La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 27

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 27

23 août 1792, Saint-Domingue s’enflamme

Madame Dupouilh
Aimée de Pressac de Lioncel

Sur une colline, située à trente milles aux environs de Cap-Français, l’habitation s’étalait le long de la Grande Rivière. La journée avait été chaude, mais supportable, les travaux avaient bien avancé. La canne était finie de couper, les sarcleurs, coupeurs et amarreuses n’avaient pas lambiné. Demain, ils commenceraient à tirer le vesou. La nuit tombait quand François-Xavier Dupouilh rentra à la Grand-Case. Il salua son contremaître, gravit les marches de sa maison. Lucille sa fille aînée, née de son premier mariage, patientait sous la galerie. Elle annonça son arrivée. Il sourit à la vue de sa fille en passe d’être une femme. Il allait falloir songer à lui dénicher un conjoint, cette idée l’attrista un instant. Il s’était uni en secondes noces sa jeune belle-sœur, Aimée de Pressac de Lioncel. Celle-ci se trouvait à l’étage, elle couchait son petit dernier qui marchait à peine. Il pénétra dans la maison qui avait gardé une certaine fraîcheur, à cette heure les servantes ouvraient toutes les portes pour laisser circuler l’air venant de la rivière en contrebas. Maminetta n’avait pas été remplacée depuis son départ de la Grand-Case, Aimée, sa femme, tenait sa demeure avec fermeté malgré une douceur apparente. Elle arriva tout sourire et d’un geste tendre posa la main sur le bras de son époux. Elle s’enquit de sa journée et lui proposa de passer à table. Le dîner se déroula au milieu des suppliques de Lucille qui désirait retrouver sa grand-mère maternelle à Port-Au-Prince, ceci afin de revoir un de ses cousins dont elle s’était entichée, ce qui convenait à tout le monde. Elle souhaitait de nouvelles robes, ainsi qu’une chambrière personnelle, car elle estimait en avoir l’âge, elle allait avoir quinze ans. Aimée essayait bien de tempérer la jeune fille, mais à l’accord du séjour par son père, la liste des demandes s’allongea, ce qui amusa celui-ci. Le repas fini, François-Xavier annonça qu’il se retirait dans son bureau et rejoindrait à une heure avancée son épouse. Celle-ci, habituée aux heures tardives du coucher de son mari, fit le tour de l’habitation, vérifia que tout était à sa place et laissa partir la demi-douzaine de gens de maison qui dormait au village. Elle ne gardait auprès d’elle que la nourrice de son fils, sa femme de chambre, une cousine de la main gauche, et une petite servante qui d’après sa blancheur devait être la progéniture d’un contremaître.

Zacharie

Son registre actualisé, François-Xavier alla fumer un cigare sous la véranda. De là où il était, il pouvait voir la rivière briller comme un ruban sous le ciel étoilé. Du village des esclaves, derrière la Grand-Case, il entendait les tamtams ; il était toujours étonné qu’après une journée comme cela ses nègres aient encore la force de veiller. Son cigare fini, il allait rentrer quand de l’ombre sortit Zacharie, son valet de chambre. « — j’arrive Zacharie ! » Surpris de percevoir sur sa face de l’affolement, il le questionna. « — Qui y a-t-il ? Tu as un problème ?

 — Oui, maît’e, c’est impo’tant, y a des nèg’es, ils ont décidé de tuer tous les blancs, maît’ !

— Qu’est-ce que tu dis là ! »

Tout en lui faisant contourner la maison, le valet continua.

« — je ju’, maît’ que c’est v’ai, ega’de là-bas, ils b’ûlent les champs et la suc’e’ie ! ils sont très nomb’eux, maît’, il faut pa’ti’ ! » Avançaient dans la nuit une multitude de porteurs de flambeaux, qui tels des fantômes éclairaient leurs pas. Ils se situaient encore loin, la Grand-Case bâtie sur une hauteur permettait de voir toute l’habitation. « — Nom de Dieu, mais t’as raison, ils vont me ruiner !

— Maît’e ! ils tuent tout le monde ! il faut pa’ti’ ! ils ont tué le cont’emaît’e et ses aides, maît’e ! »

François-Xavier monta en courant dans sa chambre. « — Aimée, Aimée, vite, réveille les petits, nous devons fuir, vite ! » La jeune femme interloquée regarda son époux, se demanda si elle avait bien compris. « — Dépêche-toi ! les nègres se révoltent ! »

Aimée se leva d’un coup, se précipita dans la pièce adjacente, prit dans ses bras son fils et suivi de Lucille, éveillée par son père, elle retrouva les trois servantes restées dans la Grand-Case. « — Suis Zacharie avec les enfants et les filles. Il va vous cacher dans la forêt, je vous rejoins dès que possible.

— Mais, François, tu ne vas pas nous laisser seuls.

— Aimée, je dois savoir à quel point c’est grave, fait confiance à Zacharie ! Lucille écoute ta belle-mère, au pied de la lettre ce n’est pas le moment de faire de fantaisies surtout. »

Il les embrassa et courut au plus près du danger. Élevé avec son valet de chambre qui l’avait suivi en France, il ne doutait pas de sa loyauté.Il n’avait toutefois pas remarqué les taches sombres sur son vêtement, car il serait parti moins assuré.De leur côté, les femmes et les enfants marchèrent sur les talons du valet. Elles sortirent de la maison par le jardin d’agrément qui les cacha de la vue des esclaves en furie. Aimée portait son nourrisson et tenait la main de Lucille. Elle se retournait de temps à autre vérifiant que ses femmes n’étaient point loin, la petite domestique épouvantée s’accrochait, son poing crispé, au bas de la robe de sa maîtresse. Lucille retenait ses larmes et courageusement talonnait sans broncher sa belle-mère. Elle avait suffisamment écouté les adultes pour savoir à quel point c’était grave. Les trois servantes, affolées, fermaient la marche. Sans un mot, ils s’écartaient de la demeure puis des champs cultivés. Aimée s’inquiétait, on pouvait les voir à des lieues à la ronde, Zacharie, conscient de ce danger, accéléra et les guida à la lisière du bois qui jouxtait les lieux. Ils se précipitèrent sous les arbres, plongeant dans l’obscurité de leur frondaison, cachant ainsi leur fuite. Ils s’enfoncèrent dans la forêt, par des sentiers difficiles, petits et pierreux, ils se dirigèrent vers le morne qui surplombait la plantation. Cela ne rassura pas Lucille à qui sa nourrice avait raconté mille histoires fantastiques. La jeune fille eut un temps d’arrêt puis se raisonna et reprit sa course derrière sa jeune belle-mère. Leur sauveur sachant qu’il était hors d’état de pourvoir sur le champ à leur évasion les conduisit le plus loin possible de la Grand-Case. Deux heures plus tard, il les laissa dans les hauteurs de la colline qui surplombait l’habitation, devant une grotte peu profonde. La peur, le trajet avaient épuisé le groupe de femmes, elles s’affalèrent à même le sol. Il promit à ses maîtresses d’employer tous les moyens imaginables pour sauvegarder leur vie. Il omit juste de dire qu’il allait re­joindre ensuite les révoltés. Elles le regardèrent s’éloigner, elles se sentirent quelque peu abandonnées. Aimée était rongée d’inquiétude pour François-Xavier, n’avait-il pas été imprudent ? Toute cette incertitude l’empêchait de prendre du repos.

Zacharie redescendit vers l’habitation. Poussés par les marrons des mornes alentour, les esclaves rebelles se soulevaient. Ces derniers avaient déjà saccagé plusieurs habitations le long de la rivière. Ils y avaient massacré leurs occupants. Alors qu’il les accompagnait, il avait assisté puis participé dans l’ivresse du sang à des horreurs innommables. Il avait vu des membres arrachés sur des êtres encore vivants, des femmes violées devant leurs enfants que l’on égorgeait. Les rebelles se vengeaient des atrocités subies de génération en génération, ils faisaient preuve dans l’épouvante d’une imagination que les enfers enviaient. Le pillage était généralisé. Tout était saccagé, brûlé. À des lieues à la ronde on pouvait apercevoir les incendies, ils éclairaient le ciel comme le présage de l’apocalypse. Parmi les esclaves beaucoup retrouvaient leur âme de guerriers africains, ils prenaient leur revanche et n’avaient aucune velléité de pardon. Zacharie ne voulait pas de ce sort pour ses maîtres. Depuis qu’il avait été en France pour suivre son maître, il savait ce qu’était la liberté ou tout du moins il l’avait suffisamment goûtée pour la désirer plus que d’autres. Mais ses maîtres s’étaient avérés bons avec lui, François-Xavier avant de retourner à Saint-Domingue lui avait proposé de le laisser à Bordeaux. Il avait préféré rentrer, ce n’était pas chez lui, qu’aurait-il fait dans ce monde de blancs ? Alors François-Xavier Dupouilh l’avait affranchi. Il l’avait quand même suivi sur la propriété, c’était un peu sa maison, il avait continué à le servir, qu’aurait-il fait d’autre ? Hormis la vie de ses maîtres, il ne chercha pas à protéger quoique ce soit leur appartenant, mais il ne participa pas au saccage de l’habitation ni à celui de la Grand-Case. Les esclaves des champs s’étaient précipités avec rage vers la demeure des maîtres, lieu de leur envie, nid de leur martyr, la porte passée. Ils avaient eu un moment d’arrêt, intimidés, impressionnés et tout de même inquiets, puis cet instant révolu ce fut la dévastation. Les rebelles s’y saoulèrent, y copulèrent, ils détruisaient tout ce qu’ils ne pouvaient emporter. Zacharie attristé, né dans le village d’esclaves qui s’alignait plus loin, avait été élevé avec François-Xavier, sa mère avait été la nourrice de ce dernier. Au milieu de la furie orgiaque, il s’éclipsa et s’enfonça dans la nuit.

Le jour se leva sur le petit groupe de femmes et d’enfants blotti les uns contre les autres, inquiet d’être abandonné. Les trois femmes, qui avaient suivi leur maîtresse, dont deux s’avéraient aussi blanches ou presque que les maîtres, avaient toujours été dans le giron de ceux-ci. Jalousées par les nègres des champs, elles étaient conscientes qu’elles risquaient le même sort que ceux-ci. La journée fut longue, tressaillant au moindre bruit, la faim et la soif crispant leurs ventres. À la nuit, le valet de chambre s’éclipsa du camp des rebelles pour leur porter des vivres et des renseignements. En fait, il ne détenait que des mauvaises nouvelles, il ne savait pas ce qu’était devenu le maître et la Grand-Case avait été pillée et brûlée, il n’en restait que les fondations. Cela Aimée, de sa position, l’avait vu ; le sinistre spectacle avait commencé lorsque la lune était au plus haut dans le ciel. Cela lui avait tiré des larmes, mais elle s’inquiétait vivement pour François-Xavier. Elle remarqua le sang qui tachait les vêtements du serviteur, elle n’osa demander à qui il était, elle avait trop peur. Elle se rendit compte qu’elle se méfiait de leur bienfaiteur. Zacharie resta manger avec eux, puis les quitta, leur conseillant de ne pas bouger pour l’instant, il reviendrait le plus vite possible. Elle hésita, mais ne sachant que faire, elle obéit. 

Zacharie

Il tint parole et dès le lendemain, il retourna vers eux. Tout en leur remettant de nouvelles provisions, il ramena François-Xavier blessé à la cuisse. Il l’avait trouvé en pleurs au milieu des ruines de la sucrière. Éloigné de lui, un homme était allongé, mort. Son maître l’avait tué en se défendant, c’était son charron, un esclave qu’il avait fait former à Port-au-Prince dans l’habitation de son beau-père. Il en avait fait un esclave à part, au-dessus des autres par son savoir, un esclave qu’il prêtait pour son savoir-faire et à qui il donnait la pièce chaque fois qu’il estimait avoir obtenu un bon travail. Il s’étalait sur le sol désormais là au milieu d’une mare de sang pour avoir essayé de l’assassiner. Traînant la jambe, il avait suivi son frère de lait jusque-là. Il tomba dans les bras de sa femme, il fut soulagé de remarquer les siens en vie. Aimée eut un instant très peur, mais fut rassurée sur son état, lavé et bandé, cela suffirait pour l’instant. Maintenant, elle était réconfortée, ils étaient tous vivants. Zacharie repartit et prévint qu’il ferait de son mieux pour venir à leur secours. François-Xavier et sa famille furent trois jours sans le revoir, ce qui les inquiéta. Il ne voyait pas comment aider ses proches, d’autant que sa blessure le handicapait pour les mener hors de danger. Alors qu’il commençait à désespérer, le valet de chambre revint les trouver. Les nouvelles qu’il rapportait étaient funestes, la région était à feu et à sang, pas une habitation n’avait été épargnée. Il devait s’éloigner au plus vite, aller vers l’océan. Il leur indiqua le chemin pour retrouver un embarcadère, en aval de la rivière, qui conduisait au village de Saint-Louis. Pour cela, il devait contourner tout le morne, mais il les rassura en leur certifiant qu’ils dénicheraient un canot au pied de deux grands arbres qui semblaient s’aimer. Bien que septiques, ils prirent la route dès le lendemain. Ralentis par la blessure de François-Xavier, ils ne découvrirent qu’au soir, au bout de la sente qu’ils suivaient, deux grands arbres qui s’étaient développés entremêlés. Ayant repéré la barque, ils le poussèrent dans le cours d’eau, s’embarquèrent dedans, mais très vite, ils furent bientôt emportés par la rapidité du courant. François-Xavier à lui seul ne pouvait guider la lourde chaloupe. Elle alla se briser sur des rochers. Après s’être sauvés avec peine, ils se retrouvèrent tous sur la rive, il décida de se retirer de nouveau dans les collines. C’était le plus sûr parti, ils étaient épuisés et ils ne savaient plus que faire. François-Xavier regardait sa femme à bout de forces, Lucille avançait sans se plaindre, il en était très fier, quant aux trois servantes, fatalistes, elles marchaient derrière sans rien dire. La nourrice se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de les abandonner et de rejoindre les rebelles. Seul le nourrisson, qu’elle allaitait, l’avait empêché de suivre son désir. Elle ne pouvait laisser son petit-maître mourir de faim. Les adultes ne possédaient rien à manger et, pourtant il fallait poursuivre la route, demain ils longeraient de loin la rivière, au moins, ils iraient dans la bonne direction. Mais à la nuit, qu’elle ne fut pas leur surprise, quand Zacharie apparut. Celui-ci depuis des années aidait les nègres marrons à traverser la région, leur faisant éviter les habitations, les milices qui quadrillaient le quartier. Il connaissait le territoire par cœur au contraire de ses maîtres, ainsi que les camps des rebelles des alentours. Le nègre méfiant veillait toujours à leur sûreté de peur qu’ils n’aillent se jeter dans la gueule du loup. Il était venu constater s’ils avaient bien trouvé l’embarcation. Devant l’échec, il les rassura, il savait où localiser une nouvelle barque sur la rivière, dans un endroit plus large, mais il ajouta qu’ensuite ils ne le verraient plus. Ils se rendirent avec lui au lieu désigné, mais il n’y détenait pas de bateau, il avait été coulé. Ils allaient s’abandonner au désespoir, leurs pieds étaient en sang, ils ne concevaient pas de marcher jusqu’à la ville, mais Zacharie avait d’autres atouts dans sa manche. Il leur demanda de l’attendre là et deux heures plus tard, fidèle comme un génie tutélaire, il parut chargé de liqueur, de volaille et de pain. Il était allé sur une habitation voisine, où le pillage fini, les lieux avaient été délaissés. Il en était revenu avec une nouvelle embarcation. Voyant qu’ils n’y arriveraient pas seuls, il profita de la nuit pour conduire lestement ses maîtres le long de la rivière, jusqu’à ce qu’ils puissent apercevoir le village de Saint-Louis. Alors, leur ayant assuré qu’ils se trouvaient tout à fait hors de danger, il les quitta pour la dernière fois, et c’en fut rejoindre les rebelles. Cela faisait dix jours qu’ils erraient dans les bois et les mornes.

*

Roberta

Rue d’Anjou, avant l’aube par les cris affolés d’une de ses servantes réveilla Roberta. Elle s’était couchée très tard la veille et avait un mal de tête qui la mettait déjà de mauvaise humeur. « — mais que pouvait donc bien avoir cette pauvre fille à glapir comme cela ! ». Elle choisit de se lever, autant savoir ce qui se passait.

Depuis l’accident de Maminetta qui l’avait rendu aveugle, sa mère et sa fille vivaient dans sa maison. La demeure s’avérait emplie de femmes, puisqu’en plus de ses deux servantes, résidaient celle de sa mère et la nourrice de sa fille. Ana-Filipa à près de neuf ans n’en avait plus besoin, mais Maminetta avait décidé qu’elle resterait à ses côtés. Elle ne s’était pas plainte de cet arrangement. Depuis la mort d’Alphonse et l’assurance qu’elle ne risquait plus rien, elle avait dû séduire d’autres amants pour subvenir à son train de vie, elle ne voulait plus dépendre d’un seul homme. Elle était devenue une cocotte de haut vol. Maminetta n’approuvait pas à cela, elle le savait, mais elle n’avait jamais émis de critiques. Roberta ne prenait qu’un soupirant à la fois et elle le quittait dès qu’elle pressentait qu’il s’installait. Elle avait partagé sa soirée avec un Français, Léonide de Langalerie, temporairement dans l’île pour des raisons peu claires, mais il avait visiblement de l’argent. Il lui brûlait les doigts, les tables de jeu et les femmes en bénéficiaient. Sentant venir une migraine, elle l’avait laissé au théâtre, frustré. Cela l’amusait beaucoup de tenir au bout de ses charmes, ces hommes pleins de morgue et d’assurance, qui la couvraient d’attention et surtout de bijoux voire de monnaie sonnante et trébuchante. Elle descendit en chemise vers les lamentations de sa servante. Quand elle arriva, toute la maisonnée affolée entourait la domestique. « — Que se passe-t-il ? Le diable est sorti des enfers ? » Maminetta se retourna vers sa fille et de ses yeux blancs elle la fixa. Pleinement consciente de la cécité de sa mère, cela mettait tout de même mal à l’aise Roberta. « — Il paraîtrait que les esclaves des paroisses voisines se sont révoltés, et qu’ils portent la désolation et le carnage dans toutes les plantations. On ne parle que de ça au marché.

— Boh ! tu sais bien que ce n’est pas la première fois que l’on raconte ses horreurs. Les gens aiment se faire peur. Et vous m’avez réveillé pour ces bêtises. » Elle fit demi-tour et repartit se coucher. Roberta, comme tous, connaissait les troubles de la plaine du cul-de-sac qui trois ans plus tôt s’étaient transformés en insurrection générale. Elles étaient conscientes que régulièrement des esclaves se révoltaient et brûlaient l’habitation de leurs maîtres, les ayant le plus souvent massacrés. Les gibets de la ville où l’on exhibait les nègres fautifs en guise d’exemple répandaient une telle odeur pestilentielle que l’on ne pouvait les oublier. C’étaient les directives des plus confuses venues de Paris qui mettaient les nerfs à crans de la population de Saint-Domingue. Au printemps de 91, la citoyenneté des « gens de couleur nés de pères et de mères libres » avait été reconnue, mais cela n’avait pas du tout plu aux Créoles blancs ; s’en était suivi l’anarchie totale, une guerre civile atroce qui donna lieu à des dizaines de milliers de morts, dont deux mille blancs. Soucieuse de l’activité économique des îles, l’Assemblée de Paris s’était déchargée sur des assemblées coloniales, dominées par les propriétaires européens. Les rivalités dues aux inégalités sociales, entre les détenteurs d’habitations et les commerçants des villes, entre les blancs et les mulâtres puis les esclaves, s’étaient accentuées. Devant la ruine de Saint-Domingue et l’émigration des grands colons, l’Assemblée législative avait fini par tenter de réorganiser les colonies. Au printemps de cette année-là, elle avait envoyé des troupes et de nouveaux commissaires pour rétablir l’ordre. En attendant leur arrivée, François Rouxel, vicomte de Blanchelande, se débrouillait pour faire face aux révoltes récurrentes qui gagnaient l’île. Ce fut dans son entourage que Roberta avait fait connaissance de Léonide de Langalerie.

Elle avait à peine refermé les yeux qu’elle perçut le parquet craquer. Au son, elle avait identifié Maminetta. Elle tourna le dos, elle savait que c’était pour elle que sa mère avait gravi l’escalier. Elle entendit toquer à la porte et reconnut l’infime grincement de celle-ci. La femme s’assit sur le lit et tout en caressant les cheveux de sa fille, lui expliqua le pourquoi de sa présence. « — Roberta, il y a vraiment un problème. Arrive de toute part une foule de gens qui ont échappé au massacre. Ils viennent se réfugier dans la ville. Au loin, le ciel s’enflammait.

— Et alors ! Nous n’allons pas leur ouvrir la porte tout de même.

— Roberta, s’il le faut, nous le ferons. »

Roberta

La jeune femme brusquement se redressa sur son lit, le mal de tête envolé. « — Tu n’y penses pas. Ils l’ont bien cherché. Ils nous méprisent. Ils vivent de notre sueur, ils se servent de nous, les hommes abusent de nous, ils nous châtient pour un oui ou pour un non, ils nous mutilent, nous vendent, et maintenant nous devrions avoir pitié d’eux !

— Roberta ! Et si ton frère a besoin de nous, tu comptes lui fermer ta porte.

— François-Xavier, ce n’est pas la même chose. Je n’avais pas pensé à lui, tu crois qu’il se trouve en danger ?

— Je le sens, Roberta. »

La jeune femme se leva, fit un brin de toilette, s’habilla simplement, cacha son opulente chevelure sous le turban sophistiqué de son tignon. « — Je vais aller au palais du gouverneur voir si je peux en savoir plus. J’emmène Amanda. »

*

Roberta quitta sa maison à pas pressés aux côtés de la nourrice de sa fille. Celle-ci, une grande et forte femme, avait une démarche ondulante d’une sensualité provocante. À son bras, Roberta faisait toute menue et juvénile. Amanda en imposait par sa taille et lui assurait une certaine sécurité. Roberta s’inquiétait, effectivement le ciel, au loin, était couleur de feu. Plus le jour se levait plus l’on apercevait les colonnes de fumée. Elles se rapprochèrent du palais du gouvernement où siégeait l’assemblée coloniale, par le couvent des religieuses, en passant par la rue Espagnole. Elles n’étaient pas arrivées au jardin du gouverneur, qu’elles avaient déjà rencontré beaucoup de monde dans les rues malgré l’heure matinale. De toutes les directions, des gens ahuris et hagards, à pied ou avec quelques biens amassés sur des charrettes, rentraient dans la ville. Il se passait donc quelque chose de grave. Une femme prit Roberta par le bras, lui réclama de l’aide. Elle se dégagea et continua vers son but. Les jardins étaient envahis et dans le palais, il y avait foule, une multitude de rescapés arrivait pour demander des secours, les résidents eux venaient aux nouvelles, tous parlaient en même temps. Elle comprit que l’in­surrection avait pris naissance dans une habitation appelée Noé, située dans la paroisse d’Acul, à neuf milles seulement de la ville. Douze ou quatorze des principaux révoltés avaient massacré, vers le milieu de la nuit, les chefs de la plan­tation ; ensuite, ils avaient été se joindre aux esclaves d’un propriétaire nommé Clément, qu’ils avaient assassiné, ainsi que son raffineur. De semblables atrocités avaient eu lieu dans les habitations de Monsieur Galifet et de Monsieur Flaville, assura un créole, apparemment un voisin. Roberta saisit que les nègres agissaient de concert, ils accomplissaient un carnage général des blancs, ils ne lais­saient la vie qu’à quelques femmes pour les ré­server à un sort plus cruel encore. Alors que Roberta hésitait sur l’action à mener, elle aperçut Léonide de Langalerie. Elle fendit la foule, précédée de la silhouette imposante d’Amanda ouvrant le chemin. Elle appela l’homme « — Léonide, Léonide ! » Quand il la vit, il s’approcha d’elle en souriant comme s’ils se trouvaient dans une soirée festive. C’était plus fort que lui, il était cynique.« — Roberta, mais que faites-vous là à cette heure ?

— Voyons Léonide, les plaisanteries, plus tard. Est-ce vraiment grave ?

— Assez ! » L’assemblée a décidé de placer les femmes et les enfants des familles créoles blanches à bord des vaisseaux qui se situent dans le port, et d’envoyer à bord, sous bonne escorte, la plupart des domestiques nègres. 

« — Mais ? Et nous ? » Ne put retenir dans un cri Roberta. L’homme l’attrapa par le bras et l’attira dans un recoin. Il reprit un ton plus bas, un peu gêné. « — les mulâtres libres se retrouvent dans une position vraiment critique, la populace les regarde comme les auteurs de la révolte. Ils demandent leur mort à grands cris. Le gouverneur et l’assemblée coloniale viennent de décider de les mettre sous leur pro­tection.

— Mais c’est n’importe quoi !

— Roberta, vos représentants sont en train de proposer de marcher contre les rebelles, et de laisser, comme garantie de leur fidélité, leurs femmes et leurs enfants. Le gouverneur a besoin d’hommes, je gage qu’il va accepter leur offre, et les enrôler sur-le-champ dans la milice. »

Elle en savait assez, elle se précipita aussitôt vers les siens, il ne devait pas attendre, elle pressentait la panique à venir, la consternation devenait unanime. Déjà dans les rues, des femmes, couraient çà et là et poussaient des cris affreux, portant dans leurs bras leurs enfants, qu’elles cherchaient à soustraire à tant d’horreurs. Elle n’était pas rentrée chez elle que les citoyens prenaient les armes, et l’assemblée générale conférait au gouverneur le commandement de la garde nationale. « — Amanda, ton bon ami, c’est toujours le pêcheur de la rue « des trois villages » ?

— Oui, maît’esse !

— Demande-lui de tenir sa barque prête pour nous, je lui donnerais trois louis d’or pour nous emmener à l’une des îles des sept frères.

— Si loin !

— S’il le faut ! Oui ! Je vais chercher ma mère et les autres ! »

Amanda partit vers le port, Roberta se précipita chez elle. À peine entrée, elle cria, appela la maisonnée : — « Mami ! Ana ! Vite, on s’en va ! » Elle monta dans sa chambre, prit tous ses bijoux et argent qu’elle pouvait transporter. Redescendit et trouva sa mère et sa fille au pied de l’escalier en compagnie de la servante de Maminetta. « — Mais où sont les autres ?

— Elles se sont enfuies, Roberta, répondit calmement Maminetta.

— Ah ! Tant pis, allons-y. » 

Roberta ferma sa porte à clé, pensant que si des pilleurs survenaient cela ne changerait pas grand-chose. Au milieu de la panique qui devenait générale, elles prirent la rue des « trois villages « . Elles étaient apeurées. Le pêcheur d’Amanda serait-il là ? Pourrait-il les embarquer ? Car les gens affluaient vers les quais. Elles aperçurent Amanda au coin de la rue. « — Attend’ nous plus loin ! ve’s les « cinquante pas du ‘oi », peu’ de pas pouvoi’ nous fai’e monter à bord ! ». Elles suivirent la nourrice et pendant qu’elles embarquaient, un bon nombre de ma­rins, du port, se joignait aux habitants pour défendre la ville. Soumis à une espèce de discipline militaire, ils se mirent sous le commandement de Monsieur Touzard qui s’était distingué dans le Nord. Ils se ren­dirent à la plantation de Monsieur Latour, où quatre mille nègres environ s’étaient rassemblés. Ils les atta­quèrent, et en effectuèrent un carnage innommable, mais comme ils reparaissaient toujours avec de nouvelles forces, ils se virent obligés de battre en retraite. La ville était demeurée à la merci de l’ennemi. Elle aurait pu être détruite pendant ce temps-là, mais par chance les rebelles n’avaient pas profité de cet avantage. Le commandement établit des batteries sur des pontons, plaça des troupes et autant d’artillerie qu’il put en rassembler. Il fit fortifier aussi les positions au moyen d’une bonne palissade, à laquelle tous les habitants travaillèrent. Un embargo fut mis sur tous les bâtiments amarrés dans le port, afin de pouvoir évacuer la population. La nouvelle de la révolte fut transmise au plus vite aux différentes paroisses. Dans plusieurs de celles-ci, les colons étaient parvenus à établir des camps, à former des chaînes de postes qui sem­blèrent, pendant quelque temps, intimider les rebelles. Mais les nègres, réunis aux mulâtres, at­taquèrent deux de ces camps à la Grande-Rivière et au Dondon, y entrèrent de force, et y massacrèrent les réfugiés. Alors ces deux districts, en plus de toute la riche et vaste région du Gap, et les montagnes voisines se trouvèrent entièrement abandonnés à l’ennemi. Celui-ci exerça les plus horribles cruautés sur tous les blancs ayant le malheur de tom­ber entre ses mains.

La ville du Cap fut enfin mise en état de défense. Une petite armée, sous le commandement de Monsieur Rouvray, alla camper dans la partie orientale de la plaine, à un lieu nommé Roucrou. Cependant, un groupe considérable de nègres s’empara de plusieurs grands édifices, situés dans la plantation de monsieur Galifet, et y plaça des pièces de grosses artilleries, qu’il s’était procuré dans différents endroits de la côte. De là, ils envoyaient des détachements pour ravager le pays et les blancs avaient avec eux de fréquentes es­carmouches. Lorsqu’on leur lâchait une bordée de canons, ils ne résistaient presque jamais, juste le temps nécessaire pour riposter. Dès qu’un corps était coupé, il en paraissait un autre ; ils parve­naient ainsi à accabler les blancs, et à répandre partout la désolation.

*

L’embarcation pénétra dans le lagon d’une des îles des sept frères. Sur sa surface aride sans arbre, émergeant à peine de la mer, Roberta vit des camps de fortune installés. Les abords de l’île n’avaient jamais vu autant de navires croiser ni déverser autant de passagers. Avec Amanda, elle sauta dans l’eau et aida le pêcheur à tirer la barque sur la plage. Elles soutinrent ensuite Maminetta afin de mettre pied à terre. 

César Galbaud-du-Fort

Du bivouac, inquiètes, elles aperçurent s’approcher d’elles, un homme en uniforme qui se présenta. Il se nommait César Galbaud-du-Fort. Cela Roberta le savait. Elle l’avait déjà croisé au théâtre, au bal et autres lieux festifs. Elle fut tout aussi surprise que lui de le rencontrer dans ce lieu perdu. Il était venu jusqu’à elle s’enquérir de leurs besoins, et de surtout ne pas hésiter à faire appel à lui. Il rajouta, qu’il se trouvait là que pour peu de temps. Il regagnait Cap-Français pour défendre la ville. Roberta le regarda, elle était décontenancée, il ne lui avait jamais adressé la parole. Il était aussi attentionné envers elle qu’envers une créole. Elle lui demanda simplement où elle pouvait s’installer avec sa famille sans mettre de trouble. Il lui conseilla un endroit légèrement surélevé et la rassura, il solliciterait son subordonné restant sur l’île afin de s’occuper de leur sécurité. Elle le remercia à nouveau. Il la salua et repartit vers le camp de réfugiés. Roberta, intriguée, le suivit du regard. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre qu’il venait de se passer quelque chose d’important. Elle fut sortie de sa réflexion par une question d’Ana-Filipa qu’elle ne comprit pas et à laquelle elle ne répondit pas.  

César Galbaud-du-Fort n’était pas ce que l’on appelle un coureur de jupons, et n’avait pas l’attrait de ses pères pour les quarteronnes ; son mariage s’avérait être une alliance de famille et de fortune et avait fini par être une union harmonieuse bien que sans passion. Paris l’avait envoyé à Saint-Domingue, il s’était installé rue Saint-Jacques près des nouvelles casernes dans la ville de Cap-Français. Des amis l’incitèrent à aller au théâtre pour y écouter une cantatrice, dont il ne se souvenait plus tellement l’arrivée de Roberta l’avait subjugué. Elle pavoisait ce soir-là au bras d’un planteur et avait arrêté les conversations tant son entrée avait surpris. Habillée d’une robe-fourreau de soie crème au décolleté garni de chantilly et coiffée d’un tignon de couleur identique, n’affichant aucun bijou, elle s’était assise sur le devant du deuxième balcon. Avec sa peau d’ambre, elle ressemblait à la reine de Saba. Entre deux battements de son éventail, elle laissait errer son regard de félin sur l’assemblée, afin de détecter sa prochaine proie. Elle avait croisé le sien, lui avait souri, mais il n’y avait pas eu de suite. Depuis lors, il l’avait recherchait dans les soirées qu’il fréquentait, l’avait rencontré, toujours accompagnée, mais il ne l’avait pas abordée. Aussi lorsqu’il l’avait vu débarquer sur la plage, les cheveux défaits tombant en cascade jusqu’à la taille, la chemise collant son buste, la jupe alourdie par l’eau, son sang n’avait fait qu’un tour. Il n’avait pu s’empêcher d’aller à elle. 

Roberta et sa famille restèrent, comme presque tous, une bonne semaine dans l’île à l’abri du soleil sous une voile tendue, attendant des nouvelles de Cap-Français. Le pécheur d’Amanda les ravitaillait en nourriture, il se déplaçait régulièrement vers la côte et rapportait fruits et légumes en plus du résultat de sa pêche. Si elles ne fréquentèrent pas leurs voisins, elles ne manquèrent de rien. Ana-Filipa s’approcha bien une fois de la colonie provisoire, mais elle n’alla plus jamais vers eux après cette visite ni sa mère ni sa grand-mère ne surent ce qui s’y était passé. Avec Amanda, elle préféra parcourir la plage ramassant des coquillages et se baignant. Sa nourrice lui racontait des histoires de monstres marins avec des mâchoires aussi grandes qu’elle. Ana-Filipa ne l’avait pas vraiment cru jusqu’au moment où elle en avait trouvé un échoué sur le sable, et s’il n’avait pas la même taille que dans la narration il faisait très peur avec ses petits yeux et ses dents longues comme ses mains.

Puis un matin arriva une armada avec à son bord César Galbaud-du-Fort, la ville était sûre, la flotte venait rechercher les exilés. Il s’avança personnellement prévenir Roberta de plus en plus déconcertée par ses attentions. Depuis leur dernière rencontre, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’elle songeât à lui et cela l’agaçait. Elle avait bien essayé de le rejeter de ses pensées, mais en vain.

Tous rentrèrent dans la cité, qui avait subi pléthores de dégradation, une partie avait même été incendiée. La maison de Roberta si elle avait été investie et fouillée n’avait pas essuyé trop de dommages. Elle supposa que c’étaient ses esclaves qui avaient dû profiter de son absence pour la voler, mais elles n’avaient pas trouvé ce qu’elles cherchaient, son argent et ses bijoux se situaient en lieu sûr. Elles se réinstallèrent. Dans les jours qui suivirent, Maminetta décida d’affranchir Amanda afin qu’elle puisse épouser son pêcheur. Roberta l’avait déjà remercié par cinq louis. Le drame pour elles finissait bien.

*

Roberta n’eut pas beaucoup de temps à attendre avant de voir sur le pas de sa porte César Galbaud-du-Fort. Elle n’était pas sortie de sa maison depuis son retour, elle n’avait pas repris le chemin de la société, aussi avait-il dû venir à elle. Elle n’aurait pu avancer avec certitude que cela se ferait, mais elle avait pressenti son arrivée, elle ne fut donc pas surprise quand Amanda, restée à leur service, annonça sa présence. Elle le reçut à l’ombre de la véranda embaumée de senteur fleurie. Il prétendit s’être présenté pour prendre de ses nouvelles et rapporta celles de la colonie. Ces dernières s’avéraient des plus sombres. Pendant leur absence, le sang humain avait coulé à torrents. César signifia le chiffre effarant de plus de deux mille blancs de tout rang et de tout âge massacrés pendant cette courte période. En fait, cent quatre-vingts plantations de sucre et environ neuf cents de café, de coton et d’indigo avaient été détruites. Douze cents familles chrétiennes, naguère dans l’opulence, se trouvaient réduites à une telle pauvreté, qu’elles avaient recours pour subsister, à la charité publique et aux aumônes particulières. Roberta l’écoutait avec attention bien qu’elle fût indifférente au sort des Créoles. Elle profitait de sa compagnie. Entre eux, ce jour-là, il ne se passa rien de plus, si ce n’est qu’il s’engagea à revenir régulièrement. Ce qu’il pratiqua. Elle guettait chaque fois sa venue et se languissait entre deux. Elle apprit ainsi que la révolte qui jusque-là ne s’était guère manifestée que, dans le Nord, avait éclaté dans les provinces de l’Ouest. Bien qu’elle n’y fût pas indifférente, ce n’était pas des comptes-rendus de la colonie qu’elle attendait de lui. Les jours défilaient, la tension du désir était palpable autour d’eux. Elle s’impatientait, il n’osait faire un geste vers elle. Elle le trouvait par trop respectueux de sa personne, elle finit par se déclarer, elle souhaitait être dans ses bras, elle avait besoin de lui. Elle ne s’y était pas attendue, mais elle s’était éprise du militaire, il devint son amant, elle ne lui demanda rien en échange. Abandonnant son logement, il vint s’installer dans sa maison. Il apprivoisa Ana-Filipa et Maminetta, portant à l’une gourmandise et cadeau, et couvrant d’attentions la seconde. À la surprise de tous, ils se créèrent une vie de famille. Ce que Roberta avait rejeté depuis la mort d’Alphonse avec naturel s’était reproduit. 

L’équilibre fragile de la colonie commença à vaciller avec l’arrivée à l’automne des commissaires Sonthonax, Polverel et Aillaud. Leur venue fut accueillie de façon mitigée, chacun trouvait des raisons de se méfier. Se voulant rassurants, les trois individus prirent d’abord position pour le maintien de l’esclavage, car la conviction générale allait vers une abolition graduelle qui éviterait l’anarchie. Roberta écoutait imperturbable son amant lui expliquer avec fougue ses craintes, sans toutefois lui faire remarquer qu’il piétinait inconsciemment ses droits et ceux des siens. Elle n’entendait rien à la politique et ne s’en mêlait pas. Elle avait juste compris que, quelles que soient les idées de la gent masculine, qu’elle fut noire, mais blanche de peau ou presque leur plaisait à tous.

Dans les jours qui suivirent, les nouveaux commissaires décrétèrent qu’il fallait leur fournir des forces suffisantes pour établir leur autorité et mettre promptement fin aux dissensions. Tous acquiescèrent et concédèrent huit mille hommes d’élite choisis parmi la garde nationale, auxquels on donna pour chefs des militaires connus par leurs bons principes. Mais la confiance entre les commissaires et les colons se lézarda quand les premiers constatèrent de la mésintelligence entre monsieur Blanchelande et l’assem­blée coloniale. À la surprise de tous, ils supprimèrent l’assemblée et firent arrêter le gouverneur, qui fut envoyé en France.

Roberta

Ce jour-là, César déboula dans le salon où Roberta se tirait les cartes, y cherchant l’avenir, il bouillait de rage. Alors qu’il lui expliquait, arpentant la pièce de long en large, les sujets de sa colère, elle retourna la carte du tarot représentant la maison de Dieu. Elle arrêta son jeu, le rassembla impavide et regarda son amant. Elle lui sourit tristement, elle savait que ce qu’il lui narrait était le début de la fin. Ses larmes montèrent aux yeux, il crut, et il n’avait pas tort, qu’elle s’angoissait pour lui, pour eux. Il tomba à ses genoux, la prit dans ses bras. Il la berça comme un enfant et la rassura, s’excusant de l’inquiétude qui lui apportait. Mais comme dans la maison, la terreur se répandit dans toute la co­lonie, on soupçonna l’Assemblée nationale de projeter l’affranchis­sement général des nègres, provoquant ainsi l’anarchie, tous les partis laissèrent éclater aussitôt leur mécontentement. Chaque soir, César rapportait les nouvelles du jour dans son nouveau foyer, sans se rendre compte de l’incongruité de sa vision. Mais Roberta comme Maminetta se gardait bien de le lui faire remarquer. Si pour lui c’était le risque de voir son univers s’écrouler, pour elles, mulâtresses, c’était le début d’un Nouveau Monde, aussi bien souvent les réflexions de son amant allaient à l’encontre de celles des deux femmes.

Mais la situation générale se compliqua, du haut de leur position, les commissaires dissimulèrent. Ils déclarèrent, sous la pression des colons inquiets, qu’ils avaient seulement en vue de donner une force convenable au décret en faveur des hommes de cou­leur libres et de réduire les esclaves rebelles à l’obéissance, ceci afin d’asseoir ainsi sur une base solide le gouvernement de la Colonie. Tous se méfiaient et avec juste raison. Des Créoles apprirent que les commissaires entretenaient une correspon­dance secrète avec les chefs des insurgés de Saint-Domingue. Cela souleva l’indignation, la colère des habitants blancs. Les com­missaires finirent par annoncer ouverte­ment les protecteurs des nègres affranchis ­et arrêtèrent toutes les personnes qui s’opposaient à leurs mesures, les envoyant en France après avoir saisi leurs effets. Les commissaires allèrent jusqu’à déporter les officiers supérieurs du régiment du Cap et à les remplacer par des mulâtres. Cela ne s’était jamais vu, des noirs allaient commander à des blancs. Ce fut pile avant ces multiples décisions injustifiées que François-Xavier Dupouilh vint apprendre à Maminetta et à sa demi-sœur qu’il partait définitivement de l’île. Il avait réussi à vendre à un prix convenable ses biens à l’un des commissaires qui avaient cru faire une affaire en or. Il en avait apprécié l’ironie. L’acquéreur avait juste oublié d’aller voir l’état de l’habitation et s’était fié aux comptes du vendeur. François-Xavier dit adieu à sa famille de la main gauche, il immigrait avec les siens pour Cuba.

Quant à César, il échappa à tout ceci, la position des siens en France le mettait à l’abri des exactions arbitraires des autorités, mais il ressentait une colère sans bornes. Roberta et Maminetta se gardèrent bien de faire remarquer que ces commissaires avaient peut-être raison. Les blancs demandèrent une nouvelle assemblée coloniale, mais n’obtinrent, pour les calmer, qu’un pis-aller nommé une « Commission intermédiaire » com­posé de six blancs et six mulâtres. Elle était spécialement chargée de l’administration des finances. Dans le même temps, monsieur d’Esparbès devenu gouverneur, eut le tort de se plaindre du mépris que l’on portait à son autorité. Il fut mis en arrestation et expédié en France comme son prédécesseur. Dans l’élan, quatre membres de la « commission intermédiaire « subirent un traitement identique. Ils avaient émis, en discu­tant une mesure relative aux finances, des opi­nions contraires à celles de monsieur Sonthonax. Celui-ci se comportait de plus en plus comme un tyran, il les avait lâchement fait saisir au sortir d’un souper auquel il les avait invités, et les avait envoyés, comme prisonniers, à bord d’un vaisseau. Cela avait fait scandale parmi les Créoles, d’autant que cette nouvelle insécurité était ressentie comme de trop, puisqu’elle provenait de ceux venus les protéger. Dès ce moment, la discorde s’introduisit au sein des commissaires. Sonthonax et Polverel se débar­rassèrent d’Aillaud, distribuèrent de l’argent aux troupes, et se positionnèrent à l’aide de leurs intri­gues, maîtres absolus de la Colonie, au commen­cement de l’année. Les Créoles, ainsi que leurs propriétés, se trouvèrent, par conséquent, à la merci de ces hommes.

César tenait un salon de séditieux dans la maison de Roberta. S’y rendaient discrètement tous ceux qui se rebellaient contre ce régime tyrannique, ils échangeaient des propos rageurs imaginant diverses façons de se libérer des commissaires et de leurs sous-fifres. Complotant, ils en appelèrent à Paris. Ils eurent le soulagement d’obtenir pour gou­verneur François Galbaud-du-Fort le frère de César. Dès que celui-ci le sut, il l’annonça avec joie à sa maîtresse, pour lui, pour eux, tout allait changer. Roberta, septique, sourit, son amant était heureux et seul, cela comptait. Cela faisait des jours qu’elle l’observait s’enfoncer dans une vaine dépression, la colère uniquement l’interrompait. Si cela pouvait le consoler de voir son frère gouverneur, cela était au mieux. Cet officier d’artillerie, qui jouissait d’une excellente réputation, avait été envoyé à Saint-Domingue sur une des frégates nationales, avec ordre de mettre la Colonie dans un bon état de défense, parce que la guerre venait d’être déclarée à la Grande-Bretagne et à la Hollande.

Comme neuf ans plus tôt, mais avec moins de panache, les habitants de la ville du Cap attendirent leur gouverneur sur le port. Accompagnée d’Ana-Filipa appuyée sur la rambarde de pierre, qui guettait le navire du nouveau dirigeant, Roberta se retrouvait parmi eux s’abritant du soleil de mai sous une ombrelle. Elle se souvenait de l’enthousiasme de cette journée lointaine qui avait été aussi le jour de naissance de la petite fille. C’était aujourd’hui pour beaucoup l’espoir d’un retour à la paix et elle y aspirait. Elle attendait à nouveau, elle ne l’avait pas encore dit à César. Elle ne savait pas comment il prendrait cette nouvelle.

Les commissaires siégeaient dans la pro­vince de l’ouest, où ils cherchaient à apaiser une récente insurrection. Le nouveau gouverneur, après avoir reçu les félicitations et les soumissions de la mu­nicipalité de la ville du Cap, prêta le serment voulu par la loi, et entra en fonction. Ce fut un soulagement pour beaucoup qui croyaient en l’éclaircie. César s’était occupé de tout pour son accueil. Pendant quelques jours, Roberta ne vit guère son amant trop accaparé à aider son frère, le gouverneur, à s’installer dans ses nouvelles taches. Lors d’un dîner officieux, il présenta Roberta à celui-ci. Elle sut tout de suite que cela avait déplu à ce dernier. Elle présuma que ce n’était pas de bon augure pour l’avenir, malgré les négations rassurantes de César. Elle n’en fut guère étonnée et ne s’était point choquée. Elle ne connaissait que trop bien les effets secondaires de sa position dans les familles créoles. C’était un triste souvenir du temps d’Alphonse.

Dans le courant du mois de juin, les commis­saires civils étaient parvenus à réduire à l’obéis­sance Port-au-Prince et Jacmel. Ils revinrent à Cap-Français au moment où s’élevait une vive alter­cation. L’Assemblée nationale avait rendu un décret stipulant qu’aucun des propriétaires des Indes occidentales ne pourrait posséder le gou­vernement de la Colonie, dans laquelle ses biens seraient situés. Le gouverneur fraichement arrivé à son poste détenait une plantation de café dans l’île. Comme il avait immédiatement pris le parti des planteurs contre les mulâtres et avait excité les petits blancs et les royalistes contre les commissaires français, ceux-ci exigèrent qu’il quittât sa nouvelle charge. Il reçut l’ordre de s’embarquer sur-le-champ à bord de la frégate « la belle Normande « pour retourner en France. En même temps, la dignité de gouverneur de la Colonie fut conférée à monsieur de la Salle, qui comman­dait à Port-au-Prince. Le voyant récalcitrant, les commissaires Sonthonax et Polverel tentèrent de le forcer à partir et tout se dégrada.

*

Les choses s’envenimèrent, une colère sourde s’empara des Créoles. César comme beaucoup d’autres ne se résolut pas à obéir, les soirées chez Roberta reprirent de plus belle, tous complotaient. Ils décidèrent de soulever la ville contre les commissaires. Ce qu’elle entendait inquiétait Roberta. Elle se demandait où tout cela allait les mener. César la prévint qu’il allait devoir s’absenter quelque temps, mais qu’il viendrait la chercher avec les siens pour la mettre à l’abri des agitations en devenir. Elle ne put rien faire pour le retenir, elle sentait la catastrophe arriver. Meneur d’hommes, avec quelques-uns de ses amis, il troubla les esprits du peuple contre ceux qu’il considérait comme de nouveaux tyrans. Il trouva, tant dans la ville que parmi les soldats du Cap et les marins, un grand nombre d’individus de bonne volonté. Les commissaires ne comprirent pas tout de suite le danger de ses interventions larvées. Sept jours après, quand César fut prêt pour l’action, il arriva à la tombée du jour et expliqua à Roberta ses plans. Affolée, elle apprit le projet de l’insurrection. Elle essaya en vain de les lui faire changer. Il tenta de la rassurer, dans ce tumulte passionnel, ils passèrent la nuit ensemble. Au petit matin, il alla rejoindre ses hommes et son frère. Il lui ordonna de se barricader, il reviendrait très vite pour l’emmener sur le « grand Pompée » qui mouillait au large de Cap-Français. Deux heures plus tard, le soleil balayait de ses rayons les façades du port, les navires. Ancrés à ses abords, les bâtiments étaient chargés de plus d’un millier de prisonniers envoyés là par le gouvernement et devant partir vers les geôles de la métropole. Les deux frères commencèrent par briser leurs chaînes. Ils en formèrent un parti pour sou­tenir l’autorité du gouverneur répudié. Ils débarquèrent à la tête de mille deux cents marins ; ils furent rattrapés par un corps de nombreux volontaires, et se portèrent aussitôt, en bon ordre, vers la maison du dirigeant ­où logeaient les commissaires. Les gardes nationaux et les insurgés remontés contre les commissaires rejoignirent les partisans de Galbaud. Les troupes étaient restées dans leur quartier, ne sachant pas, dans la lutte des autorités, entre le gouverneur et les commissaires, ce qui s’avérait légitime. Quand les commissaires virent ap­procher Galbaud avec un rassemblement de marins aussi considé­rable, ils envoyèrent demander du secours aux nègres révoltés cachés dans les mornes alentour. Dans leur peur, ils leur offrirent le pardon de tout le passé, une entière liberté pour l’avenir, et le pillage de la ville. Mais les généraux rebelles, Jean-François et Biassou, hésitèrent et rejetèrent la proposition. Les commissaires avaient toutefois à leurs côtés les gens de couleur, un corps de troupe réglé et une pièce de canon. La bataille fut sanglante et opiniâtre. Les volon­taires déployèrent beaucoup d’intrépidité, mais les marins s’emparèrent d’une cave remplie de vin et s’y enivrèrent. Dès lors, personne ne put les soumettre à aucune discipline. Les combats eurent lieu dans les rues, la nuit interrompit l’accès de fureur. La colonne se retira à l’arsenal, où elle passa tranquillement celle-ci. César ne put rejoindre sa bien-aimée qui de son côté s’inquiétait fortement pour lui. Elle se morfondait cloîtrée dans sa maison guettant les sons furibonds de la guerre qui se propageaient dans toutes les voies de la ville. Ils se turent avec l’avancée de la nuit aussi quand on frappa à la porte, Roberta se précipita pensant découvrir sur son perron son amant. Elle resta déconcertée à la vue de Félicia Ducreil, la sœur d’Alphonse. Ahurie, la mise en désordre, elle se trouvait devant elle, les bras ballants, muette. Roberta regarda machinalement à droite et à gauche et la tira à l’intérieur de la maison. « — Mon Dieu ! Félicia, mais que vous est-il arrivé ? » La jeune femme la fixait avec un air hébété. Comme elle n’en obtenait rien, elle l’entraîna vers le salon, appelant au passage le reste de la maisonnée. À peu près du même âge que Roberta, elle obéit mécaniquement à l’invitation à s’asseoir. Amanda courut chercher de quoi la sustenter, elle semblait n’avoir ni mangé ni bu depuis longtemps. Ana-Filipa se tint dans un coin de la pièce, méfiante devant cette femme blanche hagarde. Maminetta s’installa à leurs côtés, elle aussi restait circonspecte, elle n’aimait pas ce rappel des heures sombres. Elle se questionnait. « — Pourquoi était-elle arrivée ici ? » Elle la connaissait bien sûr, mais de loin. Elles n’avaient jamais eu de contact direct. Tout ce qu’elles savaient sur elle provenait pour l’essentiel des dires de son frère Alphonse. Sa venue se révélait comme un mauvais présage. » Roberta l’interrogea et lui demanda ce qui lui était advenu. Félicia d’un regard absent fixa celui de son investigatrice puis commença sa narration. Cela faisait une semaine, peut-être plus qu’elle fuyait ses agresseurs, à travers bois, terrorisée de les rencontrer à nouveau. Un silence s’installa, elle reprit son histoire chaotique que ses auditrices n’entrecoupaient pas de peur de la rendre muette. Un soir, elle avait vu s’approcher de façon menaçante un groupe de nègres. Elle avait voulu faire fermer la Grand-Case, mais aucun de ses gens n’avait obéi. Certains avaient déjà fui, les autres avaient suivi. Seule, elle allait les imiter, mais elle avait été rattrapée. Ils s’y étaient mis à plusieurs. Ces bêtes avaient commencé par lui arracher les quelques bijoux qu’elle portait ; ensuite, ils s’étaient révélés eux-mêmes pour satisfaire leur luxure brutale. Quelle terrible scène d’horreur et de cruauté ! elle était allongée parmi les débris humains, pâle, immobile. Ces Africains excités se disputaient le droit d’être le premier. Les monstres ! Leur désir ressemblait à de la rage, avec leurs dents brillantes et leurs expressions sauvages, ils l’avaient violée à tour de rôle. Heureusement, elle avait fini par perdre connaissance, il l’avait laissée pour trépassée, un miracle. Ce fut la chaleur des flammes rongeant les murs de la demeure qui l’avait réveillée. Elle s’était enfuie dans la nuit et depuis cherchait son chemin vers la ville. Elle avait cru mourir plusieurs fois, elle s’était nourrie des restes dans les habitations dévastées qu’elle avait croisées. Un silence pesant s’installa, Félicité qui s’était animée pendant son récit replongea dans son apathie.

Roberta

Puis tout à coup, un éclair jaillit de ses jupes à même temps qu’elle hurlait. « — C’est de votre faute, tout ! Alphonse ! Les nègres ! Tout ! » L’éclair s’enfonça dans le corsage de Roberta tétanisé par l’accès de violence soudain. Elle l’avait poignardée. Ana-Filipa ouvrit la bouche sans qu’aucun son ne sorte. Maminetta s’écria. « — Qu’est-ce qui se passe ? Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? » Amanda revint à cet instant, juste le temps de voir la jeune femme s’enfuir et le sang couler sur le buste de Roberta. « — Mon Dieu ! Mon Dieu ! Roberta ! Oh ! Non ! Non ! c’est pas Dieu possible ! » Maminetta se jeta sur sa fille inerte, elle était sans vie. Ana-Filipa n’avait pas bougé du coin de la pièce tétanisé par l’horreur. 

Deux heures plus tard, César les trouva pleurants autour du corps de sa maîtresse. Le choc comme une vague élimina tout sentiment, il n’était qu’un gouffre sans fond. Il était vide de tout, il n’avait pas mal, il était dépouillé de tout ressenti. Il donna des ordres à Amanda, lui demanda de préparer Maminetta pour un voyage définitif, fit grimer en garçon Ana-Filipa pour plus de prudence et une fois prête, il les emmena au port. Il les laissa sur le navire sous la protection du capitaine, leur promettant de revenir. Il leur assura qu’il s’occuperait du corps de Roberta. Celui-ci gisait sur son lit à l’étage de la maison de la rue d’Anjou. Maminetta et Ana-Filipa restèrent seules, Amanda avait rejoint son pécheur, elle ne voulait pas quitter l’île. La grand-mère et la petite-fille n’avaient pas le choix, elles s’étaient remises dans les mains du protecteur de Roberta.

Le lendemain, les deux partis se battirent longtemps dans les rues, et eurent tour à tour l’avantage. Dans une de ces escarmouches, César de Galbaud fut fait prisonnier par les troupes des commissaires et, dans une autre, les marins, qui combattaient pour Galbaud, se saisirent du fils de Polverel. Le gouverneur fit proposer par un parlementaire d’échanger le fils du commis­saire contre son frère ; mais Polverel rejeta cette offre avec indignation, disant que son fils con­naissait son devoir, et qu’il était prêt à mourir pour la république. Puis le parti des commissaires sembla perdre du terrain. Ils ouvrirent les prisons et les chaînes des noirs furent brisées. Se répandant, ces captifs se montrèrent dignes de la liberté qu’ils venaient de recevoir. Les commissaires réinvitèrent les rebelles tapis dans les mornes alentours. Pierrot et Macaya, deux chefs noirs des nègres insurgés sur les collines du Cap, répondirent à la sollicitation. Depuis le sommet des montagnes jusqu’aux routes de la plaine parvinrent d’immenses hordes d’Africains. Ils entrèrent dans la ville avec plus de trois mille esclaves révoltés. Ils arrivaient avec des torches et des couteaux et plongèrent sur la cité. « — Assassinez tout le monde ! Massacrez chacun comme vous le feriez avec un porc ! N’écoutez aucun cri de pitié ! » Après cette harangue, les Congos répondirent avec d’horribles hurlements. Ensuite, vomissant des milliers d’imprécations contre les blancs, ils s’élancèrent dans toutes les directions, frappant, exterminant tout ce qu’ils pouvaient atteindre. L’épouvante devint indicible, ce fut un carnage général de la population. De toute part, des flammes étaient portées comme par un tourbillon et se répandaient partout. Les habitants, démunis, en fuite, à moitié nus, traînaient dans les rues, dans la brume des débris accumulés, les corps mutilés de leurs parents ou de leurs amis. Un grand nombre d’entre eux fut massacré. D’autres se réunirent au bord de l’eau, déplorant leur malheur, sans refuge, sans vêtement et sans nourriture, afin de s’abriter avec le gouverneur, à bord des vaisseaux. La ville entière fut rapidement en feu. L’agglomération florissante allait être réduite en cendres.

Des ponts des navires, les rescapés observaient l’horrible spectacle sans pouvoir venir en aide aux victimes. Maminetta se faisait décrire par sa petite fille, ce qu’elle voyait, l’une et l’autre laissaient leurs larmes couler ; plusieurs femmes sur le pont priaient pour le retour des hommes de leur famille. Le « Grand Pompée “ et ses voisins n’étaient que lamentations. Les commissaires eux-mêmes furent épouvantés de tant d’horreurs. Ils se mirent en sûreté sur un vaisseau de ligne, d’où ils contemplèrent avec terreur cet affreux spec­tacle qu’ils avaient engendré et qu’ils n’avaient pu canaliser.

Le gouverneur Galbaud défait, avec l’aide de quelques-uns de ses hommes, retrouva ses navires. Il y entraîna les derniers rescapés afin de quitter le pays. Ils étaient plus de dix mille réfugiés de toutes teintes. Ils étaient montés à bord des voiliers, de toutes les manières possibles, comme ils le pouvaient. La détresse était commune. Tout le monde tentait sa chance, certains durent s’échapper à la nage dans l’intention d’atteindre les embarcations. Beaucoup quittèrent l’île uniquement avec les vêtements qu’ils portaient. La confusion générale était telle qu’un mari pouvait se trouver sur un bateau, sa femme sur un autre, et leurs enfants sur un troisième. Devant l’indicible, et malgré son frère César emprisonné, le gouverneur décida de partir pour les États-Unis. Il craignait que les rebelles n’essaient de détruire la flotte par le feu. L’amiral donna le signal à tous les navires de quitter le port. À l’aube se levèrent plus de cent voiles qui gagnèrent le large. Après quelques jours de mer, les bâtiments s’envoyèrent les uns aux autres la liste générale des passagers présents dans chacun d’entre eux, ce qui leur permit de rassembler les familles. Maminetta et Ana-Filipa étaient-elles seules au monde, une aveugle et une enfant ? César encore emprisonné ne pouvait les aider. Le peu de bien qu’elles avaient emporté leur fut volé. Maminetta n’osa faire de réclamation de peur de lasser la mansuétude du capitaine.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 26

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 26

Les Placées de Saint-Domingue, Roberta

1781 à 1793

Roberta

La journée était clémente, Roberta profitait de la douceur de la brise venant de l’océan. Toute la ville du Cap semblait être rassemblée sur son port devant le cours « le Brasseur ». Appuyée à la balustrade du quai, près des colonnes rostrales, abritée du soleil de midi par son ombrelle, elle laissait glisser son regard de sphinx sur la flotte qui s’approchait. Alphonse se pencha vers elle afin de voir si tout allait. Elle le rassura, lui permit de caresser de sa main son ventre, promesse du fruit à venir. Son inquiétude résultait du fait qu’elle avait fait deux fausses couches. Mais cette fois-ci, elle était sûre de la venue de l’enfant, elle n’aurait su l’expliquer. Elle était radieuse. Cela faisait déjà trois ans que son Alphonse l’avait installée rue d’Anjou, près de la place de Clugny, dans un habitacle en pierre coiffée d’une toiture en ardoise. Elle détenait huit pièces et était ornée d’un patio luxuriant. De la plantation, il lui avait offert deux esclaves pour tenir son train de maison. Elle avait passé les deux premières années, en son sein, cachée de tous, occupés de longues heures par cet amour tout neuf qui les sortait peu du lit, quand il résidait à la ville. L’habitation le retenait régulièrement, mais pas assez pour qu’à bride abattue il ne la rejoignît point, en manque de son corps aux odeurs de vanilles et de cannelle. La troisième année, elle l’incita à l’amener au théâtre, au bal, elle y obtint un succès certain, Alphonse suscita bien des jalousies. Depuis elle désirait apparaître de toutes les manifestations. Il fit de la demeure de la rue d’Anjou son pied-à-terre à Cap-Français et y reçut tous ses amis à la grande joie de la belle.

Ce jour-là, César Henri de la Luzerne, le nouveau gouverneur de l’île envoyé par Versailles arrivait et celui qu’il remplaçait était là sous un dais à l’attendre. Guillaume Léonard de Bellecombe s’était déplacé de Port-Au-Prince pour l’accueillir. Tous les Créoles de la plaine du Nord se présentèrent avec les leurs. Elles y affichaient leurs plus jolies robes et portaient si possible de beaux bijoux, les enfants couraient sous le regard complaisant de leurs nounous noires. En marge se trouvaient leurs familles mulâtres. Les femmes avaient fait comme les Créoles blanches. C’étaient à celles qui revêtaient les couleurs les plus chatoyantes, les tignons les plus hauts. Quant à leur progéniture, ressemblant souvent à leurs frères et sœurs blancs, ils faisaient comme eux sous l’œil dédaigneux des épouses légitimes et celui goguenard des Créoles quarteronnes, les placées. La mère d’Alphonse, malade, était restée à l’habitation obligeant sa fille à son grand dépit à lui tenir compagnie. Alphonse Ducreil pouvait jouir pleinement de sa maîtresse. Il s’affichait avec elle sans gêne.

L’attente depuis le matin durait. Des barques, chargées de jeunes gens impatients, naviguaient entre les navires ancrés dans la rade au-devant du bâtiment annoncé. Mais il se situait très loin et s’approchait lentement au sein d’une flottille, aussi malgré le spectacle donné par la foule, le temps semblait long à Roberta. Sans tenir compte du terme proche de sa gestation, elle était consciente d’être l’une des plus belles de la gent féminine de l’assemblée. Elle avait toutefois vérifié, balayant chaque femme sortant du lot d’un regard impitoyable ; elle en enviait bien quelques-unes, mais c’était plus pour leurs robes ou leurs bijoux, qu’elles fussent blanches ou de couleurs peu avaient son pouvoir d’attraction. Elle ne savait si c’était le poids de sa grossesse ou l’attente, mais elle commençait à fatiguer. Des cris venus des embarcations annoncèrent le navire « la Belle Pourpre ». Cela électrisa l’attroupement. Le vaisseau de ligne de 118 canons, pavoisant des fleurs de lys, majestueusement s’avançait sous les hurlements enthousiastes de la cohue amassée sur le bord de mer. Tout à coup, une douleur fulgurante jaillit du tréfonds du corps de Roberta l’obligeant à s’agripper au bras d’Alphonse, le faisant sursauter. Désarmée, elle le regarda. Sur son front perlait de la sueur, elle avait les larmes aux yeux tant elle souffrait. Elle allait perdre les eaux, c’était certain, elle ne pouvait le faire au milieu de la multitude. Elle maudit, sans réfléchir, l’enfant qui avait décidé de venir au monde à cette heure. Elle se mordait l’intérieur de la bouche pour ne pas hurler. Le supplice s’arrêta aussi vite qu’il avait surgi en elle. Elle demanda à Alphonse de la reconduire tout de suite, elle allait accoucher, cela était sûr. Tout en la soutenant, il joua des coudes pour la sortir de la foule qui s’était amassée contre la balustrade du quai pour apercevoir le trois-mâts. Non, sans mal, ils rejoignirent le carrosse, mais celui-ci ne détenait plus de cocher. Ce dernier s’était absenté pour profiter comme tous du spectacle. Alphonse jura entre ses dents qu’il ne perdait rien pour attendre. Il installa Roberta dans la voiture et alla prendre les rênes se substituant à son conducteur. À peine à l’intérieur de sa maison, remise entre les mains de ses esclaves, les douleurs recommencèrent, le travail débuta. Il partit en courant chercher Maminetta.

Tout se déroula bien et très vite, Roberta mit au monde un joli nouveau-né. À la surprise de tous, elle refusa de le voir, et pourtant tous savaient qu’elle attendait avec empressement d’être mère. Et voilà que ce bonheur, tant désiré, arrivé, elle ne souhaitait plus en entendre parler. Maminetta rassura Alphonse, ce fait s’avérait coutumier et le plus souvent passager. Elle allait trouver une nourrice pour le tout-petit. Personne ne semblait vouloir le prénommer, la grand-mère décida que ce serait Ana-Filipa et elle alla la faire ondoyer à l’église paroissiale, rue des religieuses. Contre toute attente, Roberta continua à s’abstenir de s’occuper de son enfant et le laissa dans les mains de Netta attristée par sa réaction.

De ce jour, les relations entre Roberta et Alphonse évoluèrent de façon orageuse. Elle apparut plus distante, il devint plus jaloux et cela l’agaçait. Elle ne se comprenait pas, elle broyait du noir et culpabilisait de ne rien ressentir pour cet enfant. Elle lui en voulait et pour éviter de retomber enceinte, elle avait réclamé à sa mère un remède. Elle se commença à boire tous les jours une décoction contraceptive. Elle devint irascible, battait ses esclaves à la moindre contrariété, elle ne se reconnaissait plus, elle gardait rancune à la terre entière. Son humeur s’avérait fluctuante, elle s’ennuyait facilement et les idées sombres la submergèrent. Elle reprocha à Alphonse de ne pas la comprendre, elle se mit en tête qu’il aspirait à la cloîtrer. Il ne savait que faire pour la contenter. Elle lui demanda de l’emmener en France tout comme madame Nana. Il répondit par la négative, l’habitation ne pouvait se passer de lui. Les disputes se multiplièrent, elle lui criait qu’il ne la portait plus dans son cœur, il perdait pied. Il prolongeait ses séjours dans ses terres, mais son amour pour elle était trop fort. Il revenait plein de désir, elle se refusait, il lui faisait une scène, elle finissait par céder, il lui offrait des cadeaux pour se faire pardonner, mais cela ne suffisait pas à ramener le calme.

*

Roberta

Jeanne-Marie Marsan, la cantatrice venue quelques années plus tôt de Bordeaux, avait merveilleusement chanté dans « Orphée et Eurydice » de Gluck. Sa voix l’avait transportée, elle en était encore emplie quand Roberta rentra chez elle. Elle s’était rendue seule à l’opéra de la rue d’Espagne tenue par Monsieur Le Sueur. Elle savait pouvoir trouver une place au deuxième balcon ainsi que de la compagnie ; Alphonse  résidait sur son habitation et elle s’ennuyait comme chaque fois qu’elle se sentait esseulée. La salle était comble, il devait y avoir au bas mot plus d’un millier de spectateurs entassés dans la pièce surchauffée. En plus de madame Marsan, il y avait ce soir-là, les sœurs Minette et Lise deux jeunes créoles de couleur, qui faisaient la joie du public dominiquois. Elle avait comme de coutume soigné sa mise et arborait une robe-fourreau vert amande, hormis ses créoles, elle ne portait aucun bijou. Roberta venait d’avoir vingt ans, sa beauté faisait tourner plus que jamais les têtes, et malgré les fréquentes disputes entre elle et Alphonse, elle restait fidèle à son amant et protecteur.

La nuit était tombée, un brouillard provenant de l’océan avait envahi les rues en une espèce de coton ouateux. Alberto Casamajor, un ami d’Alphonse, s’était proposé pour la raccompagner. Ce fut en riant d’un compliment qu’il lui faisait qu’elle le quitta. En passant la porte, elle ressentit une sourde inquiétude lui comprimant l’estomac, la brume sur sa peau la fit frissonner. Elle vit alors les flammes d’un chandelier dans le patio. Alphonse était entré pendant son absence. Elle n’avait pas atteint le halo de lumière que la voix rageuse de l’homme s’en prit à elle. Il commença par lui reprocher ses sorties, s’enquit de ses mouvements et de sa compagnie. Elle s’en agaça et lui rétorqua qu’elle converserait avec lui quand il manifesterait moins de hargne et d’alcool dans le sang. Elle lui tourna le dos et revint dans la maison. Il la rattrapa lorsqu’elle traversait le salon. Il lui agrippa le poignet, lui tordit le bras tout en revendiquant des réponses. Elle se plaignit de sa brutalité et exigea qu’il la lâchât. La peur la saisit. Il refusa l’obligeant à s’agenouiller devant lui et lui prit alors la masse de ses cheveux et s’apprêta à la tirer telle une bête. Elle se débattait de son mieux. Elle réussit à se relever, attrapa ce qu’elle trouva à sa portée pour se défendre. Elle était terrorisée, c’était la première fois qu’elle le voyait dans cet état. Avec l’objet saisi, elle le frappa. Plus surpris qu’atteint il partit à la renverse ; il heurta le coin de marbre de la cheminée et s’écroula. Elle lâcha le timonier de ses mains, il tomba lourdement sur le tapis. Elle le regarda interrogative, se demandant pourquoi il restait inerte. Elle lissa le désordre de sa jupe, ramena sa chevelure en arrière et s’approcha du corps. — c’est bien fait ! et j’espère que tu t’es fait mal, abruti! On n’a pas idée de se comportait comme cela. Elle le poussa de son pied, il ne réagit pas. « — Alphonse ne fait pas l’idiot, c’est assez pour ce soir, je suis lasse et je veux me coucher… Alphonse, allez, lève-toi maintenant, assez joué. » Comme il ne bougea pas, son estomac se serra, elle se pencha. Elle le remua, rien. Elle commença à s’affoler. Une de ses esclaves surgit à ce moment-là et trouva la jeune femme accroupie devant le corps inerte de son amant, elle s’apprêtait à crier d’effroi. Roberta l’arrêta net dans son élan, la prit par l’épaule, la secoua. « — au lieu de te mettre à hurler, va chercher ma mère, dépêche-toi ! 

— mais fait nuit maît’esse

 Et, alors ! Dépêche-toi, monsieur Alphonse a besoin des soins de ma mère ! »

La servante, peu rassurée, s’exécuta, ayant plus peur du châtiment que de l’obscurité et de ses pièges. Roberta ne pensait pas qu’il eut trépassé, inconscient, oui ! Sûrement. Il ne pouvait la laisser seule. Mais il ne se réveillait pas. Elle commença à s’inquiéter et s’il était mort. Mon Dieu s’il était mort. Qu’allait-elle faire ? Maminetta arriva alors que ses premières larmes coulaient. En un bref coup d’œil, elle comprit le tragique de la situation. Elle renvoya l’esclave se coucher, lui certifiant que ce n’était pas grave que Monsieur avait eu un malaise. Une fois seule, elle admonesta Roberta, il n’était plus temps de pleurnicher. Maminetta prit les choses en main, elle refusa de penser à l’acte pour l’instant, elle devait se débarrasser du cadavre, car Alphonse était bien mort. Elles le roulèrent dans le tapis natté et le traînèrent vers le fond du patio dans l’écurie. Elle détenait une mule. Elles la sellèrent et non sans difficulté, mirent le corps en travers de la selle. C’était le milieu de la nuit, le ciel était heureusement couvert et les nuages masquaient le peu de lumière procurée par le quartier de lune. Elles menèrent leur monture le plus rapidement possible tout du long de la rue d’Anjou. Le son du trot de l’animal était étouffé par la brume qui enveloppait tout. Arrivées à la rue Saint-Nicolas, elles prirent peur, elles étaient contraintes de la traverser, mais elle donnait sur la place Royale tout comme la rue de Rohan sa suivante. Elles risquaient de tomber sur une patrouille ou être aperçues par des gardes. Mais le temps ne s’y prêtait pas, tous étaient calfeutrés. Elles pénétrèrent, sans s’être fait remarquer, dans les « cinquante pas du roi « un espace sauvage assez marécageux, qui longeait la côte. Elles s’éloignèrent le plus possible de la ville, traversèrent le pont qui enjambait l’embouchure de la rivière du « haut du cap ». Elles rejoignirent le chemin du fort Dauphin et là le jetèrent à l’océan. Elles regardèrent son corps flotter, au fil du courant et pour finir, couler. Roberta s’effondra dans les bras de sa mère, elle se confessa et raconta enfin ce qui s’était passé ce soir-là.

*

Roberta

Deux semaines s’écoulèrent avant que ne parvienne de l’habitation un valet pour s’enquérir d’Alphonse. Roberta joua alors la surprise, assura ne pas avoir vu son amant pendant ce laps de temps. Trois jours plus tard, ce fut un policier qui s’en vint avec une batterie de questions. Elle tint le choc, mais l’homme remarqua sa mine défaite et l’inquiétude de celle-ci. Informée par madame Ducreil mère, elle était arrivée l’avant-veille, et avec tout le poids de sa dignité et de son statut, elle avait exigé des réponses rapidement. Son fils avait disparu et cela était anormal. Il avait fait le tour de tous les gens connus par lui et dans sa liste, se trouvait en tout premier sa placée. Il était éclairé sur la réputation de la belle, ainsi que celle de son protecteur. Mais voilà, après une enquête sommaire rien n’apportait d’indices ni de pistes. Il ne savait où chercher. Il allait, à contrecœur, en faire part à madame Ducreil et il se doutait déjà sa réaction, quand un suppléant l’avertit de la remontée d’un cadavre venu de la mer. C’était sûrement Alphonse Ducreil, du moins le supposa-t-il à sa vêture lorsqu’il examina le corps. Son immersion dans l’eau avait beaucoup altéré sa dépouille. Il alla donc prévenir sa mère. Elle logeait chez monsieur Davezac de Castera, dont la notoriété et la fortune n’allaient pas arranger son affaire. Le riche propriétaire de la Plaine des Cayes séjournait dans sa résidence du Cap et allait peser de toute son autorité, de cela, il ne doutait pas. Accueilli dans le bureau du maître de maison, il patienta le temps d’attendre madame Ducreil. Elle prit la parole avec hauteur lui laissant à peine un instant de la saluer. « — Tout de même, je pensais ne pas vous revoir ! Vous avez mis une éternité. Je suppose que vous avez des nouvelles de mon fils ? » Tout de go, agacé par ce mépris, il répondit. « — Oui, Madame, il semblerait que nous ayons retrouvé son corps. »

La femme sentit ses jambes se dérober, monsieur Davezac de Castera la soutint et l’aida à s’asseoir. D’un air sombre, il prit la parole. « — Vous auriez pu y mettre les formes, Monsieur. Êtes-vous certain que c’est lui ?

— Tout le laisse à penser, voici une chevalière qu’il avait encore au doigt, il se serait noyé. Une chute accidentelle, semble-t-il.

— Assurément pas, coupa madame Ducreil, c’est elle qui l’a tué, de cela, je suis sûre !

— Puis-je savoir à qui vous songez, Madame ?

— À sa catin, bien évidemment !

— Je ne peux m’en prendre à celle-ci sur de simples allégations.

— Monsieur, faites attention à vos dires, intervint monsieur Davezac de Castera.

— Je voulais dire par là que sans témoignage ou preuve, je ne peux rien faire contre la dame.

— D’abord, ce n’est pas une dame, de plus vous n’avez qu’à interroger son personnel. » Coupa madame Ducreil.

Il avait bien pensé à cette solution, mais on ne pouvait prendre en compte la déposition d’un esclave que sous la torture. Cela lui répugnait, d’autant que rien sur le corps ne laissait supposer que c’était un homicide. Il quitta la demeure très contrarié et remit au lendemain sa visite à Roberta.

De ce jour, il vint la questionner régulièrement. Cela ne portait pas ses fruits, il menaça d’interroger ses esclaves. Roberta s’affola, elle ne savait plus quoi faire, elle demanda de l’aide à sa mère. Maminetta ne réfléchit pas, elle ne voyait qu’une solution, faire appel au « baron samedi », le chef des Gédés, les Loas de la mort, soit faire intervenir une reine du vaudou.

*

maminetta

Maminetta à la nuit, enfouie sous un châle de couleur sombre, sortit de la ville par le Sud en traversant le « champ de Mars « vide. Elle passa la ravine des Casernes puis prit le chemin de « la bande du Nord » qui menait au cimetière. Le sentier caillouteux devenait mal aisé malgré la lune qui l’éclairait. Elle dépassa le lieu sinistre en hâtant le pas, le moindre bruit l’inquiétait. Elle poursuivit son trajet en montant le morne, elle longea la ravine de « la belle hôtesse » et enfin grimpa une colline boisée. Fatiguée, elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, elle se retourna, la ville était loin, elle en apercevait quelques lumières. Le chemin de terre devint plus agréable, mais la futaie dissimulait l’éclat de la lune, et les obstacles ralentissaient sa marche. Comme elle butait sur la paroi du morne, elle trouva le lieu recherché. Elle découvrit une grotte cachée par des buissons et des plantes grimpantes. Elle toussota, héla tout en chuchotant pour faire connaître sa présence. Elle sursauta. De derrière elle, une voix lui répondit. – fatigue pas, moi savoi’ toi veni’. Suiv’ moi ! ». Une femme courbée, aussi large que haute, coiffée d’un tignon douteux, la précéda, et repoussant le feuillage, qui camouflait l’entrée de la caverne, y pénétra. La vieille s’assit sur un tapis dont l’éclairage ne permettait pas de voir les couleurs. La chandelle posée sur la table basse devant elle ne laissait distinguer du décor que peu de choses, et celles-ci donnaient des frissons de dégoût et de peur à Maminetta. La sorcière lui tendit un bol et d’un geste l’incita à boire le contenu. L’effet désiré voulu, elle prit lentement la parole d’une voix caverneuse. – alo’ ta fille avoi’ p’oblème ? êt’e sa faute, pou’quoi toi veni’ à sa place ? Elle pas cou’ageuse. Son p’oblème pouvoi’ êt’e ’églé à la lune ‘onde. Toi et elle veni’ au cimetiè’ alo’. Mais attention toi payé au ba’on Samedi plus que toi c’oi », toi êt’ p’ète ? aut’ement moi ‘ien pouvoi’ fai’e ! » Maminetta était prise de vertige, comment la sorcière pouvait-elle savoir ? Elle en avait des frissons. Elle acquiesça et se renseigna sur ce qu’elle devait porter. « — toi et elle s’habiller de noi’ et violet et appo’ter de l’a’gent, elle fe’ait le’este, elle les attend’e au cimetiè’ dans t’ois nuits ».

Maminetta repartit, elle était comme saoule, elle n’avait pas compris ce qui s’était passé, le jour allait se lever et elle croyait être restée que quelques instants dans la grotte. Elle savait déjà qu’elle pratiquerait ce que la sorcière avait demandé.

*

Ana Filipa

Maminetta avait laissé Ana-Filipa dans les bras de sa nourrice. Elle avait attendu l’extinction des bruits de la ville. La lune d’ici une heure ou deux allait être à son zénith. Elle avait revêtu une robe noire et avait jeté sur ses épaules une étole d’un violet sombre. Roberta, tout comme elle, était prête. La jeune femme était terrorisée, mais elle aurait accompli n’importe quoi pour se débarrasser de ses accusateurs. Elle ne doutait pas des soupçons de l’enquêteur et de la mère d’Alphonse quant à la meurtrière de ce dernier. Elle avait imaginé les pires supplices dont elle aurait à souffrir s’ils le prouvaient, et elle considérait cela injuste d’être punie. Elle n’avait fait que se défendre, mais qui la croirait ? Elle avait donc accepté la décision de Maminetta. Que faire d’autre ? Le moment venu, elle la suivit. Elles répétèrent le trajet, mais s’arrêtèrent devant le cimetière surplombant la ville. Les tombes se trouvaient cachées des rayons de la lune par les futaies serrées des chênes qui occupaient le lieu, car trop gros pour être coupés et déracinés. La voix éraillée de la sorcière les surprit. « — vous pas ‘ster là, voi’  vous à des milles à la ‘onde. Suiv’e moi ! » Elles marchèrent dans les pas de la Mambo qui tenait dans chacune de ses mains un ballot, celui de droite semblait être vivant. Roberta frissonna. Elles s’enfoncèrent dans le cimetière. Elles étaient attendues, un homme maintenait un bouc et deux autres femmes sortirent de la pénombre. Le globe lunaire se siégeait au-dessus de la scène éclairant de son étrange lumière sur le sol les dessins tracés avec de la farine et du marc de café, les symboles des Loas : Les Vèvè. La Mambo prit la bourse des mains de Maminetta, ensuite elle lança de l’eau pour sacraliser l’espace. La cérémonie commençait sous les yeux subjugués de la mère et de la fille. La sorcière sortit de ses jupes un large couteau et de son sac un coq aux plumes luisantes et noires. L’animal n’eut pas le temps de comprendre, elle l’égorgea et aspergea les deux femmes surprises par le jet, le liquide écarlate. Elle arracha les ongles de la volaille, les envoya dans un feu qu’une de ses comparses avait préparé. Roberta et Maminetta étaient pétrifiées. Le compagnon de la Mambo trancha le cou du bouc et remplit un bol de son sang, la sorcière le tendit aux deux commanditaires et le leur fit boire. Malgré leur dégoût, elles obéirent, aucun retour en arrière ne s’avérait possible. L’homme commença à frapper lentement sur un tambour et les deux femmes psalmodièrent une incantation gutturale et lugubre. L’ensorceleuse extirpa de son sac cette fois-ci des poissons, elle les jeta dans le feu. Elle s’approcha de Roberta, qui esquissa un mouvement de recul, et avec son couteau, elle trancha une de ses mèches, elle pivota vers Maminetta et répliqua son action. Elle les envoya dans les flammes, une odeur nauséabonde se dégagea. Tout en invoquant Baron-Samedi, elle leur coupa des ongles et sans se retourner elle les éjecta, ils suivirent les mèches de cheveux. Les complaintes des aides s’intensifièrent. La Mambo fit coucher Roberta sur les Vèvè, inscrivit son nom dans un cahier, puis fit de même avec Maminetta. – vous êt’e à lui ! vous êt’e à lui ! ba’on-Samedi p’end les ! » Un souffle soudain balaya l’espace. Il s’empara tout d’abord du corps de la vieille puis du corps de ses fidèles. Le tambour battit plus fort, à l’unisson des cœurs des initiés et des loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Une calebasse passait entre les femmes qui se mouvaient. Les deux aides et la sorcière furent prises de frénésie, de leurs bouches sortirent des chants obscènes, elles se mirent à gesticuler tout en bougeant avec grâce d’une façon lascive, accompagnées de violents déhanchements. La poitrine de la mère et de la fille paraissait vouloir exploser. Puis d’un seul coup, le tambour s’arrêta, les trois prêtresses s’écroulèrent. Maminetta et Roberta toujours allongées, terrifiées, n’osaient se relever. Une odeur de soufre empestait le lieu ; la cérémonie était achevée.

*

Ducreil Félicia

Félicia Ducreil n’avait pas vingt ans, elle était de santé fragile, et s’inquiétait pour un rien. Elle sursautait au moindre bruit, elle était épouvantée à l’idée d’être seule, aussi était-elle continuellement accompagnée par sa chambrière. Elle aurait dû être mariée, mais son fiancé était mort des fièvres quelques jours avant leur union. Il n’en fallut pas tant pour qu’elle devienne neurasthénique. Tyrannisée, rabaissée par sa mère, elle ressemblait à un oiseau affolé dans sa cage. Tant que son frère Alphonse avait été là, elle s’était sentie protégée. Depuis son décès, sa mère avait beaucoup changé, elle était irascible et se plaignait de différents maux, ce qui était inaccoutumé. Ce soir-là, elle commença lors du dîner à se lamenter de la chaleur, les esclaves avec diligence avaient ouvert les portes-fenêtres donnant sur la galerie. Elle souffrait depuis des années de l’estomac, mais en cet instant bien qu’elle n’ait guère mangé, elle précipita l’heure de son coucher. Elle était extrêmement fatiguée. Elle demanda à sa fille de vérifier exceptionnellement l’achèvement du travail des domestiques avant la nuit. Félicia fut surprise, elle devait se trouver bien mal en point, car sa mère ne lui faisait guère confiance. Elle obéit. Madame Ducreil allait monter dans sa chambre, quand une brûlure, plus douloureuse que d’habitude, dans la partie supérieure de l’abdomen, l’arrêta au milieu de son ascension dans l’escalier. Elle ne pouvait plus bouger tant la souffrance devenait violente. Elle se tenait le ventre, le supplice la courbait en deux, elle avait du mal à parler. Ce fut l’affolement, sa fille la rattrapa aussitôt, avec le concours de sa chambrière, elles l’aidèrent à atteindre son lit. Sa servante se joignit à elles, madame Ducreil était livide, elle réclama une bassine, elle y vomit un liquide de couleur café, mêlé de sang. Elle fut un instant soulagé, elle s’allongea et ferma les yeux. Moins d’une heure plus tard, des nausées la reprirent, elle s’épuisait sous l’effort, retombait sur ses oreillers, anéantie. Félicia ne quitta plus son chevet. Elle envoya chercher le médecin à Cap français. Lorsqu’il arriva, il annonça qu’il n’y avait pas retour en arrière possible, le ventre était dur comme du bois, l’estomac était percé, le sang se propageait. Madame Ducreil souffrait le martyre, sous les yeux affolés de sa fille. La nuit s’écoula ainsi, au petit matin Félicia était seule au monde, quand sa mère fut morte, elle perdit connaissance.

*

Ce jour-là, une chape de plomb était tombée sur Cap-Français, Maminetta ne se souvenait pas avoir eu si chaud, même à cette saison. Cela n’annonçait rien de bon, l’orage allait venir, des nuages noirs s’amoncelaient sur l’océan, l’air était électrique. Ana-Filipa s’était réveillée après une sieste agitée. Maminetta avait préparé dans une cuve, dans l’ombre de la galerie, un bain pour rafraîchir l’enfant. Pendant qu’elle jouait avec celle-ci, à l’autre bout de la ville, un drame commençait son premier acte.

À l’intersection de la rue Neuve et de la rue saint Joseph, se tenait un bouge dans lequel s’agglutinaient, pour boire du tafia, tous les marins en mal d’emploi ou simplement désœuvrés. Et en cette fin d’après-midi, la bagarre éclata pour des raisons assez floues, comme c’était souvent le cas dans les lieux fournissant de l’alcool. Au milieu des rires des filles de joie et du chahut des joueurs de tous poils, un grand nègre commença à sérieusement s’énerver sous les verbes colorés dont l’assaillait un adversaire aviné. Quand celui-ci perdit aux cartes face au géant, il redonna le change à coups d’insultes. Il l’incrimina d’avoir triché, et exprima sa désapprobation à propos de son haleine, et de son odeur puis s’en prit au ton de sa peau. Il l’accusa, de mauvaise foi, d’avoir fraudé, car un noir n’avait aucune chance de gagner devant un blanc. Le Goliath, qu’un trop-plein de colère faisait devenir gris, laissa s’abattre son poing tel un marteau de forge sur la table, la fendant en deux d’un seul coup. Les gobelets emplis de tafia finirent leur course sur la paille couvrant le sol de leur liquide. Ce qui aurait arrêté n’importe quel individu lucide n’effraya pas le matelot aviné. Il sortit un poignard, le silence tomba dans l’auberge. Les filles s’esquivèrent discrètement, elles ne voulaient pas à être mêlées à la rixe qui se préparait. La situation tournant au drame, l’aubergiste envoya un de ses valets chercher la troupe. Les clients se scindèrent en deux groupes, d’un côté les marins du navire de l’agresseur et de l’autre tous les mulâtres qui fréquentaient l’établissement. L’affaire dégénéra rapidement. Moins de dix secondes plus tard, toute la partie gauche de la taverne se cognait avec enthousiasme. Et comme dans toute bagarre qui se respecte, les objets commencèrent à voler. Une chopine en bois traversa les airs et vint rouler sur une table occupée dans la portion encore calme de la salle, entraînant dans la rixe ceux qui jusqu’alors n’avaient pas bougé.

Quand arriva la garde, la bataille était générale, le mobilier n’en était plus un, des auberges avoisinantes, des individus de tous bords avec pour seule envie de se taper dessus étaient apparus. Le chef de la garde qui rentra avant ses hommes essaya de ramener la quiétude, nul ne l’entendit. L’orage commença à gronder à l’extérieur zébrant l’horizon d’éclats orange dans un ciel devenu violacé. Il se mit à hurler, s’efforçant de couvrir le tumulte. Son cri fut arrêté dans un gargouillis, un couteau avait traversé la pièce et c’était figé dans son cœur.

Rue du Hazard, Maminetta essuyait Ana-Filipa qui se débattait en riant et faisait semblant de vouloir fuir les bras de sa grand-mère. Il commença à pleuvoir, la fillette se précipita sur ses petites jambes dans le patio quand un grondement se fit entendre. Maminetta accourut. « — Ana-Filipa ! Non ! Pas sous l’orage ! » Elle attrapa l’enfant au moment où l’éclair tombait sur le tulipier de la cour ; elle lui cacha les yeux de l’éclat destructeur de la lumière. Mais les siens brûlèrent sous l’intensité de la foudre. Elle se mit à pleurer, elle savait qu’elle avait été exaucée par le baron samedi, elle payait sa dette.   

cap français

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 25

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 25

Les Placées de Saint-Domingue, Maminetta

1742 à 1781

Maminetta Dupouilh

Ana-Filipa était la fille de Roberta et Roberta était la fille de Maminetta.

Sur l’habitation de son père et maître, appellation donnée à une plantation dans l’île, à quelques milles de Cap-Français dans la paroisse Saint-Jacques dans la Plaine du Nord, Maminetta fut nommée Netta par sa mère. Arrivée à sa quinzième année, elle avait suivi, comme chambrière, sa sœur blanche, du même âge, dans l’habitation de son mari Benjamin Dupouilh dans le quartier de la « Petite-Anse ». Trois ans plus tard, morte en couches après avoir mis au monde un fils, la jeune madame Dupouilh laissait sa place auprès de son époux à sa sœur noire. Dans un dernier soupir, elle lui confia aussi son nourrisson tout en lui faisant jurer de le choyer. Bien qu’elle ne put devenir la nourrice de l’enfant, elle tint sa promesse. N’étant elle-même pas mère et était pour tout dire encore vierge, elle n’en fut pas moins sa mère de substitution. Elle lui donna par contumace la tendresse maternelle de la défunte.  

Benjamin Dupouilh ne perdit pas au change et succomba aux différents charmes de la métisse au point de ne jamais désirer se remarier. De cette union vinrent au monde quatre enfants dont seule la fille survécut, Roberta. L’année de sa naissance, son frère aîné âgé de sept ans se noya, Netta avait cru mourir de douleur. Le deuxième de ses fils était décédé à la naissance six ans auparavant, elle avait accepté l’idée. Le troisième dans son troisième mois contracta une étrange maladie qui le dessécha, elle l’avait regardé partir à petit feu tout en s’interrogeant. Qu’avait-elle pu faire au ciel ? Le père, bien que persuadé d’être maudit, ne ressentit aucune frustration. Il retira tout le bonheur possible de ce que Dieu lui laissait, d’autant que, malgré le travail que cela demandait, l’habitation prospérait bon an mal an. Dans une colonie où un esclave des champs détenait une espérance de vie huit ou neuf ans, les bénéfices réguliers qui l’en tiraient lui permirent de doubler sa main-d’œuvre servile et de la renouveler sans problème. Il possédait près de deux cents esclaves qui de l’aube à la tombée de la nuit trimaient pour lui, labourant, plantant, binant, sarclant, cueillant…

Maminetta

Netta changea petit à petit de prénom, au fil des babillements de François-Xavier, son neveu, le fils de son amant et maître, elle fut surnommée Maminetta. Lorsqu’il eut seize ans, son père l’envoya parfaire ses études en France, les capucins de Cap-Français ne suffisaient plus à son goût. Il partit donc pour un collège à Bordeaux. À sept ans, Roberta resta la fille unique de la maison, cajolée par son géniteur, pour qui elle était devenue le centre de ses attentions. Cinq ans plus tard, sa mère ne la quittait plus du regard, car son père n’était pas le seul à bader la grâce naissante de sa fille. Avec sa peau d’ambre, sa lourde chevelure couleur de jais et surtout ses yeux fendus vers les tempes d’un vert limpide, elle retenait l’intérêt de tous. Sorti de l’enfance, son corps commençait à dessiner ses courbes de femme, et annonçait une silhouette déliée et de belle stature. Elle se transformait en une beauté féline, au regard hypnotisant, qu’il allait falloir préserver de toutes les convoitises et Maminetta savait que cela serait difficile.

Après des années de bonheur, Benjamin Dupouilh se mit à souffrir d’un mal, qui, il le sentait bien, le menait à la tombe. Il écrit à son fils de rentrer au plus vite. Il prit ses dispositions et se laissa mourir. Désespérée, Maminetta observa son bien-aimé et protecteur quitter ce monde. Qu’allaient-elles devenir ? Sa situation de tisanière lui avait permis de rester à l’abri des durs labeurs. En tant que concubine du maître, elle avait évolué de fait en gouvernante de la Grand-Case, la demeure de son amant. Elle faisait confiance en François-Xavier, mais il se marierait un jour et ce jour-là sa position ne vaudrait pas grand-chose, sans parler de celle de Roberta. Quelle femme voudrait sous son toit de la beauté qu’elle devenait ? 

La peur fut à son comble lorsque trois mois après avoir mis en terre Benjamin, un attelage remonta l’allée. Tout comme Roberta qui arriva en courant de l’étage, elle crut un instant que le jeune maître était de retour. Quel ne fut pas leur effroi, quand descendit un homme maigre au teint verdâtre qu’elles ne connaissaient pas, accompagné de deux molosses aux babines dégoulinants de bave. L’angoisse au ventre, Maminetta le reçut sur le pas de la porte. « — je viens quérir des esclaves, les dénommées : Maminetta et Roberta. Ce qu’elle avait le plus craint arrivait, c’était un marchand d’esclaves. François-Xavier se débarrassait d’elles, il n’avait même pas le courage de les affronter. Son petit les jetait dehors, pire il avait dû donner l’ordre de les vendre. Désespérée, elle cherchait comment échapper à son sort. L’un des contremaîtres de l’habitation s’approcha intrigué. Il affichait un sourire néfaste, satisfait de voir la concubine du maître dans une mauvaise passe. Il n’avait aucune raison de lui en vouloir particulièrement, mais la jalousie se dévoile dans ces instants où le destin, tel un couperet, semble écraser une victime. Elle comprit que c’était trop tard, qu’aurait-elle pu faire de toute façon ? Elle connaissait le sort des fugitifs, fouet, marquage aux fers, amputation, dès qu’ils étaient rattrapés, et ils étaient souvent repris.

— Mais pourquoi ?

— Je suppose que tu es Maminetta et l’autre derrière c’est Roberta ? Je n’ai pas d’explication à te fournir, faites vos ballots et suivez-moi. C’est votre maître qui donne les ordres. 

Une heure plus tard, sans plus de commentaire, elles se retrouvèrent installées à côté du cocher et en route pour Cap français. L’homme avait refusé de les faire asseoir à ses côtés, elles étaient noires.

*

 Dominé par la montagne du Morne Jean, Cap-Français, communément appelé le Cap, était une ville portuaire située sur la côte septentrionale de l’île. Elle s’étalait dans toute son opulence face à l’océan chargé de navires aux ventres remplis de la richesse de ses habitants. C’était une cité prospère, la plus prééminente de la colonie, en dépit des nombreux incendies et séismes qui l’avait frappé. Même le déménagement des autorités, qui fuyaient ses calamités, pour Port-au-Prince n’avait en rien amoindri son importance. Pour les dominicains, c’était un petit Paris. Elle s’étendait de la Plaine du Nord au pied du Morne-Rouge. La rivière Gallois et la Grande-Rivière du Nord traversaient la région. Cette dernière allait se déverser dans l’océan Atlantique. Ils arrivaient de l’habitation Dupouilh située sur ses rives, à une heure de la route qui allait à la cité. Ils pénétrèrent à la nuit dans une de ses rues étroites qui formaient son plan quadrillé. Les deux femmes n’avaient jamais approché l’agglomération. Elles étaient terrorisées par leur avenir incertain et effarées de tout ce qu’elles découvraient. L’homme, venu les chercher, avait omis de se présenter, il était un des affidés du plus riche notaire de la ville. Le cocher arrêta la voiture, dans une rue plus large, devant une maison de pierres à étage avec lanternes pour éclairer son pas-de-porte, elles n’en avaient jamais vu de telle. Leur univers s’était jusqu’alors limité à la « Grand-Case » aux galeries de bois. Il leur enjoignit de descendre, les brusqua pour les faire rentrer. Elles étaient tétanisées, l’ignorance de leur sort accentuait leur peur. Il frappa à la porte et attendit qu’on lui ouvre. Maminetta tenait Roberta par la main et cherchait autour d’elle une voie pour s’échapper, telle une bête prise au piège, elle s’affolait. L’individu s’en aperçut, avec un sourire mauvais, il lui dit. « — n’y compte même pas, tu n’auras pas le temps de te rendre au bout de la rue que les chiens t’auront rattrapée ! » La porte s’ouvrit sur un majordome en livrée à la mine hautaine. Celui qui les accompagnait avec dédain le bouscula pour passer. « — on est attendu Firmin ! Pousse-toi ! »

Sans se départir de sa dignité, il répondit. « — Le maît’e est à la salle à manger avec son invité. » L’homme traversa le hall de marbre blanc, se retourna. « — Dépêchez-vous ! » Impressionnées par tout ce qui les entourait, serrant une partie de leur bagage contre elles, elles le suivirent. Il les planta dans un salon et frappa à l’une de ses portes. Roberta en pleurs tomba dans les bras de sa mère, elles entendirent le ton obséquieux de l’inconnu malveillant annonçant leur arrivée. Une voix autoritaire répondit de les conduire dans le bureau ; mais à ce moment-là, un jeune homme, d’une vingtaine d’années, blond, la figure avenante, jaillit dans la pièce. — Maminetta ! Roberta ? Nom de Dieu ! Mais j’avais laissé une petite fille ! » Il prit dans ses bras son ancienne gouvernante déboussolée de cet accueil chaleureux et plein d’affection. « — Comme je suis heureux de vous revoir même si les circonstances ne sont, elles, guère heureuses. Mais qu’avez-vous ? vous avez l’air terrorisé ? »

Monsieur Laussat qui avait suivi le jeune impulsif se retourna vers son subalterne. « — Coucherant ! Vous n’auriez pas omis de dire à ces dames, le but de l’invitation dans mon étude. » L’homme baissa les yeux, mimant la contrition sous le ton autoritaire de son supérieur. Devant la mascarade, ce dernier ne rajouta rien, d’un geste, il lui montra la porte. Avec un sourire, ne détrompant pas Maminetta quant à sa teneur d’hypocrisie, il leur suggéra de passer dans son bureau. Ils traversèrent la maison, par un couloir, véritable galerie des ancêtres. Ils descendirent un escalier et se retrouvèrent dans une grande pièce aux murs lambrissés et garnis d’une mezzanine sur tout le tour, supportant des étagères couvertes de documents ou de registres. Au milieu trônait un vaste bureau devant lequel attendaient trois chaises à dossier en médaillon. Installant sa forte corpulence dans un large fauteuil cabriolet, de l’autre côté de sa table de travail, il proposa à ses clients de s’asseoir. François-Xavier sans façon obéit, insista du regard pour encourager les deux femmes à faire de même. Cette simple déférence les troublait, leur gêne était grande tant c’était à l’opposé de ce que l’on escomptait habituellement de leur condition. Le notaire agit comme s’il ne voyait rien et il ouvrit un dossier, le testament de Benjamin Dupouilh. Par amour pour Maminetta et Roberta, le défunt avait pris des dispositions en leur faveur des années auparavant, mais la maladie l’avait empêché de les informer. Il avait affranchi la mère et la fille, tenant ainsi sa promesse faite à Maminetta à la naissance de Roberta, et leur avait légué une maison au Cap, additionné d’une petite rente pour répondre à leurs besoins. François-Xavier ne tiqua pas à cet énoncé, n’y trouvant rien à redire, ses actes étaient fort communs sous ses latitudes, de plus cela n’amputait guère son héritage. Il était même soulagé de savoir que son père avait pensé à subvenir aux nécessités de celle qui l’avait longtemps considérée comme sa mère, n’ayant jamais connu la sienne.

Elles apprirent à l’ouverture du testament, qu’elles ne retourneraient pas sur l’habitation. Le chagrin de la perte du compagnon et du père fut compensé par l’annonce de la liberté et la découverte de la maison au cœur de la ville du Cap.

*

Au croisement des rues du Hazard et de Saint-Louis, François-Xavier fit descendre les deux femmes. Elles se retrouvèrent devant une petite habitation détenant un étage avec balcon en fer forgé. Il sortit de sa poche une clef, il la remit à Maminetta. Elle ouvrit avec émotion la porte de la maisonnette qui donnait sur un corridor sombre plongeant profondément en son sein. De chaque côté, une porte desservait une salle de taille honorable. La maison était plus grande qui n’y paraissait, elle possédait quatre pièces spacieuses, deux par niveaux. Le couloir aboutissait sur une véranda d’où montait un escalier vers le premier. Elle-même faisait face à un jardin en friche. Comme le stipulait le testament, elle était meublée modestement, Maminetta avait reconnu le solide mobilier enlevé de la « Grand-Case « lors de son renouvellement. Il était résistant et c’était cela l’essentiel. Elle ressentit un pincement de cœur quand elle trouva dans sa chambre l’ameublement élégant de sa défunte sœur et qui par la suite avaient été les siens avant d’être, eux aussi remplacés. De la galerie de l’étage, elle examinait le potentiel du jardin, découvrant un puits sous un tulipier. Elle organisait machinalement dans sa tête le futur potager. Pendant ce temps, Roberta exprimait une moue de dédain devant le confort sommaire de l’habitation. François-Xavier ne savait que penser de la réaction muette de son ancienne gouvernante. « — La maison te plaît au moins ?

— Bien entendu, mon François.

— Tu pourrais acquérir une esclave pour t’aider à l’entretenir, je ferais l’achat si tu veux ?

— Pour cela, on verra plus tard. » 

*

À l’entrée, on frappa. Étonnée d’avoir de la visite, Maminetta alla ouvrir. Elle trouva sur le pas de sa porte une métisse ou une quarteronne corpulente, souriant de toutes ses dents. « — Bonjour, je suis Solange, Solange Espérabet, votre voisine, je viens vous offrir le pain de la bienvenue. » Puis se retournant elle présenta les deux comparses qui l’accompagnaient dans sa mission, voici, Désirée Artigat et Dalia Fazeutieux. L’une était grande et mince avec une allure très arrogante coiffée d’un tignon très haut quant à l’autre, c’était une miniature à la peau d’ivoire, portant un turban à l’identique, mais des boucles rousses s’en échappaient. Maminetta leur rendit son sourire et les invita à entrer. Tout en avançant dans la maison, les voisines examinaient et jugeaient le décor. Maminetta leur proposa de s’installer dans la galerie, elle leur présenta des chaises arrangées autour d’une table ronde, le tout faisant face au jardin broussailleux, mais fleuri. À peine assise devant des fruits, du café et de la citronnade, Solange engagea la conversation. « — nous supposions que vous arriveriez plus tôt, cela fait bien six mois que la maison est prête.

— Nous n’avons appris qu’hier que nous la possédions.

— Ah ? Mais j’y pense, il est vrai que vous avez une fille, on dit même qu’elle est très jolie, cela va être plus facile pour madame Nana.

— Roberta ? Oui ! Mais comment savez-vous tout ça ?

— Par monsieur Dupouilh, quand il est venu avec les ouvriers. Intervint la plus grande. »

Maminetta ressentit un pincement de jalousie, avait-il eu des relations avec cette femme ? Elle était belle, sans aucun doute. Sa corpulente voisine comprit ce qui se passait dans la tête de son hôtesse. « — Monsieur Dupouilh est allé visiter madame Nana pour que l’on s’occupe de vous à votre arrivée.

— Mais qui est cette Madame Nana ?

— C’est notre marieuse, voyons ! Elle a uni toutes nos filles, enfin placées, toutes nos filles.

— Nous vous la présenterons. Ajouta doucement la plus ténue d’entre elles. Elle n’attend que ça. »

Roberta

C’est ainsi que Maminetta et Roberta découvrirent le microcosme des noirs affranchis, les noirs libres de la ville du Cap. Ce petit monde fermé ne fréquentait guère les autres couches de cette société coloniale. Les esclaves étaient considérés comme quantité négligeable, tant les affranchis craignaient de retourner à cet état, tellement ils se sentaient fiers d’en être sortis. Quant à la classe des blancs, les pauvres les méprisaient, les jalousaient et les mulâtres leur revalaient bien. Au regard des riches, ceux que l’on appelait les Créoles, ils ressentaient pour eux un sentiment mitigé de peur et d’envie. Quelques-uns parmi les quarterons accumulaient des fortunes estimables, mais la goutte de sang noir aussi imperceptible fût-elle, les rabaissaient sous les blancs les plus misérables, leur rendant ceux-ci abjects. Ils luttaient donc pour devenir de plus en plus caucasiens, même en apparence, de génération en génération. C’était cette détermination qui convainquit Maminetta de placer Roberta. Elle devait lui trouver un protecteur blanc et nanti. Avec l’aide de ses voisines, elles s’intégrèrent dans le milieu des mulâtres, car elles comprirent vite qu’elles avaient été installées dans l’entourage de femmes d’égale condition. Benjamin Dupouilh avait aussi pensé au devenir de sa fille. Elles étaient toutes de sang-mêlé et protégé par de riches créoles. Certains de ceux-ci résidaient régulièrement auprès d’elles lorsqu’ils logeaient en ville, voire les emmenaient vivre sur leur habitation quand ils ne détenaient pas de famille blanche. Dans tous les cas, ils les installaient confortablement. Elles étaient le prolongement de leur statut social. Ils les habillaient le plus souvent avec luxe, les couvrant de bijoux ou d’accessoires divers qu’elles affichaient sans pudeur avec fierté et même avec ostentation. Maminetta et Roberta s’intégrant dans cette caste durent en apprendre tous les codes larvés de luttes. Elles furent en cela aidées par leurs trois voisines. Elles avaient casé toutes leurs filles et n’étaient plus en âge d’entrer en concurrence, aussi elles n’éprouvaient aucune crainte devant la beauté de Roberta. Elles accomplirent tout ce qu’elles purent pour être de bonnes conseillères et parrainèrent de leur mieux les deux nouvelles arrivantes, leur présentant tout leur entourage. Les trois comparses sentaient très fières d’être en quelque sorte les marraines de la jolie quarteronne qui avait toutes les chances d’obtenir un excellent parti. Elles la protégeaient des coups bas des mères de celles qui avaient la même ambition, qui la jalousaient et qui se tenaient sur les rangs de ces étranges unions. Car c’était bien de mariage dont il était question, les jeunes filles convoitant le plaçage se devaient d’être vierges et leurs mères signaient la transaction leur octroyant maisons, rentes et parfois reconnaissances des enfants à venir. Dans le meilleur des cas, ces enfants-là étaient bénéficiaires de l’héritage paternel. Certaines arrivaient à construire des fortunes raisonnables et se retrouvaient libres de tout engagement à la trentaine lorsqu’elles étaient fréquemment délaissées pour des femmes dans la fleur de l’âge. Le contrat leur garantissait un confort, le tout formait un vrai statut dans la société créole, souvent jalousée par les femmes blanches cloîtrées sur les habitations, envieuses de cette étrange émancipation.

Maminetta avait bien l’intention de trouver le parti le plus avantageux. Elle voulait placer Roberta à l’abri des difficultés. Elle mettait tout en œuvre pour cela, elle y investissait tout son pécule. Elle entreprit tout d’abord d’habiller Roberta telle une jeune fille créole, l’obligeant à afficher l’humilité due à son âge, elle bannit toute tentative ostentatoire de clinquant. Elle décida à l’approche de ses quinze ans d’emmener sa fille dans le monde, de commencer à la montrer. Solange l’arrêta dans l’élan, il devait faire appel à une marieuse, dans cette société matriarcale, elles étaient le haut de la pyramide. C’était incontournable sous peine d’être évincé de ce système. Et puis comment saurait-elle si le parti qui se présenterait se trouvait être sérieux ? Elle devait aller exposer sa décision à madame Nana, celle-ci n’attendait que ça depuis leur installation. Maminetta n’avait pas osé tant la notoriété de la marieuse était connue. Accompagnées de ses trois voisines, elles amenèrent Roberta, tout intimidée dans son caraco assorti à sa jupe immaculée. Madame Nana habitait près du port, un quartier riche, où logeaient les Créoles blancs.

*

Madame Nana était celle qui savait tout sur le monde créole. Elle avait été dans sa prime jeunesse d’une telle beauté qu’elle avait été la placée d’un des plus riches planteurs de l’île. Il l’avait fort bien installé dans un hôtel de la rue « Saint-Louis « à la lisière du quartier des négociants créoles fortunés. Elle y tint salon à la demande de son protecteur et établit ainsi sa notoriété. Celle-ci s’affirma quand elle revint d’un voyage en France où sa splendeur exotique brilla dans les salons de Nantes, Paris et Bordeaux à la satisfaction de son amant. Grâce à son intelligence, elle avait contourné tous les pièges de sa position et lui avait permis d’asseoir sa situation sans la voir choir à la mort de son bienfaiteur. Ce dernier lui avait légué un tiers de sa fortune la mettant ainsi à l’abri du besoin. Elle avait été une des rares quarteronnes à la faire fructifier au point de posséder une habitation où elle passait les jours les plus chauds de l’année. Toutes rêvaient de cet avenir et l’enviaient. L’âge venant et sa beauté se fanant, bien qu’elle en garda de la majesté, elle n’en maintint pas moins sa notoriété. Sa maison se trouvait toujours visitée, les pères amenant les fils dans son salon feutré. Car si les quarteronnes s’informaient sur les Créoles, ceux-ci pratiquaient à l’inverse la même chose, elle était la jonction entre ses deux mondes. Tous la gratifiaient pour ses renseignements, les mères des jeunes mulâtresses la couvraient de cadeaux afin qu’elle favorisât leurs filles. Elles espéraient obtenir le nom et la situation du meilleur candidat. Ce fut ainsi que Maminetta d’un battement de cils de madame Nana accompagné d’un vigoureux geste du poignet refermant son éventail, put resserrer ses filets autour d’Alphonse Ducreil.

Alphonse Ducreil

Héritier d’une famille des plus aisées, propriétaire d’une fructueuse habitation de café qui faisait de ce dandy de 25 ans l’un des plus riches parti de l’île, il n’avait plus que sa mère, une femme de forte volonté, et sa jeune sœur. Sa rencontre avec Roberta fut organisée par madame Nana. Elle avait fort bien connu son père aussi, s’était-il tourné vers elle, quand, comme ses comparses, il avait décidé de profiter des avantages de cette institution.  Elle lui avait assuré connaître la perle d’entre les perles, une beauté de quinze ans, et lui avait suggéré le bal public de la rue Saint-Georges pour première entrevue. Il avait accepté.

Maminetta se retrouva donc invitée. Elle emmena Roberta à l’un de ses bals qui fleurissaient au printemps, où étaient exhibées les jeunes et jolies mulâtresses, sous l’œil vigilant de leurs mères, de leurs tantes, chaperons tatillons de leur respectabilité, et sous le regard acéré de madame Nana garantissant la fiabilité des renseignements quant au parti proposé. Solange, Désirée, Dalia et Maminetta tinrent un conseil de guerre pour décider de la tenue de Roberta. Toutes étaient d’accord pour ne pas tenir compte de l’avis de l’intéressée, elle ne pouvait comprendre l’enjeu. C’était mal connaître Roberta, mais cela la distrayait de voir l’état d’excitation de ses marraines de circonstance. Elle s’amusait de leurs nerfs, rechignant faussement, regimbant avec malice. Quelle couleur lui faire porter pour l’occasion ? Bien sûr, toutes lui convenaient, mais rien de vulgaire ne devait être. Sa vêture se devait d’établir sa réputation. Elles se décidèrent pour une jupe et son caraco de faille grège bordé de volants de linon laiteux au décolleté. — Surtout pas de bijoux… non, non, non, pas d’anneaux, trop nègre ! » Roberta éclata de rire devant la remarque de Solange, dite avec sérieux. L’ajustement de la chevelure devint un casse-tête, pas de tignon soit, mais quel chignon ? Elles adoptèrent le plus simple, une coiffure à la mode en France, large et basse avec de longues mèches flottantes dans le dos, juvénile à souhait. Le résultat était concluant et fut adjugé, elles se décidèrent à partir. Le petit groupe de voisines, qui encadrait la jeune fille et sa mère, se rendit rue Saint-Georges. La bâtisse de pierre à trois étages et à six travées abritait à son rez-de-chaussée le bal le plus couru de la ville du Cap. Le public pénétrait par le hall. Dans l’un de ses angles était installé un salon où trônait en son centre, sur des bergères, madame Nana entourée par des mulâtresses de sa génération, qui garantissait la respectabilité du lieu. Tous en entrant devaient saluer le groupe de cerbères. Dans un flot joyeux et turbulent approchaient des couples, Créoles ayant à leur bras d’arrogantes métisses, redevables pour beaucoup à la marieuse. Dans leur sillage, les nouvelles arrivantes avec modestie se présentaient sous le regard attendri de leurs mères, tout comme leurs futurs cavaliers. Madame Nana approuva d’un sourire l’apparition de Roberta. Elle se retrouvait dans la jeune fille. Elle était déterminée à accomplir ce qu’il fallait pour aider à son ascension. Elle avait même envoyé Maminetta voir la grande prêtresse du vaudou pour invoquer les Loas en sa faveur. Maminetta y avait laissé sans regret une partie de son pécule.  

Roberta

La salle était spacieuse, brillamment illuminée et ouverte sur une terrasse par quatre portes-fenêtres. Jonché de fauteuils et de chaises de tout son long, sur lesquels avec grâce s’étalait un parterre coloré de débutantes, aux yeux baissés, entourées de leurs chaperons. Autour d’elles tournaient déjà en paradant des hommes, bavardant d’un air dégagé avec ces dernières. L’orchestre constitué de six musiciens essayant leurs instruments à cordes attendait le signal pour lancer le premier quadrille. Roberta et sa mère s’étaient assises auprès d’eux. La jeune fille regardait par en dessous le spectacle alentour. Elle patientait, Maminetta l’avait prévenue, elle ne devait accepter aucune danse tant qu’elle n’aurait pas reçu l’assentiment de madame Nana. Elle avait acquiescé, de toute façon elle ne connaissait personne, alors qui songerait à l’inviter. Elle avait vite compris que tout était codifié, que l’étiquette invisible ne devait être transgressée par personne. De derrière son éventail, elle jetait des regards furtifs vers les autres participantes, autant dire les autres concurrentes. Il y avait plus d’une femme avenante dans l’assistance, toute vêtue, coiffée avec recherche. Contente du choix de ses conseillères, sa mise modeste la mettait bien plus en valeur que les froufrous, les couleurs, les bijoux, les extravagances de certaines. Elle se comparait à ses rivales. Elle ne possédait pas la peau la plus pâle, sa carnation d’un ambre assez clair ne concurrençait point certaines de ses compagnes qui auraient pu passer pour blanches. En revanche, elle détenait une des plus jolies silhouettes et de cela elle ne doutait pas. Grande, la taille très fine, une poitrine ronde, elle avait une allure qui faisait retourner les hommes, elle l’avait déjà vérifié avec satisfaction sur le marché. Mais son atout c’était ses yeux, frangés de longs cils noirs fournis, ses prunelles d’un vert limpide, subjuguaient et elle en jouait. Mi-clos, ils étaient reptiliens. Grands ouverts c’étaient des lacs dans lesquels on se noyait, légèrement plissés ils devenaient frondeurs. Elle savait lever la tête d’un coup, surprenant d’un regard innocent sa proie. C’est ce qu’elle démontra involontairement quand arriva la marieuse au bras d’un homme charmant dont le sourire se figea à la rencontre de ses yeux. La marieuse présenta Maminetta à son compagnon tout en faisant semblant d’ignorer Roberta. L’entrée majestueuse, telle une reine, de madame Nana entourée de la cour de ses comparses, avait permis à l’aboyeur d’annoncer le premier quadrille, l’orchestre attendait ce signal. Maminetta demanda à l’individu, Alphonse Ducreil, s’il pouvait faire danser sa fille, car elle ne connaissait personne dans la ville du Cap, elles venaient de la campagne, argua-t-elle. Il accepta bien volontiers de rendre ce service, au demeurant bien agréable assura-t-il. Roberta, un peu inquiète de ses capacités de danseuse, elle n’avait pu les expérimenter que dans le salon de la maison avec ses voisines comme professeurs, répétait dans sa tête les différentes figures. Elle se laissa guider par son cavalier et décida qu’elle allait tomber amoureuse, elle le trouvait à son goût.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 24

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 24.

Juillet 1793, L’exode de Saint-Domingue.

Governor Baron de Carondelet

Dans le port de la Nouvelle-Orléans entra au petit jour, au milieu des brumes matinales s’élevant sur le fleuve, un navire, nommé le « Saint-Michel ». Cela ne surprit pas, ni les portefaix noirs déjà à l’œuvre sous la vigilance des contremaîtres ni les équipages des multiples bâtiments à l’amarrage s’affairant sur leur pont. Le marché de son côté s’installait, bruissant de l’activité de son aménagement journalier, les étales prenaient figure sous la charge des produits que les maraîchers amoncelaient en pyramide. Les premiers rayons du soleil caressaient à peine la façade du jardin du gouverneur qu’arriva essoufflé un homme désirant effectuer un compte rendu d’urgence au baron de Carondelet. « — Vous n’y songez pas ! À cette heure ! Veuillez patienter. » S’insurgea Omar, le majordome, outré que quelqu’un ait pu penser que cela puisse se faire. Lever le gouverneur à l’aube ! « — C’est excessivement pressant, il faut que je fasse mon rapport ! À ce moment-là, un homme abordant la trentaine à l’élégance soignée pénétra dans le vestibule. « — Que se passe-t-il, Omar ? » Interrogea Bartholomé, qui prenait son service. Reconnaissant un suppléant de la capitainerie, il s’adressa à celui-ci. : « — Quelle est votre urgence, monsieur ?

— Je dois faire rapidement mon rapport à monsieur le gouverneur au sujet d’un navire qui vient d’entrer au port.

— Je suis son secrétaire, pouvez-vous m’en dire les grandes lignes, que je puisse juger de ladite importance de faire presser monsieur le baron ? »

Une fois annoncé, Bartolomé de las Casas statua sur l’évidence de l’urgence d’informer don de Carondelet. Il accompagna Omar afin d’appuyer sa requête. Réveillé, le gouverneur reçut la nouvelle de son secrétaire. Il s’assit sur son lit, réfléchit un instant, puis maugréa. « — demandez au suppléant d’attendre et prévenez les membres du Cabildo qu’il y aura au milieu de la matinée une séance extraordinaire Quant au navire, en aucun cas il ne doit faire descendre ses passagers.  »

*

port de la Nouvelle-Orléans

L’angélus de la mi-journée n’avait pas sonné, que la plupart des dirigeants de la Colonie avaient pris place dans la grande salle. Chacun y allait de ses suppositions, aucun n’avait été renseigné quant au sujet de la réunion impromptue. Le gouverneur entra et incita tout le monde à s’asseoir. Il attendit que tous soient installés et attentifs. « — Messieurs, je vous ai rassemblés, car nous nous trouvons devant une situation inattendue et à caractère d’urgence. Vous n’êtes pas sans connaître les soulèvements de Saint-Domingue ? » Comme beaucoup étaient Français autour de la table, il ne rentra pas dans les détails, d’autant que certains étaient litigieux. Depuis le début de l’année, une grande confusion régnait dans cette île. La France était en proie à la terreur sur son sol, l’échafaud répandait des torrents de sang. Les guerres s’entrecroisaient et l’Espagne, maîtresse de la partie orientale de l’île, avait profité des circonstances pour attaquer les positions françaises, si bien que tout le monde se battait contre tout le monde. Les raisons en étaient diverses, les uns pour que le principe de révolution ne se propage pas, les autres pour une liberté longtemps attendue, et la plupart, car tout simplement l’île était source d’abondance. Face aux esclaves en révolte, les blancs avaient repris l’offensive avec une attaque-surprise du quartier général des affranchis. Mais les troupes mulâtres savaient se battre, bien qu’elles ne fussent pas toujours conscientes de leur force et de leurs objectifs. Dans la plus riche des colonies françaises parvenues, semblait-il, à un certain équilibre et à une indéniable prospérité, ce n’était désormais que crépitements d’incendies et de fusillades. Cette situation rajoutait au malaise entre Espagnols et Français. Reprenant le fil de ses idées, il poursuivit. « — Messieurs, les Anglais ont trouvé l’occasion belle d’intervenir pour affaiblir les positions de la France et sa puissance maritime. Ils ont mis les pieds dans Saint-Domingue. » L’Assemblée, que la nouvelle secouait, car beaucoup avaient de la famille et des valeurs dans l’île, attendait de plus en plus avec impatience où voulait en venir le gouverneur. « — De plus, un certain Léger Félicité Sonthonax, un des trois commissaires civils de Saint-Domingue, a appelé les noirs à la rébellion et a levé une armée de six mille individus qui a pris la ville de Cap français.» Il appuya sur la phrase, profitant de ce drame, afin de bien souligner le danger de certaines idées peu favorables à leur société et à son système. Tous étaient ahuris et se demandaient où cela les menait. « — Dans le port mouille un navire qui détient à son bord une centaine de colons avec leurs gens, tout du moins ce qu’ils ont pu faire embarquer, soit entre 300 et 400 nègres et ceci n’est que le premier bâtiment. D’après ces rescapés, arrive à leur suite un bon nombre de vaisseaux avec autant d’immigrants. Car bien évidemment, ils viennent se réfugier, voire s’établir. » C’était le choc. Il se devait de les accueillir, égoïsme et charité se confrontaient. Les plus vénaux calculaient déjà ce que cette situation pouvait leur amener comme profit. Monsieur de Maubeuge intervint. « — Comment et où avez-vous l’intention d’installer les nouveaux arrivants ?

— Nous avons encore de la place dans la colonie, des terres vierges sont à disposition au nord, du côté de Bâton-Rouge, ainsi que dans les Attakapas. La seule chose que je vous demande c’est de m’aider à les recevoir au mieux. Je vais ouvrir mes jardins afin d’y préparer un camp de fortune en attendant de les conduire vers leurs destinations, les esclaves seront parqués dans la cour de la caserne pour plus de sécurité. »

Tous les participants s’agitèrent, chacun avec sa question, tous avec une réponse. Le gouverneur laissa dire. Lorsqu’il se retrouva seul, il fit venir ses capitans de services et commença à organiser ce flot migratoire soudain. La situation requérait de la place, de la nourriture, des médicaments, et s’ajoutait à cela la problématique des esclaves, des centaines d’esclaves qu’il devait entasser et surveiller le temps que leurs maîtres puissent prendre le relais. Pour couronner le tout se greffaient les affranchis, les mulâtres libres qu’ils étaient tenus d’intégrer dans la ville. Il eut un moment d’abattement devant l’amoncellement de difficultés en perspective.

*

Joseph Lapradelle de Lasalle fut le premier à descendre du vaisseau le « Saint-Michel » et à mettre le pied sur le ponton appuyé sur la levée. Il regarda autour de lui. Il était au bord de l’épuisement, il avait tout laissé, tout perdu ou pas loin. Sa femme et sa progéniture se se situer sur un navire différent, à cette heure il ne savait lequel. Il était tout de même apaisé, il avait cru que la Louisiane refusait de les accueillir. Sa nature de pionnier reprenait le dessus soulagé de se sentir en sécurité. Il se redressa et avança d’un pas ferme entraînant les autres. Le suivirent Marie-Jeanne et son époux, Louis Stanislas Granier, ainsi que leurs cinq enfants, puis arriva Nicolas Talvande, accompagné également de sa famille fatiguée de tant d’horreurs. Les rescapés espéraient que leur calvaire prenait fin. Devant eux siégeaient les Orléanais venus en masse à l’annonce de leur immigration. L’information sillonna le tour de la ville et de ses alentours aussi vite qu’un feu de brousse. Beaucoup se trouver là par simple curiosité. Certains aspiraient voir ou avoir des nouvelles d’un membre de leur famille ou d’un de leurs amis. La file des arrivants paraissait sans fin, tous avaient l’air harassés, elle s’écoulait entre deux haies de militaires qui les accompagnaient vers le jardin du gouverneur. La mère supérieure des ursulines et quelques-unes de ses moniales les accueillirent en même temps que la garde. Après les colons blancs, descendit la masse servile noire, qu’ils avaient réussi à emmener avec eux, elle fut guidée vers la caserne. Les esclaves qui n’avaient pas fait partie des émeutiers, apeurés, avançaient en rang serré sous le regard méfiant et méprisant des spectateurs. De la fenêtre de son bureau, le gouverneur et sa femme observaient la scène. À la vue de la mine pathétique des nouveaux arrivants, la compassion était générale et chacun se mettait en devoir d’aider. Doña Carondelet aperçut en retrait de la foule près des ruines du Cabildo, le landau du marquis de Maubeuge, sa conjointe ainsi que Marie-Adélaïde Maubourg-Tremblay et la marquésa de Puerto-Valdez. Elle le suivit du regard longer la place et s’arrêter devant l’hôtel de don Andres Almonester. Cela l’intrigua. À ce moment-là, Louise de Laronde, l’épouse de don Almonester, sortit de sa demeure, escortée par une ribambelle de domestiques portant panier. Elle fit signe aux trois dames qui descendirent de l’attelage, chacune chargée de victuailles, talonnées par leurs chambrières tout aussi encombrées de vivre. Après avoir échangé quelques mots, elles traversèrent la place et se dirigèrent au-devant des malheureux. À sa grande surprise, doña Carondelet vit se joindre à elles, mesdames de Saint-Maxent, mère et fille, madame Robin de Logny la femme de l’homme le plus riche de la Nouvelle-Orléans et son amie madame du Parc-Locoul, en fait toutes les compagnes de la marquise de Maubeuge qui résidait en ville malgré la saison. Hasard des circonstances, toutes ces dames se situaient sur la plantation d’Estrehan à soixante-dix miles de la cité. Toutes se trouvaient là ou dans les propriétés alentour pour le déjeuner sur l’herbe suivi d’un bal en l’honneur de la fin des travaux de la demeure. Madame Robin de Logny, épouse de Monsieur d’Estrehan, avait invité toutes ses connaissances à venir admirer enfin sa maison achevée.

Maria de la Conception Castaños y Arrigorri épouse du baron de Carondelet

Doña Carondelet était dépitée, elle se faisait voler la primeur. Le temps qu’elle descende dans les jardins de l’hôtel, Madeleine Lamarche et Marguerite Darcantel ainsi que beaucoup de leurs consœurs, femmes de couleur affranchies, avaient rejoint les Créoles. Aucun soldat en faction n’avait osé les arrêter aux grilles. Toutefois avec ses gens, doña Carondelet, parvenue sur les lieux, organisa l’installation et l’accueil des nouveaux arrivants. Le personnel de l’hôtel et la garde leur aménageaient, pour leur confort, un camp militaire. Prenant les choses en main, elle incita les dames à diriger les malheureux vers le havre qui leur était concocté. Elles passaient d’un groupe à l’autre répondant à leurs besoins, leur apportant des soins et leur fournissant de la nourriture. Les jardins s’avérèrent très vite trop petits, l’installation provisoire au fil de la journée déborda, la place d’armes se transforma en bivouac sous des abris de fortune. D’autant, que suite au « Saint-Michel » arriva le « Royal », le « Magnifique », le « Maure », le « Destin »… et tous étaient remplis et laissaient descendre de leur ventre des familles démunies, hagardes, affamées, épuisées, les yeux encore brillants des terreurs qu’elles avaient vues ou vécues.

Le père Antonio Sedella, qui s’était joint à ses paroissiennes charitables, écoutait les horreurs que ces miraculés avaient subies. La plupart venaient de la ville de Cap-Français, où des hordes d’insurgés avaient envahi la cité, l’avaient pillée et incendiée avec l’assentiment des commissaires de la République française. « — Mon père, je suis trop âgée maintenant, je ne pensais pas vivre ces ignominies. Ils tuaient et massacraient leurs maîtres. Ils les faisaient mourir dans des tourments qui épouvantent le cœur humain… Ils n’ont respecté ni les vieillards ni les femmes, pas même les enfants. Ils ont empalé les uns, scié les autres entre deux planches, roués ou brûlés ou écorchés vifs. Ils n’ont rien épargné à leurs victimes, ils ont violé les femmes, quel que fût leur âge. » La vieille malheureuse, qui reportait ce qu’elle avait vécu ou ceux que d’autres lui avaient racontés, pleurait assise sur une caisse. Elle ne rapporta pas, car peut-être ne pouvait-elle le savoir, le descriptif de la riposte des blancs. Celle-ci avait été implacable. Le carnage avait été réciproque. Ils avaient combattu les insurgés à outrance, pendu et rompu vif tous les captifs. Deux échafauds pour le supplice de la roue, et cinq potences avaient été dressés en permanence au Cap. Les prisonniers avaient eu immédiatement la tête tranchée, d’autres avaient été brûlés vifs. L’assemblée coloniale avait institué des commissions prévôtales auxquelles elle avait donné le droit d’employer la torture pour amener les rebelles à faire des aveux.

Dans les semaines qui suivirent, plus de cent dix navires déchargèrent des infortunés que la colonie allait devoir absorber. Le gouverneur et son administration travaillèrent jour et nuit pour porter secours aux indigents et ils furent secondés sans relâche par les Créoles français ou espagnols. Beaucoup de ceux-ci invitaient des familles à loger dans leurs demeures en attendant les propositions de terres.

Dès les premiers arrivants, Bartolomé de las Casas avait organisé un bataillon de secrétaires afin de tenir un registre détaillé des immigrants de Saint-Domingue, de leur identité, de leur état de richesse, de leur désir de s’installer ou non dans la colonie. Ils ne pouvaient envisager de les laisser trop longtemps au sein de la ville, le risque d’épidémies et de désordres était trop grand. Il devait au plus vite les pourvoir en terres, et de préférence achetées par leur propre moyen, car l’administration espagnole ne céderait que de petites parcelles. Il devait évacuer la Nouvelle-Orléans le plus rapidement possible, d’autant que le flux d’arrivants semblait sans fin.

*

Madeleine Lamarche

Naïma regardait avec tendresse sa maîtresse se préparer à sortir. Elle noua le laçage de son corset. Elle ne le serra pas trop à la demande de la jeune femme, il faisait trop chaud ce jour-là pour se sentir oppressé. De toute façon, elle avait la taille fine et sa cambrure naturelle suffisait à marquer la ligne de sa silhouette. Elle l’aida à passer ses trois jupons, sa jupe de couleur sombre et son caraco assorti. Pour finir, elle noua à sa ceinture un grand tablier volanté de coton blanc. Naïma la trouvait très belle, une beauté classique, aux doux yeux noisette pailletés d’or et au teint d’ivoire qui ne laissait pas soupçonner le huitième de sang noir qui coulait dans ses veines. Cela faisait maintenant presque huit années qu’elle était l’esclave de Madeleine Lamarche. Elle était passée de maître en maître, n’avait pu créer aucune attache et n’en avait pas ressenti le besoin. Comme elle n’avait jamais été un tant soit peu séduisante, elle avait toujours été lourde, sans vraiment de formes. Elle n’avait jamais attiré aucun homme et donc n’avait jamais attisé la jalousie d’aucune femme, quelle que fût sa couleur. Ce fut pour cela que sa première maîtresse en fit une servante pour le corps de logis, elle n’avait rien à en craindre. Elle était rentrée ainsi dans la caste très enviée des gens de maison. Elle y avait fait sa place comme lingère, puis comme cuisinière bien que dans ce domaine ses talents fussent limités à une cuisine rudimentaire. Mais plus désirable encore pour une esclave était d’être remarquée par le maître, de devenir sa concubine puis sa placée. Ces mariages de la main gauche, qui de génération en génération évoluaient en une institution, avaient commencé, à cause du manque de femmes blanches dans la colonie. Les unions interraciales proscrites par la loi se trouvèrent contournées par les créoles pour répondre à leur besoin, faisant ainsi la sourde oreille au Code noir. Ils avaient installé leur concubine dans des maisons et reconnaissaient souvent la progéniture qui découlait de ces liaisons après avoir émancipé la mère. Pour la plupart, quarteronne ou octavonne, ces femmes créaient une classe à part, très jalousée dans la société louisianaise, car la Nouvelle-Orléans n’était pas la seule ville qui en hébergeait. Elles s’organisaient au point de préparer le plaçage de leur fille avec l’assentiment des pères quand ceux-ci ne proposaient pas eux-mêmes le prétendant choisissant parmi les fils de leurs amis. Pour Madeleine, cela s’était fait par hasard, même si depuis son arrière-grand-mère, une Mandingue ramenée d’Afrique de l’Ouest lors d’un voyage de traite, toutes les femmes de sa famille étaient devenues des placées. Le plaçage n’avait pas été arrangé pour elle, elle était orpheline, c’est donc le destin qui l’avait présentée sur la route de Constant D’Estournelles. Dans le contrat établi par Constant, elle avait reçu deux esclaves, dont Naïma, qui bien qu’âgée, lui fournissait plus d’un service. Celle-ci, les semaines puis les années passant, avait remercié les cieux de devenir la propriété de la jeune femme. Elle n’avait jamais eu de maîtresse plus bienveillante, elle lui donnait toute l’affection qu’elle avait accumulée et la couvait comme une mère. Madeleine avait fait de ses deux serviteurs une partie de sa famille et Congo comme Naïma le lui rendait au centuple.

Madeleine s’était fait un devoir d’aller tous les jours aider les rescapés des massacres sur la place d’armes. Elle avait trouvé dans cette mission un courage dont elle ne se saurait pas crue capable, s’oubliant, elle en avait omis sa réserve habituelle. Elle y restait du matin au soir, s’intéressant notamment aux personnes de couleurs libres, cette caste à laquelle elle appartenait. Un trio incongru se forma alors, constitué d’une reine du vaudou, d’un prêtre et d’une placée. Avec Marguerite Darcantel et le père Sedella naturellement compatissant envers ces femmes dont l’avenir le plus sûr était le désir des Créoles blancs, ils initièrent un réseau d’entre aides qui fonctionnait au mieux. À chaque débarquement, Madeleine repérait ou se faisait signaler par un secrétaire ces familles particulières. Constant lui avait facilité la mise, il avait intercédé auprès de Bartolomé de las Casas pour qu’il inclue discrètement dans son organisation. Celui-ci avait accepté avec soulagement, car parmi ces familles, nombreuses étaient celles qui avaient comme particularité d’être de la main gauche des Créoles, qui arrivaient parfois par le même navire, mais souvent sur un autre ou pas du tout. Beaucoup de ces femmes avaient perdu leur protecteur ou celui-ci était dans l’impossibilité de répondre à leurs besoins les plus rudimentaires. Bartholomé ne tenait pas à faire d’impairs et la respectabilité du père Sedella garantissait la tenue des actions de Madeleine et de ses comparses. Devant ce cas particulier d’immigrant, le gouverneur avait acquis au-delà des remparts une partie du quartier naissant appelé Marigny, du nom de son propriétaire, afin de les loger. En quelques jours, les habitants bâtirent un baraquement pour protéger leur nouveau voisinage. L’entraide prévalait.

*

Madeleine posa sur ses lourdes boucles, de teinte châtain, coiffées en un chignon sage, un large chapeau de paille. Elle n’était pas de nature rebelle, mais elle refusait de mettre un tignon, espèce de turban que toute négresse avait obligation de porter afin de cacher ses cheveux crépus. En fait, c’est le précédent gouverneur Estéban Miró qui avait édicté des lois somptuaires obligeant les femmes de couleur à s’abstenir de toute attention excessive à l’habillement, notamment le port de bijoux, de plumes et autres colifichets. Et si celles-ci étaient contraintes de couvrir leur chevelure, c’était mal connaître les femmes en général et celles-ci en particulier qui rivalisèrent d’imagination pour nouer leurs coiffes. La gent féminine de sa classe exposait avec arrogance ces foulards qui étaient devenus au fil du temps de hauts turbans. C’était sa façon à elle d’afficher sa liberté et celles de ses ancêtres. Elle était consciente que c’était futile, qu’elle se trouvait hors la loi, mais c’était plus fort qu’elle. Elle ne courait guère de risque d’être arrêtée par la garde, le maître de son protecteur, monsieur de Maubeuge, sans le savoir la préservait par sa puissance. Fin prête, elle monta dans la carriole conduite par Congo et qui détenait les victuailles que Constant lui avait procurées. Congo se parqua sur les abords de la place d’armes qui était fangeuse de la pluie de la nuit, c’était la période des trombes d’eau soudaines et passagères que le soleil transformait en chaleur oppressante. Elle prit un panier et se dirigea vers les grilles du jardin du gouverneur afin de connaître les nouvelles, après avoir traversé le camp de fortune, elle alla trouver le secrétaire qui la renseignait. Elle apprit ainsi que le vaisseau « le Paradisier » était attendu ainsi que « le Nantais ». Elle marcha jusqu’à la levée et du haut de celle-ci, elle scruta vers le Sud, et effectivement deux navires, l’un derrière l’autre, entraient dans la rade de la Nouvelle-Orléans. Le plus gros fut arrimé au bout d’une heure d’approche et de manœuvre au ponton. Alors commencèrent à descendre les passagers, et le spectacle des jours d’avant continua. Madeleine rejoignit le campement et aida les sœurs ursulines à soigner et à réconforter les malheureux rescapés. La journée se passa sans qu’elle ne la vît se dérouler. C’est en partant qu’elle trouva, dans un coin de la place, une vieille femme accroupie à la peau café au lait, solitaire, et qui de ses yeux blancs fixaient le vide. Madeleine s’approcha, tous semblaient l’avoir oublié. « —Madame, Madame. » Touchant sa main, elle fit localiser à l’aveugle sa présence.

« — vous êtes seule ma bonne dame ?

— Non, non, y a A’na, est partie che’cher de quoi manger. » Madeleine regarda autour d’elle et ne vit personne. Elle allait le dire à la vieille quand arriva vers elles un enfant malingre avec des yeux d’un vert limpide. « — C’est toi A’na ?

— Oui ma’ame, j’uis allée che’cher nou’itu’e pour ma g’and mè’e, mais y a p’u « ien.

— Vous n’avez pas d’autre famille ?

— Non ma’ame, tout le monde mo’ là-bas, nous êt’e seuls. »

Madeleine étouffa sous la compassion, elle ne pouvait les laisser esseulées, sans rien. Elle se décida d’un coup. Elle les emmenait avec elle, Constant ne le lui reprocherait pas. N’ayant rien à perdre la femme accepta et monta avec l’enfant dans la carriole sous le regard suspicieux de Congo.

*

Naïma vit arriver avec déplaisir la femme qui paraissait plus vieille qu’elle ne l’était et l’enfant à l’étrange allure. Elle ne put s’empêcher de penser que le malheur entrait dans la maison et marmonna une prière à la Loa Damballah. L’aveugle sourit, car elle avait reconnu l’invocation vaudoue. Devant la défiance visible de sa servante, Madeleine annonça l’installation parmi eux, jusqu’à nouvel ordre, des nouveaux arrivants. Elle lui demanda de s’en occuper et lui expliqua où les loger. Attirées par leur venue, les deux petites filles de Madeleine se précipitèrent dans ses bras alors que la femme se présentait avec modestie à tous. « — je suis Netta Dupouilh, mais tout le monde me nomme Maminetta, et l’enfant est mon unique petite fille A’na, A’na Filipa ». L’objet d’attention de tous leva ses yeux d’un vert limpide et examina ce qui l’entourait avec curiosité, elle devait avoir une dizaine d’années et était maigre comme un échalas. Naïma fut tout de même prise d’apitoiement et éloigna ses mauvais pressentiments, se réprimandant intérieurement de sa bêtise. Avec douceur, elle guida l’aveugle, vers les combles de la maison où se trouvait sa chambre et celle de Congo, à cet étage, il restait suffisamment de pièces pour loger les nouvelles arrivantes. Naïma, tout en l’installant, expliquait à l’aveugle où elle était et qui l’hébergeait, confirmant l’intuition de celle-ci. Elle annonça qu’elle allait donner un bain à la fillette qui en avait visiblement bien besoin après le voyage.

saint-domingue

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 3 et 4

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 3.

1788. Les affres d’un négociant bordelais.

Lacourtade Henri

Henri Lacourtade se reposait de plus en plus sur son fils et sa belle-fille ainsi que sur John, qu’il avait pris en affection, pour faire fonctionner la maison. Il ne s’en désintéressait pas, mais il pensait que le temps venait où il faudrait passer la main. Il passait son temps en plus de la maison de négoce entre sa bibliothèque et la maison de campagne de Caudéran, où il s’était pris d’engouement pour l’agencement du parc, passion qu’il partageait avec sa belle-fille. Comme son fils, il fréquenta l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de la ville et avait même accepté de rentrer dans la franc-maçonnerie sur l’invitation de Monsieur de Saige, ce qui avait facilité le mariage de son fils avec une jeune fille de la noblesse. Il intégra la loge de « l’Intime Fraternité « et fut parrainé par Étienne François Charles Jaucen baron de Poissac, conseiller au Parlement, dans son hôtel particulier, sur les allées d’Albret. Il avait vite constaté que sous couvert d’égalité, c’était le jeu des pouvoirs, le mécanisme subtil des influences, le rodage des transmissions qui s’ordonnançait dans ces loges. Il pensait comme beaucoup que les loges comme les académies permettaient de tisser et d’étendre les relations nécessaires pour occuper sa place dans la société et développer son commerce. Il y avait écouté des concerts et y avait aussi vu les premières expériences sur l’électricité, mais il avait surtout entendu les nouvelles idées. Il avait même assisté au « discours sur la nécessité et les moyens de détruire l’esclavage dans les colonies » par André Daniel Laffon de Ladebat. Il l’avait au demeurant trouvé brillant, mais l’accueil chaleureux qu’il reçut par la jeunesse bordelaise dont les fortunes familiales dépendaient pour beaucoup de la traite ou de son marché parallèle était pour lui par trop ironique à son goût. Comme la plupart, il avait lu les philosophes que son siècle avait vus naître, il en avait apprécié certaines idées et certains talents de virtuosité de réflexion, mais il ne s’en méfiait pas moins. Car toutes ses idées étaient bien belles, cependant il n’était pas sûr que ce fût bon pour le commerce, cela entraînait du changement, du désordre et pour les affaires rien ne valait la stabilité. Aussi quand il retrouvait John, devenu son secrétaire et son confident, dans son bureau, il le prenait pour témoin. Il se lançait alors dans un monologue suivant le sujet qui le taraudait. « – Mon petit, c’est bien beau de parler de liberté à tout bout de champ, mais à mon avis j’ai peur que mes compatriotes ne soient las d’un bonheur qui finit par les ennuyer, car il est par trop tranquille. Pour être honnête, en dehors de quelques personnes dont les actes sont malveillants ou pour le gouvernement un sujet particulier d’irritation, le reste des citoyens jouit de la liberté de fait la plus complète. On parle, on écrit, on agit avec la plus grande indépendance, on brave même l’autorité avec une entière sécurité. La presse n’est pas libre de droits, c’est un fait, mais tout s’imprime, tout se colporte avec audace. Les personnages les plus graves, les magistrats même, qui devraient réprimer ce désordre, le favorisent. On trouve dans leurs mains les écrits les plus dangereux, les plus nuisibles à toute autorité… Si on nie que ce soit là de la liberté, il faut convenir au moins que c’est de la licence. » Cela faisait sourire le jeune homme qui pendant ce temps ouvrait, triait le courrier venant des comptoirs d’Afrique ou des colonies et attendait que son maître soit prêt à lui donner des directives pour les réponses. Mais le vieil homme reprenait, tout en changeant de sujet, car il sautait souvent du coq à l’âne. « – Tu sais mon petit, c’est toujours pareil, ils ont tellement peur de l’impôt qu’ils sont anxieux des signes extérieurs de richesse et ils jouent toujours un peu les misérables, mais dès qu’il y a fête, alors là ils n’hésitent pas à parader. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent, j’ai bien peur qu’ils s’ennuient tout simplement… Et puis il y a trop de jeunes gens qui sont oisifs et meublent leurs temps avec de la philosophie de bas étage. »

Et Monsieur Lacourtade père n’eut pas fini de faire montre de son bon sens, car tout s’accéléra lors de l’année 1788 avec la décision de convoquer les États généraux par Monsieur Loménie de Brienne. Son salon ne désemplit pas, sa belle-fille se mit en devoir de recevoir les amis de son époux. Élie Guadet et Pierre Victurnien Vergniaud y vinrent très vite, accompagnés d’Armand Gensonné et Antoine Duranton avec lesquels, sur l’incitation du président Du Paty, ils avaient créé une association. Elle regroupait toutes les sciences encouragées par les gens de lettres, les artistes et les amateurs, et était semblable à celle de Paris, tout comme le musée de Bordeaux qu’ils avaient aussi initié imitant celui de la Capitale. Ils eurent même le plaisir de recevoir l’abbé Dupont des Jumeaux, fondateur du Journal de Guyenne, le premier quotidien bordelais. Le petit salon de Marie-Amélie Lacourtade ne rivalisait pas avec celui de sa marraine Madame de Verthamon, épouse de Monsieur de Saige, où tout ce monde se retrouvait régulièrement et y croisait en plus l’intendant de la région, Nicolas Dupré de Saint-Maur, Romain De Sèze, Laffon de Ladebat, Monsieur de Lisleferme, avocat au Parlement et président du musée, tous protecteurs de cette institution. C’est lors d’une de ces soirées après la fête de Noël que l’assemblée se félicita dudoublement du tiers état. Monsieur Lacourtade ne put s’empêcher de laisser échapper discrètement en direction de son hôtesse. « – J’ai peur que cela ne change pas grand-chose ! Ce sont toujours les mêmes qui auront tout ! » Ce à quoi elle répondit n’en pensant pas moins. « – Voyons mon ami un peu d’optimisme. »

Ce soir-là, il rentra, contrarié, et trouva John rattrapant un retard de courrier à la lumière d’une chandelle. Comme le jeune homme lui faisait remarquer sa mauvaise figure, le vieil homme lui raconta les derniers événements et conclut comme à son habitude par un monologue. « – Ils se gargarisent des mots : liberté, patriotisme, bien-être, bonheur ou bien oppression, tyrannie, despotisme. Ils en ont plein la bouche. Ils claironnent tous qu’ils veulent l’égalité pour tous à condition que l’on ne touche pas à leurs privilèges bien entendu. Clergé, Noblesse, Parlement, Tiers-État, chacun veut une extension de prérogatives pour soi et pour les siens, et la suppression de toutes celles qui lui sont étrangères. La noblesse de province ne veut plus supporter le joug de celle de la cour ; le clergé inférieur veut entrer en partage des dignités du haut clergé ; les officiers et sous-officiers de l’année, partant des mêmes principes, tiennent le même langage, et les grands seigneurs trouvent très bon que le roi fût le maître absolu partout ailleurs que dans leur classe. Conclusion cela ne peut que mal finir. »

Le pays se mit toutefois en branle, les nobles et les prêtres élurent directement leurs délégués. Pour le Tiers, les électeurs de chaque bailliage ou sénéchaussée se réunirent par paroisses ou par corporations pour élire des délégués qui à leur tour élurent leurs députés aux États Généraux. Pour Bordeaux plusieurs nobles libéraux appuyèrent les revendications du Tiers, parmi eux André Daniel Laffon de Ladebat, déjà reconnu comme un philanthrope, fut élu par la paroisse de Pessac, mais cette désignation d’un noble comme député du Tiers ne fût pas du goût de la majorité de l’aristocratie et d’une partie de la bourgeoisie, aussi fut-elle invalidée, aussi fut-il obligé de rejoindre l’Ordre de la noblesse. L’anecdote remua la société bordelaise et donna de l’eau au moulin à Monsieur Lacourtade qui n’en finit plus de commenter tous les évènements politiques. « – Je savais bien que cela ne se passerait pas sans friction, sais-tu mon petit, que Monsieur de Ladebat, dont je t’ai déjà parlé il me semble, a tenté avec le Duc de Duras et d’autres nobles, de produire un cahier de doléances particulier retenant des revendications des corporations et des habitants des campagnes. Bien sûr, on ne peut nier le très bon résultat de Monsieur de Ladebat avec sa ferme expérimentale à Pessac, il était donc à même de comprendre ce qu’il voulait défendre. En tout cas, ce fut sans résultat. Il faut dire qu’il est difficile, sans paraître trahir son ordre, de défendre des intérêts qui lui sont apparemment opposés. Remarque, l’abbé Sieyès et le marquis de Mirabeau rejetés par leurs ordres, eux, sont parvenus à la grande joie de mon fils et de ses amis, à se faire élire par le Tiers. Ils ne m’enlèveront pas de l’idée que ce n’était que pour grignoter un peu de pouvoir, certains feraient n’importe quoi pour un lambeau de celui-ci ! » Et cela pouvait durer tard dans la nuit.

Le salon « des Chartrons « ne désemplit plus, chaque Ordre se dut de rédiger des Cahiers de doléances. Pour cela, on allait tous les jours chez les uns ou chez les autres, François-Xavier Lacourtade ayant le lieu le plus confortable, ses amis finirent par s’y installer. Entre deux idées, ils commentaient ce qui se passait à Paris. L’Affaire Réveillon avait été particulièrement commentée tant elle avait choqué. Chacun donna son avis sur le drame de cet entrepreneur de papier peint. Des manifestations ouvrières, au faubourg Saint-Antoine, suite à un mot mal interprété, avaient dégénéré et amené la troupe à ouvrir le feu pour arrêter le pillage de la manufacture. L‘incident avait frappé les esprits. Les uns essayèrent de disculper cet emportement malheureux afin de pouvoir pardonner les insurgés, les autres, dont Marie-Amélie était, pensaient que rien ne pouvait justifier ces massacres. Monsieur Lacourtade père prophétisa que ce n’était qu’un début, ce qui fut rejeté avec désinvolture par les jeunes gens.

Puis tout se calma, car élu, François-Xavier Lacourtade, accompagné de ses amis, partit pour Paris et furent à l’ouverture des États Généraux à Versailles dans la salle de l’Hôtel des Menus Plaisirs. Monsieur Lacourtade père et sa belle-fille se concentrèrent sur le négoce de la maison et attendirent les nouvelles qui ne tardèrent pas à venir. La première fut l’obtention de Necker pour le doublement du Tiers-État, et fut suivie du blocage des débats par la noblesse et le clergé. Tout cela nourrit les conversations et fit passer le décès du petit dauphin de France pour une anecdote. Monsieur Lacourtade père constata que les choses avaient bien changé.

David Jacques Louis (1748-1825).

Le serment du Jeu de Paume, lors duquel le Tiers-État décida de se constituer en Assemblée Nationale, fit l’effet d’une bombe dans la bonne société. Monsieur Lacourtade trouva que tout allait trop vite ou alors qu’il devenait trop vieux. Il fut choqué quand le Tiers-État refusa les ordres du roi même s’il n’était pas d’accord avec ceux-ci. Ensuite, il trouva bien qu’il y avait de quoi se réjouir lorsque le vote par tête fut obtenu à la fin du mois de juin, mais il n’en resta pas moins inquiet à l’annonce des émeutes qui secouaient les barrières d’octroi de Paris de peur que les convois de blé soient bloqués. Lorsque la capitale fut en état d’émeute généralisée et que les insurgés saisirent les stocks de grains, détruisirent les octrois et ouvrirent des prisons, il annonça solennellement lors du repas dominical, auquel siégeaient sa belle-fille et ses deux commis. « – Mes enfants tout cela n’annonce rien de bon, nous allons entrer dans des temps difficiles ! » Marie-Amélie plus optimiste et qui, comme son mari, s’enthousiasmait de tous ces changements qu’elle trouvait salutaires, n’arriva pas à le rassurer. La prise de la Bastille, qu’ils apprirent cinq jours plus tard, fut perçue loin de la Capitale de façon mitigée, et n’améliora pas le pessimisme du vieil homme.

L’automne n’était pas arrivé qu’il y avait eu la création d’une milice bourgeoise à Paris qui prit le nom de Garde Nationale. Puis il y eut le rappel de Necker, qui tenta de s’opposer à la confiscation des biens du clergé, et les premiers départs en émigration. Le comte d’Artois, frère de Louis XVI, et le prince de Condé, tous deux affolés par la tournure prise par les événements, s’exilèrent à l’indignation de Marie-Amélie. Puis il y eut ce que l’on appela a posteriori la « Grande Peur « et qu’ils vécurent dans leur propriété de Caudéran et lors de laquelle ils pensèrent comme beaucoup qu’ils allaient être massacrés par des brigands qui s’avérèrent ne pas exister, et qui eurent pour résultat d’armer le moindre paysan. Puis ils apprirent le massacre au cours d’une émeute du contrôleur général des finances, Foullon et l’intendant de Paris, Bertier de Savigny, ce qui mit en relief les présages de Monsieur Lacourtade. En réponse à l’agitation paysanne l’Assemblée Nationale constituante abolit les privilèges, du moins ce qui ne les contraignait pas trop, car la plupart nobles ou bourgeois étaient propriétaires fonciers. Puis il y eut l’émission d’un premier emprunt de trente millions lancé par Necker, la proclamation de la liberté de la presse et la lecture à l’Assemblée Nationale de la Déclaration des « Droits de l’Homme et du Citoyen » qui enthousiasma le peuple et fut ardemment commentée dans le salon de madame de Verthamon. S’inspirant des principes des Lumières, elle était une condamnation sans appel de la monarchie absolue et de la société d’ordre, ce qui répondait aux espoirs de tous les participants de la soirée dont beaucoup étaient nés dans la bourgeoisie de négoce. Reflet de leurs aspirations, elle garantissait les libertés individuelles, sacralisant la propriété, ouvrant à tous les emplois publics et partageant le pouvoir avec le roi. Mais restant circonspect, Monsieur Lacourtade père conclut avant de quitter l’assemblée réjouie. « – Vous verrez mes enfants, il faudra plusieurs décennies avant que ce ne soit la réalité, avant ça le navire va tanguer fortement ». Tous s’amusèrent de la défiance du vieil homme.

Et la première bourrasque vint, à la surprise de tous, début octobre alors que l’on finissait de mettre le vin en barrique pour le faire vieillir. Le roi et sa famille avaient été ramenés à Paris par des femmes réclamant du pain. Certains commencèrent à douter du déroulement des événements politiques et sous différents prétextes et quittèrent le pays.

De son côté, François-Xavier vint rendre visite aux siens et fit un court séjour dans leur maison de campagne. Au milieu de ses comptes rendus, il raconta l’anecdote de ce docteur qui avait poussé son sens de l’humanité à mettre au point un engin avec le chirurgien Antoine Louis, plus sûr, plus rapide et moins barbare pour réaliser une exécution capitale. Les deux créateurs l’avaient nommée la « Louison ». Ce docteur nommé Joseph-Ignace Guillotin avait proposé à l’Assemblée sa nouvelle machine servant à exécuter les condamnés à mort et elle avait été agréée.Monsieur Lacourtade père, plus circonspect devant l’enthousiasme de son fils pour l’humanité dont avait fait preuve l’Assemblée, ne put s’empêcher de déclarer : « – Dieu fasse qu’elle ne serve pas trop ! »

*

Le tourbillon continua, à la fin du mois d’octobre Armand-Gaston Camus élu président de l’Assemblée Nationale constituante institua la loi martiale, puis la même Assemblée vota l’interdiction provisoire de prononcer des vœux de religion et décida de la nationalisation des biens du clergé. Un soir Monsieur Lacourtade père annonça à celui qui était son confident. « – Mon petit, la France sera dorénavant découpée en 83 départements, le nôtre s’appellera la Gironde ! » Quelque temps plus tard, il commenta un nouveau décret : « – Décidément ils n’auront de cesse de tout bouleverser, ils viennent d’abolir le droit d’aînesse, et les filles hériteront à parts égales comme leur frère ! Ma foi, pourquoi pas ! Mais cela va mettre bien des désordres chez les notaires ! Et va morceler en un rien de temps, bien des patrimoines, construits au fil des générations. » Quelques jours plus tard, il lut dans « la petite Gironde « que le dénommé Barnave, porte-parole des colons de Saint-Domingue, avait fait admettre le maintien de l’esclavage dans les colonies. Il avoua son soulagement à son bras droit qui le comprit bien, car cela aurait mis à mal une bonne partie de leur commerce. Mais quand en juin 1790 il apprit la suppression de la noblesse héréditaire, il s’exclama : « – Sont-ils bêtes, un aristocrate reste un aristocrate, on ne change pas d’arbre généalogique par décret ! Ils veulent leur faire porter leurs noms de famille que pour la plupart, ils devront exhumer de coffres et parchemins poussiéreux oubliés de tous. Ils leur ordonnent d’abandonner les noms des terres que de toute façon ils possèdent encore. Tout ça pour ne pas froisser le peuple. Tu vas voir mon petit si un Mirabeau va apprécier longtemps de ne plus s’appeler que Monsieur Riqueti ou si le marquis de Lafayette se sentira mieux dans la peau de Monsieur Motier. Ils en reviendront, tu verras mon petit, la vanité sera trop forte, ils l’abolissent, car ils ne peuvent l’avoir par le sang et le droit, mais bon c’est le principe de leur égalité ! » Monsieur Lacourtade père ne se rendait pas compte qu’au fil du temps il se détachait des bouleversements occasionnés par la révolution et qui transformaient insidieusement sa vie. Puis au grand scepticisme de celui-ci, se demandant comment elle allait s’y prendre pour garder la paix, l’Assemblée dénonça le Pacte de famille qui par une série d’accords entre les différentes branches de la maison régnante avait assuré l’hégémonie ou tout au moins avait évité toutes nuisances entre elles, évitant les conflits. Il n’eut pas le temps de s’attarder dessus, entre la démission de Jacques Necker et l’adoption du drapeau tricolore, et le début de coalition des pays frontaliers, Monsieur Lacourtade père apprit qu’il allait être grand-père et il exulta de joie à l’idée d’avoir un petit-fils, ce dont il ne doutait pas. Il fut plus déçu d’apprendre qu’après réflexion Marie-Amélie s’était décidée à rejoindre son époux qu’elle trouvait trop longtemps absent.

Chapitre 4.

Paris, fin 1790.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac
Épouse Lacourtade

Marie-Amélie avait fermé la demeure de Caudéran après les fêtes de la Toussaint de 1790. Elle laissa son beau-père s’occuper à nouveau pleinement des affaires familiales. Celui-ci retourna s’installer dans leur hôtel sur le quai des Chartrons. Les meubles avaient été couverts de draps, et les volets clos, la maison restant sous la surveillance d’un couple de concierges, son absence étant indéterminée. Elle avait eu un pincement au cœur au souvenir du dernier passage de son époux qu’elle rejoignait à Paris, mais avait suivi une bouffée de joie se sachant enfin enceinte après cette attente qui lui avait fait tant craindre d’être dans l’incapacité de procréer. Elle le revoyait arrivant dans l’allée de platanes jonchée de feuilles sous le soleil d’automne après trois mois de séparation. Ils s’étaient retrouvés comme aux premiers jours, quittant à peine leur lit. Et de cet instant de bonheur, la vie avait éclos en elle. Elle avait décidé de regagner la capitale avant que sa grossesse ne le lui permette plus.

*

Après un voyage sans encombre, Marie-Amélie était arrivée sous le soleil dans la capitale, ce qu’elle avait considéré comme un bon présage. Tout en remettant de l’ordre dans sa tenue, elle leva les yeux vers l’immeuble qu’elle habiterait désormais quand surgit de la porte-cochère son époux. Elle éclata de rire de le voir essoufflé d’avoir descendu les escaliers à toutes jambes pour l’accueillir. Elle se moqua de lui. Il la prit dans ses bras heureux de la sa présence et la fit tournoyer. Tout en riant de plus belle, elle le pria d’arrêter ses enfantillages. « – Voyons François que vont penser les voisins ?

– Cela m’est égal ! Tel un propriétaire, il lui montra la façade de l’immeuble dans lequel elle logerait pendant son séjour au bord de la Seine dans l’île Saint-Louis renommée « île de la Fraternité ». À Paris depuis peu tout était rebaptisé selon le mode révolutionnaire, on n’était plus Monsieur ou Madame, mais citoyen ou citoyenne. Illuminé de soleil toute la journée, l’appartement, situé au deuxième étage, était clair. Son époux lui avait fait faire le tour du propriétaire, tout fier qu’il fût du joli meublé, qu’il avait pu se procurer pour son confort par l’intermédiaire de la tante de celle-ci. Il appartenait à l’un de ses amis qui était allé en voyage en Italie pour un temps indéterminé. Ses fenêtres donnaient sur le dos de la cathédrale Notre-Dame, ainsi que sur le quai des Tournelles où les bateliers échouaient leur embarcation sur la rive gauche du fleuve. Tout n’était que vie et couleurs, elle était heureuse. Le peu qu’elle avait vu de la ville lui plaisait malgré le bruit et la puanteur qu’exhalaient ses rues. François-Xavier avait engagé, pour servir son épouse, une chambrière, une belle normande appelée Anastasie, ce qui avait fait sourire Marie-Amélie se demandant comment les parents avaient pu avoir l’idée du prénom, et une cuisinière, bonne femme ronde si l’en était, prénommée Honorine. Celle-ci officiait dans la cuisine située dans la cour. Se rajoutait au service du couple une jeune servante, enfant de la famille de la cuisinière qui avait l’allure d’une souris et que tous baptisaient Grisette. François-Xavier, lui, avait pour son usage personnel, Damien, son frère de lait et valet de chambre qui l’avait toujours suivi où qu’il aille. Ils détenaient donc tout le confort souhaitable. L’installation fut joyeuse d’autant que l’appartement était spacieux avec ses deux chambres agrémentées de leurs boudoirs avec vue sur jardins, du salon donnant sur la Seine par un très beau balcon en fer forgé juxtaposé à la salle à manger et au bureau. Les présentations faites, François-Xavier entraîna sa jeune épouse ravie dans leur alcôve qu’il ferma derrière lui.

*

Sir Joshua Reynolds, 1723-1792, British, Miss Mary Hickey, 1770
Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Dès le lendemain, la première visite de Marie-Amélie fut pour sa tante Marie-Louise La Fauve-Moissac, marquise Ajasson de Grandsagne. Celle-ci la reçut avec joie dans son hôtel particulier du Marais qu’elle occupait, n’étant pas de service auprès de la reine. Le hasard l’y fit retrouver sa belle-sœur qu’elle ne connaissait guère ne l’ayant rencontrée en tout et pour tout que trois fois dans des conditions peu liantes. Il y avait alors eu beaucoup de monde autour d’elles.

Élisabeth Chevetel de la Rabellière avait été essentiellement élevée au couvent des clarisses urbanistes à Fougères en Bretagne. Elle en avait gardé une nature posée, économe de geste, caractérisée par une grande douceur. Lorsque sa mère, Madame Chevetel, gravement malade, avait senti sa fin proche, elle avait emmené Élisabeth aux côtés de sa sœur, clarisse au sein de l’abbaye de leur ville natale à Fougères. Vinciane Chevetel de la Rabellière à peine arrivée, son enfant en sécurité, s’abandonna à une mort lente, laissant les sœurs remplacer l’image maternelle auprès de la petite fille. L’austère couvent créé autour d’un cloître sous un toit à longs-pans en ardoise, dessous un ciel souvent gris devint la maison d’Élisabeth et ne sembla jamais vraiment déprimant à la petite orpheline de cinq ans que sa tante couvait avec ses comparses. Son décor journalier était constitué de bâtiments construits en pierre de taille granitée et en moellon schiste. Ils étaient composés d’un rez-de-chaussée à galerie sur le déambulatoire, d’un étage carré et de deux niveaux de combles. Le premier était éclairé par des lucarnes à frontons alternativement triangulaires et circulaires sur le cloître, le second, où les sœurs lui avaient aménagé une chambrette, par des outeaux. Elle était surveillée le plus souvent par les novices, venant en aide par tout où elle le pouvait. Fille unique et héritière du baron de la Rabelliere, colonel dans le corps expéditionnaire français mené par le comte de Rochambeau pour soutenir les colons américains dirigés par George Washington contre les troupes britanniques, elle y était heureuse et ignorante de ce qui se tramait pour elle à l’extérieur de ses murs. Si son père ne détenait pas une très grande fortune, elle n’était pas négligeable, voire elle pouvait passer pour conséquente. Afin de protéger sa petite fille devant laquelle il était en adoration, il avait conclu un contrat de mariage avec son ami le baron Cambes-Sadirac pour sa fille et le fils aîné de ce dernier, Charles Louis. L’union conjugale aurait lieu dès que la fillette se transformerait en femme et ce jour-là le promis possèderait les terres de Saint-Aignan devenant ainsi le chevalier de Saint-Aignan.

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva au couvent, Élisabeth venait d’avoir huit ans. Elle se souvenait vaguement de ce père qu’elle avait peu connu. Si elle ressentit un grand abattement, ce fut de ne pas assez se remémorer l’image paternelle pour en être attristée. Elle culpabilisait de ce manque de sentiment et n’osait en parler à quiconque. Mais elle s’inquiéta bien plus d’être informée du même coup qu’elle était promise à un garçon de trois ans plus âgé. Éduquée au milieu des sœurs, avec pour compagne de son âge les novices, son apprentissage s’était bornée au rudiment de l’écriture et de la lecture ceci afin de pouvoir lire la Bible. Elle ne connaissait des hommes que l’homme à tout faire du couvent, un pauvre bossu, qui, bien que gentil, lui faisait peur. Sa tante la rassura quant à ce mariage qui n’était pas pour demain, mais elle n’obtint pas plus d’informations. Au-dehors, un combat pour sa fortune se disputait, entre l’abbaye qui désirait que le testament du baron soit respecté, car il recevait un huitième de l’héritage de la fillette pour l’avoir élevée et son oncle qui avait décrété qu’il devenait son tuteur et, donc, le gestionnaire de la cassette de celle-ci. Médecin du comte de Provence, il était soutenu dans ses ambitions par le marquis de La Rouërie dont il avait guéri l’épouse gravement malade. Au milieu des chicanes engagées, le baron Cambes-Sadirac rappela que la jeune fille, quoi qu’il en soit, était promise à son fils et qu’il ne laisserait personne mettre la main sur c capital que lui-même convoitait. Le système judiciaire investit cette affaire comptant bien en retirer des subsides. Les années s’écoulèrent en procédures sans qu’aucun des partis n’emportât le pactole. La nature finit par régler le problème. Lors de sa treizième année, Élisabeth tomba malade, les clarisses crurent que la jeune fille allait mourir d’une crise d’anémie et au cours de celle-ci, elle eut ses menstruations. À peine rétablie et sans mettre un pied à l’extérieur, son mariage fut célébré dans la chapelle du couvent. Charles-Louis qui s’apprêtait à intégrer le corps de régiment de Guyenne, régiment du Dauphin, comme lieutenant, accompagné par son père, opéra un crocher afin d’épouser la jeune fille. Inconnus l’un pour l’autre, à peine sorti du monde de l’enfance, ils se découvrirent et se trouvèrent rassurés. Élisabeth était mince avec une chevelure flamboyante aux lourdes boucles, des yeux noirs qu’une myopie agrandissait et le teint pâle ; quant à lui, il était devenu presque un homme avec ses seize ans, grand, châtain, la taille bien tournée. Ils composaient un joli couple. Sous le regard attendri des sœurs qui l’avaient élevée, elle dit oui au jeune homme ému par la fragilité de sa jeune épouse, un oui qui tenait lieu de formalité. La cérémonie finie, la mère supérieure offrit exceptionnellement un verre de vin, celui-ci avalé, le jeune marié repartit vers sa destination laissant la mariée déconcertée qui ne pouvait le suivre dans une ville de garnison. Trop jeune, pour concevoir, il en avait été décidé ainsi entre son beau-père et sa tante. Le jeune époux vint la rechercher deux ans plus tard, au cours desquels ils échangèrent quelques lettres insipides. Elle n’avait pas grand-chose à raconter et lui ne pouvait décrire ce qu’il vivait. Il l’emmena dans un premier temps dans le domaine de Saint-Aignan entre la Garonne et la Dordogne, elle apprit que dans sa dot, il y avait notamment les terres adjacentes. Le petit château conçu par Victor Louis la séduisit aussitôt et devint son lieu de villégiature préférée. Pendant son séjour, elle découvrit son époux et avec toute la candeur de son innocence, elle en tomba amoureuse. De son côté, Charles-Louis s’attacha à la jeune fille sans expérience qui le regardait comme un dieu. Il leva le voile sur la vie de sa jeune épouse et quand il saisit qu’il n’y suffirait pas, il l’emmena auprès de sa tante Madame La fauve Moissac, qui compléta un manque d’éducation évident pour paraître en société. Élisabeth, de caractère docile, se laissa façonner. Son intelligence lui permit de comprendre l’importance de tout ce qu’elle apprenait afin de tenir son rang. Elle n’aimait pas trop le monde et elle ne s’y mêlait que chaque fois que c’était incontournable. Elle y apparaissait très réservée, voire un peu gauche. Si ce n’était sa beauté de rousse, que les coiffures à la mode plus naturelles mettaient en valeur, elle serait passée inaperçue. En revanche, elle se donnait pour les œuvres avec toute la modestie possible, allant d’un hospice à un autre, apportant de la nourriture, des biens de première nécessité et son temps qu’elle n’hésitait pas à accorder aux malheureux. Sa timidité disparaissait devant les besoins des indigents, elle frappait aux portes de ses connaissances pour obtenir d’eux de l’aide, surprenant ceux-ci par son audace son obstination à recueillir des fonds. Elle se forgea dès son entrée dans le monde une réputation de bonté qui était justifiée, même si pour beaucoup cela n’avait guère d’intérêt. Son beau-père, chez qui elle vivait, était fier de celle-ci, il aimait sa nature simple, solide de bon sens, sans fioritures. Son fils étant souvent absent de la demeure familiale, il appréciait ses tête-à-tête qu’il s’accordait avec sa belle-fille entre deux séjours à Versailles loin des tumultes de la cour. Aussi quand il décida de se remarier il prit la peine de lui demander son avis qui, bien qu’anecdotique, lui importait. Amusée, elle lui en donna un favorable, arguant qu’il était dans la force de l’âge et que ce ne pouvait être qu’une bonne chose. Il revint donc à l’hôtel Cambes-Sadirac avec la nouvelle baronne de trois ans plus âgée qu’Élisabeth. Marie-Josèphe Bechade-de-Fonroche, dans un premier temps, face à la gentillesse de celle-ci, se méfia. Elle était peu habituée à ces façons. Dans un deuxième temps, elle pensa qu’elle était gourde et se mit à la mépriser. Mais ce dédain se retourna contre elle tant Élisabeth était aimée de sa maison et de son entourage. Les domestiques de l’hôtel obéissaient prioritairement aux demandes de celle-ci allant souvent à l’encontre de la nouvelle baronne. La guerre qu’elle voulut déclarer s’éteignit d’elle-même désarmée par un adversaire conciliant et bienveillant.

Ce fut l’année de l’arrivée de sa belle-mère qu’Élisabeth tomba pour la première fois enceinte à sa grande joie. Elle allait enfin devenir mère. Mais celle-ci fut de courte durée, trois mois plus tard elle faisait une fausse couche et son anémie reprit engendrant des étourdissements des palpitations et une perte d’appétit qui fit peur à tous. Son époux décida de l’emmener à Saint-Aignan, la campagne ne pouvait que lui faire du bien. Elle se rétablit et revint à Paris, mais cet épisode réitéra l’année suivante. Elle n’avait pas eu ses vingt ans qu’elle avait effectué trois fausses couches. Elle désespérait de mettre au monde un jour. Elle ne s’accommodait pas à cette idée et suppliait Dieu et tous ses saints de lui accorder le don de la vie. Mais sa santé alliée aux absences de son époux ne l’avait pas exaucée.

Depuis le départ de ce dernier, le chevalier de Saint-Aignan ayant rejoint le général en chef des troupes de la Meuse, de la Sarre et de la Moselle, le marquis de Bouillé se mit en route afin de réprimer les rébellions de Nancy, elle s’ennuyait. L’immigration avait décimé l’armée et la marine. Les transfuges s’étaient massés à Coblentz et à Bruxelles autour des princes qui prescrivaient aux « sujets loyaux » de quitter la France pour se coaliser à eux. « L’armée de Condé » s’apprêtait à seconder l’invasion du territoire, ce que l’époux d’Élisabeth désavouait. Elle vivait donc seule dans l’hôtel familial des Cambes-Sadirac de la rive gauche déjà déserté un an auparavant par son beau-père désormais établi en Angleterre.

Du même âge que Marie-Amélie, elle se prit tout de suite d’amitié pour elle. Elle décida de lui faire connaître tout ce qui se devait sur Paris. La douce Élisabeth, dont les trois fausses couches successives avaient altéré la santé, gardait malgré cela un enthousiasme enfantin, attachant, et emporta sans effort l’affection de Marie-Amélie. On vit alors les deux jeunes femmes souvent accompagnées de leur tante Madame La Fauve-Moissac, dont la beauté restait avérée, aux promenades à la mode, aux théâtres, à l’opéra et autres loisirs qu’offraient encore la Capitale en dépit des tumultes de la politique.

*

À Bordeaux, ce fut donc seul, avec John Madgrave, que Monsieur Lacourtade père reprit en main la maison de négoce. Entre la cuisinière et son valet de pied, tous deux aussi âgés que lui, il renoua avec ses habitudes dans la demeure vide avec pour unique compagnon son commis devenu son bras droit, son deuxième commis étant reparti chez lui à la demande de son père sentant le pays un peu trop agité. Trop pris par son négoce, il ne s’attarda pas sur le décret donnant obligation aux ecclésiastiques de prêter serment de fidélité à la Nation qui déchira l’Église de France en deux clergés rivaux, et à peine sur la loi supprimant les corporations et proclamant le principe de la liberté du travail, du commerce et de l’industrie qu’il gratifia de quelques mots à John. « – Mon petit, tout ceci est bien beau, mais leurs lois ne vont pas donner plus de travail, le premier résultat des violences a été de faire partir, outre des nobles, beaucoup de gens riches ou même aisés, non pas qu’ils soient tous ennemis de cette révolution, mais simplement, car ils ont peur. Et ceux qui restent n’osent ni bouger, ni entreprendre, ni vendre, ni acheter. Le négoce est figé guettant les changements. Si bien que si les paysans guettent les biens du clergé, les ouvriers, eux sont renvoyés des ateliers et errent dans la ville, plein d’aigreur, les bras croisés. Tout cela va mal tourner, c’est une armée aigrie de misère qui erre dans nos rues prête à faire un mauvais coup. » Mais il n’eut pas à se plaindre. Ses manœuvriers trop heureux d’obtenir du travail dans des temps qui devenaient de plus en plus difficiles se présentaient tous les jours sans accrocs.

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 035 à 39

épisode précédent

Chapitre 35

(Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Le drame

Petit à petit cela fut connu de tous. Quand la rumeur arriva aux oreilles de Madame Tante, elle en fit part à son neveu qui ne fut pas surpris. « – Mais enfin ! Étienne vous ne pouvez pas laisser votre épouse se dévergonder aux yeux de tous. Que faites-vous de votre honneur ?

– Voyons ma Tante vous exagérer, Marie-Adélaïde n’est pas une courtisane ! Il n’eut pas le temps de répondre que Madame Tante fulminant de colère repartit à la charge contre le manque de vigueur de son neveu. « – Mais vous réalisez, et si elle tombe enceinte ? Hein, que ferez-vous si elle tombe enceinte ? » Tapant du pied pour appuyer sa question. Irrité, il répondit en regardant, sa tante, droit dans les yeux. « Mais, madame, c’est la meilleure chose qui puisse arriver. J’aurai enfin un fils, vous devriez même l’espérer ! » Ébahie par la réponse qui redoubla sa colère, elle sortit du bureau claquant la porte à faire trembler le chambranle. Passant par la salle à manger, elle bouscula Zaïde, une négresse de sept ans qui portait un plat. Surprise, celle-ci le fit tomber. S’en fut trop pour Madame Tante. Elle attrapa la négrillonne par le col et appela le contremaître et lui demanda de donner cinquante coups de fouet à la maladroite. Celui-ci ne broncha pas sachant que c’était inutile et pas son affaire. Accrochée au pilori, la pauvre enfant hurlait tout ce qu’elle pouvait, sous le regard glacial de Madame Tante. Cela semblait calmer de sa frustration.

Suzanne la chambrière de Marie-Adélaïde arriva en courant tout essoufflée dans le boudoir où sa maîtresse écrivait. « Ma’am, elle tuer la Zaïde, elle la tuer !

– Mais qui ? Grand Dieu !

– Ma’am Tante, elle la faire fouetter !

Marie-Adélaïde se précipita hors de la maison et courut jusqu’au lieu de la punition. Pendu à la corde, le corps sanguinolent de l’enfant gesticulait encore sous les coups répétés du contremaître. « – Mais arrêtez, vous êtes folle, vous allez tuer cette enfant !

Cela ne vous regarde pas madame, retournez donc à vos distractions.

– Je vous ai dit d’arrêter ! Elle allait se précipiter sur le bourreau, mais Madame Tante la retint par le bras. Il s’ensuivit une vive dispute, qui s’arrêta lorsqu’elles réalisèrent qu’elles n’entendaient plus les coups de fouet. Madame Tante se retourna vers le contremaître. « – Qui vous a dit de vous arrêter ?

– Mais madame, elle est morte.

Marie-Adélaïde blêmit. Les yeux en pleurs, elle se précipita sur le corps devenu informe de l’enfant. Dans un soupir, elle dit. « – Oh, mon Dieu, elle est vraiment morte. » Puis hurlant vers l’ignoble femme, elle l’incendia. « Vous l’avez tuée ! Espèce de monstre sans cœur !

– la belle affaire ! Et bien on en achètera une autre pour la remplacer !

Marie-Adélaïde rentra en courant et s’enferma dans sa chambre, elle s’effondra sur le lit. Ce genre de scène fort courante au demeurant se passait généralement loin de la maison aussi n’y avait elle jamais assisté. Elle savait que Madame Tante en était coutumière, c’est pour cela qu’elle avait exigé de s’occuper elle-même de ses esclaves. Elle était consciente que l’on fouettait les esclaves et elle savait que pour différentes raisons on les mutilait voire on les pendait, s’ils s’étaient enfuis à plusieurs reprises. Hormis les gens de maison, elle ne faisait pas attention aux dos courbés dans les champs qui mourraient de maladies quand ce n’était pas de leur travail. Un esclave des champs n’avait que huit à neuf ans d’espérance de vie sur une habitation. Le bétail humain sans états d’âme. Elle ne parut pas au souper, où un silence gêné ne fut guère interrompu. À la nuit tombée, le son sourd des tambours s’éleva des cases des esclaves. Le rythme profond et régulier portait sur les nerfs à Madame Tante ainsi que sur la plupart des gens de la plantation, aussi voulut-elle le faire interrompre. Bien que cela fût interdit, Étienne trouva que c’était beaucoup pour une seule journée et qu’ils devraient faire avec. Autour d’eux les esclaves se crispaient de nervosité. À l’étage, Marie-Adélaïde, contrairement aux autres, s’endormit au son des tam-tams qui semblaient partager sa peine.

Le lendemain matin toujours en colère, les nerfs à fleur de peau, Marie-Adélaïde décida de ne pas rester dans la maison et ordonna à Suzanne de faire atteler son tilbury, car elle irait passer la journée chez les Bordiers D’Aysse, leurs voisins. Avec sa chambrière à ses côtés, elle quitta la plantation au milieu de la matinée sans adresser la parole à quiconque. Suzanne était très inquiète, car les tambours de la nuit étaient un appel à la guerre dans certaines tribus d’Afrique, et la peur la gagnait. La crainte que des esclaves marrons ne les agressent pendant leur parcours terrorisait l’esclave.

La distance n’était pas longue, mais la route était sinueuse, elle mit deux bonnes heures pour arriver devant la grande case de ses voisins. Elle y fut chaleureusement accueillie, d’autant que c’étaient les hôtes d’Edmond. Au cours du repas, elle narra la colère de Madame Tante et ses conséquences. Madame Bordier pensa que ce n’était point grave, qu’il suffirait d’en acheter une autre, quant à son époux, il trouvait que c’était du gaspillage et que la jeune femme était bien sensible. Le dîner se déroula agréablement, calmant un peu Marie-Adélaïde. Le café pris, elle se retira et reprit la route sachant qu’Edmond allait la rattraper. À l’endroit habituel, elle laissa le tilbury et Suzanne, puis continua à pied par un chemin qui descendait vers la rivière que la route longeait sur une partie du trajet. Elle se rendit à leur lieu de rendez-vous habituel, où elle attendit, tout en regardant l’eau coulait. Lorsqu’il arriva, elle se précipita dans les bras de son amant. N’arrivant pas à se défaire du choc, elle réitéra son histoire qui l’avait traumatisée. Il la consola jusqu’à en arriver là où lui voulait en venir. Leurs ébats finis, il aida sa compagne à se rhabiller et la raccompagna jusqu’à sa voiture. Le jour tombait, mais cela n’inquiétait pas Marie-Adélaïde. Elle n’avait pas envie de rentrer.

*

Le trajet fut calme, Marie-Adélaïde restant dans ses pensées, elle laissait aller la jument au trot et à son rythme. Les deux femmes rentrèrent doucement sous la lune montante. Sortant sa maîtresse de sa torpeur Susanne fit remarquer la lueur anormale que l’on voyait au loin. Sur l’instant, Marie-Adélaïde pensa que c’était le coucher de soleil qui était particulièrement flamboyant. Puis petit à petit elle admit que quelque chose n’allait pas. Marie-Adélaïde claqua ses rênes sur la croupe de la jument pour la faire accélérer. Il devait y avoir quelque chose à la plantation, quelque chose brûlait. Au détour de la route, elles aperçurent à leur effroi les champs incendiés, puis la maison que les flammes commençaient à gagner. Approchant de la demeure, à la lueur de l’incendie, le jour était tombé, elles virent des corps étendus par terre. La voiture arrêtée, Marie-Adélaïde sauta et se précipita vers les corps étendus. 1791-08-22-haitiElle était blanche d’horreur, le sol était jonché devant elle des cadavres de tous les blancs de la maison ainsi que de quelques serviteurs qui avaient dû vouloir les aider. Elle s’approcha de celui qui devait être celui de Marie-Jeanne, la plus jeune de ses belles-sœurs, ses jupes recouvraient son buste laissant son intimité visible à tous, présageant les pires horreurs. Elle voulut rabattre les jupes afin de rendre la jeune fille plus décente. Elle hurla d’horreur quand elle vit que les agresseurs l’avaient éventrée et égorgée. Suzanne se précipita, gifla sa maîtresse pour qu’elle se calmât. « – Doucement Ma’am, eux pouvoir être pas loin ! ». Elle vomit. Elle n’avait pas pensé qu’ils pouvaient être encore sur les lieux, elle circula entre les corps égorgés, mutilés, tous y étaient, pas un ne manquait, Madame Tante, Anne Marie-Louise, les contremaîtres. Elle aperçut les surveillants pendus à un arbre près de la maison. Sur le pas de la porte, elle trouva celui d’Étienne qui avait été égorgé et dont on avait coupé les mains. Celles-ci étaient placardées sur la porte. Son estomac se révulsait. Machinalement, elle entra dans la maison qui avait été saccagée, elle monta jusqu’à son boudoir et sa chambre qu’elle trouva intacte contrairement au reste de la demeure. Elle en fit le tour, Suzanne, sur ses talons, terrorisée à l’idée que les agresseurs soient encore sur les lieux. Marie-Adélaïde se déplaçait hypnotisée par l’horreur. Elle caressait machinalement ses objets familiers encore indemnes. Quelque part dans son cerveau, elle refusait la réalité. Sur sa coiffeuse, elle trouva son coffret à bijoux qui n’avait même pas été ouvert, Suzanne eut le réflexe de la prendre. L’odeur pestilentielle de la chair brûlée ne la sortait même pas de sa torpeur, ses larmes coulaient sans fin. Suzanne la prit par le bras, la fit sortir de la maison que les flammes de l’incendie commençaient à dévorer et l’entraîna jusqu’à la voiture. « – Il faut pa’tir Ma’am, falloir pas « ester là. » Elle la poussa pour la faire monter dans le tilbury et prit elle-même les rênes. Dans un train d’enfer, elles quittèrent la plantation, Marie-Adélaïde sous le choc et la chambrière paniquée.

Dans un nuage de poussière, elles arrivèrent à tombeau ouvert à la plantation voisine. Marie-Adélaïde, sortant brièvement de son abattement, se précipita à la porte de la demeure qui s’ouvrait déjà. Le majordome de la maison fut surpris de voir la jeune femme échevelée comme une harpie hurlant plus qu’elle ne parlait. Au son du tumulte, les Bordiers D’Aysse arrivèrent précipitamment. Ils furent ahuris devant l’agitation et le désordre de la mise de la jeune femme. Ils voulurent la faire entrer dans la maison, mais elle refusa avec vigueur. « – Non ! Non ! Laissez-moi, ils les ont tous massacrés. Ils les ont tous massacrés, il n’y en a plus un seul de vivant. Ils ont tout brûlé, tout tué, tout pillé. » Le couple ne comprit pas tout de suite ce que Marie-Adélaïde voulait dire. Ramassant ses jupes, elle leur tourna le dos et repartie en courant jusqu’à la voiture où l’attendait Suzanne. Elle prit les rênes et fouetta la jument reprenant la route qui menait à Port-au-Prince, aussi vite qu’elles étaient venues. Au son du tapage, Edmond descendit demandant ce qui se passait. Monsieur Bordier qui venait de comprendre que la plus grande crainte des planteurs venait de se réaliser. « – Il y a eu un drame à la plantation Courtelon, rattrapez-la ! Rattrapez-la, elle est complètement paniquée, elle va faire n’importe quoi ». Edmond se précipita aux écuries, sella son cheval et partit au grand galop. Il rattrapa les deux femmes une heure plus tard sur la route. Marie-Adélaïde ne voulait pas s’arrêter, elle lui hurla qu’il n’était pas question qu’elle revienne en arrière. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à Port-au-Prince, lui arguant que dans la nuit, elles pouvaient avoir un accident. Se calmant, la jeune femme arrêta le tilbury dans lequel Edmond monta après avoir attaché son cheval à ce dernier. Ils se serrèrent sur la banquette unique de la voiture, lui tenant d’une main les rênes et enserrant la jeune femme de son autre bras. La chaleur du corps de son amant la rassura, petit à petit, elle lui raconta ce qu’elle avait trouvé à la plantation Courtelon. Ils arrivèrent à l’aube devant la demeure des Fleuriau. C’est le bel Achille, le fils de Rachel, à moitié endormi, qui ouvrit aux arrivants. Edmond soutenait Marie-Adélaïde que les émotions additionnées au voyage avaient fini par terrasser de fatigue. Edmond avait à peine passé le pas de la porte qu’elle s’écroulait définitivement dans ses bras. Achille le guida au salon où Edmond allongea la jeune femme sur un canapé. Pendant ce temps, le métis alla chercher sa mère, qui fit installer la jeune femme dans une chambre pendant qu’elle allait réveiller sa maîtresse. Une heure après toute la maisonnée était levée. Monsieur Fleuriau se fit raconter le drame des Courtelon et fit prévenir les représentants de l’ordre afin d’envoyer la milice aux planteurs de la région.

L’armée du gouverneur quadrilla la région, retrouva quelques esclaves des Courtelon qu’ils pendirent haut et court pour l’exemple sans savoir s’ils s’étaient échappés et s’ils avaient participé au massacre. La nouvelle du drame balaya l’île comme un cyclone, réveillant la profonde terreur et affolant tous les blancs. À la moindre suspicion, on vendait l’esclave voire on le punissait.

7abbae5a-d7d9-4c15-80b7-accf6af7c267_570Les semaines passèrent, la terreur de Marie-Adélaïde ne se dissipait pas. Elle décida, aider des Fleuriau de quitter Saint-Domingue. Quand il fallut choisir la destination de cette immigration, Aimé-Paul Fleuriau remit à Marie-Adélaïde la somme de la lettre de change de sa mère qui allait lui permettre de vivre décemment sans ostentation. Puis il lui rappela, que Madame la marquise de Maubeuge, née Bourdeille de la Salle, installée à La Nouvelle-Orléans, était une de ses cousines du côté de sa mère. Elle se rappela avoir effectivement croisé celle-ci avant qu’elle ne parte de Nantes pour épouser. N’ayant guère de choix, puisqu’il lui était déconseillé de rentrer en France au vu des événements, elle décida que sa prochaine destination serait la Louisiane.

Après de longues conversations et explications, Edmond et Marie-Adélaïde rompirent leurs relations, ce dernier ne pouvait quitter l’île sans autorisation de sa famille. Celle-ci lui couperait les vivres s’il ne lui obéissait pas. Marie-Adélaïde fut fort déçue ce qui n’améliora pas son état d’esprit. Un mois après le drame de la plantation elle et Suzanne montaient à bord du navire au long cours le « Nairac ». Après avoir échappé à une tempête d’envergure, elles arrivèrent à la mi-décembre au port de la nouvelle Orléans.

Chapitre 36

George Romney (Portrait d'une femme, dit être Emily Bertie Pott (mort en 1782)

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Janvier 1791, Retour à la plantation

Cela faisait un peu plus d’un an qu’Antoinette-Marie n’était pas retourné à sa plantation. Elle avait séjourné tout ce temps dans la maison de ville ou dans la plantation des Maubeuge, celle qui était au bord du fleuve. La marquise lui tenait lieu de chaperon, sœur Élisée était rentrée au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans, dès le lendemain de son retour dans la ville. Elles s’étaient séparées avec tristesse se jurant de se visiter le plus souvent possible, ce qu’elles tinrent. De son côté, Antoinette-Marie n’eut pas de mal à rester cloîtrée loin de l’agitation de la ville. Elle resta longtemps sous le choc de son voyage qui l’avait amenée à son veuvage. Elle assimilait tout ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée, tous ces changements qui avaient radicalement bouleversé sa vie, modifiant son statut et lui donnant une fortune accompagnée de responsabilités devant lesquelles elle n’était pas sûre d’être à la hauteur.

Elle avait pendant tout ce temps réussi à tenir éloignés les premiers prétendants à sa main, qui au fil du temps et des rumeurs s’étaient multipliés.

C’est lors de la messe de la Toussaint que les créoles louisianais virent pour la première fois la jeune veuve et que celle-ci découvrit leurs intérêts pour elle. Elle ne pouvait se tenir indéfiniment loin de l’église. Antoinette-Marie avec l’aide de la marquise avait donc pris son courage à deux mains pour se rendre dans la petite église qui temporairement remplaçait la cathédrale Saint-Louis. Elle savait qu’elle serait le point de mire de l’assistance curieuse de cette nouvelle arrivante au destin si triste que la plupart n’avaient jamais vu. Madame de Maubeuge décida qu’ils s’y rendraient en famille. Pour l’occasion, Antoinette-Marie arbora une robe à l’anglaise avec jupe assortie, le tout en grosse soie noire. Elle ne dérogea pas au fichu en organdi croisé sur la poitrine et elle se voila d’une mousseline cachant ainsi ses cheveux et le haut de son visage. La berline s’arrêta devant l’escalier du petit bâtiment. Monsieur de Maubeuge descendit de la voiture et n’eut pas le temps d’en faire le tour que déjà se précipitait le jeune de Saint-Maxent désireux d’aider les dames à descendre. Ce dernier ouvrit la portière et tendit la main à la jeune veuve décontenancée par tant d’aplomb. Ponctuant ces mots d’un élégant petit coup d’éventail sur la main du jeune homme, Nathalie de Maubeuge s’exclama. « – Laissez monsieur ! Mon époux va s’en charger, on nous regarde, c’est très aimable de votre part, mais cela frise l’inconvenance. » Le jeune homme s’excusa aussitôt. « – Veuillez m’excuser de ma maladresse. Je ne voulais pas vous offusquer, juste vous rendre service.

– Assurément ! Mon jeune ami, votre galanterie vous honore.

Recevant une fin de non-recevoir le jeune homme s’en retourna vers l’église, il était toutefois satisfait, car la jeune fille l’avait remarqué. Mais il n’était pas le seul à attendre son arrivée. Les deux frères de Crécy et leur jeune sœur étaient là aussi. Louis Adam de Crécy comptait encore une fois sur sa sœur Geneviève pour faire une approche plus stratégique. Mais celle-ci en fut empêchée par l’arrivée du gouverneur et de sa femme. Ce dernier tenait à partager les inconvénients dus à l’incendie et chaque dimanche assistait à la messe dans cet édifice temporaire. Madame de Maubeuge et Antoinette-Marie esquissèrent une révérence, quant à monsieur de Maubeuge, il salua avec déférence le gouverneur. Bien qu’un peu tendu par l’affaire de Saint-Maxent, le gouverneur et sa femme échangèrent quelques mots avec le couple, don Miró ne voulait pas se mettre à dos tous les créoles français. Tout le monde suivit le couple à l’intérieur du petit édifice. Monsieur de Maubeuge ouvrit la marche avec sa femme aux bras, et son fils aîné qui paradait déjà comme un vrai créole. Antoinette-Marie tint par la main son cadet Philippe, quant au petit dernier, il était dans les bras de sa nourrice Sara. Tout le monde examina du coin de l’œil l’entrée de la jeune femme, ils durent bien admettre qu’elle avait beaucoup d’allure. Ne pouvant deviner ses traits à travers son voile, l’aura de mystère ajouta à la curiosité de tous. La rumeur alla de plus belle par la suite. Les uns s’apitoyèrent sur le sort de la jeune fille, les autres la jaugèrent. Elle fut rapidement estimée comme un parti fort intéressant à plus d’un titre. De par l’exiguïté du lieu, le culte devint vite inconfortable, la chaleur monta très vite et le battement régulier des éventails des dames ne suffit pas à brasser l’air. Le curé avait décidé une messe illustrée d’un sermon éloquent sur la dépravation du corps entraînant celle de l’âme, il fut toutefois obligé de l’abrégée car une de ses paroissiennes s’évanouit incommodée par la touffeur. À la sortie afin d’éviter l’assaut qu’elle pressentait Antoinette-Marie s’esquiva, suivie des enfants, et s’empressa de remonter dans le landau, laissant le marquis et la marquise faire leurs civilités. Une fois rentrées dans la demeure, les deux jeunes femmes s’amusèrent de l’empressement des jeunes gens à essayer de l’approcher.

Afin de recroiser la jeune fille, chacun des prétendants fit preuve d’ingéniosité pour se faire inviter par monsieur et madame de Maubeuge. Nathalie et elle-même avaient jugé bon qu’elle restât éloignée de toutes ses manigances, aussi elle ne parut jamais à aucun dîner ni soirée du marquis et de la marquise. Son deuil de toute façon justifiait sa mise à l’écart de la société.

Plantation Maubeuge.jpgÀ partir de Pâques, dès les premières chaleurs, cet isolement avait été adouci par un séjour prolongé sur la plantation Maubeuge au bord du Mississippi, dans le comté Saint-Jacques. Comme tous les créoles, les Maubeuge se retiraient à la campagne, afin d’éviter les épidémies. Leur plantation plus grande que la Palmeraie lui ressemblait dans son architecture. Meublée plus simplement que la maison de ville, elle n’en était pas moins au dernier goût parisien. La pièce de mobilier dont était le plus fier Monsieur  de Maubeuge était un bureau d’André Charles Boulle, cadeau de Monsieur  Necker reçu en remerciement pour les services rendus auprès de lui et du roi, service ressemblant le plus souvent à de l’espionnage. Comme tous les propriétaires, le marquis avait construit sa maison à une bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Il s’était empressé de planter sur deux lignes parallèles des pacaniers qui avaient constitué au fil des années une somptueuse voûte de verdure, ornement indispensable de l’allée menant à la demeure. Par un forgeron de La Nouvelle-Orléans, il s’était fait construire un immense portail en fer forgé avec ses initiales et celles de son épouse entrelacées, rarement fermé. Le tout était très imposant et compensait bien le fief laissé en France.

Dès les premiers jours, Antoinette-Marie ponctua ses journées de promenades dans le parc aménagé entre la demeure et le fleuve. Madame de Maubeuge avait voulu garder un semblant de naturel, aussi le parc était un mélange de chênes et de magnolias parsemé de massifs d’azalées, de Roses, d’œillets, de violettes, de jasmins bordant les allées qui le parcouraient et menaient à la maison. Avec les enfants et leur nourrice, elles s’asseyaient à l’ombre de la treille couverte de glycine. Hormis les esclaves qui avaient du travail sur le lieu, celui-ci leur était réservé.

Comme dans toutes les plantations les voisins et amis pouvaient se présenter à toute heure du jour et de la nuit, la table était toujours ouverte et bien évidemment tous étaient invités à séjourner. L’hospitalité créole n’était pas une légende, et la notoriété de la famille Maubeuge attirait voisins et amis. La demeure désemplissait rarement, mais elle était assez grande pour que la jeune femme puisse s’isoler par convenance, pour ne pas donner l’impression de se mêler aux plaisirs auxquels les convives s’adonnaient. Elle gardait en tout moment une réserve de bon aloi qui lui permettait d’observer la société qui l’entourait. Suivant les invités, il lui arrivait de partager les repas, mais elle se retirait ceux-ci terminés. Il n’était pas question qu’elle partage les loisirs traditionnels qui s’en suivaient. Après chaque repas, les hommes s’installaient sur une galerie afin de fumer et parler de politique. De leur côté, les femmes s’installaient sur la galerie opposée pour converser, échanger des nouvelles familiales et de la Colonie, et les uns comme les autres jouaient aux cartes, car si le jeu était interdit, loin de toute surveillance tous se l’autorisaient.

*

(George Romney Thomas Grove of Ferne

Timecourt Lazare LATIL

Les jours défilaient selon le rythme lent du fleuve, rythmé par les travaux des champs au son des mélopées plaintives des esclaves. Ce jour-là en attendant le tintement de la cloche du souper, Antoinette-Marie s’était installée sous la véranda appréciant le jour finissant qui laissait filtrer les derniers rayons du soleil au travers des trouées nuageuses tel un tableau d’un peintre de la renaissance. Elle profitait de ce moment de calme pour finir le bord d’un fichu qu’elle brodait. Elle était assez fière de son ouvrage qui lui avait demandé toute son attention. Le grognement de Navarre, installé à ses pieds, lui fit lever la tête. Elle vit alors arriver depuis sa place où elle savourait l’air venant du fleuve, trois cavaliers. Elle posa son ouvrage et envoya prévenir Madame de Maubeuge. Les deux femmes étaient seules, le marquis, absent, était retourné à la ville le matin même, comme presque chaque jour afin de suivre ses affaires et le déroulement de l’incarcération de Monsieur de Saint-Maxent. Il comptait y rester quelques jours.

Sous prétexte de se rendre sur le lac Maurepas, afin de chasser, Louis de Morand, Timecourt Latil et son jumeau Lazare s’invitèrent à la plantation. Antoinette-Marie avait reconnu l’un des jumeaux, qui par ailleurs ne ressemblait pas du tout à son frère, et se doutait bien que ce n’était pas par hasard qu’il remontait l’allée avec ses compagnons. Elle pressentait les ennuis ou tout au moins quelques contrariétés. Elle était agacée par ce harcèlement continuel, elle se sentait comme une bête pourchassée et sentait le piège se resserrer. Elle n’avait rien contre Timecourt, qu’elle trouvait au demeurant assez agréable sous ses dehors un peu rustres, mais elle finissait par ne plus savoir comment se comporter dans cette chasse ouverte pour obtenir ses biens. Elle ne savait plus comment esquiver ces demandes à peine voilées. Elle voyait arriver le terme de la première partie de son veuvage et elle savait que les demandes allaient se faire plus précises et plus pressantes. Les jeunes gens avaient à peine fait leurs civilités à madame de Maubeuge et à elle-même qu’ils virent arriver une voiture-cabriolet avec Don Francisco de Leiva Y Cordoba qui par ailleurs était promis à l’une des filles Latil. Nathalie de Maubeuge fronça les sourcils, tous ces jeunes gens allaient bouleverser son havre de paix.

Chapitre 37

(SIR WILLIAM PEPPERRELL AND HIS FAMILY par John Singleton Copley)

famille alexandre Latil

Une famille de Colons

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt était natif de la paroisse de Saint-Médérique à Paris. Il traversa l’océan Atlantique pour la Louisiane en 1745, en tant que cadet à l’Aiguillette, dans les troupes de la Marine, où il devint premier officier de troupe, en Louisiane, puis à Saint-Domingue. N’ayant aucune fortune qui l’attendait en France, il se fit engager comme gestionnaire de la propriété Morand. C’était une ancienne propriété de la Compagnie des Indes qui avait été rachetée par Charles de Morand. Cette propriété était sur le site de Sainte Augustine, dans le quartier Tremé, à La Nouvelle-Orléans.

Un matin de la fin de l’année 1775 l’un de ses amis Maurice Conway, un Irlandais, lui proposa de s’associer à lui pour acheter des terres aux Indiens Houmas, à proximité de La Nouvelle-Orléans. L’affaire lui parut intéressante, et il engagea le pécule qu’il avait réussi à mettre de côté. Il se joignit donc au projet de son ami. Pour une somme dérisoire, les premiers occupants cédèrent leur terre pour aller occuper la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord. Les Indiens adoptèrent ce compromis intelligent devant la présence de plus en plus pressante des blancs qui les repoussaient plus ou moins ouvertement. À environ douze heures de cheval au trot de La Nouvelle-Orléans, le lieu avait tous les avantages recherchés par un planteur, une bonne terre, facile à irriguer, c’était donc une très bonne affaire. Bien que ne pouvant l’exploiter par manque de moyens, Alexandre Antoine de Latil de Timecourt se trouva propriétaire de belles étendues de terres au bord du fleuve. Le destin toutefois allait l’aider à s’installer.

Monsieur de Morand, son employeur décéda suite à un accident de chasse, laissant une veuve Marie-Renée De Lachaise et trois enfants en bas âge Charles, Vincent, et Louis. Devant la détresse de la veuve et la fortune que lui laissait son défunt mari, il décida de l’épouser le 16 avril de l’année 1757 à l’Église paroissiale de Saint-Louis, à La Nouvelle-Orléans. Il devint de ce fait tuteur des trois garçons respectivement âgé de quatre, trois et un ans. Mais le mariage s’acheva avec la mort de Marie-Renée De Lachaise de la fièvre, laissant Alexandre Latil avec les trois garçons, qu’il mit un point d’honneur à élever dans les meilleures conditions. En 1761, il épousa en secondes noces Jeanne Goujon de Grondel, de la paroisse de Notre-Dame de Mobile, fille de Jean-Philippe Goujon de Grondel, écuyer et chevalier de l’Ordre royal. Un an plus tard, la jeune femme de vingt ans mit au monde leur première fille, Louise Henriette Félicité, qui, passé le moment de déception, fit la joie du père. Deux ans plus tard, l’héritier vint au monde, Lazare, mais les caprices de la nature lui avaient adjoint un frère jumeau, Timecourt. Cet état de fait amena à réfléchir l’heureux père à l’expansion de ses biens, d’autant que suivirent trois autres enfants, des filles, qui eurent toutes la chance de survivre. Et s’il avait hérité de quelques biens de sa précédente épouse, l’aîné des Morand, Charles, était le principal bénéficiaire des biens de ses parents.

Alexandre Latil de Timecourt commença par exploiter les terres qu’il possédait et à bâtir dessus, pour sa nombreuse famille, une habitation qu’il nomma la plantation Houmas en souvenir des propriétaires d’origine. Il vendit toutes les terres qu’il ne pouvait faire fructifier, ceci afin de dégager suffisamment d’argent lui permettant d’acheter esclaves et semences. Son associé Maurice Conway avait fait de même, mais dans un autre dessein et avait cédé à la couronne d’Espagne ce qu’il n’avait pas pris le temps de vendre, contre des avantages lui conférant des droits plus haut sur le Mississippi au-delà de Bâton-Rouge. Il avait entendu parler d’une ville nouvelle qui se créait nommée Saint-Louis.

(Self-Portrait, ca. 1775 (Anton von Maron)

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt

Pour Monsieur Latil de Timecourt, tout alla très bien jusqu’au jour où il apprit que le gouverneur avait cédé la concession adjacente à sa plantation à un Canadien. A priori, il n’avait rien contre le baron de Thouais, nouveau propriétaire et nouveau voisin, sauf qu’il convoitait ses terres qui lui auraient permis d’agrandir son propre domaine et qu’ils n’avaient pu acheter à son ancien associé. Passé le moment de contrariété, il s’intéressa à son nouveau voisin avec qui il sympathisa. Lorsqu’il découvrit que celui-ci avait un fils, il commença à réfléchir à laquelle de ses filles, il pourrait le marier. Il avança ses pions auprès du baron, mais contre toute attente le jeune Charles-Henri fut promis au dernier moment à une jeune fille de France avant qu’il n’ait pu conclure son propre projet de mariage. À sa grande contrariété une fois de plus la concession voisine lui échappait. Il avait décidé de changer son fusil d’épaule lorsque l’épidémie de fièvre envahit le pays emportant ses voisins. S’étant renseigné et sachant que la jeune veuve, fraîchement arrivée, héritait de toutes les possessions de la famille de Thouais, il poussa son deuxième fils né un quart d’heure après son aîné à s’intéresser à la jeune veuve. Méfiant par nature, il décida d’envoyer aussi sur le terrain de chasse de la dot son fils adoptif Louis Morand, qui à trente ans n’avait pas convolé. Les rumeurs de la colonie étaient venues, ses deux fils étaient très loin d’être les seuls à s’intéresser à ce nouveau parti. Il fut même assez surpris d’apprendre que des partis se présentaient de toute la Louisiane. Il était étonné, car si la dot de la jeune fille était intéressante, elle n’avait rien d’exceptionnel en apparence. Devant l’empressement général, il poussa ses fils à accélérer leur démarche. Pour plus de discrétion accompagnée de Lazare, Louis et Timecourt prirent donc le chemin de la plantation Maubeuge où ils savaient trouver la jeune veuve, sous prétexte d’aller chasser sur le lac Maurepas. Des trois jeunes gens, Louis était le plus agacé par la situation, car il savait qu’il devait si possible laisser la place à Timecourt de huit ans son cadet. Quant à Lazare, qui était là pour aider son jumeau, il ne pensait qu’à sa nouvelle idylle de La Nouvelle-Orléans la belle et douce Jeanne Sophie Estève qui l’avait subjuguée. Les trois hommes arrivèrent donc à la plantation dans des états d’esprit très différents. Lorsqu’ils aperçurent, en remontant l’allée de pacaniers que les ombres allongeaient, la silhouette de la jeune veuve tant convoitée, ils se reprirent tous. Le temps d’arriver au pied des marches de la demeure, Madame de Maubeuge les attendait les gratifiant d’un sourire de convenance. Derrière elle, crispée, se tenait Antoinette-Marie. Les trois hommes n’eurent pas le temps de leur baiser la main qu’ils virent arriver un invité que personne n’attendait, don Francisco de Leiva Y Cordoba. Laissant son attelage à un esclave, celui-ci sauta et arriva tel un coq paradant devant la maîtresse de maison. « – Messieurs, je ne m’attendais pas à autant de visites, mais c’est incontestablement un plaisir ! Je suis désolée, mon époux est absent, mais naturellement vous êtes les bienvenus. Josépha va vous conduire à vos chambres afin que vous puissiez vous rafraîchir et vous reposer si vous le désirez. Elle vous fera servir un dîner dans la salle à manger dès que vous serez prêts. Bien entendu, par souci des convenances, étant donné les circonstances, madame de Thouais et moi-même ne pourrons partager votre repas. » Les quatre hommes comprirent tout de suite que leur plan n’allait pas se dérouler tel qu’ils le voulaient et se trouvaient fort contrariés. Les quatre acolytes se retrouvèrent donc pour le repas. Ils n’eurent rien à reprocher quant à sa qualité, si ce n’était l’absence des dames, notamment celle d’Antoinette-Marie pour laquelle ils étaient tous venus. Pendant le déroulement du souper, ils se contentèrent de propos anodins bien qu’un peu tendus. Celui-ci fini, ils s’installèrent dans la galerie pour fumer un cigare.

Louis Rolland Trinquesse (Confidence

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge s’étaient de leur côté attablées dans le petit salon afin de partager leur repas. Elles ne firent pas attention tout de suite à la conversation des hommes qu’elles percevaient depuis l’autre angle de la demeure. Mais comme le ton montait entre les hommes, elles ne purent faire autrement que d’entendre et de comprendre le sujet de la dispute qui commençait. Au fil de celle-ci, Antoinette-Marie se raidissait sentant la colère monter en elle.

« – Alors Francisco ! Comment se fait-il que tu aies été amené à t’arrêter chez les Maubeuge alors que nous savons tous que tu les évites autant que faire ce peu ? » Officier dans la milice espagnole de Louisiane, don Francisco, interpellé par Lazare, lui rétorqua. « – J’étais en route pour la demeure de ton père comme tu t’en doutes. » Suspicieux, l’aîné des jumeaux reprit. « – Justement, comment se fait-il que tu n’aies pas continué ton chemin, tu ne vas tout de même pas nous prétendre que tu avais peur de te perdre. » Le ton de l’Espagnol monta, agacé par cette attaque non dissimulée. « – Tu ne serais pas en train de me chercher les poux Lazare ! Que je sache, je ne te pose pas autant de questions de mon côté ? » Timecourt répondit pour son frère. « – Nous n’avons rien à cacher, nous sommes venus pour que je puisse faire la cour à madame de Thouais. Mais toi de ton côté, tu ne peux pas en dire autant, aux dernières nouvelles ma sœur Marie Éléonore t’est promise !

– Et pourquoi donc je ne pourrai en faire autant ? Après tout, il semblerait que la dot de la petite veuve française soit bien plus conséquente que celle de ta sœur. Et ma foi si j’emportais le pactole, je ne dirai pas non. Et je vous rappelle que rien n’a été conclu quant à mon union avec votre sœur, votre père ergote encore.

– Et que fais-tu de l’honneur de celle-ci et de ma famille !

– Tant que rien n’est signé, ils ne sont pas entachés ! Les deux jumeaux échauffés par tant d’arrogance allaient sauter sur l’Espagnol, mais leur aîné, Charles de Morand, les en empêcha. « – Voyons Messieurs, nous n’allons pas régler cela avec les poings ! Pensez à nos hôtes et nous avons mieux à faire… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Antoinette-Marie Marie, livide, offensée par tant de mépris pour sa personne, se trouvait les poings serrés devant eux. « – Messieurs, si je n’avais été une femme, c’est avec moi que vous auriez à en découdre devant tant de manque de considération envers ma personne. Car s’il y a quelqu’un d’insulté ici c’est bien moi. De plus, ce n’est pas la peine de vous entre-tuer pour moi, ou plus exactement pour ma dot. Je vous rappelle que c’est encore à moi de décider à qui ma main et celle-ci reviendront. Au vu de ce que je viens d’entendre, pas un seul d’entre vous ne les obtiendra ! » Derrière elle, Nathalie de Maubeuge qui n’avait pu arrêter son amie enchaîna. « – Messieurs, vous devriez avoir honte de vous comporter comme cela sous mon toit. Comment pouvez-vous harceler mon invitée qui comme vous le savez est dans l’affliction ? Je vous prierai demain dès l’aube de bien vouloir poursuivre vos chemins. Sachez que vos familles respectives sauront à quoi s’en tenir quant à vos façons. Sur ce, passez une bonne nuit. » Les deux jeunes femmes d’un même mouvement firent demi-tour et entrèrent dans la demeure, laissant les hommes dépités par leur échec retentissant.

Chapitre 38

( Portrait d_Antoine Laurent de Lavoisier et de sa femme de Jacques-Louis David)

Nathalie et Louis Amédée de Maubeuge

Un départ précipité, Octobre 1790

Deux jours plus tard, installés confortablement dans le boudoir de sa femme, monsieur de Maubeuge apprenait le comportement des prétendants. Après avoir écouté sa femme, le marquis agacé par le manque de courtoisie de ses invités impromptus, lui répondit. « – Vous voyez Madame je vous l’avais dit, votre protégée va attirer tous les partis de la colonie comme des mouches sur du miel ! Il va falloir trouver rapidement une solution pour éloigner tous ces vautours. À mon avis, le plus simple serait qu’elle envisage de se remarier. Et si vous voulez mon avis Maximilien François de Saint-Maxent ferait un très bon époux.

– Je ne dis pas mon ami que vous n’ayez pas raison, mais il aurait plus à y gagner qu’elle, même si, ici, sa famille a bonne réputation. Elle insista sur le dernier mot afin de faire comprendre qu’elle n’était pas dupe, la dot de la jeune fille pourrait aider à redorer et la fortune et la réputation du père fortement entachée. Le marquis n’insista pas, il n’avait pas de raison de se froisser avec son épouse, quoiqu’à bien y réfléchir ce serait une solution pour améliorer ses affaires et surtout celles qui dépendaient de son ami de Saint-Maxent. Sous le regard de Josépha qui la coiffait, Nathalie de Maubeuge, qui avait suivi le même cheminement de penser que son époux, pianotait d’agacement sur sa table de toilette. Elle commençait à trouver cet empressement gênant pour son amie, dont elle aurait voulu guider les pas dans son nouvel avenir sans que tout le monde ne s’en mêle.

*

Le jour n’allait pas tarder à se lever, la pièce était envahie par la fumée des cigares, malgré les portes-fenêtres ouvertes. Un négrillon s’endormait tout en actionnant son éventail pour soulager les joueurs. La plupart d’entre eux avaient quitté petit à petit la demeure de leur hôte pour rentrer chez eux. Une servante déambulait encore autour de la table tout en servant des boissons. Don Andres Almonester avait eu de la chance une bonne partie de la nuit. Il avait lui-même décidé du choix du jeu et avait opté pour le piquet. Il ne se rappelait pas à quel moment la chance avait tourné, ni quand l’idée de perdre contre ce gredin lui était devenue intolérable. De son côté Louis Adam de Crécy souriait de satisfaction. Venu accompagner un ami, il s’était retrouvé à la table de jeu de son hôte, pour ainsi dire par hasard. Il avait dans un premier temps beaucoup perdu un argent qu’il ne possédait pas, puis progressivement il avait regagné sa mise. Cette dernière partie était vraiment un coup du sort. Il avait récupéré dans le talon le roi et le valet de trèfle, complétant sa séquence allant de l’as au sept, soit une dix-huitième, ce qui lui faisait soixante-quinze points, le tout accompagné d’une annonce d’un carré de valet. Et pour couronner le tout, il faisait capot achevant par cela son adversaire. Il jubilait, le coup était exceptionnel et il n’avait pas eu besoin de tricher. « – Mon cher, je crois que pour ce soir fini, je ne ferai pas mieux ! » L’espagnol se cabra, il y avait sur le tapis une reconnaissance de dette d’un montant exagéré, et l’idée de la payer au français l’agaçait prodigieusement, même si cela n’égratignait que de très peu sa fortune. Mais Louis Adam de Crécy avait une autre idée derrière la tête. « – Si cela ne vous ennuie pas trop, j’aimerais vous faire grâce de la moitié de votre dette en échange d’un service qui ne vous coûtera guère. » La demande surprit don Almonester. Elle l’intrigua, aussi voulut il en savoir plus.

Captain Arthur Forbes Of Culloden 1760 by Romney George

Louis Adam Crécy

– Et que pourrais-je donc pour vous de Crécy qui vaille la somme que je vous dois ?

– J’ai l’intention d’épouser la baronne de Thouais.

– La petite veuve française ?

– Oui, celle-là même. Et pour cela, il me faudrait l’appui de Monsieur le Gouverneur dont je ne suis pas vraiment sûr.

– Ce sera avec plaisir très cher ! Le créole espagnol connaissait la réponse du gouverneur et ne s’en targua pas. Cela ne lui coûtait rien et appréciait l’idée d’avoir le français pour obligé.

*

Cet après-midi d’octobre était resté couvert d’un manteau de nuages, il avait été entrecoupé d’averses. Les deux dames se rendirent à l’heure dite dans les salons du palais du gouverneur où les attendait son épouse, Madame McCarthy, pas très à l’aise, ce que ressentirent aussitôt les deux jeunes femmes. Antoinette-Marie ne se faisait pas d’illusion si le gouverneur l’avait fait venir, c’était encore pour parler des demandes en mariage qui se faisaient de plus en plus pressantes, elle espérait seulement ne pas en découvrir une nouvelle. Les femmes parlaient de tout et de rien quand le gouverneur entra enrayant aussitôt toute cérémonie et s’assit sans façon avec celles-ci. La marquise de Maubeuge et Antoinette-Marie n’étaient pas dupes de ce jeu-là. Un peu tendue, la jeune fille attendit que l’attaque soit lancée. « – Si je vous ai demandé de venir, Madame, c’est pour parler de votre avenir. » Il s’adressa à la jeune fille d’un ton qu’il voulait chaleureux. « – Votre grand deuil est aujourd’hui terminé, et sans toutefois se précipiter, il serait bon de commencer à réfléchir sur les différents partis qui se sont présentés à moi. »

La jeune fille machinalement s’éventait les yeux baissés, elle se demandait cette fois comment elle allait se sortir de cette situation qu’elle vivait comme un guêpier. Elle n’était pas idiote, elle savait écouter et regarder, si elle ne parlait guère c’est qu’elle n’avait rien à dire. Elle partait d’un principe fort simple, si ne parlait que ceux qui avaient quelque chose à dire la vie ne serait que silence. Au fil des conversations écoutées, elle comprenait de mieux en mieux les ressorts du ou des pouvoirs de la colonie. Le gouverneur ne voyant aucune réaction des trois dames reprit. « – Après réflexion, le plus à même de répondre à mes attentes serait à ce jour Louis Adam de Crécy, il n’est pas parfait je ne pousserais pas la gageure de vous le faire croire, mais c’est toutefois un bon parti, voire le meilleur à ce jour. »

Antoinette-Marie se raidit. Elle était outrée par le propos du gouverneur. Comment pouvait-il songer à la marier avec un débauché inverti notoire dont la famille était au bord de la faillite ? Elle interrompit le mouvement de son éventail qu’elle referma. Elle releva ses yeux noirs comme la nuit dans lesquels le gouverneur ne pouvait lire. Madame Maccarthy s’affaissa de dépit, car elle n’avait rien pu faire devant l’entêtement de son époux. Avant que la marquise de Maubeuge, que la colère faisait trépigner intérieurement, n’intervienne, Antoinette-Marie s’adressa à don Miró. « – Monsieur, une amie à moi, Madame la marquise de Fontenay, m’expliqua avant mon mariage avec Charles-Henri de Thouais, que nous, les femmes, n’étions que des cartes dans le jeu des hommes, et que nous n’avions au mieux qu’à plier, alors je ferai ce que vous me dites, Monsieur, j’y réfléchirai. »

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Devant l’apparente soumission de la jeune fille, le gouverneur pensa que ça avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru. Il n’avait pas terminé sa pensée qu’Antoinette-Marie décocha sa flèche verbale avec un sourire angélique que ses yeux d’encres démentaient. « – Mais, j’y songe, vous devez connaître le père de la marquise de Fontenay, c’est Monsieur Cabarrus, le banquier de votre roi ! » Le gouverneur se crispa. Voilà que cette donzelle avait pour ami un proche du roi d’Espagne. Il pensa que celle qu’il prenait pour une petite oie blanche de dix-sept ans était comme les autres une garce dont il fallait se méfier. Madame de Maubeuge sourit de satisfaction derrière son éventail. Elle était soulagée de voir que la jeune fille savait sortir les cartes de son jeu à bon escient. Afin que la répartie de la jeune fille ne prenne pas d’ampleur et qu’elle n’amena à l’avortement de ses projets, le gouverneur biaisa et conclut sur le fait que tout ceci n’était que sujet à réflexion.

Dans l’immense escalier qui descendait vers le vestibule de la demeure du gouverneur, la marquise prit le bras de sa compagne et le pressa pour lui montrer son contentement, mais aucune des deux ne dit rien de peur d’être entendue. Une fois dans la voiture la marquise éclata de rire. « Bravo, que dis-je, bravissimo ! Vous vous en êtes tiré comme une vraie courtisane ! On se serait cru à Versailles. Cela ne va peut-être pas nous aider beaucoup pour vos projets, mais au moins cela va ralentir les démarches de Don Miró. Mais il va falloir vous éloigner de tout ça, tant que rien ne sera à votre convenance, les pressions vont venir de toute part. Il serait bon que vous rentriez dans votre plantation, personne n’osera troubler votre retraite. Il faudra toutefois résoudre le problème du chaperon, car cette fois je ne viendrai pas avec vous. Tous prétendraient venir me voir pour vous approcher…

Chapitre 39

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie et mme de Maubeuge (2)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac et mme de Maubeuge

L’arrivée providentielle, Décembre 1790

Laissant les deux femmes seules après le café, Monsieur de Maubeuge se retira le dîner fini, sous prétexte de finir du courrier devant partir le lendemain pour la France. Nathalie de Maubeuge et Antoinette-Marie, assises devant la porte-fenêtre ouverte, contemplaient le jardin inondé par la lumière de la lune. Le silence dans la demeure s’installait au fur et à mesure que les gens de la maison finissaient de travailler et se retiraient dans leur quartier au fond du jardin. Madame de Maubeuge rompit le silence. « – Antoinette-Marie il faut que je vous raconte le dernier scandale qui secoue notre communauté. Vous ne la connaissez pas, bien que vous ayez dû l’apercevoir, mais Anna Rosa, la deuxième femme de Don Narcisco de Alba, la première est morte des fièvres peu après son mariage, s’est enfuie avec un jeune capitan de la garde du gouverneur ! Je sais, cela n’a rien d’original, mais c’est tellement croustillant, d’autant que don de Alba avait refusé la demande du capitaine pour aller se battre en Floride sous ses ordres. Et le plus drôle, c’est que le voilà revenu pour retrouver le foyer vide et son épouse envolée avec le beau capitaine. Il aurait mieux fait de tenir compte des recommandations de Don Andres Almonester. Celui-là même qui a appuyé la demande de Louis Adam de Crécy… » Elle fut interrompue par l’arrivée de Josépha. « – Excuser mait’esse, mais y a une dame qui vient d’a’iver.

– À cette heure ! Qui est-elle ?

– Une ma’ame de Maubou »

– Maubourg ? Et comment est-elle ?

– La figu’e et la mise fatiguée !

– Tu m’agaces, ce n’est pas une description ! Qui qu’elle soit, fais la rentrer.

Le temps que Josépha aille chercher la visiteuse tardive, la maîtresse de maison s’était levée pour la recevoir et s’avança au-devant elle. La jeune femme toute de noir vêtue avait effectivement l’air d’être fatiguée, les yeux brillants, la chevelure défaite, elle esquissa une révérence. « – Bonjour, madame, je vous prie de m’excuser de m’imposer à cette heure si tardive. Je ne sais si vous me reconnaissez, mais je suis Marie Adélaïde Maubourg votre cousine du côté de nos mères.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794– Mais c’est évident ! Suis-je sotte sur l’instant, je ne remettais pas votre nom, mais je vous reconnais. Vous êtes la petite nymphe qui courait partout lors de mon mariage. Mais, si je ne m’abuse, vous vous êtes mariée avec un créole de Saint-Domingue.

Oui, Madame, avec Monsieur Baillot de Courtelon, c’est de là que j’arrive. Je viens vous demander l’hospitalité pour quelque temps.

– Mais bien sûr le temps qu’il vous faudra. Asseyez-vous donc.

Entre-temps, Josépha était entrée avec une négrillonne, l’une portant la chocolatière et les tasses sur un plateau, l’autre quelques encas, qu’elles posèrent sur un guéridon qu’elles avaient rapproché de la jeune femme. Madame de Maubeuge ne pouvant que constater la tenue de deuil de son invité lui demanda. « – Si je puis me permettre, je ne peux que remarquer votre tenue. Vous serait-il arrivé un malheur ? » La jeune femme gênée regarda autour d’elle et prétextant la tasse de chocolat qu’elle portait à la bouche elle attendit que les esclaves soient sorties de la pièce. Nathalie de Maubeuge intriguée remarqua son manège et attendit. Josépha ayant fermé la porte derrière elle, elle posa la tasse et répondit à la question. « – J’ai perdu mon époux lors d’un grand drame. » Les deux jeunes femmes se demandaient pourquoi la narratrice faisait tant de mystères. Tout en lissant nerveusement les plis de sa jupe, elle reprit. « – Mon mari, ainsi que toute la famille et ses gens ont été massacrés par nos esclaves alors que j’étais en visite chez des voisins. » Nathalie de Maubeuge ne put retenir un cri d’effroi. C’était pour elle comme pour beaucoup de planteurs le cauchemar ultime. Les mains d’Antoinette-Marie se crispèrent sur les accoudoirs de la bergère. Marie-Adélaïde inspira un grand coup et reprit son récit, racontant sa vie et son drame. Il était évident pour ses deux compagnes qu’elle se soulageait et qu’elle évacuait tout ce qu’elle avait vécu d’horreurs. Si Antoinette-Marie, de son côté, pensait que cela n’avait rien d’étonnant, que ces gens asservis rabaissés maltraités, voire torturés, finissent par se rebeller contre leurs tortionnaires, Nathalie de Maubeuge, trouvait, elle, que cette race inférieure était bien ingrate devant tous les avantages que leurs maîtres leur apportaient. Ils les ouvraient à la vraie religion et à la civilisation, les extirpant de leur jungle sauvage où ils vivaient comme des bêtes. Elle voyait bien que certains maîtres dépassaient les bornes, elle avait toujours pensé qu’il fallait de la fermeté, mais que celle-ci avait des limites. L’histoire de la jeune femme finie, un silence s’installa entre les trois femmes. Madame de Maubeuge reprit et avec un grand sourire qui se voulait chaleureux, elle enchaîna. « – Rassurez-vous madame, vous êtes ici en sécurité, ces désastres-là n’arrivent pas chez nous. Surtout, souvenez-vous que vous êtes ma cousine et que vous pouvez rester ici autant de temps qu’il vous plaira.

– Je vous remercie, Madame, je ne vous envahirai pas trop longtemps, j’ai un pécule qui me permettra de vivre modestement, mais décemment un certain temps, et Monsieur Fleuriau essaiera de vendre au mieux ma plantation, bien qu’elle soit en triste état.

– Pour tout cela, nous pourrons demander à mon époux de vous aider afin de tirer le meilleur parti de vos subsides.

La marquise avait à peine fini sa phrase que son époux entrait dans la pièce. « – Je vous prie de m’excuser Mesdames, mais je viens d’apprendre que nous avions une invitée. » Il se courba devant la jeune femme et lui fit un baisemain. Madame de Maubeuge présenta à Marie-Adélaïde son époux qui s’annonça ravi de cette nouvelle invitée. Comme il se faisait tard et que la jeune femme était visiblement de plus en plus fatiguée, madame de Maubeuge proposa de l’accompagner jusqu’à sa chambre.

*

Marie-Adélaïde s’effondra sur son lit à peine dévêtu. Elle sombra dans un sommeil agité, entrecoupé de cauchemars dont le sujet était toujours le même, le massacre dont elle avait été absente. Aussi absurde que ce fut, elle culpabilisait de ne pas y avoir été.

 De son côté, Antoinette-Marie mit du temps à trouver le sommeil, elle réfléchissait à cette terrible aventure, elle n’avait jamais songé qu’elle pouvait courir un danger au milieu de ses gens. Hommes et femmes que par ailleurs elle ne connaissait pas. Comme beaucoup de femmes sur les plantations, elle ne connaissait que les gens de maison. Elle aurait été bien incapable de reconnaître les esclaves des champs. Elle ne savait pas non plus comment ils étaient réellement traités. Elle avait jusqu’ici songé à tout ça que de façon superficielle ! Son esprit se révoltait devant tout cet inconnu dont elle avait hérité tout à fait par hasard.

Dans son boudoir, Nathalie de Maubeuge narrait l’histoire de sa nouvelle protégée. Monsieur de Maubeuge l’écouta attentivement. « – Ma chère, il faudra faire attention à ce que cette histoire ne s’ébruite pas. Elle pourrait nous amener beaucoup de problèmes. J’espère que tout le monde saura rester plus que discret.

– Ne vous inquiétez pas mon ami, Antoinette-Marie n’est pas d’un naturel très bavard quant à madame Maubourg, elle est visiblement consciente du danger puisqu’elle a pris garde de ne pas raconter son histoire devant nos gens.

– Voilà qui est bien. En tout cas, ma chère, nous voilà avec une troisième beauté à la maison. Si vous recueillez d’aussi jolies veuves, nous allons avoir tous les partis des alentours à notre porte, quels que soient leurs âges. Souriant à son époux qui l’avait englobé dans son compliment, ce qui ne lui avait pas échappé, elle répondit. « – Ne vous inquiétez pas de cela, cette arrivée inopinée va faire notre affaire. Je cherchais justement comment Antoinette-Marie pourrait rentrer dans sa plantation avec un chaperon afin de s’éloigner de l’outrecuidance de certains messieurs. Si cela leur convient à l’une comme à l’autre, cela pourrait résoudre le problème de toutes. Je suppose que dans un premier temps madame Maubourg préférera un peu de solitude pour se remettre de ses émotions. »

*

Quinze jours plus tard, le voyage fut donc décidé au grand contentement de tout le monde. Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie s’accordèrent et se lièrent rapidement d’amitié. Ainsi que leurs âges, leurs malheurs respectifs échangés les rapprochèrent.

img_4561

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 031 à 34

épisode précédent

Chapitre 31

Anne, Viscountess Townshend de Sir Joshua Reynolds

Nathalie marquise de Maubeuge

février 1790, Secret dans les boudoirs

Comme chaque matin depuis sa naissance Nathalie de Maubeuge se laissait coiffer par sa nourrice Abigaël tout en lui faisant ses confidences. Au zénith de sa beauté, elle examinait d’un air détaché ses traits que le temps affinait sans les marquer. Décidément, elle appréciait ces nouvelles modes pour les coiffures qui dispensaient des pommades et poudres en tout genre. Cet engouement pour le naturel était particulièrement adapté au climat. Les robes étaient plus légères et les coiffures sans cosmétique. On les faisait bouclées, bouffées, crêpées, mais sans rien n’y ajouter, hormis des épingles et des rubans.

Comme tous les jours, depuis les lettres d’Antoinette-Marie venues de France, le marquis de Maubeuge se rendait à la capitainerie et s’inquiétait de savoir si un navire était arrivé de Nantes ou de La Rochelle, de Bordeaux ou de Bayonne. Avec quelques amis ils se mettaient à la recherche des officiers, et les soumettaient à un interrogatoire plus ou moins discret. Il voulait savoir qui étaient ces hommes dont les noms circulaient un peu partout, les Desmoulin, Marat, Danton, Robespierre. L’Europe se mobilisait-elle vraiment contre la France ? Il ramenait les journaux de Paris qu’il avait pu se procurer. Il se présenta dans le boudoir de sa femme et lui annonça les dernières nouvelles. « – J’ai appris, Madame, par le secrétaire de notre gouverneur, que Louis Adam de Crécy s’était présenté à lui afin de demander la main de votre protégée.

– Il n’aura pas attendu beaucoup de temps, on ne peut pas dire que la décence l’étouffe. Je pensais tout de même que les éventuels prétendants attendraient la fin du deuil d’Antoinette-Marie, il semblerait qu’il n’en est rien.

– Pour l’instant d’après mes sources le gouverneur ne s’est pas décidé, mais ne serait-il pas pratique que notre jeune amie épouse Georges Tremblay ? C’est un brave garçon et il saurait comment s’occuper de la plantation 

– Vous n’y pensez pas mon ami. On ne peut marier une Cambes-Sadirac dont l’arbre généalogique remonte au moins jusqu’aux croisades par les deux branches à un homme respectable, soit, mais à moitié indien et du commun ! Quant à la remarier au fils de Crécy n’est pas plus pensable, outre sa réputation, son père ne doit sa noblesse, je vous rappelle, que pour avoir enlevé sa femme, une de Crécy, alors qu’elle était destinée au couvent. Pour ne pas faire de scandale, on la lui a fait épouser. On l’a ennobli avec le nom de sa femme et on les a envoyés jusque sur les rives du Mississippi pour s’y faire oublier. Non, il y a mieux à faire !

– Soit ma chère, mais il va y avoir du monde pour prétendre à sa main avec sa fortune personnelle, et à mon avis notre gouverneur va s’en mêler, et cette fois-ci je ne pourrai rien !

– Vous peut-être ? Mais moi, avec l’aide de son épouse, qui sait ? Évidemment, ce ne sera pas aussi facile qu’avec Félicité de Saint-Maxent

– N’oubliez pas toutefois que depuis l’affaire de Saint-Maxent, il a une dent contre nous ! De plus, il ne nous fera pas de cadeaux. Conseillez donc à votre protégée de faire comme Pénélope et de trouver une solution pour tenir éloignés ses prétendants. Autrement, il se pourrait que, d’une façon ou d’une autre on la marie contre son gré.

Nathalie de Maubeuge savait pertinemment que son époux avait raison. Il fallait à tout prix trouver une solution, mais pour l’instant la seule aide qu’elle pensait pouvoir être utile était la femme même du gouverneur.

*

John Singleton Copley - Mrs Jerathmael Bowers

Madame Maccarthy

Évidemment, tout le monde sait que c’est dans le boudoir que se font ou se défont la grande histoire et la petite. On ne connaissait pas de maîtresse attitrée au gouverneur, mais sa femme ne se faisait pas d’illusions. Elle supposait qu’il devait bien exister une tisanière dans un coin de la ville qui attendait son époux. Elle lui était reconnaissante de sa discrétion. Tous les soirs avant de se coucher don Miró appréciait de passer une heure en compagnie de son épouse. Cette conversation se déroulait dans la plus grande intimité. Ce qui était dit entre ses quatre murs n’en sortait jamais. Ce soir-là après avoir parlé de choses et d’autre Madame Maccarthy demanda. « – Mon ami, puis-je me permettre de vous parler de quelque chose qui me tourmente ?

– Mais évidemment, faites donc.

– J’aimerais vous entretenir de la jeune madame de Thouais.

– La petite veuve française ? Je sais où vous voulez en venir.

Elle lui sourit et reprit. « – Est-il vrai, mon ami, que Louis Adam de Crécy est venu vous demander sa main ?

– Oui, ma chère, et il est parti persuadé de l’obtenir ! Ce dépravé ne doute de rien. Il a prétexté qu’elle lui avait été promise avant Charles de Thouais, et qu’il avait été floué. Il est vrai que ce mariage arrangerait bien la famille de Crécy, car entre l’indigo et les pertes de jeux, leur fortune vacille dangereusement. Je ne lui ai rien promis et je tiens à vous dire, madame, que je ne vous promettrai rien. De plus, sachez qu’il n’est pas le seul à avoir fait la démarche.

– Et grand Dieu, ils sont tous si pressés ?

– Il faut croire, Madame, car Timecourt Lazare Latil, l’aîné de la famille, m’a présenté sa demande. Incontestablement le but étant d’étendre leur propre plantation avec celle de la palmeraie et celle de la dot de la petite veuve. Mais tant que je serai à ce poste, il ne faut pas y songer. Il n’est pas question que je les laisse étendre leur domaine à ce point-là. Mais pour finir, j’ai eu droit au comble de l’arrogance française. Car décidément ils ne doutent de rien ces Français ! Vous ne devinerez jamais qui est venu me faire sa demande.

À partir de là, Madame Maccarthy comprit qu’elle ne pourrait pas influencer son époux dans cette histoire. Elle lui sourit et lui demanda quelle était cette dernière demande.

– C’est le deuxième fils de Saint-Maxent, c’est ce fat de Maximilien François. Bien qu’il soit sûr d’y arriver, il n’est pas question que je donne l’ombre d’une satisfaction à son père. Alors, je suis désolé, ma chère, mais, malheureusement pour l’instant, la meilleure option, c’est encore ce débauché de Crécy. Il n’y a plus qu’à espérer pour votre protégé que celle-ci ait d’autres demandes qui m’agréaient et qui lui plaisent.

Madame McCarthy comprit qui n’y avait rien à ajouter et amena son époux sur d’autres sujets de conversations.

*

Antoinette-Marie était loin de songer qu’elle était à ce point un centre d’intérêt. Mais cette fois-ci, les personnes qui se démenaient le faisaient plus dans un dessein politique que par compassion pour elle. Quelques jours plus tard, Antoinette-Marie apprit par l’intermédiaire de madame de Maubeuge la réaction du gouverneur. Aucune des deux femmes n’en connaissait les détails, mais Antoinette-Marie resta outrée et abasourdie de se rendre compte qu’encore une fois elle ne semblait pas être maîtresse de son destin. Madame de Maubeuge la rassura tant bien que mal, lui rappelant qu’elles avaient la période de grand deuil pour réfléchir à une solution.

*

Rentrée rue Dauphine une lettre attendait Antoinette-Marie.

Lettre de Marie Amélie Lacourtade

À Antoinette-Marie

Paris, le 5 janvier 1790

Ma petite sœur,

Je commencerai cette lettre par l’essentiel, il ne faut jamais désespérer. Je vais vous en apporter la preuve. Je suis mariée depuis trois ans et je désespérais d’avoir un enfant. Je vous passerai les détails, mais sachez que mon époux et moi-même avons fait tout ce que nous pouvions dans ce but. François Xavier est passé en coup de vent durant le mois d’octobre à Bordeaux et bien sachez que depuis j’attends. Enfin, j’espère dans la maternité, si tout se passe bien ce sera pour le mois de juillet prochain. Priez la vierge pour moi.

(Henrietta Middleton Rutledge)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Après les fêtes de la Toussaint, j’ai laissé mon beau-père s’occuper des affaires familiales et j’ai rejoint comme prévu mon époux à Paris. Celui-ci nous a loué sur l’île Saint-Louis un joli appartement donnant sur la Seine et avec vue sur le quai des Tournelles. Il est au premier étage et très lumineux. S’il n’est guère spacieux, quatre pièces, il est très confortable, et meublé avec goût. Mon mari l’a obtenu par l’intermédiaire de notre tante, Madame La Fauve-Moissac. Y sont déjà venus me visiter quelques amis, Élie Guadet, Armand Gensonné, Pierre Victurnien Vergniaud. Ils ne quittent guère la compagnie de mon époux.

Depuis début octobre, le roi et l’Assemblée-Nationale siègent à Paris. Ils sont continuellement surveillés par la Garde nationale pour éviter les émeutes. Depuis la prise de la Bastille, les députés ont accepté que leur pouvoir dépende de la violence populaire, et joue avec celle-ci, ce qui contrarie mon époux. Il y passe toutefois le plus grand de son temps. Je l’ai parfois accompagné afin d’écouter les discours de nos députés. Cela m’a permis de faire la connaissance de plusieurs épouses de représentants. Contrairement à moi, certaines s’impliquent vraiment, je pense notamment à Madame Roland. J’ai donc fait la connaissance de la vicomtesse Roland de la Platière, sur les bancs, de l’Assemblée, enfin dans les gradins des spectateurs. Cela l’a beaucoup amusée, que j’ai épousé un bourgeois alors qu’elle-même avait épousé un noble, car elle est la fille d’un graveur. Ayant beaucoup sympathisé, j’ai été invitée avec mon époux dans son salon de la rue Guénégaud. Il devient le rendez-vous de nombreux hommes influents tel Brissot, auquel mon époux voue une véritable admiration, Pétion, Robespierre et d’autres élites du mouvement populaire, notamment Buzot. Elle se trouve au centre d’inspirations politiques et préside un groupe des plus talentueux hommes de progrès. Vous verriez comme elle est fascinante…

… À Paris, tout est politique, toutes les conversations, tous les arts sont inspirés par elle. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, les évènements n’empêchent pas les promenades aux Tuileries ou au Palais-Royal, les théâtres font le plein. À peine arrivé, mon époux s’est empressé de m’emmener voir « Charles IX ou la Saint-Barthélemy » une tragédie de Marie-Josèphe Chénier, un ami de Danton. Cette pièce se déroule à l’époque des guerres de religion, le thème principal est le fanatisme aux prises avec l’esprit de liberté. J’ai peu apprécié la pièce, je ne saurai trop dire pourquoi. Mais je dois reconnaître que François-Joseph Talma dans le rôle de Charles IX est extraordinaire. C’est un immense succès public, mais l’Église a fait interdire la pièce dès la 33e représentation.

Le 28 décembre, je suis allé en compagnie de notre belle sœur, Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, voir au Théâtre de l’Odéon, « Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage ». C’est un drame écrit par Olympe de Gouges. Le but avoué par celle-ci est d’attirer l’attention publique sur le sort des esclaves noirs de nos colonies. Évidemment pour elle ce n’est que de la théorie et à part quelques utopistes qui peut s’y intéresser ! Par contre, notre belle-sœur est très fatiguée, elle se remet difficilement d’une fausse couche, je crois que c’est la troisième. Elle est beaucoup anémiée. Je lui ai conseillé de reprendre santé, avant de réitérer, mais j’ai bien peur qu’elle ne m’écoute. Son désir de donner un héritier à notre frère risque d’être le plus fort…

… Comme notre tante, je vous envoie mon courrier par le biais du secrétaire de Monsieur Jefferson, c’est un peu plus long, mais plus sûr. Mais comme je sais que le courrier n’arrive pas toujours à bon port sachez que Monsieur de Saige a été nommé Commandant de la Garde-Nationale à Bordeaux. Madame de Verthamon ne voit plus son salon désemplir, elle est aux anges…

Chapitre 32

( George Romney. Miss Benedetta Ramus.

Marie-Adélaïde Maubourg

Décembre 1790, Marie Adelaïde à Saint-Domingue

Le voyage n’avait pas été long, mais il avait été très éprouvant. Il n’avait duré que deux semaines, mais la traversée de la mer des Caraïbes avait été effrayante, car le navire avait essuyé une énorme tempête de plusieurs jours. La remontée du Mississippi avait été plus agréable d’autant que le temps était doux et qu’à cette période on souffrait moins des Maringouins. Marie Adélaïde Baillot de Courtelon ne se remettait toujours pas de ce qu’elle avait vécu à Saint-Domingue. Un rien là faisait sursauter, ses nerfs étaient à fleur de peau. Elle s’était très vite remise de la perte de son amant, elle avait découvert dans l’adversité que celui-ci n’avait pas de carrure. Edmond Bertrand Duras s’était empressé de conseiller à la jeune veuve un retour vers la France ou vers la Martinique. Elle avait parfaitement compris qu’il voulait se débarrasser d’elle, tant qu’elle était mariée, elle ne l’embarrassait pas. Ceci n’avait été qu’un détail dans le traumatisme qu’elle avait subi.

 Son navire accosta à la nuit, devant la nouvelle Orléans. Avec la tombée du jour, les effluves se répandaient, accueillant la jeune femme avec mille parfums et masquant celles de la pourriture des rues. Dans la plupart des maisons, les lumières étaient allumées. Le commandant l’avait accompagné jusqu’à la capitainerie. De là, elle se fit amener jusqu’à l’hôtel de Maubeuge. Elle n’avait pas eu le temps de prévenir sa cousine qu’elle ne connaissait pas vraiment par ailleurs, donc, elle ne savait pas l’accueil qu’elle allait recevoir. Se souviendrait-elle de la petite fille qu’elle avait croisée ? Aussi c’est avec anxiété qu’elle frappa à la porte.

*

Cinq ans plus tôt. Le printemps montrait son nez en ce matin de fin du mois de mars 1784, Marie-Adélaïde avait profité de la sortie de la messe matinale pour s’échapper du groupe de ses comparses et faire un tour dans le jardin du couvent où perçaient primevères, jasmins et jonquilles. Les feuilles des chênes montraient leurs bourgeons d’un vert tendre et les merles chantaient la saison nouvelle. Le dimanche les élèves du couvent avaient droit de se distraire selon leur goût, aussi elle prit son temps et poussa jusqu’au parterre des plantes médicinales dont elle aimait le mélange des odeurs. Au risque de faire jaillir des taches de rousseur, elle s’assit au soleil sur un banc et profita de ce moment de solitude. Elle avait toujours eu du mal avec la promiscuité. Elle rejoignit ses compagnes pour le déjeuner de onze heures, c’est dans le réfectoire que la mère supérieure vint la faire chercher. Elle était un peu inquiète, elle se demandait ce qu’elle avait encore bien pu faire pour mériter un sermon de la mère.

Elle était aimée autant de ses compagnes que des sœurs, mais elle était d’une nature espiègle et aimait la vie avant tout, aussi elle contournait souvent les règles. Son regard doux et tendre qu’accentuait le sourire d’une bouche bien dessinée, faisaient fondre tous ceux qui devaient la sermonner. Elle était jolie sans vraiment s’en rendre compte, un nez court, une peau de satin, une voix claire, une silhouette souple et gracieuse aux gestes élégants lui donnaient un air de nymphe échappée de la mythologie. Le plus beau de ses atouts était son opulente chevelure bouclée qui avait été rousse pendant son enfance et qui au fil du temps devenait auburn. À seize ans, elle avait une gorge ronde, une taille fine qui faisait retourner les hommes. Elle n’avait guère eu l’occasion de s’en rendre compte, car lorsqu’elle sortait du couvent c’était pour rejoindre sa mère dans une propriété de campagne où sa plus grande distraction était de monter à cheval.

Plus elle s’approchait du bureau de la mère supérieure, plus elle lissait machinalement les plis de sa robe. Elle toqua à la lourde porte derrière laquelle elle était attendue. Son entrevue fut brève. Debout face à la mère, les mains derrière le dos, elle apprit que ses parents enfin sa mère avaient demandé son retour définitif. Elle quittait le couvent. Elle n’avait pas posé de questions, trop heureuse de quitter les lieux. Elle avait l’âge de se marier comme déjà quelques-unes de ses amies. Et comme elles, elle n’attendait que ça pour passer dans l’âge adulte. Elle présageait que c’était son tour. Les mariages se faisaient presque immédiatement au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par la famille. Elle quitta le couvent avec un petit pincement de cœur, car elle savait quitter le monde de son enfance, mais elle en était aussi très contente, car elle avait toujours eu du mal à vivre ainsi enfermée.

(Elizabeth, Ramus, 1777 (George Romney) (1734-1802)

Marie-Adélaïde Maubourg

Le mariage était avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de position et d’argent, des convenances de rang et de fortune. Pour Marie-Adélaïde, le choix serait déterminé par avance par sa mère. Elle savait qu’elle ne serait pas consultée, pas plus que son père qui était grabataire depuis dix longues années. Madame Maubourg, suite à un accident sur un navire, qui avait laissé son époux paralysé, avait géré seule la maison de négoce familiale installée à Nantes, et avait su tirer son épingle du jeu malgré quelques cousins du côté de son époux, rapaces voire charognards. Son sens des affaires avait fait grandement profiter la fortune familiale.

À peine de retour dans l’hôtel particulier de la famille sur l’île Feydeau, au centre de Nantes, toute l’attention de la maisonnée tourna autour d’elle. Marie-Adélaïde eut rapidement l’assurance que l’on allait la marier très prochainement sans plus de précisions. Partie pour Paris pour régler des affaires, sa mère avait laissé des directives. C’est donc la gouvernante, qui avait été sa nourrice, qui lui annonça, très fière, l’évènement en lui donnant un renseignement sur le futur qui la flattait il était noble. Assurément, elle-même avait du sang bleu, mais sa mère avait déchu par son mariage, qu’elle-même n’avait pas choisi. Elle avait été mariée à une famille de négociants pour redorer le blason familial et aussitôt fait, on s’était empressé d’oublier son lien familial. Aussi c’était la revanche de madame Maubourg. Sa fille aînée était mariée à une riche famille du négoce nantais, Marie-Adélaïde serait mariée à un noble. Elle saisit toute l’importance de l’évènement par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l’encombrement des pièces d’étoffes, des fleurs, des dentelles apportées. Sa chambre dont les fenêtres donnaient sur la Loire était envahie par le travail des couturières à son trousseau. Elle passait ses journées en essayage de corsets, de robes, de manteaux, commandés par sa mère et elle comprit vite qu’elle ne pouvait apporter que peu de modifications à ce choix. Elle ne s’en plaint pas, elle fut même ravie de la profusion de l’ensemble qui constituait son trousseau. Elle était consciente de la fortune que composait l’ensemble et était même étonnée que tout ceci fût pour elle. Pour le mariage de sa sœur, elle avait été éblouie par tout ce qu’elle y avait vu, mais elle était trop jeune pour se rendre compte de la richesse dépensée. Madame Maubourg n’était pas dépensière, mais pour ses filles, elle n’avait pas lésiné ni sur leurs éducations ni sur leurs dots, elle avait été trop injustement rabaissée suite à son propre mariage et avait dû se battre pour maintenir le rang dans lequel elle avait été élevée.

La jeune fille n’opposait au mariage arrangé pas plus de résistance que les autres jeunes filles de son entourage. Elle s’y laissait aller, elle s’y prêtait complaisamment comme elles, son éducation l’y avait préparée. L’affection sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu’elle avait reçue de sa mère, la crainte de rentrer au couvent, la pliait à la docilité, la décidait à un consentement qu’elle n’aurait même pas eu l’idée d’objecter. D’ailleurs, c’était le mariage, et non le mari, qui la séduisait. Il faisait écho à son désir, à son rêve. Elle acceptait l’homme pour le statut de femme noble et mariée qu’il allait lui donner, pour la vie qu’il devait lui ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu’il devait lui permettre et qu’elle entrevoyait avec la constitution de sa garde-robe de femme mariée. De toute évidence, elle le préférerait bien tourné, mais d’après ses amis ce n’était pas très important, car les premiers temps passés, on les voyait peu. Sa nature romanesque l’aurait plutôt entraînée vers le grand amour, mais d’après les conseils toujours judicieux de ses amies de chambrée, il ne fallait pas l’espérer avec le mari, c’était très commun. De toute façon, le mariage l’intéressait pour aller dans le monde, aller au bal, à la promenade, à l’opéra, à la comédie, elle espérait une berline, de beaux diamants, de jolis chevaux surtout de jolis chevaux. Elle pourrait enfin mettre du rouge et des mules comme certaines mères de ses amies.

(Martin Archer Shee selfportrait

Étienne Baillot de Courtelon

Sa mère rentra quelques jours avant le mariage, celle-ci lui livra des détails sur cette union, la date, le nom de son futur époux et mit un bémol à ses espoirs de grand monde. Étienne Baillot de Courtelon, s’il était bien noble, était avant tout planteur à Saint-Domingue. Ce mariage, par la dot de la jeune fille, assurerait un supplément à la richesse déjà importante du futur époux. Son futur mari lui assurerait un confort et un statut enviable, mais il vivrait, le mariage fait, dans sa plantation. Afin d’éviter toute mauvaise surprise, elle avait toutefois, envoyé une lettre de change à une banque de « Port Aux Princes », une coquette somme qu’elle ne devrait utiliser qu’à bon escient, son époux devant subvenir à tous ses besoins. Un peu déçu de devoir se passer des promenades aux tuileries ou au Palais-Royal, voire à Versailles, son côté romanesque reprit le dessus en rêvant aux îles d’Amérique. « Et puis, ce n’était pas si mal. Tellement exotique, elle aurait sûrement pléthore de serviteurs et d’aventures » songeait-elle.

Arrivés la veille du mariage, la famille et les amis vinrent visiter, admirer, et critiquer la corbeille à laquelle rien ne manquait que la bourse, que lui remettrait son fiancé de la main à la main, après la cérémonie du contrat. Madame Maubourg ne céda pas à la vanité de choisir la nuit pour cette célébration comme cela était la mode, mais elle tenait à ce que ce mariage joue son rôle, celui de redonner du lustre à sa famille. Le mariage se déroula le mercredi 17 mars par une belle journée de printemps qui inaugurait les meilleurs auspices pour ce mariage. Le jour de la célébration, Marie-Adélaïde, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d’oranger dans son opulente chevelure, vêtue d’une robe, à petits paniers, d’étoffe de soie nacrée, portant des souliers de même tissu, fut conduite par un de ses oncles paternels à l’autel. L’annonce du départ pour l’église l’avait arrachée à son miroir dans lequel à juste titre elle se trouvait belle. Elle entra dans le temple où l’attendait son futur époux dont elle avait fait la connaissance deux jours au préalable. Celui-ci, de dix ans son aîné, bel homme, gracieux de sa personne, enchanta la jeune fille trouvant du coup que la vie était belle et qu’elle était chanceuse.

Elle se berçait des louanges qui retentissaient à ses oreilles et dont elle ne perdait pas une syllabe. Elle prononça un oui dont elle ne sentit pas les implications.

À l’issue de la messe, les deux familles se réunirent pour un grand repas, où les plaisanteries assez vives, voire salées, avec un reste de gaieté gauloise, s’amusaient de la pudeur de la jeune fille. Les époux prirent congé et allèrent se réfugier dans une maison en dehors de Nantes afin de consommer leur mariage en toute intimité. Marie-Adélaïde embrassa chaque femme conviée à sa noce, et lui donna un sac et un éventail comme le voulait la coutume puis elle partit avec son mari, un peu effrayée par l’inconnu.

Une fois seule dans le confort de la chambre nuptiale, déshabillée par une chambrière, Marie-Adélaïde en chemise de nuit, les cheveux défaits couvrant son buste, un genou sur la couche entr’ouverte, le cœur battant la chamade attendit son époux qui se préparait dans la pièce conjointe. Celui-ci entra en chemise après avoir apprécié le tableau que lui offrait la jeune fille, éteignit les chandelles pour épargner sa pudeur. Ce qui suivit resta inoubliable uniquement pour la jeune fille pour qui c’était la première fois et trouva que tout ce qu’elle avait entendu était surfait. L’heureux élu avait couché sa jeune épouse sur le dos, puis après lui avoir malaxé sa jeune poitrine, l’avait rapidement pénétrée, lui causant une vive douleur, puis repu après un bref va-et-vient, s’était couché à côté lui souhaitant bonne nuit et lui tournant le dos. Les larmes aux yeux, elle regardait le ciel de lit, pleine de déception.

Évidemment, elle en convenait, le mari auquel sa mère l’avait unie, cet homme au bras desquels elle était tombée n’était pas le mari répugnant, le gros financier ou le vieux seigneur, que son imagination avait craintivement dessiné. La jeune fille voulait bien admettre que l’homme était charmant, qu’il était courtois, galant, voire attentionné. Aussi, à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, elle s’accrochait à son rêve d’une vie faite d’amour réciproque, et dans laquelle elle serait toute dévouée à son époux, image qui avait tenté et charmée au couvent son imagination enfantine. La tendresse jusque-là refoulée s’agitait et tressaillait dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée, par elle ne savait quoi de romanesque, que son imagination tissait, brodait au moindre geste fait par son époux. Le mari de son côté, flatté par cette fièvre charmante de sentiments dont il était l’objet, se laissait aller à cette jeune adoration qui l’amusait. Il encourageait avec indulgence le romanesque de la jeune femme.

Le séjour des époux dans la campagne nantaise fut court, leur départ pour Saint-Domingue étant prévu quatre jours après leur mariage. Celui-ci se déroula sans incident notable, et trois mois plus tard ils abordaient les côtes de leur Amérique, l’île Saint-Domingue.

Chapitre 33

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Saint Domingue

Le jeune couple des Baillot de Courtelon ne s’attarda pas à Port aux Princes. La jeune épousée n’en fut guère contrariée tant elle était pressée de découvrir ce qui allait être désormais sa maison. Après avoir fait charger tout ce qu’il avait rapporté de France, en vivres, meubles, vaisselles, et fournitures diverses ainsi que leurs bagages, sur des charrettes, il fit monter sa jeune épouse dans la berline qui l’attendait avec quelques-uns de ses gens chez un négociant de ses amis.

La plantation était dans la plaine du Cul-de-sac sur le versant du Massif de la Selle, au nord de Port-au-Prince. Après sept heures de route à peine carrossable, se protégeant tant bien que mal de la poussière soulevée par les chevaux, Marie-Adélaïde aperçut la plantation Courtelon. Son époux lui montra avec fierté l’étendue de ses terres, sur les hauteurs du massif de la Selle, à une heure de la commune des Croix-des-Bouquets sur une plate-forme fertile surplombant la rivière « Grande-Rivière » et guère loin de la route nommée le « Chemin-Des-Chasseurs » qui amenait sur la côte sud de l’île à « Sale-Trou ». Marie-Adélaïde, bien que n’aimant guère la foule, trouvait le lieu toutefois bien isolé de tout. Même le village des Croix-des-Bouquets n’était qu’un rassemblement de quelques masures, quant à leurs plus proches voisins, ils devaient être à une heure du domaine de son époux. Elle sentit son enthousiasme s’affaiblir.

(Sarah Franklin Bache (1743–1808)

Andrée Baillot De Courtelon

Ils furent accueillis par Andrée Baillot de Courtelon, la tante du jeune marié. C’était une femme entre deux âges, au physique lourd sans grâce presque masculine. Après une terrible épidémie de fièvre, elle avait élevé seule Étienne et ses deux jeunes sœurs devenus orphelins. Elle avait pris en main la plantation et avait maintenu la fortune familiale en attendant que l’héritier soit en âge de prendre possession de ses biens, soit cinq ans plus tard. C’est elle qui lui avait conseillé de prendre femme en France, c’est aussi elle qui l’avait aiguillé sur la dot de Marie-Adélaïde. Pour les affaires de la plantation, elle était en contact avec Madame Maubourg et sachant qu’elle avait encore une fille à marier, elle avait tâté le terrain. Depuis le perron de la demeure, elle soupesa la jeune épouse qui descendait gracieusement de la voiture aidée par son mari. Elle fut rassurée, elle ne ferait pas ombrage à son pouvoir, car il n’était pas question qu’elle abandonne les rênes de la maison ni l’ascendant qu’elle avait sur son neveu. Elle lui fit un accueil qu’elle voulait chaleureux. Marie-Adélaïde eut un frisson intuitif en voyant le dragon qu’était cette femme. Elle comprit très vite qu’elle allait devoir lui faire la guerre pour occuper sa place de maîtresse de maison voire tout simplement sa place. Elle fut toutefois attendrie par l’accueil de la plus jeune de ses belles sœurs, une toute jeune fille sortant de l’enfance, Marie-Jeanne, qui lui fit presque la fête. Dans le flot de paroles de celle-ci, elle apprit que son aînée Anne Marie-Louise était chez des voisins pour quelques jours, mais qu’elle serait enchantée de son arrivée. Et l’avenir confirma cette certitude, les trois jeunes filles s’entendirent à merveille et devinrent les meilleures amies du monde. Et comme prévu, la guerre se déclencha très vite avec madame Tante comme il fallait dire.

Dans un premier temps, Marie-Adélaïde fut prise par le tourbillon des présentations, des visites, des petits voyages que cela impliquait, des arrangements de la vie, de l’habitation, de l’avenir. Fier de son épouse, Étienne exhibait sa ravissante femme, ce qui fit croire à celle-ci qu’il était amoureux d’elle. Ce qui devait s’avérer, être un malentendu, car lorsque Étienne se trouva en face d’une espèce de passion, il se trouva tout à coup fort effrayé. Il n’avait point pensé que sa jeune femme mettrait tant de zèle dans son nouveau rôle. Il n’avait point compté avec cette passion dans son ménage, elle ne convenait ni à son caractère ni à ses goûts. Il considérait qu’elle n’était point faite pour les gens nés et élevés comme lui. Trop habitué à être libre, trop attaché à son plaisir, l’attachement jaloux, inquiet, les bouderies, les exigences, les interrogations, l’inquisition à toute heure, les scènes, les larmes toutes les armes que Marie-Adélaïde utilisait pour attirer ou retenir son attention lui fit reprendre ses habitudes. Un peu honteux, et bien que tout cela l’échauffait, il tâchait cependant d’être poli devant les manifestations de tendresse de sa jeune femme. À ses plaintes, il répondait avec une ironie et une indifférence apitoyée. Il prenait le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu’ils ne sont pas raisonnables. Ce qui agaçait la jeune fille devenue femme qui comprenait bien qu’elle s’y prenait mal, mais n’avait personne pour la conseiller ou la guider. Puis il se fit plus rare auprès d’elle, occupé qu’il était sur la plantation. Il disparut un peu plus chaque jour de la maison. Marie-Adélaïde, la nuit, brisée d’insomnie et guettant sur son lit, entendait rentrer le cavalier. Le pas de son époux ne venait plus à sa chambre, il allait directement à la sienne, celle-ci offrait plus de liberté quant à ses nuits et ses rentrées au petit jour, parfois, au son de l’Angélus.

Il aurait été étonné d’apprendre que la jalousie de sa femme n’était pas affective, elle était revenue très vite de ce sentiment qu’elle s’était fabriquée afin de croire à son nouveau rôle. Elle était simplement envieuse de la liberté de son époux et des prérogatives qu’elle lui donnait. Qu’il découchât pour quelques négresses la laissait indifférente, même si la première fois qu’elle l’avait compris elle avait été vexée de cette préférence. Si elle lui faisait des reproches, si elle s’emportait, lui jouait la scène des attendrissements, c’était uniquement pour que ce ne soit pas trop facile pour lui, pour le faire un tant soit peu culpabiliser. Elle avait remarqué que suite à ces scènes, elle obtenait toujours quelque chose. Il essuyait tout avec un persiflage de sang-froid, l’aisance de la plus parfaite compagnie, mais en échange il lui offrit deux esclaves, quelques bijoux, la possibilité de créer un jardin d’agrément où elle prit l’habitude de se réfugier et surtout sa jument grise pommelée. Madame Tante, dans un premier temps, prit en pitié, ce qu’elle prit pour de la petitesse d’esprit de la part de la délaissée. Sur la figure de celle-ci, Marie-Adélaïde, à son plus grand agacement, semblait y lire qu’il y avait une sorte d’indécence à aimer son mari de cette façon. Mais que pouvait comprendre cette vieille fille ? Et au bout de ses larmes jouées, elle trouvait souvent le sourire de l’aînée de ses belles-sœurs lui disant. « – Eh bien ! Prenons les choses au pis quand il aurait une maîtresse, une passade, que cela signifierait-il ? Vous aimerait-il moins au fond ? » Marie-Adélaïde pensait. « – M’aime-t-il seulement ? » Elle finit par se faire une raison ou du moins le crut elle.

(Portrait après Reynolds

Marie-Adélaïde Maubourg

Dans l’ensemble, elle se fit très vite à cette nouvelle vie, elle passait son temps en promenade à cheval ou en tilbury qu’elle aimait conduire elle-même, elle s’occupait de son jardin dans lequel à l’aide du climat tout poussait. Quand elle n’était pas à l’extérieur de la « Grand-Case », nom que tous donnaient à la maison des maîtres, elle jouait à différents jeux de société avec ses belles-sœurs, jouait du clavecin pour lequel elle avait un certain don. Madame tante s’occupait du fonctionnement de la maison et des esclaves, avec un peu trop de rigueur au goût de Marie-Adélaïde, mais on lui avait fait comprendre qu’elle n’y connaissait rien. Madame Tante avait vite compris que sous l’air angélique de la jeune fille se cachait une nature indomptable. Marie-Adélaïde refusait que celle-ci lui donnât des ordres et avait vite mis le holà à ses intrusions sur son domaine privé, on ne s’occupait pas de ses esclaves personnels qui lui en étaient reconnaissants et on n’entrait pas dans son boudoir ni dans sa chambre sans y être invité. Elle n’avait rien à cacher, mais elle savait que cela crispait au plus haut point Madame Tante. Et quand elle était lasse de la supporter, elle prétextait des courses à faire et elle fuyait plusieurs jours avec ses deux belles-sœurs jusqu’à Port-au-Prince. Elle y était reçue par des amis et y était fêtée. Elle y était devenue la meilleure amie de Julie-Catherine Fleuriau de Touchelongue. C’est chez elle, alors qu’elle passait avec son époux quelques jours dans sa maison de la rue « des capitaines » pour les fêtes de la nativité, qu’elle sentit vraiment battre son cœur pour la première fois. Celui qui lui fit cet effet était Edmond Bertrand Duras fraîchement envoyé de Paris. Il fut reçu dans toutes les demeures de Port-au-Prince, et bien que provincial, il raconta les évènements parisiens, comme s’il y était, de la démission de Necker à la marche des femmes sur Versailles qui se conclut par le retour de la famille royale à Paris, en passant par la prise de la Bastille et au banquet donné par les gardes du corps de la Maison militaire considérée contre révolutionnaire. L’Assemblée, qui l’écoutait à chaque fois, connaissait la plupart des évènements, mais c’était plus vivant que les journaux ou les lettres qu’ils les avaient prévenus des évènements. Bel homme et bon orateur, sa voix chaude enivrait la gent féminine. Il était venu à Saint-Domingue pour étouffer un début de scandale à Bordeaux, avocat de formation, sa famille l’avait envoyé dans la colonie sous prétexte de régler un différend. Incorrigible, séduit par la beauté de Marie-Adélaïde, ne se préoccupant pas de la situation matrimoniale de la jeune femme, il engagea une cour effrénée qui ne reçut guère de résistance.

Chapitre 34

(John Constable peint par Ramsey Richard Reinagle

Edmond Bertrand Duras

La compensation

Cela faisait un peu plus de cinq ans qu’elle était mariée et son époux ne partageait plus sa couche depuis bien longtemps, lui préférant négresses, mulâtresses, métisses. Elle s’était reproché dans un premier temps l’absence d’enfant à venir, mais lors d’une dispute déviant sur le sujet avec Madame Tante, elle trouva sa réponse. Celle-ci l’ayant accusée d’être stérile, le début de la dispute ayant démarré sur l’absence d’une soupière dans le buffet, le ton était monté jusqu’à ce qu’une évidence arrive au bord des lèvres de Marie-Adélaïde. « Mais madame que je sache si mon époux ne m’a pas fait d’enfants, cela ne veut pas dire que ce soit de mon fait. Il n’a pas non plus de bâtard ! Et Dieu sait que pas une négresse de la plantation n’y soit passée. » Madame Tante en resta bouche bée. Elle abdiqua, sachant que la jeune femme avait raison, elle tourna les talons. Quant à Marie-Adélaïde, elle se surprit elle-même d’avoir formulé l’évidence. La culpabilité se volatilisa avec.

Edmond et Marie-Adélaïde se rencontrèrent souvent au cours de dîners, de bals, en promenade, à la messe. Ils échangèrent des sourires, des amabilités, ils se cherchaient inconsciemment dans la foule.

Mount Vernon et la Paix - Jean-Leon Gerome Ferris.jpgMadame Fleuriau, ce soir-là, avait décidé d’ouvrir des tables de jeu. C’était l’une des occupations favorites dominicaines, aussi il y eut grand monde ce soir-là. Marie-Adélaïde n’était pas en reste, car c’était une passionnée du jeu que ce soit le reversis, le brelan, le lansquenet, la bassette. Elle avait une vraie passion pour le trictrac, encore fallait-il qu’elle trouve un adversaire à la hauteur. Elle était connue pour perdre très peu, car elle avait beaucoup de mémoire et un très bon esprit d’analyse. Elle arriva une des premières dans les salons du rez-de-chaussée, mais pas la première. Elle allait retrouver la maîtresse de maison quand elle fut interceptée par Edmond Bertrand Duras qui profita de ce moment de solitude inopiné. Lui offrant un sourire éclatant et des yeux pleins de malice, elle s’exclama. « – Je ne vois que vous, Monsieur Duras, ces jours-ci !

– J’espère bien Madame ! Lui rendant son sourire.

– Et combien de temps comptez-vous rester parmi nous ?

– Tant que l’on voudra bien de moi !

– J’espère que nous aurons assez d’arguments.

– Je n’en doute pas.

– En attendant voulez-vous bien être mon partenaire au Pharaon ?

– Tant que cela sera votre bon plaisir.

Marie-Adélaïde le gratifia de son regard le plus énigmatique et passa devant lui. La soirée se passa dans la bonne humeur, entre badinage et fièvre du jeu. Marie-Adélaïde gagna comme souvent aux cartes. Son partenaire la remercia de lui avoir fait profiter de sa bonne fortune. « – Madame, c’est un plaisir de vous avoir comme partenaire, vous êtes la Fortune personnifiée !

– C’est un peu ça, Monsieur, et si vous connaissiez les femmes de ma famille, vous comprendriez.

*

Quelques jours plus tard, les Baillot de Courtelon rentrèrent dans leur domaine. Marie-Adélaïde reprit ses habitudes. Imprégnée du souvenir de Monsieur Duras, elle se levait tôt, se rendait dans son jardin d’agrément, grattait la terre, arrosait ses fleurs, coupait celles qui étaient fanées. Elle était aidée en cela d’un négrillon qui lui appartenait et, qui du haut de ses six ans était responsable du lieu. Il empêchait les animaux en tous genres de mettre du désordre dans les massifs et l’entretenait en l’absence de sa maîtresse. Le dîner prit, le plus souvent entre dames, le maître des lieux étant sur la plantation, elle faisait seller Vénus, sa jument pommelée. Après avoir vêtu sa tenue d’amazone couleur chocolat, une redingote et une jupe assortie avec traîne, elle s’en allait au fil des chemins. Cela faisait bien tiquer ses voisins de la voir non accompagnée, mais elle en avait cure. Qu’est ce qu’il pouvait lui arriver ?

*

Le soleil était à peine levé que Marie-Adélaïde se leva le sourire aux lèvres. Elle avait rêvé du bel Edmond et s’il lui avait fait la moitié des choses dont elle avait rêvé, elle serait la femme la plus comblée au monde. Suzanne lui apporta son déjeuner, qu’elle prit dans le silence pour rester le plus longtemps dans son nuage. Elle prit le temps de finir la lettre pour sa mère puis se rendit dans son havre de paix. L’heure du dîner venant, elle rentra et le partagea avec ses belles-sœurs, Madame Tante étant indisposée. Elle trouva que décidément c’était une belle journée. Le café avalé, elle laissa les deux jeunes femmes à leurs siestes. Elle monta, et se fit habiller par Suzanne. Son chapeau calé sur son front, sa tresse bâtant son dos, elle enfila ses gants et monta Vénus. L’amazone aimait sentir entre ses cuisses musclées la puissance de l’animal réagissant aux moindres de ses désirs. La cavalière partit doucement vers la route qui menait à Port-au-Prince. Elle laissait aller à son rythme sa monture avec laquelle elle était en harmonie. Abritée par la frondaison des pins, elle rêvassait, bercée par sa monture. Aussi fut-elle surprise quand en face d’elle se présenta un cavalier tout droit sorti de son songe. « – Madame Baillot de Courtelon, mes hommages ! » se ressaisissant, elle le gratifia d’un sourire radieux et interrogatif, elle lui demanda ce qui l’amenait en ces lieux. « – Mais vous ! Madame ! J’ai le plaisir d’être invité par vos voisins, les Bordier D’Aysse, qui sont des amis de ma famille. Je profitais donc de mon séjour pour vous porter mes hommages.

– Comme c’est aimable à vous, mais comme vous voyez, je pars en promenade, acceptez-vous de vous joindre à moi ? Car il n’était pas question qu’elle partage sa compagnie avec qui que ce soit.

– Ce sera avec plaisir. Vous avez raison, profitons de cette journée.

s-l1600.jpgTout en bavardant, laissant les chevaux aller à leur guise, ils avancèrent au fil de la route. La seule chose qu’ils voulaient c’était leur propre compagnie. Au bout d’un moment, il proposa de descendre de leurs montures afin de prendre un peu de repos. Ils attachèrent les chevaux au bord de la route et descendirent un sentier qui menait à la rivière. Ils s’assirent sur le tronc d’un arbre couché, et devisèrent tout en regardant l’eau coulée. Le jour se couchant Marie-Adélaïde décida de rentrer. Il la raccompagna jusqu’à sa monture et l’aida à monter en selle. Elle lui tendit la main qu’il effleura de sa bouche chaude lui procurant le frisson du désir inassouvi. « – Quand pourrais-je vous revoir, Madame

– Je me promène sur cette route tous les jours monsieur, on ne sait jamais ce que peut faire le hasard.

– Alors à très bientôt Madame !

Elle lança sa monture au trot, rayonnante de bonheur. Sous prétexte de fatigue, elle se retira dans ses appartements afin de pouvoir rêver plus tranquillement aux événements de la journée. Elle passa une nuit agitée entre extase et inquiétude, le reverrait-elle le lendemain.

Elle n’aurait pas dû s’inquiéter, il attendait l’amazone bien avant qu’elle n’apparaisse au détour du chemin où il était posté. Malgré sa fatigue due à son manque de sommeil, elle était éblouissante. Ils répétèrent ce jour-là le scénario de la veille ainsi que tout le reste de la semaine.

Comme tous les autres jours, elle rentrât radieuse, elle sauta de cheval et tendit les rênes au garçon d’écurie. Son époux l’attendait sur le perron. « – Bonsoir ! Madame, je vous attendais, car j’ai reçu une missive de Monsieur Fleuriau, une grande vente de bois d’ébène est prévue pour demain. Votre amie, Mme Fleuriau nous invite à passer quelques jours chez elle, et afin de fêter ça, elle organise une grande soirée. Votre chambrière prépare vos bagages pour cette occasion ». De contrariété, une ombre passa sur son visage qui surprit quelque peu son époux. Elle lui fit remarquer qu’elle n’aimait pas que l’on donne des ordres à Suzanne. Puis se reprenant, elle lui dit que cela n’avait pas beaucoup d’importance et justifia son énervement à la fatigue due à sa promenade. Elle allégua le besoin d’allait vérifier ce que Suzanne avait mis dans ses bagages pour quitter son époux. Une fois dans son boudoir, elle s’affala sur la marquise et se mit à réfléchir. Elle ne pouvait prévenir Edmond de sa soudaine absence et cela l’inquiétait. De plus, ce mouvement serait déplacé, elle n’avait pas de raison de le faire en dehors de l’impulsion. Anxieuse, ne voyant pas, comment elle pouvait éviter cette visite à Port-Au-Prince, ce qui surprendrait tout le monde, elle finit par abdiquer devant la fatalité. Même si cela ne la contentait pas, elle se dit que c’était un bon moyen de savoir s’il tenait à elle.

 (Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Ils partirent tôt le lendemain matin afin de profiter de la fraîcheur. Son mari lui fit remarquer qu’il la trouvait très agitée. Elle invoqua une mauvaise nuit et l’impression d’avoir oublié quelque chose. Elle prit un livre et essaya de se concentrer sur ses pages. Ils arrivèrent en début de soirée et furent reçus chaleureusement par les époux Fleuriau. Julie-Catherine se rendit compte de suite de la nervosité de son amie. Une fois, toutes les deux seules, elle lui demanda des explications, mais Marie-Adélaïde éluda toute question. Elle prétexta à nouveau la lassitude du voyage. Ne voulant pas attirer l’attention sur son état d’anxiété et se faisant une raison, elle prit sur elle et essaya d’être enjouée auprès de ses hôtes. Julie-Catherine Fleuriau était tout excitée par l’organisation au pied levé de la fameuse soirée qui était prévue pour le lendemain soir. Elle était en ébullition. Le navire négrier, dont Aimé-Paul, son époux, était le principal actionnaire, était arrivé avec un mois de retard. Heureusement, la cargaison n’avait pas été trop abîmée, et c’est pour cette raison que les Fleuriau avaient l’intention de fêter cette aubaine. Ils avaient invité tous leurs amis pour après la vente, les amenant ainsi à y participer, afin de partager ce coup de chance. Secondée par Rachel, Julie-Catherine avait fait décorer par ses esclaves toute la demeure et notamment le patio, qu’elle avait fait illuminé de centaines de bougies malgré le risque d’incendie.

Suzanne demanda pour cette occasion quelle robe voulait mettre sa maîtresse. Comme celle-ci répondît que cela lui était indifférent, la chambrière opta pour une robe en satin gris bleu à large jupe. Elle lui enfila le corset qui accentuait sa taille et ramenait ses épaules vers l’arrière projetant le galbe de sa poitrine vers l’avant. Le haut de sa robe-fourreau qui moulait son buste accentuait l’effet du corset. Elle la coiffa d’un chignon bouclé que son opulente chevelure n’obligeait pas à compléter par des postiches, d’où s’échappaient de longues anglaises qui mettaient en valeur le cou de la jeune femme qu’agrémentait une parure de saphir. Suzanne fit remarquer à sa maîtresse qu’elle ne l’avait jamais trouvé si belle. Celle-ci répondit qu’elle n’en avait cure, car elle pensait que le principal intéressé ne serait pas là. Ce en quoi elle avait tort. Elle pénétra dans le premier salon du rez-de-chaussée et machinalement vérifia sa tenue dans le reflet de la glace au-dessus de la cheminée. « – Ne changez rien, tout est parfait ». Elle sursauta et vit dans le reflet de la glace celui qu’elle croyait encore dans sa campagne. Habillé d’un habit à la française de couleur caramel, le cheveu attaché en catogan, il la gratifia d’un sourire charmeur accompagné d’une légère courbette. À sa vue, elle devint rouge pivoine et comprit qu’elle était éperdument amoureuse. « – Vous ici ! » S’exclama-t-elle. « – J’ai moi-même reçu une invitation de la part de votre amie. » La soirée parut radieuse à Marie-Adélaïde, tout le monde la trouva resplendissante. Elle passa la soirée à danser et souvent avec Edmond. Pendant son séjour, elle le revit plusieurs fois, et à chaque fois la torture du désir devint de plus en plus intense. Lorsqu’il fallut rentrer à la plantation, elle ressentit un profond soulagement.

Dès sa première promenade à cheval, elle retrouva celui qui devint aussitôt son amant.

plaine du Cul-de-sac.JPG

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020 la suite

épisode précédent

Chapitre 20 suite

img_da40ad2a0c4e-1

 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

Capture d’écran 2014-11-10 à 10.29.08

Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

Marie-Gabrielle Capet (homme à la redingote bleue

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

Gilbert_Antoine_de_Saint_Maxent

Gilbert Antoine de Saint Maxent

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 05 - copie

Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et PanmureLes Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

Scott Burdick  (EbonyCharcoal

Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

Scott Burdick (Salem Scle

Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

Scott Burdick (Old Salem Autumn

Marguerite Aurion

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libéreril n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 017

épisode précédent

Chapitre 17

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Fin mai 1789. L’escale à Port-Au-Prince.

Depuis le matin Antoinette-Marie, accoudée comme souvent au bastingage de la dunette, admirait la côte de l’île. Elle gonflait ses poumons de l’air fleuri qu’elle exhalait. Elle découvrait de mile en mile une végétation luxuriante chamarrée de couleurs d’où de vastes demeures émergeaient. Elle revivait. L’escale à sainte Lucie l’avait déjà émerveillée par la douceur de l’air et la splendeur de la végétation. Sur le pont, l’équipage était énervé à l’idée d’une semaine à terre. C’était le temps que prendrait le débardage du négoce pour les colons. Situé dans la plaine du Cul-de-sac, au pied de la montagne de la Selle, le port s’étendait au fond du golfe de la Gonâve dans un site grandiose de la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue. En attendant leur mouillage, Monsieur d’Estournelles expliqua à Antoinette-Marie et sœur Élisée que le premier bâtiment élevé sur le site était un hôpital. C’étaient des flibustiers qui l’avaient construit et il avait d’ailleurs donné son nom au lieu et l’avait gardé. Après l’élimination des pirates, la région devint plus attrayante pour les Anglais, aussi afin de la protéger, le capitaine de Saint-André fut envoyé dans la baie à bord du vaisseau nommé « Le Prince », juste sous le fameux hôpital. Monsieur de Saint-André, qui avait peu d’imagination, décida de nommer l’endroit le « Port-Au-Prince », et de fonder une ville sur l’ancienne habitation Randot augmentée de celle de Messieurs Morel et Breton des Chapelles.

« La Louison » était arrivée au milieu de l’après-midi. Aux yeux des nouveaux arrivants apparut tout d’abord la rade, défendue par une forteresse, encombrée comme à son habitude d’une bonne centaine de navires. Sur les quais du bord de mer, une foule bigarrée s’activait dans une animation débordante et désordonnée. Au-delà s’étendait le damier régulier des rues qui se coupaient à angles droits. Après les démarches administratives auprès des instances portuaires, Monsieur D’Estournelles et ses compagnes de voyage se firent mener à l’hôtel des Fleuriau, sur la rue commerçante du bord de mer. Ils croisèrent peu de grands édifices, hormis l’église paroissiale, les casernes, des entrepôts et au détour d’une rue une place et sa fontaine. Les maisons de la ville étaient solides, sobres, assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du commerce, fit remarquer monsieur d’Estournelles. Les murs étaient de pierres de taille et les toits étaient couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes, certaines demeures étaient même surmontées de belles cheminées ouvragées.

Rachel (4).jpgUne grande métisse aux cheveux blancs, malgré un âge apparemment assez jeune, se présenta à eux pour les accueillir. D’allure hautaine, Rachel, la gouvernante, les reçut. Elle excusa ses maîtres absents de Port-au-Prince. Ceux-ci étaient dans leur sucrerie de Bellevue au « Cul-de-sac ». Passé la façade austère de la demeure blanchie à la chaux, ils se trouvèrent dans un vestibule donnant sur un patio à la végétation luxuriante. Rachel tapa dans ses mains, ce qui amena à vive allure deux jeunes négresses et un métis de belle stature. Elle envoya ce dernier, Achille, chercher leurs bagages sur « la Louison » et prévenir à la maison de commerce, le secrétaire des Fleuriau, de l’arrivée des invités de leurs maîtres. Devant leur absence, la gouvernante prit les choses en main et les installa confortablement à l’étage, dans des chambres donnant sur la rue et la galerie intérieure. Elle fournit Hagar à Antoinette-Marie et Pénélope à sœur Élisée pour les servir. Pour monsieur d’Estournelles, elle appela un négrillon dénommé Zéphyr.

Suivi de Béarn et Navarre, qui avaient pris l’habitude de trotter sur ses talons où qu’elle aille, Antoinette-Marie fit le tour de la chambre et du salon contigu qui lui étaient alloués. Sobrement meublées, les deux pièces ne manquaient pas de confort et n’avaient pas grand-chose à envier à certains intérieurs bordelais. La première chose que fit Antoinette-Marie fut de prendre un bain, et pour la première fois, oubliant toute décence, elle le prit nu. Elle ne supportait plus d’avoir des étoffes collées sur elle. Hagar la frotta avec des fleurs de magnolia qui, à la surprise d’Antoinette-Marie, se mirent à mousser comme du savon tout en exhalant un parfum enivrant. Pour son opulente chevelure, ce fut plus difficile, car il fallait en extirper les occupants indésirables qui avaient réussi à s’installer. Deux lavages furent effectués, un démêlage minutieux acheva le travail après le rinçage au vinaigre demandé par Antoinette-Marie. Pendant ce temps, à l’autre bout de la demeure, avaient été pris en main son linge et ses robes en linon ou mousseline, indispensables sous ce climat. Elles étaient décrassées et blanchies, comme il se devait. Sa toilette fut finie alors que le jour tombait. Délassée et se sentant propre, arborant la dernière de ses robes à la chemise en linon blanc et ses cheveux simplement tressés dans le dos, elle rejoignit ses compagnons dans le patio pour se restaurer. La table était dressée sous un palmier, il suffisait de lever la tête pour admirer un ciel couvert d’une myriade d’étoiles. Des flambeaux plantés dans le sol venaient relayer la lueur de la lune. Fatigué tous autant qu’ils étaient, aucun ne disait mot. Constant d’Estournelles dégustait un vin de France, sœur Élisée admirait une cage d’oiseaux exotiques d’une hauteur imposante, Antoinette-Marie quant à elle examinait avec envie le décor. Le patio rectangulaire, où toutes les pièces de la demeure donnaient par l’intermédiaire de la loggia, était agrémenté au rez-de-chaussée comme à l’étage, d’arcades de pierres soutenues d’une colonnade de style antique sur tout son tour. À certains endroits des plantes grimpantes montaient à l’assaut de celles-ci tout en exhibant leurs fleurs. Le centre était occupé par un bassin orné d’une fontaine dont le son cristallin ricochait contre les murs. Les invités trouvaient le décor idyllique. Rachel de sa démarche chaloupée dirigeait le service effectué par Achille et une négresse. « – Il est dommage que monsieur et madame Fleuriau soient absents, car ce sont des gens charmants. Ils sont réputés pour leur hospitalité. » Assura monsieur d’Estournelles rompant ainsi le silence. « – C’est un vrai plaisir, il est vrai. Leur sucrerie est-elle loin d’ici ?

– À une journée, nous aurons sûrement la satisfaction de les voir d’ici deux ou trois jours, je pense. C’est une des plus belles plantations de l’île et une des plus rentables. Il faut dire qu’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, comme son défunt père est très rigoureux, de plus son sens de l’équité et son respect pour ses gens, lui permet d’avoir l’un des taux de mortalité les plus faibles. Car s’il admet que ses esclaves sont des êtres inférieurs, il ne les ménage pas moins pour avoir un meilleur rendement, et il y gagne. Sans oublier que sa fortune lui permet d’avoir trois esclaves au travail par hectare de cannes aussi ils jouissent de conditions exceptionnelles. »

La conversation se poursuivit tout en dégustant des plats, tous nouveaux pour les dames. En hors-d’œuvre, on leur servit des pamplemousses roses aux crevettes et des acras de morue. Ils continuèrent par du poulet rôti aux épices, flambé au rhum, et du jambon glacé accompagné du riz aux haricots rouges. Pour le dessert, un pain patate douce et une mousse de mangue clôturèrent le souper. Pendant qu’ils dégustaient un café, Antoinette-Marie souleva un problème. Elle avait un mal fou à comprendre ce que lui disaient les gens de la maison et notamment sa chambrière, au milieu de ce patois, elle comprenait bien quelques mots, mais guère plus. Par contre, il semblait qu’eux la comprenaient. Sœur Élisée confirma, elle avait fait le même constat avec Tati Ouda sur le bateau. Monsieur d’Estournelles les rassura. « – C’est ce que l’on nomme le « créole ». Vous verrez, nous l’utilisons tous volontiers, principalement pour communiquer avec les esclaves, il est toutefois différent en Louisiane. »

Sur ce, personne ne s’attarda, heureux de trouver un lit qui ne tangua point.

*

After J Nixon, Georgina, Duchess of Devonshire, 1783, Stipple with etching (British Museum).

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie se leva avec le soleil et avec la sensation d’être reposée et pleine d’énergie. Ne sachant comment appeler Hagar, elle enfila sa robe de la veille et sortit à la recherche de quelqu’un. Du patio, Rachel l’aperçut se pencher sur la rambarde de fer forgé à l’étage. Elle frappa dans ses mains. Antoinette-Marie sursauta et vit arriver Hagar en courant. Elle remercia la gouvernante. L’esclave se confondit en excuses et courbettes pour son manque de diligence. Antoinette-Marie trouva qu’elle en faisait trop, et la calma dans ses ardeurs de soumission. Elle se fit habiller d’un caraco et d’une jupe assortie, car elle avait l’intention de profiter de son temps pour visiter la ville. Elle descendit une fois prête et retrouva monsieur d’Estournelles dans un des salons du rez-de-chaussée où il déjeunait. Elle l’accompagna et lui soumit son envie de promenade. « – C’est une excellente idée, mais je dois m’excuser de ne pouvoir vous accompagner, des affaires m’éloignent de la ville pour la journée. De plus, Rachel m’a prévenu que sœur Élisée était alitée pour l’instant. Elle n’est pas très bien. Demandez-lui de vous faire accompagner. » Elle acquiesça. Le déjeuner terminé, elle alla voir sœur Élisée qui somnolait. Après s’être assurée que ce n’était rien de sérieux, elle la laissa prendre du repos.

Après discussion avec Rachel, qui fit remarquer au passage que c’était inconvenant pour une dame de sortir à pied, car aucune voiture n’était disponible pour sa promenade, il fut convenu devant son insistance qu’elle accompagnerait Achille au marché, escortée d’Hagar. Coiffée d’un grand chapeau de paille penché sur le front, rendant l’ombrelle presque inutile, elle avançait d’un bon pas, les deux esclaves la suivant. Régulièrement, elle s’arrêtait et se retournait vers eux pour se faire indiquer le chemin. Elle n’avait pas pu leur faire admettre qu’il était plus simple qu’ils ouvrent la marche. Avec force de gestes, excuses et yeux qui roulent, ils avaient refusé même loin du regard inquisiteur de la gouvernante.

Peu de rues étaient entièrement pavées, Antoinette-Marie s’était réfugiée sur le trottoir de pierre maintenant ses jupes, le plus haut possible, afin de ne pas les tacher. Hagar et Achille quant à eux, malgré leurs pieds nus, marchaient sur la voie. Les rigoles du milieu de la rue étaient comblées d’une boue noire et puante que l’on négligeait visiblement de nettoyer. En fait, sous l’opulence apparente de la ville, Antoinette-Marie était bien obligée de constater la saleté et l’insalubrité des lieux. Plus le groupe s’éloignait des riches quartiers et s’approchait des quais, plus les maisons étaient de plain-pied. Elle entrevoyait entre leurs façades des dépôts d’immondices accumulés. Les quais encombrés de matériaux servaient de latrines à la ville, le tout dégageait des miasmes pestilentiels. Antoinette-Marie respira beaucoup mieux arrivé au marché. Celui-ci, situé sur les quais, était balayé par la brise marine qui en chassait les odeurs les plus désagréables. Elle fut impressionnée par la foule bigarrée qui se bousculait entre les étals qui couvraient une large étendue. Elle s’engagea dans la première allée au milieu du brouhaha des interpellations, des marchandages, des rires chaleureux, des sollicitations, des cris des bêtes. La population offrait un mélange de races et de couleurs des plus variées. On y croisait des blancs de toutes conditions le plus souvent accompagnés de leurs esclaves portant les vivres acquis. Des mulâtresses hautaines aux démarches chaloupées en groupe ou seules souriaient de toutes leurs dents à leurs amants lorsqu’elles les croisaient inopinément. Sous des toiles tendues servant d’abri de fortune, souvent à même le sol, les paysans des alentours proposaient les produits de leurs lopins de terre, des fruits et légumes multicolores aux saveurs exotiques, des épices aux parfums inattendus. Beaucoup de tubercules, comme les dachines, les patates douces, les madères, les malangas et les ignames, mais aussi des papayes, des cristophines, des giromons, des avocats, des gombos, des fruits à pain, et des piments, s’amoncelaient en pyramide sur des couvertures. Antoinette-Marie découvrait une multitude d’aliments qui lui étaient inconnus. Curieuse, elle goûtait ce qu’on lui tendait, grimaçant parfois aux goûts inattendus et savourant les autres. Une énorme femme noire au tignon rouge sang, à côté de ses fruits et légumes, vantait les incroyables senteurs et saveurs de ses épices. Conditionnés dans de grands sacs de toile, de petits sachets ou des bouteilles, ses condiments trônaient sur une charrette à bras. Elle vendait cannelle, vanille, poudre à Colombo, clous de girofle, anis étoilé, coriandre, gingembre et des noix de muscade sans oublier le bois d’inde, le poivre vert et l’huile carapate. Discrètement dans de petits flacons, elle recommandait des breuvages dont les vertus relevaient plus de la sorcellerie et de la superstition, ce qui inquiéta la jeune fille lorsqu’ils lui furent proposés. Gênée, tout en riant, elle refusa arguant qu’elle n’en avait pas besoin. Une grande négresse vendait à la criée des pains qu’elle portait sur un plateau en équilibre sur la tête, les mains sur ses hanches rebondies. Il y avait aussi de petits enclos retenant du gibier, des ramiers, des sarcelles, des cochons marron, des pintades. Antoinette-Marie passait dans les rangées, suivie des deux esclaves. Elle sentait les odeurs appétissantes des soupes, des grillades, que proposaient des mulâtresses et finit par accepter un bol de gombo fort épicé l’appétit venant avec les effluves. Elle regarda les pacotilles vendues par une très vieille Espagnole aux rides profondes avec qui elle échangea quelques mots. La variété des produits présentés sur le marché la surprenait. Elle observa la légèreté des tenues vestimentaires. Elle croisa bien un ou deux hommes intrigués de la voir là, avec perruques poudrées portant habit et épée, qui la saluèrent d’un levé de tricorne auquel elle répondit d’un hochement de tête. Mais le plus souvent, elle constata la simplicité de l’habit des hommes en drap léger, batiste écrue ou basin, accompagné d’une chemise blanche à dentelles avec de larges pantalons, bas de soie, de fil ou de coton, mouchoirs ou foulards de cou et l’indispensable chapeau à larges bords pour se protéger de la chaleur. Elle fut étonnée de voir certains petits blancs allant pieds nus comme les esclaves. Elle croisa une superbe métisse, l’épaule dénudée, d’immenses anneaux d’or aux oreilles, une espèce de turban sur la tête, accompagnée d’un négrillon aux vêtements assortis à ceux de sa maîtresse. Elle la toisa avec hauteur. Antoinette-Marie s’en amusa. Elle constata que les femmes, quel que soit leur rang, de l’esclave à la maîtresse, mais surtout les mulâtresses rivalisaient en toilette luxueuse. C’était à celle qui pourrait afficher le plus de broderies, de galons, de dentelles, avec une profusion de mousseline et de riches étoffes. Leur coquetterie affichait des bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues ciselées ornées, des chapeaux à ruban de soie, des mouchoirs de tête ou madras. Si cela n’avait pas été sa chevelure blonde qui se répandait en boucles dans son dos, sa mise plus simple inspirée des modes anglaises l’aurait tout de même distinguée de la foule. La chaleur commençant à l’indisposer elle proposa à Hagar de l’attendre à l’ombre du bouquet de palmiers de l’autre côté du marché. Laissant les deux esclaves faire l’achat des vivres, elle traversa le marché, évitant les propositions mercantiles et autres ne comprenant que rarement ce qui lui était dit. Sous les arbres, elle aperçut une borne sur laquelle elle s’assit pour se remettre de la chaleur et du tumulte. De là, tout en s’éventant, elle continua à étudier le marché et plus loin le port fourmillant d’embarcations en tous genres de la barque au navire de commerce ou de guerre.

Le bel Achille était le fils de Rachel, il était aussi le demi-frère d’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue. Dix-huit ans plus tôt, la belle Rachel avait été la dernière maîtresse du père d’Aimé-Paul. Le fruit de leurs relations était ce superbe métis à la peau caramel et aux yeux verts, dont les muscles saillaient au moindre de ses gestes. Il faisait pâmer toutes les femmes de la maisonnée. Il avait été affranchi avec sa mère à sa naissance. Celle-ci avait été si difficile que Rachel en avait vu ses cheveux blanchir à la stupeur générale. Aimé-Benjamin Fleuriau avait tellement eu peur de la perdre qu’il avait fait faire aussi vite que possible les papiers d’affranchissement. Et si Rachel n’avait pas eu la chance de Jeanneton Guimbelot qui lui avait donné huit enfants et s’était retrouvée « installée », elle n’en était pas moins libre. Au mécontentement de la jeune Madame Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, Rachel était gouvernante de l’hôtel Fleuriau et l’était restée à son arrivée. À peine débarquée de la plantation, l’esclave Hagar avait été subjuguée par le jeune homme. Depuis ce temps, elle soupirait auprès du beau mâle sans résultat. Elle n’avait jusque-là pas réussi à retenir son attention, aussi jubilait-elle à l’idée d’être seule en compagnie du bel Achille. Il devait acheter quelques compléments de vivres. La promenade tellement désirée par Antoinette-Marie avait permis à Hagar de les accompagner. Elle minaudait tout en ondulant, n’ayant aucun scrupule à laisser partir seule la jeune fille. Remplissant le panier qu’elle avait au bras avec les achats fais par le jeune homme. Elle profitait de chacun de ses mouvements pour dévoiler ses atouts avec force de battements de cils. Cela amusait Achille qui n’en avait cure.

D’un autre côté du marché, James Wilkinson parlementait avec un mulâtre affranchi afin d’acquérir un large chapeau de paille de sa facture quand il aperçut au loin Antoinette-Marie qui semblait chercher quelque chose ou quelqu’un. Intrigué, il perdit le fil de son marchandage, le vendeur le ramena à sa vente. Abrégeant, il paya ce que’on lui demandait au grand contentement du vendeur. Mais l’achat effectué, la jeune fille avait disparu.

*

Agostino_Brunias_-_Linen_Market,_Dominica_-_Google_Art_ProjectAntoinette-Marie, trouvant le temps long, était retournée dans le marché afin de retrouver Hagar et Achille, mais après l’avoir arpenté dans tous les sens elle dut bien admettre qu’elle les avait perdus. Elle décida de retrouver son chemin par elle-même. Elle reprit donc la grande avenue puis tourna à l’angle de la maison dont elle avait remarqué les ferronneries du balcon. Le soleil était à son pic, la chaleur devenait exténuante, les rues étaient désertées pour la sieste. Plus elle avançait, plus elle admettait, que guidée par les esclaves, elle n’avait pas vraiment fait attention au chemin. Elle continuait toutefois espérant reconnaître quelque chose ou rencontrer quelqu’un qui pourrait la guider. Tout d’un coup, elle perçut plus qu’elle n’entendit la présence de l’homme qui la suivait. Celui-ci avait senti l’aubaine devant l’hésitation de la jeune fille à se diriger. Il la suivait depuis le port. Petit, trapu comme un taureau, la peau tannée par le soleil, la mise fatiguée, il se disait qu’il pourrait la détrousser, voire la trousser. Elle s’effraya et accéléra le pas espérant croiser quelqu’un ou le distancer. « – N’ayez pas peur, mam’zelle, on peut causer un petit peu, j’vous veux pas d’mal.

– Passer votre chemin, monsieur. Cessez de m’importuner.

– Mais c’est juste pour causer mam’zelle ». Il était arrivé à sa hauteur et s’était rapproché d’elle. Elle sentait son odeur aigre, mélange de sueur et d’alcool. Elle essayait de se contrôler, mais commençait à s’affoler ne voyant pas comment se sortir de ce mauvais pas. Alors qu’elle ne s’y attendait pas, il la poussa brutalement dans une ruelle si étroite que la lumière ne passait pas. Et après la clarté aveuglante du soleil, elle eut l’impression d’être engloutie par l’obscurité. Projetée à terre, elle essaya de se relever glissant dans la boue. Il la souleva par les bras et la plaqua contre le mur. Une main sur la bouche, l’autre pelotant la poitrine, le visage enfoui dans son cou, le genou forçant les cuisses instinctivement serrées de la jeune fille, l’homme haletait de plaisir. Elle fut surprise par sa force. « – Voyons ma petite dame, faut pas s’affoler comme ça, on va juste se faire un peu plaisir. Une jolie drôlesse comme toi ça doit savoir faire ça, et tu vas voir le jacquot, il a de quoi à te donner. C’est qu’il l’a lourde, le jacquot. » Antoinette-Marie se débattait de son mieux, mais elle était vraiment bloquée. Elle revivait la terreur que lui avait causée le marquis de Fontenay. Elle sentit qu’elle commençait à perdre connaissance.

*

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds, 1766. 3

Wilkinson James

James Wilkinson, surpris et intrigué par la présence d’Antoinette-Marie seul sur le marché, se mit à la chercher. Il avait été naturellement paternel avec elle, il n’aurait pas su l’expliquer, il n’avait jamais été porté sur les femmes ou plus exactement sur le sexe. Cela ne l’avait jamais vraiment attiré, il trouvait plus palpitants, l’intrigue, l’aventure, le danger. Il trouvait la montée d’adrénaline plus jouissive que ces corps-à-corps qu’il faut agrémenter de mots doux souvent sans valeur, mais de vingt ans son aîné, il l’avait trouvée attendrissante et avait développé un sentiment protecteur pour elle. Ne la trouvant visiblement pas sur les lieux, il se décida à aller vers la demeure des Fleuriau. Ce n’était pas son premier séjour dans la ville et il savait où elle se situait. Sans le savoir, il reprit à sa suite le chemin de la jeune fille. Quand il tourna rue Sainte-Cécile, du coin de l’œil il perçut le comportement bizarre d’un homme qui entraînait une femme dans un recoin. Cela le fit sourire, bien qu’il trouvât cela étrange qu’un couple, à cette heure, et dans une des rues les plus bourgeoises de la ville, vint y copuler. Il allait continuer quand un éclat sur le sol brilla et l’arrêta. Il revint sur ses pas et reprit la rue jusqu’à l’objet. Au moment de se baisser pour attraper ce qui était un bijou de femme, il perçut la lutte du couple. Tout en saisissant l’objet et le fourrant dans une poche, il interpella « – Monsieur, vous voyez bien que la petite dame n’a pas l’air d’avoir envie. » Sans le regarder, tout occupé qu’il fût à maintenir Antoinette-Marie, Jacquot répondit violemment « – Barre-toi ! Ça t’ regarde pas ! » Portant la main à sa ceinture où se trouvait coincé un mousquet, James Wilkinson reprit d’un ton plus ferme « – J’insiste, la petite dame ne veut pas ! » Le malfrat poussa violemment sa victime sur le côté, se retourna en sortant un grand coutelas. Antoinette-Marie entendit la déflagration tout en perdant connaissance. James Wilkinson avait visé le genou, l’homme s’écroula hurlant de douleur. Sans aucune pitié, Wilkinson poussa l’homme afin d’aider la jeune femme. C’est avec stupeur qu’il découvrit Antoinette-Marie. Il la prit dans ses bras et l’a sortie de la ruelle. L’homme gémissait dans son dos. « – Arrange-toi à ce que je ne te recroise jamais. Tu es un homme mort. » Le prévint-il. Et avant que les voisins attirés par le bruit ne sortent de chez eux, Wilkinson emporta la jeune fille. La demeure des Fleuriau était en fait à deux pas. Sans frapper, il pénétra dans celle-ci à la surprise générale son fardeau inanimé dans les bras. Il fut accueilli par Béarn et Navarre qui le reniflèrent avec des petits jappements. Sœur-Élisée, tout agitée arriva en courant derrière eux, elle s’inquiétait depuis un long moment déjà, car les deux chiots gémissaient depuis le départ de leur maîtresse comme s’ils sentaient quelque chose. « – Seigneur dieu, que lui est-il arrivé ? » À sa suite, fulminant de colère, Rachel accourait. Hagar sur les talons justifiait justement l’absence de la jeune femme. Devant le tableau tout le monde trembla d’effroi pour des raisons différentes. James Wilkinson rassura l’assemblée. Il expliqua qu’Antoinette-Marie avait fait une mauvaise rencontre, mais qu’il y avait eu plus de peur que de mal. On monta dans sa chambre la victime inanimée. Pendant que James Wilkinson déposait délicatement la jeune fille sur son lit, Rachel fermait les persiennes et tirait les rideaux plongeant la pièce dans le noir. Sœur Élisée, elle s’était précipitée dans sa chambre prendre sa pharmacopée. Les deux femmes la déshabillèrent. À la Suite du choc, Antoinette-Marie était tombée dans un semi-coma qui provoqua une forte fièvre. Elle délirait repoussant continuellement quelque chose devant elle. Sœur Élisée la rassurait d’une voix douce. Tout le monde s’inquiétait. Sœur Élisée ne quittait pas son chevet lui apportant tous les soins possibles. Elle lui faisait ingurgiter chaque fois qu’elle le pouvait une tisane d’écorce de saule et de tilleul pour faire tomber la fièvre et un mélange à base de fleurs d’Étoile de Bethléem réputées pour aider dans les traumatismes déclenchant un état d’abattement et de désespoir. Constant d’Estournelles restait stupéfié par l’incident. En rentrant, il avait trouvé Monsieur Wilkinson faisant les cent pas dans le patio. L’homme l’avait informé. Les deux hommes se mirent à attendre ensemble. Rachel lors de ses allers-retours dans la chambre de la jeune fille donnait des nouvelles. Elle s’inquiétait de plus en plus. « – Comment est-ce que tout ceci allait finir ? » Elle maudissait Hagar, elle maudissait cette blanche qui avec ses caprices mettait en péril l’équilibre de sa vie. « – N’allait-elle pas être chassée avec son fils ? » Elle envoya Achille chez l’Hougan interférer pour elle auprès d’Yemendja et lui chercher des amulettes pour attirer la bienfaisance des Loas. Il fallait que les esprits les aident. C’était leur dernière chance. La métisse si fière voyait son monde s’écrouler à cause d’une sale petite négresse. Le reste du jour puis de la nuit se passa dans l’attente générale. Après avoir discrètement glissé des amulettes sous le lit, Rachel s’était assise dans un coin de la pièce. Dans la chambre sombre, les deux femmes priaient l’une avec ferveur Yemendja pendant que l’autre s’adressait à son équivalent chrétien la vierge Marie. Le jour se leva avec une légère amélioration, la fièvre avait baissé, mais Antoinette-Marie délirait toujours. Ils continuèrent à attendre. Rachel se rongeait les sangs, les cernes marquaient ses yeux, ses lèvres étaient en sang tellement elle les mordait. Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROMESœur Élisée ne savait plus que faire à part prier. Le médecin, qui s’était déplacé, sur la demande de monsieur d’Estournelles avait préconisé l’attente après avoir proposé une saignée, ce qui ne lui avait pas été permis. Monsieur Morand, le secrétaire de monsieur Fleuriau, était passé régulièrement se renseigner. Ayant appris par Achille l’agression et ses conséquences, il ne décolérait pas, que ce soit justement pendant l’absence de ses maîtres. Il avait, lors de son premier passage, excusé, monsieur et madame Fleuriau. Ils étaient prévenus du drame, mais madame Fleuriau ne pouvait se déplacer. Et pour cause, elle mettait au monde le dernier héritier de la famille. Dans le silence de l’attente, on entendait quelques insectes bourdonner, les oiseaux piaillés dans la cage du patio, et les chiots qui couchaient, auprès de leur maîtresse, gémissaient de temps en temps. Ce fut le jappement de Béarn qui annonça le début du mieux. La fièvre était tombée. Tout étonnée, Antoinette-Marie reprit connaissance dans sa chambre avec à son chevet Sœur-Élisée. Avec peine, elle demanda « Comment suis-je arrivée là ? » Lui prenant la main pour la réconforter, sœur Élisée lui répondit « – C’est monsieur Wilkinson qui vous a porté secours, je vais vous donner un breuvage pour dormir, surtout ne vous inquiétez pas, je reste à vos côtés. » La malade dormit enfin d’un sommeil réparateur. Rachel dans un coin de la pièce soupira de soulagement. Il n’y aurait pas de drame. Après avoir annoncé la nouvelle à tous, elle se précipita à l’office. Elle cria « – Achille fait faire son paquetage à Hagar, elle repart d’où elle n’aurait pas dû sortir ! »

Le somnifère de sœur Élisée fit dormir Antoinette-Marie jusqu’au milieu de la matinée du lendemain. Elle ouvrit les yeux sur son amie assise à côté d’elle en train de lire, dans le fauteuil canné à côté de la fenêtre. Celle-ci lui sourit. « Avez-vous bien dormi ? Vous allez bien ?

– Oh ! Élisée, si vous saviez, quelle horreur, c’était monstrueux. Elle se mit à pleurer de toutes les larmes de son corps. Sœur Élisée l’a pris dans ses bras et la consola.

– C’est fini mon petit ange, c’est fini, vous ne risquez plus rien. Cela n’a été qu’une grande peur, allez ! Allez ! Mon petit moineau, il faut se reprendre.

– Cela va, ça va, ça va aller.

Elle avala une grande goulée d’air et essaya de sourire.

– Il y a longtemps que je dors ?

– Oui, mon ange, ça fait trois jours. Je vais appeler pour vous faire apporter à manger » comme Antoinette-Marie faisait la grimace, sœur Élisée insista. Rachel vint elle-même porter le plateau, elle en profita pour se rendre compte de l’état de la jeune fille, elle fut à nouveau rassurée. Avec un peu de chance, il n’y aurait pas d’autre conséquence que le départ d’Hagar. Elle entrouvrit les persiennes pour aérer la pièce et sortit discrètement.

À la demande de Rachel, Monsieur Morand, avait renvoyé Hagar à la plantation. La sanction était terrible, car bien évidemment c’étaient les champs de cannes qui l’attendaient et le mépris de ses congénères, car gens de maison et esclaves des champs n’avaient rien à faire ensemble. Elle avait eu beau pleurer, crier, se débattre, elle y était partie. Aussi c’est Alexandrine, tout en rondeurs et avec la peau café, qui se présenta à la suite de Rachel afin d’habiller Antoinette-Marie. Comme celle-ci montrait sa surprise devant ce changement, elle demanda où était Hagar. La gouvernante trouva que cela ne la regardait pas, mais répondit toutefois d’un ton neutre. « – Elle est repartie à Bellevue.

– Ah ! Mais pourquoi ?

Agacée, la gouvernante, trouvant la question déplacée puisque l’esclave avait été remplacée, répondit « – Mais parce qu’elle a désobéi pour pouvoir minauder avec mon Achille. Elle n’aurait pas dû vous quitter, une dame de qualité ne doit pas se promener seule.

– Mais c’est ma faute, c’est moi qui les ai laissés.

– Excusez-moi M’dame, mais elle avait des ordres ! Que croyez-vous que ma maîtresse ait pensé quand elle a appris votre malheur ? Bien heureuse, si Hagar réchappe au fouet.

Antoinette-Marie en resta sans voix. Ne disant plus rien, elle se laissa préparer.

*

Reynolds, joshua, sir, p.r.a. por ||| figure ||| sotheby's n09103lot6yx8ven PORTRAIT OF A LADY, SAID TO BE LADY CARLYLE

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Pour lui changer les idées, accompagné de James Wilkinson et de Sœur-Élisée suffisamment remise pour reprendre son rôle de chaperon, Constant d’Estournelles entraîna Antoinette-Marie en promenade. Elle sortait pour la première fois de la demeure des Fleuriau depuis le drame. Sortir avec deux hommes qu’elle ne connaissait que depuis à peine deux mois, cela pouvait paraître surprenant, mais elle leur faisait confiance. Confinés tous ensemble sur le navire, elle avait appris à les connaître. Dans la voiture en face des deux hommes qui lui servait d’images paternelles, se sentant en sécurité, bien qu’encore craintive, elle revivait. Constant d’Estournelles, face à elle, lui souriait se voulant apaisant. Il culpabilisait encore de l’avoir laissée seule, il se sentait redevable envers la jeune fille dont il avait construit l’avenir. Elle lui rendit son sourire timidement, toujours calme et affable il était pour elle la force de l’intelligence. Il la rassurait par ses conseils et tous les renseignements qu’il lui donnait à chaque instant. Elle avait vite compris que celui, qui était devenu son mentor et qui jamais ne se départait d’un calme apparent, utilisait son talent de diplomate afin de toujours montrer au mieux son point de vue. Et si manipulateur, il était, elle savait qu’il était avant tout un homme bon et ne pratiquant son talent que pour les bonnes causes. Quant à James Wilkinson, c’était autre chose. Si au premier abord l’homme ne paraissait qu’aimable, Antoinette-Marie avait découvert que c’était avant tout un guerrier avec une intelligence de chasseur aux aguets, elle avait aussi saisi que l’affection que l’homme lui portait était exceptionnelle et rare. Elle devinait chez l’homme un goût prononcé pour l’intrigue et les jeux du pouvoir obscur qu’il cachait sous des dehors bonhommes, qui ne la trompaient pas. Il l’intriguait, la fascinait, elle sentait en lui une part d’ombre mystérieuse tellement romanesque. En toute candeur, elle rendait avec naturel ces affections inattendues d’autant qu’elles étaient désintéressées. Les deux hommes de leur côté regardaient la jeune fille qu’ils avaient appris à connaître pendant le voyage au long cours, ils avaient découvert la spontanéité qui bousculait régulièrement le vernis policé, laissant à découvert l’intelligence terrienne qui ne s’en laissait pas compter. Ils s’étaient pris d’affection pour cette jeune fille qui émergeait à peine de l’enfance et dont la candeur enfantine rejaillissait parfois sous la gravité de la femme qui s’affirmait. Les liens créés par le hasard s’étaient renforcés devant les aléas du destin.

 Le trot des chevaux les conduisit au port, toute promenade menait sur les quais pleins d’animation. Elle était inquiète, c’était plus fort qu’elle, elle cherchait l’individu qui l’avait agressée. Remarquant son manège, John Wilkinson la rassura, l’homme ne pourrait plus lui faire de mal là où il était. Elle frissonna devinant quelque fin obscure et s’abstint de demander plus de renseignements. En fait, l’individu avait été retrouvé, sur la plage, mort deux jours plus tôt.

En vue du port et de ses navires, Constant d’Estournelles leur signala un navire négrier appartenant aux Nairac. Ils firent arrêter la voiture à proximité, afin d’assister au débarquement de la marchandise. Connaissant les propriétaires Antoinette-Marie était curieuse du spectacle, « L’Honorine« était de retour d’une campagne de traite au Sénégal. « – Vous savez qu’ils sont reconnus comme les plus puissants armateurs de Bordeaux avec les Gradis et les Cohen. Le plus gros de leur fortune leur vient de la traite. » Elle pencha un peu son ombrelle, car le reflet des rayons du soleil couchant sur la mer l’aveuglait. Lui indiquant la chaloupe qui accostait, Monsieur d’Estournelles expliqua. « – Les marins débarquent des « pièces d’Inde », comme on dit dans le jargon des négriers.

– Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

– Ce sont les plus beaux spécimens de noirs et donc aussi les plus chers !

– C’est un drôle de terme !

Elle vit au loin un groupe d’Africains de plusieurs hommes et de deux femmes que l’on poussait hors de l’embarcation sur le quai. La chaloupe avait déjà effectué plusieurs navettes entre le navire et le port. Des planteurs entouraient déjà le groupe entassé en prévision du marché aux esclaves.

– La vente n’aura lieu que demain ou après-demain, le capitaine se laisse le temps de redonner apparence humaine à la chiourme. Elle a souvent souffert pendant le voyage. Expliqua son compagnon.

Enchaînés à plusieurs, faméliques, chancelants, effrayés, les captifs étaient débarqués et surveillés de près, par des gardiens armés de fouets et de fusils. De là où elle était, Antoinette-Marie vit qu’on les conduisait vers une vaste baraque dressée sous un bouquet de palmiers et de cocotiers.

Lors du repas du soir, après avoir réfléchi, bien que mal à l’aise, elle se retourna vers Monsieur d’Estournelles et le regardant droit dans les yeux, elle se lança « – Je ne sais comment vous le demander monsieur d’Estournelles, mais j’aimerais, enfin non, je serais curieuse de voir la vente

Quelle vente ? demanda sœur Élisée.

 – La vente des esclaves dont nous avons vu le déchargement.

 – Mais vous n’y pensez pas Antoinette-Marie, ce serait indécent !

– Il est vrai que par décence peu de femmes viennent à ces ventes, mais qu’exceptionnellement en restant en recul, je peux vous y emmener. Mais pourquoi voulez-vous y aller ?

– Mais tout simplement parce que j’ai fini par comprendre que j’allais posséder des esclaves et que je ne sais ce que je dois en penser, même si je n’ai pas vraiment mon mot à dire.

Antoinette-Marie posa son couvert en argent à côté de son assiette, chercha ses mots et reprit. « – Depuis ma conversation avec Madame Authier, je me suis longuement interrogée. Je trouve assez singulier le fait de posséder des êtres humains comme on possède des animaux, le tout, dans l’indifférence. Cela semble normal, voire naturel à tous leurs maîtres, mais moi qui n’aie jamais rien possédé, du moins de façon évidente, cela me paraît étrange. »

VENTE D'ESCLAVE AU SURINAM. Pierre Jacques BENOIT (1782 - 1854)Constant d’Estournelles sourit et se lança dans une explication. « – Comme vous devez le savoir, cette pratique est connue depuis la plus haute Antiquité. Toutes les nations dites civilisées s’y livrent. Sans ce système, on n’aurait pas pu construire les jardins de Babylone ou les pyramides d’Égypte. Si l’on avait payé un salaire à chaque manœuvre ces chefs-d’œuvre n’auraient pu voir le jour. De plus, imaginez la détresse de nos colonies et du commerce qui en découle. Les planteurs ne pourraient produire ni café, ni cacao, ni coton, ni indigo. Sous ces latitudes, nous, occidentaux, ne pouvons faire de travaux physiques, nos santés n’y sont pas adaptées, alors si l’on devait verser un salaire aux esclaves ! Ce serait la ruine ! »

Pas vraiment convaincue, mais résignée, elle sourit et reprit sa fourchette avec laquelle elle maintint le morceau d’ananas qu’elle finit de couper. « Sans oublier rajouta sœur Élisée, qu’ils vivent dans l’indigence, nus comme des bêtes, sans connaître les bienfaits de l’évangélisation, loin de Dieu. J’ai entendu dire qu’ils sont même vendus par leurs propres rois.

– C’est vrai, en échange de pacotille.

Antoinette-Marie releva un sourcil, mais avait du mal à être persuadée par tout cet argumentaire. Mais que pouvait-elle y faire ?

*

Le lendemain, en fin d’après-midi, après les fortes chaleurs du milieu de journée, le landau des Fleuriau avait été mis à disposition de leurs invités. Antoinette-Marie avait réfléchi à sa toilette se demandant s’il y en avait une plus appropriée qu’une autre pour ce genre d’activité. Toutes circonstances de la vie étaient normalement codées, mais personne n’avait songé à lui indiquer comment il fallait se vêtir pour une vente aux enchères d’esclaves. Elle savait bien que se poser ce genre de questions était futile, mais cela la rendait perplexe. Son choix finit par se porter sur une robe à l’anglaise en toile de soie gris pâle avec manche Amadis au coude. Elle avait coordonné son fichu avec sa jupe de linon blanc. Pour se protéger du soleil, elle avait posé un chapeau de paille sur un chignon qu’elle s’était fait elle-même selon les conseils de Rose-Marie. La gentille Alexandrine n’était vraiment pas douée en ce domaine. Monsieur Constant d’Estournelles l’attendait en compagnie de monsieur Morand, le secrétaire des Fleuriau. De son côté, James Wilkinson n’était pas de la sortie, des affaires à traiter avant de partir l’avaient éloigné de la ville. Les deux hommes la complimentèrent sur sa tenue, ce qui la rassura sur la justesse de son choix.

Le marché avait été annoncé par des panneaux. Elle n’était pas très à l’aise, mais ne voulait pas reculer. La voiture décapotée, d’un luxe, qui parut inouï à Antoinette-Marie dans ces lieux, s’arrêta en retrait des planteurs qui s’étaient agglutinés sur le quai malgré la chaleur stagnante. Une estrade avait été dressée sur des barriques, devant la baraque où les captifs reclus avaient macéré. Sous sa capeline adroitement penchée sur son front, à l’abri de son ombrelle, Antoinette-Marie ne perdait rien de ce qui lui faisait penser au premier abord à un spectacle de foire. Mais les malheureux que l’on y traînait n’étaient pas les artistes d’un théâtre de saltimbanques. Gênée, elle tapotait le bois laqué de la portière. Il y avait foule autour de l’estrade. Le contremaître chargé de la vente commença son numéro avec une éloquence de bateleur. La « marchandise » du jour se faisait attendre et le public commençait à trépigner d’impatience sous les ombrelles. Après examen du public agité, contrairement à ses craintes, elle n’était pas la seule femme de l’assemblée. Un homme vêtu d’un gilet en brocard sur une chemise et un pantalon d’un blanc éclatant portant à sa ceinture deux pistolets et à la main une cravache s’avança devant l‘estrade. Il fit tinter une clochette qui annonça le début de la vente.

Il se mit à hurler « – C’est chez nous, clients et amis, que l’on trouve, je vous l’assure, la meilleure marchandise !… ».

Le premier qui fut poussé sur l’estrade était un magnifique mâle plein de morgue. Il devait faire une tête de plus que n’importe lequel des hommes de l’assemblée. Il ressemblait à la statue d’un Hercule tant il était musculeux. Il était vêtu d’un simple morceau d’étoffe qui lui ceignait les hanches et d’un lambeau jeté sur ses épaules. Monsieur Morand fit remarquer. « – C’est un magnifique Congo, le lambeau de tissu doit cacher des traces de coups de fouet, on a dû les lui infliger pour le mater. » Il s’excusa et descendit de la voiture pour aller voir de plus près ce qui l’en retournait.

– Ce grand mâle, s’écria le contremaître, est un vrai miracle de la nature ! Admirez sa beauté, mesdames, et sa musculature, messieurs. Pour couper la canne, vous ne pourrez trouver mieux !

Antoinette-Marie fut choquée d’entendre à ses côtés, une femme, entre deux âges, affichant un peu trop de bijoux à son goût, se détourner en marmonnant « – C’est un véritable monstre ! Je n’en voudrais pas pour nettoyer nos écuries… » Mais sa surprise ne s’arrêta pas là. La mise à prix, jugée exagérée, avait déclenché des récriminations. L’hercule d’ébène trouva tout de même preneur. Après une brève enchère, un planteur du Petit-Goâve, qui enfilait des gants blancs, examina son acquisition de la tête aux pieds. « – Beau sujet, constata-t-il. Il pourra faire un étalon convenable, mais ces traces de coups ne me disent rien qui vaille. » Il repartit avec le nègre, devenu sien, enchaîné et encadré par deux domestiques mulâtres qui n’en menaient pas large.

Le reste de la vente proposait quelques mâles plus ou moins aptes aux travaux d’une plantation, et des femelles robustes et saines pour les travaux domestiques qui trouvèrent acquéreurs individuellement ou par lot. Antoinette-Marie fut scandalisée lorsque des négrillons furent arrachés à leur mère, pour être vendus séparément, déclenchant des troubles. Elle jugea ce spectacle odieux. Monsieur Constant d’Estournelles voyant la mine offusquée de la jeune fille lui expliqua. « – C’est tout à fait normal que votre sensibilité soit heurtée. Ne soyez pas choquée, vous savez, c’est comme les chiens, plus on les prend jeunes, plus l’on a une chance de bien les élever. Et pour les plus intelligents, on finit même par s’y attacher. Mais il ne faut pas oublier que comme pour nos chiens, nous devons les dresser et être fermes pour être obéis. » Elle sentait bien que son compagnon était sincère, mais elle trouvait la comparaison déplacée. Le visage fermé, la mâchoire crispée, elle fixait le spectacle qui se déroulait devant elle.

Adultes et enfants s’amusaient des lamentations, des suppliques et des contorsions des mères. Revenu près du landau, Monsieur Morand s’écria.  « – Voilà bien des manières !   Ces femelles devraient comprendre que c’est pour le bonheur de ces petits moricauds qu’on les leur enlève ! Ils seront mieux nourris et plus heureux que dans leur forêt. Et puis, elles pourront en faire d’autres…

Un gros homme en sueur sous son ombrelle, à côté de lui, qui semblait être une de ses connaissances intervint « – Si j’en avais les moyens et si ma femme y avait consenti, j’aurais choisi la petite femelle nue qui se tient serrée contre sa mère. Un tanagra… Quel âge peut-elle avoir ? Douze ans ? Treize, peut-être ? »

Antoinette-Marie, tripotant son médaillon frissonna de dégoût devant ce que cela sous-entendait. La négrillonne terrorisée fut adjugée à un planteur de Porto Rico, une brute au visage ravagé par la picote. La mère eut beau s’accrocher à elle, un coup de cravache lui fit lâcher prise. Ce qui restait de la chiourme, malade, éclopé, vieux, fut bradé par lots de trois ou quatre têtes. Certains ne trouvèrent pas acquéreur.

– Et ceux-là, demanda Antoinette-Marie, que va-t-on en faire ?

– Une prochaine vente sûrement. Répondit laconiquement monsieur Morand.

Elle ne pouvait savoir qu’ils allaient plutôt nourrir les requins…

*

Deux jours plus tard, elle remontait sur le « Louison » avec ses compagnons. Après avoir contourné et longé les côtes de l’île Cuba par le nord passant au large de La Havane, le navire continua sa route sans encombre dans le golfe du Mexique.

Marek Rużyk (Les-Peintures-à-lHuile-hyperréalistes-de-Marek-Rużyk-captent-la-magnifique-Gloire-des-Navires-en-Mer-01.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

épisode précédent

Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille.Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée. Ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et s’était mise à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs.Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux, les mains jointes, faisait de même, espérant avoir fait le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir mise sur le bon chemin. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait elle pas choisi par opportunité une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de La Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les religieuses de son ordre qui furent mises en charge des misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de l’ordre de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. marie_incarnation_tours_38Les fondatrices du futur couvent s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle reprit sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Il y eut tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le navire s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient fait un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle découvrit que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un beau bâtiment de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle maison. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines sœurs, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient créé un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Suite à cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli.Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait faits pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.*LOUIS-LÉOPOLD BOILLY STANDING YOUNG WOMAN WITH A CHAIRAux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit fixant rêveusement devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la rêveuse un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, elle l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle était placée pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y trouva attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai de départ. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil.Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (162) copie.jpgMadame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai triste du départ, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans le petit salon adjacent pour lui remettre un cadeau de départ. Elle sortit du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en ouvrir le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre avait essuyé quelques larmes et revinrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui émut l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une dernière fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à l’assemblée qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes.C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en excusa son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur enfance, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements.Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle installa sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.Le trajet sur la Garonne fut nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton afin de ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement de l’embarcation. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant le cours d’eau et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait.

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac.Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente affaire. L’opération avait été faite lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un négociant de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire n’était sur les mers que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le navire était large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert faisait toute la largeur de la poupe, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre de laquelle figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave du navire et son gouvernail.Malgré l’invitation, Sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine le pied sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le navire, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Elle découvrit un décor sombre, net, tout était recouvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était installé sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir encadraient la table. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs avaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, cela pour permettre au dossier d’être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans être obligé de se glisser entre bancs et tables fixes. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui étaient au-dessus de la table du salon oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton renvoyait la lumière sur la table. Celle-ci était dressée comme pour un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un navire. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs.

L'amiral Arthur Phillip

Capitaine Duboscq

Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes autour de la table. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil ; puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et Madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son nouveau nom. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « – connaissez – vous la famille de Thouais ?– Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Galvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « – c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.– Nous étions nombreux !Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle « – comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous rejoignez votre époux à Saint-Domingue ?– Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !– Cela me rappelle lorsque j’ai fait comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne.Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ. Chacun racontant une anecdote sur ses voyages passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller.Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il était très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau de la dunette. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle trouva le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la chambre en faisant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre du plafond, elle posa sur son lit les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina la cabine tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle sœur de l’un des armateurs, elle avait avec sa compagne une cabine qui était assez grande et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits étaient en hauteur, en acajou et laiton, montés en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine, comme la chambre, avait été étudiée pour être élégante. Elle constata le travail d’ébénisterie en acajou recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés, moulurés, étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large ouverture qui donnait, comme celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu, le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires à serrure en bronze. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe comme on le lui avait recommandé. Elle se glissa sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.*Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout voyage au long cours, il se faisait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire était très lourde.Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe jouait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant était rejoint par Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, afin de canaliser les jeux du jeune passager et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les officiers qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un officier, sauf si son service l’amenait à s’y trouver. À la barre, permettant la manœuvre du gouvernail, un quartier-maître timonier maintenait la route du bâtiment, quelles que soient les circonstances.Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire, changement de quart, modification du vent, manœuvres de voilures, changements de cap, vitesse du navire… Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout près du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de transmettre des messages aux autres bâtiments de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.scene-de-pont-montrant-poulailler-barreur-et-capitaine-vers-1775L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie, à l’entrepont ou au pont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Elle comportait des châtiments terribles, comme celui de « la cale ». L’homme puni était précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et tiré de l’autre bord par un autre filin qui le ramenait à la surface après l’avoir fait passer sous la quille du bâtiment. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…La vie y était dure. Ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les hommes étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux marins se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir à l’équipage, autant que possible, de la nourriture fraîche. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dû affronter une épidémie de faible amplitude et pour cela accepta l’aide de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor. Bien que d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. Le mal avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le capitaine y fit une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la provision d’eau.Les passagers, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de descendre, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à faire une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur.Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les passagers s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de donner des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle vie. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans les mêmes conditions. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils n’étaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses habitants. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la beauté de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie que la réflexion fit sourire trouvait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.La maison était en bois, ses esclaves avaient fait du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Elle avait été construite sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là bas. Elle avait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était en tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils avaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine était à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen de se faire respecter, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait logé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier qu’elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments qu’il y a ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les logements des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtiments abritant machoquèterie (forge), tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup de travail, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Il faut continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte. Quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en avons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. – Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit, sœur Élisée.– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle trouvait la dame assez infatuée à son goût.

(Portrait of Mary Graham (1757–92), who reportedly had a relationship with Georgiana in the 1770s © National Portrait Gallery, London

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait exactement. Elle trouvait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Elle ne savait qu’en penser, elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tout le monde attendait un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque pensée. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros « ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à s’approcher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote.Une fois à l’approche, le capitaine de l’Albatros fut invité avec ses seconds à monter à bord. Ils furent invités au dîner du soir, mettant ainsi de l’animation avec les nouvelles des Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait encore décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Mais ils rassurèrent les passagers ; le fléau était en voie de finir lors de leur passage. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans son nouveau pays. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « – Antoinette-Marie, vous avez peur ?– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix, c’est comme ça ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, il faut que j’avance. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira sur son épaule. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant « de magnificence et de politesse » en Louisiane qu’en France. Elle y fait même mention d’une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs « quoique trois fois plus cher qu’à Rouen » et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.– Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.– Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes.*Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le passage de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La cérémonie, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devait rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie. Un colosse choisi parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, accroupi sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec comme spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des passagers. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers.Les jours passant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre profitant du moindre souffle d’air. Les cabines étaient devenues irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant le moindre rafraîchissement. Chacun souffrait du manque d’hygiène, Antoinette-Marie commençait à manquer de linges, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire.À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était effrayant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour le voir de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.*Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière comme à son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme était déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le capitaine fut très en colère quand il trouva la jeune fille, blanche comme un linge, cramponnée à la porte des coursives. Il lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans le monde où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Comme une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle resta le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui semblait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée » murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?– Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à côté de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu passer à côté du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’étaient des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas être si près que cela. Elles pouvaient être à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt voyant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer comme cela.*Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en MerUn peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu releva la tête vers l’horizon, mais ne vit rien. Alors qu’Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissait sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille et que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec, le second vit venir à eux, du fond de l’horizon, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on appelle des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » et aussitôt il hurla « – Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent alors au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blanche insolite, alors que le vent n’avait pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et prendre toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui avait encore Antoinette-Marie dans les bras chuta tout en essayant de la protéger. Monsieur d’Estournelles qui lisait dans sa cabine, s’était précipité, l’aida à se relever tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre sa cabine. Le petit Philippe, qui était à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eut fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il ne sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une mort violente. Les passagers étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des prières. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlant à la mort autant que leurs jeunes âges le leur permettaient. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tempête avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains navires durent mettre le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les petites Antilles.Pour se remettre et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le capitaine offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à son équipage. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle était confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle n’avait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte Lucie ayant appris par le capitaine de « l’albatros » qu’elle était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et profitèrent de la halte forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur de l’île. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, était pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer leur hôte, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps de faire quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant