Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 22

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Épisode 022

Demarteau, Gilles, 1729-1776 (graveur) ; Boucher, François, 1703-1770 (d'après).jpeg

La journée des miracles, lundi 20 février 1730

Martha avait laissé le petit Paul aux soins de Blanche-Marie et se rendait chez madame Payen de Noyan afin de lui remettre une missive de la mère supérieure. La lettre prévenait sa destinatrice de la venue prochaine de Blanche-Marie à son service. Il avait plu une partie de la nuit et comme d’habitude les rues de la ville ressemblaient à un bourbier devenu puant sous l’ardeur du soleil. Les habitants prenaient de plus en plus l’habitude d’élever, à l’aide de planches, une sorte de trottoir surélevé qu’ils nommaient des banquettes et sur laquelle les passants marchaient avec un équilibre précaire. Ils s’y maintenaient à l’abri des éclaboussures de boue, mais cela n’écartait pas quelques chutes des plus malencontreuses. Martha, jupes et jupons relevés le plus haut que la décence lui permettait, se retrouva devant l’une des maisons les plus grandes de la ville, celle de monsieur de Villars du Breuil, l’époux de la protectrice de Blanche-Marie.

Après s’être annoncée par quelques coups toqués à la porte, Martha se retrouva devant un nègre prétentieux, vêtu d’une livrée, mais les pieds nus, celui-ci la dévisagea avec dédain des pieds à la tête. Quoique bien mise, ayant compris toutefois qu’il avait à faire à du menu fretin, il ne prit pas la peine d’esquisser quelques déférences envers la jeune femme. Cela ne troubla guère Martha et d’un geste autoritaire, mais encore empreint d’amabilité, elle ne se sentait ni supérieure ni inférieure au nègre, elle lui tendit le pli. « — Cela est pour madame Payen de Noyan de la part de la mère supérieure des ursulines. » Le nègre prit la lettre et lui referma la porte au nez sans avoir émis un mot et sans s’être soucié du besoin éventuel d’une réponse. Martha, un peu contrariée, haussa les épaules devant ce mépris affiché, mais elle connaissait cette engeance qui avait besoin de se savoir supérieure à quelqu’un.

Elle avait devant elle du temps et décida de rentrer par la levée. Le lieu était devenu une promenade prisée des Orléanais qui y satisfaisaient leur curiosité examinant les navires amarrés et leurs cargaisons. Tout ce qui pouvait apporter des nouvelles, du ravitaillement était toujours très attendu. Elle aimait y venir même quand Alboury était absent, cela lui donnait la sensation d’être avec lui. Pour l’instant, son commerce l’avait à nouveau emporté dans les méandres des bayous ou sur la côte, elle ne savait jamais. La maison de madame Payen de Noyan était sur la parcelle à l’angle de la rue de Bienville et des bords du fleuve, elle fut donc sur la rive en deux enjambées précautionneuses évitant au mieux les flaques boueuses. Elle n’était pas inquiète de s’y promener seule malgré le peuple de marins qui vaquaient aux abords. La plupart savaient qu’elle était la bonne amie du grand nègre contrebandier et ne se seraient pas aventurés à le contrarier en aucune manière et si par hasard l’un d’eux s’y était aventuré d’autres s’interposaient. Elle avançait donc en toute quiétude sur le faîte de la levée dominant d’un côté la ville et de l’autre le fleuve. Elle s’y arrêta et contempla les alentours, ce fut comme cela que son regard fut arrêté par la vision incertaine d’un convoi s’approchant en amont de la ville. Une caravane d’embarcation descendait le fleuve, elle supposa que c’était un régiment qui revenait par la voie fluviale. Comme elle ne distinguait que la masse confuse de la guirlande nautique, elle attendit, curieuse d’en savoir plus. Petit à petit, le dessin du convoi se précisa, elle aperçut à son bord, égrené sur plusieurs embarcations, des marins, des militaires ainsi qu’une multitude de femmes et d’enfants. Sur les rives, comme elle, les gens s’attroupaient aussi intrigués qu’elle. Quand les premières embarcations accostèrent devant la place d’armes, la foule était dense, curieuse de cette étrange procession qui semblait sans fin, la nouvelle avait parcouru toute la ville, rameutant tout un à chacun. Un gradé descendit de la première pirogue dans le silence avide d’information des spectateurs. Il donna l’ordre à un de ses hommes de se rendre chez le gouverneur afin de le prévenir de leur arrivée. Un des curieux n’y tenant plus formula la question qui taraudait tout le monde. « — Excuse-moi l’officier, mais c’est qui tout ce monde ? 

— ce sont les rescapés de Fort-Rosalie.

Ce fut un hurlement de joie général, il y avait donc des survivants. En fait, très vite il s’avéra que c’étaient essentiellement des femmes et quelques enfants qui débarquaient. Ils étaient visiblement harassés, mal en point, la compassion prit très vite le pas sur la curiosité, chacun se mit en devoir d’aider les rescapés. Ceux-ci cherchaient dans la foule amis ou parents certains, les trouvaient et racontaient déjà l’horreur de leur périple se déchargeant le plus vite possible des sinistres souvenirs. Autour d’eux chacun apprit qu’ils avaient réussi à s’enfuir du Grand-Village Natchez lors de l’attaque conjointe des Français et des Chactas. Les Orléanais se régalaient de l’écoute des horreurs auxquelles ils avaient eux-mêmes échappé, savourant avec un peu plus de délectation la vie. La nature humaine est ainsi faite.

*

gouverneur Périer (Portrait of John Scott (?) of Banks Fee.jpgLe gouverneur Périer, tout en buvant un café sous l’œil vigilant à ses besoins de son valet, s’abîmait dans ses réflexions. Il ne pouvait se départir de ses sombres pensées toujours les mêmes. Malgré tous ses efforts à mettre de l’ordre dans cette colonie, tous n’allaient se souvenir que de cette guerre désastreuse avec les Natchez. Pris entre les intérêts de la Compagnie, du gouvernement et des particuliers, sans omettre les dissensions entre les fidèles à Bienville, ceux de monsieur de la Chaise, ceux des franciscains et ceux des jésuites, il avait le plus grand mal à organiser, ne serait-ce que la défense de la Colonie. Comme pour le reste de son organisation, bien que tournée vers les intérêts du bien-être de tous, chacun interprétait ses ordres et ses injonctions selon ses propres intérêts. L’exemple le plus terrible avait été ce commandant, Etcheparre, dont il ne s’était pas suffisamment méfié, car pour une fois on ne lui avait pas rétorqué que monsieur de Bienville aurait fait comme ceci ou comme cela. Il l’avait laissé agir à sa guise, supposant que l’avertissement donné suffirait à le maintenir dans son juste devoir. À sa décharge, mais cela ne soulageait en rien le gouverneur, au même moment, monsieur de la Chaise le harcelait pour qu’il mette un frein à la contrebande qui portait préjudice aux dividendes de la compagnie, faisant passer Etcheparre et son comportement au second plan de ses préoccupations. Il était vrai qu’il était peu regardant aux trafics en tous genres qui venaient souvent pallier l’insuffisance du ravitaillement dévolu à la Compagnie qui prenait plus qu’elle ne fournissait.

Il en était là de la suite peu constructive de ses pensées, lorsque son secrétaire en interrompit le sinistre cours en frappant et entrant dans le même temps, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Ce dernier suivi d’un militaire à la piteuse allure, la face rougie par sa course, s’excusa de son entrée peu respectueuse des usages. Le gouverneur, un sourcil relevé, circonspect, balaya l’allégation et attendit la suite.

« — Monsieur, cet homme est le messager d’un miracle.

— Ah ? Et quel est-il ?

— Monsieur le gouverneur, mes respects. Sous les ordres de monsieur de Montigny, nous revenons de Fort-Rosalie. Nous avons reconduit une cinquantaine de rescapés, essentiellement des femmes. Elles ont réussi à se mettre sous la protection de nos rangs lors de l’attaque du Grand-Village Natchez.

— C’est miraculeux ! Mais a-t-on réussi à soumettre les Natchez ?

— Pas tout à fait monsieur le gouverneur, messieurs d’Artaguette et d’Arensbourg, font le siège devant Fort-Rosalie où ce sont retranchés les dissidents.

Cela satisfaisait à moitié le gouverneur qui aurait aimé une solution plus prompte, voire plus radicale, mais pour l’instant il se contenterait de cette nouvelle qui allait mettre du baume dans le cœur de tous. Il se leva, s’adressa à son secrétaire pendant que son valet lui passait son habit et lui tendait son tricorne : « — prévenez mon épouse de la nouvelle, puis allez la porter à monsieur de la Chaise s’il n’en a pas encore eu connaissance. Envoyez un messager aux ursulines, car nous allons avoir besoin de leurs bons soins. »

Sans plus attendre, il retrouva son escadron qui patientait dans le vestibule et sortit. Il traversa la place d’armes, fendit la foule curieuse qui l’emplissait et qui s’écartait avec respect devant lui.

Les Orléanais avaient déjà pris en main les rescapées, les entourant déjà de leur attention. Entre les nouveaux arrivants et les habitants de la ville rassemblés, l’attroupement était dense. Au milieu du groupe, donnant des ordres à ses hommes, monsieur de Périer trouva monsieur Dumont de Montigny ainsi que monsieur de la Chaise et le père Rigaud. Décidément, pensa le gouverneur, les nouvelles vont vite et cela en disait long quant à son réel pouvoir. « — Enchantez de vous voir monsieur de Montigny.

— Monsieur le gouverneur.

François de Montigny se courba avec déférence, n’en pensant pas moins de la satisfaction du gouverneur à le voir là et qui ne faisait guère illusion. Le gouverneur se racla la gorge avec la visible intention d’émettre un discours. Le tumulte couvrant la voix de l’orateur, un homme derrière lui d’une voix de stentor réclama le silence, le silence tomba sur la place. « — Mesdames, c’est avec joie que nous vous recueillons et que nous remercions Dieu de vous avoir épargnées. Nous allons faire de notre mieux pour vous aider en tout et allons vous accompagner chez les dames Ursuline qui vont vous soigner et vous loger. » Dans la foule, une femme cria : « — vive le gouverneur ! ». La foule reprit l’acclamation avec enthousiasme, tous étaient heureux de voir ses miraculées qui mettaient en exergue leurs propres sauvegardes. Le père Rigaud demanda à nouveau le silence et entonna une prière reprise par tous avec sincérité, tant tous prenaient la mesure de ce à quoi ils avaient échappé.

*

Au couvent, dès la nouvelle connue, l’agitation fut à son comble. Les cuisines s’étaient mises à l’ouvrage et se chargeaient sous la coupe de la sœur gestionnaire de concocter une soupe roborative. Dans les étages, les sœurs et leurs servantes composaient des couchages de fortune. Dame Tranchepain encourageait ou morigénait selon les besoins sa dizaine de sœurs, et leurs servantes, rassurant tout son monde, car Dieu pourvoirait à ce qui leur paraissait à cette heure impossible. Elle avait raison, par l’entremise des Orléanais, les secours, le linge, les vivres arrivèrent à même temps que les réfugiées. Chacun était passé chez soi, avait puisé dans ses propres réserves, ce qu’il pouvait porter pour répondre aux besoins de première nécessité. Comme chaque fois que la colonie souffrait, spontanément l’entraide s’organisait sans qu’il fallût la demander.

 Martha fut la première de tous. Elle était passée par chez elle, vidant son garde-manger, et rassemblant du linge sans se soucier si cela lui était ou non superflu. Lorsque les premières arrivées soutenues par la population et les militaires entrèrent dans le jardin du couvent, Martha était sur place, aidant les sœurs. Blanche-Marie à la demande de la mère supérieure s’était postée à l’entrée, elle connaissait la plupart des arrivantes et elle les accueillit avec toute l’attention possible, aidant l’une des sœurs à tenir un registre afin de connaître leur identité. Chacune était guidée suivant l’urgence vers des chambres, l’infirmerie ou sur les pelouses du jardin, où avaient été étendu des draps afin de pouvoir attendre le plus confortablement possible une meilleure installation. Le soleil était là réchauffant les corps et l’ombre des arbres s’étalait protégeant chacun de son ardeur au moment voulu. « — Mademoiselle Peydédaut ? Mademoiselle Peydédaut ! Vous ici ! Indemne ! C’est miraculeux. » Blanche-Marie fit une volte-face vers l’interpellation. « — Madame Grimault La Plaine, oh mon dieu quelle joie de vous voir parmi nous, c’est pas Dieu possible ! je vous croyais morte, que Dieu m’en excuse.

— Moi aussi, quand on ne vous a plus vu chez ces sauvages, nous vous avons cru perdu. Et madame Roussin ?

— Elle est là ! Elle est là, elle est en haut, alitée, elle se remet difficilement. Et votre famille ?

— Seule Éloise en a réchappé, alors que, comme les autres, je la croyais trépassée, elle est apparue avec d’autres, elle avait été faite prisonnière par un autre groupe de sauvages. Vous n’étiez plus là quand ils sont arrivés. Elle est là-bas.

Peydédaut Blanche-Marie  (Watteau, 'Five Studies of a Woman's Head, c.1716-17. Red, black and white chalks with two tones of red chalk, red wash and highlights using white gouache on cream paper. British Museum, London, inv. 1895-9-15-941..jpgBlanche-Marie tourna les yeux dans la direction indiquée, aperçut la nièce de madame Grimault. La jeune femme effacée était devenue une femme autoritaire à l’instar de sa tante, elle houspillait des nègres qui transportaient au mieux une malheureuse. « — Eh oui ! Mademoiselle Peydédaut, plus que les épidémies et les terribles intempéries que nous avons subies, ces derniers événements nous ont marqués en profondeur, en anéantissant certains et révélant la force des autres. Eloise fait partie de la dernière catégorie, la mort de son époux et de ses parents et ce qu’elle a subi n’ont fait que décupler son courage et sa force de caractère. Trait familial s’il en est. »

Blanche-Marie tout en l’accompagnant continua à converser avec madame Grimault, l’une et l’autre narrant leur propre péril. Chacune d’elles avait besoin de se décharger de ses misères, elles n’oublieraient jamais bien sûr, mais elles allégeaient leur peine.

*

François Dumont de Montigny se rendait au couvent des ursulines afin de rassembler ses hommes disséminés entre la place d’armes et le couvent où certains avaient accompagné les rescapées. Au préalable, il avait fait un rapport circonstancié auprès du gouverneur en présence de monsieur de la Chaise et du père Rigaud, l’un et l’autre s’étant imposés, car ils représentaient la compagnie et l’autre l’église. Il avait donc décrit, aux trois hommes représentant les pouvoirs qui régissaient la colonie, l’expédition poussive jusqu’à Fort-Rosalie dans les rangs du chevalier Louboey, puis la bataille au côté de monsieur Lesueur qui avait permis aux captives de s’enfuir, puis enfin son retour avec elles et un détachement dont il avait accepté le commandement à la demande du chevalier. Ils l’avaient écouté avec attention, ils avaient posé des questions, il avait fait quelques remarques acerbes ne pouvant s’empêcher de porter quelques critiques sur le déroulement de la campagne. Connaissant l’homme, le gouverneur ne releva pas, bien qu’il jugeât qu’à certains égards, il devait y avoir quelques raisons dans ses réflexions. François de Montigny avait été satisfait de leur en remontrer, lui qui les avait prévenus du futur désastre et qui en échange avait récolté la prison.

Lorsqu’il rentra dans le jardin, aux sœurs et à leurs aides s’étaient mêlés les Orléanais apportant leur aide par compassion ou par peur du jugement divin qui jusque-là les avait épargnées des vicissitudes de la guerre avec les Natchez. Il y avait donc foule, mais l’organisation avait fait son œuvre. Il chercha une sœur afin de faire prévenir la mère supérieure de sa présence. En ayant trouvé une qui se chargea de sa commission, il se posta sur le perron et attendit tout en laissant son regard courir alentour. Tout à coup, son intérêt s’accrocha à une silhouette qui l’intrigua. Cela ne pouvait être possible, pourtant la silhouette et la couleur fauve des cheveux ne pouvaient le tromper. Il avança à grandes foulées vers elle. « — Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ? Blanche-Marie ! » La jeune fille, qui passait entre les rescapées distribuant à chacun son bol de soupe, se retourna, son visage s’illumina, le moindre rescapé de l’horreur amenait la joie, on oubliait dissensions et indifférences, chacune des  retrouvailles était d’importance. « — François ! Monsieur de Montigny, nous vous avions cru mort !

— Le : nous ? Cela veut dire… que vous n’êtes pas la seule à y avoir réchappé ?

— Bien sûr, Marie, Marie est là, à l’étage.

Le cœur de l’homme se crispa, cela ne pouvait être possible, cela serait trop merveilleux. À la vue de son visage bouleversé, Blanche-Marie réalisa ce que le choc pouvait faire à Marie. « — Attendez-moi là, je vais la chercher, mais ne vous faites pas trop d’illusion, si elle n’a plus de séquelles physiques, marie est encore très souffrante. »

Elle s’élança à l’intérieur du bâtiment laissant François figé dans l’expectative.

*

Louis de Boullogne, une touche assurée.jpg« — Marie, Marie, levez-vous. Il faut venir avec moi, j’ai une surprise pour vous. » La jeune femme alitée regardait son amie sans apparemment comprendre. Délicatement, Blanche-Marie l’aida à se lever, remit de l’ordre dans sa coiffure et lui passa une robe flottante en coton imprimé. Elle lui prit le bras et l’entraîna vers l’extérieur. Marie, qui ne sortait guère de sa chambre, eut une résistance instinctive. « — Non, ne vous inquiétez pas Marie, faites-moi confiance. Je ne peux faire venir votre surprise, il vous faut aller à elle. » Avec un petit geste de la main, elle la tira doucement, la jeune femme se laissa faire.

Arrivées sur le perron, les deux jeunes femmes trouvèrent François de Montigny, qui n’avait pas bougé de place, en entretien avec dame Tranchepain qui l’avait rejointe. Il venait de lui expliquer qu’il venait chercher ses hommes si elle n’avait plus besoin d’eux. À sa vue, Marie se figea, s’alourdit sur le bras de Blanche-Marie. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. « — Marie ! » Elle n’en entendit pas plus, elle défaillit s’effondrant sur elle-même. Quand elle revint à elle, suite aux claques amorties de Blanche-Marie, elle se demanda si elle avait rêvé, mais elle fut aussitôt détrompée, François était à ses côtés. La voix enrayée par les sanglots retenus, elle s’exclama : « — je vous ai cru mort. » Il la prit dans ses bras, trop heureux de ce miracle, sans se soucier des convenances. Il pleurait de joie tout en caressant ses cheveux, ses joues. Elle se laissait faire, se nichant dans le creux de son épaule. Un flot de paroles sortait enfin d’entre ses lèvres, au milieu de tous, dans les bras de l’homme qui ne la lâchait pas, elle raconta tout ce qu’elle avait vécu et la souffrance qui avait envahi son âme. Blanche-Marie, debout, cherchant un mouchoir dans la poche du tablier épinglé à sa robe, laissait-elle aussi ses larmes couler. Dame Tranchepain constatait que la bienséance ni trouvait plus son compte, elle tordait un peu le nez comprenant que ce couple n’était pas de simples amis qui se retrouvaient, mais elle ne disait rien, n’empêcha pas les effusions. Intérieurement, elle remerciait Dieu de l’effet bénéfique de ses retrouvailles fusionnelles, la jeune femme semblait libérée de sa torpeur.

*

Dans les jours qui suivirent, François vint visiter tous les jours Marie. Dame Tranchepain se posait bien quelques questions sur le résultat de ces visites. Elle n’y mit toutefois pas un frein exigeant simplement un chaperon lors des entretiens du couple. Marie que la vie avait reprise apportait désormais chaque jour comme à son habitude un soin attentif à sa mise. Et même si son entourage devinait ce qui se déroulait sous leurs yeux, le constat de tous était qu’il fallait bien que la vie reprenne.

*

Blanche-Marie descendit de la chaise à porteurs de madame de Payen de Noyan devant la demeure de celle-ci. C’était une des rares maisons de la ville à avoir un étage en dehors de quelques bâtiments officiels. Elle eut un regard de nostalgie vers celle de l’ancien gouverneur situé de l’autre côté de la rue. Elle se revoyait devant la porte du haut de ses treize ans à attendre que l’on vienne lui ouvrir. Et voilà que cela recommençait huit ans plus tard. Elle savait la maison de monsieur de Bienville vide, Martha le lui avait signifié dans une de ses lettres, pour des raisons qu’elle ne connaissait pas, Isaï et Mélinda étaient partis pour une plantation de l‘ancien gouverneur.

Elle entra dans la demeure richement meublée et suivit une servante noire affable à la démarche ondulante. Elle la guida jusqu’à sa maîtresse encore à sa toilette. Blanche-Marie aspira un grand coup, une nouvelle vie pleine d’inconnu commençait.

Mais contrairement à ce qu’elle pensait son destin ne se changeait pas de ce côté de l’océan, mais cela elle ne pouvait le savoir.

épisode 023

Peypédaut Blanche Marie (Study, Woman in mauve and white dress in garden, 1894, Edwin Austin Abbey.jpg

La justice est rendue, mars 1730

« — Paul ferme ce livre, s’il tombe, tu vas le gâcher irrémédiablement ! » Sur la banquette de la rue de Chartres, la jeune femme suivie du petit garçon, qui marchait, le nez plongé dans un livre à la couverture en maroquin rouge, et d’une jeune négresse, comme tous les matins, s’en revenait du couvent des ursulines. Blanche-Marie raccompagnait petit Paul à Martha après avoir apporté son aide aux dames de la congrégation en s’occupant de l’enseignement de la lecture et de l’écriture des petits orphelins. Ce jour était un jour exceptionnel, c’était la fête du petit garçon, aussi la jeune fille lui avait offert les fables d’Ésope et il s’était plongé dans le manuscrit qui contenait des illustrations qui l’émerveillaient.

Elle était heureuse de l’acquisition qu’elle avait faite auprès du contrebandier. Alboury qui s’était ouvert à elle de la découverte d’un coffre contenant plusieurs livres et qui n’en connaissait pas le prix qu’il pouvait en requérir, les lui avait montrés pour en faire l’estimation. Il y en avait cinq dont les fables illustrées, et bien qu’il vaille forts chers, il lui avait cédé à un tout petit prix d’autant qu’il savait pour qui était le cadeau, c’était sa façon d’y participer.

La journée était belle, ensoleillée, odorante de mille fragrances, une journée de printemps comme elle les appréciait. Blanche-Marie son chapeau de paille cachant le haut de son visage, son ombrelle d’une main l’abritant de l‘ardeur du soleil de midi, retenait ses jupes légèrement relevées de l‘autre, elle se souciait de ne pas les souiller dans les traces de boue que la pluie du matin avait laissées. Paul derrière son dos se demandait comment elle pouvait savoir ce qu’il faisait. Il ferma le livre et le tint comme une relique entre ses petites mains. Ils arrivèrent ainsi à la place d’armes après avoir dépassé l’hôtel du gouverneur, Blanche-Marie inspecta les lieux cherchant sur le marché qui s’étalait entre celle-ci et la levée, l’étal de Martha. Depuis son départ pour la plantation Roussin, La Nouvelle-Orléans avait beaucoup grandi, elle devait compter plus de mille âmes, avec les soldats. Les choses avaient bien changé dans la ville, on ne voyait plus guère de malheureux colons vêtus de hardes, désormais, les dames se promenaient dans les rues en grandes toilettes à paniers, coiffées et fardées comme à Versailles. Certaines se faisaient même précéder d’un négrillon portant très sérieusement un flambeau, même en plein jour, ce qui avait fait sourire la jeune fille devant le ridicule de la situation. Les gentilshommes, possesseurs de grandes plantations, avançaient dans leur justaucorps de brocart, des rubans de satin sur l’épaule et des bas blancs dans leurs escarpins aux talons rouges croisant de rudes coureurs des bois et des jésuites en robes noires. Sur le marché se trouvaient essentiellement des paysans en cottes pour les hommes et coiffes pour les filles, des soldats aux tuniques élimées, des esclaves noirs en cotonnade et des Nègres libres, reconnaissables à leur peau souvent plus claire et à leur mise plus soignée. Blanche-Marie laissa échapper un soupir d’aise, elle aimait cette ville avec tous ses gens aux origines et aux statuts si divers, qui se côtoyaient, se saluaient. Les hommes bien nés baisaient les mains des dames de qualité, d’autres s’injuriaient devant des maisons à colombages, avec pour certaines des rideaux de mousseline aux fenêtres sans vitres. Elle y était heureuse, même si chaque année, le Mississippi sortait de son lit amenant les esclaves à porter les belles dames de la rue de Chartres, Royale ou de Bienville. La ville prospérait malgré les drames, les boutiques s’étaient multipliées dans la rue d’Orléans, si l’on avait de l’argent, on pouvait tout y acheter : riz, sucre, perroquets, vins et liqueurs, fromages de France, sabots, coiffes de dentelles, colliers, chapeaux, fleurs, colifichets, bijoux en tous genres, vrais ou faux. Finalement, malgré le départ de monsieur de Bienville, tout allait assez bien en Louisiane. Cela aurait même pu continuer, car monsieur de Périer n’était pas si mauvais. On s’était habitué à lui et à son épouse, qui était si charmante, mais il y avait eu le drame des Natchez et cela rien ne pourrait l’effacer.

Peydédaut Blanche-Marie  (Buste de jeune fille légèrement inclinée, de trois-quarts à gauche, la tête presque de profil, accoudée du bras droit.jpgBlanche-Marie remarqua la présence de Boubou sur le marché. Elle remplaçait, son époux, Hermann, qui lui était parti pourchasser les Indiens dans les rangs du régiment du capitaine d’Arensbourg. Son étal était en bordure. Il était richement achalandé des produits de sa ferme, blés d’Inde, riz, œufs, lards, fruits en tous genres et attirait les clientes. À l’encontre de son avis, la jeune femme s’approcha de la marchande pour prendre de ses nouvelles et lui donner celles qu’elle détenait sur son époux. Boubou, devenu Élizabeth Kuttberg depuis son mariage, avait conseillé à Blanche-Marie de ne pas se compromettre avec elle, car rien ne s’oubliait et cela pouvait entacher sa réputation. La jeune fille faisait fi de tout cela, car tout d’abord de la même façon beaucoup pouvaient se souvenir avec qui elle était arrivée dans la colonie et puis elle ne pouvait se résoudre à tourner le dos à ceux qui l’avaient soutenue dans des moments si difficiles. Elle avait été fort bien accueillie par sa nouvelle protectrice, madame Payen de Noyan, celle-ci la faisait suivre lors de toutes ses visites, même chez la femme du gouverneur alors que tous connaissaient, et cela faisait sa notoriété, la fameuse réplique. Elle la considérait comme une égale et non comme une subalterne, bien que Blanche-Marie, elle, n’oubliât jamais la délicatesse de son statut. Les autres membres de la famille que ce soit son époux monsieur Villars du Breuil ou ses deux fils se comportaient comme elle. Bien accueillie, Blanche-Marie était fort aise de sa nouvelle vie. Sa protectrice avait mis à sa disposition une jolie chambre et une petite négresse nommée Aglaé  qui la suivait partout et précédait ses besoins les plus divers. Elle mangeait à la table familiale, et c’était notamment par ce biais qu’elle avait connaissance des nouvelles dont elle pouvait rendre compte à Boubou. Elle ne pouvait savoir précisément ce qu’il advenait de son époux, mais elle était renseignée des déplacements de son régiment. Après une embrassade, elles échangèrent donc les nouvelles que chacune détenait. Boubou cala sur sa hanche sa fille aînée qui l’accompagnait, tout en écoutant avec attention son amie, elle la berçait. Elle fut tout à coup intriguée par les mouvements désordonnés d’un homme sur la levée à l’opposé du marché. « — Excuse-moi Blanche-Marie, il y a là-bas un grand escogriffe qui fait de grands gestes, et je crois que c’est à nous qu’il les adresse. »  La jeune fille se retourna dans la direction indiquée, au loin elle distingua un homme, un militaire, lui sembla-t-il, un grand blond qui agitait son tricorne haut au-dessus de sa tête. Effectivement, cela paraissait leur être adressé, les chalands autour d’elles commençaient à se tourner vers elles avec curiosité. Blanche-Marie posa sa main sur l’épaule du petit Paul, que la conversation n’intéressant pas s’était plongé dans son livre. À la pesanteur de son geste, il comprit l’émoi de la jeune femme. Surpris, il leva les yeux vers elle, il ne comprenait pas. Qui était cet homme qui affolait sa compagne et qui avançait droit vers eux fendant la foule sur son passage ? Il s’adressait à eux, mais il ne l’entendait pas encore distinctement.

« — Blanche-Marie ? Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ! » La jeune fille blêmit et dans un souffle, que seul l’enfant, sur qui elle s’appuyait, entendit, elle laissa échapper : « — Thimothée ! » Ce grand jeune homme, aux cheveux blonds et aux yeux rieurs, ne pouvait être le petit mousse. Quel tour lui jouait donc encore le destin ? Elle sentait ses jambes fléchir, elle mit instinctivement la main sur son ventre sentant son estomac se crisper. Pourtant sous les traits du jeune homme essoufflé qui s’arrêtait face à elle, elle retrouvait de toute évidence ceux du petit mousse. Avec lui le passé revenait plus vivant que jamais, mais plus que les heures noires, l’espoir revenait faisant battre son cœur à la chamade. « — Mademoiselle Peydédaut, vous vous souvenez de moi ? » Lui n’avait aucun doute quant à l’identité de la jeune fille, outre sa chevelure mal cachée sous son chapeau penché, ses traits mainte fois ramenés à sa mémoire étaient ceux de la fillette qui l’avait vu pour la dernière fois lors de son débarquement du  Vénus. Il la trouvait plus captivante que ce que son imagination avait construit au fil de ses rêves. « — Bien sûr que l’on se souvient de toi ! t’es le petit mousse ! » La remarque venait de Boubou tout aussi effarée de le revoir. Blanche-Marie d’une voix qui n’était plus qu’un filet intervint à son tour. « — Comment ne pas vous reconnaître Thimothée. »

*

498EL MONTE-  71.

Thimothée et Blanche-Marie raccompagnèrent le petit Paul à Martha à la grande surprise de cette dernière. Après un échange courtois, le couple, continua son chemin vers la maison de madame Payen de Noyan par la levée. Suivis par Aglaé chantonnant sur les pas de sa maîtresse, ils avançaient sans mot dire, aucun des deux n’osait rompre le silence qui s’était aussitôt insinué entre eux dès qu’ils avaient été seuls, une timidité soudaine les ayant prit devant cette intimité inattendue et inconnue d’eux. Ce fut le jeune homme gêné qui engagea la conversation. « — Je vous ai écrit plusieurs lettres, les avez-vous reçues ? » Blanche-Marie tourna la tête vers lui, attristée par cette nouvelle, ainsi donc il lui avait écrit, elle avait tellement attendu de ses nouvelles. Qu’elle les eut entre les mains n’aurait sûrement pas changé le cours des choses, mais plus d’une fois elle se serait sentie moins seule. « — Je n’en ai reçu qu’une, celle où vous me rapportiez votre entrée à l’École militaire et bien sûr le jugement des marins du Vénus qui rendit justice à ma mère… Je vous ai par ailleurs répondu.

— Je n’ai reçu que cette lettre, j’en ai été fort heureux, ce fut un rayon de soleil dans le gris du collège. – il ne lui dit pas qu’il avait fanfaronné auprès de ses congénères tout à la joie d’avoir de ses nouvelles. — Je vous ai répondu, bien sûr, puis je vous ai écrit régulièrement pendant les années qui ont suivi… j’ai supposé que pour une raison ou pour une autre vous ne les receviez pas… j’avoue avoir même envisagé que vous ne soyez plus de ce monde. – Son frère aîné qui était dans ses confidences avait été étonné de cet acharnement épistolaire devenu obsessionnel. Pourquoi ? Thimothée lui-même n’aurait su l’expliquer, dès qu’il avait vu Blanche-Marie sur le tillac du navire, il avait senti qu’elle était liée à lui et il avait refusé de penser, d’envisager que le fil fut rompu. Il avait donc persisté espérant que l‘une d’elles atteindrait sa destinataire, il lui avait écrit la plupart de ses pensées, de ses espoirs, de ses déceptions, partageant dans ses écrits toute sa vie. Il avait imaginé la jeune fille lisant ses lettres, il l’avait fantasmée, il avait été désappointé chaque fois que le courrier était distribué, mais il avait persisté, il la faisait vivre dans son imaginaire. Quelle n’avait donc pas été sa surprise de la voir au milieu de ce marché, alors qu’elle ne faisait plus que partie de son imaginaire ! Et l’émoi qu’il avait ressenti l‘avait conforté dans ses espoirs. Son cœur avait failli exploser. S’il avait pu, il l’aurait pris dans ses bras, mais, elle, que ressentait-elle ? – Il y a de cela un peu plus de deux ans, je suis même venu jusqu’ici sur un navire que mon frère commandait. Il est capitaine désormais, vous savez… enfin bref quand je suis venu, je n’ai trouvé personne qui puisse me renseigner. » Blanche-Marie écoutait sa tirade qui ne lui laissait pas la place de dire quoi que ce soit. Elle lui souriait. Arrivée devant la maison, elle la dépassa entraînant son compagnon à s’asseoir au bord du fleuve. « — Je n’ai pas reçu vos lettres, je ne sais où elles sont ? Je n’étais plus à La Nouvelle-Orléans depuis plusieurs années, lorsque monsieur de Bienville est parti, je suis allée vivre à Fort-Rosalie où une place m’attendait.

— Mais c’est le lieu du massacre !

— Oui. Mais comme vous pouvez voir, je suis là. — Elle ne tenait pas à épiloguer sur son calvaire. – Enfin toujours est-il que j’ai cru que vous m’aviez oublié, nous étions des enfants ou peu s’en fallait et nous avions si peu échangé.

— C’est vrai, mais ça ne change rien.

— Si vous le dites… et vous, vous êtes devenu géomètre ?

— Hydrographe. Oui, j’ai fini mes études et suis maintenant au service du roi. – il tâta l’étoffe de la manche de son uniforme comme pour prouver ses dires. – Cela m’a permis d’aller à Saint-Domingue puis de venir jusqu’ici. Aujourd’hui, c’est la compagnie qui m’a diligenté pour faire une étude de la région, mais les événements Natchez me rendent oisif. Le gouverneur et monsieur de la Chaise ne veulent pas risquer ma vie et celle de mon équipe pour quelques mesures, alors nous sommes assignés en quelque sorte à résidence.

L’angélus du milieu de la journée sonna ramenant Blanche-Marie à ses obligations. Elle prit congé de Thimothée, il la retint et lui demanda à la revoir. Elle accepta et lui donna rendez-vous sur le marché le lendemain à la même heure.

*

Les jours qui suivirent multiplièrent les rencontres entre la suivante et l’hydrographe. Chaque jour, l’un retrouvait l’autre à l’angle de la demeure du gouverneur et de la place d’armes, une heure avant l’angélus de midi. Ils marchaient alors l’un à côté de l’autre, suivi de la petite Aglaé servant de chaperon, conversant à bâtons rompus, ils avaient fait tomber les barrières de la timidité et de la réserve et semblaient rattraper le temps perdu. Personne n’y trouvait à redire, et tous y voyaient l’augure de bons événements. Martha fut la première à questionner son amie sur ces entrevues. Elle obtint pour tout réponse et explications : « — nous ne faisons que parler, c’est tout. » Mais le rougissement des pommettes qui accompagnait la réponse trop prompte disait autre chose, mais Martha respecta la discrétion de Blanche-Marie. La jeune fille ne mentait pas. Elle attendait, chaque jour, le jeune homme. Elle n’avait jamais fait autant attention à sa mise, ne s’épargnant aucun reproche et se trouvant des défauts où elle n’en avait pas, s’estimant trop maigre, les cheveux trop rouges et ses yeux pas assez verts. Sa garde-robe avait soudainement pris de l’importance et n’avait aucune des qualités requises pour la mettre en valeur, soudainement aucune robe ne lui seyait. Thimothée de son côté n’en revenait pas, il l’avait retrouvée, le rêve tant de fois ressassé était à sa portée. Il était là bien avant l’heure de son rendez-vous, craignant chaque fois que la jeune fille ne vienne pas pour une quelconque raison, et à chaque fois émerveillée de la voir là, son cœur s’emballant à la vue de son éclatante chevelure. Parfois, il la faisait attendre, la regardant au loin, jubilant de plaisir à son impatience, puis il s’élançait à sa rencontre traversant le marché à grande enjambée. Une fois rejoint, le couple se promenait sur la rive du fleuve reprenant leur conciliabule. Ils se racontaient leurs vies respectives, devenant, chaque jour, plus intimes. Ils jouissaient de leur présence sans pour autant dévoiler leur sentiment de peur d’en casser le lien qui à tous se révélait. Ce fut madame Payen de Noyan, qui ayant remarqué les rêveries dans lesquelles se perdait Blanche-Marie alors même que l’on s’adressait à elle, qui intervint. « — Blanche-Marie y aurait-il quelque chose qui vous soucie ces derniers temps ?

— Non, non, madame, tout va bien.

— Alors ne serait pas ce jeune militaire, hydrographe, je crois, et avec lequel vous vous affichez, qui vous fait rêver ?

Blanche-Marie se sentit rougir d’être ainsi dévoilée, il ne lui était pas venu à l’idée que l’on puisse se rendre compte de son émoi, mais elle ne songea pas à mentir. De toute façon à quoi bon ?

— Et comment l’avez-vous rencontré ? Il vous a été présenté ?

— J’ai fait sa connaissance sur le « Vénus » sur lequel il était mousse. – elle lui raconta alors l’histoire des citrons qui lui avait sauvé la vie.

— Je suppose qu’il est d’une bonne famille pour être hydrographe du roi ?

— Il est le fils d’un négociant de La Rochelle.

— Ah ! c’est bien. Et vous pensez qu’il songe à demander votre main ?

— Ma main ! Non, je ne crois pas. Je ne sais pas. Et… je ne suis pas sûr de le vouloir.

— Il ne vous séduit pas ? Vous ne me le laisserez pas croire. Blanche-Marie, il serait peut-être bon que vous songiez au mariage, non pas que je pense me défaire de vous. Cette pensée est loin de moi, mais vous n’êtes pas faite pour devenir vieille fille, sous cet air sage, il y a un tempérament plein d’ardeur. Alors si ce n’est pas lui, il va falloir ouvrir l’œil, vous êtes dans une contrée où il y a cent hommes pour une femme. Au Canada, les femmes sont obligées de passer par des épousailles sous peine de passer pour des femmes de mauvaises vies et d’être enfermées, ici nos gouverneurs ont été peu regardant à ce sujet. Vous êtes une jeune femme de qualité, avec de l’instruction et fort bien tournée, il n’y a donc aucune raison que vous ne trouviez pas un mari convenable. Alors si c’est celui qui vous convient il serait bon de bousculer le destin avec circonspection toutefois, votre vertu ne doit pas être mise en doute.

Blanche-Marie était sidérée par le conseil, mais elle en avait de la gratitude pour sa protectrice dont la bienfaisance lui donnait du courage. Elle avait réfléchi au mariage sans vraiment se l’avouer. Elle avait espéré sans trop y croire un encouragement du jeune homme, mais il n’avait que réserve respectueuse à son encontre. Elle resta rêveuse suite à la conversation, pesant le pour et le contre, se demandant ce qui valait le mieux pour elle, imaginant comment amener le jeune homme à se déclarer, d’autant qu’elle ne doutait pas de l’attirance qu’il éprouvait pour elle.

*

Thimothée Monrauzeau (Jeune homme assis de dos par Nicolas Bernard Lépicié.jpgIl fallait qu’il la trouve, il fallait que cette fois-ci il passe le pas, il se devait de se déclarer, il ne pouvait prendre le risque de la perdre une fois encore. Il était parti en courant, avait culbuté une sentinelle de la caserne, s’excusant au passage sans pour autant interrompre sa course. Il courait au-devant de Blanche-Marie. Cette fois-ci, c’était la bonne occasion, il n’y aurait pas d’autres occasions. Il traversa le marché, évitant étals, clients et marchands, sans trop bousculer quoi que ce soit autour de lui. À grandes enjambées, il passa devant la maison du gouverneur, sur la banquette de la rue de Chartres, esquivant une dame suivie de sa servante, traversa la rue du Maine, puis la rue Saint-Philippe, tourna dans la rue de l’arsenal, entra dans l’enclos du couvent et frappa à la porte du bâtiment principal. Il ne tenait pas en place. Lorsque la sœur tourière ouvrit la porte intriguée par la virulence des coups, il était visiblement agité. Il la salua et demanda à voir d’urgence mademoiselle Peydédaut. Devant le ton du jeune homme, sans même lui en demander la raison, elle repartit la chercher.

Quelques instants plus tard tout en replaçant son chapeau, Blanche-Marie arriva essoufflée, ayant compris qui l’attendait, elle venait d’un autre bâtiment à l’autre bout de celui-ci. Elle le trouva agité sur le perron. « — Ah ! Blanche-Marie ! Il faut que je vous parle. » La jeune fille regarda autour d’elle qui pouvait les entendre hormis Aglaé qui la suivait comme il se devait comme son ombre. La sœur tourière était toujours là, elle lui sourit et s’adressa à Timothée. « — Vous pourriez me raccompagner tout en m’expliquant ce qu’il y a de si urgent ? » Il hocha la tête en signe d’acquiescement. Elle salua la sœur un tantinet troublée par la situation. Blanche-Marie tout aussi curieuse, trouvant étrange le comportement du jeune homme, descendit les marches et se dirigea vers la rue avec ce dernier à ses côtés. « — Alors, monsieur Monrauzeau, que se passe-t-il donc pour que vous veniez séance tenante m’enlever du couvent ? » Chaque fois qu’elle se moquait de lui elle le nommait par son patronyme, elle utilisait ce stratagème le plus souvent pour cacher son émoi. Elle affichait un sourire malicieux après avoir mimé une fausse colère. Le jeune homme la prit par le bras et l’arrêta brusquement au coin de la rue sous un magnolia face au fleuve. Surprise par le geste, elle perdit quelque peu l’équilibre, d’autant qu’Aglaé tout aussi déconcertée la culbuta. « — Blanche-Marie, monsieur de la Chaise nous renvoie à La Rochelle sous prétexte que la guerre avec les Natchez nous empêche de mener à bien notre mission ! » Elle le regardait sans ciller. Elle semblait ne pas comprendre, du moins crut-il qu’elle n’en saisissait pas les conséquences. Il allait partir une fois de plus, ses jambes chancelaient, elle ressentit un grand vide en elle. Le jeune homme, qui ne la quittait pas des yeux, ne savait que penser de ce mutisme apparent. Il ne se donna pas le choix ni le temps de la réflexion, il n’avait plus rien à perdre. « — Blanche-Marie vous n’êtes pas sans savoir ce que je peux ressentir pour vous ? Je ne suis guère expansif et je l’ai peut-être peu montré ? Mais je ne peux vivre sans vous à mes côtés. Alors voulez-vous devenir ma femme ? »

Il avait d’une traite fait sa demande, laissant la jeune femme passer du désespoir à la plus grande joie. Elle avait déjà réfléchi à cette demande, dont elle avait pris le temps de rêver tout à loisir et elle y avait trouvé plus d’un empêchement qu’elle avait confié à Martha qui les avait balayés sous le sceau des sentiments. Quand elle les avait expliqués à madame Payen de Noyan, celle-ci plus pragmatique les avait trouvés d’importance, mais point impossible à résoudre. Elle lui répondit forte de ces réflexions : « — Thimothée, je ne demande pas mieux que d’être votre épouse, mais je n’ai pas de dot et ne saurai vivre aux crochets de votre famille, aussi si vous voulez toujours m’épouser, il serait bon de rester vivre dans cette colonie où nous pourrions bâtir une nouvelle vie.

— Mais Blanche-Marie, pendant mes missions, vous pourriez vivre chez mes parents dans un confort certain.

— Thimothée, ce serait trop me demander, je n’ai rien contre vos parents bien sûr, mais ici je me suis fait une nouvelle vie où l’on ne me rappelle pas ma condition incertaine. Vous, ne vous serait-il pas possible d’y obtenir un emploi ?

Thimothée ne répondit pas tout de suite, il réfléchissait laissant la jeune fille désemparée. Ce qu’elle venait de lui expliquer ne le contrariait en rien et il comprenait fort bien sa demande connaissant tout ou presque de sa vie. Il avait retenu l’élément le plus important, elle n’avait pas rejeté sa demande. « — Blanche-Marie, quoique nous décidions, il me faudra tout d’abord retourner en France. Je pense, je suis même certain que mon père ne verra aucun inconvénient à mon installation dans la colonie. Sous quelle forme je ne sais pas encore, mais de cela, je ne m’inquiète pas. Mais pourrez-vous m’attendre ou alors m’accompagner avant que de revenir nous installer ? Accepterez-vous de m’épouser avant tout cela ?

— Cela fait beaucoup de questions. Ai-je le temps d’y réfléchir ?

— Je ne pars que dans trois semaines.

— Alors cela peut attendre demain. Mais sachez, Thimothée, que je tiens à être votre femme.

épisode 024

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la révélation

Les rires fusaient et emplissaient le jardin de madame Payen de Noyan, cela faisait bien longtemps que les Orléanais ne s’étaient pas octroyé la liberté de s’amuser sans arrière-pensées terrifiantes. La maîtresse des lieux avait tenu à organiser et accueillir les fiançailles des rescapées de Fort-Rosalie. Elle mettait un point d’honneur à prendre le pas sur la femme du gouverneur et cette occasion était idéale, elle pouvait avec diplomatie lui faire de l’ombre puisque Blanche-Marie était sa protégée.

Madame Payen de Noyan avait bien fait les choses, sur des tréteaux à l’aide de planches de grandes tables avaient été dressées dans le jardin à l’ombre des magnolias. Et si la colonie avait connu des disettes, ces temps semblaient révolus au vu des denrées qui étaient servies à profusion par une dizaine d’esclaves. Les convives se pressaient déjà à leur place se régalant des odeurs de viande qui tournaient sur des broches, bœuf à bosse, venaison de cervidé, dinde sauvage, oie étaient au menu, rien n’avait été omis pour faire de ces festivités une réussite. Faisans, perdrix, cailles trônaient déjà sur les tables, tous se demandaient comment la maîtresse de maison avait pu rassembler autant de mets.

Les deux fiancées étaient à l’étage finissant de s’apprêter. La décision de Blanche-Marie, bien que soudaine, n’avait pas empêché sa protectrice d’en instruire aussitôt monsieur de Bienville pour lui faire part de l‘heureuse nouvelle. Madame de Payen de Noyan ne doutait pas qu’il aille en être satisfait, il l’avait déjà remercié de tout ce qu’elle faisait pour la jeune fille et avait même envoyé de l’argent pour la pourvoir. Il avait en cela été influencé par Graciane, soulagée de savoir Blanche-Marie  en vie et en santé. Quant à Marie Roussin, elle avait cédé à la demande de François de Montigny malgré le peu de temps écoulé depuis le drame. Les deux jeunes femmes s’habillaient avec soin, si Marie irradiait de bonheur, Blanche-Marie, bien que sûre de son choix, était quelque peu inquiète. Se marier ? Elle ne doutait pas de Thimothée, mais quel allait être son avenir ? Elle était à nouveau à l’aube de tout recommencer, son parcours de vie n’était que revirement, elle se sentait ballottée par le destin sans pouvoir en prendre réellement les rênes. Un flot de questions se bousculait dans ses pensées. Appuyée par sa protectrice et son époux, elle avait obtenu sans trop de difficulté la garantie de s’installer dans la colonie où désormais elle avait des amis et où elle se sentait chez elle malgré les drames survenus. Ce qui l’inquiétait le plus c’était la famille de son fiancé, l’accepterait-elle ? Une fille sans dot et au passé si trouble, si incertain. Les laisserait-il faire selon leur choix ?

 Tout en laissant ses préoccupations occuper son esprit, elle se vêtait d’une robe de contrebande que sa protectrice lui avait offerte pour l’occasion. Elle était à nouveau sanglée dans un corset de toile, mais se sentir maintenue, cette fois-ci, la rassurait. Sa criarde nouée à la taille attendait de recevoir la robe qui encombrait les bras de la petite Aglaé. Elle était simple de belle facture, de couleur crème avec pour seule fioriture une garniture de volant de mousseline au décolleté et aux bas de manches. Elle flattait sa carnation et mettait en valeur sa chevelure flamboyante. Marie de son côté pavoisait dans une robe couleur bleu roi, don de la femme du gouverneur afin de marquer l’intérêt de son époux pour la jeune femme avec ce que cela sous-entendait pour Blanche-Marie. Les deux jeunes femmes n’étaient pas dupes, mais elles en avaient cure et se complimentaient du résultat. Elles étaient, l’une et l’autre, très en beauté. Coiffées et fin prêtes, elles rejoignirent les invités qui les attendaient. Héroïnes du jour, elles étaient le symbole de l’espoir du renouveau après les heures noires.

*

À leur arrivée, chacun se précipita pour féliciter les couples. Marie était ravie, prête à oublier, Blanche-Marie était moins à l’aise, elle n’appréciait guère d’être le centre d’intérêt de tous.

Peypédaut Blanche Marie (The Athenaeum - A Seated Young Woman (Jean-Antoine Watteau - ).jpgPassé les effusions, elle s’était assise entre Thimothée et Martha. Celle-ci en profita pour lui annoncer qu’elle quittait La Nouvelle-Orléans pour une plantation dans les Atchafalaya acquise à son nom par Alboury, lui-même ne pouvant en posséder une. D’après ce dernier, une maison, plutôt une cabane pensait-elle, les attendait sur une grande boucle longeant le bayou au milieu d’immenses cyprès et chênes recouverts de mousse espagnole, un jardin de camélias et d’azalées, des bambous, une palmeraie, elle était fébrile à l’idée de se perdre au milieu de cette étendue déserte. Blanche-Marie l’écoutait, la rassurait, elle était détournée dans le même temps par de multiples attentions auxquelles elle répondait avec sourire un tant soit peu figé.

De son côté, Madame  Payen de Noyan était tout à sa réception, son banquet avait rassemblé tout ce qui comptait dans la ville et ses alentours, de civiles comme de militaires. L’arrivée de Madame de Launay, la femme du gouverneur, attira tous les regards. Elle alla à ses devants, la nouvelle venue venait d’arriver seule excusant son époux retardé par une affaire de dernières minutes. Un représentant de France qui venait de débarquer.

*

Les esclaves servaient du gombo, d’autres des vins, les rires fusaient au milieu des échanges, on conversait à bâton rompu comme si l’on ne s’était pas vu depuis des lustres. Blanche-Marie, le vin devait y être pour quelque chose, s’était détendue, c’est alors que le gouverneur Périer se présenta, accompagné d’un homme brun à l’allure bien tournée, mais visiblement fort fatigué. Il était connu de personne, et pour cause, il avait débarqué deux jours avant à l’île Dauphine. Après avoir salué les maîtres des lieux et l’assemblée, le gouverneur demanda à son hôtesse s’il pouvait s’isoler afin de s’entretenir confidemment avec mademoiselle Peydédaut. Surprise, Madame Payen de Noyan acquiesça et avec son époux, monsieur de Villars du Breuil, accompagna le gouverneur et son compagnon dans une pièce de la maison qui servait de salon. Ils furent rejoints par Blanche-Marie et Thimothée, ce dernier n’ayant pas voulu la laisser seule devant l’invitation inopinée. La jeune fille s’assit au côté de sa protectrice à qui elle jeta un regard inquiet, Thimothée resta debout derrière son fauteuil, une main sur le dossier de la jeune fille en signe de protection. Elle était fort inquiète se demandant ce que pouvait être encore ce coup du destin. Madame Payen de Noyan, présentant dans sa posture toute son autorité, était prête à en découdre. Son époux, assis à ses côtés, le devinant posa sa main sur son bras afin de la contenir. Elle lui tapota la main lui faisant par ce geste familier comprendre qu’elle avait compris. Le gouverneur, debout face à eux, était impassible et paraissait indifférent à tous, bien que ce fût lui l’initiateur de cette entrevue.

« — Mesdames et messieurs, je vous présente monsieur Parent, secrétaire de monsieur le marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne. »

À cette présentation, tous les regards se retournèrent vers Blanche-Marie, tous se tendirent. La jeune fille essayait en vain de ramener à son souvenir l’image de cet homme qu’elle avait sûrement déjà vu. L’homme lui semblait familier. Et ce Sénéchal, était-il celui qui avait mis en prison, elle et sa mère ? Et qui lors de ses visites en semblait désolé, ce qui, pour l’enfant qu’elle était, était incompréhensible. L’homme se racla la gorge. « — Mesdames et messieurs, je suis là pour faire appliquer le document officiel que j’ai en ma possession. » La peur saisit Blanche-Marie. Le gouverneur, lui, pensait, que justice allait être rendue, persuadé qu’il était d’être devant une fille de rien. Le reste de l’assemblée se posait mille questions, inquiet de la suite. « — Tout d’abord suis-je bien en présence de mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut, née au château de Saint-Mambert en Guyenne ? Les personnes qui vont l’attester devront signer au bas de ce document. » Blanche-Marie sentit ses jambes tremblées de façons incoercibles. Que lui voulait-on encore ? Un sentiment de révolte jaillissait des tréfonds de son âme, elle était prête à se battre. « — Je suis Blanche-Marie Peydédaut, fille de Jeanne Peydédaut, je pense que madame Payen de Noyan peut en attester. S’il le faut à l’extérieur, Martha qui a fait le voyage avec moi peut aussi en témoigner.

— Cela ne sera pas utile, il faut deux témoins et je puis être l’un d’eux. Je me souviens très bien de vous, si madame Payen de Noyan veut bien faire office de deuxième témoin, cela sera parfait.

Comme monsieur Parent accompagnait sa demande d’un sourire plein d’amabilité, tout le monde se détendit. Se tournant vers Blanche-Marie, il reprit : « — Je suis venu jusqu’ici afin de vous retrouver, et cela afin de faire appliquer le testament de feu monsieur de Saint-Aubin, dernier vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. » Le gouverneur tiqua, cela n’allait pas selon ses convictions. Monsieur Parent, faisant office de notaire, décacheta une première lettre. Il leva les yeux vers ses interlocuteurs pour s’assurer de leur attention. S’éclaircit la voix :

Monsieur le Marquis de Landiras de Montferrand

En ma qualité de Grand Sénéchal de Guyenne, j’exige que le testament ci-joint et dont je suis témoin et garant soit appliqué à la lettre…

Le ton autoritaire de la lettre surprit tout le monde même le gouverneur. Dans quel imbroglio avait bien pu se trouver cette fille pour qu’un grand Sénéchal en arrive à ce genre d’extrémité ? Monsieur Parent avala le verre d’eau qu’un esclave avait posé à sa portée, ce qui d’ailleurs l’avait mis mal à l’aise peu habitué que ses besoins soient pourvus avant que d’être. Il décacheta enfin le testament, tous étaient suspendus à ses lèvres.

… moi, chevalier de Saint-Aubin, et, à cette heure vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, atteste, avec preuves ci-jointes et copies dûment conformes remises entre les mains du Grand Sénéchal de Guyenne, que Blanche-Marie Peydédaut est la fille reconnue de mon frère Philippe-Amédée Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, précédent tenant du titre. Elle est à ce titre la dernière représentante de notre famille. Je lui laisse à son entière et exclusive disposition les biens de notre famille, terres, château, meubles et titres dont la liste est ci-jointe et dont la copie est chez maître Barberet…

 Tous les regards se tournèrent vers la nouvelle héritière. Blanche-Marie instinctivement prit la main de Thimothée et la serra. Des larmes coulaient sur son visage, elle retrouvait enfin son identité, sa vie, sa famille, et même si elle était seule au monde, on lui reconnaissait enfin le droit d’avoir une famille, une filiation.

 

HMS Royal Sovereign en Plymouth..jpg

Le navire remontait l’estuaire de la Gironde après une traversée de deux mois et demi. Le capitaine de « la Normande » avait accepté la demande exceptionnelle. Les deux passagers descendirent dans la chaloupe où étaient déjà leurs malles, les marins souquèrent jusqu’à la rive du fleuve. Ils s’amarrèrent au ponton.

Devant elle, Blanche-Marie voyait au travers de ses larmes les rangs de vignes que l’automne avait roussi et qui supportaient de lourdes grappes prometteuses, derrière le château de Saint-Mambert aux pierres blanches illuminées par le soleil du matin et plus loin les toits du village.

Elle était rentrée chez elle et tenait la main de Thimothée.

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Fin

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 16 à 18

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Épisode 16

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28 novembre 1729, le massacre

Des coups étaient violemment frappés à la porte, s’ils continuaient sa tête allait exploser. Il grommela et comme les coups recommençaient, il hurla d’arrêter. Excédé, il se décida à se lever. Le commandant Etcheparre avait la gueule de bois. Il avait été invité la veille par le Grand-Soleil, chef suprême des Natchez, et accompagné de son état-major et du garde-magasin Ricard il avait festoyé, bu de l’eau-de-vie, caressé de jeunes Indiennes, une bonne partie de la nuit. Qui osait dès l’aube venir rompre son repos ? Il ouvrit violemment sa porte, et trouva derrière, sa sentinelle figée ; « — qu’est ce qu’il y a ! Nom de Dieu ! » Au garde-à-vous, il lui annonça le lieutenant Macé. Il allait l’envoyer paître, mais ce dernier, qui prévoyait une scène de ce genre, était juste derrière lui, accom­pagné de l’interprète Papin, que l’ouverture la porte cachait. « — Mon commandant, désolé de vous sortir du lit, mais j’ai une information d’importance à vous remettre.

— Et bien ça attendra que j’aie dormi !

— Mon commandant, excusez-moi d’insister, c’est trop grave pour remettre cela à plus tard, les Natchez vont nous attaquer, je tiens cela de source sûre.

— Comment ? Mais vous affabulez, vous vous prenez pour un devin !

Sans se décontenancer, le lieutenant insista : « — Mon commandant, le Grand-Soleil est un traître, il a donné ordre à ses guerriers d’égorger tous les Français.

— Et vous m’avez réveillé pour cela, alors que je me suis couché à trois heures de relevé. Ma parole, vous cherchez à m’en imposer. Je ne le crois pas. Comment osez-vous être soupçonneux envers une Nation amie ? Il n’y a pas trois heures que j’étais encore parfaitement reçu par le grand Soleil. Vous m’importunez au plus haut point Macé ! Gardes ! Mettez cet homme aux fers, et je ne veux plus rien entendre.

Mais l’interprète Papin ainsi quatre ou cinq autres personnes arrivées entre-temps pour lui faire un rapport similaire se rebellèrent et essayèrent de se faire entendre, mais ils ne furent pas plus écoutés. Aboyant d’une voix pâteuse, il ordonna : « — tant que vous y êtes, mettez-y aussi ceux-là ! – et se tournant vers la sentinelle qui était en faction à sa porte, il ajouta. – et ne laissez entrer personne chez moi avant neuf heures du matin. » Après cela, débarrassé des importuns, il alla se remettre au lit.

*

Au petit matin, monsieur  Kolly, avec son fils, tous deux arrivés la veille, et son intendant, monsieur Longuay, se rendirent au fort. Les trois hommes étaient fort inquiets, ils avaient remarqué des rassemblements, qui pour eux dénotaient un comportement étrange de la part des Natchez. D’un commun accord, ils s’étaient décidés et étaient venus en faire part au commandant. À leur entrée, le garde leur refusa une entrevue, monsieur Kolly repoussa le garde et passant outre, ils forcèrent le passage réveillant une deuxième fois le commandant du fort. Son mal de tête n’étant pas circoncis, et ne voulant pas entendre ce qui pour lui était des inepties d’hommes veules, il ordonna à leur surprise, sans même leur laisser le temps de s’expliquer, de mettre ses nouveaux visiteurs avec les autres, soit dans la prison du fort. Ils s’indignèrent de ce comportement, résistèrent, mais durent obtempérer.

Dans la geôle tous étaient catastrophés, ils comparaient leurs informations et toutes se recoupaient. Pour éviter les terribles événements qui à leur avis se profilaient, il aurait suffi pour dissiper l’orage, de faire mettre les troupes sous les armes et un seul coup de canon à poudre aurait intimidé les belligérants. Ils jugèrent le commandant obtus et d‘une bêtise incommensurable qui allait les mener dans une situation dramatique.

*

Cromwell (Le dernier des Mohicans.jpgPendant ce temps-là, les Natchez jouaient le dernier acte de leur sanglant projet, afin de prendre, pour ainsi dire, tous les Français d’un seul coup de filet. Ils s’étaient dispersés par troupes. Les uns à la concession Terre-Blanche, d’autres à celle de Sainte-Catherine ou au Fort-Rosalie où les Soldats de la garnison avaient leurs fusils, mais guère de poudre. Il n’y avait pas un seul habitant, chez lequel ils ne se fussent rendus sous différents prétextes. Les uns apportaient aux Français, ce qu’ils pensaient leur devoir, les autres venaient prier leurs amis de leur prêter leurs fusils pour tuer, disaient-ils, un ours ou un chevreuil qu’ils avaient vus proches de l’habitation, quelques-uns feignaient de vouloir traiter quelques marchandises. La plupart des colons n’y prêtèrent pas attention. Où il y avait trois ou quatre Français ensemble. Il s’y trouvait au moins une douzaine d’Indiens, avec ordre de leur chef d’agir qu’au signal qu’il leur avait été donné.

Ces mesures étant prises, le Grand-Soleil partit du grand village Natchez sous l’œil circonspect de Brazo-Picade et des autres femmes. Porté dans sa litière, accompagné de ses Guerriers, des petits Soleils des différents villages, le calumet au vent, le sorcier du cacique avançait frappant sur le pot de cérémonie. La troupe portait au Commandant français le dédommagement promis, volailles, pots d’huile, blé, pelleteries qu’il avait exigés pour les deux Lunes de délai qu’il leur avait accordé. Comme les Indiens passaient sur la route proche de l’ancien magasin de la Compagnie, le premier à voir la procession fut monsieur  Ricard, le garde-magasin. Afin de mettre en sûreté les effets et marchandises qu’il avait apportés pour ce poste. Il était descendu au bas de la côte où il faisait décharger la demi-galère. Bien que surpris de ce cortège festif, bienveillant, il lui sourit. Cela le rassurait et éliminait les inquiétudes qu’il avait ressenties suite à quelques conversations avec des planteurs de la région. La troupe passa au pied du fort, chantant, faisant voltiger le calumet à la vue de tous les soldats de la garnison, qui étaient accourus pour voir cette marche. Les Natchez avançaient ainsi en cadence et à pas comptés vers la maison du Commandant, qui dormait encore, sans songer à tant de biens qu’on lui apportait. Madame Etcheparre, derrière une fenêtre regardait, ébahie, s’avancer le groupe. Une sentinelle vint prévenir le garde en faction. Ils n’eurent pas le temps de se poser la question de savoir s’il devait réveiller leur commandant, celui-ci à l’étage râlait déjà : « — C’est quoi tout ce boucan, bordel de dieux, on ne veut donc pas que je dorme !

— Commandant ! Dépêchez-vous ! Le Grand-Soleil, en personne, suivi d’une troupe de guerriers chante le calumet et approche du fort, les bras chargés de présents. Expliqua le messager.

— Et quand je pense que ses bougres d’officiers et de planteurs sont venus me mettre en garde ! Mais de quoi, nom de Dieu ? Allez me chercher Macé, Papin et les Kolly père et fils, qu’ils viennent assister à la mani­festation d’amitié que m’offrent les Natchez.

N’ayant pas le temps de se vêtir, il reçut la délégation en robe de chambre. Il accepta volailles, huile d’ours, peaux de castor et le blé, geste d’allégeance, promis par le chef de Pomme-Blanche. Il admira ces présents avec complaisance, se riant intérieurement de la vaine crédulité de ceux qui l’avaient mis en garde contre ses amis les Sauvages. Les délégations indiennes et françaises fumèrent le calumet. Etcheparre, assurée de sa victoire sur les événements, plein de complaisance, pour faire plaisir aux Natchez, dansa, but et rit avec eux. Les seuls à ne point participer de bon cœur à cette manifestation d’allégresse, étaient, bien sûr, le jeune lieutenant et ses comparses de geôle qui impuissants contemplaient le spectacle. Pendant que la fête monopolisait l’attention d’Etcheparre et du plus gros de sa garnison, les guerriers indiens se répandaient dans le fort et sans que personne ne le remarque, ils furent rapidement du même nombre que les soldats de la garnison.

Pendant ce temps, d’autres Natchez battaient la campagne alentour, prenant position au bord de la rivière, s’approchant d’une demi-galère arrivée la veille pleine de marchandises devant emporter à La Nouvelle-Orléans les boucaux de tabac récoltés dans les concessions. Là, chaque guerrier à la surprise de tous choisit son homme, le coucha en joue, le tira et le laissa mort sur la place. C’était le point de départ du plan revanchard du Grand-Soleil. Dans le fort, les coups tirés déconcertèrent les soldats et en désordre, ils tombèrent sans avoir eu le temps de comprendre ce qui se passait. Vingt-trois des vingt-quatre soldats du fort périrent sans avoir pu se défendre, le père Poisson, jésuite, l’abbé Bailly, le sous-lieutenant Desnoyer, les chirurgiens Laronde et Gurloz, les mariniers Pascal et Caron, patrons de la demi-galère, furent décapités avant que d’avoir pu réagir.

En rentrant chez lui, sa maison était hors du fort après le cimetière, le lieutenant Macé, qui s’était éclipsé, dépité par l’inconscience de son supérieur pendant la fête, fut rattrapé par des Indiens et en voulant s’enfuir, reçut une machette dans le dos. Il ne s’était pas effondré qu’il était scalpé.

Les habitants, qui ignoraient ce qui se tramait, virent arriver chez eux, tout miel et tout sourire, des Indiens qu’ils avaient l’habitude de côtoyer. Au signal auquel tous les Natchez étaient attentifs, ils firent de tous côtés main basse sur les Français. Les uns furent percés de leurs propres armes, les autres égorgés ou assommés. Ce fut la panique générale, mais c’était la plupart du temps trop tard pour réagir ou s’enfuir. Monsieur Kolly père et son fils furent massacrés à leur concession de Sainte-Catherine, alors qu’avec monsieur  de Longraye, ils venaient juste de revenir. Monsieur  Desnoyers, le régisseur de la Terre-Blanche connut le même sort. Monsieur des ursins et monsieur de Saint-Germain-en-Laye, qui chassaient par là, furent attaqués et tués.

1622_massacre_jamestown_de_Bry.jpgDans le fort, ce n’était que hurlement, coup de feu, gargouillis d’hommes égorgés ou éventrés, tous les occupants furent abattus, même les soldats la Flamme, la Joye, la Douceur, tous tombèrent morts sur les lieux de la fête, sauf le commandant. Étonné par la scène, Etcheparre, abhorré des Natchez, épouvanté, blessé, eut le temps de s’extirper, de se sauver, par-derrière, dans le jardin. Les Natchez, méprisants, ne le mirent pas en joue. Le chef des « Puants » l’assomma, et le laissa sous les coups des femmes qui pour beaucoup n’oubliaient pas ce qu’elles avaient dû subir de lui ou de ses hommes. À coup de massue, elles le mutilèrent puis l’écorchèrent comme un vulgaire gibier, quand elles se lassèrent, le chef lui trancha la tête. Le soulagement et la colère ouvrirent la porte aux pires exactions. Le massacre telle une onde se répandit dans toute la région. Ils tuèrent au fusil, à la sagaie, à la hache, ouvrirent le ventre des femmes enceintes, égorgèrent celles qui avaient des enfants à la mamelle, écrasèrent la tête des nouveau-nés, se débarrassèrent d’innocents, dont les cris les importunaient ! Celles qui furent épargnées furent destinées à l’esclavage. Le Grand-Soleil avait exigé la mort de tous les hommes, de toutes les femmes qui feraient mine de résister. Miraculeusement, un tailleur et un charpentier, connus d’eux, furent gardés en vie pour leurs compétences. Les nègres se rendirent sans défense, la plupart étaient du complot, les autres furent égorgés. Il leur avait été promis la liberté et là possession des femmes et des enfants de leurs maîtres. Dans les demeures, ils vidèrent les armoires et placards, pillèrent puis mirent le feu.

Assis sous un hangar de la Compagnie, le Grand-Soleil jouissait du bruit de la fusillade et attendait qu’on lui apportât la tête du commandant Etcheparre, ce qui ne tarda pas. Tant que dura la boucherie, des guerriers vinrent déposer au pied du Grand-Soleil des têtes de soldats, de planteurs, d’em­ployés de la Compagnie. Le cacique disposa en cercle celles des officiers, puis les autres en pyramide. Quand la fête sanglante fut terminée, il s’en alla d’un pas tranquille et les choucas arrivèrent.

Deux soldats du fort, qui avaient réussi à s’échapper, furent repris, Mayeux et Lebeau. Les Indiens leur laissèrent la vie sauve. Lebeau, parce qu’il était aussi tailleur et pouvait adapter aux mesures des assassins les vêtements de leurs victimes. Mayeux, parce qu’il était robuste et ferait un bon domestique. On le chargea d’ailleurs immédiatement de transporter au grand village des Natchez le butin, notamment la cave d’Etcheparre et les munitions trouvées dans le fort.

Monsieur Ricard, le garde-magasin, eut la présence d’esprit de plonger dans la rivière où il attendit la nuit. Il se sauva à la faveur d’un orage qui éclata en soirée. Une vingtaine de personnes réussirent aussi à se cacher, et comme lui profitèrent de l’obscurité et de la pluie pour quitter ces lieux maudits où les chiens, les chats sauvages, les renards et les rapaces se disputaient les cadavres.

épisode 17

Marie Baron (Study of Heads, Madonna and Child  Drawing · Silverpoint, 1509-1511.jpg

L’attaque de la plantation

  Malgré le soleil, dans la maison tout était morose, même le petit Roussin gratouillait sans grande conviction le sol en bas de l’escalier sous l’œil vigilant d’Abigaël. La scène de la veille avait laissé des traces, Jean n’avait pas voulu d’explications malgré les suppliques de Marie. Elle savait en son for intérieur qu’elle était quelque peu fautive, mais elle n’avait pas voulu cela. Au matin lorsqu’elle s’était levée, Jean était déjà parti, c’était habituel, mais cette fois-ci Marie en éprouva un sentiment de profonde solitude. Comme sa réflexion devenait très sombre, elle se leva, l’action la chasserait. Elle fit sa toilette sans y apporter grande attention contrairement à son habitude. Lorsqu’elle sortit de sa chambre, elle se retrouva face à Zaïde qui, avec zèle, lui apportait comme chaque matin son déjeuner. Décontenancée, l’esclave prise au dépourvu ne savait où servir sa maîtresse, d’un geste las, celle-ci lui indiqua le salon. Contre toute attente, elle y retrouva Blanche-Marie. Le dispensaire était vide, elle s’était réfugiée là, et fut sortie de ses préoccupations à l’entrée de son amie. Elle se força à lui sourire et prit une tasse de café pour l’accompagner. Marie s’installa, et se laissa servir. L’humeur lugubre, elle se mit à tourner sans conviction sa cuillère dans sa tasse. L’estomac noué, elle ne se sentait pas d’avaler quoi que ce soit. L’âme en peine, elle laissait courir son regard vers l’extérieur, Blanche-Marie était peinée pour elle. « — Voyons Marie, vous ne pouvez vous mettre martel en tête, vous n’êtes pour rien dans tout cela. » Marie tourna la tête vers elle, posa sa cuillère, elle remit une mèche de cheveux derrière son oreille, elle avait les yeux embués. « — Vous savez bien que j’y suis un tant soit peu pour quelque chose… Mais comprenez, quand je l’ai vu, là, dans l’allée, après tous ces jours d’angoisses, d’incertitudes, mon cœur n’a plus eu sa raison… J’ai perdu quelque peu la tête. Et… François, enfin, monsieur de Montigny, s’est cru autorisé ce qui a suivi. Je ne l’ai pas voulu, Blanche-Marie. Je vous jure que je ne l’ai pas voulu. J’aime Jean, on ne peut avoir meilleur époux. Évidemment, ce n’est pas monsieur de Montigny, ce dernier a, dirons-nous, plus de panache, mais mon époux me rassure, il me protège. Je n’ai pas besoin d’autant rêver. » Elle s’effondra en pleurs. Blanche-Marie se précipita, l’a prise dans ses bras, essaya de la consoler. « — Venez Marie. Allons faire quelques pas. Cela nous fera du bien. »

colonial-dress-3.jpgLes deux amies, bras dessus bras dessous, s’engagèrent dans l’allée qui allait vers le fleuve. Elles avaient laissé derrière elles le petit Roussin contrarié de ne pouvoir les suivre ainsi que Brutus. Le molosse semblait souffrir d’une indigestion. « — Je me plains Blanche-Marie, mais vous ? vous ne dites rien. N’avez-vous jamais eu de soupirant ? Monsieur Macé par exemple ? J’ai remarqué qu’il n’était jamais loin quand nous allions au fort. » Blanche-Marie fut surprise de la tournure de la conversation, c’était bien la première fois que Marie ou quiconque s’intéressa à ses sentiments amoureux. Il était vrai qu’elle était très réservée et évitait les questions personnelles. Elle avait à peine parlé de sa famille ? En avaient dit très peu de choses. Par courtoisie, personne n’avait jusqu’alors essayé d’en savoir plus, d’autant qu’elle dirigeait à chaque fois les conversations sur ses interlocuteurs qui ne se préoccupaient que rarement de ses pensées. Comprenant que c’était un bon dérivatif aux préoccupations de son amie, elle se laissa faire.

— Il est charmant et très gentil. Mais non ! Il n’a d’ailleurs jamais montré le moindre intérêt à mon encontre.

— Mais il n’y a jamais eu personne ? Jolie comme vous êtes, vous ne me le laisserez pas croire.

— Non, pas qui vaut la peine de s’y intéresser. – Peut-être par franchise, peut-être simplement, car elle avait envie d’en parler, elle se reprit. – Si, en fait. Mais il y a bien longtemps. Mais ce n’était qu’un caprice d’enfant. De toute façon, je n’ai plus de nouvelles.

— Oh, comme c’est dommage. Et comment s’appelait-il ?

— Thimothée, Thimothée Monrauzeau. Blanche-Marie éprouva un peu de tristesse, cela faisait déjà sept ans, elle pensait avoir oublié. Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas autorisée à penser à lui. Les premiers temps de son arrivée, elle avait espéré des lettres, qu’il viendrait la chercher, mais comme rien n’était venu elle avait rangé ses espoirs dans la case de l’oubli. En fait, elle n’avait guère laissé parler les battements de son cœur, elle avait cloisonné ses sentiments dans une tour d’ivoire, trop de pertes l’avaient fait souffrir. Elle s’était contentée d’être spectatrice. Elle ne se supposait même pas jolie ni attrayante, son comportement toujours en retrait, un peu froid, avait fait échouer plus d’une approche, ce dont elle était inconsciente. Si quelqu’un avait soupiré pour elle, elle ne l’avait jamais su, et ce n’était pas le harcèlement d’Etcheparre qui lui avait ouvert les yeux sur des relations plus engageantes.

L’esclandre, causé par Montigny, avait remué tout le monde et secoué les certitudes de chacun. L’instabilité qu’avait créée la dispute avait mis à mal la stabilité des émotions que s’était construite Blanche-Marie. Le silence s’installa entre elles, chacune prise dans les méandres de ses pensées. Elles passèrent le portail sans vraiment y prêter attention. Elles sortirent brutalement de leurs réflexions respectives aux hurlements de Jean. « — Courez, courez, vite aux bateaux, les Natchez ! » Comme un seul corps, elles se retournèrent et virent arriver au loin, Jean, à toutes jambes, tenant son fils sous le bras, suivi d’Abigaël et de Zaïde qui tant bien que mal essayaient de ne pas se faire distancer. Derrière, au loin, un rideau de fumée épais s’élevait, ce devait être les champs en feu. Déjà sous la véranda les premiers guerriers hurlants agitant leurs armes au-dessus de leur tête apparaissaient, l’un d’eux fracassa le crâne de Brutus qui protégeait la fuite de ses maîtres. Blanche-Marie réagit la première, prit la main de sa compagne et l’entraîna, courant au plus vite. Jupes relevées, leur course empêtrée par celles-ci, les deux femmes faisaient de leur mieux pour fuir le terrible danger. Cherchant son souffle, comprimée par son corset, Marie essayait de regarder derrière elle, mais sa comparse la tirait sans ménagement. « — Non ! Non Marie ! Court, nom de Dieu, court ! » À bout de souffle, elles arrivèrent au ponton, Marie hésita, Blanche-Marie la poussa dans la première embarcation, une grosse barque. Jean arriva, son petit toujours dans ses bras. Il se baissa, défit la corde qui retenait le bateau. Un hurlement glacial jaillit dans l’air, le fit se retourner, Abigaël avait été rejointe par un Indien. Celui-ci la poussa, la faisant trébucher, tomber, et là sans hésitation, l’égorgea, faisant jaillir de la gorge de la malheureuse ébahie un flot de sang. Zaïde fit deux enjambées de plus, mais à son tour fut rejointe, son agresseur lui fit faire une volte-face lui plantant son coutelas dans le ventre et l’éventrant en un seul mouvement dans un cri de victoire à la stupéfaction de sa victime. Levant les bras devant lui, affolé, Jean tendit son fils, l’enfant ne comprenant pas se débattit. Une flèche vibra dans l’air et se figea dans le milieu du dos de Jean. Il perdit l’équilibre, fit tomber son garçon à l’eau. Marie rugit d’épouvante. Elle se pencha pour rattraper l’enfant. Son mouvement écarta l’embarcation du ponton qui, prise dans le courant du fleuve, s’éloigna. Impuissante, elle hurla d’horreur, son enfant se noyait sous ses yeux. Blanche-Marie eut juste le temps de saisir Marie par la taille pour l’empêcher de passer par-dessus bord. Désemparées, dans l’incapacité de faire quoi que ce soit, elles regardaient, désespérées, horrifiées, la scène sur le ponton. Une dizaine d’Indiens invectivaient, les menaçaient les bras en l’air pour montrer leurs armes pendant que l’un d’eux s’acharnait sur le corps de Jean.

Marie était livide, pétrifiée. Elle était anéantie. Blanche-Marie la repoussa vers le fond du bateau afin d’éviter les quelques flèches qui allèrent plonger dans l’eau autour d’elles. Marie finit par fondre en pleurs, Blanche-Marie était accablée. Elles étaient toutes les deux emportées par le flot sans moyen de maîtriser l’embarcation, les rames étaient restées sur le ponton. Le fleuve était large, si large que d’une rive à l’autre, on avait du mal à en distinguer les abords, et elles étaient emportées sans possibilité de se diriger d’un côté ou de l’autre. Marie était amorphe au fond du petit bateau, le choc avait été si violent que son esprit s’était fermé. Blanche-Marie n’avait qu’une peur, c’était d’être poursuivie, rattrapée par les Indiens. Elle scrutait au loin, le plus loin possible, mais elles semblaient être seules dans leur désarroi. Elle n’avait plus la notion du temps, le drame qui s’était déroulé lui avait paru interminable et dans le même temps si fulgurant. Et maintenant, tout lui paraissait si lent, à son goût, elles ne s’éloignaient pas assez vite du lieu du drame. Dans quelque direction qu’elle portât son regard, de vastes forêts noirâtres bordaient l’horizon, les troncs dégarnis de leurs branches descendaient lentement le courant du fleuve, et la rive était parsemée d’arbres échoués. Les rives n’étaient pas plus rassurantes que le fleuve.

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ean-Baptiste Debret.jpgRichard maugréait, râlait contre son maître. Il avait les tripes en bouillie et voilà qu’il l’envoyait réparer son bateau, sous prétexte qu’il avait hâte de faire sa livraison. L’apprenti du maître potier, de mauvais gré, se rendit donc sur le chemin qui menait à l’embarcadère de la concession. La colique qui le tenait l’obligea en cours de trajet à chercher un lieu propice à sa délivrance. Ayant trouvé l’endroit adéquat, à son aise il libéra ses entrailles. Tout à la satisfaction de son soulagement, caché au fond d’un fourré, il fut surpris de voir se faufiler au travers des taillis un groupe d’Indiens. Cela ne présageait rien de bon. Il ne bougea pas. Inquiet, il épia. Suivit une troupe plus nombreuse qui avançait en catimini. Visiblement, ils étaient sur le pied de guerre. Il était terrorisé. Seul, loin des siens, dans l’incapacité de prévenir, il restait cloué sur place, comme foudroyé de terreur. Il n’osait faire un geste de peur d’être remarqué. Des coups de feu éclatèrent le faisant sursauter. Il se releva, remontant sa culotte au passage. Immobile, il prêta l’oreille. Près de lui rien ne bougeait. Retourner aux habitations le mènerait à la mort, il n’y avait aucun doute. Au loin, ce n’était que hurlements, cris de victoire des uns, d’agonie des autres. De là où il était, il ne voyait que la fumée des embrasements, les champs et les maisons devaient être la proie des flammes. Il resta tapi, et le peu qu’il devina, qu’il en vit, n’était que l’horreur de la tuerie. Il pleurait de terreur comme un enfant, ce qu’il n’était plus depuis peu. Les clameurs du massacre s’arrêtèrent à la nuit, les bruits nocturnes remplacèrent peu à peu ceux de l’agonie des derniers mourants. Richard ne bougeait toujours pas, il était épouvanté à l’idée d’être déniché par les sauvages et de subir le même sort que les siens. Maigrelet, malgré ses quinze ou seize ans, lui-même ne savait pas, tous le tenaient pour plus jeune qu’il n’était. Il passait toujours inaperçu, personne ne faisait attention à lui, cette fois-ci cela lui avait sauvé la vie. Tremblant de peur, engourdi de froid, les entrailles crispées par l’effroi et la faim, il se leva et sortit de sa cache à la pointe du jour. Il s’avança vers les ruines des maisons qui s’amassaient dans un angle de la concession. L’odeur était pestilentielle, âcre, écœurante. Il découvrit une vision des enfers, le sol était jonché de cadavres. Égorgés, étripés, scalpés, défigurés à coup de masse, les habitants gisaient là, pas un n’y avait échappé, quel que fût son âge ou son sexe. Devant tant d’horreur, le dégoût l’emporta, il vomit. Ses jambes faiblirent, malgré cela la panique lui redonna des forces. Il courut droit devant lui, oubliant toute prudence. À bout de souffle, il se retrouva sur le ponton de l’embarcadère, il sauta dans une pirogue et pagaya du plus vite qu’il put. Il lui fallait s’éloigner le plus loin possible. La distance faisant, la panique s’estompa, il s’arrêta au milieu du fleuve, et s’y effondra en pleurs balbutiant des prières. Désemparé, loin de tout, il restait hébété, il était peut-être près d’un danger, cette dernière possibilité le décida, il lui fallait rejoindre le fort Saint Claude plus bas sur le fleuve. Là, il serait en sécurité. Il se mit donc en tête d’aller chercher du secours ou tout au moins prévenir, donner l’alerte. Il garda son canoë au milieu du fleuve, il ne voulait pas être remarqué, chaque fois qu’il avait un doute il s’aplatissait le plus possible, espérant que son embarcation soit prise pour un des multiples troncs d’arbres qui flottaient habituellement. De peur d’être intercepté, même de nuit il laissait glisser son embarcation dans le courant. Il mit deux jours qui lui parurent interminables pour arriver au fort qui surplombait le Mississippi, ce fut un soulagement de le voir se profiler au loin. Lorsqu’il s’approcha, force pour lui, fut de constater que rien ne bougeait, qu’étrangement tout était calme. Il tira son canoë sur la berge et le camoufla sous la végétation du bois qui entourait les bâtiments français. Il se faufila entre les arbres jusqu’à s’approcher des premières maisons adossées à la palissade du fort. Il blanchit d’un coup, il était atterré, les habitants des lieux avaient subi le même sort que ceux de la concession. La tuerie avait été générale, nul ne semblait y avoir échappé. Les mêmes scènes s’étalaient devant lui, c’était un cauchemar. Il allait reculer vers le sous-bois, quand il en entendit un râle, il se raidit. Il balaya l’espace du regard et finit par remarquer le moribond qui avait encore un souffle de vie. Il s’approcha du corps, c’était un militaire, une large plaie laissait un flot de sang s’écouler. Richard enleva sa chemise et compressa la blessure. L’homme entre deux souffles gémit : « — te fatigue pas petit, je n’en ai plus pour longtemps… faut aller… le gouverneur… prévenir, les Natchez… les autres nations aussi… » la tête de l’homme vacilla et un filet de sang sortit entre ses lèvres. Désemparé, l’apprenti ne savait que faire, un craquement dans le sous-bois le ramena à la réalité, sa survie. D’un  bond, il se précipita derrière un pan de mur calciné, comme rien ne semblait sortir ni bouger du bois, il pensa à quelques bêtes. Courbé, presque rampant, il retrouva la végétation qui pouvait le dissimuler, puis il courut le plus vite possible jusqu’au bord du fleuve, il retrouva son embarcation, et sans regarder derrière, il la mit à l’eau, sauta à l’intérieur et pagaya.

Il ne devait jamais réellement se souvenir des jours qui suivirent et qui le menèrent, hagard, épuisé jusqu’aux pieds du gouverneur de la Louisiane, effaré à l’écoute de son histoire. Les Natchez, mais aussi les Yazous, les Natchitoches, les Chouachas et les Chactas s’étaient soulevés

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1700s-1760s-gravure-dépeindre-banque-dimage__q74285.jpgMonsieur de Mesplet était attaché au poteau de torture au milieu du Grand-Village Natchez. Il s’était fait remarquer dans quelques-unes des guerres précédentes aussi, cela faisait trois jours et trois nuits qu’il était savamment martyrisé. Blanche-Marie et Marie, à genoux et en pleurs, comme tous les prisonniers, dans les faits, essentiellement des femmes, étaient obligées d’assister au spectacle sanglant qui consacrait la victoire des guerriers Natchez. Elles étaient attachées devant la maison de Brazo-Picade à qui elles avaient été offertes en esclave. Leur chevelure couleur de soleil pour l’une, couleur de lune pour l’autre, avait attiré trop de convoitise, aussi pour éviter que ses petits soleils ou ses guerriers n’en viennent à se battre entre eux, le Grand Soleil, diplomatiquement, avait tranché pour sa mère. Elles avaient été rattrapées sur le fleuve à quelques encablures de la concession et elles vivaient à leur corps défendant le martyr d’un de leurs voisins. Leurs ventres se crispaient, leurs têtes éclatées chaque fois qu’un guerrier sortait du cercle entourant la victime et qui par un cri annonçait son passage à l’action. Il s’élançait alors vers monsieur de Mesplet et avec un geste expert à l’aide d’un crochet, il arrachait un lambeau de sa peau. Elle était ainsi arrachée morceau par morceau et comme cela ne semblait pas suffire les sauvages déposaient sur son corps à vif des poisons le brûlant horriblement. L’orgueilleux seigneur, qu’était la victime, ne laissait échapper aucune plainte, aucun gémissement, ni aucune supplique à la satisfaction de ses tortionnaires pour qui cela montrait autant la valeur du prisonnier que la leur. Sous les yeux pleins de larmes, accompagnés des gémissements et l’empathie de ses amis et voisins, le supplicié rendit l’âme en gentilhomme fier de l’être avec à peine une crispation de la mâchoire à la dernière décharge de douleur. Sous les yeux horrifiés des blancs par ce dernier outrage sur sa personne, ses longs cheveux bouclés, si beaux, qui coulaient sur ses épaules dont il était si fier, furent scalpés et remis au Grand-Soleil. Le silence s’abattit, puis crescendo les tambours résonnèrent, et leurs rythmes lancinants entraînèrent les guerriers offrant leur danse au grand manitou. Blanche-Marie dans les bras de sa comparse effondrée pleurait à n’en plus pouvoir. Elles désespéraient l’une et l’autre de sortir de ce cauchemar sans fin.

Outre les prisonniers, le Grand-Soleil avait saisi nombre de fûts contenant de l’eau de vie. Il en distribua généreusement aux petits soleils et à leurs hommes. Les femmes, qui savaient à quoi s’en tenir sur les suites prévisibles de la beuverie, rentrèrent dans leurs maisons et s’y barricadèrent. Les hommes, s’ils riaient pour l’instant, dès qu’ils seraient ivres, ce qui arrivait vite, deviendraient très agressifs, certains allant jusqu’à se battre à mort.

Brazo-Picade profita de ce moment de flottement pendant lequel personne ne faisait attention à elle, où les hommes étaient tous captivés par le liquide chaud et brûlant qui les faisait flotter qui les rendaient euphoriques, pour quitter les lieux avec ses deux esclaves blanches. Celles qui avaient été astreintes à rester sur place pendant trois jours, comme tous les prisonniers ou peu s’en fallait, furent déconcertées quand elles comprirent que la mère du Grand-Soleil les faisait sortir du Grand-Village. Traumatisées, empreintes encore du drame qui venait de s’achever, les jambes flageolantes, troublées par la crainte, elles suivaient la vieille indienne sans comprendre. Elles étaient abasourdies et ne comprenaient pas. Elles ne cherchaient pas à savoir ce qui se passait, elles sentaient simplement que le pas de la cacique s’accélérait. Intriguées, sans trop comprendre, elles se retournaient et regardaient furtivement si elles n’étaient pas suivies. Leur route s’arrêta sur le bord du bayou. Là, l’Indienne entreprit de tirer un canoë à l’eau. Elle chuchota avec énergie « — Aidez-moi ! Dépêchez-vous ! » Bien que déconcertées, le ton les électrisa. Elles attrapèrent les bords de l’embarcation et tirèrent de toutes leurs forces. Une ondée brutalement se mit à tomber, Brazo-Picade sourit, le grand Manitou était avec elles, il les cachait à tous. Les deux femmes pénétrèrent dans l’eau. Les cheveux mouillés commençant à dégouliner sur leur visage, les vêtements collant à la peau, de plus en plus désemparées par la situation qu’elles ne comprenaient pas, elles hésitèrent se demandant quel parti prendre. L’Indienne les houspilla « — Allez ! montez ! » Les deux fugitives venaient de comprendre leur situation, à leur étonnement, la cacique les aidait à s’échapper. Sans plus d’hésitation, elles prirent place dans le canoë, l’embarcation oscilla, dès qu’elle fut stable, elles prirent chacune une pagaie. « — Pour l’instant, laissez — Moi faire ! Vous m’aiderez plus tard. » L’Indienne supposait à raison qu’elles ne savaient pas ramer. Tout au long du reste de la nuit, elles parcoururent la « petite rivière » puis la « rivière Blanche « qui se jetait dans le large fleuve le Mississippi. La première était profonde, mais si peu large qu’il fallait éviter la végétation des rives qui fouettait le visage, si l’on n’y apportait pas attention. Le deuxième bayou plus large passait aux abords des concessions françaises où plus rien ne bougeait où tout n’était que mort. La rivière Blanche formait une large courbe qui passait très loin de la concession des Roussins, ne laissant pas aux passagères l’envie de s’y arrêter, ni même d’y faire un détour. Quand le soleil éclata derrière le rideau de la forêt ancestrale, elles étaient sur le large Mississippi. L’Indienne accéléra la cadence dans la large courbe qui les éloignait de la région des Natchez, leur fit traverser celle des trois chenaux afin qu’elles ne s’y perdent pas dedans et accosta sur la rive Est du fleuve. Brazo-Picade n’avait pas ouvert la bouche pendant tout le voyage, les sens aux aguets, tout comme ses passagères. Elles étaient tendues, persuadées de voir débouler, elles ne savaient d’où, les guerriers à leur poursuite. Dans la tête des deux fugitives, les questions se bousculaient, elles n’étaient pas sûres de comprendre les aspirations de la Natchez, voulait-elle vraiment les soustraire aux siens ? Elles envisageaient donc différentes solutions, certaines, sans trop y croire, mais espérant tout de même. Comme elles esquissaient de suivre l’Indienne sortant de l’embarcation, celle-ci les arrêta dans leurs mouvements. tom Saubert kK.jpg« — Non, vous, vous restez. Je ne peux rien de plus. Vous en avez pour plusieurs jours. Dans la journée, restez au milieu du fleuve. Si vous vous approchez d’un village, cachez-vous sur la rive opposée et continuez votre chemin pendant la nuit tapi dans le fond de l’embarcation en la laissant filer dans le courant. Mais évitez de voyager pendant la nuit, vous ne discernerez pas les obstacles. Bonne chance ! » L’Indienne sans attendre ni objections ni remerciements leur tourna le dos et s’enfonça dans la forêt. Elle aurait aimé faire plus, ne serait-ce que pour effacer quelque peu ce que son peuple avait commis, mais elle savait aussi que cela ne pardonnerait en rien les exactions meurtrières.

Blanche-Marie et sa compagne furent abasourdies par ce retournement de situation et sur l’instant, restèrent décontenancées ne sachant que faire. Elles se regardèrent espérant de l’autre un début d’action, Blanche-Marie avec sa pagaie repoussa le canoë de la rive. Elles furent aussitôt entraînées dans le flux du fleuve. Réagissant, elles essayèrent de s’accorder, trouvèrent leur rythme et firent avancer avec vigueur leur frêle embarcation, l’espoir leur revenait.

épisode 018

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Quand les nouvelles arrivent, décembre 1729.

La journée était belle, bien qu’un peu fraîche, mais à cette saison, c’était somme toute normal. Martha s’était installée aux abords du marché, sur la levée protégeant la ville et qui servait désormais de quai. Comme chaque jour, elle vendait sa petite production, puis elle irait livrer l’ouvrage de madame Payen de Noyan qu’elle avait terminé tard dans la nuit en attendant Alboury. Elle aurait pu se contenter pour vivre de ce que lui donnait celui-ci, mais cela aurait fini par soulever la curiosité et la jalousie aurait fini par entraîner sa perte. Elle s’accrochait donc à une vie d’apparence normale, celle d’une femme seule subvenant honnêtement, comme elle le pouvait, à ses besoins. Sa joliesse attirait les hommes bien qu’elle les tînt le plus loin possible de sa personne. Elle avait dû repousser deux demandes en mariage, celle d’un militaire et l’autre d’un artisan et elle avait, non sans mal, donné des raisons guère convaincantes, mais les soupirants n’avaient pu faire autrement que de les entendre. Elle avait pour défendre sa vertu contre les mauvaises langues, la veuve Camplain qu’elle côtoyait avec régularité et contre toute attente la mère supérieure des ursulines qui lui fournissait chaque fois qu’elle le pouvait du travail de couture, voire la dépêchait comme garde malade dans quelque famille. Martha supposait que l’une comme l’autre connaissait la nature de ses rapports avec Alboury, mais elle n’avait osé tâter le terrain.

Martha (Jean BaptisteGreuze.jpgElle avait laissé Paul vagabonder entre les étals, l’enfant qu’elle avait recueilli après sa convalescence était connu de tous. Il s’était imposé à Martha, qui n’avait pas résisté lorsqu’elle l’avait trouvé recroquevillé dans son jardin à l’attendre. Sur le marché, elle avait ses habitués, certains avaient eu affaire à ses soins à l’hôpital et venaient encore la chercher si l’un d’eux était souffrant, le chirurgien étant trop onéreux. Elle vendait facilement le peu qu’elle proposait et ce matin-là elle avait apporté peu de marchandises, son jardinet ne produisait guère. Debout, devant les quelques légumes et fruits qui lui restaient, elle bavassait avec une de ses clientes, une petite vieille qui semblait n’avoir que cela à faire. Courbée sous le poids des ans, appuyée sur un bâton lui servant de canne, criant un peu, car elle-même entendait mal, la vieille persiflait sur la présence en ces lieux d’une notable qui à son goût se pavanait un peu trop avec ses esclaves tenant parasols et paniers. Martha entendait sans écouter, quand son attention fut attirée de l’autre côté de la place d’armes. Un attroupement se constituait aux abords du fleuve. Elle ne fit plus attention à ce que lui disait sa comparse qui s’évertuait à retenir son attention. La jeune femme essayait de deviner ce qui se passait de si inhabituel que cela amenait la foule à se rassembler. Aucun navire n’avait accosté qui put ameuter les curieux. Sans s’en rendre compte, elle coupa la parole à la bavarde. « — À ton avis que se passe-t-il ?

— Pardon ? Ah, là-bas ! Ché point.

— C’est étrange, la foule a l’air de se déplacer comme un seul corps. Où peut-elle aller ? Excuse-moi, il faut que j’en aie le cœur net.

Martha rassembla en hâte ses invendus dans ses paniers et en prit un dans chaque main. Elle descendit la levée, sa cliente clopinant sur ses talons. La foule grossissait au fur et à mesure qu’elle avançait au sein du marché. Elle semblait diffuser une information qui, telle une vague, déferlait sur l’ensemble. La nouvelle finit par parvenir jusqu’à elle. D’abord confus ce qui se répétait de l’un à l’autre stupéfait ceux qui l’entendaient et les horrifiait. Martha essaya de comprendre, elle finit par distinguer des noms, des mots : Natchez, Fort-Rosalie, massacre, tous mort. Son cœur se comprima. Elle eut la chair de poule. Ce ne pouvait être vrai. C’était impensable. Elle n’avait pas du bien comprendre. Sur la place après le tumulte, le silence commença à se faire, la tension devenait palpable. Quelqu’un cria : « — chez le gouverneur ! »   Le tumulte reprit, les conversations grossirent, leurs tons se faisaient alarmants. Martha interpella un vieux vendeur d’oranges de sa connaissance qui paraissait en savoir plus. Il se mit en devoir d’expliquer à elle, et à qui voulaient l’entendre, créant ainsi un nouvel attroupement, qu’un enfant était arrivé à l’instant, presque mort tant il était épuisé, affamé, et qu’il était le seul survivant de la concession sur laquelle il travaillait. Les Natchez s’étaient soulevés sans raison apparente. Les hommes l’amenaient au gouverneur. Martha se demandait que faire. Comment savoir ce qu’il en retournait ? Qu’était devenue Blanche-Marie ? Le petit Paul arriva sur cette entrefaite. « — Prends les courses, rentre à la maison, je vais essayer d’en savoir plus. »

Elle serait bien allée voir monsieur de Manadé, proche du pouvoir, lui aurait pu la renseigner avec plus de précision, elle avait gardé de très bonnes relations avec lui, mais elle supposait qu’elle ne pourrait l’approcher. Elle courut donc vers le mouillage de « l’indépendance « où elle savait trouver Alboury. Il fallait qu’elle partage ses inquiétudes. Il fallait qu’elle en sache plus. Quand depuis son tillac, le contrebandier la vit arriver, il fut à peine surpris, la terrible nouvelle avait parcouru tous les navires du port et de sa population. Il partageait encore avec deux de ses hommes, ce qu’ils avaient appris alors qu’elle montait à bord. Il était sidéré et s’inquiétait du sort de ses amis et de tous ceux qu’il connaissait dans la région. Sans pudeur, elle lui tomba dans les bras, dans un débit haché de paroles, elle lui dit ce qu’elle savait, c’était peu de chose, il n’en savait pas plus.

*

Le jeune Richard, sans faillir, avait pagayé jour et nuit, laissant aller son canoë dans le courant pour se reposer lorsque son corps lâchait prise. Il avait fait en quatre jours et quatre nuits un voyage qui habituellement prenait près du double de temps. Il n’était pas le seul, l’inspecteur des tabacs, Monsieur Ricard, suivait dans son sillage à quelques heures, qui s’étant plongé dans le fleuve pour se cacher, après avoir fait croire à sa mort aux belligérants. Se camouflant dans les hautes herbes du rivage, il avait attendu la nuit pour sortir de sa cache. Il s’était enfui des lieux, accompagné de trois nègres, qui avaient opté pour la même stratégie que leur maître, peu confiant dans la mansuétude des Natchez. Les esclaves s’étaient relayés pour conduire sa pirogue de l’habitation de Terre-Blanche, au pays des Natchez, jusqu’à La Nouvelle-Orléans. The historic homeland of the Chickasaw is found in north Mississippi and western Tennessee. .jpgLe pied aussitôt mis sur le quai, le fonctionnaire harassé se rendit chez le gouverneur pour confirmer ce que quelques heures plus tôt le gamin rescapé avait annoncé, laissant sceptique monsieur de Périer quant à l’ampleur du drame. Cette fois-ci, il n’y avait aucun doute, plus de deux cent cinquante Français, établis autour du Fort-Rosalie, avaient été massacrés, ainsi que ceux de fort Saint Claude. Tous étaient morts ou peu s’en fallait.

*

Le gouverneur n’avait pas eu à battre l’appel. La nouvelle s’était propagée dans la ville et ses alentours. La cloche de l’église ne s’arrêtait plus de sonner appelant les plus obtus. De toutes parts, les familles arrivaient, les planteurs avaient quitté leurs terres, la ville s’emplissait de réfugiés. Consterné, assis dans son fauteuil, le gouverneur Périer réfléchissait ou plus exactement ruminait. Il était conscient qu’avec ce drame, il entendrait parler de son prédécesseur, monsieur de Bienville, qu’il allait lui être comparé. Il se mit à faire les cent pas dans son salon, sa femme, Marie de Launay, à la fenêtre ne disait rien, son regard perdu vers le fleuve et les navires amarrés. Que ne donnerait-elle pas pour rentrer chez elle au Havre ? Elle avait su pour ainsi dire à même temps que lui la terrible nouvelle et en avait éprouvé de l’effroi, mais elle n’avait rien rajouté, elle avait simplement imposé sa présence en soutien à son époux. Bien qu’intelligent, il ne savait pas s’exprimer avec clarté et esprit. Contrairement à son prédécesseur, il ne savait pas trouver les mots qui frappaient les esprits et imposaient de façon naturelle ses idées même les plus pertinentes. Là où monsieur de Bienville était redoutable de persuasion au point que la vérité lui apparaissait facultative si elle allait à l’encontre de ses objectifs, lui, trop influençable, hésitait, il avait beaucoup de mal à convaincre de son bon jugement.

Monsieur de la Chaise fut l‘un des premiers à arriver dans le pavillon du gouverneur pour demander ce qu’il en était, comme il était arrivé avec la plupart des membres de sa famille, madame de Périer entraîna les dames dans un salon adjacent, bien que certaines seraient bien restées pour en entendre plus. Mais les hommes de l’état-major, les planteurs, remplissaient la pièce, les femmes étaient en trop au milieu des discours de guerres et d’horreurs, tous échangeaient les nouvelles récoltées. Monsieur de Périer et monsieur de la Chaise s’écartèrent, assis dans des fauteuils à hauts dossiers dans un angle de la pièce, en conciliabule, ils conversaient à l’abri des oreilles indiscrètes. Ils évaluaient la situation et ébauchaient les premières actions à mener. Accoururent, dans la foulée, Pierre d’Artaguiette et son frère Bernard Diron qui avait été imposé au gouverneur puis les capitaines de Merveilleux, Trudeau, Chauvin de Léry, Délaye. Dans leur sillage, la bedaine en avant et le souffle court, suivit l’abbé Raguet. Éberlué, il se précipita vers le gouverneur. Ce qu’il savait, était-il vrai ? Dans cette société enfiévrée s’était infiltré monsieur de Montigny revenu dans la ville la veille au matin. Il comprit au milieu de cette agitation, la chance qu’il avait eue, en quittant la concession des Roussin. En colère et dépité, il avait quitté les lieux la veille du drame. Il ressentait une grande colère, et était très malheureux, il savait qu’il avait eu tout le temps raison, mais comme Cassandre personne n’avait voulu le croire, maintenant cela n’avait plus d’importance. Il fallait qu’il retourne là-bas venger Marie qui devait être morte et qui laissait un vide immense en lui.

Au fil de la journée, les estafettes ramenèrent des nouvelles autant qu’elles en portaient, la région se mettait sur le pied de guerre. Un messager apprit au gouverneur que monsieur Juchereau de Saint-Denis sur la défensive, prévenu par ses fidèles de la tribu des Ceni, avait repoussé une attaque des Natchitoches et après en avoir tué une centaine les autres avaient fui. Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit un planteur vint prévenir que près du détour des Anglais, un village, habité par des Chouachas, avait été incendié et ses habitants égorgés par des nègres de peur qu’ils n’aient trempée dans la conjuration.

La nouvelle de ces massacres avait répandu l’alarme dans La Nouvelle-Orléans. La ville et toute la colonie étaient terrorisées. Dès la certitude de l’ampleur de la situation, monsieur de Périer qui ne disposait que de cinq cent soixante-sept soldats, dont cent trente à La Nouvelle-Orléans et quatre-vingt-cinq à Mobile, pour défendre la colonie en son entier, réclama d’urgence des renforts en armes et soldats à Paris. Un navire, « le Saint Michel« qui mouillait dans le port de Biloxi partit le jour même à cet effet, mais il lui faudrait au moins trois mois pour revenir, à condition que la Compagnie veuille bien admettre l’urgence. En attendant, le gouverneur décida de faire renforcer l’enceinte de La Nouvelle-Orléans, de construire de nouveaux forts et des redoutes entre le pays des Tunica et le delta du Mississippi, et d’accélérer les travaux du fort Condé de Mobile. Les planteurs, comprenant que tout ceci serait long à se mettre en place, rentrèrent protéger leurs biens et mirent leurs esclaves au travail, faisant élever des redoutes qui, sans être des forts, pouvaient opposer une certaine résistance. Des Chapitoulas, aux Cannes brûlées, aux Allemands, aux Bayagoulas, à la Pointe-Coupée la colonie se hérissa d’ouvrages fortifiés.

La population de la ville pensait, elle aussi, que toutes les précautions du gouverneur allaient être longues à se mettre en œuvre et pendant ce temps, ils risquaient d’être attaqués, ils pouvaient être massacrés. Au troisième matin, à la surprise suspicieuse de tous, une bonne nouvelle arriva. Doug Hall's Huckleberry Forest Studio - In Pursuit.jpgSix cents guerriers Chactas, qui n’avaient pas reçu du « Grand-Soleil « leur part de butin, vinrent offrir leur aide aux Français. Ils venaient assurer monsieur Périer de leur fidélité bien qu’ils fissent partie de la conspiration, mais les Natchez les avaient trahis. Ils avaient attaqué leurs ennemis communs, les français, avec plusieurs jours d’avance. Les roseaux qu’ils leur restaient et qui comptaient les jours dans leur calendrier guerrier en témoignaient. De plus, outre, qu’ils eussent agi avant eux, ils avaient gardé pour eux seuls les dépouilles des victimes et les prisonniers, ils avaient donc juré d’en tirer vengeance. Ils prétendirent donc que leur alliance avec les Natchez n’avait été qu’une feinte ; qu’ils n’avaient gardé le secret sur la conspiration que pour mettre les Français aux prises avec un ennemi dont ils ne désiraient que la destruction ! Après concertation avec monsieur  de la Chaise et les commandants de son état-major, monsieur de Périer décida de faire confiance aux Chactas. Avaient-ils vraiment le choix ? Le gouverneur ne le pensait pas, s’il ne réagissait pas au plus vite la colonie serait détruite par les sauvages. Avec les chactas se joignirent les nations Avoyelles et Tunicas, aussi contre toute attente les Français se retrouvèrent avec plus d’alliers qu’ils ne l‘avaient espéré.

*

Depuis la veille, jour de l’annonce du drame, Martha se rongeait les sangs, Alboury était parti aux nouvelles et n’était pas encore revenu. Elle n’osait quitter la maison, aussi envoyait-elle le petit Paul récolter des nouvelles. Chaque fois qu’il rapportait ce qu’il avait réussi à recueillir, Martha devenait plus inquiète, pour Blanche-Marie bien sûr, mais désormais pour eux tous, car les nouvelles étaient de plus en plus alarmantes. Le drame, telle une chape, recouvrait le ciel de la colonie. Alboury revint un soir accompagné de monsieur de Manadé. Le chirurgien était le seul à connaître en dehors du foyer les relations qui liaient Martha et le contrebandier. Cela lui était indifférent, tenant en grande estime l’un et l’autre. Les deux hommes firent un résumé de la situation à la jeune femme. Elle était accablée, il n’y avait pas de place à l’espoir. Alboury, qui avait un don, contredit les funestes pensées de sa compagne. Du plus loin que remontaient ses souvenirs, il avait eu des images dans la tête qui s’imposaient à lui et qui se révélaient être des présages, c’est grâce à cela qu’il avait été l’apprenti du Houngan de son village. Celui-ci lui avait enseigné comment communiquer avec les Esprits. Et si Alboury Ndiaye n’avait aucun avis sur la religion chrétienne, qu’il ne connaissait pas ou mal, il restait ouvert à toutes les approches mystiques du divin. Il savait la magie utile et par ailleurs nécessaire à son bien-être. Ces images étaient le plus souvent figées et furtives, il avait appris à en décrypter les symboles, à en découvrir les secrets et les augures qu’elles prophétisaient. Elles lui avaient sauvé la vie plus d’une fois, mais ne l’avaient pas empêché de suivre son destin. Aucune n’était apparue pour le prévenir de son enlèvement par des esclavagistes, par contre avant de la voir il savait qui était Martha et la place qu’elle prendrait dans sa vie. Et dans le cas présent, il avait vu un canoë échoué sur la rive du fleuve dans une courbe qu’il connaissait. Il savait que l’embarcation était liée à Marie Roussin et à sa dame de compagnie.

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Alboury Ndiaye (Tête d'un africain - Jean-Paul Flandrin.jpgAlboury savait comment provoquer ses visions, son Hougan le lui avait appris. Il évitait de le faire, car ses visions n’étaient que très rarement des images de bonheur. Il pratiquait donc la cérémonie qui les provoquaient que dans les cas de grands besoins. Il n’avait pas les mêmes ingrédients à sa disposition que dans son pays natal, mais il avait trouvé chez les Indiens Houmas un palliatif. Il s’installa dans la chambre, s’assit au milieu de la pièce et avala sous forme de boulettes les herbes hallucinogènes. Pour entrer en transe, il frappait doucement sur un tout petit tambour, et comme un battement de cœur, le son emplissait la pièce. De l’autre côté du mur, appuyé contre celui-ci, Martha attendait, assise sur un banc, le petit Paul à ses côtés. La jeune femme était inquiète, elle connaissait bien sûr le don d’Alboury. Elle avait bien tiqué quand elle avait appris, mais les sorciers et sorcières, elle connaissait. Elle savait que l’on pouvait en attendre le meilleur comme le pire et que le diable n’avait pas toujours à avoir avec l’affaire. Elle avait appris pour son don deux jours après son renvoi de l’hôpital par la mère supérieure, elle s’en souvenait très bien. Elle avait trouvé son amant sur le pas de sa porte, un sourire tendre sur la face. Elle s’était effondrée dans ses bras, il l’avait consolée, rassuré de mots tendres. Il lui chuchota que tout allait aller pour le mieux, qu’il était là pour la protéger. Elle s’était énervée, lui demandant comment il pouvait le savoir que tout irait bien. Sa phrase à peine terminée, elle avait réalisé qu’elle ne lui avait encore rien dit et que de toute évidence il connaissait sa situation. Elle le questionna, voulut savoir qui l’avait renseignée. Quand il lui répondit « — personne, je l’ai vu », elle resta dubitative, il lui expliqua, comment il savait et pour le lui prouver, lui décrivit la scène qu’elle avait vécue et qu’elle n’avait racontée à personne. Il lui prédit ensuite qu’ils seraient heureux, qu’ils auraient bientôt un enfant qui ne serait pas le leur, mais ce serait tout comme, et qu’un jour pas si lointain que cela, ils auraient une grande maison avec plein de serviteurs, qu’il fallait avoir confiance. Elle avait ri de la prédiction, persuadée qu’il voulait lui changer les idées, mais il ne s’était pas passé cinq jours que le petit Paul était dans le jardin. Le garçonnet s’était enfui de l’hôpital et était venu chercher refuge auprès d’elle. Elle avait cru à une coïncidence, mais depuis et cela à plusieurs reprises, elle avait dû admettre qu’il avait annoncé des faits qui advenaient. Elle avait fini par le croire, elle n’était donc plus surprise quand il prédisait quelque chose.

Le plus souvent seul, il était là chaque fois qu’elle avait besoin de lui. La maison s’était remplie d’un confort que venaient patiner des objets de luxe de façon incongrue. Elle réfléchissait à tout cela pendant que le tam-tam en sourdine sur le tambour martelait le subconscient d’Alboury. Martha, elle, se demandait si les voisins n’allaient pas surgir intrigués. Elle espérait que cela n’affolerait personne. Elle finit par sortir dans le brouillard profond surgi du fleuve et constata que rien ne s’échappait de la maison. En fait, rien ne laissait supposer qu’un rituel magique avait lieu dans ses murs, elle en fut soulagée. Elle avait pourtant l’impression de n’entendre que cela à l’intérieur, l’appréhension sûrement.

Pendant ce temps-là, Alboury  était rentré en transe. Une profusion d’images se bousculait sous ses paupières. Il savait que certaines venaient du passé. Il se frayait un chemin à travers elles afin de retrouver ses amis, ce fut alors que les scènes d’horreur s’imposèrent à lui, ce fut comme s’il y était, il parcourut tel un fantôme impuissant les massacres qu’opéraient sous ses yeux les Natchez. Il survola le Fort-Rosalie et ses alentours desquels les âmes s’élevaient au fur et à mesure qu’elles étaient arrachées des corps. Ce n’était que cris d’épouvante, torrents de larmes, gémissements sans fin, les portes du purgatoire s’ouvraient grandes. Une tristesse infinie s’imprégna en lui ne faisant plus qu’un avec lui. Quand ses visions l’amenèrent sur la plantation Roussin, ses larmes devinrent deux ruisseaux roulant sur ses joues qui dans ses yeux grands ouverts sur le vide prenaient leur source. Il s’éloigna vers le fleuve attiré par un objet flottant. S’approchant, il découvrit les deux jeunes femmes, tout d’abord avec l’Indienne, puis seules, prises dans la tourmente d’un orage. Sa colère était si terrible, si puissante, qu’il rendait les flots tumultueux. Il les vit, terrorisées, pauvres choses, au milieu d’une jungle dans laquelle elles se réfugiaient. Il comprit l’urgence de leur porter secours, il savait où. La transe s’arrêta, elle avait duré une partie de la nuit, il était inconscient du temps passé.

Avant l’aube, « l’indépendance « remontait le fleuve.

*

Marie ne savait que faire, Blanche-Marie avait été prise de fièvre dès le deuxième jour de leur fuite. Ses forces la quittaient. Au milieu d’une tempête, les deux jeunes femmes avaient dû accoster de peur d’être renversées par le flot de plus en plus chaotique. Elles avaient posé le pied sur la rive, Marie avait tiré le canoë sur la petite plage, Blanche-Marie trop faible n’avait pu l’aider. Elles s’étaient réfugiées dans le sous-bois afin de s’abriter des trombes d’eau, que le ciel déversait sans commune mesure. Là, Blanche-Marie avait défailli, ses jambes tremblantes ne l’avaient plus soutenue. Marie n’avait pas eu la force de la retenir, la tête de la malade reposant sur ses genoux, elle pleurait. Perdues au milieu de nulle part, elles restèrent là deux ou trois heures, puis la pluie s’interrompit et le soleil refit son apparition. Blanche-Marie avait repris quelque peu ses esprits, et quelques forces. Elles retournèrent vers le fleuve et là, stupeur, le canoë avait été emporté dans la tourmente. Marie sentit ses forces fléchirent. « — Que faire ? » Blanche-Marie faisait de son mieux pour se maintenir debout, mais elle était à bout de forces. Marie que le destin bousculait sans fin violemment trouvait étrangement des forces dans ce combat, elle se laisserait aller plus tard. Dieu ne leur avait pas permis d’échapper à toutes ses horreurs pour les abandonner maintenant. Forte de cette assertion, elle prit le bras de sa compagne. Il n’y avait qu’une chose à faire, inutile de tergiverser, il fallait descendre le fleuve en suivant sa rive. Ce n’était pas le plus simple, le rivage était souvent encombré de débris naturels charriés par le fleuve, qu’il fallait enjamber ou contourner. De plus, le sol était spongieux et les mauvaises rencontres, tels les crocodiles, étaient toujours possibles. Courageusement, soutenant de son mieux la malade, Marie les mit en branle. IMG_1404.JPGElles s’arrêtaient souvent, tourmentées par la faim et la fatigue. Marie avait espéré que leur embarcation se serait échouée un peu plus en amont, mais son espoir se trouvait contrarié. Tout à coup, avec horreur, Marie perçut des voix humaines. Elle s’arrêta, amena Blanche-Marie dans le fouillis du sous-bois afin de s’y dissimuler. La malade suivie sans vraiment comprendre ce qui se passait, ce n’était que brouillard et confusion autour et en elle. Elles s’approchaient sans le savoir d’un village de la nation des Houmas. Marie s’en était rendu compte juste à temps, elle attendit de ne plus rien entendre, puis elle reprit le bras de Blanche-Marie et l’entraîna vers l’intérieur des terres, dans le dessein de contourner le village.

*

Les trois canoës, les uns derrière les autres, pénétrèrent dans une étendue d’eau large comme un lac dû à la confluence de plusieurs bayous. Le lieu était silencieux à peine perturbé par le glissement chuintant des pagaies s’enfonçant dans l’onde avec régularité. Le lieu était sinistre, au milieu de la plaine aquatique telle de sinistres sentinelles, les troncs ébranchés des cyprès s’élevaient vers un ciel sombre, orageux. Dérangée par leur passage ou quelques prédateurs, la multitude volatile se mit à crier, piailler, s’envolant brusquement, rendant le paysage encore plus lugubre, plus inquiétant. À la vue de cette forêt aux troncs noirs et carbonisés par l’humidité du lac, l’optimisme, l’assurance d’Alboury déclinait quelque peu. Accompagné en plus de quelques-uns de ses hommes par des Indiens Houmas chez qui il avait emprunté les canoës, laissant « l’Indépendance « aux abords de leur village, le contrebandier était parti à la recherche de Marie et de sa suivante. Aranck, un des chefs Houmas, n’avait pas été étonné de la demande des blancs et de leur chef noir. Rechercher deux femmes blanches au milieu des bayous, et qu’Alboury sache où chercher n’avait pas surpris l’Indien qui connaissait les pouvoirs du géant à la peau noire. Le chef avait tout de suite accepté d’aider les Français, ils savaient tout du soulèvement de la nation Natchez et il ne voulait pas que son peuple en subisse les représailles. Lui et les siens y avaient donc mis toute leur bonne volonté.

La dernière vision d’Alboury lui avait présenté les deux jeunes femmes dans une situation critique. Le loustic blond qui avait guidé le contrebandier vers sa nouvelle vie, qui de facto était devenu son second et le suivait partout, malgré la confiance aveugle portait à son ami et son chef, se demandait comment il savait où se diriger dans ses méandres. Alboury savait, aussi étrange que cela puisse paraître. Il avait su qu’il fallait quitter le fleuve au lieu dit « la Fourche », nom donné à la jonction du Mississippi et du bayou des Chitimacha, et qu’il fallait s’enfoncer dans les bayous puis de bifurcation en bifurcation revenir vers le large fleuve plus en amont. Ils s’étaient donc engagés dans ce chaos primitif, lieu de désolation où l’eau sans reflet se pétrifiait en îles noirâtres et vaseuses autour de troncs semblables au dos de quelque animal gluant, où la lumière ne s’infiltrait que par quelques trouées de la canopée et où il savait les deux jeunes femmes perdues à ses abords. Il regardait les crocodiles dormants à demi submergés dans la boue, il reconnut l’aigrette de sa vision, immobile sur un pied, semblant rêver philosophiquement sur le néant des choses. Il leva les yeux vers le ciel y cherchant les carencros planants au-dessus de ce qu’ils pensaient être leur nouveau repas. Il détestait ces oiseaux qui tenaient à la fois du corbeau et du vautour et qui accouraient de tous les points de l’air pour se gorger de chair et de pus jusqu’à être ivres de matières sanglantes. Ils les guettaient cette fois, car ils allaient les guider vers les égarées, dans sa vision c’était eux, qui dans une vaste parade tournoyaient au-dessus de celles dont il s’était mis en quête. Ce fut Aranck qui, pointant le doigt vers le ciel, signala la présence des charognards. Les hommes appuyèrent sur leurs pagaies accélérant la cadence, Alboury savait qu’ils les avaient trouvées.

*

Marie était terrorisée. Abattue, elle ne pouvait plus faire suivre Blanche-Marie, mais elle ne pouvait se résigner à l’abandonner. Épuisée, un sourire triste égaré sur sa face, la jeune fille avait lâché prise, la fièvre avait laminé son courage, sa détermination avait été engloutie par sa trop grande faiblesse. Elle n’espérait plus rien, n’en avait plus la capacité, elle avait abandonné la lutte de la survie. Allongée contre un tronc d’arbre, elle laissait sa vie la quitter. Marie, à ses côtés, pleurait doucement sans bruit. De temps en temps, elle la grondait. En vain, elle essayait de lui influer un peu d’énergie, un supplément de courage pour lutter pour s’accrocher à l’infime parcelle de vie qui restait en elle. Elle pressentait la fin, mais la refusait.

Marie, de peur de rencontrer des Indiens, avait guidé son amie loin du rivage du fleuve. Comme il faisait à nouveau une large courbe, elle avait supposé qu’en traversant la forêt, elle retrouverait ses rives, mais contre toute attente le sol était devenu marécageux. Droits, élancés, renflés à la base comme un bulbe d’oignon, les cyprès avaient jailli des flaques d’eau remplaçant les chênes. Marie essaya de contourner la rivière qui avait fini par montrer son lit sous la vase et les lentilles d’eau. Elles avaient eu de plus en plus de mal à avancer, s’embourbant, les jupes appesanties d’eaux, pieds et jambes écorchés, peau boursouflée par les piqûres des insectes. Quand la nuit vint, elles étaient au bord de l’exténuation, Marie les avait installées sur la Fourche d’un arbre tombé au sol. Elle ne dormit pas tant elle avait peur qu’elles ne fussent pas seules, que quelques dangers ne les guettassent. À l’aube, elle ne put obliger Blanche-Marie à se lever. Celle-ci ne pouvait même plus parler, ses lèvres étaient craquelées, ses yeux collés, toute énergie l’avait quittée. Marie désemparée décida de la laisser se reposer, espérant un peu de rémission, un regain d’énergie. Par des trouées de la canopée, le jour passait, Marie désespérait de les sortir de cet enfer, elle ressassait sans fin ce qu’elle considérait comme une injustice. « — Pourquoi Dieu les sauverait-il de toutes les horreurs du massacre, de la captivité, pour venir les perdre, les faire mourir au milieu de nulle part ? » Capture d_écran 2017-11-04 à 13.48.08Marie perdait espoir. Elle ruminait de sombres pensées quand elle réalisa, que des alligators somnolaient à demi émergés dans la vase. Une peur indicible prit la jeune femme. Elle regarda autour d’elle ce qui pouvait lui servir d’armes. Elle saisit un branchage, seul élément à sa portée dont elle pouvait se saisir. Son mouvement éveilla l’un des monstres qui de ses yeux reptiliens la fixaient. Elle blanchit de terreur, la panique la faisait trembler, elle resta immobile, la sueur perlant à son front. Elle jeta un coup d’œil à Blanche-Marie inconsciente. L’animal se mit à bouger puis d’un coup surgit de la gangue boueuse. Un cri échappa à Marie qui par réflexe avança la branche dans la gueule du monstre. Gêné, surpris, il recula, balança la tête pour s’en défaire. Affolée, Marie chercha autour d’elle une autre arme, elle sursauta, un coup de feu claqua dans l’air, la bête s’effondra et ses congénères s’enfoncèrent dans l’eau et d’un mouvement sinueux s’enfuir des lieux. Marie n’avait pas remarqué le convoi silencieux, qui avec à sa tête Alboury, venait vers elle.

*

Ignorant de tout ça, pendant ce temps, François Dumont de Montigny accompagnait l’expédition punitive lors de laquelle il espérait assouvir sa vengeance. Il s’était mis sous les ordres du chevalier de Louboey, devenu à cette occasion major de La Nouvelle-Orléans. Monsieur de Périer avait tout d’abord envisagé d’en confier le commandement à Diron qui, en sa qualité de lieutenant du roi, se croyait tout désigné pour l’exercer. Mais leur désaccord ancien ayant été trop profond, le gouverneur Périer lui avait enjoint de rester à La Mobile et avait donné le commandement, à Louboey. Monsieur  de La Chaise avait été scandalisé par ce choix, car le chevalier était connu autant pour sa vaillance, que pour son libertinage, mais le commissaire ordonnateur n’avait pu s’opposer à sa soudaine nomination.

Le chevalier de Louboey était parti avec un détachement de soldats et de volontaires sous les yeux de la population orléanaise pleine d’espoir. Il parvint à Pointe-Coupée, à quarante lieues au-dessus de La Nouvelle-Orléans, vers le tout début du mois de décembre prenant en charge la défense des concessions au fur et à mesure qu’il remontait le fleuve avec sa troupe. François de Montigny avait hâte d’en découdre et trouvait l’avancement de la petite armée fort lent. Les problèmes rapidement s’amoncelèrent, le chevalier, d’un naturel courtois, n’en imposait pas suffisamment à ses hommes, ce qui était fort handicapant pour une expédition exigeant rapidité et décision. Les cas d’insubordinations se multiplièrent tout au long de la campagne. Il ne put réfréner les habitudes des hommes et des officiers subalternes qui se livraient à de petits négoces avec les tribus indigènes qu’ils croisaient afin d’arrondir leurs soldes voire de s’en pourvoir. Tout ce commerce retardait l’avancement de l’ensemble. De plus, là où le silence eut été de mise pour ne pas alerter l’ennemi, le tapage fait par la troupe pendant les étapes nocturnes allait à l’encontre de la stratégie militaire élémentaire. De Montigny rongeait son frein. Pour essayer d’attaquer les Natchez à l’improviste hors de leurs forts, il eut fallu forcer la marche des troupes, mais monsieur de Louboey en était incapable. L’état-major se décida pour une autre stratégie.

Lorsque le jeune Lesueur fut délégué auprès des Chactas, de Montigny demanda à l’accompagner, ce qui lui fut accordé. Le jeune lieutenant réussit à réunir sept cents guerriers qui allèrent, entraînés par des coureurs de bois, donner une première leçon aux Natchez. Mais en cette fin du mois de janvier, l’attaque brusquée de ces derniers sur la rivière Sainte-Catherine n’obtint pas le résultat escompté. Le jeune Le Sueur prit la tête des guerriers indigènes avec l’intention de réaliser un coup d’éclat, mais il ne remporta qu’un succès limité. Les Natchez, découvrant l’arrivée de leurs agresseurs, essayèrent de se réfugier dans le Fort-Rosalie, poursuivis par ceux-ci, mais les guerriers Chactas se heurtèrent à la résistance de nombreux noirs des concessions que les Natchez avaient capturés. Redoutant les Chactas, plus que les Natchez les jugeant plus cruels, les Noirs avaient pris le parti de leurs nouveaux maîtres. Ils se battirent à leurs côtés, et résistèrent assez longtemps pour leur permettre de regagner le fort afin de s’y mettre en état de défense. Les Chactas y avaient tellement mis d’ardeur qu’ils réussirent tout de même à tuer quatre-vingts hommes, alors qu’eux-mêmes n’en perdirent que deux et réussissent à scalper soixante d’entre eux ! C’était une victoire mitigée, mais Lesueur pouvait se glorifier de dix-huit prisonniers, d’avoir libéré Mayeux et Lebeau, ainsi que cinquante et une femmes Blanches et cent six esclaves, en attendant que fût montée une véritable expédition punitive. Évidemment, si les Chactas avaient pu attendre le corps de Louisianais, qui s’avançait sous les ordres de Louboey, les Natchez auraient été probablement détruits dès cette première campagne.

*

Quatre jours plus tard, les chevaliers d’Artaguette et d’Arensbourg arrivèrent enfin à la tête de mille quatre cents hommes presque tous français et quatre pièces d’artillerie. En bons officiers expérimentés, ils attaquèrent le Fort-Rosalie de leurs canons.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 14 et 15

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Épisode 14

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Au Grand-Village des Natchez

Sur les rives de la rivière Sainte-Catherine, sur le tumulus principal de huit pieds de haut, au centre de la place, devant sa maison en torchis séché, et au toit fait de perches recourbées, le Grand-Soleil les bras croisés, tout en ruminant de sombres pensées, contemplait le Grand Village des Natchez. Il était revenu du Fort-Rosalie plein de fureur rentrée. Cela ne faisait pas dix lunes qu’il était devenu le Grand Soleil à la suite de son oncle rappelé par le grand manitou que les Français bafouaient son autorité. Il était lui-même métis, né d’une princesse sœur du roi Natchez et de monsieur Saint-Cosme, ce qu’il n’avait jamais admis. Il avait retiré sa chemise rouge vêtement offert par les Français et ne portait que son brayet noir symbole de son statut, bande de tissu tissée par sa mère passant entre les jambes et retenu par une ceinture. Sa face et son corps étaient matachés de différentes couleurs. Son large torse de bronze n’affichait plus que des colliers de perles et de plumes. En face sur l’autre mound les prêtres préparaient la cérémonie à venir. Contrairement à ses oncles, il regrettait depuis toujours l’aide apportée aux Français qui les avaient remerciés en les spoliant des meilleures terres. De plus, le Grand-Soleil était très sourcilleux du côté de l’honneur et la réception que lui avait infligée le commandant Etcheparre, était plus qu’il ne pouvait, qu’il ne devait en supporté.

De retour au Grand-Village, il avait décidé de réunir les principaux conseillers des villages Natchez. Il avait fait annoncer le temps et le lieu de l’assemblée, pendant que l’on préparait le feu du conseil. Par les routes qui menaient de leurs villages à la place centrale, réseau arachnéen qui couvrait la région, les chefs, les petits Soleils, arrivèrent les uns après les autres accompagnés de leurs guerriers. À la nuit, ils se réunirent au sein du temple, dans lequel le feu sacré perpétuel brûlait jour et nuit. Ils s’assirent autour, à mesure qu’ils arrivèrent, en ayant le soin de réserver la place d’honneur pour le Grand-Soleil. Les femmes, les filles et les jeunes gens étaient exclus de l’assemblée. Il s’agissait de délibérer secrètement.

améridiensQuand tous furent rassemblés, le Grand-Soleil s’assit sur sa litière que ses guerriers descendirent et montèrent d’un mound à l’autre sous le regard de son peuple qui sans savoir le pourquoi comprenait l’importance de ce qui se déroulait devant leurs yeux. L’un de ses membres plus que les autres devinait ce qui se passait et elle n’aimait pas. Assise en tailleur devant sa maison, Brazo-Picade, mère du Grand-Soleil, enfermée dans son mutisme, savait qu’elle ne pouvait rien faire, elle n’avait plus le poids de jadis sur les décisions du cacique. La vieille femme était opposée à toute confrontation avec les Français, dont elle avait déjà pu évaluer, sur des membres de sa famille, la capacité de vengeance.

Dans la hutte autour du feu, étaient installés, formant un large cercle, les petits Soleils. Sur son trône, le Grand-Soleil attendait que les sorciers finissent leur danse sacrée. Au dernier pas, les tambours, qui scandaient les pas et les prières vers leurs dieux, se turent. Le Grand-Soleil prit la parole. « Dans les temps anciens, lorsque nous étions un peuple heureux et fort, notre pouvoir nous venait du cercle sacré de la nation, et tant qu’il ne fut pas brisé, notre peuple a prospéré. »  Avec tout le poids de sa perspicacité et de son autorité, il expliqua le dernier affront que le peuple Natchez avait reçu à travers lui puis dans une longue litanie, il énuméra toutes les fois où son peuple avait dû courber l’échine sous le joug des Français. Il conclut par : « — cela n’est plus tolérable ! ». Il n’avait jamais élevé la voix et cependant son message avait empli l’espace et s’était imprégné en chacun. Après un silence respectueux, ce fut petit soleil du village de Pomme-Blanche dont l’autorité était reconnue par tous et souvent en confrontation avec l’autorité du Grand-Soleil qui ajouta sa colère et sa honte à celle de ce dernier, avec qui il était cette fois en accord. Ce fut ensuite le tour du petit soleil de Terre-Blanche qui rappela sa tristesse à la perte de ses terres confisquées deux décennies plus tôt. Les plus cléments d’entre eux, les plus conciliants ne purent aller à l’encontre des plus belliqueux, l’affront au cacique était par trop offensant. Si le conseil dura longtemps, ce ne fut pas faute d’un accord unanime, mais chacun tint à verser sa rancœur, ce fut au petit soleil qui avait le plus souffert, tous voulaient démontrer leur plein accord, leur solidarité à leur roi. Pas un n’alla à l’encontre du Grand-Soleil, les soleils de Farine, Jenzenaque, Pomme-Blanche, Grigra, et Tiou acceptèrent le plan. Ils décidèrent à l’unanimité d’en finir avec leur persécuteur et, par la même occasion, de se débar­rasser de tous les Français qui s’étaient approprié les terres les plus fertiles de la région. Le Grand-Soleil décida d’envoyer secrètement des émissaires dans toutes les tribus. Celles dont les chefs accepteraient le plan recevraient, en guise de calen­drier, un faisceau constitué par un certain nombre de bûchettes, lequel marquerait la quantité de jours qu’il y avait à attendre jusqu’à celui auxquels tous devraient frapper tous les Français à la fois. Chaque chef tirerait tous les matins une bûchette du paquet, la casserait et, quand il n’en resterait plus, attaquerait avec ses guerriers les objectifs fixés.

*

Les Natchez obtinrent l’alliance de plusieurs autres nations. Les Alibamons, les Yazous, les Bayagondas, les Quapaus, les Avoyelles répondirent favorablement à cette invite funeste. Les Chactas formeraient des commandos qui s’en iraient à Biloxi, à Mobile et jusqu’à La Nouvelle-Orléans pour exécuter les colons et s’emparer de leurs femmes et de leurs esclaves. Les Chicachas, bien que, eux aussi ennemis des Français et alliés des Anglais, préférèrent ne prendre aucun risque refusant d’intervenir directement contre les colons du Fort Rosalie. L’issue de cette rébellion leur paraissait incertaine, mais ils promirent de garder le secret… et de recueillir les blessés !

*

Pendant ce temps, le périple de François de Montigny, du lieutenant Saint-Amat et du sergent Brenville tournait à la tragédie.

Le troisième jour, la nuit tombant rapidement comme toujours, les trois hommes amarrèrent leur embarcation et montèrent leur campement. François de Montigny, qui était le plus pressé des trois, obligeait ses comparses à avancer le plus longtemps possible tout le long du jour donnant les derniers coups de rames parfois à la nuit tombée. Il voulait raccourcir autant que possible le temps du voyage estimé à presque une semaine. Mais au petit jour quand ils voulurent reprendre leur voyage, quelle ne fut pas leur stupeur de découvrir que leur embarcation avait disparu. Mal attachée, elle avait été emportée par le courant. 6418e9ae637bc4658e14927443f9a167.jpgFrançois de Montigny s’emporta contre ses comparses oubliant que c’était lui qui avait noué la corde d’amarrage. Une bagarre se déclencha entre monsieur Saint-Amat et lui, le premier, fatigués de toutes les remarques désobligeantes ponctuant les moindres ordres de Montigny, explosa devant cette mauvaise foi évidente. Un crochet bien dirigé vers la mâchoire de Montigny clôtura les propos furieux qu’ils échangeaient. Brenville releva Montigny qui fit immédiatement ses excuses à Saint-Amat, admettant en son for intérieur sa mauvaise foi. Leur situation n’en était pas moins critique, au milieu de rien, entre forêt vierge et marécages. Ils devaient donc aller à pied jusqu’à La Nouvelle-Orléans avec tous les dangers qui se multipliaient, les Indiens, le manque de nourriture et le risque d’être rattrapé avant que d’avoir atteint le gouverneur, car ils ne doutaient pas que l’on soit à leur poursuite. De plus, cela rallongeait considérablement le temps de leur voyage. N’arriverait-il pas trop tard pour prévenir du danger d’une guerre avec les Natchez ?

L’automne avait commencé à répandre ses teintes sur la forêt, quelques-unes des touches de sa brillante palette se répandaient déjà sur les feuilles du laurier Sassafras, du sumac, du persimmon, du Tupelo. Le jaune, l’orange, l’écarlate, le cramoisi, et bien des teintes intermédiaires resplendissaient sous les rayons du soleil, mais l’éclat de ce spectacle était bien loin de leurs pensées. La pluie et le froid qui en cette saison était plus courant leur étaient plus sensibles, les imprégnant de leur désagrément. Fatalistes, ils se mirent en marche au milieu du territoire des Indiens Tunicas, chargeant sur eux le plus possible armes, munitions et nourriture, abandonnant le superflu. Pendant des jours, ils avancèrent au sein de la nature sauvage sans quitter la rive Est du fleuve. La forêt haute et sombre composée principalement de cyprès n’en finissait plus. Ils guettaient d’un côté le sous-bois de peur d’en voir surgir quelques bêtes féroces ou des Indiens et de l’autre le fleuve sur lequel pouvaient circuler aussi bien des amis que des ennemis. François de Montigny désespérait, il n’en faisait pas part à ses amis de peur de relancer des querelles inutiles. Alors qu’il ruminait une nouvelle fois ses sombres pensées, Brenville les alerta, sur le fleuve plusieurs canoës transportant des Indiens Houmas remontaient vers eux. Ils se tapirent, se rendant invisibles à leurs yeux, dès qu’ils furent assurés de ne plus être vus, ils avancèrent avec précaution, mais ils se rendirent compte qu’en fait ils se rapprochaient d’un village. Après avoir échangé leurs avis, ils décidèrent qu’ils étaient préférables de contourner largement la tribu, n’étant plus sûrs de sa nature pacifique. Très vite, ils rencontrèrent des marais, ils errèrent au hasard, sans certitude de se diriger dans la bonne direction. Ils avancèrent péniblement à travers des eaux stagnantes, s’enfonçant dans les marécages, ou grimpant sur de grands troncs abattus. Ils faisaient s’enfuir le peuple de la forêt, qui le faisait avec force de cris, en rampant, courant ou s’envolant. Les oiseaux piaillaient, glapissaient. Le hibou de marais huait, la grenouille bœuf trompetait, les alligators mugissaient entrouvrant leurs mâchoires décharnées avant de s’écarter. Leur marasme atteint son comble quand Brenville se fit mordre par un serpent. Malgré le garrot, sa jambe prit une couleur noirâtre et le jeune sergent se mit à délirer. Ils se crurent perdus, mais la chance ne les avait pas oubliés, dans cette nature sauvage, immense, où les humains étaient si rares, le miracle voulu, qu’ils tombèrent au bord d’un bayou sur un groupe de contrebandiers. Et quelle ne fut pas la surprise de Montigny, c’était l’équipage d’Alboury avec lui-même à la tête de plusieurs pirogues. Le contrebandier avait récupéré un lot de marchandises de pirates espagnols, et comme « l’Indépendance « ne pouvait naviguer dans le labyrinthe des bayous, il l’avait momentanément troqué pour une armada de pirogues.

Les trois militaires du Fort-Rosalie débarquèrent sur les quais de La Nouvelle-Orléans après plus de deux semaines de voyage. François de Montigny n’avait pas mis le pied sur le quai qu’il avait décidé de se rendre chez le gouverneur. Le lieutenant Saint-Amat ne pouvait que le suivre, sachant qu’aucun argument ne ferait changer d’avis celui qui avait décidé d’être le messager de mauvais augure. Il eut préféré être plus présentable, mais à juste titre ils étaient dans l’urgence. Ils abandonnèrent le sergent Brenville à Alboury, qui les rassura, il mènerait le convalescent jusqu’à l’hôpital. Un de ses hommes avait déjà fait le nécessaire et lui avait enlevé le venin, la fièvre le quittait peu à peu.

*

Les deux hommes traversèrent à grandes enjambées la place d’armes afin de se présenter au pavillon, siège du gouvernement. Ils évitèrent les chalands et la foule qui s’activait sur le marché, foule inconsciente de ce qu’elle encourait. Si le lieutenant Saint-Amat se demandait comment se faire introduire auprès du gouverneur et comment lui exposer le problème, du moins celui qu’il conjecturait, François de Montigny, le plus simplement du monde, ne songeait qu’à s’annoncer. Il ne lui venait pas à l’idée qu’il ne soit pas reçu, pas un Dumont de Montigny, pas plus que l’on ferait la sourde oreille à un sujet de si grande importance.

Dès la porte, ils furent arrêtés par un des deux gardes, qui firent appeler l’ordonnance du Gouverneur. Le pavillon était devenu en plus du siège du gouvernement, l’hôtel particulier du gouverneur, aussi il n’était plus ouvert à tous. « — Je suis François Benjamin Dumont de Montigny, je souhaite voir d’urgence monsieur le gouverneur. 

— Monsieur, j’ai le regret de ne pouvoir accéder à votre requête. Monsieur le gouverneur reçoit. – L’ordonnance avait constaté la triste mine et l’accoutrement des plus loqueteux des deux hommes. Comme il n’avait pas l’avantage de connaître ne serait-ce que l’un des deux, il ne savait que penser. Derrière ceux-ci, le garde qui les avait introduits hochait la tête en signe d’assentiment, ils étaient bien ce qu’ils annonçaient être, l’ordonnance sourit afin de remercier son subalterne. – Je peux toutefois présenter votre demande ultérieurement ?

— Non ! non ! Ce n’est pas possible, c’est urgent, des vies sont en jeu. Allez voir monsieur de Périer, annoncez-moi, il me recevra, ce que j’ai à lui dire est de trop grande importance pour qu’il me refusât une entrevue. Surtout, insistez sur le caractère urgent de la situation.

L’ordonnance hésita. Les deux hommes n’étaient guère présentables, bien sûr, mais si vraiment un drame s’était ou allait se dérouler, il valait peut-être mieux déranger le gouverneur. Il ne risquait rien à lui en faire part, une rebuffade, tout au plus. Il laissa les deux hommes dans le vestibule sous la garde des hommes en faction.

*

Le gouverneur Périer et son épouse recevaient à leur table monsieur de la Chaise, son épouse, leurs enfants, les conjoints de ceux-ci et deux couples de leurs amis, les Villars du Breuil et les Fleuriau. La scène respirait le raffinement, madame  de Périer avait fait tout son possible pour que l’on se croie à Paris à défaut d’être à Versailles. Meubles et vaisselles avaient suivi dans ses bagages et paradaient désormais dans toutes les pièces occupées par le couple. La conversation allait bon train, des nouvelles de France étaient arrivées, aussi étaient-elles commentées avec enthousiasme. Sur l’instant, personne ne fit, vraiment, attention à l’entrée de l’ordonnance. Les messieurs avaient fait glisser la conversation sur la fondation du port de Baltimore dans la région du Maryland, car, de bien entendu, tous faisaient très attention à ce qui se passait chez les Anglais. Il traversa la pièce dans laquelle avait été installée la longue table des convives. Il s’approcha près du gouverneur et attendit que celui-ci lui demandât ce qu’il voulait. Cela fait, il se pencha à son oreille : « — excusez-moi monsieur le gouverneur, mais monsieur Dumont de Montigny désire expressément s’entretenir avec vous sur un sujet à caractère urgent.

— Comment ? Monsieur de Montigny est ici ?

— Oui, monsieur le gouverneur, il attend avec un autre homme dans le vestibule. – l’ordonnance fut surprise du ton, mais il savait déjà qu’il avait eu raison d’en informer son supérieur.

— Montigny ? Celui que nous avons affecté à la concession Terre-Blanche-Marie à Fort-Rosalie ? intervint monsieur de la Chaise, reposant sa fourchette sur le bord de son assiette.

Edwin Austin Abbey 1852-1911.jpg— Celui-là même ! — répondit le gouverneur. — Celui que le commandant Etcheparre a dénoncé comme déserteur et insubordination. Il se serait évadé de sa geôle dans laquelle il avait été incarcéré suite à une altercation avec son supérieur. 

— Quelle outrecuidance ! — intervint mademoiselle  de la Chaise, la plus jeune des filles du commissaire ordonnateur. – Quelle inconséquence !

— Tout doux, ma fille, les apparences ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent. Savez-vous par ailleurs quelles sont les raisons de l’altercation entre Montigny et le commandant Etcheparre ?

— À vrai dire non ! Une question de préséance, je suppose, connaissant l’homme et son passif.

— Que comptez-vous faire gouverneur ?

— Le mettre aux fers, il n’est pas question d’ignorer l’accusation du commandant Etcheparre, tout au moins en attendant un supplément de renseignements. – Même s’il ne portait pas dans son estime le commandant du Fort-Rosalie, il ne pouvait ignorer les faits et ne pouvait admettre de désordre dans ses rangs. Sur ce, il n’appréciait pas plus Montigny que sa suffisance agaçait.

— C’est un fait, c’est la meilleure chose à faire, il est fort dommage que ce monsieur de Montigny soit si peu souple d’esprit. Il n’a décidément aucune gratitude envers ceux qui l’aident. Je ne sais ce que je vais pouvoir dire cette fois au duc de Belle-Isle, car après tout c’est son protecteur, il va donc falloir que je lui fasse part des mésaventures de son protégé. Cet homme va finir par nous faire croire que monsieur de Bienville avait de la clairvoyance, tout au moins sur ce cas.

Le gouverneur se retourna vers son ordonnance, ayant oublié au milieu des désagréments politiques et hiérarchiques à venir que lui causait l’homme, l’objet de sa présence, et lui ordonna de mettre les deux hommes aux fers. L’ordonnance ne fit aucune objection et se retira, laissant la place aux esclaves portant le plat suivant, un plat de tortue des plus curieux mais que tous trouvèrent succulent, madame du Breuil félicitant l’épouse du gouverneur pour son cuisinier. La conversation reprit, tous, négligeant le cas des deux solliciteurs.

*

L’ordonnance revint accomplir ses ordres. Il appela un escadron et encadré par eux, entra dans le vestibule. Le lieutenant Saint-Amat et monsieur de Montigny comprirent sur l’instant la situation. « — Messieurs, j’ai ordre de vous mettre aux fers, pour évasion et insubordination. » Saint-Amat sentit le découragement l’envahir. « — Tout cela ! Pour ça ! » pensa-t-il. Il n’était pas surpris et avait envisagé cette éventualité, mais il avait fini par se laisser bercer d’espérance devant l’assurance de Montigny. Fataliste, il se laissa saisir sans mot dire. François de Montigny sûr de son fait, ne comptait pas se laisser parquer comme un mouton pour l’abattoir. Il vitupéra, insista, haussa la voix, espérant être perçu par le gouverneur, quelque part dans le bâtiment. « — Monsieur, s’il vous plaît, je n’ai pas le choix, il faut que je vous fasse emmener, veuillez suivre les gardes sans résistance. » Montigny résista, sans violence, mais ajouta : « — Mais monsieur, ce sont les Natchez ! Les Natchez, ils vont s’insurger, si ce n’est pas déjà fait ! »

*

Le Grand-Soleil, comme tous les matins, attendait l’apparition des premiers rayons du soleil. Au premier effleurement sur le mound qui supportait le temple du Grand-Village Natchez, il rendrait hommage à Kije-Manitou, l’esprit de l’esprit. Il tenait par la main son fils aîné, Petit-Renard. Le petit garçon, âgé de cinq printemps, avait obtenu l’autorisation d’accompagner son père lors de son rituel journalier, la prière au soleil. Lorsque l’horizon frémit d’un liseré d’or, le Grand-Soleil entra dans le temple éclairé seulement par le feu sacré que les sorciers du village maintenaient toujours en vie. Au côté du foyer, attendant leur roi, les yeux mi-clos, les sorciers se tenaient assis en tailleur.

Le grand soleil commença à psalmodier sa litanie. Son fils à ses côtés, figé par la concentration, fier, mais un peu inquiet d’être là, regardait les ombres dansantes sur les parois du temple. Le petit garçon se demandait si le grand manitou allait apparaître. Lorsque la dernière prière s’arrêta, Petit-Renard attendit l’apparition présumée, mais rien ne vint. Il fut très désappointé, cela ne pouvait pas être que cela. À ce moment-là, son père prit dans un faisceau de roseaux l’un d’eux, le rompit et le jeta dans les flammes du feu sacré. Avant que de sortir, Petit-Renard qui avait remarqué le geste de son père supposa que c’était une offrande à leur dieu. Il en déduit que si Kije-Manitou ne se montrait pas, c’était tout simplement que l’on n’avait pas donné assez à manger au feu sacré, et comme personne ne le regardait, il en prit une poignée et répéta le geste de son père. Il les jeta dans le feu. Mais il ne fut pas plus exaucé, alors déçu, il suivit son père.

*

« Les Natchez vont s’insurger ! » La phrase hanta l’esprit de l’ordonnance impuissante. Monsieur Périer pris dans les affaires de la colonie oublia ses prisonniers d’autant qu’il avait envoyé une estafette jusqu’à Fort-Rosalie pour connaître les dessous de l’affaire. Dans la prison de la nouvelle caserne, Saint-Amat prenait son mal en patience pendant que Montigny s’impatientait, invectivant à longueur de journée, réclamant chaque fois qu’il le pouvait une entrevue avec le gouverneur.

Peydédaut Blanche-Marie  (Jean-Baptiste Greuze, Étude d'expression .pngÀ la concession de Jean Roussin, malgré le calme apparent de la région, les habitants, pour des raisons diverses, n’oubliaient pas François de Montigny. Marie se faisait un sang d’encre, dissimulant le plus possible à son entourage son tourment et ne partageant ses inquiétudes qu’avec Blanche-Marie. Depuis son départ, aucune nouvelle ne leur était parvenue, et le voyage était si long et si périlleux jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Sa confidente la rassurait du mieux qu’elle pouvait, bien qu’elle partageât ses doutes sur le déroulement du périple. Et les propos échangés la veille du départ des trois hommes, insidieusement, la taraudaient. N’était-il pas à l’aube d’une sédition des Natchez ? Bien sûr, tout était calme, aucun incident n’était à déplorer, aucune friction entre les Français et les Natchez depuis le banquet n’avait eu lieu. Cela n’empêchait pas Blanche-Marie d’être sur le qui-vive, d’autant qu’elle avait remarqué que Jean prenait moult précautions quant à leur sécurité. Quand il se déplaçait avec elles, Jean emmenait plus d’hommes et armait, même les nègres. Dès le jour tombé, il rentrait et vérifiait que tout était bien barricadé. Deux fusils étaient continuellement armés, prêts à l’usage, il vérifiait leur bon fonctionnement tous les soirs. Prise dans ses propres inquiétudes, qui n’allaient pas plus loin que le manque de nouvelles de François de Montigny et de ce qu’elle imaginait de cette absence, Marie n’avait pas constaté celles de son époux. Jean culpabilisait, son rival avait peut-être raison, il aurait dû emmener sa famille à La Nouvelle-Orléans. Chaque jour, il se posait la question, elle ne quittait plus ses pensées et néanmoins il remettait sa décision.

Au Fort-Rosalie, bien sûr, le commandant Etcheparre avait lui aussi bien des pensées pour Montigny, et elles n’étaient pas bonnes. Il avait envoyé dès son évasion une lettre au gouverneur, espérant qu’elle arrive avant le fugitif. Et contre toute attente, ce fut le cas. L’évadé et ses acolytes avaient disparu entre le fort et La Nouvelle-Orléans. Son humeur devenait sombre à la pensée que cet insupportable lieutenant puisse arriver à bon port et convaincre le gouverneur. Il n’avait jamais aimé Montigny, toujours à redire, à contredire, faisant fi de ses ordres, visiblement persuadé qu’il était au-dessus de sa condition. Il espérait qu’une chose, ce fut que les alligators en aient fait leur repas. Quant aux Natchez, ils étaient très loin de ses préoccupations, tant la région n’avait jamais été aussi calme, il était sûr de les avoir matés une bonne fois pour toutes, un peu d’autorité avait pour lui réglé la morgue de ces sauvages.

Les planteurs de la région, bien que cela les surprît, n’étaient pas loin de croire comme le commandant. Les échanges avec les Natchez et autres tribus étaient plus que jamais cordiaux. Et bien qu’ils trouvassent cela étrange, ils trouvaient cela fort appréciable, et profitaient de cette période harmonieuse pour multiplier les échanges commerciaux et autres.

*

Cette paix supposée n’était que calme apparent, la cacique Brazo-Picade le savait bien. La mère du Grand-Soleil était bien placée pour le savoir, si elle ne connaissait pas les tenants et les aboutissants, elle avait toutefois compris que son fils était sur le pied de guerre. Sans choix et avec diplomatie, elle souffrait les colons français qui l’avaient couverte de cadeaux du temps où son frère était le Grand-Soleil. Elle affectionnait les nouveautés qu’ils avaient amenées avec eux, cela elle voulait bien l’admettre, mais cela ne l’amenaient pas à aller l’encontre des intérêts de son peuple. Elle était pleine de tergiversations, elle ne pouvait s’empêcher de penser à tous les morts qu’une guerre entre les Français et son peuple allait immanquablement engendrer. Ne pouvant partager ses angoisses, dévorée de tourments, elle décida de se tourner vers le grand Manitou, peut-être l‘aiderait-il ?

Ayant traversé la rivière Blanche, elle marcha tout un jour jusqu’au mound ancestral d’un Grand-Soleil. Elle alluma un feu sur les traces du foyer d’un ancien feu sacré. Elle se prépara une décoction puis mâcha lentement, longuement, du peyotl. Le temps s’arrêta, elle percevait le moindre son, le vol d’un oiseau planant haut dans le ciel, le couinement d’un petit polatouche, le craquement d’une brindille sous le poids d’un serpent, l’air passant dans les herbes. Elle flottait dans le parfum de la nature, de la vie, puis elle entendit une voix caverneuse, celle de Kije-Manitou, l’esprit de l’esprit. Il lui tendit la main, elle ne le voyait pas vraiment, elle devinait un homme d’une grande beauté qui était autant un guerrier aux muscles luisants qu’un vieux sage blanchi par le temps. Elle le suivit sans résistance, se sentant tous les âges de la vie. Elle était légère comme la brise autant que lourde comme la roche. Il la mena sur un mound, plus haut que les autres, elle s’y allongea sur le ventre et regarda en bas. D’un doigt, il lui montra où regarder. Elle n’en crut pas ses yeux. Elle était horrifiée, une profonde tristesse, une intense amertume, l’engloutit. Puis la colère la submergea, elle hurla de rage telle la louve, son cri l’a sorti de son voyage initiatique, elle ouvrit les yeux sur une lune ronde. Il lui sembla qu’elle aurait pu la toucher en tendant le bras. La fraîcheur de l’air l’a saisie, elle s’enroula dans sa couverture et s’endormit. Elle fut réveillée par un léger picotage sur sa joue, une mésange bicolore à petits coups de bec furtifs et légers semblait vouloir la sortir du monde des songes. D’un geste, elle la repoussa, l’effraya. L’oiseau piailla avant de s’envoler.

La première chose, qui revint à Brazo-Picade, fut l’image fugace d’un enfant, son petit-fils, jetant au feu des roseaux, c’étaient des bûchettes extirpées d’un faisceau. Qu’est-ce que cela voulait bien dire ? Quel message se cachait dans cette scène ? Elle prit le chemin du retour vers le Grand-Village Natchez, quand elle réapparut en son sein, personne ne posa de questions, personne n’aurait osé lui demander où elle était pendant les trois derniers jours. Tout le long de son chemin de retour, elle chercha en vain le message que lui avait donné le Kije-Manitou. Ne sachant quoi faire de ce sinistre augure et envahie de ses images funestes, elle réfléchissait, retournant chacune de ses pensées en tous sens. Le plus simple eut été encore de prévenir les Français, mais elle ne pouvait se rendre au Fort-Rosalie pour raconter les menaces que son peuple faisait peser sur les colons.

*

Brazo-Picade (George Catlin (American artist, 1796-1872) Mee-chéet-e-neuh, Wounded Bear's Shoulder, Wife of the Chief.jpgLa mère du Grand-Soleil se décida pour une visite à la plus jeune de ses sœurs, épouse du soleil de Pomme-Blanche. Les habitants du grand Village-Natchez, tout comme leur roi, ne trouvèrent rien à redire sur cette équipée. Brazo-Picade en avait fait toujours qu’à sa tête, et ce n’était pas maintenant qu’elle était une vieille femme qu’elle allait changer. Elle avait décidé d’apporter en cadeau à sa sœur des étoffes fabriquées avec de la fibre de mûrier. Son peuple en avait toujours fait d’une qualité appréciée des autres nations et avait alimenté avantageusement les nombreux échanges avec leurs voisins même les Français. Les colis chargeaient sur le dos, deux esclaves Chactas, prises de guerre de son époux défunt, la suivraient derrière sa monture. Il y en avait pour deux bonnes heures de marche. Le temps était clément et les températures douces, ils n’auraient donc pas besoin de s’arrêter pour se reposer. Ils arrivèrent aux portes du village au milieu du jour. Ils traversèrent l’alignement régulier qui comme pour tout village Natchez amenait à la place centrale. Trônait face à elle le mound élevé, haut de la hauteur de deux hommes, et sur lequel avait été bâti le temple de Pomme-Blanche. Elle était née dans le village de Terre-Blanche, qui à ce jour était devenu une concession française, mais sa sœur comme elle, et comme toutes les femmes Natchez avait été mariée dans un village voisin. Ce fut comme cela, que sa sœur, plus jeune de cinq printemps, était devenue l’épouse du soleil de Pomme-Blanche. Elle était de ses trois sœurs, celle avec qui elle s’accordait le mieux, et depuis leur plus tendre enfance, elles s’étaient tout confié. Brazo-Picade se dirigea tout droit vers la maison la plus grande, sa venue avait été annoncée, aussi sa sœur vint à elle et se précipita dans ses bras. Elle l’entraîna à l’intérieur et lui proposa tout de suite de quoi manger et se désaltérer. Comme chaque fois qu’elles se retrouvaient, elles échangeaient des nouvelles des leurs.

*

Au centre de la girelle, la boule d’argile prenait forme entre les mains expertes de Tattoed. Ses mains couraient sur la terre humide qui prenait la forme bombée attendue du récipient. Elle était dans ce domaine l’une des plus adroites et comme les poteries Natchez étaient très demandées chez leurs voisins, elle ne faisait pour ainsi dire plus que cela. Vu son âge, on ne lui demandait plus rien d’autre, à peine un regard sur les enfants qui traînaient toujours autour d’elle. Elle laissait donc courir ses pensées tout à son aise, profitant du plaisir de son travail. Bien que concentrée, elle perçut la venue de ses amies d’enfance, la Brazo-Picade et sa sœur. Son ouvrage achevé, elle se consacra à ses amies.

À l’ombre d’un arbre, elles s’assirent et se lancèrent dans une conversation riche de souvenirs, puis elles en vinrent au temps présent et celui-là les inquiétait. Aucune d’elles ne sut après coup qui avait parlé la première d’une guerre éventuelle, mais cette peur fut très vite le cœur de leurs échanges. Elles avaient constaté que les guerriers s’y préparaient, la mère du grand soleil avoua avoir vu le stock de projectiles, objets meurtriers, que les hommes entassaient au fur et à mesure qu’ils les confectionnaient. Comme ses compagnes qui admirent les avoir vus à l’œuvre, elle savait qu’avant de s’engager sur le sentier de la guerre, chaque guerrier Natchez devait fabriquer vingt flèches. Effarées, de ce qu’elles constataient et admettaient, le silence s’installa entre elles. Elles ne savaient quel parti prendre et malgré l’affection et la confiance qui les liaient, aucune d’elles n’osait émettre une idée, un avis. Déjà rongées par un conflit intérieur, elles étaient inquiètes des conséquences qu’aurait le moindre mot. Elles savaient désormais que la guerre était en route, qu’elles n’avaient pas le moyen de l’interrompre ni de faire fléchir le cours des événements. Ce fût Brazo-Picade, qui rompit le silence, et précédé d’un soupir de lassitude, elle engagea sans conviction la conversation sur un autre sujet sur lequel elles pourraient agir. Les vieilles femmes furent soulagées et les échanges, bien que moins vifs, reprirent, trop empreints des drames à venir, des êtres chers qu’inévitablement elles allaient perdre.

*

Les trois vieilles avaient toutefois oublié l’apprentie de Tattoed, Stelona, qui était aussi la nièce de Brazo-Picade, la fille d’une autre de ses sœurs. Elle n’avait pas quitté son tour de potier, même si, écoutant avec attention, elle ne le faisait plus tourner depuis longtemps. Ce qu’elle venait d’entendre lui avait fait réaliser ce qu’elle et toutes les femmes du village avaient remarqué, sans y apporter vraiment attention, le comportement belliqueux et soudainement mystérieux des hommes. Et s’ils n’avaient rien dit, leur conduite avait depuis longtemps dévoilé leur mystère. Et la conversation des trois femmes éclairait d’un jour nouveau, leur activité. C’était évident, mais aucune femme n’avait voulu y croire. Stelona (Sacred mountain by Aixuan.deviantart.com .jpgStelona réalisa avec quelle ampleur, cela était prévu. Tous les hommes sans exception s’étaient préparés, et il lui revint à l’esprit les allers et venus des hommes d’un village à un autre, la venue de messagers d’autres nations. Ce n’était donc pas une petite échauffourée qui se préparait, mais une guerre d’une grande ampleur. Elle était catastrophée, car Stelona, elle aussi avait un secret, elle était tombée amoureuse d’un blanc, et pas de n’importe lequel, d’un lieutenant du Fort-Rosalie.

Stelona était, parmi les Natchez, reconnue comme une des plus belles filles de ce peuple. Et depuis sa puberté, comme le miel attire les abeilles, elle aimantait les garçons. De nature posée et réservée, contrairement à la plupart de ses amies, elle n’avait cédé à aucun, jusqu’au lieutenant du fort. Elle avait croisé son regard pour la première fois alors qu’elle accompagnait Tattoed au fort pour livrer des cruches et autres récipients pour un banquet donné par les blancs. Son corps à sa vue avait été parcouru par un long frisson, il était si beau avec ses cheveux blonds et ses yeux couleur du ciel. Elle savait déjà que pour lui elle allait trahir son peuple, car elle ne pouvait pas envisager de vivre sans lui, l’idée de le perdre laissait un vide infini en elle.

épisode 015

Jim Blanchard (Magnolia Mound Plantation House.jpg

Les soupirants, 27 novembre 1729

Le chiot maladroitement courait derrière une abeille et à sa suite le petit Roussin cahin-caha le poursuivait. Depuis l’ombre de la galerie, Brutus à ses pieds, Blanche-Marie tout en lisant, surveillait d’un œil les péripéties maladroites de l’enfant. Un mouvement brusque du molosse lui fit lever la tête, remarquant une présence, elle se redressa tout en appelant Abigaël qu’elle savait être à la portée de sa voix. La négresse arriva le sourire aux lèvres. « — Abigaël va prévenir madame Roussin, un visiteur arrive. » Elle se demandait qui cela pouvait être. Il était trop loin pour qu’elle puisse le reconnaître. Elle appela le garçonnet et rajouta : « — Emmène le petit, s’il te plaît ! »

Elle s’approcha du bord de la véranda. La journée était ensoleillée et à cette heure matinale, les rayons du soleil étaient crus et faisaient miroiter tout ce qu’ils touchaient l’obligeant à plisser des yeux pour observer l’homme qui venait. Elle pencha légèrement la tête sur le côté, mais son scepticisme s’envola. Elle allait crier afin de faire presser Marie, car elle venait de découvrir l’identité du visiteur, mais elle fut interrompue dans son élan. Son amie était derrière elle, finissant de se recoiffer, ramenant ses cheveux dans un semblant d’ordre. « — Qu’est ce qu’il y a, Blanche-Marie  qui vaut la peine de me lever malgré ma migraine ? » Sa compagne sourit tout en la regardant ramener son manteau flottant autour d’elle, Marie était toujours soignée dans sa mise. « — Je crois que cela en vaut la peine Marie, il me semble ne pas me tromper en vous disant que nous avons la visite de monsieur  de Montigny.

— De qui ? Marie leva la tête vers l’allée. Effectivement à grandes enjambées s’avançait François de Montigny. Elle sentit ses jambes ramollir puis son cœur manquer un battement et sans plus réfléchir, elle dévala les marches et se précipita à sa rencontre. Le souffle court, elle tomba dans ses bras, il se pencha, il l’embrassa, et là elle réalisa ce que l’émotion avait provoqué. Elle le repoussa, reprenant le contrôle de ses émotions. Elle le prit par le bras et l’entraîna vers la maison. « — Mon Dieu ! Mais où étiez-vous ? Que s’est-il passé ? Mais parlez donc !

— Tout doux, Marie, du calme, je vais tout vous dire. Il souriait béatement de bonheur, dans ses espoirs les plus fous, il n’avait jamais songé recevoir un tel accueil, un tel espoir.

Blanche-Marie, que la scène avait surprise et gênée, s’était éclipsée à l’intérieur de la maison et avait envoyé en échange Zaïde porter des rafraîchissements. L’esclave posa une carafe et des verres sur la table installée avec des fauteuils dans la galerie, alors que sa maîtresse s’y installait avec son invité. Marie s’était calmée, avait repris la maîtrise de ses sens, elle s’installa dans un des fauteuils et par coquetterie arrangea sa mise autour d’elle. Il s’assit à ses côtés, lui prenant la main, elle n’avait pas assez de volonté pour la retirer. « — Mon voyage, avec messieurs Saint-Amat et Brenville, n’a pas été de tout repos. À vrai dire, il a tourné à la catastrophe. Je vous passe les détails, pour l’instant tout du moins, pour aller à l’essentiel. Nous avons mis trois fois plus de temps que prévu, et à notre arrivée, nous avons été emprisonnés, tout au moins Saint-Amat et moi-même.

— Encore ! Mais le gouverneur ne vous a donc pas reçu ? Écouté ?

— Si fait. Mais trois semaines plus tard. Nous avons bien cru dans ce laps de temps être oubliés.

— Oh, non ! ici, pas un jour ne s’est écoulé sans que nous nous inquiétions.

Blanche-Marie, qui par discrétion s’était installée dans la pièce adjacente à la scène et qui par la porte-fenêtre ouverte écoutait, opina du chef à la réflexion de son amie. Elle ne tenait pas à espionner le couple, mais elle était curieuse de nouvelles fraîches, car elle n’avait pas non plus reçu de lettres de Martha, ce qui l’inquiétait.

— C’est aimable Marie et cela me fait chaud au cœur. Le gouverneur nous a reçus, car en fait il avait reçu un courrier de Fort-Rosalie, enfin plus exactement de Monsieur Kolly de Terre-Blanche. Il semblerait que celui-ci ait rendu avec justesse mon altercation avec Etcheparre. Toujours est-il que cela m’a permis de recouvrer ma liberté à défaut de mon affectation. Par contre, le gouverneur n’a rien voulu entendre quant à une possible révolte des Natchez.

— Il n’a peut-être pas tort, François, depuis votre départ, il n’y a eu aucun incident.

— Oh ! Marie ! Ne vous fiez pas à ce calme apparent. Les Natchez sont un peuple belliqueux, ils n’ont pu tolérer, sans aucune réaction, un tel affront envers leur cacique. Je gage que cela viendra.

Marie frissonna à cette assertion qu’elle pressentait plausible. Montigny de toute façon ne pouvait admettre qu’il eut tort. Quant à Blanche-Marie, elle lui donnait raison, elle avait trouvé étrange qu’il n’y ait aucune réaction suite à ces événements.

— Enfin ! Toujours est-il que le gouverneur n’a rien voulu entendre, et si je suis revenu c’est uniquement pour vous, pour vous vous soustraire à ces dangers prévisibles.

colonial-dress-1.jpgMarie retira sa main, elle sentit qu’elle ne contrôlait plus la situation, elle prévoyait un danger bien plus proche dont elle ne savait comment se sortir. Elle chercha un prétexte pour faire dévier la conversation. Elle se leva, prévoyant d’appeler Blanche-Marie, ce qui interromprait ou tout au moins freinerait l’entreprenant. Sentant la jeune femme lui échapper, suivant son mouvement, il se leva aussi. « — Marie, je suis venu vous chercher !

— Me chercher ! Mais vous n’y pensez pas, Jean ne voudra pas !

— Et bien s’il le faut, Marie. Il faudra le faire sans son consentement !

— Mais non ! soyez sensé, je ne saurai laisser ma famille, pour un supposé danger. Enfin, François, reprenez vos esprits.

Blanche-Marie était restée figée à l’annonce, et se demandait comment réagir, le bon sens de son amie la rassura. Mais à quoi pouvait bien penser Montigny, enlever Marie, l’épouse d’un de ses amis, quel scandale. Afin d’aider son amie, elle décida de la rejoindre, elle se leva doucement et s’apprêta à faire le tour pour arriver au côté opposé de la scène, afin de ne pas donner l’impression d’avoir écouté. Mais Montigny, que la réaction de la jeune femme contrariait, la prit dans ses bras afin qu’elle ne le fuie pas. Gênée, ne sachant plus que faire ni comment se comporter, elle essaya doucement de le repousser. « — Marie, vous êtes ici en trop grand danger. Je mourrai à l’idée de vous perdre. Emmenons votre fils, puisque Jean n’est pas raisonnable.

— Mais voyons François, c’est vous qui n’êtes pas raisonnable. Quitter mon foyer ? Mon époux ? Pour une peur infondée ? J’y perdrai ma réputation, non, non, abandonnez cette idée, elle est irréalisable !

— Non ! non ! Marie, écoutez-moi. Il faut me suivre, je ne peux vous laisser.

Tout en parlant, il resserrait son étreinte, elle essayait en vain de se défaire de l’étau de ses bras. Comme elle n’arrivait pas à le repousser, elle commença à avoir peur, à se débattre. Elle haussait la voix, espérant attirer Blanche-Marie, mais ce ne fut pas elle qui surgit sur les lieux, ce fût Jean. À sa grande surprise, il tomba sur la scène et ne vit qu’une chose, sa femme dans les bras de Montigny. La colère l’aveugla sur l’instant, la jalousie incendia ses entrailles. Sans plus réfléchir, il tomba sur le couple surpris par sa brusque apparition. Il repoussa son épouse qui défaillit sous l’émotion dans un des fauteuils. Tira Montigny par un pan de sa veste, lui faisant faire une volte-face, puis, d’un coup de poing, l’envoya débouler dans les escaliers. Le temps qu’il se releva, Jean attrapa son fusil, qu’il avait laissé tomber pendant la prise de corps et le pointa vers lui. Blanche-Marie entre-temps s’était précipitée auprès de son amie inconsciente. « — Non ! Jean ! Ne tirez pas, vous le regretteriez ! » La jeune fille réalisa que c’était elle qui instinctivement avait crié. « — Elle a raison, Jean. Vous ne pouvez pas me tirer comme un vulgaire lapin sur le devant de votre porte.

— Soit ! Mais déguerpissez et ne revenez jamais, sans quoi cela sera sans somation ! Et évitez de me croiser !

François de Montigny ne se le fit pas redire, et le cœur en berne, il repartit vers le fleuve.

*

Le lieutenant Jean Macé, appuyé au tronc rugueux d’un chêne, attendait. Elle allait venir comme chaque soir depuis les premiers mots échangés, de cela, il n’avait aucun doute. Il rêvassait tout en admirant le reflet de la lune sur les eaux sombres de l’étang qui s’étendait devant lui. Il commença à s’inquiéter quand le miroir d’eau fut empli de la lune, car elle trônait au-dessus de lui. Le temps s’écoulait et le milieu de la nuit était là, la jeune Indienne dont il s’était énamouré n’arrivait pas. Ne lui était-il pas arrivé quelque chose ? Une sourde inquiétude pénétra en lui. Depuis qu’il l’avait vu, il n’avait d’yeux que pour elle et toutes ses pensées allaient vers elle. Ses amis se moquaient de lui, car beaucoup d’entre eux vivaient en concubinage avec une sauvageonne et trouvaient ridicule l’importance qu’il lui donnait. Qu’elle soit une soi-disant princesse Natchez, les laissait indifférents, de toute façon à les écouter elles étaient toutes des princesses. Jean n’avait cure de ses propos, il ne voyait que ses grands yeux noirs, ses longs cheveux de la couleur de l’aile du corbeau, sa peau cuivrée, son rire grave, son accent rugueux quand elle parlait sa langue.

Le cours de ses pensées fut interrompu par le craquement d’une branche. Il se recula dans l’ombre des arbres et sans bruit se déplaça, au cas où il aurait été observé. Cela pouvait être un animal, mais cela pouvait être aussi bien un homme voire un Indien. Il avait dans sa ceinture son mousquet chargé, il s’en saisit, et vérifia qu’il avait bien à portée son coutelas. Il retint sa respiration et contourna en tapinois l’étang afin de prendre par revers celui qui semblait se cacher. Stelona (James Bama.jpgSa tension était à son comble, quand de la pénombre sortit Stelona tenant à la main la bride de son cheval qui boitait. Sortant lui-même de l’ombre il lui arracha un cri de stupeur. Le reconnaissant, elle lui tomba dans les bras. Il l’embrassa avec passion caressant ses cheveux, soulager de la voir enfin là. Il réalisa qu’il commençait à croire à un quelconque accident. Elle rit un instant de son empressement puis elle le repoussa avec un air grave, avant qu’il n’aille trop avant dans les jeux de l’amour. Il n’eut pas le temps de lui demander quoi que ce soit. Elle lui coupa la parole. Dans une suite de mots, que l’émotion hachée, elle entama sa confession. « — Jean, il se passe quelque chose de grave, je ne devrai pas te le dire, mais… mais je ne veux pas te perdre… — le jeune lieutenant planta ses yeux dans ceux de l’Indienne. Dans la lumière de la lune, c’étaient deux grands lacs sombres. Il plongea dedans, il y chercha sa peur, il y trouva la sienne. Il allait la perdre si elle continuait. Il savait qu’il ne pouvait faire autrement, il la laissa poursuivre attendant le coup de grâce. — les miens, Jean, les miens sont sur le pied de guerre…

— Je m’en doutais, Stelona, je ne savais pas quand cela allait arriver, Etcheparre est allé trop loin cette fois. Bien sûr.

— Jean, je crois que c’est encore plus grave que tu ne le crois, il n’y a pas que ma nation qui se prépare, des messagers de toutes les nations sont passés par Pomme-Blanche-Marie…, j’ai entendu la mère du Grand-Soleil dire que les hommes engrangeaient des munitions… Jean, ça va être terrible.

Son compagnon la regardait, attendri. Il l’a pris dans ses bras, la serra, pour la rassurer. Pour se rassurer. Il lui caressait les cheveux, l’un et l’autre pleuraient, ils savaient que les engagements qui allaient suivre les sépareraient irrémédiablement ; il ne pouvait en être autrement. Ils restèrent longtemps enlacés puis ils durent se séparer. Avant cela, Jean regarda ce qui faisait boiter le cheval de sa compagne, ce n’était qu’une grosse épine qu’il extirpa facilement. Il enfourcha sa monture, se pencha et embrassa la jeune fille une dernière fois. Ils prétendirent se revoir dès que possible. Infime espoir qui les aida à se quitter. Elle le regarda s’enfoncer dans la forêt suivant une sente tracée par quelques animaux au fil du temps. Elle était anéantie, son âme était plongée dans mille tourments. Elle venait de perdre l’homme qui était tout pour elle, car elle ne doutait pas que ce conflit à venir les empêcherait de se retrouver. Dans ce dernier geste d’amour, elle avait trahi les siens et avait sûrement corrompu le destin de son peuple. Les Français prévenus, les siens allaient sans aucun doute en subir les néfastes conséquences. Kije-Manitou, qu’avait-elle fait ? Mais qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Son âme sombrait dans la folie. Aucune lumière n’apparaissait ni aucun espoir. Elle allait être la cause de nombreuses morts. Qu’avait-elle fait ? Ses yeux étaient brouillés par les larmes, elle marchait vers la masse devenue sombre de l’étendue d’eau à ses pieds. Elle ne pouvait retourner vers les siens, vers sa famille, elle ne pourrait plus les regarder en face, elle les avait trahis, il n’y avait pas d’autres mots. Elle entra dans l’eau, et se laissa immerger. Elle ne méritait que cela, son amour n’excusait rien.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 12 et 13

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Épisode 12

Joseph Ducreux - Portrait of Pierre Choderlos De Laclos (1741-1803), officer and French writer (pastel and w:c on paper).jpg

Le moribond

Dans son bureau lambrissé, éclairé par de hautes fenêtres à ventaux du château de l’ombrière, le Marquis de Landiras de Montferrand, tout à sa charge de Grand Sénéchal de Guyenne, lisait son courrier, tout au moins celui qui lui était adressé en personne, le reste étant à la charge de ses secrétaires. La lettre qu’il décacheta l’intrigua. Elle lui était adressée par le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Le nom ramenait à sa souvenance une histoire lointaine dont il avait éloigné de sa mémoire le déroulement et les détails. Le souvenir en était incertain, mais éveillait sa curiosité.

21 août 1729

De monsieur le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert

À monsieur le marquis de Landiras de Montferrand

Monseigneur,

Je m’adresse à vous pour aboutir un dossier que vous avez été amené à traiter à l’automne de l’an 1721.

J’ai en ma possession des éléments qui permettraient de rendre pleine et entière justice à deux protagonistes alors injustement châtiés.

Je suis à ce jour moribond, atteint de fièvre typhoïde, je ne peux venir à vous.

Monsieur, pouvez-vous venir à moi ?

Veuillez agréer, monsieur, mes très respectueuses considérations.

Votre serviteur

Voilà qui avait de quoi perturber sa tranquillité d’esprit. Monsieur de Montferrand fouillait en vain dans sa mémoire, il avait tant réglé, tranché, jugé d’affaires, qu’il n’arrivait plus à se souvenir des tenants et des aboutissants de celle-ci. Cela l’agaçait désagréablement, il pressentait une histoire nauséabonde, il ne pouvait en rester là. Il demanda à son secrétaire d’aller rechercher un dossier qui devait être en toute logique au nom des Castelnau de Saint-Mambert.

La porte à peine fermée, le secrétaire du Sénéchal maugréait à l’idée de cette recherche. Il avait bien compris qu’elle tenait à cœur à son maître, il devrait donc la faire lui-même. Il se dirigea sur l’instant dans le « fond sans fin « comme les commis surnommaient les archives les plus anciennes. Il mit plusieurs heures à trouver le dossier qui en fait se résumait à une lettre.

Jean-Louis Ernest Meissonier, le Liseur blanc

À peine entre ses mains, monsieur de Montferrand, tout en la parcourant, se remémora cette ancienne histoire, l’accident meurtrier du précédent vicomte de Saint-Mambert et ses conséquences. Revint à sa mémoire l’exil de la maîtresse du vicomte et de sa fille. Il se souvenait très bien de la femme, belle femme brune, et sa gamine, une rouquine qui promettait. Il comprenait maintenant pourquoi la lettre l‘avait mis mal à l’aise. La culpabilité revint à lui, il n’avait alors pas aimé ce que les circonstances l’avaient obligé à faire. Il irait donc voir le moribond, cela allégerait peut-être ce cas de conscience.

*

Son carrosse encadré de quatre cavaliers, gens d’armes à sa solde, franchit la grille du domaine de Saint-Mambert à midi de relevé. Le château, qui était fort bien entretenu, avait gardé sa splendeur telle qu’il l’avait gardé dans son souvenir. Les chênes et les marronniers rougissaient des premiers feux de l’automne et l’encadraient de leur flamboiement. Lorsque monsieur de Montferrand descendit de sa voiture, Madeleine que le temps avait transformée en femme plantureuse pleine d’autorité, devenue gouvernante du château, attendait sur le perron. Le secrétaire du Sénéchal, qui faisait partie du voyage officieux, s’élança dans les degrés de l’escalier de pierre pour l’annoncer. « — Martin, le valet de chambre de monsieur le vicomte, est allé annoncer monseigneur. » Monsieur de Montferrand avec plus de retenue suivit son secrétaire profitant au passage du paysage environnant. Madeleine fit la révérence comme sa maîtresse, madame de Martignas, le lui avait enseigné. « — Monseigneur est attendu par monsieur le vicomte. Il est désolé, mais il ne peut venir jusqu’à Sa Seigneurie.

— Ce n’est rien, il m’a semblé comprendre qu’il était effectivement au plus mal. Je vous suis.

*

La fenêtre de la chambre avait été grande ouverte à la demande de monsieur de Saint-Aubin, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert dernier de la lignée, afin d’en chasser les miasmes ainsi que les odeurs de la maladie. Il avait balayé les objections de Martin, devenu son valet de chambre, se préoccupait de tous ses besoins, et de cela avec application. Il objecta que désormais un coup de froid ne changerait rien au déroulement de sa fin, ce qui avait contrarié le jeune homme que les années avaient attaché à son maître. Il avait ensuite envoyé chercher le curé de Saint-Mambert. Celui qui avait remplacé le père Guilhem décédé arriva dans la foulée du Sénéchal, et après maintes courbettes de salutations il le suivit dans la chambre du malade.

À l’entrée de monsieur de Montferrand, d’un geste empreint de fatigue, monsieur de Saint-Aubin fit signe à Madeleine de fermer la fenêtre, alléguant qu’il ne voulait point faire prendre froid à son invité. Il se tenait assis dans son lit, le dos droit soutenu par de gros oreillés installés par Martin. Le Sénéchal s’assit sur la chaise à dossier droit préparée à son intention près du grand lit à baldaquin dont Martin avait tiré les rideaux. Le secrétaire du Sénéchal et le curé de Saint-Mambert se tenaient debout en retrait de l’autre côté du lit magistral, témoins muets de la scène à venir à la demande de leurs maîtres respectifs. « — Je suis désolé, mon seigneur, de vous recevoir avec si peu de protocole, la fièvre me tient journellement, et Dieu seul a voulu qu’en ce jour, elle ne vienne point embuer mes pensées.

— Ce n’est rien monsieur le vicomte, nous devons faire avec les vicissitudes de la vie, et rassurez-vous, je ne m’en formaliserai point. Afin de ne pas vous fatiguer inutilement, voulez-vous que nous rentrions tout de suite dans le cœur du sujet ?

— C’est aimable de votre part… et vous avez raison, je vais aller droit au but, le temps me presse… Je vous ai fait venir jusqu’à moi afin de soulager quelque peu ma conscience en remédiant si possible à mes erreurs passées. J’ai omis par faiblesse de rendre justice à mon frère et j’ai laissé mon épouse et moi-même devenir les bourreaux aveugles d’innocentes… Dieu a rendu en partie sa justice. Madame de Martignas est décédée d’un mal incurable qui a mis des années à lui ronger le cœur. Quant à moi, la fièvre me fait jour après jour mourir de faiblesse. Dieu nous a puni l’un et l’autre par là où nous avions pêché. J’espère que dans ce même temps, il a été plein de mansuétude envers les victimes de cette injustice. »

Monsieur de Saint-Aubin réclama dans la foulée de ce mea-culpa un verre d’eau. Madeleine le lui tendit et essuya son front avec un linge humide. Il ferma un instant les yeux, l’effort avait été intense. Monsieur de Montferrand se demandait où tout cela le menait. Il avait bien sûr appris le décès de madame de Martignas, fille du vicomte de Saint-Médard, propriétaire des poudreries royales, ce qui l’avait alors laissé indifférent. Depuis cette triste affaire, où on lui avait forcé la main l’amenant à faire déporter la maîtresse et la fille du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert d’alors, il n’avait plus eu affaire à elle. La maladie l’avait empêchée de profiter des avantages qu’elle avait retirés de la mort de son beau-frère et n’avait pu pavoiser comme vicomtesse. Comme il ne l’avait jamais appréciée, elle lui rappelait par trop cette mainmise sur son pouvoir, il était resté indifférent à ce qu’elle était devenue. Monsieur de Saint-Aubin désaltéré, semblant avoir repris quelques forces, reprit donc sa confession.   « — Je vous rassure, mon frère est bien mort d’un accident, la rouille avait bien enrayé le mécanisme de l‘arme fatale. Mais mon frère avait fait un testament que j’ai laissé par lâcheté et par convoitise détruire par mon épouse. Ledit document reconnaissait Blanche-Marie Peydédaut comme sa fille et unique héritière, avec moi comme tuteur de celle-ci. Cela ne m’a pas suffi et encore moins à madame de Martignas. Ma femme a poussé plus loin l’ignominie puisque par son entremise et celle de son père, elle vous a amené à la faire déporter ainsi que sa mère Jeanne… mon frère l’aurait épousée s’il en avait pris le temps, de cela, j’en suis presque assuré aujourd’hui. Pour la filiation de Blanche-Marie, il reste pour preuve la Bible familiale où sont inscrits mariages, naissances, et décès de notre famille. Vous pourrez y trouver le nom de Blanche-Marie à la dernière ligne inscrite de la main de mon frère. » Martin tendit le livre saint à la page dite. Monsieur de Montferrand en prit lecture et fit passer l’objet à son secrétaire. La preuve des turpitudes s’étalait en une calligraphie élégante. « — La reconnaissance en paternité de mon frère est aussi inscrite sur les fonts baptismaux de l’église de Saint-Mambert. J’ai toujours été étonné que mon épouse n’y ait point pensé alors qu’elle a fouillé toute la maison pour retrouver notre Bible. Enfin, c’est comme cela… »

Thomas Lawrence.jpgLe moribond ferma les yeux reprenant un peu de forces. Le Sénéchal était toujours surpris de ce que les gens pouvaient confier à l’approche de la mort. Les portes de Saint-Pierre ouvraient celles de la crainte du jugement dernier et parfois celles du cœur. Dans ce cas présent, il aimait croire qu’il y avait un peu des deux. Il ne disait rien, attendait la suite, car cela ne pouvait s’arrêter là, un curé y aurait suffi. « — Si je vous ai invité à venir jusqu’à moi, monseigneur, c’est pour m’aider à rendre justice plus que pour écouter une confession qui, je l’admets, est quelque peu tardive. Je n’en ai plus pour très longtemps, j’ai donc fait mon testament en faveur de Blanche-Marie. Et comme mon frère en avait décidé au préalable, tous ses biens lui reviennent, ainsi que les miens incluant ceux de mon épouse. Pour le titre, elle le transmettra au premier mâle de sa descendance. Je voudrais être sûr que cette fois-ci rien ne vienne compromettre les dispositions de mon frère. Je vous demande instamment de bien vouloir protéger ses arrangements et de les faire réaliser. 

— Monsieur le vicomte, vous êtes bien conscient que ces deux femmes ne sont peut-être plus en vie à cette heure ? La vie dans les colonies est loin d’être une sinécure.

En fait, le grand sénéchal savait déjà que Jeanne était morte pendant le voyage. Quand son secrétaire lui avait ramené le maigre dossier de l’affaire, les protagonistes lui étant revenus en mémoire, il lui avait demandé de faire des recherches à leurs noms. Son secrétaire avait trouvé les minutes du procès des trois marins ayant violenté la femme Peydédaut. Par contre, rien n’avait été découvert au sujet de Blanche-Marie Peydédaut, il y avait donc encore une chance qu’elle fut en vie. Il ne rajouta rien de ses funestes connaissances, le moribond n’avait point besoin de cela. « — Je m’en doute, monsieur, mais j’espère que Dieu les a préservées. Si tel est le cas, protégez ses biens de la main de mon beau-père qui sans nul doute voudra se les annexer. »

Monsieur de Montferrand n’en doutait pas, il connaissait l’homme et sa roublardise, mais cette fois-ci, il ne lui laisserait pas le dessus malgré ses manigances, cela, il se le promit comme il le promit à monsieur de Saint-Aubin.

*

Un peu plus d’un mois plus tard, monsieur de Montferrand apprit le décès de monsieur de Saint-Aubin et dans les jours qui suivirent, monsieur de Saint Médard demanda une audience.

Il se présenta en son hôtel particulier de la rue Porte-Dijeaux. Monsieur de Montferrand, qui compulsait un dossier sur la remise des tailles de la région qui paraissait délictueuse, fut interrompu dans son étude par l’annonce de son valet de chambre. « — Faites installer monsieur de Saint Médard dans le salon donnant sur le jardin. La vue de ce dernier devrait le distraire en m’attendant. Faites venir mon secrétaire. » Monsieur de Montferrand se fit alors habiller et coiffer prenant soin et temps pour sa satisfaction. Quand il se sentit à même de rencontrer son invité impromptu, il descendit avec son secrétaire. Il avait demandé à ce dernier d’assister à l’entretien. Non pas, pour avoir un témoin, ce dont il avait cure, mais pour mettre mal à l’aise monsieur de Saint Médard, qui ne pourrait se permettre trop de manigances devant un tiers, même subalterne. Il ne doutait pas du sujet de l’entrevue, ce qui l’amusait, car il avait déjà tout cadenassé. Il entra dans son salon où l’attendait son invité qui ne pouvait s’empêcher d’admirer l’ameublement à la dernière mode. Monsieur de Montferrand avait fait venir du faubourg Saint-Antoine tous ses meubles, c’était la plus belle pièce de son hôtel, elle en imposait beaucoup ce qui était le but avoué. « — Monsieur de Saint Médard, veuillez m’excuser de cette attente prolongée, mais vous m’avez pris au dépourvu.

— Je vous en prie, cela n’est point grave, j’ai tout mon temps.

Un valet fit le service, tendant à chacun une tasse de café. Le secrétaire du Sénéchal se mit en retrait avec sa boisson. « — Que puis-je pour vous, monsieur ?

— j’ai un souci familial pour lequel vous pouvez m’éclairer, voire m’aider.

— Moi ?

— Oui, monsieur, mon beau-fils comme vous devez le savoir est décédé il y a deux jours.

— J’ai appris cela, veuillez recevoir toutes mes condoléances, la typhoïde aura donc emporté monsieur de Saint-Aubin.

— Oui, fait. Notre notaire de famille monsieur Barberet m’a indiqué que le testament de mon gendre était en votre possession ?

— Oui, cela est exact.

— Puis-je savoir pourquoi ?

— C’est votre beau-fils qui m’a demandé d’être son exécuteur testamentaire.

— Puis-je en connaître la teneur ?

— Elle est fort simple, monsieur de Saint-Aubin a légué l’ensemble de ses biens à son unique héritière, sa nièce.

— Mais il n’a pas de nièce !

— Comme vous le savez, il en a une. Son frère, le précédent vicomte de Castelnau de Saint-Mambert avait pris le temps avant sa mort de reconnaître une enfant illégitime.

— Mais elle est sûrement morte et vous devez en savoir quelque chose.

Monsieur de Montferrand ne se décontenança pas, il sentit la menace sous-jacente, il comprenait bien ce que voulait faire son interlocuteur, retourner la situation afin qu’il se sentît lui-même coupable.

— Jusqu’à preuve du contraire, ses biens sont donc sous la protection de la couronne. Et si par malheur vos allégations se révèlent justes, l’ensemble rentrera dans les biens de la couronne.  

— Mais c’est illégal, c’est la mainmise sur mes biens, c’est du despotisme !

— Monsieur, faites attention à ce que vous dites. De plus, comment nommeriez-vous la destruction du testament du précédent vicomte de la main de votre fille, et l’accusation sans fondement ayant pour but de se débarrasser de l’héritière ?

— Mais c’est une imputation infondée, scandaleuse, vous n’avez aucune preuve de cette infamie.

— Vous pensez bien, monsieur, que je ne permettrai pas sans preuve. Malheureusement, votre beau-frère a joint à son testament une confession écrite des faits. Bien sûr, je n’ai nulle intention de m’en servir inutilement, à moins d’en avoir besoin.

— Mais c’est du chantage !

— Non, c’est de la justice !

Monsieur de Saint-Médard se leva d’un bond et sans plus de politesse quitta la pièce. Monsieur de Montferrand savait qu’il avait désormais un ennemi déterminé. Mais le destin voyait les choses autrement. À peine installé dans son carrosse, sous la colère, le vicomte de Saint-Médard eut une crise d’apoplexie qui devait le laisser fort amoindri.

épisode 013

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Les Natchez 1729

Le capitaine Etcheparre, que tous nommaient Chépart, commandant du Fort-Rosalie avait décidé de fêter son retour victorieux au fort, ce serait pour lui une sorte de revanche envers ses détracteurs. Il revenait de La Nouvelle-Orléans où il avait été traduit devant le Conseil supérieur de la colonie à l’instigation de quelques habitants du pays des Natchez, ce qu’il avait fort mal pris. Son comportement de petit tyran local, ses façons autoritaires et injustes, scandalisaient aussi bien les Blancs que les Indiens et les différents rapports qu’avait reçus le gouverneur Périer avait attiré son attention. Ces accusations corroboraient le dernier de ces rapports qui venait de lui parvenir, tout laissait à penser que les choses se passaient très mal chez les Natchez. Au Fort-Rosalie, la garnison se brouillait continuellement avec les sauvages, preuve en était, ces derniers coupaient subrepticement en signe de mécontentement la queue de leurs juments depuis que le capitaine, monsieur de Merveilleux, en était parti. Le gouverneur Périer, mécontent, avait donc convoqué le capitaine Etcheparre. Il l’avait réprimandé, Chépart avait fait le gros dos. Il avait justifié son comportement autoritaire en se défaussant sur le comportement de ses hommes qui avaient tendance à se relâcher, et ceci pour lutiner les Indiennes. Il avait bien sûr omis de dire qu’il était lui-même très friand des jeunes sauvageonnes. Il expliqua brièvement que pour maintenir la bienséance, il avait été amené à faire preuve de plus de rigueur. Il voulait bien admettre qu’il avait peut-être exagéré, et avait juré qu’il allait se montrer plus humain avec ses hommes, mais que tout ceci était avant tout la faute des sauvages. Il allait du reste leur ordonner de repartir dans leur village ainsi tout rentrerait dans l’ordre. Monsieur de Périer, satisfait de ces bonnes résolutions, le laissa repartir et le maintint dans ses fonctions. Ses accusateurs pensèrent que le gouverneur avait été trop indulgent en la circonstance et que cela apporterait du malheur. Le capitaine du fort en avait cure et pour le prouver à tous, il allait donner un banquet. Il voulait profiter de cette occasion pour annoncer à l’assemblée invitée constituée de militaires, directeurs des concessions de la compagnie, planteurs de la région, sa nouvelle décision, sa nouvelle acquisition. Il savait d’avance que cela allait amener des réactions houleuses, mais cela lui était indifférent, voire l’amusait.

*

Plus faraud et plus impertinent que jamais, à peine arrivée il avait projeté, en retrouvant ses quartiers dans la région où prospéraient de nombreuses plantations de maïs, de patates douces, de tabac et de beaux vergers, de s’attribuer un domaine à sa convenance, cela afin de se venger des Indiens ainsi que des colons en s’attribuant l’une des terres les plus riches. Ayant étudié les lieux, il avait jeté son dévolu sur le tranquille village indien de Pomme-Blanche. La petite agglomération, située au bord d’une rivière, au nord du grand village des Natchez, comptait quatre-vingts cabanes habitées par de bons cultivateurs. Que ce fut de plus pour ce peuple une terre sacrée n’avait aucune importance à ses yeux. Au lieu de se déranger, comme le faisaient jusqu’ici ses prédécesseurs, il convoqua avec autorité le Grand-Soleil des Natchez à Fort-Rosalie.

capitaine Etcheparre.jpgLe Basque avait bu son comptant avant l’arrivée de la délégation. L’alcool amplifiait ses travers habituels. Il était plus que jamais imbu de lui-même. Sans aucune forme de politesse, ni préparation, sans avoir ni offert le calumet, ni même à boire, ce qu’il savait pourtant si bien faire, Chépart, démarra l’entrevue sans préambule en déclarant brutalement au Grand-Soleil qu’il allait saisir son village de la Pomme-Blanche, et le remplacer par un poste français avec autour une plantation. Devant cet ordre méprisant et soudain, le Grand-Soleil resta abasourdi. Impassible, avec beaucoup de majesté, il protesta : « — Les Français et notre frère blanc monsieur de Bienville ne nous ont jamais traités ainsi. Il était notre ami. Il nous a acheté tout ce qu’il voulait et nous ne lui avons non pas vendu, mais donné ce qu’il désirait. Les os de nos ancêtres reposent à Pomme-Blanche. Laissez-nous notre village, prenez autre chose. Car le père des grandes eaux nous protège ! » Chépart ignora les arguments et intima l’ordre aux habitants du lieu convoité de déguerpir avant que la pleine lune se soit montrée deux fois, ce qui était à son avis déjà beaucoup et démontrait bien sa mansuétude. Si cela ne convenait pas au Grand-Soleil, il chargerait celui-ci pieds et poings liés sur une galère, et l’expédierait à la capitale. L’entourage du capitaine était médusé, et commençait à s’inquiéter de la réaction des Natchez, pourtant le roi insulté ne cilla même pas devant la grossièreté du militaire. Dans un premier temps, les Autochtones, dont les ancêtres avaient toujours occupé l’endroit, ne s’étaient pas laissés impres­sionner et étaient restés stoïques. Etcheparre n’ayant aucune envie de parlementer avait menacé de les expulser manu militari. Le Grand-Soleil n’avait cependant pas bougé d’un pouce et avait décidé de négocier. Il obtint un délai jusqu’à ce que la récolte de blé soit engrangée et avait offert en gage de soumission et de dédommagement, cent cinquante livres de grain plus une volaille. Chépart, agacé, mais sentant tout de même qu’il ne pouvait pas aller trop loin, avait accepté, insultant néanmoins le Grand-Soleil, en agrémentant à la surprise de ses hommes comme du potentat et de ses guerriers, son propos d’un   : « — Saloperie de sauvage qui n’a droit à rien ! ». Tous crurent, sauf le capitaine grisé par l’alcool, que cela allait virer au carnage. La tension était à son comble, le chef indien jugea que ce n’était pas le moment, l’entretien se clôtura sur ce supposé arrangement.

Après cela, persuadé d’avoir dompté les Natchez, le capitaine du fort se rendit, tout en se frottant les mains, sur les lieux de sa réception, c’était décidément une belle journée. Il avait fait transformer par la troupe un hangar à tabac en salle de banquet. Il y avait fait poser un plancher et tapissé les murs et les poteaux de soutènement de branchages et de fleurs afin de cacher les parois rustiques. Le résultat était à sa convenance, les tables sur tréteaux allaient pouvoir accueillir la centaine de convives attendus. Depuis la veille, les esclaves réquisitionnés à cet effet faisaient rôtir les bêtes prélevées sur le cheptel.

*

Les époux Roussin et Blanche-Marie remontaient à la force des bras de cinq esclaves les quelques encablures qui les séparaient du Fort-Rosalie. Jean avait laissé la garde de sa propriété à un métis de Saint-Domingue qu’il avait engagé comme commandeur de ses nègres, et Marie avait laissé son garçonnet entre les mains de Zaïde et Abigaël en qui elle avait désormais toute confiance. Le temps était clément, la course des nuages donnait du relief à un ciel bleu-indigo. Les températures étaient douces, les orages des derniers jours avaient chassé les chaleurs étouffantes de l’été, et permettaient aux dames de porter la tenue de leur choix sans être incommodées par leurs corsets et jupons. Marie avait prêté à sa compagne une de ses robes acquises par le biais d’Alboury, en Indienne, à dos flottant, dans des tons pastel mettant en valeur sa flamboyante chevelure qu’elle avait tressée et construite en chignon. Marie s’était gardé un modèle similaire dans des tons plus soutenus qui convenaient mieux à sa carnation. Jean-Michel MoreauElles étaient en joie à l’idée d’un banquet qui allait interrompre la monotonie de la vie à la plantation. Sous leurs chapeaux de paille et leurs ombrelles, elles souriaient, riaient, commentaient avec malice les dernières nouvelles des personnes qu’elles allaient voir. Ce moment léger plein d’insouciance fut altéré quand Blanche-Marie qui laissait glisser son regard sur la berge, aperçut un groupe d’Indiens progresser sous couvert du sous-bois. Elle eut un ressenti désagréable dont elle fit part sur l’instant aux Roussin. Jean regarda vers le groupe indiqué, c’était des Natchez, ce qui était somme toute normal, et bien qu’il prétendît le contraire, il n’aima pas ce qu’il voyait. Il y avait quelque chose de suspect, d’étrange, dans le comportement des Indiens. Ils ne paraissaient pas agressifs, mais leur stoïcisme qui les avait figés sur leur passage semblait être empli d’animosité. Pour rassurer les jeunes femmes, il essaya de balayer l’inquiétude, qui flottait, d’un ton paternel qui ne réussit pas à dissiper l’impression désagréable. Ils se détendirent quelque peu quand les Natchez furent hors de leur vue.

*

Le groupe descendit au débarcadère face au Fort-Rosalie qui surplombait au loin les rives du fleuve. À peine sur le chemin qui y menait, ils furent alpagués par monsieur de Montigny qui les attendait avec une carriole, il était venu directement de la concession Terre-Blanche jusqu’au ponton. Il était visiblement exaspéré, tout en lui trahissait l’agitation. Ils n’eurent pas long à attendre pour en connaître le sujet. Il était, encore une fois, fort remonté envers le capitaine Etcheparre. Il lui reprochait son comportement injuste et tyrannique envers un soldat, qui par ailleurs était sous ses ordres. Il expliquait en long et en large, tout en conduisant le véhicule, que cette attitude dévalorisait son statut de chef, que ses hommes ne le respectaient plus, ou peu s’en fallait, ne lui faisaient aucune confiance, aussi si une crise avec les Indiens venait à venir, ce serait catastrophique. Jean essayait de calmer son ami du mieux qu’il pouvait, afin de ne pas affoler leurs compagnes. Les deux jeunes femmes ne paraissaient pas se soucier de ce débordement colérique, tout au moins en apparence. Blanche-Marie souriait pensive à l’ire de monsieur de Montigny. Elle avait constaté que sous des dehors les plus affables, il avait l’emportement facile. Les questions d’honneur, de rang et de préséance lui déclenchaient des débordements qui avaient eu pour conséquence la perte du soutien de beaucoup de ses supérieurs au point que désormais certains lui battaient froid et même monsieur de Bienville avait dû un temps le mettre aux fers. Bien qu’il ait souvent raison, cela lui coûtait grand tord, dont la dérision de son entourage était la moindre. Marie Roussin, dont sa faiblesse pour lui était évidente, prenait son comportement pour une âme chevaleresque pleine de courage. Blanche-Marie, que l’homme agacé le plus souvent et qui trouvait indécente l’assiduité envers sa maîtresse et amie, le trouvait le plus souvent irréfléchi et vaniteux. Elle était toutefois en accord avec lui au sujet de la personnalité du capitaine Etcheparre. Elle le trouvait détestable. Bien que nanti d’une épouse, pauvre chose recroquevillée sur elle-même, et des enfants, il ne lui en avait pas moins fait des avances éhontées. Elle ne l’aimait pas. Elle le craignait sentant en lui une violence qu’il n’hésiterait pas à utiliser à ses fins et depuis qu’il l’avait coincée dans un endroit isolé où le hasard avait guidé un cheval échappé la délivrant du piège, elle avait l’assurance du danger qu’il représentait et se méfiait. Elle écoutait donc plus qu’ils ne le pensaient les deux hommes. Les propos de monsieur de Montigny s’étouffèrent à l’entrée du fort. Il y avait du monde, un peu plus qu’à l’habitude, les invités au banquet se rassemblaient dans la cour, une certaine effervescence y régnait. Il s’était visiblement passé quelque chose d’inhabituel, la foule était agitée. La voiture arrêtée, Jean aida son épouse puis Blanche-Marie à descendre. Cette dernière suivit sa maîtresse et amie avec précaution, elle relevait l’ourlet de sa robe, pour ne point la tacher. Elles se dirigèrent vers un groupe de voisins qui s’était réfugié dans l’ombre de la galerie du bâtiment principal. Marie dès les salutations finies s’adressa à une dame d’un âge certain et dont la verve dominait le discours ambiant. Madame Grimault La Plaine, comme à son habitude, par sa nature autoritaire, centralisait l’attention, elle répondit tel un militaire en phrases concises et expliqua aux nouvelles arrivantes qu’une heure auparavant le Grand-Soleil et ses guerriers étaient sortis du fort avec un air de mécontentement évident. Prenant à témoin sa jeune nièce qui la suivait partout où elle allait, elle expliqua que sa famille et elle avaient dû s’effacer devant les sauvages pleins d’arrogance. Ils paraissaient très contrariés à la limite de l‘hostilité. Marie sans réfléchir prit le bras de son amie, à cette annonce, un frisson d’effroi l’avait parcouru faisant remonter ses anciennes angoisses à la surface. Blanche-Marie, tout aussi inconsciente de ce qu’elle faisait, lui tapota la main pour la rassurer, elle-même la boule au ventre. La dame ayant fini son explication, les personnes autour y allèrent de leurs réflexions, les unes plus inquiétantes que les autres. Madame Grimault La Plaine coupa tout le monde et rajouta, qu’elle avait appréhendé le commandant pour lui demander des explications. Celui-ci avait rejeté ses inquiétudes avec désinvolture, ce qui bien sûr ne l’avait pas rassuré connaissant l’homme. Blanche-Marie comme Marie avait tout de suite pensé au groupe aperçu dans le sous-bois remontant le fleuve. Tout le monde supputait, imaginant le pire, mais personne ne connaissait les tenants et les aboutissants qui avaient causé cette impression.

*

Les invités du commandant Etcheparre s’étaient installés autour de la longue table du banquet. Chacun partageait ses inquiétudes et ses informations avec son voisin, la conversation allait bon train, l’hôte n’étant pas encore dans la place. Tous l’attendaient afin d’obtenir des explications. Assise entre Jean et le capitaine Macé, un jeune lieutenant qui était si joli qu’il aurait pu être une fille, Blanche-Marie d’un naturel réservé restait silencieuse, elle observait, elle écoutait autour d’elle. La préoccupation de ses voisins leur faisait oublier sa compagne, cela l’indifférait. Elle essayait au fil des propos perçus de se rendre compte de l’importance du danger encouru. Le brouhaha s’interrompit avec l’entrée de Chépart et de deux de ses officiers. Le capitaine avait les joues rouges et les yeux brillants, il était visiblement imbibé d’alcool, son épouse à l’autre bout de la table baissa les yeux de gêne. « — Bonjour à vous mes amis, soyez les bienvenus à ma petite fête ! » Il fit signe, le service commença. François-Benjamin de Montigny, qui était sur des charbons ardents tant il était sur les nerfs, prêts à en découdre, ouvrit le feu des questions : « — Capitaine Etcheparre, peut-on savoir à quoi est dû le comportement belliqueux du Grand-Soleil et de sa troupe ? » 044jeu10.jpgLe silence tomba sur les convives, tous étaient attentifs à la réponse. Tous les regards étaient tournés vers l’interpellé et guettaient sa réaction. Celui-ci était en conversation avec sa voisine de gauche, la faisant rire avec des propos grivois sans se soucier des convenances, il interrompit son geste qui amenait son verre à sa bouche. Contrarié par cette apostrophe, il porta un regard glacial vers son interlocuteur : « — Rien de grave monsieur de Montigny. Rien qui ne passera et ne se calmera, avec un peu de temps ! 

— Si ce n’est pas un secret militaire, seriez-vous assez aimable de donner à cette assemblée le motif de ce refroidissement ?

Etcheparre était agacé, il n’aimait pas qu’on le pousse dans ses retranchements. Il n’avait pas prévu de l’annoncer dès le début du banquet, mais il voyait bien qu’il n’allait pas avoir le choix, toutes les personnes présentes attendaient. Il prit donc un air désinvolte et lâcha : « — J’ai juste annoncé au Grand-Soleil que je réquisitionnai les terres et le village de Pomme-Blanche, afin d’en faire une plantation de tabac. Il ne faudrait tout de même pas que ces sauvages pensent garder toutes les bonnes terres. » Pensant qu’il avait clos le sujet, il se retourna vers sa voisine embarrassée pour reprendre la conversation. « — Mais vous êtes fou ! On court à la catastrophe ! Ce sont des terres sacrées pour les Natchez ! Vous allez déclencher une guerre, c’est de l’inconscience ! »

Le commandant se raidit, il devint cramoisi, sa colère en vint à son paroxysme, et si cela ne s’était pas déroulé devant l’assemblée, il aurait envoyé son poing dans la figure de l’insolent. Il ne réalisa pas le tumulte que tout cela avait suscité, l’inquiétude avait gagné tout le monde, d’autant que tous donnaient raison à monsieur de Montigny. « — Monsieur, je ne vous permets pas de dire de pareilles inepties, de plus vous êtes mon subalterne, dois-je vous le rappeler ? » Pivotant et appuyant son ordre d’un geste péremptoire, il s’écria : « — Capitaine Delort ! Saisissez-vous de cet homme, mettez-le aux fers pour insubordination ! »  Un silence glacial tomba sur l’assemblée stupéfaite, tous étaient dans l’expectative. Il se leva d’un coup renversant sa chaise. Il fulminait. « — C’est vous qui nous mettez en danger et c’est moi que l’on arrête. C’est le monde à l’envers ! C’est scandaleux monsieur. Ceci se sera !

— Là où vous serez, je doute que cela descende le Mississippi   !

Les gardes, sans grande conviction, se saisirent du contestataire qui malgré sa hargne se laissa faire. Marie s’était tournée vers François, la mine interrogative et inquiète. Baissant le regard, il tomba sur ses yeux apeurés, il lui toucha l’épaule afin de la rassurer et étira un sourire contrit. La colère avait gagné les convives, le capitaine Etcheparre fit des efforts pour que les festivités reprennent, mais devant l’injustice ce fut la débandade et contre toute attente ce fut madame Grimault La Plaine qui ouvrit le feu. Se retournant vers son époux d’une voix forte et posée, elle annonça : « — monsieur, je ne serai resté un instant de plus à cette table, tout cela m’a coupé l’appétit et la bonne humeur ! » Elle se leva aussitôt suivie de son époux et des membres de sa famille. Tous les autres participants suivirent l’exemple. Le commandant laissa faire, rongea son frein, sentant que la situation n’était pas à son avantage.

*

Blanche-Marie prit le bras de son amie, l’émotion lui avait coupé les jambes, mais elle ne pouvait se permettre de montrer à quel point cette arrestation l’affectait. Elle ne savait comment se comporter, elle avait du mal à réagir, elle ne pouvait pourtant se laisser aller à son trouble. Blanche-Marie fermement la faisait avancer, et lui parlait tout bas pour qu’elle se ressaisisse. Jean, qui avait compris l’état émotionnel de son épouse, malgré un soupçon de jalousie, abandonna le voisin avec lequel il s’entretenait pour lui saisir l’autre bras et l’aider à sortir. « — Je vais vous mener et reviendrai voir ce que je peux faire. » Dans la cour, le lieutenant Macé avait fait avancer la carriole. Il les attendait. Il se tourna vers eux : « — Comme monsieur de Montigny ne peut le faire, je vais vous raccompagner jusqu’au débarcadère. — Sur un ton plus bas il rajouta près de l’oreille de Jean. — Puis-je compter sur vous plus tard ? » Jean attendit d’être assis sur le siège de la voiture et que celle-ci démarre pour répondre. « — Je serais là à la tombée du jour ! Je vous attendrai à l’angle du cimetière sur le chemin de Sainte-Catherine.

— J’y serai, nous ne serons pas seuls.

*

C’était un cabanon accolé d’un côté aux écuries de l’autre à la palissade qui servait de prison au Fort-Rosalie. François de Montigny y était cloîtré avec un garde devant sa porte. Tout le monde trouvait à redire à cette arrestation arbitraire, personne n’avait toutefois osé affronter le commandement pour le faire revenir sur sa décision. Quant au prisonnier, il faisait les cent pas, faisant voltiger la paille qui jonchait le sol de sa prison. Il fulminait, ressassait ce qu’il venait d’apprendre et imaginait les sinistres conséquences, fort prévisibles. Il aurait fait n’importe quoi pour s’enfuir de sa réclusion, il était de son devoir, du moins l’estimait-il, de prévenir le gouverneur. Il en était là, quand une voix de la fenêtre clôturée de barreaux lui demanda de patienter jusqu’à la nuit. C’était celle de son ami Macé.

*

Le soleil venait de se coucher quand Jean Roussin se présenta aux abords du cimetière. Il y retrouva le lieutenant Macé et un Indien du nom de Papin qui servait d’interprète. Il y avait aussi deux autres soldats, dont un officier, le lieutenant Saint-Amat, au regard noir, et le sergent Brenville, des amis du prisonnier qui comptaient l’accompagner dans sa fuite. Le lieutenant, qui avait assisté à l’entrevue avec le Grand-Soleil, comptait bien appuyer par son témoignage le rapport que ferait Montigny. Quant au sergent, il devait à ce dernier un traitement plus clément de la part du commandant Etcheparre. L’un et l’autre savaient qu’ils risquaient d’être mis aux fers pour insubordination, voire pires, pour désertion. Devant le danger encouru suite au comportement de leur commandant, ils préféraient se hasarder jusqu’au conseil de discipline, cela était le moindre des problèmes à venir.

Afin de réussir leur opération, le lieutenant Macé avait placé aux ventaux du fort deux hommes à lui, ainsi qu’un autre devant la cellule de Montigny, tous favorables à son projet. Entrer dans le fort fut chose facile, car même à cette heure leur présence n’avait rien de surprenant. Qu’ils soient croisés dans les lieux ne troublerait personne. S’approcher de la cellule, comme si de rien n’était, était moins évident, le groupe décida d’aller tout d’abord aux écuries adjacentes à leur objectif. Sur le chemin de ronde, les gardes ne faisaient pas attention. Le danger n’était pas supposé venir de l’intérieur. Pour approcher du garde devant la cellule, cela devint plus épineux, car contre toute attente le garde mis en place par le lieutenant Macé avait été remplacé, et celui qui le remplaçait n’était pas fiable. Il n’était pas question d’abandonner, trop de gens étaient en cause. Le lieutenant Saint-Amat décida d’y aller avec le sergent, l’un et l’autre devant quitter les lieux, quoiqu’il arriva par la suite, on ne pourrait s’en prendre à eux.

La lune, entre deux nuages, éclairait la cour de façon sporadique. Les autres sources de lumière venaient des bougies allumées à l’intérieur des bâtiments et ne balayaient pas plus loin que devant les fenêtres. Le capitaine prit la direction de l’état-major et pour cela passa devant le geôlier qu’il salua au passage, attirant ainsi son attention. Prenant son mouchoir dans la poche, il fit tomber un louis qui scintilla aussitôt. Semblant ne rien voir il continua son chemin. Il n’avait pas fait cinq pas que derrière lui le garde se précipita pour ramasser le butin aperçu. Bien mal lui en prit, il n’avait pas touché l’objet de son désir que le sergent l’assommât avec une bûche saisie à cet effet. Le lieutenant revint sur ses pas afin d’aider à traîner le corps de l’imprudent dans l’obscurité de l’auvent du bâtiment. Ils se saisirent de ses clefs et sans tarder, ouvrir la geôle, dont la porte, donnait directement sur la cour, avant que quiconque ne remarque l’étrange manège. François de Montigny n’hésita pas un instant comprenant instantanément que sa fuite commençait. Il suivit en toute hâte, sans dire un mot, ses libérateurs vers les écuries. Le cœur battant, ils attendirent dans l’écurie tout mouvement ou alerte qui contrarierait leur projet. Mais rien ne bougeait. Le capitaine Macé expliqua, rapidement, à de Montigny, qu’ils allaient sortir tout simplement par la porte. L’évadé acquiesça ayant toute confiance dans les hommes venus le libérer. En groupe serré, de Montigny au milieu de ses amis, sortit dans la cour profitant du passage de la couverture nuageuse obscurcissant tout et camouflant leur présence. Ils se dirigèrent comme si de rien n’était vers la porte du fort qu’ils passèrent en saluant avec naturel les deux gardes sur leur passage. Ignorant leur nouveau comparse les gardes laissèrent sortir le groupe d’hommes sans sourciller.

Retenant leur souffle, sans lambiner, mais sans courir afin de ne pas attirer l’attention des gardes des tours de guet, ils descendirent la route qui menait vers le débarcadère et qui croisait celle de Sainte-Catherine où les attendaient leurs montures. Le lieutenant Macé avait fait amener les trois montures supplémentaires nécessaires à leur fuite qui piaffaient au côté de celle de Jean roussin. Les quatre hommes sans languir partirent au galop laissant sur place Macé et son interprète qui ne devaient pas être inquiétés. Ils prirent à travers les champs de café la direction de la route de Terre-Blanche qui leur permettrait de contourner le fort par le nord.

Un peu plus de deux heures plus tard, les cavaliers mirent pied-à-terre, à la plantation de Jean. L’obscurité avait ralenti leur chevauchée, d’autant que le détour, qu’ils avaient dû faire, avait rallongé de beaucoup leur course.

Ils trouvèrent à les attendre, Marie et Blanche-Marie qui, inquiètes, n’avaient pas trouvé le repos. La première s’inquiétait pour les deux hommes, se rendant compte confusément qu’elle avait besoin des deux. La perte possible de l’un d’eux la jetait dans de sombres pensées dont elle n’arrivait pas à démêler les fils de la logique. Pour Blanche-Marie, c’était plus simple, la limpidité de ses sentiments ne l’amenait à se tourmenter que pour la sécurité de son maître dont la bonté lui offrait une vie paisible. Elle lui portait l’affection que l’on porte à un frère, un ami. Il n’y avait là nulle confusion. Quant à ses sentiments envers monsieur de Montigny, ils étaient ceux que l’on porte à une connaissance que l’on fréquente souvent. Elle était bien plus tourmentée par les conséquences qui résulteraient de tous ces événements. Si dans un premier temps tout était allé très vite et de façon confuse, dans un second temps, en prenant du recul, elle avait apprécié où tout cela pouvait les mener, que ce soit l’affront au peuple Natchez, la vanité du commandant Etcheparre ou la révolte de monsieur de Montigny que la plupart des colons et militaires partageaient. Elle se souvenait de tout ce qu’elle avait entendu dans la maison de monsieur de Bienville, et notamment au sujet des Indiens, de leurs mœurs et de leurs guerres, rien que d’inquiétant.

Marie descendit à leur rencontre, tendant ses mains vers son époux. « — Ah ! Enfin vous voilà ! Nous étions mortes d’inquiétude. Rentrez, j’ai fait préparer de quoi vous revigorer. Vous ne repartez pas tout de suite ?

— Non, Marie, au lever du soleil, monsieur de Montigny et ses amis descendront le fleuve, c’est plus rapide et plus sûr. 

François-Benjamin Dumont de Montigny (Ecole française vers 1790, entourage de Danloux. Portrait d'homme à l'habit vert, tableau.jpgFrançois de Montigny étant descendu de sa monture, sans plus réfléchir, répondant à une impulsion, se dirigea vers la jeune femme et baisa sa main, pour la saluer, la remercier et surtout avoir un contact charnel avec elle aussi infime fût-il. Marie troublée, retira sa main brusquement et entraîna ses invités vers la maison. Blanche-Marie ne put que constater, qu’arrivé à elle François de Montigny ne lui rendit pas la pareille. Cela lui était indifférent, mais elle trouva cela très maladroit à l’encontre de Jean et comme elle croisait son regard visiblement blessé par cette omission qui rendait plus flagrantes les privautés que l’homme prenait à l’endroit de sa femme, elle en eut de la peine. Elle jugeait que décidément monsieur de Montigny manquait de gratitude et de savoir-vivre, ce qui était assez contradictoire pour un homme qui tenait à ses manières de gentilhomme et plaçait, au-dessus de tout, sa supposée condition.

Aucun ne dormit cette nuit-là. Ils épiloguèrent sur les événements et leurs conséquences. Les femmes ne disaient rien. « — Jean, ne pensez-vous pas que pour leur sécurité, il serait bon que j’emmène votre épouse et mademoiselle Peydédaut ?

— C’est une bonne idée, ajouta le capitaine Saint-Amat à la suite de Montigny.

Jean sentit la brûlure de la jalousie le toucher au creux du ventre. Laisser Marie partir avec de Montigny ? Que le danger soit réel ou pas, cela y revenait. Ce n’était pas qu’il se défiait d’elle, mais il avait compris qu’elle s’était éprise de lui. Les regards qu’elle lui lançait, sans même rendre compte, laissaient de moins en moins de doute. Montigny lui amenait le parfum d’une société que lui même lui avait fait quitter. La vie à la plantation malgré la compagnie de Blanche-Marie était isolée, loin de celle de La Nouvelle-Orléans qui avait un parfum de Versailles, et, si de corps, elle lui était restée fidèle, ce dont il ne doutait pas, il supposait que ses pensées l’incitaient à l’infidélité. Tous ses tourments le faisaient souffrir, et cette question qu’il savait pleine de bon sens était une épée dans son cœur. Marie était le cœur de sa vie, la plantation et elle s’était pour lui une seule et même chose. Blanche-Marie, que la question avait surprise et incommodée, devinait les tourments de son maître. Tous attendaient la réponse de Jean. Il répondit donc, bien qu’avec un fond d’incertitude, un doute qu’il garda pour lui. « — Je pense qu’il est inutile de faire courir tant de risques à ces dames. Votre voyage n’est pas sans danger. De plus, rien ne nous dit que les Natchez vont se révolter. Depuis la semonce de monsieur de Bienville, ils font profil bas.

— Soit, mais monsieur de Bienville n’est plus là ! Et monsieur de Périer, s’il est plein de qualités, n’a pas le même prestige aux yeux des sauvages.

— Bien sûr, mais tout ce tumulte n’est peut-être que du bruit, même s’il n’est pas à négliger et je ne veux pas risquer la vie de mon épouse et de Blanche-Marie sur un coup de tête. Si je venais à conjecturer un danger plus assuré, je ferais le voyage moi-même. Pour  l’instant, il n’est pas envisageable que j’abandonne ma plantation au risque de voir mes nègres se volatiliser dans la nature. Ne revenons pas sur le sujet.

Sans s’en rendre compte, son ton était devenu plus sec, plus tranchant. Il ne laissait plus de place à discussion, François  de Montigny se le tint pour dit et personne ne rajouta quelque chose. Jean avait clos le chapitre. Marie s’était mise à espérer à l’énoncé de la question, mais elle supposait que son époux avait raison et était loin de supposer les méandres des pensées de celui-ci. Et puis comment aurait-elle pu justifier son arrivée à La Nouvelle-Orléans avec un autre homme que son époux ? Elle ne pouvait tout de même pas espérer un malheur. Elle était troublée, tout se bousculait dans sa tête, car elle commençait à comprendre et à admettre que ce qu’elle désirait c’était bel et bien partir, être, avec François de Montigny. Ce que jusque-là, elle avait maintenu dans le jeu insouciant du marivaudage, devant le danger encouru, prenait une forme plus importante, celle d’un sentiment égoïste qui l’envahissait et qui n’était que pour François. Blanche-Marie guettait sur son visage l’expression des humeurs qui se bousculaient en elle. Elle-même avait été perturbée par la proposition à laquelle elle n’avait pas songé jusque-là ; s’éloigner du danger encouru, présumé. Elle était écartelée entre la peur d’un danger qu’elle sentait présent et la crainte de descendre le fleuve, risque tout aussi certain, bien que moins défini. Elle accepta la réponse de Jean qui lui évitait de faire un choix que personne n’aurait pensé à lui proposer, mais, inquiète, elle n’était pas satisfaite.

Quand vint l’aurore, les résidents de la plantation accompagnèrent ceux qui allaient rendre compte au gouverneur jusqu’au ponton de la plantation. François de Montigny et ses deux comparses embarquèrent dans une demi-galère, embarcation à fond plat qui fila dans le courant du large fleuve sous les yeux de ceux qui restaient. Si Jean fût soulagé de les voir partir, Marie fût envahie par une profonde tristesse.

*

Sans un mot, lasses d’émotions et manquant de sommeil, les deux jeunes femmes allèrent prendre quelques repos alors que le soleil se levait.

vigée le brun vigée-le brun vig ||| portrait ||| sotheby's n09103lot.jpgEntrecoupé de mauvais rêves, son repos n’était pas salvateur. Blanche-Marie lasse de ressasser de mauvaises pensées finit par se lever. Elle se débarbouilla, refit sa tresse qu’elle enroula dans un chignon sur la nuque. Ses yeux étaient cernés et sa peau était blême, la fatigue avait laissé ses stigmates.   Elle s’habilla confortablement, mettant de côté, comme à son habitude, son corset, quand elle estimait qu’il ne lui était pas utile cela afin d’être plus libre de ses mouvements. Au rez-de-chaussée, elle trouva Abigaël et Zaïde surveillant le petit Roussin tout en faisant la cuisine. Elle grimaça un sourire, tapota la tête de l’enfant et partit vers le dispensaire. Elle n’avait pas mis le pied sur la dernière marche que Brutus était sur ses talons. Elle flatta le molosse qui lui rendit son attention d’un coup de langue. D’un pas décidé, elle se dirigea vers le dispensaire, qui se trouvait à l’arrière de maison, accolé à la palissade qui clôturait un vaste ensemble constitué des bâtiments de ferme, du potager et de ce qui servait de jardin d’agréments, prairies et arbres fruitiers. On ne pouvait entrer dans les lieux que par le portail digne d’un fort et de deux portes renforcées à l’opposé, afin de ne pas avoir à contourner l’espace enclot. Vantaux et portes étaient barricadés à la tombée du jour, mais le plus souvent grands ouverts le long de la journée. Arrivée dans le bâtiment, elle ne trouva qu’un esclave qu’elle soignait depuis plusieurs jours d’une blessure. L’homme allait mieux, mais avait encore de la fièvre. Elle nettoya et pansa sa plaie, puis lui fit boire une décoction et une soupe qu’elle avait amenées à cet effet. N’ayant plus rien à faire sur les lieux, elle laissa l’homme se reposer et conclut qui lui faudrait revenir à la nuit, l’examiner à nouveau. Elle appela Brutus qui furetait autour du petit cabanon et décida de rentrer à la demeure. Fermant la porte derrière elle, elle avait obligation de maintenir enfermés les malades, elle aperçut au loin sur la route qui menait à la plantation des volutes de poussières que soulevaient un groupe de cavaliers.   Elle hâta sa marche, soulevant jupes et jupons pour faciliter ses enjambées, passant devant un esclave qui s’occupait de ramasser des fruits, elle l’envoya chercher le maître de la plantation. Essoufflée, elle atteint la première volée de l’escalier au moment où le détachement de militaires faisait de même. Elle leur passa devant et monta les marches jusqu’à la galerie. Elle y trouva Marie apprêtée comme si de rien n’était. L’escadron avait interrompu l’apprentissage de la marche qu’elle donnait à son enfant. Elle le tendit à Abigaël et lui fit signe de rentrer. Elle s’avança pour saluer les cavaliers qu’elle connaissait tous et qui avaient à leur tête le commandant Etcheparre toujours en selle. Il ne paraissait pas décidé à vouloir en descendre. Sur un ton sarcastique, il lança : « — Bonjour madame Roussin, mademoiselle Peydédaut, mes hommages. » Marie serra son éventail qu’elle avait saisi pour se donner contenance, Blanche-Marie se cabra, Brutus qui s’était affalé à ses pieds se redressa percevant la tension de sa maîtresse. Il y avait de la menace dans ce compliment pourtant anodin. Était-ce le sourire ou le geste amplifié avec lequel l’homme avait enlevé son chapeau balayant les airs avec suffisance ? Elles ne savaient, mais son assurance les inquiétait, peut-être était-ce simplement qu’elle savait pourquoi il était là, l’objet de sa venue. Malgré cela, aucune des deux ne perdit contenance. Avec un sourire tranquille, Marie entama la conversation comme toute maîtresse maison. « — Bonjour commandant, peut-être voudriez-vous vous rafraîchir un instant ? je ne sais où vous vous rendez, mais la journée est déjà chaude.

— Cela n’est pas de refus, d’autant que je ne vais pas plus loin que chez vous. Votre plantation est l’objet de mon voyage.

Il descendit de sa monture et gravit les marches jusqu’à elles. Marie sentait ses jambes fléchir, quant à Blanche-Marie, les mains derrière le dos, elle se tordait les doigts de nervosité. « — Peut-être, vos hommes apprécieraient eux aussi des rafraîchissements au lieu de rester plantés au pic du soleil.

— Ce sont des soldats madame, ne vous souciez pas d’eux.

— Bien, Blanche-Marie, peux-tu demander à Abigaël de nous porter un pichet de citronnade ? Je suis désolé, commandant, je n’ai que cela à vous offrir, mon époux tient fermé le vin à cause des nègres. 

— Ce sera toujours ça, mais avant toute chose, pourriez-vous me dire mesdames où se trouve monsieur de Montigny ? Leurs gestes s’arrêtèrent dans leurs élans. Elles restèrent sans voix, stupéfaites, non pas de surprise comme le pensait le commandant qui observait leurs réactions, mais parce qu’elles étaient surprises par la rapidité de l’action. Elles ne s’attendaient pas que de front, il leur posa la question. Marie se ressaisit, et avec un sang froid dont Blanche-Marie ne l’eut pas crue capable, elle répondit avec calme : « — Mais monsieur, vous l’avez mis aux fers devant nous lors du banquet ?

— C’est un fait, madame, mais il semblerait qu’un individu ou plusieurs aient contrevenu à mes ordres.

 — Ah ? Il se serait donc libéré ?

— En quelque sorte.

Leur échange fut interrompu par l’arrivée d’Abigaël chargée d’un plateau. Le commandant ne poussa pas plus avant son investigation, car il voulait bien croire que les deux femmes fussent tenues dans l’ignorance. Blanche-Marie se mit en œuvre de remplir les gobelets. Jean se présenta alors. Il avait vu, lui aussi, venir les cavaliers et avait croisé l’esclave venu le prévenir. Il ne s’était pas éloigné de la maison présageant cette éventualité, la fuite de Montigny ne pouvait qu’être rapidement découverte. « — Commandant Etcheparre, je vous salue bien, que me vaut votre présence en dehors de l’hospitalité. Seriez-vous en route pour quelques tournées d’inspection ?

— Bonjour monsieur Roussin, je suis venu chercher monsieur de Montigny !

— Ici ? Mais si je ne m’abuse, il devrait être retenu au sein de vos murs.

— Il devrait ! C’est un fait ! Mais hier au soir à la tombée du jour l’oiseau s’est envolé de sa cage, et il semblerait qu’au même moment vous fussiez dans les parages.

— Mais voyons, commandant, à cette heure du jour, j’étais chez moi partageant mon repas avec ma famille. Vous pouvez demander à mon épouse ou à mademoiselle Peydédaut.

Marie impassible rajusta l’une de ses boucles. Brutus grogna en sourdine, Blanche-Marie le caressa autant pour le faire taire, que pour faire bonne figure. Les deux jeunes femmes attendaient la ou les questions à venir. Comme le commandant ne bronchait pas, sirotant son verre tout en se demandant par quel angle attaquer, Jean intervint : « — Je comprendrai que la confiance naturelle que vous me portez soit mise à mal par les devoirs de votre fonction. Fouillez la maison, la plantation, cela ne pourra que vous conforter de mon innocence dans ce forfait. Vous ne trouverez aucune trace de monsieur de Montigny. » Le commandant comprit qu’il était arrivé trop tard, car il ne doutait pas de l’aide que Jean avait apportée à la fuite de son lieutenant. Il en était fort contrarié et bouillait d’une colère froide que l’on constatait à la palpitation de ses veines du cou. Il ne voulait pas faire d’éclat et ne pouvait que se retirer.

capitaine Etcheparre (Sir Joshua Reynolds- Sir Joseph Banks | Retrato Aristocrático.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 10 et 11

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Épisode 10

Jean Roussin (The Dublin born actor, Spranger Barry died on the 10th January 1777.

La plantation, printemps 1724 — été 1725

Ce fut suite à l’installation d’un petit poste avancé, quatre ans auparavant, sur le territoire des Natchitoches, dont monsieur de Saint-Denis, homme énergique et capable, reçut le commandement, que la Compagnie parut prendre au sérieux l’obligation de peupler la colonie. Cette année-là, les Français renouvelèrent leurs tentatives de commerce avec les provinces espagnoles, bien que les deux pays fussent alors encore en guerre ; les deux colonies tendaient à penser que c’était dans leur intérêt d’entretenir entre elles un commerce qui leur serait réciproquement avantageux. Aussi, lors de l’année 1720, la Compagnie envoya un millier de personnes, dont trois cents pour les concessions de Natchez, autour du Fort-Rosalie ; Jean Roussin fut de ceux-là.

*

Jean Roussin avait un avantage sur beaucoup de nouveaux arrivants, il avait hérité à la mort de son père, outre des dettes suite à l’effondrement du système Law, d’un document stipulant qu’il était propriétaire d’une concession au bord du Mississippi. Jean ne savait pas comment elle était rentrée en possession de son père, mais elle était en bonne et due forme. Comme il n’avait plus que cela comme bien, il se décida et s’embarqua pour la Louisiane, il n’avait plus rien à perdre même si pour lui c’était l’inconnu.

Après un voyage des plus mouvementés, une tempête de plusieurs jours avait failli les envoyer par le fond, puis ils avaient échappé de peu à des corsaires espagnols en se réfugiant dans un port de Saint-Domingue, et pour finir une épidémie de fièvre avait décimé une partie de l’équipage et des voyageurs. Arrivé sur sa concession, il remercia plus d’une fois Dieu de l’avoir sauvegardé, même s’il ne voyait pas trop par quoi et par où commencer sa nouvelle vie, malgré les conseils que lui avait prodigués l’agent de la Compagnie, pendant qu’il lui validait son titre de sa propriété et lui en indiquait l’emplacement. Avec le pécule qu’il avait réussi à mettre à l’abri des créanciers de son père, suite à la vente de tout ce qui restait en sa possession, il avait acheté cinq nègres et de quoi les nourrir pendant six mois, ce qui était en soi une petite fortune. Il commença à dégager le terrain aux abords du fleuve ne laissant entre lui et les futures cultures qu’un liseré d’arbres sur une largeur d’une dizaine de pieds. Ses terres possédaient de grands arbres, chênes et cyprès dont il décida de garder une partie pour la construction de ses divers bâtiments et de vendre le reste, car c’était un commerce lucratif, et de vastes prairies surélevées par rapport au lit du fleuve, ce qui était un atout lors des crues récurrentes de celui-ci. Il planta du tabac, puisque dans cette région, c’était la culture la plus pertinente d’après tous les avis reçus. Mais très vite, il se rendit compte qu’il lui faudrait plus de moyens pour obtenir un meilleur rendement, mais il ne voyait guère comment s’en procurer.

*

capture

capture d’esclave

À cette époque, la colonie commençait à sortir de son état premier, et faisait émerger une civilisation du monde sauvage dans lequel elle s’était installée. Les premiers arrivants, faute de mines d’or et d’argent comme au Pérou ou au Brésil, avaient travaillé la terre qui se révélait extrêmement fertile malgré les obstacles dus aux débordements du fleuve et aux insectes dévoreurs de récoltes. Après les explorateurs était donc venu le temps des colons, des planteurs, ils cultivaient l’indigo, le tabac et le coton. Cela n’était pas sans difficulté. Si les concessions avaient été vendues comme le nouvel Éden, beaucoup de colons succombaient à la malignité du climat. Pour la combattre, la Compagnie avait envoyé cher­cher des nègres en Guinée, un millier d’esclaves avait été introduit dans la co­lonie. Par leur travail, ils avaient répondu aux espérances et avaient pallié la fragilité de la santé des Européens sous ce climat.

Estimant que c’était le plus sûr pour son avenir, Jean Roussin, malgré les difficultés, mais n’étant pas un aventurier, faisait partie de ceux qui avaient choisi de cultiver la terre plutôt que d’aller fouiller la contrée à la recherche vaine de mines de métaux précieux. Il avait opté pour la culture du tabac et avait obtenu l’accord de la Compagnie, qui pragmatique, interdisait toutes cultures pouvant entrer en concurrence avec celles produites sur le sol Français, tels la vigne, le chanvre, le lin, et autres cultures traditionnelles. En plus de ces dictats, il savait ne pouvoir ache­ter en dehors de la Compagnie, et seulement au prix qu’elle fixait ; il ne pouvait vendre qu’à elle, au prix qui lui convenait, et ne pouvait sortir de la colonie qu’avec sa permission. Jean Roussin apprit comme ses voisins à contourner ces lois astreignantes et comme tous, il fit appel à la contrebande, tout d’abord pour survivre puis pour s’enrichir.

Les premières années si elles furent difficiles de par le climat, auquel il n’était pas accoutumé, de par le défrichage et la mise en culture de ses terres, il n’avait jamais planté quoi que ce soit auparavant, tout alla pour le mieux. Avec ses esclaves, ils délimitèrent tout d’abord un jardin potager pour répondre à leurs besoins alimentaires, puis il se concentra sur la culture du tabac qui devait faire sa fortune du moins, il y comptait bien.

L’année de son installation demanda beaucoup d’efforts jusqu’à la première récolte ; un homme ne pouvait se charger que de deux mille pieds de tabac, cette culture nécessitait une propreté parfaite de la terre de culture, aussi fallait-il sarcler soigneusement tous les huit jours. Malgré les efforts constants, la récolte ne donna pas grand-chose. Le peu qu’il réussit à vendre à Biloxi, où loger les bureaux de la Compagnie, lui permit à peine à acheter quelques vivres de premières nécessités, qui viendraient compléter la chasse. La deuxième année, ce ne fut guère mieux, mais il commença à employer tous les moyens de la colonie et au lieu d’acheter des vivres, il acheta dix esclaves supplémentaires, dont cinq, à crédit. Pour les vivres, il avait fait connaissance avec des contrebandiers et les obtenait à moitié prix, elles provenaient des colonies espagnoles ou anglaises. La troisième année, sa production avait pris de l’ampleur, il fut l’un des premiers à ne plus avoir de dettes envers la Compagnie. Une partie de sa production était partie pour la Virginie. L’un des premiers qui comprit fut monsieur de Bienville, mais il lui fit comprendre qu’il fermerait les yeux. C’est ainsi que les deux hommes commencèrent à se lier.

Jean Roussin passait le plus clair de son temps sur sa plantation hormis le dimanche où il se rendait comme tous les colons des alentours et leurs familles jusqu’au Fort-Rosalie en amont du fleuve pour l’office dominical. Ce dernier était donné la plupart du temps par l’aumônier militaire dans la cour du bastion. Tous s’y rendaient, c’était le meilleur moyen d’avoir des nouvelles de la colonie. Outre des militaires, les colons croisaient des hommes en tous genres qui parcouraient en tous sens le Mississippi et ses abords, faisant véhiculer les marchandises et les nouvelles, et bien sûr les Indiens des tribus locales qui profitaient de ses rassemblements pour vendre quelques marchandises, vivres et peaux de bêtes essentiellement. Depuis le début de sa fondation, ces derniers n’avaient guère fait d’opposition aux nouveaux venus. Mais au fil du temps, leur amitié ou plutôt leur indifférence se changea en une animosité, imposant une lutte de tous les instants, une lutte sourde, cachée, souvent incitée par les Anglais. Ces derniers voyaient d’un mauvais œil l’expansion de la colonie française, qui se portait de mieux en mieux à leur grande contrariété. Jean Roussin ne fut pas concerné par ces luttes intestines jusqu’à l’incident qui coûta la vie à un sergent du fort et à sa famille. Les Natchez les avaient surpris allant en visite dans une plantation amie. Après une brève accalmie, les Natchez avec à leur tête « serpent piqué « avaient brûlé plusieurs plantations, massacrant les blancs et quelques noirs, la plupart de ces derniers s’étaient enfuis, libérés de leur joug. Jean Roussin avait eu la vie sauve. Il était de passage à Fort-Rosalie pendant que sa plantation, ses champs étaient brûlés et ses esclaves dans la nature.

Lorsque monsieur de Bienville vint avec son régiment pour châtier les Natchez, Jean fit partie de la milice des colons qui se joignit à lui. C’est lors de cette expédition punitive qu’il rencontra monsieur Baron et, que s’étant lié à lui, ce dernier lui proposa celle qu’il devait épouser six mois plus tard sa fille, Marie Baron.

Marie Baron avec sa dot lui apporta une association qui lui permit de faire fructifier son bien en multipliant le nombre d’esclaves sur sa plantation. De ce jour, il devint l’un des planteurs les plus importants aux alentours de Fort-Rosalie.

*

Il fallut dix jours de navigations tantôt à la rame tantôt à la voile pour remonter le cours du large fleuve. Sous la toile aménagée pour elle, à la poupe de l’embarcation, Blanche-Marie, son cerbère à ses pieds, regardait à l’abri de l‘ardeur du soleil printanier ou des ondées tropicales, le paysage qui défilait sous ses yeux. Chaque soir, dès le soleil couché, l’embarcation était amarrée à la rive, il n’était pas question de naviguer la nuit même à la lueur de la lune, les hommes montaient alors un camp de fortune. Une tente pour elle était tendue devant laquelle Brutus se couchait et dormait d’un œil sous les étoiles tapissant le ciel nocturne. Les sens aux aguets, aucun être, aucune bête n’auraient pu l’approcher sans que la jeune fille en fût alertée et sans que le molosse son gardien ne soit prêt à la défendre. Sur elle, elle avait un couteau, que lui avait fourni Graciane, au cas où ?

Jean Roussin, de nature paternelle, bien qu’il n’ait qu’une dizaine d’années de plus qu’elle, la couvait comme une enfant. Il prenait très au sérieux cette protection promise à son ami. Entre deux ordres, il lui expliquait ce qu’elle découvrait, un monde nouveau où un soupçon de civilisation perçait au milieu d’une faune sauvage. « — Tu vois, fillette – expression qui tirait invariablement un sourire à l’auditrice — Chaque concession, qui a été attribuée par la Compagnie, est bornée par deux lignes perpendiculaires depuis la rive d’un cours d’eau, ici le fleuve, car ce sont les seules voies de circulation que nous ayons. Chaque concession s’enfonce de façon variable dans les terres. Je n’ai pas à me plaindre comme tu pourras t’en rendre compte, la mienne est d’une bonne profondeur, je possède cinq cents acres. » En remontant le fleuve, il lui avait cité les noms des différents propriétaires. Ils étaient ainsi passés devant les domaines de monsieur  de Bienville, avant d’atteindre ceux de Dubreuil, Dugué, Lanteaume, Delery, Beaulieu, Massy, Tierry, beaucoup de noms qu’elle connaissait voire qu’elle avait croisés chez son ancien protecteur. « — Ici, les champs donnent de l’indigo vendu au roi de Prusse pour teindre les uniformes de ses soldats. Du côté des Yazous ou des Natchez, nous faisons pousser du tabac qui en qualité vaut largement celui de Virginie ou de Saint-Domingue. Certains font de la canne à sucre dont on tire de la mélasse, mais souvent lors du transport, elle moisit et il y a beaucoup de perte. Bien évidemment poussent aussi très bien la patate douce, le maïs, et d’autres céréales. Nous avons aussi de très beaux arbres fruitiers, bien que sauvages, une fois dépêtrés de la jungle et convenablement taillés, ils nous offrent des pêches, des cerises, des kakis, et même des olives. Convenablement dompté, ce pays est un Éden ! » Blanche-Marie au souvenir de ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée resta sceptique. Plein d’enthousiasme Jean Roussin était intarissable et poursuivait son énumération. « — La vigne sauvage fait du bon vin et le houblon une petite bière agréable au palais. » L’engouement de l’homme rassurait la jeune fille. Le voyage se passa sans encombre et parut facile à la voyageuse, bien qu’elle restât inquiète tout au long du parcours qui s’enfonçait au fil des heures et des jours dans un monde de plus en plus sauvage où les quelques humains, qu’ils étaient amenés à croiser, étaient des Indiens qui ne paraissaient pas toujours amicaux.

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Ils amarrèrent devant le ponton de la concession de Jean Roussin un peu après le pic du soleil. Blanche-Marie était intriguée, elle ne voyait pas d’habitation à proximité. Mais comme tous les propriétaires, Jean Roussin avait construit sa maison à bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Quand elle mit le pied sur la terre ferme et cela malgré le paysage bucolique des alentours, elle ne put réfréner un frisson qui lui laissa une trace fugace d’effroi. Un sourd malaise la saisit, sorte de pressentiment. Elle n’en montra rien et pour se rassurer flatta la tête de Brutus qui d’un bon l’avait rejoint.

columbia-plantation-edgard-st-john-the-baptist-parish-la-1024Tout en donnant des ordres, Jean Roussin, lui indiqua la route qui s’enfonçait dans un sous-bois et qui se dessinait entre deux rangées d’arbres, certains déjà vieux et d’autres récemment replanter afin de créer l’allée régulière désirée et qui constituerait, au fil des années, une somp­tueuse voûte de verdure. Au travers des arbres qui bordaient le fleuve sur environ deux arpents, siégeant sur des pilotis, elle finit par distinguer la maison, entourée d’une palissade, qui au loin dominait le domaine. Blanche-Marie patienta et attendit la fin du déchargement. Monsieur de Montigny, en attendant, lui comptait quelques anecdotes sur la vie à Fort-Rosalie et sur les Autochtones. Fin prête, la jeune fille encadrée des deux hommes, les esclaves, à l’arrière, portant leurs bagages et leurs colis, remonta l’allée, et passa le portail grand ouvert, négligence qui laissa échapper un juron au maître des lieux. Blanche-Marie, entre monsieur de Montigny et Jean Roussin, sous son chapeau de paille examinait ce qui l’entourait, tout en avançant vers l’habitation qu’elle apercevait enfin nettement. Elle lui sembla vaste, ceinturée d’une profonde véranda sous un toit haut et pentu garnie de chien assis. S’approchant elle aperçut une silhouette féminine, la main en visière qui les guettait.

*

Marie attendait le retour de son époux, lui semblait-elle depuis une éternité. Une fièvre l’avait prise peu de temps avant le départ de celui-ci et l’avait empêchée de le suivre jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Ils n’avaient pu faire autrement que de se séparer, Marie était restée entre les mains de deux de ses esclaves et elle en avait été horrifiée. Cette race l’inquiétait, elle en avait une peur maladive.

Marie Baron (Jean-Baptiste Greuze, 1725-1805, French painter.jpgSans famille hormis son père, Marie baron avait suivi celui-ci de France jusqu’à Montréal. Elle avait alors à peine dix années. Lorsqu’il avait rejoint le gouvernement de monsieur Bienville, elle était venue s’installer à La Mobile puis à La Nouvelle-Orléans. Quand il lui avait annoncé qu’il avait proposé sa main à Jean Roussin, elle n’y avait fait aucune objection, elle venait d’avoir dix-huit ans, il lui fallait convoler. Blonde, la silhouette avenante, des yeux couleurs myosotis, un visage de poupée, elle était fort courtisée, mais aucun n’avait trouvé la voix de son cœur, donc, elle avait écouté la voix de la raison, celle de son père. Elle ne l’avait pas regretté, son époux s’était avéré attentif à ses besoins et aux petits soins pour elle. Quand il lui avait donné deux négresses pour tenir sa maison et l‘aider en tout, elle l’avait remercié, mais une sourde angoisse s’était installée en elle. Marie n’avait jamais possédé d’esclaves et elle avait entendu tant d’histoires terribles sur ces peuples. Les pires horreurs couraient sur leur compte, qu’ils étaient cannibales, et que malgré le confort et la sécurité qu’on leur offrait, ils étaient capables d’empoisonner, d’égorger leurs maîtres. Enfin quoi, elle craignait pour sa vie, si bien qu’elle leur adressait la parole, le moins possible, de toute façon elle ne les comprenait pas, elle évitait autant que possible leur présence, errante désœuvrée dans sa propre maison. Son époux avait fini par s’en rendre compte, l’avait conseillée, lui expliquant comment s’y prendre. Avec un sourire contrit, elle promit de faire un effort. Mais ce fut en vain, c’était plus fort qu’elle, dès qu’elle s’approchait de ses servantes, elle avait des sueurs et des nausées la prenaient. Alors, il donnait les ordres le matin, se disant que le temps faisant, elle y viendrait d’elle-même. De son côté, Marie vivait dans l’inquiétude permanente que sa solitude journalière amplifiait, elle s’accrochait à l’idée qu’avec la venue des enfants les choses changeraient. Mais cette pensée était aussitôt compromise, car qui pouvait désirer des enfants, alors qu’ils pouvaient être égorgés à tout instant. Et les événements avec les Natchez produits avant son mariage n’étaient pas pour contrarier ses sombres idées. Confortée dans cette peur, seule la présence de son époux la rassurait quelque peu. Aussi lors de l‘absence de celui-ci, la maladie aidant, sa peur s’était amplifiée et la tenailla continuellement. Dès que debout elle avait pu se tenir, elle s’était installée dans la galerie face à l’allée et tout au long du jour, elle attendait son retour, ne mangeant que des fruits qu’elle lavait et pelait elle-même. À la nuit, elle s’enfermait dans sa chambre à double tour.

Lorsqu’elle vit paraître le groupe passant le portail de la palissade, elle se leva d’un bon, resserra sur elle son ample manteau à dos flottant en indienne qui lui servait de négligé et s’approcha de l’escalier qui faisait face à l’allée. L’ensoleillement l’aveuglait, l’empêchant de distinguer les individus qui constituaient le groupe qui s’avançait, elle leva la main devant ses yeux, et au milieu des ombres et des éclats, elle finit par reconnaître la silhouette de son mari, puis celle de monsieur de Montigny, mais elle n’identifiait pas celle de la femme qu’ils encadraient. Monsieur  de Montigny avait dû épouser. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne l’avait vu, depuis bien avant son mariage, cela était donc possible. Elle était un peu déçue, car elle le pensait épris d’elle, et qu’il ait pu se consoler la désappointait quelque peu. De toute façon l’important ce fut que son époux fut de retour. Instinctivement, elle rajusta son chignon, ramenant en son sein les mèches qui tombaient sur sa nuque.

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Jean Roussin prit sans pudeur sa femme dans les bras, la jeune femme se laissa faire, trop heureuse de retrouver son époux. Les deux spectateurs évaluaient la scène chacun à leur aune. Blanche-Marie trouvait cela rassurant, le lien qui unissait le couple présageait une ambiance harmonieuse dans la maison. François Dumont de Montigny, quant à lui, ressentit un pincement de cœur. La scène le crispa.

Cotes, Francis, 1726-1770; A Gentleman with a CaneSix ans plus tôt, à 22 ans, sous-lieutenant, François Dumont de Montigny s’était embarqué pour la Louisiane, en même temps que la compagnie de monsieur  de Valdeterre, sur la flûte « La Marie ». Il avait tout d’abord été envoyé par monsieur Le Blanc sur sa concession de la rivière des Yazous et avait pris part aux travaux de la construction du fort Saint-Claude. Puis il était parti explorer la rivière de l’Arkansas, au printemps de 1722, en qualité de « géomètre », avec monsieur Bénard de La Harpe, parce que les agioteurs de la rue Quincampoix spéculaient sur un merveilleux rocher d’émeraude supposé la surplomber. Ce fut à l’automne de cette année-là, au milieu de l’ouragan qui détruisait La Nouvelle-Orléans qu’il vit pour la première fois Marie Baron dont il s’éprit aussitôt. Il n’était pas riche, ses rapports houleux avec monsieur de Bienville qu’il avait fortement contrarié de par son tempérament perpétuellement insatisfait et colérique, l’avait amené proche du dénuement. Cet état de fait l’avait retenu de s’approcher d’elle, se contentant de soupirer au loin. Il avait participé à l’expédition punitive contre les Natchez lors de laquelle il avait fait la connaissance de Jean Roussin, au retour de celle-ci, il apprit que la jeune femme, qu’il aimait en secret, était destinée à celui qui était devenu un ami. Il s’éloigna de lui comme d’elle et s’enfonça dans une misère arrosée d’alcool. Sa situation ne s’améliora pas et son état d’esprit encore moins. Ses rapports ombrageux avec monsieur de Bienville l’avaient amené à l’indigence et le départ de celui-ci pour la France lui avait offert, par l’intermédiaire de monsieur de la Chaise, un poste sur la concession de Terre-Blanche, concession qui dépendait directement du Fort-Rosalie. Il avait dû obtempérer et s’était retrouvé sur l’embarcation de Jean Roussin, puis devant Marie toujours si belle.

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Autour de la table éclairée par les flammes vacillantes des bougies du chandelier de cuivre, les trois jeunes gens riaient des  saillies du quatrième. Le plus âgé avec l’approche de la trentaine était Jean Roussin, la plus jeune était Blanche-Marie qui allait vers ses seize ans. Autour d’eux Zaïde et Abigaël, les deux négresses, leur servaient du café pendant que François Dumont de Montigny, resté sur la plantation, faisait de l’humour tout en jouant aux cartes. Il n’était pas arrivé à se détacher de la demeure pour prendre son poste et s’était imposé dans les lieux. Tout en jouant il marivaudait avec les deux jeunes femmes, passant de l‘une à l’autre pour donner le change, mais l’une comme l’autre savaient, pour qui était ce jeu délicat. Les deux jeunes femmes dont les liens s’étaient serrés sans difficulté s’en amusaient dès qu’elles étaient seules, elles savaient que c’était pour Marie que l’homme soupirait en vain ou presque. Blanche-Marie avait très vite saisi que le séducteur, sans délicatesse, se servait d’elle pour atteindre sa compagne, qui ne semblait pas insensible au charme du sous-lieutenant, accessoirement géomètre et à ses heures poète. Un piètre poète au goût de Blanche-Marie, mais Marie ne semblait pas s’en apercevoir. Jean, quant à lui, ne disait rien, mais n’était pas dupe. Pour lui les deux jeunes femmes étaient aussi jolies, l’une que l’autre, et avaient droit à ses compliments, choses qu’il ne savait pas tourner, ce n’était pas dans sa nature, mais il n’était pas idiot et Montigny n’était pas toujours subtil. Il n’en avait cure, il avait confiance en Marie. La soirée se prolongeait, Jean l’écourta rappelant qu’il devait dès l’aurore parcourir ses champs. Blanche-Marie ne se fit pas prier et demanda aux deux négresses de débarrasser. Marie, soulagée, s’était déchargée sur la jeune fille de la tenue de la maison, celle-ci était donc devenue responsable des tâches de Zaïde et Abigaël.

Les deux négresses étaient d’un naturel servile et avaient compris que leurs positions étaient enviables par rapport à ceux de leurs frères d’infortune qui travaillaient aux champs. Si elles venaient toutes deux de Guinée, l’une était Peule et l’autre Soussou. Elles n’étaient pas de la même région, aussi l’une parlaient le pular et l’autre la langue mandée. Elles avaient trouvé suffisamment de mots pour se comprendre, échanger et partager. Les blancs étaient inconscients de tout cela, pour eux ce n’étaient que des sauvages et quant à les comprendre cela les indifférait le plus souvent, du moment qu’ils effectuaient leurs tâches. Aussi, si le comportement de Marie ne les avait pas surprises, celui de Blanche-Marie les intrigua. Elle n’élevait jamais la voix et essayait de les comprendre comme d’être comprises, aussi avec un vocabulaire restreint pris dans les différentes langues, Blanche-Marie faisait passer ses demandes. Zaïde était grande et mince et Abigaël tout en rondeurs. La première était très habile de ses mains et la deuxième cuisinait avec audace, une cuisine mixait entre les habitudes des maîtres et les ingrédients trouvés sur place. Dans la maison tout le monde y trouvait son compte, même Marie commençait à avoir moins peur de ses domestiques et prenait confiance suivant l’exemple de sa nouvelle amie.

Peydédaut Blanche-Marie  et Marie Baron Roussin(FRANÇOIS BOUCHER (Têtes de deux jeunes femmes de profil Pierre noire.jpgMarie prit donc le bras de Blanche-Marie et l’entraîna vers sa chambre afin qu’elle l’aidât à se déshabiller. Elles aimaient ce moment où elles se retrouvaient seules et échangeaient des balivernes tout en se préparant pour la nuit. Marie était d’un caractère facile et affectueux, elle avait très tôt manqué d’amour, orpheline de mère, suivant son père de poste en poste, et de nourrice en nourrice, elle s’était souvent sentie seule. Dominée par un père autoritaire, qui n’avait pas voulu la mettre au couvent, car elle lui rappelait sa mère, elle avait été une enfant effacée et foncièrement timide. Elle avait été d’emblée séduite par le caractère réservé, mais assuré de Blanche-Marie. Sa détermination à aller de l’avant la fascinait et quand, confiantes, elles s’étaient épanché quelques bribes de leur vie, elles s’étaient reconnues dans leur désarroi. Blanche-Marie avait trouvé un nouveau foyer et une nouvelle vie qui étaient à sa convenance. Marie fin prête, Blanche-Marie la laissa et rejoignit sa chambre à l’étage. Jean Roussin lui en avait aménagé une, sous les combles, qui la ravissait. Elle devait elle aussi se lever tôt, elle partageait son temps entre la maison, ses tâches domestiques, et l’hôpital de la concession, ses quelques connaissances acquises sur le tas lui permettaient de soulager les quelques blessés ou malades parmi les esclaves. Les habitations de la colonie étaient le plus souvent de taille assez grande et occupaient un personnel assez nombreux comparé à des exploitations françaises. Blanche-Marie, même au château de Saint-Mambert, n’avait pas vu autant de gens travailler une seule terre, la plantation de Jean Roussin comptait près de cinquante esclaves. Elle se coucha laissant sa fenêtre ouverte vers le ciel et se laissa porter par les bruits de la nuit, oiseaux et autres animaux nocturnes, la brise dans les champs et le grondement sourd du fleuve. Elle entendit Montigny et Jean Roussin se souhaiter le bonsoir, puis le silence qui la porta vers le sommeil.

*

L’été était passé avec ses chaleurs étouffantes puis l’automne avec ses tempêtes et l’hiver avec ses températures relativement fraîches, le printemps était revenu le fleuve inondant à nouveau ses rives, les fleurs multipliant leurs couleurs, la faune croissant à nouveau puis ce fut à nouveau l’été. Cela faisait six jours que la chaleur était tel que rien ne bougeait aux heures les plus chaudes. La nuit était tombée, mais elle ne délivrait pas encore un soulagement suffisant à Marie qui dans son septième mois de grossesse ne savait comment se mettre à l’aise. À côté du lit dans lequel elle soupirait tout en s’éventant, Blanche-Marie s’était installée avec un ouvrage afin de lui tenir compagnie. Après avoir barricadé les portes, elle avait envoyé Zaïde et Abigaël se coucher, c’étaient les seules esclaves qui avaient le droit de rentrer dans la demeure puisqu’elles en étaient les servantes et d’y loger. Elles étaient donc montées dans leur chambre sous les combles. La maison était calme, il n’y avait que les quatre femmes, Jean était à Fort-Rosalie. Comme la pièce était suffocante, la jeune fille avait rouvert la porte-fenêtre pour faire rentrer un peu d’air et, à la lueur tremblotante d’une bougie, tirait l’aiguille, elle aurait préféré lire, mais il n’y avait aucun livre dans la demeure même pas l’almanach. Tout à coup, Brutus grogna doucement. « — Blanche-Marie, vous avez entendu ?

— Quoi donc ?

— Écoutez, il y a quelqu’un qui marche dans la galerie !

Blanche-Marie souffla aussitôt la bougie, et tendit l’oreille. Elle flatta le molosse, lui donna un léger coup sur le museau pour qu’il fasse silence, il obtempéra. La pièce était éclairée par les rayons de la lune qui dispensait une lumière froide. Doucement, la jeune fille se leva, et alla vers l’angle de la pièce et y saisit un fusil à double canon que Jean laissait toujours chargé. Il lui avait demandé si elle savait s’en servir, malgré sa répugnance qu’elle ne tenait pas à expliciter, elle avait répondu par l’affirmative. Elle cala la crosse sous son aisselle et le doigt sur la détente, elle écoutait attentivement. Son cœur frappait très fort remplissant sa tête, elle se contrôla. Elle ne percevait rien de particulier, mais elle ne mettait pas en doute la parole de son amie, cela aurait été par trop dangereux. Elle avança à pas feutrés vers l’extérieur, elle essayait de maintenir un tremblement convulsif dû à la tension. Quand elle fut dans la galerie, elle regarda à droite comme à gauche, rien. Brutus était sur ses talons, il se mit à grogner. Elle tendit à nouveau l’oreille, Marie avait raison, elle sentait une présence, un souffle, une respiration. Mon Dieu pourvu qu’il n’y ait qu’un homme. Elle affermit sa voix et s’exclama : « — qui est là ? » De l’ombre sortit une silhouette gigantesque. Le molosse aboya tout en grognant. Elle pointa son fusil vers l’homme, du moins elle supposait que c’était un homme. Une voix grave lui répondit : « — je suis, Alboury Ndiaye, un ami de Jean Roussin. Je devais le retrouver ce soir au bord du fleuve, mais il n’est pas venu, alors je me suis rendu aux nouvelles. Alors, s’il vous plaît ne tirez pas et retenez votre chien. » Derrière, traînant un sabre, Marie malgré l’encombrement de son ventre, l’avait suivie. Les deux jeunes femmes ne savaient que faire, d’autant que l’homme, dont elle ne voyait que les contours, était inconnu d’elle. Brutus, le dos courbé, le poil hérissé, sentant la peur de sa maîtresse, grognait de plus belle, babines retroussées, toutes canines dehors. « — Je portais des marchandises pour la plantation, il y a même des livres pour l’une de vous deux. » Les deux femmes respirèrent, il ne pouvait l’inventer, Blanche-Marie baissa son arme, sans toutefois sans s’en dessaisir et calma d’une voix ferme Brutus qui n’en garda pas moins sa position. « — Excusez-moi, si j’avais su que Jean était absent, j’aurais attendu le jour pour me présenter à vous, je vais m’en aller. Je reviendrai demain. » À reculant, il s’approcha de l’escalier qu’il descendit. Totalement éclairé, elles découvrirent, stupéfaites, un géant noir comme l’ébène.

épisode 011

Alboury Ndiaye (Frank Buchser - Il negro

Le contrebandier Alboury Ndiaye

L’homme, qui s’éloignait de la demeure, était une force de la nature, un animal sauvage, qui impressionnait tous ceux qui le croisaient. Pour la plupart des individus, c’était un géant noir d’ébène, bien qu’il fût couleur café. Il devait approcher une bonne toise et n’avait pas besoin d’être méchant pour impressionner son entourage. Il affichait le plus souvent un torse musculeux, à moins que le froid ne le forçat à se couvrir davantage, et était vêtu d’un pantalon de marin dont la couleur oscillait entre le blanc et le marron qu’il attachait au moyen d’un bout de cordage. Son sourire franc n’arrivait pourtant pas à faire oublier l’impression de danger qu’il dégageait.

Une décennie s’était écoulée depuis qu’il avait été enlevé à sa famille, prise dans des guerres incessantes et périodiquement plongée dans une misère noire. Il habitait alors un petit village non loin de la côte Sénégalaise. Alboury Ndiaye avait quitté l’Afrique contre son gré, encore que son départ était en partie dû à son attirance pour l’aventure. Il s’était cru un homme, car il avait participé aux rites initiatiques faisant de lui un chasseur. Il s’était rendu sur un navire espagnol pour échanger de la nourriture contre des outils, à l’encontre de la volonté du griot et de sa mère. Les négriers, qui avaient annoncé aux gens du village leurs intentions pacifiques, l’avaient fait prisonnier dès qu’il avait mis le pied sur le tillac et l’avait couvert de chaînes, avant de lever l’ancre pour faire route vers la Guinée, puis le Brésil. Ce coup du sort lui avait fait quitter son pays, en tant qu’esclave. Pour autant, la captivité d’Alboury ne dura pas longtemps, car le négrier n’était jamais arrivé au Brésil, mais la famine et les coups de fouet à bord, mêlé à la totale incompréhension de sa nouvelle condition, lui avaient laissé des souvenirs douloureux et ineffaçables. Ce fut toutefois la seule condition d’esclave qu’il connut, car il fut libéré avant d’atteindre le Nouveau Monde par le navire de guerre le « Régent « . Le capitaine du navire de guerre, aux idées peu recommandables, puisqu’il était contre l’esclavage, qui pourtant commençait à rapporter des fortunes à son pays, avait arraisonné le négrier où se trouvait Alboury parce qu’il croisait de trop près Saint-Domingue, et cela sans autorisation de son gouvernement. Après avoir pendu pour piraterie les Espagnols, le capitaine du « Régent « avait proposé aux esclaves survivants soit de les débarquer et de les vendre, soit de compléter son équipage réduit par un combat difficile. Alboury avait bien sûr opté pour la deuxième solution, bien qu’il fût jeune, sa taille déjà phénoménale emporta la décision du maître d’équipage. Il devint un marin, un excellent gabier, vigilant et infatigable. Il servit pendant quatre années sur le navire, avec toute la confiance du maître d’équipage et donc du capitaine, mais il était partagé entre son besoin de liberté et sa reconnaissance pour le capitaine. Quand celui-ci mourut d’une mauvaise fièvre due à la gangrène, il changea de navire, et cela plusieurs fois de suite. Il privilégiait les navires de commerce plus faciles à quitter au port de son choix. Il avait beaucoup de mal avec l’autorité et dès qu’il sentait ses supérieurs le tenir pour moins que rien, le traiter comme un inférieur, et sa couleur de peau ne l’aidait pas, il débarquait au port suivant, il leur tirait sa révérence. Dans tous les cas, il n’avait jamais choisi un vaisseau qui eut pu le ramener vers son pays d’origine. Il avait été contraint de laisser sa famille derrière lui, sans désir profond de la retrouver ; retourner dans son village, devenir chasseur, et crever de faim, car trop de guerres tribales ? Quel intérêt pour lui ? Il aimait la mer et ce sentiment de liberté des horizons sans fin. Hormis l’île de la Tortue, il n’avait pas d’attaches et cela était très bien comme cela. Dans une taverne de Cap-Français, il avait été entraîné par un loustic blond et arrogant et ce compagnon de fortune lui avait ainsi fait découvrir sa nouvelle vie, sa vraie nature. Il devint contrebandier au sein d’un circuit reliant La Nouvelle-Orléans aux grands ports de Veracruz, La Havane, Cap-Français, Fort Saint-Pierre ou Carthagène. Ce commerce fluvio-maritime prospérait grâce à une flottille de pirogues, de bateaux à fond plat, de barques côtières et de petits bricks reliant les Grands Lacs au continent sud-américain. Il avait tout d’abord rejoint un bâtiment détenu par un capitaine d’origine bretonne, mais très vite il avait compris que celui-ci ne leur laissait que des miettes de ses divers trafics. Il attendit patiemment son heure et comme il n’avait point d’argent, il prit ce qu’il ne pouvait acquérir. Dans un port du Honduras, il emprunta définitivement aux Espagnols un petit brick avec l’aide du loustic et de cinq autres marins d’origine diverses qui comme lui voulaient plus de justice dans le partage des gains et des risques. Ils rebaptisèrent aussitôt l’embarcation du nom évocateur d’« Indépendance » et ils commencèrent leur nouvelle vie de pirates ou de contrebandiers, au sein de laquelle ils partageaient équitablement tous leurs butins. Très vite, Alboury fut reconnu comme leur capitaine, et tous ceux qui se rallièrent à « Indépendance « firent de même. Ils s’en prenaient essentiellement aux Anglais et aux Espagnols, car La Nouvelle-Orléans leur servait de base d’opérations. En tant que cité portuaire, la ville française devenait, en raison de sa position idéale, une plaque tournante attractive pour le commerce qu’il soit officiel ou officieux. La ville avait l’avantage d’être à la fois le dernier arrêt le long du plus grand fleuve du continent et une escale naturelle à mi-chemin entre deux des plus importants ports coloniaux espagnols, de quoi devenir riche pour des marins audacieux. Cela était d’autant plus intéressant pour Alboury, que les vaisseaux européens à fort tirant d’eau étaient contraints de passer le long bras de mer limoneux aux courants changeants et sinueux, redoutés des pilotes les plus aguerris qu’était le Mississippi. Ce trajet contraignant de l’embouchure du fleuve à La Nouvelle-Orléans pouvait prendre jusqu’à six semaines pour un gros vaisseau, presque autant qu’une traversée entre la France et les Caraïbes, alors qu’en passant par le lac Pontchartrain et le bayou saint Jean, une journée suffisait et « l’Indépendance « pouvait faire le parcours avec facilité. Évidemment, la navigation n’y était pas plus facile et il fallait être un marin aguerri pour oser affronter ces eaux peu profondes, encourant le risque d’être submergé par une houle de plus de quatre mètres lorsque de soudaines tempêtes s’abattaient sur la baie habituellement tranquille.

Alboury, qui n’avait pas pour ambition d’élargir son commerce, avait aussi appris ce que les Amérindiens savaient depuis des siècles, les vents et courants qui créaient des tourbillons contraires à seulement quelque mille de distance des côtes de Louisiane. Ses connaissances des lieux étendaient grandement ses possibilités d’approvisionnement et de vente, car pour aller de Veracruz à La Havane, ils savaient profiter des alizés entre les détroits de Floride et du Yucatán et des courants entre Cuba et la pointe de la Floride. Il lui fallait environ deux semaines pour rallier Veracruz, un peu moins encore pour La Havane. Ils traversaient donc le golfe à bord de l’« Indépendance » en suivant les eaux peu profondes du littoral ou en coupant par les bayous de Barataria, transportant des marchandises dans les deux sens de façon plus ou moins officielle suivant les vendeurs et les acheteurs.

*

Martha (The Polish Girl (Jean-Baptiste Greuze - ).jpgMartha s’était levée bien avant le jour. Les nuits de pleine lune, elle ne dormait pas ou peu s’en fallait, et cela depuis ses premiers saignements. Elle avait donc atteint la porte de l’hôpital alors que les premiers rayons du soleil l’effleuraient. Elle y rejoignait la veuve Camplain avec qui elle tenait le dispensaire, celle-ci ayant fait la nuit. La veuve d’apparence sèche et froide était en fait mal servie par sa physionomie tant elle était bonne et chaleureuse. Il y avait ce jour-là peu de malades, cinq indigents, deux femmes, deux hommes, dont un mulâtre libre. En plus d’eux, il y avait deux charpentiers du chantier de la nouvelle caserne qui étaient tombés d’un échafaudage alors qu’ils se chicanaient, l’un avait l’épaule démise et l’autre une jambe cassée. Le dernier malade était un orphelin de moins de sept ans, retrouvé recroquevillé dans un coin du marché, grelottant de fièvre, atteint de la rougeole. Martha s’y était attachée. Après avoir avalé un bol de soupe et échangé quelques mots avec la veuve, elle se rendit dans la salle commune où dormaient les malades. Accompagnée de quelques mots bienveillants, elle distribua leur soupe à ceux qui avaient les yeux ouverts. Elle se mit ensuite au nettoyage, pendant que la veuve allait prendre quelque repos dans la loge adjacente à l’hôpital. Elle aimait ce qu’elle faisait, ces tâches journalières qui lui faisaient oublier cette vie déchue par les hommes, et dont elle s’éloignait, était si loin désormais. Même pénible, cette besogne était plus gratifiante que l’obligation de se donner aux hommes pour quelques sols.

*

« — Tu sais Paul, c’est un conte de chez moi, ma mère nous le racontait à ma sœur et à moi, il fait peur, tu es prêt ? »

Le petit garçon opina de la tête tout en murmurant un oui.

— il y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons. L’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps ; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins que deux à la fois… » Martha occupait le jeune malade en voie de guérison. Elle s’était par conséquent installée à son chevet pour lui raconter une histoire tout en brodant un ouvrage. Autour d’elle, tous étaient attentifs, subjugués par la douce voix de la jeune femme aussi personne ne fit attention à l’entrée du nouveau venu. Martha ne réalisa sa présence derrière elle, quand relevant les yeux vers son jeune auditeur, elle vit ses yeux agrandis par l’étonnement. Elle se retourna pour se retrouver face à un géant noir qui la regardait avec attendrissement. En même temps qu’elle se leva, ses yeux plongèrent dans ceux du nouveau venu, elle ne put s’empêcher de se noyer dedans. Elle réalisa tout à coup qu’aucun bruit n’altérait ce moment, tous étaient bouche bée devant le géant. Elle reprit ses esprits. « — Bonjour, que puis-je pour toi ? ». À même temps qu’elle s’adressait à lui, elle ne pouvait s’empêcher de penser que l’homme était grand, si elle s’approchait de lui, force serait de constater qu’elle arriverait à peine à sa hauteur de poitrine. Étrangement, elle se sentait rassurée par sa présence. « — Si t’es Martha, j’ai une lettre pour toi, moi je suis Alboury Ndiaye.

— Je suis Martha ! — Se demandant, qui pouvait bien lui faire parvenir une lettre ?

— Alors voici ! — Il sortit de sa ceinture la lettre et la lui tendit. – elle est de Blanche-Marie.

— De Blanche-Marie ! Mon Dieu ! elle va bien ? Elle est bien installée ! Vos maîtres sont-ils bons ?

Alboury Ndiaye sourit devant le débit de parole spontané. « — Tout d’abord, je n’ai pas de maître, je suis le capitaine de l’« Indépendance « . Ensuite, Jean et Marie Roussin sont des gens de grande bonté, et Blanche-Marie va bien, mais tout ça est dans la lettre.

— Oui bien sûr, excuse-moi.

 — Ce n’est rien, maintenant il faut que je parte, dit-il avec une nuance de regret dans la voix.

Elle le reconduit jusqu’à la porte, enfouissant la lettre dans la poche de son tablier. Elle le regarda partir avec regret, le géant noir laissait en elle une trace de tristesse, d’abandon, qu’elle ne comprenait pas.

*

Elle savait déchiffrer les lettres et les syllabes parfois quelques mots, mais pas lire ou du moins fort mal, quant à l’écriture, elle le faisait péniblement, c’était le curé de son village qui lui en avait appris les rudiments la trouvant intelligente. Mais avec le temps, il ne restait pas grand-chose de ce savoir. Martha regardait la lettre sans trop savoir quoi en faire. Elle n’avait pas eu de nouvelles de son amie depuis presque deux années, et quant à Graciane, quelques bruits de salons avaient été poussés jusqu’à elle, mais rien de bien précis. Elle ne savait plus rien de ses autres compagnes de voyage éparpillées dans le pays, elle ne voyait plus que Boubou qui accompagnait, avec ses deux bambins, son époux au marché. Elle était donc curieuse du contenu de la lettre. Quand la veuve Camplain revint dans le début de l’après-midi, elle se décida à aller voir monsieur de Manadé, le chirurgien. Il était la seule personne sachant lire en qui elle avait quelque confiance depuis le départ du père Davion.

*

ean-Antoine Watteau (1684-1721), La Ravaudeuse, étude pour L_Occupation, selon l_âge, vers 1715, sanguineElle se rendit à la caserne où séjournait le chirurgien. Elle connaissait le chemin puisqu’elle y venait le chercher chaque fois qu’il y avait une urgence. Elle n’appréciait pas de s’y rendre, côtoyer les soldats, c’était se défendre continuellement de leur assiduité. Elle frappa à la porte du bureau du chirurgien espérant qu’il y fut. Elle entendit un grognement qu’elle supposa être une invite à entrer. Tout en s’excusant, elle passa la tête par l’entrebâillement de la porte et découvrit monsieur de Manadé un aiguillé à la bouche et empêtré avec sa veste dans les mains, essayant visiblement avec maladresse un raccommodage périlleux. La jeune femme sourit : « — laissez-moi faire monsieur.

— Avec plaisir Martha, ce n’est vraiment pas une tâche aisée pour moi.

Elle prit le vêtement et s’assit, le chirurgien lui passa l’aiguille. La veste avait une vilaine déchirure, le chirurgien se crut obligé de s’expliquer. « — J’ai rencontré un mauvais clou, et j’avoue que dans mon impatience, j’ai tiré brusquement.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je vais faire de mon mieux. Il n’y paraîtra rien ou peu s’en faut.

— Merci, Martha, mais vous étiez venu pour quelle raison ? Il y a un problème à l’hôpital ?

— Non, non, j’ai reçu une lettre de mon amie Blanche-Marie, et je ne sais pas lire.

— Bien sûr, donnez-la-moi, et prenons de ses nouvelles.

*

De Blanche-Marie Peydédaut

À Martha de l’hôpital

Vendredi 25 octobre 1726

Ma Martha,

J’ai enfin trouvé un messager digne de confiance. Comme tu verras, la première fois, il est très impressionnant. Moi-même, j’ai été terrorisée et j’ai même failli tirer sur lui. Mais c’est un homme bon malgré les apparences…

« — Et grand Dieu, il était si terrible que cela ce messager, Martha ?

— C’était un grand, très grand nègre, il m’a dit être le capitaine d’un navire.

— Ah ! c’est Alboury Ndiaye, c’est vrai qu’il est impressionnant.

Martha sourcilla, se demandant comment le chirurgien pouvait bien connaître un tel homme, qui à son avis avait tout du pirate, le mystère et la séduction avec. Elle sortit de ses pensées réalisant que le chirurgien avait repris sa lecture.

… j’ai été accueilli chaleureusement par Jean et Marie Roussin. Bien qu’elle soit ma maîtresse, je me suis fait d’elle une amie, elle est d’un naturel doux et attachant, il y a des moments, j’ai l’impression d’être l’aînée bien qu’elle est six ans de plus que moi. Ils ont un adorable poupon qui ne tient pas encore sur ses jambes, et qui fait notre ravissement…

… Je me fais à ma nouvelle vie qui ma foi est très agréable, elle se déroule entre la besogne due à l’habitation et l’hospice de la plantation où mes quelques connaissances soulagent les malades ou les blessés. Rassure-toi. Je vois déjà ta mine s’allonger, dans les cas les plus graves, Jean fait venir le chirurgien. Pour les tâches ménagères, je suis aidée par Zaïde et Abigaël, deux négresses fort vaillantes et adroites chacune dans leur domaine…

… Bien que nous soyons isolés, nous ne nous ennuyons pas. Par le biais de Fort Rosalie, nous avons une vie de société. Nous nous y rendons régulièrement, notamment pour l’office dominical. Nous côtoyons ainsi les militaires du fort et leurs familles ainsi que d’autres colons. Nous sommes régulièrement invités chez nos voisins, ou avons des visites comme celles de monsieur Montigny qui nous laisse croire que nous sommes à la cour en nous couvrant de poèmes et d’anecdotes. Comme tu peux voir, je me fais à ce nouveau tournant de ma destinée…

Rassurée qu’elle était par ce qu’elle entendait, Martha écoutait les mots décrivant la vie de Blanche-Marie avec attention. La lettre concluait par l’attente d’une réponse désirée qui serait rapportée par monsieur Ndiaye. Le grand nègre allait donc revenir chercher la réponse ? Mais qu’allait-elle donc raconter, sa vie n’avait rien de palpitant. Devant son trouble, monsieur de Manadé lui proposa son aide qu’elle s’empressa d’accepter.

Quand quelques jours plus tard, alors qu’elle ne l’attendait plus, Alboury Ndiaye revint à l’hôpital, la lettre était prête. De ce jour le contrebandier devint le messager des deux jeunes femmes, Martha se mit à attendre ses venues qui pouvaient être espacées de deux ou trois mois. Si elle crut tout d’abord que c’était pour les lettres, elle finit par admettre que c’était la visite Alboury Ndiaye qui l’importait le plus. Petit à petit, il restait un peu plus longtemps en sa compagnie, semblant la rechercher et partageait avec elle les histoires de la colonie, puis leur vie. Il lui raconta l’Afrique, elle parla de Bordeaux. Elle s’émerveilla de ses descriptions exotiques, il l’écouta sans jugement. À quel moment, devint-il son amant ? Un soir de printemps, lors duquel il la raccompagna dans sa maisonnette, une pluie soudaine comme il y en a tant dans le ciel louisianais, elle le fit rentrer, il resta pour la nuit. Et de cette nuit, à chaque fois qu’il passait par La Nouvelle-Orléans, il restait, ils en étaient heureux ne demandant de compte ni à l’un ni à l’autre, se contentant du bonheur présent. Bonheur qu’il cachait, car il était illicite et serait de toute façon incompris.

*

Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80sDe son côté, Blanche-Marie attendait, elle aussi, les lettres dont elle partageait le contenu avec les époux Roussin. Celle-ci venait autant de Martha que de monsieur de Manadé qui prenait plaisir à cet échange épistolaire qui lui permettait d’avoir des informations de cette partie de la colonie.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Jeudi 23 janvier 1727

… comme tu dois le savoir depuis le temps, le départ de monsieur de Bienville a fait beaucoup de vagues dans la colonie. À La Nouvelle-Orléans, et cela derrière le dos de monsieur de la Chaise, les colons ont envoyé une délégation pour protester à la cour. Ici, personne n’a admis la façon dont notre gouverneur a été congédié ; comme un laquais, il faut bien le dire. C’est une honte, d’autant qu’il a été victime de délation, tout le monde ici le sait bien qu’il ne s’est pas enrichi en Louisiane. Il paraît qu’il ne possédait que soixante mille livres lorsqu’il est parti. Et puis il était le seul à nous protéger. Malheureusement, la délégation est revenue pour ainsi dire bredouille puisque le seul résultat a été l’arrivée dans son sillon de monsieur de Périer comme nouveau gouverneur…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 29 avril 1727

… le nouveau gouverneur a été très mal accueilli, tout le monde lui en veut de remplacer monsieur de Bienville. Bien évidemment, seul monsieur de la Chaise, qui doit se trouver très seul, l’a reçu avec chaleur…

… l’homme n’est pas si mauvais que cela. Savez-vous que Monsieur de Périer est un officier de la Marine royale ? Il s’est, paraît-il, courageusement battu pendant la guerre d’Espagne. Je ne sais si c’est cette auréole de gloire, mais il réussit à nous amadouer. Il faut dire qu’il fait tout pour complaire aux planteurs d’autant qu’il veut visiblement que les plantations prennent de la valeur, le temps, où la compagnie cherchait des mines d’or et des pierres précieuses, semble s’éloigner. Pour cela, il a fait importer encore plus d’esclaves. Pour éviter qu’ils nous apportassent quelques vilaines maladies comme « le virus de Guinée », dont la dernière épidémie est un bien triste souvenir, notre nouveau gouverneur fait examiner ces « pièces d’Inde » entièrement nues par un chirurgien de la colonie. J’ai été amené à aider tout au moins pour les femmes et les enfants, je dois dire que c’est très triste et je n’ai pas eu le courage de continuer. Ces pauvres gens que tous considèrent comme des bêtes voire des meubles arrivent décharnés, martyrisés, terrifiés, ne nous comprenant pas. Je suis rentrée de cette épreuve tellement triste que je me suis défilée, je n’ai pas voulu y retourner, c’est la veuve Camplain qui y a été à ma place, car il faut bien le faire.

Bien sûr, ensuite les colons prennent correctement soin de leurs Nègres. Pas tellement en raison de leurs principes chrétiens, mais parce que leur valeur augmente, on les paye de plus en plus en cher, vous savez, ils représentent, quel que soit leur sexe ou leur âge, une grande source de richesse. J’ai entendu dire, que certains maîtres vont jusqu’à creuser dans la terre, des sortes de baignoires entourées de madriers pour qu’ils puissent prendre des bains sans être dévorés par les alligators ou piqués par les serpents venimeux et que d’autres fournissent un petit lopin de terre où ils peuvent cultiver des fruits et légumes pour eux-mêmes. J’en vois même, les jours de marché, vendre leur récolte. Et puis tous font attention à leurs âmes, les pères jésuites ou capucins ne cessent de les baptiser, ce qui dit en passant ne les empêche pas de conserver tous leurs grigris, magies, zombis, superstitions et dieux tout-puissants. Malgré cela, certains s’enfuient dans les forêts, mais peu s’y risquent, le pays est tellement grand et puis les Indiens n’aiment pas les nègres et les trucident avec plaisir, paraît-il…

… des habitations se sont enrichies des figuiers de  Provence et d’orangers de Saint-Domingue, on trouve désormais leurs fruits sur le marché. Comme vous pouvez voir, les choses vont de mieux en mieux, les difficultés semblent s’éloigner. Bien sûr, le prix de la terre, auquel on ne faisait pas grand cas jusque-là, commence à éveiller la concupiscence et les disputes se multiplient. Prévenez monsieur Roussin que le conseil supérieur a décidé d’annuler tous les droits aux terres vacantes, dont la concession daterait d’une époque antérieure au 31 décembre 1723. Dites-lui qu’il va être amené à produire ses titres de propriété et à déclarer la quantité de terre possédée et défrichée par lui sous peine d’éviction. Il est à savoir que le conseil a désormais fixé à vingt arpents de face au fleuve la part de chaque cultivateur à moins qu’il n’en ait amélioré plus, dans ce cas, il pourra les garder. Le conseil dans son besoin de développement à ordonner la confection des chemins et des levées suffisamment larges pour laisser passer une voiture à chevaux…

Bien sûr, Blanche-Marie et les époux Roussin, à la tournure des lettres, devinaient qu’il y avait souvent plus de monsieur de Manadé que de Martha dans le contenu, ce dont Blanche-Marie tenait compte dans ses réponses. Cette dernière lettre inquiéta Jean. L’information reçue par avance allait lui permettre de se préparer, car il ne se laisserait pas spolier. L’une des lettres suivantes, plus que les autres, par sa teneur, mit en émois les lecteurs de la plantation.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mercredi 18 juin 1727

Je ne sais par où commencer tant l’histoire que je veux vous conter m’a bouleversée. Elle touche l’héroïsme d’un esclave. Notre colonie s’est retrouvée sans bourreau, le dernier ayant quitté subrepticement La Nouvelle-Orléans. Monsieur de Périer, pris de court, décida donc, avec le Conseil supérieur de la Compagnie, d’en désigner un d’office sur l’instant. Le besoin s’en faisait sentir, car il y avait une exécution de prévue ce jour-là. Le choix du bourreau s’est fait en public devant tous et c’est porté sur un Nègre dénommé Jeannot, un gaillard musclé, grand et très fort. Apprenant sa nomination, il est tombé à genoux, et a supplié de ne pas lui donner ce poste de confiance, bien que très bien rétribué. Le conseil, dont le besoin était urgent, surpris et pour dire vexé, a insisté expliquant au malheureux que c’était une chance pour lui et que, de toute façon il devait obéir. Il lui fut tendu une hache, l’instrument de son futur métier. Personne n’eut le temps de réagir, Jeannot la saisit et, posant son bras sur le billot, d’un grand geste, il se trancha sa main gauche. Les femmes autour hurlaient, s’évanouissaient, c’était terrible. Le peuple a grondé contre l’inconséquence de monsieur de Périer et du Conseil supérieur. Le scandale était à son comble. Je me suis précipité avec monsieur de Manadé pour arrêter le flot de sang qui jaillissait, notre chirurgien a ainsi sauvé le courageux Noir. Devant tant d’émoi, Monsieur de Périer et le Conseil supérieur de la Compagnie, poussé par le peuple, impressionné par la noblesse de Jeannot, l’ont aussitôt nommé commandeur de la plantation de la Compagnie…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 12 août 1727

marie_incarnation_tours_38.jpg… Comme vous le savez, monsieur de Bienville réclamait plus de religieuses pour soigner les malades. Nous est arrivé à bord de la « Gironde » huit dames Ursuline de Rouen, ainsi que deux pères jésuites, le père Tartarin et le père de Beaubois. Leur traversée a duré cinq mois. Pour commencer, les vents contraires ont obligé leur capitaine, à relâcher à l’île Madère. Ensuite, des corsaires, à deux reprises, ont pourchassé en vain le navire. Ensuite, le malheur s’est acharné sur elles, leur vaisseau s’est échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique et pour délester le navire, il a fallu que les sœurs sacrifient de nombreux coffres et bagages, comme ce n’était pas suffisant, il a fallu jeter des vivres et malgré cela le navire a tout de même fini par s’échouer. Elles ont fini leur voyage à bord de canots, cela leur a pris quinze jours, tout cela pour toucher terre à l’île Sainte-Rosé occupée alors par les Espagnols. Elles sont enfin arrivées à l’île Dauphine, cela avec trois mois de retard.

Je suis passée à leur service puisque désormais ce sont les dames Ursuline qui ont à charge l’hôpital, elles donnent en plus chaque jour aux « sauvagesses » et aux « Négresses » deux heures d’ins­truction religieuse pour les préparer au baptême !…

Les lettres amenaient des nouvelles, préservant le lien entre Blanche-Marie et Martha, tissant, renforçant celui qui naissait entre Martha et Alboury, rapprochant fort Rosalie de La Nouvelle-Orléans, monsieur de Manadé faisant passer officieusement des informations à monsieur de Périer.

*

Mère Marie St Agustin de Tranchepain des ursulines, après un voyage entre la France et la Louisiane qui resterait dans les annales des voyages les plus désastreux qui furent, avait des problèmes de maintenances et de hiérarchie, rien ne lui était épargné. Malgré les promesses, le couvent qui devait les accueillir n’avait pas été bâti. La communauté s’était installée dans la maison de la concession Sainte-Reyne, que Monsieur  Kolly avait bien voulu leur louer.

Il lui fallait beaucoup de force de caractère pour résister aux pressions alternées des capucins et des jésuites, car à peine elle et ses filles étaient elles arrivées, que le père de Beaubois et le père Raphaël avaient commencé à se quereller pour savoir qui, de la Compagnie de Jésus ou de l’ordre des Franciscains, aurait autorité canonique sur les sœurs, et surtout qui serait habilité à entendre leur confession. La querelle avait pris une telle ampleur que les religieuses s’étaient déclarées prêtes à quitter La Nouvelle-Orléans pour aller s’établir à Saint-Domingue. Mais l’abbé Raguet, chargé des affaires religieuses à la direction de la Compagnie des Indes, lui fit un sermon sans fin pour la remettre dans le droit chemin. Elle aurait laissé passer l’orage s’il n’avait fini par quelques recommandations sibyllines sur son personnel laïque qui l’amena à avoir un entretien avec Martha.

*

Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROME.jpgMère Tranchepain n’aimait pas ce qu’elle allait devoir faire. Elle était lasse de tout ce raffut autour de sa congrégation. Le gouverneur avait dû jouer Ponce Pilate entre les jésuites et les capucins, et mettre fin aux ragots les plus déplacés sur les mœurs du père de Beaubois et des religieuses. Certains étaient allés jusqu’à dire que ces dames étaient toutes arrivées grosses. Sur ce, elle savait que le jésuite quelques jours plus tôt, avait tenté de séduire la jolie camériste de madame  Périer… dans le confessionnal. De plus n’assurait-on pas que le fils et la fille de Monsieur  de La Chaise, famille qui semblait tenir pour les capucins contre les jésuites, étaient les auteurs des lettres anonymes qui circulaient en ville. Elle était vraiment lasse de tout cela, néanmoins elle allait devoir obéir à la demande de l’abbé Raguet dont les informations venaient de l’abbé de Beaubois.

Elle fut sortie de ses pensées par la demande d’entrée de Martha. « — Entrez, ma fille ! ». Martha mal à l’aise se tint devant la mère supérieure assise dans un fauteuil à haut dossier placé en contre-jour face à la fenêtre. Martha ne faisait que deviner la silhouette de la mère. « — Ma fille, il m’est venu aux oreilles qu’avant de devenir hospitalière sur le chaperonnage du père Davion, vous aviez une vie que je ne tiens pas à nommer. Non ! Non ! ma fille, laissez-moi terminer. Je ne porte pas de jugement et vous fais grâce de vos explications. Je ne peux que faire louange de votre rédemption. Mais je ne peux vous laisser au sein de notre communauté et comme l’hôpital désormais en dépend, je ne peux vous garder à notre service.

— Mais ma mère, que vais-je devenir ? C’était mon moyen de subsistance.

— Je sais ma fille. Peut-être, pourriez-vous vous mettre au service de quelques familles aisées.

— Mais ma mère, entre moi et une esclave, qui croyez-vous qu’elles vont prendre ?

— Oui, évidemment, mais il me semble que vous avez quelques talents de couture et de broderie ? Vous pourriez les mettre en avant ?

— Oui, bien sûr. Martha baissait les bras, elle voyait bien que rien ne ferait changer d’avis la mère supérieure.

— Si je puis vous donner un dernier conseil, faites attention à vos relations, elles pourraient vous nuire.

Martha ne dit rien. Elle prit congé. Que faire d’autre ? Elle avait compris que la mère parlait d’Alboury. Elle quitta la demeure et se rendit à l’hôpital, prévenir la veuve Camplain ainsi que le chirurgien, monsieur de Manadé. La première pleura et le deuxième se mit en colère. La rassurant, il irait demander des explications, exigerait sa réintégration. Martha lui demanda de ne rien en faire, elle avait trop peur que sa relation avec Alboury soit mise au grand jour, ce qui serait pire que tout. Elle rassura tout le monde. Elle allait se débrouiller. Comment ? Elle ne le savait pas elle-même.

*

Quelques jours plus tard, le père de Beaubois fut rappelé en France. Dans la ville, on prétendit que tout redevint calme. Si Martha fût vengée sans le savoir, cela n’en changea pas son sort. Elle se retrouva seule, heureusement avec un toit, et un tout petit pécule qui ne tiendrait pas longtemps. Elle ne voulait pas désespérer, elle se mit à attendre le retour d’Alboury, elle était sûre qu’il trouverait une solution.

Quant aux religieuses, sauf deux, qui repas­sèrent en France, malgré toutes les difficultés, les intrigues ourdies par les uns ou les autres, les ragots, les médisances, les pressions morales exercées sur elles par des hommes d’Église, elles surmontèrent leurs craintes et leur dégoût. Elles assurèrent désormais, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

couvent des ursulines à la Nouvelle-Orléans

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 005 à 009

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Épisode 005

Un gentilhomme avec une canne Francis Cotes (1726-1770).jpg

Printemps 1723, une arrivée indésirable

La nouvelle était tombée tel un coup de foudre sur la colonie. Monsieur  Jacques de Lestobec, nouveau directeur de la Compagnie des Indes à Lorient, avait délégué en Louisiane avec les pouvoirs d’un commissaire ordonnateur extraordinaire, son premier commis, un homme en qui il avait toute confiance, pour examiner les comptes de la colonie. Cette perspective ne réjouissait personne, ni monsieur de Bienville, ni la plupart des membres du Conseil supérieur, habitués à régler leurs affaires entre eux ! Les petits événements quotidiens devinrent sans intérêt tant la nouvelle suscita un sentiment de curiosité mêlé de crainte.

Monsieur de Bienville, ne voulant pas être pris de court, envoya quelques espions à ses devants, ce fut comme cela qu’il connut son arrivée ainsi que ses intentions, avant même que son navire ne mouille à Biloxi. L’homme qui descendit du navire était un fonctionnaire grave et chenu, nanti par la Compagnie des Indes de toutes les prérogatives d’un inquisiteur. L’homme avait pris moult précautions, avait été jusqu’à user de méthodes de basse police, interceptant le courrier et saisissant les papiers des passagers du bateau afin qu’ils ne soient pas distribués avant son installation à La Nouvelle-Orléans. Outre que cela avait été inutile, car tous savaient qu’il arrivait, ses façons déplurent et la réputation de l’émissaire de la Compagnie, Monsieur  de La Chaise, avait été aussitôt faite. Cet inspecteur était le neveu du confesseur de feu Louis XIV et jouissait, à ce titre, à Versailles comme à Paris, d’une foule d’appuis indéfec­tibles. Âgé de soixante ans, monsieur de La Chaise passait de surcroît pour un comptable malin, d’une redoutable inté­grité. Il proclamait haut et fort qu’il n’aurait besoin de personne pour extirper de la colonie la concussion, les malversations, les pillages et les mœurs libertines dans lesquelles on semblait se complaire. Les langues acérées rajoutaient : « — qu’il avait aussi probablement le pouvoir d’arrêter les ouragans ! » Ce qui fit beaucoup rire dans les demeures orléanaises même si souvent c’était crispé.

Comme autrefois monsieur Lamothe Cadillac, arrogant et vindicatif, à peine débarqué, le nouvel émissaire fut aussitôt détesté par toute la colonie. Il avait tout d’abord donné libre cours à sa mauvaise humeur dès son arrivée, parce qu’il avait découvert que sa mission, réputée secrète, était connue de toute la colonie. Il se plaignit de la maison qui lui était réservée, indigné qu’il était par la masure, c’était pourtant l’une des plus grandes de la ville. Madame de la Chaise clama, elle aussi, de suite sa déception pour tout ce qu’elle voyait dans ce pays de sauvage. Malgré cela, après avoir fourbi leurs armes défensives et mis leurs dossiers à l’abri des curiosités, le Conseil supé­rieur, siège des abus de pouvoir et foyer de corruption, se montra tout sucre tout miel avec le nouveau venu.

Pour établir d’emblée son autorité, l’émissaire grincheux et suspicieux avait décidé de frapper un grand coup, il commença par révoquer le garde-magasin, monsieur Delorme, après lui avoir reproché de s’être trop vite enrichi, d’avoir joué gros jeu avec des Espagnols, d’avoir perdu dix mille piastres en une séance, et payé ses dettes avec des mar­chandises appartenant à la Compagnie. Il s’en prit ensuite aux Canadiens, fidèles compagnons des Le Moyne, car ils avaient pour habitude d’aller vendre des marchandises jusque chez les Indiens du Nord donc loin de la compagnie qui était supposée tout régir. Il poursuivit par la Compagnie Suisse, qui pour lui ne servait à rien, car quand il fallait travailler pour la Compagnie, ses membres se disaient malades alors qu’en fait ils travaillaient pour des particuliers voire pour leurs officiers. Il reprocha à monsieur de Bienville de ne pas donner de vin aux malades sous le fallacieux prétexte que cette boisson était réservée aux officiers de la Compagnie des Indes et au chirurgien de l’hôpital de trafiquer sur les remèdes et de ne penser qu’aux plaisirs les plus ordinaires. Personne n’échappait à son invective. Les sourires devinrent constipés puis disparurent suite aux mesures restrictives qui se succédèrent : « Interdit de jouer au billard les dimanches et jours de fête ; ceux qui seront pris les cartes ou les dés à la main pendant la grand-messe devront acquitter une amende de cent piastres. Défense de jouer chez soi, à aucun jeu de hasard comme lansquenet, bocca, biribi, pharaon, bassette, dés et tous autres jeux. Les joueurs pris en flagrant délit paieront collectivement, y compris le propriétaire de la maison même s’il ne jouait pas, mille livres d’amende. Défense de bâtir clapiers, pigeonniers, colombiers ou garennes dans l’enceinte de la ville, sans autorisation. Enfin, défense de faire crédit aux Sauvages ! »

 La colère grondait et lorsqu’il commença à s’occuper de ce qui se passait dans le privé de chacun, il se fit remettre en place. Mais têtu, il poursuivait sa quête de salubrité et même Dieu ne l’arrêta pas.

épisode 006

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L’épidémie septembre 1723

Les ingénieurs de la Louisiane étaient des militaires ayant appris leur métier, les uns dans des écoles, les autres sur le terrain. Ils avaient dû adapter leurs compétences, formées dans les armées du Roi à l’Est ou aux Pyrénées, aux conditions tropicales de la Basse-Louisiane et aux matériaux trouvés ou fabriqués sur place : bois de cyprès, chaux d’huîtres, brique de qualité variable. De plus, les ingénieurs se heurtaient aux intérêts de la Compagnie, à ceux des colons déjà installés, et à l’autorité mal partagée du commandant général et de l’ordonnateur. Pour autant, ils avaient généralement assez d’autorités pour ne pas faillir à leur tâche, imposant finalement des choix judicieux d’emplacement, de morphologie et de techniques constructives. Avec opiniâtreté, ils avaient défendu leur choix tel le déplacement de La Mobile sur un lieu plus favorable, l’abandon de Biloxi au profit de La Nouvelle-Orléans, la disposition des forts et des concessions à proximité des villages indiens, l’adoption de plans de ville réguliers et de structures architecturales simples, la formation d’ouvriers spécialisés sur place. Avec les pères jésuites, les officiers de haut rang, le gouverneur et certains planteurs, ils constituaient l’élite de la colonie.

Courageusement, messieurs Blondel de la Tour, et du Pauger, ingénieurs de la ville, entre deux chamailleries, avaient repris le travail dans La Nouvelle-Orléans, ils rebâtissaient, construisaient à nouveau. Finalement, la ville s’embellissait. La cathédrale Saint-Louis aussi. Pour compléter ce renouveau, l’Orient venu de France par Saint-Domingue aborda devant la ville renaissante. Le trois-mâts amenait dans ses cales une centaine de nègres ainsi que des vivres et des semences. Il fut accueilli par tous avec une grande satisfaction. Les vivres furent aussitôt distribués aux indigents, monsieur de Bienville en avait acheté une partie dans ce but, le reste fut intégré dans les magasins de la Compagnie et vendu par elle aux prix prohibitifs qu’elle fixait. Les semences d’indigotiers, tant vantées, trouvèrent acquéreurs auprès des planteurs confiants dans les dires et écrits du père Charlevoix. Quant aux nègres, la Compagnie avait construit, sur la rive droite, en face de la ville naissante, un pénitencier pour Nègres que tous avaient aussitôt nommé « plantation de la Compagnie » et où ils furent maintenus en attendant acquéreurs. Dès la première semaine, il en mourut onze. Personne ne fit attention à la cause.

*

L’automne était là, avec la clémence de ses températures, son ciel couleur indigo, sa multitude de fleurs embaumant l’air, les piaillements des oiseaux. Ce jour-là, le gouverneur recevait dans sa maison les quatre principaux ingénieurs de la Colonie, messieurs Le Blond de La Tour, Pinel de Boispinel, Franquet de Chaville et de Pauger. Comme à chaque fois ses messieurs allaient se tancer avant de s’accorder, aussi Antonine envoya Blanche-Marie se promener loin des éclats qui allaient emplir la demeure. Elle ne s’éloigna pas, elle alla passer un peu de temps au bord du fleuve avec comme compagnon un livre emprunté dans la bibliothèque de monsieur de Bienville et Brutus à ses pieds. Dans le rythme des habitudes engendrées par la nouvelle quiétude, elle trouvait une paix bienfaitrice. Le jour, elle s’intéressait à la vie au sein de la Colonie, d’autant qu’au service du gouverneur, elle entendait toutes les nouvelles, percevait bien des secrets et comprenait les rouages compliqués de cette société commentés aussi bien dans le bureau que dans la cuisine du gouverneur. Elle considérait de plus en plus cette contrée comme la sienne, même si le soir la nostalgie la gagnait avant de fermer les yeux et que le château de Saint-Mambert venait envahir ses rêves. Elle s’était mise à attendre une hypothétique lettre de Thimothée, tout en étant consciente qu’elle s’accrochait à une étoile scintillante, à un espoir d’avenir. Pour son présent, entre les mains de ses deux protectrices, FragonardAntonine et Mélinda, elle s’était transformée en jeune femme, sa taille s’était marquée, sa poitrine s’était formée et son visage avait perdu ses taches laissées par le soleil. Elle se faisait bien encore tancer comme une enfant quand elle oubliait son large chapeau de paille, mais elle aimait cela. Elle se précipitait alors dans les bras d’Antonine ou de Mélinda se faisant câliner pour se faire pardonner, elle était devenue leur petite. Elle leur rendait leur affection en se rendant indispensable de mille façons. Elle restait le soir avec Antonine, lui tenant compagnie en lui lisant l’almanach ou bien quelques livres. À ses séances de lectures, Mélinda et Isaï s’étaient joints, elle avec un ouvrage, lui avec sa pipe. Graciane, désormais officiellement à demeure, se glissait parmi eux en attendant son amant, rentrant souvent tardivement. Ils formaient une famille de pièces rapportées où chacun faisait attention aux autres.

Après Boubou, ils avaient fêté les noces de Toinette avec son militaire revenu en entier des guerres contre les Natchez. Martha, quant à elle, avait préféré rester au service de l’hospice, ce qui convint à Monsieur de Manadé, il y avait toujours quelques malades ou blessés. Amandine, Louise, Marie, Henriette et Marguerite, espérant toutes un sort aussi heureux que leurs comparses, retrouvèrent leur maison que l’on s’était empressé de rebâtir pour les remercier de leur secours. Pour toutes, les événements prenaient une bonne tournure.

L’appel de Mélinda depuis le seuil de la maison sortit la jeune fille de sa rêverie. Le ton paraissait alarmiste, sentait l’urgence, aussi se levant avec précipitation, elle cria pour signaler son arrivée. « — Dépêche-toi, monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal, va chercher monsieur Poyadon ! il doit être au pavillon ! »

Blanche-Marie, le molosse sur les talons, se précipita vers la place d’armes. Elle traversa les rues, enjamba les fossés par les ponts, salua les gens qu’elle croisait sans jamais ralentir. Au pavillon, il lui fut dit que monsieur le chirurgien se trouvait à l’hospice. Elle reprit donc sa course au même rythme. Essoufflée, elle arriva au dispensaire, le temps d’embrasser Martha, le chirurgien était devant elle. La reconnaissant, il l’interrogea : « — alors qui y a-t-il, mademoiselle, de si urgent ?

— Monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal chez mon maître.

— Martha, allez me chercher ma trousse, mais quel est l’ingénieur qui est malade ? Et quels symptômes a-t-il ?

— Je ne sais, monsieur, je n’étais pas là quand cela est arrivé, il m’a juste été demandé de venir vous quérir.

*

Lorsque le chirurgien arriva dans la maison du gouverneur, monsieur de Boispinel avait été couché dans une chambre. Il était pris de fièvre, suait et grelottait à même temps. Mélinda et Antonine étaient à son chevet, monsieur de Bienville et les trois ingénieurs attendaient inquiets dans la pièce à côté, le bureau du gouverneur. La réunion qui avait pour but de se mettre d’accord sur la construction d’un nouveau fort sur les rives du Mississippi ainsi que celle de la nouvelle caserne, grand bâtiment à étages qui devait faire face au fleuve et dont les nouveaux plans s’étalaient sur le bureau. Ils n’avaient guère eu le temps d’en discuter, monsieur de Boispinel qui se plaignait d’un mal de tête, s’était évanoui. Monsieur Poyadon l’ausculta, et décida une saignée pour enlever les humeurs, à la grande contrariété d’Antonine, qui ne pouvait rien dire, mais qui n’en pensait pas moins. Comme le chirurgien n’avait rien à rajouter, monsieur de Bienville décida que l’on transporterait le malade chez lui à la nuit tombée, il était inutile d’affoler la population avec un homme transbahuté sur une civière. Il fut laissé entre les mains des femmes de la maison. Il était rouge de fièvre, elles le désaltéraient lui faisant boire avec abondance des tisanes de leur fabrication, elles le rafraîchissaient avec des linges humides. Rien n’y faisait, il se plaignait, il geignait, sa tête explosait. Il suait avec abondance puis était pris de frissons, les heures passant, son état n’allait pas en s’améliorant. Quand vint le soir, le gouverneur préféra le laisser dans la chambre, il était évident qu’il n’était pas en état de voyager. Antonine resta pour le veiller, il fut pris de douleurs abdominales, suivies de nausées et de vomissements. Il délirait, marmonnant des mots des phrases incompréhensibles. Au petit matin, il se calma, il parut aller mieux, mais ce fut de courte durée. La fièvre, les douleurs, reprirent de plus belle, le soleil n’était pas à son pic. Ses collègues vinrent prendre de ses nouvelles, elles n’étaient pas bonnes, ils étaient inquiets. La nouvelle du mal étrange et fulgurant de l‘ingénieur commença à se propager parmi l’élite de la ville. Antonine, Graciane, Mélinda et Blanche-Marie, à tour de rôle ou conjointement, le veillaient. Monsieur de Boispinel ne sortait de sa prostration que pour délirer ou vomir. Au milieu de la nuit, Mélinda vint prendre le relais d’Antonine, le malade s’était calmé, sa température avait baissé.

Le hurlement vrilla le silence de la nuit. « — Jésus, Marie, Joseph, es le vomito-négro, ayez pitié de nous, es le vomito-négro, Erzulie pitié, Papa Legba qu’avons-nous fait ! pourquoi ! pourquoi ! » Mélinda tomba à genoux, elle revoyait les siens mourir par centaines, elle se souvenait de la terrible épidémie de Saint-Domingue d’où elle venait, cela allait recommencer. Toute la maisonnée accourut, Blanche-Marie fut la première sur les lieux. Elle fut violemment repoussée par la matrone noire. « — Hors de là, malheureuse ! Hors de là ! Mon Dieu, vas-t’en ! » La jeune fille déconcertée recula sous l’injonction, elle bouscula monsieur de Bienville qui était sur ses pas, surpris de ce vacarme. Mélinda repoussa la porte et de derrière elle hurla : « — Ne rentrez pas ! Ne rentrez pas ! Es le vomito-négro ! L‘ingénieur il est mort ! » Dans la pièce adjacente, où tous étaient parvenus, tous étaient ahuris par la nouvelle. Si Blanche-Marie et Graciane ne savaient ce qu’était le vomito-négro, Antonine, Isaï et le gouverneur savaient que c’était la fièvre jaune et que ce pouvait être le début d’une épidémie.

*

96eacf6f6bea29e6e162ef8ca8dfd6b6.jpgPrétextant la chaleur du climat, monsieur de Bienville organisa les funérailles de monsieur Pinel de Boispinel dès le lendemain. La cérémonie fut faite à l’église Saint-Louis avec toute la considération due au mort. Le prompt décès de l’ingénieur avait abasourdi les Orléanais, et si cela avait été un autre, on aurait pensé à un empoisonnement vu la soudaineté du trépas.

Comme d’autres cas ne se présentèrent pas aussitôt, le gouverneur septique supposa que c’était un cas isolé, aussi fut-il satisfait d’avoir demandé le secret absolu aux gens de sa maison. Mais une semaine plus tard, deux gabiers de l’Orient mouraient de fièvres, puis une fille de joie fut amenée par ses compagnes à l’hospice, elle souffrait des maux de la fièvre jaune. Dans ce même temps, monsieur de Bienville apprit le sort des nègres amenés par l’Orient, la moitié était mort du mal. Il rentra dans une colère digne de sa réputation, que ne l’avait-on pas prévenu avant ? Il n’eut pas le temps de prendre les initiatives adéquates, rue Royale madame Girardy et son nouveau-né étaient en proie à la maladie, elle avait acquis à l’arrivée du navire deux négresses, l‘une était morte de la fièvre. L’effrayante nouvelle passait d’une maison à une autre, c’était une épidémie ! L’un des premiers à être touché fut monsieur Blondel de la Tour. La mort le faucha subitement entraînant le départ de monsieur de Chaville, son assistant, écœuré par ce « pays de fous ». Celui-ci laissa tout tomber et s‘enfuit par le premier navire en partance pour la France de l’île Dauphine. Le commissaire du roi, monsieur  Sauvoy, qui devait as­sister monsieur de La Chaise dans ses expertises, fut aussi des premières victimes ce qui n’arrêta en rien le travail obstiné de l’émissaire de la Compagnie. Très rapidement, l’hospice fut plein. Chaque jour, des malades arrivaient remplaçants ceux qui venaient de mourir. On compta, bientôt une dizaine de décès par jour, plus encore au cours des premiers mois de la nouvelle année, l’épidémie toucha la moitié des habitants. La mort frappait à toutes les portes, dans toutes les catégories sociales.

*

Rien ne tuait les maringouins, ni les pluies, ni les sécheresses, ni la chaleur de l’été, ni le froid de l’hiver. Le jour, on les voyait partout volants par essaims, la nuit, on entendait sans relâche le bourdonnement importun de leurs ailes ; ils s’insinuaient à travers les fentes les plus étroites, ils pénétraient sous les voiles les plus épais, et se précipitaient sur leur victime… Mélinda et Antonine savaient comme tous ceux qui avaient été confrontés à la fièvre jaune qu’ils étaient pour quelque chose dans la maladie. Elles mirent des pieds de tomates partout dans la maison, leur nocivité, disait-on, repoussait les moustiques. Comme cela ne suffisait pas, elles brûlaient des herbes humides générant des rideaux de fumée entre les insectes maudits et la maison. Devant chaque ouverture, elles suspendirent des mousselines afin de servir de moustiquaire. Mélinda accrocha à tous les cous de la maisonnée des espèces d’amulettes auxquelles elle supposait des vertus préservatives au mal. Un matin, malgré toutes ces protections, barrages contre le mal, Blanche-Marie ne put se lever de son lit. Jean-Baptiste GREUZE Tête de femme .jpgSa tête était prête à exploser, son corps était lourd, épuisé par la fièvre qui l’avait envahie, elle ne pouvait même plus lever un bras. Mélinda et Antonine échangèrent un regard désespéré et fataliste plein de tristesse. « Leur petiote était malade, leur toute petite était atteinte du mal. » Pendant cinq jours, elles se relièrent à son chevet, luttant à coup de tisanes et de prières, lavant son corps luisant de fièvre, le couvrant quand elle grelottait, l’aidant à vomir quand elle était prise de nausée, nettoyant chaque pouce de sa peau. Elle était devenue une loque tant elle était faible, changeant son lit, aérant la pièce, la fumigeant. Le sixième jour, la fièvre tomba, Blanche-Marie sembla aller mieux, mais Mélinda ne se faisait pas d’illusion, c’était souvent le début de la fin. Dès le lendemain, la deuxième phase de la maladie commença. La jeune fille transpira du sang et aux aisselles apparurent des bubons. Tout en la lavant, Mélinda et Antonine pleuraient, leur petite allait mourir, cela ne pouvait être autrement. Graciane interdite de séjour dans la pièce, auprès de la malade, avait obligation de se calfeutrer. Dans l’obscurité de sa pièce, elle était continuellement plongée dans de longues litanies demandant de l’aide à Dieu et à tous ses saints. Monsieur de Bienville faisait des aller-retour entre sa maison, inquiet pour les siens, et le pavillon dépensant son énergie à secourir, aider, lutter contre ce nouveau fléau. Mais tous étaient désemparés. Trois jours s’étaient écoulés, quand Mélinda trouva Brutus remuant la queue et léchant la main de la jeune fille, la matrone s’apprêtait à le gronder pour son intrusion, quand elle réalisa que la jeune fille le caressait. Elle se précipita et s’exclama : « — elle a plus de fièvre, la petite n’a plus de fièvre, elle est sauvée ! elle est sauvée ! » À cette alerte joyeuse lui répondit le son sourd du corps d’Antonine dégringolant lourdement sur le sol, la maladie était en elle. « — Oh, non, Antonine, pas toi ! »

La vieille servante fut portée sur sa paillasse derrière le rideau qui servait de cloison. Lorsqu’elle rendit l’âme quelques jours plus tard, Blanche-Marie était debout à ses côtés, pleurant, sûre de sa culpabilité, il ne pouvait en être autrement. La mort d’Antonine fut le glas de l’épidémie, de ce jour le nombre de morts chuta. Le fléau avait emporté des centaines d’Orléanais, dont la pétillante Amandine, feu follet des filles, ainsi qu’Henriette et Marguerite, venues comme elle aider à l’hospice. Antonine laissa un grand vide dans la demeure du gouverneur.

épisode 007

place d'armes nouvelle orléans.jpg

La lettre, février 1724

La vie fatalement reprit son cours, les Louisianais apprirent, que le jeune roi Louis XV avait pris possession de son trône, il avait atteint sa majorité, que le cardinal Dubois était mort d’un abcès à la vessie et que le régent, Philippe d’Orléans, illustre parrain de la ville en plein déve­loppement, avait succombé à l’usure d’une constante dissipation.

Promu ingénieur en chef en remplacement de l’ingénieur Le Blond de La Tour, Adrien de Pauger, raisonnablement ambitieux, mit d’autant plus d’ardeur dans sa charge, qu’il vit son autorité renforcée quand il fut admis à siéger au Conseil supérieur de la colonie, bien qu’il n’y comptât pas que des amis. Redoublant d’activité, le bâtisseur put poursuivre plus aisément la réalisation de ses projets, il fit construire une levée de terre meuble, truffée de coquillages fossilisés, qui sur près d’un kilo­mètre de berge, protégeait désormais la ville des crues et des caprices du Mississippi. Près de la place d’Armes, il érigea l’hôtel de la direction de la colonie, pourvu d’une salle de délibé­rations, de bureaux et de logements. Un hôpital, quatre casernes, le pavillon des officiers, le magasin de la Compagnie étaient également sortis de terre pendant qu’à l’embouchure du fleuve, dans l’île de la Balise, des équipes travaillaient à la construction d’un nouveau fort et d’un vaste entrepôt destiné à abriter les marchandises en transit.

*

Dans la cuisine du gouverneur Blanche-Marie, Mélinda et Graciane préparaient le repas. Cette dernière rapportait avec vigueur à ses comparses, ce qui se racontait à l’église et qu’elle avait constaté : « — vous vous rendez compte, le père Claude, un capucin, notre curé, a mis aux enchères les places du premier banc de l’église, tout cela, car il craignait que ses paroissiennes les plus huppées n’en viennent au crêpage de chignon. Vous ne me croirez pas, mais il en a obtenu cent cinquante livres. Personne ne sait par ailleurs si la somme est allée au denier du culte ! Il est vrai que l’idée de tirer profit de la vanité de chacun est en soi judicieuse, à condition de ne pas abuser, car, voyez-vous, encouragé par ce succès, il a empli l’église de bancs qu’il a vendus à une pistole quinze liards la place. C’est une honte, comment voulez-vous que nos paroissiens les plus modestes soient ca­pables de payer ? Eh bien, il faut le voir pour le croire, ils sont contraints d’entendre la messe debout. Quand on sait qu’un bon charpentier reçoit six cents livres par an, même bon chrétien, il ne peut qu’hésiter à s’offrir un banc à l’église, d’autant que les pauvres gens sont déjà dans l’inca­pacité de faire enterrer décemment leurs morts, les prêtres réclament de cinquante à cent livres pour accompagner les défunts au cimetière.

— Que Dieu me damne, mais vous vous révoltez madame contre notre église ! — s’esclaffa monsieur de Bienville que la situation amusait. Il venait de faire irruption dans la pièce, une lettre à la main. – Blanche-Marie, elle est pour toi. Aussi surprises les unes que les autres, elles arrêtèrent leurs activités et fixèrent le document tendu vers la jeune fille avec suspicion. Celle-ci le saisit hésitante, rompit le cachet de cire et le déplia. Il était composé de trois feuillets. Elle commença par examiner l’écriture élégante et penchée, les premières lignes la firent sourire quand elle découvrit l’auteur, mais à la lecture suivirent les larmes à la surprise de son entourage. Quand elle eut fini, elle tendit les feuillets au gouverneur qui l’a lu à son tour.

« Mardi 22 juin 1723

De Thimothée Monrauzeau

Mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut

Je vous avais promis de vous écrire et je tiens cette promesse chère à mon cœur. Je trace donc les premières lignes de ma première lettre depuis la maison de mon père à La Rochelle.

Nous sommes rentrés depuis trois mois à bord du Vénus après moult péripéties qui ont grandement rallongé le temps du voyage. De plus, je suis arrivé malade et suis resté alité jusqu’à très peu de temps. Sachez aussi que je vais dans huit jours me rendre à Brest pour entrer à l’École militaire, mais avant tout je veux commencer par ce qui vous tient à cœur.

Mon frère aîné, celui que vous avez si bien soigné à La Nouvelle-Orléans, est rentré ce matin de Bordeaux pour m’apprendre la pendaison des trois hommes responsables de la mort de votre mère. Ils étaient emprisonnés depuis notre retour au fort du Hâ. Lors de notre escale à Cap-Français, dans une taverne du port, l’un d’eux pris de boisson, fut pris d’une crise de culpabilité. Du moins, c’est ce que nous en avons déduit par la suite. Toujours est-il que ses compères affolés ont essayé de le faire taire, mais ils obtinrent l’effet inverse. L’homme se mit à vitupérer, à se débattre, ce qui a attiré l’attention de mon frère qui par hasard avait été désigné pour accompagner les hommes à terre. Comme il intervenait pour éviter toute échauffourée, les deux autres matelots voulurent fuir, mais mon frère comprenant tout à coup de quoi il s’agissait les fit appréhender. Après une prise de corps musclée, il les fit ramener sur le bâtiment. Notre capitaine les fit ferrer en fond de cale. Il a bien été tenté de les pendre de suite à la vergue pour l’exemple, mais afin d’éviter toute mutinerie, ils furent remis à la police du roi arrivé au port de Bordeaux… »

Le reste ne regardait plus monsieur de Bienville. Il lui remit les pages et conclu : « — voilà une bonne chose Blanche-Marie, il vous a été rendu justice. »

Episode 008

Jean Baptiste de Bienville

Jean Baptiste de Bienville

Un remplaçant inopportun

Monsieur de Bienville ne tenait pas en place. Il allait d’un point à un autre de son bureau, tripotait un objet, le déplaçait, le reposait. Il était très agité, il revenait d’une assemblée réunissant tout ce qui comptait dans la colonie. Tout aurait pu aller pour le mieux si les intrigues, les rivalités, les conflits d’intérêts n’avaient, comme toujours, grevé les efforts des uns et des autres et mobilisé les énergies à des fins privées et futiles. Les querelles, qui avaient toujours existé depuis la fondation de la colonie entre les principaux officiers, entre les gouverneurs et les commissaires ordonnateurs, les partis des uns et des autres, avaient donné lieu à des écrits diffamatoires que l’on fai­sait circuler clandestinement. Tantôt, c’étaient des pla­cards que l’on affichait au coin des rues, tantôt c’étaient des chansons satiriques que l’on colportait. Les querelles s’envenimaient et finis­saient souvent par des duels. Aussi, le conseil supérieur avait jugé qu’il était temps d’y mettre un terme et avait pro­mulgué une ordonnance décrétant des peines contre les délits de ce genre. Il n’en restait pas moins qu’il était l’un des premiers visé par ces attaques souterraines, aussi cela avait entraîné des demandes de justification pour ses moindres actions et dépenses. Il vitipurait, n’hésitant pas à parler d’injustice et passant sciemment sous silence ses chicanes avec l’ingénieur de Pauger, par exemple, avec lequel il s’était disputé une concession sur la rive gauche du Mississippi, en face de La Nouvelle-Orléans. Concession qu’il avait fini par obtenir bien que l’ingénieur l’ait eu défrichée à ses frais. Ou bien oubliant intentionnellement ses affaires avec des contrebandiers, le plus souvent pour le bien-être de la colonie, il était vrai.

Joseph Caraud (français, 1821-1905) L'approbation du prétendant .jpegTout cela Graciane le savait. Assise dans un fauteuil près d’un feu de cheminée qui chauffait la pièce bien que la température fut clémente, elle écoutait patiemment celui qui était devenu son amant. « — Vous vous rendez compte, le conseil supérieur de la colo­nie, par une dépêche, c’est même cru obligé d’informer le gouvernement français que l’habitant ne pouvait absolument subsister, si la Compagnie n’en­voyait pas, par tous les vaisseaux, des viandes salées. Il est pour moi inconcevable que notre colonie, après vingt-quatre ans d’existence sur un sol aussi fertile que celui-ci, en soit réduite, à un tel degré de misère et de disette, de mendicité auprès de la compagnie qui fait tout pour cela… »

Il était las, et cela, il ne l’aurait pas avoué même à sa maîtresse, que la dépendance envers la Compagnie l’amena à de telles perspectives. Il y avait toutefois de bonnes nouvelles comme le prouvait le rapport fort inté­ressant sur l’embouchure du fleuve qu’il trouva sur son bureau de l’ingénieur Pauger. Il se mit en demeure de le lire à haute voix, à son auditrice, imperturbable, qui brodait une étoffe devant servir de pièce d’estomac à madame de La Chaise. Il fallait bien amadouer le nouveau commissaire ordonnateur par tous les moyens possible. « — À ma pre­mière visite, j’ai trouvé des navires tirant quatorze, quinze pieds d’eau, et même plus, qui pouvaient y passer aisément. Je regrette que, malgré les représentations de Monsieur  de Bienville, la Compagnie persiste à envoyer ses vaisseaux à Biloxi, où les débarquements s’opèrent avec beaucoup de difficultés, tandis qu’à La Nouvelle-Orléans, ils se fe­raient avec la plus grande facilité ; d’autant plus qu’il est extrêmement pénible et coûteux pour les habitants du fleuve dont le nombre doit s’augmenter tous les jours, vu la fertilité des terres, d’aller à Biloxi chercher leurs nègres et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Ces considérations m’ont déterminé à aller revisiter l’embouchure du fleuve. Je me suis fait accompagner par le père Charlevoix. Nous sommes passés en canot par la passe du Sud, et nous en avons relevé le plan… » Ce rapport, dans lequel étaient expliqués les différents moyens à mettre en œuvre pour creuser l’embouchure du Mississippi, était pré­cieux pour la Louisiane. Le gouverneur avait totalement changé d’humeur. Ce rapport présageait pour La Nouvelle-Orléans la plus belle des destinées, car de par sa situation, la cité présageait de devenir la première ville commerciale de cette partie du Nouveau Monde. Elle était amenée à devenir le point de réunion où les marchands de toutes les parties du globe viendraient échanger l’or et l’argent pour les denrées de ces régions immenses que le Mississippi arrosait. Mais il fallait hâter les travaux afin que s’accomplissent ces hautes desti­nées. Et il ne doutait pas qu’au vu des bénéfices et économies présagées, la Compagnie aille dans le sens du rapport de l’ingénieur.

En attendant comme la paix avait été rétablie entre la France et l’Espa­gne, il avait même reçu l’ordre de restituer Pensacola aux Espagnols, il se retournerait encore une fois vers eux pour aider la colonie à subsister, même si cela allait engendrer des dissensions avec la Compagnie. « — Je sais tout cela mon ami, ne vous énervez pas, cela ne changera rien.

— Je sais bien, mais porter des accusations, ils savent le faire, mais ils oublient un peu vite la paix que je maintiens et qui grâce à elle les enrichit. Car après l’expédition contre les Natchez, il a bien fallu rabattre de la superbe aux Chickassas. Remarquez que je peux me réjouir de leur défaite ; les Chactaas ont répondu à ma demande, et ont détruit entièrement trois villa­ges de cette nation. Les Chickassas sont si féroces et si belliqueux, qu’ils troublaient continuellement le commerce du fleuve. Vous savez, les Chactaas ont rapporté environ quatre cents chevelures et ont fait cent prisonniers. C’est un avan­tage important dans l’état des choses, d’autant que ce résultat a été obtenu sans risquer la vie d’un seul de mes hommes. Avec un peu de chance, ils finiront par se détruire d’eux-mêmes.

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville.jpgGraciane savait que tout aurait pu aller pour le mieux sans les accusations perpétuelles de Monsieur de La Chaise qui cherchait des poux à Jean-Baptiste. Il le faisait passer pour responsable des agissements néfastes de ses subalternes, l’accusait de laisser les habitants et les soldats manquer de tout alors que seuls les commis et directeurs en profitaient. Malgré les conseils de sa maîtresse, Jean-Baptiste avait tenu tête à son principal détracteur, mais que pouvait-on attendre d’autres d’un homme tel que lui, toujours à lutter contre les éléments et les ennemis de la colonie. Il rabattait son caquet à monsieur de La Chaise chaque fois que celui-ci énonçait des énormités envers un pays qu’il ne connaissait pas et que surtout il ne voulait pas connaître, il ne sortait jamais de sa demeure. Vexé, rancunier, haineux envers Jean-Baptiste, l’expert de la Compagnie donnait libre cours à son courroux, et au fil des mois, envoyait rapport sur rapport tant à Lorient qu’à Versailles, demandant son rappel. Cela, Graciane l’avait appris par Jean-Baptiste et lui par ses espions, mais ils ne croyaient pas cela possible.

*

Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville, se rappellerait longtemps du 16 février de l’année 1724, car il venait de passer le commandement à son cousin Monsieur de Boisbriant, lieutenant du roi aux Illinois, qui devenait ainsi gouverneur intéri­maire ! Le zèle de monsieur de la Chaise avait été apprécié en haut lieu, ses critiques avaient été prises en considération. À la surprise de tous, monsieur de Bienville, nommément désigné comme le principal responsable de tous les déboires de la colonie, fut sommé de venir s’expliquer en France sur la mauvaise gestion et la détestable moralité d’une colonie qui avait coûté trois cent mille livres par an au roi et peut-être plus encore à la Compagnie ! La colonie fut stupéfaite et atterrée, indignée de cette disgrâce injustifiée.

Anthony van Dyck (Tête et main.jpgMais avant cela, Jean-Baptiste de Bienville avait dû proclamer un texte qui le contrariait beaucoup et qui allait être placardé dans toute la Colonie. Ce texte prévoyant donnait des haut-le-cœur à son annonceur, il se nommait le « code noir « . Il faisait de l’esclave un bien meuble attaché à un domaine, les esclaves étaient désormais considérés comme du mobi­lier, au même titre que le cheptel animal. Et si le texte faisait obligation aux maîtres d’entretenir la main-d’œuvre servile puisqu’elle n’était pas considérée comme autonome, et devait l’habiller, la nourrir, la soigner et la loger, il ne l’en rabaissait pas moins au rang d’outil animé. Quant à son statut, il était régi dès sa naissance, né d’un mari esclave et d’une femme libre, il était libre, celui d’un mari libre et d’une femme esclave était esclave. Le mariage entre femmes blanches et hommes noirs, ou le contraire était formellement interdit. Du reste, il était totalement proscrit à un prêtre de marier un nègre sans le consentement de son maître et le concubinage entre blancs et noirs totalement interdit. Les enfants des esclaves étaient eux-mêmes esclaves du maître… il était outré, écœuré, mais contraint d’obéir.

*

Jean-Baptiste de Bienville était rentré dépité dans sa maison, monsieur de La Chaise avait donc eu gain de cause, il allait devoir rentrer en France. Il allait falloir rendre des comptes à Versailles. Il savait ne pas être exempt de défauts, mais tout ce qu’il avait fait c’était pour la Colonie. Il était rentré chez lui à peine le coup porté par le butor et surtout avant que ne défilent tous ses amis, et que leur compassion ne l’agace. Il trouva Graciane dans le jardin soignant un rosier reçu en cadeau. À son arrivée, elle se redressa lui adressant son plus beau sourire. « — Madame, j’ai besoin de vous parler, si possible sur l’instant. » Malgré un effort certain, le ton était un peu brusque, ce qui surprit la jardinière d’occasion. Elle abandonna ses outils, retira ses gants et le suivit intriguée. Arrivé dans le bureau, tout à trac, il annonça sans détour son déboire : « — Graciane, ils me renvoient en France ! » Les jambes de la femme se ramollirent. Elle s’appuya sur le fauteuil à sa portée, puis s’y assit. Sa vie à nouveau s’écroulait, il allait falloir refaire, tout reconstruire. Outre les avantages matériels offerts par Jean-Baptiste de Bienville, elle aimait Jean-Baptiste. Aussi en un instant sa vie était devenue un abîme sans fond. Le gouverneur pris dans son propre désarroi n’avait pas perçu celui de sa compagne. Il lui avait tourné le dos les yeux fixés sur le fleuve depuis la porte-fenêtre ouverte. Sans faire attention, il avait poursuivi sa réflexion sans la formuler, puis reprit à voix haute le cours de ses pensées : « — C’est donc pour cela qu’il me semble opportun d’avancer notre mariage. » Graciane (La lettre par A. Linard.jpgGraciane sursauta, de quoi parlait-il. « — Excusez-moi Jean-Baptiste, mais de quoi me parlez-vous ? » Il se retourna vers sa maîtresse et réalisa qu’il avait parlé tout haut. « — Je suis désolé, Graciane, vous avez raison, il serait bon de commencer par le début. Je me suis décidé à demander votre main, car la situation dans laquelle je vous fais vivre n’est pas confortable pour vous, ni très rassurante. Le sentiment que j’ai pour vous mérite d’être officialisé, ne serait-ce que pour vous protéger et vous donner le statut que vous méritez celui d’une femme honnête. Je me suis donc enquis auprès du père Davion de mon projet, pour lequel il est favorable. À vrai dire, ne l’eut-il pas été, que j’aurai passé outre. Je me suis aussi rapproché de mon notaire afin de mettre en forme un contrat de mariage qui vous préserve du besoin. Seulement la situation m’amène non pas à remettre ce projet qui me tient à cœur, mais à en changer la forme. Graciane, voulez-vous m’épouser en secret et garder ce secret jusqu’à ce que mes circonvolutions avec Versailles soient finies ? Je sais…

Chut ! mon ami, n’en dites pas plus. – Graciane était stupéfiée, c’était sûrement le plus beau jour de sa vie. — Bien sûr, j’accepte et sans condition. Nous ferons ce qui vous semble bon Jean-Baptiste.

L’homme respira mieux, il s’y était pris si maladroitement qu’il pensait avoir offusqué sa compagne, la réponse était donc pour lui un soulagement et un baume à ses maux.   « — Je suis conscient que vous méritez mieux, je ne vous fais pas ma demande au meilleur moment, puisque me voilà en disgrâce…

Jean-Baptiste, c’est vous que j’épouse non la gouvernance de la Louisiane. Et croyez-moi, c’est bien plus que j’en espérai.

— Tout de même ma mie, j’avoue que je n’aurai jamais pensé que ce malotru ait pu avoir gain de cause. Mais, je préfère vous emmener épousée et passant pour ma maîtresse, pour un temps que j’espère court… oh ! et puis pourquoi se justifier mon cœur à ses raisons, tant soi peu que celui-ci est une raison. De plus, il n’est pas question que je parte sans vous. Et comme Versailles sera moins offusqué de me voir faire suivre ma maîtresse, que de me voir déroger à l’épouser, nous laisserons croire à ses mécréants ce qu’ils veulent.

— Ne soyez pas gêné, mon ami, vous savez bien que les apparences sont toujours trompeuses et que ceux qui nous font la leçon sont ceux qui la pratiquent le moins bien. Mon bonheur se suffira de me savoir votre épouse, point besoin, de le crier à tout vent.

Ainsi fut fait, dix jours plus tard, Graciane devenait madame de Bienville.

*

Depuis la certitude de son départ monsieur de Bienville, qui avait été déchu de son poste de gouverneur, s’occupait de ses affaires privées. Il avait épousé Graciane dans une stricte intimité et avait décidé qu’Isaïe et Mélinda entretiendraient sa maison pendant son absence. Son notaire s’occuperait de la productivité de ses autres biens. Il ne lui restait qu’un souci, la situation de Blanche-Marie. Il ne pouvait la ramener en France et ne pouvait la laisser seule dans sa maison avec ses serviteurs, elle était trop jeune pour cela. De plus, elle n’était pas leur maîtresse et ne pouvait être leur servante, sa position serait incomprise et mal perçue, cela lui attirerait sans aucun doute des problèmes. Il n’avait donc qu’une solution, lui procurait un emploi. Il ne pouvait la placer comme servante dans une colonie où les basses besognes étaient de plus en plus dévolues aux esclaves, de plus son éducation et sa naissance, même si elle ne pouvait s’en prévaloir, l’autorisait à ambitionner une place plus gratifiante. Jean Roussin (Portrait of a smiling man in a grey-blue jacket by Joseph Ducreux.jpgIl se mit donc à prospecter les familles orléanaises. La solution vint d’elle-même, et ce fut Jean Roussin, un planteur des alentours de Fort-Rosalie qui l’incita. Monsieur de Bienville le connaissait bien et le savait d’une grande probité. Il l’avait invité à sa table, comme à chacun de ses séjours. Il était, cette fois-ci, venu sans son épouse qui était souffrante, mais ayant appris le prochain départ de l’ancien gouverneur qu’il considérait comme un ami, il n’avait pas reporté son voyage vers la basse Louisiane, et un peu coupable l’avait laissée entre les mains de ses serviteurs. Lors du repas chaleureux que lui offrit monsieur de Bienville et Graciane, il rapporta les nouvelles de la région, rassurant le futur exilé sur le calme qui y régnait désormais, et de l’humeur paisible des Indiens Natchez. Quand vint la fin du dîner, après quelques verres de tafia, dans l’intimité et la chaleur du couple, il en vint à confier ses soucis conjugaux. Madame Roussin, sa jeune épouse, souffrait de solitude, la gestion de sa plantation lui prenait le plus gros de son temps. De la journée voire de plusieurs, il était absent de la maison. Elle avait du mal à tenir sa maison, non pas qu’elle n’y mît pas du sien, mais elle ne se faisait pas à ses nègres. Il était même à peu près sûr qu’elle en avait peur. Graciane le trouva touchant de tant de sollicitude pour son épouse alors qu’au premier abord elle l’avait trouvé un peu rustre, quant à monsieur de Bienville, il entrevit la solution qui pourrait convenir aux problèmes des deux hommes. Après le départ de celui-ci, il s’en ouvrit à son épouse qui trouva l’idée bonne.

*

Monsieur de Bienville convia Blanche-Marie à un entretien qui se déroula dans son bureau, l’un et l’autre debout. « — Blanche-Marie, comme vous le savez, je dois rentrer en France, et je doute que cela soit un simple aller-retour, Versailles risque de me retenir une bonne année, peut être plus, mon retour n’est même pas assuré. – il ne put s’empêcher de toucher le bois de son bureau pour conjurer le sort. — Je me suis donc soucié de votre situation. Vous emmenez en France, cela me paraît difficile, je n’y ai pas assez d’accointances pour m’assurer de votre position contrairement à ici. Il est évident que pour votre engagement, je considère que votre servitude est réglée, et vous remettrez un document officiel de mon notaire mettant un terme à ce chapitre. – La toute jeune fille l’écoutait avec attention, attendant la chute du monologue. Elle était depuis l’annonce de la nouvelle du départ de son protecteur fort inquiète de son devenir, aussi, bien que tendue, elle était rassurée de voir que celui-ci y avait pensé. — j’ai cherché en vain une place de gouvernante ou de préceptrice dans une famille respectable de la ville. Mais une occasion s’est présentée à moi. Je vous ai trouvé une place de dame de compagnie qui pourrait aller jusqu’à celle de gouvernante au sein de l’habitation d’un planteur. C’est un couple des plus honorables, l’homme est d’une honnêteté assurée et sa jeune épouse est une femme charmante. Si cela vous convient, je m’assurerai d’un contrat en bonne et due forme, avec appointement honorable en plus de la nourriture et du blanchiment. Bien évidemment, vous avez le choix à vous de décidefir Blanche-Marie.

C’était tout vu, elle se savait sans choix encore une fois, de plus elle comprenait que la situation était avantageuse. « — Monsieur, je vous remercie de votre sollicitude. Je ne peux qu’accepter votre proposition. Il est évident que je ne peux retourner en France, personne ne m’y attend et surtout pas ma famille, quelle que soit sa branche. De plus, je ne serai restée à votre charge. »

Chapitre 009

Peypédaut Blanche Marie  (Jean-Baptiste Greuze (French, 1725 - 1805).jpg

Les départs, 1er avril 1724

Le canot oscillait au bord du rivage. Blanche-Marie était installée au centre avec à ses pieds Brutus la gueule sur ses genoux. Elle caressait machinalement le molosse, que le gouverneur lui avait cédé, estimant qu’elle n’aurait pas ni meilleur garde du corps ni meilleur chaperon. Elle avait le cœur en berne, encore une fois elle quittait un havre bienveillant pour l’inconnu. À bord de l’embarcation étaient montés les hommes de l’équipage qui à la force des bras, quand la voile ne suffirait pas, remonteraient le courant du Mississippi. Ils étaient tous aux ordres de Jean Roussin. Il y avait trois Indiens, des Chactas, six de ses nègres et un militaire, François Dumont de Montigny, un officier du génie, qui profitait du voyage pour prendre son poste à Fort-Rosalie. De la rive, Martha et Toinette se tenant par la taille, lui prodiguait leurs conseils jusqu’à la dernière minute. Les yeux pleins de larmes, elles juraient de se revoir. Les deux jeunes femmes étaient les dernières à résider encore dans la ville, Paulette était partie s’installer à La Mobile avec un artisan ferronnier et Marie tout comme Toinette avait épousé un militaire de la Compagnie Suisse et l’avait suivie à Pensacola. Graciane de son côté s’approchait de l’île Dauphine où l’attendait « la Bellone » le navire qui devait la mener en France avec son nouvel époux. Encore une fois, la roue de la vie tournait.

*

Cela faisait vingt-sept ans que monsieur de Bienville était l’âme de la colonie, c’était l’œuvre de sa vie. Il y avait mis toute son énergie, tout sacrifié. Sa volonté, son courage, avait plus d’une fois changé le sort de la colonie. Comme son frère, Monsieur de Châteauguay, lui aussi prié d’aller rendre des comptes, il avait mis un certain temps à faire ses bagages, aussi ce n’était que ce premier jour d’avril qu’ils commençaient leur retour vers la France. Ce jour-là après avoir suivi le cours du bayou Saint-Jean, traversé le lac Pontchartrain puis la passe de chef menteur, et ensuite le lac Borgne, ils étaient arrivés à l’île Dauphine. Sur la plage de sable blond, le regard absent, il écoutait sans prêter attention à ce qui l’entourait. Il avait l’humeur préoccupée, il se mit à chercher la silhouette élégante de Graciane, seul baume à son cœur. Il la vit de dos, les épaules droites, le port de tête légèrement arrogant, Titsie la protégeant du soleil avec un large parasol, son petit calé sur la hanche, elle regardait au loin le navire qui allait les emporter. Alexandre Roslin (1718-1793) | Portrait de Mme Boucher.jpegSentant son regard sur elle, elle se retourna avec une moue sceptique sur les lèvres qu’elle transforma en sourire bienveillant en rencontrant ses yeux. Il y avait foule sur la plage, les plus riches planteurs comme les pauvres étaient consternés, des pétitions avaient circulé, tous étaient persuadés que sans lui tout allait s’effondrer. Sur la rive du golfe du Mexique s’étaient rassemblés des planteurs, des officiers, des commerçants, des Canadiens, des Amérindiens, même des Natchez afin de dire adieu à leur gouverneur. Graciane indifférente au tumulte fixait le navire pendant que Jean-Baptiste remerciait ses soutiens et faisait ses adieux, rassurant chacun sur son éventuel retour, car il reviendrait de cela, il était sûr. Les adieux s’éternisaient, elle ne bronchait pas, une brise souleva sa jupe perturbant sa contemplation, elle la rabattit puis relevant la tête vers la mer, elle fut intriguée par l’inclinaison singulière du navire. Elle resta interloquée, il semblait pencher de plus en plus sur un côté, puis il vacilla et commença à couler sous ses yeux. Autour d’elle ce ne fut que cris de stupéfaction. Les passagers, affolés, se jetaient à la mer. Les canots et chaloupes, venues escorter le gouverneur, allèrent les secourir. Ceux qui faisaient déjà le va-et-vient afin de faire embarquer les passagers, furent les premiers à extirper des eaux les malheureux. Très vite, les naufragés furent repêchés, mais il ne resta rien du bâtiment. Lorsque Jean-Baptiste, qui comme la plupart des hommes avait sauté dans une embarcation, revint, il croisa le regard interrogatif de sa compagne. Il haussa simplement les épaules. Fataliste Graciane se laissa raccompagner à la maison allouée au gouverneur jusqu’à son départ. Elle y attendit patiemment son époux, buvant tranquillement un thé servi par sa servante. Quant au soir, il rentra avec trois hommes dont monsieur de Châteauguay, elle avait fait préparer un repas et les accueillit avec un sourire radieux plein de connivence. « — Mon ami, il semblerait que nous soyons obligés de remettre notre départ et de rester un peu plus longtemps.

— je le crains bien.

Le dialogue tira un sourire à tous, car tous s’y attendaient, Graciane ne savait pas comment, mais elle savait comme ses compagnons que ce n’était pas sur ce navire qu’elle ferait le voyage, d’ailleurs les coffres du couple n’avaient pas été chargés à bord de « la Bellone« dont le seul défaut était une quille très abîmée. Elle avait toutefois été fort surprise de le voir s’enfoncer dans l’eau. Ce naufrage retarda donc le passage de tous pour la France, ils regagnèrent La Nouvelle-Orléans à la surprise des Orléanais. La nouvelle était fort déplaisante pour certains, car en plus du retour indésirable de l’ancien gouverneur, le navire avait coulé avec soixante mille écus qu’il devait emporter en métropole. C’était une catastrophe pour monsieur de la Chaise, qu’un pareil trésor eut été englouti allait fort contrarier la Compagnie. En fait, il n’était pas perdu pour tout le monde. Monsieur de Bienville avait estimé que c’était un juste dédommagement pour lui et tous ceux qui comme lui avaient été révoqués suite aux diffamations du nouveau commissaire ordonnateur. Avec ses frères et quelques hommes fidèles, ils avaient détourné le coffre détenant le pactole qui servirait notamment à graisser bien des mains à Versailles pour faciliter leur retour. Monsieur de Bienville supposait que, lorsque l’on s’occuperait de l’épave, on penserait que la mer avait emporté le butin déjà partagé entre les complices. Bien sûr, les plus perspicaces penseraient « à un accident prémédité », mais comment le prouver ?

Puisqu’il ne pouvait partir, monsieur de Bienville, en attendant un autre navire, prépara sa défense. Il écrivit un mémoire qu’il adressa au conseil de Marine empreint de plus de dignité que d’amertume. C’était la justification d’un soldat et d’un colo­nisateur, il commença par rappeler ses états de service, puis il s’étendit sur l’exploration du Mississippi et ses méthodes d’administration de la colonie qui lui avait été confiée et les difficultés qu’il avait rencontrées. Mais il savait qu’il lui fallait contrecarrer les rapports circonstanciés, expédiés par Monsieur  de La Chaise, qui s’ils ne niaient pas la valeur militaire de Bienville et de ses frères, vivants ou morts, démontraient avec force et clarté, que les Le Moyne, Normands âpres au gain, s’étaient toujours servis… en servant !

*

Trois mois plus tard, le cœur brisé, monsieur de Bienville et Graciane partaient pour la France, sur « la Gironde « . Longtemps accoudé au bastingage, Jean-Baptiste de Bienville, qui avait maintenant quarante-six ans, regarda les côtes bleues et embrumées de la Louisiane s’éloigner de ses yeux, mais pas de son cœur. Il laissait une population de cinq mille individus, dont treize cents nègres.

Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en Mer.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédau 010 et 011

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épisode 010

Le drame

Vicomte de Castelnau.jpg

Le vicomte de Castelnau invitait ses voisins à une battue aux sangliers. Depuis le début de l’automne, une harde détériorait des champs et avait ravagé en dernier un champ de blé. Philippe-Amédée avait donc décidé que cela ne pouvait plus durer et comme le troupeau comptait une dizaine de bêtes, il fallait donc être plusieurs chasseurs. Il avait donc organisé une chasse à courre qui débuterait par un déjeuner matinal en fait aux aurores et un dîner roboratif au retour. Comme il faisait encore très beau malgré les brumes matinales, il s’en faisait une joie.

Depuis deux jours, La Lesbats cuisinait du matin jusqu’au soir, aidée en cela de Madeleine et de Bernardine, qui était restée au service de la demeure, bien que son rôle de nourrice n’ait plus lieu d’être, et avait épousé le Martin. Jeanne supervisait, vérifiait, que la chambre d’apparat était à la hauteur de l’événement. Le feu dans l’immense cheminée en marbre des Pyrénées sculpté de rinceaux et de guirlandes attendait d’être allumé. Elle avait fait dresser, sur des tréteaux, une table recouverte d’une nappe damassée pour une vingtaine de personnes. Elle connaissait la plupart des chasseurs, mais aucune de leurs épouses ; tous, devant elles, l’acceptaient. Elle était angoissée par la venue des dames, qui ne participant pas à la chasse, arriveraient en fin d’après midi. Blanche-Marie de son côté boudait enfermée dans la bibliothèque, son père lui avait refusé la chasse sous prétexte qu’elle était trop jeune. Elle venait d’avoir treize ans. Elle avait décoché tout un bataillon d’arguments pour justifier sa présence à la chasse, mais rien n’y avait fait. Elle était autorisée à paraître au dîner, ce qui était déjà exceptionnel. Elle n’en avait cure de ces simagrées de femmes. Elle, elle voulait sentir sa monture réagir à chacun de ses désirs et non, parader en chignon, déguisée en fille. Cela amusait Philippe-Amédée qui aimait voir le caractère bien trempé de sa fille.

Avant que le soleil ne vienne de rose et d’or teinter de son liseré le début du jour, tous étaient levés dans la demeure et à l’ouvrage. Philippe-Amédée, une fois prêt, sortit de son coffret recouvert de cuir de Cordoue, une étrange machine de guerre, un pistolet à deux canons en parallèle, cela afin de remédier au principal problème des armes à poudre noire, leur cadence de tir étant limitée. Ce n’était pas une arme réglementaire, mais plutôt un accessoire susceptible d’être adopté par un officier fortuné. L’arme possédait deux détentes, une par canon permettant ainsi de tirer ses coups consécutivement. Il avait été conçu au couvent des minimes de la place royale de Paris et il l’avait gagné lors d’une partie de cartes lors de laquelle il avait failli tout perdre. Un revers de fortune l’avait bien servi et une fois son jeu étalé sur la table, le sors était à son avantage. Le marquis contre lequel il avait gagné, bon perdant, lui avait offert ce joyau de technicité pour le plaisir que lui avait donné cette partie de reversis. Il lui avait montré comment l’armer et s’en servir. La mécanique, fort sensible, demandait autant de minutie qu’elle était précise au tir. Il avait promis de montrer le fabuleux objet et de démontrer ses capacités à monsieur de Tallais, son voisin, à qui, il en avait vanté les mérites. En attendant ses premiers invités, il nettoya le mécanisme soigneusement, puis y inclut la poudre, comme il avait peur qu’il ne soit grippé, il ouvrit la fenêtre afin de tirer en l’air. Son premier essai déclencha un bruit sourd et humide, la poudre devait être défectueuse. Il regarda de plus près ce qui pouvait empêcher le bon fonctionnement, il ne vit rien. Il alluma la mèche. Il réitéra l’essai et obtint le même résultat. Impatienté, il rapprocha l’arme de ses yeux, le manque de lumière devait l’empêcher de percevoir le problème. Au même moment qu’il se penchait vers l’arme, une déflagration retentit, l’objet éclata en mille morceaux, Philippe-Amédée  tomba, s’écroulant sur lui-même. Robe à la Française, ca. 1750 French Baroque and Rococo Fashions Coloring Page 3.jpgDans la garde-robe, Jeanne finissait de se préparer et se battait avec les nœuds de son corsage. Au son funeste, son cœur manqua un battement puis s’emballa. Elle savait, mais ce n’était pas possible. « Oh non ! Mon Dieu ce n’est pas possible ! » Elle s’engouffra en quelques enjambées dans leur chambre. Elle vit le corps avachi sur le sol. Elle se jeta sur lui, le retourna. L’indicible était sous ses yeux. Son âme se déchira, un son sourd monta en elle. Comme une bête blessée, diabolique, elle hurla l’horreur. Une partie d’elle était là dans ses bras, mais sans vie. Cela ne se pouvait, il n’avait pas pu quitter ce monde sans elle, cela était impossible. Elle ne réalisait pas que de sa gorge continuait à jaillir en flot continu le son inhumain de son chagrin qui l’entraînait vers les abîmes de la folie. La première sur les lieux fut Blanche-Marie. Elle poussa violemment la porte de la chambre de ses parents pour découvrir sa mère en furie, berçant le corps ensanglanté de son père. La pièce était emplie de l’odeur de la poudre et de celle du sang. Elle sentit entre ses jambes un liquide chaud qui coulait, puis plus rien. Elle avait perdu connaissance. Les femmes, de la cuisine, se précipitèrent suivies des hommes venus de tous les coins de la demeure où ils besognaient. Toute la maisonnée, successivement, arriva essoufflée sur les lieux, la première, Madeleine laissa échapper un cri à la vision portant la main à sa bouche pour l’étouffer, tout comme elle, les autres découvrirent la vision de cauchemar. La Lesbats se cacha instinctivement les yeux. Bernardine se mit à pleurer à gros sanglots saccadés présageant une crise de nerfs, que le Martin stoppa d’une gifle dont le bruit secoua tout le monde. La Madeleine qui avait repris son sang-froid et cela malgré le choc qui lui avait coupé les jambes et secoué l’âme se retourna vers le Martin. « – Porte la petite dans sa chambre et toi, Bernardine, occupe-t’en, il semble que cela lui ait déclenché les saignements ! Lesbats, il faut s’occuper de Jeanne. Allez, viens !

— Tu as raison, Madeleine. Le Pierre va prévenir le père Guilhem et le Simon va voir le Peydédaut.

*

Pendant que le Martin, sur sa mule se rendait à la demeure de monsieur de Saint-Aubin, se demandant comment il allait présenter la mort de son maître, les femmes de la maisonnée prenaient en main la mère et la fille. La Léontine appelée à la rescousse avait administré à Jeanne un calmant à sa façon. Elle s’enfonça dans un sommeil sans rêves. Quant à La Lesbats, avec Bernardine, elle cajolait et soignait Blanche-Marie  qui oscillait entre la peur de mourir de ses premiers saignements et de sombrer dans la folie que la douleur de la perte de son père appelait.

Martin, mal remis du choc, ressassant le drame et ses conséquences, se présenta, morose, devant la gentilhommière à Cujac en fin d’après-midi, le soleil avait l’insolence de briller de tout son éclat en cette journée funeste mettant en exergue les ors et pourpres des frondaisons. Ce fut une servante entre deux âges qui ouvrit, elle lui était inconnue. Elle le toisa de la tête aux pieds, ne méritant pas à son avis la moindre déférence, elle le houspilla. « — Dia, qu’est que tu fais là, tu sais donc pas que le commun y passe derrière ! » un peu déconcerté par l’algarade, il se redressa et bomba le torse. « — Je dois parler à monsieur de Saint-Aubin, ton maître, c’est important !

— Et qui est qu’y me dit que c’est important !

— Tu Dieu, par ce que j’te le dis !

Le tapage fait par les deux domestiques attira le chevalier qui lisait dans la pièce d’à côté et que le bruit avait fini par importuner.   « — Martin ! Mais que fais-tu là ?

— Ben, monsieur le chevalier, je suis venu vous porter une mauvaise nouvelle.

— Une mauvaise nouvelle ? Quelle mauvaise nouvelle ?

— Et bein monsieur, mon maître, il est…

— Il est quoi, Martin ?

— Il est, comme dirait, mort, monsieur.

— Mort ! Comment ça mort ?

— Il est mort avec un pistolet, monsieur.

— Avec un pistolet ! Sans s’en rendre compte, monsieur de Saint-Aubin parlait de plus en plus fort. Ses jambes ramollissaient, son teint viré au vert au fur et à mesure qu’il comprenait. La servante aux côtés des deux hommes était effarée. Martin, de plus en plus gêné de voir le frère de son maître visiblement se décontenancer, se tortillait devant lui tout en continuant désespérément ses explications : « — et ben, il nettoyait un mousquet et il lui a explosé à la tête.

— Oh ! mon Dieu ce n’est pas chose possible, dites-moi que je rêve.

— Qu’est-ce qui n’est pas possible ? Mon ami. Lança madame de Martignas depuis le haut de l’escalier. De l’étage, elle avait tout d’abord perçu l’échange houleux des domestiques sans discerner ce qu’ils disaient, elle s’apprêtait à descendre pour les morigéner quand elle avait entendu son époux élever la voix ce qui n’était pas dans sa nature. Elle s’était donc hâtée de venir aux nouvelles, prête à mettre de l’ordre à ce tapage. Tout en descendant les premières marches, elle vit son époux se tourner vers elle visiblement bouleversé. « — Mon frère…

— Et bien, quoi, votre frère ?

— Il est mort !

— Oh mon Dieu ! Elle porta sa main au cœur tant l’émotion avait été vive. Elle retint la joie qui montait en elle. C’était trop beau pour être vrai. Enfin ! Elle n’allait plus vivre dans la misère, elle allait avoir une vie digne de sa personne. Elle allait pouvoir renvoyer à la face du notaire ses dettes. Elle se composa une mine de circonstance et afficha un air de compassion plus adéquate à la situation présente. Elle aurait aimé trépigner de joie, hurler, crier à tue-tête à toutes ses comparses, sœurs, amies, connaissances qui la méprisaient en temps normal qu’elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert ! « — Mon Dieu ! Elle allait être la vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert  et elle ne pouvait le proclamer à quiconque, quelle frustration ! » Il lui fallut toute la rigueur de son éducation aux ursulines pour contenir son exultation. Quand elle s’approcha de son époux qui tout à son affliction ne se doutait pas des émotions contraires aux siennes qui secouaient l’esprit de son épouse, et qui malgré une apparente sollicitude, irradiait de bonheur. Elle prit avec douceur, mais avec fermeté le bras de son époux, qu’elle tapota affectueusement. « — Venez mon ami, il vous faut vous asseoir, vous allez défaillir tant cette nouvelle vous a secoué. » Tout en entraînant son époux vers la pièce adjacente, elle s’adressa aux domestiques « — Martin, retournez à Saint-Mambert et prévenez que l’on arrive au plus vite. Marinette apporte un verre de liqueur à monsieur, voilà les clefs ! »  Elle accompagna son époux jusqu’au fauteuil, dernier achat avant leur faillite, qu’il avait précédemment abandonné. Elle prit pour elle un tabouret et s’assit à ses côtés, pleine d’attention apparente. « — Mon ami, il vous faut vous ressaisir, nous devons nous rendre auprès de votre frère, il faut nous en occuper.

— Oui… Bien sûr.

— Ne vous inquiétez pas, je vais m’occuper de tout, mais ne plonger pas dans l’abîme de votre chagrin, vous avez des responsabilités. — Le verre de liqueur avalé puis un deuxième sembla le remettre un tant soit peu d’aplomb, elle le laissa et multiplia les ordres pour partir au plus vite. Elle fit mettre pêle-mêle dans deux coffres leur garde-robe, pour le reste, elle verrait plus tard.

*

Monsieur de Saint-Aubin et madame de Martignas arrivèrent à la nuit au château de Saint-Mambert. Ils avaient été précédés par Martin qui avait porté la nouvelle à la maisonnée et qui avait tel un glas annoncé la fin du bonheur pour tous, La Lesbats ne put s’empêcher de marmonner qu’avec le malheur les corbeaux arrivaient.

Lorsque le vieux carrosse s’arrêta devant l’escalier, Martin descendit avec un flambeau éclairé les nouveaux propriétaires. L’ensemble de la domesticité s’était rassemblé sur le perron à attendre leurs nouveaux maîtres à la grande satisfaction de madame de Martignas. Si celle-ci rayonnait de par ce retournement du destin qu’elle vivait comme une victoire, monsieur de Saint-Aubin quant à lui paraissait plus vieux de dix ans. La mort de son frère, dernier membre de sa famille, était pour lui une catastrophe. Il n’avait jamais eu grande ambition. Sa vie de petits nobliaux de campagne le satisfaisait, protégé jusque-là par son frère des coups du destin comme au temps de leur enfance, sa vie lui convenait parfaitement. GNACIO DE LEON Y ESCOSURA (SPANISH, 1834-1901) - ‘The Courtship’..jpgLa seule ombre au tableau avait été l’aigreur d’une femme dont il s’était épris pour sa beauté et sa force de caractère évidente et dont le temps avait changé ce dernier en celui d’une mégère. À la vue de son ancienne nourrice, La Lesbats, il s’effondra dans son giron comme, lorsqu’il était enfant, à la grande déconvenue de son épouse. Cet étalage d’émotion était pour elle des plus déplacés. Elle lui prit le bras afin qu’il se reprenne, mais tout à son accablement, il ne s’en préoccupa pas. « — Oh ! ma Lesbats, c’est tragique. Qu’allons-nous faire ?

— Vivre mon petit, vivre. Dieu en a voulu ainsi. — Il sourit tristement. Sa nourrice avait raison. Que faire d’autre ? – où est-il ?

— Dans sa chambre, monsieur, nous lui avons fait sa toilette et avons nettoyé la pièce.

— C’est bien.

Madame de Martignas, qui commençait à s’impatienter devant ses jérémiades qui se prolongeaient, brusqua un peu son époux. « — Mon ami, il nous faut aller le voir. Lesbats préparez-nous une collation roborative. Monsieur le vicomte a besoin de se remettre. – le titre de vicomte fit sursauter tout le monde, même celui pour qui il était destiné, ils trouvèrent déplacé d’utiliser ce titre alors que le précédent n’était pas encore en terre. Mais madame de Martignas ne se souciait pas de ce genre de sensiblerie. – faites aussi préparer la chambre de feu la vicomtesse afin que je puisse m’y reposer rapidement.

— Mais madame, elle n’a pas été occupée depuis si longtemps ! rétorqua La Lesbats choquée de toute cette urgence qu’elle trouvait déplacée en des temps de deuil.

— Justement, il faut que ça change, le plus tôt sera le mieux, et puis cela fera diversion à vos idées.

Son époux ayant pris les devants, elle rajouta avec acidité : « — la catin et sa bâtarde ? Elles ne sont pas à son chevet au moins !

— Non, madame, Jeanne et Blanche-Marie ont été très choquées, Léontine leur a donné de quoi dormir. Elles sont dans les chambres du dernier étage.

— Pour l’instant qu’elles y restent tant que je n’ai pas décidé de leur sort.

*

 Madame de Martignas avait passé une excellente nuit, et la journée commençait sous les meilleurs auspices. Elle avait demandé à Madeleine de venir l’aider à s’habiller et finissait son déjeuner dont elle avait commandité le détail la veille. Sa chambre n’avait pas été occupée depuis la mort de la dernière vicomtesse et était quelque peu défraîchie et encore imprégnée d‘un relent de renfermé un peu âcre qu’elle avait essayé de masquer par celle du parfum. Elle était aussi grande que celle du vicomte et comme elle, elle avait son antichambre, sa garde-robe et ses lieux d’aisances. Trônait face aux deux fenêtres un superbe lit d’acajou dont il lui faudrait changer les rideaux du baldaquin bien trop fanés à son goût. Elle alla s’asseoir devant une table où reposait un miroir, au passage, elle examina chaque recoin et détail de la pièce qu’elle avait découverte à la lueur des chandelles au moment de se coucher et dont le décor était désormais le sien. Elle se mira contrariée de ce qu’elle voyait et pensa qu’elle aurait dû confisquer la garde-robe de Jeanne, dont la plupart des robes n’étaient pas dignes de celle-ci et plus en accord avec son rang, d’autant que ce qu’elle portait était quelque peu démodé. De toute façon, ces vêtements ne pouvaient appartenir à une servante, mais elle décida de remettre cela à plus tard. Elle ne voulait pas paraître mesquine et encore moins que l’on pense qu’elle porte la vêture d’une domestique, même s’il fallait bien avouer que quelques-unes de ses robes étaient de toute beauté et lui faisait envie. Elle repoussa l’idée momentanément et comme Madeleine venait d’entrer dans la chambre, sans prendre la peine de se retourner, d’un ton sec elle s’adressa à elle. « – Ma fille, peux-tu, me dire où se trouve monsieur mon époux ? 

— Monsieur est dans le cabinet de monsieur le vicomte.

— Madeleine, tâchez de vous rappeler que monsieur le vicomte, c’est désormais mon époux. Que je n’ai pas à vous le rappeler !

— Bien madame.

Exaspérée, madame de Martignas se leva, lissa et remit en place l’un des plis du manteau de sa robe, sortit et descendit jusqu’au cabinet au pas de charge. « — Décidément ces domestiques ! Il fallait tout leur dire ! »

*

Elle trouva monsieur de Saint-Aubin, pour elle le nouveau vicomte de Castelnau, attablé dans le cabinet, le regard dans le vague, fixant au loin devant lui, elle ne savait trop quoi. Il semblait rêvasser, cela l’irrita un peu plus. Elle se dirigea en geste vif vers la porte-fenêtre grande ouverte afin de la fermer. « — Mon ami, vous allez prendre froid, le soleil est là, mais nous sommes à la Toussaint et ses brouillards matinaux vont s’insinuer dans vos os, cela n’est pas raisonnable. » Elle allait continuer à vitupérer, quand elle remarqua, étalé devant lui, un vélin armorié à côté de la bible familiale, grand livre ornementé d’enluminures, ouvert à l’arbre généalogique. Cela l’intrigua. « — Vous me semblez soucieux, mon ami, n’auriez-vous point trouvé un sommeil réparateur ?

— Non, madame, le chagrin qui me touche ne peut s’effacer en une nuit malheureusement. 

Ne relevant pas le propos, pour elle sans intérêt, elle reprit sur le sujet qui l’intéressait. « — Si je puis me permettre le document, que vous avez sous les yeux, semble rajouter à vos soucis.

— Un tant soit peu, de plus il va fort vous contrarier. Il m’apprend que je suis le tuteur de l’héritière de mon frère.

Madame de Martignas réprima un haut-le-cœur devant la surprise.

— Qu’est-ce que vous racontez là ?

— Mon frère a reconnu sa fille.

— Montrez-moi ça ! — Sans aucune délicatesse, elle lui arracha le document des mains, plus elle le parcourait plus sa colère grandissait. — Ce document n’a pas eu de témoin, et encore moins de notaires. Donc, il n’existe pas ! Cette bâtarde ne nous enlèvera pas ce qui nous revient de droit ! — Et avant qu’il n’ait pu réagir, elle l’avait déchiré et jeté au feu. Elle attrapa ensuite la Bible familiale, examina la page où chaque génération y avait inscrit ses naissances et ses décès. À l’aide d’une calligraphie élégante de la main de Philippe-Amédée, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, les dernières lignes révélaient, la naissance de Blanche-Marie et le décès de celui-ci, par son frère. C’est comme cela que monsieur de Saint-Aubin avait découvert le début de la teneur du testament.   D’un geste sec, elle empoigna la feuille et la tira, mais cette fois-ci l’étau de la poigne de son époux arrêta madame de Martignas au milieu de l’action. Il referma le livre saint la page aux trois quarts détachée. « – Non, madame, cela c’est de trop ! » Il comprenait son épouse et adhérait mollement à la négation du testament de son frère, mais il ne se résignait pas à nier par un geste si symbolique la vie de celui-ci. Il prit la Bible et la rangea dans le cabinet dont il ferma soigneusement la porte et mit dans la foulée la clef dans sa poche prévoyant d’emblée de la placer en lieu plus sûr, sa confiance en sa femme était depuis longtemps révolue. Il était trop abattu pour faire plus, encore eut-il fallu qu’il en ait envie, car après tout être le nouveau vicomte lui convenait. Elle haussa les épaules, elle se débarrasserait plus tard de la trace encombrante, elle n’avait pas dit son dernier mot. « — Mon ami, ce détail étant réglé, j’espère que nous n’y reviendrons plus. Il faut maintenant se préparer, car le voisinage va venir nous présenter ses condoléances. »

Madame de Martignas n’avait pas tort. Ceux qui étaient venus pour la chasse étaient repartis avec la nouvelle et l’avaient propagée.   Quant à elle, elle en avait fait part à sa famille. Elle avait pour cela envoyé le Martin jusqu’à Bordeaux, car il fallait que l’on sache qu’elle était devenue désormais l’égale de sa mère et de sa sœur puisqu’elle aussi était vicomtesse.

*

Toute la noblesse et les notables du district vinrent compatir au malheur du nouveau vicomte et de la nouvelle vicomtesse de Castelnau de Saint-Mambert. De Bordeaux étaient venus le vicomte et la vicomtesse de Pémollier pour soutenir leur fille, ce qui donnait du lustre à la cérémonie. Tous étaient réunis dans la petite église du père Guilhem. Au premier rang, monsieur de Saint-Aubin, abattu, qui ne se relevait pas du poids de son deuil, se tenait courbé au côté de madame de Martignas droite et fière, coiffée d’une fontange de guipure noire saisie dans la garde-robe de la précédente vicomtesse. Au fond se tenait serré le petit peuple du domaine sincèrement affligé par la mort d’un maître attentif à leur bien-être, et sur la mezzanine les uns contre les autres la maisonnée du château, dont le désarroi, semblait sans fond. Y étaient absents, Jeanne, qui ne sortait pas de son apathie et paraissait vivre dans un autre monde, ainsi que Blanche-Marie que le père Guilhem cachait dans la sacristie, madame de Martignas les ayant interdites dans les lieux pendant la cérémonie. La fillette ne pouvait étancher ses pleurs tant son tourment, sa douleur étaient grands.

Raimundo Madrazo Princess in the gardens of Versailles..jpgMadame de Martignas avait organisé suite à la mise en terre, de feu le vicomte de Saint-Mambert, une collation dans la galerie du château afin de montrer à tous qui était le nouveau tenant du titre et surtout la maîtresse de la demeure. Une vingtaine de chaises, fauteuils et tabourets avaient été rassemblés. Monsieur de Saint-Aubin abasourdi par l’émotion, il était avachi près de la cheminée, son épouse se tenant droite derrière lui appuyée sur le dossier de son fauteuil. Leurs voisins passèrent les uns après les autres présentant leurs condoléances, trouvant sublime le courage de la nouvelle vicomtesse devant le drame et pensant qu’au contraire le nouveau vicomte manquait de tenue dans l’affliction. Les derniers passés, Madame de Martignas passa ensuite entre ses invités, vérifiant qu’il ne leur manquait rien, d’un signe signalant à Madeleine ou à Bernardine un manque ou un besoin, puis elle invita monsieur de Pémollier, son père, à la suivre dans le cabinet désormais de son époux. Elle lui proposa de s’asseoir, mais en homme d’action, il préféra la station debout, madame de Martignas prit un siège. « — Alors ma fille vous voila satisfaite, je suppose ? » Il reconnaissait en sa fille, malgré une soudaine humilité affichée, son ambition, qu’aucun de ses autres enfants n’avait. « — Oui, bien sûr…

— Il semblerait que vous ne soyez pas comblée par votre nouvelle situation, qui pourtant est inattendue et fort enviable. Je ne vois pas ce que vous pourriez avoir à redire ou vouloir d’autres !

— Rien, enfin, presque rien. J’ai un souci. Une épine dans le pied, dirons-nous, et je ne sais comment m’en défaire.

— Expliquez-moi cela, ma fille.

— Mon époux à trouver dans son cabinet, celui qui est derrière vous, dans la Bible familiale, une reconnaissance en paternité et un testament faisant de sa bâtarde, son héritière. J’ai bien sûr détruit ce dernier.

— Et vous pensez qu’il en existe un autre chez un notaire ?

— À vrai dire, non, mais mon mari est par trop sentimental et je ne suis pas à l’abri que dans un élan puéril de nostalgie, de culpabilité ou je ne sais quoi d’autre, il ne se décida à mettre au jour le fait. Je refuse de vivre avec cette épée de Damoclès. Je voudrais me débarrasser de la putain et de sa bâtarde. – même s’il tiqua, monsieur de Pémollier ne releva pas les termes. — Les chasser du château et du domaine ne suffira pas à ma tranquillité d’esprit.

— Je vous comprends bien. – le vicomte de Pémollier se mit à arpenter le cabinet de long en large, manie qu’il avait lors d’une intense réflexion. – Si j’ai bien compris, votre beau-frère est mort en nettoyant une arme ? Et cela sans témoin ?

— Oui, oui, il était seul dans sa chambre

— Bien, et c’est cette fille qui est arrivée la première ?

— Oui, c’est Jeanne.

— Bien ! Le reste des domestiques est bien arrivé ensuite ?

— Oui ! – madame de Martignas essayait en vain de suivre le cheminement de réflexion de son père, du moins elle n’osait pas croire où il menait. « — Ma fille, vous allez rentrer avec moi dès ce soir sous prétexte que tout ceci vous bouleverse et que vous avez besoin de l’affection de votre mère. Dès demain, nous allons demander, plus exactement vous allez demander une audience au marquis de Lacaze. Celui-ci ne peut rien me refuser, tout au moins pas cela. Lors de celle-ci, vous allez émettre des doutes quant à l’accident qui a provoqué la mort de votre beau-frère, et le désarroi dans lequel cela vous jette.

 

épisode 011

L’accusation et la sentence

 Madame de Martignas (Marie-Caroline de Habsbourg-Lorraine (1752-1814), soeur de Marie Antoinette.jpg

Joseph de Gillet, marquis de la Lacaze, Président à la première chambre des enquêtes du Parlement, avait accepté la demande d’audience de Madame de Martignas. Étant un ami de son père et en affaires avec lui, il n’avait aucune raison de la lui refuser, il l’attendait en début d’après-midi dans son hôtel particulier de la rue du Loup.

Pour l’occasion, ayant sans remords, confisqué toutes ses robes, jupes et jupons de qualité à Jeanne, elle s’était revêtue de l’une de ses robes volantes à dos ample de soie à motif rayé, dernière mode parisienne. Le carrosse du vicomte de Pémollier qui pour l’occasion la portait vers le lieu de son rendez-vous passa sous la galerie à ciel ouvert ornée d’un balcon de fer forgé qui permettait de circuler d’une aile à l’autre de l’hôtel et de pénétrer dans sa cour. Pendant qu’un laquais l’aidait à descendre de sa voiture, un autre se précipitait prévenir son maître. Les quelques pas, qui la menaient à la volée de marches, lui permirent de remarquer le décor de façade inspiré de motifs Renaissances sculptés de têtes de lions, de grappes de fruits et de fleurs, ainsi que de volutes autour des fenêtres et frontons, couronnés de pots à fleurs et à fruits. Cela la laissa sur l’instant indifférente tant elle était préoccupée par sa future audience. Passant devant le grand escalier conduisant aux appartements privés, elle fut guidée jusqu’à la grande salle de réception dans le corps de bâtiment principal.

Près de la cheminée attendaient deux fauteuils à accotoirs et une table d’acajou sur laquelle étaient disposés deux verres et une carafe de vin. N’osant s’y asseoir, elle se mit à admirer les tableaux mis à disposition pour l’attrait des visiteurs. « — Je vois, madame, que vous admirez mon saint Jean-Baptiste, je dois dire que j’en suis assez fier. » Le marquis de la Lacaze restait intrigué par la demande d’audience. Il connaissait madame de Martignas pour l’avoir croisée chez son père, il la trouvait assez belle femme bien que sa froideur naturelle lui fît garder ses distances. Il la recevait, car il ne voulait pas froisser son père, mais se serait bien gardé de cette perte de temps. Elle était toute de modestie, ce qui alerta le marquis. « — Quelle rouerie était-ce là ? Quel rôle voulait-on le voir jouer ? » D’un geste de la main, il lui désigna les fauteuils qui les attendaient. « — Je vous en prie madame, asseyez-vous. Comment se porte votre père ?

— Bien, fort bien à vrai dire, il me charge de vous porter ses sincères salutations.

— C’est aimable à vous. Il m’a semblé comprendre que vous veniez me voir, car vous aviez quelques préoccupations familiales. — Madame de Martignas était restée très vague quant à la teneur du sujet de son audience de peur qu’il ne la lui refuse.

 — Monsieur, je ne sais comment l’exprimer, je suis en plein désarroi quant à une affaire de famille récente. Je suis venue à vous pour vous demander conseil.

— Et quel en est le sujet ?

— Cela concerne le décès de mon beau-frère dont vous avez dû entendre parler.

— Oui fait. Mais, comment ce fait il, madame, que ce ne soit pas votre époux qui fasse la démarche ?

— Plongé dans l’affliction et prenant en charge les biens de sa famille sur ses épaules, je n’ai pas osé le chargé du poids de mes doutes, d’autant que son malheur ne lui permet pas de prendre un recul impartial sur la situation.

— Bien, bien, pouvez-vous, madame, exprimer cette suspicion qui vous ronge ? 

— Je ne sais monsieur le marquis, comment la formuler sans porter de terribles accusations et si je me trompais cela serait catastrophique.

— Ne vous inquiétez pas, madame, notre entretien est informel et restera entre nous.

— Je vous en sais gré, monsieur. Voilà, comme vous le savez, mon beau-frère, le vicomte de Castelnau, militaire qui a participé avant de se marier à la guerre de la Ligue d’Augsbourg et chasseur aguerri, c’est occis chez lui en nettoyant l’une de ses armes.

— Oui, il m’a été rapporté l’accident comme il se doit.

— Quand il m’a été rapporté le fait à notre arrivée au château, ceci par son valet de chambre, je dois dire que j’ai été surprise et vaguement intriguée, qu’un homme d’armes ait pu par maladresse se donner la mort. Mais l’affliction qui nous touchait balaya sur l’instant mes pensées.

— Et puis-je savoir ce qui les a ravivées ?

— Deux choses monsieur le marquis, qui l’une sans l’autre ne portent pas à méfiance, mais qui réunies, ont commencé à me miner.

— Lesquelles sont-elles ? – le marquis commençait à s’impatienter de ses louvoiements.

— Tout d’abord, c’est que la première personne sur les lieux de l’incident fut Jeanne, une servante sans fonction définie, enfin officielle. Comment dire ça ?… Ma condition m’empêche de trouver le terme exact.

— Sa maîtresse peut-être ?

— Oui, c’est exactement ça ! Quant à la deuxième information, j’ai ouï-dire, vous savez comme nous sommes nous les femmes, enfin j’ai ouïe dire que mon beau-frère avait l’intention de demander en mariage la fille d’un de ses voisins, mademoiselle Beychevelle. – Tiens ? La famille de Saint Julien, dont elle était, était de ses connaissances, on pouvait même dire de ses intimes, et il n’avait pas entendu parler dudit projet. Mais il se méfiait des femmes et de ce qu’elles pouvaient ourdir derrière le dos des hommes. Préparer les mariages était de leurs occupations favorites. – Donc madame, vous en avez déduit que par jalousie la maîtresse de votre beau-frère aurait pu le trucider. 

— Vous voyez, monsieur, que vous tirez les mêmes conclusions. D’autant que celle-ci a une bâtarde qu’elle prétend être de mon beau-frère.

Tout en servant un verre de vin qu’il tendit à sa visiteuse, il se mit à réfléchir. Il but le sien à petites gorgées pour se laisser le temps de la réflexion. Voilà donc le nœud du problème, cette enfant pouvait être en droit de réclamer une part voire l’héritage en son entier. Si elle était bâtarde, il ne voyait pas trop comment. Toutefois pour plus d’assurance monsieur de Pémollier par l’intermédiaire de sa fille voulait écarter ce danger potentiel. De son côté, il ne pouvait rejeter l’étrangeté, l’incongruité de cet accident.

— Madame, je vous remercie de m’avoir relatée vos doutes, ne vous inquiétez plus, j’ai parfaitement compris tous vos soucis. Je prends l’affaire en main et vais de ce pas quémander à qui de droit d’examiner de plus près les causes de cet accident.

Madame de Martignas remercia le marquis, en partie satisfaite, elle aurait apprécié une solution plus expéditive. La justice, enfin sa justice, était en marche. En posant son pied sur le marchepied du carrosse, une violente douleur au sein lui coupa le souffle. Elle passa, elle continua à monter tout en songeant qu’une des baleines de son corset avait dû crever le tissu protecteur.

*

Un huissier était allé au-devant du marquis de Lacaze annoncer sa venue au Marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne et de Libourne. Après avoir traversé d’un bout à l’autre le palais de l’ombrière, le marquis de Lacaze se présenta et fut invité aussitôt à suivre le valet du sénéchal jusqu’au cabinet de celui-ci. Le Marquis de Landiras de Montferrand, qui avait récemment repris la charge de son père, l’attendait au coin du feu, malgré son jeune âge, il n’avait pas atteint sa trentième année, il craignait les premiers frimas de l’automne. Les politesses de courtoisies accomplies, les deux hommes en vinrent au vif du sujet, la préoccupation du marquis de Lacaze. « — Je suis venu à vous, monsieur, afin que vous puissiez me rendre un service pour lequel je vous serais redevable. » Voilà qui était nouveau, le marquis de Lacaze, homme du Parlement, venant lui demander de l’aide. Quelle était cette entourloupe ? « — Je vous suis tout ouïe, monsieur.

— Vous avez dû recevoir dernièrement un rapport sur l’étrange accident du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert.

 john hoppnerLe sénéchal acquiesça, bien qu’il fût surpris par l’assertion, n’ayant rien vu de particulièrement singulier dans ce rapport. « — Oui, fais, mais je dois dire, n’avoir remarqué aucune anomalie qui puisse porter à suspicion.

— À vrai dire sur l’instant, moi aussi. Comme vous devez le savoir, le vicomte était par alliance attaché à monsieur de Pémollier. – Bien sûr, il le savait. Il était, à cause des poudreries royales installées dans ses terres, en affaires régulières avec ce dernier, qu’au demeurant, il appréciait. Quant au vicomte de Castelnau, il voyait vaguement qui c’était, mais comme ce dernier ne frayait pas dans la vie mondaine bordelaise, il n’y avait jamais porté grand intérêt, d’autant qu’il ne se faisait remarquer en rien. Il se demandait donc où voulait en venir le marquis – j’ai reçu la visite de madame de Martignas, sa fille, qui ayant épousé le frère cadet est désormais la nouvelle vicomtesse de Castelnau. Elle a soulevé un point auquel je n’avais point fait attention, mais feu le vicomte de Castelnau, homme d’armes reconnu, est mort en nettoyant son arme. Je dois dire que ce fait ne cesse de m’intriguer. Aussi si vous pouviez demander à votre capitaine de la maréchaussée du district d’y regarder de plus près, cela soulagerait ma conscience qui ne serait alors plus titillée par le doute.

— Si ce n’est que cela, je vais diligenter un complément d’enquête, afin de vous agréer. —, mais le sénéchal n’était pas dupe, il savait que tout ce fatras n’était pas le vrai sujet, il y avait anguille sous roche, il attendit la suite, la dernière salve. 

— En fait ce qui soucie le plus la fille de notre ami, c’est celle qui pourrait être soupçonnée. Le vicomte avait sur place une fille, une dénommée Jeanne Peydédaut qui pourrait être d’une façon ou d’une autre la cause de la mort. Il serait bon, si cela vous est possible, quel que soit le résultat de l’enquête de l’éloigner définitivement, elle et sa fille Blanche-Marie du même nom, qu’elle fait passer pour la progéniture du vicomte.

Voilà donc le fin mot, pensa le sénéchal, il savait déjà qu’il allait rendre ce service. Aussi infimes fussent-ils, le roi n’avait nul besoin que des problèmes viennent s’immiscer dans les bonnes relations avec ses parlements. Le début du précédent règne avait eu assez à souffrir avec cette Fronde qui avait obligé le roi à rénover le Château-Trompette qui depuis avait ses canons tournés vers la ville en signe d’avertissement. Alors ce n’était pas une gourgandine qui allait déclencher la discorde. « — Monsieur le marquis, ne vous tourmentez plus, je vais justement à Pauillac puis à Blaye dans les jours qui viennent, je ferai un arrêt au château de Saint-Mambert, résoudre ce problème, somme toute assez mineur. »

*

Le capitaine de la maréchaussée avait atteint au petit matin le château de Saint-Mambert. Il était là pour organiser la visite du sénéchal de Guyenne. La veille, un de ses sergents était arrivé en éclaireur l’informer de sa venue et de son objet. Il comprit tout de suite que la raison de l’accident ne pouvait être la seule cause de son arrêt dans ce château. Il avait lui-même, le jour de l‘événement, enquêté sur les lieux et rien ne pouvait laisser supposer que c’était autre chose qu’un accident. Mais puisqu’il avait reçu des ordres, il obtempérait.

Monsieur de Saint-Aubin, qui traînait son accablement, le reçut mollement, très étonné par sa demande et contrarié d’avance par l’effort qu’il allait devoir fournir. Il était très ennuyé, son épouse n’était pas là et c’était le genre de situation où elle prenait les choses en main. Il laissa donc le capitaine faire à sa guise, indifférent lui-même à tout cela. L’officier réclama le regroupement de la domesticité présente le jour de l’incident, notamment les femmes Jeanne et Blanche-Marie Peydédaut ainsi que leur famille. Cela mit en émoi tout les concernés. La Lesbats tout en servant son vin à son maître et à son invité se demandait bien pourquoi le capitaine avait tant insisté sur la présence des petites. Jeanne ne tenait pas debout, ses nerfs étaient si fragiles que la Léontine lui administrait ses potions qui la maintenaient dans un repos relatif. Et la petiote, qu’est-ce qu’il pouvait bien lui vouloir à Blanche-Marie ? Pendant que toute la domesticité se rassemblait dans la cuisine, échafaudant des histoires que leur imagination inquiète brodait de drame, le Martin était parti quérir la famille Peydédaut.

Le messager fut reçu à la métairie par le souffle colérique de la Berthe. « — Je savais bien moi qu’elle allait nous amener des ennuis cette catin. Tu vas voir le Peydédaut, ils vont nous mettre dehors, on va crever de misère.

— Calme-toi la Berthe ! Le vicomte y va pas nous mettre à la porte. Mes vieux y sont arrivés avec les siens et les tiens y étaient déjà là. Alors pourquoi veux-tu qui change ça !

— Lui peut-être ! Mais elle va savoir ?

*

Le cortège du sénéchal fit une entrée magistrale dans l’allée du château. Le Marquis de Landiras de Montferrand était venu avec deux carrosses, dont le sien à ses armoiries qu’il occupait, son valet de chambre, son secrétaire personnel qui lui servait de greffier et quinze gens d’armes.

Les gens de maison de la galerie observaient, inquiets, cette arrivée quelque peu intempestive, n’avaient jamais vu autant de militaires. Entre ceux de la maréchaussée et ceux du sénéchal, ils se seraient crus en temps de guerre. La Lesbats grommela : « — faut pas que tous ces bougres pensent à manger. Elle avait pas de quoi !  Il avait déjà fallu avec la Madeleine et la Bernardine préparer en dernière minute un repas digne de ce sénéchal, alors il ne fallait pas penser qu’elle ferait plus ! »

Le sénéchal n’avait pas touché le sol que le capitaine et monsieur de Saint-Aubin étaient au bas des marches pour l’accueillir. Le sénéchal secoua son juste au corps afin de redonner forme à ses bas volets. « — Monsieur le Sénéchal, c’est un honneur que de vous recevoir, il y a bien longtemps que l‘humble demeure de mes ancêtres n’a pas eu la visite d’un homme de votre qualité. » Soulagé, le capitaine apprécia le compliment du maître de maison qui paraissait être sorti enfin de sa torpeur, cela balaya ses craintes quant à la qualité de la réception du représentant du roi. « — C’est aimable à vous, monsieur. Je suis ma foi, fort désolé de venir m’immiscer dans votre deuil dans ces moments difficiles qui vous touchent, mais comme le capitaine a dû vous l’expliquer, il a été mis à mon attention, les causes du décès de feu le vicomte de Castelnau, votre frère. Je suis donc venu me rendre compte par moi-même du déroulement de ce drame.

— J’entends bien, monseigneur, et vous remercie de l’attention que vous portez à ma famille. J’ai mis à cet effet, à votre disposition le cabinet de mon défunt frère, et les personnes que vous désirez entendre attendent dans la galerie.

Chevalier Saint-Aubin de Cujac (Tilly Kettle Young Man in a Fawn Coat .jpgLe sénéchal remarqua que monsieur de Saint-Aubin ne s’était pas encore glissé dans les chausses de son frère, à moins que ce ne fût une ruse à son intention, il allait voir de quoi il en retournait. Il suivit son hôte, traversa l’antichambre, la chambre d’apparat, et pénétra dans le cabinet. Il constata qu’il était modestement meublé, non pas par la qualité, mais en quantité. Il y avait pour tout mobilier un très beau cabinet en noyer, avec un tiroir central en façade et incrusté de nacres, lui sembla-t-il ; ce beau meuble reposait sur un piètement à colonnettes torsadées. Au centre de la pièce, une table de même essence avec pied en balustre, qui devait servir de bureau, et une très belle cheminée, qui si elle n’était pas un meuble n’en était pas moins remarquable avec son tablier de bois sculpté de moulures importantes et ses jambages formés de pieds « en gaines ». Il avait été installé pour sa venue, face à la porte, un fauteuil avec accotoir au dossier haut, légèrement incliné entièrement recouvert d’étoffe[] et de chaque côté  et de chaque côté des sièges plus modestes. Face à cet ensemble, monsieur de Saint-Aubin avait fait placer deux tabourets pour les témoins en pensant à Jeanne que ses jambes ne portaient pour ainsi dire pas. Le sénéchal ne fit aucun commentaire quant à l’installation et alla droit au fauteuil dans lequel il s’installa. Il laissa promener son regard sur les tableaux de famille accrochés aux murs, et s’arrêta sur celui de la défunte vicomtesse qui l’émut, car il se souvenait l’avoir connue alors qu’ils étaient enfants. Tout en faisant la remarque à monsieur de Saint-Aubin, il l’invita à prendre place à ses côtés et fit signe au capitaine de faire de même. S’adressant à ce dernier, il lui demanda de lui relater ce qu’il avait constaté le jour de l’accident, s’excusant de raviver par ce témoignage la douleur du maître de maison, ce dernier écarta le propos d’un geste fataliste.

 — Ce jour-là, monseigneur, le valet de chambre de feu le vicomte, le dénommé Martin Bujeau, est venu au petit matin me prévenir de l’accident mortel. Il avait été commandité par le père Guilhem, qui avait été au préalable appelé sur les lieux. Lorsque j’arrivai une heure plus tard, après avoir rassemblé quelques-uns de mes hommes, rien n’avait été déplacé sur les lieux, à la demande toujours du père Guilhem. Je trouvai sur place la maisonnée en grand émoi, les femmes en pleurs et les hommes très agités par ce qu’ils avaient vu. – d’un geste de la main balayant l’air, le sénéchal lui fit comprendre que l’on pouvait se passer de ce genre de détail. – Lors de mon entrée dans la chambre, devant le lit sur le sol, face à la fenêtre encore ouverte, le corps du vicomte était allongé, les pieds vers la fenêtre et la tête vers la porte. Il avait été un peu déplacé par la femme qui l’avait découvert, la dénommée Jeanne Peydédaut. Elle l’avait retourné, mais rien de conséquent, le corps ayant retrouvé sa place quand ses comparses lui firent lâcher. — Comme le Sénéchal soulevait un sourcil interrogatif, le capitaine se crut obligé de rajouter. — Elle avait, semble-t-il, été prise, sous le choc, d’une crise de démence. — Comme l’explication avait éclairé le sénéchal, le capitaine reprit le déroulement de sa narration. — Le vicomte avait la moitié du visage enlevé, le crâne déchiqueté, le cerveau à jour, et dans sa main, il tenait encore serrée la crosse de l’arme. Nul n’a pu lui mettre post mortem. Les morceaux de l’arme, un mousquet à deux canons, éclatés étaient éparpillés dans la pièce. L’arme n’était pas conventionnelle et avait été gagnée au jeu. Cela, je le tiens de monsieur de Tallais, à qui le mort devait en faire une démonstration. À l’avis de tous, il semble qu’il soit mort sur le coup, car tous sont arrivés dans les minutes qui ont suivi la déflagration et les cris de la femme, Jeanne Peydédaut. Après l’audition de toutes les personnes présentes à ce moment-là, comme vous avez pu le lire dans mon rapport, je n’ai pu que conclure à l’accident. Rien. Aucun détail n’est venu éveiller ma suspicion. » Le rapport, le sénéchal l’avait parcouru dans son entier pendant son trajet, lorsqu’il l’avait reçu, il s’était contenté de la conclusion, puisque rien ne paraissait étrange. Aucun doute ne transparaissait quant à la thèse de l’accident. Il était bien là pour autre chose et supposait que tout comme lui, le marquis de Lacaze avait été manipulé et pris dans les rouages et responsabilités de leurs charges. Il n’aimait pas cela et serait s’en souvenir quand il aurait affaire à monsieur de Pémollier ou à sa fille, conscients qu’ils s’étaient servis de leur obligation en confrontant les deux pouvoirs qu’étaient le roi et le Parlement pour les utiliser. Il verrait plus tard, comment il retournerait cette situation. Il demanda à son valet de chambre de lui porter un coffret, qu’il ouvrit devant lui, y extirpant une bouteille de vin du château et des verres de cristal. « — Vous voyez, monsieur, j’ai trouvé dans ma cave des bouteilles de votre domaine que votre père avait offertes au mien. — Il tendit son verre pour en contempler la couleur dans la lumière. — Voyez comme sa couleur est belle, le temps l’a rendu rubis avec des nuances ambrées. – Versant un verre à chacun de ses comparses, il leur fit remarquer les odeurs de fruits rouges épicées de vanille, de réglisse et de boisé. Au goût, il leur fit remarquer qu’il le trouvait charpenté et puissant, mais aussi fin et délicat au niveau aromatique. Les deux hommes déconcertaient par la dérive de la conversation, se demandaient où voulait en venir le sénéchal et s’il se rappelait pourquoi il était là. La tirade permettait à ce dernier de réfléchir, d’analyser et de synthétiser toute cette histoire. Pendant qu’ils dégustaient leur verre, un silence s’abattit dans la pièce, personne n’osa interrompre la réflexion du sénéchal, ils attendaient qu’il reprenne le cours des choses. « — Et vous, monsieur de Saint-Aubin, où étiez-vous au moment de l’accident ?

— Mon épouse et moi-même étions dans notre demeure de Cujac.

— Oui bien sûr. Et vous connaissiez l’arme en question ?

— Je ne l’avais jamais vu, mais il me semble bien avoir entendu mon frère en parler. Je ne savais d’ailleurs pas qu’il s’agissait de celle-ci.

— Oui bien évidemment… nous devrions poursuivre par la femme Jeanne Peydédaut, puisqu’elle est arrivée la première sur les lieux. 

*

Le secrétaire du sénéchal à petits pas nerveux traversa l’enfilade de pièces et entra dans la galerie où tous s’arrêtèrent de parler et instinctivement se serrèrent les uns contre les autres, comme un troupeau prêt pour l’abattoir. « — Je viens chercher Jeanne Peydédaut. – La Lesbats et Léontine s’approchèrent de la jeune femme avachie dans un fauteuil. Elles lui parlèrent doucement comme à un enfant que l’on rassure et elles la saisirent chacune par un bras pour l’aider à se lever. Ils l’avaient descendue dans le fauteuil tant ses jambes ne la soutenaient plus ou peu. Elle ne se remettait pas du choc, son sommeil n’était que cauchemar, son éveil n’était qu’angoisse du vide de la présence de Philippe-Amédée. Ses nerfs lâchaient dès qu’elle était lucide ; Léontine lui faisait boire potion calmante sur potion soporifique. — et elle ne peut pas marcher toute seule, celle-là ?

— Non ! Mais si tu veux, tu peux la porter. Répliqua La Lesbats énervée. L’homme rabroué ravala sa morgue et laissa faire. Elles portèrent la jeune femme plus qu’elles ne l’aidèrent à marcher jusqu’au cabinet.

*

Le sénéchal vit entrer les trois femmes. Il avait continué à boire son vin dans un profond silence, et ne quitta pas son mutisme à leur entrée. Il examinait la plus jeune, celle qui de toute évidence sans leur soutien se serait effondrée. Bien qu’elle ait la mine défaite et les yeux hagards, le sénéchal la trouva d’une grande beauté et comprenait feu le vicomte. Malgré son accablement, elle était vêtue et coiffée avec soin, mais ce devait être dû à ses compagnes, pensa-t-il, mais cela devait refléter son goût ou celui de son protecteur. Le capitaine à ses côtés était crispé, quant à monsieur de Saint-Aubin, il essayait de rester de marbre bien qu’un léger tapotement des doigts sur ses genoux retînt le mouvement nerveux de l’une de ses jambes. Le sénéchal faisait mine d’y être indifférent, de ne rien remarquer. Le capitaine, que la situation mettait mal à l’aise et qui, à défaut de pouvoir s’apitoyer, finit par s’énerver. « — Elle ne peut donc pas marcher toute seule ?

— Tu dieu ! Non, monsieur le capitaine, elle est tellement dans le malheur qu’elle peut plus. La Léontine, elle a dû lui donner de la tisane pour la calmer.

— Laissez ! Capitaine. Ce n’est pas bien grave, femmes, faites-la asseoir et sortez.

Peypédaut Jeanne (Edwin Austin Abbey- Illustration from The Deserted Village, Harper's Monthly Magazine,.jpg

Elles l’installèrent tant bien que mal sur un des tabourets espérant qu’elle n’en tombe pas aussitôt. Jeanne se retrouva donc assise. Du fond de son abattement, elle ne comprenait rien, ni ce qu’elle voyait ni où elle était. Dans le flou de sa vision, elle ne devinait pas qui elle avait devant elle. Elle essayait en vain de se concentrer, de percevoir ce qu’on lui disait, mais rien n’était intelligible à son entendement. Elle ne voulait que s’allonger, rester droite, lui demandait un effort considérable, elle était tellement fatiguée. Elle se sentait dans une sorte d’ouate, et tout ce qui venait à elle n’était que fantomatique, étouffé, brouillé. Elle voulait dormir, seulement s’allonger et dormir. « — Mademoiselle, je vous parle ! Êtes-vous bien Jeanne Peydédaut ? — se retournant vers ses comparses, le sénéchal conclu — je crois bien que nous n’en tirerons rien messieurs. » Il n’avait pas fini sa phrase que la jeune femme s’écroula sur le sol. Personne n’eut le temps de s’empresser pour amortir le choc. Le secrétaire se précipita et rattrapa La Lesbats et Léontine qui revinrent chercher Jeanne que le capitaine et le valet du sénéchal avaient remise avec quelques difficultés sur ses jambes. Le sénéchal était décontenancé. Si cette femme ne jouait pas la comédie, c’était un bien grand malheur l’avenir qu’il lui préparait. Il eut préféré sentir en elle un fond mauvais, machiavélique, mais il ne percevait que désarroi. Il ne pouvait en être autrement et prendre le risque de mettre en péril l’équilibre précaire du royaume pour sauver cette femme. Il avait commis l’erreur de donner son accord tacite au président du Parlement, qui lui-même, l’avait donné sans savoir de quoi il en retournait, faisant confiance à son solliciteur, enfin à sa fille. Il était pris dans un engrenage et allait être obligé d’aller jusqu’au bout.

Ce fut Blanche-Marie qui se présenta ensuite, le teint pâle d’émotion, le sang, avait quitté son visage à la vue de sa mère évanouie. Rassurée de la savoir entre les mains des deux matrones, la peur au ventre, elle s’était avancée courageusement vers le cabinet. Que pouvaient bien lui vouloir ses hommes, son malheur n’était-il pas assez grand ? Elle redressa ses épaules et poussa la porte avec un pincement de cœur. Son père n’était pas derrière. Le sénéchal ne put que constater l’évidence, Blanche-Marie était une Castelnau de Saint-Mambert. À sa gauche, monsieur de Saint-Aubin de moins en moins à son aise s’agitait sur sa chaise, triturait sa cravate et se mordillait l’intérieur de sa bouche, conjecturant les pensées du sénéchal, il détournait son regard. Bien que plus fins et plus énergiques, les traits de la jeune fille étaient ceux de l’homme qui était sans aucun doute son oncle. Le sénéchal avait un vague souvenir du père présumé, mais pour avoir rencontré feu le vicomte de Castelnau et monsieur de Saint-Aubin ensemble, force pour lui avait été de constater la ressemblance entre les deux frères. Et s’il était resté, un doute, l’opulente chevelure fauve retenue dans une tresse et ses grands yeux verts, l’aurait levé. Elle était grande, du moins le paraissait elle, car elle n’était pas très épaisse, son corsage n’avait pas encore rempli les promesses de la féminité. Un vrai échalas, ne put s’empêcher de penser le sénéchal. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Elle ne semblait plus être une fillette, son air grave, son maintien et sa taille la rangeaient déjà parmi les jeunes filles, il remarqua au passage la qualité de ses vêtements dont le bruissement de la criarde sous une jupe de grosse soie attestait. Pendant qu’elle était observée, Blanche-Marie priait, elle demandait de l’aide. Elle avait entendu toute son enfance qu’elle était née coiffée par la chance, elle espérait ardemment que ce fut vrai et souhaitait en voir les bienfaits le plus vite possible. La mort de son père l’avait anéantie, la prostration de sa mère la déconcertait, elle ne savait que faire. Elle n’avait plus la force de se révolter, et là elle pressentait que ces hommes décidaient de son sort, de son destin, et qu’elle allait devoir subir. L’installation de son oncle et de sa tante n’avait rien présagé ni porté de bon. Le père Guilhem avait eu beau lui dire de ne pas s’inquiéter, que son père avait préparé son devenir en cas de malheur, sans par ailleurs lui, dire ce qu’il en retournait, cette fois-ci elle comprenait bien que sa vie allait irrémédiablement changer et que lutter ne servirait de rien.

Le sénéchal lui posa deux trois questions sur le jour de l’accident, mais comme cela n’apportait pas un nouvel éclairage, il la congédia. Elle se retira, désemparée ne comprenant pas ce que cet homme cherchait, il avait été aimable avec elle ce qui l’avait rassurée, mais elle restait inquiète.

Pendant qu’il interrogeait les autres serviteurs de la maison qui corroboraient la thèse de l’accident, ses pensées revenaient vers Jeanne et Blanche-Marie. Qu’allait-il en faire ? Il ne pouvait les envoyer dans un hospice, bien que l’état de Jeanne eût pu le justifier, ni dans un couvent pas plus que dans quelques cachots. La raison d’État qui n’était soulevée que par la collision des personnes mises en cause ne pouvait aller jusqu’à autant d’injustice. Elles n’avaient rien fait de répréhensible hormis être dans les filets d’une situation inattendue et du coup pris dans un engrenage dans lequel elles pouvaient faire gripper la machine de la fortune. Toujours est-il, qu’il annonça sur un ton qui ne permettait aucune remarque, ni ne soulevait aucune question, qu’il emmenait la femme Peydédaut et sa fille jusqu’à la conclusion de l’enquête. À l’annonce, tous restèrent abasourdis. Le capitaine jeta un regard en coulisses vers monsieur de Saint-Aubin, comprenant désormais le pourquoi de cette mise en scène, mais quand il vit sa mine décomposée, il comprit que l‘homme n’était pas plus au fait que lui. Cela l’intrigua. Pourquoi alors ? Il sentait bien qu’il n’aurait pas la réponse.

Jean Baptiste Greuze - Draped female figureÀ leur départ incompréhensible ou presque pour tous, l’émoi fut à son comble. Jeanne ne comprenait pas ce qui se passait et se laissait faire. Blanche-Marie résignée restait aux côtés de sa mère sans rien dire. Elle avait embrassé tout le monde, persuadé que c’était la dernière fois qu’elle les voyait. Elle avait compris que c’était elle qui dérangeait dans l’ordonnancement qui suivait la mort de son père et elle ne pouvait rien faire pour changer le cours des choses. Monsieur de Saint-Aubin s’était réfugié dans sa chambre, et suivait la scène depuis sa fenêtre. Il culpabilisait, car il était devenu évident pour lui que tout ceci était l’œuvre de son épouse. Dans la galerie, où elle s’était réfugiée avec les autres, La Lesbats s’accrochait à la Léontine, les larmes lui venaient, elle commençait à renifler. « — Léontine ? Tu crois que nous reverrons les petites ?

— Non. Enfin pas Jeanne. Elle ne passera pas la ligne imaginaire. Quant à Blanche-Marie, peut-être moi, mais toi je ne pense pas.

Tout cela était, incompréhensible, nébuleux, mais tout à la douleur de la séparation La Lesbats qui ne sentait plus ses jambes s’affaissa lourdement dans un fauteuil. Le silence de la tristesse s’abattit sur la maisonnée.

*

Il ne pouvait ad vitam æternam les laisser dans un cachot du fort du Hâ, Jeanne et Blanche-Marie étaient déjà dans l’ancienne forteresse depuis plus de trois semaines, Noël approchait. Le sénéchal les avait fait installer dans l’une des meilleures geôles de la prison, une à la pistole qu’il payait sur sa cassette, mais il ne pouvait les laisser au secret bien longtemps. Cela finirait par se savoir et par soulever des questions. De plus, rien ne justifiait cet état, mais il ne savait que faire des deux femmes. Il devait trouver un consensus qui ne froisse ni les instances royales ni le Parlement et pour cela il se devait de ménager monsieur de Pémollier et sa fille. Il avait pourtant des soucis autres et c’était justement celui-là qui n’avait guère d’importance, mais qui s’il devenait public ferait bien des vagues, qui monopolisait son attention. Il en était là dans le cours de sa réflexion lorsque son secrétaire lui annonça madame de Martignas et son père, monsieur de Pémollier. Il les avait lui-même invités afin de les rencontrer en son particulier au moins une fois pour cette affaire que le marquis de Lacaze lui avait mise entre les mains.

Rayonnante, sûre de sa victoire sur les événements, Madame de Martignas entra dans le large bureau aux murs de boiseries sombres, dans un souffle parfumé, un rien entêtant. Elle avait appris par son époux puis par un message du marquis de Lacaze, le résultat de la visite du sénéchal. Pour elle cette visite à ce dernier n’était faite que pour la courtoisie. Elle pavoisait dans une robe flottante, pastel, venue tout droit de Paris et que son père lui avait offerte pour l’occasion. Lui-même suivait sa fille, mi-amusé mi-sérieux devant son attitude. Le sénéchal les installa près de la cheminée et leur fit servir de quoi boire. Il ne savait comment commencer. Il s’adressa directement à monsieur de Pémollier, évitant délibérément la femme dont la suffisance titillait désagréablement son ego. Sa vanité avait été mal menée dans cette histoire et il lui en gardait rancune.

— Comment vont nos affaires, monsieur de Pémollier ? Nos prochaines livraisons de poudre pourront-elles être assurées ?

— Ma foi, monseigneur sans problème, rien ne devrait entraver la satisfaction des besoins royaux.

 — Bien, voilà une bonne chose. Pour l’autre affaire qui nous lie, je tiens à vous faire savoir que j’ai clos l’enquête sur le décès du beau-frère de madame de Martignas. Rien ne vient mettre en doute le fait que ce fut un regrettable accident.

— Je vous remercie d’avoir éclairé les doutes qui encombraient les pensées de ma fille, elle va pouvoir apaiser son âme et faire son deuil en toute sérénité. J’ai appris que lors de votre enquête, vous aviez été amené à mettre en détention provisoire, bien sûr, deux femmes du domaine. Puis-je savoir ce qu’il va advenir de celles-ci ?

— En tout état de cause, je vais être amené à les libérer… Il n’eut pas le temps de dire que l’état de la mère était tel qu’il songeait à la mettre dans un hospice et qu’il valait mieux pour son bien-être faire entrer la fille aux ursulines. Madame de Martignas d’un geste théâtral l’arrêta. Elle les voyait déjà revenir au château. « — Vous n’y pensez pas. Cette grue ne mérite qu’une chose. Être enfermée à la salpêtrière, ou mieux être déportée pour conduite infamante en Louisiane et sa fille de même. » Elle aimait bien cette idée de la Louisiane. C’était un juste retour des choses. Bien qu’outré par cette répartie, il trouva dans cette invective sa solution même si elle était un peu bancale. « — Madame, je retiendrai une partie de votre idée, bien que je ne pense pas que Jeanne Peydédaut rentre dans la catégorie que vous citez, et sa fille encore moins. – il en était même sûr pour avoir revu celle-ci dans l’enceinte où elle était enfermée. —, mais effectivement, la Louisiane, c’est envisageable, une nouvelle vie serait le mieux pour elles et pour vous, cela va de soi.

Avant que sa fille ne rajoute quoi que ce soit, il trouvait que la solution apportée était à prendre sans condition, il prit la parole. « — Ma foi, cette solution nous agrée et permettra d’éviter bien des déboires à venir. – laissant à chacun comprendre tout ce que cela pouvait sous-entendre. – je vous remercie monsieur le sénéchal de votre prompte sollicitude et vous suis redevable des attentions que vous avez portées à notre famille. »

Madame de Martignas ne rajouta rien qu’un sourire contraint. Les civilités terminées, ils se levèrent. C’est alors qu’elle défaillit, une douleur fulgurante traversa son sein.

Jean Baptiste Greuze - Young Woman Sitting in an Armchair

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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épisode 007

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1717, La Compagnie du Mississippi

 

Quatre ans après la mort de Louis le grand, la France vivait une régence qui déliait bien des langues. Philippe d’Orléans avait récusé le testament de son oncle et avait pris en main les destinées du pays et cela avec plus de sérieux que les commérages propagés sur ses dîners fins laissaient en espérer.

Comme de coutume lors de ses séjours à Bordeaux, le chevalier de Saint-Aubin logeait avec sa femme chez son beau-père dans son hôtel du quartier de la Rousselle. Cadet du vicomte de Castelnau, de santé fragile, il n’avait pu rejoindre les rangs de l’armée comme le voulait sa position. Il vivait de l’usufruit des terres de Saint-Aubin et de Cujac qu’avait bien voulu lui concéder son aîné à la mort de leur père. Son mariage avec madame de Martignas, troisième fille du vicomte de Pémollier de Saint-Médard de Saint-Martin de Jalez, avait peu consolidé et amélioré son train de vie.

Pour les fêtes pascales, le couple séjournait donc chez le vicomte de Pémollier donnant sur la place sainte Colombe tout près du palais de l’Ombrière. De par son aisance, dû aux poudreries royales installées dans ses terres, ainsi que du moulin de Gajac et des deux péages sur les routes qui traversaient son domaine pour aller vers l’océan, le maître des lieux pouvait se permettre de donner des dîners somptueux lors desquels une vingtaine de convives se retrouvaient autour de sa table. La chair y était bonne, chaque produit venait de ses métairies et son cuisinier était reconnu pour ses recettes, aussi personne n’aurait songé à se soustraire à son invitation. Ce fut lors d’un de ses dîners que monsieur de Saint-Aubin entendit parler de la Compagnie du Mississippi. La conversation commença avec l’arrivée des entremets, Monsieur Jean d’Abzac de Falgueyrac, qui revenait de Paris, s’entretenait avec sa voisine et était volubile sur le sujet. Ce qui attira l’attention des autres convives, pris dans d’autres cercles de conversation, fut une remarque qu’il fit et qui déclencha une exclamation d’étonnement de son auditrice : « — si, si madame, je vous assure certains multiplient leur fortune par quatre ou cinq ! Et cela sans rien faire d’autre…

— Excusez-moi, monsieur d’Abzac, mais je n’ai point entendu le début de votre fabuleuse histoire. Intervint madame de Martignas assise dans la diagonale qui subissait de la part de son voisin des interférences dont elle n’avait cure. L’épouse de monsieur de Saint-Aubin était une femme d’une grande froideur aux traits réguliers et hautains, que sa blondeur accentuée, et que ses yeux métalliques presque bridés confirmaient tout autant que sa bouche dédaigneuse à la lippe prononcée. Elle n’était pas laide et aurait pu passer pour une belle femme si son mépris affiché n’était une barrière infranchissable pour l’agrément. Monsieur d’Abzac flatté par cette intervention qui avait attiré sur lui toute l’attention, lui sourit en hochant la tête. Il se mit donc à raconter après avoir fait patienter son auditoire en réclamant un verre de vin au laquais posté derrière lui : « — ne vous inquiétez pas, je vais vous faire l’histoire de ce miracle qui pourtant est bien terrestre. Vous avez tous bien entendu parlé de ce fabuleux pays qu’est la Louisiane et que monsieur Cavalier de la Salle à découvert pour feu notre roi. Ce pays est lié à un personnage fascinant, un Écossais dénommé John Law. L’homme est parvenu à convaincre notre Régent, Philippe d’Orléans, d’accepter un système qui remplirait les caisses de l’État considérablement endetté par les nombreuses guerres menées lors du règne précédent. Ce monsieur a converti les créances de dettes en actions de la Compagnie d’Occident, appelée également « du Mississippi ». Ces actions s’arrachent rue Quincampoix à Paris. Il a lancé une vaste opération de propagande en faveur de la colonisation et il a lui-même investi dans un immense domaine dans ce pays, pour vous dire si l’on peut avoir confiance en cet homme. Le système inventé par monsieur Law est si pertinent que la banque générale, qu’il a créée, est devenue Banque Royale, garantie par le roi. Pour parachever son œuvre, la Compagnie d’Occident a absorbé d’autres Compagnies coloniales, dont la Compagnie du Sénégal, la Compagnie de Chine et la Compagnie française des Indes orientales, et est devenue la Compagnie perpétuelle des Indes. Pour parachever son œuvre, et c’est là, à mon avis, le plus grand de tous ces miracles, il a transformé notre monnaie métallique par de la monnaie papier, bien plus pratique et de plus ayant plus de valeur ! »

1764 - Marianne Carnasse, countess of Forbach, morganatic wife of Christian IV by Johann.jpgLes « oh ! » et « les ah ! » de l’assemblée montraient au narrateur à quel point son explication avait effaré son auditoire. Monsieur de Saint-Aubin avait écouté dubitatif. Madame de Martignas, au contraire de son époux, enthousiaste, coupa à deux reprises monsieur d’Abzac pour demander un éclaircissement puis un supplément d’information. Pendant ce temps, sans interrompre l’intérêt général, les plats continuaient à défiler, pigeons, ortolans, grives, guignards et perdreaux rouges. Quand se présentèrent les petits entremets, crème à l’infusion de café, cardes à l’essence, choux-fleurs au parmesan, œufs au jus de perdreaux, truffes à la cendre, épinards au jus, haricots verts au verjus, omelettes au jambon, pattes de dindons, profiteroles de chocolat, petites jalousies et crèmes à la Genest, chacun s’imaginait riche comme Crésus. Les blancs-mangers, les pralines, les pains aux amandes et autres desserts n’étaient pas encore ingérés que la fièvre spéculative avait gangrené tous les cerveaux. Quand vint le moment pour le maître de maison de convier ses invités à le suivre dans le vestibule, seule pièce de l’hôtel assez vaste pour accueillir un orchestre et son public, les uns et les autres commentaient avec enthousiasme leur sentiment quant à cette aventure à laquelle beaucoup d’entre eux avaient l’intention de participer. Sur les marches de l’escalier d’apparat, quatre premiers violons, trois seconds violons, deux altos, deux violoncelles, une contrebasse et une cantatrice s’apprêtaient à offrir un récital de cantates de Rameau. Les invités se trouvèrent confortablement installés dans des fauteuils ou chaises pendant que des laquais et une servante leur proposeraient des rafraîchissements. Il fallut l’arrivée de la cantatrice et ses premières vocalises pour que tous se taisent. Le concert fut un succès peut-être à cause des rêves déjà ancrés en chacun et qui rendaient leurs esprits euphoriques. L’assistance fut enthousiaste et dithyrambique, les éloges pleuvaient, notamment sur la cantatrice dont la voix de mezzo-soprano avait fait merveille. Après moult félicitations et remerciements à leurs hôtes, les convives se retirèrent petit à petit laissant le calme et le silence derrière eux. Les membres de la famille retrouvèrent leurs appartements pour un repos bien mérité.

Madame de Martignas, qui se faisait dévêtir par la femme de chambre que sa mère avait bien voulu lui céder, interpella son époux qui essayait de se dérober. « — Je suppose monsieur que vous n’avez pas ignoré mon intérêt pour cette Compagnie de Louisiane. Il serait peut-être opportun que vous vous y intéressiez de plus près. Cet investissement me paraît digne d’attention.

— Madame, y apporter attention est une chose, mais trouver les liquidités en est une autre.

— Monsieur notre notaire est là pour cela ! Entre ma dot et les revenus de nos terres, ce serait le diable s’il ne vous en fournissait pas pour en multiplier la valeur.

Monsieur de Saint-Aubin allait répondre que ce miracle tant vanté lui semblait bien suspect, mais son épouse ne lui en laissa pas le temps. « — De plus le secrétaire de mon père se rendant à Paris sous huitaine, il serait bon que vous puissiez faire le voyage en sa Compagnie pour aller quérir quelques actions de ce Paradis. » Monsieur de Saint-Aubin, devant sa femme, battit en retraite, de toute façon il savait qu’elle insisterait jusqu’à épuiser toutes ses résolutions de résistance. Quant à céder, autant le faire de suite. De plus, son beau-père était favorable à ce projet, lui-même comptait bien se pourvoir de ces actions. Pourquoi vouloir se buter ?

épisode 008

Chevalier Saint-Aubin de Cujac.png

L’acquisition ou les débuts de la fortune

L’ancien palais ducal, que l’on avait renommé palais de l’Ombrière, était un ensemble disparate de rajouts fait au fil du temps, un labyrinthe peu pratique dans lequel officiait la justice du roi. Dès la Saint-Martin, le parlement de Bordeaux et l’amirauté de Guyenne y tenaient leurs audiences, autant dire que tout ce qui comptait dans la capitale de la région s’y trouvait. Ce matin-là, monsieur de Saint-Aubin sous le regard pesant et insistant de la demande muette renouvelée de son épouse se décida, lui aussi à s’y rendre. Il savait pouvoir y retrouver le notaire de famille, Léon Barberet. Comme il était à deux pas, il ne demanda pas de chaise à porteurs, c’était pour lui une économie non négligeable. Il descendit sous le soleil clément de l’automne la rue Sainte-Colombe, tourna rue Saint-Jean, évitant les déchets qui jonchaient le sol et, le nez dans son mouchoir parfumé, les odeurs nauséabondes. Au bout de la rue, il se trouva face à l’ensemble des bâtiments médiévaux qui constituait le Palais. Il pénétra dans les lieux par la porte magistrale digne d’un château fort et entra dans la grande salle aux piliers titanesques de pierre. Elle était foisonnante d’un peuple de magistrats affairé. Où allait-il trouver son homme ? Il le savait là, comme tous les matins, mais comment au milieu de cette foule allait-il le repérer ? Il s’approcha d’un huissier et le lui demanda. L’homme imperturbable le toisa septique et lui fit remarquer la densité des personnes dans la salle. Monsieur de Saint-Aubin ne se laissa pas décontenancer et sortit de sa poche quelques liards qui firent un petit miracle. L’homme lui laissa entendre, tout en glissant avec dextérité les piécettes de cuivre dans sa poche, que si l’homme n’était pas là, il y avait de grandes chances qu’il soit au Salon ou à la buvette de la Tournelle, pour cela il devait prendre le couloir de gauche, monter l’escalier qu’il verrait sur sa droite et là il lui conseilla de demander son chemin à l’huissier sur place, mais il serait pour ainsi dire sur les lieux. Cela agaça un tant soit peu le chevalier, mais fataliste, il suivit les conseils. Le deuxième huissier, après avoir obtenu lui aussi quelques pièces, le fit tourner à nouveau et descendre par un autre escalier, mais la chance étant avec lui, il se cassa le nez sur monsieur Barberet en grande conversation avec un de ses collègues. Dès qu’il fut aperçu par celui-ci, reconnaissant son client et très surpris de le voir en ces lieux, il s’interrompit, s’excusant auprès de son confrère et salua monsieur de Saint-Aubin. « — Je puis vous entretenir un instant maître  ?

— Bien sûr, que puis-je pour vous ?

— Lors d’un dîner chez mon beau-père, monsieur d’Abzac, de retour d’un séjour à Paris, nous à régaler avec la Compagnie de Louisiane, dont vous avez dû entendre parler ?

— Oui bien entendu voilà un beau système.

— Il nous a fait comprendre que l’on pouvait faire fructifier ses revenus en acquérant des actions de cette Compagnie. Comme vous vous en doutez, mon épouse et moi-même serions intéressés.

Le notaire se mordit la langue afin de réprimer un sourire narquois, car il savait et c’était de notoriété publique que son épouse le menait par le bout du nez, ce ne pouvait donc être que l’âpreté de madame de Martignas qui avait poussé son époux, plutôt timoré, à venir jusqu’à lui. « — Il est vrai que cette Compagnie appuyée par la Banque Royale est une manne providentielle à laquelle tous veulent puiser.

Oui, providentiel semble bien le mot. Pour cela, il me faudrait obtenir des liquidités.

— C’est évident et vous aimeriez les obtenir de quelle façon.

 Le notaire savait bien que monsieur de Saint-Aubin et son épouse, et cela malgré la position respective de leur famille, faisaient partie de la petite noblesse, la preuve en était le montant de leur capitation qui ne s’élevait pas à plus de vingt livres. Il était donc surpris de la tournure de l’entretien, sachant que par nature le chevalier en homme scrupuleux évitait toutes dépenses ostentatoires pour éviter l’endettement. Madame de Martignas avait dû être bien convaincante. « — Il me semble que si vous pouviez mettre une hypothèque sur la dot de mon épouse ou obtenir une avance sur les revenus de mes terres de Saint-Aubin et de Cujac, voire les deux, ce serait à la hauteur de nos espoirs. Il me faudrait rassembler des subsides afin d’acheter une vingtaine d’actions soit dix mille livres. » La somme était tellement aberrante pour lui qu’il eut du mal à la prononcer, en accord avec son épouse, il suivait les conseils de son beau-père. Malgré un montant considérable, il semblait que tant à tenter l’aventure il fallait que cela en vaille la peine. « – Ah ! Je vous sens très convaincu par cette belle aventure. La somme est coquette, mais je pense que cela peut se faire et je vais m’en occuper au plus vite. Vous auriez besoin de cette somme pour… ? 

 — Si possible sous huit jours, je pense pouvoir faire patienter le départ du secrétaire de mon beau-père avec lequel je compte faire le voyage.

— Je vais donc faire diligence !

*

En compagnie du secrétaire de son beau-père, le chevalier de Saint-Aubin, depuis Blaye, se mit en route pour Paris et cela par la diligence. Les deux hommes ne se portaient pas grande estime. Monsieur Maurois, secrétaire du vicomte de Pémollier, jugeait son compagnon sans envergure, indigne du sang qui coulait dans ses veines. Mais celui-ci, parfaitement conscient de ce jugement, n’en avait cure, et le prenait pour ce que c’était, le mépris d’une caste inférieure, monsieur Maurois n’était ni plus ni moins qu’un comptable. Durant le voyage, ils s’en tinrent à une courtoisie policée de bon aloi et s’en trouvèrent bien. Le périple dura dix jours, secoué sur de mauvaises routes, l’avancée entre deux étapes dépendant de la qualité des chemins qui s’avérèrent loin de l’idéal auquel les voyageurs aspiraient. Il leur fallut parfois quatre heures pour faire une lieue, les obligeant à descendre pour alléger la voiture. La route s’interrompait à cause des cours d’eau qu’il fallait franchir en bac. Ils s’arrêtèrent au sein d’auberges souvent inconfortables qu’il valait mieux souvent oublier, si ce n’est que de par son statut et l’argent octroyé par son beau-père, monsieur de Saint-Aubin dormait toujours seul et avait parfois une chambre pour lui seul.

Arrivé à Paris, monsieur de Saint-Aubin s’en remit à monsieur Maurois qui, des deux, était le seul à être déjà venu dans la ville. Ils louèrent une chaise qui les mena chez monsieur d’Andrevin, ami de son beau-père. Celui-ci vivait avec une de ses filles, que la guerre avait rendue veuve, dans un petit hôtel particulier de la rue Montorgueil. Il reçut les deux hommes chaleureusement d’autant qu’il avait été prévenu par un courrier les précédents et qu’il connaissait très bien monsieur Maurois. L’heure approchante, il les guida jusqu’à sa chambre où l’on avait dressé le couvert afin de dîner. À la déconvenue de monsieur Maurois, monsieur  d’Andrevin reconnut en monsieur de Saint-Aubin un érudit à sa hauteur ou presque puisqu’il était de province. Oubliant, le secrétaire qui de toute façon n’avait d’yeux que pour la veuve, monsieur d’Andrevin et le chevalier échangeaient et confrontaient leurs idées sur les sujets les plus divers et souvent s’accordaient. « — Si je comprends bien vous voilà dans notre bonne ville pour cette merveilleuse aventure, la Louisiane, ce pays aux mille beautés et vertus que peu ont entrevues. Je vous chine mon ami ! Et ne veux vous inquiéter. Ce pays est un miracle financier dont avaient bien besoin les caisses vides de notre pays. Vous savez que la Banque Royale qui garantit l’ensemble des transactions a regroupé et absorbé en une seule Compagnie toutes les autres et a pour nom de la Compagnie d’Occident. Et bien aux dernières nouvelles, la Banque Royale et cette Compagnie ont fusionné, et monsieur  Law après avoir été nommé Contrôleur général des finances est devenu surintendant général des Finances. Assuré de tout cela, j’ai vendu un bien que je détenais en Chalosse, ma goutte ne me permettait plus d’en profiter étant à l’autre bout du royaume, j’ai donc pu acquérir avec le bénéfice de la vente une trentaine de ces actions. Eh bien vous ne me croirez peut-être pas, mais depuis, elles ont doublé de valeur ! »

Ces propos gonflèrent les espoirs forts tenus de monsieur de Saint-Aubin. « — Alors c’était vrai, il allait pouvoir accéder à la richesse ! »

*

Le cocher avait dû laisser les deux hommes près de la rue Quincampoix, car elle était inaccessible à toutes voitures. Monsieur  d’Andrevin leur avait gracieusement prêté son carrosse pour faire le court trajet qui séparait son hôtel de la fameuse rue, car le moindre trajet dans Paris pouvait être dangereux ne serait-ce que pour sa mise.

R. Trintzius, John Law et la naissance du dirigisme.jpg

Monsieur de Saint-Aubin n’avait jamais vu cela et défiait quiconque de l’avoir vu ailleurs. La Banque Royale s’élevait dans la rue sombre et étroite qu’était la rue Quincampoix. Elle se situait dans l’un des quartiers les plus populaires de la ville, le quartier Saint-Martin. La rue était envahie de cavaliers, de chaises, de carrosses bloqués de la noblesse ou de la bourgeoisie, de la piétaille et de la valetaille qui étaient là en tant que spéculateurs, coursiers ou simples spectateurs avec en plus tout ce que cette foule attirait de marchands ambulants et de tire-laine qui devaient y faire fortune. Pour traverser et atteindre l’immeuble de l’établissement, il fallait la fendre en jouant des coudes à moins de se faire ouvrir le chemin par une cohorte de laquais ; monsieur de Saint-Aubin n’avait que le secrétaire de son beau-père et il ne lui serait pas venu à l’idée de le lui demander.

S’étant frayé tant bien que mal un accès jusqu’aux portes de la banque, ils pénétrèrent dans le Saint des Saints dont le vestibule était tout aussi encombré que la rue d’une presse désirant devenir actionnaire. La Louisiane était devenue l’engouement du moment et quel engouement ! Puisqu’il permettait de devenir riche à millions. Deux bonnes heures s’étaient écoulées quand ils atteignirent le guichet. Monsieur de Saint-Aubin laissa le secrétaire présenter leur requête, c’était de son ressort, de plus il était naturel qu’il introduise son maître, puisque le chevalier tenait légitimement cette place.

L’homme qui enregistra la demande dans un grand livre de banque appela un secrétaire qui les guida à l’étage compartimenté en bureaux et les fit s’installer dans l’un d’eux austèrement meublé. Monsieur de Saint-Aubin, bien qu’il n’y crut guère, fut tout de même un peu désappointé de ne pas être reçu par monsieur Law. Il aurait aimé rencontrer et voir à quoi ressemblait le célèbre financier. La tractation fut rondement menée, les deux hommes se retrouvèrent chacun en possession d’une vingtaine d’actions de la Compagnie et d’une liasse de papiers-monnaies de trois fois la valeur de l’or. Monsieur de Saint-Aubin ne l’aurait pas admis, mais il ne comprenait pas vraiment ce tour de passe-passe.

Euphorique, le mot était faible, la terre ne le portait plus. Il était riche ! Il n’y avait pas d’autres mots. Monsieur Maurois le prit par le bras et l’entraîna dans la rue, ce ne fut pas sans difficulté qu’il le tira jusqu’à la rue Rambuteau, où stationnait comme beaucoup d’autres leur carrosse. Monsieur de Saint-Aubin doucement sortit de ses rêves de fortune et décida qu’il ne risquait rien à les concrétiser en dépensant un peu de celle-ci. « — Monsieur Maurois, savez-vous où je pourrais me rendre pour me procurer de quoi faire plaisir à mon épouse ? » Le secrétaire fut un peu surpris par la requête, car s’il dédaignait le chevalier, il méprisait bien plus madame de Martignas. Il trouvait bien sot de la part de son comparse de penser à obtenir quelques cadeaux pour cette harpie. Toutefois avec toute l’amabilité possible saupoudrée de condescendance, il répondit. « — Rue Saint-Honoré, Monsieur, il n’y a pas d’erreur possible ! Joailliers, tailleurs, merciers, épiciers, vous permettront de contenter largement madame de Martignas.

— Cela vous ennuie-t-il de m’y accompagner ? Je n’ai guère l’habitude de tout cela ainsi que des lieux bien entendu.

En l’espace de quelques heures, les boutiques de la rue le lestèrent de la moitié de sa liasse. Il acheta un manteau, à la dernière mode, qu’il trouvait très beau, foison de rubans, des parfums et des crèmes qu’une charmante boutiquière lui vanta comme incontournable. Pour finir, il s’occupa de lui. Il entra chez un tailleur de renommée installé au fond d’une cour. Maître Delmas, homme affable, de petite taille et visiblement arrogant comme un coq, le reçut dès qu’il eut passé la porte. « — Que puis-je pour Votre Seigneurie ?

— J’aurais désiré un juste au corps, mais je ne sais si vous pouvez me pourvoir, car je quitte Paris d’ici quatre à cinq jours.

— La maison ne peut l’impossible, Monseigneur, mais par un concours de circonstances, un de mes clients, un fat, a eu la mauvaise idée de se faire occire en duel et m’a laissé sur les bras un très beau juste au corps qui devrait peu s’en faut être de votre taille. Il claqua des mains, faisant venir un de ses ouvriers qui s’empressa de le contenter et revint avec le vêtement. Le juste au corps était de soie épaisse de couleurs café, rebrodé sur son tour et ses parements de broderies chocolat et crème. Le maître tailleur l’aida à passer le vêtement qui dès qu’il le vit fut à la convenance du client et bien que celui-ci essayait de cacher son enthousiasme afin de ne pas faire monter le prix, maître Delmas avait reconnu la lumière d’intérêt dans les yeux de monsieur de Saint-Aubin. De toute façon, c’était inutile dès son entrée et sa demande formulée, le boutiquier avait fixé le prix du vêtement, reconnaissant sans aucun doute le nobliau de province autant dire le pigeon à plumer. Aussi, sans être excessif, le prix était supérieur à ce qu’un équivalent parisien aurait accepté de payer connaissant la pratique. « — Avec une légère retouche dans le dos, il sera parfait, il sied parfaitement à la silhouette de Votre Seigneurie. » Il est vrai qu’il avait encore sa silhouette de jeune homme malgré un embonpoint qui pointait son nez. « — Si Votre Seigneurie le désire, j’ai le gilet et la culotte assortie. Si cela était à votre convenance, je vous fais un prix, d’autant que vous me soulageriez et je serais très flatté de vous le voir porter. Vous me feriez une excellente réclame. » Monsieur de Saint-Aubin ne pouvait savoir que le propos cachait de l’ironie, et se trouva flatté de la remarque. Il acquiesça, essaya, visiblement le commanditaire était plus grand que lui, lui qui était déjà d’une bonne taille. Maître Delmas avança que d’ici deux jours, il ferait livrer l’ensemble à l’adresse de son choix, et pendant que monsieur de Saint-Aubin sortait sa liasse, le boutiquier prit l’adresse. Une fois son client parti, le maître tailleur rouspéta contre cette monnaie papier, il ne s’y faisait pas et comme chaque fois irait la changer le lendemain dès l’ouverture de la Banque.

*

IMG_1297.JPGLe chevalier de Saint-Aubin retrouva sa demeure de Cujac à la Toussaint. Le retour s’était fait sans encombre, monsieur Maurois et lui-même avaient même gagné un jour. La dernière partie avait été faite dans le carrosse et la compagnie de son beau-frère et de sa belle-sœur qui rentraient dans leurs terres voisines, et qui bien entendu n’avaient pas le temps de s’attarder. Le confort sommaire de la gentilhommière devait y être pour quelque chose. Quand il mit les pieds sur le seuil de sa demeure, son absence avait duré trois semaines.

Ayant perçu quelque remue-ménage au rez-de-chaussée, madame de Martignas descendit prête à houspiller sa servante qui avait dû briser quelque chose pour que cela fît autant de bruit. C’est donc avec surprise qu’elle découvrit son époux ouvrant le cadenas de sa malle dans la chambre d’apparat qui servait à recevoir les visiteurs éventuels. La pièce à elle seule détenait les plus beaux meubles d’acajou en leur possession. « — Monsieur ! Vous voilà de retour, votre voyage s’est-il bien passé ? » Elle ne s’était nullement inquiétée de la santé de son époux, ni de son confort, la seule chose qui la souciait : « avait-il bien acheté des actions ? » Elle craignait qu’il ne se fût rétracté par une prudence de mauvais aloi. Dans sa candeur, monsieur de Saint-Aubin pensa qu’elle avait craint pour sa vie. Dans un élan d’affection, il s’apprêta à la prendre dans ses bras, ce qu’elle ne comprit pas, le repoussa pour inquisitionner sa malle. Avant qu’elle ne désordonne l’ensemble, il lui tendit un maroquin qui détenait les vingt actions de la Compagnie et de l’autre main une liasse de billets, la moitié de la somme qu’il ramenait. Il garda par-devers soi le restant. Les yeux de sa femme s’illuminèrent, il lui expliqua leur valeur, elle dépensait en mille calculs le montant qu’elle estimait. Les choses allaient changer ! Puis sa curiosité partiellement assouvie, elle replongea dans le coffre de voyage et en extirpa un manteau de femme. Un manteau de soie épaisse bleu roi à dos flottant et manche large. Elle poussa son époux, sans même le remercier, se mit devant l’unique miroir conséquent en leur possession, se revêtit de ce qui pour elle était une merveille. Elle tâta, caressa l’étoffe avec satisfaction. Elle envisageait déjà toutes les possibilités du porté, manches retroussées, manches maintenus par un ruban, corps large flottant ou resserré à la taille. On pouvait passer une ceinture par les ouvertures donnant accès aux poches de la jupe, et avoir tout à la fois le devant resserré et le dos ample, elle pouvait même trousser le manteau dans les poches de la jupe. Que de possibilités pouvant renouveler le port du manteau, elle en aurait défailli de plaisir. Son époux lui présenta une multitude de rubans de matières, de contextures et de couleurs différentes. Il sortit un coffret dans lequel avaient été empaquetés fioles de parfum et pots de crème de différentes utilités. Il s’excusa du choix, il avait suivi les recommandations de l’épicière dont c’était la pratique. Tout à ses découvertes, elle omit de le remercier, il ne s’en formalisa pas, sa satisfaction lui suffisait.

épisode 009

Madame de Martignas (3).jpg

La fin du rêve

Le pactole de madame de Martignas fondit comme neige au soleil en linge et meubles d’acajou. Sous couvert d’un séjour chez son père, elle se rendit donc chez maître Barberet dans l’espoir de retrouver quelques crédits. La visite se voulant discrète, elle s’y rendit à la tombée du jour, ce qui en ce début d’année arrivait assez tôt. Prétextant une visite chez l’une de ses amies, elle avait emprunté la vinaigrette de son père. Installée dans la chaise, elle se mit à ressasser les différentes façons de faire sa demande à son notaire. À peine présentée, la servante qui lui ouvrit la guida dans l’étude jusqu’à la chambre où son maître officiait. À son annonce, maître Barberet se leva et présenta une chaise à accoudoirs pour plus de confort. Il s’assit à ses côtés évitant la barrière d’une table. La pièce, éclairée par le feu de cheminée et deux superbes candélabres, privilégiait une atmosphère ouverte à la confidence. Il la complimenta sur sa toilette et lui demanda des nouvelles des siens. Bien qu’impatiente d’en venir au fait, mais ne voulant pas paraître aux abois ni froisser le notaire, elle capitulât au protocole de la bienséance. Pendant ce temps, maître Barberet étudiait le comportement de sa visiteuse, soupçonnant une agitation retenue, donc, une urgence, il commença à deviner le but de sa visite. L’ayant assez fait mijoter, il lui demanda ce qui lui valait le plaisir de sa présence. Madame de Martignas rassembla ses idées et mesurant ses paroles, elle se lança. « — Maître, comme vous le savez, tout ce que nous possédons, mon époux et moi-même, est géré par votre étude. — dans les pensées du notaire, cela se traduisait par des dettes et des hypothèques. — … donc, je n’ai pas besoin de vous dire que nous détenons vingt actions de la Compagnie-Occidentale qui valent aujourd’hui trente mille livres, soient trois fois plus que lors de notre achat, de plus leur valeur ne cesse d’augmenter.

— Il est vrai, madame, que cette Compagnie a le vent en poupe et que cette Louisiane fait encore rêver. Cela n’a de cesse de me surprendre.

— Je voudrais donc profiter de cet acquis pour obtenir une somme de deux cents livres.

Le notaire ne broncha pas. Pourquoi refuser ? Le mari ou tout au moins le père couvrirait la somme le cas échéant. Il prépara une reconnaissance de dettes, bien que l’acte n’ait en soi que peu de valeur, puisque juridiquement l’emprunteuse ne possédait rien, même pas sa dot qui était passée dans les biens du mari et qui de toute façon avait fondu dans lesdites actions, mais au moins il pourrait s’en prévaloir.

La chose étant facile, madame de Martignas réitéra par cinq fois la démarche, bien que monsieur Barberet se fît tirer les oreilles lors des deux dernières visites.

*

 Dans sa chambre, madame de Martignas donnait des ordres à sa servante tout en comptant draps et serviettes que le ménage de printemps avait permis de laver dans son entier. À cette période, l’approche des fêtes de Pâques, la maîtresse de maison, faisait venir du domaine des servantes supplémentaires pour nettoyer de fond en comble la demeure. On avait, même cette année, décroché les tapisseries de la chambre d’apparats pourtant nouvellement posés et pas encore payés. Cela permettait de les mettre à la vue de tous. Pour la deuxième fois, devant la servante, tout en rouspétant Madame de Martignas recomptait les piles de linge, n’en trouvant pas le bon compte. Elle fut distraite par l’arrivée d’un carrosse s’engageant dans la petite allée menant à la porte de devant. « — Qui peut bien venir ? » Elle s’approcha d’une des fenêtres de façade. De là, elle aperçut le secrétaire de son père descendre de la voiture. Elle houspilla sa servante afin de lui faire passer rapidement un manteau de robe plus présentable sur sa jupe. Le temps qu’elle fut à sa convenance, et qu’elle descendit, elle trouva monsieur Maurois dans la chambre de réception dont elle était de plus en plus fière surtout depuis qu’elle avait acquis cette représentation de la vierge qui trônait entre les deux fenêtres. Elle entra, un air distant sur sa face, dissimulant sa curiosité qui aurait pu paraître inconvenante et alla se poster devant l’objet de sa fierté afin d’attirer le regard du secrétaire dessus. À son attente, il se retourna vers elle dès son entrée, elle réalisa alors son époux assis devant lui, effondré se tenant la tête à deux mains. « — Serait-il arrivé quelques malheurs ? » Monsieur de Saint-Aubin releva la tête. « — Plus que vous ne pourriez le penser madame mon épouse. La banque de monsieur Law a fait faillite et la Compagnie d’Occident de même, tout au moins ses actions ne valent plus rien ! C’est la banqueroute, nous sommes ruinés ! » Madame de Martignas resta dubitative, elle se tourna interrogative vers monsieur Maurois. « — Madame, ce que dit votre époux est exact. Monsieur votre père m’a mandé vous porter la nouvelle ainsi que vous faire savoir que maître Barberet se tient à votre disposition pour la suite des opérations. 

— Quelle suite des opérations ? Le secrétaire essaya de cacher sa joie et répondit du ton le plus neutre possible : « — mais, madame, votre faillite. » Madame de Martignas oscillait entre la colère et l’effondrement, sa vanité lui fit reprendre le dessus. « — Bien, monsieur Maurois, nous voilà au fait. Veuillez remercier mon père pour sa sollicitude et présenter nos respects à maître Barberet ainsi que le prévenir que nous le joindrons prochainement. » Les deux hommes la regardaient consternés, se demandant si elle avait compris. Elle les considérait le menton relevé, elle n’allait pas s’en faire compter par un sous-fifre ! Monsieur Maurois n’ayant rien à rajouter s’excusa et se retira, il était attendu par le vicomte de Pémollier.

Une fois seul, le couple se retrouva en tête à tête. Madame de Martignas s’assit pesamment, le regard dans le vide. Elle réfléchissait cherchant le moyen de se sortir de cette situation, car il n’était pas question de vivre dans la misère, alors qu’enfin elle commençait à pouvoir tenir son rang. Elle pesait le pour et le contre, se devait de contrôler ses sentiments pour pouvoir raisonner judicieusement, elle ne devait pas paniquer. Elle n’entrevoyait qu’une solution. Son père ne les aiderait pas. De par sa place de cadette, elle aurait dû finir au couvent, et pour s’éviter cela, elle avait séduit le chevalier, seul homme à accepter sa dot fort modeste. Son père avait accepté ce mariage à la condition qu’il n’entendrait jamais parler du couple, il avait mis un peu d’eau dans son vin et les invitait régulièrement chez lui, mais il ne fallait pas attendre plus du vicomte de Pémollier « — Monsieur, il nous faut aller voir votre frère, vous êtes son seul héritier, il ne peut vous laisser dans l’indigence. » Sous-entendu la laissait manquer de tout. « — C’est un fait, madame, nous n’avons guère d’autres possibilités. Mais vous sentez-vous prête à aller vivre au château de Saint-Mambert ? À accepter l’hospitalité de mon frère, car je tiens à vous remémorer que, lorsque nous avions détaillé notre projet d’achat, il n’était guère enthousiaste alors je ne pense pas qu’il soit prêt à réparer une bévue qu’il prévoyait. » Monsieur de Saint-Aubin se souvenait encore de ce repas où la fatuité et la suffisance de son épouse, sur de la réussite de leur projet, avaient dans l’esprit de son frère détruit tous les arguments appuyant sa démarche d’adhérer à l’idée d’acheter des actions de la Compagnie. Elle avait alors conclu qu’il était idiot, que ce devait être un trait de famille. « — Allez vivre chez votre frère ! Avec sa putain ! Mais vous rêvez, mon ami. Je ne serai entacher ma réputation. Et puis trêve de divagation, de toute façon par le sang il vous doit bien cela !

XVIII-2b.jpg— Je vous rappelle, madame, que mon frère ne me doit rien du tout et encore moins votre inconséquence à laquelle ma faiblesse m’a fait adhérer. De plus, je ne suis pas sûr que les revenus du domaine permettent à mon frère de régler nos dettes. Donc, madame, je vous prierai de modérer vos propos à défaut de vos pensées. Et nous serons bien aises s’il nous accueille et ne nous laisse pas dans le dénuement.

Sa tirade achevée, il se leva et sortit de la pièce bouillonnant encore du courroux que la mauvaise foi de son épouse avait provoqué. Stupéfiée par autant de vigueur à laquelle elle n’était pas habituée, elle resta un instant dubitative. Mais vexée de s’être fait rabrouer, ce dont elle n’était pas coutumière, elle se remit aussi vite et se précipita à sa suite et le rejoignant au bas de l’escalier de colère, elle cria : « — vous êtes son héritier, il se doit de vous aider !

— Madame, taisez-vous et si vous tenez à m’accompagner demain, tôt nous partirons.

*

Comme convenu, le chevalier et son épouse se retrouvèrent dans le vieux carrosse concédé par le vicomte de Castelnau. Madame de Martignas avait soigné sa mise. Elle partait du postulat, qu’elle allait rendre visite à son beau-frère, et non lui quémander une main secourable. L’équipage à peine mis en branle, elle commença un monologue agressif qui englobait son mari et son beau-frère. Elle reprochait à son époux son manque de discernement dans l’évolution de leur fortune, se plaçant comme victime, puisqu’elle était une simple femme, et occultant ses responsabilités dans toute cette affaire. Son mari n’avait pas su lui donner de quoi tenir un rang auquel sa famille l’avait accoutumée. Il les faisait vivre en exclu proche de la misère, elle qui était fille d’un vicomte qui tenait de par sa fortune un rang de comte. Quand elle eut fini ses récriminations envers son époux, elle poursuivit sur son beau-frère. « — Vous rendez-vous compte à quel point c’est un déshonneur pour notre famille, vivre avec cette fille et sa bâtarde, une paysanne qui plus est noire qu’un pruneau. Et sa fille ! Rien ne dit que c’est celle de votre frère. Une intrigante si vous voulez mon avis, qui a trompé la candeur de votre frère… » Monsieur de Saint-Aubin entendait sans écouter, tellement il était plongé dans des ruminations moroses. Il cherchait en vain une solution pour s’extirper de cette conjoncture désastreuse. Il ébauchait, échafaudait des plans, mais il avait beau tourner en tous sens ses idées aucune solution tangible n’émergeait, il en revenait toujours à l’aide providentielle de son frère. L’œil ouvert toute la nuit, il était épuisé, aucun miracle ne s’était manifesté. Tout à coup, il saisit le contenu de la litanie de récrimination de sa femme et toute sa mauvaise foi avec. « — … après tout, c’est vous qui nous avez ruinés, je m’y serai prise autrement, prévoyant un subside au cas où, donc ce serait la moindre des choses que ce soit votre frère qui renfloue nos caisses.

— Taisez-vous madame, vous déraisonnez et vous m’importunez. Je vous rappelle que c’est vous, portée par l’enthousiasme de votre honorable père, qui nous avait menés là où nous en sommes aujourd’hui. Et si vous n’en aviez pas souvenance, je tiens à rafraîchir vos souvenirs, c’est aussi vous, qui derrière mon dos, avez creusé notre dette auprès de notre notaire et je ne suis pas sûr d’en connaître la teneur exacte. De plus, la façon dont vit mon frère ne vous regarde pas ! — Comme elle allait ouvrir la bouche pour lui faire une réponse cinglante, il l’interrompit d’un geste de la main. « — Non, madame, ne rajoutez rien ou je fais arrêter la voiture et je vous descends sur le bord de la route. Un peu de marche, vous ferez le plus grand bien. » Madame de Martignas en resta coite. Décidément, son époux la surprenait, elle ne lui avait jamais connu autant d’autorités. Il avait la colère du faible, sursaut qui ne durerait pas, elle s’en doutait bien. Ils plongèrent l’un et l’autre dans un profond mutisme. L’une ruminant, vexée, omettant dans ses récriminations intérieures ses responsabilités que sa vénalité avait engagées, l’autre replongeant dans le marasme de sa réflexion qui ne menait à rien.

*

— Jeanne, Jeanne, il arrive un carrosse ! Martin arriva essoufflé dans la cuisine. La Lesbats releva la tête de la pâte qu’elle préparait pour un gâteau et regarda arriver le jeune homme rouge d’avoir couru. « — Bien, bien, et c’est qui donc ?

— Je crois que c’est le frère de monsieur, il me semble reconnaître le vieux carrosse !

— Ah ! Pourvu qui vienne seul, car si elle est là l’autre, on va pas s’ennuyer ! Enfin quand faut y aller, faut y aller.

À l’étage, Jeanne qui avait entendu les cris du valet de chambre se pencha à la fenêtre pour voir qui venait, car un carrosse ce n’était pas rien. Elle replaça les boucles égarées de son chignon et descendit. « — Ah ! Jeanne, c’est monsieur de Saint-Aubin.

— Il doit y avoir son épouse, Lesbats, prépare de quoi la faire manger, ça lui fermera peut-être le clapet.

— Ah ça ! Ça m’étonnerait !

— Oui, moi aussi, Martin va prévenir monsieur le vicomte, il pêche avec Blanche-Marie, ils sont au carrelet.

Pendant qu’elle donnait ses directives, le carrosse s’arrêta devant l’escalier monumental. Monsieur de Saint-Aubin aida son épouse à monter, qui retint un haut-le-cœur à la vue de Jeanne les attendant sur le pas-de-porte. Tout en l’ignorant, elle passa devant elle et pénétra dans la demeure, cela n’empêcha pas l’aigreur de monter quand elle découvrit la tenue de la jeune femme dont elle remarqua les moindres détails. Celle-ci arborait une de ces nouvelles robes flottantes dans une indienne de contrebande à motifs cachemire rose sur fond jaune, elle était aussi visiblement corsetée et le bruissement de son jupon annonçait une criarde. La jeune femme n’avait rien à envier à une aristocrate, pensa monsieur de Saint-Aubin, elle avait au contact de son amant gagné en maintien et en élocution, il y avait encore quEdmund Blair Leighton (1853 - 1922) - The golden train, 1891.jpgelques mots de Gascon par-ci par-là, mais tout comme bien des nobles de la région. « — Bonjour ! monsieur, j’ai fait prévenir monsieur le vicomte, il ne saurait tarder. La Lesbats vous a préparé un encas dans la chambre de réception.

— Merci, Jeanne, c’est aimable. » Madame de Martignas ayant entendu l’information rentra dans l’antichambre dont la porte était grande ouverte afin de les accueillir qu’elle traversa d’un pas décidé et pénétra dans la chambre d’apparat. Elle s’assit près d’une table sur laquelle La Lesbats posait un plateau avec des fruits. « — Bonjour madame. Madame se porte bien ?

— Si on te pose la question, tu diras que tu n’en sais rien.

Monsieur de Saint-Aubin, arrivant, il interpella son épouse : « – voyons, Madame, ma Lesbats vous demandait des nouvelles de votre santé. Excuse mon épouse, ma Lesbats, les soucis lui causent beaucoup de fatigue.

— Monsieur, comment osez-vous me reprendre devant les domestiques !

— Premièrement, ce ne sont pas les vôtres, deuxièmement c’est ma nourrice, troisièmement vous n’avez aucune raison de vous en prendre à eux.

*

Sur le ponton qui s’avançait sur l’estuaire, Blanche-Marie attendait que le trouble causé par sa balance se dissipe avant de le remonter. Le petit filet rond suspendu au bout d’une cordelette était le sujet de tous ses espoirs. Elle espérait bien remonter un mulet ou une sole, qui sait peut-être un bar, son rêve c’eut été une lamproie. Ce poisson, anguille monstrueuse, eut été une aventure, une victoire, un véritable trophée, dont elle aurait pu parler longtemps. Elle ramena sur son oreille une de ses boucles flamboyantes qui la gênait. Elle fixait attentivement son filet à travers l’onde, elle s’apprêta à sortir sa pêche de l’eau quand un cavalier à toute trombe se signala par le fracas de son galop. Elle ne put s’empêcher de curiosité de se retourner, perdant au passage le fruit de sa patience. « — Oh ! Antigueille !

— Blanche-Marie ! Pas de juron s’il te plaît !

— Pardon père ! Mais j’ai lâché ma prise !

— C’n’est pas une raison et c’n’est pas bien grave ! Que nous veut le Martin pour avoir pris la mule jusqu’à nous ? Des ennuis, aucun doute à cela !

Le Martin, arrêta de son mieux sa monture capricieuse. Dans sa précipitation, il tomba sur le cul et se releva, vexé. « — Monsieur, c’est monsieur votre frère qui vient d’arriver au château. Il vous attend avec son épouse.

— C’est bien ce que je pensais, ce sont les ennuis qui viennent ! Allez, Blanche-Marie, il nous faut rentrer.

Peypédaut Blanche Marie  (Greuze Follower - PORTRAIT OF A GIRL, HEAD AND SHOULDERS, LOOKING UP.jpg

La toute jeune fille, fort contrariée de cette interruption, donna sa balance à Pierre avec un geste de colère qui fit sourire celui-ci. Elle alla jusqu’au tamaris auquel son cheval et celui de son père étaient attachés. Elle était très contrariée. Elle n’aimait pas sa tante tant celle-ci la méprisait. À chacune de ses venues, elle avait droit à une vexation, c’est par elle qu’elle avait appris qu’elle était bâtarde. Quand elle en avait parlé à son père, il lui avait répondu qu’elle ne savait pas de quoi elle parlait. Elle s’était alors contentée de la réponse de son père, mais avait depuis gardé rancune à celle qui était sa tante. Son père évitait leur confrontation au possible, mais refusait lors de leur venue dans sa demeure que Jeanne ou Blanche-Marie  soient amenées à s’éclipser en leur présence, comme Jeanne le lui avait proposé dès la naissance de Blanche-Marie. La rencontre était pénible pour tous, malgré la gentillesse conciliatrice de monsieur de Saint-Aubin, Blanche-Marie assistait à ses réunions familiales l’air renfrogné, quant à Jeanne, elle dispensait avec réserve toute l’amabilité souhaitable. Arrivé au château, Philippe-Amédée envoya sa fille se vêtir convenablement.

*

 Madame de Martignas, exaspérée par l’attente, martelait de ses longs doigts la table d’ébène qu’elle avait à ses côtés. Monsieur de Saint-Aubin rongeait son frein, irrité par le petit bruit rythmé. Il se leva de sa caquetoire, et s’approcha de la porte-fenêtre. Le jardin à la française avait repris sa forme d’origine avec ses buis soigneusement taillés, le bassin limpide brillant sous le soleil. Il revoyait sa mère marchant dans les allées, son père à ses côtés soliloquant les mains dans le dos. C’était pour lui le temps du bonheur, du possible, maintenant tout cela était fini et cela le plongeait dans un profond abattement. « — Votre frère à l’intention de nous faire attendre encore longtemps ? » Le chevalier ne l’écoutait pas, comme souvent, refusant de sortir de ses souvenirs, mais elle ne l’entendait pas comme cela. « — Monsieur, je m’adresse à vous, je ne parle pas aux murs comme vous vous en doutez.

— Oui, madame, je vous entends. Quant à mon frère, laissez-lui donc le temps de venir jusqu’à nous. Le domaine est étendu, je vous le rappelle. Profitez donc de ce moment, qui est encore plein d’espoir.

— Et de quels espoirs parlez-vous, mon frère ?

Monsieur de Saint-Aubin et madame de Martignas tressaillirent à la question. Ni l’un ni l’autre ne l’avait entendu arriver. Philippe-Amédée était passé par la cuisine, demandant au passage à Jeanne et La Lesbats, si elles savaient de quoi il en retournait. Elles avaient haussé les épaules en signe de dénégation et d’impuissance. Il était donc parti retrouver le couple, devinant qu’il allait au-devant de problèmes. Entrant dans la chambre de réception, il les avait trouvés debout devant l’une des deux portes-fenêtres de la pièce, et sa belle-sœur visiblement hargneuse, cela ne présageait rien de bon. Il remarqua sur la table à côté des chaises à accoudoirs de quoi se sustenter et se désaltérer, il y tira une troisième chaise et s’y assit. « — Alors mon frère que me vaut le plaisir de vous voir. Venez-vous prendre quelques repos dans le domaine familial ?

— J’aurai goûté avec quelques plaisirs de ce dont vous me parlez, mais malheureusement ma venue n’est pas aussi plaisante. Je suis venu à vous, car mon épouse et moi-même vivons un drame et nous venons donc remettre nos existences entre vos mains.

— Je vous vois en vie et visiblement en santé, cela ne doit donc pas être bien grave.

— Je crois mon frère que je me préférerais souffrant, au moins, il n’y aurait que moi en cause.

— Grand Dieu, vous me semblez bien alarmiste. Venez-en au fait mon frère que je puisse comprendre la teneur de vos ennuis et voir quel remède je puis y apportai, si cela est dans mes possibles.

Pendant cet échange un peu trop théâtral au goût de madame de Martignas, elle remuait sur son fauteuil se retenant d’intervenir. Elle se savait guère considérée par son beau-frère, ce qui la frustrait. Sa vanité en souffrait, car des deux frères, elle aurait préféré épouser celui-ci. De tournure et de caractère, elle le trouvait plus en phase avec l’idée qu’elle se faisait des hommes, de plus c’est lui qui avait le titre et la fortune. Sans être considérables, ses biens étaient confortables et lui aurait permis d’être plus en accord avec l’idée qu’elle se faisait de son rang. Aussi l’acrimonie qu’elle éprouvait, quant à la comparaison et le peu de considération évidente que son beau-frère éprouvait pour elle, la menait, pas loin, de l’aversion. Elle attendit donc que l’échange fût fini et que les deux frères en viennent au sujet, ce qu’ils firent. Monsieur de Saint-Aubin annonça la faillite de la banque Law, Philippe-Amédée comprit tout de suite où cela allait en venir, enfin dans une certaine limite, car même au sein de son domaine les nouvelles du pays arrivaient. Il était donc conscient de là où cela pouvait le mener. Il était d’autant plus contrarié, que toute cette histoire, de par sa facilité ne demandant aucun effort, lui avait paru dès le départ peu crédible. Il avait d’ailleurs refusé de donner du crédit à son frère sentant déjà venir la catastrophe. « — Monsieur mon frère, je vous aiderai à la hauteur des revenus de nos propriétés, mais pour le reste ne comptez pas sur moi ! » Monsieur de Saint-Aubin s’en trouva soulagé et remercia chaleureusement son frère. « — Sachez mon frère que je ne pourrai faire plus, d’autant que je ne connais pas la somme à rembourser, mais si vous me dites que vous avez hypothéqué la valeur de deux ans de revenus des terres de Saint-Aubin et de Cujac, je devrai pouvoir le faire, mais nous devrons tous faire un effort ensuite. »

Madame de Martignas s’agitant, avant qu’elle ne dise quoi que ce soit, il se retourna vers elle. « — Et votre père madame il se porte bien ? Il était, il me semble bien engagé dans les actions de la Compagnie. » Elle garda son sang-froid, lissa un pli de son manteau de taffetas et afficha un sourire que démentaient ses yeux pleins de dureté. « — La fortune de mon père est assez conséquente pour qu’elle ne soit en rien ébranlée par ce revers de fortune.

— Alors dans ce cas, tout cela ne devrait être qu’un mauvais souvenir. 

Madame de Martignas était moins sûre de cela, elle ne savait pas jusqu’à quelle extrémité son père s’était engagé dans cette frénésie spéculative. De plus si son père s’en remettait, le comportement de son secrétaire laissait supposer qu’il ne lui viendrait pas en aide. Si son orgueil lui faisait garder la tête haute, elle se savait en sérieuses difficultés financières. Elle redoutait la confrontation avec le notaire qui lui annoncerait le montant de la dette, mille livres ce n’était pas rien.

 

 

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

Le mythe du bon Sauvage

Approche de définition

Louis Le Breton: Dessin d'un homme tatoué des îles Marquises , 1846.

Louis Le Breton: Dessin d’un homme tatoué des îles Marquises, 1846.

Le terme de sauvage vient du latin SELVATICUS signifiant « habitant de la forêt». Il renvoie donc à une espèce en contact direct avec la nature.

Les sauvages sont considérés comme vigoureux, simples, obéissants à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations (description dans la célèbre lettre d’Amerigo Vespucci (1454-1512: Mundusnovus(1503).

Ces « sauvages » furent aussi désignés sous d’autres termes, ayant chacun des nuances différentes :

Sous le nom de BARBARE qui vient du Grec bárbaros (« étranger »)

Sous le nom de NATURELS, c’est-à-dire très proches des animaux ;

Sous le nom de CANNIBALES qui désigne plus particulièrement les anthropophages, associés dès le XVIème  siècle par Montaigne aux primitifs de l’Age d’or ;

sous le nom de nom de PRIMITIFS, qui renvoie plus particulièrement à l’Age d’or de l’humanité.

  Avant le dix-huitième siècle

Pierre Desceliers (carte du monde parchemin (british Museum)

Pierre Desceliers (carte du monde parchemin (british Museum)

 Dès la fin du quinzième siècle, Christophe Colomb en 1492, Vasco de Gama en 1497, Magellan en 1519, Jacques Cartier en 1534, avaient respectivement fait route vers l’Amérique, les Indes, le Canada. Leurs récits devinrent un genre littéraire très populaire. Ceux sont ces  grands voyages et leurs récits qui sont à l’origine du mythe du bon sauvage. Leurs éditions se multiplièrent, le public y trouvant son compte en frissons et en rêves. Le mythe du bon Sauvage avec un S majuscule se répandit.

Ces carnets de voyage révélèrent l’existence de d’autres peuples, d’autres coutumes, d’autres cultures, d’autres religions. L’Europe prit alors conscience qu’elle n’était plus seule au monde. Par ailleurs, Nicolas Copernic ( 1473 – 1543) démontra que la terre était ronde et qu’elle tournait, puis Galilée ( 1564-1642) prouva que la terre tournait autour du soleil. C’en était fini du géocentrisme, c’était la naissance de l’héliocentrisme. Tous ces éléments révolutionnèrent les systèmes de pensée, la diversité des hommes et des coutumes virent naître le relativisme.

Montaigne dans les « Essais », plus particulièrement dans « Des Cannibales et Des Coches »,  dressa un portrait de ce que l’on appellera au dix-huitième siècle le « bon sauvage » et vanta les mérites de ces peuples purs et innocents, à l’inverse des Européens, vils et cruels. Il fit l’éloge de leurs qualités morales, la loyauté, la franchise, le courage, la fermeté, la constance, ainsi que de leur bon sens et de leur habileté. Ils n’attachaient à l’or et aux pierres précieuses qu’une importance esthétique et ne s’en servaient que pour rendre leurs villes plus belles.  Ils ne connaissaient ni l’envie ni la jalousie et ne se s’adonnaient à aucune guerre de conquête. La propriété privée n’existait pas plus que la notion de classe sociale. À la sagesse des « barbares » qui étaient hospitaliers et qui vivaient tranquillement au sein d’une nature luxuriante, il opposa la cruauté des Européens qui ne pensaient qu’à s’enrichir, qu’à détruire, qu’à asservir. Il  accusa les conquistadors de pervertir ce « monde enfant », c’était déjà, au seizième siècle remettre en cause la colonisation, et faire le procès des civilisations policées.

Extrait de : Des Coches

    «  Que n’est tombé sous Alexandre ou sous ces ancien Grecs et Romains une si noble conquête, et une si grande mutation et altération de tant d’empires et de peuples, sous des mains qui eussent doucement poli et défriché ce qu’il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avaient produites…. Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos mœurs. … Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et la plus belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! Mécaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamités si misérables. »

Au dix-huitième siècle

Les récits de voyages sont de plus en plus nombreux. Outre le récit de Bougainville, on peut citer : Les six voyages de Jean-Baptiste Tavernier ( 1605-1689), qui retracent son périple en Turquie, en Perse et en Inde; Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine, de Louis Lecomte ( 1656-1729) ; Voyage en Perse et en Inde orientale de Jean Chardin ( 1643-1713) ; Dialogue de monsieur le Baron de Lahontan et d’un sauvage de l’Amérique, de Louis Armand de Lahontan ( 1666-1715). Ces récits, très appréciés du public de l’époque, véhiculent l’image idyllique du « bon sauvage » et de leur bonheur qui semble alors

canoé indien de Rugendas

canoé indien de Rugendas

incontestable : ils sont vigoureux, simples, obéissant à la mère nature, généreux, libres de toute contrainte sociale ou politique, ils sont ignorants de la corruption, des sciences et des civilisations, ils respectent une morale naturelle qui leur dicte le respect d’autrui et de faire le bien de tous. En aucun cas leur morale n’est subordonnée à l’idée de religion, ils se contentent de croire en une volonté suprême qui meut l’univers et la nature. Ces peuples nouveaux ne sont pas considérés comme inférieurs à l’homme civilisé, au contraire, ils inspirent l’admiration et ils incarnent une sorte de pureté originelle. Le dix-huitième siècle voit en eux la parfaite harmonie entre l’homme et la nature, loin de tous préjugés, de quelque ordre que ce soit.

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Le dix-huitième siècle utilise l’image du « bon sauvage » pour donner une leçon de relativisme. Le Tahitien de Diderot ou le Huron de Voltaire, par leurs modes de vie différents de ceux des Européens, donnent à voir une autre façon de vivre et d’être heureux. La diversité des attitudes, des comportements, permet un élargissement de l’esprit et il engendre la réflexion sur le sens de la vie. Dès lors, l’esprit critique se développe et permet de porter un regard nouveau sur soi et de se demander selon quelle légitimité l’Européen veut-il imposer ses façons de penser. Ce n’est pas sans raison si ce siècle appelé « des Lumières » s’interroge sur les fondements de la société dans laquelle, il vit et remet en cause certains de ses principes.

En effet, les pays découverts, libres de toute convention sociale politique ou religieuse, vivant en toute quiétude, sont l’occasion de dénoncer le poids de l’absolutisme royal, du conformisme social et religieux. L’intolérance et les inégalités sont au centre des préoccupations des philosophes du dix-huitième, preuve en est le sujet du concours proposé par  l’académie de Dijon en 1754 : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle. » De plus, sans vouloir nier le progrès et ses avantages pour l’homme, à l’exclusion de Rousseau, les philosophes s’interrogent déjà sur certaines conséquences du progrès, tel un nouvel asservissement pour l’homme.

 Le « bon sauvage » : un mythe

Jean-Gabriel Charvet, édité par la société Joseph Dufour et Cie

Jean-Gabriel Charvet, édité par la société Joseph Dufour et Cie

 Un mythe, et non pas un réalité. Conformément à sa définition le mythe désigne un récit symbolique et figuratif qui révèle une vérité,  » un mensonge qui dit vrai », selon la formule de Cocteau. Le « bon sauvage » symbolise les aspects de la condition humaine et traduit ses aspirations à savoir, la quête du bonheur et d’une vie harmonieuse. En proposant une vision idyllique, utopique, du primitif naïf, bon, vivant en osmose parfaite avec la nature qui le fait vivre, le dix-huitième siècle exprime son désir d’un bonheur simple et traduit aussi ses angoisses. On peut y voir un regret d’une forme de paradis perdu. D’ailleurs, il convient de souligner que même Rousseau, dans la préface de son discours sur l’origine des inégalités, présente l’homme à l’état de pure nature comme étant un idéal et non une réalité : « …un état qui n’existe plus, qui n’a peut-être jamais existé, qui probablement n’existera jamais… » et dans le début de son discours, il précise que même à sa création, l’homme ne connaissait pas l’état de nature : « Il n’est même pas venu dans l’esprit de la plupart des nôtres ( philosophes) de douter que l’état de nature eût existé, tandis qu’il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme, ayant reçu immédiatement des Dieu des lumières et des préceptes, n’était point lui-même dans cet état…. »

Le mythe du bon sauvage s’éteint peu après le XVIIIème. Cependant l’utopie du paradis perdu et de l’âge d’or, reflétant la nostalgie de l’homme quant à son passé, persista. On peut ainsi la retrouver dans certains poèmes de Baudelaire (entre autres).