L’orpheline/ chapitre 010 et 011 première partie

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Chapitre 10

La tempête

Le vaisseau à peine entré dans le golfe du Mexique, le ciel s’était couvert de nuages sombres. Cela avait contrarié le Capitaine, voilà que si près du but, il risquait d’être confronté à une tempête. Ce jour-là, la pluie se mit à tomber dès le milieu de l’après-midi. Ne voulant pas laisser cloitrer les sœurs et leurs demoiselles, ils les avaient invitées à se réfugier dans sa cabine. Elle se révélait un peu plus vaste que leur dortoir et elles pouvaient s’assoir plus confortablement sur les banquettes et elles détenaient plus de place pour se distraire. Armand et Arnaud-François les retrouvèrent, l’averse devenant plus drue. 

Elles passèrent le reste de l’après-midi à converser, à jouer aux cartes sous le regard plein de préjugés des sœurs, jusqu’à ce que le Capitaine et son second Henri Lamarche les rejoignent pour le repas du soir. Le docteur Revol et monsieur de Miossens-Sanson les avaient précédés. Le souper se déroula bien, la table agrandie de rallonges était assez longue même si les convives étaient quelque peu serrés pour s’y tenir. La pluie martelait le navire, il s’avérait difficile de l’oublier. Tout à coup, Philippine vit son animal-gardien devant la porte. Il avait pris la forme d’un loup. « — Philippine, vous devez vous rendre au dortoir au plus vite. Vous devez y rester et en aucun cas vous ne devez en sortir. Une tempête arrive et va secouer fortement le bâtiment. Ne t’inquiète pas si tout le monde respecte les recommandations, il n’y aura pas de mort. » Déstabilisée, Philippine se retourna vers sœur Blandine et sœur Domitille. « — Mes sœurs, maintenant que nous avons fini le souper, nous pourrions peut-être nous rendre au dortoir. » Catherine et Fortunée avaient de suite constaté que leur amie voyait quelque chose qu’elles ne distinguaient pas. Théodorine s’agaça aussitôt de la proposition, elle n’avait aucune envie d’aller se coucher, au contraire de Gabrielle qui avait compris que la jeune fille ne parlait jamais sans raison. Sœur Blandine acquiesça, elle aussi avait perçu quelque chose de néfaste. Suivant les sœurs, toutes se levèrent, sœur Domitille réclama une lanterne détenant une bougie afin de pouvoir éclairer leur chemin. À ce moment-là, le voilier tangua fortement déséquilibrant Théodorine qui eut juste le temps de se rattraper au dossier du banc sur lequel elle avait été assise. Le Capitaine trouva judicieuse la réflexion de Philippine, car il se devait de retourner sur la dunette. Il retint Armand sous prétexte de lui fournir à lui aussi une lanterne. « — S’il vous plaît, Capitaine, pouvez-vous fermer les portes des coursives donnant sur l’extérieur, afin d’éviter que l’eau n’y pénètre?

— Bien sûr Capitaine, pas de problème. » 

Armand comprit de plus qu’il fallait que tout le monde reste dans sa chambre, ce qu’il surveillerait. 

***

Éclairées par une bougie dans une lanterne tenue par Arnaud-François et sœur Domitille, les jeunes filles accédèrent non sans mal à leur dortoir. Le navire commençait à tanguer tellement que garder l’équilibre leur était difficile tant le bâtiment était secoué par la mer dont les lames de fond se creusaient de plus en plus. Elles se mirent en chemise et se glissèrent sous leur drap, la plupart tirèrent leur couverture, la température avait chuté. Sous l’assaut des vagues, le Mercure souffrait. Les mâtures craquaient bien que le Capitaine ait fait effectuer la descente de toute la voilure. Le pont roulait sous les pieds des marins qui essayaient de maintenir un minimum de stabilité. En se rendant sous l’entrepont, force avait été de constater la noirceur du ciel. Il se révélait sombre à en avoir des frissons dans le dos. Les nuages obscurs ne permettaient pas d’entrevoir la lune qui pourtant était pleine, pas plus que les constellations alentour. Vers minuit, la mer devint de plus en plus irrégulière et les vagues brutalement abruptes. Dans le dortoir, c’était l’épouvante tant elles étaient secouées. L’animal gardien de Philippine s’était dédoublé et était posté devant chacune des portes qu’il avait bloquées. Armand et Arnaud-François s’étaient installés dans des fauteuils fixés au plancher à chaque bord de la pièce afin de ne pas les laisser seules. Prise de panique, Théodorine se leva, mais fut rejetée sur sa couche, ce qui la fit crier. Sœur Domitille, allongée à ses côtés, essaya de la rassurer.

Sur le pont, le Capitaine tenait la barre qu’il n’avait pas voulu abandonner à son timonier. Les vents étaient devenus contraires. La brume recouvrait l’horizon empêchant de voir où guider le voilier. L’équipage était tétanisé au bord de la panique. Ils étaient de toute évidence perdus au milieu du golfe, seuls sur ces étendues qui se déchaînaient. Le capitaine de la Faisanderie avait fait carguer les perroquets, fermer l’artimon et d’autres mesures de rigueur. Un coup de vent soudain ébranla le bâtiment. Il s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Après une habile manœuvre l’amenant à se relever, fouettés par les bourrasques, les marins coururent sous la misaine. Le capitaine essayait tant bien que mal de calmer la peur omniprésente au sein de son équipage. Ils avaient demandé aux gabiers de descendre dans les soutes, pour l’instant ils n’avaient pas de raison de se trouver sur le tillac. Des trombes d’eau frappaient le navire. L’orage s’installait. Tous entendaient le tonnerre gronder au-dessus d’eux. Ce bruit assourdissant ne faisait qu’aggraver l’affolement général. Le courant commençait à devenir fort, la mer s’agitait de plus en plus rudement. Le fracas des immenses vagues déboulant sur les ponts couvrait le vent violent. Dans le dortoir, toutes interprétèrent ce temps-là comme un présage d’apocalypse. Sur la dunette, le capitaine finit par admettre qu’il ne pouvait plus manœuvrer le bâtiment. L’inquiétude se lut sur son visage, la barre ne répondait plus. Ils semblaient voués à affronter la tempête, ils n’avaient plus le choix. Il le laissa voguer selon le rythme des vagues qui se creusaient de plus en plus. Les flots s’infiltraient dans tout le vaisseau. Sous les ponts, c’était la panique générale, étrangement dans la chambre des sœurs et des jeunes filles cela ne se produisait pas. Elles entendirent tout à coup le Capitaine hurler. « – Que tout le monde garde son calme, restez à vos postes ! »Suite à cette injonction, des murs d’eaux se brisèrent sur le tillac provoquant des ressacs sans fin. Face aux mouvements chaotiques du bâtiment, elles s’accrochaient tétanisées à leurs literies, que ce fussent elles ou l’équipage, personne ne pensait en sortir vivant, tous priaient. Les rafales redoublèrent de violences. Les ondes, les remous se succédaient sans trêve. Le naufrage semblait inévitable. Le vaisseau paraissait chavirer tant il se penchait de bâbord à tribord. Il allait se retourner, se démanteler, finir par s’enfoncer dans les abîmes, dans les profondeurs de l’océan. Son équipage allait périr, quand le Capitaine découvrit une porte de sortie. Il tourna la barre à tribord, ils pouvaient fuir la tempête. Il ne percevait plus d’éclairs de ce côté. Étrangement, le navire y glissa sans faillir. La mer se calma, les vents baissèrent d’intensité, la pluie s’interrompit. 

Lorsque les nuages s’écartèrent de l’horizon, le soleil commençait à se coucher. Ils se situaient dans une des baies de l’île de la Balise, bien qu’apeurés, tous mirent timidement le nez dehors. Bien qu’apeurés, tous mirent timidement le nez dehors. L’animal gardien de Philippine s’étant évanoui dans l’univers, elle sut que c’était fini. Elle fut la première à se lever à enfiler sa jupe et son corsage. Elle fut suivie de ses camarades et des sœurs. Les deux hommes restés avec elles prirent les devants afin de voir si elles pouvaient vraiment sortir de dessous l’entrepont. Le Capitaine avait jeté l’ancre, la tempête avait duré toute la nuit et tout le jour, personne ne l’avait réalisée effrayé par le cataclysme. 

Chapitre 11

L’arrivée

Tous respiraient, la tempête était finie. Ils se trouvaient en sécurité. Philippine avec Catherine et Fortunée, appuyées sur la rambarde, observaient des pélicans, oiseaux qu’elles n’avaient jamais vus. Ils se situaient debout sur de longues masses de boue. Ils s’envolèrent à la vue d’une embarcation qui venait vers eux. Le capitaine ordonna à ses marins de placer l’échelle de coupée le long de la coque afin de permettre à leurs nouveaux arrivants de monter à bord.

Le commandant du fort de la Balise avait envoyé l’un de ses capitaines. Ce dernier à peine sur le tillac fut étonné de découvrir les jeunes filles sur l’entrepont. Il n’effectua aucune remarque et salua le capitaine du Mercure. « — Bonjour Capitaine, je suis venu vers vous à la demande de monsieur le commandant supérieur du fort de la Balise, monsieur Francois-Charles de Salettes.

— Bonjour capitaine, je suis Paul Louis de la Faisanderie. J’ai le plaisir de connaître votre supérieur. Si je puis me permettre, comment vous nommez-vous?

— Oh! Excusez-moi. Je suis le capitaine Antoine-Simon de Magny.

— Enchantez monsieur, je suppose que vous vous trouvez là pour savoir comment nous nous portons.

— Effectivement monsieur.

— Nous avons eu beaucoup de chance, car au milieu de ses tourments nous n’avons eu aucune perte. Par contre, nous allons être obligés d’opérer quelques réparations. Comme vous pouvez voir, notre voilure a eu quelques accidents. 

— Si vous voulez, pendant ce temps nous pouvons loger vos passagers?

— Ce sera avec plaisir. Ces jeunes filles sont des « filles à la cassette » et elles sont accompagnées de sœurs qui se rendent au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans et du capitaine de la garde royale, monsieur de Pignerolle, et de son subalterne, monsieur de Magny. Cela fait dix personnes, cela est-il possible?

— Il n’y a aucune complication, nous possédons un bâtiment prêt à recevoir des voyageurs qui désirent accomplir une escale. Par contre, mon embarcation ne pourra détenir tous les passagers en une fois, je réaliserai donc un aller-retour.

— C’est sans problème, monsieur de Pignerolle effectuera le premier voyage avec vous et une partie des passagères. »

***

En compagnie d’Armand de Pignerolle, Philippine, Catherine, Fortunée et sœur Blandine effectuèrent le premier voyage. Le capitaine de l’embarcation leur avait laissé le temps de préparer un sac afin de pouvoir emporter de quoi se rafraîchir. Elles furent les premières à découvrir les lieux. Le fort était construit sur une petite île à l’embouchure du Mississippi qu’elles ne percevaient pas tant il y avait d’îles. L’ensemble ressemblait plus à des marécages. Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient du débarcadère, le capitaine décrivait ce qu’elles voyaient. Lorsque le fort fut bâti, ils avaient installé une batterie à eau, un poste militaire, des entrepôts, une poudrière et une chapelle, sur une rive formée de pieux. 

Elles mirent enfin les pieds sur la terre, ce fut une joie pour elle d’être sur un élément enfin stable. Elles furent accueillies chaleureusement par le commandant du lieu qui s’avéra curieux de connaître leurs présences sur le vaisseau, ce que lui expliqua le capitaine de la garde royale après s’être présenté. Le commandant du fort les fit mener vers un des deux corps de caserne qui détenait deux pavillons. Le deuxième était préparé pour donner l’hospitalité aux voyageurs. L’autre bâtiment était habité essentiellement par le commandant et les officiers. Les soldats de la garnison étaient logés dans le premier corps de la caserne. Le capitaine qui les accompagnait leur expliqua qu’ils se trouvaient une cinquantaine dans les lieux. Une fois dans le pavillon, le capitaine laissa Armand leur distribuer les chambres qui pouvaient recevoir deux personnes dans chacune d’elles. Philippine et Fortunée en prirent une, Catherine en choisit une, qu’elle partagerait avec sa sœur, sœur Appoline et sœur Domitille et sœur Blandine occuperait celle d’en face, Théodorine et Gabrielle, celle d’à côté. Avec pour compagnon Arnault-Francois, Armand avait opté pour la première pièce, celle qui se trouvait la plus près de l’entrée. Le capitaine lui avait donné les clefs du pavillon afin qu’il puisse le fermer quand tout le monde se situerait à l’intérieur. 

Elles découvrirent, depuis l’étage, sous les derniers rayons du soleil, un village. Elles apprirent par la suite que c’était les familles des pilotes fluviaux et des pêcheurs qui l’occupaient. Une heure plus tard, toutes se retrouvaient là et s’étaient rafraîchies. Elles se sentaient à nouveau propres et allégées de ce qu’elles venaient de vivre même si leurs entrailles s’avéraient encore nouées. Le capitaine leur avait fait porter par l’intermédiaire de femmes de pêcheurs un service de toilette destiné à leur toilette. Comme les habitations ne bénéficiaient pas d’eau courante, il était composé d’une vasque, d’une cruche, et d’un porte-savon. Ils avaient été déposés sur les coiffeuses. 

Elles partagèrent le repas du soir avec le commandant et ses capitaines, le capitaine du mercure, ses seconds, son médecin son commissaire de bord et bien sûr Armand et Arnaud-François, assis entre eux et elles. Écoutant les échanges qu’ils avaient, elles apprirent plus d’une nouvelle, notamment que les pilotes s’avéraient essentiels pour aider les voiliers à naviguer vers la Nouvelle-Orléans à travers les passages mouvants, les courants et les bancs de sable du front du delta de la rivière. Elles furent rassurées quand le commandant expliqua qu’à la demande du gouverneur de la colonie un chenal avait été creusé pour faciliter le passage des grands navires. Ils pourraient louer les services d’un pilote pour guider le bâtiment jusqu’à La Nouvelle-Orléans ou, en cas de trop fort tirant d’eau, s’ils préféraient, ils pourraient transborder leur cargaison sur des bateaux plus petits qui poursuivraient le voyage.

Philippine et ses compagnes passèrent deux jours et trois nuits sur l’île avant de reprendre leur périple vers La Nouvelle-Orléans. 

*** 

Ce fut lors d’une de ces nuits que dans ses rêves arriva sa mère. Anne Bouillau-Guillebau sortit de la lumière auréolée par celle-ci. Elle avança jusqu’à sa fille. Philippine, dans une très jolie robe en damassé doré, était assise dans une bergère recouverte de tissu sombre. Bien qu’étonnée, elle était assurée que sa mère détenait une information qu’elle devait lui livrer. Elle l’attendit. « — Bonjour, Philippine, t’es-tu remise de ce voyage tumultueux?

— Oui mère. Si je puis me permettre, tu n’es plus un fantôme?

— Non mon enfant, je suis entrée dans la Lumière et maintenant je fais partie des gens qui peuvent t’aider où que tu sois. Un fantôme reste sur son lieu de vie ou de mort. C’est pour cela que tu avais du mal à me percevoir à l’abbaye, mais une fois que nous siégeons dans la Lumière nous pouvons nous mouvoir où nous voulons, et nous montrer si nous le désirons.  

— Mais comment fait-on pour entrer dans la Lumière?

— On t’appelle, mon enfant. C’est ton arrière-grand-mère qui m’a interpellé. J’ai entrevu un tunnel sombre qui ne me donnait aucune crainte, j’ai été attirée par une lueur inconnue devant laquelle je devinais une silhouette puis un groupe de personnes. Je me suis avancée et là j’ai vu des arbres gigantesques, magnifiques et une multitude de fleurs aux teintes chatoyantes et une douce lumière malgré son intensité. Face à moi s’ouvrait un jardin merveilleux, un océan de beauté! J’étais subjuguée par l’immense clarté que j’apercevais au-delà de la forêt et par l’atmosphère de paix qui y régnait. Ma grand-mère m’a pris la main, je me suis laissée faire et j’ai suivi un groupe dont je connaissais chacun d’entre eux, je suis entrée. 

— C’est merveilleux, extraordinaire.

— C’est un fait Philippine, mais tu en es loin. Tu as encore beaucoup de chemin à accomplir. 

— J’espère mère, mais je suppose que tu n’es pas venue juste pour me raconter cela

— Exact! Je suis là pour te parler de l’épouse de ton oncle et père, car c’est le début de la fin de celui-ci.

— Ah! Bon.

— Oui. Étrangement, il s’avérait réellement amoureux de sa femme, au point qu’il lui a acheté un hôtel particulier dans le centre de Bordeaux. Il l’a acquis auprès d’un parlementaire. Tu auras en outre le plaisir d’y séjourner. Toujours est-il qu’il n’a plus eu d’aventures. La malheureuse est décédée des suites de sa dernière fausse couche, elle en a eu trois. Le seul enfant qu’elle a mis au monde est mort d’une épidémie de rougeole. Paul-Louis est ravagé, il a fui Bordeaux et n’y reviendra plus. 

— Cela doit te satisfaire.

— À vrai dire, non! Une fois que tu existes dans la lumière, tout ce que tu as vécu sur terre reste en toi, mais finit par se métamorphoser en action anodine. En fait, c’est un apprentissage, aussi nous pardonnons et devenons empathiques. Je suis juste là pour t’éclairer, car c’est le début de sa fin.

— Il va mourir!

— Pas tout de suite, tu dois vivre une courte vie en Louisiane. Je vais te laisser maintenant que je t’ai donné mon message. Je reviendrais le moment voulu. Au revoir, mon enfant, porte-toi bien. »

Suite à ses mots, elle s’effaça de son champ visuel. Philippine resta sur sa bergère un instant. Quel impact cela allait-il avoir sur elle ? De plus, il semblerait qu’elle retourne un jour dans sa région. Tout cela était insolite, pourquoi se trouvait-elle là ? 

***

Il leur fallut un peu plus de huit jours pour remonter le trajet de trente-cinq lieues allant de la Balise à la capitale de la colonie. Le courant du Mississippi s’avérait extrêmement paisible et était souvent rompu par de nombreux coudes qui en restreignaient la force. Le navire précédé de l’embarcation du pilote traversait une région immense, et presque plate. De plus, le concours des vents, si utiles à la navigation, à cause du changement brusque et fréquent des courbes du fleuve, ne servait à rien ou pas à grand-chose. Bien qu’ils découvrirent la plaine alluviale au cours des continuels méandres chargés de vase, cette navigation se révélait interminable et sans fin pour les voyageurs. Comme tous les jours les demoiselles, les sœurs suivies d’Armand et d’Arnaud-François montaient sur l’entrepont. Elles profitaient de la fraîcheur matinale, d’autant que le soleil générait une chaleur qui devenait étouffante au fil de la journée. Ils allaient de surprise en surprise contemplant les grèves du fleuve, elles détenaient visiblement sur chacune de ses rives de grandes zones de marais et de forêts qui abritaient une faune et une flore des plus riches. Les quinze à vingt premières lieues n’offraient qu’un paysage monotone noyé par les flots. Il se révélait inhabité et inhabitable. Philippine n’aimait guère le lieu qu’elle observait, car il n’existait qu’une végétation informe et sauvage, des joncs humides ou des arbres dont les troncs croupissaient dans la bourbe. En outre, les rives étaient entourées de cyprès chauves recouverts de « mousse espa­gnole » aux racines résurgentes, sur lesquelles venait se prélasser une faune inconnue qui l’inquiétait tout comme ses amies. Elles virent de multiples oiseaux et à leur plus grand effroi une bête immonde, que le second, Henri Lamarche, appelait un alligator. Il leur expliqua qu’ils proliféraient le long des bords du Mississippi. Dès l’apparition du plus faible rayon de soleil, sans compter les reptiles divers, les insectes pullulaient et leurs piqûres causaient des douleurs presque insupportables. Hormis les alligators, Philippine et ses compagnes découvrirent dans les lieux des animaux comme les chats sauvages en passant par les hérons bleus, pélicans bruns, ibis, hiboux, aigrettes, canards et loutres, ainsi que de dan­gereux serpents mocassin. De plus, le matin, le bayou prenait un aspect fan­tasmagorique à cause des brumes et des vapeurs végétales. Philippine se demandait ce qu’elle faisait là, Armand ayant compris ses doutes la rassura, elle apprécierait la Nouvelle-Orléans. Elle n’en était pas sure, elle était emplie de scepticisme. Elle faisait bien sûr confiance en son ange gardien, mais elle avait du mal à se projeter dans ce nouvel univers. 

Ce fut à environ quinze lieues au-dessous de la Nouvelle-Orléans qu’elles commencèrent à percevoir les établissements de la Colonie et une population d’esclaves et de surveillants. Si Théodorine s’imaginait déjà dirigeant une plantation, ses compagnes ne se sentaient guère à l’aise avec l’idée. Philippine comme Fortunée et Catherine se révélaient contre cette démarche à cause de l’esclavage, qu’elles estimaient extrêmement néfaste. Les premières propriétés étaient peu de chose, et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. L’espace s’avérait tellement resserré, que cela donnait l’impression de pouvoir le toucher. Après avoir dépassé ce coude, que formait le Mississippi, appelé le Détour des Anglais, elles découvrirent un petit nombre de moulins à scier le bois, quelques sucreries, et des cultures de légumes et de vivres, le tout disposé en rangs perpendiculaires le long des rives cours d’eau. Elles commencèrent à être rassurées sur leur prochain futur.

***

Les voyageurs surent qu’ils arrivaient enfin à destination à la vue d’un ensemble de digues hautes d’un à deux mètres, appelées des levées d’après les dires du second qui ne se situait jamais loin d’elles. Elles avaient été mises en place afin de protéger la ville des crues brutales du « père des eaux » comme on nommait le Mississippi. Derrière celles-ci, les passagers finirent par apercevoir des arbres en fleurs et les toitures des maisons. Devant la cité, le fleuve formait une anse demi-circulaire très évasée. Il tenait lieu de port. Les bâtiments venaient mouiller tout du long, l’un à côté de l’autre. Ils pouvaient s’immobiliser si près du rivage qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, les voyageurs pouvaient débarquer et l’équipage décharger les marchandises avec la plus grande facilité. Le groupe installé sur l’entrepont était ébahi, dans la baie circulait une myriade de pirogues, de barges et de petits navires côtiers à un ou deux mâts. Les quelques voiliers, tel le leur, qui s’aventuraient à La Nouvelle-Orléans s’amarraient en aval de la place des Armes. Les autres embarcations de plus faible tonnage jetaient l’ancre au niveau de la digue, en face de la zone de marché située en amont de la ville.

Le vaisseau à peine arrimé, Théodorine avait décidé de descendre la première, mais sœur Blandine l’avait arrêté dans son élan. La jeune fille avait été contrariée, elle désirait qu’on la remarque, elle ne voulait surtout pas passer inaperçue. « – Voyons Théodorine, quelle est ton intention? Nous devons attendre que l’on nous conduise au couvent, vous avez besoin de vous rafraîchir. Vous devez vous présenter sous votre meilleur jour. »  L’interpelée ne rajouta rien, elle devait admettre que la religieuse avait raison.

Un peu plus tard, précédées des sœurs, Philippine et ses compagnes, suivies d’Armand et d’Arnaud-François, descendirent sur la digue. Les jeunes filles découvrirent la place dénommée, la place d’armes. Le second qui les avait rejoints leur montra ce qui s’y trouvait, la cathédrale Saint-Louis, la demeure du gouverneur d’un côté et les casernes en face. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital, et des maisons cossues jouxtaient des entrepôts. De là, elles remarquèrent des rues bien alignées et assez larges, il les informa que c’était le plan de la ville envisagé par le roi Louis XIV, toutes les rues étaient en angle droit. Le groupe aperçut une multitude de personnes sur le débarcadère qui portaient des caisses, tirait des sacs, des charrettes. Il y avait des individus blancs, pour la plupart visiblement des négociants, des militaires, des nantis au vu de leurs habits et des hommes noir torse nu transportant des charges. Ils découvrirent aussi des êtres pour ainsi dire dans le plus simple appareil. Henri Lamarche leur expliqua que c’était des Amérindiens, ils étaient considérés comme des sauvages. Philippine ne se trouvait guère enthousiaste, elle sourit tout de même à Catherine et à Fortunée pour les rassurer. Après tout, elles allaient vivre là. Étrangement, Philippine se souvint qu’elle n’allait pas y rester, cela la soulagea, mais elle ne savait pas ce qui la ferait retourner dans son pays à part la fin de son oncle et père. Pour l’instant, elles attendaient avec leurs protecteurs les voitures qui les mèneraient jusqu’au couvent.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 009

Le départ 

Philippine de Madaillan

Quelqu’un pleurait dans le dortoir. C’était proche d’elle. Fortunée sortit de son sommeil, intriguée par le larmoiement. Le jour jaillissait à peine, le soleil n’avait pas encore émergé de la nuit. Elle s’assit sur sa couche et essaya de situer la personne. Elles n’étaient pas nombreuses, une dizaine dans la chambrée. Elle réalisa que c’était Philippine. Elle se leva et prit place au bord de son lit. Elle lui prit la main. Elle avait les yeux fermés, son corps  paraissait comme statufié. Catherine la rejoignit. Elle avait elle aussi été réveillée par les pleurs de son amie. Elle se mit de l’autre côté du lit et imita Fortunée. Elles essayèrent de la tirer du sommeil doucement, mais rien n’y faisait. Elle se révélait plus raide qu’un cadavre. De ses yeux coulaient sans fin des larmes. Elle devait être en lien avec quelqu’un, mais cela la rendait malheureuse. Les rayons lumineux du matin finirent par passer par l’une des fenêtres et se poser sur le visage de Philippine qui s’éveilla et découvrit ses compagnes. « — Pourquoi êtes-vous là» chuchota-t-elle. Les deux jeunes filles la considérèrent avec un sourire compatissant, Fortunée  le lui dit tout bas. « — Ce sont tes pleurs qui nous ont alertés. Visiblement, tu étais plus que triste. » Philippine les regarda surprise, elle avait donc inconsciemment exprimé sa douleur. « — Je suis désolé, mais c’est ma mère qui est venue me trouver. Cela m’a beaucoup perturbée. Il y a longtemps que je la devinais, mais je ne la voyais pas. Elle s’est présentée à moi pour m’expliquer avant que nous partions ce qui avait précédé ma naissance. Cela a été assez dramatique. Je comprends mieux l’abandon que j’ai subi même si je n’y suis pour rien. » Ses deux amies saisirent qu’elles ne pouvaient lui demander plus de détails. Elles la prirent instinctivement dans leur bras par empathie. 

***

Les fêtes de Pâques étaient passées. Tout était prêt, le carrosse se trouvait au sein du couvent, les toilettes de présentation achevées, les malles des Filles du roi s’avéraient closes. La mère supérieure avait joint à Philippine, Catherine et Fortunée deux autres pensionnaires Gabrielle d’Artaillon et Théodorine Carbonnel de Canisy. Les deux jeunes filles vivaient une situation similaire à leurs comparses et tout comme leurs parents, elles avaient accepté l’opportunité. Elle serait accompagnée de sœur Blandine jusqu’au couvent de Québec. Il ne manquait plus pour qu’elles puissent partir, le capitaine et les gardes de la maison du roi qui allaient les escorter dans leur voyage. 

La révérende mère était préoccupée, elle estimait le périple de ses pensionnaires des plus hasardeux. À cette époque, une pérégrination de longue durée se révélait pénible et périlleuse. Avant de boucler sa malle, on tâchait de se procurer des compagnons de route, heureusement elles se trouveraient   avec le capitaine de la garde et ses hommes. Elle était consciente que de toute façon les jeunes filles allaient devoir partir. Elles ne pouvaient rester au sein du couvent, aucune ne désirait entrer dans les ordres. Elle avait un pincement au cœur, elle les avait suivies depuis qu’elles étaient enfants et maintenant elles allaient sur un nouveau continent. Elle se devait d’être fataliste, car les jeunes filles n’avaient pas le choix, elles devaient s’engager dans une autre vie. Elle en était là dans ses pensées tripotant sa croix machinalement quand la prieure, sœur Dorothée, pénétra dans son bureau pour lui annoncer l’arrivée du capitaine de la garde royale.

***

Armand de Pignerolle, capitaine de la maison du roi, accompagné de six cavaliers, avait traversé une grande partie de la France afin de venir chercher et escorter les Filles du roi. Il s’était présenté, à peine arrivé dans Saint-Émilion, au couvent après avoir laissé ses hommes à la caserne de la ville.

mère supérieure Élisabeth

La révérende mère considéra le capitaine bien jeune. Elle le trouva charmant, mais son âge ne la rassurait pas pour la protection de ses filles. Elle l’accueillit chaleureusement et lui proposa de s’asseoir. Avant de s’exécuter, il sortit de sa poche une missive qu’il apportait et qu’il tendit à la mère supérieure. Celle-ci fut surprise, saisit la lettre, rompit le sceau et l’ouvrit. Qu’elle ne fut pas sa stupéfaction, le ministre du roi, le cardinal de Fleury, avait décidé d’envoyer ses pensionnaires non pas en Haute-Louisiane, soit à Québec, mais en Basse-Louisiane à La Nouvelle-Orléans, ville qui était fort récente. « — Monsieur, au vu du message, je dois tout d’abord prévenir mes postulantes du changement de destination. Si elles acceptent d’aller dans le sud de la colonie, je devrai informer leurs parents et attendre leurs réponses. Je pense qu’il vous faudra patienter une semaine. 

— Il n’y a pas de problème, révérende mère. Cela était envisagé. Mes hommes et moi-même, nous serons patienter. Comme vous devez le savoir même si elles deviennent « filles à la cassette », cela ne changera rien pour elles. Elles seront toujours dotées par le roi et auront droit de choisir leur conjoint. De plus, le temps est plus clément de ce côté de la Louisiane et entre les négociants et les planteurs, les partis sont plus intéressants, car plus riches.

— Merci à vous pour cette confirmation et ses renseignements. Je suppose que vous allez rester à la caserne de la ville?

— Mes hommes, oui! De mon côté, je dois me rendre à Bordeaux quelques jours et je viendrais vous voir à mon retour.

— Je vous donnerais alors les informations que je détiens. »

Après avoir salué la mère supérieure, le capitaine quitta le couvent.

***

Les cinq jeunes filles avaient été conviées dans le bureau de la mère supérieure. Celle-ci leur expliqua ce que l’on venait de lui signifier. Les seules à découvrir ce changement de direction furent Gabrielle et Théodorine. Celle qui hésita fut cette dernière, mais quand elle apprit qu’elle avait plus de chance d’épouser un homme fortuné, elle acquiesça. Après l’entrevue, le groupe de comparses se rendit à la bibliothèque afin de montrer aux deux dernières postulantes la carte du pays et réaliser l’ampleur du périple.

***

Avant de se rendre à la caserne, Armand de Pignerolle s’arrêta au couvent pour obtenir des nouvelles. Il avait apprécié son séjour bordelais. Il avait été accueilli chaleureusement par son supérieur monsieur de Madaillan-Saint-Brice au sein de son hôtel particulier bordelais. Il eut le plaisir de faire la connaissance de son épouse Maria-Louisa della Quintania, qui était dans le huitième mois de sa grossesse. Le vicomte l’emmena dans toutes les soirées de ses amis pendant son passage. 

Il avait voyagé toute la matinée entre les deux cités sous un ciel nuageux qui se dégagea aux portes de Saint-Émilion. Il pensa que cela était un bon présage. Sitôt qu’il se présenta, la révérende mère le reçut. Elle lui annonça qu’elle avait récolté les réponses des familles et que toutes étaient positives. Il pourrait donc partir dès qu’il  s’avérerait prêt. 

*** 

C’était la troisième semaine d’avril, le soleil était levé depuis deux bonnes heures. Sœur Blandine vérifiait auprès des jeunes filles qu’elles avaient bien emportées et rangées tous leurs biens avant de fermer leur coffre. Elles ne pouvaient pas se permettre d’oublier quoi que ce soit, car cela aurait été perdu à jamais. Le groupe des cinq demoiselles, qui jusque là s’avérait enthousiaste à l’idée de vivre cette aventure, le moment venu d’abandonner les lieux, qu’elles connaissaient depuis leur petite enfance, les tétanisa. La mère supérieure accompagnée de la prieure les attendait dans le grand hall afin de leur faire ses adieux. Ce moment émouvant rappela à Philippine celui qu’elle avait éprouvé deux jours avant. Les Fauquerolles, ayant été avertis, s’étaient déplacés pour un dernier au revoir. Cela l’avait bouleversée, tous étaient attristés par cette séparation. Lorsqu’ils avaient quitté le couvent, elle songea que partir n’était peut-être pas la meilleure idée qu’elle ait eue, d’autant que sa mère l’avait prévenue de la suite des évènements pour son oncle, mais elle ne pouvait rester au sein de l’abbaye. Elle en était consciente. Il en avait été décidé ainsi et sa grand-mère n’était plus de ce monde. De plus, elle avait toujours su qu’elle accomplirait le périple avec Catherine et Fortunée. Ses deux amies l’avaient récupéré après la séparation avec la famille de sa nourrice et l’avaient consolée. Philippine était bien consciente qu’elles-mêmes n’avaient obtenu aucune visite de leur parentelle. Elle avait donc repris son courage en main et leur avait souri. 

Voyage au XVIIIe siècle, quand Rouen était une ville malsaine et puante |  76actu
Rouen

Six journées étaient prévues pour effectuer le voyage jusqu’à Rouen où elle devait s’embarquer sur un navire dénommé le Mercure. Les jeunes filles et leur accompagnatrice, sœur Blandine, montèrent dans le carrosse mis à leur disposition. Elles se trouvèrent un peu à l’étroit. Une carriole les suivait avec leurs coffres chargés à l’intérieur. Elles découvrirent au moment de pénétrer dans le véhicule, Armand de Pignerolle, le capitaine de la garde royale, avec ses hommes qui se situaient là pour les entourer afin de s’assurer de leur protection. L’homme les salua avec courtoisie. Philippine n’était guère surprise, il s’avérait évident qu’elles ne pouvaient accomplir le voyage seules. La mère supérieure les avait suivies jusqu’à la voiture, et les regarda partir avec beaucoup de peine qu’elle essaya de ne pas montrer.

Leur premier arrêt s’effectua à Angoulême, au couvent des Ursulines de la ville. Elles furent contentes de descendre du carrosse, les routes de France étaient fort cahoteuses et elles avaient été très secouées. Elles furent reçues chaleureusement par la mère supérieure qui avait été informée de leur venue par celle de Saint-Émilion. Elles arrivèrent pour se rendre au service religieux et ensuite furent accueillies dans le réfectoire pour le souper. Pour finir, elles furent guidées jusqu’au dortoir qui leur avait été affecté. Le lendemain matin après la messe et le premier repas du jour, elles remontèrent dans le carrosse et retrouvèrent leurs protecteurs de la garde royale qui étaient allés loger à la caserne de la ville. Le soir, la voiture les arrêta à Poitiers chez les sœurs bénédictines du cloitre de Sainte-Croix. Elles réitérèrent la soirée de la veille tout comme le lendemain à Tours au couvent des Ursulines. Le quatrième jour, ne voulant par faire de détour par Beaugency, où siégeait l’abbaye des Ursulines, le capitaine de la garde les mena à Châteaudun au monastère des Cordeliers. Parvenu devant, le père supérieur leur expliqua qu’ils ne pouvaient demeurer là, le lieu ne détenait que des moines dans l’enceinte. Ils allèrent donc à Beaugency. Le lendemain, ils se retrouvèrent à Évreux et le surlendemain ils atteignirent le couvent de Rouen situé dans le quartier Croix de Pierre, dans la partie Est de la cité. 

Philippine et ses compagnes découvrirent l’endroit qui se révélait bien plus grand que tous ceux dans lesquels elles avaient logé. L’abbaye des Ursulines de la ville englobait, entre la rue des Champs et la rue des Capucins, tout un espace de constructions, la chapelle du dehors, destinée aux fidèles, la chapelle du dedans pour les sœurs, la chapelle des Infirmes, le cloître, le préau, la cour, les jardins et le verger. Elles eurent la joie d’y retrouver sœur Domitille et sœur Appoline, la sœur de Catherine, qui devaient effectuer le déplacement avec elles jusqu’en Louisiane.

Pendant  de leur voyage qui était loin d’être fini, elles avaient découvert des figures nouvelles, comme les régions traversées, des embarras au sein des couvents pour elles et des auberges pour leurs accompagnateurs, des mécomptes à la poste aux chevaux, des heurts, des ruades, des cahots, des essieux rompus, tels étaient les incidents ordinaires lors de ces lointaines expéditions. Aventures, dangers, plaisirs, privations, tout contribuait à augmenter la force du lien entre les voyageuses.

***

La cité de Rouen était un grand port et un centre industriel textile en plein essor. La basse-ville entre la cathédrale et les quais était habitée essentiellement par des négociants fort nantis qui détenaient leur fortune du commerce triangulaire. Celui-ci consistait à échanger des marchandises de peu de valeur contre des esclaves africains, puis de les troquer aux Antilles contre les produits locaux, sucre, tabac et coton. C’était pour cela que le Mercure les attendait dans ce port.

L’aube à peine levée, Philippine, Catherine, Fortunée, Gabrielle et Théodorine accompagnées des sœurs Blandine, Domitille et Appoline arrivèrent sur les bords de Seine où était amarré le navire. Au vu des nombreux comptoirs étrangers établis dans la ville depuis le trafic des fourrures avec le Canada puis avec le développement du textile notamment le coton pour les indiennes, le débarcadère était empli de voiliers. Le petit groupe était impressionné de ce qu’il voyait depuis leurs carrosses. Les deux voitures et la carriole s’arrêtèrent devant un navire avec pour figure de proue le dieu Mercure. Cela laissa sans voix les jeunes filles et les sœurs. Précédées par le capitaine de la garde et un de ses subalternes, les demoiselles et les sœurs passèrent sur la passerelle pour monter sur le bâtiment. Le « Mercure » jaugeait six cents tonneaux dont une grande partie contenait des fournitures pour Saint-Domingue et la Louisiane. Il était peu armé au vu de la période de paix et cela permettait de dégager de la place pour une cargaison plus importante. Il ne détenait que quelques canons pour repousser les éventuels agresseurs et n’utilisait qu’un équipage restreint. Elles furent accueillies par le Capitaine du navire, Paul-Louis de la Faisanderie sur le gaillard arrière à deux niveaux. Armand de Pignerolle les lui présenta, il les escortait de façon que personne n’oublie qu’elles étaient des filles à la cassette et donc sous la responsabilité du roi. C’était le cardinal de Fleury qui lui avait ordonné de les accompagner, ce qui ne l’avait guère perturbé. Le ministre l’avait choisi, car il avait bien compris que le jeune homme n’était guère intéressé par la gent féminine, ce qui limitait les risques. Le Capitaine fit appeler son second, Henri Lamarche, et lui présenta le capitaine de la garde, les jeunes filles qui effectuèrent une seconde révérence et les sœurs afin de les guider vers leurs cabines. Il les emmena sous la première partie du gaillard arrière. Il y avait été installé au fond des deux coursives séparées d’un entrepôt, sur toute la largeur du bâtiment, une sorte de dortoir où huit lits étroits avaient été construits pour ce voyage. Au début du couloir se trouvait la cabine du Capitaine de Pignerolle ainsi que celle de son subalterne, Arnault-François De Maytie. Au-dessus d’elles se situaient la chambre du capitaine qui servait de salle à manger et les chambres des deux seconds, du commissaire de bord et du médecin. Elles découvrirent le lieu qui s’il se révélait plus exigu qu’au couvent, n’en restait pas moins familier à toutes. De chaque côté de la pièce se trouvaient deux hublots apportant un peu de lumière. En même temps qu’elles choisissaient leurs couches, sœur Domitille et sœur Blandine ayant pris d’office celles des deux extrémités qui siégeaient face aux deux portes d’entrée, les marins portèrent les coffres qui passaient juste sous les lits. Le quartier-maître leur conseilla de toujours les sangler à leurs pieds afin de ne pas les voir bouger lorsque le navire tanguait.   

Armand de Pignerolle.

Une fois installées, elles remontèrent toutes sur le tillac suivi d’Armand de Pignerolle qui en fait n’allait jamais les laisser seules. Le second leur demanda de se rendre sur l’entrepont qui serait leur espace pendant le voyage lorsqu’elles se tiendraient à l’extérieur de leur chambre. À la minute où le capitaine annonça l’appareillage, les gabiers se mirent en branle déployant la voilure. Elles s’étaient regroupées près du bastingage et examinaient les marins s’agiter sur le quatre-mâts. Elles constatèrent qu’ils étaient plusieurs bâtiments à quitter les quais rouennais au même moment. Comme elles étaient intriguées, suite au questionnement de Catherine, le second qui était resté à leur côté leur expliqua qu’ils accompliraient le périple ensemble et formeraient un convoi afin de se protéger des pirates notamment. Les jeunes filles le regardèrent interrogatives ce qui fit sourire Monsieur de Pignerolle. 

Le fleuve était régulier et parfaitement navigable. Si Philippine, Catherine et Fortunée ne souffrirent guère du mal de mer, ses comparses commencèrent, elles, à ressentir les effets des flots sur leur organisme bien que le remous s’avérait faible. La première à se trouver en difficulté fut Rachelle qui restitua son déjeuner par-dessus bord. Théodorine et sœur Appoline ne furent pas longues à l’imiter. En dépit qu’elles-mêmes fussent un peu dérangées, sœur Blandine et sœur Domitille purent les aider. 

Ils étaient partis tôt le matin, profitant de la marée basse de l’océan et évitant ainsi la remontée du mascaret. Compte tenu de la navigation en escadre, qui obligeait les bâtiments à calquer leur vitesse de marche sur celle du navire le plus lent, le Capitaine supposait qu’il le leur faudrait entre deux mois à deux mois et demi pour effectuer la traversée afin d’atteindre les Antilles. Ils avaient commencé le périple au début de mai dans le but de rencontrer les alizés qui les pousseraient en douceur vers leur destination. Il comptait sur eux pour accélérer le voyage.

Fortunée de Langoiran

Philippine était restée sur l’entrepont avec Catherine et Fortunée alors que leurs camarades et les sœurs étaient allées s’allonger tant elles étaient dérangées par le tangage du voilier. La Seine n’était que courbes sinueuses entre vallées, falaises, coteaux, plateaux, étendue boisée et marais. Ce n’était que prairies où pâturaient chevaux, moutons et vaches, champs de blé et d’orge, mares et gabions, arbres fruitiers en fleurs, peupleraies et saules têtards, avec de belles maisons à contempler et un aperçu de la forêt royale. Les demoiselles accoudées au bastingage examinaient le décor alentour et le commentaient entre elles sous le regard intrigué du Capitaine et de son second. De son côté, Armand qui commençait à les comprendre n’était guère surpris de leur réaction, elles avaient passé la plus grande partie de leur vie au couvent. Elles découvraient ce qui les entourait et étaient étonnées par tout ce qu’elles observaient. 

Le soir venu, au moment de se coucher, le voilier naviguait toujours dans les méandres de la Seine. Le repas avait eu lieu en compagnie d’Armand, de son subordonné, Arnaud-François, du nouveau second, Pierre De Gassion, du médecin et du commissaire du bord dont elles firent la connaissance. Les trois jeunes filles et sœur Blandine, après avoir légèrement mangé, pour ne pas surcharger leur estomac, se rendirent ensuite au dortoir. Sur places, elles trouvèrent leurs comparses endormies sous le regard attentionné de sœur Domitille. 

Le lendemain matin, un rayon de soleil transperçant l’un des hublots se déposa sur le visage de Philippine la réveillant. Elle se leva et s’habilla. Force était d’observer que hormis ses deux amies, la plupart de ses compagnes se portaient toujours mal. Bien qu’assoupies, certaines gémissaient sous la douleur persistante. Discrètement, elle sortit de la pièce par souci de le signaler au docteur du vaisseau. Elle traversa la coursive et se retrouva sur le tillac puis monta sur l’entrepont. Elle constata qu’ils se trouvaient en mer. Découvrant le Capitaine sur le niveau supérieur, elle lui demanda où est ce qu’ils se situaient. Celui-ci lui expliqua qu’en fait ils naviguaient sur la Manche. Ils allaient faire voile entre l’île de Guernesey et de Jersey. Pour toute réponse, elle lui sourit. Elle avait en mémoire la carte, aussi elle savait à peu près où ils étaient. Elle s’assit sur le banc adossé à la paroi de la dunette. Alors qu’elle rêvassait attendant le docteur, François Revol, elle le vit passer la porte. Elle l’interpella et le sollicita. Comment pouvait-elle aider ses compagnes qui souffraient encore du mal de mer ? Celui-ci la rassura et lui proposa de l’accompagner afin de les soigner, car cela pouvait durer une quinzaine de jours s’il ne faisait rien. Il lui demanda de patienter et alla chercher le remède. Il ramena ce qu’il appelait de l’oxycrat dans un flacon soit un mélange d’eau et de vinaigre auquel il avait rajouté du miel pour le gout. Ils descendirent et donnèrent un verre de liquide à chacune. Le docteur leur expliqua qu’elles devaient en prendre plusieurs fois dans la journée pour stabiliser leur estomac. Très vite, sœur Blandine et Domitille se rétablirent et purent s’occuper en toute sérénité de sœur Appoline, de Rachelle et de Théodorine, qui furent plus longues à récupérer. Catherine et Fortunée n’eurent pas besoin du médicament, elles s’étaient complètement remises du peu de troubles que les remous avaient provoqué après une bonne nuit de sommeil. Passant devant la cabine d’Armand et de son subalterne, suivant les conseils de Philippine, il frappa. À sa stupéfaction, la jeune fille avait raison, l’un et l’autre se révélaient très mal. Le tangage en haute mer les avait effondrés. Philippine en avait rêvé.

***

Les jours s’écoulant le convoi contourna la Bretagne, parcourut le golfe de Gascogne et longea l’Espagne, puis sous l’emprise des alizés ils pénétrèrent au milieu de l’océan en direction de Saint-Domingue.

Au bout de quelque temps, force fut de constater que dans un si petit bâtiment le confort laissait à désirer. Aucune intimité  ne se révélait possible, la place réservée aux passagers y était très limitée. Tout le monde était serré comme des sardines, en particulier ceux et celles qui couchaient dans la « sainte barbe » à l’arrière du navire, là où elles logeaient. En plus des voyageurs et des membres d’équipage, le bateau contenait les marchandises et la nourriture pour la traversée, c’est-à-dire des provisions pour deux mois environ. Des animaux vivants tels les porcs, les moutons, les poules, les bœufs et les chevaux étaient parqués près des cuisines sous le gaillard d’avant, une partie de ceux-ci devant servir à la consommation à bord pendant le périple. Chaque espace était donc utilisé à son maximum.

 Pendant la traversée pour les jeunes filles, le quotidien s’avérait extrêmement monotone. Lorsque le temps le permettait, leur vie sur le voilier se résumait à de longues promenades sur l’entrepont, entrecoupées de jeux de société, voire de cartes pour les hommes, ainsi que de musique et de chant. Philippine s’adonnait plutôt à la lecture et rêvassait souvent. Catherine et Fortunée, quant à elles, conversaient et observaient les autres navires au hasard des rencontres sur l’océan. De son côté, Théodorine râlait et ruminait et Rachelle l’écoutait. Les sœurs, elles, passaient la plus grande partie de leur journée à prier. Au résultat, elles accomplissaient peu d’activités et se trouvaient désœuvrées. Les seuls moments où elles se divertissaient, c’était les repas. Tout comme le Capitaine et ses seconds, Jean de Miossens-Sanson, le commissaire de bord, chargé de la gestion des aspects administratifs du navire, avait effectué le voyage déjà par cinq fois jusqu’à Saint-Domingue et une fois en Louisiane. Il racontait aux jeunes filles et à leurs sœurs ce qu’il savait de ses endroits, le tout achalandé par les autres participants. Armand et Arnaud-François se mêlaient de leur mieux à la conversation vu qu’ils n’y étaient point allés. Cela brisait un peu la monotonie de la traversée et leur permettait de se renseigner sur leur nouveau pays. 

***

Les jeunes filles et les sœurs avaient été quelque peu perturbées, il n’y avait ni eau douce ni savon à leurs dispositions. Elles devaient pratiquer la toilette sèche. Henri Lamarche, le second, leur avait expliqué que l’eau douce était rationnée, pour la raison qu’elle s’avérait précieuse. Elle servait uniquement à rincer la nourriture et ainsi à la dessaler. L’humidité permanente au sein du voilier imprégnait tout. Il leur avait déconseillé de laver leur vêtement même avec de l’eau de mer, car il resterait humecté et surtout de ne pas les porter, cela provoquait de douloureuses infections cutanées. Elles se demandaient si elles détiendraient assez de linge pour se changer régulièrement. Cette situation, qu’elles n’avaient pas envisagée, rajoutait à leur inconfort lié à la proximité forcée. 

Sœur Domitille

Philippine ne disait rien, elle savait que pour les marins c’étaient pire  malgré les améliorations dans les soins préventifs. Ils aimaient leurs métiers de cela elle n’avait pas de doute. Elle avait été violemment réveillée un matin avant l’aube et elle vit ce qu’ils vivaient. Leurs vies se révélaient plus dures, ils étaient entassés dans des espaces encore plus restreints qu’elles, deux marins étaient amenés à partager le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une profonde obscurité. Ils avaient pour interdiction d’allumer des chandelles, qui de toute façon étaient trop onéreuses pour eux. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les sabords étant le plus souvent fermés. Les odeurs humaines se mélangeaient avec celles des animaux embarqués et confinés près d’eux afin de servir de nourriture, nourriture dont ils ne profitaient guère. Elle se détériorait vite et était proposée aux privilégiés dont Philippine et ses comparses faisaient partie. Ils devaient se contenter de biscuits et de salaisons qui rapidement grouillaient de vers. L’absence de légumes frais engendrait le scorbut qui pouvait décimer un équipage. Heureusement pour eux on les obligeait à boire du jus de citron qui limitait voire empêchait ce type d’épidémie de se propager. Mais ce jour-là, ce qui l’avait réveillé était un terrible châtiment qui allait être effectué, cela s’appelait une cale. L’homme qui avait volé un de ses supérieurs allait être précipité d’une vergue dans la mer au bout d’un filin et à l’autre bord par un autre filin qui le ramènerait à la surface après être passé sous la quille du bâtiment. Elle savait qu’il allait mourir. Elle se leva pour alerter, mais elle tomba sur Armand qui lui demanda de rester dans la chambre. Elle lui expliqua ce qui allait se survenir. Il connaissait déjà la situation, la punition avait commencé, le marin se trouvait sous la quille. Philippine s’effondra dans ses bras. Il la consola comme il put. Cela réveilla sœur Domitille qui se précipita et jeta un regard mauvais au capitaine. Il lui laissa la jeune fille. Philippine apprit à la sœur ce qui se passait, mais celle-ci la mise en garde contre l’homme. « — Oh! sœur Domitille, nous ne risquons rien avec Armand. Il n’y a aucune inquiétude à avoir. » La sœur resta surprise devant cette affirmation dont elle saisissait le sous-entendu. Les bruits de la scène réveillèrent tout le dortoir, sans parler d’Armand, Philippine du s’expliquer. Elles ne bougèrent pas et attendirent que le capitaine les autorise à sortir de la pièce. 

***

Quand les voiliers s’approchèrent de Saint-Domingue, la tradition voulait que lorsque l’on passait pour la première fois le tropique du Cancer, on se soumette au baptême du bon Tropique. Le Capitaine ne fit pas participer les filles à la cassette et les sœurs, cela aurait été indécent. Ne furent concernés par ce baptême qu’Armand et Arnaud-François en plus des nouveaux marins. Cela amusa tout le monde.

Le convoi avait mis que cinquante jours pour accomplir la traversée, c’était le quinze juin. Le Capitaine du Mercure était très satisfait hormis le drame de la punition, tout s’était bien déroulé, il avait même suffisamment plu pour alimenter les tonneaux d’eau douce. Ils allaient s’arrêter à Cap-Français afin de charger la marchandise dévolue à l’île, pendant ce temps ses voyageuses rejoindraient la compagnie Notre-Dame. Elles pourraient ainsi se reposer. 

Amarré sur les quais de la ville, le capitaine envoya un de ses seconds prévenir le père Boutin. En retour, deux carrioles vinrent les chercher. Les jeunes filles et les sœurs furent reçues par la révérende mère Marie de Cambolas au sein de la nouvelle fondation. Le lieu se situait sur une éminence dominant la ville du Cap-Français, en face de la résidence des Pères Jésuites, dont il était seulement séparé par la largeur de la rue. Une magnifique allée d’arbres y conduisait et répandait une fraîcheur appréciée dans un pays aussi chaud que celui-ci. De toute évidence, l’établissement ne détenait pas encore la forme qu’il devait avoir. Les édifices de cette abbaye ne s’avéraient ni solides ni proportionnés. Le couvent se débattait avec des bâtiments insuffisants. Philippine de suite pressentit les problématiques qu’allaient rencontrer les sœurs de cette nouvelle congrégation. Un nombre certain allait mourir des maladies tropicales qui se multipliaient dans la région. Elle en fit part à sœur Blandine, sachant que cette dernière obtenait, elle aussi, des prémonitions. Elle lui garantit qu’elle en parlerait à la mère supérieure. 

Le premier acte que réalisa Philippine et ses comparses, ce fut de nettoyer leur vêtement ainsi qu’elle-même. Elles furent soulagées de se sentir enfin propres. Elles reprirent le rythme du couvent ponctué de messes et de prières.  

Philippine de Madaillan

Entre le navire et l’abbaye, elles avaient vu peu de choses, mais assez pour deviner ce qu’allait être leur prochaine vie. Sur les quais, elles avaient découvert un grand mélange d’individus dont beaucoup se révélaient de couleur. Les plus riches étaient accompagnés de serviteurs noirs. Elles avaient été un peu décontenancées par ce constat même si elles avaient entendu parler de l’esclavage et de la probabilité d’en posséder par le biais de leur futur mariage. Philippine comme Fortunée n’en avaient pas apprécié l’idée et elles comptaient bien en avoir le moins possible. Catherine n’avait pas bien  réalisé ce que cela engendrait et n’avait pour objectif que de découvrir le bon parti. Elle avait du mal à attendre ses amies tant elle se trouvait inquiète pour son avenir. Quant à Théodorine, en détenir lui convenait fort bien, cela démontrerait sa richesse, Gabrielle se contentait de la suivre. Elles en parlaient entre elles envisageant leur prochaine vie.

Elles apprécièrent leur court séjour au sein de ce couvent, elles avaient pu respirer, car elles n’étaient pas serrées les unes contre les autres. Lorsqu’il fallut repartir, Philippine ne se sentait pas très à l’aise. Elle avait été interpellée dans la nuit par son animal gardien envoyé par son ange, Jabamiah. Il l’avait informée de ne pas avoir peur de la continuité de son voyage, cela supposé qu’il y allait avoir un problème.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 008

L’illumination

Philippine de Madaillan

Quelle étrange sensation, elle flottait au milieu de nulle part. Cela ne lui faisait point peur. Elle voyageait vers un lieu inconnu, elle n’était même pas sure qu’il exista. Elle n’entrevoyait rien devant elle. Elle se laissait emporter. Elle n’identifiait rien. Elle entendait le doux son d’une myriade de cloches dont elle se rapprochait. Au bout d’un certain temps, elle se sentit descendre, mais elle avait beau regarder vers le bas, elle ne visualisait point d’endroits. Tout à coup, elle réalisa qu’elle marchait sur un sol ferme, un plancher visiblement. Le lieu se révélait tellement sombre qu’elle posait un pied l’un devant l’autre à l’aveugle. Une lueur apparue, Philippine devina face à elle une entité. Elle pensa de suite à celle qu’elle entrevoyait, mais qu’elle ne percevait jamais vraiment. Étonnamment, cette fois-ci, elle se trouvait là, sous ses yeux, elle l’apercevait avec netteté. Elle avait l’impression de se voir. Ce n’était pas l’effet d’un miroir. Elle se révélait un peu plus grande que la créature éthérée. Les cheveux de celle-ci étaient plus clairs et quelques différences dans la forme du visage l’assuraient qu’elle ne se regardait point dans un reflet, mais qu’elles se ressemblaient. La jeune fille s’avérait troublée, que se passait-il ? Pourquoi lui apparaissait-elle ?

« — Bonjour Philippine, je suis consciente que tu ne me connais pas. Je suis informée de ton départ, aussi je dois te raconter mon histoire, tout au moins une partie. Tout d’abord, sache que je suis ta mère. »

***

Anne Bouillau-Guillebau

Comme toute jeune fille de bonne famille, elle avait été élevée au couvent. Si elle n’était pas de la noblesse, Anne Bouillau-Guillebau, fille de parlementaire, elle faisait partie de la haute bourgeoisie bordelaise. Outre la demeure au sein de la ville, la famille détenait deux propriétés contenant des vignobles. La fortune familiale s’avérait probante, la jeune fille possédait une belle dot. Son mariage se réalisa presque immédiatement à la sortie du couvent, car le futur époux avait été accepté et agréé par la famille. Les unions étant avant tout un arrangement entre les parents des deux  familles, il était conclu en considérant la position, les convenances de rang et la fortune. Le choix avait donc été effectué par avance, sans qu’Anne fût consultée. Monsieur et madame Bouillau-Guillebau désirant s’approcher de l’aristocratie, ils avaient décidé de la marier avec un héritier des Madaillan. Ne pouvant obtenir une union avec l’ainé des fils, ils se rabattirent sur le benjamin, Horace de Madaillan. 

Comme il se devait, à peine sortie de l’abbaye, Anne eut droit à des fiançailles. La famille Langoiran fut invitée par les Madaillan dans leur propriété de l’Entre-deux-mers. Accompagnée de ses parents et de ses deux frères, elle découvrit la demeure construite par le père de son futur époux à côté des restes de leur vieux château moyenâgeux. Elle trouva le lieu charmant, ce qui la rassura, car elle était supposée venir vivre dans le domaine. Ils ne furent accueillis que par les parents de la famille, le fils ainé siégeant à Versailles au sein de la maison militaire du roi de France. Elle fut présentée à celui qui allait être son conjoint dans la pièce aménagée en salle de réception. Elle le considéra d’emblée adorable. Horace était un joli garçon âgé de vingt ans. Il se comporta aussitôt avec délicatesse et amabilité. De son côté, il estima de suite qu’il avait beaucoup de chance, puisqu’elle s’avérait plus que ravissante. La journée se déroula avec harmonie et elle plut à tous. Bien qu’elle eut quinze ans, le mariage fut validé. Il s’effectua à l’église Saint-Projet six mois plus tard, au mois de novembre, car on se devait d’attendre ses seize ans et mettre à jour la garde-robe de la future mariée. La maison fut envahie par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l’encombrement des pièces d’étoffe, des fleurs, des dentelles apportées, par le travail des couturières à son trousseau.

Le jour venu, à l’issue de la messe accomplie pour l’union, les deux familles se réunirent pour un grand repas au sein de la demeure des Bouillau-Guillebau. Anne fut plutôt décontenancée par les plaisanteries quelque peu grivoises de certains invités qui jouaient avec sa pudeur. Elle n’y était pas habituée. Dans le milieu de l’après-midi, les époux prirent congé, car il était d’usage d’aller consommer le mariage dans son domaine. 

***

Les premiers mois de leur vie de couple se déroulèrent merveilleusement bien. Anne était couverte d’attention par son époux et ses beaux-parents s’avéraient extrêmement aimables. Elle fut pourvue, à peine arrivée, d’une Chambrière, Louise Delmart, et d’une suivante Rosemarie Bourdieux avec qui elle s’entendit de suite. Tous les jours avec sa belle-mère, madame Bertaud du Chazeau, et leurs suivantes, Anne arpentait le territoire. Elle profitait du merveilleux jardin, du petit bois de chênes et de hêtres ainsi que des collines environnantes plantées essentiellement de vignes et de blé. De son côté, Horace s’occupait du domaine pendant que son frère ainé, Paul-Louis, remplaçait son père à Versailles. Hormis se consacrer à la propriété, Horace était lié au parlement de Bordeaux par l’intermédiaire de Raymond Dalon, Vicomte de Benauges, un proche de son père, auprès duquel il jouait les secrétaires. Il l’accompagnait régulièrement jusqu’au Palais de l’Ombrière. 

Anne Bouillau-Guillebau

Un semestre après leur union, un matin, Anne se rendit compte qu’elle était enceinte, et avec joie l’annonça à son époux et à ses parents. Horace comme elle souhaitait avoir un garçon, elle priait pour être exaucée. Malheureusement, cet espoir, ce bonheur, s’avéra de courtes durées, elle le perdit avant la fin du troisième mois. Sa belle-mère et sa mère essayèrent de la rassurer, lui affirmant que c’était assez courant la première fois. Son conjoint, quant à lui, lui certifia qu’il saurait patienter jusqu’au suivant. La fausse couche attrista toutefois la jeune fille, mais elle reprit le cours de sa vie d’autant que personne n’avait changé d’attitude à son encontre. 

Le doux et agréable été lui permit de se reposer. Elle reprit confiance en elle et recommença à espérer. Le temps des vendanges arriva, Anne pour la première fois vivait cette activité  cruciale pour tous les propriétaires. Horace lui expliquait chacune des phases. Elle fut surprise par le foulage des grains. Elle suivit la mise en tonneaux, bien sûr la mise en bouteille était pour les récoltes précédentes. Lorsque toutes les étapes de la vinification furent effectuées, les Madaillan organisèrent une fête. Ils commencèrent par participer à celle des métayers puis ils se rendirent dans leur demeure pour leur propre festivité. À leur arrivée, leurs invités s’engageaient vers le château. Anne pour la première fois joua les hôtesses avec sa belle-mère. La réception se déroula fort bien, dans une grande gaité, c’était une bonne année pour les récoltes. 

Le lendemain, Anne réalisa que sa belle-mère était fort fatiguée. Elle supposa que c’était la soirée de la veille, mais cela ne s’arrangea pas dans les jours qui suivirent. Elle ne parlait pas de ses douleurs, aussi Anne ne disait rien. Elle la soutenait en tout, le plus discrètement possible, et évitait les longues promenades prétextant qu’elle-même était exténuée. Elles se contentaient désormais de marcher de la demeure au portail de la propriété. Le temps passa et sa santé ne s’améliora pas. Elle finit par se trouver mal et tomba sur la terrasse. Monsieur de Madaillan fit venir un médecin, mais celui-ci se retrouva impuissant devant l’affection qui la rongeait. Il ne put que l’apaiser. 

Les jours s’écoulèrent, laissant la malade alitée. Tous s’inquiétaient, personne ne savait vraiment quoi accomplir. À l’intérieur de son corps, quelque chose de nocif se développait. Tous étaient désarçonnés, car aucun n’avait connaissance d’une solution pour la soigner, voire la soulager. À la surprise du jeune couple, cela ne s’arrêta pas là, monsieur de Madaillan-Saint-Brice contracta un mauvais rhume épidémique, plusieurs personnes dans son entourage l’avaient elles aussi attrapé. Pris de fortes fièvres, il dut comme son épouse rester allonger. Anne s’occupait d’eux avec les serviteurs, le docteur s’avérait quelque peu dépassé par les évènements. Chacun faisait de son mieux, mais la condition des souffrants ne s’améliorait pas. Elle s’aggravait de jour en jour. À la surprise de tous, cela finit de façon dramatique. Ce fut madame Bertaud de Chazeau qui décéda la première, une semaine plus tard son époux, monsieur de Madaillan-Saint-Brice, la suivit. Tous se retrouvèrent mortifiés.

Le plus durement touché par la situation s’avéra Horace. Anne l’entoura de son mieux essayant d’alléger son chagrin. Son frère ne put atteindre dans les temps l’enterrement de sa mère, il arriva par hasard pour celui de son père. Il ne parut pas affligé, il ne montra rien. Les funérailles de son parent passées, il était devenu le Vicomte de Madaillan-Saint-Brice, il repartit pour Versailles.

***

Juin 1714, 

Horace de Madaillan

Horace partit pour Paris avec Raymond Dalon, comte de Benauges pour signifier au roi par l’intermédiaire du régent que l’enregistrement de la bulle Unigenitus au Parlement de Bordeaux ne suscitait pas d’agitation particulière. À sa grande surprise, le comte de Benauges le fit patienter fort longtemps, plus de deux mois. Il profitait de son séjour parisien pour rencontrer ses connaissances, fréquenter les salons et les voyages aller comme retour furent très longs. Il reparut à la fin du mois d’août, juste au moment des vendanges. 

Pendant l’absence de son époux, le hasard avait ramené le nouveau vicomte, Paul-Louis. Il était revenu dans sa demeure, la première semaine du départ de son frère. Anne s’en serait bien passée, elle n’avait jamais apprécié son beau-frère et jusque là elle l’avait peu vu. Elle n’aimait pas chez lui le manque de délicatesse de ses réponses, l’agressivité de ses injonctions et la suffisance qu’il étalait aux yeux de tous. Anne n’avait pas le choix, il se trouvait dans sa demeure et bien évidemment, il ne l’avait pas prévenu du temps de sa présence. Elle se dut de partager le premier soir son souper avec lui. Afin de ne pas se retrouver en tête à tête avec lui, elle demanda à sa suivante de se joindre à eux. Avec un air assez indifférent, Paul-Louis lui posait des questions sur ce qui était survenu pendant ses absences. Cette conversation mettait mal à l’aise la jeune femme, car elle lui remémorait plus d’un moment de tristesse. Le repas fini, elle s’excusa et se retira au grand désappointement du vicomte. Il trouvait sa belle-sœur extrêmement charmante et il sentait bien qu’il ne la séduisait pas. Cela le frustrait et faisait monter en lui une sourde colère. 

***

Devant sa coiffeuse, Anne réfléchissait tout en laissant Louise défaire son chignon pour faire de sa chevelure une tresse. Elle lui avait déjà enlevé sa robe de jour et l’avait aidé à enfiler sur sa chemise sa robe volante d’intérieur. Fin prête pour aller se coucher, sa réflexion l’ayant décidé à se rendre chez ses parents le lendemain, elle en fit part à sa chambrière et lui permit de partir. N’ayant guère sommeil, elle se dirigea vers sa table de nuit afin d’y quérir son livre. Derrière elle, la porte se rouvrit. Elle se retourna pensant voir sa chambrière. «  Vous avez oublié quelque chose, Louise? Ah! C’est vous Paul-Louis. Puis-je savoir pourquoi vous pénétrez dans ma chambre? »  Pour toute réponse, il l’attrapa par les épaules et la poussa sur son lit. Elle fut décontenancée. Il l’écrasa de tout son poids et essaya de l’embrasser. Visiblement, il avait bu, son haleine transpirait l’alcool. Elle se débattit et cria, mais il lui apposa la main sur la bouche. Il releva sa chemise après avoir dégagé sa robe volante. Elle avait beau se démener, la force de Paul-Louis l’empêchait de se libérer. Comme elle ne se laissait pas faire, il finit par la gifler à plusieurs reprises violemment. Sous les chocs, elle s’évanouit. Ce qui suivit, elle ne le réalisa pas tant elle demeurait inconsciente. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, sa chambrière se trouvait à ses côtés. Elle ne pouvait savoir que cette dernière avait remis de la décence dans sa tenue. 

Louise avait compris tout comme Rosemarie ce qui se passait. Elles étaient arrivées en courant, elles voulaient entrer pour arrêter l’agresseur, mais elles avaient été bloquées par le valet du vicomte. Elles s’étaient retrouvées impuissantes devant le drame. Quand le vicomte sortit, il les fusilla du regard et les bouscula toujours empli de colère. Elles pénétrèrent en pleurs dans la chambre de leur maîtresse, ce qu’elles virent les dévasta. Elles firent de leur mieux pour remettre de l’ordre dans sa mise et la replacèrent correctement sur sa couche, avant que Anne ne revienne à elle. 

Au moment où celle-ci ouvrit les yeux, elle vit Louise. Elle lui sourit tristement. Tout son corps lui disait qu’elle avait été violée. Elle s’avérait  honteuse de cet outrage et ravagée par la situation. Rosemarie pénétra dans la pièce avec quelque chose à boire, elle était allée à la cuisine faire un thé. La cuisinière et la servante, qui l’aidait, baissèrent leur regard à son arrivée, car elles avaient entendu les cris de sa maîtresse et avaient compris ce qui était survenu. Il ne fallut pas longtemps pour que tout le personnel de la demeure en soit informé. Dans la journée du lendemain, Paul-Louis partit pour Bordeaux puis pour Versailles sans repasser par son domaine.

***

Décidément, Horace n’aimait pas les mondanités. Il s’avérait conscient que dans sa société c’était incontournable, mais il s’en serait bien passé. Il était comblé à l’idée de rentrer enfin chez lui, de retrouver son épouse et son domaine somme toute celui de son frère. En héritage, il avait obtenu quelques terres adjacentes et une petite maison, mais rien qui ne vaille la propriété familiale. Lorsqu’il arriva dans la demeure, il découvrit sa femme et l’étrangeté de son comportement. Alors qu’il se révélait  heureux de la revoir, il la trouva très sombre. Elle semblait gênée par sa présence. Il s’était visiblement passé quelque chose pendant son absence, mais il ne devinait pas ce que cela pouvait être. Anne paraissait déprimée, voire affligée. Pourtant, pour être passé par Bordeaux, il savait que toute sa famille se portait bien. Il fit comme si de rien n’était. Il espérait réussir par connaitre le sujet de cet état. Il réalisa que le personnel aussi ne se comportait pas avec lui comme d’habitude. Beaucoup s’arrangeaient pour ne pas croiser son regard. Cela le taraudait. Que s’était-il passé ?

Comme tous les matins, Horace enfilait sa chemise avec un gilet garni de poches basses, une culotte courte, une longue veste. Celle-ci était en brocart, très ajustée en haut, et au bas, elle s’évasait loin du corps, laissant une place à l’épée pour descendre jusqu’au genou. Ses manches étaient près des bras et décorées. Des chaussures plates et noires avec une boucle terminaient sa tenue. Son serviteur l’aidant à se préparer, alors qu’il lui nouait sa cravate, il finit par lui poser une question. « —Armand, par hasard, tu ne serais pas instruit de ce qui passe dans la maison, depuis notre retour je trouve que tout le monde se conduit étrangement. » Le valet personnel d’Horace se sentit mal à l’aise. Louise attristée par la tragédie lui avait raconté ce qui s’était passé pendant leur absence et il savait désormais ce qui était arrivé à sa maîtresse. « — C’est peut-être monsieur, car votre femme est tombée enceinte. » Anne attendait un enfant et elle ne lui avait rien dit. Quelque chose n’allait pas, elle aurait dû être heureuse de le lui annoncer. Il s’était passé un drame pendant son éloignement. « — Par hasard, tu n’en saurais pas plus.

— Monsieur, je ne suis pas sûr de pouvoir vous le dire. C’est extrêmement gênant.

— Grand dieu, qu’as-tu appris?

— Le résultat vient du fait que votre frère a forcé votre épouse pendant votre absence. C’est pour cela qu’elle le garde pour elle.

— Mon frère a violé ma femme! Laisse-moi seul, Adrien! »

Le valet sortit, ce dernier n’était pas sûr d’avoir exprimé de la bonne manière la situation. Comment aurait-il pu le dire de toute façon ? Tout le monde en était informé sauf son maître. 

***

La soirée se déroulait dans un salon bordelais, au sein de l’hôtel particulier du vicomte de Benauges. La plupart des notables de Bordeaux étaient présents, aussi la foule s’avérait dense. Anne n’avait pas voulu venir, elle se sentait fatiguée. Il n’effectua aucune réflexion, il était malheureux. Il n’avait pas osé lui dire qu’il savait et de son côté elle n’avait pas partagé sa situation. Il faudrait bien qu’un jour elle lui fasse part de sa grossesse. Tout en écoutant l’intendant, Guillaume-Urbain de Lamoignon de Courson, qui expliquait au milieu d’un groupe ses projets pour la ville, il ruminait sur sa vie. Il fut interrompu dans son introspection par une de ses connaissances, Bertrand de Treuil de la Merrandière. «  Vous savez mon ami, j’ai croisé votre frère hier au soir.

— Ah! vous avez plus de chance que moi. Par hasard, vous ne seriez pas informé où il loge. J’ai deux ou trois choses à lui dire.

— Si, bien sûr. Il loge à l’hôtel particulier des Drouillard qui se trouvent dans leurs terres.

— Ah! très bien, j’irai lui rendre visite demain. » En fait, il prévoyait de s’y rendre le soir même. Dès que le bal commença, il s’éclipsa. La demeure des Drouillard se situait à deux rues de là, il s’y retrouva en peu de temps. Il frappa à la porte, un valet vint ouvrir supposant découvrir le vicomte de Madaillan-Saint-Brice. Il fut très surpris de trouver son frère qu’il connaissait. « — Bonjour, Édouard, excusez-moi, mais il faudrait que je  voie mon frère.

— Monsieur, celui-ci n’est pas encore rentré. 

— Puis-je l’attendre?

— Bien sûr, monsieur, voulez-vous me suivre au salon à l’étage?

Vicomte Louis-Paul de Madaillan-Saint-Brice

— C’est aimable à vous Édouard. » Une fois installé, le valet lui servit un verre de vin et lui laissa la bouteille au cas où. Horace commença à faire les cent pas. Comme il avait chaud, il ouvrit la porte-fenêtre donnant sur le balcon. Il avala deux trois verres pour passer le temps. Il sursauta à l’entrée de son frère. « — Que fais-tu là Horace?

— Tu n’en as pas une petite idée?

— Je ne saisis pas pourquoi tu viens me voir.

— À ton avis, tu ne te serais pas permis quelques privautés avec mon épouse, voire plus.

— Je n’ai pas souvenance d’avoir été amené à l’obliger à quoi que ce soit…

— Comment oses-tu, tous les gens de la maison ont entendu et sont conscients de ce que tu as fait. »

Il n’avait pas fini sa phrase qu’il lui projetait son poing à travers la figure. Celui-ci l’esquiva et le renversa. Horace réagit de suite et le retourna passant sur lui et lui envoyant des coups sur le visage. En dehors de la pièce, Édouard et un autre valet se demandaient s’ils devaient entrer pour les séparer, car visiblement ils se battaient, mais ils préférèrent ne pas s’en mêler. Dans le salon, les deux frères continuaient à se frapper. Paul-Louis se releva repoussant Horace. Celui-ci de colère se précipita sur lui, mais ce dernier l’évita. Il perdit l’équilibre et se retrouva sur le balcon, son frère sans hésitation le culbuta et le fit basculer par-dessus la balustrade. Un silence régna un certain temps, puis Paul-Louis sortit de la pièce. « — Vite, mon frère s’est jeté par-dessus la rambarde du balcon. » Ils descendirent en courant et trouvèrent Horace mort au bas de l’hôtel particulier, sur les marches de l’escalier de l’entrée. Paul-Louis fit semblant de s’effondrer et se lamenta sur le drame prétendant que son frère était saoul et ne savait pas ce qu’il faisait. Il n’avait d’ailleurs rien saisi de son échange d’autant qu’il était ivre. Il n’avait pas compris sa violence. 

Lorsque la police de la ville arriva sur les lieux, Paul-Louis répéta la même chose, comme il était le vicomte de Madaillan-Saint-Brice et qu’il faisait partie de la garde royale, personne ne douta officiellement de ses dires. Le seul qui trouva cela injuste fut Édouard qui avait entendu toute la conversation, mais il ne pouvait ni rien dire et ni rien faire.

***

L’enterrement d’Horace se déroula à l’église Notre-Dame de Sauveterre-de-Guyenne. Anne toute de noire vêtue était effondrée, sa vie devenait un drame, un puits sans fond de désespoir. Seuls sa famille et ses serviteurs s’avéraient présents, le frère du défunt se révélait absent. Il avait dû regagner son régiment. Anne n’avait aucun doute, au vu des retours qu’elle avait eus par le biais de sa mère, c’est Paul-Louis qui avait trucidé son époux. Les gens de la maison pensaient la même chose, ils étaient choqués et déroutés. Ils se rendirent tous au caveau familial où le corps du trépassé fut incorporé au côté de ses parents. C’était tragique. Madame Bouillau-Guillebau proposa à sa fille de l’emmener avec elle à Bordeaux, la jeune femme refusa. Elle soutint qu’elle était épuisée par sa grossesse, sa mère lui annonça qu’elle allait faire faire ses malles et qu’elle revenait lui tenir compagnie. Anne allait répondre que ce n’était point utile, elle ne lui laissa pas le choix. 

***

Philippine était tétanisée par ce qu’elle voyait, ce qu’elle découvrait. Sa naissance était le fruit de tant de violence. Elle comprenait mieux pourquoi tous se révélaient indifférents à sa venue et pourquoi elle n’aimait pas son oncle qui dans les faits était son père. « — Je t’ai montré tout cela, Philippine, car Paul-Louis va être puni aussi il n’est peut-être pas utile que tu quittes la région.

— Entité maternelle, je n’ai pas le choix. Outre que mon oncle a signé le contrat, j’ai entraîné mes amies. De plus, je doute vouloir rester sur les lieux de tous ses drames.

— Je comprends, sache seulement que, quelle que soit la colonie que tu atteignes, tu finiras par apprendre ce qui va lui arriver. »

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

L’orpheline/ chapitre 006 et 007

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Chapitre 006

Un premier tournant 

Catherine de Rauzan

L’orage sur le matin avait évacué vers l’est. Quand arriva le carrosse, Marie Sophie de Rauzan jeta un œil à la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon central du bâtiment que les rayons du soleil baignaient. Elle était quelque peu contrariée, elle se serait bien passée de tout ce remue-ménage. Elle se devait d’organiser l’enterrement de son mari. Le décès de son époux ne l’avait guère affligé, cela faisait longtemps qu’il ne s’intéressait plus à elle. Il était mort suite à un malaise qui l’avait fait tomber de cheval en revenant de Bordeaux. Il ne s’était pas remis de sa chute et avait mis plus d’une semaine à quitter la vie. Elle avait presque trouvé cela trop long même si elle ne s’en était point préoccupée.

C’était le frère puîné de son époux qui avait décidé d’aller chercher ses deux filles au couvent et de prévenir ses deux garçons, Isidore qui avait intégré l’armée royale et Paul-Marie, qui était entré dans les ordres dans un monastère bordelais. Pour l’instant, le seul à être revenu était ce dernier, il était devenu moine à l’abbaye de Sainte-Croix, il ne se situait donc pas loin. Leur sœur aînée, Marie-Madeleine Denys, femme d’un membre d’une famille de parlementaires et vivant au Château de Cérons, était arrivée la veille suite à la nouvelle. Elle se serait bien passée du retour de sa progéniture.

Elle avait eu douze grossesses, six enfants avaient survécu. Après toutes ses souffrances, une nouvelle douleur avait surgi au fil du temps. Elle subissait une surcharge pondérale. Elle se révélait pour ainsi dire aussi large que haute et était essoufflée au moindre mouvement. La plupart de ses enfants ressemblaient à leur père, ils étaient grands et minces. Un seul lui ressemblait, c’était son fils aîné, l’héritier du titre et du domaine, François-Xavier. Les autres ne l’intéressaient guère, elles les avaient même peu vus à peine nés, ils avaient eu une nourrice puis une gouvernante et les filles avaient reçu leur éducation du couvent. Elle n’avait guère de considération pour eux d’autant qu’ils avaient causé son martyre. 

*** 

Marie Sophie de Rauzan

La famille des vicomtes de Rauzan avait d’abord obtenu un château du roi de France Charles VII, pour leurs exploits à la fin de la guerre de Cent Ans. Le Château de Rauzan, qu’ils avaient délaissé depuis plusieurs générations, était un château fort médiéval construit au XIIIème siècle, lorsque l’Aquitaine appartenait à la couronne d’Angleterre, par le fameux roi-duc Jean Sans Terre, frère de Richard Cœur-de-Lion. Les vicomtes de Rauzan l’avaient reçu après le départ des Anglais et l’avaient déserté pour des terres plus riches, aussi la demeure familiale se trouvait désormais près de l’abbaye de la Sauve-Majeure. Le site du monastère se déployait à ciel ouvert sur plus de deux hectares clôturés d’un mur d’enceinte au cœur d’une vaste forêt entre les fleuves de la Garonne et de la Dordogne. Presque à l’abandon, les moines bénédictins de Saint-Maure en avaient pris possession et lui avaient redonné vie. Cela n’avait alors pas arrangé la famille de Rauzan qui avait grignoté le terroir et avait donc dû le rendre.

Le paysage s’avérait très vallonné et en dehors des vignobles le château était entouré d’une grande prairie et de beaux arbres. La propriété s’était rétrécie au fil des ventes de terres effectuées par le grand-père et le père afin de maintenir leur niveau de vie, tout d’abord à Versailles puis à Bordeaux. L’héritage se trouvait désormais réduit à une peau de chagrin. 

***

À peine ramener par leur oncle au sein de la demeure, Catherine et sa sœur Appoline se retrouvèrent dans leurs chambres d’enfants sous les toits. Cela démontrait bien le désintérêt de leur mère pour elles. Si son aînée ne se posait guère de question, Catherine, elle, ne comprenait pas pourquoi son oncle était venu les chercher. Elle espérait seulement que Philippine avait raison et qu’elle allait revenir à l’abbaye.

Abbaye de La Sauve-Majeure

La messe se déroula dans l’église Notre-Dame de l’abbaye. Outre la famille, des amis du défunt étaient venus de Bordeaux et des alentours. Catherine restait étonnée, le lieu se révélait rempli. Devant elle, au premier rang, se situaient sa mère, son frère et sa sœur aînée avec leurs conjoints. Les autres enfants avaient été relégués à l’arrière-plan, cela ne faisait que confirmer le délaissement qu’ils avaient pour eux. Le curé n’en finissait pas de faire des louanges au sujet du défunt. La jeune fille avait conscience que certaines s’avéraient plus qu’erronées, elle soupçonnait de sa part un intérêt, mais elle ne percevait pas lequel, sachant que la famille ne détenait pour ainsi dire plus de richesse. Une fois la célébration achevée, ils suivirent la bière jusqu’au cimetière. Le religieux accomplit une dernière bénédiction, puis les hommes qui portaient le cercueil le déposèrent dans le caveau familial. Comme le voulait la tradition, les personnes venues à l’enterrement furent accueillies au château. Catherine trouvait cela interminable. Elle ne conversait avec personne, car nul ne savait qui elle était. Le seul invité qui s’adressa à elle la prit pour une servante. Elle dut le remettre à sa place, bien sûr elle était consciente que c’était dû à sa mise.

***

Le souper fut lugubre pour Catherine. Il n’y avait que la famille et leurs conjoints et tous parlaient de personnes qu’elle ne connaissait pas, aussi cela n’avait aucun intérêt pour elle. Sa sœur, comme elle, se contentait de manger. Les quatre enfants venus pour l’enterrement repartaient le lendemain. Le repas fini, son oncle et son frère aîné retinrent Catherine. Elle fut surprise, mais elle obéit. « — Catherine, ce que je vais te dire est contrariant. Père ne m’a guère laissé d’argent, aussi je ne pourrais te doter. Tu vas bien sûr retourner au couvent, il avait payé tes deux prochaines années. Ensuite, tu reviendras au château. » La jeune fille debout devant ses interlocuteurs resta sidérée, son frère était en train de lui expliquer qu’elle allait devenir vieille fille. C’était pour elle le comble de l’injustice. Elle demeura stoïque gardant en elle sa colère. La seule chose qui la rassurait c’était qu’elle regagnait l’abbaye et qu’elle allait revoir ses amies. Elle n’avait aucun doute, Philippine allait lui donner la solution quant à son avenir. 

Chapitre 007

Le deuxième tournant, un début de solution

Philippine de Madaillan

Les trois amies avaient patienté deux années avant que Philippine détienne un début de solution quant à leur avenir. Lorsque Catherine était rentrée de l’enterrement de son père, son amie avait essayé de la rassurer, lui confirmant qu’elles quitteraient toutes les trois ensemble l’abbaye, mais elle ne savait pas pour où ni comment. Chaque fois qu’elle rencontrait une entité, elle n’était pas concernée, pas plus que ses compagnes. Elle avait ainsi appris le départ de sœur Domitille, l’arrivée de sa remplaçante sœur Geneviève. Elle avait été informée des vœux de la sœur de Catherine, Appoline et le fait qu’elle suivrait sœur Domitille au couvent de Rouen et de là toutes les deux se rendraient ensuite à celui de la Nouvelle-Orléans.

***

Elle laissait courir ses doigts sur la harpe et en pinçait les cordes pour en tirer les notes tandis que sa voix cristalline s’élevait en un chant harmonieux. Philippine était restée seule dans la salle de musique. Elle répétait ce qu’elle pratiquerait pour la messe de Pâques. Alors que la douce sonorité, limpide, surprenante et puissante l’envoutait l’hypnotisait, elle rouvrit les yeux. Une présence se tenait dans le lieu. Son regard découvrit dans un coin de la pièce un ours assis qui l’écoutait. Elle sut de suite que c’était son gardien. L’animal avait changé d’espèce, cela paraissait l’amuser. « — Bonjour Gardien, je suppose que si tu te trouves là, c’est que tu as une nouvelle à me faire passer. 

— C’est juste Philippine, c’est l’ange Jabamiah qui m’envoie. Demain, ton oncle va venir s’entretenir avec la mère supérieure.

— Ah! C’est nouveau. C’est même la première fois depuis que je suis entrée au couvent. Et pourquoise présente-t-il?

— Il porte des contrats dont l’un d’eux notamment fera de toi « une fille du roi ».

— Une fille du roi? Qu’est-ce? Je suppose qu’il ne va pas faire de moi une princesse. 

— Bien évidemment que non. C’est le nom donné aux prétendantes auxquelles le roi fournit une dot, en échange elles doivent aller de l’autre côté de l’Atlantique à Québec en Haute-Louisiane afin de se marier. Mais ce ne sera pas ton cas, pendant le voyage tu deviendras « une fille à la cassette ».

— Et qu’est-ce donc?

— La même chose, mais la destination n’est pas tout à fait la même. Elle se situe plus au sud. C’est ce que l’on appelle la Basse-Louisiane.

— Mais que vont devenir Catherine et Fortunée, nous devions quitter le couvent ensemble.

— Elles vont te suivre, mais tu devras le demander à la révérende mère. »

Sur cette dernière phrase, le gardien se dissipa et disparut. Il avait visiblement donné tous les renseignements pour lesquels il était venu. Philippine resta un moment pour réfléchir. Elle s’avérait fort troublée de toutes ses nouveautés, elle se doutait bien qu’il allait se passer quelque chose, mais point d’aussi inattendu. Elle finit par se lever, elle secoua machinalement sa jupe de laine sombre afin de la remettre en place. Elle rangea sa harpe puis sortit de la pièce pour aller à la bibliothèque. 

***

Elle désirait prendre conscience où se situait son destin. Elle fut accueillie par sœur Julienne, la responsable des multiples livres contenus dans la pièce. Cette dernière ne fut pas surprise de la voir. La jeune fille se présentait régulièrement. Elle se révélait curieuse par nature et venait dans les lieux chercher ou approfondir des connaissances. Philippine la sollicita pour savoir si elle détenait un livre avec des cartes du monde et notamment de la Louisiane. La sœur fut étonnée, mais la guida vers un très grand livre édité par Nicolas de Fer, espérant y découvrir la demande. Quand Philippine examina les cartes où était dessiné le nouveau continent et qu’elle prit conscience de la distance qui le séparait de la France et en particulier de sa région, elle s’exclama sans vraiment y réfléchir. « — Mais comment réalise-t-on la traversée» La sœur la regarda et s’interrogea sur la remarque. Elle savait que la jeune fille pouvait connaitre l’avenir, elles en avaient parlé entre nonnes, ce n’était plus réellement un secret. Elle lui répondit, bien que ce ne soit pas une question. « — En navire, Philippine. Regardez dans ce livre il y a des dessins de vaisseaux effectuant ce type de traversée ». Elle l’attrapa, l’ouvrit et les lui montra. Philippine n’avait jamais été confrontée à ces informations dont elle n’avait jusque là pas eu besoin dans ses études. Elle allait partir si loin et sur un bâtiment qui semblait immense, le tout paraissait bien périlleux.

***

Philippine de Madaillan

Elle se devait d’en parler à ses compagnes. Elle ne pouvait faire autrement bien que le futur périple sembla fort dangereux. Elle se précipita au dortoir, c’était l’heure des devoirs, Catherine et Fortunée, comme il se devait, aidaient les plus jeunes. Philippine se joignit à elle en attendant le moment adéquat. Catherine de suite soupçonna quelque chose, son amie paraissait nerveuse. D’un froncement de sourcils et en dirigeant son regard sur celle-ci, elle alerta Fortunée. Philippine était visiblement troublée. Elles durent patienter pour savoir ce qu’il en retournait. Après la messe du soir, Philippine entraîna ses comparses vers la galerie du jardin d’agrément. À cette heure-là, le soleil se couchait laissant la place à la lune au milieu d’un ciel étoilé. Afin de ne pas être repérées par les sœurs, elles s’installèrent dans l’endroit le plus sombre. Philippine ne savait comment commencer tant la situation se révélait exceptionnelle. Elle remit l’une de ses mèches échappées de son chignon à sa place et se lança « — J’ai été avertie d’une nouvelle qui m’a stupéfiée et je l’avoue inquiétée. Je la partage avec vous, car il semblerait que vous puissiez être concernés. » Catherine et Fortunée furent surprises par le départ de la conversation, ce qui les intrigua. Où voulez donc en venir Philippine ? Cette dernière, courageusement, poursuivie. Elle se demandait comment ses compagnes allaient réagir. « — Mon oncle arrive demain voir la révérende mère afin de faire de moi une fille du roi ou une fille à la cassette. » Fortunée intervint la première. « — Mais cela va te conduire de l’autre côté de l’océan! Et en plus, c’est pour te marier avec une dot royale… Bien sûr, tu auras le droit de choisir ton futur époux. » Catherine resta ébahie, puis elle déclara. « — Tu crois que nous pouvons partir avec toi?

— Si vous le désirez, je peux le demander à la mère supérieure, puisque mon oncle va amener plusieurs contrats sur lesquels il n’y aura que le nom à mettre. Mais attention, le voyage peut s’avérer des plus périlleux. De plus, faut-il que ton frère le veuille ? 

— Pour cela, aucune inquiétude, que ce soit lui ou ma mère, ils ne savent comment se décharger de moi. Cette solution ne peut que les séduire.

— Et toi, Fortunée, es-tu intéressée?

— Bien sûr que je désire venir avec vous. Par contre, je ne suis pas sure que mon père acceptera. 

— Je peux voir avec la révérende mère si tu le souhaites. »

***

Au milieu de la matinée, sœur Dorothée se présenta essoufflée dans le bureau de la mère supérieure. Celle-ci fut étonnée, car elle avait frappé à la porte et avait pénétré aussitôt dans la pièce, ce qu’elle n’effectuait jamais. Elle attendait toujours qu’elle l’y autorise. « — Révérende mère, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice vient d’arriver et désire vous voir. » Cette dernière était très surprise, il n’était jamais venu, ni n’avait demandé d’information au sujet de Philippine. Elle le fit entrer, elle était emplie de curiosité. « — Bonjour, monsieur le vicomte, que puis-je pour vous? » Il se tenait devant elle, il s’était assis sans attendre qu’on le lui propose. L’homme se révélait très arrogant et sûr de lui, la mère supérieure de suite ne l’apprécia pas, mais elle n’avait pas le choix. « — Bonjour à vous révérende mère. Je viens vous voir au sujet de Philippine de Madaillan qui, comme vous en êtes consciente, est ma nièce.

— Voulez-vous que je la convie à notre entretien?

— Non, ce n’est pas utile. Je me retrouve là pour deux choses. La première, c’est au sujet de sa grand-mère. Vous ne le savez surement pas, mais elle est décédée aussi il n’y a plus personne pour s’occuper de ma nièce. Deuxièmement, je viens vous porter des contrats royaux, cinq exactement, pouvant faire de vos pensionnaires des « filles du roi ». Bien sûr, l’un des contrats est au nom de ma nièce. Je l’ai déjà signé. » Il posa les documents sur la table et il rajouta. « — Sur ce, je vous laisse. Mes salutations, révérende mère. » Elle n’eut pas le temps de répondre qu’il s’était levé et était sorti. Elle demeura stupéfaite de son comportement. Elle n’en revenait pas de son indifférence envers Philippine ni de son manque de courtoisie. Elle était étonnée que le roi relance cette histoire de « filles du roi ». Cela devait venir d’un de ses ministres, car à son avis ce n’était plus guère d’actualité. De toute façon, il lui restait maintenant qu’à aller chercher la jeune fille afin de l’informer de ces deux nouvelles et non des moindres. Elle demanda à sœur Dorothée d’aller la quérir. 

***

 Dans les minutes qui suivirent, Philippine se retrouva au bureau de la mère supérieure. Elle avait craint de rencontrer son oncle, elle n’aurait su dire pourquoi. Heureusement, quand elle était entrée dans la pièce, n’était présente que la révérende mère. Elle était instruite de ce qu’elle allait lui annoncer, du moins le pensait-elle, aussi qu’elle ne fut pas sa surprise d’apprendre la disparition de sa grand-mère. C’était donc pour cela que son oncle avait apporté les contrats. Elle était quelque peu attristée par le décès, mais d’un autre côté à part les quelques visites qu’elle avait reçues, à aucun moment, elle avait été conviée à se rendre dans l’une des demeures familiales. Elle n’était par conséquent pas effondrée. Après tout, elle avait été rejetée par l’ensemble de sa famille même si sa grand-mère avait essayé de réparer la situation. Sœur Élisabeth fut assez étonnée de son manque d’émotion, mais elle la comprenait. Sa condition était des plus injuste. Elle donna l’indication suivante qui n’était pas des moindres. Elle annonça à Philippine que son oncle avait établi un contrat faisant d’elle une « fille du roi ». « — Vous savez ce que cela veut dire? » La jeune fille acquiesça et demanda. « — Pensez-vous ma mère que Catherine et Fortunée pourraient obtenir le même contrat? Je vous sollicite, car bien sûr elles sont intéressées. »  La révérende mère sourit, bien évidemment elle en avait été informée. « — Comme tu t’en doutes Philippine, je dois écrire à leurs pères. Je vous ferai connaitre leurs réponses lorsqu’elles m’arriveront. Tu n’as pas d’autres demandes?

— Non ma mère, aucune.

 Bien, tu peux donc retourner à tes activités. »

*** 

Fortunée de Langoiran

Comme dans tous les parloirs religieux, celui-ci était séparé en deux par une grille garnie de rideaux de serge noire. Sœur Hélène, qui se trouvait être la responsable des lieux, avait autorisé Fortunée à aller de l’autre côté où patientaient ses parents. Au fond de la pièce en bois de chêne sculpté, assis sur une banquette, ils l’attendaient. Sœur Marguerite était venue la chercher et l’avait emmenée jusqu’au parloir. Elle avait laissé la jeune fille passer la porte de séparation entre les deux salles, puis avec sœur Hélène, elles avaient tiré les rideaux afin que la famille de Langoiran obtienne un peu d’intimité.

Fortunée s’assit en face de ses parents. Elle était consciente qu’ils avaient déjà parlé avec la mère supérieure, avec laquelle elle-même avait exprimé clairement son désir d’accompagner ses deux amies. Elle avait pris le temps d’expliquer à cette dernière qu’elle n’avait aucun avenir si elle restait dans la région, la fortune parentale s’étant effondrée. Elle devait donc se débrouiller par elle-même, et les contrats de « filles du roi » représentaient une opportunité. 

Après s’être salué, Monsieur de Langoiran entama la discussion. « — Comme tu t’en doutes, nous sommes venus nous entretenir avec la révérende mère suite à sa missive, nous stipulant que tu voulais devenir une fille du roi ». Cela nous a surpris d’autant que l’on pensait que notre roi n’en envoyait plus.

– Oui père. Mais l’oncle d’une de mes amies a ramené plusieurs contrats de Versailles. Comme je suis consciente des difficultés financières de notre famille, j’ai songé que c’était une bonne solution.

— Tu as évidemment raison, mais j’avoue que je ne suis pas emballé par cette idée. Effectivement, cela te donne une chance de mieux construire ta vie. Ce qui m’inquiète, c’est notamment la traversée et de plus le fait de te savoir si loin.

— Je comprends bien père, mais vous n’allez pas pouvoir me doter et je n’ai nulle envie d’être une nonne. De toute façon, il faut de même une dot pour entrer dans les ordres même si elle est moindre. C’est pour cela que j’ai demandé à faire partie du groupe. 

— Si cela est ton désir, nous allons acquiescer à ta requête. Si j’ai bien saisi, vous partez début mai, aussi nous n’aurons guère l’occasion de nous revoir. J’ai donné une somme d’argent afin de te faire fabriquer une robe digne de ce nom. Ta mère et moi te souhaitons bonne chance.

Ils l’embrassèrent et là quittèrent, en fait le père de Fortunée avait déjà signé le contrat.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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L’orpheline/ chapitre 003 deuxième partie et 004

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Chapitre 003

Le couvent

mère Élisabeth, mère supérieure

Le couvent se révélait immense, il détenait une église, deux sacristies, quatre corps de logis principaux. Les bâtiments conventuels comprenaient un étage et un niveau sous combles, ils étaient édifiés et s’organisaient autour de la cour centrale qu’était le cloître. L’ensemble possédait plusieurs autres bâtisses, dont le pensionnat, qui était composé de dortoirs et d’appartements, ainsi qu’un chai à bois et à paille, de même que des abris à cochons, un puits, un jardin et une cour. Sœur Dorothée guidait Philippine vers l’un des pavillons d’angle dans lesquels étaient accueillies les filles de l’aristocratie pauvre. L’architecture s’en avérait sobre et rythmée de lucarnes à frontons alternativement triangulaires et courbes. 

Sœur Dorothée se dirigea vers le réfectoire. Les pensionnaires s’y étaient rassemblées pour leur souper. Le lieu était une grande salle haute de plafond, avec de longues tables de bois agrémentées de bancs et de quelques buffets dans lesquels était rangée la vaisselle. L’un des murs était habillé de boiseries, les autres étaient encore de pierre, nue et sans fioriture. La prieure somma la lectrice de s’interrompre, ce qu’elle fit aussitôt. « — Mesdemoiselles, je vous présente Philippine de Madaillan. Je vous demanderai d’être bienveillante envers notre nouvelle venue. Sœur Domitille, je vous prierai de bien vouloir en prendre soin. »  

La maîtresse des plus jeunes pensionnaires s’approcha de la fillette. Elle lui sourit, celle-ci le lui rendit timidement, elle lui prit la main afin de la conduire jusqu’à une des tables. « – Catherine, Fortunée, je vous invite à entourer Philippine. N’oubliez pas, qu’elle vient d’arriver, aussi elle ne connaît rien de notre couvent, il faudra donc la guider dans les lieux et dans ses actions. Je compte sur vous. Je reviens vous chercher à la fin du repas et vous mènerai à la chapelle pour la prière du soir. »

Les deux petites filles laissèrent une place entre elles à la nouvelle  venue. De suite, Philippine sut qu’elle pouvait leur faire confiance. Catherine de Rauzan et Fortunée de Langoiran étaient l’une comme l’autre les cadettes de leur fratrie. 

Catherine de Rauzan

 Les Rauzan avaient six enfants. Ils dotèrent leur fille ainée. Ils envoyèrent leurs deux derniers garçons, le premier-né héritant du titre du domaine, le deuxième à l’armée et le troisième dans un monastère afin qu’il rentre dans les ordres. Ils n’avaient donc pour ainsi dire plus d’argent. Pour leurs deux autres filles, avec l’espoir qu’elles deviennent nones, ils les avaient fait entrer au couvent des  ursulines.

Les Langoiran de leur côté avaient été ruinés par le négoce. Le navire qui transportait leurs vins avait coulé aux abords de l’Angleterre lors d’une tempête, cela avait effondré leur niveau de vie. Ils avaient juste eu le temps de marier leur fille ainée avec une dot convenable. Le fils gérait avec son père les restes du domaine familial. Devant le manque d’argent, ils avaient aussi placé Fortunée chez les ursulines. 

***

La lectrice poursuivit le passage de la bible qu’elle avait commencé avant la venue de la prieure. Philippine découvrait les lieux de sa nouvelle vie ainsi que ses compagnes. Elle constata qu’elles étaient très nombreuses et qu’elle faisait visiblement partie des plus jeunes. Catherine et Fortunée, qui prenaient avec sérieux la responsabilité qu’on leur avait donnée, guidaient de leur mieux leur camarade. Ce n’était guère compliqué, tout en chuchotant elles lui montraient comment se servir et quelle quantité saisir. Elles furent étonnées de voir qu’elle ne mangeait pas grand-chose. Elles supposèrent que son arrivée et toutes les nouveautés futures l’inquiétaient. Elles s’attendrirent.

Le souper fini, comme annoncé, sœur Domitille vint les chercher. Toutes les élèves dont elle s’occupait, au même titre que celles des autres sœurs, se mirent en rang deux par deux. Elle plaça Philippine à ses côtés. Elles partirent pour la chapelle. Elles traversèrent le cloître d’une trentaine de mètres dont les galeries étaient couvertes d’une charpente de bois. En levant le nez, la fillette remarqua les arcades en arc brisé soutenues par des colonnes de même diamètre jumelées deux à deux. Aux quatre angles des portiques surmontés de chapiteaux décorés. Elle trouvait cela très beau. Elles pénétrèrent au sein du lieu saint et s’assirent sur des bancs, Philippine à côté de la maîtresse. Ses deux compagnes la rejoignirent afin de rester en sa compagnie.

Le temps que tout le monde s’installe, Philippine examina l’ornementation. Un bloc de marbre servait à édifier le grand maître autel qu’elles avaient face à elles. Il était rehaussé de sculptures dorées et incrusté de médaillons contenant des reliques. Le tabernacle s’avérait massif. Il avait l’apparence d’un temple grec, avec son fronton garni d’un ange portant une croix. Sur la porte finement ciselée était représentée une nativité, surmontée d’une étoile brillante. De chaque côté de l’autel, elle apercevait deux anges porte-lumière et un très beau crucifix d’ivoire. Elle finit par constater que depuis qu’elle était entrée dans l’abbaye, elle n’avait que très peu vu d’entité, ou de fantômes comme dirait le commun des mortels. Elle supposa que peu de personnes étaient trépassées dans l’endroit, car bien souvent sans y rester, ils revenaient sur les lieux de leur décès. Ou alors ils ne détenaient pas de message à faire passer, ce qui était rare. 

***

Les prières finies, elles se dirigèrent vers le corps de logis destiné aux pensionnaires et entièrement séparé de celui des religieuses. Philippine découvrit un dortoir détenant une quinzaine de lits, tous agrémentés d’un prie-Dieu, d’une tablette pour poser quelques livres avec en dessous une table accompagnée d’une chaise de paille. Sœur Domitille escorta celle-ci jusqu’au fond de la pièce où se situait le dernier lit de libre. D’un côté se trouvait le mur de pierre, de l’autre la couche de Fortunée et en face celle de Catherine. Philippine s’assit dessus, il était conçu d’une paillasse recouverte d’un drap et d’une couverture de laine, le tout installé sur des planches maintenu dans un cadre et des pieds de bois. Elle était décontenancée, non pas par le manque de confort, qu’elle ne pouvait réaliser ayant vécu à la métairie, mais par le nombre de personnes dans l’espace, elle qui dormait seule dans une chambre. À l’instar de ses comparses, elle se déshabilla et en chemise se glissa dedans. Sur le dos, elle fixait le plafond. Petit à petit, tout le monde s’assoupit sauf elle. De l’une des fenêtres, elle vit arriver son ange qui lui sourit « — Rassure-toi, tu es au bon endroit. Bien sûr, toutes ne seront pas gentilles, mais tu peux te détendre, tout se passera bien. » Ses inquiétudes dissipées, Philippine plongea dans le sommeil et se réveilla comme toutes au son de la cloche. 

***

Dans les jours qui suivirent, guidée par Catherine et Fortunée, Philippine découvrit les salles de classe et de musique, la bibliothèque, l’infirmerie. Les deux petites filles l’amenèrent au jardin et même au potager. L’établissement ne possédait que peu ou pas d’ornements sur les murs ou les fenêtres. Il n’était pas chauffé malgré la cheminée dans le dortoir, dans laquelle on ne réalisait jamais de feu. Quant à l’eau dont elles avaient besoin pour la toilette, elle était puisée dans un puits situé dans la cour, elles devaient y aller par elle-même. La fillette appréciait les lieux hormis le confessionnal. Elle n’aimait pas l’idée de partager ce qu’elle savait avec le curé qui venait une fois par semaine dans ce but. 

Philippine de Madaillan

Philippine ne se retrouva pas gênée par le rythme des journées même si elle le trouvait répétitif. Elles étaient tenues de se lever à l’aube, s’habiller au plus vite pour aller prier avant que de la commencer. La toilette était rapidement expédiée, les petites filles se coiffaient entre elles pour gagner du temps sous le regard de sœur Domitille. Les invocations achevées, elles se dirigeaient au réfectoire pour le premier repas. Ensuite, elles se rendaient en classe pour débuter leurs leçons ou poursuivaient leurs ouvrages. Juste avant midi, elles retournaient dans le réfectoire pour le déjeuner. L’une d’entre elles, parmi les plus âgées, accomplissait la lecture. Après s’être sustentées, elles avaient droit à une récréation lors de laquelle elles allaient au jardin où dans la cour s’il faisait beau et si le temps ne se montrait pas clément elles restaient dans la salle. En début d’après-midi, elles effectuaient leurs vêpres et après quoi retournaient en classe. Suite à cela, les plus jeunes apprenaient leurs leçons de catéchisme, quant aux autres élèves, elles pratiquaient des activités diverses. La journée finissait par les prières des complies, puis le souper suivi par une courte pause, les oraisons du soir et ensuite le coucher.

La plupart du temps, Philippine profitait des exercices de piété pour échanger avec les entités du lieu. Catherine fut la première à constater l’étrangeté de son comportement pendant les moments où elles se trouvaient dans la Chapelle. Elle partagea son impression avec Fortunée qui fit le même constat. Philippine ne priait pas ou peu. Leur camarade semblait parler toute seule ou alors à des gens qu’elles-mêmes ne voyaient pas. Elles n’émirent aucune remarque. Elles pensèrent que Philippine devait être quelque peu bouleversée par cette nouvelle vie. Elles l’entourèrent et la protégèrent des autres, car certaines d’entre elles commencèrent à se faire une réflexion identique et les interpellèrent pour savoir. Comme elles ne voulaient pas entrer dans le conflit, elles firent comme si elle ne comprenait pas leurs demandes. Les trois amies reçurent en échange quolibets et moqueries qu’elles ignorèrent de leur mieux. Bien que suspicieuses, les autres pensionnaires finirent par se lasser. 

Chapitre 004

l’arrivée de madame Bouillau-Guillebau

Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau

Madame Bouillau-Guillebau, ce jour-là, se leva tard. La veille avec son mari, entre le théâtre et le souper chez des connaissances, ils s’étaient couchés au milieu de la nuit. Sa chambrière, Adolphine, la préparait. Après l’avoir coiffée, elle l’habillait quand Théodore, son époux et valet de sa maîtresse, frappa à la porte et apporta une lettre. Cette dernière lui fit poser sur une des commodes de la pièce. « — Théodore, s’il vous plait qui a livré cette missive?

— C’est un bénédictin de Sainte-Croix, madame. Il revenait des ursulines de Saint-Émilion.

— Du couvent des ursulines? Grand dieu, laquelle de mes amies est allée s’y réfugier? Bon, je verrai cela ce soir, pour l’instant j’ai trop à faire pour m’y attarder. »

Les fêtes pascales étaient passées, le printemps était là, le soleil irradiait le jardin laissant flotter les parfums des fleurs et le bourdonnement des abeilles. Leur demeure se situait dans le quartier de l’église Saint-Seurin qui se développait. Monsieur et Madame Bouillau-Guillebau recevaient la famille Corneillan. Leur fille, Isabelle, allait épouser leur second fils, Ambroise. Celui-ci n’héritant pas des domaines familiaux, il avait créé, avec l’aide de son père et de son frère aîné, Augustin, une maison de négoce qui s’avérait en pleine expansion. Les Corneillan collaboraient sur certains voyages avec lui et en avaient tiré profit. Ils s’étaient empressés de lui proposer leur cadette avec une dot conséquente, ce qui l’avait accepté, car c’était pour eux une bonne association. 

Après avoir vérifié dans le miroir le tombé de sa robe volante, une toilette à la dernière mode du jour, elle alla voir comment avait été installée la table dans le salon de réception qui donnait sur la terrasse du jardin. Pour la forme, elle fit rectifier le placement des couverts. À peine fini, son époux arriva suivi des invités. Isabelle était une jolie jeune fille, ce qui satisfit sa future belle-mère. La fiancée découvrit pour la première fois son conjoint. Quoiqu’intimidée, elle l’estima plaisant. Il était blond, les yeux bleus et de cinq ans plus âgé qu’elle. Elle fut rassurée. 

Le repas s’écoula agréablement. Les deux familles firent plus ample connaissance, la gent masculine se trouvant déjà en relation. Le dîner achevé, pendant que tout le monde s’installait au jardin à l’ombre d’un châtaignier, les deux pères signèrent le contrat de mariage que leurs avocats avaient acté. 

Madame Bouillau-Guillebau était satisfaite, tout s’était déroulé parfaitement. Ses invités partis, elle conversa avec son époux sur l’accord qui contentait les uns et les autres. Les noces auraient lieu le mois suivant. Le souper effectué chacun se rendit dans sa chambre. Entre la soirée de la veille et la journée, chacun ne rêvait que de repos. Adolphine aida sa maîtresse à se dévêtir et à se coiffer pour la nuit. Avant de quitter la pièce, elle rappela à cette dernière le courrier posé sur la commode. 

***

Elle ouvrit la missive et découvrit un message de la mère supérieure et non d’une amie comme elle le pensait. Quelle ne fut pas sa surprise d’apprendre que sa petite fille avait été expédiée par son oncle dans le couvent ! Elle fulminait de colère, premièrement par ce qu’elle n’avait pas été prévenue par celui-ci et deuxièmement contre elle-même. Elle n’avait pas été la voir depuis plus de trois ans. Elle avait envoyé quatre fois l’an de l’argent aux métayers afin qu’ils puissent s’en occuper au mieux, mais elle avait abandonné ses visites. Elle s’en voulait, car elle s’était détachée de la petite. Elle avait le sentiment d’avoir rejeté sa propre fille en s’éloignant de son enfant. Il est vrai qu’elle pensait que la fillette était simple d’esprit. À chacune de ses rencontres, celle-ci donnait l’impression que rien ne l’intéressait autour d’elle, elle semblait perchée, en dehors de la vie terrestre. Elle gardait les yeux dans le vague. Lasse de cette conduite, pendant laquelle elle n’échangeait point avec Philippine, elle s’était contentée de pourvoir à ses besoins. Elle avait honte de cet reniement, elle avait réitéré le comportement de sa mère qui n’avait pas voulu la voir à sa naissance. Elle se rendrait au plus vite au couvent pour se rendre compte de son confort et de ses besoins. Elle savait qu’elle irait seule. Son époux, François-Alexandre Bouillau-Guillebau, en apprenant le décès de sa fille avait refusé lui aussi de connaitre le nourrisson et l’avait laissée s’en occuper. 

***

Le valet de pied sauta de la voiture et alla sonner la cloche du portail principal de l’abbaye. Les sœurs vinrent ouvrir les portes afin de laisser pénétrer le carrosse. Mme Bouillau-Guillebau en descendit avec sur ses talons, Adolphine chargée de colis. Elle tapota sa jupe et replaça sa robe volante de taffetas bordeaux avant de suivre la nonne qui l’avait accueillie à l’entrée du couvent. Le bâtiment principal se révélait immense bien que de deux étages, il s’avérait plus haut que tous les autres d’autant qu’il était agrémenté de mansardes sur le toit. Tout en marchant sur les pas de son guide, elle monta l’escalier central qui démarrait du grand hall et qui menait aux appartements de la révérende mère et notamment à son bureau. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas pénétré dans une telle structure. La dernière fois, c’était aux ursulines de Libourne afin de quérir sa fille pour ses fiançailles. 

Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau

Une sœur les y avait précédées afin de tenir avisée la mère supérieure, Sœur Élisabeth, de l’arrivée de la visiteuse. Lorsque Mme Bouillau-Guillebau se présenta, elle se trouvait derrière sa table de travail. Elle se leva à son entrée et après l’avoir saluée, elle lui proposa le fauteuil en face d’elle. « — J’avoue, je n’avais pas été informée de la présence de Philippine au sein de votre établissement. J’ai amené comme vous me l’avez demandé des matières afin de faire réaliser sa garde-robe ainsi qu’une somme d’argent pour l’exécuter et bien sûr un supplément pour l’abbaye.

— C’est aimable à vous, je vous remercie. J’ai envoyé une nonne chercher la petite pour que vous puissiez la voir.

— Je vous en suis reconnaissante, j’espère que son comportement ne perturbe pas trop les personnes qui s’en occupent.

— De quel comportement parlez-vous?

— Je suppose que vous vous êtes rendu compte de son étrange attitude. Elle ne semble pas toujours présente, voire attardée.

— Philippine? Nous n’avons jamais eu une élève qui assimilait aussi vite. En deux mois, elle a acquis les bases de la lecture, de l’écriture et du calcul. Nous n’avions jamais vu cela. Bien sûr, il lui faudra un peu de temps pour l’orthographe et la grammaire, mais elle est très concentrée. Sa maîtresse a été fortement étonnée d’autant qu’elle ne savait rien en arrivant, puisqu’elle n’a pas eu de gouvernante. »

Madame Bouillau-Guillebau était sidérée, comment la fillette avait elle pu changer à ce point ? Ce n’était peut-être pas sa petite fille. La mère supérieure ne comprenait pas les réflexions de sa visiteuse. Comment pouvait-elle penser que Philippine était demeurée ? Elle retenait tout ce qu’elle apprenait. Elle avait même été remarquée pour sa voix, dans quelque temps elle rejoindrait le cœur et apprendrait un instrument de musique, la harpe l’attirait. Les sœurs, qui l’entouraient, étaient ravies de la vivacité de Philippine. La réflexion de l’une et de l’autre n’était pas achevée que la prieure, entra avec l’enfant. Quoiqu’elle ne l’ait point vue depuis longtemps, il s’avérait évident que c’était la fille de sa fille. Elle lui ressemblait, elle était aussi jolie voire plus. Sa chevelure avait foncé, mais ses yeux immenses étaient identiques à ceux de sa mère, bien qu’ils semblaient plus lumineux et transparents. Elle lui sourit et se leva pour la baiser sur les deux joues. Philippine reconnut de suite sa grand-mère et le lui rendit. Elle avait été alertée la veille de son arrivée par une présence fantomatique et floue, qu’elle n’avait pas réussi à distinguer. Elle avait été surprise, persuadée de son abandon par celle-ci. 

***

La plupart des abbayes se méfiaient de la nature féminine. Les couvents appliquaient certains principes avec rigueur de crainte de trop éduquer les pensionnaires. La règle étant d’inculquer aux jeunes filles l’obéissance, l’humilité, la soumission, la crainte de l’autorité, les sœurs essayaient même d’effacer chez elles les traits de caractère trop saillants, l’instruction religieuse prenant évidemment le pas sur les autres matières.

 L’enseignement aux ursulines de Saint-Émilion s’avérait différent et particulièrement de qualité. En plus de l’étude de l’écriture, de la lecture, de l’orthographe et du calcul, on leur apprenait à rédiger dans un style élégant et clair, à élaborer des comptes ou des quittances. À cela s’ajoutaient des leçons de politesse, de bonnes manières, de coutures, et de travaux ménagers. Le couvent, pour les jeunes filles de l’aristocratie, étendait leur programme à la poésie, l’histoire et la géographie. L’établissement faisait même venir des maîtres de latin afin de parfaire leur éducation. Tout cela plaisait à Philippine, elle se montrait naturellement curieuse. 

Pour la fillette, le temps s’écoulait entre son enseignement, les visites de sa grand-mère et les tendres relations avec Catherine et Fortunée. Les trois enfants s’entendaient fort bien et se soutenaient en toutes circonstances. Quelques semaines après la première venue de madame Bouillau-Guillebau, la garde-robe de Philippine lui fut livrée. Elle n’avait jamais possédé de robes aussi jolies, bien qu’elles fussent toutes d’une grande sobriété, la coquetterie étant plutôt mal vue, voire même combattue. Aucun miroir n’était d’ailleurs présent dans l’établissement, ils étaient même interdits. Les sœurs demandaient aux pensionnaires de s’habiller et se déshabiller le plus promptement possible afin d’éviter toute indécence ou incitation au narcissisme. Le froid, qui régnait dans les dortoirs insuffisamment chauffés, obligeait de toute façon les jeunes filles à se dévêtir très rapidement pour ne pas geler sur place. Cela n’empêchait pas les aînées de se montrer quelque peu arrogantes envers les plus petites dès que les nonnes s’absentaient. Le trio se contentait de les regarder faire, cela les indifférait. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 002

Un vicomte narcissique

Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice

Paul-Louis avait toujours été très beau et dégageait une allure princière de par sa taille et sa posture. Avec son étincelle de génie dans les yeux, ses traits réguliers et sa mâchoire forte, il impressionnait toute sa sphère. Son égo illimité et sa confiance en lui avaient constamment fait croire que sa puissance pouvait vaincre la mort. Il aimait se lancer des défis, simplement pour triompher de ses éventuelles craintes. Son entourage se révélait admiratif de cet aplomb qui ne le quittait jamais. Lorsque son père, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, se retira de son régiment, il lui demanda d’intégrer à sa place la maison militaire du roi, en tant que Capitaine de la garde du corps du roi. Celui-ci s’empressa d’accepter et rejoignit Versailles avec la lettre de recommandation de son paternel. Il n’eut aucun mal à s’y incorporer. 

***

En l’année de 1722, Philippe d’Orléans, le Régent de France goûtait avec plaisir l’exercice du pouvoir. Surgit alors dans sa tête une idée de génie, une idée qu’Henri IV avait déjà eue et qu’il comptait réitérer. En 1615, les ambassadeurs français et espagnols avaient effectué dans l’île des Faisans l’échange de deux fiancées royales. Élisabeth, la fille d’Henri IV, fut promise à Philippe IV, roi d’Espagne, et en contrepartie Anne, la sœur de celui-ci, était destinée au futur Louis XIII, frère d’Élisabeth et fils d’Henri IV. Philippe d’Orléans décida donc de proposer une action similaire à Philippe V d’Espagne, un mariage entre Louis XV, âgé de onze ans, et la très jeune infante, Anna Maria Victoria, âgée de quatre ans. En échange, il suggéra de donner une de ses nombreuses filles, Mlle de Montpensier, comme épouse au jeune prince des Asturies, héritier à venir du trône d’Espagne. Cela lui permettait de renforcer ses positions et de consolider la fin du conflit avec son pays voisin. La réaction de Madrid s’avéra enthousiaste, et les choses se mirent vite en place. Le duc de Saint-Simon fut enrôlé par le Régent en tant qu’« ambassadeur extraordinaire » afin d’aller signer les actes de mariage. Il accepta que les deux fils de ce dernier, Jacques-Louis Vidame de Chartres, et Armand-Jean, l’accompagnent en vue d’obtenir pour lui-même et pour eux, le titre de grand d’Espagne. 

La garde royale se trouva responsable du périple des deux princesses. Le lendemain du bal qui fêtait les deux alliances, on mit mademoiselle de Montpensier dans un des carrosses du voyage. Elle se retrouva escortée de la très laide madame de Cheverny, sa gouvernante, et de la duchesse de Ventadour, future gouvernante de l’infante. L’une et l’autre ne passeraient pas la frontière et l’y laisseraient seule. Elles roulèrent dans un riche équipage de huit chevaux, accompagné de quatre-vingts gardes dont Paul-Louis était l’un des capitaines, suivis de cent cinquante gardes dirigés par le prince de Rohan-Soubise fermant la marche qui les conduisaient jusqu’à la frontière espagnole. Le trajet fut long et des plus désagréable tant les routes étaient mauvaises. Parvenu à Bayonne, Mademoiselle de Montpensier, malade, fut reçue par la reine-douairière d’Espagne, Marie-Anne de Neubourg, deuxième épouse de Charles II d’Autriche.

L’échange entre les deux princesses devait s’accomplir sur l’île des faisans au milieu de la Bidassoa, rivière qui débouchait dans le Pays Basque et qui servait de frontière entre les deux royaumes. Afin d’exécuter une arrivée en grande pompe, on construisit au cœur de l’île un magnifique pavillon. Il fut constitué de deux ailes égales, l’une côté Français, l’autre côté Espagnol, elles se rejoignaient au centre sur un salon ornementé spécialement pour l’occasion. Fabriqués à Saint-Jean-de-Luz, à Paris, ou bien prêté par le garde-meuble du château de Versailles, le lieu était meublé et décoré avec splendeur. L’unique fonction du pavillon était d’être traversé. Pour y accéder, il fallait franchir des ponts de bateaux. Sur chaque rive, la foule s’était massée afin d’ovationner les deux princesses. La cérémonie de l’échange était dirigée par le marquis de Santa Cruz pour l’Espagne, et par le prince de Rohan-Soubise pour la France. Le salon avait été divisé par une ligne médiane, symbolisant la frontière que les deux princesses devaient traverser. Cela se fit à midi.

Paul-Louis, avec ses hommes, était resté sur la rive française du fleuve, ils attendaient l’infante d’Espagne qui allait prendre la place de Mademoiselle de Montpensier. Celle-ci arriva escortée par Maria Nieves et Mme de Montellano ainsi que de la duchesse de Ventadour qui repartait pour Versailles en sa compagnie. Dans le groupe des suivantes de la future reine, la seule personne que Paul-Louis remarqua ce fut une toute jeune fille qui marchait derrière l’infante et ses accompagnatrices. Elle détenait un visage d’ange. Émerveillé, il croisa son regard quand elle passa face à lui, son cœur se contracta. Lui qui n’avait jamais eu de difficulté à séduire les femmes, il s’interrogea, ce coup-ci y parviendrait-il ? Devant la beauté de la demoiselle, il douta de lui. C’était la première fois qu’il avait un tel ressenti.

Maria Louisa della Quintania était la petite fille d’un Vicomte français venu s’installer en Espagne à la demande de Louis XIV. Elle avait été élevée dans un couvent de Madrid, c’était une très jolie jeune fille au caractère indépendant, ce qui n’était pas facile à vivre dans une société où l’on ne demandait pas l’avis de  la gent féminine. Elle avait du mal à supporter l’autorité et elle avait bien compris que ce français qui la regardait sans fin faisait partie de ceux qui ne doutaient pas de leur pouvoir. C’était dommage, parce que l’homme ne lui déplaisait pas. Il avait profité du trajet de retour et des fêtes données en l’honneur de la future reine de France pour se rapprocher d’elle et lui faire la cour. Elle était restée distante et froide, car elle ne voulait point succomber à son désir, elle espérait bien mieux. Plus le temps passait, plus Paul-Louis s’adoucissait devant celle qui faisait vaciller son cœur. Maria-Louisa finit par s’attendrir, mais ne céda pas aux pulsions de son admirateur. Comprenant qu’il ne détenait qu’une solution, à peine arrivé au Palais-Royal, il la demanda en mariage, ce qu’elle accepta ainsi que ses parents. 

Chapitre 003

Le couvent

Philippine de Madaillan

Exceptionnellement, Philippine se retrouva seule, du moins le crut-elle. Elle était simplement éloignée de Jean et de ses parents qui l’avaient mise à l’ombre des chênes près du ruisseau pendant qu’ils semaient les récoltes à venir en s’alliant avec d’autres métayers. Le soleil brillait inondant le décor alentour à ce moment de la journée. De toute façon, elle était la fille du château donc elle ne pouvait participer à leurs activités. D’elle-même, elle l’aurait effectué, mais Berthe lui avait longuement expliqué qu’elle ne pouvait les aider. Ils pourraient se faire admonester voire pire, par le châtelain. Elle avait donc obéi, bien qu’elle n’ait aperçu le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, qui était son oncle, que deux ou trois fois et encore de loin. Appuyée contre le tronc du chêne, elle laissait son regard rêvasser sur le paysage qu’elle avait face à elle. Sans s’en rendre compte, elle se dissocia du moment présent, et entra en transe. Elle se mit à marcher dans l’espace, puis elle sauta d’un nuage à un autre, ils la transportaient entre le monde réel et celui des entités qui l’accompagnaient journellement. Elle apercevait la métairie et ses champs d’en haut. Bien que ce fut étrange, elle n’était guère étonnée, elle avait déjà eu droit à différentes variantes. Elle vit arriver devant elle son ange. « — Philippine, il faut que tu ailles à la métairie, le majordome du Vicomte va venir te chercher. » La petite fille fut surprise par cette injonction. « — Pourquoi vient-il me chercher? Son maître ne s’est jamais occupé de moi.

— Cela est vrai, mais il lui a demandé de t’emmener au couvent des ursulines de Saint-Émilion.

— Au couvent ! Pourquoi dois-je aller au couvent?

— Il va épouser une vicomtesse espagnole, il ne veut pas que son union soit altérée par ta présence.

— Mais je vis à la métairie. Il n’en a donc rien à faire. Il ne s’est point intéressé à moi, à aucun moment.

— Philippine, si sa future femme l’apprenait, elle trouverait cela des plus étrange. De plus, tu dois recevoir une éducation digne de toi et le couvent s’avère la bonne formule.

— Bien, je vais y aller. De toute façon, je ne pense pas avoir le choix.

— C’est un fait! Mais ne t’inquiète pas, c’est une conjoncture bénéfique pour toi. » Sur ce, l’ange se dissipa, et la fillette rouvrit les yeux. Reprenant conscience de ce qui l’entourait, elle se leva, une merlette chantait au-dessus de sa tête. Elle rajusta sa mise et refit sa tresse qui tombait jusqu’au bas de son dos. Elle alla chercher Berthe, qu’elle considérait comme sa mère. Elle longea la rivière et se dirigea vers le champ où celle-ci binait, piochait et ensemençait avec son époux, son frère de lait et leurs voisins. 

Tous la savaient étrange, mais aucun n’avait d’apriori, elle s’avérait charmante et pleine de gentillesse, de plus c’était une châtelaine, visiblement abandonnée par son ascendance. Ils ressentaient de la pitié pour l’enfant. Ce dont ils n’étaient pas instruits, c’est qu’elle avait sauvegardé à plusieurs reprises leurs patrimoines ou des membres de leur famille. Pour Berthe et Paul, elle semblait connaître l’avenir. Ils avaient été déconcertés par les premières divulgations. Elle annonçait à l’avance avec naturel et certitude les orages ou les personnes qui allaient être ou étaient en difficulté. Elle le disait sans vraiment y réfléchir comme si l’information passait dans ses pensées par inadvertance. Cela leur avait permis plus d’une fois de sauver leurs biens et leurs parentèles. Pour Jean, c’était une évidence, à plus d’une occasion, elle l’avait empêché d’accomplir des bêtises ou de se mettre en danger. 

Quand elle arriva, Berthe leva la tête, au vu de la tristesse sur son visage, elle comprit qu’elle allait apprendre une mauvaise nouvelle. « — Maman Berthe, le majordome du château va se présenter à la métairie, nous devons y aller. » À la surprise de leurs voisins, le couple Fauquerolles et leur fils s’excusèrent auprès d’eux et prenant en main leurs outils, sarclettes, pioches et binettes, ils suivirent la fillette. Qu’allait-il encore se produire ? Pourquoi le majordome se rendait-il chez eux ? Il devait venir chercher la petite, mais pourquoi ? Ils se doutaient bien qu’ils n’allaient pas être informés de la raison, tout au moins pas tout de suite ou pas franchement. Jeannot marchait à côté de Philippine, il la questionnait. Il voulait savoir. Elle lui raconta ce qu’elle avait appris sans lui parler de son ange. Elle ne l’avait jamais tenue éclairée de sa présence. Il était abasourdi et très malheureux, il ne pensait pas que l’on pouvait le séparer de sa sœur de lait. Et le couvent, il ne pourrait y mettre les pieds. Il se renfrogna et devint très triste. 

Parvenu devant la métairie, le carrosse du château attendait. Lorsque le majordome les vit arriver, il descendit de la voiture. Ce fut Paul qui s’adressa à lui. « — Que nous vaut votre présence, monsieur Ribois

— Je viens chercher Philippine de Madaillan pour l’amener à l’abbaye de Saint-Émilion. Monsieur le Vicomte m’a envoyé un courrier afin que je l’y conduise diligemment, elle doit recevoir une éducation digne de son rang. Il estime qu’il a trop longtemps attendu. » En fait, tous se révélaient conscients qu’il avait quelque peu oublié l’enfant qui ne l’intéressait guère. « — Puis-je l’accompagner? » Demanda Berthe. Monsieur Ribois accepta avec soulagement. Il y en avait facilement pour deux bonnes heures de voyage. Il devait aller prendre un bac, un passe-cheval, à Branne, en espérant qu’il ne fut pas contraint d’aller jusqu’à Libourne, dans le but de faire traverser le carrosse sur la Dordogne et cela prendrait du temps. De plus, il ne sentait pas très à l’aise à l’idée d’emmener la fillette aux ursulines. Il n’aurait su dire pourquoi, tout au moins il ne voulait pas se l’admettre.

***

Sœur Élisabeth, la mère supérieure de l’abbaye des ursulines de Saint-Émilion, assise, face à la fenêtre de son bureau, réfléchissait. Elle était la dernière fille du comte d’Astier de la Vigerie. Celui-ci, comme tous les aristocrates de la région, détenait un château et des vignes, l’ensemble se situait dans le Médoc. Enfant, elle y passa sa vie. Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle dut rentrer au couvent, instinctivement elle réclama à aller aux ursulines. Sa mère en ayant fait le retour à son père, celui-ci agréa, espérant qu’avec un peu de chance, elle demanderait à entrer dans les ordres. La période venue, Élisabeth souhaita être une sœur de son abbaye. Avec le temps, elle en devint la mère supérieure, car aucune postulante se révélant d’une famille noble ne désirait se perdre au fin fond de cette région. Elle ne regretta jamais sa situation même dans les moments les plus difficiles.

Après une pandémie, une peste arrivée de Marseille, qui avait amené la ville à se confiner, empêchant certaines de ses pensionnaires à revenir au couvent, voilà qu’elle se retrouvait avec une énigme. Elle ne comprenait pas pourquoi le Vicomte de Madaillan-Saint-Brice lui envoyait sa nièce. Elle n’avait évidemment rien contre, mais son abbaye avait été créée pour élever les filles des classes pauvres, il détenait bien sûr aussi beaucoup d’aristocrates désargentées. À son avis, cette enfant n’en faisait pas partie. De plus, ses grands-parents, les Bouillau-Guillebau, n’apparaissaient pas non plus dans le besoin. Ils avaient un hôtel particulier dans Bordeaux et une propriété viticole dans le Médoc et une autre dans les Graves. Elle supposait qu’il y avait autre chose, la fillette avait peut-être un problème, mais lequel ? S’en défaisait-il pour une raison quelconque ? Devait-elle l’accepter ? Que de questions lui traversaient l’esprit ! Elle attendrait de la voir pour décider. De toute façon si cela ne se passait pas bien, elle était en droit de la renvoyer.

***

Saint-Émilion par Leo Drouyn

Le carrosse n’avait pu pénétrer dans la ville, il s’avérait trop large pour les rues qui se présentaient face à lui. Il avait juste franchi la première des portes des murailles qui entouraient la cité et qui se situait sur leur route. Philippine tenait la main de Berthe, elles suivaient monsieur Ribois, qui connaissait à peu près Saint-Émilion, dans les petites ruelles tortueuses et escarpées, traversant les placettes ombragées sur le pavé irrégulier. Ils passèrent devant de nombreux édifices religieux des plus impressionnants, ainsi que des demeures cossues. La pierre calcaire ocre et les toits de tuiles rouges donnaient à l’ensemble une harmonie sublimée par le soleil couchant. Aucun d’entre eux ne le réalisa vraiment, ils étaient trop préoccupés par la suite des événements. Ils arrivèrent sur un des côtés du couvent dominé par la tour du roi à l’arrière de celui-ci. Ils hésitèrent un instant, mais Philippine s’avança d’elle-même vers la porte qui se présentait face à elle. Le majordome tira sur la cordelette qui fit sonner la cloche. Alertée, sœur Geneviève vint ouvrir le ventail. Elle fit pénétrer Berthe et Philippine et demanda à monsieur Ribois de patienter dans le parloir dévolu à cet effet. Elle guida la nourrice et l’enfant jusqu’à la mère supérieure. Elles croisèrent des sœurs en habit sombre. Elles étaient toutes vêtues d’une robe de serge noire ceinte d’un cordon de laine et d’un grand voile de même couleur descendant presque à leurs pieds sur une guimpe blanche. La fillette réalisa qu’elle avait déjà rêvé de la scène, elle les avait alors prises pour des fantômes. Arrivées devant le bureau de la mère supérieure, sœur  Geneviève toqua afin de signaler leur présence. Elle entendit une voie lui dire de rentrer. Elles pénétrèrent dans la pièce et y trouvèrent sœur Élisabeth ainsi que sa Prieure, sœur Dorothée. Les deux nones regardèrent de suite la petite fille avec curiosité, cherchant ce qui pouvait ne pas aller dans celle-ci. Elles découvrirent une enfant pas très épaisse, il est vrai, mais déjà grande. Elle s’avérait très jolie avec ses yeux en amandes étincelants, voire illuminés, et sa chevelure abondante d’un châtain roux aux reflets cuivrés. Elle était habillée comme une paysanne ce qui les surprit. Sœur Élisabeth s’adressa directement à elle. «  Bonjour, je suppose que tu es mademoiselle Philippine de Madaillan?

— Bonjour révérende mère, oui je suis bien Philippine.

— Quel âge as-tu, mon enfant?

— J’ai aujourd’hui sept ans.

— Ah! c’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance. Bienvenue en ces lieux, j’espère que tu les apprécieras. Est-ce que tu sais lire et écrire?

— Non ma sœur, je n’ai jamais appris.

— Ce n’est pas bien grave, nous sommes là pour t’instruire. »

Philippine de Madaillan

Sœur Élisabeth était soulagée, la petite fille n’avait à première vue point de problème et elle s’annonçait vive. Elle parlait correctement, ce qui s’avérait surprenant n’ayant reçu aucune éducation. Cela la rassura. Elle sollicita sa Prieure afin de la conduire à sa maîtresse, la nonne qui s’occupait des pensionnaires les plus jeunes. Bien qu’elle douta de ce qu’elle allait dire, au vu de la mise de Berthe, elle lui demanda si elle était sa gouvernante. « — Non, je suis sa nourrice. Je l’ai accompagnée, car c’est le majordome du château qui est venu la chercher à la métairie.

— Si cela ne vous ennuie pas, je vais vous garder deux minutes, mais vous pouvez lui dire au revoir. » Berthe se baissa et embrassa celle qu’elle avait élevée et nourrie, la serra dans ses bras et la laissa partir avec tristesse en compagnie de sœur Dorothée. Constatant sa peine, la révérende mère la rassura. « — Ne vous inquiétez pas, vous pourrez venir la voir quand vous le voudrez, je suppose qu’elle détient une sœur ou un frère de lait?

— Oui, il s’appelle Jean.

— Il pourra lui aussi la visiter, s’il le désire. 

— C’est aimable à vous, ma sœur.

— Avez-vous une idée de la raison pour laquelle son oncle nous l’envoie?

— Aucune ma sœur ! À part que le vicomte va se marier, d’après son majordome, je suppose qu’il ne veut pas de la présence de l’enfant. Elle pourrait déranger sa future épouse. 

— Cette enfant n’a pas de problème particulier dans le comportement ou dans sa façon de penser?

— Oh non! Ma sœur, Philippine est tout à fait normale.

— C’est une bonne chose. Je vais vous laisser repartir, sœur Geneviève va vous raccompagner. Surtout, n’hésitez pas à revenir la voir. Sachez que je vais écrire à sa grand-mère, je suppose qu’elle aimerait être informée de la situation de sa petite fille.

— C’est possible. Merci révérende mère. »

Sœur Élisabeth n’avait pas cru Berthe, elle pressentait quelque chose, mais elle ne comprenait pas quoi ? De plus, elle était stupéfaite, Philippine n’avait jamais obtenu de gouvernante. Apparemment, elle avait passé ses sept premières années chez sa nourrice, ce n’était pas commun. Son oncle visiblement ne s’était jamais senti concerné par l’enfant. Comme c’était une fille… cela s’avérait sans surprise. Elle avait été étonnée du scepticisme de Berthe quant à l’intérêt de Mme Bouillau-Guillebau pour la fillette. Décidément, tout cela était étrange, elle espérait ne pas commettre une erreur en intégrant Philippine.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

L’orpheline/ chapitre 001

Neptune accompagnait mars en cette fin d’hiver et ce début de printemps, le temps s’avérait doux et le soleil brillait de façon clémente. La merlette voletait au fil des vents au-dessus des vallons, entre la Dordogne et la Garonne. Des prés, des champs et des vignobles ponctuaient les parcelles qu’elle survolait. Elle s’approcha du ruisseau de la Vignaque bordé de chênes et se posa sur la branche de l’un d’entre eux. En dessous, une fillette assise semblait converser avec quelqu’un qui pour un humain n’existait pas. La merlette devinait une présence qu’elle percevait plus qu’elle ne la voyait. « — Philippine, il faut rentrer à la métairie, tu es attendue… » 

L’entretien avec l’être de lumière finie, la petite fille se releva, tapota sa jupe de lin brun, rajusta sa chemise et son corselet. Elle rassembla son opulente chevelure châtain-auburn et se fit une tresse. Et elle partit vers la métairie en longeant la rivière puis en traversant les champs. La merlette l’accompagna tout en chantant. Cela donnait du baume au cœur à l’enfant. Ce jour-là était son anniversaire, elle venait d’avoir sept ans.

Chapitre 001

1715, Des débuts difficiles

Anne Bouillau-Guillebau

Installée dans son siège en bois noirci agrémenté de dorures, elle fixait sans voir le jardin qui donnait sous sa fenêtre. Elle caressait machinalement les accotoirs en arabesques abouties par une volute feuillagée très saillante. Louise, sa chambrière, l’avait habillée comme tous les jours d’une robe volante et la regardait attristée. Consciente du chagrin qui emplissait sa maîtresse, et ne pouvant guère l’aider à part la soutenir, elle répondait à ses besoins que celle-ci ne réalisait pas vraiment. 

Tout comme son époux, Anne Bouillau-Guillebau avait tellement désiré avoir un enfant, mais elle ne voulait pas de celui-là. Sa venue la faisait trop souffrir, il lui avait apporté trop de malheurs. Contrairement à sa première grossesse, celle-ci allait aller jusqu’au bout. Si toutefois c’était un « faux germe » voire une « môle », elle n’en redouterait pas l’expulsion, mais elle pressentait qu’elle ne perdrait pas ce nourrisson, qu’elle le mettrait au monde. 

Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau

Elle s’était cloîtrée dans sa chambre depuis l’enterrement de son époux. Quant à son beau-frère, il était reparti pour Paris, car Capitaine de la garde du corps du roi, il ne pouvait demeurer éloigné très longtemps de Versailles. Cela l’avait soulagée, elle était pour ainsi dire seule dans le château. Elle maudissait sa grossesse, et priait chaque jour  pour qu’elle s’interrompe. Mais rien ne se passait. L’enfant ne bougeait pas dans son ventre ou si peu, mais ce dernier devenait volumineux démontrant sa venue, il mettait en exergue son approche. La sollicitude de l’entourage féminin rassurait habituellement les femmes enceintes, aussi sa mère, Jeanne-Marie-Louise Bouillau-Guillebau, revenait régulièrement auprès d’elle après la triste cérémonie qu’avait été l’enterrement de son époux et essayait de l’aider à mieux vivre son état. Elle résidait dans un hôtel particulier à Bordeaux et était mère de deux garçons et de sa fille. Elle voyait bien que cette dernière était rentrée dans une dépression, elle mettait cela sur le compte de son veuvage prématuré et de la crainte de son futur accouchement. Elle avait pensé la ramener chez elle et le lui avait proposé, mais Anne avait refusé. Il n’était pas question pour elle d’emmener cet enfant dans la maison familiale. 

***

Ce jour-là, le hasard des circonstances avait ramené au milieu de la matinée Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice au sein de son château. Il avait reçu l’ordre du roi afin de pallier l’absence de son fils, Louis-Charles de Bourbon, dans la région de Guyenne. Ce dernier se devait de rester à la cour. Le capitaine de la garde était donc venu, à sa place, rencontrer le conseiller au Parlement, Labat de Savignac, dans le but de lui porter un message du secrétaire d’État de la Maison du Roi, monsieur de Pontchartrain. Il logeait dans le bâtiment que son père avait fait construire à l’ombre de l’ancienne forteresse de leurs ancêtres. Situé au fond d’une cour avec deux avant-corps latéraux, le château s’ouvrait sur l’extérieur par une porte supportant un chapiteau agrémenté de colonnes. À l’arrière, côté jardin, avec pour panorama la vallée et ses vignes, il détenait un avant-corps central en forme de rotonde. La toiture du bâtiment était enrichie dans son ensemble de lucarnes. Il se révélait très fier de sa structure quoiqu’il passât peu de temps dans son domaine. À son arrivée, il n’avait pas demandé à voir sa belle-sœur et n’avait même pas pris la peine de s’enquérir de ses nouvelles. De son côté, Anne refusa d’aller à sa rencontre à l’étonnement de sa mère présente dans cette période proche de l’accouchement. Elle remarquait bien que sa fille lui gardait rancune de quelque chose, mais elle n’aurait su dire de quoi, bien que ce fut une évidence au vu de sa réaction. 

Alors que la nuit tombait, Anne ressentit les premières douleurs de l’enfantement. À l’instar de toute femme ayant de la fortune, elle accoucha au sein de sa maison, entourée de compagnes plus ou moins expertes que sa chambrière s’était empressée d’aller chercher. En attendant leur arrivée à toutes, elle prépara dans la cheminée un grand feu de bois, qui maintenait la chaleur, considérée comme essentielle pour la mère et l’enfant. La pièce tout entière fut calfeutrée, à la manière d’un véritable huis clos, à la fois pour se prémunir du froid et pour empêcher les mauvais esprits d’entrer. Du fait qu’elle n’avait pas enfanté, Louise devait être tenue à l’écart. Avant de quitter les lieux, elle aida la suivante de sa maîtresse, Rosemarie, à installer la future mère sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins sur son propre lit. La parturiente et son entourage attendaient la matrone qu’elles surnommaient la « bonne mère » fort connue de toute la ville de Sauveterre de Guyenne. Elle avait appris son métier sur le tas, sans étudier. Elle était la fille de la précédente matrone, il lui avait suffi de réussir quelques accouchements pour avoir la confiance de toutes les villageoises. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais le curé surveillait ses compétences et ne lui demandait en fait que de réciter les formules du baptême, au cas où elle devrait ondoyer un nouveau-né mal en point.

Lorsque la matrone, Marie Debecq, arriva, elle s’empressa de garder autour d’elle que les femmes dont elles avaient besoin et bien sûr la mère d’Anne qu’elle ne pouvait mettre dehors. Elles l’assistèrent afin de préparer le lit, les linges, le feu, l’eau chaude, le fil. Elles disposèrent quelques amulettes afin de protéger la naissance à venir. Elles étaient censées aider au travail et étaient supposées dissiper l’angoisse de la parturiente. Pendant que son entourage la calmait, la maintenait, l’essuyait et priait la Vierge ou sainte Marguerite. Anne se trouvait installée depuis plusieurs heures, elle était plongée dans un affaissement moral à l’idée de la naissance à venir à laquelle suivirent les épouvantables déchirements de la délivrance. Toute la première partie de la nuit, elle poussa des cris furieux, troublés d’hallucination et de délire. Son agonie n’en finissait pas. Ce fut juste après minuit que le nouveau-né vint enfin au monde après des contractions sans fin qui avaient épuisé la mère. La matrone saisit l’enfant par les pieds, la tête en bas et dut le fesser pour le faire respirer. Sortie de son corps, Anne refusa de voir sa progéniture et même de connaitre son sexe, cela l’indifférait. Madame Bouillau-Guillebau, avec l’aide de la suivante de sa fille, récupéra le nourrisson. Elle le prit dans ses bras et s’attendrit de suite devant sa venue d’autant que sa mère le reniait. Elles le lavèrent et l’emmaillotèrent puis le couchèrent sur un coussin qu’elles avaient apporté dans la pièce à côté. La grand-mère y laissa Rosemarie et Louise afin de garder l’enfant. Pendant ce temps, la cuisinière ayant préparé pour l’accouchée une soupe reconstituante, la mère de la jeune fille essaya de la lui faire avaler pendant que les servantes nettoyaient sommairement la chambre et changeaient les draps du lit.

***

Que faire de cet enfant que madame Bouillau-Guillebau, sa grand-mère, avait de suite nommé Philippine ? Elle devait avoir une nourrice, le mieux était d’aller s’adresser à monsieur de Madaillan-Saint-Brice. Sitôt qu’elle fut préparée, elle alla le rejoindre. Elle le découvrit déjeunant dans un salon donnant sur la terrasse. Il se leva dès qu’elle entra et lui proposa de s’asseoir. Elle accepta le siège et le thé qui lui fut servi. « — Comme vous devez le savoir l’enfant de ma fille est né dans la nuit. Bien évidemment, Anne ne va pas l’allaiter, nous devons donc lui trouver une nourrice. Vous devez être au fait, mieux que moi, qui peut devenir sa nourrice. » Il avait bien compris que sa belle-sœur avait accouché. Le château avait beau être grand, il aurait fallu être sourd pour ne pas être au fait. Quelque peu désemparé et peu intéressé par le sujet de la discussion, il demanda à la domestique qui le servait si elle avait connaissance d’une naissance récente sur le domaine ou ses alentours. « — Oui, monsieur. Berthe, de La Hourtique, a eu un nourrisson, un petit garçon, le mois dernier, je crois que c’est la seule qui ait un enfant en bas âge.

— Parfait, fait venir ton époux, il doit amener le nouveau-né immédiatement à la métairie de La Hourtique. On verra pour la suite, je dois rentrer à Versailles. Le roi attend un fastueux cortège qui porte les présents du Shah de Perse, celui-ci va arriver sous peu. Je ne peux donc être absent plus longtemps. ». Mme Bouillau-Guillebau lui rappela qu’il devait aussi prévenir le curé de la paroisse, car il devrait baptiser la fillette, elle partirait après.

*** 

Berthe Fauquerolles

Du Château de Madaillan, arriva au matin, à la métairie de La Hourtique, un valet du Vicomte. Il amenait dans un panier un nourrisson. « — Bonjour, Berthe! monsieur le baron veut que tu t’occupes de cet enfant. C’est celui de son frère défunt. Elle s’appelle Philippine. » Elle n’eut pas le temps de répondre, d’acquiescer ou de refuser, le serviteur lui mit le panier dans les mains et fit demi-tour. Berthe qui venait d’avoir un garçon se retrouva dans l’obligation d’être la nourrice du nouveau-né, de toute façon c’était sans choix.

Son époux, Paul Fauquerolles, s’avérait fort contrarié par cette nouvelle venue, elle allait entraver l’aide que lui apportait sa femme. Elle qui ne s’était pour ainsi dire pas arrêtée pendant sa grossesse et avait repris de suite ses taches l’accouchement à peine fait. Bien sûr, elle serait rétribuée pour cette nouvelle fonction, mais cela rapporterait peu. En tant que métayer, il était locataire de ses terres et payait en nature cette exploitation. Il devait fournir une partie de sa récolte et toujours la même quantité quoiqu’il arrive. De plus, il était empli de corvées disparates auxquelles sa femme participait, charroi, lessive, réparation, culture des terres que le propriétaire se conservait en propre, curage des fossés, et diverses activités dont il se retrouvait chargé comme les autres fermiers.

***

Au fond de son lit, Anne se mit à souffrir de douleurs, une infection emplissait son corps. Elle ne luttait pas. Autant quitter le monde terrestre, elle n’avait plus rien à y faire. Madame Bouillau-Guillebau s’inquiéta, elle fit appeler le chirurgien de la ville la plus proche afin de l’ausculter. Son diagnostic confirma la présence d’une fièvre puerpérale. En dehors de la chambre, à voix basse il expliqua à la mère de la jeune fille qu’elle en avait au mieux pour deux trois jours, une partie du placenta avait dû rester à l’intérieur.

La mère effondrée demeura aux côtés de sa fille, elle ne la quitta plus. Elle n’avait qu’une fille et elle allait la perdre. Elle en était consciente. Anne ne se battait pas contre ce mal, elle ne désirait pas survivre à tout ce qu’elle avait vécu. Elle ne l’avait pas partagé, sa mère était informée de rien. Elle mourut sous ses yeux en pleurs. Elle en fut anéantie.

***

Philippine de Madaillan

Berthe n’avait pas à se plaindre de l’enfant que l’on avait mis sous sa garde. Philippine grandit sans vraiment causer de problème à sa nourrice. Elle ne se lamentait à aucun moment et ne réclamait  jamais rien contrairement à son Jeannot. Elle s’alimentait peu, aussi ne grossissait-elle pas. Elle restait fluette, mais elle ne tombait jamais malade. Lorsque sa grand-mère venait la voir, ce qui s’avérait exceptionnel, celle-ci le lui faisait remarquer, mais force était de se rendre compte qu’elle ne mangeait pas plus en sa présence. Par contre, elle se révélait étrange, elle semblait attardée. Elle paraissait déconnectée. Elle était le plus souvent dans la lune et n’avait pas l’air concernée par ce qui l’environnait. Devant ce comportement, Madame Bouillau-Guillebau finit par se présenter encore moins souvent et pour ainsi dire plus du tout.

Un jour, Jean fit un retour inattendu à sa mère, Philippine communiquait avec des personnes qui n’existaient pas. Berthe, qui l’avait déjà constaté, lui dit qu’elle devait avoir de l’imagination. Pour une enfant de cet âge, c’était somme tout normal. Quoi qu’il arrive, il ne devait surtout pas en parler à quiconque et il ne devait pas la quitter. Jean avait beaucoup d’affections pour sa sœur de lait, il n’avait donc aucun mal à respecter les demandes de sa mère. Il jouait le grand frère et ne laissait personne l’approcher. Tout le monde s’habitua à les voir continuellement ensemble. La fillette le suivait partout.

***

Les Fauquerolles commençaient à comprendre que leur vicomte ne s’intéressait guère à sa nièce. En toute logique du haut de ses cinq ans, une gouvernante aurait dû prendre le relais. Il ne s’en était pas soucié et ce n’était pas le couple de métayers qui allaient le lui rappeler. Comme il n’était pas à l’abri, de voir soudainement cet attachement naitre de la part de leur maitre ou voir la grand-mère de l’enfant revenir, Paul avait construit une chambre pour Philippine dans la continuité de leur maison. Elle n’était pas très grande, mais elle détenait un petit lit et une commode à trois tiroirs le tout sur un plancher et elle était séparée de la leur juste par la cuisine. 

ange Jabamiah

La nuit était tombée, mais Philippine ne s’endormait pas. Elle fixait le ciel étoilé par la fenêtre. La pleine lune l’envoutait, l’hypnotisait. Dans toute cette magnificence emplie de magie, elle découvrit devant elle une entité divine, un ange, qui s’approchait sur un nuage. Elle s’assit sur sa couche, elle en avait des frissons. Bien que surprise, elle n’était pas vraiment étonnée. Elle apercevait depuis longtemps des êtres dans son entourage que personne ne paraissait voir. Celui-ci s’avérait d’une grande beauté, il s’apparentait au  genre féminin avec ses ailes emplies d’étincelles de lumière qui l’auréolaient. En fait, sa parure se révélait entièrement sertie de pierres brillantes telles des diamants et quand ses ailes s’ouvrirent en grand, elles aussi brillèrent de mille feux. Elle n’avait jamais vu un être aussi beau et réel. Contrairement aux autres, elle avait l’impression de pouvoir le toucher. À sa surprise, l’entité pénétra dans la pièce et s’arrêta au pied de son lit. Philippine s’effraya, elle n’avait jamais été approchée à ce point par un être aussi lumineux. Avec un tendre sourire, l’ange se mit à lui parler tout en douceur et avec empathie. « — Bonjour Philippine, n’ai crainte, je me nomme Jabamiah et je suis ton ange gardien. » L’enfant était ébahi, si elle avait l’habitude de visualiser des entités autour d’elle, aucune jusque là ne lui avait adressé la parole directement, encore moins pour se présenter à elle. « — Ne t’inquiète pas. Je viens à toi, car tu as un don et il va s’amplifier. Comme tu le sais, tu vois des êtres invisibles au regard des autres. Cela va s’accentuer et certains te donneront des informations qu’ils voudront que tu retransmettes au monde des vivants. Tu devras faire attention et ne pas les exaucer chaque fois, cela peut s’avérer dangereux pour toi. Je ne me situerai jamais loin de toi, il te suffira de m’appeler et je te conseillerai. De toute façon, nous nous reverrons souvent. » 

La petite fille rassurée acquiesça, elle était émerveillée par cette apparition. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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CHAPITRE 50

novembre 1794, La nourrice

Myriam

Comme prévu, le couple Puerto-Valdez vint s’installer chez les Maubeuge, à la Nouvelle-Orléans. Ils y avaient été conviés pour les fêtes de la nativité. Antoinette-Marie était réticente et inquiète devant la fatigue qu’un voyage ne manquerait pas d’occasionner, sa grossesse était fort avancée. Juan-Felipe, lui avait insisté, car il ne voyait pas sa jeune épouse accoucher loin de tout. Ils arrivèrent comme convenu à la fin novembre, par le fleuve, pour échapper aux heurts qu’un déplacement en voiture n’aurait pu éviter. Léa qui avait remplacé Esther en tant que chambrière de la parturiente faisait partie de l’expédition avec Hyacinthe fier de son rôle de page et Ézéchiel, le nouveau valet de chambre du maître. Ce dernier était le frère jumeau de Samson le majordome des Maubeuge. Le marquis l’avait vendu au début de l’automne à Juan-Felipe, car cela l’agaçait de ne jamais reconnaître du premier coup d’œil les deux frères.

Deux jours après leur arrivée, Monsieur de Maubeuge invita son hôte à une vente aux enchères qui devait avoir lieu au milieu de l’après-midi. Celle-ci s’avérait exceptionnelle, le gouverneur l’avait autorisée suite aux demandes réitérées des planteurs pour remplacer les pertes et subvenir à la surcharge de travail engendré par l’ouragan. “L’Olympe “  annoncé dès son mouillage à la levée revenait du Sénégal avec trois cents captifs. Juan-Felipe n’avait nulle envie de nouveaux esclaves et ses moyens ne lui permettaient pas d’extra superflu. Par courtoisie, il accepta d’accompagner le Marquis. Le départ de la vente fut notifié par des coups de canon donnés depuis le vaisseau. Celle-ci se passait sur le port face au marché qui était fini à cette heure-là. Il y avait presse tant l’adjudication se révélait remarquable et le besoin évident. Le soleil irradiait encore avec force, les acquéreurs et les curieux s’abritaient de ses ardeurs sous de larges parapluies que maintenaient leurs esclaves. Ils virent arriver les chaloupes dans lesquelles avaient été entassés les nègres pour les mener à terre et les livrer, avant les enchères, à la curiosité des planteurs. Encadrés par des matelots armés, ils avaient du mal à tenir debout et de même à marcher, entravés et enchaînés, malgré les coups de fouet et les insultes qui pleuvaient sur eux. Leurs peaux avaient pris une teinte cendreuse et leurs visages n’exprimaient qu’un sentiment de fatalité. Il avait été installé des planches sur des barriques afin d’y faire monter chaque individu, tous les acheteurs pouvant dès lors évaluer la marchandise que le capitaine Touret présentait pour le compte d’un négociant de Nantes. Le pourvoyeur savait que les enchères allaient monter haut, la demande demeurait importante, le marché s’était raréfié depuis les événements de Saint-Domingue, et la contrebande ne suffisait pas à répondre aux aspirations des planteurs. Les premières pièces, des Congo, de beaux mâles dans la force de l’âge, accrurent rapidement les surenchères, quelques femelles partirent aussi sans difficulté, beaucoup de propriétaires misaient l’avenir de leur cheptel sur des reproductrices. Le marquis en profita pour compléter les besoins que ses champs de canne à sucre et de coton réclamaient d’autant qu’après le passage du cyclone, il restait beaucoup à faire. Il réalisa un autre achat, son alter ego supposa qu’une des jeunes négresses à peine pubère n’arriverait sûrement pas jusqu’à la plantation. La beauté de celle-ci avait soulevé l’intérêt évident de l’assistance masculine, le prix de la transaction avait monté assez haut avant que le marquis ne l’emporte. Il l’appellerait Rosanna, dit-il en faisant un clin d’œil à son comparse impénétrable. Juan-Felipe n’avait jamais été séduit par la peau noire et que son compagnon acheta une négresse pour devenir sa tisanière le laissait indifférent tant la chose était commune chez les Créoles.

La vente était achevée, monsieur de Maubeuge, satisfait, décida de repartir quand l’attention de Juan-Felipe fut attirée par un groupe de matelots, des claquements de fouet et des cris de femme. Il s’en approcha et aperçut un homme d’équipage en train de fustiger une jeune esclave accroupie. Elle tenait dans ses bras un paquet informe dont elle ne comptait pas se dessaisir. Un autre marin tentait de le lui arracher, les yeux exorbités, bavant, elle ne faisait que hurler devant l’assaut se cramponnant à la chose. L’hidalgo interrogea un officier du navire, qui observait la scène sans daigner intervenir, pour savoir ce dont il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était qu’une négresse qui ne voulait pas lâcher le corps de son nouveau-né mort déjà depuis plusieurs jours. Rien n’y faisait, pas même les coups dont on l’avait zébrée. Juan-Felipe demanda combien on la lui vendrait. L’officier annonça une somme extravagante, l’acquéreur fit remarquer qu’elle avait visiblement perdu la tête et que son propriétaire risquait de la garder sur les bras faisant une perte sèche. Le montant descendit et après un marchandage Juan-Felipe en tira un bon prix, l’officier persuadé qu’il faisait une affaire satisfaisante sur le dos d’un imbécile.

Le nouvel acheteur s’avança vers la négresse, il s’accroupit devant elle, et essuya avec son mouchoir les balafres effectuées par la lanière. Il lui parla posément, une main sur son épaule nue. Elle sentait fort, de son propre suint et de l’odeur du nourrisson déjà en décomposition. Sans le quitter des yeux, elle marmonna un lamento dans sa langue et à se balancer d’avant en arrière en pleurant. Doucement, il saisit le cadavre du rejeton, elle consentit enfin à le lui tendre. Il le confia à un quartier-maître qui était resté auprès du couple incongru. Délicatement, il l’aida à se relever et lui fit comprendre qu’elle devait le suivre. Abattue, reconnaissante, serrant ses guenilles contre elle, elle marcha derrière lui. Elle était grande, la peau caramel, ronde, la poitrine encore gonflée du lait qu’elle ne donnerait plus à l’enfant qu’elle avait eu au début du voyage. De retour à l’hôtel de Maubeuge, Juan-Felipe la remit entre les mains d’Abigaïl, expliquant qu’il la nommait Myriam et que si elle plaisait à sa femme, elle deviendrait la nourrice de sa progéniture à venir. Perplexe, elle entraîna la nouvelle esclave vers le fond de la maison bien résolu à la faire décaper et soigner et à brûler ses hardes. De plus si elle était agréée par la future mère, il allait falloir lui tirer le lait afin qu’il ne tarisse pas avant la venue du nouveau-né, voilà qui ne présageait pas de bons moments, mais puisqu’il en avait été décidé ainsi.

Chapitre 51

La colère, lundi 08 décembre 1794 

Cinq ans auparavant, dans la plantation Andéol, étaient nées deux enfants, deux filles. L’une était celle de la maîtresse et l’autre était celle de la tisanière du maître. Plus elles grandissaient, plus la colère de la maîtresse enflait. Les deux fillettes se ressemblaient tant qu’il était évident qu’elles étaient sœurs, la nature en avait décidé ainsi. La maîtresse ne l’entendait pas de cette façon. Elle avait tout d’abord essayé de faire renvoyer l’esclave aux champs, mais son époux était resté sourd à ses exigences. La métisse était au faîte de sa beauté et il n’était pas question qu’il s’en sépare. Pour obtenir à nouveau la paix dans son ménage, il statua. Sa tisanière s’installerait dans leur maison de la rue Royale quand la maîtresse résiderait à la plantation et lorsque cette dernière déciderait de se rendre à la ville, la tisanière irait à la campagne. Ce chassé-croisé dura cinq années, ne satisfaisant nullement la maîtresse qui ne digérait pas le privilège de l’esclave. Sa jalousie rongeait son orgueil. Elle attendit son heure. Pendant ce temps, elle libéra ses nerfs sur le reste de ses gens, allant jusqu’à accuser à tort une de ses domestiques de vol, lui faisant couper la main, faisant fouetter à mort un valet qu’elle trouvait par trop insolent. Elle terrorisait ses serviteurs et tous étaient conscients qu’ils le devaient à la préférence du maître pour sa métisse. Le maître ne céda pas, sa maîtresse et son enfant restèrent auprès de lui, il passait peu de moments en compagnie de son épouse. La métisse choyée se maintint le plus loin possible des yeux de la maîtresse, mais pas de son ressentiment. Celle-ci guettait l’instant favorable et il vint tout naturellement. Le temps s’écoulant le maître se mit à délaisser sa tisanière pour d’autres aventures, nouvelles et plus fraîches. Et le couperet de la rancune put tomber. Monsieur Andéol devint malade et se crut à l’article de la mort. La vengeance prit la forme de la compassion dans les faits et gestes de l’épouse bafouée. Tout en le cajolant, elle lui travailla l’esprit à l’aide de la religion. Las, apeuré par la mort, se sentant la conscience lourde, il céda à sa femme. Et comme la foudre, elle abattit les cartes de son châtiment. Elle décida la vente de l’enfant et le renvoi aux champs de canne de la mère dans lesquels sa beauté fanerait dans l’oubli du maître, amant et époux.

Ce qui dans bien des cas était admis par normalité et validé par la loi ne fut pas perçu de cette façon par la mère à qui l’on retirait sa petite fille. La vengeance de la tisanière se situa à la hauteur du chagrin de l’arrachement.

Madame Andéol laissa son mari à la plantation sous prétexte de se rendre à la fête de l’Immaculée Conception dans l’église Saint-Louis, nouvellement consacrée. Toute la Nouvelle-Orléans y serait, et puis quelle merveilleuse excuse, quelle ironie. Elle abandonna, sans remords tout à la jubilation de la mise en œuvre de sa répression, si longtemps attendue, son époux encore alité. Elle parvint au sein de sa maison de ville le samedi dans la journée prenant ses gens par surprise. À peine rentrée, elle ordonna au majordome d’enfermer la tisanière et son enfant, arguant que dès le lendemain, bien que ce fût un dimanche, un marchand d’esclaves viendrait, sans donner plus de détails. La nouvelle dans la demeure de la rue Royale confondit l’ensemble des domestiques. La tisanière adulée était déchue, c’était incroyable. Elle fut cloîtrée avec sa fille dans la cabane accolée à la cuisine.

Le négociant arriva à la tombée du jour chercher le produit de sa future mise aux enchères. Il s’en frottait les mains, une enfant de cinq ans presque blanche, il la ferait éduquer et la mettrait sur le marché. Il en tirerait une fortune à sa puberté. À son entrée, madame Andéol fit amener la fillette et seulement la fillette, car il n’était pas envisageable qu’elles soient vendues ensemble. Quand le majordome s’exécuta, la mort dans l’âme, la tisanière vit partir en fumée tous les espoirs qu’elle avait brodés pendant la nuit, le maître surgissant et les sauvant ou alors une vente conjointe. Elle eut beau faire, crier, griffer, taper, mordre, maudire, l’homme lui enleva son enfant, qui au milieu de la rage maternelle comprit qu’elle ne la côtoierait plus. Contrairement aux promesses de son père et maître, elle était arrachée loin de sa mère et loin de lui qu’elle vénérait jusque-là. Elle se débattit, essaya de faire lâcher la main à la poigne qui l’entraînait. Le majordome fatigué de toute cette violence inutile repoussa rudement la mère, et extirpa la fillette de sa prison. Comme elle résistait encore, il lui asséna brutalement deux gifles qui l’étourdirent.

Évita, la tisanière, restée seule, s’effondra pleurant, hurlant, appelant les Loas de la vengeance, les Gédés, le baron Samedi, Papa Legba à son secours. Elle voulait mourir. Non ! Elle désirait qu’ils trépassent, que tous ces blancs périssent, ces voleurs d’enfants, cescannibales qui avalaient la vie des siens sans sourciller. Elle regarda autour d’elle, cherchant quelque chose, mais elle ne savait pas encore quoi ? Accroupie dans un coin de la case, elle priait, marmonnait, invoquait les Loas, attendant une réponse. La nuit venue, entre deux planches mal jointes, elle aperçut la lumière. Les gens de la maison allumaient lustres et chandeliers. En même temps qu’elle constatait le fait, hypnotisé par les flammes des bougies depuis sa cache obscure, l’idée germa, puis enfla dans sa tête, devenant une évidence, une obsession, tous ces blancs devaient aller en enfer. Satisfaite de cette vérité, elle attendit son heure.

Madame Andéol, parée comme il se devait, monta dans sa voiture pour l’église Saint-Louis, se faisant accompagner par la plupart de ses serviteurs, elle ne laissa que deux esclaves dans sa demeure. Dans sa prison au fond de la cour, Évita réalisa le silence. La maison se révélait vide ou peu s’en fallait. Elle avait connaissance de cette messe pour la vierge et savait que les Créoles s’y rendraient en masse avec leurs gens, ce que sa maîtresse n’avait pas manqué de faire. Elle devait sortir de sa geôle, c’était le moment. Elle alla à la porte et par réflexe la secoua, surprise, elle s’ouvrit. Le majordome avait omis de la fermer. Elle se glissa et se faufila jusqu’à la cuisine pour aller quérir son arme. En alerte, elle guettait le moindre le bruit. Quand elle entendit les deux esclaves forniquer dans l’écurie, elle en déduit qu’il n’y avait qu’eux. Elle entra dans le local et dans le fourneau, elle récupéra un tison, car elle se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque le grand incendie avait eu lieu. Avant que quelqu’un ne surgisse, elle se précipita dans la demeure, courut jusqu’à l’étage. Elle embrasa le livre de prière abandonnée sur la table de nuit, puis des effets de la garde-robe de sa maîtresse. Elle passa de pièce en pièce mettant le feu aux rideaux, aux coussins, à tous les objets combustibles. Le temps que quelqu’un donne l’alarme, la maison était la proie des flammes et le brasier se propageait à ses voisines. Évita exultait. Ils allaient tous mourir.

Chapitre 52

Les naissances

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac marquésa de Puerto Valdez

La lune ? Mais la lune n’avait rien avoir avec tout ça, il était né, il ne l’avait pas attendue ! Elle était très en colère, il devait patienter. Elle se mit à ruer, à donner des coups de pied, il fallait qu’elle sorte de là.

*

À la plantation Maubourg-Tremblay, Tati-Messi aidait Marie-Adélaïde à mettre au monde un beau joufflu, un joli garçon en pleine forme quand sans le savoir Antoinette-Marie ressentit les premières douleurs. Elle jouait aux cartes dans le salon avec madame de Maubeuge lorsque tout à coup un élancement aigu monta le long de sa colonne vertébrale la faisant blêmir. « — Quelque chose ne va pas Antoinette ?

— Je crois que mon enfant a décidé de venir !

— Mais c’est pour la fin du mois ! »

Elle grimaça sous la douleur des coups. « — Il ou elle n’en a pas décidé comme ça…

— Abigaël ! Josepha ! Léa ! vite, vite ! »

Repoussant les hommes qui, aux cris de madame de Maubeuge, étaient arrivés, la gent féminine emportait la parturiente dans sa chambre. Elle perdit les eaux, le travail commença lentement et régulièrement. Sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins Antoinette-Marie sentait son bas-ventre durcir pendant les contractions, elles irradiaient jusque dans ses reins, la douleur vrillait ses sens. Malgré sa peur, entre chacune d’elles, elle reprenait son souffle souriant aux mots doux des femmes qui l’entouraient. Durant les moments difficiles, celles-ci la calmaient, la maintenaient, essuyaient sa sueur, madame de Maubeuge à ses côtés priait à haute voix la Vierge et sainte Marguerite ; toutes rassuraient et accompagnaient la jeune mère vers la délivrance. Abigaël discrètement, tout en implorant la Loa Erzulie, glissa sous le matelas une peau de serpent pour aider à l’accouchement. Josepha sortit Léa de la chambre, elle n’avait pas encore enfanté, puis elle plaça de l’eau à chauffer dans la cheminée mise en action pour entretenir la chaleur dans la pièce ; après un été étouffant, l’hiver se révélait frais. Le déroulement de la délivrance n’inquiéta pas les femmes hormis l’avance sur la date estimée, tout semblait se passer correctement. Le moment venu, si besoin était, on irait chercher l’accoucheur, monsieur Bracart, en attendant Samson était parti querir en toute urgence à la plantation Maubeuge Mamma Lissy, celle qui avait donné naissance aux trois fils de sa maîtresse.

Dans le quartier Marigny, dans une maison toute neuve, un autre nouveau-né avait décidé lui également d’arriver. Marguerite Darcantel entourée de plusieurs femmes s’apprêtait elle aussi à mettre au monde. Sanité Dédé avait effectué le déplacement pour la soutenir et l’aider, les mambos étaient solidaires. Le moment venu, sur un petit lit pliant, le lit de misère placé au plus près du feu, deux femmes lui maintiendraient alors les genoux écartés pour enfanter avec plus de facilité.

Le soleil se leva, s’éleva dans les cieux, sans qu’aucune des deux parturientes ait encore enfanté. La métisse n’était pas surprise, les flammes n’étaient pas montées vers le ciel. Elles haletaient, contractaient, poussaient chacune à quelques rues l’une de l’autre.

Rue Dauphine, dans le salon, comme tout jeune père, Juan-Felipe accomplissait des aller-retour anxieux sous l’œil amusé du marquis de Maubeuge. « — Vous verrez mon ami, au troisième, cela deviendra une routine. » Le futur père grimaça ce qu’il pensait être un sourire. Il allait répondre quand surgit Samson dans la pièce. « — Maît’e, le feu, y a le feu !

— Le feu. Où ?

— Vers le sud, vers l’église ! »

Ils sortirent dans la rue, pour découvrir au loin une colonne de fumée noire et épaisse monter vers le ciel. « — Mon Dieu ! Pas encore ! » Évidemment, c’était loin, du moins pour l’instant. Ils ne risquaient donc rien. « — Juan-Felipe, je suis désolé, mais il va falloir y aller !

— Bien sûr ! mais… son regard s’éleva vers l’étage inquiet.

— Pour votre épouse, nous ne sommes d’aucune aide, mais là-bas c’est autre chose, c’est notre devoir. À condition qu’il ne tourne pas, le vent descendant du fleuve va pousser les flammes plus au sud-est vers le marché. Samson prépare les voitures au cas où nous devrions sortir de la ville sans délai. Je pars avec Monsieur de Puerto-Valdez, je laisse entre tes mains et celles de ton frère ta maîtresse et madame de Puerto-Valdez. »

Les jumeaux hochèrent la tête en signe d’assentiment, fier de la confiance que les maîtres leur portaient.Le marquis monta quatre à quatre les marches du grand escalier, et frappa de façon vigoureuse à la porte de la chambre. « — Madame, j’ai besoin de vous parler d’urgence ! » La porte s’entrebâilla laissant voir le visage tiré de fatigue de madame de Maubeuge, visiblement contrariée de ce dérangement estimé inopportun. « — Qui y a-t-il de si urgent, mon ami ?

— Venez s’il vous plaît. »

La marquise, devant la mine crispée de son époux, sortit de la pièce et suivit son mari sur le palier. « — Madame, le feu a pris dans la ville !

— Le feu ? »

De la fenêtre donnant sur le couloir, il lui montra la colonne de fumée qui au loin montait s’étalant désormais dans la largeur. « — Oh non ! Mais nous ne pouvons partir, pas maintenant !

— Je sais ! Pour l’instant, ce n’est pas urgent, Samson prépare les voitures pour vous évacuer dès que possible. Priez madame pour que votre amie soit délivrée rapidement. De mon côté, je m’en vais avec son époux, aider.

— Faites attention à vous ! »

Elle le regarda quitter la demeure, le cœur étreint de crainte. Elle rentra dans la pièce, attira l’accoucheuse vers la fenêtre, sans mot dire, tira légèrement le rideau lui montrant la catastrophe qui remplissait le ciel au loin. Celle-ci examina sa maîtresse et se fendit d’un sourire dont quelques dents avaient disparu. « — Pas avoi’ c’ainte maît’esse, le bébé bientôt là ! E’zulie p’évoir ! »

*

Lorsque Juan-Felipe et le marquis de Maubeuge arrivèrent sur les lieux de l’incendie, celui-ci avait dévoré le quartier compris entre les rues Royale, rue du Maine, rue de Bourbon et rue Saint-Philippe. Les pompiers étaient déjà à l’œuvre essayant de contenir les flammes. Les habitants fuyaient encore une fois emportant leurs quelques biens transportables. Le brasier semblait vouloir se propager en direction du fleuve. Il léchait les bâtiments de l’autre côté de la rue Royale, les gens des maisons concernées évacuaient dans le désordre, affolés ; au milieu du fracas, du crépitement du feu dévorant les premiers murs, les hurlements des premières victimes s’élevaient. Les deux amis se joignirent à l’entraide qui s’organisait du mieux possible malgré la pagaille engendrée par la panique naissante. La brise attisait les flammes les poussant à engloutir les maisons suivantes. Dans la Nouvelle-Orléans, tout ce qui pouvait être attelé et transporter des charges était rempli à son maximum. Dans les voitures, femmes et enfants s’entassaient, avec l’ensemble de ce qui avait de la valeur, et par toutes les portes de la ville ils fuyaient vers les campagnes. Ils s’étaient à peine rétabli des affres de l’ouragan. Ils portaient encore le deuil de ses dernières victimes, en leur corps la cicatrice du précédent incendie guérissait et voilà que Dieu leur infligeait à nouveau une épreuve, mais qu’avaient donc fait les Orléanais ?   La première citerne vidée, elle repartit vers le Mississippi faire le plein. Une nouvelle arriva avec des Orléanais emplis d’ardeurs. Les uns approchaient leur lance au plus près du feu, les autres pompaient sans relâche pour fournir de l’eau. Juan-Felipe organisa la lutte avec les individus qui de partout venaient aider, se mit en place des files d’hommes transvasant l’eau du fleuve à l’aide de seaux de cuir. L’embrasement passa à travers la rue Saint-Philippe vers la rue de l’arsenal, l’une des maisons fut en proie aux flammes au grand désarroi de ses propriétaires. Au milieu de ses domestiques, l’homme pleurait de voir son bien partir en cendres quand sa femme hurla. « — Mon enfant, mon enfant, la nourrice n’a pas suivi avec mon dernier… » Juan-Felipe ne prêta pas attention aux dernières paroles. Il se hâta à l’intérieur, traversa le couloir déjà chaud des langues de feu qui le léchaient, il sortit côté jardin, grimpa l’escalier qui montait à l’étage par les galeries. Il entrebâilla la première porte, créant un appel d’air une flamme surgit, il eut juste le temps de reculer bousculant un homme qui l’avait talonné. Machinalement, il lui sourit et reprit sa course, il fit plus attention avec la suivante, puis encore la suivante. « — Mais grands dieux ! Où se trouvent cette nourrice et cet enfant ? 

— Là ! Écoutez ! » Au milieu des crépitements et du ronflement du foyer, ils devinaient les vagissements d’un nouveau-né. Juan-Felipe se précipita vers l’entrée d’où semblait venir les braillements, quand il entrouvrit la porte une chape de fumée s’en extirpa. Au sol, une négresse évanouie tenait encore dans ses bras le petit. Il s’en saisit et le tendit à l’homme. « — Sortez d’ici, ramenez-le à sa mère, je m’occupe de la nourrice.

— Laissez tomber, ce n’est qu’une négresse ! »

Juan-Felipe ne releva pas. Bien que sans connaissance, il se mit en devoir de la traîner. La servante s’avérait grande et lourde, il lutta contre l’inertie de celle-ci, la prit sous les bras. Il la transporta dans la galerie jusqu’à l’escalier. Il fallait faire vite, la maison risquait de s’écrouler sous lui. Son corps brûlait, il avait du mal à respirer. Tant bien que mal, mi-portée, mi-traînée, dans un dernier effort, il fit descendre les marches à la femme et la tira vers le bassin d’agrément. Il lui mouilla le visage, lui donna quelques tapes sur les joues pour qu’elle reprenne connaissance. Quand elle ouvrit les yeux, elle hurla de terreur. « — Tout doux, tout doux, c’est fini. Tu es sauvée, l’enfant aussi, du calme ; allez, tu dois te lever maintenant, nous devons quitter les lieux. » La nourrice intriguée regardait bêtement l’homme qui l’avait secourue, comme il la soutenait pour se mettre sur ses pieds, elle réalisa ce qui se passait. Elle se redressa, et docilement le suivit, ne pouvant repartir par l’habitation, ils prirent les allées qui traversaient les jardins des différentes demeures et qui étant arborées aidaient à la propagation de l’incendie. Ils sortirent de ce labyrinthe par une maison que les propriétaires évacuaient précipitamment. Ils découvrirent les femmes qui dans leurs jupons avaient entassé ce qu’elles pouvaient. De surprise, l’une d’elles lâcha le contenu. Elle s’effondra en pleurs tant la tension apparaissait violente. Juan-Felipe l’aida à récupérer ses effets. Ils débouchèrent dans la rue de l’Arsenal. La brise avait encore poussé le sinistre qui se répandait dans le pâté de maisons suivant, il avait traversé la rue Royale et se dirigeait vers le couvent des ursulines.

*

La congrégation se préparait à évacuer, tout en priant pour demander le secours du seigneur. Leur domicile, un des rares en pierre de taille, risquait moins que la plupart des demeures de la ville, mais il n’en restait pas moins que cela ne suffirait pas à protéger ses habitantes. Sœur Angélique s’occupait avec sœur Élisée des pensionnaires les plus jeunes. Les deux amies s’étaient retrouvées avec joie de ce côté de l’océan et ne se quittaient guère. Elles avaient pris dans la congrégation les fonctions d’enseignantes qu’elles pratiquaient dans leur couvent de Grenade sur les bords de la Garonne. Et quand la mère supérieure leur laissait du temps de libre, elles partaient pour la Palmeraie rejoindre leur sœur et amie. Elles avaient rassemblé les fillettes dans la cour. La petite Antonieta Pérez y Montilla tira sur la robe de sœur Angélique. « — Ma sœur, Alejandra, elle n’a pas suivi.

— Ah, c’est bien le moment, ne t’inquiète pas, je sais où elle est. Sœur Élisée, je vous laisse les petites. Alejandra nous fait faux bond. »

Relevant ses jupes, elle se précipita vers l’intérieur où s’activaient encore les religieuses et les servantes, emportant vers l’extérieur leurs paquets. Elle monta les étages, car elle supposait la fillette sous les combles. Elle la trouva devant une malle, la sienne. Elle détenait le peu de possessions qui lui restait, dont quelques effets de ses parents miraculeusement retrouvés sur la plage de leur naufrage par un pirate. « — Alejandra, il faut partir. Allez, vient ma petite. » L’enfant se retourna les yeux embués de larmes vers l’ursuline. « — Alejandra, nous ne pouvons tout emporter, et vos parents, Dieu ait leurs âmes, de là où ils sont, préfèrent vous sentir en vie vous et votre sœur, plutôt que de voir épargnés ces quelques objets. Pensez à votre petite sœur, s’il vous arrivait quelque chose. » Oui, bien sûr sa sœur. Quant à sa famille, elle n’en avait cure. Elle se souvenait encore de la mine déconfite de son oncle à leur première rencontre et de celle outragée de sa tante à l’idée de s’occuper des deux orphelines. Ils avaient été tellement peu touchés par leur malheur qu’ils les avaient envoyées chez les ursulines comme pensionnaires sous prétexte de manque de place dans leur maison de ville. Il est vrai qu’ils détenaient eux-mêmes trois filles et deux garçons. De plus, elle connaissait son avenir de parente pauvre, difficile à marier, car elle se savait pas belle, pas laide, mais quelconque. Sœur Angélique semblant comprendre son désarroi la prit par les épaules. « — Et puis, je suis là Alejandra, vous n’allez pas m’abandonner. » La fillette grimaça un sourire et se laissa entraîner. Elles retrouvèrent le reste de la congrégation dans la cour et en colonne, elles sortirent par les jardins du côté des quais.

Pendant ce temps, depuis l’une des fenêtres de l’étage de la demeure de la rue Dauphine, Hyacinthe donnait des nouvelles de la progression du sinistre à madame de Maubeuge chaque fois que la porte de la chambre s’entrebâillait. À l’intérieur, le travail de la délivrance avançait. La fatigue due aux efforts de l’accouchement avait provoqué une légère fièvre qui maintenait Antoinette-Marie, entre deux mondes, dans un état de confusion. Elle avait à ses côtés, madame de Maubeuge qui tout en essuyant son front régulièrement lui murmurait des mots de réconfort entre deux caresses affectueuses. En face se devinait une belle femme blonde habillée à la mode d’un temps ancien. Antoinette-Marie la connaissait et dans son état extatique, elle ne trouvait pas étrange de voir sa mère doucement la rassurait. « — Tout va bien mon petiot, cela se présente bien, n’ait crainte. » Dans un coin de la pièce, Myriam patientait, elle avait compris que l’enfant à venir était pour elle, il allait remplacer celui qu’elle avait perdu. De son côté, Abigaël tout en s’activant baragouinait, dans une langue que seuls les noirs appréhendaient, des prières à la Loa Erzulie. Quant à Mamma Lissy, elle parlait au futur bébé, le rassurait sur ses raisons d’arriver sur terre. « — Allez, mon tout petit, il faut veni’ maintenant, nous t’attendons. Tu au’as une jolie existence pleine d’amou’ et de ‘ichesse… » La pièce emplie des mystères de la vie et de la nature se concentrait sur l’apparition du nourrisson. « — Ça y est, je l’aperçois, voilà sa tête, voilà mon tout beau arrive par là, oui là, c’est bien tu vois bien que tu es espéré. Allez viens voi’ Mamma Lissy. » Dans un dernier effort la mère expulsa le nouveau-né dans les mains de la matrone, qui aussitôt avec une mine réjouie leva les bras montrant à tous, le chérubin. « — Alléluia ! Alléluia, c’est une fille et elle est coiffée ! » Elle retira la fine pellicule qui recouvrait son visage et avec une petite tape sur les fesses la fit pleurer. Toutes constatèrent qu’elle aurait de la voix, tant cela avait déclenché une colère qui permit à ses poumons de s’emplir de vie. Antoinette-Marie sourit en entendant le vagissement, à ses côtés la vision de sa mère se dilua dans l’air avec quelques derniers mots de réconfort. Avant de s’enfoncer dans un sommeil compensateur, elle murmura. « — Juan-Felipe, il faut dire à Juan-Felipe qu’elle est arrivée.

— Oui Antoinette, je vais lui signifier. Reposez-vous. »

Madame de Maubeuge sortit de la pièce laissant Antoinette-Marie entre les mains de Josepha et de Léa qu’elle avait appelée. Elles se mirent en devoir d’effectuer la toilette de la jeune mère ainsi que de changer ses draps. Abigaël tout sourire s’occupait de la fillette et la remettait dans les bras noirs de Myriam dont le cœur s’offrait à tout jamais au petit corps tout blanc. Madame de Maubeuge, épuisée, descendit dans la galerie donnant sur le jardin afin de prendre l’air. La nuit était tombée, à la lueur des flambeaux, elle fixait rêveusement le sol. Elle remarqua une tache puis une deuxième, tout à coup elle réalisa ce qu’elle voyait ; il pleuvait. Le ciel déversait une ondée chaude qui était de plus en plus soutenue. Madame de Maubeuge ne put s’empêcher de laisser échapper un cri de joie. Il fit écho à celui des hommes qui luttaient contre l’incendie et qui commençaient à désespérer, ainsi qu’au chant des religieuses qui remerciaient la vierge. Sur les routes, les Orléanais, qui fuyaient la catastrophe, arrêtaient leur véhicule. Ils regardaient le zénith n’osant exulter de peur que la pluie ne s’interrompe. Puis soulagés, ils décidèrent de refluer vers la Nouvelle-Orléans. La ville était sauvée.

*

L’année avait débuté depuis deux mois, la douceur revenait, le soleil réchauffait lentement la nature l’incitant à sortir de terre ses premières pousses. Dans l’air un sentiment de joie se dégageait que les oiseaux propageaient sifflant des trilles. Dans la nurserie de la Palmeraie, Myriam et Déborah tenaient fièrement l’une et l’autre l’enfant qu’elles allaitaient. Pour la première fois, Adélaïde Angélique de Puerto Valdez rencontrait Antoine Tremblay. Elle l’avait à peine senti près d’elle qu’elle avait lâché la mamelle qui la nourrissait pour gazouiller avec ardeur, semblant lui raconter quelques histoires. 

Adélaïde Angélique de Puerto Valdez

FIN

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 49

1er épisode

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chapitre 49

l’ouragan, août 1794

La température était extrêmement chaude, elle aurait été intoléra­ble, sans la brise chargée du parfum délicieux des fleurs qui parcourait la véranda de l’étage. Le souffle d’air provenait du golfe du Mexique, par les lacs Borgne, Pontchartrain et Maurepas. Bien qu’à plus de cent milles du golfe en suivant ces grandes mers intérieures ce flot aérien pénétrait profondément le delta du Mississippi, et s’approchait à quelques milles de la Nouvelle-Orléans puis poursuivait son chemin plus loin vers le Nord. Cette brise était salutaire pour les habitants de la Basse Louisiane ! La métropole aurait été presque in­habitable pendant l’été, si cette influence vivifiante ne se faisait pas sentir. De la mer à une petite distance en arrière de Bringier l’air passait par les marais et venait porter ses bienfaits à la Palmeraie. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde conversaient entre deux mouvements d’éventails nonchalants et une prise de citronnade fraîche. Le repas dominical absorbé, Georges Tremblay, en compagnie d’Alvarez-Pignero et de Hautbois-Guichette, avait laissé les deux jeunes femmes à leurs secrets et était parti à cheval visiter la plantation. Il s’était tout d’abord attardé au village des esclaves, attachant sa monture à la barrière qui le séparait de l’habitation des maîtres. Malgré la torpeur qu’engendrait la touffeur, des cases sortirent les nègres qui voulaient rendre hommage à leur ancien contremaître. George s’arrêta à la première de celles-ci pour échanger quelques mots avec le vieux Siméon qui était de par sa longévité reconnu implicitement comme le chef du village. S’il était le plus âgé, il n’en était pas le moins fort. Il était le forgeron et il était perçu d’une robustesse herculéenne. À travers lui, l’ancien contremaître demanda des nouvelles de tous, puis il arpenta l’allée du village, son cheval à la main, saluant les uns, gratifiant de quelques paroles les femmes, caressant la joue des petits. Il ne l’aurait pas dit, mais pour lui c’était une partie de sa famille. Enfant, il avait joué avec certains, puis travaillé à leurs côtés avant de les commander. Après cette rencontre, il continua sa visite accompagnée des deux contremaîtres qui l’avaient remplacé, chacun expliquait les changements, les réparations, les nouveautés, de son côté, George félicitait, encourageait, conseillait. Après avoir parcouru la partie cultivée, ils poussèrent dans la portion en défrichement afin d’en constater l’avancement. Malgré leurs panamas, les hommes souffraient de la chaleur. À la plantation, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde, après s’être moquées de leur inconscience, commentaient leur vie au sein de leurs habitations, mais surtout elles échangeaient leurs impressions sur leurs grossesses, car toutes deux se trouvaient enceintes à leur grande satisfaction. Elles partageaient leurs inquiétudes, leurs joies. Antoinette se plaignait d’avoir encore au bout de cinq mois des nausées matinales qui la laissaient pantelante jusque vers midi. De son côté, Marie-Adélaïde un peu plus avancée dans sa gestation déplorait qu’elle ne puisse plus monter à cheval ce qui fit rire sa compagne. Dans la galerie du rez-de-chaussée à l’arrière Mama-Louisa et Suzanne, qui avait accompagné sa maîtresse, s’entretenaient désormais à pied d’égalité, elles aussi sur les gens des deux propriétés. Il faisait si lourd, l’air était si oppressant que rien ne bougeait, hormis les éventails de palmes ou de soie, la plupart somnolaient, les uns dans la demeure, les autres dans les cases ou sous un arbre. Seuls se faisaient entendre le bourdonnement des insectes et la conversation chuchotée des deux femmes. Antoinette-Marie se crispa, elle grimaça. Depuis le matin, l’enfant en son sein remuait plus que d’habitude, elle allait en faire la remarque à son amie quand elle se figea tout en se tenant les reins. « — Antoinette, quelque chose ne va pas ?

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

— Le vent, le vent, il va tout emporter, il va nous noyer. Mon Dieu ! Non ! Il va tout balayer ! Mon Dieu ! Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » les derniers mots hurlés, dans le silence de la léthargie générale, électrisèrent tout le monde et finirent de paniquer Marie-Adélaïde. Les yeux hagards, Antoinette-Marie se redressa brusquement puis s’affaissa sur elle-même. Sa compagne connaissait la scène et ses conséquences, cela l’affola, elle se souleva avec difficulté gênée par son ventre et elle appela. « — Léa, Léa ! Mama-Louisa, Mama-Louisa ! vite ! ». La maisonnée se mit en branle, Léa traversa l’étage en courant vers la galerie où étaient installées les deux femmes. La gouvernante se leva d’un bon tout en criant à sa comparse. « — Suzanne ! La cloche ! Sonne la cloche ! » Au son de celle-ci, la plantation sortit de son engourdissement, c’était l’alerte, chacun surgissait de sa case, les yeux tournés vers le ciel. La brise forcissait, se changeant en rafales. La cime des arbres commençait à se balancer. Inquiètes, les femmes prirent leurs enfants par la main, dans leurs bras, et se dirigèrent vers la demeure, les hommes se précipitèrent vers les bêtes dans les pâturages, les rassemblant, les ramenant vers les granges et les écuries. Siméon s’élança vers sa forge et arrosa le feu pour qu’il ne déclenche point d’incendie. Élisée, Ariel, les palefreniers se hâtèrent vers les poulinières, trois juments détenaient des poulains et les chevaux s’avéraient rares dans la colonie. Tous convergeaient vers les bâtisses construites sur les mounds.

À l’autre bout des terres de la plantation, l’ancien contremaître et les deux nouveaux échangeaient sur les prochains défrichages à faire. En même temps que George remarquait la levée de la force du vent, il entendit la cloche. Il réagit immédiatement, il remonta à cheval. « — Vite il se passe quelque chose, m’est avis que c’est une alerte ! Francisco, allez prendre votre épouse et ses femmes et ramenez-les à la Palmeraie. » Et aussitôt, les trois hommes cravachèrent leurs montures.

*

Plus au nord, sur le fleuve, Juan-Felipe et ses compagnons regardaient avec inquiétude les nuées. Le temps était lourd, étouffant, orageux. Le ciel passa au bleu de plus en plus délavé puis blanchi. Dans le lointain, un grondement impressionnant rugi. Des vagues commencèrent à se creuser ballottant dangereusement le canot. Les hommes se crispaient sur les montants de l’embarcation. Juan-Felipe se savait guère éloigné de la Palmeraie, ils avaient dépassé la ville d’Ascension depuis peu, mais le vent soufflait fort et cela montait crescendo d’heure en heure. Il s’accrochait à l’espoir que les tourments du ciel allaient les laisser accoster au ponton face à l’habitation. Dans les flots devenus tumultueux les débris s’amoncelaient, les hommes les guettaient, du bout de leurs rames, ils les détournaient, les empêchaient de les percuter. Juan-Felipe vit arriver sur eux un arbre qui avait dû être arraché de la rive du fleuve. Il hurla le danger à venir, mais le tronc heurta de plein fouet l’embarcation la renversant et projetant son équipage dans les eaux bourbeuses. Un des leurs, assommé par le bateau, sombra aussitôt. Juan-Felipe s’enfonça, lui aussi, dans les flots sombres puis il se reprit, repoussant la panique qui germait en lui, ses membres instinctivement retrouvèrent les mouvements de la brasse. Jean-Baptiste, de son côté, trop faible, sentit son esprit s’embrumer, il perdait connaissance, Ignacio le rattrapa par le col avant qu’il ne coule et le tirât vers une branche flottant, l’obligea à s’y agripper. Juan-Felipe nagea contre le fil de l’eau jusqu’à eux, l’effort lui parut titanesque. Les deux autres soldats quant à eux s’étaient accrochés au canot et se laissèrent porter par lui. Juan-Felipe et Ignacio maintenaient Jean-Baptiste tant bien que mal, le second montra la rive et cria pour se faire entendre. « — Aidons le courant, il nous y mène ! » La large rivière, agitée dans tous les sens, semblait vouloir monter à l’assaut de la levée qui abritait les plantations. Juan-Felipe opina de la tête et copia son compagnon, il nagea comme il pouvait entraînant la branche et son fardeau. Ils atteignirent épuisés la rive, ils prirent chacun sous une aisselle le jeune homme à moitié inconscient, il devait quitter les bords du fleuve, car inexorablement celui-ci paraissait désirer envahir les berges. Le ciel était devenu si sombre qu’ils avaient du mal à se situer, ils se savaient sur la bonne rive, mais ils ne voyaient pas à quel niveau. L’atmosphère, chargeait d’électricité, éclaira, un court instant, le décor, juste assez pour apercevoir l’allée qui menait au bungalow des Alvarez-Pignero, ils se trouvaient à la Palmeraie. Ignacio de la main montra le chemin. Les trois compagnons se dirigèrent vers l’intérieur des terres. Sous l’effet du vent, les gouttes de pluie ressemblaient à des grains de plomb, les faisant souffrir le martyre. Des arbres tombèrent autour d’eux, il n’y avait plus vraiment de route devant eux, mais un enchevêtrement de troncs et de branches. Le déluge traçait des torrents de boue ralentissant leur avancée. Avec difficulté, ils atteignirent le bungalow barricadé et déserté de ses habitants. Sous sa galerie, ils reprirent leur souffle, Jean-Baptiste accomplit un effort sur lui-même et se redressa, faisant de son mieux pour aider ses compagnons dans leur course. Ils se remirent en route vers la demeure de peur que la tempête les empêcha de progresser. Tenant toujours leur comparse par les bras, ils avancèrent péniblement, la force du vent les poussant puis les repoussant, ils virent enfin la masse sombre de la plantation, montèrent les quelques marches et tambourinèrent contre les contrevents.

*

Nathanael de Thouais

Antoinette-Marie était allongée, endormie dans son lit à baldaquin, inconsciente de ce qui se passait autour d’elle. Les femmes, qui l’entouraient, avaient autant peur des affres de la tempête que de la fausse couche que l’incident pouvait provoquer. Mama-Louisa descendit et vérifia qu’aucune des négresses recueillies dans les pièces de réception ne touchait le mobilier. Toutes priaient tous les Dieux qu’elles connaissaient, ce n’était qu’un bruissement de supplications, tous les mânes du cosmos étaient invoqués. Un concert de sifflements, de craquements, encerclait la demeure, puis la pluie et la grêle s’était mise à tomber. Les vents forcissaient, telles les entrailles de la Terre s’ouvrant et la nature se déchaînant. Nathanaël, qui ne souvenait pas avoir éprouvé ce type de phénomène, commençait à s’inquiéter sérieusement et avait du mal à rassurer sa petite sœur et le tout jeune Caleb, sous sa responsabilité, devant cette nature véhémente. On entendait le déracinement des arbres, le violent craquement des branchages, la rivière qui se soulevait à proximité de la maison. C’était effrayant, les trois enfants dans les bras les uns des autres se réconfortaient. Tout à coup, Nathanaël interpella sa mère. « — Mama, on frappe au volet !

— Mais non Nathanaël, c’est le vent !

— Non ! Non ! je te dis que quelqu’un frappe contre le volet.

— Mon Dieu, mais c’est vrai ! Abraham ! Abraham, il y a quelqu’un dehors en difficulté ! Vite, va voir ! »

Le majordome fit le tour de la demeure pour deviner dans la pénombre trois hommes, dont un était avachi sur le sol. S’approchant il les reconnut. Il hurla pour couvrir le vacarme environnant. « — Maît’e, maît’e, pa’ ici ! » Juan-Felipe se retourna. « — Abraham ! Aide-nous, vite ! » L’esclave se pencha et souleva comme un fétu de paille Jean-Baptiste qu’il porta à l’intérieur. 

*

Le bruit du vent et des trombes d’eau s’abattirent sur la maison. Rose-Marie serrait Augustin contre elle, elle lui marmonnait des mots de réconfort. Aux alentours de la demeure, des craquements se firent entendre, mais elle ne savait pas ce que c’était. Seule avec son enfant, elle restait à l’abri, Antonin et Josué étaient partis rassembler dans les prairies leur bétail. Le temps passant, la nuit approchant, terrifiée par la tempête qui sévissait autour d’elle, Rose-Marie sortit sous la véranda afin de voir si les deux hommes revenaient. La maison était fouettée par de violentes bourrasques. Tout d’abord venues du nord, elles semblaient désormais se déchaîner du sud, l’habitation était encore plus exposée, la forêt à sa droite se retrouvait dévastée. Tout était noir, la panique monta en Rose-Marie. Les arbres se tordaient, décapités. Beaucoup de choses s’étaient envolées : planches, tonneaux, stores… Une immense broyeuse lessiveuse passait au-dessus de sa tête et à ses pieds le bayou débordait léchant les marches du perron. Elle rentra dans la maison et retrouva son enfant, elle pria espérant que la construction fût assez solide. 

Antonin Bourdel

Depuis quelque temps, la température était montée rendant tous gestes pénibles, quand un sourd grondement vint précédant un amoncellement de nuages gris illuminés sur les bords. Pressentant un orage, ils avaient barricadé toutes les fenêtres et les portes. Presque aussitôt, la clarté du jour avait disparu, des rafales violentes s’étaient mises à enfler apportant la tempête. Sous la pluie battante, Antonin et Josué étaient partis seller deux mulets puis s’étaient dirigés vers l’intérieur des terres. Le parcours, habituellement d’un couple d’heures, se révéla difficile, la route glissait, ils avançaient parfois dans des torrents d’eau, et le vent soufflait de plus en plus fort. Ce qui était des pâturages frais en temps de sécheresse n’était plus qu’un vaste marécage. Sur une étendue de deux lieues de long et d’une lieue et demie de large, ce désert ne présentait que des parcs pour les bœufs. Ceux d’Antonin jouxtaient ceux de plusieurs domaines dont ceux des Quessy avec qui à la jonction de leurs terres, il avait bâti des abris pour les hommes et les bêtes. La cabane, vers laquelle ils se dirigeaient, petite et chétive en apparence, était à la disposition des bouviers des différentes propriétés pour les préserver des intempéries. Juxtaposée, une vaste étable fermée sur trois côtés pouvant recueillir une cinquantaine d’animaux terminait le campement. Ces deux gîtes se trouvaient séparés l’un de l’autre par une dizaine de mètres et protégés par quelques grands arbres qui se balançaient sous le vent. Ils étaient encore en route lorsque les turbulences avaient débuté à tomber par ondées chaudes, droites et raides, augmentant d’intensité à chaque reprise, leurs vêtements étaient partis en lambeaux sous la violence du flot. Ils se réfugièrent avec soulagement dans l’abri où ils retrouvèrent leur voisin, avec trois de ses fils, qui pour se réconforter avant de commencer à grouper le bétail, s’étaient préparé un café. Ils échangèrent quelques mots, se rapportant ce qu’ils avaient subi sur leur parcours et évaluant les dangers à venir. S’étant mis d’accord sur les opérations à mener pour rassembler les bovins, ils se décidèrent à repartir dans la tourmente. Désobéissant à l’appel de ses maîtres, le chien des Quessy qui les accompagnait refusa de sortir et donna des marques d’effroi de mauvais augure. Son comportement alarma Josué. Comme la pluie cessa et qu’aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre, il éloigna ses sombres pensées. Il suivit Antonin à la recherche des bêtes, mais alors qu’ils les rabattaient vers l’étable avec un œil inquiet sur le ciel, s’élevèrent de courtes rafales qui devinrent de plus en plus menaçantes. Chargée de brumes voilant l’horizon, à la nuit tombante, l’atmosphère se calma. Dans le répit apparent, ils s’étonnèrent de ne pas voir la tempête se déclarer. Ayant parqué la plupart des animaux domestiques à l’abri, ils voulurent rejoindre leurs familles, mais, contrecarrant leur plan, elle arriva, ronflant, mugissant, provocant le craquement les arbres. Ce fut à ce moment-là que la foudre tomba près d’eux les amenant à se réfugier dans la case. Dans les deux pièces qui la composaient : l’une servant de magasin, l’autre fort petite, contenant des paillasses, des voisins les rallièrent et décidèrent d’y attendre ensemble une accalmie. Ils ne devaient pas risquer inutilement leurs vies. Dans la construction en bois et bousillage, avec une couverture en planches et en bardeaux, détenant pour unique ouverture une porte tournée vers le soleil couchant, ils écoutaient la tornade balayer la région. L’anxiété envahissait chacun pour les siens laissés au bord du bayou, se demandant s’ils avaient bien fait de les abandonner seuls aux intempéries, et pour eux perdus au milieu de la tourmente. Comme une chape de plomb, le silence tomba sur eux, plus inquiétant que le vacarme de la furie. Un calme plat dura quelques minutes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour se remettre en haleine avant de les attaquer. La tempête, un ouragan, reprit sa course, et, cette fois, elle afflua si vite qu’elle ne s’annonça plus par des menaces lointaines ; elle s’abattit sur eux brutalement et leur porta un choc semblable à celui d’un corps solide. Le toit craqua et se brisa, ils se sentirent soulevés puis penchés en avant. Le chien s’agita et gémit, les hommes se retenaient aux parois rugueuses de l’abri, le vent pénétra éteignant les lumières, les plongeant dans une obscurité presque totale. Par chance, il emporta au loin les restes de la charpente ; mais Antonin fut blessé à la tête par une poutre qui le heurta, personne d’autre ne fut accidenté. La pluie tomba plus abondante, mais ils purent encore se protéger sous une partie du toit. Josué banda le crâne de son maître avec le lambeau de sa chemise, il en avait été quitte pour un étourdissement et un filet de sang. Les intervalles de calme, de ce calme extraordinaire, qui succède aux rafales, les laissaient pantelants espérant avoir essuyé la dernière bordée de cette furie. La nuit était avancée quand ils essayèrent de sortir pour voir si l’étable était un meilleur asile, mais il leur fut impossible d’ouvrir, le vent avait couché devant la case un des grands arbres. La porte était bloquée, ils étaient prisonniers, avec la crainte d’être renversés et fracassés, ou celle d’être écrasés par les débris de la toiture. Les six hommes s’avéraient piégés. À leur terreur, les bourrasques arrachaient à leur refuge les planches une par une, et chaque fois les dispersait au loin. Le benjamin des Quessy se démit l’épaule sous le choc de l’une d’elles en voulant l’éviter. Au milieu de la nuit, la paroi située vers l’est fut enfoncée et se présenta face à la rage obstinée du nord-est. Ils étaient à peu près libres de fuir, mais l’obscurité était complète, et, à deux pas d’eux, autour de la petite éminence qu’ils occupaient, l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Le spectacle ressemblait à l’apocalypse pour Antonin qui le vivait pour la première fois. Ils n’eurent pas à réfléchir, la case fut balayée par la bourrasque dans le déluge, et la sensation du froid se ressentait si vive, que l’idée de s’égarer dans les ténèbres les frappa de terreur. Soutenant les blessés, ils traversèrent le court espace qui les séparait de l’étable qui n’était que beuglements et hennissements affolés. Bien que le refuge fût précaire, la possibilité de lutter ensemble contre le danger les engagea à rester groupés jusqu’au dernier moment. Dans les brefs intervalles de silence, ils respiraient mieux, et chaque fois ils aspiraient en la fin du paroxysme de l’ouragan, mais des craquements redoutables annonçaient le retour du monstre. Alors que l’un des fils Quessy donnait des signes de désespoirs, adressant au ciel de délirantes prières et appelant sa famille pour lui dire adieu, Josué, tout en suppliant les mânes de ses ancêtres, montra une présence d’esprit, une audace et un dévouement à toute épreuve qui rassura Antonin. Le père du jeune homme craignant la contagion de la panique et ne voulant pas ajouter le péril du découragement à leur situation gifla son fils pour le calmer. Antonin l’apaisa. Empli d’inquiétude pour son épouse et son fils, voyant que l’inaction était le seul fléau qu’il lui fût possible de conjurer, il résolut d’essayer, à tout hasard, de lutter contre les éléments. Le père des Quessy le retint, ce n’était que folie. Il dut prendre son mal en patience, de toute façon les cieux ne semblaient pas vouloir s’apaiser. La matinée était presque passée quand les rafales faiblirent progressivement et, avec, l’espérance revint. Tous décidèrent qu’il était temps de rentrer chez eux.   

Le retour ne s’avéra pas plus facile que l’aller, les mulets avaient de l’eau presque au poitrail. L’avancée était difficile autant pour les montures que pour les cavaliers. La journée était presque écoulée quand enfin la maison en état et transformée en arche de Noé apparut à leurs yeux. Sous la véranda, Rose-Marie et Augustin pleuraient de joie et criaient à leurs vues.

La jeune femme, au milieu de la nuit, au cœur de la tempête, avait saisi son courage à deux mains, bravant les éléments. Elle était sortie libérer les bêtes du poulailler et de l’étable de peur qu’elles ne se noient. Elle ne pouvait admettre que Dieu pouvait lui retirer ses seuls biens. Elle avait entraîné avec difficulté la dernière mule. La frayeur la rendait résistante aux ordres de Rose-Marie. Avec obstination malgré son appréhension, elle avait tiré sur la longe de l’animal. Elle lui avait fait traverser la courte distance entre les écuries et le domicile et l’avait obligé à monter les quelques marches menant à la galerie. Tout en luttant, elle pleurait de peur, de rage, sous les yeux d’Augustin plaqué contre le mur de la maison qui regardait, terrorisé, l’acharnement de sa mère sous la pluie et les éclairs. Quand enfin la mule se retrouva sur le plancher de la véranda, Rose-Marie s’effondra et une crise de rire la prit à la vue du spectacle, car toutes les autres bêtes avaient suivi, la vache et son veau, les poules et les canards. Elle pria et remercia le seigneur de l’épargner au sein de son exaspération.

*

Charles Lavau était reparti au milieu de la matinée pour sa plantation sur les bords du lac Pontchartrain. Marguerite s’était installée lascivement au centre des coussins de son hamac et se laissait bercer par la petite négresse, dernier cadeau de son amant. Elle entrait dans une douce léthargie qui comme souvent ouvrait la porte à la Loa Erzulie. Depuis qu’elle était enceinte, elle rêvait régulièrement d’Antoinette-Marie. Cela ne la surprenait pas, toutes deux attendaient pour l’hiver une fille, car elle savait que ce serait des filles qui étrangement se ressembleraient et qu’Erzulie avait décidé de lier. Son songe la mena sur les bords du fleuve sous une voûte limpide, tout comme celui qu’elle avait au-dessus d’elle. Elle pénétra dans l’allée de la plantation dans laquelle elle n’avait jamais mis les pieds, hormis lors de ses prémonitions. Elle se promena entre les arbres puis s’engagea dans le jardin d’agrément. Elle savait, elle sentait qu’elle ne se retrouvait pas là par hasard. Elle respira l’odeur des orangers et des citronniers, admira azalées et tulipiers emplis de fleurs nacrées. Elle s’arrêta devant un rosier chargé de fleurs rose pâle qui montaient à l’assaut d’une treille, elle se penchait pour humer leur parfum quand de la galerie de la demeure jaillit un hurlement. Le cri ascendant lui vrilla l’esprit. Elle suivit du regard le son qui s’élevait vers le ciel se couvrant de nuages noirs. Éblouie par leurs bordures d’or, sa tête se trouva envahie de scènes apocalyptiques. Un ouragan ! Cela la réveilla brusquement. « — Athénaïs ! Athénaïs ! Aide-moi à sortir de là, vite ! » La négrillonne qui comme sa maîtresse s’était endormie secoua son apathie afin d’assister la métisse. Il faisait beau, très chaud, aucun vent ne soufflait, rien ne laissait présager que dans quelques heures la cité allait subir un cyclone, mais depuis longtemps Marguerite savait qu’une catastrophe guettait la ville. Elle se chaussa, se hâta vers sa chambre, y empoigna ses quelques bijoux et les piastres d’or qu’elle possédait, elle rangea le tout dans les poches de son jupon. Pour ses autres biens précieux, argenterie, porcelaine, cristal, elle avait déjà effectué le nécessaire, ils étaient enfouis et lestés avec de grosses pierres sous le plancher. « — Athénaïs ! Dépêche-toi, prends mon coffret de nacre et viens ! » La petite fille se précipita. Elle saisit dans ses bras la boîte qui détenait les objets magiques de la prêtresse et pour rien au monde elle n’aurait désobéi à sa maîtresse tant elle en avait peur. Elle savait qu’elle était entrée au service de la reine du vaudou de la Nouvelle-Orléans, celle qui était devenue l’égale de Sanité Dédé, celle qui tenait des rassemblements sur la rive du lac Pontchartrain tout comme les anciens, sur les bords du fleuve Congo.

marguerite Darcantel

Dans les rues écrasées de chaleur, la petite Athénaïs trottait derrière sa maîtresse, se demandant ce qui avait bien pu la piquer. Pressée par le temps, Marguerite n’était vêtue que d’une robe de mousseline fleurie retenue par son fichu de linon blanc croisée sous les seins que la maternité rendait généreux. Elle réalisa sa tenue lorsqu’une boucle de son opulente chevelure vint chatouiller sa joue, elle constata qu’elle ne l’avait pas recouverte d’un tignon. Elle rejeta la gageure, de toute façon aucun Créole n’aurait osé émettre une quelconque remarque, ils avaient trop peur du sort que d’un regard la reine du vaudou aurait pu leur jeter. Et puis à cette heure et par cette canicule, les voies de la ville étaient désertes. Elles se dirigeaient vers la rue des remparts au bout de la rue d’Orléans. La rue de Bourgogne n’avait jamais paru aussi longue à la jeune femme, quand elle arriva devant la demeure de Madeleine Lamarche, elle frappa violemment à la porte. Les coups avaient attiré la maisonnée. Naïma qui vint lui ouvrir resta bouche bée à la vue de la prêtresse. « — Naïma, bouge-toi, préviens ta maîtresse…

— Que se passe-t-il, Naïma ?

— C’est la Darcantel ! Maîtresse !

— Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

— Madeleine, un ouragan arrive sur nous, protège tout ce que tu peux, le fleuve va tout envahir ! »

Laissant la maison en ébullition, car il n’était venu à l’idée de personne de mettre en doute les dires de la métisse, elle continua sa route à l’ombre des arbres ou des galeries bordant la rue de Bourgogne vers la rue Dauphine. Tout en se pressant, elle caressait son ventre et sentant la fatigue s’emparer d’elle, elle murmurait au nourrisson dans son giron. « — Petite, tu dois te faire légère, tu le sais, pour nous sauver tous, il faut que j’y parvienne. » Et comme si l’enfant avait compris, le ventre de la mère devint plus ténu. Elle accéléra le pas, Athénaïs sur les siens. Descendant la rue de Toulouse, Marguerite reconnut la nourrice des Maubeuge. « — Sara ! Sara ! Attends-moi ! » L’esclave se retourna surprise d’entendre son nom. « — Sara, aide-moi, Sara, il faut m’aider à aller chez tes maîtres, vite aide-moi ! » L’Africaine ne s’interrogea pas. Au sein de ses forêts ancestrales, la Mambo avait parole d’or. Elle lui prit le bras pour la soutenir, si la prêtresse demandait, elle n’avait pas besoin de savoir pourquoi. Arrivée devant la demeure des Maubeuge, Marguerite monta les marches du perron, Sara hésita, elle ne passait jamais par la porte principale. La prêtresse frappa à la porte.

Séraphin, qui somnolait dans le hall, sursauta, l’entrebâilla, à la vue de la métisse, la plantant là sans mot dire, il pivota sur les talons et courut chercher la gouvernante. À la demande de l’enfant, Josepha se traîna à l’entrée se demandant qui pouvait venir importuner ses maîtres par cette canicule, car bien sûr cet idiot de négrillon n’avait pu lui dire qui se présentait à la porte. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver sur le perron la prêtresse et la nourrice ! Ne pouvant passer son humeur sur la première, elle allait ouvrir la bouche pour remettre en place la deuxième, mais Marguerite l’arrêta. « — Josepha, nous n’avons pas le temps, appelle ta maîtresse, c’est urgent, vite c’est grave ! » La gouvernante ne se le fit pas répéter, si la Darcantel se situait là c’est que la raison s’avérait d’importance. Dans l’escalier descendait déjà madame de Maubeuge que la chaleur accablait et rendait irascible « — Qui est-ce, Josepha ? » La gouvernante s’effaça laissant apercevoir Marguerite qu’elle cachait à sa vue. « — Marguerite ? Mais que fais-tu là ? Qui y a-t-il ? » Si la métisse était là, c’est que la situation était des plus préoccupantes. « — Une tempête, madame, elle va tout broyer, inonder la ville. Nous devons nous y préparer ! Et très vite ! » Madame de Maubeuge éprouva un moment de scepticisme qu’un appel d’air faisant claquer une porte enleva. « — Abigaël ! Abigaël ! Ézéchiel ! » De partout arrivèrent les gens de maison que les cris de leur maîtresse alertèrent. « — Ézéchiel, pars au palais du gouverneur, chercher monsieur. Dis-lui de revenir au plus vite, un ouragan approche, s’il est dubitatif, dis-lui que Marguerite est là, il comprendra. Abigaël emmène Marguerite à l’étage, je vois à ses grimaces qu’elle a besoin de se reposer. Josepha, demande que l’on barre les contrevents, et fais monter tout ce que l’on peut. Allez, vite ! » Au même moment que madame de Maubeuge donnait des ordres, le ciel se couvrait. Des nuages noirs chassaient avec rapidité, tandis qu’une atmosphère brûlante où pas un souffle d’air ne se percevait pénétrait chacun. La puissance de la tempête fut alors ressentie bien qu’elle se situait à plusieurs centaines de milles de la ville. Elle provoquait la fuite des oiseaux par nuées dans un vacarme épouvantable. Les chiens aboyaient de folie, hurlaient à la mort. Pendant le trajet du marquis de Maubeuge pour rentrer chez lui, il commença à tomber une légère ondée.

Il n’eut pas le temps de demander plus d’explication. Un souffle terrible s’éleva et se mit à balayer violemment la pluie ainsi que le feuillage des arbres, tordant tout dans ses vigoureux tourbillons, et renversant, comme sous la poussée d’une décharge d’artillerie, tout ce qui lui faisait résistance. Le marquis se précipita, marteau en main, afin de clouer les contre vents, aidé des jumeaux Samson et Ézéchiel, pendant ce temps à l’intérieur madame de Maubeuge s’activait toujours faisant décrocher les tableaux et houspillant ses gens. Sous les ordres de la maîtresse de maison, chacun montait meubles et objets à l’étage.

Dans le quartier Marigny, les mulâtres s’étaient préparés, ainsi que toutes les demeures aux bords du fleuve qui croyaient en leurs sorcières. Le choc de la vision d’Antoinette-Marie, qui avait tant secoué Marguerite, avait, telle une toile d’araignée, ouvert un réseau télépathique. La maîtresse du vaudou avait partagé à la sortie de son rêve les scènes d’ouragan avec toutes les Mambos des plantations alentour. Créoles blancs et noirs, influencés pour les uns plus qu’ils ne le pensaient par les croyances africaines, avaient regardé les sens en alertes les premiers signes à venir. Quand la tempête noircit le ciel de sombres présages, chacun se mit en charge de protéger sa ou ses possessions. Bien leur en prit, car le vent qui balaya la région dans sa violence commença à emporter les toitures des maisons, les tuiles, les chevrons, les pièces de bois d’un fort poids. Tout fut soulevé comme des allumettes et vola de la même manière que des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Aucun être humain n’aurait pu à cet instant, se risquer dehors sans être enlevé lui aussi, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Dans la demeure de la rue d’Orléans, chacun entama ses prières tout en l’écoutant résister avec mille craquements et gémissements. La marquise s’était installée, à l’étage, dans son boudoir avec ses fils, la nourrice du dernier, Abigaël et Josepha. À la lueur d’un bougeoir, elle lisait la Bible à voix basse. Le marquis de son côté parcourait en tous sens l’intérieur avec ses gens et vérifiait que rien ne cédait. Tout à coup, faisant sursauter tous les habitants, un énorme bruit retentit. Un fracas étourdissant secoua l’alentour, indiquant qu’une lourde bâtisse venait de s’effondrer. Monsieur de Maubeuge se précipita, mais quand il ouvrit la porte de devant laissant pénétrer une masse venteuse, il lui fut impossible de sortir et de porter secours. L’obscurité malgré l’heure de la journée était telle que rien n’était visible. À la lueur d’un éclair, il ne put que constater l’état des rues, elles se révélaient impraticables, la pluie les avait transformées en torrents. S’y engager eût été aller au-devant d’une mort certaine, car les matériaux des habitations détruites sillonnaient l’air et n’autorisaient aucune issue. Il repoussa vers l’intérieur Samson et Ézéchiel qui l’avaient suivi.

Soudainement, le calme devint total, plus rien ne bougeait, plus aucun bruit ne se propageait. L’apaisement était brutal et angoissant. Quelques imprudents en profitèrent pour sortir de leur refuge, croyant la tourmente terminée. Ils ignoraient que c’était le centre du cyclone, son œil, qui passait sur la ville, et que la tempête allait rugir bientôt, plus dévastatrice et plus terrible. Quand monsieur de Maubeuge voulut faire de même, Marguerite, qui somnolait jusque-là sous les combles, apparut en haut de l’escalier. « — Non Monsieur, l’eau va monter maintenant et ceux qui seront dehors seront noyés, d’autant que l’ouragan va reprendre avec plus de force.

Nathalie marquise de Maubeuge

— Écoutez-la, mon ami, restez là, attendons encore, s’il vous plaît encore un peu. » Le marquis prêta l’oreille à sa femme, et tous sans dire un mot guettèrent les bruits, les sens en alerte ils étaient aux aguets. Les minutes s’écoulèrent, presque une heure, la tension était à son comble, les respirations étaient retenues de peur de rompre le silence. Un son tout d’abord étouffé devint perceptible, puis il enfla, ce fut alors un vrombissement assourdissant, ce n’était pas croyable, le fleuve se répandait dans la ville. L’eau dans la maison, passant sous les portes malgré les efforts de tous pour la repousser, pénétra. Très vite, elle monta aux chevilles, puis à mi-mollet. Madame de Maubeuge du haut de l’escalier remerciait dans son for intérieur la prêtresse, elle avait pu protéger son mobilier. Mais jusqu’où s’élèveraient les flots ? La fureur de l’air reprit avec plus d’intensité que jamais, venant du nord, il avait sauté du sud-ouest au nord-est, il acheva de renverser ce que la première bourrasque avait épargné. Les grondements du vent et du fleuve se renforcèrent, le fracas des bâtisses s’abîmant sur le sol ne fut même plus distingué. Des arbres énormes, déracinés par le cyclone, se précipitaient, catapultes gigantesques, à travers les rues, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons, quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive. Parfois dans une accalmie les cris des victimes arrivaient jusqu’à eux. La tourmente mit des heures à labourer la ville en tous sens. Le fleuve alla rejoindre le lac Pontchartrain. L’agglomération telle une île dépassait à peine au milieu de cette marée inattendue qui recouvrait le sud de la Louisiane. Du lac Pontchartrain à la baie de Barataria une mer artificielle était née du large cours d’eau. La nuit puis le jour s’écoulèrent apportant le répit qui laissa la population indemne sortir de leurs abris. La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. Beaucoup de maisons se révélaient atteintes gravement, une partie était absolument anéantie et les matériaux amoncelés, mélangés, broyés, formaient des tas informes, totalement inutilisables. Sur celles qui restaient encore debout, une bonne portion paraissait irréparable, tant elles étaient disloquées, brisées. Peu de toitures avaient été épargnées.

Monsieur de Maubeuge sortit, suivi des hommes de son habitation, pour aller apporter de l’aide. Il descendit de son perron et découvrit qu’il avait toujours de l’eau jusqu’au genou. Il regarda autour de lui explorant les alentours ce qui avait pu faire tant de bruit pendant la tempête en s’écroulant. Il n’eut pas longtemps à chercher. Du côté opposé de la rue, la résidence était détruite et les ruines, quoique debout en maint endroit, ne pourraient être utilisées ultérieurement. De la maison en torchis, il ne demeurait que quelques débris épars, ballottés encore par les derniers souffles de l’ouragan. Les deux filles cadettes, leur nourrice, et trois esclaves s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, dans les restes d’un gros arbre abattu et brisé. Cinq autres membres de la famille gisaient dans la vase, raides et froids comme des cadavres. Monsieur de Maubeuge, Samson et Ézéchiel se hâtèrent de les emporter près de l’âtre à l’intérieur de la demeure des Maubeuge et de les frictionner. Car après la canicule tous étaient frigorifiés, la cheminée dans la chambre de la marquise avait donc été mise en action. La scène qui suivit fut véritablement effrayante. Les premiers, le père et l’aînée des filles qui furent ranimés sortirent de leur léthargie dans un état de démence complète, et, s’échappant de leurs bras, voulurent se précipiter dans le feu. Le fils et un des esclaves, en revenant à la vie, eurent un éveil encore plus terrible. Leur face souillée, égarée, furieuse, était horrible à voir, et la lutte pour les sauver ressemblait à un combat tant ils résistaient. La dernière victime, l’épouse et la mère de ces malheureux ne se réveilla pas, et plusieurs heures de frictions ne purent pas seulement lui enlever la raideur cadavérique. L’asphyxie par l’eau ou la paralysie du sang par le froid avait été complète.

Dans toute la ville, des scènes similaires se produisaient, ceux qui avaient peu souffert aidaient à la hauteur des possibilités les autres.

*

Le temps était magnifique, le ciel affichait un bleu pur, et le soleil brillait sur la campagne ravagée. La maison avait bien tenu le coup, mais le jardin se révélait dévasté. Les branches qui restaient sur le tulipier d’en face étaient pliées en angle droit. L’un des citronniers était déraciné, deux des chênes de l’allée étaient comme broyés par une main géante.

Au petit matin, Antoinette-Marie s’était réveillée avec à son chevet Marie-Adélaïde, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier ainsi que Léa et Esther avec dans ses bras Nouria. Quand elle vit toutes ses femmes, elle comprit qu’elle avait eu une fois de plus une prémonition. Les vents étaient encore présents, mais bien moins intensément. Elles tirèrent les rideaux, ouvrirent les contrevents intérieurs et sortirent sur la véranda alors que le soleil venait à peine de se lever. Un cauchemar ! Tout le jardin était défiguré, et elles n’étaient pas au bout de leurs surprises. Elles n’avaient jamais rien vu de pareil. Le paysage se montrait méconnaissable. Les arbres n’avaient ni feuillage ni branches. L’un d’eux s’était écrasé contre la maison. Des centaines de feuilles jonchaient le sol de la galerie. Tout autour de la demeure, l’eau avait monté. « — Maîtresse, attention, la tempête va recommencer, c’est l’œil ! » Mama-Louisa était allée aux nouvelles, avait découvert le groupe imprudent sur la véranda de l’étage. À l’injonction de la gouvernante, elles retrouvèrent l’abri de la chambre, puis elles descendirent. En plus des prières murmurées par les femmes, de multiples bruits sinistres se firent à nouveau entendre ; ce ne furent que des grognements sourds, des hurlements lugubres et des craquements de bois. À sa surprise dans le petit salon éclairé par une lanterne, elle trouva son époux et tomba dans ses bras, soulagée, maintenant adviendrait ce qu’il pourrait.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

La journée s’écoula au milieu du tumulte de la tempête. Juan-Felipe raconta son voyage et son retour à son épouse. Antoinette-Marie apprit ainsi qu’elle détenait un invité venu de France, elle découvrit Jean-Baptiste. Avec stupeur, elle reconnut dans le malade agonisant au fond du lit de la chambre du baron de Thouais, le jeune homme qui l’accompagnait au piano-forte dans une autre vie lui semblait-il ? La première chose à laquelle elle songea, ce fut qu’elle n’avait pas chanté depuis. Elle se reprit devant l’incongruité de ses pensées, elle regarda Mama-Louisa. « — Tu crois que l’on peut le guérir ? Tu sais, c’est un ami, enfin une connaissance non plus que cela, enfin nous devons le guérir.

— Néora dit que cela se peut, mais après la tempête, il serait bon de demander de l’aide à Tati-Messi ou au docteur Marais. »

*

Un regard par les persiennes leur permit de se rendre compte de la situation à l’extérieur. Une vision de cauchemar, d’arbres tordus et déchiquetés, s’offrit à leur vue, mais cette fois-ci l’ouragan était bien reparti. L’eau se retira laissant à nouveau ses marques dans le sol comme le vent dans la végétation. Encore une fois tout était à refaire ou peu s’en fallait. La palmeraie avait gardé l’essentiel : ses habitants et ses animaux domestiques, quant à la terre, elle redeviendrait luxuriante, de cela tous en étaient assurés.  

Jean-Baptiste recouvra lentement la santé comme tout ce qui l’entourait. Il trouva sur place une nouvelle famille à défaut de retrouver son frère, car à la Nouvelle-Orléans personne n’en avait entendu parler. Peut-être n’était-il jamais arrivé sur ses rivages. Quand vint l’hiver, il était devenu le secrétaire de la plantation et tenait le registre de celle-ci aussi soigneusement que la maîtresse des lieux au préalable. Il apprit avec minutie son métier ainsi qu’à aimer son récent pays.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 48

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Chapitre 48

L’arrivée de Jean-Baptiste. Juillet 1794.

Jean Baptiste Carbanac

L’arbre généalogique de la famille des Carbanac remontait bien avant l’arrivée des francs dans la Gaule romaine. Suspendu dans le vestibule de la demeure construite sous le règne des Valois et qui faisait face aux ruines du château fort laissé à l’abandon sur la colline qui dominait la vallée, en faisait foi. Cette famille faisait partie de cette noblesse de campagne qui vivait des revenus de ses territoires et dont peu de membres avaient mis les pieds à la cour hormis pendant les guerres. Le plus gros de leurs rapports, en dehors de quelques terres à blé, venait de l’élevage des bêtes à cornes ainsi que de différentes parts prises dans le négoce des îles par l’intermédiaire de la maison Lacourtade. Ces revenus leur avaient permis d’entretenir leurs biens situés sur les contreforts des Pyrénées ainsi que leur hôtel particulier à Bayonne. Ils avaient doté avantageusement leur fille aînée et envoyé étudier leurs deux fils à Bordeaux.

Jean-Baptiste avait donc partagé son temps entre le lycée dont il était pensionnaire et l’hôtel de Saige, où madame de Verthamon, compagne de sa mère aux ursulines, l’accueillait dans ses moments de liberté. Ses jeunes années avaient été heureuses, leur paroxysme avait été atteint avec le malentendu qui l’avait mis dans le lit de la comtesse de Fontenay de retour d’Espagne et de passage chez sa protectrice. Il avait par conséquent perdu son pucelage dans les plus beaux bras qui soient ceux de Jeanne Marie Ignace Thérésa Cabarrus. Ce fut vers eux qu’il se précipita quand peu de temps après sa vie tourna mal.

Il s’était, comme tous, intéressé aux philosophes et, donc, aux idées nouvelles qui menèrent à la révolution. Lorsqu’arriva Jean-Lambert Tallien à Bordeaux, dans les pas d’Ysabeau, Jean-Baptiste était rentré au manoir familial et détenait pour unique vue les Pyrénées. Il se languissait d’ennui, mais son père avait exigé qu’il y restât. Sa sœur avait suivi son époux dans les voix de l’émigration vers l’Espagne dès 1790, son frère fit de même deux ans plus tard vers les Caraïbes avec sa propre famille. Il était donc le seul de la fratrie auprès de ses parents au moment où le drame survint. Il se déroula au milieu de la matinée du lundi 3 mars 1794, tandis qu’il traînait son ennui sur le port de Bayonne. Il revint chez lui alors qu’une voiture, encadrée de gardes nationaux, emmenait son père et sa mère. Il allait se précipiter quand un voisin le retint. « – Non, ce n’est pas la solution ! vous iriez les rejoindre. Qu’y gagnerez-vous ? » L’homme avait raison, mais que pouvait-il faire ?Allez à Bordeaux, l’ordre devait venir de là. Une unique personne pouvait l’aider, comme elle en avait secouru tant d’autres. Térésa. Elle saurait quoi faire. À bride abattue, il sortit de la ville et s’enfonça dans la campagne puis dans les landes qui s’étendaient à perte de vue et qui ne semblaient plus finir. Sans s’arrêter, il creva son cheval, traversa la forêt de pins aux abords de Bordeaux. Un peu avant l’aube, il vit enfin le faubourg Saint-Seurin, il poussa jusqu’aux ruines romaines du Palais Gallien et y abandonna sa monture. À pied, il s’approcha de l’hôtel particulier de Térésa en logeant le jardin du roi. Sous les arbres, il attendit que la demeure s’éveille. Une heure après le lever du soleil un détachement de gardes nationaux vint chercher le proconsul. Sur le seuil de l’habitation, Tallien s’avança balayant les alentours du regard et monta dans la voiture qui s’arrêta devant lui. Le jeune homme, derrière lui, alla frapper violemment à la porte. Une femme massive l’ouvrit. À peine fut-elle entrebâillée que Jean-Baptiste la poussait et entrait. Ayant identifié la servante, il respira soulagé. « – Capucine, il faut que je voie ta maîtresse ! » La chambrière de Térésa mit un instant à reconnaître dans la silhouette crottée le jouvenceau qu’elle avait connu. « – À cette heure ?

— Oui, oui, c’est urgent ! »

En haut de l’escalier en déshabillé transparent, les cheveux défaits, la maîtresse de maison apparut. « — Que se passe-t-il Capucine ? Mon Dieu, Jean-Baptiste, que faites-vous ici ?

— Mes parents…, … Ils ont été arrêtés.

— Ah !… Capucine installe le dans ma garde-robe et qu’il n’en sorte pas tant que je ne serai pas revenue. »

Elle rentra deux heures plus tard, les nouvelles se révélaient mauvaises, l’ordre d’exécution avait déjà été signé, et cela depuis Paris. À l’heure qu’il était, le couple Carbanac avait dû être condamné à mort à Bayonne et leurs biens confisqués. C’était une nouvelle intervention de Bachenot, il voulait mettre la main sur les actions Lacourtade détenues par la famille Carbanac. Il avait réussi. C’était une histoire vénale, et elle n’avait rien pu y faire. 

Lors de cette visite impromptue à son amant, d’autant qu’elle était matinale, elle avait de même appris qu’il était sommé de retourner à Paris et qu’elle était conviée à l’accompagner. Les vents tournaient, Tallien faisait partie des individus capables de renverser Robespierre, du moins l’espérait-elle, il devait donc aller où se nichait le pouvoir, soit à l’Assemblée nationale. Avant cela, elle devait mettre Jean-Baptiste en sécurité et pour cela elle décida de le conduire aussitôt au château de Cadaujac où résidait madame de Verthamon.

Jean-Baptiste y resta peu. Le lendemain, il repartait dans l’autre sens avec John Madgrave qu’il ne connaissait pas. Il fut accueilli à l’hôtel Lacourtade par le petit groupe de réfugiés. James Wilkinson examina suspicieux le jeune homme, devant son désarroi évident, il abaissa les barrières de sa méfiance. Anne-Marie devina tout de suite ce qu’il ressentait, elle lui prit les mains et l’entraîna vers le fond de l’hôtel particulier. « — Venez donc, Bérangère va nous servir une boisson chaude. » Jean-Baptiste se laissa faire et découvrit la domestique face à ses fourneaux et dans un coin un vieillard. Il fit comme la jeune femme et s’assit à table. Ils furent rejoints par leurs comparses. Ils se présentèrent chacun à leur tour. John expliqua qu’à la nuit, ils devaient sortir, mais il ne devait pas s’inquiéter, au petit matin, ils seraient là. Le nouvel arrivant ne comprit pas tout et il ne se sentait pas le courage de tout suivre. Il se savait dans une sécurité relative, c’était déjà ça. Il acquiesça. Le soir venu, ses hôtes partis, il resta avec la servante dans la cuisine à attendre. Celle-ci lui expliqua l’objectif de cette sortie nocturne. Ils allaient retirer un enfant de l’orphelinat. Elle lui narra ce qu’elle connaissait des filiations de son maître, monsieur Lacourtade père, et de la fin dramatique de chacun des membres de sa famille dont le petit garçon était le dernier. L’inquiétude le rongeait, parce qu’il finit par réaliser que le sauvetage de l’enfant s’avérait dangereux et qu’ils pouvaient être tous arrêtés. Il commença à compter les heures, du moins le crut-il, car lorsqu’arrivèrent les trois libérateurs et le petit garçon ensommeillé dans les bras de la jeune femme, il sursauta. Il s’était endormi les bras croisés sur la table.

*

John Madgrave, James Wilkinson et Marie-Anne avaient donc décidé son départ pour l’Amérique. Jean-Baptiste n’avait pas eu son mot à dire, les arguments avancés par tous semblaient irréfutables. Il n’avait ni éléments ni courage pour contrecarrer leurs plans. Il leur était redevable de leur protection, il n’y avait personne sur son sol natal qui puisse l’aider. James Wilkinson s’était procuré la liste des personnes exécutées ses derniers jours dans la région, c’était chose facile, les listes étaient journalièrement placardées sur les murs de la ville. À la vue des noms de ses parents, il s’était effondré comme un enfant. Il ne lui restait plus qu’à partir, mais pour où ? Ses compagnons avaient décidé pour lui. De l’autre côté de l’Atlantique, il essayerait de retrouver son frère et sa famille. Il aurait pu passer en Espagne, rejoindre sa sœur aînée, mais il la connaissait peu, le couvent et son mariage n’avaient pas permis de tisser des liens fraternels. De plus, il ne s’était jamais entendu avec son beau-frère, ils se détestaient sans trop savoir pourquoi ; une animosité instinctive. De toute façon, tout seul il n’y serait pas arrivé. Son avenir était donc de l’autre côté de l’eau. Il partait sans fortune, ni argent, ni relation pour s’y établir, son futur semblait bien sombre, il ne lui restait plus qu’à faire confiance en ses étrangers et en la providence.

*

Jean Baptiste Carbanac

Leur départ ne s’était pas passé comme prévu. Les aléas de la politique entre la France et les États-Unis qui, officiellement, étaient en paix, avaient amené ces deux pays à se faire une guerre larvée, aussi dans le port de Bordeaux, il n’y avait plus de navire battant le pavillon étoilé. James Wilkinson et Jean-Baptiste avaient dû se rendre sur la côte et traverser la lande girondine jusqu’à un village du nom de Lacanau. Partis à la nuit par le faubourg Saint-Seurin, ils avaient pris la route de l’Ouest, ils avaient esquivé les villages de Saint-Médard, de Salaunes et Sainte-Hélène pour éviter toute curiosité. Au village de Lacanau, un maraîcher de leurs amis, contre monnaie trébuchante, les accompagna vers à la plage en contournant l’étang du même nom. Dans l’obscurité, ils auraient pu se perdre dans les marais alentour. Ayant traversé les dunes, ils abandonnèrent à leur guide leurs montures. Scrutant dans la nuit l’océan à la recherche du navire qui devait croiser au large et les embarquer. Ils l’attendirent puis ils firent un feu afin de signaler leur présence. Celui-ci ne se présenta pas comme prévu, ils durent se cacher tout le jour et renouveler l’opération qui cette fois-ci s’avéra plus fructueuse. Une lumière au loin leur répondit avant de voir la chaloupe s’échouer sur le rivage. Après vérification des identités, les marins et leur supérieur les laissèrent monter à bord. Le voyage fut assez court, cinq petites semaines, la saison était clémente pour parcourir l’immense étendue d’eau. Malgré cela, Jean-Baptiste découvrit les aléas de ce genre de périple, son estomac ne supporta ni les mouvements du navire ni la nourriture, il arriva au port de New York, destination du bâtiment qui les accueillait, fort affaibli. Il n’eut guère le temps de se remettre une semaine plus tard, ils remontaient sur un sloop pour Philadelphie plus au Sud. Le trajet jusqu’à l’embouchure du fleuve Delaware fut un martyr, pendant les deux jours qui constituèrent leur voyage, une tempête agita le voilier qui paraissait bien fragile au regard du néophyte qu’était Jean-Baptiste. À leur débarquement, James Wilkinson se demanda s’il n’allait pas laisser le jeune homme se rétablir pendant quelque temps chez des amis à lui à quelques lieux de là, mais celui-ci ne voulut rien entendre. Il était parti pour un pays qu’il n’avait pas choisi et dont il ne maîtrisait pas la langue et dans lequel il ne savait pas comment subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il se voyait sans avenir loin des siens, seul au monde, dans ce monde. Il n’était pas question qu’il quitte l’unique homme qu’il connaissait et en qui il avait mis toute sa confiance. Son espoir était d’atteindre la Louisiane et d’y retrouver son frère aîné. Il s’accrocha à l’Américain et essaya de cacher à quel point il était affaibli. Cette vulnérabilité était due à une affection qui le rongeait. Cela avait commencé par une oppression de la poitrine, ce fut tout d’abord une douleur légère accompagnée d’une sensation de fièvre. Il s’était senti languir, se ressentait fatigué continuellement, il avait des difficultés à reprendre son souffle. Il en était à ce stade-là à ce moment de leur expédition, aussi avait-il réussi à convaincre son protecteur que ce n’était que passager et que dans quelques jours, il n’y paraîtrait rien. Lui-même pensait avoir simplement mal vécu la traversée. Seulement le voyage à cheval qui menait jusqu’au bord de l’Ohio se révéla long et exténuant. James Wilkinson avait pris le commandement d’un bataillon avec lequel il rejoignait le général Wayne. Et celui-ci attendait ce renfort. Trois semaines à sillonner des plaines herbeuses au pic du soleil de l’été approchant, parcourir des forêts de conifères, gravir des montagnes, franchir des rivières à gué. Ce fut un enfer pour le jeune homme d’autant que la dernière semaine la pluie se mit à tomber sans discontinuer. Sa fatigue, de jour en jour, s’aggravait. Sa bouche fut tout d’abord remplie d’un goût de sel puis une fièvre étique, de la paume des mains aux joues, se déclara et ne le quitta plus. Sous le regard inquiet de James Wilkinson, il tenait tant bien que mal sur son cheval sans jamais se plaindre. Son inspiration était de plus en plus gênée et avant qu’ils ne soient parvenus à destination une toux sèche le s’empara de lui et ne l’abandonna plus, l’empêchant de prendre quelques repos. Ses voies respiratoires râlaient laissant sortir parfois des déchets sanguinolents qu’il cachait à tous. Il débarqua au fort Washington agonisant, et le chirurgien l’examina. À l’odeur de son haleine, le médecin diagnostiqua une phtisie avec une vomique aux poumons. James Wilkinson s’inquiéta à l’annonce, mais n’y connaissant rien demanda des éclaircissements. « — Y avait-il quelque chose à faire ? Ou devait-il s’attendre à la mort du garçon ». Le praticien ne lui donna que quelques jours à vivre. Sans trop y croire, il assura à son supérieur qu’il mettrait en œuvre tout son savoir.

Jean-Baptiste s’accrocha à la vie et les quelques jours se commuèrent en un peu plus de deux mois, mais alors qu’il semblait avoir repris le dessus, la fièvre et la toux se renouvelèrent avec force. Affligé de voir le jeune homme mourir loin des siens, James Wilkinson commençait à se décourager. Il se demandait comment l’envoyer à la Nouvelle-Orléans, l’agonisant étant sûr d’y recouvrer son frère, quand tel un ange du destin Juan-Felipe se retrouva prisonnier de sa garnison. Le commandant, à l’annonce de la nouvelle par son capitaine, décida de faire une pierre deux coups. Il se rendit à l’infirmerie dans laquelle Jean-Baptiste par la force des choses avait élu domicile. Il le découvrit somnolant sous l’effet d’un narcotique faible, il se racla la gorge pour lui signaler sa présence. Le jeune homme ouvrit avec difficulté les yeux, réalisant qui se trouvait là, il se força à s’éveiller complètement et se redressa sur le lit. « — Doucement Jean-Baptiste, allez-vous mieux aujourd’hui ? » Le malade sourit et mentit assurant de son mieux-être. Wilkinson, ému devant l’effort du mal-portant, culpabilisait déjà de sa proposition à venir, il reprit fataliste. « — Le hasard a amené la possibilité de vous faire convoyer jusqu’à la Nouvelle-Orléans, mais cela ne va pas être chose facile.

— Ce n’est pas grave, mais comment et par qui ?

— Il vient d’arriver au fort un homme avec une petite troupe qui doit impérativement se rediriger vers le Sud, seulement si vous voulez faire partie du voyage, je vais être obligé de vous imposer à lui et pour cela vous cacher dans l’embarcation que je vais lui fournir. C’est par le fleuve qu’il doit repartir et l’expédition va durer près d’un mois. Vous sentez-vous suffisamment fort pour tenter l’aventure ?

— Évidemment, il n’y a pas d’autres solutions. Je pressens bien que je suis un poids pour vous. J’ai conscience que, d’un jour à l’autre, vous allez avoir d’autres chats à fouetter. J’entends et je sais que la bataille approche, alors vous voyez bien il n’y a pas de question à se poser. Toutefois votre homme est-il un honnête homme ?

— De cela, vous n’avez nulle crainte à avoir, même avec ce stratagème. Je suis assuré qu’il vous amènera à bon port, d’autant que je connais sa famille et que ses supérieurs me sont redevables. Alors, n’ayez aucune peur. Je vais vous faire habiller le plus chaudement possible, car vous partirez au milieu de la nuit et je ferai préparer une besace avec des médicaments pour supporter le voyage. » 

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En début d’après-midi avec l’accord tacite de James Wilkinson, le chirurgien vint interrompre une réunion militaire pour annoncer la mort de Jean-Baptiste. Il conseilla, dans la foulée, de l’enterrer le plus vite possible afin d’éviter toute contamination. Devant tous, Wilkinson acquiesça et demanda à un de ses subalternes, Nils, de prévenir le menuisier du village de telle sorte qu’il fournisse pour le soir même un cercueil et qu’il sollicite de l’aide pour l’ensevelir. Puis s’adressant au praticien, il réclama la venue de l’aumônier pour une prière pour le malheureux à défaut des derniers sacrements, il se joindrait à eux d’ici un court moment. Après le départ de l’homme, il abrégea la réunion.

James Wilkinson partit ensuite retrouver ses complices, tous des Kentuckiens, avec qui il avait mis au point la mystification. Le plan était le seul qui permettait à Jean-Baptiste de quitter le fort sans que cela éveille la curiosité. Sa maladie ne l’avait pas autorisé à créer de liens avec d’autres personnes, aussi nul ne poserait de question. Lorsqu’il rentra dans l’infirmerie, l’aumônier faisait le guet et le chirurgien lui expliquait comment préparer et prendre ses remèdes. Tout se déroulait comme prévu.

À la tombée du jour, la carriole avec le menuisier et son aide vint chercher le supposé cadavre du jeune homme. Ils l’installèrent, de leur mieux, dans le cercueil de planches rustiques, une fois chargé dans la voiture, ils repartirent, quittèrent le fort sous l’indifférence générale, tous étaient soulagés tant la peur de l’épidémie était grande. Ils traversèrent le village, ils ne croisèrent qu’un couple âgé, la femme se signa et son compagnon se découvrit. À cette heure, tous se barricadaient dans leurs masures. Ils dépassèrent le cimetière où le menuisier laissa son aide pour créer un semblant de tombe fraîche puis il attendit d’être loin pour faire sortir de sa boîte Jean-Baptiste. Celui-ci se surprenait, cette aventure l’amusait, nullement conscient que son indifférence au danger était due à la forte dose de laudanum ingurgité peu avant, afin d’éviter toutes douleurs et surtout d’empêcher les quintes de toux. Une fois installé au côté du conducteur, il s’enquit de savoir si celui-ci n’avait pas peur des Indiens. « — Bien sûr que si. Il faudrait être fou pour ne pas craindre ses sauvages. Mais ils ne s’approchaient pas aussi près du fort. Quant aux colons à cette heure pas un n’aurait l’idée de se promener dehors. » Jean-Baptiste ne tiqua pas quand l’homme lui répondit en français, trouvant cela naturel, il était vrai que tous s’adressaient à lui dans sa langue de façon plus ou moins fluide.

La nuit était entamée quand, comme prévu, ils tombèrent sur le canot amarré à la rive du fleuve ; il était long et large avec un fond peu profond. Il était sur un tiers recouvert de bâche, Jean-Baptiste devrait le moment voulu aller se cacher dessous. Le ciel était clair, ils patientèrent jusqu’au zénith de la lune, moment où le groupe de fuyards amorcerait sa pérégrination et où le menuisier laisserait seul Jean-Baptiste.

Avant de partir, son compagnon l’aida de son mieux à s’installer entre des barils de vivres, des armes et de la poudre. Une fois son sauveur disparu, l’attente commença pour le jeune homme, et avec elle vint l’inquiétude. Il écoutait tous les bruits nocturnes de la nature, imaginant le pire. Il sursautait au moindre craquement, il craignait que la barque ne fût découverte par d’autres, des Indiens par exemple, sa solitude avait chassé son insouciance. Le temps s’écoula sans qu’il puisse le mesurer, une heure, plusieurs, il n’aurait su l’estimer. Avec la nuit et l’humidité du fleuve, il se mit à avoir froid, à grelotter, malgré les épaisseurs de vêtements que l’on avait superposées sur son corps malade. Il ne riait plus de cette attention qu’il avait trouvée superflue. Tout à coup, il entendit une conversation pratiquée en sourdine, ce devait être la troupe. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Puis l’ordre de monter d’urgence dans le canot entraîna le mouvement de l’embarcation. Jean-Baptiste n’arrivait plus à dominer les tremblements de son corps, la fièvre amplifiée par la peur faisait tressauter ses membres tant et si bien que la bâche se souleva. — Mon Dieu qu’est-ce ? Mais qui êtes-vous ? » La bouche pâteuse et asséchée, il marmonna « — Je suis Jean-Baptiste Carbanac, c’est monsieur Wilkinson qui m’a permis d’accomplir ce voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans avec vous.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

— Il manquait plus que ça ! Mais devant le désarroi évident du clandestin, l’homme ajouta, ne vous inquiétez pas, je suis Juan-Felipe de Puerto-Valdez et je vous amènerai à bon port, je ne vous jetterai pas par-dessus bord. Reposez-vous, il semblerait que vous en ayez besoin. »

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De tout temps et dans toutes contrées, les hommes s’étaient installés au bord de l’eau. Rives d’étangs, de lacs, de rivières, hébergeaient habitations et cultures humaines. Les fleuves Ohio et Mississippi ne faisaient pas exception. Cette considération inquiétait fortement Juan-Felipe, il scrutait les berges environnantes de peur d’y découvrir des agresseurs éventuels. Outre ses rives, le fleuve n’apparaissait pas exempt de dangers, courants, bancs de sable, débris de bois flottants à sa surface, morceaux isolés ou rassemblés de manière à former une espèce de radeau, arbre mort aux vigoureuses racines enterrées solidement dont le sommet dépouillé de ses branches dépassait les flots, ou des troncs que les mouvements fluviaux abaissaient et relevaient successivement. Le canot filait le plus souvent sans que ses passagers aient besoin de ramer, aussi tous se joignaient à leur capitan dans l’inspection du rivage. Ils avaient croisé deux villages shawnees sans déclencher plus de réactions qu’une observation suspicieuse de la part de ses habitants. À chaque fois, Juan-Felipe et Ignacio craignaient de voir arriver une troupe de guerriers menaçants, mais avec les événements entre tribus indiennes et l’armée des États-Unis, la plupart des campements s’étaient enfoncés dans la profondeur des forêts. Ils mirent plus d’une semaine pour atteindre le Mississippi, et quand ils traversèrent la jonction avec l’Ohio, ils commencèrent à respirer. Il leur fallut dépasser la rivière Yazoo pour apercevoir les premières habitations éparses de la colonie espagnole. De son côté, Jean-Baptiste, à son propre étonnement, semblait recouvrer la santé. Tout allait donc pour le mieux.

Ils prirent le temps de s’arrêter à Natchez afin d’effectuer un compte rendu de leur séjour dans le nord. Le maître de Concordia les accueillit tout aussi chaleureusement qu’à l’aller. Don Gayoso de Lemos fut toutefois contrarié du caractère mitigé de la réponse, mais il devrait bien s’en contenter. Le groupe reprit son voyage par le fleuve, laissant derrière eux leurs deux guides shawnees et refusant les chevaux qu’on leur proposait. Le courant s’avérait plus rapide que les bêtes et moins fatigant. De courbe en contre courbe, le large cours d’eau les emmenait vers le sud, ils s’enfonçaient dans l’été et dans la luxuriance nonchalante de la basse Louisiane. Jean-Baptiste appréciait cette douceur, il était enfin rassuré, il se portait mieux, le climat sans doute. Son comparse avec qui il avait fait plus ample connaissance au fil des conversations, lui avait garanti son aide pour rejoindre son frère et son hospitalité en attendant le moment des retrouvailles. Jean-Baptiste était d’autant plus confiant en l’avenir, qu’au détour d’une phrase, il avait découvert qu’il avait déjà fréquenté la femme de son bienfaiteur, qu’elle n’avait pas été sa surprise d’apprendre que son compagnon avait épousé Antoinette-Marie, la jeune fille qu’il accompagnait au piano chez sa protectrice, madame de Verthamon. Son univers s’éclaircissait.

Après avoir passé Bâton-Rouge où ils étaient restés trois jours afin de se reposer, la chaleur devint plus prégnante, oppressante, elle annonçait des orages. Cela inquiéta l’équipage de l’embarcation, il n’était pas bon de se trouver sur le fleuve quand le ciel se déchirait. Les quelques ondées qu’ils avaient subies n’étaient rien au regard des tourments du climat à venir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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