L’orpheline/ chapitre 023

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Chapitre 23

Encore des problèmes

Philippine de Madaillan

Les deux voitures entrèrent l’une derrière l’autre dans la demeure du parlementaire Bouillau-Guillebau, dans le quartier Saint-Seurin. Les personnes conviées à peine arrivées sur le perron furent reçues par madame Laborie-Fourtassy, l’épouse de celui-ci. Elle fut surprise de les voir paraître tous à même temps, mais elle n’en montra rien. Elle les fit pénétrer dans le grand salon. Elle excusa son mari qui se trouvait dans son bureau de l’habitation avec un de ses avocats. Les serviteurs vinrent leur servir un verre de vin blanc, un Tariquet. Pendant qu’ils le dégustaient, l’oncle Augustin arriva en compagnie de monsieur Lahourcade, avocat au Barreau de Bordeaux. Il le présenta et annonça qu’il l’avait convié à déjeuner avec eux. Philippine devina pourquoi, ce dernier allait soutenir ses dires ou tout du moins sa présence validerait ses injonctions. Ils se rendirent dans le salon du précédent repas que leurs hôtes avaient à nouveau fait transformer en salle à manger par leurs domestiques. Les convives s’assirent, à peine installées, les entrées furent proposées par les serviteurs. Le déjeuner commença et les conversations aussi. Elles n’intéressaient guère la jeune femme qui attendait ce pourquoi elle avait été conviée. Ce fut lorsque le dessert arriva que l’oncle Augustin s’adressa devant tous à Philippine. « – Ma chère nièce, après avoir échangé avec mon avocat nous avons construit un dossier qui va nous permettre de vous mettre sous tutelle afin de vous aider à gérer vos affaires et… » Il n’eut pas le temps de finir ses explications que la jeune femme le voyant venir se leva d’un coup, renversant sa chaise surprenant tout le monde. « – Non, monsieur, je ne serais jamais sous votre tutelle. J’ai été mariée, je suis veuve, je ne peux donc me retrouver sous la tutelle de qui que ce soit. Je vous rappelle, que hormis votre mère, aucun d’entre vous ne s’est occupé de moi et même elle pensait que j’étais idiote sous prétexte que je partais sur Neptune, ce que la mère supérieure de Saint-Émilion a contredit. En outre, je vous remémore que mes biens ne viennent pas de votre famille, vous n’avez par conséquent pas à les gérer. Je me suis organisé de façon probante, outre mon secrétaire et mon contremaître, je détiens une maison de négoce qui m’épaule donc tout va bien pour moi. De plus, cette fois-ci, vous et votre avocat êtes allés trop loin, je vais donc me retourner vers qui de droit. Un petit détail pour finir, occupez-vous de votre épouse. Quelque chose est en train de se développer en elle. Si vous ne voulez pas la voir partir, vous devriez la faire soigner. » Tous restèrent effarés par sa réaction. L’avocat jeta un regard bizarre au parlementaire, ce que perçut la jeune femme. Ils n’eurent pas le temps d’intervenir, de réagir qu’elle sortait de la pièce suivie par monsieur Sanadon quelque peu déstabilisé. Augustin dévisagea sa femme qui instinctivement mit sa main sur son ventre, elle n’en nia pas moins les dires de la nièce de son conjoint, répondant qu’elle n’avait aucun problème. Il ne sut pourquoi, mais il douta toutefois de l’affirmation de celle-ci. Ambroise de son côté n’en revenait pas, elle avait beaucoup plus de force que sa silhouette et sa jeunesse pouvaient le laisser paraître. Elle avait dû beaucoup souffrir pour avoir construit en elle une telle détermination.

***

Une fois installé dans la voiture, Philippine laissa retomber sa colère et rassura monsieur Sanadon, elle détenait des appuis et son oncle n’aurait pas le dernier mot. « — Si je puis me permettre, qu’avez-vous sous-entendu en parlant de Neptune. 

— Que j’allais dans les nuages, que je rêvassais facilement lorsque j’étais enfant. Cela avait fait croire à ma grand-mère qu’il me manquait des neurones. Quant à Neptune, c’est une planète de notre système solaire qui un jour sera validée. Elle a été observée par Galilée. 

— Ah ? Et pour votre belle-sœur ? Ce qui visiblement l’a fort contrariée.

— Il est vrai que c’est la première fois que vous l’apercevez. Je l’ai trouvé très blême par rapport à la dernière fois où je l’ai vu. De plus, elle a passé son temps pendant le repas à se toucher le ventre et cela n’a rien d’anodin. Au vu de ce que je soupçonne, elle ne vivra pas un an si son mari ou elle n’accomplissent rien et encore faut-il que les médecins aient une solution. »

Monsieur Sanadon ne rajouta rien et était très étonné du comportement de sa maîtresse et de toutes ses réflexions. Arrivée rue Castillon, elle demanda à son cocher de patienter, elle devait écrire une lettre que son secrétaire porterait.

***

Pendant ce temps, les Bouillau-Guillebau restaient sidérés. Comment leur nièce avait-elle pu leur répondre comme ça ? « — Comment a-t-elle osé réaliser un tel scandale et dire des choses aussi immondes ? Je ne voulais que lui apporter de l’aide, exprima Augustin indigné. » Ambroise avait bien compris que le problème se révélait ailleurs et il s’avérait conscient que son frère mentait. De plus, il voyait bien que Monsieur Lahourcade était septique. « — Augustin ! Elle n’a fait que se défendre. Tu étais déjà bien informé qu’elle était entourée d’une gent d’importance. Je suppute même qu’elle détient une personne fort bien placée. Il va falloir que tu fasses attention, vous aussi, monsieur Lahourcade. Vous avez tort de penser que parce que c’est une jeune femme qu’elle est naïve. Sur ce, je vais vous laisser, je dois retourner au sein de ma maison de négoce. Isabelle, me suivez-vous ?

— Bien sûr mon mari. »

Après les salutations, ils prirent leur carrosse et rentrèrent. L’un et l’autre se posaient des questions pendant le voyage, mais ils ne les partagèrent pas. Isabelle Corneillan, l’épouse d’Ambroise, se demandait ce qu’avait voulu sous-entendre Philippine. Sa belle-sœur s’avérait fatiguée, elle l’avait remarquée, à peine arrivée. Sa nièce aura-t-elle détecté quelque chose de grave ? Elle ne voyait pas comment elle aurait pu le connaître. Elle ne pouvait savoir que l’entité de sa belle-mère avait parlé à Philippine pour l’en informer.

***

En fin d’après-midi, s’avérant inquiet pour Philippine, Léandre se rendit à la demeure de la jeune femme. Cunégonde s’attendrit devant son appréhension, tout en le considérant elle le guida jusqu’au salon où pour se détendre sa maîtresse jouait de la harpe avec son petit garçon pour spectateur. Quand elle le vit pénétrer dans la pièce, elle hocha la tête et poursuivit en souriant. Il s’assit sur une des bergères la laissant finir. Théophile s’était mis debout et s’était installé à ses côtés. Quelques minutes plus tard, Suzanne à la demande de la gouvernante amena une cafetière, une théière et des tasses, qu’elle déposa sur une table à portée de l’invité. 

Philippine s’arrêta de jouer, elle se leva, tapotant sa jupe pour qu’elle se défroisse. « — C’est aimable à vous d’être venue me voir. » Se retournant vers Violaine, elle lui demanda d’aller faire souper son fils afin qu’il ne se couche point trop tardivement. Le petit garçon rechigna un peu, mais suivit sa nourrice. Une fois celle-ci sortit avec l’enfant dans ses bras, Léandre s’adressa à la jeune femme pendant qu’elle versait du café dans une tasse qu’elle lui tendit. « — Si je puis me permettre, comment c’est déroulé votre déjeuner chez votre oncle ? » Philippine était instruite de sa venue en fin de matinée et de ses préoccupations, Cunégonde l’en avait informée. « — Cela est advenu comme prévu. Mon oncle Augustin a l’intention de me mettre sous tutelle.

— Mais il ne peut pas, vous avez été mariée !

— Je sais ! Ne vous inquiétez pas, mon notaire de la Nouvelle-Orléans me l’avait expliquée, d’autant que je ne possède plus de famille directe puisque je suis orpheline. Il a essayé, il a par ailleurs invité à notre table un avocat qui n’avait pas l’air très à l’aise et qui aurait dû certifier les faits. Ce qu’il n’a pas effectué. Il semblait même découvrir les paroles de mon oncle Augustin.  

Léandre Cevallero

— Comment a-t-il osé ? 

— Je ne sais. Je pense qu’à compter de l’annonce de mon héritage, il avait prévu de se l’approprier, contrairement à mon oncle Ambroise. Celui-ci l’a compris dès mon arrivée, d’ailleurs il m’appuie dans mes actions. 

— Heureusement ! Qu’allez-vous faire ?

— J’ai rendez-vous demain pour le déjeuner chez monsieur et madame Le Berthon. De plus, je me rendrais chez les Duplessy lundi soir, ce qui m’amènera plus d’un soutien. 

— C’est bien, mais que puis-je accomplir pour vous ?

— Votre présence me suffit, Léandre. Ne vous inquiétez pas, je détiens suffisamment d’appuis. Aidez-moi à gérer mon domaine de façon probante, ce sera une excellente chose. »

Le jeune homme aurait aimé faire mieux, il ne demandait qu’à la protéger. Il se sentait quelque peu inutile malgré les dires de Philippine. Cette dernière le garda pour souper afin de lui montrer qu’elle avait besoin de lui pour être rassurée. 

***

Le carrosse s’arrêta devant le perron de la famille Le Berthon. Philippine, suivie de son secrétaire, monta les marches. Arrivée face à la porte d’entrée, celle-ci s’ouvrit sur le majordome que la jeune femme avait rencontré à sa précédente visite. Il la salua et la conduisit jusqu’à la salle à manger. Le confort et l’intimité étant désormais privilégiés, aux pièces en enfilade étaient préférées des pièces distribuées en deux rangées, ce que Philippine n’avait pas réalisé à sa première venue tant elle avait été impressionnée par son invitation. Ayant pénétré dans la pièce aménagée pour le repas, elle découvrit avec le couple Le Berthon, les Duplessy, ce qu’elle apprécia. Cela la réconfortait. Elle présenta monsieur Sanadon. De suite, les deux femmes l’accueillirent et l’embrassèrent pour l’assurer de leur empathie. Cela conforta cette dernière dans sa démarche. Monsieur Le Berthon proposa de se mettre à table. À peine installé, le service commença et celui-ci demanda à Philippine de lui narrer ce qui l’avait amenée à requérir une entrevue. « — Il y a trois jours, alors que je me trouvais dans mes terres de l’Entre-deux-mers, mon oncle Ambroise m’a sollicité, car mon oncle Augustin désirait me voir rapidement. Avant-hier, nous sommes donc allés déjeuner chez lui. Outre leurs épouses, j’ai appris à l’arrivée qu’en plus de la famille nous aurions avec nous un avocat. Moi même je m’étais fait accompagner par monsieur Sanadon. Je souhaitais détenir un témoin et quelqu’un qui puisse m’éclairer si je n’avais pas tout saisi. Comme vous pouvez vous en douter, j’ai de suite compris que mon oncle Augustin voulait m’impressionner. Cela dit, mon oncle Ambroise m’avait prévenu qu’il devait y avoir une entourloupe, ce qui s’avéra être le cas. 

— Quelle était l’entourloupe, madame de Madaillan-Saint-Brice ?

— Il avait décidé de me placer sous tutelle afin de pouvoir gérer mes biens, sous prétexte de m’aider.

— Je suppose que vous savez déjà que cela n’est pas possible puisque vous avez été mariée.

— Oui, j’en étais consciente. J’en avais été informée par mon notaire au moment du décès de mon époux. Je ne me suis par ailleurs pas laissée faire et je l’avoue, je me suis mise en colère tant j’estimais cela déplacé. Je lui ai donc dit que j’en ferai part à qui de droit, sans lui donner de nom, bien sûr. 

— Vous avez eu raison. Ne vous inquiétez surtout pas, je vais prendre la main sur cette histoire. Puis-je savoir qui était l’avocat qui apparemment se révélait visiblement là pour valider les allégations de monsieur Bouillau-Guillebau ?

— C’était monsieur Lahourcade, mais je dois dire que lui même, qui était installé en face de moi, avait l’air étonné de ces allégations. Je ne serais pas surprise, si tout comme moi il avait découvert les assertions de mon oncle à ce moment-là. 

— Je le connais, c’est une bonne chose. Je vais le convier à venir me rencontrer, et vous avez raison, c’est quelqu’un d’honnête. Quant à votre oncle, je ne sais pourquoi il vous en veut à ce point, mais je vais le remettre à sa place. Je suis fort bien placé pour le faire démettre.

— Excusez-moi, mais pourquoi votre oncle Augustin a des sentiments aussi négatifs vis-à-vis de vous ? intervint monsieur Duplessy au milieu de la conversation entre la vicomtesse et le parlementaire. 

— Une semaine après ma naissance, ma mère est décédée. Il est assuré que c’est de ma faute. Ce qu’il ne sait pas c’est que ma mère ne désirait plus vivre. Elle venait de perdre son mari et avait souffert de violence effectuée par mon oncle le vicomte. 

— Ah. Voilà qui s’avère difficile pour vous.

— Il y a longtemps que je l’ai admis. Être abandonnée par les deux côtés de ma famille n’a pas toujours été facile. Heureusement que j’ai été conduite à l’abbaye de Saint-Émilion où je me suis fait des amies qui sont devenues des êtres proches. Monsieur Le Berthon, je tiens à vous remercier pour tout ce que vous allez accomplir pour moi. N’y allait tout de même pas trop fort avec mon oncle. Son épouse à de sérieux problèmes de santé, qui risquent mal finir. 

— Vous êtes trop bonne, mon petit. Ne vous inquiétez pas. »

Monsieur Sanadon fut très étonné de tout ce qui l’appréhendait. Il n’était nullement conscient des appuis si prestigieux de sa maîtresse avant que de les voir et de les entendre. Les discussions se poursuivirent sur d’autres domaines, dont le fabuleux salon de madame Duplessy où madame Le Berthon comptait bien se rendre dès le lundi suivant. 

***

Elisabeth Anne Catherine de Baratet épouse Le Berthon

Élisabeth de Baratet, l’épouse de monsieur Le Berthon, entra dans le salon de madame Duplessy dans les dernières. N’étant jamais venue, elle découvrit un type de mobilier alliant l’aspect pratique, le confort et l’esthétique. Bergères, canapés, tabourets, tables volantes, tables à écrire, tables à jeux, tables bouillottes, se multipliaient dans le lieu. Alors qu’elle pénétrait dans l’hôtel particulier, la première chose qu’elle entendit, ce fut une voix sublime accompagnée d’une harpe. Qu’elle ne fut point son étonnement, lorsqu’elle découvrit Philippine ! Elle fut émerveillée. Elle avait ouï dire par madame Duplessy des louanges à son sujet, mais elle ne pensait pas qu’elle avait un tel don. Elle était loin d’imaginer que le chant et le jeu de Philippine se révélaient aussi extraordinaires. Elle s’installa sur une bergère proposée par son hôtesse afin de l’écouter.

Quand le délicieux spectacle fut achevé, madame Le Berthon vint féliciter la jeune vicomtesse. Cette dernière fut un peu gênée par autant de compliments, elle accomplissait cela pour apaiser les autres. Madame Duplessy et madame Le Berthon l’entrainèrent vers le boudoir de la maîtresse de maison. Une fois à l’intérieur, elles s’assirent chacune dans un fauteuil. Philippine n’était jamais entrée dans cette pièce, elle l’estimait très jolie avec de très beaux meubles comme dans toute la demeure. Madame Le Berthon se trouvait aussi là pour l’informer des récentes nouvelles détenues par son conjoint. « — Comme vous pouvez vous y attendre, mon époux a rencontré monsieur Lahourcade. Tel que vous l’aviez supposé, ce dernier est tombé des nues lorsqu’il a entendu monsieur Bouillau-Guillebau vous parler de tutelle et l’inclure dans la conversation. Il a été choqué, par celui-ci qui prétendait avoir échangé avec lui sur ce sujet. Ils ont discuté de toutes autres problématiques.

— Je n’en doute pas. Je pense qu’il ne ment point au vu de son expression quand mon oncle l’a annoncé. Sur ce, je n’ai laissé personne intervenir suite à cette déclaration décrétée devant tous. Il n’a donc pas pu se justifier. 

— Ce n’est pas bien grave, par contre mon conjoint n’a pas encore croisé votre oncle. Il ne veut pas le convier, il préfère le surprendre. 

— C’est un bon argument, cela évitera à mon oncle de se préparer. 

— Vous avez raison. Peut-être pouvons-nous regagner le salon ?

— Avec plaisir. »

Les trois dames retournèrent voir les autres invités qui échangeaient sur divers sujet. La réunion débattait sur de l’actualité littéraire, philosophique et artistique. Cunégonde fut rejointe par sa maîtresse qui préférait ne pas la laisser seule. Ce genre de thème la mettait mal à l’aise, elle ne détenait pas de culture ou très peu. 

***

C’était le parlement qui donnait le rythme à la ville, puisque celle-ci suivait son calendrier. Ce jour-là, monsieur Le Berthon allait au Palais de l’Ombrière, car une réunion allait s’effectuer pour tous les parlementaires. Celle-ci se déroulait dans la Grande Chambre. Le bâtiment par ailleurs ne détenait pas un seul bureau, aussi chacun des parlementaires possédait le sien dans son hôtel particulier. Il s’avérait donc exceptionnel que tous se rendent au Palais plus d’une fois par semaine. Monsieur Le Berthon savait ce qui allait s’y dire. L’annonce devait être accomplie avant que tous partent sur leur terre. Comme tous ses comparses, il avait revêtu un manteau long de couleur rouge sur une robe noire qui ressemblait à une soutane. 

Palais de l’Ombrière

L’ensemble du château se révélait monumental et se détachait des autres bâtiments de la cité d’autant qu’il détenait une des rares places devant celui-ci. C’est là que le carrosse s’arrêta pour laisser descendre le magistrat. Le lieu était une véritable fourmilière entre les procureurs, les avocats ainsi qu’un nombre impressionnant d’artisans fréquentant le Palais, ce que monsieur Le Berthon n’appréciait pas. Au vu de la gent qui s’y bousculait, malgré son futur statut il ne pourrait rien opérer. Il traversa la place, pénétra dans l’espace et parcourut la cour qui conduisait à la Chambre tout en saluant au passage ses alter ego. Au moment de gravir les marches qui menaient sur le perron du château, il identifia de suite monsieur Bouillau-Guillebau. Il l’interpella à la grande surprise de ce dernier. Que pouvait bien le lui vouloir ce magistrat dont le père était conseiller du roi pour leur parlement ? « — Excusez-moi, mais j’ai deux mots à vous dire. Pouvons-nous nous isoler avant que la réunion ne commence ?

— Bien sûr monsieur.

— J’ai eu le plaisir de déjeuner avec votre nièce ainsi qu’avec monsieur et madame Duplessy. J’ai été très étonné d’apprendre que vous souhaitiez mettre cette dernière sous tutelle. Comme vous devez le savoir, ce n’est pas possible. Pourtant, monsieur Lahourcade a dû vous en informer. Celle-ci se débrouille très bien avec son domaine, elle l’a même fait fructifier, aussi ne vous inquiétez pas pour elle. Par ailleurs, c’est un sujet différent, il m’a semblé comprendre que votre épouse se portait mal. Va-t-elle mieux ?

— Elle se soigne, monsieur Le Berthon. »

Monsieur Bouillau-Guillebau fut fort décontenancé par ce qu’il pensait être une mise en garde. Sa réponse donnée au sujet de sa femme clôtura la conversation, monsieur Le Berthon s’adressa de suite à un autre parlementaire avec qui il continua son chemin vers la Grande Chambre, le laissant en plan. Il supposait qu’il ne voulait pas de ses justifications. Sur ce il n’en détenait aucune. Cela le mit très en colère. Il se devait d’aller voir sa nièce pour aller lui dire ce qu’il en pensait et la réprimander au passage. Il eut une nouvelle surprise qui le déstabilisa un peu plus. Pendant la séance, il apprit que monsieur Le Berthon allait devenir le président du parlement à la demande du roi. 

***

Il s’avérait évident pour Violaine que quelque chose n’allait pas. Elle n’avait jamais perçu Théophile aussi énervé. Il se révélait d’un naturel très paisible en temps normal. Il avait essayé de rester calme avec sa gouvernante, mais sa nourrice avait discerné que quelque chose l’agitait. Celle-ci à peine partit, il réclama sa mère. Elle lui expliqua qu’il devait attendre, car Cunégonde et Suzanne n’avaient pas fini de la préparer et qu’il  la verrait pour le déjeuner. Le garçonnet effectua un effort qui lui sembla surhumain. L’heure du repas annoncée, Violaine ne put le retenir, il se précipita dans le couloir puis dans l’escalier et fit irruption dans le salon à la grande surprise de Philippine. «  Maman, y a un méchant monsieur qui va arriver ! 

— Je sais Théophile, c’est mon oncle Augustin. Rassure-toi, il n’y a pas que toi que l’on vient informer mon tout petit. » Elle le prit aussitôt sur les genoux pour le réconforter. Violaine qui pénétrait dans la pièce tout comme Cunégonde, qui se situait déjà là, comprirent qu’il avait un don similaire à sa mère. Elles en furent à moitié étonnées. Par contre, monsieur Sanadon et madame Conrad qui se trouvaient présents ne saisirent pas ce qu’avait dit leur maîtresse. Cette dernière l’ayant appréhendé, elle s’adressa à eux. «  Ce n’est que de l’intuition, à cet âge c’est somme toute normal. » Tout le monde se dirigea dans la salle à manger pour se rassasier. Le repas finit, Philippine engagea Violaine à emmener Théophile à la sieste. Elle n’eut pas le temps de passer à l’action que l’oncle de sa maîtresse fit irruption en hurlant sur sa nièce. «  Comment avez-vous osé me faire ça ! » La jeune femme ne se décontenança pas et calmement réitéra sa demande. «  Violaine, s’il te plait peux-tu amener mon fils faire sa sieste ? Monsieur Sanadon, madame Conrad, Cunégonde, pouvez-vous quitter la pièce ? Visiblement mon oncle a besoin de me parler. » Tous répondirent à sa requête, mais monsieur Sanadon et Cunégonde restèrent derrière la porte au cas où cela dégénérerait. Romain, le valet de chambre, avait ouvert la demeure à monsieur Bouillau-Guillebau qui de colère l’avait poussé violemment au point de le faire tomber sur le sol. Il s’était frappé la tête sur la dernière marche de l’escalier ce qui l’étourdit. Tout en titubant, il se précipita le plus vite possible vers sa maîtresse, partant du principe qu’il aurait dû l’arrêter. Quelques minutes après arrivèrent Suzanne et Léopoldine qui avaient entendu les hurlements et se questionnaient.

Augustin Bouillau-Guillebau

Philippine regarda son oncle dans les yeux tout en gardant son calme. «  Si je comprends bien, monsieur Bouillau-Guillebau vous avez rencontré monsieur Le Berthon.

— Comment avez-vous osé vous plaindre auprès de lui ?

— Je vous avais prévenu, mais vous me prenez pour une idiote. Je suis parfaitement consciente que vous voulez mettre la main sur mon patrimoine.

— Pas du tout ! Ce que je vous ai proposé avait pour but de vous aider.

— Que nenni ! Vous ne savez pas comment me détruire, m’effacer de votre vie. Vous avez très mal admis que j’hérite de mon oncle, de ses biens et de ses titres, mais ce n’est que justice pour moi.

— Comment ça ? Ce n’est que justice.

— Comme votre père, vous m’en voulez pour le décès de ma mère, sauf que je n’y suis pour rien, j’ai été la première impactée avec le rejet de l’ensemble de ma famille.

— Comment ça ? Vous n’y êtes pour rien ! C’est votre venue qui l’a menée à la mort. 

— Pas du tout ! Elle ne souhaitait plus vivre. Mon oncle l’a violée et a tué son mari lorsque ce dernier en a été instruit. Malheureusement, je suis le fruit de cette agression. » L’oncle Augustin resta bouche bée et s’assit sur une chaise à sa portée. «  Comment savez-vous cela ?

— J’ai réintégré le personnel que mon oncle avait écarté, car il était au fait que tous se révélaient conscients de son acte. Louise Delmart et Rosemarie Bourdieux en ont été les témoins, mais on les a empêchées de protéger, ma mère. 

— Je n’en reviens pas.

— De plus, votre mère, lors d’une soirée, a rencontré Rosemarie, la suivante de ma mère. Elle s’est aperçue que celle-ci essayait de l’éviter, elle était étonnée de voir celle-ci s’éloigner à chaque fois qu’elle s’en approchait. Intriguée, elle a tout de même réussi à l’isoler afin de lui parler. Rosemarie a fini par lui raconter ce qui c’était passé. C’est ce qui a entrainé le décès de votre mère. Seulement comme vous ne pensez qu’à votre nombril, vous ne vous êtes même pas rendu compte de sa dépression alors qu’elle vivait sous votre toit. En fait, elle a terminé sa vie en avalant du poison tant elle culpabilisait. 

— Mais comment avez-vous su cela ?

— Ne vous inquiétez pas, je n’invente rien. Demandez donc à votre femme, elle l’a réalisée. Entre parenthèses, vous avez intérêt de vous en occuper, si vous ne voulez pas vous retrouver veuf dans l’année à venir. »

Augustin Bouillau-Guillebau se releva, sortit de la pièce ravagée par ce qu’il venait d’apprendre. Il trouva derrière la porte les serviteurs de la maison. Il descendit avec lourdeur l’escalier et quitta l’hôtel particulier de sa nièce. Tous rentrèrent dans la salle à manger, ils aspiraient à remarquer l’état de leur maîtresse. Ils la découvrirent calme voire sereine, à leur grand étonnement. Elle se sentait enfin soulagée.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 22

Le retour de Léandre

Léandre Cevallero

La table avait été installée par Louise et Louison. Philippine avait fait aménager la pièce comme la salle à manger de son hôtel particulier, elle pouvait accueillir jusqu’à douze personnes. Ce jour-là, ils seraient huit. Bien qu’elle se révéla heureuse de l’arrivée de Léandre, elle ne pouvait se restaurer en tête à tête avec lui. Elle avait donc convié les Fauquerolles, en plus de Monsieur Sanadon, de la gouvernante de son fils, Madame Conrad et de Cunégonde. 

***

À son arrivée, Léandre avait entrevu les trois femmes qui sortaient du bois et qui se dirigeaient sur l’allée menant au château. Son cœur se mit à palpiter, enfin il la rejoignait. Il se révélait un peu inquiet, une multitude de questions se bousculait dans sa tête. Serait-elle toujours prête à l’accueillir, s’avérait-elle disponible ? Pourquoi était-elle rentrée ? Se trouvait-elle là juste pour l’héritage de son oncle ? Allait-elle repartir retrouver son mari ? Il se posait, depuis des jours, mille et une interrogations. Il avait gardé en lui un merveilleux souvenir de leur promenade sur la jetée de la Nouvelle-Orléans. Il avait alors compris qu’il avait toutes ses chances, du moins l’avait-il espéré. Elle lui avait ouvert la porte d’une nouvelle opportunité et comme elle l’en avait informée, elle était revenue dans l’année en cours. Il n’avait pas saisi comment elle avait pu le savoir, mais pour lui le principal fut qu’elle se trouva enfin à sa portée. 

Dans le même temps apparut aux yeux de Philippine l’entité de la cathédrale. Bien que surprise, elle garda son calme. « — Vous voyez, je vous l’avais dit, Léandre arrive ! » Aussitôt formulée, elle disparut. Le cavalier descendit de son cheval quand il se retrouva au côté de celle qu’il venait d’apercevoir. « — Bonjour, Madame de Madaillan-Saint-Brice, comment allez-vous ?

— Fort bien, Monsieur Cevallero et vous-même ?

— Ma foi, je n’ai plus à me plaindre. Votre voyage a-t-il été confortable ?

— Contrairement à l’aller, il s’est bien passé. Le retour n’a duré que six semaines. »

Philippine de Madaillan

À ce moment-là, le petit Théophile se mit à courir, il avait aperçu sa gouvernante sur les marches du perron, Violaine s’empressa de le suivre afin qu’il ne tombe point. Derrière Philippine marchaient Madame Fauquerolles et Cunégonde. Maman-Berthe s’adressa à la suivante de sa fille de lait. « — Comment connaît-elle Monsieur Cevallero ?

— Ils se sont vus trois ou quatre fois à la Nouvelle-Orléans. Son époux a même invité lui et  ses comparses dans sa plantation afin de montrer son potentiel de culture. Avec ceux-ci, il est venu le lendemain soir souper dans l’habitation de Madame.

— Ah, d’accord. C’est étrange, j’ai l’impression qu’ils détiennent un lien plus prononcé que ces simples rencontres.

— Je ne saurais vous dire, Madame. »

Madame Fauquerolles pressentait que la suivante protégeait sa maîtresse et ne lui disait pas la vérité. Elle ne lui en voulut point, elle trouvait cela honorable. Arrivée devant la demeure, Philippine s’adressa à Léandre. « — Je suppose Monsieur Cevallero que vous resterez parmi nous quelques jours ?

— Si cela ne vous dérange point, j’en serai très satisfait. Je détiens deux ou trois choses à partager avec vous et à voir avec votre secrétaire et votre contremaître.

— Ce sera avec plaisir, je vais prévenir mon majordome pour qu’il vous installe. »

***

Suivie de Cunégonde et de Louise, Philippine monta se changer. Elle se devait de faire comprendre à Léandre qu’elle était en deuil. Dès qu’elle fut prête, arborant une robe à la française de soie noire épaisse, elle descendit au salon où se trouvaient déjà les Fauquerolles et Monsieur Sanadon. Elle entra et s’installa sur une des bergères, Madame Conrad, Maman-Berthe et Cunégonde firent de même à la demande de celle-ci. Louise vint leur servir des verres et une bouteille de vin blanc. Elle en versa un à chacun. Léandre pénétra juste à temps pour recevoir lui aussi l’un d’eux. À l’étonnement de tous, il demanda à son hôtesse si elle voulait bien aller sur la terrasse, ce qu’elle accepta. Bien qu’elle sentait son cœur se compresser, elle ressentait tant de chaleur à sa vue. « — Je suis surpris de vous trouver tout de noir vêtu, Philippine, je suppose que vous ne portez pas le deuil de votre oncle ?

— Effectivement, mon conjoint est décédé sur sa plantation. C’est ce qui a justifié mon retour en France.

— Je suis désolé pour vous, toutes mes condoléances. 

— Je dois dire que je culpabilise quelque peu, sa mort m’a ouvert les portes d’une certaine liberté voire d’autonomie, ce que je n’avais jamais vécu.

— Il ne faut pas, Philippine. N’oubliez pas qu’il partageait sa vie en deux et ce n’était pas très juste pour vous.

— C’est vrai, mais Lilith n’y était pour rien, cela lui a permis de retrouver son indépendance.

— Votre époux l’avait affranchie ?

— Non, c’est moi qui l’ai accompli. Cela n’aurait pas été légitime qu’elle et ses enfants soient des esclaves.

— Vous avez eu raison, c’est une très bonne chose. Je vous reconnais bien là. Et vous avez réussi à garder tous vos biens dans la colonie ?

— Votre père ne vous a pas dit que je suis venu le voir pour parler de tout cela.

— Si, bien sûr. Mais il ne m’a pas donné les détails de votre entretien.

— J’ai vendu la plantation et j’ai conservé la maison de négoce. J’ai demandé à votre père si cela le dérangeait de travailler avec celle-ci, en plus de celle des de la Michardière. Il a acquiescé.

— C’est étrange, il ne m’en a pas instruit.

— Il ne vous a pas communiqué que je l’avais requis de vous prévenir de mon arrivée.

— À vrai dire, je l’ai su avant que de le voir. C’est peut-être pour cela qu’il ne m’a rien expliqué. Il a dû songer que je vous avais rencontré et que j’étais informé.

— Cela n’est pas bien grave, le principal c’est que vous soyez là. Je pense qu’il vaut mieux que nous rentrions, nos compagnons vont se poser des questions si notre discussion perdure.

— Vous avez raison, nous aurons l’occasion de continuer notre conversation une autre fois. »

***

Comme ils rentraient dans le salon, Louise annonça qu’ils pouvaient venir à table, le repas était prêt. Philippine passa devant suivi des dames puis des messieurs. Une fois installés chacun à sa place, Louise et Louison commencèrent le service en compagnie du majordome. Léandre s’était assis en face de son hôtesse. Les conversations débutèrent, le jeune homme s’adressa au secrétaire et à monsieur Fauquerolles. «  Il est possible de créer un élevage de chevaux sur vos terres ? Il y a de grandes demandes à Bordeaux, mais surtout dans les colonies, essentiellement en Louisiane ? 

— Bien sûr que cela est envisageable, d’autant que nous détenons Jean-Marcel qui s’en occupe très bien et qui maîtrise le dressage. Répondit Monsieur Fauquerolles. 

— De plus, nous pouvons développer cet élevage dans la métairie à côté du château. Elle possède des vaches, mais il s’avère possible d’y inclure plus de chevaux. Par contre, nous devrons engager des aides pour Jean-Marcel, il ne pourra accomplir cela tout seul. Bien sûr, Madame la Vicomtesse devra valider cette idée, ajouta Monsieur Sanadon.

— Je n’y vois aucun problème, c’est même fort attractif comme projet. Répliqua Philippine.

— C’est une bonne chose d’autant que notre maison de négoce peut participer financièrement à cet élevage. » Conclut Léandre. 

Louison qui se situait dans la pièce se sentait très contente pour son frère et comptait bien le lui annoncer rapidement. La discussion se poursuivit sur le sujet puis continua sur d’autres thématiques toujours liées au domaine. Le repas terminé, ils retournèrent au salon pour boire un café. Les Fauquerolles se retirèrent suivis de Monsieur Sanadon et de la gouvernante de Théophile. Cunégonde s’excusa, elle devait aller régler un problème. Elle tenait à les laisser seuls, ce que comprit sa maîtresse. 

Jean Fauquerolles

À peine sortie, elle trouva sur son chemin Jean. Il l’attendait dans l’espoir qu’elle accepterait une promenade dans l’allée principale, elle acquiesça. En fait, Jean le lui proposait régulièrement et elle appréciait à chaque fois l’idée qu’elle pratiquait en sa compagnie. Ce soir-là, ils se dirigèrent un peu plus loin. À l’ombre des arbres, il ne résista pas, il l’embrassa. À sa stupéfaction, elle se laissa faire. Dans les faits, l’un comme l’autre était amoureux, mais ils ne savaient comment se le dire. Cunégonde dans sa tête restait l’esclave de sa maîtresse et lui il était impressionné par elle tant elle détenait une posture altière. Ils furent très surpris par cet échange et poursuivirent leur promenade en silence chacun réfléchissant et espérant une suite. Jean intimidé n’osa pas réitérer, quand ils revinrent au château, c’est elle qui l’embrassa. Il repartit sur un petit nuage tout comme elle.

Dans le salon, Léandre et Philippine se tenaient à distance. Ils ne savaient pas comment agir. Il lui posa une question et en continuant leur conversation, ils se racontèrent leurs vies. Elle n’alla pas jusqu’à lui dire qu’elle voyait des entités, elle ne voulait pas lui faire peur. Les deux furent étonnés par leur histoire et comprirent l’empathie qu’ils avaient l’un pour l’autre. Les deux avaient perdu leur mère quelque temps après leur naissance, ils ne l’avaient pas connu. Lui était devenu introverti et elle parlait aux esprits, ce qui l’avait aidé. Elle toucha du doigt à ce moment-là qui était l’entité de la cathédrale. Ils se quittèrent un peu avant l’aube. Philippine dut se déshabiller toute seule, Cunégonde s’était endormie. Elle ne lui en voulait pas. Elle-même à contrario eut du mal à entrer dans un sommeil profond tant elle était excitée par la venue du jeune homme. Elle se mit à en rêver.

***

Les jours passaient, le mois de mai commença et bien que Léandre se rendit dans d’autres domaines, il revenait le plus souvent possible au château de Madaillan sous prétexte de mettre en place l’élevage de chevaux. Tous avaient compris que c’était pour la vicomtesse et, de son côté, elle semblait apprécier ses retours. Avec Jean-Marcel et monsieur Fauquerolles, ils avaient acquis trois étalons et avaient complété le nombre de juments en y rajoutant une dizaine. Afin d’épauler celui qui allait devenir le responsable de ce nouveau marché, ils avaient engagé un homme jeune dénommé Raoul. La seule chose que Philippine n’avait pas perçue, c’était l’intérêt de Jean-Marcel pour Violaine qui le lui rendait. Cette dernière se révélait très discrète et était avant tout concentrée sur Théophile qu’elle considérait comme son petit. Depuis que Léandre se trouvait là, Philippine ne voyait que lui et ne pensait qu’à lui. Lorsqu’il résidait dans la demeure, ils profitaient de leur temps pour converser et pendant leurs échanges, leurs mains ne pouvaient s’empêcher de toucher l’autre ce que tous remarquèrent. Elle n’avait toutefois pas oublié de s’occuper de son fils, d’autant qu’il avait une vraie affection pour Léandre, ce qu’elle appréciait et lui facilitait la vie. Parmi son entourage, personne ne la jugeait, bien que Philippine s’avéra toujours en deuil. Ils estimaient qu’elle avait le droit de passer à autre chose, elle était si jeune. 

***

En fin de matinée, à son étonnement, arriva Romain, le valet de chambre de son hôtel particulier de Bordeaux, avec une lettre de son oncle Ambroise. Pour qu’il fût venu jusqu’à elle, cela supposait qu’il y avait une urgence. Chaque fois qu’elle demeurait à la ville, son oncle la visitait se préoccupant de son bien-être. Elle avait compris qu’il culpabilisait, car sa famille ne s’était guère souciée d’elle enfant. Elle l’avait saisi au vu de son comportement avec elle, ce qu’elle appréciait. Elle lui en était reconnaissante. Elle avait profité d’une de ses entrevues pour lui parler de sa maison de négoce à la Nouvelle-Orléans. L’oncle Ambroise estima cela opportun, d’autant que cela pouvait amplifier son commerce. Il avait déjà participé financièrement à deux voyages triangulaires et avec son propre bâtiment il en avait pratiqué plusieurs en droiture, mais à chaque trajet il s’arrêtait à Saint-Domingue. L’idée d’aller jusqu’en Louisiane se révélait pertinent d’autant plus s’il pouvait collaborer avec la maison de négoce de sa nièce. Elle lui conseilla au premier périple de demander à son capitaine de se rendre à la cité afin de rencontrer son économe, ensuite il pourrait mouiller à l’île de la Balise. Des navires plus petits pouvaient convoyer les marchandises dans les deux sens. Un grand vaisseau navigant dans le Mississippi effectuait un trajet d’une semaine, voire plus, elle avait elle-même pu le constater, alors qu’un plus petit mettait moins de temps. Il avait trouvé cela des plus bénéfique. 

Philippine ouvrit la lettre. Son oncle lui expliquait que son oncle Augustin tenait à la voir rapidement. Que lui voulait-il ? Il y avait anguille sous roche, elle n’en doutait pas. Quoi qu’il arrive, elle se rendrait chez lui avec son oncle Ambroise. Elle avisa Cunégonde qu’elle se devait de retourner à Bordeaux, elle devait boucler ses malles et avertir Violaine et Madame Conrad, parce que bien évidemment elle ne rentrerait pas sans son fils. Elle prévint elle-même Monsieur Sanadon qui demanda à l’accompagner. Il pressentait un incident pour que ce soit aussi soudain. Elle attendit que Léandre revînt pour l’en informer, ce qu’il réalisa en fin d’après-midi après avoir visité une propriété près de Sauveterre de Guyenne. Dès qu’il se retrouva là, elle l’entraîna dans le jardin qui prolongeait la terrasse du salon. « — Léandre, je suis désolé, mais mon oncle Ambroise me réclame au plus vite, car mon oncle Augustin sollicite ma présence. Je suppose que cela va générer des problèmes.

— Je rentre avec vous, philippine. Il n’est pas question que cet individu vous cause des soucis.

— Vous ne pourrez venir à notre entretien, Léandre.

Philippine de Madaillan

— J’en suis conscient, mais au moins je ne me situerai pas hors de portée et si je peux vous apporter mon aide je le réaliserai.

— C’est très gentil, Léandre. Rassurez-vous, je suis bien entouré. S’il le faut, je ferai appel à Monsieur Le Berthon et à Monsieur Duplessy.

— Je tiens toutefois à ne pas être loin. De plus Philippine, je suis au fait que ce n’est pas très conforme aux convenances, mais voulez-vous devenir ma femme ? »

 Philippine resta tétanisée et ne sut que répondre. Cela décontenança Léandre. Il pensa aussitôt qu’il s’y était mal pris et cela l’effondra. « — Si vous avez besoin de réfléchir, je peux attendre.

— Non Léandre, ce n’est pas ça. Je suis consciente de ce que je désire et je n’ai aucun doute. Bien sûr que je vous veux comme époux, mais cela ne pourra pas s’accomplir avant le mois de janvier de l’année prochaine. Je ne peux écourter mon deuil. 

— C’est sans problème, Philippine. Le principal c’est que vous vous trouviez près de moi, même si nous devons tenir nos distances.

— Merci Léandre. » Et instinctivement, elle l’embrassa, ce qui décontenança le jeune homme qui la prit dans ses bras tant il apparaissait heureux de ce geste.

***

Le carrosse venait de traverser la Garonne, lorsque Philippine demanda à son cocher de se diriger vers la maison de négoce des Bouillau-Guillebau. Elle se situait dans la rue de la Rousselle juste à côté de la Porte des Salinières. Personne n’effectua de remarque dans la voiture même pas monsieur Sanadon. Ils comprenaient qu’elle voulait informer son oncle Ambroise de son retour dans la cité. Philippine espérait qu’il s’y trouvait, elle n’avait aucune envie de se rendre dans sa demeure du quartier Sainte-Croix. Elle était venue sans Léandre, ce dernier avait pratiqué le voyage à cheval au côté de la berline et l’avait quitté pour aller chez lui la Garonne franchie. Arrivé devant, Adrien lui déplia le marchepied et lui ouvrit la porte. Il suivait chaque fois qu’il le pouvait Étienne, le cocher. Sa maîtresse descendit et le remercia. Elle monta les deux marches qui donnaient sur la porte principale de la maison de négoce. Un secrétaire vint l’accueillir, elle se présenta et demanda à voir son oncle. Il s’avérait présent, aussi le subalterne, qui était parvenu jusqu’à elle, la guida à l’étage où se situait le cabinet de son supérieur. Après avoir frappé et annoncé la jeune femme, il s’effaça la laissant pénétrer dans la pièce. Elle n’était jamais venue et découvrait les lieux qui lui rappelèrent ceux de monsieur Cevallero. Il détenait un large bureau couvert de documents avec devant lui deux fauteuils, derrière se trouvait ce qui pouvait ressembler à une bibliothèque, mais elle croulait de dossiers. Celle-ci était encadrée de deux hautes fenêtres. Elle remarqua sur un des murs latéraux un tableau représentant son épouse et ses enfants. À son entrée, Ambroise se leva afin de recevoir sa nièce, il réclama un café à son secrétaire. Il proposa à celle-ci de s’assoir dans l’un des deux fauteuils et s’installa à ses côtés. « — Mon oncle, votre courrier m’est parvenu. J’ai fait au plus vite pour revenir comme vous pouvez vous en rendre compte. 

— Je vois, Philippine. Cela est très bien, car je soupçonne mon frère de vous préparer une entourloupe. Il ne m’en a pas informé, autrement j’aurais pris les devants.

— C’est aimable, mon oncle. Quand devons-nous le rencontrer ?

— Si cela vous convient, demain pour le déjeuner, car plus vite nous serons plus vite nous pourrons nous retourner. Il y aura sa femme et mon épouse, nous sommes tous invités. Je peux vous prendre au passage, si vous le désirez ?

— Je veux bien que vous veniez, mais je vous suivrai dans mon carrosse avec mon secrétaire, si cela ne vous dérange pas. 

— C’est sans problème, Philippine. Je vous dis donc à demain. Avant que vous ne partiez, votre séjour s’est bien passé au domaine de Madaillan.

— Oui, très bien. Nous avons mis en place de nouveaux projets. Je vous en parlerai, mais mes serviteurs et mon fils sont dans ma voiture. Ils m’attendent. »

Le secrétaire revint à ce moment-là avec la tasse de café dans les mains. Elle le remercia, l’avala et descendit l’escalier derrière son oncle qui tint à la raccompagner jusqu’à la porte. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 21

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Philippine de Madaillan

Le soir même, elle se fit préparer par Cunégonde. Elle enfila l’une de ses robes à la française en grosse soie noire. Sa jupe de dessous ainsi que son plastron étaient en damassé rebrodé ton sur ton. Elle se fit accomplir un chignon qu’elle fit agrémenter de fleurs en tissus de couleur identique. Une fois prête, elle appela mademoiselle Labourdette afin qu’elle lui donne un avis sur sa mise. Fin prêtes, elles montèrent dans le carrosse. De toutes parts, dans les avenues des quartiers neufs, aussi bien que dans les ruelles de la vieille ville, ce n’était qu’immondices de toutes provenances, fondrières barrant le passage, cloaques infranchissables, avec une boue drue, épaisse, nauséabonde, qui brûle les étoffes et chagrine l’odorat et ne tenant pas à recourir à l’office du décrotteur. Ils contournèrent le quartier Fondaudège par l’allée des Noyers. 

Arrivée à l’hôtel Duplessis, l’hôtesse surprise de sa venue fut enchantée de la voir et la prit par le bras l’emmenant vers ses amis. Se trouvaient sur place Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, le conseiller et parlementaire Jean-Jacques Bel, son cousin le Président Jean Barbot, le Père François Chabrol, Monsieur de Lalanne, Madame de Pontac-Belhade, Charlotte de Crussol, et d’autres personnes dont elle n’avait toujours pas retenu les noms.Ils passèrent une partie de la soirée à converser ce qui leur permit de se rendre compte de l’intelligence de la jeune femme et de la pertinence de ses réponses. Madame Duplessy lui proposa d’essayer la harpe qu’elle avait acquise avec pour intention de l’en faire jouer. Philippine accepta de suite, elle laissa glisser ses doigts dessus pour voir si elle avait été accordée. De toute évidence, c’était le cas, elle commença par exécuter un morceau. Prise dans son élan, elle se mit à chanter à l’émerveillement de tous. Elle captiva son auditoire qui fut agréablement surpris de la beauté de son jeu et de sa voix. Monsieur et Madame Duplessy la congratulèrent et la remercièrent de ce magnifique moment. Elle répondit avec modestie, ils furent très touchés par sa délicatesse. Madame Duplessy apparaissait heureuse de l’avoir découverte, elle pressentait que c’était quelqu’un de bien.

Après avoir récupéré sa suivante, la vicomtesse de Madaillan-Saint-Brice, quitta les lieux assurée que les personnes présentes la défendraient contre son oncle.

***

André François Benoit Le Berthon était revenu de Versailles avec une excellente nouvelle qu’il avait apprise de son père Jacques Le Berthon d’Aguilles, conseiller du roi au parlement de Bordeaux. Il allait devenir le premier président du Parlement. Bien sûr, il ne pouvait l’annoncer tant que cela n’était pas officiel. Il décida toutefois de convier tous les parlementaires et leurs conjointes présents dans la ville et de préférence avant les fêtes de Pâques. Il les connaissait, mais il appréciait l’idée de les voir tous ensemble. Cela lui permettrait de constater comment ils se comportaient entre eux.

Son épouse, Élisabeth de Baratet, avait tout fait préparé par son personnel pour cette soirée quelque peu exceptionnelle tant il y aurait de monde. Pour le grand salon, elle avait engagé des musiciens pour effectuer un bal et pour le salon adjacent elle avait fait installer un banquet constitué d’une multitude de plats que ses serviteurs proposeraient aux invités. 

Parmi ceux-ci se trouvait Augustin Bouillau-Guillebau accompagné de sa femme comme tous les parlementaires présents. Laurentine Laborie-Fourtassy à peine arrivée le quitta pour aller discuter avec des amies. Il réfléchissait. À qui allait-il s’adresser afin de régenter sa nièce ? Philippine l’avait fortement agacé, aussi c’était devenu une obsession, il se devait d’exercer son emprise sur ses biens, ne serait-ce que pour la maintenir sous sa tutelle. Il découvrit dans l’un des salons son président à mortier, monsieur Barbot en compagnie de monsieur Bel et de monsieur Duplessy. Il pensa que c’était une appréciable opportunité. Laissant son épouse avec ses amies, il se dirigea vers les trois individus qu’il connaissait bien et dont il ne doutait pas de leur aide. Ils l’accueillirent chaleureusement. Après une conversation qui approcha plusieurs points dont certains ressemblaient à des ragots, il en vint à son sujet. « — Messieurs, j’ai un problème et je ne sais comment le résoudre.

— Grands dieux, dites-nous ce qu’il en est. Intervint monsieur Barbot.

— Voilà, ma nièce, Philippine a hérité des biens de son oncle, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice. Je ne suis pas sûr qu’elle s’avère apte à gérer cette nouvelle fortune, aussi je ne sais comment je peux agir. J’ai bien essayé de la conseiller avec mon frère Ambroise, mais elle nous a regardés de haut.

— Ah ! Cela est étonnant, nous avons eu la satisfaction de rencontrer la vicomtesse. Rassurez-vous, elle est loin de manquer d’intelligence. D’après mon épouse, elle a déjà fort bien pris les choses en main. Elle a même engagé un contremaître pour une meilleure organisation. Je pense que vous vous inquiétez pour rien. » Répondit monsieur Duplessy. Les deux autres acquiescèrent et rajoutèrent des compliments sur la jeune femme et son discernement. Monsieur Bouillau-Guillebau était sidéré. Comment pouvaient-ils la connaître ? Monsieur Duplessy, touchant du doigt sa perplexité, l’informa que sa femme l’avait invitée dans son salon et qu’elle s’y était présentée par deux fois à son grand plaisir. Cet enthousiasme contraria fortement l’oncle de Philippine, il sentait bien que quoi qu’il pratique, elle détenait des appuis contre lesquels il ne pourrait rien effectuer. Les trois comparses avaient compris où monsieur Bouillau-Guillebau voulait en venir et ils estimaient que la jeune fille ne méritait pas cela d’autant qu’il avait menti pour exposer les faits. En aucun cas, Philippine ne prenait les gens de haut, elle se révélait d’une grande modestie. Son oncle avait essayé de les manipuler, ce qu’aucun d’entre eux n’avait apprécié. Monsieur Duplessy décida d’en parler avec leur hôte, monsieur Le Berthon. Il ne doutait pas que celui-ci la protégerait tout comme eux et encore mieux. 

***

La semaine sainte commençait par le dimanche des Rameaux, et elle incluait le jeudi saint et le Vendredi saint. Elle s’achevait avec la veillée pascale, pendant la nuit du samedi au dimanche. Philippine avait respecté toute la procédure comme au temps du couvent. Le 11 avril était le jour de Pâques. Philippine attendait Cunégonde dans sa chambre, elle était allée lui chercher sa robe pour aller à la cérémonie Pascale à la cathédrale de Saint-André. 

animal gardien

Assise dans son fauteuil face à sa table de toilette, elle laissait comme à son habitude courir ses pensées. Dans la glace qu’elle avait devant elle, sans le réaliser, elle entra en transe, elle visualisa Léandre au château de Madaillan. Elle se demanda pourquoi elle l’apercevait, puis elle remarqua un loup, c’était son animal gardien. Il se situait là pour la rassurer et lui permettre de comprendre et de voir. Elle était partie trois semaines auparavant le matin et lui était arrivée en fin d’après-midi. Il avait appris lors de sa venue au château de Madaillan que Philippine était l’héritière du domaine. Visiblement, elle sentait que lui aussi avait regretté de ne pas croiser la jeune femme. Présenté par monsieur Sanadon, elle l’observa faire connaissance avec son Papa-Paul, monsieur Fauquerolles. Ils allèrent ensemble dans les caves à vin, puis dans les vignobles et les champs de blé. Cela prit du temps, d’autant qu’ils échangèrent avec tous les métayers auxquels ils expliquèrent leur prochain objectif. Suite aux huit jours qu’il passa au château de Madaillan, Léandre du se rendre dans deux propriétés de l’Entre-deux-mers. Elle comprit pourquoi elle ne l’avait pas vu plus tôt. Elle savait qu’elle allait le rencontrer bientôt, elle espérait que leur empathie n’avait point baissé. 

Elle sortit de son extase à l’entrée de Cunégonde avec sa robe de taffetas noire. Elle l’aida à l’enfiler puis rajusta sa coiffure. Elle irait à la messe avec elle, car Marie Labourdette s’était mariée la semaine précédente et sa maîtresse n’avait pas l’intention de la remplacer. À la surprise de Cunégonde, elle lui convenait fort bien comme suivante et comme gouvernante. Une fois, l’une et l’autre prêtent, le cocher Étienne les conduisit à la cathédrale. Elles faisaient partie des premières, la noblesse avait besoin qu’on la remarque ce que Philippine n’appréciait guère. Elle vit arriver le couple Duplessy qui vint la saluer avant de s’asseoir. Elle était retournée chez eux les deux lundis précédents au grand contentement de madame Duplessy. Cette dernière en avait profité pour lui apprendre la demande de son oncle Augustin. Philippine ne fut guère surprise hormis le fait qu’il était allé trouver les mauvaises personnes qui, elles, l’avaient soutenue. Sa comparse la rassura. Son époux avait parlé à monsieur Le Berthon, il était l’un des individus les plus importants du parlement et se découvrait en accord avec lui. Philippine se souvenait avoir croisé son fils le jour de son entrevue avec le notaire, car elle se doutait bien que cela ne pouvait être lui dont l’avait entretenu son hôtesse. 

Elle se trouvait assise, avec à ses côtés Cunégonde, quand elle réalisa au commencement de la messe qu’une entité s’était installée à sa droite. Étrangement, celle-ci ne lui demanda rien. Elle se contentait de l’examiner ce qui surprit Philippine. Qui pouvait-elle être pour être à ce point intéressée par elle ? Elle ne pouvait voir à quoi celle-ci ressemblait, car tout comme elle, elle portait un voile sur son visage, mais le sien apparaissait de couleur blanche. La liturgie spécifique à Pâques, qui commençait par la vigile pascale, se termina alors que l’entité disparut. Cela soulagea Philippine bien qu’elle se questionna, elle ne doutait pas un instant qu’elle était arrivée à elle pour découvrir quelque chose. S’étant confessée avant le jeudi saint, elle pouvait faire ses Pâques et alla recevoir le sacrement de l’Eucharistie. Pour cela juste avant la fin de l’office, les fidèles devaient accomplir une longue queue en attendant de se situer devant l’un des prêtres. Elle sut patienter, elle communia et repartit à sa place où elle fut rejointe par Cunégonde qui avait procédé comme sa maîtresse. La messe se poursuivit. Une fois celle-ci finit, tous sortirent, Philippine ne se précipita pas, étant au fait que les voitures allaient mettre un moment à venir face à l’immense portail. Ayant atteint le lieu, sur les pavés devant la cathédrale, elle prit son mal en patience avec sa gouvernante attendant son carrosse. Elle fut retrouvée par Madame Duplessy, elle releva son voile afin de lui parler. Elles engagèrent une conversation pendant laquelle elles furent rejointes par une dame de grande élégance. «  Je suis assurée que vous êtes la vicomtesse de Madaillan-Saint-Brice.

— C’est exact Madame.

— Je suis Madame Le Berthon, Élisabeth de Baratet. J’apprécierais si cela vous convient que vous veniez me voir avec Madame Duplessy, mardi après-midi.

— Ce sera avec plaisir Madame.

— Alors à mardi. Je vous laisse. Mon carrosse et mon mari m’attendent. »

Philippine fut grandement surprise par cette invitation. Madame Duplessy était enchantée par cette démarche et avant de quitter sa compagne, elle lui rappela qu’elle l’espérait le lendemain soir. La jeune femme acquiesça. 

***

Comme convenu, Philippine se rendit le lundi soir chez les Duplessy. Son hôtesse la félicita pour cette invitation imprévue. Elle lui assura que Madame Le Berthon l’avait conviée pour la connaître et l’appuyer auprès de son époux afin de la protéger. Quoiqu’il arrive, il l’accomplirait au vu des personnes, dont son mari, qui s’étaient retournées vers lui. Après avoir salué tous les individus sur place et avoir discuté avec eux, elle se mit à la harpe et donna à nouveau un moment magique à tous. Elle se révélait consciente qu’elle contournait les règles du veuvage, mais à Bordeaux personne ne savait depuis quand elle avait perdu son époux, elle n’en avait même pas informé ses oncles qui de toute façon ne s’en était pas souciés. Le spectacle musical finit, et après avoir conversé avec Jean Barbot et son cousin Jean-Jacques Lebel, qu’elle remercia pour leur soutien, elle dit au revoir à tous, prétextant être fatiguée. Madame Duplessy la raccompagna avec sa nouvelle suivante, Cunégonde, jusqu’à la porte et lui rappela qu’elle viendrait la chercher dans le milieu de l’après-midi. 

***

Tout en regardant son fils jouait, Philippine tortillait ses mèches de cheveux sombres qui n’étaient pas encore coiffées et qui lui tombaient jusqu’au bas des reins. Le petit garçon s’amusait avec des cubes avec lesquels il fabriquait un château. L’heure du déjeuner arrivant Cunégonde se présenta pour apprêter la jeune femme. Violaine emmena Théophile à seule fin qu’il mange dans sa chambre et ainsi elle laissa la gouvernante préparer sans problème leur maîtresse. Coiffée et habillée, Philippine entraîna Cunégonde dans la salle à manger afin de partager le repas en tête à tête. Pendant que Léopoldine et Suzanne les servaient, elles échangeaient sur les taches à réaliser dans l’hôtel particulier et le fait qu’elles partiraient dès le lendemain pour le château de Madiran. Cunégonde se renseignait sur ce qu’elle devait déposer dans les malles. Elle apporta comme réponse qu’à part les affaires de son fils, elle-même détenait ce qu’il fallait sur place, par contre que ce soit elle ou Violaine, elles se devaient d’emporter leurs nouvelles robes. Philippine désirait que l’on ne remette pas en question leur statut, elle devait donc afficher des tenues dignes de leur position, surtout sa suivante. Le repas fini, la jeune femme alla s’asseoir dans le salon donnant sur la terrasse sur laquelle les rayons du soleil illuminaient le carrelage. Elle attrapa un livre dans la bibliothèque qu’elle avait commencé en attendant que Madame Duplessy vienne la chercher. De son côté, Cunégonde alla voir avec Violaine ce qu’elle devait ranger dans les bagages pour le lendemain. Tandis que Philippine laissait son regard examiner les arbustes et les fleurs plantés dans des pots de terre installés sur la terrasse afin de l’agrémenter, elle aperçut l’entité de la cathédrale. Elle fut surprise, que faisait-elle là ? Elle se leva, ouvrit la porte-fenêtre donnant sur l’extérieur où se trouvait l’esprit. Celle-ci se retourna vers elle et releva son voile. Elle lui sourit avant de se dissiper. La jeune femme resta tétanisée. Qu’est-ce qu’elle lui voulait ? Elle ne comprenait pas. Elle semblait à chaque fois se situer là que pour l’examiner. Alors qu’elle réfléchissait, essayant d’en appréhender le sens, Madame Duplessy arriva.

***

Léandre était né un matin ensoleillé de novembre au grand plaisir de sa jeune mère, qui n’avait que seize ans. Elle avait souffert toute la nuit des contractions dues à l’accouchement, son extraction fut un soulagement. Il était venu au monde neuf mois après le mariage de ses parents au contentement de son paternel. Celui-ci travaillait déjà comme négociant au sein de la société de son père. À trente ans, il s’était décidé à prendre femme et ce fut pour lui une joie de découvrir et d’épouser Marie-Sophie Marcange, fille d’une autre maison de négoce que les Cevallero absorbèrent. Après deux fausses couches, cette dernière décéda au grand désarroi de Léopold Cevallero. Sa jeune épouse à peine enterrée, il reçut plusieurs propositions de mariage qu’il repoussa. Cela s’avérait trop tôt, il se devait d’accomplir son deuil. Il prit de suite une nourrice pour le petit Léandre et garda son enfant auprès de lui. Le temps venu, il lui engagea une gouvernante, puis arriva le moment où il dut le placer au sein du collège de Guyenne tenu par les jésuites. Léandre entra dans le lieu en tant que pensionnaire. Dans un premier temps, il ne fut guère identifié par ses camarades tant il s’avérait discret et se maintenait en retrait. Il avait du mal à se mettre en avant et de toute façon il ne désirait pas qu’on le remarque. Ses compagnons de dortoir et de classe finirent par se rendre compte que Léandre détenait une excellente mémoire voire qu’il était l’un des plus intelligents. Si certains par jalousie essayèrent de le maltraiter, il obtint vite un groupe d’amis qui le défendit. Ils s’étaient dans un premier instant rapprochés de lui afin qu’il puisse les aider, ce qu’il effectua sans problème et sans vanité. À sa sortie du collège, il revint dans la maison de négoce avec l’un d’entre eux, Paul Missard, qui devint petit à petit le secrétaire de son père. Naturellement, lui-même s’intégra dans ce commerce sous l’apprentissage de son paternel. Il prit facilement en main ses fonctions et s’impliqua dans celles-ci. Pour cela, il parcourait les domaines en vue d’évaluer la quantité de marchandises agricoles qu’il pourrait acquérir et revendre avec des bénéfices. Il ne se contentait pas de ce qu’il y avait autour de Bordeaux, il circulait dans toute la Guyenne. Ce fut ainsi qu’il entendit parler du voyage de Monsieur de Bienville pour la Louisiane. Son père accepta qu’il parte avec lui depuis La Rochelle afin d’estimer quel commerce ils pouvaient mettre en place entre la colonie et la France. Comme ils allèrent directement à la Nouvelle-Orléans, au retour le navire s’arrêta à Saint-Domingue dans les ports de Cap-Français et de Port-aux-Princes. Il rentra à Bordeaux avec une multitude d’idées et surtout avec l’espoir de voir revenir Philippine dont il s’était épris. 

Quelle ne fut pas sa surprise, quant au printemps, arrivant au domaine de Madaillan, il apprit que Philippine était l’héritière des terres de Madaillan-Saint-Brice, mais qu’en plus ils venaient de se croiser ! Il en fut fort déçu. Lorsqu’il retourna à Bordeaux, il avait bien l’intention de se rendre dans son hôtel particulier, mais il ne savait pas qu’elle demeurait depuis deux jours au château de Madaillan.

***

Philippine de Madaillan

Pendant que son fils allait au bain, Philippine décida d’aller marcher. Elle en avait besoin, elle ruminait trop de pensées. Comme elle était seule, elle se contenta de la route qui menait du portail à l’entrée du château. Vêtue d’une robe de sa mère qui se révélait un peu courte, car elle était plus grande que celle-ci, elle arpentait l’allée principale du domaine agrémenté de chênes centenaires. Tout en se promenant, elle laissait errer son regard sur les paysages et se remémorait son entretien avec madame Le Berthon. Celle-ci l’avait reçu avec madame Duplessy en toute intimité. Elles ne se trouvaient que toutes les trois dans un petit salon de l’hôtel particulier de leur hôtesse donnant sur les fossés de l’intendance. À partir du moment où elles furent installées dans de jolies bergères recouvertes de damassé doré et brodé de roses, une servante vint leur porter du thé et une brioche aux amandes. Le décor se révélait ravissant, les murs étaient agrémentés de tableau de personnes dont elle reconnut l’un d’entre eux. C’était le fils du parlementaire qu’elle avait croisé chez son notaire. La pièce détenait deux élégantes commodes et un secrétaire, tous étaient assortis et travaillés de la même façon. Dans un coin de la salle, elle découvrit un clavecin et un violon posé dessus. Le tout avait vu sur le jardin de l’habitation. Dès qu’elles furent seules, madame Le Berthon sollicita Philippine afin qu’elle lui raconte sa vie pour mieux comprendre la demande falsifiée de son oncle. La jeune femme avait confiance aussi elle s’exécuta.  Quelle ne fut pas sa surprise de toucher du doigt que cette dernière avait été exclue par ses deux familles, car sa mère était morte suite a sa naissance. Elle s’attendrit et décida qu’elle accomplirait tout pour l’aider, cette enfant ne méritait pas tous ces rejets et cette succession de drame. Madame Duplessy, qui en apprenait encore plus, se retrouva dans le même état d’âme que leur hôtesse. Philippine n’avait pas tout dit bien sûr, ni le viol de sa mère, ni la date du décès de son mari, ni comment on lui avait transmis tous ces drames dont la disparition de son oncle. La fin de la conversation finie, monsieur Le Berthon entra par une porte qui était entrouverte dans un angle du salon et qui donnait sur son bureau. « – Excusez-moi, mesdames, de vous déranger, mais j’ai entendu vos échanges que je ne voulais pas perturber. Je suis aussi choqué que ma femme. N’ayez aucune crainte, vos oncles ne pourront gérer vos biens. Si jamais vous voyez qu’ils s’en approchent de trop près, n’hésitez pas à venir vers mon épouse ou moi-même. Sachez qu’à l’automne, les parlementaires apprendront que je serai leur président dès le début de la nouvelle année donc aucun ne pourra vous faire du mal. Gardez cela pour vous pour l’instant. » Philippine remercia chaleureusement le couple Le Berthon. La conversation se poursuivit jusqu’à leur départ. Elle avait été très contente de ce rendez-vous qui l’avait complètement apaisée. Elle venait d’atteindre le portail du domaine, elle pivota sur elle-même et repartit dans l’autre sens. Elle pensa qu’elle se devait d’aller au couvent de Saint-Émilion. Elle s’en alla demander à Maman-Berthe si elle voulait bien l’accompagner. Arrivée au château, elle se rendit dans l’aile détenant l’appartement des Fauquerolles. Celle-ci accepta la proposition sans hésitation, Philippine réclama à son majordome de prévenir le cocher. Elle gagna ensuite le salon de la rotonde et décida de s’y installer en attendant l’heure du repas. À peine assise, elle aperçut l’entité de la cathédrale. La jeune femme fut troublée. Pourquoi la suivait-elle ? Elle sortit sur la terrasse, l’esprit se retourna vers elle. « — Il vient à vous ! » Et elle disparut. Qui venait à elle ? Philippine était agacée. Qui était cette entité ? Que lui voulait-elle ? Elle lui rappelait quelqu’un, mais elle n’aurait pas su dire qui ? Quelques instants plus tard, Cunégonde entra dans la pièce pour la prévenir que le déjeuner pouvait être servi. Le couple Fauquerolles se situait là ainsi que monsieur Sanadon.

***

En tout début d’après-midi, le départ pour le couvent fut annoncé par le majordome. Étienne, le cocher, attendait devant le perron avec Adrien et Jean-Marcel. Ce dernier était de Saint-Émilion et allait guider le cocher. Il avait suivi avec sa sœur, Louison, l’ancienne apprentie de la cuisinière, son père lorsqu’il était enfant au château de Madaillan. Adolescent, alors qu’il épaulait son paternel dans les écuries du domaine, celui-ci fut écarté par le vicomte, et résida dans une métairie qui détenait des vaches et quelques chevaux non loin de la demeure. Il avait été fort contrarié par ce rejet qu’il estimait injuste, n’en connaissant pas la raison, mais moins que son père. Celui-ci après une longue dépression se pendit dans la grange au grand désarroi de son fils et de sa fille qui se retrouvèrent seuls. Il fut donc fort heureux quand monsieur Sanadon et monsieur Fauquerolles lui demandèrent de suivre sa sœur Louison au château et lui donnèrent la responsabilité des écuries et des chevaux qui ne pouvaient être élevés et dressés à Bordeaux. 

Philippine et Maman-Berthe refirent le trajet qu’elles avaient effectué lors des sept ans de la jeune femme. Le carrosse traversa la Dordogne à Branne et se dirigea vers Saint-Émilion qu’ils contournèrent dans le but de se présenter devant l’entrée principale de l’abbaye. Ce fut sœur Douceline qui s’approcha pour déployer la porte incluse dans l’immense portail afin de savoir qui venait les voir. Jean-Marcel annonça la vicomtesse Philippine de Madaillan. Elle en fut très surprise et aidée de deux autres sœurs, elles ouvrirent le couvent à leur ancienne élève. La berline s’arrêta dans la cour. Pendant ce temps, sœur Marguerite s’était précipitée informer la mère supérieure.

Philippine descendit de la voiture suivie de madame Fauquerolles. Elle tapota sa jupe noire afin de remettre ses plis en place et rajusta convenablement sa robe à la française en tissu damassé de la même couleur. Elle monta ensuite les quelques marches qui conduisaient à la porte principale. Elle fut accueillie avec tendresse par sœur Geneviève qui s’était aussitôt rendue dans le grand hall pour les recevoir et mener la jeune femme et sa compagne à la mère supérieure. Philippine était troublée de se situer dans des lieux où elle pensait ne plus jamais revenir. Cela faisait trois années qu’elle était partie, cela faisait peu d’années, mais elle était tout de même émue. Elle suivit la sœur jusqu’au salon de sœur Élisabeth. La porte s’ouvrit de suite sur sœur Dorothée, la prieure, qui la fit entrer. «  Mon enfant, quelle joie de vous voir ! Asseyez-vous, sœur Geneviève va nous amener des boissons chaudes. » La mère supérieure fut étonnée de la remarquer toute de noir vêtue, ainsi que de la tenue que portait sa nourrice qu’elle avait reconnue. À peine installée, sa curiosité prenant le dessus, sœur Élisabeth lança la conversation. « — Que me vaut votre venue, je vous pensais au sein de la colonie.

— J’ai vécu beaucoup de bouleversements, ma mère. Pour commencer, voici une missive de sœur Blandine et de sœur Domitille.  

— Je vous en remercie, mais vous n’êtes pas revenue chez nous juste pour me porter ce document ?

— Non, ma mère. Il s’avère qu’une succession de circonstances m’ont amenée à m’en retourner. Tout d’abord, je suis la dernière héritière de mon oncle le vicomte de Madaillan-Saint-Brice. Après la mort de sa femme dont il n’a pas eu d’enfant, il est décédé d’un accident alors qu’il se situait sur un champ de bataille. Plus exactement, ses troupes assiégeaient une ville et au milieu de la nuit un de ses hommes lui a tiré dessus croyant voir venir un ennemi. 

— Mon Dieu ! Et c’est cela qui vous a fait revenir ?

— En fait, en parallèle, je perdais mon époux d’une crise cardiaque, aussi j’ai tout mis en place afin de rentrer. 

— C’est une bonne chose, bien que cela soit bien triste. Et si je puis me permettre, vous avez eu un enfant ?

— Oui, j’ai un petit Théophile. » À ce moment-là, sœur Geneviève entra avec des boissons et un gâteau qu’elle disposa sur une table à côté des bergères. La mère supérieure, après les avoir servies, reprit la conversation. «  Et vous avez des nouvelles de vos amies ?

— Oui, j’ai reçu une lettre de Catherine et une de Fortunée juste avant de quitter ma demeure bordelaise pour mon domaine. L’une et l’autre vont bien.

— Elles sont restées à la colonie bien sûr.

Philippine de Madaillan

— En fait, non ! Elles sont même parties de la cité avant moi. Catherine se trouve à Versailles, elle a suivi son conjoint, monsieur Fery d’Esclands, qui est devenu l’un des secrétaires du roi. Il semblerait qu’elle détienne un très bel hôtel particulier dans la ville. 

— Et Fortunée ?

— Elle et son époux, monsieur Barthoul, se sont installés à Nantes. Un concours de  circonstances a fait qu’il a été obligé de reprendre la maison de négoce familiale. Elle en est très contente d’autant qu’elle participe à la gestion de celle-ci.

— Voilà qui est très bien. Avez-vous eu des nouvelles de Gabrielle et de Théodorine ?

— Pour Gabrielle, nous nous sommes beaucoup fréquentées à la Nouvelle-Orléans. Elle a épousé un négociant de la cité, monsieur de la Michardière, qui occasionnellement collaborait avec mon mari. Quant à Théodorine, elle s’est unie avec un planteur, mais elle a peu donné de nouvelles malgré les demandes de Gabrielle.

— C’est un peu sans surprise. » La conversation perdura deux bonnes heures, Philippine détailla ses histoires. Elle raconta le voyage périlleux, la présentation aux futurs maris, Madame de Perier, le couvent de la Nouvelle-Orléans et sœur Marie Tranchepain. Elle narra sa vie avec son mari et le partage de celui-ci avec Lilith, ainsi que les décès et les actions réalisées suite à ceux-là. Sœur Élisabeth était abasourdie par toutes ses aventures pour la plupart malencontreuses et tristes, elle espérait que l’existence de la jeune femme allait dans une meilleure direction. Quand elle l’exprima, Philippine raconta son arrivée à Bordeaux et les personnes qu’elle avait rencontrées. La mère supérieure fut un peu soulagée. Avant de partir, Philippine assura qu’elle reviendrait et laissa une bourse conséquente pour le couvent en souvenir des bienfaits que lui avaient apportés les sœurs.

***

Le ruisseau de l’Engranne déambulait au milieu de valons et de forêt de chênes, d’aulnes noirs et de frênes depuis la Dordogne et se situait non loin du château de Madaillan. Philippine fixait les quelques nuages qui passaient au-dessus d’elle dans le reflet du cours d’eau. Un peu plus loin, sous le regard de Violaine, Théophile jouait sur une minuscule plage. Derrière elle, madame Fauquerolles et Cunégonde conversaient sur les nouvelles taches qu’elles effectuaient et qui venaient de leurs récentes fonctions des plus innovantes. Maman-Berthe avait compris que c’était sa fille de lait qui l’avait promue et imposée comme gouvernante, fonction qu’elle menait à bien. Elle s’intéressait à la jeune femme, car elle avait saisi que son Jean se révélait épris de celle-ci. Ce dernier ne se situait plus à la métairie, monsieur Sanadon lui avait demandé d’épauler son père, quant à cette partie de la propriété, il avait trouvé une famille pour s’en occuper. De son côté, Philippine avait engagé pour son fils une gouvernante à qui elle réclama d’instruire aussi Cunégonde et Jean. Elle estimait qu’ils devaient savoir lire, écrire et compter. Sans faillir, comprenant ce que cela leur apporterait, ils s’y mirent sérieusement d’autant qu’ils l’accomplissaient ensemble.

Le soleil irradiait de tous ses feux en cette fin d’avril, elle et ses compagnes s’étaient donc installées à l’ombre de grands arbres après avoir traversé les champs et les vignobles. Elles avaient aperçu les arbres fruitiers en fleurs et la flore qui émergeait un peu partout. Philippine laissait sa rêverie se focaliser sur les mouvements de l’eau quand un vol de palombes l’en sortit. Elle vit alors un geai sur un des chênes au-dessus d’elle. C’était un bel oiseau, reconnaissable à son plumage coloré, rayé de noir et blanc sur la tête, dont les plumes se dressaient. Il cajactait. Son chant mélodieux attira son attention et lui rappela la merlette de son enfance. Elle comprit qu’elle se devait de rentrer. Elle n’en connaissait pas la raison, mais intuitivement, elle n’en doutait pas. Elle se leva et elle secoua sa robe en soie de couleur lie de vin, à laquelle Violaine avait ajouté un volant froncé afin qu’elle se révèle de la bonne longueur. Elle remit ensuite son chapeau de paille, le nouant sous son chignon. Ses compagnes appréhendèrent qu’elles allaient s’en retourner. Philippine héla Théophile qui arriva en trottant. Elle s’engagea sur le chemin du retour avec son petit garçon à ses côtés qui tenaient sa jupe pour ne pas la perdre. Elle réalisa que le geai voletait au-dessus d’elle, cela lui rappela ses sept ans. Elle espérait que ce n’était pas encore une contrariété. Comme il ne la quittait pas, elle supposa que c’était un message, mais elle le garda pour elle. Théophile fatiguant Violaine le prit dans ses bras. Elles parcoururent à nouveau les champs et les vignobles et s’introduisirent dans le bois jouxtant le château par un sentier qui déambulait sous les arbres centenaires. C’est de là que Philippine aperçut un cavalier engagé dans l’allée qui menait à la demeure depuis la route. Son cœur se comprima, elle reconnut Léandre.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 20

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Philippine de Madaillan

Devant la porte des Salinières, sous un soleil irradiant, coiffée d’un chapeau de paille sur lequel elle avait rajouté son voile de mousseline, Philippine, tenant Théophile dans ses bras, regardait partir son carrosse et sa carriole sur le bac qui traversait la Garonne. Étienne, le cocher et Adrien étaient restés sur les deux voitures afin de les mener jusqu’à la route, une fois sur l’autre berge. Avec elle se trouvait son secrétaire, Cunégonde et Violaine, ainsi que Léopoldine sa servante et Romain le valet de chambre. Monsieur Sanadon l’avait prévenue qu’au château, il n’y avait plus que la cuisinière et le majordome. Son oncle allait très peu dans sa propriété depuis son mariage, car son épouse aimait la ville. De plus, il s’y sentait mal, il ressentait de mauvaises vibrations. Il n’aurait pas su dire d’où elle venait ou du moins il ne tenait pas à se remémorer ses dérapages. 

La gabarre arriva, ils y montèrent tous, traversèrent le fleuve et rejoignirent leur véhicule. Les serviteurs s’installèrent dans la carriole qui détenait les malles et les bagages, Philippine garda avec elle, son fils, monsieur Sanadon, Violaine et Cunégonde. Ils prirent la route entre le rebord du plateau de Cypressat et la Garonne. Philippine s’avérait heureuse, elle était revenue là où elle était née. L’Entre-deux-mers s’apparentait à une multitude de collines couvertes de forêts de chêne, de hêtre, et d’ormes. De vallon en vallon, ils traversèrent des petits hameaux, où se trouvaient des maisons isolées au milieu des champs et des vignobles. Elle remarqua, ce dont elle ne se souvenait pas, des bâtisses souvent dressées en pignon dont les façades étaient le plus souvent coiffées de toitures plus longues d’un côté que de l’autre. Les logis étaient en général séparés de l’étable par la grange dont la porte charretière se situait au centre. Ils croisèrent aussi des chartreuses devant appartenir à des nobles ou de riches bourgeois. Elle les trouva pleines de charme avec leurs murs en pierre de taille ornés de pilastres à chapiteaux et agrémentés de frontons triangulaires ou arrondis. Elles détenaient toutes de grandes fenêtres alignées qui laissaient deviner une belle hauteur pour chaque pièce. 

Ils traversèrent Lignan-de-Bordeaux avec ses abbayes, puis Sadirac avec son industrie potière de renommée. Ils passèrent ensuite par la bastide de Créon et de là ils s’engagèrent dans une suite sans fin de petites routes qui les menèrent jusqu’à Saint-Brice. Philippine découvrit la demeure des Madaillan dont elle ne pouvait se souvenir, ne l’ayant pour ainsi dire jamais vu, même de loin. Le carrosse pénétra dans la cour. Le cocher vint ouvrir la portière permettant à la récente vicomtesse du lieu de descendre. Le château avec ses avant-corps latéraux apparaissait sur trois niveaux, le tout chapeauté par un toit mansardé. Elle était impressionnée, ce bâtiment à l’ombre d’un château fort en ruines se révélait remarquable. 

Chateau de Madaillan

Suivi de la cuisinière, qui désirait voir sa nouvelle maîtresse, le majordome se présenta à l’accès de la demeure. Philippine gravit les marches du perron, elle était quelque peu émerveillée. Monsieur Ribois, qu’elle reconnut contrairement à lui, la fit entrer après l’avoir saluée et lui accomplit la visite des lieux. Elle constata que chaque salle était fort bien meublée et elle fut ébahie côté jardin par un boudoir de forme arrondie qui se situait dans l’avant-corps central. Au premier étage, après avoir examiné les chambres qui avaient été détenues par les membres de sa famille, elle trouva juste au-dessus de celui-ci une pièce pour ainsi dire vide. Elle décida que ce serait sa chambre. Elle réclama au majordome d’y amener un lit et des commodes. Bien sûr, il devrait être épaulé de Romain et pourrait solliciter l’aide d’Adrien et d’Étienne. Elle se retourna vers son secrétaire. « — Je pense que nous avons besoin d’un supplément de personnel, car je désire y passer un temps certain de façon régulière. » À sa surprise, ayant reconnu sa nouvelle maîtresse tant elle ressemblait à sa mère, ce fut la cuisinière qui intervint. « — Peut-être, vous pourrez demander à Louise et à Armand Delmart ? C’étaient les serviteurs de vos parents. Depuis que votre oncle les a mis dehors, ils ne vont vraiment pas bien. Ils se situent à Sauveterre -de-Guyenne où ils vivotent. 

— Ma foi, c’est une très bonne idée. Excusez-moi. Pouvez-vous me redire votre nom ?

— Je suis Alice Tronquin, madame. Et si je puis me permettre, pourrait-on aussi reprendre Louison. Elle était servante et mon aide cuisinière. 

— Sans problème, mais où se trouve-t-elle ?

— Elle fait partie d’une famille de métayers, je peux aller la quérir. 

— C’est parfait ! Monsieur Ribois, après avoir installé les meubles de la chambre, pourrez-vous vous faire conduire à Sauveterre pour proposer au couple Delmart de revenir ?

— Bien sûr, madame. Avec plaisir. » Il réalisa soudainement qui il avait devant lui. Comment la cuisinière avait-elle pu être informée de cela ? C’était logique, le domaine ne détenait qu’une héritière et cela ne pouvait être que la fille d’Anne Bouillau-Guillebau, l’enfant qu’il avait amené au couvent. Comment pouvait-elle se situer là ? Elle avait été mariée en Louisiane d’après leur maître ? Savait-elle ce dont tous étaient éclairés ? Une fois celui-ci sorti, Philippine retint la cuisinière. « — Madame Tronquin, que pouvez nous faire pour le déjeuner ?

— J’ai un canard, madame. Je peux le faire cuire à la broche avec quelques pommes de terre.

— C’est parfait. Allez quérir votre aide, dès que vous le sentez.

— J’y cours, madame. »

Comme tout était presque enclenché, Philippine alla s’installer sur une des bergères dans le salon. La chambre de Théophile avait été choisie au deuxième étage, Violaine l’aménageait. De son côté, Cunégonde rangeait avec l’appui de Léopoldine la garde-robe de sa maîtresse dans la pièce adjacente à sa future chambre. Elle découvrit dans la pièce d’autres robes, jupons, et manteaux pouvant servir. Elle pensa qu’elle devait les montrer à Philippine, même anciennes elle pouvait être intéressée. Le secrétaire dans son bureau examinait les comptes de la propriété incluant les dernières informations. Il se devait de les ajuster au vu de ce qu’il avait obtenu comme nouvelles amenant des changements. 

Depuis sa bergère, Philippine entendait les mouvements d’installation de sa chambre. Elle observait le jardin au-delà de la terrasse. Elle apercevait aussi au loin les champs, les vignobles et les forêts de son enfance. Elle appréciait de se trouver là, d’autant que le lieu ne détenait plus d’esprit perdu. Son ange avait vraiment été merveilleux, elle ne doutait pas que c’était lui qui avait nettoyé les mauvaises ondes du domaine.

***

La métairie, où était retournée Louison, ne se situait guère loin du château. Alice Tronquin était devenue la cuisinière de la demeure à la mort de la précédente du temps des grands-parents de Philippine. Elle avait été son apprentie comme l’avait été Louison, aussi elle alla la chercher avec l’espoir qu’elle voudrait bien revenir l’aider. Arrivée à la maison de sa famille, elle lui proposa de réintégrer le château si elle le souhaitait. Suite au décès de sa belle-sœur, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice s’était séparé de la plus grande partie du personnel. Il avait compris que tous savaient pour l’agression qu’il avait commise sur celle-ci, certains avaient même deviné pour la mort de son frère. Il n’avait gardé que le majordome et la cuisinière, il lui fallait un minimum de serviteurs. Il avait bien décidé de s’en débarrasser, mais il n’en avait pas pris la peine. Bien que le plus souvent seuls, ses domestiques se retrouvaient dans l’inconfort dès que leur maître se présentait ce qui s’avérait très rare. Quand il fut marié, ne venant pour ainsi dire plus, il les oublia quelque peu. Lorsqu’ils connurent les disparitions consécutives de la vicomtesse puis du vicomte, ils se demandèrent ce qu’ils allaient devenir. Ils furent donc très surpris d’apprendre par le secrétaire qui était accompagné de Léandre Cevallero que le patrimoine détenait une bénéficiaire. Ils se questionnèrent, qui cela pouvait être. Au moment où Madame Tronquin vit la nouvelle propriétaire, de suite elle sut qui c’était, tant elle avait un air de famille avec sa mère. 

Lorsqu’elle arriva à la métairie, juste après le déjeuner, elle trouva Louison avec les siens. Celle-ci, qui avait atteint ses trente ans et ne s’était jamais mariée, fut étonnée par la révélation de la cuisinière lui annonçant l’héritière du château et son besoin de ses services. Elle accepta de revenir, mais demanda qui c’était. Elle obtint pour toute réponse que c’était quelqu’un de bien.

La jeune femme à peine partie avec la cuisinière, le père de celle-ci se précipita dans les autres métairies. Lorsqu’il arriva chez les Fauquerolles, il les informa de la nouvelle, la famille resta fort surprise. Qui cela pouvait-il bien être ? À qui le vicomte avait-il bien pu donner son patrimoine ? « — Il n’y a que Philippine qui a pu hériter ! » S’exclama Jean. «  Mais ce n’est pas possible, elle se trouve en Louisiane et elle est mariée. De plus vu son intérêt pour elle, j’en doute. répliqua Berthe

— Elle est peut-être revenue, ne serait-ce que pour reprendre la main sur ses possessions.

— Peut-être, mais là aussi je reste septique. » Paul Fauquerolles ne dit rien, il réfléchissait. Il ne percevait pas qui pouvait être la bénéficiaire hormis Philippine, à moins que le vicomte ait donné ses biens à une inconnue. Il ne pouvait qu’attendre de détenir l’information. Si c’était la jeune femme, elle viendrait les voir rapidement.

***

l’Entre-deux-mers

Dans le même temps, le majordome assis à côté du cocher se rendait à Sauveterre de Guyenne, afin d’aller chercher le couple Delmart. Il ne détenait pour information que le nom d’une rue, cela allait se révéler un peu difficile pour les repérer. Arrivés dans la ville, ils demandèrent aux gens qu’ils rencontraient, la rue la maréchalerie. Ils finirent par la découvrir et sollicitèrent les personnes logeant dans la rue s’ils connaissaient les Delmart. Ils réussirent par les dénicher, dans ce qui était un taudis. Le majordome trouva Louise. Celle-ci fut décontenancée par sa venue et encore plus par sa proposition qui la ravit. Le vicomte était mort et son héritière avait besoin d’eux. Elle partit chercher son époux et lui expliqua les faits et l’incitation à revenir. Il l’agréa de suite bien qu’il fut fort surpris de ce retour en arrière. Ils vivaient, malgré les efforts effectués à l’aide de petits travaux comme les récoltes, le ménage, le lavage du linge, dans une grande misère. Ils s’avéraient donc fort heureux de cette proposition, une fois dans le carrosse, Louise réalisa tout à coup qu’elle n’était pas instruite de qui était la nouvelle vicomtesse et le demanda à Monsieur Ribois. « — C’est la fille de Madame Bouillau-Guillebau.

— Mais vous croyez qu’elle est au fait de pourquoi elle a été abandonnée par son oncle.

— Je suppute qu’elle en est consciente, elle a d’ailleurs de suite réclamé l’obtention d’une autre chambre. 

— C’est surprenant, comment pourrait-elle connaître cette information  ?

— Cela je ne saurais vous le dire. Dès qu’Alice a parlé de vous, elle a demandé à ce que j’aille vous chercher.

— Ah ! C’est Alice qui l’a suggéré, nous devrons aller la remercier, Armand. » 

*** 

L’enfant courait sur la terrasse, Philippine installée dans un fauteuil, lissant machinalement la jupe de sa robe en damassé noir, regardait son fils s’amuser, cela la réjouissait. Le temps se révélait clément, le soleil se couchait vers l’Ouest, bien que les Pâques ne soient pas passées la température s’avérait agréable. À ce moment-là, le couple Delmart arriva derrière le majordome. La jeune femme les apercevant dans le salon signifia à Violaine de surveiller le petit, et pénétra dans la  pièce où se situaient les deux futurs membres du personnel. «  Bonjour, Monsieur et Madame Delmart, asseyez-vous s’il vous plaît. » Dit-elle avec douceur. Un peu décontenancés devant tant de convivialité, ils obéirent. Philippine s’installa face à eux tout en leur souriant. «  Je suppose que Monsieur Ribois vous a informé de ma demande.

— Oui Madame, répondit Louise. 

 Bien ! Je sais que vous avez beaucoup aidé ma mère, Louise, tout comme vous l’avez réalisé, Armand, avec celui qui aurait dû être mon père. Je vous sollicite donc, malgré les mauvais souvenirs, voulez-vous vous réinstaller dans le château. Contrairement à mon oncle, je résiderais là régulièrement. » Les deux anciens serviteurs se regardèrent de manière interrogative. Comment cette jeune femme pouvait-elle connaître ces informations ? Au vu de la façon dont elle avait présenté les faits, elle ne devait pas tout maîtriser. « — C’est avec plaisir que nous venons vous servir et bien sûr nous reprendrons notre chambre sous les toits si elle est disponible.

— Cela est le cas, c’est donc parfait. » L’échange paressant terminé, le majordome sortit de la pièce, satisfait de retrouver une équipe. Louise et Armand allaient effectuer la même chose, mais Philippine les retint. Elle avait perçu leurs interrogations. « — Je pense que vous n’avez pas bien saisi ce que je vous ai dit. Je m’avère consciente de qui est mon père et je sais que c’est un monstre. Je me retrouve heureuse de ne pas avoir été élevée par lui et qu’il met maintenu éloignée de lui. Vous pouvez dorénavant ne plus culpabiliser. Rassurez-vous, désormais tout va aller bien. » Les Delmart sortirent de la pièce, fort décontenancés par ce qu’ils avaient entendu. Une fois seuls, Louise fit remarquer à son époux que leur nouvelle maîtresse devait être en deuil au vu de sa vêture. Ils montèrent au dernier étage s’installer à nouveau dans leur chambre et y découvrirent les restes d’une garde-robe qu’ils avaient oubliée et qui allait leur servir.

***

Le secrétaire, Monsieur Sanadon, assis en face de Philippine dans son bureau, lui expliquait que son vignoble dépassait les 30 hectares, ce qui se révélait exceptionnel dans la région et 100 autres étaient cultivés en labours céréaliers. Le reste de la propriété était constitué de bois et de prairies où se trouvaient des bovins, des moutons et des chevaux. Elle l’écoutait tout en réfléchissant à ce qu’elle allait pouvoir dire à la famille Fauquerolles qu’elle attendait. Elle avait envoyé la berline, le majordome avait pratiqué le petit voyage au côté du cocher pour le guider jusqu’à la métairie.

Philippine de Madaillan

Elle était consciente bien sûr de ce qu’elle espérait de Paul Fauquerolles, mais elle avait tant de choses à partager avec eux. Elle désirait aussi que Jean se trouvât encore chez ses parents. Tout cela instinctivement, elle le savait, mais elle en doutait toujours lorsque c’était une intuition et non une entité ou un esprit qui s’approchait pour le lui formuler.

Cunégonde interrompit la conversation annonçant le retour du carrosse. De la fenêtre de la pièce dans laquelle elle se tenait, elle regarda descendre la famille Fauquerolles. Elle était satisfaite, elle apparaissait au complet. « — Cunégonde demande à monsieur Ribois de les faire venir au salon. Je vais aller les y attendre, dis à Louison de nous amener de quoi boire et grignoter. »

 Elle se sentait fébrile, elle allait enfin les revoir, ceux qui étaient sa famille, ceux qui l’avaient élevée. Quand ils pénétrèrent dans la pièce, elle tomba dans les bras de celle qu’elle considérait comme Maman-Berthe, puis embrassa papa-Paul et bien sûr Jean, son frère de lait. Tous apparaissaient heureux de se retrouver, Philippine leur proposa de s’asseoir. Cunégonde en compagnie de Louison entra avec les boissons et le gâteau, une jolie brioche. Jean resta immédiatement subjugué par la gouvernante ce que constata Philippine. Berthe s’adressa, dès la première gorgée avalée, à sa fille de lait. « — Philippine, comment se fait-il que tu aies regagné la France ? » Bien sûr, elle avait remarqué de suite sa robe de deuil, mais pour qui était-elle ? « — Je suis rentrée en France, car j’ai perdu mon époux. Ce dernier a eu une crise cardiaque. J’ai donc réalisé ce qu’il fallait en Louisiane pour pouvoir revenir.

— Mais comment as-tu su pour ton oncle ? Intervint, Paul Fauquerolles.

— C’est mon oncle Ambroise qui m’a écrit pour m’en informer. À vrai dire la famille Bouillau-Guillebau avait l’intention de s’approprier mes biens. Mon oncle Ambroise a compris rapidement que je ne me laisserai pas faire, aussi il n’a pas insisté. Il m’a même soutenue. Son frère Augustin va surement essayer de mettre la main dessus au vu de son comportement lors du repas que nous avons partagé, mais il se fait des illusions.

— Tu dois te faire aider, car si je ne m’abuse il fait partie du parlement.

— C’est un fait, mais à ma grande surprise, l’épouse du receveur général des fermes de Guyenne, madame Duplessy, m’a convié chez elle et je suis invité à y revenir. 

— C’est une bonne chose. » La conversation se poursuivit. Les Fauquerolles désiraient connaître tout ce qui s’était passé depuis son départ. Une fois que Philippine eut à peu près tout raconté, elle accomplit sa demande. « — Papa-Paul, j’ai besoin d’un contremaître pour la propriété, quelqu’un qui supervise l’ensemble. J’ai pensé à vous. Outre que vous serez tenu de travailler avec toutes les métairies, vous devrez effectuer des retours à mon secrétaire et à la maison de négoce qui se consacre à la commercialisation des récoltes. »  Paul Fauquerolles fut quelque peu étonné par la demande et par le vouvoiement. Il supposait que ce dernier était dû à son éducation chez les ursulines. Bien entendu, Jean pourrait prendre en main l’exploitation, car gérer l’intégralité des cultures n’était pas rien. Si Philippine avait besoin de lui, il accepterait. « —  Par contre en raison de votre nouvelle condition, vous devrez venir vivre dans l’une des ailes du château. Bien sûr, vous ne paierez rien et obtiendrez un salaire conséquent. En contrepartie, Jean devra s’occuper momentanément de la métairie jusqu’à ce que nous trouvions un remplaçant, ensuite il vous épaulera.

— Ce ne sera pas un problème Philippine, nous ne pouvons refuser tous les avantages que tu nous offres.

— Papa-Paul, je dois être sur de la loyauté des individus qui m’entourent. Je pense que Monsieur Sanadon est quelqu’un sur qui je peux m’appuyer, et une bonne partie du personnel que j’ai fait venir sont des gens de confiances. Je désire toutefois me prémunir de mes choix, et je ne connais que vous qui, pour moi, pouvez prendre cette nouvelle position. D’autant que je me rendrai régulièrement ici, mais je sens que Bordeaux va me happer. Je dois donc assurer mes arrières. »

Les Fauquerolles furent quelque peu déstabilisés par tous ces changements que ce fut leur nouveau statut qui allait engendrer de leur part un nouveau comportement et par l’appartement où ils allaient s’installer. Philippine les y accompagna afin de le visiter. Ce dernier se trouvait au rez-de-chaussée de l’une des ailes du château et était meublé d’un mobilier de qualité. Ils n’avaient jamais détenu un tel luxe et ils allaient même être servis. Cela s’avérait très troublant, Philippine leur demanda de déménager d’ici la fin de la semaine avant qu’elle ne reparte pour la ville.

***

En compagnie de Papa-Paul, devenu pour tous Monsieur Fauquerolles, et de Monsieur Sanadon, elle arpenta son domaine, et alla rencontrer les métayers afin de se présenter. Tous l’avaient connue enfant, aussi ils étaient fort étonnés de la découvrir comme étant leur nouvelle vicomtesse. Ils admettaient qu’elle paraissait avoir changé et qu’elle se situait visiblement plus sur la lune. Ils ne pouvaient savoir à quel point elle les percevait et pressentait ce qu’ils pensaient. 

Le dimanche, elle se rendit à la cité de Sauveterre-de-Guyenne à l’église Notre-Dame rue Saint-Léger. Elle s’y présenta avec Cunégonde, Monsieur Sanadon et les Fauquerolles, qu’elle avait vêtus selon leur position. Bien sûr, tous la remarquèrent et apprirent que c’était la vicomtesse de Madaillan-Saint-Brice. Cela généra des discussions éveillées par la curiosité. Avant de quitter les lieux, elle alla voir le prêtre et lui fournit un don. Il la remercia d’autant que c’était une somme conséquente et que cela faisait longtemps que cette famille n’avait point donné pour les pauvres de la paroisse.

***

Le repas dominical terminé, Philippine se sentit très fatiguée. Théophile étant parti à la sieste avec Violaine, elle décida d’en faire autant. Elle se rendit dans son salon. S’étant changée en arrivant de la messe et ayant revêtu une robe flottante de sa mère, elle s’installa de suite dans un fauteuil et glissa sous ses pieds un tabouret. Elle était à peine assise qu’elle entra en transe. Elle marchait sur le corps céleste, puis se mit à sauter d’une planète à une autre. Cela l’amusait follement, mais elle ne comprenait pas pourquoi elle se retrouvait là. Sur l’une d’elles, elle trouva une porte gigantesque moulurée d’or. Elle la poussa et pénétra dans un lieu inconnu. C’était à nouveau une grande galerie d’un côté donnant sur le ciel étoilé et sur le mur opposé une multitude de miroirs monumentaux étaient fixés. Bien sûr, cela lui rappela de suite la galerie de son ange, mais quelque chose n’était pas comme les dernières fois. Elle n’aurait su dire quoi, le plafond se révélait très haut au point que c’était à peine si on le discernait. Elle progressait doucement, légèrement inquiète. Qui allait se trouver là, on ne l’avait pas fait venir pour rien. Elle perçut une voix, un chuchotement qui lui demandait de s’approcher de l’entité qui l’attendait. Elle ne voyait pas la fin du lieu, elle semblait se rallonger au fur et à mesure qu’elle avançait. Que se passait-il ? « – Excuse-moi mon enfant, j’avais du mal à arriver jusqu’à toi. » Au moment où elle l’entendit, la galerie reprit des proportions normales. « — Bonjour mère.

Anne Bouillau-Guillebau

— Bonjour ma fille ! Philippine, je suis désolé. Je ne savais comment te faire venir jusqu’à moi. J’avais beaucoup de difficultés à t’approcher. Je pense que c’est la dernière fois que je pourrais me rapprocher de toi, tout au moins avec cette apparence.

— C’est si complexe que cela de sortir de la lumière ?

— Sous cette forme, oui. Mais en fait, je suis constamment présente. J’avais besoin de te voir pour deux choses. La première, mon frère Augustin va essayer de te prendre tes biens. Tu dois te faire aider, mais il me semble déjà que tu es informée de qui peut te soutenir.

— C’est un fait, mère. Dès demain, je retourne chez madame Duplessis. Son époux m’épaulera, de plus il existe d’autres parlementaires dans son entourage.

— Bien ! Pour Léandre, ne t’inquiète pas. Tu vas le manquer, mais il va savoir ce que tu as mis en place pour ton domaine. Il va donc comprendre que tu es revenu.

— Merci mère, pour ces informations.

— C’est naturel, mon enfant. Je vais te laisser, car mon énergie s’épuise sous cette apparence. N’oublie pas, je me trouverai continuellement là pour t’aider comme l’ange Jabamiah. »

Aussitôt sa mère s’évapora, comme elle se situait toujours dans la galerie, elle fit demi-tour vers la porte où elle aperçut son animal-gardien. Elle se dirigea vers lui, la porte s’entrouvrit et elle découvrit un escalier qu’elle descendit. Elle ouvrit les yeux.

***

Le lundi, ayant décidé de revenir à Bordeaux, en prévision de se rendre à la soirée de Madame Duplessy, elle avait fait effectuer ses bagages dès la veille. La seule chose qui l’ennuyait, elle n’avait pas pris le temps d’aller au couvent de Saint-Émilion, mais elle se devait d’assurer ses arrières. Elle ne doutait pas que son oncle Augustin exécuterait tout ce qu’il pourrait pour mettre la main sur la gestion de ses biens.

Au petit matin, avec Cunégonde, Violaine, son fils et les deux serviteurs qu’elle avait emmenés, elle repartit. Elle avait laissé sur place son secrétaire afin d’aider à installer les nouvelles responsabilités de monsieur Fauquerolles. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 19

L’arrivée 

Bordeaux

Le Mercure s’engagea dans l’estuaire de la Garonne au moment où le soleil se levait sur la région. Philippine, réveillée, était montée sur l’entrepont. Elle s’avérait heureuse, elle était finalement revenue dans son pays. Elle contemplait le médoc, puis le second lui fit remarquer qu’à bâbord, se situait l’Entre-deux-mers. Elle se trouvait de nouveau chez elle. La vue de Bordeaux l’enthousiasma, ils allaient pour conclure toucher terre. Remontant la rivière, après avoir doublé les Chartrons où s’installaient des négociants anglais, flamands et irlandais, ils débouchèrent en face du Château-Trompette. Son regard découvrit, à travers une nuée de mâts, de cordages, de voiles, la longue enfilade des quais, la porte Cailhau du moyen âge si harmonieuse, la flèche de Saint-Michel se détachant en sombre sur un ciel lumineux, et enfin, dans une buée indécise, les tours perdues qui, derrière Sainte-Croix, terminaient le mur d’enceinte. À gauche, la rade sillonnée de navires, à droite, la masse énorme de la ville dont les toitures se profilaient en fines arabesques : clochetons, tourelles, encorbellements, pignons, lucarnes, belvédères…

Le voyage s’était bien déroulé, ils avaient mis six semaines pour atteindre le continent. Le départ se révéla facile, les Brillenceau étaient venus un peu avant qu’elle quitte son habitation. Parvenue sur le voilier, elle avait découvert les deux cabines qui lui convinrent fort bien. Elle passa le périple entre sa harpe, ses livres, les diners avec le capitaine, ses seconds, son médecin. Le bâtiment ne détenait aucun autre voyageur. Le temps s’avéra clément et les alizés réguliers.

Philippine n’avait jamais mis les pieds à Bordeaux. Avant de descendre du navire, elle avait sollicité le commandant du Mercure s’il y avait moyen de prévenir son oncle, Ambroise Bouillau-Guillebau, de son arrivée afin qu’il puisse venir la chercher. Monsieur de la Faisanderie accepta. Il pouvait en effectuer la requête à un membre du personnel de l’Amirauté, cette administration allait envoyer ses gens pour inspecter le bâtiment avant que de pouvoir le quitter. Il lui demanda de lui fournir l’adresse de son oncle et peut-être d’écrire une missive pour annoncer sa venue. La jeune femme acquiesça.

Elle n’attendit qu’une demi-journée dans le port de la ville. Pendant ce temps, Cunégonde et Violaine avaient fermé les dernières malles. Quant à Théophile sur les genoux de sa mère assise sur l’entrepont, il contemplait autour de lui sans rien dire. Lorsqu’arriva son oncle, elle se leva, remit son fils entre les mains de sa nourrice et s’avança vers lui. Bien qu’elle ne le connaisse point, elle avait deviné que c’était lui. Elle se présenta après l’avoir salué. Son voile étant relevé, il fut étonné par sa beauté, elle ressemblait à sa mère, mais elle s’avérait encore plus jolie. Au vu de son regard, il présuma qu’il ne pourrait la guider comme il l’avait supposé. Après avoir remercié le commandant et ses seconds pour ce voyage, son fils à nouveau dans les bras, elle descendit l’échelle de coupée le long de la coque jusqu’à la gabarre, suivie de ses deux servantes et de son oncle. Au pied de la porte des Salinières les attendait le carrosse qui allait les mener au sein de l’hôtel particulier de son oncle défunt, afin de s’y installer. Ambroise Bouillau-Guillebau la rassura, le personnel était déjà prévenu de son arrivée et son notaire avait acté son héritage, elle n’aurait plus qu’à aller signer le document. La jeune femme lui sourit et le remercia pour tout ce qui l’avait effectué pour elle. « — Voyons, c’est tout à fait normal, vous êtes ma nièce» Elle réitéra sa gratitude bien qu’elle sache pourquoi il avait accompli tout cela. Elle devinait toutefois que l’homme ne se révélait pas aussi pernicieux et qu’il allait réellement l’aider. Elle pressentait qu’il avait l’esprit de famille. Une fois installés dans la voiture, une partie des bagages suivants dans une carriole, ils empruntèrent les fossées de Salinières. Ils passèrent devant l’hôtel de ville, se retrouvèrent dans les fossées des Carmes puis dans celui des Tanneurs. Ils tournèrent dans la rue de la Bouquière, s’engagèrent sous la Porte-Basse puis dans la rue Judaïque qui était le prolongement de la rue Castillon dans la paroisse Puy-Paulin où se situait l’hôtel particulier de Madaillan-Saint-Brice. 

ruelle de Bordeaux

La vieille capitale de Guyenne se révélait de toute évidence telle qu’elle avait été créée au moyen âge. Philippine était fort surprise de ce qu’elle apercevait. Les ruelles apparaissaient étroites, obscures et pour la plupart malpropres, certaines étaient même obstruées de puits à larges margelles et de dépôts de fumier. Elle vit un peu partout des bandes de loqueteux étalant au soleil l’interminable série de mendiants infirmes. Devant son effroi, son oncle la rassura. « — Ne vous inquiétez pas madame de Madaillan-Saint-Brice, votre paroisse ne ressemble point à cela. 

— Vous pouvez m’appeler Philippine!

— Avec plaisir, mais dans ce cas, vous devez utiliser mon prénom Ambroise. La ville est en train de se transformer. Vous constaterez qu’il commence à y avoir beaucoup de travaux pour assainir et embellir notre cité.

— C’est une bonne chose apparemment. »

Il n’en restait pas moins que ce n’était que le long des cloaques impurs, que portes mystérieuses, venelles et culs-de-sac qui devaient devenir le soir autant de coupe-gorges. L’ensemble architectural n’était qu’enchevêtrements bizarres d’arêtes vives, d’angles, de pignons en pointe bravant le ciel et déchiquetant la nue. Ce n’étaient que bastions branlants et murailles menaçant de tomber en ruine. Elle n’avait point vu qu’autour s’étendaient des fossés garnis d’une eau verte qui décomposait tout ce qu’elle recevait et ne cessait d’exhaler la peste… 

***

La voiture s’arrêta devant l’hôtel particulier que Paul-Louis de Madaillan-Saint-Brice avait acquis rue Castillon, rue qui donnait près de la cathédrale Saint-André. Contrairement à beaucoup d’habitations vétustes et délabrées que les personnes de distinction considéraient comme une preuve aristocratique, car ancien, celui-ci semblait flambant neuf. Afin d’y accueillir dans les meilleures conditions son épouse, l’oncle et père de Philippine avait rénové de font en comble le lieu. À l’instar de beaucoup de demeures nobiliaires voisines, le rez-de-chaussée apparaissait très haut de plafond et agrémenté des mascarons aux clés des arcades plein cintre, surmonté d’un entresol. Le premier étage, étage noble, se révélait de belles hauteurs, avec portes-fenêtres donnant sur un balcon en enfilade sur toute la largeur du bâtiment. Le second étage, de la rue, paraissait d’ampleur plus réduite. La décoration de la façade s’avérait riche et luxuriante. 

Ambroise passa devant Philippine et s’engagea dans l’hôtel. Le portier avait ouvert la porte monumentale et laissa sa nouvelle maîtresse entrer. Celle-ci découvrit dans le hall, où se situait un escalier magistral, un nombre de gens inattendu, en fait son personnel. Il apparaissait conséquent. Se trouvait face à elle un secrétaire, une demoiselle qui faisait office de suivante, deux servantes, un valet de chambre, un laquais, un cuisinier, un garçon de cuisine, un portier, un cocher, un postillon. Elle ne s’attendait  pas à détenir autant de domestiques. Heureusement qu’elle avait réussi à vendre la plantation et qu’elle avait gardé la maison de négoce. Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’une partie des serviteurs avait déjà quitté les lieux. Son oncle, qui était auparavant venu, lui fit visiter sa nouvelle demeure. Le rez-de-chaussée possédait essentiellement les pièces d’utilité, telles que la cuisine, l’office, les chais qui contenaient les provisions de sarments, de bois, de vins. Les étages marquaient l’adaptation à une vie confortable et familiale, et le premier permettait une existence emplie de mondanité. 

Philippine de Madaillan

Elle était stupéfaite par ce qu’elle découvrait. Son oncle avait vraiment dû aimer son épouse, les meubles, l’ornementation des lieux s’avéraient spectaculaires à ses yeux. L’entresol détenait la bibliothèque, le bureau et le logement du secrétaire ainsi que de la suivante, et deux petits salons. Au premier, les grands salons de compagnie étaient brillamment éclairés avec des lustres de cristal. Ses pièces de réceptions, avec leur décoration de murs lambrissés rehaussés de tableaux au pastel ou de gravures, pouvaient sans problème recevoir les commensaux du parlementaire et perpétuer une activité de salons remarquable. Elle découvrit une large terrasse ornée de fleurs et d’arbrisseaux donnant sur un petit jardin et une cour. La salle à manger, inspirée de celles que l’on commençait à voir en Angleterre, l’étonna, ces dimensions devaient permettre d’accueillir douze à dix-huit personnes autour de la table. Au second étage se situaient les chambres. 

De suite, elle prit les choses en main. Au vu de son personnel qui la regardait de façon suspicieuse, il la trouvait bien jeune, elle savait qu’elle devait s’imposer. Elle réclama, un lit dans le boudoir adjacent à sa chambre et à sa garde-robe pour y loger Cunégonde, puis elle fit installer Théophile et sa nourrice dans une pièce au même étage. Et comme l’heure du déjeuner approchait, elle demanda au cuisinier, monsieur Courexou, s’il avait prévu un repas, car elle restait avec son oncle. Elle avait envisagé d’aller rencontrer le notaire dans l’après-midi. Elle poursuivit en signalant que ses malles allaient arriver d’un moment à l’autre aussi les deux servantes, Léopoldine et Suzanne, ainsi que le laquais, Gérôme et le valet de chambre, Romain, devraient assister Cunégonde et Violaine en vue d’en ranger le contenu. Pour les décharger et les porter, elle sollicita le postillon, Adrien, et le cocher Étienne d’aider Paul, le portier. Tous comprirent que leur maîtresse ne se laisserait pas flouer. Philippine se retourna vers le secrétaire, Barthélemy Sanadon, et la suivante, Marie Labourdette, et leur demanda de bien vouloir partager leur déjeuner afin d’échanger sur les différentes tâches à effectuer. À la surprise de son oncle Ambroise, elle avait cadré ses employés.

***

 Dans le salon, Philippine, assise dans une bergère recouverte d’un tissu damassé beige, conversait avec son oncle Ambroise. Celui-ci tout en tapotant l’accoudoir de son fauteuil l’écoutait. Elle lui expliquait ce qu’elle venait de vivre et les bouleversements que cela avait engendrés dans son existence, ce qui l’avait ramenée en France, ce qu’elle ne regrettait pas. De son côté, il lui raconta la vie de sa famille, ses noces avec Isabelle de Corneillan dont il avait eu trois enfants. Il lui parla de son frère ainé, Augustin, lui-même marié, qui avait repris les biens familiaux et la charge de parlementaire à la mort de leur père. Ils furent interrompus par Suzanne, l’une des deux servantes, qui vint leur annoncer que le déjeuner se révélait fin prêt. L’un et l’autre se rendirent à la salle à manger ou ils trouvèrent monsieur Sanadon et mademoiselle Labourdette. Son secrétaire était un homme d’une cinquantaine d’années, légèrement ventru, habillé avec élégance sans vraiment de fantaisie. Il avait l’œil doux, la bouche fine, et portait toujours une perruque blanche. Philippine avec le temps allait le constater. Quant à celle qui devait être sa suivante, c’était une jeune femme de petite taille, mais fort bien faite et gracieuse. Chacun s’installa à une place, de suite Philippine remarqua la qualité et le raffinement de la vaisselle et des verres. Suzanne et Léopoldine commencèrent le service. Le cuisinier, ayant été un peu pris au dépourvu, proposa de la soupe et des terrines puis un carré de mouton. Pendant qu’ils déjeunaient, Philippine entama la conversation. « — Mademoiselle Labourdette, je peux connaître quelles tâches vous effectuiez auprès de votre précédente maîtresse ?

— Je l’accompagnais partout où elle allait lorsque son époux se trouvait absent. Une dame de qualité ne peut sortir seule, comme vous le savez. Je lui donnais aussi mon avis sur ses toilettes et je l’épaulais chaque fois qu’elle en avait besoin. » Philippine l’écoutait tout en comprenant que celle-ci ne resterait pas à son service, car elle avait été demandée en mariage par un notaire de la ville. Elle avait accepté l’alliance. Elle estimait qu’elle avait bien eu raison. « — Cela n’a pas dû toujours s’avérer facile avec tout ce qu’elle a subi et souffert.

— C’est un fait, madame, ses fausses-couches ont effondré son état d’âme. 

— Mademoiselle Labourdette, comptez vous rester à mon service ? J’ai l’impression que vous avez d’autres désirs. » La suivante fut quelque peu déstabilisée. Comment madame de Madaillan avait-elle pu deviner son hésitation ? Elle ne pouvait être au fait qu’une entité l’en avait informée. « — Rassurez-vous ! Je n’ai pas l’intention de vous mettre dehors, mais au son de votre voix, je perçois que vous détenez de nouveaux projets.

— Effectivement, madame, on a demandé ma main, ce que j’ai accepté. C’était avant de savoir que vous alliez venir. Mon mariage aura lieu dans un mois.

— C’est une bonne chose. Je vous garderai jusque là, ne ressentez aucune inquiétude. »

Son oncle Ambroise fut surpris de l’intuition de sa nièce. Celle-ci reprit la discussion. « — Et vous, Monsieur Sanadon, quelles obligations accomplissiez-vous ? Je suppose que vous vous trouviez en lien avec la maison Cevallero pour notre domaine de Madaillan-Saint-Brice ?

— C’est un fait, madame, c’est moi qui suivais ce qui se passait dans les terres du château et qui en effectuais un compte rendu à votre oncle. De plus, je répondais aux directives de votre tante, quand elle avait des besoins. 

— Vous sentez-vous prêt à développer votre travail ? Je possède une maison de négoce à la Nouvelle-Orléans et je recevrais un rapport tous les trimestres. Pourrez-vous le lire et me dire ce que vous en pensez ? 

— Bien sûr, madame, ce sera avec plaisir.

— C’est une bonne chose, cela m’enlève une épine du pied. D’ici quinze jours, je vais aller au château, j’espère que vous pourrez m’accompagner ? Entre-temps, je me rendrai à la maison de négoce Cevallero, je suppose que vous viendrez avec moi ?

— Bien entendu madame, dans les deux cas.

— C’est parfait, pouvez-vous me dire où en sont les terres de Madaillan et qui les gère sur place, en dehors de vous ? »

La conversation se poursuivit et tous furent très surpris de l’intérêt, de la justesse et de la perspicacité des propos de leur nouvelle maîtresse. Ambroise se retrouvait très fier de sa nièce. 

***

palais de l’Ombrière à Bordeaux

L’étude du notaire se situait à l’intérieur du palais de l’Ombrière. Accompagnée de son oncle, Philippine, comme cela avait été prévu, s’y rendit l’après-midi même de son arrivée dans la ville. Dans le carrosse, Ambroise lui expliqua que les ducs de l’époque avaient décidé de s’installer à l’ombre des arbres  d’où le nom d’Ombrière pour le palais où ils allaient. Elle devait y signer les documents attestant de son héritage. Le lieu lui semblait délabré et malsain et malgré le dédale des cours, elle n’y découvrit point d’étendue boisée. Elle n’effectua aucune remarque et suivit Ambroise. L’endroit se révélait un méandre sans fin, c’était une succession de pièces emplies d’une foule. Après avoir monté le grand escalier puis tourné dans des couloirs et gravi d’autres escaliers, ils arrivèrent dans le bureau temporaire de Monsieur d’Astier, le notaire de la famille de Madaillan-Saint-Brice, lorsqu’il se situait dans le palais. Philippine était quelque peu désorientée et n’aurait su dire où elle se trouvait. Ils furent accueillis par le secrétaire du notaire qui leur demanda de patienter, car un parlementaire s’attardait en sa compagnie. Ils s’assirent sur des banquettes capitonnées. Elle ne s’avérait pas inquiète. Outre le fait que son oncle lui avait certifié qu’ils se retrouvaient juste là pour signer les documents, son ange l’avait rassurée, elle n’aurait aucun problème quant à ses biens.

***

L’information transmise, Augustin Bouillau-Guillebau s’était précipité au plus vite à la maison de négoce de son frère Ambroise qui se situait rue de la Rousselle. Lorsque ce dernier le vit arriver, il comprit qu’il se passait quelque chose d’important. Augustin expliqua qu’il venait d’apprendre au milieu d’une conversation entre parlementaires le décès du capitaine de la garde royale, le vicomte de Madaillan-Saint-Brice, l’oncle de leur nièce. Après avoir échangé, cherchant ce qu’il devait effectuer, ils conclurent qu’ils devaient se rendre chez le notaire de la famille de Madaillan, monsieur d’Astier, car Philippine était l’ultime bénéficiaire de la succession. 

À l’étude notariale, rue des Trois Conils, ils furent reçus de suite par monsieur d’Astier. « — Bonjour, messieurs Bouillau-Guillebau, que puis-je pour vous ?

— Monsieur d’Astier, nous venons d’être avisés du décès du Vicomte de Madaillan-Saint-Brice et nous pensons que la dernière héritière encore en vie est notre nièce, Philippine de Madaillan, exprima Augustin. 

— C’est exact monsieur Bouillau-Guillebau, votre nièce est la seule légataire et son oncle est bien mort. J’ai déjà préparé un courrier pour la prévenir. Je vais l’adresser au gouverneur de la colonie qui est à même de savoir où elle réside.

— Est-ce que cela vous dérangerait si c’est nous qui l’en informons ? Nous passerons bien évidemment comme vous par le gouverneur. Intervint Ambroise. 

— Si vous le souhaitez, je n’y vois aucun inconvénient. Le tout c’est que quoi qu’il arrive, elle s’en vienne jusqu’ici pour récupérer son héritage ou qu’elle nous envoie une procuration attestant qu’elle accepte que vous gériez son legs. Par contre s’il y a procuration, elle devra me revenir directement.

— C’est sans problème monsieur d’Astier. Répondit Augustin. »

Les deux hommes le saluèrent et se retirèrent. Monsieur d’Astier avait fort bien compris que les deux oncles désiraient mettre la main sur le patrimoine de leur nièce, mais cela ne le regardait pas. Il fut donc très surpris d’apprendre trois mois plus tard, que celle-ci attendait derrière sa porte. 

***

 Le jeune André Benoît François Hyacinthe Le Berthon étant sorti du cabinet de monsieur d’Astier, ce dernier reçut l’oncle et la nièce. Il découvrit que celle-ci portait une robe de deuil, il supposa que c’était pour son oncle, le vicomte. « — Bonjour, madame de Madaillan-Saint-Brice, bonjour, monsieur Bouillau-Guillebau, installez-vous. Je suis désolé, monsieur Le Berthon a quelques difficultés au sujet d’une de ses propriétés et il a été un peu long à appréhender à comment il devait s’y prendre pour résoudre son ennui.

— C’est sans problème monsieur d’Astier, répondit Ambroise

— Madame de Madaillan-Saint-Brice comme vous le savez, vous êtes le dernier membre de la famille, vous héritez des biens et du titre de celle-ci.

— C’est ce qu’il m’avait semblé comprendre, monsieur. Pour cela que dois-je accomplir ?

— Simplement, signez les documents, madame. » Il les lui tendit, elle y apposa sa signature. «  Je vous remercie madame la vicomtesse. De plus, votre grand-mère est venue me voir et m’a donné une lettre pour vous. Elle a insisté, elle n’est que pour vous, je suis désolé, monsieur Bouillau-Guillebau.

Ce n’est point grave monsieur d’Astier, cela fait partie des fantaisies de ma mère. Elle doit surement s’excuser auprès de ma nièce. » Philippine et l’oncle Ambroise furent tout de même surpris par cette démarche. La jeune femme intriguée saisit la missive et la rangea dans son sac richement brodé. Le notaire reprit la discussion entre lui et la vicomtesse. « — C’est très attentionné de porter le deuil de votre oncle. » Elle le regarda et lui sourit. «  En fait, j’ai perdu mon mari, en l’espace de quelques mois, j’ai appris trois décès qui ont bouleversé ma vie.

— Oh ! Excusez-moi de ma maladresse, je n’étais pas conscient de cela. J’en suis désolé pour vous.

— Je vous en prie, vous ne pouviez savoir. Ambroise, est-ce que cela vous ennuierait de me laisser en tête à tête avec monsieur d’Astier ?

— Nullement, Philippine, je vous attends dans la pièce d’à côté. »

Les deux hommes furent étonnés par la demande. Ambroise se questionnait, que pouvait-elle réclamer au notaire. Quant à ce dernier, il s’avérait curieux de connaitre le domaine sur lequel elle allait lui requérir une information. Une fois seule avec le notaire, elle se lança. «  Monsieur d’Astier, je suis venu de la colonie avec deux esclaves, il m’a semblé comprendre que je dois passer par le parlement pour acter leur émancipation. 

— Elles ont la peau très noire ?

— Non, ce sont des esclaves à la couleur de peau très claire, voire blanche. Elles ne détiennent qu’un huitième de sang noir.

— Madame, je vous recommande de n’en parler à personne et de les considérer déjà comme se révélant affranchies, voire blanches. Payez-leur un salaire à l’instar de tous vos autres serviteurs. Si je vous donne ce conseil, c’est pour deux raisons. La première vous vous avérez trop jeune pour réclamer leur émancipation et de plus elles vont se retrouver dans une catégorie où elles ne pourront élaborer leurs vies. Si personne ne connait leur état, conserver le secret. »

Philippine fut très surprise par la réponse du notaire. Elle l’en remercia chaleureusement. Effectivement, personne n’était instruit de leur statut, c’était donc une très bonne solution. Elle devait leur demander de garder la confidentialité, quoi qu’il arrive.  

***

 Lorsqu’elle sortit du bureau accompagné du notaire, elle retrouva son oncle Ambroise. Celui-ci la ramena chez elle et l’invita le dimanche à venir pour un déjeuner lors duquel il lui présenterait l’ensemble de la famille. Elle lui exprima sa reconnaissance pour cette attention et lui demanda où se situait l’église la plus près. Il lui indiqua la cathédrale Saint-André qui se trouvait à cinq minutes de son hôtel. Il omit de lui dire qu’elle allait y retrouver toute l’élite de la ville. Elle le remercia pour tout ce qu’il avait accompli dans cette journée pour elle. À peine entrée chez elle, elle réclama à Cunégonde d’aller chercher Violaine et de venir la rejoindre dans sa chambre. Une fois dans la pièce, elle leur demanda de s’assoir. L’une comme l’autre prit une chaise et s’installa devant leur maîtresse qui avait pris place sur une bergère. « — Tout d’abord, je dois vous poser une question. Avez-vous dit à quelqu’un que vous étiez une esclave en Louisiane ? » Les deux jeunes servantes répondirent par la négative. « — Dans ce cas, vous devez vous considérer telles des femmes blanches. Vous devez vous comporter à l’instar de toutes les personnes qui vous entourent, vous ne devez pas vous sentir inférieures. Qui plus est, en aucun cas vous n’êtes tenues d’informer quelqu’un que vous avez une once de sang noir. » Les deux servantes la regardèrent avec étonnement, où allait-elle en venir ? « — Je ne peux pas vous affranchir avant plusieurs années, de plus vous ne pourrez réaliser la vie que vous aimeriez avoir le moment voulu. Je vais demander à mon secrétaire de vous payer comme les autres membres du personnel, pour cela vous devez me donner le nom que vous souhaitez porter.

— Pour moi, ce sera Guillain, Violaine Guillain. 

— Je vais prendre Guitrac, Cunégonde Guitrac.

— Bien, comme vous venez toutes les deux de Saint-Domingue. Pensez, si vous en discutez, à choisir un coin perdu dans l’ile ou alors restez très vague. »

La chambrière et la nourrice acquiescèrent et remercièrent leur maîtresse. Celle-ci insista, elles ne devaient plus jamais en parler. 

***

La vie bordelaise pour Philippine commença doucement. Elle passa les trois premiers jours à l’intérieur de l’hôtel qui était devenu sa propriété. Elle l’arpenta de haut en bas, aux seules fins d’en connaitre les moindres recoins. Elle profita de ces instants pour se familiariser avec ses serviteurs. Elle les prit en considération afin de voir s’ils l’estimaient vraiment comme leur maîtresse et si elle pouvait leur faire confiance. Ceux-ci comprirent rapidement que l’on ne pouvait pas lui cacher quoi que ce soit. Elle posait toujours la bonne question au bon moment. 

Les bagages et les caisses, contenant les objets qu’elle avait ramenés, parvinrent le lendemain de son arrivée. Ils furent de suite chargés par le personnel qu’instinctivement Cunégonde dirigea pour son rangement. Philippine l’avait mise en avant et avait annoncé que Mademoiselle Guitrac serait la gouvernante de l’hôtel lorsqu’elle se situerait dans la demeure, quant à Violaine, elle ne s’occupait que de son fils, Théophile. Les employés comprirent qu’ils ne pouvaient remettre en question leur statut et que leur maîtresse ne changerait point d’avis sur leur fonction. 

Étrangement, malgré les personnes décédées dans l’habitation, aucune entité n’était présente. Philippine fut quelque peu étonnée, elle supposa que son ange gardien avait nettoyé les lieux pour qu’elle puisse bien y vivre. Par contre, la ville, à l’instar de la Nouvelle-Orléans, était remplie d’une pléthore d’esprits fantomatiques. Ils ne détenaient pas les mêmes demandes que dans la colonie, mais elles étaient nombreuses, aussi elle faisait comme si elle ne les voyait pas. Il s’avérait évident que l’on ne pouvait les tromper, mais ils admettaient qu’elle ne pouvait les aider, ce qui soulageait la jeune femme. 

Cathédrale Saint-André

Lorsque le dimanche arriva, elle se prépara pour la messe dominicale. Comme elle se rendait dans une cathédrale, ce dont l’avait informée Mademoiselle Labourdette, elle fit attention à sa tenue d’autant qu’ensuite elle irait chez la famille Bouillau-Guillebau dans le quartier Saint-Seurin. Elle requit à Cunégonde de lui choisir la robe à la française en soie épaisse noire. Coiffée et habillée, le voile de mousseline recouvrant sa tête et ses épaules, elle monta dans le carrosse qu’Étienne avait avancé devant la porte. À Bordeaux, tous étaient demeurés fidèles aux voitures à deux fonds, garnis de cuir, de coussins et de rideaux, doublés en dedans de velours noir, et porté sur son train de quatre roues. C’était un édifice massif et pesant, afin de défier tous les heurts qu’ils étaient amenés à rencontrer. Elle était suivie de Cunégonde, à qui elle avait donné une de ses robes à la française en attendant que la couturière, madame Carbanac, mette à sa disposition les modèles qu’elle lui avait fait fabriquer. Elles étaient accompagnées par monsieur Sanadon et mademoiselle Labourdette. 

La cathédrale était englobée dans un réseau de ruelles étroites bordées de constructions. Étienne les laissa devant le tympan du portail nord, que Philippine trouva  spectaculaire au même titre que le bâtiment dans son ensemble. Elle comprenait pourquoi Aliénor d’Aquitaine y avait épousé le futur roi Louis VII, ainsi que Louis XIII et l’infante d’Espagne Anne d’Autriche. Elle entra la première dans le lieu qui était déjà empli de monde. Elle alla s’installer au milieu des bancs sur le bord de l’allée centrale, comme le lui avait indiqué Mademoiselle Labourdette, car c’était la place de ses anciens maîtres. Cunégonde, malgré son nouveau statut, ne se révélait pas très à l’aise de se savoir assise à côté de sa maîtresse en dépit de la bienveillance de celle-ci. 

Philippine se retrouva de suite remarquée. Une nouvelle venue attirait toujours l’attention. L’une de celle qui apparut la plus intriguée était Madame Duplessy. Elle interrogea son époux, Claude Duplessy, assis à ses côtés, lui demandant s’il connaissait cette inconnue. Receveur général des Fermes de Guyenne, il détenait le renseignement et le dit à sa femme. C’était l’héritière des de Madaillan-Saint-Brice. Piquée de curiosité, elle pensa qu’elle devait creuser l’information. 

La messe finie, ils retournèrent dans le carrosse. Ils durent attendre tant il y avait de monde devant la cathédrale. Philippine remarqua que toute l’élite de la ville devait se trouver là au vu du nombre de voitures. Un esprit, un prêtre visiblement, pendant l’office, lui avait cité plus d’un nom à chaque fois que passait quelqu’un à ses côtés, mais il lui était étranger.

***

Après avoir déposé son secrétaire et sa suivante à sa demeure, le carrosse emporta Philippine et Cunégonde dans le faubourg Saint-Seurin. La voiture récupéra la rue de la Porte-Dijeaux et dépassa celle-ci, leur révélant l’hôpital général et un cimetière. Elle s’engouffra dans la rue Saint-Seurin qui menait à l’église et donc à la paroisse du même nom. Passant devant celle-ci, elle s’engagea dans la rue Capdeville où se situait l’habitation des Bouillau-Guillebau. Elle avait découvert dans ce faubourg de nouvelles rues, certaines étaient tracées et en partie construites. Les pierres des édifications des propriétés étaient blondes et les immeubles déjà érigés se révélaient assez impressionnants. Autour de la basilique Saint-Seurin, au contact de la ville, les bâtisses à deux étages étaient deux fois plus nombreuses que les maisons moins élevées. Le plus souvent avec jardin, bien entretenu et assez largement utilisé, elles abritaient visiblement une population de nantis de la vie urbaine, depuis l’assèchement des marécages.

Philippine réfléchissait. Comment allait-elle être reçue dans une famille qui n’avait jamais voulu la voir ? Ce n’était pas bien important, elle y allait surtout par curiosité. Elle désirait constater ce qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de découvrir. 

Le carrosse s’arrêta face à la demeure des Bouillau-Guillebau. Un serviteur vint ouvrir le portail en ferronnerie, afin de les laisser entrer dans la cour intérieure. Le postillon, Adrien, aussitôt déplia le marchepied aidant sa maîtresse et sa gouvernante à descendre de la voiture. Philippine se trouva avec sous les yeux une bâtisse de pierres très claires, édifiée sur deux niveaux. Elle aperçut à l’une des mansardes une personne, elle en déduit que les combles étaient aussi aménagés, tout comme chez elle. La porte d’entrée de la demeure s’ouvrit sur le majordome. Elle gravit les marches qui menaient jusqu’à celle-ci. Tel un fantôme, elle se présenta sans lever son voile devant le serviteur. À sa suite, elle pénétra au sein du pavillon central qui possédait un hall monumental avec un escalier à double révolution desservant l’étage. La majordome guida les deux jeunes femmes vers le grand salon en parquet de chêne posé en point de Hongrie et détenant une large cheminée. Il s’excusa de l’absence de ses maîtres qui n’allaient pas tarder. La pièce était aménagée de fauteuils et de bergères, au bois ouvragé, tous recouverts du même tissu, une toile de Jouy, identique à celles des rideaux. Elle s’assit sur l’une des bergères, Cunégonde un peu gênée s’installa sur une des chaises contre le mur ornementé de tableau et de chandelier fixé dessus. À ses côtés se situait une console sur laquelle était posé un candélabre. Philippine n’était guère impressionnée au vu de ce qu’elle avait trouvé dans l’hôtel qui lui avait été légué. Alors qu’elle ne s’y attendait pas, elle scrutait les portes ouvertes donnant sur le jardin, une silhouette floue s’approcha d’elle. Elle découvrit, stupéfaite, sa grand-mère. « — Bonjour, mon petit. Je suis désolée pour tout ce qui t’est arrivé. J’avoue, je n’ai pas su te protéger de ce monstre qu’était ton oncle. De plus, je ne t’ai jamais intégrée dans notre famille. Comme tu peux voir, Dieu m’a puni. Personne ne m’a proposé de rentrer dans la lumière même pas un membre de ma famille, mais c’est somme toute normal. Je suis contente, Ambroise a accompli ce qu’il fallait avec sollicitude. » Philippine était fort étonnée de cette commisération. Cela faisait longtemps qu’elle avait compris le pourquoi de son rejet. « — Ce n’est rien grand-mère. Vous ne pouviez connaitre ce dont vous êtes informée aujourd’hui. Ne vous inquiétez pas, ma mère va venir vous chercher, vous avez assez expié comme cela.

— C’est gentil mon petit, je ne sais si tu te révèles consciente, mais l’intégration au sein de la famille s’avérera difficile.

— Ne te soucie pas de cela, je l’avais deviné. Ainsi que tu peux voir, personne ne se trouve là pour m’accueillir. Je n’ai aucune envie de les obliger à quoi que ce soit. Je suis habituée à ne pas posséder de famille et je me constituerai la mienne à ma convenance comme je l’ai toujours pratiqué.

— Ils arrivent, je te laisse. »

Cunégonde avait saisi que sa maîtresse malgré le voile sur son visage parlait à un esprit. Alors que Philippine se posait la question : à quel moment allait-on les recevoir ? Et elle se demandait si elles n’allaient point repartir. Au même moment entra Ambroise suivi de son épouse, Isabelle Corneillan. Elle releva son carré de mousseline, faisant découvrir à cette dernière à quel point elle s’avérait belle. Celle-ci en fut contrariée, après trois grossesses elle ne se trouvait plus aussi jolie, ce que comprit immédiatement Philippine. Quelques instants après arrivèrent Augustin avec sur ses talons sa femme, Laurentine Laborie-Fourtassy. L’un comme l’autre exhibait une arrogance flagrante qui était supposée rabaisser leurs interlocuteurs. Les uns venaient de l’église Sainte-Croix, les autres de la basilique Saint-Seurin. Malgré le sourire timide de la jeune veuve, de suite ils se méfièrent, ce qui surprit celle-ci qui le perçut. Sa grand-mère avait raison, elle n’était pas prête d’être incluse dans la famille. Cela l’indifférait. Un déjeuner avait été préparé dans le petit salon. Les deux femmes y furent guidées par les deux couples. Afin de dissimuler les tréteaux, une nappe en Damas de lin brodé recouvrait la table, dessus avait été posée une vaisselle de porcelaine très raffinée. Tous s’installèrent autour, une gêne se percevait entre les personnes. Ambroise rompit le silence au moment où les domestiques commencèrent le service présentant les entrées, hors-d’œuvre, potages et terrines. « — Philippine, vous êtes bien établie ? Je suis désolé, je n’ai point eu de temps pour venir vous visiter. 

— Il n’y a aucun souci. J’ai dû m’imposer auprès de mon nouveau personnel, mais cela n’a pas été difficile. Je suppose qu’ils me trouvaient trop jeune.

— Le principal c’est qu’ils aient compris qui commandait au sein de votre demeure. Mais je vous fais confiance pour cela, même si vous y mettez beaucoup d’altruisme. Quand comptez-vous vous rendre dans la maison de négoce Cevallero ?

— Je pense que j’irai dès demain, dans l’après-midi, car j’aimerai gagner le domaine de Madaillan vers la fin de la semaine. 

— C’est une bonne chose. N’hésitez pas à venir m’en parler si vous avez besoin d’éclaircissements. Je suppose que vous avez été suivre la messe dominicale à Saint-André ?

— Oui ! J’y ai découvert pléthore de personnes appartenant à l’élite de la ville. C’était très impressionnant. » 

À partir de là, la conversation sembla se libérer et entraina les autres membres de la famille. Isabelle Corneillan lui demanda de façon pernicieuse quel effet cela lui avait fait d’être une fille à la cassette. « — Je dois avouer que cela m’a surpris, d’autant que le voyage s’est révélé très pénible, nous avons subi une très forte tempête. Nous avons toutes cru que le navire allait couler et nous avec. Heureusement, nous sommes mes amies et les sœurs parvenues en vie en Louisiane. À notre établissement, celle qui s’est trouvée la plus étonnée, ce fut l’épouse du gouverneur de Perier.

— Elle a été stupéfiée de voir venir des filles à la cassette dans sa colonie. Il est vrai que cela n’était pas arrivé depuis plus de dix années.

Laurentine Laborie-Fourtassy

— Entre autres, elle s’est surtout demandé pourquoi j’avais été incluse dans le groupe. » Cela mit tout le monde mal à l’aise, tous devinaient ce que la jeune femme sous-entendait. C’est Laurentine, l’épouse d’Augustin qui relança aussitôt la conversation. « — Si j’ai bien compris votre défunt mari était négociant et planteur.

— C’est exact.

— Quel effet cela vous a fait de posséder des esclaves ?

— Je les ai fait affranchir, c’était pour moi impensable. Je ne pouvais détenir des êtres humains comme on le pratique avec des animaux. 

— Mais alors vous avez perdu de l’argent !

— Un peu d’humanité aide à vivre sainement. »

Les plats, les vins se succédèrent, les échanges continuèrent. Les remarques de Philippine déplurent bien souvent sauf à Ambroise qui la découvrait de plus en plus intelligente et pertinente. Le déjeuner fini, Philippine s’excusa, mais il lui fallait rentrer. Elle n’en donna pas la raison. Elle demeurait lasse de ses gens qui se croyaient supérieurs.

***

Une fois celle-ci partie, les deux couples se retrouvèrent dans le grand salon. C’est Augustin qui commença par s’adresser à son frère. « — Ambroise, pourquoi la défends-tu à chaque fois ? Le but était de mettre la main sur ses biens, comment allons-nous faire désormais !

— Augustin tu n’as toujours pas compris que cela ne sera pas possible. Cette jeune fille est loin de se révéler idiote et je ne serai pas étonné qu’elle se fasse épauler par quelqu’un de bien placé à Bordeaux. En outre, elle a assez souffert comme cela pour la rabaisser à longueur de temps. De plus, je suppute que nous ne savons pas tout. Je n’en suis pas informé, mais je le pressens. Quant à vous, mesdames, pourquoi lui en voulez-vous ? Vous découvrez notre nièce que nous avons ignorée pendant toute son enfance. Je vous rappelle qu’elle est la fille de notre sœur Anne et que même si elle est morte à sa naissance, cette jeune femme n’y est pour rien. Et je suis désolé qu’elle se révèle si belle, mais elle ressemble à sa mère et c’est avant tout un membre de la famille.

— Il n’en reste pas moins que je n’ai pas dit mon dernier mot, Ambroise. » Conclut Augustin. Tous demeuraient pantois devant cette défense quelque peu agressive d’Ambroise. Personne ne rajouta quoi que ce soit. Étant las de cette négativité ambiante, il décida de partir. Tout compte fait, il ne se retrouvait pas du même avis que son frère et il accomplirait tout ce qu’il pourrait pour protéger sa nièce contre celui-ci. « — Isabelle, nous allons rentrer maintenant. »

***

Pour se rendre dans le quartier des Chartrons, il devait contourner le château Trompette qui tenait son nom de Tropeyte, une source qui alimentait un ruisseau depuis les fossés du Chapeau-Rouge. Philippine allait jusqu’à la maison de négoce Cevallero, elle savait déjà que Léandre ne s’y trouverait pas. Cela lui convenait, car elle ne voulait pas tout mélanger. Avec elle, dans la voiture l’accompagnaient monsieur Sanadon et Cunégonde que tous appelaient désormais, Mademoiselle Guitrac, Mademoiselle Labourdette étant retenue par sa couturière, madame Carbanac, pour un essayage de sa robe de mariée. 

À l’instar de toutes personnes nanties, ils voyageaient dans ce qui ressemblait à une berline. Ils ne leur seraient pas venus à l’idée d’aller à pied où que ce soit tant les souillures des rues se retrouvaient infectes. Outre l’odeur, elles crottaient tout, d’ailleurs Philippine avait remarqué que le peuple usait de sabots comme à la campagne. 

Ils étaient à nouveau sortis par la Porte-Dijeaux, ils avaient pris la rue de la Taupe qui les avait conduits à la rue Fondaudège. Ils pénétrèrent ensuite dans un dédale de petites rues qui les avaient amenés jusqu’à la rue Notre-Dame qui tenait son nom du couvent des carmes devant lequel ils passèrent. De là, ils rejoignirent la rue Borie qui menait aux quais où se situait la maison de négoce. Philippine aimait ses périples qui lui faisaient découvrir Bordeaux. Dans ce quartier, elle constata qu’il n’y avait pas de hauts immeubles comme dans le centre-ville d’où elle provenait, et pas de grands jardins sur le modèle du faubourg Saint-Seurin. Les premiers domiciles bâtis étaient à un étage avec toiture mansardée. Depuis l’assainissement des marais alentour, les demeures s’étaient multipliées et si elles ne s’avéraient pas larges, elles se révélaient profondes, car bien évidemment elles détenaient des chais et des entrepôts. Celle des Cevallero était une des premières à posséder deux niveaux, le deuxième et le toit mansardé servant de maison familiale. Arrivés devant, aidée d’Adrien, elle descendit suivi de ses compagnons de voyage et alla frapper à la porte. Celle-ci s’ouvrit aussitôt sur un jeune homme. « — Bonjour monsieur, je suis madame de Madaillan-Saint-Brice, j’apprécierai de rencontrer monsieur Cevallero.

— Bien sûr, madame. Je suis son secrétaire, Paul Missard. Je vais vous guider jusqu’à lui. » 

Il monta l’escalier face à l’entrée qui ne se révélait pas très large. Elle le suivit avec sur ses talons Cunégonde et monsieur Sanadon. À l’étage, sur le devant de la demeure se situaient les bureaux. Le secrétaire frappa à la porte, pénétra et annonça la dame et son secrétaire. Monsieur Léopold Cevallero les fit entrer aussitôt et leur proposa un fauteuil. Il demanda à son subalterne de porter du café et d’installer la suivante de la vicomtesse dans le salon.

Philippine ayant levé son voile de deuil à peine introduite dans l’immeuble, le négociant découvrit une toute jeune femme. Cela le rassura, cela devrait changer peu de choses à ses actions. « — Je suis heureux de vous voir, madame de Madaillan-Saint-Brice. Comme vous en avez conscience, je savais que vous étiez la bénéficiaire de la propriété de votre oncle. 

— Je me doute monsieur. Monsieur Sanadon a dû vous en informer, ce qui est somme tout normal. Je tenais à vous rencontrer afin d’échanger avec vous.

— C’est avec plaisir. Qu’aimeriez-vous apprendre ?

— Je souhaiterais connaitre la destination des produits récoltés sur mon domaine.

— Pour les vins, ils ont essentiellement deux destinations, Londres et Cap-Français. Pour les céréales, notamment le blé, ils vont principalement à Saint-Domingue. Pour le bois, ce qui est plus rare, il est souvent utilisé à Bordeaux. 

— Pensez-vous que pour certaines denrées, vous pourriez les transporter à la Nouvelle-Orléans, car j’y détiens une maison de négoce qui ne devrait avoir aucun mal à écouler le vin et le blé ? Je suis consciente bien évidemment que vous collaboriez avec la maison de monsieur de la Michardière, son épouse est une de mes amies, mais si vous pouviez fonctionner avec les deux, cela me conviendrait. 

— Bien entendu, il n’y a aucun problème avec cela. Vous avez d’autres questions ?

— Oui, il m’a semblé comprendre que mon domaine ne possédait pas de contremaître, sachez que dès la fin de la semaine j’en engagerai un. Vous aurez donc une interface, ce qui facilitera vos actions. » 

Le négociant comme le secrétaire furent très surpris et le premier assez désagréablement. Lui qui songeait que rien ne bougerait dans sa façon de pratiquer, la nouvelle propriétaire détenait visiblement un autre point de vue. Madame de Madaillan-Saint-Brice prenait les choses en main et elle paraissait au fait de ce qu’elle voulait. Elle réclama ensuite le rendement de la production et ce que cela rapportait. Les deux hommes étaient de plus en plus étonnés de la curiosité de la jeune femme. La conversation dura une petite heure. Philippine était satisfaite, elle leur avait fait comprendre qu’elle s’intéressait sérieusement à ses biens. La discussion finie, ils se levèrent et au moment de sortir, elle s’adressa à monsieur Cevallero père. « — Je m’apprêtais à oublier. Pouvez-vous prévenir Léandre que je me trouve à Bordeaux ?

— Vous connaissez mon fils ?

— Oui, il m’a été présenté à la Nouvelle-Orléans.

— Ah ! Bien sûr. Je lui ferai passer le message, madame. De plus, il se rendra prochainement au sein de votre domaine. 

— Alors c’est parfait. Au revoir monsieur, au plaisir de vous revoir. »

Monsieur Cevallero resta fort sidéré par l’échange, il ne s’attendait vraiment pas à cela de la part de la jeune femme. Qui plus est pour qu’elle appelle son fils par son prénom c’est qu’elle détenait un lien avec lui. Cela l’arrangeait, car il n’aimait pas être dirigé.

***

Philippine de Madaillan

De retour rue Castillon, elle découvrit dans les lieux une missive qui en fait ce révélait être une invitation. Elle était signée Jeanne-Marie-Françoise de Chazo, Madame Duplessy. Philippine ne savait pas qui était cette personne. C’est Mademoiselle Labourdette qui l’informa qu’elle était l’épouse du receveur général des fermes de Guyenne. Elle lui expliqua qu’elle accueillait dans son salon les beaux esprits de la ville, les intellectuels de notoriété. Philippine s’interrogeait. Pourquoi l’avait-elle conviée chez elle ? Monsieur Sanadon lui conseilla de s’y rendre, elle pouvait être le meilleur appui qu’elle puisse détenir. Au vu de ce qu’il avait entendu au retour de son repas familial, il valait mieux qu’elle soit protégée par une telle personnalité. De plus, il estimait que si elle la sollicitait afin d’aller dans sa demeure malgré son deuil, c’est qu’elle l’avait intriguée. La jeune femme se demandait bien quand et comment. Son secrétaire lui répondit que ce devait être à la cathédrale, Madame Duplessy se situait deux rangs plus loin. Avec tous ses arguments donnés, elle décida de s’y rendre et proposa à mademoiselle Labourdette et à monsieur Sanadon de l’accompagner, ce qu’ils acceptèrent. 

Le soir venu, Philippine, ayant revêtu une robe à la française en soie épaisse garnie de dentelles et de couleur noire, monta dans le carrosse avec sa suivante et son secrétaire. Ils parvinrent rue Fondaudège. Ils tournèrent en second lieu dans la rue portant le patronyme de leur hôtesse, la rue Duplessy où se situait son hôtel particulier. Celui-ci s’avérait remarquable, il se composait d’un vaste corps de logis sur deux étages et de deux ailes s’avançant en pavillon et encadrant une cour d’honneur. La façade se révélait impressionnante avec rinceaux, moulures, consoles, balcons ouvragés tel le portail de l’entrée qui était bordé de deux colonnes ioniques le supportant. Le carrosse pénétra dans la cour, les trois comparses en descendirent et gravirent les marches qui menait au perron devant la porte centrale qui était surmontée d’un fronton ornementé. À peine les pieds sur le palier, la porte s’ouvrit sur un serviteur qui les introduisit dans la demeure. Philippine se nomma auprès du majordome et pendant qu’une domestique récupérait la cape du secrétaire et les manteaux des dames, celui-ci alla quérir sa maîtresse. 

Madame Duplessy vint accueillir son invitée et saluer les personnes qui l’accompagnaient et qui visiblement ne l’intéressaient guère. Elle commença par lui présenter son conjoint. Il trouva la jeune femme charmante et il espérait qu’elle s’avérerait intelligente et cultivée afin de plaire à son épouse. Les serviteurs, affairés, chuchotaient dans l’antichambre en vue de ne déranger personne. Le salon, garni de plantes et de fleurs, brillait sous le feu des lumières, d’un éclat singulier. Elle observa les tapisseries, les fauteuils à larges dossiers, canapés, caquetoires, girandoles, glaces, laques et vernis. Aux murs se trouvaient des scènes de Téniers, des paysages de Berghem, des chasses de Wouvermans. Elle remarqua aussi, sur sa droite, un pupitre chargé de musique et à gauche un clavecin à ravalement. Chacun des habitués du salon littéraire s’était installé à sa convenance.

La première personne que lui présenta son hôtesse fut Jean-Jacques Bel, un parlementaire de la ville, auteur et membre de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Il s’était isolé dans un coin. Il apprécia immédiatement la joliesse de la jeune invitée dont madame Duplessy lui avait parlé. C’était un magistrat de taille exiguë, sec, fluet, aux mains grêles, et à l’air vieillot. Elle le trouva de suite sympathique avec son corps penché en avant, le dos légèrement voûté, la tête à peine détachée des épaules. Il possédait un regard pénétrant tenace et chaud, tandis que la bouche, relevée aux commissures des lèvres, ébauchait une grimace souriante pleine de finesse. Philippine le lui rendit, il s’avérait évident pour elle que c’était un mélange de bonté et de malice. Ensuite, elle découvrit un certain Marcellus qui lorgnait une peinture de Téniers dont il connaissait tous les détails, puis Monsieur de Navarre, qui débitait un madrigal à Mme de Pontac, qui visiblement l’écoutait vaguement. Pour poursuivre les présentations, Madame Duplessy l’amena vers l’abbé, le Père François Chabrol, supérieur des Récollets, enveloppé dans sa douillette, méditait sans succès sur un problème ardu. Après un bref échange, elle comprit que l’homme n’aspirait pas à régenter le monde, son couvent lui suffisait. C’était un savant qui avait pour spécialité la physique, l’algèbre, l’astronomie, et qui avait trouvé, à ses moments perdus, une recette merveilleuse pour la préparation de l’hypocras, un vin sucré dans lequel étaient infusés de la cannelle, de la vanille et du girofle. Elle découvrit aussi le Président Jean Barbot de la Cour des aides de Guyenne et membre de l’Académie royale de Bordeaux, puis Monsieur de Lalanne, Madame de Pontac-Belhade, madame de Crussol de Florensac… À vrai dire, dans un premier temps, elle eut du mal à retenir tous les invités qu’elle rencontrait et les informations que lui donnait son hôtesse. L’individu qui l’impressionna le plus fut monsieur de Montesquieu, conseiller au parlement de Bordeaux, dont elle avait lu les Lettres persanes. Une fois toutes les civilités effectuées, madame Duplessy entraina la jeune femme vers une bergère. «  Je vous ai convié, car je vous ai remarqué à la messe dominicale, je l’avoue. Par nature, je suis curieuse surtout quand ce sont des personnes nouvelles dans notre société. Quelque chose dans votre allure m’a interpellé. J’espère que je ne vous gêne pas trop.

Jeanne Marie Françoise Chazot, Mme Duplessy

— Non ! ne vous inquiétez pas. Cela m’a fait plaisir d’être invitée dans votre salon. Je dois dire que je suis très impressionné par toutes ses personnalités. J’ai bien peur de ne pas me révéler à la hauteur de leur culture malgré mon éducation aux ursulines.

— Vous avez été élevée aux ursulines ? Celle de Libourne ?

— Non. Mon oncle m’a envoyée à l’abbaye de Saint-Émilion.

— C’est étrange, pourquoi vous avoir expédiée dans un couvent où l’on instruit les plus pauvres ?

— Je suis orpheline et vous êtes au fait que chaque famille cache bien des choses. Je n’ai jamais réellement su.

— Et du côté de votre mère ?

— Ce sont les Bouillau-Guillebau.

— Mais cette famille détient un parlementaire.

— Oui, après mon grand-père, c’est mon oncle Augustin. À vrai dire, ils se sont intéressés à moi depuis que je suis l’héritière des de Madaillan-Saint-Brice. 

— Décidément, les familles sont compliquées. Qu’appréciez-vous dans la vie ?

— La musique, je joue de la harpe tous les jours et j’aime chanter ainsi que la lecture. Par contre, je l’avoue, bien que cela ne se perçoive pas en ce moment, je n’affectionne guère de parler en public. Les mots se révèlent parfois dangereux. 

— Voilà, une vision originale ! Mais vous n’avez pas tort. Mal employés, ils peuvent déclencher des frasques voire des catastrophes. 

— Ils sont généralement utilisés par des gens qui veulent se mettre en avant, les plus brillants réfléchissent avant de s’exprimer, ce qui est loin d’être le cas pour tous. 

— Vous me plaisez, vous êtes plus intelligente que vous ne le pensez, j’adore. »

La soirée se poursuivit, mademoiselle Labourdette et monsieur Sanadon la rejoignirent une fois que leur hôtesse se fut éloignée. Monsieur Bel vint la voir afin de converser, ils eurent une discussion lors de laquelle elle comprit qu’il estimait son niveau de culture. La réception finit, Madame Duplessy l’incita à revenir aussi souvent que possible, le salon se tenait tous les lundis. Elle accepta avec plaisir, signalant toutefois, que dès la fin de la semaine, elle devait se rendre dans son domaine de l’Entre-Deux-Mers. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 17

Les départs

Philippine de Madaillan

Le printemps était fini, l’été s’écoula avec une chaleur intense et l’automne arriva avec sa clémence de températures. Lorsqu’elle ne recevait pas les épouses des membres de la maison de négoce, Philippine se rendait le plus souvent possible au couvent. Gabrielle l’accompagnait de temps en temps. La santé de la mère supérieure se dégradait. Elle-même avait conscience qu’elle n’en avait plus pour longtemps avant d’atteindre les portes de la mort. Toutes les sœurs se révélaient solidaires et passaient du temps avec elle. Elle ne demeurait jamais seule. C’est sœur Marguerite, la prieure du couvent qui reprit les rênes de l’institution. Ses uniques moments de paix venaient de son enfant et de sa harpe dont elle s’était remise à jouer avec un certain bonheur. Le son de l’instrument et la voix de la jeune femme apparaissaient tel un ravissement pour ses serviteurs et pour son fils qui restait dans ces moments-là assis à côté d’elle émerveillé par sa mère.

Philippine s’accrochait, elle devait garder l’équilibre pour pouvoir aider. Elle voyait de moins en moins son conjoint. Hilaire demeurait de plus en plus à la plantation. Un hasard avait amené un de ses planteurs à lui dire qu’il avait aperçu son épouse et un homme en tête à tête sur la jetée. Il avait alors réalisé ce qu’il avait perçu, c’était le lien entre ce Monsieur Cevarello et sa femme. De son côté, Philippine faisait semblant d’ignorer qu’il avait compris l’intérêt que lui avait porté Léandre même s’il avait fini par saisir qu’elle le lui avait rendu. Tout cela l’indifférait, elle s’occupait de son fils, de sa maison et de son existence. Il en avait parlé à Lilith. Elle lui avait répondu que sachant qu’il détenait une double vie, il ne pouvait lui en tenir grief, d’autant qu’elle ne l’avait pas trompé. Malgré ça, vexé, il rentrait de moins en moins à la ville et lorsqu’il l’effectuait, il ne passait plus de nuits avec elle. Cela la laissait indifférente, Philippine avait d’autres préoccupations.

***

Anne Bouillau-Guillebau

Quel était ce bruit ? Il réveilla Philippine au milieu de la nuit. S’extirpant de son sommeil, elle se mit à réfléchir. À cette heure, tous dormaient, Hilaire demeurait à la plantation, Théophile se trouvait à côté avec Violaine, quant à Cunégonde, Héloïse et Adrianus, ils résidaient au-dessus. Quelqu’un était dans l’un des salons. Intriguée, elle se leva, attrapa sa robe flottante d’intérieur et passant la porte elle l’enfila sur sa fine chemise en lin. Elle descendit l’escalier dans le noir, elle aperçut une lueur dans le salon donnant sur la rue. Elle entendit une voix l’appeler, celle-ci insistait. Au passage, elle saisit une des cannes de son époux dans le bac en bois ouvragé du couloir et elle pénétra dans la pièce. Quelle ne fut pas sa surprise d’y trouver Anne Bouillau-Guillebau, sa mère ! « — Bonjour Philippine. Assieds-toi mon enfant, n’aie crainte. C’est le début de la fin. Ainsi que tu en es consciente, ta vie est dans un tournant. Je t’avais dit que je viendrais pour t’annoncer la mort de ton oncle et père. Ce dernier a suivi le prince de Conti au siège de Kehl, en Allemagne, et un accident l’a amené à rejoindre son épouse.

— Quel accident ?

— C’est une bêtise. Il est sorti au milieu de la nuit désirant vérifier que tout se révélait en place pour le siège. Un soldat a aperçu une ombre venir vers lui, il a cru que c’était un ennemi qui s’infiltrait. Il lui a tiré dessus. Tu restes donc la seule descendante de la famille des de Madaillan-Saint-Brice. Tu vas être contacté par un de mes frères, Ambroise. Attention, c’est un négociant, il espère que tu vas le laisser prendre en main tes biens. Il présume qu’il va les gérer à ta place. Il n’est pas mauvais, mais il ne te connaît pas, aussi fais attention.

— Mais mère, je ne vais pas rentrer de suite en France, je ne vais donc pas pouvoir m’en occuper.

— Tu vas y retourner plus vite que tu ne le penses, ma fille. Je sais bien que tu ne vois pas comment, puisqu’à ce jour il y a ton époux, mais aie conscience qu’il ne va pas rester très longtemps dans ta vie.

— Il va me quitter ?

— En quelque sorte mon enfant, mais ne t’inquiète pas, cela t’aidera à avancer et te soulagera. »

Philippine allait poser une nouvelle demande, mais sa mère s’évanouit. Elle remonta lentement les marches jusqu’à sa chambre. Qu’avait-elle voulu lui faire passer comme message ? Hilaire, qui était devenu distant, allait-il rester dans la plantation avec Lilith ou alors il allait la mettre sur un navire et la renvoyer en France ? Il n’était pas question qu’elle parte sans son fils. Quant au courrier lui annonçant le décès de son père, il ne pouvait arriver qu’à la mi-décembre, voire même plus tard, le temps que le frère de sa mère le rédige afin de la prévenir. Cela la perturbait. Elle se recoucha, mais se rendormit sans problème.

***

Quelque chose au couvent tournait au drame, l’information réveilla en sursaut Philippine de sa sieste. Elle se leva aussitôt, et appela sa chambrière, qui arriva en courant dans la chambre s’interrogeant sur cette interpellation soudaine. « — Cunégonde, nous devons aller au plus vite au couvent. Préviens Anatole, et reviens me préparer. Mon époux se trouve-t-il encore là ?

— Il est déjà parti au comptoir, maîtresse.

— Alors, alerte, Adrianus. Il devra en informer monsieur Gassiot-Caumobere. »

Une heure plus tard, Philippine et sa servante siégeaient dans le carrosse en route pour l’institution. Elle avait juste pris le temps d’embrasser Théophile. Lorsqu’elle descendit de la voiture, elle découvrit l’accablement des sœurs. Sœur Domitille et sœur Blandine arrivèrent à sa rencontre, elles guettaient sa venue. « — Sœur Marie Tranchepain t’attend Philippine. Elle savait que tu allais la visiter. Je pense que c’est la dernière fois que tu la verras. Elle est au plus mal. » Le cœur de la jeune femme se comprima. Elle monta précipitamment l’escalier, frappa à la porte de la chambre de la révérende mère et entra. La pièce était dans une semi-obscurité à peine éclairée par un chandelier sur la table de nuit, le lit de la mourante se situait au centre de celle-ci en face de la commode. À côté d’elle, elle découvrit les entités de sœur Madeleine et de sœur Marguerite. « — Assieds-toi auprès de moi, Philippine. Oui mon petit, comme toi, je les vois, elles sont venues me chercher. Je leur ai demandé de patienter, je détiens un message que je dois te transmettre. » La jeune femme inconsciemment se mit à pleurer. Le chagrin de ce départ, qu’elle estimait injuste, l’effondrait. « — Ne sois pas triste, Philippine. Je vais enfin arrêter de souffrir et crois moi, c’est une bonne chose. Je suis très lasse de lutter en vain. Le message que je dois te donner va te surprendre, même si en toi, tu t’en doutes, cela va te paraître impensable. » La jeune femme regardait la mourante puis ses yeux glissèrent de façon interrogative vers les deux entités qu’elle avait devant elle. Les deux sœurs, un sourire aux lèvres, restèrent impassibles. Elle ramena son attention vers la mère supérieure. « — Mon petit, ton époux va bientôt te laisser, en fait il va décéder dans un mois tout juste et dans le mois qui suivra tu quitteras la colonie pour ton pays. Je sais que ce que je te dis est violent, mais tu dois t’y attendre, car tu devras mener beaucoup d’actions avant que de partir. Il vaut mieux que tu t’effondres maintenant, pour la raison qu’il faudra que tu retrouves ta force et ton équilibre le moment venu. » Philippine était effarée par ce qu’elle entendait, c’était visiblement approuvé par les entités en face d’elle. En fait, c’est de cela qu’on la prévenait depuis tout ce temps. Elle n’avait pas voulu y croire, ni même l’envisager. Hilaire s’avérait encore jeune, il avait juste atteint ses trente ans. Elle comprenait mieux pourquoi le destin l’éloignait d’elle. Pour l’instant la seule chose qui l’attristait c’était le départ de sœur Marie Tranchepain. Elle en était là dans ses pensées quand elle entendit frapper à la porte. « — Va ouvrir, Philippine, c’est le père de Beaubois qui vient me confesser. Merci pour ta présence mon enfant. » Avant de quitter la pièce, la jeune femme se pencha et embrassa la mère supérieure puis elle ouvrit au père.

Une fois sortie de la chambre, elle s’écroula. Sœur Blandine et sœur Domitille eurent juste le temps de la soutenir. Elles l’aidèrent à descendre jusqu’au grand salon. «  Philippine, elle souffre tant, il est bon qu’elle parte.

— Je sais bien sœur Domitille, mais c’est tellement triste. Si cela ne vous ennuie pas, je vais demeurer ici cette nuit.

— C’est sans problème, nous détenons une chambre libre à l’étage.

— Je n’aurai pas besoin de la chambre. Je vais aller prévenir Anatole qu’il peut rentrer et qu’il devra revenir me chercher demain. »

Philippine de Madaillan

Suite à sa demande, le cocher ramena le carrosse à l’habitation, Cunégonde souhaita rester avec sa maîtresse. Philippine accepta. Le père de Beaubois, quand il sortit du lieu de souffrance, annonça le décès de la mère supérieure, il était advenu vingt jours avant la cérémonie de la naissance du Christ. Les sœurs allèrent préparer le corps de la révérende mère, puis toutes commencèrent les prières avant la mise en bière. La pièce était illuminée par les bougies qu’elles avaient installées. Les entités avaient accompagné la défunte vers la lumière.

Épuisée par la tristesse du deuil, Philippine reprit le chemin du retour le lendemain matin. Elle sollicita Anatole pour qu’il se rende chez Madeleine Lamarche, sa couturière. Elle devait se faire fabriquer des robes de deuil. Une fois qu’elle eut fait se demande, elle rentra à l’habitation, son époux en était déjà parti. Il se trouvait dans sa maison de négoce et Anatole devait aller le chercher pour le mener directement à sa plantation. Il ne sentit pas très à l’aise quand il en informa sa maîtresse. Elle se révéla indifférente à la nouvelle, tous pensèrent que cela venait du décès de la mère supérieure qui l’avait bouleversée.

Deux jours plus tard, l’enterrement eut lieu. La cérémonie fut donnée par le père de Beaubois dans la cathédrale Saint-Louis. Philippine dans une robe flottante noire livrée par sa couturière se retrouva assise à côté de sœur Domitille et de sœur Blandine.

***

Les jours défilaient, le mois de décembre s’acheva et le mois de janvier commença. Philippine n’avait pas revu son époux. Elle préférait. Comment aurait-elle pu ne pas montrer son désarroi ? Elle était assurée de l’information que sœur Marie Tranchepain lui avait délivrée, d’autant que les esprits des deux sœurs qui lui tenaient compagnie paraissaient en accord avec elle. De plus, sans obtenir de date précise, il y a longtemps qu’elle était instruite de son retour dans sa région. Elle n’avait rien contre Hilaire, elle touchait du doigt maintenant pourquoi l’ange Jabamiah le lui avait fait prendre pour mari. Elle avait admis qu’il avait compris l’intérêt de Léandre pour elle et peut être, avait-il réalisé qu’elle le lui rendait, même si ce n’était que des sentiments. Gabrielle l’avait visité à plusieurs reprises afin de s’assurer de son état. Elles partageaient leurs émois et leurs souvenirs sur les deux couvents où elles avaient vécu, cela leur faisait du bien. Les épouses des membres de la maison de négoce, étaient elles aussi venues. Elles ne s’avéraient pas très à l’aise, car elles savaient que son conjoint n’était pas revenu depuis un certain temps dans sa demeure. Elles étaient de plus informées de la double vie du propriétaire du comptoir. Elles la visitaient pour soutenir de leur mieux la jeune femme d’autant qu’elles jugeaient l’absence de son mari très injuste. 

Le jour annoncé par la révérende mère s’était écoulé sans qu’elle obtienne de nouvelles de son époux. Le soir venu, après un peu de lecture, elle se fit préparer par Cunégonde afin d’aller se coucher. Devant sa coiffeuse, elle lui tressa sa longue chevelure et lui passa sa robe d’intérieur. Lorsque celle-ci sortit, une brume blanche s’éleva au milieu de sa chambre. Elle s’éclaira soudainement d’une lumière aveuglante dans laquelle dansaient des particules. Philippine s’étourdit et s’évanouit sur son lit. Elle réalisa qu’elle avait quitté son corps. Elle se mit à flotter, la pièce changea de forme, elle se dilatait. La jeune femme découvrit une porte qu’elle entrouvrit. Derrière, elle remarqua un paysage féerique. Autour d’elle, tout n’était que beauté. Elle s’engagea dans un sentier bordé de grands arbres et là elle aperçut son époux. Il lui sourit, lui tendit la main et saisit la sienne l’entrainant vers le fleuve sous une pluie étoilée au milieu de laquelle la lune irradiait. Elle le regarda avec tristesse, car elle comprenait ce qu’il était devenu. «  S’il te plait, Philippine, il faut que tu t’occupes de Lilith et des enfants. Ils ne peuvent pas rester des esclaves. Je n’ai pas accompli l’action adéquate pour les émanciper. Va voir notre notaire, il t’expliquera quoi effectuer.

Hilaire Gassiot-Caumobere

— Ne t’inquiète pas Hilaire, cela faisait déjà partie de mes objectifs. Mais que t’est-il arrivé ?

— Je ne saurais te dire. Je parcourais mes champs sur mon cheval. J’ai senti une terrible crispation au cœur et je suis tombé. Je pense qu’il s’est arrêté… Excuse-moi pour mon éloignement, je n’ai pas été très intelligent. Je suis conscient pour Léandre et toi et j’espère pour vous que vous allez vous revoir. Tu le mérites. » Après avoir exprimé son désir, donné son explication et s’être repenti, il se dissipa. Philippine continua à marcher sur le chemin puis petit à petit, elle s’éleva dans les cieux. Ceux-ci se transformèrent en escalier. Elle le gravit sans peine. Elle se trouva devant une nouvelle porte, immense à deux battants. Elle la poussa et entra dans une galerie qu’elle connaissait déjà. Cette fois-ci, son ange vint à elle. Jabamiah souriait par compassion. « — Bonjour, Philippine, maintenant tu sais. Demain, va faire quérir sa famille. Vends la plantation, mais garde la maison de négoce. Pour tes serviteurs, laisse parler ton cœur. 

— Vous pensez que l’on me fera des difficultés ?

— Non mon petit, je me trouverai là pour t’épauler. »

Philippine ouvrit les yeux, elle se tenait sur son lit dans sa robe volante d’intérieur. Elle s’assit sur sa couche, puis elle se leva et se rendit sur la galerie donnant sur le jardin illuminé par le ciel nocturne. Sous un magnolia se situait un ours. Son animal gardien était là. Sa présence la rassura. 

***

Cette nuit-là, Philippine ne dormit pas. Elle ressassait ce qu’elle avait appris et déroulait dans sa tête ce qu’elle allait devoir accomplir. Au petit matin, Cunégonde la trouva dans le jardin qu’elle arpentait de long en large. Qu’est-ce qui pouvait bien agiter autant sa maîtresse ? Elle se rendit auprès d’elle, Philippine la découvrant lui sourit tristement. « — Bonjour, Cunégonde, lorsque tu m’auras apporté mon déjeuner, demande à tous de me rejoindre dans le salon. » La chambrière fut décontenancée par la requête. Pour qu’elle veuille les voir tous ensemble c’est que quelque chose n’allait visiblement pas. 

Trente minutes plus tard, tous les serviteurs se trouvaient face à leur maîtresse. Quand ils pénétrèrent dans la pièce, elle se leva, tapota machinalement son jupon et replaça sa robe flottante. « — Je suis désolé, mais ce que j’ai à vous annoncer va vous déconcerter. J’ai appris… À vrai dire je ne sais comment vous le dire… Votre maître est décédé hier en fin d’après-midi. » Les serviteurs se regardèrent plein de questionnements dans les yeux. Comment pouvait-elle le savoir ? Personne n’était venu. Cunégonde comprit qu’elle avait toujours eu raison, sa maîtresse avait les mêmes dons que la tisanière de son maître. Elle avait entendu celle-ci lui procurer le nom de sa future maîtresse, et cette dernière était arrivée dans l’habitation. Elle ne l’avait pas choisi pour rien. Afin d’interrompre l’incertitude de tous, Cunégonde prit la parole. « — Que devons-nous réaliser, maîtresse ?

— Anatole et Adrianus, il faut vous rendre à la plantation. Vous devez conduire Lilith et ses enfants ici. Elle s’avère consciente déjà qu’elle n’y reviendra pas. J’ai préparé une lettre pour exécuter cette demande et faire ramener le corps de mon époux. Il devra être enterré à la Nouvelle-Orléans. Tant qu’il ne se trouvera pas là, personne ne doit le savoir. 

— Et après, maîtresse ?

— Ne vous inquiétez pas, je ferrai tout ce que je peux pour votre bien être. »

***

animal gardien

La journée n’en finissait pas. Philippine se rendait régulièrement sur la galerie de l’étage guettant le retour du carrosse et de la carriole qui allait ramener le corps de son époux. Elle souhaitait ne pas avoir simplement rêvé, mais chaque fois que cela venait dans ses pensées, une voix intérieure lui certifiait que non. Elle s’avérait consciente du temps que cela prendrait d’effectuer l’aller-retour, et elle espérait que le contremaître ne s’était point opposé à ses demandes. Ses servantes, hormis Cunégonde, la regardaient de façon sceptique, même si elles avaient réalisé que leur maîtresse ne se trompait jamais. Seulement, cette fois, c’était tellement invraisemblable qu’elles avaient des doutes. La sieste passée, Philippine se mit à jouer de la harpe, ce qui amena son fils. Théophile attrapa un coussin et s’assit face à sa mère que cela fit sourire. Violaine s’installa sur une chaise afin d’avoir l’œil sur l’enfant. Au moment où Philippine s’y attendait le moins, elle vit un loup se promener devant la porte-fenêtre. Elle comprit que son animal gardien avait quelque chose à lui dire. « — Violaine, tu devrais aller faire gouter Théophile. » Celle-ci surprise par sa soudaine interruption, se leva et prit son petit garçon dans ses bras. Une fois qu’elle fut sortie, Philippine se rendit dans la galerie. « — Où tu es ?

— Ici, Philippine. Je suis venu te prévenir qu’ils vont bientôt entrer dans la ville.

— Animal-gardien, assure-moi que je ne me suis pas trompée.

— Non, les faits se passent comme tu l’as dit. Dès qu’ils seront arrivés, envoie le contremaître à la cathédrale chercher le père de Beaubois. Il faut que le décès de ton époux soit de suite officiel.

— Bien, je l’accomplirai. Merci d’être venu. 

— Je suis là pour ça. »

Trente minutes plus tard, au pied de l’habitation se trouvait le carrosse et la carriole. Philippine descendit, elle appela Cunégonde et Héloïse. Elle ne voulait pas être seule devant ce drame. Elle sortit sur le pas de sa porte suivie de ses servantes. « — Bonjour, Lilith ! Cunégonde va vous guider à votre chambre pour que vous puissiez vous installer. Adrianus et Anatole, pouvez-vous porter le cercueil dans le salon donnant sur le jardin ? Bonjour, monsieur ! Je suppose que vous êtes le contremaître, monsieur Fauger ?

— Oui, madame.

— Pouvez-vous vous aller à la cathédrale Saint-Louis et prévenir le père de Beaubois ? Héloïse va vous y guider.

— Bien sûr, madame. Je m’y rends tout de suite. »

Dans la demeure d’en face une voisine réalisa ce qui se passait. Elle sortit et vint voir Philippine. « — Madame de Madaillan, que vous arrive-t-il ?

— C’est mon époux madame Trudeau… Il est décédé. Son cœur apparemment s’est arrêté de battre. 

— Mon Dieu ! Mais c’est terrible, c’est une catastrophe. Voulez-vous que je prévienne quelqu’un ?

— Si cela ne vous ennuie pas, pouvez-vous en informer madame d’Artaillon ?

— Bien sûr, j’y vais de suite. »

Le cercueil déposé dans le salon, Adrianus et Anatole avait ouvert son couvercle afin que leur maîtresse puisse voir son mari. Elle rentra à ce moment-là et l’aperçut. Son cœur se serra, cela la remua, bien qu’elle n’ait jamais vraiment ressenti d’amour pour lui, simplement du respect et de la tendresse. Il ne l’avait toutefois pas mérité, même si cela était son destin. « — Adrianus, tu peux aller au comptoir prévenir ses messieurs du drame ? 

— Bien sûr, madame. »

Elle s’assit auprès du cercueil et se mit instinctivement à prier. Après avoir confié ses enfants à Violaine qui de suite s’amusèrent avec Théophile, Lilith pénétra dans la pièce. Philippine lui montra une chaise, afin qu’elle puisse s’installer à ses côtés. « — Je tiens à vous remercier de nous avoir fait quérir aussitôt.

— Je ne pouvais vous laisser là-bas. De plus, Hilaire me l’a demandé, mais vous devez en être informée. 

— Non, je n’en ai pas été informé. À partir du moment où il est mort je n’ai plus rien obtenu de sa part. 

— Je ne peux pas en dire autant.

— Cela fait longtemps que vous aviez conscience qu’il allait nous quitter ?

— En fait, non. C’est la révérende mère qui me l’a dit avant de décéder, il y a un mois.

— Ah. Je pensais que l’on vous avait éclairée auparavant.

— Je savais juste que j’allais repartir chez moi. Je ne saisissais pas le pourquoi ni le comment. Je trouvais cela quelque peu invraisemblable. »

Elles allaient poursuivre leur conversation, mais le père de Beaubois entra dans la pièce. Lilith aussitôt se retira sous le regard interrogatif du prélat. Il se retourna vers Philippine. « — Ma pauvre enfant, voilà qui se révèle difficile à vivre. Il nous manquait plus que ça. »

***

Philippine de Madaillan

 Le soleil ne s’était pas couché, que tout l’entourage de Philippine se trouvait dans son habitation pour la soutenir. Dès qu’ils l’avaient su, ils étaient parvenus les uns après les autres jusqu’à sa demeure. Gabrielle fut la première. Puis arrivèrent, avec leurs épouses, les membres de la maison de négoce. Un peu plus tard, ce furent sœur Domitille et sœur Blandine qui ayant été informées se présentèrent. Cela fit chaud au cœur de la jeune veuve, qui était déjà revêtue d’une robe flottante noire, officiellement, suite au deuil de la révérende mère. Cunégonde faisait rentrer et accueillait les proches venus pour sa maîtresse, Marceline et Héloïse avaient de leur mieux cuisiné des encas afin de nourrir les différentes personnes. Ils passèrent tous la nuit avec elle, se demandant pour certains ce qui allait survenir pour leur devenir. 

La messe et l’enterrement étaient prévus pour le lendemain, vu que même en hiver la chaleur se révélait présente, et l’on ne pouvait laisser le corps du défunt s’altérer. Au petit matin, chacun repartit chez lui en vue de se préparer pour la cérémonie funéraire. Philippine resta avec sœur Domitille et sœur Blandine. Cette dernière s’adressa à elle. « — Mon enfant, il faut aller vous apprêter, car vos proches vont revenir dès qu’ils s’avèreront prêts. Nous allons vous attendre dans le salon. » Elle écouta ses anciennes enseignantes du couvent auxquelles elle était attachée. Elle monta à l’étage et pénétra dans sa chambre. Cunégonde l’avait suivie. «  Que voulez-vous mettre pour la cérémonie, maîtresse ? 

 Apporte-moi ma robe à la française en damassé noir. Amène-moi aussi l’un de mes voiles en mousseline. »

Une fois seule, elle s’assit face à sa porte-fenêtre. Elle fixait le soleil qui se levait. Elle laissait ses pensées envahir sa tête. Elle était fatiguée moralement, elle était emplie de doutes. « — Il faut te ressaisir Philippine. » Elle sursauta. Qui lui parlait ? Elle découvrit l’entité de l’église. « — Je sais ce que tu vis. Mon époux est aussi parti de façon étrange. J’ai de plus culpabilisé, car je n’avais rien perçu jusqu’à ce que cela arrive, mais souviens-toi que tu n’y es pour rien. Tu dois en outre accomplir beaucoup de choses avant de quitter la colonie. Tu n’as pas le choix. » Philippine releva la tête et lui sourit avec une certaine tristesse. « — Je vais t’écouter. Il s’avère évident que tu as raison. Beaucoup de personnes dans mon entourage se posent des questions sur leur avenir. Je dois les rassurer et pour cela je dois passer à l’action. Merci à toi. » Elle se redressa et se leva, dans le même temps l’entité s’évanouit. Cunégonde revint à ce moment-là avec la demande. « — Avec Héloïse, nous vous préparons un bain afin de pouvoir vous détendre.

— C’est gentil, Cunégonde. Il faut que je te dise… Je pense que je vais rentrer en France. Veux-tu me suivre ?

— Oh ! Oui, maîtresse.

— Une fois que nous serons arrivées, je te ferai émanciper. 

— Merci maîtresse, merci maîtresse.

— C’est normal Cunégonde. Peux-tu voir si Violaine accepterait aussi ?

— Je n’en doute pas, maîtresse. »

Ce fut à ce moment-là qu’elle réalisa que Violaine de même avait la peau très claire, un concours de circonstance sûrement. Une voix lui parvint, elle supposa que c’était son animal-gardien « — C’est Lilith qui les a choisis ! »

***

Sous le soleil matinal, le cercueil fut remis dans la carriole. Tous le suivirent à pied jusqu’à la cathédrale, les femmes marchant sur le trottoir et les hommes sur la rue. La terre s’avérait sèche, il n’avait pas plu depuis plusieurs jours, une fine poussière s’élevait. Parvenue sur les lieux, la bière fut transportée et installée face à l’autel. Les serviteurs, dont Lilith, restèrent au fond de l’église, Philippine, comme ses proches, s’assit sur les bancs, la jeune veuve se situant sur le premier au côté de Gabrielle, sœur Domitille et sœur Blandine. Le père de Beaubois accomplit la cérémonie. Sous son voile de mousseline noir, Philippine s’effondrait. Elle culpabilisait, car cette mort lui offrait sa nouvelle liberté. Gabrielle lui tenait la main afin de la maintenir, elle la sentait trembler. La messe funéraire terminée, les uns et les autres sortirent, Philippine et ses amies en dernier. Le cercueil fut saisi par les hommes de la maison de négoce d’Hilaire qui le menèrent à nouveau à la carriole. Ils allaient tous le suivre jusqu’au cimetière. L’information avait parcouru le tour de la ville. Sur les marches de l’église, Philippine découvrit son notaire, monsieur Bevenot de Haussois et son épouse. Celui-ci présenta ses condoléances. Elle le remercia. « — Madame de Madaillan, sachez que je vous attends quand vous le désirez. J’ai le testament de votre conjoint et vous êtes la seule concernée. » La jeune femme se tourna vers Gabrielle. « — Tu pourrais venir avec moi demain après-midi ?

— C’est évident Philippine.

— Merci à toi. Nous passerons donc demain en début d’après-midi.

— Je vous y attendrai, à demain, mesdames. »

Philippine se mit en route vers le cimetière, marchand derrière la carriole et suivie de ses proches, Gabrielle à son bras. À un mois près, elles effectuaient le même parcours.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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La rencontre

Philippine de Madaillan

Sa nuit avait été tourmentée, pour la première fois Philippine s’était refusée à Hilaire. Elle avait prétexté être fatiguée. Léandre ne quittait plus son esprit, elle ne savait comment l’en chasser. Elle avait rêvé de lui, cela l’avait réveillée puis empêchée de se rendormir. Elle avait fini par se lever avant l’aube. Elle s’était rendue à la bibliothèque prendre un livre qu’elle n’arriva pas à lire. Cet homme la perturbait, cela l’agaçait. Elle ne l’avait pas rencontré depuis le banquet qui s’était déroulé deux jours auparavant et pourtant elle avait l’impression qu’il se trouvait toujours devant elle. Ce jour, Hilaire le conduisait à sa plantation avec ses comparses, de son côté elle irait dire adieu à ses amies, c’était celui de leur embarquement pour la France. Cela l’attristait, elle n’allait plus les revoir. Elle allait se sentir bien seule. Elle en aurait des nouvelles, cela elle n’en doutait pas, mais elles ne partageraient plus leur temps ensemble. À qui pourrait-elle se confier désormais? 

Cunégonde la découvrit dans le salon donnant sur le jardin, elle devina qu’elle ruminait la période à venir. Elle comprenait la tristesse de sa maîtresse. Elle la salua et lui demanda si elle désirait déjeuner. Devant son assentiment, elle repartit vers la cuisine. Son repas du matin pris, elle réclama à sa chambrière de lui préparer un bain, elle espérait ainsi se détendre. 

***

Hilaire s’était levé et ne fut pas surpris de la trouver debout face à lui dans sa tenue d’intérieur. Pendant qu’il se sustentait, il lui rappela qu’il allait se mettre en route rapidement pour la plantation et qu’il emmenait les négociants venus de France. « — Je suppose mon ami que vous allez les chercher à l’hôtel du gouverneur. Pourriez-vous m’y déposer, je vais aller voir Catherine et Fortunée avant leur départ.

— Bien sûr, pas de problème, par contre je pars dans une heure.

— Je n’ai plus qu’à m’habiller et à me faire coiffer, je serais donc prête. »

Cunégonde, après lui avoir réalisé son chignon, la seconda pour enfiler une de ses robes volantes sur son corset et sa jupe juponnée. Elle avait choisi la plus sombre, celle de couleur bordeaux. Elle mit un large chapeau de paille qu’elle attacha avec un ruban noué sous sa nuque et prit une ombrelle. Pendant ce temps, Hilaire, aidé d’Adrianus, finissait de se vêtir boutonnant son gilet et endossant sa veste sur sa culotte. Quand il s’avéra paré, il trouva sa femme en compagnie de sa chambrière dans le salon donnant sur la rue. Anatole ayant avancé le carrosse, ils s’y installèrent.

Une fois arrivée devant la demeure du gouverneur, Philippine quitta son époux, lui expliquant qu’elle se rendait directement sur la Levée. L’Apollon étant supposé se mettre en route le matin même, elle désirait avoir le temps de converser avec Catherine et Fortunée. Il ne la contraria pas, il réfléchissait à ce qu’il devait accomplir pendant sa journée. De plus, il avait vu repartir la voiture de monsieur La Michardière. Il présuma que celui-ci se trouvait déjà à l’intérieur et il n’aspirait pas à ce que celui-ci prit les choses en main. Il ne souhaitait pas qu’il attire vers sa maison ses nouveaux négociants. Que son épouse le délaissa de suite le laissait indifférent, il avait d’autres préoccupations. Philippine, devant le manque d’intérêt évident de son mari à sa demande, le regarda partir et pénétrer dans les lieux avec soulagement et sans culpabilité. Elle ne voulait pas entrer dans l’hôtel, elle ne tenait pas à croiser Léandre. Elle s’avérait consciente qu’elle allait le rencontrer à nouveau, mais elle espérait qu’entre temps il aurait quitté ses pensées.

Elle s’orienta vers la place d’Armes, et suivant le trottoir qui longeait les jardins de la maison du gouverneur, elle s’y engagea suivie de Cunégonde. Malgré les nombreuses entités qui s’efforçaient de l’interpeller ou d’attirer son attention, elle se sentait soulagée. Elle accéléra le pas en vue de se retrouver le plus rapidement au pied du navire afin d’y attendre ses amies. Alors qu’elle avançait regardant où elle marchait pour ne pas souiller le bas de sa robe, une intuition lui demanda de relever la tête, ce qu’elle réalisa instinctivement. Elle entrevit aussitôt une silhouette d’homme qui lui fit battre intensément le cœur. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle reconnut Léandre ! Bien qu’il se situa encore sur la digue, elle sut que c’était lui. Elle ne pouvait l’éviter, elle saisit que lui aussi l’avait aperçu. Il se dirigeait vers elle. Elle essaya de rester stoïque. Il s’arrêta face à elle. « — Bonjour madame Gassiot-Caumobere.

Léandre Cevallero

— Bonjour ! Monsieur Cevallero, pour votre information, je suis madame de Madaillan. Le nom que vous venez d’employer s’avère celui de mon mari. » Instinctivement, Philippine n’avait pu s’en empêcher d’écarter le nom de son époux et de remettre le négociant à sa place. Appartenant à la noblesse, il devait utiliser son patronyme. Elle se surprit elle-même. Ce n’était pas dans son habitude de mettre le nom de sa famille en avant et en aucun cas de rappeler son véritable statut à quiconque. Elle se révélait naturellement dans l’empathie et ne tenait pas à se sentir supérieure. « – Excusez-moi, mais vous êtes de la famille de Madaillan-Saint-Brice?

— Oui, effectivement, le vicomte est mon oncle. 

— C’est amusant, car c’est la maison de négoce de mon père qui s’occupe de sa propriété dans l’Entre-deux-mers.

— C’est là que j’ai vu le jour.

— C’est une belle région, vous avez eu de la chance. Personnellement, je suis né dans Bordeaux.

— Et où se trouve votre maison?

— Mon père est en train de la déplacer pour plus de confort et dans le but d’agrandir nos chais. Elle se situera désormais dans le nouveau quartier des Chartrons. Elle est en fin de construction. 

— Oh ! je suis désolé, mais je dois vous quitter, outre que mon mari vous attend, j’aperçois les voitures de mes amies qui arrivent. Leur navire part dans la matinée, au plaisir de vous revoir monsieur Cevallero. » Étrangement, son âme s’était apaisée au son de sa voix et de sa présence. Leurs échanges, bien que formels, avaient tracassé Cunégonde. Elle avait pressenti qu’il y avait autre chose. Elle avait raison, Philippine se révélait des plus troublée, beaucoup de corrélations les rapprochaient, en plus du fait que de toute évidence ils se plaisaient. Elle s’inquiéta, elle ne voyait pas comment cela pouvait évoluer. De toute façon, elle savait qu’elle ne céderait pas à ses pulsions tant qu’Hilaire existerait à ses côtés même s’il détenait une tisanière, dénomination qu’elle avait apprise récemment au détour d’une discussion. Les deux jeunes gens se quittèrent. Philippine à l’instar de Léandre se trouvait sur un nuage. L’un comme l’autre réfléchissait à cet échange, ils étaient déstabilisés par ces coïncidences. Elle poursuivit son chemin jusqu’à la Levée où elle avait aperçu pendant la conversation ses amies l’atteindre. 

***

Lorsque Philippine atteignit la Levée, puis le navire l’Apollon, Catherine, Fortunée, leurs maris, leurs enfants et leur nourrice s’avéraient déjà à bord. Leur personnel déchargé les carrioles et les marins finissaient de transborder les malles à l’intérieur du bâtiment. Elle s’engagea sur la coursive et monta jusqu’à l’entrepont où elle trouva ses amies. La séparation entre les jeunes femmes se révélait extrêmement pénible. L’idée de ne plus se revoir les faisait souffrir à toutes les trois. Tout en retenant leurs larmes, elles conversaient essayant de ne pas laisser leur émoi surgir.

Tous attendaient la venue du gouverneur de Perier et sa famille, leurs biens étaient déjà rangés dans les cales et dans leurs cabines. Lorsqu’ils arrivèrent, le chagrin des trois amies avait du mal à ne pas jaillir. À l’instant où madame Le Chibelier pénétra sur le navire, Philippine alla vers elle et la remercia pour tout ce qu’elle avait accompli pour elle et ses proches. Celle-ci se trouvait en compagnie de son mari, de ses enfants et de messieurs de Bienville et Gatien Salmon qui avaient tenu à les accompagner. Comme tous les passagers et leurs biens se situaient à bord, le commandant du bâtiment annonça qu’ils allaient partir. Philippine se retourna vers Catherine et Fortunée, les embrassa et s’engagea sur la passerelle du voilier les larmes au bord des yeux. Elle rejoignit Cunégonde qui l’attendait sur la digue. Toutes les personnes ayant effectué leurs adieux étant descendues, l’Apollon leva ses amarres. Philippine le regarda s’éloigner sur le Mississippi, elle fut la dernière à quitter le lieu, son cœur allait exploser. 

*** 

Cathédrale Nouvelle-Orléans

Elle s’orienta vers la cathédrale Saint-Louis par le trottoir longeant ce que l’on commençait à dénommer l’allée des Pirates, car beaucoup de marchandises de contrebandes s’y vendaient. Cunégonde la suivait sans savoir où elle la conduisait. Philippine pénétra dans le lieu saint et se dirigea vers l’autel devant lequel elle s’assit. Ne voulant point l’importuner, sa chambrière s’installa sur un des bancs, à peine entrée dans l’église.

Philippine se mit à prier et demanda à Dieu de préserver ses amies et de se révéler clément envers elles et leurs familles. « — Et tu ne réclames rien pour toi? » La jeune femme sursauta et releva la tête. Devant elle se trouvait une femme qui lui était inconnue. Elle savait que c’était une entité, car elle avait perçu son interrogation dans ses pensées. « — Que me veux-tu?

— Rien! Je n’ai rien à te revendiquer. Je ne suis plus un fantôme, je n’ai donc besoin de rien. Je suis venue pour toi. Tu ne te souviens pas de moi. Je me trouvais là le jour de ton mariage. »

C’était l’entité contre laquelle elle s’était énervée. « — Oui, je me rappelle, mais pourquoi t’es-tu approchée de moi ce jour-là ?

— Je suis présente, car tu as besoin d’aide, et je détiens peut-être des clefs pour t’ouvrir les portes. Il faut dire que je me suis retrouvée dans une situation similaire à la tienne, mais je n’ai pu l’accomplir.

— Mais de quelles portes, de quelle situation me parles-tu donc?

— La réflexion que j’ai effectuée le jour de tes noces ne s’avérait pas anodine, d’ailleurs elle t’a grandement agacée.

— C’est vrai, j’en suis désolée.

— Tu n’as pas à t’excuser, tu ne pouvais être instruite alors de ce qui allait t’arriver, ton époux et sa tisanière, le départ de tes amies et maintenant Léandre. Tout cela te perturbe, car cela provoque beaucoup d’incertitudes. De plus, les messages que tu reçois te déstabilisent par le manque de précision ce qui est somme toute normal, même s’ils viennent jusqu’à toi pour te rassurer. 

— C’est exact, je l’admets.

— Comme tu le sais déjà, à cause de ta droiture, il ne se passera rien ici avec Léandre, mais tu quitteras la colonie d’ici un an. Entre-temps se produiront beaucoup de choses, certaines apparaîtront très pénibles et tu seras amenée à aider plusieurs personnes de ton entourage avant que de partir. Ne t’inquiète pas, c’est ton destin, tu ne détiendras aucunement la main dessus et tu n’auras aucune responsabilité sur ce qui va se révéler douloureux. Tu es forte, bien plus que tu ne le penses, alors n’abandonnes pas ta route, résous tes problèmes au fur et à mesure. Tu sauras au fur et à mesure ce que tu devras accomplir et ce que tu devras exécuter. 

— Vous ne pouvez être plus précise?

— Je suis désolée, je n’en ai pas le droit pour l’instant. Je vais te quitter maintenant. Si tu as besoin de moi, je reviendrai ici. »

De son banc, Cunégonde regardait sa maîtresse prier. Elle semblait fixer quelque chose devant elle. Elle se révélait consciente que tout comme Lilith, elle avait un don de la même envergure. Suite à ses demandes, elle l’avait réalisé. Cela correspondait toujours avec la visite de quelqu’un que l’on n’attendait pas ou des nouvelles qui survenaient de façon imprévue. Elle se souvenait encore de la tempête et des ordres de celle-ci qui les avaient protégés. Philippine se leva, les informations qu’elle venait de recevoir n’étaient pas pour la rassurer, mais au moins elle en savait un peu plus. Elle remonta l’allée centrale et annonça à Cunégonde qu’elles rentraient à l’habitation. 

***

À peine au sein de sa demeure, Philippine réclama à Héloïse d’aller chez Gabrielle d’Artaillon pour lui dire que son époux ne rentrerait pas aujourd’hui et qu’elle l’attendait le lendemain pour le souper. La servante s’exécuta, tous avaient compris dans l’habitation que leur maîtresse avait toujours raison. Elle interpella ensuite Cunégonde. « — Tu peux demander à Marceline de préparer un repas du soir pour demain? Nous devrions être quatorze. Si elle désire se rendre au marché, tu l’y accompagneras, je te donnerais de l’argent. Prie Adrianus de venir me voir s’il te plait. » Ce dernier exceptionnellement n’était pas parti avec son maître, il avait préféré le lui laisser au cas où elle en aurait besoin. Sur ce, elle s’installa dans le jardin, réfléchissant à ce que lui avait dit l’esprit dans l’église. Elle aussi lui avait confirmé son départ de la colonie. Elle avait été surprise, il ne lui restait qu’une année. De plus, elle avait insisté sur le fait que pour Léandre ce n’était pas ici qu’il surviendrait quelque chose. Cela sous-entendait que ce serait à son retour en France. Et qu’allait-il se passer pour qu’elle soit amenée à rentrer au pays outre que son oncle allait mourir d’après l’esprit de sa mère ? Elle en était là lorsque Adrianus se trouva devant elle. « – Adrianus, pourrais-tu aller jusqu’à la maison de négoce prévenir messieurs Brillenceau, Saurine, et de Villoutreix que je les attends demain soir pour un souper avec leurs épouses bien entendu?

— J’y vais de suite, maîtresse.

— Merci bien. » 

À peine partie, Violaine arriva avec Théophile qu’elle prit dans ses bras. Comment avait-elle pu ignorer son enfant ? Il commençait à se tenir debout tout seul et à essayer de marcher. Cela l’attendrissait.

***

L’heure venant, Philippine demanda à Cunégonde de l’aider à s’habiller. Elle avait décidé d’enfiler une de ses robes volantes, elle choisit celle de couleur crème. Et selon son habitude, elle se fit effectuer un chignon enroulé sur la nuque. Une fois prête, elle se rendit dans le salon donnant sur le jardin où elle avait sollicité l’installation de la table. Comme elle s’avérait très grande, au vu du nombre d’invités, elle était composée de tréteaux recouverts de nappes blanches. Le couvert avait été mis ainsi que les chandeliers pour éclairer le repas. La pièce détenait aussi un lustre et des portes-bougies fixés sur les murs. Tout se révélait prêt tel qu’elle le désirait. Cunégonde et Héloïse aidaient Marceline puis elles serviraient à table avec Adrianus. 

Elle alla s’installer dans une des bergères dans le salon d’à côté, ses réflexions envahirent ses pensées. Elle avait convié tout ce monde pour mettre le plus de distance entre elle et Léandre. Elle n’était pas assurée que cela suffirait, mais elle n’avait trouvé que ce moyen. Elle avait été informée la veille à peine entrée dans son habitation qu’Hilaire garderait ses visiteurs pour manger.

La première des invités à se présenter fut Gabrielle avec sa chambrière, ce qu’elle apprécia. Elle était venue avec son carrosse, aussi Philippine l’entendit arriver. Elle se leva et alla l’accueillir avec le sourire. Elle la fit assoir à ses côtés et demanda à Héloïse de lui servir un verre de vin blanc. Les paroles de bienvenues effectuées, Gabrielle engagea la conversation. « — Je te remercie de m’avoir prévenue qu’Adrien allait rester sur votre plantation. » Elle ne chercha pas à savoir comment elle en avait été informée. « – Je l’avoue, je ne m’y attendais pas non plus. Je me demande même comment ils ont fait pour tous se loger. À vrai dire, je ne suis jamais allée là-bas. C’est peut-être plus grand que je ne le pense.

— Il m’a semblé comprendre qu’il y a des choses sur la plantation que tu préfères ne pas voir. Ce que j’appréhende. Sur un tout autre sujet, je me dois de t’informer pourquoi je ne suis pas venue au départ de Catherine et de Fortunée. Je ne voulais pas vous déranger dans un moment aussi éprouvant pour vous. Je sais à quel point vous êtes liées. Je leur ai donc fait mes adieux lors de la soirée du gouverneur.  

— C’est très gentil Gabrielle. Effectivement, cela a été très difficile, voire pénible. Je pense que je ne les verrai plus. C’est bien dommage, car elles m’ont beaucoup aidée au couvent. Et toi, as-tu eu des nouvelles de Théodorine ?

— Aucune. Je lui ai écrit, c’est un capitaine de la caserne qui lui a porté la missive, car il allait à Pointe-Coupée. À son retour, il ne m’a rien rapporté, il s’en est même excusé. » 

La conversation se poursuivit sur divers points jusqu’à ce que se présente l’économe, le commis et le trésorier de la maison de négoce d’Hilaire accompagnés de leurs femmes. Visiblement, ils avaient dû se mettre d’accord pour leur heure d’arrivée. Il est vrai qu’ils habitaient pour ainsi dire les uns à côté des autres dans la rue Bourbon près de la rue de l’Arsenal. Philippine depuis leur premier repas avait pris l’habitude d’inviter leurs épouses une fois par semaine pour boire un thé. Comme Philippine se montrait d’une évidente bonté, mesdames Brillenceau, Saurine et de Villoutreix avaient, au fil des visites, créé des liens. Elles avaient été surprises par le comportement de cette dernière qui ne révélait rien d’un sentiment de supériorité alors qu’elles savaient qu’elle s’avérait noble. 

***

Hilaire Gassiot-Caumobere

Le carrosse avait mis trois bonnes heures avant de se retrouver à la Nouvelle-Orléans. Les six négociants discutaient de ce qu’ils avaient vu sur la plantation, hormis la présence de Lilith. Léandre avait tout de suite compris qu’elle était la maîtresse de leur hôte. Il culpabilisa beaucoup moins quant à son amour naissant pour Philippine. Arrivés devant l’habitation, monsieur de la Michardière découvrit sa voiture face à la porte. « — Il semblerait que mon épouse soit chez vous Hilaire. 

— Je pense qu’elle n’y est pas seule, ma femme a dû organiser un repas, j’espère que cela vous convient à tous ? » Tout le monde était fort satisfait de cette occasion. Quant à Hilaire, il était déjà informé qui se trouvait là, Lilith l’en avait instruit. Ce qu’elle ne lui avait pas dit c’est l’amour naissant entre Philippine et ce Léandre Cevallero, mais elle savait ce qui allait parvenir au cours de l’année. Lorsqu’ils entrèrent, Philippine les accueillit et leur fit servir un verre en attendant le souper. Elle croisa de façon insistante le regard de Léandre, elle comprit ce qu’il avait aperçu. « — Ne vous inquiétez pas monsieur Cevallero, je m’en révèle consciente. » Il fut surpris par sa réplique, se retournant vers tous, elle poursuivit. « — Mesdames, messieurs, nous allons passer à table dans le salon à côté. » Cunégonde était venue prévenir sa maîtresse que le repas pouvait être servi.

Chacun choisit la place qu’il désirait, Philippine avait demandé à Gabrielle et à Marie Élisabeth de Villoutreix de s’assoir à ses côtés. Léandre n’avait pu s’empêcher de se rapprocher, il s’était installé à gauche de madame de Villoutreix. Son regard glissait plus souvent vers son hôtesse que vers son hôte. Adrianus, Héloïse et Cunégonde débutèrent le service passant les uns derrière les autres afin de proposer les vins et les plats. Les conversations commencèrent, et monsieur Gendroneau de La Rochelle généra une réflexion qui décontenança les Louisianais « — Pendant le voyage, monsieur de Bienville était fort remonté envers monsieur de Perier. Savez-vous pourquoi ?

— Nous nous devons d’être lucide, notre précédent gouverneur, s’il a accompli des erreurs avec les Natchez, a déterminé les bases du commerce avec les îles et a accru l’élevage et l’agriculture. » Argumenta monsieur de la Michardière qui s’était installé proche d’Hilaire. Il désirait déculpabiliser l’ancien gouverneur qui avait été un vrai soutien pour son comptoir et sa vie personnelle. «  Si ce n’est pas indiscret, qu’a donc fait votre dirigeant avec ses Indiens ? » Demanda monsieur Ducourez qui sentait bien que ces interlocuteurs s’avéraient mal à l’aise avec sa requête. « — Monsieur de Perier, afin de développer la production de la colonie a amené les planteurs à débuter les cultures d’indigo, à améliorer les rendements du sucre, du riz et du tabac. Il a, de plus, fait planter des figuiers de Provence et des orangers de Saint-Domingue. Les terres ayant pris de la valeur, leurs demandes et acquisitions n’ont cessé d’augmenter. Il a même fixé à vingt arpents, en perpendiculaire du fleuve, la superficie des plantations pour chaque propriétaire. Là, où il a procédé à une erreur, qui s’est transformée en guerre, c’est avec les Natchez. Il leur a manqué de respect, alors que jusque là, les colons s’entendaient bien avec eux. Ils entretenaient de bonnes relations, au point qu’un certain nombre de fermes se situait auprès du grand village Natchez. Personne n’en est vraiment sûr, mais il semblerait, que monsieur de Perier ait voulu construire pour lui une plantation sur les terres les plus fertiles de ce peuple. Il aurait même été jusqu’à leur ordonner de quitter le pays. Les Indiens ont réagi en attaquant les colons et ils en ont beaucoup massacré. » Répondit Hilaire qui n’avait que faire de la mansuétude de son alter ego. Souhaitant détourner la conversation Philippine prit la suite. « – Ce qui est dommage, c’est qu’avec tout ça, nous n’aurons plus de bals à la maison du gouverneur. Outre que monsieur de Bienville n’y loge pas, je crois avoir compris qu’il va être obligé de se rendre au fort des Natchez. Nous avons encore quelques problèmes avec les Chickasas. 

— Vous avez oublié que le chevalier de Pradel a ouvert un cabaret.

— Je sais bien, madame Saurine, mais décemment nous ne  pouvons y aller.

— Accompagnée de votre conjoint, aucune raison ne vous empêche d’y accéder. Après tout, nous avons tous besoin de musique, exprima Léandre avec un large sourire et le regard fixé sur leur hôtesse. 

Gabrielle d’ARTAILLON

Philippine, encore plus, elle possède une très jolie voix, aussi au couvent, elle a très vite fait partie de la chorale. De plus, elle joue divinement bien de la harpe si bien qu’elle nous a fait écouter un très beau morceau lors de nos dernières pâques. Il est dommage que vous n’en ayez pas une ici. » Conclut Gabrielle. « — Une harpe ! C’est amusant, depuis des lustres nous en détenons une dans l’entrepôt dont personne ne veut, ajouta le trésorier ». Hilaire, bien qu’il ne percevait pas pourquoi, était agacé par cette partie de la conversation. Il supposa que cela venait du fait qu’il ne connaissait pas les dons de son épouse. Il ne s’y intéressait peut-être pas assez. « — Monsieur Saurine, vous pourriez la faire livrer demain matin ? Je pense que cela fera plaisir à ma femme. » Les échanges se poursuivirent sur d’autres sujets. Hilaire était titillé par quelque chose qu’il ne discernait pas. Il estimait que cela concernait Philippine, mais il n’aurait pas su dire quoi ? Avec plus d’attention, il aurait pu réaliser l’intérêt que portait Léandre pour son épouse. Ce dernier suivait, avec plus de curiosité, les conversations féminines afin de pouvoir s’y immiscer. La seule chose qui le passionnait, c’était connaître la jeune femme, rien d’autre en fait ne le captivait. Il appréciait en dehors de sa beauté, de son charme, de son regard envoûtant, son empathie évidente envers les gens. Cela l’attendrissait et touchait son cœur. Celle-ci n’était point dupe de l’effet qu’elle lui faisait et paraissait ne pas voir où il voulait en venir. Toutefois, elle percevait sa bonté et la corrélation avec son âme. Elle était intérieurement bouleversée même si elle n’en laissait rien transparaître.

***

La plantation avait rappelé Hilaire. Les quatre négociants allaient partir pour la Mobile puis pour la France. Ils n’avaient donc plus rien à faire avec lui. Ceux-ci avaient passé les deux dernières semaines en visite au sein des autres comptoirs de la ville.

Philippine avait été amenée à revoir Léandre, jamais en tête à tête, son époux ne les avait invités à nouveau qu’afin d’échanger dans l’espoir de nouer des liens voire des contrats. Aucun d’entre eux ne s’était engagé avec quiconque. Ils attendaient de connaître toutes les maisons de négoces de la colonie. Ce fut lors de ces discussions que Philippine apprit leur départ et leurs pérégrinations. Léandre comprit que cela la touchait, mais il savait qu’il ne surviendrait rien entre eux au vu des circonstances. De toute façon, il ne voulait pas d’une simple aventure avec celle-ci. Il espérait plus, mais il ne saisissait pas comment cela pourrait se réaliser. Il en était dépité. Quant à elle depuis qu’elle se révélait consciente qu’il allait quitter la Louisiane, il ne sortait plus de ses pensées. 

Le dimanche de Pâques était passé et Philippine n’avait point aperçu la révérende mère dans l’église lors de la messe. Ayant décidé que cela était anormal, elle opta, une fois son mari parti, de gagner le couvent. Cela faisait bien deux semaines qu’elle ne s’y était pas rendue. Dès qu’elle fut prête, accompagnée de Cunégonde, elle monta dans le carrosse. Elle ne put s’empêcher de ressasser de sombres pensées tout au long du voyage qui heureusement s’avérait fort court. Elle pressentait un drame. Arrivée sur les lieux, elle perçut de suite une étrange atmosphère. Il se passait quelque chose et ce n’était pas bon. Elle pénétra dans l’habitation principale et fut accueillie par sœur Marie-Madeleine. «  Bonjour ma sœur. Vous avez un problème ?

— Bonjour Philippine. Oui, notre révérende mère ne va pas bien. Elle est épuisée.

— Je peux aller la voir ?

— Bien sûr, venez. Je vais lui annoncer votre visite. » Elles gravirent l’escalier qui menait à l’étage et aux appartements de sœur Marie Tranchepain. Elles croisèrent sœur Blandine qui sortait de la chambre de la souffrante. Philippine remarqua sur son visage son désarroi. Elle comprit que son pressentiment était juste, la situation apparaissait préoccupante. Elle attendit derrière la porte que sœur Marie-Madeleine prévint la malade. Elle pénétra dans la pièce où l’on avait tiré les rideaux des fenêtres. «  Bonjour, révérende mère, il paraîtrait que vous n’êtes pas bien. 

— Bonjour, mon enfant ! vous pouvez vous approcher. Mon mal ne contaminera personne, j’en suis sûre. J’avoue, je ne me trouve pas consciente de ce qui me ronge, mais cela m’épuise. 

— Vous êtes allée faire chercher un médecin ?

— Ils sont très pris et puis je pense que c’est inutile. Aucun ne pourra alléger ma douleur.

— Enfin ma mère, vous ne pouvez savoir. L’un d’eux peut, peut-être, vous soulager quelque peu. Je pourrais demander au docteur Breytal de venir vous ausculter. C’est la moindre des choses.

— Faites comme vous le sentez, mon enfant. Je vous fais confiance et je ne suis plus apte à réfléchir. » Philippine resta une petite heure lui tenant compagnie, lui racontant les semaines où elle n’était point venue les visiter. Quand elle sortit, elle était au bord des larmes. Elle alla retrouver les autres sœurs. «  Notre révérende mère m’a autorisée à aller quérir un médecin. Je vais donc me rendre chez le docteur Breytal. J’espère qu’il pourra arriver avant la tombée de la nuit. »  Toutes furent rassurées, sauf sœur Blandine, qui la suivit jusqu’à son carrosse, où l’avait précédée Cunégonde. «  Tu sais, Philippine, cela ne va pas changer grand-chose.

— Oui, ma sœur. Mais si, au moins, il pouvait l’apaiser. »

Elle s’arrêta sur son retour chez le soignant, qui accepta de suite de se rendre au couvent. Elle demanda ensuite à Anatole de stationner à la cathédrale Saint-Louis. Une fois arrivée, elle lui dit de rentrer à l’habitation. Elle s’en retournerait seule. Cunégonde, attristée par ce qui effondrait sa maîtresse, comprit qu’elle ne devait pas quitter la voiture.

***

Léandre Cevallero

Philippine pénétra dans l’église. Elle ne se situait là que pour prier, elle n’attendait personne, aussi aucune entité ne se présenta. Elle sollicita le créateur pour qu’il amoindrisse les souffrances de la mère supérieure. Même si elle avait appréhendé qu’elle allait malheureusement mourir, elle ne méritait pas cela. Ayant accompli sa supplique, elle sortit du lieu saint. En passant la porte, elle vit s’approcher face à elle, Léandre. Elle l’attendit. « — Vous n’avez pas l’air de vous porter bien, madame de Madaillan ?

— Appelez-moi Philippine. Nous ne sommes que tous les deux, nous n’avons pas besoin de faire du spectacle. C’est vrai, je ne vais pas très bien. Je viens d’avoir une mauvaise nouvelle de plus. » Léandre devina que la précédente était son départ. «  Voulez-vous que nous marchions jusqu’à la Jetée ?

— Ma foi, pourquoi pas ? » Philippine se dirigea vers le trottoir opposé à l’hôtel du gouvernement suivi du jeune homme. Elle appréciait l’idée de réaliser quelques pas avec Léandre, même si elle évitait le plus possible d’être vue. «  Si je puis me permettre, qu’elle est la dernière nouvelle qui vous a tant attristé. 

— Je viens d’apprendre que la révérende mère se trouve au plus mal.  

— Cela est fort affligeant effectivement.

— Nous avons créé un vrai lien d’affection entre nous. Elle a été très bienveillante envers mes amies et moi-même. Elle s’est comportée comme une mère avec nous.

— Je comprends que cela vous secoue. »

Atteignant la digue, et désirant s’éloigner du tumulte du port, ils en suivirent le cours vers le nord de la cité. «  Excusez-moi, mais quand partez-vous ?

— Nous allons à la Mobile dès demain, nous devions naviguer sur le lac Pontchartrain, mais il semblerait qu’il y ait un problème, un manque d’embarcation. Nous prendrons la flute, la Gironde, qui nous mènera au port de la Balise puis nous nous rendrons à Biloxi puis au fort de notre destination. Nous y passerons quelques jours et nous repartirons pour la France. 

— C’est donc la dernière fois que nous nous revoyons ici. 

— Ici ? Vous pensez que nous nous reverrons ailleurs ?

— Si j’en crois mon intuition, dans un an je serai rentrée au pays.

— Vous allez revenir ? Et votre époux ?

— Je ne saurais vous dire. Depuis mon arrivée dans la colonie, à l’intérieur de moi, je sens que je retournerai chez moi. »

Léandre était surpris par cette information, qui lui convenait. Il pouvait attendre une année voire deux, il n’espérait pas mieux que de la voir venir à lui. Il patienterait. Ils accomplirent encore quelques pas ensemble, ils avaient du mal à se séparer, puis il la raccompagna jusqu’à sa demeure. Ils se quittèrent. À peine fut-il parti que Philippine s’effondra. Cela faisait beaucoup trop d’incertitude. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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3 février 1733, L’ouragan

Alors qu’ils se trouvaient encore en hiver, un soleil de plomb frappa l’océan. Jour après jour, la température devint très chaude. Cette atmosphère étouffante et humide indisposait les habitants de la Nouvelle-Orléans. Puis à leur surprise, il fut remplacé par de l’air plus frais qui se mit à souffler façonnant une spirale. De sa fenêtre, Philippine regardait les feuilles de ses chênes tourner dans le jardin. Cela l’inquiéta, elle pressentait quelque chose de néfaste, mais elle ne savait quoi ? Elle se concentra sur son fils. Elle prenait de plus en plus de temps pour s’occuper de lui, elle le faisait manger, lui apprenait à se tenir debout. Il commençait à avancer un pied l’un devant l’autre et bafouillait, ce qui lui tirait à chaque fois un sourire. 

Le fond de l’air devint instable et provoqua la formation de nuages. Ils amenèrent la pluie puis au fil de la matinée l’orage. Cela effectua un frémissement à la jeune femme. Elle remit Théophile à Violaine et réclama à son personnel d’installer les contrevents et de fermer toutes les portes, que ce fut aux écuries, à la cuisine où à la maison. Cunégonde s’exécuta sans réfléchir bien que les autres obéirent en se demandant pourquoi craindre ce petit orage. Au fil de celui-ci, l’atmosphère s’embruma et à la grande surprise de tous, une sorte de neige fondue tomba du ciel. Cela dura peu de temps, mais cela annonça un ouragan. Il se déchaina et devint de plus en plus violent. Ce que les habitants ne virent pas, ce fut les énormes marées et les vents forts qui balayèrent le port de la Balise. Sur la ville, les éclairs jaillissaient et les nuages déversaient des torrents d’eau. Le Mississippi commença à monter. Le gouverneur et son entourage craignaient qu’une crue se déclenchât, cela semblait inexorable. Au milieu des rugissements de la tempête et des grondements du tonnerre, des arbres s’écroulèrent. Philippine, devinant le drame à venir, se mit à prier son ange afin que ses amies et elle-même soient préservées de la catastrophe. Théophile dans les bras de sa nourrice pleurait tant le bruit se révélait assourdissant et le personnel remerciait intérieurement leur maîtresse. Elle les avait sauvés. Les murs de la maison bougeaient et gémissaient, ils n’avaient qu’une crainte, c’est que le cyclone balaya l’habitation. Si cela n’avait été que d’eux, ils se seraient jetés ventre à terre de peur d’être emportés dans la tourmente. Au cours de la journée puis de la nuit les digues furent débordées et le niveau du lac Pontchartrain envahit les plantations alentour, puis le bayou et pour finir les rues de la Nouvelle-Orléans. Le point qui menaçait le plus était la levée, le long la cité. Ils découvrirent plus tard que l’eau des marais coulait sur de grandes étendues dans les voies de la ville. Le lendemain, une légère accalmie s’effectua, puis le vent changea de sens, prit une autre direction et reprit des vitesses élevées, mais nettement moins que le jour précédent. Puis à la tombée du jour, la tourmente s’apaisa, la tornade s’éloigna. Au petit matin, tout sembla être revenu normal. Philippine fit enlever les volets et sortit. Ses voisins faisaient de même, tous voulaient savoir dans quel état se trouvait leur ville. Certaines habitations avaient été entièrement détruites, d’autres détenaient d’importants dommages au toit, aux portes et aux fenêtres. Les rues étaient encore inondées, mais l’eau paraissait se retirer. Leur demeure avait eu beaucoup de chances. Les carrosses ne pouvant circuler dans cette boue, Philippine demanda à Anatole de lui seller une jument, la plus douce, afin d’aller visiter ses amies, s’assurer qu’elles avaient été préservées. Instinctivement, elle se mit en selle et maintint son équilibre, ce qui surprit le cocher qui n’avait jamais vu sa maîtresse sur un cheval. Elle-même se trouva audacieuse, car c’était sa première fois.

***

Philippine de Madaillan

Philippine commença par se rendre chez Catherine et Gabrielle qui logeaient dans la même rue. Elle fut rassurée. Bien que secouées intérieurement par ce tumulte, elles allaient bien. Elle se dirigea chez Fortunée rue de Chartres. Pour cela, elle passa par la place d’Armes. Il y avait du monde dans les rues, tous étaient venus constater l’étendue des ravages et à sa grande surprise ils en apercevaient pléthore. Les quais et les amarres de petites embarcations avaient subi plus d’un dommage. Le cyclone avait détruit six des navires qui étaient en rade, il n’épargna miraculeusement que le Vénus. De graves dégâts avaient été causés aux bâtiments du roi. L’hôpital, le magasin, l’hôtel du gouvernement, la caserne avaient été fortement ébranlés. Certaines parties en avaient été anéanties. Arrivée chez son amie, à part un grand chêne qui était tombé, heureusement pas sur la demeure, tout allait pour le mieux. Elle resta un peu de temps pour parler avec elle. « — Bien sûr, tu n’as pas de nouvelles de ton époux Philippine?

— Non, bien évidemment, mais je ne m’inquiète pas trop. Je ne crois pas qu’ils aient été autant impactés que nous. 

— Espérons-le. Veux-tu un peu de thé?

— Avec plaisir. Je ne sais pas ce que va penser notre nouveau gouverneur quand il va voir les dégâts à la place d’armes.

— Ils seront peut-être réparés avant qu’il n’arrive.

— J’ai bien peur que non, il se présentera là dans un mois jour pour jour. »

***

Deux jours plus tard, Hilaire arriva quelque peu inquiet pour sa famille et sa maison de négoce. La plantation avait apparemment moins enduré que la ville. Quelques bâtisses d’esclaves s’étaient effondrées, mais aucune perte humaine. Le pavillon avait plutôt souffert, mais les réparations étaient en cours. Ils s’étaient retrouvés en bordure de l’ouragan, mais peu de temps. Il avait fait tomber quelques arbres et avait couché les cultures, mais rien de dramatique. Elles se redressaient déjà. 

Arrivé devant son habitation, il fut soulagé de ne voir aucun dégât et de constater que tous allaient bien. Après avoir échangé avec son épouse, il se rendit dans sa maison de négoce et son entrepôt. L’un et l’autre, bien qu’ils fussent surélevés, avaient pris l’eau, cela n’avait rien d’étonnant, ils se situaient au bord du fleuve. La crue s’était immiscée à l’intérieur, elle n’avait pas réalisé trop d’avaries. Son personnel déjà sur les lieux essayait de protéger les marchandises et les papiers en les déplaçant en hauteur pendant qu’ils évacuaient le liquide. Il n’avait pas trop souffert, hormis son économe qui devait reconstruire une partie de sa toiture, mais rien de plus. Hilaire estimait qu’il avait eu beaucoup de chance, il en était très satisfait. 

***

Une fois le danger passé, monsieur de Perier et monsieur Gatien Salmon se rendirent avec leurs subalternes sur le terrain tentant d’évaluer au mieux l’ampleur des dégâts et de déterminer les réparations à réaliser. Beaucoup de maisons étaient détériorées ou anéanties, la violence des vents et les dommages causés aux infrastructures augmentaient la menace d’une pandémie. Bien que le bâtiment de l’hôpital ait résisté à l’ouragan, il n’en restait pas moins qu’il s’avérait insuffisant pour abriter les malades. Et ils savaient pertinemment que les effets secondaires d’un cyclone tropical se révélaient souvent destructeurs, notamment à cause des épidémies. Le risque des propagations pouvait tuer longtemps après le passage de la tempête. Ils se devaient de trouver des solutions et le couvent des ursulines ne pourrait pallier au manque.

Chapitre 16

La rencontre

Léandre Cevallero

Le navire du nouveau gouverneur avait été annoncé à monsieur de Perier. Il atteignit la levée, avec son épouse, accompagné de son commissaire ordonnateur, monsieur Gatien Salmon, ainsi que de son secrétaire et de son économe, afin de l’accueillir. 

Né au Québec, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville revenait dans le sud de la colonie où il avait œuvré auparavant. Il venait d’être nommé par le roi Louis XV, gouverneur de la Basse-Louisiane. La cour était entrée en contact avec lui au printemps 1732 pour les services qui l’avait déjà rendus à cette colonie. Le roi acta son poste au vu de ses expériences et de ses capacités mises en évidence lorsqu’il était commandant général de la Louisiane. Louis XV savait, il en avait été informé, Monsieur de Bienville possédait la confiance des habitants et celles des Amérindiens, du moins de certaines tribus. Il était donc parti du port de La Rochelle en compagnie notamment de Bernard Diron d’Artaguiette élevé au grade de lieutenant du roi pour la ville de la Mobile. Parmi les personnes qui l’accompagnaient, il avait accepté quatre négociants deux de son port de départ et deux de la ville de Bordeaux. Il trouvait intéressant d’élaborer des liens entre eux et les négociants de la Nouvelle-Orléans. 

Albert Ferland: Jean-Baptiste le Moyne de Bienville

Lorsque monsieur Bienville entra dans la courbe du fleuve face à La Nouvelle-Orléans qu’il avait créée quinze ans auparavant avec l’aide d’Adrien de Pauger, qui avait transformé le comptoir en une ville digne du roi de France, il ressentit une grande satisfaction. Le navire s’arrêta devant la place d’armes, la foule se révélait dense, la  nouvelle avait réalisé le tour de la cité à la surprise de monsieur de Perier. Ce dernier ne pouvait être instruit que la population qui l’avait connue s’avérait fort heureuse de le revoir prendre les commandes.

***

La passation du pouvoir s’accomplit avec une grande courtoisie, l’un désirait partir et l’autre voulait le poste. Toutefois, monsieur de Perier malgré son amitié pour les Lemoine et leurs proches, la famille du nouveau gouverneur, estimait que ce dernier s’avérait fort mesquin. Avec les informations obtenues du commissaire ordonnateur, monsieur Gatien Salmon, monsieur de Bienville avait découvert la colonie dans un état bien pire que celui auquel il s’attendait. La population avait diminué, les denrées et les marchandises se révélaient insuffisantes et l’attitude des Amérindiens envers les Français s’était dégradée. Croyant fermement que la Colonie fondait tout son espoir sur son retour, il s’était empressé de réclamer au cardinal Fleury des troupes, des munitions, des biens manufacturés et des vivres. Il découvrit de plus rapidement que la contrebande s’était grandement développée avec la France, les colonies anglaises et espagnoles et il  tomba des nues en apprenant que l’armée coloniale détenait beaucoup de déserteurs.

  Avant le départ de monsieur de Perier, monsieur de Bienville décida d’organiser un déjeuner au sein duquel il convia notamment les négociants de la ville et leurs épouses afin de leur faire rencontrer ceux qu’il avait amenés.

*** 

Suivant l’éclat du ciel, la couleur des yeux de Philippine changeait, elle passait du plus clair au sombre. C’était tellement étrange que c’en était magique. Cunégonde l’avait constaté plus d’une fois contrairement à son époux. Ce jour-là, ils se révélaient d’un vert translucide. Sa chambrière la préparait pour le repas du nouveau gouverneur. Son mari avait insisté pour qu’elle mette sa plus belle robe. Cela fit sourire Philippine, car elle s’avérait consciente qu’il ne connaissait pas sa garde-robe. Elle demanda à Cunégonde une de ses robes à la française, celle en damassé crème. Elle l’enfila sur un jupon et une jupe en satin rose très ample, cela palliait le fait qu’elle ne portait pas de paniers. Elle n’aimait pas cela, elle n’y tenait toujours pas. Cunégonde lui fixa aux manches des engageantes en dentelle offerte par Hilaire et noua autour de son cou une fraise en mousseline amidonnée dont les boucles du nœud dans la même matière tombaient dans son dos. Elle réclama un chignon à sa façon sur la nuque. Elle savait que ce n’était pas à la dernière mode, mais elle estimait que cela la mettait mieux en valeur. Elle vérifia sa mise devant le miroir qui comme ses chaussures venait de la contrebande. Lorsque Hilaire la vit, il la trouva très belle, mais lui demanda pourquoi elle ne s’était pas poudré les cheveux. Elle lui répondit que cela ne lui allait pas, sur un ton qui ne permettait aucune réplique. Elle constata que lui-même avait procédé à des efforts vestimentaires. 

***

 Devant la porte, Anatole attendait que ses maîtres montent à l’intérieur du carrosse. Le premier à se présenter fut Hilaire suivi de près par Philippine qui donnait ses dernières instructions à Cunégonde et Violaine. La voiture les mena jusqu’à la maison du gouverneur où prenait racine une file de carrosses. Pendant qu’ils prenaient leur mal en patience, Hilaire expliqua à son épouse qu’outre de rencontrer le nouveau gouverneur qui avait déjà pratiqué ultérieurement un poste similaire dans la colonie, ils allaient faire la connaissance de négociants arrivés de France. Pour elle, le seul intérêt de ce banquet était qu’elle allait voir une dernière fois ses amies avant leur départ prévu le surlendemain.

Lorsqu’ils entrèrent dans le hall de la demeure, ils découvrirent beaucoup de monde. Ils furent quelque peu surpris et apprirent par Monsieur de La Michardière qui se trouvait là avec sa femme, Gabrielle, que cela venait du fait, que derrière la porte se situaient monsieur de Bienville et monsieur de Perier. Tous voulaient échanger avec eux en vue de se faire remarquer. Ils patientèrent donc. Les deux négociants et leurs conjointes passèrent la porte ensemble et saluèrent les deux gouverneurs. Philippine pensa que le nouveau semblait plus agréable et moins rigide que celui sur le départ. Monsieur de Bienville leur demanda de rejoindre Monsieur Edmé Gatien-Salmon, afin qu’il leur présente leurs alter ego arrivés de France. Les deux couples aperçurent un petit attroupement au fond de la pièce dans lequel ils devinèrent le commissaire ordonnateur, ils s’y dirigèrent. Le long du mur du salon de réception étaient accolées des tables sur lesquelles étaient disposés de la vaisselle de porcelaine, de l’argenterie, des verres avec pied, des bouteilles de vin de France. Passant devant ses amies, Philippine leur fit signe. Approchant du groupe, elle remarqua que son animal gardien sous la forme d’un loup siégeait assis à côté d’un homme qui se situait de dos. Elle fut étonnée, pourquoi se trouvait-il là ? L’individu portait un habit à la française se composant d’une veste, d’un gilet dans les bruns foncés brodés de fils crème et d’une culotte du même ton. Pour compléter sa mise, il avait revêtu une chemise blanche, un jabot, une cravate, des bas de soie et des chaussures avec boucles en cuir noir. Le groupe à leur arrivée se retourna et son cœur se serra. La première chose qu’elle vit ce fut le regard bleu et envoutant de cet homme  plonger dans les siens. Grand, mince, la chevelure blonde, le sourire timide, il avait du mal à la quitter des yeux, ce que Hilaire ne réalisa pas préoccupé qu’il fût par les introductions. « — Bonjour, messieurs, je vous présente monsieur de la Michardière et monsieur Gassiot-Caumobere accompagnés de leurs épouses. Voici messieurs Ducourez et Gendroneau de La Rochelle et messieurs Cevallero et Crampe-Anglade de Bordeaux. » De suite, monsieur de La Michardière se mit à parler avec Léandre Cevallero dont il connaissait le comptoir. Philippine les interrompit et leur dit. « — Veuillez nous excuser, messieurs, mais nous vous abandonnons à votre conversation et allons voir nos amies qui partent après-demain. » Sur ce elle fit demi-tour, suivie de Gabrielle. Elle s’adressa à son animal gardien. « – Je suppose que tu es là avec un but précis, un message à me faire passer?

— Je n’ai nul besoin de te dire pourquoi je suis venu, tu l’as devinée. Ne t’inquiète pas, cet homme est ton futur chemin. »

Léandre Cevallero regretta de suite le départ de madame Gassiot-Caumobere, il était subjugué par la beauté de celle-ci même si elle était mariée. Il pressentait qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, il l’avait compris dès que leurs regards s’étaient croisés, mais il ne s’expliquait pas comment cela pourrait s’accomplir. Il subodorait qu’elle ne faisait pas partie des dames à la vertu légère, ce qui ne l’aurait pas attiré.

Après avoir rejoint Catherine et Fortunée, les quatre jeunes femmes s’installèrent dans le jardin où des fauteuils et des bergères avaient été aménagés sous les arbres. Leurs conjoints respectifs étaient occupés ou par leurs gouverneurs ou par les nouveaux arrivants. La Nouvelle-Orléans détenait moins de cinq comptoirs, mais la Mobile en possédait d’autres. Pendant leurs échanges, Hilaire avec monsieur de La Michardière proposa d’aller visiter sa plantation pour leur donner une idée du potentiel de la colonie. 

De leur côté, Philippine interrogeait ses amies pour savoir si elles avaient bouclé leurs malles. Pendant que Catherine expliquait qu’en plus de ses bagages, elle emmenait sa nourrice, sa chambrière et le valet de son époux, Philippine ne pouvait s’empêcher d’observer les portes-fenêtres ouvertes, elle recherchait monsieur Cevallero qui l’avait tant subjugué. Elle ne comprenait pas pourquoi. Pas plus qu’elle n’avait saisi ce que lui avait dit son animal gardien. En quoi cet homme pourrait-il être son avenir ? Ses amies s’en rendirent compte, et Fortunée finit par lui demander ce qu’elle fixait avec autant d’attention. « – Excusez-moi, je m’interrogeais si le déjeuner était servi. Je pense que oui, nous devrions peut-être aller chercher quelque chose à manger. » Fortunée ne la crut pas, il se passait autre chose. Philippine avait été visiblement troublée. Elle acquiesça à la proposition, après tout c’était l’heure de se restaurer. Elles se rendirent toutes les quatre au buffet, chacune alla trouver son époux et le ramena pour choisir un plat. Les tables étaient surchargées, le repas était très achalandé en nourriture et en boisson. Une fois servis, les couples regagnèrent les places sous les chênes, ils furent suivis par les quatre négociants. Les hommes allèrent quérir des fauteuils et laissèrent les dames s’assoir sur les bergères agrémentées de table-bouillotte servant exceptionnellement à poser les assiettes et les verres. Ils reprirent leur conversation à laquelle se mêla Pierre Simon Barthoul et Nathanaël Fery D’Esclands, même s’ils rentraient en France cela les intéressait. Catherine et Fortunée réalisèrent pendant cet échange que l’un des individus regardait régulièrement leur amie. L’une et l’autre se demandèrent ce qui se passait. Fortunée en déduit que c’était lui que Philippine cherchait auparavant. Laissant les dames, les hommes finirent par se lever pour aller fumer et boire autre chose. Gabrielle fut interpellée par une de ses voisines et la rejoignit. « — Philippine, tu connais cet homme? Ce Léandre Cevallero» Interrogea Fortunée. « — Ah. Son prénom est Léandre. En fait non! Si ce n’est que la première fois que j’ai entendu son nom, par monsieur de la Michardière, j’ai eu des frissons. J’ai été assurée que ce patronyme ne m’était pas indifférent, mais je ne l’avais jamais ouï dire. Et aujourd’hui lorsque je suis rentrée dans la pièce, j’ai saisi que quelqu’un d’important se situait là pour moi. Quand il s’est retourné vers moi, j’ai compris. 

— Mais tu ne peux abandonner ton mari!

— Ce n’est pas prévu. Je pense que les choses vont s’accomplir toutes seules. Comment? Je n’en ai pas conscience. Depuis que nous sommes partis, j’ai été informée que je reviendrai dans ma région.

— Tu laisserais ton époux?

— Non, je présume que c’est lui qui va me quitter. Comment et pourquoi? Je n’en ai pas connaissance. » Ses deux amies la regardèrent attristées. Ne sachant quoi rajouter, Philippine devant le malaise dirigea la conversation sur un autre thème. « — Votre navire vous amène à Nantes, je crois.

— Oui, nous en avons déjà parlé, mon mari et moi allons en profiter pour visiter sa famille qui réside dans la ville et la région. Après je n’ai pas connaissance de ce que nous ferons par la suite.

— Vous allez y rester Fortunée, ton époux va rejoindre la maison de négoce familiale. Et c’est fort bien, car vous y ferez fortune. Et toi, Catherine, c’est toujours Versailles votre destination.

— Oui, mon mari y est attendu.

— C’est très bien, de plus vous allez habiter un bel hôtel dans la ville, mais tu n’iras qu’une fois au château contrairement à ton conjoint, monsieur Fery D’Esclands, qui s’y rendra tous les jours.

— Oh, ce n’est pas bien grave, je ne crois pas que j’aimerais cet esprit de courtisanerie. 

— Ne t’inquiète pas, quoiqu’il se présente tu n’auras pas le temps de t’ennuyer. Surtout dès que vous arrivez vous m’écrivez.

— Le voyage va mal se passer?

— Non, pas du tout. Ce sera très calme, en six ou sept semaines vous y serez. » 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 14

La naissance

Théophile

Une rumeur se colporta à la Nouvelle-Orléans, une révolte d’esclaves allait se déclencher et se propager. D’où venait ce bruit qui courait ? Nul n’aurait su le dire, mais depuis le marché, les gens répandaient l’information. Cela les inquiétait tous. Les Amérindiens accueillaient les esclaves en fuite, plusieurs avaient été recueillis par les Natchez et les Chicachas, aussi ceux-ci pouvaient les amener à se retourner contre leurs maîtres.

Ce fut dans son entrepôt où avec son commis et son économe, Hilaire effectuait le point sur le dernier arrivage que lui parvint la nouvelle. Tout de suite, il pensa à Lilith. Il laissa son économe poursuivre leur tâche et demanda à son commis de l’accompagner jusqu’à la plantation. Il se précipita à son habitation et après avoir succinctement expliqué la situation à son épouse, il courut à l’écurie où Anatole avait sellé la jument la plus rapide sur l’ordre de son maître. Philippine trouvait qu’il s’agitait pour rien, elle se révélait consciente qu’il ne serait pas concerné, mais elle ne pouvait le lui dire. De plus, il aurait été sceptique, cela ne les aurait pas aidés pour la suite de leur vie. 

Escorté de Jean-Pierre Saurine, son commis, il partit aussi vite qu’il le put vers la plantation. Trois heures plus tard, les chevaux exténués par la course, les deux hommes se situaient devant le pavillon. Lilith attendait dans la galerie se tenant le ventre, son enfant bougeait à l’intérieur. Sa petite fille, à ses pieds, assise sur le plancher, jouait avec une poupée que sa mère lui avait confectionnée. Hilaire sauta de suite de sa monture et gravit les quatre marches qui menaient jusqu’à elle. Il la prit aussitôt dans ses bras tant il avait eu peur qui lui fut arrivé quelque chose. Jean-Pierre était resté en arrière, il n’était pas à l’aise devant la scène, situation qu’il connaissait par ailleurs.

Lilith s’avérait consciente de ce qui inquiétait Hilaire et elle savait que la plantation ne serait pas touchée. Elle ne le lui dit pas, elle était assurée qu’il ne l’entendrait pas, il demeurait trop anxieux devant cette supposée menace. Il prit le temps de lui transmettre qu’il devait installer une veille accrue sur ses cinquante esclaves. Il lui demanda de ne pas quitter le pavillon. Elle consentit. 

Il se rendit au plus vite dans les champs afin de trouver le contremaître, son économe et ses surveillants. Quand il les eut découverts, il leur expliqua le danger qui lui avait été annoncé. Les quatre hommes agréèrent de suite à la mise en garde. La nuit qui suivit, ils circulèrent dans le quartier des esclaves avec vigilance, au sein duquel personne ne bougea. Le lendemain, après les avoir comptés, il détenait toujours le même nombre d’individus. Ils furent rassurés. Hilaire n’avait pas dormi avec Lilith, il avait demandé à Jean-Pierre de rester armé et de tirer sur tout se qui déplaçait ou s’approchait de la maison. Il ne s’était rien passé pendant la nuit ni pendant le jour qui suivit. Le seul évènement fut l’arrivée d’une troupe militaire s’arrêtant devant la plantation. Le capitaine de ce corps se présenta et signala au maître que les problèmes se situaient plus au nord sur le Mississippi, du côté de pointe de coupée. Lorsque Hilaire en effectua le retour à Lilith, elle lui répondit. « — Oui, je savais, Hilaire. Mais si je vous l’avais dit, vous ne m’auriez pas cru. Les militaires vont revenir dans quelques jours, ils auront fait prisonniers plus d’une dizaine d’esclaves qu’ils iront exécuter à la Nouvelle-Orléans. » Il ne réagit pas. Il demeura sceptique. Il ne comprenait pas comment elle pouvait être instruite de cela, comme de tout ce dont elle l’informait. Il avait déjà été fort surpris des renseignements au sujet de sa femme. Tout l’étonnait venant d’elle, il n’était pas loin de penser que c’était une sorcière, mais elle se révélait trop belle pour en être une.

Quelques jours plus tard passa la troupe armée avec un troupeau d’esclaves attachés les uns aux autres. Ils les ramenaient à la cité. Il n’y avait, semble-t-il, plus rien à craindre. Hilaire toutefois resta deux semaines. Il renvoya Jean-Pierre prévenir Philippine du danger apparemment écarté. 

***

À deux mois d’intervalles, Hilaire allait avoir deux enfants. Il se trouvait stupéfait de cette coïncidence. Allant tous les jours dans le lit de ses compagnes quand il se retrouvait avec l’une d’elles, ce n’était guère surprenant, cela ne pouvait qu’arriver. Il venait de parvenir sur sa plantation et il était toujours agité par la nouvelle qu’il avait apprise la veille. Il aurait dû le remarquer plus tôt. Si cela avait été évident pour Lilith qui l’avait informé dès qu’elle l’avait compris, il n’en avait pas pris conscience pour Philippine. Elle ne lui avait rien dit, mais au-delà de quatre mois, au vu de sa minceur, il aurait dû le constater. Partant du principe qu’il ne voyait rien, son épouse avait fini par lui communiquer la nouvelle. Il était resté ébahi ce qui fit éclater de rire Philippine. « – Cela n’a rien d’extraordinaire, vous me possédez chaque jour où vous vous retrouvez là, ce qui par ailleurs se révèle agréable. Il n’y a donc rien d’étonnant. » 

Il se situait encore dans la galerie qui entourait le pavillon. Lui qui était si déterminé quand il s’agissait de ses biens et de sa fortune, il ne savait comment l’annoncer à Lilith. Comment allait-elle le prendre ? Celle-ci s’en avérait consciente depuis quelque temps. Ce matin-là, elle se prépara avec soin. Elle fit de sa chevelure un  chignon qu’elle drapa dans un tignon. Elle enfila sur son jupon une large jupe blanche et un corsage de même couleur dont les manches bouffantes s’arrêtaient au coude par des fronces qui créaient un volant jusqu’à mi-bras. Elle mit sa fille, Louisa, sous la surveillance d’une servante que lui avait donnée Hilaire. Elle avait estimé cela quelque peu déplacé de fournir une esclave à une esclave, mais elle n’avait effectué aucune remarque. Il pensait l’émanciper, mais il ne réalisait pas la démarche, elle savait pourquoi. Elle avait entendu le carrosse arriver, et avait aperçu Hilaire en descendre. Elle comprenait le sujet de son hésitation et le fait qu’il demeurait tétanisé dans la galerie. Elle sortit de l’habitation avec un sourire. « — Bonjour, Hilaire. Tu as peur que je te gronde, car ton épouse est enceinte. C’est pourtant somme toute normal. » Il resta ébahi devant la jeune femme. Elle rajouta. « – Tu devras lui trouver une nourrice, elle ne pourra allaiter l’enfant à venir. Une vente d’esclave à la Nouvelle-Orléans arrivant de Saint-Domingue s’effectuera début juin, juste avant la venue du nouveau-né. Tu devras acheter celle qui s’appelle Violaine. Tu verras, ensuite il n’y aura plus de problème. » Il avait du mal à comprendre comment elle pouvait être informée de tout cela. Il se révélait conscient qu’elle avait toujours raison. Il s’était attaché à une sorcière, mais elle était tellement belle, tout comme à sa femme. Quant à celle-ci, si elle n’affichait pas ses dons, il avait saisi qu’elle en détenait aussi.

***

Etienne de Perier

Le gouverneur de Perier faisait les cent pas dans son bureau. Auguste de Faye, son secrétaire, et Nathanaël Ferry d’Esclands, son économe, attendaient qu’il ait fini de lire la lettre qui le perturbait. « — Messieurs, comme nous l’avait dit Edmé Gatien Salmon, mon commissaire-ordonnateur, lors de son arrivée en novembre, la Couronne a réorganisé la colonie. Visiblement, la Compagnie des Indes qui la contrôlait l’a abandonnée depuis janvier. En fait, cela n’est point grave. Nous serons donc en droit de recevoir tous les marchands provenant de France à condition qu’ils fassent partie d’un port agréé par la Couronne et qu’ils puissent présenter une licence appropriée. Ils ne doivent transporter que des cargaisons venant de France ou de nos colonies. En aucun cas, ils ne doivent le vendre ailleurs que dans notre pays d’origine. Je doute que cela freine le marché clandestin, mais nous devrons nous organiser. À vrai dire, cela va changer peu de choses par rapport à la Compagnie. » Ses deux interlocuteurs comprirent de suite ce qui perturbait le gouverneur. Il s’avérait las de la contrebande commerciale grandissante et des conflits sans fin avec les Amérindiens, la situation ayant du mal à s’améliorer. Désormais pourquoi resterait-il dans la colonie ? Il avait déjà envoyé une lettre au cardinal Fleury, maintenant que le roi détenait à nouveau la main sur la Louisiane, il avait espoir d’obtenir une réponse. « — Au vu des problèmes que nous avons toujours avec les Natchez et les Chickasas nous allons construire un magasin à poudre et un corps de caserne pouvant loger trois cents hommes. Voyez avec mon frère et monsieur Gatien Salmon, comment s’y prendre monsieur Ferry d’Esclands. »

***

Lorsqu’il rentra chez lui, Catherine comprit de suite que son époux était contrarié. Elle patienta, afin qu’il se remette quelque peu, avant de lui demander le sujet de son tracas. « – Ma chère, je crois bien que nous allons retourner en France. Le gouverneur vient d’avoir la confirmation que la Couronne récupère la totalité de la Louisiane. Auguste et moi pensons qu’il attend la réponse du cardinal de Fleury. À mon avis, elle ira dans son sens. 

— J’espère que j’aurai le temps d’accoucher.

— Quoiqu’il arrive, nous ne partirons pas avant. »

***

Étrangement, bien que sa grossesse avança, Philippine y était quelque peu indifférente. Son ventre lui pesait, mais ne l’empêchait pas d’être active, aussi elle continuait à aller au couvent. Tandis qu’elle s’occupait avec les enfants en compagnie des sœurs, elle ressentit un moment de lassitude, elle alla s’asseoir dans la véranda. Elle était à peine installée que les entités de sœur Madeleine et sœur Marguerite s’approchèrent pour lui parler. Au vu de beaucoup, elles auraient pu passer pour des fantômes, mais Philippine s’avérait consciente qu’étant entrées dans la lumière c’était leur énergie qui la visitait. Il arrivait qu’elle les perçoive vaguement, mais ce jour-là elles se révélaient très visibles pour elle. Elle s’étonna de leur rencontre, celles-ci lui annoncèrent la naissance du fils de Lilith et le fait qu’elle serait amenée à l’aider. Elle demanda comment, mais à ce moment-là sœur Marie Tranchepain l’approcha, elles disparurent. « — Alors ma petite, vous êtes fatiguée. Vous ne devez pas trop vous affairer, vous ne devez pas oublier que vous êtes enceinte. Regardez, Catherine et Fortuné ne viennent plus.

— C’est vrai, il faut dire que Catherine attend des jumeaux et Fortunée va avoir un fils qui est déjà fort remuant, ce qui l’exténue.

— Vous m’étonnez, comment avez-vous appris cela?

— Toujours de la même façon, révérende mère.

— Et vous, vous êtes informée du sexe de votre futur nourrisson?

— Il semblerait que ce soit un garçon!

— Vous allez toutes avoir des garçons.

— Oui, enfin Catherine aura un garçon et une fille.

— Voulez-vous rester là ce soir ? Nous détenons une chambre libre à l’étage?

— C’est aimable à vous, mais mon époux est absent. De plus, je dois ramener Cunégonde et je ne peux faire exécuter des aller-retour à Anatole. Il a autre chose à faire.

— Vous êtes vraiment obligeante. Faites aussi attention à vous. C’est important. Je dois vous laisser les enfants et les sœurs ont besoin de moi. 

— Ne vous inquiétez pas, je vais rentrer, cela sera mieux pour moi. »

Au moment où la révérende mère la quitta, elle perçut quelque chose de négatif, un frisson la parcourut. Elle n’aurait pas su dire quoi. 

***

Ce matin-là, Lilith sentit les premières douleurs. Elle prévint Hilaire et réclama à sa servante d’aller chercher une vieille femme dans le village des esclaves. Celle-ci faisait office de cuisinière pour le maître et pour préparer la garbure aux esclaves. Quand elle pénétra dans le pavillon, elle demanda à la servante de l’aider. Peu d’accouchements se réalisaient sur une plantation, voire cela s’avèrerait inhabituel. La plupart des femmes s’arrangeaient à ne pas mettre au monde de futurs esclaves et en général elles mouraient sans en avoir officiellement eu. Beaucoup s’avortaient pour éviter une mauvaise vie à leur progéniture. 

Lilith

À peine arrivée, elle sortit le maître, les hommes n’avaient rien à faire dans ce genre de situation. La naissance eut lieu exceptionnellement dans la chambre et non dans la pièce la plus utilisée qui était souvent la seule à posséder une cheminée. À l’aide d’un petit feu de bois, elle demanda à la servante de maintenir la chaleur essentielle à la mère et à l’enfant, ce printemps se révélait étrangement frais. Elle calfeutra la salle tout entière, elle ne tenait pas à ce que les mauvais esprits entrent. Elle disposa un peu partout des amulettes de protection et d’autres pour faciliter l’accouchement. Elle fit préparer par la servante de l’eau chaude pour nettoyer la parturiente et le nourrisson quand il serait là, du fil au cas où il faudrait recoudre la mère et lui enjoignit de s’occuper des linges pour le nouveau-né. Au fur et à mesure que Lilith poussait, à demi debout, les bras levés et accrochés à une barre de bois, la vieille, une prêtresse vaudou, elle aussi, priait Erzulie pour qu’elle l’aide à le mettre au monde. Les incantations de la Mambo la réconfortaient. La Loa se tenait à côté de l’accouchée et la soutenait. Quand le moment le plus difficile arriva, la vieille la calma de sa voix grave, lui essuya le front puis le visage et enfin le corps. Elle la rassura, l’enfant se présentait, elle voyait son crâne. Lilith le poussait vers l’extérieur comme elle le pouvait. Elle ne réalisait rien d’autre que la douleur qu’elle éprouvait. La vieille l’attrapa puis retira le nourrisson du ventre de la mère qui ressentait encore les contractions. Après avoir coupé le cordon ombilical, elle donna le nouveau-né à la servante qui le lava et l’emmaillota, puis elle le remit entre les mains d’une femme qui détenait un tout-petit et qui pouvait l’allaiter. Lilith était épuisée et n’aurait pu l’accomplir. De toute façon, elle n’avait pas eu de montée de lait. Après avoir allongé la jeune mère, elle demanda à la nourrice de montrer le petit garçon à son père. Hilaire le nomma de suite Ambroise et pensa aussitôt qu’il devait émanciper Lilith et ses deux enfants. Ceci fait, comme tout affranchi, elle ne pourrait rester sur la plantation et serait obligée de vivre à la Nouvelle-Orléans. Cela deviendrait problématique, il se devait d’y réfléchir avant de passer à l’acte. 

***

Deux mois plus tard, le bureau de la maison de négoce Gassiot-Caumobere était empli entre le personnel et les quelques clients qui étaient venus dans les lieux pour se renseigner. Hilaire faisait de son mieux pour les rassurer. Ses entrepôts se révélaient pleins, ils attendaient un ou deux bateaux pouvant transporter leurs marchandises jusqu’à l’île de la Balise. Louis Brillenceau et Jean-Pierre Saurine effectueraient le voyage afin de vérifier sur quel navire elles embarqueraient. Alors qu’il conversait avec monsieur Martin, un planteur, il entendit son économe, monsieur Brillenceau, parler d’une vente d’esclaves se déroulant le matin même. Il lui revint en mémoire la demande de Lilith. Il devait aller chercher une nourrice pour l’enfant à venir de Philippine. Bien que celle-ci n’ait point ses douleurs annonçant l’accouchement, le mois de juin venait de commencer depuis quelques jours. Il supposa que ce n’était pas pour rien qu’il recevait l’information. Il fouilla parmi ses pensées le nom de l’esclave qu’il devait quérir. « — Violaine! » L’homme face à lui le regarda interloqué. « – Excusez-moi, mais pourquoi me donnez-vous ce prénom

— Désolé, il vient de me revenir. Je suis confus, mais je vais devoir vous quitter. Monsieur Brillenceau va prendre le relais et vous renseigner. Louis, je dois m’en aller, c’est urgent. Peux-tu t’occuper de monsieur Martin? » Son économe acquiesça, se demandant ce qu’il pouvait y avoir de si pressant. 

Hilaire attrapa son tricorne, et se précipita au marché en face du port, en général les transactions de « bois d’ébène » se pratiquaient là. Sur place, il rencontra le mari de Gabrielle. En fait, c’est lui qui s’occupait de cette traite négrière. La vente avait commencé par les plus beaux spécimens. Hilaire l’interpella. « — Monsieur de la Michardière, par hasard est-ce que ce sont des esclaves provenant de Saint-Domingue?

— Oui, ils en viennent tous. Une plantation a fait faillite et le propriétaire préférait écouler ses marchandises en dehors de l’île. 

— Possédez-vous, parmi eux, une femme du nom de Violaine? » Le négociant s’étonna d’une demande aussi précise. Il ouvrit le document qu’il avait en main et qui détenait la liste des esclaves. « — Oui, effectivement j’ai une dénommée Violaine. Je pense que c’en est une qui a perdu son enfant pendant le voyage?

— En fait, j’ai besoin d’elle, car j’ai besoin d’une nourrice. 

— Pas de problème, je vais demander à ce que l’on aille la chercher. » Il fit signe à un des marins et il lui réclama d’aller la quérir. Ce dernier lui fit remarquer qu’elle se trouvait mal en point. « — Pas d’inquiétude, monsieur Gassiot-Caumobere la veut et  je ne la lui vendrai  pas trop cher. »

***

Dans le jardin de l’habitation, à l’ombre d’un magnolia, Philippine essayait de lire tout en buvant un café. Elle avait du mal à se concentrer, elle songeait à ses amies qui avaient accouché. Comme prévu, Catherine avait mis au monde une fille, Éléonore et un garçon, Hippolyte, fin mai. Fortunée quant à elle avait donné naissance à son fils Rolland, lors des premiers jours de juin. Les servantes de ses deux proches intimes étaient arrivées l’en informer. Aucune des deux n’avait eu de problème pendant leur délivrance, elle s’en trouva bien heureuse. De son côté, l’enfant n’avait pas l’air de vouloir venir et cela la fatiguait. Elle songeait que cela commençait à faire long. Elle avait l’impression que le temps ne s’écoulait plus. Elle avait de plus en plus de mal à bouger tant cette gestation s’avérait interminable et épuisante. Elle en était là de ses ruminations quand elle sentit son corps se crisper. Un élancement violent se propagea dans tout son organisme, elle cria de douleur. Elle appela Cunégonde qui arriva en courant face à l’intensité du hurlement. Marceline de sa cuisine entendit sa maîtresse et se hâta sur le devant de son pavillon. Découvrant Philippine en train de s’effondrer, elle se précipita elle aussi. L’une et l’autre soutinrent Philippine qui perdait les eaux. La chambrière s’exclama. « — Héloïse, Héloïse, va chercher le médecin, vite, vite. » La jeune servante sortit avec empressement de l’habitation pendant qu’elles la montaient dans sa chambre. Elles allongèrent la future mère. Dans le mouvement, celle-ci aperçut son animal gardien. « — Ne t’inquiète pas! Cela va être rapide. »

L’employée de la maison courut jusqu’à la demeure du médecin qui se situait à deux pâtés de maisons. Elle se retrouva devant suffocante, et frappa à la porte. Une domestique l’ouvrit et découvrit Héloïse rouge et essoufflée, elle lui demanda ce qu’elle voulait. « — Ma maîtresse, Philippine de Madaillan, vient de perdre les eaux. L’accoucheur doit arriver au plus vite. » La servante pivota et se dépêcha d’aller l’informer. Elle revint plus calmement, et dit à Héloïse qu’il allait se présenter, mais qu’il n’y avait pas d’urgence cela pouvait prendre des heures.

Exaspérée, Héloïse repartit en courant vers l’habitation. Au moment où elle l’atteignit, monsieur Gassiot-Caumobere s’approchait avec une mulâtresse en piteux état. « — Qu’est ce qu’il se passe, Héloïse

— La maîtresse vient de perdre les eaux, elle est en train d’accoucher. Je suis allée chercher le docteur, mais il m’a dit qu’il n’y avait pas d’urgence.

Violaine

— Emmène Violaine, ce sera la nourrice ! Je cours chez le médecin. »  Héloïse estima que celle qui allait être la nourrice n’était vraiment pas en grande forme, elle supposa qu’il lui était arrivé quelque chose. Son enfant avait dû mourir puisqu’elle allait allaiter le nourrisson. Lorsqu’elle entra dans la chambre, elle annonça Violaine. Marceline et Cunégonde tournèrent à peine la tête, elles pratiquaient tout ce qu’elle pouvait pour rassurer la parturiente. Cunégonde demanda à Héloïse d’aller faire chauffer de l’eau pour pouvoir le laver quand il se trouverait là, ce qui ne saurait tarder tant cela semblait aller vite, ainsi qu’un linge humide pour soulager leur maîtresse. À l’instant où elle revint, le nouveau-né siégeait dans les bras de Violaine qui souriait devant le chérubin. Dans la salle à côté, elles lui effectuèrent la toilette et l’emmaillotèrent. De leur côté, Cunégonde et Marceline nettoyèrent leur maîtresse et après le lui avoir changé les draps tirèrent les volets pour la laisser dormir. 

Ce fut à ce moment-là que le maître arriva avec l’accoucheur visiblement énervé. « — Vous devez faire sortir les servantes de la pièce, il faut faire silence. Il faut réduire le feu et ouvrir les fenêtres en vue d’aérer afin que l’air circule. J’espère que vous l’avez couchée sur le dos, c’est ce qu’il y a de mieux à opérer.

— Monsieur le docteur, plus personne n’est dans la chambre, la maîtresse a accouché. Le petit est entre les mains de sa nourrice. » Le médecin resta ahuri et regarda Hilaire. « — Allez voir tout de même si elle va bien. Cunégonde, vous avez installé la nourrice et l’enfant?

— Oui maître, là où vous nous aviez dit dans la chambre d’à côté. 

— Je vais donc aller me présenter à mon fils. Voulez-vous me suivre docteur? »

***

Les trois amies décidèrent de faire baptiser leurs nourrissons à la Saint-Jean-Baptiste. La cathédrale Saint-Louis détenait ce jour-là beaucoup de monde, monsieur et madame de Perier avaient demandé à être leur parrain et leur marraine. Ces derniers les avaient ensuite invités à déjeuner au sein de la demeure gouvernementale. 

La cérémonie du sacrement de la naissance fut réalisée par le père de Beaubois qui y tenait. Dans le lieu saint, en plus des parents et de leur entourage, étaient assises de nouvelles personnes que les jeunes mères ne connaissaient pas. Les baptêmes finis, tous sortirent sur le devant de l’église. Chaque couple renvoya dans leur carrosse leur nourrice et leur enfant dans leur habitation. Une fois fait, ils allèrent tous à pied chez le gouverneur. Gabrielle avait rejoint celles qui étaient devenues des proches et les complimentait sur la joliesse de leur nouveau-né. Elle-même regrettait de ne pas en avoir eu, elle pensait que cela était sa faute. Elle ne pouvait savoir que son époux s’avérait stérile. Aurélien de la Michardière avait eu plusieurs maîtresses. Il avait alors songé qu’elles effectuaient ce qu’il fallait pour ne pas tomber enceinte. Maintenant qu’il était marié, il supposait que cela venait de lui, il en était fort attristé. 

Arrivés dans la demeure, ils se retrouvèrent dans le grand salon dont les portes-fenêtres se révélaient grandes ouvertes afin de laisser entrer l’air provenant du fleuve. Outre le frère du gouverneur, Antoine-Alexis de Perier de Salvert, que tous connaissaient, les avait rejoints, le secrétaire, Auguste De Faye, le commissaire ordonnateur, Edmé-Gatien Salmon et son épouse, le chevalier Henri de Louboey considéré par tous comme un héros, la révérende mère, sœur Marie Tranchepain, le père de Beaubois et les quatre filles à la cassette accompagnées de leur conjoint. Hormis leurs hôtes installés en bout de table, chacun s’assit où il voulait, respectant l’alternance homme femme si possible. Le gouverneur en accomplit le tour présentant tout le monde. Les premiers plats servis chacun se mit à bavarder. 

Gabrielle d’ARTAILLON

Au milieu des conversations, Gabrielle entendit monsieur Gatien Salmon échanger avec le chevalier de Louboey de la plantation Chastellard. Elle tendit l’oreille. « — Il désire que l’on remplace les nègres condamnés par ceux de la Compagnie. Je n’ai rien contre, mais cela ne va pas être possible. La Compagnie quitte la colonie.

— Excusez-moi d’intervenir monsieur Gatien Salmon, mais vous parlez de la plantation de monsieur De Chastellard De Montillet, l’époux de Théodorine, une de nos amies? » Autour de la table, tous furent surpris de l’intrusion de la jeune femme que l’on entendait rarement en public. Tout le monde se mit à écouter l’échange. « — Effectivement, madame de La Michardière, mais ne vous inquiétez pas, il n’y a pas eu drame. Une dizaine de leurs esclaves se sont enfuis de leur plantation, nous en avons récupéré quatre. Ils ont fait partie de ceux qui ont été exécutés sur la place d’armes. Bien sûr, ils seront indemnisés pour ces quatre-là, mais nous ne pourrons pas les remplacer comme leur maître l’espérait. » Le gouverneur profita de ce silence pour diriger la conversation dans un autre sens, aussi il s’adressa au mari de Gabrielle. « — Monsieur de La Michardière, comment s’est passé la vente du navire le Saint-Laurent venant de Bordeaux.

— Très bien, monsieur de Perier, les vins et les eaux-de-vie ont été achetés à peine rangés dans mes entrepôts. Les viandes salées et les farines n’ont pas fait long feu. Je n’ai donc point à me plaindre. » Les échanges reprirent, chacun s’entretenant de son sujet ou problème. Philippine entendit monsieur Gatien Salmon dire au gouverneur que monsieur Diron d’Artaguiette, le commandant du fort Condé de la Mobile, rentrait en France. Cela avait l’air de soulager monsieur de Perier. Elle savait qu’il allait revenir avec un grade supérieur et le nouveau gouverneur. Elle se demanda d’où elle tenait cette information. Elle était pourtant assurée de sa justesse. Sur ce, madame Le Chibelierde Perier s’adressa à la révérende mère. «  Ma mère, nous avons envoyé un devis au roi afin de pouvoir achever votre bâtiment. Je suis consciente du nombre croissant de vos élèves. De plus, nous avons un réel besoin d’un nouvel hôpital au vu du mauvais état sanitaire de notre population, ce qui vous permettra de vous en occuper de façon pertinente. » Monsieur Gatien Salmon, installé devant Philippine, bouillait de colère intérieurement, ce dont elle se révélait lucide. Elle savait que les deux hommes ne s’entendaient guère, aussi ce qu’avançait l’épouse du gouverneur devait venir de lui. La conversation dériva sur les Amérindiens et l’inquiétude que cela pouvait engendrer. L’attitude des diverses nations indiennes à l’égard des Français s’avérait des plus fluctuantes. Des attaques étaient survenues des Natchez contre la Pointe-Coupée, ainsi que la riposte des Tonicas. La difficulté d’une paix avec les Chicachas était à craindre. La situation au fort des Natchez et au fort des Natchitoches apparaissait périlleuse. De plus, les manœuvres anglaises cherchaient à les brouiller avec les Chactas.

Le repas achevé, les hommes sortirent les premiers pour fumer et boire quelques alcools plus puissants. Les dames allèrent s’installer sous un chêne où une table, des fauteuils et des bergères y avaient été aménagés. Les trois amies et Gabrielle furent les premières à aller s’y asseoir. Catherine profita de l’absence momentanée de madame Le Chibelier de Perier qui était restée avec sœur Marie Tranchepain et ses comparses afin de parler de l’évolution du couvent, pour donner une nouvelle. « — Vous êtes au fait que monsieur de Perier avait demandé à monsieur le cardinal Fleury de changer de poste. Il vient d’obtenir la réponse, il sera substitué au début du printemps par un nouveau gouvernant. Pour l’instant, je ne détiens aucun renseignement quant au remplaçant.

— Mais alors Fortunée et toi allez quitter la colonie. S’exclama Philippine

— Nous l’avions déjà supposé et c’est toi qui nous as donné l’information, tu n’avais juste pas été éclairée du moment. 

— C’est exact, Catherine, je savais que l’une comme l’autre vous alliez repartir pour la France. Vous vous en irez sur le même navire que monsieur de Perier. Nous en avions effectivement parlé auparavant, mais je ne pensais pas que cela serait si tôt. Vous allez terriblement me manquer.

— À nous aussi, Philippine. Et toi tu vas rester?

— À vrai dire, je ne crois pas, mais je n’ai aucune idée de la façon dont cela va s’accomplir. Ce qui m’a été transmis était loin de s’avérer clair. Pour l’instant, nous devons profiter de nos présences, nous avons encore du temps devant nous. Dans deux jours, je vais au couvent voir sœurs Marie Tranchepain et les enfants. Voulez-vous m’y accompagner? » Toutes acquiescèrent par l’affirmative. Catherine et Gabrielle se rendraient chez elle et ensuite elles iraient chercher Fortunée. 

Gabrielle était troublée par ces nouvelles. Heureusement que son époux se révélait agréable et extrêmement attentionné, car autrement elle se sentirait bien seule. Monsieur de la Michardière l’avait en outre impliqué dans la maison de négoce, ce qu’elle avait apprécié. Philippine quant à elle se morfondait, quand ses amies seraient parties, cela s’avèrera plus difficile de garder le lien d’autant qu’elle présumait qu’elle devrait lutter pour sa propre vie. Elle le pressentait. Elle fut interrompue dans ses réflexions par l’arrivée des autres dames. 

*** 

L’été était passé, l’automne était bien avancé, lorsqu’une nuit, alors qu’elle était seule, Philippine sentit son corps devenir léger et se mettre à flotter dans les cieux. Elle rejoignait les myriades d’étoiles. Elle suivait une voix musicale, apaisante dont elle ne comprenait pas le sens. Tout à coup, elle se trouva debout, marchant sur un plancher. Elle réalisa qu’elle se situait dans un large couloir au plafond très élevé et illuminé par des flambeaux rivés sur les murs. Elle vit devant elle un animal qui ressemblait à une chèvre avec de très longues oreilles pendant de chaque côté de son corps. Elle sut de suite que ce n’était pas son animal gardien. Qui était-ce ? Ses grands yeux la fixaient et l’amenaient vers elle. Philippine était déstabilisée, c’était la première fois que cela lui arrivait. Manifestement, cet être l’attendait avec dans son dos un mur de couleur sombre ouvragé de moulures dorées. Elle constata qu’elle se retrouvait face à une porte à double battant. À l’instant où elle s’en approcha, ils s’ouvrirent. Tout en suivant l’animal, qui visiblement se découvrait là pour la guider, elle pénétra dans une large et longue galerie où d’un côté des portes-fenêtres montraient un ciel étoilé et de l’autre côté ce n’était que miroirs, et pour finir au fond apparaissait un trône en or. Elle s’en rapprocha et quand elle se situa à ses pieds son ange gardien se révéla. Elle s’interrogeait. Pourquoi se trouvait-elle dans ses lieux ? Pour que Jabamiah lui demande d’accomplir autant de chemin dans un décor si impressionnant et aussi solennel, elle avait surement effectué une mauvaise chose. «  Bonjour Philippine. Je t’ai fait venir jusqu’à moi pour te parler de ton fils, Théophile. » Elle fut étonnée. Pourquoi Théophile ? «  Il va lui arriver quelque chose?

— Non, Philippine. Mais es-tu consciente que tu ne t’en occupes point? Tu reproduis ce que l’on t’a fait et tu ne peux le rejeter. Son père s’y intéresse chaque fois qu’il rentre, mais il ne pourra le réaliser longtemps. Il faut donc que tu te soucies de lui. Tu ne peux continuer à l’ignorer et à le laisser juste dans les bras de sa nourrice, même si elle fait très attention à lui. » Philippine resta bouche bée, mais elle finit par répondre. « — Mais je fais comme mes amies, je ne suis pas au fait de ce que je suis supposée faire de plus. 

— Tes amies s’en occupent bien plus que tu ne le penses. Regarde. »

À ce moment-là sur un des miroirs de la pièce, elle aperçut Catherine puis Fortunée se préoccuper de leurs enfants. Elle ne savait pas, elle ne les avait jamais vues faire. Elle culpabilisa. Elle se retourna vers son ange, mais il avait disparu. Celui-ci était satisfait, Philippine avait compris. Cette dernière rebroussa chemin dans l’autre sens, guidée par la petite chèvre. 

Au petit matin, la jeune femme se réveilla mal à l’aise. Elle avait réalisé ce qu’elle faisait à son enfant, elle ne pouvait lui refaire vivre son existence, elle ne se le pardonnerait jamais. Effectivement, à l’instar de ce qu’elles avaient envisagé, les trois amies avaient partagé le plus de moments possible. Outre leurs visites régulières au couvent, elles se rendaient les unes chez les autres en y intégrant Gabrielle. Ce dont Philippine n’avait pas pris conscience, c’est qu’elle voyait très peu son fils. Il passait la majeure partie de son temps dans les bras de sa nourrice, Violaine. Elle pensait opérer comme ses amies, mais elle se trompait. Lorsqu’elles ne demeuraient pas ensemble, Catherine et Fortunée prenaient soin de leurs nourrissons et tout comme Hilaire, quand ils se trouvaient là, les pères s’intéressaient à leurs enfants. Les images de l’ange l’avaient bouleversée. Elle devait se reprendre. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 12

Les mariages

Le grand jour était arrivé. L’inquiétude des jeunes filles se révélait à son comble. Que de questions trottaient dans leur tête ! Comment cela se passerait-il ? Qui se trouverait là ? Découvriraient-elles le mari adéquate ? Catherine et Fortunée comptaient sur Philippine pour les guider. Elle les réconforta, elle ferait de son mieux pour les accompagner. Théodorine, elle, était assurée de repérer l’époux idéal, Gabrielle de son côté s’avérait anxieuse, mais ne disait rien. Concernant Philippine, bien qu’elle fasse confiance en son ange gardien, elle n’était pas sûre que celui avec lequel elle allait s’unir serait le bon conjoint. L’entité de sa mère l’ayant prévenu qu’elle repartirait en France, elle était septique quant à ce processus de rencontre et d’union.

Toute la journée, elles se préparèrent avec l’appui de sœur Blandine et de sœur Domitille, sous le regard attendri de sœur Marie Tranchepain. Après leur bain, données par Amanda et aidées de Pétronille et Anastasie, un coiffeur, envoyé par madame Le Chibelier de Perier, arriva pour leur effectuer une coiffure. Théodorine demanda à être la première, ce qui causa un sourire à ses camarades. Au vu de l’épaisseur de sa chevelure, Philippine pensa que c’était inutile, elle laissa ses amies passer devant elle. Le moment venu, elle permit à monsieur Antoine, comme il se nommait, d’essayer de lui réaliser un chignon relevé sur la nuque. Il s’apprêtait à lui effectuer des bouclettes de chaque côté du visage, elle les refusa, car il devait les couper en dégradé. Elle accepta les garnitures, des nœuds de rubans, mais elle ne souhaitait point le léger bonnet en dentelles sur le sommet de sa tête. Tout comme Catherine et Fortunée, elle ne voulut pas de poudre sur ses cheveux, bien que ce fut à la dernière mode. 

Dans la fin d’après-midi, toutes étant coiffées elles s’habillèrent. Aidées des trois esclaves, elles enfilèrent leurs robes dites à la française. Elles s’ajustaient sur un panier porté haut sur les hanches. Philippine ne possédait qu’un grand jupon, elle estima que cela suffirait. En fait, la seule qui en détenait un était encore une fois Théodorine. Le manteau de sa robe, relâché dans le dos par des plis et formant une traine dans une texture de soie crème, était largement ouvert sur sa jupe blanche légèrement brodée sur le bas. Il était maintenu par des nœuds délicats sur sa pièce d’estomac agrémenté de dessins de fleurs. À ses manches en pagode, Amanda fixa des engageantes de mousseline de coton. Elle ne savait pas à quoi elle ressemblait, le couvent ne détenait pas de glace, hormis celle du coiffeur, mais il était parti. Philippine fit confiance en Madeleine venue pratiquer les ajustements et en ses amies qui la complimentèrent. Quand arriva le carrosse, elles se révélaient toutes prêtes. 

***

Elles traversèrent le nord de la Nouvelle-Orléans, cette fois-ci, à l’exemple de ses amies, Philippine se montra plus attentive à ce qui l’entourait. Les rues de la ville étaient non pavées et possédaient des petits trottoirs. Elle remarqua que la plupart des maisons s’avéraient identiques et détenaient une véranda, un toit avec mansarde et avaient toutes des escaliers de deux ou trois marches. Il avait plu dans la nuit, aussi les voies étaient de véritables cloaques vaseux. Cela ne l’enthousiasmait guère comme vision. De plus, elle perçut autour d’elle une multitude d’entités qui visiblement étaient majoritairement en souffrance. Le carrosse arriva devant la demeure gouvernementale. Elles en descendirent et suivirent Théodorine qui s’avançait pleine de fierté. Arthémus les attendait dans le hall dont la porte à double battant se révélait grande ouverte sur un large escalier montant à l’étage. Les jeunes filles furent impressionnées par le lieu. Le majordome les guida vers le grand salon du rez-de-chaussée qui occupait toute la longueur du bâtiment et donnait sur les jardins où le soleil se couchait. À peine entrées, la gouverneur et son épouse les accueillirent, Armand se trouvait avec eux. Cette dernière les emmena vers le fond de la pièce, à l’opposé des musiciens, qui jouaient doucement, où se situaient trois bergères installées en U en hêtre doré, mouluré, sculpté et capitonné d’un tissu damassé décoré de bouquets floraux. Elles s’y assirent, elles pouvaient s’y mettre à trois sans être serrées. Philippine s’était disposée à l’extrémité de l’un des canapés. Elle avait avec elle ses deux amies et juste à ses côtés, dans l’autre duchesse en angle droit, se trouvaient Gabrielle et en face d’elle Théodorine dont les paniers prenaient de la place. Elle sut de suite qu’elle n’était pas seule. Son animal gardien sous la forme d’un loup se baladait dans la salle entre les familles qui accompagnaient les prétendants.

Comme la plupart des aspirants s’avéraient présents, le gouverneur présenta chacune à leur tour les filles à la cassette, puis annonça que le bal pouvait commencer. Le premier à venir vers elles fut le commandant Barthoul. Sans hésitation, il se dirigea vers Fortunée. Il se révélait être le futur conjoint idéal pour celle-ci tant son amour pour elle transpirait. Elle l’avait subjugué dès qu’il l’avait aperçu, il n’avait pu l’oublier. Elle occupait ses pensées, c’était une vraie obsession pour lui. Parmi ses avantages, outre qu’il faisait partie de l’armée du gouverneur, il était revenu de la guerre contre les Natchez un mois avant la venue des jeunes filles. Il détenait une maison à La Nouvelle-Orléans, car sa famille appartenait aux privilégiés. Elle se leva, tapotant sa robe à la française de couleur bleu pâle, et en profita pour jeter un regard à Philippine qui lui sourit pour valider le prétendant. 

L’animal gardien s’approcha à la suite de deux hommes, il glissa un message à celle qu’il protégeait. « – Ils viennent pour Gabrielle, le premier n’est pas le bon. Ce sera le suivant, il se nomme Aurélien de la Michardière. »  Elle se retourna de suite vers sa voisine et lui donna l’information reçue avant qu’ils n’arrivent jusqu’à elles. Gabrielle faisait confiance aux dires de Philippine. Comment n’aurait elle pas pu ? Elle se souvenait encore de la terrible tempête et de la réaction incroyablement probante de sa compagne. Plus d’une fois, elle s’était rendu compte de la justesse de ses paroles et bien qu’elle soit toujours dans le sillon de Théodorine, elle s’avérait parfaitement consciente de la pertinence de ses propos. 

Celle-ci à peine partie, elle capta un nouveau message, celui-ci était pour Catherine. Elle devrait choisir l’homme blond prénommé Nathanaël. Celle-ci dansait, elle avait rapidement été sollicitée, car sa beauté ne laissait guère indifférente la gent masculine. Pour l’instant, aucun aspirant décrit par son animal gardien n’était apparu pour elle même. Plusieurs jeunes gens étaient venus la chercher pour aller danser, attirés par sa grâce mystérieuse, mais visiblement aucun n’était le candidat qu’elle devait agréer. 

Alors qu’elle s’était installée sur la bergère et avait refusé un prétendant sous prétexte de se reposer, elle vit arriver un individu de belle allure avec à ses pieds son animal gardien. « — L’ange Jabamiah te fait dire que c’est celui-là que tu dois choisir» À peine le message transmis, le loup disparut. L’homme avança directement vers elle. « — Je suppose que vous êtes Philippine de Madaillan. Je suis Hilaire Gassiot-Caumobere, négociant et propriétaire d’une plantation. Acceptez-vous de danser avec moi? » Elle fut surprise, elle venait de le voir entrer à l’instant dans la salle et il s’était dirigé sans hésitation vers elle et de plus il était informé de son nom. Elle présuma qu’il connaissait quelqu’un ayant les mêmes dons qu’elle. Elle acquiesça à sa demande et le suivi. L’homme était beau, le nez droit, l’œil allongé en amande, traits réguliers, le corps harmonieux, bien musclé, les hanches fines et les cuisses bien galbées. Elle pressentit de suite que cela ne durerait pas. Elle se questionnait. Pourquoi son ange gardien lui avait-il dit de prendre celui-là ? Elle allait obéir, elle avait confiance en lui, mais il devait y avoir une autre raison inconnue d’elle.

***

Hilaire Gassiot-Caumobere

Hilaire Gassiot-Caumobere était le plus jeune fils d’une famille de négociants de Nantes qui détenait cinq enfants, dont quatre garçons. Son frère ainé épaulait son père  au sein de la maison de négoce, car il en était l’héritier. L’un de ses deux autres frères était parti à Saint-Domingue créer un comptoir et son dernier frère était rentré dans la marine avec pour ambition de devenir capitaine d’un navire. Quand vint son tour de déterminer son avenir, il décida de fonder un comptoir dans la nouvelle ville de la Nouvelle-Orléans de la Compagnie des Indes. Il embarqua à vingt ans sur un voilier avec une somme conséquente fournie par son père afin qu’il puisse mettre en place ses objectifs. C’était en fait une avance sur son héritage. Le voyage n’eut aucun désagrément et lorsqu’il atteignit la cité qui se révélait en plein développement, il demanda à rencontrer monsieur de Bienville. Il désirait lui expliquer ses souhaits. Il fut reçu par monsieur Duvergier, le directeur ordonnateur à Biloxi. Celui-ci l’écouta avec attention et agréa ses objectifs. Il lui fournit deux espaces, l’un pour sa maison de négoce près du fleuve et l’autre pour son habitation. Dans les deux cas, il devrait construire les bâtiments et il paierait les terrains sur cinq ans, le temps qu’il commence à rentrer de l’argent. Hilaire entreprit de suite l’édification de ses entrepôts, afin de se faire aider, il engagea Louis Brillenceau qui devint son économe.

Il était à peine installé, que monsieur de Bienville fut rappelé en France pour répondre à des accusations. Il fut remplacé par Pierre Sidrac Dugué, sieur de Boisbriant. Cela ne lui fit aucun effet, tant il était occupé par son comptoir. Trois ans plus tard, monsieur de Perier prit la gouvernance de la colonie. La maison de négoce d’Hillaire gagnant plus d’argent qu’il ne l’avait espéré, il construisit un local adjacent aux entrepôts qu’il utiliserait en tant que bureau, ainsi que son habitation. Entre-temps, il avait engagé monsieur de Villoutreix pour la trésorerie sur les conseils de son notaire, monsieur Bevenot de Haussois. Son économe, de son côté, avait pris comme premier commis, monsieur Saurine. Tout se mettait en place. Sa demeure bâtie, il réalisa qu’il devrait pour l’entretenir obtenir des serviteurs, en fait des esclaves. Il commença par acquérir Adrianus, Anatole et Marceline, inconsciemment il avait choisi des métisses. Il leur distribua de suite leurs taches. Profitant de la contrebande, il acheta ses meubles et un carrosse. Ce fut à ce moment-là qu’une nouvelle opportunité se présenta. Une de ses connaissances, monsieur Montravel, qui détenait des difficultés financières, lui demanda d’investir dans sa plantation. Il accepta, un contrat d’associés fut établi chez le notaire. Un an plus tard, son partenaire mourut lors d’une épidémie, il se retrouva l’unique propriétaire de la plantation et de ses cinquante esclaves. Sa fortune s’accroissait. 

Monsieur de la Michardière, premier négociant de la ville, avec lequel il s’était lié, partageant souvent le cout des voyages des marchandises pour la France, lui annonça qu’une vente d’esclaves dans laquelle il avait mis des fonds, allait se réaliser. Un navire venant de Saint-Domingue se situait sur le quai depuis la veille. Hilaire parut donc à la transaction, il n’avait pas besoin de plus d’esclaves, aussi dans un premier temps, il ne fit guère attention aux individus qui se trouvaient à l’encan. La présentation d’une jeune fille le tétanisa. Elle se révélait d’une beauté qui le touchait, il effectua de suite une proposition à l’enchère à la surprise de son alter ego. D’autres essayèrent de surenchérir, mais c’est lui qui emporta l’esclave. Lorsqu’arriva un lot de deux gamines, instinctivement il les acquit sans trop comprendre pourquoi. C’est comme ça qu’il ramena à l’étonnement de ses serviteurs, Lilith, Cunégonde et Héloïse. Toutes se révélaient de façon évidente quarteronnes, voire octavonnes, tant leur peau s’avérait pâle, Cunégonde avait même les yeux clairs. Marceline les prit en main. Très vite, elle saisit pourquoi son maître avait choisi Lilith. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’elle avait les dons d’une Mambo et qu’elle le manipulerait.

***

Le bal était fini, elles se trouvaient dans le carrosse sur le chemin du retour vers le couvent. Madame Le Chibelier leur avait annoncé qu’elle viendrait dans les jours suivants pour connaitre le nom de leurs prétendants et ainsi elle pourrait les informer. Dans la voiture, celle qui paraissait la plus enthousiaste était Théodorine. Elle se vanta d’avoir été approchée par l’un des hommes les plus riches de la colonie, Jean-François De Chastellard De Montillet. Elle supputait que ses comparses n’avaient pas découvert mieux. Philippine la laissait parler, elle savait déjà que sa vie de couple se révélerait difficile au vu de la confrontation de leurs égos contrairement à ses trois compagnes. De son côté, Fortunée se trouvait sur un nuage, elle n’avait pas quitté de la soirée Pierre-Simon. Quant à Catherine et Gabrielle, grâce à son intervention elles avaient rencontré le bon postulant. Un horizon s’ouvrait à elles, arrivées au couvent, la lune se situait à son zénith et éclairait le lieu. À leur surprise, elles furent accueillies par Amanda, Pétronille et Anastasie. Celles-ci les aidèrent à se dévêtir et à se coucher. Une fois dans leur lit, pour des raisons différentes, elles eurent du mal à s’endormir. Théodorine était excitée par sa soirée, Fortunée rêvait de son capitaine, quant à Gabrielle, Catherine et Philippine, elles se posaient mille et une questions sur leur avenir. 

***

La jeune fille montait les marches d’un escalier qui lui semblait interminable. Elle se révélait consciente qu’elle devait le gravir, la réponse qu’elle désirait se situait au bout. Elle percevait une forte lumière. Arrivée tout en haut, comme elle s’y attendait, elle découvrit, assise sur un trône, l’ange Jabamiah. « — Bonjour Philippine. Je suppose que tu as une question?

— Oui, mon ange. J’ai trouvé étrange le choix de mon futur conjoint. Je ne doute pas que tu aies raison, mais j’ai l’impression que je ne resterai pas avec lui, aussi charmant soit-il.

— Philippine, cet homme est une passerelle pour une vie meilleure. Ne t’inquiète pas, il te sera plus bénéfique que tu ne le penses. Aie confiance! » La jeune fille, bien que septique, remercia son ange. Qu’entendait-il par une passerelle ? 

Elle ouvrit les yeux. Au vu de la luminosité, la journée était bien avancée. 

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Catherine Le Chibelier

Deux jours après le bal de présentations, l’épouse du gouverneur parvint au couvent accompagné d’Armand comme elle l’avait annoncée. Elle n’avait pas souhaité venir dès le lendemain, le dimanche, car elle voulait les laisser réfléchir. Les jeunes filles avaient rencontré beaucoup de prétendants, elles devaient par conséquent se trouver dans l’incertitude. Sœur Marie Tranchepain, à son arrivée, envoya sœur Marie-Madeleine les chercher. Celles-ci aidaient les sœurs auprès des orphelins. Hormis Théodorine qui portait une de ses robes volantes de couleurs chatoyantes et donc ne s’approchait pas des enfants, ses comparses étaient vêtues de leurs tenues  habituelles corsages et jupes sombres. Elles laissèrent sœur Blandine et sœur Domitille et rejoignirent la révérende mère, madame Le Chibelier de Perier et Armand dans le grand salon. Les deux femmes étaient en conversation, aussi hésitèrent-elles à entrer. Sœur Marie Tranchepain les apercevant dans l’entrebâillement de la porte, leur demanda de rentrer et de s’assoir. La visiteuse après les avoir saluées entama la discussion. « — Bonjour mesdemoiselles. Comme je vous l’avais dit, je suis là afin d’obtenir le nom des prétendants qui vous conviennent. Tout d’abord, il faut que vous sachiez que la dot donnée par le roi est uniquement pour vous et non pour vos époux. C’est vous qui déciderez de ce que vous en faites. » Les jeunes filles en furent grandement étonnées, et inconsciemment se regardèrent. L’informatrice le perçut, elle s’en trouva satisfaite. Elle reprit. « — Vendredi, je vous attendrais avec vos conjoints chez maître Bevenot de Haussois pour signer votre contrat dans lequel sera stipulé notamment le montant de votre dot et le fait qu’elle vous appartient. Samedi aura lieu la cérémonie de votre mariage à la cathédrale Saint-Louis. C’est le père de Beaubois qui vous unira devant Dieu à vos époux. Nous nous retrouverons ensuite à l’hôtel gouvernemental pour le repas de noces avant que chacune d’entre vous ne parte pour sa nouvelle maison. Bien entendu, vos malles auront été préalablement amenées dans chacune de vos habitations. » Les jeunes filles restèrent surprises par le discours et par la vitesse à laquelle elles allaient être unies à un inconnu. De son côté, madame Le Chibelier de Perier fut étonnée lorsqu’elle réclama les noms des futurs conjoints, aucune n’hésita. Cela avait l’avantage d’être clair, mais elle n’en demeurait pas moins stupéfaite. Armand devinait qui avait pu les guider.

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Pour se rendre chez le notaire et revoir ceux qui allaient devenir leurs conjoints, les jeunes filles avaient toutes enfilé une robe volante, chacune en détenait une de couleur différente. Monsieur Antoine, le coiffeur, était revenu pour les chignons, mais Philippine avait refusé son aide et ses fioritures. Elle s’était fait une tresse qu’elle avait enroulée et maintenue avec des épingles à cheveux sur sa nuque. Une fois prêtes, le carrosse leur fit traverser la Nouvelle-Orléans, elles découvrirent qu’il y avait d’autres types de maisons qui avaient l’air plus grandes et pour certaines plus hautes. Elles aboutirent rue du Maine entre les rues Royale et Bourbon où demeurait monsieur Bevenot de Haussois. Ce dernier était arrivé dans la colonie une dizaine d’années auparavant et avait obtenu de suite des clients. Entre les mariages, les possessions de plantation et diverses transactions, il n’avait pas manqué de travail. Elles furent accueillies par lui et sa jeune épouse. Elles trouvèrent sur place la femme du gouverneur et leurs prétendants, dont la plupart se connaissaient visiblement. Le notaire reçut un couple à la fois, afin de leur expliquer leur contrat et de le leur faire signer si cela leur convenait, il n’y eut aucun refus. Philippine fut stupéfaite du volume de sa dot et le comportement d’Hilaire Gassiot-Caumobere qui ne se révéla point surpris par le fait qu’il ne pourrait mettre la main dessus, cela l’étonna. Comme elle était la dernière à passer avec celui qui juridiquement était devenu son conjoint devant le notaire, dont elle eut un bon ressenti, elle rejoignit ses compagnes. Elles repartaient aussitôt pour le couvent. Dans le carrosse, Théodorine ne put s’empêcher de dire qu’elle était plus que satisfaite de sa dot et en donna le montant. Il s’avérait être de la moitié de celui de Philippine. Celle-ci comprit que ses amies avaient toutes obtenu la même dot. Elle supposa que son oncle étant le créateur du projet en avait demandé le double pour elle. Il avait dû effectuer la requête pour flatter son égo puisqu’il ne s’était jamais intéressé à elle ou alors c’était une remontée de culpabilité, mais elle en doutait. 

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Cathédrale Nouvelle-Orleans

La cathédrale était emplie de monde. La plupart siégeaient là par curiosité. Le père de Beaubois patientait dans la sacristie en attendant qu’on lui annonce la venue des futures mariées. Celles-ci arrivèrent une heure avant midi, habillées de leur robe à la française. Lorsqu’elles entrèrent dans le lieu sacré, elles restèrent stupéfaites de la foule assise sur les bancs et debout dans les allées latérales. Elles ne l’avaient point anticipé et étaient très impressionnées, d’autant que la plupart de leurs conjoints ne détenaient pas de famille dans la ville et dans ses parages. Leurs prétendants patientaient devant l’autel. Aux premiers rangs se trouvaient le gouverneur de Perier et son épouse, Armand de Pignerolle, la révérende mère et deux de ses nonnes et l’élite de La Nouvelle-Orléans militaire et civile. Les jeunes filles timidement s’avancèrent dans l’allée centrale, Théodorine toujours en premier. Alors que Philippine entra, elle croisa le regard d’une très jolie métisse. De suite, elle sut qu’elle était en lien avec Hilaire et pressentit que c’était elle qui l’informait. Elle avait accroché à sa jupe une petite fille qui tenait à peine debout et elle devina qu’elle attendait un autre enfant. Elle était à peu près sûre que c’étaient les enfants de son futur mari. Quoiqu’elle n’ait rien à lui envier, Philippine se révélait aussi belle qu’elle, cela engendra une question. « — Pourquoi l’ange Jabamiah  lui faisait-il épouser» Bien que septique, mais s’avérant assuré de la protection de ce dernier, elle avança donc vers Hilaire tout comme ses compagnes l’accomplirent vers leurs prétendants. Le prêtre effectua la cérémonie religieuse, puis se tourna vers chacun des couples pour l’échange des consentements et des alliances. Une voix venue d’une entité, qu’elle devinait dans l’ombre d’une colonne, lui rappela : « — L’union sacrée et solennelle entre deux êtres humains, qui se promettent mutuellement et devant Dieu de s’aimer, de se respecter, et ce malgré les difficultés de la vie courante, se trouve unie. Nul ne peut les séparer. » Elle le savait ! Personne n’avait besoin de le lui remémorer, répondit-elle dans sa tête. L’esprit vibra face à l’agressivité de la jeune fille et disparut. Le prêtre finit par la bénédiction nuptiale qui clôturait la cérémonie. 

Sur le parvis, ils se retrouvèrent tous. Chacun félicita les couples pour leur mariage. Philippine chercha instinctivement la métisse alors qu’Hilaire à ses côtés parlait avec le gouverneur. Il ne semblait pas se soucier de sa supposée présence. Elle entendit à ce moment-là une voix au-dessus d’elle qui lui fit lever les yeux. « — Elle est partie, tu ne le reverras pas avant plusieurs années. » Elle aperçut un oiseau s’envoler vers les arbres. Décidément, son animal gardien aimait les transformations. 

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Le grand salon avait été transformé en salle à manger, une vingtaine de personnes se situait autour de la table. La plupart des invités conversaient sauf les jeunes filles. Elles s’avéraient conscientes qu’elles commençaient une nouvelle vie. Celle-ci leur était obscure. Elles ne se révélaient pas très à l’aise avec leur avenir.

Les esclaves servaient les hôtes dans leurs assiettes en porcelaine et proposaient du vin. La seule qui en accepta fut Théodorine, Philippine était fort étonnée de sa confiance en elle. Elle comprenait le relatif optimisme de Fortunée devant l’amour évident que Pierre-Simon ressentait pour elle, mais tout comme Gabrielle et Catherine elle s’inquiétait de son devenir. Toutes étaient vierges et la première nuit avec leur conjoint les oppressait fortement à cause de l’inconnue de la situation. Elles n’étaient pas les premières, mais cette aventure qui les avait menées jusque-là, les laissaient songeuses, pleines d’interrogations.

La première à partir, le repas fini, fut Théodorine, car la plantation de son époux s’avérait assez loin et ce dernier désirait rentrer avant la tombée du jour. Une heure plus tard, toutes suivirent leur mari vers leur nouvelle vie.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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