La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

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Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille. Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée, ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et commença à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs. 

Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux et les mains jointes, faisait de même, aspirant à avoir effectué le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir introduite sur le chemin approprié. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait-elle pas opté par opportunité pour une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de la Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les nonnes de son ordre qui endossèrent les misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. 

Les fondatrices du couvent à venir s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle continua sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Elles subirent tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le bâtiment s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient réalisé un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle réalisa que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un bel édifice de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle abbaye. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital. Elles créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines nonnes, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient mis en place un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Après cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli. 

Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait accomplis pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.

***

Antoinette-Marie

Aux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit, fixant rêveusement son regard devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la contemplatrice un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle se situait pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime, ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.

Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y découvrit attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil. 

Madame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai. Elle était attristée par la séparation, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans la pièce adjacente pour lui remettre un cadeau de départ. Elle retira du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en décacheter le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre, elles avaient essuyé quelques larmes et s’en retournèrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui troubla l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une ultime fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à tous qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes. 

C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en pardonna son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur prime jeunesse, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements. 

Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle cala sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.

Le parcours sur la Garonne s’avéra nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton pour ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement du petit voilier. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant la Garonne et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait. 

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac. Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente négociation. L’opération avait été réalisée lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un marchand de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire ne se trouvait sur les océans que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.

Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le voilier se révélait large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert en faisait toute la largeur, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre duquel figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave et du gouvernail. 

Malgré l’invitation, sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le bâtiment, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.

Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Se révéla à elle un décor sombre, net, tout était couvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était présenté sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir l’encadraient. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs détenaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, afin qu’il puisse être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans difficulté. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui se situaient au-dessus d’eux oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton leur renvoyait la lumière. Le couvert était dressé de façon identique à un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un voilier. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs. Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes qui l’entouraient. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil, puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son récent patronyme. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « — Vous connaissez la famille de Thouais ?

Capitaine Duboscq

— Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Gálvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « — c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.

— Nous étions nombreux ! »

Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle. « – Comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous retrouvez votre époux à Saint-Domingue ?

— Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !

— Cela me rappelle lorsque j’ai accompli comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne. »

Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ, chacun racontant une anecdote sur ses périples passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller. 

Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il s’avérait très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle découvrit le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la pièce en effectuant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre, elle posa sur sa couche les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina ce qui l’entourait tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle-sœur de l’un des armateurs, elle détenait avec sa compagne un logement qui était assez grand et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits se trouvaient en hauteur, en acajou et laiton, construits en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine avait été étudiée pour être raffinée. Elle constata le travail d’ébénisterie recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large fenêtre qui donnait, à l’instar de celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe pour la raison qu’on le lui avait recommandé. Elle s’inséra sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.

***

Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout périple au long cours, il s’accomplissait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire se révélait très lourde.

Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe s’amusait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant se retrouvait en compagnie de Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, en vue de canaliser les loisirs du jeune garçon et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les gradés de l’équipage qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un supérieur, sauf si sa fonction l’amenait à s’y situer. À la barre, un quartier-maître timonier maintenait la route du voilier, quelles que soient les circonstances.

Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire. Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout à côté du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de faire passer des messages au reste de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.

L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie à l’entrepont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…

La vie y était dure, ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les marins étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux individus se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir autant que possible, des aliments frais. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dut affronter une propagation de faible amplitude et pour cela accepta le soutien de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor, quoique d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. La problématique avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le commandant y réalisa une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la réserve d’eau. 

Les voyageurs, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de débarquer, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à pratiquer une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur. 

Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les voyageurs s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de livrer des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle existence. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans des conditions identiques. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils ne se situaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses propriétaires. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la splendeur de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie, que la réflexion fit sourire, considérait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.

La maison était construite en bois, ses esclaves avaient réalisé du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Édifiée sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là-bas. Elle détenait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était couvert de tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils possédaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine se situait à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen d’obtenir le respect, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait hébergé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier. Elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « — Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments que nous détenons ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les chambres des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtisses abritant forge, tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup d’ouvrages, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Nous devons continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte, quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en possédons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. 

— Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit sœur Élisée.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle estimait la dame assez infatuée à son goût. Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle n’était pas consciente de ce qu’elle attendait exactement. Elle songeait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Que devait-elle en penser ? Elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tous attendaient un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque réflexion. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros » ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à se rapprocher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote. 

À l’approche, le capitaine de l’Albatros fut convié avec ses seconds à monter à bord. Invités au dîner du soir, ils mirent de l’animation en fournissant des informations sur les Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait à nouveau décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Ils rassurèrent toutefois les passagers, le fléau était en voie de finir lors de leur séjour. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des Caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.

Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans cette colonie. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « — Antoinette-Marie, vous avez peur ?

– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, je dois avancer. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira à elle. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant de magnificence et de politesse en Louisiane qu’en France. Elle y fait mention dans une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs quoique trois fois plus cher qu’à Rouen et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.

— Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.

— Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes. »

***

Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le franchissement de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La célébration, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devaient rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie, un colosse sélectionné parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, il s’accroupit sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec pour spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.

Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des voyageurs. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers. 

Les jours s’écoulant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre savourant le moindre souffle d’air. Les cabines s’avérèrent irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant un peu de fraicheur. Chacun souffrait de l’absence d’hygiène, le linge d’Antoinette-Marie commençait à faire défaut, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire. 

À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était terrifiant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour l’observer de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.

***

Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière selon son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme se révélait déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le commandant fut très en colère quand il trouva la jeune fille agrippée à la porte des coursives, blanche comme un linge. Il le lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans la société où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Telle une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle demeura le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui paraissait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée ? » Murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à proximité de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu nager autour du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’était des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas se trouvait si près que cela. Elles pouvaient se situer à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt, remarquant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer.

***

Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Un peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu leva les yeux vers l’horizon, mais n’aperçut rien. Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissa sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille pendant que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec. Le second vit venir à eux, du fond de la voûte céleste, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on nomme des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » Et immédiatement, il hurla « — Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent à ce moment-là au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blême insolite, alors que les tourbillons n’avaient pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et imposer toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui portait encore Antoinette-Marie chuta tout en essayant de la protéger, monsieur d’Estournelles qui lisait dans la sienne, se précipita et l’aida à se redresser tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre son espace. Le petit Philippe, qui se trouvait à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eût fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une disparition violente. Les voyageurs étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des supplications. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlaient à la mort. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.

Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tornade avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.

Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains voiliers durent se diriger vers le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les Petites Antilles. 

Pour récupérer et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le commandant offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à ses marins. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle se révélait confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle ne détenait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.

Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte-Lucie ayant appris par celui de « l’albatros » que l’île était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et tirèrent parti de l’escale forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, s’avérait pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer le gouverneur, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps d’effectuer quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 13.

Richard Thomas
Constant Balluet D’estournelles

Février 1789. Le mariage par procuration.

Constant Balluet d’Estournelles, que tous appelaient monsieur d’Estournelles n’en était pas à son premier voyage transatlantique. Malgré les coups de vent, celui-ci avait duré trois mois avec l’escale de Saint-Domingue. Il avait laissé Madeleine à la mi-novembre dans la maison qu’il lui avait offerte dans le nouveau quartier Marigny et comme à chaque fois celle-ci lui avait fait promettre de lui revenir.

Il était originaire du sud de la France, il était le troisième fils d’une vieille famille de nobles désargentée d’Aix-en-Provence. Au vu de sa place au sein de sa fratrie, il était prédestiné à l’église. Brillant élève, il avait été envoyé à Paris, sur recommandation du recteur du séminaire de Marseille. Il était rentré au grand séminaire de Saint-Sulpice à l’âge de 19 ans. Au fil de ses études, il fut de moins en moins convaincu par la vocation que tous essayaient de lui imposer. Le hasard devait bien faire les choses. Il avait pour professeur de théologie le père Emanuel, confesseur de la marquise de Maubeuge. Ce dernier, lors de l’été 1769, lui suggéra de remplacer momentanément auprès du Marquis François Aristide de Maubeuge son secrétaire subitement tombé malade. Celui-ci de santé fragile mourut de ses maux, et le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le marquis étant satisfait de Constant, il lui proposa de reprendre le poste. Il approuva avec plaisir de quitter son futur sacerdoce pour le service du marquis. Dix ans plus tard, au printemps 1779, le marquis de Maubeuge lui demanda de rejoindre son fils, le jeune Louis Amédée, détaché par Monsieur de Rochambeau pour soutenir les Espagnols qui luttaient contre les Anglais en Floride. Il accepta de partir pour l’aventure et suivit le fils aîné du marquis jusqu’en Louisiane. Et lorsque Louis Amédée devenu à son tour marquis de Maubeuge à la mort de son père décida de s’installer avec sa jeune épouse dans ce pays, Constant fit de même. 

Il évolua tout naturellement en homme de confiance du nouveau marquis, suppléant à ses activités commerciales. Cette charge lui permit de se créer une fortune personnelle fort raisonnable. Elle se composait d’un terrain avec maison dans La Nouvelle-Orléans, des parts dans des plantations de Saint-Domingue et dans différentes affaires de négoces entre l’Amérique et l’Europe. Absorbé par ses fonctions, il n’avait jamais songé à prendre épouse. Il avait eu quelques maîtresses plus ou moins attitrées, mais aucune ne l’avait fixé dans une vie de famille. 

madeleine Lamarche

C’est en faisant régler une créance du marquis qu’il fit la connaissance de Madeleine Lamarche. Afin de prendre possession du bien qui était constitué d’une maison et de son terrain, il avait dû expulser la jeune fille de 18 ans qu’était Madeleine. Elle y vivait seule depuis le départ de son père, sur un navire au long cours, parti pour faire fortune. Cela faisait deux ans déjà, et n’ayant plus de nouvelles, elle avait présumé qu’il était mort. Elle avait découvert, effarée un mois plutôt, que l’habitation qu’elle occupait était hypothéquée. Cette maison qu’elle croyait à elle lui venait de sa mère. Elle-même la détenait de la sienne. 

Sa grand-mère, esclave provenant d’une plantation de Saint-Domingue, l’avait reçu en cadeau, d’un planteur de la région, à la naissance de son premier fils, et l’avait affranchie pour l’occasion. De lui, elle eut trois fils et une fille Mathilde, la mère de Madeleine. Cette dernière fut la seule à survivre à l’épidémie de fièvre jaune de l’été 1772. C’est donc Mathilde qui, à la mort de sa mère, hérita de la petite maison avec patio, accolée aux remparts de la ville. 

Le créole arrogant qu’était le père de Madeleine, malgré l’opposition de sa famille, planteurs à Bâton-Rouge, était venu vivre auprès de celle dont il était tombé éperdument amoureux, la belle Mathilde. Mais leur bonheur fut de courte durée. Madeleine naquit la première année de leur liaison, puis elle eut deux fausses couches dont la dernière entraîna la jeune mère, suite à une fièvre puerpérale, jusqu’à la tombe. Madeleine placée dans les bras d’une nourrice, il devint joueur professionnel pour subvenir à ses besoins, il se mit à boire et petit à petit il glissa dans une lente déchéance. Une perte de jeu l’obligea à hypothéquer la demeure, omettant que ce n’était pas la sienne, auprès du marquis de Maubeuge. Dans un dernier sursaut de dignité, il décida de s’engager sur un navire en partance pour l’Afrique. Il n’en revint pas.

La lettre annonçant le transfert de sa maison arriva par un négrillon, un matin du mois de mai, comme Madeleine ne savait pas lire, intriguée, elle alla consulter sœur Blandine au couvent des Ursulines. Celle-ci ne fut pas surprise de la voir, car Madeleine y avait été élevée et subsistait de travaux de broderies que lui fournissaient les sœurs. Elle lui lut la triste nouvelle. Sous le choc, elle resta désemparée, elle ne maîtrisait pas la situation. Ne possédant plus de famille, elle était totalement déstabilisée, ou pouvait elle se rendre désormais, où allait-elle pouvoir vivre. 

Pour la première fois, Constant d’Estournelles culpabilisa en accomplissant sa tâche. Pris de compassion devant l’abattement de la jeune fille, Constant lui proposa l’hospitalité dans sa maison, rue d’Orléans près des remparts. Bien qu’il l’occupât au demeurant fort peu, habitant la plupart du temps là où se trouvaient le marquis et sa famille, il lui suggéra de tenir son foyer. Désemparée, elle accepta. Tout au début, il alla la voir afin de vérifier qu’elle était bien installée, il lui apportait des petits cadeaux, essayant de compenser sa perte et soulager sa culpabilité. Il lui ramena un couple d’esclaves pour l’aider, et petit à petit il rentra chez lui régulièrement quand le marquis résidait en ville. La jeune fille prit son rôle de gouvernante de la demeure des remparts très au sérieux. Elle se mit à l’attendre, faisant attention aux moindres de ses besoins. Elle maintenait prêt tout ce dont il avait l’utilité pour son confort. Il ne sut pas à quel moment leurs rapports avaient changé, à quelle période ils étaient devenus intimes, mais il ne pouvait plus se passer de ses instants. Lors de ses passages dans sa maison, Constant tenait à ce qu’elle mange avec lui dans le salon qui donnait sur le patio, ils se restauraient donc en tête à tête. Il la questionnait, la menant à partager sa vie de tous les jours, de son côté, il exprimait ses soucis. Madeleine écoutait surprise que l’homme s’épanchât et s’intéressa à elle. Elle était flattée de cette confiance qui la propulsait dans une autre sphère. Le charme opérant, il advint ce qui devait advenir, elle devint sa bien-aimée sous le regard calculateur de son esclave Naïma qui voyait là un bienfait pour tous. Lorsqu’il lui proposa de l’épouser, elle lui rappela que c’était impossible, puisqu’elle était octavonne, et son huitième de sang noir qu’elle avait dans les veines y mettait un veto. Ce n’était pas la première maîtresse de couleur qu’il avait, cela ne l’avait pas choqué, mais cela l’avait contrarié, car cette fois-ci il avait bien l’intention de fonder une famille. Il alla voir Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire, et lui demanda ce qu’il pouvait effectuer. Bien qu’il trouvât cela grotesque, l’homme de loi, lui suggéra un contrat dans lequel il s’engageait à fournir une rente à la jeune femme, voire à reconnaître les enfants qui naîtraient de leurs relations. Constant requit le rajout de la maison et son terrain. Tout fier et heureux de son action, il rentra l’annoncer à celle qui était sa compagne. Il lui remit l’accord et l’acte de propriété de la demeure. Elle pleura de bonheur, et entre les larmes, elle lui fit jurer de ne jamais la quitter. Ce qu’il fit et, la prenant dans ses bras, il l’entraîna dans ce qui était désormais leur chambre. Et cela faisait deux ans que tout ceci s’était passé.

***

Ce matin de février 1789, il regardait le brouillard se lever sur la Garonne dévoilant les nouvelles façades de Bordeaux. La ville, en forme de croissant, appuyé sur la rivière, couverte d’une forêt de mâts, se réveillait sous le pâle soleil d’hiver. Le quai, dont presque tous les bâtiments se révélaient beaux et en pierres de taille, avait plus de deux lieues d’étendue. Constant d’Estournelles n’était pas venu depuis trois ans. Il constata que la cité s’était encore transformée au-delà du Château Trompette, le faubourg « des Chartrons » s’était agrandi. Il attendit douze heures afin qu’on l’autorisât à quitter le bord de la « belle Junon », le trois-mâts armé par les Fleuriau, et à descendre à terre. 

Constant Balluet D’estournelles

Il devait tout d’abord se déplacer à Paris, de là à Liverpool, pour régler différentes affaires. Lorsqu’il serait revenu, il s’occuperait du mariage de Charles-Henri de Thouais. Comme prévu, il se rendit à l’hôtel de Saige où il devait loger à l’aller et au retour. Il s’y présenta accompagné d’un marin qui lui portait sa malle, alors que le clocher de l’église des Dominicains sonnait l’heure après midi. Adepte de la mode anglaise, il était vêtu d’une redingote de lainage brun d’une culotte de peau près de la jambe d’un ton plus clair et chaussé de bottes souples. Ses maîtres étant absents, Pierre-Henri, le majordome, l’installa dans la chambre d’amis de l’étage que lui avait réservé la maîtresse de maison. Constant demanda s’il était possible qu’on lui préparât un bain et si quelqu’un pouvait apporter deux bristols à leurs destinataires. Une fois seul, il les rédigea. L’un était pour le notaire, Monsieur Sarraute, qui devait entériner le mariage par procuration d’Antoinette-Marie et du fils du baron de Thouais. Le deuxième était pour monsieur Paul Nairac, afin de solliciter un entretien dans les trois jours, car il partait le lundi suivant pour Liverpool. Pendant qu’il prenait son bain, laissant flotter son esprit, il fit le point sur les affaires qu’il devait régler.

***

Tout avait commencé un an auparavant en Louisiane à La Nouvelle-Orléans. Ce jour-là, alors qu’il répondait à du courrier pour le marquis, l’épouse de ce dernier, Madame de Maubeuge, était venue s’asseoir face à lui devant son bureau. Cela l’avait intrigué, car ce n’était pas dans ses habitudes. Elle n’était pas distante avec lui, mais s’avérait très à cheval sur les convenances et n’avait guère de tête-à-tête qui ne se trouva pas fortuit. Et dans leur société où le moindre mouvement des maîtres était accompagné de serviteurs, cela n’arrivait pas. « – Pardonnez-moi de vous déranger, Monsieur d’Estournelles, mais j’ai besoin de votre aide pour une affaire délicate que nous pourrions dire de famille, en quelque sorte. » La curiosité du secrétaire fut mise en éveil. Une affaire de famille dont il ne serait pas avisé, qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Avec une certaine gêne, ce qui n’était guère dans sa nature, la marquise de Maubeuge, tout en agitant gracieusement son éventail, reprit. « – Excusez-moi par avance, mais le service que j’ai à vous demander ne fait pas d’habitude partie de votre domaine d’action, mais j’ai besoin que cela reste confidentiel. La confiance, que mon époux et moi-même avons pour vous, justifie mon désir de ne point passer par un notaire, comme cela se fait couramment. » Il s’interrogeait, où voulait donc en venir son interlocutrice, aussi il l’assura sans arrière-pensée de sa fidélité pour la famille de Maubeuge, ce dont personne ne pouvait douter. « – C’est incontestable ! Je n’ai vraiment nulle inquiétude à ce sujet, et ce dont j’ai à vous entretenir est connu de mon conjoint. N’ayez crainte. Décidément, je m’y prends mal, je complique sans besoin ma demande tant elle me tient à cœur. »  Rajustant le volant de sa robe afin de garder contenance, elle lui expliqua qu’accompagné de l’abbé Huber, elle souhaitait qu’il règle discrètement le mariage par procuration de la sœur d’une amie très chère. Son ancien confesseur avait déjà opéré les travaux d’approche, mais il devait déterminer un accord sur les parties concrètes, enfin négocier les parties financières. Elle l’avait rassuré sur l’honnêteté de la démarche, il n’avait pas à s’inquiéter, il n’y avait pas anguille sous roche. Il n’avait d’ailleurs pas pensé un seul instant que la marquise puisse sans le prévenir le faire participer à une tâche douteuse.

N’y voyant aucune objection, il s’était donc rendu une première fois dans la paroisse de l’Ascension jusqu’à la plantation du baron de Thouais, afin de procéder à une première proposition avec l’accord du parti de la fiancée. Il connaissait le baron qui avait servi sous les ordres du Marquis de Maubeuge lors de la campagne de Floride et notamment celle de la fameuse bataille de Bâton-Rouge. Il s’était mis en route à cheval de La Nouvelle-Orléans, ne voulant pas dépendre du passage éventuel d’un bateau pour s’en revenir. Il avait par conséquent longé le Mississippi dans l’intention de parvenir à la plantation Maubeuge, dans la paroisse Saint-Jacques, s’y était arrêté pour vérifier que tout allait bien et régler les affaires courantes. Le lendemain, il était reparti, vers la plantation du baron. Le temps se révélait doux, il avait permis à sa jument d’aller à son rythme, sous un beau soleil. Il trottait à l’ombre des chênes recouverts de leurs dentelles de mousses. La brume sur le fleuve s’était levée, laissant traîner quelques écharpes, il entendait parfois le plongeon d’un alligator que sa venue chassait, effrayant des échassiers qui s’envolaient d’un vol majestueux. De temps en temps, il passait devant l’allée d’une plantation dont il connaissait les propriétaires. Il arriva au milieu de la journée à l’église de l’abbé Hubert, dans la petite ville de Bringier. Après avoir collationné, il repartit avec lui jusqu’à la destination finale. Il avait troqué sa jument pour la carriole du père. Pendant le court voyage qui restait à effectuer, le bon curé décrivit les protagonistes qu’ils allaient rencontrer, Constant découvrant peu de choses tant le monde des créoles était modeste en nombre bien que sur un territoire très vaste. Peu de faits demeuraient inconnus de tous, les secrets de famille se révélaient difficiles à protéger. Ils pénétrèrent au milieu de l’après-midi dans la plantation de la palmeraie, qui détenait son nom des palmiers, que le baron avait fait venir de Floride, et auraient dû pousser le long de l’allée, si un cyclone, l’année précédente, ne les avait tous déracinés. Le baron se rendant aux forces de la nature les avait remplacés par des chênes comme beaucoup de ses voisins.

Dewache Tremblay

Constant constata la bonne tenue de la plantation. Il apercevait les esclaves penchés sur les cannes à sucre. Les champs s’étendaient presque à perte de vue. Un homme blanc à cheval arriva vers eux, il les salua après s’être présenté comme étant le contremaître de la plantation et envoya un esclave prévenir le maître. Il les invita à aller se rafraîchir, indiquant d’un geste l’allée qui contournait un tertre assez vaste et aboutissait derrière lui à un bungalow où logeait le maître. Les élévations de terrains étaient rares en Louisiane, ce qui surprit Constant, d’autant qu’il y en avait une autre au dos du pavillon. Cette dernière servait de surélévation à un bâtiment cossu qui contenait écurie et réserves, comme allait le découvrir Monsieur d’Estournelles. Il fut reçu par une femme indienne qui s’avéra être la mère du tout jeune contremaître. Celle-ci installa les visiteurs sous la véranda avec des rafraîchissements, en attendant que les maîtres arrivent. Dewache Tremblay était venue en Louisiane depuis le Canada avec son fils et son conjoint suite à la chute et la capitulation de Montréal. Ils avaient immigré avec le baron et sa famille. Elle s’occupait du foyer de ce dernier, la baronne de Thouais et son propre mari n’étant plus. Elle était aidée en cela par la concubine du baron, une esclave, ayant réputation de beauté, ce que Constant ne put vérifier. Ils attendirent une bonne heure que le baron et son fils soient prévenus et revenus des champs éloignés, sur lesquels ils besognaient. Le baron, d’une approche froide et brutale, était un homme mûr de taille moyenne, ventripotent, qui dégageait une autorité incontestable. On le disait violent et sans pitié. Son fils, de nature plus effacée, était un jeune homme affable, charmant avec une jolie tournure. Constant, qui l’avait déjà croisé dans les bals de La Nouvelle-Orléans, connaissait le succès de son avantageux physique. Visiblement écrasé par le tempérament du père, il acquiesçait à chacune des remarques de son père, ce qui manifestement l’agaçait. Après avoir pris une collation, le baron tint à faire visiter la plantation tout au moins les bâtiments. Tout en marchant, il réclamait à Constant et au curé les conditions du mariage. Les informations données, prémices d’un contrat le satisfaisant, il concéda son accord, sans même demander celui de son fils. De retour au bungalow, le baron montra le talus naturel, entre eux et le fleuve, qui s’élevait d’environ deux mètres. Il expliqua qu’il s’engageait à y réaliser une demeure digne de sa future belle-fille. Il ne l’avait pas effectué jusque-là n’en voyant pas la nécessité.

Huit mois plus tard, Constant était revenu une deuxième fois, dans le but de faire signer au baron et à son fils leurs parties du contrat de mariage. La réponse positive quant à l’acceptation de Charles-Henri comme parti était arrivée en septembre. Le baron de Thouais s’était alors déplacé à La Nouvelle-Orléans pour la mise en forme finale du contrat de mariage.

 L’automne 1788 avait été calme, aucun cyclone n’était apparu. Constant était donc allé apporter le document rédigé et l’esquisse de Madame Vigée-Lebrun représentant une très jolie jeune fille. Il supposait que le modèle avait été amélioré par l’artiste, car il ne se leurrait pas, il allait conclure la vente de la future mariée. Il en connaissait toutes les contreparties, le montant de la dot, concession fournie par le gouverneur. Le physique de la demoiselle n’était qu’un plus et cela n’avait de l’importance que pour la progéniture à venir. Il entra dans l’allée de la plantation sur sa jument, un anglo-arabe dont il était très fier. Sur le tertre, d’où s’élevait un nuage de poussière, il trouva le baron et un jeune homme en chemise, manches retroussées, donnant des ordres à des esclaves. À sa surprise, le premier étage de l’habitation avait pris forme. Il était construit sur un soubassement de brique. Il arrivait alors que les esclaves effectuaient une opération délicate. Ils installaient l’une des colonnes qui soutiendraient le toit et les vérandas. Il ne bougea pas, attendit que ce soit fini. La chose faite le baron lui fit un signe pour qu’il s’approche. « Nous avons pris un peu de retard dans la saison. Mais vous voyez, je tiens mes engagements, ça prend tournure. Avec un peu de chance, Dieu nous épargnera ses colères ! » S’exclama le baron, au-dessus du tumulte, fier de sa réalisation. « – C’est du bois de cyprès, l’architecture en sera simple, ce sera un peu rustique, mais elle aura de l’allure ! » Constant sourit, et félicita le maître d’œuvre. Élevée sur le tertre, la bâtisse, à vue d’œil, serait spacieuse. Elle dominerait le fleuve et c’était peu courant. Ce serait un réel avantage pour la demeure, car l’une des plus grandes craintes des habitants de la région hormis les ouragans et les fièvres, c’étaient les débordements du cours d’eau. « – Georges, je vous laisse la suite des opérations, je vais régler notre affaire avec Monsieur d’Estournelles ». Un esclave ayant pris le cheval du visiteur, celui-ci suivit sur le pas de la promenade le maître des lieux. Ils allèrent s’installer sous la véranda du bungalow, le baron envoya chercher son fils. Pendant que celui-ci arrivait, Constant sirota une limonade qu’une très charmante quarteronne lui avait servie. Il supposa que c’était la concubine du maître dont il avait entendu vanter la beauté sans la voir jusque-là. Le baron, quant à lui, lut le document afin d’en vérifier la teneur. Constant attendait le fiancé pour dévoiler le portrait de la promise. Charles-Henri de Thouais descendit de cheval devant les marches du bungalow et les monta nonchalamment. Il ôta son large panama, coiffe naturelle sous ses latitudes, et salua courtoisement le messager. Il prit un verre de limonade que lui tendait la quarteronne avec un sourire attendri. Il paraissait peu touché par la démarche. Orphelin très jeune, abandonné par son père entre les mains d’une esclave à peine plus âgée que lui, il avait rapidement écarté tout intérêt pour la vie. Lorsque son père était revenu de sa guerre, il s’était retrouvé sur cette terre, qui devait être à lui un jour. Il avait vite compris qu’avant ce jour, il n’aurait pas son mot à dire, et s’était contenté de subir la tyrannie de son père. Son apparente indifférence à tout était son moyen de se protéger de la vie. Après deux ou trois échanges, Constant dévoila le portrait, et pour la première fois, il vit un éclat dans le regard du jeune homme, son père lui prit des mains. « – Ah ! voilà une gracieuse personne, elle fera honneur à notre famille ! Tu ne dis rien, Charles ?

— Il n’y a rien à rajouter, elle semble parfaite. Et comme le reste vous convient, tout est impeccable !

Sans rien montrer, Constant demeura ébahi par la discussion, il avait vraiment l’impression d’avoir effectué une vente. Il trouvait la situation malsaine, bien que banale, ce n’était qu’un contrat de mariage comme tant d’autres.

De retour à La Nouvelle-Orléans, il avait fini d’organiser son voyage et il s’était mis en route pour la France afin de chercher la fiancée.

L’autre affaire, qui l’amenait sur l’ancien continent, était une association qu’il devait concrétiser entre son maître, Monsieur Nairac et Monsieur Moore de Liverpool. Elle aurait pour but la création d’une entreprise de fret et de négoce ayant pour marchandise principale les esclaves et le coton dont la culture se développait de plus en plus dans le sud de l’Amérique et notamment en Louisiane. Chaque parti avait déjà l’habitude de ces marchés. L’idée en était venue au marquis de Maubeuge qui voyait la canne à sucre, et surtout l’indigo, petit à petit remplacer par le coton, et comme les balles de coton partaient vers les manufactures anglaises, autant servir d’intermédiaire.

***

Madame de Verthamon, madame La Fauve-Moissac et Antoinette-Marie, rentrèrent en fin d’après-midi, après avoir participé aux bonnes œuvres de la première. L’hôpital Saint-André s’avérait gorgé de miséreux. L’hiver particulièrement pénible avait multiplié les victimes qui souffraient déjà de la faim. Elles firent de leur mieux pour réconforter les malheureux tout en étant conscientes que c’était une goutte d’eau dans l’océan. Elles avaient quitté les lieux, muettes de compassion et de fatigue. À chaque fois, elles se rendaient compte à quel point leurs situations se révélaient enviables et leurs actions bien insignifiantes, bien qu’indispensables pour tous ces gens.

Pierre-Henri prévint sa maîtresse de l’arrivée inopinée de monsieur d’Estournelles. Antoinette-Marie, qui montait l’escalier, sentit son sang se retirer de son visage, elle avait reconnu le nom de l’émissaire. Cette fois-ci, aucun retour n’était possible. De toute façon, les nouvelles qu’elle avait réussi à avoir de Pierre Victurnien Vergniaud n’étaient pas à son avantage et lui avaient fait abandonner tout espoir. Rose-Marie, qui était partie aux informations, n’avait obtenu que des ragots. On racontait qu’il avait renoué sa liaison avec l’actrice de la Comédie française. Vrai ou pas, il n’avait pas essayé de la joindre, elle avait beaucoup pleuré dans le giron de sa chambrière puis avait repris le dessus tant bien que mal. Depuis qu’elle résidait chez madame de Verthamon, elle avait réalisé à quel point sa situation à Cambes apparaissait précaire et sans avenir. Elle était consciente que ce mariage organisé était une chance même si les émois de son âme lui disaient le contraire. Elle continua à monter l’escalier le cœur lourd sachant qu’elle devait avancer coûte que coûte. 

Rose-Marie la trouva assise sur la méridienne dans la pénombre du soir, les yeux dans le vide fixant la fenêtre. Elle s’installa à côté d’elle et la prit dans ses bras. « Voyons mon petit, il faut vous ressaisir, je viens vous préparer pour le repas, vous êtes attendue à la salle à manger ». La jeune fille se redressa et se laissa habiller et coiffer. Elle avait retourné les possibilités dans tous les sens. Elle ne percevait pas de raison de refuser cet avenir, bien qu’il la terrorisât maintenant qu’elle se retrouvait au pied du mur.

Madame de Verthamon s’était justifiée de son absence lors de l’arrivée de son invité. Constant d’Estournelles avait balayé ses excuses, protestant que personne ne pouvait savoir la date précise de son débarquement, et de toute façon cela lui avait permis de se rendre présentable auprès de ses hôtes. Monsieur de Saige lui demanda comment s’était passé le voyage. Il enchaîna ensuite sur une succession de questions sur la Louisiane, La Nouvelle-Orléans et le négoce. Alors qu’ils conversaient à bâtons rompus, madame La Fauve-Moissac descendit avec Antoinette-Marie, qu’elle avait été cherchée dans sa chambre. Elle avait compris qu’elle devait aider sa nièce à trouver du courage. Constant vit entrer la jeune fille blanche comme un linge, les yeux noirs brillants de fièvre, un sourire timide étirait sa bouche. Elle repoussa une de ses boucles qui tombaient sur son front et esquissa une révérence lorsqu’elle fut présentée. Il s’exclama avec spontanéité. « — Madame Vigée-Lebrun vous a rendu hommage sur le portrait que j’ai été amené à montrer, moi qui songeais qu’elle vous avait avantagé, comme c’est souvent le cas pour ce type de portrait. En fait, elle est en dessous de votre charme. » Il était sincèrement ému de la fragilité qui se dégageait d’Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à un oiseau pris au piège. Timidement, elle le remercia, madame de Verthamon proposa de passer à table. Antoinette-Marie se détendit touchée par la gentillesse de l’homme. Celui-ci s’excusa de ne pas détenir une peinture de son fiancé, car La Nouvelle-Orléans ne possédait pas de portraitiste de qualité. Mais elle pouvait lui faire confiance, celui-ci était joli garçon et fort aimable. Le succès qu’il avait auprès des demoiselles en était la preuve. Elle le remercia pour sa description. Elle parla peu écoutant tout ce qu’il disait sur son futur pays. Sous le coup de l’émotion, les questions ne lui vinrent pas.

Monsieur d’Estournelles partit deux jours après ayant réglé la première partie de ses affaires et ayant réussi à apprivoiser et à rassurer la jeune fille.

***

Rose-Marie était, ce jour-là, bien décidée à parler à Antonin, elle avait sollicité madame de Verthamon afin d’obtenir l’autorisation de prendre son dimanche. Celle-ci le lui avait accordé. Remarquant que sa chambrière était très nerveuse, Antoinette-Marie lui demanda quelle était la source de son agitation. Un peu gênée, elle lui confia que ne voulant pas la déranger elle avait omis de lui dire qu’elle était enceinte. « — Mon Dieu d’Antonin ? Vous allez avoir un enfant, mais c’est merveilleux ! » S’enflamma la jeune fille.

— Enfin, dans un sens, oui. Mais tout d’abord, je ne sais pas l’effet que cela va faire à Antonin. Et Madame de Verthamon ne me gardera pas à son service si je ne suis pas mariée. Et nous ne pouvons pas nous permettre ce manque à gagner surtout avec ce que j’ai dans le ventre !

Antoinette-Marie découvrait des problèmes dont elle n’avait nullement conscience. Elle reprit. « – De toute façon, Antonin va t’épouser, il a intérêt, et si jamais ça tourne mal, je t’emmène en Louisiane ! » Rose-Marie était touchée, mais cela ne faisait pas son affaire. Elle ne se voyait pas fille mère et encore moins dans un pays de sauvage, ce qu’elle se garda bien de lui dire.

Comme convenu, après la messe, elle attendit son galant, assise sur une borne, au bout des fossés du chapeau rouge. Il ventait, elle serrait son châle de laine brune contre elle. Le soleil perçait entre les nuages, ce qui la réchauffait un peu. Une bonne heure se passa avant qu’elle aperçoive sa gabarre. Elle ne s’inquiéta pas outre mesure, habituée à suivre les impératifs des marées qui modifiaient les temps de navigation sur le fleuve. Elle se distrayait de l’activité du port. Comme elle était connue dans le quartier, nul ne pensait à l’importuner, et ceux qui s’y frottaient, malgré tout, se faisaient assaisonner de remarques cinglantes. Antonin, aidé de quelques garnements, traîna la gabarre sur la rive de la Garonne qui servait de quai puis il rejoignit la jeune fille. Elle ne s’était pas approchée, le sol s’avérant trop bourbeux. Il l’embrassa, lui attrapa le bras et la conduisit vers le faubourg Saint-Seurin dans une petite auberge où ils avaient leurs habitudes. Après avoir collationné, profitant des éclaircies, il l’entraîna dans la campagne avoisinante. Prenant son courage à deux mains, elle toussota et se lança « – Mon Antonin, j’ai une question importante à te poser. » Antonin la regarda avec étonnement, n’étant pas accoutumé à ce ton solennel. Avec un sourire, il l’encouragea à poursuivre. « – Voilà, projettes-tu de fonder une famille ? » Il trouva cela un peu brutal, mais comprenait déjà où elle allait en venir. Il avait remarqué son ventre qui s’arrondissait et sa poitrine qui s’alourdissait. Il avait bien deviné ce qui se s’accomplissait, mais il n’avait pas su comment aborder le sujet. Il avait même demandé conseil à Bertrande. Celle-ci lui avait dit « – Si la fille est sérieuse, il faut te passer la corde au cou, mon grand, tu n’as pas le choix ! » Il avait donc bien l’intention d’effectuer sa demande, mais quand et comment ? Cela était une autre histoire. Voilà qu’elle lui coupait l’herbe sous les pieds. Avec un sourire ironique, il répondit « – Un jour, sûrement ! »  La mine de la jeune fille se déconfit et elle s’interrogea. Comment l’amener à comprendre sa situation ? Antonin s’amusait du tourment qu’il causait à sa compagne, mais n’eut pas le cœur à faire durer son supplice. « – Bécasse, je sais bien où tu souhaites en venir. Tu crois que je n’ai pas vu ton ventre pousser vers l’avant ! Et maintenant, tu voudrais que je t’épouse ! » La jeune fille piquée au vif devint rouge et monta sur ses grands chevaux. « – Et bien, ce serait la moindre des choses, non ? » s’amusant de sa colère, il répondit « – C’est vrai, je pourrai y réfléchir, cela pourrait même s’envisager.

— Comment ça, cela pourrait s’envisager ? Tu me prends pour qui ? » Le trop-plein d’émotion et de tension lui amenait les larmes aux yeux. S’attendrissant, il l’a saisi dans ses bras, elle résista mollement, et tout doucement lui dit. « — Bien évidemment que je vais t’épouser et pas à cause du baigneur, je vais le faire pour pouvoir passer ma vie avec toi. »

De retour à l’hôtel de Saige, ne voulant pas attendre, elle demanda un entretien à madame de Verthamon. Elle fut surprise devant l’urgence de la requête de la chambrière. Elle connaissait Rose-Marie et la savait sérieuse. Elle avait même refusé les avances de son conjoint. D’habitude, il se contentait par discrétion des actrices du théâtre, mais il avait eu du mal à résister aux appâts de la jeune fille. L’ayant appris, Madame de Verthamon lui en avait su gré, sans pour autant lui dire. Comme elle lui faisait confiance, elle se l’était attachée personnellement, jusqu’à l’arrivée d’Antoinette-Marie. Elle lui accorda donc l’autorisation de s’unir. Elle la garderait à son service bien évidemment, le plus longtemps possible, et si malgré le mariage et l’enfant, elle voulait rester, il n’y aurait pas de problème.

Chapitre 14.

Louise-Élisabeth Vigee le Brun : Comtesse de Cérès, 1784
Thérésa Cabarrus

Mi-mars 1789. L’arrivée de Térésa Cabarrus.

Il pleuvait depuis le matin sans discontinuer lorsque la berline pénétra dans le hall de l’hôtel. En même temps qu’elle entra dans le vestibule, elle secoua ses jupes afin d’en atténuer les faux plis. Suivait un homme malingre, de taille moyenne, engoncé dans son habit de velours sombre. « – De la pluie, toujours de la pluie, à croire que ce pays vit sous l’eau ». Sans même se retourner vers le majordome, elle poursuivit. « — Annoncez le marquis et la marquise de Fontenay, mon ami ! 

— Bonjour, Madame, Madame la Baronne vous attend dans le salon principal.

Suivie par son époux, elle monta gracieusement l’escalier et entra dans la pièce. Se levant et allant vers la jeune femme, Madame de Verthamon s’exclama. « – Grands dieux, mais c’est donc vrai que vous êtes devenue une beauté, quand on pense que la dernière fois que je vous ai vu vous rentriez au couvent. »

Jean-Jacques Devin de Fontenay

Térésa Cabarrus faisait effectivement retourner toutes les têtes. De taille haute, des cheveux bouclés noirs d’ébènes, de grands yeux de biche, le nez retroussé et la bouche mutine, plus d’un l’avait trouvée plus que jolie. Sa taille fine, sa poitrine ronde avaient attiré plus d’un prétendant au grand dam de son père. Celui-ci l’avait extirpé d’un premier amour trop encombrant et l’avait uni rapidement à son bénéfice. Elle avait seize ans et déjà un an de mariage. Elle s’y était engagée en traînant les pieds, bien résolue à ce que cela tourne à son avantage. Lorsqu’elle vit son futur époux pour la première fois, après avoir pleuré, crié, cassé tout ce qu’elle avait à sa portée, elle jura à son père qu’elle ne se laisserait pas faire. À son corps défendant, son fiancé avait un physique des plus ingrats, petit, laid, roux, avec un regard vicieux, voire malfaisant. Il ne possédait rien pour faire changer d’avis celle que l’on considérait déjà comme la plus jolie des nymphes. Malgré tout ça, on ne lui donna pas le choix, le mariage s’effectua en grande pompe et la nuit de noces avait tout eu d’un viol. Il ne s’était pas écoulé six mois, que Jean-Jacques Devin de Fontenay rentrait dans son hôtel particulier du Marais avec une fille de boutique. Térésa annonça à son conjoint que dorénavant ce ne serait qu’une alliance de façade, ce qui laissa de marbre le dépravé, d’autant que la jeune femme était déjà enceinte. Le premier choc passé, on la vit dans les salons parisiens s’enthousiasmant pour les idées nouvelles. Elle ouvrit même le sien y invitant le général Lafayette, les trois frères Lameth, Félix Le Peletier de Saint-Fargeau, Antoine de Rivarol, Dominique de La Rochefoucauld, et Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau. Malgré cela, elle fut présentée à la cour, fit sourire la reine Marie-Antoinette et fit tourner les têtes. Le marquis trouvant que cela faisait beaucoup décida d’amener son épouse à la cour de Madrid.

— Avez-vous fait bon voyage ?

— De la pluie depuis Poitiers, j’ai bien cru que l’on s’embourbait vers Libourne, et je vous passe la traversée du bac, j’ai songé que l’on y laissait la vie. Enfin, nous voici.

— Je vous ai fait préparer une suite donnant sur le jardin, et si vous le voulez mon conjoint et moi-même vous attendons pour le dîner.

— Ma foi, ce sera avec plaisir. Qu’en pensez-vous, mon ami ? Vous pourrez patienter avant d’aller au théâtre ?

Le mari grimaça devant l’effronterie de sa femme, celle qu’il avait cru dompter, comptant sur sa jeunesse, était en perpétuelle révolte. Cela lui était indifférent ! Il savait que ce qui agaçait Térésa, ce n’était pas sa double vie, mais le fait qu’il n’appartienne pas à sa cour d’adorateurs. Alors qu’ils se parvenaient dans leurs appartements, ils croisèrent Antoinette-Marie. Celle-ci les salua et les gratifia d’un sourire. Térésa rendit une grimace et son époux une attention libidineuse. Quoique pas très rembourré, il se disait que cette demoiselle pourrait bien égayer son séjour. De son côté, Antoinette-Marie frissonna de dégoût sous le regard et ne comprit pas l’animosité de cette jolie jeune femme.

Retrouvant la baronne, elle s’enquit de leurs identités. « — Voyons, c’est le marquis et la marquise de Fontenay que nous attendions.

— Ah bon, je ne les pensais pas ainsi. Remarquez, je ne sais pas à quoi je m’attendais.

— Toujours est-il, restez sur vos gardes avec le marquis. Il ne me dit rien qui vaille ! Il a mauvaise réputation et au premier abord, rien de bien agréable. Si je ne connaissais pas la famille Cabarrus et notamment le père de Térésa, je me serais bien passée de cette corvée, enfin c’est pour une huitaine de jours tout au plus.

En fait, le couple Fontenay resta cinq semaines, jusqu’à la mi-avril, Térésa était enceinte et son début de grossesse l’avait épuisé. La peur de perdre l’enfant leur fit prolonger leur séjour. Et contre toute attente, Térésa et Antoinette-Marie devinrent les meilleures amies du monde, du même âge, bien que de tempéraments opposés, elles se comprenaient. Autant l’une était un feu follet, autant l’autre était posée. Antoinette-Marie était captivée par le charme de la brune. Térésa adorait qu’on l’admire et par-dessus tout s’amuser. 

Malgré son état, elle entraîna Antoinette-Marie et les époux Lacourtade au bal chez Bardineau. Le Cabaret du traiteur était l’ancien hôtel des Duplessy aux abords du village du Bouscat. Dans un cadre bucolique, agrémenté de jardins soignés et de bosquets, c’était un centre notable de mélange social. On y allait aux concerts, aux soupers, aux bals. Antoinette-Marie et Térésa y essayèrent la distraction à la mode, le tir à l’arbalète. Les deux jeunes filles firent fureur attirant toute la gent masculine. Cela amusa Marie-Amélie qui voyait là un bon détournement à l’engouement de sa sœur.

Madame de Verthamon et Monsieur de Saige prirent le relais. Ils accompagnèrent Térésa et Antoinette-Marie au théâtre, à la première du ballet de Dauberval, « Amour et psyché », suivi de son grand bal. Les spectacles au théâtre commençaient en fin d’après-midi. Charles Higounet le directeur organisait la soirée en trois temps. Il n’était pas rare que se succèdent une tragédie et un opéra bouffon voire une comédie, un opéra et un ballet et le tout continuait par un grand bal. Ce soir-là, le public réputé difficile pratiqua un énorme vacarme pour la première du ballet de Dauberval, car il ne voulait pas écouter les « fourberies de Scapin » qui le précédait. Cela amusa toute l’assemblée. Le ballet obtint un véritable succès d’autant que mademoiselle Marie-Madeleine Crespé se surpassa pour l’occasion. Le bal qui suivit fut un émerveillement pour Antoinette-Marie dont c’était le premier. Elle y portait une robe à la française en soie rose, avec petits paniers, elle était satisfaite. De plus, elle n’avait rien à envier à sa comparse qui arborait une robe de même coupe d’un ton plus soutenu. Elles s’étaient mises d’accord avant de s’habiller. Elles s’étaient décidées pour une coiffure et une tenue identique. Elle dansa une bonne partie de la nuit sous l’œil attentif de Térésa, de Madame de Verthamon et de Madame La Fauve-Moissac. Antoinette-Marie se coucha épuisée, mais contente de son succès qu’elle prit le temps de raconter à Rose-Marie.

Pendant tout ce temps, Monsieur de Fontenay jouait aux cartes dans les cabarets adjacents au théâtre et lutinait toutes celles qui passaient à sa portée contre ses deniers. Il accomplissait de rares apparitions à la table de ses hôtes qui ne s’en formalisaient pas, d’autant que l’homme ne se révélait guère agréable.

Un soir, Antoinette-Marie décida de se plonger dans un livre de Mirabeau, que Térésa lui avait prêté. Elle l’avait prévenue, c’était un tant soit peu sulfureux ce qui avait éveillé sa curiosité. Le titre en était « Le rideau levé ou l’éducation de Laure ». Elle s’était installée, sur une méridienne, dans le petit salon du premier, donnant sur le jardin, le jour tombant les chandelles avaient pris le relais pour l’éclairer. Les Saige et sa tante se trouvaient à l’extérieur, Térésa se reposait dans son boudoir. Elle ouvrit le livre au hasard et commença à en lire quelques lignes. « – Oui, ma chère Eugénie, ces moments délicieux, dont je t’ai quelquefois entretenue dans ton lit. Ces transports des sens, dont nous avons cherché à répéter les plaisirs dans les bras l’une de l’autre, ces tableaux de ma jeunesse, dont nous avons voulu réaliser la volupté, eh bien ! Pour te satisfaire, je vais, sous des traits ressemblants, les retracer ici… »

 Elle n’en revint pas. Comment Térésa avait-elle pu lui donner ce livre plus que licencieux et comment se l’était-elle procurée ? Elle en était rouge de confusion. Tout à sa surprise, elle n’avait pas entendu Monsieur de Fontenay. « – Mais que voilà ? Une nymphe au repos. » Il s’assit à côté d’elle, il sentait le vin. Il avait perdu aux cartes et se disait que la chance avait peut-être tourné. Il s’approcha d’elle. « – Alors belle enfant, que lit-on d’intéressant ? Ah ! voilà de la bonne lecture, c’est surprenant de votre part, je ne vous en croyais pas encore là ! » Antoinette-Marie paniquait, elle ne pouvait appeler, cela serait déplacé, c’était un hôte de la maison. Plus elle essayait de se dégager, plus il la serrait. Il commençait à la caresser tout en l’écrasant de son poids, elle sentait son haleine dans son cou. « – Mademoiselle devrait songer à se préparer pour le souper ! » Rose-Marie avait été avertie par la petite Manon qui passait devant la porte. La chambrière s’était précipitée tout en envoyant chercher Madame de Fontenay. « – Ma fille, vous êtes à même de constater que nous sommes occupés ! » Agacé par l’intrusion impromptue de la domestique qui dérangeait son dessein libidineux. « – Je vois bien monsieur, mais il se fait tard et mademoiselle va être en retard. » 

Elle commençait à s’affoler, elle ne savait plus comment faire sans causer de scandale. La jeune fille essayait de se libérer, mais ses doigts s’agrippaient à son poignet. « – Mon ami ! Ne faites pas votre butor, nous ne pouvons faire attendre nos hôtes. » Lança d’une voix aigre Térésa avant même d’être rentrée dans la pièce. Son état la gênait, mais elle avait fait au plus vite. Elle s’approcha et aida Antoinette-Marie à se dégager. L’agresseur déstabilisé par la venue de sa femme laissa la jeune fille se retirer. Ce qu’elle pensait l’indifférait. Mais bien qu’ivre, il était conscient qu’il ne pouvait créer de scandale. Découvrant le livre, elle comprit la situation. « – Ah, je vois que vous avez retrouvé l’ouvrage de mon ami Mirabeau, Antoinette-Marie. Merci à vous ! » Elle la remit dans les mains de sa chambrière qui l’entraîna dans les escaliers nonobstant les jambes flageolantes de l’agressée. Puis elle reprit « – Vous vous égarez. Vous confondez les prostituées et les jeunes filles de la bonne société. Faites attention, cela pourrait vous causer de sérieux problèmes malgré votre statut. » Sur ce, elle sortit et le planta là. Une fois dans sa chambre, Antoinette-Marie s’affaissa dans les bras de Rose-Marie qui la soutint jusqu’au lit. « – Ce n’est rien, c’est fini, il n’y reviendra plus. » La chambrière la berçait, la rassurant tant bien que mal. Térésa les rejoignit, elle s’excusa pour tout, le livre, son mari. Elle lui jura qu’il ne récidiverait plus, il avait trop peur du scandale que cela engendrerait. De plus, il partirait d’ici une semaine. Elles n’en parlèrent plus, Antoinette-Marie s’arrangea à toujours être en compagnie.

***

Élisabeth Chevetel de La Rabelliere. 

À Marie Louise La Fauve-Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne. 

Paris, le 3 mars 1789,

Ma très chère tante,

Après un hiver si cruel pour les miséreux, on ne s’est jamais montré aussi disposé à s’amuser, sans s’embarrasser autrement de la misère publique. Je dois avouer que c’est assez choquant. Des courses ont eu lieu à Vincennes, les chevaux du duc d’Orléans galopèrent contre ceux du comte d’Artois. C’est en revenant de la dernière de ces courses avec mon époux que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu d’un rassemblement populaire. La populace avait détruit l’établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier Réveillon. Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes qui encombrait la rue, nous fûmes surpris à la vue de gens en livrée d’Orléans excitant l’enthousiasme de cette canaille. Ils étaient, en fait porté par les gens de Madame de Valence. Monsieur de Valence occupait l’emploi du premier écuyer de Monsieur le Duc d’Orléans. Ils nous arrêtèrent un moment en criant « Vive notre père ! Vive notre roi d’Orléans ! » Je portais peu attention alors à ces exclamations, tellement j’étais inquiète pour notre sécurité. Mon époux avait beau me rassurer, j’étais morte de peur.

 Nous reçûmes plus tard l’explication, par mon beau-père, de cette émeute, qui avait été commanditée.

Le mouvement populaire, qui ruina Réveillon, avait été combiné, pour se défaire de ce brave homme qui employait trois à quatre cents ouvriers et jouissait d’un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine, ce qui gênait.

Voici son histoire, comme me l’a racontée Madame de La Tour-du-Pin. Étant très jeune, il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il avait toujours habité. Un jour, en se rendant à son labeur, il croisa un pauvre père de famille, ouvrier pareillement à lui, que l’on conduisait en prison pour ne pas avoir payé des mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver. Monsieur Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré, court chez un brocanteur, vend ses outils, ses habits, tout ce qu’il possède, règle la dette et restitue ce père à sa famille. « Depuis ce moment, disait-il, tout m’a réussi. J’ai fait fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis pratiquer la charité à mon aise. » C’était un homme simple, juste, adoré de ses manœuvres. Depuis le soir de ce jour funeste, où l’on brûla et détruisit toutes ses planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu’il est devenu. 

Toujours est-il que depuis cet incident, je fais régulièrement le même cauchemar, je me situe dans un endroit sombre et une foule hurlante se jette sur moi, puis je me réveille en sueur. Mais avec le temps, cela me passera. 

Je suis seule à Paris dans notre hôtel de Saint-Germain, Charles Louis est de garde avec son régiment à Versailles. L’entourage du roi craint des troubles. Au vu de ce que nous avons vécu, on est tenté de le croire, mais l’ensemble de la cour pense que ce ne sont que des billevesées. 

Je pars demain prendre les eaux à Forges-les-Eaux. J’ai la joie d’espérer à nouveau, aussi je me rendrai ensuite à Saint-Agnan, pour y attendre mes couches, cela me fera le plus grand bien. Charles Louis m’y rejoindra pour l’été…

***

À la mi-mars, comme prévu Constant d’Estournelles revint de Liverpool. Il s’avérait fort content du résultat de son voyage. Outre qu’il avait conclu un contrat avantageux pour chaque partie de l’association « Moore, Nairac & Maubeuge », entreprise de négoce et fret entre l’Europe et l’Amérique du Nord, il avait pu s’en assigner dix pour cent. Il avait réalisé un détour par Paris où il avait visité ses amis et surtout la marquise douairière de Maubeuge, mère du marquis. Il avait toujours eu beaucoup d’affection pour Armande Fontan Navarre qui dès le départ l’avait considéré comme un fils. Dans le milieu de l’après-midi, il s’était présenté à l’hôtel de l’île de Saint-Louis, dans lequel s’était recluse la marquise depuis qu’elle était veuve. De taille moyenne, l’immeuble était confortable, et il se trouvait tout de même assez grand pour qu’elle puisse en louer l’aile droite. Son désintérêt pour la cour et ses intrigues l’avait confortée dans son choix de résidence. Sa sœur jumelle, elle-même veuve, l’y avait rejoint quelques années après quittant leur château familial du Béarn. Elles s’étaient vite entourées de proches de leur génération. Constant apparut au centre de cette cour d’arrière-garde qu’il jugea fort sympathique. Il délivra l’assurance de son attachement, les courriers du marquis de Maubeuge et de ses trois fils, ainsi que leurs portraits que Nathalie de Maubeuge avait promis à sa belle-mère. Puis au milieu d’une multitude de questions qui fusaient, il rassura la marquise sur la vie qu’avaient son fils et sa famille dans ce pays de sauvages, comme elle disait. Elle ne s’était jamais vraiment faite à cet éloignement, qu’elle avait du mal à admettre. Elle mettait en doute que la situation de son fils soit plus valorisante en Louisiane qu’en France, même représentant des colons français. Avec de l’entregent, elle pensait sincèrement qu’il aurait pu faire sa place à la cour. Elle ne soupçonnait pas que c’était sa façon à lui de posséder une position enviable.

Le lendemain, il avait pillé, pour Madeleine, les boutiques de la rue Saint-Honoré. Il s’encombra de métrage de tissus, de rubans et colifichets, sans oublier chaussures, bonnets, gants et autres accessoires indispensables. Et, il avait fait de même pour Nathalie de Maubeuge qui avait passé commande chez plusieurs fournisseurs incontournables d’après les journaux qui arrivaient jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Il était resté dans la capitale, en tout et pour tout, quatre jours puis avait pris le coche pour Bordeaux. Il avait mis huit jours par la route, logeant dans les relais d’Orléans, de Blois, de Tours, de Port-de-Piles, de Poitiers, de Châtellerault, et pour finir de Blaye. De là, le voyage continua par eau une journée, le chargement et le déchargement s’avérèrent plus longs que la remontée de la Garonne. 

Dès son retour à l’hôtel de Saige, le mariage par procuration s’organisa. Comme prévu, il fut discret. Il se déroula le mercredi 25 mars 1789, la température s’annonça froide, il avait encore gelé le matin, le ciel était couvert. Antoinette-Marie s’était réveillée, après une mauvaise nuit, avec une sourde angoisse qui lui nouait l’estomac. Rose-Marie l’avait trouvée assise sur le lit, semblant réfléchir. Elle était pâle, les yeux légèrement cernés. Elle lui porta son déjeuner sur un plateau. La jeune fille le repoussa gentiment avec un sourire crispé. La chambrière essaya de la faire parler en vain, ne tirant d’Antoinette-Marie qu’un silence buté, le regard brillant prêt à pleurer. Rose-Marie ne savait que faire, lui susurrant des mots de réconforts et d’encouragements. Elle finit par lui présenter la robe à l’anglaise de couleur champagne sur jupe blanche rebrodée de guirlandes de même ton qu’elle devait arborer pour l’occasion. Rose-Marie, tout en contenant ses larmes de compassions, l’avait installée devant la glace. Elle lui avait longuement brossé les cheveux, puis elle les lui avait bouclés et les avait coiffés en catogan. Antoinette-Marie avait tout de même refusé, d’un geste las, de les pommader. Quelques mèches s’échappèrent aussitôt du ruban qui devait les retenir. Madame la fauve Moissac, dans un bruissement de soie, vint, à ce moment-là, lui offrir une mantille de fine dentelle ayant appartenu à sa mère. Elle lui en couvrit la tête pour lui montrer la qualité de l’effet. Marie-Amélie se joignit à sa tante, et donna à sa sœur un petit rang de perles fines qui soulignait la base de son cou. Térésa ne voulant pas être de reste lui apporta un bracelet. Toutes ses dames, voyant le désarroi de la future mariée, s’étaient mises à la conseiller sur sa toilette, désirant à tout prix la distraire. Antoinette-Marie demeurait indifférente à ce tumulte. Elle n’arrivait pas à réaliser ce qui lui advenait, fataliste, elle se laissait faire. Une fois Antoinette-Marie prête, elles descendirent toutes. Le contrat, du moins les dernières formalités furent signées devant monsieur Sarraute, le notaire du Marquis de Cambes-Sadirac pour ses affaires bordelaises. Pour cela, il s’était rendu à l’hôtel de Saige, où tout le monde l’attendait dans l’immense salon d’apparat. La salle tout en longueur donnait, par trois portes-fenêtres habillées de lourds rideaux bleus de Prusse frangés d’or, sur les fossés du chapeau rouge, qui se transformait en cours. Les participants s’étaient installés sur les fauteuils et canapés de même couleur. Les jupes des femmes s’étalaient gracieusement proposant un autre panel de couleurs dans le reflet des deux grands miroirs appuyés sur des consoles joliment alambiquées à chaque extrémité de la pièce. Au milieu trônait une table de marbre blanc au pied tortueux recouvert de feuilles d’or sur laquelle reposait un marocain de cuir sombre, qu’Antoinette-Marie fixait avec inquiétude. Elle avait beau savoir que c’était pour son bien, c’était plus fort qu’elle. C’était trop d’inconnu.   

Monsieur d’Estournelles représentait le baron de Thouais, le père du marié et Madame la Fauve Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne, représentait le père de la future épouse, les deux protagonistes étant mineurs, Antoinette-Marie avait quinze ans et Charles-Henri avait dix-neuf ans. Monsieur et Madame de Saige étaient les témoins de la noce. Ce n’était qu’une formalité, le contrat de mariage étant signé, madame de Verthamon avait tout de même tenu à organiser une bénédiction à l’église des Dominicains, juste à côté. On se rendit donc dans le lieu saint qui se trouvait derrière l’hôtel de Rolly. Ils étaient une dizaine, les Saige, les Verthamon, les Lacourtade et Térésa Cabarrus, son époux le marquis de Fontenay s’étant abstenu, Rose-Marie et Antonin, les Freydou, et pour finir Madame de La Fauve-Moissac qui la mena jusqu’à la demeure où l’attendait constant d’Estournelles représentant son conjoint. C’est à ce moment précis quand elle s’avança vers l’autel qu’elle réalisa la teneur de l’engagement pris. Elle ne s’appartenait plus et elle ne connaissait pas celui avec qui elle allait partager toute sa vie. Les larmes lui vinrent aux yeux, sa vue se brouilla, ses jambes devinrent molles. Madame La Fauve-Moissac, sentant son poids s’alourdir, lui jeta un coup d’œil inquiet et resserra son étreinte sur son bras. Antoinette-Marie réagit, sa tante lui sourit pour la rassurer. Elle s’agenouilla face à l’autel, faisant gonfler ses jupes autour d’elle et fixa les vastes baies en plein cintre de la nef devant elle au-dessus du curé. Elle paniquait et ne voyait aucune issue à part l’acceptation de son destin. À la question du choix qu’elle avait ressassé sans cesse elle n’avait trouvé aucune autre solution. Le prêtre dut lui répéter par deux fois « – Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, voulez-vous pour époux Monsieur Charles-Henri de Thouais, représenté ici par Monsieur Constant d’Estournelles ? » Ce dernier lui effleura l’avant-bras pour susciter une réaction de sa part. Dans un soupir, elle dit « – Oui », devant l’inéluctable. Elle devenait ainsi pour tous, Madame de Thouais, ce qui la laissait indifférente. Elle n’avait guère eu le temps de s’habituer à être Mademoiselle Cambes-Sadirac, pour elle, elle était toujours la demoiselle du château. Puis à son tour, Monsieur d’Estournelles acquiesça à la question. Lui-même n’était pas très à l’aise, s’étant trouvé contraint par la demande de son hôtesse qu’il ne pouvait refuser. La jeune fille ressemblait tant à un animal pris au piège, il était très gêné de participer à cette cérémonie. Elle ne se débattait pas, elle était consentante, il n’y avait rien d’ignominieux, c’était somme toute normal. Il l’aida à se relever et la raccompagna à sa famille qui l’embrassa et la félicita tout de même, un peu inquiète d’avoir forcé son destin. Elle s’extirpa des bras chaleureux de sa sœur et de sa tante pour se jeter dans ceux de Bertrande et de Gaspard Freydou qui avait effectué le déplacement en apprenant la célébration. Ils étaient venus voir une dernière fois leur petite Toinette. Installés au fond de l’église avec Antonin et Rose-Marie, elle ne les aperçut qu’à ce moment-là. Tout en caressant sa joue et en remettant ses boucles, Bertrande lui disait des mots tendres et réconfortants. Le groupe sortit de l’église sous un soleil devenu radieux, heureux présage, qui rassura Antoinette-Marie. Laissant sa famille de cœurs sur le parvis, elle monta dans le carrosse des Saige et rentra à leur hôtel où l’attendait un dîner de fêtes.

***

Charles Peixoto, banquier de son état, inaugura, à la mi-avril 1789, la belle maison de campagne qu’il avait fait construire en dehors de Bordeaux à Arlac. Il avait pris pour architecte Alexis-Honoré Roche, originaire de la région d’Orléans et employé par Victor Louis pour les travaux de la place Ludovise. Il avait invité pour l’occasion tout le gratin de Bordeaux, nobles ou pas et de toutes confessions confondues. Et tout le monde se bouscula pour visiter la demeure. Elle se situait au centre d’un petit domaine viticole et d’agrément. Le portail d’entrée se trouvait en bordure du chemin rural des Eyquems et il était bordé de deux pavillons quadrangulaires dont le principal ornement consistait en refends et ouvertures en forme d’oculus. Dans le carrosse du baron, Les Saige et les Fontenay prirent place alors qu’Antoinette-Marie et madame de La Fauve-Moissac s’y rendaient avec les Lacourtade. 

Arrivés devant la résidence déjà surnommée la « Maison Carrée », ils admirèrent le bâtiment construit en pierres de taille faisant penser à un temple antique. Il se situait en retrait et perché sur un monticule. Il surplombait le parc et ce que l’on appelait la plaine d’Arlac. Un escalier en fer à cheval conduisait jusqu’à l’élévation principale. Se détachait de la travée centrale un avant-corps semi-circulaire abrité par un porche de même forme que soutenaient huit colonnes colossales cannelées. 

François-Xavier Lacourtade aida les dames à descendre de la voiture. À pied, elles remontèrent l’allée qui menait vers les marches et traversait le jardin à l’anglaise. La journée se révélait belle, le maître de maison avait fait installer des tables et des fauteuils à l’extérieur ainsi que dans les grands salons qui donnaient sur le parc. Des serviteurs de couleurs en tenues chamarrées proposaient aux invités boissons et collations. Antoinette-Marie, une ombrelle dans la main gauche et l’autre maintenant sa robe, comme à son habitude, telle une amazone, se précipita vers Térésa qui était précédemment arrivée. Elle lui prit le bras et se dirigea dans le sillage des Saige vers leurs hôtes afin de les saluer. Puis elles allèrent de table en table. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée Nairac, se trouvaient déjà en conversation avec les deux filles de Nathaniel Johnson, Nancy et Sousie, elles se joignirent à elles. Les messieurs étaient entrés, car le propriétaire détenait une superbe table de billard, et les divertissements s’étaient organisés ainsi que les jeux de cartes. Madame de Verthamon en compagnie de Madame La Fauve-Moissac visitaient l’intérieur, guidées par leur hôtesse, très fière de la décoration de ses salons. Elles y admirèrent multitude de fauteuils, bergères, marquises, consoles, commodes, tables, sans oublier les Trumeaux des cheminées supportant glace ou huile sur toile représentant des « turqueries », les porcelaines, vases ou bibelots. Le tout était dans un style simple raffiné, avec une élégance contenue inspirée de l’antiquité comme le voulait la mode du moment. En aparté, Madame de Verthamon fit remarquer que tout cela était bien clinquant, ce à quoi Madame La Fauve-Moissac répondit que le temps donnerait de la patine à l’ensemble. Le soleil était de la partie et offrait une douceur de température qui permettait de rester à se prélasser sous les chênes. Térésa s’excusa au bout d’un moment prétextant une connaissance à saluer. La petite Sousie Johnson, qui fréquentait régulièrement le salon de Madame de Verthamon, félicita Antoinette-Marie pour son mariage qui n’était plus un mystère. Elle lui demanda quel effet cela faisait, car elle-même était promise et sans attendre sa réaction se lança dans une diatribe sur les avantages de l’union conjugale. À laquelle se succéda une multitude de questions sur son départ en Amérique. Antoinette-Marie eut le plus grand mal à répondre à chacune des jeunes filles qui suggéraient des explications avant qu’elle ne puisse donner les siennes. Les demoiselles Nairac, ayant déjà accompli le périple jusqu’à Saint-Domingue, rassurèrent Antoinette-Marie quant au voyage, le leur s’étant passé à merveille. Puis, la jeune Sousie reprit la parole et commenta la tenue d’une invitée qui était de facture anglaise et qui était une vraie nouveauté. Marie-Amélie, qui venait de se joindre à elle, expliqua que c’était une variante de la robe à la chemise qu’en fait on drapait. La conversation ensuite tourna sur les derniers ballets du théâtre et leurs danseuses sulfureuses, puis sur les frasques de Mademoiselle de… et de Monsieur… Le soir s’approchant, Madame de Verthamon annonça l’heure du retour, Antoinette-Marie se proposa pour aller chercher Térésa. Au détour d’un bosquet, elle tomba sur sa compagne, malgré son état, flirtant de très près avec Pierre Victurnien Vergniaud. Elle sentit son cœur défaillir. Elle se rattrapa sur le dossier d’un banc. Elle ne l’avait pas revu depuis trois mois, le trouvant avec son amie dans les bras, la surprise était à son comble. Croyant avoir choqué Antoinette-Marie par son dévergondage, Térésa s’exclama « – Ne soyez pas choquée Antoinette-Marie, vous verrez, il faut détecter quelques avantages au mariage. » Mais ressentant l’homme se raidir, elle repoussa le galant. Découvrant son amie prête à défaillir, elle lui prit le bras. Tout en s’éloignant, elle murmura. « — Vous connaissez Pierre, c’est ça ? Vous savez pour moi, il n’a aucune importance, il m’a été présenté dans mon salon et je l’ai estimé comme étant charmant et beau parleur. 

— Ce n’est pas grave Térésa, j’ai été surprise de le rencontrer là, et avec vous !

 — Vous ne devez pas vous mettre dans ses états pour un individu comme lui, son seul besoin c’est de plaire, de séduire. Ce type d’homme donne rarement quelque chose en échange. On ne construit rien avec eux.

— Je sais, je sais. Mais j’avais espéré…

— Pas avec ce genre, mon ange, tout doit tourner autour d’eux !

— Vous avez raison, mais il ne s’avère pas facile de voir la fin de ses illusions.

Térésa serra le bras de son amie qui se recomposait, et elles s’approchèrent du groupe qui les attendait. Contrarié d’avoir perdu une somme importante aux jeux, Monsieur de Fontenay s’en prit à sa femme et l’interpella.

— Encore en train de vous faire lutiner, Madame !

— Monsieur ! Vous êtes bien mal placé pour faire des réflexions, d’autant que Térésa ne m’a pas quitté de l’après-midi ! Répliqua agressivement Antoinette-Marie. Madame de Verthamon haussa un sourcil devant l’injonction de la jeune fille, se demandant ce que cette répartie cachait. Madame La Fauve-Moissac fut décontenancée par le trait plein de verve qu’elle découvrait sous le calme apparent de sa nièce et cela la rassura pour son avenir. Marie-Amélie qui savait sa sœur en train de mentir s’apprêtait sans aucune gêne à l’appuyer. Monsieur de Saige, trouvant tout ceci déplacé, rappela à tout le monde que ce n’était pas l’endroit pour faire scandale, aussi toutes les personnes montèrent dans leur voiture respective.

En chemin, Madame La Fauve-Moissac essaya en vain de savoir ce qui s’était passé. La jeune fille abattue écarta les tentatives et garda son mutisme avec un sourire triste. Sa tante n’insista pas.

De retour de cette journée de campagne, Madame de Fontenay se retira dans ses appartements. Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le salon bleu, prétextant un dernier détail à régler. Installée chacune dans une bergère, au coin du feu qu’un valet avait allumé, elle entama la conversation. « — Que s’est-il passé chez les Peixoto qui vous a tant mis en colère ? » Ne voulant pas mentir à sa bienfaitrice, embarrassée, elle répondit « — j’ai croisé Monsieur Vergniaud, et je dois bien avouer que cela m’a un peu secouée.

— Il se trouvait avec Madame de Fontenay, je suppose ?

— Oui, mais cela n’est pas grave, c’est simplement que je ne m’y attendais pas.

— Ne soyez pas choquée par le comportement de la jeune marquise de Fontenay, de plus rappelez-vous qu’il ne peut y avoir concurrence entre vous pour cet homme, vous êtes mariée. L’union n’est pas chose facile, rares sont celles d’entre nous qui ont choisi. Votre mère fait partie des exceptions, alors qu’elle allait être fiancée à mon frère Jean-Baptiste, elle a rencontré, votre père, son ami. Il était un bon parti, il fut donc accepté. Votre sœur Marie-Amélie, elle-même a été vendue pour éponger les dettes que votre père avait auprès des Lacourtade. Elle y a trouvé son compte, car elle était amoureuse de François-Xavier. Mais on s’attarde peu sur les sentiments lors de la construction d’un mariage. Et vous savez, l’on m’a fait prendre un conjoint comme vous à 15 ans, je sortais tout droit du couvent. Monsieur de Saige, avocat général au parlement de Bordeaux, a pu prétendre à ma main, moi, l’héritière d’un des grands noms de la robe, une Verthamon, en payant notre union, bien entendu. Le bruit a couru que c’était un des plus gros apports de l’époque, quelque 400 000 livres. Nous avions seize ans de différence. Je n’ai pas eu à me plaindre de mon époux, il a toujours été attentionné, cet hôtel en est un exemple, j’ai rempli du mieux que je pouvais mon rôle. Dîner, souper, bals, œuvres de bienfaisance ont assuré son statut dans notre société. Je n’ai failli, à l’instar de mes deux sœurs, qu’en n’étant pas mère et il ne m’en a pas tenu rigueur, du moins ne me l’a-t-il pas montré. De même que tous les hommes, tout comme la plupart d’entre eux, il est allé voir ailleurs, ces demoiselles du théâtre d’à côté le remercient pour leurs bijoux et leurs appartements, mais en étant discret il n’a jamais entaché ma réputation. Quant à notre amie, la très jolie Térésa, elle aussi a été mariée à cet âge, et si son conjoint était reconnu comme étant laid, ce qui ne rentre pas en jeu, ses biens étaient estimés à 800 000 livres et sa charge lui en rapporte 60 000. Avec les 500 000 livres de dot de la mariée, son père François Cabarrus voulait en échange renforcer ses positions en France. Jean-Jacques Devin de Fontenay, marquis de son état, est le petit-fils d’une Lecoulteux, de la très riche et puissante famille Lecoulteux et par ce biais il comptait bien retrouver en Espagne son influence qui s’était dégradée. Par ailleurs, il ne l’honore pas, c’est un dévoyé connu de tous. Vous devez donc comprendre notre jolie invitée qui laisse papillonner ses messieurs autour d’elle. Évidemment, plus de discrétion serait de bon aloi, mais à la cour dont elle vient c’est chose normale. Votre tante et son conjoint sont des exceptions qui leur donnent une allure toute bourgeoise. Il faut dire que votre tante, comme toutes les femmes de votre famille, détient une beauté particulière que même l’âge a du mal à ternir et garde près d’elle l’affection de son époux, votre sœur en est un autre exemple. » 

Antoinette-Marie, bien qu’elle n’ait pas tout compris de son contrat de mariage, était au fait du montant de sa dot, et il était loin des chiffres qu’elle venait d’entendre. « – Comme vous voyez, on fait peu de cas de nos personnes, alors vous ne devez pas juger trop vite.

— Excusez-moi, j’étais loin de me douter. Je ne sais vraiment que penser. Mais ce n’est pas la conduite de Térésa qui m’a soulevé le cœur !

— Si je puis me permettre qu’était-ce ? » Elle était consciente avant de commencer la conversation que ce n’était pas le sujet. Elle avait choisi ce prétexte pour mieux lui faire comprendre sa situation. Elle reprit « – Et avec le goujat que s’est-il passé ? C’est lui qui vous a mis en colère. Vous ne me ferez pas croire le contraire. » 

Antoinette-Marie rougit, baissa la tête et ne sut que dire, mais son comportement suffit à la baronne pour appréhender. « — Je vois ! Je pense que leur séjour arrive à échéance. »

Elle embrassa la jeune fille, elles se séparèrent et allèrent se coucher. Le lendemain Monsieur de Saige informé donna le plus courtoisement possible son congé à monsieur de Fontenay, en faisant comprendre la raison à demi-mot.

***

soeur Elisée

Marie-Françoise, troisième fille des Bôle du Chomont-Charvet, était rentrée aux Ursulines de Libourne en 1774. Elle avait accompli ses vœux, à 18 ans au sein de cette abbaye avec Marie Angélique La Fauve-Moissac, devenant ainsi sœur Élisée. Comme son amie, elle était partie pour le couvent de Grenade près de Toulouse. Ce jour-là, elle rangeait et triait des plantes médicinales dans son office quand une novice vint la chercher, car la mère supérieure la mandait.

Après avoir arpenté le plus rapidement possible les longs couloirs du cloître, elle frappa à la porte du cabinet de travail de la révérende mère. Elle entendit le ton ferme qui l’autorisait à entrer. Elle pénétra dans la pièce toute en longueur. Elle effectua la dizaine de pas qui la séparaient du grand bureau où elle était assise. La double-fenêtre qui donnait sur la vallée ne suffisait pas à éclairer la salle en cette fin de jour. Un chandelier à cinq branches posé devant Sœur Ambroise, la mère supérieure, lui permettait de finir son courrier. Le feu dans l’immense cheminée la réchauffait à peine, elle qui avait constamment froid. Elle indiqua l’un des deux fauteuils à hauts dossiers, du temps de Louis le XIIIème, qu’elle avait face à elle. C’est en les contournant pour s’asseoir sur celui qui lui était suggéré qu’elle découvrit sur l’autre, celle qui était sa compagne de toujours Sœur Angélique, soit Marie angélique Cambes-Sadirac. La mère s’arrêta d’écrire, et d’un ton amical lui dit « — je vous ai fait venir ma fille, car j’ai une proposition à vous faire. Il y a de cela un an à peu près, vous m’avez sollicité afin de vous trouver une place dans un de nos couvents d’outre-mer dans le but de participer à l’évangélisation des jeunes filles indigènes. Et bien que ce ne soit pas l’une de nos colonies, sœur Angélique m’a fait part d’une demande qui pourrait vous satisfaire. Sa jeune sœur part pour la Louisiane la première semaine d’avril, en vue d’épouser un planteur de ce pays, aussi a-t-elle besoin d’un chaperon jusqu’à sa destination. Si vous étiez d’accord, vous pourriez intégrer le couvent de La Nouvelle-Orléans. J’ai reçu à l’instant la réponse de la mère Rosa-Maria. Elle se fait une joie de vous incorporer dans sa communauté. » 

***

Sœur Élisée, exultant, avait accepté aussitôt. Elle partit un mois plus tard pour Bordeaux. Elle arriva deux jours avant le départ et fut accueillie par Marie-Amélie qui avait été une de ses compagnes au couvent de Libourne.

Eugene de Blaas - Far Away Thoughts
soeur Elisée

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 10

Charles-Amable Lenoir (français, 1861-1940) Le créateur de dentelle
Rose-Marie Bordenave

Septembre 1788. Séjour au château de Cadaujac

Le lundi de la deuxième semaine de septembre, les vendanges approchant, Madame de Verthamon décida qu’il était temps de partir pour le domaine de Cadaujac. Son conjoint qu’elle n’avait pas vu depuis une quinzaine de jours les rejoindrait au château. À cette période de l’année, il parcourait ses différentes propriétés pour préparer les vendanges, c’était un acte essentiel de la vie bordelaise. Il ignorait comme tous la rentrée officielle de la Saint-Martin du Parlement, d’autant qu’il s’était affranchi de sa charge d’Avocat-Général au Parlement de Bordeaux, depuis dix ans. Conformément à leur habitude depuis quelques années les époux et leur suite se retrouvaient dans leurs nouvelles demeures des bords de Garonne et restaient jusqu’à Noël. Leur existence se déroulait alors dans le cadre de leur résidence campagnarde, ils ne retournaient à Bordeaux que pour quelques soirées ou manifestations auxquelles ils étaient invités. 

Cette décision déclencha un vrai branle-bas de combat. Outre elle-même et Antoinette-Marie, se joindraient au séjour, leurs chambrières, le maître de ballet, le maître de musique et de chant et le précepteur. La jeune fille avait bien espéré y échapper, mais il n’en fut point question. Ce n’était pas bien grave, il faisait beau, le soleil brillait, illuminant tout le décor qui l’entourait, rien ne gâterait cette journée. Rose-Marie, qui bien évidemment était du voyage, s’occupa des malles. La garde-robe de sa nouvelle maîtresse s’étant bien remplie en quinze jours, cela se révéla une tache aussi minutieuse que longue. Le déplacement s’avéra de courte durée, une petite heure suffit à accomplir le trajet. La berline chargée des bagages, avec pour passagers les messieurs, précéda le carrosse des dames et de leurs chambrières d’un couple d’heures.

Reynolds_-_Portrait_of_Georgia_Spencer,_Duchess_of_Devonshire
Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Antoinette-Marie se retrouva enchantée de ce qu’elle découvrit. Après avoir parcouru le village, la voiture s’engagea dans l’allée du château. Elle traversa les vignes et s’enfonça vers le fleuve que la demeure surplombait. Elle détenait, en raison de sa situation, une vue imprenable sur la Garonne. Côté arrivée, cette bâtisse rectangulaire, en pierres de taille, coiffée d’un étage et d’un toit mansardé en ardoises, offrait six travées par niveau, portes-fenêtres pour le rez-de-chaussée et hautes fenêtres pour l’étage. Côté Garonne, elle était dotée d’un balcon-terrasse soutenu en quatre points par deux colonnes jumelées.

Bien que depuis peu à la ville, Antoinette-Marie eût l’impression de redécouvrir la nature, sans être cloîtrée, Madame de Verthamon avait préféré éviter toute sortie de l’hôtel. Elle avait voulu prévenir toutes explications, à l’apparition de la jeune fille, qui auraient entraîné des rumeurs et des médisances. Aussi ce séjour à la campagne lui rendait sa liberté et elle espérait bien s’en repaître.

Avant de reprendre la routine des études, elle profita de sa première après-midi, pour visiter les alentours. Pendant que tout le monde s’installait dans la demeure, elle fit le tour de la bâtisse par les pelouses, passant sous les chênes qui devaient être centenaires et dont les feuillages caressaient l’herbe. Le vent par foucades faisait bruisser les feuilles des saules pleureurs plantés par monsieur de Saige, la journée était chaude et agréable. Abritée sous un chapeau de paille à large bord, elle se dirigea vers la Garonne à travers champs. Elle prit le chemin longeant la Garonne, elle releva la tête interpellée par le cri grinçant d’un milan royal déclenchant une débandade de tourterelles. Tout en flânant, elle admirait les berges du cours d’eau envahies d’une végétation profuse, roseaux à massettes, liserons blancs ou rosés, mauves, iris sauvages, bruyères, oseilles rouges, sur laquelle s’ébattait encore des nuées de papillons et de libellules. Elle apercevait l’île de « la Lande » qui séparait le fleuve en deux bras et quelques embarcations qui descendaient ou remontaient son flux. Suivant le tracé du chemin, elle pénétra dans un espace boisé de pins décharnés, de saules et de frênes, dominés par un cèdre majestueux qui l’impressionna par sa taille. Éblouie par un éclat de vif-argent, elle découvrit, au bout d’un sentier qui partait vers la droite, un étang enfoui sous les mauves et les chicorées. Elle s’y dirigea et s’assit contre le tronc d’un chêne pour mieux profiter de cet instant de calme et de solitude. Plongée dans sa contemplation, elle oublia le temps et somnola un moment chauffée par les rayons du soleil descendant. Elle se réveilla aux appels de Rose-Marie qui la cherchait déjà depuis une petite heure. Elle se leva, fit signe et la rejoignit en courant, heureuse de vivre. 

Le lendemain commença une routine imposée par tout ce qu’elle devait apprendre pour être une jeune femme accomplie. Le matin, monsieur Bardonneau travaillait avec elle sa diction et son français puis ils entamèrent l’apprentissage de l’espagnol, enfin du castillan. L’un comme l’autre se doutait bien que ce n’était pas en six mois qu’elle parlerait la langue de Cervantes, mais ce serait de bonnes bases. Il était fort satisfait du sérieux avec lequel Antoinette-Marie se concentrait et s’appliquait. L’après-midi, monsieur D’Aysse expliquait les pas et les figures de différentes danses à la mode qu’elle esquissait avec grâce et facilitée tant elle aimait cela. Puis Monsieur de Beauchesne prenait le relais. Il avait très vite abandonné l’apprentissage de tout instrument de musique auquel son élève se montrait réfractaire. S’étant aperçu qu’elle possédait une bonne oreille et une très jolie voix à la tessiture chaude et profonde, il concentra ses efforts sur le chant auquel elle savoura le plaisir et qui fit la joie de tout ce qui l’entendait voire l’écoutait. Les jours s’écoulaient sans peine.

Portrait de Maria Godsal (huile sur toile), John Opie (1761-1807)
Rose-Marie Bordenave

Exemptée de sa fonction de chaperon auprès de sa maîtresse, Rose-Marie profita de ce moment de répit pour s’isoler et s’installer dans les cuisines. Elle se servit, en cachette, un verre de café qu’elle affectionnait. Elle s’apprêtait à le déguster quand elle sursauta à l’apparition dans l’encadrement de la porte d’un jeune homme, large d’épaules et blond comme les blés. Elle ne pouvait quitter ses yeux en amande. Antonin, mal à l’aise, expliqua maladroitement qu’il avait été guidé par un jardinier jusqu’à la porte de l’office. Il revenait de Bordeaux où il avait appris qu’elle résidait ici. Aussi, avant de rentrer à Cambes, il s’était arrêté pour la voir et lui donner des nouvelles. Rose-Marie reprenant contenance devant le jeune homme fortement intimidé, elle lui lâcha d’une voix un peu hautaine. « — Je suppose que tu parles de Mademoiselle Cambes-Sadirac. Elle ne peut être dérangée, mais si tu peux attendre, je lui signifierai que tu es là ». Agacé par l’intonation de la chambrière, se dominant, rougissant de colère, il dit qu’il patienterait dehors. Le ton d’Antonin déclencha un fou rire à Rose Marie qui s’excusa du sien puis reprenant son souffle, elle partit voir où en était sa maîtresse. Pendant ce temps, le jeune homme s’installa sous un chêne face à la porte de service. Antonin n’avait pas décidé de lui-même de rendre visite à Antoinette-Marie. Il devait aller chercher des barriques neuves, aux chais des Lacourtade, pour les nouvelles vendanges. Bertrande lui avait demandé de passer à l’hôtel de Saige afin de prendre des nouvelles de sa petite et comme il hésitait, elle avait insisté. C’est en se faisant prier et en traînant les pieds qu’il accomplit sa promesse arrachée. Mais arrivé aux fossés du chapeau rouge, le majordome lui avait annoncé le déménagement provisoire de Madame de Verthamon et de sa protégée. Donc sur le retour il avait accosté sa gabarre au niveau du château. Il demeurait inquiet. De toute évidence, il était content de revoir son amie d’enfance. Mais elle ? Elle avait dû se transformer en une vraie demoiselle, comment devait-il se comporter ? Comment allait-elle réagir ? Et cette servante impertinente qui l’agaçait avec ses grands airs, malgré ses appâts qui ne lui avaient pas échappé, ne présageait rien de bon. Plus le temps passait, plus il se demandait ce qu’il faisait là.

Pendant ce temps, Rose-Marie était montée au salon de musique. Elle était rentrée discrètement dans la pièce où la jeune fille finissait le dernier chant entamé. Les critiques de son maître concluant son cours, la chambrière prévint Antoinette-Marie qu’un jeune homme, qu’elle décrivit, car elle constata qu’elle ne connaissait pas son nom, l’attendait. Elle avait à peine achevé son information qu’Antoinette-Marie, sa servante sur les talons, déboulait dans les escaliers, sous l’œil circonspect de Madame Tournon. Elle réalisa le tour du bâtiment afin de le trouver. Dès qu’elle le vit, elle se jeta dans ses bras, le serra, l’embrassa sur les joues, lui prit le bras et l’emmena dans l’allée vers les vignes. La suivante, essoufflée, eut un pincement de cœur, un début de jalousie face cette intimité évidente. Elle fut surprise devant tant de familiarité. Comme il se devait, elle suivit le couple en retrait. S’éloignant du château, entraînant son compagnon, Antoinette-Marie posait mille questions, ne laissant pas Antonin ouvrir la bouche. Il riait sous l’assaut, retrouvant leur complicité. Puis il prit le relais, il commença à lui répondre, la rassurant sur tous, lui donnant des détails sur leurs vies sans elle. Elle raconta ensuite tout ce qu’elle vivait de nouveau, tout ce qu’elle avait découvert de sa nouvelle existence. Elle lui glissait régulièrement que si elle n’était pas malheureuse, elle s’ennuyait de Cambes et de ceux qu’elle aimait. Mais il comprit que son séjour amorçait une distance entre eux. Ce bavardage à bâtons rompus avait laissé filer le temps et les avait éloignés de la demeure. Le soleil commençant à descendre derrière les frondaisons, Rose-Marie les interrompit, car il devait rentrer, on allait s’inquiéter au château. Se dirigeant vers le fleuve, accompagnant Antonin à son embarcation, Antoinette-Marie lui soutira la promesse de revenir au plus vite, sous quinzaine au plus tard. Il l’embrassa, salua la chambrière et guida sa gabarre jusqu’au milieu du cours d’eau. Puis il se sentit submerger par l’amertume de la séparation réitérée. Il savait bien que ce n’était que prolonger ce moment douloureux. De son côté, muette, les larmes aux yeux elle reprit le chemin du château. Ressentant sa tristesse, Rose Marie, familièrement lui prit le bras. La Tournon se trouvait loin, et posa des questions à sa maîtresse. Celle-ci ne se formalisa pas, elles étaient avant tout deux jeunes filles qui se comprenaient. L’éducation première d’Antoinette-Marie ne l’avait pas formée à adopter de la distance avec ses inférieurs. Elle ne se considérait pas comme supérieure, elle n’avait pas encore pris conscience de son statut social dû à sa naissance. La blonde raconta à la brune toutes les nouvelles qu’elle avait reçues. La suivante finit par comprendre au milieu du flot de paroles que le jeune homme qui lui avait tant plu était le frère de lait de sa maîtresse. Et pour en avoir la certitude, elle lui insinua qu’elle le croyait son bien-aimé. Antoinette-Marie s’esclaffa. « — Antonin ! Cet escogriffe, en voilà une idée, Dieu sait qu’elle l’aimait, mais c’était son frère enfin tout comme. Il n’avait pas fait un pas sans l’autre. Elle connaissait tous ses travers. Oh non ! Il n’était pas son amoureux ! »

Se rapprochant de la demeure la servante reprit sa place de suivante en maintenant la distance respectueuse due à leur rang. Antoinette-Marie ne le remarqua pas, car elle aperçut Manon très agitée qui les hélait. Monsieur de Saige était rentré. Antoinette-Marie et sa chambrière se précipitèrent préparer la jeune fille pour le repas du soir.

Comme il faisait bon, Madame de Verthamon et Antoinette-Marie s’étaient installées sur la terrasse devant le salon où avait été dressée la table. La plus jeune rapportait son entrevue lorsque monsieur de Saige fit son entrée. Avec un large sourire, il salua les dames. Grand et une tendance à l’embonpoint, il reflétait la bonhomie. Contrairement à tout ce qu’elle avait entendu dire sur le personnage, la jeune fille qui le voyait pour la première fois ne lui découvrait rien de bien imposant. Cet homme, qu’elle savait si riche et qui possédait donc tant de pouvoir, avait une physionomie presque grotesque. Son cou assez présent portait une tête sensuelle. Il avait un visage arrondi, des lèvres gourmandes, avec un regard doux, mais le menton était un peu lourd. Malgré cette première impression, elle l’apprécia tout de suite, le trouvant rassurant, paternel. D’une voix profonde, il lui dit. « — Alors voilà encore une de ses beautés dont sont prodigues les La Fauve-Moissac. Vous faites honneur à votre clan, si je puis dire. Vous êtes une heureuse surprise, votre tante avait raison. Et dire que l’on vous marie de l’autre côté de l’Atlantique, ses Américains ont bien de la chance ! » Antoinette-Marie rougit et exécuta une légère révérence. Ils se mirent à table, un serviteur commença à servir. Il reprit la parole. « — Nous aurons cette année encore une fois une piètre saison. La grêle, les pluies incessantes ont détruit vignes et cultures. Ce mauvais temps continuel a fait pourrir en terre les semences, empêché la fenaison et les moissons. J’ai de très fâcheuses nouvelles de la part de mes métayers.

— Cela explique la hausse des comestibles dont se plaignait Madame Tournon. Cela finira mal.

— Vous ne pensez pas si bien dire, il y a eu des émeutes à Bordeaux. Les garçons cordonniers ont demandé une augmentation dans leurs prix, et ont refusé de rentrer dans les boutiques jusqu’à ce qu’ils l’aient obtenue. Les maîtres se sont lamentés de cette rébellion et la police a cru bon de devoir la disperser par la force, c’était un moyen injuste et odieux. Il eût été plus raisonnable d’entendre les parties, avant de n’en punir aucune. En conséquence, le guet à cheval, ayant rencontré un troupeau de nos braves crépins, a estimé qu’il devait en emprisonner quelques-uns. Mais ils avaient des armes et du courage ; ils ont chargé vigoureusement la milice bleue qui a été obligée de prendre la fuite. Cela n’a donc pas réglé le problème. »

La conversation se poursuivit sur les voisins, et les nouvelles de Paris.

***

Clark Gayton, Amiral du Cercle Blanc John Singleton Copley
Armand de Saige

Les jours défilaient et se ressemblaient, Monsieur de Saige parcourant ses terres, suivant ses maigres récoltes et répondants aux courriers réguliers qu’il recevait de Bordeaux, de Toulouse, de Saint-Domingue, ou de Paris. De son côté, Madame de Verthamon visitait les pauvres. Elle se rendait deux fois la semaine à l’hôpital saint André, comme elle l’avait toujours fait, distribuant ses aumônes, sous forme d’argent, de nourriture ou de vêtements. Antoinette-Marie ne quittait pas la demeure et ses alentours, d’autant que le temps s’était mis de la partie. Une pluie fine continue tombait journellement. La seule qui y trouva son compte ce fut Rose-Marie, car Antonin tint sa promesse et vint voir Antoinette-Marie à chacun de ses trajets entre Bordeaux et Cambes. La chambrière s’arrangea, sous différents prétextes, à le raccompagner à chacune de ses visites jusqu’à sa gabarre et très vite Antonin comprit l’intérêt que lui portait la jolie soubrette. Il se découvrait intimidé pour la première fois par une fille, aussi demeurait-il sur sa réserve. Elle crut dans un premier temps qu’elle ne lui plaisait pas. Elle en était dépitée. Puis du jour au lendemain, tout changea. Le ciel était resté bas toute la journée. Le jeune homme, de retour du quai des Chartrons où il avait livré des fûts de vins, passa deux heures au château. La nuit s’approchait quand Antonin annonça qu’il devait rentrer. La pluie avait rendu le chemin bourbeux et glissant, aussi la jeune fille utilisant ce prétexte prit-elle son bras et une lanterne pour éclairer leur route. Un cavalier déboula dans l’allée du château, alors que le couple s’y engageait. Rose Marie lâcha la lampe et faillit tomber à la renverse. Il la rattrapa à bras le corps et dans l’intimité de l’obscurité, sentant sa chaleur contre lui il l’embrassa et elle se laissa faire.

Le messager, de son côté, sauta de son cheval devant le perron et demanda à voir le châtelain. Comme il ne se trouvait pas encore là, on le fit attendre dans les cuisines en lui donnant une collation. Après son entrevue avec le cavalier, qui était ni plus ni moins que le secrétaire de monsieur Leberthon, président du Parlement en exil, monsieur de Saige annonça à sa femme qu’ils devaient rentrer à Bordeaux. Il semblait que le Parlement et la Cour des Aides aient enfin reçu l’autorisation de reprendre leurs fonctions au sein de Bordeaux et de revenir de leur bannissement libournais. Malgré les efforts du comte de Fumel, on avait assisté durant l’été 1788 à une sorte de dissolution du pouvoir royal dont le Parlement fut le premier à tirer profit. Et ce n’était pas rien en ces temps troublés par le rythme effréné des changements de politiques provenant de la Capitale. D’un commun accord, tout le monde effectua ses bagages et réintégra l’hôtel de Saige avec deux mois d’avance. Remarquant sa chambrière tirer une triste mine et n’étant pas dupe de ce qui se passait entre elle et son ami, Antoinette-Marie la rassura. « — Il viendra nous voir à Bordeaux même si c’est moins facile. » L’autre jeune fille sourit saisissant avec ses mots qu’elle était comprise et que sa maîtresse donnait par là son assentiment.

Chapitre 11

A Lady, ca. 1782 (John Smart) (1741-1811) Cincinnati Art Museum
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Octobre 1788, Retour à Bordeaux

Rentrée de la veille, le dimanche 19 octobre 1788 au soir, Madame de Verthamon vit ses salons envahis d’amis et de connaissances. Il n’était question que du retour imminent du président Leberthon et de la fête que l’on comptait lui faire. Antoinette-Marie n’avait jamais vu autant de monde rassemblé dans un même endroit ni autant de parures, de soie, de broderies… L’hôtesse passait d’un salon à un autre et d’un invité à l’autre, la jeune fille sur ses talons. Elle la présentait comme étant sa filleule, à tant de personnes qu’elle en eut le vertige. Elle resta toutefois très réservée, intimidée par la foule d’inconnus. Celle-ci ne portait pas attention à elle, préoccupée qu’elle fût des évènements à venir et des détails qu’elle pouvait glaner au sein d’elle-même. Vers le milieu de la nuit petit à petit chacun rentra chez soi et tout ce petit monde se donna rendez-vous au bord du fleuve pour voir traverser son parlement qui revenait de Libourne. La Jurade avait offert « la Maison Navale » qui, en principe, ne devait servir qu’à transporter les princes ou les archevêques.

À la surprise de tous, le jour suivant se leva sur une belle journée d’automne, ensoleillée à souhait. Antoinette-Marie accompagnait Monsieur et Madame de Saige qui allaient se poster sur la place royale entre l’hôtel des Bourses et la statue du feu roi. Il y avait été installé des tribunes face au fleuve sur lesquelles s’assirent aristocrates et grands bourgeois dont les toilettes et habits recouvrirent la place de couleurs. Les Lacourtade les y retrouvèrent ainsi que beaucoup de leurs amis. Pour l’occasion, la jeune fille avait mis une robe à l’anglaise, gris pâle, sur une jupe anthracite. Rose-Marie, qui rejoignait Antonin, l’avait coiffée très simplement avec un catogan maintenu par un ruban assorti. Le tout lui donnait un air de modestie malgré les mèches folles qui s’en dégageaient, cela convenait à sa situation. Madame de Verthamon qui n’avait pas voulu la priver de cette manifestation exceptionnelle ne tenait pas à ce qu’on la remarque trop, bien que les circonstances aient déjà faussé ses objectifs. Une fois prêt, le groupe se dirigea vers le lieu du rendez-vous. Lorsque le bateau arriva, ce fut un déchaînement de cris et de joies, la liesse se révélait à son comble. Le vaisseau ne fit que passer devant la place puisqu’il accostait face à la porte du Caillau, qui elle se situait en vis-à-vis du Palais de l’Ombrière en amont du fleuve.

Tout le quartier, où devaient se rendre les membres du parlement revenus, avait revêtu des décorations de fêtes. Aux fenêtres pendaient des tapis et les rues étaient jonchées de lauriers et de fleurs. Les cloches des églises sonnaient à toute volée. Antoinette-Marie ne vit pas grand-chose d’où elle se trouvait, n’ayant pas pu approcher à la descente du bateau. La foule était si compacte que Madame de Verthamon s’y était refusée comme bien des dames.

***

Le lendemain Rose-Marie rejoint son amoureux qui était arrivé à l’aube pour la prévenir de sa présence. Monsieur et Madame de Saige se rendant chez le président, dans le quartier du Mirail, Antoinette-Marie lui avait donné quartier libre. Rose-Marie avait revêtu un caraco à fines rayures blanches et rouges qui remontait sa gorge ronde et mettait en valeur sa taille étroite qu’accentuait une large jupe blanche, don de Madame de Verthamon. Antonin l’avait entraînée au palais de l’Ombrière. La place face au Palais regorgeait de monde. Un arc de triomphe avait été dressé devant la chapelle, deux enfants représentaient des génies et offraient des palmes aux magistrats. Sur chacun des côtés des estrades étaient occupées, l’une par les musiciens du régiment de Champagne, l’autre par les ménétriers dont la musique devait saluer l’arrivée de chaque magistrat. Au lieu de cela, les jurats furent accueillis par des bordées de huées et de sifflets auxquels se joignit le jeune couple emporté par la liesse générale. Les jurats se frayèrent un passage à grand-peine, tant la foule voulait recevoir avec chaleur leur représentant. Rose-Marie rentra tard, mais Antoinette-Marie qui avait dû rester seule à l’hôtel l’attendait pour obtenir un compte-rendu. Aussi l’une comme l’autre ne s’endormit qu’après tous les détails donnés.

Antonin Bourdel

Le jour suivant, le président Leberthon arriva en retard. Une compagnie bourgeoise avec musique en tête était allée le cueillir à sa demeure. Il avait été arrêté à chaque pas par les démonstrations d’affection du peuple qui l’ovationnait et qui jetait des fleurs sur sa voiture. Sur la place du Marché, il reçut l’hommage des poissardes. Quand il parvint à la place du Palais, mille cris de « Vive le roi » et de « Vive Leberthon » retentirent. Dans la salle des plaidoyers, les membres du Parlement siégèrent couronnés de lauriers… Après avoir écouté de magnifiques harangues, ils rentrèrent au milieu des acclamations. Un groupe de jeunes impétueux alla jusqu’à s’atteler au carrosse de monsieur Leberthon pour le reconduire à son logis. 

Le soir, un feu d’artifice fut tiré place Saint-Projet. Marie-Amélie Cambes-Sadirac, accompagnée de son époux et de ses deux commis, vint chercher sa sœur. Tout en riant, elle lui présenta les deux jeunes gens comme ses chevaliers servants, n’ayant pu choisir entre l’un ou l’autre. S’étant donné rendez-vous ultérieurement avec monsieur et Madame de Saige chez le président, ils se dirigèrent vers le lieu du spectacle. Les deux sœurs bras dessus bras dessous, monsieur Lacourtade prit de son côté le bras à sa femme. Étant donné qu’il y avait presse, les deux garçons, John Madgrave et Karel Van der Hartig, se comportèrent tels des gardes du corps. Ils ouvrirent la marche, faisant front à l’affluence qui commençait à s’agglutiner dans la rue Sainte-Catherine qu’ils devaient descendre. Les deux jeunes gens, à peine plus âgés qu’Antoinette-Marie, rivalisèrent de galanterie envers celle-ci. Cela l’amusa beaucoup d’autant que c’était la première fois que cela lui arrivait et elle trouvait l’accent de l’américain fort charmant. Ils ne purent s’approcher au-delà de la rue Guiraude. La foule était très agitée tant sa joie s’avérait débordante. Un groupe éprouva même le besoin de brûler deux mannequins à l’effigie d’un archevêque et d’un garde des Sceaux. Monsieur Lacourtade s’inquiéta de tout ce tumulte, aussi ils quittèrent le lieu et se rendirent chez le président où ils dansèrent toute la nuit. De leur côté, Antonin et Rose-Marie étaient allés de place en place danser les gigues et contredanses improvisées par des orchestres. Tout Bordeaux buvait, chantait, aimait et croyait en des jours plus heureux.

Le 22 octobre, tout ce qui comptait dans la ville se serra dans la cathédrale pour écouter un Te Deum chanté sur la demande du chapitre et cela malgré les vicaires généraux. 

Les fêtes durèrent quatre jours entiers, pendant lesquelles toute la cité et ses alentours festoyèrent et dansèrent.

Pendant la semaine qui suivit, Monsieur de Saige fut happé par ses affaires, cette fois-ci politiques, et disparut pour ainsi dire de son hôtel. Aussi un soir, où il avait réussi à partager son souper chez lui, annonça-t-il aux dames. « — Pour me faire pardonner de mes longues absences, mesdames, je vous emmène demain à la première de « Henri IV aux Champs-Élysées ». Monsieur Beaunoir, le directeur du grand théâtre ouvre la saison avec cette pièce qui soit dit en passant est bien sulfureuse.

— Mais mon ami, vous n’avez pas peur que cela tourne mal ?

— Ma chère, nulle inquiétude à avoir. C’est en l’honneur du retour du Parlement. Croyez-moi, personne n’y trouvera à redire.

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie, le lendemain matin, profita de son cours avec Monsieur Bardonneau pour le prendre à partie et se faire expliciter pourquoi tout ce tumulte. « — Voyez-vous, monsieur, non pas que je m’intéresse à la politique, mais cela m’agace de voir tout mon entourage appréhender à demi-mot ce que moi-même je ne saisis pas. C’est présomptueux de ma part, mais pouvez-vous m’en éclaircir les tenants et les aboutissants ?

Il fut agréablement surpris par la demande. Il le lui expliqua. « — Naturellement mademoiselle, et c’est avec plaisir que je vais m’exécuter. Contrairement à ce que vous pensez, toutes les personnes qui en parlent sont loin de comprendre où l’on va ! Et ce serait bien vaniteux de ma part que de vous faire croire que je le maîtrise. Tout d’abord, sachez que, pour plus de justesse, je vais être amené à dire des choses qui vous contrarieront peut-être.

— N’ayez crainte, je vous fais confiance et je ferai la part des choses.

— Comme vous le savez, notre société est divisée en trois ordres, l’aristocratie, dont vous faites partie, le clergé et le tiers état. Le poids des impôts, l’accès à la justice et aux grades militaires sont inégalement répartis sur chacun, le clergé et la noblesse constituant bien évidemment les ordres privilégiés. Le tiers état, lui, se trouve très lourdement taxé. De plus, à l’intérieur même du Tiers-État, il existe de fortes différences selon les provinces ou entre les villes qui possèdent des avantages importants. L’essor de nouvelles catégories sociales dans les cités et dans les gros bourgs est indéniable, Bordeaux en est l’un des meilleurs exemples. L’enrichissement collectif a affaibli les frontières entre bourgeois du tiers, anoblis et nobles. Parmi les nouvelles couches, on trouve quelques paysans fortunés qui peuvent offrir à leurs enfants une éducation. Mais il y a surtout la bourgeoisie marchande ou financière, comme la belle-famille de votre sœur ou celle des Nairac, qui profitent de l’accroissement global. Cette bourgeoisie aspire à occuper de hautes fonctions dans le royaume pour lesquelles elle doit être souvent anoblie. Cependant, par protectionnisme l’accès à la noblesse se ferme. De son côté, la noblesse a besoin de numéraire, la rente de la terre stagne et les frais de représentation, costumes, carrosses… sont de plus en plus élevés. Elle aimerait revenir aux affaires. Mais, contrairement aux Anglais par exemple, elle ne peut exercer un grand nombre d’activités économiques sous peine de « déroger », c’est-à-dire de perdre sa noblesse. Du coup, elle s’arc-boute sur ses anciens privilèges et elle a remis en vigueur des droits féodaux oubliés et contrôle de manière plus tatillonne leur perception. Elle s’est même arrogé aussi l’exploitation exclusive de certains communaux, ces terres non cultivées où, traditionnellement, les paysans pauvres pouvaient faire paître leurs quelques bêtes. Les mauvaises récoltes, que nous venons de subir suite au mauvais temps, ont eu comme conséquence de jeter à la rue les plus fragiles, grossissant le nombre de mendiants, de vagabonds. Tout cela est très mal vécu par les paysans qui réclament l’abolition des droits féodaux pour soulager leur misère. Les ordres privilégiés de leur côté se révoltent aussi contre le pouvoir royal. En effet, l’absolutisme les a privés de leurs prérogatives traditionnelles. Et pour finir, les Parlements profitent du droit qui leur permet d’émettre des remarques lors de l’enregistrement des lois dans les registres parlementaires pour critiquer le pouvoir royal. Cela les a entraînés à être exilés lorsque le roi ou son entourage a pensé qu’ils dépassaient les bornes. Nous devons toutefois relativiser. Bien qu’ils arrivent à passer, aux yeux de l’opinion publique, comme les protecteurs du peuple, ils préservent avant tout leurs privilèges. Pour cela, ils s’appuient sur les philosophes des Lumières qui défendent l’idée que le pouvoir souverain suprême réside dans la Nation.

— Personne n’est donc content ! Conclut la jeune file en souriant, et vous êtes un vrai révolutionnaire, monsieur le précepteur ! Mais moi, dans tout ça, j’ai du mal à me situer.

— Il y a de grandes chances que vous n’en apercevez pas la conclusion, car vous serez loin et dans une autre société.

— Vous avez raison et je vous remercie de ses éclaircissements bien audacieux que je garderai pour moi, bien évidemment.

L’après-midi fut concentrée sur la soirée au théâtre, et commença très tôt par la venue de madame Hardouin qui vint la coiffer. Celle-ci s’extasia sur la blondeur de ses cheveux, lui expliquant qu’à part l’une des belles-filles des Nairac, elle ne voyait jamais cette teinte presque blanche tant elle était claire. Et dans le cas de madame Élisée Nairac, cela se comprenait, car elle était originaire d’Amsterdam. Mais l’avantage qu’avait Antoinette-Marie sur cette dernière, c’était le contraste avec ses yeux noirs. En fait, Antoinette-Marie tenait ses caractéristiques physiques d’une ancêtre du côté de sa grand-mère maternelle. Celle-ci avait été ramenée par le grand-père de la grand-mère d’Antoinette-Marie, alors courtisan, de celui qui devait devenir Henri III et qui était parti occuper temporairement le trône de Pologne. Tout en parlant, la coiffeuse construisait une coiffure en hauteur en vogue en Angleterre, enroulant les mèches sur des rouleaux de crins et les lissant, puis elle en dégagea qu’elle boucla et qui tombèrent le long de son dos. Elle agrémenta le tout de rubans de dentelle assortis à ceux qui étaient cousus sur le décolleté de sa robe que la jeune fille n’avait pas encore vu. Madame Taillade la marchande de modes, apporta celle-ci en soirée. C’était un fourreau de satin blanc. La robe était très belle, elle moulait son buste avec une jupe très large, qu’une série de plis serrés au bas de sa chute de rein rejetée vers l’arrière, accentuant ainsi sa cambrure. Le seul bémol, pour Antoinette-Marie, fut de constater que décidément elle ne détenait pas assez de poitrine, ce qui la contrariait. Elle s’était vite rendu compte de l’attrait qu’une gorge pleine avait sur les hommes et elle voulait plaire. Rose-Marie la rassura, cela viendrait plus tard et pour l’instant on pouvait tricher avec un fichu de linon adroitement croisé sur le buste, ce qui fut effectué. Une fois prête, elle rejoignit Madame de Verthamon qui la complimenta sur le résultat.

***

Pierre Victurnien Vergniaud

Comme l’hôtel particulier se situait juste à côté du théâtre, il fut décidé d’aller à pied jusqu’à celui-ci, escorté de valets bien entendu. Ils longèrent les côtés du bâtiment qui abritait des commerces et des cabarets. Ils pénètrent par sa façade. L’édifice ressemblait à un temple antique. Passant sous la majestueuse colonnade qui soutenait le fronton portant les statues des muses, ils entrèrent dans l’immense vestibule de marbre agrémenté lui aussi de colonnes. Ils se retrouvèrent face à un escalier de pierre imposant, où une foule d’élégants stationnait et paradait. Ils passèrent de groupe en groupe au fur et à mesure qu’ils gravirent les marches. Par crainte qu’on lui abîme sa robe, Antoinette-Marie, comme une amazone, tenait délicatement le milieu du dos de sa jupe qu’elle avait ramené par le côté sur l’avant pour éviter de la faire traîner. Madame de Verthamon allait lui faire une réflexion, mais elle trouva que cela lui seyait. De l’autre main la jeune fille s’éventait pour se donner contenance, laissant son regard virevolter devant toutes ses nouveautés. Une fois arrivé face à la majestueuse porte à deux battants que soutenaient deux gigantesques cariatides, le trio prit l’escalier de droite. Ils allèrent s’asseoir dans la loge à l’année que louait Monsieur de Saige au premier balcon, l’un des plus en vue. Le couple se mit au premier rang, Antoinette-Marie derrière sa bienfaitrice. Deux valets posèrent sur des guéridons les rafraîchissements et madame Tournon qui était venue à cet effet commença à les servir. Antoinette-Marie qui pénétrait pour la première fois, dans ce qui lui semblait être un palais, admira les dorures des moulures, le lustre de cristal que des centaines de bougies faisaient briller. Elle profita de sa situation stratégique pour examiner l’assemblée qui s’installait dans le parterre ou dans les différents balcons, selon les possibilités que lui offrait son statut social. Madame de Verthamon commentait chaque arrivée à la jeune fille, avec parfois une certaine acidité. Elle reconnut ainsi Monsieur et Madame Nairac accompagnés de leur fille et de leur belle fille. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée le cadet, les suivaient. Elle remarqua au balcon d’en face une superbe femme rousse, au décolleté vertigineux, couvert de pierres brillantes, qui s’avéra être Madame de L…, veuve d’un fermier général, dont il valait mieux taire la réputation d’après Madame de Verthamon. Celle-ci se trouvait sous la loge d’une très jolie blonde, Melle de… qui de notoriété publique, avait le même amant. Puis l’attention d’Antoinette-Marie fut détournée des balcons et elle s’amusa du tapage qu’offrait la jeunesse dorée de la ville au sein du parterre. La plupart des jeunes gens affichaient leurs maîtresses ou se chahutaient entre amis. Elle sourit des interpellations de ces derniers à quelques belles aux étages supérieurs. Elle devina même quelques licences à l’intérieur des baignoires dont n’avaient pas encore été fermés les claustras. Les Lacourtade arrivèrent et ils s’installèrent juste avant l’entrée de l’invité d’honneur le président Leberthon qui déclencha un déferlement de sifflets et d’applaudissements. Le lever du rideau mit fin momentanément au tumulte. Mais à chaque tirade clamée par les acteurs, du poulailler au parterre, la pièce était continuellement ovationnée. Tout cela était interrompu par les éloges dithyrambiques des magistrats. Considérés à l’égal des sauveurs de la France, pour avoir fait plier le pouvoir royal, ils se permettaient toutes les audaces. Le sujet mettait en avant la révolution comme étant faite, la pièce répondait aux espoirs de changement de l’assemblée. À l’entracte commencèrent les visites d’amis et d’obligés. Ils leur étaient servis du vin de champagne et de bordeaux ainsi que quelques pâtés pour se sustenter. Antoinette-Marie très intimidée resta appuyée au balcon laissant courir son regard vers le parterre, quand elle entendit une voix chaude et envoûtante s’adresser à elle. Elle releva la tête et découvrit un homme élégant, avec de magnifiques yeux noirs, une chevelure abondante, un front imposant, d’épaisses lèvres sensuelles. Caparaçonné dans son habit à la française de couleur puce, il se pencha vers elle pour lui baiser la main. Au milieu de tout ce remue-ménage étaient arrivés quelques amis de monsieur Lacourtade, dont Pierre Victurnien Vergniaud, qu’elle avait devant elle. Après s’être présenté, il lui expliqua qu’il avait eu la chance de l’apercevoir lors du retour du président Leberthon, place royale, ainsi qu’au « Te Deum » donné en son honneur à la cathédrale, mais qu’à chaque fois, il n’avait pas eu celle de pouvoir l’approcher. Puis il lui demanda comment elle estimait la pièce, malgré le jeu d’acteur un peu infatué et parfois pas très audible sous les vivats continus. Aveuglée par le charme envoûtant de l’individu, ne comprenant pas ce qu’elle ressentait, elle eut quelque mal à trouver ses mots pour lui répondre. Il fit comme s’il ne s’en rendait pas compte et fit la conversation pour la mettre à l’aise, puis l’acte suivant fut annoncé et la loge se vida d’un coup. Elle se ressaisit et essaya de se concentrer sur la pièce tout en cherchant le plus discrètement possible l’homme qui l’avait tant troublée. Marie-Amélie se pencha alors vers elle et le lui glissa à l’oreille. « — Je ne sais pas ce que vous avez fait à notre ami Pierre Victurnien, mais il va en perdre la vue à force de vous fixer comme ça. » Antoinette-Marie sursauta et découvrit debout, au parterre, appuyer sur une des colonnes soutenant le balcon central, Pierre Victurnien Vergniaud qui regardait vers elle. Elle rougit, et fut soulagée que l’éclairage ne permette pas de le remarquer. D’un air dégagé, elle sourit à sa sœur et se tourna vers la scène. Elle lutta ensuite contre l’envie irrésistible de se retourner vers lui. Au deuxième entracte, il ne revint pas.   Cela aurait été discourtois, sans une invitation. Elle en fut déçue. La pièce finit, on quitta lentement les lieux s’adressant des politesses, des invitations, certaines pour le souper qui suivait à l’hôtel de Saige. S’étant placé sur leur passage, Pierre Victurnien Vergniaud la salua d’un signe de tête après avoir effectué ses adieux à ses amis. Amusée par le manège, Marie-Amélie glissa alors dans l’oreille de sa sœur. « – Je crois bien que Pierre Victurnien ne va pas s’en remettre. » Antoinette-Marie, la voix coupée haussa les épaules avec désinvolture n’ayant pas d’autres réponses. Le reste de la soirée se passa comme dans un rêve. Elle ne songeait qu’à se retirer pour se plonger dans le souvenir de la rencontre et quand sa sœur lui fit remarquer qu’elle semblait absente, elle mit cela sur le compte de la fatigue. 

Dès le lendemain, elle reprit le rythme de ses journées d’étude. Son moral fluctua de l’abattement ; pensant ne jamais revoir le charmeur ; à l’euphorie, de l’avoir séduit. Sa situation ne lui permettant pas d’en parler, elle intériorisa donc ses espoirs et ses rêves. Le temps passant elle commença à se faire à l’idée que cette rencontre n’avait été qu’un joli moment. 

Pourtant, deux semaines plus tard, alors que le soleil faisait enfin une apparition, Marie-Amélie vint proposer une promenade à sa marraine et à sa sœur, qui fut acceptée de bon cœur, malgré le froid qui était survenu quelques jours auparavant. Mi-novembre à la surprise générale se retrouva sous un peu de neige qui fondit aux premiers rayons de soleil. Elles choisirent pour cet après-midi-là le jardin royal, celui-ci était agrémenté de terrasses de café, aussi en profiteraient-elles pour se mettre au chaud dès qu’elles ne supporteraient plus la température. Le carrosse les déposa devant le magistral portail en pierres de taille et à doubles ventaux. Ceux-ci étaient un gigantesque ouvrage en fer forgé. Le jardin avait été créé pour les loisirs champêtres des riches bordelais, on s’y promenait entre gens du même monde, le petit peuple n’y ayant pas accès. On y flânait à pied avec chien de compagnie en laisse ou dans le manchon, on y donnait des rendez-vous de tout ordre. Elles n’étaient pas les seules à en avoir eu l’idée et à peine les pieds dedans, Madame Lacourtade et Madame de Verthamon reconnurent quelques relations. Au milieu du jardin à la française, elles déambulèrent et se dirigèrent vers les cafés qui s’abritaient sous les auvents soutenus par des colonnes qui longeaient le côté gauche de la promenade. Elles s’installèrent à une table proche d’un brasero et commandèrent un chocolat et deux cafés. Tout en discutant, elles suivaient les allées et venues des passants, gratifiant d’un propos souvent caustique ou d’une réflexion ironique chacun d’eux, commentant tenues et actualités de tous. Elles saluaient ceux qu’elles connaissaient, autant dire presque à chaque fois. Tout d’un coup, Antoinette-Marie crut que son cœur s’arrêtait, face à elle trois hommes se dirigeaient droit vers elles. Elle identifia tout de suite l’allure de celui du milieu. Gênée, elle baissa la tête tout en blêmissant, ce que remarquèrent ces deux comparses. Intriguées, regardant dans la même direction, elles virent arriver Pierre Victurnien Vergniaud accompagné d’Armand Gensonné et d’Élie Guadet. Inconsciemment, elles mirent sa réaction sur le compte de la timidité et les accueillirent avec amabilité. Il s’avérait que les deux premiers étaient fondateurs avec Monsieur de Saige du musée de Bordeaux, une société de pensée. En fait, si le premier, Pierre Victurnien Vergniaud n’était pas venu à l’hôtel de Saige depuis l’installation d’Antoinette-Marie, c’était uniquement à cause de ses émois sentimentaux. Une actrice de la Comédie française lui avait fait réaliser de fréquents aller-retour entre Bordeaux et Paris. Son précédent voyage avait conclu une suite de ruptures et de réconciliations et de ce fait ouvert la voie vers de nouvelles aventures. Quant au deuxième, Armand Gensonné, il était, à l’instar de son ami, avocat au Parlement de Bordeaux et avait défendu Monsieur de Saige dans des litiges commerciaux. Il venait régulièrement dîner ou souper, et Antoinette-Marie était loin de penser qu’il connaissait le premier. Le dernier, qu’elle avait préalablement croisé, qui était comme Monsieur Lacourtade membre du club, Élie Guadet, était issu d’une famille de magistrats girondins, et avait déjà acquis une solide réputation de plaideur. Antoinette-Marie, troublée, se sentait de plus en plus mal. Désespérément, elle essayait de reprendre contenance. Son cœur s’emballait, son corset ne lui avait jamais semblé si serré. Marie-Amélie le réalisa et courtoisement excusa le malaise de sa sœur. Ayant refusé l’assistance des messieurs, les deux femmes aidèrent Antoinette-Marie et rentrèrent à l’hôtel. Arrivées sur les lieux, elles délacèrent son corset. Elle reprit son souffle. Elle se repentit et mit sa défaillance sur le compte de son corset sans doute trop comprimé. Rose-Marie prit le relais, et après avoir fini de la déshabiller, coucha la jeune fille désemparée. Madame de Verthamon s’inquiéta de ce vertige qu’elle ne relia pas à l’arrivée des trois hommes. A contrario, Marie-Amélie avait deviné l’émoi de sa sœur, cette coïncidence la fit réfléchir. Pour éviter toute complication, elle appuya sa thèse quant à l’ajustement de son corsage. Elle aimait Antoinette-Marie que ses visites régulières lui avaient permis de mieux connaître, et elle comptait bien la protéger d’elle-même. Car si Monsieur. Vergniaud était un ami de son époux, qu’elle trouvait charmant au demeurant, et si l’on omettait qu’Antoinette-Marie était engagée, elle savait pertinemment que ce n’était pas un bon parti. Fils d’un maître d’armes, il avait reçu une solide instruction à défaut d’une convenable éducation. Son Père ayant connu des revers de fortune, Pierre Victurnien était entré au séminaire. Il l’avait très vite quitté, faute de vocation, pour accomplir des études de droit. Son beau-frère, ingénieur géographe, l’avait pris en main et l’avait orienté vers le barreau de la ville, tout en payant son apprentissage. Il était devenu dans la foulée secrétaire de Monsieur Dupaty, président à mortier du Parlement. Le magistrat était réputé pour ses idées libérales et avait fort influencé le jeune homme. Grâce à ce poste, Pierre Victurnien Vergniaud avait acquis rapidement une certaine notoriété. Elle savait par son époux et elle avait pu le constater, il était doté d’un caractère indolent et rêveur. L’avocat qu’il était n’acceptait de travailler que, lorsqu’il avait besoin d’argent, et refusait des causes, le reste du temps. Il ne semblait pas vénal, l’argent filait entre ses doigts et cela n’avait pas l’air de le toucher outre mesure. À vrai dire, hormis lors de ses conversations politiques, elle ne l’avait jamais vu ni beaucoup intéressé et encore moins passionné par autre chose que ses idées ou ses maîtresses d’après la rumeur. Elle s’avérait donc déconcertée par la situation. Sa sœur ne faisait pas partie des jeunes femmes sulfureuses avec lesquelles il défrayait la chronique. Restée sceptique devant l’attirance du don Juan, elle ne savait pas trop comment s’y prendre avec les premiers émois amoureux de la jeune fille.

Le lendemain, Antoinette-Marie Marie reçut du séducteur un petit mot s’inquiétant de sa santé et lui souhaitant un bon rétablissement. Madame de Verthamon fut très étonnée et contrariée de ce geste qu’elle trouvait incongru de la part d’un homme célibataire qui n’avait rien à voir avec la famille. Elle le donna à Antoinette-Marie et lui expliqua que sa réputation ne lui permettait pas de répondre, aussi l’avait-elle fait à sa place. Bien que frustrée, la jeune fille comprit. Pierre Victurnien Vergniaud n’en fut pas refroidi pour autant.

***

Le temps se révélait triste, mais assez doux. Une lumière froide baignait la place du Palais. Sous l’auvent des frères Labottière, libraire et imprimeur de leur état, la main gantée de chevreau crème retirait des étagères un livre, le feuilletait puis le replaçait. La silhouette élancée d’Antoinette-Marie, vêtue d’une robe à l’anglaise chocolat et d’un grand chapeau à la Marlborough sans fioriture, se détachait sur la devanture de la boutique. En retrait, appuyée contre l’une des colonnes de l’avant-toit, Rose-Marie regardait les passants. Antoinette-Marie avait accepté d’aller quérir un livre pour Madame de Verthamon. Cette dernière avait pris ce prétexte pour inciter une sortie. Elle trouvait que la jeune fille faisait triste mine. Elle se languissait visiblement à l’intérieur de l’hôtel. Profitant de sa visite chez le libraire, elle recherchait un ouvrage qui la divertirait. Elle sursauta quand elle entendit la voix grave et ferme de Pierre Victurnien Vergniaud lui conseillant de lire le livre qu’il lui tendait. Elle prit sur elle, sourit et le remercia de son aide. Antoinette-Marie acheta le livre qui s’avéra être « Cléopâtre » de Gautier de la Calprenède, un auteur du siècle précédent. Il réclama des nouvelles de sa santé, elle le rassura, après un échange de deux ou trois banalités, il lui proposa de faire quelques pas ensemble, ce qu’elle accepta à la grande contrariété de sa suivante. Cette dernière essaya diplomatiquement de la faire changer d’avis, mais elle refusa de comprendre. Antoinette-Marie lui suggéra de rentrer avec le carrosse. Les trajets à pied se révélant déconseillés au vu de l’état des rues recouvertes de détritus, d’excréments jetés depuis les fenêtres et de la boue, elles étaient arrivées avec une voiture. Rose-Marie déclina, rappelant qu’elle devait accompagner sa maîtresse. Le couple se dirigea vers le port, la chambrière sur les talons. Rose-Marie essayait d’entendre la conversation, mais en vain, trop de bruit venait de la foule. Leurs pas les ramenèrent vers les « fossés du chapeau rouge ». Antoinette-Marie flottait de bonheur au son de la voix de l’enjôleur que la fraîcheur d’Antoinette-Marie envoûtait. Invoquant un rendez-vous, il laissa les deux jeunes femmes. La suivante renfrognée fut soulagée de son départ et demanda intriguée depuis quand elle connaissait ce charmeur. Elle n’obtint pour toute réponse qu’un bafouillage qui se voulait désinvolte, qu’elle essaya de décrypter, mais n’en tira rien de plus. À peine rentrée, la jeune fille prétexta un peu de fatigue et se retira dans sa chambre. Elle s’allongea sur une méridienne et commença à compulser le livre qu’elle n’avait pas lâché. Tomba alors une feuille pliée en quatre écrite de la main du conseilleur. Ce dernier gardait par-devers lui le pli qui s’avérait être un mot doux, dans l’espoir d’avoir l’opportunité de le lui donner d’une façon ou d’une autre. Il demeurait momentanément lassé des femmes dont l’expérience de la séduction mettait en valeur la candeur de la jeune fille. Aussi quelle n’avait pas été sa satisfaction quand atteignant le palais de l’Ombrière, il avait aperçu sa longue silhouette devant l’étal du libraire ! Il avait donc profité de ce stratagème pour lui glisser discrètement la missive dans le livre, l’essentiel du contenu tournait autour de sa beauté qui l’avait subjugué et le rendait esclave de ses charmes. Elle s’attendrit sur ces quelques lignes qui liquéfiaient son cœur et l’emplissaient d’euphorie.

Entre temps, la belle-sœur de Madame de Verthamon, Madame de Mesplée était arrivée à l’hôtel. Marie-Angélique de Mesplée, orpheline avec pour principale qualité une fortune conséquente, avait épousé, à la sortie de son couvent comme le voulait la tradition, Jean-Baptiste Maurice de Verthamon, marquis de Terçy baron de Chalucet. Bien que charmante, elle était d’une beauté insignifiante et son intelligence était palliée par une vraie bonté, mais ses vertus ne retenaient pas son conjoint au domicile. Celui-ci affichait sans gêne ses maîtresses souvent tirées du foyer du théâtre. Elle ne lui en portait pas rancune, trouvant cette situation tout à fait commune. Elle était venue rendre visite à celle qu’elle considérait à la manière d’une sœur, afin d’organiser la vente de charité qu’elle donnait traditionnellement pour l’épiphanie. Au milieu de la conversation, elle demanda à sa belle-sœur si par hasard ce n’était pas sa protégée qu’elle avait croisée en promenade avec Monsieur Vergniaud. Madame de Verthamon, surprise, répondit en biaisant. La jeune fille n’étant pas rentrée, elle n’en savait rien, mais elle en doutait. Madame de Mesplée partie, elle fit appeler Rose-Marie. La chambrière ne se faisait pas d’illusion quant à l’entretien auquel elle était mandée. Elle était seulement stupéfaite que la nouvelle eût pu arriver aussi vite. Par le cocher pensa-t-elle ? Dès les premiers mots de Madame de Verthamon, la femme de chambre se retrouva tout de même surprise par les informations qu’elle détenait. Tout en protégeant Antoinette-Marie, elle rapporta la rencontre, la minimisant et ramenant la promenade à une simple reconduite jusqu’à l’hôtel. Contrariée, Madame de Verthamon la congédia gardant pour elle-même ses suspicions. 

***

EANNE DE VALOIS, COMTESSE DE LA MOTTE By Élisabeth Vigée Le Brun
Jacqueline de Verthamont

Tous les mardis et jeudis, Madame de Verthamon ouvrait salon et cette année, rentrée plutôt, sa saison commença à l’avance. S’y mélangeaient jeunes gens aux idées politiques dans le vent, artistes en vogue, femmes du monde de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie. On s’y présentait à partir de quatre heures et l’on espérait faire partie des invités qui resteraient au souper. Comme Antoinette-Marie était désormais connue de tous et afin d’éviter toute curiosité supplémentaire si on l’entourait d’un mystère, Madame de Verthamon se fit seconder dans son rôle d’hôtesse par la jeune fille. Dans les premiers temps, intimidée, elle fut mal à l’aise. Petit à petit, rencontrant un peu plus de personnes, son apprentissage de maîtresse de maison de mieux en mieux dominé, elle mit dans ce rôle toute la grâce et l’amabilité adéquate. Madame de Verthamon avait procédé à l’éloge de sa voix, aussi les invités sollicitaient régulièrement des concerts à la protégée de l’hôtesse, ce que tout le monde appréciait. Passant des héroïnes de Gluck à celles de Piccinni, elle savait émouvoir ou enchanter son auditoire. Elle y gagna des admirateurs comme le jeune Carbanac de vieille noblesse landaise qui l’accompagnait de temps à autre au clavecin. Pierre Victurnien Vergniaud profita de ces après-midi pour approcher Antoinette-Marie. Celle-ci apprit à garder son sang-froid, et attendait chacune de ses visites, ce qui la rendait nerveuse. Ils se faisaient passer le plus discrètement possible des mots doux glissés d’une manche à l’autre. Si elle ne remarqua rien de ses échanges, son agitation n’échappa toutefois pas à Madame de Verthamon. Elle ne pouvait, sans prétexte sérieux, refuser ses entrées à un ami de son époux. De plus, il venait à chaque fois accompagné de politiciens dans la force de l’âge aux idées neuves, ce qui plaisait à Monsieur de Saige. Mais plus le temps s’écoulait, plus elle était persuadée qu’il se passait quelque chose à son insu, d’autant qu’elle n’avait jamais autant vu le soupirant dans son salon. Pour tous, il s’avérait évident que Pierre Victurnien Vergniaud tournait autour d’Antoinette-Marie. Elle était très ennuyée de cette conjoncture qui se déroulait sous son chaperonnage. Tout en surveillant l’évolution de la situation, elle décida d’attendre madame La Fauve-Moissac qu’elle trouvait plus à même de conseiller ou de sermonner sa propre nièce. Elle en parla à sa filleule qui tomba d’accord avec elle, d’autant que la jeune fille étant toujours accompagnée, il y avait peu de risque. Seulement, c’était sans compter sur la nouveauté des sentiments qui ne germaient en son sein ni sans l’audace du galant. De plus, l’échange régulier de billets alimentait la sensibilité romanesque d’Antoinette-Marie. Ses fluctuations d’états d’âme mirent la puce à l’oreille de Rose-Marie qui finit par s’en ouvrir à elle. D’abord gênée, puis ayant le besoin de se livrer, toutes ses émotions l’étouffant, elle lui raconta ce qui se passait entre elle et celui qui était devenu Pierre. Rose-Marie demeura sur l’instant interloquée puis elle lui demanda si l’élu de son cœur était informé de cet engouement. Antoinette-Marie sortit d’un tiroir dont elle gardait la clef, une pile de lettres de l’amoureux. La chambrière en resta tout ébahie, et elle n’était pas au bout de son effarement, Antoinette-Marie expliqua qu’elle comptait s’enfuir avec lui. 

« – Mais Mademoiselle, vous êtes promise, et de plus Monsieur Vergniaud vous l’a-t-il proposé, et a-t-il de quoi vous faire vivre. »

Occultant la première question, elle répondit en toute innocence.

— On se débrouillera. Et puis, que ce soit lui ou un autre, quelle importance pour ma tante, ma sœur ou Madame de Verthamon ?

— Mais votre bien-être. Voyons ! Et êtes-vous assurée qu’une fois qu’il vous aura sur les bras cela l’arrangera, vous a-t-il promis de vous épouser ?

— Non, pas encore, mais je suis sûr que c’est uniquement, car nous n’en avons pas eu l’occasion.

— Et bien, patientez jusqu’à ce qu’il le fasse avant de vous décider.

— Mais je ne peux attendre, ma tante va arriver et je ne peux la tromper, ce ne serait pas honnête. 

Rose-Marie, que l’affolement saisissait, essaya de gagner du temps, elle ne savait comment se retourner. Elle devait demander conseil, mais elle n’avait pas encore identifié la personne, il lui fallait un peu de temps. Aussi poursuivit-elle. « — Assurez-vous de ses intentions pour ne pas faire de bêtise et comme votre tante se présentera qu’après les fêtes, laissez-les passer avant de prendre toutes décisions regrettables. Pensez à votre réputation, sans elle une femme n’est plus rien.

— Soit, soit, de toute façon Pierre n’a fait que suggérer l’idée, et j’ai réservé ma réponse. Non pas que mon cœur ne soit prêt, mais je dois bien avouer que cela me fait un peu peur. Mais s’il le faut, il sera mon Saint Preux et je serai sa Julie, plutôt que d’abdiquer mon amour.

— Qui est-ce ? Ce Saint Preux ? Et cette Julie ? Je ne les connais pas !

— Que tu es sotte, ma pauvre Rose-Marie ! Ce sont les héros d’un roman de Monsieur Rousseau.

— Alors ce ne sont que des fariboles et cela ne vous aidera pas dans cette réalité-là.

Elle allait sortir, exaspérée, n’apercevant pas d’échappatoire. Antoinette-Marie la retint par le bras. « – Attends ma Rose, il faut que tu me rendes service. »

« — Voilà autre chose ! » Songea la chambrière. Elle appréciait sincèrement sa maîtresse, elles étaient devenues des confidentes, l’âge aidant, elles s’étaient rapprochées. Leur complicité avait grandi depuis qu’Antonin était devenu un lien entre elles. Mais elle, que ferait-elle si cela finissait en scandale, que deviendrait-elle ? Elle serait chassée dans la minute par Madame de Verthamon, pour avoir collaboré. De plus, en elle germait un autre problème, elle n’avait plus ses menstruations depuis deux mois, et ne savait que faire. D’un autre côté, elle ne pouvait la trahir. Ce piège inattendu se refermait sur elle, elle promit tout de même faisant confiance au destin.

***

De son côté, Marie-Amélie Lacourtade s’inquiétait de ce qu’elle devinait de cet engouement de jeune fille, et se confia à son époux. Ce dernier la rassura. Vergniaud n’était pas homme à se marier et s’il le faisait, il n’était pas bête au point de compromettre sa carrière avec un scandale, surtout lié avec Monsieur de Saige. Apaisée, elle remit ses investigations. Les fêtes de la nativité passèrent, Rose-Marie s’avérait de plus en plus anxieuse, Antoinette-Marie n’avait que Pierre et ses intentions supposées à la bouche. Elle ne savait plus quoi faire.

Tout à ses sentiments, Antoinette-Marie, se prélassait, se délectait de ce qu’elle ressentait pour le brillant avocat, qui dans son inconscience alimentait les fantasmes de la jeune fille.

Chapitre 12

Pierre Victurnien Vergniaud
Pierre Victurnien Vergniaud

1789, les changements

Le 1er janvier 1789, une bonne nouvelle arriva, elle mit quatre jours à parvenir de Paris à Bordeaux. Ce fut François-Xavier Lacourtade qui l’apporta à la table de l’hôtel de Saige. Alors qu’en petit comité Monsieur de Saige et Madame de Verthamon déjeunaient en compagnie d’Antoinette-Marie, de Jean-Baptiste Maurice de Verthamon et de sa femme Marie angélique de Mesplé, ce dernier déboula au moment du dessert. Tout en s’excusant, il délivra l’annonce. Le Conseil du roi s’était finalement prononcé pour le doublement des députés du tiers état ! Le Tiers État détiendra donc autant de députés que l’aristocratie et le clergé réuni ! Et bien, que toutes de noblesses anciennes ou récentes, toutes les personnes autour de la table s’enthousiasmèrent de la nouvelle. Les États généraux allaient pouvoir enfin commencer. D’après les premiers échos, la France était en liesse. Elle donnait au roi le titre de « Père du peuple, de restaurateur de la liberté française », cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été aussi populaire. Il y avait toutefois un bémol à cette nouvelle, le vote demeurait un vote par ordre. Et le résultat sera toujours deux à un, en faveur de la noblesse et du clergé, et cela allait freiner les changements dont tous avaient besoin et que tous désiraient. Monsieur de Saige communiqua donc la suite logique. Les représentants des provinces, une fois élus, allaient se rendre aux États généraux, dont l’ouverture devrait être annoncée sous peu. Ce à quoi le frère de Madame de Verthamon acquiesça et précisa qu’il serait représentant de l’assemblée de l’aristocratie bordelaise. Ne doutant pas de leurs élections, François-Xavier Lacourtade informa qu’en compagnie de ses compagnons Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Victurnien Vergniaud, après avoir fini la rédaction « des cahiers de doléances ». Ils se rendraient en tant que représentants de celle du Tiers-État. Monsieur de Saige approuva cette démarche et assura qu’il l’appuierait. Antoinette-Marie commença à paniquer appréhendant que son amour fût de peu de poids devant toutes ces nouvelles. Elle demanda donc quand tout ceci serait réalisé. Comprenant où voulait en venir sa belle-sœur, Monsieur Lacourtade lui répondit que dans une semaine ses amis, ce qui sous-entendait Pierre Victurnien Vergniaud, partiraient pour Paris. L’ouverture des États généraux ne s’avérait pas encore officielle, mais elle serait sûrement prévue pour le printemps, et il devait songer à s’installer dans la ville de Versailles. Bien que gardant contenance, elle commença à paniquer.

Ce que ne savait pas la jeune fille, c’est que le matin même, Pierre Victurnien Vergniaud s’était présenté quais des Chartrons au domicile des Lacourtade pour transmettre la bonne nouvelle. Lorsqu’il fut annoncé, François-Xavier étant absent, ce fut Marie-Amélie, qui le reçut. Elle s’était installée dans le salon donnant sur le fleuve, c’était une heure de la journée où les rayons du soleil baignaient la pièce la réchauffant et l’éclairant abondamment. Elle se composa pour l’occasion une mine hautaine. Elle avait bien l’intention de profiter de cet entretien inopiné pour remettre à sa place et refroidir le galant. À peine entré, il sentit bien que quelque chose n’allait pas, mais dans l’euphorie de la nouvelle, il n’y prêta pas attention. Elle le laissa lui narrer les évènements tout en buvant le café qu’elle avait fait servir. Alors qu’il arrivait au terme de son explication, elle prit le relais de la conversation d’un ton doucereux.

– Mon cher Pierre, je suppose que vous allez partir au plus vite pour Paris ? Ne voyant pas le piège venir il répondit par une hypothèse. Elle continua.

— Bien que ce ne soit pas le propos, comme vous le savez ma sœur, Antoinette-Marie, est promise à un jeune baron des Amériques. Je présume que c’est sans le vouloir que vous portez préjudice à la réputation de celle-ci en la courtisant. Je suis consciente que pour vous ce n’est qu’un jeu de salon, mais elle est jeune, sans expérience, et elle n’y voit pas de malice. Un cœur si neuf s’enflamme aux premiers émois. 

L’homme avait blêmi sous l’attaque. Devant cette jeune femme qui était devenue glaciale, il avait perdu contenance. Ne le laissant pas se reprendre, elle poursuivit.

— Car bien évidemment vous n’avez pas l’intention de l’épouser, ce qui serait tout à fait déplacé dans les circonstances actuelles. Madame de Verthamon en prendrait ombrage si l’on venait à disloquer un projet qui à elle comme à moi nous tient à cœur. Donc si opportunément vous partiez pour la Capitale en oubliant de prévenir Antoinette-Marie, ce serait une bonne chose, même si cela doit lui briser le cœur. » Cela l’attristait intérieurement, car elle ne souhaitait pas de mal à sa jeune sœur. Elle avait fini par piéger Rose-Marie malgré elle et connaissait ainsi la teneur de sentiments d’Antoinette-Marie. Elle en voulait d’autant plus au don Juan qui n’avait fait que s’amuser, du moins le pensait-elle. Sur ce, elle s’excusa, le laissant ébahi, son mari étant rentré, elle quitta les lieux. Décontenancé, Pierre Victurnien Vergniaud n’en était pas revenu. Le monologue de la jeune femme avait duré quelques minutes, pendant lesquelles elle ne lui avait pas permis de se justifier ou de se repentir. De toute façon qu’aurait-il pu dire ? Évidemment, qu’Antoinette-Marie lui plaisait, il s’était même pris au jeu. Mais depuis le début, il savait qu’il n’y aurait pas de suite, du moins cela ne lui était pas venu à l’esprit, elle l’avait subjugué par sa beauté de sylphide. Par la rumeur, il avait compris que son destin n’était pas à ses côtés, et il ne se voyait pas avec la corde au cou. Sa maîtresse la plus exigeante, la plus sure c’était la politique. Après la conversation à bâton rompu avec son ami, il avait conclu qu’il partirait devant pour préparer leur séjour qui n’était pas défini dans le temps, mais qui risquait d’être long, d’autant que tout le monde voudrait loger dans la ville où siégeait le pouvoir, Versailles. François-Xavier n’apprit, par sa femme, le vrai motif de sa précipitation que suite à son départ.

***

Rose-Marie était complètement affolée, quelques jours plutôt, alors qu’elle était seule dans la chambre de sa maîtresse occupée à ranger les effets de cette dernière, Madame Lacourtade l’avait surprise. À brûle-pourpoint, elle lui avait demandé depuis combien de temps qu’Antoinette-Marie et Monsieur Vergniaud échangeaient leurs sentiments. Prise au dépourvu, elle répondit qu’elle ne savait pas, mais elle comprit aussitôt que la jeune femme l’avait piégée. Elle venait de lui confirmer ses doutes. Elle avait bien essayé de racheter sa bêtise en minimisant les faits, mais elle s’était empêtrée dans ses explications. Marie-Amélie la réconforta, elle ne donnerait pas ses sources. Elle la remercia de son attachement envers sa sœur, cela la touchait, mais de toute façon elle allait au plus vite résoudre le désagrément. Une fois Madame Lacourtade partit, la chambrière s’effondra en pleurs, et se demanda ce qu’elle pouvait bien réaliser pour rattraper la situation. Ce fut Antonin qui la rassura, lui disant que ce n’était pas son problème, qu’elle avait été fidèle à son amie, mais qu’elle ne pouvait rien y faire. Celle-ci était rentrée dans un autre monde qui n’était pas le leur et ils ne détenaient pas les mêmes règles. Elle le trouva très dur, mais elle était consciente aussi qu’il avait raison et qu’elle possédait peu de poids dans la situation. Elle était effondrée, elle savait bien qu’elle n’avait pas trahi sa maîtresse, mais elle ne savait plus comment l’aider. Elle en oubliait son propre problème.

***

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Madame Le Sèvre, mère de Vigée Le Brun, Vers 1774-1778
la Fauve Moissac Marie Louise

Madame La Fauve-Moissac arriva la veille de l’épiphanie, le mardi 6 janvier 1789. Sous une zibeline, les pieds sur un brasero, elle avait voyagé dans sa berline avec pour seule compagnie sa femme de chambre, son valet, le cocher et le palefrenier. Son époux n’avait pu se joindre à elle, car un changement de politique se préparait et il avait été approché par Monsieur Necker. Partie deux jours après Noël, le trajet avait duré plus d’une semaine. Elle avait effectué des étapes chez des amis, qui pour la plupart étaient restés à Versailles, elle y faisait donc halte dès la nuit tombée et repartait à l’aube. Malgré le mauvais temps, le froid n’avait pas été aussi vif depuis bien longtemps, et l’état déplorable des routes, le voyage s’était déroulé sans ennui. Elle arriva en fin d’après-midi. Sanglée dans une robe à l’anglaise de velours cramoisi sur jupe de soie noire, le bonnet assorti à la robe, elle accomplit son entrée au milieu du salon bondé de Madame Verthamon, qui s’empressa de l’accueillir. Marie-Louise La Fauve-Moissac dit bonjour et échangea quelques politesses avec les invités qu’elle connaissait puis se retira pour se rafraîchir. Au deuxième étage, donnant sur le jardin, son hôtesse et amie lui avait alloué une grande chambre avec boudoir et garde-robe dans laquelle dormirait sa camériste. L’ensemble était décoré dans les verts pâles, blancs et or, le lit à baldaquin était à lui seul une œuvre d’art du règne passé. Elle se changea pour une robe à l’anglaise plus légère en satin de soie bleu-gris sur jupe ivoire, qu’elle agrémenta d’un fichu de linon blanc puis descendit voir la compagnie. Madame de Verthamon excusa Antoinette-Marie qui se sentait mal et était restée alitée, quant à Marie-Amélie, elle viendrait pour le souper.

Le lendemain matin, dès qu’elle fut prête, Marie-Louise La Fauve Moissac se rendit au chevet de sa nièce. Elle avait appris la veille ses émois et en avait été surprise. Hormis Monsieur d’Ajasson, elle-même n’avait guère connu ce genre d’élan du cœur, peut-être pour Monsieur de Vaudreuil. Mais ce dernier avait dû faire pâmer toutes les dames de la cour. Antoinette-Marie demeurait toujours au fond de son lit à se morfondre du départ précipité de Pierre Victurnien Vergniaud. Celui-ci avait quitté Bordeaux sans la prévenir, elle ne comprenait pas pourquoi. Lorsque sa tante rentra, elle ressassait encore le peu d’information qu’elle avait. De son côté renseignée par son amie et par Marie-Amélie, Madame La Fauve-Moissac était bien décidée à remettre d’aplomb la jeune amoureuse. Elle pénétra dans la pièce et tira elle-même les rideaux de la chambre. Avec un grand sourire, elle vint embrasser Antoinette-Marie qu’elle n’avait pas vue depuis ses sept ans. Pendant que Rose-Marie servait le déjeuner des deux femmes, la tante interrogeait sa nièce sur son séjour à Bordeaux. Antoinette-Marie, le teint pâle à l’égal de ses draps, essayait de faire bonne mine et répondait de son mieux aux questions de l’aimable dame. Celle-ci remarquait bien son désarroi et finit par trancher. « – Mon petit, je connais le sujet de votre peine, à l’instar de votre sœur et notre amie Madame de Verthamon, vous avez cru être discrète, mais vos émotions se voyaient comme votre nez sur votre figure. »

Portrait of a Lady said Portrait of Jeanne de Valois, Comtesse de la Motte Elisabeth-Louise Vigée Le Brun
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie en resta la bouche ouverte, rougit et baissa les yeux de honte, non pas de ses sentiments, mais de ses cachotteries envers toutes ses dames qui se préoccupaient de son devenir. Madame La Fauve-Moissac reprit avec douceur.

« – N’en soyez pas gênée, nous sommes toutes compréhensives et appréhendons votre détresse. Mais dans notre inquiétude, nous nous sommes renseignées sur le sérieux de ce monsieur. Nous le croyons sincèrement honnête, mais pas prêt à convoler. » Le mensonge s’avérait petit et pas tout à fait faux. « – Je ne veux pas salir l’image de votre soupirant, mais si ses intentions avaient été déterminées, pensez bien qu’il n’aurait pas pris le premier prétexte pour s’éloigner sans vous donner de nouvelles. Et s’il vous plaît, ne lui cherchait pas d’excuses qui ne vous feraient que souffrir. »

Antoinette-Marie était stupéfaite, comment ces informations pouvaient-elles être connues de sa tante ? Et bien qu’elle ne fût pas prête à réaliser son deuil, elle reconnut que la meilleure chose à accomplir était encore d’avancer et de songer à demain. Toute cette aventure lui avait fait oublier la leçon que les Freydou avec leur bon sens lui avaient inculquée jour après jour. Ne rien demander à la vie qu’elle ne put offrir et repousser les espérances insensées et les rêves hors du possible et Pierre Victurnien Vergniaud, c’était souhaiter l’impensable. Elle releva la tête, esquissa un sourire tout en essuyant quelques larmes. Sa tante émue la prit dans ses bras et la consola avec des mots tendres.

Puis, poursuivant la conversation, Madame La Fauve-Moissac expliqua les nombreuses difficultés qu’elles avaient eues à lui construire un avenir fiable et avantageux, et qu’elle ne pouvait le faire vaciller sur un coup de cœur. Une fois qu’elle fut calmée, Madame La Fauve-Moissac la fit habiller, étant donné qu’elles devaient effectuer des courses et notamment acheter du tissu pour une robe, car elles devaient bien songer au mariage par procuration. Le cœur d’Antoinette-Marie s’étreignit, mais courageusement elle redressa la tête. 

***

Le 15 janvier 1789, François-Xavier Lacourtade partit pour Paris en tant que représentant du Tiers État avec Armand Gensonné, Élie Guadet. Ils avaient été élus afin de remettre les cahiers de doléances de la Gironde à Versailles. Ils y rejoignaient Pierre Victurnien Vergniaud.

Portrait de James Dashwood, George Romney (1734-1802, United Kingdom)
Lacourtade François-Xavier

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 7

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (50)
Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Été 1788. L’annonce du mariage par procuration.

Monsieur et Madame D’Ajasson de Grandsagne revenaient de Versailles, où ils avaient passé deux semaines épuisantes. La marquise, Marie-Louise La Fauve-Moissac, était arrivée le vendredi 15 août pour la messe en l’honneur de la Vierge. Celle-ci était donnée au sein de la chapelle du château par l’un des deux curés, face à toute la cour réunie. Reçue dans les appartements de la reine, elle avait assisté, amusé, une nouvelle fois, au ballet des courtisans. Rivalisant déjà par des toilettes extravagantes, les dames se poussaient pour se retrouver devant. Elles étaient alignées sur deux rangs à gauche et à droite de la pièce que devait traverser la reine, de manière que la porte resta libre et afin de laisser le centre de la chambre vide. La marquise s’était installée dans l’encoignure d’une fenêtre n’ayant ni intérêt ni envie d’être remarquée. À midi quarante, l’huissier annonça le roi. La reine, systématiquement vêtue d’un habit de cour dans ces occasions, s’avança vers lui. Contrairement à son habitude, elle avait un air inquiet ou contrarié. L’ambiance s’avérait pesante. Il avait la vue si basse qu’il ne reconnaissait personne à six pas, il n’en percevait pas moins l’humeur de son épouse. Grand et lourd, mais gardant majesté comme tous les Bourbons, au grand agacement de la reine, le roi se dandinait toujours aussi mal à l’aise dans ses habits. Elle ne lui en sourit pas moins, lui donnant le bonjour avec amabilité. À une heure moins le quart, ils se mirent en route pour l’office. Le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes de quartier et plusieurs autres officiers ouvraient la marche. Le roi et la reine, lentement, les suivaient disant quelques mots aux courtisans qu’ils croisaient. Passant devant le marquis d’Ajasson, le roi lui rappela courtoisement leur rendez-vous d’après la messe, ce dernier acquiesça en le saluant. 

Exceptionnellement, le roi recevait son conseil en toute urgence, ce qui laissait prévoir des changements, car tous savaient à quel point il n’aimait pas ses réunions. La marquise en jouant des coudes réussit à rejoindre son époux qu’elle n’avait pas vu depuis quelques jours. Il se trouvait au milieu de la foule des courtisans qui le questionnaient, la curiosité attisée par ce changement d’habitude dans les mœurs royales. Elle l’entraîna dans un salon adjacent et lui demanda de quoi il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était pas l’endroit pour une explication, ils pouvaient être entendus. Il lui conseilla de rentrer à Paris le plus tôt possible et de l’y attendre. Il n’en fallait pas tant pour qu’elle s’inquiétât. 

***

la Fauve Moissac Marie Louise 9
Marie Louise la Fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne

Elle ne put rentrer que le lendemain matin à la fin de son service auprès de la reine et trouva à sa grande surprise deux lettres qui l’attendaient sur son bureau. L’une venait de son mari, qui l’avait devancée, et l’autre de madame de Maubeuge, l’amie de ses nièces. 

La première lui apprit, la proclamation de monsieur Loménie de Brienne. L’État avait effectué une banqueroute financière, il avait démissionné devant son revers et avait entraîné dans sa chute celle de son époux. Le marquis en était mortifié, il ne pensait pas qu’après tant d’années au service de l’État, on lui ferait payer l’échec de son supérieur. Il lui demandait d’organiser leur départ pour la Suisse, un éloignement de la cour se révèlerait salvateur.

La deuxième, la lettre de Mme de Maubeuge, était une bonne nouvelle. Elle contenait le contrat de mariage tant attendu pour Antoinette-Marie. Elle décida d’aller voir dès le lendemain le baron Cambes-Sadirac, son beau-frère, afin de lui faire signer. Elle accompagnerait ensuite son époux dans leur domaine au bord du lac Léman.

***

Comme il se devait, le cocher donna la carte de visite au majordome de l’hôtel Cambes-Sadirac. Puis il aida la marquise à descendre du carrosse, ainsi que son notaire, Monsieur de Marcillac. Sur le perron, elle remit de l’ordre à sa toilette, rajustant son fichu brodé de lin blanc, et lissant les plis de sa jupe assortie au caraco en grosse soie gris pâle, finement brodée de fleurs rose clair. La nouvelle baronne Cambes-Sadirac les reçut dans son salon. Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche était une grande femme, bien faite, à l’allure hautaine. Elle dégageait quelque chose de désagréable. Elle n’était pas laide, mais n’avait pas de charme. À son corps défendant, sa jeunesse l’avait amenée à se refermer sur elle-même et avait fini par l’aigrir. La cause en était une maladresse de sa mère, alors demoiselle d’honneur de madame Élisabeth, sœur du roi. Elle avait commis l’erreur de se moquer de la reine lorsque celle-ci entrait dans la pièce où elle l’imitait. Elle fut chassée, sur-le-champ, de la cour. Marie-Josèphe avait dix ans, et n’en sut rien avant de reprendre sa place à ses seize ans. Madame Élisabeth n’avait pas eu le cœur de priver de sa fonction la jeune fille, pour la faute de sa mère, qui par le nom y avait droit. Le reste de la cour n’avait pas eu autant de commisération et elle dut se forger une carapace pour supporter les allusions, les médisances et surtout l’indifférence de beaucoup. La reine, rancunière, un jour entendant son nom enfonça le clou. « Tiens ? Cette race existe encore ! » Et elle l’oublia totalement, mais pas ses partisans. Nonobstant la protection de la sœur du roi que beaucoup aimaient pour sa bonté, et un patronyme fort respecté de par ses ancêtres, elle n’en endurait pas moins la méchanceté mesquine qui régnait à la cour, tant et si bien qu’elle ne reçut aucune demande en mariage de peur de subir l’opprobre de celle-ci. Lorsque le Baron effectua sa proposition, sans tenir compte de ses trente ans de plus, elle l’accepta. Elle savait que c’était avant tout pour sa dot, mais elle espérait que cela modifierait sa situation. Bien qu’elle ne fut plus demoiselle d’honneur de Madame, rien ne changea quant à l’humeur de la cour à son endroit malgré la position de son mari.

Marie Josèphe Bechade De Fonroche

Madame La Fauve-Moissac l’avait croisée à plusieurs reprises à Versailles, mais avait limité les conversations à de simples courtoisies. La baronne proposa quelques rafraîchissements, ce que la marquise trouva déplacé, vu l’heure. Après quelques échanges de civilités, elle demanda, avec un air de fausse compassion. « – J’ai appris, ma chère, la démission de votre époux à sa charge, cela n’a-t-il pas été trop difficile à supporter ? » Avec un sourire ironique, la marquise répondit que son mari s’en remettrait, mais elle n’était pas certaine que l’État et le roi se relèvent de cette banqueroute. De plus, il n’avait pas été chassé de la cour, lui. La baronne blanchit et la marquise sourit, elle n’allait pas se faire moucher par cette gamine. Donc, elle rappela à son hôtesse qu’elle était là pour son époux.

« – Celui-ci est très occupé, je crains qu’il ne puisse vous recevoir. Peut-être pourrais-je vous rendre service ? » Susurra-t-elle perfidement. Elle était fatiguée de cette femme qui la regardait toujours avec détachement, représentant toute cette engeance qu’elle détestait et qui la méprisait.

« — J’ai bien peur que non, ma chère. Ce sont des affaires de famille, et vous ne pouvez vous charger d’enfants que vous n’avez pas eus. » Le notaire commençait à se tortiller sur sa chaise mal à l’aise entre ses deux femmes qui s’échangeaient des perfidies tout en souriant. La baronne, froissée, allait répliquer vertement, quand entra gracieusement une jeune femme rousse, dans une robe-fourreau, d’un vert sombre, lacée par-derrière, qui affinait sa taille.

« — Élisabeth ! Je ne vous savais pas à Paris, je vous croyais encore à Saint-Aignan. » 

Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, femme de Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan, fils aîné du baron, avait pour la deuxième fois fait une fausse-couche. Après avoir salué le notaire de famille, elle répondit.  

« – Non, ma tante, m’étant remis, j’ai rejoint mon époux. Je comptais me rendre à Versailles pour vous rendre visite, mais Madame de Bechade-de-Fonroche a eu l’amabilité de m’apprendre vos malheurs. » Répliqua-t-elle, l’œil malicieux.

« – Ce n’est rien de grave, mon mari et moi-même allons nous en relever. Mais passez donc me voir avant que nous ne partions pour la Suisse.

— Et que nous vaut votre venue ? Se doutant bien qu’elle ne se trouvait pas là pour un tête-à-tête avec sa jeune belle-mère.

— Je dois rencontrer monsieur Cambes-Sadirac pour des papiers, mais il semble que ce n’est pas possible.

— Mais si ma tante, je vais même vous accompagner ! Intervint de derrière son dos, un bel homme, châtain, grand de stature, au visage avenant, qui venait de pénétrer dans la pièce.

— Mon neveu ! C’est décidément une journée pleine de surprises, je vous pensais encore de service à Versailles avec votre régiment.

— Oh non ! Mon régiment a été rapatrié pour mettre de l’ordre en cas d’émeutes dans Paris, aussi je suis rentré chez moi pour profiter du foyer familial. »

Cambes-Sadirac Baron Jean Etienne (1 BIS) (2)
Jean Etienne Baron Cambes-Sadirac

Bon gré mal gré, la jeune baronne comprit que, cette fois-ci, elle ne pourrait s’interposer entre la marquise et son époux. Elle recouvra contenance et afficha un sourire de convenance. Le jeune capitaine prit le bras de sa tante et la dirigea vers l’étage et le bureau de son père. Il toqua à la porte, l’ouvrit et laissa pénétrer la marquise. Le baron n’eut pas le temps de réagir voyant son fils entrer derrière la dame. Il se leva et baisa la main que lui tendit la marquise. Elle s’assit. « – Je pensais ne jamais vous revoir après notre dernière entrevue. » Lui dit-il sèchement. Son fils fronça les sourcils, surpris par l’agressivité de son père, il percevait une tension. « – Comme quoi il ne faut jamais jurer de rien ! » Répliqua-t-elle sans se démonter. « – Je viens pour la signature du contrat de mariage. » Charles Louis se demanda de quel mariage il pouvait s’agir, mais il attendit la suite au lieu d’intervenir. « – Je vous ai dit qu’il n’en était pas question ! » Rétorqua le baron. Avec un sourire narquois, elle riposta. « – C’est dommage ! Je ne vois pas, comment vais-je pouvoir expliquer cela au duc de Richelieu ? 

— Je ne saisis pas ce que vient faire le duc dans cette affaire de famille.

— Il a eu la bonté de pourvoir votre fille d’une dot, Monsieur, répliqua-t-elle. Le baron en resta bouche bée, il n’eut pas le temps de se ressaisir que le jeune homme réclama des éclaircissements. La marquise répondit. « — Votre père a omis de vous dire que ma sœur, votre mère, est morte en mettant au monde une fille. Mais avant qu’il ne se lance dans des explications ou des imprécations, j’aimerais qu’il me signe ceci, aussi voulez-vous bien faire appeler mon notaire ! » Elle tendit l’écrit de plusieurs pages. Il lui arracha des mains, le lut et le signa. Le notaire le certifia avec pour témoins Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan et sa femme Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, à qui l’on expliqua succinctement la teneur du document. 

— Madame cette fois-ci, j’ose espérer ne plus vous revoir !

— Souhaitons que vous soyez exaucée.

Sur ce, elle se leva, sourit à son neveu et à son épouse, puis quitta la pièce et l’hôtel particulier avec le précieux document.

***

À la fin, du mois d’août 1788, la conjoncture s’aggravant, la reine convainquit le roi d’appeler le banquier Necker aux finances. C’était alors le seul aux yeux de l’opinion capable de sauver la situation. Ce dernier adjura le roi de confirmer la prochaine réunion des États généraux promise par Loménie de Brienne. Celui-ci, à contrecœur, accepta laissant souffler un air de liberté sur le pays.

Cela n’empêcha pas une nouvelle augmentation du pain, ni une deuxième année de disette, ni les premières victimes de fièvre et de dysenterie de mourir dans les faubourgs de Bordeaux. La campagne s’en sortait à grand-peine mieux.

À Cambes, le curé avait quitté le presbytère depuis une bonne demi-heure avant le lever du jour. Le soleil se levait à peine derrière le brouillard du matin, quand il devina l’entrée du château. Tout le long de la route, il se ressassait la lettre de Madame La Fauve-Moissac, qui accompagnait celle qu’il devait délivrer. Remise la veille par un commis de Monsieur Lacourtade, le contenu l’avait surpris. Il lui demandait de soutenir le projet de mariage pour Antoinette-Marie. Il n’en savait pas plus.

Depuis la découverte de l’existence de sa nièce, cette dame s’était occupée, dans la mesure du possible, du confort et de l’éducation de la jeune fille, sans que cette dernière soit informée. Donc, quoi de plus normal qu’un projet de mariage, Antoinette-Marie venait d’avoir quinze ans. Il ne comprenait pas le mystère qu’entourait la démarche, à moins que le baron une fois de plus fasse barrage à tout dessein concernant sa fille.

Il remonta l’allée. Il traversa le pont, ancien vestige de défense. Pollux et Castor levèrent le nez à son approche, aboyèrent tout en lui faisant la fête. Il flatta le crâne des deux molosses dont l’âge ne garantissait plus leur garde.

À cette heure-là, toute la maisonnée prenait la soupe du matin. Tout en rabâchant que décidément ces vendanges ne seraient pas meilleures que les deux précédentes, Gaspard pensait aux journaliers qu’il allait falloir embaucher pour celles-ci, d’ici une quinzaine de jours. Bertrande ne faisait pas plus attention au bougonnement de son époux, lorsqu’elle perçut les aboiements des chiens. À la surprise de tous, on frappa à la porte du perron. Antoinette-Marie se précipita pour aller ouvrir. 

— Bonjour, monsieur le curé, que nous vaut de si bon matin votre venue ?

—  Je dois vous parler, mon enfant, ainsi qu’aux Freydou !

Intriguée, elle s’effaça devant l’homme d’Église qui se dirigea tout naturellement vers le fond de la bâtisse, à la cuisine, qu’il connaissait bien.

« — Bonjour mes enfants ! » S’essuyant les mains, Nounou Freydou sourit, et demanda au curé le but de sa visite si matinale. « — Voilà ! J’ai reçu une lettre pour Antoinette-Marie. Mademoiselle Antoinette-Marie, devrais-je dire, de la part de sa tante, Madame La Fauve-Moissac. »

Fatigué de sa course, il s’assit lourdement sur le banc et chaussa ses lunettes. Le silence s’épaissit. Tout le monde comprit qu’autant de solennité de la part du curé, qui avait baptisé presque l’ensemble des auditeurs, impliquait une annonce d’importance. Antoinette-Marie, à qui il avait appris à lire, tendit la main et avec ce geste réclama ce qui devait être son devenir. Elle était d’autant intriguée que hormis les étrennes, elle n’avait pour ainsi dire pas eu de nouvelles de sa tante depuis qu’elle avait fait sa connaissance sept ans auparavant. Elle saisit la lettre, la décacheta et commença à la déchiffrer, manquant de clarté, elle s’approcha de la fenêtre.

« Mon enfant,

C’est après mûre réflexion que j’ai décidé de bâtir votre avenir. Je n’avais pas le cœur de vous laisser dans l’indifférence de tous. Par mémoire pour ma tendre sœur, j’ai pris les choses en main. Avec l’aide de vos sœurs et de mon amie Madame de Verthamon, nous vous avons cherché et trouvé un parti afin de vous marier. Monsieur le baron de Thouais se fait une joie de vous voir partager la vie de son fils dans son domaine de Louisiane. Cet homme détient une fortune solide bâtie sur une plantation de sucre et sur du négoce, il tenait à obtenir la main d’une jeune fille de bonne famille de métropole. Ce que vous êtes !

Je suppose que vous n’êtes pas sans savoir l’opposition de votre père à toute démarche quant à votre devenir. La douleur l’excuse, mais la vie ne peut le permettre. Outre le fait que Madame de Verthamon vous a fait doter par le gouverneur de Guyenne, monsieur de Richelieu, j’ai amené votre père à signer le contrat par procuration de votre mariage. 

Je suis consciente que tout ceci va bouleverser votre existence, mais vous ne pouvez, de par votre condition, rester indéfiniment sans statut dans cette campagne. Je suppose que cette nouvelle va vous ébranler et que votre jeunesse va se rebiffer, mais il faut construire votre futur. En tant que femme, nous n’avons que peu de choix et je crois que nous vous avons ébauché un avenir avantageux. 

En attendant que l’on vienne vous chercher pour ce voyage, vous êtes souhaitée par Madame de Verthamon, dans son hôtel du cours du chapeau rouge à Bordeaux. Celle-ci se fait une joie de vous recevoir et de compléter votre éducation, afin de faire honneur à votre condition. De mon côté, je vous rejoindrai pour les fêtes de fin d’année, en vue de pouvoir vous accompagner au navire. 

Je vous embrasse tendrement votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac »

***

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

En colère ? Elle ne l’était pas. Résignée serait plus juste. Elle était au fait des sentiments de son père envers elle, Mathilde Freydou et l’estimable curé avaient essayé de lui expliquer pourquoi, mais ils n’avaient pu lui enlever ce sentiment profond d’injustice. De plus, c’était si étrange, l’intérêt soudain de toutes ces personnes pour la plupart inconnues. D’une voix tremblotante, elle relut la lettre à voix haute, pour le reste de l’assemblée. Elle n’arrivait pas à maîtriser si c’était une bonne chose ou une mauvaise, elle comprenait qu’elle avait fini d’attendre. Plus exactement, elle saisit qu’elle patientait sans le savoir. Le vieil homme la fixait cherchant sur ses traits, ce qu’elle pensait, et donna son avis. « — Ta tante a raison, Antoinette-Marie ! Tu ne peux pas continuer à vivre dans ces conditions, le mariage est une excellente solution, de toute façon tu n’es pas faite pour le couvent. Et puis c’est le fils d’un baron ! »

Il sentait, évidemment, que l’argument était faible en face de ce qu’il provoquait comme changement dans la vie de cette fillette, tout juste une femme. C’est Bertrande qui réagit la première, comprenant que son enfant, l’enfant qu’elle avait élevé avec autant d’amour que sa propre progéniture allait la quitter. « – Mais ce n’est pas possible. Elle ne peut pas partir. Et puis où est-ce cette Louisiane ? C’est qui, cette madame de Verthamon ?

— C’est de l’autre côté de l’océan ! Enfin, je suppose.

— Vous croyez ou c’est sûr ? »

D’un ton las, Antoinette-Marie répondit. « — Oui ! Oui, c’est cela, je ne sais plus où je l’ai lu, mais il me semble bien que ce soit cela ».

La femme resta béate, autant devant la réponse que face à l’acceptation visible de la jeune fille. Nounou Freydou prit les choses en main. « — Nous devons faire quoi, monsieur le curé, puisque nous n’avons pas le choix ? 

— Il faut escorter Antoinette-Marie à Bordeaux chez Madame de Verthamon et lui rendre son départ le plus facile possible. Si tu te souviens Nounou Freydou, cette dame est une amie de la mère de la petite.

— Oui, je me rappelle, les filles et elles étaient au couvent ensemble et c’est aussi la marraine de Marie-Amélie.

Basile intervint la mort dans l’âme. « — Je vais organiser tout ça, nous partirons d’ici trois jours par bateau, Antonin nous conduira.

Le curé acquiesça. Un long silence s’ensuivit. Antoinette-Marie finit par s’asseoir, mille questions en tête. Le prêtre lui prit la main qu’il serra chaleureusement. Bertrande pleurait dans les bras de sa mère. Quant à Gaspard, il n’était pas sûr d’avoir tout compris.

***

La semaine qui suivit servit à rassembler et à préparer les quelques vêtements et affaires de la jeune fille. Il n’y avait pas grand-chose, elle n’avait pas besoin de beaucoup, cloîtrée dans cette campagne. Elle s’était réservé sa plus belle tenue, un caraco safran et une grosse jupe brune assortie en toile, dégageant ses chevilles, confectionnée par ses soins. 

Freydou Nounou 02
Nounou Freydou

Deux jours plus tard, à l’aube, sur le perron du château, Antoinette-Marie embrassait Nounou Freydou pour la dernière fois. Ni l’une ni l’autre ne se faisaient d’illusions. La vieille femme lui souriait tristement, assurée que le départ d’Antoinette-Marie s’avérait être la meilleure chose qui puisse se présenter. Celle-ci descendit les marches avec hésitation, sentant qu’elle quittait un monde protégé pour un inconnu. 

Gaspard et Bertrande l’attendaient à la grille. Elle les rejoignit, ses chaussures à la main, les bas roulés dedans, pour ne pas les abîmer avant d’être arrivée. Cela tira un sourire à sa nourrice qui n’avait pu l’en faire démordre. Ils marchèrent jusqu’au fleuve, coupant à travers champs, ce qui leur prit la première heure du jour. Ce n’était pourtant pas la première fois, cependant l’adolescente mémorisait chaque détail du paysage. Du miroitement sur l’eau, aux rangs de vignes alignés sur les coteaux, au château qui disparaissait de sa vue, du chant des merles, aux lièvres qui détalaient à leur approche, rien ne lui échappait.

Ils traversèrent le hameau, monsieur le curé attendait devant la petite église ramassée sur elle-même. Antoinette-Marie alla l’embrasser. Celui-ci, les yeux rougis avec la voix un peu rauque lui donna ses derniers conseils. Dans l’émotion, elle ne comprit rien. 

Gaspard fit accélérer les adieux, ils devaient y aller, autrement, il n’aurait pas le mascaret pour faciliter le retour. Elle ébaucha une grimace qui se voulait un sourire et remit machinalement une de ses mèches blondes dans son catogan. Ils descendirent vers le ponton auquel était accrochée la gabare et sur lequel Antonin faisait les cent pas. Le grand gaillard ne décolérait pas depuis l’annonce du mariage. 

Ils avaient été élevés ensemble, jamais séparés, abandonnés tous les deux, lui sur les marches de l’église. Le curé, un matin de vendanges, avait été réveillé par les vagissements qu’il poussait. Il avait sûrement été délaissé par une fille d’un village voisin. Le curé apprit son identité quand il fut appelé auprès d’elle pour les Saints Sacrements, elle se mourait des fièvres suite à ses couches. Elle confessa l’abandon, mais ne donna pas le nom du géniteur. Ne sachant pas quoi faire du bébé, il l’avait mis dans les bras de Bertrande, qui venait de perdre un enfant. Trois ans plus tard, il était devenu le frère de lait d’Antoinette-Marie. Elle-même ignorée de son père et dissimulée au reste de sa famille. On voyait leurs tignasses blondes dans tous les recoins de la campagne, ils avaient tout partagé, jeux, bêtises, promenades, la défendant contre tous de tout. Il savait qu’ils n’étaient pas du même monde, lorsqu’il commença à aider aux champs, on avait strictement interdit à la petite fille d’y aller. Pour réponse aux questions des deux enfants, on avait répliqué qu’elle était la demoiselle du château. Puis ils avaient compris ce que cela sous-entendait. Antoinette-Marie en avait pris son parti et attendait que son frère de lait ait achevé son ouvrage. Alors devant la petite silhouette à l’orée du champ, on finissait par laisser partir le garçon. Puis le prêtre jugea qu’Antoinette-Marie devait apprendre à écrire et à lire et un peu de latin ne ferait pas de mal. Dès lors, elle s’engagea tous les matins sur le chemin de la cure de Cambes et se plongea dans « l’Instruction sur l’histoire de France » de feu monsieur l’abbé Le Ragois. Le bon curé de Cambes avait trouvé que ce manuel était le plus approprié pour l’éducation d’une jeune fille puisqu’il avait été rédigé par un protégé de Madame de Maintenon au temps du grand siècle. Qu’à cela ne tienne le soir, elle refaisait la leçon à Antonin. Puis au moment où vint la maturité du corps avant celle de l’âme, Bertrande décida que le jeune homme irait désormais dormir au-dessus de l’étable et que les deux adolescents ne pouvaient plus traîner seuls. On n’en compara pas moins les différences d’anatomie, et quand Antonin alla assouvir ses désirs dans les bals voisins, l’orage gronda dans les yeux de la demoiselle. Puis l’enfance fut sans nul doute révolue, on se retrouva baigné par le soleil sur les bords de la Garonne pour voguer vers l’inconnu.

D’un geste rageur, il prit des mains de Gaspard le gros sac de cuir contenant le maigre paquetage de son amie et sauta dans le bateau capable de transporter une centaine de barriques de vin. Gaspard le suivit et aida les femmes à les rejoindre. Il dénoua l’attache et poussa l’embarcation à l’aide d’une rame. Antonin s’empara du gouvernail et l’homme descendit la voile dans laquelle la brise s’engouffra. 

Antoinette-Marie, les mains nouées autour des genoux, fixait l’onde obscurcie du limon, ne voyant guère sur les bords des rives, les grands chênes avec leurs racines presque dans l’eau, les roseaux qui cachaient trompeusement les berges, les coteaux qui montaient vers les châteaux et villages voisins. Elle remarqua à peine les premières masures au bord de la ville. Puis le bruit, la multiplication des bateaux qu’ils croisaient, et enfin les hauts immeubles appuyés sur les chais le long des quais qui s’enfonçaient dans la vase, la firent réagir. La première étape de son voyage s’achevait.

 ***

Ils amarrèrent la barque au pied de la porte de Grave, et portèrent les femmes au sec. Il fut décidé qu’Antonin garderait l’embarcation et Gaspard accompagnerait les femmes. Au milieu de la foule des marins et des négociants, Antonin et Antoinette-Marie se firent leurs adieux, sans trop y croire, se jurant tout et n’importe quoi, le cœur broyé. Laissant le jeune homme ivre de colère, la jeune fille, les jambes se dérobant, se cramponna à sa nourrice qui l’entraîna dans la petite rue Pichadey vers la cathédrale Saint-Michel où le marché battait son plein. Antoinette-Marie, qui n’était jamais venue à Bordeaux, encore sous le choc de la séparation, restait béate du spectacle, l’immensité de la flèche du clocher surplombant l’église à son côté. Ils parcoururent la multitude des étals, les cris et les apostrophes des marchandes de quatre saisons, les échoppes abritant métiers de la bouche ou différents artisanats. Bertrande agrippait son bras pour la diriger suivant son homme qui leur ouvrait un chemin dans la foule bigarrée. Ils bifurquèrent dans la Rue des Faures vers les Fossés de Bourgogne, les traversèrent pour s’engouffrer dans la rue Bouquière. Ils contournèrent la place du grand marché pour emprunter la rue des épiciers qui portait bien son nom. Ils poursuivirent par la rue du pas Saint-Georges, tournèrent à gauche dans la rue Saint-Siméon et la rue de la Mercy et débouchèrent sur la place saint Projet. Esquivant les gens, les étalages, les animaux de tout poil, ils parcoururent la rue Sainte-Catherine puis ils arrivèrent place de la Comédie. Devant eux majestueusement se dressait un temple antique, couronné de statues, qui se trouvait être le nouveau théâtre, commandité par le gouverneur de Guyenne à Victor Louis. Ils le longèrent sur un côté par le récent cours du chapeau rouge jusqu’à l’hôtel de Saige qui se situait derrière lui, à l’angle du cours et de la rue de Comédie.

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Sur les parties démolies d’une vieille forteresse, le Château Trompette, ils se retrouvèrent devant l’entrée de la demeure nouvellement construite par Martial-François de Saige, baron de Beautiran pour satisfaire la demande de sa femme, Jacqueline de Verthamon. Il avait acquis pour la somme de 166 000 livres plusieurs terrains contigus allant du cours du chapeau rouge à la rue Porte de Richelieu. L’espace s’avérait aussi long que le théâtre était large soit environ 20 ares. L’immense bâtiment s’étendait sur neuf travées et trois étages pour la façade principale. En avant de cette façade, au centre, quatre colonnes toscanes soutenaient un important balcon à balustre, le tout en pierres de taille. Dessous, devant la porte-cochère à deux vantaux, Gaspard interpella le portier. De mauvaise grâce, il répondit à l’apostrophe, et après un échange assez froid indiqua au trio l’entrée depuis le porche. Celle-ci se trouvait dans le vestibule, son plafond à voûte plate reposait sur des pilastres et des piliers toscans. Il permettait aux carrosses de s’y arrêter afin de laisser ses passagers à l’abri des intempéries. 

Il était ouvert sur une cour intérieure carrée, bornée d’un portique, au-delà duquel le riche propriétaire s’était fait aménager dans l’axe un jardin privé, celle-ci était pleine de valets et palefreniers à l’ouvrage. À droite et à gauche, cuisines, écuries et remises aux voitures finissaient d’encadrer l’hôtel en pierre blanche tout en soutenant les deux autres étages. Ils montèrent les deux marches et sur le large palier face à l’entrée, ils se présentèrent à la porte devant laquelle patientait un majordome, grand, sec et guindé. Dédaigneux, il s’adressa à eux leur indiquant la porte de service. Se redressant Gaspard annonça Mademoiselle Antoinette-Marie Cambes-Sadirac attendue par madame de Verthamon. Passant par là, reconnaissant le nom, Rose-Marie, sa chambrière fit signe à Pierre-Henri de ne pas faire d’impair. Celui-ci remarquant le manège, quoique surpris, fit pénétrer les trois arrivants.

Chapitre 8.

de Verthamont Jacqueline 05
Jacqueline de Verthamont

Août 1788 à avril 1789. L’hôtel de Saige.

Mal à l’aise, le couple et la jeune fille, écrasés par le décor, ne sachant où se mettre, attendirent au milieu d’une vaste entrée au sol en marbre blanc. Les murs de la même couleur ornés de moulures or servaient de support à deux immenses miroirs. Ils encadraient une haute fenêtre donnant sur la rue où se reflétait l’escalier d’honneur à double quartier tournant, où courait une rampe de fer forgé. Une fois prévenue, la maîtresse de maison les fit monter à l’étage, le premier étant celui des réceptions. Du haut des marches, elle examina ceux qui venaient à elle et plus particulièrement Antoinette-Marie. Elle la trouva tout de suite charmante et attendrissante avec sa gaucherie qui lui procurait une grâce un peu nonchalante. Grande et svelte, avec un teint frais, une chevelure lourde aux boucles blondes presque blanches, des yeux noirs sous des sourcils sombres, elle possédait une beauté étrange. Elle lui rappelait celui de sa mère, son amie Jeanne-Henriette. Elle accueillit avec un large sourire les nouveaux arrivants et les assura du plaisir de voir enfin la jeune fille. « – Mon petit si vous n’aviez pas de si jolis yeux noirs, vous seriez le portrait de votre mère. Mais entrez donc dans le salon. »

Après les salutations, ne tenant pas à s’attarder, le couple Freydou s’excusa et demanda à se retirer afin de pouvoir effectuer le trajet de retour. Madame de Verthamon acquiesça et les laissa se dire adieux. Antoinette-Marie les raccompagna au rez-de-chaussée, les jambes flageolantes, le cœur serré. Dignes, les parents de substitution qu’ils avaient été la rassurèrent tant bien que mal, lui rappelant qu’ils seraient toujours là. Ils sortirent le dos droit, Bertrande s’accrochait à son mari. Esseulée, les bras ballants, Antoinette-Marie restait figée, n’arrivant pas à bouger. Rose-Marie qui patientait et avait remarqué la scène vint au secours de la jeune fille. Elle la fit remonter, lui procura un mouchoir, et la consola avec quelques mots pour qu’elle puisse se reprendre. Elle la dirigea ensuite dans les corridors, vers le salon donnant sur l’arrière avec vue sur le jardin baroque.

Madame de Verthamon, assise dans une bergère près de la porte-fenêtre, l’attendait avec une collation. Trente-neuf ans celle-ci était une femme altière. L’on ne pouvait pas dire qu’elle était belle, elle dégageait un mélange de majesté et de bonté, qui néanmoins attirait. Antoinette-Marie prit place sur le siège en face d’elle et prit l’assiette que lui tendit son hôtesse. Celle-ci accompagna la collation d’un monologue rassurant quant à la suite des évènements. Une fois rassasiée, la maîtresse de maison, suivie de Rose-Marie, l’emmena dans sa chambre, pour qu’elle puisse se reposer. Épuisée, elle s’assit sur le lit et une fois seule s’y recroquevilla. Angoissée, affolée face à l’inconnu, elle finit par céder devant les larmes. Qu’allait-elle devenir ? Elle n’était pas sure de maîtriser les règles, l’étiquette de cette société entièrement nouvelle pour elle. Elle n’avait jamais été confrontée au monde, quel qu’il fût. Dans sa campagne tout avait été simple, mais ici ? Quand le corps fut vidé, elle s’endormit. L’heure du déjeuner venue, personne n’osa la réveiller.

***

For You, Miss by John Robert Dicksee (1817-1905)
Rose-Marie Bordenave

Le matin suivant, la chambrière se glissa doucement dans la chambre et tira les tentures laissant pénétrer un jour fort avancé. Antoinette-Marie ouvrit les yeux et s’étira. Elle mit quelques instants avant de réaliser pleinement où elle était, sa jeunesse lui avait permis de passer la nuit avec un sommeil profond et réparateur. Elle sourit timidement à Rose-Marie. « — J’espère que mademoiselle a bien dormi. Je porte son déjeuner de suite, et pendant qu’elle le prendra, nous préparerons son bain. Mademoiselle désire un café au lait ? Ou, préférera-t-elle autre chose ? »

 La jeune fille se redressa, s’adossa aux oreillers, acquiesça à la demande comme si cela fût chose courante, sans savoir de quoi elle parlait. Du café ? Elle était au fait de ce que c’était, mais n’en avait jamais goûté, enfin on n’allait pas l’empoisonner, et il n’était pas question qu’elle montre son ignorance devant cette fille. « — Vous auriez dû me réveiller hier soir.

— Madame a préféré vous permettre de sommeiller après avoir constaté que vous étiez profondément assoupie. 

— C’est très aimable à elle.

— Madame est très bonne. » Répondit la chambrière, avec quelque chose de désinvolte dans le ton qui n’échappa pas à Antoinette-Marie. Sur ce, elle se retira et lui laissa examiner le décor qu’elle n’avait pas remarqué la veille. Face à elle, deux grandes fenêtres garnies de toile de Jouy, rose et crème à motif champêtre entouraient une commode à quatre tiroirs agrémentés d’une ornementation en croisillons gris sur fond blanc. Sur celle-ci trônait une pendule avec un personnage antique allongé. Elle descendit du lit, posa les pieds sur un tapis épais qui devait venir d’orient. Elle alla se regarder dans un petit miroir à l’encadrement chantourné et doré sur la table de toilette. À son côté, assortie à sa cuvette, une verseuse à panse cylindrique était installée. Elle était en porcelaine blanche ornée de fleurs et de rinceaux dans les bleus. Devant attendait une chaise sculptée en hêtre, avec assise et dossier en cannage, du règne précédent. Sur le mur opposé, à gauche, elle s’approcha de la cheminée décorée d’un trumeau, et en admira la peinture pastorale. Deux fauteuils à dossier cabriolet, à pieds cambrés nervurés, recouverts de soie rose à motif floral, accompagnaient le mobilier de la pièce. Elle fut interrompue dans son examen émerveillé par l’arrivée de son déjeuner et l’entrée de deux valets qui transportaient une baignoire. Ceux-ci effectuèrent plusieurs allers-retours afin de la remplir. Une fois seule et rassasiée, elle se glissa dedans en chemise comme le voulait la pudeur. Elle eut une pensée pour ce bon abbé de Cambes, lui qui l’avait obligée à lire et à relire « les règles de la bienséance et de la civilité chrétienne » de Monsieur de la Salle. Cela lui avait appris les protocoles de l’hygiène et se comporter en société, ce qu’à l’époque, elle n’avait pas trouvé très profitable, mais à ce moment-là, elle le remercia intérieurement. Elle était soulagée de ce savoir qui était devenu naturel à force de l’ânonner tous les jours et dont elle comprenait enfin l’utilité. Si elle n’avait pas été amenée à le pratiquer, elle était instruite sur comment se conduire dans le monde, du moins en théorie.

Rose-Marie revint, la frotta et lui lava les cheveux avec un peu de vinaigre pour les lui faire briller, puis la sécha et lui tendit une robe de chambre qu’elle ne connaissait pas. « — Comme vous n’en aviez pas, Madame vous donne celle-ci, qu’elle estime trop jeune pour elle-même. Mais ne vous inquiétez pas, elle vous fait dire que dès cet après-midi, votre problème de garde-robe pourra être résolu. » Surprise, elle demanda où était passé son sac, dans lequel elle détenait ses vêtements. Ne voulant pas vexer la jeune fille, la chambrière, lui expliqua adroitement que son bagage n’était pas suffisant pour sa nouvelle vie, et que ses affaires avaient été rangées dans la penderie adjacente. Un peu contrariée, elle ne répondit rien. La chambrière rajouta que le livre qu’elle avait découvert dans ses effets personnels se trouvait sur la table de chevet. Son livre, celui qu’elle avait extirpé furtivement de la bibliothèque du château et plongé dans son ballot et qui l’avait fait tant pleurer. Elle avait emporté en souvenir ultime du monde de son enfance. « La Nouvelle Héloïse » de Jean-Jacques Rousseau avait pris la poussière tant d’années jusqu’à ce qu’elle l’ait retirée de l’étagère attirée par sa couverture de cuir aux dorures passées. Et si elle en avait voulu à sa première lecture à Saint Preux d’avoir amené la belle Julie jusqu’à la mort, à la deuxième, elle l’avait un brin pardonné et avait estimé plus sublime le geste funèbre de l’héroïne. Il était là, à portée de sa main, cela la rassura. Mais avec la mauvaise foi de la gêne, elle considéra la servante quelque peu prétentieuse. Comme la journée était ensoleillée, la chambrière ouvrit les fenêtres du cabinet attenant, Antoinette-Marie s’installa de dos, devant celles-ci, afin de sécher son opulente chevelure aux couleurs de l’enfance. Décidément, tout l’émerveillait dans son nouveau décor, elle qui n’avait connu que des meubles vermoulus au château de Cambes, plus ou moins abandonné par son propriétaire. Ici, encore appuyée sur le mur gauche une console en merisier, aux pieds alambiqués, avec le même décor peint sur son plateau que celui de la commode de la chambre. Elle supportait deux chandeliers en bronze et deux statuettes en biscuit formant pendant, représentant une petite-fille en tablier et un porteur d’oiseaux. Entre les fenêtres, sous trois tableaux miniatures aux sujets exotiques, un joli petit bureau à cylindre rehaussé de marqueteries et de ferronneries attendait le besoin de l’épistolière. La cheminée de marbre soutenait une glace biseautée incluse dans un trumeau dans laquelle se reflétait une autre horloge. Dans un angle, deux bergères accompagnaient une petite table ronde, sur laquelle reposait un livre de fables. Elle allait de surprise en surprise devant tout ce luxe.

Rose-Marie vint brosser et attacher sa chevelure en catogan, quelques boucles s’en échappèrent tout de suite. Antoinette-Marie n’osait parler à la chambrière, ne sachant comment se comporter. Celle-ci, à peine plus âgée, emplie d’énergie, frisant l’effronterie, était une jolie fille, châtain, tout en courbes, avec de beaux yeux pétillants pleins de malices. Elle faisait la conversation à elle seule, essayant de la mettre à l’aise. Elle l’habilla d’un caraco et d’une jupe, sur une chemise de linon sans garniture. Bien que peu convaincue par le résultat, la servante se dit que pour l’instant cela ferait l’affaire, même si la jeune fille ressemblait plus à une bergère qu’à une jeune fille de la noblesse. Puis suite aux indications de cette dernière, Antoinette-Marie descendit retrouver madame de Verthamon.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)
Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Habillée d’une robe à la chemise, en voile de coton blanc, au décolleté garni de volants brodés, les cheveux relevés en chignon natté avec quelques mèches tombant sur les épaules, elle écrivait sa correspondance dans un petit bureau donnant sur la terrasse du jardin. Elle accueillit gracieusement Antoinette-Marie s’enquérant de sa nuit. Une fois rassurée, elle lui suggéra le programme à venir. « – Antoinette-Marie, je suis chargée par votre tante de parfaire votre éducation. Je l’avoue, cela me fait grand plaisir. Comme vous devez le savoir, je suis allée au couvent avec votre mère et votre tante, et nous sommes devenues des amies. J’étais plus jeune de trois ans que votre mère, Jeanne-Henriette, et dans sa bonté, elle m’a pris sous son aile, moi qui me sentais complètement perdue et abandonnée. Je l’ai perçue au même titre que ma seconde mère. Cela paraît ridicule maintenant, mais j’avais six ans et votre mère neuf ans lorsque je suis arrivée. Sa gentillesse et sa douceur m’ont permis bien des fois de supporter l’éloignement. J’espère vous rendre la pareille et ferai de mon mieux pour ce faire. » Ses confidences, à brûle-pourpoint, décontenancèrent Antoinette-Marie. Prenant son bras, Madame de Verthamon l’entraîna dans le jardin que le soleil caressait et poursuivit. « – Mais occupons-nous de vous, tout d’abord nous allons constituer votre trousseau. » Antoinette-Marie se raidit. « – Non, ne vous crispez pas, votre père ne vous a pas fourni de quoi tenir votre rang, aussi nous allons y remédier. Si vous voulez être respectée, écoutée, obéie, vous ne devez laisser aucun doute quant à votre situation, votre position doit être évidente pour tous. D’autre part, dans les colonies d’Amérique, c’est primordial pour faire sa place et assurer votre avenir, cela paraît frivole comme discours, mais l’apparence impose bien des idées reçues.

– Mais qui va payer tout ça ? » D’un geste léger de la main, elle balaya la question et reprit. « – Votre tante pourvoit à votre trousseau. Donc, cet après-midi, nous accueillerons fournisseurs et artisans. De plus, nous ferons retoucher l’une de mes robes pour que vous puissiez m’accompagner demain matin à l’office dominical de la cathédrale Saint-André. Rose-Marie, vous, en choisira une. À son sujet, si elle vous convient, je la laisse à votre service. » Comme la jeune fille n’émettait pas d’objection, elle reprit l’allée qui passait par la fontaine et qui les ramenait vers l’intérieur. « – Lundi, je vous présenterai à votre professeur de maintien et de danse afin de briller en société, ainsi qu’à votre précepteur. » Devant le mouvement de recul, elle s’expliqua. « – Outre le fait que vous devez améliorer votre diction, vous devez apprendre quelques notions d’espagnol. Vous ne le savez peut-être pas, mais la Louisiane est aujourd’hui une colonie espagnole même si elle reste très française. » Dédaignant son problème d’accent, Antoinette-Marie demanda si quelqu’un pouvait la renseigner sur son pays d’adoption. « – J’ai bien quelques amis qui pourraient le faire, mais il serait plus judicieux d’attendre Monsieur d’Estournelles. » Intriguée, elle réclama un supplément d’information sur ce monsieur. « – Suis-je étourdie, vous ne savez pas qui est ce monsieur. Il représentera votre futur mari lors de votre mariage par procuration. C’est un homme charmant, je l’ai rencontré pendant une soirée chez les Lacourtade, durant son séjour antérieur le printemps dernier. Il se fera un plaisir de vous donner tous les détails. » Un peu vexée de comprendre que son futur époux ne se déplacerait pas pour la prendre devant l’autel, elle poursuivit. « – Quand revient-il ?

— Vers février ou mars, votre voyage est prévu vers la mi-avril.

— Ah ! Mais qui est-il au juste ?

— C’est le secrétaire particulier du représentant des colons français, monsieur de Maubeuge. Son épouse, Nathalie Bourdeille de la Salle, est une amie de vos sœurs, le couvent encore. Vous semblez songeuse ?

— C’est que Madame, je ne comprends pas pourquoi vous vous occupez toutes de moi.

— Mon enfant, nous avons toutes été choquées de l’attitude de votre père et nous nous sentons redevables envers votre mère. Je n’ai appris son décès que les obsèques effectuées. Quant à votre existence, Madame La Fauve-Moissac, votre tante, a fini par me la confesser l’année dernière tellement elle avait honte. J’en ai été bouleversée. Aussi ne faisons-nous que remettre les choses à leur place ? 

 Elle l’entraîna dans le salon, s’installa, lui indiqua le fauteuil d’à côté. « – De plus, il faut bien que nous nous rendions justice, vous verrez, la situation des femmes, même de notre condition, tient à peu de choses. En outre, chaque fois que nous pouvons y remédier… cela peut vous paraître scandaleux, mais chaque fois que nous pouvons agir sur notre destin, nous devons le faire. » Antoinette-Marie était loin de s’attendre à cette réponse, et se disait que cela lui convenait. De plus, elle se sentait moins obligée, et acceptait mieux le contexte. La maîtresse de maison saisit une petite cloche sur le guéridon. Une toute jeune servante se présenta à laquelle elle réclama des rafraîchissements. Étant donné que la chaleur commençait à se ressentir, comme souvent à cette époque de l’année, elle demanda que l’on tire les rideaux afin de garder une toute relative fraîcheur. Dans une semi-obscurité, elle reprit la conversation. « – Autre chose, Madame Vigée-Lebrun, la portraitiste de la reine, réside en ce moment chez une de mes amies, Madame de Nairac, pour réaliser son portrait. Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais la solliciter de sorte qu’elle fasse une esquisse du vôtre pour l’envoyer à votre futur époux. »

La matinée s’écoula en bavardage, liant tout doucement les deux femmes. Elles déjeunèrent ensemble, monsieur de Saige siégeant au palais de l’Ombrière, parlement de la ville, pour affaire. Antoinette-Marie remonta à sa chambre essayer un caraco bleu Nattier avec une jupe blanche, le tout dans une grosse soie, que lui avait sélectionnée Rose-Marie, dans la garde-robe de sa bienfaitrice. Avec Manon la petite servante, elle lui prit les retouches et lui assura qu’elles feraient de leur mieux pour que tout soit prêt le lendemain matin. « — C’est vous qui réalisez les retouches ? Si vous voulez, je pourrai vous aider si l’on m’en laisse le temps.

— Oh non ! Mademoiselle ! Trouvant cela bien incongru comme proposition, sans parler de la revêche Madame Tournon, la gouvernante qui aurait vite fait de la tancer, si elle acceptait. « — Madame ne le permettrait pas. De plus, il faudrait descendre, vous êtes déjà attendue au grand salon par Madame et ses fournisseurs. »

Mme Joseph Anthony (Henrietta Hillegas)
Jacqueline de Verthamont

Effectivement, madame de Verthamon trônait au milieu d’une avalanche d’étoffes, de colifichets et accessoires en tous genres exposés par plusieurs personnes. « – Ah ! Vous voilà mon enfant, je vous présente madame Taillade, notre incontournable marchande de mode, personne n’a meilleur goût dans notre ville. » L’élégante bourgeoise, que la modestie n’entravait pas, esquissa une révérence. Continuant les présentations, elle se retourna vers une femme tout en rondeurs et tout sourire, accompagnée d’une toute jeune fille, son apprentie. « – Voici madame Tonnas, ma couturière et lingère aux doigts d’ors. » Tout en remerciant pour le compliment, elle salua Antoinette-Marie dont elle évaluait déjà les mensurations. Puis se tournant vers un monsieur bedonnant et affable. « – Voici monsieur Laffargue, qui vient nous tenter avec ses somptueuses étoffes. » Ensuite, le ballet commença, Madame Tonnas prit les mesures d’Antoinette-Marie, pendant que Madame de Verthamon annonçait le contenu du trousseau désiré. Monsieur Laffargue présenta avec l’aide de ses commis, taffetas, toiles de soie, de coton, Indiennes, linons, batistes, mousselines, voiles, gazes, avec fleurs, avec rayures, avec broderies, avec imprimés. On tâtait, on caressait, on soupesait, on estimait le tombé, on suggérait sur la jeune fille, en la drapant, les modèles à venir. Madame Taillade conseillait sur les couleurs qui flattaient, les rubans, les dentelles, les fichus qui agrémenteraient les toilettes. Autour de cette agitation, Pierre-Henri Bonnard, le majordome, alimentait tout ce monde de frivolité, en rafraîchissements. Il fut ponctionné trois parures dans la garde-robe de Madame de Verthamon, et prévues de les retoucher aux mesures d’Antoinette-Marie afin de pallier au plus pressé. Comme la jeune fille s’avérait plus grande, on décida de rajouter un volant aux jupes. Devant sa gêne, les objections furent balayées, cette donation disculpant les nouvelles acquisitions de la baronne. Quand la journée fut finie, Antoinette-Marie était exténuée et éberluée de ce qu’elle venait de vivre et ce n’était rien au vu du récapitulatif qui lui donna le vertige face à la quantité. Il y avait de prévu trois caracos, quatre robes à l’Anglaise, deux robes fourreaux lacées dans le dos, une robe redingote, deux vestes, un pierrot, dix Jupes, cinq robes en chemises de linon blanc, deux corsets, dix paires de bas en tricot de soie, quinze jupons en linon blanc dont cinq avec volant au bas, quinze fichus dont cinq en mousseline et dix en linon. À cela, on envisageait de rajouter deux chapeaux à petits bords en paille, deux chapeaux à larges bords en feutre et une demi-douzaine de paires de chaussures dont certaines seraient assorties aux toilettes. Une partie des achats devait être livrée dans les jours suivants pour qu’elles puissent partir comme annoncé sous une semaine pour la campagne.

Une fois seules, les deux femmes se retirèrent dans leurs chambres respectives pour se reposer avant le dîner. Antoinette-Marie s’allongea et essaya de se récapituler sa journée pleine de nouveautés, mais s’endormit. L’heure approchant, Rose-Marie gratta à la porte et proposa son aide pour se préparer à descendre. Elle recoiffa la jeune fille et lui humidifia le visage pour effacer les signes de la sieste. Pendant qu’elle s’activait, elle expliqua que Monsieur serait absent. Il avait envoyé un valet pour prévenir, car il était retenu sur ses terres de Mérignac afin de régler quelques détails en vue des prochaines vendanges. Par contre, la sœur de Mademoiselle, madame Lacourtade serait du dîner, elle avait répondu par l’affirmative au bristol de Madame. Aussi, souperaient-elles entre dames, c’était plus drôle de son point de vue ! La chambrière ne remarqua pas Antoinette-Marie se rembrunir, à l’annonce. Celle-ci n’était pas vraiment enchantée. Elle n’avait pas vu sa sœur depuis ses sept ans et n’avait eu que de rares nouvelles de celle-ci, et se demandait comment se comporter.

Chapitre 9

Marie Amélie Cambes-Sadirac
Madame Lacourtade

La jeunesse de Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Madame Lacourtade, surnommée derrière son dos « la belle négociante », née Marie-Amélie Cambes-Sadirac, avait contre toute attente épousée le fils du négociant et courtier de son père. Ce dernier, unique enfant de la famille, était l’héritier d’une grosse fortune de la région. Elle s’était diversifiée au fil des générations en terres, vignes autour de Bordeaux, blé dans la région de Toulouse, en différents négoces, notamment en relation avec Saint-Domingue, voyages en droitures, voire en traite négrière et possédait des parts sur trois navires la rangeant ainsi parmi les familles d’armateurs. Monsieur Lacourtade père était le négociant en vins du baron Cambes-Sadirac. Ce n’était pas rien, le baron détenait des vignobles à Cambes, à Sadirac, à Saint-Hilaire entre Garonne et Dordogne, ce que l’on appelait l’Entre-De-Mer et à Veirac et à Saint-Agnan dans le Libournais. Avec le temps et les besoins, ce dernier était devenu son débiteur.

Marie-Amélie, suite à la mort de sa mère l’année de ses trois ans, était repartie avec son père et son frère aîné à Paris, laissant Marie angélique, sa sœur aînée, au couvent des ursulines à Libourne. Pendant tout le trajet de retour, son père s’enferma dans un profond mutisme, quant à son frère, Charles Louis, tout à son chagrin, il ne répondit qu’évasivement aux questions de la fillette. Elle ne trouva de réconfort que dans les bras de sa gouvernante. Arrivée à la capitale, dans l’hôtel particulier de la rue Jacob, derrière l’église de Saint-Germain-Des-Prés, son père la laissa avec sa gouvernante, madame Alavoine-Bremond, et conduisit son fils à l’école royale militaire. Elle resta donc seule dans la demeure familiale avec pour toute compagnie sa gouvernante, un valet, la cuisinière et une servante. Elle ne revit que rarement son père, ses fonctions au ministère des armées sous les ordres de Louis Nicolas Victor de Félix d’Ollières, l’autorisait à loger au château de Versailles et il ne s’en privait pas. Quatre années passèrent comme ça, ponctuées de fréquentes visites de Madame La Fauve-Moissac, sa tante et des vacances d’été au château de Saint-Agnan avec sa sœur Marie-Angélique. 

John Smart Portrait d'une femme inconnue daté 1779 Victoria & Albert Museum
Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Quand vint son septième anniversaire, sa tante l’amena rejoindre sa sœur au couvent. Comme toutes les femmes de sa famille, elle devait être éduquée par les sœurs ursulines. Commença alors pour elle une période difficile. Elle, que tout son entourage avait gâtée pour lui faire oublier son deuil, sa solitude, dut suivre les règles d’une société fort policée et partagée son temps ainsi que son espace avec une troupe de petites filles. Les autres pensionnaires étaient des fillettes ou jeunes filles riches, nobles ou pas. 

Les enseignantes, majoritairement de jeunes nones, centraient leur apprentissage sur la piété et la vertu. Les journées étaient ponctuées de cours sur la doctrine chrétienne, la manière d’examiner sa conscience, de confesser ses péchés, de communier, d’ouïr la sainte messe, de prier Dieu, de réciter le rosaire, de méditer et de lire des livres spirituels, de chanter des cantiques, de fuir les vices et ses occasions, d’exercer les œuvres de miséricorde, de gouverner une maison et, finalement d’effectuer toutes les actions d’une bonne chrétienne. De cet enseignement Marie-Amélie apprit la rigueur et en garda une certaine gravité dans l’âme et de la retenue dans son comportement. Deux fois l’an, sa tante venait la chercher avec Marie-Angélique son aînée. L’été, elles se rendaient à Saint-Agnan où elles croisaient parfois leur père et leur frère. Des fêtes de la naissance de Jésus jusqu’à l’épiphanie, elles allaient chez Madame de Verthamon, sa marraine. 

Le Noël de ses quinze ans commença mal. Sa tante, Madame La Fauve-Moissac, avait dû annuler à la dernière minute son séjour bordelais pour les réceptions de fin d’année. Son époux, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, invité à différentes manifestations à la cour pendant cette période, avait retenu son épouse à Versailles pour l’accompagner. Bien que l’on s’éloignât de l’affaire du collier qui avait secoué l’aristocratie au printemps, il était de bon ton de faire corps avec la reine pour la soutenir dans cette épreuve ainsi que de la succession de scandales que lui imputait la rumeur. La marquise était fatiguée de toutes ces critiques contradictoires. Elles dénonçaient en même temps le luxe de Versailles, mais reprochaient au roi ces deuils imposés à celle-ci frappant de récession la soierie lyonnaise. Elles désavouaient Marie-Antoinette la trouvant trop fière à Versailles, mais trop familière à Paris où elle ne craignait pas d’aller au bal de l’opéra. Si tout ceci agaçait la marquise, elle n’en respectait pas moins la reine et les désirs de son époux. Elle s’excusa donc auprès de sa nièce que pour la première fois elle laissait seule au couvent pendant cette période de fêtes. Marie-Amélie en conçut un profond dépit, bien qu’elle en comprenne les raisons invoquées. Toutes ses amies résidaient déjà au sein de leurs familles et elle ne se sentait pas de les appeler au secours. De plus, le 24 décembre 1785, au matin, lorsqu’un lourd carrosse amena une dame demandant la jeune fille, celle-ci fut-elle surprise ? Elle reconnut Madame Tournon, la gouvernante de l’hôtel de Saige. Madame de Verthamon, sa marraine, ayant appris la nouvelle, et n’ayant pas le cœur de laisser seule sa filleule l’avait envoyé chercher. Son bagage fut prêt en quelques minutes et elle fit ses adieux à la mère supérieure et aux sœurs aussi vite. Une heure plus tard, la voiture repartait pour Bordeaux.

Elle prit grand plaisir à cette suite effrénée de festivités qui ponctuaient les fêtes de fin d’année. Cela commença solennellement, de la même manière que chaque année, par la messe de la nativité à la cathédrale saint André. Toutes les familles dominantes de Bordeaux étaient là, rivalisant d’apparat tout en essayant de ne pas être de mauvais goût. Le clou de l’office comme chaque fois était l’arrivée du maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis, son gouverneur. À chacune de ses sorties en carrosse, ce personnage fastueux se faisait escorter d’une garde palatine en grand uniforme, parfois d’une fanfare. À la cathédrale, où il était accueilli par des musiciens à sa solde jouant ses airs favoris, son fauteuil, à défaut d’angelots, était entouré par sa garde. Marie-Amélie jubilait de pouvoir assister à ce spectacle si somptueux, dont elle s’amusait comme au théâtre et qu’elle commentait discrètement derrière son éventail à sa marraine. Le réveillon, bien évidemment, se déroulait à l’hôtel de Saige. Les familles de Verthamon et de Saige se mélangeant, pas toujours de bon gré, malgré la fortune des uns et des autres, certains n’oubliaient pas qu’ils n’étaient pas du même monde. Puis sa marraine l’amena à tous les dîners, toutes les soirées et tous les bals qui comptaient. C’était sa saison, celle où l’on commençait à rechercher le bon parti si l’on ne l’avait pas dans sa manche. Et dans le cas de Marie-Amélie, sa tante et sa marraine devaient le chercher, du fait que son père y était indifférent. Si cela n’avait été que de lui, elle serait restée au couvent comme sa sœur aînée. 

Duchesse, Règne De Louis XVI, D´Après Moreau, 1783 P010077 France. Original lithograph drawn and engraved by Polydore Pauquet. 1864..jpg

Son premier grand bal fut celui du 28 décembre, donné par madame Paul Nairac dans son hôtel. Pour ce soir-là, elle inaugurait une jolie robe, blanche, brodée de guirlandes de fleurs à tous ses bords, cadeau de Madame de Verthamon. Son corsage était si serré qu’il poussait hors de son décolleté sa poitrine prometteuse. Sa marraine lui avait même offert pour l’occasion le savoir-faire de la coiffeuse la plus en vogue de Bordeaux, Madame Hardouin. Celle-ci s’était extasiée sur le visage d’ange, le regard émerveillé, un peu grave, les pommettes hautes, le petit nez, la bouche bien dessinée de la jeune fille. Elle avait sublimé, à l’aide de l’opulente chevelure blonde cendrée de celle-ci, le ravissant minois, qu’elle trouvait déjà parfait. Elle lui construit un chignon natté en hauteur qui laissait s’échapper de longues mèches torsadées dans le dos que l’on commençait à nommer anglaises. Monsieur de Saige découvrit Marie-Amélie faisant tourner sa large jupe devant le grand miroir du vestibule, dans lequel elle avait scruté le moindre détail de son reflet. Elle attendait avec impatience depuis un quart d’heure ses bienfaiteurs. Monsieur de Saige rassura celle-ci quant au résultat. Sur ce, Madame de Verthamon, dans une robe rouge sombre assortie à la veste de son conjoint, arborant une parure de rubis, arriva. Ce beau monde monta dans le carrosse du marquis. Celui-ci souriait de voir les deux élégantes figées afin de ne rien troubler de leurs toilettes. Quant à son épouse, elle était très satisfaite du résultat, car elle comptait sur ce séjour pour trouver le parti idéal pour sa filleule. 

La voiture s’arrêta sur le cours Tourny, devant l’hôtel Nairac, qui s’il n’était pas aussi imposant que celui de Saige, n’avait rien à lui envier. Le valet de pied, un nègre élégant en perruque poudrée, déplia les marches du carrosse dans la cour, ouvrit la porte et aida le marquis à descendre. Ce dernier aida lui-même les deux dames. Ils furent accueillis avec grande amabilité par monsieur et Madame Nairac. Le couple, grâce au commerce triangulaire, était l’un des plus riches et des plus en vue de Bordeaux. 

Marie-Amélie s’avérait très excitée, c’était son premier bal, celui de son introduction dans le monde. La salle de bal se révélait illuminée par deux énormes lustres en cristal, aidés par une dizaine de chandeliers en argent posés sur des consoles. À peine entrées, ses amies se précipitèrent sur elle. Pour la plupart d’entre elles, c’était aussi leur premier évènement dansant. Les jeunes filles commentèrent leurs toilettes, se complimentant sur leur choix. Parmi elles, certaines lançaient des sourires timides ou des œillades effrontées aux jeunes hommes de l’assistance, dont certains étaient les frères de leurs proches. Malgré l’effervescence, Marie-Amélie gardait à son habitude un air sérieux qu’elle interrompait de quelques sourires chaleureux pour ses compagnes. Dans un angle de la pièce, qui s’ouvrait par six portes-fenêtres sur une terrasse, un orchestre de musiciens, un pianiste et des violonistes, entamait la première contre danse. Les cavaliers de ses amies se présentèrent à elles et se lancèrent dans les premières figures. La jeune fille, restée auprès de sa marraine, regardait, nerveuse, le ballet qui se déroulait face à elle. Comme elle venait d’arriver, qu’elle n’eut pas de cavaliers ne l’inquiétait pas. De plus, elle n’était pas sûre que ses cours de danse au couvent furent suffisants pour se souvenir de toutes les figures complexes du quadrille. Madame de Verthamon perçut sa préoccupation. Elle la réconforta. Un peu de maladresse n’enlèverait rien à son succès que sa joliesse assurait. Elle avait remarqué l’intérêt de la gent masculine pour sa protégée, avec un petit pincement de cœur de jalousie devant ce qu’elle n’avait jamais vraiment eu.

Le son de la musique qui s’élança au-dessus du brouhaha avait attiré le regard de la jeune fille vers l’orchestre. Elle ne vit pas arriver vers elle, d’un pas nonchalant, un jeune homme blond au sourire espiègle. Il toussota pour annoncer sa présence. L’adolescente se retourna et croisant les yeux du galant, elle sentit ses jambes tremblées. Elle accepta l’invitation à danser. Elle reconnaissait le jeune homme, mais ne pouvait remettre un souvenir précis dessus. De plus, au milieu du bruit, elle n’avait pas entendu son nom lorsqu’il s’était présenté. Elle avait juste compris qu’ils se connaissaient. Ils rejoignirent le rassemblement de huit danseurs qui se formait et se donnèrent la main. Elle en rougit. Le groupe en cercle débuta par une ronde et commença à tourner dans un sens puis au bout de huit mesures dans le sens contraire. Disposés face à face les couples se prirent la main droite et changèrent de place en deux mesures, soit un pas de gavotte, puis firent un rigaudon. Ils regagnèrent leurs positions de départ en saisissant cette fois la main gauche et firent à nouveau un rigaudon. Puis les quatre dames se donnèrent la main droite au centre du carré et gracieusement tournèrent quatre mesures dans le sens de la montre, demi-contretemps. Elles se lâchèrent la main, firent demi-tour, se donnèrent la main gauche au centre et revinrent à leurs places de la même manière. Les hommes réalisèrent une figure identique. Les quatre dames seules exécutèrent le rond des dames en quatre mesures dans le sens de la montre et quatre mesures dans le sens contraire, puis les hommes pareillement. La figure dite de l’Allemande suivit. Son cavalier ramena Marie-Amélie à Madame de Verthamon, les joues en feu sous l’émotion. Elle n’eut guère le temps de reprendre son souffle, la soirée se passa de danse en danse, ponctuée de celles qu’elle accordait au jeune homme qui revenait régulièrement vers elle. Elle eut un tel succès qu’elle n’arrivait pas à s’arrêter. La nouveauté et la beauté de la jeune fille attiraient tous les galants de tous âges. Madame de Verthamon interrompit le ballet des prétendants et entraîna sa filleule vers une des consoles où des valets, noirs comme l’ébène, en livrée de couleurs claires servaient des rafraîchissements. Elles profitèrent de ce moment d’accalmie, pendant lequel se joua un menuet pour échanger quelques mots. Marie-Amélie apprit ainsi que son galant le plus assidu et qui visiblement se changeait en soupirant était François-Xavier Lacourtade.

Le bal se finit au petit matin, monsieur de Saige s’était retiré un peu plus tôt dans la soirée et avait renvoyé la voiture. Sur le chemin de retour, après avoir remercié sa marraine, Marie-Amélie, prenant un air le plus indifférent possible, du moins le pensait-elle, se renseigna plus amplement sur son cavalier. Madame de Verthamon s’attendrissait dans l’ombre du carrosse, de l’innocent émoi de sa filleule. Elle lui répondit le plus naturellement que le jeune homme était le fils du courtier de son père et que c’était sans doute pour ça qu’elle avait une impression de déjà vu. Elle avait dû le rencontrer quelques années auparavant, mais elle était encore qu’une enfant. Cela expliquait pourquoi son regard son sourire lui disait quelque chose, pensa-t-elle.

George Romney - Lady Hamilton (as Nature)
Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Elle eut du mal à s’endormir, du moins le crut-elle comme on le présume à son âge et se réveilla à la fin de la matinée. La journée s’écoula sans surprise, ce qui désappointa Marie-Amélie qui imaginait d’avance le jeune homme soupirant sous ses fenêtres. C’était presque le cas, François-Xavier n’était pas loin faisant les cent pas, ne trouvant pas le prétexte adéquat à la bienséance, il avait fait demi-tour. Avant de repartir, il avait pris la peine de soudoyer une servante de l’hôtel de Saige pour connaître les sorties à venir de la belle et le tenir au courant.

Celle-ci avait pour prochaine distraction l’opéra-comique aux « Variétés Amusantes », il s’arrangea pour l’y croiser. Il fit de même le lendemain à la première de « l’innocente partie de chasse d’Henri IV » au grand théâtre. Bien qu’interdite, parce qu’elle prônait une monarchie populaire et démocratique, tout Bordeaux s’y présenta. Madame de Verthamon emmena Marie-Amélie la voir depuis sa loge. François Xavier à l’entracte vint y rendre ses hommages, bousculant au passage quelques admirateurs de la jeune fille. Deux jours plus tard, Mlle Saint-Huberty donnait un concert privé chez le duc de Richelieu. Invitée, Madame de Verthamon y amena sa filleule. Quelle ne fut pas leur surprise d’y rencontrer le jeune homme ! Marie-Amélie croyait que son cœur allait s’arrêter chaque fois qu’elle reconnaissait sa silhouette. Puis les dîners, les promenades, les bals, tout se révélait bon pour que François-Xavier puisse apercevoir celle qui l’empêchait de dormir. Son père finit par s’inquiéter de cette frénésie soudaine de mondanité, devinant qu’il y avait une femme derrière tout ça, il en demanda le nom. L’apprenant, il conseilla à son fils de se faire à l’idée d’une fin de non-recevoir. La roture épousait rarement les membres de l’aristocratie et encore moins la noblesse d’épée. François Xavier Lacourtade le savait bien, mais c’était plus fort que lui.

Madame de Verthamon, qui n’avait de son côté pas eu besoin de se renseigner pour comprendre les soupirs de la jeune fille, prit les devants. En quelques échanges de lettres entre elle et Madame La Fauve-Moissac, il fut décidé que Marie-Amélie ne retournerait pas au couvent. Bien que Marie-Amélie eût reçu trois demandes en mariage d’aristocrates désargentés, et d’un autre pouvant être son père, elles conclurent d’un commun accord que le petit Lacourtade était un parti très intéressant même sans titres nobiliaires. Il ne s’était pas déclaré, mais Madame de Verthamon pensait deviner pourquoi. Elle invita monsieur Lacourtade père et après un échange digne de deux maquignons, ils jugèrent qu’une alliance entre les deux familles pourrait rendre service aux deux. Sans trop tirer l’oreille à son beau-frère, Madame La Fauve-Moissac obtint son accord. Celui-ci voyait là un moyen d’éponger ses dettes envers son courtier.

Le mariage advint le mardi 26 septembre 1786, juste après les vendanges, les fiançailles ayant été célébrées après les fêtes pascales. La cérémonie eut lieu à l’église Notre-Dame. Le baron Cambes-Sadirac, n’ayant pas pu ou voulu, conduire sa fille à l’autel, se fit remplacer par son fils Charles-Louis. Vêtue d’une robe à paniers en grosse soie azur, garnie de dentelles blanches, offerte par sa tante, elle s’avança vers la sainte table sous les regards attendris, ironiques ou méprisants des invités. Si comme Madame de Verthamon, dont ça avait été le cas, s’unir avec un roturier n’avait guère d’importance, tant que l’on pouvait tenir son rang, d’autres pensaient que c’était déchoir. Pour Marie-Amélie, loin de toutes ces considérations, c’était la concrétisation de son amour, parfaitement consciente que sa vision du mariage et sa situation étaient exceptionnelles. 

Les fêtes nuptiales ne durèrent que deux jours, l’absence du père de la mariée ayant restreint la présence de sa famille. Puis le jeune couple parti pour la propriété de Caudéran, nouvellement acquise par Monsieur Lacourtade père comme cadeau de mariage. La vie d’épouse et de femme commença pour celle qui était maintenant Madame Lacourtade.

***

Après sa toilette du matin, la servante de Marie-Amélie, lui présenta le bristol l’invitant pour le soir même à un souper chez sa marraine. Il y était stipulé que c’était en l’honneur de l’arrivée d’Antoinette-Marie. Par retour du porteur, elle répondit par l’affirmative. Elle y songea toute la journée et quand le soir vint, elle s’habilla avec soin, non pas pour impressionner sa jeune sœur, mais parce que cette première vraie rencontre s’avérait importante.

À l’heure dite, elle se présenta à l’hôtel de Saige, avec un malaise au creux du ventre. Un sentiment de culpabilité s’était développé insidieusement avec le temps et se mit à éclore en cet instant. Elle fut reçue tendrement par la maîtresse de maison, qui la rassura, tant bien que mal, jusqu’à la venue d’Antoinette-Marie.

Prévenue, par Manon, rajustée à temps par Rose-Marie, elle descendit au salon où avait été dressée la table. Les deux sœurs se toisèrent cherchant dans l’autre une ressemblance. Il était indéniable qu’elles avaient un air de famille, mais c’était plus une impression qu’une évidence. Antoinette-Marie, mal à l’aise, sourit timidement à son aînée, les barrières tombèrent. Marie-Amélie la prit dans ses bras, les larmes dans les yeux et avec plus de mots dans la bouche qu’elle ne pouvait en articuler. Les trois femmes éclatèrent de rire devant la délivrance de leurs émotions. Le souper se déroula au fil des souvenirs des unes et des autres, retissant leur histoire, la plus jeune apprenant à connaître sa famille. Elles se quittèrent, minuit passé, Marie-Amélie jurant qu’elles se verraient le plus possible d’ici son départ pour les Amériques.

Madame Elisabeth and her sister-in-law Marie Antoinette, 18th C by Alexandre Moitte  .jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 3

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Novembre 1781, L’enfance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le carrosse entra dans la cour empierrée du château à grand bruit. Les habitants en sortirent, empressés et curieux de voir qui à cette heure pouvait bien arriver.

Paris, Orléans, Blois, Tours, Port-de-Piles, Châtellerault, Poitiers, Marie-Louise de la Fauve Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne, voyageait sous la pluie depuis déjà huit Jours, par chance la voiture ne s’était ni embourbée, ni rompue, sur des routes fort mal entretenues. Elle s’était arrêtée à Tours puis à Poitiers chez des intimes. Elle était en route pour Bordeaux où elle était invitée comme chaque année chez son amie Jacqueline de Verthamon, mais cette année, c’était particulier, elle venait assister à la prise de voile de Marie-Angélique Cambes-Sadirac, l’aînée de ses nièces. 

Elle était parvenue en fin d’après-midi au couvent des ursulines de Libourne au milieu des éléments déchaînés. Malgré l’heure, il faisait presque nuit tant le ciel s’était assombri. La tourmente faisait rage, le vent balayait tout, les religieuses couraient en tous sens barricadant la moindre ouverture. Son valet de pied l’annonça. La marquise descendit, enjambant au passage les flaques d’eau qui se créaient dans la cour, elle se hâta afin de se mettre à l’abri sous le porche de la bâtisse, serrant son manteau à capuche contre elle. La sœur portière la fit entrer rapidement, refermant derrière elle la lourde porte du couvent résistant sous la force d’une bourrasque. Elle la guida aussitôt devant la flambée de la magistrale cheminée du parloir, et lui fit porter une boisson chaude. Elle eut à peine le temps de se réchauffer que ses nièces la rejoignirent. Désireuses de la voir, elles guettaient son arrivée. L’aînée ne devant prendre le voile qu’à la Sainte-Catherine, elle leur avait écrit afin de leur annoncer qu’elle venait les chercher pour un court séjour à Bordeaux. L’impatience de la plus jeune qui était friande de tout ce qui pouvait la sortir du couvent avait entraîné l’enthousiasme plus modéré de son aînée. 

Après des embrassades affectueuses, leur tante, leur servant de mère de substitution depuis le décès de la leur, décida un prompt départ. Elle ne tenait pas à être bloquée dans l’enceinte religieuse. Elle craignait de ne pouvoir passer le bac à la Bastide pour l’autre rive de la Garonne. Elles n’étaient pas sorties de Libourne que le cocher de la marquise lui conseillait de faire demi-tour, des arbres risquaient de se coucher sous la force du vent. Après réflexion, elle décida, en attendant un temps plus clément pour voyager, de faire étape au château de Cambes, pour cela il fallait traverser la Dordogne sur un bac avec la voiture.  Elles profitèrent d’une légère accalmie, ce ne fut pas sans mal et sans crainte mais elles y arrivèrent fort heureusement. 

Elles arrivèrent au château deux heures plus tard dans la soirée, surprenant tout le monde. Mathilde Freydou, dite Nounou Freydou, qui en avait été la nourrice, accueillit avec un sentiment mêlé de joie et d’inquiétude l’élégante dame qui descendait du carrosse. C’était encore une très belle femme, de taille moyenne, ronde sans être opulente, à la peau rose, les yeux pervenche, et châtain de cheveux. Les deux jeunes filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de onze, étaient des répliques de leur tante en plus longiligne. L’une et l’autre n’étaient pas revenues au château depuis la mort de leur mère. Elles descendirent de la voiture sans empressement, bien que la plus jeune des deux n’en ait apparemment que peu de souvenirs.

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Madame La Fauve-Moissac s’excusa pour ne pas avoir prévenu, prise par la tempête, elle avait dû improviser. Mathilde la rassura, il n’y avait aucun problème. On allait installer au mieux, tout le monde. Gaspard avec le cocher et le valet de pied se chargea de l’équipage. Antonin du haut de ses huit ans aida Bertrande et sa belle-mère à porter les bagages. Du coin de la porte, une petite fille filiforme et aux cheveux filasse, d’environ sept ans, observait tout ce remue-ménage. Elle semblait hypnotisée.

Pour rentrer dans le vestibule, la dame lui souriant dut la bousculer afin de passer sans tacher sa robe. Sur l’instant, elle ne fit pas attention à ses deux grands yeux noirs médusés, qui la fixaient. Elle ôta sa pelisse et secoua sa jupe de velours puce pour en faire tomber la poussière et entra dans le salon. Enfin arrivée, fourbue, elle rejeta le drap qui protégeait le sofa et s’y affala. En attendant que Gaspard se présente pour allumer le feu de la cheminée, elle constata l’état de délabrement de l’habitat. Il faut dire que depuis la mort de sa sœur, personne ne s’était vraiment occupé du lieu hormis ce qu’il rapportait en vignes. Elle-même n’y était pas revenue depuis près de dix ans, préférant la ville à la campagne et en cela en dépit de la mode du moment du retour à la nature. Bertrande vint prévenir qu’elle allait préparer un repas. 

De son poste d’observation, la fillette s’interrogeait sur l’identité de cette dame, si bien habillée, accompagnée de ses deux demoiselles tout aussi élégamment vêtues, et qui paraissaient connaître la demeure. Elle rejoignit les femmes de la maisonnée dans la cuisine en grand conciliabule. L’inquiétude était là. « – Visiblement, Madame la marquise n’avait pas l’air informée ». Au courant de quoi pensait la petite fille ? Elle garda sa remarque pour elle, elle savait ne pas obtenir de réponse, elle attendit les indices à venir.

Quelques instants plus tard, dans le salon éclairé par deux candélabres, Nounou Freydou dressa et servit un repas, sur une table, qui donnait par la porte-fenêtre sur les dernières lueurs du jour que la tempête avait lavé. Bertrande, sa belle-fille, à l’étage, préparait les chambres. La fillette sous prétexte de l’aider, posait une multitude de questions dont elle ne recevait pour réponse que de vagues allocutions. 

De son côté, tout en mangeant, Marie-Louise bavardait avec sa nourrice lui réclamant des nouvelles de la région. Ayant épuisé les sujets de conversation, il lui revint à l’esprit la petite fille. Elle demanda si c’était la dernière-née de Bertrande. Nounou Freydou en fit tomber son plat.

La voix éteinte, elle répliqua qu’elle était surprise par la question et que si elle n’y voyait pas d’objection, il serait bon d’en parler lorsque la plus jeune de ces demoiselles serait couchée. L’aînée était apte à entendre, pensa la vieille femme. La dame, interloquée par la réponse, acquiesça se demandant pourquoi faire tant de secrets, cela devait un être un tant soit peu sulfureux. Une fois les conditions requises, Mathilde Freydou expliqua que l’enfant était ni plus ni moins Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, dernière-née de Monsieur et Madame la baronne. « — La dernière-née de sa sœur ! La dernière-née de sa sœur ? » Consternée, bien que doutant, la colère envahit Madame La Fauve-Moissac, son beau-frère ne pouvait pas lui avoir caché ça. La vieille insista, la preuve se trouvait dans le registre paroissial signé du baron et de plus elle rappela qu’elle était là ce jour funeste. Marie-Angélique, qui assistait à la scène, essayait désespérément de se souvenir. Elle ne gardait en mémoire que l’abandon de son père au couvent au milieu du chagrin causé par le deuil maternel. Elle ne se remémorait pas le bébé, elle ne l’avait pas aperçu ; il lui semblait qu’il était mort-né. Au centre du tumulte des pensées contradictoires des différentes personnes ressurgit Marie-Amélie, qui, bien évidemment, était revenue écouter subrepticement ce que l’on voulait lui cacher. D’une voix pleine d’assurance, elle dit qu’elle savait. Elle avait vu le nourrisson le jour d’après, dans la chambre de Bertrande, devenue par circonstance la nourrice du nouveau-né, mais n’avait pas alors saisi pourquoi il n’existait pas ! Ensuite, elle avait oublié, trop de choses s’étaient passées, le retour à Paris sans sa sœur, le départ de son frère pour l’École militaire et elle, toute seule, dans l’hôtel Cambes-Sadirac. S’ensuivit un long silence. La marquise prit un verre de vin se laissant le temps de réfléchir, puis décida que, pour l’instant, elle ne devait point en parler à l’enfant. Incommodée, l’ancienne nourrice expliqua qu’Antoinette-Marie avait bien dû comprendre qui était arrivée. Dès qu’elle avait pu les interroger, ils lui avaient répondu, même si l’on ne lui avait pas tout dit. Marie-Louise d’un geste de la main balaya l’argument, de toute façon cela pouvait patienter jusqu’à demain.

De son côté, attablée dans la cuisine, l’intéressée continuait à poser mille et une questions à son entourage. Gaspard partait du principe que ce n’était pas son domaine. Bertrande qui était sa nourrice essayait de noyer le poisson attendant de savoir par sa mère, ce qu’elle était tenue de faire. Alors, Antoinette-Marie se fit les réponses et les partagea avec celui qui passait le plus clair de son temps avec elle, Antonin.

Le lendemain sans explication supplémentaire, la dame et les fillettes reprirent leur route pour Bordeaux, laissant dans l’embarras les Freydou et les questions à Antoinette-Marie.

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Chapitre 4

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Novembre 1781, Une explication houleuse

Madame La Fauve-Moissac était rentrée dans son hôtel particulier, de la rue vieille du temple dans le quartier du Marais, sitôt la prise de voile de Marie-Angélique faite. Elle s’était empressée d’écrire à son mari, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, à Versailles, où sa charge au ministère des Finances le retenait. Elle avait besoin de conseils sur la façon d’aborder son beau-frère quant à l’avenir de sa nouvelle nièce, Antoinette-Marie. 

***

Vingt ans plus tôt, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, qui avait commencé sa charge au ministère des Finances, finissait une tournée d’inspection, dans le Tarn-et-Garonne. Il fut invité avec son supérieur par le baron La Fauve-Moissac, dans son château de Moissac. Il arriva, dans le domaine, pour récupérer une jeune fille qui venait de choir dans un bassin devant un beau manoir qui devait dater de la renaissance. Surprise par leur approche, elle avait perdu l’équilibre et était partie d’un éclat de rire qu’elle ne pouvait plus contrôler. À côté d’elle, médusée, Jeanne-Henriette, sa sœur cadette, regardait l’homme prendre dans ses bras son aînée. Elles s’étaient installées là pour effectuer le portrait de Marie-Louise quand avaient surgi les deux cavaliers les surprenant dans leur activité. Gabriel Henri tomba sous le charme de la jolie naïade de circonstance. Il se retrouva subjugué par la joie, et la beauté de la jeune fille. De taille moyenne, la taille fine, une chevelure blond foncé, les yeux en amande avec toujours un éclat malicieux, qui faisait écho à son intelligence, une bouche gourmande, elle était la gaieté de vivre incarnée. Pour un homme de nature grave, ce n’était pas rien.

Son séjour s’avéra bref, mais déterminant. De retour à Paris, malgré ses trente ans, il sollicita de son père la permission de demander la main de la jeune fille. Ce dernier le lui accorda sans problème, cette famille étant de vieilles souches aristocratiques. Par les temps qui couraient, il trouvait que la complaisance royale offrait beaucoup trop de lettres patentes et à son goût l’ancienneté valait de loin l’argent dont ils n’avaient nul besoin. Aussi, un mois plus tard, à la surprise des La Fauve-Moissac, le baron reçut la proposition de mariage pour sa fille aînée. Marie-Louise n’eut pas besoin des explications de sa mère, madame La Tour Veyran, pour appréhender les avantages qu’elle tirerait de cette union. Elle avait suffisamment la tête sur les épaules pour comprendre que l’on ne pouvait refuser une couronne de marquise. De plus, elle avait trouvé Gabriel Henri des plus agréables et elle avait confiance dans l’ascendant qu’elle avait sur lui. Six mois après sa première venue, Gabriel Henri Ajasson de Grandsagne se mariait dans la petite chapelle du château familial avec Marie-Louise La Fauve-Moissac. Le séjour des époux à la campagne avait été de courte durée. Le marié devait regagner ses fonctions à Versailles et tenait à ce que sa jeune épouse rentra dans le monde en bonne et due forme selon sa condition. Ils revinrent vite à Paris où Marie-Louise découvrit son nouvel univers et toutes ses coutumes. Mille choses l’y attendaient. Sa belle-sœur Marie-Sophie Du Cheyron de la Loubarie la prit en main pour son entrée dans le monde. Marie-Louise se retrouva dans la contrainte de rendre des visites à des gens qu’elle ne connaissait pas, mais qui allaient devenir son entourage. Elle comprit rapidement qu’elle devait prendre possession de sa position, et se mit à jouir de ses droits récents. Sa belle-sœur de dix ans son aînée s’amusait de son rôle de guide, d’autant que la mariée envisageait sa situation avec sérieux. À Paris, dans le grand monde, la tradition obligeait une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l’Opéra avec tous ses diamants. Elle afficha donc, à cet effet, avec plaisir la parure que son époux lui offrit pour cette occasion et qui avait appartenu à sa mère. Pour suivre la coutume, accompagnée de celui-ci et de sa belle-sœur, elle parut le vendredi dans la baignoire spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine, ce qui lui permit d’apercevoir, à son grand émoi, le dauphin et la dauphine. 

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L’impatience la gagna alors d’être présentée à la cour, de découvrir cette société qui se révélait fabuleuse et dont ces prémices l’avaient appâtée. La présentation s’avéra une grande affaire, autant pour elle que pour son entourage. Sa belle-sœur lui expliqua que pour elle et son conjoint, c’était la consécration sociale incontournable. Cela allait lui donner sa place, la faire asseoir dans le monde, à son rang. La présentation la sortait de cette situation douteuse ; fraîchement débarquée de sa province, elle ne pouvait percevoir à quel point elle apparaissait équivoque aux yeux de la cour. Cette cérémonie allait l’extirper des limbes qu’était cette demi-existence des femmes non présentées et n’ayant point eu ce vernis de Versailles. Le jour de l’introduction fut un jour solennel ! Sa belle-sœur, Madame du Cheyron de la Loubarie, la fit coiffer trois fois. À la troisième fois, elle n’était pas encore tout à fait contente, tant une telle coiffure demande de talent, de travail, de patience. Marie-Louise coiffée fut poudrée, la chambrière lui posa le rouge selon ses indications. Puis elle fut vêtue du grand-corps avec lequel elle dîna pour en prendre l’habitude. Pour la collerette, une discussion sans fin s’engagea entre madame du Cheyron de la Loubarie et son autre marraine, Madame Fournel de la Hoguette. Par quatre fois, on la lui mit. Quatre fois, on la lui ôta. Quatre fois, on la remit. Les femmes de chambre de Madame du Cheyron de la Loubarie furent appelées à la rescousse. Devant une hésitation qu’elle trouvait puérile, Marie-Louise trancha, mais cela n’arrêta point l’argumentation qui perdura tout le dîner. On passa, à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arriva une grande répétition pour les révérences. Il s’ensuivit, de la part de ses marraines, des conseils, des remarques, des critiques, sur le coup de pied à donner dans sa traine, lorsqu’elle devrait se retirer à reculons, coup de pied que ces dames considérèrent un peu trop théâtral, mais qu’en fait Marie-Louise avait du mal à gérer. Puis enfin, ce fut le moment du départ. Ce fut encore du rouge foncé, que Madame Fournel de la Hoguette tira de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Marie-Louise à sa forte contrariété. 

Le lendemain de la présentation, Marie-Louise se demanda si elle n’avait pas rêvé. Elle se voyait avancer sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l’avait éblouie, l’avait étourdie. Elle avait été effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regardait, et au travers de laquelle elle marcha d’un pas hésitant. Entre les instincts de son caractère, son ignorance, et l’obéissance due à son éducation, elle réussit à exposer une façade réservée, modeste, douce aux autres, refrénant sa peur et la lassitude qui la gagnaient. Sa contenance se dévoilait un peu gauche, elle n’arrivait pas à dissiper son embarras. Elle fit sourire ses marraines attendries par son petit air effarouché, mais elle s’en sortit avec les honneurs d’un compliment de la reine. 

 Son nouveau statut l’intégra dans le fleuron de la société. Elle n’y eut guère de contrariété qu’elle ne supporta pas, ainsi elle dut remettre à sa place un gentilhomme qui prétendit lui faire la morale dans un dessein peu honorable « — Comment ! Il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de mode a le même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise… 

— Monsieur, votre discours n’est pas le mien et si je vous semble si bourgeoise, je n’en ai que faire, et oubliez donc de me fréquenter.

Sa belle-sœur l’aida à ne pas faire d’impair dans le monde dans lequel elle devait évoluer même si parfois elle jugeait ridicules les faux-semblants qui incarnaient le savoir-vivre. Elle apprit à vivre en perpétuelle représentation tout en réservant tout son intérêt à son époux et à aller au spectacle sans lui, à ne pas rougir si son cavalier la trouvait belle. Elle accepta de faire croire en son détachement pour son conjoint et à paraître désinvolte en public sans jamais laisser de privautés à personne. Sa maison fut toujours bien tenue et son personnel n’eut jamais à se plaindre lui vouant une fidélité sans faille. Levée à huit heures, donnant ses ordres dans la foulée à son cuisinier et à son maître d’hôtel, passant ensuite à sa toilette, y faisant très attention, elle n’omettait aucun code. Elle suivit la mode sans ostentation, mais avec goût que ce soit pour ses vêtements ou pour ses loisirs. S’il lui arrivait d’être dehors le matin pour ses œuvres et qu’on la croisa, personne ne fit de remarque, elle était considérée comme une femme de qualité et sur qui l’on pouvait compter.

Son mari ne devait jamais regretter d’avoir épousé la pétillante Marie-Louise La Fauve-Moissac, consommant, aux yeux de tous, un bonheur jugé par beaucoup comme tout à fait bourgeois.

***

Elle reçut le jour suivant, la réponse de son époux lui conseillant la modération et la diplomatie. Il lui suggérait par ailleurs de pourvoir au bien-être de l’enfant discrètement. Il lui faisait savoir aussi que le baron de Cambes-Sadirac résidait dans sa demeure parisienne. Elle décida donc de s’y rendre le lendemain matin.

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À la surprise de Philippe, le cocher de Madame la marquise, il dut préparer l’attelage pour le milieu de la matinée. Madame allait à l’hôtel Cambes-Sadirac sur la rive gauche, cela n’était pas arrivé depuis le départ au couvent de Marie-Amélie, la plus jeune de ses nièces. En fait, depuis la mort de sa sœur, ce moment funeste, elle n’avait que très peu revu le baron. Elle l’avait croisé à la cour, dans des salons, au théâtre, les rencontres étaient à chaque fois empreintes de courtoisie, mais sans plus. Elle avait été amenée à l’entretenir sur l’éducation de ses filles, mais il l’avait laissée faire à sa guise, ne s’en préoccupant pas. Elle avait parfois dans le monde entendu parler de ses maîtresses, cependant cela ne l’avait guère intéressée. Ce jour-là, cela allait être autre chose. Confortablement installée dans son carrosse, de ses mains gantées de chevreau crème, elle lissait inconsciemment sa jupe bleu roi assortie au caraco aux bords brodés. Elle fixait machinalement le décor des rues qui défilaient sous une journée ensoleillée, mais clémente de température. Elle laissait encore courir son esprit quand la voiture pénétra dans la cour de l’hôtel. Son cocher présenta sa carte de visite, le majordome l’annonça à monsieur le baron. Il l’a reçue dans son bureau, se demandant ce que sa belle-sœur pouvait lui vouloir. Si c’était pour lui reprocher de ne pas être venu à la prise de voile de l’aînée ou s’il y avait des problèmes avec la cadette, il la renverrait courtoisement. Il avait autre chose à faire de plus important. Il l’accueillit sans chaleur et sur la défensive, mais avec déférence. Il lui en voulait encore d’être en vie et toujours si belle. Marie Louise La Fauve-Moissac après les échanges de politesses s’installa dans un fauteuil face au grand bureau plat du siècle dernier. « – Je viens vous voir, car comme vous le savez, je me suis rendue pour la prise de voile de Marie-Angélique dans le Bordelais. » Le baron commença à s’agacer et s’apprêta à couper la marquise, mais celle-ci poursuivit. « – Comme il se faisait tard, une tempête nous ayant retardés, et que je ne pouvais monter sur le bac pour parvenir à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes ». Le baron se raidit, se crispa. Elle continua. « – Et quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une enfant, le dernier enfant de ma sœur, qu’avez-vous à me dire à ce sujet ? » Il jaillit de son fauteuil, blanc de rage, prit le bras de la marquise l’obligeant à se lever. « – Madame ceci ne vous regarde en rien, je ne veux pas entendre parler de cet enfant, et quoiqu’il arrive elle reste là où elle est ! Avez-vous compris ? Vous ne changez rien à sa condition, bien beau qu’elle soit encore en vie ! Je ne veux pas en entendre parler ! Avez-vous bien compris, Madame ? » Il ouvrit la porte, reprenant son contrôle, il la salua et la lui ferma au nez. Elle resta médusée, elle se retourna et descendit l’escalier toujours sous le choc de la violence de l’entretien. En montant dans sa voiture, elle sentait encore ses membres tremblaient.

***

Lettre de Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Madame La Tour Veyran

Paris, le 20 décembre 1781

Chère mère,

J’espère que votre santé s’améliore ou tout du moins se stabilise. Je me fais à votre sujet beaucoup de soucis. Les nouvelles, que m’a données père, n’étaient point rassurantes.

Depuis le 21 novembre, comme vous devez le savoir, depuis la mort de Monsieur de Maurepas, monsieur de Vergennes est aux affaires, ce qui cause beaucoup de préoccupations à mon conjoint. Il semblerait qu’ils aient plus d’un point de divergence. Mais ce n’est pas le premier ministre que mon époux voit passer.

Je suppose que vous devez vous en souvenir, j’ai accompagné notre douce Marie-Angélique à sa prise de voile. Ce fut fort attendrissant, elle s’est déroulée comme prévu au couvent des Ursulines à Libourne. Madame de Verthamon avait offert à chaque novice une fleur de lys. Je ne sais vraiment pas comment elle a pu faire en cette saison, mais cela rajoutait de la poésie à leurs entrées. Toutes de blancs vêtues, leurs voiles maintenus par des couronnes de fleurs, elles se sont avancées vers l’hôtel en deux colonnes émouvantes, la lumière des vitraux leur traçait le chemin sur le sol de pierre de l’église. C’était magique, notre jolie demoiselle était pleine de grâce. Que Dieu m’excuse, mais elle avait tout pour faire le bonheur d’un mari, je pense que c’est elle qui ressemble le plus à notre chère Jeanne-Henriette. Quant à notre Marie-Amélie, je crois que c’est à moi qu’elle ressemble, autant dire qu’elle ne rentrera pas dans les ordres. Marie-Angélique réside désormais au couvent de Grenade près de Toulouse, elle y aura pour consœur la petite Bole du Chomont-Charvet, si vous vous en souvenez. Elles ne se seront pas quittées depuis leur entrée à l’abbaye.

J’ai maintenant une nouvelle à vous annoncer qui va vous faire un choc. J’ai beaucoup hésité à vous l’écrire, mais je ne peux vous la cacher plus longuement. Vous êtes en droit de savoir. En allant à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes pour la nuit. J’y ai fait une rencontre surprenante qui m’a mise très en colère. J’ai découvert une petite fille nommée Antoinette-Marie, qui s’avère être la dernière-née de Jeanne-Henriette. Car si ma sœur est morte en couches, l’enfant lui n’était pas mort-né. Ce sont les époux Freydou, métayers du château qui s’en occupent. Dans son chagrin et son égoïsme, le baron a omis de nous en faire part, et veut la laisser dans l’oubli général. Après une entrevue houleuse, je n’ai pu le faire changer d’avis. Je vais donc pourvoir à son bien-être par le biais du curé de la paroisse. Je suis vraiment désolée de vous causer cette vive émotion, mais il fallait que vous sachiez que vous aviez encore une petite fille.

Je vous laisse sur cette nouvelle et vais faire tout mon possible pour aider cette enfant. Je vous embrasse, très chère mère.

 Marie-Louise La Fauve-Moissac. 

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

Madame de La Tour Veyran mourut deux mois plus tard sans voir sa dernière petite fille, la maladie l’avait emportée.

Chapitre 5

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Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Automne 1787, L’organisation du mariage par procuration

En août 1787, le parlement de Bordeaux avait refusé d’enregistrer l’édit sur les assemblées provinciales. Le 18 août, il avait été exilé ainsi que le parlement de Libourne entraînant des mouvements de colère. À Paris du 20 au 30 août, des émeutes populaires éclatèrent pour soutenir les Parlements. La négociation, entre ceux-ci et Loménie de Brienne, aboutit à un compromis. Le gouvernement envisagea de convoquer les États-Généraux, mais demanda du temps et des moyens financiers. À cette saison, Bordeaux se tourna vers ses champs de vignes, il fallait surveiller la maturité du raisin. 

Comme partout où il était passé précédemment, les vendanges avaient été précoces et avaient donné peu. François-Xavier Lacourtade sortit de la cave tout en continuant de s’entretenir avec Gaspard sur les résultats de la récolte. Émergeant du local, une gamine échevelée, courant derrière un énorme chien, le bouscula et s’excusa tout en riant. La sauvageonne devait avoir dans les quatorze printemps. 

« — Dieu, qui est cette donzelle ?

— Mais c’est Mademoiselle Antoinette-Marie. 

— Cette gamine n’est tout de même pas ma belle-sœur. » 

Haussant les épaules, Gaspard confirma et émit des inquiétudes quant à l’avenir de la demoiselle. Les gars du village tournaient de plus en plus autour du château, et il ne savait plus trop quoi faire. Pour ses filles, ça avait été facile, il les avait mariées. Cela fit sourire le négociant. Les dernières instructions fournies, il prit son cheval et rentra à Bordeaux.

Arrivé à la nuit dans son hôtel des Chartrons donnant sur les quais, il trouva au premier étage, son épouse attablée à son bureau, vérifiant les livres de comptes. Cela ne faisait qu’un an qu’ils étaient mariés, et Marie-Amélie, née Cambes-Sadirac, avait déjà tout compris du rôle de l’épouse d’un négociant-armateur. Elle avait pris son statut à bras le corps, elle avait l’intention de remplir pleinement la charge. François Xavier s’avéra étonné qu’une aussi jeune et jolie femme puisse se révélait si sérieuse. Quant à son père, il en était enchanté, il se trouvait sous le charme de sa belle-fille. Après l’avoir embrassée, il s’assit en face d’elle, cela l’amusa. Il raconta à Marie-Amélie, sa tournée sur les différentes propriétés viticoles, dont leur maison de négoce était ou le courtier ou le propriétaire. Pendant ce temps, elle continuait ses comptes tout en l’écoutant. Bien qu’ils fussent de plus en plus complexes à cause de la multiplication des actions commerciales de l’entreprise familiale, elle appréciait d’effectuer les comptes, de relancer et d’expédier les commandes. Lorsqu’il lui dit que les vendanges avaient donné peu, mais que le vin serait excellent, elle lui répondit sans lever la tête. « – Nous en vendrons moins, mais plus cher, ce n’est pas très grave ! » Ce qui agrandit le sourire de son mari. Mais quand il lui narra sa rencontre avec sa sœur, elle s’arrêta et le regarda. « — Je crois que ça lui fait quatorze ans. Est-elle jolie ?

— Ma foi, pour le court instant que j’ai pu en juger la famille ne peut la renier ! 

— Ce n’est pas plus mal.  

— De plus, les Freydou s’inquiètent, les garçons commencent à lui tourner autour et ils ne savent pas quel parti prendre.

— Nous devons y réfléchir… Je vais écrire à ma tante. Il serait peut-être bon de s’occuper de son avenir. »

***

De Marie-Amélie Lacourtade.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Bordeaux, le 12 septembre 1787

Ma chère tante,

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Ici, c’est la fin des vendanges. Elles ont remplacé les problèmes politiques que nous avons vécus, nous offrant ainsi une accalmie. Mon mari et moi-même nous nous apprêtons à aller passer une quinzaine de jours dans notre propriété de Caudéran. Mon beau-père s’occupera des affaires familiales. 

Nous avons un nouveau commis, Karel Van der Hartig, qui nous vient d’Amsterdam. Il est le fils d’un de nos associés aux Pays-Bas. Il est tout roux avec beaucoup de pigasses. Il est un peu perdu, mais il a trouvé un allié en son homologue américain John Madgrave.

Madame de Verthamon a donné, comme chaque année, un très joli bal champêtre pour clore les vendanges. Cette année, elle l’a effectué dans son château de Cadaujac. C’est une très belle propriété, sur les bords de la Garonne, à laquelle on accède par une allée de chênes. Est venue toute l’aristocratie de la région ainsi que les plus gros négociants de Bordeaux. Je portais pour ce jour une très jolie robe de soie rose. C’était un modèle fourreau, ceux qui vous font la taille si fine, avec un décolleté échancré qui mettait en valeur une magnifique parure de grenat que mon conjoint m’a offert pour notre première année de mariage. Je l’avoue, j’étais très fière de l’effet que je faisais…

… Sur ce, si je vous écris, c’est afin de vous parler d’Antoinette-Marie que mon époux a croisé au château de Cambes. Il semblerait que le temps est venu de décharger la famille Freydou. Celle-ci s’inquiète de l’avenir de ma jeune sœur, qui paraît sortir très rapidement de l’enfance. C’est somme toute normal puisqu’elle a fait ses quatorze ans cet été. Je ne l’ai pas revu depuis sept ans, mais mon mari m’affirme que celle-ci deviendrait une jolie fille. C’est donc votre avis que je sollicite pour entamer, ou vous aider dans l’entreprise que vous trouverez la plus judicieuse.

Respectueusement, 

Votre Marie-Amélie

***

De Marie-Louise La Fauve-Moissac. 

À Marie Amélie Lacourtade

Versailles, le 2 octobre 1787

Ma chère enfant,

Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c’est que je me suis d’abord renseignée auprès du curé de Cambes quant au parti à prendre pour votre sœur. Celui-ci ne voit que le mariage comme sortie à sa situation, le tempérament d’Antoinette-Marie n’étant pas très approprié à une entrée dans les ordres. 

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Je suis donc allée rencontrer votre père. Il s’obstine à vouloir nier son existence, et il m’a donné une fin de non-recevoir quant à procurer une dot à Antoinette-Marie… Il a décidé d’épouser, en décembre, mademoiselle Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, une pimbêche de vingt ans. Elle va lui fournir une dot qui pourra redorer sa fortune. Sa vie à Versailles semble l’avoir fait fondre comme neige au soleil, d’autant qu’il ne souhaite pas vendre de terre. Nous allons devoir nous débrouiller par nous-mêmes. 

Je rassemblerai ce que je peux afin de constituer une dot, mais j’ai peur que cela n’aille pas loin. Quant à trouver un parti, nous devrons être discrets, pour que votre père ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Il ne faut pas générer un scandale qui discréditerait la famille et Antoinette-Marie. De plus, cela nous compliquerait la tâche.

J’ai toutefois demandé de l’aide de votre marraine, Jacqueline de Verthamon, en qui j’ai toute confiance…

Tendres baisers, votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac  

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

***

De Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Jacqueline de Verthamon

Versailles, le 2 octobre 1787

Très chère amie,

 À la cour, les affaires se bousculent les unes aux autres. Coincé entre deux factions, mon époux se trouve dans des situations litigieuses. Entre la disgrâce de Monsieur de Calonne, la nomination de monsieur Loménie de Brienne et l’archevêque de Toulouse, poussé au pouvoir par la coterie de la reine, sa position s’avère fragile. Il n’y a eu de positif dans cette cabale que le prêt accordé de 67 millions par les notables et les parlements, permettant ainsi d’éviter la banqueroute.

L’opposition des cours souveraines n’a rien amélioré à l’état d’inquiétude de mon époux, notamment celle du parlement de Paris qui a refusé l’impôt sur le timbre et a réclamé la convocation des États-Généraux. Enfin comme le gouvernement a fini par capituler et a envisagé de les convoquer, nous avons un moment de répit.

 Si je vous écris, c’est afin de me confesser d’un secret familial qui vous concerne en la personne de Jeanne-Henriette ma défunte sœur, votre amie d’enfance. Dans la douleur de la perte de sa femme, mon beau-frère, le baron Cambes-Sadirac, a nié la naissance qui avait emmené celle-ci à la mort. Il y a de cela sept ans, j’ai appris l’existence d’Antoinette-Marie. Elle vit sous la bienveillance des métayers du château de Cambes, les époux Freydou. J’ai été très choquée, comme vous devez l’être en me lisant. J’ai pourvu au confort de cette enfant par le biais du curé de Cambes. Seulement, aujourd’hui je me confronte à un problème pour lequel j’aurais besoin d’aide. Je dois la marier, bien et discrètement, car j’obtiendrai la signature du baron pour le mariage, mais rien d’autre. De plus si cela venait à se savoir, il me la refuserait. Je suis par conséquent obligée d’être la plus discrète possible. Il serait donc judicieux de la marier en province et surtout avec quelqu’un qui y reste…

Avec affection, votre amie.

Marie-Louise La Fauve-Moissac. 

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

***

De Jacqueline de Verthamon. 

À Marie-Louise La Fauve-Moissac

Bordeaux, le 20 octobre 1787

Mon amie,

J’ai été consternée à la lecture de votre lettre, comme vous le pensiez. Je ne vous en veux point sachant la douleur que cela a dû raviver. Il est évident que je vais vous apporter toute mon aide. Je vais augmenter la dot. Plus elle sera importante, plus nous obtiendrons de facilités à lui trouver un bon parti et à conclure en toute discrétion. Je vais essayer de dégager sur mes biens des disponibilités en vue de compléter votre propre donation. Mais afin que la dot soit correcte, je vais me tourner vers un ami qui se fera un plaisir de participer à sa constitution en souvenir du bon vieux temps. De plus, celui-ci donnera du poids à votre demande de signature auprès du baron. Je ne vous en dis pas plus à ce sujet tant que je ne détiens pas son accord. Quant à la recherche du futur époux, cela va être plus délicat, car je ne peux faire jouer mon entourage, mais ne vous inquiétez pas, je vais y réfléchir.

Toute mon affection,

 Votre amie,

Jacqueline de Verthamon, Baronne de Beautiran

***

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Jacqueline de Verthamon avait eu une liaison avec Louis Antoine Sophie, duc de Fronsac, fils du gouverneur de Bordeaux, le maréchal de Richelieu. Bien que de courte durée, interlude entre les deux mariages de celui-ci, ils en avaient gardé un bon souvenir et une solide amitié. Il ne fut donc pas surpris par son bristol lui annonçant sa visite cet après-midi de décembre. Il se trouvait lui-même chez son père pour les fêtes de Noël. Le maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis s’était entiché de la ville dont il était le gouverneur. Il avait justifié une mauvaise santé pour ne pas se rendre à Versailles en cette occasion. 

Tous les après-midi, Marie-Antoinette de Galliffet, sa belle-fille, offrait le thé et le chocolat chaud dans les salons de l’hôtel du gouvernement. Elle en profitait pour faire admirer ses superbes services de porcelaine de Chine. Madame de Verthamon fit son entrée en fin de journée. Après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes dont la plupart étaient des amies ou relations et avoir félicité son hôtesse pour sa toilette, une robe à l’anglaise de couleur lie-de-vin, en velours, elle s’isola avec son époux le duc de Fronsac dans un petit salon adjacent. En une courte explication, elle raconta la vie d’Antoinette-Marie et son problème. Amusé et attendri par l’énergie qu’y mettait la baronne, il lui accorda son aide. Il la pria de patienter jusqu’à ce qu’il ait pu en parler à son père. Il pensait que pour l’honneur du baron Cambes-Sadirac, le connaissant bien, il valait mieux que ce soit le gouverneur qui dota la jeune fille, cela serait préférable. Elle n’en demandait pas tant, aussi remercia-t-elle avec chaleur son ancien amant et ami. Deux mois plus tard, elle devait obtenir la réponse affirmative du gouverneur lui-même. Il l’invitait afin de lui remettre en mains propres la lettre de gage. Ayant toujours été très admirateur d’un sexe qu’il ne trouvait pas si faible, mais très attrayant, il était à tout moment prêt à l’aider, d’autant que sa fortune le lui permettait. 

***

De Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai reçu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position enviable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier est favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je me demandais si nous ne pourrions pas lui demander de l’aide afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui trouveraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

***

De Marie-Angélique Cambes-Sadirac. 

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai obtenu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position estimable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier se montre favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je m’interrogeais ne pourrions nous pas lui demander un appui afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui verraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

***

De Marie Amélie Lacourtade.

À Marie angélique Cambes-Sadirac.

Bordeaux, le 30 novembre 1787

Ma très chère sœur,

L’automne est toujours si doux, et ma foi cela est agréable. Après le remue-ménage de l’été, il est aussi très calme, ce qui est reposant, j’ai donc profité avec plaisir de notre domaine Caudéranais. Notre demeure est enfin finie de meubler. J’ai reçu mon salon d’apparat, il y a deux semaines, les chaises à la reine sont un ravissement. Les tapisseries des dossiers et assises ont pour thème les fables de la fontaine, ce qui est du meilleur effet pour une propriété de campagne. Je sais, ce n’est que vanité ! …

… Votre idée de faire appel à Madame de Maubeuge se révèle excellente, bien que loin de nous, Antoinette-Marie pourrait faire sa place au sein de ce pays. J’en ai parlé à Mme de Verthamon, comme moi elle pense que ce serait le plus judicieux. Elle avait songé à quelques partis à Saint-Domingue, mais avait peur que cela ne puisse se réaliser avec discrétion, aussi elle est enchantée de votre proposition. Nous n’arrêtons pas nos recherches, mais attendons la réponse de votre amie…

Tendrement.

Votre sœur,

Marie Amélie Cambes-Sadirac

***

De Nathalie Bourdeille de la Salle. 

Marquise de Maubeuge. 

À sœur Angélique.

Nouvelle-Orléans, le 3 février 1788.

Très chère amie,

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Je m’empresse de répondre à votre lettre, et comme vous vous en doutez j’y réponds par l’affirmative. Je suis restée stupéfaite par son contenu, comme quoi chaque famille a ses secrets. Je suis donc heureuse de participer à la conspiration des femmes de la branche Cambes-Sadirac pour le bien-être de cette demoiselle. En espérant que vous ne m’en voudrez pas, j’ai devancé le message que je vous envoie, et me suis adressée à l’abbé Huber, mon ancien confesseur. Il est aujourd’hui le curé de la paroisse de l’Ascension. Cette paroisse détient quelques héritiers qui auraient plaisir à épouser du sang bleu de métropole. J’ai déjà obtenu quelques noms, le fils du baron de Thouais, Charles-Henri, le baron, ayant servi sous les ordres de mon mari lors de la bataille de Bâton-Rouge, ainsi que le fils du seigneur de Crécy, Louis Adam. Ce dernier est, me semble-t-il, un peu jeune. Il est de deux ans l’aîné de notre protégée. Le premier aurait ma faveur, outre le titre de noblesse plus en phase avec la qualité de votre sœur, il a quatre ans de plus qu’elle. Je me suis permis, toujours par l’intermédiaire de l’abbé Hubert, de tâter le terrain, et ma foi, les deux seraient intéressés. Les deux familles sont essentiellement attirées par le prestige que leur amènerait le mariage. Loin de la France, c’est d’autant plus un honneur. Ni l’un ni l’autre ne se sentent concernés par le montant de la dot, ce qui ne veut pas dire que ce ne sera pas un argument de poids. 

Par ailleurs, afin de participer à la constitution de la dot de notre jeune demoiselle, j’ai demandé à mon époux d’approcher notre gouverneur pour obtenir une concession dans la paroisse du futur conjoint. Ceci n’est pas encore réalisé, mais j’ai confiance.

J’envoie tout de suite cette lettre par le premier bateau pour la France.

Sincèrement,

Votre amie

Nathalie Bourdeille de la Salle, marquise de Maubeuge

***

La lettre mit un peu plus de deux mois à réaliser le trajet entre les deux continents et les deux amies. À peine réceptionnée, sœur Angélique en faisait une copie pour sa tante et sa sœur, qui prévinrent Madame de Verthamon. Agréée par toutes les complices, Madame de Maubeuge obtint l’accord pour le début des négociations. La réponse revenue, un contrat de mariage fut convenu avec le baron de Thouais, par l’entremise de l’abbé Hubert et de Monsieur d’Estournelles, secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Ce fut d’autant plus aisé que la jeune fille arrivait avec une dot raisonnable. 

Chapitre 6.

Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Septembre 1788. L’incendie.

Aout 1787

Le jeune homme de dix-neuf ans arpentait les couloirs sombres et austères, agrémentés d’immenses portraits d’ancêtres, de la demeure familiale. Il ne décolérait pas. Il pénétra dans ses appartements, et ouvrit les rideaux laissant entrer la lumière. Madrid était écrasée par le soleil de midi. Son père était mort deux jours avant des suites d’une longue maladie qui l’avait rongé de l’intérieur. Ses obsèques avaient eu lieu le matin même en grande pompe, après une messe digne d’un roi, dans l’église de saint Francisco el grande. Celle-ci avait été construite sur l’emplacement du campement de saint François d’Assise, allant en pèlerinage vers Compostelle, lors de son séjour dans cette ville.

Don Rodrigo, marqués de Fuente Pelayo, ministre de Charles III d’Espagne, sous les ordres consécutifs du comte D’Aranda, président du conseil de Castille et de don José Moñino, comte de Floridablanca, avait participé à toutes les réformes du règne. Fort respecté, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, il n’avait qu’une tache au tableau de sa vie. Il avait été extrêmement jaloux, et avait entouré son épouse, la belle Maria Almeida de Guimarães, d’une surveillance constante. De ses six grossesses, avaient survécu deux fils. Mais le père avait toujours eu des suspicions quant à la légitimité du plus jeune de ses fils. Ses doutes étaient fondés sur le fait qu’il était le portrait craché de sa mère. Il ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui ou un de ses ancêtres. Bien qu’irrationnel, il fit payer à son fils, cette idée obsessionnelle. Il n’accorda qu’indifférence ou mépris à Juan-Felipe. Aussi ce dernier ne fut pas surpris de découvrir à l’ouverture du testament, qu’en tant que cadet, il héritait du titre de marqués de Puerto Valdès, titre appartenant à son défunt oncle maternel, s’accompagnant d’une terre aride en Castille, par conséquent peu rentable, en fait il n’obtenait rien de son père. Quelques années auparavant, sa mère s’était battue pour que celui-ci ne le fasse pas rentrer au séminaire et donc dans les ordres. Elle avait fini par l’envoyer auprès de son frère à Tolède, loin des yeux de son père. 

Il était considérablement abattu devant cette injustice, mais il n’y pouvait rien. Après mûre réflexion, il décida de s’expatrier en Nouvelle-Espagne pour y faire fortune. Sur les conseils de sa mère, il choisit La Nouvelle-Orléans. Il embarqua à Cadix pour l’Amérique, avec une lettre de recommandation pour le gouverneur de la Louisiane, Estéban Rodriguez Miró y Sabater. Celui-ci était un ami de sa famille et pour don Almonester, riche propriétaire de la Louisiane, un des anciens prétendants de sa mère que son grand-père avait alors éconduit pour manque de capital, au grand dépit du jeune couple. Pour ses maigres possessions, il ne voulait pas en passer par des banquiers qu’ils considéraient comme des vautours guettant leurs proies. Il chargea donc son frère de vendre ses terres et de lui faire parvenir l’argent qu’il retirerait de la transaction. 

***

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Le soleil laissait passer ses rayons au travers des persiennes, le gouverneur de la Louisiane avalait de nouveau un café tout en réglant les problèmes de la colonie. Depuis l’autorisation donnée pour la création de leurs premiers entrepôts, les États-Uniens essayaient de s’imposer un peu plus, malgré les sévères restrictions à la circulation, sur le Mississippi. Ceci concevait des tensions avec Philadelphie qui s’accompagnaient de menaces de guerre et d’invasion. Les planteurs ne facilitaient pas les négociations diplomatiques en faisant de la contrebande avec eux, sans parler de l’installation des derniers français de Nouvelle-France qui arrivaient. Tout cela était souvent cornélien et lui procurait bien du souci. Ce matin de janvier 1788, son secrétaire, Baldino-Bartolomé De las Casas annonça la visite d’un jeune andalou. Il venait présenter sa lettre de recommandation afin de prendre son service en tant que capitan. Après avoir pris connaissance de celle-ci, il accepta de le recevoir entre deux rendez-vous. Il vit rentrer un vrai hidalgo, de taille moyenne, mais bien proportionné, mince, nerveux, ombrageux, les cheveux bouclés noirs et l’œil de velours. Le gouverneur pensa aussitôt qu’il allait faire des ravages dans la colonie. Il se leva pour le saluer et le fit asseoir tout en restant debout. « — Vous savez, jeune homme, que je connais fort bien votre mère et sa famille ?

— Oui, senior, c’est elle-même qui m’a conseillé de venir vers vous et qui a fait le nécessaire auprès du comte de Floridablanca.

— Elle a eu raison. Nous avons besoin de sang neuf et de qualité, comment va-t-elle ?

— Aussi bien qu’elle peut depuis la mort de mon père.

— Ah ! je ne savais pas pour votre père, toutes mes condoléances. Puis il demanda des nouvelles de toutes les relations qu’ils avaient en commun. Juan-Felipe fit de son mieux pour renseigner le senior Miró y Sabater. Puis celui-ci le remit entre les mains de son secrétaire pour qu’il le fasse accompagner jusqu’à la caserne, où il logerait. Il lui laissait une semaine pour s’acclimater et faire connaissance avec la ville. Il ouvrait sa table à une poignée de privilégiés tous les dimanches et il l’invita à partager son prochain repas dominical. 

L’hidalgo suivit à grandes enjambées l’aide de camp que lui avait présenté le secrétaire du gouverneur. Ils traversèrent la place d’Armes, les casernes étant en face du palais du gouverneur à côté du Cabildo. Ils passèrent devant l’église Saint-Louis qui s’élevait face au fleuve. Il le présenta au lieutenant-colonel de garde, qui l’installa. Après les formalités, il prit connaissance de ses quartiers qu’il partagerait avec un autre capitan, le senior Carlos da Silva. C’était un jeune homme grand, élancé, et athlétique, qui se mouvait constamment d’un pas vif. Le visage long, le nez aquilin, les yeux en amande, le sourcil gauche toujours relevé, le tout lui donnait un air plein de morgue. Il avait reconnu dans le nouvel arrivant l’un des siens, aussi lui accorda-t-il tout de suite sa confiance et sa sympathie.

Accompagné du jeune secrétaire du gouverneur et de son compagnon de chambrée, il visita La Nouvelle-Orléans et ses environs. Juan-Felipe fut de cette façon introduit très rapidement dans la société orléanaise espagnole comme française. Aimant la parure, il était toujours élégamment habillé, et il se révélait d’un naturel charmeur. Il flirtait avec les filles aussi bien qu’avec les mères devenant de cette manière sous le coup de la nouveauté, la nouvelle coqueluche de cette société.

 Trois jours après son arrivée, avec ses deux acolytes, il se rendit à la messe dominicale et découvrit ainsi l’un des rituels incontournables de la colonie. Devant l’église, une file de calèches laissait descendre tout ce qui comptait à La Nouvelle-Orléans et qui ne résidait pas dans sa plantation. Une foule se pressait vers l’entrée, où se mélangeaient des créoles en robes, de soie ou de coton, colorées, coiffées majoritairement d’une mantille dont les Espagnoles avaient lancé la mode, et d’hommes en habit à la française. Quelques personnes de couleur rentraient discrètement s’installer au fond pour suivre l’office. Parmi eux, Juan-Felipe remarqua l’arrivée d’une métisse, à la peau caramel. La taille fine, le buste moulé dans une robe de soie noire à large jupe qui se balançait au rythme de l’ondulation de sa démarche, le tignon blanc et les anneaux dorés aux oreilles, elle s’avança, balayant l’assistance d’un regard hautain. Carlos, ayant constaté son coup d’œil, lui glissa discrètement le nom de la belle. « – C’est Marguerite Darcantel, la placée de Charles Laveau. » Sur le perron, le gouverneur était en conciliabule avec le marquis de Maubeuge, créole français, représentant de ses compatriotes. Le compagnon de chambrée de Juan-Felipe, de son côté, saluait courtoisement ou galamment son entourage. Pendant ce temps, Baldino Bartolomé De las Casas se chargea d’introduire Juan-Felipe à tous ceux qu’ils ne connaissaient pas encore. L’hidalgo présenta ses hommages à madame Céleste McCarthy, l’épouse du gouverneur. D’origine allemande, c’était une grande femme blonde et majestueuse, de la paroisse de Saint-Charles à dix lieues de La Nouvelle-Orléans. Paroisse ainsi nommée en l’honneur de l’évêque Charles Borromée, sur la rive du bayou des Allemands, elle avait été fondée par des colons allemands cinquante ans auparavant. Par ce mariage, la notoriété du gouverneur s’était alors accrue, et sa fortune d’une belle plantation. Elle lui présenta ses deux nièces Elizabeth et Mary McCarthy, et puis Mme de Maubeuge, ainsi qu’une multitude de planteurs et notables. Le protocole des salutations terminé, ciment de cette société, il entra et s’assit avec ses compagnons pour suivre la messe. À son étonnement, il constata que le service religieux était continuellement perturbé par les conversations, ce qui laissait stoïque l’homme d’Église. Venant d’un pays qui avait abandonné depuis peu les autodafés et où l’Inquisition avait encore un œil sur tout, ce laxisme le surprit. Il ne pouvait savoir que les différentes plaintes ultérieures du curé n’y avaient rien changé.

Le culte fini, il se rendit, avec ses deux compagnons, à l’hôtel du gouverneur pour le dîner. Il y retrouva le gouverneur et sa famille, les Maubeuge qui étaient régulièrement invités en qualité de représentant des colons français, et quelques notables, autant Espagnols que Français, la plupart membres de l’assemblée civile du Cabildo, gérant la colonie. Autour de la table, tous parlaient français. Peu familier de cette langue, Juan-Felipe s’appliquait à suivre tant bien que mal les conversations. 

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Il fut interrompu dans sa persévérance à comprendre, par l’aînée des sœurs McCarthy. Celle-ci avait la joliesse de la fraîcheur, mais il s’avérait évident qu’avec le temps elle s’alourdirait. À seize ans, c’était une grande jeune fille au teint clair qui avait des facilités à rougir sous le coup de l’émotion, avec de très beaux yeux limpides. En espagnol, avec peu d’accent, elle l’interrogea « – Vous ne comprenez pas le français !

— Non pas très bien, je l’ai appris, évidemment, mais je l’ai peu pratiqué.

— Vous devez vous y initier, c’est chez les Français que l’on s’amuse le plus ! Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes à ma droite à table, je vous traduirai les conversations si besoin est. »

À partir de ce jour, chaque fois qu’elle le put, Elizabeth mit le grappin sur le jeune andalou, ce qui agaçait ce dernier et distrayait ses camarades. En dehors du service, qui consistait en patrouille autour de la ville ou sur le Mississippi, Juan-Felipe, ponctuait ses journées, de déjeuners, de jeux, cartes ou dés, et de bals. S’il appréciait sa nouvelle vie, il ne voyait pas vraiment comment améliorer sa situation et son établissement, mais le destin allait se charger de lui donner un coup de pouce.

***

La famille Nuñez avait depuis plusieurs générations une relique d’un doigt de sainte Rita, patronne des femmes stériles et des causes désespérées. Lors de sa nomination en tant que payeur général de l’armée à La Nouvelle-Orléans, don José Vincente Nuñez, sa famille et la relique avaient immigré depuis la province de León, en Espagne jusqu’en Nouvelle-Espagne. Ils s’étaient installés dans une très belle maison à balcon ouvragé à l’angle des rues de Chartres et de Toulouse, de La Nouvelle-Orléans. 

Depuis le mercredi saint, début du Calvaire du Christ, la señora Maria Térésa, son épouse, allumait devant la châsse familiale de la sainte une multitude de chandelles votives. Elle venait d’avoir trente ans, elle avait accouché de cinq enfants, quatre lui avait été enlevés par différentes fièvres, il ne lui restait que la petite Daria Felicia. Elle espérait bien donner encore un fils, mais son mari la délaissait de plus en plus pour une tisanière du quartier Marigny, comme la bonne société disait pudiquement. Elle implorait Dieu plusieurs fois par jour désirant que les choses finissent par changer. 

Le jour de la commémoration de la Passion, le Vendredi saint, elle pria avec plus de force, puis se prépara pour la messe à l’église où toute la congrégation se rassemblait. Elle embrassa sa fillette qu’elle laissait à sa nourrice. Elle posa sa mantille sur sa chevelure d’ébène adroitement coiffée et rejoignit son époux dans la voiture, qu’il avait fait atteler pour les quelques mètres qui les séparaient du lieu du culte.

***

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Le 21 mars au milieu de la sainte journée, et bien que Madame McCarthy commençât à voir d’un mauvais œil l’intérêt que lui portait sa nièce, Juan-Felipe, comme son compagnon de chambrée, le capitan Carlos da Silva accompagnaient le gouverneur et sa famille à la messe. Madame McCarthy avait, le matin même, demandé à son époux d’éloigner le jeune andalou jusqu’au départ de ses nièces chez leurs parents au bord du bayou des Allemands. Et si elle n’avait rien contre le capitan, elle estimait que l’aînée de ses nièces avait tendance à oublier qu’elle était promise. 

Comme il se devait, le gouverneur et les siens s’installèrent au premier rang. Les grandes familles s’assirent derrière eux par ordre de fortune, selon leur rang social, Monsieur et Madame de Maubeuge, qui en étaient et des plus riches, se situèrent juste dans leur dos. Entre eux, Jean-Nicolas, leur fils aîné déjà très digne calmait son puîné Philippe, le petit dernier Guillaume étant resté dans leur maison de la rue Dauphine. Juan-Felipe demeura debout dans la traverse latérale, avec le secrétaire du gouverneur, Baldino-Bartolomé, et son ami Carlos, le capitan don da Silva. Petit à petit, l’église se remplit. Les habitants de la ville, malgré un certain laxisme religieux, ne se permettaient pas de manquer les grandes messes. Cela eût été mal vu. Chacun rentra, salua ses connaissances, et prit sa place. Rapidement, le lieu saint fut bondé.

La chaleur s’avérait exténuante, un vent du sud soufflait depuis trois jours. Les deux premiers temps de la messe étaient bercés par le mouvement régulier des éventails des élégantes paroissiennes, le bruit des étoffes chaque fois que l’une d’elles bougeait, le raclement des gorges ou le chuchotement des conciliabules. Lors du troisième temps de la messe, brutalement les portes de l’église s’ouvrirent en grand, laissant pénétrer de la fumée, un esclave hurla « – Fuego, Fuego! ». La peur des louisianais se réalisait, en un instant la terreur se cristallisa. Le premier cri de femme provoqua la débandade vers la sortie, les mères tirant leurs enfants derrière elles, les hommes dégageant le chemin. À l’extérieur, la panique était générale. Les gens se précipitaient dans tous les sens, perdus dans leur affolement, ne sachant s’il devait fuir le fléau ou courir chercher ses biens.

Agrippant le bras de Monsieur de Maubeuge à côté de lui afin de l’entraîner avec sa famille, Juan-Felipe hurla dans le vacarme « – Par ici ! La sacristie ! Gouverneur, par ici ! » Ce dernier, qui dans un premier réflexe, guidait les siens vers l’allée centrale, se cramponna à sa femme, lui faisant effectuer un demi-tour brutal, dans le mouvement. La plus jeune de ses nièces, Marie la suivit. Déstabilisée, désorientée, étouffant dans son corset soudain trop serré, Elizabeth s’évanouit dans l’ignorance de tous. Les Maubeuge, le gouverneur et les siens traversèrent en courant la petite sacristie nimbée d’une lueur inquiétante. Sorti par la porte latérale, tout le monde reprit son souffle, soulagé de s’extirper avec tant de facilité du traquenard créé par la panique. Le ciel s’obscurcissait sous la chape noirâtre qui commençait à recouvrir la ville, cachant le disque or du soleil de la mi-journée. Madame de Maubeuge rassura son cadet en le prenant dans ses bras, l’aîné tenait la main de son père faisant de son mieux pour garder bonne figure. Pour pouvoir évacuer rapidement, Baldino-Bartolomé partit en courant chercher les voitures et les cochers inquiets et désemparés. Madame McCarthy, recouvrant ses esprits, s’écria « — Elizabeth ! Elizabeth n’a pas suivi ! »  Mary fut saisie d’une crise de nerfs que son oncle calma d’un ordre. 

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Sans prendre le temps de réfléchir, alors que les premières flammes léchaient la façade de l’église, Juan-Felipe revint à l’intérieur. Un vitrail éclata sous la chaleur et fit pénétrer une langue de feu. Elle lui permit au milieu de la fumée de distinguer la jeune fille inanimée, étendue par terre devant l’autel. Il la saisit dans ses bras, la couvrit de sa jupe pour la protéger des flammèches et ressortit. Toussant et crachant les émanations ingurgitées, il la posa saine et sauve sur le sol. Sa tante la ranima en lui tapotant les joues. 

Ce que n’avait pas vu Juan-Felipe, c’est la forme allongée dans l’allée centrale qui rampait. Marguerite Darcantel, la jeune métisse aux yeux couleur d’ambre, avait été violemment poussée par un homme, et avait été projetée contre une colonne, sa nuque percutant l’un des bancs. Ayant perdu connaissance, elle avait repris ses esprits alors que les flammes rongeaient les murs intérieurs de l’église. Elle se vit perdue. Elle ne réussissait pas à se lever, la fumée l’asphyxiait, sa tête tournait. Dans un sursaut de survie, invoquant Dieu de toutes ses forces, prenant appui sur un accoudoir, elle finit par se mettre sur ses jambes et à s’extraire du bâtiment. Arrivant à l’extérieur, suffocant, elle respira un grand coup et sentit ses forces la quitter. Alors qu’elle montait dans la calèche, que Samson était parvenu à se rapprocher malgré la panique des chevaux, Madame à Maubeuge aperçut la jeune femme. Elle cria de surprise, montrant du doigt la porte de la maison de Dieu, Juan-Felipe se retourna et voyant la forme noire s’effondrer, il se précipita. Ramenant Marguerite vers le groupe, la marquise la fit installer dans sa voiture, oubliant toute convenance, à la stupeur de l’épouse du gouverneur quand elle reconnut la tisanière. Personne n’eut le temps d’éprouver d’états d’âme, l’église Saint-Louis s’écroula en une fraction de seconde dans un craquement assourdissant devant le rassemblement ahuri.

De l’est du quartier, que l’on surnommait le Carré, des brumes puantes déferlaient. Une panique générale s’était déclenchée face à l’horreur du brasier. Elle poussait devant elle des familles entières ne sachant où aller ni quoi faire, juste guidées par la peur. Au milieu des fumées et du vrombissement de l’incendie s’échappaient des cris, des hurlements terrifiés, des hennissements. Dans la multitude fuyante qui courait dans le plus grand chaos, des attelages lancés à vive allure vers le soleil couchant renversaient les malheureux sur leur passage. Le gouverneur, ne perdant nullement son sang-froid, commanda à toutes les personnes de son entourage d’aller se réfugier sur les bords du Mississippi. Puis il donna des instructions autour de lui afin d’organiser le sauvetage des habitants et si possible des demeures. Le capitan da Silva fut chargé de coordonner la lutte contre l’incendie. Regroupant les individus à sa portée, il commença par ordonner l’élaboration d’une chaîne humaine du fleuve jusqu’au feu apportant l’eau comme elle pouvait. Le plus grand désordre régnait.

Le marquis de Maubeuge, de son côté, prit un cheval encore attaché près de l’église. Il le calma tant bien que mal. L’animal affolé par l’odeur de la fumée raclait le sol et tirait sur ses rênes, il réussit à le monter. Il se hâta vers son domicile pour aller y chercher son cadet et tous ses domestiques. Il s’engouffra dans la rue de Chartres puis dans la rue Saint-Louis, évitant de son mieux le flot compact des gens paniqués. Ceux-ci décampaient des maisons qui s’effondraient, ils emportaient les quelques biens qu’ils pouvaient porter. Il s’arrêta tout net, faisant cabrer l’animal qu’il montait pour aider une femme fuyant sa demeure que les flammes avaient prise pour victime. Il retira avec précipitation sa veste étouffant tant bien que mal le feu qui rongeait la robe de celle-ci. Une fois sauvée, il s’excusa et la laissa là désemparée au milieu de la rue. Elle fut emportée par le mouvement du flot humain s’enfuyant du lieu du drame. Il poursuivit sa route évitant les fragments de toitures enflammées qui retombaient sur les autres blocs, propageant ainsi l’incendie. Il finit par rencontrer ses gens au milieu des fuyards. Sara, la mâchoire serrée, tenace, déterminée, ouvrait le chemin vers leur sauvegarde, elle tenait le petit Guillaume dans ses bras et la jeune Esther sa jupe. Abigaïl, la nourrice de Madame de Maubeuge, soutenu par sa sœur Josepha, conservait contre elle les quelques bijoux de sa maîtresse dans un coffret, l’essentiel se situant au coffre. Derrière elles suivaient la plupart des gens de la famille Maubeuge. Soulagé de les voir en vie, il leur donna l’ordre de s’engager dans la rue Bourbon puis la rue Iberville pour rejoindre le fleuve où elles pourraient retrouver leur maîtresse sur la levée. De son côté, il continua jusqu’à son logis, évitant de son mieux la foule en sens contraire, sa résidence était encore éloignée du sinistre par un îlot de maisons. Il se précipita à l’intérieur, monta les marches du grand escalier quatre à quatre. Il se rua sur son coffre dans le bureau, après avoir pris une sacoche, il la remplit avec tout ce qu’il pouvait, papiers, bijoux, argent. Voyant le feu approcher, il abandonna sa demeure et repartit retrouver sa famille.

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Juan-Felipe de son côté organisa avec son régiment la canalisation des rescapés sur la digue, face à la ville en flammes, afin d’éloigner le plus possible la population du danger. Déjà installée sur celle-ci, dans la sécurité du landau que Samson avait solidement attaché à l’un des poteaux servant d’habitude à amarrer les navires, Nathalie de Maubeuge, d’une voix calme, rassurait le plus jeune de ses fils tandis que le cocher faisait de même avec les chevaux effrayés de l’attelage. Elle guettait de ce promontoire, le retour de son époux avec son benjamin, ainsi que ses gens. Afin de ne pas inquiéter ses enfants, elle ne montrait pas l’angoisse qui ravageait son cœur. Sur la banquette de la voiture face à la marquise, Marguerite Darcantel finit par revenir à elle surprise de se trouver là. Réalisant où elle était, elle tomba à genoux dans le landau et en pleurs elle se mit à remercier vivement sa bienfaitrice, lui promettant son aide quoiqu’il advienne. La marquise calma de son mieux la tisanière pleine de reconnaissance. 

De son côté, une fois ses ordres donnés, en chemise, sa veste ayant servi à étouffer des flammes, un mouchoir noué sur le bas du visage, évitant le flot vociférant des fuyards, Juan-Felipe rejoignit ceux qui luttaient contre le feu. Le vent rabattait la fumée vers le sol, la cendre s’infiltrait partout, l’air s’épaississait à mesure que l’on approchait des décombres de l’église Saint-Louis et du Cabildo, chacun suffoquait, cherchait l’air salvateur. Il dut finir par rebrousser chemin à la place d’armes, le quartier de l’église était devenu inaccessible. Le brasier engloutissait à une vitesse surnaturelle les demeures, les granges, les entrepôts. La caserne était déjà un tas de gravats et de débris. Dans la panique générale, quelques silhouettes commencèrent à se détacher de par leur calme, elles marchaient vers l’incendie, des seaux au bout des mains. Petit à petit une chaîne humaine s’était organisée. Malgré la suie collante et les brûlures dues à la proximité du feu, Juan Philippe resta à son poste, insufflant du courage aux autres. Avec ses compagnons de lutte, impuissant, il voyait la ville devenir cendres. Sa gorge, ses poumons et ses yeux lui faisaient mal, la fumée lui déclenchait des quintes de toux. Les habitants continuaient à fuir l’enfer, ayant rassemblé en toute hâte ce qu’ils pouvaient encore sauver de leurs affaires, et ils abandonnaient désespérés ce qu’ils ne pouvaient emporter. Les langues de flamme poursuivaient leur dessein passant d’une demeure à l’autre dévorant des fortunes entières. Chacun se demandait si l’ogre vorace allait s’arrêter. Dans une écurie attenante à une maison en proie au feu, Juan-Felipe perçut des hennissements. Des chevaux étaient prisonniers à l’intérieur de leur remise. Il se précipita pour les libérer, mais un craquement sinistre l’engloutit sous la toiture de l’écurie. Bloqué par une poutre, il se crut perdu. Étouffant, il poussait, il tirait, le poids qui le coinçait. L’asphyxie lui fit perdre connaissance. Il fut sorti des décombres par les hommes qui l’entouraient et qui l’avaient vu disparaître dans ce qui était devenu des ruines. Un seau d’eau sur la tête le remit sur pied. La résistance s’était étoffée, des individus s’activaient par dizaines. Juste avant le lever du jour, le vent s’apaisa ralentissant l’avance de l’incendie. À bout de forces, s’arrêtant un instant pour se reposer, Juan-Felipe découvrit la réalité, la catastrophe. Le Carré n’était plus qu’un immense foyer de braise d’où surgissaient par endroits des flammes, le feu essayant de reprendre. De ce qui avait été une multitude de jardins luxuriants entourant des édifices publics, des maisons modestes ou arrogantes, il ne restait qu’un amas fumant. Des fortunes entières étaient parties en fumée. Avec un peu de chance, leurs propriétaires demeuraient encore en vie. Des milliers de ballots de coton, d’indigo, de riz avaient disparu ruinant des familles au grand complet. Les navires, qui auraient dû en remplir leurs cales, avaient largué leurs amarres et s’étaient prudemment rassemblés au milieu du fleuve. Il faudrait qu’ils attendent longtemps pour pouvoir emplir à nouveau leurs ventres.

Le drame fut définitivement circoncis au petit matin, l’incendie cessa, faute d’aliment, laissant les survivants hagards, les bras ballants, devant le sinistre. La population ne put que constater la destruction de centaines d’édifices, beaucoup de maisons particulières, la vieille église Saint-Louis, la prison, les casernes, l’armurerie et les archives de la cité n’étaient que trou béant et noir au milieu de la ville ! Tout était passé dans les flammes, école, Cabildo, tour de guet, le couvent des Capucins, des habitations, des commerces, au cœur du Carré. Seuls les habitacles avoisinant la levée du Mississippi avaient pu être protégés par les pompes puisant l’eau du fleuve. Au milieu des vestiges fumants, les résidants hagards retournèrent, lentement vers les lieux du drame, constater l’étendue de leurs pertes. Les uns cherchaient les leurs, les autres pleuraient devant les ruines, ils fouraillaient dans les décombres à la recherche de quelques restes. Beaucoup avaient perdu des proches et souvent tous leurs biens.

La grande levée de La Nouvelle-Orléans, face à ce qui avait été le cœur de la ville, était transformée en camp de toile pour les rescapés. Avec l’aide de Samson et de ses gens, qui avaient fini par la retrouver, la marquise de Maubeuge avait organisé un campement de fortune au centre duquel ses trois fils dormaient enfin. La jeune femme contemplait devant elle le champ de monticules noir vestige de la cité. Des larmes coulaient le long de son visage, elle faisait partie de ceux qui remerciaient Dieu d’avoir épargné les siens. Son époux l’emprisonna dans ses bras, heureux de l’y sentir, ils avaient tous eu si peur.

Les Orléanais s’organisèrent, les cendres à peine refroidies, certains déblayaient déjà les décombres. C’était un peuple de pionniers, cette catastrophe ne les abattrait pas, cela ne se pouvait. Les pauvres furent pris en charge par les riches qui eux se firent une raison. Les familles qui le pouvaient, repartirent vers leur plantation, envoyant en échange des esclaves pour la reconstruction de la ville, il ne fallait pas attendre. Ceux qui restaient construisirent un bivouac sur les bords du Mississippi. Sous les tentes, chacun entassait les restes, se créait un confort, un lieu de repos. Les sœurs ursulines dont le couvent avait été miraculeusement épargné portaient secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Elles avaient recueilli les orphelins, les plus souffrants, et dans un camp d’abris qui faisait office d’hôpital de fortune, elles soignaient avec l’aide des biens portants, les plus malheureux. Il se devait d’éviter si possible les autres fléaux bien connus, les épidémies.

Le gouverneur mit tout son dévouement et ses hommes pour effectuer le dégagement des ruines et entreprendre aussitôt la réédification. Sa femme ouvrit ses jardins et ses murs, qui avaient été épargnés, aux indigents. L’hôtel du gouverneur n’avait que roussi sous l’effet de la chaleur du brasier. La nouvelle construction de la cité prit plusieurs mois et fit apparaître, à la place des maisons de bois et de bousillage, des demeures aux soubassements de briques, bâties autour de patios, et souvent ceinturées de galeries. Afin de limiter les risques d’incendie, Estéban Miró exigea un style plus espagnol. Grâce à la générosité de don Andrés Almonester Y Roxas, le gouverneur put prévoir la reconstruction de l’église Saint-Louis, d’après les plans de l’architecte français Gilbert Guillemard, et pour cela il fut décidé de récupérer les briques de la clôture du vieux cimetière de la rue Saint-Pierre. Cela redonna courage aux Orléanais et leur mit du baume au cœur.

***

La combustion avait pris dans la maison de don Nuñez. Une des chandelles votives, allumées devant la châsse de sainte Rita, avait enflammé un rideau, et en un instant l’incendie s’était propagé à une vitesse effrayante, dévorant, la demeure puis ses voisines. Le feu progressa d’autant plus aisément que l’alerte ne fut pas donnée à la première flamme. La plupart des habitants étaient réunis à l’église paroissiale pour l’office, et le clergé avait refusé de faire sonner les cloches en cette période sainte. La peur du blasphème avait perdu les hommes.

La petite Daria Felicia et sa nourrice effectuaient leur sieste journalière. Elles furent asphyxiées et périrent dans l’incendie de la résidence. Elles furent les premières victimes. Sa mère en devint folle. Elle était persuadée que ses prières égoïstes avaient déclenché le drame et que tout était de sa faute, Dieu l’avait punie pour son égocentrisme.

***

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

Quelques semaines plus tard après l’incendie, le gouverneur manda Juan-Felipe. Le jeune homme perplexe se présenta, comme demandé, en fin d’après-midi. Accueilli par le gouverneur et sa femme, dans la plus stricte intimité de leurs appartements, le capitan un peu gêné s’installa sur le fauteuil qui lui avait été avancé et patienta afin de savoir ce qu’on lui voulait. Le gouverneur commença par s’enquérir de son confort au sein de la colonie et s’il avait l’intention de rester parmi eux. Juan-Felipe de plus en plus perplexe le rassura quant à son désir de s’implanter en Louisiane, lui rappelant qu’il attendait des fonds provenant d’une vente de terres lui appartenant en Espagne. Le gouverneur réconforté en vint au but de son invitation. Il le remercia à nouveau pour le sauvetage de sa nièce Elizabeth. Il s’excusa de ne pouvoir lui offrir la main de celle-ci, fiancée qu’elle était. Intérieurement, le jeune hidalgo en fut soulagé tout en émettant des regrets de convenances. Pour pallier cela, le gouverneur lui fournit l’acte de propriété d’un terrain entre la rue de Toulouse et la rue Saint-Pierre sur la rue de Bourgogne. Après l’incendie, certains possesseurs de patrimoine avaient dû revendre leurs parcelles qu’ils ne pouvaient rebâtir par manque de moyen. Le gouverneur et don Almonester entrèrent en possession de plusieurs au prix le plus bas et il lui offrit deux de celles-ci. Il lui conseilla de les garder quelque temps avant de les remettre en vente, mais le nouvel acquéreur se disait qu’un jour il détiendrait les fonds pour construire dessus sa résidence. Il sortit le cœur gonflé d’espoir et heureux de vivre, la terre ne le portait plus, il tenait une partie de ses rêves entre ses mains. 

***

Le même jour, le marquis de Maubeuge traversa la ville en pleine reconstruction à bord de son cabriolet, qu’il aimait conduire lui-même. Arrivé à destination, il donna les rênes à Samson, assis à côté de lui. Il s’engagea dans l’hôtel qu’occupait le gouverneur Miró y Sabater. Il se fit annoncer auprès de l’huissier et patienta jusqu’à qu’on l’introduise, dans le salon aménagé à cet effet. Il réfléchissait encore à comment il allait présenter la supplique pour laquelle sa femme lui avait demandé d’intercéder. L’attente s’avéra de courte durée, l’huissier vint le chercher et le fit pénétrer dans le bureau du dirigeant de la colonie. 

Donnant sur la place, et pourtant pourvue de deux hautes portes-fenêtres, la salle se trouvait dans la pénombre. Pour se préserver de la chaleur étouffante, malgré l’heure matinale, les serviteurs avaient fermé les persiennes, celles-ci ne laissaient passer que des rais de lumières. Dans un angle de la pièce, un négrillon tirait sur une corde qui balançait un panka fournissant un peu d’air. Le gouverneur se leva de derrière un grand bureau plat à pieds galbés et plateau marqueté de facture française et le salua. Chacun prit des nouvelles de l’épouse et de la famille de l’autre, celles-ci résidant sur leurs plantations respectives, suite à l’incendie et de toute façon comme chaque été pour éviter les épidémies. Chaque rencontre était prétexte pour effectuer un point sur les difficultés de la colonie et de ses habitants. Ils passèrent au peigne fin tous les complications liées à la reconstruction de la ville et notamment au ravitaillement en matières premières. Après s’être mis d’accord sur les différentes solutions à adopter monsieur de Maubeuge sollicita le gouverneur afin de savoir s’il pouvait lui présenter une requête personnelle.

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« – Mon ami, c’est à voir, quel est votre problème ? » Il pensa que le représentant du Cabildo allait demander du crédit, ou l’autorisation pour une nouvelle vente d’esclaves qui allait encore l’enrichir, car il en serait l’intermédiaire. Tout en remettant de l’ordre dans la dentelle de ses manchettes, il expliqua. « – Mon cher, une amie de ma femme vient de France épouser le fils du baron de Thouais, de la plantation la Palmeraie, dans la paroisse de l’Ascension. Bien que ce ne soit pas dans les habitudes de votre conseil, serait-il possible d’accorder une concession à cette jeune fille ? » Le gouverneur se remplit un verre d’eau, l’avala, se donnant ainsi le temps de réfléchir. Il pensait que les Français s’étaient bien comportés dans la lutte contre l’incendie. Ils avaient même oublié leur arrogance coutumière. Ils avaient participé activement à l’entraide sans regarder qui ils assistaient, appréciant en outre le geste de Madame de Maubeuge envers la Darcantel. Ils n’avaient pas rechigné à prêter et à faire venir des esclaves de leurs plantations pour accélérer la reconstruction de la ville. Ils n’avaient de plus pas critiqué et beaucoup avaient aussi fait preuve de compréhension quand il avait essayé d’imposer la nouvelle architecture, loin du style français. Il pouvait bien procéder à ce don, qui ne lui coûtait rien, il lui légitimerait afin de maintenir le calme au sein du conseil en faisant plaisir à un de ses membres éminents, ainsi qu’à la communauté française. Le marquis croyant le senior Miró y Sabater hésitant, il rajouta. « – De plus, cette paroisse est peu peuplée et mademoiselle Cambes-Sadirac détient une dot lui permettant d’exploiter cette dernière et de tenir dignement son rôle. 

— Je pense que je peux réaliser ce cadeau, notre colonie manque de dame de qualité, et un mariage donnerait un peu d’espoir, ce dont nous avons tous besoin. Cette jeune fille pourrait être un bon présage. Évidemment, ceci est exceptionnel et doit rester entre nous mon ami. Je ne veux pas que cela s’ébruite et c’est à charge de revanche. 

— Certainement, monsieur le gouverneur ! Songeant que cela ne faisait pas totalement son affaire, il n’aimait pas l’idée de devoir, mais il n’avait pas le choix.

 — Je ferai parvenir, par mon secrétaire, le titre de propriété pour un terrain jouxtant celle de la Palmeraie, à votre notaire, monsieur Bevenot de Haussois, je crois.

— Je ne peux demander mieux et vous remercie. »

Sur ce, il se retira satisfait, quittant le dirigeant assez heureux de cette entrevue qui lui donnait un peu de poids sur la communauté remuante des Français.

Quelques jours plus tard, le marquis mettait le titre de la concession, au nom d’Antoinette-Marie, dans son coffre. Celui-ci était pour une plantation de huit arpents de large et sur quarante arpents de profondeur soit environ mille deux cent trente ares. Elle s’engageait, comme tous les propriétaires, à édifier en bordure des fleuves, rivières ou bayous, une levée protectrice, à tracer un chemin de vingt pieds de large et à laisser deux arpents en jachère avant la zone de culture.

JOSEPH RUSLING MEEKER (Bayou

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi (personnages)

France.

  • Jeanne-Henriette la Fauve-Moissac (1747 -1773) mère d’Antoinette-Marie.
  • Jean Étienne Baron Cambes-Sadirac (1735 – 1791) père d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche (1767 -) seconde épouse du baron Cambes-Sadirac et belle-mère d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Louise le Fauve-Moissac, marquise d’Ajasson de Grandsagne (1744 -) tante d’Antoinette-Marie.
  • Gabriel Henri marquis d’Ajasson de Grandsagne (1730.1792) oncle par alliance d’Antoinette-Marie.
  • Charles Louis chevalier de Saint Aignan (1763 -) frère aîné d’Antoinette-Marie.
  • Élisabeth Chevetel de La Rabelliere (1770-1792) épouse du chevalier de Saint Aignan et belle-sœur d’Antoinette-Marie.
  • Sœur Angélique, Marie angélique Cambes-Sadirac (1764-) sœur aînée d’Antoinette-Marie.
  • Marie Amélie Cambes-Sadirac épouse Lacourtade (1770 – 1794) sœur aînée en second d’Antoinette-Marie.
  • Lacourtade François Xavier (1760 – 1793) négociant bordelais, époux de Marie Amélie Cambes-Sadirac et beau-frère d’Antoinette-Marie.
  • Antonin Bourdel (1770-) frère de lait d’Antoinette-Marie.
  • Mathilde Freydou dit Nounou Freydou, (1724-) nourrice de Jeanne Henriette la Fauve-Moissac.
  • Bertrande Freydou née Baquenier (1749-) nourrice d’Antoinette-Marie.
  • Gaspard Freydou (1746) métayer du château de Cambes et mari de Bertrande Freydou.
  • Rose-Marie Bordenave (1771-) chambrière d’Antoinette-Marie de l’hôtel de Saige.
  • Jacqueline de Verthamon (1750 -) épouse de Monsieur de Saige, marraine de Marie-Amélie et bienfaitrice d’Antoinette-Marie.
  • Armand de Saige (1734-1793) maire de Bordeaux pendant la Révolution.
  • Pierre Victurnien Vergniaud (1753 – 1793) Girondin pendant la Révolution et soupirant d’Antoinette-Marie.
  • Térésa Cabarrus, marquise de Fontenay (1773-) amie d’Antoinette-Marie.
  • François Cabarrus ou Francisco de Cabarrus, comte de Cabarrus et vicomte de Rambouillet, (1752-1810) banquier du roi d’Espagne et père de Térésa Cabarrus.
  • Sœur Élisée Chomont-Charvet, Marie Françoise Bole Du Chomont-Charvet, (1764) chaperon d’Antoinette-Marie pendant le voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Capitaine Des Molières capitaine du navire « l’Espérance » pour une traite négrière

Caraïbes

  • Charles-Henri de Thouais (1770 – 1789) époux d’Antoinette-Marie
  • Joseph-Marie Baron de Thouais (1736 – 1789) fondateur de la plantation de la palmeraie, père de Charles-Henri de Thouais
  • Madeleine Hébert (1750 – 1775) mère de Charles-Henri de Thouais et épouse du baron de Thouais
  • Don Juan Felipe marqués de Puerto Valdez (1768 -) capitan de la garde du gouverneur de Louisiane et second époux d’Antoinette-Marie.
  • Maria Almeida de Guimarães (1735-) mère de Don Juan Felipe de Puerto Valdez
  • Armance Authier-Cousteille et son mari Théodore et son fils Philippe Auguste passagers lors du voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Marie Adélaïde Maubourg (1768 -) chaperon d’Antoinette-Marie pendant son veuvage.
  • Madeleine et Alexis Breaux et leur famille, amis du baron de Thouais.
  • Marguerite Aurion, (1763.) épouse d’Honore Breaux fils aîné de la famille.
  • Georges Tremblay (1768-) contremaître de la plantation de la Palmeraie.
  • Tremblay Dewache (lumière qui scintille entre les nuages d’un ciel d’hiver) (1751) mère de Georges Tremblay.
  • Abbé Hubert, Jean Hubert Argentin-Sambuc, confesseur de Nathalie de Maubeuge et curé de la paroisse de l’Ascension, instigateur du mariage d’Antoinette-Marie.
  • Juan Salvador (1732.) et María Helena de Vilagaya (1741.) voisins de la Palmeraie.
  • Pierre-Henri Hautbois Guichette (1770- 1808) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Francisco Leopardo Álvarez Pignero (1769-) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge envoyé par Monsieur de Maubeuge sur la plantation de la Palmeraie.
  • Timecourt Lazare Latil (1764 – 1846) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Louis Adam de Crécy (1772- ) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Nathalie Bourdeille de la Salle épouse du marquis de Maubeuge (1763 – 1827) amie d’enfance de sœur Angélique, protectrice et amie d’Antoinette-Marie à la Nouvelle-Orléans.
  • Louis Amédée marquis de Maubeuge (1755 – 1830) notable de la Nouvelle-Orléans, représentant des créoles français.
  • Constant Balluet d’Estournelles (1750 -) secrétaire particulier du marquis de Maubeuge.
  • Joseph-Marie Bevenot de Haussois (1746- ) notaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Baldino-Bartolomé de las Casas, secrétaire du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • Carlos da Silva di Ribera, capitan de la garde personnelle du gouverneur Miro y Sabater, compagnon de Juan-Felipe de Puerto Valdez.
  • Charles Adams, pirate.
  • James Wilkinson, agent double, général de l’armée américaine, du Gouverneur Carondelet.
  • Gilbert Antoine de Saint-Maxent (1724 au 1794) créole millionnaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Marie-Félicité de Saint-Maxent, (1755-1800) fille de Gilbert Antoine de Saint-Maxent .Veuve du colonel Bernardo de Galvez, ancien gouverneur de Louisiane.
  • Maximilien François de Saint-Maxent (1761 – 1825) fils de Gilbert Antoine de Saint-Maxent. Prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Don Andres Almonester Y Roxas (1728 -1798) fonctionnaire espagnol de la Nouvelle-Orléans, connu pour ses bienfaits et nombreux organismes de bienfaisance à la ville.
  • Louise de Laronde (1758- 1831) épouse de Don Andres Almonester Y Roxas.
  • Esteban Rodríguez Miró y Sabater, (1745-1795) gouverneur de 1782-92
  • Céleste Maccarthy (1745.) femme du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • François-Louis Hector, baron de Carondelet (1747-1807) gouverneur de 1791-1795.
  • Maria de la Conception Castaños y Arrigorri, épouse de François Louis Hector, baron de Carondelet.
  • Marguerite Darcantel (1768-1825) reine du vaudou à la Nouvelle-Orléans.
  • Mama-Louisa (1760 -) gouvernante de la Palmeraie.
  • Nathanaël de Thouais (1785) Quarteron, Fils de Mama-Louisa et du Baron de Thouais.
  • Rachel gouvernante de l’Hôtel Fleuriau à port au prince.
  • Suzanne femme de chambre de Marie-Adélaïde Maubourg.
  • Abigaïl, Nourrice de Nathalie de Maubeuge.
  • Samson, majordome et cocher du marquis de Maubeuge.
  • Josépha, gouvernante chez les Maubeuge.
  • Abraham (1749) Majordome du Baron de Thouais puis d’Antoinette-Marie.
  • Néora (1754) hospitalière et sage-femme de la Palmeraie.
  • Esther, (1776) chambrière d’Antoinette-Marie.
  • Dalila, (1777) blanchisseuse à la Palmeraie.
  • Hyacinthe (1783) esclave de la Palmeraie.

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 001 et 002

Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons.

« Qui volt, potest, qui potest, debet »

CHAPITRE 1

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Juillet 1773, La naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Les raisins étaient déjà gonflés de sucre. Les martinets volaient bas à l’affût des insectes. Sous le ciel noir de nuages, le fleuve sombre coulait lentement entre les coteaux. Sa proche présence ne venait pas rafraîchir la parturiente.

L’été de 1773 se révélait particulièrement chaud. Le samedi 17 juillet s’avérait très lourd, pesant, étouffant. Mathilde, dit Nounou Freydou, grommelait tout en faisant chauffer l’eau, ce n’était pas le bon jour. C’était trop tôt. L’orage s’avançait, tout était moite. Les contractions avaient commencé depuis le matin, et plus la journée s’écoulait, et plus sa petite fille s’épuisait. Les enfants jouaient dehors, monsieur le baron faisait les cent pas sur le perron. L’inquiétude montait, le nouveau-né ne se présentait pas bien. Trop de femmes mourraient en couches. Ils avaient trois enfants, l’aîné était un garçon, cela aurait dû être suffisant, de plus l’argent ne coulait pas à flots.

***

 Un mois auparavant, Jeanne-Henriette avait demandé à se rendre au château de Cambes pour se reposer. Paris, ses bruits, sa vie, tout la fatiguait. Son mari n’y avait vu aucune objection. Il la rejoindrait plus tard. Versailles et ses nouvelles fonctions au cabinet des armées le monopolisaient. Elle partit donc avec les enfants, Charles, Marie-Angélique, Marie-Amélie et leur gouvernante, Françoise Alavoine-Bremond.

Elle n’était qu’à six mois de sa gestation, malgré cela le voyage se révéla pénible. Il lui parut long et fatigant, bien que le comte du Muy, lui eut prêté l’un de ses carrosses et que le périple fut ponctué de plusieurs escales chez des amis, au demeurant, pour la plupart absents de leur terre. Elle arriva à destination épuisée. Sa nourrice, Nounou Freydou, pleine de joie de la revoir, n’en montra pas moins son inquiétude. Son enfant chérie était blanche comme la craie, affichant un masque de grossesse bien avant la date.

Elle installa toute la maisonnée, avec l’aide de Bertrande, sa belle-fille. 

Jeanne-Henriette La Fauve-Moissac avait toujours aimé la région qui lui rappelait la douceur de vivre de Moissac où elle était née et où elle avait été élevée. Une fois l’an, en général à cette période, elle investissait le château tant et si bien, que, lorsque le baron, son époux, avait eu besoin d’un nouveau métayer, elle lui avait conseillé le fils de sa nourrice. Elle avait donc encore plus de plaisir à y venir, retrouvant celle qui avait entouré le début de sa vie. 

À peine arrivés, les enfants renouèrent avec leurs habitudes du grenier au fond du parc, accompagnés de ceux des Freydou et se mêlant à ceux du village. Quant à la baronne, elle s’alita dans sa chambre face à la Garonne qu’elle apercevait de son balcon. Si dans un premier temps, elle reprit des couleurs, sa lassitude ne la quittait pas, décidément ce nouveau-né avait du mal à venir. Elle n’avait perdu aucun de ses nourrissons, ce qui s’avérait rare, mais celui-ci avait choisi de lui en faire voir.

Le temps s’était mis de la partie, il fit de plus en plus chaud et orageux. Chacun se traînait comme il le pouvait, oppressé par cette chaleur humide. Le linge dans les armoires moisissait sur place. Jeanne-Henriette avait de plus en plus de mal à respirer, elle avait à peine la force d’avaler régulièrement un bouillon. Nounou Freydou avait pris sur elle de faire venir de Bordeaux le docteur Berthaud. Impuissant, celui-ci avait donné pour seule consigne d’avertir monsieur le baron. Il n’y avait rien d’autre à faire. Comme il repartait aussitôt à Bordeaux, il préviendrait lui-même monsieur Lacourtade, le courtier bordelais du baron, afin qu’il lui fasse parvenir d’urgence le message.

Celui-ci mit trois jours et le baron quatre. À bride abattue, Jean Étienne Cambes-Sadirac atteignit le château la veille du funeste jour. Tout le long de sa route, il avait ressassé ses souvenirs. Il se remémorait de la première fois où il avait rencontré Jeanne-Henriette. C’était le dimanche de Pâques de 1761, avec François de Verthamon de Chaluchet d’Amblois, qui l’avait convié dans son fief de Bordeaux, ils étaient arrivés en retard à la messe. Ils s’étaient fait remarquer en s’installant avec maladresse sur les bancs de l’église. Ils avaient attiré l’attention des deux jeunes filles, Jacqueline la sœur de son ami et Jeanne-Henriette. Distraite par ce remue-ménage, cette dernière n’avait pu retenir un sourire d’amusement. Il l’avait trouvée aussi belle qu’un ange et s’était renseigné aussitôt auprès de son comparse. Il avait décidé sur le moment que cette apparition serait son épouse. À peine présenté, sans en douter un seul instant, ce fut la première chose qu’il dit à la demoiselle. Amusée, elle rit, il fut envoûté, il lui assura qu’il ne pouvait en être autrement. Elle fut séduite par sa fougue et puis elle le trouvait beau.

Avec l’appui de la famille de Verthamon, il obtint la main de Jeanne-Henriette, qu’il revoyait rougissant devant l’autel sous son voile de dentelle. Il avait dix-neuf ans et elle quinze ans. L’un et l’autre étaient de vieilles noblesses. La dot de la jeune fille s’avérait modeste, mais le jeune homme n’en avait cure. Le mariage avait donc pu s’accomplir suite au consentement des deux parentèles.

Il fit tout pour la rendre heureuse. Entre deux guerres, il lui avait fait trois enfants. Dès la première année, elle lui avait donné un fils, il avait été au comble du bonheur.

***

Il n’était pas cinq heures du matin quand les douleurs de l’enfantement se firent sentir, elles s’accentuèrent au fil de la journée. Nounou Freydou demanda à la gouvernante d’éloigner le plus possible les frères et sœurs. Elle envoya prévenir le docteur Berthaud et prit en attendant son rôle de sage-femme en main. Le praticien eut amplement le temps de se présenter, la nuit tombait que le nouveau-né n’avait pas vu le jour. On avait fait souper et coucher les enfants. Quand la voiture du médecin arriva, le Baron arpentait le salon d’apparat, bouillant d’impatience, il le retint un instant et lui donna pour seule consigne, sauver la mère. Le docteur lui dit qu’il ferait son possible.

L’orage grondait de plus en plus près. Bertrande et sa mère s’affairaient dans la pièce, elles passaient chacune à leur tour un linge imbibé d’eau sur le visage et les bras de la parturiente pour la rafraîchir. Tous étaient tendus devant cette douleur qui semblait sans fin, les nerfs à fleur de peau ils étaient prêts à craquer. Nul ne savait quoi faire de plus pour soulager la future mère qui hurlait tout ce qui lui restait de souffle, puis au milieu des éclairs la pluie tomba enfin et l’enfant s’extirpa dans un dernier soupir. Les femmes récupérèrent le nourrisson et le docteur sortit annoncer la fin de vie de l’accouchée.

Jeanne Henriette La Fauve-Moissac était décédée, elle n’avait que vingt-six ans. Son mari perdait le seul être qu’il avait vraiment aimé. Blanc comme un linge, les yeux révulsés, tous crurent qu’il allait succomber foudroyé par l’affliction. Mais la rage au cœur, il hurla que jamais il ne souhaitait entendre ni voir cet enfant, qu’il le voudrait dans l’au-delà. Il s’enferma dans la chambre avec sa défunte épouse. Il effectua la toilette mortuaire et sanglota toute la nuit durant. Alors que le chagrin submergeait l’ensemble des membres de la famille et de l’entourage, stupéfaite de la douleur du maître de maison, Bertrande, pleurant, s’occupa de la première toilette et des premiers langes du rejeton qui était une fille. Venue avant l’heure, elle était toute petite, fripée, laide, rouge encore des convulsions de souffrance de ce périple vers la vie. Si chétive, Bertrande se demanda si elle survivrait.

Après l’enterrement de sa mère, qu’à cause de la chaleur on précipita, le curé de Cambes réussit à faire signer l’acte de naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, par son père. Pour le baptême, on se débrouillerait sans lui, un ondoiement suffirait dans un premier temps.

Trois jours plus tard, ayant tenu sa promesse sur son dernier enfant, il quitta avec ses aînés le château pour Paris.

***

Il n’était pas cinq heures du matin quand les douleurs de l’enfantement se firent sentir, elles s’accentuèrent au fil de la journée. Nounou Freydou demanda à la gouvernante d’éloigner le plus possible les frères et sœurs. Elle envoya prévenir le docteur Berthaud et prit en attendant son rôle de sage-femme en main. Le praticien eut amplement le temps de se présenter, la nuit tombait que le nouveau-né n’avait pas vu le jour. On avait fait souper et coucher les enfants. Quand la voiture du médecin arriva, le Baron arpentait le salon d’apparat, bouillant d’impatience, il le retint un instant et lui donna pour seule consigne, sauver la mère. Le docteur lui dit qu’il ferait son possible.

L’orage grondait de plus en plus près. Bertrande et sa mère s’affairaient dans la pièce, elles passaient chacune à leur tour un linge imbibé d’eau sur le visage et les bras de la parturiente pour la rafraîchir. Tous étaient tendus devant cette douleur qui semblait sans fin, les nerfs à fleur de peau ils étaient prêts à craquer. Nul ne savait quoi faire de plus pour soulager la future mère qui hurlait tout ce qui lui restait de souffle, puis au milieu des éclairs la pluie tomba enfin et l’enfant s’extirpa dans un dernier soupir. Les femmes récupérèrent le nourrisson et le docteur sortit annoncer la fin de vie de l’accouchée.

Jeanne Henriette La Fauve-Moissac était décédée, elle n’avait que vingt-six ans. Son mari perdait le seul être qu’il avait vraiment aimé. Blanc comme un linge, les yeux révulsés, tous crurent qu’il allait succomber foudroyé par l’affliction. Mais la rage au cœur, il hurla que jamais il ne souhaitait entendre ni voir cet enfant, qu’il le voudrait dans l’au-delà. Il s’enferma dans la chambre avec sa défunte épouse. Il effectua la toilette mortuaire et sanglota toute la nuit durant. Alors que le chagrin submergeait l’ensemble des membres de la famille et de l’entourage, stupéfaite de la douleur du maître de maison, Bertrande, pleurant, s’occupa de la première toilette et des premiers langes du rejeton qui était une fille. Venue avant l’heure, elle était toute petite, fripée, laide, rouge encore des convulsions de souffrance de ce périple vers la vie. Si chétive, Bertrande se demanda si elle survivrait.

Après l’enterrement de sa mère, qu’à cause de la chaleur on précipita, le curé de Cambes réussit à faire signer l’acte de naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, par son père. Pour le baptême, on se débrouillerait sans lui, un ondoiement suffirait dans un premier temps.

Trois jours plus tard, ayant tenu sa promesse sur son dernier enfant, il quitta avec ses aînés le château pour Paris.

Chapitre 2

Esther (en tanzanie (2)

Mai 1779, Esther ou le carnet de bord d’un navire négrier

C’était le premier voyage du capitaine Des Molières. Il était sorti de la garde marine de Brest, après avoir fait ses armes sur la côte de Malabar. Il avait rejoint son père au sein de la Compagnie avec le grade de capitaine de brûlot dans la marine royale. Grade qu’il avait acquis lors d’un fait d’armes sous les ordres de Jean François de Galoup de La Pérouse au moment de la défense de Mahé. 

Il avait obtenu son ordre le jour de ses fiançailles, du directeur Jacques Alexandre de Gourlade, de la Compagnie des Indes orientales. Ami de son père, il avait appuyé sa candidature au vu de ses états de service. Il avait été heureux d’offrir ce cadeau au fils de son proche. Cette expédition lui permettrait, avec les subsides reçus, de se marier et de s’installer à Nantes à son retour, soit à peu près un an plus tard.

Son premier ordre de mission avait pour but un périple pour la traite du bois d’ébène, comme il était de bon ton de qualifier ces voyages. Le capitaine Des Molières avait de quoi être fier de son premier bâtiment, « l’Espérance ». Les 360 tonneaux du vaisseau constituaient un assez gros voilier, nettement plus grand que la moyenne des négriers de son époque, ce qui lui donnait l’avantage d’une meilleure rentabilité. La traite devait s’effectuer sur la côte orientale de l’Afrique. Ils utiliseraient l’Île-de-France, et ensuite l’île Bourbon, comme relais. Son navire irait tout d’abord à Madagascar, puis à Port-Louis, rempli de marchandises et de passagers qu’il débarquerait. Il repartirait alors avec le produit de ses ventes, numéraire en pièces d’argent destiné à l’achat des esclaves. 

La compagnie laissa le capitaine Des Molières choisir la plus grande partie de son équipage. « L’Espérance » possédait quatre lieutenants, deux aspirants de Marine, et un en surnuméraire, deux subrécargues, un écrivain, chargé de la tenue des registres durant la campagne concernant non seulement l’équipage, mais aussi la gestion des vivres. Il y avait de plus un aumônier d’origine bretonne et un chirurgien major, un maître d’équipage, un tonnelier, un charpentier, un cuisinier et des matelots, au total quarante-deux hommes.

***

Sous un ciel dégagé, par vent arrière « l’Espérance » partit de Lorient le 5 mai 1779. Sur le quai tout en tenant d’une main son large chapeau, la silhouette d’une jeune fille le regarda s’éloigner, puis remonta dans le carrosse qui l’attendait. 

Le capitaine Des Molières écrivit le soir même sur la première page du journal de bord « Au nom de Dieu et de la Sainte Vierge soit commencé le présent journal de navigation ». La première partie du trajet s’écoula sans faits notoires. « L’Espérance » mouilla à l’Île-de-France du 18 septembre au 5 novembre puis se dirigea vers l’île Bourbon. 

Le commandant avait décidé un détour par cette île, avant de se rendre en Afrique, afin de transporter des passagers entre Port-Louis et Saint-Denis ; il se devait de faire une escale dans l’intention d’approvisionner le navire en denrées faisant défaut dans l’île sœur, dans le but d’entreprendre une longue traversée jusqu’au continent.

Quatre jours plus tard, on déposa un grand nombre de passagers embarqués à Port-Louis à l’île Bourbon. Le vaisseau détenait quinze officiers de marine et deux cent un soldats. Ils pérégrinaient aux frais du roi, avec quinze noirs et négresses domestiques dont le transport était acquitté par les officiers supérieurs auxquels ils appartenaient, et un tailleur de l’Île-de-France, soit au total, deux cent trente-deux voyageurs. Ce fut pendant cette escale que deux matelots désertèrent le navire. Le rêve de faire fortune dans les colonies entraînait beaucoup de jeunes hommes vers l’aventure. Le capitaine connaissait la fréquence de cette méthode qui consistait à s’embarquer afin d’accomplir le périple à moindres frais. Ils furent toutefois rattrapés, et écroués à la caserne de Saint-Denis. Sans autre incident, le vaisseau quitta l’île le 15 novembre. 

À peine éloignés de ses côtes, les marins découvrirent caché à bord, au fond d’une chaloupe, un petit nègre nommé Jasmin. Le matelot, qui l’avait trouvé, l’amena, tout tremblant, devant le commandant. Après l’avoir fait parler, on apprit du garçonnet qu’il avait fui sa maîtresse de Port-Louis. Le capitaine surprit, se demanda ce qu’il devait en faire, car il n’était pas question de faire demi-tour pour le rendre à sa propriétaire. Un officier, monsieur Ermenole, proposa de le racheter à son supérieur pour une somme raisonnable. Cela régla le problème, le capitaine réalisa, sans vraiment s’en rendre compte, sa première vente de bois d’ébène. L’enfant ne demeura pas libre longtemps. 

Le fort tirant d’eau du bateau, s’il apparaissait comme un avantage pour ses cales, ralentissait la navigation, aussi la première partie du voyage dura quatre jours entre les deux îles et plus de sept semaines entre celles-ci et Zanzibar, la destination d’arrivée. Ils passèrent donc Noël à bord, ce qui ne les empêcha pas de fêter la venue du fils de Dieu en toute humilité avec une messe donnée sur le pont et un repas amélioré, du moins pour les officiers et du rhum offert pour l’occasion au reste de l’équipage.

***

Les plages blanches, bordées de palmiers, de Zanzibar, illuminées par la lumière crue des premiers rayons du soleil, furent en vue au matin du 8 janvier 1780. La ville avançait dans la mer avec ses murailles fortifiées, ponctuées de tours crénelées, de la couleur de la craie. Le capitaine Des Molières, comme le reste de l’équipage, était émerveillé par la vue. Peu parmi eux étaient venus de ce côté du monde.

L’archipel de Zanzibar était constitué de trois îles Unguja, Pemba et Mafia. L’île principale Unguja nommée aussi Zanzibar avait été choisie, car elle assurait un bon mouillage et une proximité, à un ou deux jours de navigation, de Bagamoyo et Kilwa, centre de traite à l’intérieur du continent. 

Suivant les conseils de monsieur de Gourlade, dans l’intention de faciliter leur activité, le commandant envoya son second, Jacques Tournelles, à terre avec quelques cadeaux comme marque de respect auprès des autorités locales. Celui-ci revint un peu embarrassé, le gouverneur de Zanzibar avait sollicité une invitation à bord, curieux de visiter un bâtiment si impressionnant par sa taille. Le Second n’avait pu refuser. Le capitaine Des Molières le rassura, il allait accueillir et contenter l’intérêt du potentat. Les marins reçurent l’ordre d’astiquer les moindres recoins du navire afin de faire honneur à la Compagnie. Les officiers enfilèrent du linge propre, leur supérieur demanda que l’on dresse une table sur le gaillard d’arrière avec nappe blanche, porcelaine et couverts d’argent, ainsi que des présents pour leur hôte. Puis ils attendirent. Le jour déclinait lorsque l’équipage aperçut au loin, sur le port, le gouverneur et sa suite qui embarquait sur des esquifs. Le capitaine fit rajouter des chandeliers sur la table et allumer des flambeaux sur le pont. Le premier à venir à bord fut un noir, de grande stature, habillé de soie orangée et brodée, aux mains couvertes de bagues. Aziz, l’eunuque, annonça l’arrivée du potentat, Kheireddine III (le bien de la religion), tout en maintenant une ombrelle, qui n’était là que par déférence puisqu’elle ne servait plus à abriter du soleil l’homme qui montait. De haute taille, légèrement corpulent, un keffieh décoré d’une agrafe en pierre précieuse, vêtu d’un gilet long en brocard sombre sur une chemise de soie rouge et un pantalon turquoise, l’individu s’imposait par son autorité. Sur ses pas marchait un adolescent infatué de sa personne au regard inquisiteur. Il s’éventer avec un éventail de plumes d’autruche, et s’avérait être Mokhtar (le choisi), le fils aîné du gouverneur. Puis suivit son cortège exclusivement masculin.

 Le capitaine Des Molières, avec un geste élégant, se découvrit de son tricorne et s’inclina respectueusement afin de saluer l’invité. D’un même mouvement, ses officiers l’imitèrent. Ils n’avancèrent pas le pied vers l’avant, ce qui était la coutume de la cour de France, lorsque l’on se courbait avec déférence devant le roi ou un grand de France, le gouverneur n’était à leurs yeux qu’un indigène. Il présenta les subalternes de son équipage « Messieurs Jacques Tournelles, Olivier Bosuel, Philippe Chanseaux, Pierre Ermenole, notre chirurgien, monsieur Jean-Louis Bequet et les agents de la Compagnie messieurs Étienne Bardon et André Clergeaud ». Aziz traduit l’allocution pour son maître. Le commandant d’un geste élégant guida l’invité vers la dunette. Après les formules de politesse et les rafraîchissements, le capitaine Des Molières lui fit présent de deux pistolets en argent à un coup exposé dans une boîte d’acajou, de deux pistolets de matière identique à deux coups et quatre mousquetons pour le fils du gouverneur. Il compléta les cadeaux d’un sac de piastres, et un rouleau de soierie provenant de Lyon. Fort content de la réception, le vice-roi autorisa ses hôtes à amasser une cargaison d’environ 600 nègres. Il lui proposa une maison au centre de la ville de Zanzibar pendant son séjour. « — Passez au palais voir Aziz, il vous guidera jusqu’à la demeure et vous trouvera le personnel pour l’entretenir ». Lors de son retour à terre, sur incitation de leur supérieur, l’équipage lui fit les honneurs de sept « vive le roi » et autant de coups de canon. Le capitaine était satisfait de cette entrevue. Elle promettait de faciliter son service auprès de la compagnie, ce qui lui permettrait de ne pas lambiner sur ces côtes. 

***

Le lendemain, accompagné de deux de ses officiers, le capitaine se rendit au palais du potentat, dominant la capitale. Dans un vestibule aux murs de mosaïque bleu et blanche, meublé de canapés couverts de coussins soyeux et multicolores, ils attendirent deux bonnes heures, le bon vouloir de l’eunuque. Dans toute sa majesté, entouré de serviteurs, il se présenta et sans plus d’excuses les invita à le suivre. Ils parcoururent les rues de la ville sur les pas de leur guide et de ses gardes, jusqu’à la demeure qui lui était offerte. 

Celle-ci se situait dans un quartier habité essentiellement par les riches notables d’origine étrangère. C’était une grande maison, sur deux niveaux, aux balcons de dentelles en bois, construite durant l’occupation portugaise, rafraîchie par un patio arrosé d’une fontaine. Le rez-de-chaussée se composait d’une succession de pièces agrémentées de meubles occidentaux pour recevoir, et à l’étage de chambres. Outre celle qu’il s’octroya avec un bureau, il mit à disposition les autres pour ses officiers lorsqu’ils ne seraient pas de service. Aziz le prévint que viendraient, tous les jours, trois domestiques pour se consacrer à leur bien-être. 

Ils se présentèrent, pour la première fois, une couple d’heures plus tard sur la recommandation de l’eunuque. Il s’agissait de deux femmes et d’un jeune homme visiblement de la même famille. Pour les femmes, l’une devait être la mère de l’autre tant elles se ressemblaient sans être de génération similaire. Le capitaine les accueillit avec chaleur, tout en remarquant la beauté de la jeune fille, prénommée Tiwul (celle du cœur) qui malgré sa peau dorée et son opulente chevelure noire avait les yeux d’un vert limpide. Ce constat le dérouta tellement cela attira son attention. Encore d’une grande joliesse, la deuxième femme s’avéra être sa tante, Bahac. Elle expliqua qu’elle s’occuperait de la cuisine et son fils Afra (la paix), ferait l’homme à tout faire. Ce dernier, les traits fins, féminins, les yeux sombres étirés vers les tempes, avait tout de suite noté l’avantage qu’il pourrait tirer du regard en coulisse de l’un des officiers. Les présentations faites, les ordres donnés, tout le monde alla à ses tâches.

***

La difficulté à se procurer du bois d’ébène sur la côte incita le capitaine Des Molières à négocier avec les marchands arabes installés à Zanzibar, comme cela lui avait été préconisé. Depuis huit siècles, ils avaient créé et organisé un important marché aux esclaves, approvisionné en Cafres, race un peu belliqueuse, mais solide et endurante à l’ouvrage.

Par l’intermédiaire de l’eunuque Aziz, le commandant prit contact avec un négociant, qui lui avait été conseillé, un nommé Barrebacao. L’homme, un musulman d’origine indienne, les yeux et le sourire énigmatiques, se présenta le lendemain en fin d’après-midi. Le capitaine le reçut dans le patio à l’ombre d’un parasol. Il offrit des rafraîchissements qu’Afra servit à leur invité. Ils échangèrent des politesses et mirent au point leur accord. Il fut prévu que grâce à ses courtiers, le négociant indien pourrait approvisionner le capitaine de plus de 800 pièces, un peu plus que les six cents autorisés, mais avec un ou deux cadeaux supplémentaires cela devrait pouvoir se réaliser. Le pourvoyeur lui promit de les lui remettre en un temps très court. L’écoulement des jours passés dans les lieux s’avérait essentiel, car plus le séjour en Afrique se révélait long, plus l’expédition devenait coûteuse et hasardeuse. À cause des conditions atmosphériques, on craignait toujours la dégradation des voiliers, la surmortalité des matelots et des premiers esclaves embarqués. 

Le lendemain, les formalités terminées, les subrécargues, Étienne Bardon et André Clergeaud, commencèrent leurs démarches. Engagés sur le bâtiment pour représenter à bord les intérêts de l’armateur, ils avaient pour mission d’acquérir des esclaves. Pas de troc, la transaction se payait en pièces d’argent ramenées par caisses entières de l’Île-de-France. Ils utilisaient les services d’un navire plus petit, une corvette, « l’Étoile du matin », pour assurer la liaison entre différents points de la côte, où étaient achetés les esclaves. Son faible tonnage lui permettait de manœuvrer avec aisance, de s’ancrer au plus près de la rive, voire de remonter les embouchures de fleuves. Sur un îlot proche de Zanzibar, appelé « l’île de la Vieille Femme », Barrebacao conseilla de parquer les Cafres dans l’attente d’être embarqués à bord de « l’Espérance ». 

Pendant les trois premières semaines d’escale, tandis que les subrécargues procédaient aux négociations pour l’acquisition d’esclaves, « l’Espérance », attendant sa cargaison, mouilla dans la rade de Zanzibar. En son sein, dans la journée, le commandant occupait un nombre de marins réduit à son entretien. Chaque matin, un canot allait à terre, déposait une partie de l’équipage et se ravitaillait en vivres et en eau. Il revenait le soir pour récupérer les hommes obligés de dormir à son bord, afin d’éviter toute désertion.  

Pendant ce temps, le capitaine et ses officiers se mirent au rythme de la ville. Il n’y avait qu’à attendre. Le capitaine Des Molières ponctua ses journées en courrier pour la Compagnie, afin de la tenir informée du déroulement des opérations, en promenades et lectures. Le gouverneur avait eu l’amabilité de le fournir en livres français. L’après-midi à l’abri des fortes chaleurs, il prenait plaisir à lire dans le salon tous volets fermés ou dans le patio. 

Un jour après le repas alors qu’il mangeait seul, le capitaine afin de tuer l’ennui engagea la conversation avec Bahac. Elle desservait la table tout en lui répondant. Après quelques détails et commérages sur la ville et ses habitants, il en vint à lui demander si elle et sa famille étaient originaires du territoire. Elle lui apprit qu’elle était berbère, du pays appelé Maroccos. Sa nièce, son fils et elle étaient arrivés avec leur maître Abdessator (serviteur de celui qui protège) un négociant de Rabat. Ce dernier était malheureusement mort de maladie en atteignant l’île. Leur région était à l’époque ravagée par une épidémie de peste, sa sœur et son beau-frère avaient succombé au même terrible fléau. Elle était restée seule, sans argent pour un voyage de retour, avec les enfants alors en bas âge. Elle s’était débrouillée tant bien que mal et avait travaillé pour un marchand français et sa famille. Son parler français, ainsi que celui de son fils et sa nièce, s’expliquait par cela. Après plusieurs années à leurs services, ceux-ci étaient repartis chez eux. Sur leurs recommandations, Aziz, l’eunuque songeait à eux dès que des Français avaient besoin de domestiques. Le capitaine fut touché par l’histoire, d’autant que Tiwul et ses yeux limpides imprégnaient petit à petit ses pensées et ses rêves de moins en moins chastes. Sa lutte intérieure était de plus en plus difficile, non pas qu’il tînt à rester fidèle à sa fiancée, ce n’était guère qu’un mariage arrangé entre deux familles, mais il ne savait comment se comporter envers elle. La solution se présenta d’elle-même. 

Tous les soirs, Tiwul demeurait afin de servir le dîner, ce soir-là le capitaine Des Molières était en compagnie d’Olivier Bosuel et de Jacques Tournelles, son second. Restaurés, les deux hommes le quittèrent pour une virée dans les bas-fonds de la ville. Resté seul, il monta à l’étage. Il s’alluma un cigare dans l’air du couchant parfumé et se mit à rêvasser, accoudé à la mezzanine donnant sur le patio. Tiwul demanda si elle pouvait débarrasser, il sursauta, étonné, la croyant partie. Il la regarda ramasser la vaisselle, tournant gracieusement autour de la table, quand maladroitement elle fit tomber la pile de plats en grès qu’elle tenait en équilibre. S’excusant du dérangement, elle s’accroupit pour nettoyer ses bavures, le capitaine se précipita pour l’aider. Elle essaya de l’en empêcher, mais il insista. S’approchant d’elle, les cheveux parfumés de la jeune fille le frôlant, il ne put se retenir à caresser son épaule. Étonnée, elle se retourna, ne découvrant aucune crainte, aucun désaccord dans son regard transparent, il se pencha et l’embrassa sans rencontrer plus de résistance. Elle lui rendit sa tendresse, elle n’attendait que ça. Ils eurent à peine le temps d’aller à l’étage. Le lendemain matin, avant que le soleil n’éclaire, la belle se leva. Elle s’enroula dans un drap de lin, le capitaine la suivit. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sortir en catimini le cousin de Tiwul, de la chambre de son second ! Le jeune homme resta figé de stupeur, ne s’attendant pas à croiser qui que ce fût à cette heure, et encore moins le capitaine avec sa cousine. Celui-ci reprit les choses en main « – Déjà à l’ouvrage, Afra, c’est bien ! » Et comme si de rien n’était, il réclama son déjeuner au salon. 

Il était conscient de ce qui se produisait, la Marine n’était pas exempte de ce prétendu vice, par lequel beaucoup passaient par manque de femme. Lui-même, aspirant de Marine, avait partagé plus d’un moment de tendresse avec son compagnon de cabine, devenu par ailleurs son meilleur ami. Il savait que pour certains ce n’était pas qu’occasionnel et qu’ils continuaient toute leur vie cette pratique. À vrai dire, cela le laissait indifférent. C’était un moindre mal, aussi sourit-il au jeune homme pour le rassurer, comptant bien en rester là. Il n’en dit mot à son subalterne.

Deux jours auparavant, Afra, ayant remarqué l’intérêt que lui portait monsieur Tournelles, provoqua la rencontre. À la tombée de la nuit, celui-ci étant seul dans la demeure, le commandant et l’autre officier siégeant encore sur le navire, il vint proposer de préparer un bain. Olivier Tournelles était un jeune second de vingt-sept ans. Il avait été nommé sur la demande du capitaine. Grand, bien fait de sa personne, châtain, les yeux bleus, ce qui était courant dans sa Normandie, il n’avait jamais été séduit par la gent féminine. Il se faisait le plus discret possible sur ses goûts, les longs voyages lui ayant octroyé quelques occasions pour les assouvir. Il avait tout de suite été attiré par la beauté exotique du jeune berbère juste rentré dans l’âge d’homme, aussi avait-il beaucoup de mal à se contenir. Cette invitation qu’il accepta, si c’en était une, le troubla. Il se rendit au bain. C’était une salle réservée à cet usage, et que l’officier n’avait jamais vue avant son arrivée. Elle était décorée de mosaïques du sol au plafond. Un bassin était creusé en son centre rempli d’eau chaude, couvrant chaque surface d’humidité. Il se déshabilla et s’y immergea. Afra rentra dans la pièce, avec juste son pantalon bouffant, et vint proposer ses services. Confondu, l’homme accepta, il lui frotta le dos, le rinça à l’eau froide, le massa. Rapidement, il fut évident que l’un comme l’autre n’était pas indifférent à tous ces attouchements. À partir de ce jour, ils partagèrent tous les moments possibles et finirent par se rendre compte que le charnel n’était pas le seul lien qui les unissait.

***

Quelques jours plus tard, le capitaine Des Molières reçut la première invitation du gouverneur. C’était pour le souper, il pouvait se faire accompagner de ses officiers. Il prévint donc les deux, qui n’étaient pas de service à bord, de se préparer en tenue d’apparat pour la nuit tombée. Bahac, Tiwul, et Afra furent mis à contribution pour le rafraîchissement des uniformes. Le soir venu, les trois hommes se présentèrent aux portes monumentales du palais. Un garde les dirigea jusqu’au majordome. Plus noir que l’ébène, tout en longueur, sec comme un sarment, vêtu de blanc, chemise, gilet brodé ton sur ton, pantalon large, anneaux d’or aux oreilles, il s’avança vers eux. Il les guida vers la salle de réception dite du trône, après s’être courbé et avoir prononcé le bonjour rituel « — es salâm aleikum » (la paix sur vous). Elle était richement ornée. La salle était soutenue par deux séries de six colonnes en marbre blanc avec arcs brisés sculptés de mille arabesques. L’un des murs supportait un balcon donnant sur des moucharabiehs archéens. Le mur frontal était couvert d’une mosaïque avec pour sujet un arbre gigantesque au pied duquel paissaient des gazelles attaquées par un lion. Dessous se trouvait le trône vide du gouverneur, en ivoire et bois précieux. Les hommes s’avancèrent dans la pièce illuminée par une multitude de chandeliers, sur un sol de carreaux aux différentes formes géométriques bleues ou blanches qui s’imbriquaient entre elles. Ils s’installèrent assis en tailleur sur les coussins de brocarts qui servaient d’assise, devant la table basse aussi longue que la salle. Ils trouvèrent sur place une douzaine de notables de la ville, deux banquiers juifs de Rotterdam, des négociants français détenant l’autorisation de tenir un comptoir ainsi qu’un Grec et un Portugais. Aucune femme n’était présente. Une fois tous les invités autour de celle-ci, le gouverneur et son fils entrèrent et saluèrent l’assemblée. Chacun d’eux s’assit à une de ses extrémités. Le ballet des serviteurs commença au rythme d’un concerto donné par un groupe de musiciens installé sur le balcon. Des mets raffinés furent servis, à la surprise de monsieur Des Molières, arrosés de vins de Bourgogne et de Bordeaux. Le potentat s’assura, avec un sourire malicieux, de leurs qualités. Jongleurs, cracheurs de feu, acrobates réjouirent l’assemblée. Le clou de la soirée fut l’arrivée lascive de six danseuses du ventre, au son de leurs tambourins et de leurs bracelets de clochettes tintant à leurs poignets et à leurs chevilles. Tout cela emmena les spectateurs jusqu’au petit matin. Le groupe repu et ivre du divertissement rentra aux premiers rayons du levé tout en commentant ce qu’il avait vu et entendu. Le capitaine découvrit Tiwul emmitouflée dans un châle bariolé qui le guettait depuis le balcon donnant sur la rue. Attendri, il sourit, et à peine arrivé à l’étage, il la prit dans ses bras et l’entraîna dans sa chambre. Lorsqu’ils se levèrent, elle le conduisit dans le dédale de la ville vers le souk. Ils mangèrent aux étals des marchands ambulants, explorèrent les échoppes des artisans. Il lui acheta une babiole qu’elle voulut refuser. De ruelle en ruelle, ils se trouvèrent au port et continuèrent sur les plages. 

Les jours s’écoulèrent dans une douce félicité. Outre ses échanges amoureux, le capitaine reçut les négociants français, fut invité par quelques notables et rendit visite régulièrement à Kheireddine III. Le temps passait et le séjour s’allongeait sans impatience de la part du capitaine au grand dam des subrécargues de la compagnie qui s’agaçaient devant la lenteur des livraisons.

***

Le soir du 28 janvier 1780, il trouva un message lui annonçant le premier arrivage de la cargaison sur l’île de la « vieille femme ». Le lendemain à l’aube lui et monsieur Ermenole rejoignirent la corvette dans le port. Après quelques heures de voyage, ils atteignirent l’îlot, à première vue désert. À l’aide des chaloupes, ils débarquèrent, aveuglés par le soleil miroitant sur l’eau limpide et sur la plage de sable blanc, qui s’étendait sur toute la côte visible. Trois immenses cages y avaient été bâties. La marchandise serait cantonnée là en attendant que l’on en détienne une quantité suffisante à charger sur « l’Espérance ». Étienne Bardon, rondouillard à l’esprit consciencieux, voire pointilleux, patientait. À son arrivée, il salua le capitaine et effectua la visite du lieu en sa compagnie. Il lui expliqua les détails de ses constructions. Il insista sur les pieux verticaux des cages profondément enfoncés dans le sable pour éviter toutes velléités d’évasions des nègres en creusant par en dessous. Il souligna que les marins les surveilleraient et seraient enfin occupés utilement. Il fit observer trois gros chiens couchés sous les premiers palmiers, des molosses noirs, acquis auprès de Barrebacao, pour dissuader toutes tentatives. Le commandant approuva toutes ses prévoyances, mais notifia sa surprise de voir les cages vides. Le subrécargue le rassura, la cargaison était débarquée de l’autre côté de l’île. En effet, une longue file, tel du bétail humain, d’hommes, de femmes et d’enfants à l’air hagard, sortit de la forêt. Elle se révélait conduite par un grand noir, sous-fifre du négociant indien, avec sur son épaule droite le manche de la fourche qui maintenait le premier captif. Celle-ci était solidement fermée par une corde derrière son cou. Chaque esclave portait de même le lien rigide de celui qui le suivait. Les enfants, eux, étaient accrochés à leurs mères par une lanière à l’encolure, pas un seul ne semblait avoir moins de six ans. Cette arrivée fut un coup à l’estomac du commandant. Étienne Bardon s’en rendit compte. Il haussa les épaules et s’interrogea, à quoi pouvait bien s’attendre celui-ci. Le capitaine Des Molières ne le savait pas lui-même. Il reprit contenance et il demanda un peu rudement leur embarquement sur « l’Espérance » pour la fin de la semaine. 

***

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L’embarquement commença donc le vendredi suivant avec un lot de quarante Cafres, appelés pièces d’Inde à cause de leur qualité, et de neuf femmes. Quatre-vingt-huit autres furent embarqués lors de la semaine qui suivit, il s’agissait d’hommes et de femmes sans défaut notable, âgés de 15 à 30 ans. Puis jusqu’au 8 mars, chaque jour, y compris les jours de fête, deux cent six esclaves furent amenés à bord, au moyen d’une chaloupe faisant la navette entre la terre et « l’Espérance ». À chaque arrivage, le capitaine Des Molières mettait un point d’honneur à aller vérifier la marchandise. Rongé par le remords, il renouvelait ses recommandations à ses subordonnés. Il leur enjoignit de bien traiter les esclaves, de veiller à leur faire faire de l’exercice sur le pont et de leur imposer un minimum de règles d’hygiène, telles que se laver le corps et se brosser les dents. Il n’aimait pas ses actions et s’en voulait de son aveuglement tacite. Il n’était pas ignorant du travail qu’il se devait de mettre en œuvre quand il avait reçu son commandement. Mais ce n’était que théorie, que des mots, il était loin de se douter que la pratique était si écœurante. En aurait-il eu connaissance ? Il n’était pas sûr de l’évidence de son refus devant cette offre si avantageuse. Il se méprisait et consciemment se réfugiait derrière le devoir et ce que la Bible prétendument disait.

L’organisation ayant été anticipée afin d’assurer la sécurité et les risques d’évasion, à bord, hommes et femmes furent parqués séparément. Les négresses et leur progéniture furent installées dans la « grande chambre », près des soutes et de la Sainte Barbe où sont entreposées les armes. Les bois d’ébène, eux, furent enchaînés dans les cales dont les sabords étaient ouverts pour l’aération, mais grillagés par prévoyance, tandis que l’équipage dormait dans l’entrepont. Alimenter une fois par jour, la nourriture des prisonniers consistait en biscuit, maïs, mil, pois du Cap et haricots. Les céréales étaient achetées sur place, moulue et vannée au fur et à mesure des besoins. 

Malgré toutes les précautions, les captifs séparés de leur famille, face à un univers inconnu, et cernés par l’océan, qu’ils assimilaient au monde des morts, les tentatives d’évasion et de suicide se produisirent peu après la montée à bord. Ce furent d’abord deux femmes qui cherchèrent à trouver la mort un soir, elles se précipitèrent à la mer par la fenêtre de la grande chambre, après avoir cassé les grillages. L’une fut repêchée, l’autre se noya. Le subrécargue fit exposer son cadavre à la poupe du bâtiment à titre d’exemple et le fit passer devant toutes les négresses pour les dissuader de se jeter à l’eau.

À trois reprises, les grillages, servant à obturer les aérations des cales, furent arrachés par des esclaves mâles tentant de s’échapper du voilier à la faveur de la nuit. Trois d’entre eux y réussirent. Après avoir enlevé le treillis d’un sabord à l’arrière du navire, ils coupèrent une drisse du perroquet l’utilisant pour descendre le long de la coque de « l’Espérance » et monter dans une pirogue au moyen de laquelle ils gagnèrent le rivage. Pour empêcher les désertions, le capitaine fit renforcer la surveillance de nuit et fit contrôler tous les grillages des ouvertures.

 Au cours des cinq semaines que durèrent l’embarquement des esclaves, dix adultes et un nourrisson succombèrent, les uns de la dysenterie, les autres d’une maladie inconnue provoquant le délire pendant trois jours puis le coma. Le chirurgien examina les morts pour déterminer la cause des décès, ausculta les mal-portants et décida de l’évacuation à terre de certains d’entre eux afin d’éviter la promiscuité, préjudiciable à la guérison et propice à la contagion. Une fois rétablis, les esclaves furent ramenés à bord. 

***

Sur le pont de « l’Espérance », Philippe Chanseaux flânait en taillant un morceau de bois, il n’avait rien à faire à part prendre son mal en patience. Officier en second, il surveillait l’équipage et le navire au mouillage éloigné de la côte. À l’instar de tous ses comparses, il avait passé deux jours consécutifs et une nuit à bord à se languir et attendre d’être relevé afin de parcourir la ville et ses plaisirs exotiques. Le soir, comme prévu, Olivier Bosuel arriva pour le remplacer. Il descendit à terre et sur le rythme de la promenade s’orienta vers la demeure, essayant de ne pas se perdre dans le dédale des rues du bazar de la médina qu’il devait traverser. Le soleil se couchait et les ombres s’allongeaient. La lune était pleine et éclairait abondamment le chemin. Un coup à droite, un coup à gauche, il se dirigeait dans ce dédale de rues en levant la tête cherchant entre les bâtiments le sommet du minaret de la mosquée d’où le muezzin avait scandé son dernier appel de la journée. Il croisait de moins en moins de monde chacun ayant retrouvé son foyer. La ville se calmait et se préparait à la nuit. Son attention fut tout à coup attirée dans une ruelle, par un mouvement et un son qui lui parurent incongrus. Dans l’encoignure d’une porte, une femme se débattait, il se précipita, interpellant l’agresseur. Celui-ci se retourna. Il insulta dans sa langue Philippe, et avant que celui-ci ne s’en rendît compte, il dégagea un poignard le lui plantant dans l’abdomen et le repoussa brutalement pour s’enfuir. Terrorisée, la femme hurla, des maisons les gens sortirent, avec des armes de tous genres, mais ce ne fut que pour constater l’agression et aider le blessé. La femme tout en pleurant expliqua qu’elle avait été attaquée par un inconnu en rentrant chez elle. Le jeune homme fut ramené dans le quartier des étrangers plus morts que vifs par un cortège bigarré et inquiet, car c’était un étranger protégé par le gouverneur. À la maison, Afra les reçut. Celui-ci, affolé, courut chercher monsieur Tournelles. Ce dernier fit installer le blessé dans l’un des salons du rez-de-chaussée, demanda à Afra de le nettoyer et s’en alla quérir en urgence le chirurgien qui était resté à bord du navire. À son retour, la victime se trouvait au plus mal, la fièvre s’était déclarée. Le chirurgien fit ce qu’il put, mais annonça qu’il y avait peu de chances qu’il survive à sa lésion. Des organes vitaux avaient été touchés, l’agresseur savait ce qu’il faisait. Tiwul, vint se joindre à eux pour s’occuper du jeune officier et fit tout ce qu’elle put pour adoucir les derniers instants du second. Malgré les soins attentifs de tous, deux jours s’écoulèrent avant qu’il ne rende l’âme. Sur cette entrefaite, le maître de maison rentra au milieu de l’affliction générale et ce fut avec stupeur qu’il apprit la mort absurde de Philippe, son subalterne. Il en réclama la justice auprès du gouverneur. Il était en colère contre lui-même, il s’attardait depuis trop longtemps sur cette île, et cela apportait moult ennuis. Ce drame n’en était pas le moindre. L’indolence que créait l’inactivité causée par une attente qui durait par trop ne pouvait qu’être néfaste. Malgré Tiwul et le besoin qu’il avait d’elle, il décida de hâter les préparatifs et de presser ses gens afin d’écourter le séjour.

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Avant le départ prévu, le gouverneur invita monsieur Des Molières à une chasse au lion sur le continent, ceci afin de fêter la fin de son séjour. Les deux hommes s’étaient appréciés. Aussi instruits, l’un que l’autre, ils avaient beaucoup devisé. Faisant fi de leur religion et montrant beaucoup de liberté dans leurs échanges qui s’avérèrent enrichissants, chacun expliqua à son alter ego sa culture, sa philosophie, la façon de vivre de ses congénères, chacun surprenant son comparse par ses anecdotes. 

Le jour dit, le capitaine français se rendit sur le port, en compagnie de Jacques Tournelles, Olivier Bosuel et d’Afra. Aziz les conduisit sur la frégate du gouverneur, sur laquelle ils effectuèrent le voyage jusqu’au campement installé sur la plage à l’abri des palmiers. Une vingtaine de chevaux attendait, ainsi que des mules pour transporter les bagages. Hormis les Français, il y avait quelques nobles, le potentat et son fils Mokhtar. Tous échangèrent avec courtoisie les salutations d’usage et une fois la colonne prête, la journée durant, elle suivit la rivière Wami, se dirigeant vers le bivouac préalablement aménagé dans une courbe du cours d’eau dans la profondeur du pays. Ils dérangèrent des girafes broutant la cime des acacias. Ils aperçurent un troupeau de zèbres qui détala à leur approche. Les Français étaient ébahis devant ces animaux qu’ils ne connaissaient pas encore, tout au moins pas vraiment. Sous les arbres, des tentes colorées étaient édifiées autour desquelles s’affairaient des esclaves, chacune était attribuée aux invités, la plus grande au centre était celle du potentat et de son fils.

Le gouverneur Kheireddine III faisait chasser le lion à l’appel. Cette chasse consistait à imiter le rugissement du lion, elle commençait dès l’aube, dès que les pisteurs avaient vérifié la présence d’un mâle à proximité. Aussi les chasseurs furent réveillés par le second pisteur effectuant l’appel en soufflant dans un instrument tubulaire en acier d’un mètre de long et quatre centimètres de diamètre environ. Ce matin-là, le lion avait répondu de très près, presque immédiatement, par un terrible rugissement, pour déloger l’intrus qui empiétait sur son territoire. L’équipe s’affaira avec précipitation et avança vers le lion. Le pisteur réitéra son appel encore une ou deux fois pour situer la position du fauve. Ce premier contact avec la bête carnassière avait eu pour effet de glacer les os du capitaine Des Molières. Il eut l’impression que ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête. D’après Issene, le premier pisteur, l’animal avait été localisé de l’autre rive de la rivière. Marchant majestueusement, sûr de sa force, le lion arriva vers le groupe en grognant. Lorsqu’il s’approcha, les humains se figèrent et se dissimulèrent derrière des taillis. Ils attendirent de voir l’animal à bonne portée pour pouvoir le tirer. Il bondit sur le côté et disparut dans la brousse. Un vol d’oiseaux affolés par la présence des hommes avait éventé le piège. Les chasseurs furent désappointés et plus encore quant à la nuit, ils rentrèrent bredouilles au camp. Le lendemain, les pisteurs rappelèrent le lion qui répliqua encore une fois, mais, méfiant, au lieu de venir vers eux, il s’éloigna. Les chasseurs le perdirent à nouveau.

Le troisième jour, à pied d’œuvre de bonne heure, la troupe reprit la chasse. Les pisteurs hélèrent sans résultat. Ils découvrirent les traces fraîches d’un couple. Pourquoi le mâle ne répondait-il pas à l’appel ? Mystère. Peut-être la présence de la femelle… D’après les pisteurs, les fauves ne devaient plus être très loin. Mais les empreintes arrivaient près de la Wami, puis plus rien ! Après inspection de la rive, Issene trouva l’endroit où les deux lions avaient sauté de l’autre côté. Un bond de six mètres environ ! Cela laissait présager une très belle bête. Ils traversèrent la rivière. Les lions avaient suivi la berge opposée et avaient franchi à nouveau la rivière, plus en aval, les fauves zigzagants au fil du cours d’eau. Ils les cherchèrent prudemment toute la matinée en sachant qu’ils devaient être proches. Ils devaient s’être enfoncés dans la forêt avoisinante. Il était tard, le potentat décida de rentrer au campement, ils reviendraient le lendemain appeler ce lion. Monsieur Des Molières commença à juger cette chasse un peu longue et cela n’arrangeait pas ses affaires, il aurait préféré jouir de Tiwul et de ses douceurs en ces derniers instants de son séjour.

Le jour levé, les pisteurs indiquèrent la direction à prendre et s’y orientèrent, à grandes enjambées, dans la direction du fauve détecté. Issene tenta un appel. Le lion répondit, il se trouvait très près. Ils s’approchèrent encore et s’arrêtèrent à nouveau pour écouter le félin qui rugissait furieusement et presque sans arrêt en se rapprochant d’eux. Le gouverneur le repéra à proximité d’un bosquet d’arbres où ils se cachèrent. Le gouverneur, son fils, le capitaine et le pisteur s’étaient groupés tous les quatre, leurs sens en éveil. À la demande du gouverneur, Issene appela doucement. Un énorme rugissement leur répondit. Ils attendirent le moment propice, prêts à tirer. L’animal tourna autour d’eux sans qu’ils puissent l’apercevoir pour pouvoir l’ajuster. Les hommes sous tension, le poil hérissé à chaque rugissement de la bête en colère, guettaient l’instant opportun. Leur excitation était au paroxysme du soutenable. Ils le découvrirent, furtivement, à moins de cent mètres, mais rusé, le lion demeura dans les buissons. Ils essayèrent de se déplacer, mais il s’enfuit à nouveau. Marchant en file indienne, ils virent le félin qui, allongé sous un arbre situé à la sortie des pailles, était reparti en sens inverse de leur progression dans la brousse. L’animal semblait les narguer. Ils eurent beaucoup de chance de retrouver ses traces et le pistage recommença. Cela faisait cinq heures qu’ils suivaient le lion. Dans leur enthousiasme, les quatre hommes s’isolaient petit à petit du reste du groupe. Issene désigna l’endroit où la bête s’était couchée. Le gouverneur chuchota au capitaine qu’il avait très peu d’avance et qu’ils avaient de grandes possibilités de le rattraper dans peu de temps. Tout à coup, Issene quitta la file indienne et montra du doigt droit devant lui « – Lion, lion… ». Effectivement, ils aperçurent le félin à cent mètres d’eux. Il trottinait dans la brousse. Le fils du gouverneur visa et tira. Touché, il sauta et roula sur lui-même. Les quatre hommes coururent vers le fauve, il se situait sous un arbuste à cinquante mètres d’eux, mal en point, mais rugissants encore, prêt à se défendre. Le fils du gouverneur prit le fusil que lui tendait son père et fit feu à nouveau, l’animal s’écroula. Mais à ce moment-là, une lionne déboula vers le chasseur, Monsieur Des Molières, la perçut plus qu’il ne la vit, pivota, épaula et l’arrêta dans l’élan. Le reste de la suite, très en arrière, vit la scène sans avoir la possibilité d’intervenir. La lionne tombée, tous aux aguets, ils attendirent de peur qu’elle ne fût pas seule, et que d’autres compagnes du mâle ne veuillent le venger. La tension retomba, rien ne bougeait.

Tout le monde félicita le capitaine de sa réactivité et ainsi d’avoir sauvé le jeune homme. Tous congratulèrent le jeune chasseur pour son premier lion. C’était un très gros lion avec une lourde crinière fauve striée de noir. Les pisteurs chargèrent les deux animaux et ils rentrèrent au campement. Les Africains chantèrent pour célébrer la chasse. Le personnel du bivouac, averti par ces chants, se joignit à eux. Ce fut la fête, les tam-tams battirent tard dans la nuit au milieu des bruits de la brousse pour commémorer la mort de la bête. Ce lion accusait la longueur totale d’environ trois mètres, cela en faisait un beau trophée.

Sur le chemin de retour, pour avoir sauvé son fils Mokhtar, Kheireddine III proposa au capitaine de choisir le cadeau qu’il désirait. Ce dernier sollicita si cela était possible la propriété de la maison de Zanzibar. Le gouverneur savait ce que cela cachait, il acquiesça tout en souriant malicieusement. Il comprenait bien que le français ne souhaitait pas revenir dans son île. 

Dès le lendemain, l’eunuque du gouverneur se présenta. Monsieur Des Molières reçut Aziz dans le salon de réception avec les honneurs dus à sa position privilégiée auprès du potentat. Il lui proposa des rafraîchissements que ce dernier accepta tout en parlant de tout et de rien, il n’était pas question d’aborder directement le sujet de sa présence, c’eût été inopportun. Au bout du temps convenable, l’eunuque en vint au fait « — J’ai ici l’acte de propriété de la maison, il ne me reste plus qu’à inscrire le nom du futur possesseur ». Sans hésiter, le capitaine le pria d’y libeller Tiwul de Zanzibar. Celle-ci, respectueusement demeurée dans un coin de la pièce afin de pouvoir répondre à tous besoins, sursauta, mais ne dit rien. Aziz s’exécuta et écrivit élégamment en français et en arabe le nom de la jeune femme sur le document. Pendant ce temps, le capitaine alla chercher une pièce de soierie chatoyante mise de côté pour l’occasion et l’offrit à l’eunuque en remerciement des différentes aides qu’il lui avait rendu.

Ce dernier flatté, agréablement surpris, le remercia et se retira, mais avant de le quitter, le commandant lui demanda un ultime service, celui de veiller sur les habitants de la demeure. Aziz accepta et partit. 

***

La lune se couchait et le soleil apparaissait comme un trait incandescent au-dessus du plateau drainé par une multitude de rivières. Les enkang avaient été construits par les femmes, quelques jours auparavant. Les cases circulaires de branchages entrecroisés avaient été recouvertes de bouses de vaches et de boue. Les groupes de maisons en cercles étaient ceints d’une clôture formée de branches épineuses. Chaque nuit, les hommes rassemblaient les troupeaux, des bestiaux rouge sang, au centre du Boma, dans le village du clan Mengana. 

Suwena (bonté) fut sortie du sommeil par le silence ambiant. On n’entendait ni les grands fauves ni le meuglement du bétail, pas même les oiseaux. Inquiète, elle se leva et réveilla la première femme, Ancesa (guide). Lisimba (lion), son époux, avait acquis suffisamment de vaches pour se permettre de détenir deux compagnes. Celle-ci grogna. Contrariée, elle ouvrit les yeux. Elle comprit tout de suite l’appréhension dans le regard de la seconde épouse. Elles prirent chacune leurs enfants, les calèrent sur leurs hanches et sortirent de l’habitation. De toutes les cases jaillissaient les membres du clan curieux et troublé par ce silence. Ils n’attendirent pas longtemps, un crépitement attira leur attention. La clôture du village brûlait du côté du soleil levant. Les femmes s’élancèrent dans la direction opposée. Arrêtées dans l’élan par une horde d’individus qui les guettaient, les premières firent demi-tour bousculant celles qui les suivaient. Puis l’horreur du massacre commença. Les villageois se précipitaient, fauchés par les feux des blancs et les lances des tribus ennemies, qui les accompagnaient. Les femmes hurlaient de terreur, les hommes de rage. Suwena fut assommée et tomba sur son enfant. Lorsqu’elle revint à elle dans le silence effrayant suite à une bataille, le lieu n’était que cendres. Elle avait été laissée pour morte. Ceux de sa famille dont le corps ne jonchait pas le sol avaient disparu. Il n’y avait plus une seule tête de bétail. Elle réalisa alors que ce qui l’avait sortie de son semi-coma, c’étaient les cris affamés de son enfant. Instinctivement, elle lui donna le sein. Elle s’extirpa des ruines fumantes et s’enfonça dans la forêt. Elle marcha tout le jour en suivant le cours de la rivière. Elle ne savait où aller, elle fuyait simplement le lieu du cauchemar. Exténuée, à la nuit tombée, elle s’assoupit au creux des racines d’un arbre. La lumière aveuglante d’une torche qu’un homme blanc maintenait entre elle et lui la réveilla. La terreur l’envahit. Un deuxième homme se tenait derrière lui et s’approcha d’elle. Acculée, dos au tronc, elle ne savait que réaliser. Elle était bloquée dans sa fuite. L’individu la prit par le poignet, la jeta sur le sol, l’écrasa de tout son poids. L’ayant violée il passa le relais à son compagnon. Les deux partenaires assouvis, elle espéra que ces monstres blancs l’abandonneraient. Mais l’un des deux l’entraîna jusqu’à la rivière, elle eut juste le temps d’attraper son nourrisson, qu’ils n’avaient pas vu et qu’elle ne voulait pas délaisser aux bêtes sauvages. Ils la jetèrent dans une pirogue qu’elle découvrait. Leur voyage dura quatre jours, ils lui laissèrent sa fillette afin qu’elle se tienne tranquille. Ils la nourrirent et abusèrent d’elle régulièrement. Elle serrait les dents. Elle s’abandonnait à eux. Elle espérait toujours pouvoir s’enfuir avec son enfant, mais ils la surveillaient et la maintenaient attachée. Puis le quatrième jour, au milieu de celui-ci, ils arrivèrent sur la côte, à l’embouchure de la rivière. Avec effroi, Zuwena s’aperçut de l’étendue infinie de l’océan. Sur la plage, de grandes cages emprisonnaient ses congénères de toutes tribus de la région. Les deux comparses la firent descendre de la barque. À peine le pied sur terre, elle s’élança à l’opposé des flots. Les deux hommes s’esclaffèrent et ils lui coururent derrière. L’ayant rattrapée, ils la tirèrent vers les cages, la petite fille pleurait. « – On peut se débarrasser du marmot maintenant ! Il m’énerve à hurler comme ça ! » Le plus massif des deux sortit son pistolet et le dirigea vers l’enfant qu’il avait extirpé des bras de sa mère et jeté sur le sable immaculé de la plage. Instinctivement, Zuwena comprit et s’élança entre sa fille et la mort. Le coup partit, heurtant définitivement sa tête. Son regard se brouilla sur son enfant. « – Et merde ! » Le chasseur d’esclaves en colère s’apprêta à tirer une nouvelle fois sur l’enfant qui hurlait de plus belle. « – Non ! Je ne vous le conseille pas, donnez-moi cet enfant ! » L’individu fut surpris. Il leva les yeux et découvrit un homme élégant et autoritaire. Derrière lui se tenait Barrebacao, son maître qui lui fit signe d’obtempérer. Il obéit, supposant que c’était un officier du navire qui croisait au loin. En fait, c’était le capitaine Des Molières, qui venant chercher la fin de sa cargaison était tombé sur la scène. Et cette fois-ci, il avait trouvé que c’était excessif, trop d’horreur qu’il devait accepter pour le bénéfice de ce commerce. Il aurait un jour des comptes à rendre à Dieu et il n’était pas sûr d’avoir assez d’une vie pour pouvoir tout justifier. Aussi ce nourrisson lui offrait-il peut-être le début de sa rédemption. Il lui ouvrirait les portes du Paradis ! Et même s’il n’y croyait pas trop, le doute et l’espoir étaient permis. Il maintint l’enfant dans ses bras. « – Chargez-les ! Dès que ce sera fini, nous quittons ces côtes. » Se retournant vers le négociant, aux yeux sombres, qui souriaient avec ironie, il montra un coffre que les matelots descendaient de la chaloupe. « – Appropriez-vous de votre bien, monsieur, pendant que je charge celui de la compagnie, et je vous remercie pour votre aide et je me permets de vous saluer une dernière fois. » Il lui tendit la main que l’arabe lui empoigna et le tira à lui pour le prendre chaleureusement dans ses bras. « – Adieu, monsieur, qu’Allah soit avec vous ! ». Il monta dans la chaloupe, regagna son navire l’enfant endormi au creux de son bras. Arrivé à bord de celui-ci, il s’adressa à l’un de ses officiers et lui demanda de lui trouver une négresse qui pourrait allaiter la fillette. Il les fit installer dans sa cabine à la stupeur de ses hommes. Il nomma l’une Esther, puisque c’était une petite fille d’environ trois ans et l’autre sa nourrice, Sara, celle-ci avait perdu son enfant lors de sa capture.

Ils quittèrent définitivement les côtes de l’archipel, puis de l’Afrique. Avant de partir, monsieur Des Molières avait donné l’acte de propriété de la maison de Zanzibar à Tiwul. Il l’avait laissée la mort dans l’âme, car il savait ne jamais la revoir, il ne pouvait faillir au devoir envers sa famille, aussi belle et douce fut-elle. Elle l’accompagna au port, digne, retenant ses pleurs. Depuis le début, elle était consciente de façon certaine qu’il repartirait et qu’elle ne serait pas du voyage. Elle monta sur les remparts, y suivant le départ du navire jusqu’à sa disparition de l’horizon. Elle laissa couler ses larmes et caressa son ventre qui détenait déjà le plus beau souvenir de cet amour éphémère. Quant à Afra, son cousin, Monsieur Tournelles avait demandé la permission de l’emmener comme serviteur. Le capitaine l’y avait autorisé et avait aussi accepté leurs débarquements à Saint-Domingue où ils s’installeraient dans une habitation familiale à l’intérieur des terres.

Au total, ce furent huit cent trente et un Cafres qui furent déportés, cinq cent quarante-neuf hommes, deux cent quarante femmes, quarante-deux négrillons. Quelques-uns furent acquis personnellement par le commandant du navire. On les marqua au fer d’un « M », au bras gauche, marque destinée à identifier le propriétaire de l’esclave, procédé rendu obligatoire par la Compagnie des Indes. Malgré sa culpabilité, celui-ci ne comptant pas renouveler ce genre de voyage entendait bien le rentabiliser, il jouait évidemment avec sa conscience.

À peine partie en mer, une femme accoucha avant le terme d’une petite fille que l’on baptisa et qui mourut à l’aurore. Elle fut jetée à l’océan. Au matin, afin d’améliorer l’ordinaire des marins prirent un gros requin et découvrirent avec horreur l’enfant tout entier dans le corps de l’animal. Le capitaine exigea la discrétion absolue sur l’incident, dans le but d’éviter de donner un motif supplémentaire de peur panique ou d’agitation aux esclaves. 

Mais la malédiction qui semblait poursuivre le sillage du navire continua. Accentué par les conditions de vie à bord du bâtiment, l’entassement notamment, et l’état dépressif des passagers, les esclaves furent victimes de deux maux la dysenterie et la variole. Onze d’entre eux étaient décédés de maladie à Zanzibar, soixante-seize moururent au cours des onze semaines de navigation, avec l’aggravation de l’épidémie et l’apparition du scorbut.

Le capitaine inscrit dans son rapport  

« Au début de la traversée, la dysenterie fut la principale cause de mortalité à bord. Elle se trouva responsable de trois décès pendant l’escale à Zanzibar, elle emporta au moins trente esclaves dans les premières semaines de navigation, essentiellement des enfants et des hommes. Les femmes furent moins touchées, peut-être car elles étaient parquées dans des conditions moins insalubres, la « grande chambre » des vaisseaux étant mieux ventilée et approvisionnée en eau, les déjections plus facilement vidées, l’entassement moindre. Lors de la dernière semaine, la dysenterie n’affecta plus personne ; entre temps, une épidémie de variole a commencé à décimer les esclaves. »

***

Dans les premiers jours de juin 1780, un marin cria « — Terre ! terre ! » au grand soulagement de tous. Avant d’accoster sur l’île de Saint-Domingue, le navire fut mis en quarantaine, pendant une vingtaine de jours. Personne ne put débarquer tant que les autorités sanitaires du port aient pu constaté la fin de l’épidémie de variole. 

L’arrivée des esclaves se révéla un grand moment pour la colonie. Sa vente fut signifiée par voie d’affiches et se fit sur le voilier. Un coup de canon annonça le début de l’encan. Les acheteurs montèrent à bord, parmi eux un français de la métropole demanda un rendez-vous auprès du capitaine avant la vente. Cela allait lui être refusé, car il n’était pas rare de voir des propriétaires essayant d’obtenir des avantages lors d’une transaction quitte à verser un pot-de-vin, mais celui-ci avait pour lui son titre et sa lettre d’introduction. Monsieur de Maubeuge tira parti de son escale à Saint-Domingue et de l’aubaine de l’arrivée conjointe du navire négrier. Il se présenta auprès de Monsieur Des Molières avec un billet à ordre de Monsieur Necker, Premier ministre du roi de France. Celui-ci lui permettait de réquisitionner, tout en la payant à son juste prix, la moitié de la cargaison pour ravitailler les colons français de Louisiane en main d’œuvre. Le jeune marquis revenait de la métropole, où il avait épousé Nathalie Bourdeille de la Salle et partait s’installer avec elle à La Nouvelle-Orléans. La vente faite, afin de fêter celle-ci, monsieur de Maubeuge invita le capitaine à sa table, pour le soir même. Il logeait dans l’hôtel particulier de la famille Nairac à Cap-Français. 

Pendant ce temps, Étienne Bardon et André Clergeaud, les subrécargues, préparèrent leurs arguments pour le marchandage des trois cents noirs qui restaient à mettre sur le marché. Chaque futur esclave dut monter sur une estrade, que l’on avait installée sur le pont, pour être visible du plus grand nombre. Ils furent ensuite examinés, palpés par les acheteurs qui leur faisaient prendre différentes attitudes et remuer bras et jambes afin de juger de leur force et de leur santé. Tous furent vendus à un bon prix, la colonie était une grande consommatrice d’esclaves et le dernier bateau qui était passé deux mois plus tôt avait beaucoup perdu de sa cargaison lors de son voyage.

***

Le commandant Des Molières arriva au dîner accompagné de monsieur Tournelles. Monsieur et Madame de Maubeuge les accueillirent chaleureusement, il y avait un cousin Nairac qui tenait le comptoir en ville et sa jeune femme. La soirée s’avéra agréable, les Maubeuge donnant des nouvelles de la France et de Bordeaux. 

La fin du souper venue, le capitaine du négrier sollicita une faveur à Madame de Maubeuge. Aurait-elle l’obligeance d’agréer en cadeaux deux esclaves qu’ils ne voulaient ni vendre ni emmener en France, où de toute façon selon la loi, il ne pourrait les garder plus de trois ans ? Il raconta l’histoire d’Esther. Trouvant la demande excentrique, elle n’en accepta pas moins de ne jamais les vendre. Il lui donna Esther et sa nourrice en plus des esclaves vendus.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904). Esclave au Caire, 1872.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 020

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épisode 020

1803, ni mensonge ni vérité.

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10 janvier1803.

Le navire mouillait aux abords de la rade des Basques. Le « Surveillant », un brick, navire réputé pour sa rapidité, avec ses trois canons, et ses quatre-vingts hommes d’équipage, allait les emmener jusqu’en Louisiane. La goélette, qui les avait menés de Rochefort à la côte atlantique, par la rivière, la Charente, s’amarra à ses côtés pour transborder ses passagers. La famille Laussat, Edmée, ses enfants et les serviteurs découvrirent le bâtiment qui de suite leur parut exigu. Ils étaient attendus, entre autres par Joseph Antoine Vinache, chef du bataillon d’ingénieurs, le docteur Blanquet-Ducaila, Jean Blanque, un jeune béarnais, commissaire de guerre, André Burthe d’Annelet, lieutenant-colonel et son cousin Dominique François Burthe, sous-lieutenant.

Si Edmée et Marie-Anne Laussat étaient pour des raisons différentes mitigées quant au futur voyage, les enfants et Pierre-Clément étaient tout excités par toute cette nouveauté et cette aventure. Madame Laussat de son côté était quelque peu inquiète, elle craignait les aléas du voyage, de plus, elle avait à peine mis les pieds sur le pont de la goélette que le balancement lui avait amené des nausées. Le tangage du « Surveillant » ne lui apporta aucun soulagement. Elle dut se retirer dans la cabine que le capitaine du navire avait cédée à la famille du futur gouverneur. Elle n’avait eu d’autres choix que de s’aliter sous la surveillance de sa femme de chambre laissant à la nourrice et à la gouvernante la garde de ses trois filles.

Pour Edmée ce n’était pas la peur du voyage qui la tenaillait ni le confort de ce dernier, elle avait été en cela rassurée par une brève apparition de l’Éthiopienne, c’était le doute qui s’était réveillé alors qu’elle était au pied du mur. Avait-elle fait le bon choix ? Une fois sur le pont du navire, fataliste, elle avait fini par accepter sa destinée. Une nouvelle vie s’ouvrait à elle.

***

Leur première étape fut le port de Santander au nord de l’Espagne. Cette escale qui les détournait quelque peu de leur route avait pour objectif de récolter une forte somme pour le gouvernement de Saint-Domingue. Somme que devait rapporter Pierre-Clément pour soutenir les besoins de son gouverneur qui avait besoin de fond pour installer de la stabilité dans cette île qui rapportait tant à l’état français et où couvait une révolte. Le « Surveillant » atteignit le port des Asturies situé sur une péninsule à la nuit et par fort mauvais temps. Le temps était si mauvais qu’ils percevaient à peine les lumières des maisons du bord de mer. S’étant fait annoncer afin d’amarrer leur navire dans sa rade, le mouillage à peine effectué, Pierre-Clément reçut une invitation à souper de monsieur Ranchoud, le commissaire des relations commerciales françaises. Ne désirant point s’attarder en ces lieux, Pierre-Clément voulut y répondre sur l’instant.

Vlaschenko Valentine (Ukrainian:Russian- 1955) | Ship in a storm .jpgAu vu de l’agitation de la mer, tout comme le commandant Girardias, madame Laussat, qui, bien qu’invitée, n’était pas en état d’y répondre, essaya de l’en dissuader. Rien n’y fit, Pierre-Clément était par trop impatient. Accompagné de Jean Blanque et d’André Burthe d’Annelet, il avait décidé de s’y rendre. Edmée avait en vain essayé d’appuyer, par ses arguments, les conseils donnaient par ses comparses. Enroulées dans leurs châles, elle et Marie-Anne regardaient avec inquiétude la chaloupe descendre dans la noirceur de l’onde. Le ciel était si sombre et les éléments si mauvais que l’on n’y voyait guère à cinq mètres. Penchées depuis le bastingage, elles braquaient leurs regards sur la chaloupe de Pierre-Clément qui descendait tout en se balançant vers les vagues tempétueuses d’un océan des plus tumultueux. La frêle embarcation heurta avec fracas la coque du brick. Marie-Anne crut que son cœur s’arrêtait. Avec effrois les deux jeunes femmes entendirent l’enseigne du vaisseau hurler : « – grande voie d’eau ! Le canot s’emplit ! Du bord, une amarre ! Une amarre ! » Marie-Anne vacilla, perdant quelque peu connaissance, s’en était trop pour elle. Elle fut retenue à temps par Edmée. Le drame fut contrecarré par une grosse chaloupe descendue préalablement pour le ravitaillement qui récupéra avec justesse Pierre-Clément et ses acolytes qui virent avec dépit leur embarcation couler. Ne dérogeant pas à son choix, après avoir fait rassurer son épouse, Pierre-Clément, intrépide, se rendit à son invitation. Edmée resta auprès de Marie-Anne qui ne put s’empêcher de se ronger les sangs jusqu’au retour de son époux.

***

Le futur gouverneur de Louisiane et son entourage furent accueillis avec empressement par la société de Santander. Ils furent reçus par tous les riches Français installés dans la région, certains étant des connaissances de Pierre-Clément qu’il avait connu dans sa jeunesse à Bilbao.

Marie-Anne et Edmée reçurent tous les honneurs notamment ceux de don Miranda, type du vrai militaire espagnol et beau-frère du commandant de la ville. Bien que la rumeur le dît épris d’une dame de la haute société, il n’en fit pas moins une cour empressée à Edmée. Celle-ci s’en amusa, bien qu’elle ne cédât en rien. Le bellâtre se transforma en guide, tenant à l’accompagner partout où elle allait. À la surprise de celle-ci, le comportement de l’espagnol dévoila l’intérêt que lui portaient deux autres hommes. Le jeune commissaire de guerre, Jean Blanque était de suite tombé sous le charme d’Edmée. Dès qu’il lui avait été présenté, son cœur s’était emballé. De nature timide, il n’en avait rien montré jusqu’à l’entrée de l’hidalgo. Quant à André Burthe d’Annelet, c’était de la jalousie. S’étant renseigné sur la jeune veuve, et ayant compris qu’elle avait des biens et qu’elle était de noble naissance, il avait jeté son dévolu sur celle-ci. Après tout le premier consul n’avait-il pas fait un choix presque similaire ? Qui y avait-il de plus valorisant qu’une riche et belle épouse pour accompagner un maréchal, car un jour et le plus tôt possible, il serait maréchal ? Il ne pouvait donc admettre qu’elle ne s’intéressa pas à lui et encore moins qu’elle puisse avoir un attrait quelconque pour un autre.

Comtesse De La Rochefoucauld And Comtesse De La Valette, Ladies-In-Waiting.jpgLes deux hommes ne voulant en rien laisser leur place à cet espagnol suivirent les deux femmes partout où elles allaient, sous prétexte de les protéger. Marie-Anne et Edmée, qui ne se quittaient guère, en privé se gaussaient du charmeur et de ses concurrents. Dans l’intimité, Marie Anne, amusée par cette cour de moins en moins discrète des trois hommes, fit remarquer afin de taquiner celle qui était devenue son amie que si elle n’avait pas été mariée, elle aurait été bien jalouse. Ce à quoi Edmée répondit qu’il n’y avait pas de quoi, et confia qu’elle était bien ennuyée de toute cette soudaine attention, d’autant que si elle trouvait Jean Blanque très agréable, elle ne pouvait en dire de même de son acolyte. Elle trouvait qu’il était la caricature même du militaire de l’époque. Il était irascible, batailleur, très jaloux des honneurs qu’il se croyait dus. La première fois qu’elle lui avait été présentée, un être de lumière lui avait annoncé que Pierre-Clément devait s’en méfier. Ce dernier n’eut pas le temps d’en douter, avant même d’embarquer, André Burthe d’Annelet s’était brouillé avec Pierre-Clément voulant être le chef du personnel militaire de l’expédition ce en quoi le futur gouverneur ne voulait en rien lui laisser remplir cette fonction qui était sous son autorité. Les deux amies avaient même constaté qu’il s’était mis en mauvais termes avec la plupart des officiers et plus spécialement avec Vinache, chef de bataillon du génie, un homme qu’elles trouvaient au demeurant fort agréable.

***

Le lendemain d’un bal qu’avait donné le commandant de la ville, s’invita dans la demeure, où elle logeait avec les Laussat, le secrétaire de l’évêque don Raphael Mendès de Lorca, évêque du diocèse. Tout comme Marie Anne, elle avait pour le prélat une certaine aversion due aux mauvaises ondes que cet homme d’Église dégageait. Il lui avait été présenté à la fin d’une messe donnée par ce dernier dont le prêche au demeurant fort long avait pour sujet l’abomination qu’étaient les jeux et les plaisirs de la chair. Edmée, toujours dans les couleurs du deuil, avait senti à plusieurs reprises son regard glisser jusqu’à elle. Elle en avait ressenti un certain malaise, qu’elle avait écarté à peine sortie du lieu saint. Elle fut donc fort surprise quand Louison vint la chercher, lui annonçant la visite du secrétaire de l’évêque et sa demande de s’entretenir avec elle. Elle finit de se préparer, ajustant une boucle de son chignon qui s’était échappée. Elle jeta un œil à son reflet dans la psyché, vérifiant le tomber de sa robe d’organdi noir ajustée à la poitrine et prenant de l’ampleur ensuite jusqu’à une courte traine. Afin d’avoir plus de contenance, elle se saisit d’une étole de cachemire qu’elle drapa sur son buste. Elle entra dans le salon, telle une déesse digne d’Héra, où l’attendaient le secrétaire et un jeune prêtre. Ceux-ci se levèrent à son entrée. « – Excusez-moi, mon père, de vous avoir fait attendre, vous m’avez prise au dépourvu à ma toilette.

– À cette heure ?

– Hélas ! Mon père, les enfants donnent parfois quelques inquiétudes et ma benjamine est quelque peu fiévreuse. Ma mise en a donc été quelque peu retardée.

– Rien de grave pour cette enfant, j’espère ?

– Rien qu’un peu de repos supplémentaire ne serait résoudre. Hormis cela, que me vaut le plaisir de votre visite ?

– Je suis venu, madame, à la demande de notre évêque afin de vous demander de bien vouloir refréner votre comportement qui amène de toute évidence la convoitise et des débordements parmi la gent masculine.

Edmée fut atterrée. Avait-elle bien entendu ce que lui disait le prélat ? Elle était outrée. Elle resserra le châle autour d’elle comme pour se préserver du poison émis par ses paroles. Elle ne cilla pas, elle en avait vu d’autres.

– Comment osez-vous ! À ce que je sache, mon maintien comme ma mise sont fort décents et n’induisent aucune ambiguïté. Je vous rappelle que je porte encore le deuil de mon époux. Je pense que vous ne vous adressez pas à la bonne personne.

– Madame ! Vous êtes-vous vu ? Vous attirez la convoitise quoique vous en disiez et que vous en pensiez.

– Monsieur, j’insiste, Dieu m’a faite telle que je suis et je n’abuse pas de ce don que vous présentez comme une immondice.

L’homme d’Église allait rétorquer, n’admettant pas le ton de la jeune femme qu’il considérait comme outrecuidant, quand Pierre-Clément entra dans le salon suivi de Marie Anne. Sans s’en rendre compte, Edmée avait haussé le ton attirant l’attention de Louison qui, inquiète, était allée les chercher. Ils furent surpris de trouver en tête à tête ou presque Edmée visiblement indignée et le secrétaire de l’évêque, tel un inquisiteur, prêt à donner sa sentence. Après les salutations, Pierre-Clément, toujours protecteur envers Edmée, s’adressa à ce dernier dont il connaissait la réputation d’intégrisme de son supérieur. « – Puis-je savoir ce que nous vaut votre visite mon père. » Ce dernier n’eut pas le temps de répondre qu’Edmée dont la colère ne s’était pas apaisée prit la parole. « – Ce soi-disant saint homme est venu me reprocher mon apparence à défaut de pouvoir me reprocher mon comportement. Il semblerait que j’attise la luxure.

– Voyons, ma chère, vous avez du mal comprendre l’intention de notre évêque, du moins j’ose l’espérer, car autrement ce serait une offense fort déplacée venant d’un homme d’Église.

Vous avez enregistré cette épingle sur illustration scène du XVIIIème et XIX ème.jpgSur ce, il se retourna vers le secrétaire mal à l’aise attendant d’être contredit. Pierre-Clément ne doutait pas des paroles d’Edmée, sa répartie était faite pour inciter le prélat à s’excuser même avec une entourloupe. C’était sans compter avec la raideur d’esprit de l’homme d’Église. «  Monsieur, je vous demanderai de bien vouloir excuser notre évêque et donc moi qui le représente. Je sais parfaitement ce que je dis. J’ai eu assez de retours sur cette femme en confesse et autres pour savoir qu’elle est un danger pour notre communauté. Il est à savoir que son comportement a même entrainé des hommes à se battre ! » Edmée outrée au plus haut point. Qu’était-ce encore que cette histoire ? Elle allait répondre, mais Pierre-Clément ne lui en laissa pas le temps. «  Je ne vous permets pas d’insulter cette dame dont je me porte garant quant à sa probité. Elle ne mérite en rien votre acrimonie. Il est évident quelle n’est en rien responsable du comportement de ces hommes.

Je me permets dinsister, dautant quune partie de ses hommes fait partie de votre entourage.

je suppose que vous ne connaissez pas le nom de ces hommes et que vous rapportez quelques ragots.

Contrairement à ce que vous dites, je sais qui sont ses hommes. Ce sont messieurs Burthe et Burthe d’Annelet et ils sen sont pris à un de nos éminents notables don Miranda sous prétexte que chacun se réservait les faveurs de cette femme. Si nous ne lavions pas appris, ils sentretuaient lors dun duel à laube.

Si Edmée et Marie-Anne échangèrent un regard inquiet, Pierre-Clément qui l’avait perçu ne s’en décontenança pas.

Je vous prierai de garder vos idées étroites pour votre communauté. De plus, vous venez d’insulter une protégée de notre premier consul, auquel je ferai un retour sur l’accueil que vous nous avez fait. Quant à mes hommes, je jugerai par moi-même les raisons de cette confrontation. Non ! monsieur ! N’essayez pas de rajouter quoi que ce soit, ma porte est ouverte, je vous saurais gré de bien vouloir la passer. » 

Le secrétaire, outré par ce manque de respect élémentaire venant de ces Français impies qui ne respectaient plus Dieu, sans un mot quitta la pièce et l’hôtel, suivi du jeune prêtre effaré par la scène qu’il venait de vivre. Quant à Edmée, elle se demandait bien ce qu’elle avait pu faire pour que ce don, qui était sa beauté, lui apportât tant de malheur.

Je suis désolé, Pierre-Clément, je n’ai pu me contrôler. Cet esclandre va vous apporter des ennuis.

N’ayez crainte, Edmée, tout d’abord, vous n’êtes en rien responsable, et sachez que je n’en ai que faire. De plus, j’étais rentré pour vous apprendre que nous reprenons notre route dès demain. La cassette de piastres est déjà partie pour notre navire. Nous quittons Santander.

Le chargement des piastres avait retenu les voyageurs une dizaine de jours aux abords du port espagnol.

***

Quitter le port ne fut pas aussi simple que Pierre-Clément l’eut aimé. Pendant trois jours, ils furent retenus sur le navire dans la rade par des vents contraires. À l’aube du quatrième jour, le « Surveillant » put enfin quitter la baie et s’éloigner enfin des côtes. Ce délai permit à un homme, un français, de s’embarquer in extrémiste. Il fut présenté par la capitaine Girardias à Pierre-Clément comme étant un planteur de Louisiane ayant appris juste à temps la destination du navire.

***

Le « Surveillant » tanguait toujours de façon désagréable. « – Anne Marie restera encore couchée aujourd’hui ». Pensa Edmée. Tout en se regardant dans le petit miroir, elle finissait de tresser sa lourde chevelure. En façonnant son chignon sur le bas de la nuque, elle laissait courir ses pensées. « – Pourrait-il aujourd’hui enfin quitter les parages ? » Elle avait pris en horreur Santander suite au scandale du prêtre. Le retour sur le navire et la confrontation avec les Burthe avait été des plus désagréable et avait quelque peu tourné au drame. André Burthe d’Annelet était rentré dans une grande colère lorsque Pierre-Clément avait voulu connaître le fin mot de l’histoire. Lui qui ne supportait pas l’idée d’être commandé par le futur gouverneur de Louisiane. Il partait du principe que ce pouvoir lui était dévolu comme beaucoup de choses. Il n’avait pas accepté les remontrances quant à la mise en danger de la réputation d’Edmée. Pierre-Clément eut toutes les peines du monde à se faire respecter. Bien que cela se fit en tête à tête, cela fut connu de tous, l’isolation des parois étant inexistante. De façon visible, les Burthe gardèrent un ressentiment envers elle. Tout cela, mit mal à l’aise la jeune femme. Chaque regard semblait la dénuder, la juger. Elle savait bien qu’il y avait une part d’irrationalité dans ce ressenti, tous connaissaient les Burthe et beaucoup étaient déjà en froid avec eux. Fin prête, elle chassa ses pensées négatives et monta sur le pont, laissant Louison finir de préparer la petite Louise. Hippolyte était parti devant. Tout comme sa mère, il aimait voir la mer avant que d’aller déjeuner. Edmée montait l’escalier, qui menait des coursives au pont, prenant attention de ne pas se prendre les pieds dans le bas de sa robe, quand elle retrouva son fils posté en haut de l’escalier. « – Mère, il y a un nouveau passager ! » Self portrait of Leo Cogniet, c1817.jpgÉtrangement, le ton de son fils semblait plus une mise en garde qu’une nouvelle. Qui était ce nouveau passager ? Pourquoi, son fils, annonçait-il cela sur le ton de la mise en garde ? Son don naturel de prémonition percevrait-il quelque chose ? Arrivée sur le pont, elle ne le vit point. Des yeux son fils lui montra le pont supérieur. Le vent soufflait encore avec vigueur, elle resserra autour d’elle son châle puis elle monta l’escalier qui permettait d’y accéder. Là, elle trouva Pierre-Clément et le capitaine Girardias en conversation avec un troisième homme qu’effectivement elle ne connaissait pas. L’homme se retourna sentant l’attention de ses deux autres comparses attirés par quelque chose. Même s’il n’en montra rien, la vue d’Edmée le troubla plus que tout. À l’approche, elle sourit, un automatisme de convenance. Quelque chose la troublait chez cet homme. C’était un bel homme, grand, brun, l’œil noir, mais il y avait autre chose, une impression étrange, confuse. Elle avait l’impression de le connaître alors que ce n’était pas le cas. Étant arrivé à la nuit, Louis-Armand Dupin lui fut présenté. «  Edmée, monsieur Dupin est à quelques encablures près l’un de vos futurs voisins. Sa plantation est aussi aux abords de La Nouvelle-Orléans. »

***

Louis-Armand Dupin, planteur de Louisiane, avait subi les conséquences des aventures de la colonie française devenue espagnole dans la douleur. Il était né alors qu’Alejandro O’Reilly nettoyait les désordres causés par les colons français. Ces derniers avaient osé se révolter contre la couronne d’Espagne. Son père avait dû quitter en toute urgence la colonie laissant son propre frère et sa femme à peine relevée de ses couches se dépêtrer de la funeste situation. Il n’était jamais revenu. Il avait fini par refaire sa vie en France, utilisant l’héritage qui lui avait été remis à son arrivée. Le premier Louis-Armand Dupin, grand-père de ce dernier, venait de décéder. En Louisiane, l’oncle de Louis-Armand prit la place de son père en tout point. Pour la forme, sa mère porta le deuil toute sa vie, d’un homme qui n’était pas mort.

Louis-Armand grandit dans cette situation des plus étrange, dans une société qui était permissive si on gardait les apparences. Son oncle devenu son père putatif était décédé un an auparavant, suivant de près la mort de celle qu’il avait aimée toute sa vie, la mère de Louis Armand. Quand il reçut son héritage, soit deux plantations, celle de son père et celle de son oncle, il découvrit plusieurs courriers de son père qui par culpabilité avait sur le tard essayé à plusieurs reprises de reprendre contact. La révolution en France avait multiplié les courriers dont les contenus étaient devenus des appels à l’aide. Visiblement, ni sa mère ni son oncle n’avaient répondu. Pendant ce temps, de France arrivaient une multitude de réfugiés, fuyant les affres de la colère du peuple. N’ayant plus de nouvelles, il décida de se rendre en France afin de savoir à quoi s’en tenir sur ce père qui l’avait abandonné à la naissance.

Originaire du Nivernais, aux bords de la Nièvre et de la Loire, bourgeois de la ville de Nevers, la famille Dupin possédait une très grande manufacture de faïence et des propriétés agricoles. Louis-Armand arrivé sur les lieux découvrit que son père et sa famille s’appelaient en fait Dupin-Tourne-Josserand, les noms des propriétés qui au fil des générations avaient allongé leur patronyme, mais tout avait été perdu pendant les évènements révolutionnaires.

1800 - lange jassen, broek tot over knie, blouse + das met froezels, hoge hoed, stok.jpgLorsqu’il se renseigna sur son père, à sa surprise, les portes se fermèrent, jusqu’au moment où il découvrit la famille de sa concubine. Le père de celle-ci, vivant dans le dénuement le plus complet, contre une somme d’argent, voulut bien dire au jeune homme que son père avait fui avec sa deuxième famille vers l’Espagne. Le père de Louis-Armand avait eu la mauvaise idée de défendre les idées girondines contre Robespierre et d’être riche. Les dernières nouvelles que l’homme avait obtenues de son pseudo-gendre venaient d’Oloron-Sainte-Marie. La preuve en était la dernière lettre reçue. Frustré d’être arrivé trop tard, Louis-Armand s’en était allé vers la ville nichée aux pieds des Pyrénées et pour cela il avait dû traverser la France. Le voyage avait été difficile, la période était encore très mouvementée, voyager sur les routes françaises n’était pas chose facile. Sur place, il s’était rendu à la dernière adresse connue, une auberge aux abords de la ville. L’aubergiste se souvenait de la petite famille, un couple et deux jeunes enfants. Il l’informa qu’ils voulaient traverser les montagnes pour aller à Santander afin de prendre un navire pour l’Amérique. L’homme lui avait confié qu’il y avait des biens. Fataliste Louis-Armand avait fait de même, il s’était rendu au Pays basque et de là il s’était rendu de l’autre côté de la frontière.

Arrivée en Espagne, il avait battu en vain la ville et la campagne alentour de Santander. Alors qu’il désespérait une nouvelle fois et qu’il allait abandonner, il obtint l’information désirée de l’un des curés de la ville. Son père était bien arrivé jusqu’à la ville. Il avait atteint sa destination seul et malade. Des brigands l’avaient dépouillé, sa femme et ses enfants n’avaient pas survécu à l’agression. Il était décédé à l’hospice de la ville.

Abattu, en désespoir de cause, Louis-Armand était allé prier à la cathédrale de la ville. Ce jour-là dans la foule venue à la messe, il avait aperçu pour la première fois Edmée au milieu de son entourage francophone et fut surpris d’entendre les allégations médisantes à son sujet. Sa beauté allait à l’encontre des noirceurs dont on l’affublait. Il avait supposé qu’il y avait une part de jalousie dans tout cela. Ce fut comme cela qu’au milieu des ragots, il avait appris qu’elle voyageait avec le futur gouverneur de Louisiane. Quand il se renseigna sur quel bateau ce dernier voyageait, il apprit qu’il était justement en partance attendant la marée propice ! Soudoyant un pécheur, il avait atteint de justesse « le surveillant ».

***

Le soleil était à son zénith lorsque le « Surveillant » dépassa le Cap Ortegal. Le mauvais temps s’était enfin éloigné. Les voiles gonflées par les vents, il fallut quatre jours au bâtiment, ballotté par le roulis fatigant des vagues pour l’atteindre. Edmée, du pont, fixait la côte qui inexorablement s’éloignait. Hippolyte à ses côtés, les bras croisés sur le garde-corps, le menton posé dessus, faisait comme sa mère. « – Vous savez, mère, il n’y a que Louise qui reviendra sur ce continent. Nous nous resterons là-bas et je ne vous quitterai pas. » La phrase de l’enfant qui n’avait que neuf années, sortit la jeune femme de ses pensées moroses. Attendrie, elle se retourna vers lui. « – Je pense aussi mon fils. J’espère n’avoir nul besoin d’y revenir, ce que j’en ramène de meilleur, c’est vous et votre sœur. Le reste n’est pour ainsi dire qu’une succession de mauvais souvenirs ou peu s’en faut. Les moments de bonheur ont été salis par le malheur. Quant à ne pas me quitter, jeune homme, nous verrons, car il faudra bien construire votre vie. Mais chaque chose en son temps. Pour l’instant, allons donc rejoindre nos amis qui eux aussi ressentent quelques nostalgies. »

***

Quelques jours plus tard, ils atteignirent les Açores, et les températures plus tropicales amenèrent les voyageurs à passer plus de temps sur le pont. Cela aurait été parfait pour tous si l’océan ne s’était pas tout à coup figé enrayant leur course. Il n’y avait plus un souffle d’air. Les températures étaient chaudes, chacun se mit à souffrir de la chaleur excessive et une profonde léthargie s’écrasa sur les voyageurs comme sur l’équipage. Le soleil irradiait du matin jusqu’au soir. Chacun se mit à guetter le moindre déplacement d’air, le moindre nuage annonciateur de changement. Parmi les hommes d’équipage, certains firent des paris, espérant ainsi provoquer les éléments. Ils ne stagnèrent au milieu de l’immensité de l’océan que quelques jours. À leur grand soulagement, ils reprirent leur voyage. Dans l’espace exigu qu’était le brick, l’ennui était la norme journalière, chacun trouvait le temps long. Chacun s’occupait comme il pouvait, lecture, jeux de cartes ou autres, conversations ponctuaient les journées. Edmée était toujours entourée, être seule lui était impossible. Quand elle n’était pas en compagnie des Laussat ou de ses enfants, Jean Blanque tenait à lui tenir compagnie. Avec courtoisie, elle le fuyait, prenant prétexte de s’intéresser aux recherches Joseph Antoine Vinache et du docteur Blanquet-Ducaila sur l’épuration de l’eau potable dont ils avaient tous besoin ou alors elle prétextait un livre à finir.

Louis-Armand ne semblait pas s’intéresser outre mesure à Edmée. Sa seule curiosité apparente à son encontre fut lors d’un repas, lorsqu’il demanda le nom de sa plantation. Comme cela ne sembla rien lui dire puisqu’elle était au nom de la maison de négoce Espierre, il se concentra sur Pierre-Clément et son épouse. Edmée mimait l’indifférence, elle se sentait étrangement attirée par cet homme et cela l’exaspérait. De son côté, Louis-Armand se posait de multiples questions, ce qu’il avait entendu à Santander ne correspondait pas à la jeune femme qu’il côtoyait. Pierre-Clément et Marie-Anne n’en disaient que du bien et toutes ses actions, ses réflexions attestaient leur point de vue. De temps à autre, leurs regards se croisaient, ils se surprenaient à se regarder, mais un mur semblait les séparer. Ils pensaient l’un et l’autre être discrets, mais Pierre-Clément et Marie-Anne avaient fini par se rendre compte du jeu inconscient. Ils s’en entretenaient et attendaient la suite, étant favorables à ces prémices.

L’ennui fut interrompu par une tradition maritime, « le baptême du tropique ». Déguisé, l’équipage mimant un dieu antique et sa cour mit en branle la cérémonie du baptême. Elle était sommaire et avait pour objectif de plonger dans un grand baquet d’eau tous ceux qui n’avaient jamais passé le tropique. Cela amusa les enfants et divertit les adultes. Si Pierre-Clément joua le jeu comme les enfants, Marie-Anne et Edmée furent exemptées de la farce.

***

Deux semaines plus tard, sous une température étouffante, le navire approcha de Saint-Domingue, une des escales prévues de leur voyage. Bien qu’anxieuse, Edmée était fébrile à l’idée de revoir Cap-Français. Elle se doutait bien que personne ne ferait le rapport entre Edmée Espierre et Zaïde Bellaponté, mais elle appréhendait tout de même. Elle se demandait si elle reconnaitrait les lieux et quel effet cela lui ferait. Alors qu’elle se posait des questions, soudainement deux êtres de lumières se matérialisèrent devant elle. « – Prévenez le capitaine, il ne faut pas que vous abordiez, mille dangers vous attendent sur l’île ! » Elle n’eut pas le temps de réaliser qu’une voix derrière elle l’interpella. « – Il m’a semblé comprendre que vous étiez de Saint-Domingue ? » Edmée sursauta. Emplie de sa réflexion, elle n’avait pas perçu l’arrivée de Louis Armand. « – Excusez-moi, je vous ai surpris.

– Non, non, tout va bien, j’étais perdu dans mes réflexions. Oui, effectivement, je suis de Cap-Français. Mais j’étais très jeune lorsque mon père et moi sommes partis. Je doute de me souvenir des lieux.

Edmée essayait de ne pas paniquer, elle voulait écourter la conversation afin de faire part de son message, mais Louis-Armand semblait vouloir rester à ses côtés. Elle ne voulait en aucun cas le repousser ni le froisser, trop heureuse que pour une fois ils soient en tête à tête. La situation était schizophrène, elle ne savait comment s’en sortir. Hippolyte qui n’était jamais loin de sa mère fit remarquer qu’une chaloupe venait de la côte. Cette information amena les autres passagers et une partie de l’équipage de ce côté du navire. Un militaire à la proue de celle-ci fit un signe amical pour assurer de sa bienveillance. Edmée ressentit une terreur, elle eut un frisson. Elle augurait une catastrophe. Louis-Armand se retournant vers Edmée la découvrit pâle comme la mort. « – Vous n’allez pas bien ? Vous vous sentez mal ?

– Non, non, ça va. Mais… je pressens un drame.

Louis-Armand n’eut pas le temps de lui répondre qu’André Burthe d’Annelet rétorqua. « – Voilà qu’elle nous joue les pythonisses ! » La voix de Pierre-Clément retentit. « – Un peu de respect, s’il vous plait. » Edmée se retourna vers lui avec un sourire contrit. Il la regarda droit dans les yeux y cherchant un message. Il savait que par le passé son intuition avait été des plus pertinentes. Il ne voulait pas la questionner devant tous, cela les surprendrait et mettrait à mal Edmée. Il prit sur lui et attendit l’amarrage de l’embarcation. Le capitaine intrigué fit monter à bord le militaire.

À la surprise de tous, l’officier amenait un ordre du préfet colonial, monsieur Daure, et des fruits frais en grande quantité. L’injonction était une interdiction absolue de descendre à terre. Le messager les prévint que le Préfet viendrait en personne pour les informer plus amplement des raisons de cet ultimatum. Cela généra de multiples interrogations, tous auraient aimé descendre tant ils étaient las des tangages du navire. Marie-Anne interrogea son époux du regard qui la rassura à haute voix, donnant à tous son avis. Edmée ne fut pas convaincue, elle regardait vers le port de Cap-Français qu’il n’avait pas le droit d’approcher. Malgré la lumière du jour qui baissait, de là où ils étaient, ils apercevaient la ville et ses environs. Ils discernaient un grand tumulte, des bruits de canonnades, des fumées d’incendies. Edmée appelait intérieurement l’Éthiopienne, mais nulle apparition ne venait à elle, même plus celle des êtres de lumière. Que se passait-il de si extraordinaire pour qu’aucun message ne vienne à elle ?

incendieQuelques heures plus tard, sur une frêle embarcation, le préfet Daure atteignit le navire. Il était visiblement ébranlé, la mine défaite et la mise négligée. Il s’excusa de ne pas avoir pu se déplacer plus vite, mais la situation à terre était catastrophique. Edmée sentit un frisson la parcourir. Il expliqua à tous que les esclaves s’étaient soulevés au point de mettre le feu aux habitations alentour et aux faubourgs de la ville. Ils avaient mis à sang la colonie. Du pont du navire, il pointa du doigt les feux de leurs camps, le long de la côte, les signes de leur présence qui autour des habitations pullulaient. Il expliqua que cela faisait quarante-huit heures que cela durait. L’armée, elle-même, avait été submergée par la terreur que propageaient les esclaves en rébellion. Ils égorgeaient tous les blancs qu’ils rencontraient, quel que soit le sexe ou l’âge. Ils avaient dévasté la petite île de la Tortue. Dans son désarroi, il en avait oublié qu’il y avait des femmes et des enfants qui l’écoutaient effarés. Edmée s’était affaissée sur la banquette installée sur le pont. Qu’étaient devenue l’Éthiopienne et Noisette ? La question s’imposa à elle. Elle n’avait jamais douté que sa grand-mère et sa tante fussent vivantes. Marie-Anne s’assit à côté d’elle et la prit dans les bras, pensant ne la rassurer que d’une peur irrationnelle. C’en était trop, cela ne finirait donc jamais, partout où elle mettait les pieds, le drame la poursuivait. L’ayant formulé sans s’en rendre compte à haute voix, Marie-Anne la rassura. Ce qu’elle disait n’avait aucune logique, il y avait des drames partout dans le monde. Chacun était statufié par les dires du Préfet. Sans s’en rendre compte, l’homme, telle une confession, se soulageait de ce qu’il avait vécu ou de ce qu’il lui avait été rapporté. Lorsqu’il s’en rendit compte, il s’en excusa, mais cela était fait.

Malgré le drame sur terre, il devait mouiller aux abords quelques jours, car il leur fallait se ravitailler. André Burthe d’Annelet, qui s’agitait prétendant que s’il avait été le gouverneur de l’île rien de cela ne serait arrivé, fut envoyé par Pierre-Clément afin d’aller chercher des vivres. Il partit avec quelques hommes, dont son cousin et Jean Blanque qui ne voulait pas être en reste pour jouer les héros. Les passagers les attendirent plusieurs heures. L’anxiété montant petit à petit. Miraculeusement, ils réussirent à se réapprovisionner alors qu’une partie de la ville maintenait les révoltés à distance pendant que l’autre fuyait par tous les moyens à sa disposition. Le « Surveillant », lui-même, recueillit des membres d’une famille dont une partie des leurs étaient éparpillés sur d’autres embarcations, du moins l’espéraient-ils. Ce que les passagers du navire entendirent alors, de leur part, fut pire que les dires du Préfet. Les atrocités commises par les insurgés étaient impensables par le commun des mortels. Après plusieurs voyages jusqu’à la côte, quand ils eurent emmagasiné assez d’eau et de vivres, ils quittèrent les rives sinistrées. Ils ne pouvaient rien faire de plus pour les victimes.

Ils côtoyèrent l’île avec lenteur et dans le plus grand silence, distinguant les bruits du drame. Tous étaient accolés au bastingage du navire, fouillant la nuit pour voir. Ils entendaient les coups assourdis par l’éloignement des fusils et des canons. Ils percevaient la lueur des buchers d’où s’élevaient d’épaisses fumées. Louis Armand, en silence, restait aux côtés d’Edmée hypnotisée. Sentant son angoisse, pour la rassurer, il mit sa main sur la sienne. Elle ne la retira pas. Elle lui sourit tristement.

***

Sovereignty Of The Sea.jpgLa nuit fut agréable, à peine ballotté par les vagues, le mouvement du navire berçait le sommeil salvateur des passagers. Ils s’éveillèrent doucement et tardivement. Edmée, fin prête, quelque peu impatiente à l’idée de descendre sur terre, rejoignit Pierre-Clément et quelques passagers dont Louis-Armand. Un épais brouillard les environnait. Ils entendaient les cris, les cors et les trompes des navires voisins sans toutefois les voir. Des éclaircies leur en découvraient de temps en temps les mats. Les vents soufflaient les empêchant d’entrer dans la passe. En milieu de matinée, le brouillard se dissipa, ils découvrirent leurs huit compagnons d’ancrage, avec leurs pavillons flottants. Ils formaient une escadre réconfortante autour d’eux. Le décor, lui était plus décourageant. Les eaux jaunes et sales s’étendaient et se confondaient avec l’horizon. Du haut des mats, le guetteur annonça une chaloupe, qui sondait, plaçait des bouées et s’avançait. C’était le pilote Ronquillo, pilote en chef de la Balise, qui les envoyait chercher, pour aller prendre un logement chez lui. Edmée, Marie Anne, et les enfants peu rassurés embarquèrent sur un canot, celui-ci reviendrait chercher les autres passagers, lors d’un deuxième voyage. Pierre-Clément quant à lui, avant que de les rejoindre, restait sur le navire afin d’être présent au moment où celui-ci passerait la barre, ce qui voudrait dire qu’il serait dans le lit du fleuve. Près de la balise qui marquait l’extrémité des rochers, situés au-delà de la jetée, à l’est, il existait une sorte de barre, confrontation de fleuve et de la mer. Les vagues y déferlaient avec fureur malgré cela, ils réussirent à faire passer « le Surveillant » sans trop de problèmes.

L’épouse du pilote Ronquillo mit à disposition de tous de quoi à se décrasser du voyage. Edmée avec délice apprécia son bain et le savon de fleurs de magnolia, elle se fit nettoyer quelques effets afin de rafraichir sa garde-robe et celle de ses enfants pour le reste du voyage. Tous étant à nouveau propre, enfants comme adultes, ils se retrouvèrent pour partager le repas du soir. La journée s’était écoulée en repos. Pierre-Clément revint annonciateur du passage de la barre par le navire, ils repartiraient le lendemain. En attendant, il expédia par un messager ses dépêches et l’annonce de leur arrivée au gouverneur espagnol Salcedo, à La Nouvelle-Orléans.

Le lendemain, Pierre-Clément entraîna famille et amis dans une promenade afin de visiter les lieux. Malgré leur discrétion, les Laussat avaient remarqué un changement dans le comportement entre Edmée et Louis-Armand. Ils n’en dirent rien, ne firent aucune remarque, mais étaient satisfaits de cette évolution qu’ils trouvaient bénéfique pour leur amie. Ils espéraient sincèrement que celle-ci puisse avoir une nouvelle vie. Pierre-Clément savait à quel point ce n’était que justice.

La Balise contenait les maisons de Ronquillo, le logement de seize matelots-pilotins, la douane, les casernes pour le détachement et pour l’officier, un corps de garde de figure pentagone, et enfin la tour en clairevoie et grillage, pour donner moins de prise au vent, haute de 45 pieds au-dessus du sol environnant et de 50 au-dessus du niveau des plus hautes eaux de la rivière, avec une aiguille qui la surmonte dans la forme d’une flèche de clocher. Ils grimpèrent par un escalier qui inquiétait quelque peu Edmée, mais qui amusait les enfants qui en comptèrent les marches. Arrivé en haut, Louis-Armand lui fit admirer la vue tant il était fier de son pays. La perspective depuis cette tour embrassait la mer, des îlots, la barre, avec des brisants à droite et à gauche, de larges nappes d’eau, nommés bayous, de longs joncs noyés dans des marais, et au Sud-ouest, l’ancien établissement Français, dont il restait encore des orangers, des arbres fruitiers et les ruines d’un magasin à poudre. Il lui expliqua que le sol n’avait aucune solidité, le peu qui était capable de quelque résistance était de main d’homme. Le fleuve y rongeait et y creusait ses rives d’un côté, pendant qu’il les y formait et les y élevait de l’autre. Ses bords étaient hérissés d’arbres entraînés par les eaux et que le hasard enchevêtrait les uns aux autres. Il agrandissait ainsi annuellement et peu à peu son delta. De ses quatre passes, celle du Sud-ouest, celle du Sud, celle de la Loutre et celle de la Balise à l’Est, il n’y avait que la dernière de praticable, mais plus il y avait de crues et moins elle était profonde.

***

Vers midi, le lendemain ils retournèrent à bord du « Surveillant », une heure plus tard le vent du Sud leur permit de lever l’ancre. Ils remontèrent la rivière à la voile, le courant était très fort, mais faute de vent, ils durent tourner au cabestan, c’était la peine et le tourment des matelots. Ils avancèrent fort peu pendant ce dur ouvrage. Traversant une immense région, presque plate, la pente des eaux était peu sensible aux marées, aussi le « Surveillant » remontait qu’avec peine et lenteur. Le courant du fleuve était assez paisible, il était rompu fréquemment par de nombreux coudes qui en restreignaient la force, aussi à cause du changement brusque et fréquent du cours du fleuve, le vent ne servait que de façon fluctuante. Les passagers avaient tout loisir de découvrir les lieux, et contemplaient avec curiosité le paysage et la faune de leur nouveau pays. Il y eut tout d’abord les bois, des arbres fort grands, sentant le marécage. Dans quelque direction que se portait le regard, de vastes forêts noirâtres bordaient l’horizon. Le cyprès dominait à l’exclusion de tous les autres arbres. Cet arbre emblématique était droit, élancé, renflé à la base comme un bulbe d’oignon, il jaillissait au milieu des eaux du bayou. À leurs sommets s’épanouissait un feuillage vert pâle. À ces branches pendaient les longues fibres de mousse appelée « barbe espagnole ». Les bras du fleuve, les ruisseaux, les marécages se mélangeaient avec les forêts dans un désordre inextricable, Edmée trouvait cela émouvant, contrairement à son amie qui trouvait cela fort triste.

4b937c1350ccfba7acf2d5198a8f68e0.jpgAprès avoir péniblement fait une lieue, ils jetèrent l’encre en face du fort de Plaquemines. Monsieur Favrot, le commandant, leur offrit des provisions fraîches, des gâteaux et des pommes dans un panier de sauvages et par son émissaire, invita le futur gouverneur de Louisiane à prendre chez lui quelques jours de repos. Pierre-Clément accepta l’invitation, tous descendirent visiter les lieux. Le fort était comme une ile au milieu des marais. Monsieur Favrot, vieux français et loyal militaire, les y accueillit au milieu de sa famille. C’était la candeur et l’hospitalité même, en les voyant, la joie se peignit sur son front. Tout à la joie et à la fierté de recevoir en ces lieux Pierre-Clément, le commandant du fort voulut leur faire visiter les lieux. Ils parcoururent et examinèrent le fort. Edmée au bras de Louis-Armand suivait leur hôte et les Laussat tout en ayant un œil sur les enfants que Louison et la gouvernante avaient quelque mal à tenir. Monsieur Favrot profitant de la visite fit passer ses besoins et expliqua qu’il fallait y renouveler souvent la garnison, qu’il y avait dix-huit canons de fer, un bastion. La défense du poste ne tenait qu’en cela. En face, de l’autre côté de la rivière était le fort Bourbon, armé de quelques canons de fer, dont les feux se croisaient avec ceux du fort Saint-Philippe. Edmée n’arrivait pas à se concentrer, à coup d’éventail, elle luttait contre les piqures des brûlots, des moustiques et des maringouins. Comme elle n’était pas la seule à souffrir de ce nouveau tourment, Marie-Anne en ayant fait la remarque, le maître des lieux les entraina dans sa maison. Madame Favrot pendant le temps de cette tournée avait mis en place un diner que tous jugèrent excellent. L’ambiance était agréable, voire fort joyeuse. Les passagers du « Surveillant » étaient heureux d’être pour ainsi dire arrivés, quant aux hôtes ils furent les premiers à pouvoir féliciter enfin un gouverneur français. Des santés sans nombre au bruit de l’artillerie, des chansons françaises à refrains, exprimant en chorus le vin et l’amour furent à peine interrompues par l’arrivée de Don Manuel Salcedo, capitaine, fils aîné du gouverneur espagnol, et Don Benifio Garcia Calderon, sous-lieutenant des grenadiers du régiment de la Louisiane, tous deux envoyés par le gouverneur pour donner des secours et des renseignements dont Pierre-Clément allait avoir besoin. Louis-Armand glissa à l’oreille d’Edmée qu’elle vivait une petite représentation de la vie des colonies.

Pierre-Clément, ne voulant pas s’attarder, prit congé de son hôte. Ils remontèrent tous à bord, et reprirent leur voyage. Pierre-Clément s’impatientait, Marie-Anne n’était plus sûre d’être aussi pressée quant à Edmée, elle profitait de la compagnie de Louis-Armand. Elle craignait que le voyage fini ce dernier ne la délaisse, qu’elle ne fût qu’un passe-temps. Ce dernier était loin de cette pensée, il se demandait au contraire comment faire évoluer la situation. Au milieu de ces questionnements divers et de ces états d’âme, les voyageurs découvraient sous leurs yeux les premiers établissements de la Colonie, qui étaient au premier abord peu de choses et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. Au-delà du coude que forme le fleuve, appelé le « Détour des Anglais », apparut un petit nombre de moulins à scier le bois, quelques sucreries, et des places où l’on cultive des légumes et des vivres, le tout disposé de file, et l’un après l’autre le long des rives du fleuve. Ils étaient à environ quinze lieues au-dessous de La Nouvelle-Orléans et au premier abord, ce n’était qu’arbres flottants à la surface de la rivière, crocodiles, les uns reposant tranquillement, les autres plongeant dans l’eau, bois touffus, habitations rares et misérables, verdure vive et variée. Il n’y avait pas d’autre chemin que le sentier de la bête fauve et du chasseur tel celui qui les conduisait à l’habitation Duplessis à onze lieues de La Nouvelle-Orléans. Le propriétaire n’était pas riche, mais il était hospitalier. Pierre-Clément avait été à nouveau invité avec son entourage, car depuis le fort de Plaquemines la nouvelle de l’arrivée du nouveau gouverneur s’était propagée. De chez lui à La Nouvelle-Orléans, un service de relais tenu par des dragons, menait par la voie de terre à la ville, malgré cela la visite faite, ils remontèrent au bord du « Surveillant », Pierre-Clément ayant envoyé un coursier afin de faire venir jusqu’à lui suffisamment de voitures et de chevaux pour faire voyager tout son monde. Reprenant la navigation, ils abordèrent un peu plus tard à l’habitation Gentilly. Renommés pour leur humeur hospitalière, les propriétaires les traitèrent avec une magnifique générosité. C’était une riche et belle habitation, ils y dinèrent et y couchèrent. Rembarqués à l’aube, ils s’arrêtèrent six heures plus tard pour déjeuner, sur l’habitation Sancier, guère riche, mais toujours aussi accueillante. Louis-Armand connaissait les sept frères propriétaires de celle-ci et notamment celui qui les reçut. Ce dernier eut soin d’attester à son nouveau gouverneur qu’il descendait d’un des premiers immigrants français à La Mobile. Ils reprirent ensuite les canots et descendirent jusqu’à l’habitation Sibben, à trois ou quatre lieues de La Nouvelle-Orléans. Ils avaient été informés que des voitures les y attendaient, le voyage allait se terminer.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles

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épisode 012

1793, mensonge et conséquences

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Décembre 1792,

Joseph, qui depuis le salon de la belle Julie, venait plus régulièrement à l’hôtel Dambassis, non pour voir sa maîtresse comme elle le pensait, mais dans l’espoir de croiser Edmée, était venu ce jour-là annoncer à son maître l’impensable. Le roi allait être passé en jugement. La découverte de documents compromettants dans « l’armoire de fer » du bureau royal des tuileries avait amené la constitution d’une commission dénommée « commission des Vingt et Un », devant laquelle il allait devoir répondre aux accusations de trahison, et de conspiration contre l’État. Il tenait cela de Dufriche de Valazé qui avait été nommé rapporteur de cette commission. Depuis quelque temps, l’évolution de la situation royale n’était pas bonne pour monsieur Dambassis. Ce dernier pressentait de nombreux bouleversement et renversement. Avec cette nouvelle situation, certains de ses appuis allaient être fauchés et jusqu’à quel point n’allait-il pas être balayé par cette nouvelle conjecture ? De ce jour, Joseph vint faire son rapport journalier, essayant lors de ces occasions de croiser Edmée. Celle-ci avait beau faire, elle ne pouvait l’éviter à chaque fois. Sophie ne comprenait pas son aversion pour le jeune homme, qu’elle-même trouvait charmant, mais trop préoccupé par la naissance de ses espoirs envers le beau russe, elle ne s’y intéressait guère. Hormis les deux jeunes filles, personne n’avait remarqué le manège de Joseph. Edmée restait réservée, voire effacée, elle-même essayant de comprendre pourquoi dès la première fois elle avait ressenti de la répulsion pour celui-ci et même de la peur. Elle ne s’était jamais retrouvée seule en sa présence, pourtant elle était sure qu’il ne recherchait que cela, alors qu’il n’avait fait aucun geste en ce sens, ni ne proférait aucun mot qui ne le laisse penser. Elle finissait par croire que son ressentiment était irrationnel. Toutes ses réflexions furent emportées par les évènements qui bousculèrent sa vie et celle de l’hôtel Dambassis.

***

Les salons de monsieur Dambassis étaient pleins. L’impensable avait été annoncé, la majorité des députés avait prononcé la mort du roi. Entouré des autres avocats du roi, Malesherbes décrivait la réaction du roi à l’annonce de sa sentence. Tous étaient anéantis, ils n’avaient pas voulu cela. À leurs côtés, Condorcet était effondré, il n’avait pas désiré cette sentence. Sophie de Grouchy, son épouse, qui l’accompagnait, désabusée, prêtait l’oreille aux propos qui l’entouraient. Pourquoi larmoyer ? C’était trop tard. Pourquoi refaire le monde ? Il était à construire. Elle n’aurait toutefois pas osé exprimer le fond de sa pensée, elle savait que ce n’était pas le moment, que cela ne serait pas compris. Jacques Verdollin, Claude Louis Réguis, Hyacinthe-Marcelin Borel du Bez étaient en grands conciliabules, ils ne se remettaient pas du jugement ayant eux-mêmes votés contre la peine de mort, le dernier des trois étant de plus totalement contre ce jugement. François-Antoine de Boissy d’Anglas dans un angle de la pièce s’entretenait avec le maître de maison que cette radicalisation de la situation mettait en porte à faux avec le régime qui se dessinait. Entourée de Sophie et d’Edmée, Madame de Saint-Pierre écoutait patiemment de son côté Olympe de Gouges expliquant qu’elle-même aurait eu de meilleurs arguments pour la défense du roi si Malesherbes avait bien voulu accepter son aide quand elle l’avait proposée. La maîtresse de maison ne retenait qu’une chose, son monde venait d’être anéanti, elle n’en doutait pas. La Mauvaise nouvelle Colin de la Biochaye Christian-Marie (1750-1816) 1794.jpgElle était devant un abîme, qu’allait-elle devenir ? Elle fixait Joseph, qui de son côté déambulait entre les groupes, écoutant et enregistrant dans sa mémoire toutes les informations. Il pressentait lui aussi que le vent avait tourné et qu’il allait falloir choisir le bon courant.

Évidemment dans cette assemblée certains étaient tout de même pour l’abolition de la royauté et l’avènement de la Première République française, même si la mort du roi ternissait quelque peu ces victoires. Les époux Rolland entrèrent au beau milieu de la soirée. Chacun attendit que Manon, l’égérie et la tête de leur groupe, s’exprime, mais elle ne sut que rappeler à tous qui était leur ennemie, la Montagne, le groupe de Danton, Marat et Robespierre. Elle ne se faisait pas d’illusion, c’était eux qui avaient remporté la mise. Hébert avec son journal avait gagné. Tous essayèrent de retourner ses sombres pensées, mais en vain, elle insistait. Il fallait voir la vérité en face, l’heure était à la défense, l’heure était à l’attaque dans l’ombre. Sur cette sombre pensée prémonitoire, chacun quitta les lieux.

***

Le roi fut exécuté le 21 janvier, son frère le comte de Provence, en exil à Hamm, se proclama Régent du royaume de France. Catherine II de Russie s’empressa d’entériner cette proclamation. Le mois de mars vit le général Dumouriez perdre deux batailles, abandonner la Belgique aux Autrichiens et passer aux coalisés. Le mois d’avril vit la création du Comité de Salut Public, l’arrestation de Marat par la Convention nationale puis son acquittement par le Tribunal criminel extraordinaire et son retour triomphal à l’Assemblée. Joseph de son côté se retrouva sous les ordres de Pierre-Joseph Cambon président du comité des finances. L’homme lui plaisait, son affairisme sans scrupule ne faisait aucun doute, sa malhonnêteté en revanche n’était pas clairement établie, mais ce n’était pas ce qui le souciait, il en avait vu d’autre.

***

Sophie était alitée, un refroidissement la maintenait au lit avec une forte fièvre et dans un état comateux. La femme de chambre entra discrètement dans la pièce aux rideaux tirés et doucement s’approcha du fauteuil à côté du lit dans lequel Edmée veillait son amie. Elle lui chuchota à l’oreille. Edmée se leva et laissa sa place. Elle sortit pour se rendre au salon du rez-de-chaussée où l’attendait une collation. L’hôtel était silencieux, les quelques domestiques qui restaient au service du couple Dambassis, profitant de leur sortie, étaient quelque peu au repos. Monsieur Dambassis était à sa banque, les tumultes derniers l’amenaient à mettre de l’ordre dans ses affaires. Plus les jours passaient, plus il pensait suivre le conseil de Joseph, quitter la France. Pour cela, il se devait de mettre ses biens en lieux surs et c’est pourquoi quelques écritures, lettres de change et contrats en tous genres devaient être mis en forme. Madame de Saint-Martin, loin de se douter des projets de son époux, était en quête de distraction et de nouvelles. Depuis la création du Comité de salut public, la ville semblait ne plus vivre par crainte de quelques soulèvements soudains de la population parisienne. Un rien la jetait dans les rues, les exécutions ne semblaient plus subvenir à ses besoins sanguinaires. La ville d’une façon ou d’une autre se vidait. Elle avait appris le matin même que monsieur de Laussat, qui lui semblait bien inoffensif, avait été arrêté. Elle ne pouvait savoir que c’était suite aux manœuvres de son amant qu’elle allait dans l’instant rejoindre, tout au moins essayer. Joseph, que la jalousie consumait, ne supportait plus les attentions que ce dernier avait pour Edmée. Il la considérait comme sa propriété. Il avait construit un chef d’accusation qu’il avait glissé dans la liste des arrestations du jour.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794 .jpgEdmée était loin de tout ça, être confinée dans l’hôtel, contrairement à Sophie, ne la gênait pas. L’une comme l’autre était consciente des dangers extérieurs, tout leur entourage vivait dans la peur, mais Sophie était amoureuse. Elle ne pensait plus qu’à Frantz Agus, le beau russe dont elle connaissait désormais le prénom, mais qu’elle n’avait pas eu l’occasion de revoir depuis leur présentation au salon de Fanny de Beauharnais. La claustration lui pesait, elle désespérait de le rencontrer à nouveau. Edmée, elle, acceptait la réclusion, d’autant que le couvent l’y avait habituée, et qu’elle se sentait quelque peu protégée par les murs de l’hôtel. Tous les évènements qui avaient suivi leur départ des ursulines avaient ancré la peur en elle. Ses nuits n’étaient qu’une succession de cauchemars, dont les images étaient un amalgame du passé et des récits qu’elle entendait. Elle descendit le grand escalier sans croiser qui que ce fût. Elle traversa le grand salon, se regarda inconsciemment dans les grands miroirs, puis passa dans le petit salon qui donnait à l’arrière de l’immeuble sur le jardin d’agrément. Sur une table ronde était dressée la collation qui l’attendait, elle s’assit sur l’un des fauteuils. Elle prit sa serviette, et commença à grappiller. Elle n’avait pas vraiment faim. Bien que ce fut le milieu de la journée, la lumière était faible, le temps était maussade tout comme son humeur. Elle fut sortie de sa rêverie par la servante qui vint s’enquérir de ses besoins, comme elle ne voulait rien de plus, elle la laissa à ses taciturnes réflexions. Edmée se secoua, elle se décida à aller chercher un peu de lecture dans la bibliothèque afin de se distraire de ses divagations. Les livres étaient sa meilleure compagnie, elle lisait tout ce qui lui passait sous la main, c’était un refuge salutaire. Monsieur Dambassis lui avait ouvert l’accès à sa bibliothèque. La pièce était spacieuse, la plupart des murs étaient couverts d’étagères supportant toute sorte de livres, contes, poésies, romans côtoyant des traités de philosophie, des carnets de voyage, les volumes de l’encyclopédie. Elle laissa courir sa main sur la tranche des livres passant de Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierre, Diderot, Laclos, Prévost à Marivaux. Elle remarqua un nouveau livre, celui de madame de Staël, une pièce dénommée « Sophie ou les sentiments secrets », feuilleta de Restif de la Bretonne son roman « Le Nouvel Abeilard », et fini par arrêter son choix sur « Le Jugement de Pâris ». Elle s’assit sur un petit canapé-corbeille, en bois mouluré et laqué crème, qui tournait le dos à la porte et faisait face à la cheminée. Elle commença un chapitre, peu convaincu, elle retourna le poser et prit à sa place « les Confessions », de Rousseau. Elle avait déjà remis à plus tard la lecture de l’autobiographie du philosophe, elle lui avait alors préféré un roman. Elle se plongea dedans oubliant quelque peu ce qui l’entourait.

***

Joseph devait voir d’urgence monsieur Dambassis. Il avait surpris Robert Lindet, nouvellement nommé au tribunal révolutionnaire et s’occupant tout particulièrement des finances, en pleine conversation avec Joseph Cambon. Son sujet de préoccupation était le banquier et les dettes que la convention avait auprès de lui. Comprenant où allait en venir le nouveau comptable, et prévoyant la façon dont il allait effacer la dette, il s’était précipité à la recherche de monsieur Dambassis. Il était passé à sa banque et un des secrétaires l’avait envoyé à l’hôtel Dambassis. Il n’y venait que très rarement dans la journée par souci de discrétion, mais il n’en était plus là. Son urgence venait surtout du fait que l’on pouvait découvrir le rôle qu’il avait auprès du banquier, aussi il tenait à le voir partir avec tous ses dossiers. Ne tenant pas à rencontrer Madame de Saint-Martin, il choisit de passer par l’entrée des fournisseurs et des domestiques. Il fut surpris de ne rencontrer personne, il supposa que le personnel était auprès de leurs maîtres. Il décida d’aller tout droit au bureau du banquier, il traversa le vestibule, les deux salons et alors qu’il allait atteindre le bureau, il entendit venir. De peur d’être freiné dans son élan par un domestique, il entra dans la première pièce à sa droite. Quelle ne fut pas sa surprise d’y découvrir Edmée seule, lui qui n’avait jamais réussi à obtenir un tête-à-tête pour se dévoiler !À son entrée, elle sursauta, et se retournant elle découvrit le jeune homme. Elle resta paralysée par la crainte, c’était plus fort qu’elle, malgré son air angélique elle avait peur de lui ou de quelque chose qui le concernait. Oubliant le motif de son urgence, il lui sourit tout en s’approchant d’elle. Il se pencha vers elle. Par réflexe, elle se recula et mit ses mains devant elle. Il s’offusqua, lui attrapa les poignets, elle se débattit, réussie à se lever tout en essayant de le repousser. Il lui tordit le bras, elle émit un cri de douleur ou d’effroi. Il la lâcha, mais essayant de la retenir tout en la faisant taire, en mettant sa main sur sa bouche, il perdit l’équilibre.

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Se retenant à elle, il bascula sur le petit divan l’entraînant avec lui. Elle le repoussa, essayant de se relever, une statuette en équilibre sur le guéridon à côté se fracassa sur le parquet. La porte à nouveau s’ouvrit, cette fois avec violence. Apparut monsieur Ducasse suivi de Madame de Saint-Martin. Celle-ci blêmit.

– Mais… Edmée ! Que se passe-t-il ?

 

Joseph lâcha Edmée, qui put se relever. Elle rajusta son fichu tout en rejetant sa lourde chevelure dont la coiffure avait été mise à mal dans la lutte. Madame de Saint-Martin découvrit alors son amant.

– Mon Dieu, Edmée, vous n’avez pas honte ? Que faites-vous là ? Monsieur Ducasse, faites-la sortir ! Renvoyez là ! De suite, je ne veux plus en entendre parler ! Firmin, Firmin ! Rappelez mon carrosse.

– Mais madame…

– Je ne veux rien entendre, renvoyez cette garce. De suite ! Qu’elle reparte à Versailles, je ne veux aucune discussion.

Monsieur Ducasse fit signe à Edmée complètement désorientée. Madame de Saint-Martin fulminait, jamais elle n’aurait pensé qu’Edmée puisse être un danger.

– oh ! Joseph, je suis désolé, jamais je n’aurai supposé que cette fille oserait vous courir derrière et encore moins vous sauter dessus.

Madame de Saint-Martin refusait de voir la situation. Elle ne voulait pas se demander pourquoi Joseph était là à cette heure. Comprenant son avantage, il prit les choses en main. Il lui expliqua qu’il était venu voir monsieur Dambassis. Il patientait en attendant son arrivée quand Edmée était entrée dans la pièce et était devenue hystérique lorsqu’il avait repoussé ses avances.

***

Portrait de Charles Bonaparte, père de Napoléon..jpgMonsieur Ducasse qui était allé faire chercher un manteau à la jeune fille la retrouva éplorée dans un angle de la voiture stationnée devant le perron de l’hôtel. Abasourdie, Edmée s’était effondrée en pleurs. Le destin s’était encore abattu sur elle sans qu’elle ne puisse rien y faire. Elle était impuissante.

– calmez-vous mon petit, je vais vous ramener à votre hôtel. D’ici deux jours, Madame de Saint-Martin sera calmée et les choses rentreront dans l’ordre.

– Monsieur Ducasse, c’est lui qui m’a sauté dessus, je ne faisais que me débattre !

Le secrétaire particulier de monsieur Dambassis ne savait pas trop quoi penser. Il croyait connaître la jeune fille et avait donc été choqué par la découverte de la scène. D’un autre côté, il n’avait pas confiance en Joseph, il savait pertinemment qu’il jouait double jeu avec son maître comme avec sa maîtresse, alors où était la véracité dans la scène. Si Madame de Saint-Martin n’avait été là et n’avait dénoncé de suite la situation selon son point de vue, en aurait-il conclu la même chose. Par affection, il préférait la version de la jeune fille, qu’il trouvait plus crédible.

– Ne vous inquiétez pas, je donnerai mon point de vue à monsieur Dambassis, et vous savez qu’il a de l’affection pour vous. Les choses vont s’arranger.

– Il faut le dire à Sophie. Elle ne va pas comprendre et elle, elle sait qu’elle est la vérité.

Cette dernière réflexion le surprit, il y avait donc quelque chose qui se tramait et que personne n’avait vu. Dans le secret de son maître, et organisant aussi le départ de la famille Dambassis, il savait qu’ils avaient besoin de Joseph. Cela l’inquiétait quant au sort de la jeune fille. Il verrait avec son maître comment faire, car maintenant il n’était plus question de la faire suivre, Madame de Saint-Martin allait tout faire pour contrecarrer ce projet, il allait falloir prévoir une autre solution.

épisode 013

1793, Des soubresauts de mensonges qui dévoilent quelques vérités

Portrait dans un médaillon d'une dame de profil tenant une guirlande par Jean Michel Moreau le Jeune

Madame de Saint Martin ouvrit la porte-fenêtre de sa chambre qui donnait sur la terrasse. Le ciel était noir, la lune aussi. Elle percevait à peine les reflets du lac Léman. Elle avait grand mal à trouver le sommeil, hantée qu’elle était par de sombres pensées. La fête était finie, de cela elle était sure, elle pressentait que pour elle, il n’y aurait plus aucun retour en arrière. Elle avait été de toutes les fêtes de Versailles à Paris. Bals, concerts, théâtres, opéras, jeux, amants avaient ponctué jusque là chacune de ses heures. Tout cela était bien fini. Dans le reflet de sa glace, elle ne voyait que la fatigue d’un voyage inévitable et la fin d’un amour qu’il avait fallu laisser mourir. Elle savait depuis longtemps que cette échéance était inéluctable sur sa famille. Depuis l’arrestation de la famille royale, l’épée de Damoclès avait été sur leur tête.

***

Fortunino Matania (CatherineLoversDiscovered1.JPGMonsieur Dambassis était rentré dans son hôtel pour y trouver la confusion. Du vestibule, où son valet récupérait son chapeau et sa veste abîmés par la pluie, il entendait sa femme récriminer. Il jeta un regard interrogateur à son serviteur qui lui rendit un regard fataliste. Le personnel avait visiblement fui les alentours comme chaque fois que leur maîtresse entrait dans cet état frénétique. Lui-même aurait bien évité la scène, mais il ne le pouvait pas. Il n’avait plus le temps. Résigné, il se dirigea afin de voir ce qui l’en retournait. Madame de Saint-Martin, dans le grand salon, faisait un monologue sur un ton surexcité devant un Joseph stoïque. Il avait à peine mis le pied dans la pièce, que son épouse se retourna vers lui, et dans un second souffle se lança dans une harangue, dont tout d’abord il ne comprit pas le sujet tellement dans son emportement son épouse était confuse. « – Votre protégée, vous savez ce qu’elle a osé faire ? Elle s’en est prise à Joseph, elle s’est jetée sur lui comme une hystérique. Elle est complètement folle, je vous avais prévenu, mais vous ne m’avez pas cru. Le pauvre garçon ne savait plus comment faire pour la repousser. Heureusement que je suis arrivé sur ces entrefaites. » Septique, monsieur Dambassis laissa son regard courir de son épouse à Joseph. Qu’était-ce encore cette fable ? Edmée si placide, si stoïque. Comment cette eau dormante aurait-elle pu devenir un ouragan ? Devant son impassibilité, madame de Saint-Martin s’échauffa de plus belle. Joseph ne se faisait pas d’illusions, il attendait le coup de semonce. « – Et je peux savoir où est Edmée ?

– Mais je l’ai renvoyée, mon ami, là où elle aurait dû rester depuis le départ. Que vouliez-vous que je fasse de cette petite garce qui parle aux murs et qui maintenant sous des airs de Sainte Nitouche se jette sur les hommes ?

D’un ton glacial, il répondit à sa femme. « – Vous voulez dire que vous avez renvoyé la petite à Versailles, là où personne ne l’attend ?

– Mais bien sûr ! Vous ne pensiez pas que j’allais la garder ! Ici ! Parmi nous ! Quel exemple pour Sophie !

– Ne mêlez pas notre fille à cette histoire, d’ailleurs j’ose espérer que vous ne lui en avez pas fait part ?

– Évidemment que non. La pauvre enfant va tellement être choquée.

– De cela je ne doute pas et pour l’instant gardez cela pour vous. De plus, vous ne pensez pas que je vais avaler toutes ces fadaises ?

Fortunino Matania (louis XVI.jpgSans attendre la réponse, il se retourna vers Joseph. « – Jeune homme, que votre maîtresse se voile la face si cela lui chante, c’est son problème, mais sachez que je ne me fais aucune illusion sur ce qui s’est passé ! je n’ai pas le temps de prendre d’autres dispositions pour réparer votre ignominie, donc nous allons faire au mieux pour tous. »

Madame de Saint-Martin devint rouge de colère et telle une harpie allait reprendre son attaque. D’un geste de la main, son époux l’arrêta. « – Madame, veuillez interrompre ces inepties, nous n’avons pas de temps à perdre. Je suis rentré, car nous avons des urgences, il nous faut partir au plus vite, nous quittons Paris. Voyez avec vos chambrières afin de faire vos malles au plus vite. Emportez le minimum, mais l’essentiel. Je doute que pendant notre absence, qui risque durer, cet hôtel ne soit pas pillé d’une façon ou d’une autre.

– Mais il n’est pas question que je quitte Paris…

– Faites comme vous voulez ! Je n’en ai cure. Faites préparer les bagages de Sophie, si vous changez d’avis, sachez que vous aurez droit à deux malles. Quant à vous, Joseph, je vous conseille de faire entendre raison à votre maîtresse, car autrement vous l’aurez sur les bras. Expliquez-lui qu’elle n’a plus aucun pouvoir, ni même celui de la séduction.

Outrée, Madame de Saint-Martin pivota sur elle-même et quitta la pièce faisant claquer au passage le battant de la porte Pompadour, ce qui était un exploit tant il était haut. Sur son chemin, elle ne trouva personne, sauf sa chambrière qui n’avait guère le choix et qui évita de justesse une brosse lancée avec colère.

Une fois seul avec Joseph, monsieur Dambassis se concentra sur lui « – Je suppose qu’Edmée a été raccompagnée par Monsieur Ducasse ?

– Oui, monsieur.

– C’est déjà ça. Je n’ai pas le choix, je dois faire avec vous. J’ai déjà eu connaissance de ce que vous veniez me rapporter, car je suppose que vous êtes là pour la dette de la Convention. Sachez qu’un ami, encore bien placé, outre qu’il a pu me prévenir avant vous de ce qui provoque mon départ hâtif, détient une lettre qui explique avec force détails les rapports que nous entretenions. Donc si par malheur, il arrive quelques désagréments, que ce soit à ma famille ou à mes proches, elle trouvera le chemin du comité de salut public. Monsieur, me suis-je bien fait comprendre ?

Joseph ne prit pas la peine de répondre, il se doutait bien que Monsieur Dambassis préserverait ses arrières.

Thomas Law Hodges, 1794 (Sir WIlliam Beechey) (1753-1839) Tate Britain, London, N04688.jpg« – Donc, j’ai fait tous mes arrangements, nous devons quitter Paris demain matin. Pour Edmée, je vous donnerais une lettre et de l’argent. Je suis obligée de vous faire confiance, je n’ai pas le choix. Il va de plus falloir organiser d’ici demain son départ pour le Château de sa tante en espérant qu’elle soit encore vivante. »

Monsieur Dambassis ne voulait que deux choses, protéger sa douce Héloïse, sa maîtresse, et ses deux enfants. Pour la première, elle était déjà en route, en compagnie d’un fidèle serviteur, leur passeport les faisant passer pour mari et femme. À cette heure-là, il devait être à Nogent-sur-Marne dans la diligence qui allait à Beaune. Pour son fils, c’était autre chose, il était sur le front de l’est, il n’était pas sûr que son message l’atteigne. Pour Sophie, c’était plus simple et sans problème, ils partaient ensemble.

***

Quelques instants plus tard, Monsieur Dambassis entra dans la chambre de sa fille, alors que sa chambrière tirait les rideaux laissant entrer la lumière. Bien que pâle, Sophie paraissait aller mieux, la fièvre l’avait quittée. Son père s’enquit de sa santé, elle n’était pas geignarde, aussi assura-t-elle de son mieux-être. « – Sophie, je suis venu vous prévenir de notre départ imminent de Paris. J’eusse préféré que vous soyez complètement rétabli, mais malheureusement nous n’avons plus le temps. Nous partirons demain matin avec votre mère, si elle a changé d’avis. Nous emmènerons vos femmes de chambre bien sûr…

– Mais, père ! Et Edmée ?

– Ah ! oui, Edmée. Je ne sais si l’on vous l’a dit, mais elle est retournée à Versailles.

À même temps qu’il disait cela à sa fille, il jeta un œil à la chambrière qui s’affairait dans un coin de la pièce, celle-ci détourna les yeux. Il ne se faisait pas d’illusion, il espérait seulement que Sophie ne connaissait pas la raison du départ de son amie.

– Elle ne pourra pas venir avec nous. J’ai organisé son départ afin qu’elle puisse rejoindre sa tante.

– Mais père, nous ne sommes même pas sûrs que celle-ci soit encore là-bas voire en vie. Edmée n’a plus de nouvelles depuis longtemps.

– Voyons Sophie, pensez bien que si je ne la savais pas attendue je n’aurai pas accepté qu’elle fasse ce voyage par les temps qui courent. 

C’était un demi-mensonge. Il avait, par l’intermédiaire de son notaire, eu des nouvelles de madame Vertheuil-Lamothe. Elles n’étaient pas bien brillantes, mais elle était vivante. Pour clore le sujet, il détourna son attention.

– Sophie, sachez que pendant que vous étiez malade j’ai eu la visite de monsieur Nourtdinov.

– De Frantz !

Maria Cosway (1760-1838) by Richard Cosway.jpg– Je vois que je ne m’étais pas trompé. Visiblement, vous lui avez fait le même effet, il a demandé votre main…

– Vous avez accepté, père ?

– À votre avis ?

– Oh ! Père, dites-moi !

– Bien sûr que j’ai accepté. Votre prétendant est donc venu me voir avec son notaire et nous avons signé le contrat ce matin, tout au moins les arrangements.

– Mais père, vous venez de me dire que l’on s’en allait demain. 

– Ne vous inquiétez pas, vous vous marierez à notre arrivée. Votre futur époux est déjà en route pour notre destination.

– Père, c’est bien la troisième proposition de mariage que l’on vous a faite ?

– Oui, mon enfant. Pourquoi ?

– Edmée m’avait dit que le Troisième prétendant serait le bon.

Son père sourit à cet enfantillage, trouvant rassurant que malgré les temps difficiles la jeunesse crût encore à l’avenir. Avant que la jeune fille ne se lance sur le sujet brûlant de son amie, il clôtura la conversation et sortit.

***

Le lendemain, à l’aube, monsieur Dambassis rassembla les quelques membres de son personnel qui ne partaient pas avec eux. Il leur remit un Louis d’or à chacun et leur en promis neuf autres de plus, dès que sa famille et lui-même seraient arrivés à destination, par un intermédiaire qui se ferait connaître. Si l’un d’eux devait faillir à cet engagement, aucun d’eux n’obtiendrait la somme. Il comptait sur cette ruse pour qu’ils se surveillent les uns les autres.

Dans la cour, madame de Saint-Martin, qui s’était rendue à la raison à défaut d’être en accord avec les arguments de son époux, attendait avec Sophie et leurs chambrières respectives dans une berline d’aspect plus anonyme que leur carrosse. Dans une deuxième berline suivraient leurs bagages ainsi que le valet personnel de monsieur Dambassis et les épouses des cochers.

Pour plus de sécurité, monsieur Dambassis avait demandé à son épouse et à sa fille de coudre dans leurs vêtements leurs bijoux. Lui-même avait fait cacher dans les capitons de la voiture somme d’argent et papiers confidentiels, tout en laissant en évidence dans un petit coffre une somme rondelette au cas où ils seraient inspectés.

Les préparatifs terminés, le soleil émergeant à peine, ils se mirent en route. Monsieur Dambassis ne voulait pas traverser la ville ni la quitter par la porte qui le menait directement vers sa destination. Ils sortirent de Paris par la porte de Châtillon, son choix s’était porté sur celle-ci, car il avait pu graisser les mains des gardes.

078ffb4abfd304ab88c46d07da390b7a 2.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 014

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 011

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épisode 011

Octobre 1792, des vérités pas bonnes à dire

Portrait of Countess Natalia Alexandrovna Repnina (1737-1798) - Artiste inconnu.jpg

Madame Dambassis de Saint-Martin, la mine contrariée, entra dans le bureau de son époux sans préambule. Il était en conversation avec son secrétaire. Monsieur Ducasse venait de l’informer de son retour et du bien-être d’Edmée. Sans hésitation, elle lui coupa la parole. « – J’apprends, monsieur, que Sophie est rentrée, et ne pourra réintégrer le couvent ? » Monsieur Dambassis tourna son regard vers son épouse. Bien qu’il n’ait plus de sentiments envers celle-ci, tant soit peu, qu’il en ait eus un jour, il admettait qu’elle gardait malgré le temps sa beauté. Cela avait été bien sûr un mariage de convenance, il l’avait épousée pour son nom et l’entregent de sa famille de vieille souche aristocratique. Il avait accolé le nom de son épouse au sien lui donnant ainsi la patine adéquate convenant à la clientèle qu’il recherchait pour sa fortune naissante. Les deux partis ne l’avaient pas regretté. Son capital avait augmenté, il était devenu l’un des banquiers que la cour de Versailles affectionnait, quant à madame Dambassis, elle avait vécu sur un pied de plus en plus grand. Elle avait pu tenir salon à Paris, parader à la cour et fréquenter les boutiques et les fournisseurs de la rue Saint-Honoré. Sophie et André-Marie, leurs deux enfants, étaient les seuls liens, en plus de leur fortune, qui unissaient le couple. Monsieur Dambassis aimait les affaires et sa maîtresse, qu’il entretenait depuis une quinzaine d’années, quant à madame de Saint-Martin, elle collectionnait les amants comme la plupart des femmes de sa condition, ce qui était regardé comme somme tout normal. Séduire était le sel de sa vie et avoir sa fille auprès d’elle la contrariait fortement. Elle n’avait jamais eu l’instinct maternel tant vanté par Rousseau. En outre, Sophie était arrivée à l’âge où elle pouvait la concurrencer.

Comme son époux ne répondait pas aussi vite qu’elle l’aurait voulu, elle s’agaça. « – Je suis bien sûr contente que Sophie soit ici, mais par les temps qui courent, est-ce bien raisonnable ? 

"Gewoehnliche Zuflucht," print from dem Leben eines schlecht erzogenen Frauenzimmers, Daniel Nikolaus Chodowiecki, etching, 1779, German..jpg– Ma chère, je ne vois guère de solutions, à moins que vous désiriez l’accompagner à notre domaine de Fontenay aux roses ou à celui de Genève, mais ce n’est guère judicieux, car je ne puis vous accompagner. On penserait que j’immigre, que je m’enfuis avec le coffre, donc ce n’est pas pensable. De plus, je ne vous vois pas seules sur les routes, elles sont loin d’être sûres. Le mieux est encore de faire votre travail de mère et de chercher pour notre fille un parti intéressant.

– Vous avez raison, mon ami, je ne vois pas grandir notre petite fille. Et pour son amie qu’elle nous a ramenée ?

Monsieur Dambassis se raidit face à la froideur, à l’égoïsme évident de son épouse. « – Mademoiselle de Vertheuil est sous ma protection, je l’ai promis à sa tante et je tiendrai ma promesse. Elle n’est un poids dans aucun domaine, de plus elle tient compagnie à Sophie. Si cela vous amuse et que vous trouviez un parti pour celle-ci qui m’agrée, j’en ferai part à sa tante. Cela ne devrait d’ailleurs pas être difficile. »

La jeune fille l’émouvait, il s’y était attaché. Il n’avait eu aucune réticence à agréer la demande de madame Vertheuil-Lamothe. Il avait toujours plaisir à la voir avec sa fille, le couple de jeunes filles était touchant dans leur contraste et contrairement à son épouse il avait l’instinct paternel.

***

Madame de Saint Martin était remontée dans ses appartements. Installée devant sa coiffeuse, elle laissait sa rage s’écouler. Depuis près d’un an, elle avait un jeune amant qui occupait toutes ses pensées. Il avait sans le vouloir ouvert les vannes de l’angoisse qu’elle n’avait jusque-là jamais connue. Le temps passait, il n’avait pas encore de prise évidente sur elle, sur sa physionomie. Avec ses yeux étirés vers les tempes, sa bouche gourmande, son opulente chevelure blonde bouclée, elle ressemblait à un félin. Elle pouvait être fière de sa gorge, de ses épaules, de sa taille fine. Elle n’avait eu que les jumeaux, et avait tout fait pour ne pas avoir d’autres enfants, mais la passion qu’elle éprouvait pour son jeune amant la faisait douter de tout. C’était son état d’esprit qui l’amenait à vouloir se débarrasser de toute concurrence, et sa fille venait de rentrer dans le troupeau de celles qu’elle méprisait, qu’elle craignait désormais. Il fallait donc qu’elle la marie au plus vite. Lui trouver un parti ne devrait pas être difficile avec la dot dont elle allait être pourvue. Quant à Edmée, elle la trouvait trop étrange, pour penser qu’elle était un danger face à la gent masculine. Présumé Duchesse de Polignac, tableau volé par les nazis durant la 2GMElle s’en débarrasserait sa fille mariée. Elle n’aurait qu’à se débrouiller par elle-même, quoi qu’en dise son époux. Elle n’avait jamais compris pourquoi sa fille s’était entichée de cette gamine, qu’elle avait déjà surprise parlant seule aux murs ou au plafond. Madame de Saint-Martin n’aurait jamais admis, que d’une certaine façon cela était sa faute. Dans sa jeunesse, elle avait été la maîtresse du Vicomte de Vielcastel, c’est elle qui l’avait présenté à son époux. Ce fut comme cela que les deux hommes se mirent en affaires, qu’elle fit la connaissance de Jeanne Louise, et que les jeunes filles devinrent amies. Elle avait essayé de mettre en garde et son époux et sa fille de l’étrangeté d’Edmée, voire de sa folie, mais ils avaient repoussé l’un et l’autre ses allégations. Elle avait donc changé d’angle d’attaque, et avait essayé de faire comprendre à Sophie que cette amitié ne lui apporterait rien, voire la desservirait dans sa vie sociale. Elle s’était vue repoussée par une galéjade. Elle n’avait pas insisté, considérant alors sa fille pour une enfant, de toute façon cela n’avait eu jusque-là aucune incidence sur sa vie. En fait, madame de Saint-Martin refusait de voir la beauté d’Edmée, tant ce qu’elle pressentait lui faisait rejeter la jeune fille.

De toutes les façons, il y avait des choses bien plus importantes que cette gamine. Tout autour d’elle, le monde avait basculé, il s’était effondré. Un autre tentait de s’installer dans la fureur et le sang. Paris avait faim, il faisait froid, et dans la capitale en proie à la Révolution, la délinquance ordinaire avait explosé. Madame Dambassis de Saint-Martin, à qui son époux avait demandé de ramener son patronyme à citoyenne Dambassis, refusait de voir l’évidence. Elle ne voulait pas de ce Nouveau Monde, elle faisait partie de l’ancien, mais elle n’était pas inconsciente au point de le faire voir. Elle s’était donc mise en harmonie avec son entourage qui petit à petit avait transformé toute société en débat politique. Cela avait commencé chez Madame Necker, lors de ses jeudis. Ces jeudis si courus voyaient les politiques se mêler aux lettrés, on s’y entretenait, mais on y raisonnait, on y médisait, mais on y discutait. Elle n’avait tout d’abord pas fait attention à tout cela, elle le fréquentait, car son mari était un ami du ministre et puis il fallait y être vu. Elle y avait croisé l’abbé Sieyès, écoutant, se taisant, elle le soupçonnait alors de s’ennuyer, et puis il y avait eu le vicomte de Parny rêveur, silencieux et qui modestement lui faisait la cour lui glissant des poèmes. Elle y avait écouté Condorcet et Grimm faire ses adieux à cette France, qui n’était plus une jolie terre de petits scandales, mais un vilain pays de gros évènements. Les salons s’étaient dépouillés de leur légèreté, de leur agrément, leurs participants avaient renoncé au charme de la politesse, du langage et de la galanterie, ils étaient devenus salons d’État. 18th Century Ballroom DancingLa politique faisait désormais les lendemains de la société française, réglant l’avenir des fortunes et jusqu’à la durée des existences. La politique était entrée victorieuse dans les esprits. Elle les avait envahis, les avait asservis, chassant brutalement la conversation. Ce n’était plus qu’une mêlée de voix pesantes, où chacun apportait non le sel d’un paradoxe, mais la guerre d’un parti. Madame Dambassis comme toutes les femmes de son monde, qui estimait devoir ses grâces si précieuses pour elle au train de société du vieux temps, avait déserté la conversation, mais pas les lieux. Elle n’y trouvait pas son compte, mais devait s’en contenter, car le temps passant, les agréments se faisaient rares. Il y avait bien les fêtes patriotiques en tous genres, dont certaines étaient pour elle choquantes comme celle du Culte de la Raison et de l’Être suprême, mais s’y amuser n’y était point naturel. Elle se souvenait encore de la Fête de la Fédération qui commémorait la prise de la Bastille et où elle avait été entraînée, un tant soit peu contrainte. De par sa position, elle ne pouvait se soustraire à toutes ses manifestations, et n’avait de toute façon que ces occasions pour se divertir en société.

Contrairement aux quelques amies, qui avant la succession des évènements révolutionnaires s’étaient affolées de montgolfières, de Mesmer, de Figaro, elle ne s’était pas éprise de la Révolution. Dépitée, elle évitait de se commettre en de si grands intérêts, qui changeaient, telle une girouette, bien trop rapidement de sens à son goût et qui allaient à l’encontre de son style de vie dont elle était nostalgique. Elle était confondue, de voir des femmes de banquiers, des femmes d’avocats, embrasser la Révolution, pour remercier la fortune de leurs maris. Elle était consternée de voir, des duchesses, des marquises, des comtesses, que leurs titres, leurs intérêts, leurs traditions familiales auraient dû tenir attachées au passé, et qui acceptaient sans façon d’oublier leurs noms, et d’applaudir les évènements qui se déroulaient ralliant l’engouement général. Elle était quelque peu désemparée devant cette société nouvelle. Elle, qui aimait tant les charmes licencieux de la séduction, elle s’agaçait de voir que toute l’ambition des jeunes gens était de jeter en entrant dans un salon bien garni. « – Je sors du club de la Révolution ».Car dans les salons, ce n’était plus pour l’écrivain, plus pour le peintre, plus pour le musicien, qu’étaient toutes les prévenances d’accueil, c’était désormais le député, le confident de la Constitution, qui avait toute l’attention, surtout s’il était à même de raconter le journal avant qu’il n’ait paru. Elle qui regrettait les boudoirs discrets et secrets, constatait chez ses amies la disparition du rose tendre des meubles au profit du noir de mille parutions éparses et de brochures circonstancielles, qu’elle qualifiait d’insipides. Ses amies désormais ne manquaient pour rien au monde le spectacle de l’Assemblée Nationale. À sa grande contrariété, elle voyait les billets de tribune s’échanger contre des billets d’Opéra ou des Bouffons français, et encore avec six livres de retour. Pour elle, son monde marchait sur la tête, mais contrairement à bien des membres de sa famille ou de ses amis, elle n’aurait pas quitté Paris.

Elle fréquentait donc les salons du moment avec assiduité. Elle se rendait régulièrement chez Fanny de Beauharnais, la ci-devant comtesse Claude de Beauharnais. Elle estimait qu’elle avait encore la délicatesse et l’habileté de ne point se contenter de recevoir. Elle savait encore accueillir. Elle savait écouter, tout au moins paraître écouter même quand elle n’écoutait pas. De plus à une camaraderie caressante, elle joignait une bonne table, et des dîners, le mardi et le jeudi auquel régulièrement elle se joignait, car son salon était une excellente auberge.

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Elle appréciait aussi celui de Madame de Villette qui partageait les idées de son mari, ancien protégé de Voltaire dans son hôtel particulier situé à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins. Elle recevait d’anciennes relations de Voltaire comme le ci-devant marquis de Villevieille, mais aussi des personnalités favorables au régime républicain comme Cambacérès, et des journalistes, notamment les rédacteurs du journal la Chronique de Paris, journal auquel Villette collaborait avec Mercier, Clootz, Condorcet, etc., mais bien que la maîtresse des lieux fut en accord avec lui, élu député à la Convention, l’ex-marquis de Villette stigmatisait publiquement les massacres de septembre puis, comme Condorcet, Boissy d’Anglas et autres républicains de la première heure, il s’opposait à la condamnation de Louis XVI, ce qui mettait en danger les personnes qui fréquentaient le salon de madame de Villette. Son époux l’ayant prévenu.

Elle se rendait à la place, régulièrement dans un nouveau salon, plus gai, moins sévère, celui de l’intime amie de Mme de Condorcet, l’hôtel de Mme Julie Talma. Ancienne danseuse dotée de grande qualité intellectuelle, « Mademoiselle Julie » comme on l’appelait n’était pas une courtisane ordinaire et son boudoir, très vite, s’était transformé en « bureau d’esprit ». Économe et astucieuse, elle avait placé les fonds qu’elle avait retirés de la galanterie en se livrant à la spéculation immobilière dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, en liaison avec des architectes comme Brongniart et Ledoux. À la tête d’une petite fortune, elle avait épousé civilement le comédien Talma qui faisait vibrer toutes les femmes par sa voix de stentor.

En dehors de ceux-ci, elle appréciait celui de Madame de Bonneuil, qui donnait bal à chaque revers des armées républicaines, bien que cela mis en péril les participants.

Madame de Saint-Martin naviguait, d’un salon à l’autre, d’un extrême à l’autre, cherchant désespérément les joies de l’ancien temps.

***

Il n’y avait pas foule dans les lieux. Edmée et Sophie suivaient, bras dessus bras dessous, la mère de cette dernière, sur la promenade des feuillants qui tenait son nom du couvent des bénédictins ou feuillants désormais désertés par sa congrégation et habité par un club républicain qui en avait pris le nom. C’était en fait le nom familier des Amis de la Constitution, un groupe politique, de tendances monarchistes constitutionnelles qui ne contestaient pas le pouvoir du roi, et dont monsieur Dambassis était l’un des familiers sans en être l’un de ses membres. Sur la terrasse, en contre bas du manège, longeant le jardin des Tuileries, la promenade attirait tous les sympathisants du club. Madame de Saint-Martin y avait entraîné sa fille et son amie sous prétexte que c’était la promenade à la mode. Sophie qui étouffait à l’intérieur de l’hôtel familial, ne se l’était pas fait dire deux fois et avait fait fi des réticences d’Edmée. En fait, Madame de Saint-Martin y avait donné rendez-vous. Elle n’avait pas besoin d’alibi pour s’y rendre, mais tout en se servant de paravent des deux jeunes filles, elle les exposait en vue de projets matrimoniaux non définis. Pendant qu’elle saluait régulièrement le gratin républicain qui comme elles profitaient du temps clément de la journée, Sophie pérorait dans l’oreille d’Edmée, qui elle laissait courir son regard aux alentours, apparemment avec indifférence. En fait, elle était inquiète, depuis l’enfance elle était habituée à la compagnie des êtres de lumière, mais force était de constater leur absence depuis plusieurs jours. Elle n’y avait de prime abord pas fait attention et puis le manque de leur compagnie s’était fait sentir. Elle ne voyait pas ce qui avait changé, tout au moins en elle. À moins que ce ne fût pour les mêmes raisons que l’Éthiopienne, leur dernière apparition avait été fugace et elle était advenue bien longtemps après la précédente. Elle sentait bien que les choses avaient changé autour d’elle. Elle ressentait la peur des gens, tous vivaient avec la crainte en eux. Du fond du couvent, elle pensait que ce n’était que quelques individus, mais désormais tous craignaient les revirements de la révolution en cours et de son couperet qui faisait de moins en moins de différence entre les pour et contre-révolutionnaires.

Madame de Saint-Martin se décida à s’asseoir à l’ombre des marronniers aux couleurs automnales, à proximité de l’entrée du club. Edmée, à l’abri de sa large capeline de paille, observait les allées et venues des visiteurs et des promeneurs dont Sophie caricaturait les traits avec drôlerie. Sa mère parfois ne restait pas en reste et rajoutait des propos caustiques qui tiraient quelques sourires voire des rires des deux jeunes filles qu’elles cachaient derrière leurs éventails. Edmée tout à coup sentit un frisson lui courir le long de la colonne vertébrale. Elle soupçonna un regard insistant. Elle se retourna rajustant son fichu de linon sur ses épaules pour donner le change. Dans le même temps, Sophie lui fit remarquer deux silhouettes masculines qui se dirigeaient vers elles de toute évidence. Bürgerliche Tracht (1790-1792) .jpg« – Edmée ce n’est pas le garçon qu’il y avait chez monsieur Réveillon ? » Malgré la distance, la jeune fille acquiesça sans hésitation. Même de loin, elle n’avait aucun doute. Elle n’aurait su l’expliquer, elle était prise du même malaise qu’à leur première rencontre. Lui et son compagnon venaient droit vers elles, elles étaient de toute évidence leur objectif. Ils s’arrêtèrent à leur pied, l’un et l’autre, le sourire de l’amabilité aux lèvres. Joseph Froebel salua tout d’abord madame de Saint Martin, puis les deux jeunes filles. Il poursuivit en présentant son compagnon qui, quoique charmant, ne marqua pas sur l’instant Edmée, tant elle était troublée par la situation. Madame de Saint-Martin se leva, puis prenant le bras de Joseph, elle se retourna vers sa fille « – je vous laisse quelques instants avec monsieur de Laussat, le temps de m’entretenir quelques instants avec monsieur Froebel. »

Si Joseph venait d’atteindre sa vingtième année où peu s’en fallait, monsieur de Laussat s’approchait du double. Grand, brun, les yeux doux, d’un ton paternel, il expliqua, aux deux jeunes filles, qu’il était originaire des Pyrénées et bien que jeune marié, il était à Paris afin de faire des réclamations en tant que receveur général des finances des pays d’état de l’intendance de Pau et Bayonne.

 En fait, ses interlocutrices ne l’écoutaient guère, tant elles étaient abasourdies par le comportement de madame de Saint Martin. L’identité de l’amant de celle-ci était le sujet de prédilection de Sophie. Elle avait été pleine de questions au point de les poser à sa chambrière pour en savoir plus. Elles n’avaient obtenu que des ragots imprécis qui couraient à la ville comme au sein de l’hôtel familial, la seule chose qu’elles avaient réussi à savoir ce fut qu’il avait la moitié de son âge. C’était presque vrai, si ce n’est que cela ne sautait guère aux yeux. En fait jusque-là cela ne choquait personne qu’une femme du rang de Madame de Saint-Martin eût un amant, cela n’avait rien de surprenant si ce n’est que la nouvelle société qui voyait le jour commençait à voir cela d’un mauvais œil. Elle tendait vers une vision de la famille plus conforme à la vision de l’église bien qu’elle s’en détournât d’une certaine façon.

Madame de Saint Martin, au bras de son amant, conversait « – je suis désolé, je n’ai pu me dégager des gamines.

– Cela n’est pas grave, mais cela fait longtemps que vous les avez à l’hôtel ?

– Vous le seriez, garnement, si vous veniez plus souvent.

– La convention est très prenante et puis les affaires de monsieur Dambassis se traitent souvent là-bas.

– Oui, oui, je sais. Ce n’est point grave. Ce soir, je passerai vous voir avant que de me rendre chez madame Roland, peut-être m’y accompagnerez-vous ?

***

anonyme (Portrait of an Unknown Man (c 1775).jpgJoseph, suite à l’affaire Réveillon avait pris du service auprès de monsieur Dambassis sous la recommandation de monsieur Réveillon. Le banquier, qui avait voulu rendre service à son associé, avait fait rentrer Joseph dans sa banque. D’un naturel consciencieux, vif d’esprit, il avait su se rendre indispensable, rendant service au moindre besoin, devançant le moindre désir de ses supérieurs. Monsieur Dambassis qui allait l’oublier dans la foule de son personnel fut rappelé à son souvenir par un évènement anodin, mais qui éveilla l’attention du banquier. Lors d’une réunion avec ses subalternes, le banquier, sans trop y réfléchir, posa une question à haute voix quant à la pertinence de mettre des fonds dans une entreprise d’équipementier militaire. À sa plus grande surprise, si aucun de ses collaborateurs n’avait une réponse claire, chacun étant parti à peser le pour et le contre, échangeant des avis contradictoires, désirant se mettre en avant aux yeux de leur supérieur, sans toutefois se mouiller, Joseph qui n’était là que pour subvenir à leur besoin, se racla la gorge et interrompit l’échange stérile de ses supérieurs. « – Excusez-moi d’intervenir, mais hier au soir, j’ai sans le vouloir entendu monsieur de Grave et un autre interlocuteur, il semblerait que nous allions déclarer la guerre…

– … Qui vous a permis de nous interrompre, s’exclama monsieur Lannois, le premier secrétaire de monsieur Dambassis, comment pouvez-vous nous faire croire que vous fréquentez le cercle du ministre de la Guerre.

– Attendez monsieur Lannois, puisque Joseph s’est permis d’intervenir, écoutons voir à quel point c’est pertinent, et ensuite nous verrons s’il y a lieu de réprimander l’audace de votre assistant.

Les épaules de monsieur Lannois s’affaissèrent et un rictus de mépris s’afficha à ses lèvres, monsieur Dambassis ignora la chose. « – Alors Joseph, vous pouvez m’en dire plus ?

– Je suis allé hier au soir avec un ami dans un café du Palais du royal, il s’avère que dans une alcôve, qui jouxtait la nôtre, monsieur de Grave s’y sustentait avec quelques amis. Lors du dîner, le ton est monté et m’a permis d’entendre des bribes de conversations.

– voilà qui ne va pas être fiable si ce ne sont que des brides. Ne put s’empêcher de rajouter monsieur Lannois.

– Laissez, laissez, mon ami, laissez parler Joseph. Celui-ci reprit « – je disais donc que monsieur de Grave expliquait, il est vrai visiblement contrarié, qu’il allait devoir annoncer dans les jours qui viennent à l’assemblée que la France entrait en guerre avec le roi de Bohème et de Hongrie, et qu’il allait donc avoir encore des problèmes avec Brissot et sa clique…

– Attendez Joseph pour continuer. Excusez-moi messieurs, mais je crois qu’il faut que je m’entretienne seul avec notre jeune ami.

Bien que contrarié, aucun ne dit mot, tous se levèrent et sortirent. Monsieur Lannois traîna les pieds, mais n’étant pas retenu il quitta le bureau de son maître. Une fois tous sorti, monsieur Dambassis reprit. « – Joseph, tu es conscient que ce que tu avances est de premières importances, c’est un secret d’État. Tu ne peux te permettre de l’inventer, c’est primordial pour tous.

– Oh ! non, monsieur, je vous assure que j’étais au Café de Foy, quand cela s’est passé. Il a même rajouté, que cela n’était pas le moment, car les nègres s’étaient révoltés à Saint-Domingue et qu’il allait falloir envoyer des renforts et de nouveaux commissaires civils. Je crois même que ce sont les dénommés Sainthonax et Polverel.

– Joseph, je vais vous demander de garder cela pour vous. De plus, je crois que je vais vous changer d’emploi.

À partir de ce jour, Joseph devint l’un des secrétaires très particuliers du banquier. Malgré son jeune âge, devant sa perspicacité et sa facilité à passer partout, il l’envoya à la Convention prendre l’air du temps, humer les changements. Le jeune homme passait son temps à courir les endroits névralgiques de la capitale et à en faire des rapports circonstanciés à monsieur Dambassis. Le bureau et la demeure de son patron lui étaient ouverts à toutes heures du jour et de la nuit, si l’urgence le demandait. Puis, sous couvert d’espionner pour son compte, le riche banquier le fit engager au comité des finances, installé au Palais des Tuileries. Joseph avec la recommandation de son maître se retrouva tout d’abord au service de Laffont de Ladebat.

IMG_0772.JPGMadame de Saint-Martin avait cédé à son charme, au fil des repas qui les amenait à se rencontrer à la table de l’hôtel Dambassis. Afin de laisser traîner ses oreilles, le banquier le conviait à partager leur table, qu’il ouvrait presque tous les soirs à tout ce qui comptait à la Convention. Dans un premier temps, elle le charma par habitude comme elle le faisait avec tout homme nouveau croisant sa route. Puis elle ressentit le besoin de le séduire, car elle avait fini par lui trouver un charme certain et sa présence lui manquait. Il n’en fallait pas tant à Joseph qui comprit très vite les avantages qu’il retirerait de cette relation sentimentale, sans s’attirer d’inconvénient. Il avait rapidement saisi l’indifférence de monsieur Dambassis pour son épouse, d’autant qu’il avait fait la connaissance de la maîtresse de ce dernier, ayant été amené à porter des renseignements, estimés urgents, jusqu’à la garçonnière de son maître. Joseph obtint tout d’abord sans demande, de sa maîtresse, un logement personnel à deux pas de l’hôtel Dambassis aux frais de celle-ci, qui tenait à son confort. Vinrent rapidement garde-robe et menus cadeaux, sa maîtresse tenait à son rang.

***

Joseph venait de moins en moins à l’hôtel Dambassis faire son rapport, son poste au Comité des finances l’accaparait. Il ne croulait pas sous les tâches administratives, qu’il savait déléguer intelligemment, mais sa mission d’espion de monsieur Dambassis de plus en plus le monopolisait au fil des évènements qui s’accéléraient. Son supérieur, au sein du ministère, André-Daniel Laffon de Ladebat, financier et homme politique, ami de monsieur Dambassis, était surveillé de près depuis que lors de la Journée du 10 août, lors desquelles le peuple de Paris avait pris d’assaut le palais des Tuileries où se trouvait Louis XVI, il avait pris la défense du roi et de sa famille. Il était venu ce jour-là au club des feuillants que son supérieur avait rejoint, afin d’espionner ceux qui le surveillaient. La rencontre de Madame de Saint-Martin était pour lui un excellent alibi, ce dont elle était loin de se douter. Il la voyait de moins en moins, ce qui agaçait celle-ci, mais il ne pouvait s’en passer, pour un ensemble de raison qui n’avait rien à voir avec les sentiments. Elle lui ouvrait sans le savoir la porte de tous les salons et des clubs qui faisaient la pluie et le beau temps de la politique tumultueuse du moment. C’était au sein de ses réunions semi-mondaines que se préparait la politique du lendemain au travers des informations récoltées et des discours préparés comme au théâtre pour la tribune de l’Assemblée. Joseph, au cours de cette promenade, invita donc Madame de Saint-Martin à le rejoindre à l’hôtel de Julie Talma.

***

Novembre 1792.

Chantereine_Bonaparte.jpgCe soir-là, c’était la soirée donnée par la belle Julie en l’honneur du général Dumouriez. Madame de Saint-Martin s’y rendait afin d’y retrouver son amant, mais elle n’avait pas oublié son devoir intéressé d’entremetteuse et s’était donc adjoint pour compagnie sa fille et son amie. Elle savait pouvoir y rencontrer l’un des prétendants approuvés par son époux, monsieur Delalande, fils de banquier. Il y avait foule dans la galerie de la maison toute garnie de yatagans, de flèches et d’armes anciennes, de ces trophées dont Jacques-Louis David, le peintre du Serment des Horaces avait donné le goût à Talma époux de la belle. Ce soir-là il y avait Louis-Sébastien Mercier avec Louise Marie Anne Machard, sa nouvelle compagne. C’était un écrivain, connu pour sa verve, dont la publication de son ouvrage d’anticipation, « l’uchronie l’An 2440 », réalisation des utopies dont il rêvait en matière d’éducation, de morale et de politique, qu’on le traitait de folie, mais dont le nouveau gouvernement commençait à réaliser plusieurs de ces prophéties. Ce bon vivant, amateur de femmes, de vins et de plats fins, était entouré d’un groupe d’admiratrices, qui pour beaucoup d’entre elles, derrière son dos, lui donnaient le surnom de « Mercier à la belle jambe », même son ancienne maîtresse Olympe de Gouges qui pourtant était reconnue par tous comme une femme intelligente était tombée sous son charme. Cela agaçait Madame de Saint-Martin qui prenait l’homme pour un misogyne, voire pire, un homme qui connaissait trop bien les femmes. Elle avait surpris son point de vue, alors qu’il l’expliquait à un groupe masculin dans le salon de son époux. Il décrivait celles à qui il cédait si facilement, d’impérieuses, de coquettes, de frivoles, de faibles, d’artificielles, de vénales et de tricheuses, regrettant les nobles héroïnes des temps passés comme Clélie, les Artamène ou les Astrées. Il avait tout de même jeté l’anathème sur les maris démissionnaires. Comme elle trouvait superflu qu’il empoisonne Sophie et Edmée de compliments intéressés, elle les entraîna dans la pièce d’à côté, à la contrariété de sa fille. Il y avait mieux à son goût, il y avait le général, le héros de la victoire de Valmy et de Jemmapes. Il était entouré de Vergniaud, Ducis, Roger Ducos, Chénier qui l’encensaient. Un groupe vint les rejoindre, Roland, qui venait de recouvrer son portefeuille de ministre, accompagné de son égérie, son épouse Manon Rolland qui lui inspirait ses directions politiques ainsi que Lebrun, Legouvé, Lemercier, Bitaubé et Riouffe tous quelque peu en retard retenu par les affaires de l’État. Au pianoforte, acquis nouvellement par Julie, son amie, Amélie-Julie Candeille faisait découvrir une œuvre nouvelle à Olympe de Gouges, pour qui elle avait joué le rôle de la jeune esclave Mirza dans une pièce dénonçant la condition des esclaves des colonies intitulées « l’Esclavage des Nègres ».

The Heads of Five Young Women with Elaborate Coiffures, Gaetano GandolfiEdmée appréciait ses assemblées qui lui permettaient de rester spectatrice puisque beaucoup de ses participants voulaient briller. Elle découvrait avec gourmandise, le brillant des conversations, l’échange des grandes idées. Elle était étonnée de la vivacité des propos que la passion enflammée. Elle restait parfois septique sur les belles phrases, tant elles lui paraissaient parfois loin de la réalité. Elle fut surprise d’entendre parler de l’esclavage et de son abolition, par des défenseurs de l’émancipation qui clamaient de belles théories sans avoir vu un seul champ empli d’esclaves. Sophie de son côté cherchait du regard les hommes. Elle n’avait pas de mal, car les deux amies par la joliesse et la nouveauté qu’offrait leur tandem attiraient des regards emplis de curiosité et convoitises. Cela n’était pas pour plaire à Madame de Saint-Martin, mais il fallait bien exhiber sa fille pour la marier et cela fonctionnait, monsieur Delalande était déjà tombé sous le charme de Sophie et il avait été en cela rejoint par monsieur Distelmeïer, lui aussi fils de banquier. Les deux jeunes hommes avaient fait leur demande à monsieur Dambassis, qui s’était retourné vers sa fille pour lui demander son avis, et n’obtenant que pour toute réponse qu’elle y réfléchirait. Cela avait fait rire le père et grimacer la mère. L’un et l’autre ne savaient pas que Sophie suivait les conseils de son amie qui, elle-même, écoutait ceux des êtres lumineux. Elle attendait le troisième prétendant en se laissant courtiser par les deux premiers.

Madame de Saint-Martin s’impatientait, elle cherchait elle aussi dans la foule des admirateurs du général victorieux un homme qui visiblement n’était pas là. Inquiète, elle se rongeait d’inquiétude. Et s’il ne venait pas ? À sa contrariété, il n’y avait que monsieur de Laussat qui venait vers elle. Joseph avait pourtant été explicite, son billet était clair, il n’allait pas tarder. Quelque chose ou quelqu’un avait dû le retarder.

Après avoir fait ses hommages, Pierre-Clément de Laussat se retourna vers Edmée, dont il s’était visiblement entiché. Chaque fois que dans le même lieu ils se retrouvaient, il lui tenait compagnie. Il avait une attitude toute paternelle qui convenait parfaitement à l’adolescente. En fait, il vivait mille tourments entre l’amour réel qu’il avait pour sa jeune épouse, mais qui était resté si loin, à Pau et Edmée qui par sa beauté et sa candeur l’attirait inexorablement. Sophie qui avait remarqué le comportement ambigu de l’homme l’avait fait remarquer à son amie qui en avait rejeté l’idée, tant elle la trouvait absurde.

Joseph n’était pas loin. En retard, il avait envoyé devant lui Pierre-Clément. Sa tâche achevée, il fut freiné dans son élan à l’approche de l’hôtel de la belle Julie. Il s’était jeté dans l’ombre à la vue d’un groupe d’hommes au sein duquel il avait reconnu la silhouette de Marat. « L’ami du peuple » était pour lui comme une araignée sur sa toile qui sautait sur ses proies aux moindres vibrations de celle-ci. Il avait fait paraître près de mille numéros dans son journal en un an, le plus souvent ses articles avaient des allures de dénonciation publique, qui comme la foudre pouvait mener à la guillotine. La plus connue avait été l’appel au meurtre deux mois auparavant qui avaient déclenché des massacres généralisés dans les prisons de Paris et des autres grandes villes de France. Joseph attendit sous couvert, il supposait que le journaliste ne resterait guère longtemps dans les lieux, cela n’était pas sa tasse de thé. Il devait y être venu pour jeter quelque anathème. Il n’avait pas tort. À la surprise de tous et à la contrariété de beaucoup, les habitués de la belle Julie virent entrer l’homme qui se prenait pour la justice, la conscience de la jeune république. Jean-paul_marat_1.jpgLe silence telle une vague se répandit parmi les invités. Talma qui s’entretenait avec le général, et tournait le dos aux nouveaux visiteurs, ne réalisa l’arrivée impromptue qu’au silence soudain du général. Il se retourna, croisant le regard inquiet de son épouse. Il vit alors Marat accompagné d’une clique de sbires, admirateurs inconditionnels. Son sourire s’élargit, non pas qu’il appréciait particulièrement l’homme qu’il trouvait par trop impulsif, mais il défendait les mêmes idées que lui. Son talent d’acteur lui permettant de garder son sang-froid, d’une voix de stentor, celle qui faisait vibrer toutes les femmes, il lança « – Julie, voyez qui nous vient, notre ami Marat. » La jeune femme joua en accord et réagit avec harmonie. Telle une nymphe gracieuse, elle alla au-devant du trouble-fête, car elle le percevait comme cela. « – Citoyen, quel plaisir de te voir, c’est la première fois que je peux me réjouir de te recevoir entre mes murs.

– Rassure-toi, citoyenne, c’est sûrement la dernière, les relents de la traîtrise suinte les murs.

– Mon ami, mon ami, comme tu y vas. Nous sommes tous là pour fêter et encenser notre bon général.

Il fallut tout son sang froid à la belle Julie, pour ne pas montrer la contrariété qu’elle ressentait. Talma sentant les choses mal tournées, le général commençait à très mal prendre cette invective qui semblait le viser et s’apprêtait à rentrer en lice, il prit le bras de Marat. « – Tu y vas fort Marat. Viens donc boire un verre en l’honneur de notre général, et ne cherche pas ce qu’il n’y a pas. » Le journaliste dégagea son bras, mais accepta le verre que lui tendit Julie. Celui-ci but, il se retira sans plus rien rajouter. L’assemblée se remit à respirer, certains lui emboîtèrent le pas et les autres petit à petit reprirent un semblant de conversation.

Portrait de la princesse Karoline von und zu Liechtenstein (1793).jpgJoseph entra à ce moment-là, traversa le vestibule, puis un salon et entra dans le grand salon. La première chose qu’il vit ce fut le regard limpide d’Edmée qui semblait regarder amoureusement Pierre clément. Le regard fixé sur la main blanche de la jeune fille qui dégageait ses boucles brunes de son épaule, il avançait vers eux l’estomac noué, la rage au ventre. Depuis le premier jour, elle le subjuguait. Suite à leur première rencontre, il n’avait pas dormi de plusieurs nuits, hanté par son souvenir. Lorsqu’il l’avait revue de façon inattendue à la promenade des feuillants, son cœur avait fondu, ses jambes avaient flanché, il lui avait fallu toute sa maîtrise pour ne pas courir à elle. Il avait maudit sa maîtresse qui inconsciemment l’avait mis dans cette situation. Bien sûr dès qu’il avait été engagé par monsieur Dambassis, il avait espéré croiser Edmée, mais le temps passait et cela n’arrivait pas, son obsession grandissait comme sa frustration. Pour se soulager, il avait fini par mettre les espions à la solde de la Convention sur la piste de la tante de la jeune fille, madame Vertheuil-Lamothe, extirpant une lettre et remettant un vieux dossier sous les yeux de Brissot. Dans les jours qui suivirent leur rencontre aux portes du club des feuillants, il avait trouvé toutes les raisons possibles pour ne pas se rendre à l’hôtel Dambassis. Il ne pensait pas pouvoir se contrôler suffisamment et savait qu’il aurait plus à y perdre qu’à y gagner. Puis le temps passant, dans le sillon de sa maîtresse, il croisa la jeune fille qui visiblement l’évitait, le fuyait trouvant refuge à chaque fois vers Sophie. Cette fois, c’était dans la compagnie de Pierre-Clément tel un taureau en furie, il fonçait droit vers le couple, il fut arrêté dans son élan par madame de Saint-Pierre. « – Je suis là Joseph, où vous courez ? » Arrêté dans sa course haineuse, il se reprit. Malgré sa contrariété, il se ressaisit. « – Je vous cherchai. J’ai vu Marat sortir d’ici, je me suis inquiété. » À voix basse, elle le rassura, touchée par son alarme, elle était loin de se douter des tourments de son amant. Edmée à ce moment-là se retourna vers le couple, un sourire aux lèvres qui s’effaça à sa vue. La douleur fut vive dans la tête de Joseph.

***

Le lendemain, Marat publiait le récit circonstancié de cette visite dans son journal, attirant l’attention des membres du club des Jacobins sur les « conciliabules » du salon Talma regardé comme un repaire de contre-révolutionnaires. Joseph porta, à l’hôtel Dambassis, le journal dans lequel était citée Madame de Saint-Martin, ainsi que Pierre Clément. Les jeunes filles, elles n’avaient pas attiré l’attention du journaliste et pourtant la liste des suspects était longue.

***

Novembre 1792.

La voiture s’arrêta devant le 6 de la rue de Tournon. Madame de Saint-Martin, Sophie et Edmée se rendaient chez Fanny de Beauharnais. Afin d’effacer, ce qui pouvait être une erreur préjudiciable, leur présence au salon de la belle Julie, monsieur Dambassis, sur les conseils de Joseph, avait incité son épouse à se rendre chez madame de Beauharnais, qui tenait salon. Celle-ci, ci-devant comtesse de Beauharnais, femme de lettres avant tout, n’était pas plus révolutionnaire que beaucoup, mais elle vivait avec un idolâtre de Marat. Ce fut celui-là même qui les accueillit dans la demeure de celle qui était officieusement sa maîtresse. Le chevalier Michel de Cubières, publiquement secrétaire de la maîtresse des lieux, mais qui se prenait pour le maître de cérémonie à défaut d’en être le maître de maison. Il tournait, virevoltait dans le salon, rangeait une table, dérangeait la suivante, allumait des bougies, se recueillait pour donner des ordres, parlait bas à Madame de Beauharnais, puis haut, lui faisant des éloges grossiers. Comme beaucoup, cela faisait rire Madame de Saint-Martin, qui le trouvait ridicule, mais cela agaça de suite Edmée et laissa indifférente Sophie qui avait déjà repéré sa nouvelle proie, un négociant russe nommé Saveliy Nourtdinov. Rien que le nom la faisait rêver. À leur vue, celui-ci hocha la tête, mais ne fit aucun mouvement. Il n’avait, jusque-là, jamais fait une seule approche à part ce mouvement de tête. Sophie était dans tous ses états, il ne devait pas la trouver assez jolie, elle passait de l’euphorie au marasme depuis leur première rencontre dans le salon de madame de Bonneuil. Il n’y avait pas que le beau Russe dans la place, Joseph était déjà là, madame Dambassis entraîna de suite les adolescentes vers lui. Celui-ci s’entretenait avec une jolie femme, d’une élégance sans faille, vêtue d’une robe à l’anglaise d’un jaune sombre sur une jupe caramel, qui lui souriait béatement, captivée, semble-t-il, par son discours. Madame de Saint-Martin, qui l’avait reconnu et qui la tenait pour insignifiante, s’adressa à elle avec condescendance. « – Citoyenne de Beauharnais, comment te portes-tu ? » Le ton et l’interpellation surprirent et choquèrent les deux adolescentes. Sophie comprit que l’invective était portée par jalousie, ce qui l’amusa. Edmée quant à elle se demandait pourquoi tant de mépris et d’animosité envers cette jeune femme, qui resta stoïque devant l’attaque, mais qui avec acidité lui rétorqua. « – Comme toi, citoyenne Dambassis, par les temps qui court. » Joseph, sentant que cela allait dégénérer entre les deux femmes, et bien qu’il n’aurait pas demandé mieux que de rester en compagnie d’Edmée, entraîna sa maîtresse vers le salon adjacent dans lequel le prince de Gonzague Castiglione parlait avec feu de restaurer la liberté dans ses États qu’il n’avait plus, et de leur donner une constitution à la française, sitôt que la Providence les lui aura rendus. Portrait of Josephine de Beauharnais by Michel Garnier , 1790.jpgLa jeune femme qui resta en compagnie des deux jeunes filles s’avérait être Rose Tascher de La Pagerie, vicomtesse de Beauharnais, nièce par alliance de la maîtresse de maison. Elle accompagnait ce soir-là son époux Alexandre de Beauharnais de passage à Paris dans l’espoir d’une nouvelle nomination, il avait été pressenti comme commandant en chef de l’armée du Rhin. Elle avait pris sur elle, pour ses enfants et à la demande de son beau-père, étant séparée depuis plusieurs années de son époux. Tout sourire, elle s’adressa aux jeunes filles et tout d’abord à Sophie. « – Il me semble mademoiselle que le beau Nourtdinov essai d’attirer votre attention. » Sans retenue, oubliant toute discrétion, se retournant vers l’homme qui la dévisageait, il est vrai, elle questionna la jeune femme. « – Vous pensez ? Vous le connaissez ? » Edmée sourcilla devant le comportement fébrile de son amie, ce qui déclencha un rire discret que Rose de Beauharnais camoufla derrière son éventail. « – Vaguement, je l’ai croisé à plusieurs reprises. D’après ma tante, c’est un négociant moscovite qui a une belle fortune. On le tient pour très sérieux et on ne lui connaît aucune aventure. Je vous ai dit tout ce que j’en sais. » Sophie en peu de temps en avait appris plus qu’en trois semaines d’inquisition. « – Je peux vous le présenter. » Et avant que Sophie ne réagisse, elle faisait signe au beau russe qui s’empressa de s’approcher. Après quelques banalités échangées, Rose entraîna Edmée vers un autre salon et lui proposa un rafraîchissement laissant Sophie et le beau Moscovite. Après quelques instants, elles fuirent les oraisons d’Anacharsis Cloots et s’isolèrent sur une banquette près d’une des portes-fenêtres. « – Si je ne m’abuse, mademoiselle, vous êtes tout comme moi créole ? Je suis de Martinique.

– Je suis née à Saint-Domingue. Comment l’aviez-vous deviné ?

– Ma chère, nous sommes un peu indolentes dans nos grâces, mais cela est, paraît-il, l’un de nos charmes les plus flagrants. Et, quoi que nous fassions pour y remédier, nous avons un léger accent.

Leur conversation fut interrompue par le retour de Sophie qui venait la chercher pour partir. « – Au plaisir de vous revoir jeunes filles.

– Nous nous reverrons, madame, avant que vous n’ayez épousé un plus que roi. Laissa échapper Edmée dans un sourire.

Rose tiqua. Comment cette jeune fille, qu’elle rencontrait pour la première fois, connaissait-elle cette prémonition faite par une pythonisse de Martinique ? Elle n’eut pas le temps de lui demander. Madame de Saint-Martin était là. Elle tourna les talons sans avoir eu de réponse.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 012