La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 035 à 39

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Chapitre 35

(Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Le drame

Petit à petit cela fut connu de tous. Quand la rumeur arriva aux oreilles de Madame Tante, elle en fit part à son neveu qui ne fut pas surpris. « – Mais enfin ! Étienne vous ne pouvez pas laisser votre épouse se dévergonder aux yeux de tous. Que faites-vous de votre honneur ?

– Voyons ma Tante vous exagérer, Marie-Adélaïde n’est pas une courtisane ! Il n’eut pas le temps de répondre que Madame Tante fulminant de colère repartit à la charge contre le manque de vigueur de son neveu. « – Mais vous réalisez, et si elle tombe enceinte ? Hein, que ferez-vous si elle tombe enceinte ? » Tapant du pied pour appuyer sa question. Irrité, il répondit en regardant, sa tante, droit dans les yeux. « Mais, madame, c’est la meilleure chose qui puisse arriver. J’aurai enfin un fils, vous devriez même l’espérer ! » Ébahie par la réponse qui redoubla sa colère, elle sortit du bureau claquant la porte à faire trembler le chambranle. Passant par la salle à manger, elle bouscula Zaïde, une négresse de sept ans qui portait un plat. Surprise, celle-ci le fit tomber. S’en fut trop pour Madame Tante. Elle attrapa la négrillonne par le col et appela le contremaître et lui demanda de donner cinquante coups de fouet à la maladroite. Celui-ci ne broncha pas sachant que c’était inutile et pas son affaire. Accrochée au pilori, la pauvre enfant hurlait tout ce qu’elle pouvait, sous le regard glacial de Madame Tante. Cela semblait calmer de sa frustration.

Suzanne la chambrière de Marie-Adélaïde arriva en courant tout essoufflée dans le boudoir où sa maîtresse écrivait. « Ma’am, elle tuer la Zaïde, elle la tuer !

– Mais qui ? Grand Dieu !

– Ma’am Tante, elle la faire fouetter !

Marie-Adélaïde se précipita hors de la maison et courut jusqu’au lieu de la punition. Pendu à la corde, le corps sanguinolent de l’enfant gesticulait encore sous les coups répétés du contremaître. « – Mais arrêtez, vous êtes folle, vous allez tuer cette enfant !

Cela ne vous regarde pas madame, retournez donc à vos distractions.

– Je vous ai dit d’arrêter ! Elle allait se précipiter sur le bourreau, mais Madame Tante la retint par le bras. Il s’ensuivit une vive dispute, qui s’arrêta lorsqu’elles réalisèrent qu’elles n’entendaient plus les coups de fouet. Madame Tante se retourna vers le contremaître. « – Qui vous a dit de vous arrêter ?

– Mais madame, elle est morte.

Marie-Adélaïde blêmit. Les yeux en pleurs, elle se précipita sur le corps devenu informe de l’enfant. Dans un soupir, elle dit. « – Oh, mon Dieu, elle est vraiment morte. » Puis hurlant vers l’ignoble femme, elle l’incendia. « Vous l’avez tuée ! Espèce de monstre sans cœur !

– la belle affaire ! Et bien on en achètera une autre pour la remplacer !

Marie-Adélaïde rentra en courant et s’enferma dans sa chambre, elle s’effondra sur le lit. Ce genre de scène fort courante au demeurant se passait généralement loin de la maison aussi n’y avait elle jamais assisté. Elle savait que Madame Tante en était coutumière, c’est pour cela qu’elle avait exigé de s’occuper elle-même de ses esclaves. Elle était consciente que l’on fouettait les esclaves et elle savait que pour différentes raisons on les mutilait voire on les pendait, s’ils s’étaient enfuis à plusieurs reprises. Hormis les gens de maison, elle ne faisait pas attention aux dos courbés dans les champs qui mourraient de maladies quand ce n’était pas de leur travail. Un esclave des champs n’avait que huit à neuf ans d’espérance de vie sur une habitation. Le bétail humain sans états d’âme. Elle ne parut pas au souper, où un silence gêné ne fut guère interrompu. À la nuit tombée, le son sourd des tambours s’éleva des cases des esclaves. Le rythme profond et régulier portait sur les nerfs à Madame Tante ainsi que sur la plupart des gens de la plantation, aussi voulut-elle le faire interrompre. Bien que cela fût interdit, Étienne trouva que c’était beaucoup pour une seule journée et qu’ils devraient faire avec. Autour d’eux les esclaves se crispaient de nervosité. À l’étage, Marie-Adélaïde, contrairement aux autres, s’endormit au son des tam-tams qui semblaient partager sa peine.

Le lendemain matin toujours en colère, les nerfs à fleur de peau, Marie-Adélaïde décida de ne pas rester dans la maison et ordonna à Suzanne de faire atteler son tilbury, car elle irait passer la journée chez les Bordiers D’Aysse, leurs voisins. Avec sa chambrière à ses côtés, elle quitta la plantation au milieu de la matinée sans adresser la parole à quiconque. Suzanne était très inquiète, car les tambours de la nuit étaient un appel à la guerre dans certaines tribus d’Afrique, et la peur la gagnait. La crainte que des esclaves marrons ne les agressent pendant leur parcours terrorisait l’esclave.

La distance n’était pas longue, mais la route était sinueuse, elle mit deux bonnes heures pour arriver devant la grande case de ses voisins. Elle y fut chaleureusement accueillie, d’autant que c’étaient les hôtes d’Edmond. Au cours du repas, elle narra la colère de Madame Tante et ses conséquences. Madame Bordier pensa que ce n’était point grave, qu’il suffirait d’en acheter une autre, quant à son époux, il trouvait que c’était du gaspillage et que la jeune femme était bien sensible. Le dîner se déroula agréablement, calmant un peu Marie-Adélaïde. Le café pris, elle se retira et reprit la route sachant qu’Edmond allait la rattraper. À l’endroit habituel, elle laissa le tilbury et Suzanne, puis continua à pied par un chemin qui descendait vers la rivière que la route longeait sur une partie du trajet. Elle se rendit à leur lieu de rendez-vous habituel, où elle attendit, tout en regardant l’eau coulait. Lorsqu’il arriva, elle se précipita dans les bras de son amant. N’arrivant pas à se défaire du choc, elle réitéra son histoire qui l’avait traumatisée. Il la consola jusqu’à en arriver là où lui voulait en venir. Leurs ébats finis, il aida sa compagne à se rhabiller et la raccompagna jusqu’à sa voiture. Le jour tombait, mais cela n’inquiétait pas Marie-Adélaïde. Elle n’avait pas envie de rentrer.

*

Le trajet fut calme, Marie-Adélaïde restant dans ses pensées, elle laissait aller la jument au trot et à son rythme. Les deux femmes rentrèrent doucement sous la lune montante. Sortant sa maîtresse de sa torpeur Susanne fit remarquer la lueur anormale que l’on voyait au loin. Sur l’instant, Marie-Adélaïde pensa que c’était le coucher de soleil qui était particulièrement flamboyant. Puis petit à petit elle admit que quelque chose n’allait pas. Marie-Adélaïde claqua ses rênes sur la croupe de la jument pour la faire accélérer. Il devait y avoir quelque chose à la plantation, quelque chose brûlait. Au détour de la route, elles aperçurent à leur effroi les champs incendiés, puis la maison que les flammes commençaient à gagner. Approchant de la demeure, à la lueur de l’incendie, le jour était tombé, elles virent des corps étendus par terre. La voiture arrêtée, Marie-Adélaïde sauta et se précipita vers les corps étendus. 1791-08-22-haitiElle était blanche d’horreur, le sol était jonché devant elle des cadavres de tous les blancs de la maison ainsi que de quelques serviteurs qui avaient dû vouloir les aider. Elle s’approcha de celui qui devait être celui de Marie-Jeanne, la plus jeune de ses belles-sœurs, ses jupes recouvraient son buste laissant son intimité visible à tous, présageant les pires horreurs. Elle voulut rabattre les jupes afin de rendre la jeune fille plus décente. Elle hurla d’horreur quand elle vit que les agresseurs l’avaient éventrée et égorgée. Suzanne se précipita, gifla sa maîtresse pour qu’elle se calmât. « – Doucement Ma’am, eux pouvoir être pas loin ! ». Elle vomit. Elle n’avait pas pensé qu’ils pouvaient être encore sur les lieux, elle circula entre les corps égorgés, mutilés, tous y étaient, pas un ne manquait, Madame Tante, Anne Marie-Louise, les contremaîtres. Elle aperçut les surveillants pendus à un arbre près de la maison. Sur le pas de la porte, elle trouva celui d’Étienne qui avait été égorgé et dont on avait coupé les mains. Celles-ci étaient placardées sur la porte. Son estomac se révulsait. Machinalement, elle entra dans la maison qui avait été saccagée, elle monta jusqu’à son boudoir et sa chambre qu’elle trouva intacte contrairement au reste de la demeure. Elle en fit le tour, Suzanne, sur ses talons, terrorisée à l’idée que les agresseurs soient encore sur les lieux. Marie-Adélaïde se déplaçait hypnotisée par l’horreur. Elle caressait machinalement ses objets familiers encore indemnes. Quelque part dans son cerveau, elle refusait la réalité. Sur sa coiffeuse, elle trouva son coffret à bijoux qui n’avait même pas été ouvert, Suzanne eut le réflexe de la prendre. L’odeur pestilentielle de la chair brûlée ne la sortait même pas de sa torpeur, ses larmes coulaient sans fin. Suzanne la prit par le bras, la fit sortir de la maison que les flammes de l’incendie commençaient à dévorer et l’entraîna jusqu’à la voiture. « – Il faut pa’tir Ma’am, falloir pas « ester là. » Elle la poussa pour la faire monter dans le tilbury et prit elle-même les rênes. Dans un train d’enfer, elles quittèrent la plantation, Marie-Adélaïde sous le choc et la chambrière paniquée.

Dans un nuage de poussière, elles arrivèrent à tombeau ouvert à la plantation voisine. Marie-Adélaïde, sortant brièvement de son abattement, se précipita à la porte de la demeure qui s’ouvrait déjà. Le majordome de la maison fut surpris de voir la jeune femme échevelée comme une harpie hurlant plus qu’elle ne parlait. Au son du tumulte, les Bordiers D’Aysse arrivèrent précipitamment. Ils furent ahuris devant l’agitation et le désordre de la mise de la jeune femme. Ils voulurent la faire entrer dans la maison, mais elle refusa avec vigueur. « – Non ! Non ! Laissez-moi, ils les ont tous massacrés. Ils les ont tous massacrés, il n’y en a plus un seul de vivant. Ils ont tout brûlé, tout tué, tout pillé. » Le couple ne comprit pas tout de suite ce que Marie-Adélaïde voulait dire. Ramassant ses jupes, elle leur tourna le dos et repartie en courant jusqu’à la voiture où l’attendait Suzanne. Elle prit les rênes et fouetta la jument reprenant la route qui menait à Port-au-Prince, aussi vite qu’elles étaient venues. Au son du tapage, Edmond descendit demandant ce qui se passait. Monsieur Bordier qui venait de comprendre que la plus grande crainte des planteurs venait de se réaliser. « – Il y a eu un drame à la plantation Courtelon, rattrapez-la ! Rattrapez-la, elle est complètement paniquée, elle va faire n’importe quoi ». Edmond se précipita aux écuries, sella son cheval et partit au grand galop. Il rattrapa les deux femmes une heure plus tard sur la route. Marie-Adélaïde ne voulait pas s’arrêter, elle lui hurla qu’il n’était pas question qu’elle revienne en arrière. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à Port-au-Prince, lui arguant que dans la nuit, elles pouvaient avoir un accident. Se calmant, la jeune femme arrêta le tilbury dans lequel Edmond monta après avoir attaché son cheval à ce dernier. Ils se serrèrent sur la banquette unique de la voiture, lui tenant d’une main les rênes et enserrant la jeune femme de son autre bras. La chaleur du corps de son amant la rassura, petit à petit, elle lui raconta ce qu’elle avait trouvé à la plantation Courtelon. Ils arrivèrent à l’aube devant la demeure des Fleuriau. C’est le bel Achille, le fils de Rachel, à moitié endormi, qui ouvrit aux arrivants. Edmond soutenait Marie-Adélaïde que les émotions additionnées au voyage avaient fini par terrasser de fatigue. Edmond avait à peine passé le pas de la porte qu’elle s’écroulait définitivement dans ses bras. Achille le guida au salon où Edmond allongea la jeune femme sur un canapé. Pendant ce temps, le métis alla chercher sa mère, qui fit installer la jeune femme dans une chambre pendant qu’elle allait réveiller sa maîtresse. Une heure après toute la maisonnée était levée. Monsieur Fleuriau se fit raconter le drame des Courtelon et fit prévenir les représentants de l’ordre afin d’envoyer la milice aux planteurs de la région.

L’armée du gouverneur quadrilla la région, retrouva quelques esclaves des Courtelon qu’ils pendirent haut et court pour l’exemple sans savoir s’ils s’étaient échappés et s’ils avaient participé au massacre. La nouvelle du drame balaya l’île comme un cyclone, réveillant la profonde terreur et affolant tous les blancs. À la moindre suspicion, on vendait l’esclave voire on le punissait.

7abbae5a-d7d9-4c15-80b7-accf6af7c267_570Les semaines passèrent, la terreur de Marie-Adélaïde ne se dissipait pas. Elle décida, aider des Fleuriau de quitter Saint-Domingue. Quand il fallut choisir la destination de cette immigration, Aimé-Paul Fleuriau remit à Marie-Adélaïde la somme de la lettre de change de sa mère qui allait lui permettre de vivre décemment sans ostentation. Puis il lui rappela, que Madame la marquise de Maubeuge, née Bourdeille de la Salle, installée à La Nouvelle-Orléans, était une de ses cousines du côté de sa mère. Elle se rappela avoir effectivement croisé celle-ci avant qu’elle ne parte de Nantes pour épouser. N’ayant guère de choix, puisqu’il lui était déconseillé de rentrer en France au vu des événements, elle décida que sa prochaine destination serait la Louisiane.

Après de longues conversations et explications, Edmond et Marie-Adélaïde rompirent leurs relations, ce dernier ne pouvait quitter l’île sans autorisation de sa famille. Celle-ci lui couperait les vivres s’il ne lui obéissait pas. Marie-Adélaïde fut fort déçue ce qui n’améliora pas son état d’esprit. Un mois après le drame de la plantation elle et Suzanne montaient à bord du navire au long cours le « Nairac ». Après avoir échappé à une tempête d’envergure, elles arrivèrent à la mi-décembre au port de la nouvelle Orléans.

Chapitre 36

George Romney (Portrait d'une femme, dit être Emily Bertie Pott (mort en 1782)

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Janvier 1791, Retour à la plantation

Cela faisait un peu plus d’un an qu’Antoinette-Marie n’était pas retourné à sa plantation. Elle avait séjourné tout ce temps dans la maison de ville ou dans la plantation des Maubeuge, celle qui était au bord du fleuve. La marquise lui tenait lieu de chaperon, sœur Élisée était rentrée au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans, dès le lendemain de son retour dans la ville. Elles s’étaient séparées avec tristesse se jurant de se visiter le plus souvent possible, ce qu’elles tinrent. De son côté, Antoinette-Marie n’eut pas de mal à rester cloîtrée loin de l’agitation de la ville. Elle resta longtemps sous le choc de son voyage qui l’avait amenée à son veuvage. Elle assimilait tout ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée, tous ces changements qui avaient radicalement bouleversé sa vie, modifiant son statut et lui donnant une fortune accompagnée de responsabilités devant lesquelles elle n’était pas sûre d’être à la hauteur.

Elle avait pendant tout ce temps réussi à tenir éloignés les premiers prétendants à sa main, qui au fil du temps et des rumeurs s’étaient multipliés.

C’est lors de la messe de la Toussaint que les créoles louisianais virent pour la première fois la jeune veuve et que celle-ci découvrit leurs intérêts pour elle. Elle ne pouvait se tenir indéfiniment loin de l’église. Antoinette-Marie avec l’aide de la marquise avait donc pris son courage à deux mains pour se rendre dans la petite église qui temporairement remplaçait la cathédrale Saint-Louis. Elle savait qu’elle serait le point de mire de l’assistance curieuse de cette nouvelle arrivante au destin si triste que la plupart n’avaient jamais vu. Madame de Maubeuge décida qu’ils s’y rendraient en famille. Pour l’occasion, Antoinette-Marie arbora une robe à l’anglaise avec jupe assortie, le tout en grosse soie noire. Elle ne dérogea pas au fichu en organdi croisé sur la poitrine et elle se voila d’une mousseline cachant ainsi ses cheveux et le haut de son visage. La berline s’arrêta devant l’escalier du petit bâtiment. Monsieur de Maubeuge descendit de la voiture et n’eut pas le temps d’en faire le tour que déjà se précipitait le jeune de Saint-Maxent désireux d’aider les dames à descendre. Ce dernier ouvrit la portière et tendit la main à la jeune veuve décontenancée par tant d’aplomb. Ponctuant ces mots d’un élégant petit coup d’éventail sur la main du jeune homme, Nathalie de Maubeuge s’exclama. « – Laissez monsieur ! Mon époux va s’en charger, on nous regarde, c’est très aimable de votre part, mais cela frise l’inconvenance. » Le jeune homme s’excusa aussitôt. « – Veuillez m’excuser de ma maladresse. Je ne voulais pas vous offusquer, juste vous rendre service.

– Assurément ! Mon jeune ami, votre galanterie vous honore.

Recevant une fin de non-recevoir le jeune homme s’en retourna vers l’église, il était toutefois satisfait, car la jeune fille l’avait remarqué. Mais il n’était pas le seul à attendre son arrivée. Les deux frères de Crécy et leur jeune sœur étaient là aussi. Louis Adam de Crécy comptait encore une fois sur sa sœur Geneviève pour faire une approche plus stratégique. Mais celle-ci en fut empêchée par l’arrivée du gouverneur et de sa femme. Ce dernier tenait à partager les inconvénients dus à l’incendie et chaque dimanche assistait à la messe dans cet édifice temporaire. Madame de Maubeuge et Antoinette-Marie esquissèrent une révérence, quant à monsieur de Maubeuge, il salua avec déférence le gouverneur. Bien qu’un peu tendu par l’affaire de Saint-Maxent, le gouverneur et sa femme échangèrent quelques mots avec le couple, don Miró ne voulait pas se mettre à dos tous les créoles français. Tout le monde suivit le couple à l’intérieur du petit édifice. Monsieur de Maubeuge ouvrit la marche avec sa femme aux bras, et son fils aîné qui paradait déjà comme un vrai créole. Antoinette-Marie tint par la main son cadet Philippe, quant au petit dernier, il était dans les bras de sa nourrice Sara. Tout le monde examina du coin de l’œil l’entrée de la jeune femme, ils durent bien admettre qu’elle avait beaucoup d’allure. Ne pouvant deviner ses traits à travers son voile, l’aura de mystère ajouta à la curiosité de tous. La rumeur alla de plus belle par la suite. Les uns s’apitoyèrent sur le sort de la jeune fille, les autres la jaugèrent. Elle fut rapidement estimée comme un parti fort intéressant à plus d’un titre. De par l’exiguïté du lieu, le culte devint vite inconfortable, la chaleur monta très vite et le battement régulier des éventails des dames ne suffit pas à brasser l’air. Le curé avait décidé une messe illustrée d’un sermon éloquent sur la dépravation du corps entraînant celle de l’âme, il fut toutefois obligé de l’abrégée car une de ses paroissiennes s’évanouit incommodée par la touffeur. À la sortie afin d’éviter l’assaut qu’elle pressentait Antoinette-Marie s’esquiva, suivie des enfants, et s’empressa de remonter dans le landau, laissant le marquis et la marquise faire leurs civilités. Une fois rentrées dans la demeure, les deux jeunes femmes s’amusèrent de l’empressement des jeunes gens à essayer de l’approcher.

Afin de recroiser la jeune fille, chacun des prétendants fit preuve d’ingéniosité pour se faire inviter par monsieur et madame de Maubeuge. Nathalie et elle-même avaient jugé bon qu’elle restât éloignée de toutes ses manigances, aussi elle ne parut jamais à aucun dîner ni soirée du marquis et de la marquise. Son deuil de toute façon justifiait sa mise à l’écart de la société.

Plantation Maubeuge.jpgÀ partir de Pâques, dès les premières chaleurs, cet isolement avait été adouci par un séjour prolongé sur la plantation Maubeuge au bord du Mississippi, dans le comté Saint-Jacques. Comme tous les créoles, les Maubeuge se retiraient à la campagne, afin d’éviter les épidémies. Leur plantation plus grande que la Palmeraie lui ressemblait dans son architecture. Meublée plus simplement que la maison de ville, elle n’en était pas moins au dernier goût parisien. La pièce de mobilier dont était le plus fier Monsieur  de Maubeuge était un bureau d’André Charles Boulle, cadeau de Monsieur  Necker reçu en remerciement pour les services rendus auprès de lui et du roi, service ressemblant le plus souvent à de l’espionnage. Comme tous les propriétaires, le marquis avait construit sa maison à une bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Il s’était empressé de planter sur deux lignes parallèles des pacaniers qui avaient constitué au fil des années une somptueuse voûte de verdure, ornement indispensable de l’allée menant à la demeure. Par un forgeron de La Nouvelle-Orléans, il s’était fait construire un immense portail en fer forgé avec ses initiales et celles de son épouse entrelacées, rarement fermé. Le tout était très imposant et compensait bien le fief laissé en France.

Dès les premiers jours, Antoinette-Marie ponctua ses journées de promenades dans le parc aménagé entre la demeure et le fleuve. Madame de Maubeuge avait voulu garder un semblant de naturel, aussi le parc était un mélange de chênes et de magnolias parsemé de massifs d’azalées, de Roses, d’œillets, de violettes, de jasmins bordant les allées qui le parcouraient et menaient à la maison. Avec les enfants et leur nourrice, elles s’asseyaient à l’ombre de la treille couverte de glycine. Hormis les esclaves qui avaient du travail sur le lieu, celui-ci leur était réservé.

Comme dans toutes les plantations les voisins et amis pouvaient se présenter à toute heure du jour et de la nuit, la table était toujours ouverte et bien évidemment tous étaient invités à séjourner. L’hospitalité créole n’était pas une légende, et la notoriété de la famille Maubeuge attirait voisins et amis. La demeure désemplissait rarement, mais elle était assez grande pour que la jeune femme puisse s’isoler par convenance, pour ne pas donner l’impression de se mêler aux plaisirs auxquels les convives s’adonnaient. Elle gardait en tout moment une réserve de bon aloi qui lui permettait d’observer la société qui l’entourait. Suivant les invités, il lui arrivait de partager les repas, mais elle se retirait ceux-ci terminés. Il n’était pas question qu’elle partage les loisirs traditionnels qui s’en suivaient. Après chaque repas, les hommes s’installaient sur une galerie afin de fumer et parler de politique. De leur côté, les femmes s’installaient sur la galerie opposée pour converser, échanger des nouvelles familiales et de la Colonie, et les uns comme les autres jouaient aux cartes, car si le jeu était interdit, loin de toute surveillance tous se l’autorisaient.

*

(George Romney Thomas Grove of Ferne

Timecourt Lazare LATIL

Les jours défilaient selon le rythme lent du fleuve, rythmé par les travaux des champs au son des mélopées plaintives des esclaves. Ce jour-là en attendant le tintement de la cloche du souper, Antoinette-Marie s’était installée sous la véranda appréciant le jour finissant qui laissait filtrer les derniers rayons du soleil au travers des trouées nuageuses tel un tableau d’un peintre de la renaissance. Elle profitait de ce moment de calme pour finir le bord d’un fichu qu’elle brodait. Elle était assez fière de son ouvrage qui lui avait demandé toute son attention. Le grognement de Navarre, installé à ses pieds, lui fit lever la tête. Elle vit alors arriver depuis sa place où elle savourait l’air venant du fleuve, trois cavaliers. Elle posa son ouvrage et envoya prévenir Madame de Maubeuge. Les deux femmes étaient seules, le marquis, absent, était retourné à la ville le matin même, comme presque chaque jour afin de suivre ses affaires et le déroulement de l’incarcération de Monsieur de Saint-Maxent. Il comptait y rester quelques jours.

Sous prétexte de se rendre sur le lac Maurepas, afin de chasser, Louis de Morand, Timecourt Latil et son jumeau Lazare s’invitèrent à la plantation. Antoinette-Marie avait reconnu l’un des jumeaux, qui par ailleurs ne ressemblait pas du tout à son frère, et se doutait bien que ce n’était pas par hasard qu’il remontait l’allée avec ses compagnons. Elle pressentait les ennuis ou tout au moins quelques contrariétés. Elle était agacée par ce harcèlement continuel, elle se sentait comme une bête pourchassée et sentait le piège se resserrer. Elle n’avait rien contre Timecourt, qu’elle trouvait au demeurant assez agréable sous ses dehors un peu rustres, mais elle finissait par ne plus savoir comment se comporter dans cette chasse ouverte pour obtenir ses biens. Elle ne savait plus comment esquiver ces demandes à peine voilées. Elle voyait arriver le terme de la première partie de son veuvage et elle savait que les demandes allaient se faire plus précises et plus pressantes. Les jeunes gens avaient à peine fait leurs civilités à madame de Maubeuge et à elle-même qu’ils virent arriver une voiture-cabriolet avec Don Francisco de Leiva Y Cordoba qui par ailleurs était promis à l’une des filles Latil. Nathalie de Maubeuge fronça les sourcils, tous ces jeunes gens allaient bouleverser son havre de paix.

Chapitre 37

(SIR WILLIAM PEPPERRELL AND HIS FAMILY par John Singleton Copley)

famille alexandre Latil

Une famille de Colons

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt était natif de la paroisse de Saint-Médérique à Paris. Il traversa l’océan Atlantique pour la Louisiane en 1745, en tant que cadet à l’Aiguillette, dans les troupes de la Marine, où il devint premier officier de troupe, en Louisiane, puis à Saint-Domingue. N’ayant aucune fortune qui l’attendait en France, il se fit engager comme gestionnaire de la propriété Morand. C’était une ancienne propriété de la Compagnie des Indes qui avait été rachetée par Charles de Morand. Cette propriété était sur le site de Sainte Augustine, dans le quartier Tremé, à La Nouvelle-Orléans.

Un matin de la fin de l’année 1775 l’un de ses amis Maurice Conway, un Irlandais, lui proposa de s’associer à lui pour acheter des terres aux Indiens Houmas, à proximité de La Nouvelle-Orléans. L’affaire lui parut intéressante, et il engagea le pécule qu’il avait réussi à mettre de côté. Il se joignit donc au projet de son ami. Pour une somme dérisoire, les premiers occupants cédèrent leur terre pour aller occuper la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord. Les Indiens adoptèrent ce compromis intelligent devant la présence de plus en plus pressante des blancs qui les repoussaient plus ou moins ouvertement. À environ douze heures de cheval au trot de La Nouvelle-Orléans, le lieu avait tous les avantages recherchés par un planteur, une bonne terre, facile à irriguer, c’était donc une très bonne affaire. Bien que ne pouvant l’exploiter par manque de moyens, Alexandre Antoine de Latil de Timecourt se trouva propriétaire de belles étendues de terres au bord du fleuve. Le destin toutefois allait l’aider à s’installer.

Monsieur de Morand, son employeur décéda suite à un accident de chasse, laissant une veuve Marie-Renée De Lachaise et trois enfants en bas âge Charles, Vincent, et Louis. Devant la détresse de la veuve et la fortune que lui laissait son défunt mari, il décida de l’épouser le 16 avril de l’année 1757 à l’Église paroissiale de Saint-Louis, à La Nouvelle-Orléans. Il devint de ce fait tuteur des trois garçons respectivement âgé de quatre, trois et un ans. Mais le mariage s’acheva avec la mort de Marie-Renée De Lachaise de la fièvre, laissant Alexandre Latil avec les trois garçons, qu’il mit un point d’honneur à élever dans les meilleures conditions. En 1761, il épousa en secondes noces Jeanne Goujon de Grondel, de la paroisse de Notre-Dame de Mobile, fille de Jean-Philippe Goujon de Grondel, écuyer et chevalier de l’Ordre royal. Un an plus tard, la jeune femme de vingt ans mit au monde leur première fille, Louise Henriette Félicité, qui, passé le moment de déception, fit la joie du père. Deux ans plus tard, l’héritier vint au monde, Lazare, mais les caprices de la nature lui avaient adjoint un frère jumeau, Timecourt. Cet état de fait amena à réfléchir l’heureux père à l’expansion de ses biens, d’autant que suivirent trois autres enfants, des filles, qui eurent toutes la chance de survivre. Et s’il avait hérité de quelques biens de sa précédente épouse, l’aîné des Morand, Charles, était le principal bénéficiaire des biens de ses parents.

Alexandre Latil de Timecourt commença par exploiter les terres qu’il possédait et à bâtir dessus, pour sa nombreuse famille, une habitation qu’il nomma la plantation Houmas en souvenir des propriétaires d’origine. Il vendit toutes les terres qu’il ne pouvait faire fructifier, ceci afin de dégager suffisamment d’argent lui permettant d’acheter esclaves et semences. Son associé Maurice Conway avait fait de même, mais dans un autre dessein et avait cédé à la couronne d’Espagne ce qu’il n’avait pas pris le temps de vendre, contre des avantages lui conférant des droits plus haut sur le Mississippi au-delà de Bâton-Rouge. Il avait entendu parler d’une ville nouvelle qui se créait nommée Saint-Louis.

(Self-Portrait, ca. 1775 (Anton von Maron)

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt

Pour Monsieur Latil de Timecourt, tout alla très bien jusqu’au jour où il apprit que le gouverneur avait cédé la concession adjacente à sa plantation à un Canadien. A priori, il n’avait rien contre le baron de Thouais, nouveau propriétaire et nouveau voisin, sauf qu’il convoitait ses terres qui lui auraient permis d’agrandir son propre domaine et qu’ils n’avaient pu acheter à son ancien associé. Passé le moment de contrariété, il s’intéressa à son nouveau voisin avec qui il sympathisa. Lorsqu’il découvrit que celui-ci avait un fils, il commença à réfléchir à laquelle de ses filles, il pourrait le marier. Il avança ses pions auprès du baron, mais contre toute attente le jeune Charles-Henri fut promis au dernier moment à une jeune fille de France avant qu’il n’ait pu conclure son propre projet de mariage. À sa grande contrariété une fois de plus la concession voisine lui échappait. Il avait décidé de changer son fusil d’épaule lorsque l’épidémie de fièvre envahit le pays emportant ses voisins. S’étant renseigné et sachant que la jeune veuve, fraîchement arrivée, héritait de toutes les possessions de la famille de Thouais, il poussa son deuxième fils né un quart d’heure après son aîné à s’intéresser à la jeune veuve. Méfiant par nature, il décida d’envoyer aussi sur le terrain de chasse de la dot son fils adoptif Louis Morand, qui à trente ans n’avait pas convolé. Les rumeurs de la colonie étaient venues, ses deux fils étaient très loin d’être les seuls à s’intéresser à ce nouveau parti. Il fut même assez surpris d’apprendre que des partis se présentaient de toute la Louisiane. Il était étonné, car si la dot de la jeune fille était intéressante, elle n’avait rien d’exceptionnel en apparence. Devant l’empressement général, il poussa ses fils à accélérer leur démarche. Pour plus de discrétion accompagnée de Lazare, Louis et Timecourt prirent donc le chemin de la plantation Maubeuge où ils savaient trouver la jeune veuve, sous prétexte d’aller chasser sur le lac Maurepas. Des trois jeunes gens, Louis était le plus agacé par la situation, car il savait qu’il devait si possible laisser la place à Timecourt de huit ans son cadet. Quant à Lazare, qui était là pour aider son jumeau, il ne pensait qu’à sa nouvelle idylle de La Nouvelle-Orléans la belle et douce Jeanne Sophie Estève qui l’avait subjuguée. Les trois hommes arrivèrent donc à la plantation dans des états d’esprit très différents. Lorsqu’ils aperçurent, en remontant l’allée de pacaniers que les ombres allongeaient, la silhouette de la jeune veuve tant convoitée, ils se reprirent tous. Le temps d’arriver au pied des marches de la demeure, Madame de Maubeuge les attendait les gratifiant d’un sourire de convenance. Derrière elle, crispée, se tenait Antoinette-Marie. Les trois hommes n’eurent pas le temps de leur baiser la main qu’ils virent arriver un invité que personne n’attendait, don Francisco de Leiva Y Cordoba. Laissant son attelage à un esclave, celui-ci sauta et arriva tel un coq paradant devant la maîtresse de maison. « – Messieurs, je ne m’attendais pas à autant de visites, mais c’est incontestablement un plaisir ! Je suis désolée, mon époux est absent, mais naturellement vous êtes les bienvenus. Josépha va vous conduire à vos chambres afin que vous puissiez vous rafraîchir et vous reposer si vous le désirez. Elle vous fera servir un dîner dans la salle à manger dès que vous serez prêts. Bien entendu, par souci des convenances, étant donné les circonstances, madame de Thouais et moi-même ne pourrons partager votre repas. » Les quatre hommes comprirent tout de suite que leur plan n’allait pas se dérouler tel qu’ils le voulaient et se trouvaient fort contrariés. Les quatre acolytes se retrouvèrent donc pour le repas. Ils n’eurent rien à reprocher quant à sa qualité, si ce n’était l’absence des dames, notamment celle d’Antoinette-Marie pour laquelle ils étaient tous venus. Pendant le déroulement du souper, ils se contentèrent de propos anodins bien qu’un peu tendus. Celui-ci fini, ils s’installèrent dans la galerie pour fumer un cigare.

Louis Rolland Trinquesse (Confidence

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge s’étaient de leur côté attablées dans le petit salon afin de partager leur repas. Elles ne firent pas attention tout de suite à la conversation des hommes qu’elles percevaient depuis l’autre angle de la demeure. Mais comme le ton montait entre les hommes, elles ne purent faire autrement que d’entendre et de comprendre le sujet de la dispute qui commençait. Au fil de celle-ci, Antoinette-Marie se raidissait sentant la colère monter en elle.

« – Alors Francisco ! Comment se fait-il que tu aies été amené à t’arrêter chez les Maubeuge alors que nous savons tous que tu les évites autant que faire ce peu ? » Officier dans la milice espagnole de Louisiane, don Francisco, interpellé par Lazare, lui rétorqua. « – J’étais en route pour la demeure de ton père comme tu t’en doutes. » Suspicieux, l’aîné des jumeaux reprit. « – Justement, comment se fait-il que tu n’aies pas continué ton chemin, tu ne vas tout de même pas nous prétendre que tu avais peur de te perdre. » Le ton de l’Espagnol monta, agacé par cette attaque non dissimulée. « – Tu ne serais pas en train de me chercher les poux Lazare ! Que je sache, je ne te pose pas autant de questions de mon côté ? » Timecourt répondit pour son frère. « – Nous n’avons rien à cacher, nous sommes venus pour que je puisse faire la cour à madame de Thouais. Mais toi de ton côté, tu ne peux pas en dire autant, aux dernières nouvelles ma sœur Marie Éléonore t’est promise !

– Et pourquoi donc je ne pourrai en faire autant ? Après tout, il semblerait que la dot de la petite veuve française soit bien plus conséquente que celle de ta sœur. Et ma foi si j’emportais le pactole, je ne dirai pas non. Et je vous rappelle que rien n’a été conclu quant à mon union avec votre sœur, votre père ergote encore.

– Et que fais-tu de l’honneur de celle-ci et de ma famille !

– Tant que rien n’est signé, ils ne sont pas entachés ! Les deux jumeaux échauffés par tant d’arrogance allaient sauter sur l’Espagnol, mais leur aîné, Charles de Morand, les en empêcha. « – Voyons Messieurs, nous n’allons pas régler cela avec les poings ! Pensez à nos hôtes et nous avons mieux à faire… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Antoinette-Marie Marie, livide, offensée par tant de mépris pour sa personne, se trouvait les poings serrés devant eux. « – Messieurs, si je n’avais été une femme, c’est avec moi que vous auriez à en découdre devant tant de manque de considération envers ma personne. Car s’il y a quelqu’un d’insulté ici c’est bien moi. De plus, ce n’est pas la peine de vous entre-tuer pour moi, ou plus exactement pour ma dot. Je vous rappelle que c’est encore à moi de décider à qui ma main et celle-ci reviendront. Au vu de ce que je viens d’entendre, pas un seul d’entre vous ne les obtiendra ! » Derrière elle, Nathalie de Maubeuge qui n’avait pu arrêter son amie enchaîna. « – Messieurs, vous devriez avoir honte de vous comporter comme cela sous mon toit. Comment pouvez-vous harceler mon invitée qui comme vous le savez est dans l’affliction ? Je vous prierai demain dès l’aube de bien vouloir poursuivre vos chemins. Sachez que vos familles respectives sauront à quoi s’en tenir quant à vos façons. Sur ce, passez une bonne nuit. » Les deux jeunes femmes d’un même mouvement firent demi-tour et entrèrent dans la demeure, laissant les hommes dépités par leur échec retentissant.

Chapitre 38

( Portrait d_Antoine Laurent de Lavoisier et de sa femme de Jacques-Louis David)

Nathalie et Louis Amédée de Maubeuge

Un départ précipité, Octobre 1790

Deux jours plus tard, installés confortablement dans le boudoir de sa femme, monsieur de Maubeuge apprenait le comportement des prétendants. Après avoir écouté sa femme, le marquis agacé par le manque de courtoisie de ses invités impromptus, lui répondit. « – Vous voyez Madame je vous l’avais dit, votre protégée va attirer tous les partis de la colonie comme des mouches sur du miel ! Il va falloir trouver rapidement une solution pour éloigner tous ces vautours. À mon avis, le plus simple serait qu’elle envisage de se remarier. Et si vous voulez mon avis Maximilien François de Saint-Maxent ferait un très bon époux.

– Je ne dis pas mon ami que vous n’ayez pas raison, mais il aurait plus à y gagner qu’elle, même si, ici, sa famille a bonne réputation. Elle insista sur le dernier mot afin de faire comprendre qu’elle n’était pas dupe, la dot de la jeune fille pourrait aider à redorer et la fortune et la réputation du père fortement entachée. Le marquis n’insista pas, il n’avait pas de raison de se froisser avec son épouse, quoiqu’à bien y réfléchir ce serait une solution pour améliorer ses affaires et surtout celles qui dépendaient de son ami de Saint-Maxent. Sous le regard de Josépha qui la coiffait, Nathalie de Maubeuge, qui avait suivi le même cheminement de penser que son époux, pianotait d’agacement sur sa table de toilette. Elle commençait à trouver cet empressement gênant pour son amie, dont elle aurait voulu guider les pas dans son nouvel avenir sans que tout le monde ne s’en mêle.

*

Le jour n’allait pas tarder à se lever, la pièce était envahie par la fumée des cigares, malgré les portes-fenêtres ouvertes. Un négrillon s’endormait tout en actionnant son éventail pour soulager les joueurs. La plupart d’entre eux avaient quitté petit à petit la demeure de leur hôte pour rentrer chez eux. Une servante déambulait encore autour de la table tout en servant des boissons. Don Andres Almonester avait eu de la chance une bonne partie de la nuit. Il avait lui-même décidé du choix du jeu et avait opté pour le piquet. Il ne se rappelait pas à quel moment la chance avait tourné, ni quand l’idée de perdre contre ce gredin lui était devenue intolérable. De son côté Louis Adam de Crécy souriait de satisfaction. Venu accompagner un ami, il s’était retrouvé à la table de jeu de son hôte, pour ainsi dire par hasard. Il avait dans un premier temps beaucoup perdu un argent qu’il ne possédait pas, puis progressivement il avait regagné sa mise. Cette dernière partie était vraiment un coup du sort. Il avait récupéré dans le talon le roi et le valet de trèfle, complétant sa séquence allant de l’as au sept, soit une dix-huitième, ce qui lui faisait soixante-quinze points, le tout accompagné d’une annonce d’un carré de valet. Et pour couronner le tout, il faisait capot achevant par cela son adversaire. Il jubilait, le coup était exceptionnel et il n’avait pas eu besoin de tricher. « – Mon cher, je crois que pour ce soir fini, je ne ferai pas mieux ! » L’espagnol se cabra, il y avait sur le tapis une reconnaissance de dette d’un montant exagéré, et l’idée de la payer au français l’agaçait prodigieusement, même si cela n’égratignait que de très peu sa fortune. Mais Louis Adam de Crécy avait une autre idée derrière la tête. « – Si cela ne vous ennuie pas trop, j’aimerais vous faire grâce de la moitié de votre dette en échange d’un service qui ne vous coûtera guère. » La demande surprit don Almonester. Elle l’intrigua, aussi voulut il en savoir plus.

Captain Arthur Forbes Of Culloden 1760 by Romney George

Louis Adam Crécy

– Et que pourrais-je donc pour vous de Crécy qui vaille la somme que je vous dois ?

– J’ai l’intention d’épouser la baronne de Thouais.

– La petite veuve française ?

– Oui, celle-là même. Et pour cela, il me faudrait l’appui de Monsieur le Gouverneur dont je ne suis pas vraiment sûr.

– Ce sera avec plaisir très cher ! Le créole espagnol connaissait la réponse du gouverneur et ne s’en targua pas. Cela ne lui coûtait rien et appréciait l’idée d’avoir le français pour obligé.

*

Cet après-midi d’octobre était resté couvert d’un manteau de nuages, il avait été entrecoupé d’averses. Les deux dames se rendirent à l’heure dite dans les salons du palais du gouverneur où les attendait son épouse, Madame McCarthy, pas très à l’aise, ce que ressentirent aussitôt les deux jeunes femmes. Antoinette-Marie ne se faisait pas d’illusion si le gouverneur l’avait fait venir, c’était encore pour parler des demandes en mariage qui se faisaient de plus en plus pressantes, elle espérait seulement ne pas en découvrir une nouvelle. Les femmes parlaient de tout et de rien quand le gouverneur entra enrayant aussitôt toute cérémonie et s’assit sans façon avec celles-ci. La marquise de Maubeuge et Antoinette-Marie n’étaient pas dupes de ce jeu-là. Un peu tendue, la jeune fille attendit que l’attaque soit lancée. « – Si je vous ai demandé de venir, Madame, c’est pour parler de votre avenir. » Il s’adressa à la jeune fille d’un ton qu’il voulait chaleureux. « – Votre grand deuil est aujourd’hui terminé, et sans toutefois se précipiter, il serait bon de commencer à réfléchir sur les différents partis qui se sont présentés à moi. »

La jeune fille machinalement s’éventait les yeux baissés, elle se demandait cette fois comment elle allait se sortir de cette situation qu’elle vivait comme un guêpier. Elle n’était pas idiote, elle savait écouter et regarder, si elle ne parlait guère c’est qu’elle n’avait rien à dire. Elle partait d’un principe fort simple, si ne parlait que ceux qui avaient quelque chose à dire la vie ne serait que silence. Au fil des conversations écoutées, elle comprenait de mieux en mieux les ressorts du ou des pouvoirs de la colonie. Le gouverneur ne voyant aucune réaction des trois dames reprit. « – Après réflexion, le plus à même de répondre à mes attentes serait à ce jour Louis Adam de Crécy, il n’est pas parfait je ne pousserais pas la gageure de vous le faire croire, mais c’est toutefois un bon parti, voire le meilleur à ce jour. »

Antoinette-Marie se raidit. Elle était outrée par le propos du gouverneur. Comment pouvait-il songer à la marier avec un débauché inverti notoire dont la famille était au bord de la faillite ? Elle interrompit le mouvement de son éventail qu’elle referma. Elle releva ses yeux noirs comme la nuit dans lesquels le gouverneur ne pouvait lire. Madame Maccarthy s’affaissa de dépit, car elle n’avait rien pu faire devant l’entêtement de son époux. Avant que la marquise de Maubeuge, que la colère faisait trépigner intérieurement, n’intervienne, Antoinette-Marie s’adressa à don Miró. « – Monsieur, une amie à moi, Madame la marquise de Fontenay, m’expliqua avant mon mariage avec Charles-Henri de Thouais, que nous, les femmes, n’étions que des cartes dans le jeu des hommes, et que nous n’avions au mieux qu’à plier, alors je ferai ce que vous me dites, Monsieur, j’y réfléchirai. »

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Devant l’apparente soumission de la jeune fille, le gouverneur pensa que ça avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru. Il n’avait pas terminé sa pensée qu’Antoinette-Marie décocha sa flèche verbale avec un sourire angélique que ses yeux d’encres démentaient. « – Mais, j’y songe, vous devez connaître le père de la marquise de Fontenay, c’est Monsieur Cabarrus, le banquier de votre roi ! » Le gouverneur se crispa. Voilà que cette donzelle avait pour ami un proche du roi d’Espagne. Il pensa que celle qu’il prenait pour une petite oie blanche de dix-sept ans était comme les autres une garce dont il fallait se méfier. Madame de Maubeuge sourit de satisfaction derrière son éventail. Elle était soulagée de voir que la jeune fille savait sortir les cartes de son jeu à bon escient. Afin que la répartie de la jeune fille ne prenne pas d’ampleur et qu’elle n’amena à l’avortement de ses projets, le gouverneur biaisa et conclut sur le fait que tout ceci n’était que sujet à réflexion.

Dans l’immense escalier qui descendait vers le vestibule de la demeure du gouverneur, la marquise prit le bras de sa compagne et le pressa pour lui montrer son contentement, mais aucune des deux ne dit rien de peur d’être entendue. Une fois dans la voiture la marquise éclata de rire. « Bravo, que dis-je, bravissimo ! Vous vous en êtes tiré comme une vraie courtisane ! On se serait cru à Versailles. Cela ne va peut-être pas nous aider beaucoup pour vos projets, mais au moins cela va ralentir les démarches de Don Miró. Mais il va falloir vous éloigner de tout ça, tant que rien ne sera à votre convenance, les pressions vont venir de toute part. Il serait bon que vous rentriez dans votre plantation, personne n’osera troubler votre retraite. Il faudra toutefois résoudre le problème du chaperon, car cette fois je ne viendrai pas avec vous. Tous prétendraient venir me voir pour vous approcher…

Chapitre 39

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie et mme de Maubeuge (2)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac et mme de Maubeuge

L’arrivée providentielle, Décembre 1790

Laissant les deux femmes seules après le café, Monsieur de Maubeuge se retira le dîner fini, sous prétexte de finir du courrier devant partir le lendemain pour la France. Nathalie de Maubeuge et Antoinette-Marie, assises devant la porte-fenêtre ouverte, contemplaient le jardin inondé par la lumière de la lune. Le silence dans la demeure s’installait au fur et à mesure que les gens de la maison finissaient de travailler et se retiraient dans leur quartier au fond du jardin. Madame de Maubeuge rompit le silence. « – Antoinette-Marie il faut que je vous raconte le dernier scandale qui secoue notre communauté. Vous ne la connaissez pas, bien que vous ayez dû l’apercevoir, mais Anna Rosa, la deuxième femme de Don Narcisco de Alba, la première est morte des fièvres peu après son mariage, s’est enfuie avec un jeune capitan de la garde du gouverneur ! Je sais, cela n’a rien d’original, mais c’est tellement croustillant, d’autant que don de Alba avait refusé la demande du capitaine pour aller se battre en Floride sous ses ordres. Et le plus drôle, c’est que le voilà revenu pour retrouver le foyer vide et son épouse envolée avec le beau capitaine. Il aurait mieux fait de tenir compte des recommandations de Don Andres Almonester. Celui-là même qui a appuyé la demande de Louis Adam de Crécy… » Elle fut interrompue par l’arrivée de Josépha. « – Excuser mait’esse, mais y a une dame qui vient d’a’iver.

– À cette heure ! Qui est-elle ?

– Une ma’ame de Maubou »

– Maubourg ? Et comment est-elle ?

– La figu’e et la mise fatiguée !

– Tu m’agaces, ce n’est pas une description ! Qui qu’elle soit, fais la rentrer.

Le temps que Josépha aille chercher la visiteuse tardive, la maîtresse de maison s’était levée pour la recevoir et s’avança au-devant elle. La jeune femme toute de noir vêtue avait effectivement l’air d’être fatiguée, les yeux brillants, la chevelure défaite, elle esquissa une révérence. « – Bonjour, madame, je vous prie de m’excuser de m’imposer à cette heure si tardive. Je ne sais si vous me reconnaissez, mais je suis Marie Adélaïde Maubourg votre cousine du côté de nos mères.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794– Mais c’est évident ! Suis-je sotte sur l’instant, je ne remettais pas votre nom, mais je vous reconnais. Vous êtes la petite nymphe qui courait partout lors de mon mariage. Mais, si je ne m’abuse, vous vous êtes mariée avec un créole de Saint-Domingue.

Oui, Madame, avec Monsieur Baillot de Courtelon, c’est de là que j’arrive. Je viens vous demander l’hospitalité pour quelque temps.

– Mais bien sûr le temps qu’il vous faudra. Asseyez-vous donc.

Entre-temps, Josépha était entrée avec une négrillonne, l’une portant la chocolatière et les tasses sur un plateau, l’autre quelques encas, qu’elles posèrent sur un guéridon qu’elles avaient rapproché de la jeune femme. Madame de Maubeuge ne pouvant que constater la tenue de deuil de son invité lui demanda. « – Si je puis me permettre, je ne peux que remarquer votre tenue. Vous serait-il arrivé un malheur ? » La jeune femme gênée regarda autour d’elle et prétextant la tasse de chocolat qu’elle portait à la bouche elle attendit que les esclaves soient sorties de la pièce. Nathalie de Maubeuge intriguée remarqua son manège et attendit. Josépha ayant fermé la porte derrière elle, elle posa la tasse et répondit à la question. « – J’ai perdu mon époux lors d’un grand drame. » Les deux jeunes femmes se demandaient pourquoi la narratrice faisait tant de mystères. Tout en lissant nerveusement les plis de sa jupe, elle reprit. « – Mon mari, ainsi que toute la famille et ses gens ont été massacrés par nos esclaves alors que j’étais en visite chez des voisins. » Nathalie de Maubeuge ne put retenir un cri d’effroi. C’était pour elle comme pour beaucoup de planteurs le cauchemar ultime. Les mains d’Antoinette-Marie se crispèrent sur les accoudoirs de la bergère. Marie-Adélaïde inspira un grand coup et reprit son récit, racontant sa vie et son drame. Il était évident pour ses deux compagnes qu’elle se soulageait et qu’elle évacuait tout ce qu’elle avait vécu d’horreurs. Si Antoinette-Marie, de son côté, pensait que cela n’avait rien d’étonnant, que ces gens asservis rabaissés maltraités, voire torturés, finissent par se rebeller contre leurs tortionnaires, Nathalie de Maubeuge, trouvait, elle, que cette race inférieure était bien ingrate devant tous les avantages que leurs maîtres leur apportaient. Ils les ouvraient à la vraie religion et à la civilisation, les extirpant de leur jungle sauvage où ils vivaient comme des bêtes. Elle voyait bien que certains maîtres dépassaient les bornes, elle avait toujours pensé qu’il fallait de la fermeté, mais que celle-ci avait des limites. L’histoire de la jeune femme finie, un silence s’installa entre les trois femmes. Madame de Maubeuge reprit et avec un grand sourire qui se voulait chaleureux, elle enchaîna. « – Rassurez-vous madame, vous êtes ici en sécurité, ces désastres-là n’arrivent pas chez nous. Surtout, souvenez-vous que vous êtes ma cousine et que vous pouvez rester ici autant de temps qu’il vous plaira.

– Je vous remercie, Madame, je ne vous envahirai pas trop longtemps, j’ai un pécule qui me permettra de vivre modestement, mais décemment un certain temps, et Monsieur Fleuriau essaiera de vendre au mieux ma plantation, bien qu’elle soit en triste état.

– Pour tout cela, nous pourrons demander à mon époux de vous aider afin de tirer le meilleur parti de vos subsides.

La marquise avait à peine fini sa phrase que son époux entrait dans la pièce. « – Je vous prie de m’excuser Mesdames, mais je viens d’apprendre que nous avions une invitée. » Il se courba devant la jeune femme et lui fit un baisemain. Madame de Maubeuge présenta à Marie-Adélaïde son époux qui s’annonça ravi de cette nouvelle invitée. Comme il se faisait tard et que la jeune femme était visiblement de plus en plus fatiguée, madame de Maubeuge proposa de l’accompagner jusqu’à sa chambre.

*

Marie-Adélaïde s’effondra sur son lit à peine dévêtu. Elle sombra dans un sommeil agité, entrecoupé de cauchemars dont le sujet était toujours le même, le massacre dont elle avait été absente. Aussi absurde que ce fut, elle culpabilisait de ne pas y avoir été.

 De son côté, Antoinette-Marie mit du temps à trouver le sommeil, elle réfléchissait à cette terrible aventure, elle n’avait jamais songé qu’elle pouvait courir un danger au milieu de ses gens. Hommes et femmes que par ailleurs elle ne connaissait pas. Comme beaucoup de femmes sur les plantations, elle ne connaissait que les gens de maison. Elle aurait été bien incapable de reconnaître les esclaves des champs. Elle ne savait pas non plus comment ils étaient réellement traités. Elle avait jusqu’ici songé à tout ça que de façon superficielle ! Son esprit se révoltait devant tout cet inconnu dont elle avait hérité tout à fait par hasard.

Dans son boudoir, Nathalie de Maubeuge narrait l’histoire de sa nouvelle protégée. Monsieur de Maubeuge l’écouta attentivement. « – Ma chère, il faudra faire attention à ce que cette histoire ne s’ébruite pas. Elle pourrait nous amener beaucoup de problèmes. J’espère que tout le monde saura rester plus que discret.

– Ne vous inquiétez pas mon ami, Antoinette-Marie n’est pas d’un naturel très bavard quant à madame Maubourg, elle est visiblement consciente du danger puisqu’elle a pris garde de ne pas raconter son histoire devant nos gens.

– Voilà qui est bien. En tout cas, ma chère, nous voilà avec une troisième beauté à la maison. Si vous recueillez d’aussi jolies veuves, nous allons avoir tous les partis des alentours à notre porte, quels que soient leurs âges. Souriant à son époux qui l’avait englobé dans son compliment, ce qui ne lui avait pas échappé, elle répondit. « – Ne vous inquiétez pas de cela, cette arrivée inopinée va faire notre affaire. Je cherchais justement comment Antoinette-Marie pourrait rentrer dans sa plantation avec un chaperon afin de s’éloigner de l’outrecuidance de certains messieurs. Si cela leur convient à l’une comme à l’autre, cela pourrait résoudre le problème de toutes. Je suppose que dans un premier temps madame Maubourg préférera un peu de solitude pour se remettre de ses émotions. »

*

Quinze jours plus tard, le voyage fut donc décidé au grand contentement de tout le monde. Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie s’accordèrent et se lièrent rapidement d’amitié. Ainsi que leurs âges, leurs malheurs respectifs échangés les rapprochèrent.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 031 à 34

épisode précédent

Chapitre 31

Anne, Viscountess Townshend de Sir Joshua Reynolds

Nathalie marquise de Maubeuge

février 1790, Secret dans les boudoirs

Comme chaque matin depuis sa naissance Nathalie de Maubeuge se laissait coiffer par sa nourrice Abigaël tout en lui faisant ses confidences. Au zénith de sa beauté, elle examinait d’un air détaché ses traits que le temps affinait sans les marquer. Décidément, elle appréciait ces nouvelles modes pour les coiffures qui dispensaient des pommades et poudres en tout genre. Cet engouement pour le naturel était particulièrement adapté au climat. Les robes étaient plus légères et les coiffures sans cosmétique. On les faisait bouclées, bouffées, crêpées, mais sans rien n’y ajouter, hormis des épingles et des rubans.

Comme tous les jours, depuis les lettres d’Antoinette-Marie venues de France, le marquis de Maubeuge se rendait à la capitainerie et s’inquiétait de savoir si un navire était arrivé de Nantes ou de La Rochelle, de Bordeaux ou de Bayonne. Avec quelques amis ils se mettaient à la recherche des officiers, et les soumettaient à un interrogatoire plus ou moins discret. Il voulait savoir qui étaient ces hommes dont les noms circulaient un peu partout, les Desmoulin, Marat, Danton, Robespierre. L’Europe se mobilisait-elle vraiment contre la France ? Il ramenait les journaux de Paris qu’il avait pu se procurer. Il se présenta dans le boudoir de sa femme et lui annonça les dernières nouvelles. « – J’ai appris, Madame, par le secrétaire de notre gouverneur, que Louis Adam de Crécy s’était présenté à lui afin de demander la main de votre protégée.

– Il n’aura pas attendu beaucoup de temps, on ne peut pas dire que la décence l’étouffe. Je pensais tout de même que les éventuels prétendants attendraient la fin du deuil d’Antoinette-Marie, il semblerait qu’il n’en est rien.

– Pour l’instant d’après mes sources le gouverneur ne s’est pas décidé, mais ne serait-il pas pratique que notre jeune amie épouse Georges Tremblay ? C’est un brave garçon et il saurait comment s’occuper de la plantation 

– Vous n’y pensez pas mon ami. On ne peut marier une Cambes-Sadirac dont l’arbre généalogique remonte au moins jusqu’aux croisades par les deux branches à un homme respectable, soit, mais à moitié indien et du commun ! Quant à la remarier au fils de Crécy n’est pas plus pensable, outre sa réputation, son père ne doit sa noblesse, je vous rappelle, que pour avoir enlevé sa femme, une de Crécy, alors qu’elle était destinée au couvent. Pour ne pas faire de scandale, on la lui a fait épouser. On l’a ennobli avec le nom de sa femme et on les a envoyés jusque sur les rives du Mississippi pour s’y faire oublier. Non, il y a mieux à faire !

– Soit ma chère, mais il va y avoir du monde pour prétendre à sa main avec sa fortune personnelle, et à mon avis notre gouverneur va s’en mêler, et cette fois-ci je ne pourrai rien !

– Vous peut-être ? Mais moi, avec l’aide de son épouse, qui sait ? Évidemment, ce ne sera pas aussi facile qu’avec Félicité de Saint-Maxent

– N’oubliez pas toutefois que depuis l’affaire de Saint-Maxent, il a une dent contre nous ! De plus, il ne nous fera pas de cadeaux. Conseillez donc à votre protégée de faire comme Pénélope et de trouver une solution pour tenir éloignés ses prétendants. Autrement, il se pourrait que, d’une façon ou d’une autre on la marie contre son gré.

Nathalie de Maubeuge savait pertinemment que son époux avait raison. Il fallait à tout prix trouver une solution, mais pour l’instant la seule aide qu’elle pensait pouvoir être utile était la femme même du gouverneur.

*

John Singleton Copley - Mrs Jerathmael Bowers

Madame Maccarthy

Évidemment, tout le monde sait que c’est dans le boudoir que se font ou se défont la grande histoire et la petite. On ne connaissait pas de maîtresse attitrée au gouverneur, mais sa femme ne se faisait pas d’illusions. Elle supposait qu’il devait bien exister une tisanière dans un coin de la ville qui attendait son époux. Elle lui était reconnaissante de sa discrétion. Tous les soirs avant de se coucher don Miró appréciait de passer une heure en compagnie de son épouse. Cette conversation se déroulait dans la plus grande intimité. Ce qui était dit entre ses quatre murs n’en sortait jamais. Ce soir-là après avoir parlé de choses et d’autre Madame Maccarthy demanda. « – Mon ami, puis-je me permettre de vous parler de quelque chose qui me tourmente ?

– Mais évidemment, faites donc.

– J’aimerais vous entretenir de la jeune madame de Thouais.

– La petite veuve française ? Je sais où vous voulez en venir.

Elle lui sourit et reprit. « – Est-il vrai, mon ami, que Louis Adam de Crécy est venu vous demander sa main ?

– Oui, ma chère, et il est parti persuadé de l’obtenir ! Ce dépravé ne doute de rien. Il a prétexté qu’elle lui avait été promise avant Charles de Thouais, et qu’il avait été floué. Il est vrai que ce mariage arrangerait bien la famille de Crécy, car entre l’indigo et les pertes de jeux, leur fortune vacille dangereusement. Je ne lui ai rien promis et je tiens à vous dire, madame, que je ne vous promettrai rien. De plus, sachez qu’il n’est pas le seul à avoir fait la démarche.

– Et grand Dieu, ils sont tous si pressés ?

– Il faut croire, Madame, car Timecourt Lazare Latil, l’aîné de la famille, m’a présenté sa demande. Incontestablement le but étant d’étendre leur propre plantation avec celle de la palmeraie et celle de la dot de la petite veuve. Mais tant que je serai à ce poste, il ne faut pas y songer. Il n’est pas question que je les laisse étendre leur domaine à ce point-là. Mais pour finir, j’ai eu droit au comble de l’arrogance française. Car décidément ils ne doutent de rien ces Français ! Vous ne devinerez jamais qui est venu me faire sa demande.

À partir de là, Madame Maccarthy comprit qu’elle ne pourrait pas influencer son époux dans cette histoire. Elle lui sourit et lui demanda quelle était cette dernière demande.

– C’est le deuxième fils de Saint-Maxent, c’est ce fat de Maximilien François. Bien qu’il soit sûr d’y arriver, il n’est pas question que je donne l’ombre d’une satisfaction à son père. Alors, je suis désolé, ma chère, mais, malheureusement pour l’instant, la meilleure option, c’est encore ce débauché de Crécy. Il n’y a plus qu’à espérer pour votre protégé que celle-ci ait d’autres demandes qui m’agréaient et qui lui plaisent.

Madame McCarthy comprit qui n’y avait rien à ajouter et amena son époux sur d’autres sujets de conversations.

*

Antoinette-Marie était loin de songer qu’elle était à ce point un centre d’intérêt. Mais cette fois-ci, les personnes qui se démenaient le faisaient plus dans un dessein politique que par compassion pour elle. Quelques jours plus tard, Antoinette-Marie apprit par l’intermédiaire de madame de Maubeuge la réaction du gouverneur. Aucune des deux femmes n’en connaissait les détails, mais Antoinette-Marie resta outrée et abasourdie de se rendre compte qu’encore une fois elle ne semblait pas être maîtresse de son destin. Madame de Maubeuge la rassura tant bien que mal, lui rappelant qu’elles avaient la période de grand deuil pour réfléchir à une solution.

*

Rentrée rue Dauphine une lettre attendait Antoinette-Marie.

Lettre de Marie Amélie Lacourtade

À Antoinette-Marie

Paris, le 5 janvier 1790

Ma petite sœur,

Je commencerai cette lettre par l’essentiel, il ne faut jamais désespérer. Je vais vous en apporter la preuve. Je suis mariée depuis trois ans et je désespérais d’avoir un enfant. Je vous passerai les détails, mais sachez que mon époux et moi-même avons fait tout ce que nous pouvions dans ce but. François Xavier est passé en coup de vent durant le mois d’octobre à Bordeaux et bien sachez que depuis j’attends. Enfin, j’espère dans la maternité, si tout se passe bien ce sera pour le mois de juillet prochain. Priez la vierge pour moi.

(Henrietta Middleton Rutledge)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Après les fêtes de la Toussaint, j’ai laissé mon beau-père s’occuper des affaires familiales et j’ai rejoint comme prévu mon époux à Paris. Celui-ci nous a loué sur l’île Saint-Louis un joli appartement donnant sur la Seine et avec vue sur le quai des Tournelles. Il est au premier étage et très lumineux. S’il n’est guère spacieux, quatre pièces, il est très confortable, et meublé avec goût. Mon mari l’a obtenu par l’intermédiaire de notre tante, Madame La Fauve-Moissac. Y sont déjà venus me visiter quelques amis, Élie Guadet, Armand Gensonné, Pierre Victurnien Vergniaud. Ils ne quittent guère la compagnie de mon époux.

Depuis début octobre, le roi et l’Assemblée-Nationale siègent à Paris. Ils sont continuellement surveillés par la Garde nationale pour éviter les émeutes. Depuis la prise de la Bastille, les députés ont accepté que leur pouvoir dépende de la violence populaire, et joue avec celle-ci, ce qui contrarie mon époux. Il y passe toutefois le plus grand de son temps. Je l’ai parfois accompagné afin d’écouter les discours de nos députés. Cela m’a permis de faire la connaissance de plusieurs épouses de représentants. Contrairement à moi, certaines s’impliquent vraiment, je pense notamment à Madame Roland. J’ai donc fait la connaissance de la vicomtesse Roland de la Platière, sur les bancs, de l’Assemblée, enfin dans les gradins des spectateurs. Cela l’a beaucoup amusée, que j’ai épousé un bourgeois alors qu’elle-même avait épousé un noble, car elle est la fille d’un graveur. Ayant beaucoup sympathisé, j’ai été invitée avec mon époux dans son salon de la rue Guénégaud. Il devient le rendez-vous de nombreux hommes influents tel Brissot, auquel mon époux voue une véritable admiration, Pétion, Robespierre et d’autres élites du mouvement populaire, notamment Buzot. Elle se trouve au centre d’inspirations politiques et préside un groupe des plus talentueux hommes de progrès. Vous verriez comme elle est fascinante…

… À Paris, tout est politique, toutes les conversations, tous les arts sont inspirés par elle. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, les évènements n’empêchent pas les promenades aux Tuileries ou au Palais-Royal, les théâtres font le plein. À peine arrivé, mon époux s’est empressé de m’emmener voir « Charles IX ou la Saint-Barthélemy » une tragédie de Marie-Josèphe Chénier, un ami de Danton. Cette pièce se déroule à l’époque des guerres de religion, le thème principal est le fanatisme aux prises avec l’esprit de liberté. J’ai peu apprécié la pièce, je ne saurai trop dire pourquoi. Mais je dois reconnaître que François-Joseph Talma dans le rôle de Charles IX est extraordinaire. C’est un immense succès public, mais l’Église a fait interdire la pièce dès la 33e représentation.

Le 28 décembre, je suis allé en compagnie de notre belle sœur, Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, voir au Théâtre de l’Odéon, « Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage ». C’est un drame écrit par Olympe de Gouges. Le but avoué par celle-ci est d’attirer l’attention publique sur le sort des esclaves noirs de nos colonies. Évidemment pour elle ce n’est que de la théorie et à part quelques utopistes qui peut s’y intéresser ! Par contre, notre belle-sœur est très fatiguée, elle se remet difficilement d’une fausse couche, je crois que c’est la troisième. Elle est beaucoup anémiée. Je lui ai conseillé de reprendre santé, avant de réitérer, mais j’ai bien peur qu’elle ne m’écoute. Son désir de donner un héritier à notre frère risque d’être le plus fort…

… Comme notre tante, je vous envoie mon courrier par le biais du secrétaire de Monsieur Jefferson, c’est un peu plus long, mais plus sûr. Mais comme je sais que le courrier n’arrive pas toujours à bon port sachez que Monsieur de Saige a été nommé Commandant de la Garde-Nationale à Bordeaux. Madame de Verthamon ne voit plus son salon désemplir, elle est aux anges…

Chapitre 32

( George Romney. Miss Benedetta Ramus.

Marie-Adélaïde Maubourg

Décembre 1790, Marie Adelaïde à Saint-Domingue

Le voyage n’avait pas été long, mais il avait été très éprouvant. Il n’avait duré que deux semaines, mais la traversée de la mer des Caraïbes avait été effrayante, car le navire avait essuyé une énorme tempête de plusieurs jours. La remontée du Mississippi avait été plus agréable d’autant que le temps était doux et qu’à cette période on souffrait moins des Maringouins. Marie Adélaïde Baillot de Courtelon ne se remettait toujours pas de ce qu’elle avait vécu à Saint-Domingue. Un rien là faisait sursauter, ses nerfs étaient à fleur de peau. Elle s’était très vite remise de la perte de son amant, elle avait découvert dans l’adversité que celui-ci n’avait pas de carrure. Edmond Bertrand Duras s’était empressé de conseiller à la jeune veuve un retour vers la France ou vers la Martinique. Elle avait parfaitement compris qu’il voulait se débarrasser d’elle, tant qu’elle était mariée, elle ne l’embarrassait pas. Ceci n’avait été qu’un détail dans le traumatisme qu’elle avait subi.

 Son navire accosta à la nuit, devant la nouvelle Orléans. Avec la tombée du jour, les effluves se répandaient, accueillant la jeune femme avec mille parfums et masquant celles de la pourriture des rues. Dans la plupart des maisons, les lumières étaient allumées. Le commandant l’avait accompagné jusqu’à la capitainerie. De là, elle se fit amener jusqu’à l’hôtel de Maubeuge. Elle n’avait pas eu le temps de prévenir sa cousine qu’elle ne connaissait pas vraiment par ailleurs, donc, elle ne savait pas l’accueil qu’elle allait recevoir. Se souviendrait-elle de la petite fille qu’elle avait croisée ? Aussi c’est avec anxiété qu’elle frappa à la porte.

*

Cinq ans plus tôt. Le printemps montrait son nez en ce matin de fin du mois de mars 1784, Marie-Adélaïde avait profité de la sortie de la messe matinale pour s’échapper du groupe de ses comparses et faire un tour dans le jardin du couvent où perçaient primevères, jasmins et jonquilles. Les feuilles des chênes montraient leurs bourgeons d’un vert tendre et les merles chantaient la saison nouvelle. Le dimanche les élèves du couvent avaient droit de se distraire selon leur goût, aussi elle prit son temps et poussa jusqu’au parterre des plantes médicinales dont elle aimait le mélange des odeurs. Au risque de faire jaillir des taches de rousseur, elle s’assit au soleil sur un banc et profita de ce moment de solitude. Elle avait toujours eu du mal avec la promiscuité. Elle rejoignit ses compagnes pour le déjeuner de onze heures, c’est dans le réfectoire que la mère supérieure vint la faire chercher. Elle était un peu inquiète, elle se demandait ce qu’elle avait encore bien pu faire pour mériter un sermon de la mère.

Elle était aimée autant de ses compagnes que des sœurs, mais elle était d’une nature espiègle et aimait la vie avant tout, aussi elle contournait souvent les règles. Son regard doux et tendre qu’accentuait le sourire d’une bouche bien dessinée, faisaient fondre tous ceux qui devaient la sermonner. Elle était jolie sans vraiment s’en rendre compte, un nez court, une peau de satin, une voix claire, une silhouette souple et gracieuse aux gestes élégants lui donnaient un air de nymphe échappée de la mythologie. Le plus beau de ses atouts était son opulente chevelure bouclée qui avait été rousse pendant son enfance et qui au fil du temps devenait auburn. À seize ans, elle avait une gorge ronde, une taille fine qui faisait retourner les hommes. Elle n’avait guère eu l’occasion de s’en rendre compte, car lorsqu’elle sortait du couvent c’était pour rejoindre sa mère dans une propriété de campagne où sa plus grande distraction était de monter à cheval.

Plus elle s’approchait du bureau de la mère supérieure, plus elle lissait machinalement les plis de sa robe. Elle toqua à la lourde porte derrière laquelle elle était attendue. Son entrevue fut brève. Debout face à la mère, les mains derrière le dos, elle apprit que ses parents enfin sa mère avaient demandé son retour définitif. Elle quittait le couvent. Elle n’avait pas posé de questions, trop heureuse de quitter les lieux. Elle avait l’âge de se marier comme déjà quelques-unes de ses amies. Et comme elles, elle n’attendait que ça pour passer dans l’âge adulte. Elle présageait que c’était son tour. Les mariages se faisaient presque immédiatement au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par la famille. Elle quitta le couvent avec un petit pincement de cœur, car elle savait quitter le monde de son enfance, mais elle en était aussi très contente, car elle avait toujours eu du mal à vivre ainsi enfermée.

(Elizabeth, Ramus, 1777 (George Romney) (1734-1802)

Marie-Adélaïde Maubourg

Le mariage était avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de position et d’argent, des convenances de rang et de fortune. Pour Marie-Adélaïde, le choix serait déterminé par avance par sa mère. Elle savait qu’elle ne serait pas consultée, pas plus que son père qui était grabataire depuis dix longues années. Madame Maubourg, suite à un accident sur un navire, qui avait laissé son époux paralysé, avait géré seule la maison de négoce familiale installée à Nantes, et avait su tirer son épingle du jeu malgré quelques cousins du côté de son époux, rapaces voire charognards. Son sens des affaires avait fait grandement profiter la fortune familiale.

À peine de retour dans l’hôtel particulier de la famille sur l’île Feydeau, au centre de Nantes, toute l’attention de la maisonnée tourna autour d’elle. Marie-Adélaïde eut rapidement l’assurance que l’on allait la marier très prochainement sans plus de précisions. Partie pour Paris pour régler des affaires, sa mère avait laissé des directives. C’est donc la gouvernante, qui avait été sa nourrice, qui lui annonça, très fière, l’évènement en lui donnant un renseignement sur le futur qui la flattait il était noble. Assurément, elle-même avait du sang bleu, mais sa mère avait déchu par son mariage, qu’elle-même n’avait pas choisi. Elle avait été mariée à une famille de négociants pour redorer le blason familial et aussitôt fait, on s’était empressé d’oublier son lien familial. Aussi c’était la revanche de madame Maubourg. Sa fille aînée était mariée à une riche famille du négoce nantais, Marie-Adélaïde serait mariée à un noble. Elle saisit toute l’importance de l’évènement par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l’encombrement des pièces d’étoffes, des fleurs, des dentelles apportées. Sa chambre dont les fenêtres donnaient sur la Loire était envahie par le travail des couturières à son trousseau. Elle passait ses journées en essayage de corsets, de robes, de manteaux, commandés par sa mère et elle comprit vite qu’elle ne pouvait apporter que peu de modifications à ce choix. Elle ne s’en plaint pas, elle fut même ravie de la profusion de l’ensemble qui constituait son trousseau. Elle était consciente de la fortune que composait l’ensemble et était même étonnée que tout ceci fût pour elle. Pour le mariage de sa sœur, elle avait été éblouie par tout ce qu’elle y avait vu, mais elle était trop jeune pour se rendre compte de la richesse dépensée. Madame Maubourg n’était pas dépensière, mais pour ses filles, elle n’avait pas lésiné ni sur leurs éducations ni sur leurs dots, elle avait été trop injustement rabaissée suite à son propre mariage et avait dû se battre pour maintenir le rang dans lequel elle avait été élevée.

La jeune fille n’opposait au mariage arrangé pas plus de résistance que les autres jeunes filles de son entourage. Elle s’y laissait aller, elle s’y prêtait complaisamment comme elles, son éducation l’y avait préparée. L’affection sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu’elle avait reçue de sa mère, la crainte de rentrer au couvent, la pliait à la docilité, la décidait à un consentement qu’elle n’aurait même pas eu l’idée d’objecter. D’ailleurs, c’était le mariage, et non le mari, qui la séduisait. Il faisait écho à son désir, à son rêve. Elle acceptait l’homme pour le statut de femme noble et mariée qu’il allait lui donner, pour la vie qu’il devait lui ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu’il devait lui permettre et qu’elle entrevoyait avec la constitution de sa garde-robe de femme mariée. De toute évidence, elle le préférerait bien tourné, mais d’après ses amis ce n’était pas très important, car les premiers temps passés, on les voyait peu. Sa nature romanesque l’aurait plutôt entraînée vers le grand amour, mais d’après les conseils toujours judicieux de ses amies de chambrée, il ne fallait pas l’espérer avec le mari, c’était très commun. De toute façon, le mariage l’intéressait pour aller dans le monde, aller au bal, à la promenade, à l’opéra, à la comédie, elle espérait une berline, de beaux diamants, de jolis chevaux surtout de jolis chevaux. Elle pourrait enfin mettre du rouge et des mules comme certaines mères de ses amies.

(Martin Archer Shee selfportrait

Étienne Baillot de Courtelon

Sa mère rentra quelques jours avant le mariage, celle-ci lui livra des détails sur cette union, la date, le nom de son futur époux et mit un bémol à ses espoirs de grand monde. Étienne Baillot de Courtelon, s’il était bien noble, était avant tout planteur à Saint-Domingue. Ce mariage, par la dot de la jeune fille, assurerait un supplément à la richesse déjà importante du futur époux. Son futur mari lui assurerait un confort et un statut enviable, mais il vivrait, le mariage fait, dans sa plantation. Afin d’éviter toute mauvaise surprise, elle avait toutefois, envoyé une lettre de change à une banque de « Port Aux Princes », une coquette somme qu’elle ne devrait utiliser qu’à bon escient, son époux devant subvenir à tous ses besoins. Un peu déçu de devoir se passer des promenades aux tuileries ou au Palais-Royal, voire à Versailles, son côté romanesque reprit le dessus en rêvant aux îles d’Amérique. « Et puis, ce n’était pas si mal. Tellement exotique, elle aurait sûrement pléthore de serviteurs et d’aventures » songeait-elle.

Arrivés la veille du mariage, la famille et les amis vinrent visiter, admirer, et critiquer la corbeille à laquelle rien ne manquait que la bourse, que lui remettrait son fiancé de la main à la main, après la cérémonie du contrat. Madame Maubourg ne céda pas à la vanité de choisir la nuit pour cette célébration comme cela était la mode, mais elle tenait à ce que ce mariage joue son rôle, celui de redonner du lustre à sa famille. Le mariage se déroula le mercredi 17 mars par une belle journée de printemps qui inaugurait les meilleurs auspices pour ce mariage. Le jour de la célébration, Marie-Adélaïde, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d’oranger dans son opulente chevelure, vêtue d’une robe, à petits paniers, d’étoffe de soie nacrée, portant des souliers de même tissu, fut conduite par un de ses oncles paternels à l’autel. L’annonce du départ pour l’église l’avait arrachée à son miroir dans lequel à juste titre elle se trouvait belle. Elle entra dans le temple où l’attendait son futur époux dont elle avait fait la connaissance deux jours au préalable. Celui-ci, de dix ans son aîné, bel homme, gracieux de sa personne, enchanta la jeune fille trouvant du coup que la vie était belle et qu’elle était chanceuse.

Elle se berçait des louanges qui retentissaient à ses oreilles et dont elle ne perdait pas une syllabe. Elle prononça un oui dont elle ne sentit pas les implications.

À l’issue de la messe, les deux familles se réunirent pour un grand repas, où les plaisanteries assez vives, voire salées, avec un reste de gaieté gauloise, s’amusaient de la pudeur de la jeune fille. Les époux prirent congé et allèrent se réfugier dans une maison en dehors de Nantes afin de consommer leur mariage en toute intimité. Marie-Adélaïde embrassa chaque femme conviée à sa noce, et lui donna un sac et un éventail comme le voulait la coutume puis elle partit avec son mari, un peu effrayée par l’inconnu.

Une fois seule dans le confort de la chambre nuptiale, déshabillée par une chambrière, Marie-Adélaïde en chemise de nuit, les cheveux défaits couvrant son buste, un genou sur la couche entr’ouverte, le cœur battant la chamade attendit son époux qui se préparait dans la pièce conjointe. Celui-ci entra en chemise après avoir apprécié le tableau que lui offrait la jeune fille, éteignit les chandelles pour épargner sa pudeur. Ce qui suivit resta inoubliable uniquement pour la jeune fille pour qui c’était la première fois et trouva que tout ce qu’elle avait entendu était surfait. L’heureux élu avait couché sa jeune épouse sur le dos, puis après lui avoir malaxé sa jeune poitrine, l’avait rapidement pénétrée, lui causant une vive douleur, puis repu après un bref va-et-vient, s’était couché à côté lui souhaitant bonne nuit et lui tournant le dos. Les larmes aux yeux, elle regardait le ciel de lit, pleine de déception.

Évidemment, elle en convenait, le mari auquel sa mère l’avait unie, cet homme au bras desquels elle était tombée n’était pas le mari répugnant, le gros financier ou le vieux seigneur, que son imagination avait craintivement dessiné. La jeune fille voulait bien admettre que l’homme était charmant, qu’il était courtois, galant, voire attentionné. Aussi, à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, elle s’accrochait à son rêve d’une vie faite d’amour réciproque, et dans laquelle elle serait toute dévouée à son époux, image qui avait tenté et charmée au couvent son imagination enfantine. La tendresse jusque-là refoulée s’agitait et tressaillait dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée, par elle ne savait quoi de romanesque, que son imagination tissait, brodait au moindre geste fait par son époux. Le mari de son côté, flatté par cette fièvre charmante de sentiments dont il était l’objet, se laissait aller à cette jeune adoration qui l’amusait. Il encourageait avec indulgence le romanesque de la jeune femme.

Le séjour des époux dans la campagne nantaise fut court, leur départ pour Saint-Domingue étant prévu quatre jours après leur mariage. Celui-ci se déroula sans incident notable, et trois mois plus tard ils abordaient les côtes de leur Amérique, l’île Saint-Domingue.

Chapitre 33

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Saint Domingue

Le jeune couple des Baillot de Courtelon ne s’attarda pas à Port aux Princes. La jeune épousée n’en fut guère contrariée tant elle était pressée de découvrir ce qui allait être désormais sa maison. Après avoir fait charger tout ce qu’il avait rapporté de France, en vivres, meubles, vaisselles, et fournitures diverses ainsi que leurs bagages, sur des charrettes, il fit monter sa jeune épouse dans la berline qui l’attendait avec quelques-uns de ses gens chez un négociant de ses amis.

La plantation était dans la plaine du Cul-de-sac sur le versant du Massif de la Selle, au nord de Port-au-Prince. Après sept heures de route à peine carrossable, se protégeant tant bien que mal de la poussière soulevée par les chevaux, Marie-Adélaïde aperçut la plantation Courtelon. Son époux lui montra avec fierté l’étendue de ses terres, sur les hauteurs du massif de la Selle, à une heure de la commune des Croix-des-Bouquets sur une plate-forme fertile surplombant la rivière « Grande-Rivière » et guère loin de la route nommée le « Chemin-Des-Chasseurs » qui amenait sur la côte sud de l’île à « Sale-Trou ». Marie-Adélaïde, bien que n’aimant guère la foule, trouvait le lieu toutefois bien isolé de tout. Même le village des Croix-des-Bouquets n’était qu’un rassemblement de quelques masures, quant à leurs plus proches voisins, ils devaient être à une heure du domaine de son époux. Elle sentit son enthousiasme s’affaiblir.

(Sarah Franklin Bache (1743–1808)

Andrée Baillot De Courtelon

Ils furent accueillis par Andrée Baillot de Courtelon, la tante du jeune marié. C’était une femme entre deux âges, au physique lourd sans grâce presque masculine. Après une terrible épidémie de fièvre, elle avait élevé seule Étienne et ses deux jeunes sœurs devenus orphelins. Elle avait pris en main la plantation et avait maintenu la fortune familiale en attendant que l’héritier soit en âge de prendre possession de ses biens, soit cinq ans plus tard. C’est elle qui lui avait conseillé de prendre femme en France, c’est aussi elle qui l’avait aiguillé sur la dot de Marie-Adélaïde. Pour les affaires de la plantation, elle était en contact avec Madame Maubourg et sachant qu’elle avait encore une fille à marier, elle avait tâté le terrain. Depuis le perron de la demeure, elle soupesa la jeune épouse qui descendait gracieusement de la voiture aidée par son mari. Elle fut rassurée, elle ne ferait pas ombrage à son pouvoir, car il n’était pas question qu’elle abandonne les rênes de la maison ni l’ascendant qu’elle avait sur son neveu. Elle lui fit un accueil qu’elle voulait chaleureux. Marie-Adélaïde eut un frisson intuitif en voyant le dragon qu’était cette femme. Elle comprit très vite qu’elle allait devoir lui faire la guerre pour occuper sa place de maîtresse de maison voire tout simplement sa place. Elle fut toutefois attendrie par l’accueil de la plus jeune de ses belles sœurs, une toute jeune fille sortant de l’enfance, Marie-Jeanne, qui lui fit presque la fête. Dans le flot de paroles de celle-ci, elle apprit que son aînée Anne Marie-Louise était chez des voisins pour quelques jours, mais qu’elle serait enchantée de son arrivée. Et l’avenir confirma cette certitude, les trois jeunes filles s’entendirent à merveille et devinrent les meilleures amies du monde. Et comme prévu, la guerre se déclencha très vite avec madame Tante comme il fallait dire.

Dans un premier temps, Marie-Adélaïde fut prise par le tourbillon des présentations, des visites, des petits voyages que cela impliquait, des arrangements de la vie, de l’habitation, de l’avenir. Fier de son épouse, Étienne exhibait sa ravissante femme, ce qui fit croire à celle-ci qu’il était amoureux d’elle. Ce qui devait s’avérer, être un malentendu, car lorsque Étienne se trouva en face d’une espèce de passion, il se trouva tout à coup fort effrayé. Il n’avait point pensé que sa jeune femme mettrait tant de zèle dans son nouveau rôle. Il n’avait point compté avec cette passion dans son ménage, elle ne convenait ni à son caractère ni à ses goûts. Il considérait qu’elle n’était point faite pour les gens nés et élevés comme lui. Trop habitué à être libre, trop attaché à son plaisir, l’attachement jaloux, inquiet, les bouderies, les exigences, les interrogations, l’inquisition à toute heure, les scènes, les larmes toutes les armes que Marie-Adélaïde utilisait pour attirer ou retenir son attention lui fit reprendre ses habitudes. Un peu honteux, et bien que tout cela l’échauffait, il tâchait cependant d’être poli devant les manifestations de tendresse de sa jeune femme. À ses plaintes, il répondait avec une ironie et une indifférence apitoyée. Il prenait le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu’ils ne sont pas raisonnables. Ce qui agaçait la jeune fille devenue femme qui comprenait bien qu’elle s’y prenait mal, mais n’avait personne pour la conseiller ou la guider. Puis il se fit plus rare auprès d’elle, occupé qu’il était sur la plantation. Il disparut un peu plus chaque jour de la maison. Marie-Adélaïde, la nuit, brisée d’insomnie et guettant sur son lit, entendait rentrer le cavalier. Le pas de son époux ne venait plus à sa chambre, il allait directement à la sienne, celle-ci offrait plus de liberté quant à ses nuits et ses rentrées au petit jour, parfois, au son de l’Angélus.

Il aurait été étonné d’apprendre que la jalousie de sa femme n’était pas affective, elle était revenue très vite de ce sentiment qu’elle s’était fabriquée afin de croire à son nouveau rôle. Elle était simplement envieuse de la liberté de son époux et des prérogatives qu’elle lui donnait. Qu’il découchât pour quelques négresses la laissait indifférente, même si la première fois qu’elle l’avait compris elle avait été vexée de cette préférence. Si elle lui faisait des reproches, si elle s’emportait, lui jouait la scène des attendrissements, c’était uniquement pour que ce ne soit pas trop facile pour lui, pour le faire un tant soit peu culpabiliser. Elle avait remarqué que suite à ces scènes, elle obtenait toujours quelque chose. Il essuyait tout avec un persiflage de sang-froid, l’aisance de la plus parfaite compagnie, mais en échange il lui offrit deux esclaves, quelques bijoux, la possibilité de créer un jardin d’agrément où elle prit l’habitude de se réfugier et surtout sa jument grise pommelée. Madame Tante, dans un premier temps, prit en pitié, ce qu’elle prit pour de la petitesse d’esprit de la part de la délaissée. Sur la figure de celle-ci, Marie-Adélaïde, à son plus grand agacement, semblait y lire qu’il y avait une sorte d’indécence à aimer son mari de cette façon. Mais que pouvait comprendre cette vieille fille ? Et au bout de ses larmes jouées, elle trouvait souvent le sourire de l’aînée de ses belles-sœurs lui disant. « – Eh bien ! Prenons les choses au pis quand il aurait une maîtresse, une passade, que cela signifierait-il ? Vous aimerait-il moins au fond ? » Marie-Adélaïde pensait. « – M’aime-t-il seulement ? » Elle finit par se faire une raison ou du moins le crut elle.

(Portrait après Reynolds

Marie-Adélaïde Maubourg

Dans l’ensemble, elle se fit très vite à cette nouvelle vie, elle passait son temps en promenade à cheval ou en tilbury qu’elle aimait conduire elle-même, elle s’occupait de son jardin dans lequel à l’aide du climat tout poussait. Quand elle n’était pas à l’extérieur de la « Grand-Case », nom que tous donnaient à la maison des maîtres, elle jouait à différents jeux de société avec ses belles-sœurs, jouait du clavecin pour lequel elle avait un certain don. Madame tante s’occupait du fonctionnement de la maison et des esclaves, avec un peu trop de rigueur au goût de Marie-Adélaïde, mais on lui avait fait comprendre qu’elle n’y connaissait rien. Madame Tante avait vite compris que sous l’air angélique de la jeune fille se cachait une nature indomptable. Marie-Adélaïde refusait que celle-ci lui donnât des ordres et avait vite mis le holà à ses intrusions sur son domaine privé, on ne s’occupait pas de ses esclaves personnels qui lui en étaient reconnaissants et on n’entrait pas dans son boudoir ni dans sa chambre sans y être invité. Elle n’avait rien à cacher, mais elle savait que cela crispait au plus haut point Madame Tante. Et quand elle était lasse de la supporter, elle prétextait des courses à faire et elle fuyait plusieurs jours avec ses deux belles-sœurs jusqu’à Port-au-Prince. Elle y était reçue par des amis et y était fêtée. Elle y était devenue la meilleure amie de Julie-Catherine Fleuriau de Touchelongue. C’est chez elle, alors qu’elle passait avec son époux quelques jours dans sa maison de la rue « des capitaines » pour les fêtes de la nativité, qu’elle sentit vraiment battre son cœur pour la première fois. Celui qui lui fit cet effet était Edmond Bertrand Duras fraîchement envoyé de Paris. Il fut reçu dans toutes les demeures de Port-au-Prince, et bien que provincial, il raconta les évènements parisiens, comme s’il y était, de la démission de Necker à la marche des femmes sur Versailles qui se conclut par le retour de la famille royale à Paris, en passant par la prise de la Bastille et au banquet donné par les gardes du corps de la Maison militaire considérée contre révolutionnaire. L’Assemblée, qui l’écoutait à chaque fois, connaissait la plupart des évènements, mais c’était plus vivant que les journaux ou les lettres qu’ils les avaient prévenus des évènements. Bel homme et bon orateur, sa voix chaude enivrait la gent féminine. Il était venu à Saint-Domingue pour étouffer un début de scandale à Bordeaux, avocat de formation, sa famille l’avait envoyé dans la colonie sous prétexte de régler un différend. Incorrigible, séduit par la beauté de Marie-Adélaïde, ne se préoccupant pas de la situation matrimoniale de la jeune femme, il engagea une cour effrénée qui ne reçut guère de résistance.

Chapitre 34

(John Constable peint par Ramsey Richard Reinagle

Edmond Bertrand Duras

La compensation

Cela faisait un peu plus de cinq ans qu’elle était mariée et son époux ne partageait plus sa couche depuis bien longtemps, lui préférant négresses, mulâtresses, métisses. Elle s’était reproché dans un premier temps l’absence d’enfant à venir, mais lors d’une dispute déviant sur le sujet avec Madame Tante, elle trouva sa réponse. Celle-ci l’ayant accusée d’être stérile, le début de la dispute ayant démarré sur l’absence d’une soupière dans le buffet, le ton était monté jusqu’à ce qu’une évidence arrive au bord des lèvres de Marie-Adélaïde. « Mais madame que je sache si mon époux ne m’a pas fait d’enfants, cela ne veut pas dire que ce soit de mon fait. Il n’a pas non plus de bâtard ! Et Dieu sait que pas une négresse de la plantation n’y soit passée. » Madame Tante en resta bouche bée. Elle abdiqua, sachant que la jeune femme avait raison, elle tourna les talons. Quant à Marie-Adélaïde, elle se surprit elle-même d’avoir formulé l’évidence. La culpabilité se volatilisa avec.

Edmond et Marie-Adélaïde se rencontrèrent souvent au cours de dîners, de bals, en promenade, à la messe. Ils échangèrent des sourires, des amabilités, ils se cherchaient inconsciemment dans la foule.

Mount Vernon et la Paix - Jean-Leon Gerome Ferris.jpgMadame Fleuriau, ce soir-là, avait décidé d’ouvrir des tables de jeu. C’était l’une des occupations favorites dominicaines, aussi il y eut grand monde ce soir-là. Marie-Adélaïde n’était pas en reste, car c’était une passionnée du jeu que ce soit le reversis, le brelan, le lansquenet, la bassette. Elle avait une vraie passion pour le trictrac, encore fallait-il qu’elle trouve un adversaire à la hauteur. Elle était connue pour perdre très peu, car elle avait beaucoup de mémoire et un très bon esprit d’analyse. Elle arriva une des premières dans les salons du rez-de-chaussée, mais pas la première. Elle allait retrouver la maîtresse de maison quand elle fut interceptée par Edmond Bertrand Duras qui profita de ce moment de solitude inopiné. Lui offrant un sourire éclatant et des yeux pleins de malice, elle s’exclama. « – Je ne vois que vous, Monsieur Duras, ces jours-ci !

– J’espère bien Madame ! Lui rendant son sourire.

– Et combien de temps comptez-vous rester parmi nous ?

– Tant que l’on voudra bien de moi !

– J’espère que nous aurons assez d’arguments.

– Je n’en doute pas.

– En attendant voulez-vous bien être mon partenaire au Pharaon ?

– Tant que cela sera votre bon plaisir.

Marie-Adélaïde le gratifia de son regard le plus énigmatique et passa devant lui. La soirée se passa dans la bonne humeur, entre badinage et fièvre du jeu. Marie-Adélaïde gagna comme souvent aux cartes. Son partenaire la remercia de lui avoir fait profiter de sa bonne fortune. « – Madame, c’est un plaisir de vous avoir comme partenaire, vous êtes la Fortune personnifiée !

– C’est un peu ça, Monsieur, et si vous connaissiez les femmes de ma famille, vous comprendriez.

*

Quelques jours plus tard, les Baillot de Courtelon rentrèrent dans leur domaine. Marie-Adélaïde reprit ses habitudes. Imprégnée du souvenir de Monsieur Duras, elle se levait tôt, se rendait dans son jardin d’agrément, grattait la terre, arrosait ses fleurs, coupait celles qui étaient fanées. Elle était aidée en cela d’un négrillon qui lui appartenait et, qui du haut de ses six ans était responsable du lieu. Il empêchait les animaux en tous genres de mettre du désordre dans les massifs et l’entretenait en l’absence de sa maîtresse. Le dîner prit, le plus souvent entre dames, le maître des lieux étant sur la plantation, elle faisait seller Vénus, sa jument pommelée. Après avoir vêtu sa tenue d’amazone couleur chocolat, une redingote et une jupe assortie avec traîne, elle s’en allait au fil des chemins. Cela faisait bien tiquer ses voisins de la voir non accompagnée, mais elle en avait cure. Qu’est ce qu’il pouvait lui arriver ?

*

Le soleil était à peine levé que Marie-Adélaïde se leva le sourire aux lèvres. Elle avait rêvé du bel Edmond et s’il lui avait fait la moitié des choses dont elle avait rêvé, elle serait la femme la plus comblée au monde. Suzanne lui apporta son déjeuner, qu’elle prit dans le silence pour rester le plus longtemps dans son nuage. Elle prit le temps de finir la lettre pour sa mère puis se rendit dans son havre de paix. L’heure du dîner venant, elle rentra et le partagea avec ses belles-sœurs, Madame Tante étant indisposée. Elle trouva que décidément c’était une belle journée. Le café avalé, elle laissa les deux jeunes femmes à leurs siestes. Elle monta, et se fit habiller par Suzanne. Son chapeau calé sur son front, sa tresse bâtant son dos, elle enfila ses gants et monta Vénus. L’amazone aimait sentir entre ses cuisses musclées la puissance de l’animal réagissant aux moindres de ses désirs. La cavalière partit doucement vers la route qui menait à Port-au-Prince. Elle laissait aller à son rythme sa monture avec laquelle elle était en harmonie. Abritée par la frondaison des pins, elle rêvassait, bercée par sa monture. Aussi fut-elle surprise quand en face d’elle se présenta un cavalier tout droit sorti de son songe. « – Madame Baillot de Courtelon, mes hommages ! » se ressaisissant, elle le gratifia d’un sourire radieux et interrogatif, elle lui demanda ce qui l’amenait en ces lieux. « – Mais vous ! Madame ! J’ai le plaisir d’être invité par vos voisins, les Bordier D’Aysse, qui sont des amis de ma famille. Je profitais donc de mon séjour pour vous porter mes hommages.

– Comme c’est aimable à vous, mais comme vous voyez, je pars en promenade, acceptez-vous de vous joindre à moi ? Car il n’était pas question qu’elle partage sa compagnie avec qui que ce soit.

– Ce sera avec plaisir. Vous avez raison, profitons de cette journée.

s-l1600.jpgTout en bavardant, laissant les chevaux aller à leur guise, ils avancèrent au fil de la route. La seule chose qu’ils voulaient c’était leur propre compagnie. Au bout d’un moment, il proposa de descendre de leurs montures afin de prendre un peu de repos. Ils attachèrent les chevaux au bord de la route et descendirent un sentier qui menait à la rivière. Ils s’assirent sur le tronc d’un arbre couché, et devisèrent tout en regardant l’eau coulée. Le jour se couchant Marie-Adélaïde décida de rentrer. Il la raccompagna jusqu’à sa monture et l’aida à monter en selle. Elle lui tendit la main qu’il effleura de sa bouche chaude lui procurant le frisson du désir inassouvi. « – Quand pourrais-je vous revoir, Madame

– Je me promène sur cette route tous les jours monsieur, on ne sait jamais ce que peut faire le hasard.

– Alors à très bientôt Madame !

Elle lança sa monture au trot, rayonnante de bonheur. Sous prétexte de fatigue, elle se retira dans ses appartements afin de pouvoir rêver plus tranquillement aux événements de la journée. Elle passa une nuit agitée entre extase et inquiétude, le reverrait-elle le lendemain.

Elle n’aurait pas dû s’inquiéter, il attendait l’amazone bien avant qu’elle n’apparaisse au détour du chemin où il était posté. Malgré sa fatigue due à son manque de sommeil, elle était éblouissante. Ils répétèrent ce jour-là le scénario de la veille ainsi que tout le reste de la semaine.

Comme tous les autres jours, elle rentrât radieuse, elle sauta de cheval et tendit les rênes au garçon d’écurie. Son époux l’attendait sur le perron. « – Bonsoir ! Madame, je vous attendais, car j’ai reçu une missive de Monsieur Fleuriau, une grande vente de bois d’ébène est prévue pour demain. Votre amie, Mme Fleuriau nous invite à passer quelques jours chez elle, et afin de fêter ça, elle organise une grande soirée. Votre chambrière prépare vos bagages pour cette occasion ». De contrariété, une ombre passa sur son visage qui surprit quelque peu son époux. Elle lui fit remarquer qu’elle n’aimait pas que l’on donne des ordres à Suzanne. Puis se reprenant, elle lui dit que cela n’avait pas beaucoup d’importance et justifia son énervement à la fatigue due à sa promenade. Elle allégua le besoin d’allait vérifier ce que Suzanne avait mis dans ses bagages pour quitter son époux. Une fois dans son boudoir, elle s’affala sur la marquise et se mit à réfléchir. Elle ne pouvait prévenir Edmond de sa soudaine absence et cela l’inquiétait. De plus, ce mouvement serait déplacé, elle n’avait pas de raison de le faire en dehors de l’impulsion. Anxieuse, ne voyant pas, comment elle pouvait éviter cette visite à Port-Au-Prince, ce qui surprendrait tout le monde, elle finit par abdiquer devant la fatalité. Même si cela ne la contentait pas, elle se dit que c’était un bon moyen de savoir s’il tenait à elle.

 (Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Ils partirent tôt le lendemain matin afin de profiter de la fraîcheur. Son mari lui fit remarquer qu’il la trouvait très agitée. Elle invoqua une mauvaise nuit et l’impression d’avoir oublié quelque chose. Elle prit un livre et essaya de se concentrer sur ses pages. Ils arrivèrent en début de soirée et furent reçus chaleureusement par les époux Fleuriau. Julie-Catherine se rendit compte de suite de la nervosité de son amie. Une fois, toutes les deux seules, elle lui demanda des explications, mais Marie-Adélaïde éluda toute question. Elle prétexta à nouveau la lassitude du voyage. Ne voulant pas attirer l’attention sur son état d’anxiété et se faisant une raison, elle prit sur elle et essaya d’être enjouée auprès de ses hôtes. Julie-Catherine Fleuriau était tout excitée par l’organisation au pied levé de la fameuse soirée qui était prévue pour le lendemain soir. Elle était en ébullition. Le navire négrier, dont Aimé-Paul, son époux, était le principal actionnaire, était arrivé avec un mois de retard. Heureusement, la cargaison n’avait pas été trop abîmée, et c’est pour cette raison que les Fleuriau avaient l’intention de fêter cette aubaine. Ils avaient invité tous leurs amis pour après la vente, les amenant ainsi à y participer, afin de partager ce coup de chance. Secondée par Rachel, Julie-Catherine avait fait décorer par ses esclaves toute la demeure et notamment le patio, qu’elle avait fait illuminé de centaines de bougies malgré le risque d’incendie.

Suzanne demanda pour cette occasion quelle robe voulait mettre sa maîtresse. Comme celle-ci répondît que cela lui était indifférent, la chambrière opta pour une robe en satin gris bleu à large jupe. Elle lui enfila le corset qui accentuait sa taille et ramenait ses épaules vers l’arrière projetant le galbe de sa poitrine vers l’avant. Le haut de sa robe-fourreau qui moulait son buste accentuait l’effet du corset. Elle la coiffa d’un chignon bouclé que son opulente chevelure n’obligeait pas à compléter par des postiches, d’où s’échappaient de longues anglaises qui mettaient en valeur le cou de la jeune femme qu’agrémentait une parure de saphir. Suzanne fit remarquer à sa maîtresse qu’elle ne l’avait jamais trouvé si belle. Celle-ci répondit qu’elle n’en avait cure, car elle pensait que le principal intéressé ne serait pas là. Ce en quoi elle avait tort. Elle pénétra dans le premier salon du rez-de-chaussée et machinalement vérifia sa tenue dans le reflet de la glace au-dessus de la cheminée. « – Ne changez rien, tout est parfait ». Elle sursauta et vit dans le reflet de la glace celui qu’elle croyait encore dans sa campagne. Habillé d’un habit à la française de couleur caramel, le cheveu attaché en catogan, il la gratifia d’un sourire charmeur accompagné d’une légère courbette. À sa vue, elle devint rouge pivoine et comprit qu’elle était éperdument amoureuse. « – Vous ici ! » S’exclama-t-elle. « – J’ai moi-même reçu une invitation de la part de votre amie. » La soirée parut radieuse à Marie-Adélaïde, tout le monde la trouva resplendissante. Elle passa la soirée à danser et souvent avec Edmond. Pendant son séjour, elle le revit plusieurs fois, et à chaque fois la torture du désir devint de plus en plus intense. Lorsqu’il fallut rentrer à la plantation, elle ressentit un profond soulagement.

Dès sa première promenade à cheval, elle retrouva celui qui devint aussitôt son amant.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 20 suite

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 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

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Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

Marie-Gabrielle Capet (homme à la redingote bleue

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

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Gilbert Antoine de Saint Maxent

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

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Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et PanmureLes Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

Scott Burdick  (EbonyCharcoal

Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

Scott Burdick (Salem Scle

Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

Scott Burdick (Old Salem Autumn

Marguerite Aurion

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libéreril n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 17

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Fin mai 1789. L’escale à Port-Au-Prince.

Depuis le matin Antoinette-Marie, accoudée comme souvent au bastingage de la dunette, admirait la côte de l’île. Elle gonflait ses poumons de l’air fleuri qu’elle exhalait. Elle découvrait de mile en mile une végétation luxuriante chamarrée de couleurs d’où de vastes demeures émergeaient. Elle revivait. L’escale à sainte Lucie l’avait déjà émerveillée par la douceur de l’air et la splendeur de la végétation. Sur le pont, l’équipage était énervé à l’idée d’une semaine à terre. C’était le temps que prendrait le débardage du négoce pour les colons. Situé dans la plaine du Cul-de-sac, au pied de la montagne de la Selle, le port s’étendait au fond du golfe de la Gonâve dans un site grandiose de la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue. En attendant leur mouillage, Monsieur d’Estournelles expliqua à Antoinette-Marie et sœur Élisée que le premier bâtiment élevé sur le site était un hôpital. C’étaient des flibustiers qui l’avaient construit et il avait d’ailleurs donné son nom au lieu et l’avait gardé. Après l’élimination des pirates, la région devint plus attrayante pour les Anglais, aussi afin de la protéger, le capitaine de Saint-André fut envoyé dans la baie à bord du vaisseau nommé « Le Prince », juste sous le fameux hôpital. Monsieur de Saint-André, qui avait peu d’imagination, décida de nommer l’endroit le « Port-Au-Prince », et de fonder une ville sur l’ancienne habitation Randot augmentée de celle de Messieurs Morel et Breton des Chapelles.

« La Louison » était arrivée au milieu de l’après-midi. Aux yeux des nouveaux arrivants apparut tout d’abord la rade, défendue par une forteresse, encombrée comme à son habitude d’une bonne centaine de navires. Sur les quais du bord de mer, une foule bigarrée s’activait dans une animation débordante et désordonnée. Au-delà s’étendait le damier régulier des rues qui se coupaient à angles droits. Après les démarches administratives auprès des instances portuaires, Monsieur D’Estournelles et ses compagnes de voyage se firent mener à l’hôtel des Fleuriau, sur la rue commerçante du bord de mer. Ils croisèrent peu de grands édifices, hormis l’église paroissiale, les casernes, des entrepôts et au détour d’une rue une place et sa fontaine. Les maisons de la ville étaient solides, sobres, assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du commerce, fit remarquer monsieur d’Estournelles. Les murs étaient de pierres de taille et les toits étaient couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes, certaines demeures étaient même surmontées de belles cheminées ouvragées.

Rachel (4).jpgUne grande métisse aux cheveux blancs, malgré un âge apparemment assez jeune, se présenta à eux pour les accueillir. D’allure hautaine, Rachel, la gouvernante, les reçut. Elle excusa ses maîtres absents de Port-au-Prince. Ceux-ci étaient dans leur sucrerie de Bellevue au « Cul-de-sac ». Passé la façade austère de la demeure blanchie à la chaux, ils se trouvèrent dans un vestibule donnant sur un patio à la végétation luxuriante. Rachel tapa dans ses mains, ce qui amena à vive allure deux jeunes négresses et un métis de belle stature. Elle envoya ce dernier, Achille, chercher leurs bagages sur « la Louison » et prévenir à la maison de commerce, le secrétaire des Fleuriau, de l’arrivée des invités de leurs maîtres. Devant leur absence, la gouvernante prit les choses en main et les installa confortablement à l’étage, dans des chambres donnant sur la rue et la galerie intérieure. Elle fournit Hagar à Antoinette-Marie et Pénélope à sœur Élisée pour les servir. Pour monsieur d’Estournelles, elle appela un négrillon dénommé Zéphyr.

Suivi de Béarn et Navarre, qui avaient pris l’habitude de trotter sur ses talons où qu’elle aille, Antoinette-Marie fit le tour de la chambre et du salon contigu qui lui étaient alloués. Sobrement meublées, les deux pièces ne manquaient pas de confort et n’avaient pas grand-chose à envier à certains intérieurs bordelais. La première chose que fit Antoinette-Marie fut de prendre un bain, et pour la première fois, oubliant toute décence, elle le prit nu. Elle ne supportait plus d’avoir des étoffes collées sur elle. Hagar la frotta avec des fleurs de magnolia qui, à la surprise d’Antoinette-Marie, se mirent à mousser comme du savon tout en exhalant un parfum enivrant. Pour son opulente chevelure, ce fut plus difficile, car il fallait en extirper les occupants indésirables qui avaient réussi à s’installer. Deux lavages furent effectués, un démêlage minutieux acheva le travail après le rinçage au vinaigre demandé par Antoinette-Marie. Pendant ce temps, à l’autre bout de la demeure, avaient été pris en main son linge et ses robes en linon ou mousseline, indispensables sous ce climat. Elles étaient décrassées et blanchies, comme il se devait. Sa toilette fut finie alors que le jour tombait. Délassée et se sentant propre, arborant la dernière de ses robes à la chemise en linon blanc et ses cheveux simplement tressés dans le dos, elle rejoignit ses compagnons dans le patio pour se restaurer. La table était dressée sous un palmier, il suffisait de lever la tête pour admirer un ciel couvert d’une myriade d’étoiles. Des flambeaux plantés dans le sol venaient relayer la lueur de la lune. Fatigué tous autant qu’ils étaient, aucun ne disait mot. Constant d’Estournelles dégustait un vin de France, sœur Élisée admirait une cage d’oiseaux exotiques d’une hauteur imposante, Antoinette-Marie quant à elle examinait avec envie le décor. Le patio rectangulaire, où toutes les pièces de la demeure donnaient par l’intermédiaire de la loggia, était agrémenté au rez-de-chaussée comme à l’étage, d’arcades de pierres soutenues d’une colonnade de style antique sur tout son tour. À certains endroits des plantes grimpantes montaient à l’assaut de celles-ci tout en exhibant leurs fleurs. Le centre était occupé par un bassin orné d’une fontaine dont le son cristallin ricochait contre les murs. Les invités trouvaient le décor idyllique. Rachel de sa démarche chaloupée dirigeait le service effectué par Achille et une négresse. « – Il est dommage que monsieur et madame Fleuriau soient absents, car ce sont des gens charmants. Ils sont réputés pour leur hospitalité. » Assura monsieur d’Estournelles rompant ainsi le silence. « – C’est un vrai plaisir, il est vrai. Leur sucrerie est-elle loin d’ici ?

– À une journée, nous aurons sûrement la satisfaction de les voir d’ici deux ou trois jours, je pense. C’est une des plus belles plantations de l’île et une des plus rentables. Il faut dire qu’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, comme son défunt père est très rigoureux, de plus son sens de l’équité et son respect pour ses gens, lui permet d’avoir l’un des taux de mortalité les plus faibles. Car s’il admet que ses esclaves sont des êtres inférieurs, il ne les ménage pas moins pour avoir un meilleur rendement, et il y gagne. Sans oublier que sa fortune lui permet d’avoir trois esclaves au travail par hectare de cannes aussi ils jouissent de conditions exceptionnelles. »

La conversation se poursuivit tout en dégustant des plats, tous nouveaux pour les dames. En hors-d’œuvre, on leur servit des pamplemousses roses aux crevettes et des acras de morue. Ils continuèrent par du poulet rôti aux épices, flambé au rhum, et du jambon glacé accompagné du riz aux haricots rouges. Pour le dessert, un pain patate douce et une mousse de mangue clôturèrent le souper. Pendant qu’ils dégustaient un café, Antoinette-Marie souleva un problème. Elle avait un mal fou à comprendre ce que lui disaient les gens de la maison et notamment sa chambrière, au milieu de ce patois, elle comprenait bien quelques mots, mais guère plus. Par contre, il semblait qu’eux la comprenaient. Sœur Élisée confirma, elle avait fait le même constat avec Tati Ouda sur le bateau. Monsieur d’Estournelles les rassura. « – C’est ce que l’on nomme le « créole ». Vous verrez, nous l’utilisons tous volontiers, principalement pour communiquer avec les esclaves, il est toutefois différent en Louisiane. »

Sur ce, personne ne s’attarda, heureux de trouver un lit qui ne tangua point.

*

After J Nixon, Georgina, Duchess of Devonshire, 1783, Stipple with etching (British Museum).

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie se leva avec le soleil et avec la sensation d’être reposée et pleine d’énergie. Ne sachant comment appeler Hagar, elle enfila sa robe de la veille et sortit à la recherche de quelqu’un. Du patio, Rachel l’aperçut se pencher sur la rambarde de fer forgé à l’étage. Elle frappa dans ses mains. Antoinette-Marie sursauta et vit arriver Hagar en courant. Elle remercia la gouvernante. L’esclave se confondit en excuses et courbettes pour son manque de diligence. Antoinette-Marie trouva qu’elle en faisait trop, et la calma dans ses ardeurs de soumission. Elle se fit habiller d’un caraco et d’une jupe assortie, car elle avait l’intention de profiter de son temps pour visiter la ville. Elle descendit une fois prête et retrouva monsieur d’Estournelles dans un des salons du rez-de-chaussée où il déjeunait. Elle l’accompagna et lui soumit son envie de promenade. « – C’est une excellente idée, mais je dois m’excuser de ne pouvoir vous accompagner, des affaires m’éloignent de la ville pour la journée. De plus, Rachel m’a prévenu que sœur Élisée était alitée pour l’instant. Elle n’est pas très bien. Demandez-lui de vous faire accompagner. » Elle acquiesça. Le déjeuner terminé, elle alla voir sœur Élisée qui somnolait. Après s’être assurée que ce n’était rien de sérieux, elle la laissa prendre du repos.

Après discussion avec Rachel, qui fit remarquer au passage que c’était inconvenant pour une dame de sortir à pied, car aucune voiture n’était disponible pour sa promenade, il fut convenu devant son insistance qu’elle accompagnerait Achille au marché, escortée d’Hagar. Coiffée d’un grand chapeau de paille penché sur le front, rendant l’ombrelle presque inutile, elle avançait d’un bon pas, les deux esclaves la suivant. Régulièrement, elle s’arrêtait et se retournait vers eux pour se faire indiquer le chemin. Elle n’avait pas pu leur faire admettre qu’il était plus simple qu’ils ouvrent la marche. Avec force de gestes, excuses et yeux qui roulent, ils avaient refusé même loin du regard inquisiteur de la gouvernante.

Peu de rues étaient entièrement pavées, Antoinette-Marie s’était réfugiée sur le trottoir de pierre maintenant ses jupes, le plus haut possible, afin de ne pas les tacher. Hagar et Achille quant à eux, malgré leurs pieds nus, marchaient sur la voie. Les rigoles du milieu de la rue étaient comblées d’une boue noire et puante que l’on négligeait visiblement de nettoyer. En fait, sous l’opulence apparente de la ville, Antoinette-Marie était bien obligée de constater la saleté et l’insalubrité des lieux. Plus le groupe s’éloignait des riches quartiers et s’approchait des quais, plus les maisons étaient de plain-pied. Elle entrevoyait entre leurs façades des dépôts d’immondices accumulés. Les quais encombrés de matériaux servaient de latrines à la ville, le tout dégageait des miasmes pestilentiels. Antoinette-Marie respira beaucoup mieux arrivé au marché. Celui-ci, situé sur les quais, était balayé par la brise marine qui en chassait les odeurs les plus désagréables. Elle fut impressionnée par la foule bigarrée qui se bousculait entre les étals qui couvraient une large étendue. Elle s’engagea dans la première allée au milieu du brouhaha des interpellations, des marchandages, des rires chaleureux, des sollicitations, des cris des bêtes. La population offrait un mélange de races et de couleurs des plus variées. On y croisait des blancs de toutes conditions le plus souvent accompagnés de leurs esclaves portant les vivres acquis. Des mulâtresses hautaines aux démarches chaloupées en groupe ou seules souriaient de toutes leurs dents à leurs amants lorsqu’elles les croisaient inopinément. Sous des toiles tendues servant d’abri de fortune, souvent à même le sol, les paysans des alentours proposaient les produits de leurs lopins de terre, des fruits et légumes multicolores aux saveurs exotiques, des épices aux parfums inattendus. Beaucoup de tubercules, comme les dachines, les patates douces, les madères, les malangas et les ignames, mais aussi des papayes, des cristophines, des giromons, des avocats, des gombos, des fruits à pain, et des piments, s’amoncelaient en pyramide sur des couvertures. Antoinette-Marie découvrait une multitude d’aliments qui lui étaient inconnus. Curieuse, elle goûtait ce qu’on lui tendait, grimaçant parfois aux goûts inattendus et savourant les autres. Une énorme femme noire au tignon rouge sang, à côté de ses fruits et légumes, vantait les incroyables senteurs et saveurs de ses épices. Conditionnés dans de grands sacs de toile, de petits sachets ou des bouteilles, ses condiments trônaient sur une charrette à bras. Elle vendait cannelle, vanille, poudre à Colombo, clous de girofle, anis étoilé, coriandre, gingembre et des noix de muscade sans oublier le bois d’inde, le poivre vert et l’huile carapate. Discrètement dans de petits flacons, elle recommandait des breuvages dont les vertus relevaient plus de la sorcellerie et de la superstition, ce qui inquiéta la jeune fille lorsqu’ils lui furent proposés. Gênée, tout en riant, elle refusa arguant qu’elle n’en avait pas besoin. Une grande négresse vendait à la criée des pains qu’elle portait sur un plateau en équilibre sur la tête, les mains sur ses hanches rebondies. Il y avait aussi de petits enclos retenant du gibier, des ramiers, des sarcelles, des cochons marron, des pintades. Antoinette-Marie passait dans les rangées, suivie des deux esclaves. Elle sentait les odeurs appétissantes des soupes, des grillades, que proposaient des mulâtresses et finit par accepter un bol de gombo fort épicé l’appétit venant avec les effluves. Elle regarda les pacotilles vendues par une très vieille Espagnole aux rides profondes avec qui elle échangea quelques mots. La variété des produits présentés sur le marché la surprenait. Elle observa la légèreté des tenues vestimentaires. Elle croisa bien un ou deux hommes intrigués de la voir là, avec perruques poudrées portant habit et épée, qui la saluèrent d’un levé de tricorne auquel elle répondit d’un hochement de tête. Mais le plus souvent, elle constata la simplicité de l’habit des hommes en drap léger, batiste écrue ou basin, accompagné d’une chemise blanche à dentelles avec de larges pantalons, bas de soie, de fil ou de coton, mouchoirs ou foulards de cou et l’indispensable chapeau à larges bords pour se protéger de la chaleur. Elle fut étonnée de voir certains petits blancs allant pieds nus comme les esclaves. Elle croisa une superbe métisse, l’épaule dénudée, d’immenses anneaux d’or aux oreilles, une espèce de turban sur la tête, accompagnée d’un négrillon aux vêtements assortis à ceux de sa maîtresse. Elle la toisa avec hauteur. Antoinette-Marie s’en amusa. Elle constata que les femmes, quel que soit leur rang, de l’esclave à la maîtresse, mais surtout les mulâtresses rivalisaient en toilette luxueuse. C’était à celle qui pourrait afficher le plus de broderies, de galons, de dentelles, avec une profusion de mousseline et de riches étoffes. Leur coquetterie affichait des bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues ciselées ornées, des chapeaux à ruban de soie, des mouchoirs de tête ou madras. Si cela n’avait pas été sa chevelure blonde qui se répandait en boucles dans son dos, sa mise plus simple inspirée des modes anglaises l’aurait tout de même distinguée de la foule. La chaleur commençant à l’indisposer elle proposa à Hagar de l’attendre à l’ombre du bouquet de palmiers de l’autre côté du marché. Laissant les deux esclaves faire l’achat des vivres, elle traversa le marché, évitant les propositions mercantiles et autres ne comprenant que rarement ce qui lui était dit. Sous les arbres, elle aperçut une borne sur laquelle elle s’assit pour se remettre de la chaleur et du tumulte. De là, tout en s’éventant, elle continua à étudier le marché et plus loin le port fourmillant d’embarcations en tous genres de la barque au navire de commerce ou de guerre.

Le bel Achille était le fils de Rachel, il était aussi le demi-frère d’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue. Dix-huit ans plus tôt, la belle Rachel avait été la dernière maîtresse du père d’Aimé-Paul. Le fruit de leurs relations était ce superbe métis à la peau caramel et aux yeux verts, dont les muscles saillaient au moindre de ses gestes. Il faisait pâmer toutes les femmes de la maisonnée. Il avait été affranchi avec sa mère à sa naissance. Celle-ci avait été si difficile que Rachel en avait vu ses cheveux blanchir à la stupeur générale. Aimé-Benjamin Fleuriau avait tellement eu peur de la perdre qu’il avait fait faire aussi vite que possible les papiers d’affranchissement. Et si Rachel n’avait pas eu la chance de Jeanneton Guimbelot qui lui avait donné huit enfants et s’était retrouvée « installée », elle n’en était pas moins libre. Au mécontentement de la jeune Madame Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, Rachel était gouvernante de l’hôtel Fleuriau et l’était restée à son arrivée. À peine débarquée de la plantation, l’esclave Hagar avait été subjuguée par le jeune homme. Depuis ce temps, elle soupirait auprès du beau mâle sans résultat. Elle n’avait jusque-là pas réussi à retenir son attention, aussi jubilait-elle à l’idée d’être seule en compagnie du bel Achille. Il devait acheter quelques compléments de vivres. La promenade tellement désirée par Antoinette-Marie avait permis à Hagar de les accompagner. Elle minaudait tout en ondulant, n’ayant aucun scrupule à laisser partir seule la jeune fille. Remplissant le panier qu’elle avait au bras avec les achats fais par le jeune homme. Elle profitait de chacun de ses mouvements pour dévoiler ses atouts avec force de battements de cils. Cela amusait Achille qui n’en avait cure.

D’un autre côté du marché, James Wilkinson parlementait avec un mulâtre affranchi afin d’acquérir un large chapeau de paille de sa facture quand il aperçut au loin Antoinette-Marie qui semblait chercher quelque chose ou quelqu’un. Intrigué, il perdit le fil de son marchandage, le vendeur le ramena à sa vente. Abrégeant, il paya ce que’on lui demandait au grand contentement du vendeur. Mais l’achat effectué, la jeune fille avait disparu.

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Agostino_Brunias_-_Linen_Market,_Dominica_-_Google_Art_ProjectAntoinette-Marie, trouvant le temps long, était retournée dans le marché afin de retrouver Hagar et Achille, mais après l’avoir arpenté dans tous les sens elle dut bien admettre qu’elle les avait perdus. Elle décida de retrouver son chemin par elle-même. Elle reprit donc la grande avenue puis tourna à l’angle de la maison dont elle avait remarqué les ferronneries du balcon. Le soleil était à son pic, la chaleur devenait exténuante, les rues étaient désertées pour la sieste. Plus elle avançait, plus elle admettait, que guidée par les esclaves, elle n’avait pas vraiment fait attention au chemin. Elle continuait toutefois espérant reconnaître quelque chose ou rencontrer quelqu’un qui pourrait la guider. Tout d’un coup, elle perçut plus qu’elle n’entendit la présence de l’homme qui la suivait. Celui-ci avait senti l’aubaine devant l’hésitation de la jeune fille à se diriger. Il la suivait depuis le port. Petit, trapu comme un taureau, la peau tannée par le soleil, la mise fatiguée, il se disait qu’il pourrait la détrousser, voire la trousser. Elle s’effraya et accéléra le pas espérant croiser quelqu’un ou le distancer. « – N’ayez pas peur, mam’zelle, on peut causer un petit peu, j’vous veux pas d’mal.

– Passer votre chemin, monsieur. Cessez de m’importuner.

– Mais c’est juste pour causer mam’zelle ». Il était arrivé à sa hauteur et s’était rapproché d’elle. Elle sentait son odeur aigre, mélange de sueur et d’alcool. Elle essayait de se contrôler, mais commençait à s’affoler ne voyant pas comment se sortir de ce mauvais pas. Alors qu’elle ne s’y attendait pas, il la poussa brutalement dans une ruelle si étroite que la lumière ne passait pas. Et après la clarté aveuglante du soleil, elle eut l’impression d’être engloutie par l’obscurité. Projetée à terre, elle essaya de se relever glissant dans la boue. Il la souleva par les bras et la plaqua contre le mur. Une main sur la bouche, l’autre pelotant la poitrine, le visage enfoui dans son cou, le genou forçant les cuisses instinctivement serrées de la jeune fille, l’homme haletait de plaisir. Elle fut surprise par sa force. « – Voyons ma petite dame, faut pas s’affoler comme ça, on va juste se faire un peu plaisir. Une jolie drôlesse comme toi ça doit savoir faire ça, et tu vas voir le jacquot, il a de quoi à te donner. C’est qu’il l’a lourde, le jacquot. » Antoinette-Marie se débattait de son mieux, mais elle était vraiment bloquée. Elle revivait la terreur que lui avait causée le marquis de Fontenay. Elle sentit qu’elle commençait à perdre connaissance.

*

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds, 1766. 3

Wilkinson James

James Wilkinson, surpris et intrigué par la présence d’Antoinette-Marie seul sur le marché, se mit à la chercher. Il avait été naturellement paternel avec elle, il n’aurait pas su l’expliquer, il n’avait jamais été porté sur les femmes ou plus exactement sur le sexe. Cela ne l’avait jamais vraiment attiré, il trouvait plus palpitants, l’intrigue, l’aventure, le danger. Il trouvait la montée d’adrénaline plus jouissive que ces corps-à-corps qu’il faut agrémenter de mots doux souvent sans valeur, mais de vingt ans son aîné, il l’avait trouvée attendrissante et avait développé un sentiment protecteur pour elle. Ne la trouvant visiblement pas sur les lieux, il se décida à aller vers la demeure des Fleuriau. Ce n’était pas son premier séjour dans la ville et il savait où elle se situait. Sans le savoir, il reprit à sa suite le chemin de la jeune fille. Quand il tourna rue Sainte-Cécile, du coin de l’œil il perçut le comportement bizarre d’un homme qui entraînait une femme dans un recoin. Cela le fit sourire, bien qu’il trouvât cela étrange qu’un couple, à cette heure, et dans une des rues les plus bourgeoises de la ville, vint y copuler. Il allait continuer quand un éclat sur le sol brilla et l’arrêta. Il revint sur ses pas et reprit la rue jusqu’à l’objet. Au moment de se baisser pour attraper ce qui était un bijou de femme, il perçut la lutte du couple. Tout en saisissant l’objet et le fourrant dans une poche, il interpella « – Monsieur, vous voyez bien que la petite dame n’a pas l’air d’avoir envie. » Sans le regarder, tout occupé qu’il fût à maintenir Antoinette-Marie, Jacquot répondit violemment « – Barre-toi ! Ça t’ regarde pas ! » Portant la main à sa ceinture où se trouvait coincé un mousquet, James Wilkinson reprit d’un ton plus ferme « – J’insiste, la petite dame ne veut pas ! » Le malfrat poussa violemment sa victime sur le côté, se retourna en sortant un grand coutelas. Antoinette-Marie entendit la déflagration tout en perdant connaissance. James Wilkinson avait visé le genou, l’homme s’écroula hurlant de douleur. Sans aucune pitié, Wilkinson poussa l’homme afin d’aider la jeune femme. C’est avec stupeur qu’il découvrit Antoinette-Marie. Il la prit dans ses bras et l’a sortie de la ruelle. L’homme gémissait dans son dos. « – Arrange-toi à ce que je ne te recroise jamais. Tu es un homme mort. » Le prévint-il. Et avant que les voisins attirés par le bruit ne sortent de chez eux, Wilkinson emporta la jeune fille. La demeure des Fleuriau était en fait à deux pas. Sans frapper, il pénétra dans celle-ci à la surprise générale son fardeau inanimé dans les bras. Il fut accueilli par Béarn et Navarre qui le reniflèrent avec des petits jappements. Sœur-Élisée, tout agitée arriva en courant derrière eux, elle s’inquiétait depuis un long moment déjà, car les deux chiots gémissaient depuis le départ de leur maîtresse comme s’ils sentaient quelque chose. « – Seigneur dieu, que lui est-il arrivé ? » À sa suite, fulminant de colère, Rachel accourait. Hagar sur les talons justifiait justement l’absence de la jeune femme. Devant le tableau tout le monde trembla d’effroi pour des raisons différentes. James Wilkinson rassura l’assemblée. Il expliqua qu’Antoinette-Marie avait fait une mauvaise rencontre, mais qu’il y avait eu plus de peur que de mal. On monta dans sa chambre la victime inanimée. Pendant que James Wilkinson déposait délicatement la jeune fille sur son lit, Rachel fermait les persiennes et tirait les rideaux plongeant la pièce dans le noir. Sœur Élisée, elle s’était précipitée dans sa chambre prendre sa pharmacopée. Les deux femmes la déshabillèrent. À la Suite du choc, Antoinette-Marie était tombée dans un semi-coma qui provoqua une forte fièvre. Elle délirait repoussant continuellement quelque chose devant elle. Sœur Élisée la rassurait d’une voix douce. Tout le monde s’inquiétait. Sœur Élisée ne quittait pas son chevet lui apportant tous les soins possibles. Elle lui faisait ingurgiter chaque fois qu’elle le pouvait une tisane d’écorce de saule et de tilleul pour faire tomber la fièvre et un mélange à base de fleurs d’Étoile de Bethléem réputées pour aider dans les traumatismes déclenchant un état d’abattement et de désespoir. Constant d’Estournelles restait stupéfié par l’incident. En rentrant, il avait trouvé Monsieur Wilkinson faisant les cent pas dans le patio. L’homme l’avait informé. Les deux hommes se mirent à attendre ensemble. Rachel lors de ses allers-retours dans la chambre de la jeune fille donnait des nouvelles. Elle s’inquiétait de plus en plus. « – Comment est-ce que tout ceci allait finir ? » Elle maudissait Hagar, elle maudissait cette blanche qui avec ses caprices mettait en péril l’équilibre de sa vie. « – N’allait-elle pas être chassée avec son fils ? » Elle envoya Achille chez l’Hougan interférer pour elle auprès d’Yemendja et lui chercher des amulettes pour attirer la bienfaisance des Loas. Il fallait que les esprits les aident. C’était leur dernière chance. La métisse si fière voyait son monde s’écrouler à cause d’une sale petite négresse. Le reste du jour puis de la nuit se passa dans l’attente générale. Après avoir discrètement glissé des amulettes sous le lit, Rachel s’était assise dans un coin de la pièce. Dans la chambre sombre, les deux femmes priaient l’une avec ferveur Yemendja pendant que l’autre s’adressait à son équivalent chrétien la vierge Marie. Le jour se leva avec une légère amélioration, la fièvre avait baissé, mais Antoinette-Marie délirait toujours. Ils continuèrent à attendre. Rachel se rongeait les sangs, les cernes marquaient ses yeux, ses lèvres étaient en sang tellement elle les mordait. Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROMESœur Élisée ne savait plus que faire à part prier. Le médecin, qui s’était déplacé, sur la demande de monsieur d’Estournelles avait préconisé l’attente après avoir proposé une saignée, ce qui ne lui avait pas été permis. Monsieur Morand, le secrétaire de monsieur Fleuriau, était passé régulièrement se renseigner. Ayant appris par Achille l’agression et ses conséquences, il ne décolérait pas, que ce soit justement pendant l’absence de ses maîtres. Il avait, lors de son premier passage, excusé, monsieur et madame Fleuriau. Ils étaient prévenus du drame, mais madame Fleuriau ne pouvait se déplacer. Et pour cause, elle mettait au monde le dernier héritier de la famille. Dans le silence de l’attente, on entendait quelques insectes bourdonner, les oiseaux piaillés dans la cage du patio, et les chiots qui couchaient, auprès de leur maîtresse, gémissaient de temps en temps. Ce fut le jappement de Béarn qui annonça le début du mieux. La fièvre était tombée. Tout étonnée, Antoinette-Marie reprit connaissance dans sa chambre avec à son chevet Sœur-Élisée. Avec peine, elle demanda « Comment suis-je arrivée là ? » Lui prenant la main pour la réconforter, sœur Élisée lui répondit « – C’est monsieur Wilkinson qui vous a porté secours, je vais vous donner un breuvage pour dormir, surtout ne vous inquiétez pas, je reste à vos côtés. » La malade dormit enfin d’un sommeil réparateur. Rachel dans un coin de la pièce soupira de soulagement. Il n’y aurait pas de drame. Après avoir annoncé la nouvelle à tous, elle se précipita à l’office. Elle cria « – Achille fait faire son paquetage à Hagar, elle repart d’où elle n’aurait pas dû sortir ! »

Le somnifère de sœur Élisée fit dormir Antoinette-Marie jusqu’au milieu de la matinée du lendemain. Elle ouvrit les yeux sur son amie assise à côté d’elle en train de lire, dans le fauteuil canné à côté de la fenêtre. Celle-ci lui sourit. « Avez-vous bien dormi ? Vous allez bien ?

– Oh ! Élisée, si vous saviez, quelle horreur, c’était monstrueux. Elle se mit à pleurer de toutes les larmes de son corps. Sœur Élisée l’a pris dans ses bras et la consola.

– C’est fini mon petit ange, c’est fini, vous ne risquez plus rien. Cela n’a été qu’une grande peur, allez ! Allez ! Mon petit moineau, il faut se reprendre.

– Cela va, ça va, ça va aller.

Elle avala une grande goulée d’air et essaya de sourire.

– Il y a longtemps que je dors ?

– Oui, mon ange, ça fait trois jours. Je vais appeler pour vous faire apporter à manger » comme Antoinette-Marie faisait la grimace, sœur Élisée insista. Rachel vint elle-même porter le plateau, elle en profita pour se rendre compte de l’état de la jeune fille, elle fut à nouveau rassurée. Avec un peu de chance, il n’y aurait pas d’autre conséquence que le départ d’Hagar. Elle entrouvrit les persiennes pour aérer la pièce et sortit discrètement.

À la demande de Rachel, Monsieur Morand, avait renvoyé Hagar à la plantation. La sanction était terrible, car bien évidemment c’étaient les champs de cannes qui l’attendaient et le mépris de ses congénères, car gens de maison et esclaves des champs n’avaient rien à faire ensemble. Elle avait eu beau pleurer, crier, se débattre, elle y était partie. Aussi c’est Alexandrine, tout en rondeurs et avec la peau café, qui se présenta à la suite de Rachel afin d’habiller Antoinette-Marie. Comme celle-ci montrait sa surprise devant ce changement, elle demanda où était Hagar. La gouvernante trouva que cela ne la regardait pas, mais répondit toutefois d’un ton neutre. « – Elle est repartie à Bellevue.

– Ah ! Mais pourquoi ?

Agacée, la gouvernante, trouvant la question déplacée puisque l’esclave avait été remplacée, répondit « – Mais parce qu’elle a désobéi pour pouvoir minauder avec mon Achille. Elle n’aurait pas dû vous quitter, une dame de qualité ne doit pas se promener seule.

– Mais c’est ma faute, c’est moi qui les ai laissés.

– Excusez-moi M’dame, mais elle avait des ordres ! Que croyez-vous que ma maîtresse ait pensé quand elle a appris votre malheur ? Bien heureuse, si Hagar réchappe au fouet.

Antoinette-Marie en resta sans voix. Ne disant plus rien, elle se laissa préparer.

*

Reynolds, joshua, sir, p.r.a. por ||| figure ||| sotheby's n09103lot6yx8ven PORTRAIT OF A LADY, SAID TO BE LADY CARLYLE

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Pour lui changer les idées, accompagné de James Wilkinson et de Sœur-Élisée suffisamment remise pour reprendre son rôle de chaperon, Constant d’Estournelles entraîna Antoinette-Marie en promenade. Elle sortait pour la première fois de la demeure des Fleuriau depuis le drame. Sortir avec deux hommes qu’elle ne connaissait que depuis à peine deux mois, cela pouvait paraître surprenant, mais elle leur faisait confiance. Confinés tous ensemble sur le navire, elle avait appris à les connaître. Dans la voiture en face des deux hommes qui lui servait d’images paternelles, se sentant en sécurité, bien qu’encore craintive, elle revivait. Constant d’Estournelles, face à elle, lui souriait se voulant apaisant. Il culpabilisait encore de l’avoir laissée seule, il se sentait redevable envers la jeune fille dont il avait construit l’avenir. Elle lui rendit son sourire timidement, toujours calme et affable il était pour elle la force de l’intelligence. Il la rassurait par ses conseils et tous les renseignements qu’il lui donnait à chaque instant. Elle avait vite compris que celui, qui était devenu son mentor et qui jamais ne se départait d’un calme apparent, utilisait son talent de diplomate afin de toujours montrer au mieux son point de vue. Et si manipulateur, il était, elle savait qu’il était avant tout un homme bon et ne pratiquant son talent que pour les bonnes causes. Quant à James Wilkinson, c’était autre chose. Si au premier abord l’homme ne paraissait qu’aimable, Antoinette-Marie avait découvert que c’était avant tout un guerrier avec une intelligence de chasseur aux aguets, elle avait aussi saisi que l’affection que l’homme lui portait était exceptionnelle et rare. Elle devinait chez l’homme un goût prononcé pour l’intrigue et les jeux du pouvoir obscur qu’il cachait sous des dehors bonhommes, qui ne la trompaient pas. Il l’intriguait, la fascinait, elle sentait en lui une part d’ombre mystérieuse tellement romanesque. En toute candeur, elle rendait avec naturel ces affections inattendues d’autant qu’elles étaient désintéressées. Les deux hommes de leur côté regardaient la jeune fille qu’ils avaient appris à connaître pendant le voyage au long cours, ils avaient découvert la spontanéité qui bousculait régulièrement le vernis policé, laissant à découvert l’intelligence terrienne qui ne s’en laissait pas compter. Ils s’étaient pris d’affection pour cette jeune fille qui émergeait à peine de l’enfance et dont la candeur enfantine rejaillissait parfois sous la gravité de la femme qui s’affirmait. Les liens créés par le hasard s’étaient renforcés devant les aléas du destin.

 Le trot des chevaux les conduisit au port, toute promenade menait sur les quais pleins d’animation. Elle était inquiète, c’était plus fort qu’elle, elle cherchait l’individu qui l’avait agressée. Remarquant son manège, John Wilkinson la rassura, l’homme ne pourrait plus lui faire de mal là où il était. Elle frissonna devinant quelque fin obscure et s’abstint de demander plus de renseignements. En fait, l’individu avait été retrouvé, sur la plage, mort deux jours plus tôt.

En vue du port et de ses navires, Constant d’Estournelles leur signala un navire négrier appartenant aux Nairac. Ils firent arrêter la voiture à proximité, afin d’assister au débarquement de la marchandise. Connaissant les propriétaires Antoinette-Marie était curieuse du spectacle, « L’Honorine« était de retour d’une campagne de traite au Sénégal. « – Vous savez qu’ils sont reconnus comme les plus puissants armateurs de Bordeaux avec les Gradis et les Cohen. Le plus gros de leur fortune leur vient de la traite. » Elle pencha un peu son ombrelle, car le reflet des rayons du soleil couchant sur la mer l’aveuglait. Lui indiquant la chaloupe qui accostait, Monsieur d’Estournelles expliqua. « – Les marins débarquent des « pièces d’Inde », comme on dit dans le jargon des négriers.

– Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

– Ce sont les plus beaux spécimens de noirs et donc aussi les plus chers !

– C’est un drôle de terme !

Elle vit au loin un groupe d’Africains de plusieurs hommes et de deux femmes que l’on poussait hors de l’embarcation sur le quai. La chaloupe avait déjà effectué plusieurs navettes entre le navire et le port. Des planteurs entouraient déjà le groupe entassé en prévision du marché aux esclaves.

– La vente n’aura lieu que demain ou après-demain, le capitaine se laisse le temps de redonner apparence humaine à la chiourme. Elle a souvent souffert pendant le voyage. Expliqua son compagnon.

Enchaînés à plusieurs, faméliques, chancelants, effrayés, les captifs étaient débarqués et surveillés de près, par des gardiens armés de fouets et de fusils. De là où elle était, Antoinette-Marie vit qu’on les conduisait vers une vaste baraque dressée sous un bouquet de palmiers et de cocotiers.

Lors du repas du soir, après avoir réfléchi, bien que mal à l’aise, elle se retourna vers Monsieur d’Estournelles et le regardant droit dans les yeux, elle se lança « – Je ne sais comment vous le demander monsieur d’Estournelles, mais j’aimerais, enfin non, je serais curieuse de voir la vente

Quelle vente ? demanda sœur Élisée.

 – La vente des esclaves dont nous avons vu le déchargement.

 – Mais vous n’y pensez pas Antoinette-Marie, ce serait indécent !

– Il est vrai que par décence peu de femmes viennent à ces ventes, mais qu’exceptionnellement en restant en recul, je peux vous y emmener. Mais pourquoi voulez-vous y aller ?

– Mais tout simplement parce que j’ai fini par comprendre que j’allais posséder des esclaves et que je ne sais ce que je dois en penser, même si je n’ai pas vraiment mon mot à dire.

Antoinette-Marie posa son couvert en argent à côté de son assiette, chercha ses mots et reprit. « – Depuis ma conversation avec Madame Authier, je me suis longuement interrogée. Je trouve assez singulier le fait de posséder des êtres humains comme on possède des animaux, le tout, dans l’indifférence. Cela semble normal, voire naturel à tous leurs maîtres, mais moi qui n’aie jamais rien possédé, du moins de façon évidente, cela me paraît étrange. »

VENTE D'ESCLAVE AU SURINAM. Pierre Jacques BENOIT (1782 - 1854)Constant d’Estournelles sourit et se lança dans une explication. « – Comme vous devez le savoir, cette pratique est connue depuis la plus haute Antiquité. Toutes les nations dites civilisées s’y livrent. Sans ce système, on n’aurait pas pu construire les jardins de Babylone ou les pyramides d’Égypte. Si l’on avait payé un salaire à chaque manœuvre ces chefs-d’œuvre n’auraient pu voir le jour. De plus, imaginez la détresse de nos colonies et du commerce qui en découle. Les planteurs ne pourraient produire ni café, ni cacao, ni coton, ni indigo. Sous ces latitudes, nous, occidentaux, ne pouvons faire de travaux physiques, nos santés n’y sont pas adaptées, alors si l’on devait verser un salaire aux esclaves ! Ce serait la ruine ! »

Pas vraiment convaincue, mais résignée, elle sourit et reprit sa fourchette avec laquelle elle maintint le morceau d’ananas qu’elle finit de couper. « Sans oublier rajouta sœur Élisée, qu’ils vivent dans l’indigence, nus comme des bêtes, sans connaître les bienfaits de l’évangélisation, loin de Dieu. J’ai entendu dire qu’ils sont même vendus par leurs propres rois.

– C’est vrai, en échange de pacotille.

Antoinette-Marie releva un sourcil, mais avait du mal à être persuadée par tout cet argumentaire. Mais que pouvait-elle y faire ?

*

Le lendemain, en fin d’après-midi, après les fortes chaleurs du milieu de journée, le landau des Fleuriau avait été mis à disposition de leurs invités. Antoinette-Marie avait réfléchi à sa toilette se demandant s’il y en avait une plus appropriée qu’une autre pour ce genre d’activité. Toutes circonstances de la vie étaient normalement codées, mais personne n’avait songé à lui indiquer comment il fallait se vêtir pour une vente aux enchères d’esclaves. Elle savait bien que se poser ce genre de questions était futile, mais cela la rendait perplexe. Son choix finit par se porter sur une robe à l’anglaise en toile de soie gris pâle avec manche Amadis au coude. Elle avait coordonné son fichu avec sa jupe de linon blanc. Pour se protéger du soleil, elle avait posé un chapeau de paille sur un chignon qu’elle s’était fait elle-même selon les conseils de Rose-Marie. La gentille Alexandrine n’était vraiment pas douée en ce domaine. Monsieur Constant d’Estournelles l’attendait en compagnie de monsieur Morand, le secrétaire des Fleuriau. De son côté, James Wilkinson n’était pas de la sortie, des affaires à traiter avant de partir l’avaient éloigné de la ville. Les deux hommes la complimentèrent sur sa tenue, ce qui la rassura sur la justesse de son choix.

Le marché avait été annoncé par des panneaux. Elle n’était pas très à l’aise, mais ne voulait pas reculer. La voiture décapotée, d’un luxe, qui parut inouï à Antoinette-Marie dans ces lieux, s’arrêta en retrait des planteurs qui s’étaient agglutinés sur le quai malgré la chaleur stagnante. Une estrade avait été dressée sur des barriques, devant la baraque où les captifs reclus avaient macéré. Sous sa capeline adroitement penchée sur son front, à l’abri de son ombrelle, Antoinette-Marie ne perdait rien de ce qui lui faisait penser au premier abord à un spectacle de foire. Mais les malheureux que l’on y traînait n’étaient pas les artistes d’un théâtre de saltimbanques. Gênée, elle tapotait le bois laqué de la portière. Il y avait foule autour de l’estrade. Le contremaître chargé de la vente commença son numéro avec une éloquence de bateleur. La « marchandise » du jour se faisait attendre et le public commençait à trépigner d’impatience sous les ombrelles. Après examen du public agité, contrairement à ses craintes, elle n’était pas la seule femme de l’assemblée. Un homme vêtu d’un gilet en brocard sur une chemise et un pantalon d’un blanc éclatant portant à sa ceinture deux pistolets et à la main une cravache s’avança devant l‘estrade. Il fit tinter une clochette qui annonça le début de la vente.

Il se mit à hurler « – C’est chez nous, clients et amis, que l’on trouve, je vous l’assure, la meilleure marchandise !… ».

Le premier qui fut poussé sur l’estrade était un magnifique mâle plein de morgue. Il devait faire une tête de plus que n’importe lequel des hommes de l’assemblée. Il ressemblait à la statue d’un Hercule tant il était musculeux. Il était vêtu d’un simple morceau d’étoffe qui lui ceignait les hanches et d’un lambeau jeté sur ses épaules. Monsieur Morand fit remarquer. « – C’est un magnifique Congo, le lambeau de tissu doit cacher des traces de coups de fouet, on a dû les lui infliger pour le mater. » Il s’excusa et descendit de la voiture pour aller voir de plus près ce qui l’en retournait.

– Ce grand mâle, s’écria le contremaître, est un vrai miracle de la nature ! Admirez sa beauté, mesdames, et sa musculature, messieurs. Pour couper la canne, vous ne pourrez trouver mieux !

Antoinette-Marie fut choquée d’entendre à ses côtés, une femme, entre deux âges, affichant un peu trop de bijoux à son goût, se détourner en marmonnant « – C’est un véritable monstre ! Je n’en voudrais pas pour nettoyer nos écuries… » Mais sa surprise ne s’arrêta pas là. La mise à prix, jugée exagérée, avait déclenché des récriminations. L’hercule d’ébène trouva tout de même preneur. Après une brève enchère, un planteur du Petit-Goâve, qui enfilait des gants blancs, examina son acquisition de la tête aux pieds. « – Beau sujet, constata-t-il. Il pourra faire un étalon convenable, mais ces traces de coups ne me disent rien qui vaille. » Il repartit avec le nègre, devenu sien, enchaîné et encadré par deux domestiques mulâtres qui n’en menaient pas large.

Le reste de la vente proposait quelques mâles plus ou moins aptes aux travaux d’une plantation, et des femelles robustes et saines pour les travaux domestiques qui trouvèrent acquéreurs individuellement ou par lot. Antoinette-Marie fut scandalisée lorsque des négrillons furent arrachés à leur mère, pour être vendus séparément, déclenchant des troubles. Elle jugea ce spectacle odieux. Monsieur Constant d’Estournelles voyant la mine offusquée de la jeune fille lui expliqua. « – C’est tout à fait normal que votre sensibilité soit heurtée. Ne soyez pas choquée, vous savez, c’est comme les chiens, plus on les prend jeunes, plus l’on a une chance de bien les élever. Et pour les plus intelligents, on finit même par s’y attacher. Mais il ne faut pas oublier que comme pour nos chiens, nous devons les dresser et être fermes pour être obéis. » Elle sentait bien que son compagnon était sincère, mais elle trouvait la comparaison déplacée. Le visage fermé, la mâchoire crispée, elle fixait le spectacle qui se déroulait devant elle.

Adultes et enfants s’amusaient des lamentations, des suppliques et des contorsions des mères. Revenu près du landau, Monsieur Morand s’écria.  « – Voilà bien des manières !   Ces femelles devraient comprendre que c’est pour le bonheur de ces petits moricauds qu’on les leur enlève ! Ils seront mieux nourris et plus heureux que dans leur forêt. Et puis, elles pourront en faire d’autres…

Un gros homme en sueur sous son ombrelle, à côté de lui, qui semblait être une de ses connaissances intervint « – Si j’en avais les moyens et si ma femme y avait consenti, j’aurais choisi la petite femelle nue qui se tient serrée contre sa mère. Un tanagra… Quel âge peut-elle avoir ? Douze ans ? Treize, peut-être ? »

Antoinette-Marie, tripotant son médaillon frissonna de dégoût devant ce que cela sous-entendait. La négrillonne terrorisée fut adjugée à un planteur de Porto Rico, une brute au visage ravagé par la picote. La mère eut beau s’accrocher à elle, un coup de cravache lui fit lâcher prise. Ce qui restait de la chiourme, malade, éclopé, vieux, fut bradé par lots de trois ou quatre têtes. Certains ne trouvèrent pas acquéreur.

– Et ceux-là, demanda Antoinette-Marie, que va-t-on en faire ?

– Une prochaine vente sûrement. Répondit laconiquement monsieur Morand.

Elle ne pouvait savoir qu’ils allaient plutôt nourrir les requins…

*

Deux jours plus tard, elle remontait sur le « Louison » avec ses compagnons. Après avoir contourné et longé les côtes de l’île Cuba par le nord passant au large de La Havane, le navire continua sa route sans encombre dans le golfe du Mexique.

Marek Rużyk (Les-Peintures-à-lHuile-hyperréalistes-de-Marek-Rużyk-captent-la-magnifique-Gloire-des-Navires-en-Mer-01.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

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Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille.Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée. Ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et s’était mise à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs.Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux, les mains jointes, faisait de même, espérant avoir fait le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir mise sur le bon chemin. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait elle pas choisi par opportunité une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de La Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les religieuses de son ordre qui furent mises en charge des misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de l’ordre de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. marie_incarnation_tours_38Les fondatrices du futur couvent s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle reprit sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Il y eut tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le navire s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient fait un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle découvrit que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un beau bâtiment de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle maison. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines sœurs, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient créé un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Suite à cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli.Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait faits pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.*LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIRAux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit fixant rêveusement devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la rêveuse un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, elle l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle était placée pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y trouva attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai de départ. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil.Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (162) copie.jpgMadame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai triste du départ, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans le petit salon adjacent pour lui remettre un cadeau de départ. Elle sortit du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en ouvrir le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre avait essuyé quelques larmes et revinrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui émut l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une dernière fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à l’assemblée qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes.C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en excusa son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur enfance, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements.Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle installa sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.Le trajet sur la Garonne fut nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton afin de ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement de l’embarcation. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant le cours d’eau et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait.

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac.Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente affaire. L’opération avait été faite lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un négociant de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire n’était sur les mers que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le navire était large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert faisait toute la largeur de la poupe, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre de laquelle figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave du navire et son gouvernail.Malgré l’invitation, Sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine le pied sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le navire, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Elle découvrit un décor sombre, net, tout était recouvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était installé sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir encadraient la table. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs avaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, cela pour permettre au dossier d’être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans être obligé de se glisser entre bancs et tables fixes. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui étaient au-dessus de la table du salon oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton renvoyait la lumière sur la table. Celle-ci était dressée comme pour un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un navire. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs.

L'amiral Arthur Phillip

Capitaine Duboscq

Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes autour de la table. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil ; puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et Madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son nouveau nom. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « – connaissez – vous la famille de Thouais ?– Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Galvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « – c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.– Nous étions nombreux !Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle « – comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous rejoignez votre époux à Saint-Domingue ?– Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !– Cela me rappelle lorsque j’ai fait comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne.Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ. Chacun racontant une anecdote sur ses voyages passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller.Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il était très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau de la dunette. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle trouva le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la chambre en faisant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre du plafond, elle posa sur son lit les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina la cabine tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle sœur de l’un des armateurs, elle avait avec sa compagne une cabine qui était assez grande et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits étaient en hauteur, en acajou et laiton, montés en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine, comme la chambre, avait été étudiée pour être élégante. Elle constata le travail d’ébénisterie en acajou recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés, moulurés, étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large ouverture qui donnait, comme celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu, le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires à serrure en bronze. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe comme on le lui avait recommandé. Elle se glissa sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.*Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout voyage au long cours, il se faisait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire était très lourde.Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe jouait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant était rejoint par Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, afin de canaliser les jeux du jeune passager et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les officiers qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un officier, sauf si son service l’amenait à s’y trouver. À la barre, permettant la manœuvre du gouvernail, un quartier-maître timonier maintenait la route du bâtiment, quelles que soient les circonstances.Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire, changement de quart, modification du vent, manœuvres de voilures, changements de cap, vitesse du navire… Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout près du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de transmettre des messages aux autres bâtiments de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.scene-de-pont-montrant-poulailler-barreur-et-capitaine-vers-1775L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie, à l’entrepont ou au pont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Elle comportait des châtiments terribles, comme celui de « la cale ». L’homme puni était précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et tiré de l’autre bord par un autre filin qui le ramenait à la surface après l’avoir fait passer sous la quille du bâtiment. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…La vie y était dure. Ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les hommes étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux marins se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir à l’équipage, autant que possible, de la nourriture fraîche. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dû affronter une épidémie de faible amplitude et pour cela accepta l’aide de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor. Bien que d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. Le mal avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le capitaine y fit une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la provision d’eau.Les passagers, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de descendre, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à faire une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur.Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les passagers s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de donner des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle vie. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans les mêmes conditions. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils n’étaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses habitants. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la beauté de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie que la réflexion fit sourire trouvait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.La maison était en bois, ses esclaves avaient fait du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Elle avait été construite sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là bas. Elle avait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était en tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils avaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine était à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen de se faire respecter, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait logé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier qu’elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments qu’il y a ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les logements des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtiments abritant machoquèterie (forge), tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup de travail, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Il faut continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte. Quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en avons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. – Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit, sœur Élisée.– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle trouvait la dame assez infatuée à son goût.

(Portrait of Mary Graham (1757–92), who reportedly had a relationship with Georgiana in the 1770s © National Portrait Gallery, London

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait exactement. Elle trouvait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Elle ne savait qu’en penser, elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tout le monde attendait un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque pensée. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros « ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à s’approcher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote.Une fois à l’approche, le capitaine de l’Albatros fut invité avec ses seconds à monter à bord. Ils furent invités au dîner du soir, mettant ainsi de l’animation avec les nouvelles des Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait encore décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Mais ils rassurèrent les passagers ; le fléau était en voie de finir lors de leur passage. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans son nouveau pays. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « – Antoinette-Marie, vous avez peur ?– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix, c’est comme ça ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, il faut que j’avance. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira sur son épaule. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant « de magnificence et de politesse » en Louisiane qu’en France. Elle y fait même mention d’une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs « quoique trois fois plus cher qu’à Rouen » et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.– Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.– Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes.*Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le passage de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La cérémonie, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devait rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie. Un colosse choisi parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, accroupi sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec comme spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des passagers. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers.Les jours passant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre profitant du moindre souffle d’air. Les cabines étaient devenues irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant le moindre rafraîchissement. Chacun souffrait du manque d’hygiène, Antoinette-Marie commençait à manquer de linges, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire.À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était effrayant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour le voir de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.*Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière comme à son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme était déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le capitaine fut très en colère quand il trouva la jeune fille, blanche comme un linge, cramponnée à la porte des coursives. Il lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans le monde où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Comme une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle resta le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui semblait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée » murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?– Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à côté de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu passer à côté du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’étaient des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas être si près que cela. Elles pouvaient être à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt voyant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer comme cela.*Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en MerUn peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu releva la tête vers l’horizon, mais ne vit rien. Alors qu’Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissait sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille et que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec, le second vit venir à eux, du fond de l’horizon, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on appelle des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » et aussitôt il hurla « – Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent alors au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blanche insolite, alors que le vent n’avait pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et prendre toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui avait encore Antoinette-Marie dans les bras chuta tout en essayant de la protéger. Monsieur d’Estournelles qui lisait dans sa cabine, s’était précipité, l’aida à se relever tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre sa cabine. Le petit Philippe, qui était à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eut fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il ne sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une mort violente. Les passagers étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des prières. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlant à la mort autant que leurs jeunes âges le leur permettaient. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tempête avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains navires durent mettre le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les petites Antilles.Pour se remettre et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le capitaine offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à son équipage. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle était confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle n’avait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte Lucie ayant appris par le capitaine de « l’albatros » qu’elle était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et profitèrent de la halte forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur de l’île. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, était pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer leur hôte, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps de faire quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 013 à 014

 

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Chapitre 13.

Richard Thomas

Constant Balluet D’estournelles

Février 1789. Le mariage par procuration.

Constant Balluet d’Estournelles, que tous appelaient monsieur d’Estournelles n’en était pas à son premier voyage transatlantique. Malgré les coups de vent, celui-ci avait duré trois mois avec l’escale de Saint-Domingue. Il avait laissé Madeleine à la mi-novembre dans la maison qu’il lui avait offerte dans le nouveau quartier Marigny et comme à chaque fois celle-ci lui avait fait promettre de lui revenir.

Il était originaire du sud de la France, il était le troisième fils d’une vieille famille de nobles désargentée d’Aix-en-Provence. Au vu de sa place dans sa famille, il était prédestiné à l’église. Brillant élève, il avait été envoyé à Paris, sur recommandation du recteur du séminaire de Marseille. Il était rentré au grand séminaire de Saint-Sulpice à l’âge de 19 ans. Au fil de ses études, il fut de moins en moins convaincu par la vocation que tous essayaient de lui imposer. Le hasard devait bien faire les choses. Il avait pour professeur de théologie, le père Emanuel, confesseur de la marquise de Maubeuge. Ce dernier, lors de l’été 1769, lui proposa de remplacer momentanément auprès du Marquis François Aristide de Maubeuge son secrétaire subitement tombé malade. Ce dernier de santé fragile mourut de ses maux, et le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le marquis étant satisfait de Constant, il lui demanda de reprendre le poste. Il accepta avec plaisir de quitter son futur sacerdoce pour le service du marquis. Dix ans plus tard, au printemps 1779, le marquis de Maubeuge lui demanda de rejoindre son fils, le jeune Louis Amédée, détaché par Monsieur de Rochambeau auprès des Espagnols qui luttaient contre les Anglais en Floride. Il accepta de partir pour l’aventure et suivit le fils aîné du marquis jusqu’en Louisiane. Et lorsque Louis Amédée devenu à son tour marquis de Maubeuge à la mort de son père décida de s’installer avec sa jeune épouse dans ce pays, Constant fit de même.

Il devint tout naturellement l’homme de confiance du jeune marquis, suppléant à ses activités commerciales. Cette fonction lui permit de se créer une fortune personnelle fort raisonnable, qui se composait d’un terrain avec maison dans La Nouvelle-Orléans, des parts dans des plantations de Saint-Domingue et dans différentes affaires de négoces entre l’Amérique et l’Europe. Pris par ses fonctions, il n’avait jamais songé à prendre épouse. Il avait eu quelques maîtresses plus ou moins attitrées, mais aucune ne l’avait fixé dans une vie de famille.

C’est en faisant régler une créance du marquis

Peter Adolf Hall, portrait de sa fille

madeleine Lamarche

qu’il fit la connaissance de Madeleine Lamarche. Afin de prendre possession du bien qui était constitué d’une maison et de son terrain, il avait dû expulser la jeune fille de 18 ans qu’était Madeleine. Elle y vivait seule depuis le départ de son père, sur un navire au long cours, parti pour faire fortune. Cela faisait deux ans déjà, et n’ayant plus de nouvelles, elle avait présumé qu’il était mort. Elle avait découvert, effarée un mois plutôt, que la maison qu’elle occupait était hypothéquée. Cette maison qu’elle croyait à elle lui venait de sa mère. Elle-même la détenait de la sienne.

Sa grand-mère, esclave provenant d’une plantation de Saint-Domingue, l’avait reçu en cadeau, d’un planteur de la région, à la naissance de son premier fils, et l’avait affranchie pour l’occasion. De lui, elle eut trois fils et une fille Mathilde, la mère de Madeleine. Cette dernière fut la seule à survivre à l’épidémie de fièvre jaune de l’été 1772. C’est donc Mathilde qui, à la mort de sa mère, hérita de la petite maison avec patio, accolée aux remparts de la ville.

Le jeune créole arrogant qu’était le père de Madeleine, malgré l’opposition de sa famille, planteurs à Bâton-Rouge, était venu vivre auprès de celle dont il était tombé éperdument amoureux, la belle Mathilde. Mais leur bonheur fut de courte durée. Madeleine naquit la première année de leur amour puis vinrent deux fausses couches dont la dernière entraîna la jeune mère, suite à une fièvre puerpérale, jusqu’à la tombe. Madeleine mise dans les bras d’une nourrice, il devint joueur professionnel pour vivre, il se mit à boire et petit à petit il glissa dans une lente déchéance. Une perte de jeu l’obligea à hypothéquer la maison, omettant que ce n’était pas la sienne, auprès du marquis de Maubeuge. Dans un dernier sursaut de dignité, il décida de s’engager sur un navire en partance pour l’Afrique. Il n’en revint pas.

La lettre annonçant la perte de sa maison arriva par un négrillon, un matin du mois de mai, comme Madeleine ne savait pas lire, intriguée, elle alla voir sœur Blandine au couvent des Ursulines. Celle-ci ne fut pas surprise de la voir, car Madeleine y avait été élevée et vivait de travaux de broderies que lui fournissaient les sœurs. Elle lui lut la triste nouvelle. Sous le choc, elle resta désemparée, et ne sut que faire. N’ayant plus de famille, elle ne savait où aller.

Pour la première fois, Constant d’Estournelles culpabilisa en accomplissant sa tâche. Pris de compassion devant l’abattement de la jeune fille, Constant lui proposa l’hospitalité dans sa maison, rue d’Orléans près des remparts. Bien qu’il l’occupât au demeurant fort peu, habitant la plupart du temps là où se trouvaient le marquis et sa famille, il lui proposa de tenir sa maison. Désemparée, elle accepta. Tout au début, il alla la voir afin de vérifier qu’elle était bien installée, il lui apportait des petits cadeaux, essayant de compenser sa perte et soulager sa culpabilité. Il lui ramena un couple d’esclaves pour l’aider, et petit à petit il rentra chez lui régulièrement quand le marquis était en ville. La jeune fille prit son rôle de gouvernante de la maison des remparts très au sérieux. Elle se mit à l’attendre, faisant attention aux moindres de ses besoins. Elle tenait prêt tout ce dont il avait l’utilité pour son confort. Il ne sut pas à quel moment leurs rapports avaient changé, à quel moment ils étaient devenus intimes, mais il ne pouvait plus se passer de ses instants. Lors de ses passages dans sa maison, Constant tenait à ce qu’elle partage ses repas dans le salon qui donnait sur le patio, ils mangeaient donc en tête à tête. Il la questionnait, la menant à partager sa vie de tous les jours, de son côté, il partageait ses soucis. Madeleine écoutait surprise que l’homme s’épanchât et s’intéressa à elle. Elle était flattée de cette confiance qui la propulsait dans une autre sphère. Le charme opérant, il advint ce qui devait advenir, elle devint sa maîtresse sous le regard calculateur de son esclave Naïma qui voyait là un bienfait pour tous. Lorsqu’il lui demanda de l’épouser, elle lui rappela que c’était impossible, car elle était octavonne, et son huitième de sang noir qu’elle avait dans les veines y mettait un veto. Ce n’était pas la première maîtresse de couleur qu’il avait, cela ne l’avait pas choqué, mais cela l’avait contrarié, car cette fois-ci il avait bien l’intention de fonder une famille. Il alla voir Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire, et lui demanda ce qu’il pouvait faire. Bien qu’il trouvât cela grotesque, l’homme de loi, lui proposa un contrat dans lequel il s’engageait à fournir une rente à la jeune femme, voire à reconnaître les enfants qui naîtraient de leurs relations. Constant fit rajouter la maison et son terrain. Tout fier et heureux de son action, il rentra l’annoncer à celle qui devenait sa compagne. Il lui remit le contrat et l’acte de propriété de la maison. Elle pleura de bonheur, et entre les larmes, elle lui fit jurer de ne jamais la quitter. Ce qu’il fit et, la prenant dans ses bras, il l’entraîna dans ce qui était désormais leur chambre. Et cela faisait deux ans que tout ceci s’était passé.

*

Ce matin de février 1789, il regardait le brouillard se lever sur la Garonne dévoilant les nouvelles façades de Bordeaux. La ville, en forme de croissant, appuyé sur la rivière, couverte d’une forêt de mâts, se réveillait sous le pâle soleil d’hiver. Le quai, dont presque tous les bâtiments étaient beaux et en pierres de taille, avait plus de deux lieues d’étendue. Constant d’Estournelles n’était pas venu depuis trois ans. Il constata que la ville s’était encore transformée au-delà du Château Trompette, le faubourg « des Chartrons « s’était agrandi. Il attendit midi afin qu’on l’autorisât à quitter le bord de la « belle Junon », le trois-mâts armé par les Fleuriau, et à descendre à terre.

David Anderson 1790 portrait painter Henry Raeburn peinture.

Constant Balluet D’estournelles

Il devait tout d’abord se rendre à Paris. De là à Liverpool, pour régler différentes affaires. Au retour, il s’occuperait du mariage de Charles-Henri de Thouais. Comme prévu, il se rendit à l’hôtel de Saige où il devait loger à l’aller comme au retour. Il s’y présenta accompagné d’un marin qui lui portait sa malle, alors que le clocher de l’église des Dominicains sonnait l’heure après midi. Adepte de la mode anglaise, il était vêtu d’une redingote de lainage brun d’une culotte de peau près de la jambe d’un ton plus clair et chaussé de bottes souples. Ses maîtres étant absents, Pierre-Henri, le majordome, l’installa dans la chambre d’amis de l’étage que lui avait réservé la maîtresse de maison. Constant demanda s’il était possible qu’on lui préparât un bain et si quelqu’un pouvait apporter deux bristols à leurs destinataires. Une fois seul, il les rédigea. L’un était pour le notaire, Monsieur Sarraute, qui devait entériner le mariage par procuration, d’Antoinette-Marie et du fils du baron de Thouais. Le deuxième était pour monsieur Paul Nairac, afin de solliciter un entretien dans les trois jours, car il partait le lundi suivant pour Liverpool. Pendant qu’il prenait son bain, laissant flotter son esprit, il fit le point sur les affaires qu’il devait régler.

*

Tout avait commencé un an auparavant en Louisiane à La Nouvelle-Orléans. Ce jour-là, alors qu’il répondait à du courrier pour le marquis, l’épouse de ce dernier, Madame de Maubeuge, était venue s’asseoir face à lui devant son bureau. Cela l’avait intrigué, car ce n’était pas dans ses habitudes. Elle n’était pas distante avec lui, mais était très à cheval sur les convenances et n’avait guère de tête-à-tête qui ne soit pas fortuit. Et dans leur société où le moindre mouvement des maîtres était accompagné de serviteurs, cela n’arrivait pas. « – Excusez-moi de vous déranger, Monsieur d’Estournelles, mais j’ai besoin de votre aide pour une affaire délicate que nous pourrions dire de famille, en quelque sorte. » La curiosité du secrétaire fut mise en éveil. Une affaire de famille dont il ne serait pas avisé, qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Avec une certaine gêne, ce, qui n’était guère dans sa nature la marquise de Maubeuge tout en agitant gracieusement son éventail, reprit « – Excusez-moi par avance, mais le service que j’ai à vous demander ne fait pas d’habitude partie de votre domaine d’action, mais j’ai besoin que cela reste confidentiel. La confiance, que mon époux et moi-même avons pour vous, justifie mon désir de ne point passer par un notaire, comme cela se fait couramment. » Il se demandait où voulait en venir son interlocutrice, aussi il l’assura sans arrière-pensée de sa fidélité pour la famille de Maubeuge, ce dont personne ne pouvait douter. « – C’est incontestable ! Je n’ai vraiment nulle inquiétude à ce sujet, et ce dont j’ai à vous entretenir est connu de mon époux. N’ayez crainte. Décidément, je m’y prends mal, je complique sans besoin ma demande tant elle me tient à cœur. »  Rajustant le volant de sa robe afin de garder contenance, elle lui expliqua qu’accompagné de l’abbé Huber, elle désirait qu’il règle discrètement le mariage par procuration de la sœur d’une amie très chère. Son ancien confesseur avait déjà fait les travaux d’approche, mais il fallait se mettre d’accord sur les parties concrètes, enfin négocier les parties financières. Elle l’avait rassuré sur l’honnêteté de la démarche, il n’avait pas à s’inquiéter  « Il n’y avait pas anguille sous roche ». Il n’avait d’ailleurs pas pensé un seul instant que la marquise puisse sans le prévenir le faire participer à une affaire douteuse.

N’y voyant aucune objection, il s’était donc rendu une première fois dans la paroisse de l’Ascension jusqu’à la plantation du baron de Thouais, faire une première proposition avec l’accord du parti de la fiancée. Il connaissait le baron qui avait servi sous les ordres du Marquis de Maubeuge lors de la campagne de Floride et notamment lors de la fameuse bataille de Bâton-Rouge. Il était parti à cheval de La Nouvelle-Orléans, ne voulant pas dépendre du passage éventuel d’un bateau pour s’en revenir. Il avait donc longé le Mississippi jusqu’à la plantation Maubeuge, dans la paroisse Saint-Jacques, s’y était arrêté pour vérifier que tout allait bien et régler les affaires courantes. Le lendemain, il était reparti, jusqu’à la plantation du baron. Le temps était doux, il avait laissé sa jument aller à son rythme, sous un beau soleil. Il trottait à l’ombre des chênes recouverts de leurs dentelles de mousses. La brume sur le fleuve s’était levée, laissant traîner quelques écharpes, il entendait parfois le plongeon d’un alligator que sa venue chassait, effrayant des échassiers qui s’envolaient d’un vol majestueux. De temps en temps, il passait devant l’allée d’une plantation dont il connaissait les propriétaires. Il arriva au milieu de la journée à l’église de l’abbé Hubert, dans la petite ville de « Bringier ». Après avoir collationné, il repartit avec lui jusqu’à la destination finale. Il avait troqué sa jument pour la carriole du curé. Pendant le court voyage qui restait à effectuer, le bon curé décrivit les protagonistes qu’ils allaient rencontrer, Constant découvrant peu de choses tant le monde des créoles était petit bien que sur un territoire très vaste. Peu de faits restaient inconnus de tous. Les secrets de famille difficiles à protéger. Ils pénétrèrent au milieu de l’après-midi dans la plantation de la palmeraie, qui tenait son nom des palmiers, que le baron avait fait venir de Floride, et qui auraient dû pousser le long de l’allée, si un cyclone, l’année précédente, ne les avait tous déracinés. Le baron se rendant aux forces de la nature les avait remplacés par des chênes comme beaucoup de ses voisins.

Constant constata la bonne tenue de la plantation. Il apercevait les esclaves penchés sur les cannes à sucre. Les champs s’étendaient presque à perte de vue. Un homme blanc à cheval vint vers eux, il les salua après s’être présenté comme étant le contremaître de la plantation et envoya un esclave prévenir le maître. Il les invita à aller se rafraîchir, indiquant d’un geste l’allée qui contournait un tertre assez vaste et aboutissait derrière lui à un bungalow où logeait le maître. Les élévations de terrains étaient rares en Louisiane, ce qui surprit Constant, d’autant qu’il y en avait une autre derrière le logement. Cette dernière servait de surélévation à un bâtiment cossu qui contenait écurie et réserves, comme allait le découvrir le visiteur. Il fut reçu par une femme indienne qui s’avéra être la mère du tout jeune contremaître. Celle-ci installa les visiteurs sous la véranda avec des rafraîchissements, en attendant que les maîtres arrivent.

Sacajawea

Dewache Tremblay

 était venue en Louisiane depuis le Canada avec son fils et son mari suite à la chute et la capitulation de Montréal. Ils avaient immigré avec le baron et sa famille. Elle s’occupait du foyer de ce dernier, la baronne de Thouais et son propre mari n’étant plus. Elle était aidée en cela par la concubine du baron, une esclave, ayant réputation de beauté, ce que Constant ne put vérifier. Ils attendirent une bonne heure que le baron et son fils soient prévenus et revenus des champs éloignés, sur lesquels ils besognaient. Le baron, d’une approche froide et brutale, était un homme mûr de taille moyenne, ventripotent, qui dégageait une autorité incontestable. On le disait violent et sans pitié. Son fils, de nature plus effacée était un jeune homme affable, charmant avec une jolie tournure. Constant, qui l’avait déjà croisé dans les bals de La Nouvelle-Orléans, connaissait le succès de son avantageux physique. Visiblement écrasé par le tempérament du père, il acquiesçait à chacune des remarques de son père, ce qui visiblement l’agaçait. Après avoir pris une collation, le baron tint à faire visiter la plantation tout au moins les bâtiments. Tout en marchant, il demandait à Constant et au curé les conditions du mariage. Les informations données, prémices d’un contrat le satisfaisant, il donna son accord, sans même demander celui de son fils. De retour au bungalow, le baron montra le talus naturel, entre eux et le fleuve, qui s’élevait d’environ deux mètres. Il expliqua qu’il s’engageait à y faire élever une demeure digne de sa future belle-fille. Il ne l’avait pas fait jusque-là n’en voyant pas la nécessité.

Huit mois plus tard, Constant était revenu une deuxième fois, dans le but de faire signer au baron et à son fils leurs parties du contrat de mariage. La réponse positive quant à l’acceptation de Charles-Henri comme parti était arrivée en septembre. Le baron de Thouais s’était alors déplacé à La Nouvelle-Orléans pour la mise en forme finale du contrat de mariage.

 L’automne 1788 avait été calme, il n’y avait pas encore eu de cyclones. Constant était donc allé apporter le document rédigé et l’esquisse de Madame Vigée-Lebrun représentant une très jolie jeune fille. Il supposait que le modèle avait été amélioré par l’artiste, car il ne se leurrait pas, il allait conclure la vente de la jeune fille. Il en connaissait toutes les contreparties, le montant de la dot, concession donnée par le gouverneur. Le physique de la jeune fille n’était qu’un plus et cela n’avait de l’importance que pour la progéniture avenir. Il entra dans l’allée de la plantation sur sa jument, un anglo-arabe dont il était très fier. Sur le tertre, d’où s’élevait un nuage de poussière, il trouva le baron et un jeune homme en chemise, manches retroussées, donnant des ordres à des esclaves. À sa surprise le premier étage de l’habitation avait pris forme. Il était construit sur un soubassement de brique. Il arrivait alors que les esclaves effectuaient une opération délicate. Ils installaient l’une des colonnes qui soutiendraient le toit et les vérandas. Il ne bougea pas, attendit que ce soit fini. La chose faite le baron lui fit un signe pour qu’il s’approche. « Nous avons pris un peu de retard dans la saison. Mais vous voyez, je tiens mes engagements, ça prend tournure. Avec un peu de chance, Dieu nous épargnera ses colères ! » S’exclama le baron, au-dessus du tumulte, fier de son œuvre. « – C’est du bois de cyprès, l’architecture en sera simple, ce sera un peu rustique, mais elle aura de l’allure ! » Constant sourit, et félicita le maître d’œuvre. Élevée sur le tertre, la bâtisse, à vue d’œil, serait spacieuse. Elle dominerait le fleuve et c’était peu courant. Ce serait un réel avantage pour la demeure, car l’une des plus grandes craintes des habitants de la région hormis les ouragans et les fièvres, c’étaient les débordements du fleuve. « – Georges, je vous laisse la suite des opérations, je vais régler notre affaire avec Monsieur d’Estournelles ». Un esclave ayant pris le cheval du visiteur, celui-ci suivit sur le pas de la promenade le maître des lieux. Ils allèrent s’installer sous la véranda du bungalow, le baron envoya chercher son fils. Pendant que celui-ci arrivait, Constant sirota une limonade qu’une très belle quarteronne lui avait servie. Il supposa que c’était la concubine du maître dont il avait entendu vanter la beauté sans la voir jusque-là. Le baron, quant à lui, lut le document afin d’en vérifier la teneur. Constant attendait le fiancé pour dévoiler le portrait de la promise. Charles-Henri de Thouais descendit de cheval devant les marches du bungalow et les monta nonchalamment. Il ôta son large panama, coiffe naturelle sous ses latitudes et salua courtoisement le messager. Il prit un verre de limonade que lui tendait la quarteronne avec un sourire attendri. Il paraissait peu intéressé par la démarche. Orphelin très jeune, abandonné par son père entre les mains d’une esclave à peine plus âgée que lui, il avait vite écarté tout intérêt pour la vie. Lorsque son père était revenu de sa guerre, il s’était retrouvé sur cette terre, qui devait être à lui un jour. Il avait vite compris qu’avant ce jour, il n’aurait pas son mot à dire, et s’était contenté de subir la tyrannie de son père. Son apparente indifférence à tout était son moyen de se protéger de la vie. Après deux ou trois échanges, Constant dévoila le portrait, et pour la première fois, il vit un éclat dans le regard du jeune homme, son père lui prit des mains. « – Ah ! voilà une gracieuse personne, elle fera honneur à notre famille ! Tu ne dis rien Charles ?

– Il n’y a rien à rajouter, elle semble parfaite. Et comme le reste vous convient, tout est parfait !

Sans rien montrer, Constant resta ébahi par l’échange, il avait vraiment l’impression d’avoir fait une vente. Il trouvait la situation malsaine, bien que banale, ce n’était qu’un contrat de mariage comme tant d’autres.

De retour à La Nouvelle-Orléans, il avait fini d’organiser son voyage et était parti pour le vieux continent, chercher la fiancée.

L’autre affaire, qui l’amenait sur l’ancien continent, était une association qu’il devait concrétiser entre son maître, Monsieur Nairac et Monsieur Moore de Liverpool. Elle aurait pour but la création d’une entreprise de fret et de négoce ayant pour marchandise principale les esclaves et le coton dont la culture se développait de plus en plus dans le sud de l’Amérique et notamment en Louisiane, chaque parti ayant déjà l’habitude de ces marchés. L’idée en était venue au marquis de Maubeuge qui voyait la canne à sucre, et surtout l’indigo, petit à petit remplacer par le coton, et comme les balles de coton partaient vers les manufactures anglaises, autant servir d’intermédiaire.

*

Madame de Verthamon, madame La Fauve-Moissac et Antoinette-Marie, rentrèrent en fin d’après-midi, après avoir participé aux bonnes œuvres de la première. L’hôpital Saint-André était gorgé de miséreux. L’hiver particulièrement pénible avait multiplié les victimes qui souffraient déjà de la faim. Elles firent de leur mieux pour réconforter les malheureux tout en étant conscientes que c’était une goutte d’eau dans l’océan. Elles avaient quitté les lieux, muettes de compassion et de fatigue. À chaque fois elles se rendaient compte à quel point leurs situations étaient enviables et leurs actions bien insignifiantes, bien qu’indispensables pour tous ces gens.

Evelina, par Fanny Burney.jpgPierre-Henri prévint sa maîtresse de l’arrivée inopinée de monsieur d’Estournelles. Antoinette-Marie, qui montait l’escalier, sentit son sang se retirer de son visage, elle avait reconnu le nom de l’émissaire. Cette fois-ci, il n’y avait plus de retour possible. De toute façon, les nouvelles qu’elle avait réussi à avoir de Pierre Vergniaud n’étaient pas à son avantage et lui avaient fait abandonner tout espoir de son retour vers elle. Rose-Marie, qui était partie aux nouvelles, n’avait eu que des ragots. On racontait qu’il avait repris sa liaison avec l’actrice de la Comédie française. Vrai ou pas, il n’avait pas essayé de la joindre, elle avait beaucoup pleuré dans le giron de sa chambrière puis avait repris le dessus tant bien que mal. Depuis qu’elle était chez madame de Verthamon, elle avait réalisé à quel point sa situation à Cambes était précaire et sans avenir. Elle savait que ce mariage organisé était une chance même si les émois de son cœur lui disaient le contraire. Elle continua à monter l’escalier le cœur lourd sachant qu’elle devait avancer coûte que coûte.

Rose-Marie la trouva assise sur la méridienne dans la pénombre du soir, les yeux dans le vide fixant la fenêtre. Elle s’assit à côté d’elle et la prit dans ses bras. « Voyons mon cœur, il faut vous reprendre, je viens vous préparer pour le repas, vous êtes attendue à la salle à manger ». La jeune fille se redressa et se laissa habiller et coiffer. Elle avait retourné la situation dans tous les sens. Elle ne voyait pas de raison de refuser cet avenir, bien qu’il la terrorisât maintenant qu’elle était au pied du mur.

Madame de Verthamon s’était excusée de son absence lors de l’arrivée de son invité. Constant d’Estournelles avait balayé ses excuses, protestant que personne ne pouvait savoir la date précise de son débarquement, et de toute façon cela lui avait permis de se rendre présentable auprès de ses hôtes. Monsieur de Saige lui demanda comment s’était passé le voyage. Il enchaîna ensuite sur une succession de questions sur la Louisiane, La Nouvelle-Orléans et le négoce. Alors qu’ils conversaient à bâtons rompus, madame La Fauve-Moissac descendit avec Antoinette-Marie, qu’elle avait été cherchée dans sa chambre. Elle avait compris qu’il fallait aider sa nièce à trouver du courage. Constant vit entrer la jeune fille blanche comme un linge, les yeux noirs brillants de fièvre, un sourire timide étirait sa bouche. Elle repoussa une de ses boucles qui tombaient sur son front et esquissa une révérence lorsqu’elle fut présentée. Il s’exclama avec sincérité  « – Madame Vigée-Lebrun vous a rendu hommage sur le portrait que j’ai été amené à présenter. Moi qui pensais qu’elle vous avait avantagé, comme c’est souvent le cas pour ce type de portrait. En fait, elle est en dessous de votre charme. » Il était sincèrement ému de la fragilité qui se dégageait d’Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à un oiseau pris au piège. Timidement, elle le remercia, madame de Verthamon proposa de passer à table. Antoinette-Marie se détendit touché par la gentillesse de l’homme. Celui-ci s’excusa de ne pas avoir un portrait de son fiancé, car La Nouvelle-Orléans ne possédait pas de portraitiste de qualité. Mais elle pouvait lui faire confiance, celui-ci était joli garçon et fort aimable. Le succès qu’il avait auprès des demoiselles en était la preuve. Elle le remercia pour sa description. Elle parla peu écoutant tout ce qu’il disait sur son futur pays. Sous le coup de l’émotion, les questions ne lui vinrent pas.

Monsieur d’Estournelles parti deux jours après ayant réglé la première partie de ses affaires et ayant réussi à apprivoiser et à rassurer la jeune fille.

*

Rose-Marie Bordenave 003.JPGRose-Marie était, ce jour-là, bien décidée à parler à Antonin, elle avait demandé à madame de Verthamon l’autorisation de prendre son dimanche. Celle-ci le lui avait accordé. Remarquant que sa chambrière était très nerveuse, Antoinette-Marie lui demanda quelle était la source de son agitation. Un peu gênée, elle lui confia que ne voulant pas la déranger elle avait omis de lui dire qu’elle était enceinte. « – Mon Dieu d’Antonin ? Vous allez avoir un enfant, mais c’est merveilleux ! » S’enflamma la jeune fille.

– Enfin, dans un sens  oui. Mais tout d’abord, je ne sais pas l’effet que cela va faire à Antonin. Et Madame de Verthamon ne me gardera pas à son service si je ne suis pas mariée. Et nous ne pouvons pas nous permettre ce manque à gagner surtout avec ce que j’ai dans le ventre !

Antoinette-Marie découvrait des problèmes dont elle n’avait nullement conscience. Elle reprit « – de toute façon, Antonin va t’épouser, il a intérêt, et si jamais ça tourne mal, je t’emmène en Louisiane ! » Rose-Marie était touchée, mais cela ne faisait pas son affaire. Elle ne se voyait pas fille mère et encore moins dans un pays de sauvage, ce qu’elle se garda bien de lui dire.

Comme convenu, après la messe, elle attendit son galant, assise sur une borne, au bout des fossés du chapeau rouge. Il ventait, elle serrait son châle de laine brune contre elle. Le soleil perçait entre les nuages, ce qui la réchauffait un peu. Une bonne heure se passa avant qu’elle aperçoive sa gabarre. Elle ne s’inquiéta pas outre mesure, habituée à suivre les impératifs des marées qui modifiaient les temps de navigation sur le fleuve. Elle se distrayait de l’activité du port. Comme elle était connue dans le quartier, nul ne pensait à l’importuner, et ceux qui s’y frottaient, malgré tout, se faisaient assaisonner de remarques cinglantes. Antonin, aidé de quelques garnements, traîna la gabarre sur la rive du fleuve qui servait de quai puis il rejoignit la jeune fille. Elle ne s’était pas approché le sol étant trop bourbeux. Il l’embrassa, lui prit le bras et l’entraîna vers le quartier Saint Seurin dans une petite auberge où ils avaient leurs habitudes. Après avoir collationné, profitant des éclaircies, il l’entraîna dans la campagne avoisinante. Prenant son courage à deux mains, elle toussota et se lança « – Mon Antonin, j’ai une question importante à te poser. » Le jeune homme la regarda avec étonnement, n’étant pas habitué à ce ton solennel. Avec un sourire il l’encouragea à poursuivre. « – Voilà, envisages-tu de fonder une famille ? » Il trouva cela un peu brutal, mais savait déjà où elle allait en venir. Il avait remarqué son ventre qui s’arrondissait et sa poitrine qui s’alourdissait. Il avait bien deviné ce qui se passait, mais il n’avait pas su comment aborder le sujet. Il avait même demandé conseil à Bertrande. Celle-ci lui avait dit « – Si la fille est sérieuse, il faut te passer la corde au cou, mon grand, t’as pas le choix ! » Il avait donc bien l’intention de faire sa demande, mais quand et comment ? Cela était une autre histoire. Voilà qu’elle lui coupait l’herbe sous les pieds. Avec un sourire ironique, il répondit « – Un jour, sûrement ! »  La mine de la jeune fille se déconfit et elle se demanda comment lui faire comprendre. Antonin s’amusait du tourment qu’il causait à sa compagne, mais n’eut pas le cœur à faire durer son supplice. « – Bécasse, je sais bien où tu veux en venir. Tu crois que je n’ai pas vu ton ventre pousser vers l’avant ! Et maintenant, tu voudrais que je t’épouse ! » La jeune fille piquée au vif devint rouge et monta sur ses grands chevaux. « – Et bien ce serait la moindre des choses, non ? » s’amusant de sa colère, il répondit « – C’est vrai, je pourrai y réfléchir, cela pourrait même s’envisager.

– Comment ça, cela pourrait s’envisager ? Tu me prends pour qui ? » Le trop-plein d’émotion et de tension lui amenait les larmes aux yeux. S’attendrissant, il l’a pris dans ses bras, elle résista mollement, et tout doucement lui dit «  – bien évidemment que je vais t’épouser et pas à cause du baigneur. Je vais le faire pour pouvoir passer ma vie avec toi. »

De retour à l’hôtel de Saige, ne voulant pas attendre, elle demanda un entretien à madame de Verthamon. Elle fut surprise devant l’urgence de la demande de la jeune fille. Elle connaissait la chambrière et la savait sérieuse. Elle avait même refusé les avances de son époux. D’habitude, il se contentait par discrétion des actrices du théâtre, mais il avait eu du mal à résister aux appâts de la jeune fille. L’ayant appris, Madame de Verthamon lui en avait su gré, sans pour autant lui dire. Comme elle lui faisait confiance, elle se l’était attachée personnellement, jusqu’à l’arrivée d’Antoinette-Marie. Elle lui accorda donc l’autorisation de se marier. Elle la garderait à son service bien évidemment, le plus longtemps possible, et si malgré le mariage et l’enfant, elle voulait rester, il n’y aurait pas de problème.

Chapitre 14.

Louise-Élisabeth Vigee le Brun : Comtesse de Cérès, 1784

Thérésa Cabarrus

Mi-mars 1789. L’arrivée de Térésa Cabarrus.

Il pleuvait depuis le matin sans discontinuer lorsque la berline pénétra dans le hall de l’hôtel. En même temps qu’elle entra dans le vestibule, elle secoua ses jupes afin d’en atténuer les faux plis. Suivait un homme malingre, de taille moyenne, engoncé dans son habit de velours sombre. « – De la pluie, toujours de la pluie, à croire que ce pays vit sous l’eau ». Sans même se retourner vers le majordome, elle poursuivit. « – Annoncez le marquis et la marquise de Fontenay, mon ami !

– Bonjour, Madame, Madame la Baronne vous attend dans le grand salon.

Toujours suivie par son époux, elle monta gracieusement l’escalier et entra dans la pièce. Se levant et allant vers la jeune femme, Madame de Verthamon s’exclama « – grands dieux, mais c’est donc vrai que vous êtes devenue une beauté, quand on pense que la dernière fois que je vous ai vu vous rentriez au couvent. »

Térésa Cabarrus faisait effectivement retourner toutes les têtes. De taille haute, des cheveux bouclés noirs d’ébènes, de grands yeux de biche, le nez retroussé et la bouche mutine, plus d’un l’avait trouvé belle. Sa taille fine, sa poitrine ronde avaient attiré plus d’un prétendant au grand dam de son père. Celui-ci l’avait extirpé d’un premier amour trop encombrant et l’avait marié rapidement à son avantage. Elle avait seize ans et déjà un an de mariage. Elle s’y était engagée en traînant les pieds, bien résolue à ce que cela tourne à son avantage. Lorsqu’elle vit son futur époux pour la première fois, après avoir pleuré, crié, cassé tout ce qu’elle avait à sa portée, elle jura à son père qu’elle ne se laisserait pas faire. À son corps défendant, son fiancé avait un physique des plus ingrats, petit, laid, roux, avec un regard vicieux, voire malfaisants. Il n’avait rien pour faire changer d’avis celle que l’on considérait déjà comme la plus jolie des nymphes. Malgré tout ça, on ne lui donna pas le choix, le mariage se fit en grande pompe et la nuit de noces avait tout eu d’un viol.

John Smart (Norwich 1742 - 1811 London) - PORTRAIT OF MAN

Jean-Jacques Devin de Fontenay

Il ne s’était pas passé six mois, que Jean-Jacques Devin de Fontenay rentrait dans son hôtel particulier du Marais avec une fille de boutique. Térésa annonça à son mari que dorénavant ce ne serait qu’un mariage de façade, ce qui laissa de marbre le dépravé, d’autant que la jeune femme était déjà enceinte. Le premier choc passé, on la vit dans les salons parisiens s’enthousiasmant pour les idées nouvelles. Elle ouvrit même le sien y invitant le général Lafayette, les trois frères Lameth, Félix Le Peletier de Saint-Fargeau, Antoine de Rivarol, Dominique de La Rochefoucauld, et Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau. Malgré cela, elle fut présentée à la cour, fit sourire la reine Marie-Antoinette-Marie et fit tourner les têtes. Le marquis trouvant que cela faisait beaucoup décida d’amener son épouse à la cour de Madrid.

– Avez-vous fait bon voyage ?

– De la pluie depuis Poitiers, j’ai bien cru que l’on s’embourbait vers Libourne, et je vous passe la traversée du bac, j’ai bien cru que l’on y laissait la vie. Enfin, nous voici.

– Je vous ai fait préparer une suite donnant sur le jardin, et si vous le voulez mon époux et moi-même vous attendons pour le dîner.

– Ma foi, ce sera avec plaisir. Qu’en pensez-vous mon ami ? Vous pourrez patienter avant d’aller au théâtre ?

Le mari grimaça devant l’effronterie de sa femme, celle qu’il avait cru dompter, comptant sur sa jeunesse, était en perpétuelle révolte. Cela lui était indifférent ! Il savait que ce qui agaçait Térésa, ce n’était pas sa double vie, mais le fait qu’il n’appartenait pas à sa cour d’adorateurs. Alors qu’ils se rendaient dans leurs appartements, ils croisèrent Antoinette-Marie. Celle-ci les salua et les gratifia d’un sourire. Térésa rendit une grimace et son époux un regard libidineux. Quoique pas très rembourré, il se disait que cette demoiselle pourrait bien égayer son séjour. De son côté, Antoinette-Marie frissonna de dégoût sous le regard et ne comprit pas l’animosité de cette jolie jeune femme.

Retrouvant la baronne, elle s’enquit de leurs identités. « – Voyons, c’est le marquis et la marquise de Fontenay que nous attendions.

– Ah bon, je ne les voyais pas ainsi, remarquez, je ne sais pas à quoi je m’attendais.

– Toujours est-il, restez sur vos gardes avec le marquis. Il ne me dit rien qui vaille ! Il a mauvaise réputation et au premier abord, rien de bien agréable. Si je ne connaissais pas la famille Cabarrus et notamment le père de Térésa, je me serais bien passée de cette corvée, enfin c’est pour une semaine tout au plus.

En fait, le couple Fontenay resta cinq semaines, jusqu’à la mi-avril, Térésa attendait et son début de grossesse l’avait épuisé. La peur de perdre l’enfant leur fit prolonger leur séjour. Et contre toute attente, Térésa et Antoinette-Marie devinrent les meilleures amies du monde. Du même âge, bien que de tempéraments opposés, elles se comprenaient. Autant l’une était un feu follet, autant l’autre était posée. Antoinette-Marie était captivée par le charme de la brune, et Térésa adorait qu’on l’adore et par-dessus tout elle adorait s’amuser.

Malgré son état, elle entraîna Antoinette-Marie et les époux Lacourtade au bal chez Bardineau. Le Cabaret du traiteur était l’ancien hôtel des Duplessy aux abords du village du Bouscat. Dans un cadre bucolique, agrémenté de jardins soignés et de bosquets, c’était un centre notable de mélange social. On y allait aux concerts, aux soupers, aux bals. Antoinette-Marie et Térésa y essayèrent la distraction à la mode, le tir à l’arbalète. Les deux jeunes filles firent fureur attirant toute la gent masculine. Cela amusa Marie-Amélie qui voyait là un bon détournement à l’engouement de sa sœur.

Evelina, par Fanny Burney.jpgMadame de Verthamon et Monsieur de Saige prirent le relais. Ils accompagnèrent Térésa et Antoinette-Marie au théâtre, à la première du ballet de Dauberval, Amour et psyché, suivit de son grand bal. Les spectacles au théâtre commençaient en fin d’après-midi. Charles Higounet le directeur de spectacle organisait la soirée en trois temps. Il n’était pas rare que se succèdent en une soirée une tragédie et un opéra bouffon voire une comédie, un opéra et un ballet et la soirée continuait par un grand bal. Ce soir-là, le public réputé difficile fit un énorme vacarme pour la première du ballet de Dauberval, car il ne voulait pas écouter les « fourberies de Scapin » qui le précédait. Cela amusa toute l’assemblée. Le ballet eut un véritable succès d’autant que mademoiselle Marie-Madeleine Crespé se surpassa pour l’occasion. Le bal qui suivit fut un émerveillement pour Antoinette-Marie dont c’était le premier. Elle y arborait une robe à la française avec petits paniers, en soie rose, elle était contente, car elle n’avait rien à envier à sa comparse qui arborait une robe de même coupe d’un rose plus soutenu. Elles s’étaient mises d’accord avant de s’habiller. Elles s’étaient décidées pour la même coiffure et la même robe. Elle dansa une bonne partie de la nuit sous l’œil attentif de Térésa, de Madame de Verthamon et de Madame La Fauve-Moissac. Antoinette-Marie se coucha épuisée, mais contente de son succès qu’elle prit le temps de raconter à Rose-Marie.

Pendant tout ce temps, Monsieur de Fontenay jouait aux cartes dans les cabarets adjacents au théâtre et lutinait toutes celles qui passaient à sa portée contre ses deniers. Il faisait de rares apparitions à la table de ses hôtes qui ne s’en formalisaient pas, d’autant que l’homme n’était guère agréable.

Un soir, Antoinette-Marie décida de se plonger dans un livre de Mirabeau, que Térésa lui avait prêté. Elle l’avait prévenue, c’était un tant soit peu sulfureux ce qui avait éveillé sa curiosité. Le titre en était « Le rideau levé ou l’éducation de Laure ». Elle s’était installée, sur une méridienne, dans le petit salon du premier, donnant sur le jardin, le jour tombant les chandelles avaient pris le relais pour l’éclairer. Les Saige et sa tante étaient à l’extérieur, Térésa se reposait dans son boudoir. Elle ouvrit le livre au hasard et commença à en lire quelques lignes. « – Oui, ma chère Eugénie, ces moments délicieux, dont je t’ai quelquefois entretenue dans ton lit ; ces transports des sens, dont nous avons cherché à répéter les plaisirs dans les bras l’une de l’autre ; ces tableaux de ma jeunesse, dont nous avons voulu réaliser la volupté, eh bien ! Pour te satisfaire, je vais, sous des traits ressemblants, les retracer ici… »

 Elle n’en revint pas. Comment Térésa avait-elle pu lui donner ce livre plus que licencieux et comment se l’était-elle procurée ? Elle en était rouge de confusion. Tout à sa surprise, elle n’avait pas entendu Monsieur de Fontenay. « – Mais que voilà ? Une nymphe au repos. » Il s’assit à côté d’elle, il sentait le vin. Il avait perdu aux cartes et se disait que la chance avait peut-être tourné. Il s’approcha d’elle. « Alors belle enfant, que lit-on de beau ? Ah voilà de la bonne lecture, c’est surprenant de votre part, je ne vous en croyais pas encore là ! » Antoinette-Marie paniquait, elle ne pouvait appeler, cela serait déplacé, c’était un hôte de la maison. Plus elle essayait de se dégager, plus il la serrait. Il commençait à la caresser tout en l’écrasant de son poids, elle sentait son haleine dans son cou. « – Mademoiselle devrait songer à se préparer pour le souper ! » Rose-Marie avait été avertie par la petite Manon qui passait devant la porte. La chambrière s’était précipitée tout en envoyant chercher Madame de Fontenay. « – Ma fille, vous voyez bien que nous sommes occupés ! » Agacé par l’intrusion impromptue de la chambrière qui dérangeait son dessein libidineux.

– Je vois bien monsieur, mais il se fait tard et mademoiselle va être en retard.

Elle commençait à s’affoler, elle ne savait plus comment faire sans causer de scandale. Antoinette-Marie essayait de se libérer, mais il avait ses doigts crispés sur son bras. « – Mon ami, voyons ! Ne faites pas votre butor, nous ne pouvons faire attendre nos hôtes. » Lança d’une voix aigre Térésa avant même d’être rentrée dans la pièce. Son état la gênait, mais elle avait fait au plus vite. Elle s’approcha et aida Antoinette-Marie à se dégager. L’agresseur déstabilisé par la venue de sa femme laissa la jeune fille se retirer. Ce qu’elle pensait l’indifférait. Mais même ivre, il était conscient qu’il ne pouvait faire de scandale. Voyant le livre, elle comprit la situation. « – Ah, je vois que vous avez retrouvé le livre de mon ami Mirabeau, Antoinette-Marie. Merci bien ! » Elle la remit dans les mains de sa chambrière qui l’entraîna dans les escaliers malgré les jambes flageolantes de la jeune fille. Puis elle reprit « – Vous vous égarez. Vous confondez les filles de bordel et les jeunes filles de la bonne société. Faites attention, cela pourrait vous causer de sérieux problèmes malgré votre statut. » Sur ce, elle sortit et le planta là. Une fois dans sa chambre, Antoinette-Marie s’affaissa dans les bras de Rose-Marie qui la soutint jusqu’au lit. « – Ce n’est rien, c’est fini, il n’y reviendra plus. » La chambrière la berçait, la rassurant tant bien que mal. Térésa les rejoignit, elle s’excusa pour tout, le livre, son mari. Elle lui jura qu’il ne récidiverait plus, il avait trop peur du scandale que cela engendrerait. De plus, il partirait d’ici une semaine. Elles n’en parlèrent plus, Antoinette-Marie s’arrangea à toujours être en compagnie.

*

Élisabeth Chevetel de La Rabelliere.

À Marie Louise La Fauve-Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne.

Paris, le 3 mars 1789,

Ma très chère tante,

Le saccage de la manufacture Réveillon (avril 1789)Après un hiver si cruel pour les miséreux, on ne s’est jamais montré aussi disposé à s’amuser, sans s’embarrasser autrement de la misère publique. Je dois avouer que c’est assez choquant. Des courses ont eu lieu à Vincennes, les chevaux du duc d’Orléans coururent contre ceux du comte d’Artois. C’est en revenant de la dernière de ces courses avec mon époux que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu d’un rassemblement populaire. La populace avait détruit l’établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier Réveillon. Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes qui encombrait la rue, nous fûmes surpris à la vue de gens en livrée d’Orléans excitant l’enthousiasme de cette canaille. Ils étaient, en fait porté par les gens de Madame de Valence. Monsieur de Valence occupait l’emploi du premier écuyer de Monsieur le Duc d’Orléans. Ils nous arrêtèrent un moment en criant « Vive notre père ! Vive notre roi d’Orléans ! » Je portais peu attention alors à ces exclamations, tellement j’étais inquiète pour notre sécurité. Mon époux avait beau me rassurer, j’étais morte de peur.

 Nous eûmes plus tard l’explication, par mon beau-père, de cette émeute, qui avait été commanditée.

Le mouvement populaire, qui ruina Réveillon, avait été combiné, pour se défaire de ce brave homme qui employait trois à quatre cents ouvriers et jouissait d’un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine, ce qui gênait.

Voici son histoire, comme me l’a racontée Madame de La Tour-du-Pin. Étant très jeune, il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il avait toujours habité. Un jour, en se rendant à sa journée, il rencontra un pauvre père de famille, ouvrier comme lui, que l’on conduisait en prison pour ne pas avoir payé des mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver. Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré cette rencontre à dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils, ses habits, tout ce qu’il possède, paye la dette et rend ce père à sa famille. « Depuis ce moment, disait-il, tout m’a réussi. J’ai fait fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charité à mon aise. » C’était un homme simple, juste, adoré de ses ouvriers. Depuis le soir de ce jour funeste, où l’on brûla et détruisit toutes ses planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu’il est devenu. 

Toujours est-il que depuis cet incident, je fais régulièrement le même cauchemar, je suis dans un endroit sombre et une foule hurlante se jette sur moi, puis je me réveille en sueur. Mais avec le temps, cela me passera.

Je suis seule à Paris dans notre hôtel de Saint-Germain, Charles Louis est de garde avec son régiment à Versailles. L’entourage du roi craint des troubles. Au vu de ce que nous avons vécu, on est tenté de le croire, mais l’ensemble de la cour pense que ce ne sont que des billevesées.

Je pars demain prendre les eaux à Forges-les-Eaux. J’ai la joie d’espérer à nouveau, aussi je me rendrai ensuite à Saint-Agnan, pour y attendre mes couches, cela me fera le plus grand bien. Charles Louis m’y rejoindra pour l’été…

*

À la mi-mars, comme prévu Constant d’Estournelles revint de Liverpool. Il était fort content du résultat de son voyage. Outre qu’il avait conclu un contrat avantageux pour chaque partie de l’association « Moore, Nairac & Maubeuge », entreprise de négoce et fret entre l’Europe et l’Amérique du Nord, il avait pu s’en assigner dix pour cent. Il avait fait un détour par Paris où il avait visité ses amis et surtout la marquise douairière de Maubeuge, mère du marquis. Il avait toujours eu beaucoup d’affection pour Armande Fontan Navarre qui dès le départ l’avait considéré comme un fils. Dans le milieu de l’après-midi, il s’était présenté à l’hôtel de l’île de Saint-Louis, dans lequel s’était recluse la marquise depuis qu’elle était veuve. De taille moyenne, l’immeuble était confortable, et il était tout de même assez grand pour qu’elle puisse en louer l’aile droite. Son désintérêt pour la cour et ses intrigues l’avait confortée dans son choix de résidence. Sa sœur jumelle, elle-même veuve, l’y avait rejoint quelques années après quittant leur château familial du Béarn. Elles s’étaient vite entourées d’amis de leur génération. Constant arriva au milieu de cette cour d’arrière-garde qu’il trouva fort sympathique. Il délivra l’assurance de son affection, les courriers du marquis de Maubeuge et de ses trois fils, ainsi que leurs portraits que Nathalie de Maubeuge avait promis à sa belle-mère. Puis au milieu d’une multitude de questions qui fusaient, il rassura la marquise sur la vie qu’avaient son fils et sa famille dans ce pays de sauvages, comme elle disait. Elle ne s’était jamais vraiment faite à cet éloignement, qu’elle avait du mal à admettre. Elle doutait que la situation de son fils soit plus valorisante en Louisiane qu’en France, même représentant des colons français. Avec de l’entregent, elle pensait sincèrement qu’il aurait pu faire sa place à la cour. Elle ne se doutait pas que c’était sa façon à lui d’avoir une position enviable même si loin.

Le lendemain, il avait pillé, pour Madeleine, les boutiques de la rue Saint-Honoré. Il s’encombra de métrage de tissus, de rubans et colifichets, sans oublier chaussures, bonnets, gants et autres accessoires indispensables. Et, il avait fait de même pour Nathalie de Maubeuge qui avait passé commande chez plusieurs fournisseurs incontournables d’après les journaux qui arrivaient jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Il était resté dans la capitale, en tout et pour tout, quatre jours puis avait pris le coche pour Bordeaux. Il avait mis huit jours par route, logeant dans les relais d’Orléans, de Blois, de Tours, de Port-de-Piles, de Poitiers, de Châtellerault, et pour finir de Blaye. De là, le voyage continua par eau une journée, le chargement et le déchargement étant presque plus longs que la remontée de la Garonne.

Dès son retour à l’hôtel de Saige, le mariage par procuration s’organisa. Comme prévu, il fut discret. Il se déroula le mercredi 25 mars 1789, la journée s’annonça froide, il avait encore gelé le matin, le ciel était couvert. Antoinette-Marie s’était réveillée, après une mauvaise nuit, avec une sourde angoisse qui lui nouait l’estomac. Rose-Marie l’avait trouvée assise sur le lit, semblant réfléchir. Elle était pâle, les yeux légèrement cernés. Elle lui porta son déjeuner sur un plateau. La jeune fille le repoussa gentiment avec un sourire crispé. La chambrière essaya de la faire parler en vain, ne tirant d’Antoinette-Marie qu’un silence buté, les yeux brillants prêts à pleurer. Rose-Marie ne savait que faire, lui susurrant des mots de réconforts et d’encouragements. Elle finit par lui présenter la robe à l’anglaise de couleur champagne sur jupe blanche rebrodée de guirlandes de même ton qu’elle devait arborer pour l’occasion. Rose-Marie, tout en retenant ses larmes de compassions, l’avait installée devant la glace, lui avait longuement brossé les cheveux puis les lui avait bouclés et pour finir elle les avaient coiffés en catogan. Antoinette-Marie ayant tout de même refusé, d’un geste las, de les pommader. Evelina, par Fanny Burney.jpgQuelques boucles s’échappèrent aussitôt du ruban qui devait les retenir. Madame La fauve Moissac, dans un bruissement de soie, vint, à ce moment-là, lui offrir une mantille de fine dentelle ayant appartenu à sa mère. Elle lui en couvrit la tête pour lui montrer la qualité de l’effet. Marie-Amélie se joignit à sa tante, et donna à sa sœur un petit rang de perles fines qui soulignait la base de son cou. Térésa ne voulant pas être de reste lui apporta un petit bracelet. Toutes ses dames, voyant le désarroi de la future mariée, s’étaient mises à la conseiller sur sa toilette, voulant à tout prix la distraire. Antoinette-Marie restait indifférente à ce tumulte. Elle n’arrivait pas à réaliser ce qui lui arrivait, aussi fataliste, se laissait-elle faire. Une fois Antoinette-Marie prête, elles descendirent toutes. Le contrat, du moins les dernières formalités furent signées devant monsieur Sarraute, le notaire du Marquis de Cambes-Sadirac pour ses affaires bordelaises. Pour cela, il s’était rendu à l’hôtel de Saige, où tout le monde l’attendait dans le grand salon d’apparat. La pièce tout en longueur donnait, par trois portes-fenêtres habillées de lourds rideaux bleus de Prusse frangés d’or, sur les fossés du chapeau rouge, qui se transformait en cours. Les participants s’étaient installés sur les fauteuils et canapés de même couleur. Les jupes des femmes s’étalaient gracieusement proposant un autre panel de couleurs dans le reflet des deux grands miroirs reposant sur des consoles gracieusement alambiquées à chaque extrémité de la pièce. Au milieu trônait une lourde table de marbre blanc au pied tortueux recouvert de feuilles d’or sur laquelle reposait un marocain de cuir sombre, qu’Antoinette-Marie fixait avec inquiétude. Elle avait beau savoir que c’était pour son bien, c’était plus fort qu’elle. C’était trop d’inconnu.

Monsieur d’Estournelles représentait le baron de Thouais, le père du marié et Madame La fauve Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne, représentait le père de la mariée, les deux protagonistes étant mineurs, Antoinette-Marie avait quinze ans et Charles-Henri dix-neuf. Monsieur et Madame de Saige étaient les témoins du mariage. Ce n’était qu’une formalité, le contrat de mariage étant signé, madame de Verthamon avait tout de même tenu à organiser une bénédiction de mariage à l’église des Dominicains, juste à côté. On se rendit donc dans la petite église qui se trouvait juste derrière l’hôtel de Rolly. Ils étaient une dizaine, les Saige, les Verthamon, les Lacourtade et Térésa Cabarrus, son époux le marquis de Fontenay s’étant abstenu, Rose-Marie et Antonin, les Freydou, et Madame de La Fauve-Moissac qui la mena jusqu’à l’hôtel où l’attendait constant D’Estournelles représentant son époux. C’est à ce moment précis quand elle s’avança vers l’autel qu’elle réalisa la teneur de l’engagement pris. Elle ne s’appartenait plus et elle ne connaissait pas celui avec qui elle allait partager toute sa vie. Les larmes lui vinrent aux yeux, sa vue se brouilla, ses jambes devinrent molles. Madame La Fauve-Moissac, sentant son poids s’alourdir, lui jeta un coup d’œil inquiet et resserra son étreinte sur son bras. Antoinette-Marie réagit, sa tante lui sourit pour la rassurer. Elle s’agenouilla devant l’autel, faisant gonfler ses jupes autour d’elle et fixa les vastes baies en plein cintre de la nef devant elle au-dessus du curé. Elle paniquait et ne voyait aucune issue à part l’acceptation de son destin. À la question du choix qu’elle avait ressassé sans cesse elle n’avait trouvé aucune autre solution. Le curé dut lui répéter par deux fois « – Antoinette-Marie Marie Cambes-Sadirac, voulez-vous pour époux Monsieur Charles-Henri de Thouais, représenté ici par Monsieur Constant d’Estournelles ? » Ce dernier lui effleura l’avant-bras pour la faire réagir. Dans un soupir, elle dit « – Oui », devant l’inéluctable. Elle devenait ainsi pour tous Madame de Thouais, ce qui la laissait indifférente. Elle n’avait guère eu le temps de s’habituer à être Mademoiselle Cambes-Sadirac, pour elle, elle était toujours la demoiselle du château. Puis à son tour, Monsieur d’Estournelles acquiesça à la question. Lui-même n’était pas très à l’aise, s’étant trouvé piégé par la demande de son hôtesse qu’il ne pouvait refuser. La jeune fille ressemblait tant à un animal pris au piège, il était très gêné de participer à cette cérémonie. Elle ne se débattait pas, elle était consentante, il n’y avait rien d’ignominieux, c’était somme toute normal. Il l’aida à se relever et la raccompagna à sa famille qui l’embrassa et la félicita tout de même un peu inquiète d’avoir forcé son destin. Elle s’extirpa des bras chaleureux de sa sœur et de sa tante pour se jeter une dernière fois dans ceux de Bertrande et de Gaspard Freydou qui avait fait le déplacement en apprenant la cérémonie. Ils étaient venus voir une dernière fois leur petite Toinette. Installés au fond de l’église avec Antonin et Rose-Marie, elle ne les aperçut qu’à ce moment-là. Tout en caressant sa joue et en remettant ses boucles, Bertrande lui disait des mots tendres et rassurants. Le groupe sortit de l’église sous un soleil devenu radieux, heureux présage, qui rassura Antoinette-Marie. Laissant sa famille de cœurs sur le parvis de l’église, elle monta dans le carrosse des Saige et rentra à leur hôtel où l’attendait un dîner de fêtes.

*

Charles Peixoto, banquier de son état, inaugura à la mi-avril 1789, la belle maison de campagne qu’il avait fait construire en dehors de Bordeaux à Arlac. Il avait pris pour architecte Alexis-Honoré Roche, originaire de la région d’Orléans et employé par Victor Louis pour les travaux de la place Ludovise. Il avait invité pour l’occasion tout le gratin de Bordeaux, nobles ou pas et de toutes confessions confondues. Et tout le monde se bouscula pour visiter la demeure. Elle était au centre d’un petit domaine viticole et d’agrément. Le portail d’entrée se trouvait en bordure du chemin rural des Eyquems et était encadré de deux pavillons quadrangulaires dont le principal ornement consistait en refends et ouvertures en forme d’oculus. Dans le carrosse du baron, Les Saige et les Fontenay prirent place alors qu’Antoinette-Marie et madame de La Fauve-Moissac s’y rendaient avec les Lacourtade.

Arrivés devant la résidence déjà surnommée la « Maison Carrée », ils admirèrent le bâtiment construit en pierres de taille faisant penser à un temple antique. Il se situait en retrait et perché sur un monticule. Il surplombait le parc et ce que l’on appelait la plaine d’Arlac. Un escalier en fer à cheval conduisait jusqu’à l’élévation principale. Se détachait de la travée centrale un avant-corps semi-circulaire abrité par un porche de même forme que soutenaient huit colonnes colossales cannelées.

Evelina, par Fanny BurneyFrançois-Xavier Lacourtade aida les dames à descendre de la voiture. À pied, elles remontèrent l’allée qui menait vers les escaliers et traversait le jardin à l’anglaise. La journée étant belle, l’hôte avait fait installer des tables et des fauteuils à l’extérieur ainsi que dans les grands salons qui donnaient sur les jardins. Des serviteurs de couleurs en tenues chamarrées servaient aux invités boissons et collations. Antoinette-Marie, une ombrelle dans la main gauche et l’autre maintenant sa robe, comme à son habitude, comme une amazone, se précipita vers Térésa qui était déjà arrivée. Elle lui prit le bras et se dirigea dans le sillage des Saige vers leurs hôtes afin de les saluer. Puis elles allèrent de table en table. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée Nairac, étaient déjà en conversation avec les deux filles de Nathaniel Johnson, Nancy et Sousie, elles se joignirent à elles. Les messieurs étaient entrés, car le propriétaire avait une superbe table de billard, et le jeu s’était organisé ainsi que les jeux de cartes. Madame de Verthamon avec Madame La Fauve-Moissac visitaient l’intérieur, guidées par leur hôtesse, très fière de la décoration de ses salons. Elles y admirèrent multitude de fauteuils, bergères, marquises, consoles, commodes, tables, sans oublier les Trumeaux des cheminées supportant glace ou huile sur toile représentant des « turqueries », les porcelaines, vases ou bibelots. Le tout était dans un style simple raffiné, avec une élégance contenue inspirée de l’antiquité comme le voulait la mode du moment. En aparté, Madame de Verthamon fit remarquer que tout cela était bien clinquant, ce à quoi Madame La Fauve-Moissac répondit que le temps donnerait de la patine à l’ensemble. Le soleil était de la partie et offrait une douceur de température qui permettait de rester à se prélasser sous les chênes. Térésa s’excusa au bout d’un moment prétextant une connaissance à saluer. La petite Sousie Johnson, qui fréquentait régulièrement le salon de Madame de Verthamon, félicita Antoinette-Marie pour son mariage qui n’était plus un mystère. Elle lui demanda quel effet cela faisait, car elle-même était promise et sans attendre sa réponse se lança dans une diatribe sur les avantages du mariage. À laquelle se succéda une multitude de questions sur son départ en Amérique. Antoinette-Marie eut le plus grand mal à répondre à chacune des jeunes filles qui suggéraient des réponses avant qu’elle ne puisse donner les siennes. Les demoiselles Nairac, ayant déjà fait le voyage jusqu’à Saint-Domingue, rassurèrent Antoinette-Marie quant au voyage, le leur s’étant passé à merveille. Puis, la jeune Sousie reprit la parole et commenta la robe d’une invitée qui était de facture anglaise et qui était une vraie nouveauté, elle avait un, elle ne savait quoi, d’antique. Marie-Amélie, qui venait de se joindre à elle, expliqua que c’était une variante de la robe à la chemise qu’en fait on drapait. Puis la conversation tourna sur les derniers ballets du théâtre et leurs danseuses sulfureuses, puis sur les frasques de Mademoiselle de… et de Monsieur… le soir venant Madame de Verthamon annonça l’heure du retour, Antoinette-Marie se proposa pour aller chercher Térésa. Au détour d’un bosquet, elle tomba sur son amie, malgré son état, flirtant de très près avec Pierre Vergniaud. Elle sentit son cœur défaillir. Elle se rattrapa sur le dossier d’un banc. Elle ne l’avait pas revu depuis trois mois, le trouvant avec son amie dans les bras, la surprise était à son comble. Croyant avoir choqué son amie par son dévergondage, Térésa s’exclama « – ne soyez pas choquée Antoinette-Marie, vous verrez, il faut trouver quelques avantages au mariage. » Mais sentant l’homme se raidir, elle repoussa son flirt. Voyant son amie prête à défaillir, elle lui prit le bras. Tout en s’éloignant, elle dit tout bas « – vous connaissez Pierre, c’est ça ? Vous savez pour moi, il n’a aucune importance, j’ai fait sa connaissance dans mon salon et je l’ai trouvé charmant et beau parleur. 

– Ce n’est pas grave Térésa, j’ai été surprise de le voir là, et avec vous !

 – Il ne faut pas vous mettre dans ses états pour un homme comme lui, son seul besoin c’est de plaire, de séduire. Ce genre d’homme donne rarement quelque chose en échange. On ne construit rien avec eux.

– Je sais, je sais. Mais j’avais espéré…

– Pas avec ce genre, mon ange, tout doit tourner autour d’eux !

– Vous avez raison, mais il n’est pas facile de voir la fin de ses illusions.

Térésa serra le bras de son amie qui se recomposait, et elles s’approchèrent du groupe qui les attendait. Renfrogné d’avoir perdu une somme importante aux jeux, Monsieur de Fontenay s’en prit à sa femme et l’interpella.

– Encore en train de vous faire lutiner, Madame !

– Monsieur ! Vous êtes bien mal placé pour faire des réflexions, d’autant que Térésa ne m’a pas quitté de l’après-midi ! répondit agressivement Antoinette-Marie. Madame de Verthamon haussa un sourcil devant l’injonction de la jeune fille, se demandant ce que cette répartie cachait. Madame La Fauve-Moissac fut décontenancée par le trait plein de verve qu’elle découvrait sous le calme apparent de sa nièce et cela la rassura pour son avenir. Marie-Amélie qui savait sa sœur en train de mentir s’apprêtait sans aucune gêne à l’appuyer. Monsieur de Saige, trouvant tout ceci déplacé, rappela à tout le monde que ce n’était pas l’endroit pour faire scandale, tout le monde monta dans sa voiture respective.

En chemin, Madame La Fauve-Moissac essaya en vain de savoir ce qui s’était passé. La jeune fille abattue écarta les tentatives et garda son mutisme avec un sourire triste. Sa tante n’insista pas.

De retour de cette journée de campagne, Madame de Fontenay se retira dans ses appartements. Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le salon bleu, prétextant un dernier détail à régler. Installée chacune dans une bergère, au coin du feu qu’un valet avait allumé, elle entama la conversation. « – Que s’est-il passé chez les Peixoto qui vous a tant mis en colère ? » Ne voulant pas mentir à sa bienfaitrice, embarrassée, elle répondit « – j’ai croisé Monsieur Vergniaud, et je dois bien avouer que cela m’a un peu secouée.

– Il était avec Madame de Fontenay, je suppose ?

– Oui, mais cela n’est pas grave, c’est simplement que je ne m’y attendais pas.

– Ne soyez pas choquée par le comportement de la jeune marquise de Fontenay, de plus rappelez-vous qu’il ne peut y avoir concurrence entre vous pour cet homme, vous êtes mariée. Le mariage n’est pas chose facile, rares sont celles d’entre nous qui ont choisi. Votre mère fait partie des exceptions, alors qu’elle allait être fiancée à mon frère Jean-Baptiste, elle a rencontré, votre père, son ami. Il était un bon parti, il fut donc accepté. Votre sœur Marie-Amélie, elle-même a été vendue pour éponger les dettes que votre père avait auprès des Lacourtade. Elle y a trouvé son compte, car elle était amoureuse de François-Xavier. Mais on fait peu de cas des sentiments lors de la construction d’un mariage. Et vous savez, l’on m’a mariée comme vous à 15 ans, je sortais tout droit du couvent. Monsieur de Saige, avocat général au parlement de Bordeaux, a pu prétendre à ma main, moi, l’héritière d’un des grands noms de la robe, une Verthamon, en payant notre union, bien entendu. Le bruit a couru que c’était un des plus gros apports de l’époque, quelque 400 000 livres. Nous avions seize ans de différence. Je n’ai pas eu à me plaindre de mon époux, il a toujours été attentionné, cet hôtel en est un exemple, j’ai rempli du mieux que je pouvais mon rôle. Dîner, souper, bals, œuvres de bienfaisance ont assuré son statut dans notre société. Je n’ai failli, comme mes deux sœurs, qu’en n’étant pas mère et il ne m’en a pas tenu rigueur, du moins ne me l’a-t-il pas montré. Comme tous les hommes, ou du moins la plupart, il est allé voir ailleurs. Ces demoiselles du théâtre d’à côté le remercient pour leurs bijoux et leurs appartements, mais en étant discret il n’a jamais entaché ma réputation. Quant à notre amie, la très jolie Térésa, elle aussi a été mariée à cet âge, et si son mari était reconnu comme étant laid, ce qui ne rentre pas en jeu, ses biens étaient estimés à 800 000 livres et sa charge lui en rapporte 60 000. Avec les 500 000 livres de dot de la mariée, son père François Cabarrus voulait en échange renforcer ses positions en France. Jean-Jacques Devin de Fontenay, marquis de son état, est le petit-fils d’une Lecoulteux, de la très riche et puissante famille Lecoulteux et par ce biais il comptait bien retrouver en Espagne son influence qui s’était dégradée. Par ailleurs, il ne l’honore pas, c’est un dévoyé connu de tous. Il faut donc comprendre notre jolie invitée qui laisse papillonner ses messieurs autour d’elle. Évidemment, plus de discrétion serait de bon aloi, mais à la cour, dont elle vient, c’est chose normale. Votre tante et son époux sont des exceptions qui leur donnent une allure toute bourgeoise. Il faut dire que votre tante comme toutes les femmes de votre famille a une beauté particulière que même l’âge a du mal à ternir et garde près d’elle l’affection de son époux, votre sœur en est un autre exemple. »

Antoinette-Marie, bien qu’elle n’ait pas tout compris de son contrat de mariage, connaissait le montant de sa dot, et il était loin des montants qu’elle venait d’entendre.

– Comme vous voyez, on fait peu de cas de nos personnes, alors il ne faut pas juger trop vite.

– Excusez-moi, j’étais loin de me douter, je ne sais vraiment que penser. Mais ce n’est pas le comportement de Térésa qui m’a soulevé le cœur !

– Si je puis me permettre qu’était-ce ? Car elle savait avant de commencer la conversation que ce n’était pas le sujet. Elle avait pris ce prétexte pour mieux lui faire comprendre sa situation. Elle reprit

– Et avec le goujat que s’est-il passé ? C’est lui qui vous a mis en colère. Vous ne me ferez pas croire le contraire.

Antoinette-Marie rougit, baissa la tête et ne sut que dire, mais son comportement suffit à la baronne pour comprendre ou supposer.

– Je vois ! Je pense que leur séjour arrive à échéance.

Elle embrassa la jeune fille, elles se séparèrent et allèrent se coucher. Le lendemain Monsieur de Saige informé donna le plus courtoisement possible son congé à monsieur de Fontenay, en faisant comprendre la raison à demi-mot.

*

555 × 800Les images peuvent être protégées par des droits d'auteur.. En savoir plus 362 best Edmund Blair Leighton images on Pinterest | Romanticism ... Pinterest The Roses' Day by Edmund Blair Leighton

soeur Elisée

Marie-Françoise, troisième fille des Bôle du Chomont-Charvet, était rentrée aux Ursulines de Libourne en 1774. Elle avait fait ses vœux, à 18 ans chez les Ursulines de Libourne avec Marie Angélique La Fauve-Moissac, devenant ainsi sœur Élisée. Comme son amie, elle était partie pour le couvent de Grenade près de Toulouse. Ce jour-là, elle rangeait et triait des plantes médicinales dans son office quand une novice vint la chercher, car la mère supérieure la mandait.

Après avoir arpenté le plus rapidement possible les longs couloirs du couvent, elle frappa à la grande porte du bureau de la supérieure. Elle entendit le ton ferme de la mère qui l’autorisait à entrer. Elle pénétra dans la pièce toute en longueur. Elle fit la dizaine de pas qui la séparait du grand bureau où était assise la mère. La double-fenêtre qui donnait sur la vallée ne suffisait pas à éclairer la pièce en cette fin de jour. Un chandelier à cinq branches posé devant Sœur Ambroise, la mère supérieure, lui permettait de finir son courrier. Le feu dans l’immense cheminée la réchauffait à peine, elle qui avait toujours froid. Elle proposa l’un des deux fauteuils à hauts dossiers, du temps de Louis le XIIIème, qu’elle avait devant elle. C’est en les contournant pour s’asseoir sur celui qui lui était proposé, qu’elle découvrit sur l’autre, celle qui était son amie de toujours Sœur Angélique, soit Marie angélique Cambes-Sadirac. La mère s’arrêta d’écrire, et d’un ton amical lui dit « – je vous ai fait venir ma fille, car j’ai une proposition à vous faire. Il y a de cela un an à peu près, vous m’avez demandé de vous trouver une place dans un de nos couvents d’outre-mer afin de participer à l’évangélisation des jeunes filles indigènes. Et bien que ce ne soit pas l’une de nos colonies, sœur Angélique m’a fait part d’une demande qui pourrait vous satisfaire. Sa jeune sœur part pour la Louisiane la première semaine d’avril, afin d’épouser un planteur de ce pays, aussi a-t-elle besoin d’un chaperon jusqu’à sa destination finale. Si vous étiez d’accord, vous pourriez intégrer le couvent de La Nouvelle-Orléans. J’ai reçu à l’instant la réponse de la mère Rosa-Maria. Elle se fait une joie de vous intégrer dans sa communauté. »

*

Sœur Élisée, exultant, avait accepté aussitôt. Elle partit un mois plus tard pour Bordeaux. Elle arriva deux jours avant le départ et fut accueillie par Marie-Amélie qui avait été une de ses compagnes au couvent de Libourne.

Eugene de Blaas - Far Away Thoughts

soeur Elisée

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 010 à 012

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Chapitre 10

 

Charles-Amable Lenoir (français, 1861-1940) Le créateur de dentelle

Rose-Marie Bordenave

Septembre 1788. Séjour au château de Cadaujac

Le lundi de la deuxième semaine de septembre, les vendanges approchant, Madame de Verthamon décida qu’il était temps de partir pour la propriété de Cadaujac. Son époux qu’elle n’avait pas vu depuis une quinzaine de jours les rejoindrait au château. À cette période de l’année, il faisait le tour de ses différentes propriétés pour préparer les vendanges, c’était un acte essentiel de la vie bordelaise. Il ignorait comme tous la rentrée officielle de la Saint-Martin du Parlement, d’autant qu’il s’était déchargé de sa charge d’Avocat-Général au Parlement de Bordeaux, depuis dix ans. Comme à leur habitude depuis quelques années les époux et leur suite se retrouvaient dans leurs nouvelles demeures des bords de Garonne et restaient jusqu’à Noël. Leur vie se déroulait alors dans le cadre de leur résidence campagnarde, ils ne rentraient à Bordeaux que pour quelques soirées ou manifestations auxquelles ils étaient invités.

Cette décision déclencha un vrai branle-bas de combat. Outre elle-même et Antoinette-Marie, se joindraient au séjour, leurs chambrières, le maître de ballet, le maître de musique et de chant et le précepteur. La jeune fille avait bien espéré y échapper, mais il n’en fut point question. Ce n’était pas bien grave, il faisait beau, le soleil brillait, illuminant tout le décor qui l’entourait, rien ne gâterait cette journée. Rose-Marie, qui bien évidemment était du voyage, s’occupa des malles. La garde-robe de sa nouvelle maîtresse s’étant bien remplie en quinze jours, cela se révéla une tache aussi minutieuse que longue. Le voyage ne fut pas long, une petite heure suffit à faire le trajet. La berline chargée des bagages, avec pour passagers les messieurs, précéda le carrosse des dames et de leurs chambrières d’une couple d’heures.

Reynolds_-_Portrait_of_Georgia_Spencer,_Duchess_of_Devonshire

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Antoinette-Marie fut enchantée de ce qu’elle découvrit. Après avoir traversé le village, la voiture s’engagea dans l’allée du château. Elle traversa les vignes et s’enfonça vers le fleuve que la demeure surplombait. Elle avait, en raison de sa situation, une vue imprenable sur la Garonne. Côté arrivée, cette bâtisse rectangulaire, en pierres de taille, coiffée d’un étage et d’un toit mansardé en ardoises, offrait six travées par niveau, portes-fenêtres pour le rez-de-chaussée et hautes fenêtres pour l’étage. Côté Garonne, elle était dotée d’un balcon-terrasse soutenu en quatre points par deux colonnes jumelées.

Bien que depuis peu à la ville, la jeune fille eût l’impression de redécouvrir la nature. Sans être cloîtrée, Madame de Verthamon avait préféré éviter toute sortie de l’hôtel. Elle avait voulu prévenir toutes explications, à l’apparition de la jeune fille, qui auraient entraîné des rumeurs et des médisances. Aussi ce séjour à la campagne rendait sa liberté à la jeune fille qui espérait bien en profiter.

Avant de reprendre la routine des études, elle profita de sa première après-midi, pour visiter les alentours. Pendant que tout le monde s’installait dans la demeure, elle fit le tour de la bâtisse par les pelouses, passant sous les chênes qui devaient être centenaires et dont les feuillages caressaient l’herbe. Le vent par foucades faisait bruisser les feuilles des saules pleureurs plantés par monsieur de Saige, la journée était chaude et agréable. Abritée sous un chapeau de paille à large bord, elle se dirigea vers le fleuve à travers champs. Elle prit le chemin longeant la Garonne, elle releva la tête interpellée par le cri grinçant d’un milan royal déclenchant une débandade de tourterelles. Tout en flânant, elle admirait les berges du fleuve envahies d’une végétation profuse, roseaux à massettes, liserons blancs ou rosés, mauves, iris sauvages, bruyères, oseilles rouges, sur lesquelles s’ébattaient encore des nuées de papillons et de libellules. Elle apercevait l’île de « la Lande » qui séparait le fleuve en deux bras et quelques embarcations qui descendaient ou remontaient son cours. Suivant le tracé du chemin, elle pénétra dans un espace boisé de pins décharnés, de saules et de frênes, dominés par un cèdre majestueux qui l’impressionna par sa taille. Éblouie par un éclat de vif-argent, elle découvrit, au bout d’un sentier qui partait vers la droite, un étang enfoui sous les mauves et les chicorées. Elle s’y dirigea et s’assit contre le tronc d’un chêne pour mieux profiter de ce moment de calme et de solitude. Plongée dans sa contemplation, elle oublia le temps et somnola un moment chauffée par les rayons du soleil descendant. Elle fut réveillée par les appels de Rose-Marie qui la cherchait déjà depuis un certain temps. Elle se leva, fit signe et la rejoignit en courant, heureuse de vivre.

Le lendemain commença une routine imposée par tout ce qu’elle devait apprendre pour être une jeune femme accomplie. Le matin monsieur Bardonneau travaillait avec elle sa diction et son français puis ils entamèrent l’apprentissage de l’espagnol, enfin du castillan. L’un comme l’autre se doutait bien que ce n’était pas en six mois qu’elle parlerait la langue de Cervantes, mais ce serait de bonnes bases. Il était fort satisfait du sérieux avec lequel Antoinette-Marie se concentrait et s’appliquait. L’après-midi monsieur D’Aysse expliquait les pas et figures de différentes danses à la mode qu’elle esquissait avec grâce et facilitée tant elle aimait cela. Puis Monsieur de Beauchesne prenait le relais. Il avait très vite abandonné l’apprentissage de tout instrument de musique auquel était réfractaire son élève. S’étant aperçu qu’elle avait une bonne oreille et une très jolie voix à la tessiture chaude et profonde, il concentra ses efforts sur le chant auquel elle prit un vif plaisir et qui fit la joie de tout ce qui l’entendait voire l’écoutait. Les jours s’écoulaient sans peine.

Portrait de Maria Godsal (huile sur toile), John Opie (1761-1807)

Rose-Marie Bordenave

Exemptée de sa fonction de chaperon auprès de sa maîtresse, Rose-Marie profita de ce moment de répit pour s’isoler et s’installer dans les cuisines. Elle se servit, en cachette, un verre de café qu’elle affectionnait. Elle s’apprêtait à le déguster quand elle sursauta à l’apparition dans l’encadrement de la porte d’un jeune homme, large d’épaules et blond comme les blés. Elle ne pouvait quitter ses yeux en amande. Antonin, mal à l’aise, expliqua maladroitement qu’il avait été guidé par un jardinier jusqu’à la porte de l’office. Il revenait de Bordeaux où il avait appris qu’elle était ici. Aussi, avant de rentrer à Cambes, il s’était arrêté pour la voir et lui donner des nouvelles. Rose-Marie, reprenant contenance devant le jeune homme fortement intimidé, elle lui dit d’une voix un peu hautaine  « – Je suppose que tu parles de Mademoiselle Cambes-Sadirac. Elle ne peut être dérangée, mais si tu peux attendre, je lui dirais que tu es là ». Agacé par le ton de la jeune fille, se contenant, rougissant de colère, il dit qu’il attendrait dehors. Le ton du jeune homme déclencha un fou rire à Rose Marie qui s’excusa du sien puis reprenant son souffle, elle partit voir où en était sa maîtresse. Pendant ce temps, le jeune homme s’installa sous un chêne face à la porte de service. Antonin n’avait pas décidé de lui-même de rendre visite à Antoinette-Marie. Il devait aller chercher des barriques neuves, aux chais des Lacourtade, pour les nouvelles vendanges. Bertrande lui avait demandé de passer à l’hôtel de Saige, pour prendre des nouvelles de sa petite et comme il hésitait, elle avait insisté. C’est en se faisant prier et en traînant les pieds qu’il accomplit sa promesse arrachée. Mais arrivé aux fossés du chapeau rouge, le majordome lui avait annoncé le déménagement provisoire de Madame de Verthamon et de sa protégée. Donc sur le retour il avait accosté sa gabarre au niveau du château. Il était inquiet. De toute évidence, il était content de revoir son amie d’enfance. Mais elle ? Elle avait dû se transformer en une vraie demoiselle, comment devait-il se comporter ? Comment allait-elle réagir ? Et cette servante impertinente qui l’agaçait avec ses grands airs, malgré ses appâts qui ne lui avaient pas échappé, ne présageait rien de bon. Plus le temps passait, plus il se demandait ce qu’il faisait là.

Pendant ce temps, Rose-Marie était montée au salon de musique. Elle était rentrée discrètement dans la pièce ou la jeune fille finissait le dernier chant entamé. Les critiques de son maître concluant son cours, la chambrière prévint la jeune fille qu’un jeune homme, qu’elle décrivit, car elle réalisa qu’elle ne connaissait pas son nom, l’attendait. Elle avait à peine achevé son information qu’Antoinette-Marie, sa servante sur les talons, déboulait dans les escaliers, sous l’œil circonspect de Madame Tournon. Elle fit le tour du bâtiment afin de le trouver. Dès qu’elle le vit, elle se jeta dans ses bras, le serra, l’embrassa sur les joues, lui prit le bras et l’entraîna dans l’allée vers les vignes. La suivante, essoufflée, eut un pincement de cœur, un début de jalousie devant cette intimité évidente. Elle fut surprise devant tant de familiarité. Comme il se devait, elle suivit le couple en retrait. S’éloignant du château, entraînant son compagnon, Antoinette-Marie posait mille questions, ne laissant pas le jeune homme ouvrir la bouche. Il riait sous l’assaut, retrouvant leur complicité. Puis il prit le relais, il commença à lui répondre, la rassurant sur tous, lui donnant des détails sur leurs vies sans elle. Elle raconta ensuite tout ce qu’elle vivait de nouveau, tout ce qu’elle avait découvert de sa nouvelle vie. Elle lui glissait régulièrement que si elle n’était pas malheureuse, elle s’ennuyait de Cambes et de ceux qu’elle aimait. Mais il comprit que son séjour commençait à l’éloigner d’eux. Ce bavardage à bâtons rompus avait laissé filer le temps et les avait éloignés du château. Le soleil commençant à descendre derrière les frondaisons, Rose-Marie les interrompit, car il fallait rentrer, on allait s’inquiéter au château. Se dirigeant vers le fleuve, accompagnant Antonin jusqu’à son embarcation, Antoinette-Marie lui soutira la promesse de revenir au plus vite, sous quinzaine au plus tard. Il l’embrassa, salua la chambrière et guida sa gabarre jusqu’au milieu du cours d’eau. Puis il se laissa submerger par la tristesse de la séparation réitérée. Il savait bien que ce n’était que prolonger ce moment douloureux. De son côté, muette, les larmes aux yeux elle reprit le chemin du château. Sentant sa tristesse, Rose Marie, familièrement lui prit le bras. La Tournon était loin, et posa des questions à sa maîtresse. Celle-ci ne se formalisa pas, elles étaient avant tout deux jeunes filles qui se comprenaient. L’éducation première d’Antoinette-Marie ne l’avait pas formée à prendre de la distance avec ses inférieurs. Elle ne se considérait pas comme supérieure, elle n’avait pas encore pris conscience de son statut social dû à sa naissance. La blonde raconta à la brune toutes les nouvelles qu’elle avait reçues. La suivante finit par comprendre au milieu du flot de paroles que le jeune homme qui lui avait tant plu était le frère de lait de sa maîtresse. Et pour en avoir la certitude, elle lui insinua qu’elle le croyait son amoureux. Antoinette-Marie s’esclaffa  « Antonin ! Cet escogriffe, en voilà une idée, Dieu sait qu’elle l’aimait, mais c’était son frère enfin tout comme. Il n’avait pas fait un pas sans l’autre. Elle connaissait tous ses travers. Oh non ! Il n’était pas son amoureux ! »

Se rapprochant de la demeure la servante reprit sa place de suivante en maintenant la distance respectueuse due au rang de l’une et de l’autre. Antoinette-Marie ne le remarqua pas, car elle aperçut Manon très agitée qui les hélait. Monsieur de Saige était rentré. Antoinette-Marie et sa chambrière se précipitèrent préparer la jeune fille pour le repas du soir.

Comme il faisait bon, Madame de Verthamon et Antoinette-Marie s’étaient installées sur la terrasse devant le salon où avait été dressée la table. La plus jeune rapportait son entrevue lorsque monsieur de Saige fit son entrée. Avec un grand sourire, il salua les dames. Grand et une tendance à l’embonpoint, il reflétait la bonhomie. Contrairement à tout ce qu’elle avait entendu dire sur le personnage, la jeune fille qui le voyait pour la première fois ne lui trouvait rien de bien impressionnant. Cet homme, qu’elle savait si riche et qui avait donc tant de pouvoir, avait une physionomie presque grotesque. Son cou assez présent portait une tête sensuelle. Il avait un visage arrondi, des lèvres gourmandes, avec un regard doux, mais le menton était un peu lourd. Malgré cette première impression, elle l’apprécia tout de suite, le trouvant rassurant, paternel. D’une voix profonde, il lui dit  « Alors voilà encore une de ses beautés dont sont prodigues les La Fauve-Moissac, vous faites honneur à votre clan, si je puis dire. Vous êtes une heureuse surprise, votre tante avait raison. Et dire que l’on vous marie de l’autre côté de l’Atlantique, ses Américains ont bien de la chance ! » Antoinette-Marie rougit et fit une légère révérence. Ils se mirent à table, un serviteur commença à servir. Il reprit la parole  « Nous aurons cette année encore une fois une mauvaise saison. La grêle, les pluies incessantes ont détruit vignes et cultures. Ce mauvais temps continuel a fait pourrir en terre les semences, empêché la fenaison et les moissons. J’ai de très mauvaises nouvelles de la part de mes métayers.

– Cela explique l’augmentation des comestibles dont se plaignait Madame Tournon. Cela finira mal.

– Vous ne pensez pas si bien dire, il y a eu des émeutes à Bordeaux. Les garçons cordonniers ont demandé une augmentation dans leurs prix, et ont refusé de rentrer dans les boutiques jusqu’à ce qu’ils l’aient obtenue. Les maîtres se sont plaints de cette rébellion et la police a cru bon de devoir la disperser par la force, c’était un moyen injuste et odieux. Il eut été plus raisonnable d’entendre les parties, avant de n’en punir aucune. En conséquence, le guet à cheval, ayant rencontré un gros de nos braves crépins, a cru devoir le disperser pour en emprisonner quelques-uns. Mais ils avaient des armes et du courage ; ils ont chargé vigoureusement la milice bleue qui a été obligée de prendre la fuite. Cela n’a donc pas réglé le problème. 

La conversation continua sur les voisins, et les nouvelles de Paris.

*

Clark Gayton, Amiral du Cercle Blanc John Singleton Copley

Armand de Saige

Les jours défilaient et se ressemblaient, Monsieur de Saige visitant ses terres, suivant ses maigres récoltes et répondant aux courriers réguliers qu’il recevait de Bordeaux, de Toulouse, de Saint-Domingue, ou de Paris. De son côté, Madame de Verthamon visitait les pauvres. Elle se rendait deux fois la semaine à l’hôpital saint André, comme elle l’avait toujours fait, distribuant ses aumônes, sous forme d’argent, de nourriture ou de vêtements. Antoinette-Marie ne quittait pas la demeure et ses alentours, d’autant que le temps s’était mis de la partie. Une pluie fine continue tombait journellement. La seule qui y trouva son compte ce fut Rose-Marie, car Antonin tint sa promesse et vint voir Antoinette-Marie à chacun de ses trajets entre Bordeaux et Cambes. La chambrière s’arrangea, sous différents prétextes, à le raccompagner à chacune de ses visites jusqu’à sa gabarre et très vite le jeune homme comprit l’intérêt que lui portait la jolie soubrette. Il se trouvait intimidé pour la première fois par une fille, aussi restait-il sur sa réserve. Elle crut dans un premier temps qu’elle ne lui plaisait pas. Elle en était dépitée. Puis du jour au lendemain, tout changea. Le ciel était resté bas toute la journée. Le jeune homme, de retour du quai « des Chartrons « où il avait livré des fûts de vins, passa une couple d’heures au château. La nuit tombait quand Antonin annonça qu’il devait rentrer. La pluie avait rendu le chemin bourbeux et glissant, aussi la jeune fille utilisant ce prétexte prit-elle son bras et une lanterne pour éclairer leur chemin. Un cavalier déboula dans l’allée du château, alors que le couple s’y engageait. Rose Marie lâcha la lampe et faillit tomber à la renverse. Il la rattrapa à bras le corps et dans l’intimité de l’obscurité, sentant sa chaleur contre lui il l’embrassa et elle se laissa faire.

Le messager, de son côté, sauta de son cheval devant le perron et demanda à voir le châtelain. Comme il n’était pas encore là, on le fit attendre dans les cuisines en lui donnant une collation. Après son entrevue avec le cavalier, qui était ni plus ni moins que le secrétaire de monsieur Leberthon, président du parlement en exil, monsieur de Saige annonça à sa femme qu’il leur fallait rentrer à Bordeaux. Il semblait que le Parlement et la Cour des Aides aient enfin reçu l’autorisation de reprendre leurs fonctions au sein de Bordeaux et de revenir de leur exil libournais. Malgré les efforts du comte de Fumel, on avait assisté durant l’été 1788 à une sorte de dissolution du pouvoir royal dont le Parlement fut le premier à tirer profit. Et ce n’était pas rien en ces temps troublés par le rythme effréné des changements de politiques venant de la Capitale. D’un commun accord, tout le monde fit ses bagages et réintégra l’hôtel de Saige avec deux mois d’avance. Voyant sa chambrière tirer une triste mine et n’étant pas dupe de ce qui se passait entre elle et son ami, Antoinette-Marie la rassura  « – Il viendra nous voir à Bordeaux même si c’est moins facile. » L’autre jeune fille sourit saisissant avec ses mots qu’elle était comprise et que sa maîtresse donnait par là son assentiment.

Chapitre 11

A Lady, ca. 1782 (John Smart) (1741-1811) Cincinnati Art Museum

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Octobre 1788, Retour à Bordeaux

Rentrée de la veille, le dimanche 19 octobre 1788 au soir, Madame de Verthamon vit ses salons envahis d’amis et de connaissances. Il n’était question que du retour imminent du président Leberthon et de la fête que l’on comptait lui faire. Antoinette-Marie n’avait jamais vu autant de monde rassemblé dans un même endroit ni autant de parures, de soie, de broderies… L’hôtesse passait d’un salon à un autre et d’un invité à l’autre, la jeune fille sur ses talons. Elle la présentait comme étant sa filleule, à tant de monde qu’elle en eut le vertige. Elle resta toutefois très réservée, intimidée par la foule d’inconnus. Celle-ci ne portait pas attention à elle, préoccupée qu’elle fût des évènements à venir et des détails qu’elle pouvait glaner au sein d’elle-même. Vers le milieu de la nuit petit à petit chacun rentra chez soi et tout ce petit monde se donna rendez-vous au bord du fleuve pour voir traverser son parlement qui revenait de Libourne. La Jurade avait offert « la Maison Navale » qui, en principe, ne devait servir qu’à transporter les princes ou les archevêques.

À la surprise de tous, le jour suivant se leva sur une belle journée d’automne, ensoleillée à souhait. Antoinette-Marie accompagnait Monsieur et Madame de Saige qui allaient se poster sur la place royale entre l’hôtel des Bourses et la statue du feu roi. Il y avait été installé des tribunes, face au fleuve, sur lesquelles s’assirent aristocrates et grands bourgeois dont les toilettes et habits recouvrirent la place de couleurs. Les Lacourtade les y rejoignirent ainsi que beaucoup de leurs amis. Pour l’occasion, la jeune fille avait mis une robe à l’anglaise, gris pâle, sur une jupe anthracite. Rose-Marie, qui rejoignait Antonin, l’avait coiffée très simplement avec un catogan tenu par un ruban assorti. Le tout lui donnait un air de modestie malgré les mèches folles qui s’en dégageaient, cela convenait à sa situation. Madame de Verthamon qui n’avait pas voulu la priver de cette manifestation exceptionnelle ne tenait pas à ce qu’on la remarque trop, bien que les circonstances aient déjà faussé ses objectifs. Une fois prêt, le groupe se dirigea vers le lieu du rendez-vous. Lorsque le bateau arriva, ce fut un déchaînement de cris et de joies, la liesse était à son comble. Le vaisseau ne fit que passer devant la place, puisqu’il accostait porte du Caillau, qui elle se situait face à la place du Palais en amont du fleuve.

Tout le quartier, où devaient se rendre les membres du parlement revenus, avait revêtu des décorations de fêtes. Il y avait des tapis aux fenêtres et les rues étaient jonchées de lauriers et de fleurs. Les cloches des églises sonnaient à toute volée. Antoinette-Marie ne vit pas grand-chose d’où elle était, n’ayant pas pu approcher à la descente du bateau, la foule était si compacte que Madame de Verthamon s’y était refusée comme bien des dames.

Le lendemain Rose-Marie rejoint son amoureux qui était arrivé à l’aube pour la prévenir de sa présence. Monsieur et Madame de Saige se rendant chez le président, dans le quartier du Mirail, Antoinette-Marie lui avait donné quartier libre. Rose-Marie avait revêtu un caraco à fines rayures blanches et rouges qui remontait sa gorge ronde et mettait en valeur sa taille fine qu’accentuait une large jupe blanche, don de Madame de Verthamon.

Sir John St. Aubyn, Musée de la ville de Plymouth et Art Gallery Collection

Antonin Bourdel

Antonin l’avait entraînée au palais de l’Ombrière. La place devant le Palais regorgeait de monde. Un arc de triomphe avait été dressé devant la chapelle, deux enfants représentaient des génies et offraient des palmes aux magistrats. Sur chacun des côtés des estrades étaient occupées, l’une par les musiciens du régiment de Champagne, l’autre par les ménétriers dont la musique devait saluer l’arrivée de chaque magistrat. Au lieu de cela, les jurats furent accueillis par des bordées de huées et de sifflets auxquels se joignit le jeune couple emporté par la liesse générale. Les jurats se frayèrent un passage à grand-peine, tant la foule voulait accueillir avec chaleur leur représentant. Rose-Marie rentra tard, mais Antoinette-Marie qui avait dû rester seule à l’hôtel l’attendait pour avoir un compte-rendu. Aussi l’une comme l’autre ne s’endormit qu’après tous les détails donnés.

Le jour suivant, le président Leberthon arriva en retard. Une compagnie bourgeoise avec musique en tête était allée le cueillir à son hôtel. Il avait été arrêté à chaque pas par les démonstrations d’affection du peuple qui l’acclamait et qui jetait des fleurs sur sa voiture. Sur la place du Marché, il reçut l’hommage des poissardes. Quand il parvint à la place du Palais, mille cris de « Vive le roi » et de « Vive Leberthon » retentirent. Dans la salle des plaidoyers, les membres du Parlement siégèrent couronnés de lauriers… Après avoir écouté de magnifiques harangues, ils rentrèrent au milieu des acclamations. Un groupe de jeunes impétueux alla jusqu’à s’atteler au carrosse de monsieur Leberthon pour le reconduire à son logis.

Le soir, un feu d’artifice fut tiré place Saint-Projet. Marie-Amélie Cambes-Sadirac, accompagnée de son époux et de ses deux commis, vint chercher sa jeune sœur. Tout en riant, elle lui présenta les deux jeunes gens comme ses chevaliers servants, n’ayant pu choisir entre l’un ou l’autre. S’étant donné rendez-vous ultérieurement avec monsieur et Madame de Saige chez le président, ils se dirigèrent vers le lieu du spectacle. Les deux sœurs bras dessus bras dessous, monsieur Lacourtade donna de son côté le bras à sa femme. Comme il y avait presse, les deux garçons, John Madgrave et Karel Van der Hartig, se comportèrent comme des gardes du corps. Ils ouvrirent la marche, faisant front à l’affluence qui commençait à s’agglutiner dans la rue Sainte-Catherine qu’ils devaient descendre. Les deux jeunes gens, à peine plus âgés qu’Antoinette-Marie, rivalisèrent de galanterie envers celle-ci. Cela l’amusa beaucoup d’autant que c’était la première fois que cela lui arrivait et elle trouvait l’accent de l’américain fort charmant. Ils ne purent s’approcher au-delà de la rue Guiraude. La foule était très agitée tant sa joie était débordante. Un groupe éprouva même le besoin de brûler deux mannequins à l’effigie d’un archevêque et d’un garde des Sceaux. Monsieur Lacourtade s’inquiéta de tout ce tumulte, aussi ils quittèrent le lieu et se rendirent chez le président où ils dansèrent toute la nuit. De leur côte, Antonin et Rose-Marie étaient allés de place en place danser les gigues et contredanse improvisée par des orchestres. Tout Bordeaux buvait, chantait, aimait et croyait en des jours plus heureux.

Le 22 octobre, tout ce qui comptait dans la ville se serra dans la cathédrale pour écouter un Te Deum chanté sur la demande du chapitre et cela malgré les vicaires généraux.

Les fêtes durèrent quatre jours entiers, pendant lesquelles toute la ville et ses alentours festoyèrent et dansèrent.

Pendant la semaine qui suivit, Monsieur de Saige fut pris par ses affaires, cette fois-ci politiques, et disparut pour ainsi dire de son hôtel. Aussi un soir, où il avait réussi à partager son souper chez lui, annonça-t-il aux dames  « – Pour me faire pardonner de mes longues absences, mesdames, je vous emmène demain soir à la première de « Henri IV aux Champs-Élysées ». Monsieur Beaunoir, le directeur du grand théâtre ouvre la saison avec cette pièce qui soit dit en passant est bien sulfureuse.

– Mais mon ami, vous n’avez pas peur que cela tourne mal ?

– Ma chère, nulle inquiétude à avoir. C’est en l’honneur du retour du Parlement. Croyez-moi personne n’y trouvera à redire.

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie, le lendemain matin, profita de son cours avec Monsieur Bardonneau pour le prendre à partie et se faire expliquer pourquoi tout ce tumulte. « – Voyez-vous, monsieur, non pas que je m’intéresse à la politique, mais cela m’agace de voir tout mon entourage comprendre à demi-mot ce que moi-même je ne saisis pas. C’est présomptueux de ma part, mais pouvez-vous m’en expliquer les tenants et les aboutissants ?

Il fut agréablement surpris par la demande. Il le lui dit puis il enchaîna  « – Naturellement mademoiselle et c’est avec plaisir que je vais m’exécuter. Sachez que contrairement à ce que vous pensez toutes les personnes qui en parlent sont loin de comprendre où l’on va ! Et ce serait bien vaniteux de ma part que de vous faire croire que je le sais. Tout d’abord, sachez que, pour plus de justesse, je vais être amené à dire des choses qui vous contrarieront peut-être.

– N’ayez crainte, je vous fais confiance et je ferai la part des choses.

– Comme vous le savez, notre société est divisée en trois ordres. La noblesse, dont vous êtes et le clergé et le tiers état. Le poids des impôts, l’accès à la justice et aux grades militaires sont inégalement répartis sur chacun, le clergé et la noblesse étant bien évidemment les ordres privilégiés. Le tiers état, lui, se trouve très lourdement taxé. De plus, à l’intérieur même du Tiers-État, il existe de fortes différences selon les provinces ou entre les villes qui possèdent des avantages importants. L’essor de nouvelles catégories sociales dans les villes et dans les gros bourgs est indéniable, Bordeaux en est l’un des meilleurs exemples. L’enrichissement collectif a affaibli les frontières entre bourgeois du tiers, anoblis et nobles. Parmi les nouvelles couches, on trouve quelques paysans riches qui peuvent offrir à leurs enfants une éducation. Mais il y a surtout la bourgeoisie marchande ou financière, comme la belle-famille de votre sœur ou celle des Nairac, qui profitent de l’enrichissement global. Cette bourgeoisie aspire à occuper de hautes fonctions dans le royaume pour lesquelles il faut être souvent anobli. Cependant, par protectionnisme l’accès à la noblesse se ferme. De son côté, la noblesse a besoin de numéraire, la rente de la terre stagne et les frais de représentation, costumes, carrosses… sont de plus en plus élevés. Elle aimerait revenir aux affaires. Mais, contrairement aux Anglais par exemple, elle n’a pas le droit d’exercer un grand nombre d’activités économiques sous peine de « déroger », c’est-à-dire de perdre sa noblesse. Du coup, elle s’arc-boute sur ses anciens privilèges et elle a même remis en vigueur des droits féodaux oubliés et contrôle de manière plus tatillonne leur perception. Elle s’est même arrogé aussi l’exploitation exclusive de certains communaux, ces terres non cultivées où, traditionnellement, les paysans pauvres pouvaient faire paître leurs quelques bêtes. Les mauvaises récoltes, que nous venons de subir suite au mauvais temps, ont eu comme conséquence de jeter à la rue les plus fragiles, faisant grossir le nombre de mendiants, de vagabonds. Tout cela est très mal vécu par les paysans qui réclament l’abolition des droits féodaux pour soulager leur misère. Les ordres privilégiés de leur côté se révoltent aussi contre le pouvoir royal. En effet, l’absolutisme les a privés de leurs prérogatives traditionnelles. Et pour finir, les Parlements profitent du droit qui leur permet d’émettre des remarques lors de l’enregistrement des lois dans les registres des parlements pour critiquer le pouvoir royal. Ce qui les a entraînés à être exilés lorsque le roi ou son entourage a pensé qu’ils dépassaient les bornes. Il faut toutefois relativiser. Bien qu’ils arrivent à passer, aux yeux de l’opinion publique, comme les défenseurs du peuple, ils défendent avant tout leurs privilèges. Pour cela, ils s’appuient sur les philosophes des Lumières qui défendent l’idée que le pouvoir souverain suprême réside dans la Nation.

– Personne n’est donc content ! Conclut la jeune file en souriant, et vous êtes un vrai révolutionnaire, monsieur le précepteur ! Mais moi, dans tout ça, j’ai du mal à me situer.

– Il y a de grandes chances que vous n’en voyez pas la conclusion, car vous serez loin et dans une autre société.

– Vous avez raison et je vous remercie de ses explications bien audacieuses que je garderai pour moi, bien évidemment.

L’après-midi fut concentrée sur la soirée au théâtre, et commença très tôt par la venue de madame Hardouin qui vint la coiffer. Cette dernière s’extasia sur la blondeur de ses cheveux, lui expliquant qu’à part l’une des belles-filles des Nairac, elle ne voyait jamais cette teinte presque blanche tant elle était claire. Et dans le cas de Madame Élisée Nairac, cela s’expliquait, car elle était originaire d’Amsterdam. Mais l’avantage qu’avait Antoinette-Marie sur cette dernière, c’était le contraste avec ses yeux noirs. En fait, Antoinette-Marie tenait ses caractéristiques physiques d’une ancêtre du côté de sa grand-mère maternelle. Celle-ci avait été ramenée par le grand-père de la grand-mère d’Antoinette-Marie, alors courtisan, de celui qui devait devenir Henri III et qui était parti occuper temporairement le trône de Pologne. Tout en parlant, la coiffeuse construisait une coiffure en hauteur à la mode anglaise, enroulant les mèches sur des rouleaux de crins et les lissant, puis elle dégagea de grandes mèches qu’elle boucla et qui tombèrent le long de son dos. Elle agrémenta le tout de rubans de dentelle assortis à ceux qui étaient cousus sur le décolleté de sa robe que la jeune fille n’avait pas encore vu. Madame Taillade la marchande de modes, apporta celle-ci en soirée. C’était un fourreau de satin blanc. La robe était très belle. Elle moulait son jeune buste avec une jupe très large, qu’une série de plis serrés au bas de sa chute de rein rejetée vers l’arrière, accentuant ainsi sa cambrure. Le seul bémol, pour Antoinette-Marie, fut de constater que décidément elle n’avait pas assez de poitrine, ce qui la contrariait. Elle s’était vite rendu compte de l’attrait qu’une gorge pleine avait sur les hommes et elle voulait plaire. Rose-Marie la rassura, cela viendrait plus tard et pour l’instant on pouvait tricher avec un fichu de linon adroitement croisé sur le buste, ce qui fut fait. Une fois prête, elle rejoignit Madame de Verthamon qui la complimenta sur le résultat.

Victor LOUIS Vue perspective de la salle de spectacle de Bordeaux.jpgComme l’hôtel était juste à côté du théâtre, il fut décidé d’aller à pied jusqu’à celui-ci, escorté de valets bien entendu. Ils longèrent les côtés du théâtre qui abritaient des commerces et des cabarets. Ils pénètrent par sa façade. Le bâtiment ressemblait à un temple antique. Passant sous la majestueuse colonnade qui soutenait le fronton portant les statues des muses, ils entrèrent dans l’immense vestibule de marbre agrémenté lui aussi de colonnes. Ils se retrouvèrent face à un escalier de pierre majestueux, où une foule d’élégants stationnait et paradait. Ils passèrent de groupe en groupe au fur et à mesure qu’ils gravirent les marches. Par crainte qu’on lui abîme sa robe, Antoinette-Marie, comme une amazone, tenait délicatement le milieu du dos de sa jupe qu’elle avait ramené par le côté sur l’avant pour éviter de la faire traîner. Madame de Verthamon allait lui faire une réflexion, mais elle trouva que cela lui seyait. De l’autre main la jeune fille s’éventait pour se donner contenance, laissant son regard virevolter devant toutes ses nouveautés. Une fois arrivé devant la majestueuse porte à deux battants que soutenaient deux gigantesques cariatides, le trio prit l’escalier de droite. Ils allèrent s’asseoir dans la loge à l’année que louait Monsieur de Saige au premier balcon, l’un des plus en vue. Le couple se mit au premier rang, Antoinette-Marie derrière sa bienfaitrice. Deux valets installèrent sur des guéridons les rafraîchissements et madame Tournon qui était venue à cet effet commença à les servir. Antoinette-Marie qui pénétrait pour la première fois, dans ce qui lui semblait être un palais, admira les dorures des moulures, le lustre de cristal que des centaines de bougies faisaient briller. Elle profita de sa situation stratégique pour examiner l’assemblée qui s’installait dans le parterre ou dans les différents balcons, suivant les possibilités que lui offrait son statut social. Madame de Verthamon commentait chaque arrivée à la jeune fille, avec parfois une certaine acidité. Elle reconnut ainsi Monsieur et Madame Nairac accompagnés de leur fille et de leur belle fille. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée le cadet, les suivaient. Elle remarqua au balcon d’en face une superbe femme rousse, au décolleté vertigineux, couvert de pierres brillantes, qui s’avéra être Madame de L…, veuve d’un fermier général, dont il valait mieux taire la réputation d’après Madame de Verthamon. Celle-ci se trouvait sous la loge d’une très belle blonde, Melle de… qui de notoriété publique, avait le même amant. Puis l’attention d’Antoinette-Marie fut détournée des balcons et elle s’amusa du tapage qu’offrait la jeunesse dorée de la ville au sein du parterre. La plupart des jeunes gens affichaient leurs maîtresses ou se chahutaient entre amis. Elle sourit des interpellations de ces derniers à quelques belles aux étages supérieurs. Elle devina même quelques licences à l’intérieur des baignoires dont n’avaient pas encore été fermés les claustras. Les Lacourtade arrivèrent et ils s’installèrent juste avant l’arrivée de l’invité d’honneur le président Leberthon qui déclencha un déferlement de sifflets et d’applaudissements. Le lever du rideau interrompit momentanément le tumulte. Mais à chaque tirade clamée par les acteurs, du poulailler au parterre, la pièce était continuellement ovationnée. Tout cela était interrompu par les éloges dithyrambiques des magistrats. Considérés comme les sauveurs de la France, pour avoir fait plier le pouvoir royal, ils se permettaient toutes les audaces. Le sujet mettant en avant la révolution comme étant faite, la pièce répondait aux espoirs de changement de l’assemblée. À l’entracte commencèrent les visites d’amis et d’obligés. Ils leur étaient servis du vin de champagne et de bordeaux ainsi que quelques pâtés pour se sustenter. Antoinette-Marie très intimidée resta appuyée au balcon laissant courir son regard vers le parterre, quand elle entendit une voix chaude et envoûtante s’adresser à elle. Elle releva la tête et découvrit un homme élégant, avec de magnifiques yeux noirs, une chevelure abondante, un front imposant, d’épaisses lèvres sensuelles. Caparaçonné dans son habit à la française de couleur puce, il se pencha vers elle pour lui baiser la main. Au milieu de tout ce remue-ménage étaient arrivés quelques amis de monsieur Lacourtade,

Pierre Victurnien Vergniaud 2

Pierre Victurnien Vergniaud

dont Pierre Victurnien Vergniaud, qu’elle avait devant elle. Après s’être présenté, il lui expliqua qu’il avait eu la chance de l’apercevoir lors du retour du président Leberthon, place royale, ainsi qu’au « Te Deum » donné en son honneur à la cathédrale, mais qu’à chaque fois, il n’avait pas eu celle de pouvoir l’approcher. Puis il lui demanda comment elle trouvait la pièce, malgré le jeu d’acteur un peu infatué et parfois pas très audible sous les vivats continus. Troublée par le charme envoûtant de l’homme, ne comprenant pas ce qu’elle ressentait, elle eut quelque mal à trouver ses mots pour lui répondre. Il fit comme s’il ne s’en rendait pas compte et fit la conversation pour la mettre à l’aise, puis l’acte suivant fut annoncé et la loge se vida d’un coup. Elle se ressaisit et essaya de se concentrer sur la pièce tout en cherchant le plus discrètement possible l’homme qui l’avait tant troublée. Marie-Amélie se pencha alors vers elle et lui glissa à l’oreille  « – Je ne sais pas ce que vous avait fait à notre ami Pierre, mais il va en perdre la vue à force de vous fixer comme ça. » Antoinette-Marie sursauta et découvrit debout, au parterre, appuyer sur une des colonnes soutenant le balcon central, l’homme qui regardait vers elle. Elle rougit, et fut soulagée que l’éclairage ne permette pas de le remarquer. D’un air dégagé, elle sourit à sa sœur et se tourna vers la scène. Elle lutta ensuite contre l’envie irrésistible de se retourner vers lui. Au deuxième entracte, il ne revint pas.   Cela eut été discourtois, sans une invitation. Elle en fut déçue. La pièce finit, on quitta lentement les lieux s’adressant des politesses, des invitations, certaines pour le souper qui suivait à l’hôtel de Saige. S’étant placé sur leur passage, Pierre Vergniaud la salua d’un signe de tête après avoir fait ses adieux à ses amis. Amusée par le manège, Marie-Amélie glissa alors dans l’oreille de sa sœur  « – Je crois bien que Pierre ne va pas s’en remettre » Antoinette-Marie, la voix coupée haussa les épaules avec désinvolture n’ayant pas d’autres réponses. Le reste de la soirée se passa comme dans un songe, elle ne pensait qu’à se retirer pour se plonger dans le souvenir de la rencontre et quand sa sœur lui fit remarquer qu’elle était bien absente, elle mit cela sur le compte de la fatigue.

Dès le lendemain, elle reprit le rythme de ses journées d’étude. Son moral fluctua de l’abattement ; pensant ne jamais revoir le charmeur ; à l’euphorie, de l’avoir séduit. Sa situation ne lui permettant pas d’en parler, elle intériorisa donc ses espoirs et ses rêves. Le temps passant elle commença à se faire à l’idée que cette rencontre n’avait été qu’un joli moment.

Pourtant, deux semaines plus tard, alors que le soleil faisait enfin une apparition, Marie-Amélie vint proposer une promenade à sa marraine et à sa sœur, qui fut acceptée de bon cœur, malgré le froid qui était survenu quelques jours auparavant. Mi-novembre, à la surprise générale se retrouva sous un peu de neige qui fondit aux premiers rayons de soleil. Elles choisirent pour cet après-midi-là le jardin Royal, celui-ci était agrémenté de terrasses de café, aussi en profiteraient-elles pour se mettre au chaud dès qu’elles ne supporteraient plus la température. Le carrosse les déposa devant le magistral portail en pierres de taille et à doubles ventaux. Ceux-ci étaient un gigantesque ouvrage en fer forgé. Le jardin avait été créé pour les loisirs champêtres des riches bordelais, on s’y promenait entre gens du même monde, le petit peuple n’y ayant pas accès. On y flânait à pied avec chien de compagnie en laisse ou dans le manchon, on y donnait des rendez-vous de tout ordre. Elles n’étaient pas les seules à en avoir eu l’idée et à peine les pieds dedans, Madame Lacourtade et Madame de Verthamon reconnurent quelques relations. Au milieu du jardin à la française, elles déambulèrent et se dirigèrent vers les cafés qui s’abritaient sous les auvents soutenus par des colonnes qui longeaient le côté gauche de la promenade. Elles s’installèrent à une table proche d’un brasero et commandèrent un chocolat et deux cafés. Tout en discutant, elles suivaient les allées et venues des passants, gratifiant d’un propos souvent caustique ou d’une remarque ironique chacun d’eux, commentant tenues et actualités de tous. Elles saluaient ceux qu’elles connaissaient, autant dire presque à chaque fois. Tout d’un coup, Antoinette-Marie crut que son cœur s’arrêtait, face à elle trois hommes se dirigeaient droit vers elles. Elle identifia tout de suite l’allure de celui du milieu. Gênée, elle baissa la tête tout en blêmissant, ce que remarquèrent ces deux comparses. Intriguées, regardant dans la même direction, elles virent arriver Pierre Vergniaud accompagné d’Armand Gensonné et d’Élie Guadet. Inconsciemment, elles mirent sa réaction sur le compte de la timidité et les accueillirent avec amabilité. Il s’avérait que les deux premiers étaient fondateurs avec Monsieur de Saige du musée de Bordeaux, une société de pensée. En fait, si le premier, Pierre Vergniaud n’était pas venu à l’hôtel de Saige depuis l’installation d’Antoinette-Marie, c’était uniquement à cause de ses émois sentimentaux. Une actrice de la Comédie française lui avait fait faire de fréquents aller-retour entre Bordeaux et Paris. Son dernier voyage avait conclu une suite de ruptures et de réconciliations et de ce fait ouvert la voie vers de nouvelles aventures. Quant au deuxième, Armand Gensonné, il était, comme son ami, avocat au Parlement de Bordeaux et avait défendu Monsieur de Saige dans des litiges commerciaux. Il venait régulièrement dîner ou souper, et Antoinette-Marie était loin de penser qu’il connaissait le premier. Le dernier, qu’elle avait déjà croisé, qui était comme Monsieur Lacourtade membre du club, Élie Guadet, était issu d’une famille de magistrats girondins, et avait déjà acquis une solide réputation de plaideur. Antoinette-Marie, troublée, se sentait de plus en plus mal. Désespérément, elle essayait de reprendre contenance. Son cœur s’emballait, son corset ne lui avait jamais semblé si serré. Sa sœur s’en rendit compte et courtoisement excusa le malaise de sa jeune sœur. Ayant refusé l’assistance des messieurs, les deux femmes aidèrent la jeune fille et rentrèrent à l’hôtel. Arrivées sur les lieux, elles délacèrent le corset de la jeune fille. Elle reprit son souffle. Elle s’excusa et mit son malaise sur le compte de son corset sans doute trop serré. Rose-Marie prit le relais, et après avoir fini de la déshabiller, coucha la jeune fille désemparée. Madame de Verthamon s’inquiéta de ce vertige qu’elle ne relia pas à l’arrivée des trois hommes. Cambes-Sadirac Marie-Amélie. Madame Lacourtade (Emma Hamilton.jpgA contrario Marie-Amélie avait deviné l’émoi de sa sœur, cette coïncidence la fit réfléchir. Pour éviter toute complication, elle appuya la thèse de sa sœur quant à l’ajustement de son corsage. Elle aimait Antoinette-Marie que ses visites régulières lui avaient permis de mieux connaître, et elle comptait bien la protéger d’elle-même. Car si Monsieur Vergniaud était un ami de son époux, qu’elle trouvait charmant au demeurant, et si on omettait qu’Antoinette-Marie était engagée, elle savait pertinemment que ce n’était pas un bon parti. Fils d’un maître d’armes, il avait reçu une bonne instruction à défaut d’une bonne éducation. Son Père ayant connu des revers de fortune, jeune homme, il était entré au séminaire qu’il avait très vite quitté, faute de vocations, pour faire des études de droit. Son beau-frère, ingénieur géographe, l’avait pris en main et l’avait orienté vers le barreau de la ville, en payant ses études. Il était devenu dans la foulée secrétaire de Monsieur Dupaty président à mortier du Parlement. Le magistrat était réputé pour ses idées libérales et avait eu beaucoup d’influence sur le jeune homme. Grâce à ce poste, Pierre Vergniaud avait acquis rapidement une certaine notoriété. Mais elle savait par son époux et avait pu le constater, qu’il était doté d’un caractère indolent et rêveur. L’avocat qu’il était n’acceptait de travailler que, lorsqu’il avait besoin d’argent, et refusait des causes, le reste du temps. Il ne semblait pas vénal, l’argent filait entre ses doigts et cela n’avait pas l’air de l’intéresser outre mesure. À vrai dire, hormis lors de ses conversations politiques, elle ne l’avait jamais vu ni très intéressé et encore moins passionné par autre chose que ses idées ou ses maîtresses d’après la rumeur. Elle était donc déconcertée par la situation. Sa sœur n’avait rien à voir avec les jeunes femmes sulfureuses avec lesquelles il défrayait la chronique. Restée sceptique devant l’intérêt du don Juan, elle ne savait pas trop comment s’y prendre avec les premiers émois amoureux de la jeune fille.

Le lendemain, Antoinette-Marie Marie reçut de la part du séducteur un petit mot s’inquiétant de sa santé et lui souhaitant un bon rétablissement. Madame de Verthamon fut très étonnée et contrariée de ce geste qu’elle trouvait incongru de la part d’un homme célibataire qui n’avait rien à voir avec la famille. Elle le donna à la jeune fille et lui expliqua que sa réputation ne lui permettait pas de répondre, aussi l’avait-elle fait à sa place. Bien que contrariée, la jeune fille comprit. Pierre Vergniaud n’en fut pas refroidi pour autant.

*

Le temps était triste, mais assez doux. Une lumière froide baignait la place du Palais. Sous l’auvent des frères Labottière, libraire et imprimeur de leur état, la main gantée de chevreau crème retirait des étagères un livre, le feuilletait puis le replaçait. La silhouette élancée d’Antoinette-Marie, vêtue d’une robe à l’anglaise chocolat et d’un grand chapeau à la Marlborough sans fioritures, se détachait sur la devanture de la boutique. En retrait, appuyée contre l’une des colonnes de l’avant-toit, Rose-Marie regardait les passants. Antoinette-Marie avait accepté d’aller chercher un livre pour Madame de Verthamon. Cette dernière avait pris ce prétexte pour inciter une sortie. Elle trouvait que la jeune fille avait triste mine. Elle se languissait visiblement à l’intérieur de l’hôtel. Profitant de sa visite chez le libraire, elle cherchait un ouvrage qui la divertirait. Elle sursauta quand elle entendit la voix grave et ferme de Pierre Vergniaud lui conseillant de lire le livre qu’il lui tendait. Elle prit sur elle, sourit et le remercia de son aide. Antoinette-Marie acheta le livre qui s’avéra être « Cléopâtre » de Gautier de la Calprenède, un auteur du siècle dernier. Il prit des nouvelles de sa santé, elle le rassura, après un échange de deux ou trois banalités, il lui proposa de faire quelques pas ensemble, ce qu’elle accepta à la grande contrariété de sa suivante. Cette dernière essaya diplomatiquement de la faire changer d’avis, mais elle refusa de comprendre. Antoinette-Marie lui proposa de rentrer avec le carrosse. Les trajets à pied étant déconseillés au vu de l’état des rues recouvertes de détritus, d’excréments jetés depuis les fenêtres et de la boue, elles étaient venues avec une voiture. Rose-Marie déclina, rappelant qu’elle devait accompagner sa maîtresse. Le couple se dirigea vers le port, la chambrière sur les talons. Rose-Marie essayait d’entendre la conversation, mais en vain, trop de bruit venait de la foule. Leurs pas les ramenèrent vers les « fossés du chapeau rouge ». Antoinette-Marie flottait de bonheur au son de la voix de l’enjôleur que la fraîcheur de la jeune fille envoûtait. Prétextant un rendez-vous, il laissa les deux jeunes femmes. La suivante renfrognée fut soulagée de son départ et demanda intriguée depuis quand elle connaissait ce charmeur. Elle n’eut pour toute réponse qu’un bafouillage qui se voulait désinvolte, qu’elle essaya de décrypter, mais n’en tira rien de plus. À peine rentrée, la jeune fille prétexta un peu de fatigue et se retira dans sa chambre. Elle s’allongea sur une méridienne et commença à feuilleter le livre que sa main n’avait pas lâché. Tomba alors une feuille pliée en quatre écrite de la main du conseilleur. Ce dernier gardait par-devers lui le pli qui s’avérait être un mot doux, dans l’espoir d’avoir l’opportunité de lui donner d’une façon ou d’une autre. Il était momentanément lassé des femmes dont l’expérience de la séduction mettait en valeur la candeur de la jeune fille. Aussi quelle n’avait pas été sa satisfaction quand se rendant au palais de l’Ombrière, il avait aperçu sa longue silhouette devant l’étal du libraire. Il avait donc profité de ce stratagème pour lui glisser discrètement le mot dans le livre. L’essentiel du contenu tourné autour de sa beauté qui l’avait subjugué et le rendait esclave de ses charmes. Elle s’attendrit sur ces quelques lignes qui liquéfiaient son cœur, la rendant euphorique.

Entre temps était arrivée à l’hôtel, la belle-sœur de Madame de Verthamon, Madame de Mesplée. Marie-Angélique de Mesplée, orpheline avec pour principale qualité une fortune conséquente, avait épousé, à la sortie de son couvent comme le voulait la tradition, Jean-Baptiste Maurice de Verthamon marquis de Terçy baron de Chalucet. Bien que charmante elle était d’une beauté insignifiante et son intelligence était palliée par une vraie bonté, mais ses vertus ne retenaient pas son époux au foyer. Celui-ci affichait sans gêne ses maîtresses souvent tirées du foyer du théâtre. Elle ne lui en voulait pas, trouvant cette situation tout à fait commune. Elle était venue rendre visite à celle qu’elle considérait comme une sœur, afin d’organiser la vente de charité qu’elle donnait traditionnellement pour l’épiphanie. Au milieu de la conversation, elle demanda à sa belle-sœur si par hasard ce n’était pas sa protégée qu’elle avait croisée en promenade avec Monsieur Vergniaud. Madame de Verthamon, surprise, répondit en biaisant. La jeune fille n’étant pas rentrée, elle n’en savait rien, mais elle en doutait. Madame de Mesplée partie, elle fit appeler Rose-Marie. La chambrière ne se faisait pas d’illusion quant à l’entretien auquel elle était mandée. Elle était seulement surprise que la nouvelle eût pu arriver aussi vite. Par le cocher pensa-t-elle. Dès les premiers mots de Madame de Verthamon, la chambrière fut tout de même surprise par les informations qu’elle détenait. Tout en protégeant Antoinette-Marie, elle rapporta la rencontre, la minimisant et ramenant la promenade à une simple reconduite jusqu’à l’hôtel. Contrariée, Madame de Verthamon la congédia gardant pour elle-même ses suspicions.

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EANNE DE VALOIS, COMTESSE DE LA MOTTE By Élisabeth Vigée Le Brun

Jacqueline de Verthamont

Tous les mardis et jeudis, Madame de Verthamon ouvrait salon et cette année, rentrée plutôt, sa saison commença à l’avance. S’y mélangeaient jeunes gens aux idées politiques dans le vent, artistes en vogue, femmes du monde de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie. On s’y présentait à partir de quatre heures et l’on espérait faire partie des invités qui resteraient au souper. Comme Antoinette-Marie était désormais connue de tous et afin d’éviter toute curiosité supplémentaire si on l’entourait d’un mystère, Madame de Verthamon se fit seconder dans son rôle d’hôtesse par la jeune fille. Dans les premiers temps, intimidée, elle fut mal à l’aise. Petit à petit, connaissant un peu plus de monde, elle mit dans ce rôle toute la grâce et l’amabilité adéquate ; son apprentissage de maîtresse de maison de mieux en mieux dominé. Madame de Verthamon avait fait l’éloge de sa voix, aussi les invités sollicitaient régulièrement des concerts à la jeune protégée de l’hôtesse, ce que tout le monde appréciait. Passant des héroïnes de Gluck à celles de Piccinni, elle savait émouvoir ou enchanter son auditoire. Elle y gagna d’autres admirateurs comme le jeune Carbanac de vieille noblesse landaise qui l’accompagnait de temps à autre au clavecin. Pierre Vergniaud profita de ces après-midi pour approcher la jeune fille. Celle-ci apprit à garder sang-froid, mais elle attendit à chaque fois sa visite, ce qui la rendait nerveuse. Ils échangeaient le plus discrètement possible des mots doux glissés d’une manche à l’autre. Si elle ne vit rien de ses échanges, son agitation n’échappa toutefois pas à Madame de Verthamon. Elle ne pouvait, sans prétexte sérieux, refuser ses entrées à un ami de son époux, d’autant qu’il venait à chaque fois accompagné de jeunes politiciens aux idées neuves, ce qui plaisait à Monsieur de Saige. Mais plus le temps passait, plus elle était persuadée qu’il se passait quelque chose à son insu, d’autant qu’elle n’avait jamais autant vu le soupirant dans son salon, et pour tous il était évident que Pierre Vergniaud tournait autour de la jeune fille. Elle était très ennuyée de cette situation qui se déroulait sous son chaperonnage. Tout en surveillant l’évolution de la situation, elle décida d’attendre Madame La Fauve-Moissac qu’elle trouvait plus à même de conseiller ou de sermonner la jeune fille. Elle finit par en parler à sa filleule qui tomba d’accord avec elle, d’autant que la jeune fille étant toujours accompagnée, il y avait peu de risque. Seulement, c’était sans compter sur la nouveauté des sentiments qui germaient dans le sein de la jeune fille ni sans l’audace du galant. De plus, l’échange régulier de billets alimentait les sentiments romanesques d’Antoinette-Marie. Ses fluctuations d’états d’âme finirent par mettre la puce à l’oreille de Rose-Marie qui finit par s’en ouvrir à elle. D’abord gênée, puis ayant le besoin de se livrer, toutes ses émotions l’étouffant, elle lui raconta ce qui se passait entre elle et celui qui était devenu Pierre. Rose-Marie en resta sur l’instant interloquée puis elle lui demanda si l’élu de son cœur était informé de cet engouement. Antoinette-Marie sortit d’un tiroir dont elle gardait la clef, une pile de lettres de l’amoureux. La chambrière en resta tout ébahie, et elle n’était pas au bout de son effarement, Antoinette-Marie expliqua qu’elle comptait s’enfuir avec lui.

« – Mais Mademoiselle, vous êtes promise, et de plus Monsieur Vergniaud vous l’a-t-il proposé, et a-t-il de quoi vous faire vivre. »

Occultant la première question, elle répondit en toute innocence

– On se débrouillera, et puis, que ce soit lui ou un autre, quelle importance pour ma tante, ma sœur ou Madame de Verthamon.

– Mais votre bien-être. Voyons ! Et êtes-vous sûre qu’une fois qu’il vous aura sur les bras cela l’arrangera, vous a-t-il promis de vous épouser ?

– Non, pas encore, mais je suis sûr que c’est uniquement, car nous n’en avons pas eu l’occasion.

– Et bien, attendez qu’il le fasse avant de vous décider.

– Mais je ne peux attendre, ma tante va arriver et je ne peux la tromper, ce ne serait pas honnête. 

Rose-Marie que l’affolement prenait essaya de gagner du temps, elle ne savait comment se retourner. Il fallait qu’elle demande conseil. Elle ne savait pas encore à qui, mais il lui fallait du temps. Aussi reprit-elle  « – Assurez-vous de ses intentions avant de faire une bêtise et comme votre tante n’arrive qu’après les fêtes, laissez-les passer avant de prendre toutes décisions regrettables. Pensez à votre réputation, sans elle une femme n’est plus rien.

– Soit, soit, de toute façon Pierre n’a fait que suggérer l’idée, et j’ai réservé ma réponse. Non pas que mon cœur ne soit prêt, mais je dois bien avouer que cela me fait un peu peur. Mais s’il le faut, il sera mon Saint Preux et je serai sa Julie, plutôt que d’abdiquer mon amour.

– C’est qui ? Ce Saint Preux ? Et cette Julie ? Je ne les connais pas !

– Que tu es sotte, ma pauvre Rose-Marie ! Ce sont les héros d’un roman de Monsieur Rousseau.

– Alors ce ne sont que des fariboles et cela ne vous aidera pas dans cette réalité-là.

Elle allait sortir, exaspérée, ne voyant pas d’échappatoire. Antoinette-Marie la retint par le bras. « – Attends ma Rose, il faut que tu m’aides. »

« – Voilà autre chose ! » Pensa la chambrière. Elle aimait sincèrement sa maîtresse, elles étaient devenues des confidentes, l’âge aidant, elles s’étaient rapprochées. Leur complicité avait grandi depuis qu’Antonin était devenu un lien entre elles. Mais elle, que ferait-elle si cela finissait en scandale, que deviendrait-elle ? Elle serait chassée dans la minute par Madame de Verthamon, pour avoir collaboré. De plus, en elle germait un autre problème, elle n’avait plus ses menstruations depuis deux mois, et ne savait que faire. D’un autre côté, elle ne pouvait la trahir. Ce piège inattendu se refermait sur elle, elle promit tout de même faisant confiance au destin.

*

De son côté, Marie-Amélie Lacourtade s’inquiétait de ce qu’elle devinait de cet engouement de jeune fille, et se confia à son époux. Ce dernier la rassura. Vergniaud n’était pas homme à se marier et s’il le faisait, il n’était pas bête au point de compromettre sa carrière avec un scandale, surtout lié avec Monsieur de Saige. Rassurée, elle remit à plus tard ses investigations. Les fêtes de la nativité passèrent, Rose-Marie était de plus en plus anxieuse, Antoinette-Marie n’avait que Pierre et ses intentions supposées à la bouche. Elle ne savait plus quoi faire.

Tout à ses sentiments, Antoinette-Marie, se prélassait, se délectait de ce qu’elle ressentait pour le brillant avocat, qui dans son inconscience alimentait les fantasmes de la jeune fille.

Chapitre 12

Pierre Victurnien Vergniaud

Pierre Victurnien Vergniaud

1789, les changements

Le 1er janvier 1789, une bonne nouvelle arriva, elle mit quatre jours à parvenir de Paris à Bordeaux. Ce fut François-Xavier Lacourtade qui l’apporta à la table de l’hôtel de Saige. Alors qu’en petit comité Monsieur de Saige et Madame de Verthamon déjeunaient en compagnie d’Antoinette-Marie, de Jean-Baptiste Maurice de Verthamon et de sa femme Marie angélique de Mesplé, ce dernier déboula au moment du dessert. Tout en s’excusant, il délivra la nouvelle. Le Conseil du roi s’était enfin prononcé pour le doublement des députés du tiers état ! Le Tiers État aura donc autant de députés que la noblesse et le clergé réuni ! Et bien, que toutes de noblesse ancienne ou récente, toutes les personnes autour de la table s’enthousiasmèrent de la nouvelle. Les États généraux allaient pouvoir enfin commencer. D’après les premiers échos, la France était en liesse. Elle donnait au roi le titre de « Père du peuple, de restaurateur de la liberté française », il y avait longtemps qu’il n’avait pas été aussi populaire. Il y avait toutefois un bémol à cette nouvelle, le vote demeurait un vote par ordre. Et le résultat sera toujours deux à un, en faveur de la noblesse et du clergé, et cela allait freiner les changements dont tous avaient besoin et que tous désiraient. Monsieur de Saige annonça donc la suite logique. Les représentants « des provinces », une fois élus, allaient donc se rendre aux États généraux, dont l’ouverture devrait être annoncée sous peu. Ce à quoi, frère de Madame de Verthamon acquiesça et précisa qu’il serait représentant de l’assemblée de la noblesse de Bordeaux. Ne doutant pas de leurs élections, François-Xavier Lacourtade informa qu’en compagnie de ses amis Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Vergniaud, après avoir fini la rédaction « des cahiers de doléances ». Ils se rendraient en tant que représentants de celle du Tiers-État. Monsieur de Saige approuva cette démarche et assura qu’il l’appuierait. Antoinette-Marie commença à paniquer comprenant que son amour allait avoir peu de poids devant toutes ces nouvelles. Elle demanda donc quand tout ceci serait fait. Sachant où voulait en venir sa belle-sœur, Monsieur Lacourtade lui répondit que dès une semaine ses amis, ce qui sous-entendait Pierre Vergniaud, partiraient pour Paris, car si l’ouverture des États généraux n’était pas encore officielle, elle serait sûrement prévue pour le printemps, et il fallait songer à s’installer dans la ville de Versailles. Bien que gardant contenance, elle commença à paniquer.

Ce que ne savait pas la jeune fille, c’est que le matin même, Pierre Vergniaud s’était présenté quais « des Chartrons « au domicile des Lacourtade pour annoncer la bonne nouvelle. Lorsqu’il fut annoncé, François-Xavier étant absent, ce fut Marie-Amélie, qui le reçut. Elle s’était installée dans le salon donnant sur le fleuve, c’était une heure de la journée où les rayons du soleil baignaient la pièce la réchauffant et l’éclairant abondamment. Elle se composa pour l’occasion une mine hautaine. Elle avait bien l’intention de profiter de cet entretien inopiné pour remettre à sa place et refroidir le galant. À peine entré, il sentit bien que quelque chose n’allait pas, mais dans l’euphorie de la nouvelle, il n’y prêta pas attention. Elle le laissa lui narrer les évènements tout en buvant le café qu’elle avait fait servir. Alors qu’il arrivait au terme de son explication, elle prit le relais de la conversation d’un ton doucereux

Mon cher Pierre, je suppose que vous allez partir au plus vite pour Paris ? Ne voyant pas le piège venir il répondit par une hypothèse. Elle continua

– Bien que ce ne soit pas le propos, comme vous le savez ma jeune sœur Antoinette-Marie est promise à un jeune baron des Amériques. Je suppose que c’est sans le vouloir que vous portez préjudice à la réputation de celle-ci en la courtisant. Je sais, pour vous ce n’est qu’un jeu de salon, mais elle est jeune, sans expérience, et elle n’y voit pas de malice. Un cœur si neuf s’enflamme aux premiers émois.

L’homme avait blêmi sous l’attaque. Devant cette jeune femme qui était devenue glaciale, il avait perdu contenance. Ne le laissant pas se reprendre, elle poursuivit

– Car bien évidemment vous n’avez pas l’intention de l’épouser, ce qui serait tout à fait déplacé dans les circonstances actuelles. Madame de Verthamon en prendrait ombrage si on venait à briser un projet qui à elle comme à moi nous tient à cœur. Donc si opportunément vous partiez pour la Capitale en oubliant de prévenir Antoinette-Marie, ce serait une bonne chose, même si cela doit lui briser le cœur. » Ce qui l’attristait intérieurement, car elle ne voulait pas de mal à sa jeune sœur. Elle avait fini par piéger Rose-Marie malgré elle et connaissait ainsi la teneur de sentiments d’Antoinette-Marie. Elle en voulait d’autant plus au don Juan qui n’avait fait que s’amuser, du moins le pensait-elle. Sur ce, elle s’excusa, le laissant ébahi, son mari étant rentré, elle les laissa entre eux. Décontenancé, Pierre Vergniaud n’en était pas revenu. Le monologue de la jeune femme avait duré quelques minutes, pendant lesquelles elle ne lui avait pas laissé le temps de se justifier ou de s’excuser. De toute façon qu’aurait-il pu dire ? Évidemment, qu’Antoinette-Marie lui plaisait, il s’était même pris au jeu. Mais dès le départ, il savait qu’il n’y aurait pas de suite, du moins cela ne lui était pas venu à l’esprit, elle l’avait subjugué par sa beauté de sylphide. Par la rumeur, il avait su que son destin n’était pas à ses côtés, et il ne se voyait pas avec la corde au cou. Sa maîtresse la plus exigeante, la plus sure c’était la politique. Donc suite à la conversation à bâton rompu avec son ami, il avait conclu qu’il partirait devant pour préparer leur séjour qui n’était pas défini dans le temps, mais qui risquait d’être long, d’autant que tout le monde voudrait loger dans la ville où siégeait le pouvoir, Versailles. François-Xavier n’apprit, par sa femme, le vrai motif de sa précipitation que suite à son départ.

*

Rose-Marie était complètement affolée, quelques jours plutôt, alors qu’elle était seule dans la chambre de sa maîtresse occupée à ranger les effets de cette dernière, Madame Lacourtade l’avait surprise. À brûle-pourpoint, elle lui avait demandé depuis combien de temps qu’Antoinette-Marie et Monsieur Vergniaud échangeaient leurs sentiments. Prise au dépourvu, elle répondit qu’elle ne savait pas, mais elle comprit aussitôt que la jeune femme l’avait piégée. Elle venait de lui confirmer ses doutes. Elle avait bien essayé de rattraper sa bêtise en minimisant les faits, mais elle s’était empêtrée dans ses explications. Marie-Amélie la rassura, elle ne donnerait pas ses sources. Elle la remercia de sa fidélité envers sa sœur, cela la touchait, mais de toute façon elle allait au plus vite résoudre le problème. Une fois Madame Lacourtade partit, la chambrière s’effondra en pleurs, et se demanda ce qu’elle pouvait bien faire pour rattraper la situation. Ce fut Antonin qui la rassura, lui disant que ce n’était pas son problème, qu’elle avait été fidèle à son amie, mais qu’elle ne pouvait rien y faire. Celle-ci était rentrée dans un autre monde qui n’était pas le leur et qui n’avait pas les mêmes règles. Elle le trouva très dur, mais elle savait aussi qu’il avait raison et qu’elle avait peu de poids dans la situation. Elle était effondrée, elle savait bien qu’elle n’avait pas trahi sa maîtresse, mais elle ne savait plus comment l’aider. Elle en oubliait son propre problème.

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Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Madame Le Sèvre, mère de Vigée Le Brun, Vers 1774-1778

la Fauve Moissac Marie Louise

Madame La Fauve-Moissac arriva la veille de l’épiphanie, le mardi 6 janvier 1789. Sous une zibeline, les pieds sur un brasero, elle avait voyagé dans sa berline avec pour seule compagnie sa femme de chambre, son valet de pied, le cocher et le palefrenier. Son époux n’avait pu se joindre à elle, car un changement de politique se préparait et il avait été approché par Monsieur Necker. Partie deux jours après Noël, le trajet en avait duré dix. Elle avait fait étape chez des amis, qui pour la plupart étaient restés à Versailles, aussi elle y faisait halte dès la nuit tombée et repartait à l’aube. Malgré le mauvais temps, le froid n’avait pas été aussi vif depuis bien longtemps, et l’état des routes déplorable, le voyage s’était déroulé sans ennui. Elle arriva en fin d’après-midi. Sanglée dans une robe à l’anglaise de velours cramoisi sur jupe de soie noire, le bonnet assorti à la robe, elle fit son entrée au milieu du salon bondé de Madame Verthamon, qui s’empressa de l’accueillir. Marie-Louise La Fauve-Moissac dit bonjour et échangea quelques politesses avec les invités qu’elle connaissait puis se retira pour se rafraîchir. Au deuxième étage, donnant sur le jardin, son hôtesse et amie lui avait alloué une grande chambre avec boudoir et garde-robe dans laquelle dormirait sa chambrière. L’ensemble était décoré dans les verts pâles, blanc et or, le lit à baldaquin était à lui seul une œuvre d’art du règne passé. Elle se changea pour une robe à l’anglaise plus légère en satin de soie bleu-gris sur jupe ivoire, qu’elle agrémenta d’un fichu de linon blanc puis descendit voir la compagnie. Madame de Verthamon excusa Antoinette-Marie qui n’était pas bien et était restée alitée, quant à Marie-Amélie, elle viendrait pour le souper.

Le lendemain matin, dès qu’elle fut prête, Marie-Louise La Fauve Moissac se rendit au chevet de sa nièce. Elle avait appris la veille ses émois et en avait été surprise. Hormis Monsieur d’Ajasson, elle-même n’avait guère connu ce genre d’élan du cœur, peut-être pour Monsieur de Vaudreuil. Mais ce dernier avait dû faire pâmer toutes les dames de la cour. Antoinette-Marie était toujours au fond de son lit à se morfondre du départ précipité de Pierre Vergniaud. Celui-ci avait quitté Bordeaux sans la prévenir, elle ne comprenait pas pourquoi. Lorsque sa tante rentra, elle ressassait encore le peu d’information qu’elle avait. De son côté renseignée par son amie et par sa nièce, Madame La Fauve-Moissac était bien décidée à remettre d’aplomb la jeune amoureuse. Elle rentra dans la pièce et tira elle-même les rideaux de la chambre. Avec un grand sourire, elle vint embrasser sa nièce qu’elle n’avait pas vue depuis ses sept ans. Pendant que Rose-Marie servait le déjeuner des deux femmes, la plus âgée questionnait la plus jeune sur son séjour à Bordeaux. Antoinette-Marie, pâle comme ses draps, essayait de faire bonne mine et répondait de son mieux aux questions de l’aimable dame. Celle-ci remarquait bien son désarroi et finit par trancher.

« – Mon petit, je connais le sujet de votre peine, comme d’ailleurs votre sœur et notre amie Madame de Verthamon, vous avez cru être discrète, mais vos sentiments se voyaient comme votre nez sur votre figure. »

Antoinette-Marie en resta la bouche ouverte, rougit et baissa les yeux de honte, non pas de ses sentiments, mais de ses cachotteries envers toutes ses dames qui s’inquiétaient de son devenir. Madame La Fauve-Moissac reprit avec douceur.

« – N’en soyez pas gênée, nous sommes toutes compréhensives et comprenons votre désarroi. Mais dans notre inquiétude, nous nous sommes renseignées sur le sérieux de ce monsieur. Nous le croyons sincèrement honnête, mais pas prêt à convoler de façon sérieuse. » Le mensonge était petit et pas tout à fait faux. « – Je ne veux pas salir l’image de votre soupirant, mais si ses intentions avaient été sérieuses, pensez bien qu’il n’aurait pas pris le premier prétexte pour s’éloigner sans vous donner de nouvelles. Et s’il vous plaît, ne lui cherchait pas d’excuses qui ne vous feraient que souffrir. »

Portrait of a Lady said Portrait of Jeanne de Valois, Comtesse de la Motte Elisabeth-Louise Vigée Le Brun

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie était stupéfaite, comment ces informations pouvaient être connues de sa tante ? Et bien qu’elle ne fût pas prête à faire son deuil, elle reconnut que la meilleure chose à faire était encore d’avancer et de penser à demain. Toute cette aventure lui avait fait oublier la leçon que les Freydou avec leur bon sens lui avaient inculquée jour après jour. Ne rien demander à la vie qu’elle ne put offrir et repousser les espérances insensées et les rêves hors du possible et Pierre Vergniaud, c’était espérer l’impensable. Elle releva la tête, esquissa un sourire tout en essuyant quelques larmes. Sa tante émue la prit dans ses bras et la consola avec des mots tendres.

Puis reprenant, Madame La Fauve-Moissac expliqua les nombreuses difficultés qu’elles avaient eues à lui construire un avenir fiable et avantageux, et qu’elle ne pouvait le faire vaciller sur un coup de cœur. Une fois qu’elle fut calmée, Madame La Fauve-Moissac la fit habiller, car elles avaient des courses à faire et notamment acheter du tissu pour une robe, car il fallait bien songer au mariage par procuration. Le cœur d’Antoinette-Marie s’étreignit, mais courageusement elle redressa la tête.

*

Le 15 janvier 1789, François-Xavier Lacourtade partit pour Paris en tant que représentant du Tiers État avec Armand Gensonné, Élie Guadet. Ils avaient été élus afin de remettre les cahiers de doléances de la Gironde à Versailles. Ils y rejoignaient Pierre Victurnien Vergniaud.

Portrait de James Dashwood, George Romney (1734-1802, United Kingdom)

Lacourtade François-Xavier

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 7

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (50)

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Été 1788. L’annonce du mariage par procuration.

Monsieur et Madame la marquise D’Ajasson de Grandsagne revenaient de Versailles, où ils avaient passé deux semaines épuisantes.

La marquise, Marie-Louise La Fauve-Moissac, était arrivée le vendredi 15 août pour la messe en l’honneur de la Vierge, donnée au sein de la chapelle du château par l’un des deux curés, devant toute la cour réunie. Reçue dans les appartements de la reine, elle avait assisté, amusé, une nouvelle fois, au ballet des courtisans. Rivalisant déjà par des toilettes extravagantes, les dames se poussaient pour être devant. Elles étaient alignées sur deux rangs à gauche et à droite de l’appartement que devait traverser la reine, de manière que la porte resta libre et afin de laisser le centre de la chambre vide. La marquise s’était installée dans l’encoignure d’une fenêtre n’ayant ni intérêt ni envie d’être remarquée. À midi quarante, l’huissier annonça le roi. La reine, toujours vêtue d’un habit de cour dans ces occasions, s’avança vers lui. Contrairement à son habitude, elle avait un air inquiet ou contrarié. L’ambiance était pesante. Il avait la vue si basse qu’il ne reconnaissait personne à six pas, il n’en percevait pas moins l’humeur de son épouse. Grand et lourd, mais gardant majesté comme tous les Bourbons, au grand agacement de la reine, le roi se dandinait toujours aussi mal à l’aise dans ses habits. Elle ne lui en sourit pas moins, lui donnant le bonjour avec amabilité. À une heure moins le quart, ils se mirent en route pour la messe. Le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes de quartier et plusieurs autres officiers ouvraient la marche. Le roi et la reine, lentement, les suivaient disant quelques mots aux courtisans qu’ils croisaient. Passant devant le marquis d’Ajasson, le roi lui rappela courtoisement leur rendez-vous d’après la messe, ce dernier acquiesça en le saluant.

Exceptionnellement, le roi recevait son conseil en toute urgence, ce qui laissait prévoir des changements, car tous savaient à quel point il n’aimait pas ses réunions. La marquise en jouant des coudes réussit à rejoindre son époux, au milieu de la foule des courtisans qui le questionnaient, la curiosité attisée par ce changement d’habitude dans les habitudes royales, qu’elle n’avait pas vu depuis quelques jours. Elle l’entraîna dans un salon adjacent et lui demanda de quoi il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était pas l’endroit pour une explication, ils pouvaient être entendus. Il lui conseilla de rentrer à Paris le plus tôt possible et de l’y attendre. Il n’en fallait pas tant pour qu’elle s’inquiétât.

*

la Fauve Moissac Marie Louise 9

Marie Louise la Fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne

Elle ne put rentrer que le lendemain matin à la fin de son service auprès de la reine et trouva à sa grande surprise deux lettres qui l’attendaient sur son bureau. Une de son époux, qui l’avait devancée, et l’autre de madame de Maubeuge, l‘amie de ses nièces.

La première lui apprit, la proclamation de monsieur Loménie de Brienne. L’État avait fait une banqueroute financière, il avait démissionné devant son échec et avait entraîné dans sa chute celle de son époux. Le marquis en était mortifié, il ne pensait pas qu’après tant d’années au service de l’État, on lui ferait payer l’échec de son supérieur. Il lui demandait d’organiser leur départ pour la Suisse, un éloignement de la cour serait salvateur.

La deuxième, la lettre de Mme de Maubeuge, était une bonne nouvelle. Elle contenait le contrat de mariage tant attendu pour Antoinette-Marie. Elle décida d’aller voir dès le lendemain le baron Cambes-Sadirac, son beau-frère, afin de lui faire signer. Elle accompagnerait ensuite son époux dans leur domaine au bord du lac Léman.

*

Comme il se devait le cocher donna la carte de visite au majordome de l’hôtel Cambes-Sadirac. Puis il aida la marquise à descendre du carrosse, ainsi que son notaire, Monsieur de Marcillac. Sur le perron, elle remit de l’ordre à sa toilette, rajustant son fichu brodé de lin blanc, et lissant les plis de sa jupe assortie au caraco en grosse soie gris pâle, finement brodée de fleurs rose pâle. La nouvelle baronne Cambes-Sadirac les reçut dans son salon. Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche était une grande femme, bien faite, à l’allure hautaine. Elle dégageait quelque chose de désagréable. Elle n’était pas laide, mais n’avait pas de charme. À son corps défendant, sa jeunesse l’avait amenée à se refermer sur elle-même et avait fini par l’aigrir. La cause en était une maladresse de sa mère, alors demoiselle d’honneur de madame Élisabeth, sœur du roi. Elle avait commis l’erreur de se moquer de la reine alors que celle-ci entrait dans la pièce où elle l’imitait. Elle fut chassée, sur-le-champ, de la cour. Marie-Josèphe avait dix ans, et n’en sut rien avant de reprendre sa place à ses seize ans. Madame Élisabeth n’avait pas eu le cœur de priver de sa place la jeune fille, pour la faute de sa mère, qui par le nom y avait droit. Le reste de la cour n’avait pas eu autant de commisération et elle dut se forger une carapace pour supporter les allusions, les médisances et surtout l’indifférence de beaucoup. La reine, rancunière, un jour entendant son nom enfonça le clou  « Tient ? Cette race existe encore ! » Et elle l’oublia totalement, mais pas ses partisans. Malgré la protection de la sœur du roi que beaucoup aimaient pour sa bonté, et un nom fort respecté de par ses ancêtres, elle n’en subit pas moins la méchanceté mesquine qui régnait à la cour. Tant et si bien qu’elle ne reçut aucune demande en mariage de peur de subir l’opprobre de celle-ci. Lorsque le Baron fit sa demande, malgré ses trente ans de plus, elle l’accepta. Elle savait que c’était avant tout pour sa dot, mais elle espérait que cela changerait sa situation. Hormis, qu’elle ne fut plus demoiselle d’honneur de Madame, rien ne changea quant à l’humeur de la cour à son endroit malgré la position de son mari.

Madame La Fauve-Moissac l’avait croisée à plusieurs reprises à

Bechade De Fonroche Marie Josèphe (Madame Veirac de Saint Agnan) (2)

Marie Josèphe Bechade De Fonroche

 Versailles, mais avait limité les échanges à de simples civilités. La baronne proposa quelques rafraîchissements, ce que la marquise trouva déplacé, vu l’heure. Après quelques échanges de civilités, elle demanda, avec un air de fausse compassion  « – J’ai appris, ma chère, la démission de votre époux à sa charge, cela n’a-t-il pas été trop difficile à supporter ? » Avec un sourire ironique, la marquise répondit que son mari s’en remettrait, mais elle n’était pas certaine que l’État et le roi se relèvent de cette banqueroute. De plus, il n’avait pas été chassé de la cour, lui. La baronne blanchit et la marquise sourit, elle n’allait pas se faire moucher par cette gamine. Donc, elle rappela à son hôtesse qu’elle était là pour son époux.

« – Celui-ci est très occupé, j’ai peur qu’il ne puisse vous recevoir. Peut-être pourrais-je vous rendre service ? » Susurra-t-elle perfidement. Elle était fatiguée de cette femme qui la regardait toujours avec détachement, représentant toute cette engeance qu’elle détestait et qui la méprisait.

« – J’ai bien peur que non, ma chère. Ce sont des affaires de famille, et vous ne pouvez vous charger d’enfants que vous n’avez pas eus. » Le notaire commençait à se tortiller sur sa chaise mal à l’aise entre ses deux femmes qui s’échangeaient des perfidies tout en souriant. La baronne, froissée, allait répondre vertement, quand entra gracieusement une jeune femme rousse, dans une robe-fourreau, d’un vert sombre, lacée par-derrière, qui affinait sa taille.

« – Élisabeth ! Je ne vous savais pas à Paris, je vous croyais encore à Saint-Aignan. »

Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, femme de Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan, fils aîné du baron, avait pour la deuxième fois fait une fausse-couche. Après avoir salué le notaire de famille, elle répondit

« – Non, ma tante, m’étant remis, j’ai rejoint mon époux. Je comptais me rendre à Versailles pour vous rendre visite, mais Madame de Bechade-de-Fonroche a eu l’amabilité de m’apprendre vos malheurs. » Répondit-elle, l’œil malicieux.

– Ce n’est rien de grave, mon mari et moi-même allons nous en remettre. Mais passez donc me voir avant que nous ne partions pour la Suisse.

– Et que nous vaut votre visite ? Se doutant bien qu’elle ne rendait pas visite à sa jeune belle-mère.

– Je dois voir monsieur Cambes-Sadirac pour des papiers, mais il semble que ce n’est pas possible.

– Mais si ma tante, je vais même vous accompagner ! Intervint de derrière son dos, un bel homme, châtain, grand de stature, au visage avenant, qui venait de pénétrer dans la pièce.

– Mon neveu ! C’est décidément une journée pleine de surprises, je vous pensais encore de service à Versailles avec votre régiment.

– Oh non ! Mon régiment a été rapatrié pour mettre de l’ordre en cas d’émeutes dans Paris, aussi je suis rentré chez moi pour profiter du foyer familial. »

Cambes-Sadirac Baron Jean Etienne (1 BIS) (2)

Jean Etienne Baron Cambes-Sadirac

Bon gré mal gré, la jeune baronne comprit que, cette fois-ci, elle ne pourrait s’interposer entre la marquise et son époux. Elle reprit contenance et afficha un sourire de convenance. Le jeune capitaine prit le bras de sa tante et la dirigea vers l’étage et le bureau de son père. Il toqua à la porte, ouvrit la porte et laissa entrer la marquise. Le baron n’eut pas le temps de réagir voyant son fils entrer derrière la dame. Il se leva et baisa la main que lui tendit la marquise. Elle s’assit. « – Je pensais ne jamais vous revoir après notre dernière entrevue » lui dit-il sèchement. Son fils fronça les sourcils, surpris par l’agressivité de son père, il percevait une tension. « – Comme quoi il ne faut jamais jurer de rien ! » Répliqua-t-elle sans se démonter. « – Je viens pour la signature du contrat de mariage. » Charles Louis se demanda de quel mariage il pouvait s’agir, mais il attendit la suite au lieu d’intervenir. « – Je vous ai dit qu’il n’en était pas question ! » Rétorqua le baron. Avec un sourire narquois, elle riposta  « – C’est dommage ! Je ne vois pas, comment vais-je pouvoir expliquer cela au duc de Richelieu ?

– Je ne saisis pas ce que vient faire le duc dans cette affaire de famille.

– Il a eu la bonté de pourvoir votre fille d’une dot, Monsieur, riposta-t-elle. Le baron en resta bouche bée, il n’eut pas le temps de se ressaisir que le jeune homme réclama des éclaircissements. La marquise répondit  « – Votre père a omis de vous dire que ma sœur, votre mère, est morte en mettant au monde une fille. Mais avant qu’il ne se lance dans des explications ou des imprécations, j’aimerais qu’il me signe ceci, aussi voulez-vous bien faire appeler mon notaire ? » Elle tendit le document de plusieurs pages. Il lui arracha des mains, le lut et le signa. Le notaire le certifia avec pour témoins Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan et sa femme Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, à qui on expliqua succinctement la teneur du document.

– Madame cette fois-ci, j’ose espérer ne plus vous revoir !

– Souhaitons que vous soyez exaucée.

Sur ce, elle se leva, sourit à son neveu et à sa femme, puis quitta la pièce et l’hôtel particulier avec le précieux document.

*

À la fin, du mois d’août 1788, la situation s’aggravant, la reine convainquit le roi d’appeler le banquier Necker aux finances. C’était alors le seul aux yeux de l’opinion capable de sauver la situation. Ce dernier adjura le roi de confirmer la prochaine réunion des États généraux promise par Loménie de Brienne. Celui-ci, à contrecœur, accepta laissant souffler un air de liberté sur le pays.

Cela n’empêcha pas une nouvelle augmentation du pain, ni une deuxième année de disette, ni les premières victimes de fièvre et de dysenterie de mourir dans les faubourgs de Bordeaux. La campagne s’en sortait à peine mieux.

À Cambes, le curé avait quitté le presbytère depuis une bonne demi-heure avant le lever du jour. Le soleil se levait à peine derrière le brouillard du matin, quand il devina l’entrée du château. Tout le long de la route, il se ressassait la lettre de Madame La Fauve-Moissac, qui accompagnait celle qu’il devait délivrer. Remise la veille par un commis de Monsieur Lacourtade, le contenu l’avait surpris. Il lui demandait de soutenir le projet de mariage pour Antoinette-Marie. Il n’en savait pas plus.

Depuis la découverte de l’existence de sa nièce, cette dame s’était occupée, dans la mesure du possible, du confort et de l’éducation de la jeune fille, sans que cette dernière ne le sache. Donc, quoi de plus normal qu’un projet de mariage, Antoinette-Marie venait d’avoir quinze ans. Il ne comprenait pas le mystère qu’entourait la démarche, à moins que le baron une fois de plus fasse barrage à tout projet concernant sa fille.

Il remonta l’allée. Il traversa le pont, ancien vestige de défense. Pollux et Castor levèrent le nez à son approche, aboyèrent tout en lui faisant la fête. Il flatta le crâne des deux molosses dont l’âge ne garantissait plus leur garde.

À cette heure-là, toute la mcuré de Cambes (2).jpgaisonnée prenait la soupe du matin. Tout en rabâchant que décidément ces vendanges ne seraient pas meilleures que les deux précédentes, Gaspard pensait aux journaliers qu’il allait falloir embaucher pour celles-ci, d’ici une quinzaine de jours. Bertrande ne faisait pas plus attention que les autres matins au bougonnement de son époux, lorsqu’elle perçut les aboiements des chiens. À la surprise de tous, on frappa à la porte du perron. Antoinette-Marie se précipita pour aller ouvrir.

– Bonjour, monsieur le curé, que nous vaut de si bon matin votre venue ?

– Il faut que je vous parle mon enfant, ainsi qu’aux Freydou !

Intriguée, elle s’effaça devant l’homme d’Église qui se dirigea tout naturellement vers le fond de la bâtisse, à la cuisine, qu’il connaissait bien.

« – Bonjour mes enfants ! » S’essuyant les mains, Nounou Freydou sourit, et demanda au curé le but de sa visite si matinale. « – Voilà ! J’ai reçu une lettre pour Antoinette-Marie. Mademoiselle Antoinette-Marie, devrais-je dire, de la part de sa tante, Madame La Fauve-Moissac. »

Fatigué de sa course, il s’assit lourdement sur le banc et chaussa ses lunettes. Le silence s’épaissit. Tout le monde comprit qu’autant de solennité de la part du curé, qui avait baptisé presque l’ensemble des auditeurs, impliquait une nouvelle d’importance. Antoinette-Marie, à qui il avait appris à lire, tendit la main et avec ce geste silencieux réclama ce qui devait être son avenir. Elle était d’autant intriguée que hormis les étrennes, elle n’avait pour ainsi dire pas eu de nouvelles de sa tante depuis qu’elle avait fait sa connaissance sept ans auparavant. Elle prit la lettre, la décacheta et commença à la déchiffrer, manquant de clarté, elle s’approcha de la fenêtre.

« Mon enfant,

C’est après mûre réflexion que j’ai décidé de bâtir votre avenir. Je n’avais pas le cœur de vous laisser dans l’indifférence de tous. Par mémoire pour ma tendre sœur, j’ai pris les choses en main. Avec l’aide de vos sœurs et de mon amie Madame de Verthamon, nous vous avons cherché et trouvé un parti afin de vous marier. Monsieur le baron de Thouais se fait une joie de vous voir partager la vie de son fils dans son domaine de Louisiane. Cet homme a une fortune solide bâtie sur une plantation de sucre et sur du négoce, il tenait à obtenir la main d’une jeune fille de bonne famille de métropole. Ce que vous êtes !

Je suppose que vous n’êtes pas sans savoir l’opposition de votre père à toute démarche quant à votre devenir. La douleur l’excuse, mais la vie ne peut le permettre. Outre le fait que Madame de Verthamon vous a fait doter par le gouverneur de Guyenne, monsieur de Richelieu, j’ai amené votre père à signer le contrat par procuration de votre mariage.

Je sais que tout ceci va bouleverser votre vie, mais vous ne pouvez, de par votre condition, rester indéfiniment sans statut dans cette campagne. Je suppose que cette nouvelle va vous ébranler et que votre jeunesse va se rebiffer, mais il faut construire votre futur. En tant que femme, nous n’avons que peu de choix et je crois que nous vous avons ébauché un avenir avantageux.

En attendant que l’on vienne vous chercher pour ce voyage, vous êtes souhaitée par Madame de Verthamon, dans son hôtel du cours du chapeau rouge à Bordeaux. Celle-ci se fait une joie de vous recevoir et de compléter votre éducation, afin de faire honneur à votre condition. De mon côté, je viendrai vous rejoindre pour les fêtes de fin d’année, afin de pouvoir vous accompagner au navire.

Je vous embrasse tendrement votre tante.

Marie Louise La Fauve-Moissac »

*

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

En colère ? Elle ne l’était pas, résignée, serait plus juste. Elle connaissait les sentiments de son père envers elle, Mathilde Freydou et le bon curé avaient essayé de lui expliquer pourquoi, mais ils n’avaient pu lui enlever ce sentiment profond d’injustice. De plus, c’était si étrange, l’intérêt soudain de toutes ces personnes, pour la plupart inconnues. D’une voix tremblotante, elle relut la lettre à voix haute, pour le reste de l’assemblée. Elle n’arrivait pas à savoir si c’était une bonne chose ou une mauvaise, elle comprenait qu’elle avait fini d’attendre. Plus exactement, elle comprit qu’elle attendait sans le savoir. Le vieil homme la fixait cherchant sur ses traits, ce qu’elle pensait, et finit par donner son avis. « – Ta tante a raison, Antoinette-Marie ! Tu ne peux pas continuer à vivre dans ces conditions, le mariage est une bonne chose, de toute façon tu n’es pas faite pour le couvent. Et puis c’est le fils d’un baron ! »

Il sentait, évidemment, que l’argument était faible en face de ce qu’il provoquait comme changement dans la vie de cette enfant, tout juste une femme. C’est Bertrande qui réagit la première, comprenant que son enfant, l’enfant qu’elle avait élevé avec autant d’amour que sa propre progéniture allait partir. « – Mais enfin, ce n’est pas possible. Elle ne peut pas partir. Et puis c’est où cette Louisiane ? C’est qui, cette madame de Verthamon ?

– C’est de l’autre côté de l’océan ! Enfin, je crois.

– Vous croyez ou c’est sûr ? »

D’un ton las, Antoinette-Marie répondit  « – Oui ! Oui, c’est cela, je ne sais plus où je l’ai lu, mais il me semble bien que ce soit cela ».

La femme resta béate, autant devant la réponse que devant l’acceptation visible de la jeune fille. Nounou Freydou prit les choses en main  « – Que devons-nous faire monsieur le curé puisque nous n’avons pas le choix !

– Il faut conduire Antoinette-Marie à Bordeaux chez Madame de Verthamon et lui rendre son départ le plus facile possible. Si tu te souviens Nounou Freydou, cette dame est une amie de la mère de la petite.

– Oui, je me souviens, les filles et elles étaient au couvent ensemble et c’est aussi la marraine de Marie-Amélie.

Basile intervint la mort dans l’âme  « – Je vais organiser tout ça, nous partirons d’ici trois jours par bateau, Antonin nous conduira.

Le curé acquiesça. Un long silence s’ensuivit. Antoinette-Marie finit par s’asseoir, mille questions en tête. Le curé lui prit la main qu’il serra chaleureusement. Bertrande pleurait dans les bras de sa mère. Quant à Gaspard, il n’était pas sûr d’avoir tout compris.

*

Les jours suivants servirent à rassembler et à préparer les quelques vêtements et affaires de la jeune fille. Il n’y avait pas grand-chose, elle n’avait pas besoin de beaucoup, cloîtrée dans cette campagne. Elle s’était réservé sa plus belle tenue, un caraco safran et une grosse jupe brune assortie en toile, dégageant ses chevilles, confectionnée par ses soins.

Freydou Nounou 02

Nounou Freydou

Deux jours plus tard, à l’aube, sur le perron du château, Antoinette-Marie embrassait Nounou Freydou pour la dernière fois. Ni l’une ni l’autre ne se faisaient d’illusions. La vieille lui souriait tristement, assurée que le départ de la jeune fille était la meilleure chose qui puisse lui arriver. Celle-ci descendit les marches avec hésitation, sentant qu’elle quittait un monde protégé pour un inconnu.

Gaspard et Bertrande l’attendaient à la grille. Elle les rejoignit, ses chaussures à la main, les bas roulés dedans, pour ne pas les abîmer avant d’être arrivée. Cela fit sourire sa nourrice qui n’avait pu l’en faire démordre. Ils marchèrent jusqu’au fleuve, coupant à travers champs, ce qui leur prit la première heure du jour. Ce n’était pourtant pas la première fois, cependant l’adolescente mémorisait chaque détail du paysage. Du miroitement sur l’eau, aux rangs de vignes alignés sur les coteaux, au château qui disparaissait de sa vue, du chant des merles, aux lièvres qui détalaient à leur approche, rien ne lui échappait.

Ils traversèrent le hameau, monsieur le curé attendait devant la petite église ramassée sur elle-même. Antoinette-Marie alla l’embrasser, celui-ci, les yeux rougis, avec la voix un peu roque, lui donna ses derniers conseils. Dans l’émotion, elle ne comprit rien.

Gaspard fit accélérer les adieux, il fallait y aller, autrement, il n’aurait pas la marée pour faciliter le retour. Elle ébaucha une grimace qui se voulait sourire et remit machinalement une de ses mèches blondes dans son catogan. Ils descendirent vers le ponton auquel était accrochée la gabare et sur lequel Antonin faisait les cent pas. Le grand gaillard ne décolérait pas depuis l’annonce du mariage.

Ils avaient été élevés ensemble, jamais séparés, abandonnés tous les deux, lui sur les marches de l’église. Le curé, un matin de vendanges, avait été réveillé par les vagissements qu’il poussait, il avait sûrement été abandonné par une fille d’un village voisin. Le curé apprit son identité quand il fut appelé auprès d’elle pour les Saints Sacrements, elle se mourait des fièvres suite à ses couches. Elle confessa l’abandon, mais ne donna pas le nom du père. Ne sachant pas quoi faire du bébé, il l’avait mis dans les bras de Bertrande, qui venait de perdre un enfant. Trois ans plus tard, il était devenu le frère de lait d’Antoinette-Marie. Elle-même ignorée de son père et dissimulée au reste de sa famille. On voyait leurs tignasses blondes dans tous les recoins de la campagne, ils avaient tout partagé, jeux, bêtises, promenades, la défendant contre tous de tout. Il savait qu’ils n’étaient pas du même monde, alors qu’il commençait à aider aux champs, on avait strictement interdit à la petite fille d’y aller. Pour réponse aux questions des deux enfants, on avait répondu qu’elle était la demoiselle du château. Puis ils avaient compris ce que cela sous-entendait. Antoinette-Marie en avait pris son parti et attendait que le garçon ait fini son ouvrage. Alors devant la petite silhouette à l’orée du champ, on finissait par laisser partir le garçon. Puis le curé décida que la demoiselle devait apprendre à écrire et à lire et un peu de latin ne ferait pas de mal. Alors, elle prit tous les matins le chemin de la cure de Cambes et se plongea dans « l’Instruction sur l’histoire de France » de feu monsieur l’abbé Le Ragois. Le bon abbé de Cambes avait trouvé que ce manuel était le plus approprié pour l’éducation d’une jeune fille puisqu’il avait été écrit par un protégé de Madame de Maintenon au temps du grand siècle. Qu’à cela ne tienne le soir, elle refaisait la leçon à Antonin. Puis quand vint la maturité du corps avant celle de l’âme, Bertrande décida que le jeune homme irait désormais dormir au-dessus de l’étable et que les deux jeunes gens ne pouvaient plus traîner seuls. On n’en compara pas moins les différences d’anatomie, et quand le jeune homme alla assouvir ses désirs dans les bals voisins, l’orage gronda dans les yeux de la jeune fille. Puis l’enfance fut sans nul doute révolue, on se retrouva baigné par le soleil sur les bords de la Garonne pour voguer vers l’inconnu.

D’un geste rageur, il prit des mains de Gaspard  le gros sac de cuir contenant le maigre paquetage de son amie et sauta dans le bateau capable d’embarquer une centaine de barriques de vin. Gaspard le suivit et aida les femmes à les rejoindre. Il dénoua l’attache et poussa l’embarcation à l’aide d’une rame. Le jeune homme prit le gouvernail et l’homme descendit la voile dans laquelle la brise s’engouffra.

Antoinette-Marie, les mains nouées autour des genoux, fixait l’onde obscurcie du limon, ne voyant guère sur les bords des rives, les grands chênes avec leurs racines presque dans l’eau, les roseaux qui cachaient trompeusement les berges, les coteaux qui montaient vers les châteaux et villages voisins. Elle remarqua à peine les premières masures au bord de la ville. Puis le bruit, la multiplication des bateaux qu’ils croisaient, et enfin les grands immeubles appuyés sur les chais le long des quais qui s’enfonçaient dans la vase, la firent réagir. La première étape de son voyage s’achevait.

 *

Ils amarrèrent la barque au pied de la porte de Grave, et portèrent les femmes au sec. Il fut décidé qu’Antonin garderait l’embarcation et Gaspard accompagnerait les femmes. Au milieu de la foule des marins et des négociants, les jeunes gens se firent leurs adieux, sans trop y croire, se jurant tout et n’importe quoi, le cœur broyé. Laissant le jeune homme ivre de colère, la jeune fille, les jambes se dérobant, se cramponna à sa nourrice qui l’entraîna dans la petite rue Pichadey vers la cathédrale Saint Michel où le marché battait son plein. Antoinette-Marie, qui n’était jamais venue à Bordeaux, encore sous le choc de la séparation, restait béate du spectacle, l’immensité de la flèche du clocher surplombant la cathédrale à son côté. Ils traversèrent la multitude des étals, les cris et les apostrophes des marchandes des quatre-saisons, les échoppes abritant métiers de la bouche ou différents artisanats. Bertrande agrippait son bras pour la diriger suivant son homme qui leur ouvrait un chemin dans la foule bigarrée. Ils bifurquèrent dans la Rue des Faures vers les Fossés de Bourgogne, les traversèrent pour s’engouffrer dans la rue Bouquière. Ils contournèrent la place du grand marché pour emprunter la rue des épiciers qui portait bien son nom. Ils poursuivirent par la rue du pas Saint Georges, tournèrent à gauche dans la rue Saint-Siméon et la rue de la Mercy et débouchèrent sur la place saint Projet. Esquivant les gens, les étalages, les animaux de tout poil, ils parcoururent la rue Sainte-Catherine puis ils arrivèrent place de la comédie. Devant eux majestueusement se dressait un temple antique couronné de statues, qui se trouvait être le nouveau théâtre commandité par le gouverneur de Guyenne à Victor Louis. Ils le longèrent sur un côté par le nouveau cours du chapeau rouge jusqu’à l’hôtel de Saige qui était derrière lui, à l’angle du cours et de la rue de Comédie.

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Sur les parties démolies d’une vieille forteresse, le Château Trompette, ils se retrouvèrent devant l’entrée de l’hôtel nouvellement construit par Martial-François de Saige, baron de Beautiran pour satisfaire la demande de sa femme, Jacqueline de Verthamon. Il avait acquis pour la somme de 166 000 livres plusieurs terrains contigus allant du cours du chapeau rouge à la rue porte de Richelieu. L’espace était aussi long que le nouveau théâtre était large soit environ 20 ares. L’hôtel était immense, neuf travées sur trois étages pour la façade principale. En avant de cette façade, au centre, quatre colonnes toscanes soutenaient un important balcon à balustre, le tout en pierres de taille. Dessous, devant la porte-cochère à deux vantaux, Gaspard interpella le portier. De mauvaise grâce, il répondit à l’apostrophe, et après un échange assez froid indiqua au trio l’entrée depuis le porche. Celle-ci se trouvait dans le vestibule, son plafond à voûte plate reposait sur des pilastres et des colonnes toscanes. Il permettait aux carrosses de s’y arrêter afin de laisser ses passagers à l’abri des intempéries. Il était ouvert sur une cour intérieure carrée, bornée d’un portique, au-delà duquel le riche propriétaire s’était fait aménager dans l’axe un jardin privé, celle-ci était pleine de valets et palefreniers à l’ouvrage. À droite et à gauche, cuisines, écuries et remises à carrosses finissaient d’encadrer l’hôtel en pierre blanche tout en soutenant les deux autres étages. Ils montèrent les deux marches et sur le large palier devant l’entrée, ils se présentèrent à la porte devant laquelle attendait un majordome, grand, sec et guindé. Dédaigneux, il s’adressa à eux leur indiquant la porte de service. Se redressant Gaspard annonça Mademoiselle Antoinette-Marie Cambes-Sadirac attendue par madame de Verthamon. Passant par là, reconnaissant le nom, Rose-Marie, la chambrière de Madame de Verthamon fit signe à Pierre-Henri de ne pas faire d’impair. Celui-ci remarquant le manège, quoique surpris, fit entrer les trois arrivants.

Chapitre 8.

de Verthamont Jacqueline 05

Jacqueline de Verthamont

Août 1788 à avril 1789. L’hôtel de Saige.

Mal à l’aise, le couple et la jeune fille, écrasés par le décor, ne sachant où se mettre, attendirent au milieu d’une immense entrée au sol en marbre blanc. Les murs de la même couleur ornés de moulures or servaient de support à deux immenses miroirs. Ils encadraient une haute fenêtre donnant sur la rue où se reflétait l’escalier d’honneur à double quartier tournant, où courait une rampe de fer forgé. Une fois prévenue, la maîtresse de maison les fit monter à l’étage, le premier étant celui des réceptions. Du haut de l’escalier, elle examina ceux qui venaient à elle et plus particulièrement Antoinette-Marie. Elle la trouva tout de suite charmante et attendrissante avec sa gaucherie qui lui donnait une grâce un peu nonchalante. Grande et svelte, avec un teint frais, une chevelure lourde aux boucles blondes presque blanches, des yeux noirs sous des sourcils sombres, elle avait un charme étrange. Elle lui rappelait celui de sa mère, son amie Jeanne-Henriette. Elle accueillit avec un grand sourire les nouveaux arrivants et les assura du plaisir de voir enfin arriver la jeune fille. « – Mon petit si vous n’aviez pas de si beaux yeux noirs, vous seriez le portrait de votre mère. Mais entrez donc dans le salon. »

Après les salutations, ne tenant pas à s’attarder, le couple Freydou s’excusa et demanda à se retirer afin de pouvoir faire le trajet de retour. Madame de Verthamon acquiesça et les laissa se dire adieux. Antoinette-Marie les raccompagna au rez-de-chaussée, les jambes flageolantes, le cœur serré. Dignes, les parents de substitution qu’ils avaient été la rassurèrent tant bien que mal, lui rappelant qu’ils seraient toujours là. Ils sortirent le dos droit, Bertrande s’accrochait à son mari. Esseulée, les bras ballants, Antoinette-Marie restait figée, n’arrivant pas à bouger. Rose-Marie qui attendait et avait vu la scène vint au secours de la jeune fille. Elle la fit remonter, lui tendit un mouchoir, et la consola avec quelques mots pour qu’elle puisse se reprendre. Elle la dirigea ensuite dans les corridors, vers le salon donnant sur l’arrière avec vue sur le jardin baroque.

Madame de Verthamon, assise dans une bergère près de la porte-fenêtre, l’attendait avec une collation. Trente-neuf ans celle-ci était une femme altière. L’on ne pouvait pas dire qu’elle était belle, elle dégageait un mélange de majesté et de bonté qui néanmoins attirait. Antoinette-Marie s’assit sur le siège en face d’elle et prit l’assiette que lui tendit son hôtesse. Celle-ci accompagna la collation d’un monologue rassurant quant à la suite des évènements. Une fois rassasiée, la maîtresse de maison, suivie de Rose-Marie, l’accompagna dans sa nouvelle chambre, pour qu’elle puisse se reposer. Épuisée, elle s’assit sur le lit et une fois seule s’y recroquevilla. Angoissée, affolée devant l’inconnu, elle finit par céder devant les larmes. Qu’allait-elle devenir ? Elle n’était pas sure de connaître les règles, l’étiquette de ce monde entièrement nouveau pour elle. Elle n’avait jamais été confrontée au monde, quel qu’il fût. Dans sa campagne tout avait été simple, mais ici ? Quand le corps fut vidé, elle s’endormit. L’heure du déjeuner venue, personne n’osa la réveiller.

*

For You, Miss by John Robert Dicksee (1817-1905)

Rose-Marie Bordenave

Le matin suivant, la chambrière se glissa doucement dans la chambre et tira les tentures laissant pénétrer un jour fort avancé. Antoinette-Marie ouvrit les yeux et s’étira. Elle mit quelques instants avant de réaliser pleinement où elle était, sa jeunesse lui avait permis de dormir d’un sommeil profond et réparateur. Elle sourit timidement à Rose-Marie. « – J’espère que mademoiselle a bien dormi. Je porte son déjeuner de suite, et pendant qu’elle le prendra, nous préparerons son bain. Mademoiselle prendra un café au lait ? Ou, préférera-t-elle autre chose ? »

 La jeune fille se redressa, s’adossa aux oreillers, acquiesça à la question comme si cela fût chose courante, sans savoir de quoi elle parlait. Du café ? Elle savait ce que c’était, mais n’en avait jamais goûté, enfin on n’allait pas l’empoisonner, et il n’était pas question qu’elle montre son ignorance devant cette fille. « – Vous auriez dû me réveiller hier soir.

– Madame a préféré vous laisser sommeiller après avoir constaté que vous étiez profondément assoupie. 

– C’est très aimable à elle.

– Madame est très bonne. » Répondit la chambrière, avec quelque chose de désinvolte dans le ton qui n’échappa pas à Antoinette-Marie. Sur ce, elle se retira et lui laissa examiner le décor qu’elle n’avait pas remarqué la veille. Face à elle, deux grandes fenêtres garnies de toile de Jouy, rose et crème à motif champêtre encadraient une commode à quatre tiroirs agrémentés d’un décor en croisillons gris sur fond blanc. Sur celle-ci trônait une petite pendule avec un personnage antique allongé. Elle descendit du lit, posa les pieds sur un tapis épais qui devait venir d’orient. Elle alla se regarder dans un petit miroir à l’encadrement chantourné et doré sur la table de toilette. À son côté, assortie à sa cuvette, une verseuse à panse cylindrique était posée. Elle était en porcelaine blanche décorée en bleu de fleurs et de rinceaux. Devant attendait une chaise sculptée en hêtre, avec assise et dossier en cannage, du règne précédent. Sur le mur opposé, à gauche, elle s’approcha de la cheminée décorée d’un trumeau, et en admira la peinture pastorale. Deux fauteuils à dossier cabriolet, à pieds cambrés nervurés, recouverts de soie rose à fleurs, accompagnaient le mobilier de la pièce. Elle fut interrompue dans son examen émerveillé par l’arrivée de son déjeuner et l’entrée de deux valets qui transportaient une baignoire. Ceux-ci firent plusieurs allers-retours afin de la remplir. Une fois seule et rassasiée, elle se glissa dedans en chemise comme le voulait la pudeur. Elle eut une pensée pour ce bon abbé de Cambes. Lui qui l’avait obligée à lire et à relire « les règles de la bienséance et de la civilité chrétienne « de Monsieur de la Salle. Cela lui avait appris les règles de l’hygiène et se comporter en société, ce qu’à l’époque, elle n’avait pas trouvé très utile, mais à ce moment-là, elle le remercia intérieurement. Elle était soulagée de ce savoir qui était devenu naturel à force de l’ânonner tous les jours et dont elle comprenait enfin l’utilité. Si elle n’avait pas été amenée à le pratiquer, elle savait comment l’on devait se comporter en société, du moins en théorie.

Rose-Marie revint, la frotta et lui lava les cheveux avec un peu de vinaigre pour les lui faire briller, puis la sécha et lui tendit une robe de chambre qu’elle ne connaissait pas. « – Comme vous n’en aviez pas, Madame vous donne celle-ci, qu’elle trouve trop jeune pour elle-même. Mais ne vous inquiétez pas, elle vous fait dire que dès cet après-midi, votre problème de garde-robe pourra être résolu. » Surprise, elle demanda où était passé son sac, dans lequel elle avait ce qu’il fallait. Ne voulant pas vexer la jeune fille, la chambrière, lui expliqua adroitement que son bagage n’était pas suffisant pour sa nouvelle vie, et que ses affaires avaient été rangées dans la garde-robe adjacente. Un peu contrariée, elle ne répondit rien. La chambrière rajouta que le livre qu’elle avait trouvé dans ses bagages était sur la table de chevet. Son livre, celui qu’elle avait extirpé furtivement de la bibliothèque du château et plongé dans son ballot et qui l’avait fait tant pleurer. Elle avait emporté en souvenir ultime du monde de son enfance  « La Nouvelle Héloïse« de Jean-Jacques Rousseau qui avait pris la poussière tant d’années jusqu’à ce qu’elle l’ait extirpé de l’étagère attirée par sa couverture de cuir aux dorures passées. Et si elle en avait voulu à sa première lecture à Saint Preux d’avoir amené la belle Julie jusqu’à la mort, à la deuxième, elle l’avait un peu pardonné et avait trouvé plus sublime le geste funèbre de l’héroïne. Il était là, à portée de sa main, cela la rassura. Mais avec la mauvaise foi de la gêne, elle trouva la servante quelque peu prétentieuse. Comme il faisait beau, la servante ouvrit les fenêtres du cabinet attenant, pour laisser entrer le soleil, Antoinette-Marie s’installa de dos, devant celles-ci, afin de sécher son opulente chevelure aux couleurs de l’enfance. Décidément, tout l’émerveillait dans son nouveau décor, elle qui n’avait connu que des meubles vermoulus au château de Cambes, plus ou moins abandonné par son propriétaire. Ici, encore appuyée sur le mur gauche une console en merisier, aux pieds alambiqués, avec le même décor peint sur son plateau que celui de la commode de la chambre. Elle portait deux chandeliers en bronze et deux statuettes en biscuit formant pendant, représentant une petite-fille en tablier et un porteur d’oiseaux. Entre les fenêtres, sous trois petits tableaux aux sujets exotiques, un joli petit bureau à cylindre décoré de marqueteries et de ferronneries attendait le besoin de l’épistolière. La cheminée de marbre soutenait une glace biseautée incluse dans un trumeau dans laquelle se reflétait une autre petite horloge. Dans un angle, deux bergères accompagnaient une petite table ronde, sur laquelle reposait un livre de fables. Elle allait de surprise en surprise devant tout ce luxe.

Rose-Marie vint brosser et attacher sa chevelure en catogan, quelques boucles s’en échappèrent tout de suite. Antoinette-Marie n’osait parler à la chambrière, ne sachant comment se comporter. Celle-ci, à peine plus âgée, pleine d’énergie, frisant l’effronterie, était une jolie fille, châtain, tout en courbes, avec de beaux yeux pétillants pleins de malices. Elle faisait la conversation à elle seule, essayant de la mettre à l’aise. Elle l’habilla d’un caraco et d’une jupe, sur une chemise de linon sans garniture. Bien que peu convaincue par le résultat, la servante se dit que pour l’instant cela ferait l’affaire, même si la jeune fille ressemblait plus à une bergère qu’à une jeune fille de la noblesse. Puis suite aux indications de cette dernière, Antoinette-Marie descendit retrouver madame de Verthamon.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Habillée d’une robe à la chemise, en voile de coton blanc, au décolleté garni de volants brodés, les cheveux relevés en chignon natté avec quelques mèches tombant sur les épaules, elle faisait sa correspondance dans un petit bureau donnant sur la terrasse du jardin. Elle accueillit gracieusement Antoinette-Marie s’enquérant de sa nuit. Une fois rassurée, elle lui suggéra le programme à venir  « – Antoinette-Marie, je suis chargée par votre tante de parfaire votre éducation. Je l’avoue, cela me fait grand plaisir. Comme vous devez le savoir, je suis allée au couvent avec votre mère et votre tante, et nous sommes devenues de grandes amies. J’étais plus jeune de trois ans que votre mère, Jeanne-Henriette, et dans sa bonté, elle m’a pris sous son aile, moi qui me sentais complètement perdue et abandonnée. Elle est devenue ma seconde mère. Cela paraît ridicule maintenant, mais j’avais six ans et votre mère neuf ans lorsque je suis arrivée. Sa gentillesse et sa douceur m’ont permis bien des fois de supporter l’éloignement. J’espère vous rendre la pareille et ferai de mon mieux pour ce faire. » Ses confidences, à brûle-pourpoint, décontenancèrent la jeune fille. Prenant son bras, Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le jardin que le soleil caressait et reprit  « – Mais occupons-nous de vous, tout d’abord nous allons constituer votre trousseau. » Antoinette-Marie se raidit. « – Non, ne vous crispez pas, votre père ne vous a pas fourni de quoi tenir votre rang, aussi nous allons y remédier. Si vous voulez être respectée, écoutée, obéie, vous ne devez laisser aucun doute quant à votre situation, votre position doit être évidente pour tous. De plus, dans les colonies d’Amérique, c’est primordial pour faire sa place et assurer votre avenir, cela paraît frivole comme discours, mais l’apparence impose bien des idées reçues.

« – Mais qui va payer tout ça ? » D’un geste léger de la main, elle balaya la question et reprit. « – Votre tante pourvoit à votre trousseau. Donc, cet après-midi, nous recevrons fournisseurs et artisans. De plus, nous ferons retoucher l’une de mes robes pour que vous puissiez m’accompagner demain matin à l’office dominical de la cathédrale Saint André. Rose-Marie, vous, en choisira une. À son sujet, si elle vous convient, je la laisse à votre service. » Comme la jeune fille n’émettait pas d’objection, elle reprit l’allée qui passait par la fontaine et qui les ramenait vers l’intérieur. « – Lundi, je vous présenterai à votre professeur de maintien et de danse afin de briller en société, ainsi qu’à votre précepteur. » Devant le mouvement de recul, elle s’expliqua. « – Outre le fait qu’il faille améliorer votre diction, vous devez apprendre quelques notions d’espagnol. Vous ne le savez peut-être pas, mais la Louisiane est aujourd’hui une colonie espagnole même si elle reste très française. » Dédaignant son problème d’accent, Antoinette-Marie demanda si quelqu’un pouvait la renseigner sur son pays d’adoption. « – J’ai bien quelques amis qui pourraient le faire, mais il serait plus judicieux d’attendre Monsieur d’Estournelles. » Intriguée, elle réclama un supplément d’information sur ce monsieur. « – Suis-je étourdie, vous ne savez pas qui est ce monsieur. Il représentera votre futur mari lors de votre mariage par procuration. C’est un homme charmant, je l’ai rencontré lors d’une soirée chez les Lacourtade, lors de son dernier séjour le printemps dernier. Il se fera un plaisir de vous donner tous les détails. » Un peu vexée de comprendre que son futur ne se déplacerait pas pour la prendre devant l’autel, elle reprit  « – Quand revient-il ?

– Vers février ou mars, votre voyage est prévu vers la mi-avril.

– Ah ! Mais qui est-il au juste ?

– C’est le secrétaire particulier du représentant des colons français, monsieur de Maubeuge. Son épouse, Nathalie Bourdeille de la Salle, est une amie de vos sœurs, le couvent encore. Vous semblez songeuse ?

– C’est que Madame, je ne comprends pas pourquoi vous vous occupez toutes de moi.

– Mon enfant, nous avons toutes été choquées de l’attitude de votre père et nous nous sentons redevables envers votre mère. Je n’ai appris son décès que les obsèques faites. Quant à votre existence, Madame La Fauve-Moissac, votre tante, a fini par me la confesser l’année dernière tellement, elle avait honte, j’en ai été bouleversée. Aussi ne faisons-nous que remettre les choses à leur place ?

 Elle l’entraîna dans le salon, s’installa, lui indiqua le fauteuil d’à côté. « – De plus, il faut bien que nous nous rendions justice, vous verrez, la situation des femmes, même de notre condition, tient à peu de choses. Aussi, fois que nous pouvons y remédier… Cela peut vous paraître scandaleux, mais chaque fois que nous pouvons agir sur notre destin, il faut le faire. » Antoinette-Marie était loin de s’attendre à cette réponse, et se disait que cela lui convenait. De plus, elle se sentait moins redevable, et acceptait mieux la situation. La maîtresse de maison saisit une petite cloche sur le guéridon, une toute jeune servante se présenta à laquelle elle réclama des rafraîchissements. Comme il commençait à faire chaud, comme souvent à cette époque de l’année, elle demanda que l’on tire les rideaux afin de garder une toute relative fraîcheur. Dans une semi-obscurité, elle reprit la conversation. « – Autre chose, Madame Vigée-Lebrun, la portraitiste de la reine, est en ce moment chez une de mes amies, Madame de Nairac, pour faire son portrait. Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais lui demander de faire une esquisse du vôtre pour l’envoyer à votre futur époux. »

La matinée s’écoula en bavardage, liant tout doucement les deux femmes. Elles prirent ensemble leur déjeuner, monsieur de Saige étant au palais de l’Ombrière, parlement de la ville, pour affaire. Antoinette-Marie remonta à sa chambre essayer un caraco bleu Nattier avec une jupe blanche, le tout dans une grosse soie, que lui avait sélectionnée Rose-Marie, dans la garde-robe de sa bienfaitrice. Avec Manon la petite servante, elle lui prit les retouches et lui assura qu’elles feraient de leur mieux pour que tout soit prêt le lendemain matin. « – C’est vous qui faites les retouches ? Si vous voulez, je pourrai vous aider si on m’en laisse le temps.

– Oh non ! Mademoiselle ! Trouvant cela bien incongru comme proposition. Sans parler de la revêche Madame Tournon, la gouvernante qui aurait vite fait de la tancer, si elle acceptait. « – Madame ne le permettrait pas. De plus, il faudrait descendre, vous êtes déjà attendue au grand salon par Madame et ses fournisseurs. »

Mme Joseph Anthony (Henrietta Hillegas)

Jacqueline de Verthamont

Effectivement, madame de Verthamon trônait au milieu d’une avalanche d’étoffes, de colifichets et accessoires en tous genres présentés par plusieurs personnes. « – Ah ! Vous voilà mon enfant, je vous présente madame Taillade, notre incontournable marchande de mode, personne n’a meilleur goût dans notre ville. » L’élégante bourgeoise, que la modestie n’entravait pas, esquissa une révérence. Continuant les présentations, elle se retourna vers une femme tout en rondeurs et tout sourire, accompagnée d’une toute jeune fille, son apprentie. « – Voici madame Tonnas, ma couturière et lingère aux doigts d’ors. » Tout en remerciant pour le compliment, elle salua Antoinette-Marie dont elle évaluait déjà les mensurations. Puis se tournant vers un monsieur bedonnant et affable. « – Voici monsieur Laffargue, qui vient nous tenter avec ses somptueuses étoffes. » Ensuite, le ballet commença, Madame Tonnas prit les mensurations de la jeune fille, pendant que Madame de Verthamon annonçait le contenu du trousseau désiré. Monsieur Laffargue présenta avec l’aide de ses commis, taffetas, toiles de soie, de coton, Indiennes, linons, batistes, mousselines, voiles, gazes, avec fleurs, avec rayures, avec broderies, avec imprimés. On tâtait, on caressait, on soupesait, on estimait le tombé, on suggérait sur la jeune fille, en la drapant, les modèles à venir. Madame Taillade conseillait sur les couleurs qui flattaient, les rubans, les dentelles, les fichus qui agrémenteraient les toilettes. Autour de cette agitation, Pierre-Henri Bonnard, le majordome, alimentait tout ce monde de frivolité, en rafraîchissements. Il fut ponctionné trois toilettes dans la garde-robe de Madame de Verthamon, et prévu de les retoucher aux mesures d’Antoinette-Marie afin de pallier au plus pressé. Comme la jeune fille était plus grande, on décida de rajouter un volant aux jupes. Devant sa gêne, les objections furent balayées, cette donation disculpant les nouvelles acquisitions de la baronne. Quand la journée fut finie, Antoinette-Marie était exténuée et éberluée de ce qu’elle venait de vivre et ce n’était rien au vu du récapitulatif qui lui donna le vertige devant la quantité. Il y avait de prévu trois caracos, quatre robes à l’Anglaise, deux robes fourreaux lacées dans le dos, une robe redingote, deux vestes, un pierrot, dix Jupes, cinq robes en chemises de linon blanc, deux corsets, dix paires de bas en tricot de soie, quinze jupons en linon blanc dont cinq avec volant au bas, quinze fichus dont cinq mousselines et dix en linon. À cela, on prévoyait de rajouter deux chapeaux à petits bords en paille, deux chapeaux à larges bords en feutre et une demi-douzaine de paires de chaussures dont certaines seraient assorties aux toilettes. Une partie des achats devait être livrée dans les jours suivants pour qu’elles puissent partir comme prévu sous une dizaine de jours pour la campagne.

Une fois seules, les deux femmes se retirèrent dans leurs chambres respectives pour se reposer avant le dîner. Antoinette-Marie s’allongea et essaya de se récapituler sa journée pleine de nouveautés, mais s’endormit. L’heure approchant, Rose-Marie gratta à la porte et proposa son aide pour se préparer à descendre. Elle recoiffa la jeune fille et lui humidifia le visage pour effacer les signes de la sieste. Pendant qu’elle s’activait, elle expliqua que Monsieur serait absent. Il avait envoyé un valet pour prévenir, car il était retenu sur ses terres de Mérignac afin de régler quelques détails en vue des prochaines vendanges. Par contre, la sœur de Mademoiselle, madame Lacourtade serait du dîner, elle avait répondu par l’affirmative au bristol de Madame. Aussi, souperaient-elles entre dames, c’était plus drôle de son point de vue ! La chambrière ne remarqua pas Antoinette-Marie se rembrunir à l’annonce de la nouvelle. Celle-ci n’était pas vraiment enchantée. Elle n’avait pas vu sa sœur depuis ses sept ans et n’avait eu que de rares nouvelles de celle-ci, et se demandait comment se comporter.

Chapitre 9

Emma Hart as Circe c.1782 by George Romney 1734-1802
Marie Amélie Cambes-Sadirac Madame Lacourtade

La jeunesse de Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Madame Lacourtade, surnommée derrière son dos « la belle négociante », née Marie-Amélie Cambes-Sadirac, avait contre toute attente épousée le fils du négociant et courtier de son père. Ce dernier, unique enfant de la famille, était l’héritier d’une grosse fortune de la région. Elle s’était diversifiée au fil des générations en terres, vignes autour de Bordeaux, blé dans la région de Toulouse, en différents négoces, notamment en relation avec Saint-Domingue, voyages en droitures, voire en traite négrière et possédait des parts sur trois navires la rangeant ainsi parmi les familles d’armateurs. Monsieur Lacourtade père était le négociant en vins du baron Cambes-Sadirac. Ce n’était pas rien, le baron possédait des vignes à Cambes, à Sadirac, à Saint-Hilaire entre Garonne et Dordogne, ce que l’on appelait l’Entre-De-Mer et à Veirac et à Saint-Agnan dans le Libournais. Avec le temps et les besoins, ce dernier était devenu son débiteur.

Marie-Amélie, suite à la mort de sa mère l’année de ses trois ans, était repartie avec son père et son frère aîné à Paris, laissant sa sœur aînée au couvent des ursulines à Libourne. Pendant tout le trajet de retour, son père s’enferma dans un profond mutisme, quant à son frère tout à son chagrin, il ne répondit qu’évasivement aux questions de la fillette. Elle ne trouva de réconfort que dans les bras de sa gouvernante. Arrivée à la capitale, dans l’hôtel particulier de la rue Jacob, derrière l’église de Saint-Germain-Des-Près, son père la laissa avec sa gouvernante, madame Alavoine-Bremond, et amena son fils à l’école royale militaire. Elle resta donc seule dans l’hôtel familial avec pour toute compagnie sa gouvernante, un valet, la cuisinière et une servante. Elle ne revit que rarement son père, ses fonctions au ministère des armées sous les ordres de Louis Nicolas Victor de Félix d’Ollières, l’autorisait à loger au château de Versailles et il ne s’en privait pas. Quatre années passèrent comme ça, ponctuées de fréquentes visites de Madame La Fauve-Moissac, sa tante et des vacances d’été au château de Saint-Agnan avec sa sœur aînée Marie-Angélique.

John Smart Portrait d'une femme inconnue daté 1779 Victoria & Albert Museum

Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Quand vint son septième anniversaire, sa tante l’amena rejoindre sa sœur au couvent. Comme toutes les femmes de sa famille, elle devait être éduquée par les sœurs ursulines. Commença alors pour elle une période difficile. Elle, que tout son entourage avait gâtée pour lui faire oublier son deuil, sa solitude, dut suivre les règles d’une société fort policée et partager son temps ainsi que son espace avec une troupe de petites filles. Les autres pensionnaires étaient des fillettes ou jeunes filles riches, nobles ou pas.

Les enseignantes, majoritairement de jeunes nones, centraient leur enseignement sur la piété et la vertu. Les journées étaient ponctuées de cours sur la doctrine chrétienne, la manière d’examiner sa conscience, de confesser ses péchés, de communier, d’ouïr la sainte messe, de prier Dieu, de réciter le rosaire, de méditer et de lire des livres spirituels, de chanter des cantiques, de fuir les vices et ses occasions, d’exercer les œuvres de miséricorde, de gouverner une maison et, finalement de faire toutes les actions d’une bonne chrétienne. De cet enseignement Marie-Amélie apprit la rigueur et en garda une certaine gravité dans l’âme et de la retenue dans son comportement. Deux fois l’an, sa tante venait la chercher avec Marie-Angélique son aînée. L’été, elles allaient à Saint-Agnan où elles croisaient parfois leur père et leur frère. De Noël jusqu’à l’épiphanie, elles allaient chez Madame de Verthamon, sa marraine.

Le Noël de ses quinze ans commença mal. Sa tante, Madame La Fauve-Moissac, avait dû annuler à la dernière minute son séjour bordelais pour les fêtes de fin d’année. Son époux, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, invité à différentes manifestations à la cour pendant cette période, avait retenu son épouse à Versailles pour l’accompagner. Bien que l’on s’éloignât du scandale de l’affaire du collier qui avait secoué la cour au printemps, il était de bon ton de faire corps avec la reine pour la soutenir dans cette épreuve ainsi que de la succession de scandales que lui imputait la rumeur. La marquise était fatiguée de toutes ces critiques contradictoires. Elles dénonçaient en même temps le luxe de la cour, mais reprochaient au roi ces deuils imposés à celle-ci frappant de récession la soierie lyonnaise. Elles critiquaient Marie-Antoinette-Marie  la trouvant trop fière à Versailles, mais trop familière à Paris où elle ne craignait pas d’aller au bal de l’opéra. Si tout ceci agaçait la marquise, elle n’en respectait pas moins la reine et les désirs de son époux. Elle s’excusa donc auprès de sa nièce que pour la première fois elle laissait seule au couvent pendant cette période de fêtes. Marie-Amélie en conçut un profond dépit, bien qu’elle en comprenne les raisons invoquées. Toutes ses amies étaient déjà au sein de leurs familles et elle ne se sentait pas de les appeler au secours. Aussi, le 24 décembre 1785, au matin, lorsqu’un lourd carrosse amena une dame mandant la jeune fille, celle-ci fut-elle surprise. Elle reconnut Madame Tournon, la gouvernante de l’hôtel de Saige. Madame de Verthamon, sa marraine, ayant appris la nouvelle, et n’ayant pas le cœur de laisser seule sa filleule l’avait envoyé chercher. Son bagage fut prêt en quelques minutes et elle fit ses adieux à la mère supérieure et aux sœurs aussi vite. Une heure plus tard, la voiture repartait pour Bordeaux.

Elle prit grand plaisir à cette suite effrénée de festivités qui ponctuaient les fêtes de fin d’année. Cela commença solennellement, comme chaque année, par la messe de la nativité à la cathédrale saint André. Toutes les grandes familles de Bordeaux étaient là, rivalisant d’apparat tout en essayant de ne pas être de mauvais goût. Le clou de la messe comme chaque fois était l’arrivée du maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis, son gouverneur. À chacune de ses sorties en carrosse, ce personnage fastueux se faisait escorter d’une garde palatine en grand uniforme, parfois même d’une fanfare. À la cathédrale, où il était accueilli par des musiciens à sa solde jouant ses airs favoris, son fauteuil, à défaut d’angelots, était entouré par sa garde. Marie-Amélie jubilait de pouvoir assister à ce spectacle si fastueux, dont elle s’amusait comme au théâtre et qu’elle commentait discrètement derrière son éventail à sa marraine. Le réveillon, bien évidemment, se déroulait à l’hôtel de Saige. Les familles de Verthamon et de Saige se mélangeant, pas toujours de bon gré, malgré la fortune des uns et des autres, certains n’oubliaient pas qu’ils n’étaient pas du même monde. Puis sa marraine l’amena à tous les dîners, toutes les soirées et tous les bals qui comptaient, car c’était sa saison ! Celle où l’on commençait à chercher le bon parti si on ne l’avait pas dans sa manche. Et dans le cas de Marie-Amélie, il fallait le chercher, car son père y était indifférent, si cela n’avait été que de lui elle serait restée au couvent comme sa sœur aînée.

Duchesse, Règne De Louis XVI, D´Après Moreau, 1783 P010077 France. Original lithograph drawn and engraved by Polydore Pauquet. 1864..jpgSon premier grand bal fut celui du 28 décembre, donné par Madame Paul Nairac dans son hôtel. Pour ce soir-là, elle inaugurait une jolie robe, blanche, brodée de guirlandes de fleurs à tous ses bords, cadeau de Madame de Verthamon. Son corsage était si serré qu’il poussait hors de son décolleté sa jeune poitrine prometteuse. Sa marraine lui avait même offert pour l’occasion le savoir-faire de la coiffeuse la plus en vogue de Bordeaux, Madame Hardouin. Celle-ci s’était extasiée sur le visage d’ange, le regard émerveillé, un peu grave, les pommettes hautes, le petit nez, la bouche bien dessinée de la jeune fille. Elle avait sublimé, à l’aide de l’opulente chevelure blonde cendrée de celle-ci, le ravissant minois, qu’elle trouvait déjà parfait. Elle lui construit un chignon natté en hauteur qui laissait s’échapper de longues mèches torsadées dans le dos que l’on commençait à nommer anglaises. Monsieur de Saige trouva la jeune fille faisant tourner sa large jupe devant le grand miroir du vestibule, dans lequel elle avait scruté le moindre détail de son reflet. Elle attendait avec impatience depuis un quart d’heure ses bienfaiteurs. Monsieur de Saige rassura Marie-Amélie quant au résultat. Sur ce, Madame de Verthamon, dans une toilette rouge sombre assortie à la veste de son époux, arborant une parure de rubis, arriva. Ce beau monde monta dans le carrosse du marquis. Celui-ci souriait de voir les deux élégantes figées afin de ne rien troubler de leurs toilettes. Quant à son épouse, elle était très satisfaite du résultat, car elle comptait sur ce séjour pour trouver le parti idéal pour sa filleule.

La voiture s’arrêta sur le cours Tourny, devant l’hôtel Nairac, qui s’il n’était pas aussi imposant que celui de Saige, n’avait rien à lui envier. Le valet de pied, un nègre élégant en perruque poudrée, déplia les marches du carrosse dans la cour, ouvrit la porte et aida le marquis à descendre. Ce dernier aida lui-même les deux dames. Ils furent accueillis avec grande amabilité par monsieur et Madame Nairac. Le couple, grâce au commerce triangulaire, était l’un des plus riches et des plus en vue de Bordeaux.

Marie-Amélie était en ébullition, c’était son premier bal, celui de son entrée dans le monde. La salle de bal était illuminée par deux énormes lustres en cristal, aidés par une dizaine de chandeliers en argent posés sur des consoles. À peine entrées, ses amies se précipitèrent sur elle. Pour la plupart d’entre elles, c’était aussi leur premier bal. Les jeunes filles commentèrent leurs toilettes, se complimentant sur leur choix. Parmi elles, certaines lançaient des sourires timides ou des œillades effrontées aux jeunes hommes de l’assistance, dont certains étaient les frères de leurs amies. Malgré l’effervescence, Marie-Amélie gardait à son habitude un air sérieux qu’elle rompait de quelques sourires chaleureux pour ses amies. Dans un angle de la pièce, qui s’ouvrait par six portes-fenêtres sur une terrasse, un orchestre de musiciens, un pianiste et des violonistes, entamait la première contre danse. Les cavaliers de ses amies vinrent les chercher et se lancèrent dans les premières figures. La jeune fille, restée auprès de sa marraine, regardait, inquiète, le ballet qui se déroulait devant elle. Comme elle venait d’arriver, qu’elle n’eut pas de cavalier ne l’inquiétait pas, mais elle n’était pas sûre que ses cours de danse au couvent fussent suffisants pour se souvenir de toutes les figures complexes du quadrille. Madame de Verthamon perçut son inquiétude. Elle la rassura. Un peu de maladresse n’enlèverait rien à son succès que sa joliesse assurait. Elle avait remarqué l’intérêt de la gent masculine pour sa protégée, avec un petit pincement de cœur de jalousie devant ce qu’elle n’avait jamais vraiment eu.

Le son de la musique qui s’élança au-dessus du brouhaha avait attiré le regard de la jeune fille vers l’orchestre. Elle ne vit pas arriver vers elle, d’un pas nonchalant, un jeune homme blond au sourire espiègle. Il toussota pour annoncer sa présence. L’adolescente se retourna et croisant les yeux du galant, elle sentit ses jambes tremblées. Elle accepta l’invitation à danser. Elle reconnaissait le jeune homme, mais ne pouvait mettre un souvenir précis dessus. De plus, au milieu du bruit, elle n’avait pas entendu son nom lorsqu’il s’était présenté. Elle avait juste compris qu’ils se connaissaient. Ils rejoignirent le groupe de huit danseurs qui se formait et se donnèrent la main. Elle en rougit. Le groupe en cercle commença par une ronde et se mit à tourner dans un sens puis au bout de huit mesures dans le sens contraire. Mis face à face, les couples se donnèrent la main droite et changèrent de place en deux mesures, soit un pas de gavotte, puis firent un rigaudon, regagnèrent leurs places de départ en se donnant cette fois la main gauche et firent à nouveau un rigaudon. Puis les quatre dames se donnèrent la main droite au centre du carré et gracieusement tournèrent quatre mesures dans le sens de la montre, demi-contretemps. Elles se lâchèrent la main droite, firent demi-tour, se donnèrent la main gauche au centre et revinrent à leurs places de départ de la même manière. Les hommes firent la même figure. Les quatre dames seules exécutèrent le rond des dames en quatre mesures dans le sens de la montre et quatre mesures dans le sens contraire, puis les hommes pareillement. La figure, dite de l’Allemande, suivie. Les partenaires étant côte à côte, épaules droites en contact, ils se donnèrent les mains, les hommes, bras gauche derrière le dos, prirent la main droite de la dame et les dames firent l’inverse. Ils tournèrent ainsi un demi-tour dans le sens de la montre en deux mesures, se lâchèrent et firent un rigaudon face à face. Ils prirent la position inverse, revinrent à leurs places de départ en un demi-tour dans le sens contre la montre et firent à nouveau un rigaudon face à face puis recommencèrent la ronde. Son cavalier ramena la jeune fille à Madame de Verthamon, les joues en feu sous l’émotion. Elle n’eut guère le temps de reprendre son souffle, la soirée se passa de danse en danse, ponctuée de celles qu’elle accordait au jeune homme qui revenait régulièrement vers elle. Elle eut un tel succès qu’elle n’arrivait pas à s’arrêter. La nouveauté et la beauté de la jeune fille attiraient tous les galants de tous âges. Madame de Verthamon interrompit le ballet des prétendants et entraîna sa filleule vers une des consoles où des valets, noirs comme l’ébène, en livrée de couleurs claires servaient des rafraîchissements. Elles profitèrent de ce moment d’accalmie, pendant lequel se joua un menuet pour échanger quelques mots. Marie-Amélie apprit ainsi que son galant le plus assidu et qui visiblement se changeait en soupirant était François-Xavier Lacourtade.

Le bal se finit au petit matin, monsieur de Saige s’était retiré un peu plus tôt dans la soirée et avait renvoyé la voiture. Sur le chemin de retour, après avoir remercié sa marraine, Marie-Amélie, prenant un air le plus indifférent possible, du moins le pensait-elle, se renseigna plus amplement sur son cavalier. Madame de Verthamon souriait dans l’ombre de la voiture, de l’innocent émoi de la jeune fille. Elle lui répondit le plus naturellement que le jeune homme était le fils du courtier de son père et que c’était sans doute pour ça qu’elle avait une impression de déjà vu. Elle avait dû le rencontrer quelques années avant, mais elle était encore enfant. Cela expliquait pourquoi son regard son sourire lui disait quelque chose, pensa-t-elle.

George Romney - Lady Hamilton (as Nature)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Elle eut du mal à s’endormir, du moins, le crut elle comme on le croit à son âge et se réveilla à la fin de la matinée. La journée s’écoula sans surprise, ce qui désappointa la jeune fille qui imaginait déjà le jeune homme soupirant sous ses fenêtres. C’était presque le cas, François-Xavier n’était pas loin faisant les cent pas, ne trouvant pas le prétexte adéquat à la bienséance, il avait fait demi-tour. Avant de repartir, il avait pris la peine de soudoyer une servante de l’hôtel de Saige pour connaître les prochaines sorties de la belle et le tenir au courant.

Celle-ci avait pour prochaine distraction l’opéra-comique aux « Variétés Amusantes », il s’arrangea pour l’y croiser. Il fit de même le lendemain à la première de « l’innocente partie de chasse d’Henri IV » au grand théâtre. Bien qu’interdite, parce qu’elle prônait une monarchie populaire et démocratique, tout Bordeaux s’y rendit. Madame de Verthamon emmena Marie-Amélie la voir depuis sa loge. François Xavier à l’entracte vint y rendre ses hommages, bousculant au passage quelques admirateurs de la jeune fille. Deux jours plus tard, Mlle Saint-Huberty donnait un concert privé chez le duc de Richelieu. Invitée, Madame de Verthamon y amena sa filleule. Quelle ne fut pas leur surprise d’y rencontrer le jeune homme ! Marie-Amélie croyait que son cœur allait s’arrêter chaque fois qu’elle reconnaissait sa silhouette. Puis les dîners, les promenades, les bals, tout était bon pour que François-Xavier puisse apercevoir celle qui l’empêchait de dormir. Son père finit par s’inquiéter de cette frénésie soudaine de mondanité, devinant qu’il y avait une femme derrière tout ça, il en demanda le nom. L’apprenant, il conseilla à son fils de se faire à l’idée d’une fin de non-recevoir. La roture épousait rarement la noblesse et encore moins la noblesse d’épée. Le jeune homme le savait bien, mais c’était plus fort que lui.

Madame de Verthamon, qui n’avait de son côté pas eu besoin de se renseigner pour comprendre les soupirs de la jeune fille, prit les devants. En quelques échanges de lettres entre elle et Madame La Fauve-Moissac, il fut décidé que Marie-Amélie ne retournerait pas au couvent. Bien que la jeune fille eût reçu trois demandes en mariage de nobles désargentés, et d’un autre pouvant être son père, elles décidèrent d’un commun accord que le petit Lacourtade était un parti très intéressant même sans titre nobiliaire. Il ne s’était pas déclaré, mais Madame de Verthamon pensait deviner pourquoi. Elle invita monsieur Lacourtade père et après un échange digne de deux maquignons, ils décidèrent qu’un mariage entre les deux familles pourrait rendre service aux deux. Sans trop tirer l’oreille à son beau-frère, Madame La Fauve-Moissac obtint son accord. Celui-ci voyait là un moyen d’éponger ses dettes envers son courtier.

Le mariage fut célébré le mardi 26 septembre 1786, juste après les vendanges, les fiançailles ayant été célébrées juste après les fêtes pascales. La cérémonie eut lieu à l’église Notre-Dame. Le baron Cambes-Sadirac, n’ayant pas pu ou voulu, conduire sa fille à l’autel, se fit remplacer par son fils Charles-Louis. Vêtue d’une robe à paniers en grosse soie azur, garnie de dentelles blanches, offerte par sa tante, elle s’avança vers l’autel sous les regards attendris, ironiques ou méprisants des invités. Si comme Madame de Verthamon, dont ça avait été le cas, se marier avec un roturier n’avait guère d’importance, tant que l’on pouvait tenir son rang, d’autres pensaient que c’était déchoir. Pour Marie-Amélie, loin de toutes ces considérations, c’était la concrétisation de son amour, parfaitement consciente que sa vision du mariage et sa situation étaient exceptionnelles.

Les fêtes du mariage ne durèrent que deux jours, l’absence du père de la mariée ayant restreint la présence de sa famille. Puis le jeune couple parti pour la propriété de Caudéran, nouvellement acquise par Monsieur Lacourtade père comme cadeau de mariage pour le jeune couple. La vie d’épouse et de femme commença pour celle qui était maintenant Madame Lacourtade.

*

Après sa toilette du matin, la servante de Marie-Amélie, lui présenta le bristol l’invitant pour le soir même à un souper chez sa marraine. Il y était stipulé que c’était en l’honneur de l’arrivée d’Antoinette-Marie. Par retour du porteur, elle répondit par l’affirmative. Elle y songea toute la journée et quand vint le soir, elle s’habilla avec soin, non pas pour impressionner sa jeune sœur, mais parce que cette première vraie rencontre était importante.

À l’heure dite, elle se présenta à l’hôtel de Saige, avec un malaise au creux du ventre. Un sentiment de culpabilité s’était développé insidieusement avec le temps et se mit à éclore en cet instant. Elle fut reçue tendrement par la maîtresse de maison, qui la rassura, tant bien que mal, jusqu’à la venue d’Antoinette-Marie.

Prévenue, par Manon, rajustée à temps par Rose-Marie, elle descendit au salon où avait été dressée la table. Les deux sœurs se toisèrent cherchant dans l’autre une ressemblance. Il était avéré qu’elles avaient un air de famille, mais c’était plus une impression qu’une évidence. Antoinette-Marie, mal à l’aise, sourit timidement à son aînée, les barrières tombèrent, Marie-Amélie la prit dans ses bras, les larmes dans les yeux et avec plus de mots dans la bouche qu’elle ne pouvait en articuler. Les trois femmes éclatèrent de rire devant la délivrance de leurs émotions. Le souper se déroula au fil des souvenirs des unes et des autres, retissant leur histoire. La plus jeune apprenant à connaître sa famille. Elles se quittèrent, minuit passé, Marie-Amélie jurant qu’elles se verraient le plus possible d’ici son départ pour les Amériques.

Madame Elisabeth and her sister-in-law Marie Antoinette, 18th C by Alexandre Moitte  .jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 3

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Novembre 1781, L’enfance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le carrosse entra dans la cour empierrée du château à grand bruit. Les habitants en sortirent, empressés et curieux de voir qui à cette heure pouvait bien arriver.

 Paris, Orléans, Blois, Tours, Port-de-Piles, Châtellerault, Poitiers, Marie-Louise le fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne voyageait sous la pluie depuis déjà huit Jours, par chance le carrosse ne s’était ni embourbé, ni rompu, sur des routes fort mal entretenues. Elle s’était arrêtée à Tours puis à Poitiers chez des amis. Elle était en route pour Bordeaux où elle était invitée comme chaque année chez son amie Jacqueline de Verthamon, mais cette année, c’était particulier, elle venait assister à la prise de voile de Marie-Angélique Cambes-Sadirac, l’aînée de ses nièces.

Elle était parvenue en fin d’après-midi au couvent des ursulines de Libourne au milieu des éléments déchaînés. Malgré l’heure, il faisait presque nuit tant le ciel s’était assombri. La tourmente faisait rage, le vent balayait tout, les religieuses couraient en tous sens barricadant la moindre ouverture. Son valet de pied l’annonça. La marquise descendit, enjambant au passage les flaques d’eau qui se créaient dans la cour, elle courut se mettre à l’abri sous le porche de la bâtisse, serrant son manteau à capuche contre elle. La sœur portière la fit entrer hâtivement, refermant derrière elle la lourde porte du couvent résistant sous la force d’une bourrasque. Elle la guida aussitôt devant la flambée de la magistrale cheminée du parloir, et lui fit porter une boisson chaude. Elle eut à peine le temps de se réchauffer que ses nièces la rejoignirent. Impatientes de la voir, elles guettaient sa venue. L’aînée ne devant prendre le voile qu’à la Sainte-Catherine, elle leur avait écrit afin de leur annoncer qu’elle venait les chercher pour un court séjour à Bordeaux. L’impatience de la plus jeune qui était friande de tout ce qui pouvait la sortir du couvent avait entraîné l’enthousiasme plus modéré de son aînée.

Après des embrassades affectueuses, leur tante, leur servant de mère de substitution depuis le décès de la leur, décida un prompt départ. Elle ne tenait pas à être bloquée dans l’enceinte religieuse. Elle craignait de ne pouvoir passer le bac à la Bastide pour l’autre rive de la Garonne. Elles n’étaient pas sorties de Libourne que le cocher de la marquise lui conseillait de faire demi-tour, des arbres risquaient de se coucher sous la force du vent. Après réflexion, elle décida, en attendant un temps plus clément pour voyager, de faire étape au château de Cambes.

Elles arrivèrent au château deux heures plus tard dans la soirée, surprenant tout le monde. Mathilde Freydou, dite Nounou Freydou, qui en avait été la nourrice, accueillit avec un sentiment mêlé de joie et d’inquiétude l’élégante dame qui descendait du carrosse. C’était encore une très belle femme, de taille moyenne, ronde sans être opulente, à la peau rose, les yeux pervenche, et châtain de cheveux. Les deux jeunes filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de onze, étaient des répliques de leur tante en plus longiligne. L’une et l’autre n’étaient pas revenues au château depuis la mort de leur mère. Elles descendirent de la voiture sans empressement, bien que la plus jeune des deux n’en ait que peu de souvenirs.

la Fauve Moissac Marie Louise 2 (2).jpgMadame La Fauve-Moissac s’excusa pour ne pas avoir prévenu, prise par tempête, elle avait dû improviser. Mathilde la rassura, il n’y avait aucun problème. On allait installer au mieux, tout le monde. Gaspard avec le cocher et le valet de pied se chargea de l’équipage. Antonin du haut de ses huit ans aida Bertrande et sa belle-mère à porter les bagages. Tout ce remue-ménage était observé du coin de la porte par une petite fille filiforme et aux cheveux filasse d’environ sept ans. Elle semblait hypnotisée.

Pour rentrer dans le vestibule, la dame lui souriant dut la bousculer afin de passer sans tacher sa robe. Sur l’instant, elle ne fit pas attention à ses deux grands yeux noirs médusés, qui la fixaient. Elle ôta sa pelisse et secoua sa jupe de velours puce afin d’en faire tomber la poussière et entra dans le salon. Enfin arrivée, fourbue, elle rejeta le drap qui protégeait le sofa et s’y affala. En attendant que Gaspard vienne allumer le feu de la cheminée, elle observa l’état de délabrement de l’habitat. Il faut dire que depuis la mort de sa sœur personne ne s’était vraiment occupé du lieu hormis ce qu’il rapportait en vignes. Elle-même n’y était pas revenue depuis près de dix ans, préférant la ville à la campagne et en cela en dépit de la mode du moment du retour à la nature. Bertrande vint prévenir qu’elle allait préparer un repas.

De son poste d’observation, la fillette s’interrogeait sur l’identité de cette dame, si bien habillée, accompagnée de ses deux grandes filles, tout aussi élégamment vêtues, et qui paraissait connaître la demeure. Elle rejoignit les femmes de la maisonnée dans la cuisine en grand conciliabule. L’inquiétude était là, « visiblement Madame la marquise n’avait pas l’air informée ». Au courant de quoi pensait la petite fille ? Elle garda sa remarque pour elle, elle savait ne pas obtenir de réponse, elle attendit les indices à venir.

Quelques instants plus tard, dans le salon éclairé par deux candélabres, Nounou Freydou dressa et servit un repas, sur une table, qui donnait par la porte-fenêtre sur les dernières lueurs du jour que la tempête avait lavé. Bertrande, sa belle-fille, à l’étage, préparait les chambres. La fillette sous prétexte de l’aider, posait une multitude de questions dont elle ne recevait pour réponse que de vagues allocutions.

De son côté, tout en mangeant, Marie-Louise bavardait avec sa nourrice lui demandant des nouvelles de la région. Ayant épuisé les sujets de conversation, il lui revint à l’esprit la petite fille. Elle demanda si c’était la dernière-née de Bertrande. Nounou Freydou en fit tomber son plat.

La voix éteinte, elle répliqua qu’elle était surprise par la question et que si elle n’y voyait pas d’objection, il serait bon d’aborder le sujet une fois la plus jeune de ces demoiselles couchée. L’aînée était apte à entendre, pensa la vieille femme. La dame, interloquée par la réponse, acquiesça se demandant pourquoi faire tant de secrets, cela devait un être un tant soit peu sulfureux. Une fois les conditions requises, Mathilde Freydou expliqua que l’enfant était ni plus ni moins Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, dernière-née de Monsieur et Madame la baronne. « – La dernière-née de sa sœur ! La dernière-née de sa sœur ? » Consternée, bien que doutant, la colère envahit Madame La Fauve-Moissac, son beau-frère ne pouvait pas lui avoir caché ça. La vieille insista, la preuve en était le registre paroissial signé de son père et de plus elle rappela qu’elle était là ce jour funeste. Marie-Angélique, qui assistait à la scène, essayait désespérément de se souvenir. Elle ne se souvenait que de l’abandon de son père au couvent au milieu du chagrin causé par le deuil maternel. Elle ne se remémorait pas le bébé, elle ne l’avait pas vu ; il lui semblait qu’il était mort-né. Au milieu du tumulte des pensées contradictoires des différentes personnes ressurgit Marie-Amélie, qui, bien évidemment, était revenue écouter subrepticement ce que l’on voulait lui cacher. D’une voix pleine d’assurance, elle dit qu’elle savait. Elle avait vu le bébé le jour d’après, dans la chambre de Bertrande, devenue par circonstance la nourrice du bébé, mais n’avait pas alors compris pourquoi il n’existait pas ! Ensuite, elle avait oublié, trop de choses s’étaient passées, le retour à Paris sans sa sœur, le départ de son frère pour l’École militaire et elle, toute seule, dans l’hôtel Cambes-Sadirac. S’ensuivit un long silence. La marquise prit un verre de vin se laissant le temps de réfléchir, puis décida que, pour l’instant, il ne fallait rien dire à l’enfant. Incommodée, l’ancienne nourrice expliqua qu’Antoinette-Marie avait bien dû comprendre qui était arrivée. Dès qu’elle avait pu poser des questions, on avait été amené à lui répondre, même si on n’avait pas tout dit. Marie-Louise d’un geste de la main balaya l’argument, de toute façon cela pouvait attendre demain.

De son côté, attablée dans la cuisine, l’intéressée continuait à poser mille et une questions à son entourage. Gaspard partait du principe que ce n’était pas son domaine. Bertrande qui était sa nourrice essayait de noyer le poisson attendant de savoir par sa mère, ce qu’il fallait faire. Alors, elle se fit les réponses et les partagea avec celui qui partageait le plus clair de son temps, Antonin.

Le lendemain sans explication supplémentaire, la dame et les fillettes partirent pour Bordeaux, laissant dans l’embarras les Freydou et les questions à Antoinette-Marie.

Chapitre 4

la Fauve Moissac Marie Louise 8 (2).jpg

Novembre 1781, Une explication houleuse

Madame La Fauve-Moissac était rentrée dans son hôtel particulier, de la rue vieille du temple dans le quartier du Marais, sitôt la prise de voile de Marie-Angélique faite. Elle s’était empressée d’écrire à son mari, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, à Versailles, où sa charge au ministère des Finances le retenait. Elle avait besoin de conseils sur la façon d’aborder son beau-frère quant à l’avenir de sa nouvelle nièce, Antoinette-Marie.

Vingt ans plus tôt, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, qui venait de prendre sa charge au ministère des Finances, finissait une tournée d’inspection, dans le Tarn-et-Garonne. Il fut invité avec son supérieur par le baron La Fauve-Moissac, dans son château de Moissac. Il arriva, dans le domaine, pour récupérer une jeune fille qui venait de choir dans un bassin devant un joli château qui devait dater de la renaissance. Surprise par leur approche, elle venait de perdre l’équilibre et était partie d’un éclat de rire qu’elle ne pouvait plus contrôler. À côté d’elle, médusée, Jeanne-Henriette, sa sœur cadette, regardait l’homme prendre dans ses bras son aînée. Elles s’étaient installées là pour faire le portrait de Marie-Louise quand avaient surgi les deux cavaliers les surprenant dans leur activité. Gabriel Henri tomba sous le charme de la jolie naïade de circonstance. Il était subjugué par la joie, et la beauté de la jeune fille. De taille moyenne, la taille fine, une chevelure blond foncé, les yeux en amande avec toujours un éclat malicieux, qui faisait écho à son intelligence, une bouche gourmande, elle était la joie de vivre incarnée. Pour un homme de nature grave, ce n’était pas rien.

Son séjour fut bref, mais déterminant. De retour à Paris, malgré ses trente ans, il sollicita de son père la permission de demander la main de la jeune fille. Ce dernier lui accorda sans problème, cette famille étant de vieille souche aristocratique. Par les temps qui couraient, il trouvait que la complaisance royale offrait beaucoup trop de lettres patentes et à son goût l’ancienneté valait de loin l’argent nouveau dont ils n’avaient nul besoin. Aussi, un mois plus tard, à la surprise des La Fauve-Moissac, le baron reçut une demande en mariage pour sa fille aînée. Marie-Louise n’eut pas besoin des explications de sa mère, madame La Tour Veyran, pour comprendre les avantages qu’elle tirerait de cette union. Elle avait suffisamment la tête sur les épaules pour comprendre que l’on ne pouvait refuser une couronne de marquise. De plus, elle avait trouvé Gabriel Henri des plus agréables et elle avait confiance dans l’ascendant qu’elle avait sur lui. Six mois après sa première venue, Gabriel Henri Ajasson de Grandsagne épousait dans la petite chapelle du château familial Marie-Louise La Fauve-Moissac. Le séjour des époux à la campagne avait été de courte durée. Le jeune marié devait reprendre ses fonctions à Versailles et tenait à ce que sa jeune épouse rentra dans le monde en bonne et due forme selon sa condition. Ils revinrent vite à Paris où Marie-Louise découvrit son nouvel univers et toutes ses coutumes, mille choses l’y attendaient. Sa belle sœur Marie-Sophie du Cheyron de la Loubarie la prit en main pour son entrée dans le monde. Marie-Louise se retrouva dans l’obligation de rendre des visites à des gens qu’elle ne connaissait pas, mais qui allaient être son entourage. Elle comprit très vite qu’elle devait prendre possession de sa position, et se mit à jouir de ses nouveaux droits. Sa belle sœur de dix ans son aînée s’amusait de son rôle de guide, d’autant que la jeune mariée prenait sa situation très au sérieux. À Paris, dans le grand monde, la tradition obligeait une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l’Opéra avec tous ses diamants. Elle afficha donc, à cet effet, avec plaisir la parure que son époux lui offrit pour cette occasion et qui avait appartenu à sa mère. Pour suivre la coutume, accompagnée de son époux et de sa belle sœur, elle parut le vendredi dans la loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine, ce qui lui permit d’apercevoir à son grand émoi, le dauphin et la dauphine.

la Fauve Moissac Marie Louise (3).jpgL’impatience la gagna alors d’être présentée à la cour, de découvrir ce monde qui lui paraissait fabuleux et dont ces prémices l’avaient appâtée. La présentation fut une grande affaire, autant pour elle que pour son entourage. Sa belle sœur lui fit comprendre que pour elle et son époux, c’était la consécration sociale incontournable. Cela allait lui donner sa place, la faire asseoir dans le monde, à son rang. La présentation la sortait de cette situation douteuse ; fraîchement débarquée de sa province, elle ne pouvait percevoir à quel point elle était équivoque aux yeux de la cour. Cette cérémonie allait l’extirper des limbes qu’était cette demi-existence des femmes non présentées et n’ayant point eu ce vernis de Versailles. Le jour de la présentation fut un jour solennel ! Sa belle-sœur, Madame du Cheyron de la Loubarie, la fit coiffer trois fois. À la troisième fois elle n’était pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Marie-Louise coiffée fut poudrée, la chambrière lui posa le rouge selon ses indications. Puis elle fut vêtue du grand-corps avec lequel elle dîna pour en prendre l’habitude. À la collerette, une discussion sans fin s’engagea entre madame du Cheyron de la Loubarie et son autre marraine pour la cérémonie Madame Fournel à La Hoguette. Par quatre fois, on la lui mit. Quatre fois, on la lui ôta. Quatre fois, on la remit. Les femmes de chambre de Madame du Cheyron de la Loubarie furent appelées à la rescousse. Devant une hésitation qu’elle trouvait puérile, Marie-Louise trancha, mais cela n’arrêta point la discussion qui dura encore tout le dîner. On passa, à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arriva une grande répétition pour les révérences. Il s’ensuivit, de la part de ses marraines, des conseils, des remarques, des critiques, sur le coup de pied à donner dans la queue de sa robe, lorsqu’elle devrait se retirer à reculons, coup de pied que ces dames trouvèrent un peu trop théâtral, mais qu’en fait Marie-Louise avait du mal à gérer. Puis enfin, ce fut le moment du départ. Ce fut encore du rouge foncé, que Madame Fournel de la Hoguette tira de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Marie-Louise à sa grande contrariété.

Le lendemain de la présentation, Marie-Louise se demanda si elle n’avait pas rêvé. Elle se voyait avancer sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l’avait éblouie, l’avait étourdie. Elle avait été effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regardait, et au travers de laquelle elle marcha d’un pas hésitant. Entre les instincts de son caractère, son ignorance, et l’obéissance due à son éducation, elle réussit à présenter une façade réservée, modeste, douce aux autres, contenant sa peur et la lassitude qui la gagnaient. Sa contenance fut un peu gauche, et elle n’arriva pas à dissiper son embarras. Elle fit sourire ses marraines attendries par son petit air effarouché, mais elle s’en sortit avec les honneurs d’un compliment de la reine.

 Son nouveau statut l’intégra dans le fleuron de la société. Elle n’y eut guère de contrariété qu’elle ne supporta pas, ainsi fut-elle dans l’obligation de remettre à sa place un gentilhomme qui prétendit lui faire la morale dans un dessein peu honorable  « Comment ! Il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de mode a le même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise… 

– Monsieur votre morale n’est pas la mienne et si je vous semble si bourgeoise, je n’en ai que faire, et oubliez donc de me fréquenter.

Sa belle sœur l’aida à ne pas faire d’impair dans le monde dans lequel elle devait évoluer même si parfois elle trouvait ridicules les faux-semblants qui faisaient le savoir-vivre. Elle apprit à vivre en perpétuelle représentation tout en réservant toute son attention à son époux. Mais elle apprit à aller au spectacle sans lui, à ne pas rougir si son cavalier la trouvait belle. Elle accepta de faire croire en son détachement pour son époux et à paraître désinvolte en public sans jamais laisser de privautés à personne. Sa maison fut toujours bien tenue et son personnel n’eut jamais à se plaindre lui vouant une fidélité sans failles. Levée à huit heures, donnant ses ordres dans la foulée à son cuisinier et à son maître d’hôtel, passant ensuite à sa toilette, y faisant très attention, n’omettant aucun code. Elle suivit la mode sans ostentation, mais avec goût que ce soit pour ses vêtements ou pour ses loisirs. S’il lui arrivait d’être dehors le matin pour ses œuvres et qu’on la croisa, personne ne fit de remarque, elle était considérée comme une femme de qualité et sur qui l’on pouvait compter.

Son époux ne devait jamais regretter d’avoir épousé la pétillante Marie-Louise La Fauve-Moissac, consommant, aux yeux de tous, un bonheur considéré par beaucoup comme tout à fait bourgeois.

*

Elle reçut le lendemain, la réponse de son époux lui conseillant la modération, la diplomatie. Il lui suggérait par ailleurs de pourvoir au bien-être de l’enfant discrètement. Il lui faisait savoir aussi que le baron de Cambes-Sadirac était dans son hôtel parisien. Elle décida donc de s’y rendre le lendemain matin.

Cambes-Sadirac  hotel particulier (003.jpgÀ la surprise de Philippe, le cocher de Madame la marquise, il fallut préparer l’attelage pour le milieu de la matinée. Madame allait à l’hôtel Cambes-Sadirac sur la rive gauche, cela n’était pas arrivé depuis le départ au couvent de Marie-Amélie, la plus jeune de ses nièces. En fait, depuis la mort de sa sœur, ce moment funeste, elle n’avait que très peu revu le baron. Elle l’avait croisé à la cour, dans des salons, au théâtre, les rencontres étaient à chaque fois empreintes de courtoisie, mais sans plus. Elle avait été amenée à l’entretenir sur l’éducation de ses filles, mais il l’avait laissée faire à sa guise, ne s’en préoccupant pas. Elle avait parfois dans le monde entendu parler de ses maîtresses, mais sans plus. Ce jour-là, cela allait être autre chose. Confortablement installée dans son carrosse, de ses mains gantées de chevreau crème, elle lissait machinalement sa jupe bleu roi assortie au caraco aux bords brodés. Elle fixait machinalement le décor des rues qui défilaient sous une journée ensoleillée, mais clémente de température. Elle laissait encore courir son esprit quand la voiture pénétra dans la cour de l’hôtel. Son cocher présenta sa carte de visite, le majordome l’annonça à monsieur le baron. Il l’a reçue dans son bureau, se demandant ce que sa belle sœur pouvait lui vouloir. Si c’était pour lui reprocher de ne pas être venu à la prise de voile de l’aînée ou s’il y avait des problèmes avec la cadette, il la renverrait poliment. Il avait autre chose à faire de plus important. Il l’accueillit sans chaleur et sur la défensive, mais avec déférence. Il lui en voulait encore d’être en vie et toujours si belle. Marie Louise La Fauve-Moissac après les échanges de politesses s’installa dans un fauteuil face au grand bureau plat du siècle dernier. « – Je viens vous voir, car comme vous le savez, je me suis rendue pour la prise de voile de Marie-Angélique dans le Bordelais. » Le baron commença à s’agacer et s’apprêta à couper la marquise, mais celle-ci reprit  « – Comme il se faisait tard, une tempête nous ayant retardés, et que je ne pouvais prendre le bac pour me rendre à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes ». Le baron se raidit, se crispa. Elle continua  « – Et quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une enfant, le dernier enfant de ma sœur, qu’avez-vous à me dire à ce sujet ? » Il se leva, blanc de rage, prit le bras de la marquise l’obligeant à se lever. « – Madame ceci ne vous regarde en rien, je ne veux pas entendre parler de cet enfant, et quoiqu’il arrive elle reste là où elle est ! Avez-vous compris ? Vous ne changez rien à sa condition, bien beau qu’elle soit encore en vie ! Je ne veux pas en entendre parler ! Avez-vous bien compris, Madame ? » Il ouvrit la porte, reprenant son contrôle, il la salua et lui ferma la porte au nez. Elle resta médusée, elle se retourna et descendit l’escalier encore sous le choc de la violence de l’entretien. En montant dans sa voiture, elle en avait encore les membres tremblants.

*

Lettre de Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Madame La Tour Veyran

Paris, le 20 décembre 1781

Chère mère,

J’espère que votre santé s’améliore ou tout du moins se stabilise. Je me fais à votre sujet beaucoup de soucis. Les nouvelles que m’a données père n’étaient point rassurantes.

Depuis le 21 novembre, comme vous devez le savoir, depuis la mort de Monsieur de Maurepas, monsieur de Vergennes est aux affaires, ce qui cause beaucoup du souci à mon époux. Il semblerait qu’ils aient plus d’un point de divergence. Mais ce n’est pas le Premier ministre que mon époux voit passer.

Comme vous devez vous en souvenir, j’ai accompagné notre douce Marie-Angélique à sa prise de voile. Ce fut fort émouvant, elle s’est déroulée comme prévu au couvent des Ursulines à Libourne. Madame de Verthamon avait offert à chaque novice une fleur de lys. Je ne sais vraiment pas comment elle a pu faire en cette saison, mais cela rajoutait de la poésie à leurs entrées. Toutes de blancs vêtues, leurs voiles maintenus par des couronnes de fleurs, elles se sont avancées vers l’hôtel en deux colonnes émouvantes, la lumière des vitraux leur traçait le chemin sur le sol de pierre de l’église. C’était magique, notre jolie demoiselle était pleine de grâce. Que Dieu m’excuse, mais elle avait tout pour faire le bonheur d’un mari, je crois que c’est elle qui ressemble le plus à notre chère Jeanne-Henriette. Quant à notre Marie-Amélie, je crois que c’est à moi qu’elle ressemble, autant dire qu’elle ne prendra pas le voile. Marie-Angélique est maintenant au couvent de Grenade près de Toulouse, elle y aura pour consœur la petite Bole du Chomont-Charvet, si vous vous en souvenez. Elles ne se seront pas quittées depuis leur entrée au couvent.

J’ai maintenant une nouvelle à vous annoncer qui va vous faire un choc. J’ai longtemps hésité à vous l’écrire, mais je ne peux vous la cacher plus longtemps. Vous êtes en droit de savoir. En allant à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes pour la nuit. J’y ai fait une rencontre surprenante qui m’a mise très en colère. J’ai découvert une petite fille nommée Antoinette-Marie, qui s’avère être la dernière-née de Jeanne-Henriette. Car si ma sœur est morte en couches, l’enfant lui n’était pas mort-né. Ce sont les époux Freydou, métayers du château qui s’en occupent. Dans son chagrin et son égoïsme, le baron a omis de nous en faire part, et veut la laisser dans l’oubli général. Après une entrevue houleuse, je n’ai pu le faire changer d’avis. Je vais donc pourvoir à son bien-être par le biais du curé de la paroisse. Je suis vraiment désolée de vous causer cette vive émotion, mais il fallait que vous sachiez que vous aviez encore une petite fille.

Je vous laisse sur cette nouvelle et vais faire tout mon possible pour aider cette enfant. Je vous embrasse, très chère mère.

 Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

Madame de La Tour Veyran mourut deux mois plus tard sans voir sa dernière petite fille, la maladie l’avait emportée.

Chapitre 5

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie  (132).jpg

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Automne 1787, L’organisation du mariage par procuration

En août 1787, le parlement de Bordeaux avait refusé d’enregistrer l’édit sur les assemblées provinciales. Le 18 août, il avait été exilé ainsi que le parlement de Libourne entraînant des mouvements de colère. À Paris du 20 au 30 août, des émeutes populaires éclatèrent pour soutenir les Parlements. La négociation, entre ceux-ci et Loménie de Brienne, aboutit à un compromis. Le gouvernement envisagea de convoquer les États-Généraux, mais demanda du temps et des moyens financiers. À cette saison, Bordeaux se tourna vers ses champs de vignes, il fallait surveiller la maturité du raisin.

Comme partout où il était passé précédemment les vendanges avaient été précoces et avaient donné peu, François-Xavier Lacourtade sortit de la cave tout en continuant de s’entretenir avec Gaspard sur les résultats de la récolte. Émergeant du local, il fut bousculé par une gamine échevelée, courant derrière un énorme chien, qui s’excusa tout en riant. La sauvageonne devait avoir dans les quatorze printemps.

« – Dieu, qui est cette donzelle ?

– Mais c’est Mademoiselle Antoinette-Marie.

– Cette gamine n’est tout de même pas ma belle-sœur. »

Haussant les épaules, Gaspard confirma et émit des inquiétudes quant à l’avenir de la demoiselle. Les gars du village tournaient de plus en plus autour du château, et il ne savait plus trop quoi faire. Pour ses filles, ça avait été facile, il les avait mariées. Cela fit sourire le négociant. Les dernières instructions données, il prit son cheval et rentra à Bordeaux.

Arrivé à la nuit dans son hôtel « des Chartrons « donnant sur les quais, il trouva au premier étage, attablée à son bureau, son épouse vérifiant les livres de comptes. Il n’y avait qu’un an qu’ils étaient mariés, et Marie-Amélie, née Cambes-Sadirac, avait déjà tout compris du rôle de l’épouse d’un négociant-armateur. Elle avait pris son statut à bras le corps, elle avait l’intention de remplir pleinement la charge. François Xavier avait été étonné qu’une aussi jeune et jolie femme puisse avoir la tête si sérieuse. Quant à son père, il en était enchanté, il était sous le charme de sa belle-fille. Après l’avoir embrassée, il s’assit en face d’elle, de l’autre côté de son bureau, cela l’amusa. Il raconta à Marie-Amélie, sa tournée sur les différentes propriétés viticoles, dont l’entreprise familiale était ou le courtier ou le propriétaire. Pendant ce temps, elle continuait ses comptes tout en l’écoutant. Bien qu’ils fussent de plus en plus complexes à cause de la multiplication des actions commerciales de l’entreprise familiale, elle appréciait de faire les comptes, de relancer et d’expédier les commandes. Quand il lui dit que les vendanges avaient donné peu, mais que le vin serait excellent, elle lui répondit sans lever la tête  « – nous en vendrons moins, mais plus cher, ce n’est pas très grave ! » Ce qui agrandit le sourire de son mari. Mais quand il lui narra sa rencontre avec sa sœur, elle s’arrêta et releva la tête.

« – Je crois que ça lui fait quatorze ans. Est-elle jolie ?

– Ma foi, pour le court instant que j’ai pu en juger la famille ne peut la renier !

– Ce n’est pas plus mal.  

– De plus, les Freydou s’inquiètent, les garçons commencent à lui tourner autour et ils ne savent pas quel parti prendre.

– Il va falloir y réfléchir… Je vais écrire à ma tante. Il serait peut-être bon de s’occuper de son avenir. »

*

De Marie-Amélie Lacourtade.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Bordeaux, le 12 septembre 1787

Ma chère tante,

Cambes-Sadirac Marie-Amélie (23)Ici, c’est la fin des vendanges. Elles ont remplacé les problèmes politiques que nous avons vécus, nous offrant ainsi une accalmie. Mon mari et moi-même nous nous apprêtons à aller passer une quinzaine de jours dans notre propriété de Caudéran. Mon beau-père s’occupera des affaires familiales.

Nous avons un nouveau commis, Karel Van der Hartig, qui nous vient d’Amsterdam. Il est le fils d’un de nos associés aux Pays-Bas. Il est tout roux avec beaucoup de pigasses. Il est un peu perdu, mais il a trouvé un allié en son homologue américain John Madgrave.

Madame de Verthamon a donné, comme chaque année, un très joli bal champêtre pour clore les vendanges. Cette année, elle l’a fait dans son nouveau château de Cadaujac. C’est une très belle propriété, sur les bords de la Garonne, à laquelle on accède par une allée de chênes. Il y avait toute l’aristocratie de la région ainsi que les plus gros négociants de Bordeaux. J’avais pour ce jour une très belle robe de soie rose. C’était un modèle fourreau, ceux qui vous font la taille si fine, avec un décolleté échancré qui mettait en valeur une très belle parure de grenat que mon époux m’a offert pour notre première année de mariage. Je l’avoue, j’étais très fière de l’effet que je faisais…

… Sur ce, si je vous écris, c’est afin de vous parler d’Antoinette-Marie que mon époux a croisé au château de Cambes. Il semblerait que le temps est venu de décharger les époux Freydou. Ceux-ci s’inquiètent de l’avenir de ma jeune sœur, qui semble sortir très rapidement de l’enfance. C’est somme toute normal puisqu’elle a fait ses quatorze ans cet été. Je ne l’ai pas revu depuis sept ans, mais mon mari m’affirme que celle-ci deviendrait une jolie fille. C’est donc votre avis que je sollicite pour entamer, ou vous aider dans l’entreprise que vous trouverez la plus judicieuse.

Respectueusement,

Votre Marie-Amélie

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

À Marie Amélie Lacourtade

Versailles, le 2 octobre 1787

Ma chère enfant,

Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c’est que je me suis d’abord renseignée auprès du curé de Cambes quant au parti à prendre pour votre sœur. Celui-ci ne voit que le mariage comme sortie à sa situation, le tempérament d’Antoinette-Marie n’étant pas très approprié à une entrée dans les ordres.

la Fauve Moissac Marie Louise 10 (2).jpgJe suis donc allée voir votre père. Il s’obstine à vouloir nier son existence, et il m’a donné une fin de non-recevoir quant à fournir une dot à Antoinette-Marie… Il faut dire qu’il a décidé d’épouser, en décembre, mademoiselle Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, une pimbêche de vingt ans. Elle va lui fournir une dot qui pourra redorer sa fortune. Sa vie à Versailles semble l’avoir fait fondre comme neige au soleil, d’autant qu’il ne veut pas vendre de terre. Il va donc falloir nous débrouiller par nous-mêmes.

Je donnerai ce que je pourrai pour constituer une dot, mais j’ai peur que cela n’aille pas loin. Quant à trouver un parti, il nous faudra être discrets, pour que votre père ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Il ne faut pas générer un scandale qui discréditerait la famille et Antoinette-Marie, de plus cela nous compliquerait la tâche.

J’ai toutefois demandé de l’aide de votre marraine, Jacqueline de Verthamon, en qui j’ai toute confiance.

Tendres baisers, votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac  

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Jacqueline de Verthamon

Versailles, le 2 octobre 1787

Très chère amie,

 À la cour, les affaires se bousculent les unes aux autres. Coincé entre deux factions, mon époux se trouve dans des situations litigieuses. Entre la disgrâce de Monsieur de Calonne, la nomination de monsieur Loménie de Brienne et l’archevêque de Toulouse, poussé au pouvoir par la coterie de la reine, sa position est fragile. Il n’y a eu de positif dans cette cabale que le prêt accordé de 67 millions, par les notables et les parlements, permettant ainsi d’éviter la banqueroute.

L’opposition des cours souveraines n’a rien amélioré à l’état d’inquiétude de mon époux, notamment celle du parlement de Paris qui a refusé l’impôt sur le timbre et a réclamé la convocation des États-Généraux. Enfin comme le gouvernement a fini par capituler et a envisagé de les convoquer, nous avons un moment de répit.

 Si je vous écris, c’est afin de me confesser d’un secret familial qui vous concerne en la personne de Jeanne-Henriette ma défunte sœur, votre amie d’enfance. Dans la douleur de la perte de sa femme, mon beau-frère, le baron Cambes-Sadirac, a nié la naissance qui avait emmené celle-ci à la mort. Il y a de cela sept ans, j’ai appris l’existence d’Antoinette-Marie. Elle vit sous la bienveillance des métayers du château de Cambes, les époux Freydou. J’ai été très choquée, comme vous devez l’être en me lisant. J’ai pourvu au confort de cette enfant par le biais du curé de Cambes. Seulement, aujourd’hui je me confronte à un problème pour lequel j’aurais besoin d’aide. Il me faut la marier, bien et discrètement, car j’obtiendrai la signature du baron pour le mariage, mais rien d’autre. De plus si cela venait à se savoir, il me la refuserait. Je suis donc obligée d’être la plus discrète possible. Il serait donc judicieux de la marier en province et surtout avec quelqu’un qui y reste…

Avec affection, votre amie.

Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Jacqueline de Verthamon.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac

Bordeaux, le 20 octobre 1787

Mon amie,

J’ai été consternée à la lecture de votre lettre, comme vous le pensiez. Je ne vous en veux point sachant la douleur que cela a dû raviver. Il est évident que je vais vous apporter toute mon aide. Je vais augmenter la dot. Plus elle sera importante plus nous aurons de faciliter à lui trouver un bon parti et à conclure en toute discrétion. Je vais essayer de dégager sur mes biens des disponibilités afin de compléter votre propre donation. Mais afin que la dot soit correcte, je vais me tourner vers un ami qui se fera un plaisir de participer à sa constitution en souvenir du bon vieux temps. De plus, celui-ci donnera du poids à votre demande de signature auprès du baron. Je ne vous en dis pas plus à ce sujet tant que je n’ai pas son accord. Quant à la recherche du futur époux, cela va être plus délicat, car je ne peux faire jouer mon entourage, mais ne vous inquiétez pas, je vais y réfléchir.

Toute mon affection,

 Votre amie,

Jacqueline de Verthamon,

Baronne de Beautiran

*

de Verthamont Jacqueline 05 (2).jpgJacqueline de Verthamon avait eu une liaison avec Louis Antoine Sophie, duc de Fronsac, fils du gouverneur de Bordeaux, le maréchal de Richelieu. Bien que de courte durée, interlude entre les deux mariages de celui-ci, ils en avaient gardé un bon souvenir et une solide amitié. Il ne fut donc pas surpris par son bristol lui annonçant sa visite cet après-midi de décembre. Il était lui-même en visite chez son père pour les fêtes de Noël. Le maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis s’était entiché de la ville dont il était le gouverneur. Il avait justifié une mauvaise santé pour ne pas se rendre à Versailles en cette occasion.

Tous les après-midi Marie-Antoinette-Marie de Galliffet, sa belle-fille, offrait le thé et le chocolat chaud dans les salons de l’hôtel du gouvernement. Elle en profitait pour faire admirer ses superbes services de porcelaine de Chine. Madame de Verthamon fit son entrée en fin d’après-midi. Après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes dont la plupart étaient des amies ou connaissances et avoir félicité son hôtesse pour sa toilette, une robe à l’anglaise de couleur lie-de-vin, en velours, elle s’isola avec son époux le duc de Fronsac dans un petit salon adjacent. En une courte explication, elle raconta la vie d’Antoinette-Marie et son problème. Amusé et attendri par l’énergie qu’y mettait la baronne, il lui accorda son aide. Il la pria de patienter jusqu’à ce qu’il ait pu en parler à son père. Il pensait que pour l’honneur du baron Cambes-Sadirac, le connaissant bien, il valait mieux que ce soit le gouverneur qui dota la jeune fille, cela passerait mieux. Elle n’en demandait pas tant, aussi remercia-t-elle avec chaleur son ancien amant et ami. Deux mois plus tard, elle devait avoir la réponse affirmative du gouverneur lui-même. Il l’invitait afin de lui remettre en mains propres la lettre de gage. Ayant toujours été très admirateur d’un sexe qu’il ne trouvait pas si faible, mais très attrayant, il était toujours prêt à l’aider, d’autant que sa fortune le lui permettait.

*

De Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai reçu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position enviable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier est favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je me demandais si nous ne pourrions pas lui demander de l’aide afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui trouveraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

*

De Marie Amélie Lacourtade.

À Marie angélique Cambes-Sadirac.

Bordeaux, le 30 novembre 1787

Ma très chère sœur,

L’automne est toujours si doux, et ma foi cela est agréable. Après le remue-ménage de l’été, il est aussi très calme, ce qui est reposant, aussi j’ai profité avec plaisir de notre propriété caudéranaise. Elle est enfin finie de meubler. J’ai reçu mon salon d’apparat, il y a deux semaines, les chaises à la reine sont un ravissement. Les tapisseries des dossiers et assises ont pour thème les fables de la fontaine, ce qui est du meilleur effet pour une propriété de campagne. Je sais, ce n’est que vanité ! …

… Votre idée de faire appel à Madame de Maubeuge est excellente, bien que loin de nous, Antoinette-Marie pourrait faire sa place au sein de ce pays. J’en ai parlé à Mme de Verthamon, comme moi elle pense que ce serait le plus judicieux. Elle avait pensé à quelques partis à Saint-Domingue, mais avait peur que cela ne puisse se faire avec discrétion, aussi elle est enchantée de votre proposition. Nous n’arrêtons pas nos recherches, mais attendons la réponse de votre amie…

Tendrement.

Votre sœur,

Marie Amélie Cambes-Sadirac

*

De Nathalie Bourdeille de la Salle. Marquise de Maubeuge.

À sœur Angélique.

Nouvelle-Orléans, le 3 février 1788.

Très chère amie,

de Maubeuge Nathalie marquise de Maubeuge 03 (2).jpgJe m’empresse de répondre à votre lettre, et comme vous vous en doutez j’y réponds par l’affirmative. J’ai été stupéfiée par son contenu, comme quoi chaque famille a ses secrets. Je suis donc heureuse de participer à la conspiration des femmes de la famille Cambes-Sadirac pour le bien-être de cette demoiselle. En espérant que vous ne m’en voudrez pas, j’ai devancé la réponse que je vous envoie, et me suis adressée à l’abbé Huber, mon ancien confesseur. Il est aujourd’hui le curé de la paroisse de l’Ascension. Il y a dans cette paroisse quelques héritiers qui auraient plaisir à épouser du sang bleu de métropole. J’ai déjà quelques noms, le fils du baron de Thouais, Charles-Henri, le baron ayant servi sous les ordres de mon mari lors de la bataille de Bâton-Rouge, ainsi que le fils du seigneur de Crécy, Louis Adam. Ce dernier est, me semble-t-il, un peu jeune. Il est de deux ans l’aîné de notre protégée. Le premier aurait ma faveur, outre le titre de noblesse plus en phase avec la qualité de votre sœur, il a quatre ans de plus qu’elle. Je me suis permis, toujours par l’intermédiaire de l’abbé Hubert, de tâter le terrain, et ma foi, l’un comme l’autre serait intéressé. Les deux familles sont essentiellement attirées par le prestige que leur amènerait le mariage. Loin de la France, c’est d’autant plus un honneur. Ni l’un ni l’autre ne se sont intéressés au montant de la dot, ce qui ne veut pas dire que ce ne sera pas un argument de poids.

Par ailleurs, afin de participer à la constitution de la dot de notre jeune demoiselle, j’ai demandé à mon époux d’approcher notre gouverneur pour obtenir une concession dans la paroisse du futur époux. Ceci n’est pas encore fait, mais j’ai confiance.

J’envoie tout de suite cette lettre par le premier bateau pour la France.

Sincèrement,

Votre amie

Nathalie Bourdeille de la Salle, marquise de Maubeuge

*

La lettre mit trois mois à faire le trajet entre les deux continents et les deux amies. À peine réceptionnée, sœur Angélique en faisait une copie pour sa tante et sa sœur, qui elle-même prévenait, Madame de Verthamon. Agréée par toutes les complices, Madame de Maubeuge reçut l’accord pour le début des négociations. La réponse revenue, un contrat de mariage fut convenu avec le baron de Thouais, par l’entremise de l’abbé Hubert et de Monsieur d’Estournelles secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Ce fut d’autant plus aisé que la jeune fille arrivait avec une dot raisonnable.

Chapitre 6.

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Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Septembre 1788. L’incendie.

Aout 1787

Le jeune homme de dix-neuf ans arpentait les couloirs sombres et austères, agrémentés d’immenses portraits d’ancêtres, de la demeure familiale. Il ne décolérait pas. Il entra dans ses appartements, et ouvrit les rideaux laissant entrer la lumière. Madrid était écrasée par le soleil de midi. Son père était mort deux jours avant des suites d’une longue maladie qui l’avait rongé de l’intérieur. Ses obsèques avaient eu lieu le matin même en grande pompe, après une messe digne d’un roi, dans l’église de saint Francisco el grande. Celle-ci avait été construite sur le lieu de campement de saint François d’Assise, allant en pèlerinage vers Compostelle, lors de son séjour de quelques jours dans cette ville.

Don Rodrigo, marqués de fuente Pelayo, ministre de Charles III d’Espagne, sous les ordres consécutifs du comte D’Aranda, président du conseil de Castille et de don José Moñino, comte de Floridablanca, avait participé à toutes les réformes du règne. Fort respecté, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, il n’avait qu’une tache au tableau de sa vie. Il avait été extrêmement jaloux, et avait entouré son épouse, la belle Maria Almeida de Guimarães, d’une surveillance constante. De ses six grossesses, avaient survécu deux fils. Mais le père avait toujours eu des suspicions quant à la légitimité du cadet de la famille. Ses doutes étaient fondés sur le fait qu’il était le portrait craché de sa mère. Il ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui ou un de ses ancêtres. Bien qu’irrationnel, il fit payer à son fils, cette idée obsessionnelle. Il n’accorda qu’indifférence ou mépris à Juan-Felipe. Aussi ce dernier ne fut pas surpris de découvrir à l’ouverture du testament, qu’en tant que cadet, il héritait du titre de marqués de Puerto Valdès, titre appartenant à son défunt oncle maternel, s’accompagnant d’une terre aride en Castille, donc peu rentable, en fait de son père, rien. Quelques années auparavant, sa mère s’était battue pour que celui-ci ne le fasse pas rentrer au séminaire et donc dans les ordres. Elle avait fini par l’envoyer auprès de son frère à Tolède, loin des yeux de son père.

Il était considérablement abattu devant cette injustice, mais il n’y pouvait rien. Après mûre réflexion, il décida de s’expatrier en Nouvelle-Espagne pour y faire fortune. Sur les conseils de sa mère, il choisit La Nouvelle-Orléans. Il embarqua à Cadix pour l’Amérique, avec une lettre de recommandation pour le gouverneur de la Louisiane, Estéban Rodriguez Miró y Sabater, qui était un ami de sa famille et pour don Almonester, riche propriétaire de la Louisiane, un des anciens prétendants de sa mère que son grand-père avait alors éconduit pour manque de fortune, au grand dépit du jeune couple. Pour ses maigres possessions, il ne voulait pas en passer par des banquiers qu’ils considéraient comme des vautours guettant leurs proies. Il chargea donc son frère de vendre ses terres et de lui faire parvenir l’argent qu’il retirerait de la transaction.

*

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Le soleil laissait passer ses rayons au travers des persiennes, le gouverneur de la Louisiane avalait de nouveau un café tout en réglant les problèmes de la colonie. Depuis l’autorisation donnée pour la création de leurs premiers entrepôts, les États-Uniens essayaient de s’imposer un peu plus, malgré les sévères restrictions à la circulation, sur le Mississippi. Ceci créait des tensions avec Philadelphie qui s’accompagnaient de menaces de guerre et d’invasion. Les planteurs ne facilitaient pas les négociations diplomatiques en faisant de la contrebande avec eux, sans parler de l’installation des derniers français de Nouvelle-France qui arrivaient. Tout cela était souvent cornélien et lui procurait bien du souci. Ce matin de janvier 1788, son secrétaire, Baldino-Bartolomé De las Casas annonça la visite d’un jeune andalou. Il venait présenter sa lettre de recommandation afin de prendre son service en tant que capitan. Après avoir pris connaissance de celle-ci, il accepta de le recevoir entre deux rendez-vous. Il vit rentrer un vrai hidalgo, de taille moyenne, mais bien proportionné, mince, nerveux, ombrageux, les cheveux bouclés noirs et l’œil de velours. Le gouverneur pensa aussitôt qu’il allait faire des ravages dans la colonie. Il se leva pour le saluer et le fit asseoir tout en restant debout. « – Savez-vous jeune homme que je connais fort bien votre mère et sa famille ?

– Oui, senior, c’est elle-même qui m’a conseillé de venir vers vous et qui a fait le nécessaire auprès du comte de Floridablanca.

– Elle a eu raison. Nous avons besoin de sang neuf et de qualité, comment va-t-elle ?

– Aussi bien qu’elle peut depuis la mort de mon père.

– Ah ! je ne savais pas pour votre père, toutes mes condoléances. Puis il demanda des nouvelles de toutes les connaissances qu’ils avaient en commun. Juan-Felipe fit de son mieux pour renseigner le senior Miró y Sabater. Puis celui-ci le remit entre les mains de son secrétaire pour qu’il le fasse accompagner jusqu’à la caserne, où il logerait. Il lui laissait une semaine pour s’acclimater et faire connaissance avec la ville. Il ouvrait sa table à une poignée de privilégiés tous les dimanches et il l’invita à partager son prochain repas dominical.

L’hidalgo suivit à grandes enjambées l’aide de camp que lui avait présenté le secrétaire du gouverneur. Ils traversèrent la place d’Armes, les casernes étant en face du palais du gouverneur à côté du Cabildo. Ils passèrent devant l’église Saint Louis qui s’élevait face au fleuve. Il le présenta au « lieutenant-colonel » de garde, qui l’installa. Après les formalités, il prit connaissance de ses quartiers qu’il partagerait avec un autre capitan, le senior Carlos da Silva. C’était un jeune homme long, élancé, et athlétique, qui se déplaçait toujours d’un pas vif. Le visage long, le nez aquilin, les yeux en amande, le sourcil gauche toujours relevé, le tout lui donnait un air plein de morgue. Il avait reconnu dans le nouvel arrivant l’un des siens, aussi lui accorda-t-il tout de suite sa confiance et sa sympathie.

Accompagné du jeune secrétaire du gouverneur et de son compagnon de chambrée, il visita La Nouvelle-Orléans et ses environs. Juan-Felipe fut ainsi introduit très rapidement dans la société orléanaise espagnole comme française. Aimant la parure, il était toujours élégamment habillé, et il était d’un naturel charmeur. Il flirtait avec les filles comme avec les mères devenant ainsi sous le coup de la nouveauté, la nouvelle coqueluche de cette société.

 Trois jours après son arrivée, avec ses deux acolytes, il se rendit à la messe dominicale et découvrit ainsi l’un des rituels incontournables de la colonie. Devant l’église, une file de calèches laissait descendre tout ce qui comptait à La Nouvelle-Orléans et qui n’était pas dans sa plantation. Une foule se pressait vers l’entrée, où se mélangeaient des créoles en robes, de soie ou de coton, colorées, coiffées majoritairement d’une mantille dont les Espagnoles avaient lancé la mode, et d’hommes en habit à la française. Quelques gens de couleur rentraient discrètement s’installer au fond pour suivre l’office. Parmi eux, Juan Felipe remarqua l’arrivée d’une métisse, à la peau caramel. La taille fine, le buste moulé dans une robe de soie noire à large jupe qui se balançait au rythme de l’ondulation de sa démarche, le tignon blanc et les anneaux dorés aux oreilles, elle rentra, balayant l’assistance d’un regard hautain. Carlos, ayant remarqué son regard, lui glissa discrètement à l’oreille le nom de la belle. « – C’est Marguerite Darcantel, la placée de Charles Laveau. » Sur le perron, le gouverneur était en conciliabule avec le marquis de Maubeuge, créole français représentant de ses compatriotes. Le compagnon de chambrée de Juan-Felipe, de son côté, saluait courtoisement ou galamment son entourage. Pendant ce temps, Baldino Bartolomé De las Casas se chargea de présenter Juan-Felipe à tous ceux qu’ils ne connaissaient pas encore. L’hidalgo présenta ses hommages à madame Céleste McCarthy, la femme du gouverneur. D’origine allemande, c’était une grande femme blonde et majestueuse, de la paroisse de Saint-Charles à dix lieues de La Nouvelle-Orléans. Paroisse ainsi nommée en l’honneur de l’évêque Charles Borromée, sur la rive du bayou des Allemands, elle avait été fondée par des colons allemands cinquante ans auparavant. Par ce mariage, la notoriété du gouverneur s’était alors accrue, ainsi que sa fortune d’une belle plantation. Elle lui présenta ses deux nièces Elizabeth et Mary McCarthy, ainsi que Mme de Maubeuge, puis une multitude de planteurs et notables. Le protocole des salutations, ciment de cette société, terminé il entra et s’assit avec ses compagnons pour suivre la messe. À son étonnement, il constata que le service religieux était continuellement perturbé par les conversations, ce qui laissait stoïque le curé. Venant d’un pays qui avait abandonné depuis peu les autodafés et où l’Inquisition avait encore un œil sur tout, ce laxisme le surprit. Il ne pouvait savoir que les différentes plaintes ultérieures du curé n’y avaient rien changé.

Le culte fini, il se rendit, avec ses deux compagnons, à l’hôtel du gouverneur pour le dîner. Il y retrouva le gouverneur et sa famille, les Maubeuge qui étaient régulièrement invités en qualité de représentant des colons français, et quelques notables, autant Espagnols que Français, la plupart membres de l’assemblée civile du Cabildo, gérant la colonie. Autour de la table, tous parlaient français. Peu familier de cette langue, Juan-Felipe  s’appliquait à suivre tant bien que mal les conversations.

Maccarthy élisabeth (2).jpgIl fut interrompu dans sa persévérance à comprendre, par l’aînée des sœurs McCarthy. Celle-ci avait la joliesse de la fraîcheur, mais il était évident qu’avec le temps elle s’alourdirait. À seize ans, c’était une grande jeune fille au teint clair qui avait des facilités à rougir sous le coup de l’émotion, avec de très beaux yeux limpides. En espagnol, avec peu d’accent, elle l’interrogea « – vous ne comprenez pas le français ?

– Non pas très bien, je l’ai appris, évidemment, mais je l’ai peu pratiqué.

– Il va falloir vous y mettre, c’est chez les Français que l’on s’amuse le plus ! Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes à ma droite à table, je vous traduirai les conversations si besoin est.

À partir de ce jour, chaque fois qu’elle le put, Elizabeth mit le grappin sur le jeune andalou, ce qui agaçait ce dernier et amusait ses camarades. En dehors du service, qui consistait en patrouille autour de la ville ou sur le Mississippi, Juan-Felipe, ponctuait ses journées, de déjeuners, de jeux, cartes ou dés, et de bals. S’il appréciait sa nouvelle vie, il ne voyait pas vraiment comment améliorer sa situation et son établissement, mais le destin allait se charger de lui donner un coup de pouce.

*

La famille Nuñez avait depuis plusieurs générations une relique d’un doigt de sainte Rita, patronne des femmes stériles et des causes désespérées. Lors de sa nomination en tant que payeur général de l’armée à La Nouvelle-Orléans, don José Vincente Nuñez, sa famille et la relique avaient immigré depuis la province de León, en Espagne jusqu’en Nouvelle-Espagne. Ils s’étaient installés dans une très belle maison à balcon ouvragé à l’angle des rues de Chartres et de Toulouse, de La Nouvelle-Orléans.

Depuis le mercredi saint, début du Calvaire du Christ, la señora Maria Térésa, sa femme, allumait devant la châsse familiale de la sainte une multitude de chandelles votives. Elle venait d’avoir trente ans, elle avait accouché de cinq enfants, quatre lui avait été enlevés par différentes fièvres, il ne lui restait que la petite Daria Felicia. Elle espérait bien donner encore un fils, mais son époux la délaissait de plus en plus pour une tisanière du quartier Marigny, comme la bonne société disait pudiquement. Elle priait plusieurs fois par jour espérant que les choses finissent par changer.

Le jour de la commémoration de la Passion, le Vendredi saint, elle pria avec plus de force, puis se prépara pour la messe à l’église où toute la congrégation se rassemblait. Elle embrassa sa fillette qu’elle laissait à sa nourrice. Elle posa sa mantille sur sa chevelure d’ébène adroitement coiffée et rejoignit son époux dans la voiture, qu’il avait fait atteler pour les quelques mètres qui les séparaient du lieu du culte.

*

Maccarthy Céleste (2).jpgLe 21 mars au milieu de la sainte journée, et bien que Madame McCarthy commençât à voir d’un mauvais œil l’intérêt que lui portait sa nièce, Juan-Felipe, comme son compagnon de chambrée, le capitan Carlos da Silva  accompagnait le gouverneur et sa famille à la messe. Madame McCarthy avait, le matin même, demandé à son époux d’éloigner le jeune andalou jusqu’au départ de ses nièces dans leurs familles au bord du bayou des Allemands. Et si elle n’avait rien contre le jeune capitan, elle estimait que l’aînée de ses nièces avait tendance à oublier qu’elle était déjà promise.

Comme il se devait, la famille du gouverneur s’installa au premier rang. Les grandes familles s’installèrent derrière eux par ordre de fortune, selon leurs rang social, Monsieur et Madame de Maubeuge, qui en étaient et des plus riches, s’assirent derrière eux. Entre eux, Jean-Nicolas, leur fils aîné déjà très digne calmait son puîné Philippe, le petit dernier Guillaume étant resté dans leur maison de la rue Dauphine. Juan-Felipe resta debout dans la traverse latérale, avec le secrétaire du gouverneur, Baldino-Bartolomé, et son ami Carlos, le capitan don da Silva. Petit à petit l’église se remplit. Les habitants de la ville, malgré un certain laxisme religieux, ne se permettaient pas de manquer les grandes messes. Cela eut été mal vu. Chacun rentra, salua ses connaissances, et prit sa place. Rapidement, l’église fut bondée.

La chaleur était exténuante, un vent du sud soufflait depuis trois jours. Les deux premiers temps de la messe étaient bercés par le mouvement régulier des éventails des élégantes paroissiennes, le bruit des étoffes chaque fois que l’une d’elles bougeait, le raclement des gorges ou le chuchotement des conciliabules. Lors du troisième temps de la messe, brutalement les portes de l’église s’ouvrirent en grand, laissant pénétrer de la fumée, un esclave cria « – Fuego, Fuego ! ». La peur des louisianais se réalisait, en un instant la panique se cristallisa. Le premier cri de femme provoqua la débandade vers la sortie, les mères tirant leurs enfants derrière elles, les hommes dégageant le chemin. À l’extérieur, la panique était générale. Les gens couraient dans tous les sens, perdus dans leur affolement, ne sachant s’il fallait fuir le fléau ou courir chercher ses biens.

Agrippant le bras de Monsieur de Maubeuge à côté de lui afin de l’entraîner avec sa famille, Juan-Felipe hurla dans le vacarme « – Par ici ! La sacristie ! Gouverneur, par ici ! » Ce dernier, qui dans un premier réflexe entraînait sa famille vers l’allée centrale, cramponna le bras de sa femme, lui faisant faire un demi-tour brutal, dans le mouvement, la plus jeune de ses nièces, Marie la suivit. Déstabilisée, désorientée, étouffant dans son corset soudain trop serré, Elizabeth s’évanouit dans l’ignorance de tous. Les Maubeuge, le gouverneur et les siens traversèrent en courant la petite sacristie nimbée d’une lueur inquiétante. Sorti par la porte latérale, tout le monde reprit son souffle, soulagé de s’extirper avec tant de facilité du traquenard créé par la panique. Le ciel s’obscurcissait sous la chape noirâtre qui commençait à recouvrir la ville, cachant le disque or du soleil de la mi-journée. Madame de Maubeuge rassura son cadet en le prenant dans ses bras, l’aîné tenait la main de son père faisant de son mieux pour garder bonne figure. Pour pouvoir évacuer rapidement, Baldino-Bartolomé parti en courant chercher les voitures et les cochers inquiets, qui ne savaient que faire. Madame McCarthy, reprenant ses esprits, s’écria  « – Elizabeth, Elizabeth n’a pas suivi ! »  Mary fut prise d’une crise de nerfs que son oncle calma d’un ordre.

3450253.jpegSans prendre le temps de réfléchir, alors que les premières flammes léchaient la façade de l’église, Juan-Felipe revint à l’intérieur. Un vitrail éclata sous la chaleur et fit pénétrer une langue de feu. Elle lui permit au milieu de la fumée de distinguer la jeune fille inanimée, allongée par terre devant l’autel. Il la prit dans ses bras, la couvrit de sa jupe pour la protéger des flammèches et ressortit. Toussant et crachant la fumée, il la posa saine et sauve sur le sol. Sa tante la ranima en lui tapotant les joues.

Ce que n’avait pas vu Juan-Felipe, c’est la forme allongée dans l’allée centrale qui rampait. Marguerite Darcantel, la jeune métisse aux yeux couleur d’ambre, avait été violemment poussée par un homme, et avait été projetée contre une colonne, sa tête percutant l’un des bancs. Ayant perdu connaissance, elle avait repris ses esprits alors que les flammes rongeaient les murs intérieurs de l’église. Elle se vit perdue. Elle n’arrivait pas à se lever, la fumée l’asphyxiait, sa tête tournait. Dans un sursaut de survie, invoquant Dieu de toutes ses forces, prenant appui sur un banc, elle réussit à se mettre sur ses jambes et à s’extraire du bâtiment. Arrivant à l’extérieur, suffocant, elle respira un grand coup et sentit ses forces la quitter. Alors qu’elle montait dans la calèche, que Samson avait réussi à rapprocher malgré la panique des chevaux, Madame à Maubeuge aperçut la jeune femme. Elle cria de surprise, montrant du doigt la porte de l’église, Juan-Felipe se retourna et voyant la forme noire s’effondrer, il se précipita. Ramenant la jeune femme vers le groupe, la marquise la fit installer dans sa voiture, oubliant toute convenance, à la stupeur de la femme du gouverneur quand elle reconnut la tisanière. Personne n’eut le temps d’avoir d’états d’âme, l’église Saint-Louis s’écroula en une fraction de seconde dans un craquement assourdissant devant le groupe ahuri.

De l’Est du quartier, que l’on surnommait le Carré, des brumes puantes déferlaient, une panique générale s’était déclenchée devant la peur du brasier. Elle poussait devant elle des familles entières ne sachant où aller ni quoi faire, juste guidées par la peur. Au milieu des fumées et du vrombissement de l’incendie s’échappaient des cris, des hurlements terrifiés, des hennissements. Dans la multitude fuyante qui courait dans le plus grand désordre, des attelages lancés à vive allure vers le soleil couchant renversaient les malheureux sur leur passage. Le gouverneur, ne perdant nullement son sang-froid, ordonna à toutes les personnes autour de lui d’aller se réfugier sur les bords du Mississippi. Puis il donna des ordres autour de lui afin d’organiser le sauvetage des habitants et si possible des habitations. Le capitan da Silva fut chargé de coordonner la lutte contre le feu. Regroupant les hommes à sa portée, il commença par ordonner l’organisation d’une chaîne humaine du fleuve jusqu’au feu apportant l’eau comme elle pouvait. Le plus grand désordre régnait.

Le marquis de Maubeuge, de son côté, prit un cheval encore attaché près de l’église. Il le calma tant bien que mal. L’animal affolé par l’odeur de la fumée raclait le sol et tirait sur ses rênes, il réussit à le monter. Il se précipita vers sa maison pour aller y chercher son cadet et tous ses gens. Il s’engouffra dans la rue de Chartres puis dans la rue Saint-Louis, évitant de son mieux le flot compact des gens paniqués. Ceux-ci décampaient des maisons qui s’effondraient, ils emportaient les quelques biens qu’ils pouvaient porter. Il s’arrêta tout net, faisant cabrer l’animal qu’il montait pour aider une femme fuyant sa demeure que les flammes avaient prise pour victime. Il retira avec précipitation sa veste étouffant tant bien que mal le feu qui rongeait la robe de celle-ci. Une fois sauvée, il s’excusa et la laissa là désemparée au milieu de la rue. Elle fut emportée par le mouvement du flot humain s’enfuyant du lieu du drame. Il poursuivit sa route évitant les fragments de toitures enflammées qui retombaient sur les autres blocs, propageant ainsi l’incendie. Il finit par rencontrer ses gens au milieu des fuyards. Sara, la mâchoire serrée, tenace, déterminée, ouvrait le chemin vers leur sauvegarde, elle tenait le petit Guillaume dans ses bras et la jeune Esther sa jupe. Abigaïl, la nourrice de Madame de Maubeuge, soutenu par sa sœur Josépha, tenait contre elle les quelques bijoux de sa maîtresse dans un coffret, l’essentiel étant au coffre. Derrière elles suivaient la plupart des gens de maison de la famille Maubeuge. Soulagé de les voir en vie, il leur donna l’ordre de prendre la rue Bourbon puis la rue Iberville pour rejoindre le fleuve où elles pourraient retrouver leur maîtresse sur la levée. De son côté, il continua jusqu’à sa demeure, évitant de son mieux la foule en sens contraire, sa maison était encore éloignée du sinistre par un îlot de maisons. Il se précipita à l’intérieur, monta les marches du grand escalier quatre à quatre. Il se rua sur son coffre dans le bureau, après avoir pris une sacoche, il la remplit avec tout ce qu’il pouvait, papiers, bijoux, argent. Voyant le feu approcher, il abandonna sa demeure et repartit retrouver sa famille.

IMG_1454.JPGJuan-Felipe de son côté organisa avec son régiment la canalisation des rescapés sur la digue, face à la ville en flammes, afin d’éloigner le plus possible la population du danger. Déjà installée sur celle-ci, encore dans la sécurité du landau que Samson avait solidement attaché à l’un des poteaux servant d’habitude à amarrer les navires, Nathalie de Maubeuge, d’une voix calme, rassurait le plus jeune de ses fils tandis que le cocher faisait de même avec les chevaux effrayés de l’attelage. Elle guettait de ce promontoire, le retour de son époux avec son benjamin, ainsi que ses gens. Afin de ne pas inquiéter ses fils, elle ne montrait pas l’angoisse qui ravageait son cœur. Sur la banquette de la voiture face à la marquise, Marguerite Darcantel finit par revenir à elle surprise d’être là. Réalisant où elle était, elle tomba à genoux dans la voiture et en pleurs elle se mit à remercier vivement sa bienfaitrice, lui promettant son aide quoiqu’il advienne. La marquise calma de son mieux la tisanière pleine de reconnaissance.

De son côté, une fois ses ordres donnés, en chemise, sa veste ayant servi à étouffer des flammes, un mouchoir noué sur le bas du visage, évitant le flot vociférant des fuyards, Juan-Felipe rejoignit ceux qui luttaient contre le feu. Le vent rabattait la fumée vers le sol, la cendre s’infiltrait partout, l’air s’épaississait à mesure que l’on approchait des décombres de l’église Saint-Louis et du Cabildo, chacun suffoquait, cherchait l’air salvateur. Il dut finir par rebrousser chemin à la place d’armes, le quartier de l’église était devenu inaccessible. Le brasier engloutissait à une vitesse surnaturelle les demeures, les granges, les entrepôts. La caserne était déjà un tas de cendres et de débris. Dans la panique générale, quelques silhouettes commencèrent à se détacher de par leur calme, elles marchaient vers l’incendie, des seaux au bout des mains. Petit à petit une chaîne humaine s’était organisée. Malgré la suie collante et les brûlures dues à la proximité du feu, Juan Philippe resta à son poste, insufflant du courage aux autres. Avec ses compagnons de lutte, impuissant, il voyait la ville devenir cendres. Sa gorge, ses poumons et ses yeux lui faisaient mal, la fumée lui déclenchait des quintes de toux. Les habitants continuaient à fuir l’enfer, ayant rassemblé en toute hâte ce qu’ils pouvaient encore sauver de leurs affaires, et abandonnant désespérés ce qu’ils ne pouvaient emporter. Les langues de flamme poursuivaient leur dessein passant d’une demeure à l’autre engloutissant des fortunes entières. Chacun se demandait si l’ogre vorace allait s’arrêter. Dans une écurie attenante à une maison en proie aux flammes, Juan-Felipe perçut des hennissements. Des chevaux étaient prisonniers à l’intérieur de leur remise. Il se précipita pour les libérer, mais un craquement sinistre l’engloutit sous la toiture de l’écurie. Bloqué par une poutre, il se crut perdu. Étouffant, il poussait, il tirait, le poids qui le bloquait. L’asphyxie lui fit perdre connaissance. Il fut sorti des décombres par les hommes qui l’entouraient et qui l’avaient vu disparaître dans ce qui était devenu des décombres. Un seau d’eau sur la tête le remit sur pied. La résistance s’était étoffée, des hommes s’activaient par dizaines. Juste avant le lever du jour, le vent s’apaisa ralentissant l’avance de l’incendie. À bout de forces, s’arrêtant un instant pour se reposer, Juan-Felipe découvrit la réalité, la catastrophe. Le Carré n’était plus qu’un immense foyer de braise d’où surgissaient par endroits des flammes, le feu essayant de reprendre. De ce qui avait été une multitude de jardins luxuriants entourant des édifices publics, des maisons modestes ou arrogantes, il ne restait qu’un amas fumant. Des fortunes entières étaient parties en fumée. Avec un peu de chance, leurs propriétaires étaient encore en vie. Des milliers de ballots de coton, d’indigo, de riz avaient disparu ruinant des familles entières. Les navires, qui auraient dû en remplir leurs cales, avaient largué leurs amarres et s’étaient prudemment rassemblés au milieu du fleuve. Il faudrait qu’ils attendent encore longtemps pour pouvoir remplir à nouveau leurs ventres.

Le drame fut définitivement circoncis au petit matin, l’incendie cessa, faute d’aliment, laissant les survivants hagards, les bras ballants, devant le sinistre. La population ne put que constater la destruction de centaines d’édifices, beaucoup de maisons particulières, la vieille église Saint-Louis, la prison, les casernes, l’armurerie et les archives de la cité n’étaient que trou béant et noir au milieu de la ville ! Tout était passé dans les flammes, églises, école, Cabildo, tour de guet, le couvent des Capucins, des habitations, des commerces, au cœur du Carré. Seules les maisons proches de la levée du Mississippi avaient pu être protégées par les pompes puisant l’eau du fleuve. Au milieu des ruines fumantes, les habitants hagards retournèrent, lentement vers les lieux du drame, constater l’étendue de leurs pertes. Les uns cherchaient les leurs, les autres pleuraient devant les ruines, ils fouraillaient dans les ruines à la recherche de quelques restes. Beaucoup avaient perdu des proches et souvent tous leurs biens.

La grande levée de La Nouvelle-Orléans, face à ce, qui avait été le centre de la ville, était transformée en camp de toile pour les rescapés. Avec l’aide de Samson et de ses gens, qui avaient fini par la retrouver, la marquise de Maubeuge avait organisé un campement de fortune au centre duquel ses trois fils dormaient enfin. La jeune femme contemplait devant elle le champ de monticules noir vestige de la ville. Des larmes coulaient le long de son visage, elle faisait partie de ceux qui remerciaient Dieu d’avoir épargné les siens. Son époux la prit dans ses bras, heureux de l’y sentir, ils avaient tous eu si peur.

Les Orléanais s’organisèrent, les cendres à peine refroidies, certains déblayaient déjà les décombres. C’était un peuple de pionniers, cette catastrophe ne les abattrait pas, cela ne se pouvait. Les pauvres furent pris en charge par les riches qui eux se firent une raison. Les familles qui le pouvaient, repartirent vers leur plantation, envoyant en échange des esclaves pour la reconstruction de la ville, il ne fallait pas attendre. Ceux qui restaient construisirent un camp sur les bords du Mississippi. Sous les tentes, chacun entassait les restes, se créait un confort, un lieu de repos. Les sœurs ursulines dont le couvent avait été miraculeusement épargné portaient secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Elles avaient recueilli les orphelins, les plus souffrants, et dans un camp de tentes qui faisait office d’hôpital de fortune, elles soignaient avec l’aide des biens portants, les plus malheureux. Il fallait éviter si possible les autres fléaux bien connus, les épidémies.

Le gouverneur mit tout son dévouement et ses hommes pour faire dégager les ruines et entreprendre aussitôt la reconstruction. Sa femme ouvrit ses jardins et ses murs, qui avaient été épargnés, aux indigents. L’hôtel du gouverneur n’avait fait que roussir sous l’effet de la chaleur du brasier. La reconstruction de la ville prit plusieurs mois et fit apparaître, à la place des maisons de bois et de bousillage, des demeures aux soubassements de briques, construites autour de patios, et souvent ceinturées de galeries. Afin de limiter les risques d’incendie, Estéban Miró fit reconstruire la ville dans un style plus espagnol. Grâce à la générosité de don Andrés Almonester Y Roxas, le gouverneur put prévoir la reconstruction de l’église Saint-Louis, d’après les plans de l’architecte français Gilbert Guillemard, et pour cela il fut décidé à faire récupérer les briques de la clôture du vieux cimetière de la rue Saint-Pierre. Cela redonna courage aux Orléanais et leur mit du baume au cœur.

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Le feu avait pris dans la maison de don Nuñez. Une des chandelles votives, allumées devant la châsse de sainte Rita, avait mis le feu à un rideau, et en un instant l’incendie s’était propagé à une vitesse effrayante, dévorant, la demeure puis ses voisines. Le feu progressa d’autant plus aisément que l’alerte ne fut pas donnée à la première flamme, la plupart des habitants étant réunis à l’église paroissiale pour l’office, et le clergé ayant refusé de faire sonner les cloches en cette période sainte. La peur du blasphème avait perdu les hommes.

La petite Daria Felicia et sa nourrice faisaient la sieste. Elles furent asphyxiées et périrent dans l’incendie de l’habitation. Elles furent les premières victimes. Sa mère en devint folle. Elle était persuadée que ses prières égoïstes avaient déclenché le drame et que tout était de sa faute, Dieu l’avait punie pour son égoïsme.

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Quelques semaines plus tard après l’incendie, le gouverneur manda Juan-Felipe. Le jeune homme perplexe se présenta, comme demandé, en fin d’après-midi. Il fut reçu par le gouverneur et sa femme, dans la plus stricte intimité de leurs appartements. Le jeune homme un peu gêné s’installa sur le fauteuil qui lui avait été présenté et attendit de savoir ce qu’on lui voulait. Le gouverneur commença par lui demander comment il se trouvait au sein de la colonie et s’il avait l’intention de rester parmi eux. Le jeune homme de plus en plus perplexe le rassura quant à son désir de s’installer dans la colonie rappelant qu’il attendait des fonds provenant d’une vente de terres lui appartenant en Espagne. Le gouverneur rassuré en vint au but de son invitation. Il le remercia à nouveau pour le sauvetage de sa nièce Elizabeth. IMG_1456.JPGIl s’excusa de ne pouvoir lui offrir la main de celle-ci, fiancée qu’elle était. Intérieurement, le jeune hidalgo en fut soulagé tout en émettant des regrets de convenances. Pour pallier cela, le gouverneur lui remit l’acte de propriété d’un terrain entre la rue de Toulouse et la rue Saint-Pierre sur la rue de Bourgogne. Après l’incendie, certains propriétaires avaient dû revendre leurs parcelles qu’ils ne pouvaient rebâtir par manque de moyen, le gouverneur et don Almonester en acquirent plusieurs au prix le plus bas et il lui offrit deux de celles-ci. Il lui conseilla de les garder quelque temps avant de les revendre, mais le nouveau propriétaire se disait qu’un jour il aurait les fonds pour bâtir dessus sa résidence. Il sortit le cœur gonflé d’espoir et heureux de vivre, la terre ne le portait plus, il tenait une partie de ses rêves entre ses mains.

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Le même jour, le marquis de Maubeuge traversa la ville en pleine reconstruction à bord de son cabriolet, qu’il aimait conduire lui-même. Arrivé à destination, il donna les rênes à Samson, assis à côté de lui. Il pénétra dans l’hôtel qu’occupait le gouverneur Miró y Sabater. Il se fit annoncer auprès de l’huissier et attendit qu’on l’introduise, dans le salon aménagé à cet effet. Il se demandait encore comment il allait présenter la supplique pour laquelle, sa femme lui avait demandé d’intercéder. L’attente fut de courte durée, l’huissier vint le chercher et le fit pénétrer dans le bureau du gouverneur.

Donnant sur la place, et pourtant pourvue de deux hautes portes-fenêtres, la pièce était dans la pénombre. Pour se préserver de la chaleur étouffante, malgré l’heure matinale, les serviteurs avaient fermé les persiennes, celles-ci ne laissaient passer que des rais de lumières. Dans un angle de la pièce, un négrillon tirait sur une corde qui faisait balancer un panka donnant un peu d’air. Le gouverneur se leva de derrière un grand bureau plat à pieds galbés et plateau marqueté de facture française et le salua. Chacun prit des nouvelles de l’épouse et de la famille de l’autre, celles-ci étant sur leurs plantations respectives, suite à l’incendie et de toute façon comme chaque été pour éviter les épidémies. Chaque rencontre était prétexte pour faire le point sur les problèmes de la colonie et de ses habitants. Ils passèrent au peigne fin tous les problèmes liés à la reconstruction de la ville et notamment au ravitaillement en matières premières. Après s’être mis d’accord sur les différentes solutions à adopter monsieur de Maubeuge demanda au gouverneur s’il pouvait lui présenter une requête personnelle.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 02 (2).jpg« – Mon ami, c’est à voir, quel est votre problème ? » Il pensa que le représentant du Cabildo allait demander du crédit, ou l’autorisation pour une nouvelle vente d’esclaves qui allait encore l’enrichir, car il en serait l’intermédiaire. Tout en remettant de l’ordre dans la dentelle de ses manchettes, il expliqua  « – Mon cher, une amie de ma femme vient de France épouser le fils du baron de Thouais, de la plantation la Palmeraie, dans la paroisse de l’Ascension. Bien que ce ne soit pas dans les habitudes de votre gouvernement, serait-il possible d’accorder une concession à cette jeune fille ? » Le gouverneur se remplit un verre d’eau, l’avala, se donnant ainsi le temps de réfléchir. Il pensait que les Français s’étaient bien comportés dans la lutte contre l’incendie. Ils avaient même oublié leur arrogance coutumière. Ils avaient participé activement à l’entraide sans regarder qui ils aidaient, appréciant même le geste de Madame de Maubeuge envers la Darcantel. Ils n’avaient pas rechigné à prêter et à faire venir des esclaves de leurs plantations pour accélérer la reconstruction de la ville. Ils n’avaient même pas critiqué et beaucoup avaient même fait preuve de compréhension quand il avait essayé d’imposer la nouvelle architecture, loin du style français. Il pouvait bien faire ce cadeau, qui ne lui coûtait rien, il lui permettrait de maintenir le calme au sein du conseil en faisant plaisir à un de ses membres éminents, ainsi qu’à la communauté française. Le marquis croyant le senior Miró y Sabater hésitant, il rajouta. « – De plus, cette paroisse est peu peuplée et mademoiselle Cambes-Sadirac aurait une dot lui permettant d’exploiter cette dernière et de tenir dignement son rôle.

– Je pense que je peux vous faire ce cadeau, notre colonie manque de jeune femme de qualité, et un mariage donnerait un peu d’espoir, ce dont nous avons tous besoin. Cette jeune fille pourrait être un bon présage. Évidemment, ceci est exceptionnel et doit rester entre nous mon ami. Je ne veux pas que cela s’ébruite et c’est à charge de revanche.

– Certainement, monsieur le gouverneur ! Pensant que cela ne faisait pas totalement son affaire, il n’aimait pas l’idée de devoir, mais il n’avait pas le choix.

 – Je ferai parvenir, par mon secrétaire, le titre de propriété pour une concession jouxtant celle de la Palmeraie, à votre notaire, monsieur Bevenot de Haussois, je crois.

– Je ne peux demander mieux et vous remercie.

Sur ce, il se retira satisfait, laissant le gouverneur assez heureux de cette entrevue qui lui donnait un peu de poids sur la communauté remuante des Français.

Quelques jours plus tard, le marquis mettait le titre de la concession, au nom d’Antoinette-Marie, dans son coffre. Celui-ci était pour une plantation de huit arpents de large et sur quarante arpents de profondeur soit environ mille deux cent trente ares. Elle s’engageait, comme tous les propriétaires, à édifier en bordure des fleuves, rivières ou bayous, une levée protectrice, à tracer un chemin de vingt pieds de large et à laisser deux arpents en jachère avant la zone de culture.

JOSEPH RUSLING MEEKER (Bayou

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

 

 

 

 

 

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi (personnages)

France.

  • Jeanne-Henriette la Fauve-Moissac (1747 -1773) mère d’Antoinette-Marie.
  • Jean Étienne Baron Cambes-Sadirac (1735 – 1791) père d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche (1767 -) seconde épouse du baron Cambes-Sadirac et belle-mère d’Antoinette-Marie.
  • Marie-Louise le Fauve-Moissac, marquise d’Ajasson de Grandsagne (1744 -) tante d’Antoinette-Marie.
  • Gabriel Henri marquis d’Ajasson de Grandsagne (1730.1792) oncle par alliance d’Antoinette-Marie.
  • Charles Louis chevalier de Saint Aignan (1763 -) frère aîné d’Antoinette-Marie.
  • Élisabeth Chevetel de La Rabelliere (1770-1792) épouse du chevalier de Saint Aignan et belle-sœur d’Antoinette-Marie.
  • Sœur Angélique, Marie angélique Cambes-Sadirac (1764-) sœur aînée d’Antoinette-Marie.
  • Marie Amélie Cambes-Sadirac épouse Lacourtade (1770 – 1794) sœur aînée en second d’Antoinette-Marie.
  • Lacourtade François Xavier (1760 – 1793) négociant bordelais, époux de Marie Amélie Cambes-Sadirac et beau-frère d’Antoinette-Marie.
  • Antonin Bourdel (1770-) frère de lait d’Antoinette-Marie.
  • Mathilde Freydou dit Nounou Freydou, (1724-) nourrice de Jeanne Henriette la Fauve-Moissac.
  • Bertrande Freydou née Baquenier (1749-) nourrice d’Antoinette-Marie.
  • Gaspard Freydou (1746) métayer du château de Cambes et mari de Bertrande Freydou.
  • Rose-Marie Bordenave (1771-) chambrière d’Antoinette-Marie de l’hôtel de Saige.
  • Jacqueline de Verthamon (1750 -) épouse de Monsieur de Saige, marraine de Marie-Amélie et bienfaitrice d’Antoinette-Marie.
  • Armand de Saige (1734-1793) maire de Bordeaux pendant la Révolution.
  • Pierre Victurnien Vergniaud (1753 – 1793) Girondin pendant la Révolution et soupirant d’Antoinette-Marie.
  • Térésa Cabarrus, marquise de Fontenay (1773-) amie d’Antoinette-Marie.
  • François Cabarrus ou Francisco de Cabarrus, comte de Cabarrus et vicomte de Rambouillet, (1752-1810) banquier du roi d’Espagne et père de Térésa Cabarrus.
  • Sœur Élisée Chomont-Charvet, Marie Françoise Bole Du Chomont-Charvet, (1764) chaperon d’Antoinette-Marie pendant le voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Capitaine Des Molières capitaine du navire « l’Espérance » pour une traite négrière

Caraïbes

  • Charles-Henri de Thouais (1770 – 1789) époux d’Antoinette-Marie
  • Joseph-Marie Baron de Thouais (1736 – 1789) fondateur de la plantation de la palmeraie, père de Charles-Henri de Thouais
  • Madeleine Hébert (1750 – 1775) mère de Charles-Henri de Thouais et épouse du baron de Thouais
  • Don Juan Felipe marqués de Puerto Valdez (1768 -) capitan de la garde du gouverneur de Louisiane et second époux d’Antoinette-Marie.
  • Maria Almeida de Guimarães (1735-) mère de Don Juan Felipe de Puerto Valdez
  • Armance Authier-Cousteille et son mari Théodore et son fils Philippe Auguste passagers lors du voyage d’Antoinette-Marie vers la Louisiane.
  • Marie Adélaïde Maubourg (1768 -) chaperon d’Antoinette-Marie pendant son veuvage.
  • Madeleine et Alexis Breaux et leur famille, amis du baron de Thouais.
  • Marguerite Aurion, (1763.) épouse d’Honore Breaux fils aîné de la famille.
  • Georges Tremblay (1768-) contremaître de la plantation de la Palmeraie.
  • Tremblay Dewache (lumière qui scintille entre les nuages d’un ciel d’hiver) (1751) mère de Georges Tremblay.
  • Abbé Hubert, Jean Hubert Argentin-Sambuc, confesseur de Nathalie de Maubeuge et curé de la paroisse de l’Ascension, instigateur du mariage d’Antoinette-Marie.
  • Juan Salvador (1732.) et María Helena de Vilagaya (1741.) voisins de la Palmeraie.
  • Pierre-Henri Hautbois Guichette (1770- 1808) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Francisco Leopardo Álvarez Pignero (1769-) économe de la plantation, la Palmeraie.
  • Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge envoyé par Monsieur de Maubeuge sur la plantation de la Palmeraie.
  • Timecourt Lazare Latil (1764 – 1846) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Louis Adam de Crécy (1772- ) prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Nathalie Bourdeille de la Salle épouse du marquis de Maubeuge (1763 – 1827) amie d’enfance de sœur Angélique, protectrice et amie d’Antoinette-Marie à la Nouvelle-Orléans.
  • Louis Amédée marquis de Maubeuge (1755 – 1830) notable de la Nouvelle-Orléans, représentant des créoles français.
  • Constant Balluet d’Estournelles (1750 -) secrétaire particulier du marquis de Maubeuge.
  • Joseph-Marie Bevenot de Haussois (1746- ) notaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Baldino-Bartolomé de las Casas, secrétaire du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • Carlos da Silva di Ribera, capitan de la garde personnelle du gouverneur Miro y Sabater, compagnon de Juan-Felipe de Puerto Valdez.
  • Charles Adams, pirate.
  • James Wilkinson, agent double, général de l’armée américaine, du Gouverneur Carondelet.
  • Gilbert Antoine de Saint-Maxent (1724 au 1794) créole millionnaire de la Nouvelle-Orléans.
  • Marie-Félicité de Saint-Maxent, (1755-1800) fille de Gilbert Antoine de Saint-Maxent .Veuve du colonel Bernardo de Galvez, ancien gouverneur de Louisiane.
  • Maximilien François de Saint-Maxent (1761 – 1825) fils de Gilbert Antoine de Saint-Maxent. Prétendant d’Antoinette-Marie.
  • Don Andres Almonester Y Roxas (1728 -1798) fonctionnaire espagnol de la Nouvelle-Orléans, connu pour ses bienfaits et nombreux organismes de bienfaisance à la ville.
  • Louise de Laronde (1758- 1831) épouse de Don Andres Almonester Y Roxas.
  • Esteban Rodríguez Miró y Sabater, (1745-1795) gouverneur de 1782-92
  • Céleste Maccarthy (1745.) femme du gouverneur Estéban Rodriguez Miró y Sabater.
  • François-Louis Hector, baron de Carondelet (1747-1807) gouverneur de 1791-1795.
  • Maria de la Conception Castaños y Arrigorri, épouse de François Louis Hector, baron de Carondelet.
  • Marguerite Darcantel (1768-1825) reine du vaudou à la Nouvelle-Orléans.
  • Mama-Louisa (1760 -) gouvernante de la Palmeraie.
  • Nathanaël de Thouais (1785) Quarteron, Fils de Mama-Louisa et du Baron de Thouais.
  • Rachel gouvernante de l’Hôtel Fleuriau à port au prince.
  • Suzanne femme de chambre de Marie-Adélaïde Maubourg.
  • Abigaïl, Nourrice de Nathalie de Maubeuge.
  • Samson, majordome et cocher du marquis de Maubeuge.
  • Josépha, gouvernante chez les Maubeuge.
  • Abraham (1749) Majordome du Baron de Thouais puis d’Antoinette-Marie.
  • Néora (1754) hospitalière et sage-femme de la Palmeraie.
  • Esther, (1776) chambrière d’Antoinette-Marie.
  • Dalila, (1777) blanchisseuse à la Palmeraie.
  • Hyacinthe (1783) esclave de la Palmeraie.