De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 010 bis

 

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épisode 010 bis

1790– 1792, quand la vérité n’a plus d’importance

a Signora di Monza, 1847 by Giuseppe Molteni (Italian 1800-1867).jpg

Le parloir depuis longtemps n’avait plus cette fonction. Il servait d’immense vestibule. Il était sombre faiblement éclairé par des fenêtres très hautes placées. Il y avait pour tout mobilier que des bancs de bois de chêne cirés qui, accolés aux murs, faisaient son pourtour et n’avait pour décoration que d’immenses tableaux. Il y’en avait un sur chaque mur représentant la vie de la vierge. Dame Amelot s’était aussitôt mise en prière, dialoguant avec la vierge, elle lui réclamait la protection de ses filles.

Les malles des deux pensionnaires avaient été abandonnées au milieu de la pièce par les hommes du commissaire. Trônaient sur elles un pichet d’eau et des gobelets, c’était tout ce qu’on leur avait laissé pour se sustenter. Les jeunes filles s’étaient installées tant bien que mal sur un des bancs dont l’assise était suffisamment large pour permettre à Sophie de s’y allonger. Elle avait posé sa tête sur les genoux de son amie qui, appuyée sur le mur, laissait vagabonder ses pensées. Seul le frémissement du murmure des prières de Dame Amelot habitait le lieu. La salle était humide et l’odeur de moisi avait ramené Edmée sur le navire qui l’avait amenée en France. De là, son introspection l’avait ramenée dans le désordre à Cap-Français et au jardin de la demeure. Sa rêverie la porta sans plus de logique à Bellaponté et aux champs de cannes, puis elle se vit parcourant les rangs de vigne du château Lamothe avec Madame de Cissac à ses côtés. Tout cela l’amena à penser à Jeanne-Louise, sa tante, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis longtemps. Elle songea que si elle était ramenée à l’hôtel de Versailles personne ne l’y attendrait. Sophie se mit à gémir dans son sommeil, un mauvais rêve sans doute, songea Edmée. Comment ne pas cauchemarder ? Même protégées par ses murs, les nouvelles de l’extérieur leur parvenaient, et que d’horreurs leur avaient-elles apportées. Si certaines de leurs compagnes avaient passé les frontières, d’autres avaient été massacrées, à Nantes, Paris ou ailleurs, ou alors elles croupissaient dans quelques prisons. Ces pensées funestes ramenèrent Edmée vers sa tante. Qu’avait-il bien pu arriver au château Lamothe ? Les dernières nouvelles remontaient à plusieurs semaines voire désormais plusieurs mois, et encore étaient elles de la main de madame Durant. Qu’allait-elle devenir ? Était-elle seule ?

fountain-hills-apparition-miraculeuseDans la pénombre du jour tombant au fil des heures angoissantes d’attente, Edmée entra dans un état semi-second. Tout à coup, elle devina un halot tremblant. Celle qu’elle n’avait pas vue, depuis quelques années, en fait depuis sa fuite dans les jardins de la Folie-Titon, lui apparut. L’Éthiopienne était là devant elle. Affolée, elle se tourna de tous côtés pour s’assurer que personne ne voyait l’apparition, Sophie somnolait toujours et seule la mère supérieure devina son agitation, mais elle ne broncha pas. Elle lui jeta un regard interrogateur, Edmée lui répondit avec un petit sourire. « – Ne t’inquiètes pas Zaïde, il n’y a que toi qui me vois et qui m’entends.

– Je te croyais disparu à jamais !

– Surtout, ne parle pas à voix haute. Non, Zaïde, mais tu n’avais pas besoin de moi et cela me demande beaucoup d’énergie. Écoute-moi. Les jours à venir vont être difficiles, des hommes et des femmes vont te vouloir du mal, d’autres du bien. Je serai toujours là pour t’aider, mais il te faudra beaucoup de courage, tu vas être entraîné dans beaucoup de tourmentes, mais après tout ira pour le mieux. Fais confiance en ton amie…

Edmée sursauta au bruit terrible dans le silence que fit la clef dans la serrure lorsque le commissaire ouvrit la lourde porte. La forme s’évanouit. La mère supérieure se rapprocha d’elle, affolée, et tout en chuchotant elle lui intima l’ordre de ne rien dire. Elle avait vu Edmée parler à quelqu’un qu’elle-même ne voyait pas. « – Surtout, mon petit, ne dites rien de votre apparition, la dernière sœur qui a prétendu voir la vierge a été emmenée tout droit à la guillotine de peur que cela ne donne de l’espoir… » Elle n’eut pas le temps de poursuivre. Le capitaine se rapprocha d’elles et les interpella. « – Laquelle de vous deux est la citoyenne Dambassis ? » À l’annonce de son nom, Sophie sursauta « – c’est moi monsieur ! 

– Mais pourquoi venez-vous la chercher ? Interrogea Dame Amelot, inquiète.

– pour la renvoyer chez elle bien sûr, la voiture qui doit la ramener est arrivée

– Mais… Et mademoiselle Vertheuil ?

– pour la citoyenne Vertheuil, j’attends encore des informations.

A Lady in a Blue Dress.jpgEdmée resta impassible, bien que son estomac se noua. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Ne t’inquiètes pas Edmée, mon père viendra te chercher. » La mère supérieure intervint et avec douceur les sépara. Elle ne voulait pas que le capitaine s’impatiente, car elle supposait que ce serait au détriment d’Edmée. Sophie se retournant avec aplomb vers le commissaire tout en continuant à priori à parler à son amie « – je préviens mon père, et nous revenons te chercher. » Le commissaire s’impatienta « – citoyennes trêve de pleurnicheries. »

Le nouveau régime était bienveillant envers monsieur Dambassis comme l’avait été l’ancien, car ils avaient besoin de sa banque. Dame Amelot savait aussi que le commissaire faisait montre d’autorité sur les deux jeunes filles, juste pour montrer sa puissance, ce qu’elle trouvait ridicule, mais qu’il ne leur ferait aucun mal, car dans le cas contraire les foudres de ses supérieurs lui tomberaient dessus. Elle supposait que le capitaine faisait une différence de régime, car Edmée était une ci-devant, alors que Sophie Dambassis était une citoyenne presque comme les autres à ses yeux. Avec la hauteur d’une reine, bien que les jambes tremblantes, Sophie passa devant le commissaire et franchit la porte. Le geôlier ferma derrière lui. La mère supérieure et Edmée se retrouvèrent seules. « – Ne vous inquiétez pas, ma fille, ils ne vous feront rien de peur de fâcher Monsieur Dambassis.

– je suppose ma mère.

Le temps s’écoula à nouveau plongeant le parloir dans la pénombre. Personne ne prit la peine de faire de la lumière et lorsque Dame Amelot appela, nul ne répondit. Elles se crurent seules, voire oubliées. Pour rassurer la jeune fille, la supérieure fit remarquer que les gardes devaient être trop loin pour les entendre. Elle proposa un gobelet d’eau à Edmée que la faim tenaillait. Elles n’avaient eu que ce breuvage pour emplir leurs estomacs, mais jusque-là l’inquiétude de leur sort leur avait fait oublier leurs besoins naturels. Dame Amelot se remit en prière et Edmée s’installa à nouveau sur un des bancs. Elle frissonna, l’humidité du lieu lui donnait froid, elle s’emmitoufla dans son manteau. Les heures d’angoisse s’écoulèrent à nouveau dans un état semi-second. Ce fut une nouvelle fois le bruit de la clef dans la serrure qui la sortit de sa torpeur. Elle réalisa que le jour était tombé, le flambeau du garde qui suivait le commissaire l’aveugla momentanément et éclaira de façon lugubre le centre de la pièce, l’espace étant trop grand pour l‘illuminer complètement. Le commissaire venait chercher Edmée, Dame Amelot ne put s’empêcher de serrer contre elle la jeune fille. Elle lui glissa quelques mots affectueux et la bénit. La_Princesse_Helene_Alexandrowna_Souvoroff.jpgLa jeune fille en fut émue et lui assura qu’elles se révéraient, ce dont l’ursuline était moins sûre, tout au moins sur cette terre. Elle retint ses larmes pour ne pas l’inquiéter. Le commissaire et les gardes ne dirent rien, ne firent rien, attendirent. Pourquoi en rajouter ? Le commissaire obéissait à ses supérieurs, mais parfois il ne comprenait pas le but de ses ordres. Il était évident pour lui que ses femmes ne gênaient personne, voire qu’elles faisaient du bien autour d’elles, quant aux pensionnaires c’étaient des gamines inoffensives qui subissaient leur naissance. Enfin cette fois-ci les ordres étaient cléments, il devait faire reconduire chez elle la jeune citoyenne.

Le commissaire laissa passer Edmée devant lui. Quand elle sortit du côté de la rue Sainte-Avoye, elle trouva à attendre un carrosse. Dans l’obscurité éclairée par les lumignons de la voiture, elle devina un homme patientant devant sa porte, pendant que le cocher vérifiait les harnais. Quand il la vit, il lui sourit avec bonhomie. Il faisait bon père de famille, le ventre et les joues rondes, le poil poivre et sel. Cela la rassura quelque peu, d’autant que s’avançant vers lui, elle aperçut quatre hommes, des militaires tenant la bride de leur monture qui avaient plutôt l’air de brutes dans la demi-obscurité. Sans ordre, l’homme lui ouvrit la porte de la voiture, le commissaire lui sourit pour la rassurer et lui fit signe de monter. Elle aspira un grand coup et gravit le marchepied de la berline. Elle alla se blottir dans l’angle opposé et instinctivement s’enveloppa dans son manteau. L’homme faisant balancer la voiture, vint s’asseoir en face d’elle, avec sa canne, il toqua le plafond de celle-ci pour signaler qu’ils étaient prêts. Edmée entendit les hommes se mettre à cheval, l’un d’eux signala que sa malle était fixée à l’arrière et le cocher donnait ordre à ses bêtes d’avancer. La voiture se mit en branle. Edmée ostensiblement fixait la vitre pour ne pas avoir à regarder l’homme en face d’elle. Elle aperçut un des cavaliers trotter à leur côté, elle supposa que les autres encadraient le convoi, ce qui l’inquiéta. Comme si son compagnon suivait le cours de ses pensées, il lui dit tout bas « – ne vous inquiétez pas, vous n’êtes pas prisonnière. Je suis prié de vous conduire chez vous à Versailles. » Elle leva ses yeux translucides pleins d’interrogation, se demandant bien pourquoi quelqu’un avait décidé cela, il ne devait pas savoir que l’hôtel familial était vide. Du moins le supposait-elle. Il ne devait y avoir personne à l’attendre, dans le cas inverse elle l’aurait su. Elle ne rajouta rien, supposant que derrière cette action se cachait quelque chose, ce qui rajouta à son appréhension. Son interlocuteur semblait vouloir faire conversation et reprit « – vous allez pouvoir retrouver votre parentèle, votre tante et votre oncle, je crois.

– Oui monsieur, je suppose, bien que les dernières nouvelles, que j’ai eu de leur part venaient de notre château du côté de Bordeaux et elles n’étaient pas bonnes. Ma tante était alors très malade.

– Ah, voilà qui est fort triste et votre oncle ?

– Lui ? Je ne saurais quoi vous dire. Je ne suis même pas sûr qu’il soit auprès de ma tante.

– Ah, voilà qui est bien triste.

Charles Francis Greville, ca1790 (George Romney) (1734-1802) Location TBD.jpgL’homme s’arrêta là, comme s’il n’y avait rien à ajouter. Elle fit de même se demandant pourquoi, après ce qu’elle venait de dire, l’homme n’avait pas renoncé au voyage. Elle supposa qu’il suivait des ordres.

Passée la barrière qui ouvrait la route royale de Versailles, la voiture prit une cadence régulière ralentissant à peine en traversant les faubourgs et les villages. L’homme se mit à somnoler, du moins ce fut l’impression que cela donna à Edmée. Elle laissa dès lors son regard errer sur la campagne éclairée par une lune brillante pas tout à fait pleine et un ciel étoilé. Tout respirait la paix sauf l’esprit de la jeune fille qui était plongé dans les eaux de la confusion. Elle avait dû s’endormir ou tout comme, car elle sortit de sa torpeur en traversant le village de Viroflay. Son compagnon de voyage, ou plutôt son garde, car elle ne se faisait pas d’illusions, venait d’interpeller un des gardes par la fenêtre. Il n’y en avait plus pour longtemps. Ils étaient aux abords de la ville royale. Ils pénétrèrent dans la ville par l’avenue de Paris, tournèrent dans la rue de Montbauron, puis parcoururent la rue de la Paroisse passant devant l’église Notre-Dame, puis après avoir tourné rue de réservoir, ils s’engagèrent dans la rue d’Angiviller où elle aperçut l’hôtel familial. Son cœur se mit à battre la chamade, le carrosse s’arrêta devant les grilles ouvertes de l’hôtel. L’homme descendit la précédant, il l’aida à descendre. Elle porta les yeux vers la demeure où aucune lumière ne montrait la vie. Elle semblait inhabitée. Elle se retourna vers l’homme, interrogative. Il fit celui qui ne comprenait pas. Elle passa le portail grand ouvert, elle avança sur l’allée mangée par les mauvaises herbes, elle n’était plus entretenue. La porte était entr’ouverte sur l’obscurité intérieure. Edmée frissonna, éclairée par l’astre nocturne, la scène était lugubre. Derrière elle, elle percevait les hommes déchargeant sa malle. Elle frappa tout d’abord timidement, puis réitéra plus fort, aucun bruit ne parvenait de l’intérieur. Elle revint à la charge. Rien. Elle pénétra, essayant de deviner au travers de l’obscurité ambiante quelque chose. Elle sursauta, le carrosse suivi des cavaliers s’était mis en garde. Sans mise en garde, les hommes qui l’avaient conduite la laissaient seule, sa malle abandonnée devant le portail. Elle en fut surprise, elle supposait que cela cachait quelques faits de mauvais augure. Elle revint vers sa malle, elle réalisa seulement là, que la ville n’était pas éclairée. Elle prit la malle par une des anses de cuir et essaya de la tirer vers l’intérieur. Elle était lourde, elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises. La rage du désespoir monta, ses larmes avec. Pourquoi l’avoir menée jusque-là s’il n’y avait personne ? Pour l’y laisser seule ? Dans quel but ? C’était absurde. Elle se reprit, et se remit à tirer sa charge. « – Mademoiselle, mademoiselle, laissez, Gilbert va le faire… Gilbert… vite, c’est mademoiselle ! » Edmée sursauta, et se retournant elle vit courir à elle Mathilde la gouvernante de la demeure. Ses nerfs craquèrent. Elle tomba dans les bras charnus de la femme. « – Oh ! Mon petit, comment ses monstres ont-ils pu vous laisser là au risque d’y être seule… ce sont vraiment des bons à rien. Ils ne vous ont pas fait de mal au moins.

– Non, non, Mathilde, ils m’ont juste conduite ici.

– Je suis désolé pour cet accueil, mais la garde nationale est venue fouiller la maison dans l’après-midi. Ils ont mis tout sens dessus dessous. Nous avons cru qu’ils revenaient pour nous, alors nous nous sommes cachés.

– Mais pourquoi ont-ils fait ça ?

– Ils cherchaient monsieur le vicomte.

– Mais ma tante et lui sont partis depuis longtemps. Ils doivent bien le savoir.

IMG_6175 2.JPG– Pour ça oui. La maison est surveillée depuis un bout de temps, ils ne sont pas très discrets. Monsieur le vicomte est revenu ou une ou deux fois nuitamment, mais il y a bien longtemps que nous l’avons vu, nous-mêmes. 

Edmée était surprise par ce qu’elle apprenait. Gilbert entre-temps était arrivé et avait pris en charge la malle. Mathilde entra devant la jeune fille et alluma un bougeoir et avec celui-ci un chandelier à cinq branches, éclairant la scène que l’on pouvait qualifier d’apocalyptique. Les meubles étaient renversés, les bibelots cassés jonchaient le sol. Edmée était ébahie. « – Rassurez-vous mademoiselle, nous allons tout remettre en place, évidemment pour ce qui est cassé…

– Mais Mathilde, ils ont fait cela dans tout l’hôtel ?

– Malheureusement oui… rien n’y a échappé. Ils étaient une douzaine, dirigés par un commissaire de Paris, un homme qui avait l’air bonhomme, mais ce n’était qu’une façade. Il était déjà venu dans le quartier poser des questions. Il nous a fait garder dans la cuisine. La Suzon, elle bouillait de colère, tout ça pour que l’on ne voie pas. Ils nous ont pris pour des idiots, nous avons bien compris qu’ils cherchaient des papiers. À mon avis, ils en ont été pour leurs frais.

– L’homme qui commandait, il était dégarni, sans perruque, avec une veste avachie dans les taupes, un gris sale ?

– C’est exactement cela, mademoiselle. Répondit Mathilde interloquée.

– C’est lui qui est venu me chercher au couvent. Il s’est comporté avec moi comme s’il avait été mon père. J’ai bien senti qu’il y avait quelque chose de louche. Il ne s’est même pas présenté à moi. Il m’a parlé de ma tante, du vicomte, il en a été pour son compte… Par hasard, il n’y aurait pas quelque chose pour me restaurer, je n’ai rien avalé depuis hier.

– Bien sûr que si. Mademoiselle n’a qu’à monter se reposer, en attendant que je lui prépare quelque chose.

Mathilde prit les devants vers l’étage, qui était aussi dans le plus grand désordre. Elle précéda Edmée vers sa chambre. Le lit avait été renversé, la literie était au sol. Mathilde alluma les chandeliers de la pièce après les avoir redressés, qui se retrouva dès lors baignée d’une lumière chaude. Elle tira, aidée de la jeune fille, le matelas jusque sur le sommier et refit le lit. Edmée s’y assit, elle était déboussolée, elle ne comprenait pas ce qui se passait, ce qui lui arrivait. Elle pensa tout à coup à la cachette de la garde-robe qu’elle partageait avec sa tante. Elle devint inquiète. Et si ces hommes l’avaient trouvée ? Elle patienta toutefois et attendit que Mathilde ait fait le tour de la pièce dont elle rangeait les éléments au fur et à mesure, redressant, ramassant tous les objets renversés. Mathilde se décida à la laisser pour aller aux cuisines où Suzon avait déjà dû se mettre en œuvre pour concocter un encas. Dès qu’elle fut seule, Edmée se précipita dans la petite pièce sans fenêtre. De chaque côté, les penderies avaient été vidées ou presque, les quelques robes qui y étaient s’étalaient sur le sol. Elle repoussa celles qui s’entassaient dans l’un des coins. Dans les moulures de bois décorant les murs de la pièce, elle chercha le bouton qui déclenchait le mécanisme. Deux lattes du plancher se soulevèrent accompagnant le son du déclic. Elle les souleva, visiblement la cache avait été ouverte. Sa tante lors d’une de ses dernières sorties du couvent lui avait montré la cachette et son contenu au cas où ? Elle n’avait alors pas bien compris pourquoi. Sur les cinq bourses qu’elles savaient être là, il n’en restait que deux. Elles étaient emplies de Louis d’or, il y en avait pour une somme rondelette, d’autant que les conditions politiques du moment avaient dévalué la monnaie révolutionnaire. Elle supposa que le vicomte, son oncle, s’était servi lors de ses passages. En dessous se trouvaient deux boites, deux coffrets recélant deux parures de diamants que sa tante ne voulait point transporter. Elle en vérifia le contenu, collier, broches, bracelets et bagues étaient au complet dans toute leur splendeur. Elle remit soigneusement le tout. Comme elle entendit du bruit venant de l’escalier puis dans la pièce d’à côté, elle fit semblant de remettre en place ses robes. Mathilde la cherchant passa la tête par la porte.« – Laissez mademoiselle, je vais remettre en ordre pendant que vous mangez. »  Une heure plus tard, Edmée était allongée. Elle avait bien besoin de repos, les diverses émotions de la journée l’avaient épuisée, mais l’appréhension de l’avenir l’empêchait de trouver le sommeil. Elle fixait son ciel de lit que la fin de la nuit étoilée éclairait faiblement, elle avait refusé que Mathilde tire les rideaux. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. La peur de l’enfermement sûrement. Elle se tournait, se retournait ne trouvant pas le sommeil. Ses pensées la torturaient. Elles la ramenaient toujours vers l’idée qu’elle était désormais seule ou peu s’en fallait. Le peu de parentèle, qu’elle avait, avait disparu. L’absence de nouvelles de sa tante l’inquiétait et s’était transformée en une sourde anxiété qui la rongeait. Vers qui allait-elle pouvoir se retourner pour s’occuper d’elle, pour sa sécurité ? Depuis longtemps, elle savait que tout était fragile, que rien n’était constance. Elle était passée de bras en bras attentionné et protecteur, mais le destin les avait emportés les uns après les autres et intuitivement, elle supposait que c’était la même chose pour Jeanne-Louise.

***

IMG_1027.JPGLe soleil était levé depuis deux bonnes heures, le temps était maussade. La brume s’accrochait au pied des vignes et enrobait le décor ambiant d’une ouate triste. Jeanne-Louise s’était levée d’elle même ce qui sortait de son ordinaire. Elle fixait la fenêtre sans porter attention à ce qu’il y avait dans l’axe de son regard. Elle n’aurait su dire ce qui l’avait attirée jusque-là. Depuis longtemps, elle était tournée vers elle-même, vers ce marasme interne qui bousculait ses idées sans suite logique, rendant ses pensées plus ternes, plus sombres les unes que les autres et la laissant le plus souvent en pleine torpeur. Elle ne sentait plus de force pour quoi que ce soit, son énergie s’était éteinte, entraînant avec elle son envie de vivre. La vie l’épuisait, elle restait allongée, les yeux hagards ou fermés vers des rêves étranges et lugubres. La gouvernante ne pouvait rien y faire, elle avait déjà beaucoup à faire en s’occupant de la santé dégradée de sa maîtresse. Elle qui avait été si belle, n’était plus que l’ombre d’elle même. Avec Jeanne, elles l’obligeaient à rester soignée, la coiffant tous les jours, l’amenant à se changer tous les jours, à se lever pour manger, pour marcher un tant soit peu. Elle espérait quelques miracles, quelques progrès, mais de jour en jour elle devait admettre que c’était de plus en plus difficile.

Madame Durant était aux cuisines quand la cloche sonna, la faisant sursauter, car c’était un appel de sa maîtresse et cela faisait bien longtemps que cela ne s’était pas produit. Qu’arrivait-il ? Elle se précipita dans les escaliers, demandant à Jeanne de la suivre. Elles arrivèrent essoufflées dans la chambre de leur maîtresse et furent surprises de la trouver à la porte-fenêtre. De là, la vue donnait sur l’allée qui menait à la route de Bordeaux. D’une voix atone, sans se retourner elle leur dit « – il revient, il y aura mis du temps, mais il vient parachever son œuvre.

– De qui parlez-vous, madame ?

– Du conventionnel !

Madame Durant s’approcha et vit arriver une troupe d’hommes armés avec à leur tête une berline. Sa maîtresse avait raison, de toute évidence à plus d’un an de distance, le citoyen Dutoit, missionné par l’assemblée, n’avait pas lâché prise, il était bien de retour. Qu’allaient-elles devenir ? Qu’allaient-ils faire de sa maîtresse ? Tant d’histoires horribles venaient de Bordeaux avec cette guillotine sur la place royale. Courageusement, elle alla à la porte, les jambes tremblantes. Elle avait bien essayé de renvoyer Jeanne, de la faire fuir par l’arrière du château, mais celle-ci avait obstinément refusé. Madame Durant et sa maîtresse étaient sa seule famille, alors pourquoi partir ? Elle préférait partager leur sort, quel qu’il fût. Ce fut donc conjointement, le cœur battant la chamade, que les deux femmes accueillirent la troupe d’hommes. Leur chef sauta de la voiture, il ne prit pas la peine de se présenter et aboya. « – Pousse-toi, femme. Nous venons arrêter ta maîtresse. Elle soutient un ennemi de la France ! » Les deux femmes restèrent ébahies autant par le comportement de l’homme que par l’explication donnée. Outrée, la gouvernante, que la colère portait, rétorqua aussitôt « – ma maîtresse ? Je ne vois pas comment elle pourrait faire dans l’état où elle est ! Elle ne se soutient pas elle-même.

– Tu me fatigues ! Ceci n’est que mensonge !

Du même élan, il la poussa. Jeanne, tout en évitant de justesse l’homme, rattrapa madame Durant, qui perdait l’équilibre sous le geste. Celle-ci se reprit et s’empressa de le suivre dans l’escalier, précédant ses hommes.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair.jpgJeanne-Louise, depuis le balcon de pierre de sa chambre situé au-dessus de la porte, avait suivi l’échange. « – Lutter, toujours lutter… Il fallait fuir… » pensa-t-elle ? Elle rassembla ses quelques forces et se précipita vers la porte opposée à celle où en toute logique son tortionnaire allait apparaître. Elle traversa les pièces suivantes, garde-robe, salle de bain et se s’élança dans l’escalier de service, mais là elle entendit des voix, celles des hommes qui s’apprêtaient à le gravir. Elle fit volte-face, monta à l’étage, traversa les pièces en enfilade et entra dans celle qui avait été dévolue à la nurserie. Là, elle s’arrêta comme foudroyée. « – Lutter ? Pourquoi ? » Elle s’approcha de la large fenêtre que le soleil inondait après avoir dissipé les brumes cotonneuses du matin. Devant elle les vignes s’étendaient jusqu’au fleuve. « – Lutter ? Pourquoi ? » Plus rien ne raisonnait en elle. Elle ouvrit la fenêtre. Aux échos de vie, elle se laissa chavirer dans le vide. 

***

Edmée se réveilla en sursaut. Elle avait entendu un cri. À moins qu’elle ne l’eût rêvé ? La dernière vision de son rêve, du moins le reste de souvenir qu’elle en avait, était sa tante s’approchant, s’excusant et une lumière étincelante, comme un éclair. Pourquoi s’excusait-elle ? Qu’était-il arrivé à Jeanne-Louise ? Edmée se leva et marcha pieds nus jusqu’à la fenêtre. La sensation de sa chemise de batiste glissant sur le sol et se prenant dans ses chevilles la ramena de façon fugace à Bellaponté. Elle ouvrit la fenêtre, la matinée était avancée, le soleil illuminait le jardin faisant chatoyer les couleurs automnales des arbres et de la forêt qu’elle apercevait au loin. Tous ces bouleversements la troublaient tellement, qu’elle ne savait plus que penser. Que devait-elle faire ? Qu’allait-elle devenir ? Dépitée par toutes ses questions sans réponses, elle se sentit soudain très fatiguée. Elle alla s’asseoir à sa table de toilette. Elle tripota involontairement son nécessaire de toilette redressant son miroir sur pied, alignant ses brosses, boites et flacons. Elle se regarda sans se voir dans la glace encastrée dans un cadre enguirlandé surmonté de deux angelots qui lui souriaient. Sans réfléchir, elle prit sa brosse pour coiffer ses boucles, elle réalisa que Mathilde avait tout remis en place et qu’il ne manquait rien. Elle se rappela que celle-ci lui avait fait remarquer que l’on avait volé brosses et peignes de sa tante. Elle en était désolée, ils étaient si beaux, en ivoire incrusté de nacre. Elle revoyait sa tante se faire coiffer ses beaux cheveux blonds, elle eut un pincement au cœur. Les pensées d’Edmée n’arrivaient pas à se fixer, à rester cohérentes. Elles partaient dans tous les sens suivant le fil de ses inquiétudes. Elle commença à coiffer son opulente chevelure, lissant, enroulant en dragonnade chacune de ses mèches noires. Elle ne faisait pas vraiment attention à ce qu’elle faisait, l’habitude faisait son office. Elle était tournée vers ses pensées, se laissant porter par leurs fils, le reste n’était qu’un brouillard, aussi sursauta-t-elle quand, dans le reflet de la glace, elle croisa derrière elle l’Éthiopienne. « – Eh bien, eh bien, mon cœur voila que je te fais peur maintenant.

– Oh non ! Je ne m’y attendais pas.

– Je me doute. Prépare-toi ma jolie, ton amie sera là d’ici le début de l’après-midi. Elle va t’emmener. Soigne ta mise.

– Ah ?

– Sache que je vais avoir désormais beaucoup de mal à t’apparaître. Les nuages de la désolation fondent de toute part sur ce pays, comme sur notre île. Malgré ce que tu vas vivre, je serais toujours là pour te protéger, mais tu vas devoir lutter. Les forces du mal vont vouloir t’engloutir. N’oublie jamais que tu as plus de courage, plus de force que tu le crois et que même dans les moments les plus durs, je serais à tes côtés…

1799._Borovik_pt_naryshkinoy.jpgLa porte de la chambre s’entrebâilla laissant passer Mathilde. « – Ah ! mademoiselle est levée… » L’image de l’Éthiopienne se dissipa laissant contrarier Edmée qui aurait aimé en savoir plus. Elle la laissait avec plus de crainte que d’assurance. Mathilde était loin des pensées de sa maîtresse, elle continuait son monologue. « – Gilbert va remplir votre baignoire, un bain vous fera le plus grand bien. J’ai rangé votre garde-robe et j’ai repassé deux de vos robes ne sachant pas ce que vous voudriez mettre. » Edmée secoua ses pensées et rassembla son attention vers la servante. « – Si l’une des deux est une de mes robes de linon, ce sera très bien. Il faudrait préparer une malle avec quelques effets, je pense que mademoiselle Dambassis va venir me chercher, du moins me l’a-t-elle promis. » Mathilde ne rajouta rien, mais, elle resta septique. Elle s’activait tout en écoutant sa maîtresse, amenant une robe blanche en linon de plusieurs épaisseurs et volantée au col et aux manches, qu’elle étala sur le lit. Elle alla ensuite chercher chemise et jupons quand elle fut arrêtée dans son élan, surpris par la réflexion d’Edmée. « – Au sujet de Sophie, son père vous donne bien vos émoluments ? Avez-vous de quoi subvenir à vos besoins ? » Mathilde trouva que la jeune fille avait mûri depuis la dernière fois où elle avait séjourné dans la demeure. « – Oui, oui, mademoiselle, il n’y a pas lieu de vous inquiéter, nous recevons nos gages régulièrement, et le secrétaire de monsieur Dambassis vient une fois le mois, au moins pour voir de quoi nous avons besoin. De plus comme il n’y a que Gilbert et moi, nos besoins sont moindres. De plus, Gilbert a toujours des liens avec le potager du roi, depuis qu’il y a travaillé en renfort, alors nous ne manquons de rien, d’autant que le château est vide et que les jardins d’apparats ont été transformés en jardin potager.

– Il n’y a plus personne ?

– Plus personne, mademoiselle. Dans un premier temps, une grande partie de la domesticité est restée, mais comme une part importante du mobilier a été mise en vente et que le château sert désormais d’entrepôt pour les biens confisqués, ils ont fini ou ont dû se disperser. De plus, il n’est pas toujours bon d’avoir servi des ci-devant, que mademoiselle m’excuse.

***

Edmée s’était préparée, elle portait la robe à la chemise préparée par Mathilde. Elle aimait beaucoup la coupe de cette robe qui ne faisait plus scandale depuis longtemps, elle lui rappelait Saint-Domingue et malgré le corset souple qu’elle portait, elle la trouvait plus confortable que ses robes fourreaux ou Anglaise. Elle la ceintura haut avec une large ceinture de satin assorti à la couleur de la veste courte de ton chocolat en shantung qu’elle prévoyait de porter, car la température était clémente, mais pas au point de se contenter d’une étole. Mathilde souriait la voyant mettre en ordre sa chevelure dont les mèches tombaient jusqu’au bas de son dos en dragonnes. Elle était attendrie par l’attention que portait la jeune fille à sa toilette malgré les difficultés qui l’entouraient. C’était bon signe, elle ne se laissait pas abattre.

La jeune fille était quelque peu inquiète, Sophie allait elle vraiment venir, comme l’avait certifié l’Éthiopienne ? Elle accepta le déjeuner que Suzon lui avait préparé au milieu de la journée, bien que la faim ne la taraudait pas. La brave femme, mère de Mathilde, avait mis tout son cœur dans un déjeuner roboratif. Tout en la regardant manger, dans le salon donnant sur le devant de l’hôtel où Mathilde l’avait installée, la Suzon lui narrait tout ce qui s’était passé sur Versailles pendant son absence. Elle passa du départ du roi et de la reine aux massacres de septembre qui avaient lieu dans la ville tout comme à paris. Mathilde n’arrivait pas à faire taire la vieille femme qui à son goût mettait trop de détail sanguinolent dans sa narration. Cela fit sourire la jeune fille qui appréciait l’animation la détournant de ses préoccupations. Elle triturait sa nourriture sans grande conviction écoutant sans grande attention le babillage de Suzon. Celui-ci fut interrompu par le bruit des roues d’un carrosse sur le pavage de la rue. Dans le même temps alors qu’elle ne s’y attendait pas, un être lumineux s’interposa entre elle et la porte-fenêtre. « – Dites à votre amie d’accepter le 3ème parti. » Elle n’eut pas à réfléchir bien longtemps, la porte s’ouvrit d’un coup sur la tornade qu’était Sophie. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. « – Mon père n’était pas là quand je suis rentrée. Quant à ma mère, je te laisse deviner… dès que mon père est rentré, il s’est soucié de toi, mais le couvent était vide. Il a remué ciel et terre pour finir par savoir que l’on t’avait reconduite ici. C’est idiot ! Enfin dès que j’ai pu mon père m’a envoyée… enfin, il m’a permis d’accompagner monsieur Ducasse, son secrétaire. »  Edmée se mit à rire de soulagement et du comportement toujours aussi survolté de son amie, qui avait sorti sa tirade tout à trac sans préambule. Elle fut calmée par l’arrivée du secrétaire de monsieur Dambassis, appuyé sur sa canne et à la démarche difficile. Edmée lui fit une révérence. Le vieil homme sourit devant le tableau que faisaient les jeunes filles. Il rappela tout de même qu’il ne pouvait s’attarder, il leur fallait rentrer à Paris.

                        Comtesse de Tankerville, 1819  he beautiful Elizabeth, Duchess-Countess of Sutherland (oil on canvas painting by George Romney, 1782)

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 011

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 009 et 010

épisode précédent

épisode 009

1789, la fuite

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Jeanne-Louise était désormais certaine qu’elle attendait. Elle était enfin enceinte. Elle en était sûre. Cela faisait deux mois qu’elle n’avait plus ses menstruations et elle sentait en elle la vie grandir. Elle décida de l’annoncer le soir même à Horace puisqu’il rentrait de son service auprès du comte de Provence, le frère du roi. Elle commanda à Suzon un repas et demanda à Mathilde de dresser la table au salon donnant sur le jardin. Le moment voulu elle demanda à Jeanne une robe à la chemise en linon. Outre le fait que cette tenue faussement négligée mettait en valeur sa silhouette, elle avait l’avantage d’être légère et donc confortable par ce temps orageux.

Tout fut prêt à l’heure présumée de l’arrivée de son époux. La nuit était tombée. Il faisait encore très lourd, une chaleur moite emplissait l’air. Elle préféra rester à l’étage, elle s’allongea sur une méridienne, dernière mode inspirée de l’Antique, la porte-fenêtre ouverte dans l’espoir d’un peu d’air. Pour passer le temps, elle ouvrit un livre s’évertuant à le parcourir sans grande conviction. Écrit par Bernardin de Saint-Pierre, elle était peu prise par l’histoire de ces deux héros Paul et Virginie, il est vrai qu’une sourde inquiétude s’était emparée d’elle. L’orage à venir sans doute, pensa-t-elle. Elle commença à trouver le temps long, elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre voir, si elle n’apercevait pas le carrosse. Le silence s’était installé, elle sursauta à l’envol d’un oiseau nocturne et au couinement d’un rongeur qui devait être son repas. Le château n’était pas loin, le parc était au bout de la rue d’Angiviller où s’élevait leur petit hôtel particulier. Elle supposa que son mari avait été retenu par son service, mais elle était inquiète, car d’habitude il envoyait un valet prévenir. Deux bonnes heures passèrent, égrenées par le carillon de l’horloge sur le manteau de la cheminée qui lui échauffait les nerfs. Il avait dû se passer quelque chose, elle en était sûre. Jeanne-Louise retournait des questions en tous sens sans trouver de réponse qu’il la convainc. Elle allait se décider à envoyer Gilbert, l’homme à tout faire de la demeure, quand retentit le fracas provoqué par l’arrivée d’un carrosse roulant sur les pavés de la rue. Elle se précipita à la fenêtre et de là vit descendre Horace de la berline. Elle descendit le recevoir, enfin rassurée, elle le rejoignit alors qu’il entrait au salon. Il affichait un air de grande contrariété. Elle comprit tout de suite que quelque chose allait de travers, ses craintes semblaient se confirmer. Il ôta sa veste qu’il jeta négligemment sur un fauteuil et s’assit lourdement devant la table dressée. Comme il ne disait rien, Jeanne-Louise s’installa en face de lui. Elle n’osa entamer la conversation. Le silence fut rompu par l’entrée de Mathilde demandant si elle pouvait servir. Horace sursauta, s’excusa pour son mutisme et acquiesça. Il attendit, qu’elle l’eût fait, et qu’elle fût sortie. Jeanne-Louise attendit dans l’expectative, n’osant troubler le silence de son époux. Heinrich Lossow, Illustration zu Friedrich Schiller, Kabale und Liebe« — Jeanne-Louise, il va falloir partir au plus tôt. La reine a demandé aux membres de sa famille, à ses amis et à leur entourage de quitter au plus vite la France. Il circule, dans Paris, un livre de proscription. Les favoris de la reine y sont en bonne place et la tête de la reine elle-même est mise à prix. Je ne pense pas que ce soit aussi grave qu’elle le pense, mais toujours est-il que madame de Polignac et sa famille, ainsi que le comte d’Artois sont déjà en route. Monsieur de Provence m’a demandé de suivre l’exemple, bien que lui-même ne songe pas à le faire. Dès demain, beaucoup de gens de la cour feront de même. Le prince de BourbonCondé plie déjà bagage, le marquis de Bouillé suit son exemple. La cour va se vider. Nous partirons dès demain pour votre château des bords de Garonne, nous y patienterons quelque temps pour voir comment le vent tourne. Au pire, nous prendrons un navire et sortirons des frontières. Je doute que nous en venions à ces extrémités. » Jeanne-Louise se demandait si elle comprenait bien. Deux jours avant, la vindicte populaire avait ouvert les portes de la Bastille, des émeutiers avaient massacré son gouverneur pour se munir d’armes et de munitions. Les émeutiers craignaient que les troupes étrangères massées autour de la capitale depuis le mois de juin ne finissent par être utilisées contre les États-Généraux ou pour servir un hypothétique massacre de la population des « patriotes ». Lorsque la nouvelle était arrivée jusqu’à elle par une de ses amies qui tenaient l’information de l’entourage royal, elle était restée dubitative, elle avait eu du mal à croire tout cela. Et maintenant, voilà que tout s’accélérait. Fataliste, elle n’avait guère le choix, le ton d’Horace ne laissait pas de place à l’hésitation, elle répondit. « — Bien, je suppose que nous laisserons Mathilde et Gilbert ici, je m’en vais demander à Jeanne et à Oscar de préparer nos bagages. Il nous faut aller chercher Edmée, bien sûr.

— Il va nous être difficile de rentrer dans Paris avec toute cette agitation et encore plus d’en ressortir, la populace a fermé les portes de la ville, cela est trop dangereux. Il vaut mieux laisser votre nièce au couvent, qui irait s’en prendre aux ursulines ? Gilbert, après notre départ ira la prévenir de notre séjour dans vos terres.

Jeanne-Louise acquiesça et garda pour elle la nouvelle de sa grossesse, elle ne voulut pas rajouter du poids aux difficultés à venir. Horace  s’inquiéterait inutilement, elle se sentait fort bien.

 ***

Louis Rolland Trinquesse A girl sleeping in an armchair, her feet resting on a chair.jpeg

Le voyage se révéla plus long et plus fatigant que prévu. Le carrosse utilisé était très lent, la voiture était mal suspendue et marchait à petite allure, au trot des chevaux. Il fallait relayer les chevaux à plusieurs reprises pendant la durée du voyage. Cette lenteur ne fut d’ailleurs pas due exclusivement au poids de la voiture ni même au mauvais état habituel du pavé. Ils durent s’arrêter avant la tombée de la nuit dans des auberges où ils étaient, leur semblait-il, examinés avec suspicion, au mieux, avec curiosité. Les nouvelles de Paris se rependaient dans toutes les provinces. De plus, Horace, bien qu’ayant choisi l’itinéraire passant par Tours, Poitiers, Ruffec, Angoulême, préféra toutefois contourner les bourgades de grandes importances pour plus de sécurité. Ces différents détours amenèrent leur équipage à n’avancer péniblement que d’une quinzaine de lieues par jour. Le voyage dura treize jours et demi jusqu’à Bordeaux. Ils avaient suivi la « route des charrois »jusqu’à Blaye puis avaient pris un bac pour traverser la Garonne. Le temps exécrable au moment de la traversée la rendit périlleuse, sous les éclairs d’un violent orage, une pluie battante soufflait avec de fortes rafales chahutant l’embarcation, pourtant fort solide et lourdement chargée.

Jeanne-Louise arriva exsangue sans une plainte. Elle dut s’aliter à peine arrivée, et cela pendant une huitaine de jours avant que de recouvrer des forces. Ce fut comme cela qu’Horace apprit qu’il allait être père.

épisode 010

1790– 1792, quand la vérité n’a plus d’importance

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Marie Catherine Amelot de Chaillou, était mère supérieure des Ursulines de la rue de Savoye depuis dix années sous le nom de dame Amelot. Parente d’un ministre du roi, elle était rentrée dans les ordres à quinze ans et grâce à sa famille, elle occupait sa charge présente.

La gestion de la maison était lourde et les évènements n’aidaient pas. Le début de l’année avait éclos avec une motion auprès de l’Assemblée constituante qui ébranlait pour la deuxième fois l’église de France après la nationalisation de ses biens pour renflouer les caisses de l’État. L’Assemblée avait voté l’abolition des vœux monastiques ainsi que la suppression des ordres et congrégations régulières autre que d’éducation publique et de charité.

Bien que contrariée, car elle avait espéré avoir du temps pour se retourner, Dame Amelot ne fut pas étonnée de voir entrer dans son bureau un représentant de la constituante, en ce matin de mars. Le fonctionnaire hautain, à l’air chafouin, petit homme coiffé d’une perruque filasse, faisant fi des présentations, tendit le document officiel de l’ordonnance. « — Ils n’auront pas attendu longtemps. » Pensa-t-elle. Elle resta impassible, son éducation l’avait gardé d’afficher ses sentiments. Sans se décontenancer, elle saisit le document et prit son temps pour rompre le cachet et en parcourir le contenu. Ce dernier était pour elle sans surprise. Le messager devant tant de sang froid devint mal à l’aise. Il ne s’attendait pas à ce manque de réaction apparent. Il était sûr de porter un coup bas. Il n’avait rien contre les ursulines ni contre leur supérieure, mais ce petit pouvoir le galvanisait. Il s’en était délecté par avance, aussi était-il fort désappointé. La dame Ursuline leva le regard vers lui et planta ses yeux dans les siens à sa grande gêne. « — Mon fils, je suppose que vous ne vous attendez pas à nous voir quitter ses lieux sur-le-champ ? » L’homme ne broncha pas, tant il était décontenancé par l’attitude pleine de dignité de la mère supérieure. « — Dans ce cas, je ne vous retiens pas, je me réserve le temps de la réflexion pour répondre à vos supérieurs. » Le petit fonctionnaire se le tint pour dit et avec un peu de hauteur se retira.

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Charles_Maurice_de_Talleyrand-Périgord_by_François_Gérard,_1808.jpgLe couvent fut sauvé par celui-là même qui l’avait mis en danger. Bien que cela lui fut désagréable Dame Amelot écrivit à une connaissance de jeunesse d’avant son entrée au couvent, Charles-Maurice Talleyrand, comme il se faisait appeler depuis qu’il était apostat. Elle le rappela à son bon souvenir et celui-ci avait été si agréable qu’il avait failli compromettre sa prise de voile. Elle prétexta qu’il n’y avait au sein de son couvent plus que quarante-neuf religieuses, que la majorité des pensionnaires avaient suivi leurs familles en exil, qu’il ne lui en restait qu’une dizaine, la plupart de la bourgeoisie et beaucoup d’orphelines, de plus qu’elle et ses sœurs s’occupaient essentiellement d’éducation publique, celles des filles de la paroisse et de la charité avec ce qui restait de leur moyen.

La lettre dut recevoir un bon accueil, car bien qu’elle n’eut pas de réponse, le couvent ne fut plus visité par les fonctionnaires de la Constituante.

***

Pour des raisons différentes, Sophie et Edmée étaient cantonnées au couvent où, avec leurs quatorze années, elles étaient devenues les aînées des pensionnaires. Les parents de Sophie étaient bien trop occupés chacun à leur façon pour penser à la sortir du couvent, quant à Edmée, elle avait appris le départ de son oncle et de sa tante pour le Médoc, par une lettre de cette dernière, une autre lui avait annoncé la venue d’un enfant, celle d’Auguste Vielcastel.

Les deux amies acceptaient leur sort, obtenant des nouvelles de l’extérieur par les sœurs encore présentes et encore visitées par leur famille, les lettres s’espaçant dans le temps. La petite communauté s’était recroquevillée sur elle-même, espérant se faire oublier.

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GIOVANNI FRANCESCO BARBIERI, CALLED GUERCINO STUDY OF AN INFANT IN A BASKET (THE CHRIST CHILD).jpgLe petit Auguste était né par une froide nuit de février, au grand bonheur de Jeanne-Louise. Lorsque les premières douleurs étaient survenues, elle était seule au château, seule en compagnie de Mirande durant la gouvernante et de sa chambrière Jeanne. Il n’y avait plus qu’elle dans la demeure. Les évènements derniers avaient fait fuir l’ensemble du personnel. Chacun avait trouvé son excuse suite à ce que l’on avait fini par appeler la Grande Peur ou la Peur anglaise. Une semaine après leur arrivée au château, Jeanne-Louise à peine remise de sa fatigue, le bruit courut que des brigands étaient recrutés par l’aristocratie pour parcourir les campagnes afin de couper les blés verts et anéantir ainsi la récolte. La peur des brigands se répandit rapidement et les révoltes éclatèrent quasi simultanément en divers lieux. Le jeudi soir à neuf heures, à la surprise de tous, le tocsin sonna dans toute les villes et villages alentour. De toute part, des milliers d’hommes se procurèrent des armes et se rendirent aux nouvelles, au cœur de leur village ou de leur ville. Les paysans, une fois armés, ne rencontrèrent pas les supposés brigands. Toujours inquiets, ils se retournèrent vers les châteaux afin de réclamer, pour les brûler, les vieilles chartes sur lesquelles étaient inscrits les droits féodaux dont ils avaient demandé la suppression dans les cahiers de doléances. Dans la colère que la crainte génère, ils allèrent jusqu’à incendier certaines vieilles demeures seigneuriales. Dans l’affolement général, Jeanne-Louise et Horace virent arriver à la nuit tombée, torches au bout des bras, ses gens, métayers, paysans des terres du château Lamothe comme celui de Vertheuil, pour demander des explications. Sans crainte, gardant son sang-froid, Jeanne-Louise se présenta à eux, sur le perron de sa demeure. Devant son calme, ils s’apaisèrent, il connaissait la vicomtesse, elle les ramena à la raison. Quand plusieurs jours plus tard, il fut évident que rien ne s’était passé dans la région et que les seuls méfaits étaient venus des paysans qui avaient brûlé devant la peur des châteaux, la culpabilité entraîna le départ des quelques derniers membres du personnel du château, le manque d’argent eut raison des autres.

Anne Jacobé Nompar de Caumont La Force, comtesse de Balbi.jpgHorace, de son côté, était reparti avec son valet pour Paris deux mois après leur arrivée, Jeanne-Louise n’était alors plus en état de voyager et n’avait pu le suivre. Il n’avait pu résister au rappel de la comtesse de Balbi, la maîtresse du Comte de Provence. Ce dernier lassé par sa femme qui avait manifesté quelques faiblesses pour Madame de Gourbillon, une de ses suivantes, avait décidé, pour répondre à cet affront, de prendre pour favorite Madame de Balbi, avec qui, prétendait-on, il n’avait que des jeux chastes. Il l’installa dans un appartement du Petit-Luxembourg. Aux petits soins pour elle, il obtint même du roi, son frère, un appartement au premier étage du château de Versailles. Elle devint incontournable dans la proximité du Comte, connue pour son esprit pétillant et son physique agréable, elle excellait à retenir l’attention de tous, par sa gaieté naturelle, tout comme par son goût du persiflage et ses réparties joyeuses, quoique parfois impitoyables. Cela lui avait valu tout d’abord quelques inimitiés puis au cours des ans, quelques haines solides, mais elle n’en avait cure. Jeanne-Louise n’en était pas là à son sujet, mais elle devait avouer qu’elle ne l’appréciait pas, d’autant qu’Horace répondait au doigt et à l’œil à l’intrigante. Il prétendait ne pouvoir faire autrement pour répondre aux besoins de sa charge, ce qui agaçait Jeanne-Louise.

Jeanne-Louise était donc pour ainsi dire seule au château quand l’enfant décida de venir au monde. Laissant madame Durant à son chevet, sa chambrière alla chercher en urgence l’épouse du métayer Galbois, qui elle-même avait eu six enfants. La mère Galbois était donc venue accoucher la parturiente comme elle le faisait pour toutes celles des alentours. L’accouchement se passa au mieux, la mère Galbois mit, au bout de deux heures de délivrance, un beau poupon dans les bras de Jeanne-Louise. Deux semaines plus tard, il fut baptisé Auguste Louis Marie Vielcastel par le curé du village de Lamothe.

Elle en avait instruit Edmée, et lui demanda si elle avait eu l’occasion de voir son oncle. La réponse ne la surprit point, Edmée n’avait ni vu ni eu de nouvelles du vicomte. Elle-même n’avait pas eu de réponse suite à la lettre qu’elle lui avait envoyée pour lui annoncer la naissance de leur fils, ce qui l’avait quelque peu inquiétée. Elle avait donc écrit un peu à contrecœur à la Comtesse de Balbi qui lui avait répondu de ne pas s’inquiéter que son époux était en service commandé, qu’elle lui ferait part de l’heureuse nouvelle dès que possible. Jeanne-Louise ne pouvait savoir qu’à la demande du comte de Provence, Horace était allé chercher des informations auprès du prince de Condé qui formait une armée de l’autre côté de la frontière bien que cela fut contraire aux désirs du roi.

***

LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIR.jpgJeanne avait mal au dos, elle avait mal dormi, la pleine lune sans doute. Elle avait commencé ses taches dès l’aube. Depuis qu’il n’y avait plus qu’elle et madame Durant, elle avait l’impression que ses journées n’en finissaient plus. Il y a longtemps que l’on avait abandonné l’idée d’entretenir l’ensemble du château, mais l’état de sa maîtresse demandait beaucoup d’attention et de soins. De plus, tout manquait, argent, nourriture, produit de première nécessité, que ce soit à la gouvernante ou à elle, toutes les portes se fermaient devant elles. Lorsqu’elles demandaient de l’aide auprès des villageois alentour, elles ne recevaient que silences gênés ou des fins de non-recevoir argumentés de mille excuses, cela mettait madame Durant dans des rages impuissantes, car elle savait que tous vivaient de revenus qui de droit auraient dû revenir à sa maîtresse. Quant à elle, elle semblait ne se rendre compte de rien. Après l’avoir quittée, Jeanne se dirigea vers les pièces adjacentes à sa chambre, les seules qu’elle occupait désormais. Elle s’était décidée à ouvrir les fenêtres de l’étage afin d’aérer les pièces de devant, celles qui donnaient sur la Gironde et qui étaient, à cette heure, baignées du soleil de juillet réchauffant l’atmosphère. Elle repoussa les volets intérieurs de la première fenêtre, illuminant la pièce transformée en salon. Elle débloqua le loquet et ouvrit largement les battants. Elle réitéra l’opération avec la deuxième quand balayant machinalement l’horizon, elle réalisa ce qu’elle voyait. Appuyée sur le dormant, elle se pencha n’en croyant pas ses yeux. Un contingent de la garde nationale arrivait, avec à sa tête trois civiles, lui semblait-il. Il était encore sur la route qui longeait les champs bordant le fleuve, il s’approchait du portail d’entrée au bout de l’allée.

Jeanne se précipita dans les escaliers, courut jusqu’à la buanderie à l’arrière du château, arriva affolée, essoufflée, perturbant la tache de madame Durant qui rassemblait le linge pour la lessive. « – Madame Durant, la garde… la garde nationale…

– quoi ? La garde.

– là, devant le château !

Artwork by Louis Rolland Trinquesse, Une femme assise cousant près d'une petite table, Made of red and black chalk on light brown paper.jpgMadame Durant aspira un grand coup, laissa le tas de linge en plan et se rendit au-devant du groupe de cavaliers. « — Jeanne, va prévenir Madame et arrange-la afin qu’elle soit présentable. » Montrant du doigt le groupe qui s’avançait, elle rajouta pour elle-même « — cela n’annonce rien de bon, il nous manquait plus que cela. »  La jeune fille écouta la gouvernante et se précipita à l’intérieur du château afin de s’occuper de sa maîtresse.

Le cœur battant la chamade, madame Durant attendit sur le perron que le groupe l’atteigne et que les cavaliers descendent de leurs montures. L’un des hommes se détacha, grand, malingre, l’air maladif, il avait tout d’un rapace fondant sur sa proie. La gouvernante resta stoïque gardant au mieux sa contenance. D’une voix presque féminine, un rien grinçante et menaçante, il s’adressa à elle. « — Dutoit, représentant en mission de la Constituante, je viens chercher le citoyen Vielcastel. » Elle frémit, elle avait appris deux jours avant que le roi et la reine s’étaient enfuis du château des Tuileries et elle pressentait que cela avait un rapport plus ou moins direct avec la demande. Mais cela faisait à peine une dizaine de jours que cela était arrivé, ils ne venaient tout de même pas directement de Paris. « — Monsieur le vicomte n’est pas là. Nous ne l’avons pas vu depuis bien longtemps. » Avec aigreur, elle rajouta, qu’il n’avait pas été plus là pour la naissance de son fils pas plus que pour sa mort. En fait, cela faisait bien dix-huit mois qu’il avait quitté le château. Le représentant trouvait que la femme parlait bien facilement, cela devait cacher quelque chose. Il commençait à croire que l’on ne l’avait pas envoyé pour rien dans ce coin perdu. « — Et la citoyenne Vielcastel ? » Madame Durant tiqua. Elle n’avait jamais entendu sa maîtresse nommée ainsi. « – Madame… madame la vicomtesse est alitée, elle est à l’étage. 

– Te fatigue pas avec tes vicomtes, tes vicomtesses. Cela n’existe plus. – La gouvernante ne comprit pas ce qu’il voulait dire, elle ne pouvait savoir que l’Assemblée constituante avait voté la suppression des titres de noblesse – Alors, au lieu de faire des simagrées annonce-moi. Si ta maîtresse ne peut venir à moi, j’irai à elle.

Madame Durant entra dans le vestibule suivi du commissionnaire et de ses deux acolytes. Elle fut quelque peu rassurée quand elle constata que le reste du détachement restait devant le perron. « – Jeanne, Jeanne… Madame est-elle en état de recevoir ? » La chambrière se pencha sur la rampe de pierre de l’escalier pour répondre. « – Oui, Madame, mais notre maîtresse n’a pas la force de se lever.

– Ce n’est pas grave, nous montons, coupa l’homme qui aussitôt grimpa les marches qui menaient à l’étage prenant de court la gouvernante. Contrariée, elle lui emboîta le pas, suivi par les deux affidés. Jeanne agitée s’était précipitée dans la chambre de Jeanne-Louise indiquant par son mouvement le chemin, à l’homme qui montait quatre à quatre les marches de l’escalier.

Smoker, Jean-Louis-Ernest Meissonier, French, (1815 - 1891) Hermitage Museum.jpgIl était venu de Paris à la demande de Brissot et il n’allait pas s’en laisser compter au fin fond de cette Province. Le nouveau groupe qui entourait Brissot à l’Assemblée voulait faire justice. Ceux que l’on nommait les brissotins n’avaient pas apprécié la fuite du roi, de sa famille et encore moins ses conséquences. La déclaration de Pillnitz qui coalisait les ennemis de la révolution avait amené la Constituante à réagir au plus vite et à chercher tous ses ennemis sur son sol. Elle voulait démasquer et frapper les traîtres. Il était là, car le Comte de Provence, lui aussi de son côté, avait quitté Paris ainsi que la France, du moins, le supposait-on. Il ne savait par quelle source, mais les espions de Brissot avaient su que la comtesse de Balbi avait organisé la fuite du frère du roi et cela avec la complicité du vicomte de Vielcastel. Ces soupçons étaient fondés, le Comte, son épouse et leurs maîtresses respectives étaient partis pour Coblence. Comme on ne savait pas où était le vicomte de Vielcastel et que l’on n’était pas sûr qu’il ait suivi les fuyards, il avait été chargé de trouver tous les éléments probants dans un sens ou dans un autre. Il le savait parti depuis longtemps de son hôtel versaillais, il avait choisi ce château des bords de la Gironde propice aux départs à l’immigration. Il avait eu d’autant le choix facile qu’avec un louis un voisin avait raconté tout ce qu’il désirait savoir.

Lorsqu’il entra dans la pièce, prêt à démontrer son autorité, il perdit de sa superbe. Dans un grand lit, une femme, qui avait sans nul doute était belle, était appuyée sur des coussins qui lui servaient visiblement plus de cales que de dossiers. Elle était exsangue, le teint cadavérique, même la mise en beauté de sa chambrière ne pouvait cacher les yeux caves, les lèvres blanchâtres et sèches. Il ne put s’empêcher d’espérer qu’elle ne fût pas contagieuse. Il prit sur lui et s’approcha raisonnablement du lit. « – Bonjour citoyenne, je viens pour rencontrer le citoyen Vielcastel. »

Jeanne-Louise fixa l’homme, avec un regard vague. Qui s’adressait à elle ? Qu’est ce qu’il lui contait là ? Elle ne douta pas un instant qu’il savait pour Horace, alors pourquoi venir jusqu’ici ? Prenant sur elle, rassemblant ses forces, elle lui grimaça un sourire de politesse. « — Il n’est pas ici, il m’a accompagné il y a un peu plus d’un an, puis il a été rappelé contre toute attente à son service…

— Auprès du comte de Provence ?

— Il n’en a pas d’autres que je sache.

— Je suppose que vous avez eu de ses nouvelles régulièrement ?

— Aucune monsieur. Je sais que cela est impensable, mais il n’a même pas su ce qui me mène au trépas. À croire qu’il m’a oublié, à moins que mes lettres n’aient pas atteint leurs destinations.

Jeanne-Louise avait deviné pourquoi il était reparti à Paris. Le comte de Provence était piégé jusqu’à peu, au Palais du Luxembourg. Horace était parti rejoindre la comtesse Balbi, elle supposait qu’il avait participé à l’évasion du Comte et qu’il l’avait suivi dans son exil, la rumeur en était parvenue jusqu’aux pieds de son lit. Madame Durant avait appris l’évasion du Roi et de son frère et les lui avait relatées. Elle disait vrai. Elle n’avait pas eu de nouvelles de sa part. Quelques anciens amis de Bordeaux venaient jusqu’à elle quand ils se rendaient dans leurs châteaux médocains et lui narraient les dernières nouvelles. Il y en avait parfois de lui, les nouvelles étaient indirectes, mais c’était toujours ça. À ce jour, elle ne savait pas où il était. Elle avait été seule dans la joie de la naissance de son fils, comme dans la souffrance de sa perte. Le nourrisson avait omis de respirer au milieu d’une nuit de printemps. Sa nourrice, qui s’était endormie, l’avait trouvé au matin gisant dans son berceau. Jeanne-Louise, bien que sachant que la pauvre femme n’y était pour rien, était rentrée dans une colère démesurée, et tout en lui jetant au visage tout ce qu’elle trouvait sur son passage, elle avait jeté la pauvre femme hors du château. La nourrice hors des murs, elle s’était affaissée sur elle même. Depuis, elle était rentrée dans une léthargie, la maladie l’emportait. Elle ne savait même pas quelle elle était, une langueur sans fin la guidait vers la tombe. Ses forces la quittaient. Comme elle avait visiblement perdu son attention, Dutoit haussa le ton. « — Si votre époux a émigré, tous ses biens seront confisqués et vous serez expulsé.

— Ne vous fatiguez pas, monsieur. Ici, rien n’est à mon époux.

— Cela ne change rien, vous l’avez épousé.

— Peut être monsieur, mais comme vous le savez, nous avons encore des lois, et je n’en ai enfreint aucune.

— Vous n’avez rien à ajouter ?

— Rien, monsieur.

— Alors adieu, tout au moins pour l’instant.

Il tourna les talons, sorti, et hurla « – fouillez tout, rien ne doit échapper à la justice. » Madame Durant s’affola, et allait se précipiter pour s’interposer quand Jeanne-Louise la retint. Elle la rassura, elle n’avait en sa possession aucune lettre ni aucun papier compromettant venant d’Horace. Elle n’était même pas sûre qu’il ait reçu ses lettres. Le seul échange, qu’elle avait eu, avait été avec madame Balbi, et de colère elle avait alors détruit la lettre. Jeanne-Louise ne pouvait savoir à quel point ce qu’elle supposait était vrai, car c’était une de ses lettres retrouvées dans un dossier au nom de Vielcastel qui avait incité l’enquête sur lui. La lettre avait intrigué Brissot puisqu’elle n’avait pas atteint son destinataire, celui-ci ne l’ayant pas récupérée à son hôtel versaillais ou visiblement son épouse le pensait.

Suite à la fouille des commissionnaires, elle envoya madame Durant à Bordeaux chez son notaire maître Collignan. Celui-ci ayant des accointances avec des représentants de l’Assemblé, notamment avec Pierre Vergniaud, elle espérait qu’il pourrait protéger ses biens et ceux de sa nièce.

***

Eugene de Blaas I love nuns. They are mysterious and delightfully liminal figures..jpgDes coups terribles retentirent et se répercutèrent le long des couloirs silencieux du couvent. L’aube était à peine levée, sœur Antoine qui ramassait les derniers raisins de la saison sursauta. « – Qui, à cette heure, pouvait bien perturber la paix des lieux. » Elle qui aimait cette heure de tranquillité, où seule elle pouvait vaquer à ses occupations, non pas que le couvent fut un lieu très mouvementé surtout par les temps qui couraient, mais elle appréciait d’être seule. Elle posa ses outils au sol et d’un pas hâtif, autant que sa corpulence le lui permettait, elle se précipita à la porte. Elle n’avait nullement l’intention d’ouvrir, elle et sa communauté étaient encore sous le choc d’avoir échappé aux massacres qui avaient touché toute la ville. Elle n’avait pas atteint le vestibule que de toute part arrivaient ses consœurs, toutes aussi effrayées qu’elle-même. Elles entrèrent en conciliabule alors qu’à la porte les coups redoublaient. Au milieu de la confusion, dame Amelot arriva. « – Bien que je n’aime pas ça, nous pouvons ouvrir. Ils ne sont pas nombreux. Pas plus de six ou sept. Sœur Élizabeth, allez mettre en lieu sûr nos pensionnaires. » Sœur Antoine de son côté alla à la porte et ouvrit le guichet de la porte-cochère. Instinctivement, les sœurs firent corps autour de leur mère supérieure. « – Ah ! tout de même ! Marc-Antoine Montluçon, commissaire de la commune de Paris. J’ai ordre d’évacuer le couvent. » Son assertion jeta un froid sur la petite communauté. Le commissaire avait reçu l’ordre, la veille au soir, de la main même de Danton, il devait expulser en douceur les habitantes du couvent et si possible discrètement. On mettait déjà sur le dos du nouveau ministre de la Justice, les massacres qui resteraient dans les anales comme étant ceux de septembre, ce dernier ne tenait pas à un scandale supplémentaire aussi minime fût-il. En attendant plus amples informations, le commissaire devait retenir seulement trois personnes.

Les brissotins, hostiles au mouvement de foule de la commune de Paris, qu’ils ne maîtrisaient pas ou peu, avaient cherché un homme pour faire la liaison avec la Commune insurrectionnelle. Il fallait qu’il soit populaire et engagé auprès des insurgés, ils se décidèrent pour Danton, qu’ils estimaient corruptible, et ils le nommèrent au ministère de la Justice. L’homme était habile, pendant les journées des massacres de septembre, il avait adroitement réussi à faire échapper Adrien Duport, Charles de Lameth et Talleyrand. Ce dernier avait réussi à arracher un ordre de mission à son sauveur, car il ne voulait pas être considéré comme émigré. Il partit donc pour Londres sous le prétexte de travailler à l’extension du système de poids et de mesures. Danton en échange du service avait réclamé quelques informations qui pourraient lui être utiles. Talleyrand avait choisi les documents qui lui semblaient les plus anodins, les informations qu’il pensait sans conséquence. Au milieu de celles-ci, il y avait la lettre de Dame Amelot, rien de croustillant au goût du ministre qui dans un premier temps l’avait écartée puis après réflexion il avait décidé de réclamer son évacuation. Cela ne lui coûterait rien et démontrerait sa bonne volonté à mettre de l’ordre. Sur ce, il y avait sûrement une affaire immobilière à faire. De l’argent il en avait toujours besoin d’autant que la monnaie perdait de plus en plus de valeur, cela n’allait toutefois pas jusqu’à porter d’autres préjudices aux occupantes du couvent que leur expulsion.

La mère supérieure était quelque peu déconcertée, elle se doutait bien que leur paix n’allait pas durer, la plupart des maisons pieuses de son ordre avaient fermé leurs portes et leurs religieuses étaient sur les routes. D’une voix blanche, elle ne put retenir. « – Mais citoyens, où nous allons aller. 

– où vous vous voulez ! Estime-toi heureuse, citoyenne, je ne retiendrai, momentanément, que toi, car je suppose que tu es la citoyenne Amelot et tes deux dernières pensionnaires que par ailleurs je ne vois pas ici…

Comme personne ne bronchait, il reprit avec un ton sardonique. « – Ne venez pas me dire que les citoyennes Dambassis et Vertheuil ne sont plus là, s’il le faut je fais fouiller le couvent de fond en comble et vous ferez toutes arrêter. » Dame Amelot comprit, qu’elle et ses filles avaient plus à perdre qu’à gagner !

– Elles sont là bien sûr, mais promettez-moi de ne leur faire aucun mal.

– Quoi que je te promette, tu ne me croiras pas, il va falloir faire confiance à ton Dieu.

– En notre Dieu citoyen. N’oubliez pas que si vous ne vous croyez pas en sa puissance, vous pouvez craindre celles de vos supérieurs, Mademoiselle Dambassis est la fille d’un de leurs banquiers et mademoiselle Vertheuil-Reysson est sous sa protection.

– Je sais tout cela, te fatigue pas… tu vois, je ne peux leur faire de mal. Fais-les donc chercher, nous gagnerons du temps.

Sœur Élizabeth, qui entre temps s’était mêlée discrètement au groupe, sur un signe de tête de la mère supérieure, était repartie. Elle revint avec Sophie et Edmée se tenant le bras, la première était visiblement inquiète, la deuxième était stoïque.

– Bien puisque tout le monde est là, nous allons pouvoir procéder à l’évacuation. Toutefois, je vous conseille de changer vos frusques, cela risque de vous empêcher de passer inaperçues.

Monachism. Monastic costumes history. Augustinians Nuns habit. .jpgCela tétanisa l’ensemble de la communauté. Quitter l’habit était impensable pour elles. « – Ma Dame, nous avons les vêtements que nous gardions pour les pauvres. » Intervint Edmée d’une voix quelque peu tremblante. La mère supérieure sursauta légèrement et planta ses yeux dans ceux de la jeune fille. Celle-ci hocha la tête en signe d’assentiment à la question non formulée. Le commissaire sentit qu’il se passait quelque chose, cela le crispa, mais il resta sur sa position attendant la suite.

Dame Amelot, bien qu’elle ne fut point sûre que cela soit l’œuvre de Dieu, avait eu l’assurance du don de prémonition de la jeune fille, qui était de loin supérieur au sien tant il avait l’air précis. Les premières fois qu’il s’était exprimé, nul n’avait fait attention. Les deux amies en avaient fait un jeu loin des yeux des ursulines. Edmée tenait les mains d’une des pensionnaires, elle regardait le ciel et prétendait lui dire l’avenir. Sophie organisait et créait l’ambiance propice à ce qui pour elle était un jeu d’enfant. Au début, l’importance de la chose échappa à la jeune pythonisse. La valeur qu’elle avait prise aux yeux des autres la flattait, mais un jour, les êtres lumineux lui demandèrent de mettre en garde une de ses camarades, un voyage pourrait l’amener à la mort. Elle ne fut pas prise au sérieux, mais le voyage de départ de leur comparse quelques mois plus tard lui fut fatidique. De ce jour, ses camarades en eurent peur. Elle décida de tout arrêter, bien que certaines la sollicitèrent encore, malgré le frisson de la peur. Sophie avait regardé son amie différemment. Elle ne l’avait pas rejetée pour autant, elle avait compris la souffrance d’Edmée à défaut de comprendre son don. Elle l’avait dès lors protégée du mieux qu’elle pouvait. Elle allait jusqu’à servir d’intermédiaire quand la prémonition ou les mises en garde mystérieuses semblaient de trop grandes importances pour être gardées secrètes, elle faisait alors passer l’information sous forme de conseils aux concernés. Le don d’Edmée avait toutefois été mis à nu auprès des religieuses de la façon la plus inattendue, un peu plus d’un an plus tôt, alors que dans le réfectoire, la petite communauté soupait. Au fil du temps, celle-ci s’était fort réduite, les sœurs n’étaient pas plus de trente, beaucoup d’entre elles étaient âgées et n’avaient donc pas jugées utile d’émigrer, quant aux deux dernières, deux jeunes sœurs venant de famille noble, elles ne savaient que faire. En dehors des religieuses, il n’y avait plus que Sophie, sa mère n’avait pas toujours pas jugé utile de la sortir du couvent et Edmée, qui n’avait plus de nouvelles de sa tante. Dans un silence plus soucieux que voulu, elles ingurgitaient leur soupe. Tout à coup au-dessus des bruits des cuillères et des déglutitions, les paroles d’Edmée arrêtèrent tous les mouvements. « – Sœur Madeleine doit partir, ils vont venir la chercher demain à l’aube. »  Tous les regards se tournèrent vers la jeune fille qui ne quittait pas des yeux son assiette, avec un léger tremblement dans la main. Avait-elle été visitée ? Dame Amelot leva un sourcil et sans se décontenancer, car elle pressentait déjà quelque chose d’indéfinissable, elle intervint « – sœur Madeleine, nous ne serions être trop prudente, suivez-moi. Quant à vous, mes sœurs, vous pouvez reprendre votre souper. »

Dans la nuit, sœur Madeleine, fille d’une dame d’honneur de la comtesse de Provence, qui venait de s’enfuir avec cette dernière, quittait les lieux pour passer la frontière. La prédiction d’Edmée se révéla juste, un groupe de gens d’armes accompagnant un commissaire de la commune fouillèrent en vain le couvent. Parmi les religieuses, celles qui étaient restées, septiques, pensant qu’Edmée voulait se rendre intéressante, ne surent plus quoi penser. Dame Amelot avait rendu grâce à Dieu et depuis écoutait avec plus d’attention ce que disait la jeune fille qui en fait parlait peu. Pour les vêtements destinés aux pauvres, que les sœurs avaient triés et entassés dans une pièce pour une distribution ultérieure, la mère supérieure ne réalisait que maintenant que l’idée de remettre leur distribution venait d’Edmée par l’intermédiaire de Sophie. Elle ne se souvenait même plus du prétexte. Elle supposa que c’était un bon signe. Après avoir conduit le groupe au complet à la pièce où avait été entreposée les hardes et après avoir fait juger l’inviolabilité de celle-ci, la petite communauté piocha dans le lot de quoi changer d’allure, pendant que dame Amelot maintenait le commissaire et ses hommes à l’extérieur afin de préserver leur pudeur. Les ursulines ressortirent méconnaissables, Sophie eut bien envie de rire, mais la peur avait pris le dessus. « – Bien, puisque vous voilà prêtes, vous pouvez partir, à l’exception des citoyennes Amelot, Dambassis et Vertheuil.

– Partir ! Mais pour où ? s’exclama sœur Antoine qui n’avait jamais quitté la protection d’un couvent depuis sa petite enfance et ce n’est pas le nombre des années qui lui causaient mille douleurs qui allaient la rassurer. « – On va se débrouiller ! » intervint sœur Élizabeth, qui n’avait pas l’intention de s’en laisser compter par ces hommes. D’une trentaine d’années, originaire de Normandie, elle avait tout d’une femme viking. Bien que pas désagréable physiquement, elle avait l’allure et le comportement d’un homme. Lorsqu’on avait besoin d’un peu de force, toutes allaient chercher sœur Élizabeth. Elle cumulait les rôles de dépositaire, s’occupant des provisions, gardant en dépôt les objets nécessaires à la vie quotidienne, faisant les comptes, conservant les archives du couvent, et celui de boursière, établissant les commandes et recevant l’argent nécessaire pour payer les fournisseurs. Elle avait donc l’habitude de prendre les choses en main. Dame Amelot s’adressa au commissaire « – Mais qui me dit que rien d’horrible ne va leur arriver, que rien ne les attend, citoyen Montluçon ?

– Là aussi, il va falloir faire confiance en votre Dieu, mais si vous voulez nous pouvons d’une des fenêtres de cet étage nous assurer de leur route ?

– Si elles prenaient la rue Beaubourg et que les sœurs ne quittent pas sœur Élizabeth jusqu’à son injonction, cela devrait aller ma mère, qu’en pensez-vous ?

Padmé - Padmé Naberrie Amidala Skywalker Fan Art (27832487) - Fanpop.jpgDame Amelot, tout comme le commissaire, fut surprise de l’intervention d’Edmée. Mais si la jeune fille irritait le commissaire, qui trouvait étrange que la mère supérieure tienne toujours compte de ses réflexions, dame Amelot, elle, s’en trouvait rassurée, car jusque là cela les avait aidées. « – Edmée doit avoir raison, mes filles. » Du moins l’espérait-elle. Après des adieux quelque peu déchirants, la mère supérieure, suivis du commissaire et des deux dernières pensionnaires retenues dans les lieux, se mit à l’une des larges et hautes fenêtres de l’étage, pour voir partir ses filles. Elle avait la boule au ventre, elle était rongée d’inquiétude et appelait de toutes ses forces l’aide de Dieu. Qu’allaient-elles devenir ? Pouvait-elle avoir confiance dans la prédiction voilée d’Edmée ? Elle qui doutait de ses propres intuitions. La rue était vide, le groupe sorti avec sœur Élizabeth qui la tête haute les guidait, sa charge lui donnant le courage dont elle avait peur de manquer. Les moniales serrées les unes contre les autres, tel un troupeau allant à l’abattoir, levèrent les yeux vers la fenêtre de laquelle leur mère supérieure les bénissait. Comme convenu, au bout de la rue Geoffroy l’Angevin, elles prirent la rue Beaubourg, disparaissant aux yeux de celles qui restaient au couvent. La mère supérieure laissa échapper un soupir de soulagement, ce n’était pas un piège, elle mit alors tous ses espoirs dans son seigneur pour leur survie. « – Bien, je vous conduis au parloir, citoyenne, en attendant des nouvelles de mes supérieurs. »

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 010 bis

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 008

 épisode précédent

épisode 008

26 au 28 avril 1789, Le mensonge destructeur

Ascension de la montgolfière dans le parc de la Folie Titon, 18 septembre 1783. Aquarelle originale, coll. Paul Tissandier..jpg

Si Monsieur Réveillon était connu pour sa participation auprès d’Étienne de Montgolfier d’un des premiers envols de ballons à air chaud, il était avant tout le propriétaire de la manufacture royale de papier peint. Il avait débuté chez un marchand mercier, puis s’était mis à son propre compte. De nature entreprenante, il s’était intéressé au papier importé d’Angleterre et d’Extrême-Orient. Profitant d’un concours de circonstances favorables, il s’était décidé à se lancer dans la fabrication de ce produit tant apprécié de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Il installa son modeste atelier dans les dépendances d’une propriété qu’il acquit dans le faubourg Saint-Antoine. Sa prospérité se confirmant de jour en jour, il fit de son commerce une manufacture de premier ordre. Sa notoriété, au fil du temps, plus importante, l’amena à abandonner sa maison de commerce, rue de l’arbre sec, pour aller s’installer rue du Carrousel en face de la porte des Tuileries.

En ce beau jour d’avril, il avait invité dans sa demeure, dénommée du nom de son précédent propriétaire, Évrard Titon du Tillet, les actionnaires qui lui avaient permis de mettre au point un nouveau procédé de fabrication de papier Vélin. Le nouveau système améliorait à la fois la quantité et la qualité de son approvisionnement en papier ce qui assurait sa fortune.

Monsieur Beller, suisse de Monsieur le duc d'Orléans Carmontelle (dit), Carrogis Louis (1717-1806) , peintre.jpg

Monsieur Réveillon attendait ses invités devant l’entrée principale de son manoir, qui au rez-de-chaussée abritait désormais son usine de papier peint, et aux étages supérieurs, ses appartements. C’était un homme de grande taille, légèrement bedonnant, dégageant une autorité naturelle, toujours tirée à quatre épingles, mais sans ostentation. Tous lui trouvaient du charme et éprouvaient de la sympathie pour l’homme. Bien qu’il affichât les différents éléments de sa fortune au travers de sa demeure, des parures de son épouse, il n’aimait pas les extravagances qu’étalaient certains nouveaux riches. Il était avant tout un homme d’affaires, un bourgeois qui avait réussi et qui s’intéressait essentiellement à sa manufacture et à ses biens. Pour l’heure, il fixait d’un œil inquiet le portail grand ouvert sur le faubourg Saint-Antoine. Le quartier, dominé par les différents métiers de l’ameublement, était depuis la veille en ébullition. Des heurts entre ouvriers et bourgeois avaient éclaté lors de la rédaction, au sein de sa fabrique, de cahiers de doléances pour les États généraux. Il faut dire que sa proposition, relayée par Henriot, un fabricant de salpêtre, de baisser le prix du pain et de diminuer les salaires d’autant, afin de stimuler le commerce et donc l’embauche, avait été mal comprise. Le matin même, un de ses ouvriers l’avait mis en garde. La colère grondait parmi les ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel qui en cortège aux cris de « Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! » s’en étaient allés à la manufacture de Saint-Gobain. Il avait cru comprendre qu’il y avait déjà des échauffourées entre le peuple et les troupes royales. Il se détendit, quand il vit s’avancer, sur l’allée principale, qui menait jusqu’au perron sur lequel il se tenait, le premier carrosse. Ses festivités ne seraient pas mises à mal par les troubles populaires. De la voiture descendit monsieur Dambassis de saint Martin, son banquier suivi de son épouse et de leur fille Sophie. L’hôte eut à peine le temps de saluer dans les formes ses premiers invités, que suivit la voiture de Monsieur Vielcastel, accompagné de Jeanne-Louise et d’Edmée. La jeune fille leva vers l’homme un regard translucide qui l’émerveilla. Après avoir fait une révérence, elle contempla la demeure qui faisait décor à son propriétaire. À ce moment-là surgit de la manufacture un homme d’âge mûr, dégarni, légèrement voûté et affublé d’un habit de couleur noire, suivi d’un plus jeune. Ils se dirigèrent vers le maître des lieux et respectueusement, attendirent que celui-ci leur adressât la parole. « — Oui, monsieur Froebel ? Est-ce que tout est en place ? » Le plus âgé des deux acquiesça, le plus jeune avec difficulté essayait de détourner le regard, il venait de découvrir Edmée. Celle-ci rougit, et baissa les yeux, se retournant vers Sophie, cherchant la sécurité. Son amie lui fit un clin d’œil, ce qui l’embarrassa de plus belle. Malgré leur jeune âge, les deux amies, l’une comme l’autre, avaient de quoi troubler la gent masculine, tout d’abord parce qu’elles étaient de grande taille, de plus elles commençaient à ressembler à de jeunes femmes, leurs formes annonçaient des promesses alors qu’elles quittaient à peine le monde de l’enfance. Chacune à sa façon avait de quoi attirer les regards, Sophie blonde comme les blés murs, avait tout d’une nymphe espiègle, Edmée brune comme l’encre était impassible comme une déesse de la raison. Sophie était lumineuse comme le soleil, souriait à tout à chacun. Edmée était mystérieuse, rêveuse et donnait l’impression que rien ne pouvait la toucher. Quand son regard touchait quelqu’un, celui-ci se sentait transpercé et quand par mégarde elle souriait, c’était lumineux, angélique. Contrairement à beaucoup de leurs consœurs, elles sortaient régulièrement du couvent, et si Sophie, de nature romanesque, voulait plaire à la gent masculine, Edmée n’en était pas là. Elle fut sortie de son embarras par l’invitation de Monsieur Réveillon à le suivre, car avant toute chose, il avait décidé qu’il fallait rejoindre son épouse en attendant les invités retardataires.

Elegant Woman, Late 1700s, Louis Rolland Trinquesse.jpgHabillée d’un large manteau en brocard fleuri laissant deviner une jupe de soie de couleur vieux rose, Madame Réveillon les attendait à l’arrière de la demeure, sur la terrasse donnant d’un côté sur le grand salon traversant et de l’autre, par une volée de marches, sur les jardins desquels avait eu lieu le premier envol de montgolfière. Elle avait fait dresser une table couverte d’agapes et rassembler fauteuils et bergères pour le confort de ses invités. Elle connaissait bien madame de Saint-Martin et madame Vertheuil-Lamothe, elle les fréquentait assidûment, ayant des œuvres de charité en commun et se croisant dans divers cercles littéraire et artistique notamment celui de madame Necker et celui de madame de Beauharnais. Elle les accueillit chaleureusement et les complimenta sur la joliesse de Sophie et d’Edmée. Elle installa tout son monde autour de la table et surprit ses convives en les servant elle-même, la mode était au naturel. Monsieur  Réveillon de son côté se mit en conversation avec messieurs Dambassis de Saint-Martin et de Vielcastel. Ce dernier le prit à partie sur l’ambiance électrique du faubourg. Le chevalier expliqua qu’ils avaient eu beaucoup de mal à arriver jusqu’à sa demeure. « – C’est exact, le quartier est, il est vrai, naturellement houleux, mais je soupçonne quelques mauvaises gens d’attiser la flamme de la révolte. Comme vous le savez, l’hiver a été particulièrement rigoureux et le chômage a fortement augmenté, la place de grève est remplie de demandeur d’emploi, aussi lors de la rédaction des cahiers, j’ai proposé de déréglementer la distribution du pain pour entraîner une baisse de prix ce qui aurait permis d’envisager un retour à des coûts salariaux plus raisonnables, ce qui à mon avis aurait entraîné une baisse des prix de la fabrication stimulant ainsi la consommation et donc l’emploi. Monsieur Henriot était d’ailleurs en accord avec moi, mais cette proposition a été colportée comme un désir de simplement faire baisser le salaire des ouvriers. Des individus malintentionnés à la solde de gens haut placés en mal de pouvoir ont même été dire que je soutenais qu’un ouvrier pouvait vivre avec 15 sols par jour. Aussi poussés par cette engeance, les ouvriers du faubourg sont allés demander réclamation à la manufacture de Saint-Gobain. Pour l’instant, ce n’est qu’une manifestation houleuse, heureusement contenue par la garde royale à la Bastille. » Jean-Michel Moreau (26 March 1741, Paris – 30 November 1814, Paris), called Moreau le Jeune,.jpgMachinalement, il leva les yeux vers la forteresse de la Bastille dont la vue se détachait au loin. Madame de Saint-Martin, qui avait suivi avec intérêt la conversation, intervint. « – … mais tout cela n’est-il pas dangereux pour nos affaires.

Oh… non, ce n’est pas la première fois que nous avons du tumulte. De plus, mes ouvriers n’ont pas à se plaindre du traitement que je leur octroie. Ils auront à cœur de protéger mes biens, car ils les nourrissent. » Rassurée, Madame de Saint-Martin guida la conversation vers d’autres sujets, plus en accord avec ses goûts. Un peu plus d’une heure s’écoula au gré de la conversation. Comme les autres invités n’arrivaient pas, Monsieur Réveillon proposa de passer à la visite de la manufacture qu’il avait organisée afin d’admirer son travail.

Arpentant les différents ateliers de la manufacture, écoutant patiemment les explications de monsieur Réveillon, le petit groupe avançait lentement sous l’œil fier des ouvriers, heureux de montrer à ces nobles gens leur travail quotidien. Edmée et Sophie écoutaient d’une oreille distraite les explications sans fin. Elles se contentaient du spectacle, admirant les tontures de drap, blanchies puis teintes et ensuite passées au moulin. Pendant ce temps, le manufacturier expliquait l’impression des papiers imprimés à l’aide d’une planche de bois reliéfée et chargée d’un mordant formé d’huile de lin rendue siccative par la litharge et broyée ensuite avec du blanc de céruse, qu’il dénomma encaustique. Il fit remarquer que le tout était ensuite placé dans une grande caisse au fond tendu d’une peau de veau, le tambour, dans lequel était jetée la poussière de tontisse. Comme son auditoire semblait distrait, il attira son attention sur l’ouvrier qui le prenait avec la planche, une fois le mordant étendu sur le drap du baquet à couleurs, et qui l’étendait uniformément sur une planche avec un tampon ou une espèce de pinceau, et qui le posait sur le papier aux endroits désignés par des repères. « — Comme vous pouvez le voir, une fois qu’il en est placé sur une étendue suffisante, l’apprenti, qui le sert, tire le papier et le couche dans le tambour ouvert ; il saupoudre à la main, avec de la poussière de laine, et lorsqu’il y a assez de longueurs de papier pour couvrir tout le fond du tambour, il frappe en cadence le fond en peau avec deux baguettes longues. » La tontisse s’éleva intérieurement comme une fumée, retomba sur le papier et pénétra fortement dans l’encaustique qui s’en satura et la retint. L’enfant secoua alors avec une de ses baguettes le papier par-derrière pour faire détacher toute la poussière qui n’était pas fixée, ce qui fit éternuer Sophie et rire Edmée, faisant sourciller Jeanne-Louise. Monsieur Réveillon qui sembla ne pas remarquer la dissipation des jeunes filles, continua avec sérieux son explication. « — On place ensuite le papier sur l’étendoir et on le laisse parfaitement sécher. Il arrive parfois, afin de nuancer le velouté et de pratiquer des ombres pour souligner le dessin, que l’ouvrier pratique un repiquage. Il reprend alors le rouleau de papier lorsqu’il est parfaitement sec, l’étend sur son établi et, à l’aide d’une planche de bois, place sur le velouté une couleur en détrempe plus foncée ou plus claire… »

Portrait du sculpteur Falconet à l’âge de 26 ans.jpgMonsieur Réveillon fut interrompu par l’entrée intempestive de Joseph, le fils de son secrétaire. Devinant son agitation, il s’excusa auprès de son auditoire et s’isola de quelques pas pour s’entretenir avec lui. « – Monsieur, Monsieur, il y a du raffut au portail, on l’a fermé, mais la populace s’agglutine contre les grilles. À force de les secouer, ils vont les faire tomber.

– Mais la garde royale est toujours présente ?

– Oui, oui, mais ils ne sont pas nombreux.

– J’y vais, Joseph. Monsieur Froebel, continuez la visite pour nos invités.

Monsieur Réveillon s’excusa une nouvelle fois, et prétexta un peu de remue-ménage à gendarmer devant sa porte. Il invita ses invités à suivre son secrétaire, il expliqua qu’il ferait au plus vite pour les rejoindre. « — Mesdames, messieurs, ne vous inquiétez pas, la garde royale est dans le faubourg, elle nous protégera de tout débordement. »

***

Quelle ne fut pas la stupeur du manufacturier de voir devant sa porte des manifestants brandissant une potence à laquelle, ils avaient accroché des mannequins représentant lui-même et Monsieur Henriot. Il en eut un frisson dans le dos. Il fut toutefois rassuré de voir la garde royale devant sa porte s’interposer entre la foule haineuse et ses biens. Les manifestants ne pouvant s’approcher, ils se rabattirent rue de Cotte, où ils saccagèrent la maison du manufacturier Henriot. Toutefois, un attroupement composé de diverses personnes, ouvriers, filles de mauvaise vie, hommes louches s’installa dans la rue, campant sous les yeux impavides des gens d’armes.

Bien qu’inquiet, il revint dans les ateliers, afin de rassurer quelque peu ses invités. Monsieur de Vielcastel sourcilla à ses explications qu’il trouva trop alambiquées à son goût. Prenant comme excuse le caractère exceptionnel de la situation, il proposa de laisser leurs hôtes à leurs affaires et de remettre les festivités troublées par le remue-ménage. « — Je suis désolé monsieur, mais à cette heure, je ne pense pas que nous puissions sortir de la Folie Titon. Une foule houleuse s’est installée devant ma porte. J’ai bien peur que nous soyons pris en otage et que nous soyons amenés à prendre notre mal en patience, mais soyez rassurés la garde royale est là. » La réplique jeta un froid sur le petit groupe amenant à chacun des pensées différentes. Pour la majorité d’entre eux, il leur sembla impensable que l’on puisse s’en prendre à eux, aussi ils firent bon cœur contre mauvaise fortune. Edmée était moins confiante, mais rien ne la guidait vers une autre voix. Sophie quant à elle, ne constatait qu’une chose à sa grande contrariété, c’est que la fête n’aurait pas lieu, elle qui avait mis tant de soin à choisir sa tenue avec son amie. Elle arborait pour la première fois une robe à la chemise en linon avec un caraco de satin bleu-turquoise et avait conseillé à Edmée une variante, mais bleu gris. Elle rageait intérieurement, mais que pouvait-elle faire ? Fataliste, elle suivit, comme le reste du groupe, Joseph dans les méandres de la manufacture afin de remonter aux appartements.

Le saccage de la manufacture Réveillon (avril 1789).jpgPendant ce temps, accompagné de son secrétaire, monsieur Réveillon revint vers le perron de sa demeure, afin de voir à quoi s’en tenir. Il se mit à scruter le bout de l’allée. Derrière le portail monumental clos, une foule haineuse hurlait des horreurs qu’il était difficile d’ignorer tant le vacarme était grand. Certains secoués toujours les mannequins à son effigie et à celle de son ami, prétendant leur faire mille sorts atroces. Le manufacturier ressentait un malaise profond qui commençait à lui liquéfier les tripes. Le seul rempart, entre eux et la colère de ses manifestants, était le détachement stoïque de la garde royale, dont il trouvait le nombre de ses membres bien petit. Il jeta un regard interrogateur vers son secrétaire qui haussa les épaules d’impuissance. Des ateliers, installés dans les communs, de chaque côté du jardin à la française, ornement de la façade, des ouvriers sortaient commentant la scène, certains avec colère. À la vue de leur patron, ils préférèrent se taire suivant en cela les conseils de monsieur Froebel. Il était inutile d’attiser la foule par d’autres propos haineux. Monsieur Réveillon, soucieux de connaître les ordres de la garde, finit par s’avancer vers son commandant. L’homme, suivi de son secrétaire, en imposait, la foule petit à petit se tut attendant quelque chose. Ce changement d’humeur fit se retourner le capitaine. « — N’avancez pas plus loin monsieur, cela pourrait être dangereux. Ils vont se calmer, il n’y a aucun doute… » La phrase n’était pas finie qu’une pierre tomba aux pieds de monsieur Réveillon, qui ne broncha pas. Il fixa son regard vers l’endroit d’où, lui sembla-t-il, l’objet avait été projeté. Il n’était pas en colère, il était triste. Il semblait avoir fait tout ce qu’il pouvait pour ses ouvriers, pour leur bien-être, leur confort, et voilà qu’on lui reprochait, à lui, tout l’inverse. Il sourit tristement, s’attirant un quolibet d’une femme efflanquée en haillon. Il n’avait pas voulu cela. Il trouvait injuste que ses propos aient été détournés à des fins malhonnêtes, au point de devenir une contre-vérité, un sujet de discorde. Il estimait qu’il n’y avait rien de bon à insuffler tant de haine.   « – Monsieur Froebel, écoutons les conseils avisés du capitaine, n’allons pas souffler sur les braises. »

Il fit demi-tour sous le silence tendu par la rancœur des insurgés et rejoignit sa demeure.

***

À l’intérieur, depuis le salon donnant sur la rue, les invités de monsieur Réveillon n’avaient pu s’empêcher d’examiner avec anxiété la rue du faubourg devenue noire de monde. Ils remarquèrent, tout à coup, une vague dans le mouvement de la foule, et virent le plus gros se mettre en branle en direction de Paris. Monsieur Dambassis en fit la remarque, mais leur soulagement fut de courte durée. Jeanne-Louise fit observer à voix basse, comme si elle avait peur d’être entendue, que certains manifestants semblaient dresser un campement. Ses compagnons durent acquiescer, c’était bien le cas, la nuit tombant, des feux étaient allumés avec tout ce qui pouvait être rassemblé. Des bancs de fortunes étaient dressés et du vin était distribué par des cabaretiers installés aux abords. Si une partie des agitateurs étaient allés saccager la demeure de monsieur Henriot à défaut de celle de monsieur Réveillon, les cris haranguant de la foule en attestaient, l’autre partie attendait son moment devant la garde qui ne bronchait toujours pas. Monsieur Réveillon entra, sur ces entrefaites, dans le grand salon. Il était repassé par ses ateliers, rassurant du mieux possible ses ouvriers et leur faisant distribuer de quoi les nourrir, car tout le monde était retenu dans la manufacture.Jean-Michel Moreau, dit le jeune. Illustration pour l'Emile dans Oeuvres de Jean-Jacques Rousseau copie.jpg « — Mes amis, je suis désolé de vous voir mêler à tout cela. Je n’ai point pensé que cela prendrait ces proportions. Cela sera moins festif que prévu, mais rien ne nous empêche de nous régaler et de passer à table. » Chacun le rassura, repoussant sa culpabilité, tous savaient bien qu’il n’y était pour rien. Ils s’installèrent à table, sans grand appétit, mais tous prêts à faire un effort pour leurs hôtes. À la demande du maître de maison, monsieur Froebel et son fils se joignirent à eux. Le secrétaire n’osa refuser. Un tant soit peu gêné, il s’assit auprès des invités de leur maître, enjoignant son fils à faire de même. Madame Réveillon, ignorant la singularité de l’invitation, lança le service et mit toute son amabilité à égayer le repas, entraînant madame de Saint Martin et Jeanne-Louise dans des considérations autres que les préoccupations du moment, chacune répondant à son effort. Monsieur Dambassis, de son côté, entama une conversation avec monsieur Vielcastel sur la mise en place des futurs états généraux prévue pour le mois suivant. Sophie et Edmée ne faisaient qu’écouter, leur éducation leur ayant appris à se taire en société tant que l’on ne s’adressait point à elles, de plus qu’auraient-elles eu à dire. L’une était curieuse de ce qui se passait au-dehors, ignorante du danger, et l’autre inquiète de celui-ci, troublée par ses compagnons, entités lumineuses et prophétiques qui s’agitaient autour d’elle.

La soirée s’écoula avec lenteur, chacun ayant du mal à se détendre. La brise amenait par vague le son étouffé des agapes et algarades des mécontents installés devant la grille de la demeure. De temps en temps, le rire d’une femme ou l’aboiement d’un homme enivré traversait le silence qui s’installait dans la conversation que chacun essayait de maintenir. Au milieu de ce malaise général, Edmée en ressentait un supplémentaire, celui du regard constant de Joseph. Le garçon de quelques années plus âgé qu’elle, bien que joli garçon avec sa tignasse presque blonde et ses yeux bruns, avait quelque chose de lourd dans le regard. Cela inquiétait la toute jeune fille, elle sentait quelque chose d’indéfinissablement trouble dans cette attention. Elle pressentait en lui un danger et telle une proie devant un prédateur elle tremblait d’effroi. Elle ne comprenait pas ce sentiment de peur irrationnelle dont elle ne trouvait ni explication ni justification, elle essayait de se raisonner, mais en vain l’impression restait. Sophie, assise en face d’elle, qui ne comprenait pas la gêne de son amie, essayait, en vain, d’attirer son regard, fixait dans son assiette. Elle supposait que son comportement était la conséquence des troubles extérieurs, qui devait l’effrayait, et elle voulait la rassurer. Elle-même était indifférente à tout cela, elle était loin de se sentir en danger, tant elle était assurée de la protection que lui offrait son statut. Dans sa naïveté, elle trouvait amusants ces bouleversements, qui perturbaient ses parents et ses amis. D’un tempérament enjoué et optimiste, elle ne comprenait pas ce qui contrariait son entourage, hormis la perturbation des festivités qui avaient été gâchées. Elle aurait voulu profiter de sa sortie du couvent offerte par cette occasion, et était déçue que les autres invités n’aient pu atteindre les lieux, limitant les membres de la gent masculine ayant un intérêt pour elle à ce Joseph qui n’avait d’yeux que pour son ami, qui ne semblait pas s’en apercevoir.

Le dîner traîna en longueur, puis monsieur Réveillon proposa l’hospitalité pour la nuit, celle-ci s’avançant. Sophie et Edmée se retrouvèrent dans une chambre donnant sur le jardin, madame Réveillon avait proposé de les laisser ensemble, ce que Jeanne-Louise trouva bien venu. Arrivée dans la chambre Edmée se retrouva soulagée de la présence oppressante du garçon. Elle se détendit au fil de la conversation prolixe de son amie. Elle n’osa lui faire part de l’impression que lui avait fait Joseph, elle ne savait pas comment l’exprimer et donc doutait d’être comprise. Elle laissa donc Sophie discourir sur les impressions que lui avait faites cette journée riches en rebondissements. Elle n’avait pas assez de mots pour exprimer sa déception envers cette journée dont elle attendait tant, car c’était un peu comme son entrée dans le monde, et voilà que cela était repoussé aux calendes grecques. Le tout s’était soldé par un dîner sans grand intérêt, elle qui se faisait une joie, depuis qu’elle en avait la teneur, de cette sortie inespérée du couvent. Il y aurait dû y avoir un bal et même un feu d’artifice, quel désastre que ces attroupements de gueux ! Edmée finit par rire des propos dépités de son amie tant ils étaient inconsidérés, naïfs et même enfantins. Elles étaient affalées sur le lit, et de là elles avaient pour vue le jardin par les portes-fenêtres qui donnaient sur un large balcon. Edmée finit par se laisser porter par la vision de la lune qui flottait à travers un voile. Elle regardait la masse sombre de la Bastille qui se profilait au loin. Elle trouvait la forteresse moyenâgeuse rassurante. Elle eut un frisson, elle avait l’impression qu’elle l’appelait. Elle en fit part à son amie qui à son tour se moqua.

Intérieur avec deux femmes et un gentilhomme, à la table de toilette, 1776 Louis 2.jpgSur une des chambres donnant sur le devant de la Folie, Jeanne-Louise qui s’était dévêtue de sa robe à l‘anglaise regardait elle aussi par la fenêtre. Elle avait mis par dessus sa chemise, son manteau de grosse soie qui lui servait de robe de chambre, elle le serrait contre elle comme l’on s’enveloppe d’une carapace. Elle examinait les campements de fortune, elle apercevait autour des feux des hommes et des femmes qui semblaient converser et parfois se quereller. La foule s’était calmée, mais ne s’était pas dispersée, qu’attendait-elle ? Elle se le demandait. Pourquoi restait-elle là ? Qu’aurait-elle de plus ? Elle exprima sa pensée à haute voix, son époux qui était assis sur le lit, se leva, s’approcha d’elle et la prit dans ses bras pour la rassurer. « — Ils veulent nous impressionner, mais nous ne risquons rien, ils n’oseront pas affronter les gardes postés dans le jardin. Ils s’échauffent inutilement, cela ne leur apportera rien. » Jeanne-Louise ne rajouta rien, les propos du chevalier ne la rassuraient guère. Elle se sentait piégée. Elle aurait aimé être loin, au château Lamothe, mais elle était là à attendre, elle ne savait quoi.

Dans la chambre d’à côté, les époux Dambassis de Saint-Pierre se préparaient à se coucher. Ils partageaient la même chambre, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis la naissance de leurs enfants et cela les contrariait grandement, même s’ils ne l’exprimaient pas. L’assurance de leur sécurité ne les souciait pas. Par courtoisie, ils échangeaient leurs points de vue, et exprimaient leur déplaisir d’être contraint à rester dans les lieux, pour une fois ils étaient en accord.

Les plus inquiets, étaient les époux Réveillon, qui voyaient leurs biens et eux même vilipendés par la foule. Madame Réveillon essayait de rassurer son époux sans trop y croire, celui-ci ne quittait pas la fenêtre, il connaissait le caractère ombrageux des habitants du faubourg. Ils avaient saccagé plus d’une fois tout ce qu’ils trouvaient sur le passage de leur colère. Par les jardins, un de ses commis était venu donner des informations qui n’étaient pas bonnes. Les biens de monsieur Henriot, le fabricant de salpêtre, avaient été malmenés, lui-même s’était enfui devant la menace. « Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! » Il se demandait encore comment ses propos avaient pu être si mal interprétés ou détournés. Comment lui, que la crise avait forcé à débaucher certains de ses employés, et qui avait tout de même attribué à ces infortunés des allocations de chômage d’un montant relativement élevé, lui qui était l’un des seuls chefs d’entreprise à s’astreindre à cette mesure sociale, comment des ouvriers qu’il avait aidés de son mieux, pouvait-il lui faire cela ? Il ne comprenait pas plus pourquoi le détachement de la garde royale était si peu nombreux. Un plus grand nombre aurait intimidé les ouvriers en colère. Tout se bousculait dans sa tête, Versailles avait pourtant dû être averti, ce qui s’était passé sous les fenêtres de l’hôtel de ville et qui lui avait été rapporté n’avait pu rester sans écho auprès du roi. Les insurgés avaient, tout de même, sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville, sous les yeux de l’autorité municipale, brandi une potence à laquelle ils avaient accroché les mannequins le représentant ainsi qu’Henriot et ils les avaient brûlées en place de Grève. Comment se faisait-il que le lieutenant de police, le prévôt des marchands, Flesselles, l’intendant Berthier, tous ces agents de la Cour ne se fussent pas émus de cela ? Il était tout de même manufacturier du roi et il estimait que l’on mettait peu d’ardeur à protéger ses biens et sa personne. Il devinait qu’il était devenu un enjeu pour détourner l’attention, ou tout au moins il supposait que l’on utilisait la situation pour interrompre le processus des états généraux avec le fallacieux prétexte des émeutes.

96732013be6f53c3573df8359a9bd1a9.jpgL’aube vint sans que monsieur Réveillon n’ait pu trouver quelques repos. Le soleil n’était pas levé. À peine blanchissait-il le ciel, que le manufacturier arpentait ses ateliers, saluant ses ouvriers qui ouvraient les yeux après un sommeil peu salvateur. Il passait de l’un à l’autre échangeant quelques mots qui se voulaient rassurants, eux lui assuraient leur fidélité. Le manufacturier ne put que s’en rendre compte, la foule qui s’était quelque peu amoindrie pendant la nuit à nouveau grossissait. Ce n’était donc pas fini. Elle s’énervait déjà, s’échauffait par à-coups sous les invectives de quelques un de ses membres, quelques agitateurs à la solde de profits politiques. Dépité, il rejoignit son épouse qui s’occupait déjà de ses invités, Jeanne-Louise était en sa compagnie. Elle avait visiblement mal dormi, elle était cernée et plus blanche que la normale. Monsieur Vielcastel vint dans la foulée suivi de peu par monsieur Dambassis qui excusa son épouse trop fatiguée pour mettre encore un pied devant l’autre.

La journée s’écoula lentement, une sourde angoisse tenaillait les habitants de la Folie Titon. Des fenêtres donnant sur le devant de la demeure chacun à leur tour, irrésistiblement attiré, ils guettaient la foule des manifestants qui paraissait de plus en plus dense. Tout le peuple du faubourg semblait se rassembler devant les grilles de la manufacture. Edmée et Sophie avaient interrompu leur attente en allant arpenter les allées du parc qui s’étendaient à l’arrière de la Folie jusqu’à la campagne et les faubourgs. Elles avaient pour garde du corps Joseph. Ce qui inquiétait, ou tout au moins mettait mal à l’aise, Edmée qui s’accrochait au bras de Sophie, qui elle essayait ses pouvoirs de séduction sur le jeune homme. Le parc, avec ses méandres tortueux, paraissait sans fin, ce qui n’était pas le cas, il était bordé d’un haut mur de pierre que la végétation recouvrait de lierre et autres plantes grimpantes. Pour contenter leur curiosité, Joseph les mena du côté de la forteresse, les tours crénelées, reliées par des murailles de même hauteur, en faisait une masse compacte qui surplombait au loin telle une montagne la frondaison des arbres. Elles trouvèrent le monument inquiétant et rassurant à la fois, cela fit sourire le jeune homme, qui se mit à leur conter des anecdotes sur les supposés prisonniers. Il leur détailla l’arrivée des prisonniers que l’on annonçait au son d’une cloche amenant les boutiques avoisinantes à fermer et les gardes à se couvrir le visage pour ne pas voir le visage du nouveau venu. Ce culte du secret motivait également l’enterrement des prisonniers de nuit sous de faux noms. Il leur raconta le mythe de l’homme au masque de fer. Elles l’écoutèrent avec attention comme on écoute un conteur d’histoire. Elles frissonnèrent d’effroi aux rythmes des chaos de l’histoire. Comme le jour baissait, le groupe de jeunes gens revint vers la maison. Edmée était toujours inquiète, c’était diffus et cela n’avait plus de rapport avec le garçon. Lorsque les jeunes gens entrèrent dans le grand salon, ils trouvèrent leurs hôtes et leurs familles aux fenêtres donnant sur l’avant de la demeure. Un grand tumulte les y avait attirés, les inquiétait par sa force soudaine. Le carrosse du duc d’Orléans essayait de passer au travers de la foule sous les « hourras ! », les « vive le roi ! », de celle-ci. Comme l’équipage stagnait devant le portail de la Folie, le duc ouvrit la portière et se pencha à l’extérieur pour la remercier de ses acclamations, faisant redoubler celles-ci. Monsieur Réveillon en put s’empêcher d’émettre un juron à la vue de la scène, faisant sourire monsieur Vielcastel qui rajouta « — c’est bien de lui ! 

1778 Jean-Michel Moreau, dit le jeune. Illustration pour l'Emile dans Oeuvres de Jean-Jacques Rousseau.jpg– mais il distribue le contenu de sa bourse ! Cet homme est inconscient ! » s’exclama madame de Saint Martin, personne ne rajouta quoi que ce fut, mais n’en pensa pas moins. Dans le grand salon Edmée, qui avec Sophie, était restée en retrait, d’une voix blanche sortie d’outre-tombe, laissa tomber « — il faut partir, il faut s’enfuir par les jardins, c’est notre seul salut ». Cela fit se retourner Jeanne-Louise et madame de Saint Martin interloquées et mal à l’aise de la prévention lugubre de la jeune fille que lui avait soufflée l’apparition fugace de l’Éthiopienne. Elles n’eurent pas le temps de faire une quelconque réflexion, madame Réveillon laissa échapper un cri. Son époux la soutint, sur l’instant, la pressentant défaillir. À l’extérieur, les choses s’étaient précipitées. Monsieur Vielcastel ramena l’attention sur la scène qui se déroulait dehors.   Le portail de l’entrée avait été ouvert, des hommes de la garde royale s’étaient précipités pour dégager la rue du faubourg afin de laisser passer le carrosse du Duc infatué qui paradait semblant ne pas se rendre compte du danger de la situation.   Profitant de cette ouverture inopinée, des manifestants s’étaient faufilés et ouvraient grand les battants, permettant ainsi à l’ensemble de la foule survolté d’envahir les lieux. Dans le mouvement, la garde royale se retrouva prise en étaux par les ouvriers, qui se précipitaient afin de protéger la manufacture, et des semeurs de troubles qui hurlaient de haine contre l’oppresseur supposé. Des coups de feu fusèrent, qui n’étaient que des coups de semonce, mais ils ne firent que décupler la rage des émeutiers.

Derrière les carreaux vitrés des portes-fenêtres, d’un ton glaçant, mais déterminé, monsieur Réveillon laissa tomber comme un couperet. « — La petite à raison, il nous faut fuir. Ils sont trop nombreux pour être contenu. » Montrant le mouvement, entraînant son épouse ébranlée, il se précipita vers la terrasse. « — Allez ! allez, mes amis, il ne faut plus tergiverser. Joseph part devant, montre-nous le chemin.

Il faut aller vers le muret écroulé, s’écria Edmée, les yeux semblant regarder quelqu’un, quelque chose dans le vide. Elle suivait les conseils de l’Éthiopienne qui lui faisait signe de se hâter. Ce fut alors le début de la débandade, une fuite en avant. Les femmes en corset et escarpins, faisaient un furieux effort tant elles étaient handicapées par leur vêture, leurs cavaliers tant bien que mal les soutenaient, les empêchaient de chuter. Sophie et Edmée, la main dans la main, devançaient le groupe dans la foulée de Joseph. Monsieur Froebel fermait la marche hâtive, l’âge ne lui permettait pas de mieux faire.

Les allées du parc et leurs méandres leur semblèrent sans fin, monsieur Réveillon se retournait sans cesse de crainte de voir faire irruption quelques enragés sur leurs talons. Joseph les guida sous les grands arbres dont l’ombre les cacha complètement, d’autant que la nuit commençait à tomber, c’était l’heure entre chien et loup. Ils arrivèrent enfin devant le mur d’enceinte en partie écroulé et dont le propriétaire avait toujours remis à plus tard la réfection. Une négligence qu’il ne regretta pas. Ils se retrouvèrent tous devant essoufflés, madame de Saint Martin prête à défaillir, tant son souffle était coupé par son corset fortement lacé. Elle fut soulagée par son époux qui trancha les lacets avec le coutelas que Joseph détenait. Son souffle repris, elle demanda. « — Où est la porte ? » Tout en ramenant son opulente chevelure en arrière, Edmée rétorqua sans vraiment savoir d’où elle tenait l’information. « — Nous ne pourrons l’ouvrir ». Madame de Saint Martin lui jeta un regard noir tant la jeune fille l’agaça avec ses airs de pythie. « — Il nous faut passer par-dessus !

— Quoi ?

Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80s.jpg

Sophie qui était habituée aux réparties prophétiques de son amie, et qui depuis longtemps ne cherchait pas à savoir d’où elle les tenait, sourit devant ce qu’elle devinait être la suite des évènements.

— Est-ce vrai ? insista madame de Saint Martin. Le petit groupe se retourna vers monsieur Réveillon.

Oui, mademoiselle Edmée a raison.

 Madame de Saint Martin allait se révolter, tant elle ne se voyait pas faire cette acrobatie, tant elle la trouvait incongrue. Monsieur Dambassis l’arrêta dans l’élan. « — Nous n’avons pas le choix, monsieur Vielcastel. Venez ! Je vous fais la courte échelle, d’en haut vous aiderez ses dames. Joseph, passez de l’autre côté, il faudra aider ses dames à descendre. » Sans plus attendre, chose fut faite. Les hommes en place, monsieur Dambassis fit la courte échelle à Jeanne-Louise. La jeune femme, un peu déconcertée, mit son pied dans les mains jointes de l’homme, et fit comme si elle montait à cheval ne se souciant pas de sa toilette. Il la propulsa et elle se laissa hisser par son époux. Après elle suivit le reste du groupe sous l’éclairage du clair de lune. Instinctivement, de l’autre côté du mur, ils se rassemblèrent sous la frondaison qui les dissimulait. Étrangement, la route qui menait au village de Charonne était vide. Devant l’hésitation de monsieur Réveillon, Edmée proposa d’aller vers la forteresse de la Bastille ce qui intrigua à nouveau ses comparses. Madame de Saint Martin qui avait besoin de passer ses nerfs sur quelqu’un s’apprêtait à réagir, mais monsieur Réveillon acquiesça, arguant que c’était la meilleure solution. Il rajouta que le gouverneur les protégerait de la populace. Tout en regardant ses chaussures en triste état, l’une étant quelque peu éraflée, Jeanne-Louise laissa échapper. « – Mais c’est loin !

– courage, ma chère, nous n’avons guère le choix. Il encouragea madame Réveillon, qui elle aussi trouvait l’aventure passablement pénible. Elle n’avait jusque-là rien dit tant elle était effondrée par la situation, dans sa tête tout se mélangeait. Qu’allaient-ils devenir ? De plus, une pointe de côté l’empêchait de respirer facilement et son cœur battait la chamade, mais elle ne se plaignait pas. Elle ne voulait pas rajouter de sujets d’inquiétude à son époux. Le groupe se mit en mouvement. La forteresse royale qui se dessinait au loin, au-dessus de la campagne et du faubourg, leur paraissait bien loin. Leurs chaussures, peu faites pour la marche, leur mordaient les pieds. La première à s’en plaindre fut Sophie, lorsque l’un de ses escarpins de soie se déchira sur l’un des côtés de tout son long. Elle avait les pieds en sang et n’avait jusque-là émis aucune plainte. Joseph avec un lacet de cuir sorti dont ne savait où, saucissonnant son pied, lui maintint la semelle. Avec une grimace, s’appuyant sur son amie, la jeune fille reprit la marche. En fait, leur destination n’était qu’à une trentaine de minutes, mais le manque d’habitude rallongea le temps et à l’approche de la barrière Saint-Antoine, il leur fallait traverser un amas de maisons constitué de deux ou trois auberges. Malgré l’heure, il y avait du monde alentour, il régnait une agitation qui devait être due à l’agitation générale du faubourg. Le groupe s’arrêta afin d’évaluer le danger à l’abri d’un muret écroulé. Madame Réveillon que l’emballement de son cœur rapprochait de la défaillance s’assit, suivit en cela par ses comparses. Il leur fallait passer la barrière sans attirer l’attention, ce qui était difficile tant leur groupe ne pouvait paraître incongru à qui le verrait. Monsieur Dambassis proposa de passer par petits groupes, mais les femmes que le nombre rassurait ne voulurent rien entendre. Joseph leur proposa d’attendre un peu que le lieu se vide, ils pourraient ensuite passer par le jardin d’une des auberges dont il connaissait le fils du propriétaire qui était manœuvre à la manufacture. Avec une petite somme d’argent, l’homme devrait être facilement convaincu. « – Joseph à raison, c’est le plus raisonnable, intervint monsieur Réveillon. Monsieur Froebel, pouvez-vous accompagner votre fils ? La demande en aura que plus de poids.

– Bien sûr, monsieur, je connais l’homme, c’est le père Cateloup, il est honnête, il ne devrait pas y avoir d’empêchement.

Grande Halle du Château de chamerolles « Les femmes apportent dans l’art comme une vision neuve et pleine d’allégresse de l’univers.jpgÀ l’orée du petit bois, qui abritait le muret qui leur servait de refuge, ils attendirent que les lumières des auberges s’éteignent et que les abords se vident de toute personne. L’humidité tombait, les faisant frissonner. Ils trouvaient le temps long entre inquiétude et inconfort. Quand il n’y eut pour ainsi dire plus de mouvement, le père et le fils allèrent frapper à l’auberge du « sabot fracassé ». Ils revinrent un quart d’heure plus tard, pour annoncer que le champ était libre et qu’il fallait faire vite tant que les abords étaient déserts.

Le petit groupe se précipita éclairé par le clair de lune. Ils rentrèrent par le jardin adjacent à l’auberge où les attendait le propriétaire. Le père Cateloup se présenta avec humilité à monsieur Réveillon, s’excusant pour ce qui lui arrivait, comme si cela était sa faute. Le manufacturier remercia l’homme qui se lança alors dans une longue litanie explicative ayant pour but d’excuser le bon peuple qui souffrait. Le petit groupe s’impatientait, mais n’osait le faire voir à l’homme. Ce fut son épouse qui le coupa « – eh ! Mon mari ! Ces messieurs-dames n’ont pas que ça à faire ! Ils en ont assez vu pour aujourd’hui ! » Il sourcilla, mais acquiesça tout en s’excusant à nouveau de les importuner avec ses idées. Monsieur Réveillon, ne voulant pas le froisser, d’un ton paternel le remercia pour sa sollicitude. Monsieur Froebel rappela à tous l’urgence de la situation. Le père Cateloup opina tout en repartant sur un discours tout en les entraînant vers le fond de son auberge.   Il leur fit passer la porte du fond qui donnait sur son potager à l’arrière de l’auberge. Ils traversèrent celui-ci sur toute sa longueur et après avoir passé le poulailler endormi, ils n’eurent plus qu’à passer le portillon qui donnait sur un chemin longeant les fossés de la forteresse et qui menait jusqu’à la barrière à l’abri des regards. En quelques pas, ils furent à l’octroi de la porte Saint-Antoine. Ils remercièrent chaleureusement l’aubergiste qui les avait accompagnés jusque-là et sans plus ralentir ils se précipitèrent vers les gardes ébahis de les voir courir vers eux. En quelques mots, monsieur Réveillon résuma la situation. Le capitaine des gardes les laissa passer et leur adjoint un de ses subalternes pour les guider. Quelques minutes après, ils étaient devant la porte de la forteresse demandant protection.

***

Le_Marquis_de_Launay.pngLe marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, alertait par un de ses subordonnés, se précipita au-devant des réfugiés de la Folie Titon. D’un ton qui sonnait faux, il s’adressa à monsieur Réveillon « – mon ami, nous nous faisions un sang d’encre, nous avons envoyé un détachement à votre secours. » Devançant monsieur Réveillon, monsieur Vielcastel, que la situation exaspérait, ne put s’empêcher de lui rétorquer « – c’est comme pour Madame Royale c’est un peu tard ! ». Le gouverneur blanchi au rappel de cette bévue qui lui avait valu les remontrances du roi en personne, les ordres n’arrivant pas, il n’avait pas fait tonner le canon, comme le voulait la tradition afin de saluer la naissance de la fille aînée du roi. Connaissant monsieur Vielcastel et le sachant au service du comte de Provence, frère du roi, il ne broncha pas. Monsieur Réveillon de son côté ne broncha pas et ne fit pas d’allusion, son ami ayant fort bien exprimé le fond de sa pensée. Moult questions se bousculaient dans sa tête, le manufacturier ne savait pas à cette heure ce qu’il était advenu de ses biens. Il ne se faisait pas d’illusions. Il ne pouvait savoir à quel point il avait raison. Sa maison avait été forcée, les manifestants avaient brisé, cassé, brûlé tout ce qui était à leur portée, le papier peint, la colle, ses meubles, ses tableaux se consumaient dans les flammes. Rien n’avait été emporté, sauf cinq cents louis en or qu’il avait entreposé dans son bureau pour payer un fournisseur. Beaucoup s’étaient établis dans ses caves. Les 2.000 bouteilles de vin étaient pillées et rapidement consommées par la foule jusqu’aux couleurs de la fabrique qui y étaient entreposées et qu’ils avaient prises aussi pour du vin.

« – Je vous remercie monsieur le gouverneur, mais le détachement de la garde royale a été débordé lors du passage de monsieur le duc d’Orléans. Puis-je vous demander l’hospitalité pour ma femme et moi-même jusqu’à ce que les choses se calment ? Et pouvez-vous faire raccompagner mes amis jusqu’à leur demeure ? Je pense qu’ils sont las de tout cela.

– bien entendu, cela va de soi, répondit monsieur de Launay, heureux de s’en tirer de si bon compte.

***

Girl [...] by Gilles Demarteau, 18th century. Bibliothèque municipale de Lyon, Public Domain.jpgPendant que les époux Réveillon constataient avec amertume l’étendue des dégâts, qui avait coûté, outre ses biens, la vie de vingt-cinq personnes, Edmée et Sophie devenaient les héroïnes du couvent où elles étaient rentrées dans la foulée des évènements. Madame de Saint-Martin n’étant pas en état de s’occuper de sa fille, Sophie avait été ramenée directement entre les mains protectrices des dames ursulines. Edmée avait demandé à la suivre, Jeanne-Louise avait accepté bien qu’elle aurait aimé la garder auprès d’elle.

À peine entourée de leurs camarades qui avaient eu vent d’une échauffourée dans le quartier Saint-Antoine, Sophie, avec l’agrément d’Edmée, se mit en devoir de raconter avec pléthore de détails leurs aventures au milieu de la vindicte des révoltés.    Leur héroïsme à toutes deux pris de l’ampleur au fur et à mesure que les nouvelles arrivaient du dehors. À chaque fois, Sophie rajoutait des faits qui au fil du temps devenaient de plus en plus extraordinaires mettant en exergue leur courage à toutes deux. Sophie n’omettait jamais de mettre en avant son amie, mettant en valeur son rôle dans leur échappée, rappelant à qui voulait l’entendre que c’était son intuition qui les avait sauvés. Edmée ne savait comment se comporter ni quoi rajouter lorsque des questions lui étaient adressées.

Lorsque quelques mois plus tard au milieu du mois de juillet, la populace prit la Bastille, l’aura des jeunes filles fut à son comble. Sophie n’eut plus de limites dans ses descriptions. En aparté, Edmée en fit la remarque à son amie, ce à quoi celle-ci répondit « – Edmée, plus tu répètes une chose, plus les gens sont prêts à y croire aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Nous resterons pour nos compagnes, les sœurs et tous ceux qui auront entendu ce qu’elles vont colporter, des héroïnes. Tu peux me croire, ma mère m’a raconté plus d’une rumeur qui, bien que fausse, était crue de tous. La reine, la première, a eu droit à ces rumeurs, rappelle-toi de l’affaire du collier. » Edmée était bien placée pour le savoir, elle laissa donc Sophie continuer, cela n’était pas bien méchant.

Au-dehors, tout s’accélérait. Les États-Généraux avaient mal tourné. Ils étaient nimbés de malentendus, et avaient débouché sur le serment du jeu de Paume, la démission de Necker et le retour du baron Breteuil aux finances, puis à nouveau le retour de Necker et suite à la prise de la Bastille, un livre de proscription circula dans Paris dénonçant des personnes de haut rang et leur entourage et leur présageant un funeste sort, déclencha les premiers départs en émigration. Le comte d’Artois, frère du roi, le prince de Condé, affolés par la tournure que prenaient les évènements, s’exilèrent.

Les nouvelles entrèrent dans les murs, elles entraînèrent une vague d’immigration qui vida le couvent.

serment du jeu de peaume-david-001f.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 009

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007 bis

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épisode 007 bis

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

"A young girl at a window" By Jean-Baptiste Greuze, French, 1725 - 1805 .jpg

Après un court séjour à Bordeaux lors duquel la garde-robe de la fillette fut adaptée au climat bordelais et à l’automne des bords de la Garonne, Edmée découvrit à travers les vitres du carrosse le nouveau paysage qui l’environnait. Jeanne-Louise et madame de Cissac, le cœur empli de compassion et d’attendrissement faisait tout ce qu’elle pouvait pour rassurer et distraire la fillette. Celle-ci mettait de bonnes grâces à recevoir toutes ces attentions, mais restait silencieuse, acquiesçant d’un hochement de tête positif ou négatif. Elle était émerveillée par tout ce qu’elle voyait, elle était dépaysée à l’extrême, rien ne lui était familier. Elle avait même du mal à comprendre son entourage dont l’accent ou le langage lui était le plus souvent incompréhensible.

Ce fut au château de Lamothe-Cissac qu’elle s’exclama, ébahie, surprise de ne voir personne dans les champs « – mais vous n’avez pas de nègres ? Comment faites-vous ? »

Que ce soit Jeanne-Louise ou madame de Cissac, toutes les deux furent stupéfaites, autant par la réflexion que par le fait d’entendre à nouveau sa voix. Bien sûr, elle savait que la fillette parlait, mais comme elle n’avait plus rien entendu depuis leur présentation qui remontait à quatre jours, elles n’avaient plus su quoi penser. Ce fut madame de Cissac qui répondit « – mon petit, en France, il n’y a que des paysans libres.

– Ah ? … Et ils travaillent ?

– Bien sûr, Edmée, pourquoi ne le ferait-il pas ?

– Papa y disait toujours que le fouet est le nerf du travail. Elle omit de dire lequel de ses pères avait ce type de réflexion.

– C’était un peu excessif, et puis ici le climat permet de travailler avec plus de facilité.

Edmée ne répondit pas, elle était sceptique, puisque cette dame lui disait, c’est que cela devait être vrai.

***

Jean-Michel Moreau.pngAu château Lamothe, Edmée découvrit un monde merveilleux, qui se mit à tourner autour d’elle. Jeanne-Louise et madame de Cissac découvraient le plaisir d’avoir un enfant. Elles se mirent en devoir de l’éduquer dans tous les domaines et cela amusait la fillette qui devint une élève curieuse et appliquée. Sa première découverte fut l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Elle découvrit la valeur des mots. Madame de Cissac lui expliqua qu’il devenait précieux dès qu’on les comprenait. Il devenait même sacré dès que leur signification était éclairée. Edmée, depuis longtemps, avait compris que la magie était partout, que chaque chose détenait une parcelle des Dieux, de Dieu, elle savait qu’avec la magie elle pouvait intercéder auprès des Dieux, alors qu’avec les mots, l’on put en faire autant lui apporta du plaisir, cela lui convenait.

Jeanne-Louise laissa à Madame de Cissac, tout ce qui était théorique. Elle s’occupa de faire de la fillette une dame de qualité, maintien, conversation, recevoir des hôtes, faire de la broderie et toutes activités considérées comme typiquement féminines furent son domaine d’apprentissage. Edmée ne voyait pas l’utilité à tout cela, mais elle ne voulait pas causer de déplaisir à sa tante, elle aimait l’affection qu’elle lui portait.

Ce fut un temps béni, un temps heureux qui s’acheva avec la demande en mariage de monsieur de Vielcastel que Jeanne-Louise après moult tergiversations accepta, poussée par madame de Cissac.

***

Georg_Reimer_Junger_Edelmann_mit_Hund.jpgLe marquis de Vielcastel n’avait jamais abandonné l’idée des épousailles avec Jeanne-Louise. Il n’était pas énamouré de la jeune femme, cela ne se faisait pas d’avoir d’élan passionnel pour sa future épouse. Elle correspondait simplement à l’idée qu’il se faisait de la future madame de Vielcastel. Rang comme fortune, la jeune femme correspondait en tous points à ce qu’un homme de sa condition pouvait envisager d’épouser. Elle était séduisante, il pouvait le concéder, mais de là à admettre plus, cela aurait été déroger à sa caste. De plus, elle avait pour avantage de n’avoir que peu de famille, ce qui allégeait le poids des obligations familiales et éviterait la dispersion de l’héritage commun. Et ce qu’il n’aurait pas admis, c’est que la résistance de la jeune femme à sa demande blessait son orgueil et décuplait son envie de la voir céder. Il ne démordait pas de son projet, de simple tocade, cela était devenu une obsession devant la réticence de celle-ci.

Comme sa charge à Versailles auprès du comte de Provence, bien que lucrative, était plus décorative que nécessaire, et de plus, peu obligeante, il avait toute latitude pour mener sa vie comme il l’entendait. Il avait donc fait plusieurs voyages à Bordeaux, ce qui ne lui était pas désagréable, car les nouvelles fortunes construites sur le commerce antillais avaient transfiguré la ville. Les faubourgs n’avaient plus rien de champêtre. Saint-Seurin était désormais un quartier résidentiel, le quartier des Chartrons s’étendait jusqu’au lieu dit de Bacalan et abritait les fortunes du négoce. La ville s’était embellie, pavoisant avec une façade d’hôtels particuliers en pierre de taille sur les rives du fleuve. Son gouverneur, le maréchal de Richelieu, avait agrémenté la ville, dont il s’était entiché, d’un théâtre aux colonnes antiques, qui proposait un supplément d’opéras et de ballets aux multiples spectacles qu’offrait déjà Bordeaux, où tous affluaient, et qui rivalisait avec les plus grandes villes de France. Elle était devenue une des plus riches. Le duc de richelieu y menait grand train, offrait bal, dîners et spectacles, ce qui était un divertissement de plus aux séjours de monsieur de Vielcastel.

1786 Sir Christopher and Lady Sykes strolling in the garden at Sledmere by George Romney.jpgDe séjour en séjour, de lettre en lettre, il avait fait céder les barrières de Jeanne-Louise. Celle-ci avait fini par répondre favorablement à ses élans de cœur. Cela fut d’autant plus facile que madame de Cissac, qui s’était renseignée plus ou moins discrètement sur le prétendant, lui connaissait une vie sans souci et une fortune stable, aussi avait-elle de son côté appuyé le projet. Après l’établissement d’un contrat de mariage qui préservait la fortune de chacun, garantissant au futur marié une dot conséquente, le mariage fut célébré à Saint-André-de-Cubzac entouré d’amis et de voisins. Comme c’était le début de l’été, il fut décidé, que le jeune couple partirait pour Paris après les vendanges.

***

Les brumes de l’automne amenèrent le départ de Jeanne-Louise et de son époux laissant Edmée et Madame de Cissac, le cœur bien gros. Pendant qu’elles s’installaient dans de nouvelles habitudes, Jeanne-Louise pour la première fois quittait sa région, traversant la Garonne, puis la Loire, et entrant dans Paris par la porte d’Orléans. Monsieur de Vielcastel avait tout fait pour que le voyage se déroulât bien. Ils firent chaque jour des haltes dans des hôtelleries de choix et séjournèrent par deux fois chez des connaissances. Il découvrait sa jeune épouse de jour en jour et en était fort satisfait. De son côté, Jeanne-Louise ne se plaignait pas et appréciait les multiples attentions dont elle était l’objet.

C’est avec anxiété qu’elle découvrit la vie à Paris et à Versailles. Elle fut rapidement rassurée, Bordeaux l’avait fort bien préparée à comprendre les rouages de la société qui l’accueillait. Elle avait de plus été chaleureusement accueillie par l’entourage de son époux. Bien que parfois fatiguée de la frivolité générale, elle n’en courait pas moins de salon en dîner, de théâtre en représentation à la cour, son époux était notamment très fier de sa beauté. Elle sut se créer un cercle d’intime qui l’entraînait, la guidait dans les méandres du grand monde. Elle aurait pu s’enivrer de ce rythme fiévreux ou de bons mots en flatterie, on se gargarisait de ragots sous couvert d’idées politiques ou philosophiques, mais sa campagne lui manquait. Son époux se méprit et l’entraîna à la campagne chez des amis. Mais cette campagne-là était aussi factice que la mode qui l’avait créé. Les jardins à l’anglaise que tout aristocrate se devait d’avoir, ne lui faisait ressentir que bien plus le manque de ses rangs de vigne baignés par l’aube brumeuse s’élevant au-dessus de la Garonne scintillante. Elle ne s’ennuyait pas, bien sûr, depuis son arrivée sa vie n’était que divertissement, mais tout ce qu’elle entendait autour d’elle n’était que fadaise, qui meublait l’ennui de gens oisifs. Elle se sentait inutile, elle n’était que l’objet, le bibelot d’un décor qu’elle pressentait factice. Edmée et madame de Cissac lui manquaient, monsieur de Vielcastel lui promit de revenir au château Lamothe pour l’été, une fois la saison achevée. Elle combla le vide de cette absence par un échange épistolaire régulier avec sa belle-sœur.

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Jean-Baptiste Greuze (1725–1805), Head of an Old Woman.jpgMadame de Cissac comme tous les jours s’était élevée à l’aube. Elle avait vérifié l’ordre du jour, donné les ordres à son personnel, puis à ses métayers. Était arrivée l’heure du lever d’Edmée, la fillette l’avait rejoint dûment préparée afin de partager le déjeuner, c’était un de leurs moments préférés. Bien que fraîche, cette journée de printemps était fort belle, aussi Madame de Cissac avait décidé de se rendre sur les terres voisines où elle devait régler quelques problèmes avec le contremaître, cela ferait une jolie promenade pour Edmée. La petite fille s’enveloppa dans un ample manteau et s’engouffra dans le landau qui avait été décapoté, trop heureuse d’échapper à la leçon d’arithmétique préalablement prévue. Madame de Cissac riait devant la précipitation de l’enfant. Elle s’arrêta sur le perron pour ajuster ses gants, admira la voiture récemment acquise, qui, bien que petite, pouvait faire des envieux. La berline n’était sortie désormais que pour les grandes occasions. Alors qu’elle avançait le pied sur la première marche, un pincement foudroyant dans le thorax arrêta son élan. Elle s’arrêta, avala de l’air, tout en portant sa main vers le cœur. Edmée perçut le mouvement, mais elle n’eut pas le temps de s’en inquiéter. Madame de Cissac avait repris la descente des marches du perron. Elle n’avait pas atteint la dernière qu’elle s’écroulait sous les cris affolés d’Edmée. L’effroi de la fillette fit accourir la gouvernante et des serviteurs à sa suite, mais c’était trop tard le cœur de Madame Cissac s’était arrêté.

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La gouvernante, madame Durant, écrivit à Jeanne-Louise afin de la prévenir du drame. Le courrier mit près de trois jours à parvenir entre ses mains. Le temps de venir en toute hâte madame de Cissac avait été enterré.

Ce jour-là, mortifiée, Edmée s’était retrouvée seule avec la gouvernante à ses côtés devant la tombe béante, qui allait engloutir le cercueil. Tout au moins, ce fut son impression. En fait étaient venus les voisins suivis modestement par le personnel du château, des métayers et de leur famille. Ils furent, autant attristés, par la mort de cette femme respectée, que par la vision de la petite-fille bouleversée, qui retenait en vain ses larmes. Elle se sentait encore abandonnée par le destin. Qu’avait-elle fait pour que tous ceux qui l’aimaient la quittent de façon si effroyable ?

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Thomas Gainsborough.jpgJeanne-Louise était moulue des soubresauts de la berline. À sa demande, le voyage avait été le plus court possible. Ils n’avaient fait qu’une étape, son cocher et son aide s’étaient relayés, elle avait dormi et elle s’était restaurée dans la voiture. Quand la berline franchit les grilles du château, elle était épuisée. Un valet se précipita et ouvrit la portière. Elle descendit les jambes un peu tremblantes, le temps qu’elle atteigne le perron Madame Durant surgit sur le pas de la porte. Jeanne-Louise tendit les mains vers elle « – oh ! Ma bonne Mirande, que nous voilà bien seules. » Elle n’avait même pas pris le temps de lui dire bonjour tant elle était soulagée de pouvoir dire le fond de sa pensée à quelqu’un qui allait la comprendre. « – Oui ! Madame, bien seule. Il est vrai. Mais au moins, elle est partie vite, Dieu a bien fait les choses, elle est partie au milieu du bonheur, sans trop de souffrance.

– C’est déjà ça. Piètre consolation pour nous, mais pour elle, cela a été une fort bonne chose. Je suppose que je ne suis pas arrivée assez vite pour l’accompagner jusqu’à son dernier logis.

– C’est exact, Madame, Monsieur le Curé a célébré les obsèques avant-hier. Il y avait beaucoup de monde. Madame était très aimée.

Les larmes aux yeux, Jeanne-Louise acquiesça. Elle jetait à même temps, qu’elle écoutait la gouvernante, des regards vers le château et ses alentours. Qu’allait donc devenir tout cela ? Quelle force, il allait lui falloir trouver ! Pendant que de sombres pensées l’envahissaient, elle n’avait pas réalisé le silence, qui s’était installé. Mirande regardait sa maîtresse, et ressentait le chagrin de celle-ci. Elle savait à quel point sa maîtresse était attachée à la disparue. Avec douceur, elle lui toucha les mains, la faisant tressaillir. « – La petite est en haut, elle ne quitte guère sa chambre.

– Ah ? C’est vrai, quel choc, cela a dû lui faire. Occupez-vous de mes bagages, je vais la voir.

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Edmée en voulait à la terre entière, tous ceux auxquels elle s’attachait disparaissaient. Enfin pas tout à fait, car dès le soir des obsèques, elle avait trouvé Madame de Cissac assise sur le bord de son lit, un sourire bienveillant affiché sur un visage reposé, et des paroles rassurantes sur les lèvres. « – Mon petit sucre, n’aie pas peur, je suis avec toi, n’aie crainte. » La fillette lui avait souri, elle avait sauté sur le lit. Pourquoi aurait-elle eu peur ? Elle qui voyait et parlait à l’Éthiopienne ou aux êtres lumineux. Il est vrai que cela n’était pas arrivé depuis qu’elle était au château. Elle savait toutefois qu’elle pouvait parler avec des proches qui était loin, pas de ce monde, du moins le supposait-elle. Elle n’avait jamais parlé de tout cela à qui que ce soit. Qui aurait pu la comprendre ? Alors voir Madame de Cissac, c’était pour elle somme toute normal. « – Tu vois mon petit sucre, il n’y a pas de quoi être triste. Je suis parti de ton monde, mais je suis encore avec toi. Patiente un peu, Jeanne-Louise est sur la route. Elle fait aussi vite que possible, elle sera là bientôt. » La fillette lui sourit, puis lui posa mille questions, dont les réponses n’étaient pas toujours claires pour l’enfant. Toujours est-il qu’elle ne voulait plus quitter la chambre, de peur que le fantôme de Madame de Cissac ne la quitte.

Boucher, Woman in an Armchair (Study for "Breakfast"), Circa 1739 (Hermitage).jpgTout le personnel avait respecté cette volonté qu’il m’était sur le compte du chagrin. Edmée était donc dans sa chambre avec Madame de Cissac, assise dans un des fauteuils près de la cheminée, quand le fracas des roues sur le pavé de la cour l’avait attirée à la fenêtre. « – Tu vois mon petit oiseau, c’est Jeanne-Louise qui arrive. » Edmée se retourna, mais Madame de Cissac n’était plus là. Il ne restait d’elle qu’un parfum indéfinissable. Elle en eut le cœur gros, car cette fois-ci, elle savait qu’elle ne la reverrait plus. Elle alla s’asseoir sur le lit et laissa ses larmes couler. Jeanne-Louise entra à ce moment-là. Dans un bruissement d’étoffe, elle se précipita vers l’enfant éploré. « – Oh. Ma petite Edmée, je sais, je sais, c’est plus que triste. » Elle l’a pris dans ses bras, la serra à l’étouffer. La fillette se blottit contre la jeune femme. « — Tu sais mon Edmée, à moi aussi elle me manque, c’était comme une seconde mère. Elle m’a aidé à être une femme… » Les mots s’enchaînèrent au fils des minutes puis des heures. Jeanne-Louise raconta ses souvenirs avec Madame de Cissac, certains les firent même rire. Quand l’heure du repas fut venue à la nuit tombée, Mirande, qui n’avait jusque-là pas voulu les déranger, gratta à la porte, et passa la tête pour les inviter à descendre.

Dans les semaines qui suivirent, Edmée sur les talons, Jeanne-Louise organisa la gestion de ses domaines sans Madame de Cissac. Elle engagea sur les conseils de son notaire, un contremaître, secrétaire, qui la tiendrait informée de la situation générale et particulière de ses biens et propriétés. Jean Arthur Duras semblait être l’homme de la situation, d’âge mûr, une quarantaine d’années, il était affable, dynamique et avec ses bicycles, car il était myope, il dégageait un mélange de sympathie et de sérieux. L’homme convint à Jeanne-Louise, d’autant qu’il lui fallait repartir au plus vite à Paris, malgré son deuil, Monsieur de Vielcastel la pressait pour un grand bal, les fêtes pour Pâques allaient commencer.

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Edmée, assise sur son lit, examinait son nouveau décor. Jeanne-Louise avait pendant son absence fait refaire la décoration d’une pièce que seule sa garde-robe séparait de sa propre chambre. Elle l’avait fait meubler d’un mobilier en bois clair, les fauteuils étaient tapissés de motifs floraux jaune paille et rose-carmin, tout comme les rideaux. La petite fille imaginait sa nouvelle vie dans ce nouveau décor, tout en sachant qu’elle ne serait que de passage, puisque Jeanne-Louise lui avait expliqué qu’elle rentrait aux ursulines pour parfaire son éducation.

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Lithographie Champin. Hôtel de Mesme. Rue St Avoye n° Série « Rues et monuments de Paris au XIXe siècle .jpgMonsieur de Vielcastel avait convaincu Jeanne-Louise de faire entrer Edmée au couvent des ursulines de la rue Saint-Avoye. Selon son avis, pour construire un avenir digne de ce nom, la fillette se devait de passer par une institution religieuse qui finaliserait son instruction. Cela lui permettrait de fréquenter et de tenir son rang dès son plus jeune âge dans la société qui serait la sienne. Jeanne-Louise, le cœur gros, aurait aimé garder auprès d’elle sa nièce, mais elle devait admettre que son époux avait de justes et bons arguments. Elle-même avait été heureuse au couvent, elle-même n’avait pas eu à s’en plaindre. Elle ne pouvait donc pas pousser l’égoïsme jusque-là, il fallait une bonne éducation à la fillette, éducation que sa vie mondaine ne pouvait mener à bien. Elle s’était donc rangée aux arguments de son époux.

***

L’année précédente, Jeanne-Louise avait fait la connaissance de Madame Dambassis fille du marquis de Saint-Martin, dont son époux était devenu son banquier et homme d’affaires.

Monsieur Dambassis était originaire de Genève et avait été au pensionnat pour étudiants tenu pour le compte du gouvernement anglais par Charles Frédéric Necker, le père de Jacques Necker. Il avait entrepris tout d’abord une carrière dans la Banque Thellusson Vernet & Necker à Genève, dans laquelle il avait débuté comme simple commis. Il avait tenu tout d’abord les livres de compte, puis avait révélé toutes ses compétences lorsqu’un jour il avait remplacé le premier commis chargé de négociations à la Bourse lors d’une opération majeure. Il l’avait mené à bon terme, intrépide, il s’était éloigné des instructions laissées, et avait procuré à la banque un bénéfice de 300 000 livres. Réitérant ce que Jacques Necker avait réussi, quelque vingt plus tôt. Ce fut ainsi qu’il acquit la confiance de ses supérieurs, qui l’envoyèrent au printemps de 1773, à Paris à la banque Necker. Arrivé sur place, Jacques Necker l’avait présenté à son entourage et l’avait poussé à épouser la fille d’un ancien associé du Syndic de la Compagnie des Indes, partenaire de la maison de James Bourdieu & Samuel Chollet à Londres, mademoiselle de Saint-Martin. Pour en imposer et apprivoiser sa future clientèle, il avait rattaché le nom de son épouse au sien, devenant ainsi monsieur Dambassis de Saint-Martin. Un an plus tard, à l’automne 1775, Éloïse Dambassis de Saint-Martin lui avait donné deux enfants, un fils prénommé Louis et une fille Sophie. Celle-ci ayant estimé avoir fait son devoir pris un amant puis un deuxième, sa sensualité débordante lui en fit multiplier le nombre et malgré sa discrétion cela devint de notoriété publique, ce qui indifféra, son époux, tant c’était chose normale dans leur société.

 Sa dextérité à gérer et à faire croître les fortunes du négoce, lui firent tout d’abord s’attacher deux fermiers généraux dont Jean-Joseph de Laborde puis fut sollicité par un rival de Jacques Necker, alors aux finances du Royaume, le banquier suisse Isaac Panchaud. Ce dernier voulait lancer sa « grande idée », faire renoncer la Compagnie à son monopole sur le commerce des Indes afin de se transformer en une Caisse d’escompte grâce à une augmentation de capital, dont la moitié acquitterait les dettes de la Compagnie, et l’autre moitié pour constituer la Caisse. Cette idée fut un succès, aussi trois ans plus tard, il ouvrit sa propre banque avec pour associé son beau-frère. L’année 1780 fut pour lui une excellente année d’autant qu’il fit affaire à la demande de Necker avec le vicomte de Provence, ce qui assura sa fortune entraînant dans ce sillage de confiance, l’entourage du frère du roi dont monsieur de Vielcastel.

Portrait d'Antoine-Laurent Lavoisier et de sa femme - Jacques-Louis David. .jpgCe fut comme cela qu’à peine arrivée à Paris incitée par son mari, Jeanne-Louise rencontrait le banquier et son épouse en pleine ascension. Par l’entremise et les conseils de monsieur Dambassis de Saint-Pierre, elle plaçait de l’argent, dans la manufacture de monsieur Réveillon, devenant ainsi une des associés d’une entreprise novatrice de papier peint qui prenait de l’essor et que sur les conseils de madame Dambassis de Saint-Pierre elle choisit le couvent des ursulines de Saint-Avoye où leur fille était pensionnaire, pour Edmée.

***

Le couvent des ursulines de Saint-Avoye s’étendait de la rue du Temple au coin de la rue Geoffroy d’Angevin. Il avait bonne réputation, accueillant comme pensionnaire les filles de la noblesse et de la bourgeoisie, il enseignait gratuitement aux enfants pauvres du quartier.

Edmée découvrit ce qui allait être son nouveau foyer pour les années à venir sous un soleil rasant d’une fin de journée de début septembre. Le bâtiment de facture classique, construit sous le règne du Grand Louis, prenait tout son relief de majesté dans le contraste des ombres et lumières des dernières heures du jour. Bien que fort impressionnée par l’inconnu de la nouveauté, elle marchait la tête haute, le regard ne semblant rien accrocher du décor environnant. Elle ne lâchait pas la main de sa tante. Jeanne-Louise avait beau la rassurer, elle se sentait inexorablement prise au piège.

Elles furent accueillies par la mère supérieure et une sœur qui accompagnait une petite fille ressemblant à un angelot plein de malice. Anonyme (Ecole-francaise XVIIIe siecle Madame Louise de france.jpgDame Amelot, tout en souriant, invita madame Vertheuil-Lamothe à s’asseoir. « — Alors voici mademoiselle Edmée qui vient nous rejoindre pour parfaire son éducation. »  La petite fille fixa les yeux de la mère supérieure semblant y chercher quelque chose. Ce n’était pas de l’arrogance, c’était de la perplexité. Elle se demandait bien ce qu’elle était supposée dire ou faire. Dame Amelot ne lâcha pas le regard et le prit pour ce qu’il était. Elle jaugeait la fillette, elle la trouvait étrange, elle la sentait habitée. Elle aurait juré que la fillette n’était pas seule. La mère supérieure, au fil des années qui avaient égrené ses quarante ans, avait constaté qu’elle pouvait se fier à son intuition, elle devinait à l’avance des faits. Elle devinait les gens qui, comme elle, avaient un don. Dans un premier temps, bien sûr, elle avait été déroutée, et ne s’était pas fait confiance, puis avait admis l’évidence. Elle savait qu’une nouvelle ou qu’un fait arrivait, avant même que cela soit porté à sa connaissance. Elle en avait déduit que c’était Dieu qui guidait ses pas. Fataliste, elle avait accepté, ce que l’on pouvait appeler un don, mais depuis qu’enfant, une de ses cousines l’avait qualifiée de sorcière ! Elle n’en avait plus parlé à personne. Elle ne l’aurait confessé pour rien au monde ! Elle sourit à Edmée avec chaleur afin de la rassurer, de l’apprivoiser. « — Avec votre tante, nous avons décidé de vous présenter une compagne avec laquelle vous allez partager une chambre, afin de vous acclimater le mieux possible à notre communauté. Je vous présente mademoiselle Sophie Dambassis de Saint Martin. » Edmée timidement se retourna vers la petite fille qui la mangeait des yeux et qui attendait avec impatience de faire connaissance avec cette nouvelle compagne. Elles s’échangèrent une révérence et des sourires, pour Edmée, timides et pour Sophie espiègles. Pendant que les deux fillettes s’appréciaient avec curiosité, Dame Amelot s’entretenait avec Jeanne-Louise, la rassurant quant au traitement que recevrait sa nièce.

***

Daughter of the painter Emilie Vernet, mid 18th century, Nicolas Bernard Lépicié (1735-1784).jpgInstallées, dans leur nouvelle chambre, Sophie et Edmée firent plus amplement connaissance. La première était blonde autant que l’autre était brune. Sophie était pleine de vie, et ne savait pas rester en place. Le geste vif, plein d’allant, elle était toujours en train de rire et avait sans cesse un flot de paroles aux lèvres. Edmée, à l’encontre, avait des gestes mesurés, pleins de langueur et était le plus souvent murée dans un silence stoïque. De haut de leurs dix ans, elles firent de leur différence une force qui construisit rapidement une amitié indéfectible. Sophie guida Edmée au sein de la petite société qu’était le couvent. La communauté s’habitua à ne pas voir l’une sans l’autre. Si au premier abord le lieu et les gens avaient paru austères et froids à la petite créole, très vite Sophie lui démontra le contraire. Chacune à leur façon, pleine de charme, attirait à elle les autres pensionnaires et les couventines, et si parmi tout ce monde, certaines ressentaient l’étrangeté d’Edmée, elles supposaient que cela venait de ses origines pour le moins exotiques.

Deux jeunes fille, l'une, à droite, en buste, de profil à gauche, la main gauche sur un livre, l'autre au fond à gauche, la tête appuyée sur le bras | Demarteau, Gilles, 1729-1776 (graveur) ; Boucher, François, 1703-1770 (d'après).jpeg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 008

 

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007

épisode précédent

épisode 007

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

vicomtesse de Vertheuil.jpg

Dans le boudoir élégamment meublé de l’étage, la jeune femme contemplait, de ses fenêtres, l’or des feuillages. L’été avait été chaud, les vendanges promettaient une année d’exception, un excellent cru. Son regard tomba sur le guéridon marqueté où reposait la lettre de son frère André. Il était parti, il y avait de cela dix ans, deux ans après son mariage.

Son mariage…

Jean Baptiste Greuze - Draped female figure.jpg

Jeanne-Louise avait été sortie l’année de ses seize ans du couvent des ursulines de Libourne ; son frère André Vertheuil-Reysson avait organisé son mariage. Afin de redorer le blason familial, il avait accepté la demande du vicomte Lamothe-Cissac de quarante ans l’aîné de la jeune fille. Elle avait entre aperçus son futur époux, une seule fois, à la messe de Pâques, à Pauillac. La brève entrevue avait été conventionnelle, préparée au mot près. Elle n’avait, à cette occasion, point pensé que c’était pour estimer sa capacité à enfanter. Aucune jeune fille, au fond d’un couvent, n’aurait imaginé cela. Monsieur Lamothe-Cissac, au début du crépuscule de sa vie, lui ne pensait qu’à cela, il n’y avait plus d’héritier pour son nom, ses terres et sa fortune. C’était un homme très chrétien, d’une grande probité, il avait connu peu de femmes et elles lui avaient laissé peu d’intérêt pour la chose. Le mariage à peine effectué et fêté en petite compagnie, le nouvel époux avait conduit sa jeune femme au château Lamothe. C’était une bâtisse à un étage et huit travées ornées de frises sculptées réparties de chaque côté d’une porte majestueuse à double battant bardée de ferronneries à laquelle on accédait par une volée de cinq marches. Elle avait été construite à la Renaissance, avant les guerres de religion et agrémentée au fil des propriétaires de deux ailes imitant le corps principal et formant un U, l’ensemble encadrant une cour pavée fermée par un portail en volute de fer forgé et d’un muret peu élevé, le tout étant là pour l’agrément de l’œil. Les différentes bâtisses constituées par le château et ses dépendances étaient entourées de vignobles et se situaient sur les bords du fleuve dans la commune voisine de la petite ville de Pauillac.

IMG_0725.JPGSans consommer l’hymen, monsieur Lamothe-Cissac y avait laissé sa jeune épouse à demeure, auprès de sa sœur de quelques années sa cadette, madame de Cissac, comme dame de compagnie. L’homme était prude et timoré dans le domaine des choses du beau sexe, il ne savait comment s’y prendre. À sa deuxième visite, il se violenta de façon maladroite et passa à l’acte. Jeanne-Louise en sortie dépitée, un tant soit peu dégoûtée, toutefois elle se résigna et depuis ce jour subit un devoir conjugal, bref et sans intensité, mais heureusement pour elle, fort espacé dans le temps. Monsieur Lamothe-Cissac trouvait bien son épouse très jolie, mais cela ne le conduisait par jalousie qu’à la séquestrer dans ses domaines et non à profiter de sa compagnie. Jeanne-Louise n’eut guère souvent à souffrir ses assauts, mais au fil du temps elle devint neurasthénique tant elle était submergée par l’ennui.

Madame de Cissac, si elle était cantonnée par son frère, qui détenait la fortune, puisqu’elle était vieille fille et n’avait point voulu rentrer dans les ordres, à être le chaperon de sa belle-sœur, n’était pas pour autant un parangon de vertu. Elle n’en avait nulle ressemblance. Toute en rondeurs, la peau rougie par les plaisirs de la vie, toute en blondeur, frisottée, c’était la bonhomie incarnée. Lettrée, elle aimait la vie et n’était jamais plus heureuse qu’avec un bon verre de vin de ses domaines dans une main tout en lisant un livre digne de ce nom dans l’autre et n’avait rien contre un peu de sociétés et une partie de Reversis ou de Pharaon. D’un naturel charitable et compatissant et voyant dépérir la jeune épouse, elle prit les choses en main. Elle l’amena à s’intéresser aux registres et comptes des différents domaines de la famille, qu’elle-même tenait à jour. Afin de mieux se rendre compte à quoi correspondaient ses alignements de chiffres, elle l’entraîna, à pied, à cheval, en carrosse, aux quatre coins des terres, lui présentant les métayers, les différents corps de métiers vivants dans leur terre, donnant ainsi du corps et des images à ce travail qu’elle-même trouvait fastidieux. Contre toute attente, Jeanne-Louise s’y intéressa et à la grande satisfaction de madame de Cissac elle vit sa jeune belle-sœur se passionner pour la vigne et la rentabilité des terres et des fermages des domaines familiaux.

Isabel Smith, Called Munia, Nurse to the Angerstein Family circa 1800 by Sir Thomas Lawrence 1769-1830

Elle partagea avec la jeune femme ces tâches que son frère lui avait reléguées lui-même trop pris par sa charge au parlement de Bordeaux. Tout le monde y trouva son compte. À cette activité fort prenante, madame de Cissac inclut les goûters auxquels participaient les douairières du voisinage. Jeanne-Louise fut en charge d’organiser et de recevoir avec elle toutes ses vieilles amies. Madame de Cissac incitait l’air de rien, sa belle-sœur à avoir une vie mondaine. Au fil des conversations de ce que la jeunesse considérait comme l’arrière-garde, un passé révolu, Jeanne-Louise, elle, apprenait à connaître la société de son voisinage qui s’étendait jusqu’à Bordeaux et bien sûr tout ce qui se passait à Paris et à Versailles. Même au fin fond de sa campagne Jeanne-Louise découvrait tous les dessous, les us et coutumes de la société à laquelle elle appartenait, mais dont son mari l’écartait.

Après six ans de mariage au déroulement monotone, éloignant de plus en plus son époux de sa couche, puisque d’enfant, il ne venait point, vint le mal de son époux. Celui-ci fut pris d’une maladie malodorante, car elle le rendait incontinent. La courtoisie de tous ne leur permettait que de s’en éloigner, lui-même s’y habituant et n’y prêtant plus attention. Le mal empirant, il s’alita, puis il mourut, le tout en l’espace d’une année.

L’ensemble du voisinage découvrit alors la jeune et jolie Jeanne-Louise Vertheuil-Lamothe devant la tombe de son époux. Tous tombèrent d’accord devant l’élégance discrète de la jeune veuve, ceux qui l’avaient décrite comme une jolie femme avait été en dessous de la vérité, pensèrent ceux qui la découvraient.

18th C. Mezzotint..jpgPendant la première année de son veuvage, personne ne perturba le deuil de Jeanne-Louise, mais dès le début de la deuxième année comme si cela avait été inscrit dans l’almanach, elle reçut pléthore d’invitations des familles en vue du voisinage. Elle finit par en accepter sous la pression de madame de Cissac. Cette dernière ne voyait pas pourquoi elles devaient, l’une et l’autre, s’enterrer. Elles avaient fait cela pendant six longues années. Ces visites suscitèrent des invitations à Bordeaux dans les hôtels particuliers des grandes familles. Toujours sous la douce pression de sa belle-sœur, Jeanne-Louise s’y présenta en sa compagnie. Elle fit fort bonne impression, aussi commença-t-elle à recevoir des avances plus ou moins discrètes, les plus honnêtes ayant pour dessein des épousailles. Aux yeux de tous, la jeune veuve qu’était Jeanne-Louise avait tous les avantages, une fortune honnête solidement bâtie, un physique avenant et une moralité auquel nul n’avait à redire. La jeune femme, qui n’avait pas du tout le désir d’abandonner cette nouvelle liberté dont elle jouissait dignement, faisait la sourde oreille, ignorant toutes propositions à peine voilées, et rejetant les autres. Madame de Cissac, qui en recevait tout autant afin de s’entremettre auprès de sa jeune belle-sœur afin d’épouser les vues des familles demanderesses, repoussait-elle aussi à d’autres temps ces éventualités. Les deux belles sœurs profitaient d’une vie sans attaches où aucun homme ne venait peser. Leur seule obligation était la vie de leur domaine qu’elles géraient conjointement, vivant au rythme des saisons entre semailles et vendanges, et l’entretien des terres et des bâtiments.

Ce fut l’idée des vendanges prochaines qui ramena son attention sur cette lettre qui lui annonçait le retour de son frère aîné dont elle se souvenait vaguement. Elle l’avait surtout connu pendant sa petite enfance, car dès qu’elle fut mise au couvent, comme toute fille de sa condition, elle le croisa peu. Elle l’avait vu pour la dernière fois juste avant qu’il ne s’embarquât pour les Caraïbes, afin d’y faire fortune. Le blason familial fortement terni par la vie dispendieuse que préconisait la vie à Paris, à la mort de leur parent, il restait beaucoup de dettes, un nom et peu de terres. Il avait fallu y remédier, elle avait épousé avec pour seuls avantages sa jeunesse et une éducation irréprochable, et lui s’était exilé de l’autre côté de l’Atlantique après avoir épousé une fille du voisinage avec une petite dot. Il était désormais sur le retour veuf et fortune faite. Elle ne savait pas si elle devait s’en réjouir ou en être inquiète. Elle ne voulait pas être à nouveau assujettie à un homme, quel qu’il fût. Elle avait goûté à la liberté, elle ne comptait pas s’en passer.

Pour l’instant, il fallait s’occuper de son arrivée et de son installation et pour cela se rendre au château familial. Celui-ci n’avait pas été habité depuis son départ. Elle n’y avait elle-même pas mis les pieds depuis son mariage. Elle avait régi les terres, comme entendu entre son époux et son frère et avait pour cela entretenu un échange de courrier régulier avec ce dernier qui s’en était trouvé fort content. Le peu de terres familiales qui leur restaient faisait des profits, mais les bâtiments, enfin la demeure n’avait guère été entretenue.

Pour en avoir le cœur net, Jeanne-Louise s’y rendit avec madame de Cissac et la fidèle Mirande, la gouvernante du château Lamothe.

IMG_0727.JPGLe château, une grande bâtisse carrée à un étage, était inclus dans les restes d’un château fort en ruines. La jeune femme, qui ne le voyait habituellement que de loin, depuis la route, le trouvait à ses abords plus triste et plus vétuste qu’elle ne l’avait estimé. Les trois femmes réveillèrent, le vieil homme qui servait de concierge et d’homme à tout faire. Firmin qui avait toujours servi la famille Vertheuil fut très surpris de voir l’un de ses membres à la porte du château familial. Jeanne-Louise lui apprit le retour du maître des lieux et la réouverture de la demeure. Le vieil homme grimaça à cette idée, non pas qu’il ne fût point heureux de cet état de fait, mais cela inaugurait beaucoup de travail.

Jeanne-Louise se fit ouvrir la porte à double battant, ce qu’elle découvrit, au fur et à mesure de l’ouverture des volets et des contrevents, était sinistre. Les araignées avaient fait leur œuvre, l’humidité avait envahi les murs et les tentures. Les pièces étaient vides, la plupart des meubles avaient été vendus pour faire de la liquidité pour le voyage de son frère. La salle à manger n’avait plus que sa longue table encadrée de part et d’autre d’une cheminée qui chacune détenait incluse dans leur trumeau un portrait de l’un de ses parents qui se fixait. Elle croyait ne plus se souvenir, mais il lui suffisait de fermer les yeux pour ramener à sa mémoire les dîners que l’on y donnait quand ses parents vivaient encore avec faste. À l’étage, ce n’était guère mieux, seules deux chambres gardaient leur lit, celles de ses parents. André n’avait pas eu le courage de se séparer de ses deux lits monumentaux où avaient été conçues plusieurs générations de Vertheuil, mais la literie avait pourri et les rideaux et ciels de lit pendaient lamentablement. Elle voyait dans cet état de délabrement tout le travail et la main-d’œuvre que cela engendrait, sans omettre les meubles dont il fallait pourvoir la demeure pour plus de commodité. Mirande inspecterait ce qu’elle pourrait prélever au château Lamothe. Elle était fataliste, il en serait fait ainsi.

Tout en préparant l’organisation des prochaines vendanges sur les différentes propriétés avec les métayers, elle retint trois chambres dans une auberge du nouveau quartier des Chartrons à Bordeaux.

***

À peine arrivée en compagnie de madame de Cissac, et de Mathilde, sa chambrière, dans la confortable auberge où son mari avait eu ses aises, Jeanne-Louise fit savoir à l’amirauté sa présence et son attente. Comme bien évidemment la date d’arrivée du navire était approximative, madame de Cissac fit connaître leur séjour à la bonne société bordelaise, et en retour les invitations se présentèrent. Jeanne-Louise s’en serait bien passée, tant le retour de son frère la taraudait, mais elle accepta de suivre sa belle-sœur entre une visite à son négociant en vins, monsieur Lacourtade père, une à sa couturière, madame Latour, et une à monsieur Lafargue, son pourvoyeur en soie et indienne.

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Valentine Cameron Prinsep (1838 - 1904).jpg

Il était dit que cet automne serait celui des changements. Le premier se présenta sous les traits aimables d’un gentilhomme venu tout droit de la cour de Versailles, secrétaire du Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé. Celui-ci avait été invité à venir séjourner à Bordeaux par monsieur de Saige, alors lui-même de passage à Paris. Ils s’étaient rencontrés chez monsieur de Calonne, ministre des Finances. Ils s’étaient plu. Ils avaient notamment en commun de partager la même loge maçonnique. Bien que le gentilhomme ait accepté l’invitation, monsieur de Saige n’y avait guère cru, prenant sa réponse pour une courtoisie. Il fut donc très surpris et très flatté de voir son invitation honorée. Ce fut son épouse madame de Verthamon qui présenta Jeanne-Louise et sa belle-sœur audit gentilhomme. La scène se déroula dans la loge de monsieur de Saige où les deux belles-sœurs avaient été invitées à voir une représentation d’Iphigénie le nouvel opéra de Gluck. L’homme se présenta à l’entracte et à même temps qu’il lui était servi un verre, madame de Verthamon se lança dans les présentations « – Madame de Cissac, madame Vertheuil Lamothe, je vous présente monsieur le marquis Horace comte de Vielcastel de Pommelé de Mayrand de Belfont Isaure de Salviac.

– Retenez, de Vielcastel. Le reste n’est que terres pour subvenir à quelques besoins.

Cela fit rire les dames et bien que la repartie fût trouvée cynique par Jeanne-Louise, elle n’en trouva pas moins l’homme charmant.

Au fil des invitations, ils se rencontrèrent à plusieurs reprises. Le marquis de Vielcastel prévenant sans être trop entreprenant avait compris après renseignements que la jeune veuve avait deux atouts, une fortune cossue et une fort jolie tournure. Il en espérait donc plus qu’une simple aventure d’autant que sa noblesse était aussi ancienne que la sienne ce qui siérait à son arbre généalogique. De son côté madame de Cissac, qui ne comptait plus les flatteries qu’il lui prodiguait, ayant rapidement compris que si bataille il y avait, il valait mieux qu’elle soit dans son camp, s’était renseignée sur le pressant galant. Ce qu’elle obtint par madame de Verthamon était en la faveur du prétendant, le chaperon se laissa donc cajoler. Jeanne-Louise n’était pas dupe, elle était séduite autant par le charme du physique que de l’esprit, en fait, elle tombait en amour pour la première fois et ne savait comment gérer ses premiers élans.

Vernet port de Bordeaux.jpgTout cet émoi fut perturbé par l’annonce de l’arrivée du navire « le Matamore», André Vertheuil-Reysson allait débarquer. L’estafette qui vint porter la nouvelle invita Jeanne-Louise à se rendre à l’hôtel de l’amirauté afin d’y attendre plus confortablement le débarquement. Dans l’heure qui suivit, elle était installée dans un des salons donnant sur le port en compagnie de sa belle-sœur. Celle-ci avait insisté pour l’accompagner connaissant le malaise dû au bonheur mitigé que lui causaient ces retrouvailles familiales.

Des fenêtres du prestigieux salon, elle pouvait tout à loisir examiner l’activité fourmillante du port. Le secrétaire de l’amiral, qui s’occupait de leur confort, lui indiqua le navire qu’elle attendait.

***

CAPTAIN (later Admiral) SIR HYDE PARKER, Kt (1739- 1807) by George Romney, (1734-1802) on the Staircase at Melford Hall.jpgLe capitaine du « Matamore » avait vu s’embarquer monsieur Vertheuil-Reysson avec quelques surprises. Quand ses places avaient été retenues sur son trois-mâts, il ne s’attendait pas à le voir arriver seulement accompagné d’une fillette de six sept ans, d’autant qu’aucun serviteur n’avait été enregistré pour les accompagner. Comme il en faisait respectueusement la remarque à monsieur Vertheuil-Reysson, celui-ci le rassura, il s’occuperait personnellement de sa fille et de lui-même. Le capitaine n’en resta pas moins intrigué étant plutôt habitué par les nantis à les voir entourer d’une multitude de serviteurs pour accomplir chacun de leur besoin. En fait, monsieur Vertheuil-Reysson avait fait ce choix pour se couper complètement de la colonie et du risque de voir quelqu’un se souvenir d’Edmée, alors que lui-même oubliait que sa fille était celle d’un autre. Malgré la gêne que cela occasionnait, il en avait décidé ainsi. Edmée avait donc eu la joie enfantine de découvrir leur cabine donnant sur le château arrière. Elle était tout en acajou avec deux lits superposés inclus dans la paroi, le lit du bas reposant sur un coffre contenant une partie de leurs affaires. La petite fille était heureuse de ce voyage qu’elle faisait en la seule compagnie de son père. Elle était soulagée de ne plus être entourée par des servantes qui, elle le savait, la surveillaient à tout instant. Elle appréciait cette nouvelle liberté. Son père lui avait expliqué qu’il se rendait au pays des contes de fées, qu’il lui racontait et qu’ils allaient habiter dans un château. Il était heureux de voir sa petite fille irradiée de bonheur. Il ne pouvait savoir que tout ceci était entaché d’une ombre de malheur, les êtres lumineux étaient venus parler à la petite fille, ils lui avaient annoncé quelque chose qu’elle ne voulait pas croire.

Jeanne Bôle, Comtesse de Toulza (French, active 1870 - 1883)- A young girl with a butterfly net (1877) (via Bonhams) 2.jpgSur le navire, le couple, que faisaient le père et la fille, attirait l’attention des autres passagers, attisait la curiosité, tout au moins ce qui avait droit au premier pont. Ils furent présentés à tous par le capitaine lors de leur premier repas à la table de celui-ci. Edmée ce jour-là était exceptionnellement la seule enfant à la table. Il y avait d’autres enfants sur le bâtiment, mais ils étaient avec leur nourrice. Cela amusa les différents convives et attendrit particulièrement madame de la Quintaña qui avec son époux accompagnait leurs filles dans un couvent de la région bordelaise. Comme beaucoup d’enfants de famille créole, elles se devaient d’être éduquées en France. La plus jeune était à peine plus âgée qu’Edmée. La dame créole proposa aussitôt, à monsieur Vertheuil-Reysson la compagnie de ses filles et de leur gouvernante prétextant que cela serait sûrement plus agréable à la sienne d’être avec des enfants de son âge. Bien que réticent, comprenant bien qu’Edmée n’était pas à sa place au milieu de tous ces adultes, il accepta, au grand contentement du capitaine.

Edmée fut donc présentée à Rosa-Marie et à sa sœur Felipa, ainsi qu’à leur gouvernante madame Thénésol, jeune veuve désargentée, qui s’était convertie, faute de revenus, en gouvernante, choix qu’elle ne regrettait pas, n’ayant pu avoir d’enfant. Edmée n’avait jamais côtoyé d’autres enfants et ce nouveau fait l’inquiétait beaucoup. Elle ne savait comment il fallait se comporter avec ceux-ci. Monsieur Vertheuil-Reysson la rassura tant bien que mal et lui expliqua qu’il était bon qu’elle s’habituât à ces nouvelles fréquentations. Courageusement, elle prit sur elle. Droite comme « I », elle se présenta devant la gouvernante et les deux fillettes tout aussi intimidées par cette cérémonie officielle faite devant leurs parents conjoints. Madame Thénésol en sourire et en mots doux rassura le petit groupe et pour commencer elle leur raconta une histoire de Monsieur Perrault à l’ombre des voiles sur le premier pont du château avec pour décor l’océan infini. Apprivoisées, les fillettes partagèrent leur jeu en toute insouciance.

Meriel Legh and Dorothea Byrne by British (English) School, c.1750.jpg

Edmée un peu gauche restait souvent spectatrice notamment lorsque la gouvernante donnait ses leçons journalières à Rosa-Marie. Elle-même ne savait ni lire ni écrire et découvrait la honte d’être ignorante devant sa petite camarade. Pendant cette courte année, son père n’avait pas pris le temps de s’occuper de son éducation, il pensait qu’il n’y avait pas d’urgence puisque c’était une fille, et avait remis cela à plus tard. Quand il se rendit compte de l’intérêt de la fillette pour la lecture, l’ayant trouvé dans la cabine en train de feuilleter son livre de chevet, il la tranquillisa et lui assura que dès leur arrivée elle aurait une préceptrice.

Les journées étaient longues, elles s’écoulaient avec lenteur à cette époque de l’année notamment autour de l’équateur, elles semblaient ne jamais s’achever pour les oisifs qu’étaient les passagers. Monsieur Vertheuil-Reysson, comme tous voyageurs au long cours, afin de passer le temps, écrivait, lisait, s’entretenait avec les autres passagers de tout et de rien. Il n’aimait guère jouer, mais il faisait un effort, car c’était le plus souvent le meilleur moyen de tuer l’ennui au long des journées qui semblaient s’étirer sans fin. Cela aurait pu perdurer, mais dès la deuxième semaine, il commença à ressentir une très grande fatigue. Il prit cela tout d’abord pour une espèce de mal de mer, bien que son estomac se porta bien, ne lui causant aucun tourment. Il fut pris rapidement de suée qui le laissait éreinté, l’obligeant à s’allonger. Comme cela devenait de plus en plus fréquent, Edmée à son plus grand désarroi passa entièrement entre les mains de la gouvernante, qui faisait de son mieux pour qu’elle ne souffrît pas de cette situation. Comme il fut assuré par le chirurgien qu’il n’y avait nulle crainte de contagion, Edmée fut autorisée à passer une à deux heures par jour au chevet de son père, à condition de ne pas trop le fatigué. La petite fille, sagement assise à côté du lit, lui racontait ce qui se passait à bord et ce qu’elle voyait afin de le distraire. Elle lui décrivit un ballet de poissons volants surgi tout à coup de nulle part à son grand ravissement, elle raconta la pêche miraculeuse d’un monstre des mers par des marins, c’était un énorme poisson avec une multitude de dents. Tout en riant, elle rapporta la chute du second qui avait glissé sur le pont et qui avait même fait sourire le capitaine, elle l’avait vu. Celui-ci faisait un effort pendant qu’elle lui tenait compagnie, mais très vite il ne le put plus. Elle comprit très vite qu’elle ne pouvait attendre de réponse de son père que leur dialogue était devenu un monologue. Pourtant, un soir madame Thénésol, qui venait la chercher, fut persuadée qu’Edmée s’entretenait avec quelqu’un, elle aurait pu jurer que la fillette conversait avec quelqu’un. Rentrant dans la cabine, elle fut surprise de voir le malade endormi. Une fois seule avec Edmée, elle l’interrogea sur ce qu’elle croyait avoir entendu. En toute candeur, Edmée lui répondit que c’était avec sa grand-mère qu’elle s’entretenait. La gouvernante sourit, persuadée que dans son chagrin, l’enfant se raccrochait au souvenir d’un être aimé. Elle aurait été bien surprise si elle avait compris qu’Edmée parlait réellement depuis quelque temps à l’Éthiopienne. Susan Lyon 2017Lorsque son père n’avait plus été en état de l’écouter et que la petite fille fut envahie par l’injustice de son destin qu’elle voyait lui échapper encore une fois, vague qui allait engloutir son âme, l’Éthiopienne lui apparut. Edmée ne s’y attendait plus. Depuis qu’elle avait été adoptée par monsieur Vertheuil-Reysson, elle n’avait eu que la visite irrégulière des êtres lumineux. Comme personne ne croyait ce qu’elle rapportait de leur échange et qui le plus souvent ressemblait à des prédictions, elle avait arrêté de communiquer ces messages célestes. Elle en souffrait, étouffant parfois entre le nombre des messagers désirant divulguer leur message et son impuissance. Edmée faisait peur, elle inquiétait les gens avec ses dons de pythonisse alors qu’elle n’était qu’une enfant, aussi les gardait-elle pour elle. Elle savait sur son entourage des choses, des faits, dont eux-mêmes étaient loin de se douter, et qui tantôt l’attristait, tantôt lui faisait peur, voire la terrifiait ou qu’elle ne comprenait pas.

Alors qu’elle s’effondrait au pied du lit de son père, qui n’avait même plus la force de tendre la main vers elle, l’Éthiopienne apparue à ses côtés. « – Zaïde, c’est moi, rega’de moi mon petit. » Edmée leva son regard vers celle qui était son aïeule et lui sourit. « – alo’s mon petit te voilà pa’ti, mais ne t’inquiète pas, tu vas a’iver à bon port et tu seras accueilli par deux dames fort gentilles. Elles vont s’occuper de toi et elles vont faire de toi une v’aie dame. » Edmée répondit avec une grimace attristée. « – Mais, et mon père ?

tu le sais bien mon enfant, ils te l’ont dit, il va mou’ir mon enfant, son dieu en a voulu ainsi. Il n’au’a été avec sa bonté qu’une passe’elle vers la libe’té. Il t’au’a aidé à so’ti des orniè’es qui maintiennent not’e peuple et not’e famille dans les fers de l’esclavage. Te voilà lib’e et même si ce ne se’a pas toujours facile, n’oublie jamais que cont’ai’ement à toutes les femmes de not’e famille, tu au’as les ‘ênes de ton destin ent’e tes mains. Ne laisse aucun homme te les p’endre. » Comme la petite fille semblait perdue, apeurée par tout ce que l’Éthiopienne lui disait, celle-ci reprit. « – Viv’e, c’est avoir peu’ ! Il ne faut pas craind’e d’avoi’ peu’. Il faut app’ivoiser la peu’ pour que l’habitude de celle-ci nous la fasse oublie. Le nèg’e a peur du fouet, le blanc a peu’  de perd’e ses biens, la femme a peu’ de pe’dre ses enfants, l’homme son pouvoir ! Tous ont peu’, il ne faut pas avoi’ honte et tous ont peu’ de mou’ir. »

ane Austen Regency Fashion Costume Plates, Engravings, Paintings from late 1700- 1820's copie.jpgLa fillette acquiesça, elle ne comprenait pas tout ce que sous-entendait l’Éthiopienne. Si elle trouvait naturel de la voir et de converser avec elle ou tout au moins avec son apparition, elle ne saisissait pas bien le chapitre sur la liberté et son indépendance à garder vis-à-vis des hommes. Elle n’avait toujours pas admis qu’elle n’était pas blanche alors que tout disait le contraire. Elle ne pouvait pas admettre le fait d’être de la famille des esclaves. Elle était tiraillée entre l’affection un peu craintive qu’elle portait à l’Éthiopienne et le consentement d’être de sa lignée. Les faits avaient été trop violents, trop rapides pour qu’elle admette l’injustice du sort d’être noire dans cette partie du monde. Malgré tout ce que lui prônait l’Éthiopienne, elle ne comprenait pas en quoi elle devait être fière, alors qu’elle avait rencontré parmi cette race, sa race, qu’une caste inférieure à celle dans laquelle elle était élevée du fait de sa carnation. Tout s’emmêlait dans sa tête, l’écheveau était dense et confus. Elle trouvait rassurant de voir l’Éthiopienne et s’accrochait à ce qui dans sa jeune vie avait été stable. Elle mettait de côté toutes ces idées complexes sur sa couleur de peau supposée, sur son identité changeante. Petit à petit, elle devint aux yeux de tous de plus en plus rêveuse, absente, silencieuse, étrangement plus placide, rien ne semblait la toucher. Elle répondait à tous par un sourire silencieux que ses yeux détrompaient. Tous s’attendrissaient sur cette douleur muette.

***

« – Là ! Là qui est-ce ? » Le moribond découvrait dans un angle de la petite cabine, derrière Edmée assise sagement à côté du lit, la silhouette tremblotante d’une sorcière africaine. La fillette surprise des allégations de son père se retourna et vit, chose somme toute normale pour elle, l’Éthiopienne. « – Ce n’est rien, père, c’est ma grand-mère. » Le moribond se recroquevilla dans l’angle le plus éloigné de sa couchette. « – Tu n’as pas de grand-mère. Qui est cette femme ? » Hurla-t-il. La petite fille, que cet excès de voix commençait à affoler, essayait de retirer de la poigne crispée de son père, qui essayait de l’attirer vers lui contre son gré, sa petite main. « – Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je viens vous chercher pour vous guider. » Intervint la silhouette fantomatique. « – C’est le diable ! C’est le diable ! Au secours, mon Dieu, aidez-moi, pitié ! » La petite fille était tétanisée devant la rage terrorisée de son père, qui allait chercher dans ses dernières forces celles de se lever, de s’échapper. Edmée s’était dégagée de son emprise, elle était plaquée contre la paroi de bois opposée de la cabine, de gros sanglots secouaient son petit corps. La porte s’ouvrit sur le second qui passait aux abords. Surpris par les hurlements de monsieur Vertheuil-Reysson, il s’était précipité. Il avait surgi au moment où le moribond s’effondrait un masque d’horreur figé sur la face. À la faible lumière de la lanterne éclairant le lieu, il trouva repliée sur elle-même la fillette le plus loin possible du lit. Il se pencha vers elle et la prit dans ses bras. Lui tapotant le dos pour la rassurer, il se retourna de manière qu’elle ne contempla plus le cadavre de son père que les derniers spasmes de la maladie avaient emporté. Il sortit de la cabine son petit fardeau accroché au cou. Il tomba sur madame Thénésol, suivie de madame de la Quintana, toutes les deux alertées par le tapage. Elles prirent en main celle qui était devenue à nouveau une orpheline.

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Le lendemain matin même, monsieur Vertheuil-Reysson fut immergé, le capitaine avait organisé une brève cérémonie où passagers et membres de l’équipage avaient été réunis. Au milieu d’eux, impassible, les yeux dans le vague, Edmée ne semblait pas comprendre la situation. Elle était à nouveau seule, affligée par la mort de son protecteur. Elle s’accrochait à la prédiction de son aïeule comme à une bouée de sauvetage.

Le reste du voyage se passa sans à-coups, la seule contrariété fut une semaine de pluie pendant laquelle l’océan fut agité ce qui amena les passagers à se réfugier dans leurs cabines ou dans la chambre du capitaine.

Edmée s’était enfermée dans un profond mutisme où seules des grimaces muettes répondaient aux questions qui lui étaient posées. Personne ne savait quoi faire, tous étaient emplis de compassion en la voyant. Le seul qui la tirait de son abattement était le second Jean-François Marniac. Tous constatèrent qu’elle n’avait d’yeux que pour lui. Quand qu’il n’était pas avec elle, installée sur le deuxième pont, elle le suivait de ses yeux translucides, le cherchant, inquiète de son absence. Comme il l’avait lui-même constaté, il venait le plus souvent possible, s’installer avec elle et les petites de la Quintaña. Il venait leur raconter des histoires de marins terrifiantes et envoûtantes, ou des sirènes guidaient vers les abîmes les marins corrompus par leurs charmes, et où des monstres marins avalaient des navires ou déposaient au fond des eaux des îles sur lesquels leurs habitants construisaient des villes légendaires. Edmée remplie de toutes ces images attendait que les journées s’écoulent, ceci s’arrêta lorsque le navire entra dans le bras de mer qu’était la Gironde et qui lui ouvrait la voie vers son nouveau pays. Edmée était arrivée en France.

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Gainsborough Dupont (1754-1797 Portrait de la duchesse de DevonshireLa porte du salon de l’Amirauté s’ouvrit sur le second du « Matamore» tenant par la main une fillette d’une grande beauté. Jeanne-Louise comprit aussitôt que quelque chose s’était passé. Elle prit sur elle et se leva, suivie en cela par madame de Cissac. Elle attendit que le marin se présente. « – Mesdames, je suis monsieur Marniac, Second du navire le « Matamore ». Je désirerais m’entretenir avec Madame Vertheuil Lamothe.

– C’est moi-même, voici madame de Cissac, ma belle-sœur. Vous pouvez parler devant elle, elle est à même d’entendre tout ce qui me concerne.

– Madame, j’ai le regret de vous dire que je suis porteur d’une mauvaise nouvelle, votre frère monsieur Vertheuil-Reysson est décédé lors du voyage suite à une maladie inconnue.

La jeune femme sentit ses jambes fléchir, mais elle ne mollit pas. Elle sentit la pression de la main de Madame de Cissac qui aussitôt lui avait pris le bras. Elle se retourna vers elle avec un sourire triste. Elle extirpa de sa minaudière un mouchoir de batiste et essuya les premières larmes qu’elle n’avait pu retenir sous l’émotion faisant tomber la tension longtemps retenue. Toutes ses peurs s’envolaient au profit d’un sentiment de culpabilité et de solitude profond, elle était désormais seule. Le second était désemparé devant la tâche imposée par son supérieur. Le chagrin de cette femme qu’il trouvait fort belle et émouvante, au demeurant, le laissait impuissant, sans arguments. Il sentit alors la petite main d’Edmée lui rappelant sa présence. Il se racla discrètement la gorge afin d’annoncer sa prise de parole à venir. « – Je vous présente Edmée Vertheuil-Reysson, et qui si j’ai bien compris n’a plus que vous pour parente. » Jeanne-Louise tout à son émoi en avait oublié, non pas la petite fille, qui était de soi sa nièce, mais de s’en préoccuper. « – Oh ! oui ! évidemment, excusez-moi mademoiselle ma nièce, je m’épanche et oublie votre propre douleur. Voilà un bien mauvais exemple. Je suppose que votre père vous a parlé de votre famille et de moi-même.

– Oui Madame.

– C’est donc moi qui désormais vais s’occuper de vous. J’espère que nous allons nous entendre.

Edmée sourit, elle n’avait jamais vu une si jolie dame, et décida qu’elle l’aimait. Elle ne lâcha pas pour autant la main du second. Celui-ci desserra sa petite main tout en la gratifiant d’un sourire rassurant. Il releva les yeux vers Jeanne-Louise « – Madame, les effets de votre frère et de votre nièce ont été amenés jusque dans le hall de l’amirauté, mais je peux les faire porter où bon vous semble dans la ville. 

– Cela ira, je vous remercie.

– J’ai aussi son coffret avec moi contenant les valeurs et papiers de monsieur Vertheuil-Reysson, qu’il m’a été demandé de vous remettre en main propre.

Apparu alors un mousse, qui avait suivi le second, qui déposa le coffret cadenassé, dont il avait été chargé, sur une table de la pièce. Le second dans le même temps lui tendit la clef.

***

self-portrait-with-dr-arrieta-francisco-goya-.jpgMonsieur Vertheuil-Reysson, lorsqu’il avait senti la mort venir, avait fait appeler le capitaine du « Matamore » à son chevet. « — Monsieur, je ne me leurre pas, ma fin est proche. Je ne sais ce qui m’emporte, mais c’est un fait… » Il s’était arrêté un instant afin de reprendre son souffle. Le commandant assis à ses côtes n’avait rien dit, patientant. De toute façon qu’aurait-il pu dire devant l’évidence ? Le moribond avait happé l’air y cherchant son dernier souffle et avait repris « — j’ai un immense service à vous demander. Je voudrais tout d’abord coucher mes dernières volontés devant témoins et ensuite je vous prierai de les faire parvenir à ma sœur. Elle devrait m’attendre à Bordeaux lorsque vous accosterez… Je lui avais écrit pour lui annoncer mon retour… Outre cela, et c’est le plus important, pouvez-vous m’assurer de remettre en mains propres ma fille à celle-ci. Elle va beaucoup souffrir et je ne voudrai pas qu’elle passe de main en main.

— Ne vous inquiétez pas, l’un de mes seconds est bordelais, et s’il le faut il accompagnera mademoiselle votre fille jusque chez madame votre sœur. N’ayez aucune crainte.

Ce jour-là, monsieur Vertheuil-Reysson rangea ses affaires terrestres ainsi que celles avec Dieu, même s’il omit de confesser quelques petites choses à son ministre venu à son chevet lui donner les derniers sacrements. Il ferma son coffret qui contenait une fortune en pièces d’or, en lettres de cachet et en titre de propriété. Il remit le tout au capitaine qui réitéra ses promesses. Le soir même, monsieur de Vertheuil-Reysson était mort laissant Edmée seule.

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 007 bis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 005 et 006

épisode précédent

épisode 005

Été 1783, la vérité

récolte du coton

C’était la période de la roulaison et le labeur s’intensifiait. Les tâches étaient particulièrement pénibles. Il fallait couper, empaqueter et amarrer les cannes sur les cabrouets, pour mettre la bagasse à sécher, puis les entasser près de la case qui servait de magasin de combustible. Ensuite, il fallait alimenter les fourneaux de la sucrerie et remuer sans interruption dans les cuves le jus des cannes, le vesou. Le fourneau pendant des jours et des nuits, sans interruption, transformait la canne en sucre. L’or du maître.

Le soleil déclinait déjà, Thésus, comme ses comparses, était épuisé et savait que la journée de travail finirait quand la lune serait à son zénith. La nuit serait illuminée alors par le disque lunaire en son entier qui éclairerait les champs et permettrait la continuation de la coupe. Rythmé au son des coups des machettes tranchant la tige des cannes et scandaient par les lamentations de leur souffrance, la masse servile sous l’œil vigilant des commandeurs avançait pied par pied. Derrière les hommes, les femmes rassemblaient et portaient jusqu’à la charrette les tiges gorgées de sucre. Sans réfléchir, ils répétaient les gestes. Au milieu de ce rythme harassant de régularité, un serpent jaillit de la canne et sauta sur une des ramasseuses, un hurlement vrilla l’air. Thésus sursauta et s’entailla la cheville. Le commandeur fit emporter la femme vers l’hospice de la plantation, puis examinant la blessure de Thésus, il décida de le remettre au travail jugeant l’entaille bénigne. Il ne pouvait se passer de la moindre main-d’œuvre.

Lionel smit.jpgThésus était de tous les esclaves de Bellaponté le plus vieux. Il était le fils d’un griot et avait été vendu par un négrier à une habitation de Saint-Domingue. Bellaponté était la troisième. Il n’était pas si vieux qu’il y paraissait, mais les nègres ne vivaient pas longtemps sur une habitation, blessures, maladies, malnutrition, faim écourtaient leur existence. Thésus était un miraculé, l’épuisement avait prématurément blanchi sa tignasse crépue et ralentit ses gestes. Sans qu’il le veuille, les autres lui prêtaient la sagesse et l’autorité, ce qui implicitement lui déféra le statut de chef du village des esclaves. Au fil des heures Thésus s’affaiblit, ses compagnons conscients de cela essayèrent de le cacher aux yeux du commandeur, afin de lui permettre de prendre quelques repos. Ce fut peine perdue, l’homme blanc réalisa le procédé, lui aussi été fatigué, la chaleur était intense, il la supportait mal, cela le rendait irascible, il s’approcha du blessé et le houspilla. Comme il ne réagissait pas, il lui donna un coup de fouet, n’obtenant guère plus de réaction, il réitéra avec plus de violence. Ce qui se passa ensuite fut impensable. Pourquoi Thésus, tout à coup, fut fatigué de cette violence gratuite, il n’aurait su le dire, la colère déchira le voile de sa résignation. Tous furent surpris, quand d’un coup prompt, il saisit la lanière de cuir huilée dans son envolée, l’enroula autour de son poignet et tira d’un coup brusque faisant perdre l’équilibre au commandeur saisi d’effroi. L’homme n’avait pas atteint le sol que Thésus était sur lui et à coup de machette lui fendait le crâne. Ce fut un déclic général, tous les autres se ruèrent sur le cadavre le mutilant le dépeçant. Le calme revenu, ils décidèrent de ne pas en rester là, leur âme guerrière avait repris le dessus, de toute façon les blancs allaient les poursuivre, et les occire, alors autant aller au-devant. Sans prêter attention aux coupures faites par les feuilles des cannes, ils traversèrent les champs. Seule la vague que créait leur passage les rendait visibles. Ils rejoignirent l’autre équipe, désarçonnèrent l’autre commandeur et le massacrèrent de la même façon. Il restait encore un commandeur et le maître bien sûr. Ils étaient sur la caféière sur le morne à une heure de là. Thésus décida qu’il valait mieux l’attendre. Ils cachèrent de leur mieux la dépouille du commandeur dans les cannes, attachèrent sa monture sous un arbre qui bordait le champ. Ils se remirent au travail tout au moins le simulèrent. Le soleil était bas et allait se coucher quand le maître arriva au-devant des nègres employés à la caféière. Les révoltés faisaient comme si de rien étaient. Philippe de Belpont remarqua le cheval attaché à la branche basse d’un tulipier. « – le contremaître, où est-il ? eh ! toi, je te parle ! » Thésus  se retourna alors que le maître intrigué s’approchait de lui toujours en selle. « – alors, il est où le contremaître  ? » Thésus, tête baissée, lui répondit  « – moi pas savoi’ mait’e. mett’e son cheval là, moi pas savoi’ plus.

– Oh, tu m’agaces ! 

Ecole italienne du XVIIIème siècle, d'après Pietro FABRIS. Cavalier et son chien..jpgPhilippe de Belpont tourna la tête, oubliant le nègre à ses pieds, cherchant en vain aux alentours l’absent. Thésus  d’un coup souleva le pied du cavalier, le désarçonnant par surprise. Sa monture effrayée s’éloigna, celui-ci se retrouva entouré de ses esclaves, machette à la main. Il n’avait plus qu’un couteau à la ceinture, son fusil était resté dans l’une des sacoches accrochées au cheval. Il se remit sur ses deux pieds et toisa ses nègres. « – S’il y en a un seul qui s’approche, je le trucide ! » Thésus  s’avança, Philippe de Belpont voulut le taillader avec l’intention de lui infliger une blessure handicapante pour l’exemple, mais l’esclave arrêta le geste du maître dans son élan, lui tordit le bras, lui prit son arme, lui enfonça dans l’abdomen et d’un geste sec l’éventra. Ahuri, Philippe de Belpont, écarquilla les yeux d’étonnement, ne comprit pas ce qui se passait tant il fut surpris. Ce fut le signal du massacre.

 Deux personnes de loin remarquèrent la scène macabre, le dernier commandeur qui suivait le troupeau d’esclaves lambinant à son goût et qui prit ses jambes à son cou et l’Éthiopienne. Zaïde, sans vraiment y croire, sans vraiment comprendre, avait rapporté à la gouvernante la scène que lui avaient décrite les êtres lumineux, aussi elle veillait depuis le matin, attendant, car elle ne doutait pas de la véracité de la prémonition. Depuis la galerie, elle considérait la situation, elle leva les yeux vers la lune qui venait brusquement de remplacer le soleil comme toujours sous ses latitudes. L’astre avait des lueurs rouges annonciatrices de drame. Tout en montrant d’un doigt accusateur le groupe qui s’acharnait sur leur victime, elle interpella sa fille qui entrait dans la galerie « – Noisette ! Noisette ! vite prend la petite, dépêche-toi ! » Au ton, celle-ci ne réfléchit pas, elle se précipita chercher Zaïde qu’elle venait de coucher. L’Éthiopienne enveloppa la fillette dans une couverture sombre, la rassurant et lui intimant des conseils d’obéissance. « – Noisette, ils vont arriver, ils vont nous faire le même sort qu’au maître. Part pour la grotte du morne, je vais les entraîner vers l’autre côté de la rivière. Allez, dépêche-toi ! » Elles dévalèrent l’escalier de la maison et se précipitèrent sous les premiers arbres. Elles devinaient au loin la masse sombre du groupe qui s’approchait. L’éclat lunaire faisait miroiter leurs yeux et leurs machettes d’un éclat sinistre. Zaïde, affolée, serrait à l’étouffer Noisette qui marmonnait tout bas des paroles apaisantes. L’Éthiopienne, qui avait saisi promptement sur son passage un coussin, de couleur claire, le maintenait dans ses bras comme on tient un enfant et sciemment elle s’éclairait à l’aide d’un lumignon pour que l’on la devine de loin. Elle regarda Noisette s’enfoncer dans le bosquet derrière la Grand-Case. Zaïde ne disait rien, elle pleurait en silence, dans les bras de Noisette qui courait de son mieux s’éloignant le plus possible. Quand le chemin se mit à grimper, exténuée, la nourrice posa la fillette, mais elle ne pouvait s’arrêter là. Elle lui prit la main jeta un regard inquiet derrière elle, puis elle avança à marche forcée, la fillette docile ne disait rien, elle suivait à petits pas précipités.

De son côté, l’Éthiopienne, assurée d’être suivie par le groupe assoiffé de sang, s’était précipitée vers la rivière en direction du guet. Elle savait que les émeutiers se fieraient à la lueur de sa faible lampe, et la poursuivraient persuadés qu’elle s’enfuyait avec dans les bras la fille du maître. Au bord de la rivière, elle jeta le lumignon à l’eau ainsi que le coussin. elle traversa le gué et se précipita dans les caféières. Elle s’enfonça dans les profondeurs de la végétation, grimpa la côte du morne. Elle se fondait dans les arbustes. Les insurgés, arrivés sur les rives du cours d’eau, dépités, ne distinguant plus la fuyarde, abandonnèrent leur poursuite devenue inutile. Ils se retournèrent vers la Grand-Case et y mirent le feu après l’avoir saccagée.

***

Desportes - Combat de deux chiens autour de la dépouille d'un sanglier - XVIIIe siècle - (C) RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau).jpgNoisette, au son des lugubres aboiements, poussa Zaïde dans un arbre. Derrière elle, elle se hissa esquivant de justesse la gueule du premier molosse à les avoir atteints. Il s’en était fallu de peu, le chien avait mal assuré sa prise lui permettant d’un mouvement brusque de dégager sa cheville. Il l’aurait déchiquetée s’il en avait été autrement, ils étaient dressés à cela. Noisette obligea la fillette à grimper le plus haut possible, l’animal, qui faisait de bons surprenants, risquait de l’atteindre. Depuis l’ombre du feuillage, terrorisées elles regardaient la meute hargneuse qui s’attroupait au pied de l’arbre.   La lune, jusque-là maîtresse du ciel, était sur l’instant voilée de nuages sombres annonciateurs d’orage. Lorsque les chasseurs d’esclaves, guidés par les aboiements agressifs, se trouvèrent eux aussi au pied de l’arbre protecteur, ils ne distinguèrent qu’une masse sombre. « – Descendez de là ! ou on vous tire à vue, on sait que vous êtes là ! » Noisette reconnut dans le cavalier, Pinchinat le voisin mulâtre de l’habitation. « – c’est Noisette, missie’ Pinchinat, je suis avec la fille du maît’e. j’ai t’op peur, alors j’ai caché la petiote. » Un autre cavalier, un autre voisin, monsieur Séguigneau s’alarmât. Si c’était la fille de Belpont, il ne fallait pas que les chiens aillent la blesser. Il intima l’ordre de les faire rappeler et de les mettre en laisse. Pinchinat de mauvaise grâce obtempéra. Noisette, tremblante de crainte, sauta et quand elle fut sûre de leur sécurité, elle fit descendre Zaïde le visage sale balafré par les traces de larmes.

***

Les yeux plissés par l’éclat du soleil matinal qui l’aveuglait, le conducteur de la charrette faisait avancer ses chevaux sur la route caillouteuse de Saint-Marc. Zaïde dans les bras de Noisette se laissait bringuebaler par les soubresauts de la charrette qui transportait la cage qui les retenait prisonnières. Épouvantée, elle se pelotonnait contre le sein de sa nourrice, elle ne comprenait pas ce qui se passait. Leur voiture faisait partie du convoi qui amenait les esclaves de Philippe de Belpont aux ventes enchères de Saint Marc. Comment avait-il fait ? et pourquoi ? Noisette ne le savait pas, Pinchinat avait réussi à faire inclure Zaïde dans le cheptel des dissidents. Noisette s’était révoltée, avait vitupéré, mais en vain. Elle avait rappelé au voisin mulâtre que la petite était comme lui, qu’elle avait du sang noir et du sang blanc. Mais cela n’avait rien changé, elle ne pouvait savoir à quel point Pinchinat était honteux de son sang entaché et jaloux de la fillette dont aucune trace de la race rejetée par lui n’était visible. Il s’était si bien débrouillé qu’aucun blanc n’avait voulu intervenir, aussi, elles étaient coincées au fond de la cage depuis l’aube, Zaïde ne parlait pas, ne demandait rien, elle était prostrée. Tout était incompréhensible pour elle. Les autres nègres les regardaient à la dérobée suspicieux, ils ne comprenaient pas pourquoi la fille du maître partageait leur sort. Noisette les fixait l’œil mauvais. « – Qu’est-ce que vous avez à nous regarder  comme ça ! » Leurs compagnons de cellule gênés baissèrent leurs yeux. « – vous quoi c’oire ? parce que nous êt’e à la Grand-Case, nous êt’e heureuses ? que Thaïs parce que le maître la chevaucher avoi » elle la vie plus facile que vous ? elle en mourir ! et c’est pour cela que vous vouloi » nous fai’e la peau ! fai’e comme au maître  ! eh bien vous voir, vous êt’e content, nous êt’e là comme vous ! » Alors qu’elle ne s’y attendait pas, Zaïde intervint  « – Noisette, c’est qui Thaïs ? 

– C’est ta mère !

William Adolphe Bouguereau - La tricoteuse 2.jpgLa fillette repoussa sa nourrice. « – c’est pas possible ! » elle se mit à pleurer, à marteler Noisette qui essayait de la reprendre dans ses bras. Elle se mordit l’intérieur de la bouche, elle réalisait que sous le coup de la colère, elle en avait trop dit. Elle voulut se reprendre et répondre que ce n’était personne, mais il fallait bien que Zaïde sache, sache pourquoi elle était là. « – Mon poussin… Thaïs, êt’e ta maman, êt’e aussi ma grande sœur, êt’e la fille de l’Éthiopienne…

– Mais ce n’est pas possible, je suis blanche ! » S’écria la fillette révoltée tout en repoussant à nouveau sa nourrice. Le cri de Zaïde fit se retourner le conducteur et sursauter les nègres. Pinchinat alerté s’approcha de la voiture et d’un coup de fouet accompagné d’une injonction réclama le calme. Noisette les larmes aux yeux poursuivit « – Thaïs êt’e la plus belle femme que moi voir, même à Saint-Marc et mère dire la même chose… Ton père acheter nous à cause d’elle… Elle, morte en mettant au monde toi, enfin p’esque, elle pas êt’e pa’tie de suite. Alors toi vouloir ou pas, toi avoir du sang noir, même si toi pas voir. L’Éthiopienne pensait êt’e ta chance, que toi êt’e libre ap’ès… Elle tromper. » Zaïde était abasourdie, elle qui avait tant voulu savoir, c’était donc cela le secret. Elle n’était pas sûre d’être contente de le savoir. Elle trouvait cela injuste. Elle se recroquevilla dans un coin de la cellule ambulante. Elle refusa toute marque d’affection de Noisette, elle se sentait trahie, elle s’enferma dans un profond mutisme, elle s’enfonça dans une profonde tristesse.

***

De ce troupeau humain ayant participé au massacre, sur les quatre-vingts esclaves de monsieur de Belpont, une vingtaine avait été tirée à vue ou pendu sur place. Ce que ne savaient pas les chasseurs d’esclaves, c’est que le meneur, Thésus, avait disparu dans les mornes. Quant à l’Éthiopienne personne ne s’était vraiment soucié ou ne voulait se soucier de sa disparition.

Arrivé à Saint-Marc, le convoi avait conduit son chargement à la salle des ventes qui détenait les cellules adéquates à son hébergement. Zaïde avait été séparée de Noisette. Il y avait peu d’enfants sur la plantation de Bellaponté, et tous avaient été vendus avec leur mère. Noisette, elle, avait fait partie d’un lot qui partait pour une habitation dans la région de Port-Au-Prince, et avait été vendue dès le premier jour.

Le négrier était quelque peu gêné à cause de Zaïde, car si elle était blanche, ce qui au premier abord aurait pu être un avantage, elle était trop jeune pour être mise sur le marché. Cette caractéristique était problématique, il ne savait qu’en faire. Peut-être la proposer comme jouet pour quelques enfants créoles, mais les mères allaient se méfier de ce qu’elle allait devenir. Elle présageait d’être belle en grandissant, c’était déjà une jolie fillette même sous la crasse. Ou alors, il allait la proposer à quelques bordels de Cap-Français.

épisode 006

Été 1783, un deuxième mensonge.

André Vertheuil-Reysson.jpg

À l’aube, sans se retourner, monsieur Vertheuil-Reysson avait quitté sa maison de la rue d’Anjou à Cap-Français pour se rendre à Saint-Marc. Son chagrin était tel qu’il ne pouvait plus supporter les murs qui avaient connu son bonheur. Il avait fui le lieu de son martyr espérant oublier, être soulagé de ce terrible poids qui écrasait sa poitrine et qui l’empêchait de respirer.

Il était venu s’installer dans la colonie avec sa jeune épouse neuf ans auparavant, deux ans après leur installation, trop faible pour supporter le climat, elle était morte des fièvres lui laissant une petite fille, Edmée. Le nourrisson avait été sa compensation face à ce malheur précoce. Elle était devenue son salut salvateur, l’objet de toutes ses attentions, et avait rempli d’amour le vide qu’avait laissé la jeune mère. Seulement l’épidémie, qui s’était abattue en cet été insupportable de chaleur et d’humidité, avait emporté le petit être fragile qu’était Edmée, laissant un vide incommensurable à la place. Il avait donc décidé de partir avec pour seule compagnie deux serviteurs. Il n’avait pas d’aspiration précise, seulement fuir le plus loin possible de ses souvenirs, de ses jours lugubres. Il avait choisi de se rendre chez Monsieur Terrien le jeune. Devenus amis depuis qu’ils avaient fait ensemble la traversée de la France à Saint-Domingue, ils se recevaient l’un l’autre. Il mit plusieurs jours pour se rendre chez son ami, lieu où il savait être accueilli chaleureusement.À l’aube, sans se retourner, monsieur Vertheuil-Reysson avait quitté sa maison de la rue d’Anjou à Cap-Français pour se rendre à Saint-Marc. Son chagrin était tel qu’il ne pouvait plus supporter les murs qui avaient connu son bonheur. Il avait fui le lieu de son martyr espérant oublier, être soulagé de ce terrible poids qui écrasait sa poitrine et qui l’empêchait de respirer.

L'esclavage et la traite des noirs.jpgLe lendemain de son arrivée sur la rade de Saint-Marc, afin de le distraire, il fut invité par son hôte à l’accompagner à une vente aux enchères de bois d’ébène fait par le « Marquis ». Le hall de la salle de ventes était bondé. À sa surprise, il y avait même plusieurs femmes pavoisant avec élégance. Peu de colons étaient là pour acquérir une nouvelle main-d’œuvre, une curiosité morbide les avait attirés, ils voulaient voir de plus près les esclaves que l’on allait disséminer dans la colonie, voire en dehors, pour s’être révoltés contre leur maître jusqu’à l’occire. Terrien le jeune avant de s’y rendre avait narré le drame survenu à une de leurs connaissances communes, monsieur de Belpont, et ses sinistres conséquences. L’habitation de Bellaponté allait être vendue et les esclaves restants dispersés, car en aucun cas la justice ne pouvait permettre de les laisser dans le domaine, lieu de la révolte. Terrien le jeune était donc là pour en acquérir pour les différentes habitations qu’il gérait.

La vente prit la matinée, monsieur Vertheuil-Reysson s’était installé dans un angle de la salle, espace où avaient été rassemblées tables et chaises pour pouvoir se désaltérer en patientant. Il était là comme spectateur, Terrien le jeune l’avait laissé à sa méditation, et avait rejoint quelques clients avec lesquels il était en affaires. Un serviteur lui avait servi un rhum qu’il sirota alternant sa dégustation avec le plaisir de tirer sur un cigarillo. De temps en temps, il était rejoint par une connaissance avec laquelle il partageait quelques nouvelles, mais la plupart du temps, seul, il laissait courir un regard indifférent sur la scène face à lui. Du fond, séparés du reste de la salle par une grille, encastrée entre les voûtes du haut plafond et le sol, les esclaves avaient été installés dans des stalles identiques aux enclos utilisés pour le bétail. Pour réserver un effet de surprise, le négrier avait mis un rideau, juste un drap sur le devant de chaque stalle, ainsi les enchérisseurs ne pouvaient pas voir le lot trop tôt. Ensuite, l’encanteur et ses hommes, comme au spectacle, tiraient le rideau vers le haut et les enchérisseurs s’entassaient autour. Ceux qui étaient derrière ne pouvant pas voir, le suppléant du « Marquis », un fouet comme un grand serpent noir et une corne à poudre pour son pistolet à la ceinture, les sortait et les poussait vers les marches de l‘estrade tout en clamant l’âge des esclaves et ce qu’ils savaient faire. Les derniers de la journée étaient un homme et sa femme avec un enfant dans chaque bras. Comme pour tous les autres, il répéta la même comédie, il proposa des gants blancs à un des enchérisseurs qui les enfila et qui ensuite frottait ses doigts sur les dents de l’homme. Et à chaque fois, le client se retournait vers le « Marquis ». « – Vous dites que ce baudet a vingt ans ? Ses dents sont usées comme s’il en avait quarante. » Car comme pour tout marchandage, il fallait faire ajuster le prix. En réponse le négrier hurlait « – le nègre, montre à monsieur comment tu marches ». L’esclave traversait l’estrade et les enchères commençaient. Le prix montait d’un client à un autre, un fut arrêté, concluant l’affaire. Le négrier fit descendre l’homme et monter à sa place la femme avec ses enfants, mettant en avant l’affaire à faire avec le lot.

138e376d-c781-4ccf-a749-a099705498d2.jpegAu fil de la matinée, les curieux et les acheteurs avaient quitté les lieux. Petit à petit la salle s’était vidée. Nonchalamment, las d’attendre, monsieur Vertheuil-Reysson rejoignit son compagnon visiblement encore en pourparlers avec le « Marquis ». Ce dernier à l’aide de grands gestes mettant surtout en évidence ses manchettes de dentelles, ce qui semblait être le dessein de sa gesticulation, essayait de convaincre son interlocuteur en lui en imposant. Monsieur Vertheuil-Reysson traversa le hall dans lequel seul résonnait la tractation pourtant faite à voix basse et ses pas sur les pavés qui constituaient le sol. Passant devant les grilles des geôles qu’il pensait vide, son regard fut arrêté par le mouvement d’une forme recroquevillée dans le coin le plus obscur. Curieux, car il pensait les stalles vides, il s’avança pour mieux voir, son cœur se serra, son estomac se crispa, il y avait un enfant blotti contre le mur de pierre. Il crut un instant voir sa petite fille. Cela ne pouvait être qu’un tour de son imagination ou un fantôme qui le torturait. Il s’approcha. L’attention de l’homme pesant sur elle, l’enfant qui était bien une petite fille leva ses yeux limpides attirant le peu de lumière vers eux, ils se mirent à briller comme deux pierres précieuses dans l’ombre du lieu. Si la vente des nègres l’avait laissé indifférent, ayant admis tout de suite l’utilité de cette institution particulière, la vue de l’enfant fit vibrer la corde sensible de sa compassion. Il accéléra le pas en direction du « Marquis » et de Terrien le jeune. Il coupa la parole à l’encanteur, interrompant la conversation sans s’en rendre compte tant sa préoccupation soudaine lui était devenue primordiale. « – le Marquis ! pourquoi cet enfant reste dans la geôle ? » les deux hommes surpris arrêtèrent leurs négoces, ils étaient habitués l’un comme l’autre à la morgue des planteurs. « – la négresse ? elle est inutile, trop jeune, si elle a six années c’est le bout du monde ! on ne peut rien en faire. Je ne peux même pas la proposer en jouet à quelques familles créoles, elle est trop blanche, les dames n’en voudront pas. En plus si ce que l’on m’a dit est vrai, c’est la fille de Belpont, alors elle me reste sur les bras, je ne peux pas la vendre.

– Je vous l’achète !

Le marquis resta bouche bée, il ne s’y attendait pas, vraiment pas. Terrien le jeune prit aussitôt la négociation en main. Il avait compris au ton de son ami l’importance que la chose prenait pour celui-ci. Il savait aussi que la petite finirait ou aux requins ou dans un bordel pour colon aimant la chair fraîche. Il ne laissa pas « le Marquis « se ressaisir. « – Vous pourriez, le Marquis, pour 500 livres la joindre à mon lot ? » Le négrier fit la grimace, il n’aimait pas que l’on lui force la main. D’un autre côté il ne pouvait se permettre de contrarier le négociant, il était son meilleur client. Ce dernier ne chipotait pas le prix de la marchandise à partir du moment où il l’estimait de qualité, il se devait donc d’être conciliant. « – bien sûr. Je ferai selon votre bon plaisir. » Monsieur Vertheuil-Reysson intervint alors « – je vous prierai de faire disparaître cette enfant des listes, je vous ferai parvenir le double de la somme dans la soirée. » La demande était illégale, nul n’avait le droit d’émanciper un esclave sans passer par un juge, et l’enfant était née de mère esclave donc elle était esclave. Le Marquis, que les scrupules n’étouffaient pas, jeta un regard interrogateur vers Terrien le jeune qui confirma d’un hochement de tête. Ce fut ainsi que Zaïde de Bellaponté disparue des listes d’esclaves, à côté de son nom, il fut rajouté trépassé.

Le « Marquis « se retourna vers son aide « – Mettez la négresse avec ceux de monsieur Terrien !

– Non ! non, je la prends tout de suite.

Le Marquis fut surpris, mais avant qu’il ne réagisse Terrien le jeune plantât ses yeux dans les siens coupant toute remarque. Le négociant en avait vu d’autres. Des hommes installaient leurs concubines mulâtresses et leur progéniture dans des maisons de ville et laissaient leurs propres familles sur les habitations, dans des lieux désertiques de toute civilisation. Dans certains cas, ils n’hésitaient pas à renvoyer femme et enfants en France afin de se consacrer à leur famille illégitime. Leurs rejetons mulâtres réclamant même une partie de l’héritage paternel et l’obtenant lorsque celui-ci avait laissé une trace dans son testament. Alors que monsieur de Vertheuil-Reysson pour cinq cents livres s’octroie une consolation à son malheur, c’était peu de chose.

D’un geste le négrier donna l’ordre d’ouvrir la grille de la geôle. André Vertheuil-reysson s’approcha de la forme blottie qui se recroquevillait autant qu’elle le pouvait, essayant de se fondre dans le mur à son approche. Il s’accroupit devant elle et de la voix plus douce possible, il chuchota « – tu n’as plus rien à craindre mon petit, plus personne ne te fera de mal, je vais t’emmener avec moi. » Il lui tendit la main, elle se retourna vers lui, plongea ses grands yeux translucides dans les siens. Pouvait-elle le croire ? ni voyant que douceur, que compassion, elle grimaça un sourire. Elle réalisa la large main rassurante, protectrice. Elle déplia son bras crispé par la peur, comme tout le reste de son corps, et lui livra la sienne. « – n’aie pas peur mon petit oiseau, je vais te sortir de ta cage et plus personne ne pourra te faire de mal, je te protégerai. » il l’attrapa par les aisselles et la souleva. Elle était légère comme une plume. Il la prit dans ses bras, elle se blottit instinctivement contre son cou, comme elle l’avait toujours fait à celui de son père.

***

4f15eca67c138388581106f27656ad3f.jpgZaïde fut remise entre les mains du couple de servantes de Terrien le jeune. Elle fut lavée, coiffée, changée avec douceur par les deux femmes. Elles ne firent aucune réflexion, ni au maître, ni à la petite fille. La plus âgée des deux savait très bien qui était l’enfant. Elle avait beau être blanche comme l’albâtre, d’autant qu’elle avait le teint un peu maladif, et ressembler à une blanche avec sa chevelure de jais brillante dont chaque mèche finissait par une torsade naturelle, son petit nez droit et surtout ses yeux que l’on avait du mal à fixer tant ils étaient limpides, elle avait tout de suite deviné. Elles avaient affaire à la petite de Belpont, ce blanc qui s’était fait trucider par ses nègres. Les maîtres ne pouvaient rien cacher à leurs serviteurs, et tous les nègres et mulâtres de la ville, esclaves ou libres connaissaient l’histoire de la révolte. Elle faisait peur autant que rêver, elle devenait la source de fantasmes brodant une légende où la révolte était libératrice, car cela ne faisait aucun doute, il y avait des marrons parmi les révoltés, des esclaves s’étaient enfuis vers les mornes. Elle savait que son maître était allé acheter le matin même des esclaves venants de cette habitation et avait connaissance de la présence de l‘enfant au milieu du troupeau humain mis en vente. Au vu de l’état de la petite fille à son arrivée, cela avait été une évidence pour elle, d’autant que sa blancheur et la couleur de ses yeux faisait déjà partie du mythe, elle était une des héroïnes de la tragédie, son cœur s’était serré à sa vue, aucun enfant ne méritait ce sort.

***

Monsieur Vertheuil-Reysson vint voir la petite fille une fois qu’elle eut mangé, et qu’elle fut prête à aller se coucher. Il entra dans la chambre qui lui avait été octroyé sans sourciller, en hôte délicat, par le maître de maison, à la satisfaction de celui-ci. Les servantes avaient tiré les rideaux, c’était l’heure de la sieste, l’heure la plus chaude de la journée. Lorsqu’il entra, il trouva Zaïde assise sur son lit, flottant dans une chemise d’homme adulte bien trop grande pour elle, bien que ce fût un don de leur hôte plus menu que lui-même. Malgré la pénombre, il sentit aussitôt son regard fixé sur lui. « – Ne t’inquiète pas petit oiseau, tu es en sécurité ici, je viens voir si tout va bien. » Zaïde, bien qu’épuisée, n’arrivait pas à relâcher la tension que les derniers jours avaient construite. Trop de choses avaient bouleversé sa vie. Elle ne comprenait pas toutes les pièces du puzzle qui l’avaient menée dans cette chambre grande et confortable, aux meubles d’acajou et aux étoffes soyeuses. « – Mon petit oiseau, nous allons faire un jeu, et afin que plus jamais personne ne te fasse de mal, nous allons l’un et l’autre garder le secret. » Zaïde regardait avec interrogation l’homme, tout de bienveillance, assis au bord du lit. Elle le trouvait gentil et lui était reconnaissant de l’avoir sorti de cette immonde prison, mais elle ne savait toujours pas si elle pouvait, devait, lui faire confiance. Tout ce en quoi elle croyait, c’était écroulé avec fracas et violence et elle n’avait pas compris pourquoi. Tout cela était encore confus dans sa tête. Comme elle ne pouvait que l’écouter, elle lui sourit pour lui montrer qu’elle était attentive. « – désormais tu vas t’appeler Edmée… Edmée Vertheuil-Reysson et devant tout le monde, tu devras m’appeler père. »  Zaïde était incrédule, c’était un drôle de jeu, mais comme elle ne voulait pas souffrir, elle était prête à accepter. De toute façon, visiblement pour les adultes rien n’avait besoin d’être vrai, bien qu’ils lui demandassent de ne pas mentir. Elle ne trouvait pas cela très logique mais visiblement ils étaient tous comme cela, au moins les blancs. Par ailleurs, elle avait appris par Noisette que son père avait été tué par ses nègres, ce que tout le monde avait l‘air de croire, alors que celui-ci veuille prendre sa place, pourquoi pas ? de toute façon la vérité ne semblait pas avoir de place dans sa vie, elle était elle-même une négresse alors que jusque-là tout le monde la prenait pour une blanche même son reflet dans la glace. En elle cela faisait écho, elle sentait que tout ce que lui avait dit Noisette sur sa mère et sa famille noire était vraie, mais c’était bien complexe à son entendement. Elle était donc prête à jouer si cela devait l’empêcher de retourner dans cette geôle, si cela devait la refaire devenir blanche aux yeux de tous, cela lui convenait, car elle avait compris que pour ne plus souffrir elle devait être blanche comme avant. Alors que cet homme qui l’avait sauvé des négriers lui demanda de devenir son père, c’était, de toute évidence, salvateur. 2013124228349387 copie.jpg« – mon petit oiseau, il faut vraiment que ce soit un secret, il ne faut le dire à personne, même si ce sont des gens que tu aimes. Il ne faut plus jamais que l’on sache ce que tu étais avant d’être ma fille, car des êtres méchants pourraient te renvoyer dans l’enfer dont je viens te sortir. » elle hocha la tête en signe d’assentiment. Elle savait que tout le monde avait des secrets, elle-même avait été le centre de l’un d’eux et une fois révélé tout le monde lui avait voulu du mal. Elle se souvenait de la fois où l’Éthiopienne lui avait expliqué pourquoi il ne fallait pas répéter, pour cela elle lui avait compté des histoires terribles où ceux qui avaient trahi des secrets étaient morts dans d’atroces souffrances. Elle se souvenait encore de la négresse morte sous les coups de fouet parce qu’une autre avait rapporté au contremaître que chaque nuit, elle quittait l’habitation. Plusieurs jours après, celle qui avait trop parlé était morte piqué par des serpents qui s’étaient lovés dans sa paillasse. Elle avait eu terriblement peur, car elle-même avait aperçu l’Éthiopienne sortir en catimini de la Grand-Case en direction des mornes. Elle avait alors même pensé qu’elle ne reviendrait plus, mais à son soulagement, elle avait été là le lendemain. Quand elle lui avait demandé ce qu’elle faisait la nuit, elle ne s’était pas fâché, mais ce fut ce jour-là qu’elle lui compta des histoires du pays de Pount où une reine légendaire avait vécu il y a fort longtemps. Ce souvenir lui fit venir les larmes aux yeux. Elle plongea ses yeux dans ceux plein de bonté de son bienfaiteur, elle sembla y chercher son âme, puis elle dit oui.

***

Quelques jours plus tard, monsieur Vertheuil-Reysson rentrait à Cap-Français avec sa fille Edmée alias Zaïde à bord d’un navire marchand.

Ils furent reçus de façon mitigée par les serviteurs de la rue d’Anjou. Edmée fut présentée à tous comme sa nouvelle petite fille, l’enfant d’un ami qui l’avait adoptée. Bien qu’ils comprirent qu’ils n’avaient pas d’avis à donner quant à la nouvelle venue de la petite fille et qu’aucune réflexion ne saurait être tolérée, mille questions se posaient derrière le dos du maître. Qui était-elle ? N’était-elle pas la fille d’une maîtresse ? La plus virulente de toutes était celle qui avait été la chambrière de la maîtresse de maison puis la gouvernante de la véritable Edmée, et de par ce statut, elle pensait pouvoir donner son avis afin de rendre justice au souvenir de ses maîtresses. Elle clama haut et fort qu’elle ne voulait rien entendre quant à ce subterfuge, cette substitution. Ces atermoiements agacèrent le maître de maison et sans aucun remords, il la renvoya dans son habitation de la plaine du nord, ce à quoi elle ne s’attendait pas. Les autres serviteurs, que la lubie du maître avait quelque peu surpris, se le tinrent pour dit et plus un n’émit un seul mot de curiosité. Tous se mirent à considérer Zaïde comme la remplaçante de la fille du maître. De ce jour, elle fut véritablement Edmée Vertheuil-Reysson.

b27e3a1430d1fd67d197101b5b94cb51.jpgLa nouvelle Edmée accepta tout ce que Zaïde de Bellaponté avait rejeté sans en comprendre l’importance. Elle se mit à porter corselets, jupons et robes encombrants, chapeaux et accessoires incontournables de la mise d’une petite Créole. Ce qu’elle avait rejeté à l’habitation était désormais une carapace, une protection contre sa négritude. Malgré son jeune âge, elle se mit à considérer sa mise comme un élément important faisant partie de son identité. Elle harcelait sa chambrière noire, du double de son âge, mise à sa disposition, lui faisant vérifier les détails de sa vêture à longueur de temps, craignant continuellement d’être négligée, c’était devenu une obsession qui faisait sourire son nouveau père. Pour les bonnes manières, elle eut une gouvernante blanche qu’elle écoutait à la lettre. Malgré cela, elle n’était à son aise ni avec la servante ni avec la gouvernante, elle avait continuellement peur d’être mise à jour. Elle cauchemardait, son père n’avait pas assez de mots rassurants pour la soulager de ses peurs, rien n’y faisait, elle avançait chaque jour dans la crainte irrationnelle d’être reconnue, tant et si bien qu’elle tomba malade. Le mal eut beau être bénin, il n’en inquiéta pas moins André Vertheuil-Reysson, qui revivait dans cette affliction les affres du souvenir terrible de ses deuils. Edmée se remit, mais son père y voyant un avertissement du destin, il ferma la maison et décida de repartir en France afin d’y élever sa fille en toute sérénité.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 007

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 003 et 004

épisode précédent

épisode 003

Juillet 1776, une vérité admise.

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Thaïs se mourrait, le maître ne décolérait pas. Cela dura trois semaines pendant lesquelles la fièvre ne quitta pas le corps de la jeune mère. L’infection se propagea dans toute sa chair, la rongea, la consuma, altéra la moindre de ses pensées. Elle délirait nuit et jour. À la tombée du jour de la nouvelle lune la jeune mère laissa son âme quitter son corps. Elle n’avait pas voulu voir ou toucher le nouveau-né. Elle avait refusé tout contact, elle ne l’avait jamais voulu ou si peu, il lui avait pris la vie. Celui-ci fut mis d’office dans les bras de Noisette. La jeune fille qui venait à son tour de devenir femme devint la nourrice attitrée de l’enfant, l’Éthiopienne en avait décidé ainsi. Noisette fut surprise par cette nouvelle tache, mais sa mère savait ce qu’elle faisait, elle savait sa benjamine prête à aimer corps et âme. De plus, il n’y avait aucune femme dans la possibilité d’allaiter sur l’habitation, cela ne l’avait pas inquiétée, l’enfant serait nourri avec une bouillie fort liquide de sa composition ayant déjà fait ses preuves.

Noisette inquiète sur ses talons, l’Éthiopienne sans crainte monta voir le maître, le nourrisson dans les bras, car comme sa mère, il ne s’était pas plus inquiété de celui-ci. « – Maître la Thaïs, elle est plus.

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– Foutre Dieu ! il manquait plus que ça et tout ça pour un nègre de lardon !

– Il est pas nègre maître, il est plus blanc que toi. J’ai jamais vu de blanc si blanc. Et il faut lui donner un nom maître, c’est une fille.

Intrigué, Philippe de Belpont daigna jeter un œil sur le paquet informe que formait le linge autour de l’enfant. Il resta ahuri, c’était bien vrai, l’enfant était blanc et avec cela une jolie frimousse. Il ne put s’empêcher de s’attendrir devant ses grands yeux ouverts qui semblaient le fixer et attendre son jugement. C’était sa fille, et contre toute attente il fut envahi par un sentiment de protection. Il ne l’avait pas désirée, et pourtant la découvrant il aurait tout donné pour cette nouvelle vie. Il se sentait fier de ce nourrisson, si petit, si fragile, pour la première fois, quelque chose, quelqu’un était vraiment à lui, lié à lui sans que personne ne puisse y redire, une vague d’émotion l’envahi lui amenant les larmes aux yeux. « – Elle s’appellera Zaïde ! » Il ne savait pas d’où lui venait cette idée, il avait sûrement entendu le prénom, cela faisait cultivé. Sans songer aux conséquences, il inscrivit sur le registre de l’habitation « Zaïde de Bellaponté, fille de Thaïs. » Malgré cela, il exigea que l’enfant soit élevé dans la Grand-Case puisque c’était sa fille, Noisette ne la quitterait plus et vivrait aussi dans la maison, une chambre allait être installée pour cela.

***

Noisette n’était pas laide. Elle n’était pas belle et à côté de sa sœur et de sa mère personne ne lui prêtait attention. Elle s’y était habituée, n’en avait porté nulle aversion ni envie, envers elles. Toute sa jeune vie, elle s’était contentée de faire ce qu’on lui demandait. Passer inaperçu, lui donnait une liberté dont personne ne se doutait. Elle parlait peu et regardait les autres évoluer et agir, elle était souvent sceptique, mais gardait ses pensées pour elle. Cette enfant qui lui tombait du ciel et qui aussitôt dans ses bras s’accrocha à elle consuma son cœur et fit d’elle une lionne. Elle, qui avait toujours été indifférente aux autres, concentra la moindre de ses attentions vers la petite fille. Ses pensées ses gestes se trouvèrent tous dirigés vers le bien-être de l’enfant. Zaïde grandit sous le regard énamouré de Noisette inquiète de chacune de ses contrariétés, l’aidant à faire ses premiers mots, ses premiers pas, lui passant ses caprices, la consolant de ses malheurs d’enfant. Elle remplaça la mère que l’enfant n’avait pas connue sous le regard complice de l’Éthiopienne.

épisode 004

1782, la vérité non dite

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Elle s’était perdue dans les cannes, elle se faufilait entre les tiges, les mains devant le visage pour se protéger de la coupure des feuilles. Elle s’arrêta, leva les yeux essayant d’apercevoir le ciel au travers des feuillages serrés. Le silence était total, oppressant. Sa respiration s’accélérait, son cœur tambourinait jusque dans ses tempes. Les feuilles se mirent à bruire. Était-ce le vent qui s’infiltrait dans la forêt de cannes ? non ! c’était, ce ne pouvait être que la bête. Elle se mit à courir, fuyant devant elle, sans savoir dans quelle direction elle allait. Sa chemise de linon la gênait, elle était trop longue, elle s’enroulait dans ses jambes lui faisant perdre l’équilibre. Ses cheveux s’accrochaient aux feuilles, la bête allait la rattraper. Elle n’arrivait plus à respirer tant elle était oppressée. Elle trébucha, elle tomba, la bête allait lui sauter dessus, elle hurla !

« – Tout doux, tout doux mon petit agneau. Zaïde réveille-toi. Là ce n’est rien, tu es tombé du lit mon petit ange. » La petite fille entoura le cou de son père et se blottit dans les bras protecteurs tout en sanglotant. « – Mais où est donc Noisette ? Noisette ! Noisette ! » Philippe de Belpont berçait son enfant, la consolant de mots tendres, du cauchemar qu’il supposait qu’elle avait fait. Il caressait la chevelure de jais de sa petite fille au moment où Noisette surgissait dans la pièce tout essoufflée d’avoir couru, car elle aussi avait entendu les cris de la fillette. À sa vue la colère du maître enfla. « – Mais où étais-tu donc ? Tu ne dois jamais la quitter. Combien de fois faudra-t-il, le dire ? encore une fois et je t’envoie aux champs. 

– Oh non maît’e  ! pitié ! j’étais pa’ti lui che’cher à boire, elle n’avait plus d’eau.

– Tu aurais dû prévoir. Elle est petite, elle ne doit pas rester seule, quelle qu’en soit la raison. Il pourrait lui arriver quelque chose et si tel était le cas, je te fouetterai jusqu’à qu’il n’y ait plus de peau sur ton dos.

***

Marie Renee Louise de Fouquet, 1786, par Elisabeth Vigee-LebrunLes sept premières années de Zaïde furent celles d’une enfance heureuse et insouciante, protégée par l’attention de sa nourrice et celle de la gouvernante de la Grand-Case. Elle était choyée, le moindre de ses désirs était exaucé, chacune de ses contrariétés était consolée par quelque gâterie. Tous veillaient à ce qu’elle grandisse dans les meilleures conditions. Elle était protégée de tous dangers, de toutes promiscuités jugées mauvaises. Son père surveillait le bien-être de son enfant comme sa plantation. Personne n’aurait pu reconnaître dans ce père inquiet et protecteur le maître impitoyable de Bellaponté. La chair de sa chair le subjuguait, il lui trouvait toutes les qualités, à la satisfaction de l’Éthiopienne qui y voyait de bons augures. Il était fier de sa beauté, de son intelligence. Il s’éloignait de moins en moins de l’habitation et encore avec moult recommandations. Philippe de Belpont était excessif et l’amour qu’il éprouvait pour sa fille en était le meilleur exemple. Il était à son encontre possessif et exclusif au point de ne pas envisager de se marier et d’avoir d’enfants légitimes. Quand il était à l’habitation, il lui faisait partager ses soupers allant jusqu’à l’imposer aux invités de passage que cela amusait, et qui ironisaient derrière son dos. Zaïde, malgré le petit nombre de ses années, comprenait beaucoup de choses et suivant les conseils de Noisette, elle savait adapter son comportement aux situations. Elle restait réservée en présence de son père, écoutant ses soliloques ou entretiens avec un tiers sans intervenir, se contentant de répondre aux questions que l’on lui posait, et destinait ses réflexions éveillées par la curiosité à l’Éthiopienne ou à Noisette, amusant l’une et l’autre par sa perspicacité.

Tout aurait pu aller pour le mieux encore longtemps si une curiosité bien naturelle ne vint tarauder Zaïde. Elle advint avec la naissance d’un négrillon qui avait entraîné la mort de la mère. Son père se mit dans une de ses colères qui faisait fuir tout le monde tant elles étaient tonitruantes et pouvaient entraîner des gestes violents. La petite fille n’avait rien dit sur l’instant, puis elle s’était mise à poser des questions. Tous les nouveaux nés avaient-ils une mère ? Comme il lui fut répondu que c’était évident, elle demanda où était la sienne. Il fut répondu avec les ancêtres. La réponse ne lui suffit pas, aussi une litanie de questions s’ensuivit. Et pourquoi elle était avec les ancêtres ? Comment elle était ? Est-ce qu’elle était belle ? Comment se nommait-elle ? Elle n’obtenait pas d’éclaircissement, elle se faisait rabrouer par tous chaque fois qu’elle questionnait. Elle soupçonnait un secret dont elle n’arrivait pas à soulever le voile et ce fut à cause de celui-ci qu’elle provoqua la seule colère de son père à son encontre. Comme elle s’obstinait, désirant savoir, pourquoi personne ne voulait lui parler de sa mère, l’instinct de son père fut plus fort que lui, la colère le submergea et afin de la faire taire, il lui appliqua deux gifles qui la renversèrent sous le choc, mettant fin aux questions. En tombant, elle heurta le bord d’une table et perdit connaissance.

***

Suzan Lyon (judy.jpgLa chute déclencha un cri de bête blessée à Noisette qui se précipita vers l’enfant inconsciente. Philippe de Belpont regretta tout de suite son geste mais c’était trop tard. Il repoussa la nourrice et prit son enfant dans ses bras, la berçant, lui parlant doucement, lui demandant d’ouvrir les yeux, de se réveiller mais rien n’y fit. La voix sombre de l’Ethiopienne jaillit alors au-dessus du désarroi du père ordonnant de coucher l’enfant sur son lit, elle allait s’en occuper. Philippe de Belpont ne broncha pas, il savait qu’il avait fauté et la peur que Zaïde ne trépasse l’amena à obéir.

L’enfant fut allongé sur son lit, l’Ethiopienne déroula les stores de bambou afin d’empêcher la lumière de pénétrer. Elle fit sortir le père et envoya Noisette chercher de l’eau afin de rafraîchir le visage et les bras. Une fois seule elle commença à psalmodier tout en allumant les bougies dont elles avaient besoin pour son office. Elle invoqua les dieux de ses ancêtres, commença par Papa Legba, qui, à la tête des loas, incarnait celui qui indique la voie à suivre afin de ramener l’enfant dans le monde des vivants. Zaïde semblait ne plus respirer. Elle supplia les loas des morts, les Gédés, de ne pas l’emmener, puis Erzulie d’intercéder auprès d’eux. Elle invoqua les loas en jouant du tambour, en dansant et en chantant. Toute l’habitation fut alertée, tous comprirent que les mystères étaient en chemin, que l’Ethiopienne appelait les ancêtres.

***

Zaïde flottait dans quelque chose de moelleux, elle se laissait porter, virevoltant, sautant, plongeant sans crainte dans le vide éthéré. Elle se demandait bien où elle était, mais la réponse ne l’intéressait pas, tant en toute quiétude, elle se prélassait dans cette insouciante béatitude. Rien ne l’inquiétait, elle était heureuse. Elle se sentit glisser vers un sol herbeux où ses pieds nus vinrent se poser délicatement dans le doux tapis. Une espèce de sentier se dessina devant elle semblant lui indiquer la voie à suivre. Elle releva le devant de sa longue chemise de linon et se mit en route sans effort. elle entendit le son d’une mélodie enivrante, elle la connaissait, elle avait toujours été en elle. Elle se mit à la chantonner. Le chant la submergea, elle était euphorique. Dans la douce lumière, elle perçut un éclat plus fort, le chemin l’y menait. C’était hypnotique, elle n’avait aucune volonté, elle se dirigeait vers lui le sourire aux lèvres, elle était heureuse comme jamais elle ne l’avait été. La lumière était de plus en plus forte. Tout ce qui l’entourait s’assombrissait devenant une nuit profonde ou rien ne l’inquiétait, le décor s’effaçait tout simplement. Elle accélérait le pas tant elle était pressée d’aller vers le faisceau de lumière. Le chant alors s’estompa, puis disparu, et des voix pleines de chaleur, de douceur, le remplacèrent. Apparurent alors des êtres lumineux, de longues silhouettes aux contours incertains, leurs regards doux immenses plongèrent dans le sien. Ils l’entourèrent, lui coupant le chemin. Cela l’inquiéta, pourquoi l’en empêchait ? elle s’affola, voulut les contourner, les repousser mais rien n’y faisait. « – non mon enfant cela n’est pas ta voie, cela n’est pas ton jour, il faut t’en retourner vers la vie, mais ne t’inquiète pas, nous serons toujours là, autour de toi, nous te guiderons désormais, allez ! allez ! mon petit, il te faut ouvrir les yeux. Ne t’inquiètes pas, nous serons toujours là à ton réveil. »

***

Un spasme la secoua, elle chercha l’air, elle ouvrit les yeux. Penchée sur elle, l’Ethiopienne l’examinait et lui souriait. « – Cela va mon tout petit ? » Zaïde se demandait ce qui s’était passée, elle ne comprenait pas, elle rendit son sourire à la sorcière. Que faisait-elle dans sa chambre ? « – qu’est-ce que je fais là, et qui est-ce ? » la sorcière sursauta, la petite fille montrait le vide derrière elle. « – tu vois quelqu’un ? mon Dieu, tu n’es pas revenu seule ! » à cette observation, Zaïde se souvint, la colère de son père, la douleur, le voyage et les êtres lumineux. Ils étaient là, la regardant avec douceur.

***

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Zaïde s’enfonça dans un mutisme que tous prirent tout d’abord pour un caprice. Ne comprenant pas, trouvant injuste l’ire de son père, elle se referma sur sa douleur, sur ce manque, cette partie d’elle-même, et de ce jour, elle devint une enfant renfermée, silencieuse, craintive. Elle était jusque-là une enfant entourée d’adultes aux liens compliqués, qu’elle n’avait pas cherché à comprendre, elle se savait jusque-là aimée d’eux, et pour un enfant, c’était la seule certitude dont il avait besoin pour grandir. Mais suite à cette algarade, elle devint une enfant méfiante souffrant de solitude. Une profonde tristesse l’envahit. Elle se mit à passer ses journées à rêvasser, à parler à des amis imaginaires, du moins pour ceux qui l’entouraient, le regard perdu dans le vide, assise sur les marches de l’escalier de la Grand-Case, répondant évasivement et nonchalamment aux appels. Philippe de Belpont avec désinvolture prenait cela pour des bouderies et présumait que cela lui passerait, mais l’Éthiopienne savait qu’elle attendait. Zaïde attendait de grandir, car quand elle serait grande, une adulte, elle pourrait savoir, exiger une réponse ou bien partir. Elle aspirait à autre chose qu’errer sur la galerie d’où elle scrutait à longueur de journée l’étendue de l’habitation. Elle s’ennuyait et rien y faisait.

Passées les grosses chaleurs du jour, elle s’assoyait sur les marches et y attendait le retour de son père. Non pas qu’elle ressentît le besoin de sa présence, mais son retour signifiait la fin d’une nouvelle journée. Ce soir-là, ce fut l’Éthiopienne qu’elle vit sur le chemin qui menait au village des esclaves. Elle se leva, descendit l’escalier de bois et s’avança pieds nus, tenant le bas de sa chemise d’une main, sur le chemin traçait entre orangers et bananiers. Elle arriva à la barrière qui séparait le jardin de la Grand-Case, son monde, et le reste du domaine, l’inconnu ou presque. Elle n’avait jamais dépassé cette limite, tout au moins sans son père, cela lui était interdit, cela ne lui avait jamais été dit, elle le supposait, mais elle avait toujours été attirée par l’autre côté. Noisette allait la chercher mais l’Éthiopienne était devant et allait atteindre les premiers ajoupas. Une brise vint de derrière elle et semblait la pousser vers l’avant. Comme à chaque fois qu’elle en avait besoin, les êtres lumineux n’étaient pas là, ils venaient sans qu’elle ne le demande pour lui dire des choses qui ne la concernaient pas mais qui arrivaient à d’autres. Hormis l’Éthiopienne personne ne la croyait lorsqu’elle rapportait ce qu’ils lui avaient confié. Alors tant pis, sa curiosité était trop forte. Elle décida de franchir la limite, elle voulait voir ce monde mystérieux qui l’hypnotisait à longueur de jour. Et puis pourquoi hésiter plus longtemps, son père était parti pour la ville et elle savait avoir plus de liberté pendant ses absences, preuve en était, ces jours-là, elle pouvait déambuler en chemise et pieds nus. Elle se décida et poussa le portillon. Son cœur battait la chamade à l’idée de cette aventure.

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Elle pénétra dans le monde merveilleux de l’inconnu, celui qui était sans limites. Au loin, elle apercevait la silhouette ondoyante de l’Éthiopienne. Zaïde se retourna et regarda une dernière fois avec une once de culpabilité vers la Grand-Case puis se décida. De son petit pas, elle s’élança et s’approcha des premières cases puis pénétra dans l’allée du village que le soleil inondé encore. Tout était nouveau pour elle, il n’était venu à personne l’idée de l’y amener, bien qu’impensable, tous craignaient qu’un esclave ne puisse faire deviner ses origines à la fillette. De toute façon la fille du maître ne devait pas être en contact avec les esclaves des champs. Des masures sortirent, harassés, efflanqués, le ventre gonflé par la faim, les esclaves. Des galeries branlantes, ils regardèrent le passage incongru de la petite fille, de la fille du maître. Le silence s’installa au fil de l’avancée de Zaïde. Elle leur souriait timidement mais devina dans le regard des nègres, la haine. Elle ne comprenait pas, pour la première fois, elle se sentait, se savait rejetée. Ses yeux se remplirent de larmes, elle finit par ressentir la peur, la crainte d’un danger indéfinissable. Le mur de silence, qui petit à petit gagnait une à une les cases remplissant l’espace d’une sourde angoisse, tel les prémices d’une catastrophe, fit s’arrêter puis se retourner l’Éthiopienne. Elle était dans les lieux comme docteur feuille, un remplaçant tacite au chirurgien que le maître ne pouvait s’attacher à demeure. Ce jour-là, elle avait été appelée par un des deux économes, l’une des cueilleuses s’était vilainement entaillé une jambe. Elle était devant la cabane où la blessée attendait d’être soulagée quand elle découvrit plus loin la silhouette fluette de la petite fille. Cela la fit sourire, mais elle saisit tout de suite le malaise que sa présence engendrait. Elle lui fit signe de s’approcher. Zaïde hâta le pas un sourire contrit sur les lèvres. « – Zaïde ! Noisette va s’inquiéter quand elle ne va pas te trouver. Tu sais que tu ne dois pas t’éloigner de la Grand-Case. Enfin puisque tu es là, suis-moi. » Comme à chaque fois que la fillette était sermonnée elle se mâchouilla la lèvre inférieure et se mit à enrouler dans ses doigts une de ses mèches de jais resserrant ainsi l’une des anglaises naturelles de sa chevelure. Comme l’Éthiopienne n’avait pas l’air plus en colère que cela, elle prit sa main et monta les marches qui menaient à la galerie chancelante de la cabane. Le petit escalier craqua sous leur poids dans un bruit qui parut assourdissant à la fillette dans le silence absolu de la pièce. Les esclaves s’écartèrent, ils ne savaient pas de l’Éthiopienne ou de la fille du maître, celle qui les apeurait le plus, mais ils étaient sur d’une chose, la blancheur de peau de la fillette les dégoûtait tant ils en étaient jaloux. Tous savaient qu’elle était la fille de Thaïs, ils ne supportaient pas l’injustice de sa couleur de peau qui l’extirpait de sa condition, de leur condition.

L’Éthiopienne avec Zaïde dans ses jambes s’approcha de la paillasse où la négresse estropiée était alitée. Le haut de sa cuisse saignait, des lambeaux de peau pendouillaient. La fillette eut un haut-le-cœur qu’elle retint. La guérisseuse ne doutait pas que la cueilleuse se fût infligé la blessure, beaucoup d’esclaves se mutilaient pour ne pas travailler tant ils étaient à bout. Ils mangeaient peu, dormaient peu et travaillaient de l’aube à la tombée de la nuit lorsque ce n’était pas plus. Sous le pic du soleil sous la pluie rien n’arrêtait les maîtres ou presque, alors ils n’avaient que cette solution. Lorsque la blessée au travers des affres de la fièvre découvrit se découpant dans l’encadrement de la porte, unique source de lumière de la pièce, les nouvelles venues, elle se mit à hurler. Elle prit la silhouette devenue floue de Zaïde pour quelques génies malfaisants accompagnants celle qu’elle considérait comme une sorcière. La petite fille commença à paniquer, l’Éthiopienne lui serra la main, tout en rassurant l’invalide d’une voix calme et profonde. La cueilleuse à peu près calmée, elle soigna la jambe abîmée, y apposa un cataplasme de sa composition. Une fois le soin achevé, elle donna ordre de la porter au dispensaire de la plantation, elle était momentanément invalide. Sur un brancard de fortune porté par deux esclaves et encadrés des commandeurs, l’éclopée fut emmenée.

b1f02c13bcd3aaf7f60aa42ec491ad8b.pngSur le chemin du retour Zaïde ne put s’empêcher de questionner la guérisseuse. « – Dit l’Éthiopienne, pourquoi ils ne m’aiment pas ? » l’interpellée ne niât pas et lui répondit. « – C’est êt’e à cause de ta peau Zaïde ! les nèg’es n’aiment pas les blancs.

– Et pourquoi ?

– Pa’ce qu’ils sont les maît’es.

– Mais t’es pas un maître, toi ! c’est mon père, et t’es presque blanche.

– P’esque Zaïde et cela fait une éno’me différence, et pour eux je suis noi’e, ma mè’e était noi’e.

– Ah bon, mais alors comment t’es presque blanche ?

– Parce que mon pè’e était blanc

– Ah ? mais toi tu m’aimes et Noisette aussi ?

– Bien sû’  mon petit, nous c’est pas la même chose.

La fillette se tut tout en continuant à ruminer cette impression de haine à son encontre.

 – Et si j’étais noire, ils m’aimeraient ?

– Peut-être, mais tu se’ais malheu’euse, car êt’e noi’e c’est êt’e ‘ien.

– Ah ? – sautant du coq à l’âne elle poursuivit. – mais père ? il est si méchant que cela ?

– Il est le maît’e Zaïde, il ne peut pas êt’e gentil, c’est comme ça.

– Ah ? mais…

– Zaïde, chacun a une place, tu es blanche, tu es au dessus des aut’es ! ici, c’est comme ça !

Zaïde ne rajouta plus rien, elle conclut seulement en son for intérieur qu’ailleurs c’était autrement.

***

De ce jour Zaïde n’eut plus de velléité à quitter la Grand-Case. En elle avait grandi la peur de l’extérieur, la peur des autres. Elle était triste de ne pas être aimée de tous et se sentait bien seule. Elle se mit à réclamer plus d’attention à ceux qui l’entouraient, si Noisette apprécia, cela contraria l’Éthiopienne qui s’inquiéta de ce revirement. Elle n’aimait pas l’idée que la peur devienne la guide de l’enfant. Pourtant, cette crainte grandit, Zaïde, de façon régulière, se mit à faire des cauchemars qui la laissaient pantelante. L’Éthiopienne fit des cérémonies incantatoires réclamant de l’aide aux anciens afin de donner du courage à la fillette, mais rien n’y fit. Elle ne reçut en réponse de leur part qu’une recommandation « – écoute-la. » Les rêves de Zaïde devinrent de plus en plus précis et quand elle les rapportait, l’Éthiopienne savait qu’ils étaient prémonitoires et que ce qu’ils racontaient, se rapprochaient. Elle rassurait du mieux qu’elle pouvait la petite fille.

Les dessins de Parmigianino dans une exposition inédite au Louvre.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

épisode 005 et 006

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 002

 épisode précédent

épisode 002

La vérité non dite

Scott Burdick (conte figures.jpg
La jeune Thaïs se cachait comme elle le pouvait du regard libidineux des hommes. Sa peau de couleur ambre, ses grands yeux d’un vert limpide bordés de longs cils noirs où perlaient des larmes cristallines aimantaient les regards. Malgré son jeune âge, son corps, ses gestes appelaient la caresse des hommes et si elle ne s’en rendait pas compte sa mère à ses côtés en était consciente.Celle-ci en était fière, car Thaïs aurait pu passer pour quelque beauté espagnole ou italienne, son sang noir était à peine perceptible, ce qui était un avantage dont elle pourrait tirer parti, son seul regret était de n’avoir pas eu le temps de la préparer à utiliser ce pouvoir. La silhouette déliée, la taille fine, les seins hauts, elle avait beau faire, elle ne pouvait se dissimuler derrière sa mère, celle que l’on nommait l’Éthiopienne. Personne n’avait donné d’autres noms à la métisse à l’orgueil aussi fièrement affiché que sa beauté, car de mère en fille la nature avait fourni à celles-ci tous les avantages dont les femmes rêvaient. Plus exotique que sa fille, la peau plus foncée, les yeux reptiliens sous de lourdes paupières, le sourcil arqué arrogant, peu de personnes soutenaient le regard de l’esclave. De haute stature, elle avait le port d’une reine d’orient d’une Reine de Saba, elle impressionnait même les blancs, les maîtres, elle était insondable, elle transpirait le mystère. Nègres et blancs la supposaient sorcière.

Ontario Sara Golish (Moonchild.jpgLa mère de l’Éthiopienne, Habtom Adane, était née dans la corne de l’Afrique, dans ce pays que les anciens appelaient le pays de Pount. Il était connu et convoité pour ses richesses en myrrhe et en encens ainsi qu’en ébène et en or. Alors, à peine sortie de l’enfance, elle avait été enlevée au cours d’une razzia et vendue au marché de Mogadiscio à un marchand yéménite de la ville de Zabid. Elle avait les caractéristiques de sa race, grande, fine, le visage ovale, les traits fins, félins, le nez légèrement camus, les lèvres sensuellement ourlées, de grands et beaux yeux en amande comme ceux des biches, elle était troublante. Le négociant la trouva à son goût, elle lui coûta un dromadaire, il l’engrossa. Mais le temps passant, il se lassa de sa nouvelle maîtresse. Poussé autant par son caractère ombrageux que par la jalousie de ses trois épouses, il la céda pour un bon prix, elle et sa progéniture à un marchand portugais avec lequel il commerçait régulièrement. Celui-ci après en avoir abusé à loisir la revendit, elle et ses enfants, à un marchand français. L’Éthiopienne, à peine sortie de l’enfance, fut la seule à atteindre Saint-Marc dans le golfe de la Gonâve à Saint-Domingue sur le versant nord de la chaîne des Matheux.

Celle que tous appelaient l’Éthiopienne n’avait gardé de sa famille, de ses origines qu’un nom secret que sa mère lui avait délivré à même temps qu’elle lui avait enseigné à vénérer les ancêtres. Elle se prénommait Aynalem, l’œil du monde, et pour que son nom soit puissant, qu’il la protège, elle le devait garder pour elle, ce qu’elle fit. De sa naissance à la mort de sa mère qui avait précédé celles de ses deux frères sur le navire qui les avaient amenés, treize fois les élégantes grues cendrées avaient suivi le vent du Nord pour nichées sur les bords de la rivière Omo, le pays de ses ancêtres.  Elle avait eu à peine le temps d’apprendre les cultes qui attiraient les bonnes grâces des morts et qui nécessitaient de nombreux sacrifices d’animaux, des offrandes de lait, d’alcool et de sang. Comme toutes filles aînées de sa famille, elle avait été initiée, dès qu’elle avait su marcher, aux rites, qui permettaient aux divinités de prendre possession d’un corps humain, faisant d’elles des intermédiaires de l’au-delà. Elle connaissait les chants, les incantations et les danses, qui laissaient les dieux parler à travers elle, annonçant prophéties et mises en garde. Julien Vallou de Villeneuve (1795-1866), Petit blanc que j'aime.jpgElle savait concevoir les amulettes, les gris-gris ou talismans qui servaient à parler aux dieux ou  à protéger les individus des esprits maléfiques. En plus de cet héritage, sa mère lui avait donné un dernier conseil dans son dernier souffle d’agonie « – Fait que tes enfants tes petits-enfants soient blancs, c’est la clef de leur liberté. » Et le destin allait l’aider à suivre cette recommandation. À peine dans l’île à sucre, elle fut vendue à un riche négociant de Cap-Français, monsieur Billard de Laurière. Celui-ci n’était pas homme à être effarouché par quelque supposée sorcellerie, il aimait le danger et avait tout de suite été attiré par l’énigmatique et inquiétante beauté. Bien que fort jeune, il en avait fait sa maîtresse, ce que l’on nommait complaisamment une tisanière, sous prétexte que l’on les appelait au milieu de la nuit pour cette boisson. Pour plus de commodité, et afin de profiter au mieux de sa nouvelle passion, il avait exilé sans remords, sa femme et ses enfants légitimes dans son habitation de la plaine du Nord. Madame Billard de Laurière, femme de tempérament qui ne s’en laissait pas compter y attendit son heure, persuadée que son époux se lasserait comme à chaque fois. Mais le temps passant, l’Éthiopienne mit au monde plusieurs enfants dont deux filles qui survécurent et contre toute attente monsieur Billard de Laurière ne se fatiguait pas de cette situation, par ailleurs des plus courantes dans la colonie, il est vrai. Il se prélassait dans cette double vie, où aux yeux de l’épouse légitime la maîtresse avait la meilleure place puisqu’elle jouissait de la maison de ville. L’exil devenant par trop pénible, madame Billard de Laurière profita d’un séjour de son époux pour résoudre son problème à sa façon. Sa solution vint d’une indigestion qui la rendit veuve et pendant que l’on vendait l’Éthiopienne et sa progéniture dont l’aînée ressemblait en bien plus jolie à ses filles, elle réintégrait le confort de sa maison de la rue Saint-Louis qu’elle avait quittée quatorze ans plus tôt.

L’Éthiopienne ne s’était pas révoltée devant l’injustice de la situation qu’aurait-elle pu faire de toute façon. Elle n’avait pas bronché, elle savait s’en tirer à bon compte, car elle aurait pu tout aussi bien être accusée de l’empoisonnement qui ne faisait aucun doute. Fataliste, elle acceptait une nouvelle fois son destin et ses aléas. Elle n’avait jusque-là pas eu à se plaindre de sa situation, et avait vécu dans l’aisance et le confort auprès d’un homme dont le désir pour elle n’avait jamais failli et qui lui laissait deux filles dont l’aînée était aussi claire de peau que son père et aussi belle que sa cadette, dont le temps avait foncé la carnation, était laide, tout au moins à son goût. Rassurée, elle écoutait, dans la salle pleine d’hommes riches, les enchères montaient, preuve de la qualité du lot qu’elle représentait avec ses deux filles et qui devait leur assurer un avenir confortable.

***

Sugar Cane Harvest, Trinidad, 1836Conduite par Philippe de Belpont, l’Éthiopienne et ses filles arrivèrent à Bellaponté à la période la plus chaude de l’année. La carriole qui les transportait pénétra dans l’allée de l’habitation où des deux côtés, les esclaves courbés sous le fouet des contremaîtres commençaient à couper la canne. Pas un n’osa lever la tête sur leur passage. Le maître rentrait à temps pour la récolte. À peine arrivé, celui-ci renvoya aux champs les deux servantes qui entretenaient la Grand-Case jusque-là. Il expliqua à son contremaître que les nouvelles venues étaient plus à même d’effectuer les tâches afférentes à la demeure. Si Charles Dufay, le contremaître, fut sceptique, il n’en montra rien, gardant ses réflexions pour lui. L’Éthiopienne jugea que c’était de bon augure pour son devenir et celui de ses filles, aussi fit-elle tout pour que le maître ne regrettât pas sa décision, tout fut fait pour lui plaire.

Les jours s’écoulèrent sans heurts au fil des multiples besognes que réclamait la Grand-Case et les multiples soins pour le maître. Comme à son habitude l’Éthiopienne mit à ses pieds tous ceux qui l’entouraient, ses filles en premier, qui s’occupaient du ménage et du linge, elle, se réservant la cuisine et tout ce qui était minutieux. Pour les gros travaux dont la maison avait besoin, elle avait réclamé de l’aide que le contremaître lui avait accordée. Elle avait donc régenté deux nègres pour déménager les quelques meubles de la maison et pendant qu’ils les réparaient, elle avait fait revenir les deux servantes afin de nettoyer de fond en comble murs et planchers et avait ensuite fait blanchir à la chaux les uns et cirer les autres, le tout pendant une absence du maître parti pour Cap-Français. À son retour, Philippe de Belpont ne sut pas comment s’y était prise sa nouvelle gouvernante, puisque c’était de fait ce qu’était devenue la fière Éthiopienne, mais l’aspect de son intérieur s’était amélioré et sa table était devenue une des meilleures du quartier.

Jour après jour elle prit l’ascendant sur tous, en commençant par les esclaves qui comprirent très vite ses multiples dons qui commençaient par celui de guérisseuse et ensuite par les blancs, les contremaîtres comme le maître qu’elle manipulait avec subtilité. Très vite tout passa par elle tout au moins ce qui concernait directement la Grand-Case.

Tout allait donc pour le mieux jusqu’au jour où l’Éthiopienne trouva sa fille aînée en pleurs sur le banc de la cuisine, les vêtements déchirés et du sang dégoulinant d’entre les cuisses. Elle avait rempli un baquet, elle voulait se laver, encore et encore, enlever les traces, frotter, nettoyer, oublier ce qui s’était passé, mais n’en trouvait pas la force. Son corps l’a dégoûté, elle aurait voulu s’en séparer. Il avait fallu peu de temps pour que Philippe de Belpont ne forçât Thaïs, qu’elle fut à peine nubile où peu s’en fallait, lui avait été indifférent. La toute jeune fille avait été jusque-là inconsciente des dangers qui pesaient sur elle. Elle n’avait découvert la fragilité de sa position que fortuitement. Pendant les treize années où elle était demeurée dans la maison de son père, nul n’avait osé l’approcher. Inconsciente, elle ne le se savait pas, elle était protégée par sa mère dont tous avaient peur. Quand ce monde protecteur s’était écroulé à la mort de son géniteur et maître, elle n’avait pas compris ce qui arrivait. Elle et sa famille avait été enfermée dans une geôle en attendant d’être vendues, la réalité lui était tombée dessus comme une chape de plomb. Lorsqu’elle avait compris qu’elle avait été achetée avec sa mère et sa sœur, elle avait été rassurée. Candide, elle avait cru que sa vie allait reprendre là où elle l’avait laissée à Cap-Français, ce serait un autre lieu, un autre maître, rien de plus. Elle avait bien été mal à l’aise en présence du maître dont elle sentait sans comprendre les regards lourds de celui-ci, mais comme il s’était absenté presque aussitôt, elle ne s’était pas méfiée et de toute façon l’aurait elle fait que cela n’aurait rien changé. Qui était elle pour refuser les avances du maître ? Aussi quand Philippe de Belpont l’avait surprise seule dans la maison appliquée à nettoyer le plancher, il n’avait pas résisté à la tentation, cela ne lui était même pas venu à l’idée, il était le maître, elle était à lui, c’était son objet, il l’avait utilisé. Qu’elle se fut débattue, n’avait fait que mettre du sel à la situation. Son plaisir pris, il l’avait laissée là, jonchant sur le sol, sanglotante, sans plus y prêter attention, repris par ses préoccupations.

Scott Burdick (Ebony CharcoalL’Éthiopienne, de voir sa fille se mettre dans un tel état, la contraria grandement, elle avait de suite compris ce qui s’était passé, mais la lutte perpétuelle pour vivre dans une relative sécurité l’avait tellement endurcie qu’elle ne ressentit tout d’abord pas de compassion, ne voyant que les avantages qu’elles allaient retirer de cette situation. D’une voix rauque elle tança sa fille pour qu’elle se reprenne, il n’était pas question qu’elle plonge dans un abattement qui ne mènerait à rien, elle avait déjà vu ce triste schéma se dérouler avec d’autres filles dans cette situation, et nul homme ne valait cette fin souvent tragique. « – qu’est-ce que tu as ? le maître t’a forcée ? tu t’es pas trop défendu au moins ? » Thaïs releva la tête vers sa mère et jeta un regard implorant vers elle, ne pouvait-elle pas comprendre à quel point elle souffrait ? Elle avait été salie ! son corps n’était plus à elle. Elle fut reprise de nausée, elle se mit à hurler. L’Éthiopienne se précipita et lui envoya une gifle pour qu’elle se reprenne, puis la prit dans les bras la serra contre elle. Elle comprenait bien ce que ressentait sa fille, elle se souvenait aussi, tout comme sa propre mère, elle avait subi le désir des hommes, c’étaient leur lot, les hommes ne demandaient pas la permission surtout à des filles dans leur position. Thaïs se débattait dans les bras de sa mère tout en pleurant. Sa mère d’une voix basse la consolait la rassurait. De ce drame, tout comme elle l’avait fait, elle devait en tirer le meilleur parti, malgré la douleur de l’âme et la souffrance du corps. D’un ton plein de douceur, elle lui murmura comme une berceuse des mots doux pleins d’affection et de consolation. « – je sais que c’est terrible, mais tu devines aussi que c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Tu ne veux pas aller t’exténuer dans les champs ? Couper la canne sous le soleil, voir tes mains en sang et ta peau brûlée ? Pourquoi crois-tu qu’il nous a achetés ? tu auras des enfants de cet homme et ce sera une bonne chose, les hommes ne nous respectent qu’à partir de ce moment là. Tes enfants auront la peau encore plus blanche que toi et c’est le seul moyen de les voir libres, eux ou leurs enfants. Pourquoi crois-tu que je t’ai laissé la vie à la naissance, uniquement car tu étais claire de peau. Tes autres frères et sœurs, je les ai renvoyés aux dieux. Pourquoi procréer des esclaves, tu sais, nous le faisons toutes, nous évitons d’enfanter. Pour ta sœur, je n’étais pas en état de choisir son sort et puis sa peau a foncé plus tard contre toute attente, c’est comme ça. Il doit y avoir une raison. » Thaïs eut un moment de recul tant elle était horrifiée par les confidences de sa mère. L’Éthiopienne ne s’offusqua pas, avec le temps sa fille comprendrait. « – Ne me juge pas Thaïs, réfléchi, pourquoi laisser vivre des enfants qui n’auraient qu’une vie de souffrance, autant l’abréger, nous le faisons toutes, si nous n’avons pu l’empêcher avant. Tu es là uniquement par ce que tu as une chance d’obtenir pour toi et tes enfants à venir la liberté. Moi, je n’ai pas réussi, ton père est mort avant que de se décider à nous affranchir. Alors arrête de pleurer sur ton sort, de toute façon tu n’as guère le choix et n’oublie pas que cette place si tu te l’as fait, elle te permettra d’être la maîtresse dans cette maison. »

***

mark demsteader. Beautiful!Tout d’abord, Thaïs sembla se retirer d’elle-même. Elle ne ressentait rien, mais sursautait pour un oui pour un non. Elle avait des sautes humeurs, passait des éclats de rire aux sanglots. Puis, elle accepta la fatalité, elle ne se défendit plus des assauts du maître. Il en fut fort aise. Elle semblait accepter ses caresses, voire elle les recherchait. Sa candeur encore enfantine amusait son amant et maître, elle était son jouet, sa maîtresse, elle ne quittait plus la Grand-Case, elle dormait avec lui. Elle paraissait au fil du temps apprécier la compagnie de son amant qui, au demeurant, lui rendait par mille attentions, sous forme de pièces de tissus ou d’objets ramenés de la ville. Tout cela alla pour le mieux jusqu’au jour où le cri strident de Thaïs ameuta sa mère et sa sœur. Elles la trouvèrent devant la meule faisant de la farine, l’intérieur des jambes sanguinolent. Elle baragouinait toute seule des phrases décousues, elle se disait maudite, elle pensait que sa vie s’enfuyait, qu’elle était punie, qu’elle mourrait par là où elle avait pêché. Ses barrières de protection avaient cédé. L’Éthiopienne la calma, la rassura. « – Thaïs, tu as tes saignements, ce n’est rien, tu es une femme, tu peux enfanter. C’est somme toute normal. Cela n’a rien à voir avec le péché, c’est une histoire de blanc. Tu vas te laver et tu mettras une de ces éponges. Tant que tu saigneras, tu feras cela chaque jour. Ton corps te préviendra. »

***

La vie reprit son cours, Thaïs jour après jour se faisait effectivement femme, laissant derrière elle les grâces de l’enfance et prenant ceux de la femme. Son corps accentuait ses courbes, elle gagnait en vénusté. Tant et si bien que la nature s’exprima, ses seins devinrent lourds, son ventre s’arrondit, et elle eut des nausées, elle se crut malade, atteinte d’un mal. La première à comprendre fut l’Éthiopienne, mais elle n’en dit rien. Lorsque Thaïs finit par confier à sa mère ses inquiétudes, celle-ci la rassura, elle attendait. La future mère tout à son bonheur de procréer une nouvelle vie voulut partager son bonheur avec le père. Contre toute attente, elle obtint une réponse d’une violence inattendue. Philippe de Belpont entra dans une colère où la raison n’avait pas sa place, fureur que la jeune fille ne comprit pas tant elle était persuadée qu’il allait partager sa joie. Il l’invectivait tout en la frappant, il avait attrapé sa cravache qu’il avait à sa portée et lui balafra le visage. Thaïs hurlait sous les coups tout en protégeant son ventre. Alertée par les cris, l’Éthiopienne accourut et s’interposa entre le maître et sa fille. Elle fixa sans ciller avec calme et détermination les yeux de son maître, qui, surpris, arrêta son geste dans l’élan. Elle seule osait croiser le regard translucide. Son regard énigmatique soutint le regard glacial plein de colère de Philippe de Belpont qui vociférait des incohérences. « – Maître, pourquoi tuer une esclave ? alors qu’elle peut en fournir d’autres ? si elle ne te convient plus, prends-en une autre, mais pourquoi la perdre ? » Sa colère tomba d’un coup, mais il garda rancune à l’Éthiopienne d’avoir raison. Celle-ci entraîna Thaïs en dehors de la Grand-Case. Au loin, dans le quartier des esclaves, tous essayaient de savoir ce qu’étaient ces cris, tandis que Noisette arrivait en courant du potager. La benjamine avait compris qu’il s’était passé un drame, elle entra dans la cuisine et y trouva sa mère et sa sœur. L’Éthiopienne cajolait la jeune fille. « – tu sais ma fille, les hommes sont étranges. Celui-ci ne voulait pas partager ton corps même avec son enfant, la jalousie ne se contrôle guère. Quand tout ceci sera fini, il te reprendra, n’en doutes pas. » Thaïs n’était pas du tout sûr que cela la consola, de toute façon son ventre lui faisait très mal, des crampes s’étaient déclenchées, elle se tenait le ventre, puis le sang coula. Apercevant Noisette, l’Éthiopienne la houspilla afin qu’elle aille chercher de l’eau, il fallait la soigner. Ce fut peine perdue, Thaïs perdit l’enfant et garda une fine cicatrice sur le visage. Quand Philippe de Belpont se rendit compte qu’il n’y aurait pas d’enfant, il la reprit dans sa couche, indifférent à la chose. Dans les trois années qui suivirent, Thaïs retomba enceinte et par deux fois elle perdit l’enfant à la plus grande ignorance ou indifférence du maître.

***

bigth_1868.jpgUne nuit alors que la pleine lune trônait au milieu d’une myriade d’étoiles, l’Éthiopienne s’installa sur le pas de la porte de la cuisine et attendit le retour de Thaïs. Elle savait qu’elle allait venir. Celle-ci arriva alors que l’astre lunaire descendait dans le ciel, le maître l’avait renvoyée, une nouvelle lubie. Fataliste, elle avait quitté la couche de son maître, elle descendit l’escalier et traversa l’espace qui séparait le petit bâtiment de la cuisine et de la Grand-Case. Elle n’était pas contrariée, à vrai dire elle appréciait ces moments de solitude et profitait de ces heures où la nature, elle-même vivait au ralenti. Elle écoutait les bruissements de la faune nocturne, respirait les odeurs de la terre, et profitait de la clémence des températures glissant sur sa peau. Elle sursauta en découvrant sa mère sur le pas de la porte assise en tailleur et la fixant, ses yeux émeraude brillants d’un éclat inquiétant, ils semblaient voir au-delà d’elle. Elle frissonna, elle connaissait cette posture, sa mère était en pourparlers avec les dieux. D’une voix rauque et basse l’Éthiopienne l’interpella « – Thaïs, l’enfant que vous venez de concevoir vivra et celui-là sera le premier de notre lignée à recouvrer la liberté. » La jeune fille resta interloquée, le don de sa mère ne se trompait jamais.

***

Le soleil était à son zénith ramenant la taille des ombres à de minuscules parcelles. Chacun aurait aimé s’y réfugier, mais le destin en avait décidé autrement. Les douleurs avaient pris Thaïs alors que le premier coup de fouet tombait sur le dos de l’esclave de la guildiverie qui avait fauté. L’Éthiopienne y avait vu un sombre présage. De la galerie, alors qu’elle aidait Thaïs, courbée par la douleur, à descendre l’escalier, car il n’était pas question d’accoucher dans la Grand-Case, elle avait pu embrasser toute la scène. Sur la place du village des esclaves, le maître avait fait rassembler l’ensemble des esclaves des champs et leurs commandeurs autour du poteau de torture. L’homme puni s’était endormi devant le fourneau. L’Éthiopienne trouvait la punition injuste, mais elle n’y pouvait rien. Elle avait empêché Noisette de s’y rendre, estimant qu’elle avait mieux à faire. Quand les premières crispations vrillèrent le corps de Thaïs, l’homme criait ses premières douleurs mêlant sa souffrance à celle de la jeune mère. Installée accroupie, se tenant à une poutre dans la case attenante au bâtiment de la cuisine, Thaïs s’épuisait au fil des contractions. L’Éthiopienne lui avait fait boire une tisane narcotique pour estomper les douleurs, mais la chaleur étouffante des deux derniers mois avait amoindri ses forces et sa santé. Lentement l’enfant venait, la sage-femme de circonstance savait qu’il pouvait y en avoir pour le reste de la journée et une partie de la nuit avant que ce ne soit fini, dans la pièce Noisette suivait les consignes de celle-ci, elle faisait bouillir de l’eau pour laver l’enfant, et régulièrement essuyait le visage et la gorge de sa sœur. Dans le même temps, sans interrompre les gestes dévolus à sa tache, l’Éthiopienne marmonnait sans fin une litanie qui pour des oreilles non averties ressemblait à des prières, ce n’était pas loin d’être vrai, mais elles n’étaient point pour le dieu des chrétiens, elles invoquaient la compassion des dieux ancestraux.

***

L’angélus du milieu de la journée ponctua la mort de l’esclave fautif. Trop épuisé, son corps avait cédé au grand soulagement de son esprit. Philippe de Belpont fort contrarié retourna à la Grand-Case. Il avait perdu deux mille livres à cause d’un fainéant. Il entra dans la demeure fulminant de colère. Ne trouvant personne, il se mit à hurler afin de faire venir à lui ses servantes. Mais rien ! Qu’un silence pesant. Il allait de nouveau appeler avec virulence, mais dans le silence vibrant de chaleur un hurlement monta. Il s’élança dans la galerie. Qu’était ce encore ce démon-là ? Il allait descendre en courant vers le cri quand Noisette se présenta à lui. « – qu’est-ce qui se passe encore !

– C’est ‘ien mait’e, la Thaïs elle so’t le petit.

– Et elle a besoin de faire tout ce tapage, dis-lui de faire cela en silence et porte-moi de quoi manger et boire. Allez oust !

ebony.jpgNoisette ne se le fit pas dire deux fois bien qu’elle n’en pensa pas moins, elle haussa les épaules et courut jusqu’à sa mère. Celle-ci la renvoya d’un geste continuant sa litanie. Elle avait mis entre les dents de Thaïs un morceau de bois tendre. Elle avait dessiné autour de la parturiente une ligne de protection magique, en forme de cercle, constituée de farine et de sel ponctuée de bougies qu’elle avait subtilisées. Thaïs était si droguée, qu’elle était dans un état semi-second. L’après-midi s’était écoulée d’accalmies en douleurs fulgurantes puis la nuit vint apportant le souffle de fraîcheur tant espéré. La lune monta faisant scintiller son cercle parfait au-dessus de la cahute où la parturiente s’épuisait à mettre au monde son enfant. Son épuisement était tel qu’elle sentait sa vie se retirait. L’Éthiopienne, à ses côtés, imperturbable, continuait, dans une sorte de transe, sa cérémonie ponctuée du tintement des osselets dans la calebasse qu’elle agitait devant sa fille. Elle interpellait les ancêtres, les attirait à elles afin de l’aider à faire venir l’enfant. Dans un angle noyé par la pénombre Noisette accroupie se jurait en son fond intérieur de ne jamais au grand jamais avoir d’enfant. Médusée, elle regardait la beauté de sa sœur s’enfuir sous les affres de la douleur. Elle la voyait mourir sans que l’enfant ne vienne. « – Noisette vient vite, prends-la sous les aisselles, il faut que je tire l’enfant, il ne doit pas mourir ! » l’Éthiopienne plongea une de ses mains dans les entrailles de sa fille cherchant à saisir le nouveau-né sans le blesser. Elle semblait fouiller sans trouver ce qu’elle cherchait. Noisette se demandait s’il y avait vraiment un enfant dans ce ventre gonflé. Puis tout à coup dans un geste lent continu, elle extirpa par les pieds le nourrisson qui s’étranglait avec son cordon ombilical. Noisette était écœurée, l’enfant n’avait pas de visage, c’était horrible, ce devait être un être surnaturel, un monstre. L’Éthiopienne retira la pellicule qui lui recouvrait la face, et le miracle apparut le visage du nourrisson était aussi blanc que la lune. C’était une fille.

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

épisode 003 et 004

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 001

épisode 001

Zaide de Bellaponté ou Edmée Vertheuil-Reysson-002.jpg

Elle fixait de ses grands yeux translucides son reflet dans le miroir y cherchant les signes de l’âge, elle venait d’avoir trente ans. Elle se savait belle, et ce que beaucoup considéraient comme un don de Dieu était une faveur qu’elle avait parfois chèrement payée. Cette grâce avait embrasé désirs et jalousie, et ce qui pour beaucoup était un miracle du ciel s’était transformé en calvaire.

Elle se souvenait, depuis l’enfance de ce don tour à tour bénéfique ou maléfique qui avait bousculé son destin en en changeant le cours à coup de tempêtes ponctuées de rares accalmies.

Dès sa naissance, il en avait faussé le parcours, il en avait fait un tissu de mensonges à commencer par sa couleur de peau ivoire qui miroitait doucement à la lueur des bougies, puisqu’elle était noire.

***

Le sang dégoulinait sur la peau noire en ruisseaux écarlates suivant les muscles crispés, s’insinuant jusque dans le creux des reins sous les yeux impavides de l’homme blanc. Sans ciller, face au nègre pendu par les poignets au gibet, le regard glacial du maître observait les plaies que chaque coup de fouet entaillait, laissant à chaque fois la chair béante. L’air avait déjà vibré une dizaine de fois au passage de la lanière de cuir qui punissait la négligence. L’esclave s’était endormi épuisé de fatigue et de faim. Il avait laissé mourir le feu, ou peu s’en fallait, d’un des fourneaux de la guildiverie. Monsieur de Belpont ne supportait pas l’erreur, la négligence surtout si cela ressemblait à de la paresse. Sous le pic du soleil, jambes écartées, mains dans le dos tenant fermement sa cravache, avec pour seule protection un large couvre-chef de paille, au milieu du quartier des esclaves, il vérifiait que son économe effectuait la sentence demandée avec assez d’ardeur. Il n’était pas pour la compassion, ce n’était pour lui que signe de faiblesse et début de la ruine. Chaque fois qu’il le fallait, il châtiait avec fermeté tout contrevenant à ses règles. Muselières, colliers à pics, entrave de pieds ou de mains, coups de fouet ponctuaient ses châtiments. Il évitait toute action radicale qui était à même de détériorer ses biens, son cheptel, il n’avait pas assez d’esclaves pour se le permettre, une soixantaine à peine, mais il n’avait pas hésité pour l’exemple à couper un pied à un fugueur et n’aurait pas hésité à tuer s’il l’avait fallu.

épisode 001

Premier mensonge

Friedrich Schiller.jpg
Philippe de Belpont, que l’on aurait bien eu du mal à identifier en France, s’était, par un heureux concours de circonstances, approprié le nom de son maître, nom qu’il avait gratifié avec le temps d’une particule. Fort de cette nouvelle identité, il était devenu le propriétaire d’une habitation, nom que l’on donne à une plantation dans la colonie de Saint-Domingue, dans le quartier de Montrouis, au bord de la rivière du même nom. Il l’avait rebaptisée Bellaponté.

En vérité, il se nommait Basile Marsan et avait vu le jour dans un pays fait de coteaux et de vallons, de massifs forestiers mêlant feuillus et pins maritimes, humanisé de riantes cultures à l’approche du fleuve dénommé la Garonne. Il était né dans la métairie d’un château seigneurial dans le Bazadais au bord du cours du Ciron au sud de la ville de Barsac dans le nord de la Guyenne. Sa famille servait celle de monsieur Armand Louis Belpont procureur du roi, au parlement de Bordeaux depuis plusieurs générations. Il était né sous de bons auspices, la même semaine que le fils unique du maître, Philippe. Il était devenu son frère de lait. Monsieur Belpont avait fait élever les deux garçons ensemble, l’un devant devenir le moment venu le serviteur de l’autre. Ce choix n’était pas anodin. Les deux garçons se ressemblaient, ils n’avaient pas en commun que le lait de la mère de Basile. Même stature, avec le temps plus athlétique pour le fils de la nourrice, même couleur de cheveux un châtain tirant vers le paille et surtout mêmes yeux translucides, ceux du fils du maître étaient le reflet d’une âme limpide empli de douceur, ceux du fils de la nourrice étaient glaciaux, reflet d’une rancœur innée et d’un désir avide. Ils avaient les mêmes attitudes, les mêmes postures, ce n’était pas simplement le résultat d’un mimétisme dû à la proximité, Basile était le bâtard du maître.

De cela, les deux enfants, devenus de jeunes hommes, en eurent la certitude devant le notaire qui les avait conviés à l’ouverture du testament de monsieur Belpont. Cette lecture, contre toute attente, n’annonçait aucune bonne nouvelle. Les premières lignes du document étaient un mea culpa alambiqué dont la conclusion demandait au fils légitime de se préoccuper du devenir de son bâtard, mais le défunt n’avait pas que cette faute à se faire pardonner. Il avait fait d’autres erreurs qui allaient changer le cours du destin des deux frères de lait. La première erreur, malgré un âge avancé, était le résultat d’un élan d’amour inconsidéré pour une jeune et fort jolie jeune femme.  FRANÇOIS BOUCHER.jpgLa donzelle experte dans les jeux de la séduction lui avait laissé accroire qu’il était vert comme aux premiers jours et avait obtenu pour récompense de ce prodige sa ruine complète. La deuxième, et pas la moindre de ses erreurs, était l’emprunt qu’il avait engagé auprès du président du parlement de Bordeaux, Monsieur de Ségur, afin de se sauver de la ruine. Mais il n’était pas exorcisé du démon de midi et au lieu de rembourser son prestigieux débiteur, il avait continué à couvrir la courtisane de cadeaux. Lorsqu’il mourut de façon fracassante dans les bras de la belle, elle possédait une jolie propriété couverte d’un vignoble de qualité aux abords de Bordeaux, quant aux héritiers, ils ne leur restaient plus rien, enfin en France, même la charge au Parlement du défunt était passée dans d’autres mains. Les deux jeunes gens étaient rentrés, désappointé pour l’un, et fort marri pour l’autre, dans la demeure paternelle qui n’appartenait plus au fils légitime.

***

Basile ne tenait pas à en rester là, il refusait ce coup du destin. Il voulait sa revanche sur son géniteur et sur la vie en général, aussi poussa-t-il Philippe à chercher dans la maison tout ce qu’ils pouvaient soustraire aux créanciers. Bien que déjà prêt à se laisser prendre en charge par la famille de sa mère, mollement, l’héritier lesté se laissa faire par son frère de lait. Depuis l’enfance, Basile avait l’ascendant sur Philippe. Bien en pris au fils de la nourrice, car Philippe, en fouillant dans les papiers de son père, trouva l’acte de propriété d’une habitation à Saint-Domingue que les créanciers avaient ignoré ou négligé, de toute évidence au vu des comptes catastrophiques qui lui étaient liés. Ce reliquat de la fortune familiale allait devenir leur passeport pour construire un nouvel avenir, plus prometteur, du moins l’espéraient-ils.

Schiller,_Friedrich_(Weitsch).jpgPoussé par son frère, Philippe vendit tout ce qu’il put, bijoux, tableaux, mobiliers qui lui étaient restés. Il alla jusqu’à se séparer de ses boucles de chaussures et de plusieurs poignets de dentelle. Avec l’argent rassemblé, qui s’additionnait à ce que lui donna la famille maternelle trop heureuse de se séparer de cette charge à si bon compte, il acheta son passage et celui de Basile pour l’île à sucre comme on nommait désormais Saint-Domingue. Les deux jeunes gens enthousiastes, tout à leur rêve, échafaudaient leur nouvelle vie, imaginaient ce qu’elle serait, y déterminaient leurs nouveaux rôles, décidant que Basile serait le futur gérant de l’habitation pendant que Philippe jouerait les planteurs nantis dans les villes côtières. Au vu des derniers comptes-rendus sur l’état du domaine, ils ne pouvaient faire pire. Candides, ni l’un ni l’autre n’en doutait. Ils se mirent à étudier avec application un précis sur la canne et les moyens d’en extraire le sucre, écris d’un moine dominicain, le père Jean-Baptiste Labat, car de bien entendu aucun des deux ne s’y connaissait en guildiverie.

***

Ils embarquèrent sur le trois-mâts « la Victoire » au printemps de leurs vingt ans, ils jugèrent le nom du navire de bon augure. Et si pour tous, cette année-là était celle de la mort de la favorite royale, Madame de Pompadour, pour eux c’était le début de leur vie d’homme.

vue du port de Bordeaux prise du château Trompette.jpgLe navire quitta les quais industrieux de Bordeaux par un petit matin brumeux que le soleil perçait, Basile malgré un mal de mer annoncé se sentait revivre. Il était plein d’allant et d’espoir en son avenir. Philippe lui avait le cœur serré de quitter son pays, il était empreint de regret et il ne l’aurait pas admis, il était moins confiant dans leur réussite que son frère. La descente de la Garonne puis de la Gironde parue à l’un interminable quant à l’autre son regard s’accrochait à chaque élément du paysage jurant en son for intérieur d’y revenir. Passé la pointe de grave et ses plages de sable blond, il n’y eut que l’océan et nul retour possible. Philippe accepta alors de se retourner vers l’intérieur du bâtiment.

Le navire était vaste, ce qui n’empêchait pas la proximité, d’autant que les passagers étaient plus nombreux que l’équipage. Le bâtiment accueillait à son bord une douzaine d’ecclésiastiques, des prêtres de l’ordre de Saint-Sulpice de Paris ainsi que des jésuites, une centaine de soldats picards, des engagés, qui paieraient leur voyage en travaillant sur des habitations, dont une famille avec une demi-douzaine d’enfants, deux procureurs de Cap-Français et des faux-sauniers, quatre-vingts en tout, que la justice envoyait dans la colonie après avoir purgé leur peine en geôle. Tous ses passagers selon leur rang et leur richesse étaient logés sous le gaillard, le pont ou l’entrepont, Philippe et Bazile se partageaient une minuscule cabine sous la dunette et mangeaient à la table du capitaine.

“ Montague Dawson (The Oberon ”.jpgÀ tout ceci, des passagers indésirables s’étaient invités et bien qu’ils ne prenaient guère de place, ils allaient décimer l’équipage et les passagers. Dès les premiers jours, ils furent remarqués, car ils sautaient et s’attaquaient à chaque proie rencontrée. Ce n’était pas grand-chose, qu’un simple désagrément, et ils furent tout d’abord ignorés. Mais très vite tout le monde se mit à se gratter tant leurs morsures démangées, il ne fallut pas huit jours pour que les poux n’aient épargné personne.

Lors d’un repas donné dans la chambre du capitaine sous le château arrière largement ouvert sur le sillage du vaisseau, le maître du bâtiment, conseillé par son chirurgien, mit en garde ses passagers contre cette prolifération. Mais c’était trop tard, le mal était fait.

Les premiers touchés étaient les plus mal lotis. C’étaient les faux sauniers parqués dans l’entrepont pour le voyage, couvert d’ulcères, rongés à vif par les vers, déjà affaiblis, ils furent contaminés les uns après les autres par la maladie colportée par les insectes. Elle pourrissait leur sang ne leur laissant aucune chance. Le capitaine avait bien essayé de prendre les devants, et pour lutter avait décidé de récolter auprès de tous de quoi changer les chemises des moribonds afin de mettre un peu d’hygiène et de sauvegarder quelque peu leur santé, mais cette peste, aucun autre nom ne pouvait la définir, les avait pris de toute évidence et très vite, elle emporta vingt hommes à la fois.

Plus de la moitié des embarqués à Bordeaux moururent pendant le voyage, Philippe Belpont fut l’un d’entre eux, Basile quant à lui était fort mal en point quand le navire fut mis en quarantaine aux abords de Cap-Français.

***

le-peletier-de-saint-fargeau-on-his-deathbed-1793-engravingLa sœur ursuline suivait le chirurgien de lit en lit dans l’hospice aménagé pour les quarantaines. Elle était fatiguée. Depuis l’aube, elle soignait les malades et quand sur les coups de midi un nouvel arrivage fut annoncé, elle ressentit une grande lassitude. Cela avait pris le reste de la journée pour les installer et il avait fallu autant de temps pour faire les tavernes du port afin de trouver le chirurgien. Elle remerciait Dieu que celui-ci ne fut point ivre, car il aurait manqué plus que cela pour l’achever. Son dos la faisait souffrir, elle songeait à cela quand le vagissement d’un moribond attira son attention. « – Ici docteur, celui-là semble avoir quelque envie de vivre ! » Le chirurgien laissa entre les mains d’une autre sœur celui dont il s’occupait et fit signe à ses aides de vider deux lits occupés par des morts. Il s’approcha du malade, un des nouveaux arrivants, désignés par la sœur. Celui-ci maugréait quelque chose. Le chirurgien se pencha tant il avait de difficulté à comprendre. « – Philippe… Philippe…

– ma sœur, ce doit être son nom, y a-t-il un Philippe dans la liste des passagers ?

L’ursuline parcourut la liste espérant n’en trouver qu’un. « – Oui, il y a un Philippe Belpont… de Barsac.

– bien, on vous a retrouvé jeune homme, ne vous agitez pas.

Basile au travers de la brume de sa fièvre devinait deux silhouettes, mais ne comprenait pas. il appelait Philippe espérant de l‘aide de sa part. Il se rendormit, plusieurs jours s’écoulèrent avant qu’il ne retrouve pleine conscience. Un matin, il vit donc arriver une sœur ursuline qui le trouva lucide et assis sur son lit.

« – Ah ! vous voilà, me semble-t-il, en forme, monsieur Belpont. » Le convalescent devinant la confusion reprit la sœur. « – Basile, Basile Marsan. » La sœur ne comprit pas et se méprit. « – Oh, je suis désolé mon fils, mais Basile Marsan est mort de la fièvre, sans nul doute, car il n‘y a personne de ce nom parmi les survivants. C’était un ami à vous ? » Instinctivement, il répondit « – Mon serviteur. »

Basile comprit que par un concours de circonstances son destin avait changé de direction. Il avait été identifié comme étant son frère de lait et qui pouvait contredire cela ? À Saint-Domingue personne, et en France guère plus. Reprendre son identité ? Rétablir la vérité ? À qui cela servirait-il ? Pas à lui toujours. Redevenir Basile, c’était allé grossir le lot des miséreux que ce soit ici ou en France. Alors qu’être Philippe, c’était se donner la chance de faire fortune. Il décida donc d’enfiler la vêture de son frère de lait, documents en main, s’approprier ses biens et laisser Basile Marsan dans la tombe.

***

Philippe Belpont, alias Basile Marsan, avait quitté l’hospice de Cap-Français deux jours auparavant, sa santé enfin retrouvée. Après avoir remis ses papiers à l’amirauté justifiant de son identité, il avait été aidé afin de rejoindre la ville de Saint Marc.

Brunias Linen Market Dominica.jpgDans l’euphorie de sa nouvelle existence, tout ce qui l’entourait l’émerveillait, sa nouvelle route était pleine d’espoirs. Son regard de nouvel arrivant avait d’abord été frappé par le mélange des races et des couleurs, cela était nouveau pour lui, il n’avait jusqu’alors croisé qu’un nègre, serviteur d’un aristocrate bordelais, ce qui l’avait alors beaucoup intrigué. Son deuxième constat avait été la chaleur dont il se mit à souffrir sous le soleil tropical qui coiffait sa promenade en attendant son départ. Elle lui fit remarquer la légèreté des tenues vestimentaires qui n’en étaient pas moins pour beaucoup suffisamment de qualité pour mettre en exergue la pauvreté de la sienne. Il croisa comme en métropole, quelques hommes en perruques poudrées portant l’habit et l’épée pour marquer leur rang social, mais pour la plupart la mise était plus simple plus adaptée au climat. Il ne voulait pas être amalgamé à ses petits blancs qui allaient pieds nus comme les esclaves et dont le destin avait détourné sa route. Comme il avait encore quelques argents, il entra chez un fripier. Celui-ci était bien achalandé, il ne pouvait dire à son nouveau client que c’étaient les dettes, la mortalité due au climat et au dur labeur qui remplissait sa boutique de nouvelles marchandises en tous genres. Il se contenta, affable, comme tout boutiquier, de proposer ce qu’il pensait pouvoir fourguer à ce nouveau venu plein d’espoir de fortune. Mais Philippe Belpont privilégia la simplicité et la commodité, il choisit un habit léger de drap fin, et compléta ses emplettes par des chemises blanches en baptiste écrue et d’autres en basin, dont deux avec dentelles, ainsi que trois pantalons larges. À crédit, tout homme de qualité avait des dettes, il compléta le tout avec des bas de fil, quelques mouchoirs et foulards de cou ainsi que l’indispensable chapeau à larges bords, un en paille et un en latanier, pour se protéger de l’ardeur du soleil.

Tout en arpentant les trottoirs de la ville qui le menait au port où il allait s’embarquait pour sa destination, mis plus en accord avec sa vision de ce qu’il devait paraître, il se permit d’admirer la gent féminine qui paradait à pied, à cheval ou en voiture, gros carrosses, cabriolets ou chaises, dans un luxe d’apparat dès plus inattendu aussi loin des grandes villes de métropole. Même à Bordeaux, il n’avait pas vu autant de broderies, galons, dentelles, taffetas, bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues, corset, casaquin, chapeau à ruban de soie, mouchoir de tête ou madras, profusion de mousseline et de riches étoffes. De l’esclave à la maîtresse mais surtout les mulâtresses, c’était à celle qui en afficherait le plus. Tout cela lui plut, il était sûr désormais que sa vie avait pris le bon tournant.

***

Jean Louis Ernest Meissonier 1862 "Bibliophile".jpgLa maison de négoce des frères Terrien, comme il se devait pour ce type d’établissement, était installée sur le bord de mer, comme l’on nommait l’alignement des maisons donnant directement sur le port de la rade de Saint-Marc. Basile, désormais Philippe de Belpont, passa le pas de la porte de la vaste maison agrémentée d’une galerie à l’étage peu avant l’heure de midi. Il faisait une chaleur écrasante en ce début d’été, aussi apprécia-t-il avec soulagement la fraîcheur salvatrice des lieux que les murs de pierre préservaient. Il fut reçu par le plus jeune des frères Terrien que tous nommaient Terrien le jeune, comme il devait le constater. Celui-ci nouvellement arrivé remplaçait son aîné lui-même rentré à la maison-mère de Nantes pour raison de santé, le climat l’avait laminé. « – monsieur Belpont ?

– de Belpont

– oh ! excusez-moi, je suis très honoré de votre visite. Veuillez vous asseoir, mon serviteur va nous porter de quoi nous rafraîchir. » Philippe regardait avec attention tout ce qu’il voyait. Comme tout le reste de la maison, et il n’en avait vu que le hall et un salon qu’il avait traversé, le bureau était confortablement meublé et donné sur le patio entouré des différents bâtiments de la demeure. Il aurait pu se croire au château familial tant l’ensemble paraissait cossu. Si les étagères encombrées de nombreux dossiers dans le dos de son interlocuteur étaient de bois d’ébène, l’ensemble du mobilier, bureau et fauteuils étaient en merisier ou en acajou, agrémentés d’éléments de bronzes dorés. Les décors finement ciselés des boiseries laissaient apparaître tout le répertoire du monde aquatique et les sièges étaient garnis de soieries fleuries. L’homme lui-même n’était pas ce à quoi il s’attendait. Là où il pensait trouver un vieil homme, quelque gratte papier penchait sur ses registres, il découvrit un homme jeune, élégamment habillé, qui avait tout d’un nobliau en villégiature. Il était de sa corpulence, châtain portant sa chevelure juste attachée sur la nuque par un ruban, les yeux doux très cernés et la bouche gourmande. Il ne se laissa toutefois pas prendre à cette image tant il avait peur que celui-ci ne lui cherche des noises quant à ses papiers. Ce ne fut point le cas, bien que pointilleux, le jeune homme était à mille lieues de penser que Philippe de Belpont pouvait, hormis pour la particule, le tromper sur son identité. C’était impensable. Il engagea la conversation avec un ton plein d’amabilité « – vous me trouvez dans ma maison tout à fait par hasard. Une mauvaise indigestion m’a alité plusieurs jours et m’a empêché de me rendre à Cap-Français. Mais vous voyez, un mal peut entraîner un bien, nous nous serions autrement croisés et manqués. » Après lui avoir demandé quelques nouvelles de France, Terrien le jeune passa au vif du sujet au grand soulagement de Philippe qui ne savait pas comment l’aborder. « – je suppose que vous venez pour votre habitation, si j’ai bon souvenir, sur les bords de la rivière du Montrouy… au Fond-Baptiste dans la paroisse de Larcahaye. » Philippe regarda incrédule son interlocuteur, il n’avait pas retenu autant d’informations ou tout au moins tendu par la situation, il n’avait pas compris son interlocuteur. Pour se donner contenance, il extirpa de la serviette de cuir, qui avait suivi son frère de lait puis lui-même, les documents qu’ils avaient découverts dans les papiers de leur père. Ils contenaient l’acte de propriété et les comptes-rendus ainsi que plusieurs lettres réclamant des subsides suite à plusieurs mauvaises années. Ils les connaissaient par cœur ou peu s’en fallait mais débités par un autre cela l’avait désarçonné d’autant qu’il craignait d’être mis à jour dans son dessein. Sans ajouter un mot à son geste, il tendit les documents. Terrien le jeune ne sembla pas remarquer l’étrange comportement et après les avoir consultés, il se leva pour chercher sur les étagères derrière lui un dossier qu’il trouva aisément et qu’il ouvrit devant lui. « – Je ne suis là que depuis très peu de temps et mon frère très malade n’a pu faire les visites régulières comme il se doit sur les différentes habitations dont nous avons la gestion. Si je connais moi-même les noms de nos différents clients, je n’ai pas encore pu pallier complètement à ce manquement. J’ai donc dû faire, comme mon frère, confiance dans les différents gérants. Jusque-là nous n’avons pas eu à nous en plaindre. – Dans le même temps qu’il s’expliquait auprès de Philippe, il parcourait en diagonale les différentes pages qui constituaient le dossier, cela afin de se les remémorer. – Je constate que mon frère suite aux demandes de votre gérant a réclamé quelques argents afin de pallier les mauvaises années. Il faut dire qu’entre le fléau que sont les insectes et qui ont, semble-t-il, fort détérioré les récoltes, et la vérette qui a emporté trois de vos esclaves, les recettes sont inexistantes voire déficitaires. Je suppose que c’est suite à ces courriers que votre père vous envoie ? » Conclut l’administrateur en relevant la tête pour se faire confirmer la réponse. Sans se décontenancer, Philippe se penchant vers le bureau et indiquant les papiers étalés sur la table, répondit le plus naturellement du monde, ce qui était en partie la vérité  « – En fait pas du tout ! Mon père ne nous… ne m’avait pas mis dans la confidence de cette acquisition. Je l’ai donc découvert à la mort de celui-ci.

– Ah… je suis désolé, veuillez recevoir toutes mes condoléances. – Terrien le jeune ne culpabilisa pas devant ce qui aurait pu être une bévue d’autant que son client ne semblait pas mortifié par ce deuil, ce qui en soi ne le choqua pas. Les relations familiales dans les riches familles étaient souvent lâches, voire distendues, maintenues par des biens et intérêts. Les discordes étaient courantes entre les différents membres et avaient souvent pour causes la fortune, aussi le détachement qui perçait dans le ton de Philippe ne le surprenait pas. Il poursuivit sur le même ton affable. – comptez-vous séjourner longtemps dans notre région ?

– En fait, je viens pour m’y installer, plus rien ne me retient en France.

– Ah ?… Alors bienvenu parmi nous monsieur Belpont, excusez-moi de Belpont. Pour commencer, je vous saurais gré d’accepter mon hospitalité. Comme je ne pourrai vous accompagner dans vos terres, mon mulâtre Montrose vous y guidera.

***

2967c601c44dc87a3e8462ea710c3603.jpgDe Saint-Marc, ils avaient rejoint les bords de la rivière Montrouy et avaient suivi le cours sinueux de la route qui serpentait entre les mornes et le cours d’eau, abrités de l’ardeur du soleil par les pins puis les chênes et les acajous. Philippe de Belpont et Montrose avançaient lentement, le premier sur une jument docile empruntée à Terrien le jeune et le deuxième sur un mulet récalcitrant. Le trajet était long, car il n’était pas direct, avant d’arriver sur les bords de la rivière, ils avaient dû traverser des mornes désertiques et arides, des forêts touffues peuplées d’animaux sauvages et franchirent des rivières parfois à sec mais le plus souvent aux flots tumultueux. Ils avaient été martyrisés par la chaleur, les insectes bourdonnant sans fin et la crainte des mauvaises rencontres. Ils avaient longé des habitations, en avaient traversé d’autres, le mulâtre expliquant avec force de détails au futur maître d’une habitation similaire ce qu’il regardait avec curiosité et souvent avec envie, l’introduisant lorsque ils rencontraient contremaître ou maître, et acceptant les invitations hospitalières. L’arrivée d’un étranger, d’un nouveau venu, était à tout moment apprécié de toutes les habitations et évidemment la célèbre hospitalité créole qui lui était partout largement accordée n’était pas exempte d’une bonne dose de curiosité venant rompre l’ennuie de l’éloignement de la société. Les femmes en profitaient pour sortir toilettes et bijoux, porcelaine et verrerie, les hommes ventaient leurs domaines pendant que leurs épouses gracieusement s’éventaient. Ils avaient accepté de passer la nuit au domaine des neuf fontaines et restèrent plusieurs jours dans celle de monsieur Pasquet de Lugé. Philippe avait découvert lors de ce court séjour que la vie quotidienne était tout d’abord occupée par le travail, contrairement à beaucoup d’idées reçues sur l’indolence créole et que les longues journées de labeur harassantes sur les plantations isolées laissaient peu de temps à la distraction. Mais il avait aussi compris ce que c’était que d’être le maître d’une riche habitation, que d’avoir une Grand-Case aussi richement meublée qu’un hôtel particulier bordelais, et d’avoir plusieurs serviteurs pour le servir. Fort de cet exemple, il arriva plein d’ardeur aux abords de son habitation.

***

Si d’un côté les mornes, qui bordaient immédiatement la plaine, et avaient vue sur la mer, étaient arides et peu susceptibles de cultures, Philippe eut l’heureuse surprise de constater que l’autre face des montagnes, où se situait son habitation, était plus fraîche et que la végétation y était plus fertile. Les lieux étaient propices, malgré une chaleur sèche, à diverses cultures dont la canne pour les terres les plus à mêmes d’être irriguées.

Les deux hommes remontèrent l’allée qui depuis la rivière montait vers le morne couvert d’une forêt dense. Bordée d’acajou, elle était encadrée des carreaux de cultures. Sur sa droite au loin il devina ce qui devait être la guildiverie et sans vraiment y apporter attention, il remarqua qu’aucune fumée ne sortait des fourneaux, à l’opposé deux lignes d’ajoupa et de cases matérialisaient le village des esclaves. Ceux-ci, hommes et femmes efflanqués, ayant remarqué l’arrivée des deux cavaliers, entre les cahutes, en silence, les regardaient passer craintivement.

Sur les premiers escarpements, dans un écrin de palmiers, bananiers, et orangers trônait la Grand-Case, comme l’on nommait la maison du maître. À première vue, toute à l’euphorie de découvrir son bien, ce que le futur maître apercevait était idyllique, mais ce qu’il ne remarqua pas, contrairement à Montrose plus habitué aux habitations, c’était le manque flagrant d’activité en cette fin de journée. L’affranchi des frères Terrien lui en fit toutefois la remarque, lui faisant constater l’état d’abandon des terres et des bâtiments, ce qu’avait laissé penser le procureur au vu des rapports laissés par son frère aîné. Philippe ignora les propos, il ne voulait en aucun cas que l’on entache ses nouveaux espoirs.

PAP111040332i1Dans la maison du maître qui ressemblait de près à une ruine et non plus à la Grand-Case construite initialement, il trouva Charles Dufay avachi sur un grabat lutinant une négresse aux formes abondantes. Le gérant de l’habitation, puisque telle était la charge de l’homme dans la force de l’âge et à la bedaine prononcée, resta bouche bée à l’entrée intempestive des deux hommes. Bien qu’il reconnût Montrose souriant narquoisement, il s’exclama à l’encontre de son compagnon inconnu de lui.  « – qui êtes-vous ?

– Je suis Philippe de Belpont, le maître des lieux ne vous en déplaise !

L’homme poussa la négresse qui roula hors du grabat sans comprendre ce qui se passait autour d’elle. Il attrapa dans l’élan sa culotte qu’il enfila tant bien que mal. La dernière chose à laquelle il s’attendait était de voir un jour le maître de l’habitation. N’ayant plus de nouvelle depuis plusieurs années, il se prenait pour lui et personne jusque-là ne l’avait contrarié. Face à lui Philippe le toisait le regard glacial.  Dans un coin de la pièce, figée, la négresse, qui ne songeait pas à préserver sa nudité, regardait les yeux exorbités par la peur les hommes autour d’elle, essayant en vain de comprendre ce qui se passait.

– Toi, la négresse nettoie ce bouge, et rassemble de quoi manger.

– Elle ne vous comprend pas monsieur, elle ne parle pas notre langue, ni rien qui s’en rapproche, c’est une bossale.

– Débrouillez-vous ! faites lui faire son travail. Il a, me semble-t-il, longtemps été négligé.

Philippe de Belpont, d’instinct, copiait dans son attitude et son ton celui qu’il avait tant de fois remarqué et subit, celui de son père et maître. Il avait très vite compris que si l’on voulait être respecté et considéré comme supérieur, il fallait en avoir les attributs.

***

Working in Sugar Cane Fields, 19th cent..jpgDe ce jour personne ne se permit de penser autrement, il était le maître absolu de son habitation. Il passa de la théorie tant étudiée avec son frère de lait, à la pratique sans permettre à quiconque de le prendre en défaut. Cela mit plusieurs années mais jamais il ne baissa les bras. Il fit tout d’abord remettre en état hangars et granges, ainsi que nettoyer les carreaux des cannes et relancer à plein rendement la guildiverie. Quand il eut vendu le produit de ses deux premières récoltes, il se tourna vers la Grand-Case. Celle-ci sur pilotis, entourée d’une profonde galerie afin de lutter contre l’ardeur du soleil, reprit son lustre de jadis, et bien qu’il reçut peu, le confort sommaire de la maison, lui permettait de le faire sans gêne. Ceux qui profitaient le plus de son hospitalité étaient bien sûr ses voisins, notamment le plus proche, Pinchinat un mulâtre libre, qui souvent venait le chercher pour courir après ces nègres marrons.

Philippe de Belpont avait aussi compris que pour réussir dans la colonie, il fallait sortir de son habitation et fréquenter la société de Saint-Marc voire de Cap-Français ou de Port-Au-Prince. Il rendait donc visite régulièrement à Terrien le jeune et une fois l’an, en sa compagnie il se rendait à Cap-Français. Bel homme, modeste de fortune, mais détenant une vaste habitation ayant bonne rentabilité, il était courtisé par les mères ayant fille à marier, mais il leur préférait les quarteronnes lascives qui faisaient le commerce de leur grâce et séduction et avec lesquelles il n’avait aucun effort à faire. Ce fut lors l’un de ses voyages qu’il acquit l’Éthiopienne et ses filles.

***

Edmund Ollier, Cassell's History of the United States (London, 1874-77).jpgComme tout planteur, Philippe de Belpont, accompagné de Terrien le jeune, se rendit à la salle des ventes sur le bord de mer, rue Dauphine non loin du fort Bergerac. Il n’avait nul besoin d’esclave supplémentaire, ou plus exactement ses moyens ne lui permettaient pas d’excès en la matière. Il s’y rendait avant tout pour faire société, rencontrer d’autres créoles, s’entretenir au sujet de la colonie, échanger des nouvelles de la France. Il jeta toutefois, un œil distrait à l’annonce placardée à côté de la porte du bâtiment, il n’y avait que quelques esclaves de la veuve Billard de Laurière. Il suivit à l’intérieur Terrien le jeune qui se dirigea vers un groupe essentiellement masculin, la plupart d’entre eux n’étaient là que pour discuter d’affaires en cours. Il régnait une lourde odeur, mélange âcre de la peur des nègres à la vente, du cigare des blancs mélangés à celle de leur parfum. Derrière eux sur une estrade, entre les piliers soutenant les arcades du plafond voûté de la salle, il remarqua tout de suite une mulâtresse prépubère à la peau couleur de l’ambre et aux traits fins, dont rien ne rappelait sa négritude. Elle tremblait essayant de se cacher derrière une autre mulâtresse arrogante non moins superbe, mais plus âgée et avec quelque chose d’inquiétant. L’aide du négrier, avec brusquerie, la tira de l‘ombre afin de la rendre visible à l’examen des intéressés. Instinctivement elle cacha sa poitrine que l’homme voulait exhiber en arrachant son corsage, elle baissait la tête, affolée par ce qui lui arrivait. Le négrier avec sa canne lui releva le menton tout en annonçant les enchères et les avantages d’une aussi jolie esclave. Elle leva ses yeux d’un vert limpide inattendu et envoûtant.

Ontario Sara Golish.jpgÀ sa vue, il sentit son aiguillette se délasser, sa raison se situa à un endroit où elle n’avait plus de réflexion. Il lui fallait acheter la drôlesse. Il délaissa Terrien le jeune, qui avait remarqué son intérêt, et rejoignit le négrier dit « le Marquis «, titre que ce dernier prétendait avoir. Personne ne connaissait son vrai nom. Ce dernier était déjà entouré d’un groupe d’hommes alléchés aussi par la jeune beauté. Il fut le seul qui accepta d’acheter le lot constitué de la mère et de ses deux filles, il n’avait pas remarqué la deuxième, une fillette qui se cachait du mieux qu’elle pouvait derrière la plus âgée, mais elle était sans intérêt, elle lui fut offerte en cadeau. Il paya la somme demandée, il était las des négresses de son habitation, mal dégrossies à la peau épicée, de toute évidence celles-là étaient d’une autre engeance.

 

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

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Jeanne dite Guimbelot, ménagère (2ème partie)

épisode précédent

Chapitre II de 1739 à 1755

Port au Prince, 1740.

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Elle allait être libre ! Jeanne ne l’avait jamais envisagé ni même rêvé. Aimé Benjamin le lui avait promis, elle allait rejoindre la cohorte des mulâtresses libres qui affichaient leur statut par des vêtures ostentatoires. Dès qu’elle les avait vus, elle avait envié ces femmes de couleur libres qui pour la plupart avaient été esclaves et qui avaient été affranchies par leur maître, comme cela était le cas pour elle, au moment où elles avaient attendu leur premier enfant. La loi disait que « l’enfant suivait le ventre », aussi le seul moyen de voir ses enfants naître libre était, pour le colon, d’affranchir sa « ménagère » lorsqu’elle était enceinte de son premier enfant. Aimé Benjamin ne fit pas exception quand il avait su que Jeanne attendait son premier enfant. Quel père aimerait voir ses enfants vivre dans l’esclavage ? De plus financièrement, il lui aurait fallu payer les taxes a posteriori pour l’affranchissement de chacun de ses enfants. Aimé-Benjamin avait donc décidé d’affranchir Jeanne, car il était épris d’elle. Cela il ne l’aurait pas admis à quiconque.

Dès que Jeanne était devenue officiellement la ménagère de son maître, son statut dans la demeure avait changé. Elle ne s’était pas sentie supérieure à ses comparses, mais les autres l’avaient mis sur un piédestal. Elle en avait été décontenancée d’autant que dans un premier temps elle n’avait rien changé à ses habitudes. Elle avait juste accepté la tendresse que lui donnait celui qui était son maître. Il ne l’avait pas brusqué, il y avait mis les formes qui ressemblaient à l’affection. Seulement cela ne suffisait pas à Aimé Benjamin, il ne voyait pas les choses comme cela. Il lui avait tout d’abord demandé de partager ses repas, puis en plus des cadeaux réguliers qu’il lui ramenait, il lui avait fourni des pièces de tissu afin qu’elle s’habille plus en accord avec sa nouvelle position. Afin de l’aider à comprendre ce qu’il attendait d’elle, il avait invité un de ses amis, Étienne Janin, avec sa ménagère, une mulâtresse de renom, de grande beauté, prénommée Rachel. Jeanne avait été fort impressionnée par l’aisance de celle-ci. Agostino_Brunias_-_Free_West_Indian_Creoles_in_Elegant_Dress_-_Google_Art_ProjectElles s’étaient facilement liées et Rachel l’avait aidé à comprendre sa nouvelle situation et les avantages qu’elle pouvait et devait en retirer. Avec l’aide de la Nonon, Jeanne s’était confectionnée deux ou trois robes, inspirées de celles des maîtresses à défaut d’être identiques, pour sortir ou recevoir, car Aimé Benjamin n’hésitez pas à l’afficher en public et lorsqu’il invitait il la présentait comme la maîtresse de maison. Elle avait tout d’abord été mal à l’aise ne sachant comment se comporter, mais suivant les conseils donnés par sa nouvelle amie et soutenue par la Nonon, elle avait gagné en assurance. Elle avait même osé prendre la parole et donner son avis devant les amis d’Aimé Benjamin. La situation était si courante à Saint-Domingue que Jeanne put avancer la tête haute.

***

Joséfus traversa le patio à pas pressés, il venait chercher Jeanne qui aidait Misa en cuisine. Il trouva les deux femmes riant tout en épluchant des légumes. Elles s’interrompirent à son entrée. « – Il y a une femme blanche qui veut te voir Jeanne.

– À moi ? Elle est où ?

– Je l’ai installé dans le salon de devant.

– Mais tu sais qui c’est.

– Une Madame Can’e. Elle dit que tu la connais. Moi je ne l’ai jamais vue.

– Cane, cela ne me dit rien.

Jeanne était surprise. Qui était cette femme ? Elle retira son tablier, lissa sa jupe, renfila son manteau en Indienne, remis une de ses mèches bouclées dans son chignon, se redressa et monta à l’étage par l’escalier à l’angle du patio. Elle était quelque peu inquiète, que pouvait bien lui vouloir une femme blanche. Elle aspira et ouvrit la porte du salon. Devant elle était assise Geneviève. À son entrée, celle-ci se leva et spontanément la prit dans ses bras.

Alexandre Roslin (1718-1793) | Portrait de Mme BoucherPas vraiment surprise, Geneviève avait appris le nouveau statut de Jeanne. Elle n’avait tout d’abord pas su si elle devait être en colère ou s’en réjouir, ce qui était certain, c’est qu’elle se sentait coupable. Son époux, Mr Cambre, l’avait assuré de l’honnêteté d’Aimé Benjamin. Cela ne l’avait pas rassuré et n’avait pas allégé son ressentiment. Elle savait bien, comme la plupart des épouses de colons, que ces mariages de la main gauche existaient voire que cela était chose commune, que leurs époux avaient des familles qu’ils faisaient vivre en parallèle des leurs. Certaines d’entre elles jalousaient même les mulâtresses libres qui finissaient par avoir des vies plus agréables dans leurs maisons de ville alors qu’elles-mêmes étaient cloîtrées sur les habitations souvent au milieu de nulle part. Le statut des femmes de colons était à peine plus enviable que celles des mulâtresses, mais au moins leurs enfants étaient reconnus par leur société, mais même là elles n’avaient pas toujours le dessus. Il arrivait que certains colons envoient leurs mulâtres en métropole et qu’ils héritent de biens spoliés à leurs enfants légitimes. Geneviève n’avait pas cette inquiétude, outre qu’en tant qu’épouse de négociants, elle vivait à la ville, elle avait connaissance de ce que faisait son mari. De plus, elle savait que son époux n’était nullement attiré par aucune femme, ni blanche, ni de couleurs, pas même elle. Son époux avait une réelle affection pour elle, elle n’avait pas de doute, mais les choses de la chair ne l’intéressaient pas et cela lui convenait très bien. Quand il l’avait informé pour Jeanne, il lui avait expliqué que c’était le meilleur moyen pour elle d’obtenir la liberté. Geneviève voulut s’en assurer et pour commencer elle tenait à voir si Jeanne se portait bien. Elle avait mis du temps à se décider, elle ne savait comment se comporter dans cette situation. Elle savait qu’en tant que femme blanche, son comportement dans leur société était surprenant. S’inquiéter pour une mulâtresse de plus liée à elle par le sang était des plus déplacés. Elle avait fini par prendre son courage à deux mains, et espérant ne pas rencontrer Aimé Benjamin Fleuriau, elle s’était rendue chez lui.

Lorsque Jeanne entra dans le salon où elle patientait, elle fut surprise de constater que c’était désormais une jeune femme fort belle qui plus est enceinte. Malgré le manteau ample qu’elle portait, sa grossesse était apparente. Instinctivement, son estomac se crispa, sa petite fille, car pour elle c’était sa petite fille, était devenue une femme et bientôt une mère. Sa tendresse la submergea, oubliant sa condition, elle la prit dans les bras. Jeanne était heureuse, elle n’avait pas vu ni eu de nouvelle de Geneviève depuis son mariage. Elle se laissa aller dans les bras affectueux de celle qu’elle considérait comme une grande sœur bien qu’elle avait vite compris qu’elle était la place de celle-ci et qu’elle était la sienne. Le premier élan passé, la gêne s’installa. Comment devaient-elles désormais se comporter ? Ce fut la Nonon qui, ayant appris la visite par Joséfus, était venue aux nouvelles afin d’aider si possible sa protégée. Elle fut emplie de joie quand elle découvrit sa petite, car elle avait été la nourrice de l’une et de l’autre, bien qu’elle n’ait allaité que la première. Autour d’un café, les trois femmes contèrent ce qu’elles avaient vécu depuis le départ de l’habitation Guimbelot. La Nonon raconta ce que la pudeur de Jeanne l’empêchait de dire. Geneviève n’était pas très à l’aise avec ce qu’elle entendait et la promesse de libération la rassurait à peine.

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Elle n’aimait pas l’idée que Jeanne ait dû donner son corps pour cela, mais quel que soit le statut c’était le lot de toutes les femmes.

***

Aimé Benjamin avait eu connaissance de la visite de Geneviève, Jeanne la lui avait racontée toute à la joie de celle-ci. Il avait vite deviné les inquiétudes de la visiteuse et afin de les dissiper il avait invité le couple Cambre à diner. Misa s’était mise en quatre pour faire plaisir à Jeanne et à son maître. Bien que la cuisine locale fût généralement lourde et surtout fortement relevée de piment, elle avait préparé sa spécialité, un plat de « griots », plat de porc frit pimenté accompagné de légumes du pays, patates douces, ignames, gombos, avocats, bananes, le tout arrosé de Bordeaux, le dessert étant des fruits confits ou en compote.

Jeanne portait le dernier cadeau offert le matin même par Aimé Benjamin, un manteau en indienne à dominance de ton de bois de rose. C’était la vêture qui convenait le mieux à son état de grossesse avancé. Elle était fébrile à la joie de recevoir celle qui l’avait toujours couvée et protégée. Elle avait aidé Misa en cuisine et vérifié le travail de Rosa et Joséfus, la Nonon s’amusait de son état d’excitation et essayait de la calmer.

Les Cambre avaient répondu favorablement. Mr Cambre ne pouvait refuser, Aimé Benjamin était autant un ami qu’un partenaire en affaires, quant à Geneviève elle préférait en passer par là afin de pouvoir surveiller de plus près le chemin de vie de Jeanne. Ils avaient eu l’occasion de se croiser chez des amis communs, mais ils n’avaient pas eu l’occasion de partager un repas chez les uns ou les autres. Geneviève avait longtemps gardé de la colère et de la rancœur après le refus d’Aimé Benjamin de leur revendre Jeanne. Elle se devait d’être conciliante pour l’avenir de sa nièce, celle-ci n’avait plus qu’elle pour la protéger.

Aimé Benjamin les reçut avec chaleur dans la pièce aménagée avec le plus de confort dans la maison. Geneviève eut le plaisir de retrouver Jeanne dans les meilleures conditions possible puisqu’elle lui fut présentée comme la maîtresse de maison. Cela la déconcerta quelque peu, car elle n’était point habituée à cette situation contrairement aux hommes qui se recevaient les uns les autres au sein de leur famille mulâtre. Cela mit un peu de gêne dans un premier temps, mais elle se dissipa au fil du repas. Aimé Benjamin et monsieur   Cambre échangèrent essentiellement sur le négoce puis le maître de maison fit glisser la conversation sur les ragots de la ville afin de distraire les dames. À l’arrivée du dessert, il se lança. « – Je vous ai fait venir mes amis afin de vous demander d’être le parrain et la marraine du futur enfant de Jeanne ». Surprise, Geneviève fut la première à répondre spontanément.

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 « – Mais voyons, monsieur Fleuriau, ce n’est pas possible. Jeanne est avant tout votre esclave !

– En fait pas tout à fait. 

Le maître de maison se leva et alla jusqu’à la petite bibliothèque adossée au mur opposé à la cheminée, un des rares meubles de qualité récemment acquis. Il saisit un marocain qui était rangé sur une de ses étagères. Il en défit les lacets qui le maintenaient fermé tout en se rassoyant. Jeanne tout comme les Cambre était intriguée. Qu’avait voulu dire Aimé Benjamin par : « pas tout à fait ? » « – Ceci est l’acte d’émancipation de Jeanne, elle est à ce jour une femme libre. » Il tendit le document vers les Cambre. Jeanne put lire son nom sur le document. Dès enfant, à l’encontre de la loi, Geneviève lui avait appris à déchiffrer les lettres puis les mots et enfin à lire quelques phrases. La jeune femme découvrant sa nouvelle situation laissa les larmes couler le long de ses pommettes. À ce moment-là, l’enfant qu’elle portait lui donna un coup de pied, elle sourit tout en se caressant le ventre. C’était tant de bonheur. « – De plus, j’ai racheté à Mandron sa maison et le terrain qui l’entoure, j’ai mis le tout au nom de Jeanne. Ce n’est pas grand-chose, mais au moins son enfant pourra porter le nom de sa nouvelle propriété s’il le désire. » Tous restèrent bouche bée. Jeanne explosait d’une joie profonde, Geneviève laissa échapper un merci, l’émotion lui amenant les larmes aux yeux.

***

Jean-Baptiste naquit à la fin de l’hiver et fut baptisé à l’église de la Croix-des-Bouquets. Sa marraine tout comme sa mère exultait de joie. Le nourrisson était un ravissement pour les yeux d’autant que sa peau était presque blanche ce qui rassurait sa famille blanche et sa mère. Sa carnation l’éloignait un peu plus des esclaves. Son père en était très fier et il le reconnut sur les fonts baptismaux.

Quelques jours après la naissance de l’enfant, Aimé Benjamin emmena Jeanne voir le bien qu’il lui avait offert, la maison Mandron. C’était une maisonnette entourée d’un petit terrain aux alentours de la ville naissante qu’était Port-au-Prince. La jeune mère n’arrivait pas à admettre que cela lui appartenait. Qu’était-ce qu’un bien, elle qui venait juste d’être libre. Elle qui avait été la possession d’un maitre dès sa naissance et qui découvrait à peine ce qu’était être un humain à part entière. Elle n’était pas sûre de bien comprendre ce qu’était la liberté, le principe lui était inconnu. Avoir le choix de décider ce qu’elle voulait faire ? Était-elle totalement libre ? Ses choix étaient restreints, une totale liberté aurait signifié qu’elle ne subissait aucune influence, ce qui était impossible. Bien sûr apparemment elle ne subissait plus de contraintes, de soumissions, de servitudes exercées par une autre personne, mais n’était-elle pas dépendante de son amant ? La liberté, c’était la possibilité d’agir selon sa propre volonté, mais quelle était-elle ? Jeanne était très perturbée par son nouveau statut, elle ne savait pas quoi en faire. Ce qui avait été une joie, un bonheur à l’annonce était devenu un poids, car elle ne savait que faire de ce cadeau que tous les serviteurs de la maison lui enviaient. Elle ressentait de la gratitude envers Aimé Benjamin qui comme un enfant était fier de l’avoir fait. Elle ne l’en aimait que plus, mais elle se sentait empêtrée par ce don. Elle ne savait comment se comporter. Devait-elle le faire savoir ? Devait-elle l’afficher ? Et comment ? De plus, il lui faisait peur, car la liberté c’était faire des choix, prendre des décisions. C’était s’engager seul dans ses actions et leurs conséquences. Si elle n’était plus esclave, elle ne sentait pas encore assez forte pour se sentir libre.

Tout en lui faisant visiter sa propriété, Aimé Benjamin lui expliquait qu’il avait acquis en son nom un esclave dénommé Joséfus et payé les services d’un nègre libre pour faire de sa terre un potager dont les produits seraient vendus au marché de Port-au-Prince et de La Croix des bouquets, ce qui lui amènerait des revenus. Il la rassura, il s’occuperait de la gestion de sa propriété, mais elle pouvait aménager la maisonnette comme elle le voulait et y venir quand elle le désirerait. Jeanne le remercia de tout cela, c’était beaucoup pour elle et elle n’était pas sûre de bien d’en évaluer l’ampleur. Elle, qui hier était esclave, était aujourd’hui propriétaire d’un bien immobilier et d’un esclave. Elle en trouvait pas cela très confortable.

***

L’année suivante au milieu de l’été vint au monde Marie-Jeanne. La petite fille eut pour marraine et parrain, Toinette La Ruelle, et son époux sieur Geslin, négociant, ce dernier n’ayant pas voulu être en reste par rapport à monsieur Cambre. À l’automne de l’année suivante naquit Marie-Charlotte. Elle n’eut rien à envier à sa sœur aînée. Des voisins d’Aimé-Benjamin, Marie-Madeleine Fernande et son époux sieur Chambon de la Croze, propriétaires d’une grande habitation voisine du bourg de la plaine du Cul-de-Sac, tinrent à parrainer l’enfant. Au printemps de cette année-là, l’année 1743, se servant de ses économies et de l’héritage que lui avait laissé son oncle décédé, Aimé Benjamin avait acheté l’habitation appartenant à Claude Alexis Mathieu à La Croix des bouquets, canton de Bellevue.

***

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Très fier de son acquisition, Aimé Benjamin avait tenu à ce que Jeanne l’accompagne à l’habitation Bellevue. La jeune mère avait donc laissé ses enfants à leur nourrice. Elle ne serait absente que deux ou trois jours, c’était peu de temps, mais elle n’aimait pas être loin d’eux. Elle était quelque peu frustrée, elle ne pouvait les allaiter, à aucune de ses grossesses elle n’avait eu de montée de lait. Elle en avait gardé de la culpabilité et craignait d’en être moins aimée.

Avec le temps, elle avait pris en main sa vie. Les naissances de ses enfants et l’instinct maternel lui avaient fait prendre en main sa destinée et la leur. Au sein de la maison d’Aimé Benjamin, petit à petit, elle avait pris au sérieux son rôle de maîtresse de maison. Elle était en cela secondée par César qui naturellement avait accepté sa position. Le maître de maison apprécia l’heureuse évolution et en sut gré à la jeune femme.

Force était de constater qu’à ce jour elle n’avait rien à craindre quant à l’affection d’Aimé Benjamin. Ses grossesses n’avaient laissé que peu de traces sur son corps. Elle restait toujours aussi mince au grand bonheur de son amant qui ne se lassait pas de son corps. Son intelligence vive rajoutait à ses attraits. Son amant aimait ses questions qui souvent par leur pertinence éclairaient son point de vue et ses réflexions spontanées qui l’amusaient beaucoup. C’était une satisfaction pour elle, elle avait parmi ses connaissances, en plus de Rachel, plus d’une mulâtresse et elle avait compris à quel point garder un homme auprès d’elle était chose importante. Bien sûr parmi elles, avoir un colon comme amant voire un représentant royal de la colonie, c’était avant tout un confort matériel et une position au sein de la caste des mulâtresses. Pour d’autres, tout comme Jeanne, les sentiments entraient en jeu, et le principe de famille était primordial. Jeanne, au contact de ses consœurs, était devenue consciente de la précarité de ce genre de liaison. Réaliste et pragmatique, elle avait pris sa vie et celles de ses enfants entre ses mains, au point de s’intéresser aux revenus que rapportait la petite propriété Mandron, ce qui amusait Aimé Benjamin. Ce dernier était loin de deviner la source de cet intérêt.

L’habitation Bellevue couvrait 327 hectares et la Grande Rivière du Cul-de-sac permettait l’irrigation de la plaine, et donc de l’habitation. Il profita du voyage fait en carrosse pour expliquer à Jeanne qu’il avait l’intention de planter essentiellement de la canne à sucre, 90 carreaux sur 140 qu’en comptait l’habitation. De plus contrairement à ses voisins il avait l’intention de se procurer plus d’esclaves et de les traiter mieux que bien de ses voisins, car il estimait que sur le long terme il y gagnerait. Il mettrait trois esclaves au travail par hectare de cannes s’il le fallait. Il s’engageait à donner la « liberté de savane » qui, sans être un affranchissement officiel, laisseraient libres de leur temps et de leurs occupations dans un coin de l’habitation les mères. Le taux de fécondité de ses esclaves lui ferait faire des économies. Tout cela devrait lui permettre d’agrandir sa fortune. Jeanne n’était pas très à l’aise avec ce qu’elle entendait. Aimé Benjamin avait tendance à oublier d’où elle venait, mais pour elle cela était impossible ; c’était marqué dans sa chair, cela coulait dans son sang. Elle pressentait que cela engendrerait des changements dans sa vie, mais elle lui faisait confiance.

***

IMG_0370.JPGIls arrivèrent à l’habitation en fin d’après-midi. Bien que ce ne fut pas celle de son père, Jeanne descendit de la voiture la boule au ventre. L’ombre de Madeleine Sarrazin son ancienne maîtresse planait au-dessus d’elle. Elle ne l’avait jamais revu depuis son départ de l’habitation Guimbelot, mais elle avait appris que celle-ci venait de décéder d’une affreuse maladie qui l’avait fait souffrir fort longtemps. Elle n’en avait eu ni satisfaction ni pincement au cœur, elle en avait ressenti un simple soulagement. Et voilà qu’arrivée en ces lieux la première personne à qui elle pensait c’était cette abominable femme. Pour garder contenance, avant d’affronter les lieux, elle remit à leur place les plis de sa robe volante en indienne puis elle prit le bras d’Aimé Benjamin. Jeanne avait compris que l’apparence jouait sur la perception que les gens avaient des autres. Elle faisait donc attention à sa vêture et soignait son apparence. Son amie Rachel lui avait expliqué qu’il n’y avait pas que de la fatuité dans le soin qu’apportaient à leur toilette les mulâtresses, elles imposaient leur statut. Jeanne l’avait admis et vite perçu dans le changement de comportement des autres. Elle soignait particulièrement sa mise, mais sans ostentation. Elle ne tenait pas à attirer tous les regards, aussi y mettait-elle de la sobriété, mais sa joliesse et son goût instinctif allait à l’encontre de son désir. Aimé Benjamin était très fier de l’avoir à son bras.

Ils furent reçus par les trois contremaîtres de l’habitation. Deux d’entre eux baissèrent les yeux quand ils croisèrent ceux de Jeanne, le troisième soutint le regard de la jeune femme espérant le lui faire baisser. Celle-ci passa avec une indifférence simulée qui déstabilisa le jeune homme. Elle avait l’habitude. Faire comme si elle ne remarquait rien afin de ne pas attiser ni l’envie ni la violence ; cela aussi elle l’avait appris très jeune. Ne pas enflammer sa jalousie, mais ne pas lui laisser croire qu’il avait la main mise sur elle. La liberté c’était cela aussi. De plus, elle devinait la suffisance de l’homme blanc, le maître qui n’avait aucune raison de se remettre en question. Il était né avec l’idée qu’il était supérieur, il était vain de vouloir faire changer cet état de fait. Aimé Benjamin avait dû percevoir l’intention du contremaître, tout comme il pressentit le ressentiment du petit groupe d’esclave de maison constitué de quatre femmes et d’un homme âgé. À peine les quelques marches gravies, il prit la parole semblant s’adresser au groupe qui tête baissée attendait. « Désormais, vous obéirez à Jeanne en tous points, si quelque chose ne lui convient pas, vous retournerez aux champs. J’espère que cela est compris, mais il n’y a aucune raison pour que cela n’aille point. »  Aimé Benjamin était un homme intelligent et très entreprenant, il pouvait paraître froid, mais le plus souvent il était affable. Jeanne fut donc surprise par cette intervention, mais elle n’en montra rien. Elle sourit avec douceur aux serviteurs qui fixaient ses pieds. Les contremaîtres comprirent le message indirect et ne se le firent pas redire. Le nouveau maître de maison entra dans celle-ci, suivi de Jeanne.

Comme la plupart des habitations dont les propriétaires avaient l’intention de rester vivre dans la colonie et donc d’habiter la maison du maître, nommée Grand’case, elle était à étage et de dimension importante. À chaque étage courait une profonde galerie sur tout son tour afin de protéger ses habitants des morsures du soleil. Elle était construite sur un socle de pierre, puis elle était de brique et de bois. Au rez-de-chaussée, Jeanne découvrit une pièce de réception, un bureau et quelques autres pièces et à l’étage des chambres. L’ameublement en était rudimentaire, Aimé Benjamin en fit la remarque et rassura Jeanne aussitôt. Il allait rapidement le renouveler. Elle lui sourit. Il avait de façon efficiente empli la maison de ville de meubles venus de France. Elle devait admettre que le confort de la maison en avait été augmenté, de plus elle en trouvait la facture fort belle.

À l’étage, Aimé Benjamin l’attira sur la galerie. De là, elle découvrit pourquoi l’habitation s’appelait Bellevue. Construite sur un promontoire, la Grand’case dominait toutes les terres adjacentes. Jeanne apercevait depuis la galerie de l’étage la Grande Rivière d’un côté et à l’opposé de hautes montagnes. À ses pieds, en bas de la colline, se trouvaient les cases des esclaves faites en torchis, les entrepôts, les ateliers de transformation, l’incontournable moulin dont avait besoin pour la transformation du sucre. Un peu plus loin, elle apercevait le bétail, les écuries et les étables. L’habitation Bellevue était sans commune mesure bien plus grande que celle de Guimbelot. « – Comme tu peux voir, Jeanne, la plaine du Cul-du-Sac est bornée au nord et au sud par de hautes montagnes, à l’ouest par le golfe de la Gonâve où se trouve Port-au-Prince et la plaine de l’Arcahaie qui la prolonge vers l’ouest. Cette vallée était autrefois un bras de mer et au moment de son retrait elle a donné naissance à deux grands lacs d’eau saumâtre : l’étang Saumâtre et le lac Enriquillo, ainsi qu’un petit étang d’eau douce appelé trou Caïman. Nos voisins pour la plupart cultivent des indigotiers. Mais la production commence à s’essouffler, aussi je vais privilégier les champs de canne à sucre. »

Jeanne aimait l’écouter. Elle aimait s’instruire. Geneviève Cambre avait fini de lui apprendre à lire et à écrire. Elle n’excellait pas encore, mais elle aimait cela. La lecture, parfois si difficile, lui apportait beaucoup. Dans les dîners et les réunions, elle aimait écouter et n’intervenait que rarement. Sa modestie naturelle, son intérêt et sa curiosité pour les choses nouvelles la faisaient rester en retrait.

***

The Moorish proud Queen of England Charlotte of Mecklenburg-Strelitz (19 May 1744-Aimé Benjamin ne rentrerait qu’à la nuit tombée. Elle avait trois bonnes heures devant elle. Jeanne se promenait le long de la rivière, ses pensées vagabondaient sans se fixer sur quoi que ce soit. Elle finit par s’asseoir sur un arbre que la foudre avait couché dans une courbe du lit. Ce n’était pas la première fois qu’elle accompagnait son amant à Bellevue. Ils y venaient régulièrement, la Grand’case était devenue confortable. Aimé Benjamin avait tenu parole et avait meublé selon son goût les différentes pièces. Ils étaient cette fois-ci venus avec les enfants et leur nourrice. D’un naturel curieux, Jean-Baptiste avec ses trois ans s’aventurait partout suivi de sa nourrice que cela amusait. Marie-Jeanne était déjà une enfant sage et réfléchie, elle marchait à peine et ne cherchait jamais à s’éloigner. Quant à Marie-Charlotte c’était un nourrisson qui babillait à longueur de temps. Jeanne s’épanouissait au sein de sa petite famille. Elle n’avait à se plaindre de rien, Aimé Benjamin lui avait fait don des nourrices de ses enfants et de Séraphine, esclave de maison de Bellevue. Malgré son jeune âge, elle était devenue la chambrière de Jeanne. Celle qui était devenue sa maîtresse avait découvert dès son premier séjour qu’elle avait un don pour tout ce qui était couture et coiffure. La Nonon qui était désormais passée, une fois affranchie, au service de Geneviève, avait eu le temps de finir de former la jeune chambrière. Cette dernière reconnaissante suivait sa maîtresse partout, mais ce jour-là, Jeanne avait voulu aller seule se promener. Elle avait besoin d’un peu de solitude. Enfin, seule, elle ne pouvait l’être, elle était à nouveau enceinte. À croire qu’elle avait été mise au monde rien que pour cela. Elle en était heureuse. Elle profitait de la douceur du temps qui ressemblait le plus à l’été d’après son amant. Elle rêvassait laissant courir ses yeux sur l’onde argentée de la rivière quand elle sentit une présence plus qu’elle ne la vit. Elle sursauta à sa vue. « – Allons, mon petit, te souviens-tu de moi ?

– Bien sûr ! Vous êtes la Mansar ! Notre Mambo. Celle qui m’a sauvé !

– Ce n’est pas moi qui t’ai sauvé, c’est Erzulie ! Par contre très bientôt je serai effectivement amené à t’aider.

– Je suis en danger ?

– Ton accouchement sera difficile. Ton garnement n’a guère envie de venir au monde. Il me faudra le convaincre, aussi on me fera venir. N’aie aucune inquiétude.

Jeanne regarda la Mambo en qui elle avait toute confiance avec scepticisme. Pourquoi l’appellerait-on à elle ? Celle-ci sourit. « – Jeanne, je suis l’hospitalière de l’habitation voisine.

– Ah ! Je ne savais pas.

En fait, Jeanne n’avait pas réalisé à quel point l’habitation, sur laquelle elle était née, était proche de Bellevue. Aimé Benjamin lui avait bien dit, mais ne reconnaissant aucun des lieux, pas même la route qu’ils prenaient pour venir à Bellevue, elle n’avait pas pris conscience de la proximité. À sa décharge, à La Croix des bouquets, ils ne s’engageaient nullement sur la même route, alors elle n’avait pas imaginé qu’ils étaient séparés de l’habitation Guimbelot que par deux habitations, dont celle du maître de la Mansar. L’échange était à peine fini, que la Mambo disparut. Jeanne resta bouche bée. Avait-elle rêvé. Elle fut sortie de sa réflexion par un coup de pied de l’enfant à venir. Elle caressa instinctivement son ventre. Il est vrai que c’était pour bientôt. Pourquoi se serait-elle inquiétée ? Les trois premiers étaient arrivés avec facilité.

***

IMG_0340.JPGLa journée avait été orageuse, Jeanne était fatiguée. Elle s’était installée dans un fauteuil à l’ombre de la véranda de l’étage. Chaque déplacement d’air était un soulagement pour elle. Elle somnolait dans le silence de la Grand’case, les nourrices occupaient les enfants de l’autre côté de la maison, Séraphine s’était installée à ses côtés avec un ouvrage, un nouveau corps corset pour Jeanne. Les nuages s’amoncelaient au-dessus des champs. Les premiers coups de tonnerre réveillèrent Jeanne. Elle allait enfin être soulagée. Des coups de vent les accompagnèrent faisant claquer les portes. Les éclairs se rapprochèrent et les bourrasques étaient de plus en plus fréquentes et violentes. « – Maîtresse, il faudrait rentrer. Ce serait plus sûr.

– J’ai chaud…

Un coup de tonnerre gronda si fort que Jeanne sursauta. L’éclair tomba sur un arbre proche de l’habitation. Il s’enflamma aussitôt. Des esclaves qui travaillaient sur un carreau proche se précipitèrent pour contenir le feu. Pendant ce temps, Séraphine aida Jeanne à entrer. Elle avait à peine fait deux pas qu’une douleur fulgurante irradia sa colonne vertébrale. Elle s’accrocha au bras de sa chambrière. « – Il a… il arrive… » Séraphine quelque peu paniquée, l’accompagna jusqu’à sa chambre tout en appelant de l’aide. Moise, le vieil esclave de l’habitation qui servait un peu à tout, et qui était si âgé que personne ne l’obligeait à rien, entendit l’appel au secours qu’il relia dans l’habitation. Arrivèrent sur le champ, servantes et nourrices. Elles se mirent à l’œuvre, et se préparèrent à l’accouchement. Séraphine, malgré son jeune âge, suggéra de prévenir le maître et d’aller chercher la Mansar. Anastasie qui était l’esclave la plus âgée acquiesça. Pour éviter l’invective du maître, il fallait faire comme avait dit Séraphine, et l’envoya faire la demande au maître. Au pire, ce n’est pas elle qui serait punie s’il arrivait malheur à la maîtresse. Il faut dire qu’Anastasie couvait une jalousie sans borne envers sa maîtresse. Elle avait été la ménagère de son précédent maître qui l’avait vendu avec l’habitation, aussi dès qu’elle avait vu Jeanne, la rancœur qu’elle avait au fond du cœur s’était transformée en jalousie pour celle-ci. Elle avait bien essayé d’entrainer les autres esclaves de maisons, mais Jeanne par sa gentillesse avait retourné la situation. Elle avait commencé par Moïse que sa douceur et ses attentions avaient fait fondre, puis par Amanda qu’elle aidait régulièrement à la cuisine. Pour Séraphine, il avait suffi d’un compliment sur le premier travail de couture qu’elle avait effectuée pour elle. Cette reconnaissance avait attaché sincèrement la jeune esclave à sa maîtresse. Anastasie avait donc gardé pour elle son ressentiment malgré tous les efforts de Jeanne pour l’amadouer. Cette dernière la laissait même diriger la maisonnée, mais rien y faisait. La frustration était telle pour Anastasie que son seul soulagement était de reprocher son statut tant convoité et envié à Jeanne.

Scott Burdick (Hererro WomanAimé Benjamin écouta la demande de Séraphine et envoya chercher la Mansar. Puis il commença à faire les cent pas sur la galerie de l’étage. Il surveillait l’orage qui sévissait sur la plaine de peur que la foudre n’enflamme les cultures. Cela occupait son esprit en attendant la naissance. « – Bonsoir monsieur. Il ne faut pas vous inquiéter, cela va bien se passer. » Le futur père sursauta. Il n’avait ni vu ni entendu arriver la guérisseuse qui se faisait sage-femme pour l’occasion. « – Bien, bien. Cela va être long ?

– Assez, il ne sera pas là avant demain, il n’est pas pressé de venir.

Aimé Benjamin ne rajouta rien, il se demandait bien comment cette femme pouvait être au fait de cela, mais il n’était pas sûr de vouloir le savoir. Il lui tourna le dos et reprit son poste de vigie. La Mansar de son côté rejoignit le chevet de Jeanne. Elle la trouva apaisée, les douleurs s’étaient interrompues tout du moins suffisamment espacées pour lui laisser du répit. Les femmes qui entouraient la parturiente sortirent à son entrée. Anastasie grimaça un sourire et baissa la tête en passant devant le regard lourd de la Mambo. On ne pouvait rien lui cacher. « – Séraphine ne t’éloigne pas. Je t’appellerais dès que j’aurai besoin… » Une fois en tête à tête, elle s’adressa à Jeanne. « – Alors mon petit, comment te sens-tu ?

– Pour l’instant, ça va Mambo. À vrai dire si je n’avais pas perdu les eaux, je ne saurai pas que c’est le moment.

– Il va falloir que je lui parle pour qu’il se décide. Ne t’inquiète pas, il va venir.

La Mansar interpella Séraphine et lui demanda d’apporter bougies, farine et sel ainsi que de la suie. La chambrière ne se le fit pas dire deux fois.

***

Antique Fountain Putti Cherub Francois Boucher Rococo Aveline ... Pinterest999 × 1000Recherche par image.jpgLa file d’attente était longue. Elle était constituée d’une ribambelle d’enfants sachant à peine marcher. À peine en équilibre, ils se dirigeaient tous en file indienne, dans un ordre étonnant, vers des pontons qui donnaient sur le vide. Dans ce néant flottait des barques et dans chacune montait un enfant, parfois deux, rarement plus. Celui qui allait devenir Joseph-Benjamin ne voulait pas monter dans l’embarcation, symbole de sa vie à venir. Il ne voulait pas de ce karma, il ne voulait pas de ces nouveaux combats qui devaient l’amener à se dépasser, à gravir les échelons de la sagesse. Que de vies, il avait dû déjà parcourir ! Que de souffrances il avait dû subir pour comprendre. Il était fatigué. Il savait, que de choix, il n’avait point. Il entendait la voix qui le rassurait qui l’appelait qui l’incitait à y aller. Il ne pouvait guère résister, il regarda derrière lui, les autres le regardaient avec stoïcisme. Tous savaient qu’il allait finir par franchir l’embarcadère et mettre le pied dans son destin. Ils ne s’impatientaient pas, il n’y avait pas de notion de temps là où ils étaient. Il n’était pas le premier à avoir ce temps de recul inutile. On ne choisit pas son âme, mais l’âme choisit les épreuves qu’elle doit passer. C’était la loi éternelle, il fallait gravir l’escalier de la sagesse. Il fallait avancer dans le renoncement. Il fallait s’oublier. Il fallait n’être rien pour être tout. Simple à dire, pas toujours facile à penser, mais c’était le seul chemin possible, celui de l’infinie Vertu.

***

La nuit était passée en souffrance, en supplique, en prière, en contractions, en recherche d’air, en pleur. Tous avaient cru que Jeanne mourrait, tant elle souffrait. La Mambo avait rarement vu une âme refuser à ce point de venir. Mais au matin, le cri du nourrisson rassura tout le monde. La mère était exsangue, mais vivante. Le nourrisson était rouge d’effort et de colère, mais il était beau. Il était couleur vanille et avait les cheveux bouclés et presque blonds. Peut-être parce qu’elle avait tant eu de mal à le mettre au monde, Jeanne ressentit un amour sans borne pour ce nouveau-né qui s’accrocha aussitôt à elle.

Joseph-Benjamin, comme fut baptisé le nourrisson, refusa le lait de sa nourrice, mais sa mère n’avait pas de lait. La Mambo trouva la solution, une mixture à base de lait. Il refusa de quitter les bras de sa mère et hurlait dès qu’il s’en éloignait. Jeanne le gardait à proximité et ne le quittait que quand il dormait.

***

Dans les années qui suivirent vint au monde Pierre-Paul, Jean, Toinette et Marie-Madeleine. Jeanne n’eut aucun problème pour les mettre au monde. Sur les conseils de la Mansar, elle décida qu’elle n’en aurait plus, huit enfants c’était suffisant pour rendre heureux n’importe quel père, de plus elle venait d’atteindre sa vingt neuvième année. Son corps s’était un peu épaissi, mais pas suffisamment pour altérer son port altier. Avec le temps, elle avait gagné en prestance. Elle était devenue l’une des mulâtresses les plus en vue, la richesse croissante d’Aimé Benjamin n’y était pas pour rien. Elle était fort respectée d’autant que son amant lui avait assuré une aisance personnelle à l’aide notamment de sa petite propriété qui avec le temps s’était même agrandie.

Francesco Benaglio.jpgTout allait apparemment pour le mieux, Aimé Benjamin dont la situation dans la colonie était de plus en plus prépondérante était en tant que négociant incontournable, et en tant que planteur un des plus riches, il avait une des plantations ayant le meilleur rapport. Seulement malgré l’apparente sérénité qu’il affichait la France le taraudait, sa famille le rappelait à son attention. Bien évidemment, il ne pouvait oublier, il remboursait les dettes de son père qui avaient ruiné la maison de négoce familiale et avaient engendré une rupture avec sa famille. Seulement son pays lui manquait, et bien qu’il eût fort bien construit sa vie dans la colonie, la nostalgie l’envahissait. Il était venu rejoindre son oncle à Saint-Domingue, non par choix, mais par devoir. Il fallait sauver l’honneur de la famille et éponger les dettes. Il aurait dû prendre la suite de son père, son frère Paul aurait dû venir au sein de la colonie pour tenir un comptoir familial, mais les aléas de la fortune en avaient décidé autrement. Il était à peine arrivé qu’il prévît de répartir, mais la situation financière familiale était plus difficile que prévu et contre toute attente, il s’était fait à sa nouvelle vie. Sa situation était devenue stable puis florissante. Sa vie avec Jeanne le comblait, il avait fini par oublier qu’il voulait retourner en métropole. Mais sa fortune grandissante était connue de sa famille, ce fut tout d’abord son jeune frère Paul, qui sous couvert d’information, reprit les relations puis ce fut sa sœur aînée, Marie-Anne, fille du premier mariage de son père, qui lui écrit. Comme il répondit intrigué par cet intérêt qu’il devinait quelque peu intéressé, il reçut d’autres courriers d’autres membres de la famille. Il remarqua qu’il attendait avec de plus en plus d’impatience des nouvelles de France, de La Rochelle et de sa famille. Petit à petit, il scinda en deux son attachement pour Jeanne et ses enfants et son besoin de revenir en France. Sans s’en rendre compte, son envie grandissante transpirait dans ses conversations. Jeanne le réalisa et commença à comprendre que son équilibre pouvait, voire aller, être renversé. Elle ne savait à qui confier ses inquiétudes. Elle ne serait pas la première mulâtresse à être abandonnée au sein de la colonie, une fois richesse faite. La plupart des colons ne faisaient que passer.

***

 18 octobre 1751, Port au Prince, habitation Mandron.

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Jeanne avait pris l’habitude plusieurs fois la semaine de se rendre avec Séraphine, ses enfants et leurs nourrices à l’habitation Mandron. Si tous les enfants couraient aux alentours, hormis les trois derniers qui n’étaient pas encore en âge de le faire, variant les jeux et les bêtises, Joseph-Benjamin du haut de ses douze ans, toujours sérieux, était toujours dans les jupes de sa mère. Il ne s’éloignait jamais, son père avait bien essayé de l’attirer vers des activités diverses afin qu’il soit plus indépendant, la seule qui lui convenait c’était l’étude. Il avait insisté et l’avait même laissé avec ses deux frères son aîné Jean-Baptiste et son puîné de deux ans Pierre-Paul à l’habitation Bellevue avec César, afin de comprendre les différents travaux et cultures de l’habitation. Si ses deux frères étaient revenus enthousiastes de cette indépendance toute relative, Joseph lui était revenu avec moult questions sur les esclaves et leurs traitements. Cela avait entraîné beaucoup de gêne. Dépité, Aimé Benjamin laissa l’enfant entre les mains de sa mère et ce fut elle qui répondit en lui racontant sa vie et en essayant de lui faire admettre la chance qu’il avait. Elle lui expliqua que les hommes blancs avaient peur des noirs, car ils étaient bien plus nombreux qu’eux, mais cela ils ne l’auraient pas admis. Joseph avait été choqué par le traitement des esclaves sur l’habitation, il ne pouvait savoir qu’ils étaient mieux traités que sur bien d’autres, mais il avait eu le temps de voir leurs conditions de vie, leurs punitions et le comportement des contremaîtres. Il eût à peine fini avec les questions sur les nègres qu’il poursuivit avec eux, les mulâtres. Jeanne fut surprise de cet intérêt. Aucun de ses autres enfants ne semblait se poser la question. Ils étaient entre les blancs et les noirs. Plus ils étaient blancs, plus ils se sentaient forts, mais ils ne faisaient partie ni des uns ni des autres. Qu’ils fussent métis, quarterons, octavons, il ne fallait jamais qu’ils oublient qu’ils faisaient partie des nègres pour les blancs. Il ne fallait pas se faire d’illusions. Aimé Benjamin aurait été bien surpris de l’analyse de sa ménagère qu’il traitait si bien. Elle ne le mettait pas vraiment dans le même lot, mais elle n’oubliait pas. Joseph voyait bien la différence entre les nègres et lui, moins entre lui et les blancs. Il avait été ébranlé par ce qu’il avait découvert et que jusque-là il avait perçu de loin. Sa mère essaya en vain de le consoler, il regarda autrement les serviteurs qui l’entouraient et fut empli de mansuétude. Quant à son père, il ne savait plus comment le percevoir. Jeanne instinctivement le défendait, le protégeait. De tous ses enfants, bien qu’elle les couvât tous, celui-ci était celui qu’elle avait toujours à l’œil comme s’il était perpétuellement en danger. Sa sensibilité à fleur de peau l’attendrissait et lui donnait des sujets de craintes quant à son devenir. Elle s’était confiée à Geneviève Cambre qui l’avait rassurée prétextant la jeunesse de l’enfant. Cela ne suffit pas à dissiper ses craintes.

Cet après-midi-là, dans un des carreaux, avec Joséfus, l’esclave que lui avait offert Aimé Benjamin à même temps que la propriété, et qui avait été rejoint par deux autres, elle examinait les cultures à venir. Joseph regardait sans voir ce que l’esclave expliquait à sa mère, quelque chose le tracassait. Il ressentait au tréfonds de lui une vague émotionnelle qui montait telle la marée. Il ne savait pas pourquoi. Alors que personne ne s’y attendait, il perdit connaissance. Séraphine se précipita à même temps que sa mère se penchait sur l’enfant. « – Je lui avais dit de boire, il fait très chaud, il n’en fait qu’à sa tête !

Francis Cotes, Portrait of Master Smith

– Ce n’est rien Séraphine, il revient à lui. C’est plus de peur que de mal.

– Alors, mon petit bout, que t’arrive-t-il ?

– Man’. Tout va s’écrouler ! La terre va vouloir tout engloutir.

– Qu’est-ce que tu racontes, mon Joseph ? Tu vas rentrer avec Séraphine et tu vas te reposer. Tu es resté trop longtemps sous le soleil.

– Man’ ! Non ! Il faut qu’on parte tous.

Jeanne allait répondre pour le rassurer, quand, de la mer, une masse noire de nuage visiblement électrique se présenta et attira son attention. Puis tout à coup la terre trembla, une secousse qui sembla s’éterniser. Elle déstabilisa beaucoup d’habitants et elle les surprit tous. Dans la ville, les résidents terrifiés gagnèrent les rues. Un silence s’abattit, écrasant d’angoisse Port-au-Prince. Le temps qu’ils réalisent, se remettent de leur première émotion, une seconde secousse ébranla la ville qui parut tout aussi longue à tous. « – Joséfus ! Séraphine ! Il nous faut partir, il faut rentrer à la maison. » La peur était lovée en chacun d’eux. Y allait-il avoir d’autres secousses ? « – Man’ ! Il faut aller plus loin !

– Joseph, ça suffit ! Plus tard !

Sur le chemin du retour, ils purent constater les dommages. Ils paraissaient insignifiants et semblaient se solder à quelques fissures aux murs des maisons. Jeanne comme ses voisins aurait pu se sentir soulagée, mais à partir de ce moment-là, la ville connue des jours d’anxiété. Précédées de gros grondements souterrains, des secousses intermittentes les unes moins violentes que les autres firent tressaillir le sol. Après chaque convulsion de la terre, le petit Joseph insistait auprès de sa mère. « – Il faut partir Man’. Il faut aller à Bellevue ! »

 ***

Emmanuel Kant .jpgL’anxiété de Jeanne ne fléchissait pas. À chacune des vibrations, à chacun des grondements, l’insistante demande de Joseph lui revenait. Partir à Bellevue. Elle partagea ses craintes avec Aimé Benjamin et le pria de partir avec les enfants à l’habitation. Il lui expliqua qu’il ne pouvait pas s’y rendre de suite, le conseil supérieur de Léogane venait d’être transféré à Port-au-Prince. La ville prenait de l’ampleur, elle avait investi 109 500 livres dans l’église, il y avait quatorze pavillons pour les casernes, une salle de spectacle qui servait aussi pour les bals et le gouvernement prévoyait de construire un hôpital, sans parler des maisons qui se bâtissaient agrandissant l’agglomération. En tant que négociant et personnage d’influence dans cette partie de la colonie, il ne pouvait s’éloigner. À force d’insister et comme, il devait bien l’admettre, les secousses persistaient, il finit par aller dans le sens de Jeanne. Et comme chaque fois qu’il allait sur l’habitation, il emmena toute sa famille. Ils se rendirent tous à Bellevue au grand soulagement de Jeanne et du petit Joseph.

***

21 novembre 1751, Port-au-Prince.

Après une commotion particulièrement forte se produisit la catastrophe que tout le monde appréhendait : l’effondrement de la cité ! Un tremblement de terre suivie d’une vague de la mer ébranla et noya Port-au-Prince. Les secousses furent si fortes qu’à Bellevue ont perçu les tremblements. Jeanne se figea dès le premier ressenti. Tétanisée, elle réagit quand sa petite dernière, Marie-Madeleine, endormie à ses côtés, se mit à crier. Elle la prit dans ses bras et se précipita dans la Grand’case. Quelques instants plus tard, Aimé Benjamin arriva, à brides abattues, voir si tout allait. Rassuré, il expliqua à Jeanne qu’il devait aller à Port-au-Prince constater l’étendue des dégâts. Elle essaya en vain de le retenir, prétextant que ce n’était peut-être pas fini, qu’il valait mieux attendre, mais il ne voulut rien entendre. Ses biens et ses gens étaient en jeux.

***

Dès le lendemain, Aimé Benjamin entra dans Port-au-Prince, malgré les secousses qui se succédaient. En dépit des supplications de Jeanne et la crainte qu’à force elles atteignent de façon virulente l’habitation, il désirait voir l’état de sa maison, de ses entrepôts et s’assurer de la vie de ses serviteurs.

Le bilan du désastre était impressionnant. Rares étaient les maisons encore debout. Pas une qui ne fut lézardée. Les édifices gouvernementaux étaient renversés ou endommagés. Les casernes, le magasin général et une aile de l’intendance c’était écroulée sur elle-même. L’église était en ruines. Les fortifications n’avaient pas mieux tenu ; la batterie de l’Ilet était complètement hors d’usage et celle des Trois Joseph anéantie… il y avait peu ou pas de pertes de vies humaines, mais dans les villages que le négociant avait traversés le malheur avait miné les traits de chacun…

IMG_0532.JPGArrivé devant chez lui, ce qu’il avait craint était avéré. Il trouva devant sa maison et ses dépendances, en partie sous forme d’éboulis, César, Rosa, Misa et son fils Hardy qu’il avait acquis cinq ans plus tôt. Bien qu’en piteux états aucun n’était gravement blessé. Il s’avança dans les ruines et découvrit que la partie autour du patio la maison d’habitation était en fait encore debout. Par contre, les dépendances et les magasins étaient mis à bas. Ses épaules s’affaissèrent. Quel gâchis ! Toutes ses marchandises étaient ruinées. Il se rendit sur le port avec Hardy sur les talons. Il ne se faisait pas d’illusion pour les bâtiments, heureusement il n’y avait aucun nègre à l’intérieur. La dernière vente avait été faite il y a deux semaines et depuis aucune cargaison n’était arrivée. Arrivé devant ses bâtiments, il ne put que constater l’inévitable. Les structures en bois n’étaient qu’un amas de débris.

Après avoir laissé, César, et les autres gens de maison, Aimé Benjamin reparti à Bellevue. Son intention était d’aller chercher et de ramener au plus vite une cinquantaine d’esclaves et un contremaitre afin de relever au plus vite ses bâtiments dont les locations étaient une forte source de revenus. Ce séisme avait mis à mal sa fortune. Il s’en relèverait bien sûr, mais cela allait prendre du temps. Il en était là de sa réflexion quand un bruit comme celui d’un canon souterrain annonça de nouvelles agitations. Ce n’était donc pas encore fini.

***

Durant les jours qui suivirent, l’angoisse tint les habitants en haleine. La population vivait sous la tente. Plus personne n’était assuré de voir sa maison tenir debout lorsqu’elle n’était déjà pas à bas. Port-au-Prince s’était transformé en un camp de Bédouins. Pour comble de malheur, une épidémie de fièvre maligne se déclara. Elle s’étendit dans toute la région. Le fléau n’avait aucune pitié et emportait les plus faibles. L’épidémie perdura quatre longs mois lors desquels Misa et César furent ainsi emportés.

Elizabeth Colomba painting artodyssey (15).jpg

Le mal s’étendit et atteint l’habitation Bellevue. Le petit jean fut soudainement pris de violentes douleurs abdominales qui surprirent et affolèrent sa nourrice.   Désemparée devant ce mal soudain, elle accourut chercher Jeanne. Elles ne surent que faire, elles essayèrent de le soigner avec les soins habituels, mais rien n’y faisait. Les coliques affaiblirent le petit garçon au point de déclencher une forte fièvre qui entraîna des assoupissements léthargiques qui laissèrent désarçonnées Jeanne et la nourrice. Elles ne purent faire venir la Mambo qui, tout comme Aimé Benjamin, était à Port-au-Prince. Jeanne était seule face à son désarroi. Le moment vint où le petit jean se mit à délirer au point de ne plus redevenir lucide. Pour comble de malheur, il fut rejoint dans les affres de la maladie par ses benjamines Toinette et Marie-Madeleine. Affolée, Jeanne envoya un des contremaitres jusqu’à Port-au-Prince. Seulement arrivé sur place ce fut pour apprendre qu’Aimé Benjamin était lui-même en mauvaise posture avec la maladie. Jours et nuits Jeanne restait auprès de ses enfants et malgré ses prières elle les vit partir l’un après l’autre dans les limbes. Dans ce terrible malheur, Aimé Benjamin se remit, seul soulagement pour Jeanne. Les morts successives de ses enfants la laissèrent prostrée plusieurs semaines. Désarçonné par son état, Aimé Benjamin fit venir la Mambo. Cette dernière essaya de la raisonner, mais le seul résultat qu’elle obtint fut une colère larvée qui se nicha en Jeanne qui ne s’exprimait pas, mais qui lui fit relever la tête.

***

Après qu’Aimé Benjamin lui ait assuré en envoyant Hardy, le fils de Misa, qu’elle ne risquait rien et que la maison pouvait les accueillir, Jeanne revint avec ses enfants encore en vie. Aimé Benjamin avait pris Hardy, comme valet de chambre. Il l’avait racheté à l’habitation Guimbelot dans le but de rassembler les membres de la famille. Il faisait partie des rares propriétaires d’esclaves qui pensaient qu’il était plus sûr de garder groupés les membres d’une même famille, car comme cela il risquait moins de les voir s’enfuir. Il avait constaté qu’ils étaient aussi plus obéissants craignant d’être dispersés et qu’il avait plus de naissances que beaucoup de propriétaires d’habitation.

Jeanne fut stupéfaite de ce qu’elle découvrit. Le séisme avait renversé l’hôtel du Gouvernement mis en chantier quelque temps auparavant. Des militaires avaient entamé la restauration de la Grand’case de Bretton des Chapelles, fendillée de tous côtés, et où logeait encore le gouverneur. Quant aux chantiers de l’hôtel du Gouvernement, ils avaient tout simplement abandonné. Les casernes, très endommagées, présentaient un aspect lamentable. Nègres et soldats s’étaient déjà mis à l’œuvre pour des réparations d’importance. L’Intendance n’avait pas mieux résisté aux commotions telluriques. Elle ne se maintenait que par miracle. Laporte de Lalanne y avait fait entreprendre des travaux de réfection… Les paroissiens se démenaient pour trouver à leur curé une nouvelle demeure, car l’ancien dépôt à bagasse, qui était sa maison, était tombé dans le domaine de l’Intendance, nouvellement agrandi. Il lui fallait quitter les lieux. L’église s’était totalement effondrée. Remettant à plus tard l’édification d’un temple digne du Créateur, les habitants construisirent hâtivement, place de l’Intendance, à côté de l’ancienne sucrerie, une chapelle provisoire en clisses.

Le sol de Port-au-Prince avait enfin retrouvé sa rassurante stabilité. Le souvenir des jours de terreur commença à s’estomper. La joie de vivre était revenue, et avec elle, le goût du confort et de la frivolité. Les maisons démolies furent remises en chantier, mais rares furent les propriétaires qui persévèrent dans l’idée de ne rebâtir qu’en bois, ils privilégièrent les maisons en maçonnerie.

***

Deux ans s’étaient écoulés depuis la catastrophe qui avait mis à mal Port-au-Prince et ralenti quelque peu son commerce, mais les colons avaient repris le dessus sur ce drame. Jeanne était dans le jardin de la maison Mandron qu’Aimé Benjamin avait fait reconstruire en pierre. Elle était plus grande qu’avant sa destruction et était désormais entourée d’une profonde galerie en bois et son toit était orné de mansardes. Elle était en pourparlers avec Joséfus pour la constitution d’un jardin d’agrément. Elle fut tout à coup perturbée par l’arrivée, sur l’allée qui menait jusqu’au perron de la maison, d’une vieille femme qu’elle ne reconnut pas de suite. C’était la Mansar. Jeanne se précipita au-devant de la Mambo. « – Grands dieux, cela faisait longtemps que je ne t’avais vu.

Oui, oui, je sais. Peux-tu m’offrir un fauteuil et de quoi me désaltérer ? Je suis lasse.

Bien sûr, viens, allons nous installer à l’ombre de la véranda.

Dr Maya Angelou by Henry Lee BattleUne fois installée, Jeanne demanda à la Mambo pourquoi elle était à la ville. « – Une personne importante souffre d’un mal incurable, mon maître m’a amené à son chevet. Je l’ai soulagé pour quelque temps, mais il ne faudra pas qu’il se fasse d’illusion. De toute façon que sommes-nous ? Des poussières d’étoiles, tout au plus… » Jeanne se doutait bien que la Mambo n’était pas venue jusqu’à elle pour échanger quelques mots. Elle attendit qu’elle lui dévoilât ses intentions, ce qu’elle ne tarda pas à faire, et cela de façon quelque peu abrupte. « – D’ici deux ans, Mr Fleuriau va repartir en France. Il ne reviendra pas. » Jeanne crut que son cœur s’arrêtait de battre. Elle n’était pas vraiment surprise, son commerce ayant repris de l’envergure son discours sur la France avait fait de même. Elle était consciente que son pays lui manquait, elle savait que les courriers de sa famille se multipliaient, qu’ils l’incitaient à revenir, mais elle ne pouvait rien faire contre cela. « – Ne pleure pas Jeanne, jamais il n’abandonnera ni toi ni tes enfants. Il sera toujours là pour vous, vous ne manquerez de rien, mais il refera sa vie en France, aussi il restera de l’autre côté de l’eau. Il faut te préparer. Tu as une belle maison, fais tout ce qu’il faut pour t’y réfugier. »

***

Bien qu’abattue, Jeanne garda la tête haute et attendit le coup du sort. Elle ne doutait ni de la Mansar ni de ses prévisions. De ce jour, elle fit en sorte de préparer l’avenir., tout au moins de le préserver au possible. Ce ne fut guère difficile. Aimé Benjamin avait mis un point d’honneur à ce que ses enfants soient éduqués. Il tenait à les voir réussir dans la colonie et avait l’intention de faire former un de ses fils voire plus au sein de sa maison de négoce. Les garçons comme les filles avaient droit à un précepteur. Ce dernier était jeune, mais sortait d’une faculté parisienne. Monsieur Rousselin, comme il se nommait, avait été heureux de trouver sa place. Il était parti à Saint-Domingue persuadé de retrouver la fille d’une famille de négociants dont il s’était amouraché. Il avait été fortement déçu, le temps qu’il atteigne l’île, elle était déjà mariée. Coincé à Port-au-Prince, sans argent, Mr Fleuriau avait été une chance. Les résultats qu’il obtenait des enfants convenaient à Aimé Benjamin. Il tenait à placer ses enfants dans la société de la meilleure façon, ce qui l’inquiétait le plus c’était ses filles. Il tenait à les sortir de leur condition de mulâtresses, aussi l’éducation de celle-ci était pour lui des plus importantes. Leur mère, comme elles-mêmes, aurait été étonnée de savoir qu’il avait l’intention de les envoyer en France afin de les sortir de leur condition.

***

Début de l’année 1755, Port-au-Prince.

Le glas tant redouté vint de François Fraigneau le fils de Marie-Anne-Françoise Fleuriau, la sœur aînée d’Aimé Benjamin. Il débarqua dans le but d’intégrer la maison de négoce d’Aimé Benjamin. Ce dernier l’accueillit avec chaleur et dans sa maison et dans son comptoir. Jeanne fit bonne figure bien qu’elle eut pressenti le danger.

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) - Portrait de jeune homme - Craie noire et sanguine.jpgLe jeune François Fraigneau s’intégra très vite et très bien au sein de la société de la colonie. Comme il arrivait fraichement de France, tous tenaient à le recevoir, afin d’obtenir des nouvelles récentes de celle-ci. Accompagné d’Aimé Benjamin, ils étaient invités dans toutes les maisons des riches négociants ou colons. Ce fut Geneviève Cambre qui fit les retours à Jeanne qui ne pouvait être de tous les diners et manifestations, les mulâtresses ne pouvaient officiellement être mélangées à tous. Geneviève, qui trouvait le jeune François charmant, ne tarissait pas de compliments sur lui. Outre les nouvelles de la métropole, il était dithyrambique sur l’évolution du négoce à La Rochelle et de l’évolution fulgurante de Bordeaux qui concurrençait désormais Nantes même sur le commerce triangulaire. Les fortunes s’y construisaient de façon spectaculaire. Il avait été commis au sein d’une maison de négoce bordelaise et n’avait pas assez de mots sur la ville tant il était enthousiaste sur son développement et sa société.

***

Le neveu d’Aimé Benjamin détenait dans ses bagages un document notarial qui dès qu’Aimé Benjamin l’avait eu entre les mains l’avait beaucoup fait réfléchir. Il lui fallait rentrer en France pour conclure le remboursement des dettes de son père s’il voulait recouvrer la totalité de la maison de négoce Fleuriau. Parmi ses frères et sœurs, il était le seul à pouvoir le faire. Son plus jeune frère Paul était parti s’installer en région parisienne. Sa sœur Marie-Anne-Françoise et son frère Pierre-Toussaint Fleuriau, tous les deux nés du premier mariage, avaient joint un courrier lui demandant son aide. Il se trouvait devant un dilemme, laisser Jeanne, car il n’était pas question de l’emmener, ou rester, mais perdre la maison Fleuriau de La Rochelle. Il partagea donc ses pensées avec Jeanne, non pas pour lui demander son avis, mais pour lui faire part de son embarras. Celle-ci se trouvait fort désemparée, car c’était elle et ses enfants qui devraient s’effacer au profit de la famille Fleuriau dont elle ne faisait pas partie de par son statut. Elle bouillait de colère. Elle n’était plus la jeune fille servile, elle était devenue une maîtresse femme, sachant gérer les situations. Elle avait su surmonter ses deuils, ses peurs. Devant cette injustice, elle savait qu’il était inutile de l’exprimer, elle aurait eu plus à y perdre. Elle resta imperturbable et attendit. Cela déstabilisa Aimé Benjamin. Il la rassura, il leur laisserait de quoi à vivre fort à l’aise s’il décidait de partir. Si elle et les enfants avaient besoin de quoi que ce soit, monsieur Cambre, avec lequel il s’était associé pour le négoce, lui ferait savoir et s’occuperait d’eux. De plus, il comptait emmener ses filles ainées afin de les installer et avait déjà acheté des terres au Mirebalais pour ses fils. Jeanne comprit qu’il avait déjà pris sa décision, mais qu’il ne se l’avouait pas. Le courage de l’homme ne se trouve pas dans la gestion de ses sentiments. Et puis le courage n’était-ce pas l’ignorance du danger ?

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Aimé Benjamin savait qu’il allait perdre Jeanne, mais il n’était pas sûr de ce qu’il allait gagner avec son retour en France. Pourtant son choix était fait, l’honneur de sa famille passait avant tout. Jean-Baptiste Renard serait le procureur de l’habitation et il engagea un gérant et un économe qui se surveilleraient l’un l’autre. Jeanne n’eut d’autre choix que d’accepter l’inévitable et commença à organiser sa nouvelle vie. Elle savait que parmi les blancs et même les mulâtres, elle allait perdre de son aura, mais elle ferait tout pour garder la main mise sur sa vie et celle de ses enfants. Aimé Benjamin lui donna tous les meubles de la maison qui lui convenait pour meubler au mieux la maison Mandron. Il mit sous forme de contrat la garantie du devenir de sa famille mulâtre. Il invita les Cambre, tous ses amis et accointances pour officialiser son départ. Geneviève soutenait de son mieux Jeanne qui restait digne malgré l’effondrement de sa vie. Marie-Jeanne et Marie-Charlotte étaient toutes excitées à l’idée de partir en France avec leur père et Jean-Baptiste et Pierre-Paul étaient emplis de fierté malgré leur jeune âge d’être propriétaires d’une habitation. Le seul à comprendre réellement la situation était Joseph. Il en voulait à son père, car il avait bien compris qu’il les abandonnait ou tout au moins leur mère. Il y avait longtemps que ses rapports avec son père étaient difficiles, de tout temps ils ne s’étaient pas compris. Il essaya d’en parler à sa mère, mais il comprit qu’elle savait déjà. En lui quelque chose se cassa. Son père ne fut pas parti qu’il se jeta dans la grande rivière, nul ne retrouva son corps. Jeanne plongea dans une dépression qui pris au dépourvu tout son entourage. Elle semblait ne plus saisir ce qui se passait autour d’elle. Aimé Benjamin qui avait déjà payé son voyage et celui de ses filles se retrouvait dans une impasse. Il en fut sorti par Geneviève et la Mansar qui lui assurèrent qu’elles allaient s’occuper d’elle et qu’elles la sortiraient de cette léthargie.

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Le vaisseau Théodore Laporte sur lequel partait Aimé Benjamin quitta Port-au-Prince au début du printemps de l’année 1755. Jeanne lui dit adieu et embrassa ses filles. Elle était rongée d’inquiétude, il faudrait beaucoup de temps avant que de savoir s’ils étaient bien arrivés. Elle resta longtemps sur la jetée à regarder le voilier s’éloigner. Sa vie, lui semblait il, partait avec. Ce départ clôturer une succession de pertes et une vie qu’elle n’aurait plus, dont elle ne voulait plus. Ce fut Geneviève qui les avait accompagnées avec son époux qui la sortit de son intériorisation pensive. Elle l’entraîna jusqu’à la carriole où les attendaient ses deux fils. Elle accepta de rentrer à la maison Mandron qui était désormais son lieu de vie.

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Aimé Benjamin atteint la Rochelle en juillet ; il tint parole, il s’occupa de sa famille créole jusqu’à la fin de sa vie. Il n’oublia jamais Jeanne bien qu’il se maria et fonda une autre famille en France.

 

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Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.