La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 45 et 46

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 45

L’arrivée de Monsieur de Saint Ambroise, mai 1794

Jacques-Henri Bachenot

Monsieur de Saint Ambroise descendit du trois-mâts « la rose d’Ispahan ». Il épousseta d’une pichenette une poussière sur son revers de veste. L’individu d’une trentaine d’années était élégant, tels les Anglais, il affichait les culottes rentrées dans des bottes cavalières et la veste redingote à doubles collets, mais en lui tout respirait le Français. Il était bel homme, et faisait se retourner les femmes. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait dû quitter la France en catimini. La prospérité de la capitale du Sud, miroir aux alouettes pour des gens sansattache, et qui fascinait la gent masculine croyant la fortune à portée de la main, dans le sourire d’une quarteronne ou le bagou d’un contrebandier, était pour monsieur de Saint-Ambroise le pays de tous les possibles, car s’il était solitaire et sans lien, il n’était pas sans richesse. Il n’était pas parti les mains vides. Titres de propriété, louis d’or et plusieurs pierres précieuses plus faciles à transporter que l’or, certaines encore serties dans leurs montures, remplissaient les sacoches qui lui avaient servi de seuls bagages. Son navire ayant dû quitter avec un peu de précipitation les côtes françaises, ses cales pour ainsi dire vides, son capitaine avait décidé de faire escale à Liverpool pour les renflouer. Monsieur de Saint-Ambroise en avait profité, pour se procurer une garde-robe qu’il n’avait pu emporter dans son empressement, et pour convertir une partie de ses fonds en lettres de change. Si le résultat de la transformation de ses différents biens était quelque peu éloigné de leur valeur réelle, il avait fait une très bonne affaire et était parti pour l’exil en homme fortuné.

L’individu avait mis le pied sur la grande levée, il sentait encore dans ses jambes le tangage des deux mois de voyage. La digue, qui s’étendait maintenant sur plus d’une lieue, protégeait la cité des débordements du fleuve. Elle avait été tassée puis consolidée par des dizaines d’esclaves avec l’apport d’une couche épaisse de coquilla­ges, que le lac Pontchartrain fournissait en abondance. Ce qui retenait surtout l’attention de Monsieur de Saint-Ambroise, c’était la place d’armes avec son église en son centre, grouillante d’une foule multicolore, riante, bien que besogneuse. Un passager ayant réalisé la traversée avec lui depuis l’Angleterre, Jonathan Marie de Crécy, un fils de planteur en recherche d’épouse fortunée, affirmait que toute la richesse de la colonie aboutissait là avant de voyager vers l’Europe, et qu’elle fructifiait dans les hôtels aux balcons de fer forgé et aux jardins luxuriants. Il ne savait pas encore à quoi il allait s’employer pour faire croître son pécule, mais il sentait bien qu’il fût parvenu au bon endroit et au bon moment, car tout semblait possible. Pour commencer, il allait s’installer à l’auberge de “ la clef d’or “, son compagnon de périple, la lui avait indiquée comme la meilleure de la cité. Il parcourut le port, et comme tout étranger arrivant. Il fut happé par le spectacle de tous les produits moissonnés au long du cours sinueux du Mississippi qui s’amoncelaient en montagne en attendant d’être chargés par une multitude servile sur une flotte variée et nombreuse amarrée face à la ville. Monsieur de Saint-Ambroise percevait qu’il se situait dans un Nouveau Monde, dans un lieu où il pouvait bâtir sa fortune, il était ivre de rêves. Il allait balayer son passé et respirer enfin à pleins poumons. Il examina sur le débarcadère, encombré de charrettes guidées par des esclaves de confiance, l’entassement pêle-mêle des balles de coton, des pains d’indigo, de la mélasse et du sucre, des farines de blé et de froment, des barils de bœuf séché, des tonneaux de porc salé et des saumons de plomb du Missouri, des boucans de tabac, des ballots de peaux de castors, d’ours, de chevreuil. Son esprit fourmillait de centaines d’idées devant toutes ses cargaisons, le négoce semblait être le domaine de prédilection pour s’enrichir, il ne l’avait jamais vraiment pratiqué, mais il se sentait les qualités adéquates. Passé les quais, il longea les biens nommées “Pirates Allées “, dont les commerces ouverts sur la place d’armes et les rues avoisinantes proposaient aux promeneurs maintes marchandises officiellement ou officieusement mises en vente. 

Une fois s’être assuré d’être confortablement installé dans l’hôtellerie recommandée, il décida de partir à la découverte de la ville. Il alla parcourir les rues de Bour­bon, de Toulouse et Saint-Pierre, il s’y persuada aisément de la puissance et de la richesse du Sud et de son avenir fructueux. Il y avait une multitude de boutiques, d’auberges et de cabarets ouverts, au long des rues se coupant à angle droit, tracées sur l’antique plan de Leblond de la Tour, ingénieur du roi.

Au cours de sa promenade, il se rendit à l’hôtel du gouverneur pour aller se déclarer comme émigrant. Don de las Casas l’accueillit. Celui-ci recevait tout arrivant qui paraissait suspect et ce monsieur de Saint-Ambroise débarqué seul et semblant prospère avait attiré l’attention de la douane et de quelques espions en planque sur les quais. Le dossier, ouvert devant lui, intriguait le secrétaire du gouverneur d’autant qu’il ne contenait qu’une unique feuille avec très peu d’informations. À son entrée, aimablement il lui proposa un fauteuil restant lui-même à son bureau. Il engagea, ce qu’il présenta comme une pratique ordinaire, son interrogatoire, le questionné avait très bien compris de quoi il retournait. « — Monsieur de Saint Ambroise, pouvez-vous détailler votre identité ?

— Je suis Gaston Guillaume de Saint-Ambroise, fils de Jean Grégoire de Saint-Ambroise et d’Estebenne Bernardine de Montlozon, je suis le cadet. Ma famille provient de Saint-Laurent-Du-Médoc, dans le sud-ouest de la France, nous y détenions des terres.

Jacques Henri Bachenot

— Nous accueillons quelques familles du Sud-ouest installées parmi nous, peut-être en connaissez-vous.

— Cela est possible, bien que je n’aie pas entendu dire dans mon entourage que nous ayons eu des relations émigrées vers l’Amérique, mais par les temps qui courent qui sait ? De plus les derniers temps, mon père était gravement malade et notre demeure fort isolée de tout, les nouvelles arrivaient rarement jusqu’à nous. Du reste, j’ai passé une grande partie de ma vie dans la région de Paris dans la famille de ma mère.

— Oui, évidemment, on a toujours tendance à penser que parce que quelqu’un vient d’une région qu’il y connaît tout le monde, c’est oublié l’étendue des pays. Détenez-vous encore de la famille ?

— Non, les événements m’ont privé de tous ses membres. J’ai moi-même échappé au pire. C’est pour moi un nouveau départ.

— Oui, bien sûr, les temps s’avèrent difficiles. Avez-vous décidé où vous allez vous installer ?

— À vrai dire, oui. Mais pour cela, j’ai besoin d’aide ou plus exactement de conseils. Connaissez-vous un homme d’affaires, un banquier, qui pourrait me guider dans mes placements et me proposer une maison à acquérir, car je souhaiterai m’établir dans la ville ?

— Je puis vous écrire une lettre d’introduction pour monsieur Bevenot de Haussois ou monsieur Poydras de Lalande, le premier est notaire et le deuxième est banquier.

— Je vous en remercie, je vous serais très obligé. »

Don de las Casas continua cet échange qui se voulait cordial, mais plus il se poursuivait plus il devenait méfiant. Quelque chose se révélait bancal dans l’histoire et dans le ton trop aimable de l’homme qui se racontait trop facilement, mais il n’arrivait pas à déceler ce qui le gênait. N’ayant rien à reprocher à monsieur de Saint Ambroise et gardant sa défiance par-devers lui, il clôtura l’entretien.  

*

Deux jours plus tard, monsieur de Saint-Ambroise se rendit chez monsieur Poydras de Lalande, il s’était prononcé de rencontrer le banquier. Il avait pris sa décision suite aux conseils de Louis Adam de Crécy dont il avait fait la connaissance par l’intermédiaire de son cadet au milieu des habitués du café Maspero. Si les frères de Crécy se ressemblaient physiquement, le plus jeune respirait l’honnêteté et la simplicité du terrien, son aîné lui était son opposé. Inverti de toute évidence, imbu de lui-même et transpirant la duplicité, de Saint-Ambroise saisit vite ce qu’il pouvait retirer de cette amitié en train de germer. Dès son introduction, il avait compris qu’il avait séduit le créole, et de cela il savait s’en servir. Le louisianais lui avait expliqué que c’était le lieu où tout se discutait, se négociait, se bâtissait. Il y avait repéré bourgeois, aristocrates, négociants, planteurs, français ou Espagnols pour la plupart et quelques personnages louches à la nationalité incertaine. Présenté par les deux frères, il avait engagé la conversation avec les uns puis avec les autres, et le banquier par tous était reconnu comme un aventurier, poète à ses heures, philanthrope, et un banquier de bonne réputation. Il avait appris qu’il avait commercé dans le territoire des Arkansas, à Bâton-Rouge, à Natchitoches, à Nacogdoches, à Natchez, à Opelousas, dans la vallée de la rivière Ouachita et jusqu’à Saint-Louis au bord du Mississippi. Il avait fait fortune et acquis des biens, notamment des plantations dans la paroisse de Pointe-Coupée, et des propriétés à la Nouvelle-Orléans. Il avait trouvé ceci de bons augures pour son propre avenir. 

*

Sur son bristol, monsieur de Saint-Ambroise avait quémandé une audience afin de ranger en lieu sûr ses biens et être conseillé dans des placements. Monsieur Poydras de Lalande attendait donc le solliciteur dans son hôtel rue du Maine. Il avait obtenu du secrétaire du gouverneur une lettre d’introduction dans laquelle transpirait une mise en garde. Quoiqu’il ait deux secrétaires en qui il ait toute confiance, il recevait toujours les clients à leur premier rendez-vous. À l’heure dite, monsieur de Saint-Ambroise se présenta. Le banquier l’invita à s’asseoir et commanda à son majordome de quoi se désaltérer. Tout en se souriant, ils se mesuraient. Monsieur Poydras de Lalande, la cinquantaine, d’une élégance sobre jugeait l’individu devant lui comme devant plaire aux femmes et au premier abord sympathique, mais en homme d’expérience, il ne relâchât pas sa vigilance. Il se méfiait des hommes au même titre que les femmes détenant trop de séduction évidente. Il entama l’entretien et après quelques banalités utilisées comme entrée en matière, il s’engagea dans le vif du sujet. « — Monsieur de Saint-Ambroise, quel service ma maison peut-elle vous rendre ? »

Le solliciteur avait de son côté compris qu’il ne devait pas découvrir toutes ses cartes tant que son interlocuteur ne lui faisait pas totalement confiance. « — Et bien, Monsieur, en fait plusieurs, tout d’abord de mon exil forcé, j’ai pu sauver quelques biens et notamment des bijoux de famille. Je ne veux pas pour l’instant m’en séparer et si tel venait à en être le cas, j’aimerais les faire dessertir avant de m’en dessaisir, car je ne pourrai les revoir porté par une autre… Ce sont ceux de ma mère et de mes sœurs, vous comprenez… elles sont toutes quatre mortes sur la guillotine… Pourriez-vous les mettre dans votre coffre ? » De la sacoche qu’il avait amenée, il retira plusieurs bijoux rivières, pendants, bracelets ou bagues, il y en avait sur la table pour une fortune. Le banquier n’en montra rien, mais fut extrêmement surpris. « — Je vais tout d’abord vous en faire faire un inventaire par mon secrétaire, si vous n’y voyez pas de problème.

— Faites donc ! »

Le subalterne vint et prit en note la liste époustouflante des valeurs. Il y détenait neuf rivières de pierres précieuses rubis émeraude ou diamants avec pendants et un à plusieurs bracelets assortis. À cette liste, il fallait rajouter deux colliers de belles perles, plusieurs bijoux de pierres semi-précieuses, quelques broches et une myriade de bagues parmi lesquelles trois solitaires dont un orné de rubis ». L’inventaire établi, le banquier se tourna vers un coffre-fort en lames d’acier réunies avec d’imposants rivets, meuble impressionnant que monsieur de Saint-Ambroise avait remarqué en entrant dans la pièce. Il n’aurait pu procéder différemment, il se trouvait aussi haut et large qu’une petite armoire à deux battants. Le financier l’ouvrit à l’aide de deux grosses clefs et fit pivoter ses lourdes portes dégageant au regard une série de tiroirs. Dans l’un d’eux, il posa la sacoche servant d’écrin à cette fortune. Ayant refermé consciencieusement le meuble, il rassura le dépositaire, outre qu’il conservait les clefs, la banque était gardée jour et nuit. « — Puis-je autre chose pour vous ?

— En fait, oui. Sauriez-vous s’il y a une maison où un appartement dans la ville que je pourrai acquérir, car l’auberge, où je loge, est des plus convenables, mais on ne s’y sent pas chez soi.

— Je comprends bien, je vais voir ce que je peux faire et vous tiens informé.

— Je vais donc me retirer et attendre de vos nouvelles. »

Les deux hommes se saluèrent.

Monsieur de Saint-Ambroise sur le chemin du retour qu’il effectuait dans une chaise à porteurs, se félicitait de la tournure des événements. Il avait été plus simple qu’il ne le pensait de cacher son identité, car pendant le voyage, il avait substitué son nom comme on change de chemise. Jacques-Henri Bachenot avait trouvé plus sûr de prendre celui d’une de ses dernières victimes, qu’il savait sans famille, pour commencer une nouvelle vie. Il avait tellement vu de profiteurs dans cette révolution qui spoliaient les nantis, les aristocrates, pour ni plus ni moins les remplacer qu’il s’était convaincu d’en faire de même. Son éducation complétée au journal de Panckoucke et dont la fille du rédacteur, Thérèse-Charlotte, avait policé les façons, lui avait permis de copier Jean Lambert Tallien et surtout Robespierre pour leurs allures leurs manières d’être qui se rapprochaient de celle des nobles qu’ils pourchassaient. Devenu de Saint-Ambroise, il supposait avoir floué son interlocuteur. Celui-ci n’était pas dupe, ce qu’il venait de mettre au coffre ressemblait, à s’y méprendre, à du recèle, aussi il comptait bien avoir l’œil sur lui. Son nouveau client à peine parti, il se rendit au palais du gouverneur, il tenait à avoir une conversation discrète avec Don de las Casas en qui il avait confiance.

*

Inconscient de tout ça, il se fit descendre dans la rue de Toulouse pour effectuer quelques pas. À pied, il se rendrait chez Maspero, il y retrouverait sûrement de Crécy. Plongé dans ses pensées, il s’apprêtait à traverser la rue de Chartres quand le cri d’une mulâtresse lui fit lever la tête lui permettant ainsi d’éviter de justesse un landau. Ce qui arrêta un battement de son cœur, ce ne fut pas le risque de l’accident, ce fut la femme qui dans la voiture se retourna pour vérifier s’il n’avait rien. Elle ne ressemblait pas à son fantôme, mais c’était tout comme, un instant il avait cru la voir. Qui était-elle, ici, si loin de son passé ?

Chapitre 46

L’incendie des squatters

Rose-Marie Bordenave

Maintenant par la main son petit garçon, aidée par Georges Tremblay, Rose-Marie descendit du canoë. Face à elle, Antonin se tenait fièrement devant ce qui allait devenir désormais leur maison. Une pente douce y menait, prolongée par les terres agricoles dégagées. L’habitation, qui à ses yeux ressemblait à une cabane améliorée de quatre pièces, s’élevait sur des pilotis au sommet d’une butte dominant le bras de la rivière. Elle était entourée d’une profonde véranda couverte d’un toit incliné. La jeune femme retenait ses larmes, elle ne voulait pas blesser son Antonin qui avait réalisé tout ce qu’il pouvait pour leur donner un foyer. Dès l’enfance, elle avait servi dans une des plus grandes familles bordelaises. Elle était passée d’hôtels particuliers en châteaux et voilà qu’elle se retrouvait au fin fond d’une forêt vierge encerclée de sauvages, avec ses premiers voisins à deux bonnes heures de navigation si ce n’était plus. Pour atteindre sa maison, il devait faire attention aux serpents, araignées et autres insectes venimeux, sans oublier le risque de rencontrer un alligator, un ours ou une panthère. Elle serrait ses poings. Elle grimaça un sourire à son époux et suivit le court chemin qui la séparait de la rivière à l’escalier qui montait à la demeure. Elle avait été bâtie avec les cyprès alentour et avec l’aide des Acadiens et cela avait commencé deux mois auparavant. 

*

À peine arrivé à la palmeraie, Antonin détenant le titre de sa concession, Georges Tremblay l’avait conduit sur les lieux. Ils emmenèrent Mathieu Lamotte, un des surveillants, et un esclave bien bâti, Josué en qui l’ancien contremaître avait toute confiance.

Le haut du bayou Lafourche avait été colonisé dès le début du siècle précédent. Français et Espagnols y avaient construit des plantations dont les demeures à deux étages commençaient à imposer leurs profondes galeries, leurs toits pentus mansardés devant des champs s’enfonçant à l’horizon à perte de vue. Après avoir passé le bourg d’Ascension, ils longèrent plusieurs habitations de diverses tailles pour la plupart acadiennes où le coton poussait à la sueur du labeur des nègres courbés sur certaines d’entre elles. Pour la famille Bourdel, il fallait aller plus loin pénétrer dans les forêts de cyprès et de chênes, où des marais étaient dessinés sur la carte fournie par monsieur D’Estournelles.

Ils s’étaient arrêtés tout d’abord à la plantation Breaux, le maître de maison, Honoré Breaux, les accueillit avec cordialité et enthousiasme. Il insista pour qu’ils logeassent ce soir-là dans sa demeure, peu de personnes passaient par chez eux aussi ils souhaitaient entendre des nouvelles. Ils se sentir obligé d’accepter devant la pressante invitation. Antonin profita donc de la chaleur du foyer acadien, il fut diverti par la nombreuse famille au sein de laquelle Marguerite essayait d’imposer le calme et de mettre bon ordre. Du plus grand au plus petit, ils l’assaillirent de questions, ils voulurent tout savoir sur lui, cela amusa le Français, que cette humeur positive réchauffait. Il raconta sa vie au bord de la Garonne, la ville de Bordeaux, il garda sous silence les drames qui l’avait mené jusque-là. Contrastant avec l’agitation bruyante des enfants, un garçon silencieux intrigua Antonin, un parent apparemment, dont le côté taciturne ne paraissait gêner personne. Vêtu comme un homme des bois, au physique sombre, les traits racés, il s’avéra être l’un des neveux de la famille dont la mère indienne donnait à son sang la fierté de son peuple. Repartant dans les profondeurs des marais pour chasser et pêcher dès le lendemain, son oncle proposa qu’il leur servît d’éclaireur, car il n’avait pas son pareil pour se retrouver dans les bayous. L’accord fut scellé avec le minimum de mot pour le métis. La soirée s’écoula en anecdotes des uns et des autres.

Antonin Bourdel

Le ciel devenait rose sous l’effet des premiers rayons lorsque le groupe d’individus poussa sur le bayou le canoë et à coups de rames vigoureux, le fit filer vers l’obscur mur de la forêt. Les champs ordonnancés, puis la steppe uniforme cédèrent la place au labyrinthe des bayous et à sa végétation dense et luxuriante. Ils glissèrent sur l’onde opaque au milieu des genoux des cyprès. Le feuillage des arbres immenses s’étendit et se referma comme une nef au-dessus de leurs têtes laissant passer dans des trouées des faisceaux de lumière. De leurs branches gigantesques pendaient de longs festons de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant parfois leur passage. Des rives des buissons de fleurs tendaient leurs racines les rendant incertaines. Pour Antonin, ce monde mystérieux, le faisait frissonner au son des rugissements des alligators, des clameurs des grenouilles monstres, les ouaouarons. Opa les dirigeait, leur évitant de se perdre dans des bras morts couverts de tapis de minuscules lentilles vertes et où les rideaux de végétation pouvaient se refermer derrière eux comme un mur. Les hommes souquaient, le canot glissait entre les arbres géants. Quel étrange pays, pensait Antonin ! Ils n’avaient plus vu d’habitation ni de trace humaine depuis plus d’une demi-journée, mais où se situait donc la propriété qui lui était destinée ? Il commençait à s’interroger quand apparurent les premières coulées de limon. Tout d’abord, des clairières puis de vastes étendues de terre, il laissa échapper un soupir de soulagement. « — D’après la carte, c’est là ! » Antonin se demanda, comment Opa et Georges Tremblay pouvaient être sûr de cela. Enfin, il se trouvait chez lui, ils installèrent un campement puis entreprirent d’arpenter le terrain dévolu au bien des Bourdel. Ce monde sauvage lui appartenait, il allait le dompter. Il débroussaillerait, il labourerait et il planterait du riz au bord de l’eau, des céréales aux confins. Le coton ici n’était guère envisageable, il verrait plus tard pour le gros de la culture, il y avait des prairies au loin, peut-être de l’élevage.

Plus loin, on apercevait un chemin forestier, un commencement de route, d’où viendraient deux bœufs, de la volaille, du matériel, et des nouveaux amis ; les Breaux avaient annoncé que se joindraient à eux des cousins et des voisins pour construire la maison et défricher les premiers arpents. Et cela se réalisa comme cela avait été promis.

*

La chaleur devenait lourde, moite, au fur et à mesure de l’avancement du mois de Marie. Rose-Marie essuya son cou perlant de sueur avec son mouchoir. Elle avait quelque peu somnolé au plus fort de la canicule, du milieu de l’après-midi. Cela se révélait insupportable, elle n’était pas habituée, elle étouffait, elle s’était installée, avec son ouvrage, sur le fauteuil à bascule dans la véranda à la recherche du moindre mouvement d’air. Elle attendait le retour d’Antonin qui l’avait laissée seule avec l’esclave prêté par la maîtresse de la Palmeraie. Au petit matin, il était parti avec Opa, de passage et qui avait proposé son aide afin de chasser l’ours qui ponctionnait trop souvent du bétail dans le maigre cheptel des Bourdel. Josué avait regagné les champs, il avait emmené le petit Augustin qui l’avait adopté tout de suite. Rose-Marie, tout au début de leur emménagement, en avait eu un peu peur et n’appréciait pas de rester seule avec lui. Le temps s’écoulant elle s’était fait à l’homme qui l’appelait mait’esse à tout bout de champ. L’esclave était passé des plantations de la Palmeraie à ceux du lopin de terre des Bourdel, la maîtresse en avait décidé ainsi, ce n’était pas bien grave là ou ailleurs, il n’avait pas le choix. Il avait craint de tomber sous la coupe de mauvais propriétaires, bien que sa maîtresse l’ait rassuré à ce sujet, mais ce fut bien tout. Sa vie avait pourtant changé de façon surprenante. Il n’était plus gardé par un surveillant, il n’était pas entravé dans la journée, ni enferré ou enfermé la nuit, il dormait dans la cuisine sur une paillasse, et mangeait à la table des Bourdel. Il avait bien essayé de refuser devant l’incongruité de la situation, mais, là aussi, il n’avait pas eu le choix. Malgré les multiples possibilités, il n’avait pas envisagé de s’enfuir. Il n’avait jamais connu la liberté. Il était venu au monde environ vingt-trois automnes plutôt, sur les bords du Mississippi plus au nord, avant d’être acquis, petit, par le baron de Thouais le précédent maître de la Palmeraie. Il avait à peine su qui était sa mère. Elle l’avait abandonné contre son gré pour donner le sein au fils du maître et pour qu’elle ne fasse pas tourner son lait ou qu’elle ne lésa point le nourrisson blanc, ses maîtres l’avaient séparé de son nouveau-né. Il avait survécu grâce à une bouillie procurée par une vieille esclave, elle lui avait montré les premiers rudiments de la vie puis elle était morte. Le surveillant l’avait alors mis à la garde du poulailler. Sa mère, ne l’oubliant pas, laissait traîner son regard plein de nostalgie vers lui, cela agaça la maîtresse qui la voulait uniquement concentrée vers son enfant. Elle vendit le garçon qui se retrouva à la Palmeraie. Il était fataliste, et ne voyait pas plus loin que l’heure qui suivait. Il vivait dans le troupeau humain des esclaves, ne s’intéressait à personne et personne ne s’attachait à lui. Il ne lui serait pas venu à l’idée que cela puisse être autrement s’il ne s’était pas trouvé incorporé au foyer d’Antonin et de Rose-Marie. L’affection évidente d’Augustin, qui marchait sur ses talons partout où il allait, toujours une question à la bouche, l’avait lié de façon plus certaine qu’une chaîne. Ses nouveaux maîtres étaient pour lui sa famille bien que ce fût pour lui une notion étrangère.

Josué

Josué nettoyait les rangs de patates douces des insectes en tous genres, grouillants, rampants, ils mangeaient dès qu’ils le pouvaient les cultures, c’étaient les pires ennemis des planteurs. Ce qui fit lever la tête du nègre de son travail, ce fut l’odeur. Elle lui piqua les narines, il chercha d’où cela venait, puis regardant vers l’Ouest, il vit de la fumée qui s’élevait. Il lâcha sa binette, interpella l’enfant qui l’aidait et se précipita vers la maison. « — mait’esse, mait’esse, ‘egarder là-bas ! » Rose-Marie se leva et depuis la galerie scruta dans la direction indiquée. La colonne devenait un mur, c’était loin, du moins cela le paraissait, mais c’était vers là qu’étaient partis Antonin et Opa.

*

Ils se trouvaient à la lisière d’une grande forêt de pins s’étendant, vers le lac Verret et d’une plaine herbeuse. D’un geste, Opa indiqua l’immense prairie qui se déroulait devant eux bien au-delà des terres d’Antonin. Entrecoupé de bayous et parsemé çà et là de champs de palmiers nains, de massifs d’arbres, îlots noirs sur l’océan de végétation que formaient les hauts pâturages à hauteur d’hommes, le paysage semblait sans fin. Le métis y montra pourtant le chemin à suivre. Il désignait à leur droite un plant d’arbustes qui s’étalait jusqu’à un ruisseau aux rives ombragées par de sombres et gigantesques cyprès. Ils filèrent sur le courant. Au-delà du cours d’eau, ils marchèrent encore dans la prairie vers un bois de chêne vert. Opa bifurqua soudain au Sud, vers un épais fourré de magnolias, de papayers et de lianes. Il descendit de son cheval qu’il attacha à un tronc, son compagnon fit de même. Antonin n’osait lui demander s’il avait trouvé la piste de l’ours, ce n’était pas la première fois qu’ils chassaient ou pêchaient ensemble, il avait appris à respecter ses silences et à lui faire confiance. Soudain, Opa s’arrêta, quelque chose avait changé. Il leva les yeux vers le ciel y cherchant, semble-t-il, un présage. Suivant son regard puis observant autour d’eux, il se révéla à Antonin que le paysage effectivement se transformait. Des nuages, ou plutôt des vapeurs d’un gris bleuâtre, poussés par le vent, rétrécirent tout à coup le champ de vision. « — Là-bas ! » s’écria Opa, en indiquant la ligne de l’horizon masquée par un rideau de vapeur. Le ciel se couvrait, était-ce l’orage ? Il se colorait, vers le Sud-ouest, de reflets rougeâtres, et l’émanation prenait l’apparence de la fumée. L’espèce de brouillard s’épaississait, enveloppant d’un voile pâle le disque solaire, quelques instants auparavant si brillants. Des masses de vapeurs envahirent la lisière du bois ; l’air devint progressivement lourd et leur respiration de plus en plus pénible. La portion de la prairie qui restait visible ressemblait à une vallée brumeuse, resserrée entre deux montagnes qui se rapprochaient sans cesse, en fait la forêt de cyprès. À la vue de cet étrange phénomène, leurs yeux se rencontrèrent ; que devaient-ils faire ? Leurs chevaux donnaient tous les signes d’une vive inquiétude. Ils dressaient les oreilles, piaffaient, se tournaient, tendaient le cou, les naseaux frémissants, puis hennissants avec force, tiraient sur leurs rênes du côté opposé à la vapeur, et cherchaient à se dégager des arbres auxquels ils étaient attachés. « — Nous ne pouvons rester ici, alerta Antonin, nos chevaux à coup sûr vont prendre le mors aux dents. Mais où se diriger ?

— Où il plaira à nos montures de nous conduire, c’est le plus sûr ! »

Ils les détachèrent et s’élancèrent sur leur dos. À peine furent-ils en selle, que les équidés fuyant le feu se rendirent vers le bayou, ils les emportèrent, toujours au galop, le long du ruisseau, qui s’élargissait à mesure qu’ils avançaient. De grandes touffes de joncs et de roseaux émergeaient çà et là, transformant le pays en marais. Dans le morne silence qui régnait dans ces solitudes, interrompu seulement de temps à autre par le cri aigre et strident d’une oie sauvage ; ils guettèrent, se mirent à l’affût. Vers où devaient-ils aller ? « — Que signifie tout ceci ? » s’exclama Antonin. La chaleur de l’atmosphère était telle, que le poil des chevaux, quelques instants plus tôt ruisselants de sueur, apparaissait maintenant sec et collé sur leur corps ; ils cherchaient, la langue pendante, à inhaler un air plus frais. Tout à coup, la vérité les frappa comme un trait de lumière, et les deux comparses s’écrièrent à même temps. « — La prairie est en feu ! » Ils entendirent venant de loin des déflagrations semblables à un bruit de mousqueterie ; le son se répétait à de courts intervalles, et chaque fois les chevaux effrayés tressaillaient sous eux. Cependant, le cours d’eau s’était considérablement élargi, et ses bords s’étaient transformés en marécage qu’il était impossible d’avancer. Ils tombèrent d’accord et décidèrent de faire demi-tour, afin de voir s’ils pouvaient découvrir un autre chemin ; mais quand ils se trouvèrent à l’endroit où ils avaient déjà franchi le ruisseau, les montures refusèrent de le traverser de nouveau. Ils descendirent des chevaux et tirèrent sur leurs longes, ils eurent quelque peine à les y contraindre. Pendant ce temps, l’horizon devenait de plus en plus rouge, l’atmosphère plus brûlante et plus sèche ; la fumée s’était étendue sur la prairie, sur la forêt et sur les champs de palmiers. Ils se dirigèrent de leur mieux vers le lieu où ils avaient fait halte. Les roseaux qui, auparavant, étaient aussi frais et verts que s’ils venaient de sortir de terre avaient leurs feuilles pendantes, ou crispées et roulées sous l’effet de la chaleur. La plaine tout entière n’était plus qu’une masse de vapeur. Du côté du sud-ouest, tout l’horizon n’était qu’un épais rideau, qui se rapprochait inexorablement d’eux. L’émanation se transformait de façon insupportable, les chevaux pantelants tournèrent bride et se précipitèrent de nouveau à toute vitesse vers le ruisseau. Ne pouvant arrêter les animaux affolés, résignés, ils les laissèrent faire et eurent toutes les peines de les empêcher de se jeter dans l’eau. Les dominant de leur mieux, ils mirent pied à terre sur ses rives. Les lueurs rougeâtres qui sillonnaient l’horizon devinrent de plus en plus vives, et sinistres, les reflets brillèrent parmi la sombre verdure des cyprès : les craquements et les sifflements se multipliaient tels ceux de centaines de serpents. Un bruit soudain se fit entendre derrière eux ; une troupe de daims, détalant, se frayaient un passage à travers un petit fourré d’ajoncs, d’où ils plongèrent dans le ruisseau. Les bêtes s’arrêtèrent à moins de cinquante pas d’eux, n’ayant guère que leur tête hors de l’eau, désemparées, ne sachant où aller. Antonin et Opa tournèrent les yeux, des colonnes de flammes dévoraient tout devant elles, précédées de bouffées d’un vent de feu qui pénétrait jusqu’à la moelle des os. Elles avançaient, ondulantes, à travers de sombres masses de fumée. Le ronflement de l’incendie se faisait maintenant entendre d’une manière distincte, accompagnée de la détonation que produisait la chute de grands arbres. Une vive et immense clarté s’éleva au-dessus des tourbillons d’émanations, le rideau fut déchiré, à proximité le champ de palmiers brûlait. La chaleur devint tellement intense qu’ils s’attendaient à voir leurs vêtements prendre feu. Les chevaux n’y pouvant plus plongèrent dans le ruisseau les emportant dans leur élan. De l’eau jusqu’à mi-cuisse, ils maintenaient tant bien que mal les bêtes paniquées. Un nouveau craquement parmi les joncs attira leur attention. Une ourse, suivie de ses petits, se précipitait de leur côté ; et une seconde troupe de daims se jeta dans le flot, à une vingtaine de pas de l’endroit où ils étaient. Opa attrapa son fusil et coucha les ours en joue, mais ils se dirigèrent vers les daims, et ne les dérangèrent point ; ours et daims restèrent ainsi en présence, ne s’occupant pas plus les uns des autres face au danger commun. Divers animaux arrivèrent successivement : daims, loups, renards, chevaux accouraient pêle-mêle cherchant dans l’élément liquide un refuge contre la fureur du feu. La plupart des bêtes remontaient le bayou, se portant vers le point où, il s’élargissait en un petit lac, les deux cavaliers suivirent. Tout à coup, des aboiements se firent entendre, des hommes n’étaient pas loin ! Une décharge d’une douzaine de coups de fusil confirma bientôt leurs conjectures. Ils n’étaient pas à trois cents pas de ceux qui tiraient, et cependant ils ne pouvaient les voir. Les animaux sauvages qui les entouraient manifestèrent la terreur que leur inspirait l’approche d’un nouveau danger, désirant fuir ce fut la panique générale vers l’autre rive. La monture d’Antonin l’entraîna vers celle-ci, voulant retenir son cheval le cavalier percuta une branche basse et perdit connaissance.

*

Opa

Lorsqu’il reprit ses sens, il se trouvait allongé au fond d’un canot. Opa était assis au côté d’un vieil homme, celui-ci l’invita à goûter d’une bouteille de tafia, qu’il tenait à la main. Momentanément ranimé par la liqueur, il promena son regard sur le paysage environnant. Devant eux s’étendait un vaste terrain marécageux, couvert de cyprès ; derrière, une nappe d’eau, formée par la jonction de deux ruisseaux et surplombée d’un dais de fumée, qui leur cachait l’horizon. De temps à autre, un jet de flamme éclairait le marais, et l’on eût dit alors que les cyprès sortaient du sein d’un lac de feu.

En fait, Opa et lui se trouvaient sur un canot premier d’une file d’une demi-douzaine. L’individu qui les avait secourus semblait être le chef de la troupe, c’était un homme d’une soixantaine d’années, de haute taille, mais dont les formes osseuses accusaient une force peu commune ; son regard était perçant ; ses traits annonçaient l’intelligence du commandeur, la rudesse de son langage et l’ensemble de ses manières une grande assurance et un certain mépris des autres. Il portait une veste de peau, attachée autour des reins par une ceinture dans laquelle était passé un long coutelas ; une culotte également en cuir, un chapeau de paille et des bottines complétaient son accoutrement. Antonin ne comprenait pas sa langue, pourtant il devait être Français ou Acadien. Sa tête lui faisait trop mal, l’alcool trop fort l’engourdissait et comme Opa souriait, il n’était pas inquiet. Il se laissa somnoler.

*

Rose-Marie depuis la galerie fixait la muraille de feu qui au loin ravageait la prairie. Elle ne savait que faire, quelle décision prendre ? Derrière elle, Josué patientait. De temps en temps, la jeune femme glissait un regard vers son garçonnet qui posait moult questions auxquelles elle ne détenait pas de réponse. Devant le funeste spectacle devait-elle partir ? Tout laisser, ou attendre Antonin, mais où se trouvait-il ? Cette hésitation la tiraillait. La chaleur comme la peur devenait oppressante. Le ciel se chargeait, de gros nuages apparaissaient, ils provenaient du Sud, de la mer. « — Pluie venir, mait’esse ! » Si seulement Josué disait vrai, cela les épargnerait sûrement, enfin peut-être. Elle était plongée dans le tourbillon de cette incertitude quand Augustin s’écria. « — Maman, maman, des bateaux ! des bateaux ! » Et au milieu de ses exclamations, il courut sur le bord du bayou. Sur le premier canoë derrière un patriarche, Opa. Il était assis et lui fit signe. Elle se précipita, Antonin, où était Antonin ? Le métis la réconforta, il était au fond du canot, encore sous le choc, mais ce n’était pas grave, lui assura-t-il. C’était juste une mauvaise chute.   Elle pleura de soulagement pendant que le ciel commença à déverser des trombes d’eau comme s’il attendait ce signe. La pluie tropicale arriva enfin. Opa aida Antonin à sortir de l’embarcation, les hommes qui les avaient sauvés déclinèrent l’invitation à s’abriter, ils devaient repartir vers le Sud.  

En même temps que le feu était circoncis par une pluie diluvienne qui semblait ne plus devoir s’arrêter, la nuit tomba presque brutalement comme souvent sous ces latitudes. Antonin allongé et se reposant dans la pièce d’à côté, Rose-Marie se mit en devoir de préparer un souper salvateur. Tout en s’activant, sous l’écoute attentive d’Augustin et de Josué, elle entretenait la conversation avec Opa, se renseignant sur les événements et leurs sauveurs qu’elle supposait acadiens. Opa la détrompa et lui expliqua que c’était un groupe de squatters américains. « — Mais qu’est-ce des squatters ?

— Ce sont des colons qui habitent une terre sans autorisation du gouvernement. Le plus souvent, le territoire n’appartient à personne, mais parfois si elle est déjà occupée ils se débarrassent de ses propriétaires. » Que faisaient-ils si au sud, il ne le comprenait pas ? Toujours était-il que voulant défricher au brûlis une parcelle, ils n’avaient pu maîtriser l’incendie qui était devenu un feu de prairie. Ils devaient maintenant fuir la région vers le Sud, car ils avaient appréhendé que la colonie acadienne fût très proche. C’est sûrement pour cela qu’ils avaient préféré ne pas leur faire de mal, ils ne tenaient pas à être pourchassés dans les bayous inconnus d’eux.

Rose-Marie regardait inquiète le métis. Le climat, les bêtes féroces, les maladies, les Indiens, maintenant ces voleurs et criminels, mais ce pays était donc celui des sept plaies d’Égypte.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 44

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chapitre 44

un moment de bonheur

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

À la cadence du trot de leurs destriers, depuis les premières lueurs du jour, les deux cavaliers longeaient la grande rivière qui déroulait sous leurs yeux ses flots jaunis d’alluvions à l’éclat doré. Les crues n’étaient pas loin et allaient enrichir les terres qu’elles recouvreraient. Afin de les ménager, ils laissaient leurs montures aller à leur rythme, malgré la hâte, qu’ils avaient de rentrer enfin chez eux après deux mois de voyage, entre la Nouvelle-Orléans, Mexico et un détour forcé à La Havane, dû à une avarie causée lors d’une tempête. Sur la rive opposée, ils pouvaient voir les champs labourés aux pousses naissantes, qui seraient bientôt une mer ondulante de cannes à sucre. De leur côté, la forêt se clairsemait et apparaissait entre ses arbres la demeure qui dominait le bord du fleuve depuis son mound. Elle était entourée des magnolias aux fleurs de nacres qui exhalaient jusqu’à eux leur parfum et des palmiers d’où lui venait son nom. Ils arrivèrent au portail de la plantation, dont l’habitation, au bout de son allée de chênes, se dressait avec pour fond la sombre barrière de cyprès qui s’élevait au loin vers le ciel à l’Occident, semblable à des montagnes. Juan-Felipe et Ignacio se sentaient revenir chez eux chacun allant retrouver celle qu’il aimait.

Dans le jardin d’agrément, Antoinette-Marie s’était installée sous le berceau créé par la frondaison printanière des orangers et des citronniers, dont le feuillage d’un vert jaunâtre resplendis­sait. Lasse d’attendre son époux à la ville, elle était rentrée dans sa plantation, et y avait repris ses habitudes. Elle avait en cette fin d’après-midi rempli consciencieusement le registre de son domaine, ce qui lui avait permis de se rendre compte de la bonne qualité des taches de ses contremaîtres. Elle s’était sentie heureuse d’y inscrire la naissance de deux enfants, des jumeaux, Castor et Pollux de Bérénice, esclave des champs. Cette joie fugace fut assombrie par l’adjonction à la nouvelle faite par Pierre-Henri mettant en relief la condition de la mère et de sa progéniture. Il s’était permis de la déplacer aux travaux de blanchisserie plus à même de ne pas l’empêcher de s’occuper des nourrissons. Choix qu’il avait justifié par le besoin de garder ses récents esclaves en vie pour les temps futurs, vu la difficulté de plus en plus grande d’en acquérir de nouveaux. Ce supplément d’informations lui remémora que ces naissances grossissaient un cheptel, le sien. Elle avait acquiescé sans retenue ce choix, tout en lui laissant un arrière-goût amer. Elle avait ensuite écrit quelques phrases dans son journal puis avait décidé d’effectuer le tour de son jardin, patientant jusqu’à l’appel de la cloche annonçant le souper. Avant cela, bien qu’elle n’attendît personne, elle demanda à Léa de l’aider à se changer. Elle gardait cette habitude, afin de ne point s’abandonner à la négligence. Elle passa une simple robe de linon blanc rebrodée de fleurs ton sur ton à ses bordures et ceinturée de satin bleu Nattier. Vérifiant machinalement sa silhouette dans le reflet de sa glace, elle rajusta quelques épingles de son chignon toujours prêt à s’effondrer sous la masse de ses boucles. Elle n’avait pas reçu de visite de trois jours et se languissait un peu. Elle accomplit le tour de ses parterres, dirigea ses pas jusqu’aux prés dans lesquels s’ébattaient les poulains de l’année, puis revint vers le devant de la demeure. Elle arracha d’un buisson une fleur fanée qu’elle jeta et s’assit sur un banc à l’ombre d’un citronnier, cadeau de noces d’un de ses voisins. Perchées l’une près de l’autre sur une branche de tulipier de Virginie, deux tourterelles roucoulaient, leurs gorges bronzées se gonflant par intervalles. Cela lui rappela une fable de jean de Lafontaine. « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre. L’un d’eux s’ennuyant au logis, fut assez fou pour entreprendre un voyage en lointain pays… » Cela attristait la jeune femme, qui se languissait de son époux, enfin la fable finissait bien pour les deux pigeons. Elle fut sortie de cet abattement momentané par les cris de Hyacinthe. « — M’ait’esse, mait’esse, le mait’e ! le mait’e ! » Elle se leva brusquement et l’observa venir à elle en courant, par-dessus le buisson qui le cachait à son regard. « — Et bien quoi le maître, qui y a-t-il ? » Essoufflé, montrant l’allée, il haleta. « — Il a’ive, mait’esse ! Il a’ive ! » Elle se retourna et vit dans l’allée deux cavaliers. « — Juan-Felipe ? Juan-Felipe ! … à quoi ressemblait-elle ? »  Puis, faisant fi de ses pensées narcissiques, elle se précipita vers son époux. Elle traversa, les jardins, la prairie, il la remarqua, dirigea son cheval vers elle, sauta de sa monture à sa hauteur et la prit dans ses bras. Oubliant toute pudeur, elle chercha sa bouche, il l’embrassa avec avidité. Elle le repoussa, le regarda, rejeta une de ses mèches de cheveux qui retombait sur son front. « — Dites-moi que vous restez quelque temps. 

— Oui, ma douce, nous allons pouvoir profiter l’un de l’autre. »

*

De retour de Natchez, il avait fait arrêter la voiture au portail. Le soleil commençait la fin de sa course et avant qu’il ne se cache derrière les luxuriantes frondaisons de son parc, l’homme décida de faire une promenade. Marcher allégerait peut-être ses pensées. Élégant, longiligne, entre deux âges, don Gayoso de Lemos, le gouverneur du district des hautes terres de Louisiane appréciait ces instants de solitude pendant lesquels il laissait sa réflexion prendre ses propres chemins, qui quelquefois aboutissaient à la clarté. Il avança dans la longue allée de chênes qui le reconduisait vers sa demeure. Il contourna l’étang rougeoyant sous les reflets du ciel. Il resta un moment sous les vieux cèdres noueux qui l’entouraient et se perdit dans ses introspections dans l’éclat des rayons du soleil qui frappaient l’eau. Il poursuivit son chemin sur la route menant à la maison, se divisant en deux de chaque côté d’une grande pelouse en pente, il prit par la droite. Chaque fois qu’il regardait sa demeure, il avait une pensée pour celle pour qui elle était destinée. Élisabeth était morte trois mois après leur mariage, alors qu’il était en Floride parti pour ramener la paix avec les Séminoles. Malgré le temps qui passait, son cœur se serrait encore au souvenir de celle qu’il avait tant aimé un si court instant de son vivant. Concordia était construite entièrement en briques avec des murs de deux pieds d’épaisseur. La grande maison, qui paraissait déjà ancienne, était d’allure massive et donnait un sentiment de solidité, promesse de siècles d’existence avant de succomber à la main du nivellement des âges.

Au rez-de-chaussée, dans la large galerie pavée entourant la demeure l’attendait son majordome. Il houspillait un subalterne appuyé nonchalamment à l’un des piliers élevés. Ceux-ci, faits de briques recouverts de mortier, prenant l’apparence de la pierre, atteignaient le support de toit et soutenaient la galerie du deuxième étage sur laquelle toutes les chambres s’ouvraient.

À son arrivée, l’esclave lui tendit un courrier. Il examina le sceau de l’expéditeur. Il était satisfait, il l’attendait. Il monta l’une des deux volées de l’escalier de marbre blanc qui s’enroulait sur chaque côté de l’entrée et qui se rencontrait au niveau supérieur sur un palier avancé d’environ six pieds de large et dix pieds de long. Il y fit une station, se retourna vers le décor alentour, il inspira l’air frais du soir. Il poussa la porte richement sculptée et pénétra dans le hall pavé de carreaux noir et blanc, copié d’après les maisons de Pompéi et qui s’étendait sur toute la longueur de l’habitation. Il passa une des portes qui y donnaient et entra dans sa bibliothèque. Il s’installa à son bureau, l’y attendaient des dossiers à étudier et son secrétaire. Trop fatigué pour se lancer dans une nouvelle séance de travail, n’ayant pas de message à dicter, il le congédia. Une fois seul, il décacheta le courrier, le parcourut. Il se leva, ouvrit la porte-fenêtre afin d’avoir un peu d’air, alluma un cigare et se rassit songeur.

La lettre du baron était la dernière d’un échange de correspondance qui avait commencé un an avant par une nouvelle apprise par l’intermédiaire de James Wilkinson, leur agent, et qui les avait fortement inquiétés. Celui-ci la tenait directement du secrétariat de Georges Washington à Philadelphie. Il y avait à l’époque rencontré le ministre plénipotentiaire français, envoyé par le gouvernement girondin, Edmond-Charles Genêt. Leur espion avait soutiré d’un secrétaire le but de son séjour qui était une demande de soutien à la jeune république dans les guerres que se livrait alors la France contre l’Espagne et la Grande-Bretagne. Pour cela, il avait bâti un projet des plus inquiétants. Il avait tout d’abord recruté en Caroline du Sud des corsaires américains qui rejoindraient les expéditions françaises contre les Britanniques. Ensuite, il avait décidé d’échafauder une alliance avec le Kentucky, arracher la Louisiane au pouvoir de l’Espagne, et ramener cette colonie à la tutelle française. George Washington, malgré sa Déclaration de Neutralité signée peu de temps auparavant, hésita. S’emparer du contrôle du Mississippi, le boulevard traversant dans sa longueur le continent américain, était alléchant. Son secrétaire d’État, Thomas Jefferson, toutefois le raisonna et celui-ci informa le ministre français que ses actions se révélaient inacceptables. Le citoyen Genêt protesta, il n’avait pas dit son dernier mot, ses corsaires avaient capturé des navires britanniques et la milice, qu’il avait levée, se préparait à aller combattre les Espagnols. Avec l’appui du général américain George Rogers Clark, il avait décidé de prendre la Nouvelle-Orléans. Cette action téméraire était prévue pour cet automne-là. La nouvelle à peine transmise, Manuel Gayoso envoya plus de trois cents miliciens de Natchez à la Nouvelle-Orléans pour aider à défendre le port contre la “menace jacobine “. Wilkinson partit à la demande du gouverneur en France afin de contrecarrer le ministre depuis son gouvernement, les tumultes révolutionnaires devaient pouvoir le lui permettre. Le baron de Carondelet dans la foulée promulgua une exhortation aux nombreux Français de la basse Louisiane, il ne tolérerait pas de rapprochement avec des agents français. L’annonce électrisa la Nouvelle-Orléans et engendra des réactions antinomiques, entre ceux qui se voyaient déjà de retour au sein du giron français et les autres qui n’oubliaient pas que c’était une autorité révolutionnaire qui régentait leur ancienne patrie. De Natchez, don Gayoso émit un avertissement similaire et il renforça les défenses espagnoles le long de la rivière. Il fortifia les forts de Nogales et de Chickasaw Bluffs sur le Mississippi et conclut des alliances, signant des traités formels avec les tribus indiennes locales. Le nerf de la guerre étant l’argent et les hommes, le gouverneur de Louisiane envoya une personne de confiance, le capitan de Puerto-Valdez, auprès du vice-roi d’Espagne. Quand revint celui-ci avec un résultat des plus mitigé, l’affaire s’était heureusement calmée. Edmond-Charles Genêt, contrarié dans ses ardeurs, avait continué de défier la volonté du pouvoir américain, capturant des bâtiments britanniques et les réarmant en navire corsaire. Il avait reçu de George Washington une longue lettre de plaintes, sur les conseils de Jefferson et d’Hamilton qui pour une fois étaient d’accord. Si cela ne le freina que très peu, l’action de l’agent du baron de Carondelet l’arrêta net. Wilkinson avait utilisé la domination en France prise par les Jacobins au début de l’année. Il avait insidieusement fait remarquer que le citoyen Genêt, au demeurant le frère de madame Campan, femme de chambre de la reine, était toujours en activité de l’autre côté de l’Atlantique avec les ordres du précédent gouvernement. Le comité dépêcha aussitôt un avis d’arrestation, demandant à Genêt de revenir en France. Alexander Hamilton, secrétaire du trésor et l’un de ses plus farouches opposants, convainquit toutefois George Washington de lui accorder l’asile politique sachant qu’il serait probablement envoyé à la guillotine. Après tout, l’homme n’avait fait que remplir sa mission. Le citoyen Genêt alla s’installer dans l’État de New York et se maria à Cornelia Clinton.

L’intrigue de Genet avait tant inquiété le gouvernement de Louisiane qu’il ressortit un vieux dossier écarté par le précédent gouverneur. L’idée de son contenu était de se servir de l’État du Kentucky comme d’un état tampon entre les États-Unis et la Louisiane. Ce projet, établi à l’instigation de Wilkinson, remontait à l’arrivée de don Gayoso de Lemos en 1788. Il avait tout d’abord approuvé l’importation des récoltes de la vallée de l’Ohio jusqu’à la Nouvelle-Orléans dans un sens et dans l’autre les marchandises européennes, grâce à une exclusivité qu’il lui avait fait consentir par l’administration espagnole[]. Mais la société, créée à cet effet, s’était effondrée avec la mort de l’un des associés. Wilkinson, n’ayant pas dit son dernier mot, se rendit de son propre chef à la Nouvelle-Orléans afin d’y rencontrer le gouverneur espagnol, Esteban Rodríguez Miró. Il entreprit de le persuader d’accorder au Kentucky un nouveau monopole commercial sur le Mississippi. En compensation, il promettait de défendre les intérêts espagnols dans l’Ouest, mais pour cela il avait besoin d’arguments pour convaincre ses compatriotes de détacher son État des États-Unis. Cet avantage de libre-échange était d’un vrai poids dans la balance des doutes des Kentuckiens. Malgré toutes ses intrigues, il n’arriva pas à ses buts. Il demanda que l’on veuille bien lui accorder en paiement de ses efforts et aussi afin de servir de refuge en cas de fuite, pour lui et ses partisans, soixante mille acres de terre, à la jonction de la rivière Yazoo et du Mississippi. L’Espagne accepta et il reçut alors en plus une pension de sept mille dollars ainsi que plusieurs pensions pour le compte de plusieurs personnalités du Kentucky. Cependant, Wilkinson finit par perdre l’appui de certains officiels du gouvernement espagnol. Ils ne voyaient plus l’intérêt de cette association infructueuse. Don Miró fut prié d’interrompre le versement des dotations et le soutien financier d’une éventuelle révolution au Kentucky. Néanmoins, l’Américain continua de percevoir des fonds officieux d’Espagne, c’était un pion précieux dans la politique souterraine de la Louisiane et ce choix se révéla souvent bénéfique pour la colonie. Et c’était également par ce biais que les deux gouverneurs du moment avaient l’intention de remettre à l’ordre du jour ce projet. Et pour cela, le baron de Carondelet annonçait le passage par Natchez du capitan de Puerto-Valdez avec une lettre de cachet jointe à un billet à ordre afin de convaincre à nouveau James Wilkinson. Il connaissait bien l’homme pour l’avoir déjà servi en Floride. Le baron appuyait le choix de son messager dû à l’affection que semblait porter le Kentuckien à son épouse, la marquésa de Puerto-Valdez, affection qui paraissait venir du temps où elle était encore mademoiselle Cambes-Sadirac. Don Gayoso de Lemos sourit à la lecture de la phrase, décidément celle qui avait été surnommée « la petite veuve française » avait plus d’un atout dans sa manche. 

*

Depuis son enfance, elle tolérait ce qu’elle ne pouvait empêcher, aussi quant au milieu d’un essayage d’une nouvelle robe faite par Léa, dont elle avait découvert les capacités de couturière, Hyacinthe vint faire part de l’arrivée d’une estafette, Antoinette-Marie supposa que son époux allait la quitter à nouveau. Elle garda son sang-froid, elle laissa finir sa chambrière, rien ne servait de la presser. Elle s’habilla et rejoignit Juan-Felipe qui devait se trouver dans le bureau ou sur la galerie. À son entrée, il la regarda avec l’air d’un petit garçon pris en faute, elle se força à sourire. Il lui indiqua le billet encore cacheté sur le bureau. En fait, la lettre était pour elle, mais quand elle vit le sceau du gouverneur, elle devina que c’était par courtoisie. Elle rompit la cire, l’élégante écriture du secrétaire du baron de Carondelet annonçait une invitation au dîner des fêtes pascales données par son maître. « — Juan, nous allons à la Nouvelle-Orléans, nous sommes conviés à la fin de la semaine pour le souper du dimanche de Pâques. » Elle s’approcha de lui, et lui déposa un baiser sur la joue. « — On ne peut refuser une telle invitation, même si nous savons qu’elle en cache sûrement une autre. »

*

Aaron de Thouais

Dès son arrivée dans la ville, Antoinette-Marie se rendit chez son notaire avec Aaron, le fils aîné de Mama-Louisa. À quatorze ans, l’enfant avec sa taille d’homme commençait à ne pas tenir en place, il ne trouvait pas son statut dans la plantation. Il n’était plus esclave, mais malgré sa couleur de peau, il ne faisait pas partie des blancs. Cette situation contradictoire le portait à se révolter contre toute obéissance. Sur les conseils de son ancien contremaître, et l’autorisation de sa mère, Antoinette-Marie avait écrit à monsieur Bevenot de Haussois pour solliciter son aide.

La jeune femme descendit du landau, rajusta les plis de sa robe à l’anglaise gris perle qui était ce jour-là aussi dans les tons du ciel. Elle enjoignit à Aaron de l’attendre en compagnie d’Abraham. Elle appuya sa demande d’un regard insistant vers son cocher et majordome. Elle ne voulait pas que l’adolescent pris d’une lubie effectue quelques bêtises. Dans son mal-être, il se rebellait tel un animal capturé dans des filets invisibles. Même Mama-Louisa, à qui personne ne se permettrait de tenir tête, noir comme blanc, s’était retrouvée désemparée devant son fils. Il passait son temps à se battre pour un oui ou pour un non, et refusait tout travail. Personne ne savait par quel bout le prendre, et n’osait lui imposer quoi que ce soit eu égard à la gouvernante. Georges Tremblay, le seul à pouvoir mettre les pieds dans le plat, émit l’idée auprès de la métisse qu’il devrait peut-être éloigner l’adolescent de la plantation et peut-être le placer en tant qu’apprenti aux côtés d’un maître de préférence mulâtre. Mama-Louisa, déroutée, avait acquiescé et admis son incapacité à résoudre ce problème. Devant le désarroi de la mère, il prit les choses en main, en parla à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe qui acceptèrent sa solution et décidèrent d’emmener Aaron. L’ancien contremaître se chargea de lui expliquer la situation qui s’avérait sans échappatoire. Le jeune garçon regimba, il essaya de s’insurger, mais Georges Tremblay lui remit les idées en place. Il ne détenait pas d’autres options, grâce à sa mère à qui il devait la vie, il était libre, et il se devait d’en faire quelque chose. Aaron s’assombrit un peu plus, car il avait du mal à aller au-delà de sa rancœur, mais il savait que le contremaître avait raison. Plus il prenait de l’âge, plus il comprenait que sa mère, elle non plus, n’avait pas eu de choix devant son père et maître, mais comment avancer au jour le jour sans justifier cette haine qui couvait en lui, résultat de brimades et de coups journaliers ? Cette mauvaise douleur qui oppressait sa tête ne paraissait diminuer qu’en écoulant des rebuffades, des affronts, comme le pus d’une blessure mal cicatrisée. Il avait suivi docile celle qu’il considérait comme sa maîtresse, puisqu’elle était celle de la Palmeraie, mais cela aussi il commençait à le trouver injuste et il n’aurait su dire pourquoi.   

Comme d’habitude, elle n’était pas parvenue à la porte dont la gouvernante de monsieur Bevenot de Haussois la recevait avec amabilité. « — le maît’e y vous attend’e dans le petit salon ». La jeune femme lui rendit son sourire de bienvenue et la talonna. Celui-ci lisait des papiers, et se leva à son entrée. « — Madame la marquise, ou bien dois-je dire la marquésa ?

— Voyons, ne vous moquez pas de moi, vous savez bien qu’entre nous vous pouvez m’appeler Antoinette-Marie !

— Asseyez-vous donc. Du thé ? Du café ?

— Café, s’il vous plaît. » Elle prit place dans la bergère que lui avait présentée son hôte. De sa position par la porte-fenêtre largement ouverte sur la véranda, elle pouvait contempler une roseraie et deux magnolias à grandes feuilles, autour desquels des azalées géantes et des buissons de gardénias prospéraient, dans un désordre de toute évidence étudié. Elle fut étonnée que le maître de maison montrât tant de goût pour les fleurs, attirance qu’elle pensait de nature féminine. Tout en lui servant lui-même sa boisson, il remarqua son centre d’intérêt. « — Je vois que vous admirez mon jardin. » Elle sursauta comme si elle eût été prise en flagrant délit d’indiscrétion. « — Excusez-moi, je crois que c’est la première fois que je suis amenée à l’apercevoir. Je dois dire qu’il est très beau.

— J’en suis très fier même s’il n’est pas bien grand. C’est l’œuvre de Cyprien. » Elle ne connaissait pas qui était Cyprien. Elle aurait été bien surprise de savoir que l’élégant métis qu’elle avait déjà croisé était son secrétaire et son amant. Comme il lui proposât, elle le suivit dans les allées de coquillages pilés aux bords soigneusement délimités. Après quelques remarques sur les fleurs ou les buissons, il reprit la conversation. « — Vous avez donc été conviée au “grand couvert “  de notre gouverneur.

— Oui, il m’a fait porter notre invitation à la Palmeraie.

— Voilà qui est très flatteur.

— C’est un fait, mais entre nous, je suppose qu’il a une arrière-pensée. Il va sûrement envoyer Juan-Felipe en mission, et la façon dont il s’y prend ne me dit rien qui vaille.

— Il veut peut-être simplement remercier votre époux pour ses loyaux services, j’ai entendu dire qu’il s’était fort bien dépatouillé des méandres de la cour du Vice-roi.

— Oui, bien sûr, je m’alarme peut-être pour rien, mais je ne peux m’empêcher que pour un motif ou un autre, il me caresse dans le sens du poil comme l’on dît.

— Vous avez peut-être raison, mais ne vous inquiétez pas trop avant d’être informé du sujet de votre invitation. Et n’oubliez pas pour l’instant l’essentiel, vous allez vous retrouver à table avec plus d’une centaine de convives triés sur le volet. Vous devez donc vous placer à la hauteur de tous ces gens.

— Vous me faites peur, me voilà impressionnée !

– Non, il n’y a pas de quoi, vous connaîtrez la plupart des membres de l’assemblée, mais c’est l’occasion d’effacer l’image de la “petite veuve française “. Une belle robe et le port d’une de vos parures devraient asseoir votre rang de Marquise de Puerto-Valdez.

— Vous avez sans doute raison.

— Excusez-moi de m’emballer, mais je sais de quoi je parle, Antoinette-Marie. De par le sang, le rang et la fortune, vous valez bien plus que beaucoup. Votre époux de même, et pensez que c’est maintenant qu’il faut positionner votre famille. Vous aurez des enfants et dès aujourd’hui, vous préparez leur avenir. Vous êtes jeune, mais plus naïve et vous sentez bien que j’ai raison, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, bien sûr. Merci de me guider, je ne sais pas ce que je deviendrai sans vos conseils.

— Ne me flattez pas, vous êtes bien entourée et avez réussi à vous faire aimer. Je suis heureux de ne pas m’être trompé. Allez fi de tout ça, parlons donc du petit Aaron, qui semble créer bien des soucis… »

*

Esteban Rodríguez Miró y Sabater

L’ancien gouverneur, don Miró, conviait à sa table chaque année après la messe du lundi de Pâques les membres les plus en vue de la ville et de ses alentours. Le baron de Carondelet avait repris ce qui était devenu une tradition et qu’il nommait avec ironie “le grand couvert “ en référence à ceux de Versailles. À l’instigation de son épouse, il en avait toutefois changé le moment et avait repoussé l’événement au soir afin de le faire suivre d’un bal, pour lequel une deuxième vague d’invités arrivait. Le dîner, auquel participaient plus d’une centaine de convives, s’avérait être l’avènement de la saison, tous espéraient y être conviés. L’invitation au “grand couvert “ entre les mains une nouvelle frénésie commençait pour ses possesseurs. « — Que porter ! Quelle parure choisir ! ». On se devait d’afficher son rang sans y paraître, ou alors cela ne devait soulever aucune critique. Les tailleurs et les couturières détenaient du travail depuis deux mois. Depuis l’enlèvement d’Antoinette-Marie au sein de la maison Ladurant trois ans plutôt, avec un frisson dans le dos, on s’y précipitait pour y dénicher tissus, garnitures et accessoires indispensables pour se mettre en valeur. Le boutiquier n’avait pas eu meilleure publicité que ce rapt que la gent féminine trouvait si romanesque. Pour Antoinette-Marie, le dilemme était réglé depuis longtemps et cela s’était fait de façon surprenante, alors que le besoin ne faisait pas partie de l’ordre du jour. Elle demanda à Léa de porter la robe, que personne n’avait encore même aperçue, et qui rien qu’à sa pensée faisait monter le rouge aux pommettes de la jeune femme.

*

Trois mois auparavant, Antoinette-Marie, qui revenait de visite à la plantation Maubourg-Tremblay, avait fait une rencontre inattendue. Pour ses déplacements proches, elle affectionnait une petite voiture à deux places qu’elle conduisait elle-même. N’ayant besoin de personne, hormis d’un chaperon et ce jour-là c’était Léa sa chambrière, elle appréciait ces escapades qui lui donnaient un sentiment de liberté. Ce soir-là sur la route longeant le fleuve, elle aperçut une silhouette qu’elle identifia aussitôt. C’était celle d’un homme, à l’allure négligée, mais élégante et avec une chevelure reconnaissable entre toutes, des cheveux longs, souples et blonds qu’une femme pouvait envier. Léa se raidit de crainte. « — Ne t’inquiète pas Léa. Je connais ce monsieur, nous ne risquons rien. »  Elle arrêta la voiture à sa hauteur et les yeux brillants d’amusement, l’interpella. « — Capitaine Adams, bien le bonjour. Que me vaut l’honneur de votre visite, des nouvelles de mon époux ? » Avec un sourire carnassier et ironique, il se courba, et balaya presque le sol de son chapeau à large bord comme au siècle précédent ce qui l’égaya. « — Bonsoir, madame la marquise. Non, Madame, votre mari va très bien, bien qu’il soit retenu à La Havane pour réparer quelques avaries.

— Mais comment savez-vous cela ! L’avez-vous vu ?

Charles Adams

— Non, Madame, les ports sont foisonnants d’informations en tous genres et c’est un monde en fait très petit où beaucoup se connaissent. Mais aujourd’hui, je me présente pour vous, si je puis me permettre. Je suis rentré en possession de quelque chose qui m’a fait penser tout de suite à vous. Devant l’évidence, j’ai poussé l’effronterie à vous l’amener. » Il fit un geste, et de l’embarcation qu’elle n’avait pas constatée en contrebas de la digue, un marin porta un coffre de taille moyenne. Cela intrigua la jeune femme, car justement il n’avait rien de remarquable. Elle en déduit que c’était son contenu qui devait avoir de l’intérêt. Elle pensait qu’il allait l’ouvrir, mais il le fit fixer à l’arrière de la petite voiture. « — Si cela ne vous satisfait pas, je serai là demain soir, vous pourrez toujours me le rendre et si au contraire cela vous sied, nous conviendrons d’un prix d’ami, cela va de soi. » Et avant qu’elle n’ait pu réagir à cette invitation insolite, il la salua et remonta sur son embarcation, qui fila aussitôt. Cela s’était passé si vite qu’elle n’avait pas eu le temps de répondre.

Elle rentra et attendit de se retrouver dans son boudoir pour l’ouvrir. Aidée de Léa et d’Esther qui s’étaient jointes à elle, elle extirpa une robe de faille bleu-gris rebrodée sur ses bords de guirlandes de tout petits bouquets de roses pervenche et rose. Elle en resta muette de stupéfaction. Les deux chambrières l’assistèrent pour s’en vêtir, elle était faite pour elle. De coupe fourreau avec traîne, son corps baleiné accentuait sa taille et dégageait sa poitrine de façon presque indécente tant le décolleté était échancré, mais une garniture foisonnante de dentelles blanche en soulignait le contour tout en cachant ce trop de nudité. Des manchettes de même dentelle agrémentaient la robe et venaient se fixer, si on le désirait, au bas des manches ajustées et trois-quarts. La soie bruissait à chacun de ses mouvements. Elle devait valoir une fortune. Elle en mourrait d’envie. Elle caressait l’étoffe du bout des doigts. Elle pivotait devant la glace pour se voir de tous les côtés. Elle était émerveillée et les compliments de ses chambrières n’étaient pas faits pour la réfréner, mais elle ne pouvait l’acquérir. Elle s’en dévêtit avec difficulté et la fit replier soigneusement dans la malle. Elle ne manquait pas de toilettes, madame de Verthamon y avait abondamment pourvu lors de la constitution de son trousseau, madame de Maubeuge l’avait aidée à compléter ses besoins, mais celle-ci avait ce quelque chose de plus.

 Elle dormit mal, pensa à la robe toute la journée, hésitant, se grondant, se sermonnant. Courageusement, le soir venu, elle pria que l’on dépose le coffre sur sa voiture et parvînt au rendez-vous afin de remettre l’objet trop attrayant, seulement, arrivée au point de rencontre, personne. Elle patienta une bonne heure. Dépitée, elle s’en retourna à la palmeraie avec la tentation faite robe. Deux jours consécutifs, elle s’y rendit à nouveau, mais en vain, le capitaine Adams ne s’y présenta pas. Elle demanda que l’on range le coffre dans sa garde-robe en attendant de savoir qu’en faire.

Quelque temps plus tard, Mathieu Lamotte, devenu économe, revint de la Nouvelle-Orléans avec du ravitaillement pour la plantation et une lettre pour sa maîtresse donnée par un inconnu. Elle ne l’avait pas encore ouverte qu’elle en connaissait l’expéditeur. Elle y lut ce qui pour les autres aurait été incompréhensible. « — Elle est faite pour vous, n’ayez aucune culpabilité, la fortune l’a déjà payée. Au plaisir. » Décidément, le capitaine Charles était doué pour les messages énigmatiques.La tenue fut dépliée et soigneusement rangée. Antoinette-Marie se garda bien d’en parler. Aucune circonstance ne parvint pour la sortir de sa penderie jusqu’à l’arrivée de l’invitation au “grand couvert “. C’était l’occasion rêvée, elle emporta toutefois deux autres robes plus modestes qui seraient le moment venu peut-être plus adéquates.

*

Léa brossait la masse de cheveux d’Antoinette-Marie, elle en élabora un chignon souple aux boucles savamment désordonnées. Ce faux naturel seyait au visage de la jeune femme, cet halot blond soulignait ses yeux noirs en amande. La coiffure au point, la chambrière sangla le corset sur la chemise et fixa le pouf de crin sur ses hanches. Elle lui passa avec délicatesse sa tenue. Antoinette-Marie avait donné raison à monsieur de Bevenot de Haussois, elle devait s’imposer et effacer l’image de la jeune fille arrivée, en 1789. Elle devait le faire au moins pour Juan-Felipe. Elle avait pris pour décision de porter la robe du pirate et pour la première fois l’héritage inattendu de la mère de son défunt mari, ses bijoux. Elle fit pouffer les dentelles de son profond décolleté et avait arrêté son choix sur la guirlande de roses en diamant. Elle mit les boucles assorties qui pendaient le long de son cou. Bien qu’ancienne, la parure était une merveille à ses yeux, d’autant qu’elle n’était pas ostentatoire. Pour finir, sa toilette, elle enfila ses longs gants blancs qu’elle avait harmonisés en couleurs à ses chaussures. Elle vérifia dans la glace son apparence, elle se sentait belle, forte et heureuse, elle n’aurait su dire pourquoi. Derrière la porte, Nathalie de Maubeuge l’appela, elle sortit la rejoindre. Bien qu’elle n’ait rien eu à lui envier, elle s’exclama. « — Grands dieux, vous êtes magnifique, cette robe quelle splendeur, mais où l’avez-vous trouvée ?

— Je ne puis vous le dire, j’ai trop honte ! » répondit-elle en riant et laissant son amie coite. Elles descendirent retrouver leurs maris qui avaient mis autant d’attention à leur mise que leurs épouses. Monsieur de Maubeuge était en habit de couleur sombre et en perruque poudrée quant à Juan-Felipe, il arborait son uniforme blanc à parements noirs et était en cheveux comme la nouvelle mode l’imposait désormais. Il ne quittait pas des yeux sa femme tant elle le subjuguait. Après avoir complimenté les dames, ils prirent le chemin de l’hôtel du gouverneur.

*

Le dîner se déroulait dans l’un des trois salons qui donnaient sur les terrasses du jardin. L’aboyeur les annonça. « — Le marquis et la marquise de Maubeuge ! le marquis et la marquise de Puerto Valdez ! » Ils présentèrent chacun à leur tour leurs hommages au gouverneur et à son épouse. Le baron de Carondelet félicita Antoinette-Marie pour sa beauté, quant à sa femme, ce fut du bout des lèvres qu’elle salua les deux Françaises. Elle ne pouvait s’empêcher de les jalouser. Elle enviait le naturel de leur maintien alors que comme elle-même, elles étaient enserrées dans leurs corsets, rien ne paraissait gêner leurs mouvements. Et elle n’avait que pu remarquer les bijoux, cette parure ancienne qui ne faisait pas démodée tant elle établissait une fortune ancestrale. Elle ne l’aurait pas admis, mais cela l’agaçait. Les deux couples pénétrèrent dans le premier salon où un quatuor s’évertuait à jouer en sourdine dans un des coins dans le brouhaha de la foule. Il y avait là, les de la Cheiza, les Trudeau, les Chabert, les Forstall, les Beauregard, les Durel, les Amelot, les Villière, les Lacoste, les du Foreste, les Ventura de Morales, les de Marigny, les de Riano, les Ortega, les Almonester, les Avart, les Alpuente… tous étaient ou avaient un membre de leur famille au Cabildo ou dans l’entourage du gouverneur. Il devait y avoir autant d’Espagnols que de français et bien sûr quelques Allemands. Bien qu’elle connût une vaste partie de l’assemblée, Antoinette-Marie n’en était pas moins intimidée. Au bras de son époux, elle traversa le grand salon. Ils firent retourner des têtes, des regards intrigués se fixèrent sur eux, certains accompagnèrent leur curiosité de salutation. Tous semblaient découvrir la jeune femme. Ils allèrent retrouver le secrétaire du gouverneur, don de las Casas, ami de Juan-Felipe et que celui-ci appelait par son prénom. Baldino les accueillit chaleureusement et leur fit servir une coupe de champagne par un valet en livrée auquel il fit signe. Monsieur Bevenot de Haussois, qui les avait vus entrer, les rejoignit. Avec un regard approbateur, il effectua un baisemain à la jeune femme. Cela l’amusa. « — Vous voyez, vous vous révélez toujours de bons conseils.

— Dans des cas comme celui-ci, je m’en félicite. Vous êtes un ravissement des yeux, le papillon est sorti de sa chrysalide.

— N’exagérons rien. »

Ils furent interrompus, car ils passaient à table. Deux valets ouvrirent en grand les battants des hautes portes qui séparaient la pièce de celle d’à côté. Le baron de Carondelet prit le bras de madame Laronde, rayonnante de beauté et de bijoux, et son épouse, doña Castaños y Arrigorri, saisit celui de don Almonester, son mari. Suivis de l’ensemble des convives, ils pénétrèrent dans l’immense salle éclairée par des lustres de pampilles qui se reflétaient dans deux grands miroirs. La table dressée semblait ne devoir jamais finir tant elle s’avérait longue. La vaisselle était de porcelaine avec liseré d’or, les verres de cristal biseauté et les couverts d’argent. Trois somptueux bouquets ponctuaient le chemin de table de lin rebrodé sur une nappe assortie. Des valets guidaient les invités jusqu’à leur place déterminée par leur hôtesse. Antoinette-Marie face à madame de Maubeuge, fut satisfaite, elle avait pour voisin de droite monsieur Bevenot de Haussois. À sa gauche, elle retrouva, comme deux ans plus tôt, mais cette fois-là chez Don Andres Almonester, monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville. « — Nous sommes faits pour être voisins de table, ma chère. Je m’en félicite. 

— Et moi j’en suis soulagée. » Ce qui lui fit réprimer un fou rire devant la franchise de la jeune femme.

Le dîner se déroula avec tout le faste attendu, il fut long, car le nombre des plats était grand, varié et délicieux. Les sujets de conversation apparaissaient divers d’un bout à l’autre de la table. Y furent abordés les révoltes de Saint-Domingue, et, donc, le commerce des esclaves, la fin de la crise avec les États-Uniens, qui avaient donnait espoir aux uns et inquiéter les autres, les pirates de plus en plus abondants semblait-il, dans la mer des Caraïbes. Don Almonester utilisa l’audience pour annoncer le début de la reconstruction du bâtiment du Cabildo pour l’année suivante. Il fut chaleureusement applaudi d’autant que la plupart des fonds ayant permis de rebâtir l’église Saint-Louis venaient de lui. Le gouverneur en profita pour rajouter que celle-ci serait inaugurée en tant que cathédrale pour Noël. Ceux qui en avaient vu l’intérieur la décrivaient comme émouvante. Mais trois thématiques revenaient sans cesse, le premier était la commande des 80 réverbères à Philadelphie. Le gouverneur voulait installer un système d’éclairage, dans la ville, inspiré de celui de La Havane, pour embellir la cité et freiner les agressions nocturnes. Mais le projet était des plus controversés, car beaucoup craignaient les risques d’incendie. Le sujet provoqua des discussions dont les propos s’accompagnèrent d’une désagréable animosité. Le voisin de Madame de Maubeuge, don Carlos de la Chaise, se plongea dans des méandres de spéculations, le vin lui faisant oublier dans le labyrinthe de ses dires son point de départ. Monsieur Enguerrand de Marigny, trouvant le problème lassant, engagea avec monsieur de Maubeuge, qu’il avait en face de lui, une conversation sur la découverte de Jean-Étienne de Bore qui avait réussi à transformer la canne locale en sucre, par cristallisation. Jean-Noël d’Estrehan, qui avait activement participé à l’invention de son beau-frère, sauta sur le sujet qui le passionnait et sur lequel il ne tarissait pas. Il en expliqua le principe, du vesou à la bagasse, du blanc au blond, le jus dompté, fragmenté en millions de grains aptes aux expéditions les plus longues et qui assurerait un enrichissement certain des planteurs de cannes. Monsieur Enguerrand de Marigny pensa qu’il devait rajouter aux bénéficiaires de cette nouvelle manne les constructeurs de batteries dont ils comptaient bien faire partir. Le propos fut repris par beaucoup tant cette découverte allait développer le commerce sucrier jusque-là pénalisé, car le sucre voyageait sous forme de mélasse et arrivait souvent à destination pourrissant. Antoinette-Marie, que cela concernait, la moitié de ses cultures étant constituées de cannes, posa quelques questions à son voisin qui fut surpris par leur pertinence. Le sujet dériva sur un autre, le premier journal publié de la Louisiane : “Le Moniteur “. Celui-ci avait réalisé un de ses premiers articles avec les succès de Jeanne-Marie Marsan au Théâtre de la rue Saint-Pierre. Les conversations se turent lorsque doña Castaños y Arrigorri, l’épouse du gouverneur, se leva. Tous l’imitèrent et prirent sa suite dans les salons adjacents dans lesquels les nouveaux hôtes arrivaient au son d’un orchestre qui n’attendait que cette entrée pour entamer la première contredanse. Pendant ce temps, les esclaves vidaient et transformaient la salle à manger en salon. Antoinette-Marie rejoignait Juan-Felipe au bras de monsieur Bevenot de Haussois quand un valet lui demanda de bien vouloir le suivre sur l’invitation du gouverneur. Elle s’excusa auprès de son cavalier qu’elle chargea de prévenir son époux. Elle marcha sur les talons du domestique jusqu’à l’étage où l’attendait dans son bureau le baron de Carondelet. « — Veuillez m’excuser de ce stratagème madame, mais j’ai à vous parler et ne tiens pas à être entendu d’oreilles, nous ne dirons pas malveillantes, mais tout au moins indiscrètes. » D’un geste, il lui indiqua une bergère dans laquelle elle s’assit devant l’injonction muette. « — Madame, j’ai un service à vous demander, et il faut bien le dire assez grand puisqu’il concerne la sécurité de la colonie… » Antoinette-Marie était plus qu’intriguée. Qui était-elle pour avoir une telle importance ? Elle n’avait aucun pouvoir et pas assez de fortune afin que cela puisse apporter quoique ce soit au gouverneur… « — En fait, vous détenez dans vos connaissances quelqu’un dont j’aimerais m’assurer la bienveillance et je souhaiterais que vous lui écriviez pour qu’il écoute favorablement, mes, nos besoins. Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons à craindre de nos voisins les États-Unis. Cette connaissance est un ami commun. Il pourrait nous aider, mais je ne vous cacherai pas que s’il le fait déjà de façon régulière, mon gouvernement par le passé l’a éconduit sur un projet qui lui tenait à cœur. Et aujourd’hui, ce projet est à nouveau d’actualité.

— Cela ne devrait donc pas poser de difficultés. Si j’ai bien compris, il n’y a aucune raison que ce dessein ne lui tienne pas encore à cœur.

— Dieu vous entende, Madame.

— Mais puis-je savoir sur qui il semblerait que je détiens un si grand pouvoir de persuasion ?

— Monsieur Wilkinson.

— Monsieur Wilkinson ?

— Oui, je ne suis pas sans être instruit que vous soyez arrivée dans notre colonie en sa compagnie. Et si je suis bien informé, il éprouverait une affection quasi paternelle pour vous. Excusez-moi d’être si directe, mais le sujet est vraiment d’importance.

— Non, non, mais je ne vous cache pas que je suis surprise de cette intrusion dans ma vie privée. Quoique surprise, n’est peut-être pas le bon mot. Gênée, serait plus exact.

— Veuillez m’en excuser une nouvelle fois, mais la politique à des vues plus grandes que les individus. Accepteriez-vous de nous aider ?

— Oui, bien sûr, il est évident que vous aurez mon soutien même si je ne suis pas sûre de son importante qualité.

— De cela, je puis vous l’assurer. À votre lettre d’introduction, je joindrai la donation d’une concession dans la Nouvelle-Orléans assez étendue pour y construire sa maison. Quant à vous…

— Je vous arrête monsieur le gouverneur, je ne veux rien pour moi. J’écrirai votre missive. Vous connaissez l’homme, elle ne m’engage que peu. Et si cela peut apporter ma contribution pour une paix durable à notre colonie, soit !

— Madame, l’affection que vous porte notre homme n’est pas à négliger et vous amenuisez votre importance. Vous avez su vous entourer de gens qui tiennent à vous et cela n’est pas donné à tous. »

Cela faisait deux fois en peu de temps qu’elle entendait cette idée qu’elle avait du mal à réaliser. Mais oui, elle avait réussi à se créer une famille de cœurs. Elle eut une pensée pour les prédictions de marguerite Darcantel qui les lui avaient annoncées. « — Mon secrétaire se mettra à votre disposition pour les détails. Autre chose, Madame, c’est votre époux qui ira la lui porter. »

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 42 et 43

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Chapitre 42

L’orphelinat, mars 1794

Louis Augustin Lacourtade

James Wilkinson de son côté était allé flâner autour de la prison du fort du Hâ puis dépité, il s’était rendu à l’auberge des “trois conils “ où il tomba par hasard sur la citoyenne Germaine. Celle-ci, seule, broyait du noir et avait éclusé déjà quelques pintes. Cherchant un compagnon, elle l’interpella et lui offrit à boire, ce qu’il accepta profitant de l’aubaine, car il l’avait reconnu à sa description. Il la fit parler, elle ne demandait que ça. « — Un visage d’ange qui n’avait pas dû faire de mal à une mouche, ils l’ont emmenée à Paris, mais m’ont laissé son angelot. J’aurais bien voulu le garder, mais ils m’ont ordonné de le mener à l’orphelinat de l’hôpital. Autant dire qu’ils l’ont exécuté. J’ai un cœur, mon bon monsieur. Si ! Si ! Avec la carcasse que j’ai, c’est difficile à croire, je sais, mais depuis j’ai la bile qui se retourne, alors si, vous, vous pouvez le sortir de là, je vous aiderai de mon mieux. »

*

Marie-Anne tenait par le bras James Wilkinson, bien qu’il eût pu être son père, ils ressemblaient à un couple établi. Ils se dirigeaient vers le quai de la Paludate en traversant le quartier Sainte-Croix. Mademoiselle Lenorman avait insisté pour l’accompagner, argumentant qu’il serait plus difficile de dire non à une femme en mal d’enfant. Elle savait déjà que l’on ne leur remettrait pas le petit garçon. Ni l’un ni l’autre ne s’illusionnaient. Ils voulaient juste vérifier la piste donnée par la geôlière du fort du Hâ.

Face au fleuve, le long bâtiment austère de l’orphelinat de l’hôpital de la manufacture et des enfants abandonnés se présenta de façon lugubre sous un début de crachin. Marie-Anne frissonna assaillie du malheur dégagé par le lieu. Elle se sentait entourée des mânes de centaines d’orphelins morts sous les mauvais traitements, les maladies, la faim et le chagrin. Devinant sa compagne faiblir, il lui tapota la main en signe de compassion et afin de lui donner du courage. Elle lui jeta un regard triste et fit l’effort de lui sourire. Ils se dirigèrent droit vers la porte centrale de l’établissement. Une fois dans le hall, ils frappèrent à la porte qui leur sembla être un bureau d’accueil. Hormis une lointaine rumeur, signe d’activité dans le bâtiment, celui-ci se trouvait vide. Ils allaient faire demi-tour, quand un homme surgit de la porte opposée. « — Citoyens ! Vous désirez ? » Prenant la parole James Wilkinson le sollicita d’une voix assurée à voir la direction de l’établissement. Le planton impressionné par le ton autoritaire leur demanda de patienter et se précipita à l’étage. Le couple, en silence, examinait les murs lépreux sans décoration de la pièce, Marie-Anne tant bien que mal repoussait ses voix intérieures. Elle conversait avec son compagnon pour faire diversion à son malaise quand ils entendirent le son aigre d’une femme qui houspillait. « — Tu n’aurais pas pu leur réclamer ce qu’ils voulaient ! C’est sûrement encore des geignards ! » La porte s’ouvrit brusquement sur une femme entre deux âges, sèche comme un sarment, et visiblement mauvaise comme une teigne. Omettant les civilités, elle leur grommela. « — Je suis la citoyenne Vassoule, directrice de l’établissement. Que voulez-vous ?

— Bonjour citoyenne Vassoule, excuse-nous de te déranger, mais nous venons sur les conseils d’un ami de Tallien. L’interpellée se figea, si cela était vrai, ce n’était pas bon pour elle. Elle se radoucit, s’interrogeant. De quel ami s’agissait-il ? Mais elle n’osa demander. Elle grimaça un sourire. « — Que puis-je pour vous aider ?

— Nous cherchons un garçon dénommé Louis-Augustin Lacourtade. » Elle le savait,ce morveux allait lui attirer des ennuis. Depuis qu’il était arrivé, rien n’allait. Comme tous ceux que la république recueillait, il avait intégré les ateliers. En échange du lit et d’une soupe claire deux fois par jour, les enfants fabriquaient des objets de toutes sortes, chandelles, cordes, filets… mais si après avoir pleuré sa mère, cessé de le faire à coups de trique, et mis à l’ouvrage sans trop rechigner, il n’y aurait rien eu à redire. Mais il terrorisait les autres, car toute la journée et une bonne partie de la nuit, il parlait à un être invisible. Tous avaient peur que ce soit un fantôme. Pour lui en faire passer l’envie, elle s’était vue obligée à l’enfermer tous les soirs dans un placard qui lui servait de geôle. Mais derrière la porte où il geignait, on l’entendait entre deux plaintes dialoguer avec quelqu’un et certains disaient qu’une voix différente répondait. Si ça avait été un autre, elle aurait réglé le problème à sa façon, mais il lui avait été remis avec les recommandations du citoyen Bachenot et celui-ci la terrifiait autant qu’il la séduisait. Et voilà que maintenant deux étrangers venaient le lui réclamer. Gardant son sang-froid, elle répliqua. « — Je suis désolé, mais nous avons dû affronter une épidémie de phtisie pendant l’hiver, il en a été victime. »  Le couple, devant le mensonge évident, prit l’apparence résignée attendue par la circonstance. La directrice mit les formes et les raccompagna jusqu’à la porte de l’établissement. Avant de quitter les lieux, Marie-Anne avec un air attristé laissa échapper une phrase sibylline. « — Au revoir citoyenne, j’espère pour vous que votre conscience est en règle avec le seigneur, car il faut toujours être prêt, semble-t-il. » Elle reprit le bras de son comparse, comme si de rien n’était. Ils s’éloignèrent sous le regard effaré de la femme qui se demandait si elle avait bien compris les seules paroles formulées par Marie-Anne. Était-ce une mise en garde ? Intrigué, dès qu’ils furent hors de vu de l’établissement, James Wilkinson interrogea sa compagne sur son propos. « — Danton est en train de tomber et Robespierre, d’ici l’été, l’aura suivi. À partir de là, des règlements de comptes, des plus sanglants, vont avoir lieu une fois de plus. Elle n’apercevra pas l’automne. » Son comparse, bien qu’incrédule, ne rajouta rien aux certitudes de la sibylle, dont rien ne laissait présager tous ses changements.

 *

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Sa mère irradiait d’une douce lumière dans l’obscurité totale du réduit dans lequel il avait été enfermé encore une fois. Elle tenait par la main son jumeau et essayait de le consoler. « — Louis, mon Louis, il faut que nous partions. Ton frère est resté trop longtemps à tes côtés. Ne t’inquiète pas dans un instant une dame et deux messieurs vont venir te chercher. Tu devras les suivre, mon chéri. Ils vont te sortir de là à tout jamais. Tu dois leur faire confiance. » Louis doucement sanglotait. Il n’avait pas quatre ans et encore une fois, il allait être seul, abandonné. L’apparition de Marie-Amélie se pencha vers le front de son enfant et y déposa un baiser d’un autre monde. « — Allez mon Louis, tu te retrouveras bientôt à nouveau avec des gens qui te veulent du bien et qui vont t’aimer. » Entraînant son deuxième fils, elle se fondit pour disparaître dans la noirceur du lieu, Louis était seul.

*

Marie-Anne agrafa, par-dessus sa robe, un manteau redingote, elle était fin prête pour cette aventure nocturne qui reposait sur ses épaules. En bas de l’escalier l’attendaient Wilkinson et John en tenues sombres et pratiques, cache-poussière à collet et bottes de chasse. Le premier avait obtenu quelques renseignements succincts sur la situation des dortoirs où en toute logique devait se trouver le petit garçon. L’entreprise était hasardeuse, car il ne voyait pas, comment ils reconnaîtraient l’enfant, ni comment ils pourraient le faire sortir discrètement d’un dortoir où dormaient une cinquantaine d’orphelins et leurs surveillants. Mais comme jusque-là Marie-Anne leur avait réservé plus d’une surprise et semblait pleine de ressources, autant tenter l’aventure.

L’heure du couvre-feu ayant été dépassée, John avait opté pour la remontée de la Garonne en barque, cela serait d’autant plus facile que le mascaret allait remonter son cours et les aiderait. Ils n’auraient comme cela aucun mal à progresser vers l’amont du fleuve où se situait l’orphelinat.

Le trajet ne se révéla pas aussi aisé que prévu. Malgré la révolution, le nombre de navires dans le port s’avérait encore grand. Ils durent tout d’abord gouverner leur embarcation vers la rive opposée pour les éviter et ensuite ramer avec le soutien du contre-courant du mascaret à la hauteur de leur destination. Ils la dépassèrent pour plus de sûreté. Ils revinrent à pied vers leur objectif avec quelques difficultés, la couverture nuageuse obstruant l’éclat lunaire. Arrivés devant le bâtiment, les trois comparses se dirigèrent vers une petite porte sur son côté, l’entrée des fournisseurs pour les cuisines. Wilkinson crocheta la serrure, pénétra en premier dans les lieux suivis de Marie-Anne et de John. Ils respirèrent mieux, le site se vérifiait vide, personne dans les parages. Il alluma le lumignon de la lanterne-tempête qu’ils avaient apportée tout en masquant de sa main le trop de lumière. Anne-Marie chuchota. « — Il faut se rendre à l’étage, il est en haut ! » Ils passèrent de la buanderie aux cuisines et de là ils cherchèrent un escalier. John leur fit signe, il avait trouvé la porte qui donnait sur le couloir qui y menait. Ils le gravirent le plus silencieusement possible. 

Ce fut tout d’abord une vibration, presque imperceptible, puis l’air devint plus dense comme une mousseline sous l’effet d’une brise. Enfin Marie-Anne l’aperçut transparente et présente à la fois. Elle lui sourit et lui signifia de la suivre. Elle hocha la tête et d’un geste guida ses deux comparses. Intrigués, ils se dirigèrent sur ses pas, elle semblait elle-même filer de près quelqu’un ou quelque chose qu’ils ne distinguaient pas. Ils parcoururent couloirs, escaliers et étages jusqu’à se trouver face à un placard sous des marches menant au grenier. Interrogatifs, les deux hommes regardèrent la Marie-Anne leur indiquer la porte. À cet instant, ils auraient pu jurer voir passer une femme devant eux d’une extrême beauté, ce qui les fit sursauter. Ils l’avaient à peine aperçue qu’elle avait déjà disparu. John était sûr que c’était Marie-Amélie qui lui avait souri. La clef demeurant dans la serrure, John la tourna délicatement et l’ouvrit. Wilkinson éclaira l’antre. Ils découvrirent en son fond un tout petit garçon recroquevillé sur lui-même. Marie-Anne s’approcha et lui tendit les mains, il hésita, méfiant. Elle lui chuchota. « — Nous venons te chercher Louis, ai confiance.

— Je sais, maman me l’a dit. »

L’enfant dans ses bras, ils se dirigèrent sur le chemin de retour. Ils furent freinés par un surveillant qui réalisait sa ronde. Avertis par la lumière de sa lanterne, ils eurent juste le temps de se hâter dans un escalier. Mais évidemment, le bruit de la bousculade alerta l’individu qui se précipita derrière eux pensant prendre en flagrant délit un gamin indiscipliné. « — Qui va là ? Halte ! Arrête-toi morveux ! » Wilkinson laissa passer devant lui ses deux comparses, le petit Louis alla des bras d’Anne-Marie à ceux de John. Il ne pouvait permettre à l’homme ameuté le bâtiment. Il se mit en retrait de la porte, saisit son pistolet dont il avait eu soin de se munir, par le canon et au moment où le surveillant franchit l’embrasure, il lui asséna un coup de crosse. Il s’écroula. Wilkinson rattrapa ses amis, l’orphelinat se réveillait. Ils eurent juste le temps de traverser l’entrée et de se fondre dans la nuit. Ils récupérèrent la barque et s’abandonnèrent à elle au fil du courant qui avait retrouvé son sens vers la mer, ils étaient revenus sains et saufs à l’hôtel des Chartrons. 

*

Dans la large cheminée de la cuisine ronflait un feu salvateur. John avait repris ses affaires en main et y avait mis de l’ordre. Bérangère avait donc pu préparer un repas convenable. La plupart des produits venaient de trafic, le marché officiel était en pénurie même des aliments de base.

Autour de la longue table de chêne sombre, à la lumière des chandeliers de laiton, ils s’étaient installés. C’était leur premier souper du soir tous ensemble. Marie-Anne aidait Louis à manger, Wilkinson et John échangeaient les renseignements récoltés, Bérangère resservait Jean-Baptiste qu’elle jugeait trop maigre. Le seul habitant de l’hôtel qui manquait était le vieux Firmin. Il était alité avec un gros rhume. « — Il semblerait que l’on ne cherche pas le petit. La directrice n’a pas dû se vanter de sa disparition. Intervint Wilkinson.

— Nous devons toutefois nous méfier, objecta John, s’il y a encore ce salopard de Bachenot dessous, nous pouvons nous attendre à un coup tordu.

— Vous avez l’intention de faire quoi du petit ? » interrogea Anne-Marie. L’enfant releva la tête comprenant que l’on parlait de lui. « — J’ai promis à sa mère de le remettre à un membre de sa famille. Son oncle est décédé à la bataille de Valmy, sa tante, celle qui est religieuse aux ursulines, près de Toulouse, est morte de maladie, quant à sa grand-tante, madame la Fauve-Moissac, elle réside en Suisse. Mais il est plus difficile de traverser la France que l’océan. Il n’y a que sa tante en Louisiane qui peut l’accueillir, celle que vous connaissez Wilkinson.

Louis Augustin Lacourtade

— Oui, Antoinette-Marie de Thouais. Si j’avais pu, je l’aurais amené moi-même, mais monsieur Fenwick, notre consul à Bordeaux m’a signifié mon ordre de rejoindre George Washington. Aussi vais-je partir pour Philadelphie, ce que je peux faire, c’est emmener monsieur Carbanac comme valet pour couverture ?

— Mais j’aurais préféré aller à la Nouvelle-Orléans, j’y ai un frère, du moins, je crois ? intervint mollement Jean-Baptiste.

— Je ne peux me rendre tout de suite en Amérique, je vais garder le petit Louis jusqu’à ce que je puisse faire le voyage. Mes affaires ont besoin que l’on s’en occupe surtout en ce moment. Je ne veux pas que l’on me confisque la maison et son négoce. D’autant qu’une partie de ces biens appartiennent aussi à Louis.

— De toute façon, Louis ne craint rien ici, je peux vous le garantir. Releva Anne-Marie. Personne ne fit de remarque.

— Donc Jean-Baptiste, il faudra partir avec monsieur Wilkinson, nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons risquer la sécurité de tous. Insista John.  

— Rassurez-vous, une fois arrivé, je vous mettrai sur la route du Sud. Compléta Wilkinson. »

*

Une semaine ne s’était pas écoulée que Wilkinson et son valet, alias Jean-Baptiste, voguait sur l’Atlantique. 

Marie-Anne décida aussi de quitter Bordeaux. John insista pour qu’elle reste attendre des jours nouveaux, mais celle-ci lui certifiât que ceux-ci étaient arrivés et qu’elle devait rentrer à Paris, différentes personnes avaient besoin d’elle. Il la questionna sur ses inconnus ; elle lui répondit des dames avec un grand avenir. Il avait été présenté à une d’ailleurs, Térésa Cabarrus, bientôt madame Tallien, quant à l’autre c’était une de ses amies, une Créole, une dénommée Joséphine Tacher de la Pagerie. Elle devait les rejoindre. Il lui demanda si elle les connaissait bien, ce à quoi elle répliqua en riant. « — Pas du tout, mais je peux vous garantir que cela viendra ! ». Il capitula, et un des premiers matins d’avril, il l’accompagna au coche de Libourne.      

Chapitre 43

La chute de Jacques-Henri.

Avril 1794.

Jacques-Henri Bachenot

Lacombe monta les marches de l’hôtel Rohan-Mériadeck, deux à deux, ce qu’il venait d’apprendre était impensable. Il pénétra en trombe dans le bureau de Bachenot. Celui-ci leva la tête, intrigué par cette entrée inhabituelle. Lacombe reprit son souffle et lâcha. « — Danton a été arrêté et guillotiné, ils ont guillotiné Danton ! » Bachenot, impassible, rassembla les feuilles étalées devant lui, les tapota pour les ordonnancer puis les rangea dans un dossier. Tallien avait été invité avec sa maîtresse à Paris par Robespierre, et maintenant Danton venait d’être exécuté. Voilà qui n’allait pas arranger ses affaires. Il se trouvait officieusement sous les ordres de Danton, celui-ci le couvrait de toutes ses exactions, il avait pu ainsi participer activement à la chute des hébertistes. Désormais, il était sans appui et sans poste vraiment officiel, ce qui s’avérait fâcheux. Rien n’allait, il avait appris que le petit Lacourtade avait de façon surprenante disparu de l’orphelinat, ce qui l’avait beaucoup contrarié, car cela coïncidait avec le retour inopiné de John Madgrave dans la ville. Mais avec cette nouvelle, il ne pouvait lui tomber dessus sans raison. L’orphelin ne pourrait justifier les fouilles et arrestations qu’il désirait lancer, et qui, cependant, lui auraient permis de mettre enfin la main sur les biens des Lacourtade. Il réfléchissait à toute vitesse. Tout d’abord, les dossiers, il devait les brûler. Il ne devait laisser aucune trace, ensuite il valait mieux se faire discret. Il allait se réfugier dans sa maison de Saint-Laurent-du-Médoc, elle était loin de tout au milieu de la lande girondine, il pourrait y attendre le cours des événements.

*

Diedrichsen avait monté le premier les dix marches de l’échafaud, puis Delaunay, Bazire, Fabre, Lacroix, Desmoulins… En ce jour si lumineux, si tiède, qu’on le prendrait pour un jour d’été, Danton, le dernier de la liste du jour, commanda à l’exécuteur. « — tu montreras ma tête au peuple, elle est bonne à voir ». Samson lui obéit. Il saisit sa tête par les cheveux et la brandit aux quatre coins de l’échafaud. Ainsi finit Danton.

À l’hiver de l’année 1793, il avait perdu sa place dominante au club des Cordeliers, bourgeois et propriétaire, il n’avait pu adhérer aux idées socialistes de son ancien ami Hébert. Il avait créé le mouvement des Indulgents, bien qu’athée lui-même, il avait blâmé les violences antireligieuses en s’élevant contre la déchristianisation et avait déconseillé l’exécution de Marie-Antoinette. Tout cela avait consommé la rupture des « dantonistes » avec les Jacobins. À la fin du mois de mars de 1794, quinze jours après la mise à mort des hébertistes, Danton avait été arrêté sous le prétexte d’être un ennemi de la République. Il avait été jugé par le tribunal révolutionnaire à partir d’un acte d’accusation préparé par Saint-Just. Il se défendit avec des éclats de voix si éloquents qu’il fallut extorquer à la Convention un décret pour clore les débats hors de sa présence.

Pendant ce même temps, dans la prison des Carmes, Anne-Marie était venue rejoindre Térésa Cabarrus et Joséphine Tascher de La Pagerie comme elle l’avait prédit. Elle s’était laissée arrêter aux portes de Paris, car elle connaissait l’avenir de ses deux jeunes femmes et savait en faire partie. La fin du tyran Robespierre se révélait proche, et l’été arrivant, la prophétie que de Danton avait jetée devant la maison Duplay allait se réaliser. Face à la porte et les fenêtres closes de celle-ci, devinant la présence de son juge épiant derrière les volets, il lui avait crié depuis la charrette qui le menait à son exécution. « — C’est en vain que tu te caches, Robespierre ! Tu me suivras ! Ta maison sera rasée, on y sèmera du sel ! ». Le 28 juillet, cela se réalisa, il mourut guillotiné à Paris, le 29 les portes des prisons s’ouvraient.

*

Une semaine après, la nouvelle de la chute de Robespierre fit sortir Bachenot de son antre. Il vint discrètement aux informations dans Bordeaux. Il découvrit sur un panonceau l’arrestation de son collaborateur Lacombe. Cela n’allait plus du tout, si l’on trouvait des traces de ses propres affaires, il serait pourchassé. Il ne doutait pas qui resta des éléments malgré toutes ses précautions et de toute façon il avait plus d’un ennemi dans la ville. Il décida donc de prendre la poudre d’escampette et le plus simple, c’était d’embarquer sur le premier navire, quelle que soit sa destination du moment qu’elle l’éloigne des côtes françaises. En relation avec le capitaine de “la rose d’Ispahan “, lui-même en danger d’enquête, il monnaya son passage à son bord et partit avec son magot amassé de façon frauduleuse.

Il eut bien raison, car Lacombe fut condamné à mort le 27 thermidor de l’an 2, par la commission militaire tenant séance à Bordeaux, comme parjure et voleur de biens public, fraudeur, corrupteur des mœurs et de l’esprit public, et comme tel, traître à la patrie. Son comparse fut recherché, mais c’était trop tard, il était loin.

Bordeaux par Dominique Duplantier 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 37 (2ème partie) et 38

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Chapitre 37 (2ème partie)

De la petite force à la conciergerie

Décembre 1793

john Madgrave

 Le lendemain comme prévu il se rendit à la prison de la Petite Force. Après avoir soudoyé l’un des guichetiers dans la mesure où c’était l’usage à défaut de pratiquer le règlement, Marie-Amélie put prendre possession de son sac et de son contenu préalablement fouillé. Elle remercia chaleureusement le jeune homme. À mots couverts, il la tranquillisa quant au reste de la demande, il avait bien récupéré les différents objets. Elle fut rassurée. Il lui expliqua que par l’intermédiaire de leur ami, il s’était mis sur les traces de son petit garçon. Elle se reprit à espérer. Pendant les deux semaines suivantes, il revint tous les jours partageant des heures qui si elles ne s’étaient pas déroulées en ces lieux lui eurent paru enchanteresses. Ils vivaient au moment présent, Marie-Amélie acceptant cet ultime hommage d’amour si pur comme dernier cadeau de son existence. Ils se relataient ce que l’autre n’avait pas connu. Elle apprit de cette façon le nom de son agresseur et ses actions néfastes à Bordeaux et dans la vie de Monsieur Lacourtade père. Il découvrit qu’elle ne savait rien à son sujet hormis le tourment qu’il lui avait causé. Elle lui avait raconté son existence à Paris et lui la sienne au bord de la Garonne. Ils avaient réalisé que l’on avait dû détourner leurs courriers respectifs. Les jours passaient et s’écoulaient. John n’arrivait à mettre au point aucun moyen de la sauver, il désespérait chaque fois qu’il la quittait. Il craignait chaque matin de ne pas la voir dans le parloir. James Wilkinson de son côté faisait de son mieux pour détecter une solution, il sollicitait toutes ses connaissances même les moins recommandables. Il ne trouvait pas de moyen pour ouvrir les portes de la prison. Et plus le temps passait, plus il rapprochait la jeune femme du tribunal révolutionnaire. Désespéré, John, rouge de confusion, finit par lui faire comprendre que pour la sauver il restait un procédé qu’il n’osait insinuer. Loin de s’en offusquer, elle refusa l’offre tout en souriant, elle savait qu’il lui suggérait de la mettre enceinte. D’autres prisonnières n’hésitaient pas à se donner à leurs gardiens, la grossesse les éloignait de la guillotine, du moins pour un temps. Mais non, il n’y aurait que François-Xavier. Elle le remercia et lui fit renouveler sa promesse de sauvegarder son enfant quoiqu’il lui arrive. C’était tout ce qui lui importait étrangement, elle devenait indifférente à son propre sort. Il s’exécuta une nouvelle fois ivre de chagrin. Lui, il désirait la savoir en vie, même loin de lui, avec un avenir, la sauver.

*

À Bordeaux, place Puy Paulin, dans l’hôtel de la famille Verthamon, un valet de pied vint porter une lettre de l’ambassade américaine de Paris. Jacqueline de Verthamon la prit sur le plateau tout en affichant un air indifférent comme si le fait était chose banale. Elle se méfiait même de son personnel. Depuis l’arrestation et le jugement expéditif de son mari, Monsieur de Saige, maire de Bordeaux, elle se savait continuellement surveillée. On guettait un faux pas qui aurait permis à ses ennemis, à ces charognards, de s’approprier sa fortune après celle de son époux. Le nouveau gouvernement avait déjà réquisitionné l’hôtel des fossés du chapeau rouge, le château de Bourran et ses terres. Elle vouait une haine, qu’elle cachait sous un air constant de dignité, à toute cette engeance qui paradait dans l’hôtel de Rohan siège du pouvoir de la région et du département. Elle s’installa dans son boudoir et décacheta la lettre. Elle en parcourut le contenu. Les quelques lignes la saisirent d’effroi. Qui avait bien pu porter cette lettre ?

Madame,

Louis Augustin Lacourtade se trouve à Bordeaux ! Où ? Sa mère va mourir, il n’a plus que nous ! Nous devons le retrouver.

Sincèrement,

John, votre serviteur.

Madame de Verthamon

Elle restait dubitative, que pouvait-elle faire. À qui demander de l’aide ? Et qui voudrait bien lui en accorder ? Elle était devenue une persona non grata, dans une ville qui avait tant exigé à son époux jusqu’à sa vie… mais l’ingratitude était chose courante. On se tournait en fonction du vent et la girouette était folle en cette période. Elle se leva, commença à marcher de long en large dans la pièce, elle ne maîtrisait pas son agitation. Son impuissance la frustrait, comment pouvait-elle venir à la rescousse de sa filleule et son fils ? Et que voulez dire : Elle va mourir ». Elle se devait de découvrir un moyen. Elle ne pouvait secourir Marie-Amélie qu’elle savait à Paris, elle devait trouver l’enfant, mais comment le rechercher ? Puis tout à coup, elle pensa à Térésa Cabarrus, c’était elle la solution, devenue officiellement la maîtresse de Tallien, elle assistait officieusement ceux qui la sollicitaient. L’hôtel de Franklin qu’elle habitait avec le proconsul s’était transformé en lieu où l’on quémandait une faveur. Elle était informée qu’elle avait même aidé à émigrer Madame La Tour du Pin, et elle n’allait pas en demander autant. Maintenant, elle était tenue de trouver un moyen de la joindre le plus discrètement possible.

*

Ce soir-là, tout Bordeaux en accord avec le nouveau pouvoir apparaissait dans la salle illuminée du théâtre et découvrit au deuxième balcon la veuve Saige alias Madame de Verthamon. Celle-ci, contre la volonté des quelques membres de sa famille encore épargnée par la tourmente révolutionnaire, toute de noir vêtue, en grand deuil, s’affichait dans la loge familiale, qui par oubli ou superstition n’avait pas été réquisitionnée. Les traits impassibles, elle semblait chercher quelqu’un. En son for intérieur, elle repoussait le souvenir de l’acte odieux du proconsul Tallien qui avait décidé un soir de première de frapper un grand coup. Il avait fait arrêter en masse quatre-vingt-six acteurs et les deux mille spectateurs prétendus aristocrates venus les voir jouer. Beaucoup parmi eux étaient allés directement à la guillotine, dont Marie-Angélique de Mesplé, sa belle-sœur. Elle-même, souffrant ce soir-là, avait échappé à la rafle. Arriva enfin celle qu’elle attendait la belle Térésa Cabarrus qui dans toute sa splendeur s’installa dans la loge d’honneur qui, après avoir appartenu à Monsieur de Saige, était désormais dédiée au proconsul Tallien qui la suivait. Avant de s’asseoir elle salua d’un sourire, d’un signe de main, d’un hochement de tête tout ce qui à sa portée faisait partie de ses connaissances. Quand son regard passa devant la veuve qui la fixait, elle appuya le sien sans pour autant montrer plus d’intérêt qu’il n’était nécessaire, mais Madame de Verthamon savait qu’elle avait été remarquée. C’est tout ce qu’elle voulait. L’amant de Térésa se pencha vers elle. « — Ce n’est pas la veuve Saige qui s’affiche dans une loge.

— Oui, Jean-Lambert, c’est elle, mais s’il vous plaît, n’allez pas lui chercher des poux, elle a assez souffert. »

La conversation s’arrêta là, les chanteurs entraient en scène interrompant les causeries et attirant l’attention sur eux. La veuve de monsieur de Saige en profita pour s’éclipser de sa place et du théâtre.

*

« — Que pouvait donc lui vouloir Madame de Verthamon ? »

 Elle avait envoyé Capucine, sa chambrière, jusqu’à sa demeure le matin même pour l’inviter l’après-midi dans son nouvel appartement qui donnait sur le jardin public. Comme elle n’y avait encore fait aucune réception et que Tallien résidait à l’hôtel Rohan, elle était assurée de la discrétion de l’entrevue et elle supposait que la dame ne demandait pas mieux. Elle s’était éloignée de la place Nationale anciennement place Dauphine, en l’honneur de la reine déchue, et qui logeant la guillotine lui était devenue intolérable. Enjôlant son amant, elle avait obtenu sous prétexte d’un supplément de confort le déménagement de ses appartements. Ses fenêtres donnaient désormais sur le jardin royal d’antan auquel on avait arraché les fleurs et les arbustes pour y mettre des pelouses, n’y conservant que les grands arbres. Il servait de cadre aux cérémonies officielles et aux bals champêtres qu’elle appréciait tant. Elle s’était installée dans le salon et profitait des rayons du soleil qui la chauffaient au travers des vitres. Ses pensées folâtraient, elle se demandait ce qu’avait bien pu devenir Antoinette-Marie depuis son départ aux Amériques, elle se souvenait très bien de la jeune fille qu’elle avait connue justement chez Madame de Verthamon. Elle en était là de ses préoccupations quand sa chambrière lui apprit la présence de sa visiteuse. 

La solliciteuse n’avait pas revu son hôtesse depuis l’annonce de l’arrestation de Marie-Amélie quelques semaines plus tôt. Elle s’inquiétait, elle espérait qu’elle n’avait pas été aperçue rentrant dans l’immeuble. Elle se retrouva dans l’élégant salon agrémenté à la nouvelle mode de l’antique où la sobriété primait. Elle s’assit dans la bergère aux pieds de lions que Térésa lui présenta. Un peu raide, elle ne savait comment procéder à sa demande. Sur le ton du badinage afin de détendre sa convive et tout en lui servant un thé des Indes accompagné d’une part de gâteau, luxe suprême par les temps qui courraient, elle engagea la conversation. « — Madame, j’ai cru comprendre que vous désiriez me rencontrer aussi, je me suis permis de vous inviter. Vous serez la première à voir la décoration de mon intérieur, j’ai caché mon adresse actuelle même à mes amis, je compte sur votre discrétion. » Jouant le jeu, madame de Verthamon répondit sur un ton analogue. « — C’est très aimable à vous, faites-moi confiance pour la discrétion. Je suis venue à vous, car j’aurai besoin d’un renseignement pour aider ma filleule, Madame Lacourtade. Térésa tiqua. Elle savait la dame en question en prison à Paris et même Tallien n’oserait faire quelque chose qui contraria Robespierre. Madame de Verthamon s’en rendit compte et souhaita que ses espoirs n’aillent pas s’effondrer tout de suite. Courageusement, elle reprit. « — Voilà. Lors du transfert de ma pauvre Marie-Amélie du fort du Hâ à quelques geôles parisienne, ses gardiens lui ont enlevé son fils, Louis-Augustin. Et personne n’a connaissance où se situe l’enfant. Serait-il envisageable que vous puissiez vous renseigner à ce sujet ? » Ce n’était que ça ! Térésa fut apaisée, bien qu’elle ne sache où trouver l’information, elle acquiesça avec enthousiasme. « — Ne vous inquiétez plus, je vais faire mon possible, ce serait le bout du monde si je n’obtenais pas cette information rapidement. Je vous instruirai par un billet du résultat de ma quête d’ici une semaine. »

Madame de Verthamon rentra chez elle soulagée de tenir un espoir, elle en fit part à l’ambassade américaine. 

*

Ami et membre du salon intellectuel d’Adélaïde de Flahaut, le gouverneur Morris avait été amené à lui donner refuge et à la cacher avec son fils Charles pendant les massacres de septembre. Celle-ci était à l’époque une des maîtresses de Talleyrand. Ce détail, avant les tristes événements, avait laissé au gouverneur Morris la possibilité de trouver un homme de bonne composition dans l’ombre du pouvoir avec une réelle influence et renseigné sur tout. Cela lui avait alors mis en lumière les dispositions des Louisianais à l’égard de son pays, car une fois encore il constata que le monde était petit. Monsieur de Talleyrand était un intime du marquis de Maubeuge, riche planteur et homme politique de la Nouvelle-Orléans. Mais ce jour-là, cette connaissance, qui s’était doublée d’amitié, avait permis au gouverneur Morris d’entrouvrir une perspective. Et dans les salons de l’hôtel de Langeac, il partageait avec James Wilkinson et John la bonne nouvelle. « — j’ai obtenu de l’ancien secrétaire de Talleyrand toujours en poste un ordre de transfert pour Marie-Amélie, malheureusement par les temps qui courent je n’ai pu faire mieux.

— un transfert ? Pour où ? répliqua John un tant soit peu déçu.  

— Cela, il va falloir l’organiser, je suppose. Rétorqua James Wilkinson.

— Effectivement. » Acquiesça le gouverneur, James Wilkinson rassura les deux hommes. « — je pense pouvoir recevoir de l’aide, du moins je sais à qui demander. De votre côté, John, ne changez rien à vos habitudes, continuez à aller voir Madame Lacourtade, mais s’il vous plaît, ne laissez rien transpirer de nos espoirs un rien pourrait les compromettre. »

*

La jeune femme s’étirait dans son lit ne prenant pas la peine de recouvrir sa nudité devant son amant. Elle ne savait ce qu’elle préférait chez lui, ses cuisses supportant des fesses rondes et musclées ou ses larges épaules, comme une chatte, elle s’alanguissait sur sa couche défaite tout en l’admirant. Jean-Lambert Tallien était un bel homme qui la contentait sans brusquerie, ce qu’elle regrettait parfois. Elle voyait dans son regard à quel point elle était jolie. Il était fasciné par son opulente chevelure aux boucles noires qui couvrait son buste jusqu’à sa taille, ses grands yeux de même couleur l’hypnotisaient, sa bouche gourmande souvent boudeuse invitait son désir, il ne se lassait pas du corps d’albâtre délié, qui appelait ses caresses. Elle le savait enchaîné par le plaisir qu’elle lui donnait. De son côté, la facilité avec laquelle elle le trompait sans remords, notamment avec le général Brune, lui laissait penser qu’il n’était que la satisfaction du moment et une protection fort appréciable. Parce qu’elle le pressentait dans de bonnes dispositions, l’amour au saut du lit le mettant toujours d’excellente humeur, elle entama une conversation dont il sentit venir le but : une sollicitation. Si Tallien se révélait fou amoureux de Térésa, il n’en était pas pour autant aveugle, mais il acceptait d’avance d’être manipulé par la belle, que pouvait-on refuser à une telle créature. « — Mon ami, je sais que cela va vous surprendre comme demande, mais que fait-on des enfants en bas âge dont les parents ont été guillotinés ? » Tallien tomba en arrêt devant la question, que voulait vraiment sa maîtresse, car il n’était pas dupe ce n’était qu’une entrée en matière. Il chercha quoi lui répondre et se décida pour l’explication la plus simple, dans la mesure où cela n’avait jamais pénétré ses préoccupations. « — Je présume qu’on les envoie à l’orphelinat s’ils n’ont pas de famille. 

— Donc à Bordeaux, je suppose que c’est à l’orphelinat de l’hôpital.

— Je pense, mais où souhaitez-vous en venir, votre fils ne vous suffit pas, vous désirez en adopter un autre ? » Bien sûr, Tallien soupçonnait autre chose derrière ses questions, sa compagne louvoyait trop pour que la fin ne s’avérât pas un problème. Mais s’il s’agissait d’un enfant, ce ne pouvait être grave, à condition qu’il fût encore en vie, car les conditions dans les orphelinats, et celui de Bordeaux ne faisait pas exception, étaient déplorables. Sa maîtresse décida de découvrir ses cartes et pour cela minauda juste ce qu’il fallait tout en rejetant sa chevelure vers l’arrière et enveloppant son corps dans le drap. « — Pour être franche je pense que cela vous demandera peu d’efforts, mais pourriez vous vous informez où se trouve le fils des Lacourtade ; il sursauta à l’énoncé du nom, ce qu’elle constata sans se perturber. Il a environ trois quatre ans, il n’est en conséquence une menace pour personne.

— Dans la théorie, c’est vrai, mais le dossier de cette famille est entre les mains de Bachenot, donc dans celles de Danton, je ne peux donc rien faire sans nous mettre en danger. De plus, vous êtes au fait que notre situation ne fait pas bonne presse en haut lieu. »

Térésa resta contrite de son semi-échec, mais elle savait que son amant avait raison. Dès le début, elle s’était méfiée de ce Bachenot. Il paraissait au premier abord charmant, mais outre qu’il résistait à son attrait, elle l’avait vu à l’œuvre dans plus d’une manigance, notamment quand cet horrible Lacombe avait concocté pour lui les pièces à charge contre Monsieur de Saige sur la demande d’Isabeau et de Baudot afin de subtiliser les dix millions de la fortune du maire de Bordeaux. Elle l’avait affronté lors de sa propre arrestation, à ce souvenir, elle se figea, son courage l’abandonna.

*

John Madgrave eut beaucoup de mal à ne pas crier ses espérances, ils allaient la sauver et l’on allait retrouver son fils ; il venait de recevoir la lettre de Madame de Verthamon. Il était euphorique lorsqu’il arriva à la prison. Il demanda au guichetier à voir la citoyenne Cambes, il resta abasourdi par la réponse, elle ne se situait plus là, elle avait été transférée. Il ressortit du bâtiment plus heureux que jamais, car de toute évidence le stratagème avait fonctionné. Il supposait qu’il n’avait pas été averti de l’avancement de l’opération pour une quelconque raison. Il revint donc à l’ambassade où il trouva Garett Spencer aussi étonné que lui de ce changement. Ils attendirent par conséquent le retour de James Wilkinson.

Ce dernier, quelques jours auparavant, ayant en main l’ordre de transfert, avait conçu et abouti son plan. Il avait tout d’abord utilisé les renseignements qu’il avait soutirés au citoyen Brionville, lors de ses visites amicales au bouchon de « la Muse muselée » et avait arrêté avec lequel des guichetiers, il valait mieux avoir à faire, un individu pas trop regardant, ne sachant pas bien lire et qui n’avait rien contre quelques cadeaux l’aveuglant le moment venu. Le citoyen Brionville dans sa bonhomie le lui avait présenté sans même connaître ce qu’avait en tête l’Américain. Le choix de l’homme avait aussi déterminé l’heure à laquelle il devait apparaître, et cela tombait bien, c’était en soirée à une heure où les rues étaient dégagées, car tous pensaient à manger. Par Santerre, homme qu’il ne considérait guère, mais qui aimait l’argent, il avait obtenu deux gardes nationaux ayant les mêmes goûts pour les rétributions ainsi qu’une voiture fermée, mais pour la conduire il avait opté pour un cocher dont il était sûr. La seule chose à laquelle il ne pouvait rien c’étaient les ordres de l’accusateur public et James Wilkinson n’avait pas réussi à faire soustraire le dossier à charge de Marie-Amélie.

*

Comme tous les matins le gardien Bault entra dans le préau avec la liste sinistre, la liste de celles qui étaient déférées pour la conciergerie autant dire pour la guillotine. Toutes venaient à sa rencontre, le ventre noué par la peur d’entendre leur nom, elles se groupaient autour de lui et attendaient qu’il ânonne les noms un par un. Le gardien Bault n’aimait pas ce pénible moment qui découlait immanquablement sur des évanouissements, des pleurs, des lamentations, des scènes que sa sensibilité avait du mal à supporter.

« — Citoyenne Amandine Argence-Montels, citoyenne Anne-Louise Argence-Montels, citoyenne Katharina Breidenbender, citoyenne Aënaelle de Kerguizian, citoyenne Madeleine de Kervasdoue, citoyenne Louise Fesseumeyer, citoyenne Thérèse de Marqueyssac, citoyenne Marie de la Peyrouse, citoyenne Jeanne Baptiste Roumejoux, citoyenne Richarde Trélissac, citoyenne Éléonore du Vacquier, citoyenne Marie-Amélie Lacourtade… » Ce qui suivit, elle ne l’entendit pas. Elle ne discernait plus rien sauf les battements de son cœur qui allaient lui faire exploser la tête. Elle commença à réagir quand Marie-Anne lui prit la taille et l’entraîna vers leur geôle afin de préparer son sac, elle n’avait qu’une heure devant elle. « — Marie-Amélie, il viendra vous visiter là-bas, mais vous aurez juste le temps de rédiger une lettre, vous pourrez la faire passer par un gardien, prévoyez de lui donner quelque chose.

— Écrire ? Pourquoi écrire ? À qui ?

— Pour votre fils, voyons, il va le retrouver, c’est sûr, dans la missive envisagez son avenir. Ce sont vos mots qui feront son bonheur. Pensez-y Marie-Amélie. » 

Comme beaucoup de prisonnières qui s’en allaient vers leur funeste sort, elle distribua son peu de bien ne conservant que l’essentiel souvent par sentimentalité. Le moment venu, elle se joignit à ses compagnes, troupeau humain tremblant de peur. Elles se donnaient du courage entre elles afin d’en avoir elles-mêmes.

*

La voiture arriva sur la promenade des Champs-Élysées et s’arrêta en parallèle d’une autre qui stationnait à l’abri des regards devant les ruines du Colisée, l’ancienne maison de plaisir. James Wilkinson ouvrit la porte et rassura la silhouette blottie dans l’ombre du carrosse fermé. « — Vous êtes en sécurité Madame, vous pouvez descendre, nous prenons la berline. »

La prisonnière se leva et à sa stupeur ce n’était pas Madame Lacourtade. « — Vous êtes qui ? Madame »

Marie-Anne Adélaïde dite Mlle Lenorman

La jeune femme lui sourit, un peu inquiète. « — Je suis, Marie-Anne Lenorman. J’ai profité du voyage puisque malheureusement celle pour qui il était destiné avait précédemment quitté les lieux. Dans la mesure où ce n’était pas l’endroit, et qu’ils pouvaient attirer l’attention, il la fit monter dans l’autre voiture. Il fournit la rémunération prévue aux deux gardes qui n’avaient pas bien saisi ce qui se passait, et ordonna au cocher de partir. Comme le trajet s’avérait court jusqu’à l’ambassade, il ne rajouta rien. Si celle qui l’avait devant lui avait pour dessein de les trahir, il ne lui en donnerait pas l’occasion. Après avoir effectué le tour du quartier pour s’assurer de ne pas avoir été suivis, ils entrèrent dans la cour de l’hôtel de Langeac. Au son des roues sur le gravier, John, Garett Spencer et le gouverneur sortirent les accueillir sur le perron. Quoique Marie-Anne posséda une silhouette similaire à Marie-Amélie, John comprit tout de suite que son attente avait été trompée. Quant aux deux Américains à la lumière des lanternes, ils reconnurent celle qui avait déjà une renommée sous le nom de mademoiselle Lenorman. Ils rentrèrent tous et amenèrent la jeune femme dans le salon. Une fois qu’elle fut installée, désaltérée et rassasiée d’un petit pain, ils lui demandèrent par quel mystère elle avait pu prendre la place de Madame Lacourtade. « — Je me doute bien que vous aurez du mal à me croire, mais je savais avant vous que vous alliez essayer de faire évader Marie-Amélie, malheureusement je pressentais aussi que vous échoueriez de peu ». Les quatre hommes étaient pendus aux lèvres de la jeune femme, seul le gouverneur avait eu l’occasion de tester ses pouvoirs de prophétesse et ceux-ci avaient sauvé son amie Madame de Flahaut. Elle les avait prévenus que l’on viendrait arrêter celle-ci le lendemain. Ils en avaient tenu compte ; à l’heure dite, la garde n’avait trouvé personne. « — Au moment où nous entendîmes ce matin le nom de Marie-Amélie à l’appel des condamnés, j’étais consciente de ne pas m’être trompée. J’ai rassemblé le peu de valeur que j’avais encore et je suis allée voir le guichetier que vous aviez soudoyé. » Personne ne demanda comment elle l’avait su. Ils n’étaient plus à un mystère près. « — Pour lui avoir prédit deux ou trois choses, il avait un peu peur de moi. Je lui ai donc exigé lorsque l’on viendrait chercher Marie-Amélie de me faire passer pour elle, nous avons la même stature et j’ai caché mes cheveux sous ma coiffe. J’ai supposé que les hommes que vous alliez envoyer n’avaient jamais vu cette dernière. Je dois avouer que je n’étais pas sûre de moi, mais ma situation à la Force s’avérait trop précaire pour ne pas profiter de la circonstance. Tout s’est déroulé comme je l’avais espéré, le guichetier m’a discrètement convoqué et présenté à vos gardes. Ceux-ci m’ont emmené sans poser de question. » Un silence gêné s’installa. Marie-Anne ne dit pas que, lorsque Robespierre saurait qu’elle s’était échappée de la prison, l’homme complaisant perdrait sa tête, mais qu’il n’arriverait pas à remonter la piste. John rompit d’un ton las teinté de tristesse le mutisme général. « — Et… Marie-Amélie se trouve où maintenant ?

— Ils l’ont emmené au sein de la Conciergerie, vous devez aller la voir demain et l’informer pour son fils, elle doit partir sans crainte pour lui, c’est la seule chose qui la rendra courageuse.

— Je vais arranger ça, John. C’était le gouverneur Morris qui était intervenu fatigué de toute cette horreur. Quant à vous, mademoiselle, ne vous inquiétez pas, je vous ferai sortir de Paris dans quelques jours, nous dénicherons bien un endroit pour vous cacher. » 

*

Depuis le printemps, le tribunal révolutionnaire s’était installé au premier étage, dans l’ancienne grand-chambre du parlement de Paris. L’accusateur public, Fouquier-Tinville, avait aménagé ses bureaux au même étage, entre les tours de César et d’Argent. Dès lors, tous les prisonniers, qui étaient détenus dans les différentes prisons de Paris, ainsi que dans certaines prisons de province, et qui devaient comparaître devant le tribunal, furent progressivement transférés à la Conciergerie. Leur nombre n’avait cessé d’augmenter, surtout après le vote de la loi des suspects du 17 septembre de l’année. Il s’occupait consciencieusement de fournir les victimes et alimentait sans fléchir la guillotine. Les témoins n’étaient pas toujours entendus et de multiples erreurs judiciaires égrenaient les procès.

Marie-Amélie avait été emmenée à la Conciergerie, elle connaissait “l’antichambre de la mort “ et en gardait un triste souvenir pour y avoir rendu visite à sa belle-sœur Élisabeth. À sa surprise une fois enregistrée au greffe elle fut conduite dans une salle avec des dizaines de prisonniers et dut s’armer de patience avant d’être à nouveau appelée. La journée s’écoula dans une attente oppressante, elle vit partir bon nombre de ses compagnons et quand le soir arriva, elle pensa que ce ne serait pas pour ce jour. Elle eut raison. Un gardien vint la chercher et l’emmena dans un des cabinets où s’allongeaient les guichetiers de garde pendant la nuit. Elle se souvenait y avoir entrevu une femme lors d’une de ses visites à sa belle-sœur, aujourd’hui c’était elle. La pièce n’était guère meublée. Elle détenait l’essentiel, une table, une chaise et une banquette pour se coucher. Elle réclama au guichetier de quoi écrire et une bougie pour s’éclairer. En échange de son alliance dont elle n’avait plus que faire et l’assurance que sa lettre atteindrait son destinataire, l’homme lui procura les fournitures.

Chapitre 38

La fin de la révolution des Lacourtade. Janvier 1794

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Tout avait pourtant si bien commencé, cela avait été si enthousiasmant. Il y avait bien eu des abus, bien sûr, mais peut-on faire d’omelette sans casser des œufs ? Et puis insensiblement, non, brusquement par à-coups, elle s’en remémorait maintenant, tout avait tourné à l’orage, tout était devenu agressif, tout s’était éloigné des espoirs de chacun. Pour le pouvoir des luttes fratricides avaient insidieusement amené les partisans du début à s’incriminer de mille méfaits, puis à s’entretuer. Elle se souvenait du mécontentement de son époux qui de jour en jour se développait le plongeant tour à tour dans l’abattement ou la colère. Elle suivait les événements de son mieux, mais cela allait si vite parfois et souvent dans l’ombre. Des forces entraînaient les foules dans la violence sans même s’apercevoir des manipulations qui les avaient menées à ces horreurs accomplies au nom de grandes idées qui se voulaient fraternelles. Assise devant la petite table, dans la cellule individuelle qu’on lui avait allouée, en attendant d’être conduite face à ses accusateurs qui ne feraient pas traîner son cas ; Marie-Amélie se souvenait et elle écrivait une missive qui n’en finissait pas pour son fils et sa sœur Antoinette-Marie. Quand elle eut terminé, elle appela le guichetier et lui demanda de bien vouloir faire parvenir sa lettre à l’adresse indiquée. Elle était soulagée, étrangement elle avait confiance dans les prévisions de Marie-Anne. Avec détachement devant l’inéducable, elle attendit que l’on vienne la chercher.

L’aube était à peine levée que le tribunal reprenait sa justice. Résignée, elle se souleva avec difficulté et suivit ses gardiens dans les corridors. Elle fut menée entre eux deux dans une salle déjà pleine de gens malgré l’heure matinale. Ceux-ci se présentaient pour se gargariser de ses simulacres de justice. Le garde lui demanda de se tenir debout et de se tourner vers ses juges. Elle n’attendait pas de clémence de leur part, et quand elle vit qui le présidait, elle sut que quoi qu’elle dise, rien n’y ferait. Le tribunal était composé d’un jury et de cinq juges qui dirigeaient l’instruction et appliquaient la loi. Le substitut de l’accusateur public était ce jour-là Jean-Baptiste Edmond Fleuriot-Lescot, elle se souvenait fort bien de leur précédente rencontre. Lors de celle-ci, dans le salon de Pierre Vergniaud, elle lui avait asséné un soufflet. Il avait sous-entendu devant tout le monde que comme les autres, elle se donnerait avec de bons arguments sonnants et trébuchants. Elle avait refusé, juste avant l’injure des avances déplacées. Visiblement, son sourire carnassier montrait qu’il avait lui aussi souvenance de l’outrage. « — Citoyenne, ci-devant Cambes-Sadirac, épouse Lacourtade, tes chefs d’accusation sont les suivants : premièrement d’avoir soutenu ton mari… » N’ayant rien à perdre, elle le coupa avec hargne. « — Je ne savais pas que le soutien conjugal était un délit… Rire dans l’assemblée

— Citoyenne, on ne t’a pas demandé d’intervenir !

— Comme on ne me sollicitera pas et qu’il ne m’a pas été proposé d’avocat pour me défendre…

— Citoyenne, silence ! Je reprends, tu es donc inculpé pour avoir soutenu ton époux dans le gouvernement du ministre Roland.

— Que je sache ce gouvernement s’avérait alors légal ?

— Citoyenne, il ne t’est rien demandé. Si tu continues à te moquer de la justice de la République, nous trancherons sans toi ! » Elle ne rajouta rien et sourit devant l’ironie de la réflexion le laissant s’embourber dans ses mots. Pour ceux qui étaient venus comme au spectacle, il y avait de quoi se divertir.

— Deuxièmement, il t’est reproché d’avoir voulu émigrer !

 Que je sache, le département de la Gironde se situe encore en France et loin des frontières.

Un rictus se dessina sur sa face, il détenait l’argument irréfutable. « — Alors pourquoi te cacher si tu n’as rien à te reprocher. Troisièmement, il a été trouvé chez toi des lettres adressées ou reçues d’émigrés. La liste est longue, la ci-devant La Fauve-Moissac et du ci-devant d’Ajasson de Grandsagne, lui au ministère, elle dame de compagnie de l’Autrichienne, de Marie-Angélique Cambes-Sadirac alias sœur Angélique, il n’est pas un membre de ta famille qui n’est émigré !  

— Soit, mais que je sache, je n’en suis pas responsable.

— Oui, mais tu les as incités et toi-même t’apprêtais à le faire !

— Prouve-le !

— Ne t’inquiète pas, c’est dans ton dossier ! Et brandissant des lettres, il rajouta ; je te présente les preuves. Voilà donc où étaient les billets qu’elle n’avait jamais reçus, pensa-t-elle. « — Mais ce sont des faux !

— Accuserais-tu ce tribunal de falsifier les preuves ? Et pour finir, tu as caché chez toi, les soustrayant à la justice, les dissidents ci-devant Marie-Jeanne de Louvigny et Guibert prêtre réfractaire. » 

Elle resta abasourdie. Comment avait-il su ? « — Quoi que j’exprime, cela ne changera rien, mais toi tu peux me dire ce que la Nation a fait de mon fils, qu’elle n’a pas hésité à enlever à sa mère. 

— Ton fils, la Nation va s’en occuper et mieux que toi ! »

Elle le regarda dans les yeux, les autres juges ne comprenaient pas cette joute et se demandaient où cela allait les mener. Elle reprit et s’entendit dire d’une voix blanche et rauque. « — Ce qui me rassure c’est que la Nation va aussi d’ici l’été bien se préoccuper de toi ainsi que de tes amis. » Cela jeta un froid sur l’assemblée et déclencha la colère du juge « — Tu menaces la cour ? Ton sort est tranché, sortez-la ! Samson fera le reste ! »

*

Les détenus qui avaient comparu devant le tribunal révolutionnaire attenant et qui avaient été condamnés à mort n’étaient pas ramenés dans leur cachot. Ils étaient immédiatement séparés des autres prisonniers et conduits, pour les hommes dans l’arrière greffe, pour les femmes dans de petites cellules situées dans le couloir central. Geôle où Marie-Amélie avait déjà passé la nuit. Quand elle fut invitée par le guichetier à le suivre, elle crut son heure arrivée, ses jambes se ramollirent, mais contre toute attente, il l’escorta vers une enceinte formée tout de barreaux de fer. C’était un parloir dans lequel les prisonniers pouvaient voir une dernière fois leurs proches qui avaient eu le courage de venir jusqu’à eux. Elle y trouva sur un banc accolé au mur gras d’humidité, John. Il était affaissé, mais se redressa à son approche, il ne voulait pas lui montrer son trouble. Il se leva et ne put s’empêcher de la prendre dans ses bras. Il avait perdu toute pudeur à l’approche de l’heure définitive. Elle le laissa faire, ne résista pas. Ils s’assirent, se tenant les mains, l’un à côté de l’autre, ne disant mot, ne sachant par où commencer. Elle se décida avec un ton un peu solennel. « — Tout d’abord John, je tiens à vous remercier de l’amour que vous me portez. » Il la regarda, les yeux embués, comme s’il ne la comprenait pas. « — J’ai toujours su que vous m’aimiez. J’ai pensé qu’avec le temps cela vous passerait. Vous étiez si jeune quand je suis arrivée quai des Chartrons… enfin, je vous en sais gré d’avoir été fidèle à ce sentiment que je ne vous ai pas rendu à la hauteur du vôtre. J’en suis désolé… non ! Non, ne m’interrompez pas, je n’ai plus de temps. Le guichetier à une lettre pour vous et une pour ma sœur Antoinette-Marie, je compte encore sur vous pour lui faire parvenir… » Elle ne put finir, des gardes venaient la chercher, ils les séparèrent et l’entraînèrent. Il pleurait. « — Non John ! Ne pleurez pas ! S’il vous plait ! » Il essaya de lui obéir, puis tout à coup lui revint le conseil de Marie-Anne. Il courut jusqu’à la grille qui avait été fermée derrière elle et cria « — Louis ! Louis est sauvé ! » Marie-Amélie se retourna et lui sourit, le visage illuminé.

*

L’exécuteur et ses aides étaient arrivés. Marie-Amélie fut jointe aux autres prisonniers déjà regroupés dans le vestibule baptisé : salle de la toilette. Ils y furent dépouillés de leurs effets personnels, du moins ce qu’ils leur détenaient encore, puis tondus. Marie-Amélie vit choir sur le sol son opulente chevelure, étrangement cela lui causa de la compassion pour elle. Elle fut relevée, elle toucha machinalement ce qui lui restait de ses cheveux, elle se demanda à quoi elle ressemblait. Elle regarda autour d’elle hagarde, une de ses voisines pleurait silencieusement. Un des aides lui attacha les mains derrière le dos. Elle trouva cela incongru, comment l’un d’entre eux aurait-il pu s’enfuir ? Encadrés par des gendarmes, le groupe de condamnés traversa une dernière fois la salle du guichet afin de gagner l’extérieur. La lumière les aveugla un court instant, ils découvrirent les charrettes alignées dans la Cour de Mai qui les attendaient au pied du Palais de Justice. Derrière les grilles de la cour, une masse de gens s’était déjà agglutinée dévorée par une curiosité malsaine. Les condamnés sortaient à l’appel de leur nom, et montaient ou étaient hissés dans les voitures, sous le regard méchant et les injures de la multitude venue se repaître du spectacle. Au milieu de la foule, John s’immisçait ; il cherchait à apercevoir la prisonnière. Il la vit dans la première carriole, un plateau de bois, posé sur des essieux, et tiré par deux percherons, avec onze autres victimes. Les grilles s’ouvrirent, la longue traversée de Paris débuta tel un immense calvaire. John se montra à Marie-Amélie, elle le remarqua, elle lui sourit. Il commença à marcher au sein du flot haineux, poussant ceux qui le gênaient, il restait le plus près possible de la charrette qui portait la jeune femme vers son supplice, afin que toujours elle le vît. Il récitait tout en fendant la cohue les prières de son enfance. Le cortège des carrioles s’engagea rue de la Barillerie précédé d’un détachement de gendarmes, et suivi d’une escorte, au milieu des huées, des chaos, car malgré le froid de janvier la foule était là en nombre rajoutant au calvaire pour les uns et accompagnant leurs êtres chers pour les autres, parce que John n’était pas le seul. Au péril de leur vie, les intimes des victimes, quels qu’ils fussent, tentaient de se mêler aux curieux qui entouraient le convoi, pour transmettre, sans se faire démasquer, un signe de reconnaissance, un regard, une parole faussement anodine. Marie-Amélie comme ses compagnes s’efforçait de rester debout et s’accrochait tant bien que mal aux ridelles de la charrette pour conserver son équilibre. Ils rejoignirent le quai des Morfondus puis traversèrent la Seine par le pont Neuf, puis ce fut la rue de la Monnaie puis la rue du Roule et là la carriole tourna dans la rue Saint-Honoré, ensuite dans la rue Saint-Florentin. Les charrettes étaient parvenues sur la place de la Concorde. À la droite de ce qui était l’octroi s’élevait la guillotine. John n’avait pas quitté des yeux la jeune femme lui insufflant un courage que lui-même n’avait plus. Perdus dans la masse qui s’accumulait sur les marches, pour ne rien manquer du spectacle, des prêtres habillés de telle sorte que rien ne les distingua de l’assistance donnèrent secrètement l’absolution aux condamnés qui défilaient face à eux, c’étaient les aumôniers de la guillotine. Les condamnés descendirent des charrettes, les gardes les alignèrent dos à l’objet de leur exécution. Les gendarmes firent écran devant la foule qui, non contente de vociférer des injures, réclamait des vêtements, des accessoires, aux futures victimes, leur criant qu’elles n’en avaient désormais plus besoin. Ceux qui allaient mourir ignoraient tant bien que mal cette haine gratuite, les uns priaient, les autres cherchaient ceux qu’ils aimaient, d’autres perdaient la raison, la panique en eux montait. Charles-Henri Samson, le bourreau, accomplissait minutieusement sa tache, assisté par deux aides, dont son propre fils. Ils effectuaient avec efficacité et correction leur travail de tous les jours. À l’appel de son nom, chaque victime était hissée sur la plate-forme. La première de la fournée était une jeune fille à peine pubère, qui à son nom recula affolée, Marie-Amélie s’attendrit. « — Tu sais, ma petite, c’est plus facile d’être la première. » Et la voyant tétanisée, elle lui passa devant, monta les marches, elle marmonnait une prière. Vers les Champs-Élysées, elle aperçut une dernière fois John, cela l’aguerrit, elle sourit encore une fois, les aides du bourreau l’étendirent sur la planche. C’en était trop, John tourna les talons et partit de la place, il perçut malgré le tumulte des spectateurs le bruit sourd du couperet qui tombait.

*

la guillotine

Les mois passaient et Jean-Baptiste Edmond Fleuriot-Lescot dormait de plus en plus mal, pas une nuit où il ne se réveilla en ayant l’impression d’entendre Marie-Amélie lui demandant où se trouvait son enfant. Il était hanté par son fantôme ou tout du moins son souvenir. Pourquoi elle plutôt qu’une autre, il n’aurait su le dire. Il est vrai qu’il l’avait considérée très belle lorsqu’il l’avait vu la première fois et terriblement séduisante drapée dans son courage pendant son jugement. Cette nuit d’été s’avérait particulièrement chaude, étouffante, ce qui le réveilla fut le poids sur son lit. Il voulut chasser son chat qu’il pensait installé à côté de lui, quand une voix le sortit complètement de son sommeil. Ce n’était pas possible, il faisait un songe encore. Il ouvrit les yeux. Il blêmit, c’était une hallucination, cela ne pouvait être possible. Assise à ses côtés, se trouvait Marie-Amélie. « — Et non tu ne rêves pas Fleuriot-Lescot, je suis venue te dire que c’est pour bientôt. D’ici demain, tu m’auras rejointe ! 

— Non ! Non ! C’est impossible ! 

— Et si ! Après Danton et quelques-uns, c’est ton tour, écoute bien ce cliquetis. Délicieux son n’est-ce pas ? Et oui, c’est la garde qui vient t’arrêter. Et non ! Tu ne peux pas fuir. La fenêtre ? C’est haut, non ? Pas d’autres portes, c’est ennuyeux ? » Il regarda vers la porte au moment où des coups percutaient la porte, il se retourna, le fantôme n’était plus là.

Il fut guillotiné à Paris le 28 juillet1794.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 37 (1ère partie)

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Chapitre 37

De la petite force à la conciergerie

Décembre 1793

Marie Amélie Cambes-Sadirac

Il lui fallut deux jours, menant dans un train d’enfer les chevaux qu’il louait à chaque relais, les forçant le plus possible, sans prendre de repos. John arriva sur Paris par le bourg la Reine sur la route d’Orléans. Freiné par la foule, il mit sa monture au pas et se mêla aux maraîchers qui rentraient dans Paris pour achalander au mieux les marchés de la ville. Dans le faubourg Saint-Jacques, il interpella un groupe de femmes qui lavait leur linge tout en bavassant, afin de leur demander son chemin, car il n’était jamais venu dans la capitale. Ayant à peu près compris l’explication qui lui avait été donnée avec force gestes dans un français approximatif teinté d’un patois inconnu de lui, il emprunta la rue d’Enfer. Il poursuivit ensuite par la rue de Vaugirard, évitant les passants qui semblaient ignorer tout danger. Tout comme lui, son cheval n’était guère habitué à la foule et au bruit. L’animal s’agitait sous lui, il le maintenait fermement le calmant de sa voix. Après avoir tourné dans les rues du quartier, il finit par se rendre compte qu’il avait fait fausse route. Il apostropha un valet qui sortait d’un hôtel particulier. Comprenant enfin ce qu’on lui disait, il put reprendre son itinéraire en suivant les explications cordialement données contre un écu. Par la rue du Bac, il rejoignit le pont royal sur lequel il traversa la Seine. Comparée à la Garonne, elle le déçut. Il trouva sur son chemin le château des tuileries qu’il admira un instant puis longea son jardin par le bord du fleuve. Arrivé sur la place Louis XV devenue place de la Révolution, où trônait la guillotine, il s’engagea dans l’allée aménagée au centre des jardins plantés des Champs-Élysées jusqu’au Colisée, établissement de plaisirs qui tombait en ruine. L’ayant dépassé, il se retrouva devant l’hôtel de Langeac à l’angle de la rue de Berri. Séparée de ceux-ci par un fossé, l’élégante maison à deux étages servait d’Ambassade aux jeunes États-Unis. Il se présenta à son portail, immense grille de ferronnerie. Crotté par son périple, il tenait par les rênes son cheval enduit d’une mousse blanche dû au harnachement sur sa sueur. Après avoir attaché sa monture au bas de l’escalier qui menait au perron, John frappa à la porte-fenêtre. Le valet qui l’accueillit se trouva désemparé face au jeune homme en redingote de voyage le visage couvert de résidu de boue. « — Pourriez-vous faire savoir au Gouverneur Morris que John Madgrave souhaiterait être reçu ». Le valet restait interloqué devant l’apparition qui était arrivée jusque sur le perron de la résidence sans être arrêtée. Las, fatigué, son état le rendant peu enclin à la patience, John réitéra sa demande un peu brusquement dans sa langue natale. « — Thomassin, vous comptez soulager notre visiteur à quel moment ? Veuillez excuser notre valet, il n’est guère habitué, à cette heure-là, à découvrir au pas de la porte un cavalier venant de l’apocalypse. Entrez donc, monsieur ! ». Pénétrant dans la demeure, John réalisa tout à coup ce qui avait surpris le serviteur. Il ne se trouvait pas à l’entrée de l’hôtel. N’ayant rencontré personne, il était arrivé directement dans l’un des deux salons de la résidence, celui-ci formait une rotonde au centre de la façade. S’apercevant dans le reflet d’une des glaces, il comprit ce qui avait déconcerté le domestique qui nettoyait la pièce. Son voyage l’avait transformé en revenant. Il était couvert de poussière de la tête aux pieds. S’adressant à l’individu qui venait d’intervenir, il s’excusa de sa tenue. Il expliqua succinctement ce pour quoi il désirait s’entretenir avec le gouverneur Morris. « — Je vais voir si Monsieur le Gouverneur peut vous recevoir. Thomassin, portez de quoi rassasier notre jeune compatriote. » L’homme à la silhouette malingre et au profil de rapace fit demi-tour et sortit de la salle par la porte où il était apparu. Il était le secrétaire particulier du gouverneur, il avait accompagné celui-ci depuis leur Virginie natale et savait son maître compatissant devant la veuve et l’orphelin. Le temps que le gouverneur soit au fait de la venue du jeune visiteur et de son but, qu’il soit lui-même fin prêt, il le fit patienter dans son bureau de l’étage. Lorsque le secrétaire revint chercher John, il le trouva le nez en l’air admirant le plafond décoré d’une allégorie du char d’Apollon. Toussotant pour le sortir de sa contemplation, il enchaîna. « — Vous verrez, l’hôtel cache d’autres merveilles. En attendant, Monsieur le Gouverneur conçoit à vous recevoir. Veuillez me suivre, Monsieur. »

Angelica Kauffmann
John Madgrave

Dans la force de l’âge, amputé de la jambe gauche et portant une jambe de bois, le gouverneur Morris se leva de son fauteuil et se présenta au-devant de son solliciteur avec un large sourire pour l’accueillir. « — Alors, jeune homme, mon secrétaire m’a dit que vous venez me demander l’impossible ». Lui serrant la main, il lui montra une bergère et s’assit lui-même sur celle d’à côté. Son secrétaire fit entrer un autre valet qui apportait du thé pour son maître. Il allait sortir à la suite du serviteur quand le gouverneur Morris le retint. « — restez donc Spencer, nous risquons d’avoir besoin de vos lumières ! Se retournant vers John, il ajouta, mon secrétaire a toute ma confiance et qui plus est, c’est une source, semble-t-il, inépuisable d’informations ». John sourit, un peu gêné par cette familiarité à laquelle il n’était guère habitué. « — si j’ai bien saisi, vous êtes John Madgrave, des Madgrave de Boston ?

— Oui, mon père y détient sa maison de négoce.

— C’est cela même, je suis en affaires avec votre père. Vous voyez, nous pouvons nous faire confiance. Alors, il m’a semblé comprendre que vous venez sauver une jeune femme ?

— C’est mon vœu le plus cher, mais dans un premier temps, je cherche James Wilkinson.

— Wilkinson ! Et puis-je savoir pourquoi ? » John raconta l’histoire des Lacourtade et de Marie-Amélie et l’espoir que celle-ci portait envers cet homme qu’il ne connaissait pas, mais qui d’après elle pouvait l’aider ? Comme il n’avait que l’adresse de l’ambassade pour le joindre, il y était donc venu dans l’espoir de le trouver.

*

La voiture s’était arrêtée rue Pavée devant le portail de la prison, les gardes firent descendre les deux femmes. Marie-Amélie leva les yeux vers le lugubre édifice qui s’élevait face à elle. L’ancien hôtel de Brienne, bâtisse ramassée sur elle-même en pierre de taille aux murs lézardés et décrépis était depuis longtemps devenue un lieu d’incarcération. Elle avait pris le nom de son dernier propriétaire le duc de la Force. Les deux parties de la vieille demeure avaient été transformées chacune en une maison de détention : la Grande Force pour les hommes et la Petite Force destinée aux femmes. Marie-Amélie et sa compagne Madame de Lanteau furent inscrites au greffe. Elles traversèrent la cour et son préau, qui permettaient la promenade en tout temps, sous le regard curieux des autres prisonnières. Puis elles furent conduites au fil des couloirs par leurs nouveaux geôliers, elles pénétrèrent dans une chambre équipée de dix matelas, avec traversin et couverture, relevés afin de laisser de la place. Sur l’une des paillasses, elles trouvèrent une jolie jeune femme qui semblait à l’aide de carte lire l’avenir à une comparse sous les yeux amusés des gardes. « — alors la Normand, tu donnes les dates des morts ! ». Ignorant l’interjection du garde, la cartomancienne sourit aux récentes arrivantes. « — Je suis Marie-Anne Lenorman, ce n’est pas d’un très grand confort, mais avec de l’imagination ce n’est pas mal ». Cela tira une triste grimace à Marie-Amélie, qui regardant autour d’elle pensa qu’il fallait être très inventive.Les murs étaient rongés par le salpêtre au point que l’on avait été obligé de revêtir d’un parement de bois les voûtes des dortoirs, parce qu’il s’en détachait des pierres qui tombaient sur les couches des prisonnières pendant leur sommeil. Un large tuyau de cheminée, probablement de quelques anciennes cuisines des ducs de La Force, partait du rez-de-chaussée. Il traversait les quatre étages, coupait en deux toutes les chambrées où il figurait un pilier aplati, et allait trouer le toit en passant par le comble que la population carcérale appelait le Bel Air. Le confort des codétenues était moindre et le temps était loin où le système de[ la « pistole » existait pour les captifs qui en avaient les moyens, et pouvaient ainsi occuper une chambre à quatre lits, dont certaines avaient une cheminée. Mais les multiples arrestations avaient rempli la geôle, et les couches étaient devenues des paillasses sur le sol que les détenues se partageaient. Les gardes sortis, la jeune femme, aux yeux pleins de malices s’appliqua à d’installer ses nouvelles compagnes en prophétisant. « — S’il savait qu’il allait mourir avant nous, il se gausserait moins. » Ce qu’elle ne dit pas c’est que des deux arrivantes une seule survivrait à l’emprisonnement.

*

Marie-Anne Adélaïde Lenorman

Marie-Anne Adélaïde Lenorman eut très tôt un don qui perturba ses rapports avec les autres. C’est en partie à cause d’eux que le curé d’Alençon conseilla à son père, drapier de son état, d’envoyer sa fille au couvent avant que le diable ne l’assujettisse. Le religieux ne pensait pas la petite fille mauvaise, mais elle avait tendance à annoncer des faits qui ne s’étaient pas encore déroulés et que le temps venait confirmer. Cela Dieu ne pouvait le permettre. Elle entra donc toute gamine à l’Abbaye Royale des Dames Bénédictines de sa ville natale. Elle s’y fit remarquer par une ardente imagination et un curieux talent de prophétesse. Aussi sans le souhaiter elle perturba la vie du couvent en disant la bonne aventure aux pensionnaires et aux sœurs. Lorsque l’abbesse voulut y mettre un frein, ce fut pour s’entendre proférer qu’elle allait être destituée et que ce serait une dame de Livardie que l’on nommerait à sa fonction. La révérende mère prit très mal les choses et la renvoya de son établissement. Cette prédiction fut toutefois confirmée par une charge que le roi entérina.

Son père la plaça en ville comme apprentie couturière, mais l’adolescente commença à tirer les cartes autour d’elle et s’attira une gentille renommée. Prise de vanité, ne tenant pas en place, consciente de sa séduction et de son talent, la jeune fille monta à Paris. Elle se retrouva engagée comme vendeuse dans un magasin de frivolités de la rue Honoré-Chevalier où elle poursuivit ses prédictions et ses tours de cartes. Elle y fut remarquée par un bel aristocrate amateur de frais minois, Amerval de la Saussotte. Marie-Anne Adélaïde s’empressa de céder au charme de celui-ci et de se mettre sous sa protection. Pour faire taire les médisances, elle décida d’occuper officiellement auprès de lui la fonction de « lectrice ». Mais cette idylle fut bouleversée par les sans-culottes. Ils vinrent arrêter son bienfaiteur pour le guillotiner. Revenant d’une course, Marie-Anne eut juste le temps de s’enfuir, échappant de justesse à la rafle. Elle se trouva très inquiète, car rien ne l’avait prévenue, elle fut terrorisée à cette idée, son don ne pouvait lui servir pour elle-même.

Elle trouva refuge dans un garni à proximité du Palais-Royal où elle rencontra dame Gilbert, une voyante, qui décida de l’aider après qu’elle eut fait preuve de son talent. Celle-ci lui apprit à mettre en forme ses prédictions, car bien évidemment la dame, elle, ne détenait nulle compétence. Déguisée en pythonisse, tour à tour italienne, bohémienne ou gitane, la jolie Marie-Anne disait l’avenir. La Gilbert tirait les cartes, pendant que Flammermont son amant allait distribuer des prospectus et faire de la réclame auprès des commerçants du quartier. En quelques mois, Mlle Lenorman assimila toutes les ficelles du métier et, se sentant plus douée que ses compagnons, elle reprit sa liberté. Elle s’installa et ouvrit un cabinet d’écrivain public, pour servir de couverture à ses activités en marge.

Elle s’implanta rue de Tournon. La présence d’un club jacobin au huit de la rue lui attira là tout ce qui comptait dans la capitale. Après le milieu des acteurs nombreux aux alentours du Palais-Royal, vinrent à elle le gratin révolutionnaire et la classe de nouveaux riches qui se formait autour du naissant pouvoir. Elle reçut le peintre David, Robespierre, Saint-Just, Marat, Tallien, Talma, Garat et bien d’autres, ainsi que leurs égéries ou leurs compagnes. Elle avait annoncé à plusieurs qu’ils périraient de mort violente, l’un avait mal digéré ses prophéties, ce qui l’avait conduite à la prison de la petite force. Elle savait bien sûr que c’était Robespierre à qui elle avait prédit son décès au sein de l’Assemblée même, ce qui depuis le terrorisait.

*

Marie-Amélie s’affaissa sur la paillasse que lui avait proposée la jolie voyante. Elle était anéantie, abattue, dans sa tête virevoltait de sombres images qu’elle n’arrivait pas à dominer. L’angoisse, qui ne l’avait jamais quittée, l’étreignait encore plus en ce site, car de là elle savait que jamais elle ne pourrait aider son enfant. Madame de Lanteau s’installa à ses côtés tout aussi désemparée. Marie-Anne prit les deux nouvelles sous sa coupe et se chargea de, leur montrer les lieux et d’expliquer le fonctionnement de l’endroit. Le jour levé leurs geôliers ouvraient tous les cachots permettant ainsi aux détenues de déambuler dans l’enceinte qui leur était dévolue. Dans la cour, autour d’une fontaine[, où l’on faisait ses ablutions et sa lessive, elle introduit les deux étrangères aux différentes captives. Marie-Amélie suivait comme une automate, souriant machinalement lors des présentations sans vraiment voir ni comprendre, Madame de Lanteau se détendait petit à petit d’autant que l’une des prisonnières était de ses connaissances. Anne-Marie entraîna Marie-Amélie laissant les deux autres converser. Bien qu’elles aient deux bonnes heures devant elles avant que leurs gardiens ne les enferment à nouveau dans leurs dortoirs, elle ramena la jeune femme au leur. Anne-Marie ne pouvait guère la réconforter sur son sort, ce qu’elle avait perçu à leur rencontre n’était guère encourageant, mais elle essaya tout de même. « — il faut vous reposer, car demain vous aurez de la visite et vous avez triste mine.

— Je ne sais pas qui me rendrait visite, hormis un tortionnaire. Mes amis ont tous été arrêtés ou se cachent.

— Pourtant, je peux vous assurer que, demain vous aurez de la visite et ce visiteur viendra pour vous aider.

— Eh bien, nous verrons ! »

*

Son entretien achevé avec le gouverneur, Garett Spencer, son secrétaire mit John entre les mains de Thomassin, le serviteur. Celui-ci le conduisit vers l’arrière de l’hôtel dans une des chambres de l’étage réservées aux invités. Il trouva en plus d’un bain fumant prêt à l’accueillir, tout le confort moderne possible sous forme notamment des nouveaux water-closets inventés par les Anglais. Pendant qu’il s’enfonçait avec soulagement dans l’eau salvatrice de la baignoire, le domestique défaisait son maigre bagage lui proposant à sa vue de le rafraîchir. Sa toilette faite, le repas avalé, et bien qu’au milieu de l’après-midi, il tira ses rideaux et se glissa dans son lit. Épuisé, sans prendre le temps de réfléchir, il s’endormit jusqu’au lendemain.

Il se leva au pic du jour, prêt à l’action, mais il ne savait par où aborder sa quête. Rasé de près, habillé de frais, le valet l’accompagna à la salle à manger où il lui apprit qu’il était attendu pour déjeuner. Il en fut étonné, mais n’en montra rien, qu’à cette heure matinale le gouverneur partagea son premier repas avec lui le laissait sceptique, il présuma que c’était son secrétaire. Il fut donc surpris de découvrir à l’autre bout de la longue table un inconnu qui lui sourit aussitôt à son entrée. Celui-ci se leva et vint à sa rencontre. « — bonjour, John Madgrave, je suppose ? Je me présente, je suis James Wilkinson, il paraîtrait que vous me cherchiez ? » John estima l’individu tout de suite sympathique, ce qui le mit à son aise. Il était soulagé de voir que contrairement à ses doutes le gouverneur avait pu trouver l’homme. Il ne pouvait savoir que tout comme son interlocuteur, Garett Spencer faisait partie de services officieux qui s’arrangeaient pour connaître tout sur tout. Aussi le secrétaire n’avait pas eu de mal à le localiser dans les prestigieux salons de jeu de Mme de Sainte Amaranthe dans lesquels il ne jouait que pour pouvoir écouter ce qui s’y disait, source d’informations sans fin, ainsi que pour fréquenter des révolutionnaires que l’on considérait comme respectables, mais qui venaient y trafiquer, ce qui lui donnait quelques leviers.

« — Je suppose que cela paraît singulier qu’un inconnu puisse vous rechercher ?

– Moins que vous ne le pensez !

– C’est sur les conseils de Madame Lacourtade que je me suis permis, il y a de cela quelques mois, de passer par vous et notre ambassade pour la joindre.

James Wilkinson

– Hum ! J’ai bien reçu votre lettre, mais je ne résidais alors pas en France et ne l’ai donc trouvée qu’à mon retour à l’ambassade où je loge pendant mes séjours. Vous savez, je ne connais que très peu Madame Lacourtade, c’est un problème de courrier avec sa sœur Antoinette-Marie qui m’a amené à me rapprocher d’elle. J’ai transporté pour elle sa correspondance sur les deux rives de l’Atlantique. C’est pour cette dernière que je réaliserai tout ce que je peux pour vous aider. À cette évocation, James Wilkinson se souvint de la première fois qu’il avait rencontré Antoinette-Marie lors de son voyage vers l’Amérique pour aller s’y marier à quinze ans, souvenir qui l’attendrissait, il reprit. « — pour en revenir à la lettre que vous m’aviez adressée, quand j’en ai pris connaissance, Madame Lacourtade ne demeurait plus à Paris et son époux venait de mourir.

— François-Xavier est mort !

— Oh ! Je suis désolé, je vous supposai informé. Lors de son arrestation, dans sa fuite, il est tombé du toit. »

John était atterré, le premier choc passé, il se remémora Damien. Le valet de chambre, que son maître considérait en tant que son égal, et qui était devenu pour lui un ami, il l’avait toujours soutenu lorsque son pays lui manquait, quand il se sentait un peu perdu. Il l’avait guidé dans Bordeaux, ses alentours et ses différentes activités. « — Je suppose que c’est l’autre homme qui est mort avec lui. Il m’a été rapporté que son valet de chambre avait chuté à sa suite. » John voyait son monde, son univers, se réduire comme une peau de chagrin. Il se secoua et expliqua le pourquoi de sa venue à Paris. « — je suis ici pour aider avant tout Madame Lacourtade qui a été arrêtée et menée du château du Hâ de Bordeaux à Paris. Mais je ne sais pas pour quelle prison ni comment chercher.

— Pour cela, ne vous souciez pas, je suis informé de là où elle est. Elle est arrivée hier à la Petite Force. Toutefois, n’espérez pas trop, les temps se révèlent violents et sans compassion. Aussi, même si l’on ne peut reprocher que sa parenté à Madame Lacourtade, cela restera suffisant pour ses juges quant au choix d’une fin funeste. » John frissonna à cette idée. « — N’y a-t-il donc rien à faire qui puisse lui épargner ce destin.

— Je ne peux encore vous répondre. Je vais essayer d’aller plus avant dans mes investigations, mais pour cela j’ai besoin de plus de temps. Pour l’instant, je vous suggère d’aller la voir, j’ai obtenu l’autorisation de lui rendre visite, une dérogation que nous devons à notre gouverneur. Dès que vous serez rassasié, la voiture nous y mènera. »

*

Marie-Amélie en compagnie de Marie-Anne comme toutes les prisonnières se retrouvait dans le « chauffoir ». L’hiver était froid, il avait neigé dans la nuit. Elle grelottait sous ses oripeaux, parce qu’elle n’était vêtue que d’une chemise et de son manteau, seuls vêtements rescapés depuis son arrestation. Car si l’un des militaires à Cambes, compatissant, lui avait rassemblé quelques éléments de sa garde-robe dans un sac. Lors de sa séparation d’avec Louis, elle l’avait oublié et se contentait de ce qu’elle avait sur elle depuis sa préhension. Elle était tout à cette préoccupation rudimentaire quand elle sursauta en entendant son nom. « — citoyenne Lacourtade, tu es demandée au parloir ! ». C’était le guichetier-chef Ferney qui l’interpellait. Marie-Anne lui chuchota. « — vous voyez bien, je vous l’avais dit, allez, secouez-vous. ». S’interrogeant sur qui pouvait la savoir là et surtout qui la mandait dans ce lieu. Elle suivit, résignée, le gardien. Ils parcoururent les couloirs sombres dont le temps effritait les murs et que nul ne restaurait par manque de moyens. Elle passa un portail puis un deuxième et arriva après avoir traversé la cour, où elle aspira un peu d’air frais au passage, qui menait dans le corps de façade du bâtiment et qui détenait le parloir. Cet espace, séparé en deux par une grille allant du sol au plafond, où d’un côté se trouvaient les visiteurs et de l’autre les prisonnières, était éclairé par des fenêtres placées très haut et dans la lueur blafarde qui pénétrait, elle reconnut son visiteur après un moment d’arrêt dû à la surprise. « — John Madgrave ! » Elle s’assit lourdement sur le tabouret face à lui. Le jeune homme la regardait d’un air grave, son cœur comprimé par la compassion, et la souffrance de voir celle qu’il avait toujours aimée dans un si triste état. Il prit sur lui, lui sourit timidement. « — J’ai été averti de votre arrestation par Antonin. 

— Oui ? Soit ! Mais que faites-vous là ? Pourquoi être venu ? »

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Alors qu’elle se cachait à Cambes, elle avait eu connaissance de la mort de son beau-père. C’est en voulant faire prévenir ce dernier qu’elle avait appris que John détenait toute la maison de négoce familiale. Aveuglée par son désarroi, elle avait cru qu’il avait tiré parti de la situation pour spolier les siens, aussi elle ne comprenait pas pourquoi il se retrouvait devant elle après avoir pratiqué cette mainmise. « — Et bien pour vous, enfin pour vous aider.

— Comment ça pour m’aider ? Après ce que vous nous avez fait. Vous nous avez dépouillés, profitant de mon beau-père à l’article de la mort pour le truander. Et maintenant vous venez à ma rescousse, mais vous vous moquez ? »

Les larmes aux yeux devant tant d’incompréhension, il la regardait comme un enfant perdu, plus exactement elle appréhenda ce qu’elle avait toujours su qu’il était éperdu d’amour pour elle. Mais elle avait elle-même trop peur et trop mal pour ne pas continuer afin de ne pas flancher, la colère la soutenait. Elle ne tenait pas à voir naître un espoir qui serait vite déçu, car que pouvait-il pour elle ? Elle se leva et s’apprêta à partir, quand elle sentit sa main prendre son poignet à travers les barreaux. « — Non, s’il vous plaît, vous ne pouvez pas penser cela. Je l’ai accompli pour vous, pour votre famille pour que vous ne soyez pas spoliés par cette justice aléatoire qui a amené votre beau-père, qui pour moi était un mentor, un père, jusqu’à la mort. C’était le seul moyen, du moins l’unique que nous avons trouvé, pour préserver la maison et vos biens. S’il vous plaît, croyez-moi. » La fin de ses paroles n’était qu’une plainte de bête blessée qui ébranla sa colère et effaça la hargne de Marie-Amélie. Ses barrières tombèrent. Elle s’arrêta, se retourna vers le jeune homme et les yeux embués, elle s’excusa, bredouillant des phrases qu’il ne comprenait qu’au travers de son regard. Elle se rassit, ne pouvant soutenir le sien. Ils restèrent un moment sans mot, il lui tenait toujours le poignet, elle n’avait pas essayé de le faire lâcher, ce toucher la rassurait. D’une voix enrouée, il reprit sous l’œil goguenard des gardiens qui imaginait une querelle d’amoureux. « — Je vous ai apporté de l’argent, je suppose qu’avec vous pourrez obtenir un minimum de confort. Avez-vous besoin d’autre chose ? » Elle le considéra, se demandant s’il ne se moquait pas. « — Si tout n’a pas été volé, tâcher d’aller chez moi, j’y ai laissé la plus grande partie de ma garde-robe. Voyez si vous découvrez de quoi me tenir chaud, je vais périr de froid ici ! ». Réalisant ce qu’elle venait de dire elle sourit devant l’ironie de sa phrase. Baissant le ton, elle lui expliqua où se trouvait le peu de fortune qu’ils détenaient peut-être encore. Elle allait en rester là quand tout à coup elle prit conscience que John pouvait sauver son tout petit, son enfant, son Louis. « — John, il y a une chose que vous pouvez accomplir pour moi, et c’est plus important, plus crucial que ma propre vie. » Le jeune homme regarda interloqué Marie-Amélie et s’interrogea bien sur ce qui pouvait être plus capital qu’elle. Il mourrait pour elle, il lui demanda ce que c’était. « — John, à Bordeaux, au fort du Hâ, ils m’ont séparée de mon fils. Ils m’ont enlevé mon enfant, mais je ne sais ce qu’ils en ont fait, vous devez me jurer que vous allez tout faire pour recouvrer Louis. Abandonnez-moi à mon sort, mais trouvez-le, sauvez-le, il n’a pas quatre ans. Il ne mérite pas ce qui lui arrive, je n’ai pas réussi à lui épargner cette horreur. » Désespérée, mais retrouvant dans sa fibre maternelle cet espoir, le visage baigné de larmes, elle avait pris ses mains, les serrait à les broyer. Elle faisait sa demande sans quitter ses yeux, cherchant dans le sien son assentiment, sa promesse. Engagement qui lui fit, mais il se refusait à l’abandonner à son sort, il voulait plus que tout l’arracher à la prison, lui redonner sa vie, son avenir, il ferait tout pour cela.

La matinée s’était écoulée sans que le couple s’en rende compte, John du s’extirper de la présence de la jeune femme. Elle-même avait été ramenée vers ses quartiers. Il lui avait promis sa visite pour le lendemain. Lorsqu’il sortit, il fut aveuglé par l’éclat du soleil vainqueur de la couche nuageuse et se reflétant sur l’épaisse couverture neigeuse qui tapissait tout. Un croassement le fit frissonner, regardant vers le son, il vit deux corbeaux bataillant pour une charogne. Il se dirigea jusqu’à la rue Saint-Antoine, au bouchon de “la Muse muselée “ où il espérait trouver encore James Wilkinson en train de l’attendre selon leur convenance. Il fut rassuré quand il l’aperçut au fond de la salle obscure à peine éclairée par la lumière extérieure passant par des petites fenêtres aux épais carreaux de couleurs. Il était attablé avec un inconnu avec qui il avait l’air de fraterniser. James Wilkinson le convia à se joindre à eux autour d’une chopine et d’un pâté de viande. L’individu lui fut présenté comme le citoyen Brionville qui procurait la prison en fournitures et vivres en tous genres. L’homme bon enfant leur contait des anecdotes sur l’établissement pénitentiaire où il approvisionnait, devant leur intérêt, il alla jusqu’à leur décrire la triste mort de Madame de Lamballe pendant les massacres de septembre. James Wilkinson le faisait parler, il cherchait d’une part des renseignements, et de l’autre à se l’attacher par de la sympathie. Tout pouvait servir, même si pour l’instant il n’avait pas de plan arrêté.

*

Ils se rendirent à pied dans l’île Saint-Louis, parcourant le quartier Saint-Paul jusqu’à la Seine. Le temps avait maintenu les gens chez eux, ils ne rencontrèrent que peu de monde. Arrivé face à la demeure où se situait l’appartement des Lacourtade, John se demanda comment ils allaient opérer. Il s’apprêtait à poser la question, mais devant le rythme déterminé de James Wilkinson, il ne dit mot et lui emboîta le pas. L’hôtel particulier paraissait vide. Ils passèrent la porte cochère. Ils traversèrent l’immeuble jusqu’à la cour et dans celle-ci, celui qui les guidait alla sans hésitation vers l’angle où se trouvait l’escalier de service qui desservait tous les étages. Pour avoir autant d’assurance à se diriger, John supposa que son compagnon était déjà venu sur les lieux, ce en quoi il avait raison. Lorsque Garett Spencer, le secrétaire du gouverneur, l’avait entretenu sur la demande du jeune homme, ils s’étaient aussitôt rendus à l’adresse, chercher des renseignements afin de savoir dans quoi ils se plongeaient. Il connaissait donc la topologie de l’endroit et il était au fait de que l’immeuble était vide. En fait, l’arrestation et la fin tragique de François-Xavier Lacourtade avaient amené à fuir son dernier occupant qui avait privilégié sa maison de Saint-Germain.

Ils montèrent les deux étages faisant grincer les marches de l’escalier de bois malgré leur précaution. Ils entrèrent dans l’appartement par le couloir le séparant en deux et distribuant les pièces d’un côté sur la cour et de l’autre sur la rue. Ils favorisèrent celles de derrière qui étaient les chambres et qui avaient l’avantage d’être éclairées par la lumière du jour au contraire de celles de devant dont les volets étaient clos. Ils traversèrent la suite qui de toute évidence avait été fouillée. Le sol se retrouvait jonché de divers objets qui n’avaient point intéressé. En rentrant dans ce qui était visiblement la chambre de Marie-Amélie, John éprouva de la gêne, il se sentait indiscret de pénétrer dans l’intimité de celle-ci. Il flottait encore à l’intérieur l’odeur de son parfum, le cœur étreint, il redressa la chaise de sa coiffeuse qui avait été renversée, referma au passage son tiroir. Il supposa que l’on y avait cherché des bijoux, mais il savait qu’ils n’étaient pas là, ils n’avaient jamais été là. Marie-Amélie qui n’avait pu les emporter à Cambes les avait dissimulés avec les derniers louis d’or dans un coffre. Et justement, il allait s’efforcer de localiser le contenu de ce coffre, coffre qui se situait dans les profondeurs du plancher de la garde-robe de sa propriétaire. Il pénétra dans la pièce adjacente au boudoir avec la crainte qu’il n’ait déjà été découvert. Il fut soulagé, si l’espace était sens dessus dessous nul n’avait démasqué le mécanisme caché dans une moulure du mur qui permettait l’ouverture d’une latte du parquet. Il trouva donc le coffre et la cassette en métal qui se logeait à l’intérieur et dont il se saisit. Au jugé du poids, il ne prit pas la peine d’en vérifier le contenu, ce serait pour plus tard. James Wilkinson, tout en chuchotant, lui rappela l’autre but de leur visite. John réagit, regarda autour de lui, hésita. Son comparse avait déniché un sac en cuir, un sac de voyage, il l’ouvrit et le présenta au jeune indécis devant les vêtements de Marie-Amélie. Il finit par saisir une robe à l’anglaise de couleur sombre et qui semblait de texture compacte. Voyant qu’il allait s’en contenter James Wilkinson prit les choses en main. Il rajouta chemises, jupons, un corselet, des bas, les plus épais qu’il trouva, une bonne paire de chaussures, et remit un manteau et une étole en étamine de laine. John fut surpris de sa promptitude à choisir. « — John, elle a froid, elle ne veut pas être élégante ! C’est tout ce dont vous avez besoin ?

— Oui, je pense ? Ah non, le portrait ! Il y a dans le salon un dessin à la sanguine de l’enfant, c’est pour pouvoir le reconnaître.

— Je sais où il est, venez. »

Ils allèrent dans les pièces de devant où tout était autant bouleversé. Ne voulant pas ouvrir les volets, il alluma une bougie et après avoir traversé le bureau, ils se retrouvèrent dans le salon. Entre les deux portes-fenêtres donnant sur le quai, plusieurs peintures d’inconnus à John étaient accrochées ; au milieu de ceux-ci se trouvait un visage d’enfant aux cheveux bouclés et aux yeux écarquillés vers l’observateur. Il le décrocha et le fourra dans le sac. « — C’est bon John ? S’il le faut, nous reviendrons. Bien que si l’on peut éviter ce n’est pas plus mal. Je ne serai pas étonné qu’il y ait une mouche par-là qui épie. ». John mit un instant avant de comprendre ce qu’il entendait par une mouche. Bien sûr, quelqu’un pouvait surveiller l’immeuble et ses alentours, mais il ne voyait pas pourquoi. Qu’avaient donc fait les Lacourtade pour mériter ce harcèlement ? Quand plus tard, dans la voiture qui les avait attendus aux abords de la prison et qui les ramenait à l’ambassade, John s’en ouvrit à James Wilkinson, celui-ci lui répondit. « — En fait, John pas grand-chose, rien de répréhensible, rien qui puisse prêter à mal. Mais ce peu les a perdus. Monsieur Lacourtade n’a pas soutenu les bonnes personnes, en aidant son ami Pierre Vergniaud puis en participant, comme sous-fifre, il est vrai, au gouvernement Roland, il s’est fourvoyé. Pour être juste, il en a fait moins que beaucoup d’autres, mais les autres l’ont entraîné dans leurs chutes.

— Mais pourquoi Madame Lacourtade ? Elle n’a en rien contribué à tout ça.

— John, ils ne font pas dans le détail, de plus j’ai appris qu’à plusieurs reprises, elle avait été agressée par un homme et cet homme s’avère être à la solde de Danton.

— Mais comment savez-vous ça ?

— L’une de mes relations a pu prendre connaissance d’un dossier la concernant. Car voyez-vous dans cette révolution, comme dans ce que nous pourrions appeler l’ancien régime, tout le monde ou presque a son dossier ? C’est de remarquer l’épaisseur de celui de votre amie qui a stupéfait mon informateur, d’autant que rien dedans ne permet de soupçonner la moindre manigance, et donc ne justifie ces investigations. Cela reste un mystère.

— Je suppose que vous savez qui a construit ce dossier.

— C’est là le plus surprenant, c’est un sbire de Danton, un certain Bachenot.

— Bachenot, Jacques-Henri Bachenot ?

— Oui, c’est ça ! Mais comment le connaissez-vous ?

— C’est lui qui a essayé de perdre la maison de négoce. Si nous avons pu la sauver, il a malheureusement réussi à anéantir mon maître, Monsieur Lacourtade père.

— Tout cela est bien étrange et guère cohérent. Cela ne me dit pas pourquoi un dossier sur les agissements de Madame Lacourtade, ainsi que ses agressions, cela n’est pas du genre de Danton.

— J’essaierai d’en savoir plus à ma prochaine entrevue avec elle.

*

Conciergerie

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 36

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Chapitre 36

Les allers-retours de Juan-Felipe entre fin 1793 et début 1794

Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Il fallait environ une semaine de navigation entre la Nouvelle-Orléans et la côte du royaume de Mexico, s’ils ne croisaient pas de tempêtes ou de pirates. Ces pirates ou ces supposés corsaires infectaient les Caraïbes et les désordres causés par les guerres européennes, qui bouleversaient l’organisation des colonies, faisaient ainsi leur jeu. Des navires fuyant les massacres de Saint-Domingue s’étaient vus rançonner le peu qu’ils avaient sauvé par ses voleurs des mers. Juan-Felipe n’affectionnait pas les voyages sur l’eau. Il n’était pas à l’aise sur le pont d’un voilier. Il n’aimait pas toute cette eau dans laquelle nageaient des monstres en tous genres. Il ne le disait pas, mais cela lui faisait peur, et quel imbécile ne pouvait craindre tout cet inconnu ?

Avec l’automne, les Américains comme les Espagnols surnommaient les États-Uniens, cherchaient à franchir le Mississippi. Ce n’était pas une nouveauté, mais ils devenaient de plus en plus pressants et ne se contentaient plus de la contrebande. Juan-Felipe réalisait ce voyage vers la capitale de la Nouvelle-Espagne à la demande du gouverneur Carondelet. L’urgence en était venue à l’annonce par un homme du Kentucky à la solde de l’Espagne, de la prise de décision du général américain George Rogers Clark d’attaquer le port de La Nouvelle-Orléans afin de s’assurer un accès au Mississippi et par là l’hégémonie sur celui-ci. Juan-Felipe détenait une lettre de cachet à remettre à Juan Vicente de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo, le vice-roi de Nouvelle-Espagne. Elle avait pour but de quémander de l’aide dans l’intention de contrecarrer la politique expansionniste des États-Unis qui cherchait à plus ou moins long terme à atteindre le Pacifique. Aux yeux de l’administration coloniale espagnole, ces ambitions menaçaient l’intégrité de leurs territoires.

Le navire devait accoster à Veracruz. Le représentant du baron de Carondelet s’était fait accompagner par son second, Ignacio Pérez Alvares, et avait associé à son séjour son valet de chambre, le vieux Nestor. Il avait bien hésité pour ce dernier, car l’homme se faisait âgé, mais il n’avait pas son pareil pour s’occuper de son bien-être.

*

Au terme de son voyage, le navire pénétra entre la côte hébergeant la ville de Veracruz et le banc de pierre de la forteresse « San Juan de Ulúa » qui la protégeait des pirates et de toutes velléités belligérantes. Les trois hommes étaient enfin arrivés à bon port.

Ils découvrirent des quais où se croisaient les convois d’esclaves provenant d’Afrique pour les riches plantations alentour, et les chargements d’or et d’argent du Mexique. Depuis des siècles, les prolifiques mines de Guanajuato produisaient des tonnes et des tonnes d’argent et d’or. Le navire se glissa entre les fameuses « plata flota » afin d’aller quérir leur opulente cargaison à destination de l’Europe. Heureux de débarquer, suivi de son second avec qui il partageait ses impressions, sanglé dans son uniforme brossé avec soin, le jeune capitan dirigea ses pas sans attendre vers le palais du vice-roi. Au milieu d’une effervescence, il traversa l’ancienne capitale en travaux.

Décrépite et sale à l’arrivée du nouveau vice-roi cinq ans plutôt, la ville apparaissait en état de rénovation. Don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo avait découvert des rues, des marchés, des promenades dans un état de désolation désastreux. La plupart des voies de la cité s’avéraient sales et juste bonnes à être parcourues à pied ou à dos de mulet, et l’odeur des déchets et des excréments exposés à l’ardeur du soleil était pestilentielle. Il avait donc ordonné le pavage des artères principales en prolongement du centre de la capitale, avait interdit à la population de jeter des ordures dans les rues et avait procédé à l’enlèvement les animaux errants. Ayant constaté l’état délabré des maisons bâties à la va-vite et mal entretenues, il avait imposé qu’aucun édifice ne soit construit sans autorisation. La métropole était considérée comme un lieu de passage entre Mexico et l’Espagne. Hormis quelques riches négociants y détenant leurs comptoirs et les membres du gouvernement, on ne s’y installait que par obligation et pas suffisamment en assez grand nombre pour faire vivre une économie florissante. La plupart des gens étaient donc pauvres, voire miséreux, et déambulaient à pied, coiffés de chapeaux de paille élimés et habillés de vêtements défraîchis.

Juan-Felipe comprit rapidement que toute la cité et ses administrations se trouvaient dans cet état, détériorées ou en réhabilitation. Arrivé au palais du gouverneur de la ville, il apprit l’absence de son dignitaire. Bien que contrarié, il fut soulagé de savoir qu’il n’allait pas longtemps y rester, le vice-roi résidait à Mexico. Il devait toutefois y demeurer en attendant d’accompagner un convoi. Comme tout militaire, il se rendit à la caserne pour y chercher logis. Quand il arriva devant celle-ci, il fut évident pour lui qu’elle n’était pas en état de l’héberger. Elle était même momentanément désaffectée ou tout comme, car n’y campait qu’un peloton chargé de la surveiller. Comme la ville, elle s’extrayait d’un piteux état et ne pouvait encore accueillir. L’intendant du Palais avait omis de l’en informer, ce qui mit en colère le jeune homme. Répondant à ses préoccupations, le garde de faction lui montra du doigt une tour utilisée pour garder à vue les navires entrants et sortants du port qui se détachait en hauteur du reste des bâtisses. Il lui conseilla de s’y rendre, c’était celle du monastère de « Nuestra Señora de la Merced » ; cette congrégation était à même de les recevoir. Après avoir arpenté les rues tortueuses sous un soleil de plomb, ils tombèrent devant la porte monumentale d’un sobre édifice de style baroque avec la tour à l’un de ses coins. Ils pénétrèrent dans une grande cour entourée de larges arcades qui à cette heure-là était désertée, la canicule accablante imposait l’ombre salutaire à l’intérieur des murs épais. Après avoir frappé au guichet, ils furent accueillis avec chaleur et logés avec confort, d’autant qu’ayant décliné leurs identités le supérieur de l’établissement se mit en quatre pour les satisfaire. Il les rassura quant au déroulement de leur voyage, chaque semaine des convois partaient pour la capitale de la Nouvelle-Espagne. Ils n’eurent effectivement guère longtemps à patienter et deux jours plus tard ils chevauchaient sur la route en direction de Mexico. Juan-Felipe n’avait pas prévu d’aller jusque-là, il avait espéré trouver le vice-roi à Veracruz, mais bien que connaissant le caractère impérieux de sa mission, fataliste, il avait accepté ce contretemps. L’intendant du palais, bien obligé, lui avait fourni à lui comme à son second un cheval, ainsi qu’une mule pour son valet. Le trajet fut inconfortable tellement la chaleur était prégnante, la sueur coulait continuellement sur son corps en irritant certaines parties, brûlant ses yeux. Rapidement, il ne prit même plus la peine de s’essuyer, son mouchoir était aussi mouillé que son visage. Au pas des montures qui précédaient la file des esclaves encordés importés d’Afrique et des chariots remplis de marchandises diverses venues d’Espagne, ils cheminaient sur la route franchissant une forêt luxuriante aux arbres immenses, à la canopée grouillante d’une multitude d’animaux et au son de la cacophonie de mille oiseaux. La traversée dura une bonne semaine. Ils s’arrêtaient pour la nuit dans des haltes aménagées où les attendaient de quoi dormir et manger de façon sommaire. La caravane était encadrée par l’armée, car on craignait voleurs, Indiens et révolte des nègres pendant le voyage. Rien de tout cela n’était survenu quand ils arrivèrent dans la vallée de Mexico. Ils la découvrirent dominés par plusieurs masses montagneuses, dont le volcan Popocatépetl. De ces hauteurs se déversaient les eaux alimentant le lac Texcoco qui miroitait en son centre. L’air était plus respirable. Soulagés, descendant les pentes environnantes, ils apprécièrent la majesté de la métropole qui s’étendait sur les plans de la cité aztèque. Ils en devinaient encore les traces, même si la plupart des canaux qui la parcouraient avaient disparu sous des remblais. Elle était devenue avec la domination de l’Espagne une ville aux bâtiments imposants surchargés de décoration. Les couvents de Saint-Augustin, de Saint François, de Saint-Ferdinand, de Saint-Dominique, de la Professa, de la Conception et de l’Incarnation s’éparpillaient en son sein. Émergeait dans son centre la cathédrale en angle droit avec le palais du vice-roi ; par la magnificence, l’un n’avait rien à envier à l’autre. La plaza Mayor était la destination de Juan-Felipe et de ses comparses.

*

plaza Mayor Mexico

Devant ses secrétaires et serviteurs impassibles, le vice-roi arpentait son bureau surplombant la plaza Mayor. Il fulminait. Une caravane d’or avait également été lésée d’une partie de sa cargaison, et cela ne pouvait venir que de son administration. Sa lutte pour éradiquer la prévarication et la corruption au sein des employés du gouvernement était sans fin. La perte n’était pas énorme, la quantité la plus importante était arrivée, mais l’Espagne avait besoin d’encore plus d’or pour sa guerre contre la France. Les cloches de la « Cathedral Metropolitana de la Asunción de María » sonnèrent douze coups, personne ne bougea. La longue salle des pas perdus détenait à cette heure là pléthore de quémandeurs. Tous patientaient attendant les ordres. Depuis l’aube, don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo monopolisait ses subalternes, il était connu pour sa force de travail et ne tenait nullement compte des faiblesses de son entourage. Il se rassit et prit le document suivant, un autre problème évidemment. Il décacheta la lettre, elle venait du baron de Carondelet. Il la parcourut, sourcilla. Qu’est-ce que c’était que ces fadaises, voilà qu’il devait envoyer de l’or et des hommes en Louisiane ! Il soupesait la gravité de la menace. Il savait les Américains prêts à envahir des frontières difficiles à surveiller, car vastes et couvrant des étendues inconnues, inexplorées et malaisées à coloniser. Mais c’étaient les possessions de l’Espagne et cela grâce à des aventuriers qui étaient parfois morts pour leurs rois. Mais évidemment, le risque de perdre la ville la plus importante du Mississippi serait le début d’une hémorragie. D’un autre côté, il ne manquait pas de problèmes avec la Nouvelle-Espagne. Et puis l’or, cela s’avérait possible, encore fallait-il l’acheminer jusque dans les caisses de Louisiane, mais les hommes… Il avait déjà bien du mal à maintenir une armée officielle digne de ce nom. Dès qu’ils descendaient des galions, les engagés disparaissaient dans la nature à la recherche de la fortune, de métaux précieux. S’adressant à son secrétaire, il demanda. « — L’individu qui a apporté cette lettre est toujours là ?

— Oui, Son Altesse, c’est le marques de Puerto-Valdez.

— Puerto-Valdez, cela me dit quelque chose. Bon, pour l’instant faites en sorte de bien l’accueillir. Je n’ai pas l’intention de répondre tout de suite. »

*

Cela faisait dix jours qu’obstinément il se rendait quotidiennement dans la salle des doléances afin d’obtenir la réponse à la lettre de cachet. À chaque fois, il y retrouvait, à la même place, assise et impassible, la jeune femme énigmatique. Couverte de brocard et de bijoux, elle maintenait en laisse deux minuscules singes et était accompagnée d’une duègne vêtue de noir et d’un esclave tenant un parasol où qu’elle aille. Malgré la foule des quémandeurs, il n’avait pu que la remarquer d’autant qu’elle prenait l’air dans le patio sur lequel donnaient ses appartements. Il avait fini par apprendre par son second que c’était la señora doña Manrique de Zúñiga, descendante d’un vice-roi d’Espagne. Comme lui, elle attendait une audience, elle était veuve et sollicitait l’autorisation d’épouser en secondes noces un actionnaire de la fameuse mine « La Valenciana ». Sa famille lui avait juste laissé le temps de voir s’écouler son deuil officiel avant de lui suggérer un nouveau parti. Son précédent mariage lui avait donné deux enfants, un douaire des plus confortables, son garçon héritant de la fortune de son père. L’homme, qui lui était proposé, était si riche qu’il pouvait se permettre le luxe de revendiquer le titre envié d’un des individus les plus nantis de la terre. Mais comme Juan-Felipe, elle attendait le bon vouloir du vice-roi d’Espagne. Cette expectative dictée, par un protocole rigide, était un moyen d’imposer son pouvoir même aux plus grandes familles de la Nouvelle-Espagne. Ces informations glanées par Ignacio ne rassuraient pas l’hidalgo, auquel rien ne faisait espérer l’abrégement de son séjour forcé.

Dans l’immense salle aux sombres boiseries ouvragées, Juan-Felipe faisait les cent pas devant son second imperturbable. Il allait faire demi-tour pour reprendre son va-et-vient quand le secrétaire entra et se dirigea vers lui. Enfin, cela n’était pas trop tôt ! « — Son Altesse vous demande de bien vouloir patienter encore. Il n’a pas tous les éléments en main. »

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

Il obtenait chaque jour la même réponse à peu de choses près. Il allait donc pourrir dans cette ville alors que celle qu’il considérait comme la sienne était en danger ainsi que tout ce qu’il aimait. Il avait été logé dans le Palais. C’était un bâtiment imposant de trois étages long de cent toises, avec quatorze patios intérieurs, un vrai labyrinthe à plus d’un titre. Il en fallait plus à Juan-Felipe pour être impressionné, de par le statut de sa famille, il avait été reçu au palais d’Orient de Madrid et y avait un temps fréquenté la cour. Le surintendant des lieux lui avait destiné des appartements dans l’aile ouest et il y avait fait conduire par l’un de ses subalternes. Après avoir traversé l’immense patio encerclé d’arcades baroques sur ses trois niveaux et qui constituait le jardin du vice-roi et de son entourage, ils arpentèrent les couloirs et les cours intérieures. Ils avaient abouti au premier étage du bâtiment presque à l’opposé de l’entrée principale, la porte sud. Les fenêtres de ses appartements donnaient sur un jardinet, lui aussi agrémenté d’arches, rafraîchi par une fontaine et ombragé par des palmiers et des bananiers. Il détenait quatre pièces richement ornées et meublées, Ignacio était logé au-dessus, un escalier en colimaçon les reliait. Le vieux Nestor avait trouvé sa paillasse dans la garde-robe. Le surintendant lui avait adjoint un autre domestique Rosario qui allait chercher les repas jusqu’aux gigantesques cuisines du Palais et répondait aux besoins éventuels de son maître temporaire. Le capitan devait bien admettre qu’il était bien hébergé.

Nestor, qui avait toujours servi la famille de Fuente-Pelayo, celle du père de Juan-Felipe, l’avait rejoint sur la demande de la mère de son jeune maître, juste avant qu’elle ne meure. Le vieil esclave avait donc traversé l’Atlantique et s’était retrouvé à nouveau au service de celui-ci comme valet de chambre. Mais lui, qui n’avait jamais souffert d’aucun mal, tomba malade, à peine arrivé à Mexico. La fièvre l’avait saisi et ses entrailles n’acceptèrent plus aucune nourriture. Juan-Felipe demanda l’aide d’un médecin envoyé par le gouverneur du palais, mais celui-ci n’eut pas le temps de soulager l’esclave. Il mourut de façon fulgurante, d’une affection inconnue. Son maître en ressentit un véritable chagrin, depuis sa petite enfance l’esclave avait toujours été dans ses pas le protégeant de tout, le relevant chaque fois qu’il tombait, effaçant ses bêtises ou prenant les corrections pour lui. Décidément, cette ville lui portait malheur.

Le gouverneur du palais l’ayant appris, Juan-Felipe vit arriver un nouveau valet, Guido, un métis aux manières affectées. Celui-ci par la force des choses fit l’affaire et rejoignit son comparse déjà mis à son service, mais Juan-Felipe s’en méfiait, il n’aurait su dire pourquoi. Il ne pouvait faire un pas sans le trouver sur sa route, il l’estimait trop zélé. Il supposait que ce valet de chambre de fraîche date le surveillait. Pour vérifier cette présomption, il avait laissé son courrier dans un désordre réfléchi et ne l’avait pas retrouvé au même emplacement. Il n’avait donc pas tort et en eut la certitude par son second qui, suspicieux, suivit ses faits et gestes. L’homme rendait son rapport tous les jours au secrétaire du gouverneur du palais. Ils se demandèrent si l’on n’avait pas empoisonné le vieux Nestor dans la seule fin de mettre à sa place cet espion. Si Juan-Felipe voulut en écarter l’idée, la trouvant incongrue, Ignacio ne fit pas de même. Il avait jugé Rosario et Guido trop mielleux, trop serviles, il entrevoyait quelque chose de peu naturel. Dans le même temps, il s’était rapproché d’une servante de leur riche et belle voisine de patio, doña Manrique de Zúñiga. En plus de ses rondeurs salvatrices pour son ennui, il en avait tiré les informations recherchées. Elle lui apprit très vite qu’ils ne ressemblaient en rien à des domestiques et qu’ils étaient l’un et l’autre des affidés de l’intendant du palais.

L’espion n’avait pas grand-chose à raconter. Malgré sa proximité avec la cour, Juan-Felipe n’avait pu rencontrer le vice-roi ni un de ses conseillers. Dans un premier temps, il était resté enfermé dans les appartements qui lui avaient été destinés. Cela s’était su. Par curiosité ou pour satisfaire à la demande soutenue du vice-roi, il avait donc reçu des invitations auxquelles il avait fini par se rendre. Il avait aspiré trouver des appuis pour obtenir au plus vite sa réponse, mais très rapidement il comprit que personne ne l’aiderait. Juan-Felipe allait, désespéré, de dîners en bals et de bals en tables de jeu. Son titre de Marqués, affilié à plusieurs grandes familles d’Espagne, avait tout de suite attiré la convoitise féminine. Les mères avaient très promptement abandonné l’idée de l’unir à leurs filles puisqu’elles apprirent très vite qu’il était marié et qui plus est à une Française. Mais les autres, celles que l’ennui du mariage gagnait, ignorèrent ce qu’elles pensaient être un détail. Un homme comme lui, si charmant, ne pouvait désirer que l’amour, la conquête, et elles étaient prêtes à laisser tomber leurs défenses. Elles lui démontrèrent leur intérêt par moult procédés, mais il ne céda jamais à leurs avances à peine déguisées. Comme il était toujours apprêté avec recherches, les plus aigries firent courir le bruit qu’il était inverti, mais personne ne put valider cette version. La seule chose dont tous étaient sûrs, c’était qu’il était féru de cartes, qu’il pouvait jouer toute la nuit sans faiblir et qu’il perdait sans sourciller.

Sa visite abordait la troisième semaine et son séjour forcé commençait à le faire périr d’ennui. Cette société ne détenait pas les fastes de l’étiquette de la cour madrilène ni le laisser-aller familial et joyeux des soirées orléanaises où chacun arborait l’opulence de sa situation avec naturel, comme si de rien n’était. Ici, les aristocrates ou les nanties étaient guindées prises dans l’obsession de faire mieux qu’à Madrid, d’afficher leur fortune. Elles étaient loin de l’élégance négligée toujours parfaite d’Antoinette, mais c’était peut-être, car son aimée était française, et cela les autres femmes ne pouvaient rivaliser avec.

*

Doña Manrique de Zúñiga

Doña Manrique de Zúñiga avait acquis les bancs de son union. Elle avait patiemment attendu un mois avant d’obtenir l’autorisation. Elle n’était pas pressée, se recouvrer un conjoint n’était pas précisément une joie pour elle. Son précédent, un homme riche, du triple de son âge, n’avait vu en elle qu’un ventre. Il avait opté pour elle pour sa famille et la fécondité des femmes de celle-ci. Elle n’avait de cette union tiré que le bonheur d’être mère et celui de ne subir que peu de temps cet individu désagréable, malodorant et peu perspicace en la beauté de son épouse. De cette alliance de cinq ans, on ne lui avait rien demandé, sa parentèle avait décidé pour elle. Sortie du couvent à quatorze ans, elle était allée devant l’autel découvrir son mari et maître. Celui-ci l’avait ensuite cloîtrée dans un palais jusqu’à la naissance de son fils un an plus tard. Sur le choix de l’hymen suivant, elle ne s’était pas laissée faire, car rien ne l’obligeait à obéir aux siens. Du côté de son futur conjoint, personne n’avait son mot à dire. Elle avait fait taire sa belle-mère qui malgré sa grande maturité pensait pouvoir prendre l’ascendant sur elle et l’avait envoyé pour sa santé dans une hacienda plus au nord. Quant à sa famille, elle dut freiner les complots qui s’ourdissaient pour l’unir de nouveau. Elle avait sélectionné son nouvel époux et son père comprit qu’il valait mieux aller dans son sens. Il avait donc accepté son choix par ailleurs avantageux, et l’avait appuyé. L’autorisation acquise, elle avait enfin pu revenir à la cour et sortir de sa claustration due à son veuvage, celui-ci était officiellement terminé. Sa place élevée dans la société de la Nouvelle-Espagne lui permettait de retourner dans l’entourage du Vice-roi. Elle y avait recroisé le jeune homme qui l’avait tant égayée par son impatience. Il avait bien essayé de l’aborder pendant leurs attentes respectives, mais sa duègne avait fait barrage. Elle n’avait rien dit alors. Elle était restée imperturbable. C’était sa fonction et elle préférait savoir à qui elle avait affaire avant tout échange. Depuis, elle détenait par sa servante plus de renseignements sur le sujet de ses préoccupations devenues celles de Vice-roi plus que tout autre. Elle avait décidé de l’aider. Cela la flattait de pouvoir jouer un quelconque rôle dans la politique de son pays. Quand elle fut instruite de quoi il en retournait, elle chercha comment faire avancer ses pions. Sûre de son fait, elle enjôla son fiancé à l’épauler dans sa quête en lui montrant les avantages diplomatiques qu’il retirerait en soutenant le Vice-roi. Par exemple en lui sacrifiant un peu d’or, il lui deviendrait redevable et cela pouvait toujours servir. Son futur époux découvrait avec plaisir la perspicacité de la jeune femme et se félicitait déjà de l’assistance qu’elle pourrait lui apporter pour développer l’aura de sa famille ou tout du moins pour garantir son rang. Lorsqu’elle fut assurée de pouvoir abattre ses cartes, elle profita d’une soirée dans les salons du Vice-roi pour demander à ce dernier s’il allait enfin accorder un entretien au jeune lion qui usait les planchers de sa salle des doléances. Le Vice-roi amusé par la formule et content de l’intelligence de la dame qui ne lui gardait pas rancune de son attente lui avait répondu que c’était prévu pour dans trois jours.

Juan-Felipe apprit donc son audience lors d’un quadrille entre deux éclats de rire la jeune femme.  

*

L’émissaire du gouverneur de Louisiane fut reçu en grande pompe, comme un ambassadeur, il comprit tout de suite que la réponse qu’il allait ramener à son supérieur n’était pas celle qu’il attendait. Effectivement, le Vice-roi estimait qu’il avait d’autres chats à fouetter que ces Américains. De plus, il pensait que le gouvernement de Louisiane était là pour protéger ses frontières. Il avait alors préparé une riposte courtoise et suffisamment floue pour qu’elle ne lui soit pas reprochée. Elle était accompagnée d’un coffre détenant une cinquantaine de lingots d’or et six hommes armés pour reconduire le messager, et pour en imposer le contenu, le tout présenté avec grand décorum. Ce n’était pas l’affaire de Juan-Felipe, il joua donc le jeu. Dix jours plus tard, il repartait vers la Nouvelle-Orléans.

*

Avant de partir, Ignacio régla un problème qui chatouillait sa conscience. Le dernier soir, il talonna Guido, le valet, qui avait remplacé le vieil esclave. Il parcourut derrière lui les couloirs qui descendaient vers les cuisines, attendit qu’il en sorte, ainsi que du palais. Il le suivit dans les rues de Mexico et lorsqu’il considéra qu’ils étaient seuls, il le coinça dans l’encoignure d’un mur et lui réclama qui lui avait demandé d’empoisonner l’esclave de son maître. L’homme affolé devant la mine déterminée de son agresseur lui raconta que c’était le gouverneur du palais, ceci afin de pouvoir espionner son capitan. Le second s’en doutait et comme il ne voyait pas comment faire payer le donneur d’ordre, il trancha la gorge de l’exécutant. Même si c’était un esclave, Nestor était vengé. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 35

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Chapitre 35

Esther et Pierre Henri Hautbois, décembre 1793

Esther

Le dernier cyprès tomba sous les coups de hache des esclaves. Pierre-Henri contemplait avec fierté le travail accompli, le bungalow, réalisé sur les plans de celui déjà existant dans l’autre partie de la plantation, était terminé, et les deux premiers hectares étaient déboisés, cela avec la vingtaine de nègres que Georges Tremblay lui avait concédés. Encore quelques souches à extirper du sol et la terre grasse serait prête à accueillir les pieds de coton. D’ici aux premiers semis, il aurait bien réussi à en faire tomber le double. La lumière du jour finissant annonça la fin du labeur.

Lorsqu’il intégra le bungalow, une odeur de soupe épicée lui flatta les narines accentuant sa faim par gourmandise. Il traversa le lieu d’habitation sommairement meublé et retrouva Esther dans le petit bâtiment construit à l’arrière pour la cuisine. Sa maîtresse qui ne l’avait pas entendu entrer, tournait le dos à la porte. Elle semblait parler au contenu d’une caisse. Pierre-Henri sourit de bonheur et s’exclama faisant sursauter la très jeune femme « — alors comment vont mes femmes ! 

— Chut ! Elle vient de s’endormir, gronda-t-elle en riant et en montrant le nourrisson installé dans ce qui lui servait de berceau. Le père s’approcha du poupon dont le premier duvet tendait vers un roux orangé, ce qui l’amenait à la surnommer « ma petite orange » par le père, et que la mère reprenait chaque fois « — elle s’appelle Nouria ».

*

L’arrivée des meubles de sa sœur avait coupé l’herbe sous les pieds de sa colère. Antoinette-Marie avait tout d’abord écarté de ses pensées la grossesse d’Esther. Elle avait fini par s’en entretenir avec Marie-Adélaïde qui lui avait fait relativiser les faits. « — vous savez Antoinette, sur toutes les plantations il existe des bâtards de blancs qui ont passé leurs instincts sur des négresses, au moins pour Esther, c’était consenti et ce n’était pas Juan-Felipe. » Encore heureux, pensa la jeune femme. Marie-Adélaïde reprit. « — si cela vous gêne, ce que je comprends, faites comme la plupart des maîtresses de plantation, éloignez la fautive, renvoyez-la aux champs.

— Mais c’est injuste, c’est trop cruel !

— Alors, fermez les yeux.

— Il doit y avoir une autre solution ? Je reconnais que je n’aime pas l’idée de cette grossesse.

— Antoinette, ne soyez pas prude. Regardez les choses en face, c’est notre monde. Vous y serez confrontée en diverses occasions, et vous mettrez vous martel en tête chaque fois ?

— Je ne sais pas, mais cette fois-ci c’est Esther. Je l’avoue, bien que ce soit ma chambrière, j’aimerais un tant soit peu la protéger.

— Alors, voyez avec Georges qu’il éloigne Hautbois-Guichette, renvoyez-le !

— Ah non ! Et l’enfant d’Esther ?

— Antoinette, quoiqu’il arrive cet enfant sera un bâtard, et il sera considéré comme un nègre, quelle que soit la couleur de sa peau. » Marie-Adélaïde n’appréciait pas le discours qu’elle tenait à son amie, mais elle ne pouvait faire autrement, Antoinette-Marie devait admettre le monde dans lequel elle vivait. Cette conversation faisait écho à une semblable que la maîtresse de la plantation avait échangée lors du projet d’émancipation de Mama-Louisa avec son notaire. Elle avait toujours du mal à saisir la complexité de la situation, non pas la grossesse d’Esther, mais la perception que les uns et les autres avaient de la couleur de la peau. De celle-ci était déterminée le statut de la personne et sa place dans la société. Elle était troublée, elle-même n’était pas assurée de ce qu’elle croyait. Elle avait des difficultés à s’avouer que si elle ne voyait pas ses esclaves comme des meubles, elle ne les pensait toutefois pas son égal. Pour Mama-Louisa, c’était autre chose, sa peau claire et sa confiance hautaine l’écartaient de cette catégorie subalterne. Tout cela bouleversait sa façon de raisonner, la mettait mal à l’aise. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. Elle percevait bien l’injustice, mais n’arrivait pas à se rebeller contre elle, elle la ressentait comme une normalité et admettait qu’en dehors de quelques sursauts elle vivait avec. La plupart des personnes de son entourage ne se posaient pas ce genre de question ou du moins ne l’auraient pas avoué, elle en voulait presque à Esther de l’obliger à y réfléchir. Elle sauvegardait sa conscience en demeurant clémente avec ses esclaves, les préservant des mauvais traitements et subvenant à leurs besoins quotidiens. Faire travailler ce peuple noir n’était pas ce qui la gênait, que les blancs soient supérieurs était pour elle une évidence que son éducation, son ignorance des autres ethnies et la religion avaient faite sienne. Ce qui la perturbait c’était la possession. La notion de propriété ne l’avait jamais effleurée, protégée au sein du château de Cambes comme au sein d’un couvent, elle n’avait rien détenu avant de mettre les pieds sur le ponton de la plantation, pas même elle-même. Les femmes de sa famille l’avaient vendue pour son bien être au fils du baron de Thouais. Mais l’on donnait en mariage toutes les filles en échange d’un supplément de pouvoir, de patrimoine, cela était somme toute normal. Elle n’avait appris qu’au moment de son veuvage qu’elle avait été pourvue par ses bienfaitrices de terres et de biens presque équivalents à ceux de son époux. Elle admettait que dans son cas, il n’y avait qu’elle qui avait tiré bénéfice de ce mariage. Tous les cadeaux reçus depuis son départ de Cambes sous la forme de son trousseau avaient été pour elle un dû, une justice, d’autant elle l’avait obtenu au moment où elle prenait conscience de sa situation au sein de sa famille, de l’abandon, du rejet de son père. Elle n’avait pas été malheureuse auprès de la famille Freydou, elle avait vécu simplement sans identité définie, ou tout du moins la lui avait-on cachée. Ce secret l’avait fait souffrir, car personne ne l’avait aimé avec naturel excepté Antonin, son frère de lait. Aussi lorsque Madame de Maubeuge, devenue depuis son amie, lui avait offert sans affectation Esther, avait-elle été très perturbée. Posséder un être humain lui semblait inconcevable, non pas qu’elle leva le masque sur ce fait, si elle avait été ignorante son séjour à Saint-Domingue l’aurait éclairé, mais c’était pour elle impensable jusqu’à ce qu’elle fût mise au pied du mur. Quand elle avait admis que dans la société dans laquelle elle entrait cela été incontournable et que son mariage la rangeait d’office dans la catégorie des propriétaires d’esclaves, elle avait couvert d’affection sa femme de chambre pour compenser sa prison. Elle s’était fait une obligation de protéger de son mieux ses esclaves, ses nègres, comme tous disaient dans son entourage, aussi, avait-elle été meurtrie de savoir sa domestique enceinte de son économe. Elle avait failli à son devoir. Elle ne l’avait pas défendue de ce qu’elle soupçonnait être des désirs libidineux de celui-ci. Mais peut-être que Marie-Adélaïde avait raison, elle s’imaginait peut-être une montagne de rien. Et puis s’était niée à Esther la possibilité d’avoir des sentiments et cela la faisait culpabiliser, car elle avait réalisé qu’elle avait fait d’Esther sa possession. Un être infantilisé qui ne pouvait réfléchir par lui-même. Tout cela la troublait, elle se devait d’éclaircir sa vision des choses pour que sa vie corresponde à sa façon de voir. Mais pour l’instant, elle était dans l’obligation de se décider. Elle chercha donc une solution auprès de son contremaître.

*

Pierre-Henri Hautbois Guichette

De toutes les cultures, celle de la canne à sucre était la plus dure. Les sucreries roulaient ordinairement sept à huit mois de l’année pendant ce laps de temps, ils devaient constamment réaliser le quart à tour de rôle. Georges Tremblay avait engagé deux suppléants, deux Français, deux frères, eux aussi du Sud-ouest. Malgré ça, cette période s’avérait la plus pénible pour Pierre-Henri, il avait du mal à trouver du répit, fumigé par les vapeurs des chaudières, par la chaleur infernale des fourneaux. Aux bruits tumultueux de la machine, des chansons et des apostrophes des nègres de quart, il somnolait parfois sur un fauteuil tout en surveillant la besogne des esclaves et le bon fonctionnement de l’appareillage. Remplacé par un des suppléants, car le processus ne pouvait être suspendu, dans un faible état d’assoupissement, provoqué par une fatigue excessive, il allait se reposer dans une cabane construite à cet effet et ouvrait les yeux au son de la cloche qui réveillait l’atelier et lui signifiait le lever du jour. Le regard embrumé, il allait se baigner dans le bayou qui tempérait la température du moulin. La lassitude accablante qui le tenait pendant toute cette durée lui aurait fait céder dix ans de vie pour jouir d’une heure de plus de sommeil. Mais la manipulation commençait le dimanche à cinq heures du soir et s’écoulait jusqu’à sept heures du matin du dimanche suivant. Elle ne pouvait être interrompue sans occasionner une altération préjudiciable à la qualité du sucre à cause de la lente fusion du vesou. Les employés ne se permettaient l’arrêt de la chaudière que dans un cas forcé. Mais il tint bon ce qui conforta Georges Tremblay dans son choix d’embauche.

Pierre-Henri fut donc étonné quant au milieu de sa surveillance du précieux liquide, Abraham vint le chercher sur ordre de la maîtresse. Il se fit remplacer par un des frères Lamotte et suivit le majordome.

*

La jeune femme marchait de long en large dans le bureau de la plantation. La demeure désormais pour ainsi dire meublée affichait en plus de tout le confort voulu, une patine élégante que toute créole appréciait d’exposer. Une table de travail plate marquetée ornait le centre de la salle. Les murs couverts d’étagères supportaient des livres, d’autres les registres de la propriété. Le baron de Thouais, père de son premier époux, avait laissé dans des caisses, pléthore d’ouvrages devant agrémenter la pièce. Elle avait déniché des œuvres de Démosthène, Virgile, Cervantes, Montaigne, Bossuet, La Fontaine, Le Sage, Marivaux, Fontenelle, Rousseau, Marmontel, Raynal, une Histoire romaine, Bourdaloue, Massillon, le jeune Anarchasis, les mémoires de Mme de Maintenon, des livres historiques, des récits de voyage, des essais d’histoire naturelle, de mathématiques et de philosophie, des pièces de théâtre et des romans, sans omettre des manuels d’études et de piété. Au total, sept cent trente-neuf volumes constituaient la bibliothèque. C’était une pièce qu’elle appréciait, elle y passait le soir des heures studieuses sur les registres qu’elle tenait à jour, soulageant de la sorte son contremaître et s’appropriant ainsi la vie de sa propriété. Elle y avait découvert sa fortune, ses possessions, ses gens et la difficulté de faire vivre et fructifier ses biens. Elle s’intéressait au moindre détail de l’existence du domaine. Elle y mettait un sérieux et une rigueur qui rassurait Georges Tremblay et réjouissait Marie-Adélaïde. Elle tenait également son journal, reflet de sa vie et de ses pensées. Elle y transcrivait ses soucis, ses joies, ses craintes. C’est devant ce bureau qu’elle écrivait en France toujours aussi régulièrement sans pour autant recevoir de réponse. Elle finit par interrompre son va-et-vient et s’assit sur le fauteuil installé face à la porte-fenêtre qui donnait sur l’un des escaliers allant vers le jardin d’agrément. Elle rajusta sur ses épaules son étole. Pierre-Henri frappa contre la porte ouverte de la pièce avant d’y pénétrer, malgré le sourire de sa maîtresse, il sentit tout de suite le malaise.

« — Asseyez-vous Pierre-Henri. J’ai à vous entretenir de ce que nous pourrions appeler un problème. » Il prit place, pas très à l’aise, devinant ce qui allait suivre, déjà prêt à réagir, à se défendre, à se justifier. De son côté, elle resta debout, visiblement agitée, toucha comme chaque fois son pendentif contenant la reproduction du château de Cambes, cadeau de madame de Verthamon, et ne sachant pas trop par où commencer, se dirigea vers une étagère comme si elle cherchait quelques livres ou registres. Elle regrettait à cet instant de ne pas être un homme, mais elle n’avait pas voulu que ce soit Georges Tremblay qui règle ce problème. Elle avait décrété que c’était son rôle, et si Juan-Felipe avait été présent, cela n’aurait rien changé, c’était elle la maîtresse de la Palmeraie. « — je ne suis pas sans vous apprendre que ma chambrière est enceinte de vos œuvres, comme il allait intervenir, elle l’arrêta dans son élan ; non, laissez-moi continuer. Vous connaissez donc mon mécontentement. Comme nous ne pouvons revenir en arrière, pour le bien de celle-ci, j’ai cherché une solution… Il m’a été proposé de vous renvoyer, mais outre que cela n’aurait pas résolu le sort d’Esther, Georges tient à vous garder, car il semblerait que vous soyez un économe de valeur. Donc, j’ai décidé avec celui-ci de vous envoyer défricher la partie nord de la plantation afin de mettre en terre du coton. Et dans l’intention de permettre à Esther de vivre correctement vous y construirez un bungalow identique à celui qui héberge monsieur et madame Tremblay. De plus, je prendrai sur votre paie de quoi affranchir Esther et son enfant à venir au moment voulu. Si cela ne vous convient pas, la porte est ouverte. » Elle avait récité sa tirade d’une traite tout en souhaitant qu’il ne l’interrompe pas. Pierre-Henri était soufflé, il était loin de s’attendre à cette proposition qui sous des dehors de punition était plus qu’il ne pouvait en espérer. S’il avait pu, il aurait embrassé sa maîtresse pour la remercier, mais il préféra jouer profil bas. « — quand dois-je commencer ?

— Vous partirez dès lundi avec dix hommes que vous donnera monsieur Tremblay, vous démarrerez par le bungalow, Esther viendra s’occuper de son entretien quand elle aura accouché.

— Bien madame. »

*

De la fin de l’été à l’hiver, avec les esclaves octroyés, il avait tout d’abord dégagé et façonné les allées de la plantation dans la portion vierge de celle-ci, rejoignant celles qui étaient existantes. L’ensemble forma un quadrillage permettant d’accéder à chaque partie du domaine même les plus sauvages. Au milieu, il avait construit une maison basse entourée d’une véranda, puis avait commencé le défrichement des futurs champs alloués au coton. À la fin de l’automne, Esther accoucha sans problème d’une petite fille, baptisé Nouria, et comme promis, elle vint s’installer auprès de lui. À l’hiver, il vit arriver Georges Tremblay. Celui-ci lui annonça qu’il quittait la Palmeraie devenu propriétaire de la plantation voisine et que désormais il partagerait son poste de contremaître avec Francisco Alvarez-Pignero. Ce fut lors de cet échange qu’il apprit le mariage de son comparse avec la fille des Bertin-Dunogier et que par conséquent pour plus de commodité, il laisserait le nouveau bungalow au jeune couple. Comme il était visiblement contrarié, Georges Tremblay l’avisa qu’il allait dorénavant habiter à sa place derrière la demeure des maîtres. Cela sous-entendait qu’Esther et leur fille le suivaient. Décidément, la chance lui souriait, cela faisait trois ans qu’il était arrivé dans la colonie et les circonstances lui offraient un poste dont il avait à peine eu le temps de rêver. La terre ne le portait plus, tellement il s’avérait heureux.

*

Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier

Le jour passait au travers des jalousies. Elle avait le cœur lourd, plein de rancœur et de résignation. Elle s’assit sur le lit fixant les rais de lumière sur le plancher. Elle resserra sa tresse de cheveux, y ramenant les mèches blondes qui s’en étaient échappées. Sans attendre sa chambrière, Jeanne-Gabrielle repoussa la mousseline qui lui servait de moustiquaire. Une semaine auparavant, elle était devenue doña Alvarez-Pignero et avait décidé de ne jamais revenir dans la maison de son enfance. Elle avait accepté d’épouser le contremaître de la plantation voisine, elle qui aurait dû être la maîtresse de cette plantation ou d’une semblable, mais le sort en avait tranché différemment. Sa colère larvée en son sein la rongeait, elle était allée aux marches de l’autel donner son consentement comme l’on allait à une exécution, à celle de l’anéantissement de son avenir. C’était sa destinée, elle avait retourné sa situation dans tous les sens et n’avait pas trouvé d’autres portes de sortie. Son futur mari n’était pas en soi désagréable. Elle l’estimait sans intérêt, une allure plaisante, mais peut-être un peu trop taciturne à son goût. Son unique avantage, mais qui ne lui apportait guère de valeur à ses yeux, était d’être épris d’elle. C’était son problème, elle n’avait rien réclamé. Tout au plus s’avèrerait-il plus maniable. Si cela n’avait été que d’elle, elle n’aurait pas baissé le regard vers lui. Elle ne l’avait agréé que pour deux raisons, la première, il était le fils cadet d’un comte espagnol et la deuxième, et celle-ci la faisait rager, il était le seul à l’avoir demandé. Elle oubliait un peu vite tous les refus hautains qu’elle avait distribués au fil de ses caprices, au temps où elle aurait pu prendre en mariage n’importe lequel de ses voisins. Plus d’un héritier s’était mis sur les rangs, elle était jolie voire plus, et la légataire de la plantation de son père. Mais trop gâtée, ce qu’elle n’aurait pas admis, elle avait rechigné, elle attendait celui qui ferait palpiter son cœur comme dans les romans. Seulement le temps en avait décidé autrement. Elle avait vingt ans, toute sa beauté, mais elle ne possédait plus de dot.

Elle n’en montrait rien, mais ressassait intérieurement son sort funeste auquel elle ne détectait aucun avantage. Elle ruminait encore ses idées noires quand entra Rebecca sa chambrière, sur qui elle passa sa mauvaise disposition. Un peu plus âgée qu’elle, la métisse l’avait suivie dans sa nouvelle vie avec deux de ses sœurs, madame Bertin-Dunogier en avait décidé ainsi. L’esclave ouvrit les volets sur un temps poisseux de chaleur et d’humidité que sa maîtresse trouvait déjà incommodants. Elle redoubla de reproches envers sa servante, mais celle-ci connaissait trop bien ses changements d’humeur pour que cela perturbe son flegme coutumier. Elle la prépara patiemment, la coiffant et l’habillant d’une robe de linon nouée lâche autour de sa taille, une fois fait la femme de chambre la laissa seule. Gabrielle regarda avec ennui le mobilier qu’elle avait ramené de la plantation paternelle. Avec ses meubles, sa garde-robe, quelques bijoux, dont une parure que sa mère lui avait offerte pour son mariage, ainsi que trois esclaves de maisons, elle ne détenait rien et cela la mettait hors d’elle. Elle se retrouvait entièrement dépendante de son époux qui n’avait lui-même pas grand-chose. Elle se savait de mauvaise foi, il possédait de quoi acheter des terres, mais pas assez pour les cultiver, il attendait donc son heure. Lui-même avait de quoi avoir du ressentiment, du fait que l’ancien Gouverneur don Miró avait, bel et bien, négligé sa promesse de le pourvoir d’une concession. Plus patient et plus pragmatique, ne voulant pas aller à l’échec, Francisco avait remis à plus tard ses projets sans intention de les oublier. Le coup du sort qui venait d’arriver à Georges Tremblay le laissait espérer en des jours meilleurs. Il s’était donc rendu avec joie à la cérémonie, puisqu’il allait épouser celle pour qui il soupirait. Son allégresse avait été de courte durée, l’abbé Antonio avait béni leur union dans la petite église de Bringier, s’y était entassée la communauté de voisins. Devant la froideur de la mariée, Marie-Adélaïde n’avait pu s’empêcher de confier à Antoinette-Marie ses craintes quant au bonheur du couple, ce qui avait crispé l’estomac de cette dernière, instigatrice de l’hymen. À quelques bancs des deux comparses, Pierre-Henri septique, lui aussi, regardait l’échange des consentements, Francisco y mettant visiblement tout son sérieux. Il n’enviait pas son compagnon bien que la jeune épousée, dans sa robe, couleur azur, agrémentée au décolleté et aux bas de manche de volants de linon, était ravissante. Il se révélait évident qu’il allait devoir dresser la belle, ce en quoi il ne s’inquiétait pas trop pour avoir vu son ami dompter des juments récalcitrantes. Cette image le fit sourire. La cérémonie finie, tous se retrouvèrent sur les pelouses de la Palmeraie où les attendaient un veau et un cochon sur des braises entretenues par Abraham et les regards inquisiteurs d’Hyacinthe et de Nathanaël. Des tables installées dans la galerie trônaient sous l’œil approbateur de Mama-Louisa, un buffet richement garni et servi par toutes les esclaves de maison, était le cadeau de bienvenue d’Antoinette-Marie. Elle accueillit Gabrielle comme un nouveau membre de la famille. Celle-ci la remercia du bout des lèvres, elle lui en voulait encore d’avoir convolé avec Charles-Henri de Thouais, son premier mari, et ainsi être devenue la maîtresse des lieux. C’était irrationnel, rien hormis ses rêves ne lui avait réservé cette place, mais elle avait espéré, toute jeune fille, épouser son voisin et c’était une Française de France, contre toute attente, qui avait balayé ses illusions. Et maintenant, elle lui devait en partie son récent statut, ce semblant de sécurité.

Le soir venu, le landau avait été attelé pour emporter les mariés dans leur nouvelle maison. Après avoir dit au revoir à tous, ils avaient parcouru les quelques toises qui les séparaient de leur destination. Devant le bungalow si ridicule aux yeux de la jeune épousée, elle était tombée en larmes, c’en était trop pour elle. Francisco, désemparé, l’avait consolée et rassurée, pendant la journée, il avait été meublé, elle allait rentrer en possession de tout son confort. Et contre toute attente, elle lui avait fait une scène, l’accusant de tous ses malheurs. Ne sachant que faire, il l’avait laissée dans les mains de sa chambrière. Dans la semaine qui suivit elle refusa de le voir ou tout comme. Francisco prit son mal en patience, il pensait que c’était beaucoup pour la sensibilité d’une femme.

Ce matin-là, comme les précédents, Gabrielle se retrouva désœuvrée ; depuis la galerie, elle fixait la voie qui menait vers le fleuve. Celle-ci avait été ouverte au milieu de la forêt encore en friche, elle rejoignait, comme l’allée de chêne de la Palmeraie, la route le longeant. Mais autant l’une était ordonnancée entre ses arbres et ses pelouses, apanage de la maison de maître, autant celle-ci n’était qu’un chemin pour charrette traversant un univers sauvage. Quant à celle qui passait devant le bungalow, c’était à peine mieux, et en angle droit, elle menait directement dans la partie cultivée de la plantation. Les bras croisés sous la poitrine, elle réfléchissait à son devenir, ressassant des idées noires. Elle sursauta au son de la voix de Francisco. « — bonjour madame, avez-vous bien dormi ?

— Oui ! oui ! bien sûr ! » Elle pensait qu’il allait en rester là. Rien que de le voir cela l’agaçait. Il la gênait dans son ennui. « — désirez-vous que je vous accompagne jusqu’à la plantation, madame de Puerto-Valdez se fera un plaisir de vous recevoir ? »

Francisco Alvarez Pignero

Durement, elle lui répondit. « — Que voulez-vous que cela me fasse ! Je n’ai aucune velléité à la fréquenter ! » Elle lui tourna le dos et s’apprêta à rentrer. Il la retint par le bras et gardant son sang-froid, il reprit. « — Madame ! Personne ne vous a obligé à m’épouser et cet engagement, non consommé, peut encore se rompre. De plus, que vous n’ayez pas envie de me souffrir, c’est une chose que je supporterai un certain temps, mais en aucun cas vous n’entacherez mon nom et ma situation par un comportement infantile. Madame de Puerto-Valdez est ma maîtresse et notre hôtesse. Elle n’est pour rien dans vos malheurs. Tout ce que vous avez autour de vous a été généré pour vous, donc, vous lui restez redevable. Avec ou sans moi, vous irez lui porter vos respects. Si par cas, vous en jugiez autrement, je prendrai les décisions adéquates. Sur ce, Madame, bonne journée et à ce soir ! » Francisco avait tenu son propos d’une traite. Il était épris, mais pas au point de laisser ce sentiment pulvériser son honneur. La mort dans l’âme, il tourna les talons, persuadé d’avoir anéanti son mariage et son espoir de bonheur.

Gabrielle en resta bouche bée. Cela, elle ne l’avait pas envisagé. Elle avait supposé pouvoir le mener par le bout du nez, elle le voyait tellement amoureux. Des hommes, qu’elle connaissait peu, elle en avait fait jusque-là ce qu’elle en voulait, elle pensait les manœuvrer à sa convenance, sans percevoir qu’elle était protégée par son statut de jeune fille de famille respectée. Sa première réaction se présenta sous la forme de la colère. Il était inadmissible qu’il lui parlât comme cela ni qu’il lui donnât des ordres. Elle allait faire ses bagages et partir. Mais à peine cette idée lui avait-elle traversé l’esprit qu’elle en comprit l’ineptie. Où irait-elle ? Elle s’effondra, le trop-plein de tension jaillit en gros sanglots. Honteuse de ce relâchement, elle rentra cacher son dépit dans sa chambre. Les mots, bien que durs de Francisco, avaient été un électrochoc ; personne ne lui avait jamais parlé comme cela. Mais ce fut comme une éclaircie entre deux nuages noirs. Tout bien réfléchi, il valait mieux tirer le meilleur parti de sa situation. Elle ne tenait pas à être répudiée. Et il y avait mis un tel sérieux qu’elle l’avait senti capable de mener à bien cette conclusion. Quel scandale cela serait, sa réputation serait salie à jamais, et seul le couvent lui ouvrirait ses portes. Et si cette idée lui avait traversé l’esprit dans le dessein de les punir tous, elle avait vite convenu que c’était elle qui aurait eu le plus à en souffrir. Il avait raison, se lamenter ne l’aiderait pas, s’apitoyer sur elle-même, guère plus, c’était se préparer une suite sans fin de jours sombres. Après tout, son époux demeurait avenant, agréable et travailleur, elle l’admettait, avec un nom et un peu de fortune, autant faire avec et l’appuyer afin de retrouver sa position dans la colonie.

Elle se rafraîchit, elle prit son courage à deux mains, et accompagnée par sa chambrière, elle partit vers la plantation où elle reçut un accueil chaleureux. Le soir venu, Francisco la trouva souriante l’attendant pour souper devant une table dressée. 

*

Caleb

Le petit hurlait, se débattait et s’accrochait à la jupe de la gouvernante, celle qui l’avait choyé, nourrie. Il n’avait pas trois ans, il ne comprenait pas ce qui se passait. Mama-Louisa tout en lui parlant doucement pour le calmer essayait malgré elle de le mettre dans les bras de l’autre femme. Dalila, indifférente, ne ressentait rien pour l’enfant braillard, elle obéissait, elle se devait d’emmener le garçonnet, la maîtresse l’avait décidée.

Sur les marches de la galerie, Sarah à peine plus âgée que lui, entre Hyacinthe et Nathanaël, pleurait à chaudes larmes. Hyacinthe, le plus grand, tentait d’expliquer à la petite fille que Mama-Louisa ne voulait pas abandonner Caleb, que l’autre femme était sa mère. « — Dalila est sa maman ? Ce n’était pas possible, c’était son frère à elle ! »  Elle regarda interrogative à sa gauche Nathanaël, son frère, qui avec le double de son âge représentait la figure paternelle. Celui-ci approuva, Dalila était bien la mère de Caleb, il n’était pas leur frère, ce qu’elle avait toujours cru. D’ailleurs, il était plus foncé qu’elle, mais elle, elle était blanche comme ses frères, quoique Aaron, leur aîné, s’avérait plus mat. De toute évidence, Caleb n’était pas aussi noir que Hyacinthe, ni même que Dalila. D’un autre côté, Mama-Louisa, sa mère, de cela elle n’avait pas de doute, sa maman était plus sombre de peau qu’elle. Elle était en outre de la couleur de Caleb. Pourquoi naît-on de couleurs différentes ? Tout cela était bien compliqué pour ses quatre ans, et son frère avait beau le lui expliquer avec sa propre logique, elle n’y comprenait rien. La seule chose qui comptait, c’était qu’elle se sentait triste, avec qui allait-elle dormir la nuit si Caleb partait avec monsieur Georges ?

Derrière eux était arrivée la bonne Néora, celle qui les soignait tous. Elle était venue les chercher afin de les soustraire de la situation, suivie de ses deux filles, dont l’aînée, Léa, était devenue la chambrière de la maîtresse au départ d’Esther. Sous son calme apparent, la tristesse crispait son estomac. Elle n’avait pas réussi à intéresser Dalila à son fils et la scène qui se déroulait devant elle remuait son âme maternelle.

Antoinette-Marie, alarmée elle aussi par les cris de l’enfant, avait accouru pour découvrir le pathétique spectacle. Elle n’avait pas songé que celui-ci, toujours ignoré de sa mère, ne voudrait pas partir avec elle. C’était, pour elle, contre nature et incompréhensible. Quand elle croisa le regard triste et interrogateur de la gouvernante, elle abdiqua d’un signe de la tête. Devant le mutisme de la mère et l’affolement du petit garçon, elle consentit à le garder. Comme Mama-Louisa le lâchait, il s’enfuit vers ses compagnons et Dalila indifférente tourna les talons. Elle alla rejoindre Suzanne la chambrière de Marie-Adélaïde déjà assise au côté du cocher de la première des charrettes prêtes à s’en aller.

Les chariots étaient emplis du patrimoine du couple Maubourg Tremblay. Ils partaient s’installer dans leur plantation. Le bungalow avait été vidé de tout ce que Georges Tremblay possédait, quelques meubles, dons du baron de Thouais et d’Antoinette-Marie, sa garde-robe et les souvenirs de son père. S’y annexait le peu qu’avait pu sauver Marie-Adélaïde de Saint-Domingue. Parmi les biens qu’ils emportaient s’ajoutaient dix esclaves de la plantation, dont Dalila, comme cuisinière. Et c’était pour ne pas séparer les familles qu’Antoinette-Marie avait décidé que Caleb partirait avec sa mère. Mama-Louisa n’avait pas osé la contredire, comment aurait-elle pu lui dire que Dalila n’aimait pas son enfant qui se trouvait être la malheureuse conséquence d’un viol.

Le calme retrouvé, le convoi s’ébranla au grand soulagement de Suzanne. Impatiente, elle jubilait. Elle avait supervisé le déménagement prenant son futur rôle de gouvernante en main. Elle quittait cette propriété qui n’était pas celle de Marie-Adélaïde où elle ne s’était sentie que de passage. Elle n’y avait pas souffert, mais elle avait mal supporté de n’être que la femme de chambre de Marie-Adélaïde. Personne ne lui avait donné d’ordre, elle ne répondait qu’à ceux de sa maîtresse, la plupart l’avaient ignorée prenant exemple sur Mama-Louisa. Elle allait pouvoir maintenant devenir, elle aussi l’esclave la plus importante d’une plantation. Peut-être cela lui ferait-il oublier Saint-Domingue ?

*

Les deux cavaliers s’arrêtèrent au bout de l’allée, ils contemplaient la demeure nichée sous les chênes désormais la leur. La plantation Bertin-Dunogier était devenue la plantation Maubourg-Tremblay. Sa précédente propriétaire l’avait définitivement quittée. Elle était partie avec Manita, sa fille Lila, sa femme de chambre, et Isaac, son cocher et majordome, pour la Nouvelle-Orléans chez des amis avant d’aller passer quelque temps dans sa famille à La Mobile.

Marie-Adélaïde Maubourg

Georges, de sa monture, se pencha vers sa compagne, elle lui sourit et lui tendit ses lèvres. Ils étaient pleinement heureux. Il descendit de son cheval et aida Marie-Adélaïde à faire de même. Sous le double escalier en courbe qui se rejoignait sur le palier faisant office de terrasse avancée à la galerie, qui enserrait l’étage supérieur, la porte à deux battants s’ouvrit sur la mine réjouie de Suzanne. La nouvelle gouvernante leur présenta Déborah et Sally, les deux jeunes servantes, derniers membres des gens de maison des anciens propriétaires. Georges dans l’impulsion du bonheur saisit son épouse et la porta pour franchir le seuil, Marie-Adélaïde riant à gorge déployée. Ils pénétrèrent dans le vestibule, sur lequel donnaient trois portes de chaque côté. Il se chargea de lui faire visiter les lieux dans lesquels elle n’avait jamais mis les pieds du temps des Bertin-Dunogier. Elle était bien sûr vide de tout mobilier, mais qu’importe, ce n’était qu’une question de temps. Ceux qui n’avaient pas pu être emportés avaient été remisés en attendant d’être récupérés par leur propriétaire légitime. Marie-Adélaïde comptait bien patienter, elle ne voulait pas vivre dans des meubles qui n’étaient pas les siens. Main dans la main, ils passaient d’une salle à l’autre. Le rez-de-chaussée abritait salons, salle à manger, bureau, les pièces de réception pour l’essentiel, quant au premier niveau, c’étaient les pièces intimes. Marie-Adélaïde retrouva le mobilier de sa chambre de la Palmeraie dans la pièce la plus grande entre ce qui serait son boudoir et sa garde-robe. Pour le reste, l’étage détenait une pièce qui deviendrait son cabinet et plusieurs chambres à coucher. La nouvelle maîtresse de maison était plus que satisfaite de sa demeure.

La vente effectuée, George était venu avec Simon Lamotte, un des surveillants de la Palmeraie. Ils avaient réalisé le tour de la propriété, évalué l’état des biens et le travail à faire. Il possédait un peu plus de soixante-dix esclaves auxquels se rajouterait ceux de son héritage du baron de Thouais, le reste était parti à l’encan au bénéfice d’une rente pour madame Bertin-Dunogier. Dans un premier temps, il avait estimé que le nombre subsistant suffirait à remettre en culture les champs. Il devrait bien sûr arracher la canne et préparer la terre pour le coton qui couvrirait la plus grande partie de la plantation. Cette période, qui s’étalerait sur une année, permettrait à l’ancien contremaître de la Palmeraie de garder un œil sur celle-ci, jusqu’à ce que les deux économes, devenus les nouveaux contremaîtres, qui l’y avaient laissé soient entièrement autonomes. 

 Quant aux esclaves, que tous considéraient comme du bétail humain, il comptait bien en prendre soin, d’autant que le marché en était limité par le gouverneur. Ils s’avéraient donc difficilement renouvelables et abordables en dehors de la contrebande. Mais, même avec moins d’esclaves et ses cultures dévastées, le domaine restait une bonne affaire. Outre d’une écurie convenablement fournie d’un étalon et de cinq juments dont une prête à mettre bas, d’un ensemble de bêtes de somme, bœufs, ânes, mules, et un cheptel de quelques vaches laitières et trois veaux, la plantation détenait deux esclaves à part, Moïse et Tati-Messi. Le premier, qui tenait son nom pour être né lors d’une inondation, était le meilleur ébéniste de la paroisse. Dans un premier temps, il s’occuperait de meubler la demeure, dans un second, Georges le louerait ou vendrait sa production. Quant à Tati-Messi, une guérisseuse aux dons variés procurés par la Loa Erzulie, elle était une Mambo identifiée des noirs comme des blancs. Chacun demandait son aide pour les accouchements, une fièvre tenace, un mal inconnu, une blessure… Initiée par Noémie de la Palmeraie aucune plante n’avait de secret pour elle, pas plus que les antidotes, les contrepoisons, les élixirs, les lotions ou les crèmes qu’elle en tirait.

Georges et Marie-Adélaïde étaient enfin chez eux, prêts à vivre pleinement.

*

Son étole, lâchement attachée, laissait à découvert une épaule. Elle déambulait dans les allées de sable du jardin d’agrément. À la main droite, elle tenait la lettre qu’elle avait déjà relue. Elle s’assit sous la gloriette qui remplaçait l’ancienne pergola qu’une tempête avait détruite. La nouvelle architecture faite de bois imitait un petit kiosque que recouvrait une glycine blanche, il protégeait une table et quatre chaises. Antoinette-Marie à l’ombre de celle-ci laissait courir son regard autour d’elle sans le fixer sur rien. Un oiseau moqueur en musicien accompli et sans rival, pas même le rossignol, siffla au sommet du plus grand magnolia. Cela la sortit quelque peu de ses pensées qui se bousculaient dans son esprit. Elle leva la tête vers le trublion dont l’insolence lui tira un sourire. La lettre apportée, une heure plutôt par l’estafette, qui se reposait dans le salon tout en collationnant, était écrite par Juan-Felipe.

« De Juan-Felipe de Puerto Valdez

À Antoinette-Marie marquesa de Puerto Valdez 

Mon Antoinette,

Mon service auprès du gouverneur m’amène à m’éloigner de vous et de la Louisiane. Lorsque vous me lirez, sachez que le cœur serré du manque de vous, je voguerai vers Veracruz. Mon devoir ne m’a pas permis de venir vous dire au revoir et j’en suis fort contrit. 

Ma chère épouse, j’espère en votre patience et ferais tout mon possible pour écourter notre séparation.

… »

 Il partait en mission pour le gouverneur et il ne pourrait certainement pas rentrer d’ici un mois. Depuis le printemps, elle l’avait peu vu, il lui manquait et elle avait du mal à se faire une raison. Malgré son entourage, elle se sentait bien seule. Marie-Adélaïde et Georges étaient allés s’établir dans leur nouvelle plantation. Francisco Álvarez-Pignero avait épousé mademoiselle Bertin-Dunogier et était allé s’installer dans leur nouveau bungalow. Pierre-Henri avait aménagé dans celui derrière la plantation, Esther réintégrant son service auprès d’elle tout en partageant la place avec Léa, la fille de Néora, qui l’avait remplacée pendant son absence. 

Les affaires de la propriété étaient en ordre, Pierre-Henri et Francisco étaient devenus contremaîtres avec toute la confiance de Georges Tremblay et de leur maîtresse, les heures de la Palmeraie se poursuivaient au rythme des cultures. Antoinette-Marie décida de répondre à l’invitation de Madame de Maubeuge et d’aller s’installer chez elle à la Nouvelle-Orléans, elle y attendrait son hidalgo de mari.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 31 à 34

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Chapitre 31

Septembre 1793, des nouvelles de France

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac
Marquesa de Puerto Valdez  

Il faisait encore doux à cette heure de la journée. Antoinette-Marie sortit du dispensaire en laissant un seul mal-portant au soin de la bonne Néora, l’hospitalière du domaine. Elle était satisfaite. Aucun nègre ne rechignait au travail en se faisant passer pour malade, ce qui était un signe positif. Cela corroborait son idée qu’il n’y avait pas besoin de les violenter pour obtenir leur labeur. Évidemment, elle occultait la crainte d’être vendu à un propriétaire plus virulent, ainsi que l’appréhension d’être séparé des leurs, car des familles s’étaient formées avec le consentement des différents maîtres qui avaient régi la plantation. Et avec l’arrivée de cette jeune maîtresse inexpérimentée, tous avaient eu peur à la mort du baron de se voir éparpiller. Elle aurait été étonnée de savoir qu’ils jouaient le jeu pour ne pas être mis à l’encan.

Elle décida de profiter de la clémence des températures pour aller vaquer au jardin avant que la chaleur de la fin de l’été ne la pousse à se retirer à l’intérieur. Elle dirigea ses pas vers la demeure et la roseraie avec sur les talons Navarre et Béarn et bien sûr le petit Hyacinthe, qui tel un page, la suivait partout portant tout ce qui pouvait l’encombrer. Mama-Louisa et elle-même avaient opté pour cette fonction, à la grande jubilation de l’enfant, étant donné qu’elle butait sur lui à longueur de temps. Sur leur chemin, ils rencontrèrent Nathanaël le benjamin de la gouvernante qui l’attendait tout en surveillant sa petite sœur, Sarah. Antoinette-Marie se baissa pour prendre l’adorable fillette, elle espérait que ses filles deviendraient aussi jolies, c’était un ravissement des yeux. Arrivée au jardin, elle la posa la laissant trotter à sa guise entre les arbustes et les massifs de fleurs. Marie-Adélaïde lui avait donné le virus du jardinage. Elle aimait la nature bien sûr, mais le goût de l’ordonnancer lui était venu par son amie, et comme sur les bords du Mississippi rien n’était plus simple, tout y poussait, c’était un plaisir. Elle s’appliqua à ausculter chaque buisson, épiant les parasites destructeurs, arrachant chaque pétale fané, s’émerveillant de la beauté de la floraison, des colibris, ces oiseaux bijoux qui butinaient leurs cœurs. Nathanaël sarclait les mauvaises herbes avec l’aide de Sarah que l’on retenait d’introduire dans sa bouche tout ce qu’elle trouvait. Hyacinthe de son côté surveillait insectes et reptiles rampants qui auraient pu mettre en danger sa maîtresse, tous se souvenaient encore de la tarentule qui avait failli lui coûter la vie. Ce fut au milieu de cette activité que Hyacinthe constata venant dans l’allée deux dames suivies de deux fillettes, il le fit remarquer à la jardinière de circonstance. Elle se redressa délaissant le buisson sur lequel elle ouvrageait, essuya ses mains à son tablier, et en plaça une en visière au-dessus de ses yeux pour les protéger du rayonnement. Elle reconnut l’une des deux femmes, c’était Marguerite Aurion. Elle enleva son tablier qu’elle tendit au négrillon, lissa sa robe de linon, et envoya l’enfant prévenir Mama-Louisa. Elle appréciait l’Acadienne, sa chaleur sans ostentation et son amitié. Elle ne l’avait pas vue depuis le printemps, en fait depuis les fêtes de Pâques qui entraînaient toujours une succession d’invitations. Plus le groupe s’avançait, plus la deuxième femme lui rappelait quelqu’un, mais elle n’aurait pas su dire qui ? Elle effectua un signe de la main en guise de bienvenue et les attendit sur les marches de la demeure. 

Marguerite Aurion

« — Antoinette, j’avais peur que vous ne vous trouviez point chez vous. » Elle lui répondit tout en examinant l’autre femme qui l’observait aussi. « — Oh, il est trop tôt pour aller à la Nouvelle-Orléans, entrez donc, venez vous mettre à l’ombre.

— Attendez, Antoinette, que je vous présente ma compagne. En fait, c’est une surprise. » Antoinette-Marie lui jeta un regard interrogateur. « — Je vous présente sœur Angélique, enfin votre sœur. » Un coup de tonnerre ne l’aurait pas plus stupéfait. Antoinette-Marie examina à nouveau la femme devant elle. C’était donc ça ce qui l’intriguait, effectivement elle ressemblait à Marie-Amélie, et elle ne pouvait se rendre compte qu’elle-même avait quelque chose de cette femme.

*

Marguerite avait insisté pour que sœur Angélique prolongeât son séjour avec les petites Pérez y Montilla après le départ de doña Castaño. Ne se sentant pas prête à affronter encore ses obligations, elle accepta de finir l’été au sein de la plantation. À peu près du même âge et de tempérament similaire les deux femmes tissèrent des liens qui allaient perdurer.

Marguerite lui expliqua ce qu’était la Louisiane, qu’elle était sa vie, elle essayait par tous les moyens de sortir de son apathie Marie-Angélique qui reprenait son identité en tant que sœur Angélique. Elle avait cru deviner à l’ampleur de la tristesse de l’ursuline pour la mort du Second que leur relation avait dû être plus qu’affectueuse. Elle ne chercha pas à savoir, chacun avait ses secrets. Mais la confiance, sur laquelle se construisait leur amitié, permit à Marie-Angélique de livrer ce lourd secret. Elle fut soulagée, Marguerite ne porta nul jugement. Ce jour-là, sa compagne la poussa à lui parler d’elle. C’est ainsi qu’elle apprit qu’elle était la sœur de la veuve de Charles de Thouais remariée à un marquis espagnol et dont la plantation se situait à deux heures de pirogues de là.

Chapitre 32

Automne 1793

Charles-Louis de Saint Aignan

Il se nommait Charles-Louis Cambes-Sadirac chevalier de Saint-Aignan, capitaine de cavalerie du général Dumouriez. « — Oui, c’est ça ! Il s’appelait Charles-Louis Cambes-Sadirac ». Cela faisait un an que son cerveau lui refusait sa pleine mémoire. La bulle dans sa tête avait éclaté, il se souvenait, il se rappelait de tout. Il courait dans les corridors du Val de Grâce transformé depuis le début des conflits révolutionnaires en hôpital. Il arriva devant le bureau du citoyen Desault, le chirurgien qui lui avait sauvé la vie. Il frappa, surgit face à lui et s’écria victorieux. « — Je suis Charles-Louis Cambes-Sadirac ! Mon père est le baron Cambes-Sadirac, j’ai pour épouse Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, et j’ai deux sœurs, non trois, la dernière, la plus jeune que je ne connais pas, vit en Louisiane. »

Après la bataille de Valmy, un an plutôt, Charles-Louis s’était réveillé, dans un couloir dans lequel s’alignaient des civières, avec un terrible élancement aux reins et à l’épaule. Il y voyait trouble. Il avait du mal à tenir ses yeux ouverts, sa tête n’était qu’un martèlement continu. Autour de lui, ce n’était que gémissements et odeurs nauséabondes. Il se sentait lui-même moite et sale. Dans son champ de vision, il perçut plus qu’il visualisa la silhouette. Il essaya avec peine de lever le bras pour faire signe, une douleur fulgurante lui déchira l’articulation. « — docteur, celui-là a bougé ! ». Pierre Joseph Desault, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, appelé en rescousse à cause de l’afflux de blessés, se retourna vers celui indiqué. Il n’aurait pas cru qu’il survivrait celui-là, comme quoi il ne devait pas désespérer. Il toucha le front du malade, regarda le fond de son œil et s’adressa à lui. « — Soldat, tu m’entends ? » Charles-Louis bougea, mais il ne parvenait pas à articuler. « — il est mal en point, mais il a ses chances, portez-le au-dessus ! »

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que Charles-Louis ne comprît où il était, les ambulances l’avaient ramené du champ de bataille au Val de Grâce. Il avait été dépouillé de ses affaires jusqu’à ses bottes avant son arrivée. Son dos avait été déchiqueté et son épaule entaillée profondément par un sabre. L’un et l’autre mirent des mois à récupérer. Mais quand il sortit de son état fiévreux dû à l’infection, l’infirmière avait voulu lui faire décliner son identité. Il n’avait pu le dire, il ne s’en souvenait plus. Malgré le ton rassurant du chirurgien en chef, cela le terrorisait. Entre deux migraines qui l’obligeaient à s’aliter dans le noir, il cherchait, fouillait inlassablement dans sa tête en quête d’indices. La seule chose qui lui revenait sans fin c’était le regard en pleurs de cet individu qui semblait le connaître et qui courait vers lui.

Le docteur Desault avait très vite deviné que le patient qu’il soignait et avec lequel il développait au fil des jours une relation d’amitié était un homme cultivé. Il savait lire et écrire, s’exprimait en français sans accent particulier ainsi qu’en allemand et en anglais en plus du latin. Quand après des mois, son malade et proche fut suffisamment rétabli, ne sachant où aller, il se mit au service de l’hôpital. Il devint ambulancier, secrétaire, et aussi interprète, c’est d’ailleurs comme cela que l’on découvrit qu’il parlait le gascon, ce qui laissa supposer qu’il provenait du sud-ouest de la France. Il fut surnommé par tous Valmy, puisqu’il était arrivé de cette bataille. Les jours s’étaient écoulés comme ça, l’homme espérant être reconnu par quelqu’un ; l’hiver, le printemps et l’été étaient passés, sans que rien ne vienne ni de lui ni des autres, il ne savait pas qui il était et ne savait où chercher ni même à qui s’adresser. Le médecin de son côté pensait que par les temps qui courraient c’était peut-être mieux. Cela le protégeait des affres du tribunal révolutionnaire qui, à l’aide de la guillotine, fauchait les champs de la nation pour un oui ou pour un non aussi bien que la guerre. La dictature de Robespierre, qui insidieusement s’était mise en place, appliquait une justice aveugle et froide. Elle effaçait tout ce qui se révélait contraire à ses principes. Lorsque la mémoire de Charles-Louis se décida à s’ouvrir, le nouveau pouvoir éradiquait l’ancien, les proches de Brissot et du couple Roland furent pourchassés, arrêtés et présentés au tribunal révolutionnaire avec nul retour possible.

*

« — alors, citoyen Cambes-Sadirac, je dois donc vous accompagner au ministère de la Guerre afin de régulariser votre situation. Laisse-moi terminer mon rapport du jour et nous y allons. » Quelques instants plus tard, les deux comparses parcouraient à pied le trajet qui les menait de la rive gauche à la rive droite de la Seine où se situait le bâtiment. « — bien que je ne l’apprécie guère, je connais le citoyen Jourdeuil, il est l’adjoint du ministre de la Guerre, le général Jean-Baptiste Bouchotte. Fais attention à ce que tu exprimes Valmy, l’homme n’est pas un saint. Il a participé activement à ces horribles massacres de l’automne dernier et a poussé Fouquier-Tinville au tribunal révolutionnaire, qui en est d’ailleurs aujourd’hui le président. Tout cela lui donne beaucoup de pouvoir, et cet homme est mauvais si tu veux mon avis.

— Mais nous allons juste lui dire où je me trouvais pendant cette année et pourquoi je n’ai pu donner signe de vie.

— Oui bien sûr ! Mais nous ne savons pas ce que détient ton dossier. »

Après une bonne heure d’attente dans le ministère, ils furent reçus comme l’avait prévu le médecin par l’adjoint du ministre. En même temps qu’ils pénétraient dans son cabinet, un secrétaire déposa le dossier de Charles-Louis sur le bureau de Jourdeuil. L’homme les salua dédaigneusement, leur montra les sièges et commença à examiner des documents. « — À ce que je lis, tu es le citoyen Cambes-Sadirac, et nous t’avions perdu depuis la bataille de Valmy. Tu te tenais sous les ordres de Dumouriez, ton malheur t’a éloigné à temps de cet homme fâcheux. Mon secrétaire a mis à jour ton dossier, tu recevras tes ordres prochainement. Où devons-nous te les adresser ?

— Je vais rentrer chez moi, je n’ai pas vu mon épouse depuis plus d’un an. Je résiderai donc rue Jacob. »

Jourdeuil, plongé dans le dossier, sourcilla. L’homme ne savait pas par conséquent pour la mort de sa femme ni pour la confiscation de son patrimoine. « — je te conseille d’aller auparavant au ministère de l’Intérieur, car tes biens sont sous séquestre, ton absence a laissé penser que tu avais émigré. Pour ta solde, voies avec mon secrétaire. » Le fonctionnaire ne se faisait pas trop d’illusion pour le remboursement du retard accumulé, mais c’était le cadet de ses soucis.

 Une fois sorti de ce ministère, complètement déboussolé, tout comme à sa dernière visite à Paris, il réalisa le même parcours et se rendit rue de Choiseul.

Il fut guidé jusqu’au secrétaire de Jules-François Paré, ministre de l’Intérieur. L’homme courbé sur ses papiers leva à peine la tête. « — C’est pourquoi ? » Charles-Louis expliqua, avec l’aide du médecin qui ne l’avait pas quitté, sa situation ; quand ils eurent fini, le secrétaire baissa ses yeux morts vers un énorme registre relié, et conclut avec un ton blasé. « — ah, ça ne va pas être facile, attendez-moi dans la pièce d’à côté, j’envoie chercher votre dossier ! » Et le secrétaire du secrétaire dépêcha un commis quérir, deux étages plus hauts, ledit dossier. Cela prit deux bonnes heures à tel point que les quémandeurs se crurent oubliés et lorsque le fameux dossier se retrouva entre les mains du secrétaire de l’intérieur, il ponctua à nouveau. « — Ah, ça ne va pas être commode ! Nous allons faire suivre ta demande, mais quoiqu’elle soit justifiée, cela va s’avérer un peu long, et encore que je ne voie aucun de tes biens revendus. Mais nous devons vérifier.

— Et si tel est le cas, pensez-vous que je serai indemnisé ?

— En théorie oui, mais les caisses de l’État sont vides, cela prendra du temps. En attendant, où comptes-tu loger citoyen ?

— Je n’en ai aucune idée, je songe à me rendre chez ma sœur, elle sait peut-être où se trouve mon épouse. »

L’homme leva la tête, toisa son interlocuteur, mais ne dit pas ce dont il était instruit, après tout il n’était pour rien dans le décès de sa femme. De plus, elle faisait partie d’une liste de disparus, mais rien ne prouvait qu’elle fût morte. Il s’arrangea avec sa conscience et le laissa repartir ignorant de ce fait. De son côté, bien que désemparé par la tournure des événements, Charles-Louis décida de se rendre chez sa sœur, Marie-Amélie. Il quitta le médecin, mais lui garantit qu’il rentrerait dormir à l’hôpital. Celui-ci le rassura, il allait de ce pas demander de l’aide à son ami Fourcroy, qui remplaçait Marat à la Convention nationale depuis son assassinat en juillet dernier. Il devrait pouvoir faire accélérer le travail des fonctionnaires quant à son sujet. 

Tout en marchant, sa colère montait se substituant à la surprise et au désarroi. Il bouillait à l’idée de cette mainmise sur ses biens alors qu’il protégeait cette horde de profiteurs. Il n’avait nul doute quant au but de ces manœuvres, pendant qu’avec ses hommes, il barrait la route à l’envahisseur, elles remplissaient les poches de ces fonctionnaires ; et pour toute récompense, ils le dépouillaient sans vergogne. Et Élisabeth, qu’était-elle devenue ? Ils avaient dû la mettre dehors ? Où pouvait-elle être aujourd’hui ? Il marchait à grandes enjambées fulminant de rancœur contre l’injustice. Il se retrouva à la porte de l’appartement des Lacourtade sans souvenance du parcours qui l’y avait amené, tant ses pensées avaient occulté le reste. Il toqua et attendit. Personne ne répondit. Sa colère tomba d’un coup face à l’incongruité de la conjoncture ; pourquoi personne ne venait-il ouvrir ? Que les Lacourtade fussent absents, cela se pouvait, mais le personnel ? Devant l’évidence, il frappa au logement opposé, mais là aussi nulle réaction. Il redescendit l’escalier tout en réfléchissant au parti à prendre. Il pénétra dans la cour de l’immeuble étrangement vide de tout serviteur. Une fois dans la rue il leva les yeux vers les fenêtres et constata les volets intérieurs fermés. Où pouvait-il demander ? Désemparé, il décida à se rendre chez lui, rue Jacob, quelqu’un pourrait peut-être l’informer au sujet d’Élisabeth. Son sort l’inquiétait de plus en plus.

La journée tirait à sa fin et lorsqu’il parvint à son hôtel, le couvre-feu approchait. Le portail de sa demeure était bien évidemment clos. Il se présenta à l’hôtel particulier d’à côté et interpella le portier. « — Citoyen, sais-tu ce que sont devenus les occupants de la résidence voisine ?

— Je ne pourrais le dire, mon maître a acheté le sien récemment et quand nous nous sommes installés, il était déjà vide. Mais demande en face, ils ont peut-être des informations ? »

Il n’obtint guère plus de succès avec les habitants de l’autre côté de la voie, la plupart des hôtels particuliers de la rue détenaient de nouveaux propriétaires. Il se décida à rentrer sans en savoir plus. Quand il pénétra dans la rue d’Enfer, la nuit était là et le couvre-feu avec, ce fut donc avec diligence et discrétion qu’il la parcourut se cachant de justesse lors d’un passage de la garde. Il arriva au Val de Grâce la tête fourmillant d’idées sombres.

*

Le lendemain, la citoyenne Marie-Antoinette Capet, au demeurant Reine de France, montait sur l’échafaud en faisant une martyre pour beaucoup et un acte de justice pour les autres.

Chapitre 33

L’arrestation de Marie-Amélie, Novembre 1793

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le brouillard automnal se levait au-dessus de la campagne, laissant filtrer les premiers rayons du soleil. Moineaux, merles et pies, entre jacassement et pépiement, avaient commencé leur ode au matin nouveau. Castor et Pollux, les deux braves molosses, dont la mort ne voulait pas, s’étiraient avec difficulté et baillaient à s’en décrocher la gueule. Debout, ils allèrent, comme chaque jour, chercher leur pitance vers la cuisine à l’arrière du château. Leur surdité depuis longtemps avérée n’avait pu mettre leur sens en éveil à l’arrivée de la colonne armée qui approchait au pas vers le portail de la cour. C’était un détachement de la garde nationale de Bouliac. L’un des cavaliers convoyait en croupe une femme somnolente contre son dos. Le groupe se scinda en deux, la moitié contourna la bâtisse l’encerclant par ce fait.

Ce furent les coups violents portés par la crosse d’un fusil contre la porte de la façade qui réveilla complètement les habitants du château. L’alarme fut générale. Pendant que Nounou Freydou, qui avait repris son sang-froid dès qu’elle avait eu cerné le danger, se rendait à la porte en poussant un. « — Voilà ! Voilà ! » Pour faire patienter, Antonin laissait son fils, Augustin, à Bertrande que l’affolement gagnait et à Gaspard qui la rassurait tant bien que mal. Il monta quatre à quatre les escaliers qui allaient à la chambre de Marie-Amélie. Blanche de frayeur, elle avait enveloppé son petit Louis dans un châle et le maintenait serré contre elle. « — venez, nous devons fuir par-derrière ! »

Il prit l’enfant dans ses bras et se précipita avec la jeune femme en chemise recouverte d’un manteau qu’elle tenait toujours à portée de main. Il la guida vers les salles du bas qui menait par un dédale de pièces vers la buanderie. Il pensait que la petite porte, donnant directement dans les prés, faciliterait leur retraite pour accéder au bois à l’arrière du château.

Devant la bâtisse, Nounou Freydou affirmait au capitaine de la garde ne pas avoir revu la citoyenne Cambes depuis plusieurs années. « — pousse-toi, citoyenne ! Nous allons vérifier par nous-mêmes ». Faisant barrage de son corps, elle s’interposa. « — mais de quel droit ? Citoyen capitaine.

— Et celui de la Nation, tiens ! »

À ce moment-là retentit un coup de feu, qui tétanisa tout le monde. Nounou Freydou sursauta. Le capitaine la bouscula violemment, elle perdit l’équilibre et heurta l’angle du bahut qu’elle avait derrière elle le long du mur. Bertrande se précipita vers sa belle-mère pour la soutenir, hurlant. « — Salaud ! »… Les mots qui suivaient lui restèrent dans la gorge surprise par la balle qui la foudroya. Gaspard n’eut pas le temps de réagir, qu’un autre coup l’atteignit mortellement. Cela s’était passé si vite que le petit Augustin Bourdel, projeté en arrière, tétanisé par la violence qui l’entourait, ne comprit rien. Il regardait hagard autour de lui les corps ensanglantés. Il se mit doucement à pleurer ne sachant que faire. Il finit par aller à l’extérieur du château. Un garde l’agrippa par le poignet, tout aussi perdu que lui par la tournure prise par les événements.

Le coup de feu, qu’ils avaient entendu et qui avait déclenché le carnage dans l’affolement, venait d’un garde qui avait tiré pour empêcher les fugitifs de sortir à l’arrière. Ils firent volte-face pour se casser le nez sur le capitaine et ses hommes qui avaient traversé la demeure en direction de la détonation. Antonin voulut repousser les individus, mais avec le petit Louis dans les bras, il se retrouva handicapé et ne put éviter l’impact de la baïonnette à l’aine. Il suffoqua et s’effondra emportant l’enfant dans sa chute. Les soldats laissèrent le blessé inconscient. L’appât du gain étant le plus fort, il les entraînait déjà dans la fouille des pièces à la recherche d’un trésor qui devait absolument s’y trouver.


Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le capitaine ressorti tirant par le poignet Marie-Amélie se rebellant. S’adressant à la femme que la troupe avait amenée pour repérer la suspecte, il lui demanda si elle la reconnaissait. Celle-ci avec arrogance, imaginant la récompense qu’elle allait obtenir, assura se souvenir de la mère et l’enfant, qu’elle avait par ailleurs dénoncés. Marie-Amélie, relevant la tête, identifia elle aussi la servante rousse de l’auberge. De colère, elle se cabra, se débâtit tant bien que mal de la main d’acier qui la maintenait. « — lâchez-moi, vous me faites mal ! Pourquoi m’arrêtez-vous ? Je n’ai fait aucun tort à personne !

— Tu es bien la citoyenne Cambes, épouse Lacourtade, fille du ci-devant Cambes-Sadirac émigré. Alors c’est bien suffisant comme chef d’accusation !

— Mais mon mari sert la commune !

— Tu veux dire : servait ! Il est mort ! Une mauvaise chute, paraît-il ! »

Ce fut comme une déflagration dans la tête de Marie-Amélie. Pendant qu’elle perdait connaissance, le capitaine riait à perdre haleine de son jeu de mots. La charrette, pour charger les prisonniers, arriva en arrière-garde de la troupe. Après avoir fouillé dans chaque recoin en vain du château, qui ne détenait plus depuis bien longtemps de valeur, les gardes de dépit y mirent le feu. Ils emportaient un maigre butin. Ils laissèrent devant la demeure le garçonnet d’Antonin en pleurs et s’en allèrent avec les deux suspects, Marie-Amélie inconsciente et son enfant de trois ans, Louis, sanglotant doucement contre sa mère.

Chapitre 34

La vengeance d’Antonin, Novembre 1793

Antonin Bourdel

Le château brûlait devant les yeux embués des larmes d’Augustin désemparé. Du haut de ses trois ans, il ne pouvait que pleurer ne sachant que faire d’autre. Il n’osait rentrer chercher les siens, des flammes jaillissaient des fenêtres de la façade, faisant exploser les carreaux. Castor et Pollux hurlaient à la mort, rajoutant au désarroi de l’enfant. Il s’assit sur les pavés de la cour, se recroquevilla et se mit à sangloter de plus belle. 

La fumée irrita sa gorge et sortit Antonin de l’inconscience. Si la douleur de la plaie reçue au côté l’avait amené à défaillir, elle ne l’empêcha pas de se relever. Se tenant la lésion d’où le sang suintait, il réussit à s’extirper par l’une des portes à l’arrière du château. Après avoir repris respiration, il ôta sa chemise et avec il se banda tant bien que mal la taille pour maintenir l’hémorragie. Chancelant, il contourna la bâtisse dont le toit, rongé par les flammes, commençait à craquer. Dans la cour, il découvrit son fils qu’un voisin, alerté par la fumée, avait trouvé tout seul. Apercevant Antonin vacillant venir à lui, il se précipita pour le soutenir. « — Où sont-ils ? » hoqueta le blessé. « — La garde a emmené Madame Lacourtade et son petit ». Car bien sûr dans les alentours tous savaient qui était la dame hébergée au château et nul n’avait rien dit, c’était l’affaire du village. Le voisin avait croisé la troupe et la charrette qui suivait, il les avait observées depuis l’orée du bois qui longeait la route. Il avait accouru, dès qu’ils s’étaient éloignés, mais était arrivé trop tard. Il n’avait compris la totalité du drame qu’en tirant les vers du nez de l’enfant qui bredouillait de son mieux pour répondre aux questions qu’il lui posait. « — Et les Freydou… où sont les Freydou ? » Sans un mot, le voisin n’en avait pas le courage, des yeux, il lui montra le brasier. « — Pour l’instant, nous ne pouvons plus rien pour eux, Antonin. Je reviendrai plus tard, avec les autres. Nous leur ferons une sépulture. » Antonin laissa sortir de gros sanglots, il avait perdu ceux qui lui avaient servi de parents, il n’en avait pas eu d’autres.

Le voisin mit le petit Augustin sur ses épaules et maintenant de son mieux l’équilibre fragile du blessé, ils traversèrent les bois et les champs qui menaient à la maisonnette de celui-ci. Sa femme alertée attendait anxieuse et se précipita dès qu’elle les vit au bout de son allée. Elle interrogea du regard son homme, elle comprit l’ampleur du drame aux larmes qu’il avait aux bords des yeux. Elle prit l’enfant dans ses bras, lui marmonna des mots d’affection. Elle fit ensuite de son mieux pour nettoyer et panser la blessure qu’elle banda très serré, Antonin voulait repartir aussitôt. Mais la fièvre s’empara de lui, il dut s’aliter et remettre son projet.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

L’homme la souffleta par deux fois, mais ce furent les pleurs de Louis qui la sortirent de son inconscience. « — eh bien citoyenne ! Tu ne crois pas qu’on va te porter. Allez ! Descends ! » La carriole, qui la transportait, était arrêtée au bord du fleuve, près d’une gabarre qui devait les faire traverser. « — Que faisait-elle là ? » Elle mit un peu de temps à récupérer, puis tout lui revint, son estomac se contracta. Le garde tenait par le poignet son enfant et attendait qu’elle descendît de la charrette. Elle était toute courbaturée, avec difficulté elle s’exécuta. Louis rassuré se dégagea de l’homme et se précipita dans les jambes de sa mère. Marie-Amélie se pencha et le prit dans ses bras. Elle le serra très fort, désespérée par sa présence. Elle n’avait pu le préserver, le protéger de ce drame. Ses yeux se bordaient de larmes. « – Qu’allait-il devenir ? »  Elle n’eut pas le temps de s’appesantir. Le garde lui tendit un sac de voyage et d’un ton bourru lui grommela. « — tu vas en avoir besoin citoyenne. » Elle le regarda, interrogative, et tout à coup elle réalisa qu’elle ne portait qu’une chemise sous son manteau redingote de fine laine. Elle lui sourit pour le remercier de sa prévenance. Le garde miséricordieux avait fourré pêle-mêle dans une sacoche, ce qu’il avait trouvé dans la chambre qu’il avait supposé être la sienne. Ses comparses n’avaient pas fait attention pensant que comme eux il pillait ce qu’il pouvait. Elle suivit le garde et monta dans l’embarcation. Le capitaine Fortuna, avec trois autres soldats, s’y impatientait se grattant machinalement sa barbe de trois jours. Il comptait bien être revenu pour le souper. Se servant du courant, le propriétaire contrarié de la gabarre, qui avait été réquisitionnée pour l’occasion, accomplit la traversée des eaux tumultueuses en peu de temps. Il les débarqua à la porte de Bourgogne. Le capitaine Fortuna signifia à sa captive qu’à partir de là ils iraient à pied. Il lui conseilla de faire marcher son garçon. Malgré le poids de son petit, pour rien au monde elle n’aurait desserré son étreinte. La mère et l’enfant entourés des gardes se déplaçaient derrière leur supérieur qui fendait la foule des fossés de Bourgogne. Le port de tête droit, la honte et la peur au ventre, elle suivait celui qui se prenait pour un justicier, sans faillir. Les gens s’écartaient, intrigués par le couple de prisonniers. Les uns, indifférents, supposaient que la femme devait être une ennemie de la Nation, les autres s’attendrissaient devant cet enfant blond qui somnolait lové dans le cou de Marie-Amélie. Ils appréciaient le courage de la jeune détenue, si belle, qui avançait sans hésitation avec tant de dignité. « — Qu’avait-elle donc pu faire ? » C’est au bout de la voie créée dans les Fossés, quand elle vit la sombre silhouette du château du fort du Hâ, qui après avoir été une forteresse défendant sa ville était devenue une geôle pour ses habitants, qu’elle réalisa le but de la marche. L’effroi l’oppressa, lui glaçant les os, elle sentit ses jambes se dérober, elle fit appel à ses dernières forces resserrant l’étreinte sur le corps de son enfant.

Les sentinelles du château bougèrent à peine de leur jeu de dés quand ils reconnurent le capitaine. Ils lui effectuèrent un signe de la main pour le saluer et laissèrent passer la troupe et leurs prisonniers. Étirant un sourire devant le torse bombé du gradé, l’un d’eux l’interpella. « — Alors, capitaine, on a fait une belle prise ! 

— Comme tu peux voir soldat. » La remarque eut pour effet de faire rire les gardes du château à ses dépens. Le capitaine Fortuna haussa les épaules de dédain. Il dirigea le groupe dans la cour vers le guichet. Il demanda au greffier commis sur place d’inscrire sa prisonnière et son enfant. Une fois réalisée, il repartit, les laissant dans les lieux, satisfait du devoir effectué, assuré d’avoir sauvé la Nation.

Le gardien du greffe lui fit passer la grille qui scindait en deux l’ancienne salle des gardes du château et la ferma derrière elle. « — Attends là ! » Serrant toujours Louis de peur qu’on lui retire, Marie-Amélie patienta dans l’immense et sombre pièce servant de hall à la prison, ne sachant ce que l’on allait faire d’eux. Elle ne pouvait être au fait que le greffier avait reconnu son nom et était parti en courant alerter, Lacombe, le Président de la commission militaire de Bordeaux, qui lui-même avait prévenu, Jacques-Henri Bachenot. Enfin, il l’avait en sa possession, il allait pouvoir la briser complètement, l’anéantir. Étrangement, malgré la satisfaction, il était désemparé, il ne savait quelle décision prendre. Une bonne heure après, il avait tranché, il devait la tenir enfermée jusqu’à plus ample information.

Une femme qui avait tout d’un homme sauf la robe dont le corselet soutenait une énorme poitrine, tout en affichant un sourire édenté accompagné d’une pipe au coin de la bouche, lui fit signe de la suivre. Elles montèrent les marches humides d’un escalier qui menait à un couloir au premier desservant six geôles de chaque côté. Elle ouvrit la quatrième sur la droite dans un bruit métallique qui devint assourdissant pour la prisonnière. « — et voilà ! Ma toute belle. Te voilà arrivée ! » Elle pénétra avec réticence dans l’espace confiné où trois pas suffisaient à faire la longueur. Elle était sûre qu’elle pouvait toucher les deux murs de pierres bruts en même temps tellement ils étaient proches l’un de l’autre. Le seul mobilier présent était une paillasse sur un châssis sur laquelle elle s’assit avec Louis toujours dans les bras. Une simple fenêtre étroite haut placée donnait une lumière triste sur l’ensemble.

Trois jours s’écoulèrent au rythme de deux repas par jour et du pot de chambre qu’elle allait vider au bout du couloir dans une évacuation faite à cet effet dans le sol, et qui par un conduit rejetait le tout dans la Devèze qui passait sous la prison. L’unique personne étrangère, qu’elle voyait, était sa geôlière. Elle occupait, malgré une inquiétude croissante, Louis avec des jeux de charades, lui contant des histoires. Elle essayait de détourner les questions de l’enfant qui ne comprenait pas pourquoi ils logeaient là. Le quatrième jour, à l’aube, alors qu’elle somnolait, guettant, écoutant, analysant tous les bruits qu’elle percevait, ce fut le martèlement des bottes sur les dalles du couloir qui annonça les gardes. Le claquement de la targette de la serrure la fit frissonner d’angoisse. Elle se redressa à même temps que la porte s’ouvrait. Un homme habillé comme un avocat s’avança dans la pièce. « — citoyenne Cambes-Sadirac, épouse Lacourtade, suis-moi ! ». Péniblement, elle se leva, se pencha sur son enfant qui commençait à se réveiller pour le prendre. « — Ce n’est pas la peine ! C’est la citoyenne Germaine qui va s’occuper du citoyen Louis-Augustin Lacourtade ! » Une pointe de côté vrilla le cœur de Marie-Amélie. « — Vous ne pouvez pas me séparer de mon fils ! 

— Crois-moi, là où tu vas, tu n’auras aucune envie de l’emmener ! »

Louis se réveilla complètement regardant autour de lui, hébété, les personnes qui l’entouraient. Il vit sa mère fondre en larmes et comprit que cette fois-ci c’était grave. Ses lèvres tremblèrent, ses yeux s’humidifièrent courageusement il se retenait. Elle l’embrassa, les pleurs coulèrent sur ses joues, il sanglota découvrant qu’elle le laissait seul. L’individu agacé, n’appréciant pas que ce moment de sentimentalisme s’éternise, arracha l’enfant de sa mère ; tout le monde commençait à être pris par l’émotion. Louis se mit à brailler quand il saisit qu’on les séparait. L’homme rejeta Louis sur la paillasse et tira sur le bras de Marie-Amélie désespérée. Il la sortit de la geôle brutalement. Dans les couloirs, Marie-Amélie entendit longtemps son petit garçon, elle se retrouva hagarde dans la cour complètement aveuglée par la luminosité. Ses gardiens l’obligèrent à attendre, elle ne savait quoi, sa tête était vide, elle pleurait sans bruit sans même s’en rendre compte. Elle fut rejointe par trois autres personnes, parmi lesquelles elle reconnut un couple, mais personne ne broncha. Une voiture fermée rentra dans la cour dans laquelle leurs geôliers les firent monter. Les portières cadenassées derrière eux, les gardes s’installèrent aux côtés du cocher. L’équipage s’ébranla suivi de deux cavaliers. Ils voyagèrent jour et nuit s’arrêtant le moins possible. Si la première journée, chacun resta claquemuré dans son silence, l’ennui et l’inquiétude délayèrent les langues. « — Vous êtes bien Madame Lacourtade ? » Interrogea l’autre femme. « — Oui, excusez-moi je suis encore sous le choc. Vous êtes Madame de Lanteau si je ne m’abuse.

— Oui, mais nous vous avions cru à Paris.

— Non, les circonstances m’ont conduit avec mon fils au château de Cambes.

— Ah, cela va aussi mal que ça à Paris.

— Je ne sais pas. Je n’avais pas de nouvelles jusqu’à ce que la garde vienne m’arrêter.

— Et votre mari ?

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le cœur de Marie-Amélie se compressa à nouveau, elle ressentit des difficultés à répondre. « — Il semblerait qu’il soit mort, mais je n’en ai aucune certitude. » Un silence gêné suivit la réponse. Courageusement, elle reprit ce qui ressemblait plus à un interrogatoire. « — et vous ? Pourquoi êtes-vous là ?

— Depuis l’arrestation de Monsieur de Saige, tous ceux qui le côtoyaient de près ont été appréhendés et questionnés.

— Monsieur de Saige a été arrêté, je ne savais pas, et madame de Verthamon ?

— Ils l’ont relâchée, mais lui, il a été exécuté. Quant à nous c’est différent, ma famille a…

— Tais-toi Jeanne ! » Intervint Monsieur de Lanteau, tout en regardant le dernier voyageur qui jusque-là n’avait rien dit. Marie-Amélie fit de même, il lui sourit tristement, mais ne rajouta rien. Le silence se réinstalla. Madame de Lanteau que cela angoissait reprit la conversation sur des généralités donnant des nouvelles des Bordelais que Marie-Amélie devait connaître. Quand celle-ci demanda si elle savait où on les amenait ce fut l’inconnu qui répondit. « — nous allons à “la petite force “ enfin vous, les femmes, nous les hommes, nous serons à la “Grande “. »

*

À la nuit, Antonin mit son fils endormi au fond de sa gabarre et la poussa sur la Garonne avec le concours du voisin à qui il dit adieu après l’avoir chaleureusement remercié de ses soins. L’homme les regarda partir sous le ciel étoilé.

Antonin connaissait le fleuve et ses courants comme les lignes de sa main, il laissa son embarcation filer au gré de l’eau, car il ne voulait pas se faire remarquer en déployant sa voile. Il avait résolu d’aborder vers les Chartrons et de se rendre chez les Lacourtade auprès de John Madgrave en qui il avait confiance et qui pouvait l’aider à joindre son épouse. Il ne pouvait aller directement chez les Verthamon, qu’elle servait encore, c’était trop risqué. Il trouva l’hôtel fermé, exempt de toute lumière, désemparé, il réfléchit et décida de retraverser le fleuve, l’autre rive étant peu habitée, ils pourraient s’y cacher plus facilement.   Il fit demi-tour et dans la nuit, il bouscula un homme qui comme lui se dissimulait. Il s’apprêta à se battre, repoussa dans l’ombre de l’encoignure de la porte son fils. « — Du calme, du calme Monsieur Antonin, c’est John Madgrave, vous me reconnaissez ? 

— Oui ! Oui !

— Vite, rentrons ! Ne nous faisons pas remarquer.

Une fois installé dans l’un des salons donnant sur l’arrière, après avoir refermé avec soin les rideaux pour ne pas laisser la lumière filtrer, Antonin apprit à John Madgrave ce qui s’était passé au château. Celui-ci lui annonça qu’il savait déjà pour l’arrestation et lui narra sa nuit.

*

Thérésa Cabarrus

Jean-Lambert Tallien était arrivé deux mois auparavant comme proconsul délégué par le comité de salut public. Il était entré dans la ville rebelle avec le conventionnel Isabeau et de l’ancien docteur Marc Antoine Baudotdans le but de réfréner les ardeurs fédéralistes de Bordeaux. Il avait retrouvé sur place son ami Jacques-Henri qui avec Lacombe jouait les fossoyeurs, remplissant leurs poches au passage. Ce fut en visitant les prisons de la cité en compagnie de ces derniers qu’il avait rencontré la belle Térésa Cabarrus qui venait d’être détenue dans des conditions difficiles au fort du Hâ. Celle-ci vivait une période malaisée, elle avait fait cadeau de ses bijoux à son époux qui, en échange, l’avait abandonné avec son fils, après avoir divorcé d’elle, à Bordeaux. Pour être intervenue auprès des révolutionnaires afin de libérer sa famille et d’autres premières victimes de la Terreur, comme les Boyer-Fonfrède, elle s’était retrouvée au fort du Hâ. Ému par sa beauté, Tallien l’avait fait déferrer et l’avait prise pour maîtresse. Quoiqu’ambiguë, car Térésa était la ci-devant marquise Devin de Fontenay, fille du banquier du roi d’Espagne, cette situation apportait à Térésa une apparente sécurité et un certain ascendant sur son amant. Elle usa dès que ce fut possible de son influence pour protéger toutes les potentielles victimes du pouvoir.  

Elle apprit donc, de son bien-aimé entre deux caresses, la capture de Marie-Amélie Cambes-Sadirac. Si elle ne faisait pas partie des familiers de celle-ci ou très peu, elle se souvint de sa jeune sœur Antoinette-Marie qu’elle avait fréquentée lors d’un précédent séjour chez Madame de Verthamon. Elle n’eut pas le temps d’accomplir quoi que ce soit pour Marie-Amélie, parce qu’en même temps qu’elle était avisée de son arrestation, elle découvrait son transfert pour Paris. Elle tint néanmoins à prévenir la seule personne qu’elle connaissait et qui avait un rapport avec elle. Elle se rendit donc chez Madame de Verthamon, veuve depuis un mois du maire de la ville. Monsieur de Saige avait été exécuté suite à un ignoble procès truqué par les soins des amis de Tallien. Theresa supposait qu’elle ne serait pas la bienvenue chez les Verthamon, où la veuve s’était réfugiée, mais elle décida de l’informer de la funeste annonce. Contre toute attente, elle fut reçue avec courtoisie, elle estima que c’était plus par peur qu’autre chose. Elle se trompait, les Bordelais commençaient à être avisés du rôle qu’elle tenait auprès de Tallien. Madame de Verthamon accusa le coup, après son mari voilà que le comité s’en prenait à sa filleule et elle était impuissante. Elle se savait étroitement surveillée. Elle remercia toutefois la messagère. 

Le soir venu, elle rapporta la conversation à Rose-Marie alors que celle-ci la coiffait pour la nuit. La chambrière en lâcha la brosse. « — Mais elle était au château de Cambes ! Mon Dieu, Antonin, Augustin !

— Que je suis idiote, je n’y avais pas pensé ! Que pouvons-nous faire ?

— Je vais m’y rendre.

— Mais non Rose-Marie, tu ne peux pas t’y rendre, va plutôt voir John Madgrave, lui pourra aller s’y informer.

Rose-Marie Bordenave

Elle alla “aux Chartrons “ à la nuit tombée. Elle trouva dans l’hôtel Lacourtade le commis devenu le propriétaire officiel. Il y vivait seul avec la cuisinière de Monsieur Lacourtade père qui s’occupait de lui comme d’une mère et Firmin son valet de pied qui avait perdu la tête à la mort de son maître. Il la fit pénétrer discrètement dans la demeure, car lui-même, malgré sa nationalité américaine, était espionné. Il avait remarqué à maintes reprises les sbires de ce Bachenot qui n’avait pas lâché prise. Après avoir pris connaissance des nouvelles, il décida de raccompagner la jeune femme. Afin que l’on ne les vît pas ressortir, il guida Rose-Marie dans les caves de Bordeaux. Ils parvinrent à plusieurs rues de là à la grande surprise de la chambrière. Se faisant passer pour un couple d’amoureux, ils contournèrent la place Tourny, traversèrent les allées plantées de la promenade, entrèrent dans la rue Sainte-Catherine et après avoir parcouru un petit bout de la rue de la Porte-Dauphine, il laissa sa compagne à une porte latérale de l’hôtel Verthamon de la place Puipaulin. Il accomplit le chemin inverse, mais rencontrant une patrouille sur les fossés de l’intendance, il fut obligé de longer le château Trompette et les quais. Devant sa porte, il aperçut un homme et un enfant. Intrigué, il s’approcha le plus discrètement possible, quand rassuré, il reconnut Antonin, l’époux de la chambrière l’un des métayers du château de Cambes qu’il connaissait bien, il se montra.

*

Antonin avait traversé la Garonne et était descendu un peu plus bas sur le fleuve. Il amarra sa gabarre à un ponton qui ne semblait mener nulle part. En fait pour des yeux aguerris se trouvait sous la chênaie une baraque de planches branlante et abandonnée. C’était l’effet voulu par son propriétaire qui pratiquait du marché noir et était un ami d’Antonin.

Quelques heures plus tard, il attachait la mule, qui lui avait été prêtée, sous les arbres aux abords de l’auberge du “Faisan doré “. L’hostellerie de Bouliac, bâtisse massive en moellons avec un étage, était la plus importante à des lieux à la ronde. Elle se trouvait toujours pleine, tous s’y retrouvaient pour des raisons diverses aussi son hôtelier avait engagé des jeunes filles de la région pour aider au ménage et au service. Antonin attendait l’une d’elles à la silhouette déliée et surtout aux cheveux roux et bouclés. C’était le voisin de Cambes qui en avait donné sa description, y ajoutant qu’elle s’avérait être d’une nature facile. Cela devait bien faire trois heures qu’il faisait le guet et épiait les entrées et sorties. Il commençait à se décourager quand les lumières du rez-de-chaussée s’éteignirent. Les derniers clients quittèrent les lieux, les uns plutôt chancelants, puis deux femmes émergèrent derrière eux. Elles s’embrassèrent et se séparèrent chacune allant de son côté. Le ciel était clair et la lune dans son premier quartier éclairait la route suffisamment pour ne pas les inquiéter. Antonin se retrouvait devant un dilemme, laquelle des deux était celle qu’il devait suivre, elles avaient la tête recouverte d’un capuchon. Au moment où il pensait laisser le hasard choisir, une mèche flamboyante jaillit de la capuche de celle qui se dirigeait dans les rues étroites de la bourgade. Il lui céda de l’avance pour ne pas l’alarmer, il savait, toujours par son voisin, qu’elle logeait à la sortie de Bouliac. Ils quittèrent les dernières maisons, elle s’engagea sur un chemin de campagne. Dès qu’ils furent suffisamment éloignés des habitations, il accéléra le pas, marchant sur l’herbe, il se rapprocha d’elle. Sentant une présence, l’instinct la fit se retourner, mais c’était trop tard, Antonin était sur elle. Il la prit à bras le corps et avant qu’elle ne hurlât, il lui plaça une main sur la bouche. La haine qu’il ressentait pour elle lui donnait une force herculéenne. D’un mouvement alerte, il la lâcha et lui mit son couteau sous la gorge. « — Tu bouges, je t’égorge, tu cries et ce sera ton ultime souffle. Sans sommation, compris ? ». Elle hocha doucement la tête, elle pensait qu’il voulait la violenter. Elle attendait le bon moment pour lui montrer qu’elle n’était pas née de la dernière pluie et qu’elle était en mesure de se tirer d’affaire. Elle fut donc surprise par la demande de son agresseur. « — pourquoi le château de Cambes ?

— C’n’est pas moi ! Ce n’est pas moi !

— Te fatigue pas, je sais que c’est toi ! Pour l’argent, je suppose !

— Non ! Non ! Il m’a obligé !

— Qui ? »

La fille était terrorisée et commença à se laisser choir. « — je te conseille pas de t’évanouir, car dans ce cas, tu ne reverras jamais le jour. Donne-moi plutôt le nom de ton commanditaire si tu veux avoir une chance de vivre.

— C’est Monsieur Giraudin de Bouliac. »

Elle n’eut pas le temps de rajouter quoi que ce soit, Antonin l’avait égorgée. Il laissa son corps sur place. Pour lui, c’était le seul moyen, au vu de ce qu’il vivait, d’obtenir justice pour sa famille.

Il connaissait Monsieur Giraudin.

*

Giraudin sortit de table repu. La journée s’avérait excellente, il était passé à l’auberge du “faisan doré “ où se réunissaient avec régularité les notables des alentours. Alors que sous prétexte de gestion de la commune, ils échangeaient des verres et des propos, arriva tout fier le citoyen Fortuna, capitaine de la garde nationale. Il annonça, tout en bombant son torse étroit, sa prise au château de Cambes et la mort des factieux qui cachaient des ennemis de la Nation. Ennemis, qu’il avait personnellement conduits à Bordeaux, ce qui expliquait son absence du bourg, ce dont personne ne s’était soucié. Aussitôt, les notables, dont il était, lui offrirent à boire tout en le congratulant et réclamant des détails. Trop heureux de la nouvelle, le citoyen Giraudin rentra chez lui sans se préoccuper de la disparition de sa complice, la sémillante serveuse. Il était déjà parti quand un enfant du village repéra le corps et vint chercher le capitaine pour l’aviser de la découverte macabre.

Louise Guilhem

Louise Guilhem était sa maîtresse occasionnelle. Gagner sa vie n’était pas chose facile. Sa mère l’avait placée, encore enfant, chez les ursulines de Libourne comme domestique, elle en avait profité pour examiner les pensionnaires, le plus souvent des aristocrates. Observatrice elle les mimait et avait ainsi donné une patine à sa présentation, ce qui devait lui être utile pour son emploi suivant. Jeune femme, elle avait apprécié l’aubaine de pouvoir travailler à l’auberge du “faisan doré “. Jolie fille, taille ronde, poitrine appétissante sans excès, grands yeux pétillants, bouche bien dessinée, elle avait très vite saisi ce que certains clients pouvaient lui rapporter en plus de son ouvrage dans l’établissement. Intelligente, elle avait aussi touché du doigt qu’elle ne devait pas se laisser aller auprès de n’importe lequel, elle les choisissait avant d’offrir ses faveurs. Quand elle découvrit quel effet faisait sa rousse chevelure et son teint de lait sur Monsieur Giraudin, après renseignements, elle le séduisit. Ce fut après leurs ébats qu’elle lui raconta le passage de la citoyenne Cambes, qu’elle avait connue dans son enfance et qui, elle, ne l’avait pas reconnue. La façon dont sa maîtresse lui narra l’anecdote, Giraudin comprit que cela l’avait vexée, une idée alors germa dans sa tête. Cela faisait très longtemps qu’il lorgnait sur le château et ses terres, qui bien que faisant partie désormais des biens nationaux puisque appartenant à un émigré, n’avaient pas été mis en vente. La raison invoquée par l’administration locale, bien que fort honorable, n’avait pas convenu à l’ambitieux. Le comité décisionnaire estimait que les terres étant exploitées par les Freydou, reconnus par tous comme de bonne réputation, il se devait de leur en laisser les revenus. Aussi le retour d’un membre de la famille du propriétaire émigré allait lui permettre de discréditer les Freydou et l’autorisait ensuite de revendiquer les terres tellement désirées. Il s’en frottait déjà les mains. Il poussa donc sa maîtresse, titillant sa vanité inassouvie, à l’aide de vagues promesses, à dénoncer son ancienne connaissance. Et le tout avait réussi au-delà de ses espérances puisqu’il était même libéré des encombrants métayers. Il était plus que satisfait. La chance lui avait enfin souri.

Son dîner fini, félicitant sa femme, il alla comme souvent sur la terrasse de sa maison fumer sa pipe. Il descendit les marches et accomplit quelques pas dans son jardin pour faciliter sa digestion. Sous les arbres après les massifs de fleurs à la lueur de la lune, il aperçut un reflet qui l’intrigua. S’en approchant, méfiant, d’une voix affirmée, il interpella. « — Qui va là ?

— Un ami, j’ai des papiers pour vous !

— Quels papiers ?

— Des papiers du château de Cambes, c’est une rousse qui m’a dit que cela vous intéresserait. »

Rassuré, il entra dans la pénombre des feuillages, prêt à monnayer. Il n’eut pas le temps de remarquer l’individu. Une lame s’enfonça dans son abdomen, seuls des gargouillis jaillirent de sa gorge. Il s’effondra.

Antonin, qui ne savait pas comment procéder pour approcher l’homme, se tenait à l’affût sous les arbres. Il cherchait comment s’y prendre quand il le vit venir à lui. Il n’eut aucun mal à le reconnaître, l’ayant aperçu à plusieurs reprises au château proposer de l’argent contre le départ des Freydou. Sans état d’âme, il quitta les lieux.

*

Le jour brumeux se levait sur l’estuaire quand le bâtiment qui emmenait Antonin Bourdel et les siens s’éloigna. De la gabarre qui les y avait conduits, John Madgrave leur faisait un signe d’adieu. Il les avait fait embarquer sous pavillon américain. Le navire faisait escale aux îles britanniques, il était chargé de comestibles, de denrées de bouche, de farines, de vins, de viandes salées, d’huile d’olive, et de marchandises sèches, pour les Caraïbes. Il s’en retourna pour aller au plus vite à Paris.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 30

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Chapitre 30

Le destin tragique des Bertin-Dunogier

Automne 1793

Louis André et Marie Françoise Bertin-Dunogier

Quelque chose l’incommodait, la perturbait, elle n’aurait pas su dire quoi, le silence tout d’un coup trop pesant dans la maison ou le bruit sourd qu’elle avait perçu et qui l’avait mis en relief. Elle leva la tête du courrier qu’elle écrivait et écouta. L’une des négresses avait dû casser un objet. Elle récapitula les personnes présentes dans la demeure. Comme tous les matins, sa fille avait dû se rendre à l’hôpital de la plantation. La cuisinière, elle, devait être à l’œuvre dans la bâtisse éloignée du corps du logis à cet effet et ne devait donc pas surveiller les deux servantes astreintes au nettoyage. Par conséquent où se trouvaient Sally et Déborah ? Intriguée par le silence devenu inquiétant, même la vie à l’extérieur ne venait point l’altérer, elle descendit au rez-de-chaussée à leur recherche parcourant la maison vide de tout individu. Ce qui la fit sourciller ce fut la porte close du bureau de son époux. Ce n’était pas dans ses habitudes qu’il s’y trouve ou non, il la laissait grande ouverte, il ne supportait pas les pièces fermées. Elle allait passer devant sans s’y arrêter, mais quelque chose n’allait pas, ne cadrait pas. Elle revint sur ses pas et l’ouvrit en grand persuadée de prendre en flagrant délit de fainéantise ses servantes. Elle blêmit d’un coup, ses jambes lui firent défaut, son cri resta dans sa gorge. Elle referma derrière elle et demeura prostrée le regard fixé d’horreur sur la vision. Le premier choc passé, elle réalisa que nul ne devait apercevoir ni savoir. Elle tira les rideaux de la porte-fenêtre, tourna à clef dans la serrure, prenant conscience machinalement que celle-ci avait toujours été là. Elle se précipita à l’hôpital en bordure du village d’esclave. Elle entrevit au passage ses deux servantes qui papotaient sur le devant de la cuisine. Elle remit à plus tard ses réflexions, ce n’était pas le moment. Elle s’engouffra dans le bâtiment et trouva sa fille au chevet d’un esclave potentiellement malade. « — Jeanne-Gabrielle ! Suis-moi, vite ! » La soignante sursauta, elle ne l’avait jamais observé dans un état d’agitation si violent, d’habitude elle n’élevait jamais la voix. Elle ne se le fit pas dire deux fois et lui emboîta le pas. La mère entraîna la fille sans mot dire jusqu’au bureau paternel, après avoir regardé derrière elle, l’ouvrit avec la clef qu’elle avait gardée serrée dans sa main. Jeanne-Gabrielle resta figée d’effroi, madame Bertin-Dunogier dut la pousser à l’intérieur de la pièce. « — du calme, personne ne doit savoir. Aide-moi à le décrocher ! ». Les deux femmes, les yeux noyés par les pleurs retenus, descendirent Monsieur Bertin-Dunogier de la potence qu’il s’était fabriquée avec le crochet du lustre. Elles déposèrent tant bien que mal le corps inerte de l’homme qui était, respectivement, le mari et le père de celles-ci dans le fauteuil qui lui avait servi d’échelle vers sa mort. Madame Bertin-Dunogier lui replaça sa perruque et lissa le devant de son gilet comme à son habitude, les larmes coulaient sur ses joues. Elle réagit au son de la voix de sa fille. « — et maintenant, que faisons — nous ?

— Je vais envoyer Isaac à la Palmeraie, le seul qui peut nous aider c’est Georges Tremblay. » Prenant une feuille de papier sur le bureau et la plume de son époux qui reposait dans le sillon de l’encrier en argent, elle griffonna d’une main tremblante quelques mots pour lui expliquer le drame.

*

Georges Tremblay

Nathanaël et Hyacinthe courraient après des volatiles qui s’étaient échappés de leurs enclos et qui s’éparpillaient dans le parc devant la demeure quand ils aperçurent l’arrivée d’Isaac sur un mulet récalcitrant. Tout en riant du comique de la situation Hyacinthe se précipita prévenir. Soulagé de descendre de la bête qui avait failli lui faire perdre l’équilibre au risque de provoquer une chute, le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir le contremaître de la plantation. Septique, Mama-Louisa, qui était venue à sa rencontre, lui réclama la raison pour laquelle elle devait déranger Monsieur Georges. Prenant son rôle très au sérieux, le nègre bombant le torse, lui répondit que c’était personnel et que sa maîtresse lui avait dit de ne parler qu’au contremaître. De toute façon, il ne savait rien. Il avait bien senti un malaise lors de la demande. Et contrairement à ses habitudes, monsieur Bertin-Dunogier l’avait même rabroué pour une peccadille plus tôt dans la journée et quand sa maîtresse l’avait dépêché pour exécuter cette course, au ton, il avait compris que c’était important, aussi n’avait-il pas demandé son reste. La gouvernante haussa les épaules et envoya Hyacinthe le chercher, ce dernier n’avait pas bouger depuis qu’il avait alerter Mama-Louisa. À cette heure le contremaître se situait sûrement au bungalow.

Lorsqu’il arriva n’ayant rien saisi à l’explication du négrillon, il trouva sur la galerie Isaac tortillant son chapeau qui attendait. Celui-ci les yeux baissés lui tendit la lettre de sa maîtresse. Il en prit connaissance, gardant son calme et ne laissant échapper qu’un « oh ! Mon Dieu ! ». Il interpella Abraham qui n’était jamais loin. « — vas chercher le docteur à Bringier et rejoignez-nous à la plantation Dunogier, fait le plus vite possible. »

*

La plantation Dunogier était enfouie sous les chênes et les magnolias. Comme toutes les habitations au bord du fleuve, c’était une demeure de bousillage et de bois de cyprès blanchi. Le rez-de-chaussée était de plain-pied, les invités accédaient par un double escalier à l’étage sur un palier en avant-corps de la véranda qui entourait la maison.

Il trouva Madame Bertin-Dunogier en haut des escaliers, droite, impeccablement préparée, elle l’attendait. Alors qu’il la saluait, il remarqua les yeux rougis, elle s’obligea à lui sourire en signe de bienvenue, lui demanda pardon de le déranger au milieu de ses travaux. Il balaya les excuses et argua qu’il devait s’aider entre voisins surtout dans les moments difficiles. Elle l’entraîna dans son salon et lui fit servir du café. Une fois seuls, il lui expliqua qu’il avait envoyé quérir le médecin, mais qu’elle ne devait pas s’inquiéter, il en faisait son affaire. Elle le remercia. Ils gardèrent le silence chacun se demandant comment le rompre.

Il avait toujours apprécié cette famille. Il se souvenait encore de cette partie de chasse lors de laquelle il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous. Il était à l’époque un jeune garçon de dix ans. Tous le cherchaient depuis deux jours et c’est monsieur Bertin-Dunogier qui l’avait trouvé, pleurant de découragement au pied du genou d’un cyprès tout en rembarrant désespérément un alligator avec la rame de sa barque qui avait disparu. Il lui en avait gardé à jamais reconnaissance, d’autant que l’homme qui était au regret de n’avoir pas obtenu de fils en avait fait un héros en racontant leurs retrouvailles.

Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier

Quand le temps fut venu, Monsieur Bertin-Dunogier, qui aimait ce garçon solide et sérieux, avait aspiré lui voir épouser leur fille. Celle-ci avait repoussé la suggestion présentée par ses parents, elle ne s’imaginait pas mariée à un contremaître de la plantation voisine, elle, elle avait désiré le maître. Entre l’union de Charles Henri de Thouais et celui de Georges Tremblay, le père et Jeanne-Gabrielle avaient perdu leurs espoirs. 

*

Le docteur Marais malgré sa jeunesse était respecté de tous, il avait un diagnostic sûr et savait écouter. Tout en longueur, le regard doux, il s’était installé deux ans plus tôt à Bringier chez la veuve Desplay qui au vu de son grand âge ne risquait pas de perdre sa réputation.

Ses études faites à Paris, les événements politiques qui secouaient la capitale l’avaient ramené à Rouen dont il était natif. Ces mêmes événements s’étaient propagés dans sa ville et l’avaient conduit à quitter la France pour Saint-Domingue. Mais d’autres vicissitudes l’avaient empêché d’être débarqué à Port aux Princes. Après un court séjour à Port Baracoua à Cuba, colonie espagnole, sur les conseils du capitaine de son navire, il avait mis pied à terre à la Nouvelle-Orléans avec pour fortune ses connaissances et sa trousse médicale. Ne sachant où aller il avait accepté la première proposition qu’on lui avait suggérée et ne l’avait pas regretté, il s’était installé dans le bourg de Bringier. Il appréciait son travail et ses patients qui s’étendaient sur la superficie des plantations au bord du Mississippi et de la petite ville qui commençait à se développer. Comme partout les riches payaient en argent comptant, et les autres en nature, et il s’en contentait. La première personne qu’il soigna fut le vieux voisin de sa logeuse. Perclus de rhumatismes, il raconta à tous que dès que le docteur avait posé ses mains sur lui, il avait senti une chaleur l’envahir qui l’avait soulagé de ses maux, et comme il gambadait à nouveau tous le crurent. Dans la région très rapidement se répandit le don du nouveau médecin qui avec sa gentillesse effectuait des miracles ou presque. Sa clientèle élargit aux esclaves, pour lesquels il ressentait une commisération particulière, amena ceux-ci à prétendre que ses impositions de mains dégageaient une lumière. Lorsqu’il apprit sa notoriété, il en sourit.

Il se présenta à la plantation aussi vite qu’il le put, n’ayant compris qu’une chose, c’était l’urgence de la situation. Il fut accueilli par la maîtresse des lieux dont les traits bouleversés laissaient penser que ce pouvait être trop tard et accompagné de Georges Tremblay, ils se rendirent dans le bureau transformé en chambre mortuaire. Là, se trouvait dans une demi-obscurité, au pied du corps avachit sur son fauteuil, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier à genoux, en pleurs et en prière. Elle se leva à leurs entrées, remit de l’ordre à sa jupe et s’écarta. Le docteur ausculta le malade dont le diagnostic du décès s’avérait une évidence. L’aspect violacé de la face et du cou ne laissait aucun doute, l’homme avait perdu la vie par étranglement ou pendaison. Relevant les yeux du mort, il vit la corde rejetée contre le mur, répondant ainsi à son questionnement. Il jeta un œil au plafond et constata le crochet du lustre, monsieur Bertin-Dunogier s’était certainement suicidé. Il se retourna vers le groupe le regard interrogatif. Qu’attendaient-ils de lui ? C’est Georges Tremblay qui prit la parole. « — Il a péri suite à une fièvre subite ou du cœur à votre avis ? »  Le patricien comprit où voulait en venir le contremaître, et considérant les deux femmes qui guettaient angoissées son verdict, et ne désirant point rajouter à leur peine, il leur sourit chaleureusement, et d’un ton rassurant avança. « — C’est le cœur qui a lâché ! Il ne peut en être autrement. » Il devina le soupir de soulagement de tous. Il faisait partie des fidèles que les philosophes avaient éclairés, s’il croyait en Dieu, il n’accordait plus de crédit aux simulacres de la religion qui pour lui n’était qu’un moyen d’asservir ses sujets. Rien ne fut donc rajouté. Madame Bertin-Dunogier envoya chercher l’abbé Hubert et l’on prévint dans la foulée les voisins, car la mise en bière devait s’effectuer rapidement sous les tropiques.

*

Quarante ans, elle avait quarante ans, qui voudrait d’une veuve de quarante ans, elle était vieille et maintenant elle se retrouvait pauvre. Elle fixait son miroir pendant que sa femme de chambre lui brossait sa masse de cheveux, elle n’y trouvait pas de consolation. Elle se montrait injuste avec elle-même. Elle était longue et mince, et si elle n’était pas d’une grande beauté, elle possédait beaucoup de distinction et d’allure qui assortit avec un goût certain attirait l’œil immanquablement. Mais ce soir-là, elle n’était pas apte à le voir. Énervée, elle renvoya Lila. Elle resta devant sa glace à ruminer ses idées sombres. Pouvait-elle en vouloir à son époux ?

Marie Françoise Bertin Dunogier

Marie Françoise Amblard de La Durantie était arrivée de Biloxi pour devenir Madame Bertin-Dunogier. Elle avait alors seize ans, elle n’avait jamais eu à s’en plaindre jusqu’à ce jour funeste où son monde s’était effondré. Son mari était le fils d’un ami de son père. Tous deux étaient venus de France, avec pour toute fortune un titre d’acquisition pour un millier d’ares de terre de leur choix. Cette donation avait été effectuée en échange de leurs bonnes volontés à rejoindre Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, par la compagnie de Louisiane créée par John Law, avant que celle-ci ne s’écroule dans une banqueroute mémorable. Ils avaient tous les deux épousé une « fille à la cassette » orpheline élevée par des religieuses et pourvue d’un trousseau par le roi. Le moment parvenu, ils avaient voulu unir leur famille par le mariage de deux de leurs enfants. De dix ans de plus qu’elle, il était venu la chercher à la plantation paternelle au bord du Golfe du Mexique et l’avait ramenée sur les rives du Mississippi. Elle n’eut pas à supporter une belle-mère, celle-ci était morte des fièvres des années auparavant. Elle était donc devenue la maîtresse de maison ce pour quoi elle avait été formée par sa mère. Quant à son beau-père, il n’attendait qu’une chose qu’elle mette au monde un héritier. Malheureusement, si son statut de maîtresse de maison lui fut facile son rôle maternel se transforma très vite en calvaire. Sur six grossesses, cinq avortèrent vers le troisième mois et pour la sixième, il s’en fallut de peu, car Jeanne-Gabrielle arriva en avance de deux mois et contre toute attente survécut. Sa mère n’eut même pas de montée de lait et ne put envisager de la nourrir. De toute façon, comme tout enfant créole, son père la remit entre les mains de sa nourrice. Manita qui donnait le sein à son dernier petit fut affectée à cette responsabilité. Les premiers temps, le nourrisson n’eut sur sa mère qu’un seul effet : la faire pleurer chaque fois qu’elle la voyait. Sa déception apparaissait sans fin, c’était une fille et le poids de la culpabilité se révélait d’autant plus grand que le grand-père n’omettait jamais de le lui rappeler. Mais cela ne dura guère au soulagement de celle-ci, le patriarche mourut des fièvres et rejoignit son épouse sous les chênes qui servaient de cimetière familial. Monsieur Bertin-Dunogier donna à son enfant plus que de mesure, il octroya à lui tout seul l’amour des deux parents. Elle obtint son compte de caresses, de mots doux, de cadeaux et bien sûr la garantie d’être l’heureuse héritière de la plantation. Quant à sa femme, il lui épargna ses ardeurs qui n’apportaient guère de résultats. Il les exprima de temps en temps avec des négresses qu’il oubliait aussi vite ainsi que la progéniture qui en émanait, même si certains vinrent grossir le rang des gens de maison.

Madame Bertin-Dunogier n’avait gardé que peu de traces sur son corps de ses grossesses et en son cœur peu de sentiment maternel s’éveilla. Elle culpabilisa, mais n’en conçut que frustration. Et la colère de sa fille à son encontre si elle s’avérait arbitraire en cet instant n’en avait pas moins un écho de justice dans l’esprit de Madame Bertin-Dunogier.

Elles étaient revenues de la Nouvelle-Orléans à peine sortie de chez le notaire. Elles étaient rentrées dans le silence de la nuit que seuls le trot des chevaux et les oiseaux nocturnes de concert avec le croassement des Ouaouarons rompaient. Que de chaos en si peu de temps, elles n’avaient pas, à la ville, voulu affronter leurs proches. Cette fois-ci, c’en était trop. Comment en étaient-ils arrivés là ? Elles ne détenaient plus rien, même la vente de ses bijoux n’allait pas y suffire. En plus du deuil, elles allaient devoir faire face à la misère, la charité, et la compassion de leur famille, de leurs voisins et amis. La fille portait rancune à la mère pour tous ses rêves qui s’effondraient, et cette dernière, abattue, se trouvait dans l’incompréhension absolue. Elle se demandait encore comment son époux avait pu lui cacher une telle dérive de leur situation. Elle s’en voulait, de n’avoir rien vu, rien perçu de cette catastrophe qui l’avait jeté dans le veuvage et le dénuement. Comment allaient-elles sortir de cette impasse ?

Sœur de lait de Madame Bertin-Dunogier, Manita, la cuisinière, qui faisait office de gouvernante, attendait ses maîtresses depuis qu’elles étaient parties. Elle faisait partie de la dot de sa maîtresse et avait toujours vécu dans le sillage de celle-ci, aussi connaissait elle tous ses tourments. Depuis la mort du maître, la plantation restait désœuvrée. Le drame en affectait chaque individu, chacun était conscient de l’incertitude de son avenir. Une détresse sournoise s’infiltrait comme une épidémie dans le village d’esclave dont Manita était le fer de lance. Tous la questionnaient pour être instruits de ce qu’ils allaient devenir, car monsieur Bertin-Dunogier était bon et les coups de fouet tombaient rarement. L’activité avait cessé ou presque dans les champs, les économes distribuaient de l’ouvrage aux esclaves avec peu de conviction, sans directive précise. Et pour cause, Madame Bertin-Dunogier, accablée, ne savait que leur dire, Monsieur Bertin-Dunogier s’était toujours passé de contremaître.

Au matin, laissant sa fille dans leur plantation, le cœur lourd, elle se décida à suivre les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire. Elle se rendit à la Palmeraie pour rencontrer Georges Tremblay. Sur le court chemin qui menait à celle-ci, elle ressassait la façon dont elle allait expliquer sa situation, elle répétait inlassablement son discours.

Isaac rangea la voiture devant les marches de la demeure et aida sa maîtresse à descendre. Antoinette-Marie alertée par le bruit de l’attelage remontant l’allée vint vers elle. Comme elle lui proposait de s’installer au salon après l’avoir saluée, elles furent rejointes par Marie-Adélaïde. Les yeux cernés, la mine triste, l’invitée leur grimaçait un sourire et répondait à leur bonjour du mieux qu’elle pouvait. Mama-Louisa arrangea sur un guéridon cafetière et encas, qu’elle servit à chacune. Comme elle sortait de la pièce, Marie-Adélaïde lui demanda d’aller faire chercher son époux qui se trouvait aux écuries auprès d’une pouliche qui mettait bas. Explication qu’elle donnait afin d’engager la conversation, car elle sentait bien la difficulté dans laquelle s’inscrivait Madame Bertin-Dunogier. Elles avaient effectué le tour des sujets qui permettaient de parler de tout et de rien, dans l’intention de patienter sans souffrir de la gêne du silence lorsqu’arriva Georges Tremblay. Il s’excusa pour le laps de temps, mais il avait dû se rafraîchir pour ne pas les incommoder. La veuve se repentit à son tour du dérangement, excuses que ses hôtes écartèrent. Les habitants de la Palmeraie attendaient sans trop montrer d’empressement le problème qui avait amené leur voisine. Courageusement, les nerfs tendus, elle se lança. « — Vous n’êtes pas sans savoir que mon défunt époux persistait à produire de l’indigo malgré la chute des cours. Il faut dire, à son corps défendant, que cette culture avait réalisé la fortune de son père qui était arrivé au moment où Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, fondait la Nouvelle-Orléans. Celui-ci avait défriché les terres qu’il avait acquises auprès de la banque Law. Depuis qu’elle-même y était, la plantation avait doublé en nombre d’esclaves. Nous en possédons cent cinquante à ce jour. Enfin pour en revenir au but de ma visite, suite à la chute des cours de l’indigo et la maladie qui a éradiquée ou peu s’en faut nos indigotiers, la plantation se trouve exsangue. Elle est ruinée, nous sommes ruinés. » N’y tenant plus, quelques larmes coulèrent sur ses joues, ce que ses interlocuteurs firent mine de ne pas remarquer. Essuyant ses yeux avec son mouchoir de batiste, elle reprit. « — Il ne me reste qu’une solution, vendre la propriété à un prix correct bien qu’en deçà de sa valeur afin de rembourser les créanciers qui ne vont pas tarder à réclamer leur dû. » Avant d’être coupée dans son élan, se tournant vers Georges Tremblay, elle continua « — Monsieur Bevenot de Haussois, notre notaire à nous tous, m’a conseillé de vous proposer de me l’acheter, il pense qu’elle est à même de vous intéresser. » L’interpellé ne put cacher sa surprise et dévisagea son épouse puis Antoinette-Marie cherchant des yeux leurs assentiments ou une suggestion. Bien évidemment, il attendait depuis longtemps une occasion comme celle-ci, devenir propriétaire était plus qu’un souhait, c’était l’objectif de sa vie, et avec son mariage ce désir s’était transformé de façon pressante. Il n’éprouvait aucun reproche à Antoinette-Marie, mais la Palmeraie n’était pas sa terre ou si peu. Et puis elle-même fondait une famille. Mais ce rêve, il n’avait pas envisagé de le réaliser au détriment de quelqu’un encore moins au préjudice d’un ami. Sans conteste, il ne pouvait ignorer la demande, l’appel au secours. Le silence s’installa, meublé par une tasse de café que l’on faisait mine de refroidir ou de boire, chacun retournant dans sa tête les idées qui s’y bousculaient sous le regard triste, mais plein d’espoir de Madame Bertin-Dunogier. Marie-Adélaïde réfléchissait. Elle avait mis de côté la somme de la vente de Saint-Domingue, mais elle avait peu rapporté et devait être loin du prix d’une plantation comme celle des Bertin-Dunogier. D’un autre côté, c’était le moment d’utiliser le produit de cet acquis qui dormait chez le notaire. « — Je détiens peut-être un début de solution, je pense posséder de quoi m’acquitter de la moitié du montant pour les terres et les esclaves. » Avec l’accord tacite d’Antoinette-Marie, Georges Tremblay prit la parole à la suite de sa femme. « — de mon côté, je peux payer le quart voire plus, de votre bien, et afin de ne pas trop perdre d’argent, je vendrai pour votre compte une cinquantaine d’esclaves au prix fort ». Il avait mis de côté une somme importante, et avec l’aide d’Antoinette-Marie il pourrait débloquer son avoir sur l’héritage de Charles-Henri le défunt époux de celle-ci. Reprenant le fil de sa réflexion, il rajouta. « — Sur les bénéfices futurs, nous pourrions vous créer une rente ? Elle clôturerait la transaction et vous permettrait de voir venir. »

Marie Françoise Bertin Dunogier

Madame Bertin-Dunogier, soulagée, était presque satisfaite, dans un premier temps, elle pourrait rembourser ses créanciers, elle ne doutait pas de l’honnêteté du montant de la vente. Seulement, la pension ne pourrait commencer à être versée qu’une fois les nouvelles cultures produites. Ils étaient tout d’abord contraints d’arracher l’indigo pour planter ou de la canne ou du coton, alors de quoi et où allaient-elles subsister, elle et sa fille ? La maison de ville avait brûlé dans le grand incendie et elle avait appris que le terrain avait déjà été mis sur le marché sans renflouer les dettes au demeurant. La vente de ses bijoux ne les mènerait pas loin et rien que la pensée lui faisait horreur. Il ne leur resterait qu’à aller vivre en parents pauvres dans sa famille.

Devant le désarroi de la veuve, qu’Antoinette-Marie sentait à peine diminué, avec une idée derrière la tête, elle s’autorisa une réflexion. « — Si je puis me permettre, bien que je l’avoue cela ne me regarde point, il serait peut-être sage que Jeanne-Gabrielle songe à se marier.

— Oui, évidemment, mais avec qui ? Qui voudra d’elle ? Elle ne détient plus de dot ! » Elle pensait en même temps qu’assurée de son fait, la demoiselle avait attendu en vain un prétendant qu’elle estimait avantageux et elle venait d’avoir vingt ans. « — J’ai peut-être un aspirant à vous proposer, il n’est pas riche, mais c’est un parti fort honorable et de bonne famille. De plus, j’ai pu constater qu’il soupirait beaucoup auprès de votre fille, mais l’acceptera-t-elle ?

— Dite toujours, je verrai si je peux la convaincre.

— C’est don Alvarez-Pignero, mon économe. Bien évidemment, si elle l’agréait, je le nommerais contremaître, sur la partie de la propriété constituée par ma dot, après le départ de Georges. Ils agrandiraient le bungalow qui s’y trouve déjà pour en faire une demeure, qui n’équivaudrait pas à votre plantation, mais qui serait toutefois confortable. De cette façon, vous n’auriez pas à vous soucier de votre avenir immédiat. »

Madame Bertin-Dunogier s’engagea à en parler à sa fille tout en espérant que le jeune homme avait bien dans l’idée de l’épouser et que l’orgueil de celle-ci ne l’empêcherait pas de se décider. Tous les éléments étant établi, les habitants de la Palmeraie lui proposèrent d’entériner la vente sous quinzaine devant le notaire à la Nouvelle-Orléans, ce qu’elle accepta, elle donnerait alors la réponse de Jeanne-Gabrielle.

*

Une fois seul, Georges Tremblay prit à partie Antoinette-Marie. « — Je ne suis pas sûr que vous ayez fait un cadeau à notre économe.

— Comme l’écrit si bien Monsieur Rousseau, le bien et le mal coulent de la même source. À lui d’en tirer le meilleur, mais ce n’est peut-être pas chose facile ? » Elle pensa qu’elle aussi d’une certaine façon en aidant ses amis à s’installer elle se trouvait dans une situation identique. Elle s’était appuyée sur Georges Tremblay pour la bonne gestion de la plantation, malgré tout l’intérêt qu’elle portait à celle-ci, serait-elle en mesure de faire si bien. Heureusement, elle avait à son côté Juan-Felipe.

*

Le nouveau Conde Montego-Macario Alvarez-Pignero de la Comarca de Betanzos avait eu pour obligation dans le testament de pourvoir à l’avenir de ses frères et sœurs au nombre de six. Son père avant de mourir avait été intransigeant sur ce chapitre et connaissant la pingrerie de son aîné. Il lui avait adjoint un comité testamentaire en les personnes de sa sœur aînée, mère supérieure des Ursulines de San Sébastian et de son frère capitaine dans la marine marchande pour le compte de la Casa de Contratación.

Montego-Macario Conde de Betanzos, devenu chef de famille, régnait sur la province de La Corogne située à la pointe nord-ouest de la Galice, bien qu’il résidât le plus souvent à la cour à Madrid comme tout Hidalgo. Afin de remplir au plus vite ses engagements et ne désirant pas gaspiller son héritage, il avait déjà sept enfants et un à venir, le nouveau Conde se hâta de conclure les mariages de ses deux premières sœurs et d’envoyer la troisième au couvent à Saint-Jacques-de-Compostelle. Son frère puîné s’empressa de rejoindre l’armée du roi Charles VII ne souhaitant pas qu’on lui impose quoi que ce soit. Alors que tout se passait comme il le voulait, il tomba sur un écueil avec son benjamin de quinze ans plus jeune à qui jusque-là il n’avait jamais accordé d’intérêt.

Alvarez Pignero Francisco

Depuis la contre-réforme, la religion détenait sur l’Espagne un poids considérable, il avait donc conçu pour projet de faire rentrer dans les ordres son cadet. Instruit en grande partie au Collège Saint-Jérôme par les Bénédictins, celui-ci était devenu un excellent lettré. Un membre de la maison du Seigneur influant sert toujours dans une famille et à ce jour il n’y avait eu que des femmes. Seulement le jeune Francisco Leopardo n’envisageait pas l’église. De tempérament rêveur, encore que la rigueur de son éducation chez les Bénédictins lui colla à la peau et l’empêcha de se laisser aller à sa nature, il espérait autre chose. Son aîné le pressa de se décider et le confina au sein de leur terre aux alentours de Saint-Jacques-de-Compostelle dans l’intention de l’amener à réfléchir. Quoique très croyant, il n’avait pas pour vocation l’église dont sa découverte des philosophes faisait douter quant à ses méthodes. Il ne se sentait pas l’âme guerrière, il n’était pas violent et bien qu’étant né au bord de la mer, celle-ci ne l’attirait pas. Il s’avérait par nature terrien, ce qui l’intéressait : c’étaient les cultures et l’élevage. Il arpentait tout le jour le domaine familial dont il ne pouvait rien espérer même pas une parcelle. Il se trouvait dans une impasse.

Des yeux d’azur et blond comme les blés, en grandissant, bien qu’un peu rigide, il avait belle prestance et jolie tournure. Il vous regardait constamment comme s’il découvrait une merveille de la nature, ce qui attendrissait les uns et agaçait les autres, mais effritait sa froideur innée. Leur oncle paternel, César Dominico, avait toujours eu un faible pour le petit dernier, c’était celui qui ressemblait le plus à sa mère. Lorsque la blonde et ravissante Maria Del PilarLeocadia BlancoMontilla vint de sa Castille natale afin d’épouser son frère Carlos-Bartolomé, César Dominico, ébloui par sa beauté, s’engagea sur les océans. Tourmenté à l’idée de convoiter la femme de son frère, il avait préféré fuir le plus loin possible. Après avoir servi dans la marine royale, il avait été appelé dans la marine de la Casa de Contratación, l’administration coloniale qui exerçait le monopole commercial de l’Amérique et des Caraïbes. La recrudescence des pirates ou corsaires dans ses mers avait amené monsieur François Cabarrus à solliciter, auprès du Premier ministre, des capitaines dignes de protéger les marchandises véhiculées pour le compte du roi, César Dominico en fit partie. Chaque fois qu’il revenait au pays, il s’arrêtait dans sa Corogne, où il était né, et faisait rêver ses neveux et nièces en contant ses aventures. Pour son dixième anniversaire, il offrit à Francisco Leopardo « l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne » écrite par le capitan Bernal Diaz Del Castillo. Le jeune garçon au fil des années avait complété la bibliothèque familiale avec tous les livres, qui passaient à sa portée, parlant de la Nouvelle-Espagne, de sa mainmise, de son développement, amplifiant ainsi son engouement. Il restait obsédé par ce côté de l’Atlantique, aussi au moment où son oncle lui proposa de l’accompagner non pas comme marin, mais comme secrétaire lors de sa prochaine expédition pour La Havane puis la Louisiane, il exulta.

L’oncle organisa le périple. Il régla les problèmes liés au départ de son neveu en réclamant à son aîné le paiement du voyage, plus une somme d’argent pour pourvoir à ses besoins pendant une année. L’ensemble des fonds fut mis de côté par ses soins au cas où Francisco Leopardo voudrait se lancer dans une nouvelle vie, ce que tous espéraient pour différentes raisons.

Afin d’éviter la saison des cyclones dans la mer des Caraïbes, l’appareillage était prévu pour le début du printemps. Le « Cadix Del Rey » attendait son capitaine et son équipage dans le port de Bilbao. C’était un trois-mâts de quatre cent cinquante tonneaux avec pour proue une sirène, ce qui ravit le jeune homme de dix-neuf ans qui montait sur un navire pour la première fois. Son oncle lui avait conseillé d’emporter en plus de sa garde-robe les objets qui comptaient pour lui. Il embarqua avec une malle, une caisse d’ouvrages contenant quelques philosophes, les carnets de voyage des explorateurs du Nouveau Monde et la copie d’un tableau représentant ses parents qui trônait dans la salle à manger du château familial.

Une fois sur le vaisseau, passé les premiers troubles du mal de mer, Francisco Leopardo prit son rôle de secrétaire très au sérieux, comme il pratiquait toute chose. Chaque soir après le dîner dans la cabine du capitaine, son oncle, il rédigeait méticuleusement le livre de bord et avec précision il inscrivait l’ordre du jour et tous les renseignements dont on avait besoin de garder souvenance. Et son oncle, qui parafait chaque fois le travail de son neveu, après l’avoir relu, estimait que bien des penseurs auraient aimé écrire avec autant de clartés et de poésie toutes les banalités dont on était obligé de rendre compte au sein d’un navire marchand. Et lorsqu’il put le lire enfin après les journées néfastes qu’ils avaient subites, il se dit avec fierté que son protégé était un lettré qui s’ignorait.

« mardi 25 mars 1788,

En ce jour de Pâques, le père Maria-Antonio nous accomplit un sublime office que je suivis auprès de mon commandant et de tous les officiers depuis le gaillard arrière, le reste de l’équipage sur le pont. En toute humilité devant notre seigneur nous priâmes, têtes nues, sous les ardeurs d’un soleil irradiant dans un ciel sans nuages. Le Saint-Office achevé, le capitaine offrit du rhum aux marins et un déjeuner à ses subalternes qu’il fit servir exceptionnellement sur la dunette. À cet effet, il avait pris la précaution de mettre de côté des vivres dont son cuisinier, qui le suit en tout cas, nous régala de façon admirable.

L’après-midi allait s’écouler en douceur quand soudainement des nuages vinrent obscurcir le ciel, de sorte que l’on fut en pleine nuit au milieu de la journée. De ces nues, une pluie constante se déversa. Elle n’en demeura pas moins imprévisible, car elle tombait en rafales manquant engloutir la mer entière, puis sa violence s’amoindrit pendant quelques instants, pour poursuivre en gigantesques trombes d’eau. Tous montèrent sur le pont, la manœuvre se déroula pour moi, semble-t-il, dans un grand désordre tandis que de façon évidente chacun effectua son ouvrage à bon escient. L’océan se mit alors à décrire des vallées et des protubérances d’un paysage prodigieusement vallonné, si bien que le vaisseau, bien que de belle taille, commença à ballotter de haut en bas, tiraillé en tous sens, à l’instar de quelques bouchons dans une rigole poussé par des enfants. Sur le tillac, l’équipage lutta de toutes ses forces pour nous maintenir à flot. Vague après vague, le bâtiment se précipita et s’écrasa dans les creux, tandis que l’eau affluait et le secouait de bâbord à tribord. Les marins restés dans les cales juraient et priaient, implorant Dieu de ne pas briser en mille morceaux cette embarcation devenue frêle face aux éléments en colère. Au milieu de ce spectacle apocalyptique, le navire se souleva à l’extrême nous faisant perdre deux gabiers. Nous déplorâmes aussi un de nos mousses auxquels nous avions pourtant défendu de paraître sur le pont.

Il est difficile même en s’y appliquant d’imaginer une tempête en mer. Celle-ci dura deux jours entiers pendant lesquels j’ai bien cru mourir, aidant de mon mieux le chirurgien de bord qui réparait au fur et à mesure les multiples blessures que subit l’équipage.

À bord, bon nombre de marins aguerris qualifièrent cette tempête de pire qu’ils aient connu, et je voulus les croire… »

Le navire de Francisco Leopardo arriva à l’été au centre des Antilles à San Cristóbal de La Habana. Rien que le nom le faisait rêver. La perle des Caraïbes apparaissait comme le fleuron des colonies espagnoles d’où Hernán Cortés avait organisé son expédition vers le Mexique, ainsi que la plupart des conquistadors. Son oncle lui avait raconté moult fois les attaques des pirates dont la fortune croissante du port et de la ville attirait la convoitise. C’était pour lui la cité aux mille aventures.

Elle se révéla à lui s’étalant au bord de la mer, sur la côte nord de l’île de Cuba dont elle était la capitale. Après avoir accédé par un étroit chenal dans la baie, le « Cadix Del Rey » se fraya un passage au milieu des navires en provenance de l’ensemble du Nouveau Monde transportant d’abord leurs produits à La Havane, afin de les emmener ensuite en Espagne. Les milliers de bateaux rassemblés dans sa rade stimulaient également l’agriculture et l’industrie de l’île, puisque tous avaient besoin d’être fournis en nourriture, eau, et autres marchandises nécessaires à la traversée de l’océan. C’était aussi un important marché d’esclaves africains revendus sans impunité aux commerçants d’Amérique centrale.

Accoudé au bastingage, Francisco Leopardo contempla tout d’abord le rempart en fronton de mer puis la forteresse San Salvador de la Punta et le fort El Morro qui en gardaient l’entrée. Il aperçut trônant au centre de la cité le Castillo de la Real Fuerza qui parachevait la défense des lieux, et servait de même de résidence au gouverneur.

À pied, son oncle, qui n’en était pas à son premier séjour, le guida dans les rues de la métropole mystérieuse jusque dans ses ultimes retranchements, avec ses maisons aux arcades baroques, aux balcons et grilles en fer forgé. Ils perçurent des patios agrémentés de végétations luxuriantes, il resta médusé par la statue de bronze réalisée par le sculpteur Jeronimo Martinez Pinzon perchée au sommet de la tour de l’Espérance, du Castillo de la Real Fuerza. Le suivant comme son ombre, il accompagna son oncle au cours de ses multiples visites. Fort respecté des autorités locales dont il était l’un des messagers vers la cour de Madrid, il se retrouva invité dans plusieurs résidences d’aristocrates au luxe étourdissant. Il fut ébahi devant l’étalage de richesses qui s’affichait jusqu’au cou des femmes, bien plus ostentatoire que ce qu’il avait pu voir dans sa Corogne natale.

Ils demeurèrent quatre bons mois, pour réparer les avaries du bâtiment qui avait souffert durant la tempête, profitant de la douceur du climat et du confort offert par la ville et ses habitants. Avec un léger regret, ils repartirent vers le continent américain, vers la Louisiane où le commandant Alvarez-Pignero devait remettre, entre autres, des documents confidentiels au gouverneur Miró.

Alvarez Pignero Francisco

Ce fut au sein d’une brume épaisse que le second du capitaine signala le fort, entrée du Mississippi. Le « Cadix Del Rey » avait traversé la mer des Caraïbes sans rencontrer ni ouragan ni pirate. S’il ne s’était pas amarré au fort de la Balise pour demander les autorisations afin de pénétrer sur l’immense cours d’eau, Francisco Leopardo n’eût pas été assuré de se situer sur le fameux fleuve. Entre la brume et les bords imprécis de la large voie aquatique, il pensait se trouver dans un rêve. Le mariage de la rivière avec les eaux du Golfe dans une mer herbeuse rendait irréel le décor. Il pressentait que quelque chose se modifiait en lui. Il avait du mal à croire que le Mississippi avec lequel luttait le navire pour en remonter le courant pouvait entraîner dans son sillage désolation, destruction, morts et épidémies. Au fil de son bras sinueux, où petit à petit le soleil évaporait le voile brumeux, il en découvrait les abords, le jeune homme s’enivrait de tout ce qu’il sentait, ressentait. Il était captivé par les fragrances des mille espèces de fleurs qui semblaient recouvrir toute la nature. Après les étendues parsemées de roseaux et d’herbes, les saules et les jacinthes d’eau tapissaient le bord des berges, en compagnie de nénuphars, d’iris, d’hibiscus et de chèvrefeuilles. Les cyprès chauves aux racines résurgentes se voilaient de mousses espagnoles sur lesquelles s’abandonnaient les tourterelles, les cardinaux, les pics à bec d’ivoire, les geais bleus, les troglodytes des marais, les colibris, les perruches, les aigrettes, les moqueurs polyglottes… Il resta figé à la vue d’un engoulevent de Caroline qui poussait d’horribles cris et se démenait comme un beau diable pour détourner de son nid la vipère qui le menaçait. Dès l’apparition des faibles rayons du soleil, il observa pour la première fois, sous l’œil impavide du héron bleu, des alligators venir se prélasser sur les plages occasionnées par les rives. C’était son eldorado, s’il avait été séduit par La Havane, la Louisiane l’envoûtait de son chant de sirène. La vision des premières plantations au milieu des cyprès, des palmiers nains, des ormes, des orchidées, sur lesquelles des centaines d’esclaves, vêtus d’un pagne serré entre les cuisses, besognaient dans une savane plus haute qu’eux, le décida. Voilà ce qu’il voulait vivre. Son Espagne était loin, sa vie était… devait être ici.

À la lutte quasi ininterrompue du capitaine avec le courant, pour réagir aux difficultés et aux pièges auxquels il était confronté, complexités des méandres, bancs de sable, s’ajouta celle des radeaux, première réponse trouvée au besoin de transporter des humains, des animaux, des marchandises sur ce boulevard commercial. Malgré tout ceci, dans le large virage que dessinait le fleuve bien après fort Philippe, il découvrit la ville qui se relevait des affres de l’incendie. Le foisonnement accru d’activité, due à sa reconstruction, amplifiée à celui des navires aux ports, augmentait l’état d’excitation du jeune homme. Partout où il passait bardeaux et piliers de bois, torchis et mousse espagnole servaient à réédifier une copie de la Nouvelle-Orléans sous les yeux émerveillés des nouveaux arrivants. Dans d’autres quartiers, don Miró y Sabater procurait à sa ville des allures espagnoles, à l’aide de briques et ferronneries.

De par sa position en Espagne le commandant et son secrétaire furent logés confortablement à l’hôtel du gouverneur. Lorsque celui-ci les reçut, le capitaine Alvarez-Pignero, après avoir rendu ses hommages, donné ses documents et des nouvelles de la cour, demanda pour son neveu de l’aide en vue de l’établir au sein de la colonie. Sans vraiment y réfléchir, le gouverneur Miró accepta bien volontiers d’y songer. Il ne devait pas froisser un émissaire qui pouvait le desservir. Il proposa de mettre de côté un acte de propriété pour une concession, le temps que Francisco Leopardo puisse agrandir son pécule, afin de pouvoir exploiter celle-ci. L’oncle et le neveu furent contentés d’autant que le gouverneur s’engagea à lui trouver un poste en accord avec ses espérances. Il rajouta quelques conseils à cette promesse dont celui de convoler en juste noce avec quelque héritière dont la dot accroîtrait avantageusement son avoir, après tout il venait d’une excellente famille.

  César Dominico reparti deux mois plus tard, le gouverneur Miró se débarrassa au plus vite du jeune homme en lui dénichant un emploi, à la grande satisfaction de tous. Il n’aurait su expliquer pourquoi, mais le côté taciturne de celui-ci allait à l’encontre de ce qu’il appréciait dans un caractère. Si son allure un tant soit peu rigide était en accord avec l’idée que l’on se faisait d’un hidalgo, il trouvait qu’il manquait de panache, trop introverti à son goût. Il avait amené obligeamment Monsieur de Maubeuge à l’imposer à la baronne de Thouais. Il l’avait fait engager comme économe sur les terres de la jeune veuve française.

Ce fut sans complication, d’autant que cela répondait aux besoins de la propriété et qu’il s’entendit tout de suite avec Georges Tremblay en échangeant peu de mots, ce qui convenait aux deux caractères. Ils arrivèrent à la Palmeraie sous une pluie battante qui s’interrompit alors qu’il remontait l’allée qui menait à la demeure. Bien que fatigant, il se fit très vite aux taches que demandait une plantation. Il aimait cela. De l’aube à la nuit, il sillonnait dans les champs, vérifiant et surveillant le travail à accomplir pour le bon rendement des cultures. Il admit rapidement que les esclaves fussent des « sambos ». S’il doutait que la situation fût établie par la Bible, il ne contestait pas qu’elle corresponde aux impératifs de l’exploitation des terres. Avec le temps, il avait compris de façon évidente que les noirs constituaient une race inférieure et difficilement perfectible. Force avait été pour lui de constater qu’ils étaient incapables de se gouverner eux-mêmes, ils manquaient de moralité et fabulaient facilement. Si l’on ne les surveillait pas, ils se montraient volontiers menteurs, en tout cas, ils ne savaient pas subvenir à leurs besoins. Il trouvait toutefois logique qu’en échange de travaux simples, mais pénibles, on se dût de les nourrir, de les loger et de les soigner correctement. Sa maîtresse qu’il avait tout de suite appréciée estimait qu’il ne servait à rien de les brutaliser et que de toute façon la pire des punitions que l’on put leur infliger était de les rejeter du domaine. Et il dut admettre que la crainte d’être vendu limitait les fuites et ne ralentissait guère le rendement.

Ses rapports avec les différents membres se révélaient distants, indifférents ou cordiaux suivant les individus. Antoinette-Marie l’avait très vite apprivoisée, elle aimait échanger avec lui en Espagnol, lui demandait même de la corriger si besoin était, et lui ouvrit les caisses de livres qui allaient devenir la bibliothèque de la plantation. Avec Mama-Louisa, c’était mi-figue mi-raisin. Il ne l’aurait pas admis, mais elle l’impressionnait. Il commença par l’éviter puis voyant les autres agir, il comprit qu’avec l’accord tacite de sa maîtresse, elle régnait sur la demeure et ses gens, alors il la respecta. Quand débarqua, deux ans après lui, Pierre-Henri Hautbois-Guichette, de nature belliqueuse, discoureur et fantasque, il se tint sur la défensive. Mais l’on ne pouvait résister longtemps au charme et à la chaleur humaine du français et aussi différents qu’ils fussent ils devinrent amis.

Jeanne Gabrielle Bertin-Dunogier

Contrairement au Français, il s’intégra dans la société créole. Accompagnant Georges Tremblay chaque fois que c’était possible, invité comme lui, aux parties de chasse, aux dîners, aux barbecues, aux bals. Il était apprécié pour sa culture et son adresse inattendue à danser mettant en valeur sa cavalière, comme en plus il était un bon partenaire aux cartes, gagnant souvent et comme tous savaient qu’il était le fils d’un comte espagnol, ce ne pouvait qu’être flatteur de l’avoir dans son cercle. C’est lors d’une de ces fêtes qu’il fut présenté à Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier. Elle symbolisait la perfection de l’épouse qu’il voulait. Il la trouvait belle avec sa longue silhouette à l’élégance retenue, sa masse de cheveux d’un blond foncé, ses yeux en amande d’un vert limpide. Si elle le remarqua, elle n’en fit rien paraître. Elle conversa et dansa avec lui avec la distance qui convenait, et à distance celui-ci se morfondait.

Il pratiqua régulièrement des allers-retours jusqu’à la Nouvelle-Orléans afin d’aller quérir des marchandises, des vivres dont avait besoin la plantation. Comme tous les subalternes blancs, il logeait alors chez Monsieur D’Estournelles, le secrétaire du marquis de Maubeuge, et découvrit ainsi un pan de la société créole en la personne de Madeleine Lamarche. Présenté par son hôte comme sa compagne, il fut décontenancé dans un premier temps de se retrouver hébergé chez ce qu’il considérait comme la maîtresse de couleurs de celui-ci, bien que sa peau fût aussi blanche voir plus que celles des créoles de son entourage. Très vite, il comprit qu’il était invité dans leur foyer, et l’accueil chaleureux qu’il y recevait chaque fois lui rendait son séjour agréable. Il s’acclimatait avec plaisir à ce pays qu’il voulait sien. Tout était parfait sauf qu’avec le départ du gouverneur Miró s’envola son espoir de concession. Il ruminait depuis des semaines ce rêve évaporé quand Antoinette-Marie le convia à boire un café en sa compagnie sur la galerie. Elle l’informa de la situation des Bertin-Dunogier et lui suggéra de demander la main de Jeanne-Gabrielle. Devant sa perplexité, elle lui assura qu’il avait toutes ses chances s’il ne tardait pas. Elle s’était permis d’avancer pour lui des pions. Trop heureux, il ne prit pas le temps de s’offusquer pour cette intrusion dans sa vie.

De son côté, dans son boudoir, Madame Bertin-Dunogier expliquait à sa fille, où en était leur statut et le bienfait qu’elle retirerait en épousant don Alvarez-Pignero, lui rappelant au passage qu’il appartenait à la lignée d’un comte. Jeanne-Gabrielle laissait sa mère s’évertuer à lui démontrer les avantages qui sortiraient de cette union. Pragmatique, elle avait déjà pris sa décision. C’était effectivement le meilleur parti à saisir, il n’était pas question qu’elle devienne vieille fille, et au point où en était la situation il valait mieux se marier avec celui-ci. Il s’avérait agréable à regarder, était sérieux et la badait, elle espérait pouvoir en faire ce qu’elle voulait. Pour le revers de fortune, on verrait comment ils pourraient changer la donne. En attendant, il détenait un arbre généalogique qui lui ferait garder sa dignité.

L’année n’était pas finie que la plantation Bertin-Dunogier était devenue la plantation Maubourg et que Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier était devenue doña Alvarez-Pignero.

plantation Maubourg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

*

Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

*

Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

*

Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

*

À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

*

Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

*

Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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