L’orpheline/ chapitre 019

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Chapitre 19

L’arrivée 

Bordeaux

Le Mercure s’engagea dans l’estuaire de la Garonne au moment où le soleil se levait sur la région. Philippine, réveillée, était montée sur l’entrepont. Elle s’avérait heureuse, elle était finalement revenue dans son pays. Elle contemplait le médoc, puis le second lui fit remarquer qu’à bâbord, se situait l’Entre-deux-mers. Elle se trouvait de nouveau chez elle. La vue de Bordeaux l’enthousiasma, ils allaient pour conclure toucher terre. Remontant la rivière, après avoir doublé les Chartrons où s’installaient des négociants anglais, flamands et irlandais, ils débouchèrent en face du Château-Trompette. Son regard découvrit, à travers une nuée de mâts, de cordages, de voiles, la longue enfilade des quais, la porte Cailhau du moyen âge si harmonieuse, la flèche de Saint-Michel se détachant en sombre sur un ciel lumineux, et enfin, dans une buée indécise, les tours perdues qui, derrière Sainte-Croix, terminaient le mur d’enceinte. À gauche, la rade sillonnée de navires, à droite, la masse énorme de la ville dont les toitures se profilaient en fines arabesques : clochetons, tourelles, encorbellements, pignons, lucarnes, belvédères…

Le voyage s’était bien déroulé, ils avaient mis six semaines pour atteindre le continent. Le départ se révéla facile, les Brillenceau étaient venus un peu avant qu’elle quitte son habitation. Parvenue sur le voilier, elle avait découvert les deux cabines qui lui convinrent fort bien. Elle passa le périple entre sa harpe, ses livres, les diners avec le capitaine, ses seconds, son médecin. Le bâtiment ne détenait aucun autre voyageur. Le temps s’avéra clément et les alizés réguliers.

Philippine n’avait jamais mis les pieds à Bordeaux. Avant de descendre du navire, elle avait sollicité le commandant du Mercure s’il y avait moyen de prévenir son oncle, Ambroise Bouillau-Guillebau, de son arrivée afin qu’il puisse venir la chercher. Monsieur de la Faisanderie accepta. Il pouvait en effectuer la requête à un membre du personnel de l’Amirauté, cette administration allait envoyer ses gens pour inspecter le bâtiment avant que de pouvoir le quitter. Il lui demanda de lui fournir l’adresse de son oncle et peut-être d’écrire une missive pour annoncer sa venue. La jeune femme acquiesça.

Elle n’attendit qu’une demi-journée dans le port de la ville. Pendant ce temps, Cunégonde et Violaine avaient fermé les dernières malles. Quant à Théophile sur les genoux de sa mère assise sur l’entrepont, il contemplait autour de lui sans rien dire. Lorsqu’arriva son oncle, elle se leva, remit son fils entre les mains de sa nourrice et s’avança vers lui. Bien qu’elle ne le connaisse point, elle avait deviné que c’était lui. Elle se présenta après l’avoir salué. Son voile étant relevé, il fut étonné par sa beauté, elle ressemblait à sa mère, mais elle s’avérait encore plus jolie. Au vu de son regard, il présuma qu’il ne pourrait la guider comme il l’avait supposé. Après avoir remercié le commandant et ses seconds pour ce voyage, son fils à nouveau dans les bras, elle descendit l’échelle de coupée le long de la coque jusqu’à la gabarre, suivie de ses deux servantes et de son oncle. Au pied de la porte des Salinières les attendait le carrosse qui allait les mener au sein de l’hôtel particulier de son oncle défunt, afin de s’y installer. Ambroise Bouillau-Guillebau la rassura, le personnel était déjà prévenu de son arrivée et son notaire avait acté son héritage, elle n’aurait plus qu’à aller signer le document. La jeune femme lui sourit et le remercia pour tout ce qui l’avait effectué pour elle. « — Voyons, c’est tout à fait normal, vous êtes ma nièce» Elle réitéra sa gratitude bien qu’elle sache pourquoi il avait accompli tout cela. Elle devinait toutefois que l’homme ne se révélait pas aussi pernicieux et qu’il allait réellement l’aider. Elle pressentait qu’il avait l’esprit de famille. Une fois installés dans la voiture, une partie des bagages suivants dans une carriole, ils empruntèrent les fossées de Salinières. Ils passèrent devant l’hôtel de ville, se retrouvèrent dans les fossées des Carmes puis dans celui des Tanneurs. Ils tournèrent dans la rue de la Bouquière, s’engagèrent sous la Porte-Basse puis dans la rue Judaïque qui était le prolongement de la rue Castillon dans la paroisse Puy-Paulin où se situait l’hôtel particulier de Madaillan-Saint-Brice. 

ruelle de Bordeaux

La vieille capitale de Guyenne se révélait de toute évidence telle qu’elle avait été créée au moyen âge. Philippine était fort surprise de ce qu’elle apercevait. Les ruelles apparaissaient étroites, obscures et pour la plupart malpropres, certaines étaient même obstruées de puits à larges margelles et de dépôts de fumier. Elle vit un peu partout des bandes de loqueteux étalant au soleil l’interminable série de mendiants infirmes. Devant son effroi, son oncle la rassura. « — Ne vous inquiétez pas madame de Madaillan-Saint-Brice, votre paroisse ne ressemble point à cela. 

— Vous pouvez m’appeler Philippine!

— Avec plaisir, mais dans ce cas, vous devez utiliser mon prénom Ambroise. La ville est en train de se transformer. Vous constaterez qu’il commence à y avoir beaucoup de travaux pour assainir et embellir notre cité.

— C’est une bonne chose apparemment. »

Il n’en restait pas moins que ce n’était que le long des cloaques impurs, que portes mystérieuses, venelles et culs-de-sac qui devaient devenir le soir autant de coupe-gorges. L’ensemble architectural n’était qu’enchevêtrements bizarres d’arêtes vives, d’angles, de pignons en pointe bravant le ciel et déchiquetant la nue. Ce n’étaient que bastions branlants et murailles menaçant de tomber en ruine. Elle n’avait point vu qu’autour s’étendaient des fossés garnis d’une eau verte qui décomposait tout ce qu’elle recevait et ne cessait d’exhaler la peste… 

***

La voiture s’arrêta devant l’hôtel particulier que Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice avait acquis rue Castillon, rue qui donnait près de la cathédrale Saint-André. Contrairement à beaucoup d’habitations vétustes et délabrées que les personnes de distinction considéraient comme une preuve aristocratique, car ancien, celui-ci semblait flambant neuf. Afin d’y accueillir dans les meilleures conditions son épouse, l’oncle et père de Philippine avait rénové de font en comble le lieu. À l’instar de beaucoup de demeures nobiliaires voisines, le rez-de-chaussée apparaissait très haut de plafond et agrémenté des mascarons aux clés des arcades plein cintre, surmonté d’un entresol. Le premier étage, étage noble, se révélait de belles hauteurs, avec portes-fenêtres donnant sur un balcon en enfilade sur toute la largeur du bâtiment. Le second étage, de la rue, paraissait d’ampleur plus réduite. La décoration de la façade s’avérait riche et luxuriante. 

Ambroise passa devant Philippine et s’engagea dans l’hôtel. Le portier avait ouvert la porte monumentale et laissa sa nouvelle maîtresse entrer. Celle-ci découvrit dans le hall, où se situait un escalier magistral, un nombre de gens inattendu, en fait son personnel. Il apparaissait conséquent. Se trouvait face à elle un secrétaire, une demoiselle qui faisait office de suivante, deux servantes, un valet de chambre, un laquais, un cuisinier, un garçon de cuisine, un portier, un cocher, un postillon. Elle ne s’attendait  pas à détenir autant de domestiques. Heureusement qu’elle avait réussi à vendre la plantation et qu’elle avait gardé la maison de négoce. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’une partie des serviteurs avait déjà quitté les lieux. Son oncle, qui était auparavant venu, lui fit visiter sa nouvelle demeure. Le rez-de-chaussée possédait essentiellement les pièces d’utilité, telles que la cuisine, l’office, les chais qui contenaient les provisions de sarments, de bois, de vins. Les étages marquaient l’adaptation à une vie confortable et familiale, et le premier permettait une existence emplie de mondanité. 

Philippine de Madaillan

Elle était stupéfaite par ce qu’elle découvrait. Son oncle avait vraiment dû aimer son épouse, les meubles, l’ornementation des lieux s’avéraient spectaculaires à ses yeux. L’entresol détenait la bibliothèque, le bureau et le logement du secrétaire ainsi que de la suivante, et deux petits salons. Au premier, les grands salons de compagnie étaient brillamment éclairés avec des lustres de cristal. Ses pièces de réceptions, avec leur décoration de murs lambrissés rehaussés de tableaux au pastel ou de gravures, pouvaient sans problème recevoir les commensaux du parlementaire et perpétuer une activité de salons remarquable. Elle découvrit une large terrasse ornée de fleurs et d’arbrisseaux donnant sur un petit jardin et une cour. La salle à manger, inspirée de celles que l’on commençait à voir en Angleterre, l’étonna, ces dimensions devaient permettre d’accueillir douze à dix-huit personnes autour de la table. Au second étage se situaient les chambres. 

De suite, elle prit les choses en main. Au vu de son personnel qui la regardait de façon suspicieuse, il la trouvait bien jeune, elle savait qu’elle devait s’imposer. Elle réclama, un lit dans le boudoir adjacent à sa chambre et à sa garde-robe pour y loger Cunégonde, puis elle fit installer Théophile et sa nourrice dans une pièce au même étage. Et comme l’heure du déjeuner approchait, elle demanda au cuisinier, monsieur Courexou, s’il avait prévu un repas, car elle restait avec son oncle. Elle avait envisagé d’aller rencontrer le notaire dans l’après-midi. Elle poursuivit en signalant que ses malles allaient arriver d’un moment à l’autre aussi les deux servantes, Léopoldine et Suzanne, ainsi que le laquais, Gérôme et le valet de chambre, Romain, devraient assister Cunégonde et Violaine en vue d’en ranger le contenu. Pour les décharger et les porter, elle sollicita le postillon, Adrien, et le cocher Étienne d’aider Paul, le portier. Tous comprirent que leur maîtresse ne se laisserait pas flouer. Philippine se retourna vers le secrétaire, Barthélemy Sanadon, et la suivante, Marie Labourdette, et leur demanda de bien vouloir partager leur déjeuner afin d’échanger sur les différentes tâches à effectuer. À la surprise de son oncle Ambroise, elle avait cadré ses employés.

***

 Dans le salon, Philippine, assise dans une bergère recouverte d’un tissu damassé beige, conversait avec son oncle Ambroise. Celui-ci tout en tapotant l’accoudoir de son fauteuil l’écoutait. Elle lui expliquait ce qu’elle venait de vivre et les bouleversements que cela avait engendrés dans son existence, ce qui l’avait ramenée en France, ce qu’elle ne regrettait pas. De son côté, il lui raconta la vie de sa famille, ses noces avec Isabelle de Corneillan dont il avait eu trois enfants. Il lui parla de son frère ainé, Augustin, lui-même marié, qui avait repris les biens familiaux et la charge de parlementaire à la mort de leur père. Ils furent interrompus par Suzanne, l’une des deux servantes, qui vint leur annoncer que le déjeuner se révélait fin prêt. L’un et l’autre se rendirent à la salle à manger ou ils trouvèrent monsieur Sanadon et mademoiselle Labourdette. Son secrétaire était un homme d’une cinquantaine d’années, légèrement ventru, habillé avec élégance sans vraiment de fantaisie. Il avait l’œil doux, la bouche fine, et portait toujours une perruque blanche. Philippine avec le temps allait le constater. Quant à celle qui devait être sa suivante, c’était une jeune femme de petite taille, mais fort bien faite et gracieuse. Chacun s’installa à une place, de suite Philippine remarqua la qualité et le raffinement de la vaisselle et des verres. Suzanne et Léopoldine commencèrent le service. Le cuisinier, ayant été un peu pris au dépourvu, proposa de la soupe et des terrines puis un carré de mouton. Pendant qu’ils déjeunaient, Philippine entama la conversation. « — Mademoiselle Labourdette, je peux connaître quelles tâches vous effectuiez auprès de votre précédente maîtresse ?

— Je l’accompagnais partout où elle allait lorsque son époux se trouvait absent. Une dame de qualité ne peut sortir seule, comme vous le savez. Je lui donnais aussi mon avis sur ses toilettes et je l’épaulais chaque fois qu’elle en avait besoin. » Philippine l’écoutait tout en comprenant que celle-ci ne resterait pas à son service, car elle avait été demandée en mariage par un notaire de la ville. Elle avait accepté l’alliance. Elle estimait qu’elle avait bien eu raison. « — Cela n’a pas dû toujours s’avérer facile avec tout ce qu’elle a subi et souffert.

— C’est un fait, madame, ses fausses-couches ont effondré son état d’âme. 

— Mademoiselle Labourdette, comptez vous rester à mon service ? J’ai l’impression que vous avez d’autres désirs. » La suivante fut quelque peu déstabilisée. Comment madame de Madaillan avait-elle pu deviner son hésitation ? Elle ne pouvait être au fait qu’une entité l’en avait informée. « — Rassurez-vous ! Je n’ai pas l’intention de vous mettre dehors, mais au son de votre voix, je perçois que vous détenez de nouveaux projets.

— Effectivement, madame, on a demandé ma main, ce que j’ai accepté. C’était avant de savoir que vous alliez venir. Mon mariage aura lieu dans un mois.

— C’est une bonne chose. Je vous garderai jusque là, ne ressentez aucune inquiétude. »

Son oncle Ambroise fut surpris de l’intuition de sa nièce. Celle-ci reprit la discussion. « — Et vous, Monsieur Sanadon, quelles obligations accomplissiez-vous ? Je suppose que vous vous trouviez en lien avec la maison Cevallero pour notre domaine de Madaillan-Saint-Brice ?

— C’est un fait, madame, c’est moi qui suivais ce qui se passait dans les terres du château et qui en effectuais un compte rendu à votre oncle. De plus, je répondais aux directives de votre tante, quand elle avait des besoins. 

— Vous sentez-vous prêt à développer votre travail ? Je possède une maison de négoce à la Nouvelle-Orléans et je recevrais un rapport tous les trimestres. Pourrez-vous le lire et me dire ce que vous en pensez ? 

— Bien sûr, madame, ce sera avec plaisir.

— C’est une bonne chose, cela m’enlève une épine du pied. D’ici quinze jours, je vais aller au château, j’espère que vous pourrez m’accompagner ? Entre-temps, je me rendrai à la maison de négoce Cevallero, je suppose que vous viendrez avec moi ?

— Bien entendu madame, dans les deux cas.

— C’est parfait, pouvez-vous me dire où en sont les terres de Madaillan et qui les gère sur place, en dehors de vous ? »

La conversation se poursuivit et tous furent très surpris de l’intérêt, de la justesse et de la perspicacité des propos de leur nouvelle maîtresse. Ambroise se retrouvait très fier de sa nièce. 

***

palais de l’Ombrière à Bordeaux

L’étude du notaire se situait à l’intérieur du palais de l’Ombrière. Accompagnée de son oncle, Philippine, comme cela avait été prévu, s’y rendit l’après-midi même de son arrivée dans la ville. Dans le carrosse, Ambroise lui expliqua que les ducs de l’époque avaient décidé de s’installer à l’ombre des arbres  d’où le nom d’Ombrière pour le palais où ils allaient. Elle devait y signer les documents attestant de son héritage. Le lieu lui semblait délabré et malsain et malgré le dédale des cours, elle n’y découvrit point d’étendue boisée. Elle n’effectua aucune remarque et suivit Ambroise. L’endroit se révélait un méandre sans fin, c’était une succession de pièces emplies d’une foule. Après avoir monté le grand escalier puis tourné dans des couloirs et gravi d’autres escaliers, ils arrivèrent dans le bureau temporaire de Monsieur d’Astier, le notaire de la famille de Madaillan-Saint-Brice, lorsqu’il se situait dans le palais. Philippine était quelque peu désorientée et n’aurait su dire où elle se trouvait. Ils furent accueillis par le secrétaire du notaire qui leur demanda de patienter, car un parlementaire s’attardait en sa compagnie. Ils s’assirent sur des banquettes capitonnées. Elle ne s’avérait pas inquiète. Outre le fait que son oncle lui avait certifié qu’ils se retrouvaient juste là pour signer les documents, son ange l’avait rassurée, elle n’aurait aucun problème quant à ses biens.

***

L’information transmise, Augustin Bouillau-Guillebau s’était précipité au plus vite à la maison de négoce de son frère Ambroise qui se situait rue de la Rousselle. Lorsque ce dernier le vit arriver, il comprit qu’il se passait quelque chose d’important. Augustin expliqua qu’il venait d’apprendre au milieu d’une conversation entre parlementaires le décès du capitaine de la garde royale, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, l’oncle de leur nièce. Après avoir échangé, cherchant ce qu’il devait effectuer, ils conclurent qu’ils devaient se rendre chez le notaire de la famille de Madaillan, monsieur d’Astier, car Philippine était l’ultime bénéficiaire de la succession. 

À l’étude notariale, rue des Trois Conils, ils furent reçus de suite par monsieur d’Astier. « — Bonjour, messieurs Bouillau-Guillebau, que puis-je pour vous ?

— Monsieur d’Astier, nous venons d’être avisés du décès du Vicomte de Madaillan-Saint-Brice et nous pensons que la dernière héritière encore en vie est notre nièce, Philippine de Madaillan, exprima Augustin. 

— C’est exact monsieur Bouillau-Guillebau, votre nièce est la seule légataire et son oncle est bien mort. J’ai déjà préparé un courrier pour la prévenir. Je vais l’adresser au gouverneur de la colonie qui est à même de savoir où elle réside.

— Est-ce que cela vous dérangerait si c’est nous qui l’en informons ? Nous passerons bien évidemment comme vous par le gouverneur. Intervint Ambroise. 

— Si vous le souhaitez, je n’y vois aucun inconvénient. Le tout c’est que quoi qu’il arrive, elle s’en vienne jusqu’ici pour récupérer son héritage ou qu’elle nous envoie une procuration attestant qu’elle accepte que vous gériez son legs. Par contre s’il y a procuration, elle devra me revenir directement.

— C’est sans problème monsieur d’Astier. Répondit Augustin. »

Les deux hommes le saluèrent et se retirèrent. Monsieur d’Astier avait fort bien compris que les deux oncles désiraient mettre la main sur le patrimoine de leur nièce, mais cela ne le regardait pas. Il fut donc très surpris d’apprendre trois mois plus tard, que celle-ci attendait derrière sa porte. 

***

 Le jeune André Benoît François Hyacinthe Le Berthon étant sorti du cabinet de monsieur d’Astier, ce dernier reçut l’oncle et la nièce. Il découvrit que celle-ci portait une robe de deuil, il supposa que c’était pour son oncle, le vicomte. « — Bonjour, madame de Madaillan-Saint-Brice, bonjour, monsieur Bouillau-Guillebau, installez-vous. Je suis désolé, monsieur Le Berthon a quelques difficultés au sujet d’une de ses propriétés et il a été un peu long à appréhender à comment il devait s’y prendre pour résoudre son ennui.

— C’est sans problème monsieur d’Astier, répondit Ambroise

— Madame de Madaillan-Saint-Brice comme vous le savez, vous êtes le dernier membre de la famille, vous héritez des biens et du titre de celle-ci.

— C’est ce qu’il m’avait semblé comprendre, monsieur. Pour cela que dois-je accomplir ?

— Simplement, signez les documents, madame. » Il les lui tendit, elle y apposa sa signature. «  Je vous remercie madame la vicomtesse. De plus, votre grand-mère est venue me voir et m’a donné une lettre pour vous. Elle a insisté, elle n’est que pour vous, je suis désolé, monsieur Bouillau-Guillebau.

Ce n’est point grave monsieur d’Astier, cela fait partie des fantaisies de ma mère. Elle doit surement s’excuser auprès de ma nièce. » Philippine et l’oncle Ambroise furent tout de même surpris par cette démarche. La jeune femme intriguée saisit la missive et la rangea dans son sac richement brodé. Le notaire reprit la discussion entre lui et la vicomtesse. « — C’est très attentionné de porter le deuil de votre oncle. » Elle le regarda et lui sourit. «  En fait, j’ai perdu mon mari, en l’espace de quelques mois, j’ai appris trois décès qui ont bouleversé ma vie.

— Oh ! Excusez-moi de ma maladresse, je n’étais pas conscient de cela. J’en suis désolé pour vous.

— Je vous en prie, vous ne pouviez savoir. Ambroise, est-ce que cela vous ennuierait de me laisser en tête à tête avec monsieur d’Astier ?

— Nullement, Philippine, je vous attends dans la pièce d’à côté. »

Les deux hommes furent étonnés par la demande. Ambroise se questionnait, que pouvait-elle réclamer au notaire. Quant à ce dernier, il s’avérait curieux de connaitre le domaine sur lequel elle allait lui requérir une information. Une fois seule avec le notaire, elle se lança. «  Monsieur d’Astier, je suis venu de la colonie avec deux esclaves, il m’a semblé comprendre que je dois passer par le parlement pour acter leur émancipation. 

— Elles ont la peau très noire ?

— Non, ce sont des esclaves à la couleur de peau très claire, voire blanche. Elles ne détiennent qu’un huitième de sang noir.

— Madame, je vous recommande de n’en parler à personne et de les considérer déjà comme se révélant affranchies, voire blanches. Payez-leur un salaire à l’instar de tous vos autres serviteurs. Si je vous donne ce conseil, c’est pour deux raisons. La première vous vous avérez trop jeune pour réclamer leur émancipation et de plus elles vont se retrouver dans une catégorie où elles ne pourront élaborer leurs vies. Si personne ne connait leur état, conserver le secret. »

Philippine fut très surprise par la réponse du notaire. Elle l’en remercia chaleureusement. Effectivement, personne n’était instruit de leur statut, c’était donc une très bonne solution. Elle devait leur demander de garder la confidentialité, quoi qu’il arrive.  

***

 Lorsqu’elle sortit du bureau accompagné du notaire, elle retrouva son oncle Ambroise. Celui-ci la ramena chez elle et l’invita le dimanche à venir pour un déjeuner lors duquel il lui présenterait l’ensemble de la famille. Elle lui exprima sa reconnaissance pour cette attention et lui demanda où se situait l’église la plus près. Il lui indiqua la cathédrale Saint-André qui se trouvait à cinq minutes de son hôtel. Il omit de lui dire qu’elle allait y retrouver toute l’élite de la ville. Elle le remercia pour tout ce qu’il avait accompli dans cette journée pour elle. À peine entrée chez elle, elle réclama à Cunégonde d’aller chercher Violaine et de venir la rejoindre dans sa chambre. Une fois dans la pièce, elle leur demanda de s’assoir. L’une comme l’autre prit une chaise et s’installa devant leur maîtresse qui avait pris place sur une bergère. « — Tout d’abord, je dois vous poser une question. Avez-vous dit à quelqu’un que vous étiez une esclave en Louisiane ? » Les deux jeunes servantes répondirent par la négative. « — Dans ce cas, vous devez vous considérer telles des femmes blanches. Vous devez vous comporter à l’instar de toutes les personnes qui vous entourent, vous ne devez pas vous sentir inférieures. Qui plus est, en aucun cas vous n’êtes tenues d’informer quelqu’un que vous avez une once de sang noir. » Les deux servantes la regardèrent avec étonnement, où allait-elle en venir ? « — Je ne peux pas vous affranchir avant plusieurs années, de plus vous ne pourrez réaliser la vie que vous aimeriez avoir le moment voulu. Je vais demander à mon secrétaire de vous payer comme les autres membres du personnel, pour cela vous devez me donner le nom que vous souhaitez porter.

— Pour moi, ce sera Guillain, Violaine Guillain. 

— Je vais prendre Guitrac, Cunégonde Guitrac.

— Bien, comme vous venez toutes les deux de Saint-Domingue. Pensez, si vous en discutez, à choisir un coin perdu dans l’ile ou alors restez très vague. »

La chambrière et la nourrice acquiescèrent et remercièrent leur maîtresse. Celle-ci insista, elles ne devaient plus jamais en parler. 

***

La vie bordelaise pour Philippine commença doucement. Elle passa les trois premiers jours à l’intérieur de l’hôtel qui était devenu sa propriété. Elle l’arpenta de haut en bas, aux seules fins d’en connaitre les moindres recoins. Elle profita de ces instants pour se familiariser avec ses serviteurs. Elle les prit en considération afin de voir s’ils l’estimaient vraiment comme leur maîtresse et si elle pouvait leur faire confiance. Ceux-ci comprirent rapidement que l’on ne pouvait pas lui cacher quoi que ce soit. Elle posait toujours la bonne question au bon moment. 

Les bagages et les caisses, contenant les objets qu’elle avait ramenés, parvinrent le lendemain de son arrivée. Ils furent de suite chargés par le personnel qu’instinctivement Cunégonde dirigea pour son rangement. Philippine l’avait mise en avant et avait annoncé que Mademoiselle Guitrac serait la gouvernante de l’hôtel lorsqu’elle se situerait dans la demeure, quant à Violaine, elle ne s’occupait que de son fils, Théophile. Les employés comprirent qu’ils ne pouvaient remettre en question leur statut et que leur maîtresse ne changerait point d’avis sur leur fonction. 

Étrangement, malgré les personnes décédées dans l’habitation, aucune entité n’était présente. Philippine fut quelque peu étonnée, elle supposa que son ange gardien avait nettoyé les lieux pour qu’elle puisse bien y vivre. Par contre, la ville, à l’instar de la Nouvelle-Orléans, était remplie d’une pléthore d’esprits fantomatiques. Ils ne détenaient pas les mêmes demandes que dans la colonie, mais elles étaient nombreuses, aussi elle faisait comme si elle ne les voyait pas. Il s’avérait évident que l’on ne pouvait les tromper, mais ils admettaient qu’elle ne pouvait les aider, ce qui soulageait la jeune femme. 

Cathédrale Saint-André

Lorsque le dimanche arriva, elle se prépara pour la messe dominicale. Comme elle se rendait dans une cathédrale, ce dont l’avait informée Mademoiselle Labourdette, elle fit attention à sa tenue d’autant qu’ensuite elle irait chez la famille Bouillau-Guillebau dans le quartier Saint-Seurin. Elle requit à Cunégonde de lui choisir la robe à la française en soie épaisse noire. Coiffée et habillée, le voile de mousseline recouvrant sa tête et ses épaules, elle monta dans le carrosse qu’Étienne avait avancé devant la porte. À Bordeaux, tous étaient demeurés fidèles aux voitures à deux fonds, garnis de cuir, de coussins et de rideaux, doublés en dedans de velours noir, et porté sur son train de quatre roues. C’était un édifice massif et pesant, afin de défier tous les heurts qu’ils étaient amenés à rencontrer. Elle était suivie de Cunégonde, à qui elle avait donné une de ses robes à la française en attendant que la couturière, madame Carbanac, mette à sa disposition les modèles qu’elle lui avait fait fabriquer. Elles étaient accompagnées par monsieur Sanadon et mademoiselle Labourdette. 

La cathédrale était englobée dans un réseau de ruelles étroites bordées de constructions. Étienne les laissa devant le tympan du portail nord, que Philippine trouva  spectaculaire au même titre que le bâtiment dans son ensemble. Elle comprenait pourquoi Aliénor d’Aquitaine y avait épousé le futur roi Louis VII, ainsi que Louis XIII et l’infante d’Espagne Anne d’Autriche. Elle entra la première dans le lieu qui était déjà empli de monde. Elle alla s’installer au milieu des bancs sur le bord de l’allée centrale, comme le lui avait indiqué Mademoiselle Labourdette, car c’était la place de ses anciens maîtres. Cunégonde, malgré son nouveau statut, ne se révélait pas très à l’aise de se savoir assise à côté de sa maîtresse en dépit de la bienveillance de celle-ci. 

Philippine se retrouva de suite remarquée. Une nouvelle venue attirait toujours l’attention. L’une de celle qui apparut la plus intriguée était Madame Duplessy. Elle interrogea son époux, Claude Duplessy, assis à ses côtés, lui demandant s’il connaissait cette inconnue. Receveur général des Fermes de Guyenne, il détenait le renseignement et le dit à sa femme. C’était l’héritière des de Madaillan-Saint-Brice. Piquée de curiosité, elle pensa qu’elle devait creuser l’information. 

La messe finie, ils retournèrent dans le carrosse. Ils durent attendre tant il y avait de monde devant la cathédrale. Philippine remarqua que toute l’élite de la ville devait se trouver là au vu du nombre de voitures. Un esprit, un prêtre visiblement, pendant l’office, lui avait cité plus d’un nom à chaque fois que passait quelqu’un à ses côtés, mais il lui était étranger.

***

Après avoir déposé son secrétaire et sa suivante à sa demeure, le carrosse emporta Philippine et Cunégonde dans le faubourg Saint-Seurin. La voiture récupéra la rue de la Porte-Dijeaux et dépassa celle-ci, leur révélant l’hôpital général et un cimetière. Elle s’engouffra dans la rue Saint-Seurin qui menait à l’église et donc à la paroisse du même nom. Passant devant celle-ci, elle s’engagea dans la rue Capdeville où se situait l’habitation des Bouillau-Guillebau. Elle avait découvert dans ce faubourg de nouvelles rues, certaines étaient tracées et en partie construites. Les pierres des édifications des propriétés étaient blondes et les immeubles déjà érigés se révélaient assez impressionnants. Autour de la basilique Saint-Seurin, au contact de la ville, les bâtisses à deux étages étaient deux fois plus nombreuses que les maisons moins élevées. Le plus souvent avec jardin, bien entretenu et assez largement utilisé, elles abritaient visiblement une population de nantis de la vie urbaine, depuis l’assèchement des marécages.

Philippine réfléchissait. Comment allait-elle être reçue dans une famille qui n’avait jamais voulu la voir ? Ce n’était pas bien important, elle y allait surtout par curiosité. Elle désirait constater ce qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de découvrir. 

Le carrosse s’arrêta face à la demeure des Bouillau-Guillebau. Un serviteur vint ouvrir le portail en ferronnerie, afin de les laisser entrer dans la cour intérieure. Le postillon, Adrien, aussitôt déplia le marchepied aidant sa maîtresse et sa gouvernante à descendre de la voiture. Philippine se trouva avec sous les yeux une bâtisse de pierres très claires, édifiée sur deux niveaux. Elle aperçut à l’une des mansardes une personne, elle en déduit que les combles étaient aussi aménagés, tout comme chez elle. La porte d’entrée de la demeure s’ouvrit sur le majordome. Elle gravit les marches qui menaient jusqu’à celle-ci. Tel un fantôme, elle se présenta sans lever son voile devant le serviteur. À sa suite, elle pénétra au sein du pavillon central qui possédait un hall monumental avec un escalier à double révolution desservant l’étage. La majordome guida les deux jeunes femmes vers le grand salon en parquet de chêne posé en point de Hongrie et détenant une large cheminée. Il s’excusa de l’absence de ses maîtres qui n’allaient pas tarder. La pièce était aménagée de fauteuils et de bergères, au bois ouvragé, tous recouverts du même tissu, une toile de Jouy, identique à celles des rideaux. Elle s’assit sur l’une des bergères, Cunégonde un peu gênée s’installa sur une des chaises contre le mur ornementé de tableau et de chandelier fixé dessus. À ses côtés se situait une console sur laquelle était posé un candélabre. Philippine n’était guère impressionnée au vu de ce qu’elle avait trouvé dans l’hôtel qui lui avait été légué. Alors qu’elle ne s’y attendait pas, elle scrutait les portes ouvertes donnant sur le jardin, une silhouette floue s’approcha d’elle. Elle découvrit, stupéfaite, sa grand-mère. « — Bonjour, mon petit. Je suis désolée pour tout ce qui t’est arrivé. J’avoue, je n’ai pas su te protéger de ce monstre qu’était ton oncle. De plus, je ne t’ai jamais intégrée dans notre famille. Comme tu peux voir, Dieu m’a puni. Personne ne m’a proposé de rentrer dans la lumière même pas un membre de ma famille, mais c’est somme toute normal. Je suis contente, Ambroise a accompli ce qu’il fallait avec sollicitude. » Philippine était fort étonnée de cette commisération. Cela faisait longtemps qu’elle avait compris le pourquoi de son rejet. « — Ce n’est rien grand-mère. Vous ne pouviez connaitre ce dont vous êtes informée aujourd’hui. Ne vous inquiétez pas, ma mère va venir vous chercher, vous avez assez expié comme cela.

— C’est gentil mon petit, je ne sais si tu te révèles consciente, mais l’intégration au sein de la famille s’avérera difficile.

— Ne te soucie pas de cela, je l’avais deviné. Ainsi que tu peux voir, personne ne se trouve là pour m’accueillir. Je n’ai aucune envie de les obliger à quoi que ce soit. Je suis habituée à ne pas posséder de famille et je me constituerai la mienne à ma convenance comme je l’ai toujours pratiqué.

— Ils arrivent, je te laisse. »

Cunégonde avait saisi que sa maîtresse malgré le voile sur son visage parlait à un esprit. Alors que Philippine se posait la question : à quel moment allait-on les recevoir ? Et elle se demandait si elles n’allaient point repartir. Au même moment entra Ambroise suivi de son épouse, Isabelle Corneillan. Elle releva son carré de mousseline, faisant découvrir à cette dernière à quel point elle s’avérait belle. Celle-ci en fut contrariée, après trois grossesses elle ne se trouvait plus aussi jolie, ce que comprit immédiatement Philippine. Quelques instants après arrivèrent Augustin avec sur ses talons sa femme, Laurentine Laborie-Fourtassy. L’un comme l’autre exhibait une arrogance flagrante qui était supposée rabaisser leurs interlocuteurs. Les uns venaient de l’église Sainte-Croix, les autres de la basilique Saint-Seurin. Malgré le sourire timide de la jeune veuve, de suite ils se méfièrent, ce qui surprit celle-ci qui le perçut. Sa grand-mère avait raison, elle n’était pas prête d’être incluse dans la famille. Cela l’indifférait. Un déjeuner avait été préparé dans le petit salon. Les deux femmes y furent guidées par les deux couples. Afin de dissimuler les tréteaux, une nappe en Damas de lin brodé recouvrait la table, dessus avait été posée une vaisselle de porcelaine très raffinée. Tous s’installèrent autour, une gêne se percevait entre les personnes. Ambroise rompit le silence au moment où les domestiques commencèrent le service présentant les entrées, hors-d’œuvre, potages et terrines. « — Philippine, vous êtes bien établie ? Je suis désolé, je n’ai point eu de temps pour venir vous visiter. 

— Il n’y a aucun souci. J’ai dû m’imposer auprès de mon nouveau personnel, mais cela n’a pas été difficile. Je suppose qu’ils me trouvaient trop jeune.

— Le principal c’est qu’ils aient compris qui commandait au sein de votre demeure. Mais je vous fais confiance pour cela, même si vous y mettez beaucoup d’altruisme. Quand comptez-vous vous rendre dans la maison de négoce Cevallero ?

— Je pense que j’irai dès demain, dans l’après-midi, car j’aimerai gagner le domaine de Madaillan vers la fin de la semaine. 

— C’est une bonne chose. N’hésitez pas à venir m’en parler si vous avez besoin d’éclaircissements. Je suppose que vous avez été suivre la messe dominicale à Saint-André ?

— Oui ! J’y ai découvert pléthore de personnes appartenant à l’élite de la ville. C’était très impressionnant. » 

À partir de là, la conversation sembla se libérer et entraina les autres membres de la famille. Isabelle Corneillan lui demanda de façon pernicieuse quel effet cela lui avait fait d’être une fille à la cassette. « — Je dois avouer que cela m’a surpris, d’autant que le voyage s’est révélé très pénible, nous avons subi une très forte tempête. Nous avons toutes cru que le navire allait couler et nous avec. Heureusement, nous sommes mes amies et les sœurs parvenues en vie en Louisiane. À notre établissement, celle qui s’est trouvée la plus étonnée, ce fut l’épouse du gouverneur de Perier.

— Elle a été stupéfiée de voir venir des filles à la cassette dans sa colonie. Il est vrai que cela n’était pas arrivé depuis plus de dix années.

Laurentine Laborie-Fourtassy

— Entre autres, elle s’est surtout demandé pourquoi j’avais été incluse dans le groupe. » Cela mit tout le monde mal à l’aise, tous devinaient ce que la jeune femme sous-entendait. C’est Laurentine, l’épouse d’Augustin qui relança aussitôt la conversation. « — Si j’ai bien compris votre défunt mari était négociant et planteur.

— C’est exact.

— Quel effet cela vous a fait de posséder des esclaves ?

— Je les ai fait affranchir, c’était pour moi impensable. Je ne pouvais détenir des êtres humains comme on le pratique avec des animaux. 

— Mais alors vous avez perdu de l’argent !

— Un peu d’humanité aide à vivre sainement. »

Les plats, les vins se succédèrent, les échanges continuèrent. Les remarques de Philippine déplurent bien souvent sauf à Ambroise qui la découvrait de plus en plus intelligente et pertinente. Le déjeuner fini, Philippine s’excusa, mais il lui fallait rentrer. Elle n’en donna pas la raison. Elle demeurait lasse de ses gens qui se croyaient supérieurs.

***

Une fois celle-ci partie, les deux couples se retrouvèrent dans le grand salon. C’est Augustin qui commença par s’adresser à son frère. « — Ambroise, pourquoi la défends-tu à chaque fois ? Le but était de mettre la main sur ses biens, comment allons-nous faire désormais !

— Augustin tu n’as toujours pas compris que cela ne sera pas possible. Cette jeune fille est loin de se révéler idiote et je ne serai pas étonné qu’elle se fasse épauler par quelqu’un de bien placé à Bordeaux. En outre, elle a assez souffert comme cela pour la rabaisser à longueur de temps. De plus, je suppute que nous ne savons pas tout. Je n’en suis pas informé, mais je le pressens. Quant à vous, mesdames, pourquoi lui en voulez-vous ? Vous découvrez notre nièce que nous avons ignorée pendant toute son enfance. Je vous rappelle qu’elle est la fille de notre sœur Anne et que même si elle est morte à sa naissance, cette jeune femme n’y est pour rien. Et je suis désolé qu’elle se révèle si belle, mais elle ressemble à sa mère et c’est avant tout un membre de la famille.

— Il n’en reste pas moins que je n’ai pas dit mon dernier mot, Ambroise. » Conclut Augustin. Tous demeuraient pantois devant cette défense quelque peu agressive d’Ambroise. Personne ne rajouta quoi que ce soit. Étant las de cette négativité ambiante, il décida de partir. Tout compte fait, il ne se retrouvait pas du même avis que son frère et il accomplirait tout ce qu’il pourrait pour protéger sa nièce contre celui-ci. « — Isabelle, nous allons rentrer maintenant. »

***

Pour se rendre dans le quartier des Chartrons, il devait contourner le château Trompette qui tenait son nom de Tropeyte, une source qui alimentait un ruisseau depuis les fossés du Chapeau-Rouge. Philippine allait jusqu’à la maison de négoce Cevallero, elle savait déjà que Léandre ne s’y trouverait pas. Cela lui convenait, car elle ne voulait pas tout mélanger. Avec elle, dans la voiture l’accompagnaient monsieur Sanadon et Cunégonde que tous appelaient désormais, Mademoiselle Guitrac, Mademoiselle Labourdette étant retenue par sa couturière, madame Carbanac, pour un essayage de sa robe de mariée. 

À l’instar de toutes personnes nanties, ils voyageaient dans ce qui ressemblait à une berline. Ils ne leur seraient pas venus à l’idée d’aller à pied où que ce soit tant les souillures des rues se retrouvaient infectes. Outre l’odeur, elles crottaient tout, d’ailleurs Philippine avait remarqué que le peuple usait de sabots comme à la campagne. 

Ils étaient à nouveau sortis par la Porte-Dijeaux, ils avaient pris la rue de la Taupe qui les avait conduits à la rue Fondaudège. Ils pénétrèrent ensuite dans un dédale de petites rues qui les avaient amenés jusqu’à la rue Notre-Dame qui tenait son nom du couvent des carmes devant lequel ils passèrent. De là, ils rejoignirent la rue Borie qui menait aux quais où se situait la maison de négoce. Philippine aimait ses périples qui lui faisaient découvrir Bordeaux. Dans ce quartier, elle constata qu’il n’y avait pas de hauts immeubles comme dans le centre-ville d’où elle provenait, et pas de grands jardins sur le modèle du faubourg Saint-Seurin. Les premiers domiciles bâtis étaient à un étage avec toiture mansardée. Depuis l’assainissement des marais alentour, les demeures s’étaient multipliées et si elles ne s’avéraient pas larges, elles se révélaient profondes, car bien évidemment elles détenaient des chais et des entrepôts. Celle des Cevallero était une des premières à posséder deux niveaux, le deuxième et le toit mansardé servant de maison familiale. Arrivés devant, aidée d’Adrien, elle descendit suivi de ses compagnons de voyage et alla frapper à la porte. Celle-ci s’ouvrit aussitôt sur un jeune homme. « — Bonjour monsieur, je suis madame de Madaillan-Saint-Brice, j’apprécierai de rencontrer monsieur Cevallero.

— Bien sûr, madame. Je suis son secrétaire, Paul Missard. Je vais vous guider jusqu’à lui. » 

Il monta l’escalier face à l’entrée qui ne se révélait pas très large. Elle le suivit avec sur ses talons Cunégonde et monsieur Sanadon. À l’étage, sur le devant de la demeure se situaient les bureaux. Le secrétaire frappa à la porte, pénétra et annonça la dame et son secrétaire. Monsieur Léopold Cevallero les fit entrer aussitôt et leur proposa un fauteuil. Il demanda à son subalterne de porter du café et d’installer la suivante de la vicomtesse dans le salon.

Philippine ayant levé son voile de deuil à peine introduite dans l’immeuble, le négociant découvrit une toute jeune femme. Cela le rassura, cela devrait changer peu de choses à ses actions. « — Je suis heureux de vous voir, madame de Madaillan-Saint-Brice. Comme vous en avez conscience, je savais que vous étiez la bénéficiaire de la propriété de votre oncle. 

— Je me doute monsieur. Monsieur Sanadon a dû vous en informer, ce qui est somme tout normal. Je tenais à vous rencontrer afin d’échanger avec vous.

— C’est avec plaisir. Qu’aimeriez-vous apprendre ?

— Je souhaiterais connaitre la destination des produits récoltés sur mon domaine.

— Pour les vins, ils ont essentiellement deux destinations, Londres et Cap-Français. Pour les céréales, notamment le blé, ils vont principalement à Saint-Domingue. Pour le bois, ce qui est plus rare, il est souvent utilisé à Bordeaux. 

— Pensez-vous que pour certaines denrées, vous pourriez les transporter à la Nouvelle-Orléans, car j’y détiens une maison de négoce qui ne devrait avoir aucun mal à écouler le vin et le blé ? Je suis consciente bien évidemment que vous collaboriez avec la maison de monsieur de la Michardière, son épouse est une de mes amies, mais si vous pouviez fonctionner avec les deux, cela me conviendrait. 

— Bien entendu, il n’y a aucun problème avec cela. Vous avez d’autres questions ?

— Oui, il m’a semblé comprendre que mon domaine ne possédait pas de contremaître, sachez que dès la fin de la semaine j’en engagerai un. Vous aurez donc une interface, ce qui facilitera vos actions. » 

Le négociant comme le secrétaire furent très surpris et le premier assez désagréablement. Lui qui songeait que rien ne bougerait dans sa façon de pratiquer, la nouvelle propriétaire détenait visiblement un autre point de vue. Madame de Madaillan-Saint-Brice prenait les choses en main et elle paraissait au fait de ce qu’elle voulait. Elle réclama ensuite le rendement de la production et ce que cela rapportait. Les deux hommes étaient de plus en plus étonnés de la curiosité de la jeune femme. La conversation dura une petite heure. Philippine était satisfaite, elle leur avait fait comprendre qu’elle s’intéressait sérieusement à ses biens. La discussion finie, ils se levèrent et au moment de sortir, elle s’adressa à monsieur Cevallero père. « — Je m’apprêtais à oublier. Pouvez-vous prévenir Léandre que je me trouve à Bordeaux ?

— Vous connaissez mon fils ?

— Oui, il m’a été présenté à la Nouvelle-Orléans.

— Ah ! Bien sûr. Je lui ferai passer le message, madame. De plus, il se rendra prochainement au sein de votre domaine. 

— Alors c’est parfait. Au revoir monsieur, au plaisir de vous revoir. »

Monsieur Cevallero resta fort sidéré par l’échange, il ne s’attendait vraiment pas à cela de la part de la jeune femme. Qui plus est pour qu’elle appelle son fils par son prénom c’est qu’elle détenait un lien avec lui. Cela l’arrangeait, car il n’aimait pas être dirigé.

***

Philippine de Madaillan

De retour rue Castillon, elle découvrit dans les lieux une missive qui en fait ce révélait être une invitation. Elle était signée Jeanne-Marie-Françoise de Chazo, Madame Duplessy. Philippine ne savait pas qui était cette personne. C’est Mademoiselle Labourdette qui l’informa qu’elle était l’épouse du receveur général des fermes de Guyenne. Elle lui expliqua qu’elle accueillait dans son salon les beaux esprits de la ville, les intellectuels de notoriété. Philippine s’interrogeait. Pourquoi l’avait-elle conviée chez elle ? Monsieur Sanadon lui conseilla de s’y rendre, elle pouvait être le meilleur appui qu’elle puisse détenir. Au vu de ce qu’il avait entendu au retour de son repas familial, il valait mieux qu’elle soit protégée par une telle personnalité. De plus, il estimait que si elle la sollicitait afin d’aller dans sa demeure malgré son deuil, c’est qu’elle l’avait intriguée. La jeune femme se demandait bien quand et comment. Son secrétaire lui répondit que ce devait être à la cathédrale, Madame Duplessy se situait deux rangs plus loin. Avec tous ses arguments donnés, elle décida de s’y rendre et proposa à mademoiselle Labourdette et à monsieur Sanadon de l’accompagner, ce qu’ils acceptèrent. 

Le soir venu, Philippine, ayant revêtu une robe à la française en soie épaisse garnie de dentelles et de couleur noire, monta dans le carrosse avec sa suivante et son secrétaire. Ils parvinrent rue Fondaudège. Ils tournèrent en second lieu dans la rue portant le patronyme de leur hôtesse, la rue Duplessy où se situait son hôtel particulier. Celui-ci s’avérait remarquable, il se composait d’un vaste corps de logis sur deux étages et de deux ailes s’avançant en pavillon et encadrant une cour d’honneur. La façade se révélait impressionnante avec rinceaux, moulures, consoles, balcons ouvragés tel le portail de l’entrée qui était bordé de deux colonnes ioniques le supportant. Le carrosse pénétra dans la cour, les trois comparses en descendirent et gravirent les marches qui menait au perron devant la porte centrale qui était surmontée d’un fronton ornementé. À peine les pieds sur le palier, la porte s’ouvrit sur un serviteur qui les introduisit dans la demeure. Philippine se nomma auprès du majordome et pendant qu’une domestique récupérait la cape du secrétaire et les manteaux des dames, celui-ci alla quérir sa maîtresse. 

Madame Duplessy vint accueillir son invitée et saluer les personnes qui l’accompagnaient et qui visiblement ne l’intéressaient guère. Elle commença par lui présenter son conjoint. Il trouva la jeune femme charmante et il espérait qu’elle s’avérerait intelligente et cultivée afin de plaire à son épouse. Les serviteurs, affairés, chuchotaient dans l’antichambre en vue de ne déranger personne. Le salon, garni de plantes et de fleurs, brillait sous le feu des lumières, d’un éclat singulier. Elle observa les tapisseries, les fauteuils à larges dossiers, canapés, caquetoires, girandoles, glaces, laques et vernis. Aux murs se trouvaient des scènes de Téniers, des paysages de Berghem, des chasses de Wouvermans. Elle remarqua aussi, sur sa droite, un pupitre chargé de musique et à gauche un clavecin à ravalement. Chacun des habitués du salon littéraire s’était installé à sa convenance.

La première personne que lui présenta son hôtesse fut Jean-Jacques Bel, un parlementaire de la ville, auteur et membre de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Il s’était isolé dans un coin. Il apprécia immédiatement la joliesse de la jeune invitée dont madame Duplessy lui avait parlé. C’était un magistrat de taille exiguë, sec, fluet, aux mains grêles, et à l’air vieillot. Elle le trouva de suite sympathique avec son corps penché en avant, le dos légèrement voûté, la tête à peine détachée des épaules. Il possédait un regard pénétrant tenace et chaud, tandis que la bouche, relevée aux commissures des lèvres, ébauchait une grimace souriante pleine de finesse. Philippine le lui rendit, il s’avérait évident pour elle que c’était un mélange de bonté et de malice. Ensuite, elle découvrit un certain Marcellus qui lorgnait une peinture de Téniers dont il connaissait tous les détails, puis Monsieur de Navarre, qui débitait un madrigal à Mme de Pontac, qui visiblement l’écoutait vaguement. Pour poursuivre les présentations, Madame Duplessy l’amena vers l’abbé, le Père François Chabrol, supérieur des Récollets, enveloppé dans sa douillette, méditait sans succès sur un problème ardu. Après un bref échange, elle comprit que l’homme n’aspirait pas à régenter le monde, son couvent lui suffisait. C’était un savant qui avait pour spécialité la physique, l’algèbre, l’astronomie, et qui avait trouvé, à ses moments perdus, une recette merveilleuse pour la préparation de l’hypocras, un vin sucré dans lequel étaient infusés de la cannelle, de la vanille et du girofle. Elle découvrit aussi le Président Jean Barbot de la Cour des aides de Guyenne et membre de l’Académie royale de Bordeaux, puis Monsieur de Lalanne, Madame de Pontac-Belhade, madame de Crussol de Florensac… À vrai dire, dans un premier temps, elle eut du mal à retenir tous les invités qu’elle rencontrait et les informations que lui donnait son hôtesse. L’individu qui l’impressionna le plus fut monsieur de Montesquieu, conseiller au parlement de Bordeaux, dont elle avait lu les Lettres persanes. Une fois toutes les civilités effectuées, madame Duplessy entraina la jeune femme vers une bergère. «  Je vous ai convié, car je vous ai remarqué à la messe dominicale, je l’avoue. Par nature, je suis curieuse surtout quand ce sont des personnes nouvelles dans notre société. Quelque chose dans votre allure m’a interpellé. J’espère que je ne vous gêne pas trop.

Jeanne Marie Françoise Chazot, Mme Duplessy

— Non ! ne vous inquiétez pas. Cela m’a fait plaisir d’être invitée dans votre salon. Je dois dire que je suis très impressionné par toutes ses personnalités. J’ai bien peur de ne pas me révéler à la hauteur de leur culture malgré mon éducation aux ursulines.

— Vous avez été élevée aux ursulines ? Celle de Libourne ?

— Non. Mon oncle m’a envoyée à l’abbaye de Saint-Émilion.

— C’est étrange, pourquoi vous avoir expédiée dans un couvent où l’on instruit les plus pauvres ?

— Je suis orpheline et vous êtes au fait que chaque famille cache bien des choses. Je n’ai jamais réellement su.

— Et du côté de votre mère ?

— Ce sont les Bouillau-Guillebau.

— Mais cette famille détient un parlementaire.

— Oui, après mon grand-père, c’est mon oncle Augustin. À vrai dire, ils se sont intéressés à moi depuis que je suis l’héritière des de Madaillan-Saint-Brice. 

— Décidément, les familles sont compliquées. Qu’appréciez-vous dans la vie ?

— La musique, je joue de la harpe tous les jours et j’aime chanter ainsi que la lecture. Par contre, je l’avoue, bien que cela ne se perçoive pas en ce moment, je n’affectionne guère de parler en public. Les mots se révèlent parfois dangereux. 

— Voilà, une vision originale ! Mais vous n’avez pas tort. Mal employés, ils peuvent déclencher des frasques voire des catastrophes. 

— Ils sont généralement utilisés par des gens qui veulent se mettre en avant, les plus brillants réfléchissent avant de s’exprimer, ce qui est loin d’être le cas pour tous. 

— Vous me plaisez, vous êtes plus intelligente que vous ne le pensez, j’adore. »

La soirée se poursuivit, mademoiselle Labourdette et monsieur Sanadon la rejoignirent une fois que leur hôtesse se fut éloignée. Monsieur Bel vint la voir afin de converser, ils eurent une discussion lors de laquelle elle comprit qu’il estimait son niveau de culture. La réception finit, Madame Duplessy l’incita à revenir aussi souvent que possible, le salon se tenait tous les lundis. Elle accepta avec plaisir, signalant toutefois, que dès la fin de la semaine, elle devait se rendre dans son domaine de l’Entre-Deux-Mers. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “L’orpheline/ chapitre 019

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