La sibylle du Faubourg Saint-Germain (2ème partie)

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La jeune Sybille, Marie-Anne Lenormand, avait échappé à l’arrestation de justesse. Son amant, Amerval de la Saussotte, n’avait pas eu cette chance. C’était lui qu’ils venaient chercher. Il était noble, joueur et avait eu le malheur de se montrer par trop royaliste. Elle était seule, cachée dans un garni sous les toits du Palais-Royal. Elle réfléchissait. Que pouvait-elle faire ? Pour lui ? Rien ! Elle savait depuis longtemps quel sort funeste l’attendait. Les adversités prédites pouvaient vous aider à mieux les surmonter et à vous battre, mais rien ne pouvait changer le résultat ultime. Peut-être l’atténuer ? Elle maudissait parfois son don, mais elle n’y pouvait rien. Il était là, surgissant de façon inattendue. Elle ne pouvait l’occulter. Elle touchait une main et une multitude d’images, parfois énigmatiques, apparaissaient. Elle ne pouvait faire autrement que de prévenir la victime ou l’heureux bénéficiaire, que rassurer l’inquiet. Elle prenait de plus en plus conscience que ce qu’elle avait pris pour un pouvoir était en fait une lourde charge qu’elle détenait au service des autres. Elle était anéantie, son âme s’engouffrait dans les limbes du désespoir. Comme j’étais son ange gardien, je dus intervenir afin de la faire réagir et fit venir dans l’hôtel, au fond duquel elle se cachait, un groupe d’individus. Elle prit peur, elle pensa qu’on la cherchait, le besoin de vivre reprit le dessus. Elle s’enfuit des lieux. Elle ne sut jamais, que ce jour-là, elle ne risquait rien. Ce n’était que les propriétaires qui revenaient chez eux en catimini, car eux-mêmes étaient en danger.

Marais-Hotel-de-SensNe sachant plus quoi faire, elle se décida à rejoindre Louise Gilbert, une cousine de sa mère, qu’elle savait vivre dans une maison d’hôtes dans l’une des zones les plus pauvres de Paris, le Marais. Elle l’avait rencontré à son arrivée dans la capitale, celle-ci ne recevait qu’une petite pension et avait du mal à joindre les deux bouts. Elle complétait ses maigres revenus avec ce qu’elle pouvait gagner dans la rue comme blanchisseuse, cuisinière voire porteuses d’eau. Marie-Anne l’avait aidée de son mieux mais elle s’était refusée de vivre jusque-là en sa compagnie. Mais c’était d’autres temps, aussi Marie-Anne loua une chambre dans le quartier pour une somme modique. Elle avait réussi à récupérer quelques maigres biens chez son amant qu’elle était courageusement allée chercher plusieurs jours après la fatidique arrestation.

La période était difficile, il n’y avait jamais eu autant de pauvres, et il fallait bien rechercher quelques ressources pour survivre. La ville était pleine de danger, d’individus prêt à tout, les pauvres devaient être habiles. Il ne fallait pas compter sur la charité publique, les caisses et les bourses étaient vides. Il fallait être ingénieux. Avec une simple étagère, quelqu’un pouvait encore gagner sa vie. Il lui suffisait d’avoir l’idée de se mettre à un endroit où la rue était boueuse puis d’inviter à utiliser sa planche contre une pièce aux riches passants qui ne voulaient pas crotter leurs chaussures de ville.

Pour un prix raisonnable on vendait de tout dans les rues : des cure-dents faits maison, des colliers en papier, des épingles, des allumettes ou des roses pour la boutonnière. Toutes sortes de services étaient offerts, tels que le polissage des chaussures, le toilettage du chien et le transport de l’eau. rodolphe-trouilleux-palais-royal-demi-siecle--L-10En sortant du théâtre on proposait son aide pour ouvrir une des portes de la voiture ou on aidait à y monter. Les plus désespérés se joignaient aux regratteurs, qui balayaient les pavés à la recherche de clous de sabots et de petits morceaux de fer qui étaient tombés des roues de charrette. Une vie dans les rues n’était pas facile, mais pas honteuse, seulement Marie-Anne ne pouvait s’y résoudre, il y avait sûrement une autre solution. Il n’était pas question qu’elle vende son corps, elle aurait pu elle était jolie, mais elle avait mieux à faire que de voir, que de sentir courir sur son corps des mains anonymes et libidineuses. Ce fut sa cousine qui trouva une solution acceptable connaissant le don de sa parente.

Louise Gilbert, si elle n’avait pas un don aussi développé que Marie-Anne, n’en était pas exempte. Elle pratiquait elle-même ​​la chiromancie et donnait des conseils sur l’utilisation de boissons à base de plantes et autres remèdes maison avec un effet médical ou magique. Elle avait une petite clientèle de gens modestes, mais fidèles, qu’elle savait écouter et conseiller. Dame Gilbert, comme tous la nommaient, atteignait l’âge mûr, une trentaine d’années. Elle avait encore suffisamment d’appât pour avoir pour compagnie un jeune homme qui se faisait appeler Flammermont. Il était boulanger, avait un maigre salaire, mais avait toujours à manger. C’était une bonne affaire à un moment où le pain était rationné et où il y avait de longues files d’attente quotidienne pour la boulangerie. John Raphael Smith (fortune preview)Appuyée par son amant, elle proposa une association dont le but serait de prédire l’avenir aux passants du pont neuf, le pont le plus utilisé de la capitale. Si cette pratique pouvait être encore condamnée, on fermait les yeux. L’époque, pleine d’incertitude et de soubresauts, semblait aimer avoir recours à ces sciences occultes pour la résolution de la plupart de ses problèmes. Le mystique permettait de se rassurer, face à tous les problèmes et les angoisses du moment. Les déceptions de la vie étant trop pesantes. La clientèle, souvent naïve, était poussée à fonder une certitude dans les pouvoirs du surnaturel. Elle n’avait rien à quoi se raccrocher, la religion était en déshérence et ce n’est pas le culte de l’ordre suprême qui rassurait. L’ésotérisme, souvent confondu avec les pratiques occultes et maléfiques, faisait l’objet d’une grande popularité et devenait un commerce très lucratif qu’il ne fallait pas nier.

Louise Gilbert compléta les connaissances de Marie-Anne en matière de divination à l’aide du tarot divinatoire d’Etteilla, car en publique il fallait mettre en scène les prédictions. Les visions de la jeune femme avaient besoin de plus de consistance pour un publique crédule. Elle forma Marie-Anne à la cartomancie, à l’art d’interpréter les cartes.

OriginalLenormand3sMarie-Anne dut apprendre, tout d’abord, les significations des cartes suivant leur position. Ce, qui jusque là n’avait été qu’intuition, s’appuya désormais sur une théorie. Cela ramena à son souvenir la gitane d’Alençon. Un homme de cœur, par exemple, annonçait l’arrivée d’un jeune homme blond. Y avait-il une reine de pique sur la table qu’une femme sombre ou une veuve éplorée allait croiser le chemin du questionneur et encore tout dépendait de la façon dont la carte avait été comparée aux autres cartes. Il suffisait que la carte soit inversée au moment de son placement sur la table, pour qu’elle changeât de sens et la carte de la veuve éplorée devenait en fait un désir secret de se marier à nouveau. Dame Gilbert croyait en une force magnétique globale qui se prolongeait du passé vers le présent et qui aboutissait à l’avenir. La main des cartes, de fait, expliquait, voire pour elle, démontrait la chose. Cela permettait, à son avis, de révéler le sort de chaque être humain sur la terre. La diseuse de bonne aventure insistait pour que la procédure soit suivie scrupuleusement. Le client se devait toujours de tirer ses cartes, et cela de sa main gauche. Il devait battre les cartes, les couper, les étaler. La façon dont il faisait donnait des indices. Était-il cadré qu’il était sûrement cartésien ? Était-il juste curieux ? Était-il tourné vers le passé, l’avenir ? Les cartes donnaient déjà des indices. Une fois le jeu étalé, il fallait lui faire choisir chacune des cartes, c’était son pouvoir, et avec sa sélection, il fallait les placer en pyramides, en croix, en ligne suivant la demande, les besoins. À partir de là, on étayait le passé et le présent, et par fulgurances on annonçait le futur, parfois avec des phrases périphériques si ce n’était pas bénéfique. Parce que cela était vite oublié, il fallait rassurer le client et conclure sur le plus important.

pont neuf vue du quai de la mégisseriePendant cet apprentissage, Flammermont obtint une table pliante et alla à la recherche d’un endroit approprié sur le pont le plus achalandé sur la Seine, le Pont-Neuf. Le large pont était chaque jour plein de vendeurs de rues, cela commençait avec un vendeur de poupées gigognes, qui était si habile que beaucoup de gens s’arrêtaient pour regarder. Un peu plus loin, il y avait un nain qui, fondamentalement, ne faisait que tendre son chapeau dans l’espoir que les passants jetteraient une pièce dedans. Au milieu du pont se pratiquait des jeux de hasards, il y avait foule autour. Les personnes souffrant de maux de dents étaient traitées par un dentiste avec un fort sens du théâtre, qu’il fut vraiment expert en la matière était discutable. Flammermont trouva une place à côté d’un vieil homme dans un costume noir d’enseignant, qui avait trois chiens qu’il faisait danser sur leurs pattes de derrière. De temps en temps gémissait un violon.

Déguisée en pythonisse, tour à tour italienne, bohémienne ou gitane, ou transformée en jeune Américaine qui avait traversé l’océan pour faire bénéficier les Français de ses talents exceptionnels, la jolie Marie-Anne lisait les lignes de la main ou tirait les cartes. de son côté, Flammermont distribuait des prospectus et faisait de la réclame auprès des commerçants du quartier. Il faisait en sorte que personne ne resta sans payer, et tenait les fauteurs de troubles et les garnements à distance, tout en essayant d’attirer de nouveaux clients, distribuant de la publicité.

Les passants venaient en masse sur le pont neuf, habituellement à un rythme soutenu, ils allaient vers  l’autre côté de la Seine, mais parfois ils étaient simplement là pour errer. Une jeune femme, par exemple, se promenait au bras de son prétendant pensant  que le bonheur pourrait être avec lui. Qui sait si son amour et quelques mots de la pythonisse, finalement, ne le décideraient pas à lui demander sa main. Marie-Anne voyait en elle, et dirigeait la lecture dans le sens de l’espoir. Elle reconnaissait rapidement les sceptiques qui reculaient devant son savoir, ayant au fond la peur de l’avenir.Intérieur d'un comité révolutionnaire sous la Terreur. La présence de Marie-Anne comme peau rouge mystérieuse à côté de dame Gilbert les aidaient à dépasser leur appréhension. Il y avait sans doute quelque chose d’étrange à propos de ce duo, et il n’était pas sûr qu’elles soient prises au sérieux. Cela pouvait paraître manqué de sérieux, mais leur commerce allait bien, jusqu’à ce qu’une plainte un jour fut déposée à la police. Marie-Anne et dame Gilbert auraient prédit à un de leur client qu’il serait décapité dans les dix jours. À cette époque, c’était une possibilité que l’on ne pouvait exclure. Les gens pouvaient être arrêtés d’un jour à l’autre et parfois en quelques heures, après un simulacre de procès, ils étaient envoyés à la guillotine. Mais voilà, après les dix jours prédits, l’homme qui les avait passés dans l’agonie du désespoir, était encore vivant. Et parce que la prédiction n’avait pas été remplie, il était venu en porter le constat à la gendarmerie. Une telle déclaration, aussi surprenante fût-elle, ne pouvait être écartée. Le même jour, le trio était arrêté et traduit en justice. Les brochures imprimées en tant que preuve ne pouvaient pas être niées, ils avaient enfreint la loi qui interdisait de faire des prédictions. Ils reçurent l’ordre de cesser leurs activités ; les pamphlets de Flammermont furent confisqués et détruits. Il y eut plus de peur que de mal.

Après cet incident, Louise Gilbert, qui avait eu très peur, décida d’aller à sa manière et préféra travailler seule. Elle voulait retourner à ses anciens clients qui lui étaient fidèles. Avec eux, elle se sentait en sécurité, tout simplement à la maison. Défavorisés, nécessiteux, miséreux, ivrognes, elle les aidait avec sa sorcellerie et elle était sûre qu’ils ne la dénonceraient jamais à la police. Pour Marie-Anne, avec son éducation et son ambition, n’être que serveuse ou vendeuse n’était pas pensable et comme il y avait peu de travail, elle n’avait d’autre choix que de poursuivre sur la voie choisie, même si la concurrence était grande. À Paris travaillait une énorme quantité d’artistes de rue, y compris de nombreux voyants qui pour trois ou quatre sous chacun à leur manière donnaient leurs prédictions. Les uns utilisaient une roue avec des boîtes où à chaque tour l’une d’elles tombait avec la réponse espérée. Le Baquet de MesmerUn autre était astrologue et transportait une écritoire portable en bandoulière avec un hibou en peluche. Un magicien laissait ses clients choisir des papiers, où des personnages mystérieux apparaissaient comme s’ils avaient été mis dans un bol avec un liquide spécial. Et puis il y avait le mystérieux magicien, à la robe brodée de hiéroglyphes, qui murmurait dans l’oreille de ses clients sa prédiction avec un long tube. Marie-Anne ne se sentait pas de parenté avec toutes ces pratiques, et ne voulaient pas être amalgamée à tous ces stratagèmes ou objets faits pour vous divertir ou pour inquiéter. Beaucoup d’objets appartenaient ou s’apparentaient désormais au domaine de la science, comme un microscope, une camera obscura ou un générateur électrostatique, que l’on pouvait essayer pour deux sous. Cette fin de siècle était une époque de miracles scientifiques qui semblait souvent aussi bizarre qu’une attraction foraine, et il n’était pas facile de savoir ce qui était scientifique et ce qui n’était que du charlatanisme. Comment pouvait-on savoir si la pratique du Dr Mesmer guérissait vraiment les maux des riches de la Révolution ? Le Magnétisme animal de Mesmer et les bouteilles de Leyde-étamé, bouteilles d’eau qui pouvaient être chargées électriquement, étaient pour la plupart des gens aussi incompréhensibles que fascinants. Et avec toutes ces vagues de découvertes miraculeuses, des radiations, des gaz, ou de tout autre force invisible que ce soit, tout semblait improbable. Marie Anne ne voulait pas être confondue à tout cela, elle ne voulait plus faire de spectacles ni être analysée à la loupe de la science.

*

Palais-Royal_-_view_1679_-_V_Johnson_2008_p88Flammermont préféra rester avec la plus jeune des deux cousines, il sentait que ce serait plus lucratif que de revenir dans la maison de famille et la boulangerie du Marais. En raison de l’interdiction de la police, le duo décida d’aller exercer leur pratique dans le jardin du Palais-Royal. C’était la propriété privée du duc d’Orléans et elle était en dehors de la juridiction des autorités. Le jardin, qui jour et nuit était ouvert au public, était devenu un bastion de l’anarchie. Des Pamphlets séditieux y étaient vendus ouvertement, des discussions politiques houleuses s’y échangeaient et des discours radicaux y étaient proclamés, mais la plupart étaient là pour la propension des lieux au libertinage. C’était le terrain des prostituées qui paradaient les seins à demi nus tentant d’appâter les clients. Toute la journée, il y avait une cacophonie de différents types de musique et de rires exubérants. Des acrobates et des magiciens montraient là leurs prouesses comme si leur vie en dépendait. Les voleurs à la tire faisaient leur bonheur parmi le public qui regardait, fasciné, les différentes attractions. Les portes des maisons de jeu étaient grandes ouvertes. Jusqu’à minuit, le jeu était courtois, mais ensuite, la table de jeu se transformait en féroce champ de bataille. Les hommes étaient allégés de tout ce qu’ils avaient, risquant de se ruiner eux-mêmes ainsi que leurs familles. La plupart prirent l’habitude de consulter, au préalable, Marie-Anne, pour préjuger de leur chance. palais royal

La jeune pythonisse accordait ses services, assise à une table dans le café voisin, où un orchestre constitué de musiciens aveugles jouait des airs mélancoliques. Tard dans la soirée venaient les acteurs et actrices qui se réunissaient après les spectacles dans les cafés du Palais-Royal. L’État avait levé le monopole sur les théâtres et avait permis l’ouverture de nouvelles salles. Paris était inondée de chanteurs et d’acteurs d’opéra, remplis de l’espoir de devenir grand et célèbre.
Marie-Anne était satisfaite, son commerce fructifiait, elle avait de l’argent qu’elle pouvait dépenser à son gré, mais pour combien de temps ? Elle et Flammermont menaient une existence précaire, elle en était consciente. Peut-être était-ce la raison pour laquelle ils cherchèrent un soutien pour les prédictions de celle qui était devenue mademoiselle Lenormand. Le duo prit contact avec le directeur du théâtre du Péristyle du Jardin-Égalité, sous les arcades du Palais-Royal, qui était en fait Mademoiselle Montansier. C’était une grande dame de la scène, qui dirigeait le théâtre à Versailles avant la Révolution et avait donné des représentations pour Marie-Antoinette. Mlle_Montansier_1790_-_Londré_1991_p186Mademoiselle Montansier était toujours occupée avec de nouveaux projets, souvent spectaculaires. Elle ne manquait jamais d’idée pour attirer les clients. Elle alla jusqu’à laisser chaque soir cinquante belles courtisanes dans son théâtre, afin d’encourager plus d’hommes à venir voir son spectacle. Elle était toujours à la recherche de la nouveauté, de l’original.
Mademoiselle Montansier trouvait intéressantes les séances de divination de Marie-Anne. La pratique de diseuse de bonne aventure était pour elle une forme de théâtre. Elle aimait attirer l’attention par la curiosité, et sans en avoir l’air, elle croyait dans les dons de sa nouvelle protégée. Elle mit en scène des séances divinatoires au sein de son théâtre avec Marie-Anne, l’aida à s’installer, et lui promit de la présenter à la prochaine fête du Palais du Luxembourg.

Marie-Anne passa des terrasses du jardin du Palais Royal au n° 9 de la rue de Tournon. Elle découvrit sa nouvelle adresse, à l’aide d’un pendule passait sur une carte. Un passage secret reliait ce dernier à la cave du n° 5 et par là au réseau de galeries souterraines des anciennes carrières. Si besoin était, cela  permettait d’échapper à d’éventuelles arrestations. Cet avantage décida notre demoiselle à s’installer au rez-de-chaussée au fond de la cour de cet immeuble.

Noviciat+des+J$C3$A9suites+I.Cette demeure en elle-même était une histoire. Le célèbre mage Cagliostro, autrefois, soupçonné d’être mêlé à l’affaire du « collier de la reine » y trouva refuge au cours des années 1780. Le journaliste Jacques Hébert, un des personnages les plus sinistres de la Révolution, directeur du journal le « Père Duchesne », y avait résidé jusqu’en 1792. Marie-Anne, qui le rencontrait à l’occasion, pensait qu’il pourrait éventuellement l’aider en cas de difficultés avec les Jacobins, car comme elle il venait d’Alençon.

Comme il ne faisait pas bon d’être « voyante » dans un Paris où la Terreur régnait, Marie-Anne ajouta une enseigne sur la porte de son domicile où l’on pouvait y lire : « Mademoiselle Lenormand, libraire ». Dès lors, le cabinet de la devineresse prospéra très rapidement. Elle lisait, principalement, l’avenir dans les tarots et le marc de café. Les consultants attendaient dans le salon, anxieux et patient. La porte s’ouvrait, la sibylle apparaissait : de taille moyenne, mince, l’œil scrutateur fixé sur ses interlocuteurs, avec une perruque blonde qui lui tombait sur les épaules. Flammermont, transformé en huissier, tout habillé de noir, introduisait le premier client dans la chambre, sanctuaire de la devineresse.

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Celle-ci lui disait : « Voulez-vous une consultation à 10, 40 ou 80 francs ? » Après que le client eut choisi, le tarif, elle battait les cartes, les faisait couper par le consultant ; puis, elle examinait longuement la paume de sa main gauche. Ensuite, elle posait quelques questions : « initiale de votre prénom, lieu, date et heure de votre naissance, fleur, animal et couleur que vous préférez, la première lettre de la ville où vous habitez ». Enfin, après un long moment de recueillement, elle formulait l’analyse psychologique et la prédiction. Elle avait compris qu’il fallait désespérément faire du spectacle pour être prise au sérieux. Elle aurait pu faire plus simplement. Un peu de concentration, un contact physique, lui suffisaient, mais qui l’aurait cru ?

Marie-Anne attira là tout ce qui comptait dans la capitale, à commencer par le gratin révolutionnaire et la classe de nouveaux riches qui se formait autour du naissant pouvoir. Elle reçut le peintre David, Robespierre, Saint-Just, Marat, Tallien, Talma, Garat et bien d’autres, ainsi que leurs égéries ou leurs compagnes.

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Si venait jusqu’à elle des personnalité au faîte de leur notoriété, elle en reçut qui allait le devenir. En pleine Terreur, elle reçut un officier de vingt-quatre ans, Corse, à l’accent épouvantable, qui allait influencer le cours de sa vie. Il n’avait que peu d’argent, elle ne lui prit que la somme la plus modique. Elle prenait même au plus pauvres un peu d’argent pour garder la crédibilité. Force était de constater que ce qui était gratuit était sans valeur aux yeux des gens. Elle prédit au jeune officier les honneurs au-delà du commun des mortels et lui affirma qu’une veuve ferait son bonheur. Napoleone Buonaparte ne crut pas une seconde à ce que Marie-Anne lui prédit et demanda si elle ne connaîtrait pas plutôt un astrologue. Elle ne s’offusqua pas devant sa muflerie, souriant intérieurement, et lui donna l’adresse de son ami Bonaventure Guyon qui lui répèta les mêmes prédictions.

Une nuit d’été, trois hommes se présentèrent sans vouloir dévoiler leur identité. C’était peine perdue, l’un d’eux était trop connu pour qu’elle ne devinât pas qui ils étaient. Elle eut tout de même un frisson d’effroi, devant les trois individus qui terrorisaient la France. Elle savait qu’elle n’avait pas le choix, que sa vie allait de toute façon basculer après leur venue. Le premier avait été entraîné par les deux autres. Elle reçut donc, Marat, Robespierre et Saint-Just, sans qu’ils ne veuillent donner leurs noms. Ils désirèrent avoir leur prédiction en présence des autres. Elle ne sourcilla pas, cela ne changerait rien. Elle ne demanda pas par lequel elle devait commencer. Elle prit son tarot, le battit elle-même, l’étala et leur demanda de tirer une carte chacun. Elle savait déjà ce qu’elle allait leur dire.

lenormand-robespierre– Vous êtes trois, là, devant moi, leur dit-elle, eh bien, tous les trois, oui, je le vois, vous mourrez tous les trois de mort violente. Vous, monsieur, commença-t-elle en se tournant vers le premier de ses interlocuteurs, le plus maladif, le plus souffreteux, qui s’avérait être Marat, vous, vous précéderez vos deux collègues, mais le peuple vous décernera les honneurs divins. C’est une femme qui vous dépêchera du fond des enfers. (cela le fit sourire tant il pensait cela impossible) Quant à vous, hélas, prédit-elle aux deux autres curieux, vous serez insultés et maudits par la populace avant de mourir…

Agacé par les dires de Marie-Anne, Marat voulut partir, Saint-Just le suivit. Robespierre, lui, voulut en savoir plus. Il avait le secret espoir de modifier les choses. Il était déjà un fidèle de Catherine Théot, qui se prenait pour la « Mère de Dieu », et qui avait annoncé l’arrivée d’un Messie, consolateur des pauvres. Il avait été présenté à celle-ci par la belle-sœur du menuisier Duplay, qui l’hébergeait. Cette dernière lui avait fait passer une lettre de l’illuminée. Elle lui annonçait que sa mission était prédite dans Ézéchiel et le félicitait des honneurs qu’il rendait à l’Être suprême. Robespierre n’était pas loin de penser qu’il pouvait être le Messie dont elle avait présagé la venue.

RobespierreMarie-Anne détesta, de suite, son caractère mutin, insolent, opiniâtre et jaloux. Elle savait, qu’une fois parvenu au faîte de la popularité, une fois en jouissance de tout le pouvoir dont le peuple investit ses tribuns dans un temps de trouble, il n’avait eu garde de laisser à personne l’espoir de l’emporter sur lui dans la carrière du crime. Livré à lui-même, elle put le juger. C’était un homme sans caractère, superstitieux à l’excès. Il se croyait envoyé par le Ciel pour coopérer à une entière régénération de la société. Pendant la consultation, il ferma les yeux pour toucher les cartes, il frissonna même à la vue d’un neuf de pique… elle faisait trembler ce monstre, mais elle savait qu’elle allait être sa victime.

Sans aucune pitié, il la dénonça comme trouble à l’ordre public et comme incitation au soulèvement contre la république. Il n’avait pas apprécié sa séance divinatoire, comme si cela allait changer son destin. La dénonciation eut toutefois un écho auprès de Vadier au Comité de salut public. Elle avait prédit à celui-ci, quelques mois avant que cela soit, la mort de Louis XVI. Il avait trouvé cela suspect mais elle n’en n’avait pas démordu, pas plus que de sa prédiction sur la mort prochaine de Robespierre. Il la fit emmener sans ménagement à la prison de la petite Force. Toutefois, bien que prétendument indifférent à tout ceci, il pris les devants sur son avenir. Il lit à la Convention le dossier à charge, constitué de fausses preuves, contre Catherine Théot, ridiculisant le mysticisme de Robespierre. En prenant la parole contre lui, les 8 et 9 thermidor, à la Convention, il sauva sa vie en participant ainsi à la chute de Robespierre.

 Cour intérieure de la Force en 1840

suite au prochain numéro

La sibylle du Faubourg Saint-Germain (1ère partie)

Theodor Von Holst, The Wish Collection particulière

« La fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait briller ses trésors, en étale les dons, appelle le hasard et le charge de les distribuer… une foule de mortels ouvre ses mains, lui tend les bras, et s’apprête à recevoir, à se disputer ses bienfaits.

Voyez, tandis qu’il les répand, avec quelle furie ils se jettent les uns sur les autres. Voyez comme l’amant oublie son amante, comme les amis écrasent leurs amis, et les enfants leurs pères.

Que de sagacité pour découvrir ! Que d’audace pour saisir leur proie ! Pour peu que l’occasion les favorise, rien ne les arrête ; ils franchissent, sans scrupule, les barrières de la justice, et de la probité. Ils suivent le gain à la trace, ils se fatiguent à la poursuite des places et des dignités, jusqu’à ce qu’épuisés de lassitude, ils succombent. »

MADEMOISELLE LENORMAND

Bonjour à vous,

Henry Singleton - Ariel on a Bat's Back

Henry Singleton – Ariel on a Bat’s Back

Qui suis-je ? Ariel. L’un des 72 anges de la Kabbale. Oui ! Oui ! Il paraîtrait que nous sommes 72. Vous, humains, l’avez décidé. Vous avez besoin de nous identifier, de nous classer, vous avez même créé une hiérarchie parmi nous. Pourquoi pas ? Si cela peut vous rassurer, nous devenons ainsi plus tangibles à vos yeux, je suppose. Un poète anglais m’a même classé dans les anges déchus. Au cours de la guerre qui opposa, d’après lui, les anges restés fidèles à Dieu à ceux qui participèrent à la révolte menée par Lucifer. J’aurais été vaincu par Abdiel, le seul compagnon de Lucifer qui aurait refusé de rejoindre les révoltés. C’est une histoire comme une autre. Mais je ne suis pas là pour parler de moi, je n’ai pas besoin de me justifier de quoi que ce soit.

Si je m’adresse à vous en ce jour, c’est pour vous narrer l’histoire de Marie-Anne-Adélaïde Lenormand. Beaucoup ont essayé, surtout les crédules, les sceptiques, les cartésiens comme ils se présentent, moi je vais le faire depuis mon point de vue, là où il n’y a ni passé, ni présent, ni futur, là où rien n’est sûr, mais où tout est assuré. Il est critiquable pour les néophytes, les athées, pour ceux qui n’ont pas d’imagination, pour ceux qui ne voient que le bout de leur nez, mais chacun est libre de faire ses choix.

Alençon

Alençon

Tout commença au sein des forêts et des plaines bocagères de la basse Normandie, à la confluence de la rivière Sarthe et de la rivière Briante qui descend de la forêt d’Écouves, dans le chef-lieu de la généralité, la ville d’Alençon. Son décor ? Des rues pavées du centre à celles des quartiers médiévaux tout proches, des maisons à pans de bois aux hôtels particuliers, du porche magistral de la basilique Notre Dame au château des Ducs, la ville était florissante. Entre l’industrie de la dentelle, de l’imprimerie, la culture du chou chinois, elle abritait des familles aux revenus cossus dont faisait partie la riche famille de marchands drapiers, les Lenormand. Celle-ci était installée à la l’orée du nouveau quartier, où l’hôtel de ville va être élevé, lorsque vint au monde le 27 mai 1772, la seconde fille de Jean-Louis Le Normand et d’Anne-Marie Gilbert et troisième enfant du couple.

Pour le nouveau-né, l’entrée en ce monde commença mal. La sage femme, mal à l’aise, quelque peu honteuse, présenta à la mère son enfant qu’elle avait eu bien du mal à mettre au monde. Elle recula d’horreur en le découvrant, regrettant sur l’instant qu’il ne fut point mort. Le nouveau-né était fort laid avec ses épais cheveux noirs, sa bouche déjà pleine de dents, une jambe paraissant plus courte que l’autre, et les épaules biaisés. Ses parents dépités lui donnèrent le même prénom qu’une sœur aînée morte quatre ans plus tôt, faisant fi d’une vieille superstition voulant que l’âme d’un bébé mort passât dans l’enfant recevant son prénom. Elle fut donc prénommée Marie-Anne-Adélaïde, les malheureux parents pensaient que le même sort funeste l’attendait. Contre toute attente, l’enfant survécut et gagna au fil du temps en joliesse.

Paul Sandby, 1731-1809, British, Woman and Child Holding a DollJean-Louis Le Normand mourut l’année suivante laissant son épouse avec trois enfants, un garçon, l’aîné, et deux filles. Il n’eut pas le temps de voir à quel point sa benjamine devenait jolie. Avec la mort du père, la prospérité de la famille prit fin. Anne-Marie Gilbert se remaria avec Isaac Rosay des Fontaines, mais mourut cinq ans plus tard. Les commérages prétendirent qu’elle ne s’était pas remise de son veuvage. Entre-temps, tous avaient commencé à remarquer que la fillette avait un don, elle semblait voir à travers les murs et entendre les pensées de ceux qui l’entouraient. Ces pouvoirs surnaturels avaient déjà frappé des filles de la famille, mais elle préférait le taire bien que ce fut de notoriété publique.

Le beau-père de Marie-Anne se remaria à son tour. Les trois petits Lenormand se retrouvèrent entièrement à la charge de parents qui n’avaient aucune relation de sang avec eux. La nouvelle belle-mère Louise ne supportait le poids de cette charge encombrante. Néanmoins bien disposé envers eux, leur beau-père leur fit donner une bonne éducation. Marc alla chez les Jésuites, Marie-Anne, elle fut mise en pension chez les sœurs, d’abord chez les Dames bénédictines à l’Abbaye Royale Sainte-Geneviève de Montsort dans les faubourgs d’Alençon, puis à celui de la Visitation. Vive d’esprit, elle s’intéressa surtout à l’apprentissage des langues, mortes et vivantes, à la musique, la peinture et les lettres. Quand je dis surtout, c’est parce qu’à l’encontre, elle fut peu intéressée par l’enseignement religieux et se consacra à la grande consternation des religieuses, à la divination. Elle se faisait déjà remarquer, malgré son jeune âge, par une ardente imagination et un curieux talent de prophétesse. Elle s’était senti des dons de voyance très jeune, d’autant qu’elle y fut incitée de façon inattendue.

PIETRO DA CORTONA (Guardian AngelÀ Alençon, ainsi que dans toutes les petites villes, les petites bourgeoises avaient la fureur de tirer les cartes. Elles cherchaient, elles fouillaient dans l’avenir, une position sociale avantageuse, une fortune, et surtout un mari. Comme on ne portait pas encore cette ancienne balantine que depuis on appela un Ridicule ou un Sac, c’était dans la poche de leur tablier que les jeunes filles, dont je vous parle, cachaient soigneusement la petite tabatière contenant le petit jeu de cartes fatidiques. Cet engouement était renforcé par la promenade dominicale. La vogue était de se rendre aux abords d’un camp de gitans près de la muraille de la ville. Il était fort émoustillant, pour toutes ces dames, d’aller se faire prédire l’avenir. La nouvelle belle-mère des petits Lenormand n’était pas exempte de cette curiosité. Moi, Ariel, son ange gardien, je profitais d’une de ces promenades pour mettre mon grain de sel à tout cela. Je poussais une gitane à lire les lignes de la main de la petite Marie-Anne. Fort impressionnée, droite comme un I, elle tendit sa main à la chiromancienne. Le tracé mystérieux contre toute attente dessinait le destin médiumnique de l’enfant. La gitane lui en fit la prédiction, hormis sa marâtre, cela amusa les membres de sa famille, mais eut un écho en elle. Elle prit cela très au sérieux, aussi, curieuse, loin des regards réprobateurs, l’enfant revint en catimini et demanda à apprendre. La gitane amusée lui fit suivre son enseignement. Elle n’eut aucun mal à lui inculquer à tenir compte de ses intuitions, à entendre les vibrations du monde, des mondes. Alfred Dehodencq (1822-1882) Bohémiens en marche (Musée d'Orsay)L’enfant était ouverte, maniable, elle était attentionnée, elle suivait les conseils de la gitane. Cela ne dura pas longtemps, mais suffisamment pour lui ouvrir les voies de l’occulte. Elle voyait ce que les autres ne percevaient pas. Le camp de gitans dut quitter la ville, son court apprentissage se conclut par un cadeau, un jeu de cartes usées. La gitane lui rappela que ce n’était pas pour elle, mais pour ceux qui l’écouteraient, ce serait un appui qui les rassurerait. Elle venait d’avoir sept ans.

Tout ceci avait donné de l’assurance à la petite fille qu’elle était. Tout heureuse de profiter du développement de son don, sans aucune précaution, elle dévoilait ce qui était caché, du passé comme du présent, et découvrait le futur comme par magie, tout d’abord à ses camarades, puis elle répondit à la curiosité des novices et des nonnes. Elle ne se rendait pas compte des portes qu’elle ouvrait, des destinées qu’elle révélait. Elle ne faisait que devancer le temps à la grande curiosité des membres de la communauté dans laquelle elle vivait. Mais elle ne savait pas que certains ne voulaient pas savoir à l’avance, d’autant qu’ils pensaient cela impossible. Notre destinée, ne la traçons-nous pas à chaque pas que nous faisons ? Marie-Anne ne le pensait pas, des images venaient à elle, des voix lui confiaient l’avenir de tout un chacun. Forte de cela, elle annonça à qui voulait l’entendre que l’abbesse du couvent allait être destituée. À cette annonce, elle s’attira les foudres de la mère supérieure, outrée de cette impertinence. jean-baptiste greuzeComment pouvait-elle se prendre pour Dieu ? Comment pouvait-elle prétendre s’occuper de la vie des Grands ? Elle fut châtiée pour avoir dit des ignominies, et dû faire pénitence. Elle trouva cela injuste, mais elle apprit, enfin un peu. Contre toute attente, la prédiction se réalisa, aussitôt le couvent se retourna vers la petite fille et lui demanda plus d’informations. Trop jeune, pour comprendre le danger, la vanité de la victoire lui fit dire la suite. Elle annonça que ce serait une dame de Livardie que l’on nommerait à sa place. Dix-huit mois après, le choix du roi vint confirmer cette prédiction. Toutefois, la nouvelle supérieure préféra éloigner cette pythonisse dérangeante au plus vite. Les Bénédictines placèrent la fillette dans une maison de couture pour y apprendre le métier. Mais c’était sans compter sur le tempérament de la jeune fille. La couture ? Qu’avait-elle à faire de ces travaux manuels qui lui abîmaient les mains et qui l’ennuyaient ? Elle avait mieux à faire, elle préférait s’occuper de cartomancie, de divination, et de frivolités que de travaux utiles et sérieux. Elle avait alors tout juste onze ans.

tarot d'EtteillaComme toutes ses jeunes compagnes, Marie-Anne découvrait l’avenir vaille que vaille à l’aide des cartons peints d’Etteilla, jeu de cartes offert par la gitane. Elle présentait à ceux qui le désiraient de grandes espérances qui enfantaient de grands projets et un avenir dont les nuages s’éclaircissaient aux rayons de son ambition. Malgré cela, elle s’ennuyait, son monde était petit. Parmi les clientes de la maison de la couture venait une madame Hébert qui sans cesse parlait de son fils Jacques-René parti faire fortune à Paris où il était devenu, parait-il, un auteur à succès. L’histoire lui plaisait d’autant qu’un jour,  dans un journal, elle lut les dires de son compatriote Hébert, qui, chassé d’Alençon, pour des placards calomnieux, écrivait de Paris qu’il y avait fait une belle fortune : ce qui n’était pas vrai, mais elle ne demandait qu’à le croire. Cela enflamma ses espoirs et l’idée qu’il suffisait de se rendre dans la capitale pour y cueillir à pleines mains l’or du Potose et les lauriers du Parnasse, lui paraissait évident.

Elle avait quatorze ans, ne consultait pas encore son grimoire, et savait à peine faire la grande patience ; mais une chose était sûre, elle la perdait. Ce n’était pas dans le quartier des étaux d’Alençon qu’elle pouvait espérer voir s’accomplir les hautes destinées auxquelles elle prétendait : il lui fallait un plus grand théâtre. Consciente de ses capacités à prédire l’avenir et de son charme naturel, Marie-Anne décida de quitter sa ville natale et de partir rejoindre son beau-père qui venait d’ouvrir un magasin à Paris. C’était à la veille de la Révolution.

“Marchande de Modes” engraving from Robert Bénard's Encyclopédie, 1777.Elle se plaça comme vendeuse dans un magasin de frivolités de la rue Honoré-Chevalier, et reprit dès qu’elle put ses prédictions et ses tours de cartes. Du fond de la boutique, elle fut remarquée par Amerval de la Saussotte, un bel aristocrate, personnage assez trouble et libertin, amateur de frais minois. Il vint, revint, acheta des bagatelles, puis l’invita. Elle tomba follement amoureuse du bellâtre, propension qu’elle aura régulièrement. Il faut dire que l’homme avait de l’allure, du panache et en jetait ; de la poudre aux yeux surtout. La jeune fille s’empressa de se mettre sous sa protection et demeura quelque temps auprès de lui. Pour faire taire les médisances, car elle tenait à sa réputation, elle occupa officiellement auprès de lui la fonction de « lectrice ». Il l’entraîna dans le monde, bal, salle de jeu, théâtre. L’univers du spectacle devint pour elle une véritable passion. Elle fréquenta ce milieu avec assiduité en tentant d’y placer les pièces qu’elle écrivait. Son imagination fertile avait trouvé un autre exécutoire, la plume la démangeait. Si ses talents littéraires ne furent pas probants, elle n’en connaît pas moins ses premiers succès de voyante dans le milieu des acteurs. Elle continua donc ses prédictions et tira les cartes à toute personne qui se présentait. Peu à peu, sa renommée prit forme et bon nombre d’individus se bousculaient pour lever le voile de leur destin. Les personnes, qui vinrent, étaient plus conduites par leur curiosité de tester les pouvoirs prophétiques de Marie-Anne que par la crédulité. La plupart furent confondus par la connaissance qu’elle affichait avec les détails les plus secrets de leur histoire passée. Ils finissaient par placer une confiance tout d’abord réticente, en contradiction avec toutes leurs habitudes de pensée, dans ses prédictions de l’avenir. Le bouche-à-oreille fit son office, d’autant qu’au moment où Louis XVI convoqua les états généraux, elle prédit la chute de la monarchie qui comptait huit siècles d’existence, la dispersion du clergé, et la suppression des couvents. Personne ne l’a cru, hormis ceux qui le désiraient, mais l’annonce sulfureuse fit son office et propagea sa réclame.

Louis Roland TRINQUESSE (Paris 1746-vers 1800) Jeune femme assise Sanguine ...Ce petit jeu dura quelque temps, mais en 1790, la jeune femme eut d’autres aspirations et incita son amant de l’emmener à Londres. Elle avait une idée derrière la tête. Deux choses l’y incitaient. La première était une prédiction de la gitane de son enfance, qui prétendait qu’elle deviendrait célèbre à l’étranger. La deuxième était un article lu dans un journal, Le Courrier de l’Europe, sur le célèbre docteur Gall, l’inventeur de la phrénologie. Elle désirait le consulter. elle se précipita aux conférences du professeur, prestigieux phrénologue. Quinze jours ne s’étaient pas passés après son arrivée que le docteur acceptait de la recevoir, il avait déjà entendu parler d’elle. Celui-ci, après lui avoir palpé longuement le crâne, s’écria, au grand scepticisme d’Amerval de la Saussotte : « La bosse ! Vous possédez la bosse de la divination. vous êtes comme la pythie de Delphes, vous avez la protubérance des grands voyants. Vous serez la plus grande sibylle d’Europe ! » Elle exulta, d’autant qu’elle n’en doutait pas. le professeur parla autour de lui de cette extraordinaire jeune fille au don étonnant grâce à la singularité de son crâne. il en parla tant et si bien que le bruite vient jusqu’aux oreilles du prince de Galles, fils du roi George. de là, à lui accorder un rendez-vous, il n’y eut qu’un pas. Cela entraina toute l’aristocratie anglaise à la consulter? Elle insista pour rester à Londres, son amant accepta. C’était un joueur invétéré et sa réputation était encore bonne dans la capitale anglaise. Mais, malgré une réputation naissante et une fortune qui s’arrondissait, elle finit par s’ennuyer de son pays natal, de sa famille et décida de retourner à Paris au début de l’année 1792. Un peu moins de deux ans s’étaient écoulés.

À peine réinstallée dans l’appartement de son amant, Marie-Anne reprit sa vie parisienne et ses habitués reprirent le chemin de ses prophéties. Les clients se succédèrent, Mademoiselle Clairon, la tragédienne Mademoiselle de Raucourt et Talma ayant appris son retour furent les premiers, puis, dans la nuit du 9 août 1792, la princesse de Lamballe en proie à un cauchemar violent tint à connaître ses prédictions à son encontre. Marie-Anne amoindrit tant bien que mal la vision d’horreur qui faillit la foudroyer quand elle prit la main de la princesse. Peu après les massacres de septembre, Camille Desmoulins lui fut envoyé par le Député Fréron, puis Danton et Fabre d’Églantine voulurent savoir. Au premier elle prédit la trahison d’un ami de jeunesse qui le mènerait à la guillotine et à l’autre le même destin mais c’est la jalousie qui lui ouvrirait le funeste chemin, le troisième les accompagnerait. Marie-Anne commença à s’inquiéter, elle ne savait plus comment faire pour ne pas annoncer de drames. Les tourments du moment envahissaient son esprit. Elle savait que l’on ne pouvait qu’annoncer l’avenir pas le changer.

Joseph FouchéUn soir, à la nuit tombée, alors qu’elle s’apprêtait à partir au théâtre, elle reçut la visite discrète d’un homme qu’elle devait revoir souvent. Elle s’apprêtait à refuser, quand elle pressentit qu’elle se devait de satisfaire sa demande. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre que cet homme était lié à son destin. Cela peut paraître étrange aux néophytes, mais voir pour les autres est plus facile que décrypter son propre chemin. La sibylle a toujours peur de fausser sa vision tant elle est impliquée. C’était un homme sec, maigre, qui se drapait frileusement dans une cape noire et qui ressemblait fort à un ecclésiastique. Elle fut comme envoûtée par le regard gris, qui ne la quittait pas. elle lui prit la main pour voir le dessin de ses lignes. Ce qu’elle vit l’effraya, tant aux pas de cet homme du sang coulait. tout en étalant les cartes, elle prédit à ce client anonyme une longue vie et une fin hors de son pays natal, dans un port ensoleillé. En attendant, elle lui annonça du sang, de l’or et de l’ombre. Celui qui s’était assis devant elle s’appelait Joseph Fouché. L’homme au passé sulfureux deviendra ministre de la Police, sera fait duc d’Otrante et mourra à Trieste… un port ensoleillé d’Italie.

Jean-Honoré Fragonard (The Visit to the Nursery, 1775-001Marie-Anne savait qu’elle allait être touchée par la tourmente révolutionnaire. Elle attendait le moment. Ce fut en pleine « Terreur », en 1793, que les Sans-Culottes vinrent arrêter Amerval pour le guillotiner. l’aristocrate faisait part d’un complot initié par un certain baron Batz qui avait pour objet de faire libérer la reine Marie-Antoinette et qui resta sous le nom « le complot des oeillets« . Elle l’avait prévenu. Il avait fait celui qui ne croyait pas, il était en fait fataliste. Que pouvait-il faire contre son destin ? Elle n’avait pas d’arguments. Quant, au petit matin, les gardes se présentèrent, Amerval les retint, laissant le temps à Marie-Anne de s’enfuir, échappant ainsi de justesse à la rafle. Elle avait voulu rester auprès de lui jusqu’à la dernière minute. Elle trouva refuge dans un garni proche du Palais-Royal.

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Joséphine au Palais du Luxembourg

Pour cette année du bicentenaire de la mort de l’impératrice Joséphine (le 29/05/1814) en son château de Malmaison, j’ai eu le plaisir d’aller faire plus ample connaissance avec elle et cela en deux occasions. La première en son château de Malmaison et la deuxième lors de l’exposition au musée du Luxembourg qui lui était consacré pour la première fois à Paris.  Celle-ci a été co-organisée avec le musée national des châteaux de Malmaison et Bois Préau.

Après avoir lu deux biographies et le très beau roman de Christine Orban: « Quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur », j’ai pu me rendre compte que ce que je percevais de cette illustre dame avait plus de profondeur que les frivolités communément racontées sur ses aventures amoureuses.

Nous le savions, elle a eu une vie étonnante.

Née à Trois-Ilets en Martinique, en 1763, Joséphine épousa, à la place de sa sœur cadette décédée de la tuberculose, le vicomte Alexandre de Beauharnais, dont elle aura deux enfants : Eugène, en 1781, et Hortense, en 1783. Le mariage ne sera pas heureux.

À la révolution, en 1791, Monsieur de Beauharnais devint Président de l’Assemblée constituante, et en 1793, commandant en chef de l’Armée du Rhin. Il lui sera reproché, à tort, d’avoir favorisé la capitulation de Mayence, et pour cela il sera embastillé à la prison des Carmes, puis guillotiné.

Joséphine allait marquer l’histoire de France d’une autre façon. À la suite de son époux, elle connaît la même prison révolutionnaire, et n’est sauvée de la guillotine que par la chute de Robespierre. Dans l’euphorie de la fin de la terreur, elle fait la connaissance d’un général de 26 ans, Bonaparte, passionné, il l’épousa et l’entraîne dans son ascension vertigineuse : elle devint successivement : femme d’un jeune général, en 1796, d’un Premier consul après le coup d’État du 18 brumaire (9 novembre 1799), et première impératrice des Français, couronnée par Napoléon lui-même dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804. Joséphine allait régner à ses côtés quelque cinq ans et demi.

Elle répondra aux souhaits exprimés par l’Empereur en ajoutant féminité, luxe, art et prestige au rôle qu’elle occupait à ses côtés. Il fera d’elle la vitrine de son succès et le lien avec l’ancien régime.

Elle est restée dans nos annales au travers de nombreux témoignages comme une belle Créole (de 1,63 m), ayant su mettre en avant sa grâce et sa langueur, considérée comme typique des Antilles, appuyée par une élégance de tout instant, charmant par le ton de sa voix, et l’attention qu’elle portait aux autres. Les deux expositions ont su mettre en avant des qualités comme son intelligence et sa culture que l’on lui omet souvent, mettant plutôt en exergue sa frivolité.

On a eu bien sûr le plaisir de voir quelques une des toilettes créées par son fournisseur attitré Hippolyte Leroy et dont les modèles furent copiés à travers l’Europe entière, et dans toutes les cours, ainsi que des bijoux, avec des préférences marquées pour des artisans parisiens comme Marguerite ou Nitot, ainsi que pour les arts de la table. on a eu aussi l’avantage de découvrir d’autres facettes des goûts de Joséphine, ses appartements, son sens esthétique pour les collections les plus variées, peintures anciennes et modernes, sculptures, antiquités, mais aussi sa passion pour les jardins, les fleurs et les oiseaux. Elle a su en son temps, ce que l’on ne sait pas toujours, se constituer une collection d’œuvres d’art, suivant en cela les conseils avisés de Vivant Denon, qui allait devenir le directeur du musée du Louvre, y incluant les cadeaux qui lui furent faits par le Pape et par quelques autres personnalités de haut rang,

Retirée à Malmaison, château qu’elle avait acquis avec les fonds laissés par Bonaparte avant son départ pour la campagne d’Égypte, suite à sa séparation avec celui-ci, Joséphine s’est consacrée aux arts et aux jardins.

Ces expositions ont permis d’évoquer sa vie, et tous les domaines où elle a laissé son empreinte, à commencer par les arts décoratifs, en montrant le luxe de ses ameublements et de sa table, la mode à travers l’élégance et la richesse de ses toilettes comme de ses bijoux. Ces aspects, souvent méconnus, illustrent le rôle capital que Joséphine a joué dans la constitution du style de l’époque consulaire et impériale.

Sources :

http://www.evous.fr/L-exposition-Josephine-au-musee-du-Luxembourg-une-vie-peu-commune,1185694.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9phine_de_Beauharnais

http://www.spectacles-selection.com/archives/expositions/fiche_expo_J/josephine-V/josephine.htm

le buste de Joséphine par Chinard

Signé Chinard de Lyon (1756-1813)

Signé Chinard de Lyon (1756-1813)

Signé Chinard de Lyon (1756-1813)

Signé Chinard de Lyon (1756-1813)

Signé Josep Chinard (1756-1813) Buste de l’impératrice Joséphine Vers 1806-1808.

Chinard imagina cette représentation de l’impératrice au lendemain du sacre de 1804. Joséphine porte une couronne et une tiare sertie de diamants sur laquelle un camée de son époux, Napoléon Bonaparte, orne une croix de la Légion d’honneur. Les symboles du pouvoir impérial décorent son corsage et sa mante : l’étoile, la feuille de laurier et l’aigle tenant un éclair, ainsi que l’abeille, emblème personnel de Napoléon.

http://www.beaux-arts.ca/fr/voir/collections/artwork.php?mkey=7216