L’orpheline/ chapitre 010 et 011 première partie

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Chapitre 10

La tempête

Le vaisseau à peine entré dans le golfe du Mexique, le ciel s’était couvert de nuages sombres. Cela avait contrarié le Capitaine, voilà que si près du but, il risquait d’être confronté à une tempête. Ce jour-là, la pluie se mit à tomber dès le milieu de l’après-midi. Ne voulant pas laisser cloitrer les sœurs et leurs demoiselles, ils les avaient invitées à se réfugier dans sa cabine. Elle se révélait un peu plus vaste que leur dortoir et elles pouvaient s’assoir plus confortablement sur les banquettes et elles détenaient plus de place pour se distraire. Armand et Arnaud-François les retrouvèrent, l’averse devenant plus drue. 

Elles passèrent le reste de l’après-midi à converser, à jouer aux cartes sous le regard plein de préjugés des sœurs, jusqu’à ce que le Capitaine et son second Henri Lamarche les rejoignent pour le repas du soir. Le docteur Revol et monsieur de Miossens-Sanson les avaient précédés. Le souper se déroula bien, la table agrandie de rallonges était assez longue même si les convives étaient quelque peu serrés pour s’y tenir. La pluie martelait le navire, il s’avérait difficile de l’oublier. Tout à coup, Philippine vit son animal-gardien devant la porte. Il avait pris la forme d’un loup. « — Philippine, vous devez vous rendre au dortoir au plus vite. Vous devez y rester et en aucun cas vous ne devez en sortir. Une tempête arrive et va secouer fortement le bâtiment. Ne t’inquiète pas si tout le monde respecte les recommandations, il n’y aura pas de mort. » Déstabilisée, Philippine se retourna vers sœur Blandine et sœur Domitille. « — Mes sœurs, maintenant que nous avons fini le souper, nous pourrions peut-être nous rendre au dortoir. » Catherine et Fortunée avaient de suite constaté que leur amie voyait quelque chose qu’elles ne distinguaient pas. Théodorine s’agaça aussitôt de la proposition, elle n’avait aucune envie d’aller se coucher, au contraire de Gabrielle qui avait compris que la jeune fille ne parlait jamais sans raison. Sœur Blandine acquiesça, elle aussi avait perçu quelque chose de néfaste. Suivant les sœurs, toutes se levèrent, sœur Domitille réclama une lanterne détenant une bougie afin de pouvoir éclairer leur chemin. À ce moment-là, le voilier tangua fortement déséquilibrant Théodorine qui eut juste le temps de se rattraper au dossier du banc sur lequel elle avait été assise. Le Capitaine trouva judicieuse la réflexion de Philippine, car il se devait de retourner sur la dunette. Il retint Armand sous prétexte de lui fournir à lui aussi une lanterne. « — S’il vous plaît, Capitaine, pouvez-vous fermer les portes des coursives donnant sur l’extérieur, afin d’éviter que l’eau n’y pénètre?

— Bien sûr Capitaine, pas de problème. » 

Armand comprit de plus qu’il fallait que tout le monde reste dans sa chambre, ce qu’il surveillerait. 

***

Éclairées par une bougie dans une lanterne tenue par Arnaud-François et sœur Domitille, les jeunes filles accédèrent non sans mal à leur dortoir. Le navire commençait à tanguer tellement que garder l’équilibre leur était difficile tant le bâtiment était secoué par la mer dont les lames de fond se creusaient de plus en plus. Elles se mirent en chemise et se glissèrent sous leur drap, la plupart tirèrent leur couverture, la température avait chuté. Sous l’assaut des vagues, le Mercure souffrait. Les mâtures craquaient bien que le Capitaine ait fait effectuer la descente de toute la voilure. Le pont roulait sous les pieds des marins qui essayaient de maintenir un minimum de stabilité. En se rendant sous l’entrepont, force avait été de constater la noirceur du ciel. Il se révélait sombre à en avoir des frissons dans le dos. Les nuages obscurs ne permettaient pas d’entrevoir la lune qui pourtant était pleine, pas plus que les constellations alentour. Vers minuit, la mer devint de plus en plus irrégulière et les vagues brutalement abruptes. Dans le dortoir, c’était l’épouvante tant elles étaient secouées. L’animal gardien de Philippine s’était dédoublé et était posté devant chacune des portes qu’il avait bloquées. Armand et Arnaud-François s’étaient installés dans des fauteuils fixés au plancher à chaque bord de la pièce afin de ne pas les laisser seules. Prise de panique, Théodorine se leva, mais fut rejetée sur sa couche, ce qui la fit crier. Sœur Domitille, allongée à ses côtés, essaya de la rassurer.

Sur le pont, le Capitaine tenait la barre qu’il n’avait pas voulu abandonner à son timonier. Les vents étaient devenus contraires. La brume recouvrait l’horizon empêchant de voir où guider le voilier. L’équipage était tétanisé au bord de la panique. Ils étaient de toute évidence perdus au milieu du golfe, seuls sur ces étendues qui se déchaînaient. Le capitaine de la Faisanderie avait fait carguer les perroquets, fermer l’artimon et d’autres mesures de rigueur. Un coup de vent soudain ébranla le bâtiment. Il s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Après une habile manœuvre l’amenant à se relever, fouettés par les bourrasques, les marins coururent sous la misaine. Le capitaine essayait tant bien que mal de calmer la peur omniprésente au sein de son équipage. Ils avaient demandé aux gabiers de descendre dans les soutes, pour l’instant ils n’avaient pas de raison de se trouver sur le tillac. Des trombes d’eau frappaient le navire. L’orage s’installait. Tous entendaient le tonnerre gronder au-dessus d’eux. Ce bruit assourdissant ne faisait qu’aggraver l’affolement général. Le courant commençait à devenir fort, la mer s’agitait de plus en plus rudement. Le fracas des immenses vagues déboulant sur les ponts couvrait le vent violent. Dans le dortoir, toutes interprétèrent ce temps-là comme un présage d’apocalypse. Sur la dunette, le capitaine finit par admettre qu’il ne pouvait plus manœuvrer le bâtiment. L’inquiétude se lut sur son visage, la barre ne répondait plus. Ils semblaient voués à affronter la tempête, ils n’avaient plus le choix. Il le laissa voguer selon le rythme des vagues qui se creusaient de plus en plus. Les flots s’infiltraient dans tout le vaisseau. Sous les ponts, c’était la panique générale, étrangement dans la chambre des sœurs et des jeunes filles cela ne se produisait pas. Elles entendirent tout à coup le Capitaine hurler. « – Que tout le monde garde son calme, restez à vos postes ! »Suite à cette injonction, des murs d’eaux se brisèrent sur le tillac provoquant des ressacs sans fin. Face aux mouvements chaotiques du bâtiment, elles s’accrochaient tétanisées à leurs literies, que ce fussent elles ou l’équipage, personne ne pensait en sortir vivant, tous priaient. Les rafales redoublèrent de violences. Les ondes, les remous se succédaient sans trêve. Le naufrage semblait inévitable. Le vaisseau paraissait chavirer tant il se penchait de bâbord à tribord. Il allait se retourner, se démanteler, finir par s’enfoncer dans les abîmes, dans les profondeurs de l’océan. Son équipage allait périr, quand le Capitaine découvrit une porte de sortie. Il tourna la barre à tribord, ils pouvaient fuir la tempête. Il ne percevait plus d’éclairs de ce côté. Étrangement, le navire y glissa sans faillir. La mer se calma, les vents baissèrent d’intensité, la pluie s’interrompit. 

Lorsque les nuages s’écartèrent de l’horizon, le soleil commençait à se coucher. Ils se situaient dans une des baies de l’île de la Balise, bien qu’apeurés, tous mirent timidement le nez dehors. Bien qu’apeurés, tous mirent timidement le nez dehors. L’animal gardien de Philippine s’étant évanoui dans l’univers, elle sut que c’était fini. Elle fut la première à se lever à enfiler sa jupe et son corsage. Elle fut suivie de ses camarades et des sœurs. Les deux hommes restés avec elles prirent les devants afin de voir si elles pouvaient vraiment sortir de dessous l’entrepont. Le Capitaine avait jeté l’ancre, la tempête avait duré toute la nuit et tout le jour, personne ne l’avait réalisée effrayé par le cataclysme. 

Chapitre 11

L’arrivée

Tous respiraient, la tempête était finie. Ils se trouvaient en sécurité. Philippine avec Catherine et Fortunée, appuyées sur la rambarde, observaient des pélicans, oiseaux qu’elles n’avaient jamais vus. Ils se situaient debout sur de longues masses de boue. Ils s’envolèrent à la vue d’une embarcation qui venait vers eux. Le capitaine ordonna à ses marins de placer l’échelle de coupée le long de la coque afin de permettre à leurs nouveaux arrivants de monter à bord.

Le commandant du fort de la Balise avait envoyé l’un de ses capitaines. Ce dernier à peine sur le tillac fut étonné de découvrir les jeunes filles sur l’entrepont. Il n’effectua aucune remarque et salua le capitaine du Mercure. « — Bonjour Capitaine, je suis venu vers vous à la demande de monsieur le commandant supérieur du fort de la Balise, monsieur Francois-Charles de Salettes.

— Bonjour capitaine, je suis Paul Louis de la Faisanderie. J’ai le plaisir de connaître votre supérieur. Si je puis me permettre, comment vous nommez-vous?

— Oh! Excusez-moi. Je suis le capitaine Antoine-Simon de Magny.

— Enchantez monsieur, je suppose que vous vous trouvez là pour savoir comment nous nous portons.

— Effectivement monsieur.

— Nous avons eu beaucoup de chance, car au milieu de ses tourments nous n’avons eu aucune perte. Par contre, nous allons être obligés d’opérer quelques réparations. Comme vous pouvez voir, notre voilure a eu quelques accidents. 

— Si vous voulez, pendant ce temps nous pouvons loger vos passagers?

— Ce sera avec plaisir. Ces jeunes filles sont des « filles à la cassette » et elles sont accompagnées de sœurs qui se rendent au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans et du capitaine de la garde royale, monsieur de Pignerolle, et de son subalterne, monsieur de Magny. Cela fait dix personnes, cela est-il possible?

— Il n’y a aucune complication, nous possédons un bâtiment prêt à recevoir des voyageurs qui désirent accomplir une escale. Par contre, mon embarcation ne pourra détenir tous les passagers en une fois, je réaliserai donc un aller-retour.

— C’est sans problème, monsieur de Pignerolle effectuera le premier voyage avec vous et une partie des passagères. »

***

En compagnie d’Armand de Pignerolle, Philippine, Catherine, Fortunée et sœur Blandine effectuèrent le premier voyage. Le capitaine de l’embarcation leur avait laissé le temps de préparer un sac afin de pouvoir emporter de quoi se rafraîchir. Elles furent les premières à découvrir les lieux. Le fort était construit sur une petite île à l’embouchure du Mississippi qu’elles ne percevaient pas tant il y avait d’îles. L’ensemble ressemblait plus à des marécages. Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient du débarcadère, le capitaine décrivait ce qu’elles voyaient. Lorsque le fort fut bâti, ils avaient installé une batterie à eau, un poste militaire, des entrepôts, une poudrière et une chapelle, sur une rive formée de pieux. 

Elles mirent enfin les pieds sur la terre, ce fut une joie pour elle d’être sur un élément enfin stable. Elles furent accueillies chaleureusement par le commandant du lieu qui s’avéra curieux de connaître leurs présences sur le vaisseau, ce que lui expliqua le capitaine de la garde royale après s’être présenté. Le commandant du fort les fit mener vers un des deux corps de caserne qui détenait deux pavillons. Le deuxième était préparé pour donner l’hospitalité aux voyageurs. L’autre bâtiment était habité essentiellement par le commandant et les officiers. Les soldats de la garnison étaient logés dans le premier corps de la caserne. Le capitaine qui les accompagnait leur expliqua qu’ils se trouvaient une cinquantaine dans les lieux. Une fois dans le pavillon, le capitaine laissa Armand leur distribuer les chambres qui pouvaient recevoir deux personnes dans chacune d’elles. Philippine et Fortunée en prirent une, Catherine en choisit une, qu’elle partagerait avec sa sœur, sœur Appoline et sœur Domitille et sœur Blandine occuperait celle d’en face, Théodorine et Gabrielle, celle d’à côté. Avec pour compagnon Arnault-Francois, Armand avait opté pour la première pièce, celle qui se trouvait la plus près de l’entrée. Le capitaine lui avait donné les clefs du pavillon afin qu’il puisse le fermer quand tout le monde se situerait à l’intérieur. 

Elles découvrirent, depuis l’étage, sous les derniers rayons du soleil, un village. Elles apprirent par la suite que c’était les familles des pilotes fluviaux et des pêcheurs qui l’occupaient. Une heure plus tard, toutes se retrouvaient là et s’étaient rafraîchies. Elles se sentaient à nouveau propres et allégées de ce qu’elles venaient de vivre même si leurs entrailles s’avéraient encore nouées. Le capitaine leur avait fait porter par l’intermédiaire de femmes de pêcheurs un service de toilette destiné à leur toilette. Comme les habitations ne bénéficiaient pas d’eau courante, il était composé d’une vasque, d’une cruche, et d’un porte-savon. Ils avaient été déposés sur les coiffeuses. 

Elles partagèrent le repas du soir avec le commandant et ses capitaines, le capitaine du mercure, ses seconds, son médecin son commissaire de bord et bien sûr Armand et Arnaud-François, assis entre eux et elles. Écoutant les échanges qu’ils avaient, elles apprirent plus d’une nouvelle, notamment que les pilotes s’avéraient essentiels pour aider les voiliers à naviguer vers la Nouvelle-Orléans à travers les passages mouvants, les courants et les bancs de sable du front du delta de la rivière. Elles furent rassurées quand le commandant expliqua qu’à la demande du gouverneur de la colonie un chenal avait été creusé pour faciliter le passage des grands navires. Ils pourraient louer les services d’un pilote pour guider le bâtiment jusqu’à La Nouvelle-Orléans ou, en cas de trop fort tirant d’eau, s’ils préféraient, ils pourraient transborder leur cargaison sur des bateaux plus petits qui poursuivraient le voyage.

Philippine et ses compagnes passèrent deux jours et trois nuits sur l’île avant de reprendre leur périple vers La Nouvelle-Orléans. 

*** 

Ce fut lors d’une de ces nuits que dans ses rêves arriva sa mère. Anne Bouillau-Guillebau sortit de la lumière auréolée par celle-ci. Elle avança jusqu’à sa fille. Philippine, dans une très jolie robe en damassé doré, était assise dans une bergère recouverte de tissu sombre. Bien qu’étonnée, elle était assurée que sa mère détenait une information qu’elle devait lui livrer. Elle l’attendit. « — Bonjour, Philippine, t’es-tu remise de ce voyage tumultueux?

— Oui mère. Si je puis me permettre, tu n’es plus un fantôme?

— Non mon enfant, je suis entrée dans la Lumière et maintenant je fais partie des gens qui peuvent t’aider où que tu sois. Un fantôme reste sur son lieu de vie ou de mort. C’est pour cela que tu avais du mal à me percevoir à l’abbaye, mais une fois que nous siégeons dans la Lumière nous pouvons nous mouvoir où nous voulons, et nous montrer si nous le désirons.  

— Mais comment fait-on pour entrer dans la Lumière?

— On t’appelle, mon enfant. C’est ton arrière-grand-mère qui m’a interpellé. J’ai entrevu un tunnel sombre qui ne me donnait aucune crainte, j’ai été attirée par une lueur inconnue devant laquelle je devinais une silhouette puis un groupe de personnes. Je me suis avancée et là j’ai vu des arbres gigantesques, magnifiques et une multitude de fleurs aux teintes chatoyantes et une douce lumière malgré son intensité. Face à moi s’ouvrait un jardin merveilleux, un océan de beauté! J’étais subjuguée par l’immense clarté que j’apercevais au-delà de la forêt et par l’atmosphère de paix qui y régnait. Ma grand-mère m’a pris la main, je me suis laissée faire et j’ai suivi un groupe dont je connaissais chacun d’entre eux, je suis entrée. 

— C’est merveilleux, extraordinaire.

— C’est un fait Philippine, mais tu en es loin. Tu as encore beaucoup de chemin à accomplir. 

— J’espère mère, mais je suppose que tu n’es pas venue juste pour me raconter cela

— Exact! Je suis là pour te parler de l’épouse de ton oncle et père, car c’est le début de la fin de celui-ci.

— Ah! Bon.

— Oui. Étrangement, il s’avérait réellement amoureux de sa femme, au point qu’il lui a acheté un hôtel particulier dans le centre de Bordeaux. Il l’a acquis auprès d’un parlementaire. Tu auras en outre le plaisir d’y séjourner. Toujours est-il qu’il n’a plus eu d’aventures. La malheureuse est décédée des suites de sa dernière fausse couche, elle en a eu trois. Le seul enfant qu’elle a mis au monde est mort d’une épidémie de rougeole. Paul-Louis est ravagé, il a fui Bordeaux et n’y reviendra plus. 

— Cela doit te satisfaire.

— À vrai dire, non! Une fois que tu existes dans la lumière, tout ce que tu as vécu sur terre reste en toi, mais finit par se métamorphoser en action anodine. En fait, c’est un apprentissage, aussi nous pardonnons et devenons empathiques. Je suis juste là pour t’éclairer, car c’est le début de sa fin.

— Il va mourir!

— Pas tout de suite, tu dois vivre une courte vie en Louisiane. Je vais te laisser maintenant que je t’ai donné mon message. Je reviendrais le moment voulu. Au revoir, mon enfant, porte-toi bien. »

Suite à ses mots, elle s’effaça de son champ visuel. Philippine resta sur sa bergère un instant. Quel impact cela allait-il avoir sur elle ? De plus, il semblerait qu’elle retourne un jour dans sa région. Tout cela était insolite, pourquoi se trouvait-elle là ? 

***

Il leur fallut un peu plus de huit jours pour remonter le trajet de trente-cinq lieues allant de la Balise à la capitale de la colonie. Le courant du Mississippi s’avérait extrêmement paisible et était souvent rompu par de nombreux coudes qui en restreignaient la force. Le navire précédé de l’embarcation du pilote traversait une région immense, et presque plate. De plus, le concours des vents, si utiles à la navigation, à cause du changement brusque et fréquent des courbes du fleuve, ne servait à rien ou pas à grand-chose. Bien qu’ils découvrirent la plaine alluviale au cours des continuels méandres chargés de vase, cette navigation se révélait interminable et sans fin pour les voyageurs. Comme tous les jours les demoiselles, les sœurs suivies d’Armand et d’Arnaud-François montaient sur l’entrepont. Elles profitaient de la fraîcheur matinale, d’autant que le soleil générait une chaleur qui devenait étouffante au fil de la journée. Ils allaient de surprise en surprise contemplant les grèves du fleuve, elles détenaient visiblement sur chacune de ses rives de grandes zones de marais et de forêts qui abritaient une faune et une flore des plus riches. Les quinze à vingt premières lieues n’offraient qu’un paysage monotone noyé par les flots. Il se révélait inhabité et inhabitable. Philippine n’aimait guère le lieu qu’elle observait, car il n’existait qu’une végétation informe et sauvage, des joncs humides ou des arbres dont les troncs croupissaient dans la bourbe. En outre, les rives étaient entourées de cyprès chauves recouverts de « mousse espa­gnole » aux racines résurgentes, sur lesquelles venait se prélasser une faune inconnue qui l’inquiétait tout comme ses amies. Elles virent de multiples oiseaux et à leur plus grand effroi une bête immonde, que le second, Henri Lamarche, appelait un alligator. Il leur expliqua qu’ils proliféraient le long des bords du Mississippi. Dès l’apparition du plus faible rayon de soleil, sans compter les reptiles divers, les insectes pullulaient et leurs piqûres causaient des douleurs presque insupportables. Hormis les alligators, Philippine et ses compagnes découvrirent dans les lieux des animaux comme les chats sauvages en passant par les hérons bleus, pélicans bruns, ibis, hiboux, aigrettes, canards et loutres, ainsi que de dan­gereux serpents mocassin. De plus, le matin, le bayou prenait un aspect fan­tasmagorique à cause des brumes et des vapeurs végétales. Philippine se demandait ce qu’elle faisait là, Armand ayant compris ses doutes la rassura, elle apprécierait la Nouvelle-Orléans. Elle n’en était pas sure, elle était emplie de scepticisme. Elle faisait bien sûr confiance en son ange gardien, mais elle avait du mal à se projeter dans ce nouvel univers. 

Ce fut à environ quinze lieues au-dessous de la Nouvelle-Orléans qu’elles commencèrent à percevoir les établissements de la Colonie et une population d’esclaves et de surveillants. Si Théodorine s’imaginait déjà dirigeant une plantation, ses compagnes ne se sentaient guère à l’aise avec l’idée. Philippine comme Fortunée et Catherine se révélaient contre cette démarche à cause de l’esclavage, qu’elles estimaient extrêmement néfaste. Les premières propriétés étaient peu de chose, et ne présentaient qu’une langue de terre cultivable entre le fleuve et des marécages. L’espace s’avérait tellement resserré, que cela donnait l’impression de pouvoir le toucher. Après avoir dépassé ce coude, que formait le Mississippi, appelé le Détour des Anglais, elles découvrirent un petit nombre de moulins à scier le bois, quelques sucreries, et des cultures de légumes et de vivres, le tout disposé en rangs perpendiculaires le long des rives cours d’eau. Elles commencèrent à être rassurées sur leur prochain futur.

***

Les voyageurs surent qu’ils arrivaient enfin à destination à la vue d’un ensemble de digues hautes d’un à deux mètres, appelées des levées d’après les dires du second qui ne se situait jamais loin d’elles. Elles avaient été mises en place afin de protéger la ville des crues brutales du « père des eaux » comme on nommait le Mississippi. Derrière celles-ci, les passagers finirent par apercevoir des arbres en fleurs et les toitures des maisons. Devant la cité, le fleuve formait une anse demi-circulaire très évasée. Il tenait lieu de port. Les bâtiments venaient mouiller tout du long, l’un à côté de l’autre. Ils pouvaient s’immobiliser si près du rivage qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, les voyageurs pouvaient débarquer et l’équipage décharger les marchandises avec la plus grande facilité. Le groupe installé sur l’entrepont était ébahi, dans la baie circulait une myriade de pirogues, de barges et de petits navires côtiers à un ou deux mâts. Les quelques voiliers, tel le leur, qui s’aventuraient à La Nouvelle-Orléans s’amarraient en aval de la place des Armes. Les autres embarcations de plus faible tonnage jetaient l’ancre au niveau de la digue, en face de la zone de marché située en amont de la ville.

Le vaisseau à peine arrimé, Théodorine avait décidé de descendre la première, mais sœur Blandine l’avait arrêté dans son élan. La jeune fille avait été contrariée, elle désirait qu’on la remarque, elle ne voulait surtout pas passer inaperçue. « – Voyons Théodorine, quelle est ton intention? Nous devons attendre que l’on nous conduise au couvent, vous avez besoin de vous rafraîchir. Vous devez vous présenter sous votre meilleur jour. »  L’interpelée ne rajouta rien, elle devait admettre que la religieuse avait raison.

Un peu plus tard, précédées des sœurs, Philippine et ses compagnes, suivies d’Armand et d’Arnaud-François, descendirent sur la digue. Les jeunes filles découvrirent la place dénommée, la place d’armes. Le second qui les avait rejoints leur montra ce qui s’y trouvait, la cathédrale Saint-Louis, la demeure du gouverneur d’un côté et les casernes en face. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital, et des maisons cossues jouxtaient des entrepôts. De là, elles remarquèrent des rues bien alignées et assez larges, il les informa que c’était le plan de la ville envisagé par le roi Louis XIV, toutes les rues étaient en angle droit. Le groupe aperçut une multitude de personnes sur le débarcadère qui portaient des caisses, tirait des sacs, des charrettes. Il y avait des individus blancs, pour la plupart visiblement des négociants, des militaires, des nantis au vu de leurs habits et des hommes noir torse nu transportant des charges. Ils découvrirent aussi des êtres pour ainsi dire dans le plus simple appareil. Henri Lamarche leur expliqua que c’était des Amérindiens, ils étaient considérés comme des sauvages. Philippine ne se trouvait guère enthousiaste, elle sourit tout de même à Catherine et à Fortunée pour les rassurer. Après tout, elles allaient vivre là. Étrangement, Philippine se souvint qu’elle n’allait pas y rester, cela la soulagea, mais elle ne savait pas ce qui la ferait retourner dans son pays à part la fin de son oncle et père. Pour l’instant, elles attendaient avec leurs protecteurs les voitures qui les mèneraient jusqu’au couvent.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 008

L’illumination

Philippine de Madaillan

Quelle étrange sensation, elle flottait au milieu de nulle part. Cela ne lui faisait point peur. Elle voyageait vers un lieu inconnu, elle n’était même pas sure qu’il exista. Elle n’entrevoyait rien devant elle. Elle se laissait emporter. Elle n’identifiait rien. Elle entendait le doux son d’une myriade de cloches dont elle se rapprochait. Au bout d’un certain temps, elle se sentit descendre, mais elle avait beau regarder vers le bas, elle ne visualisait point d’endroits. Tout à coup, elle réalisa qu’elle marchait sur un sol ferme, un plancher visiblement. Le lieu se révélait tellement sombre qu’elle posait un pied l’un devant l’autre à l’aveugle. Une lueur apparue, Philippine devina face à elle une entité. Elle pensa de suite à celle qu’elle entrevoyait, mais qu’elle ne percevait jamais vraiment. Étonnamment, cette fois-ci, elle se trouvait là, sous ses yeux, elle l’apercevait avec netteté. Elle avait l’impression de se voir. Ce n’était pas l’effet d’un miroir. Elle se révélait un peu plus grande que la créature éthérée. Les cheveux de celle-ci étaient plus clairs et quelques différences dans la forme du visage l’assuraient qu’elle ne se regardait point dans un reflet, mais qu’elles se ressemblaient. La jeune fille s’avérait troublée, que se passait-il ? Pourquoi lui apparaissait-elle ?

« — Bonjour Philippine, je suis consciente que tu ne me connais pas. Je suis informée de ton départ, aussi je dois te raconter mon histoire, tout au moins une partie. Tout d’abord, sache que je suis ta mère. »

***

Anne Bouillau-Guillebau

Comme toute jeune fille de bonne famille, elle avait été élevée au couvent. Si elle n’était pas de la noblesse, Anne Bouillau-Guillebau, fille de parlementaire, elle faisait partie de la haute bourgeoisie bordelaise. Outre la demeure au sein de la ville, la famille détenait deux propriétés contenant des vignobles. La fortune familiale s’avérait probante, la jeune fille possédait une belle dot. Son mariage se réalisa presque immédiatement à la sortie du couvent, car le futur époux avait été accepté et agréé par la famille. Les unions étant avant tout un arrangement entre les parents des deux  familles, il était conclu en considérant la position, les convenances de rang et la fortune. Le choix avait donc été effectué par avance, sans qu’Anne fût consultée. Monsieur et madame Bouillau-Guillebau désirant s’approcher de l’aristocratie, ils avaient décidé de la marier avec un héritier des Madaillan. Ne pouvant obtenir une union avec l’ainé des fils, ils se rabattirent sur le benjamin, Horace de Madaillan. 

Comme il se devait, à peine sortie de l’abbaye, Anne eut droit à des fiançailles. La famille Langoiran fut invitée par les Madaillan dans leur propriété de l’Entre-deux-mers. Accompagnée de ses parents et de ses deux frères, elle découvrit la demeure construite par le père de son futur époux à côté des restes de leur vieux château moyenâgeux. Elle trouva le lieu charmant, ce qui la rassura, car elle était supposée venir vivre dans le domaine. Ils ne furent accueillis que par les parents de la famille, le fils ainé siégeant à Versailles au sein de la maison militaire du roi de France. Elle fut présentée à celui qui allait être son conjoint dans la pièce aménagée en salle de réception. Elle le considéra d’emblée adorable. Horace était un joli garçon âgé de vingt ans. Il se comporta aussitôt avec délicatesse et amabilité. De son côté, il estima de suite qu’il avait beaucoup de chance, puisqu’elle s’avérait plus que ravissante. La journée se déroula avec harmonie et elle plut à tous. Bien qu’elle eut quinze ans, le mariage fut validé. Il s’effectua à l’église Saint-Projet six mois plus tard, au mois de novembre, car on se devait d’attendre ses seize ans et mettre à jour la garde-robe de la future mariée. La maison fut envahie par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l’encombrement des pièces d’étoffe, des fleurs, des dentelles apportées, par le travail des couturières à son trousseau.

Le jour venu, à l’issue de la messe accomplie pour l’union, les deux familles se réunirent pour un grand repas au sein de la demeure des Bouillau-Guillebau. Anne fut plutôt décontenancée par les plaisanteries quelque peu grivoises de certains invités qui jouaient avec sa pudeur. Elle n’y était pas habituée. Dans le milieu de l’après-midi, les époux prirent congé, car il était d’usage d’aller consommer le mariage dans son domaine. 

***

Les premiers mois de leur vie de couple se déroulèrent merveilleusement bien. Anne était couverte d’attention par son époux et ses beaux-parents s’avéraient extrêmement aimables. Elle fut pourvue, à peine arrivée, d’une Chambrière, Louise Delmart, et d’une suivante Rosemarie Bourdieux avec qui elle s’entendit de suite. Tous les jours avec sa belle-mère, madame Bertaud du Chazeau, et leurs suivantes, Anne arpentait le territoire. Elle profitait du merveilleux jardin, du petit bois de chênes et de hêtres ainsi que des collines environnantes plantées essentiellement de vignes et de blé. De son côté, Horace s’occupait du domaine pendant que son frère ainé, Paul-Louis, remplaçait son père à Versailles. Hormis se consacrer à la propriété, Horace était lié au parlement de Bordeaux par l’intermédiaire de Raymond Dalon, Vicomte de Benauges, un proche de son père, auprès duquel il jouait les secrétaires. Il l’accompagnait régulièrement jusqu’au Palais de l’Ombrière. 

Anne Bouillau-Guillebau

Un semestre après leur union, un matin, Anne se rendit compte qu’elle était enceinte, et avec joie l’annonça à son époux et à ses parents. Horace comme elle souhaitait avoir un garçon, elle priait pour être exaucée. Malheureusement, cet espoir, ce bonheur, s’avéra de courtes durées, elle le perdit avant la fin du troisième mois. Sa belle-mère et sa mère essayèrent de la rassurer, lui affirmant que c’était assez courant la première fois. Son conjoint, quant à lui, lui certifia qu’il saurait patienter jusqu’au suivant. La fausse couche attrista toutefois la jeune fille, mais elle reprit le cours de sa vie d’autant que personne n’avait changé d’attitude à son encontre. 

Le doux et agréable été lui permit de se reposer. Elle reprit confiance en elle et recommença à espérer. Le temps des vendanges arriva, Anne pour la première fois vivait cette activité  cruciale pour tous les propriétaires. Horace lui expliquait chacune des phases. Elle fut surprise par le foulage des grains. Elle suivit la mise en tonneaux, bien sûr la mise en bouteille était pour les récoltes précédentes. Lorsque toutes les étapes de la vinification furent effectuées, les Madaillan organisèrent une fête. Ils commencèrent par participer à celle des métayers puis ils se rendirent dans leur demeure pour leur propre festivité. À leur arrivée, leurs invités s’engageaient vers le château. Anne pour la première fois joua les hôtesses avec sa belle-mère. La réception se déroula fort bien, dans une grande gaité, c’était une bonne année pour les récoltes. 

Le lendemain, Anne réalisa que sa belle-mère était fort fatiguée. Elle supposa que c’était la soirée de la veille, mais cela ne s’arrangea pas dans les jours qui suivirent. Elle ne parlait pas de ses douleurs, aussi Anne ne disait rien. Elle la soutenait en tout, le plus discrètement possible, et évitait les longues promenades prétextant qu’elle-même était exténuée. Elles se contentaient désormais de marcher de la demeure au portail de la propriété. Le temps passa et sa santé ne s’améliora pas. Elle finit par se trouver mal et tomba sur la terrasse. Monsieur de Madaillan fit venir un médecin, mais celui-ci se retrouva impuissant devant l’affection qui la rongeait. Il ne put que l’apaiser. 

Les jours s’écoulèrent, laissant la malade alitée. Tous s’inquiétaient, personne ne savait vraiment quoi accomplir. À l’intérieur de son corps, quelque chose de nocif se développait. Tous étaient désarçonnés, car aucun n’avait connaissance d’une solution pour la soigner, voire la soulager. À la surprise du jeune couple, cela ne s’arrêta pas là, monsieur de Madaillan-Saint-Brice contracta un mauvais rhume épidémique, plusieurs personnes dans son entourage l’avaient elles aussi attrapé. Pris de fortes fièvres, il dut comme son épouse rester allonger. Anne s’occupait d’eux avec les serviteurs, le docteur s’avérait quelque peu dépassé par les évènements. Chacun faisait de son mieux, mais la condition des souffrants ne s’améliorait pas. Elle s’aggravait de jour en jour. À la surprise de tous, cela finit de façon dramatique. Ce fut madame Bertaud de Chazeau qui décéda la première, une semaine plus tard son époux, monsieur de Madaillan-Saint-Brice, la suivit. Tous se retrouvèrent mortifiés.

Le plus durement touché par la situation s’avéra Horace. Anne l’entoura de son mieux essayant d’alléger son chagrin. Son frère ne put atteindre dans les temps l’enterrement de sa mère, il arriva par hasard pour celui de son père. Il ne parut pas affligé, il ne montra rien. Les funérailles de son parent passées, il était devenu le Vicomte de Madaillan-Saint-Brice, il repartit pour Versailles.

***

Juin 1714, 

Horace de Madaillan

Horace partit pour Paris avec Raymond Dalon, comte de Benauges pour signifier au roi par l’intermédiaire du régent que l’enregistrement de la bulle Unigenitus au Parlement de Bordeaux ne suscitait pas d’agitation particulière. À sa grande surprise, le comte de Benauges le fit patienter fort longtemps, plus de deux mois. Il profitait de son séjour parisien pour rencontrer ses connaissances, fréquenter les salons et les voyages aller comme retour furent très longs. Il reparut à la fin du mois d’août, juste au moment des vendanges. 

Pendant l’absence de son époux, le hasard avait ramené le nouveau vicomte, Paul-Louis. Il était revenu dans sa demeure, la première semaine du départ de son frère. Anne s’en serait bien passée, elle n’avait jamais apprécié son beau-frère et jusque là elle l’avait peu vu. Elle n’aimait pas chez lui le manque de délicatesse de ses réponses, l’agressivité de ses injonctions et la suffisance qu’il étalait aux yeux de tous. Anne n’avait pas le choix, il se trouvait dans sa demeure et bien évidemment, il ne l’avait pas prévenu du temps de sa présence. Elle se dut de partager le premier soir son souper avec lui. Afin de ne pas se retrouver en tête à tête avec lui, elle demanda à sa suivante de se joindre à eux. Avec un air assez indifférent, Paul-Louis lui posait des questions sur ce qui était survenu pendant ses absences. Cette conversation mettait mal à l’aise la jeune femme, car elle lui remémorait plus d’un moment de tristesse. Le repas fini, elle s’excusa et se retira au grand désappointement du vicomte. Il trouvait sa belle-sœur extrêmement charmante et il sentait bien qu’il ne la séduisait pas. Cela le frustrait et faisait monter en lui une sourde colère. 

***

Devant sa coiffeuse, Anne réfléchissait tout en laissant Louise défaire son chignon pour faire de sa chevelure une tresse. Elle lui avait déjà enlevé sa robe de jour et l’avait aidé à enfiler sur sa chemise sa robe volante d’intérieur. Fin prête pour aller se coucher, sa réflexion l’ayant décidé à se rendre chez ses parents le lendemain, elle en fit part à sa chambrière et lui permit de partir. N’ayant guère sommeil, elle se dirigea vers sa table de nuit afin d’y quérir son livre. Derrière elle, la porte se rouvrit. Elle se retourna pensant voir sa chambrière. «  Vous avez oublié quelque chose, Louise? Ah! C’est vous Paul-Louis. Puis-je savoir pourquoi vous pénétrez dans ma chambre? »  Pour toute réponse, il l’attrapa par les épaules et la poussa sur son lit. Elle fut décontenancée. Il l’écrasa de tout son poids et essaya de l’embrasser. Visiblement, il avait bu, son haleine transpirait l’alcool. Elle se débattit et cria, mais il lui apposa la main sur la bouche. Il releva sa chemise après avoir dégagé sa robe volante. Elle avait beau se démener, la force de Paul-Louis l’empêchait de se libérer. Comme elle ne se laissait pas faire, il finit par la gifler à plusieurs reprises violemment. Sous les chocs, elle s’évanouit. Ce qui suivit, elle ne le réalisa pas tant elle demeurait inconsciente. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, sa chambrière se trouvait à ses côtés. Elle ne pouvait savoir que cette dernière avait remis de la décence dans sa tenue. 

Louise avait compris tout comme Rosemarie ce qui se passait. Elles étaient arrivées en courant, elles voulaient entrer pour arrêter l’agresseur, mais elles avaient été bloquées par le valet du vicomte. Elles s’étaient retrouvées impuissantes devant le drame. Quand le vicomte sortit, il les fusilla du regard et les bouscula toujours empli de colère. Elles pénétrèrent en pleurs dans la chambre de leur maîtresse, ce qu’elles virent les dévasta. Elles firent de leur mieux pour remettre de l’ordre dans sa mise et la replacèrent correctement sur sa couche, avant que Anne ne revienne à elle. 

Au moment où celle-ci ouvrit les yeux, elle vit Louise. Elle lui sourit tristement. Tout son corps lui disait qu’elle avait été violée. Elle s’avérait  honteuse de cet outrage et ravagée par la situation. Rosemarie pénétra dans la pièce avec quelque chose à boire, elle était allée à la cuisine faire un thé. La cuisinière et la servante, qui l’aidait, baissèrent leur regard à son arrivée, car elles avaient entendu les cris de sa maîtresse et avaient compris ce qui était survenu. Il ne fallut pas longtemps pour que tout le personnel de la demeure en soit informé. Dans la journée du lendemain, Paul-Louis partit pour Bordeaux puis pour Versailles sans repasser par son domaine.

***

Décidément, Horace n’aimait pas les mondanités. Il s’avérait conscient que dans sa société c’était incontournable, mais il s’en serait bien passé. Il était comblé à l’idée de rentrer enfin chez lui, de retrouver son épouse et son domaine somme toute celui de son frère. En héritage, il avait obtenu quelques terres adjacentes et une petite maison, mais rien qui ne vaille la propriété familiale. Lorsqu’il arriva dans la demeure, il découvrit sa femme et l’étrangeté de son comportement. Alors qu’il se révélait  heureux de la revoir, il la trouva très sombre. Elle semblait gênée par sa présence. Il s’était visiblement passé quelque chose pendant son absence, mais il ne devinait pas ce que cela pouvait être. Anne paraissait déprimée, voire affligée. Pourtant, pour être passé par Bordeaux, il savait que toute sa famille se portait bien. Il fit comme si de rien n’était. Il espérait réussir par connaitre le sujet de cet état. Il réalisa que le personnel aussi ne se comportait pas avec lui comme d’habitude. Beaucoup s’arrangeaient pour ne pas croiser son regard. Cela le taraudait. Que s’était-il passé ?

Comme tous les matins, Horace enfilait sa chemise avec un gilet garni de poches basses, une culotte courte, une longue veste. Celle-ci était en brocart, très ajustée en haut, et au bas, elle s’évasait loin du corps, laissant une place à l’épée pour descendre jusqu’au genou. Ses manches étaient près des bras et décorées. Des chaussures plates et noires avec une boucle terminaient sa tenue. Son serviteur l’aidant à se préparer, alors qu’il lui nouait sa cravate, il finit par lui poser une question. « —Armand, par hasard, tu ne serais pas instruit de ce qui passe dans la maison, depuis notre retour je trouve que tout le monde se conduit étrangement. » Le valet personnel d’Horace se sentit mal à l’aise. Louise attristée par la tragédie lui avait raconté ce qui s’était passé pendant leur absence et il savait désormais ce qui était arrivé à sa maîtresse. « — C’est peut-être monsieur, car votre femme est tombée enceinte. » Anne attendait un enfant et elle ne lui avait rien dit. Quelque chose n’allait pas, elle aurait dû être heureuse de le lui annoncer. Il s’était passé un drame pendant son éloignement. « — Par hasard, tu n’en saurais pas plus.

— Monsieur, je ne suis pas sûr de pouvoir vous le dire. C’est extrêmement gênant.

— Grand dieu, qu’as-tu appris?

— Le résultat vient du fait que votre frère a forcé votre épouse pendant votre absence. C’est pour cela qu’elle le garde pour elle.

— Mon frère a violé ma femme! Laisse-moi seul, Adrien! »

Le valet sortit, ce dernier n’était pas sûr d’avoir exprimé de la bonne manière la situation. Comment aurait-il pu le dire de toute façon ? Tout le monde en était informé sauf son maître. 

***

La soirée se déroulait dans un salon bordelais, au sein de l’hôtel particulier du vicomte de Benauges. La plupart des notables de Bordeaux étaient présents, aussi la foule s’avérait dense. Anne n’avait pas voulu venir, elle se sentait fatiguée. Il n’effectua aucune réflexion, il était malheureux. Il n’avait pas osé lui dire qu’il savait et de son côté elle n’avait pas partagé sa situation. Il faudrait bien qu’un jour elle lui fasse part de sa grossesse. Tout en écoutant l’intendant, Guillaume-Urbain de Lamoignon de Courson, qui expliquait au milieu d’un groupe ses projets pour la ville, il ruminait sur sa vie. Il fut interrompu dans son introspection par une de ses connaissances, Bertrand de Treuil de la Merrandière. «  Vous savez mon ami, j’ai croisé votre frère hier au soir.

— Ah! vous avez plus de chance que moi. Par hasard, vous ne seriez pas informé où il loge. J’ai deux ou trois choses à lui dire.

— Si, bien sûr. Il loge à l’hôtel particulier des Drouillard qui se trouvent dans leurs terres.

— Ah! très bien, j’irai lui rendre visite demain. » En fait, il prévoyait de s’y rendre le soir même. Dès que le bal commença, il s’éclipsa. La demeure des Drouillard se situait à deux rues de là, il s’y retrouva en peu de temps. Il frappa à la porte, un valet vint ouvrir supposant découvrir le vicomte de Madaillan-Saint-Brice. Il fut très surpris de trouver son frère qu’il connaissait. « — Bonjour, Édouard, excusez-moi, mais il faudrait que je  voie mon frère.

— Monsieur, celui-ci n’est pas encore rentré. 

— Puis-je l’attendre?

— Bien sûr, monsieur, voulez-vous me suivre au salon à l’étage?

Vicomte Louis-Paul de Madaillan-Saint-Brice

— C’est aimable à vous Édouard. » Une fois installé, le valet lui servit un verre de vin et lui laissa la bouteille au cas où. Horace commença à faire les cent pas. Comme il avait chaud, il ouvrit la porte-fenêtre donnant sur le balcon. Il avala deux trois verres pour passer le temps. Il sursauta à l’entrée de son frère. « — Que fais-tu là Horace?

— Tu n’en as pas une petite idée?

— Je ne saisis pas pourquoi tu viens me voir.

— À ton avis, tu ne te serais pas permis quelques privautés avec mon épouse, voire plus.

— Je n’ai pas souvenance d’avoir été amené à l’obliger à quoi que ce soit…

— Comment oses-tu, tous les gens de la maison ont entendu et sont conscients de ce que tu as fait. »

Il n’avait pas fini sa phrase qu’il lui projetait son poing à travers la figure. Celui-ci l’esquiva et le renversa. Horace réagit de suite et le retourna passant sur lui et lui envoyant des coups sur le visage. En dehors de la pièce, Édouard et un autre valet se demandaient s’ils devaient entrer pour les séparer, car visiblement ils se battaient, mais ils préférèrent ne pas s’en mêler. Dans le salon, les deux frères continuaient à se frapper. Paul-Louis se releva repoussant Horace. Celui-ci de colère se précipita sur lui, mais ce dernier l’évita. Il perdit l’équilibre et se retrouva sur le balcon, son frère sans hésitation le culbuta et le fit basculer par-dessus la balustrade. Un silence régna un certain temps, puis Paul-Louis sortit de la pièce. « — Vite, mon frère s’est jeté par-dessus la rambarde du balcon. » Ils descendirent en courant et trouvèrent Horace mort au bas de l’hôtel particulier, sur les marches de l’escalier de l’entrée. Paul-Louis fit semblant de s’effondrer et se lamenta sur le drame prétendant que son frère était saoul et ne savait pas ce qu’il faisait. Il n’avait d’ailleurs rien saisi de son échange d’autant qu’il était ivre. Il n’avait pas compris sa violence. 

Lorsque la police de la ville arriva sur les lieux, Paul-Louis répéta la même chose, comme il était le vicomte de Madaillan-Saint-Brice et qu’il faisait partie de la garde royale, personne ne douta officiellement de ses dires. Le seul qui trouva cela injuste fut Édouard qui avait entendu toute la conversation, mais il ne pouvait ni rien dire et ni rien faire.

***

L’enterrement d’Horace se déroula à l’église Notre-Dame de Sauveterre-de-Guyenne. Anne toute de noire vêtue était effondrée, sa vie devenait un drame, un puits sans fond de désespoir. Seuls sa famille et ses serviteurs s’avéraient présents, le frère du défunt se révélait absent. Il avait dû regagner son régiment. Anne n’avait aucun doute, au vu des retours qu’elle avait eus par le biais de sa mère, c’est Paul-Louis qui avait trucidé son époux. Les gens de la maison pensaient la même chose, ils étaient choqués et déroutés. Ils se rendirent tous au caveau familial où le corps du trépassé fut incorporé au côté de ses parents. C’était tragique. Madame Bouillau-Guillebau proposa à sa fille de l’emmener avec elle à Bordeaux, la jeune femme refusa. Elle soutint qu’elle était épuisée par sa grossesse, sa mère lui annonça qu’elle allait faire faire ses malles et qu’elle revenait lui tenir compagnie. Anne allait répondre que ce n’était point utile, elle ne lui laissa pas le choix. 

***

Philippine était tétanisée par ce qu’elle voyait, ce qu’elle découvrait. Sa naissance était le fruit de tant de violence. Elle comprenait mieux pourquoi tous se révélaient indifférents à sa venue et pourquoi elle n’aimait pas son oncle qui dans les faits était son père. « — Je t’ai montré tout cela, Philippine, car Paul-Louis va être puni aussi il n’est peut-être pas utile que tu quittes la région.

— Entité maternelle, je n’ai pas le choix. Outre que mon oncle a signé le contrat, j’ai entraîné mes amies. De plus, je doute vouloir rester sur les lieux de tous ses drames.

— Je comprends, sache seulement que, quelle que soit la colonie que tu atteignes, tu finiras par apprendre ce qui va lui arriver. »

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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