son père envers elle, Mathilde Freydou et le bon curé avaient essayé de lui expliquer pourquoi, mais ils n’avaient pu lui enlever ce sentiment profond d’injustice. De plus, c’était si étrange, l’intérêt soudain de toutes ces personnes, pour la plupart inconnues. D’une voix tremblotante, elle relut la lettre à voix haute, pour le reste de l’assemblée. Elle n’arrivait pas à savoir si c’était une bonne chose ou une mauvaise, elle comprenait qu’elle avait fini d’attendre. Plus exactement, elle comprit qu’elle attendait sans le savoir. Le vieil homme la fixait cherchant sur ses traits, ce qu’elle pensait, et finit par donner son avis. « – Ta tante a raison, Antoinette-Marie ! Tu ne peux pas continuer à vivre dans ces conditions, le mariage est une bonne chose, de toute façon tu n’es pas faite pour le couvent. Et puis c’est le fils d’un baron ! »

Il sentait, évidemment, que l’argument était faible en face de ce qu’il provoquait comme changement dans la vie de cette enfant, tout juste une femme. C’est Bertrande qui réagit la première, comprenant que son enfant, l’enfant qu’elle avait élevé avec autant d’amour que sa propre progéniture allait partir. « – Mais enfin, ce n’est pas possible. Elle ne peut pas partir. Et puis c’est où cette Louisiane ? C’est qui, cette madame de Verthamon ?

– C’est de l’autre côté de l’océan ! Enfin, je crois.

– Vous croyez ou c’est sûr ? »

D’un ton las, Antoinette-Marie répondit  « – Oui ! Oui, c’est cela, je ne sais plus où je l’ai lu, mais il me semble bien que ce soit cela ».

La femme resta béate, autant devant la réponse que devant l’acceptation visible de la jeune fille. Nounou Freydou prit les choses en main  « – Que devons-nous faire monsieur le curé puisque nous n’avons pas le choix !

– Il faut conduire Antoinette-Marie à Bordeaux chez Madame de Verthamon et lui rendre son départ le plus facile possible. Si tu te souviens Nounou Freydou, cette dame est une amie de la mère de la petite.

– Oui, je me souviens, les filles et elles étaient au couvent ensemble et c’est aussi la marraine de Marie-Amélie.

Basile intervint la mort dans l’âme  « – Je vais organiser tout ça, nous partirons d’ici trois jours par bateau, Antonin nous conduira.

Le curé acquiesça. Un long silence s’ensuivit. Antoinette-Marie finit par s’asseoir, mille questions en tête. Le curé lui prit la main qu’il serra chaleureusement. Bertrande pleurait dans les bras de sa mère. Quant à Gaspard, il n’était pas sûr d’avoir tout compris.

*

Les jours suivants servirent à rassembler et à préparer les quelques vêtements et affaires de la jeune fille. Il n’y avait pas grand-chose, elle n’avait pas besoin de beaucoup, cloîtrée dans cette campagne. Elle s’était réservé sa plus belle tenue, un caraco safran et une grosse jupe brune assortie en toile, dégageant ses chevilles, confectionnée par ses soins.

Freydou Nounou 02

Nounou Freydou

Deux jours plus tard, à l’aube, sur le perron du château, Antoinette-Marie embrassait Nounou Freydou pour la dernière fois. Ni l’une ni l’autre ne se faisaient d’illusions. La vieille lui souriait tristement, assurée que le départ de la jeune fille était la meilleure chose qui puisse lui arriver. Celle-ci descendit les marches avec hésitation, sentant qu’elle quittait un monde protégé pour un inconnu.

Gaspard et Bertrande l’attendaient à la grille. Elle les rejoignit, ses chaussures à la main, les bas roulés dedans, pour ne pas les abîmer avant d’être arrivée. Cela fit sourire sa nourrice qui n’avait pu l’en faire démordre. Ils marchèrent jusqu’au fleuve, coupant à travers champs, ce qui leur prit la première heure du jour. Ce n’était pourtant pas la première fois, cependant l’adolescente mémorisait chaque détail du paysage. Du miroitement sur l’eau, aux rangs de vignes alignés sur les coteaux, au château qui disparaissait de sa vue, du chant des merles, aux lièvres qui détalaient à leur approche, rien ne lui échappait.

Ils traversèrent le hameau, monsieur le curé attendait devant la petite église ramassée sur elle-même. Antoinette-Marie alla l’embrasser, celui-ci, les yeux rougis, avec la voix un peu roque, lui donna ses derniers conseils. Dans l’émotion, elle ne comprit rien.

Gaspard fit accélérer les adieux, il fallait y aller, autrement, il n’aurait pas la marée pour faciliter le retour. Elle ébaucha une grimace qui se voulait sourire et remit machinalement une de ses mèches blondes dans son catogan. Ils descendirent vers le ponton auquel était accrochée la gabare et sur lequel Antonin faisait les cent pas. Le grand gaillard ne décolérait pas depuis l’annonce du mariage.

Ils avaient été élevés ensemble, jamais séparés, abandonnés tous les deux, lui sur les marches de l’église. Le curé, un matin de vendanges, avait été réveillé par les vagissements qu’il poussait, il avait sûrement été abandonné par une fille d’un village voisin. Le curé apprit son identité quand il fut appelé auprès d’elle pour les Saints Sacrements, elle se mourait des fièvres suite à ses couches. Elle confessa l’abandon, mais ne donna pas le nom du père. Ne sachant pas quoi faire du bébé, il l’avait mis dans les bras de Bertrande, qui venait de perdre un enfant. Trois ans plus tard, il était devenu le frère de lait d’Antoinette-Marie. Elle-même ignorée de son père et dissimulée au reste de sa famille. On voyait leurs tignasses blondes dans tous les recoins de la campagne, ils avaient tout partagé, jeux, bêtises, promenades, la défendant contre tous de tout. Il savait qu’ils n’étaient pas du même monde, alors qu’il commençait à aider aux champs, on avait strictement interdit à la petite fille d’y aller. Pour réponse aux questions des deux enfants, on avait répondu qu’elle était la demoiselle du château. Puis ils avaient compris ce que cela sous-entendait. Antoinette-Marie en avait pris son parti et attendait que le garçon ait fini son ouvrage. Alors devant la petite silhouette à l’orée du champ, on finissait par laisser partir le garçon. Puis le curé décida que la demoiselle devait apprendre à écrire et à lire et un peu de latin ne ferait pas de mal. Alors, elle prit tous les matins le chemin de la cure de Cambes et se plongea dans « l’Instruction sur l’histoire de France » de feu monsieur l’abbé Le Ragois. Le bon abbé de Cambes avait trouvé que ce manuel était le plus approprié pour l’éducation d’une jeune fille puisqu’il avait été écrit par un protégé de Madame de Maintenon au temps du grand siècle. Qu’à cela ne tienne le soir, elle refaisait la leçon à Antonin. Puis quand vint la maturité du corps avant celle de l’âme, Bertrande décida que le jeune homme irait désormais dormir au-dessus de l’étable et que les deux jeunes gens ne pouvaient plus traîner seuls. On n’en compara pas moins les différences d’anatomie, et quand le jeune homme alla assouvir ses désirs dans les bals voisins, l’orage gronda dans les yeux de la jeune fille. Puis l’enfance fut sans nul doute révolue, on se retrouva baigné par le soleil sur les bords de la Garonne pour voguer vers l’inconnu.

D’un geste rageur, il prit des mains de Gaspard  le gros sac de cuir contenant le maigre paquetage de son amie et sauta dans le bateau capable d’embarquer une centaine de barriques de vin. Gaspard le suivit et aida les femmes à les rejoindre. Il dénoua l’attache et poussa l’embarcation à l’aide d’une rame. Le jeune homme prit le gouvernail et l’homme descendit la voile dans laquelle la brise s’engouffra.

Antoinette-Marie, les mains nouées autour des genoux, fixait l’onde obscurcie du limon, ne voyant guère sur les bords des rives, les grands chênes avec leurs racines presque dans l’eau, les roseaux qui cachaient trompeusement les berges, les coteaux qui montaient vers les châteaux et villages voisins. Elle remarqua à peine les premières masures au bord de la ville. Puis le bruit, la multiplication des bateaux qu’ils croisaient, et enfin les grands immeubles appuyés sur les chais le long des quais qui s’enfonçaient dans la vase, la firent réagir. La première étape de son voyage s’achevait.

 *

Ils amarrèrent la barque au pied de la porte de Grave, et portèrent les femmes au sec. Il fut décidé qu’Antonin garderait l’embarcation et Gaspard accompagnerait les femmes. Au milieu de la foule des marins et des négociants, les jeunes gens se firent leurs adieux, sans trop y croire, se jurant tout et n’importe quoi, le cœur broyé. Laissant le jeune homme ivre de colère, la jeune fille, les jambes se dérobant, se cramponna à sa nourrice qui l’entraîna dans la petite rue Pichadey vers la cathédrale Saint Michel où le marché battait son plein. Antoinette-Marie, qui n’était jamais venue à Bordeaux, encore sous le choc de la séparation, restait béate du spectacle, l’immensité de la flèche du clocher surplombant la cathédrale à son côté. Ils traversèrent la multitude des étals, les cris et les apostrophes des marchandes des quatre-saisons, les échoppes abritant métiers de la bouche ou différents artisanats. Bertrande agrippait son bras pour la diriger suivant son homme qui leur ouvrait un chemin dans la foule bigarrée. Ils bifurquèrent dans la Rue des Faures vers les Fossés de Bourgogne, les traversèrent pour s’engouffrer dans la rue Bouquière. Ils contournèrent la place du grand marché pour emprunter la rue des épiciers qui portait bien son nom. Ils poursuivirent par la rue du pas Saint Georges, tournèrent à gauche dans la rue Saint-Siméon et la rue de la Mercy et débouchèrent sur la place saint Projet. Esquivant les gens, les étalages, les animaux de tout poil, ils parcoururent la rue Sainte-Catherine puis ils arrivèrent place de la comédie. Devant eux majestueusement se dressait un temple antique couronné de statues, qui se trouvait être le nouveau théâtre commandité par le gouverneur de Guyenne à Victor Louis. Ils le longèrent sur un côté par le nouveau cours du chapeau rouge jusqu’à l’hôtel de Saige qui était derrière lui, à l’angle du cours et de la rue de Comédie.

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Sur les parties démolies d’une vieille forteresse, le Château Trompette, ils se retrouvèrent devant l’entrée de l’hôtel nouvellement construit par Martial-François de Saige, baron de Beautiran pour satisfaire la demande de sa femme, Jacqueline de Verthamon. Il avait acquis pour la somme de 166 000 livres plusieurs terrains contigus allant du cours du chapeau rouge à la rue porte de Richelieu. L’espace était aussi long que le nouveau théâtre était large soit environ 20 ares. L’hôtel était immense, neuf travées sur trois étages pour la façade principale. En avant de cette façade, au centre, quatre colonnes toscanes soutenaient un important balcon à balustre, le tout en pierres de taille. Dessous, devant la porte-cochère à deux vantaux, Gaspard interpella le portier. De mauvaise grâce, il répondit à l’apostrophe, et après un échange assez froid indiqua au trio l’entrée depuis le porche. Celle-ci se trouvait dans le vestibule, son plafond à voûte plate reposait sur des pilastres et des colonnes toscanes. Il permettait aux carrosses de s’y arrêter afin de laisser ses passagers à l’abri des intempéries. Il était ouvert sur une cour intérieure carrée, bornée d’un portique, au-delà duquel le riche propriétaire s’était fait aménager dans l’axe un jardin privé, celle-ci était pleine de valets et palefreniers à l’ouvrage. À droite et à gauche, cuisines, écuries et remises à carrosses finissaient d’encadrer l’hôtel en pierre blanche tout en soutenant les deux autres étages. Ils montèrent les deux marches et sur le large palier devant l’entrée, ils se présentèrent à la porte devant laquelle attendait un majordome, grand, sec et guindé. Dédaigneux, il s’adressa à eux leur indiquant la porte de service. Se redressant Gaspard annonça Mademoiselle Antoinette-Marie Cambes-Sadirac attendue par madame de Verthamon. Passant par là, reconnaissant le nom, Rose-Marie, la chambrière de Madame de Verthamon fit signe à Pierre-Henri de ne pas faire d’impair. Celui-ci remarquant le manège, quoique surpris, fit entrer les trois arrivants.

Chapitre 8.

de Verthamont Jacqueline 05

Jacqueline de Verthamont

Août 1788 à avril 1789. L’hôtel de Saige.

Mal à l’aise, le couple et la jeune fille, écrasés par le décor, ne sachant où se mettre, attendirent au milieu d’une immense entrée au sol en marbre blanc. Les murs de la même couleur ornés de moulures or servaient de support à deux immenses miroirs. Ils encadraient une haute fenêtre donnant sur la rue où se reflétait l’escalier d’honneur à double quartier tournant, où courait une rampe de fer forgé. Une fois prévenue, la maîtresse de maison les fit monter à l’étage, le premier étant celui des réceptions. Du haut de l’escalier, elle examina ceux qui venaient à elle et plus particulièrement Antoinette-Marie. Elle la trouva tout de suite charmante et attendrissante avec sa gaucherie qui lui donnait une grâce un peu nonchalante. Grande et svelte, avec un teint frais, une chevelure lourde aux boucles blondes presque blanches, des yeux noirs sous des sourcils sombres, elle avait un charme étrange. Elle lui rappelait celui de sa mère, son amie Jeanne-Henriette. Elle accueillit avec un grand sourire les nouveaux arrivants et les assura du plaisir de voir enfin arriver la jeune fille. « – Mon petit si vous n’aviez pas de si beaux yeux noirs, vous seriez le portrait de votre mère. Mais entrez donc dans le salon. »

Après les salutations, ne tenant pas à s’attarder, le couple Freydou s’excusa et demanda à se retirer afin de pouvoir faire le trajet de retour. Madame de Verthamon acquiesça et les laissa se dire adieux. Antoinette-Marie les raccompagna au rez-de-chaussée, les jambes flageolantes, le cœur serré. Dignes, les parents de substitution qu’ils avaient été la rassurèrent tant bien que mal, lui rappelant qu’ils seraient toujours là. Ils sortirent le dos droit, Bertrande s’accrochait à son mari. Esseulée, les bras ballants, Antoinette-Marie restait figée, n’arrivant pas à bouger. Rose-Marie qui attendait et avait vu la scène vint au secours de la jeune fille. Elle la fit remonter, lui tendit un mouchoir, et la consola avec quelques mots pour qu’elle puisse se reprendre. Elle la dirigea ensuite dans les corridors, vers le salon donnant sur l’arrière avec vue sur le jardin baroque.

Madame de Verthamon, assise dans une bergère près de la porte-fenêtre, l’attendait avec une collation. Trente-neuf ans celle-ci était une femme altière. L’on ne pouvait pas dire qu’elle était belle, elle dégageait un mélange de majesté et de bonté qui néanmoins attirait. Antoinette-Marie s’assit sur le siège en face d’elle et prit l’assiette que lui tendit son hôtesse. Celle-ci accompagna la collation d’un monologue rassurant quant à la suite des évènements. Une fois rassasiée, la maîtresse de maison, suivie de Rose-Marie, l’accompagna dans sa nouvelle chambre, pour qu’elle puisse se reposer. Épuisée, elle s’assit sur le lit et une fois seule s’y recroquevilla. Angoissée, affolée devant l’inconnu, elle finit par céder devant les larmes. Qu’allait-elle devenir ? Elle n’était pas sure de connaître les règles, l’étiquette de ce monde entièrement nouveau pour elle. Elle n’avait jamais été confrontée au monde, quel qu’il fût. Dans sa campagne tout avait été simple, mais ici ? Quand le corps fut vidé, elle s’endormit. L’heure du déjeuner venue, personne n’osa la réveiller.

*

For You, Miss by John Robert Dicksee (1817-1905)

Rose-Marie Bordenave

Le matin suivant, la chambrière se glissa doucement dans la chambre et tira les tentures laissant pénétrer un jour fort avancé. Antoinette-Marie ouvrit les yeux et s’étira. Elle mit quelques instants avant de réaliser pleinement où elle était, sa jeunesse lui avait permis de dormir d’un sommeil profond et réparateur. Elle sourit timidement à Rose-Marie. « – J’espère que mademoiselle a bien dormi. Je porte son déjeuner de suite, et pendant qu’elle le prendra, nous préparerons son bain. Mademoiselle prendra un café au lait ? Ou, préférera-t-elle autre chose ? »

 La jeune fille se redressa, s’adossa aux oreillers, acquiesça à la question comme si cela fût chose courante, sans savoir de quoi elle parlait. Du café ? Elle savait ce que c’était, mais n’en avait jamais goûté, enfin on n’allait pas l’empoisonner, et il n’était pas question qu’elle montre son ignorance devant cette fille. « – Vous auriez dû me réveiller hier soir.

– Madame a préféré vous laisser sommeiller après avoir constaté que vous étiez profondément assoupie. 

– C’est très aimable à elle.

– Madame est très bonne. » Répondit la chambrière, avec quelque chose de désinvolte dans le ton qui n’échappa pas à Antoinette-Marie. Sur ce, elle se retira et lui laissa examiner le décor qu’elle n’avait pas remarqué la veille. Face à elle, deux grandes fenêtres garnies de toile de Jouy, rose et crème à motif champêtre encadraient une commode à quatre tiroirs agrémentés d’un décor en croisillons gris sur fond blanc. Sur celle-ci trônait une petite pendule avec un personnage antique allongé. Elle descendit du lit, posa les pieds sur un tapis épais qui devait venir d’orient. Elle alla se regarder dans un petit miroir à l’encadrement chantourné et doré sur la table de toilette. À son côté, assortie à sa cuvette, une verseuse à panse cylindrique était posée. Elle était en porcelaine blanche décorée en bleu de fleurs et de rinceaux. Devant attendait une chaise sculptée en hêtre, avec assise et dossier en cannage, du règne précédent. Sur le mur opposé, à gauche, elle s’approcha de la cheminée décorée d’un trumeau, et en admira la peinture pastorale. Deux fauteuils à dossier cabriolet, à pieds cambrés nervurés, recouverts de soie rose à fleurs, accompagnaient le mobilier de la pièce. Elle fut interrompue dans son examen émerveillé par l’arrivée de son déjeuner et l’entrée de deux valets qui transportaient une baignoire. Ceux-ci firent plusieurs allers-retours afin de la remplir. Une fois seule et rassasiée, elle se glissa dedans en chemise comme le voulait la pudeur. Elle eut une pensée pour ce bon abbé de Cambes. Lui qui l’avait obligée à lire et à relire « les règles de la bienséance et de la civilité chrétienne « de Monsieur de la Salle. Cela lui avait appris les règles de l’hygiène et se comporter en société, ce qu’à l’époque, elle n’avait pas trouvé très utile, mais à ce moment-là, elle le remercia intérieurement. Elle était soulagée de ce savoir qui était devenu naturel à force de l’ânonner tous les jours et dont elle comprenait enfin l’utilité. Si elle n’avait pas été amenée à le pratiquer, elle savait comment l’on devait se comporter en société, du moins en théorie.

Rose-Marie revint, la frotta et lui lava les cheveux avec un peu de vinaigre pour les lui faire briller, puis la sécha et lui tendit une robe de chambre qu’elle ne connaissait pas. « – Comme vous n’en aviez pas, Madame vous donne celle-ci, qu’elle trouve trop jeune pour elle-même. Mais ne vous inquiétez pas, elle vous fait dire que dès cet après-midi, votre problème de garde-robe pourra être résolu. » Surprise, elle demanda où était passé son sac, dans lequel elle avait ce qu’il fallait. Ne voulant pas vexer la jeune fille, la chambrière, lui expliqua adroitement que son bagage n’était pas suffisant pour sa nouvelle vie, et que ses affaires avaient été rangées dans la garde-robe adjacente. Un peu contrariée, elle ne répondit rien. La chambrière rajouta que le livre qu’elle avait trouvé dans ses bagages était sur la table de chevet. Son livre, celui qu’elle avait extirpé furtivement de la bibliothèque du château et plongé dans son ballot et qui l’avait fait tant pleurer. Elle avait emporté en souvenir ultime du monde de son enfance  « La Nouvelle Héloïse« de Jean-Jacques Rousseau qui avait pris la poussière tant d’années jusqu’à ce qu’elle l’ait extirpé de l’étagère attirée par sa couverture de cuir aux dorures passées. Et si elle en avait voulu à sa première lecture à Saint Preux d’avoir amené la belle Julie jusqu’à la mort, à la deuxième, elle l’avait un peu pardonné et avait trouvé plus sublime le geste funèbre de l’héroïne. Il était là, à portée de sa main, cela la rassura. Mais avec la mauvaise foi de la gêne, elle trouva la servante quelque peu prétentieuse. Comme il faisait beau, la servante ouvrit les fenêtres du cabinet attenant, pour laisser entrer le soleil, Antoinette-Marie s’installa de dos, devant celles-ci, afin de sécher son opulente chevelure aux couleurs de l’enfance. Décidément, tout l’émerveillait dans son nouveau décor, elle qui n’avait connu que des meubles vermoulus au château de Cambes, plus ou moins abandonné par son propriétaire. Ici, encore appuyée sur le mur gauche une console en merisier, aux pieds alambiqués, avec le même décor peint sur son plateau que celui de la commode de la chambre. Elle portait deux chandeliers en bronze et deux statuettes en biscuit formant pendant, représentant une petite-fille en tablier et un porteur d’oiseaux. Entre les fenêtres, sous trois petits tableaux aux sujets exotiques, un joli petit bureau à cylindre décoré de marqueteries et de ferronneries attendait le besoin de l’épistolière. La cheminée de marbre soutenait une glace biseautée incluse dans un trumeau dans laquelle se reflétait une autre petite horloge. Dans un angle, deux bergères accompagnaient une petite table ronde, sur laquelle reposait un livre de fables. Elle allait de surprise en surprise devant tout ce luxe.

Rose-Marie vint brosser et attacher sa chevelure en catogan, quelques boucles s’en échappèrent tout de suite. Antoinette-Marie n’osait parler à la chambrière, ne sachant comment se comporter. Celle-ci, à peine plus âgée, pleine d’énergie, frisant l’effronterie, était une jolie fille, châtain, tout en courbes, avec de beaux yeux pétillants pleins de malices. Elle faisait la conversation à elle seule, essayant de la mettre à l’aise. Elle l’habilla d’un caraco et d’une jupe, sur une chemise de linon sans garniture. Bien que peu convaincue par le résultat, la servante se dit que pour l’instant cela ferait l’affaire, même si la jeune fille ressemblait plus à une bergère qu’à une jeune fille de la noblesse. Puis suite aux indications de cette dernière, Antoinette-Marie descendit retrouver madame de Verthamon.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Habillée d’une robe à la chemise, en voile de coton blanc, au décolleté garni de volants brodés, les cheveux relevés en chignon natté avec quelques mèches tombant sur les épaules, elle faisait sa correspondance dans un petit bureau donnant sur la terrasse du jardin. Elle accueillit gracieusement Antoinette-Marie s’enquérant de sa nuit. Une fois rassurée, elle lui suggéra le programme à venir  « – Antoinette-Marie, je suis chargée par votre tante de parfaire votre éducation. Je l’avoue, cela me fait grand plaisir. Comme vous devez le savoir, je suis allée au couvent avec votre mère et votre tante, et nous sommes devenues de grandes amies. J’étais plus jeune de trois ans que votre mère, Jeanne-Henriette, et dans sa bonté, elle m’a pris sous son aile, moi qui me sentais complètement perdue et abandonnée. Elle est devenue ma seconde mère. Cela paraît ridicule maintenant, mais j’avais six ans et votre mère neuf ans lorsque je suis arrivée. Sa gentillesse et sa douceur m’ont permis bien des fois de supporter l’éloignement. J’espère vous rendre la pareille et ferai de mon mieux pour ce faire. » Ses confidences, à brûle-pourpoint, décontenancèrent la jeune fille. Prenant son bras, Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le jardin que le soleil caressait et reprit  « – Mais occupons-nous de vous, tout d’abord nous allons constituer votre trousseau. » Antoinette-Marie se raidit. « – Non, ne vous crispez pas, votre père ne vous a pas fourni de quoi tenir votre rang, aussi nous allons y remédier. Si vous voulez être respectée, écoutée, obéie, vous ne devez laisser aucun doute quant à votre situation, votre position doit être évidente pour tous. De plus, dans les colonies d’Amérique, c’est primordial pour faire sa place et assurer votre avenir, cela paraît frivole comme discours, mais l’apparence impose bien des idées reçues.

« – Mais qui va payer tout ça ? » D’un geste léger de la main, elle balaya la question et reprit. « – Votre tante pourvoit à votre trousseau. Donc, cet après-midi, nous recevrons fournisseurs et artisans. De plus, nous ferons retoucher l’une de mes robes pour que vous puissiez m’accompagner demain matin à l’office dominical de la cathédrale Saint André. Rose-Marie, vous, en choisira une. À son sujet, si elle vous convient, je la laisse à votre service. » Comme la jeune fille n’émettait pas d’objection, elle reprit l’allée qui passait par la fontaine et qui les ramenait vers l’intérieur. « – Lundi, je vous présenterai à votre professeur de maintien et de danse afin de briller en société, ainsi qu’à votre précepteur. » Devant le mouvement de recul, elle s’expliqua. « – Outre le fait qu’il faille améliorer votre diction, vous devez apprendre quelques notions d’espagnol. Vous ne le savez peut-être pas, mais la Louisiane est aujourd’hui une colonie espagnole même si elle reste très française. » Dédaignant son problème d’accent, Antoinette-Marie demanda si quelqu’un pouvait la renseigner sur son pays d’adoption. « – J’ai bien quelques amis qui pourraient le faire, mais il serait plus judicieux d’attendre Monsieur d’Estournelles. » Intriguée, elle réclama un supplément d’information sur ce monsieur. « – Suis-je étourdie, vous ne savez pas qui est ce monsieur. Il représentera votre futur mari lors de votre mariage par procuration. C’est un homme charmant, je l’ai rencontré lors d’une soirée chez les Lacourtade, lors de son dernier séjour le printemps dernier. Il se fera un plaisir de vous donner tous les détails. » Un peu vexée de comprendre que son futur ne se déplacerait pas pour la prendre devant l’autel, elle reprit  « – Quand revient-il ?

– Vers février ou mars, votre voyage est prévu vers la mi-avril.

– Ah ! Mais qui est-il au juste ?

– C’est le secrétaire particulier du représentant des colons français, monsieur de Maubeuge. Son épouse, Nathalie Bourdeille de la Salle, est une amie de vos sœurs, le couvent encore. Vous semblez songeuse ?

– C’est que Madame, je ne comprends pas pourquoi vous vous occupez toutes de moi.

– Mon enfant, nous avons toutes été choquées de l’attitude de votre père et nous nous sentons redevables envers votre mère. Je n’ai appris son décès que les obsèques faites. Quant à votre existence, Madame La Fauve-Moissac, votre tante, a fini par me la confesser l’année dernière tellement, elle avait honte, j’en ai été bouleversée. Aussi ne faisons-nous que remettre les choses à leur place ?

 Elle l’entraîna dans le salon, s’installa, lui indiqua le fauteuil d’à côté. « – De plus, il faut bien que nous nous rendions justice, vous verrez, la situation des femmes, même de notre condition, tient à peu de choses. Aussi, fois que nous pouvons y remédier… Cela peut vous paraître scandaleux, mais chaque fois que nous pouvons agir sur notre destin, il faut le faire. » Antoinette-Marie était loin de s’attendre à cette réponse, et se disait que cela lui convenait. De plus, elle se sentait moins redevable, et acceptait mieux la situation. La maîtresse de maison saisit une petite cloche sur le guéridon, une toute jeune servante se présenta à laquelle elle réclama des rafraîchissements. Comme il commençait à faire chaud, comme souvent à cette époque de l’année, elle demanda que l’on tire les rideaux afin de garder une toute relative fraîcheur. Dans une semi-obscurité, elle reprit la conversation. « – Autre chose, Madame Vigée-Lebrun, la portraitiste de la reine, est en ce moment chez une de mes amies, Madame de Nairac, pour faire son portrait. Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais lui demander de faire une esquisse du vôtre pour l’envoyer à votre futur époux. »

La matinée s’écoula en bavardage, liant tout doucement les deux femmes. Elles prirent ensemble leur déjeuner, monsieur de Saige étant au palais de l’Ombrière, parlement de la ville, pour affaire. Antoinette-Marie remonta à sa chambre essayer un caraco bleu Nattier avec une jupe blanche, le tout dans une grosse soie, que lui avait sélectionnée Rose-Marie, dans la garde-robe de sa bienfaitrice. Avec Manon la petite servante, elle lui prit les retouches et lui assura qu’elles feraient de leur mieux pour que tout soit prêt le lendemain matin. « – C’est vous qui faites les retouches ? Si vous voulez, je pourrai vous aider si on m’en laisse le temps.

– Oh non ! Mademoiselle ! Trouvant cela bien incongru comme proposition. Sans parler de la revêche Madame Tournon, la gouvernante qui aurait vite fait de la tancer, si elle acceptait. « – Madame ne le permettrait pas. De plus, il faudrait descendre, vous êtes déjà attendue au grand salon par Madame et ses fournisseurs. »

Mme Joseph Anthony (Henrietta Hillegas)

Jacqueline de Verthamont

Effectivement, madame de Verthamon trônait au milieu d’une avalanche d’étoffes, de colifichets et accessoires en tous genres présentés par plusieurs personnes. « – Ah ! Vous voilà mon enfant, je vous présente madame Taillade, notre incontournable marchande de mode, personne n’a meilleur goût dans notre ville. » L’élégante bourgeoise, que la modestie n’entravait pas, esquissa une révérence. Continuant les présentations, elle se retourna vers une femme tout en rondeurs et tout sourire, accompagnée d’une toute jeune fille, son apprentie. « – Voici madame Tonnas, ma couturière et lingère aux doigts d’ors. » Tout en remerciant pour le compliment, elle salua Antoinette-Marie dont elle évaluait déjà les mensurations. Puis se tournant vers un monsieur bedonnant et affable. « – Voici monsieur Laffargue, qui vient nous tenter avec ses somptueuses étoffes. » Ensuite, le ballet commença, Madame Tonnas prit les mensurations de la jeune fille, pendant que Madame de Verthamon annonçait le contenu du trousseau désiré. Monsieur Laffargue présenta avec l’aide de ses commis, taffetas, toiles de soie, de coton, Indiennes, linons, batistes, mousselines, voiles, gazes, avec fleurs, avec rayures, avec broderies, avec imprimés. On tâtait, on caressait, on soupesait, on estimait le tombé, on suggérait sur la jeune fille, en la drapant, les modèles à venir. Madame Taillade conseillait sur les couleurs qui flattaient, les rubans, les dentelles, les fichus qui agrémenteraient les toilettes. Autour de cette agitation, Pierre-Henri Bonnard, le majordome, alimentait tout ce monde de frivolité, en rafraîchissements. Il fut ponctionné trois toilettes dans la garde-robe de Madame de Verthamon, et prévu de les retoucher aux mesures d’Antoinette-Marie afin de pallier au plus pressé. Comme la jeune fille était plus grande, on décida de rajouter un volant aux jupes. Devant sa gêne, les objections furent balayées, cette donation disculpant les nouvelles acquisitions de la baronne. Quand la journée fut finie, Antoinette-Marie était exténuée et éberluée de ce qu’elle venait de vivre et ce n’était rien au vu du récapitulatif qui lui donna le vertige devant la quantité. Il y avait de prévu trois caracos, quatre robes à l’Anglaise, deux robes fourreaux lacées dans le dos, une robe redingote, deux vestes, un pierrot, dix Jupes, cinq robes en chemises de linon blanc, deux corsets, dix paires de bas en tricot de soie, quinze jupons en linon blanc dont cinq avec volant au bas, quinze fichus dont cinq mousselines et dix en linon. À cela, on prévoyait de rajouter deux chapeaux à petits bords en paille, deux chapeaux à larges bords en feutre et une demi-douzaine de paires de chaussures dont certaines seraient assorties aux toilettes. Une partie des achats devait être livrée dans les jours suivants pour qu’elles puissent partir comme prévu sous une dizaine de jours pour la campagne.

Une fois seules, les deux femmes se retirèrent dans leurs chambres respectives pour se reposer avant le dîner. Antoinette-Marie s’allongea et essaya de se récapituler sa journée pleine de nouveautés, mais s’endormit. L’heure approchant, Rose-Marie gratta à la porte et proposa son aide pour se préparer à descendre. Elle recoiffa la jeune fille et lui humidifia le visage pour effacer les signes de la sieste. Pendant qu’elle s’activait, elle expliqua que Monsieur serait absent. Il avait envoyé un valet pour prévenir, car il était retenu sur ses terres de Mérignac afin de régler quelques détails en vue des prochaines vendanges. Par contre, la sœur de Mademoiselle, madame Lacourtade serait du dîner, elle avait répondu par l’affirmative au bristol de Madame. Aussi, souperaient-elles entre dames, c’était plus drôle de son point de vue ! La chambrière ne remarqua pas Antoinette-Marie se rembrunir à l’annonce de la nouvelle. Celle-ci n’était pas vraiment enchantée. Elle n’avait pas vu sa sœur depuis ses sept ans et n’avait eu que de rares nouvelles de celle-ci, et se demandait comment se comporter.

Chapitre 9

Emma Hart as Circe c.1782 by George Romney 1734-1802
Marie Amélie Cambes-Sadirac Madame Lacourtade

La jeunesse de Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Madame Lacourtade, surnommée derrière son dos « la belle négociante », née Marie-Amélie Cambes-Sadirac, avait contre toute attente épousée le fils du négociant et courtier de son père. Ce dernier, unique enfant de la famille, était l’héritier d’une grosse fortune de la région. Elle s’était diversifiée au fil des générations en terres, vignes autour de Bordeaux, blé dans la région de Toulouse, en différents négoces, notamment en relation avec Saint-Domingue, voyages en droitures, voire en traite négrière et possédait des parts sur trois navires la rangeant ainsi parmi les familles d’armateurs. Monsieur Lacourtade père était le négociant en vins du baron Cambes-Sadirac. Ce n’était pas rien, le baron possédait des vignes à Cambes, à Sadirac, à Saint-Hilaire entre Garonne et Dordogne, ce que l’on appelait l’Entre-De-Mer et à Veirac et à Saint-Agnan dans le Libournais. Avec le temps et les besoins, ce dernier était devenu son débiteur.

Marie-Amélie, suite à la mort de sa mère l’année de ses trois ans, était repartie avec son père et son frère aîné à Paris, laissant sa sœur aînée au couvent des ursulines à Libourne. Pendant tout le trajet de retour, son père s’enferma dans un profond mutisme, quant à son frère tout à son chagrin, il ne répondit qu’évasivement aux questions de la fillette. Elle ne trouva de réconfort que dans les bras de sa gouvernante. Arrivée à la capitale, dans l’hôtel particulier de la rue Jacob, derrière l’église de Saint-Germain-Des-Près, son père la laissa avec sa gouvernante, madame Alavoine-Bremond, et amena son fils à l’école royale militaire. Elle resta donc seule dans l’hôtel familial avec pour toute compagnie sa gouvernante, un valet, la cuisinière et une servante. Elle ne revit que rarement son père, ses fonctions au ministère des armées sous les ordres de Louis Nicolas Victor de Félix d’Ollières, l’autorisait à loger au château de Versailles et il ne s’en privait pas. Quatre années passèrent comme ça, ponctuées de fréquentes visites de Madame La Fauve-Moissac, sa tante et des vacances d’été au château de Saint-Agnan avec sa sœur aînée Marie-Angélique.

John Smart Portrait d'une femme inconnue daté 1779 Victoria & Albert Museum

Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Quand vint son septième anniversaire, sa tante l’amena rejoindre sa sœur au couvent. Comme toutes les femmes de sa famille, elle devait être éduquée par les sœurs ursulines. Commença alors pour elle une période difficile. Elle, que tout son entourage avait gâtée pour lui faire oublier son deuil, sa solitude, dut suivre les règles d’une société fort policée et partager son temps ainsi que son espace avec une troupe de petites filles. Les autres pensionnaires étaient des fillettes ou jeunes filles riches, nobles ou pas.

Les enseignantes, majoritairement de jeunes nones, centraient leur enseignement sur la piété et la vertu. Les journées étaient ponctuées de cours sur la doctrine chrétienne, la manière d’examiner sa conscience, de confesser ses péchés, de communier, d’ouïr la sainte messe, de prier Dieu, de réciter le rosaire, de méditer et de lire des livres spirituels, de chanter des cantiques, de fuir les vices et ses occasions, d’exercer les œuvres de miséricorde, de gouverner une maison et, finalement de faire toutes les actions d’une bonne chrétienne. De cet enseignement Marie-Amélie apprit la rigueur et en garda une certaine gravité dans l’âme et de la retenue dans son comportement. Deux fois l’an, sa tante venait la chercher avec Marie-Angélique son aînée. L’été, elles allaient à Saint-Agnan où elles croisaient parfois leur père et leur frère. De Noël jusqu’à l’épiphanie, elles allaient chez Madame de Verthamon, sa marraine.

Le Noël de ses quinze ans commença mal. Sa tante, Madame La Fauve-Moissac, avait dû annuler à la dernière minute son séjour bordelais pour les fêtes de fin d’année. Son époux, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, invité à différentes manifestations à la cour pendant cette période, avait retenu son épouse à Versailles pour l’accompagner. Bien que l’on s’éloignât du scandale de l’affaire du collier qui avait secoué la cour au printemps, il était de bon ton de faire corps avec la reine pour la soutenir dans cette épreuve ainsi que de la succession de scandales que lui imputait la rumeur. La marquise était fatiguée de toutes ces critiques contradictoires. Elles dénonçaient en même temps le luxe de la cour, mais reprochaient au roi ces deuils imposés à celle-ci frappant de récession la soierie lyonnaise. Elles critiquaient Marie-Antoinette-Marie  la trouvant trop fière à Versailles, mais trop familière à Paris où elle ne craignait pas d’aller au bal de l’opéra. Si tout ceci agaçait la marquise, elle n’en respectait pas moins la reine et les désirs de son époux. Elle s’excusa donc auprès de sa nièce que pour la première fois elle laissait seule au couvent pendant cette période de fêtes. Marie-Amélie en conçut un profond dépit, bien qu’elle en comprenne les raisons invoquées. Toutes ses amies étaient déjà au sein de leurs familles et elle ne se sentait pas de les appeler au secours. Aussi, le 24 décembre 1785, au matin, lorsqu’un lourd carrosse amena une dame mandant la jeune fille, celle-ci fut-elle surprise. Elle reconnut Madame Tournon, la gouvernante de l’hôtel de Saige. Madame de Verthamon, sa marraine, ayant appris la nouvelle, et n’ayant pas le cœur de laisser seule sa filleule l’avait envoyé chercher. Son bagage fut prêt en quelques minutes et elle fit ses adieux à la mère supérieure et aux sœurs aussi vite. Une heure plus tard, la voiture repartait pour Bordeaux.

Elle prit grand plaisir à cette suite effrénée de festivités qui ponctuaient les fêtes de fin d’année. Cela commença solennellement, comme chaque année, par la messe de la nativité à la cathédrale saint André. Toutes les grandes familles de Bordeaux étaient là, rivalisant d’apparat tout en essayant de ne pas être de mauvais goût. Le clou de la messe comme chaque fois était l’arrivée du maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis, son gouverneur. À chacune de ses sorties en carrosse, ce personnage fastueux se faisait escorter d’une garde palatine en grand uniforme, parfois même d’une fanfare. À la cathédrale, où il était accueilli par des musiciens à sa solde jouant ses airs favoris, son fauteuil, à défaut d’angelots, était entouré par sa garde. Marie-Amélie jubilait de pouvoir assister à ce spectacle si fastueux, dont elle s’amusait comme au théâtre et qu’elle commentait discrètement derrière son éventail à sa marraine. Le réveillon, bien évidemment, se déroulait à l’hôtel de Saige. Les familles de Verthamon et de Saige se mélangeant, pas toujours de bon gré, malgré la fortune des uns et des autres, certains n’oubliaient pas qu’ils n’étaient pas du même monde. Puis sa marraine l’amena à tous les dîners, toutes les soirées et tous les bals qui comptaient, car c’était sa saison ! Celle où l’on commençait à chercher le bon parti si on ne l’avait pas dans sa manche. Et dans le cas de Marie-Amélie, il fallait le chercher, car son père y était indifférent, si cela n’avait été que de lui elle serait restée au couvent comme sa sœur aînée.

Duchesse, Règne De Louis XVI, D´Après Moreau, 1783 P010077 France. Original lithograph drawn and engraved by Polydore Pauquet. 1864..jpgSon premier grand bal fut celui du 28 décembre, donné par Madame Paul Nairac dans son hôtel. Pour ce soir-là, elle inaugurait une jolie robe, blanche, brodée de guirlandes de fleurs à tous ses bords, cadeau de Madame de Verthamon. Son corsage était si serré qu’il poussait hors de son décolleté sa jeune poitrine prometteuse. Sa marraine lui avait même offert pour l’occasion le savoir-faire de la coiffeuse la plus en vogue de Bordeaux, Madame Hardouin. Celle-ci s’était extasiée sur le visage d’ange, le regard émerveillé, un peu grave, les pommettes hautes, le petit nez, la bouche bien dessinée de la jeune fille. Elle avait sublimé, à l’aide de l’opulente chevelure blonde cendrée de celle-ci, le ravissant minois, qu’elle trouvait déjà parfait. Elle lui construit un chignon natté en hauteur qui laissait s’échapper de longues mèches torsadées dans le dos que l’on commençait à nommer anglaises. Monsieur de Saige trouva la jeune fille faisant tourner sa large jupe devant le grand miroir du vestibule, dans lequel elle avait scruté le moindre détail de son reflet. Elle attendait avec impatience depuis un quart d’heure ses bienfaiteurs. Monsieur de Saige rassura Marie-Amélie quant au résultat. Sur ce, Madame de Verthamon, dans une toilette rouge sombre assortie à la veste de son époux, arborant une parure de rubis, arriva. Ce beau monde monta dans le carrosse du marquis. Celui-ci souriait de voir les deux élégantes figées afin de ne rien troubler de leurs toilettes. Quant à son épouse, elle était très satisfaite du résultat, car elle comptait sur ce séjour pour trouver le parti idéal pour sa filleule.

La voiture s’arrêta sur le cours Tourny, devant l’hôtel Nairac, qui s’il n’était pas aussi imposant que celui de Saige, n’avait rien à lui envier. Le valet de pied, un nègre élégant en perruque poudrée, déplia les marches du carrosse dans la cour, ouvrit la porte et aida le marquis à descendre. Ce dernier aida lui-même les deux dames. Ils furent accueillis avec grande amabilité par monsieur et Madame Nairac. Le couple, grâce au commerce triangulaire, était l’un des plus riches et des plus en vue de Bordeaux.

Marie-Amélie était en ébullition, c’était son premier bal, celui de son entrée dans le monde. La salle de bal était illuminée par deux énormes lustres en cristal, aidés par une dizaine de chandeliers en argent posés sur des consoles. À peine entrées, ses amies se précipitèrent sur elle. Pour la plupart d’entre elles, c’était aussi leur premier bal. Les jeunes filles commentèrent leurs toilettes, se complimentant sur leur choix. Parmi elles, certaines lançaient des sourires timides ou des œillades effrontées aux jeunes hommes de l’assistance, dont certains étaient les frères de leurs amies. Malgré l’effervescence, Marie-Amélie gardait à son habitude un air sérieux qu’elle rompait de quelques sourires chaleureux pour ses amies. Dans un angle de la pièce, qui s’ouvrait par six portes-fenêtres sur une terrasse, un orchestre de musiciens, un pianiste et des violonistes, entamait la première contre danse. Les cavaliers de ses amies vinrent les chercher et se lancèrent dans les premières figures. La jeune fille, restée auprès de sa marraine, regardait, inquiète, le ballet qui se déroulait devant elle. Comme elle venait d’arriver, qu’elle n’eut pas de cavalier ne l’inquiétait pas, mais elle n’était pas sûre que ses cours de danse au couvent fussent suffisants pour se souvenir de toutes les figures complexes du quadrille. Madame de Verthamon perçut son inquiétude. Elle la rassura. Un peu de maladresse n’enlèverait rien à son succès que sa joliesse assurait. Elle avait remarqué l’intérêt de la gent masculine pour sa protégée, avec un petit pincement de cœur de jalousie devant ce qu’elle n’avait jamais vraiment eu.

Le son de la musique qui s’élança au-dessus du brouhaha avait attiré le regard de la jeune fille vers l’orchestre. Elle ne vit pas arriver vers elle, d’un pas nonchalant, un jeune homme blond au sourire espiègle. Il toussota pour annoncer sa présence. L’adolescente se retourna et croisant les yeux du galant, elle sentit ses jambes tremblées. Elle accepta l’invitation à danser. Elle reconnaissait le jeune homme, mais ne pouvait mettre un souvenir précis dessus. De plus, au milieu du bruit, elle n’avait pas entendu son nom lorsqu’il s’était présenté. Elle avait juste compris qu’ils se connaissaient. Ils rejoignirent le groupe de huit danseurs qui se formait et se donnèrent la main. Elle en rougit. Le groupe en cercle commença par une ronde et se mit à tourner dans un sens puis au bout de huit mesures dans le sens contraire. Mis face à face, les couples se donnèrent la main droite et changèrent de place en deux mesures, soit un pas de gavotte, puis firent un rigaudon, regagnèrent leurs places de départ en se donnant cette fois la main gauche et firent à nouveau un rigaudon. Puis les quatre dames se donnèrent la main droite au centre du carré et gracieusement tournèrent quatre mesures dans le sens de la montre, demi-contretemps. Elles se lâchèrent la main droite, firent demi-tour, se donnèrent la main gauche au centre et revinrent à leurs places de départ de la même manière. Les hommes firent la même figure. Les quatre dames seules exécutèrent le rond des dames en quatre mesures dans le sens de la montre et quatre mesures dans le sens contraire, puis les hommes pareillement. La figure, dite de l’Allemande, suivie. Les partenaires étant côte à côte, épaules droites en contact, ils se donnèrent les mains, les hommes, bras gauche derrière le dos, prirent la main droite de la dame et les dames firent l’inverse. Ils tournèrent ainsi un demi-tour dans le sens de la montre en deux mesures, se lâchèrent et firent un rigaudon face à face. Ils prirent la position inverse, revinrent à leurs places de départ en un demi-tour dans le sens contre la montre et firent à nouveau un rigaudon face à face puis recommencèrent la ronde. Son cavalier ramena la jeune fille à Madame de Verthamon, les joues en feu sous l’émotion. Elle n’eut guère le temps de reprendre son souffle, la soirée se passa de danse en danse, ponctuée de celles qu’elle accordait au jeune homme qui revenait régulièrement vers elle. Elle eut un tel succès qu’elle n’arrivait pas à s’arrêter. La nouveauté et la beauté de la jeune fille attiraient tous les galants de tous âges. Madame de Verthamon interrompit le ballet des prétendants et entraîna sa filleule vers une des consoles où des valets, noirs comme l’ébène, en livrée de couleurs claires servaient des rafraîchissements. Elles profitèrent de ce moment d’accalmie, pendant lequel se joua un menuet pour échanger quelques mots. Marie-Amélie apprit ainsi que son galant le plus assidu et qui visiblement se changeait en soupirant était François-Xavier Lacourtade.

Le bal se finit au petit matin, monsieur de Saige s’était retiré un peu plus tôt dans la soirée et avait renvoyé la voiture. Sur le chemin de retour, après avoir remercié sa marraine, Marie-Amélie, prenant un air le plus indifférent possible, du moins le pensait-elle, se renseigna plus amplement sur son cavalier. Madame de Verthamon souriait dans l’ombre de la voiture, de l’innocent émoi de la jeune fille. Elle lui répondit le plus naturellement que le jeune homme était le fils du courtier de son père et que c’était sans doute pour ça qu’elle avait une impression de déjà vu. Elle avait dû le rencontrer quelques années avant, mais elle était encore enfant. Cela expliquait pourquoi son regard son sourire lui disait quelque chose, pensa-t-elle.

George Romney - Lady Hamilton (as Nature)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Elle eut du mal à s’endormir, du moins, le crut elle comme on le croit à son âge et se réveilla à la fin de la matinée. La journée s’écoula sans surprise, ce qui désappointa la jeune fille qui imaginait déjà le jeune homme soupirant sous ses fenêtres. C’était presque le cas, François-Xavier n’était pas loin faisant les cent pas, ne trouvant pas le prétexte adéquat à la bienséance, il avait fait demi-tour. Avant de repartir, il avait pris la peine de soudoyer une servante de l’hôtel de Saige pour connaître les prochaines sorties de la belle et le tenir au courant.

Celle-ci avait pour prochaine distraction l’opéra-comique aux « Variétés Amusantes », il s’arrangea pour l’y croiser. Il fit de même le lendemain à la première de « l’innocente partie de chasse d’Henri IV » au grand théâtre. Bien qu’interdite, parce qu’elle prônait une monarchie populaire et démocratique, tout Bordeaux s’y rendit. Madame de Verthamon emmena Marie-Amélie la voir depuis sa loge. François Xavier à l’entracte vint y rendre ses hommages, bousculant au passage quelques admirateurs de la jeune fille. Deux jours plus tard, Mlle Saint-Huberty donnait un concert privé chez le duc de Richelieu. Invitée, Madame de Verthamon y amena sa filleule. Quelle ne fut pas leur surprise d’y rencontrer le jeune homme ! Marie-Amélie croyait que son cœur allait s’arrêter chaque fois qu’elle reconnaissait sa silhouette. Puis les dîners, les promenades, les bals, tout était bon pour que François-Xavier puisse apercevoir celle qui l’empêchait de dormir. Son père finit par s’inquiéter de cette frénésie soudaine de mondanité, devinant qu’il y avait une femme derrière tout ça, il en demanda le nom. L’apprenant, il conseilla à son fils de se faire à l’idée d’une fin de non-recevoir. La roture épousait rarement la noblesse et encore moins la noblesse d’épée. Le jeune homme le savait bien, mais c’était plus fort que lui.

Madame de Verthamon, qui n’avait de son côté pas eu besoin de se renseigner pour comprendre les soupirs de la jeune fille, prit les devants. En quelques échanges de lettres entre elle et Madame La Fauve-Moissac, il fut décidé que Marie-Amélie ne retournerait pas au couvent. Bien que la jeune fille eût reçu trois demandes en mariage de nobles désargentés, et d’un autre pouvant être son père, elles décidèrent d’un commun accord que le petit Lacourtade était un parti très intéressant même sans titre nobiliaire. Il ne s’était pas déclaré, mais Madame de Verthamon pensait deviner pourquoi. Elle invita monsieur Lacourtade père et après un échange digne de deux maquignons, ils décidèrent qu’un mariage entre les deux familles pourrait rendre service aux deux. Sans trop tirer l’oreille à son beau-frère, Madame La Fauve-Moissac obtint son accord. Celui-ci voyait là un moyen d’éponger ses dettes envers son courtier.

Le mariage fut célébré le mardi 26 septembre 1786, juste après les vendanges, les fiançailles ayant été célébrées juste après les fêtes pascales. La cérémonie eut lieu à l’église Notre-Dame. Le baron Cambes-Sadirac, n’ayant pas pu ou voulu, conduire sa fille à l’autel, se fit remplacer par son fils Charles-Louis. Vêtue d’une robe à paniers en grosse soie azur, garnie de dentelles blanches, offerte par sa tante, elle s’avança vers l’autel sous les regards attendris, ironiques ou méprisants des invités. Si comme Madame de Verthamon, dont ça avait été le cas, se marier avec un roturier n’avait guère d’importance, tant que l’on pouvait tenir son rang, d’autres pensaient que c’était déchoir. Pour Marie-Amélie, loin de toutes ces considérations, c’était la concrétisation de son amour, parfaitement consciente que sa vision du mariage et sa situation étaient exceptionnelles.

Les fêtes du mariage ne durèrent que deux jours, l’absence du père de la mariée ayant restreint la présence de sa famille. Puis le jeune couple parti pour la propriété de Caudéran, nouvellement acquise par Monsieur Lacourtade père comme cadeau de mariage pour le jeune couple. La vie d’épouse et de femme commença pour celle qui était maintenant Madame Lacourtade.

*

Après sa toilette du matin, la servante de Marie-Amélie, lui présenta le bristol l’invitant pour le soir même à un souper chez sa marraine. Il y était stipulé que c’était en l’honneur de l’arrivée d’Antoinette-Marie. Par retour du porteur, elle répondit par l’affirmative. Elle y songea toute la journée et quand vint le soir, elle s’habilla avec soin, non pas pour impressionner sa jeune sœur, mais parce que cette première vraie rencontre était importante.

À l’heure dite, elle se présenta à l’hôtel de Saige, avec un malaise au creux du ventre. Un sentiment de culpabilité s’était développé insidieusement avec le temps et se mit à éclore en cet instant. Elle fut reçue tendrement par la maîtresse de maison, qui la rassura, tant bien que mal, jusqu’à la venue d’Antoinette-Marie.

Prévenue, par Manon, rajustée à temps par Rose-Marie, elle descendit au salon où avait été dressée la table. Les deux sœurs se toisèrent cherchant dans l’autre une ressemblance. Il était avéré qu’elles avaient un air de famille, mais c’était plus une impression qu’une évidence. Antoinette-Marie, mal à l’aise, sourit timidement à son aînée, les barrières tombèrent, Marie-Amélie la prit dans ses bras, les larmes dans les yeux et avec plus de mots dans la bouche qu’elle ne pouvait en articuler. Les trois femmes éclatèrent de rire devant la délivrance de leurs émotions. Le souper se déroula au fil des souvenirs des unes et des autres, retissant leur histoire. La plus jeune apprenant à connaître sa famille. Elles se quittèrent, minuit passé, Marie-Amélie jurant qu’elles se verraient le plus possible d’ici son départ pour les Amériques.

Madame Elisabeth and her sister-in-law Marie Antoinette, 18th C by Alexandre Moitte  .jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 3

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Novembre 1781, L’enfance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le carrosse entra dans la cour empierrée du château à grand bruit. Les habitants en sortirent, empressés et curieux de voir qui à cette heure pouvait bien arriver.

 Paris, Orléans, Blois, Tours, Port-de-Piles, Châtellerault, Poitiers, Marie-Louise le fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne voyageait sous la pluie depuis déjà huit Jours, par chance le carrosse ne s’était ni embourbé, ni rompu, sur des routes fort mal entretenues. Elle s’était arrêtée à Tours puis à Poitiers chez des amis. Elle était en route pour Bordeaux où elle était invitée comme chaque année chez son amie Jacqueline de Verthamon, mais cette année, c’était particulier, elle venait assister à la prise de voile de Marie-Angélique Cambes-Sadirac, l’aînée de ses nièces.

Elle était parvenue en fin d’après-midi au couvent des ursulines de Libourne au milieu des éléments déchaînés. Malgré l’heure, il faisait presque nuit tant le ciel s’était assombri. La tourmente faisait rage, le vent balayait tout, les religieuses couraient en tous sens barricadant la moindre ouverture. Son valet de pied l’annonça. La marquise descendit, enjambant au passage les flaques d’eau qui se créaient dans la cour, elle courut se mettre à l’abri sous le porche de la bâtisse, serrant son manteau à capuche contre elle. La sœur portière la fit entrer hâtivement, refermant derrière elle la lourde porte du couvent résistant sous la force d’une bourrasque. Elle la guida aussitôt devant la flambée de la magistrale cheminée du parloir, et lui fit porter une boisson chaude. Elle eut à peine le temps de se réchauffer que ses nièces la rejoignirent. Impatientes de la voir, elles guettaient sa venue. L’aînée ne devant prendre le voile qu’à la Sainte-Catherine, elle leur avait écrit afin de leur annoncer qu’elle venait les chercher pour un court séjour à Bordeaux. L’impatience de la plus jeune qui était friande de tout ce qui pouvait la sortir du couvent avait entraîné l’enthousiasme plus modéré de son aînée.

Après des embrassades affectueuses, leur tante, leur servant de mère de substitution depuis le décès de la leur, décida un prompt départ. Elle ne tenait pas à être bloquée dans l’enceinte religieuse. Elle craignait de ne pouvoir passer le bac à la Bastide pour l’autre rive de la Garonne. Elles n’étaient pas sorties de Libourne que le cocher de la marquise lui conseillait de faire demi-tour, des arbres risquaient de se coucher sous la force du vent. Après réflexion, elle décida, en attendant un temps plus clément pour voyager, de faire étape au château de Cambes.

Elles arrivèrent au château deux heures plus tard dans la soirée, surprenant tout le monde. Mathilde Freydou, dite Nounou Freydou, qui en avait été la nourrice, accueillit avec un sentiment mêlé de joie et d’inquiétude l’élégante dame qui descendait du carrosse. C’était encore une très belle femme, de taille moyenne, ronde sans être opulente, à la peau rose, les yeux pervenche, et châtain de cheveux. Les deux jeunes filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de onze, étaient des répliques de leur tante en plus longiligne. L’une et l’autre n’étaient pas revenues au château depuis la mort de leur mère. Elles descendirent de la voiture sans empressement, bien que la plus jeune des deux n’en ait que peu de souvenirs.

la Fauve Moissac Marie Louise 2 (2).jpgMadame La Fauve-Moissac s’excusa pour ne pas avoir prévenu, prise par tempête, elle avait dû improviser. Mathilde la rassura, il n’y avait aucun problème. On allait installer au mieux, tout le monde. Gaspard avec le cocher et le valet de pied se chargea de l’équipage. Antonin du haut de ses huit ans aida Bertrande et sa belle-mère à porter les bagages. Tout ce remue-ménage était observé du coin de la porte par une petite fille filiforme et aux cheveux filasse d’environ sept ans. Elle semblait hypnotisée.

Pour rentrer dans le vestibule, la dame lui souriant dut la bousculer afin de passer sans tacher sa robe. Sur l’instant, elle ne fit pas attention à ses deux grands yeux noirs médusés, qui la fixaient. Elle ôta sa pelisse et secoua sa jupe de velours puce afin d’en faire tomber la poussière et entra dans le salon. Enfin arrivée, fourbue, elle rejeta le drap qui protégeait le sofa et s’y affala. En attendant que Gaspard vienne allumer le feu de la cheminée, elle observa l’état de délabrement de l’habitat. Il faut dire que depuis la mort de sa sœur personne ne s’était vraiment occupé du lieu hormis ce qu’il rapportait en vignes. Elle-même n’y était pas revenue depuis près de dix ans, préférant la ville à la campagne et en cela en dépit de la mode du moment du retour à la nature. Bertrande vint prévenir qu’elle allait préparer un repas.

De son poste d’observation, la fillette s’interrogeait sur l’identité de cette dame, si bien habillée, accompagnée de ses deux grandes filles, tout aussi élégamment vêtues, et qui paraissait connaître la demeure. Elle rejoignit les femmes de la maisonnée dans la cuisine en grand conciliabule. L’inquiétude était là, « visiblement Madame la marquise n’avait pas l’air informée ». Au courant de quoi pensait la petite fille ? Elle garda sa remarque pour elle, elle savait ne pas obtenir de réponse, elle attendit les indices à venir.

Quelques instants plus tard, dans le salon éclairé par deux candélabres, Nounou Freydou dressa et servit un repas, sur une table, qui donnait par la porte-fenêtre sur les dernières lueurs du jour que la tempête avait lavé. Bertrande, sa belle-fille, à l’étage, préparait les chambres. La fillette sous prétexte de l’aider, posait une multitude de questions dont elle ne recevait pour réponse que de vagues allocutions.

De son côté, tout en mangeant, Marie-Louise bavardait avec sa nourrice lui demandant des nouvelles de la région. Ayant épuisé les sujets de conversation, il lui revint à l’esprit la petite fille. Elle demanda si c’était la dernière-née de Bertrande. Nounou Freydou en fit tomber son plat.

La voix éteinte, elle répliqua qu’elle était surprise par la question et que si elle n’y voyait pas d’objection, il serait bon d’aborder le sujet une fois la plus jeune de ces demoiselles couchée. L’aînée était apte à entendre, pensa la vieille femme. La dame, interloquée par la réponse, acquiesça se demandant pourquoi faire tant de secrets, cela devait un être un tant soit peu sulfureux. Une fois les conditions requises, Mathilde Freydou expliqua que l’enfant était ni plus ni moins Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, dernière-née de Monsieur et Madame la baronne. « – La dernière-née de sa sœur ! La dernière-née de sa sœur ? » Consternée, bien que doutant, la colère envahit Madame La Fauve-Moissac, son beau-frère ne pouvait pas lui avoir caché ça. La vieille insista, la preuve en était le registre paroissial signé de son père et de plus elle rappela qu’elle était là ce jour funeste. Marie-Angélique, qui assistait à la scène, essayait désespérément de se souvenir. Elle ne se souvenait que de l’abandon de son père au couvent au milieu du chagrin causé par le deuil maternel. Elle ne se remémorait pas le bébé, elle ne l’avait pas vu ; il lui semblait qu’il était mort-né. Au milieu du tumulte des pensées contradictoires des différentes personnes ressurgit Marie-Amélie, qui, bien évidemment, était revenue écouter subrepticement ce que l’on voulait lui cacher. D’une voix pleine d’assurance, elle dit qu’elle savait. Elle avait vu le bébé le jour d’après, dans la chambre de Bertrande, devenue par circonstance la nourrice du bébé, mais n’avait pas alors compris pourquoi il n’existait pas ! Ensuite, elle avait oublié, trop de choses s’étaient passées, le retour à Paris sans sa sœur, le départ de son frère pour l’École militaire et elle, toute seule, dans l’hôtel Cambes-Sadirac. S’ensuivit un long silence. La marquise prit un verre de vin se laissant le temps de réfléchir, puis décida que, pour l’instant, il ne fallait rien dire à l’enfant. Incommodée, l’ancienne nourrice expliqua qu’Antoinette-Marie avait bien dû comprendre qui était arrivée. Dès qu’elle avait pu poser des questions, on avait été amené à lui répondre, même si on n’avait pas tout dit. Marie-Louise d’un geste de la main balaya l’argument, de toute façon cela pouvait attendre demain.

De son côté, attablée dans la cuisine, l’intéressée continuait à poser mille et une questions à son entourage. Gaspard partait du principe que ce n’était pas son domaine. Bertrande qui était sa nourrice essayait de noyer le poisson attendant de savoir par sa mère, ce qu’il fallait faire. Alors, elle se fit les réponses et les partagea avec celui qui partageait le plus clair de son temps, Antonin.

Le lendemain sans explication supplémentaire, la dame et les fillettes partirent pour Bordeaux, laissant dans l’embarras les Freydou et les questions à Antoinette-Marie.

Chapitre 4

la Fauve Moissac Marie Louise 8 (2).jpg

Novembre 1781, Une explication houleuse

Madame La Fauve-Moissac était rentrée dans son hôtel particulier, de la rue vieille du temple dans le quartier du Marais, sitôt la prise de voile de Marie-Angélique faite. Elle s’était empressée d’écrire à son mari, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, à Versailles, où sa charge au ministère des Finances le retenait. Elle avait besoin de conseils sur la façon d’aborder son beau-frère quant à l’avenir de sa nouvelle nièce, Antoinette-Marie.

Vingt ans plus tôt, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, qui venait de prendre sa charge au ministère des Finances, finissait une tournée d’inspection, dans le Tarn-et-Garonne. Il fut invité avec son supérieur par le baron La Fauve-Moissac, dans son château de Moissac. Il arriva, dans le domaine, pour récupérer une jeune fille qui venait de choir dans un bassin devant un joli château qui devait dater de la renaissance. Surprise par leur approche, elle venait de perdre l’équilibre et était partie d’un éclat de rire qu’elle ne pouvait plus contrôler. À côté d’elle, médusée, Jeanne-Henriette, sa sœur cadette, regardait l’homme prendre dans ses bras son aînée. Elles s’étaient installées là pour faire le portrait de Marie-Louise quand avaient surgi les deux cavaliers les surprenant dans leur activité. Gabriel Henri tomba sous le charme de la jolie naïade de circonstance. Il était subjugué par la joie, et la beauté de la jeune fille. De taille moyenne, la taille fine, une chevelure blond foncé, les yeux en amande avec toujours un éclat malicieux, qui faisait écho à son intelligence, une bouche gourmande, elle était la joie de vivre incarnée. Pour un homme de nature grave, ce n’était pas rien.

Son séjour fut bref, mais déterminant. De retour à Paris, malgré ses trente ans, il sollicita de son père la permission de demander la main de la jeune fille. Ce dernier lui accorda sans problème, cette famille étant de vieille souche aristocratique. Par les temps qui couraient, il trouvait que la complaisance royale offrait beaucoup trop de lettres patentes et à son goût l’ancienneté valait de loin l’argent nouveau dont ils n’avaient nul besoin. Aussi, un mois plus tard, à la surprise des La Fauve-Moissac, le baron reçut une demande en mariage pour sa fille aînée. Marie-Louise n’eut pas besoin des explications de sa mère, madame La Tour Veyran, pour comprendre les avantages qu’elle tirerait de cette union. Elle avait suffisamment la tête sur les épaules pour comprendre que l’on ne pouvait refuser une couronne de marquise. De plus, elle avait trouvé Gabriel Henri des plus agréables et elle avait confiance dans l’ascendant qu’elle avait sur lui. Six mois après sa première venue, Gabriel Henri Ajasson de Grandsagne épousait dans la petite chapelle du château familial Marie-Louise La Fauve-Moissac. Le séjour des époux à la campagne avait été de courte durée. Le jeune marié devait reprendre ses fonctions à Versailles et tenait à ce que sa jeune épouse rentra dans le monde en bonne et due forme selon sa condition. Ils revinrent vite à Paris où Marie-Louise découvrit son nouvel univers et toutes ses coutumes, mille choses l’y attendaient. Sa belle sœur Marie-Sophie du Cheyron de la Loubarie la prit en main pour son entrée dans le monde. Marie-Louise se retrouva dans l’obligation de rendre des visites à des gens qu’elle ne connaissait pas, mais qui allaient être son entourage. Elle comprit très vite qu’elle devait prendre possession de sa position, et se mit à jouir de ses nouveaux droits. Sa belle sœur de dix ans son aînée s’amusait de son rôle de guide, d’autant que la jeune mariée prenait sa situation très au sérieux. À Paris, dans le grand monde, la tradition obligeait une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l’Opéra avec tous ses diamants. Elle afficha donc, à cet effet, avec plaisir la parure que son époux lui offrit pour cette occasion et qui avait appartenu à sa mère. Pour suivre la coutume, accompagnée de son époux et de sa belle sœur, elle parut le vendredi dans la loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine, ce qui lui permit d’apercevoir à son grand émoi, le dauphin et la dauphine.

la Fauve Moissac Marie Louise (3).jpgL’impatience la gagna alors d’être présentée à la cour, de découvrir ce monde qui lui paraissait fabuleux et dont ces prémices l’avaient appâtée. La présentation fut une grande affaire, autant pour elle que pour son entourage. Sa belle sœur lui fit comprendre que pour elle et son époux, c’était la consécration sociale incontournable. Cela allait lui donner sa place, la faire asseoir dans le monde, à son rang. La présentation la sortait de cette situation douteuse ; fraîchement débarquée de sa province, elle ne pouvait percevoir à quel point elle était équivoque aux yeux de la cour. Cette cérémonie allait l’extirper des limbes qu’était cette demi-existence des femmes non présentées et n’ayant point eu ce vernis de Versailles. Le jour de la présentation fut un jour solennel ! Sa belle-sœur, Madame du Cheyron de la Loubarie, la fit coiffer trois fois. À la troisième fois elle n’était pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Marie-Louise coiffée fut poudrée, la chambrière lui posa le rouge selon ses indications. Puis elle fut vêtue du grand-corps avec lequel elle dîna pour en prendre l’habitude. À la collerette, une discussion sans fin s’engagea entre madame du Cheyron de la Loubarie et son autre marraine pour la cérémonie Madame Fournel à La Hoguette. Par quatre fois, on la lui mit. Quatre fois, on la lui ôta. Quatre fois, on la remit. Les femmes de chambre de Madame du Cheyron de la Loubarie furent appelées à la rescousse. Devant une hésitation qu’elle trouvait puérile, Marie-Louise trancha, mais cela n’arrêta point la discussion qui dura encore tout le dîner. On passa, à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arriva une grande répétition pour les révérences. Il s’ensuivit, de la part de ses marraines, des conseils, des remarques, des critiques, sur le coup de pied à donner dans la queue de sa robe, lorsqu’elle devrait se retirer à reculons, coup de pied que ces dames trouvèrent un peu trop théâtral, mais qu’en fait Marie-Louise avait du mal à gérer. Puis enfin, ce fut le moment du départ. Ce fut encore du rouge foncé, que Madame Fournel de la Hoguette tira de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Marie-Louise à sa grande contrariété.

Le lendemain de la présentation, Marie-Louise se demanda si elle n’avait pas rêvé. Elle se voyait avancer sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l’avait éblouie, l’avait étourdie. Elle avait été effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regardait, et au travers de laquelle elle marcha d’un pas hésitant. Entre les instincts de son caractère, son ignorance, et l’obéissance due à son éducation, elle réussit à présenter une façade réservée, modeste, douce aux autres, contenant sa peur et la lassitude qui la gagnaient. Sa contenance fut un peu gauche, et elle n’arriva pas à dissiper son embarras. Elle fit sourire ses marraines attendries par son petit air effarouché, mais elle s’en sortit avec les honneurs d’un compliment de la reine.

 Son nouveau statut l’intégra dans le fleuron de la société. Elle n’y eut guère de contrariété qu’elle ne supporta pas, ainsi fut-elle dans l’obligation de remettre à sa place un gentilhomme qui prétendit lui faire la morale dans un dessein peu honorable  « Comment ! Il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de mode a le même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise… 

– Monsieur votre morale n’est pas la mienne et si je vous semble si bourgeoise, je n’en ai que faire, et oubliez donc de me fréquenter.

Sa belle sœur l’aida à ne pas faire d’impair dans le monde dans lequel elle devait évoluer même si parfois elle trouvait ridicules les faux-semblants qui faisaient le savoir-vivre. Elle apprit à vivre en perpétuelle représentation tout en réservant toute son attention à son époux. Mais elle apprit à aller au spectacle sans lui, à ne pas rougir si son cavalier la trouvait belle. Elle accepta de faire croire en son détachement pour son époux et à paraître désinvolte en public sans jamais laisser de privautés à personne. Sa maison fut toujours bien tenue et son personnel n’eut jamais à se plaindre lui vouant une fidélité sans failles. Levée à huit heures, donnant ses ordres dans la foulée à son cuisinier et à son maître d’hôtel, passant ensuite à sa toilette, y faisant très attention, n’omettant aucun code. Elle suivit la mode sans ostentation, mais avec goût que ce soit pour ses vêtements ou pour ses loisirs. S’il lui arrivait d’être dehors le matin pour ses œuvres et qu’on la croisa, personne ne fit de remarque, elle était considérée comme une femme de qualité et sur qui l’on pouvait compter.

Son époux ne devait jamais regretter d’avoir épousé la pétillante Marie-Louise La Fauve-Moissac, consommant, aux yeux de tous, un bonheur considéré par beaucoup comme tout à fait bourgeois.

*

Elle reçut le lendemain, la réponse de son époux lui conseillant la modération, la diplomatie. Il lui suggérait par ailleurs de pourvoir au bien-être de l’enfant discrètement. Il lui faisait savoir aussi que le baron de Cambes-Sadirac était dans son hôtel parisien. Elle décida donc de s’y rendre le lendemain matin.

Cambes-Sadirac  hotel particulier (003.jpgÀ la surprise de Philippe, le cocher de Madame la marquise, il fallut préparer l’attelage pour le milieu de la matinée. Madame allait à l’hôtel Cambes-Sadirac sur la rive gauche, cela n’était pas arrivé depuis le départ au couvent de Marie-Amélie, la plus jeune de ses nièces. En fait, depuis la mort de sa sœur, ce moment funeste, elle n’avait que très peu revu le baron. Elle l’avait croisé à la cour, dans des salons, au théâtre, les rencontres étaient à chaque fois empreintes de courtoisie, mais sans plus. Elle avait été amenée à l’entretenir sur l’éducation de ses filles, mais il l’avait laissée faire à sa guise, ne s’en préoccupant pas. Elle avait parfois dans le monde entendu parler de ses maîtresses, mais sans plus. Ce jour-là, cela allait être autre chose. Confortablement installée dans son carrosse, de ses mains gantées de chevreau crème, elle lissait machinalement sa jupe bleu roi assortie au caraco aux bords brodés. Elle fixait machinalement le décor des rues qui défilaient sous une journée ensoleillée, mais clémente de température. Elle laissait encore courir son esprit quand la voiture pénétra dans la cour de l’hôtel. Son cocher présenta sa carte de visite, le majordome l’annonça à monsieur le baron. Il l’a reçue dans son bureau, se demandant ce que sa belle sœur pouvait lui vouloir. Si c’était pour lui reprocher de ne pas être venu à la prise de voile de l’aînée ou s’il y avait des problèmes avec la cadette, il la renverrait poliment. Il avait autre chose à faire de plus important. Il l’accueillit sans chaleur et sur la défensive, mais avec déférence. Il lui en voulait encore d’être en vie et toujours si belle. Marie Louise La Fauve-Moissac après les échanges de politesses s’installa dans un fauteuil face au grand bureau plat du siècle dernier. « – Je viens vous voir, car comme vous le savez, je me suis rendue pour la prise de voile de Marie-Angélique dans le Bordelais. » Le baron commença à s’agacer et s’apprêta à couper la marquise, mais celle-ci reprit  « – Comme il se faisait tard, une tempête nous ayant retardés, et que je ne pouvais prendre le bac pour me rendre à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes ». Le baron se raidit, se crispa. Elle continua  « – Et quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une enfant, le dernier enfant de ma sœur, qu’avez-vous à me dire à ce sujet ? » Il se leva, blanc de rage, prit le bras de la marquise l’obligeant à se lever. « – Madame ceci ne vous regarde en rien, je ne veux pas entendre parler de cet enfant, et quoiqu’il arrive elle reste là où elle est ! Avez-vous compris ? Vous ne changez rien à sa condition, bien beau qu’elle soit encore en vie ! Je ne veux pas en entendre parler ! Avez-vous bien compris, Madame ? » Il ouvrit la porte, reprenant son contrôle, il la salua et lui ferma la porte au nez. Elle resta médusée, elle se retourna et descendit l’escalier encore sous le choc de la violence de l’entretien. En montant dans sa voiture, elle en avait encore les membres tremblants.

*

Lettre de Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Madame La Tour Veyran

Paris, le 20 décembre 1781

Chère mère,

J’espère que votre santé s’améliore ou tout du moins se stabilise. Je me fais à votre sujet beaucoup de soucis. Les nouvelles que m’a données père n’étaient point rassurantes.

Depuis le 21 novembre, comme vous devez le savoir, depuis la mort de Monsieur de Maurepas, monsieur de Vergennes est aux affaires, ce qui cause beaucoup du souci à mon époux. Il semblerait qu’ils aient plus d’un point de divergence. Mais ce n’est pas le Premier ministre que mon époux voit passer.

Comme vous devez vous en souvenir, j’ai accompagné notre douce Marie-Angélique à sa prise de voile. Ce fut fort émouvant, elle s’est déroulée comme prévu au couvent des Ursulines à Libourne. Madame de Verthamon avait offert à chaque novice une fleur de lys. Je ne sais vraiment pas comment elle a pu faire en cette saison, mais cela rajoutait de la poésie à leurs entrées. Toutes de blancs vêtues, leurs voiles maintenus par des couronnes de fleurs, elles se sont avancées vers l’hôtel en deux colonnes émouvantes, la lumière des vitraux leur traçait le chemin sur le sol de pierre de l’église. C’était magique, notre jolie demoiselle était pleine de grâce. Que Dieu m’excuse, mais elle avait tout pour faire le bonheur d’un mari, je crois que c’est elle qui ressemble le plus à notre chère Jeanne-Henriette. Quant à notre Marie-Amélie, je crois que c’est à moi qu’elle ressemble, autant dire qu’elle ne prendra pas le voile. Marie-Angélique est maintenant au couvent de Grenade près de Toulouse, elle y aura pour consœur la petite Bole du Chomont-Charvet, si vous vous en souvenez. Elles ne se seront pas quittées depuis leur entrée au couvent.

J’ai maintenant une nouvelle à vous annoncer qui va vous faire un choc. J’ai longtemps hésité à vous l’écrire, mais je ne peux vous la cacher plus longtemps. Vous êtes en droit de savoir. En allant à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes pour la nuit. J’y ai fait une rencontre surprenante qui m’a mise très en colère. J’ai découvert une petite fille nommée Antoinette-Marie, qui s’avère être la dernière-née de Jeanne-Henriette. Car si ma sœur est morte en couches, l’enfant lui n’était pas mort-né. Ce sont les époux Freydou, métayers du château qui s’en occupent. Dans son chagrin et son égoïsme, le baron a omis de nous en faire part, et veut la laisser dans l’oubli général. Après une entrevue houleuse, je n’ai pu le faire changer d’avis. Je vais donc pourvoir à son bien-être par le biais du curé de la paroisse. Je suis vraiment désolée de vous causer cette vive émotion, mais il fallait que vous sachiez que vous aviez encore une petite fille.

Je vous laisse sur cette nouvelle et vais faire tout mon possible pour aider cette enfant. Je vous embrasse, très chère mère.

 Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

Madame de La Tour Veyran mourut deux mois plus tard sans voir sa dernière petite fille, la maladie l’avait emportée.

Chapitre 5

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie  (132).jpg

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Automne 1787, L’organisation du mariage par procuration

En août 1787, le parlement de Bordeaux avait refusé d’enregistrer l’édit sur les assemblées provinciales. Le 18 août, il avait été exilé ainsi que le parlement de Libourne entraînant des mouvements de colère. À Paris du 20 au 30 août, des émeutes populaires éclatèrent pour soutenir les Parlements. La négociation, entre ceux-ci et Loménie de Brienne, aboutit à un compromis. Le gouvernement envisagea de convoquer les États-Généraux, mais demanda du temps et des moyens financiers. À cette saison, Bordeaux se tourna vers ses champs de vignes, il fallait surveiller la maturité du raisin.

Comme partout où il était passé précédemment les vendanges avaient été précoces et avaient donné peu, François-Xavier Lacourtade sortit de la cave tout en continuant de s’entretenir avec Gaspard sur les résultats de la récolte. Émergeant du local, il fut bousculé par une gamine échevelée, courant derrière un énorme chien, qui s’excusa tout en riant. La sauvageonne devait avoir dans les quatorze printemps.

« – Dieu, qui est cette donzelle ?

– Mais c’est Mademoiselle Antoinette-Marie.

– Cette gamine n’est tout de même pas ma belle-sœur. »

Haussant les épaules, Gaspard confirma et émit des inquiétudes quant à l’avenir de la demoiselle. Les gars du village tournaient de plus en plus autour du château, et il ne savait plus trop quoi faire. Pour ses filles, ça avait été facile, il les avait mariées. Cela fit sourire le négociant. Les dernières instructions données, il prit son cheval et rentra à Bordeaux.

Arrivé à la nuit dans son hôtel « des Chartrons « donnant sur les quais, il trouva au premier étage, attablée à son bureau, son épouse vérifiant les livres de comptes. Il n’y avait qu’un an qu’ils étaient mariés, et Marie-Amélie, née Cambes-Sadirac, avait déjà tout compris du rôle de l’épouse d’un négociant-armateur. Elle avait pris son statut à bras le corps, elle avait l’intention de remplir pleinement la charge. François Xavier avait été étonné qu’une aussi jeune et jolie femme puisse avoir la tête si sérieuse. Quant à son père, il en était enchanté, il était sous le charme de sa belle-fille. Après l’avoir embrassée, il s’assit en face d’elle, de l’autre côté de son bureau, cela l’amusa. Il raconta à Marie-Amélie, sa tournée sur les différentes propriétés viticoles, dont l’entreprise familiale était ou le courtier ou le propriétaire. Pendant ce temps, elle continuait ses comptes tout en l’écoutant. Bien qu’ils fussent de plus en plus complexes à cause de la multiplication des actions commerciales de l’entreprise familiale, elle appréciait de faire les comptes, de relancer et d’expédier les commandes. Quand il lui dit que les vendanges avaient donné peu, mais que le vin serait excellent, elle lui répondit sans lever la tête  « – nous en vendrons moins, mais plus cher, ce n’est pas très grave ! » Ce qui agrandit le sourire de son mari. Mais quand il lui narra sa rencontre avec sa sœur, elle s’arrêta et releva la tête.

« – Je crois que ça lui fait quatorze ans. Est-elle jolie ?

– Ma foi, pour le court instant que j’ai pu en juger la famille ne peut la renier !

– Ce n’est pas plus mal.  

– De plus, les Freydou s’inquiètent, les garçons commencent à lui tourner autour et ils ne savent pas quel parti prendre.

– Il va falloir y réfléchir… Je vais écrire à ma tante. Il serait peut-être bon de s’occuper de son avenir. »

*

De Marie-Amélie Lacourtade.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Bordeaux, le 12 septembre 1787

Ma chère tante,

Cambes-Sadirac Marie-Amélie (23)Ici, c’est la fin des vendanges. Elles ont remplacé les problèmes politiques que nous avons vécus, nous offrant ainsi une accalmie. Mon mari et moi-même nous nous apprêtons à aller passer une quinzaine de jours dans notre propriété de Caudéran. Mon beau-père s’occupera des affaires familiales.

Nous avons un nouveau commis, Karel Van der Hartig, qui nous vient d’Amsterdam. Il est le fils d’un de nos associés aux Pays-Bas. Il est tout roux avec beaucoup de pigasses. Il est un peu perdu, mais il a trouvé un allié en son homologue américain John Madgrave.

Madame de Verthamon a donné, comme chaque année, un très joli bal champêtre pour clore les vendanges. Cette année, elle l’a fait dans son nouveau château de Cadaujac. C’est une très belle propriété, sur les bords de la Garonne, à laquelle on accède par une allée de chênes. Il y avait toute l’aristocratie de la région ainsi que les plus gros négociants de Bordeaux. J’avais pour ce jour une très belle robe de soie rose. C’était un modèle fourreau, ceux qui vous font la taille si fine, avec un décolleté échancré qui mettait en valeur une très belle parure de grenat que mon époux m’a offert pour notre première année de mariage. Je l’avoue, j’étais très fière de l’effet que je faisais…

… Sur ce, si je vous écris, c’est afin de vous parler d’Antoinette-Marie que mon époux a croisé au château de Cambes. Il semblerait que le temps est venu de décharger les époux Freydou. Ceux-ci s’inquiètent de l’avenir de ma jeune sœur, qui semble sortir très rapidement de l’enfance. C’est somme toute normal puisqu’elle a fait ses quatorze ans cet été. Je ne l’ai pas revu depuis sept ans, mais mon mari m’affirme que celle-ci deviendrait une jolie fille. C’est donc votre avis que je sollicite pour entamer, ou vous aider dans l’entreprise que vous trouverez la plus judicieuse.

Respectueusement,

Votre Marie-Amélie

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

À Marie Amélie Lacourtade

Versailles, le 2 octobre 1787

Ma chère enfant,

Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c’est que je me suis d’abord renseignée auprès du curé de Cambes quant au parti à prendre pour votre sœur. Celui-ci ne voit que le mariage comme sortie à sa situation, le tempérament d’Antoinette-Marie n’étant pas très approprié à une entrée dans les ordres.

la Fauve Moissac Marie Louise 10 (2).jpgJe suis donc allée voir votre père. Il s’obstine à vouloir nier son existence, et il m’a donné une fin de non-recevoir quant à fournir une dot à Antoinette-Marie… Il faut dire qu’il a décidé d’épouser, en décembre, mademoiselle Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, une pimbêche de vingt ans. Elle va lui fournir une dot qui pourra redorer sa fortune. Sa vie à Versailles semble l’avoir fait fondre comme neige au soleil, d’autant qu’il ne veut pas vendre de terre. Il va donc falloir nous débrouiller par nous-mêmes.

Je donnerai ce que je pourrai pour constituer une dot, mais j’ai peur que cela n’aille pas loin. Quant à trouver un parti, il nous faudra être discrets, pour que votre père ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Il ne faut pas générer un scandale qui discréditerait la famille et Antoinette-Marie, de plus cela nous compliquerait la tâche.

J’ai toutefois demandé de l’aide de votre marraine, Jacqueline de Verthamon, en qui j’ai toute confiance.

Tendres baisers, votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac  

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Jacqueline de Verthamon

Versailles, le 2 octobre 1787

Très chère amie,

 À la cour, les affaires se bousculent les unes aux autres. Coincé entre deux factions, mon époux se trouve dans des situations litigieuses. Entre la disgrâce de Monsieur de Calonne, la nomination de monsieur Loménie de Brienne et l’archevêque de Toulouse, poussé au pouvoir par la coterie de la reine, sa position est fragile. Il n’y a eu de positif dans cette cabale que le prêt accordé de 67 millions, par les notables et les parlements, permettant ainsi d’éviter la banqueroute.

L’opposition des cours souveraines n’a rien amélioré à l’état d’inquiétude de mon époux, notamment celle du parlement de Paris qui a refusé l’impôt sur le timbre et a réclamé la convocation des États-Généraux. Enfin comme le gouvernement a fini par capituler et a envisagé de les convoquer, nous avons un moment de répit.

 Si je vous écris, c’est afin de me confesser d’un secret familial qui vous concerne en la personne de Jeanne-Henriette ma défunte sœur, votre amie d’enfance. Dans la douleur de la perte de sa femme, mon beau-frère, le baron Cambes-Sadirac, a nié la naissance qui avait emmené celle-ci à la mort. Il y a de cela sept ans, j’ai appris l’existence d’Antoinette-Marie. Elle vit sous la bienveillance des métayers du château de Cambes, les époux Freydou. J’ai été très choquée, comme vous devez l’être en me lisant. J’ai pourvu au confort de cette enfant par le biais du curé de Cambes. Seulement, aujourd’hui je me confronte à un problème pour lequel j’aurais besoin d’aide. Il me faut la marier, bien et discrètement, car j’obtiendrai la signature du baron pour le mariage, mais rien d’autre. De plus si cela venait à se savoir, il me la refuserait. Je suis donc obligée d’être la plus discrète possible. Il serait donc judicieux de la marier en province et surtout avec quelqu’un qui y reste…

Avec affection, votre amie.

Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Jacqueline de Verthamon.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac

Bordeaux, le 20 octobre 1787

Mon amie,

J’ai été consternée à la lecture de votre lettre, comme vous le pensiez. Je ne vous en veux point sachant la douleur que cela a dû raviver. Il est évident que je vais vous apporter toute mon aide. Je vais augmenter la dot. Plus elle sera importante plus nous aurons de faciliter à lui trouver un bon parti et à conclure en toute discrétion. Je vais essayer de dégager sur mes biens des disponibilités afin de compléter votre propre donation. Mais afin que la dot soit correcte, je vais me tourner vers un ami qui se fera un plaisir de participer à sa constitution en souvenir du bon vieux temps. De plus, celui-ci donnera du poids à votre demande de signature auprès du baron. Je ne vous en dis pas plus à ce sujet tant que je n’ai pas son accord. Quant à la recherche du futur époux, cela va être plus délicat, car je ne peux faire jouer mon entourage, mais ne vous inquiétez pas, je vais y réfléchir.

Toute mon affection,

 Votre amie,

Jacqueline de Verthamon,

Baronne de Beautiran

*

de Verthamont Jacqueline 05 (2).jpgJacqueline de Verthamon avait eu une liaison avec Louis Antoine Sophie, duc de Fronsac, fils du gouverneur de Bordeaux, le maréchal de Richelieu. Bien que de courte durée, interlude entre les deux mariages de celui-ci, ils en avaient gardé un bon souvenir et une solide amitié. Il ne fut donc pas surpris par son bristol lui annonçant sa visite cet après-midi de décembre. Il était lui-même en visite chez son père pour les fêtes de Noël. Le maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis s’était entiché de la ville dont il était le gouverneur. Il avait justifié une mauvaise santé pour ne pas se rendre à Versailles en cette occasion.

Tous les après-midi Marie-Antoinette-Marie de Galliffet, sa belle-fille, offrait le thé et le chocolat chaud dans les salons de l’hôtel du gouvernement. Elle en profitait pour faire admirer ses superbes services de porcelaine de Chine. Madame de Verthamon fit son entrée en fin d’après-midi. Après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes dont la plupart étaient des amies ou connaissances et avoir félicité son hôtesse pour sa toilette, une robe à l’anglaise de couleur lie-de-vin, en velours, elle s’isola avec son époux le duc de Fronsac dans un petit salon adjacent. En une courte explication, elle raconta la vie d’Antoinette-Marie et son problème. Amusé et attendri par l’énergie qu’y mettait la baronne, il lui accorda son aide. Il la pria de patienter jusqu’à ce qu’il ait pu en parler à son père. Il pensait que pour l’honneur du baron Cambes-Sadirac, le connaissant bien, il valait mieux que ce soit le gouverneur qui dota la jeune fille, cela passerait mieux. Elle n’en demandait pas tant, aussi remercia-t-elle avec chaleur son ancien amant et ami. Deux mois plus tard, elle devait avoir la réponse affirmative du gouverneur lui-même. Il l’invitait afin de lui remettre en mains propres la lettre de gage. Ayant toujours été très admirateur d’un sexe qu’il ne trouvait pas si faible, mais très attrayant, il était toujours prêt à l’aider, d’autant que sa fortune le lui permettait.

*

De Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai reçu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position enviable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier est favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je me demandais si nous ne pourrions pas lui demander de l’aide afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui trouveraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

*

De Marie Amélie Lacourtade.

À Marie angélique Cambes-Sadirac.

Bordeaux, le 30 novembre 1787

Ma très chère sœur,

L’automne est toujours si doux, et ma foi cela est agréable. Après le remue-ménage de l’été, il est aussi très calme, ce qui est reposant, aussi j’ai profité avec plaisir de notre propriété caudéranaise. Elle est enfin finie de meubler. J’ai reçu mon salon d’apparat, il y a deux semaines, les chaises à la reine sont un ravissement. Les tapisseries des dossiers et assises ont pour thème les fables de la fontaine, ce qui est du meilleur effet pour une propriété de campagne. Je sais, ce n’est que vanité ! …

… Votre idée de faire appel à Madame de Maubeuge est excellente, bien que loin de nous, Antoinette-Marie pourrait faire sa place au sein de ce pays. J’en ai parlé à Mme de Verthamon, comme moi elle pense que ce serait le plus judicieux. Elle avait pensé à quelques partis à Saint-Domingue, mais avait peur que cela ne puisse se faire avec discrétion, aussi elle est enchantée de votre proposition. Nous n’arrêtons pas nos recherches, mais attendons la réponse de votre amie…

Tendrement.

Votre sœur,

Marie Amélie Cambes-Sadirac

*

De Nathalie Bourdeille de la Salle. Marquise de Maubeuge.

À sœur Angélique.

Nouvelle-Orléans, le 3 février 1788.

Très chère amie,

de Maubeuge Nathalie marquise de Maubeuge 03 (2).jpgJe m’empresse de répondre à votre lettre, et comme vous vous en doutez j’y réponds par l’affirmative. J’ai été stupéfiée par son contenu, comme quoi chaque famille a ses secrets. Je suis donc heureuse de participer à la conspiration des femmes de la famille Cambes-Sadirac pour le bien-être de cette demoiselle. En espérant que vous ne m’en voudrez pas, j’ai devancé la réponse que je vous envoie, et me suis adressée à l’abbé Huber, mon ancien confesseur. Il est aujourd’hui le curé de la paroisse de l’Ascension. Il y a dans cette paroisse quelques héritiers qui auraient plaisir à épouser du sang bleu de métropole. J’ai déjà quelques noms, le fils du baron de Thouais, Charles-Henri, le baron ayant servi sous les ordres de mon mari lors de la bataille de Bâton-Rouge, ainsi que le fils du seigneur de Crécy, Louis Adam. Ce dernier est, me semble-t-il, un peu jeune. Il est de deux ans l’aîné de notre protégée. Le premier aurait ma faveur, outre le titre de noblesse plus en phase avec la qualité de votre sœur, il a quatre ans de plus qu’elle. Je me suis permis, toujours par l’intermédiaire de l’abbé Hubert, de tâter le terrain, et ma foi, l’un comme l’autre serait intéressé. Les deux familles sont essentiellement attirées par le prestige que leur amènerait le mariage. Loin de la France, c’est d’autant plus un honneur. Ni l’un ni l’autre ne se sont intéressés au montant de la dot, ce qui ne veut pas dire que ce ne sera pas un argument de poids.

Par ailleurs, afin de participer à la constitution de la dot de notre jeune demoiselle, j’ai demandé à mon époux d’approcher notre gouverneur pour obtenir une concession dans la paroisse du futur époux. Ceci n’est pas encore fait, mais j’ai confiance.

J’envoie tout de suite cette lettre par le premier bateau pour la France.

Sincèrement,

Votre amie

Nathalie Bourdeille de la Salle, marquise de Maubeuge

*

La lettre mit trois mois à faire le trajet entre les deux continents et les deux amies. À peine réceptionnée, sœur Angélique en faisait une copie pour sa tante et sa sœur, qui elle-même prévenait, Madame de Verthamon. Agréée par toutes les complices, Madame de Maubeuge reçut l’accord pour le début des négociations. La réponse revenue, un contrat de mariage fut convenu avec le baron de Thouais, par l’entremise de l’abbé Hubert et de Monsieur d’Estournelles secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Ce fut d’autant plus aisé que la jeune fille arrivait avec une dot raisonnable.

Chapitre 6.

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Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Septembre 1788. L’incendie.

Aout 1787

Le jeune homme de dix-neuf ans arpentait les couloirs sombres et austères, agrémentés d’immenses portraits d’ancêtres, de la demeure familiale. Il ne décolérait pas. Il entra dans ses appartements, et ouvrit les rideaux laissant entrer la lumière. Madrid était écrasée par le soleil de midi. Son père était mort deux jours avant des suites d’une longue maladie qui l’avait rongé de l’intérieur. Ses obsèques avaient eu lieu le matin même en grande pompe, après une messe digne d’un roi, dans l’église de saint Francisco el grande. Celle-ci avait été construite sur le lieu de campement de saint François d’Assise, allant en pèlerinage vers Compostelle, lors de son séjour de quelques jours dans cette ville.

Don Rodrigo, marqués de fuente Pelayo, ministre de Charles III d’Espagne, sous les ordres consécutifs du comte D’Aranda, président du conseil de Castille et de don José Moñino, comte de Floridablanca, avait participé à toutes les réformes du règne. Fort respecté, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, il n’avait qu’une tache au tableau de sa vie. Il avait été extrêmement jaloux, et avait entouré son épouse, la belle Maria Almeida de Guimarães, d’une surveillance constante. De ses six grossesses, avaient survécu deux fils. Mais le père avait toujours eu des suspicions quant à la légitimité du cadet de la famille. Ses doutes étaient fondés sur le fait qu’il était le portrait craché de sa mère. Il ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui ou un de ses ancêtres. Bien qu’irrationnel, il fit payer à son fils, cette idée obsessionnelle. Il n’accorda qu’indifférence ou mépris à Juan-Felipe. Aussi ce dernier ne fut pas surpris de découvrir à l’ouverture du testament, qu’en tant que cadet, il héritait du titre de marqués de Puerto Valdès, titre appartenant à son défunt oncle maternel, s’accompagnant d’une terre aride en Castille, donc peu rentable, en fait de son père, rien. Quelques années auparavant, sa mère s’était battue pour que celui-ci ne le fasse pas rentrer au séminaire et donc dans les ordres. Elle avait fini par l’envoyer auprès de son frère à Tolède, loin des yeux de son père.

Il était considérablement abattu devant cette injustice, mais il n’y pouvait rien. Après mûre réflexion, il décida de s’expatrier en Nouvelle-Espagne pour y faire fortune. Sur les conseils de sa mère, il choisit La Nouvelle-Orléans. Il embarqua à Cadix pour l’Amérique, avec une lettre de recommandation pour le gouverneur de la Louisiane, Estéban Rodriguez Miró y Sabater, qui était un ami de sa famille et pour don Almonester, riche propriétaire de la Louisiane, un des anciens prétendants de sa mère que son grand-père avait alors éconduit pour manque de fortune, au grand dépit du jeune couple. Pour ses maigres possessions, il ne voulait pas en passer par des banquiers qu’ils considéraient comme des vautours guettant leurs proies. Il chargea donc son frère de vendre ses terres et de lui faire parvenir l’argent qu’il retirerait de la transaction.

*

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Le soleil laissait passer ses rayons au travers des persiennes, le gouverneur de la Louisiane avalait de nouveau un café tout en réglant les problèmes de la colonie. Depuis l’autorisation donnée pour la création de leurs premiers entrepôts, les États-Uniens essayaient de s’imposer un peu plus, malgré les sévères restrictions à la circulation, sur le Mississippi. Ceci créait des tensions avec Philadelphie qui s’accompagnaient de menaces de guerre et d’invasion. Les planteurs ne facilitaient pas les négociations diplomatiques en faisant de la contrebande avec eux, sans parler de l’installation des derniers français de Nouvelle-France qui arrivaient. Tout cela était souvent cornélien et lui procurait bien du souci. Ce matin de janvier 1788, son secrétaire, Baldino-Bartolomé De las Casas annonça la visite d’un jeune andalou. Il venait présenter sa lettre de recommandation afin de prendre son service en tant que capitan. Après avoir pris connaissance de celle-ci, il accepta de le recevoir entre deux rendez-vous. Il vit rentrer un vrai hidalgo, de taille moyenne, mais bien proportionné, mince, nerveux, ombrageux, les cheveux bouclés noirs et l’œil de velours. Le gouverneur pensa aussitôt qu’il allait faire des ravages dans la colonie. Il se leva pour le saluer et le fit asseoir tout en restant debout. « – Savez-vous jeune homme que je connais fort bien votre mère et sa famille ?

– Oui, senior, c’est elle-même qui m’a conseillé de venir vers vous et qui a fait le nécessaire auprès du comte de Floridablanca.

– Elle a eu raison. Nous avons besoin de sang neuf et de qualité, comment va-t-elle ?

– Aussi bien qu’elle peut depuis la mort de mon père.

– Ah ! je ne savais pas pour votre père, toutes mes condoléances. Puis il demanda des nouvelles de toutes les connaissances qu’ils avaient en commun. Juan-Felipe fit de son mieux pour renseigner le senior Miró y Sabater. Puis celui-ci le remit entre les mains de son secrétaire pour qu’il le fasse accompagner jusqu’à la caserne, où il logerait. Il lui laissait une semaine pour s’acclimater et faire connaissance avec la ville. Il ouvrait sa table à une poignée de privilégiés tous les dimanches et il l’invita à partager son prochain repas dominical.

L’hidalgo suivit à grandes enjambées l’aide de camp que lui avait présenté le secrétaire du gouverneur. Ils traversèrent la place d’Armes, les casernes étant en face du palais du gouverneur à côté du Cabildo. Ils passèrent devant l’église Saint Louis qui s’élevait face au fleuve. Il le présenta au « lieutenant-colonel » de garde, qui l’installa. Après les formalités, il prit connaissance de ses quartiers qu’il partagerait avec un autre capitan, le senior Carlos da Silva. C’était un jeune homme long, élancé, et athlétique, qui se déplaçait toujours d’un pas vif. Le visage long, le nez aquilin, les yeux en amande, le sourcil gauche toujours relevé, le tout lui donnait un air plein de morgue. Il avait reconnu dans le nouvel arrivant l’un des siens, aussi lui accorda-t-il tout de suite sa confiance et sa sympathie.

Accompagné du jeune secrétaire du gouverneur et de son compagnon de chambrée, il visita La Nouvelle-Orléans et ses environs. Juan-Felipe fut ainsi introduit très rapidement dans la société orléanaise espagnole comme française. Aimant la parure, il était toujours élégamment habillé, et il était d’un naturel charmeur. Il flirtait avec les filles comme avec les mères devenant ainsi sous le coup de la nouveauté, la nouvelle coqueluche de cette société.

 Trois jours après son arrivée, avec ses deux acolytes, il se rendit à la messe dominicale et découvrit ainsi l’un des rituels incontournables de la colonie. Devant l’église, une file de calèches laissait descendre tout ce qui comptait à La Nouvelle-Orléans et qui n’était pas dans sa plantation. Une foule se pressait vers l’entrée, où se mélangeaient des créoles en robes, de soie ou de coton, colorées, coiffées majoritairement d’une mantille dont les Espagnoles avaient lancé la mode, et d’hommes en habit à la française. Quelques gens de couleur rentraient discrètement s’installer au fond pour suivre l’office. Parmi eux, Juan Felipe remarqua l’arrivée d’une métisse, à la peau caramel. La taille fine, le buste moulé dans une robe de soie noire à large jupe qui se balançait au rythme de l’ondulation de sa démarche, le tignon blanc et les anneaux dorés aux oreilles, elle rentra, balayant l’assistance d’un regard hautain. Carlos, ayant remarqué son regard, lui glissa discrètement à l’oreille le nom de la belle. « – C’est Marguerite Darcantel, la placée de Charles Laveau. » Sur le perron, le gouverneur était en conciliabule avec le marquis de Maubeuge, créole français représentant de ses compatriotes. Le compagnon de chambrée de Juan-Felipe, de son côté, saluait courtoisement ou galamment son entourage. Pendant ce temps, Baldino Bartolomé De las Casas se chargea de présenter Juan-Felipe à tous ceux qu’ils ne connaissaient pas encore. L’hidalgo présenta ses hommages à madame Céleste McCarthy, la femme du gouverneur. D’origine allemande, c’était une grande femme blonde et majestueuse, de la paroisse de Saint-Charles à dix lieues de La Nouvelle-Orléans. Paroisse ainsi nommée en l’honneur de l’évêque Charles Borromée, sur la rive du bayou des Allemands, elle avait été fondée par des colons allemands cinquante ans auparavant. Par ce mariage, la notoriété du gouverneur s’était alors accrue, ainsi que sa fortune d’une belle plantation. Elle lui présenta ses deux nièces Elizabeth et Mary McCarthy, ainsi que Mme de Maubeuge, puis une multitude de planteurs et notables. Le protocole des salutations, ciment de cette société, terminé il entra et s’assit avec ses compagnons pour suivre la messe. À son étonnement, il constata que le service religieux était continuellement perturbé par les conversations, ce qui laissait stoïque le curé. Venant d’un pays qui avait abandonné depuis peu les autodafés et où l’Inquisition avait encore un œil sur tout, ce laxisme le surprit. Il ne pouvait savoir que les différentes plaintes ultérieures du curé n’y avaient rien changé.

Le culte fini, il se rendit, avec ses deux compagnons, à l’hôtel du gouverneur pour le dîner. Il y retrouva le gouverneur et sa famille, les Maubeuge qui étaient régulièrement invités en qualité de représentant des colons français, et quelques notables, autant Espagnols que Français, la plupart membres de l’assemblée civile du Cabildo, gérant la colonie. Autour de la table, tous parlaient français. Peu familier de cette langue, Juan-Felipe  s’appliquait à suivre tant bien que mal les conversations.

Maccarthy élisabeth (2).jpgIl fut interrompu dans sa persévérance à comprendre, par l’aînée des sœurs McCarthy. Celle-ci avait la joliesse de la fraîcheur, mais il était évident qu’avec le temps elle s’alourdirait. À seize ans, c’était une grande jeune fille au teint clair qui avait des facilités à rougir sous le coup de l’émotion, avec de très beaux yeux limpides. En espagnol, avec peu d’accent, elle l’interrogea « – vous ne comprenez pas le français ?

– Non pas très bien, je l’ai appris, évidemment, mais je l’ai peu pratiqué.

– Il va falloir vous y mettre, c’est chez les Français que l’on s’amuse le plus ! Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes à ma droite à table, je vous traduirai les conversations si besoin est.

À partir de ce jour, chaque fois qu’elle le put, Elizabeth mit le grappin sur le jeune andalou, ce qui agaçait ce dernier et amusait ses camarades. En dehors du service, qui consistait en patrouille autour de la ville ou sur le Mississippi, Juan-Felipe, ponctuait ses journées, de déjeuners, de jeux, cartes ou dés, et de bals. S’il appréciait sa nouvelle vie, il ne voyait pas vraiment comment améliorer sa situation et son établissement, mais le destin allait se charger de lui donner un coup de pouce.

*

La famille Nuñez avait depuis plusieurs générations une relique d’un doigt de sainte Rita, patronne des femmes stériles et des causes désespérées. Lors de sa nomination en tant que payeur général de l’armée à La Nouvelle-Orléans, don José Vincente Nuñez, sa famille et la relique avaient immigré depuis la province de León, en Espagne jusqu’en Nouvelle-Espagne. Ils s’étaient installés dans une très belle maison à balcon ouvragé à l’angle des rues de Chartres et de Toulouse, de La Nouvelle-Orléans.

Depuis le mercredi saint, début du Calvaire du Christ, la señora Maria Térésa, sa femme, allumait devant la châsse familiale de la sainte une multitude de chandelles votives. Elle venait d’avoir trente ans, elle avait accouché de cinq enfants, quatre lui avait été enlevés par différentes fièvres, il ne lui restait que la petite Daria Felicia. Elle espérait bien donner encore un fils, mais son époux la délaissait de plus en plus pour une tisanière du quartier Marigny, comme la bonne société disait pudiquement. Elle priait plusieurs fois par jour espérant que les choses finissent par changer.

Le jour de la commémoration de la Passion, le Vendredi saint, elle pria avec plus de force, puis se prépara pour la messe à l’église où toute la congrégation se rassemblait. Elle embrassa sa fillette qu’elle laissait à sa nourrice. Elle posa sa mantille sur sa chevelure d’ébène adroitement coiffée et rejoignit son époux dans la voiture, qu’il avait fait atteler pour les quelques mètres qui les séparaient du lieu du culte.

*

Maccarthy Céleste (2).jpgLe 21 mars au milieu de la sainte journée, et bien que Madame McCarthy commençât à voir d’un mauvais œil l’intérêt que lui portait sa nièce, Juan-Felipe, comme son compagnon de chambrée, le capitan Carlos da Silva  accompagnait le gouverneur et sa famille à la messe. Madame McCarthy avait, le matin même, demandé à son époux d’éloigner le jeune andalou jusqu’au départ de ses nièces dans leurs familles au bord du bayou des Allemands. Et si elle n’avait rien contre le jeune capitan, elle estimait que l’aînée de ses nièces avait tendance à oublier qu’elle était déjà promise.

Comme il se devait, la famille du gouverneur s’installa au premier rang. Les grandes familles s’installèrent derrière eux par ordre de fortune, selon leurs rang social, Monsieur et Madame de Maubeuge, qui en étaient et des plus riches, s’assirent derrière eux. Entre eux, Jean-Nicolas, leur fils aîné déjà très digne calmait son puîné Philippe, le petit dernier Guillaume étant resté dans leur maison de la rue Dauphine. Juan-Felipe resta debout dans la traverse latérale, avec le secrétaire du gouverneur, Baldino-Bartolomé, et son ami Carlos, le capitan don da Silva. Petit à petit l’église se remplit. Les habitants de la ville, malgré un certain laxisme religieux, ne se permettaient pas de manquer les grandes messes. Cela eut été mal vu. Chacun rentra, salua ses connaissances, et prit sa place. Rapidement, l’église fut bondée.

La chaleur était exténuante, un vent du sud soufflait depuis trois jours. Les deux premiers temps de la messe étaient bercés par le mouvement régulier des éventails des élégantes paroissiennes, le bruit des étoffes chaque fois que l’une d’elles bougeait, le raclement des gorges ou le chuchotement des conciliabules. Lors du troisième temps de la messe, brutalement les portes de l’église s’ouvrirent en grand, laissant pénétrer de la fumée, un esclave cria « – Fuego, Fuego ! ». La peur des louisianais se réalisait, en un instant la panique se cristallisa. Le premier cri de femme provoqua la débandade vers la sortie, les mères tirant leurs enfants derrière elles, les hommes dégageant le chemin. À l’extérieur, la panique était générale. Les gens couraient dans tous les sens, perdus dans leur affolement, ne sachant s’il fallait fuir le fléau ou courir chercher ses biens.

Agrippant le bras de Monsieur de Maubeuge à côté de lui afin de l’entraîner avec sa famille, Juan-Felipe hurla dans le vacarme « – Par ici ! La sacristie ! Gouverneur, par ici ! » Ce dernier, qui dans un premier réflexe entraînait sa famille vers l’allée centrale, cramponna le bras de sa femme, lui faisant faire un demi-tour brutal, dans le mouvement, la plus jeune de ses nièces, Marie la suivit. Déstabilisée, désorientée, étouffant dans son corset soudain trop serré, Elizabeth s’évanouit dans l’ignorance de tous. Les Maubeuge, le gouverneur et les siens traversèrent en courant la petite sacristie nimbée d’une lueur inquiétante. Sorti par la porte latérale, tout le monde reprit son souffle, soulagé de s’extirper avec tant de facilité du traquenard créé par la panique. Le ciel s’obscurcissait sous la chape noirâtre qui commençait à recouvrir la ville, cachant le disque or du soleil de la mi-journée. Madame de Maubeuge rassura son cadet en le prenant dans ses bras, l’aîné tenait la main de son père faisant de son mieux pour garder bonne figure. Pour pouvoir évacuer rapidement, Baldino-Bartolomé parti en courant chercher les voitures et les cochers inquiets, qui ne savaient que faire. Madame McCarthy, reprenant ses esprits, s’écria  « – Elizabeth, Elizabeth n’a pas suivi ! »  Mary fut prise d’une crise de nerfs que son oncle calma d’un ordre.

3450253.jpegSans prendre le temps de réfléchir, alors que les premières flammes léchaient la façade de l’église, Juan-Felipe revint à l’intérieur. Un vitrail éclata sous la chaleur et fit pénétrer une langue de feu. Elle lui permit au milieu de la fumée de distinguer la jeune fille inanimée, allongée par terre devant l’autel. Il la prit dans ses bras, la couvrit de sa jupe pour la protéger des flammèches et ressortit. Toussant et crachant la fumée, il la posa saine et sauve sur le sol. Sa tante la ranima en lui tapotant les joues.

Ce que n’avait pas vu Juan-Felipe, c’est la forme allongée dans l’allée centrale qui rampait. Marguerite Darcantel, la jeune métisse aux yeux couleur d’ambre, avait été violemment poussée par un homme, et avait été projetée contre une colonne, sa tête percutant l’un des bancs. Ayant perdu connaissance, elle avait repris ses esprits alors que les flammes rongeaient les murs intérieurs de l’église. Elle se vit perdue. Elle n’arrivait pas à se lever, la fumée l’asphyxiait, sa tête tournait. Dans un sursaut de survie, invoquant Dieu de toutes ses forces, prenant appui sur un banc, elle réussit à se mettre sur ses jambes et à s’extraire du bâtiment. Arrivant à l’extérieur, suffocant, elle respira un grand coup et sentit ses forces la quitter. Alors qu’elle montait dans la calèche, que Samson avait réussi à rapprocher malgré la panique des chevaux, Madame à Maubeuge aperçut la jeune femme. Elle cria de surprise, montrant du doigt la porte de l’église, Juan-Felipe se retourna et voyant la forme noire s’effondrer, il se précipita. Ramenant la jeune femme vers le groupe, la marquise la fit installer dans sa voiture, oubliant toute convenance, à la stupeur de la femme du gouverneur quand elle reconnut la tisanière. Personne n’eut le temps d’avoir d’états d’âme, l’église Saint-Louis s’écroula en une fraction de seconde dans un craquement assourdissant devant le groupe ahuri.

De l’Est du quartier, que l’on surnommait le Carré, des brumes puantes déferlaient, une panique générale s’était déclenchée devant la peur du brasier. Elle poussait devant elle des familles entières ne sachant où aller ni quoi faire, juste guidées par la peur. Au milieu des fumées et du vrombissement de l’incendie s’échappaient des cris, des hurlements terrifiés, des hennissements. Dans la multitude fuyante qui courait dans le plus grand désordre, des attelages lancés à vive allure vers le soleil couchant renversaient les malheureux sur leur passage. Le gouverneur, ne perdant nullement son sang-froid, ordonna à toutes les personnes autour de lui d’aller se réfugier sur les bords du Mississippi. Puis il donna des ordres autour de lui afin d’organiser le sauvetage des habitants et si possible des habitations. Le capitan da Silva fut chargé de coordonner la lutte contre le feu. Regroupant les hommes à sa portée, il commença par ordonner l’organisation d’une chaîne humaine du fleuve jusqu’au feu apportant l’eau comme elle pouvait. Le plus grand désordre régnait.

Le marquis de Maubeuge, de son côté, prit un cheval encore attaché près de l’église. Il le calma tant bien que mal. L’animal affolé par l’odeur de la fumée raclait le sol et tirait sur ses rênes, il réussit à le monter. Il se précipita vers sa maison pour aller y chercher son cadet et tous ses gens. Il s’engouffra dans la rue de Chartres puis dans la rue Saint-Louis, évitant de son mieux le flot compact des gens paniqués. Ceux-ci décampaient des maisons qui s’effondraient, ils emportaient les quelques biens qu’ils pouvaient porter. Il s’arrêta tout net, faisant cabrer l’animal qu’il montait pour aider une femme fuyant sa demeure que les flammes avaient prise pour victime. Il retira avec précipitation sa veste étouffant tant bien que mal le feu qui rongeait la robe de celle-ci. Une fois sauvée, il s’excusa et la laissa là désemparée au milieu de la rue. Elle fut emportée par le mouvement du flot humain s’enfuyant du lieu du drame. Il poursuivit sa route évitant les fragments de toitures enflammées qui retombaient sur les autres blocs, propageant ainsi l’incendie. Il finit par rencontrer ses gens au milieu des fuyards. Sara, la mâchoire serrée, tenace, déterminée, ouvrait le chemin vers leur sauvegarde, elle tenait le petit Guillaume dans ses bras et la jeune Esther sa jupe. Abigaïl, la nourrice de Madame de Maubeuge, soutenu par sa sœur Josépha, tenait contre elle les quelques bijoux de sa maîtresse dans un coffret, l’essentiel étant au coffre. Derrière elles suivaient la plupart des gens de maison de la famille Maubeuge. Soulagé de les voir en vie, il leur donna l’ordre de prendre la rue Bourbon puis la rue Iberville pour rejoindre le fleuve où elles pourraient retrouver leur maîtresse sur la levée. De son côté, il continua jusqu’à sa demeure, évitant de son mieux la foule en sens contraire, sa maison était encore éloignée du sinistre par un îlot de maisons. Il se précipita à l’intérieur, monta les marches du grand escalier quatre à quatre. Il se rua sur son coffre dans le bureau, après avoir pris une sacoche, il la remplit avec tout ce qu’il pouvait, papiers, bijoux, argent. Voyant le feu approcher, il abandonna sa demeure et repartit retrouver sa famille.

IMG_1454.JPGJuan-Felipe de son côté organisa avec son régiment la canalisation des rescapés sur la digue, face à la ville en flammes, afin d’éloigner le plus possible la population du danger. Déjà installée sur celle-ci, encore dans la sécurité du landau que Samson avait solidement attaché à l’un des poteaux servant d’habitude à amarrer les navires, Nathalie de Maubeuge, d’une voix calme, rassurait le plus jeune de ses fils tandis que le cocher faisait de même avec les chevaux effrayés de l’attelage. Elle guettait de ce promontoire, le retour de son époux avec son benjamin, ainsi que ses gens. Afin de ne pas inquiéter ses fils, elle ne montrait pas l’angoisse qui ravageait son cœur. Sur la banquette de la voiture face à la marquise, Marguerite Darcantel finit par revenir à elle surprise d’être là. Réalisant où elle était, elle tomba à genoux dans la voiture et en pleurs elle se mit à remercier vivement sa bienfaitrice, lui promettant son aide quoiqu’il advienne. La marquise calma de son mieux la tisanière pleine de reconnaissance.

De son côté, une fois ses ordres donnés, en chemise, sa veste ayant servi à étouffer des flammes, un mouchoir noué sur le bas du visage, évitant le flot vociférant des fuyards, Juan-Felipe rejoignit ceux qui luttaient contre le feu. Le vent rabattait la fumée vers le sol, la cendre s’infiltrait partout, l’air s’épaississait à mesure que l’on approchait des décombres de l’église Saint-Louis et du Cabildo, chacun suffoquait, cherchait l’air salvateur. Il dut finir par rebrousser chemin à la place d’armes, le quartier de l’église était devenu inaccessible. Le brasier engloutissait à une vitesse surnaturelle les demeures, les granges, les entrepôts. La caserne était déjà un tas de cendres et de débris. Dans la panique générale, quelques silhouettes commencèrent à se détacher de par leur calme, elles marchaient vers l’incendie, des seaux au bout des mains. Petit à petit une chaîne humaine s’était organisée. Malgré la suie collante et les brûlures dues à la proximité du feu, Juan Philippe resta à son poste, insufflant du courage aux autres. Avec ses compagnons de lutte, impuissant, il voyait la ville devenir cendres. Sa gorge, ses poumons et ses yeux lui faisaient mal, la fumée lui déclenchait des quintes de toux. Les habitants continuaient à fuir l’enfer, ayant rassemblé en toute hâte ce qu’ils pouvaient encore sauver de leurs affaires, et abandonnant désespérés ce qu’ils ne pouvaient emporter. Les langues de flamme poursuivaient leur dessein passant d’une demeure à l’autre engloutissant des fortunes entières. Chacun se demandait si l’ogre vorace allait s’arrêter. Dans une écurie attenante à une maison en proie aux flammes, Juan-Felipe perçut des hennissements. Des chevaux étaient prisonniers à l’intérieur de leur remise. Il se précipita pour les libérer, mais un craquement sinistre l’engloutit sous la toiture de l’écurie. Bloqué par une poutre, il se crut perdu. Étouffant, il poussait, il tirait, le poids qui le bloquait. L’asphyxie lui fit perdre connaissance. Il fut sorti des décombres par les hommes qui l’entouraient et qui l’avaient vu disparaître dans ce qui était devenu des décombres. Un seau d’eau sur la tête le remit sur pied. La résistance s’était étoffée, des hommes s’activaient par dizaines. Juste avant le lever du jour, le vent s’apaisa ralentissant l’avance de l’incendie. À bout de forces, s’arrêtant un instant pour se reposer, Juan-Felipe découvrit la réalité, la catastrophe. Le Carré n’était plus qu’un immense foyer de braise d’où surgissaient par endroits des flammes, le feu essayant de reprendre. De ce qui avait été une multitude de jardins luxuriants entourant des édifices publics, des maisons modestes ou arrogantes, il ne restait qu’un amas fumant. Des fortunes entières étaient parties en fumée. Avec un peu de chance, leurs propriétaires étaient encore en vie. Des milliers de ballots de coton, d’indigo, de riz avaient disparu ruinant des familles entières. Les navires, qui auraient dû en remplir leurs cales, avaient largué leurs amarres et s’étaient prudemment rassemblés au milieu du fleuve. Il faudrait qu’ils attendent encore longtemps pour pouvoir remplir à nouveau leurs ventres.

Le drame fut définitivement circoncis au petit matin, l’incendie cessa, faute d’aliment, laissant les survivants hagards, les bras ballants, devant le sinistre. La population ne put que constater la destruction de centaines d’édifices, beaucoup de maisons particulières, la vieille église Saint-Louis, la prison, les casernes, l’armurerie et les archives de la cité n’étaient que trou béant et noir au milieu de la ville ! Tout était passé dans les flammes, églises, école, Cabildo, tour de guet, le couvent des Capucins, des habitations, des commerces, au cœur du Carré. Seules les maisons proches de la levée du Mississippi avaient pu être protégées par les pompes puisant l’eau du fleuve. Au milieu des ruines fumantes, les habitants hagards retournèrent, lentement vers les lieux du drame, constater l’étendue de leurs pertes. Les uns cherchaient les leurs, les autres pleuraient devant les ruines, ils fouraillaient dans les ruines à la recherche de quelques restes. Beaucoup avaient perdu des proches et souvent tous leurs biens.

La grande levée de La Nouvelle-Orléans, face à ce, qui avait été le centre de la ville, était transformée en camp de toile pour les rescapés. Avec l’aide de Samson et de ses gens, qui avaient fini par la retrouver, la marquise de Maubeuge avait organisé un campement de fortune au centre duquel ses trois fils dormaient enfin. La jeune femme contemplait devant elle le champ de monticules noir vestige de la ville. Des larmes coulaient le long de son visage, elle faisait partie de ceux qui remerciaient Dieu d’avoir épargné les siens. Son époux la prit dans ses bras, heureux de l’y sentir, ils avaient tous eu si peur.

Les Orléanais s’organisèrent, les cendres à peine refroidies, certains déblayaient déjà les décombres. C’était un peuple de pionniers, cette catastrophe ne les abattrait pas, cela ne se pouvait. Les pauvres furent pris en charge par les riches qui eux se firent une raison. Les familles qui le pouvaient, repartirent vers leur plantation, envoyant en échange des esclaves pour la reconstruction de la ville, il ne fallait pas attendre. Ceux qui restaient construisirent un camp sur les bords du Mississippi. Sous les tentes, chacun entassait les restes, se créait un confort, un lieu de repos. Les sœurs ursulines dont le couvent avait été miraculeusement épargné portaient secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Elles avaient recueilli les orphelins, les plus souffrants, et dans un camp de tentes qui faisait office d’hôpital de fortune, elles soignaient avec l’aide des biens portants, les plus malheureux. Il fallait éviter si possible les autres fléaux bien connus, les épidémies.

Le gouverneur mit tout son dévouement et ses hommes pour faire dégager les ruines et entreprendre aussitôt la reconstruction. Sa femme ouvrit ses jardins et ses murs, qui avaient été épargnés, aux indigents. L’hôtel du gouverneur n’avait fait que roussir sous l’effet de la chaleur du brasier. La reconstruction de la ville prit plusieurs mois et fit apparaître, à la place des maisons de bois et de bousillage, des demeures aux soubassements de briques, construites autour de patios, et souvent ceinturées de galeries. Afin de limiter les risques d’incendie, Estéban Miró fit reconstruire la ville dans un style plus espagnol. Grâce à la générosité de don Andrés Almonester Y Roxas, le gouverneur put prévoir la reconstruction de l’église Saint-Louis, d’après les plans de l’architecte français Gilbert Guillemard, et pour cela il fut décidé à faire récupérer les briques de la clôture du vieux cimetière de la rue Saint-Pierre. Cela redonna courage aux Orléanais et leur mit du baume au cœur.

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Le feu avait pris dans la maison de don Nuñez. Une des chandelles votives, allumées devant la châsse de sainte Rita, avait mis le feu à un rideau, et en un instant l’incendie s’était propagé à une vitesse effrayante, dévorant, la demeure puis ses voisines. Le feu progressa d’autant plus aisément que l’alerte ne fut pas donnée à la première flamme, la plupart des habitants étant réunis à l’église paroissiale pour l’office, et le clergé ayant refusé de faire sonner les cloches en cette période sainte. La peur du blasphème avait perdu les hommes.

La petite Daria Felicia et sa nourrice faisaient la sieste. Elles furent asphyxiées et périrent dans l’incendie de l’habitation. Elles furent les premières victimes. Sa mère en devint folle. Elle était persuadée que ses prières égoïstes avaient déclenché le drame et que tout était de sa faute, Dieu l’avait punie pour son égoïsme.

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Quelques semaines plus tard après l’incendie, le gouverneur manda Juan-Felipe. Le jeune homme perplexe se présenta, comme demandé, en fin d’après-midi. Il fut reçu par le gouverneur et sa femme, dans la plus stricte intimité de leurs appartements. Le jeune homme un peu gêné s’installa sur le fauteuil qui lui avait été présenté et attendit de savoir ce qu’on lui voulait. Le gouverneur commença par lui demander comment il se trouvait au sein de la colonie et s’il avait l’intention de rester parmi eux. Le jeune homme de plus en plus perplexe le rassura quant à son désir de s’installer dans la colonie rappelant qu’il attendait des fonds provenant d’une vente de terres lui appartenant en Espagne. Le gouverneur rassuré en vint au but de son invitation. Il le remercia à nouveau pour le sauvetage de sa nièce Elizabeth. IMG_1456.JPGIl s’excusa de ne pouvoir lui offrir la main de celle-ci, fiancée qu’elle était. Intérieurement, le jeune hidalgo en fut soulagé tout en émettant des regrets de convenances. Pour pallier cela, le gouverneur lui remit l’acte de propriété d’un terrain entre la rue de Toulouse et la rue Saint-Pierre sur la rue de Bourgogne. Après l’incendie, certains propriétaires avaient dû revendre leurs parcelles qu’ils ne pouvaient rebâtir par manque de moyen, le gouverneur et don Almonester en acquirent plusieurs au prix le plus bas et il lui offrit deux de celles-ci. Il lui conseilla de les garder quelque temps avant de les revendre, mais le nouveau propriétaire se disait qu’un jour il aurait les fonds pour bâtir dessus sa résidence. Il sortit le cœur gonflé d’espoir et heureux de vivre, la terre ne le portait plus, il tenait une partie de ses rêves entre ses mains.

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Le même jour, le marquis de Maubeuge traversa la ville en pleine reconstruction à bord de son cabriolet, qu’il aimait conduire lui-même. Arrivé à destination, il donna les rênes à Samson, assis à côté de lui. Il pénétra dans l’hôtel qu’occupait le gouverneur Miró y Sabater. Il se fit annoncer auprès de l’huissier et attendit qu’on l’introduise, dans le salon aménagé à cet effet. Il se demandait encore comment il allait présenter la supplique pour laquelle, sa femme lui avait demandé d’intercéder. L’attente fut de courte durée, l’huissier vint le chercher et le fit pénétrer dans le bureau du gouverneur.

Donnant sur la place, et pourtant pourvue de deux hautes portes-fenêtres, la pièce était dans la pénombre. Pour se préserver de la chaleur étouffante, malgré l’heure matinale, les serviteurs avaient fermé les persiennes, celles-ci ne laissaient passer que des rais de lumières. Dans un angle de la pièce, un négrillon tirait sur une corde qui faisait balancer un panka donnant un peu d’air. Le gouverneur se leva de derrière un grand bureau plat à pieds galbés et plateau marqueté de facture française et le salua. Chacun prit des nouvelles de l’épouse et de la famille de l’autre, celles-ci étant sur leurs plantations respectives, suite à l’incendie et de toute façon comme chaque été pour éviter les épidémies. Chaque rencontre était prétexte pour faire le point sur les problèmes de la colonie et de ses habitants. Ils passèrent au peigne fin tous les problèmes liés à la reconstruction de la ville et notamment au ravitaillement en matières premières. Après s’être mis d’accord sur les différentes solutions à adopter monsieur de Maubeuge demanda au gouverneur s’il pouvait lui présenter une requête personnelle.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 02 (2).jpg« – Mon ami, c’est à voir, quel est votre problème ? » Il pensa que le représentant du Cabildo allait demander du crédit, ou l’autorisation pour une nouvelle vente d’esclaves qui allait encore l’enrichir, car il en serait l’intermédiaire. Tout en remettant de l’ordre dans la dentelle de ses manchettes, il expliqua  « – Mon cher, une amie de ma femme vient de France épouser le fils du baron de Thouais, de la plantation la Palmeraie, dans la paroisse de l’Ascension. Bien que ce ne soit pas dans les habitudes de votre gouvernement, serait-il possible d’accorder une concession à cette jeune fille ? » Le gouverneur se remplit un verre d’eau, l’avala, se donnant ainsi le temps de réfléchir. Il pensait que les Français s’étaient bien comportés dans la lutte contre l’incendie. Ils avaient même oublié leur arrogance coutumière. Ils avaient participé activement à l’entraide sans regarder qui ils aidaient, appréciant même le geste de Madame de Maubeuge envers la Darcantel. Ils n’avaient pas rechigné à prêter et à faire venir des esclaves de leurs plantations pour accélérer la reconstruction de la ville. Ils n’avaient même pas critiqué et beaucoup avaient même fait preuve de compréhension quand il avait essayé d’imposer la nouvelle architecture, loin du style français. Il pouvait bien faire ce cadeau, qui ne lui coûtait rien, il lui permettrait de maintenir le calme au sein du conseil en faisant plaisir à un de ses membres éminents, ainsi qu’à la communauté française. Le marquis croyant le senior Miró y Sabater hésitant, il rajouta. « – De plus, cette paroisse est peu peuplée et mademoiselle Cambes-Sadirac aurait une dot lui permettant d’exploiter cette dernière et de tenir dignement son rôle.

– Je pense que je peux vous faire ce cadeau, notre colonie manque de jeune femme de qualité, et un mariage donnerait un peu d’espoir, ce dont nous avons tous besoin. Cette jeune fille pourrait être un bon présage. Évidemment, ceci est exceptionnel et doit rester entre nous mon ami. Je ne veux pas que cela s’ébruite et c’est à charge de revanche.

– Certainement, monsieur le gouverneur ! Pensant que cela ne faisait pas totalement son affaire, il n’aimait pas l’idée de devoir, mais il n’avait pas le choix.

 – Je ferai parvenir, par mon secrétaire, le titre de propriété pour une concession jouxtant celle de la Palmeraie, à votre notaire, monsieur Bevenot de Haussois, je crois.

– Je ne peux demander mieux et vous remercie.

Sur ce, il se retira satisfait, laissant le gouverneur assez heureux de cette entrevue qui lui donnait un peu de poids sur la communauté remuante des Français.

Quelques jours plus tard, le marquis mettait le titre de la concession, au nom d’Antoinette-Marie, dans son coffre. Celui-ci était pour une plantation de huit arpents de large et sur quarante arpents de profondeur soit environ mille deux cent trente ares. Elle s’engageait, comme tous les propriétaires, à édifier en bordure des fleuves, rivières ou bayous, une levée protectrice, à tracer un chemin de vingt pieds de large et à laisser deux arpents en jachère avant la zone de culture.

JOSEPH RUSLING MEEKER (Bayou

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

 

 

 

 

 

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi (personnages)

France.

  • Jeanne-Henriette la Fauve-Moissac (1747 -1773) mère d’Antoinette-Marie.
  • Jean Étienne Baron Cambes-Sadirac (1735 – 1791) père d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche (1767 -) seconde épouse du baron Cambes-Sadirac et belle-mère d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Louise le Fauve-Moissac, marquise d’Ajasson de Grandsagne (1744 -) tante d’Antoinette-Marie.
  • Gabriel Henri marquis d’Ajasson de Grandsagne (1730.1792) oncle par alliance d’Antoinette-Marie.
  • Charles Louis chevalier de Saint Aignan (1763 -) frère aîné d’Antoinette-Marie.
  • Élisabeth Chevetel de La Rabelliere (1770-1792) épouse du chevalier de Saint Aignan et belle-sœur d’Antoinette-Marie.
  • Sœur Angélique, Marie angélique Cambes-Sadirac (1764-) sœur aînée d’Antoinette-Marie.
  • Marie Amélie Cambes-Sadirac épouse Lacourtade (1770 – 1794) sœur aînée en second d’Antoinette-Marie.
  • Lacourtade François Xavier (1760 – 1793) négociant bordelais, époux de Marie Amélie Cambes-Sadirac et beau-frère d’Antoinette-Marie.
  • Antonin Bourdel (1770-) frère de lait d’Antoinette-Marie.
  • Mathilde Freydou dit Nounou Freydou, (1724-) nourrice de Jeanne Henriette la Fauve-Moissac.
  • Bertrande Freydou née Baquenier (1749-) nourrice d’Antoinette-Marie.
  • Gaspard Freydou (1746) métayer du château de Cambes et mari de Bertrande Freydou.
  • Rose-Marie Bordenave (1771-) chambrière d’Antoinette-Marie de l’hôtel de Saige.
  • Jacqueline de Verthamon (1750 -) épouse de Monsieur de Saige, marraine de Marie-Amélie et bienfaitrice d’Antoinette-Marie.
  • Armand de Saige (1734-1793) maire de Bordeaux pendant la Révolution.
  • Pierre Victurnien Vergniaud (1753 – 1793) Girondin pendant la Révolution et soupirant d’Antoinette-Marie.
  • Térésa Cabarrus, marquise de Fontenay (1773-) amie d’Antoinette-Marie.
  • François Cabarrus ou Francisco de Cabarrus, comte de Cabarrus et vicomte de Rambouillet, (1752-1810) banquier du roi d’Espagne et père de Térésa Cabarrus.
  • Sœur Élisée Chomont-Charvet, Marie Françoise Bole Du Chomont-Charvet, (1764) chaperon d’Antoinette-Marie pendant le voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Capitaine Des Molières capitaine du navire « l’Espérance » pour une traite négrière

Caraïbes

  • Charles-Henri de Thouais (1770 – 1789) époux d’Antoinette-Marie
  • Joseph-Marie Baron de Thouais (1736 – 1789) fondateur de la plantation de la palmeraie, père de Charles-Henri de Thouais
  • Madeleine Hébert (1750 – 1775) mère de Charles-Henri de Thouais et épouse du baron de Thouais
  • Don Juan Felipe marqués de Puerto Valdez (1768 -) capitan de la garde du gouverneur de Louisiane et second époux d’Antoinette-Marie.
  • Maria Almeida de Guimarães (1735-) mère de Don Juan Felipe de Puerto Valdez
  • Armance Authier-Cousteille et son mari Théodore et son fils Philippe Auguste passagers lors du voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Marie Adélaïde Maubourg (1768 -) chaperon d’Antoinette-Marie pendant son veuvage.
  • Madeleine et Alexis Breaux et leur famille, amis du baron de Thouais.
  • Marguerite Aurion, (1763.) épouse d’Honore Breaux fils aîné de la famille.
  • Georges Tremblay (1768-) contremaître de la plantation de la Palmeraie.
  • Tremblay Dewache (lumière qui scintille entre les nuages d’un ciel d’hiver) (1751) mère de Georges Tremblay.
  • Abbé Hubert, Jean Hubert Argentin-Sambuc, confesseur de Nathalie de Maubeuge et curé de la paroisse de l’Ascension, instigateur du mariage d’Antoinette-Marie.
  • Juan Salvador (1732.) et María Helena de Vilagaya (1741.) voisins de la Palmeraie.
  • Pierre-Henri Hautbois Guichette (1770- 1808) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Francisco Leopardo Álvarez Pignero (1769-) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge envoyé par Monsieur de Maubeuge sur la plantation de la Palmeraie.
  • Timecourt Lazare Latil (1764 – 1846) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Louis Adam de Crécy (1772- ) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Nathalie Bourdeille de la Salle épouse du marquis de Maubeuge (1763 – 1827) amie d’enfance de sœur Angélique, protectrice et amie d’Antoinette-Marie à la Nouvelle-Orléans.
  • Louis Amédée marquis de Maubeuge (1755 – 1830) notable de la Nouvelle-Orléans, représentant des créoles français.
  • Constant Balluet d’Estournelles (1750 -) secrétaire particulier du marquis de Maubeuge.
  • Joseph-Marie Bevenot de Haussois (1746- ) notaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Baldino-Bartolomé de las Casas, secrétaire du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • Carlos da Silva di Ribera, capitan de la garde personnelle du gouverneur Miro y Sabater, compagnon de Juan-Felipe de Puerto Valdez.
  • Charles Adams, pirate.
  • James Wilkinson, agent double, général de l’armée américaine, du Gouverneur Carondelet.
  • Gilbert Antoine de Saint-Maxent (1724 au 1794) créole millionnaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Marie-Félicité de Saint-Maxent, (1755-1800) fille de Gilbert Antoine de Saint-Maxent .Veuve du colonel Bernardo de Galvez, ancien gouverneur de Louisiane.
  • Maximilien François de Saint-Maxent (1761 – 1825) fils de Gilbert Antoine de Saint-Maxent. Prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Don Andres Almonester Y Roxas (1728 -1798) fonctionnaire espagnol de la Nouvelle-Orléans, connu pour ses bienfaits et nombreux organismes de bienfaisance à la ville.
  • Louise de Laronde (1758- 1831) épouse de Don Andres Almonester Y Roxas.
  • Esteban Rodríguez Miró y Sabater, (1745-1795) gouverneur de 1782-92
  • Céleste Maccarthy (1745.) femme du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • François-Louis Hector, baron de Carondelet (1747-1807) gouverneur de 1791-1795.
  • Maria de la Conception Castaños y Arrigorri, épouse de François Louis Hector, baron de Carondelet.
  • Marguerite Darcantel (1768-1825) reine du vaudou à la Nouvelle-Orléans.
  • Mama-Louisa (1760 -) gouvernante de la Palmeraie.
  • Nathanaël de Thouais (1785) Quarteron, Fils de Mama-Louisa et du Baron de Thouais.
  • Rachel gouvernante de l’Hôtel Fleuriau à port au prince.
  • Suzanne femme de chambre de Marie-Adélaïde Maubourg.
  • Abigaïl, Nourrice de Nathalie de Maubeuge.
  • Samson, majordome et cocher du marquis de Maubeuge.
  • Josépha, gouvernante chez les Maubeuge.
  • Abraham (1749) Majordome du Baron de Thouais puis d’Antoinette-Marie.
  • Néora (1754) hospitalière et sage-femme de la Palmeraie.
  • Esther, (1776) chambrière d’Antoinette-Marie.
  • Dalila, (1777) blanchisseuse à la Palmeraie.
  • Hyacinthe (1783) esclave de la Palmeraie.