De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 002

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épisode 002

La vérité non dite

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La jeune Thaïs se cachait comme elle le pouvait du regard libidineux des hommes. Sa peau de couleur ambre, ses grands yeux d’un vert limpide bordés de longs cils noirs où perlaient des larmes cristallines aimantaient les regards. Malgré son jeune âge, son corps, ses gestes appelaient la caresse des hommes et si elle ne s’en rendait pas compte sa mère à ses côtés en était consciente.Celle-ci en était fière, car Thaïs aurait pu passer pour quelque beauté espagnole ou italienne, son sang noir était à peine perceptible, ce qui était un avantage dont elle pourrait tirer parti, son seul regret était de n’avoir pas eu le temps de la préparer à utiliser ce pouvoir. La silhouette déliée, la taille fine, les seins hauts, elle avait beau faire, elle ne pouvait se dissimuler derrière sa mère, celle que l’on nommait l’Éthiopienne. Personne n’avait donné d’autres noms à la métisse à l’orgueil aussi fièrement affiché que sa beauté, car de mère en fille la nature avait fourni à celles-ci tous les avantages dont les femmes rêvaient. Plus exotique que sa fille, la peau plus foncée, les yeux reptiliens sous de lourdes paupières, le sourcil arqué arrogant, peu de personnes soutenaient le regard de l’esclave. De haute stature, elle avait le port d’une reine d’orient d’une Reine de Saba, elle impressionnait même les blancs, les maîtres, elle était insondable, elle transpirait le mystère. Nègres et blancs la supposaient sorcière.

Ontario Sara Golish (Moonchild.jpgLa mère de l’Éthiopienne, Habtom Adane, était née dans la corne de l’Afrique, dans ce pays que les anciens appelaient le pays de Pount. Il était connu et convoité pour ses richesses en myrrhe et en encens ainsi qu’en ébène et en or. Alors, à peine sortie de l’enfance, elle avait été enlevée au cours d’une razzia et vendue au marché de Mogadiscio à un marchand yéménite de la ville de Zabid. Elle avait les caractéristiques de sa race, grande, fine, le visage ovale, les traits fins, félins, le nez légèrement camus, les lèvres sensuellement ourlées, de grands et beaux yeux en amande comme ceux des biches, elle était troublante. Le négociant la trouva à son goût, elle lui coûta un dromadaire, il l’engrossa. Mais le temps passant, il se lassa de sa nouvelle maîtresse. Poussé autant par son caractère ombrageux que par la jalousie de ses trois épouses, il la céda pour un bon prix, elle et sa progéniture à un marchand portugais avec lequel il commerçait régulièrement. Celui-ci après en avoir abusé à loisir la revendit, elle et ses enfants, à un marchand français. L’Éthiopienne, à peine sortie de l’enfance, fut la seule à atteindre Saint-Marc dans le golfe de la Gonâve à Saint-Domingue sur le versant nord de la chaîne des Matheux.

Celle que tous appelaient l’Éthiopienne n’avait gardé de sa famille, de ses origines qu’un nom secret que sa mère lui avait délivré à même temps qu’elle lui avait enseigné à vénérer les ancêtres. Elle se prénommait Aynalem, l’œil du monde, et pour que son nom soit puissant, qu’il la protège, elle le devait garder pour elle, ce qu’elle fit. De sa naissance à la mort de sa mère qui avait précédé celles de ses deux frères sur le navire qui les avaient amenés, treize fois les élégantes grues cendrées avaient suivi le vent du Nord pour nichées sur les bords de la rivière Omo, le pays de ses ancêtres.  Elle avait eu à peine le temps d’apprendre les cultes qui attiraient les bonnes grâces des morts et qui nécessitaient de nombreux sacrifices d’animaux, des offrandes de lait, d’alcool et de sang. Comme toutes filles aînées de sa famille, elle avait été initiée, dès qu’elle avait su marcher, aux rites, qui permettaient aux divinités de prendre possession d’un corps humain, faisant d’elles des intermédiaires de l’au-delà. Elle connaissait les chants, les incantations et les danses, qui laissaient les dieux parler à travers elle, annonçant prophéties et mises en garde. Julien Vallou de Villeneuve (1795-1866), Petit blanc que j'aime.jpgElle savait concevoir les amulettes, les gris-gris ou talismans qui servaient à parler aux dieux ou  à protéger les individus des esprits maléfiques. En plus de cet héritage, sa mère lui avait donné un dernier conseil dans son dernier souffle d’agonie « – Fait que tes enfants tes petits-enfants soient blancs, c’est la clef de leur liberté. » Et le destin allait l’aider à suivre cette recommandation. À peine dans l’île à sucre, elle fut vendue à un riche négociant de Cap-Français, monsieur Billard de Laurière. Celui-ci n’était pas homme à être effarouché par quelque supposée sorcellerie, il aimait le danger et avait tout de suite été attiré par l’énigmatique et inquiétante beauté. Bien que fort jeune, il en avait fait sa maîtresse, ce que l’on nommait complaisamment une tisanière, sous prétexte que l’on les appelait au milieu de la nuit pour cette boisson. Pour plus de commodité, et afin de profiter au mieux de sa nouvelle passion, il avait exilé sans remords, sa femme et ses enfants légitimes dans son habitation de la plaine du Nord. Madame Billard de Laurière, femme de tempérament qui ne s’en laissait pas compter y attendit son heure, persuadée que son époux se lasserait comme à chaque fois. Mais le temps passant, l’Éthiopienne mit au monde plusieurs enfants dont deux filles qui survécurent et contre toute attente monsieur Billard de Laurière ne se fatiguait pas de cette situation, par ailleurs des plus courantes dans la colonie, il est vrai. Il se prélassait dans cette double vie, où aux yeux de l’épouse légitime la maîtresse avait la meilleure place puisqu’elle jouissait de la maison de ville. L’exil devenant par trop pénible, madame Billard de Laurière profita d’un séjour de son époux pour résoudre son problème à sa façon. Sa solution vint d’une indigestion qui la rendit veuve et pendant que l’on vendait l’Éthiopienne et sa progéniture dont l’aînée ressemblait en bien plus jolie à ses filles, elle réintégrait le confort de sa maison de la rue Saint-Louis qu’elle avait quittée quatorze ans plus tôt.

L’Éthiopienne ne s’était pas révoltée devant l’injustice de la situation qu’aurait-elle pu faire de toute façon. Elle n’avait pas bronché, elle savait s’en tirer à bon compte, car elle aurait pu tout aussi bien être accusée de l’empoisonnement qui ne faisait aucun doute. Fataliste, elle acceptait une nouvelle fois son destin et ses aléas. Elle n’avait jusque-là pas eu à se plaindre de sa situation, et avait vécu dans l’aisance et le confort auprès d’un homme dont le désir pour elle n’avait jamais failli et qui lui laissait deux filles dont l’aînée était aussi claire de peau que son père et aussi belle que sa cadette, dont le temps avait foncé la carnation, était laide, tout au moins à son goût. Rassurée, elle écoutait, dans la salle pleine d’hommes riches, les enchères montaient, preuve de la qualité du lot qu’elle représentait avec ses deux filles et qui devait leur assurer un avenir confortable.

***

Sugar Cane Harvest, Trinidad, 1836Conduite par Philippe de Belpont, l’Éthiopienne et ses filles arrivèrent à Bellaponté à la période la plus chaude de l’année. La carriole qui les transportait pénétra dans l’allée de l’habitation où des deux côtés, les esclaves courbés sous le fouet des contremaîtres commençaient à couper la canne. Pas un n’osa lever la tête sur leur passage. Le maître rentrait à temps pour la récolte. À peine arrivé, celui-ci renvoya aux champs les deux servantes qui entretenaient la Grand-Case jusque-là. Il expliqua à son contremaître que les nouvelles venues étaient plus à même d’effectuer les tâches afférentes à la demeure. Si Charles Dufay, le contremaître, fut sceptique, il n’en montra rien, gardant ses réflexions pour lui. L’Éthiopienne jugea que c’était de bon augure pour son devenir et celui de ses filles, aussi fit-elle tout pour que le maître ne regrettât pas sa décision, tout fut fait pour lui plaire.

Les jours s’écoulèrent sans heurts au fil des multiples besognes que réclamait la Grand-Case et les multiples soins pour le maître. Comme à son habitude l’Éthiopienne mit à ses pieds tous ceux qui l’entouraient, ses filles en premier, qui s’occupaient du ménage et du linge, elle, se réservant la cuisine et tout ce qui était minutieux. Pour les gros travaux dont la maison avait besoin, elle avait réclamé de l’aide que le contremaître lui avait accordée. Elle avait donc régenté deux nègres pour déménager les quelques meubles de la maison et pendant qu’ils les réparaient, elle avait fait revenir les deux servantes afin de nettoyer de fond en comble murs et planchers et avait ensuite fait blanchir à la chaux les uns et cirer les autres, le tout pendant une absence du maître parti pour Cap-Français. À son retour, Philippe de Belpont ne sut pas comment s’y était prise sa nouvelle gouvernante, puisque c’était de fait ce qu’était devenue la fière Éthiopienne, mais l’aspect de son intérieur s’était amélioré et sa table était devenue une des meilleures du quartier.

Jour après jour elle prit l’ascendant sur tous, en commençant par les esclaves qui comprirent très vite ses multiples dons qui commençaient par celui de guérisseuse et ensuite par les blancs, les contremaîtres comme le maître qu’elle manipulait avec subtilité. Très vite tout passa par elle tout au moins ce qui concernait directement la Grand-Case.

Tout allait donc pour le mieux jusqu’au jour où l’Éthiopienne trouva sa fille aînée en pleurs sur le banc de la cuisine, les vêtements déchirés et du sang dégoulinant d’entre les cuisses. Elle avait rempli un baquet, elle voulait se laver, encore et encore, enlever les traces, frotter, nettoyer, oublier ce qui s’était passé, mais n’en trouvait pas la force. Son corps l’a dégoûté, elle aurait voulu s’en séparer. Il avait fallu peu de temps pour que Philippe de Belpont ne forçât Thaïs, qu’elle fut à peine nubile où peu s’en fallait, lui avait été indifférent. La toute jeune fille avait été jusque-là inconsciente des dangers qui pesaient sur elle. Elle n’avait découvert la fragilité de sa position que fortuitement. Pendant les treize années où elle était demeurée dans la maison de son père, nul n’avait osé l’approcher. Inconsciente, elle ne le se savait pas, elle était protégée par sa mère dont tous avaient peur. Quand ce monde protecteur s’était écroulé à la mort de son géniteur et maître, elle n’avait pas compris ce qui arrivait. Elle et sa famille avait été enfermée dans une geôle en attendant d’être vendues, la réalité lui était tombée dessus comme une chape de plomb. Lorsqu’elle avait compris qu’elle avait été achetée avec sa mère et sa sœur, elle avait été rassurée. Candide, elle avait cru que sa vie allait reprendre là où elle l’avait laissée à Cap-Français, ce serait un autre lieu, un autre maître, rien de plus. Elle avait bien été mal à l’aise en présence du maître dont elle sentait sans comprendre les regards lourds de celui-ci, mais comme il s’était absenté presque aussitôt, elle ne s’était pas méfiée et de toute façon l’aurait elle fait que cela n’aurait rien changé. Qui était elle pour refuser les avances du maître ? Aussi quand Philippe de Belpont l’avait surprise seule dans la maison appliquée à nettoyer le plancher, il n’avait pas résisté à la tentation, cela ne lui était même pas venu à l’idée, il était le maître, elle était à lui, c’était son objet, il l’avait utilisé. Qu’elle se fut débattue, n’avait fait que mettre du sel à la situation. Son plaisir pris, il l’avait laissée là, jonchant sur le sol, sanglotante, sans plus y prêter attention, repris par ses préoccupations.

Scott Burdick (Ebony CharcoalL’Éthiopienne, de voir sa fille se mettre dans un tel état, la contraria grandement, elle avait de suite compris ce qui s’était passé, mais la lutte perpétuelle pour vivre dans une relative sécurité l’avait tellement endurcie qu’elle ne ressentit tout d’abord pas de compassion, ne voyant que les avantages qu’elles allaient retirer de cette situation. D’une voix rauque elle tança sa fille pour qu’elle se reprenne, il n’était pas question qu’elle plonge dans un abattement qui ne mènerait à rien, elle avait déjà vu ce triste schéma se dérouler avec d’autres filles dans cette situation, et nul homme ne valait cette fin souvent tragique. « – qu’est-ce que tu as ? le maître t’a forcée ? tu t’es pas trop défendu au moins ? » Thaïs releva la tête vers sa mère et jeta un regard implorant vers elle, ne pouvait-elle pas comprendre à quel point elle souffrait ? Elle avait été salie ! son corps n’était plus à elle. Elle fut reprise de nausée, elle se mit à hurler. L’Éthiopienne se précipita et lui envoya une gifle pour qu’elle se reprenne, puis la prit dans les bras la serra contre elle. Elle comprenait bien ce que ressentait sa fille, elle se souvenait aussi, tout comme sa propre mère, elle avait subi le désir des hommes, c’étaient leur lot, les hommes ne demandaient pas la permission surtout à des filles dans leur position. Thaïs se débattait dans les bras de sa mère tout en pleurant. Sa mère d’une voix basse la consolait la rassurait. De ce drame, tout comme elle l’avait fait, elle devait en tirer le meilleur parti, malgré la douleur de l’âme et la souffrance du corps. D’un ton plein de douceur, elle lui murmura comme une berceuse des mots doux pleins d’affection et de consolation. « – je sais que c’est terrible, mais tu devines aussi que c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Tu ne veux pas aller t’exténuer dans les champs ? Couper la canne sous le soleil, voir tes mains en sang et ta peau brûlée ? Pourquoi crois-tu qu’il nous a achetés ? tu auras des enfants de cet homme et ce sera une bonne chose, les hommes ne nous respectent qu’à partir de ce moment là. Tes enfants auront la peau encore plus blanche que toi et c’est le seul moyen de les voir libres, eux ou leurs enfants. Pourquoi crois-tu que je t’ai laissé la vie à la naissance, uniquement car tu étais claire de peau. Tes autres frères et sœurs, je les ai renvoyés aux dieux. Pourquoi procréer des esclaves, tu sais, nous le faisons toutes, nous évitons d’enfanter. Pour ta sœur, je n’étais pas en état de choisir son sort et puis sa peau a foncé plus tard contre toute attente, c’est comme ça. Il doit y avoir une raison. » Thaïs eut un moment de recul tant elle était horrifiée par les confidences de sa mère. L’Éthiopienne ne s’offusqua pas, avec le temps sa fille comprendrait. « – Ne me juge pas Thaïs, réfléchi, pourquoi laisser vivre des enfants qui n’auraient qu’une vie de souffrance, autant l’abréger, nous le faisons toutes, si nous n’avons pu l’empêcher avant. Tu es là uniquement par ce que tu as une chance d’obtenir pour toi et tes enfants à venir la liberté. Moi, je n’ai pas réussi, ton père est mort avant que de se décider à nous affranchir. Alors arrête de pleurer sur ton sort, de toute façon tu n’as guère le choix et n’oublie pas que cette place si tu te l’as fait, elle te permettra d’être la maîtresse dans cette maison. »

***

mark demsteader. Beautiful!Tout d’abord, Thaïs sembla se retirer d’elle-même. Elle ne ressentait rien, mais sursautait pour un oui pour un non. Elle avait des sautes humeurs, passait des éclats de rire aux sanglots. Puis, elle accepta la fatalité, elle ne se défendit plus des assauts du maître. Il en fut fort aise. Elle semblait accepter ses caresses, voire elle les recherchait. Sa candeur encore enfantine amusait son amant et maître, elle était son jouet, sa maîtresse, elle ne quittait plus la Grand-Case, elle dormait avec lui. Elle paraissait au fil du temps apprécier la compagnie de son amant qui, au demeurant, lui rendait par mille attentions, sous forme de pièces de tissus ou d’objets ramenés de la ville. Tout cela alla pour le mieux jusqu’au jour où le cri strident de Thaïs ameuta sa mère et sa sœur. Elles la trouvèrent devant la meule faisant de la farine, l’intérieur des jambes sanguinolent. Elle baragouinait toute seule des phrases décousues, elle se disait maudite, elle pensait que sa vie s’enfuyait, qu’elle était punie, qu’elle mourrait par là où elle avait pêché. Ses barrières de protection avaient cédé. L’Éthiopienne la calma, la rassura. « – Thaïs, tu as tes saignements, ce n’est rien, tu es une femme, tu peux enfanter. C’est somme toute normal. Cela n’a rien à voir avec le péché, c’est une histoire de blanc. Tu vas te laver et tu mettras une de ces éponges. Tant que tu saigneras, tu feras cela chaque jour. Ton corps te préviendra. »

***

La vie reprit son cours, Thaïs jour après jour se faisait effectivement femme, laissant derrière elle les grâces de l’enfance et prenant ceux de la femme. Son corps accentuait ses courbes, elle gagnait en vénusté. Tant et si bien que la nature s’exprima, ses seins devinrent lourds, son ventre s’arrondit, et elle eut des nausées, elle se crut malade, atteinte d’un mal. La première à comprendre fut l’Éthiopienne, mais elle n’en dit rien. Lorsque Thaïs finit par confier à sa mère ses inquiétudes, celle-ci la rassura, elle attendait. La future mère tout à son bonheur de procréer une nouvelle vie voulut partager son bonheur avec le père. Contre toute attente, elle obtint une réponse d’une violence inattendue. Philippe de Belpont entra dans une colère où la raison n’avait pas sa place, fureur que la jeune fille ne comprit pas tant elle était persuadée qu’il allait partager sa joie. Il l’invectivait tout en la frappant, il avait attrapé sa cravache qu’il avait à sa portée et lui balafra le visage. Thaïs hurlait sous les coups tout en protégeant son ventre. Alertée par les cris, l’Éthiopienne accourut et s’interposa entre le maître et sa fille. Elle fixa sans ciller avec calme et détermination les yeux de son maître, qui, surpris, arrêta son geste dans l’élan. Elle seule osait croiser le regard translucide. Son regard énigmatique soutint le regard glacial plein de colère de Philippe de Belpont qui vociférait des incohérences. « – Maître, pourquoi tuer une esclave ? alors qu’elle peut en fournir d’autres ? si elle ne te convient plus, prends-en une autre, mais pourquoi la perdre ? » Sa colère tomba d’un coup, mais il garda rancune à l’Éthiopienne d’avoir raison. Celle-ci entraîna Thaïs en dehors de la Grand-Case. Au loin, dans le quartier des esclaves, tous essayaient de savoir ce qu’étaient ces cris, tandis que Noisette arrivait en courant du potager. La benjamine avait compris qu’il s’était passé un drame, elle entra dans la cuisine et y trouva sa mère et sa sœur. L’Éthiopienne cajolait la jeune fille. « – tu sais ma fille, les hommes sont étranges. Celui-ci ne voulait pas partager ton corps même avec son enfant, la jalousie ne se contrôle guère. Quand tout ceci sera fini, il te reprendra, n’en doutes pas. » Thaïs n’était pas du tout sûr que cela la consola, de toute façon son ventre lui faisait très mal, des crampes s’étaient déclenchées, elle se tenait le ventre, puis le sang coula. Apercevant Noisette, l’Éthiopienne la houspilla afin qu’elle aille chercher de l’eau, il fallait la soigner. Ce fut peine perdue, Thaïs perdit l’enfant et garda une fine cicatrice sur le visage. Quand Philippe de Belpont se rendit compte qu’il n’y aurait pas d’enfant, il la reprit dans sa couche, indifférent à la chose. Dans les trois années qui suivirent, Thaïs retomba enceinte et par deux fois elle perdit l’enfant à la plus grande ignorance ou indifférence du maître.

***

bigth_1868.jpgUne nuit alors que la pleine lune trônait au milieu d’une myriade d’étoiles, l’Éthiopienne s’installa sur le pas de la porte de la cuisine et attendit le retour de Thaïs. Elle savait qu’elle allait venir. Celle-ci arriva alors que l’astre lunaire descendait dans le ciel, le maître l’avait renvoyée, une nouvelle lubie. Fataliste, elle avait quitté la couche de son maître, elle descendit l’escalier et traversa l’espace qui séparait le petit bâtiment de la cuisine et de la Grand-Case. Elle n’était pas contrariée, à vrai dire elle appréciait ces moments de solitude et profitait de ces heures où la nature, elle-même vivait au ralenti. Elle écoutait les bruissements de la faune nocturne, respirait les odeurs de la terre, et profitait de la clémence des températures glissant sur sa peau. Elle sursauta en découvrant sa mère sur le pas de la porte assise en tailleur et la fixant, ses yeux émeraude brillants d’un éclat inquiétant, ils semblaient voir au-delà d’elle. Elle frissonna, elle connaissait cette posture, sa mère était en pourparlers avec les dieux. D’une voix rauque et basse l’Éthiopienne l’interpella « – Thaïs, l’enfant que vous venez de concevoir vivra et celui-là sera le premier de notre lignée à recouvrer la liberté. » La jeune fille resta interloquée, le don de sa mère ne se trompait jamais.

***

Le soleil était à son zénith ramenant la taille des ombres à de minuscules parcelles. Chacun aurait aimé s’y réfugier, mais le destin en avait décidé autrement. Les douleurs avaient pris Thaïs alors que le premier coup de fouet tombait sur le dos de l’esclave de la guildiverie qui avait fauté. L’Éthiopienne y avait vu un sombre présage. De la galerie, alors qu’elle aidait Thaïs, courbée par la douleur, à descendre l’escalier, car il n’était pas question d’accoucher dans la Grand-Case, elle avait pu embrasser toute la scène. Sur la place du village des esclaves, le maître avait fait rassembler l’ensemble des esclaves des champs et leurs commandeurs autour du poteau de torture. L’homme puni s’était endormi devant le fourneau. L’Éthiopienne trouvait la punition injuste, mais elle n’y pouvait rien. Elle avait empêché Noisette de s’y rendre, estimant qu’elle avait mieux à faire. Quand les premières crispations vrillèrent le corps de Thaïs, l’homme criait ses premières douleurs mêlant sa souffrance à celle de la jeune mère. Installée accroupie, se tenant à une poutre dans la case attenante au bâtiment de la cuisine, Thaïs s’épuisait au fil des contractions. L’Éthiopienne lui avait fait boire une tisane narcotique pour estomper les douleurs, mais la chaleur étouffante des deux derniers mois avait amoindri ses forces et sa santé. Lentement l’enfant venait, la sage-femme de circonstance savait qu’il pouvait y en avoir pour le reste de la journée et une partie de la nuit avant que ce ne soit fini, dans la pièce Noisette suivait les consignes de celle-ci, elle faisait bouillir de l’eau pour laver l’enfant, et régulièrement essuyait le visage et la gorge de sa sœur. Dans le même temps, sans interrompre les gestes dévolus à sa tache, l’Éthiopienne marmonnait sans fin une litanie qui pour des oreilles non averties ressemblait à des prières, ce n’était pas loin d’être vrai, mais elles n’étaient point pour le dieu des chrétiens, elles invoquaient la compassion des dieux ancestraux.

***

L’angélus du milieu de la journée ponctua la mort de l’esclave fautif. Trop épuisé, son corps avait cédé au grand soulagement de son esprit. Philippe de Belpont fort contrarié retourna à la Grand-Case. Il avait perdu deux mille livres à cause d’un fainéant. Il entra dans la demeure fulminant de colère. Ne trouvant personne, il se mit à hurler afin de faire venir à lui ses servantes. Mais rien ! Qu’un silence pesant. Il allait de nouveau appeler avec virulence, mais dans le silence vibrant de chaleur un hurlement monta. Il s’élança dans la galerie. Qu’était ce encore ce démon-là ? Il allait descendre en courant vers le cri quand Noisette se présenta à lui. « – qu’est-ce qui se passe encore !

– C’est ‘ien mait’e, la Thaïs elle so’t le petit.

– Et elle a besoin de faire tout ce tapage, dis-lui de faire cela en silence et porte-moi de quoi manger et boire. Allez oust !

ebony.jpgNoisette ne se le fit pas dire deux fois bien qu’elle n’en pensa pas moins, elle haussa les épaules et courut jusqu’à sa mère. Celle-ci la renvoya d’un geste continuant sa litanie. Elle avait mis entre les dents de Thaïs un morceau de bois tendre. Elle avait dessiné autour de la parturiente une ligne de protection magique, en forme de cercle, constituée de farine et de sel ponctuée de bougies qu’elle avait subtilisées. Thaïs était si droguée, qu’elle était dans un état semi-second. L’après-midi s’était écoulée d’accalmies en douleurs fulgurantes puis la nuit vint apportant le souffle de fraîcheur tant espéré. La lune monta faisant scintiller son cercle parfait au-dessus de la cahute où la parturiente s’épuisait à mettre au monde son enfant. Son épuisement était tel qu’elle sentait sa vie se retirait. L’Éthiopienne, à ses côtés, imperturbable, continuait, dans une sorte de transe, sa cérémonie ponctuée du tintement des osselets dans la calebasse qu’elle agitait devant sa fille. Elle interpellait les ancêtres, les attirait à elles afin de l’aider à faire venir l’enfant. Dans un angle noyé par la pénombre Noisette accroupie se jurait en son fond intérieur de ne jamais au grand jamais avoir d’enfant. Médusée, elle regardait la beauté de sa sœur s’enfuir sous les affres de la douleur. Elle la voyait mourir sans que l’enfant ne vienne. « – Noisette vient vite, prends-la sous les aisselles, il faut que je tire l’enfant, il ne doit pas mourir ! » l’Éthiopienne plongea une de ses mains dans les entrailles de sa fille cherchant à saisir le nouveau-né sans le blesser. Elle semblait fouiller sans trouver ce qu’elle cherchait. Noisette se demandait s’il y avait vraiment un enfant dans ce ventre gonflé. Puis tout à coup dans un geste lent continu, elle extirpa par les pieds le nourrisson qui s’étranglait avec son cordon ombilical. Noisette était écœurée, l’enfant n’avait pas de visage, c’était horrible, ce devait être un être surnaturel, un monstre. L’Éthiopienne retira la pellicule qui lui recouvrait la face, et le miracle apparut le visage du nourrisson était aussi blanc que la lune. C’était une fille.

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

épisode 003 et 004

 

Jeanne dite Guimbelot, ménagère (2ème partie)

épisode précédent

Chapitre II de 1739 à 1755

Port au Prince, 1740.

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Elle allait être libre ! Jeanne ne l’avait jamais envisagé ni même rêvé. Aimé Benjamin le lui avait promis, elle allait rejoindre la cohorte des mulâtresses libres qui affichaient leur statut par des vêtures ostentatoires. Dès qu’elle les avait vus, elle avait envié ces femmes de couleur libres qui pour la plupart avaient été esclaves et qui avaient été affranchies par leur maître, comme cela était le cas pour elle, au moment où elles avaient attendu leur premier enfant. La loi disait que « l’enfant suivait le ventre », aussi le seul moyen de voir ses enfants naître libre était, pour le colon, d’affranchir sa « ménagère » lorsqu’elle était enceinte de son premier enfant. Aimé Benjamin ne fit pas exception quand il avait su que Jeanne attendait son premier enfant. Quel père aimerait voir ses enfants vivre dans l’esclavage ? De plus financièrement, il lui aurait fallu payer les taxes a posteriori pour l’affranchissement de chacun de ses enfants. Aimé-Benjamin avait donc décidé d’affranchir Jeanne, car il était épris d’elle. Cela il ne l’aurait pas admis à quiconque.

Dès que Jeanne était devenue officiellement la ménagère de son maître, son statut dans la demeure avait changé. Elle ne s’était pas sentie supérieure à ses comparses, mais les autres l’avaient mis sur un piédestal. Elle en avait été décontenancée d’autant que dans un premier temps elle n’avait rien changé à ses habitudes. Elle avait juste accepté la tendresse que lui donnait celui qui était son maître. Il ne l’avait pas brusqué, il y avait mis les formes qui ressemblaient à l’affection. Seulement cela ne suffisait pas à Aimé Benjamin, il ne voyait pas les choses comme cela. Il lui avait tout d’abord demandé de partager ses repas, puis en plus des cadeaux réguliers qu’il lui ramenait, il lui avait fourni des pièces de tissu afin qu’elle s’habille plus en accord avec sa nouvelle position. Afin de l’aider à comprendre ce qu’il attendait d’elle, il avait invité un de ses amis, Étienne Janin, avec sa ménagère, une mulâtresse de renom, de grande beauté, prénommée Rachel. Jeanne avait été fort impressionnée par l’aisance de celle-ci. Agostino_Brunias_-_Free_West_Indian_Creoles_in_Elegant_Dress_-_Google_Art_ProjectElles s’étaient facilement liées et Rachel l’avait aidé à comprendre sa nouvelle situation et les avantages qu’elle pouvait et devait en retirer. Avec l’aide de la Nonon, Jeanne s’était confectionnée deux ou trois robes, inspirées de celles des maîtresses à défaut d’être identiques, pour sortir ou recevoir, car Aimé Benjamin n’hésitez pas à l’afficher en public et lorsqu’il invitait il la présentait comme la maîtresse de maison. Elle avait tout d’abord été mal à l’aise ne sachant comment se comporter, mais suivant les conseils donnés par sa nouvelle amie et soutenue par la Nonon, elle avait gagné en assurance. Elle avait même osé prendre la parole et donner son avis devant les amis d’Aimé Benjamin. La situation était si courante à Saint-Domingue que Jeanne put avancer la tête haute.

***

Joséfus traversa le patio à pas pressés, il venait chercher Jeanne qui aidait Misa en cuisine. Il trouva les deux femmes riant tout en épluchant des légumes. Elles s’interrompirent à son entrée. « – Il y a une femme blanche qui veut te voir Jeanne.

– À moi ? Elle est où ?

– Je l’ai installé dans le salon de devant.

– Mais tu sais qui c’est.

– Une Madame Can’e. Elle dit que tu la connais. Moi je ne l’ai jamais vue.

– Cane, cela ne me dit rien.

Jeanne était surprise. Qui était cette femme ? Elle retira son tablier, lissa sa jupe, renfila son manteau en Indienne, remis une de ses mèches bouclées dans son chignon, se redressa et monta à l’étage par l’escalier à l’angle du patio. Elle était quelque peu inquiète, que pouvait bien lui vouloir une femme blanche. Elle aspira et ouvrit la porte du salon. Devant elle était assise Geneviève. À son entrée, celle-ci se leva et spontanément la prit dans ses bras.

Alexandre Roslin (1718-1793) | Portrait de Mme BoucherPas vraiment surprise, Geneviève avait appris le nouveau statut de Jeanne. Elle n’avait tout d’abord pas su si elle devait être en colère ou s’en réjouir, ce qui était certain, c’est qu’elle se sentait coupable. Son époux, Mr Cambre, l’avait assuré de l’honnêteté d’Aimé Benjamin. Cela ne l’avait pas rassuré et n’avait pas allégé son ressentiment. Elle savait bien, comme la plupart des épouses de colons, que ces mariages de la main gauche existaient voire que cela était chose commune, que leurs époux avaient des familles qu’ils faisaient vivre en parallèle des leurs. Certaines d’entre elles jalousaient même les mulâtresses libres qui finissaient par avoir des vies plus agréables dans leurs maisons de ville alors qu’elles-mêmes étaient cloîtrées sur les habitations souvent au milieu de nulle part. Le statut des femmes de colons était à peine plus enviable que celles des mulâtresses, mais au moins leurs enfants étaient reconnus par leur société, mais même là elles n’avaient pas toujours le dessus. Il arrivait que certains colons envoient leurs mulâtres en métropole et qu’ils héritent de biens spoliés à leurs enfants légitimes. Geneviève n’avait pas cette inquiétude, outre qu’en tant qu’épouse de négociants, elle vivait à la ville, elle avait connaissance de ce que faisait son mari. De plus, elle savait que son époux n’était nullement attiré par aucune femme, ni blanche, ni de couleurs, pas même elle. Son époux avait une réelle affection pour elle, elle n’avait pas de doute, mais les choses de la chair ne l’intéressaient pas et cela lui convenait très bien. Quand il l’avait informé pour Jeanne, il lui avait expliqué que c’était le meilleur moyen pour elle d’obtenir la liberté. Geneviève voulut s’en assurer et pour commencer elle tenait à voir si Jeanne se portait bien. Elle avait mis du temps à se décider, elle ne savait comment se comporter dans cette situation. Elle savait qu’en tant que femme blanche, son comportement dans leur société était surprenant. S’inquiéter pour une mulâtresse de plus liée à elle par le sang était des plus déplacés. Elle avait fini par prendre son courage à deux mains, et espérant ne pas rencontrer Aimé Benjamin Fleuriau, elle s’était rendue chez lui.

Lorsque Jeanne entra dans le salon où elle patientait, elle fut surprise de constater que c’était désormais une jeune femme fort belle qui plus est enceinte. Malgré le manteau ample qu’elle portait, sa grossesse était apparente. Instinctivement, son estomac se crispa, sa petite fille, car pour elle c’était sa petite fille, était devenue une femme et bientôt une mère. Sa tendresse la submergea, oubliant sa condition, elle la prit dans les bras. Jeanne était heureuse, elle n’avait pas vu ni eu de nouvelle de Geneviève depuis son mariage. Elle se laissa aller dans les bras affectueux de celle qu’elle considérait comme une grande sœur bien qu’elle avait vite compris qu’elle était la place de celle-ci et qu’elle était la sienne. Le premier élan passé, la gêne s’installa. Comment devaient-elles désormais se comporter ? Ce fut la Nonon qui, ayant appris la visite par Joséfus, était venue aux nouvelles afin d’aider si possible sa protégée. Elle fut emplie de joie quand elle découvrit sa petite, car elle avait été la nourrice de l’une et de l’autre, bien qu’elle n’ait allaité que la première. Autour d’un café, les trois femmes contèrent ce qu’elles avaient vécu depuis le départ de l’habitation Guimbelot. La Nonon raconta ce que la pudeur de Jeanne l’empêchait de dire. Geneviève n’était pas très à l’aise avec ce qu’elle entendait et la promesse de libération la rassurait à peine.

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Elle n’aimait pas l’idée que Jeanne ait dû donner son corps pour cela, mais quel que soit le statut c’était le lot de toutes les femmes.

***

Aimé Benjamin avait eu connaissance de la visite de Geneviève, Jeanne la lui avait racontée toute à la joie de celle-ci. Il avait vite deviné les inquiétudes de la visiteuse et afin de les dissiper il avait invité le couple Cambre à diner. Misa s’était mise en quatre pour faire plaisir à Jeanne et à son maître. Bien que la cuisine locale fût généralement lourde et surtout fortement relevée de piment, elle avait préparé sa spécialité, un plat de « griots », plat de porc frit pimenté accompagné de légumes du pays, patates douces, ignames, gombos, avocats, bananes, le tout arrosé de Bordeaux, le dessert étant des fruits confits ou en compote.

Jeanne portait le dernier cadeau offert le matin même par Aimé Benjamin, un manteau en indienne à dominance de ton de bois de rose. C’était la vêture qui convenait le mieux à son état de grossesse avancé. Elle était fébrile à la joie de recevoir celle qui l’avait toujours couvée et protégée. Elle avait aidé Misa en cuisine et vérifié le travail de Rosa et Joséfus, la Nonon s’amusait de son état d’excitation et essayait de la calmer.

Les Cambre avaient répondu favorablement. Mr Cambre ne pouvait refuser, Aimé Benjamin était autant un ami qu’un partenaire en affaires, quant à Geneviève elle préférait en passer par là afin de pouvoir surveiller de plus près le chemin de vie de Jeanne. Ils avaient eu l’occasion de se croiser chez des amis communs, mais ils n’avaient pas eu l’occasion de partager un repas chez les uns ou les autres. Geneviève avait longtemps gardé de la colère et de la rancœur après le refus d’Aimé Benjamin de leur revendre Jeanne. Elle se devait d’être conciliante pour l’avenir de sa nièce, celle-ci n’avait plus qu’elle pour la protéger.

Aimé Benjamin les reçut avec chaleur dans la pièce aménagée avec le plus de confort dans la maison. Geneviève eut le plaisir de retrouver Jeanne dans les meilleures conditions possible puisqu’elle lui fut présentée comme la maîtresse de maison. Cela la déconcerta quelque peu, car elle n’était point habituée à cette situation contrairement aux hommes qui se recevaient les uns les autres au sein de leur famille mulâtre. Cela mit un peu de gêne dans un premier temps, mais elle se dissipa au fil du repas. Aimé Benjamin et monsieur   Cambre échangèrent essentiellement sur le négoce puis le maître de maison fit glisser la conversation sur les ragots de la ville afin de distraire les dames. À l’arrivée du dessert, il se lança. « – Je vous ai fait venir mes amis afin de vous demander d’être le parrain et la marraine du futur enfant de Jeanne ». Surprise, Geneviève fut la première à répondre spontanément.

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 « – Mais voyons, monsieur Fleuriau, ce n’est pas possible. Jeanne est avant tout votre esclave !

– En fait pas tout à fait. 

Le maître de maison se leva et alla jusqu’à la petite bibliothèque adossée au mur opposé à la cheminée, un des rares meubles de qualité récemment acquis. Il saisit un marocain qui était rangé sur une de ses étagères. Il en défit les lacets qui le maintenaient fermé tout en se rassoyant. Jeanne tout comme les Cambre était intriguée. Qu’avait voulu dire Aimé Benjamin par : « pas tout à fait ? » « – Ceci est l’acte d’émancipation de Jeanne, elle est à ce jour une femme libre. » Il tendit le document vers les Cambre. Jeanne put lire son nom sur le document. Dès enfant, à l’encontre de la loi, Geneviève lui avait appris à déchiffrer les lettres puis les mots et enfin à lire quelques phrases. La jeune femme découvrant sa nouvelle situation laissa les larmes couler le long de ses pommettes. À ce moment-là, l’enfant qu’elle portait lui donna un coup de pied, elle sourit tout en se caressant le ventre. C’était tant de bonheur. « – De plus, j’ai racheté à Mandron sa maison et le terrain qui l’entoure, j’ai mis le tout au nom de Jeanne. Ce n’est pas grand-chose, mais au moins son enfant pourra porter le nom de sa nouvelle propriété s’il le désire. » Tous restèrent bouche bée. Jeanne explosait d’une joie profonde, Geneviève laissa échapper un merci, l’émotion lui amenant les larmes aux yeux.

***

Jean-Baptiste naquit à la fin de l’hiver et fut baptisé à l’église de la Croix-des-Bouquets. Sa marraine tout comme sa mère exultait de joie. Le nourrisson était un ravissement pour les yeux d’autant que sa peau était presque blanche ce qui rassurait sa famille blanche et sa mère. Sa carnation l’éloignait un peu plus des esclaves. Son père en était très fier et il le reconnut sur les fonts baptismaux.

Quelques jours après la naissance de l’enfant, Aimé Benjamin emmena Jeanne voir le bien qu’il lui avait offert, la maison Mandron. C’était une maisonnette entourée d’un petit terrain aux alentours de la ville naissante qu’était Port-au-Prince. La jeune mère n’arrivait pas à admettre que cela lui appartenait. Qu’était-ce qu’un bien, elle qui venait juste d’être libre. Elle qui avait été la possession d’un maitre dès sa naissance et qui découvrait à peine ce qu’était être un humain à part entière. Elle n’était pas sûre de bien comprendre ce qu’était la liberté, le principe lui était inconnu. Avoir le choix de décider ce qu’elle voulait faire ? Était-elle totalement libre ? Ses choix étaient restreints, une totale liberté aurait signifié qu’elle ne subissait aucune influence, ce qui était impossible. Bien sûr apparemment elle ne subissait plus de contraintes, de soumissions, de servitudes exercées par une autre personne, mais n’était-elle pas dépendante de son amant ? La liberté, c’était la possibilité d’agir selon sa propre volonté, mais quelle était-elle ? Jeanne était très perturbée par son nouveau statut, elle ne savait pas quoi en faire. Ce qui avait été une joie, un bonheur à l’annonce était devenu un poids, car elle ne savait que faire de ce cadeau que tous les serviteurs de la maison lui enviaient. Elle ressentait de la gratitude envers Aimé Benjamin qui comme un enfant était fier de l’avoir fait. Elle ne l’en aimait que plus, mais elle se sentait empêtrée par ce don. Elle ne savait comment se comporter. Devait-elle le faire savoir ? Devait-elle l’afficher ? Et comment ? De plus, il lui faisait peur, car la liberté c’était faire des choix, prendre des décisions. C’était s’engager seul dans ses actions et leurs conséquences. Si elle n’était plus esclave, elle ne sentait pas encore assez forte pour se sentir libre.

Tout en lui faisant visiter sa propriété, Aimé Benjamin lui expliquait qu’il avait acquis en son nom un esclave dénommé Joséfus et payé les services d’un nègre libre pour faire de sa terre un potager dont les produits seraient vendus au marché de Port-au-Prince et de La Croix des bouquets, ce qui lui amènerait des revenus. Il la rassura, il s’occuperait de la gestion de sa propriété, mais elle pouvait aménager la maisonnette comme elle le voulait et y venir quand elle le désirerait. Jeanne le remercia de tout cela, c’était beaucoup pour elle et elle n’était pas sûre de bien d’en évaluer l’ampleur. Elle, qui hier était esclave, était aujourd’hui propriétaire d’un bien immobilier et d’un esclave. Elle en trouvait pas cela très confortable.

***

L’année suivante au milieu de l’été vint au monde Marie-Jeanne. La petite fille eut pour marraine et parrain, Toinette La Ruelle, et son époux sieur Geslin, négociant, ce dernier n’ayant pas voulu être en reste par rapport à monsieur Cambre. À l’automne de l’année suivante naquit Marie-Charlotte. Elle n’eut rien à envier à sa sœur aînée. Des voisins d’Aimé-Benjamin, Marie-Madeleine Fernande et son époux sieur Chambon de la Croze, propriétaires d’une grande habitation voisine du bourg de la plaine du Cul-de-Sac, tinrent à parrainer l’enfant. Au printemps de cette année-là, l’année 1743, se servant de ses économies et de l’héritage que lui avait laissé son oncle décédé, Aimé Benjamin avait acheté l’habitation appartenant à Claude Alexis Mathieu à La Croix des bouquets, canton de Bellevue.

***

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Très fier de son acquisition, Aimé Benjamin avait tenu à ce que Jeanne l’accompagne à l’habitation Bellevue. La jeune mère avait donc laissé ses enfants à leur nourrice. Elle ne serait absente que deux ou trois jours, c’était peu de temps, mais elle n’aimait pas être loin d’eux. Elle était quelque peu frustrée, elle ne pouvait les allaiter, à aucune de ses grossesses elle n’avait eu de montée de lait. Elle en avait gardé de la culpabilité et craignait d’en être moins aimée.

Avec le temps, elle avait pris en main sa vie. Les naissances de ses enfants et l’instinct maternel lui avaient fait prendre en main sa destinée et la leur. Au sein de la maison d’Aimé Benjamin, petit à petit, elle avait pris au sérieux son rôle de maîtresse de maison. Elle était en cela secondée par César qui naturellement avait accepté sa position. Le maître de maison apprécia l’heureuse évolution et en sut gré à la jeune femme.

Force était de constater qu’à ce jour elle n’avait rien à craindre quant à l’affection d’Aimé Benjamin. Ses grossesses n’avaient laissé que peu de traces sur son corps. Elle restait toujours aussi mince au grand bonheur de son amant qui ne se lassait pas de son corps. Son intelligence vive rajoutait à ses attraits. Son amant aimait ses questions qui souvent par leur pertinence éclairaient son point de vue et ses réflexions spontanées qui l’amusaient beaucoup. C’était une satisfaction pour elle, elle avait parmi ses connaissances, en plus de Rachel, plus d’une mulâtresse et elle avait compris à quel point garder un homme auprès d’elle était chose importante. Bien sûr parmi elles, avoir un colon comme amant voire un représentant royal de la colonie, c’était avant tout un confort matériel et une position au sein de la caste des mulâtresses. Pour d’autres, tout comme Jeanne, les sentiments entraient en jeu, et le principe de famille était primordial. Jeanne, au contact de ses consœurs, était devenue consciente de la précarité de ce genre de liaison. Réaliste et pragmatique, elle avait pris sa vie et celles de ses enfants entre ses mains, au point de s’intéresser aux revenus que rapportait la petite propriété Mandron, ce qui amusait Aimé Benjamin. Ce dernier était loin de deviner la source de cet intérêt.

L’habitation Bellevue couvrait 327 hectares et la Grande Rivière du Cul-de-sac permettait l’irrigation de la plaine, et donc de l’habitation. Il profita du voyage fait en carrosse pour expliquer à Jeanne qu’il avait l’intention de planter essentiellement de la canne à sucre, 90 carreaux sur 140 qu’en comptait l’habitation. De plus contrairement à ses voisins il avait l’intention de se procurer plus d’esclaves et de les traiter mieux que bien de ses voisins, car il estimait que sur le long terme il y gagnerait. Il mettrait trois esclaves au travail par hectare de cannes s’il le fallait. Il s’engageait à donner la « liberté de savane » qui, sans être un affranchissement officiel, laisseraient libres de leur temps et de leurs occupations dans un coin de l’habitation les mères. Le taux de fécondité de ses esclaves lui ferait faire des économies. Tout cela devrait lui permettre d’agrandir sa fortune. Jeanne n’était pas très à l’aise avec ce qu’elle entendait. Aimé Benjamin avait tendance à oublier d’où elle venait, mais pour elle cela était impossible ; c’était marqué dans sa chair, cela coulait dans son sang. Elle pressentait que cela engendrerait des changements dans sa vie, mais elle lui faisait confiance.

***

IMG_0370.JPGIls arrivèrent à l’habitation en fin d’après-midi. Bien que ce ne fut pas celle de son père, Jeanne descendit de la voiture la boule au ventre. L’ombre de Madeleine Sarrazin son ancienne maîtresse planait au-dessus d’elle. Elle ne l’avait jamais revu depuis son départ de l’habitation Guimbelot, mais elle avait appris que celle-ci venait de décéder d’une affreuse maladie qui l’avait fait souffrir fort longtemps. Elle n’en avait eu ni satisfaction ni pincement au cœur, elle en avait ressenti un simple soulagement. Et voilà qu’arrivée en ces lieux la première personne à qui elle pensait c’était cette abominable femme. Pour garder contenance, avant d’affronter les lieux, elle remit à leur place les plis de sa robe volante en indienne puis elle prit le bras d’Aimé Benjamin. Jeanne avait compris que l’apparence jouait sur la perception que les gens avaient des autres. Elle faisait donc attention à sa vêture et soignait son apparence. Son amie Rachel lui avait expliqué qu’il n’y avait pas que de la fatuité dans le soin qu’apportaient à leur toilette les mulâtresses, elles imposaient leur statut. Jeanne l’avait admis et vite perçu dans le changement de comportement des autres. Elle soignait particulièrement sa mise, mais sans ostentation. Elle ne tenait pas à attirer tous les regards, aussi y mettait-elle de la sobriété, mais sa joliesse et son goût instinctif allait à l’encontre de son désir. Aimé Benjamin était très fier de l’avoir à son bras.

Ils furent reçus par les trois contremaîtres de l’habitation. Deux d’entre eux baissèrent les yeux quand ils croisèrent ceux de Jeanne, le troisième soutint le regard de la jeune femme espérant le lui faire baisser. Celle-ci passa avec une indifférence simulée qui déstabilisa le jeune homme. Elle avait l’habitude. Faire comme si elle ne remarquait rien afin de ne pas attiser ni l’envie ni la violence ; cela aussi elle l’avait appris très jeune. Ne pas enflammer sa jalousie, mais ne pas lui laisser croire qu’il avait la main mise sur elle. La liberté c’était cela aussi. De plus, elle devinait la suffisance de l’homme blanc, le maître qui n’avait aucune raison de se remettre en question. Il était né avec l’idée qu’il était supérieur, il était vain de vouloir faire changer cet état de fait. Aimé Benjamin avait dû percevoir l’intention du contremaître, tout comme il pressentit le ressentiment du petit groupe d’esclave de maison constitué de quatre femmes et d’un homme âgé. À peine les quelques marches gravies, il prit la parole semblant s’adresser au groupe qui tête baissée attendait. « Désormais, vous obéirez à Jeanne en tous points, si quelque chose ne lui convient pas, vous retournerez aux champs. J’espère que cela est compris, mais il n’y a aucune raison pour que cela n’aille point. »  Aimé Benjamin était un homme intelligent et très entreprenant, il pouvait paraître froid, mais le plus souvent il était affable. Jeanne fut donc surprise par cette intervention, mais elle n’en montra rien. Elle sourit avec douceur aux serviteurs qui fixaient ses pieds. Les contremaîtres comprirent le message indirect et ne se le firent pas redire. Le nouveau maître de maison entra dans celle-ci, suivi de Jeanne.

Comme la plupart des habitations dont les propriétaires avaient l’intention de rester vivre dans la colonie et donc d’habiter la maison du maître, nommée Grand’case, elle était à étage et de dimension importante. À chaque étage courait une profonde galerie sur tout son tour afin de protéger ses habitants des morsures du soleil. Elle était construite sur un socle de pierre, puis elle était de brique et de bois. Au rez-de-chaussée, Jeanne découvrit une pièce de réception, un bureau et quelques autres pièces et à l’étage des chambres. L’ameublement en était rudimentaire, Aimé Benjamin en fit la remarque et rassura Jeanne aussitôt. Il allait rapidement le renouveler. Elle lui sourit. Il avait de façon efficiente empli la maison de ville de meubles venus de France. Elle devait admettre que le confort de la maison en avait été augmenté, de plus elle en trouvait la facture fort belle.

À l’étage, Aimé Benjamin l’attira sur la galerie. De là, elle découvrit pourquoi l’habitation s’appelait Bellevue. Construite sur un promontoire, la Grand’case dominait toutes les terres adjacentes. Jeanne apercevait depuis la galerie de l’étage la Grande Rivière d’un côté et à l’opposé de hautes montagnes. À ses pieds, en bas de la colline, se trouvaient les cases des esclaves faites en torchis, les entrepôts, les ateliers de transformation, l’incontournable moulin dont avait besoin pour la transformation du sucre. Un peu plus loin, elle apercevait le bétail, les écuries et les étables. L’habitation Bellevue était sans commune mesure bien plus grande que celle de Guimbelot. « – Comme tu peux voir, Jeanne, la plaine du Cul-du-Sac est bornée au nord et au sud par de hautes montagnes, à l’ouest par le golfe de la Gonâve où se trouve Port-au-Prince et la plaine de l’Arcahaie qui la prolonge vers l’ouest. Cette vallée était autrefois un bras de mer et au moment de son retrait elle a donné naissance à deux grands lacs d’eau saumâtre : l’étang Saumâtre et le lac Enriquillo, ainsi qu’un petit étang d’eau douce appelé trou Caïman. Nos voisins pour la plupart cultivent des indigotiers. Mais la production commence à s’essouffler, aussi je vais privilégier les champs de canne à sucre. »

Jeanne aimait l’écouter. Elle aimait s’instruire. Geneviève Cambre avait fini de lui apprendre à lire et à écrire. Elle n’excellait pas encore, mais elle aimait cela. La lecture, parfois si difficile, lui apportait beaucoup. Dans les dîners et les réunions, elle aimait écouter et n’intervenait que rarement. Sa modestie naturelle, son intérêt et sa curiosité pour les choses nouvelles la faisaient rester en retrait.

***

The Moorish proud Queen of England Charlotte of Mecklenburg-Strelitz (19 May 1744-Aimé Benjamin ne rentrerait qu’à la nuit tombée. Elle avait trois bonnes heures devant elle. Jeanne se promenait le long de la rivière, ses pensées vagabondaient sans se fixer sur quoi que ce soit. Elle finit par s’asseoir sur un arbre que la foudre avait couché dans une courbe du lit. Ce n’était pas la première fois qu’elle accompagnait son amant à Bellevue. Ils y venaient régulièrement, la Grand’case était devenue confortable. Aimé Benjamin avait tenu parole et avait meublé selon son goût les différentes pièces. Ils étaient cette fois-ci venus avec les enfants et leur nourrice. D’un naturel curieux, Jean-Baptiste avec ses trois ans s’aventurait partout suivi de sa nourrice que cela amusait. Marie-Jeanne était déjà une enfant sage et réfléchie, elle marchait à peine et ne cherchait jamais à s’éloigner. Quant à Marie-Charlotte c’était un nourrisson qui babillait à longueur de temps. Jeanne s’épanouissait au sein de sa petite famille. Elle n’avait à se plaindre de rien, Aimé Benjamin lui avait fait don des nourrices de ses enfants et de Séraphine, esclave de maison de Bellevue. Malgré son jeune âge, elle était devenue la chambrière de Jeanne. Celle qui était devenue sa maîtresse avait découvert dès son premier séjour qu’elle avait un don pour tout ce qui était couture et coiffure. La Nonon qui était désormais passée, une fois affranchie, au service de Geneviève, avait eu le temps de finir de former la jeune chambrière. Cette dernière reconnaissante suivait sa maîtresse partout, mais ce jour-là, Jeanne avait voulu aller seule se promener. Elle avait besoin d’un peu de solitude. Enfin, seule, elle ne pouvait l’être, elle était à nouveau enceinte. À croire qu’elle avait été mise au monde rien que pour cela. Elle en était heureuse. Elle profitait de la douceur du temps qui ressemblait le plus à l’été d’après son amant. Elle rêvassait laissant courir ses yeux sur l’onde argentée de la rivière quand elle sentit une présence plus qu’elle ne la vit. Elle sursauta à sa vue. « – Allons, mon petit, te souviens-tu de moi ?

– Bien sûr ! Vous êtes la Mansar ! Notre Mambo. Celle qui m’a sauvé !

– Ce n’est pas moi qui t’ai sauvé, c’est Erzulie ! Par contre très bientôt je serai effectivement amené à t’aider.

– Je suis en danger ?

– Ton accouchement sera difficile. Ton garnement n’a guère envie de venir au monde. Il me faudra le convaincre, aussi on me fera venir. N’aie aucune inquiétude.

Jeanne regarda la Mambo en qui elle avait toute confiance avec scepticisme. Pourquoi l’appellerait-on à elle ? Celle-ci sourit. « – Jeanne, je suis l’hospitalière de l’habitation voisine.

– Ah ! Je ne savais pas.

En fait, Jeanne n’avait pas réalisé à quel point l’habitation, sur laquelle elle était née, était proche de Bellevue. Aimé Benjamin lui avait bien dit, mais ne reconnaissant aucun des lieux, pas même la route qu’ils prenaient pour venir à Bellevue, elle n’avait pas pris conscience de la proximité. À sa décharge, à La Croix des bouquets, ils ne s’engageaient nullement sur la même route, alors elle n’avait pas imaginé qu’ils étaient séparés de l’habitation Guimbelot que par deux habitations, dont celle du maître de la Mansar. L’échange était à peine fini, que la Mambo disparut. Jeanne resta bouche bée. Avait-elle rêvé. Elle fut sortie de sa réflexion par un coup de pied de l’enfant à venir. Elle caressa instinctivement son ventre. Il est vrai que c’était pour bientôt. Pourquoi se serait-elle inquiétée ? Les trois premiers étaient arrivés avec facilité.

***

IMG_0340.JPGLa journée avait été orageuse, Jeanne était fatiguée. Elle s’était installée dans un fauteuil à l’ombre de la véranda de l’étage. Chaque déplacement d’air était un soulagement pour elle. Elle somnolait dans le silence de la Grand’case, les nourrices occupaient les enfants de l’autre côté de la maison, Séraphine s’était installée à ses côtés avec un ouvrage, un nouveau corps corset pour Jeanne. Les nuages s’amoncelaient au-dessus des champs. Les premiers coups de tonnerre réveillèrent Jeanne. Elle allait enfin être soulagée. Des coups de vent les accompagnèrent faisant claquer les portes. Les éclairs se rapprochèrent et les bourrasques étaient de plus en plus fréquentes et violentes. « – Maîtresse, il faudrait rentrer. Ce serait plus sûr.

– J’ai chaud…

Un coup de tonnerre gronda si fort que Jeanne sursauta. L’éclair tomba sur un arbre proche de l’habitation. Il s’enflamma aussitôt. Des esclaves qui travaillaient sur un carreau proche se précipitèrent pour contenir le feu. Pendant ce temps, Séraphine aida Jeanne à entrer. Elle avait à peine fait deux pas qu’une douleur fulgurante irradia sa colonne vertébrale. Elle s’accrocha au bras de sa chambrière. « – Il a… il arrive… » Séraphine quelque peu paniquée, l’accompagna jusqu’à sa chambre tout en appelant de l’aide. Moise, le vieil esclave de l’habitation qui servait un peu à tout, et qui était si âgé que personne ne l’obligeait à rien, entendit l’appel au secours qu’il relia dans l’habitation. Arrivèrent sur le champ, servantes et nourrices. Elles se mirent à l’œuvre, et se préparèrent à l’accouchement. Séraphine, malgré son jeune âge, suggéra de prévenir le maître et d’aller chercher la Mansar. Anastasie qui était l’esclave la plus âgée acquiesça. Pour éviter l’invective du maître, il fallait faire comme avait dit Séraphine, et l’envoya faire la demande au maître. Au pire, ce n’est pas elle qui serait punie s’il arrivait malheur à la maîtresse. Il faut dire qu’Anastasie couvait une jalousie sans borne envers sa maîtresse. Elle avait été la ménagère de son précédent maître qui l’avait vendu avec l’habitation, aussi dès qu’elle avait vu Jeanne, la rancœur qu’elle avait au fond du cœur s’était transformée en jalousie pour celle-ci. Elle avait bien essayé d’entrainer les autres esclaves de maisons, mais Jeanne par sa gentillesse avait retourné la situation. Elle avait commencé par Moïse que sa douceur et ses attentions avaient fait fondre, puis par Amanda qu’elle aidait régulièrement à la cuisine. Pour Séraphine, il avait suffi d’un compliment sur le premier travail de couture qu’elle avait effectuée pour elle. Cette reconnaissance avait attaché sincèrement la jeune esclave à sa maîtresse. Anastasie avait donc gardé pour elle son ressentiment malgré tous les efforts de Jeanne pour l’amadouer. Cette dernière la laissait même diriger la maisonnée, mais rien y faisait. La frustration était telle pour Anastasie que son seul soulagement était de reprocher son statut tant convoité et envié à Jeanne.

Scott Burdick (Hererro WomanAimé Benjamin écouta la demande de Séraphine et envoya chercher la Mansar. Puis il commença à faire les cent pas sur la galerie de l’étage. Il surveillait l’orage qui sévissait sur la plaine de peur que la foudre n’enflamme les cultures. Cela occupait son esprit en attendant la naissance. « – Bonsoir monsieur. Il ne faut pas vous inquiéter, cela va bien se passer. » Le futur père sursauta. Il n’avait ni vu ni entendu arriver la guérisseuse qui se faisait sage-femme pour l’occasion. « – Bien, bien. Cela va être long ?

– Assez, il ne sera pas là avant demain, il n’est pas pressé de venir.

Aimé Benjamin ne rajouta rien, il se demandait bien comment cette femme pouvait être au fait de cela, mais il n’était pas sûr de vouloir le savoir. Il lui tourna le dos et reprit son poste de vigie. La Mansar de son côté rejoignit le chevet de Jeanne. Elle la trouva apaisée, les douleurs s’étaient interrompues tout du moins suffisamment espacées pour lui laisser du répit. Les femmes qui entouraient la parturiente sortirent à son entrée. Anastasie grimaça un sourire et baissa la tête en passant devant le regard lourd de la Mambo. On ne pouvait rien lui cacher. « – Séraphine ne t’éloigne pas. Je t’appellerais dès que j’aurai besoin… » Une fois en tête à tête, elle s’adressa à Jeanne. « – Alors mon petit, comment te sens-tu ?

– Pour l’instant, ça va Mambo. À vrai dire si je n’avais pas perdu les eaux, je ne saurai pas que c’est le moment.

– Il va falloir que je lui parle pour qu’il se décide. Ne t’inquiète pas, il va venir.

La Mansar interpella Séraphine et lui demanda d’apporter bougies, farine et sel ainsi que de la suie. La chambrière ne se le fit pas dire deux fois.

***

Antique Fountain Putti Cherub Francois Boucher Rococo Aveline ... Pinterest999 × 1000Recherche par image.jpgLa file d’attente était longue. Elle était constituée d’une ribambelle d’enfants sachant à peine marcher. À peine en équilibre, ils se dirigeaient tous en file indienne, dans un ordre étonnant, vers des pontons qui donnaient sur le vide. Dans ce néant flottait des barques et dans chacune montait un enfant, parfois deux, rarement plus. Celui qui allait devenir Joseph-Benjamin ne voulait pas monter dans l’embarcation, symbole de sa vie à venir. Il ne voulait pas de ce karma, il ne voulait pas de ces nouveaux combats qui devaient l’amener à se dépasser, à gravir les échelons de la sagesse. Que de vies, il avait dû déjà parcourir ! Que de souffrances il avait dû subir pour comprendre. Il était fatigué. Il savait, que de choix, il n’avait point. Il entendait la voix qui le rassurait qui l’appelait qui l’incitait à y aller. Il ne pouvait guère résister, il regarda derrière lui, les autres le regardaient avec stoïcisme. Tous savaient qu’il allait finir par franchir l’embarcadère et mettre le pied dans son destin. Ils ne s’impatientaient pas, il n’y avait pas de notion de temps là où ils étaient. Il n’était pas le premier à avoir ce temps de recul inutile. On ne choisit pas son âme, mais l’âme choisit les épreuves qu’elle doit passer. C’était la loi éternelle, il fallait gravir l’escalier de la sagesse. Il fallait avancer dans le renoncement. Il fallait s’oublier. Il fallait n’être rien pour être tout. Simple à dire, pas toujours facile à penser, mais c’était le seul chemin possible, celui de l’infinie Vertu.

***

La nuit était passée en souffrance, en supplique, en prière, en contractions, en recherche d’air, en pleur. Tous avaient cru que Jeanne mourrait, tant elle souffrait. La Mambo avait rarement vu une âme refuser à ce point de venir. Mais au matin, le cri du nourrisson rassura tout le monde. La mère était exsangue, mais vivante. Le nourrisson était rouge d’effort et de colère, mais il était beau. Il était couleur vanille et avait les cheveux bouclés et presque blonds. Peut-être parce qu’elle avait tant eu de mal à le mettre au monde, Jeanne ressentit un amour sans borne pour ce nouveau-né qui s’accrocha aussitôt à elle.

Joseph-Benjamin, comme fut baptisé le nourrisson, refusa le lait de sa nourrice, mais sa mère n’avait pas de lait. La Mambo trouva la solution, une mixture à base de lait. Il refusa de quitter les bras de sa mère et hurlait dès qu’il s’en éloignait. Jeanne le gardait à proximité et ne le quittait que quand il dormait.

***

Dans les années qui suivirent vint au monde Pierre-Paul, Jean, Toinette et Marie-Madeleine. Jeanne n’eut aucun problème pour les mettre au monde. Sur les conseils de la Mansar, elle décida qu’elle n’en aurait plus, huit enfants c’était suffisant pour rendre heureux n’importe quel père, de plus elle venait d’atteindre sa vingt neuvième année. Son corps s’était un peu épaissi, mais pas suffisamment pour altérer son port altier. Avec le temps, elle avait gagné en prestance. Elle était devenue l’une des mulâtresses les plus en vue, la richesse croissante d’Aimé Benjamin n’y était pas pour rien. Elle était fort respectée d’autant que son amant lui avait assuré une aisance personnelle à l’aide notamment de sa petite propriété qui avec le temps s’était même agrandie.

Francesco Benaglio.jpgTout allait apparemment pour le mieux, Aimé Benjamin dont la situation dans la colonie était de plus en plus prépondérante était en tant que négociant incontournable, et en tant que planteur un des plus riches, il avait une des plantations ayant le meilleur rapport. Seulement malgré l’apparente sérénité qu’il affichait la France le taraudait, sa famille le rappelait à son attention. Bien évidemment, il ne pouvait oublier, il remboursait les dettes de son père qui avaient ruiné la maison de négoce familiale et avaient engendré une rupture avec sa famille. Seulement son pays lui manquait, et bien qu’il eût fort bien construit sa vie dans la colonie, la nostalgie l’envahissait. Il était venu rejoindre son oncle à Saint-Domingue, non par choix, mais par devoir. Il fallait sauver l’honneur de la famille et éponger les dettes. Il aurait dû prendre la suite de son père, son frère Paul aurait dû venir au sein de la colonie pour tenir un comptoir familial, mais les aléas de la fortune en avaient décidé autrement. Il était à peine arrivé qu’il prévît de répartir, mais la situation financière familiale était plus difficile que prévu et contre toute attente, il s’était fait à sa nouvelle vie. Sa situation était devenue stable puis florissante. Sa vie avec Jeanne le comblait, il avait fini par oublier qu’il voulait retourner en métropole. Mais sa fortune grandissante était connue de sa famille, ce fut tout d’abord son jeune frère Paul, qui sous couvert d’information, reprit les relations puis ce fut sa sœur aînée, Marie-Anne, fille du premier mariage de son père, qui lui écrit. Comme il répondit intrigué par cet intérêt qu’il devinait quelque peu intéressé, il reçut d’autres courriers d’autres membres de la famille. Il remarqua qu’il attendait avec de plus en plus d’impatience des nouvelles de France, de La Rochelle et de sa famille. Petit à petit, il scinda en deux son attachement pour Jeanne et ses enfants et son besoin de revenir en France. Sans s’en rendre compte, son envie grandissante transpirait dans ses conversations. Jeanne le réalisa et commença à comprendre que son équilibre pouvait, voire aller, être renversé. Elle ne savait à qui confier ses inquiétudes. Elle ne serait pas la première mulâtresse à être abandonnée au sein de la colonie, une fois richesse faite. La plupart des colons ne faisaient que passer.

***

 18 octobre 1751, Port au Prince, habitation Mandron.

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Jeanne avait pris l’habitude plusieurs fois la semaine de se rendre avec Séraphine, ses enfants et leurs nourrices à l’habitation Mandron. Si tous les enfants couraient aux alentours, hormis les trois derniers qui n’étaient pas encore en âge de le faire, variant les jeux et les bêtises, Joseph-Benjamin du haut de ses douze ans, toujours sérieux, était toujours dans les jupes de sa mère. Il ne s’éloignait jamais, son père avait bien essayé de l’attirer vers des activités diverses afin qu’il soit plus indépendant, la seule qui lui convenait c’était l’étude. Il avait insisté et l’avait même laissé avec ses deux frères son aîné Jean-Baptiste et son puîné de deux ans Pierre-Paul à l’habitation Bellevue avec César, afin de comprendre les différents travaux et cultures de l’habitation. Si ses deux frères étaient revenus enthousiastes de cette indépendance toute relative, Joseph lui était revenu avec moult questions sur les esclaves et leurs traitements. Cela avait entraîné beaucoup de gêne. Dépité, Aimé Benjamin laissa l’enfant entre les mains de sa mère et ce fut elle qui répondit en lui racontant sa vie et en essayant de lui faire admettre la chance qu’il avait. Elle lui expliqua que les hommes blancs avaient peur des noirs, car ils étaient bien plus nombreux qu’eux, mais cela ils ne l’auraient pas admis. Joseph avait été choqué par le traitement des esclaves sur l’habitation, il ne pouvait savoir qu’ils étaient mieux traités que sur bien d’autres, mais il avait eu le temps de voir leurs conditions de vie, leurs punitions et le comportement des contremaîtres. Il eût à peine fini avec les questions sur les nègres qu’il poursuivit avec eux, les mulâtres. Jeanne fut surprise de cet intérêt. Aucun de ses autres enfants ne semblait se poser la question. Ils étaient entre les blancs et les noirs. Plus ils étaient blancs, plus ils se sentaient forts, mais ils ne faisaient partie ni des uns ni des autres. Qu’ils fussent métis, quarterons, octavons, il ne fallait jamais qu’ils oublient qu’ils faisaient partie des nègres pour les blancs. Il ne fallait pas se faire d’illusions. Aimé Benjamin aurait été bien surpris de l’analyse de sa ménagère qu’il traitait si bien. Elle ne le mettait pas vraiment dans le même lot, mais elle n’oubliait pas. Joseph voyait bien la différence entre les nègres et lui, moins entre lui et les blancs. Il avait été ébranlé par ce qu’il avait découvert et que jusque-là il avait perçu de loin. Sa mère essaya en vain de le consoler, il regarda autrement les serviteurs qui l’entouraient et fut empli de mansuétude. Quant à son père, il ne savait plus comment le percevoir. Jeanne instinctivement le défendait, le protégeait. De tous ses enfants, bien qu’elle les couvât tous, celui-ci était celui qu’elle avait toujours à l’œil comme s’il était perpétuellement en danger. Sa sensibilité à fleur de peau l’attendrissait et lui donnait des sujets de craintes quant à son devenir. Elle s’était confiée à Geneviève Cambre qui l’avait rassurée prétextant la jeunesse de l’enfant. Cela ne suffit pas à dissiper ses craintes.

Cet après-midi-là, dans un des carreaux, avec Joséfus, l’esclave que lui avait offert Aimé Benjamin à même temps que la propriété, et qui avait été rejoint par deux autres, elle examinait les cultures à venir. Joseph regardait sans voir ce que l’esclave expliquait à sa mère, quelque chose le tracassait. Il ressentait au tréfonds de lui une vague émotionnelle qui montait telle la marée. Il ne savait pas pourquoi. Alors que personne ne s’y attendait, il perdit connaissance. Séraphine se précipita à même temps que sa mère se penchait sur l’enfant. « – Je lui avais dit de boire, il fait très chaud, il n’en fait qu’à sa tête !

Francis Cotes, Portrait of Master Smith

– Ce n’est rien Séraphine, il revient à lui. C’est plus de peur que de mal.

– Alors, mon petit bout, que t’arrive-t-il ?

– Man’. Tout va s’écrouler ! La terre va vouloir tout engloutir.

– Qu’est-ce que tu racontes, mon Joseph ? Tu vas rentrer avec Séraphine et tu vas te reposer. Tu es resté trop longtemps sous le soleil.

– Man’ ! Non ! Il faut qu’on parte tous.

Jeanne allait répondre pour le rassurer, quand, de la mer, une masse noire de nuage visiblement électrique se présenta et attira son attention. Puis tout à coup la terre trembla, une secousse qui sembla s’éterniser. Elle déstabilisa beaucoup d’habitants et elle les surprit tous. Dans la ville, les résidents terrifiés gagnèrent les rues. Un silence s’abattit, écrasant d’angoisse Port-au-Prince. Le temps qu’ils réalisent, se remettent de leur première émotion, une seconde secousse ébranla la ville qui parut tout aussi longue à tous. « – Joséfus ! Séraphine ! Il nous faut partir, il faut rentrer à la maison. » La peur était lovée en chacun d’eux. Y allait-il avoir d’autres secousses ? « – Man’ ! Il faut aller plus loin !

– Joseph, ça suffit ! Plus tard !

Sur le chemin du retour, ils purent constater les dommages. Ils paraissaient insignifiants et semblaient se solder à quelques fissures aux murs des maisons. Jeanne comme ses voisins aurait pu se sentir soulagée, mais à partir de ce moment-là, la ville connue des jours d’anxiété. Précédées de gros grondements souterrains, des secousses intermittentes les unes moins violentes que les autres firent tressaillir le sol. Après chaque convulsion de la terre, le petit Joseph insistait auprès de sa mère. « – Il faut partir Man’. Il faut aller à Bellevue ! »

 ***

Emmanuel Kant .jpgL’anxiété de Jeanne ne fléchissait pas. À chacune des vibrations, à chacun des grondements, l’insistante demande de Joseph lui revenait. Partir à Bellevue. Elle partagea ses craintes avec Aimé Benjamin et le pria de partir avec les enfants à l’habitation. Il lui expliqua qu’il ne pouvait pas s’y rendre de suite, le conseil supérieur de Léogane venait d’être transféré à Port-au-Prince. La ville prenait de l’ampleur, elle avait investi 109 500 livres dans l’église, il y avait quatorze pavillons pour les casernes, une salle de spectacle qui servait aussi pour les bals et le gouvernement prévoyait de construire un hôpital, sans parler des maisons qui se bâtissaient agrandissant l’agglomération. En tant que négociant et personnage d’influence dans cette partie de la colonie, il ne pouvait s’éloigner. À force d’insister et comme, il devait bien l’admettre, les secousses persistaient, il finit par aller dans le sens de Jeanne. Et comme chaque fois qu’il allait sur l’habitation, il emmena toute sa famille. Ils se rendirent tous à Bellevue au grand soulagement de Jeanne et du petit Joseph.

***

21 novembre 1751, Port-au-Prince.

Après une commotion particulièrement forte se produisit la catastrophe que tout le monde appréhendait : l’effondrement de la cité ! Un tremblement de terre suivie d’une vague de la mer ébranla et noya Port-au-Prince. Les secousses furent si fortes qu’à Bellevue ont perçu les tremblements. Jeanne se figea dès le premier ressenti. Tétanisée, elle réagit quand sa petite dernière, Marie-Madeleine, endormie à ses côtés, se mit à crier. Elle la prit dans ses bras et se précipita dans la Grand’case. Quelques instants plus tard, Aimé Benjamin arriva, à brides abattues, voir si tout allait. Rassuré, il expliqua à Jeanne qu’il devait aller à Port-au-Prince constater l’étendue des dégâts. Elle essaya en vain de le retenir, prétextant que ce n’était peut-être pas fini, qu’il valait mieux attendre, mais il ne voulut rien entendre. Ses biens et ses gens étaient en jeux.

***

Dès le lendemain, Aimé Benjamin entra dans Port-au-Prince, malgré les secousses qui se succédaient. En dépit des supplications de Jeanne et la crainte qu’à force elles atteignent de façon virulente l’habitation, il désirait voir l’état de sa maison, de ses entrepôts et s’assurer de la vie de ses serviteurs.

Le bilan du désastre était impressionnant. Rares étaient les maisons encore debout. Pas une qui ne fut lézardée. Les édifices gouvernementaux étaient renversés ou endommagés. Les casernes, le magasin général et une aile de l’intendance c’était écroulée sur elle-même. L’église était en ruines. Les fortifications n’avaient pas mieux tenu ; la batterie de l’Ilet était complètement hors d’usage et celle des Trois Joseph anéantie… il y avait peu ou pas de pertes de vies humaines, mais dans les villages que le négociant avait traversés le malheur avait miné les traits de chacun…

IMG_0532.JPGArrivé devant chez lui, ce qu’il avait craint était avéré. Il trouva devant sa maison et ses dépendances, en partie sous forme d’éboulis, César, Rosa, Misa et son fils Hardy qu’il avait acquis cinq ans plus tôt. Bien qu’en piteux états aucun n’était gravement blessé. Il s’avança dans les ruines et découvrit que la partie autour du patio la maison d’habitation était en fait encore debout. Par contre, les dépendances et les magasins étaient mis à bas. Ses épaules s’affaissèrent. Quel gâchis ! Toutes ses marchandises étaient ruinées. Il se rendit sur le port avec Hardy sur les talons. Il ne se faisait pas d’illusion pour les bâtiments, heureusement il n’y avait aucun nègre à l’intérieur. La dernière vente avait été faite il y a deux semaines et depuis aucune cargaison n’était arrivée. Arrivé devant ses bâtiments, il ne put que constater l’inévitable. Les structures en bois n’étaient qu’un amas de débris.

Après avoir laissé, César, et les autres gens de maison, Aimé Benjamin reparti à Bellevue. Son intention était d’aller chercher et de ramener au plus vite une cinquantaine d’esclaves et un contremaitre afin de relever au plus vite ses bâtiments dont les locations étaient une forte source de revenus. Ce séisme avait mis à mal sa fortune. Il s’en relèverait bien sûr, mais cela allait prendre du temps. Il en était là de sa réflexion quand un bruit comme celui d’un canon souterrain annonça de nouvelles agitations. Ce n’était donc pas encore fini.

***

Durant les jours qui suivirent, l’angoisse tint les habitants en haleine. La population vivait sous la tente. Plus personne n’était assuré de voir sa maison tenir debout lorsqu’elle n’était déjà pas à bas. Port-au-Prince s’était transformé en un camp de Bédouins. Pour comble de malheur, une épidémie de fièvre maligne se déclara. Elle s’étendit dans toute la région. Le fléau n’avait aucune pitié et emportait les plus faibles. L’épidémie perdura quatre longs mois lors desquels Misa et César furent ainsi emportés.

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Le mal s’étendit et atteint l’habitation Bellevue. Le petit jean fut soudainement pris de violentes douleurs abdominales qui surprirent et affolèrent sa nourrice.   Désemparée devant ce mal soudain, elle accourut chercher Jeanne. Elles ne surent que faire, elles essayèrent de le soigner avec les soins habituels, mais rien n’y faisait. Les coliques affaiblirent le petit garçon au point de déclencher une forte fièvre qui entraîna des assoupissements léthargiques qui laissèrent désarçonnées Jeanne et la nourrice. Elles ne purent faire venir la Mambo qui, tout comme Aimé Benjamin, était à Port-au-Prince. Jeanne était seule face à son désarroi. Le moment vint où le petit jean se mit à délirer au point de ne plus redevenir lucide. Pour comble de malheur, il fut rejoint dans les affres de la maladie par ses benjamines Toinette et Marie-Madeleine. Affolée, Jeanne envoya un des contremaitres jusqu’à Port-au-Prince. Seulement arrivé sur place ce fut pour apprendre qu’Aimé Benjamin était lui-même en mauvaise posture avec la maladie. Jours et nuits Jeanne restait auprès de ses enfants et malgré ses prières elle les vit partir l’un après l’autre dans les limbes. Dans ce terrible malheur, Aimé Benjamin se remit, seul soulagement pour Jeanne. Les morts successives de ses enfants la laissèrent prostrée plusieurs semaines. Désarçonné par son état, Aimé Benjamin fit venir la Mambo. Cette dernière essaya de la raisonner, mais le seul résultat qu’elle obtint fut une colère larvée qui se nicha en Jeanne qui ne s’exprimait pas, mais qui lui fit relever la tête.

***

Après qu’Aimé Benjamin lui ait assuré en envoyant Hardy, le fils de Misa, qu’elle ne risquait rien et que la maison pouvait les accueillir, Jeanne revint avec ses enfants encore en vie. Aimé Benjamin avait pris Hardy, comme valet de chambre. Il l’avait racheté à l’habitation Guimbelot dans le but de rassembler les membres de la famille. Il faisait partie des rares propriétaires d’esclaves qui pensaient qu’il était plus sûr de garder groupés les membres d’une même famille, car comme cela il risquait moins de les voir s’enfuir. Il avait constaté qu’ils étaient aussi plus obéissants craignant d’être dispersés et qu’il avait plus de naissances que beaucoup de propriétaires d’habitation.

Jeanne fut stupéfaite de ce qu’elle découvrit. Le séisme avait renversé l’hôtel du Gouvernement mis en chantier quelque temps auparavant. Des militaires avaient entamé la restauration de la Grand’case de Bretton des Chapelles, fendillée de tous côtés, et où logeait encore le gouverneur. Quant aux chantiers de l’hôtel du Gouvernement, ils avaient tout simplement abandonné. Les casernes, très endommagées, présentaient un aspect lamentable. Nègres et soldats s’étaient déjà mis à l’œuvre pour des réparations d’importance. L’Intendance n’avait pas mieux résisté aux commotions telluriques. Elle ne se maintenait que par miracle. Laporte de Lalanne y avait fait entreprendre des travaux de réfection… Les paroissiens se démenaient pour trouver à leur curé une nouvelle demeure, car l’ancien dépôt à bagasse, qui était sa maison, était tombé dans le domaine de l’Intendance, nouvellement agrandi. Il lui fallait quitter les lieux. L’église s’était totalement effondrée. Remettant à plus tard l’édification d’un temple digne du Créateur, les habitants construisirent hâtivement, place de l’Intendance, à côté de l’ancienne sucrerie, une chapelle provisoire en clisses.

Le sol de Port-au-Prince avait enfin retrouvé sa rassurante stabilité. Le souvenir des jours de terreur commença à s’estomper. La joie de vivre était revenue, et avec elle, le goût du confort et de la frivolité. Les maisons démolies furent remises en chantier, mais rares furent les propriétaires qui persévèrent dans l’idée de ne rebâtir qu’en bois, ils privilégièrent les maisons en maçonnerie.

***

Deux ans s’étaient écoulés depuis la catastrophe qui avait mis à mal Port-au-Prince et ralenti quelque peu son commerce, mais les colons avaient repris le dessus sur ce drame. Jeanne était dans le jardin de la maison Mandron qu’Aimé Benjamin avait fait reconstruire en pierre. Elle était plus grande qu’avant sa destruction et était désormais entourée d’une profonde galerie en bois et son toit était orné de mansardes. Elle était en pourparlers avec Joséfus pour la constitution d’un jardin d’agrément. Elle fut tout à coup perturbée par l’arrivée, sur l’allée qui menait jusqu’au perron de la maison, d’une vieille femme qu’elle ne reconnut pas de suite. C’était la Mansar. Jeanne se précipita au-devant de la Mambo. « – Grands dieux, cela faisait longtemps que je ne t’avais vu.

Oui, oui, je sais. Peux-tu m’offrir un fauteuil et de quoi me désaltérer ? Je suis lasse.

Bien sûr, viens, allons nous installer à l’ombre de la véranda.

Dr Maya Angelou by Henry Lee BattleUne fois installée, Jeanne demanda à la Mambo pourquoi elle était à la ville. « – Une personne importante souffre d’un mal incurable, mon maître m’a amené à son chevet. Je l’ai soulagé pour quelque temps, mais il ne faudra pas qu’il se fasse d’illusion. De toute façon que sommes-nous ? Des poussières d’étoiles, tout au plus… » Jeanne se doutait bien que la Mambo n’était pas venue jusqu’à elle pour échanger quelques mots. Elle attendit qu’elle lui dévoilât ses intentions, ce qu’elle ne tarda pas à faire, et cela de façon quelque peu abrupte. « – D’ici deux ans, Mr Fleuriau va repartir en France. Il ne reviendra pas. » Jeanne crut que son cœur s’arrêtait de battre. Elle n’était pas vraiment surprise, son commerce ayant repris de l’envergure son discours sur la France avait fait de même. Elle était consciente que son pays lui manquait, elle savait que les courriers de sa famille se multipliaient, qu’ils l’incitaient à revenir, mais elle ne pouvait rien faire contre cela. « – Ne pleure pas Jeanne, jamais il n’abandonnera ni toi ni tes enfants. Il sera toujours là pour vous, vous ne manquerez de rien, mais il refera sa vie en France, aussi il restera de l’autre côté de l’eau. Il faut te préparer. Tu as une belle maison, fais tout ce qu’il faut pour t’y réfugier. »

***

Bien qu’abattue, Jeanne garda la tête haute et attendit le coup du sort. Elle ne doutait ni de la Mansar ni de ses prévisions. De ce jour, elle fit en sorte de préparer l’avenir., tout au moins de le préserver au possible. Ce ne fut guère difficile. Aimé Benjamin avait mis un point d’honneur à ce que ses enfants soient éduqués. Il tenait à les voir réussir dans la colonie et avait l’intention de faire former un de ses fils voire plus au sein de sa maison de négoce. Les garçons comme les filles avaient droit à un précepteur. Ce dernier était jeune, mais sortait d’une faculté parisienne. Monsieur Rousselin, comme il se nommait, avait été heureux de trouver sa place. Il était parti à Saint-Domingue persuadé de retrouver la fille d’une famille de négociants dont il s’était amouraché. Il avait été fortement déçu, le temps qu’il atteigne l’île, elle était déjà mariée. Coincé à Port-au-Prince, sans argent, Mr Fleuriau avait été une chance. Les résultats qu’il obtenait des enfants convenaient à Aimé Benjamin. Il tenait à placer ses enfants dans la société de la meilleure façon, ce qui l’inquiétait le plus c’était ses filles. Il tenait à les sortir de leur condition de mulâtresses, aussi l’éducation de celle-ci était pour lui des plus importantes. Leur mère, comme elles-mêmes, aurait été étonnée de savoir qu’il avait l’intention de les envoyer en France afin de les sortir de leur condition.

***

Début de l’année 1755, Port-au-Prince.

Le glas tant redouté vint de François Fraigneau le fils de Marie-Anne-Françoise Fleuriau, la sœur aînée d’Aimé Benjamin. Il débarqua dans le but d’intégrer la maison de négoce d’Aimé Benjamin. Ce dernier l’accueillit avec chaleur et dans sa maison et dans son comptoir. Jeanne fit bonne figure bien qu’elle eut pressenti le danger.

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805) - Portrait de jeune homme - Craie noire et sanguine.jpgLe jeune François Fraigneau s’intégra très vite et très bien au sein de la société de la colonie. Comme il arrivait fraichement de France, tous tenaient à le recevoir, afin d’obtenir des nouvelles récentes de celle-ci. Accompagné d’Aimé Benjamin, ils étaient invités dans toutes les maisons des riches négociants ou colons. Ce fut Geneviève Cambre qui fit les retours à Jeanne qui ne pouvait être de tous les diners et manifestations, les mulâtresses ne pouvaient officiellement être mélangées à tous. Geneviève, qui trouvait le jeune François charmant, ne tarissait pas de compliments sur lui. Outre les nouvelles de la métropole, il était dithyrambique sur l’évolution du négoce à La Rochelle et de l’évolution fulgurante de Bordeaux qui concurrençait désormais Nantes même sur le commerce triangulaire. Les fortunes s’y construisaient de façon spectaculaire. Il avait été commis au sein d’une maison de négoce bordelaise et n’avait pas assez de mots sur la ville tant il était enthousiaste sur son développement et sa société.

***

Le neveu d’Aimé Benjamin détenait dans ses bagages un document notarial qui dès qu’Aimé Benjamin l’avait eu entre les mains l’avait beaucoup fait réfléchir. Il lui fallait rentrer en France pour conclure le remboursement des dettes de son père s’il voulait recouvrer la totalité de la maison de négoce Fleuriau. Parmi ses frères et sœurs, il était le seul à pouvoir le faire. Son plus jeune frère Paul était parti s’installer en région parisienne. Sa sœur Marie-Anne-Françoise et son frère Pierre-Toussaint Fleuriau, tous les deux nés du premier mariage, avaient joint un courrier lui demandant son aide. Il se trouvait devant un dilemme, laisser Jeanne, car il n’était pas question de l’emmener, ou rester, mais perdre la maison Fleuriau de La Rochelle. Il partagea donc ses pensées avec Jeanne, non pas pour lui demander son avis, mais pour lui faire part de son embarras. Celle-ci se trouvait fort désemparée, car c’était elle et ses enfants qui devraient s’effacer au profit de la famille Fleuriau dont elle ne faisait pas partie de par son statut. Elle bouillait de colère. Elle n’était plus la jeune fille servile, elle était devenue une maîtresse femme, sachant gérer les situations. Elle avait su surmonter ses deuils, ses peurs. Devant cette injustice, elle savait qu’il était inutile de l’exprimer, elle aurait eu plus à y perdre. Elle resta imperturbable et attendit. Cela déstabilisa Aimé Benjamin. Il la rassura, il leur laisserait de quoi à vivre fort à l’aise s’il décidait de partir. Si elle et les enfants avaient besoin de quoi que ce soit, monsieur Cambre, avec lequel il s’était associé pour le négoce, lui ferait savoir et s’occuperait d’eux. De plus, il comptait emmener ses filles ainées afin de les installer et avait déjà acheté des terres au Mirebalais pour ses fils. Jeanne comprit qu’il avait déjà pris sa décision, mais qu’il ne se l’avouait pas. Le courage de l’homme ne se trouve pas dans la gestion de ses sentiments. Et puis le courage n’était-ce pas l’ignorance du danger ?

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Aimé Benjamin savait qu’il allait perdre Jeanne, mais il n’était pas sûr de ce qu’il allait gagner avec son retour en France. Pourtant son choix était fait, l’honneur de sa famille passait avant tout. Jean-Baptiste Renard serait le procureur de l’habitation et il engagea un gérant et un économe qui se surveilleraient l’un l’autre. Jeanne n’eut d’autre choix que d’accepter l’inévitable et commença à organiser sa nouvelle vie. Elle savait que parmi les blancs et même les mulâtres, elle allait perdre de son aura, mais elle ferait tout pour garder la main mise sur sa vie et celle de ses enfants. Aimé Benjamin lui donna tous les meubles de la maison qui lui convenait pour meubler au mieux la maison Mandron. Il mit sous forme de contrat la garantie du devenir de sa famille mulâtre. Il invita les Cambre, tous ses amis et accointances pour officialiser son départ. Geneviève soutenait de son mieux Jeanne qui restait digne malgré l’effondrement de sa vie. Marie-Jeanne et Marie-Charlotte étaient toutes excitées à l’idée de partir en France avec leur père et Jean-Baptiste et Pierre-Paul étaient emplis de fierté malgré leur jeune âge d’être propriétaires d’une habitation. Le seul à comprendre réellement la situation était Joseph. Il en voulait à son père, car il avait bien compris qu’il les abandonnait ou tout au moins leur mère. Il y avait longtemps que ses rapports avec son père étaient difficiles, de tout temps ils ne s’étaient pas compris. Il essaya d’en parler à sa mère, mais il comprit qu’elle savait déjà. En lui quelque chose se cassa. Son père ne fut pas parti qu’il se jeta dans la grande rivière, nul ne retrouva son corps. Jeanne plongea dans une dépression qui pris au dépourvu tout son entourage. Elle semblait ne plus saisir ce qui se passait autour d’elle. Aimé Benjamin qui avait déjà payé son voyage et celui de ses filles se retrouvait dans une impasse. Il en fut sorti par Geneviève et la Mansar qui lui assurèrent qu’elles allaient s’occuper d’elle et qu’elles la sortiraient de cette léthargie.

***

Le vaisseau Théodore Laporte sur lequel partait Aimé Benjamin quitta Port-au-Prince au début du printemps de l’année 1755. Jeanne lui dit adieu et embrassa ses filles. Elle était rongée d’inquiétude, il faudrait beaucoup de temps avant que de savoir s’ils étaient bien arrivés. Elle resta longtemps sur la jetée à regarder le voilier s’éloigner. Sa vie, lui semblait il, partait avec. Ce départ clôturer une succession de pertes et une vie qu’elle n’aurait plus, dont elle ne voulait plus. Ce fut Geneviève qui les avait accompagnées avec son époux qui la sortit de son intériorisation pensive. Elle l’entraîna jusqu’à la carriole où les attendaient ses deux fils. Elle accepta de rentrer à la maison Mandron qui était désormais son lieu de vie.

***

Aimé Benjamin atteint la Rochelle en juillet ; il tint parole, il s’occupa de sa famille créole jusqu’à la fin de sa vie. Il n’oublia jamais Jeanne bien qu’il se maria et fonda une autre famille en France.

 

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Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

Jeanne dite Guimbelot, ménagère (1ère partie)

Chapitre I de 1719 à 1739

Habitation Guimbelot, Été 1729.

Susan Lyon (439ashawltoprotectLe soleil était à son zénith et inondait de sa lumière l’immonde spectacle. Debout figée au milieu des autres, ses grands yeux verts fixés sur l’horreur, la petite fille essayait de comprendre le pourquoi d’une telle scène. Elle n’osait bouger. Face à elle, de l’autre côté de la place du village des esclaves, la nouvelle maîtresse donnait des ordres aux contremaîtres. Les instruments de torture de la maîtresse de l’habitation étaient d’ordinaire le fouet à lanières ou un faisceau de pousses de noyer séchées dans le feu et liées ensemble. Un simple regard, un mot, un mouvement, une erreur, un accident ou un semblant de prise de pouvoir, lui suffisait pour faire fouetter un esclave. Un esclave avait l’air mécontent ? Elle prétendait qu’il avait le diable en lui et qu’il devait être corrigé aussitôt. L’esclave parlait trop fort à son goût ou avait oublié de baisser la tête devant une personne blanche, c’était un manque de respect, il devait être châtié pour cela. Son ardeur était si énergique pour infliger ces actes barbares qu’elle n’avait aucun mal à choisir l’instrument pour infliger la torture. Elle prenait un plaisir évident à frapper. N’importe quels objets faisaient son affaire, une chaise, un balai, des fers à friser, une pelle, des cisailles, le manche d’un couteau, le lourd talon de son escarpin ou un trousseau de clefs, tout était bon pour infliger sa peine, tout était bon pour soulager sa colère. Ce jour-là, c’était pire que tout, le maître était à Port-au-Prince, il n’y avait personne pour la modérer.

Après le dîner, la maîtresse avait fait extirper de sa cabane en rondins Alban. Elle l’avait accusé de la mort de sa jument qui venait de mettre bas. Elle le fit traîner et déshabiller presque entièrement sur la place devant tous les esclaves, elle voulait faire un exemple digne de ce nom. Elle le fit fermement amener sous un barreau très haut maintenu entre deux poteaux et fit attacher ses mains au barreau, lui fit lier les pieds ensemble, et lui fit mettre un barreau entre les pieds. L’homme était affolé, il suait à grosse goutte. Ses yeux exorbités de terreur cherchaient en vain un secours. Elle se tint debout sur l’un des bouts de la barre pour maintenir le supplicié et demanda à ses deux fils de son précédent mariage, à peine âgés d’une dizaine d’années, de lui donner cinquante coups de fouet, puis elle demanda aux deux contremaîtres d’en faire autant trouvant que la force des enfants n’était pas à la hauteur de la correction désirée. Le sang giclait sur sa robe à  chaque coup de fouet, elle l’ignorait, elle ne bougeait pas. Lorsque des éclaboussures atteignirent son visage, elle ne prit pas la peine de s’essuyer. Autour du supplicié, le troupeau servile ne savait où regarder pour ne pas voir. La petite fille au premier rang était hypnotisée par la monstruosité de l’acte. Des ruisseaux rouge sombre dégoulinaient le long des plaies comme les centaines de rivières de sa souffrance. Le supplicié perdit connaissance. Tous serraient les dents, Jeanne sentait des filets de sueur brûlants ruisseler sur sa peau qui pourtant lui paraissait glacée. Pour finir, la maîtresse fit verser du goudron sur la tête du malheureux, lui en barbouilla tout le visage, s’empara d’un flambeau dont la mèche était allumée et y mit le feu. Son regard sadique contempla le supplice. Elle le fit éteindre avant qu’il ne soit trop gravement blessé. Personne ne broncha, les esclaves côtoyaient la mort tous les jours, elle leur était devenue si familière qu’ils ne la craignaient plus, tout au moins ils allaient au supplice avec joie et le supportaient sans crier, car ils pensaient trouver dans la mort un autre monde, une vie plus heureuse, une vie sans tourments. Pour leur bourreau c’était inimaginable. La maîtresse laissa glisser son regard hautain sur chacun, et s’arrêta sur la petite fille au visage baigné de larmes qui baissa d’instinct la tête. La maîtresse n’aimait pas la fillette, elle n’était pas assez noire. Il y avait trop de blanc en elle. Elle était quarteronne. Mary Digges, Lady Robert Manners (1737 - 1829), by Allan Ramsay, NG1523, National Gallery, ScotlandMadeleine Sarrazin, veuve Barry, la nouvelle épouse de Jacques Guimbelot, comme beaucoup de femmes propriétaires d’esclaves, haïssait et essayait d’accabler de mauvais traitements particulièrement les esclaves qui avait du sang blanc et Jeanne avait du sang de son époux dans les veines. Il n’y avait pas d’esclaves qui étaient traités de façon aussi dure que ceux qui étaient apparentés à des proches des femmes ou des enfants de leur propre mari ; il semblait bien qu’elles n’eussent de cesse de haïr ceux-ci totalement. Geneviève Guimbelot, la sœur de Jacques Guimbelot, veillait. Elle avait de tout temps protégé celle qui était sa nièce par le sang. Après la mort de sa ménagère, nom courant que l’on donnait aux concubines noires des planteurs, son frère l’avait remis dans les bras de la nourrice de la jeune fille alors une fillette, la Nonon. Le bébé que Jeanne était alors avait aussitôt été adopté par Geneviève comme on adopte un animal familier. La nouvelle épouse du maître de l’habitation n’avait aucun droit sur elle malgré ses velléités.

Geneviève était restée dans la Grand-Case, elle avait refusé d’être spectatrice de l’infâme punition. Son frère n’avait jamais été jusque-là pour punir un de ses esclaves, même ceux qui essayaient de s’enfuir. Il avait toujours respecté le code Noir qui permettait déjà beaucoup, ou tout au moins, faisait-il attention à la préservation de ses biens. Sa belle sœur avait été trop loin et elle ne doutait pas de la colère de son frère. Son palefrenier était l’un des esclaves qui lui avaient coûté le plus cher, car il faisait aussi de l’élevage. Comme elle n’entendait plus les coups de fouet, elle sortit sous la profonde véranda qui faisait le tour de la Grand-Case. Elle se tenait à l’étage, et de là avait une vue sur le village et ses environs. Elle devina, plus qu’elle ne perçut, l’intention mauvaise de Madeleine. Elle descendit le plus rapidement possible et arriva presque en courant sur les lieux : « – Nonon, Jeanne, c’est fini. J’ai besoin de vous. » Sa belle-sœur fut surprise par l’intervention tant elle était dans ses mauvaises pensées. Elle ne dit rien, elle laissa faire.

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795f791bfc4942b740530b7a88785432Jacques Guimbelot originaire de Saint-Barthélemy de La Rochelle était propriétaire d’une grande habitation à la Croix-des-Bouquets aux abords de la grande Rivière. La plus grande partie de sa culture était le sucre après avoir été l’indigo. Comme toute habitation, comme l’on nommait les plantations de Saint-Domingue, la partie habitée avait pour centre la « Grand-Case », la maison du colon. Jacques Guimbelot l’avait fait construire en position dominante pour mieux surveiller et au vent des bâtiments d’exploitation pour éviter tous les risques et désagréments tels que bruits, odeurs, incendies. Elle était en bois sur socle de maçonne, les murs étaient bousillés entre poteaux, et elle avait un étage, entouré d’une galerie. Le toit était en tuiles, le sol du rez-de-chaussée était carrelé et celui de l’étage avait un parquet. La cuisine, sommaire, était à l’écart pour éviter les risques d’incendie. Il avait fait  tous ses efforts dès son installation, car il avait toujours eu pour projet d’épouser, même s’il n’y avait pas mis de hâte, et voulait assurer un confort certain à celle qu’il choisirait. À ce bâtiment, il avait ajouté le dispensaire, qui suivait le modèle traditionnel en trois parties : chambres pour hommes et femmes séparées par une salle de consulta­tions et équipées d’une barre et d’organeaux pour immobiliser les malades. Le bâtiment comme tous les bâtiments principaux était en bois, poteaux en terre, murs clissés et bousillés, carrelés au sol et couvert de paille et d’essentes pour la toiture. Des cases séparées servaient à l’isolement des malades contagieux. À proximité se trouvaient les logements de l’hospitalière, des domestiques, du cuisinier et une case pour le logement des hôtes ; un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les logements des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtiments abritant machoquèterie (forge), tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreu­voirs… et pour finir le quartier des esclaves, à bonne distance sous le vent, cons­titué d’un alignement symétrique de cases en torchis. Une Grande Allée bordée d’arbres menait à un portail aux pilastres monumentaux fermé par une grille en fer forgé. Comme tout colon, Jacques Guimbelot mettait sa fierté dans la beauté de cette entrée.

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Habitation Guimbelot, 1719.

Pénélope n’avait pas eu le choix, le maître avait posé les yeux sur elle. Qu’aurait-elle pu faire ? Elle logeait dans une cabane en rondins où le sol était de terre battue. Le plancher était un luxe inconnu pour les siens, enfin ceux qui étaient comme elle, rien ou pas  grand-chose, assimilés à des meubles à peine égaux aux bêtes de somme. Dans une seule pièce, étaient entassés comme du bétail, dix ou douze personnes, hommes, femmes et enfants. Les lits étaient des paillasses constituées de vieilles loques retenues par des planches ; une seule couverture pour les nuits froides. Dans ces taudis miséreux, insalubres, mortifère, ils étaient parqués pour la nuit et le jour elle portait des seaux d’eau aux hommes au travail et arracher les plantes avec leurs racines à la main. Les mauvaises herbes, qui grandissaient avec les pluies, menaçaient d’étouffer les jeunes plantes. Elle faisait partie des esclaves nés sur le sol que l’on nommait les créoles, une minorité par rapport aux Congos venus d’Afrique. Entre eux, ils se comprenaient à peine, elle restait le plus souvent avec ceux qu’elle avait toujours connus. Les jours passaient sans espoir avec la crainte d’une punition plus ou moins atroce, le labeur journalier les épuisait, le désir de vivre était des plus fugaces. Tous comme les autres, elle était une ombre et elle se croyait invisible, tout au moins l’espérait-elle, le désirait-elle. Le maître l’avait remarqué avant que les économes n’abusent d’elle, car elle avait déjà pressenti les regards lourds d’envie. Il l’avait mis entre les mains de la Nonon, et l’avait de ce fait inclus dans la caste des esclaves de maison. Elle avait vite compris quels étaient les avantages à ne pas faire partie des nègres de culture qui travaillaient la canne sous la conduite de commandeurs au pouvoir discrétionnaire. Divisés en « grand » et « petit atelier » selon les travaux, plantations, coupes et roulaison – pas­sage au moulin à cannes –, sarclages, fouille des vivres… Ils besognaient du lever du soleil à son coucher sous la menace du fouet et souvent le ventre vide, malgré son jeune âge elle connaissait que trop bien tout cela.

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Pénélope était à peine sortie de l’enfance, Jacques Guimbelot l’avait acheté dans un lot alors qu’elle était à la mamelle de sa mère. Son précédent propriétaire, qui de toute évidence devait être son père vu la couleur de sa peau, s’était séparé de la mère et du nourrisson. Il ne pensait même pas qu’elle survivrait, ne s’en était pas soucié, et l’avait quelque peu oublié jusqu’à ce jour. Contre toute attente, l’enfant avait survécu alors que la mère avait été victime de maladie. La Nonon la prit en main, la nourrit un peu mieux, l’habilla décemment, la forma aux tâches ménagères et comme elle était la nourrice de la jeune sœur du maître, elle fit de Pénélope la compagne de jeu de cette dernière. La petite fille était née d’une deuxième union et n’avait plus de parents, elle avait donc été élevée par son frère aîné. Comme toute esclave de maison, La Nonon, Misa la cuisinière, Rosa et Pénélope vivaient dans une grande promiscuité avec leurs maîtres qu’elles devaient laver, habiller et accompagner en toutes circonstances. Il advint ce qui devait advenir, Jacques Guimbelot fit venir tardivement Pénélope à son chevet et elle devint sa nouvelle ménagère après une scène qui tenait du viol. La victime devint consentante, elle n’avait pas d’autre choix. Scott Burdick (contefigures1La Nonon trouvait bien que la petite était trop jeune pour être sa concubine, mais qu’aurait-elle pu dire ? Une esclave était obligée de céder aux désirs libidineux de son maître pour ne pas s’exposer, si elle refusait, à toutes sortes de châtiments. Elle lui donna tous les conseils possibles pour répondre aux désirs du maître et surtout pour ne pas engendrer. Avortements et infanticides étaient chose courante parmi les esclaves. Il leur fallait briser le cycle héréditaire de l’esclavage par tous les moyens. Pourquoi engendrer un être servile, un être sans âme ? Pourquoi fonder une famille, risquer la séparation et la dispersion par la vente d’un ou de plusieurs de ses membres ? Vivre avec une épée de Damoclès en permanence ? Il aurait fallu tout d’abord vivre avec un espoir. L’espoir leur était interdit. Contre toute attente, Pénélope se retrouva grosse et quand son maître s’en rendit compte, il se détourna de sa ménagère. Elle ne sut que faire. Il était trop tard pour faire quoi que ce soit. Elle essaya bien d’avorter, mais elle n’y arriva pas la première fois et eut peur de réitérer. Elle se mit à vivre dans la crainte d’être rejetée de la Grand-Case, les jours, les semaines passèrent dans la terreur de la mise à la porte, du retour aux champs, jusqu’à ce que Jacques Guimbelot ramène celle qui de toute évidence allait être une nouvelle ménagère. Terrorisée, elle se jeta de l’étage, mais ne réussit qu’une chose, déclencher son accouchement. L’hospitalière et la Nonon mirent au monde un nourrisson prématuré, c’était une fille. La Nonon n’avait pas eu le courage d’enlever ce jeune être à un honteux esclavage d’autant qu’elle avait peu de chance de vivre, elle avait empêché l’hospitalière de lui plonger à l’instant de sa naissance une épingle dans son cerveau par la fontanelle comme cela se pratiquait le plus souvent pour enlever cette nouvelle vie aux maîtres. Elle fut inscrite dans la colonne des naissances sous le patronyme de Jeanne et dans la colonne des pertes Jacques Guimbelot inscrivit Pénélope. Après un accouchement terrible de douleur et sans fin, elle avait quitté la vie. Elle avait avalé sa langue et s’était étouffée. Elle avait par cela achevé son suicide abandonnant son enfant à sa destinée. Jacques Guimbelot, peu intéressé par cette naissance, laissa la Nonon s’en débrouiller et comme Geneviève du haut de ses cinq ans s’était entichée du bébé, il resta à la Grand-Case.

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Jeanne fut un nourrisson silencieux puis une petite fille discrète à la silhouette fluette comme si elle avait compris le danger qui la guettait. Geneviève, pour qui elle avait d’abord été un jouet, s’était mise à l’aimer sincèrement et à la protéger de tout et de tous. Contre toute attente, son père fit de même. Après l’avoir ignoré, il s’était mis à avoir de la tendresse pour la petite fille et laissa Geneviève faire à sa guise. Tout alla bien pour la fillette jusqu’à l’arrivée de celle que son père et maître avait épousée, Madeleine Sarrazin, accompagnée de ses deux fils. Jacques Guimbelot leur donna pour consigne de ne pas s’occuper de la fillette. Ayant compris de suite qui était la fillette, son incarnation de couleur caramel identifiait avec certitude son sang blanc, la nouvelle épouse, bien qu’elle ne l’entendit pas comme cela, acquiesça comme si cela l’indifférait.

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Habitation Guimbelot, 1729.

Allan Ramsay (Mary Degg, Lady Robert Manners (1737 - 1829).jpgMadeleine Sarrazin était la veuve de monsieur Barry, négociant au Petit-Goâve. Il était décédé un an auparavant des fièvres, la laissant seule avec ses deux fils, des jumeaux âgés de neuf ans et le fils d’un premier mariage d’une vingtaine d’années. Il avait laissé des biens conséquents à ses fils et une rente convenable à son épouse. Ses deux fils afin de maintenir leur fortune basée sur le négoce allaient devoir continuer à vivre à Saint-Domingue et elle ne se voyait pas repartir seule en France. Elle n’en aurait tiré aucun avantage. De plus, il lui fallait surveiller de près la maison de négoce, gérée par le fils aîné de son défunt mari, afin qu’elle revienne à ses fils en bonne condition. À vingt-sept ans, elle avait encore suffisamment d’avantages pour se remarier, et en fut certaine lorsque Jacques Guimbelot commença à lui tourner autour. Elle connaissait la nature et la valeur de ses biens, il était en affaires avec son défunt époux. Contre toute attente, au lieu de se tourner vers quelques jeunes héritières, il lui demanda sa main. Deux éléments avaient déterminé son choix, le premier, il n’avait guère plus d’accointances en France pour prospecter pour lui, et deuxièmement, un besoin urgent de fond lui avait fait porter son choix sur la négociante.

Pour maintenir et développer son habitation, Jacques Guimbelot avait besoin de nouveaux nègres. Les mauvais traitements et les maladies, dues à l’affaiblissement, avaient ravagé les ateliers, il devait donc réapprovisionner sa main d’œuvre. Son choix s’était porté sur Madeleine. Elle était encore assez jeune pour engendrer et avait bonne présentation, de plus sa fortune et sa position au sein des maisons de négoce pouvaient l’aider.

L’arrivée de Madeleine à l’habitation bouleversa les habitudes. Pour Jeanne ce fut le début d’un martyr silencieux, malgré la vigilance de Geneviève et de la Nonon, chaque fois qu’elle le pouvait, pour la moindre raison, Madeleine giflait, pinçait, frappait d’une façon ou d’une autre la fillette. Jamais celle-ci ne se plaignait, elle essayait de l’éviter, de ne jamais rester seule, mais lorsque cela arrivait, elle subissait en silence. Les années passèrent, le long martyre insidieux perdura.

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Habitation Guimbelot, 1731.

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Jacques Guimbelot avait reçu une demande en mariage pour Geneviève. Il n’avait eu aucune raison de refuser le parti fort intéressant qui se présentait en la personne de Mr Cambre, négociant à La Croix des bouquets. Geneviève l’avait donc épousé. Elle quitta l’habitation, mais elle ne put imposer Jeanne à son époux. Devant la laisser, elle se mit à craindre, à juste titre, pour son l’intégrité. Elle demanda à la Nonon de la prévenir si cela allait mal pour la fillette et elle partit de la Grand-Case le cœur lourd.

De ce jour, Madeleine se sentit libre de faire ce qu’elle voulait, elle n’avait plus le regard suspicieux de sa belle-sœur. Malgré une grossesse en cours qui si elle la rendait agressive la ralentissait, car elle l’épuisait bien qu’elle ne fut guère avancée, elle n’en martyrisait pas moins son entourage et chaque fois qu’elle le pouvait Jeanne. Plus le temps avançait, plus elle accusait la fillette de mille exactions voire même de l’amener à perdre son enfant. Jacques Guimbelot qui mettait cela sur le compte des humeurs fluctuantes de son épouse dues à sa grossesse refusait de voir où elle voulait en venir. La Nonon, elle, finit par s’en apercevoir, elle prit la seule décision possible à sa portée, il fallait protéger la fillette, elle l’amena une nuit voir la Mansar.

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Le seul espoir qu’avait la masse servile c’était la religion. Comme tous ceux qui souffrent Dieu, les dieux, les saints sont le dernier refuge. Contrairement à ce que pensaient leurs maîtres qui s’étaient empressés de les baptiser avant que de les asservir définitivement soulageant ainsi quelque peu leur conscience, ce n’était pas la religion chrétienne qui prévalait. C’était un panaché de celle-ci et de leurs croyances ancestrales, c’était le Vaudou. La Nonon amenait au milieu de la nuit Jeanne voir la Mambo, prêtresse pour les uns, sorcière pour les autres. Comme toute religion, elle avait son temple, et dans les conditions dans lesquelles ils étaient, la nature en faisait office. La Nonon et Jeanne sous l’éclairage de la lune suivirent la Grande Rivière jusqu’à la mer. Jeanne était apeurée autant par le voyage que par son but. Elle marchait droite la tête haute au côté de la Nonon qui ruminait sa rancœur envers leur maîtresse et tous les maîtres en général. La fillette n’écoutait pas vraiment, elle connaissait par cœur les récriminations et ne les comprenait que trop bien. Ses pensées étaient emplies de la crainte de l’avenir proche et lointain. Sa maîtresse était pour elle l’équivalent du diable, malgré les explications de la nourrice, elle ne comprenait pas la haine de sa maîtresse à son encontre. Perdue dans ses pensées, elle avançait comme une somnambule tout en sursautant au moindre bruit caché dans l’ombre. La lune était à son zénith quand elles arrivèrent aux abords d’une crique éloignée de tout, a l’abri du regard des maîtres.

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La Mansar était connue de tous comme étant l’hospitalière de la plantation voisine à celle de l’habitation Guimbelot. Elle avait des dons de guérisseuse reconnue même des maîtres qui la faisaient venir quand ils désespéraient de leur propre chirurgien. Bien qu’elle en eût sauvé plus d’un, aucun n’aurait admis que ces miracles étaient son œuvre et pourtant son maître s’enrichissait avec ses dons. Mais pour les créoles comme pour les Congos, elle était la mambo, leur Mambo, celle qui leur donnait encore de l’espoir, celle qui préservait le lien avec leurs ancêtres. Cette nuit-là, elle attendait l’instant. Le moment propice où les Loas pourraient être en lien avec elle. Elle avait choisi comme Hounfor, le temple vaudou, un bosquet d’arbres sur une petite falaise surplombant l’onde miroitante de la mer. Elle avait tracé les Vévés, les dessins rituels étaient exécutés à même la terre battue avec de la fécule de maïs. En sa compagnie elle avait un petit groupe d’initiés, qui respectueusement attendaient. L’un des hommes allait taper sur le tamtam, les femmes allaient danser jusqu’à être en connexion avec la déesse Erzulie. Jeanne et la Nonon attendaient sur le péristyle en terre battue comportant une colonne, en fait un jeune arbre dénudé de ses branches et servant de poteau-mitan, symbolisant le chemin de la descente des esprits. Derrière un bosquet, la mambo priait devant l’autel bricolé dans l’espace transformé en chambre sacrée. La cérémonie commença par l’appel des Loas. L’une des initiées commença à taper du pied, scandant ses premiers pas de danse, puis son compagnon prit le relais sur son tamtam. La mambo sacralisa l’espace de culte par un jeté d’eau (jétédlo), puis les offrandes apportées par la Nonon furent rassemblées au pied du poteau-mitan. Elle disposa ensuite les objets sacrés aux points cardinaux et sur le poteau. L’initiée puis la mambo engagea alors les danses rituelles aux battements du tambour. Le son obsédant entraîna La Nonon suivie de Jeanne et établit le contact entre les deux mondes. Jeanne hypnotisée par le rythme sentit son âme sortir de son corps. Elle se mit à survoler la scène. Elle ne comprenait pas ce qu’elle ressentait, ni en elle ni autour d’elle. Elle se laissa transporter, planer. Pour protéger la fillette, la Mansar avait décidé de faire un sacrifice sanglant, les « mangers secs », comme s’appelaient les offrandes d’aliments appréciés par les Loas que l’on honorait, ne suffiraient pas. Elle avait fait préparer, nourrir, décorer trois pigeons. Le tambour battait avec frénésie pendant que la Mambo les égorgeait en répandant leur sang sur le sol de terre battue. Le cadavre fut ensuite offert aux quatre points cardinaux. Les initiés mouillèrent de sang leurs mains puis, avec des chants et des danses, ils appelèrent la descente des Loas. La Mambo entra en transe et se mit à danser de façon frénétique. IMG_0118.JPEGJeanne se vit faire la même chose et sentit en elle l’esprit prendre possession d’elle. La transe devint alors si intense que les yeux de la femme et de la fillette se révulsèrent. L’initiée et la Nonon s’arrêtèrent et attendirent la révélation à venir. Lorsque la Loa entra dans le corps de la fillette, la transe devint spectaculaire. Elle perdit connaissance, et fut rattrapée de justesse par la Nonon avant qu’elle ne tombe. Quand la Mansar revint à elle, elle annonça que la fillette avait été chevauchée par Erzulie qu’elle était donc sous sa protection que le lien subsisterait sa vie entière. La fillette ne se souvenait que d’une chose, c’était d’avoir vu une belle femme richement habillée, poudrée, parfumée, et portant, aux doigts, trois bagues somptueuses.

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La Mansar et Erzulie tinrent leur promesse, Jeanne put avancer dans la vie sous leur protection. Chaque fois que Madeleine voulut punir Jeanne pour une quelconque raison, elle-même fut sanctionnée. Lors des huit années qui suivirent Madeleine tomba enceinte autant de fois qu’il y eût d’année et perdit à chaque fois, pendant ou juste après sa grossesse, l’enfant. Elle devint de plus en faible, laissant ainsi du répit à ses esclaves. Dans le même temps, Jeanne devint une jeune femme avec beaucoup d’attraits, tant et si bien que son géniteur se mit à la regarder différemment. La lubricité vint remplir l’affection qu’il avait pour la jeune fille qui n’avait plus rien d’une fillette. Lorsque son comportement commença à changer à son égard, il tomba malade, son corps se couvrit de pustule. De peur d’attraper la petite vérole, car c’était l’ignoble maladie, Madeleine s’enfuit au « Petit-Goâve » chez ses fils qui avaient repris tant bien que mal la maison de négoce auprès de leur frère aîné. Jacques Guimbelot lentement mourut de sa maladie ainsi que plusieurs de ses économes et plusieurs dizaines de ses esclaves. Jeanne et la Nonon en sortirent indemnes.

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La Croix des bouquets, 1739.

Madeleine était ruinée ou peu s’en fallait. L’habitation Guimbelot avait perdu une grande partie de ses nègres et avait déjà des dettes envers au moins deux négociants. Ne voulant pas s’encombrer de l’habitation et des ennuis qui en découleraient, elle décida de vendre. Elle commença par les esclaves de maison soit La Nonon, Misa la cuisinière, Rosa et Jeanne. Elle les céda à un planteur de Montrouis qui venait de s’installer comme négociant à Port-au-Prince, anciennement Hôpital, et qui allait avoir besoin de personnel pour entretenir sa maison de ville. Il était l’un des deux négociants auprès de qui Jacques Guimbelot s’était endetté, cette vente lui permettait d’en rembourser une partie. Elle ne savait pas qu’ayant refusé Jeanne et la Nonon à Geneviève, sous prétexte qu’elles n’étaient pas sa possession, cette dernière s’en était ouverte à son époux. Il lui avait proposé de les racheter, mais il doutait que sa belle-sœur se laissât faire. Avec son accord, il décida de contourner la chose et demanda à un de ses amis de le faire pour lui. Madeleine, sans le savoir, était tombée dans le piège, et noyé au milieu des autres serviteurs, avant que notaire et avocat n’interviennent et ne révèlent la fraude, Jeanne n’était plus en sa possession. Elle était tout de même satisfaite, car elle espérait bien que cela tourne au désavantage de Jeanne ayant vu le regard inquisiteur de son nouveau propriétaire.

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Port-au-Prince, 1740.

Pompeo Girolamo Batoni. Portrait of a Man in a Green Suit

Aimé-Benjamin Fleuriau était issu d’une famille commerçante de La Rochelle. Il avait dû faire face au décès de son père et à la faillite de l’entreprise de raffinerie familiale qui avait provoqué une dette de 124 409 livres ! Il avait tout d’abord rejoint son oncle à Saint-Domingue au sein de son habitation de Montrouis. Dix ans plus tard, il avait acquis des terrains en plein centre de Port-au-Prince, sur lesquels il avait fait construire tout d’abord un magasin où mettre les esclaves puis des boutiques qu’il loua à des bijoutiers et autres artisants. L’administration coloniale s’était convaincue de la nécessité d’établir une capitale, afin de mieux diriger la partie française de Saint-Domingue. Le Petit Goâve et Léogane prétendirent bien quelque temps à cette fonction, mais elles ne furent pas retenues. En effet, elles ne se trouvaient pas en position centrale dans la colonie, le climat du Petit-Goâve était trop sujet au paludisme, enfin la topographie de Léogane rendait sa défense difficile. Une nouvelle capitale, siège du conseil supérieur de la colonie, devait être construite, le but étant qu’elle remplaça le Cap-Français comme capitale de la colonie de Saint-Domingue. Aimé-Benjamin Fleuriau avait donc saisi l’opportunité et s’en portait bien.

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Jeanne n’avait jamais quitté l’habitation, tout comme ses trois compagnes. Elle découvrit la ville dominicaine aussi inquiète qu’émerveillée. Port-au-Prince était d’abord un port, au départ simple entrepôt de denrées coloniales pour les « retours » en France et réceptacle des « expéditions » métropolitaines, dont les maisons, vouées au commerce maritime s’alignaient en « bord de mer ». Elle découvrit, ébahie, la rade encombrée de plus d’une centaine de navires et défendue par les redoutables forteresses contrôlant l’unique passe, puis ce fut les quais du « bord de mer » et leur foule bigarrée, leur activité débordante et désordonnée, derrière lesquels s’étendaient le damier bien régulier des rues qui se coupaient à angles droits. La carriole pénétra dans l’une d’elles bordée de maisons solides aux murs de pierres de taille et aux toits couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes. Elles étaient sobres, assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du commerce. Au détour d’une rue, ils arrivèrent sur une place et sa fontaine. La carriole qui les amenait s’arrêta devant un immeuble avec un étage encadré par la place et deux rues. La maison personnelle d’Aimé-Benjamin Fleuriau n’en occupait qu’une partie, le reste du bâtiment était occupé par des boutiques et des entrepôts qu’il louait. Sa demeure n’en était pas moins vaste et confortable bien que meublée sommairement. Il avait avant tout envisagé la ville coloniale comme un lieu de transition, un lieu d’affectation temporaire, une cité portuaire ouverte sur le monde, lieu d’échanges commerciaux où il pourrait remettre à flot la fortune familiale.

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La Nonon, Misa, Rosa et Jeanne furent descendues de la carriole par le contremaître qui les avait amenés. Ce fut Josefus, un grand nègre, qui vint en prendre possession pour son maître, ce dernier était occupé sur le port avec l’arrivée d’un navire. Les quatre femmes entrèrent suivant celui qui servait d’homme à tout faire à son maître. Elles traversèrent un couloir qui de chaque côté desservait, leur sembla-t-il, des pièces. Elles en sortirent pour entrer dans un patio assez vaste garni de deux palmiers en son centre, de pots de fleurs et d’un puits, ce qui était un luxe. Sur tout son tour, une galerie au rez-de-chaussée comme à l’étage soutenue par des arcades en pierre s’ouvrait visiblement sur les différentes pièces de la maison. Elles étaient impressionnées. Josefus après leur avoir expliqué que l’étage était réservé au maître et que le rez-de-chaussée servait pour son commerce et ses dépendances, les amena jusqu’à leur logement de l’autre côté du patio. La pièce qui leur était réservée était accolée à la cuisine et était bien plus vaste que ce qu’elles avaient déjà connu. Dès qu’elles furent seules, elles s’assirent sur les paillasses qui avaient été installées à leur usage et échangèrent leurs impressions. Jeanne ne leur dit pas qu’en entrant dans le patio, au pied du premier palmier, elle avait eu la fugace impression de voir la Loa Erzulie lui sourire. Elle avait pris ce message énigmatique comme étant rassurant, elle en avait été soulagée.

Dans les jours qui suivirent, au grand soulagement de Josefus, Misa se mit en cuisine et les autres femmes prirent en charge le nettoyage des lieux et l’entretien du linge. De loin, le maître se montrait satisfait de sa nouvelle main d’œuvre et laissait à son nègre, dans une moindre mesure, la gestion de la maison. Il avait toutefois expliqué à ce dernier de faire attention à la plus jeune, démontrant par là son intérêt pour celle-ci. Il avait été touché par la joliesse et l’aura de Jeanne au point d’expliquer à Geneviève et à son époux que contre toute attente il avait l’intention de la garder. Geneviève qui l’avait appris par son mari était entrée dans une grande colère et le fait qu’elle puisse récupérer la Nonon ne la calma guère. Mr Cambre lui expliqua qu’il ne pouvait rien faire, Jeanne était sa propriété, et bien qu’il devina pourquoi son ami voulait garder la jeune fille, il ne comptait pas se le mettre à dos en insistant.

George Morton.jpgJeanne ne sut rien de tout cela. Elle se trouvait bien au sein de la maison Fleuriau, d’autant que ni son maître ni son majordome ne semblaient s’intéresser à elle. Elle était libérée des regards lourds de danger des contremaîtres, des économes et de son maître et père. Elle besognait du matin au soir comme ses comparses sans le poids d’un quelconque sévisse.

Hormis sa nouvelle maison, enfin celle de son maître, elle découvrit la ville, la vie à la ville. Chaque jour, elle accompagnait Misa, la cuisinière, et Josefus au marché de la ville. Elle avait été étonnée par les rues pour la plupart pavées avec des trottoirs de briques ou de pierres. Évidemment elle préférait ne pas voir les rigoles du milieu de la rue comblées d’une boue noire et puante que l’on négligeait de nettoyer, les dépôts d’immondices accumulés que l’on entrevoyait entre deux façades. En traversant la ville elle avait été étonnée par le mélange des races et des couleurs, par la mise de certains maîtres qui portaient des perruques poudrées et souvent portait l’habit et l’épée alors que pour la plupart la mise habituelle était bien plus simple et adaptée au climat tropical : habit léger de drap fin, baptiste écrue ou basin, chemise blanche à dentelles, larges pantalons, bas de soie, fil ou coton, mouchoirs ou foulards de cou ou de tête et l’indispensable chapeau à larges bords pour se protéger de la chaleur. Simplicité et commodité étaient sans surprise pour Jeanne les premières règles. Elle remarqua que certains petits blancs allaient même pieds nus comme les esclaves. Les femmes, quel que soit leur rang, de l’esclave à la maîtresse, mais surtout les mulâtresses poussaient le luxe et la recherche de l’apparat au plus haut point : broderies, galons, dentelles, taffetas, bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues, corset, casaquin, chapeau à ruban de soie, mouchoir de tête ou madras, profusion de mousseline et de riches étoffes. Jeanne estimait que c’était parfois poussé au ridicule, elle n’avait pas à se plaindre, elle même, comme tous les serviteurs de la maison Fleuriau, était correctement vêtue et chaussée, leur maître estimait que cela démontrait son niveau de richesse et donc sa place dans la société coloniale.

Après un apprentissage d’une dizaine d’années en tant qu’économe et gérant d’une habitation, auprès de son oncle lors duquel Aimé-Benjamin avait appris à commander cent cinquante esclaves, à maitriser le travail de chacun, à tout savoir sur le raffinage du sucre, à gérer la vente et les achats pour la rentabilité de l’habitation, il était devenu négociant à la Croix des Bouquets. Il s’était affranchi de la tutelle de son oncle et avait traité seul ses affaires. Elles consistaient à réceptionner et à charger les navires, à vendre les cargaisons de bois d’ébène sous-entendu des esclaves et à négocier le sucre, l’or de Saint-Domingue. Commissionnaire, pour le compte d’armateurs, de négociants métropolitains et de grands colons, il était en charge de nourrir et de loger les esclaves, jusqu’à leurs ventes, ainsi de que de l’entretien des navires et de leurs équipages tant qu’ils étaient au port, et de leur réapprovisionnement en denrées pour le commerce et en vivre pour l’équipage. Toutes les commissions tirées de ses différentes affaires étaient fort substantielles et faisaient de lui un homme riche, ce qui lui permettait de commencer à rembourser les dettes de sa famille auprès des créanciers rochelais.

Un jeune homme inconnu Ramsay Allan 1713 - 1784.jpgLa vie quotidienne du colon aux iles différait bien évidemment par de nombreux côtés de celle que l’on peut mener dans la métropole. Même si Aimé Benjamin n’avait pas réfléchi à cela, certaines divergences, normales et attendues sous un climat éloigné, portant sur le plan matériel, étaient immédiatement visibles, d’autres, plus profondes et subtiles, affectaient la psychologie et le moral. Contrairement à beaucoup d’idées reçues sur l’indolence créole, la vie quotidienne était essentiellement occupée par le travail, on partait aux iles avant tout pour gagner de l’argent, il ne faisait pas exception. Force avait été de constater qu’à Saint-Domingue surtout, les longues journées de labeur harassantes sur les plantations isolées laissaient peu de temps au loisir, à la distraction. La plupart des colons essayaient d’accumuler en dix ou vingt ans le plus de revenus possibles pour aller ensuite en jouir en France. Les colons étaient plus intéressés à leurs cultures qu’à la vie sociale qui se réduisait essentiellement à des visites de voisinage ou de grands festins suivis de bal et de jeu à l’occasion d’événements familiaux. Les plus chanceux, ceux qui habitaient en ville ou tout près, pouvaient profiter du théâtre. Les « redoutes », bals organisés par des mulâtresses, étaient fort fréquentées et d’une manière générale, c’était vers les femmes de couleur que se tournaient les colons lorsqu’ils recherchaient le délassement. La double vie était la règle commune et les commérages étaient, avec les incontournables discussions d’affaires, l’essentiel des échanges. Aimé Benjamin ne faisait pas exception et partageait comme ses comparses ce style de vie, si ce n’est qu’il n’avait pas eu l’occasion d’officialiser une ménagère. Il en avait bien eu une ou deux sur la plantation de son oncle, mais y avait accordé peu d’importance. Il était donc fort déstabilisé par ce qu’il ressentait pour Jeanne.

***

Dans ces existences mornes, l’arrivée d’un « étranger », d’un nouveau, était toujours un grand moment et la célèbre hospitalité créole qui lui était partout largement accordée n’était pas exempte d’une bonne dose de curiosité.

Jacques Rasteau armateur et directeur de la Chambre de commerce de La Rochelle avait envoyé son fils Gabriel à Saint-Domingue afin d’y installer un comptoir. Il arriva à même temps qu’un des navires de l’entreprise familiale, « La Victoire », pour laquelle il fallait procéder à la vente de la cargaison humaine. Les chirurgiens avaient procédé à sa « réfection », quelques jours avant l’entrée au port et dans le port même. Les captifs prenaient l’air, ils étaient mieux nourris afin de les rendre présentables. À l’arrivée, comme commissionnaire, Aimé Benjamin était monté à bord pour aider aux transactions ; il touchait 1,5 % sur les ventes, mais c’était le capitaine qui vendait lui-même la cargaison. Il devrait de son côté faire charger les retours, marchandises en tout genre. Le négrier se transformerait en roulier, chargeant du coton brut, du cacao, du tabac, du café, du sucre brut, parfois du bois précieux et des produits tinctoriaux comme l’indigo, du fret divers, sur lequel il toucherait là aussi sa commission. Comme à chaque fois il recevait le capitaine du navire et ses officiers voire ses passagers. Cette fois-ci, il avait convié Gabriel Rasteau chez lui ainsi que le capitaine de « La Victoire » et son second.

Tout se passait fort bien, le repas était fort arrosé, de vins de Bordeaux essentiellement, et la nourriture était abondante et fort bien préparée. Misa était une très bonne cuisinière, donnant à la table de Aimé Benjamin une certaine notoriété. Ce dernier avait surtout échangé avec Gabriel Rasteau dont le père faisait partie des créanciers de son père et avec le capitaine du négrier qui leur racontait ses aventures sur les côtes africaines. Une chose avait fini par déranger Aimé Benjamin, ce fut le comportement du second. Après avoir constaté la tournure de Jeanne, qu’il trouvait gironde selon son dire, il n’arrêta pas de lui faire des réflexions voire de la tripoter à chacun de ses passages sans que son capitaine ne le reprenne. Las de ce comportement, qui le mettait mal à l’aise, il avait fini par renvoyer la jeune fille a d’autres activités pour l’éloigner du malotru. Josefus et Rosa continuèrent le service au grand regret du second.

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Cela aurait pu s’arrêter là, mais l’homme enivré, alors que tout le monde s’était retiré, était resté fumer dans l’ombre profonde de la galerie de l’étage. Il aperçut dans le patio Jeanne qui finissait de ranger. Il l’interpella, lui demanda de lui apporter de quoi se désaltérer. Elle se retrouva prise au dépourvu et dut obéir, son statut ne lui permettait pas de faire autrement. Elle attrapa une carafe et un verre dans la cuisine et lui monta. Elle était à peine arrivée à l’étage, qu’il la saisit à bras le corps, lui faisant choir son plateau. Elle ne put retenir le cri de surprise qui se transforma en effroi quand elle saisit ce qui allait lui arriver. Elle savait qu’elle ne devait pas se défendre, qu’elle n’était qu’une négresse, un objet pour cet homme. Malgré cela, instinctivement, n’écoutant que sa peur, elle résista, se défendit attirant ainsi son maître. Surpris de l’arrivée d’Aimé Benjamin, le second lâcha sa prise. Jeanne tomba à genoux. « – Pardon ! Pardon maître ! Je sais, je n’aurais pas dû !

– Tu n’y es pour rien, Jeanne. Quant à vous, monsieur, veuillez quitter cette demeure puisque vous ne savez pas vous tenir, j’expliquerai à votre capitaine mon point de vue.

– Mais c’est une négresse !

– Oui ! Mais c’est la mienne, vous n’êtes pas dans un bordel !

L’homme ne demanda pas son reste et tourna les talons. Jeanne se mit à ramasser les débris de la carafe et du verre. Aimé Benjamin se pencha et releva la jeune fille. Elle n’osait lever les yeux. Il lui prit le menton et releva son visage vers lui. Ses yeux se plantèrent dans le regard limpide, ce qui l’émut au plus haut point et sans plus réfléchir l’embrassa. La jeune fille, bien que surprise, se laissa faire et aller. Réalisant ce qu’il venait de faire, il s’écarta d’elle. « – Excuse-moi Jeanne, je te sors des pattes de ce monstre et je ne fais pas mieux !

– Oh ! Non maître, tout va bien.

Et afin de le lui prouver, elle se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa à son tour.

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Suite au prochain épisode

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

Je suis la vice-reine du Mexique. (5ème partie)

épisode précédent

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Chapitre IV : de 1785 à 1786

4 Février 1785

Le capitaine du navire « El Volante » hâtait de son mieux son arrivée à Cuba, car il n’était qu’à quinze lieues de la Jamaïque. Il évitait tant que puisse se faire les navires anglais et les conflits qui pourraient en découler, ses passagers étaient puissants et d’importance pour le gouvernement espagnol. Son vaisseau transportait le nouveau gouverneur et capitaine général de Cuba Bernardo Gálvez ainsi que sa famille.

IMG_4866 Marie-Félicité, appuyée sur le bras de son mari, tout en l’écoutant, regardait l’île se rapprochait. Il lui montra plusieurs petits bâtiments qui rôdaient sur les côtes de Cuba qui parurent plutôt vouloir s’éloigner d’eux que de les approcher. « C’est certain, ils font de la contrebande. Il faut dire que la longueur considérable de cette île si peu habitée facilite ce genre de commerce. Vous savez Felicidad, les Anglais sortent le soir de la Jamaïque et s’approchent des côtes de Cuba, qui leur sont familières pendant la nuit, et souvent même en plein jour dans les lieux les moins fréquentés. Nous dépensons énormément en soldats, en commis, en inspecteur pour surveiller la contrebande, mais cela n’y fait rien et pourtant nous punissons plus qu’aucune autre nation. Ceux qui sont pris sont condamnés aux mines, malgré cela ils n’hésitent pas à poursuivre leur commerce illicite. » 

L’île de Cuba courait dans sa longueur d’est en ouest, sur une largeur très étroite et si étranglée, qu’en plusieurs endroits elle n’avait pas plus d’une douzaine de lieues. Sa plus grande largeur était au cap de la Veracruz, dont le vaisseau s’approcha d’assez près pour que ses passagers puissent reconnaître ses coteaux et ses montagnes lointaines. Marie-Félicité avec ses sœurs, Maria-Victoria et Antoinette-Marie, jouissait de l’aimable verdure qui couronnait les bords de cette belle île pendant que son époux et ses beaux-frères s’étendaient sur les possibilités économiques de la colonie. Les parfums suaves de ses fleurs s’exhalaient jusqu’à eux, mais aucune trace d’habitations n’animait ce tableau. Quand le navire dépassa le cap de la Veracruz, que la terre disparut de leur vue, la mer forma à la pointe du cap un profond enfoncement anguleux semé de rochers noirs à fleurs d’eaux et si serré, qu’on ne pouvait y voguer qu’en chaloupe. Le capitaine fit remarquer, bien qu’il ne sût pourquoi, que cet amas lugubre de rochers se nommait jardins de la reine. Ils retrouvèrent la vue de la terre de Cuba que vers le cap Corrientes, et elle se montra à eux également pavée de forêts touffues et aussi peu habitée. Ils finirent par dépasser le cap Saint Antoine, qui s’avançait en bec du côté de l’isthme rocheux du Yucatan. C’était dans cette partie au nord en face de la Floride orientale qu’était située la ville de La Havane, capitale de l’île, lieu de leur destination.

Cette ville, peuplée de plus d’environ quarante mille âmes, était l’entrepôt des relations de l’Espagne avec le Mexique, et le centre de ses forces de terre et de mer. La réussite de La Havane, le plus grand port de la région, et le plus grand ensemble de chantiers navals du Nouveau Monde, reposait sur sa très remarquable baie et sur l’escale obligatoire qu’il fallait y faire sur la route maritime passant par la mer des caraïbes et le golfe du Mexique. Cela avait rendu nécessaire sa protection militaire tant sa situation était convoitée par les autres nations. Son commerce était considérable, il avait pour objet non seulement de fournir aux besoins de la ville et de l’intérieur de l’ile, mais encore à celle du Mexique, et d’en exporter ses riches métaux. La Havane approvisionnait en même temps les deux Florides et la Louisiane en denrées coloniales et de quelques-unes venues d’Europe.

Marie-Félicité appréciait la ville dans laquelle elle avait déjà séjourné avant de faire le voyage pour Madrid et qui avait la magnificence de Séville. Elle aimait ses nombreuses places telles la Plaza Vieja, la Plaza de San Francisco, la Plaza del Cristo ou la Plaza de la Catedral, toutes entourées de nombreux bâtiments exceptionnels comme la Iglesia Catedral de La Habana, l’Antiguo Convento de San Francisco de Asís et le Palacio del Segundo Cabo . Elle appréciait ses maisons privées avec leurs arcades, leurs grilles en fer forgé et leurs cours intérieures. Elle avait aperçu ses rues étroites pleines d’une foule bigarrée où sa berline avait du mal à passer pour aller jusqu’à sa demeure, le Palacio de los Capitanes Generales, sur la Plaza de Armas.

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À peine arrivées, Marie-Félicité et ses sœurs s’installèrent et se mirent à leurs aises au sein de l’immense bâtiment carré à parois épaisses de style baroque. Les appartements occupés par Marie-Félicité et sa famille donnaient d’un côté, sur la face avant du bâtiment dont les arcades étaient soutenues par des colonnes et un pavé de porcelaine Pelona qui portait les petits balcons de l’étage s’étendant devant les portes-fenêtres, et de l’autre sur une cour verdoyante, ouverte, surplombée par une galerie sur les quatre côtés au centre du bâtiment.

En tant qu’épouse du nouveau gouverneur et capitaine général de Cuba, Marie-Félicité reprit ses fonctions et activités mondaines, ouvrant sa table, organisant des soirées et des bals ou s’occupant avec humilité des nécessiteux. Elle n’eut pas le temps de profiter de son nouveau confort que de Madrid arriva une mauvaise nouvelle qui remettait en cause les fonctions de Bernardo. Son père Matías de Gálvez y Gallardo, alors vice-roi de Nouvelle-Espagne, était décédé, et cela depuis le 3 novembre 1784 à Mexico. Pour le récompenser de son administration du Guatemala, le roi Charles III l’avait nommé, deux ans plus tôt, vice-roi de Nouvelle-Espagne malgré son âge et son état de santé précaire. Par la même lettre qui amenait la triste nouvelle, Bernardo apprenait qu’il se devait de succéder à son père comme vice-roi de la Nouvelle-Espagne et qu’il devait donc déménager avec sa famille à Mexico.

***

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Le 16 mai 1785

Marie-Félicité rajusta son chapeau de paille afin que les rayons du soleil ne touchent pas la peau de son visage. Assise sur le banc accolé contre le bastingage du pont supérieur, elle écoutait sa fille aînée Faustina lui lire une histoire. Devant elle, la gouvernante de ses filles, doña Despointes, surveillait sa benjamine, Matilda, qui jouait avec son petit dernier, Miguel. La vigie avait annoncé la terre. D’ici la fin d’après-midi, ils seraient arrivés à Veracruz. À cette idée, elle songea à la déception qu’elle avait eue quand elle avait appris qu’au lieu de rentrer à La Nouvelle-Orléans ils partaient pour Mexico. Il avait fallu encore organiser son voyage, faire préparer les malles de toute la famille et choisir tous les objets et meubles qu’elle comptait emporter. Elle avait partagé sa déconvenue avec ses sœurs, qui tout comme elle, fatalistes, avaient tout organisé pour cet ultime voyage, du moins le pensaient-elles. Elle savait bien que Bernardo, s’il était fier de ce nouveau poste, n’en était pas moins triste, d’autant qu’il lui était dû suite au décès de son père. De son côté, elle avait espéré revoir sa famille et ses amis, elle n’avait jamais songé que sa destinée la mènerait aussi loin de sa maison, qu’elle traverserait par deux fois les océans. Elle rendait grâce à Dieu de n’avoir été que peu malmenée par des tempêtes et que tous les siens fussent sortis sains et saufs de ces voyages maritimes. Évidemment, elle ne pouvait décemment se plaindre, elle qui était la fille d’un négociant, elle allait devenir vice-reine du Mexique. Toutefois, elle avait la nostalgie de son pays et aurait tant aimé élever ses enfants en son sein. Elle avouait de bon cœur qu’il n’était pas courant d’avoir épousé par deux fois un homme qui l’aimait et qui la choyait. Malgré tout ce bonheur, en cet instant, son cœur était triste du chemin que prenait sa vie, même si celle-ci s’apprêtait à être glorieuse. Un pressentiment indéfinissable la taraudait. Faustina fit remarquer à sa mère qu’elle ne l’écoutait plus. Marie-Félicité se ressaisit, s’excusa auprès d’elle et reporta à nouveau son attention vers elle.

Le vaisseau passa devant l’île du fort San Juan de Ulua duquel ils furent salués par une canonnade. Faustina et Matilda étaient appuyées sur le bastingage, Bernardo leur expliquait ce qu’elles voyaient. Perrine surveillait de près Miguel qui lui aussi voulait voir. Marie-Félicité, abritée par son ombrelle, de son côté, sans mot dire examinait son nouveau pays, elle avait laissé Amanda et doña Despointes aidées de Paloma fermer les malles. Jésus lui s’occupait personnellement de celles de son maître. Tout se mettait en place pour débarquer. Maria Victoria et Antoinette-Marie rejoignirent leur sœur sur le pont troublant ainsi ses réflexions. À l’approche du port, ils découvrirent une foule enthousiaste venue acclamer leur nouveau vice-roi, son héroïsme en Louisiane était venu jusqu’à eux, ils en étaient très fiers.

Le navire amarré, Bernardo prit le bras de son épouse et suivit sa garde sur le port qui leur fit une haie d’honneur. Les attendaient sur le quai, tout ce qui comptait à Veracruz et cela n’était pas rien. Bernardo en était conscient. Le port était devenu le plus important Nouvelle-Espagne, le commerce atlantique avait créé une grande et riche classe marchande, qui était même plus prospère que celle de Mexico et le nouveau vice-roi, tout comme son père, avait bien l’intention de s’appuyer sur celle-ci pour gouverner au mieux. Il avait déjà expliqué cela à Marie-Félicité qui mettait toute sa séduction pour charmer les notables qui les accueillaient.

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La famille Gálvez fut momentanément logée au Palacio de la ville avant que de poursuivre vers Mexico. Ils furent invités à deux soupers en leurs honneurs suivis d’un bal. Bernardo et Marie-Félicité furent encensés par les notables. Ils restèrent huit jours sur place, le temps de se remettre des affres du voyage et de préparer leur expédition jusqu’à la capitale mexicaine. Ils allaient devoir traverser une forêt tropicale avec une faune inquiétante et peut-être croiser des brigands qui en voudraient à leurs biens, certains n’avaient pas froid aux yeux, plus d’un convoi d’or ou de pierres précieuses n’arrivait pas à destination. Malgré l’inquiétude latente de Marie-Félicité, les huit berlines et la troupe, qui les accompagnaient, mirent dix jours à faire le trajet par voie de terre jusqu’à la capitale en passant par Cordoba et Puebla, où ils s’arrêtèrent pour se rafraichir et profiter de la fête que leur faisaient à chaque fois les villageois. Ils n’eurent à subir que les affres de la chaleur et une poussée de fièvre sans conséquence de Miguel.

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Début juin 1785

Ils étaient enfin arrivés à Mexico. De la fenêtre de la berline, Marie-Félicité regardait s’approcher la capitale de la Nouvelle-Espagne, la ville la plus peuplée du continent américain. Située sur le bord d’un lac, au premier abord, elle trouva le lieu charmant. La ville bâtie de maisons sur pilotis était édifiée sur un terrain marécageux, traversé par un grand nombre de canaux. À sa création, tous les bâtiments aztèques avaient été détruits sauf les palais de l’empereur Moctezuma, dont Cortés avait fait sa résidence. Le plan de la nouvelle ville avait été dessiné par le géomètre Alonso García Bravo qui avait adopté un plan en damier. Ils entrèrent dans la ville où, dans les larges rues tirées au cordeau et coupées à angles droits, une foule curieuse, mélange d’Espagnols, d’Indiens et de noirs, s’était agglutinée. Bernardo expliqua qu’au lendemain de la conquête, les Espagnols avaient opté pour une séparation avec les Indiens dont ils craignaient une révolte aussi par prudence, le quartier espagnol était séparé des quartiers indigènes par un canal, dont les ponts pouvaient être relevés. Marie-Félicité n’était pas bien sûr que cela la rassurait.

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« – Maman, regardez le palais ! » À sa vue, Marie-Félicité eut un frisson, une sourde angoisse irraisonnée la tenaillait. Sur la place principale de Mexico, la place d’armes, Bernardo et sa famille découvrirent le palais du vice-roi construit avec les pierres des ruines de la puissante capitale aztèque. Tous le trouvèrent très impressionnant avec sa façade grandiose, bordée au nord et au sud par deux tours imposantes et comprenant trois portes principales, chacune menant à une partie du bâtiment. La porte centrale ouvrait sur le patio principal. Ils en franchirent l’entrée et pénétrèrent dans la cour principale agrémentée d’une fontaine représentant Pégase et entourée d’arcades baroques à trois niveaux et des colonnes Renaissance. Descendus de leurs voitures, ils furent accueillis par les membres de La Real Audiencia y Chancillería, constituée des alcades et de leurs alguazils. En plus des membres du gouvernement, il y avait des hidalgos et de riches créoles. Après un bref discours de Vicente Herrera, qui avait remplacé à sa mort don Gálvez, le père de Bernardo, ils remontèrent dans leurs voitures et allèrent jusqu’à la porte sud qui ouvrait sur le patio d’honneur et sur l’arrière vers le jardin du vice-roi. Ils empruntèrent ensuite les escaliers menant au deuxième étage de la cour où Marie-Félicité et ses sœurs découvrirent leurs appartements. En dessous, la mezzanine servait aux fonctions de secrétariat et aux archives de la vice-royauté, la partie inférieure étant pour les serviteurs et les soldats.

***

De sa fenêtre qui donnait sur le marché, Marie-Félicité pouvait voir sur sa gauche la acequia real, le canal menant à la lagune de Texcoco, et sur sa droite la cathédrale. La Plaza Mayor était le principal marché d’approvisionnement de la ville. La place était comble, elle grouillait d’activités et de vendeurs ambulants. Marie-Félicité avait du mal à voir autre chose que la saleté, la fumée, le vacarme et la promiscuité miséreuse qui régnaient sur la place. Amanda lui avait expliqué que le marché couvert nommé le Parían par les autochtones permettait de trouver des produits fins, vins et liqueurs espagnols, tabac, foulards, orfèvrerie, porcelaine chinoise, etc. Les boutiques étaient tenues par des Espagnols et les produits étaient coûteux. Le marché Baratillo qui s’étendait de ce dernier aux pieds du palais vendait des produits frais provenant de la vallée de Mexico : fruits, légumes, poissons. IMG_5151On y trouvait également des vêtements de seconde main, des produits de contrebande, des armes ou des objets de recel. Ce marché était fréquenté par les moins riches. Tout cela n’avait pas convaincu Marie-Félicité, pas plus que ses sœurs, d’aller y voir de plus près. Elles avaient par contre pris le temps de visiter en voiture les rues du voisinage, la belle rue de la Plateria, ou rue des Orfèvres. Elles avaient été ébahies en apprenant par le capitan qui les accompagnait qu’en moins d’une heure on pouvait y voir la valeur de plusieurs millions, en or, en argent, en perles et en pierres précieuses. La rue de Saint-Augustin, tout aussi fort riche, était la rue des Marchands de soie. Elles avaient parcouru la rue Tabuca, une des plus longues et des plus larges rues de la ville, où presque toutes les boutiques proposaient des ouvrages de fer, d’acier & de cuivre. Elles avaient été invitées dans les magnifiques maisons de la rue de l’Aigle qui tenait son nom d’un Aigle de pierre, d’une grosseur surprenante qui était au coin de la rue où les familles les plus riches habitaient, la plupart des gentilshommes, des courtisans et des officiers de la Chancellerie. Mais avant tout cela, elle avait accompagné Bernardo à l’église du Collège Apostolique de San Fernando sur la tombe de son père.

***

Le statut de vice-roi de Nouvelle-Espagne n’était pas des plus simples et catalysait beaucoup d’ennemis dans l’ombre. La région se situait au carrefour de multiples routes commerciales, c’était le point de jonction entre les flux commerciaux atlantiques et pacifiques. Depuis les Philippines, venaient des produits de luxe, tissus, porcelaine, épices, laque puis étaient acheminés depuis Acapulco via Mexico jusqu’au port de Veracruz, port d’entrée des produits européens, que partaient les navires chargés d’argent jusqu’à Cadix et Séville, via La Havane, où les lingots étaient enregistrés et estampillés. Mexico était également un carrefour où se croisaient les routes commerciales terrestres. L’axe nord-sud était composé d’un ensemble de routes où les marchandises circulaient à dos de mulet. Extrait des mines septentrionales, l’argent arrivait dans la ville de Mexico avant d’être réexporté vers l’Espagne. L’axe est-ouest était un véritable pont continental permettant aux marchandises asiatiques non seulement d’alimenter les foires régionales d’Acapulco, de Mexico, de Puebla, de Jalapa et de Veracruz, mais également les marchés européens.

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Bernardo, toujours aussi entreprenant, avait pris sa tâche à bras le corps, il ne savait pas faire autrement. Il tenait à poursuivre l’œuvre de son père et apporter sa vision. Sous le regard inquiet de Marie-Félicité, il s’activait dès l’aube jusqu’à tard dans la nuit donnant le meilleur de lui-même pour être digne de son nouveau poste et de ses objectifs. Elle lui conseilla en vain d’aller plus doucement, de prendre son temps, mais il argua qu’il y avait beaucoup à faire et ses actions le prouvèrent. Il commença par l’installation de l’éclairage public dans la ville. Il poursuivit la construction de la route vers Acapulco, et prit des mesures pour réduire les abus commis sur les Indiens dans le cadre de ces travaux, ce qui lui généra des ennemis. Qu’avait-on à se soucier du sort des indigènes ? Il se mit à dos Vicente Herrera, frustré de ne pas avoir gardé le poste de vice-roi, et avec lui une partie des alcades qui estimaient qu’il outrepassait ses prérogatives.

Il n’eut pas le temps de s’attarder à ce qui ressemblait à l’émergence d’une cabale, qu’une calamité désola la ville et la région de Mexico. En pleine saison des pluies, au milieu du mois d’aout, la température chuta à tel point que le gel s’étendit sur la région détruisant les récoltes et causant la famine. Marie-Félicité qui s’occupait des indigents. Elle avait toujours estimé, qu’en tant que privilégiée et de par son statut de vice-reine, cela faisait partie de ses charges, demanda de l’aide à son époux. Il fit prélever un pourcentage sur le revenu des loteries et autres jeux de hasard pour pourvoir aux besoins des plus pauvres, ce qui accentua la défiance des propriétaires qui voyaient là une intrusion dans leur négoce. Montrant l’exemple, Bernardo mit lui-même la main à sa bourse. Il donna douze mille pesos de son propre héritage et trouva cent mille pesos auprès d’autres donateurs pour acheter du maïs et des haricots pour la population. Il prit également des mesures en vue d’accroître la production agricole. Comme il ne voulait pas en rester là, il encouragea les sciences en finançant l’expédition de Martín de Sessé et Vicente Cervantes qui envoyèrent en Espagne un très riche catalogue des diverses espèces de plantes, oiseaux et poissons de la Nouvelle-Espagne.

Bernardo était franc, galant, aimable et simple. Il se déplaçait en ville dans un attelage ouvert tiré par deux chevaux, assistait aux corridas, pèlerinages et fêtes où il était accueilli généralement par des applaudissements. Cependant, l’Audiencia se méfiait de son vice-roi. Ses alcades et leurs cercles craignaient que sa popularité ne lui permît de suivre l’exemple américain et qu’il ne déclarât l’indépendance de la Nouvelle-Espagne. Ce doute avait été immiscé par un groupe de nantis que Bernardo et ses velléités à aider l’ensemble de la population gênaient. L’Audiencia insinua ses soupçons à Madrid et la Couronne mit en garde Bernardo. Il en avait vu d’autres, mais autant de défiance le rendit mélancolique. Il contournait cette conjuration larvée en s’appuyant sur les riches négociants et en lançant de grands projets. Pour cela, il utilisa une partie de sa fortune personnelle pour achever l’édification des tours de la Cathédrale et poursuivit la construction du Château de Chapultepec, entamée par son père, sur la colline de Chapulín qui tenait son nom des cigales qui l’habitaient. Il voulait faire de ce palais, édifié au sommet de la colline située en périphérie de la ville de Mexico, une résidence estivale. Bernardo donna la gestion du projet au capitaine Manuel Agustín Mascaró, en qui il avait toute confiance, son prédécesseur étant parti pour La Havane. Quelle ne fut pas sa surprise quand il apprit par Marie-Félicité, qui le tenait de Maria-Victoria, qu’on l’accusait de construire une forteresse avec l’intention de se rebeller contre la couronne espagnole, à partir de là ! Il ne changea en rien ses projets, d’autant qu’une épidémie de peste se déclencha provoquée par la famine difficile à juguler malgré tous ses efforts. Il fit installer sa famille dans le début de la construction afin de les isoler de la terrible maladie. Celle-ci fit des ravages malgré tout ce qui fut entrepris pour l’endiguer.

***

Pâques 1786

IMG_4894.JPGLes piliers de l’intérieur de l’Église étaient tapissés d’un superbe velours cramoisi, bordé d’une large frange d’or et détenait une lampe dont le corps d’argent était d’une si grande forme, qu’il devait y entrer trois hommes pour la nettoyer. Marie-Félicité était éblouie par cette lampe enrichie de figures, de têtes de lion, et de différents ornements d’or pur. Elle fit comme tous. Elle s’agenouilla et se mit à prier devant la balustrade d’argent massif qui entourait le maître-autel. Elle remercia Dieu d’avoir épargné sa famille de la terrible calamité qu’avait été la peste et qui avait disséminé une partie de la population. Insidieusement, ses pensées allèrent à son époux qu’elle trouvait de plus en plus fatigué. Elle remercia tout d’abord Dieu et pria pour qu’il gardât son époux en pleine santé, car elle le savait fragile. Tout en écoutant les litanies hypnotiques de prêtres, ses pensées l’amenèrent à la prédiction de Rosalba. Elle n’y avait pas pensé depuis un certain temps, Bernardo n’avait pas eu de malaise depuis Madrid ou si peu que les tisanes préconisées avaient été salvatrices. Puis tout à coup, telle une fulgurance mystique, elle en fut certaine, elle se sut enceinte. « – Vous aurez encore le temps d’avoir deux enfants avant qu’il ne vous quitte. » Lui avait prédit la sorcière de La Nouvelle-Orléans et voilà qu’elle attendait ce deuxième enfant. De cela, elle était certaine. Elle se mit à prier avec encore plus de ferveur pour son mari et sa famille. Les larmes coulaient sur ses joues, ceux qui le virent furent émus devant tant d’émotion.

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Aout 1786.

Les jours passaient, pour Bernardo, en combat larvé avec les alcades de l’Audiencia et leurs accointances, et pour Marie-Félicité en inquiétude sourde. Elle luttait contre elle-même. Sa grossesse, bien qu’encore peu visible et toujours pas officialisée, jouait sur son humeur de façon excessive. Elle tenait toujours son rôle de femme du monde sans faillir, animant avec grâce soupers, bals, manifestations en tous genres. Entourée d’une cour composée des épouses et autres membres de la famille des hidalgos et des notables composant l’Audiencia, elle n’était jamais seule. Elle avait pour soutien ses deux sœurs qui ne la quittaient pour ainsi dire jamais et qui recevaient toutes ses confidences.

eorgian-empress- Sketch of Mary Robinson by Sir Joshua Reynolds. 1782..jpgMarie-Félicité se préparait sans envie pour des combats de taureaux sur la place del Volador. Elle n’appréciait pas les corridas, elle ne voyait pas d’intérêt à regarder un animal se faire trucider sous les ovations énamourées de la foule pour le toréador. Elle reconnaissait le courage des toréadors, mais avait de la pitié pour les taureaux sacrifiés. Quoi qu’il en soit, elle se devait d’être aux côtés de son époux, la population adorait ses fêtes. Amanda ajustait délicatement sa robe à l’anglaise pour qu’elle ne la serrât point, mais la mette toutefois en valeur. Marie-Félicité ajustait le positionnement de son chapeau à larges bords et s’examinait machinalement dans la glace quand elle fut détournée de son introspection par l’entrée brutale d’Ignacio de Las Vegas, le secrétaire de Bernardo, qui lui avait toujours été fidèle et qui était visiblement bouleversé. « – Señora, Señora, vite ! Don Gálvez s’est trouvé mal ! » Elle prit ses jupes dans les mains, les soulevant, et se précipita dans le sillage du secrétaire qui avait fait demi-tour devant sa réaction. Ils traversèrent les appartements et entrèrent dans la chambre de Bernardo qu’avec Jésus ils avaient réussi à recoucher. À ses côtés se trouvait son valet qui à leur entrée se retourna les larmes aux yeux. « – Il est inconscient, señora ! »

***

Un bruit persistant courait, on avait empoisonné le vice-roi. Il était tombé gravement malade et gardait le lit. Aucun remède ne le soulageait, il était de plus en plus exsangue. Marie-Félicité l’avait fait transporté dans un palacio à Tacubaya dont le climat était reconnu comme plus sain que le centre de Mexico. De plus, elle avait préféré l’éloigner des rumeurs de la cour de l’Audiencia. Bien que sa grossesse, désormais connue de tous, la fatiguait, elle ne quittait que très peu son chevet. Elle avait laissé ses enfants entre les mains de leurs servantes et de ses sœurs. Au sein de la cour du vice-roi, beaucoup s’apitoyaient sur le sort de la vice-reine, mais d’autres jubilaient à l’idée qu’ils allaient être débarrassés de don Gálvez. Tout ceci dura cinq mois, ils furent un martyr pour le couple. Marie-Félicité revivait ce qu’elle avait vécu avec Gilbert Antoine de Saint-Maxent, impuissante. Elle voyait petit à petit Bernardo perdre la vie. N’ayant plus d’illusions quant à son devenir, au début de mois de novembre, il fit venir à son chevet les alcades et leur remis ses fonctions gouvernementales, qu’il ne pouvait plus exécuter, à l’exception de la présidence de l’Audiencia. Dans les semaines qui suivirent, la douleur ne donna nul répit au malade, plus rien ne le soulageait même plus les tisanes de Rosalba. Les tourments de la maladie qui rongeaient Bernardo ravageaient l’âme de Marie-Félicité qui était impuissante à aider son époux. Cette dernière nuit, un moment de répit fut accordé à Bernardo, il remercia son épouse de tout ce qu’elle lui avait donné et lui demanda pardon dans un dernier souffle. Avant qu’elle ne comprenne ce qui se passe, l’âme de Bernardo avait quitté son corps. Quand elle le réalisa, elle défaillit laissant échapper un cri de bête blessée. Son entourage crut qu’elle allait perdre l’enfant, elle était proche du terme. Mais il n’en fut rien.

Le 28 novembre 1786, Bernardo Gálvez n’était plus.

***

Outlander -003.JPG

La mort du vice-roi fut consignée dans un acte enregistré devant l’Audience. La vacance du poste fut annoncée par cent tintements de cloches dans la cathédrale, auxquelles répondaient les autres cloches de la ville ; au même instant, on tira trois coups de canon puis un autre toutes les demi-heures. On répéta le tir dès le lendemain, dès quatre heures du matin, puis toutes les demi-heures, jusqu’à ce que le vice-roi défunt soit enterré. Son corps avait été embaumé et revêtu de son uniforme avec les insignes de son rang puis il avait été placé dans un beau cercueil au milieu d’une pièce transformée en chapelle ardente. Malgré son état Marie-Félicité tint à prier toute la nuit accompagnée de tous les familiers du vice-roi. Elle oscillait entre la colère et le chagrin. Au petit matin, le corps du vice-roi fut porté par huit évêques et conduit au monastère de Santo Domingo dans la salle De Profundis, dont les murs et le sol étaient recouverts de tissus noirs. Des autels érigés dans la salle permettaient aux membres du Cabildo, aux curés de la paroisse et aux communautés religieuses de célébrer des messes. Pendant ce temps, quatre pages ainsi que deux chapelains et des religieux des ordres de saint François, saint Dominique et saint Augustin, veillaient le mort. Marie-Félicité de son côté avait été alitée, la fatigue avait pris le dessus sur son chagrin. À ses côtés, ses filles s’étaient assoupies, terrassées elles aussi par le malheur.

L’enterrement eut lieu trois jours après. Un corps d’artillerie suivi par une compagnie de grenadiers ouvrit le cortège qui se refermait sur la milice urbaine et une compagnie de Dragons. Tous les villageois y assistaient ainsi que les ordres religieux, les congrégations, le curie ecclésiastique, le Cabildo de la ville, suivi du cortège des docteurs de l’université, de la haute noblesse, du tribunal des comptes et des membres de l’Audiencia. Tout le monde fut ému de voir Marie-Félicité soutenue par ses sœurs et précédée de ses enfants suivre le cercueil jusqu’au cimetière de San Fernando. Sa dignité était à la hauteur de l’estime que le peuple de Mexico avait pour elle.

***

11 décembre 1786.

Douze jours seulement après la mort de Bernardo, Marie Félicité donna naissance à leur fille Guadalupe. Au baptême de l’enfant, dans un geste de respect, le gouvernement de la ville demanda de servir de parrains à l’enfant, ce que la mère accepta. Elle devinait qu’ils voulaient par ce geste faire taire la rumeur comme quoi Bernardo avait été empoisonné par ses ennemis avec l’approbation de la Cour ou tout au moins se faire pardonner de ce supposé crime. Elle savait qu’il était mort d’une longue maladie qui l’avait rongé intérieurement, mais elle les laissa faire.

290ac1812a521ea57f96a891e045e323.jpgElle s’était très bien remise de l’accouchement, mais elle était plongée dans une grande affliction. Elle ne lâchait pas son nouveau-né, qu’elle gardait collé contre elle et qu’Amanda avait toutes les peines du monde à lui retirer pour le faire allaiter par sa nourrice. Marie-Félicité couvait son enfant, voulant se faire pardonner la mort du père. C’était irrationnel, mais elle ne pouvait se contrôler.   Ses sœurs essayaient de la sortir de cet état léthargique, essayant de la ramener vers ses autres enfants qui avaient aussi besoin d’elle. Elle se morfondait, elle regrettait de ne pas avoir profité de son bonheur conjugal. Son entourage avait beau lui dire qu’elle avait obtenu bien plus d’affection de son époux que bien des femmes de sa caste, mais elle rejetait les arguments recherchant désespérément des souvenirs sur lesquels s’appuyer pour remonter la pente de la désespérance. Pour les fêtes de la nativité qui s’écoulèrent en prières pour le vice-roi disparu, Marie-Félicité ne se montra pas, elle ne voulait voir personne. Seules Amanda et ses sœurs pouvaient l’approcher. Deux mois s’écoulèrent sans qu’elle ne refît surface puis une lettre du roi arriva. À la demande de l’Audiencia, Ignacio de Las Vegas, qui s’était naturellement mis à son service, vint lui porter une lettre du roi exprimant son intention de maintenir Bernardo à son poste, et l’assurer de sa satisfaction pour sa conduite prudente et active comme vice-roi. Celle-ci était arrivée avant la mort de Bernardo. Elle ne comprit pas très bien pourquoi on la lui faisait connaître maintenant ; leur sentiment de culpabilité sûrement. Cette lettre était adjointe d’une invitation au sein de l’Audiencia au palais. Elle comprit que tous voulaient la voir réagir et c’est ce qu’elle fit. Elle fit ouvrir les rideaux de sa chambre et se fit habiller avec gout choisissant depuis bien longtemps la tenue qu’elle désirait porter. Une fois apprêtée, elle quitta le palacio de Tacubaya, ayant donné au préalable des ordres afin que sa famille retourne elle aussi dans leurs appartements au sein de la cour. Malgré le deuil, la vie de la famille Gálvez reprenait.

barry lindon-006.JPGElle fut reçue à l’Audiencia avec tous les honneurs. Le señor Jacobo de Villaurutia la fit asseoir au milieu des alcades et de leurs alguazils dans le grand salon d’apparat. C’était étrange, elle se serait crue au milieu d’une cour de justice. L’alcade Sánchez Pareja, bien que vieux et malade, avait été nommé comme vice-roi. Il déplia une lettre détenant le sceau royal. « – Señora, le roi vous fait savoir qu’il vous accorde une pension de cinquante mille réaux, six mille réaux à votre fille, Matilda de Gálvez, quatre mille à Doña Faustina Adélaïde Destrehan et six mille à votre dernière fille Guadalupe. Votre fils Miguel a été nommé « Comendador de Bolanos en la Orden de Calatrava. » Marie-Félicité fut surprise de tout cela, sachant que son fils Miguel quoiqu’il arrive était l’héritier d’une fortune considérable. Après un discours réitérant des remerciements à son époux pour tout ce qu’il avait fait pour la Nouvelle-Espagne et l’avoir congratulé pour ce qu’elle-même avait fait à ses côtés, don de Villaurutia l’a pris à part.  « – Désormais, señora que désirez-vous faire ? » Voilà une question à laquelle elle ne s’attendait pas et qui la désarçonna. Elle jeta un regard énigmatique au vice-roi par intérim. Elle ne tenait pas à cacher quoi que ce soit, elle ne connaissait tout simplement pas la réponse. Elle réalisa toutefois que tous attendaient sa réponse, sa place n’était donc plus là. « – Señor, je ne sais encore, mais dès que je serai vous serez le premier à le savoir. » L’homme lui sourit avec paternalisme. « – Il n’y a pas d’urgence, señora. Vous êtes ici chez vous aussi longtemps que vous le désirez. »

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Mars 1787.

barry lindon-004.JPGMarie-Félicité était revenue à Madrid. Le marquis de Sonora, oncle de Bernardo, lui avait écrit pour lui présenter ses condoléances, bien sûr, mais aussi pour l’inviter à revenir à Madrid. La lettre avait interrompu les tergiversations de ses pensées. Après avoir hésité entre un retour en Louisiane et entre un départ pour l’Espagne, elle avait tranché pour l’avenir de son fils. Elle était donc partie avec ses enfants, ses serviteurs Amanda, Jésus, Paloma, Perrine ainsi que doña Despointes, la gouvernante et Ignacio de Las Vegas qui était devenu son secrétaire personnel. Ses sœurs étaient restées à Mexico, leurs époux ayant des postes qu’ils ne pouvaient quitter. Juan Antonio Riaño y Barcena, l’époux de Maria Victoria, était devenu un Corregidor et Manuel de Flon, Comte de Cadena, l’époux de Antoinette-Marie, avait reçu le poste de gouverneur de la province de Poblana. Elle était donc rentrée seule. Après un court séjour à l’hôtel Sonora de la calle de Toledo, lors duquel le roi l’avait reçu en privé pour lui présenter ses condoléances, lui certifier son titre et ses droits en tant que vicomtesse de Galveston, comtesse de Gálvez, ancienne vice-reine de la Nouvelle-Espagne et épouse du gouverneur de la Louisiane et l’assurer de sa protection, elle s’était retirée dans leur maison de campagne au bord du Tage près d’Aranjuez.

Son arrivée à Madrid n’était pas passée inaperçue, tous connaissaient son malheur. Les premiers à se permettre une visite furent François Cabarrus et son épouse. Par eux, elle s’était informée des dernières nouvelles madrilènes, la santé du roi qui était chancelante, les humeurs du dauphin, des frasques de la dauphine, Marie Louise de Bourbon-Parme, du retour en grâce de Manuel de Godoy, de la fraîcheur des relations entre les comtes D’Aranda et Floridablanca. Cela fit chaud au cœur de Marie-Félicité.

IMG_5163Avec la saison d’été, comme chaque année, le roi aménageant au palais royal d’Aranjuez, toute la société madrilène immigra aux alentours. De ce fait, petit à petit, Marie-Félicité reçut des visites et le marquis et la marquise de Sonora vinrent s’installer dans leur demeure près de chez elle. Elle reprenait petit à petit gout à la vie, et se mit à suivre les conseils de Monsieur Cabarrus. Malgré son deuil, elle ne pouvait s’isoler de la société indéfiniment, elle avait des enfants dont elle devrait assurer leur avenir. Elle se devait de tenir son rang. Si elle ne pouvait participer aux grandes manifestations, diners, bals, soupers ou spectacles, elle acceptait les invitations faites dans l’intimité d’un cercle réduit. Elle était conviée par tout ce qui comptait dans l’entourage du roi. Elle comprit très rapidement, bien que veuve et âgée de trente-deux ans, elle était encore un parti intéressant. Elle en était flattée, consciente que sa fortune personnelle y était pour quelque chose, mais bien décidée à éviter tout remariage.

***

17 juin 1787.

Marie-Félicité s’était installée sous la pergola donnant sur le vaste jardin de style français ponctué de statues de marbre blanc, de cascades et de fontaines où canards et carpes s’y reposaient et s’y nourrissaient. Essayant de se concentrer sur un livre qui lui avait été offert par Monsieur Cabarrus, elle écoutait distraitement Faustina jouer du piano sous l’œil attentif de son professeur pendant que Miguel et Matilda jouaient un peu plus loin sous un chêne sous l’attention complaisante de Paloma. Amanda sortit de la maison à petits pas précipités, cela intrigua Marie-Félicité, devinant que quelque chose n’allait pas. « – Madame, madame, un serviteur de don Sonora est là ! Don Sonora a eu un grave malaise, doña Sonora souhaiterait que vous la rejoigniez.

– Dis-lui que j’arrive et rejoins-moi dans ma chambre, il me faut me changer.

Quelques instants plus tard, Marie-Félicité se présentait chez don Sonora. De suite, elle comprit que c’était grave. Son intuition ne l’avait pas trompé. Les tristes mines du personnel venaient le confirmer. Le majordome la guida jusqu’à l’étage où doña Sonora était en larmes dans les bras de sa fille. Cette dernière, à son arrivée lui annonça la mort de don Sonora.

***

L’enterrement de don Sonora eut lieu juste IMG_4996.JPGavant le départ pour San Ildefonso du roi, de la cour et de tout ce qui gravitait autour. Il fut enterré en grande pompe dans la ville même, à l’église San Antonio, la chapelle royale. Sous la belle coupole supportée par des arcades, le roi vint rendre hommage à son ministre et pour cela recula son départ pour son lieu de villégiature.

Quand tous furent partis, la famille Gálvez resta esseulée à Aranjuez, ce que Marie-Félicité apprécia. Elle avait besoin de calme et de temps, le décès de l’oncle de Bernardo avait ravivé la douleur de la perte de son époux. Ils restèrent en famille, s’occupant d’eux, soignant leur blessure. Quand l’automne vint, ils partirent pour Madrid.

***

IMG_5452.JPGSur la calle Del Almendró à quelques pas de la plaza Moros, bravant la tempête de neige, un carrosse arriva devant l’hôtel particulier de la comtesse de Galvez. À deux pas du palais, Marie-Félicité de Saint-Maxent, épouse du feu comte de Galvez, en appréciait son confort, pas très grand, mais assez spacieux. Elle s’y était installée avec ses quatre enfants à la mort de son époux. Elle avait eu le plaisir d’être accueillie à Madrid comme la vice-reine du Mexique, ce qui avait compensé ce choix fait pour ses enfants au détriment d’un retour dans sa Louisiane tellement aimée. Elle était reçue et appréciée à la cour de Madrid ce qui aida à son installation en Espagne.

De la voiture descendirent deux femmes qu’un valet précéda pour leur faire ouvrir la porte. A l’intérieur de l’hôtel, Marie-Félicité s’apprêtait à passer à table quand Jésus vint la prévenir de la présence de ses invités inopinés. Quelle ne fut pas sa surprise d’apprendre que c’était sa mère et sa sœur ainée Marie-Elizabeth. Elle se précipita aux devants de ces dernières. Elle tomba dans les bras de sa mère qu’elle n’avait pas vu depuis quatre année quant à sa sœur cela remontait à 1775.

***

14 décembre 1788

Le roi Charles III était mort. Les dernières années de sa vie avait été attristée par la discorde avec son fils, et en particulier avec sa belle-fille, 
Marie-Louise de Bourbon-Parme
, la fille de Marie-Thérèse d’Autriche, ainsi que de la mort de son fils préféré quinze jours avant la sienne. L’Espagne avait perdu l’un de ses plus grands rois et son peuple comme son fils le savait. Les grandes familles et sa famille l’amenèrent jusqu’à la crypte royale du monastère d’El Escorial. Après lui, la charge royale s’avéra être des plus lourdes pour le nouveau roi, Charles IV. Si, lui était fortement impressionné par le poids de ce nouveau pouvoir, et pourtant il avait plus d’une fois critiqué son père, son épouse, Marie-Louise, avait décidé de le prendre à bras le corps. Seize jours après l’accession au trône du prince des Asturies, elle fit nommer comme cadet surnuméraire au Palais Royal son amant Manuel Godoy. Cela crispa bien l’élite et fit parler tout un chacun, mais que pouvaient-ils faire ? De plus si le roi laissait faire, à part commenter les faits, ils ne pouvaient que rester spectateurs. L’un des salons qui en parlaient le plus était celui de Marie-Félicité. Son grand deuil étant terminé, elle s’était violentée et avait ouvert sa demeure. IMG_5195Elle devenait célèbre pour son salon à l’esprit si français auquel participait écrivains célèbres et politiciens, y compris le comte D’Aranda, Monsieur Cabarrus, Gaspar Melchor de Jovellanos, Leandro Fernández de Moratín, Francesco Sabatini ou Ignacia Clemente, veuve du ministre des Finances, Miguel Muzquiz, comte de Gausa et les Français de passage à Madrid. L’un des besoins qui l’avaient fait sortir de son malheur avait été soulevé par Marie Élisabeth de la Roche, sa mère. Outre le malheur qui avait frappé pour la deuxième fois Marie-Félicité, elle était venue avec sa fille aînée pour aider Gilbert-Antoine de Saint-Maxent à sortir d’un imbroglio. Il avait été innocenté de ses affaires, le gouverneur Miró y Sabater avait été remplacé par Monsieur de Carondelet, mais on ne lui avait toujours pas rendu ses biens. Sa fortune s’était effondrée, Élisabeth comptait sur la position de ses deux filles au sein de l’oligarchie espagnole pour dénouer cela. Le comte D’Aranda fut mis à contribution.

***

Marie-Félicité était à nouveau invitée à toutes les manifestations dont il fallait être. Sa popularité était restée intacte malgré son éloignement au Mexique et la perte de son époux. Sa beauté et son intelligence pétillante en faisaient une des invitées incontournables de toutes soirées. Au grand bal d’ouverture de la saison au Palais Royal de San Ildefonso, elle fut si rayonnante que Manuel Godoy l’invita à danser. Il fut enthousiasmé par la belle Condesa comme tous la nommaient et cela fit sourciller la reine qui n’aimait pas que l’on marche sur ses platebandes. Il n’en fallait pas tant pour la rendre suspicieuse. De ce jour Marie-Félicité fut mise sous surveillance.

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Carlos IV d’Espagne

Cet été là, vinrent de France des nouvelles qui laissèrent toute la cour d’Espagne ébahie, le peuple de France s’était révolté contre son roi. Ils avaient mis à bas la forteresse royale. Plus les nouvelles arrivaient, plus elles inquiétaient le roi Charles IV. Il avait accédé au trône avec une large expérience des affaires de l’État, mais il était dépassé par les répercussions des événements qui survenaient en France. Son manque de volonté personnelle lui fit petit à petit mettre le gouvernement dans les mains de son épouse Marie-Louise et de son favori Manuel Godoy. La mort de Charles III, le déclin économique et les dysfonctionnements de l’administration qui s’en suivirent mirent au jour les limites du réformisme et pourtant les premières décisions de Charles IV avaient démontré une volonté similaire à celle de son père. Il avait même nommé le comte de Floridablanca Premier ministre. Ce dernier avait pris des mesures comme l’annulation des retards de contributions, la limitation du prix du pain, la restriction dans l’accumulation des biens de mains mortes, la suppression des majorats et donna une impulsion au développement économique, mais la révolution qui grondait aux frontières changea radicalement la politique espagnole. Lorsque les nouvelles de France parvinrent en Espagne, la nervosité de la couronne s’accrut et l’isolement semblait être le meilleur moyen d’éviter les propagations des idées révolutionnaires à l’Espagne. Il mit fin aux projets réformistes du règne précédent et les remplaça par le conservatisme et la répression.

L’intelligentsia se multiplia. Elle infiltra tous les cercles et le salon de Marie-Félicité fut particulièrement espionné au vu du nombre de Français qui le fréquentaient. Dès les événements, des aristocrates français traversaient la frontière et rapidement se retrouvaient dans son hôtel. Ce qui avait été un cercle mondain ou la culture française prévalait, était devenu un passage incontournable pour les nouveaux réfugiés. Comme le sujet principal était les événements révolutionnaires, et bien que ce ne fut que plaintes envers eux, le salon fut très vite perçu, comme un danger politique d’où les nouvelles idées contre le pouvoir royal pouvaient se diffuser. Marie-Félicité aurait bien été surprise si elle avait connu ses doutes, elle aurait cru plus crédible la jalousie de la reine.

Le vent commença à tourner pour la belle Condesa et ses amis. Entre le comte de Floridablanca et la reine, l’étau se resserra. Pour commencer Gaspar Melchor de Jovellanos fut exilé à cause de ses idées en faveur du libéralisme et Pedro Rodríguez de Campomanes fut privé de ses charges suite aux manigances du 1er ministre.

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Le comte de Floridablanca ne voulant pas en rester là et désirant écarter le comte D’Aranda, se servit de François Cabarrus comme levier et à cette fin s’appuya sur la jalousie de la reine. Il ne lui faisait jamais oublier le salon de Marie-Félicité et surtout le fait que les hommes lui tournaient autour. La reine Marie Louise, qui n’appréciait pas les compliments que l’on faisait sur la belle Condesa, et qui ne se souvenait que trop de ceux faits par son amant, cherchait un moyen de l’éloigner de la cour et de Madrid, mais pour cela il lui fallait une raison. Elle était consciente qu’elle ne pouvait faire dans l’arbitraire et qu’elle ne pouvait imposer à son époux quoi que ce soit au sujet de celle qui avait été vice-reine du Mexique. Elle était, de par la notoriété de feu son époux le Conde Gálvez, quelque peu intouchable. Se laissant guider, sans s’en rendre vraiment compte, par le comte de Floridablanca, elle mit la suspicion sur monsieur Cabarrus, ami de son ennemie. Elle rappela à son époux son éloge de Charles III, lors d’une séance de la Société économique de Madrid, dans laquelle il insistait sur le rôle crucial et positif de la philosophie des Lumières dans le développement économique de l’Espagne, lui faisant remarquer à quel point cela allait à l’encontre de ses propres choix. De plus, cela attisait la haine des membres de l’Inquisition et de tous les ennemis des Français et de leur Révolution. Mais ce qui mit le feu aux poudres fut une phrase anodine, un ragot.

***

Juin 1790

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Marie-Félicité, ses enfants, sa mère et sa sœur s’étaient installés dans leur demeure d’Aranjuez, reproduisant le rituel annuel. Dès les premiers jours de leur arrivée, leurs amis les visitèrent et la maison fut à nouveau remplie d’invités. Comme tous les mercredis Marie-Félicité faisaient salon et tous s’y pressaient. Ignacia Clemente et la comtesse de Montijo s’étaient isolées à l’ombre d’un arbuste près d’une des fontaines où la maîtresse de maison avait fait installer des tables et des chaises pour prendre collation. Elles semblaient avoir quelques secrets à partager. Maria Antonia de Galabert y Casanova, Mme Cabarrus, piquée par la curiosité, les interrompit. « – Alors, mesdames, que nous cachez-vous là ?

– Oh ! Maria Antonia, rien de bien secret. Nous parlions du beau Manuel Godoy et des têtes qu’il faisait tourner.

– Il vaut mieux pour lui qu’il garde la tête froide s’il ne veut pas perdre sa position, la reine pourrait le prendre mal.

– De quoi parlez-vous, mesdames ?

– Rien de bien original, Marie-Félicité. Nous parlions des relations entre Manuel Godoy et Sa Majesté.

– Mesdames, voyons, nous ne pouvons ici étaler les frasques de la reine, cela ne se fait pas. Et elle partit d’un rire cristallin qui entraîna celui de ses amies. Mais parmi les personnes présentes, quelqu’un trouva fort intéressant ce qu’il venait d’entendre.

***

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La reine ne décolérait pas. Comment cette Française osait-elle se moquer d’elle ? Sans donner le sujet de la médisance, elle demanda au roi que Marie-Félicité et sa famille soient tenus en résidence surveillée, et pour appuyer sa demande elle sortit de sa manche ses accointances avec François Cabarrus soupçonné de détournement de fonds. Pour étayer ses accusations, elle se fit appuyer par le Premier ministre, le comte de Floridablanca. Celui-ci présenta, au roi Charles IV, un rapport démontrant les supposés agissements du banquier l’accusant d’avoir disposé de la banque San Carlos comme de son propre bien et d’avoir confié à ses créatures tous les emplois qui en dépendaient. Il n’en fallut pas plus pour persuader le roi, qui fit arrêter le banquier le 24 juin 1790, et le fit jeter en prison au château de Batres, a deux lieues au sud de Madrid. Pour compléter l’action, bien qu’il ne fût guère convaincu, il fit bannir Marie-Félicité de la cour et de Madrid, tout comme plusieurs personnes de l’entourage de la famille Cabarrus.

***

IMG_0029Ce fut la stupeur au sein des trois femmes ! Quelle ne fut pas leur surprise quand elles virent devant la porte un capitan avec une lettre de cachet assignant Marie-Félicité à demeure ! La belle Condesa fut abattue par la nouvelle. Elle était assignée à résidence pour soupçons d’accointances avec l’ennemie. Quel ennemi ? Comme sa sœur, Marie-Élizabeth, n’était pas concernée par l’ordre royal, et qu’elle pouvait sortir du domaine Gálvez, elle partit aux nouvelles et pour cela se rendit chez le comte D’Aranda. Bien qu’un peu suspicieux et méfiant, le comte la reçut. Il estimait que cela valait mieux faisant partie des intimes de la comtesse de Gálvez, il ne pouvait l’ignorer. Il se savait surveillé, bien sûr, mais même le comte Floridablanca ne pouvait rien malgré ses manigances, car bien sûr lui aussi avait ses espions et détenait des informations dérangeantes pour le ministre. Lui-même avait bien été pris de court par la chute de Cabarrus, mais il mettait déjà en place de quoi rétorquer. Quant à la reine, il avait compris ce qui lui importait et là aussi il avait des cartes à abattre et Marie-Élizabeth pouvait l’y aider.

Il l’accueillit dans un salon intime de son hôtel afin de la mettre à l’aise. Il fit servir un café et des mignardises puis attendit que sa servante fût sortie.

IMG_0051.JPG« – Je suppose, Señora, que vous venez me voir pour la lettre de cachet ?

– Vous êtes déjà informé ?

– Ma chère, tout Aranjuez en est informé. Ce genre de nouvelles va très vite.

– Mon Dieu ! Que va-t-on penser ?

– Que la comtesse de Gálvez est une héroïne.

– Une héroïne ?

– Bien sûr. Entre nous la reine aurait pu jouer plus finement que d’afficher sa jalousie. Évidemment avec Floridablanca, on ne pouvait à s’attendre à mieux.

– Mais peut-on faire quelque chose ?

– La meilleure action pour l’instant est de se faire oublier. Si je puis me permettre, il serait bon que vous rentriez à Malaga et que votre mère pense à retourner en Louisiane, quant à la comtesse Gálvez, le mieux est qu’elle se fasse discrète. Rassurez-vous, je m’occuperai d’elle, je ne l’abandonnerai pas. Cela risque de paraître un peu long à la comtesse, mais il faut abattre ses cartes au bon moment.

Marie-Élizabeth sortit de son entretien très sceptique.

***

Juin 1792.

IMG_0048Il lui fallut attendre deux ans ! Deux ans, qu’elle était enfermée dans sa demeure avec de très rares visites, chacun évitant d’être mêlé à l’ostracisme de la belle Condesa. Marie-Félicité prit son mal en patience, d’autant que le comte D’Aranda avait tenu sa promesse, il ne l’abandonnait pas. Il lui donnait des nouvelles et la visitait discrètement régulièrement. Elle partagea son temps entre ses enfants et son jardin. Elle fut donc très surprise quand Jésus lui annonça Manuel Godoy. Elle le fit patienter dans le salon pendant qu’elle peaufinait sa vêture. Elle passa une robe à l’anglaise de couleur sombre, croisa sur sa poitrine un fichu de linon blanc aux bords brodés. Elle ne voulait en aucun cas paraître légère. Tout en arrangeant sa coiffure, elle réfléchissait. Que pouvait bien lui vouloir l’amant de la reine ? Car c’était désormais de notoriété publique, même au fond de son bannissement elle en avait eu les ragots. Elle savait bien que le comte D’Aranda cherchait à obtenir sa grâce par son intermédiaire, ils s’étaient trouvé un point commun, l’un comme l’autre désirait écarter le comte de Floridablanca. Avaient-ils réussi ? Elle descendit retrouver son invité inattendu.

Elle trouva celui qui venait de devenir le duc d’Alcudia, ce qu’elle avait appris depuis peu, le nez levé vers un tableau la représentant au-dessus de la cheminée du salon. « Vous admirez ce vieux tableau, don Godoy ? » L’homme se retourna avec un large sourire.

Vieux ? Cela ne se voit pas doña Gálvez ! Mes hommages, madame.

Elle accepta le sous-entendu galant avec un léger sourire et lui tendit la main qu’il effleura puis elle ouvrit la porte-fenêtre donnant sur le jardin. « Profitons du soleil, don Godoy, assoyons-nous sur la terrasse, Amanda nous porte le café» Comme chaque fois qu’elle était inquiète, elle gardait son ancienne nourrice, devenue depuis longtemps sa gouvernante de sa maison, près d’elle. « Vous avez un très beau jardin, madame. J’en avais entendu parler, mais je n’avais pas eu l’occasion de l’admirer.

– Vous voyez, il n’est jamais trop tard. Un peu de café ?

– Avec plaisir.

Don Godoy prit la tasse qui lui était tendue. Il tourna, deux trois fois, sa cuillère en argent dans la tasse de porcelaine et avala une gorgée. Elle lui connaissait une belle conversation et lui reconnaissait un certain charme, elle savait qu’il s’attirait l’affection et l’amitié facilement. Elle ne pouvait toutefois pas s’empêcher de se méfier, elle lui devait de façon indirecte son bannissement de la cour. Elle attendait donc qu’il se décidât à lui annoncer la raison de sa venue. « – Madame, j’ai spécialement fait le déplacement pour vous apporter une invitation au bal d’ouverture de la saison au Palais Royal. J’espère que vous pourrez vous y présenter. J’y ai joint une lettre de cachet du roi annonçant la fin de votre assignation à résidence. J’espère que nous aurons l’occasion de vous revoir briller dans nos soirées, elles sont devenues un peu ternes depuis votre absence. » Marie-Félicité en resta coite. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Que s’était-il donc passé pour que ce soit don Godoy lui-même qui vienne la prévenir ? Elle le remercia avec retenue, ne voulant pas lui montrer son soulagement et sa joie d’être à nouveau libre. Il resta encore un moment parlant de tout et de rien, puis la remercia de son accueil s’excusant de la quitter si promptement, sa charge le réclamant.

Ce fut par don D’Aranda qu’elle apprit la disgrâce de don Floridablanca par Charles IV d’Espagne et son emprisonnement à Pampelune et le jugement déclarant François Cabarrus innocent. Ce dernier avait donc été gracié et indemnisé d’un montant de six millions de reaux et titré Conde de Cabarrús, vizconde de Rambouillet et nommé gentilhomme de la Chambre. L’un et l’autre devaient cela aussi à don Godoy.

***

1795

Bien qu’elle évitât d’y mettre de l’éclat, elle fut accueillie à la cour comme à la ville avec chaleur. Louis-Roland Triquesse  (1791 Portait d'une Dame.jpgSi elle reçut beaucoup chez elle, elle ne refit pas officiellement salon et se méfia de qui rentrait chez elle. Elle n’avait jamais su qui avait médit sur elle. Les années passèrent, jonchées de bonnes et de mauvaises nouvelles, dont le décès de son père, l’été précédent, qu’elle n’avait jamais revu depuis son départ de Louisiane et la déchéance de don D’Aranda qui n’avait pas réussi à sauver le cousin du roi, Louis XVI de France. Dans les heureuses nouvelles, elle eut la joie de marier sa fille Faustina avec Benito Pardo de Figeroa.

Ce fut après les fêtes du mariage, lors desquelles don Godoy avait fait l’honneur d’être présent, qu’elle suggéra à ce dernier d’envisager de faire parvenir une ouverture à la République au moyen de la correspondance qui subsistait entre François Cabarrus et sa fille, Térésa devenue l’épouse du conventionnel Tallien. Cette requête avait été proposée par François Cabarrus qui voyait l’Espagne s’enliser dans une guerre avec la France, Marie-Félicité avait accepté de faire l’émissaire. Cette démarche ne fut pas étrangère à la conclusion de la paix avec la France.

Ce fut l’une des dernières apparitions en public de Marie-Félicité de Saint-Maxent Comtesse de Gálvez. Elle décéda cinq ans plus tard à Madrid, Espagne.

fin

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

Je suis la vice-reine du Mexique. (4ème partie)

épisode précédent

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Chapitre III : De 1780 à 1783

 Le 24 août 1780,

Eleanor Francis Grant - De Arndilly.pngLa chaleur était telle que Marie-Félicité s’était installée pour quelques jours chez ses parents sur la crête de Gentilly. Si à La Nouvelle-Orléans l’air était étouffant, la brise venue des bords du lac Pontchartrain était salvatrice. Ses filles jouaient toute la journée avec leurs oncles et tantes à peine plus âgés, courant chahutant dehors comme dedans, donnant quelques sueurs à leurs nourrices et servantes. Quant à elle, elle profitait de ses parents et de ses frères et sœurs, les deux aînées parlant déjà de mariages tout en touillant leur café dans leurs tasses de porcelaine.

Marie-Félicité prenait son mal en patience, elle n’avait pas revu son époux depuis l’hiver. Les dernières nouvelles qu’elle avait eues de lui l’avaient laissé dans le golfe du Mexique en partance pour La Havane à moins qu’il ne fût dans l’autre sens allant vers Pensacola. Malgré son inquiétude, contenant avec peine son impatience, son dépit et sa colère, elle s’était partagée entre son rôle de mère et son rôle d’épouse du gouverneur. Sa table ne désemplissait pas, permettant à don Navarro de tenir son rôle d’administrateur de la colonie sans faire d’ombre au gouverneur absent. Quand le repas se faisait entre elle et ses filles ou avec les membres de sa famille, il se joignait à eux. Il lui tenait compagnie, lui donnant des nouvelles de la colonie partageant ses soucis. Elle appréciait ces moments qui lui permettaient d’oublier quelque peu ses craintes et de ne pas se retrouver désœuvrée. Tout ce qu’elle entendait lui permettait de donner conseil, voire d’agir de son côté par elle même ou au travers de toutes ses accointances constituées de l’élite de la colonie. Il avait bien fallu expliquer à Matilda que don Navarro n’était pas son père, elle avait en fait peu vu le sien, mais le problème avait été contourné à l’aide d’un tableau représentant Bernardo. De plus, l’intendant venait régulièrement accompagné d’Adélaïde de Blanco, fillette d’une dizaine d’années que Marie-Félicité soupçonnait d’être sa fille.

***

Elle s’était levée souffrant d’un mal de tête, la chaleur sûrement, elle était, ce jour-là, déjà très élevée. Amanda lui porta de suite une décoction pour la soulager. Elle se leva péniblement et enfila son manteau en indienne à motif floral sur sa chemise de nuit. Elle sortit sur la véranda et machinalement regarda le ciel qui de ce côté de la demeure était limpide. Elle ne fit pas attention au décor qui s’étalait devant elle et ne profita pas de la vue sur le lac. Les reflets sur l’eau accentuaient son début de migraine.
« Tu regardes le temps qu’il fera ? Mama Talla a dit que la fureur du ciel vient à nous. Et ce n’est pas bon…

– Encore ! Cela ne va pas encore recommencer. Pourvu que Mama Talla se trompe !IMG_5138.JPG

L’une et l’autre savaient que la nourrice d’Elizabeth de Saint-Maxent ne se trompait jamais. De tout temps, les ancêtres l’avaient guidée sans faillir. Ils se servaient d’elle pour relier le ciel et la terre, par elle passait l’énergie mystique. À l’annonce de la mise en garde, les habitants frémirent de crainte. Pour tous, dans la maison, l’attente commença. Les enfants ne furent pas autorisés à s’éloigner de l’habitation et les contremaîtres n’envoyèrent pas les esclaves aux champs. Elizabeth et Marie-Félicité s’inquiétaient aussi pour la nouvelle Orléans d’autant que Gilbert Antoine était à la maison de négoce.

Le ciel resta limpide une partie de la journée. Il semblait vouloir prendre le contre-pied des dires de Mama Talla. La nature semblait s’être figée, rien ne semblait vouloir même frémir. Les prémices de la tempête commencèrent par des coups de vent venus du haut de la crête qui amenèrent de gros nuages noirs puis ce fut le lac Pontchartrain qui se démonta et qui se transforma en mer déchaînée mettant à mal les embarcations qui s’y étaient aventurées. La famille et les esclaves de maison se réfugièrent dans l’habitation dès les premiers symptômes. Ils barricadèrent de leur mieux la demeure. Les esclaves des champs quant à eux furent cantonnés dans les écuries, les bâtiments étant plus solides que leurs cases. La pluie se mit à tomber tout d’abord doucement puis de plus en plus abondamment. Le vent s’en mêla et l’ensemble se fit avec de plus en plus de violence. Dans la demeure, les aînés, de leur mieux, essayaient de rassurer les plus jeunes. Avec angoisse, Marie-Félicité faisait l’aller-retour de ses filles et leur nourrice à la porte-fenêtre d’où depuis un interstice entre les volets elle guettait le haut de la crête. Ce dont elle avait peur arriva, l’eau se mit à tout d’abord par ruisseler sur les pentes de la crête puis elle déferla telle une chute d’eau. Le Mississippi avait donc débordé, inondé La Nouvelle-Orléans et avait fini par rejoindre les marais. Elle n’eut pas le temps de vraiment y penser, la demeure gémissait. Elle semblait vouloir quitter le sol. Instinctivement tous fixaient le plafond se demandant si le toit allait s’envoler. Les murs tremblaient, vacillaient, tous étaient terrorisés. Les bourrasques se succédaient, la pluie tombait en trombe. Les plus jeunes des enfants pleuraient doucement dans le giron de leur mère ou de leur nourrice. Elizabeth rassurait tout son monde, la maison était solide. Marie-Félicité quant à elle n’avait d’yeux que pour les grands cyprès en haut de la côte qui se balançaient au point de se déraciner. Comment cela allait-il finir ? L’eau atteignit le soubassement de la maison et commença à lécher les portes-fenêtres du rez-de-chaussée. Aidés des serviteurs, les habitants commencèrent à remonter à l’étage tout ce qu’ils pouvaient.

***

IMG_4789.JPGL’ouragan, beaucoup plus furieux que celui qui avait prévalu l’année précédente balaya la province. Il détruisit toutes les récoltes, déchira les bâtiments et enfonça tous les navires ou bateaux qui flottaient sur le Mississippi ou les lacs. Le désastre fut si étendu que Don Martin Navarro, l’intendant, qui, en l’absence du gouverneur, était chargé de l’administration civile de la Louisiane, adressa aux colons une circulaire imprimée par l’imprimeur du roi, Antoine Boudousquié, et dans laquelle la force de la patience était recommandée à ceux que la colère du ciel et de l’homme avait tant affligés. Il avait assuré à tous son aide assurant de l’étendue de ses pouvoirs et des moyens qu’il allait mettre en œuvre afin de soulager les angoisses des Louisianais et de remédier autant que possible aux nécessités de tous. Il avait fait pour s’en assurer un rapport détaillé au roi qui était déjà parti afin de demander le plus de moyens possibles.

Marie-Félicité revenue seule au sein de la maison du gouverneur, avec quelques difficultés au cours du voyage, fut là pour accueillir les habitants de La Nouvelle‑Orléans et de son voisinage qui vinrent remercier don Navarro et, à travers lui, leur gouverneur de la consolation qu’il s’efforçait de leur rendre. Toutes les conversations roulaient sur la misère qui se propageait. À cause d’une combinaison de circonstances défavorables, comme la guerre, deux ouragans, des inondations, des contagions, un été plus pluvieux et un hiver plus rigoureux qu’on ne l’avait jamais connue, la stagnation du commerce, la ruine de l’agriculture, le manque de capitaux, force était de constater qu’ils avaient éprouvé, en moins de deux ans, plus de détresse que cela était supportable.

***

Outlander -005.JPGLes jours, les semaines et les mois passèrent apportant quelques nouvelles, mais aucune n’annonçait le retour de Bernardo. Puis l’un des courriers fit part du débarquement des Espagnols à l’île de Sainte-Rose. Ils s’apprêtaient à mettre le siège devant Pensacola. C’était la fin de l’hiver, le mois de mars venait de commencer. Bien qu’inquiète, Marie-Félicité reprit espoir en la fin des conflits. Le gouverneur étant plus près de La Nouvelle-Orléans, les nouvelles étaient plus fréquentes. Celles-ci étaient commentées avec force de convictions et de certitudes par ceux qui vivaient de loin la campagne militaire.

– Ma chère, l’amiral Irazabal, a absolument refusé à tenter de forcer la passe, aussi notre cher gouverneur, après deux mois de siège, n’a pas obtenu le succès qui l’escomptait.

– Il est tout de même parvenu à faire entrer dans la baie quelques petits navires.

– Vous vous doutez bien que cela ne suffit point.

– Je fais confiance en mon époux, il doit nous réserver une surprise.

Marie-Félicité défendait de son mieux son époux auprès de toutes les personnes qui insinuaient que celui-ci s’enlisait aux pieds de la forteresse anglaise. Ce qui de fait était vrai et cela commençaient à faire des ravages dans l’opinion si facilement versatile. Ces changements aléatoires de point de vue firent un bon dans l’autre sens quand on apprit l’exploit du gouverneur à bord du brick Galveston. Suivi d’une goélette et de deux canonnières, qui constituaient toutes les forces navales appartenant à son gouvernement de Louisiane, il passa la barre tant redoutée de la baie de Pensacola qui ouvrait sur le golfe du Mexique entrainant ainsi, l’amiral Irazabal qui ne pouvait tergiverser. Et si sur terre, les forces espagnoles étaient dressées en bataille, et le battement de leurs tambours, avec les notes d’autres instruments martiaux, flottait sur les vagues bleues jusqu’au fort britannique, le gouverneur, lui, plastronnait sur le pont sous le large drapeau de Castille fièrement affiché au mât principal.

– Oh ! señora. Si vous aviez pu voir notre gouverneur. Il s’est avancé dans un canot et il est passé devant le fort au milieu d’une pluie de boulets qui se répandaient autour de lui. De la même manière, il est repassé à la tête des navires dont il a, par son héroïsme, obligé les commandants à entrer dans la baie.

Marie-Félicité écoutait sans broncher le sergent Ignacio de Balderes qui régulièrement faisait l’aller-retour entre elle et son époux pour la pourvoir en nouvelles.

Quand, en tête à tête, elle rapporta ces dernières nouvelles à sa mère, elle était aussi fière qu’en colère. « C’est à croire qu’il veut que je sois veuve une deuxième fois ! 

– Voyons Félicité, vous savez bien qu’il doit se montrer courageux, il doit montrer l’exemple pour donner du courage à ses troupes.

– Je sais cela, mère, mais cela ne me rassure nullement !

Elle espérait seulement que cela accélèrerait les échéances vers la fin de ce conflit.


Mercredi 9 mai 1781

peinture-de-galvez-au-siege-de-pensacola-par-augusto-ferrer-dalmau

La nouvelle de la prise héroïque du fort de Pensacola arriva trois jours plus tard à La Nouvelle-Orléans et dans la salle à manger de Marie-Félicité qui avait une vingtaine de personnes à sa table. Tout le monde se complimenta et congratula la maîtresse de maison pour la réussite de son époux. Chacun se gargarisa de l’anecdote dont les faits avaient changé le cours des évènements. Un projectile avait fait sauter la poudrière anglaise et le fort s’était vu contraint d’ouvrir ses portes.

La conquête fut rapidement connue dans l’empire espagnol, les cloches sonnèrent à la Nouvelle Orléans, La Havane, Mexico, Madrid et bien sûr dans les colonies rebelles qui pouvaient enfin lutter sans crainte d’être attaqués sur deux fronts.

Mais dans le même temps don Navarro apprenait la perte de Fort Panmure, dans le district de Natchez. Les habitants du district avaient vu avec beaucoup de regret le drapeau espagnol succéder à celui des Britanniques. Quand ils entendirent que don Gálvez avait osé envahir la Floride, leur patriotisme ne douta pas de sa défaite, et, dans l’excès de leur zèle, ils résolurent de donner une preuve de leur loyauté envers leur souverain. Ils formèrent secrètement le projet de chasser les Espagnols, engagèrent la plupart des autres habitants dans la conspiration et s’assurèrent la coopération de quelques‑uns des tribus indiennes voisines. Entre la faiblesse du fort et l’apparition d’une puissante flotte britannique dans le golfe, qui laissa penser aux insurgés qu’elle couperait le retour de Gálvez en Louisiane, ils prirent le fort et dans leur euphorie ils se sentirent autorisés à marcher sur Bâton Rouge.

barry lindon-003.JPGCe fut cette dernière information qui amena don Navarro à demander à Marie-Félicité de rester au sein de la demeure du gouverneur. Il fut en cela appuyé par monsieur de Saint-Maxent qui expliqua à sa fille qu’ils risquaient affronter la peur ou l’envie de changement de certains colons. « Vous savez, Félicité, certains d’entre nous rêvent encore d’un retour au sein du royaume français, voire de mimer les Patriotes, aussi nous pouvons nous retrouver dans une situation similaire à celle de notre entrée au sein du Royaume d’Espagne. Il ne faut pas en arriver à ce que nous connûmes avec le gouverneur O’Reilly et monsieur Lafreniere. »

Marie-Félicité entendit les conseils donnés. Elle invita systématiquement sa famille aux diners qu’elle se devait de continuer à donner. Lors de ceux-ci, elle ne donnait jamais son avis sur cette rébellion ouverte. Elle laissait parler ses invités, devinant ainsi le sens du vent. Il n’eut pas le temps de souffler bien longtemps. Ayant appris la nouvelle de la prise du fort de Pensacola, résolus à ne pas s’exposer au ressentiment espagnol, les insurgés décidèrent de cheminer vers Savannah en Géorgie, qui était le point le plus proche occupé par les Britanniques. Les rebelles se trouvèrent alors confrontés à la traversée d’un immense désert habité par des Indiens hostiles. Comme ils étaient loyalistes, ils durent poursuivre par des routes détournées, afin d’éviter de tomber entre les mains des bandes armées des patriotes. 8b929b084dbc97af2db87c854f22d0c4.jpgLeur périple les amena à se frayer un chemin au travers de forêts interminables pour nager à travers un nombre infini de ruisseaux, profonds et larges, pour escalader des montagnes escarpées et hautes qui semblaient se dresser comme des barrières infranchissables devant eux. Ils risquèrent leur vie dans les méandres de nombreux marais, firent de longs et fastidieux circuits afin d’éviter Espagnols et Patriotes. Ils souffrirent de désespoir au sein de sauvages déserts, de la soif, de la famine, de la maladie et de la tempête. Ils avaient les sens constamment en éveil de peur de croiser l’ennemi indien, qui, ils le savaient, menaçait autour d’eux.

Si les chefs des séditieux s’en tirèrent ou disparurent corps et âme pendant leurs fuites, les Patriotes trouvèrent des familles qui avaient eu le malheur d’écouter les chefs belligérants et qui avaient cru en eux. Ils les livrèrent aux Espagnols. Des orphelins, des veuves, de pauvres ères en proie aux maladies, à la faim furent rapatriés à La Nouvelle-Orléans. Marie-Félicité se fit un devoir de s’occuper d’eux personnellement organisant leur hébergement, leur fit prodiguer les soins dont ils avaient besoin et leur fit fournir la nourriture dont ils manquaient et cela afin de montrer par ses actes la mansuétude de son époux. Elle se fit accompagner, par sa mère, ses belles sœurs Marguerite Marie de Boré de Mauléon et Jeanne Marie de Marigny ainsi que de Céleste Éléonore Miro y Sabater afin de montrer l’exemple et de rassurer la communauté française que les souvenirs rendaient craintive ou colérique.

***

Septembre 1781

Le repas s’écoulait au fil d’une conversation entre don Navarro et don Gálvez qui était rentré depuis deux semaines. La conquête de Pensacola par le gouverneur de Louisiane fut entièrement récompensée. Distingué de Charles III, il fut promu au grade de lieutenant‑général, décoré de la croix de chevalier, pensionné de l’ordre royal, fait comte et il reçut la Commission du capitaine général des provinces de la Louisiane et de la Floride.

Pompeo Batoni Portrait of a Gentleman, 1762..jpgMarie-Félicité heureuse de ce retour au calme écoutait sans broncher les deux hommes, car ce soir-là, ils n’y avaient qu’eux et ses parents à sa table. « Vous pensez bien, don Gálvez, que tandis que nos opérations militaires étaient en cours, le commerce et l’agriculture de la province ont été complètement ruinés, de sorte que les habitants ont été presque mis au désespoir. Sans oublier ce maudit ouragan beaucoup plus furieux que celui qui avait prévalu l’année précédente et que vous avez vécu avec nous.

– Je sais tout cela, mais nous n’avons pas eu le choix comme vous le savez mon ami. De plus, je vous sais gré de la façon dont vous l’avez traité, mais je pense avoir fait ce que je pouvais.

– Si fait. Mais la guerre avec l’Angleterre et la prise des forts britanniques sur le Mississippi ont privé les planteurs de Louisiane des grands avantages qu’ils tiraient du commerce illicite des commerçants britanniques.

– Bien que je ne puisse être d’accord avec le système de la contrebande, je ne puis qu’appuyer ce que dit don Navarro.

– je me doute bien, monsieur. Bernardo savait pertinemment que son beau père était le premier à faire ce type de commerce si cela devait lui rapporter. Je vais voir ce que je peux faire de plus pour aider nos colons.

***

Février 1782

Après avoir laissé son état-major, Bernardo Gálvez avait réuni dans son bureau Estéban Rodriguez Miro y Sabater et don Navarro. Les deux hommes, bien qu’un peu surpris de ce tête-à-tête, s’assirent face à leur gouverneur et attendirent son bon vouloir. Plongé dans sa réflexion, ce dernier leur tournait le dos, il regardait sans vraiment faire attention la vue sur la place d’armes. Il réfléchissait puis semblant s’être décidé, il se retourna. « – Messieurs, je désire profiter de la perte des Bahamas par l’Angleterre, pour organiser rapiidement une opération pour prendre l’île de la Jamaïque. Avec les Français, nous avons planifié une attaque conjointe contre l’île et pour cela je vais prendre le commandement de notre armée. » Ses deux comparses ne furent pas surpris par l’information, c’était la suite logique, l’Espagne avait l’intention de remettre la main sur le golfe du Mexique. « – Comme nous ne sommes pas assurés des évènements futurs, j’ai décidé de confier temporairement le gouvernement de la Louisiane au colonel Miró. Bien évidemment, notre roi est déjà informé de ce choix ou tout au moins il le sera bientôt. »

En fait, il avait été demandé à Bernardo de nommer son successeur, car il était convié à rentrer, dès sa campagne terminée, à Madrid pour recevoir ses titres de vicomte de Galveston et comte de Gálvez avec blason armorié. Il ne voulait point l’annoncer maintenant, il voulait en garder la primeur à Marie-Félicité, mais il ne voulait pas le lui dire avant d’avoir mené cette dernière campagne.

***

img_4875Quand Bernardo rejoignit son épouse, elle s’était installée dans son salon, où exceptionnellement, elle avait fait mettre la table pour un diner en tête à tête. Il la trouva particulièrement en beauté. Assise dans un fauteuil près de la porte-fenêtre ouverte sur la galerie, avec langueur elle s’éventait tout en rêvant devant le coucher de soleil sur la ville. Elle arborait une robe à la polonaise en soie peinte de Chine à dominante de rose qui mettait en valeur son teint. L’entendant arriver, elle se retourna et tout en remettant en ordre une de ses dragonnes dans sa coiffure savamment élaborée avec naturel.  Elle lui sourit et se leva. « – Vous voilà enfin, je me languissais.

– Oh ! mon ange, il ne fallait pas. Que puis-je faire pour obtenir votre pardon ?

– Vous asseoir à notre table et rester en ma compagnie, j’ai tant de choses à vous dire.

– Tant que cela, Felicidad ? Alors j’obéis, mais laissez-moi d’abord vous donner quelques nouvelles.

Elle acquiesça, lui servit elle-même un verre de vin, le lui tendit et s’installa à la table tout en mettant de l’ordre dans les plis de sa robe. Bernardo, quant à lui, ne sachant pas comment annoncer son prochain départ, se mit à arpenter la pièce de long en large, laissant ainsi deviner à sa jeune femme l’agitation qui le rongeait. D’un coup, il s’arrêta et lui annonça sa prochaine campagne et son départ imminent. Elle fut désappointée, mais elle ne fut guère surprise. Elle commençait à se faire à l’idée qu’elle avait épousé un militaire avant tout. « – Si je puis me permettre mon époux, ma nouvelle vaut la vôtre, mais elle est plus heureuse et va aussi changer notre vie. » Intrigué, il se décida à s’asseoir et à écouter la nouvelle. « – Mon ami il n’y a aucun doute, je suis à nouveau enceinte. » Il se leva d’un bond et tomba à ses genoux. « – Mon Dieu ! quel bonheur vous me faites, vous me comblez en tout point. » Réfléchissant avec promptitude, il décida de changer ses plans. « – Felicidad, il faut que vous sachiez aussi que nous sommes attendus à Madrid pour fêter mon triomphe, si vous le voulez je vous amène au Cap pendant ma campagne, puis de là nous partirons vers l’Espagne, comme cela, nous resterons ensemble. »

***

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Mai 1782

Le soleil s’était levé depuis deux bonnes heures quand le capitaine de la frégate « El Volante » fit savoir à Marie-Félicité qu’ils venaient d’entrer dans la rade de Cap-Français. Laissant Matilda à sa nourrice, elle monta sur le pont avec Faustina surveillée par Amanda. Elle avait quitté avec peine La Nouvelle-Orléans, mais elle était curieuse de découvrir cette nouvelle contrée où elle n’allait être que de passage. Sur le pont, ses deux jeunes sœurs, Maria-Victoria et Antoinette-Marie, admiraient, sous leurs ombrelles, la rade du port encombrée au bas mot de plus d’une centaine de navires. Elle était entourée des plantations les plus importantes de l’île et était défendue par de redoutables forteresses qui contrôlaient l’unique passe dans lequel leur navire s’était engagé. Avec leurs époux, les deux jeunes filles, fraichement mariées, avaient accompagné leur sœur ce qui lui avait mis du baume au cœur. Leurs époux, don Riaño y Barcena et don Manuel de Flon, Comte de Cadena, l’un et l’autre officiers du gouverneur, profitaient du voyage pour rejoindre leurs services. Marie-Félicité n’avait pu partir à même temps que son époux, comme elle le désirait. Son début de grossesse l’avait épuisé et ne lui avait pas permis de faire le voyage avec lui. Elle était donc, deux mois plus tard, venue avec ses soeurs.

Devant Marie-Félicité s’étalait la ville du Cap, le « Paris des Antilles », comme disaient les autochtones. Ses quais du « bord de mer » malgré l’heure matinale étaient déjà encombrés d’une foule bigarrée, d’une activité débordante et désordonnée. Derrière cette scène s’étendait le damier régulier des rues. Bernardo lui en avait fait la réclame. La ville pouvait se targuer d’une quinzaine de milliers d’habitants et d’être le centre économique de l’île. Elle s’enorgueillissait comme les grandes villes européennes ou hispano-américaines, de quelques grands édifices, dont l’église paroissiale ou les casernes, mais elle était surtout riche de solides maisons aux murs de pierres de taille et aux toits couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes, surmontées de belles cheminées ouvragées. Bien que sobres, elles étaient assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du commerce, comme Marie-Félicité s’en rendit compte lors de son parcours jusqu’à l’hôtel particulier qui lui était dédié.

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Les deux voitures, transportant Marie-Félicité et sa famille, s’arrêtèrent à l’angle de la rue Rohan et de la place Royale. Ils descendirent devant un hôtel de trois étages avec toit mansardé. Marie-Félicité, levant la tête, découvrit une vaste demeure en pierre avec ses six travées par étage, des balcons en fer forgé, un perron de trois marches devant la porte à double battant. Au pied du marchepied de la voiture, les trois jeunes femmes remettaient de l’ordre dans l’ordonnancement des plis de leurs robes quand la porte s’ouvrit sur Bernardo suivi d’une armada de serviteur noir. « – Felicidad ! Enfin vous voilà ! » Il accueillit avec chaleur les autres membres de sa famille et fit rentrer tout son monde à l’intérieur de la demeure dont la décoration n’avait rien à envier aux demeures du même type en Europe.

L’hôtel était confortable et construit au centre des quartiers élégants où un théâtre avait été édifié et dans lequel on jouait des pièces récentes, venues d’Europe. Les rues étaient pavées jusqu’au port et dans la Rue du Gouvernement, il y avait des boutiques où l’on trouvait les dernières marchandises arrivées d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. Marie-Félicité, comme ses sœurs, était fort satisfaite de son aménagement. Tous les soirs, la table du gouverneur de Louisiane était à nouveau ouverte et les riches autochtones s’y pressaient. La table comme la conversation attiraient tout un chacun, le gouverneur Guillaume Léonard de Bellecombe en premier.

Tout aurait pu aller pour le mieux si ce n’était les contrariétés de Bernardo. Il était venu à Saint‑Domingue, où les forces combinées entre la France et l’Espagne devaient se rassembler. Tout avait mal commencé. À la bataille des Saintes, au début du mois d’avril, le comte de Grasse avait trouvé le moyen de perdre devant la flotte britannique. Le reste de la flotte française venait de rejoindre la flotte d’invasion près du Cap-Français. Bien qu’elle fût composée d’un total de 40 vaisseaux de ligne, l’invasion de la Jamaïque ne pouvait avoir lieu. La perte du commandant en chef, prisonnier des Anglais, et les maladies parmi les équipages avaient mis la campagne en péril.

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Pour parachever le tout, Don Cagigal y Montserrat avait désobéi ! Malgré ses ordres d’abandonner la campagne d’expédition vers les Bahamas afin que ses forces puissent être utilisées pour l’invasion de la Jamaïque, il avait poursuivi son projet et avait navigué jusqu’à La Havane. Et au lieu d’envoyer ses deux mille cinq cents hommes de troupe pour soutenir l’expédition jamaïcaine, il avait quitté la garnison de La Havane en direction de New Providence. Heureusement, une fois arrivé, il avait convaincu le commandant britannique, le vice-amiral John Maxwell, de se rendre sans avoir besoin de faire le siège de la ville de Nassau. Il était fortement tout de même en colère que don Cagigal n’ait pas suivi ses ordres, lui qui l’avait couvert lorsqu’il avait maltraité plus que de mesure un général britannique, après le siège de Pensacola. Suite à cela, il avait dû le renvoyer en Espagne où il serait sûrement emprisonné au moins pendant un certain temps. Tout cela l’avait frustré parce que la victoire navale britannique à la Bataille des Saintes l’avait forcé à momentanément abandonner l’invasion franco-espagnole prévue de la Jamaïque. Obstiné, Bernardo continuait toutefois les préparatifs pour sa campagne militaire.  Il avait besoin de plus de subsides et cela lui provoquait beaucoup de soucis. Cette campagne, bien qu’elle lui tînt à cœur, l’obligeait à rester à Saint-Domingue où de toute façon, l’été venant et l’accouchement de Marie-Félicité s’approchant, il se sentait de plus en plus bloqué.

***

Il manquait plus que cela ! Une estafette venait d’apporter un courrier annonçant une nouvelle catastrophe qu’il allait lui falloir annoncer à Marie-Félicité. Celle-ci s’était installée dans le jardin, où elle se reposait. Elle y était seule, ses sœurs faisaient les boutiques de la rue du gouvernement, il y avait eu de nouveaux arrivages de France.   Bernardo estimait que c’était une bonne chose, cela éviterait bien des débats. « – Felicidad, excusez-moi de troubler votre repos, mais j’ai des nouvelles de votre père et elles ne sont pas bonnes.

– Mon Dieu, il est arrivé un drame ?

– Rien qui ne puisse se résoudre, je vous assure.

– Ah ! Vous m’avez fait peur, mon ami. Alors que se passe-t-il ?

– Votre père est emprisonné à Kingston en Jamaïque.

– Grands dieux ! Qu’est-il arrivé ? Vous allez pouvoir l’aider ?

– Je vais faire de mon mieux, Felicidad. Sur sa route de retour, ses deux navires, La Margarita et la Felicidad, ainsi que leur équipage ont été capturés par les Britanniques. Ses navires et leurs cargaisons ont été réquisitionnés et vendus comme récompense de guerre. Il est tenu en résidence surveillée et ses hommes sont en prison.

– mais vous allez pouvoir faire quelque chose ?

– Je vais faire tout ce que je peux, j’ai quelque levier possible même dans cette situation. Rassurez-vous. De plus, votre père est un homme avec des ressources. Il a déjà réussi à obtenir un prêt d’un Anglais pour pourvoir aux besoins de ses officiers espagnols pendant cette épreuve.

***

Ce soir-là, on jouait Irène, une pièce de théâtre de Voltaire. Elle avait été représentée pour la première fois au Théâtre-Français à Paris quatre ans plus tôt et attisait la curiosité de la société dominicaine. C’était une tragédie en 5 actes et en vers, à laquelle Marie-Félicité désirait se rendre malgré l’état avancé de sa grossesse. Malgré l’attention de tous, elle se morfondait en attendant sa délivrance. Bien qu’il trouvât cela quelque peu inconvenant, Don Gálvez avait cédé au désir de son épouse. Il l’avait conduite, accompagné de ses sœurs et de leurs maris, au théâtre, à l’angle des rues Vaudreuil et Saint-Pierre. Le théâtre avait trouvé à se loger dans une grande et belle maison à étage où l’on pouvait assoir jusqu’à mille cinq cents personnes. Ils y étaient venus régulièrement parfois même pour des soirées privées comme celle du gouverneur donné en leur honneur et qui avait fort impressionné les habitants du Cap et des environs.

La salle était comble, la chaleur était lourde, et bien que satisfaite d’être là, Marie-Félicité était lasse. Sa grossesse touchait à son terme. L’enfant qu’elle attendait donnait régulièrement des coups de pieds, elle en avait déduit qu’il était pressé. Elle ne demandait qu’à le délivrer. Alors que le troisième acte commençait, sans prévenir une violente douleur irradia sa colonne vertébrale. Lâchant son éventail, elle s’accrocha à la rambarde de la loge. Elle avait l’impression que quelque chose cédait en elle. À partir de ce moment-là, les premières contractions la prirent. Tout en faisant la grimace, elle mit la main sur le bras de son époux. « – Bernardo, il faut rentrer !

– Maintenant, Felicidad ?

– Oui mon ami, ton héritier a décidé de faire son entrée.

Bernardo blêmit, il se leva et aida Marie-Félicité à se lever et à sortir de la loge. La salle frémit, plusieurs personnes ayant perçu le départ inopiné du couple. Il guida son épouse vers la sortie, don Manuel de Flon avait pris les devants faisant appeler la voiture, Antoinette-Marie et Maria-Victoria aidèrent leur beau-frère à soutenir la parturiente dont les contractions se multipliaient. Don Riaño y Barcena, derrière eux, rassurait les personnes qui se précipitaient pour avoir des nouvelles de sa belle-sœur.

L’arrivée de Marie-Félicité à leur demeure affola tout le monde sauf Amanda qui de suite prit les choses en main. Elle fit prévenir par Jésus la sage-femme qui lui avait été recommandée. Pour Bernardo, ce fut le début de l’attente, de la tourmente, l’inquiétude s’enracina en lui, malgré les discours rassurants de ses deux belles sœurs. Ne pouvant rien faire, bien qu’ils aient annulé tous les invités du souper, qui devait suivre le spectacle, auprès desquels ils s’étaient fait excuser, ils passèrent à table. Maria-Victoria et Antoinette-Marie essayèrent de divertir Bernardo et invitèrent leurs époux à en faire de même, mais rien n’y faisait. De son côté, malgré la terrible douleur, le déchirement soudain ressenti, Marie-Félicité mettait au monde un petit garçon avec autant de facilité que les fois précédentes.
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Il fut baptisé à l’entrée de l’automne, les parents le prénommèrent Miguel. L’enfant faisait l’admiration de son père qui était déjà empli de bonheur par ses filles Matilda et Faustina, même si cette dernière n’était pas de lui. Il était comblé par sa famille, mais était fort déçu par sa gouvernance. La campagne contre la Jamaïque n’avançait pas. Elle s’embourbait, le projet était très coûteux et voilà que maintenant l’Espagne entamait les négociations de paix qui allait mettre fin à la guerre avec les Anglais. Il s’attendait d’un jour à l’autre à l’annonce de la signature, et il ne pourrait plus repousser son retour à Madrid. Il ne pouvait s’y résoudre pour l’instant à cause de Marie-Félicité et des enfants. Cela était trop périlleux pour eux, trop de maladies emportaient les marins, alors des enfants en bas âges.

***

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Septembre 1783

Le voyage avait été long. Ils avaient tout d’abord vogué de Saint-Domingue à Cuba où ils étaient restés quelque temps. Puis il y avait eu la traversée de l’Atlantique, cinq semaines d’ennui avaient mené la flotte au sein de laquelle se trouvait le navire du gouverneur de Louisiane et de sa famille, à bon port, sans tempête ni manque de vent. Ils avaient accosté au port de Cadix, situé au bord d’une baie ouvrant sur l’océan atlantique et bâti sur un rocher qui était relié au continent par une chaussée étroite. Bien qu’elle ait trouvé le temps long, Marie-Félicité admettait qu’elle avait voyagé dans un confort acceptable. Elle n’avait pas souffert du mal de mer, à contrario, de sa sœur Antoinette-Marie qui avait été alitée presque tout le voyage et, malgré les craintes, personne ne tomba malade au sein de sa famille. Aucun de ses enfants n’en avait pâti. Ils étaient arrivés à Cadix, juste avant le lundi de Pâques. Ils furent reçus avec tous les honneurs et logés à côté de la Plaza San Martín dans le Barrio del Pópulo dans La Casa del Almirante, une somptueuse maison à la façade de marbre, construite un siècle avant avec le produit du commerce des Amériques. Les différents appartements étaient distribués autour du patio où tous se retrouvaient pour partager repas et agréments, profitant de la fraicheur de la fontaine et de la luxuriance de la végétation. Bernardo ne se lassait pas de jouer les pères au grand amusement de ses filles et de Marie-Félicité. Honorés, invités par tous, ils ne purent faire autrement que rester pour les fêtes de Pâques avant que de prendre les routes poussiéreuses et de rejoindre Madrid par Séville et Mérida où ils avaient été annoncés et à nouveau fêtés.

***

Les trois berlines entourées de gens d’armes qui transportaient la famille Gálvez et leurs serviteurs entrèrent dans Madrid en fin d’après-midi par la calle de Atocha sous un soleil chatoyant. Marie-Félicité, qui avait été en admiration devant Cadix et Séville, fut fortement impressionnée par la ville et le tumulte évident de sa vie. Charles III, qui s’était rendu compte que sa ville ne brillait pas autant que d’autres villes européennes telles que Paris, Rome et Londres, avait décidé d’étendre la ville au barrio Huertas. Il avait fait étirer le large Paseo del Prado de la Plaza de Cibeles à la Puerta de Atocha et projeté de construire un musée des sciences naturelles, un observatoire astronomique et un Jardin botanique. Il avait doté sa capitale de parcs, de jardins et de promenades publics. La noblesse, qui avait tout d’abord été réticente, avait fini par s’y presser avec sa nombreuse domesticité, le pouvoir surplombant  la ville au sein du palais royal.

IMG_5126.JPGAprès tant de jours de voyages sur les mers et sur les routes, Marie-Félicité allait enfin pouvoir se poser quelque temps avec toute sa famille. Si le voyage avait beaucoup amusé par ses péripéties Faustina et Matilda, dont l’âge ignorait les peurs, il n’en était pas de même de leur mère, elle était soulagée à l’idée de prendre repos et de se fixer quelque temps. Elle savait déjà que ce n’était pas leur destination finale puisqu’il faudrait faire le voyage retour. Et bien qu’elle aimât l’idée de revenir chez elle, en Louisiane, à la pensée du voyage et des craintes que cela générait en elle, elle abandonnerait bien ce désir. Reçue par José Bernardo de Gálvez y Gallardo, marquis de Sonora, oncle de Bernardo, avec les siens elle fut invitée à loger sur la calle de Toledo près de la plaza Mayor. Ils découvrirent le lieu de leur villégiature, une maison, bâtie sur un vaste terrain, avec porte-cochère de bois sculpté, encadrements des portes et fenêtres, balcons en fer forgé et cheminées construits à la française. La demeure, haute de trois vastes étages et composée de trois corps de logis, donnait sur une cour pavée qui servait de séparation entre la demeure et les écuries. À peine descendus de leurs berlines, ils furent reçus par une armada de serviteurs et des maîtres de maison. Bernardo était heureux de revoir son oncle, ministre des Indes, il lui devait son poste et sa fortune en Louisiane. Marie-Félicité et ses sœurs furent conduites avec leurs époux dans leurs appartements richement décorés et meublés comme l’ensemble de la demeure, ce qu’elles découvrirent par la suite. Elles furent fortement impressionnées par le bâtiment principal qui comprenait un vaste rez-de-chaussée divisé en quatre pièces et par les trois salles de réception de l’étage auquel on accédait par un grand escalier en pierre de taille. Il y avait aussi sept pièces de fonction au dernier niveau. Don de Sonora, qui était très fier de son neveu, avec son épouse, Concepción Valenzuela de Fuentes, fit tout ce qu’il put pour assurer le plus de confort possible à leurs invités.

***

À peine installé à Madrid, Bernardo fut rattrapé par les nouvelles de son beau-père. Il n’était parti pas de Saint-Domingue qu’il avait obtenu la libération de tous les prisonniers espagnols dont Gilbert Antoine de Saint-Maxent. Alors qu’il pensait être en paix de ce côté-là, voilà qu’il y avait des rebondissements. Il avait su par son oncle que le contrat de Saint-Maxent avec Carlos III était arrivé à terme échu et que le congrès, qu’il avait organisé avec les nations indiennes, était désormais reporté au printemps 1784 et les marchandises qu’il avait si difficilement obtenues étaient aux mains des Britanniques. Son beau-père était dans une mauvaise passe et celle-ci n’allait pas en s’améliorant. Il s’était mis en devoir d’obtenir d’autres prêts pour racheter ses navires et une partie de la cargaison, mais voilà que son bienfaiteur anglais avait été arrêté à La Havane. Ce dernier avait été accusé de contrebande d’espèce et n’avait pas hésité à impliquer de Saint-Maxent, aussi une ordonnance royale espagnole avait été délivrée pour son arrestation et un embargo fut mis sur ses actifs et ses propriétés.

Sans en parler à Marie-Félicité, il décida de faire son possible pour aider son beau-père avec l’aide de son oncle.

***
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La soirée de présentation ! Pour l’occasion Marie-Félicité s’était fait faire une robe à la française à petits paniers de pékin rayé à dominance de couleur crème, broché de soie et de lame d’argent. Heureusement, le roi Charles III d’Espagne leur avait laissé le temps de se retourner avant de les recevoir à la cour, cela lui avait permis, comme à ses sœurs, de rafraichir sa garde-robe et de se faire confectionner pour cette circonstance exceptionnelle la robe de son choix. Elle s’admirait devant sa glace faisant bouffer ses engageantes de fil d’or. Amanda finalisait sa coiffure mettant de l’ordre dans ses dragonnes blanchies de poudre, Marie-Félicité n’avait pas voulu du coiffeur en vogue à Madrid, elle ne faisait confiance qu’en son ancienne nourrice. Cela avait beaucoup perturbé et froissé le personnel de l’hôtel de Sonora, à qui Marie-Félicité avait vite fait comprendre qu’il n’y avait qu’elle et son époux qui pouvaient donner des ordres à ses serviteurs, ce en quoi Amanda, Jésus, Paloma et Perrine, spécialement acquise à Saint-Domingue pour servir de nourrice au petit Miguel, lui étaient reconnaissants. Leur place était des plus inconfortable au sein des serviteurs espagnols qui ne voyaient en eux que des esclaves, même si pour Marie-Félicité c’était une partie de la famille. Comme elle tardait, Bernardo entra dans sa chambre en habit à la française ajusté, au col droit, dont les pans de devant glissaient vers l’arrière, elle félicita de son choix vestimentaire avant qu’il ne lui reprochât son retard, devinant que c’était le sujet de son intrusion. Il rit à la ruse, mais joua le jeu et lui fit remarquer la qualité de la matière de couleur chocolat et les broderies au point lancé dans les tons crème qui ornaient les bords du gilet et de l’habit. L’un et l’autre tenaient à être à la hauteur de la situation, ce n’était pas tous les jours que l’on recevait les honneurs de son roi devant toutes la cour.

***

Le Palais royal surplombait de sa magnificence la ville de Madrid. Il s’organisait autour d’une vaste cour entourée de bâtiments de pierres blanches ainsi que d’une place d’armes où les deux berlines qui les transportaient s’arrêtèrent. Un bataillon de valets se précipita pour les aider à descendre. Ils découvrirent le bâtiment de granit, en pierre blanche de Colmenar et en marbre reliéfé. Tout en pénétrant à l’intérieur du palais par un imposant escalier, ils rassasièrent leur curiosité, admirant au passage la façade de la cour sur trois niveaux, remarquant son niveau inférieur avec un appareil en bossage, et ses deux niveaux de fenêtres, reliés par un ordre ionique colossal. Sur le perron les attendait le majordome qui les guida au fil des salles richement ornées de marbres espagnols, de stucs et de bois précieux pour les portes et les fenêtres, le tout amplifié par une décoration intérieure où trônaient des tapis, du mobilier et de l’argenterie de toute beauté. Ils étaient ébahis par la magnificence des lieux. Arrivés dans la salle de porcelaine dont les murs et le plafond étaient entièrement recouverts de porcelaine de la manufacture de Buen Retiro, ce qui était une curiosité en soi, le majordome leur demanda de patienter, le roi, son fils et son épouse n’étaient pas encore dans la salle du trône.

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La famille royale fin prête, Marie-Félicité et Bernardo purent entrer dans la salle du trône. Le roi entouré de ses ministres, le comte D’Aranda et le comte de Florida Blanca, les attendait tout en discutant avec ce dernier. Ils traversèrent la salle, encadrés par la foule des courtisans venus saluer le héros auxquels s’étaient mêlés les sœurs de Marie-Félicité et leurs époux. Après la révérence de Marie-Félicité et le salut courbé de Bernardo, le roi entama son discours le remerciant et le félicitant pour ses actes héroïques qui avaient apporté à l’Espagne une gloire fort appréciée. Il conclut ses propos par la remise des armoiries annoncées à celui qui devenait le vicomte de Galveston et comte de Gálvez. Un diner somptueux suivit cette cérémonie, chacun essayant de s’approcher du héros.

Quelques jours plus tard, le roi, en compagnie de ses deux ministres, le convia avec son oncle à une entrevue plus intime afin de lui faire raconter ses exploits. Impressionné, le roi le fit revenir à plusieurs reprises pour poursuivre cette narration. Le couple Gálvez fut dès lors invité à toutes les festivités de la cour ainsi que par toute la noblesse espagnole. Pas un souper, pas un bal ne pouvaient se faire sans qu’ils ne fussent présents. Marie-Félicité exultait et se laissait porter par ce tourbillon de fêtes profitant de son époux et de ses enfants sans qu’aucune inquiétude ne vienne assombrir le tableau.

Chaque jour ou presque, Marie-Félicité, Antoinette-Marie et Maria-Victoria avec les enfants arpentaient en berline décapotable la promenade du Prado de San Jeronimo, plantée d’arbres, ornée de fontaines et de statues, abondamment fleurie, et qui était devenue le lieu le plus fréquenté de la capitale. Les badauds allaient y admirer les défilés des carrosses commentant les personnages influents qui s’y pavanaient. De son côté, avec plus de temps libre, Bernardo s’intéressa à l’aérostatique et ayant entendu parler du premier vol habité par des humains effectué, à la manufacture de Jean-Baptiste Réveillon à la Folie Titon, avec un ballon captif, il chercha à faire de même. Au printemps suivant, il essaya un système de direction pour les ballons aux abords de la rivière Manzanares à Madrid, mais il eut peu de succès. Il en fut fort déconfit, cela le conforta dans l’idée qu’il n’était pas fait pour cela, bien qu’il fût captivé par toutes les nouvelles technologies. Il était persuadé qu’elles pouvaient aider le monde. cd3c146f72a3766caa4a0b821a54250eLes beaux jours venant, comme beaucoup de Madrilènes, Bernardo et sa famille partirent pour les abords d’Aranjuez ou la famille royale passait le printemps. Il acquit une maison de campagne au bord du Tage et alla s’y installer avec sa famille pour la belle saison. Ils firent ce que beaucoup d’aristocrates font, ils profitèrent de leur oisiveté, de promenades en diners, de théâtre en bal. L’été arrivant, ils firent comme tous. Ils partirent pour San Ildefonso où le roi et sa famille séjournaient l’été. Là-bas, ils furent invités dans la demeure de François Cabarrus, le conseiller du roi Charles III d’Espagne et le fondateur de la banque San Carlos, qui tenait à avoir dans son cercle tous les ressortissants de son pays d’origine, la France. Il tomba, comme son épouse, sous le charme du couple Gálvez, d’autant qu’ils attiraient à eux toute l’aristocratie espagnole. Marie-Félicité et Bernardo continuèrent leur rythme de vie, assistant aux invitations du roi participant aux spectacles et bals qu’il offrait à une poignée d’aristocrates. Après Bernardo, Marie-Félicité prit le flambeau de la renommée, elle séduisait comme elle l’avait fait à La Nouvelle-Orléans tous ceux qu’elle rencontrait.

Tout cela aurait pu durer, mais le comte de Florida Blanca commençait à trouver que Bernardo prenait un peu trop de place dans l’attention du roi. Il avait bien proposé au roi Charles de l’envoyer aux Pays-Bas, mais ce dernier n’avait pas voulu se passer de lui. Il profita du retour de la cour à Madrid pour rappeler au roi qu’il fallait nommer un nouveau commandant en chef des Florides et de la Louisiane et qu’il allait falloir proposer le poste à quelqu’un. Bien sûr, le ministre savait que le roi avait pensé à Bernardo, c’était la moindre des choses après son poste de gouverneur de Louisiane, mais il ne le lui rappela pas. L’automne passa sans que le roi se décidât. Pour accélérer les choses, il proposa des noms sans jamais nommer don Gálvez. Ce fut son ennemi juré, le comte D’Aranda, qui le fit pour lui.

***

Janvier 1785

Outlander -010.JPGLa neige avait recouvert Madrid, Marie-Félicité s’était installé avec ses enfants dans le salon donnant sur le jardin. La cheminée crépitait du feu qui la réchauffait. Elle n’avait pas l’habitude, elle ne se faisait pas au froid et au gris du ciel qui perdurait. Attendrie, elle écoutait la lecture appliquée de Matilda qui montrait ses progrès à sa sœur Faustina, celle-ci la corrigeant quand le besoin s’en faisait sentir.   Bercé par Perrine, Miguel babillait. Ce fut au sein de ce charme familial que Bernardo arriva. « – Felicidad, soyez heureuse, je vais vous sortir de votre ennui, nous venons de recevoir une invitation du palais pour le bal des rois mages. » Marie-Félicité prit l’invitation réfléchissant déjà à ce qu’elle allait mettre. Elle s’excusa auprès de son époux et se précipita porter la nouvelle à ses sœurs à l’étage supérieur.

Toute l’aristocratie madrilène était là, pas une famille d’hidalgo ne manquait à l’invitation. Les salons étaient emplis de femmes et d’hommes paradant dans leurs plus beaux habits. Les gorges des femmes exposaient des fortunes de pierres précieuses gage de la fortune et de la position de leur famille. Monsieur et madame Cabarrus avaient retrouvé les Gálvez dans la chambre Gasparini, l’une des plus belles salles du palais. Bernardo et Marie-Félicité étaient accompagnés du marquis de Sonora et de son épouse ainsi que de Maria Victoria et Antoinette Marie de Saint-Maxent et de leurs maris respectifs. Comme tous ils attendaient l’entrée de la famille royale. Un bruit courait, le retard était dû à Marie-Louise de Parme qui faisait une scène à son époux Charles l’héritier du trône. Elle n’était pas un scandale près, le roi Charles III d’Espagne avait dû exiler un certain Manuel Godoy de la cour pour des avances qu’il aurait faites à la princesse des Asturies. Bien qu’elle ne portât pas dans son cœur la princesse, Marie-Félicité admettait que le dauphin n’y mettait pas du sien et récoltait un juste retour de son indifférence. Ils parlaient de tout et de rien quand le comte D’Aranda vint chercher Bernardo, le roi désirait le voir en aparté. Cela devait être d’importance pour que le comte se déplaça lui-même pour venir le quérir.

***

« – Don Gálvez je vous ai fait venir aujourd’hui pour que vous ayez la primeur de votre nouveau poste dans mon gouvernement. »

Bernardo était quelque peu surpris par cette entrevue avec le roi, juste avant le bal. Marie-Félicité l’avait regardé partir sans se faire d’illusion, la douceur de leur vie allait être bouleversée. Ni l’un ni l’autre ne savaient ce qui allait être annoncé à Bernardo, mais cela ne pouvait être qu’un nouveau poste. Poste qu’il ne pouvait refuser. Il ne pouvait en être autrement, ils étaient à Madrid depuis plus d’un an. Elle espérait qu’ils allaient rentrer à La Nouvelle-Orléans, mais il en doutait. Elle prit patience, attendant son retour et les nouvelles. Quand il revint, ce fut pour lui apprendre que le roi l’avait nommé commandant en chef des Florides et de la Louisiane en plus du poste d’inspecteur général des troupes de l’Amérique. Il devait partir pour La Havane, pour Cuba. Il allait falloir refaire les bagages et retraverser l’océan. Elle garda son quant-à-soi et elle fit bonne mine, car la nouvelle fusa, le bal faisant à peine tinter ses premières notes et ses premiers quadrilles. Tous vinrent les féliciter, et gracieusement elle remercia chacun pour ce qui était un honneur. Elle n’était pas sûre dans son for intérieur qu’elle s’en réjouissait contrairement à son époux qui irradiait de fierté.

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épisode suivant

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

sources: http://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Gazetteer/Places/America/United_States/Louisiana/_Texts/GAYHLA/4/3*.html

Je suis la vice-reine du Mexique. (3ème partie)

épisode précédent

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Chapitre III : De 1777 à 1780

capture-decran-2017-01-13-a-18-33-29Vendredi 9 Janvier 1778.

La pluie tombait avec abondance sur La Nouvelle-Orléans amenant une fraicheur qui avait amené la flambée dans la cheminée. Don Gálvez arpentait nerveusement de long en large son bureau sous les yeux de son valet de chambre, un grand noir dénommé Jésus. Malgré l’urgence, il avait remis au lendemain toutes les réunions du jour. Son secrétaire, Ignacio de Las Vegas, l’avait excusé auprès de tous et avait géré les premières plaintes, suite au coup de main qu’avait fait James Willing. Ce dernier, un patriote, un ancien résident de Natchez, dirigeait une bande de maraudeurs, qu’il avait rassemblé sur la rive gauche du Mississippi, afin de chasser les Anglais. Cette tache que le gouvernement espagnol avait agréée avait quelque peu débordé de ses objectifs. Beaucoup avaient trouvé qu’il avait ravagé plus que de raison et sans nécessité les belles plantations qui s’élevaient sur la rive gauche du fleuve atténuant les sympathies des Louisianais pour les patriotes.

Bernardo Gálvez n’arrivait pas à rester en place, allant de la bibliothèque à son bureau, puis de la porte-fenêtre donnant sur la véranda à la porte ouvrant sur l’antichambre. Il ne savait comment calmer son inquiétude, son impatience. Sur cette entrefaite arriva à l’impromptu son beau-père, monsieur de Saint-Maxent. Cela interrompit momentanément son agitation. Il lui fit bonne figure. Cela fit sourire Gilbert Antoine, il reconnaissait là l’effort surhumain que cela coutait à son gendre. Marie-Félicité mettait au monde leur premier enfant. Élizabeth son épouse était déjà auprès d’elle.

 « – Alors mon ami, vous avez des nouvelles de votre épouse ?

– Sa chambrière me dit que tout va pour le mieux. Mais je crois aimer mieux le champ de bataille que cette attente interminable.

– On voit que c’est le premier mon ami, il ne faut pas vous en faire, laissez la nature faire son travail. Offrez-moi donc un verre et fêtons cette arrivée !

Alors que Bernardo servait son verre à son beau père, Élizabeth entra dans le bureau. « – Messieurs c’est une fille ! Bernardo, vous pouvez aller voir votre épouse, elle est épuisée, mais présentable. Tout s’est bien passé. » À croire que c’était une tradition familiale, contrairement à l’impression du jeune père, l’accouchement avait été rapide et sans difficulté particulière. L’enfant était un beau poupon, pas très grand, mais joli. D’un commun accord, le père et la mère décidèrent de la prénommer Matilda. Le début de l’année de 1778 commençait bien pour le gouverneur.

***

joseph-caraudSamedi 18 avril 1778.

La douceur de l’air du début de printemps était telle que Marie-Félicité avait fait ouvrir les portes-fenêtres donnant sur les jardins. Comme la brise du soir amenait un peu de fraicheur, elle alla s’accouder sur la rambarde de la galerie de l’étage. De là où elle était, elle profitait d’une vue sans pareille. Elle surplombait la courbe du fleuve, le port rempli de navires, le marché toujours en effervescence malgré l’heure, et les galeries marchandes des bâtiments de l’autre côté de la place d’armes accueillant les derniers clients. Les arbres étaient en fleurs et coloraient l’ensemble du décor, la faisant profiter d’une multitude de fragrances qui masquait quelque peu celle de la vase des marais dont une partie ceinturait la ville.

Elle fut sortie de sa rêverie par l’arrivée d’Amanda et de sa petite fille, Faustina, qui venait l’embrassait avant d’aller se coucher. Trois ans, cela faisait trois ans que cette poupée blonde ensoleillait ses jours. Elle se pencha et l’a pris dans ses bras. « Qu’es-tu fait maman ?

– je contemple notre ville, ma poupée d’amour.

Et c’est bien ce que faisait Marie-Félicité. Amanda, qui, après avoir été sa nourrice, était restée à son service, la ramena à ses devoirs de maîtresse de maison. « Marie-Félicité, il faudrait peut-être te préparer ? Tes invités vont arriver. » Ses invités. Le souper. Oui, bien sûr, cela allait bientôt être l’heure et elle ne pouvait se soustraire à cette tache qui par ailleurs ne lui était pas désagréable. Depuis que son mariage avec Bernardo Gálvez avait été officiel, à ses côtés, elle se devait de tenir son rôle. Elle était devenue l’épouse du gouverneur de la colonie et ce n’était pas rien. De plus, cela avait été un miracle, car sa promesse accomplie, Bernardo, en paix avec lui-même et prêt à accepter son funeste destin, avait recouvré la santé. Il avait progressivement retrouvé ses forces et avait finalement pu reprendre ses fonctions de gouverneur à la satisfaction de tous. L’avis du roi finit par arriver, la permission de se marier avait été officiellement accordée. Le mariage public avait été célébré à La Havane sur l’ile de Cuba. Ce fut un grand spectacle qui fut clôturé plusieurs jours plus tard à La Nouvelle-Orléans par un banquet et un bal où tout ce qui comptait dans la colonie était venu pavoiser et s’amuser.
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Et c’est bien ce que faisait Marie-Félicité. Amanda, qui, après avoir été sa nourrice, était restée à son service, la ramena à ses devoirs de maîtresse de maison. « Marie-Félicité, il faudrait peut-être te préparer ? Tes invités vont arriver. » Ses invités. Le souper. Oui, bien sûr, cela allait bientôt être l’heure et elle ne pouvait se soustraire à cette tache qui par ailleurs ne lui était pas désagréable. Depuis que son mariage avec Bernardo Gálvez avait été officiel, à ses côtés, elle se devait de tenir son rôle. Elle était devenue l’épouse du gouverneur de la colonie et ce n’était pas rien. De plus, cela avait été un miracle, car sa promesse accomplie, Bernardo, en paix avec lui-même et prêt à accepter son funeste destin, avait recouvré la santé. Il avait progressivement retrouvé ses forces et avait finalement pu reprendre ses fonctions de gouverneur à la satisfaction de tous. L’avis du roi finit par arriver, la permission de se marier avait été officiellement accordée. Le mariage public avait été célébré à La Havane sur l’ile de Cuba. Ce fut un grand spectacle qui fut clôturé plusieurs jours plus tard à La Nouvelle-Orléans par un banquet et un bal où tout ce qui comptait dans la colonie était venu pavoiser et s’amuser.

Marie-Félicité avait repris la place de sa sœur ainée, Marie-Élizabeth ayant suivi son époux vers son nouveau poste de gouverneur du Venezuela. Laissant les deux jeunes frères de son époux défunt à l’une de ses belles-sœurs. Elle était venue s’installer dans la maison du gouverneur avec sa fille Faustina d’Estrehan et sa nourrice Paloma, sa fidèle Amanda et trois autres serviteurs. Il ne manquait pas de serviteurs que ce soit des nègres ou des soldats pour l’entretien de l’immense demeure et le service du gouverneur, mais elle n’avait pu se passer des siens.

Son père, Gilbert Antoine de Saint-Maxent, voyait chaque jour se réaliser les prédictions faites par Rosalba, la sorcière métisse, dans son jeune temps. Il exultait. Il n’avait jamais été aussi riche, aussi cette année-là, après avoir vendu sa demeure, Gilbert Antoine avait déménagé une nouvelle fois. Il avait construit sur son terrain de Chef Menteur, sur la crête de Gentilly en bordure du lac Pontchartrain, à l’Est de La Nouvelle-Orléans une maison grandiose. Pourvue d’une table de billard en acajou, de deux tables incrustées d’échecs, d’un clavecin, des miroirs encadrés en or, deux globes, l’un terrestre, l’autre céleste, d’une horloge qui sonne les heures avec un chant d’oiseau, d’une bibliothèque de 4700 ouvrages, elle était enviée par tous.

Dimanche 19 avril 1778

Ce fut dans cette demeure que l’Espagne commença à organiser officiellement son aide aux belligérants américains. Ce jour-là, Gilbert Antoine avait invité son gendre et sa fille à un déjeuner dominical au sein de sa demeure. Après la messe, Bernardo Gálvez et Marie-Félicité rejoignirent donc les Saint-Maxent jusque sur les rives du lac Pontchartrain sous la pluie battante d’un orage qui s’était mis à gronder pendant le sermon du Père Dagobert. Le gouverneur, qui par ailleurs s’entendait fort bien avec son beau père, pressentait que ce n’était pas par hasard s’il avait reçu cette invitation. Il soupçonnait de sa part quelques manigances. Arrivée dans l’allée de chêne de la plantation, une éclaircie apparue qui soulagea Marie-Félicité qui ne se voyait pas gâcher sa robe sous la pluie battante. Le cocher approcha au plus près des marches qui menaient à la véranda, effaçant ainsi ses dernières craintes. La jeune femme était toujours heureuse de revenir dans sa famille et l’accueil fut à la hauteur.
portrait-of-mrs-henrietta-morris-and-her-son-john-by-george-romney-1777Elle venait à peine de gravir les marches, qu’à elle arriva les plus jeunes de ses frères et sœurs suivis de leurs nourrices et servantes qui n’avaient pu contenir le petit groupe et leurs ainés. Les quatre filles étaient en admiration devant leur sœur. L’ainée de celles-ci avait quatorze ans et se comportait comme une femme. La plus jeune avait deux ans et marchait tant bien que mal. Quant aux quatre garçons, l’ainée avec ses dix-neuf était un jeune homme qui travaillait déjà pour son père et son benjamin, plus jeune de trois années, le mimait en tout, quant aux deux autres il fallait maintenir leur turbulence encore infantile. La scène fit rire Bernardo qui aimait cette ambiance familiale qu’il commençait à vivre avec la petite Faustina qu’il considérait comme sa fille.

Le bruit du tumulte des retrouvailles attira Gilbert Antoine qui vint au-devant d’eux et ayant remis un peu de calme dans sa tumultueuse descendance, il guida Marie-Félicité et Bernardo vers le grand salon où se trouvait un autre couple. « – J’ai pris sur moi le plaisir d’inviter notre ami Olivier Pollock et sa charmante épouse Margaret O’Brien. » Bernardo sut de suite à la façon dont cela était présenté, que le couple, du moins Olivier Pollock, était le sujet de l’invitation. Il les connaissait fort bien, l’épouse d’Olivier Pollock faisait partie de l’entourage de la mère de son épouse ainsi que de celui de cette dernière. Quant à lui, originaire d’Irlande, installé en Pennsylvanie, deux ans auparavant, il avait commencé une carrière en tant que négociant dans les ports espagnols des Indes occidentales, et avait été basé à La Havane où il avait créé des liens avec le gouverneur général Alejandro O’Reilly. Ce fut par son entremise qu’il commença comme marchand à La Nouvelle-Orléans. Il fut favorablement accueilli par les fonctionnaires espagnols de la Louisiane, qui lui accordèrent le droit de libre-échange dans la ville. Il gagna en notoriété lorsqu’il fit importer de la farine répondant au besoin désespéré de la colonie et qu’il la vendit à la moitié du prix. Ce fut cette année-là qu’il épousa Margaret O’Brien originaire de La Nouvelle-Orléans et devint propriétaire d’une plantation à Bâton-Rouge, s’intégrant ainsi complètement dans la bonne société de la ville. Le déjeuner se passa en toute convivialité, les échanges se firent sur les nouvelles du moment, d’arrivée d’immigrants espagnols et de leurs installations, de la situation de la colonie et des nouvelles des uns et des autres. Le repas pris, les hommes laissèrent leurs épouses déguster leur café et partirent sur la galerie fumer leur cigare et avaler un verre de rhum.
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 « – Comme vous le savez, j’ai amené le Congrès Continental à comprendre l’importance stratégique de la vallée du Mississippi. C’est comme cela que j’ai été nommé agent commercial à La Nouvelle-Orléans, faisant de moi le représentant des colonies dans la ville. Il me faut aider financièrement le général George Rogers Clark pour sa campagne dans l’Illinois, mais mon soutien ne va pas être suffisant. Je suis donc venu vous demander une aide. » Appuyé contre l’une des colonnes de la véranda, tout en fumant, Bernardo écoutait l’américain. Ce qu’il entendait lui convenait même si au premier abord il semblait indifférent. Gilbert Antoine ne sachant ce que pensait son gendre, afin d’appuyer la demande de son invité, s’empressa de dire que lui même mettrait la main à la poche s’il le fallait. Bernardo l’arrêta. « – Non, non ! Gardez votre argent. Pour l’instant, notre gouvernement va pourvoir à cela. » Les Espagnols ne pouvaient que voir avec plaisir l’affaiblissement de l’Angleterre et se trouvaient fort aises de la savoir sérieusement occupée, voire embourbée par une guerre intestine. Aussi Bernardo n’hésita pas un instant. Il venait d’apprendre grâce à des rapports secrets que les Britanniques se préparaient à envahir la province, aussi cela venait à point nommé. Il accepta de fournir un appui non déguisé à Olivier Pollock et lui proposa un emprunt de 70 000 $ comme soutien financier.

***

Dans les semaines qui suivirent, Bernardo reçut du gouvernement espagnol l’ordre de chasser les Anglais de la Louisiane et d’installer à leur place des colons espagnols. Ceux-ci vinrent aux frais du roi des îles Canaries et de la province espagnole de Málaga. Ils s’installèrent, sous le commandement de Marigny de Mandeville, à la Terre aux Bœufs. Guidés par Gilbert Antoine de Saint-Maxent, d’autres se retrouvèrent près de Bayou-Manchac, à environ vingt-quatre milles de la ville de Bâton Rouge, où ils établirent un village qu’ils appelèrent Galveston en l’honneur du gouverneur. Le reste forma Valenzuela, sur le Bayou Lafourche avec les Acadiens qui les avaient précédés. Le gouvernement porta sa sollicitude paternelle jusqu’à construire une maison pour chaque famille, et une église pour chaque établissement. Ces émigrés étaient très pauvres, et furent pourvus de bétail, de poules et d’ustensiles de ferme. On leur fournit des rations, pour une période de quatre ans, dans les magasins du roi, et une assistance pécuniaire. Ils s’intégrèrent rapidement et devinrent même francophones. Dans le même temps, le gouverneur facilita le transit des rebelles américains sur tout le territoire au sud de la zone de guerre, en aidant l’envoi d’armes et de munitions pour les troupes américaines de George Washington et George Rogers Clark, et négocia directement avec Thomas Jefferson, Patrick Henry, Oliver Pollock et Charles Henry Lee.

***

Été 1779

L’été était comme les autres, très chaud et souvent orageux. La chaleur était d’autant la plus sensible et plus accablante que les vents ne soufflaient d’aucun point de l’horizon, et que ce calme profond de l’air ajoutait un nouveau poids à l’ardeur de l’atmosphère qui toutefois était tempérée par des pluies fréquentes. Le temps semblait s’être arrêté, pourtant le bonheur de Marie-Félicité fut de courte durée. La colonie se remettait lentement de l’une des afflictions les plus graves qui fut, la petite vérole. En cette année comme dans les précédentes, cette épidémie avait été fatale à La Nouvelle-Orléans, et sur les plantations alentour. La maladie tant redoutée s’était répandue faisant des ravages dans beaucoup de famille n’épargnant aucune couche de la société. À peine remis de cette succession de drames et de chagrins, un coursier du vice-roi de Nouvelle-Espagne, Martín de Mayorga, venu de Mexico, vint annoncer la déclaration de guerre faite à l’Angleterre, le roi Charles III venait de confirmer le Traité d’Aranjuez, accord entre la France et l’Espagne. L’Espagne se donnait le droit d’intervenir dans la Guerre d’indépendance des patriotes. Bernardo avait reçu des instructions pour prendre immédiatement l’offensive contre les établissements britanniques. Il allait devoir quitter sa femme et ses enfants.

Chaque soir, tout en se préparant sous les doigts agiles d’Amanda pour la nuit, Marie-Félicité écoutait, stoïque, son époux lui faire un résumé des préparatifs guerrier qu’il mettait en place. Elle savait que tout en lui résumant toutes ses décisions il prenait du recul sur celles-ci. La guerre ? Elle en avait toujours plus ou moins entendu parler, principalement contre les Indiens. Elle avait, jusque là, toujours été préservée de ses conséquences, mais cette fois-ci, ce n’était pas la même chose, son époux et l’un de ses frères allaient y partir ainsi que plus d’un homme de son entourage qui étaient entrés dans la milice régie par son père. Afin de ne point alarmer son époux et de ne point lui ajouter de souci supplémentaire, la jeune femme cachait, de son mieux, son ressentiment envers ses préparatifs. Elle ne s’en morfondait pas moins d’inquiétude. La guerre, c’était des morts, des blessés, des mutilés, des veuves, des orphelins, des drames en perspectives, mais elle ne pouvait rien contre la volonté des hommes. Dans cette perspective, elle prenait son courage à deux mains et fièrement présentait de son mieux une face sereine.

***

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Jeudi 30 juillet 1779

Comme souvent la table du gouverneur était ouverte. La grande salle à manger, qui donnait par les portes-fenêtres ouvertes sur la terrasse et les jardins, était meublée à la dernière mode française. Les murs étaient délicatement moulurés, le portrait du roi d’Espagne trônait au-dessus de la cheminée. La longue table était entourée de chaises à la reine tapissées de brocard et supportait deux grands chandeliers qui, en plus des appliques murales, éclairaient la pièce. Pour éviter les piqures des maringouins, les serviteurs fermèrent les portes avant le début du souper. Ce soir-là, Marie-Félicité recevait, outre ses parents, le nouvel intendant de la Louisiane Felix Martín Antonio Navarro, Bartolomé de Macarty, son épouse, Francisca de Beleire y Pellerin, et leur fille Céleste fiancée à Estéban Miró, lieutenant colonel du régiment de Louisiane, lui même à la table. À eux s’étaient joints Jeanne Marguerite D’Estrehan et son époux Jean Étienne de Boré de Mauléon qui étaient de passage à La Nouvelle-Orléans. Entre deux bouchées de gombo, ce soir-là il y en avait un aux crevettes et un autre au poulet, la conversation roulait sur le futur mariage de mademoiselle Macarty et de don Miró. Madame Macarty expliquait que son époux et elle avaient quitté leur plantation de la Côte des Allemands pour leur maison de ville afin d’organiser le mariage qui aurait lieu à l’église Saint-Louis et faire faire la robe de la mariée. La jeune fiancée ne disait rien, jetant de temps en temps un regard fugace vers don Miró, cela attendrissait Marie-Félicité qui proposa spontanément son aide. Les hommes laissaient converser les femmes entre elles, le sujet les intéressant peu. Toutefois, monsieur Macarty, sentant l’ennui venir, reprit en main la discussion et la dirigea vers les nouvelles venant des colonies anglaises. Bernardo resta vague ne pouvant dévoiler ses intentions, bien qu’à table don Navarro et don Miró savaient à quoi s’en tenir, mais respectaient le secret du gouverneur. Marie-Félicité sentant venir une conversation peu agréable, car inquiétante pour elle comme pour ses compagnes, car toutes étaient inquiètes quant au devenir de leurs époux et de leurs amis, essaya de guider la conversation vers les dernières nouvelles venues de France. Elle n’eut pas le temps de le faire, Ignacio de Las Vegas, le secrétaire de Bernardo, entra dans la salle à manger, s’excusa d’interrompre le souper et se pencha vers le gouverneur lui murmurant une information. « Mes amis, je m’excuse, mais je dois m’absenter un instant, continuez sans moi. Je ne serai pas long. »

***

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sergent Ignacio de Balderes

Le gouverneur suivit son secrétaire jusqu’à son bureau où l’attendait un de ses sergents visiblement à peine descendu de son destrier tant il était crotté. Il était quelque peu intrigué par les nouvelles qu’il lui apportait. Elles devaient être d’importances pour que cela amène à le sortir de table.

Le sergent Ignacio de Balderes, de Salamanque, entré dans l’armée à treize ans, avait été envoyé à l’ouest de la Floride espagnole pour travailler comme arpenteur. Avec ténacité et courage, il avait gravi les échelons au sein de l’armée. En poste au fort Saint-Jean, surveillant les abords de la baie Saint-Louis et des lacs Borgne et Pontchartrain, il était en première ligne lors de l’incident qui l’avait amené devant le gouverneur. Il n’était pas très à l’aise, même s’il était fier d’avoir été choisi, il n’aimait pas les nouvelles que son supérieur lui avait demandé de porter de toute urgence.

« – Bonjour, mon ami. Je suppose que vos nouvelles sont d’envergure ?

– Oui monsieur. Veuillez tout d’abord m’excuser de ce dérangement.

Bernardo balaya les excuses d’un geste.

– Des Anglais ont saisi deux de nos embarcations battant notre pavillon.

– Vous étiez sur l’un d’eux ?

– Non, monsieur, j’étais sur une troisième, mais ils étaient plus nombreux, aussi mon supérieur a profité de la venue de l’obscurité pour nous mener jusqu’au bayou saint Jean afin de vous prévenir au plus tôt. De là, j’ai emprunté un cheval à la plantation de monsieur de Saint-Maxent.

– Voilà qui va accélérer les choses. Las Vegas veuillez-vous occuper de notre ami. Il a visiblement besoin de se remettre.

Tout en retournant ses pensées dans tous les sens et essayant de n’en rien laisser paraître, Bernardo rejoignit ses invités. Il serait toujours temps de prendre les mesures adéquates par la suite. Il avait pour cela demandé à son secrétaire de faire venir son conseil de guerre un peu plus tard dans la soirée. À peine entré dans la salle à manger, Marie-Félicité ressentit de suite la tension, l’entretien impromptu avait visiblement amené des préoccupations. Elle maintint la conversation, retenant de son mieux l’attention de la tablée. Le dessert pris le gouverneur s’excusa auprès de ses invités, il expliqua qu’il devait se retirer avec messieurs de Saint-Maxent, Navarro et Miró et que cela serait sûrement long. Marie-Félicité sans poser plus de questions entraina ceux qui n’étaient pas concernés vers le grand salon adjacent.

***

Était déjà présent dans le bureau du gouverneur, en compagnie de don Juan Antonio Gayarre, Don Juan Dorotheo Del Portege. Ce dernier avait succédé à Don Cecilio Odoardo depuis le début de l’année au sein du bureau de la guerre et il était de fait évaluateur du gouvernement. Il avait donc toujours son mot à dire et ne s’en privait pas. Gilbert Antoine les salua et prit un des fauteuils libres face au bureau marqueté tout comme Felix Martín Antonio Navarro, Don Miro et Bernardo restèrent debout. Le colonel Don Manuel Gonzales et le capitaine-sergent major Jacinto Panis, arrivèrent avant que le gouverneur n’intervienne.

Reading-a-Letter.jpg « – Messieurs, je vous ai fait venir, car les Anglais ont eu la maladresse de saisir deux de nos embarcations sur le lac Pontchartrain, ils ont omis la dizaine de leurs navires qui sont arrimés à nos quais. » Ce que le jeune et énergique gouverneur ne disait pas, c’était qu’il voyait là une excellente opportunité à la carrière qui s’ouvrait devant lui. Aucune nouvelle n’aurait pu être plus bienvenue. Usant de l’occasion avec empressement, il projeta immédiatement une attaque contre les possessions anglaises voisines, et avec force d’arguments il la soumit à son conseil de guerre. Toutefois, chacun essaya de calmer l’impétueux, lui recommandant d’attendre que des renforts soient obtenus de La Havane et lui conseillant dans l’intervalle de mettre tous ses efforts dans la mise en place d’une meilleure défense pour la colonie. Arguments contre contre-arguments, la réunion s’acheva sur ce postulat.

Les pensées encore agitées, insatisfait de cette conclusion, Bernardo retrouva son épouse. Marie-Félicité qui avait patienté après avoir quitté ses invités se trouvait dans leur chambre. Amanda avait fini de brosser sa lourde chevelure, devinant que les deux époux désiraient être seuls, elle quitta la pièce discrètement. À peine, fut-il en sa compagnie qu’il se lança dans un monologue. « – Vous savez, Félicité, j’ai dû convoquer un conseil de guerre, car les Anglais se sont permis de nous confisquer deux voiliers. C’est pour cela que de Las Vegas est venu interrompre notre repas. Vous ne le croirez jamais, mais alors que j’étais sûr que le conseil irait dans mon sens, qu’il voudrait venger notre honneur, et bien il a ergoté. J’étais résolu à les amener à mon point de vue d’autant que j’ai découvert par des lettres interceptées à Natchez que les Anglais ont l’intention de surprendre La Nouvelle-Orléans.

– je suppose, Bernardo, vous le leur avez dit ?

– Non, je ne pouvais tout leur dévoiler, mais il nous faut attaquer les premiers. Il nous faut bloquer le port avant que les navires britanniques n’utilisent le fleuve à des fins intrusives. Il ne faut pas que les Anglais en arrivent à posséder les deux rives de la rivière, ils seraient en situation de porter la guerre au Nouveau-Mexique et aux autres provinces de la Nouvelle-Espagne. Cela est impensable !

Bernardo était très agité, ce que concevait Marie-Félicité au vu des nouvelles. Elle essaya de le calmer, de détourner son attention, mais cela était difficile. Elle l’aida à se dévêtir afin de se coucher, le milieu de la nuit était passé.

L’aube n’était pas levée que Bernardo était sorti du lit et avait quitté la chambre conjugale. Le peu d’heures nocturnes qui l’avait séparé du jour n’avait été que tourment. Ces sombres réflexions avaient pesé sur son esprit et avaient stimulé et renforcé sa volonté. Sous prétexte de se préparer à la défense, avec une activité infatigable, il entreprit d’exécuter ses desseins secrets. Il commença par nommer Don Juan Antonio Gayarre commissaire de guerre pour l’expédition projetée. Il avait décidé de marcher contre l’ennemi le 22 août, et pour cela de réunir, le 20, tous les habitants qui étaient à sa disposition et qu’il avait l’intention d’inviter à le suivre.

***

18 août 1779

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La chaleur était étouffante et moite. Marie-Félicité s’était installée dans son antichambre à l’angle de la demeure. Un immense magnolia protégeait de son ombre la pièce et la véranda de ce côté. Elle avait fait ouvrir les portes-fenêtres des deux côtés voulant profiter du moindre mouvement d’air. Contrairement à Faustina, elle était affalée sur une duchesse brisée, chaque mouvement lui coutait. Elle avait revêtu sur sa chemise un manteau ample en indienne aux motifs colorés, elle ne supportait rien de plus. Si Faustina malgré la touffeur courait partout faisant souffrir sa nourrice qui la surveillait, toute la ville semblait avoir arrêté toute activité. La petite fille dans son jeu chuta et se mit à pleurer toutes les larmes de son corps. Marie-Félicité se leva, prête à la sermonner quand levant la tête vers l’extérieur, elle découvrit au-dessus du fleuve la noirceur soudaine du ciel. Elle n’eut pas le temps de réagir que de brusques mouvements d’air firent claquer les portes-fenêtres. Elle blêmit. Il n’y avait pas de doute, un ouragan venait sur eux. « – Amanda ! Jésus ! Vite, vite, faites barricader l’habitation. Paloma allait chercher Matilda, au nom de Dieu vite, vite. » Elle fit rentrer Faustina qui s’était aussitôt arrêtée de pleurnicher et avait répondu au geste de sa mère sans broncher. La petite fille avait compris que cela était grave. Ce fut alors un branle-bas de combat dans la demeure. Serviteurs, militaires, suivaient les injonctions de Marie-Félicité. Elle avait été la première à se rendre compte du danger à venir. Le vent augmenta, la pluie soudainement tomba en trombe. Rien cependant ne faisait prévoir cette catastrophe. La veille au soir, le temps était beau. Jusque là, le ciel était resté limpide, n’annonçant rien de fâcheux. Bernardo arriva promptement, retrouvant sa famille repliée dans un coin de la pièce. Faustina était collée à sa mère tenant Matilda dans ses bras. Amanda et Paloma à ses côtés, tout comme elle, priaient la clémence de Dieu. Il prit son épouse et ses enfants dans ses bras essayant de les rassurer. Dehors le vent vrombissait au milieu du tonnerre et des éclairs. À travers les persiennes des volets intérieurs, il alla observer le vent terrible qui s’élevait, tordant tout dans de puissants tourbillons, et renversant, comme sous la poussée d’une décharge d’artillerie, tout ce qui lui faisait résistance. Des toitures des maisons, des tuiles, des chevrons, des pièces de bois d’un fort poids, étaient soulevées comme des allumettes et volaient comme des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Laissant ses filles à leur nourrice, Marie-Félicité rejoignit son époux et constata la même chose que lui, nul être humain n’aurait pu, à cet instant, se risquer dehors sans être enlevé lui aussi, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Le feuillage des arbres était déchiqueté, de grands arbres étaient déracinés, les maisons semblaient s’écrouler les unes après les autres, et le fleuve montait, la place d’armes était sous l’eau. Bernardo donna des ordres pour que l’on monte à l’étage tous le mobilier du rez-de-chaussée, il fut le premier à montrer l’exemple se mêlant aux serviteurs, appuyant leur action.
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Soudain, une accalmie se fit. Quelques téméraires sortirent de leurs refuges, croyant la tempête terminée. Ils ignoraient que c’était le centre du cyclone, l’œil pernicieux, qui passait à ce moment-là sur la ville, et que la tourmente allait rugir à nouveau, plus dévastatrice et plus terrible. Sous le premier choc, nombre de navires à l’ancre avaient été jetés sur la levée sans espoir de recevoir de secours par ceux qui les entouraient et qui avaient toutes les peines du monde, en dépit de leurs ancres, à ne pas subir le même sort. La plupart des vaisseaux du gouverneur, prêts à l’expédition, allèrent au fond du Mississippi. La frégate « El Volante » fut sauvée par l’intrépidité et l’habileté de son commandant Luis Lorenzo de Terrazas. Le répit fut de courte durée, les bourrasques reprirent avec plus d’intensité et acheva de renverser ce que les premières rafales avaient épargné. Les ronflements du vent et du fleuve étaient si forts que le fracas des maisons s’abîmant sur le sol ne se distinguait plus. Le cyclone semblait être au paroxysme de sa fureur. La jeune femme n’avait rien vu de si terrible, elle sentait les murs de pierre de la demeure souffrir devant la violence des vents, les craquements en étaient effrayants. Il était impossible de sortir et de se porter de mutuels secours. Les rues étaient impraticables, la pluie en avait fait des torrents, les marais autour de la ville avaient envahi la ville. S’y engager eût été aller au-devant d’une mort certaine, car les matériaux des habitations détruites sillonnaient l’air et ne laissaient aucune issue. Dans la pièce, tous étaient tétanisés, Faustina collée contre Amanda pleurait doucement. Marie-Félicité accrochée au volet ne sentait plus ses jambes tant elle était saisie par la peur. Des arbres énormes, déracinés par la violence des vents se précipitaient, telles des catapultes gigantesques, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons. Quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive.

Petit à petit la tempête se calma et fut remplacée par un ciel bleu et limpide. Bernardo ouvrit l’un des volets et s’avança avec précaution sur la véranda. Il fut rejoint par Marie-Félicité. La tourmente avait eu son cruel triomphe, des débris sortaient les habitants hagards, leurs faces souillées, égarées, furieuses. Ils découvraient l’ampleur des dégâts. Ceux qui se découvraient vivants enlaçaient ceux qu’ils rencontraient. Puis le choc passé chacun chercha les siens, découvrit les morts et les blessés, parfois ne trouva rien. Bernardo ouvrit sa demeure, Marie-Félicité la transforma rapidement en hôpital de fortune.

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L’ouragan avait éclaté avec une telle violence qu’en trois heures, il avait détruit un grand nombre de maisons de La Nouvelle-Orléans, la plus grande partie des habitations et des améliorations faites sur les bords du fleuve, sur quarante milles de haut en bas. Il avait balayé comme la paille toutes les récoltes, avait tué presque tout le bétail et répandu la consternation générale dans toute la province. Pas un habitant qui n’ait éprouvé des dommages, soit dans les bâtiments, soit dans les plantations voire pousser le malheur jusqu’à perdre leurs esclaves. Hors d’état de réparer leurs pertes, certains se savaient ruinés.

***

Malgré ce contretemps, Bernardo décida de recommencer ses préparatifs afin de prêter main-forte aux patriotes et de protéger la Louisiane. Le gouverneur craignait que dans l’état d’accablement de la colonie, les Anglais, leurs établissements n’ayant pas souffert de l’ouragan, en profitent pour appeler les Indiens à leur secours, et ainsi soulever suffisamment d’hommes pour s’emparer de la colonie. Il décida donc de persévérer dans ses intentions et ordonna au commissaire de guerre, don Juan Antonio Gayarre, de renouveler ses dispositifs. Seulement dans l’état d’épuisement de la colonie, il n’était pas facile de rassembler les éléments nécessaires pour assurer le succès de l’ʹinvasion du territoire d’ʹun ennemi. Afin d’ʹinciter les colons à se joindre à lui dans l’ʹexpédition envisagée, malgré les circonstances de désolation dans lesquelles se trouvait alors le pays, Bernardo joua le tout pour le tout. N’ayant pas encore annoncé que le roi l’avait confirmé dans le gouvernement de la Louisiane et qu’il n’était plus le gouverneur par intérim, il décida de convoquer les habitants devant l’église Saint-Louis, sur la place d’armes, pour en faire l’annonce. Accompagné de Marie-Félicité et de ses filles, il se présenta devant les Orléanais qui du plus riche au plus pauvre s’étaient rassemblés sous le soleil déclinant de la journée. Les aides et soutiens du gouverneur et de son épouse avaient raffermi le lien de la gouvernance avec ses sujets. Marie-Félicité avait connaissance du contenu de son discours, son époux l’ayant répété devant elle. Il discourut sur la misérable condition de la province, et regretta que, dans de si mauvaises circonstances, il eût à leur dire que la guerre avait été déclarée contre la Grande‑Bretagne et qu’il avait reçu des Ordres stricts afin de mettre la colonie en état de défense, parce qu’une attaque contre elle était prévue.

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Bernardo de Gálvez y Madrid, vicomte de Gálvezton et comte de Gálvez

Tous écoutaient dans un silence religieux, ils étaient consternés par ce qu’ils entendaient et maudissaient ces Anglais qui ne les laissaient décidément point en paix. Marie-Félicité regardait avec un œil compatissant ses amis, ses connaissances qui plongeaient dans l’affliction sortaient à peine la tête de l’eau. Ils réparaient ou reconstruisaient leurs maisons, se demandant comment suppléer à leurs récoltes ravagées. Ils ne voulaient songer qu’à leurs subsistances, et voilà qu’il allait falloir réfléchir, à comment se protéger de la guerre voire à aller la faire. L’épouse du gouverneur comprenait fort bien leur ressenti, chaque jour depuis l’ouragan, elle se levait pour aller aider au couvent des ursulines ou à l’hôpital militaire. Du mieux qu’elle pouvait, elle apportait son aide, sachant que pour l’instant riches et pauvres avaient la même problématique, il n’y avait pas à portée de main de quoi subvenir aux besoins les plus rudimentaires. Aucun navire n’avait encore pu arriver jusqu’au port avec à son bord de quoi nourrir la population.

Cette partie du discours fini Bernardo brandit sa commission de gouverneur. Il s’adressa aux Orléanais avec l’énergie du langage et du sentiment qui convenait pour l’occasion.

« Messieurs, je ne puis me servir de ma commission, sans jurer devant le Cabildo que je défendrai la province. Je suis disposé à jeter la dernière goutte de mon sang pour la Louisiane et pour mon roi, mais je ne puis prêter un serment que l’on m’attend à violer parce que je ne sais si vous m’aiderez à résister aux ambitieux desseins des Anglais. Jurerai‑je de défendre la Louisiane ? Vous tiendrez‑vous près de moi pour vaincre ou mourir avec votre gouverneur et votre roi ? »

En disant cela, de la main gauche, il présenta la commission royale sous le large sceau de l’Espagne, et, avec la droite, il tira son épée avec une expression de détermination héroïque. Une acclamation immense et enthousiaste fut la réponse.

***

Immédiatement après, Bernardo s’empressa d’accélérer ses préparatifs avec l’aide et les efforts unis des colons. L’Espagne voyait ainsi renaitre l’espoir de reprendre les territoires que leur avaient enlevé les Anglais. Pour cela, Bernardo, aidé de Gilbert Antoine, leva une force armée conséquente des plus variés. Elle était constituée de 170 anciens combattants espagnols et français, de trois cent trente Canariens, Mexicains, Cubains, Dominicains et Portoricains. À ceux-ci se rajoutèrent six cents mercenaires allemands, cent soixante Indiens d’Arcadie, des Attakapas, de Pointe coupée et des Opelousas et quatre-vingts mulâtres noirs et libres, et des miliciens français. Oliver Pollock demanda à servir comme aide de camp auprès du gouverneur, ce qu’il accepta. Ce dernier fit reconstituer une escadrille et pour cela il fit rassembler tous les bateaux qui avaient été épargnés par l’ouragan. Une goélette et trois canonnières furent dégagées hors de la rivière où elles s’étaient enfoncées, et on y mit les vivres, les munitions et l’artillerie. Celle-ci consistait en dix pièces, une de vingt‑quatre, cinq de dix‑huit, quatre de quatre livres, sous le commandement de don Julien Alvarez bien que sa santé fut grandement affaiblie. Cette petite flotte allait remonter la rivière en même temps que l’armée, pour subvenir à ses besoins.

Mercredi 26 août 1779

Bernardo Gálvez donna le commandement de La Nouvelle‑Orléans et de la garnison qui y restait au lieutenant‑colonel Don Pedro Piernas, et livra l’administration civile de la province, pendant son absence, au Contador Don Martin Navarro. Il nomma second le colonel Don Manuel Gonzales. Quant à Don Estevan Miró, Jacinto Panis, et Don Juan Antonio Gayarre, le commissaire de guerre, il les mit directement sous ses ordres, devenant ainsi les principaux acteurs de l’expédition.

***

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De ce jour, Marie-Félicité commença à attendre de ses nouvelles. Chaque jour, elle espérait qu’un coursier viendrait lui en amener ou que Don Piernas ou que Don Navarro en recevrait. Il fallut patienter plusieurs semaines avant d’avoir les premières.

Lorsqu’arriva le premier courrier, Marie-Félicité était à table avec Felix Martín Antonio Navarro, l’intendant de la Louisiane, habitude prise depuis qu’il logeait dans la maison du gouverneur. Les nouvelles n’étaient guère bonnes. Bernardo s’était bien retrouvé à la tête de six cents hommes supplémentaires pour remonter le Mississippi, mais son armée s’était trouvée réduite d’un tiers de leur nombre, arrivée à son premier objectif. Les causes en étaient la maladie et les fatigues du voyage. Toutefois le 6 septembre 1779, il siégeait devant le fort Manchac, ce qu’il avait fait par surprise. Le coursier étant parti avant la bataille, ils n’avaient pas plus d’informations. La jeune femme restait mitigée devant ces informations. Elle était bien sûr heureuse de savoir son époux, les membres de sa famille et ses amis en santé au moment de la rédaction de ses nouvelles, mais la lettre avait été signée juste avant un moment crucial, l’attaque du fort. L’inquiétude supplanta le soulagement. Elle se remit à attendre, et cela avec plus d’appréhension.

Trois jours plus tard, d’autres nouvelles arrivèrent, Marie-Félicité les trouva en revenant des ursulines où elle s’était rendue. Un navire était arrivé avec des marchandises et don Navarro lui avait permis d’en prendre une partie pour aider la communauté. Lorsqu’elle revint chez elle, l’attendaient dans le grand salon sa mère et le père Antonio de Sedella, venu la remercier pour des indigents qu’elle avait fait héberger à l’hôpital militaire la veille. Comme elle conversait avec eux autour d’une tasse de café, l’intendant vint en personne apporter la lettre qu’il n’avait pas décachetée. Avec fébrilité, Marie-Félicité prit la lettre et jeta un regard interrogateur vers l’Intendant, qui opina du chef, l’autorisant à décacheter la lettre devant sa mère et le père. Les jambes tremblantes, elle s’assit dans un des fauteuils et la parcourut. Son cœur se calma, la teneur en était bonne, elle en fit un résumé pour tous. Avec succès, l’assaut du fort Manchac avait été donné le 7 septembre par la milice. Son frère, Gilbert-Antoine de Saint-Maxent, fut le premier à entrer dans le fort par l’une de ses embrasures. Élizabeth, la main portée à sa poitrine, à cette annonce se retourna vers le père souriant de bonheur, soulagée et fière à la fois. La garnison était composée d’un capitaine, d’un premier lieutenant et d’un second lieutenant, avec vingt soldats, dont un avait été tué, et cinq s’échappèrent avec un des lieutenants. Les autres furent faits prisonniers de guerre. Ce n’était certainement pas un grand exploit, mais cela avait gonflé le moral des troupes, et Bernardo s’en félicitait.

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Quelques jours après, sans grandes difficultés non plus, Bernardo s’empara de Bâton Rouge, puis de fort Panmure, à Natchez, à la fin du mois de septembre. Si l’expédition de Bernardo rencontrait la fortune de la chance, la guerre n’en était pas moins proche de La Nouvelle-Orléans. Sur le lac Pontchartrain, une goélette américaine, aménagée à La Nouvelle‑Orléans par un individu nommé Pikle, captura un corsaire d’Antioche, les canonnières espagnoles capturèrent également près de Galveston trois goélettes et un petit brick qui retournaient à Pensacola, une goélette qu’ils rencontraient sur le Mississippi, et deux cotres chargés de vivres, qui venaient de Pensacola, par les lacs Pontchartrain et Maurepas.

De lettre en lettre, d’inquiétude en soulagement, Marie-Félicité découvrait la campagne et les exploits de son époux et de son gouvernement. Les résultats de cette campagne étaient très flatteurs pour les armes espagnoles. Huit navires et trois forts avaient été pris. Cinq cent cinquante-six militaires, outre un bon nombre de marins, de miliciens et de noirs libres avaient été faits prisonniers, parmi lesquels le lieutenant‑colonel Dickson et beaucoup d’autres officiers. De son côté, Marie-Félicité n’était pas sans avoir ses vertus, et tous les lui reconnaissaient. Avec humilité, elle s’employait à soulager les maux de tous les miséreux, quelle que fût leur origine. Elle passait ses journées entre les ursulines, l’hôpital militaire et les doléances qu’elles recueillaient au nom de son époux. Bien sûr, il y avait ses filles qui passaient avant toutes choses et elle n’oubliait pas qu’elle représentait le gouverneur, aussi gardait-elle sa table ouverte. En tout, elle était soutenue par Felix Martín Antonio Navarro, qui en plus de s’occuper des finances de la colonie, pourvoyait à ses besoins. Il s’y était tellement bien pris qu’il avait même apprivoisé la petite Faustina.

***

Octobre 1779

Les nouvelles tant espérées par Marie-Félicité arrivèrent au milieu du mois d’octobre. Don Navarro en personne vint les lui porter à ses appartements. Au vu de ce qu’il portait, Amanda le laissa entrer alors que sa maîtresse était à sa toilette matinale. À peine le messager avait-il pénétré dans la chambre que la jeune femme, serrant sa robe d’intérieur autour d’elle, saisit la missive. Elle exulta dès qu’elle en découvrit le contenu, Bernardo rentrait.

Ayant accompli ses desseins, il avait démantelé la milice et avait renvoyé les hommes chez eux avec les louanges et les récompenses qu’ils méritaient. Il avait laissé dans les postes qu’il avait conquis, le plus gros de ses forces, tant et si bien qu’il restait plus qu’une cinquantaine d’hommes de troupe dans la capitale pour la garnison. La nouvelle se propagea dans la ville comme un feu de brousse. Les Orléanais exultaient de joie, ils se rassemblaient, ils échangeaient les nouvelles qu’ils avaient ou qu’ils croyaient détenir. Le respect que le gouverneur inspirait par son caractère, ses talents, son énergie et ses récentes réussites était tel qu’il n’avait pas de raison de se repentir d’avoir agi en cette occasion comme il l’avait fait et de ce qui aurait pu se révéler une imprudence téméraire. La ville attendait son héros, même les diverses tribus d’Indiens étaient venues à La Nouvelle-Orléans pour féliciter les Espagnols de leur victoire.

Entre l’annonce du retour de Bernardo depuis la garnison du fort Panmure et l’arrivée du voilier qui le ramenait à La Nouvelle‑Orléans, il s’écoula une dizaine de jours, qui mirent les nerfs de Marie-Félicité à rude épreuve. Elle dépensa son énergie à organiser un grand banquet où se réuniraient la société orléanaise et celle des alentours dans le jardin de la maison du gouverneur. Quand il fut annoncé à l’approche de la ville, don Navarro eut toutes les peines du monde à la retenir, elle se devait de l’attendre devant l’église Saint-Louis avec le comité d’accueil de la ville et le père de Sedella. Elle ne pouvait se mêler à la foule qui s’assemblait sur la levée, son rang l’en empêchait. Le hasard et l’Espagne avaient aussi amené, en même temps, un renforcement des troupes espagnoles de La Havane ainsi que des honneurs et des récompenses à tous ceux qui s’étaient distingués dans cette expédition.

***

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La ville était en liesse, tous avaient revêtu leurs habits de fêtes afin de faire honneur à leur gouverneur. La plupart s’étaient agglutinés sur la levée ou sur la place d’armes. Entourée des siens, Marie-Félicité, tenant la main de Faustina, attendait l’amarrage du navire qui ramenait son époux. Autour d’elle, les membres du Cabildo et leurs familles, commentait ce retour que tous attendaient pour en savoir plus sur les exploits de leur héros. Marie-Félicité conversait avec Marguerite D’Estrehan, sa belle-sœur, son époux Jean Étienne de Boré de Mauléon, derrière elle, s’entretenant avec ardeur avec Gilbert Antoine de Saint-Maxent, son père, quand Bernardo descendit enfin du navire amarré face à l’église Saint-Louis. Les discussions autour d’elle s’estompèrent puis furent remplacées par des acclamations de joie à sa vue. La jeune femme sentit un frisson la parcourir, Bernardo était malade. Malgré les efforts qu’il faisait pour donner le change à ses concitoyens, elle devinait en lui une grande faiblesse. Instinctivement, elle agrippa le bras de sa mère qui était à ses côtés. Élizabeth, lui jeta un regard surpris, mais ayant perçu au passage la démarche de son gendre, elle comprit l’inquiétude de sa fille. Appuyé sur le bras de son secrétaire, don de Las Vegas qui s’était rendu au-devant de son maître, il était visible que Bernardo faisait tout son possible pour ne pas perdre l’équilibre. Tous voulurent prendre cela pour une grande fatigue due à ses exploits. L’homme avait les yeux caves et le teint bilieux, la jeune femme reconnut les symptômes de la maladie qui avait failli l’emporter juste avant leur mariage.

***

Le banquet organisé par Marie-Félicité malgré la faiblesse de Bernardo eut tout de même lieu. Celui-ci fit un effort surhumain, il minimisa son état de faiblesse à son épouse qui ne se fit pas d’illusion, comme à ses amis et à ses concitoyens. La jeune femme inquiète gardait son attention sur son époux tout en tenant son rôle de maîtresse de maison. En dépit de l’inquiétude de l’entourage du gouverneur, la fête battit son plein. Au milieu des jardins éclairés par une multitude de flambeaux, la foule se bousculait autour des longues tables. Marie-Félicité avait réussi à rassembler des mets variés et du vin qui par leur abondance et leur qualité faisaient la joie de tous. Elle avait même fait distribuer des vivres aux plus démunis. Lorsque le bal commença, et après l’avoir ouvert avec son épouse, le gouverneur se retira le plus discrètement possible. Marie-Félicité, qui se devait de rester auprès de ses invités, le fit suivre par son médecin afin de voir comment soulager son époux. Au petit jour, les derniers invités se retirèrent et laissèrent la place aux serviteurs qui nettoyèrent et rangèrent les lieux d’autant plus rapidement que la pluie s’annonçait. Dans la chambre du gouverneur, Marie-Félicité s’était assoupi dans un fauteuil-cabriolet qu’elle avait rapproché à côté du lit du malade qu’elle était venue veiller. Elle fut réveillée par les gémissements de son mari.

***

Cela faisait une semaine que le gouverneur de Louisiane était alité. Marie-Félicité ne quittait guère le chevet de son époux, elle ne savait plus que penser. Les médecins défilaient et aucun n’apportait de solution ni même d’apaisement. Désemparée, elle commençait à céder au découragement. Allait-elle perdre son époux d’une maladie inconnue ? Ses maux de ventre le faisaient souffrir au plus haut point, il se tordait de douleur désespérant Marie-Félicité devant son impuissance à le soulager. La solution vint de son père Gilbert Antoine de Saint-Maxent.

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Après réflexion, il n’avait trouvé qu’une solution, il avait demandé de l’aide à celle qui était de venue une des reines du vaudou de La Nouvelle-Orléans, Rosalba. Peu l’auraient reconnu, mais beaucoup allaient la voir, pour leur avenir, pour les soulager de quelques problèmes ou de quelques douleurs. Elle ne s’était pas fait prier. À la nuit tombée, elle avait suivi celui qui n’avait jamais failli à sa promesse jusqu’à la maison du gouverneur. Bien que tous ceux qui croisèrent celle qu’ils prenaient pour une sorcière furent surpris de la voir dans la demeure avec monsieur de Saint-Maxent, aucun n’osa s’interposer. Marie-Félicité avait accepté la proposition de son père, estimant qu’il fallait tout essayer. Déjà reconnaissante, elle avait accueilli Rosalba avec chaleur. Après avoir jeté un œil autour d’elle, cette dernière demanda des bougies, de la farine, du sel, de l’huile, un récipient avec de l’eau et voulut rester seule avec le malade, ce qui décontenança quelque peu Marie-Félicité. Sans hésiter, elle entraina toutefois son père et les serviteurs, et laissa la sorcière avec son époux. Elle connaissait Rosalba, elle ne l’avait vu que de loin, mais Amanda lui avait raconté la prédiction qu’elle avait faite à son père avant qu’il ne rencontre sa mère. Elle ne savait pas quel rapport la métisse encore fort belle entretenait avec son père et ne tenait pas à le savoir, mais elle avait confiance. Ce qui se passa dans la chambre nul ne le sut, pas même Bernardo qui ne se souvint de rien. Quand après deux longues heures la reine du vaudou sortit de la chambre, elle demanda à s’entretenir avec Marie-Félicité. Celle-ci accepta, mais elle demanda à aller auparavant voir son époux ce que la guérisseuse accepta d’un hochement de tête. Elle le trouva dormant d’un sommeil profond et visiblement salvateur. Elle remarqua sur le sol des traces de dessins géométriques et les bougies presque entièrement fondues un peu partout dans la pièce. Elle ne fit aucune remarque et en ressortant de la chambre elle guida Rosalba vers le lieu de leur conciliabule.

Monsieur de Saint-Maxent tiquait à l’idée de cette entrevue, mais il n’intervint pas. Il avait bien quelques craintes quant aux révélations que pouvait faire la devineresse à sa fille, mais il ne s’estimait pas le droit de s’immiscer. Marie-Félicité convia Rosalba dans son boudoir et fit signe à Amanda inquiète qu’elle pouvait les laisser seule. « – Je vous prie de m’excuser de tout ce mystère, mais il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas ébruiter. » Marie-Félicité fut étonnée par cette entrée en matière, qu’allait donc lui apprendre cette sorcière. Elle n’était pas sûre de vouloir tout savoir, mais la curiosité l’emporta, après lui avoir servi une boisson chaude, elle lui fit signe de poursuivre. « Votre époux madame ne sera jamais guéri de cette maladie. Il aura d’autres crises et l’une d’elles l’emportera. Dans son corps est entré un mal que nous ne pourrons faire sortir. Je vais vous donner une recette pour une décoction qui le soulagera. Vous pourrez trouver les plantes qui la constituent partout où vous irez. » À cette annonce, la jeune femme pâlit. Elle était atterrée. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre que la guérisseuse disait vrai. « Vous pensez qu’il en a encore pour longtemps ?

– Vous aurez encore le temps d’avoir deux enfants avant qu’il ne vous quitte.

– ah !

***

Janvier 1780

Dès que Bernardo fut complètement remis sur pied, Felix Martín Antonio Navarro organisa la remise des gratifications envoyée par le roi auxquels avaient droit les vainqueurs de la précédente campagne. Bernardo Gálvez fut nommé général de brigade. Le colonel Don Manuel Gonzales fut élevé au même grade et nommé gouverneur de la province de Cumanas. Le lieutenant‑colonel Miró, le capitaine Don Pedro Piernas et Don Jacinto Panis furent eux aussi promus. Le commissaire de guerre, don Juan Antonio Gayarre, fut nommé Contador pour Acapulco.

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Avec ses nominations se trouvaient joints des ordres. Bernardo devait poursuivre le combat contre les Anglais et reprendre toutes les régions que les Anglais avaient prises à la Nouvelle-Espagne. L’Espagne reconnaissait l’indépendance des patriotes. Elle avait conclu avec eux un traité d’alliance et de commerce à condition de lui abonner l’exclusivité de la navigation du Mississippi et de consentir à lui laisser reprendre possession des Florides et de tout le territoire s’étendant de la rive gauche de ce fleuve jusqu’aux arrières des anciennes provinces britanniques, d’après la proclamation de 1763.

À peine avait‑il été remis, qu’après ses conquêtes de Manchac, de Bâton Rouge et de Natchez, Bernardo prépara une autre expédition contre Mobile, et Don Juan Antonio Gayarre agit une dernière fois comme commissaire de guerre. Marie-Félicité fataliste regarda son époux préparer tous les préparatifs de cette nouvelle campagne qui semblait lui redonner plus que jamais de l’énergie.

Le 5 février, il partit du fort de la Balise avec deux mille hommes, composés de soldats réguliers, de la milice de la colonie, et de quelques compagnies de noirs libres. Il fut paralysé par une tempête dans le golfe qui fit échouer sur la côte quelques‑uns de ses navires, et endommagea ses provisions et munitions. Cependant, après quelques retards, et des efforts considérables, le gouverneur arriva après un parcours plus ou moins compliqué avec son armée, son artillerie, ses provisions et ses provisions militaires, à l’est de la rivière Mobile.

Henri-Guillaume Schlesinger.jpgCes nouvelles arrivèrent alors que Marie-Félicité était au chevet de Matilda qui était prise d’une fièvre infantile qui laissait penser qu’elle couvait la rougeole. La jeune mère, rongée d’angoisse, avait envoyé sa fille ainée chez sa mère craignant la contagion. Peu d’enfants arrivaient à l’âge adulte et bien que la famille de Saint-Maxent pouvait se targuer de n’avoir perdu aucun des leurs, cela n’enlevait aucune crainte à la jeune mère. La lettre, que don Navarro fit passer par Amanda, ne fit que rajouter à ses inquiétudes. Les jours suivants s’écoulèrent au fil des attentes et des espérances de Marie-Félicité. Matilda avait bien contracté la rougeole, elle en eut tous les symptômes, mais s’en remit doucement. Sa guérison n’était pas complète que des nouvelles de son père arrivèrent. À la grande joie de tous, il s’était emparé du fort et de la ville de La Mobile, avant que la garnison anglaise ait eu le temps de recevoir des secours.

Mai 1780

Le commissaire de guerre, don Juan Antonio Gayarre, revint à La Nouvelle‑Orléans, porteur d’un message. Son retour n’avait pas été sans risque, passant à travers les lacs, il avait été assailli par une tempête qui lui avait été presque fatale. Son navire avait été frappé par la foudre et ce ne fut pas sans difficulté qu’il entra dans le port.

Don de Las Vegas, dès la nouvelle connue, se précipita au couvent des ursulines où Marie-Félicité en compagnie de sa mère, Elizabeth de Saint-Maxent, était venue porter de l’aide aux orphelins. Il la trouva entourée d’enfants de tous âges, dont sa fille ainée, qu’elle initiait aux actes charitables. Sur un banc à l’ombre d’un magnolia Paloma berçait la petite Matilda. Quand elle le vit, elle frémit. Était-ce une mauvaise nouvelle ? Il lui sourit pour la rassurer, elle se détendit. « Vous êtes venu me chercher, don de Las Vegas ?

– Oui señora, don Gayarre est arrivé avec des nouvelles pour vous.

– Vous en connaissez la teneur?

– Non, señora. Il ne peut les donner qu’à vous, mais il m’a assuré qu’il n’y avait rien d’alarmant.

– Je vous suis donc.

***

Don Gayarre conversait avec don Navarro quand Marie-Félicité et sa mère qui avait tenu à l’accompagner, pénétrèrent dans le grand salon où les attendaient les deux hommes. Sur une table attendait une cafetière entourée de son service en porcelaine, Amanda l’avait précédé. Après avoir remercié pour les compliments reçus à son arrivée, elle invita les deux hommes à s’asseoir autour de la table leur faisant accepter une tasse de café fumant qu’elle servit elle-même. Les deux hommes étaient admiratifs et de la grâce et du sang froid de la jeune femme qui ne laissait rien paraître de sa curiosité fort légitime. S’étant salué et ayant trempé les lèvres dans leur tasse, Marie-Félicité interrogea le commissaire de guerre. « Don Gayarre, quelles nouvelles nous apportez-vous ?

– Comme vous le savez, señora, notre gouverneur a pris le fort de La Mobile, mais le général Campbell s’est réfugié sans gloire à Pensacola.

– Et ?

– Encouragé par son succès, don Gálvez a décidé d’attaquer Pensacola. Mais le fort est fort fortifié, et il a une très grande garnison. Ses moyens étant insuffisants pour l’exécution de son plan, il a sollicité le capitaine général de Cuba pour obtenir des renforts.

– Mais où est-il maintenant ? intervint Marie-Félicité qui commençait à s’impatienter. Pas très à l’aise, non pas qu’il remit en question son supérieur, mais il savait que sa réponse n’allait pas plaire.

– Il est allé à La Havane, afin de mander en personne ce qu’il désirait.

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La jeune femme était à moitié surprise, elle connaissait la nature impatiente de son époux. Elle n’était pas aussi sans savoir qu’il était méfiant à l’encontre du capitaine général de Cuba. Elle ne doutait pas qu’il obtint ce qu’il désirait. En tant que fils du vice‑roi du Mexique et neveu du président du Conseil des Indes, il n’allait pas être aisé de lui refuser sa demande. Elle était toutefois désappointée, elle aurait apprécié que Bernardo passât par La Nouvelle-Orléans, bien qu’elle admettait en son for intérieur que cela aurait été un grand détour. Détour qui aurait mis à mal ses desseins. Elle prit sur elle et fit bonne mine aux deux hommes et les convia au diner le soir même en présence de ses parents et de quelques amis. Bien évidemment, Don Gayarre serait le centre des attentions et ce serait une bonne chose. Elle aurait moins d’efforts à faire envers ses invités.

***

Les préparatifs furent longs, et le temps s’en mêla, Bernardo rencontra un ouragan si fréquent à cette période de l’année. Quelques‑uns de ses transports périrent, et les autres furent dispersés. Il dut retourner à La Havane au mois de novembre. Avec persévérance, humanité et un sens inébranlable du devoir, il rassembla les restes dispersés de sa flotte. Il quitta La Havane pour Pensacola à la tête d’une expédition redoutable à la fin du mois de mois de février. La flotte était commandée par Don José Cabro de Irazabal.

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épisode suivant

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

sources: http://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Gazetteer/Places/America/United_States/Louisiana/_Texts/GAYHLA/4/3*.html

Je suis la vice-reine du Mexique. (2ème partie)

épisode précédent

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Chapitre II : 1769 à 1777

La maison de Saint-Maxent rue de Conti était en effervescence, le nouveau gouverneur venu d’Espagne avait été annoncé. Dans la nuit, la frégate du général avait amarré au quai de la ville avec vingt-trois autres vaisseaux. L’homme avait fait réveiller la ville par des salves, le Conseil à demi réveillé s’était présenté sur la levée face au mouillage du vaisseau dès le matin. Le gouverneur par intermittence, Charles Philippe Aubry, avait rendu une ordonnance pour enjoindre à tous les habitants de la ville, et les principaux de la campagne d’assister à une cérémonie de présentation au nouveau gouverneur, afin de l’assurer de leur entière soumission et fidélité au roi d’Espagne.

fragonard

Marie-Élizabeth et Marie-Félicité choisissaient leurs toilettes. Bien qu’elles fussent conscientes de la situation litigieuse dans laquelle était la colonie, elles étaient avant tout de jeunes filles qui allaient dans la société. Amanda, leur chambrière noire, laçait le corset de Marie-Félicité, essayant de maintenir son agitation afin de faire sa tache. Elles avaient choisi une robe à la française à la dernière mode, composée d’un manteau ouvert sur une pièce d’estomac et une jupe assortie. L’ainée, Marie-Élizabeth, en avait choisi une dans les tons bleus, Marie-Félicité avait préféré une variante dans les jaunes. Pendant que l’une remettait en ordre ses engageantes amovibles de mousseline de coton brodé fixées à ses manches « en pagode », l’autre sœur finissait de se faire coiffer. Si tôt prêtes, elles descendirent rejoindre leur parent pavoisant dans leurs robes à petits paniers au corsage ornementé et ajusté sur le devant et sur les côtés, et à la jupe garnie de bouillonnés variés et de falbalas. Les deux jeunes filles se ressemblaient. Brunes, le teint de lys, des yeux de biche, elles étaient aussi jolies l’une que l’autre. L’ainée faisait plus hautaine et la cadette plus douce, ce qui était, ni plus ni moins, le reflet de leur caractère. Marie-Élizabeth n’oubliait jamais de qui elle était la fille, Marie-Félicité était toujours dans l’empathie et cherchait à sauver tous les êtres qu’elle estimait faibles. Son père avait dû la modérer quand il s’agissait de leurs esclaves même si elle n’avait à faire qu’aux plus favorisés, ceux de maison.

À leur entrée dans le salon de la demeure, Gilbert Antoine de Saint-Maxent ressassait avec son épouse Élizabeth ses inquiétudes quant à l’arrivée tant redoutée. Après neuf mois de troubles et de désordre qui avaient mis la colonie en feu et à deux doigts de sa perte, la paix avait été recouvrée et la tranquillité, petit à petit, s’était installée, mais chacun avait compris que l’Espagne n’avait pas dit son dernier mot. Certains étaient partis pour d’autres colonies comme Saint-Domingue ou la Martinique, d’autres prétendaient aller s’installer chez leurs voisins les Anglais, beaucoup parlaient, mais ils ne bougeaient pas. Maintenant, il n’y avait plus moyen de reculer, Gilbert Antoine s’était joint à Charles Philippe Aubry afin d’organiser au mieux une réception digne d’amadouer le représentant espagnol et de lui démontrer leur bonne volonté. Il avait d’autant plus soutenu le gouverneur par intérim qu’il était en but à la malveillance de ceux qui lui reprochaient de ne pas s’être mis à la tête de la révolution, mais qui l’avaient néanmoins désiré et nommé comme chef ! L’homme coincé entre ses concitoyens et un devoir envers le roi de France, à qui il avait juré fidélité, cherchait toujours et avant tout à rester loyal à sa consigne. Il ne voulait pas qu’on accusât le gouvernement de la France de complicité ou de duplicité dans le soulèvement.

***

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Alejandro O’Reilly

Marie-Élizabeth et Marie-Félicité aux côtés de leur mère étaient ébahies par le spectacle. Au milieu de la foule silencieuse, Monsieur Aubry avait fait battre la générale. La troupe française et la milice s’étaient formées sur un des côtés de la place en face des vaisseaux, à cinq heures et demie la frégate avait tiré et le général O’Reilly était descendu aussitôt à terre. Dans le même temps, trois mille hommes de troupes d’élite avaient débouché en colonne par tous les ponts des vaisseaux, et s’étaient formés sur les trois autres faces de la place avec une vitesse et un ordre surprenant. Monsieur Aubry placé à la tête de la troupe française, avec tous les habitants de la ville derrière lui, était là pour recevoir le général en toute déférence. À haute voix, balayant son regard sur la foule, le nouveau gouverneur annonça : « Monsieur, je vous ai communiqué les ordres et les pouvoirs dont je suis munie pour prendre possession de cette colonie au nom de Sa Majesté Catholique aussi bien que les ordres de Sa Majesté très chrétienne pour me la remettre, je vous prie d’en faire la lecture. » Aussitôt il s’exécuta : « Messieurs, vous venez d’entendre les ordres sacrés de Leurs Majestés très Chrétienne et catholique par rapport à la province de la Louisiane qui est cédée irrévocablement à la couronne d’Espagne, dès ce moment vous êtes les sujets de Sa Majesté Catholique et en vertu des ordres du Roy mon maître je vous relève du serment de fidélité et d’obéissance que vous deviez à Sa Majesté Très Chrétienne. » Sur ce monsieur Aubry remit les clefs des portes de la Ville déclenchant les décharges de l’artillerie des vaisseaux, de la place et le bruit général de la mousqueterie de toutes les troupes. Des cris de « Vive le Roy ! » se firent entendre de toutes parts. Tous étaient portés par l’enthousiasme général, la famille de Saint-Maxent comme les autres. Ensuite tous se rendirent à l’église Saint-Louis, pour assisté au Te Deum. Cette mémorable journée se termina par la marche de toutes les troupes qui défilèrent devant les orléanais avec un ordre et un appareil redoutable.

Les Orléanais furent très impressionnés par ces manifestations de force ainsi que par l’apparente magnanimité du nouveau gouverneur. Ce jour-là, le drapeau français fut officiellement remplacé par celui de l’Espagne.

***

Antoine Philippe de Marigny arriva à l’impromptu chez les Saint-Maxent, interrompant soudainement leur repas. « Bon Dieu ! Dans quel état es-tu mon ami ? Que t’arrive-t-il ? » Antoine Gilbert se leva aussitôt et lui fit donner une chaise dans laquelle il s’affala. Élizabeth, lui servit un verre de vin et lui tendit. « Il les a arrêtés !

– Qui a arrêté qui ?

– Le général ! Il a arrêté de La Frénière, Marquis, Mazan, Joseph et Jean Milhet, Petit, Caresse et Hardi de Boisblanc. Il les a fait venir en fin de matinée dans son cabinet sous divers prétextes et prétendant les retenir pour un repas de réconciliation, il les a invités à rester à sa table. Après avoir causé un instant avec eux, il est sorti et il a fait immédiatement entrer une escouade de soldats espagnols cachés dans la pièce voisine. Ainsi par surprise ils ont été arrêtés sans difficulté ni résistance, et immédiatement conduits sur une frégate et gardés, par des forces espagnoles.

Élizabeth et Gilbert Antoine échangèrent un regard, ils ne savaient quoi dire. Ils étaient atterrés. Ils ne pensèrent même pas à lui demander comment il avait obtenu les détails de l’ignominieuse arrestation. « Je vais aller voir Aubry, nous allons aller demander la clémence.

– Te fatigue pas, c’est Aubry qui a donné les noms et encore Bienville, Villeré, et Noyan n’étant pas dans la ville, ils en ont réchappé.

– Il devait avoir une bonne raison, ce n’est pas un homme mauvais, j’y vais ! Nous verrons bien.

– je t’accompagne.

***

Les deux hommes se précipitèrent chez Charles Philippe Aubry qui les reçut de suite. Il venait lui aussi d’apprendre ce qu’avait fait O’Reilly, il revenait de la maison du gouverneur. « – Je sais mes amis, j’avoue que j’ai été moi-même surpris. Le général m’a assuré qu’ils auraient un procès équitable. De plus, il ne risque qu’une chose, c’est d’être banni de la colonie. » Gilbert Antoine était quelque peu agacé par la suffisance ou la naïveté de son interlocuteur. « Mais enfin, Aubry ! Qu’est-ce qui vous a pris de livrer leurs noms ?

– de Saint-Maxent, redescendez sur terre ! Il est évident que le général O’Reilly est arrivé avec des instructions formelles et pensez bien que le gouverneur Ulloa lui avait déjà donné les noms. Je l’ai fait pour démontrer notre bonne volonté et afin qu’il épargne les innocents qui se sont laissés entrainer dans cette malheureuse et piteuse aventure.

Ce que ne disait pas Aubry, c’est que pour éviter un soulèvement des Allemands, il avait envoyé une invitation à Villeré, l’assurant de la volonté de paix du général. De Saint-Maxent et de Marigny étaient sidérés. Devant l’inéluctable, ils se retirèrent laissant Aubry avec sa conscience.

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La nouvelle fit le tour de la ville et de ses alentours. Le soir même, la maison de la rue de Conti accueillait plus que de mesure, les berlines et cabriolets faisaient la queue livrant tout ce qui comptait dans La Nouvelle-Orléans. Madame de Saint-Maxent aidée de ses filles ainées recevait tout ce monde, sa maison ne désemplissait pas. Si tous étaient là pour évacuer inquiétudes et angoisses, deux personnes étaient au-dessus de tout ça. Jean-Baptiste Honoré Destrehan fils faisait une cour assidue à Marie-Félicité. Il avait choisi la cadette des deux sœurs, car en plus de sa dot, elle parlait à ses sens. Quant à la jeune fille qui comme ses sœurs avait été élevée par les ursulines de la rue de l’Arsenal, elle était tombée en pâmoison devant les attentions du tout jeune homme. Au milieu du tumulte, ils eurent le temps d’échanger un baiser fougueux à l’ombre de la véranda qui laissa pantelante la jeune fille. Ce soir là, hormis ce premier baiser, il n’y eut rien de nouveau, tout le monde ressassa et extrapola ce que venait d’apprendre l’hôte de la maison. Les derniers visiteurs partirent au milieu de la nuit laissant Gilbert Antoine bien septique quant au devenir des prisonniers. Et bien qu’il leur en voulut quelque peu de son arrestation pendant leur semi-révolution contre le gouverneur Ulloa et de la saisie de la somme qu’il transportait alors et dont une bonne partie venait de sa caisse personnelle, il n’en demeurait pas moins inquiet quant à leur sort futur.

Après deux mois de procès qui remua la population, un nègre de chez de Marigny apporta un message à de Saint-Maxent lui enjoignant de le rejoindre chez lui. Gilbert Antoine se précipita chez son ami et arriva alors que d’autres étaient déjà dans la place conversant avec passion. Il y avait déjà beaucoup de monde sur place. Que se passait-il encore ?

 – Gilbert Antoine ! Enfin. On vient d’apprendre que le général a tranché, il va exécuter De Lafreniere, Caresse, Marquis, Joseph Milhet et Noyan. Ils sont condamnés. Foucault est renvoyé en France et les autres vont être emprisonnés à Cuba.

– Allons tous voir O’Reilly. Allons demander un sursis pour nous permettre de requérir la clémence royale.

Le groupe d’Orléanais se rendit à la maison du gouverneur et s’il fut reçu par le général, il n’obtint pas le résultat espéré. Les Louisianais implorèrent vainement un peu de clémence. La seule grâce qui leur fut accordée fut la substitution de la fusillade à la potence. O’Reilly n’eut aucun mal à leur accorder, tous savaient qu’il n’y avait pas de bourreau à La Nouvelle-Orléans. Il ne pouvait donc y avoir qu’un peloton d’exécution. Tous furent grandement abattus devant leur impuissance, le général les laissait avec un grand désarroi.

***

Le jour de l’exécution, jour de deuil pour La Nouvelle-Orléans qui laissait à bout de souffle et sidérés les Orléanais, Gilbert Antoine garda à diner les de Marigny, Jeanne Catherine d’Estrehan et son fils ainé Jean-Baptiste. À la table, se joignirent à leur parent, Marie-Élizabeth et Marie-Félicité, cette dernière s’impatientant auprès de son amour naissant. Tous considéraient qu’il fallait se soutenir dans ces heures sombres et funestes qui laissaient croire à un avenir bien incertain.

Six déportations, autant de condamnations à mort, c’est beaucoup trop pour une révolution quelque peu puérile d’enfants terribles sans éducation politique, à qui avant et depuis Kerlerec, on avait sans cesse tout permis.

– Vous avez raison de Saint-Maxent, O’Reilly va faire à la colonie une saignée cruelle et sans doute inutile, et je ne suis pas sûr que disparaisse de la colonie ce fâcheux esprit de cabale et d’intrigue qui depuis plus de soixante ans déjà la désole.

 – Espérons, de Marigny, que des dissensions ou des rivalités analogues ne nuiront plus à l’avenir au développement, voire même à la conservation, de notre colonie. Puisse cet affligeant tableau, histoire commune, hélas, de toutes nos possessions lointaines, serve de leçon à nos compatriotes fixés dans les pays nouveaux.

– Avez-vous su qu’Aubry s’est embarqué pour la France ?

– Oui bien sûr ! Il a eu raison et je lui souhaite bon vent !

***

Le général O’Reilly ayant de son point de vue châtié et remis sur le droit chemin les Louisianais, réorganisa, sans la bouleverser, l’administration de la colonie. Ayant aboli le Conseil Supérieur franco-louisianais, il instaura un Cabildo pour diriger la Louisiane sous juridiction espagnole, le nom changea plus que l’institution. Il y mit presque exclusivement que des Français et n’y fit entrer que d’anciens habitants de la Louisiane à la tête des différents postes de la colonie. Reggio, Vezin, Fleuriau, Bienvenu, Ducros, Braud en furent les premiers membres, tandis que Saint-Denis et La Chaise, tous deux portant des noms illustres dans la colonie, devenaient alcades de La Nouvelle-Orléans. Il modifia certains règlements notamment la possibilité pour les esclaves d’acheter leur liberté, et la possibilité pour les maîtres d’affranchir plus facilement leurs esclaves. Il interdit strictement l’asservissement des Indiens en Louisiane et il normalisa les unités de poids et de mesure utilisées dans les marchés, réglementa les docteurs et chirurgiens et améliora la sécurité publique en finançant la maintenance des ponts et des digues. Après avoir fait prêter serment de fidélité aux habitants de la Louisiane, il renvoya la plus grande partie de ses troupes, se contentant de garder douze cents hommes ne craignant pas de former un régiment, dit de Louisiane, dont presque tous les soldats étaient d’anciens colons français. Pour cela, il se tourna vers Gilbert Antoine qu’il nomma capitaine de la milice et commissaire des Affaires indiennes avec des instructions pour maintenir les tribus amies. Il l’invita aussi à négocier les conditions de la cession, en tant que représentant officiel de l’Espagne. Cela rapprocha ce dernier du nouveau pouvoir et notamment du colonel Luis de Unzaga y Amezaga, commandant intérimaire du régiment de La Havane, qui en fait était là pour reprendre la gouvernance dans le sillon du général O’Reilly, ce qu’il fit au mois d’octobre 1770. (c) Pallant House Gallery; Supplied by The Public Catalogue FoundationL’homme était affable et était un conciliateur avisé. Il fut rapidement accepté et apprécié. Si les Louisianais gardèrent rancune au général O’Reilly, ils n’en acceptèrent pas moins leur futur gouverneur et l’invitèrent à la moindre occasion. Ce fut ainsi qu’il rencontra fréquemment le couple de Saint-Maxent et leurs deux filles ainées. Bien que jolie, Marie-Félicité ne l’intéressait guère, elle était très jeune avec ses quinze printemps, il montrait un intérêt plus marqué pour son ainée de trois ans, Marie-Élizabeth, ce que Gilbert Antoine malgré l’âge du prétendant voyait d’un bon œil.   De son côté, Marie-Élizabeth était très flattée de cet intérêt pour sa personne d’autant que toutes ses amies l’enviaient.

***

Tout semblait réussir à la famille de Saint-Maxent. S’étant distingué par sa fidélité à la couronne espagnole en risquant de sacrifier sa vie et sa richesse pour le bien-être de celle-ci, part l’intermédiaire d’O’Reilly, le nouveau gouverneur don Unzaga y Amezaga, ordonna que tous les biens distribués aux Indiens dans la colonie dussent être achetés et livrés par la maison de négoce de Saint-Maxent et Ranson, nouvellement créée. À cette même époque, ayant décidé de s’associer avec la famille Ranson, Gilbert Antoine avait décidé de dissoudre la compagnie Maxent & Laclède. Comme dédommagement, il vendit ses parts du poste Saint-Louis pour 80.000 livres. Laclède l’acheta à crédit en quatre versements égaux, obtenant ainsi tous les bâtiments, les marchandises et la terre.

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Avec cette nouvelle manne financière, Gilbert Antoine, sur une de ses quatre plantations qu’il possédait, déménagea sa famille désormais fort nombreuse avec ses huit enfants, la dernière Marie Antoinette Joseph étant née au début de l’année, dans une nouvelle maison en dehors des remparts. La plantation était située immédiatement en aval de La Nouvelle-Orléans. Construite en planches de cyprès, riveraine du fleuve, il s’agissait d’une imposante maison de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondi vers le bas et carré en haut, deux lucarnes, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers. Son architecture allait devenir un exemple pour bien d’autres.

***

Il devint de notoriété publique que le nouveau gouverneur courtisait avec assiduité la jolie Marie-Élizabeth de Saint-Maxent. Tout comme sa fille, Gilbert Antoine patiemment attendait que le prétendant fasse sa demande. Il ne voulait pas brusquer les choses. Élizabeth qui bien qu’elle appréciait l’homme, mais le trouvait quelque peu trop mûr pour sa fille, trente ans de plus cela n’était pas rien, expliquait à sa fille qu’il ne fallait pas trop précipiter les choses. Marie-Félicité, qui écoutait les conseils que sa mère donnait à sa sœur, se demandait quand son tour viendrait. Elle savait qu’elle épouserait Jean Baptiste d’Estrehan lorsqu’il aurait atteint sa majorité et qu’il serait alors entré en possession de son héritage. Chaque fois qu’elle voyait le beau d’Estrehan, son impatience la gagnait. Avec ses deux filles, Élizabeth ne savait où donner de la tête, elle ne savait plus comment modérer leur impétuosité.

***

La berline entra dans l’allée de l’habitation alors que madame de Saint-Maxent et ses enfants s’étaient réfugiés dans la galerie de l’étage. Abrités de la chaleur du milieu du jour, maîtres et esclaves de maison profitaient de l’ombre que la profondeur de la véranda générait. La brise parfumée de l’odeur des magnolias venue du fleuve soulageait à peine les habitants de la plantation. Sous l’œil attentif de leur nourrice, Gilbert Antoine du haut de sa douzième année expliquait à son petit frère avec force de geste comment on pourfendait un ennemi avec un sabre de bois. Il s’arrêta quand son regard fut attiré par la poussière qui s’élevait sur la levée et qu’il supposait être celle de la course d’un cavalier. Quand il aperçut avec plus de détail la voiture qui se présentait au loin, il courut jusqu’à l’arrière de la maison où s’était installée la gent féminine de sa famille qui œuvrait sur le trousseau des filles ainées de la maison. Il interrompit la broderie de Marie-Élizabeth et de Marie-Félicité. Les deux jeunes filles à l’annonce de leur frère lâchèrent leur ouvrage et se précipitèrent à la balustrade donnant sur l’allée. Élizabeth fronça les sourcils de mécontentement devant les manières peu policées de ses filles. Elle posa son ouvrage, se leva, tapota sa jupe pour en réordonnancer les plis, rajusta son tablier de linon brodé et les suivit. C’était bien la berline du gouverneur qui s’arrêtait devant le perron. Descendant de la voiture, il leva les yeux vers l’étage, et salua les jeunes filles et leur mère. À sa suite descendit Gilbert Antoine, qui fit signe à son épouse de descendre.

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Élizabeth de Saint-Maxent malgré huit grossesses avait gardé toute sa beauté et quelque peu sa ligne. Elle en était très fière et en remerciait Dieu même si elle était consciente que ce n’était que vanité et s’en confessait. Elle entra dans le salon du rez-de-chaussée élégamment vêtu et accueillit avec chaleur le gouverneur. « Don Unzaga, c’est autant un plaisir qu’une surprise que de vous voir. Asseyez-vous, Amanda va nous apporter de quoi nous rafraichir. » Bien sûr, Élizabeth n’avait besoin d’aucune explication et savait pourquoi le gouverneur était là. À l’étage, Marie-Élizabeth et Marie-Félicité étaient en ébullition, le prétendant avait fait sa demande au père de la jeune fille. Et de cela, Élizabeth n’avait aucun doute, la mine satisfaite de son époux en était la plus sûre certitude. Après avoir échangé quelques banalités, don Unzaga expliqua à Élizabeth le sujet de sa venue et l’accord de son époux. Elle répondit qu’elle en était fort satisfaite et qu’elle allait de ce pas faire venir l’heureuse élue. Qu’aurait-elle pu dire d’autre ? Le gouverneur avait belle prestance et son pouvoir lui donnait une aura qui éblouissait sa fille, alors pourquoi aller à l’encontre de ce projet. Elle monta à l’étage prévenir Marie-Élizabeth et vérifier sa mise.

Pendant que don Unzaga faisait sa déclaration à sa sœur, Marie-Félicité, accoudée à la rambarde de la véranda, regardait sans le voir le soleil se coucher sur le fleuve. Elle était quelque peu jalouse. Quand viendrait donc son tour ? Jean-Baptiste lui avait fait sa demande, bien sûr, et elle savait qu’elle était agréée par son père, mais le jeune homme était au fin fond de la colonie afin de calmer quelque peu la turbulence des Indiens Houma. Et puis il fallait prendre son mal en patience jusqu’à ce que son oncle réussisse à lui faire remettre son héritage. Cela lui semblait sans fin.

***

Le mariage de Marie-Élizabeth et de don Unzaga se déroula à l’église à Saint-Louis et fut fêté par tous. La cérémonie suivie d’un banquet agrémenté d’un bal resta gravée dans les mémoires de ceux qui y furent invités, cela avait été d’un faste sans pareil. Ce mariage fortifiait le pardon entre le gouverneur et les colons qui lui en surent gré. La jeune fille se fit très vite à sa nouvelle situation pendant que Marie-Félicité attendait son tour.

Le nouveau gouverneur comprit très vite qu’il était inutile de vouloir hispaniser la colonie et ses habitants par la force, et qu’à moins de faire venir plus de colons espagnols qu’il n’existait de Français dans la colonie, il n’avait aucune chance d’y arriver. De plus, les premiers colons espagnols qui vinrent arrivèrent des Caraïbes et s’intégrèrent rapidement au mode de vie des Louisianais au point qu’ils en adoptèrent la langue et se francisèrent.

***

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L’attente de Marie-Félicité s’acheva un an plus tard, Jean-Baptiste Honoré Destrehan appelé de Beaupré venait d’avoir vingt et un ans. Il lui fallait reprendre les affaires de la famille. L’une des premières choses qu’il fit, ce fut d’officialiser sa demande en mariage à la grande joie de la jeune fille. Il fallut toutefois attendre quelques mois de plus pour aller devant le curé de l’église Saint-Louis, Jeanne Marguerite Marie D’Estrehan, l’ainée des filles de la famille, épousait, sur l’initiative de sa tante, Jean Étienne de Boré de Mauléon à Paris, afin de sauver la fortune des d’Estrehan. Quelques mois plus tard le mariage de Marie-Félicité et de Jean-Baptiste, et celui de Jeanne Marie Destrehan avec le Marquis Pierre Enguerrand Philippe de Marigny de Mandeville, affermissait la fortune des d’Estrehan et leur position dans la société orléanaise.

Le jeune couple emménagea dans la maison familiale de la rue de Chartres. C’était une grande maison avec de hauts plafonds avec portes et fenêtres face à face donnant sur une galerie profonde soutenue d’une rangée de colonnes sur chacune de ses faces. Surplombant la véranda, le haut toit pyramidal à pente raide était garni de « chiens assis » pour aérer les combles. La demeure était entourée d’un jardin, celui de devant était aménagé à la française, à l’arrière il était plus libre, magnolias, pacaniers et azalées ombrageaient et fleurissaient l’espace jusqu’aux étables. IMG_4503.JPGL’habitation n’avait rien à envier aux plus riches habitations de la ville, son mobilier venait de France comme l’ensemble de sa décoration et de sa vaisselle. Ils y retrouvèrent la mère de Jean-Baptiste, Catherine Gauvrit d’Estrehan ainsi que le reste de sa fratrie. Les deux petits frères de Jean-Baptiste étant revenus de France l’année précédente, ils avaient inauguré l’école initiée par le gouverneur dans laquelle on apprenait l’espagnol, quant à ses sœurs, elles étaient aux ursulines. Marie Élizabeth et Jeanne Marie d’Estrehan étant à quelque chose près du même âge que Marie-Félicité, elles y avaient été ensemble dès leurs sept ans.

***

La première année de leur mariage, Marie-Félicité irradia de bonheur. Faisant partie de l’élite de La Nouvelle-Orléans, elle était de toutes les fêtes. Tout le monde encensait sa beauté, son élégance. Avec sa sœur Marie-Élizabeth, elle traversait bals et diners comme une déesse, habillée à la dernière mode française. Le gouverneur fermait quelque peu les yeux sur les actes de contrebande qui permettaient à tous d’afficher des produits venus de France par les bayous ou par le lac Pontchartrain à la nuit. Marie-Félicité profitait de chaque instant. En plus d’Amanda, cadeau de mariage de ses parents, qui avait été sa nourrice et qui était désormais sa chambrière, elle avait sous ses ordres la dizaine d’esclaves de maison de la rue de Chartres. Elle avait pris en main le rôle de maîtresse de maison, Catherine d’Estrehan n’avait jamais plus été la même depuis la mort de son époux. Elle était devenue apathique comme absente de la vie, tant et si bien qu’elle se laissa mourir, lorsque sa dernière fille décéda d’une maladie inconnue, laissant à Marie-Félicité la responsabilité de gérer l’habitation et de finir d’élever ses plus jeunes enfants.

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À ce tableau, une ombre planait. Nul enfant ne venait de sa part. Elle qui avait cru que cela se ferait de suite, elle ne tombait désespérément pas enceinte. Se servant de sa propre expérience, sa mère essayait de la rassurer, mais l’inquiétude grandissait. Sa sœur Marie-Élizabeth n’avait toujours pas procréé après plusieurs années de mariage. Et si elles étaient stériles. Cela devint plus vif quand sa mère mit au monde au début de l’année suivante Célestin Honoré, son dernier frère. Pourtant, Jean-Baptiste attentionné ne lui tenait pas rigueur de l’absence de naissance, et lui conseillait de laisser faire le temps, mais c’était plus fort qu’elle. Elle fut donc fort soulagée quand elle comprit qu’elle était enfin enceinte. Un an après la mort de sa grand-mère, le 6 septembre 1774, Marie Elizabeth Faustina Adélaïde Destrehan naissait. Marie-Félicité eut préféré un garçon, mais Jean-Baptiste la rassura, l’héritier viendrait en son temps, ce serait pour la prochaine fois.

***

Ce fut à partir de ces années-là que les Espagnols favorisèrent le commerce avec les Anglais du Nord. Des marchands américains s’installèrent graduellement à La Nouvelle-Orléans, tandis que des prêtres anglo-irlandais commencèrent à évangéliser et à angliciser les Noirs libres de la ville. Ce fut le premier apport anglophone en Louisiane. Peu ou pas habitués au climat de la région, ils apportèrent dans leurs bagages un mal qui ravagea la vie de Marie-Félicité.

Un matin Jean-Baptiste se leva se plaignant d’un mal de tête assez fort et d’une douleur vague en diverses parties du corps. La journée ne s’était pas écoulée que la fièvre le ravageait. Quand les symptômes suivants se déclenchèrent, Marie-Félicité prit le malade en main et envoya sa fille et les jeunes frères de son époux à la plantation de Saint-Maxent. Pendant les treize jours qui suivirent, le mal s’aggrava se caractérisant par une chaleur extrême du corps, un défaut total de transpiration, un saignement de nez considérable et des vomissements de sang. Jour et nuit, la jeune épouse était auprès de Jean-Baptiste. Le médecin qui vint ne put rien faire, lui conseillant seulement de quitter les lieux tant que le mal ne l’avait pas atteint. Elle ignora sa recommandation, et avec Amanda elle soulagea du mieux qu’elle put le malade moribond. Alors qu’elle priait désespérément la Vierge afin que celle-ci veuille bien soulager son époux, ce dernier eut un vomissement de matières brunes. Elle fut terrifiée, il avait l’apparence du goudron. Jean-Baptiste se mit à délirer. Le Peletier de Saint-Fargeau on His Deathbed, 1793, engraving.jpgLa mort mit trois longs jours à venir. Elle laissa divaguer le malade tout le long, ne lui laissant que peu de répit. Marie-Félicité ne quittait pour ainsi dire pas son chevet, elle était exsangue de fatigue, Amanda n’arrivait pas à l’obliger à se reposer. Dans la maison tous les serviteurs attendaient, tous étaient suspendus aux affres du malade. Personne ne vint, tous étaient terrorisés, tous savaient que le mal de Jean-Baptiste était contagieux, dans la ville plusieurs cas s’étaient déclarés. Le temps semblait s’être arrêté. Dans un dernier sursaut, le malade sortit de son délire, remerciant la jeune femme du bonheur qu’elle lui avait donné. Elle allait le contrarier, voulant minimiser ses soins et la situation quand Jean-Baptiste se tétanisa, suffoquant sous une douleur indicible. Elle se précipita laissant échapper un cri qui ameuta Amanda et deux autres de ses comparses. Il s’affala sur lui même, il ne respirait plus. Sa carnation était devenue d’un jaune livide, toutes les parties du corps se couvraient de taches noirâtres et pourprées, semblables à des meurtrissures. À cette découverte, Marie-Félicité perdit connaissance.

***

Le 5 juin 1775, au cimetière Saint-Louis, La Nouvelle-Orléans accompagna Marie-Félicité de Saint-Maxent d’Estrehan dans son chagrin. Elle retrouva la maison de la rue de Chartres, sa fille en était l’héritière tout comme de la fortune de son père. La jeune veuve tint son engagement et accepta les nouvelles charges qui vinrent peser sur ses jeunes épaules. Elle continua à s’occuper de la fratrie de son époux décédé et endossa le poids de ses affaires. De nature compatissante et empathique, elle prit sur elle et se tourna vers les autres s’oubliant dans la charité et ses obligations.

La vie reprit malgré le deuil et recommença par la dernière naissance de la famille de Saint-Maxent, Marie Héloïse Mercedes dernière sœur de Marie Félicité. Élizabeth, que la fatigue tenait depuis cette dernière naissance, s’était arrangée avec Abigaël sa cuisinière pour que ce soit la dernière, car elle allait finir par y laisser sa santé. Avec dix enfants elle estimait que son devoir était amplement rempli, elle n’allait tout de même pas faire comme ces femmes acadiennes qui n’en finissaient pas de faire d’enfants allant jusqu’à en mourir d’épuisement.

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Marie-Élizabeth de Saint-Maxent dit doña Unzaga y Amezaga se devait de donner la primeur à sa famille quant à la nouvelle qui venait de tomber tout droit de la cour d’Espagne. Elle demanda à son époux de gouverneur ce privilège qui lui accorda, comprenant le choc que cela devait lui faire. C’est ainsi que les différents membres de la famille se retrouvèrent le soir même pour un souper à l’hôtel du gouverneur. Marie-Félicité était arrivée la première, l’urgence de l’invitation l’inquiétait. Espérant savoir ce qui préoccupait sa sœur, elle essaya en vain de rester seule avec elle. À peine, l’avait-elle vu qu’elle avait compris que ce n’était pas une bonne nouvelle que sa sœur aspirait à partager avec les siens. Ses efforts furent interrompus par l’arrivée de ses parents et de deux de ses frères. Il y avait ce soir-là aussi quelques intimes, Antoine Philippe de Marigny et son épouse ainsi que les deux belles-sœurs de Marie-Félicité, Jeanne Marie Destrehan et son époux Philippe de Marigny de Mandeville ainsi que Marie-Élizabeth D’Estrehan et le sien, Charles Guy Philippe Favre d’Aunoy. Marie-Élizabeth malgré les demandes exprimées par tous plus ou moins subtilement ne lâcha rien pendant le repas. Tous s’impatientaient, mais tous respectèrent le silence de leur hôtesse. Elle attendit de faire passer ses invités au salon pour leur annoncer. « – Chers membres de ma famille et amis, nous voilà réunis afin de vous apprendre en primeur la nomination de mon époux au poste de capitaine-gouverneur de la Capitainerie-générale du Venezuela» Chacun se figea et se demanda comment il devait réagir. Marie-Élizabeth était effondrée depuis cette annonce. Elle n’avait pas voulu envisager qu’un jour son époux aurait un autre poste et qu’elle devrait quitter son sol natal. Malgré la peine de voir partir sa fille, ce fut Élizabeth qui, la première, congratula le gouverneur pour sa nouvelle charge. Les effusions passées les questions vinrent, la première fut posée par Pierre-Antoine de Saint-Maxent. « – Si je puis me permettre don Unzaga, vous savez qui va vous remplacer ?

– Je sais et je peux vous le dire mon ami. C’est le jeune prodige de notre armée, Bernardo de Gálvez y Gallardo, que vous connaissez déjà. Notre roi conscient de ce qui se passe à nos frontières préfère me remplacer par un militaire émérite.

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Personne n’osa rajouter quelque chose après cette remarque qui suintait l’aigreur. Effectivement, il connaissait Bernardo de Gálvez. Aussitôt en poste, il s’était de suite attiré d’emblée la sympathie des Louisianais d’autant qu’il parlait le français et connaissait leurs coutumes. Lorsque les Orléanais avaient appris que le 4 juillet 1776, que les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre, le nouveau colonel espagnol avait de suite proclamé sa sympathie. De leur côté, les Louisianais étaient plutôt inquiets, ils ne voyaient pas d’un bon œil cette agitation aux portes de leurs maisons. De plus, cela allait influer sur le commerce du Mississippi et les négociants de La Nouvelle-Orléans ne savaient pas dans quel sens. Tous attendaient, tous guettaient les soupçons d’informations qui pèseraient dans la balance de leur vie.

***

« – Enfin un pays à ma mesure ! » Ce fut la première pensée qu’avait eue Bernardo de Gálvez lorsqu’il était arrivé dans la colonie après les grosses chaleurs de l’été.

Suivant les traces de son père et de ses oncles, Bernardo de Gálvez avait su prendre une grande importance dans le service de son roi. C’était un homme né pour diriger les autres et conduire ses hommes au succès. Grand, avec une belle stature, il affichait une assurance bienveillante, semblant ne douter de rien et surtout pas de lui. Il n’y avait en lui aucune arrogance. Il transpirait la franchise et l’honnêteté. De lui se dégageait une force tranquille. À chaque position d’autorité qu’il avait obtenue, il s’était efforcé de gravir l’escalier du pouvoir. Il avait commencé sa carrière militaire à l’âge de seize lorsque l’Espagne était en guerre avec le Portugal. À dix-neuf ans, il était venu au Nouveau Monde et avait combattu contre les tribus apaches dans le nord de la Nouvelle-Espagne. À vingt-cinq ans, blessé par une flèche dans le bras et d’une lance dans la poitrine, il avait survécu et était retourné en Espagne pour sa convalescence. Cela n’avait altéré ni son courage ni ses ambitions. Devenu un vétéran endurci à l’âge de vingt-six ans, Bernardo chercha à gagner en notoriété en tant que chef militaire.

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Bernardo Galvez

Il rejoignit le Régiment de Cantabrie, une organisation militaire très admirée en France. À vingt-neuf ans, blessé au combat, il fut affecté à l’école militaire d’Avila et fut promu lieutenant-colonel. À trente ans, il fut renvoyé au Nouveau Monde comme colonel du « Louisiana Regiment ». Quelques mois après son arrivée, il fut chargé de servir de gouverneur par intérim de la province.

Ce soir-là, une fête était donnée en l’honneur de son investiture par le gouverneur Unzaga y Amezaga qui lui laissait la place. Une armada d’esclaves habillés de blanc circulait entre la multitude d’invités, plus richement vêtus les uns que les autres, qui se bousculait dans les salons et les jardins de la maison du gouverneur. Il y avait abondance de nourriture et de boisson sur les tables, couvertes de cristal et de porcelaine, ainsi qu’un orchestre qui pour l’instant jouait en sourdine un mélange de musique française et espagnole. Les plus jeunes des invités attendaient l’ouverture du bal par le futur gouverneur et doña Unzaga, l’épouse du gouverneur. Bernardo Gálvez aurait préféré sa sœur Marie-Félicité, mais la bienséance prévalait.

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Bernardo Gálvez et Marie-Félicité s’étaient déjà rencontrés à plusieurs reprises avant ce jour. La première fois qu’il avait remarqué la jeune femme, c’était à la première parade militaire donnée en l’honneur de l’anniversaire du Dauphin à laquelle il participait à La Nouvelle-Orléans. Elle était au milieu des dames qui entouraient doña Unzaga. Depuis l’autre côté de la place d’armes, il avait de suite remarqué sa silhouette penchée vers l’épouse du gouverneur. Elle arborait une robe de soie violette ouverte sur une jupe blanche garnie d’un large volant en son bas. Il s’en souvenait encore. Abritée de l’ardeur du soleil par son ombrelle, elle était d’une beauté et d’une élégance dont il s’avisa de suite. Sous son large chapeau de paille, il fut sûr que ses yeux de jais le dévisageaient intensément. Sa curiosité attisée fut satisfaite lorsqu’ils se retrouvèrent lors du repas chez le gouverneur Unzaga. Ce fut comme cela qu’il apprit l’identité de celle qu’il avait remarquée. Étant la belle-sœur du gouverneur, il avait gardé ses distances, mais par la suite ils s’étaient rencontrés dans les multiples bals et diners que donnaient les familles orléanaises en vue. C’était une femme éduquée, sophistiquée possédant intelligence et charme et sachant tenir conversation. Plus il était amené à croiser Marie-Félicité, plus il était subjugué. Elle était pour lui la femme idéale. Sa beauté, son esprit, son élégance et son charme avaient pris possession de son cœur, un cœur durci par la guerre, mais impuissant devant le charme dégagé par la jeune femme. Force fut de constater que c’était réciproque, ils attendaient à chaque fois avec impatience une chance de se revoir. Elle était éprise de lui et il était complètement fou d’elle.

***

women-working-a-few-other-paintings-of-african-americans-by-thomas-waterman-wood-american-painter-1823-1903Amanda avait posé le plateau sur la table de la véranda face au jardin de la maison d’Estrehan où s’étaient installées ses petites. Elle était entrée dans la famille de Saint-Maxent, car elle avait été élevée avec Elizabeth de la Roche et l’avait suivi après son mariage avec Gilbert Antoine. Il y avait de grandes chances pour qu’elle fût sa sœur, mais cela n’avait pas d’importance. Elle avait tenu dans ses bras les enfants d’Elizabeth quand elles étaient nourrisson et les avait vu grandir. Elle-même n’avait jamais eu d’enfant, elle avait refusé de mettre au monde des esclaves et elle n’avait jamais été assez belle pour être remarqué par un maître qui aurait fait d’elle une placée et lui aurait peut-être offert la liberté. Quant à son maître, il avait toujours eu d’yeux que pour son épouse. Le couple de Saint-Maxent devait être le plus fidèle dont elle avait entendu parler. « – Voyons Marie-Félicité, il est évident que cet homme te plait ! Pourquoi ne pas refaire ta vie ? Tu es si jeune.

– Je n’ai nulle obligation de refaire ma vie, je suis à l’abri du besoin.

– Voyons, nous savons l’une comme l’autre que là n’est pas le propos. Et tu ne peux devenir sa maîtresse, ta réputation en serait définitivement entachée.

– Je sais cela et c’est bien dommage.

– T’a-t-il demandé quelque chose ?

– Rien ! Marie Élizabeth. Il est très respectueux. Bien sûr, je sais que je lui plais, il me fait assez de compliments pour que je n’aie aucun doute, mais il ne m’a rien demandé. J’avoue ne pas lui en avoir donné l’opportunité.

– Mais pourquoi ? Puisqu’il te plait. Non, ne dis pas le contraire, cela se voit comme ton nez au milieu de la figure.

– Tu m’agaces Marie-Élizabeth !

Cette dernière se contenta d’esquisser un sourire.

***

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Cette fois-ci, il se devait de trancher. Les ordres qu’ils venaient de recevoir l’avaient décidé. Il s’habilla avec soins, évitant les habits militaires, il choisit un habit et une culotte sobre de couleurs sombres brodés ton sur ton sur son bord. Une fois prêt, il se fit conduire à la demeure de madame d’Estrehan. Il ressassa jusque devant sa porte ce qu’il allait lui dire. Le majordome, un grand nègre nommé Jupiter, le conduisit jusqu’au salon donnant sur le jardin de derrière puis, tout en grommelant au sujet de cette visite qu’il trouvait incongrue à cette heure, il alla prévenir sa maitresse. Pendant que Bernardo attendait plein d’espoir, il se remémora ce qui l’avait amené là.

À l’été 1776, alors qu’il venait à peine d’arriver, Luis d’Unzaga y Amezaga avait été amené à aider les belligérants américains, que l’on commençait à appeler patriotes, en leur livrant secrètement cinq tonnes de poudre à canon des magasins du roi pour le capitaine et le lieutenant George Gibson Linn de la Virginie du Conseil de la Défense. La poudre à canon avait remonté le Mississippi, le but étant de l’utiliser pour contrecarrer les plans britanniques qui comptaient capturer fort Pitt. Cet acte allait être déterminant pour les années à venir et donner les lignes directives de son propre mandat.

En tant que nouveau gouverneur, les tâches de Bernardo s’étaient multipliées et étaient devenues de plus en plus conséquentes. Il fut pris en étau entre la gestion de la colonie et sa mission de fournir une assistance secrète aux colons américains qui luttaient pour leur indépendance. Pour la gestion de la colonie, il avait entériné ce que son prédécesseur avait commencé. Il avait autorisé officiellement le libre échange avec la France et ses colonies, instituant avec autorisation du roi les postes de deux commissaires français, sorte de consuls privilégiés qui organisaient et qui surveillaient l’import-export des marchandises. Cela se passait si bien qu’il fit retirer du port les gardes et les patrouilles accoutumées à cette tache. Quant aux belligérants américains, les derniers ordres qu’il venait de recevoir lui laissaient envisager que l’Espagne allait se joindre à la France pour s’allier aux colonies américaines. Selon lui, cela revenait à conduire une armée à la bataille. Cela ne lui faisait point peur, il était un guerrier dans l’âme, mais malgré toute cette frénésie, toutes ces responsabilités, il ne pouvait détourner ses pensées de Marie-Félicité. Suivant la réponse qu’elle allait faire à sa requête, elle pouvait être son fer de lance comme son puits sans fond.

***

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Qu’est-ce qui pouvait bien se passer pour que don Gálvez en personne vienne chez elle ? Et cela si tôt dans la journée. Elle rassembla sa lourde chevelure brune sur sa nuque, aidée d’Amanda, elle enfila une robe flottante damassée de couleur bleue sur son corset et son jupon et après avoir vérifié sa mise dans la glace, elle descendit au salon. Elle trouva l’homme visiblement préoccupé. « – Don Gálvez ! Que me vaut la surprise de vous voir. » Bernardo sursauta, crut voir rentrer une nymphe, il se ressaisit. « Veuillez m’excuser, dans mon urgence de vous parler je n’ai pas réalisé l’heure.

– Cela n’est point bien grave, vous êtes toujours le bienvenu. Asseyez-vous, ne restez pas debout. Amanda, fais-nous apporter du café s’il te plait.

Elle s’assit face à lui, avec précaution, elle harmonisa instinctivement les plis de sa robe autour d’elle, puis elle se pencha vers lui. « – Alors, qu’avez-vous à me dire de si important ? » Bernardo se racla la gorge. Devant la jeune femme, il perdait tous ses moyens, lui qui n’hésitait jamais sur un champ de bataille et qui habituellement dégageait une assurance sans faille.

– Vous n’êtes pas sans savoir que vous me plaisez, pourrais-je envisager que vous acceptiez de m’épouser. Je ne vous demande pas votre réponse de suite juste d’y réfléchir. Je vous promets de prendre soin de vous et de votre fille pour le reste de ma vie.

Directe et sans fioritures, la demande était quelque peu maladroite, mais Marie-Félicité ne lui en tint pas rigueur. Elle s’attendrit devant ce militaire plein de force et de fougue qui à cet instant devant elle ressemblait à un enfant. Elle avait déjà réfléchi à cette éventuelle demande. Elle avait déjà remarqué que le gouverneur, plein d’une autorité manifeste, en sa présence, était plus hésitant voire maladroit, car plus précautionneux de ses gestes et de ses paroles et semblant guetter son assentiment. Elle avait constaté qu’il la cherchait du regard dans les nombreuses soirées où ils étaient conviés. Dans les soupers, les hôtes les plaçaient l’un à côté de l’autre. Dans les bals, tous avaient constaté que le gouverneur dansait plus que de coutume avec elle. Elle était flattée de tout cela, d’autant qu’elle en était touchée. Elle lui prit la main et plongea son regard dans le sien. « – Il n’y a aucune raison que je vous dise non et j’en vois beaucoup pour vous dire oui. »

***

En tant que militaire de premier plan, dont toutes les actions représentaient la couronne royale, Bernardo Gálvez devait obtenir la permission du roi pour se marier. Bien que la permission requise ait été demandée, les fiancés durent attendre plusieurs semaines avant que le palais royal reçoive la demande officielle.

Pendant cette attente, Bernardo attrapa un mal qui le clouât au lit. Personne ne savait reconnaître les symptômes du mal dont il souffrait. Cela l’épuisait, le rendait moribond. La fièvre montait et descendait de façon aléatoire le laissant exsangue. La migraine le privait de toutes pensées lucides et les maux d’estomac le tordaient de douleurs. La sévérité de sa maladie inquiéta tout son entourage et finit par donner des doutes quant à savoir s’il vivrait assez longtemps pour échanger des vœux matrimoniaux. Lui même se demandait s’il pourrait remplir la promesse faite à sa fiancée. Marie-Félicité, dont c’était le dernier cadet de ses soucis, ne pensait qu’au bien-être de celui dont elle était tombée amoureuse. Elle voyait avec horreur se réitérer ce qu’elle avait vécu avec Jean-Baptiste. Elle venait tous les jours prendre des nouvelles et elle restait de longues heures, tenant compagnie au malade, lui racontant les derniers potins de la ville ou lui faisant la lecture. Bernardo, comme ceux qui l’entouraient, se pensait près de la mort. Il doutait de sa survie et malgré cela il savait qu’il avait une promesse à remplir et cela l’obnubilait. Honorer sa parole faite à Marie-Félicité hantait son esprit, c’était devenu une obsession. Comme le militaire qu’il était, il décida de défier le protocole officiel par amour. Il refusait d’attendre plus longtemps, il suivrait son cœur et non les mandats de la couronne. La jeune femme le rassura, elle saurait patienter, il n’avait aucune inquiétude à craindre. Mais, envahi par son idée, il tint à accomplir sa promesse, dût-il tricher devant la grande faucheuse. Devant son obsession, Marie-Félicité accepta de se marier en petit comité dans la maison du gouverneur. À l’insu du roi et de tout un chacun, à l’exception de quelques amis proches, de sa famille et de son clergé, qui jurèrent le secret, Bernardo épousa Marie Félicité en privé.

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épisode suivant

Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

Fantôme pour une main refusée.

Deux bottes, il y avait deux bottes qui sortaient de la vase, les semelles vers le ciel, comme deux fleurs à longues tiges. Quelle étrangeté que cela ! Quelle incongruité que cela ! Elles étaient visiblement de belles qualités. Quelle bizarrerie de les avoir jetées là ! L’homme s’approcha et voulut saisir l’une d’elle après les avoir examinées de plus près. Quelle ne fut pas sa surprise ! Il y avait la jambe dedans. « – Jésus, Marie, Joseph, qu’elle était cette diablerie ? » Il y avait même tout le corps ! « – Oh ! grand Dieu ! Qu’ai-je trouvé là ! »

Adam Buck, Margaret Buck avec le portefeuille 1804

Eulalie avait quitté le couvent une bonne fois pour toutes. Elle n’avait pas été malheureuse auprès des Ursulines, mais elle s’ennuyait au sein de cette communauté réglée sur des habitudes ponctuées de messes. Elle avait appris ce qu’il fallait pour être une bonne épouse et une bonne mère, c’était à son gout suffisant. La plantation, les promenades au bord du fleuve lui manquaient et puis elle voulait vivre, respirer, plaire, aimer. Ce ne sont pas les couventines qui allaient la comprendre. Ses sœurs ainées étaient richement mariées, sa cadette était faite pour rester au couvent quant à la dernière, la benjamine, il était trop tôt pour supposer.

En compagnie de sa belle-mère, Madame Trépagnier, née Renaud, était donc venue chercher sa fille au couvent de la rue de Chartre. Elle en avait profité pour embrasser ses deux cadettes et faire don de quelques vivres. Eulalie, sa mère et sa grand-mère n’avaient fait que passer à La Nouvelle-Orléans, il leur fallait rentrer avant la nuit à la plantation. Le jour sous ses latitudes tombait brutalement, et madame Trépagnier ne voulait pas se laisser surprendre par la nuit et n’avait pas prévu de dormir chez un membre de sa famille à la ville.

La berline conduite par le vieux nègre* Ezéchiel, avait pris la seule route existante, celle qui serpentait sur la Levée, nom de la digue qui retenait les humeurs du Mississippi. Eulalie avait eu plaisir à passer par le bord du fleuve qui formait devant la ville, une anse demi-circulaire, avec d’un côté le port, le long duquel venaient mouiller une multitude de bâtiments et de l’autre devant le quadrillage des rues, le marché, les maisons de négoces, les tavernes et les bâtiments officiels. Elle aimait autant cette vie industrieuse, toujours en mouvement, que le calme et la régularité de la vie à la plantation. Passant devant la place d’armes elle jeta un œil vers l’église Saint-Louis, objet de tous ses désirs, car elle espérait convoler bientôt en justes noces, bien qu’elle n’eut pas encore de prétendant.

La voiture sortie de la ville sur la route faite de coquille d’huitres, entre fleuve et plantations. Les Trépagnier connaissaient pour ainsi dire toutes les familles de la Louisiane. Certaines d’entre elles étaient des leurs, les mariages avaient noué des liens serrés entre elles. Les derniers rayons du soleil dardaient leurs dernières ardeurs quand ils pénétrèrent dans l’allée bordée de chêne balançant leurs écharpes végétales et fantomatiques au grès d’une brise annonçant la nuit. Elle menait au fronton de la demeure. Le corps de bâtiment central fait de briques avec sa façade de colonnes soutenant la véranda et la galerie de l’étage trônait entre deux autres bâtiments formant un U vers l’arrière de la demeure. La famille était très fière de sa plantation construite sur la parcelle de terrain offerte par le gouverneur espagnol, don Bernardo de Galvez, en reconnaissance des services rendus à Natchez pendant la guerre d’Indépendance américaine par son propriétaire. Pierre Trépagnier, le père d’Eulalie, y cultivait comme ses voisins l’indigo et le coton, faisant ainsi sa fortune.

*

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Comme tous créoles, les Trépagnier recevaient beaucoup, seuls divertissements entre les travaux de la terre qui ponctuaient le rythme de la vie de toute plantation. C’était les derniers jours de mars, les premiers du printemps. Les arbres fruitiers étaient couverts de fleurs, la température était douce, le ramage des oiseaux ajoutait de la gaité au moment. De la fenêtre ouverte ornant la cour sur laquelle donnait sa chambre, l’oranger embaumait l’air. Cette odeur familière presque entêtante, reconnaissable entre toutes, était l’un des signes pour Eulalie de son retour chez elle. Tout en confiant ses aspirations futures à sa grand-mère, la jeune fille s’y préparait aidée en cela de sa nourrice Rosalba, une négresse* aussi large que haute et de la petite Miranda, sa chambrière. Pour son retour à la plantation ses parents avaient organisé un déjeuner champêtre. Ils avaient invité comme il se devait leurs voisins. Elle était heureuse. Sous le regard attendri de madame Trépagnier mère, elle se mirait dans la glace, elle admirait sa nouvelle robe en linon blanc resserrer sous la poitrine par des rubans de satin. Elle fit bouffer ses manches ballons ornés de broderies ton sur ton, elle remit en place le volant autour de son corsage afin de dégager son décolleté et mettre en valeur sa jeune poitrine. Eulalie avait raison, elle était belle avec ses yeux noisette brillants de vie, sa bouche pulpeuse, sa chevelure noire opulente. Elle était grande. Elle était mince. Quand elle descendit rejoindre sa famille et ses amis, les regards admirateurs la convainquirent de l’effet qu’elle produisait. Sa sœur Elizabeth de deux ans son ainée vint à elle et l’entraina au-dehors vers le jardin d’agrément que leur père avait créé sur l’un des côtés de la demeure. Là, croissaient l’azédarach avec ces grandes branches nues terminées par des ombelles de feuilles et ses grappes de fleurs lilas, le plaqueminier, le pacanier, avec leur port royal et leur vaste branchage étalé, le magnolia aux larges fleurs enivrantes et aux fruits semblables à des bouquets de corail et le chêne vert au tronc dur et tordu. Sous les chênes était dressée une table sur tréteau autour de laquelle des serviteurs plaçaient les mets. Les deux sœurs ne s’étaient vues depuis longtemps en faite depuis le mariage de l’ainée des deux. Autour d’elles des enfants couraient, se chamaillaient. Hormis la petite fille de leur sœur ainée, Hortense, c’étaient ceux des amis de la famille, des voisins pour la plupart. En ce dimanche de printemps, de nombreux voisins étaient venus. Il y avait, Jean-Noël Destréhan avec son épouse et huit de ses enfants, dont deux filles avaient été au couvent avec Eulalie, monsieur Boré et son épouse, la sœur de monsieur Destréhan, le couple Andri et leur jeune fils. Pierre-Philippe Enguerrand de Marigny accompagné de sa femme, sœur de monsieur Destréhan, séjournait chez ce dernier, aussi il s’était joint aux festivités. Leur jeune fils Bernard n’avait d’yeux que pour Eulalie et elle, elle ne voyait que le capitaine d’infanterie qui accompagnait l’époux de sa sœur, Silvain Saint-Amand. Elizabeth qui le connaissait s’empressa de le présenter à Eulalie. Il se nommait Jean Ursin de La Villebeuvre. C’était un bel homme qui de ses yeux limpides la déshabilla, la faisant rougir. Ce moment de gêne fut interrompu par madame Trépagnier mère qui fit signe à tous de se mettre à table, leur voisine la veuve Glapion, la dernière attendue, était arrivée.

Jean Ursin était sous les ordres du gouverneur Manuel Gayoso de Lemos, comme son père l’avait été sous ceux du gouverneur Miró y Sabater. C’était un homme courageux avec beaucoup d’allure à laquelle les femmes ne résistaient pas. Eulalie ne faisait pas exception, elle était troublée, jetait des regards en coulisses vers lui, ne savait comment se comporter, les ursulines n’avaient pas inclus cela dans son éducation. Le repas dominical, malgré le nombre de personnes autour de la table, avait des allures de repas familial. Chacun parlait à tout à chacun, on se donnait des nouvelles de la colonie, de la France, certains y avaient encore de la famille. Les enfants faisaient des incursions sporadiques entre la table et leurs jeux, sous l’œil conciliant de leurs nourrices. Les esclaves faisaient leur ballet autour de tout ce monde, servant, desservant les ainés, encadrants les plus jeunes. Au moment où elle s’y attendait le moins, alors que chacun sortait de table, les uns pour fumer, les autres pour se reposer, la sieste sous ces latitudes était une tradition, Eulalie fut invitée par Jean Ursin à faire une petite promenade. Son cœur se mit à battre la chamade. Elle accepta sans vraiment réfléchir. Sa sœur Élizabeth, ayant entendu l’invitation, proposa de les accompagner avec son époux qui se laissa forcer la main. Cela contraria bien Eulalie, mais elle savait qu’elle ne pouvait décemment refuser ce chaperonnage. Hortense leur sœur ainée rapatria à cette promenade impromptue madame Boré et madame Andri. Cela contraria bien Eulalie, mais qu’aurait-elle pu dire ? Le groupe ainsi formé se dirigea naturellement vers le fleuve avec en tête Eulalie et son cavalier. Kaemmerer Soldier Young Lady 1895 2Celui-ci lui sourit et lui glissa une boutade pour la détendre, elle laissa échapper un gloussement. Devant le manque d’intimité, Jean Ursin se contenta de quelques banalités. Il n’était pas inconscient, on ne courtisait pas une jeune créole effrontément. Il y avait déjà eu quelques scandales dans la colonie qui avait abouti à des mariages contraints et contrariants ou pis à un confinement au couvent pour la jeune fille et à l’exil pour le prétendant. L’azur du ciel était superbe, ils ne craignaient pas quelques ondées soudaines et inattendues, fréquentes en ces cieux. Ils marchèrent sur la Levée, profitant inconsciemment du chant des oiseaux. Jean Ursin fit remarquer à la jeune fille le chant varié et harmonieux de l’aimable Moqueur au milieu de la variété de ceux du ramage. Il n’y avait encore ni maringouins ni serpents à craindre rendant ainsi ces quelques pas agréables à tous les promeneurs. L’herbe pointait avec force et formait une nappe verte, qui rafraîchissait la vue sur les deux rives du Mississippi. Le fleuve ne charriait pas, n’était pas troublé, ne débordait pas, il présentait un vaste tapis mobile qui se déroulait majestueusement sous leurs yeux. Comme madame Andri, qui attendait et commençait à fatiguer, ils firent demi-tour. Revenus à l’habitation, ils rejoignirent les autres invités et s’installèrent avec eux sous la véranda profitant des rafraichissements servis. Jean Ursin fut happé par la gent masculine ce qui ne l’empêcha pas de jeter des œillades vers Eulalie qui faisait semblant d’ignorer ses tentatives pour retenir son attention. La nuit se rapprochant, chacun jugea bon de reprendre la route vers sa plantation où vers celle où il logeait. Le cœur serré, Eulalie vit repartir son cavalier. Elle le savait, elle était amoureuse, il n’y avait aucun doute à cela.

*

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Depuis le carnaval, il existait un bal public dans une des rues transversales de la ville, c’était un grand hall aménagé pour l’occasion au premier étage d’une grande demeure. Cette salle de danse était toute en longueur, elle était d’environ quatre-vingts pieds sur trente. La salle était illuminée. L’éclat et les reflets de la lumière des lustres faisaient chatoyer les tissus des robes et des costumes et briller les bijoux. Eulalie était tout excitée, c’était son premier bal. Elle arborait une robe de couleurs pastel à la dernière mode française d’après sa couturière. Sa sœur, Élizabeth, avec son époux, l’accompagnait. Toute La Nouvelle-Orléans s’y bousculait, sauf la seule personne qu’Eulalie avait espéré y rencontrer. En fait, elle l’avait su avant que de rentrer dans les lieux, Silvain Saint-Amand, son beau-frère l’en avait avisée. Jean Ursin était de service dans le nord de la colonie. Après avoir laissé sa cape au vestiaire, elle suivit sa sœur vers l’un des deux gradins ménagés sur l’un des deux côtés de la salle où des espèces de loges attendaient les mères ou les chaperons, et celles qui ne dansaient point, celles qui faisaient tapisserie. De son poste d’observation, elle examinait les couples qui dansaient au son des cinq ou six joueurs d’instruments, personnes de couleur, rangeaient en file, sur une espèce d’estrade, au milieu d’un des côtés de la salle. De son pied Eulalie battait la mesure des contredanses, elle n’avait jusque-là dansé qu’avec ses sœurs et parfois avec son frère jumeau, François, mais jamais en public. Elle s’impatientait, elle ne savait comment cela se passait. Qui allait l’inviter ? Comment ferait-il ? Elle désespérait d’aller au bas des gradins, où elle était installée, là où une rangée de bancs et chaises permettaient aux danseuses de s’y relayaient. Elle jetait un œil de temps en temps vers l’espace de deux à trois pieds de large, où entre les loges et les bancs, s’entassaient pêle-mêle les uns sur les autres, les danseurs de réserve ou les simples assistants.
A Happy Day Indeed!Elle finit par croiser le regard d’un homme plein de charme, de type espagnol, à peine plus âgé qu’elle. Elle baissa les yeux, ce qui le fit sourire. Elle s’évertua à ne plus regarder vers lui. Tout à coup, elle sentit sur sa jambe la main de sa sœur. Surprise, elle leva ses yeux vers elle. Sa sœur lui sourit, lui faisant remarquer par un regard qu’il y avait quelqu’un à leurs côtés. Elle se retourna et découvrit le jeune homme qu’elle avait aperçu. Il se courba et tendit sa main en signe d’invitation. Ils se présentèrent, mais dans la confusion des bruits elle ne comprit pas le nom de son cavalier. Eulalie regarda sa sœur avec interrogation, cette dernière hocha la tête en signe d’acquiescement. La jeune fille suivit son cavalier qui lui ouvrait le chemin vers la piste de danse. Trouver sa place pour danser, au milieu de cette cohue où il régnait assez peu d’ordre, ne fut pas chose facile, mais Eulalie et son partenaire parvinrent à se placer dans le quadrille qui allait commencer. Après plusieurs danses, le jeune homme accompagna Eulalie jusqu’à un banc afin qu’elle puisse reprendre son souffle. Une fois assise, elle lui fit remarquer à quel point il était difficile de dénicher une place pour danser. En réponse, il lui raconta l’histoire d’une querelle violente qui avait causé la perte d’un fils unique, un jeune homme de dix-huit à vingt ans, qui nouvellement arrivé d’Europe, et assistant à l’un de ces bals, y avait été provoqué ouvertement par un individu et qui se battit le lendemain avec lui, et fut tué d’un coup d’épée. La jeune fille se demanda un instant si ce n’était point lui qui était l’autre duelliste.

Elle en était là de ses réflexions quand il l’entraina à nouveau vers la piste de danse, des contredanses françaises venaient d’être annoncées. Le fils aîné du gouverneur général, qui était lui aussi dans la salle, dansant mal les contredanses françaises, ou ne les aimant pas, mais voulant néanmoins danser, avait plusieurs fois réussi à y faire substituer les contredanses anglaises dont il s’acquittait mieux. L’assemblée avait adhéré par condescendance au goût et aux dispositions du fils du gouverneur. Ce dernier un rien capricieux se fit un titre d’abuser de sa position. Alors que les danseurs et danseuses commençaient à se mouvoir au son des instruments, Eulalie et son cavalier étaient parmi eux, le jeune arrogant sans autre préambule se mit à crier : « Contre-danses anglaises ». Les figurants choqués de sa déclaration, et qui étaient déjà en branle, crièrent à leur tour : « Contredanses françaises ». Cela fit rire Eulalie qui ne comprit pas sur l’instant ce qui se jouait. Au jeune despote se joignirent quelques-uns de ses partisans qui répétèrent avec lui : « Contre-danses anglaises ». L’orgueil de chacun était chatouillé, les danseurs et les spectateurs redoublèrent les cris de « Contre-danses françaises ». Un tumulte confus s’ensuivit, un brouhaha qui ne finissait point. Le provocateur, voyant qu’il ne pouvait en venir à ses fins, donna ordre aux ménétriers de cesser de jouer ce qu’ils firent sur-le-champ. D’un autre côté, l’officier espagnol qui était de service pour maintenir le bon ordre dans les lieux, ne songeant qu’à complaire au fils du gouverneur, fit avancer sa garde, composée de douze grenadiers. Ils entrèrent dans la salle du bal, le sabre au côté et la baïonnette au bout du fusil. D’épouvante, des femmes jetèrent de hauts cris. dancers0001La fureur des hommes, dont le nombre s’augmenta rapidement par le concours de ceux qui étaient dans les salles de jeux adjacente et qui vinrent se joindre à ceux de la salle de danse, amplifia le tumulte. Au milieu de la salle et d’une foule de femmes et de jeunes filles épouvantées, dont quelques-unes tombèrent évanouies aux approches du choc, les Grenadiers d’un côté, joueurs et danseurs de l’autre, étaient sur le point d’en découdre, fusils, baïonnettes, et sabres, d’une part, épées, bancs, chaises, et tout ce qui se trouvait sous la main, de l’autre. Eulalie tremblante se retrouva dans les bras de son cavalier qui se frayant un chemin essayait de l’emporter loin de la confrontation. Du haut des gradins, Élizabeth, affolée, qui avait une vue d’ensemble sur la scène, cherchait sa sœur empêchant son époux de l’entrainer vers une sortie. La farce commencée par le fils du gouverneur tournait au drame. Ce fut au plus fort de tout ce tapage, et au moment où la scène s’apprêtait à devenir sanglante que trois jeunes Français, depuis peu arrivés, montèrent dans les loges qui bordaient la salle. Palabrant avec éloquence et fermeté, en faveur d’une accalmie, ils réussirent à pacifier les esprits, et à ramener l’ordre et l’harmonie dans les lieux. Entre temps, son cavalier avait fait sortir Eulalie de la salle. Celle-ci était complètement affolée par la tournure des évènements, elle se sentait défaillir. De toutes les portes et fenêtres de l’immeuble, des gens s’enfuyaient. Eulalie réalisa alors qu’elle était seule dans la rue avec un inconnu, ce qui était inconvenant, mais elle ne se voyait pas revenir dans la salle de bal pour rejoindre sa sœur. Elle réalisa alors qu’elle ne savait pas où était celle-ci, elle commença à s‘alarmer. Son cavalier était indécis, il ne pouvait la laisser seule pour aller voir où en était la situation et chercher la famille de la jeune fille. Il fut sorti de son embarras par l’arrivée inopinée d’Élizabeth  et de son époux qui furent soulagés de retrouver la jeune fille. Élizabeth  invita le jeune homme à la plantation Trépagnier afin de le remercier. Ce fut après son départ qu’Eulalie réalisa qu’elle ne connaissait pas le nom de son sauveur.

*

Constable John (Deux femmes assises dans un intérieur, l'une fait des travaux d'aiguilleLes jours s’écoulaient lentement à la plantation Trépagnier. Eulalie attendait. Son sauveur ne s’était pas présenté à l’habitation pour recevoir les remerciements de ses parents. Elle avait interrogé sa sœur à sa dernière visite, mais Élizabeth n’avait pas plus de nouvelles, pas plus qu’elle ne savait qui c’était. La seule chose dont l’une et l’autre étaient sûres, cela ne faisait aucun doute, c’était un hidalgo. Eulalie dut en prendre son parti. En compensation, elle aurait aimé revoir Jean Ursin qui n’avait pas quitté ses pensées malgré les troubles causés par son sauveur. Elle était troublée par les deux hommes, elle ne savait que penser de tout cela. Elle se languissait sous le regard inquiet de sa grand-mère étonnée de son comportement. Elle, habituellement si vive et si joyeuse, se trainait de l’habitation au jardin, et vice versa. Afin de la distraire, sur les conseils de madame Trépagnier mère, ses parents l’envoyèrent passer quelques jours chez sa sœur ainée, Hortense, à La Nouvelle-Orléans. Celle-ci avait épousé l’un des cousins du Commodore Oliver Hazard Perry et habitait rue Bourbon dans une grande maison, tout en brique, avec étage et balcon en ferronnerie ouvragée donnant sur la rue. Malgré des efforts évidents, Eulalie s’ennuyait, elle passait le plus clair de son temps dans le patio intérieur à l’ombre d’un des palmiers, les yeux fixés sur la fontaine avec un ouvrage à la main qui n’avançait guère. Elle fut sortie de sa léthargie par une invitation inopinée, qui l’englobait, de Louise de la Ronde l’épouse d’un des hommes les plus riches de la colonie Don Andrés Almonaster y Rojas. Les Perry et elle même étaient conviés à un grand diner suivi d’un bal pour célébrer les fêtes de Pâques. Personne à la Louisiane n’aurait refusé une invitation aussi prestigieuse, même pas le nouveau gouverneur, don Manuel Gayoso de Lemos.

Eulalie était éblouie, il y avait foule, il y devait y avoir deux centaines de personnes autant de femmes que d’hommes dans l‘hôtel, qui donnait sur la place d’armes. Il y avait un mélange de créoles, des Françaises comme des Espagnoles, et quelques Américaines. La plupart étaient belles ou jolies, bien faites, élégantes et brillantes de parure. Les hommes circulaient à travers divers appartements dont les portes avaient été enlevées, tous les officiers des corps espagnols y étaient en uniformes. Eulalie au côté de sa sœur et de son beau-frère examinait tout ce qu’elle voyait. Acquise en contrebande, elle avait déjà comparé sa toilette, à celle des autres femmes. Elle se trouvait à son avantage dans sa robe de style néo-grec en percale des Indes, d’une extrême finesse, de couleur rose pale, décolletée et marquée sous la poitrine avec une longue jupe fluide ayant une demi-queue et brodées tout autour. Elle n’avait qu’un regret, elle ne pouvait arborer une parure de bijoux comme celle de certaines femmes, tout en brillant. Elle avait eu droit à deux peignes à l’antique dont les cintres étaient finement gravés, à défaut d’être sertis de pierres fines, et qui retenaient, relevée et faussement négligée, son opulente chevelure.

Philibert Louis Debucourt (1755-1832), Frascati en 1807. - copieUne quantité éblouissante de bougies se reflétaient dans plusieurs miroirs et éclairaient une décoration superbe. L’arrivée du gouverneur et de son entourage permit à Madame de la Ronde de faire les honneurs de la table avec son époux, don Almonaster. Il y avait deux tables ; soixante couverts à la grande table, avec vingt-quatre à la petite et cent quarante-six sur trente-deux guéridons. Eulalie eut l’honneur d’être de la petite table, au moment de s’y rendre elle eut la surprise d’entendre : « – je pense, mademoiselle Trépagnier, que nous sommes voisins de table. » La jeune fille sursauta et se retournant elle découvrit Jean Ursin. Son cœur se mit à battre à tout rompre, mais cela ne l’empêcha de lui faire une superbe sourire. « – Monsieur de La Villebeuvre ! Je vous avais cru disparu corps et âme.

– N’exagérons rien, j’étais en service pour notre roi à la lisière de notre colonie, je vous raconterai si vous promettez le secret.

Le diner fut spectaculaire avec un menu à la française ayant pour trait caractéristique, vingt-quatre gombos, dont six ou huit à la tortue de mer. Le service était aussi à la française. Comme les règles le voulaient, le menu se structurait en services successifs chacun composés d’un ensemble de plats déposés simultanément sur la table pour être relevés par une autre série par un cortège de nègres* vêtus pour l’occasion en livrée à rayure bleue et blanche pour les hommes et en jupe, blouse et tablier blanc pour les femmes. Les invités étaient ébahis par tant d’élégance et de bon gout. Les convives picoraient dans les divers plats proches d’eux devant recourir à l’obligeance de leurs voisins pour atteindre les plats les plus éloignés. Les mets étaient très nombreux, six à sept entrées, autant de rôt et d’entremets. Eulalie ne savait quoi gouter et quand les desserts furent présentés elle ne savait plus quoi choisir sans faire mal élevée, mais les glaces, les sorbets, les croquembouches, les fleurs cristallisées en sucre à la violette ou à la rose, les fruits exotiques frais ou confits lui mettaient l’eau à la bouche. Son voisin souriait à la voir si gourmande, mais n’en faisait rien remarquer.

costume parisien 1802Le café et la liqueur furent à peine pris, que les danses, boléros, gavotes, anglaises, contredanses françaises et anglaises, et galopades se succédèrent. Les couples se formèrent et s’entrelacèrent sous un torrent de lumière. Eulalie fut aussitôt invitée et n’eut guère de temps pour reprendre son souffle. Jean Ursin, toutefois, la prit par le bras au bout d’une douzaine de contredanses et l’entraina vers un buffet abondant, de thé, de café, de chocolat et de consommés afin de se désaltérer et de reprendre quelques forces avant que de repartir vers le bal. Avant de retourner vers la piste de danse il lui fit faire un détour par les salons où les tables de jeu s’étaient élevées de toutes parts. Les jeux d’écarté, de braque, d’échecs de bête, de médiateur, de bouillotte, et de creps se disputaient dans les salons. Alors que son cavalier lui expliquait les différents jeux qui se déroulaient devant elle, levant les yeux Eulalie découvrit son sauveur appuyé sur le montant de la porte à l’autre bout de l’immense salle. L’hidalgo la dévisageait effrontément affichant un sourire narquois. Elle rougit, lui sourit. Elle ne pouvait aller vers lui sans intermédiaire pour la présenter. « – Si je puis me permettre, à qui vous souriez comme cela, mademoiselle Trépagnier ?

– À l’homme en face de nous, il m’a porté secours lors du bal qui a mal tourné rue d’Orléans.

– Celui à l’habit vert sombre ?

– Oui, celui-là même.

– Je vous conseille de ne pas le fréquenter, c’est un sbire du marquis De Casa Calvo.

Eulalie le regarda septique, ne comprenant pas très bien en quoi être un affidé du marquis De Casa Calvo, homme apparemment respecté, était suspect. Cela chatouilla son tempérament quelque peu indépendant, aussi par bravade, elle laissa son cavalier en plan et traversa la salle. Arrivée devant l’hidalgo, ce dernier se courba et lui fit un baise-main. Elle se trouva quelque peu désemparée par son propre emportement et ne savait que faire. Il lui sourit : « Je crois señorita qu’il nous faut trouver quelqu’un pour nous présenter. » Elle éclata de rire : « oui, mais à qui demander ? » Le jeune homme se retourna, chercha autour de lui et fit signe à un homme en uniforme. « Don San Rafael, auriez-vous l’amabilité de nous présenter mademoiselle et moi ? » L’homme interpellé s’amusa de la situation. « Bien sûr Juan Victor. Mademoiselle se nomme ?

– Eulalie Trépagnier.

– Alors, mademoiselle Trépagnier, je vous présente Juan Victor Pérez Alvarez de la Quintaña. Et vice versa !

À peine présenté, le jeune homme invita la jeune fille à danser. Eulalie culpabilisant quelque peu d’avoir abandonné Jean Ursin, se retourna, mais ne le vit plus, elle suivit alors son nouveau cavalier. Elle dansa durant la nuit entière, sa sœur attendit patiemment qu’elle se fatigue. Eulalie passa de Juan Victor à Jean Ursin et à d’autres cavaliers, la jeune fille avait du succès. Peu à peu, les hommes et les dames filèrent. A cinq heures néanmoins, deux contredanses restaient encore, à sept heures la danse des bateaux et la galopade survivaient. Il en était huit, quand les derniers joueurs levèrent la séance. Eulalie était rentrée depuis longtemps et rêvait de ses prétendants.

*

ignaz-marcel-gaugengigl-untitled-woman-driving-carriage-ca-1884Les dimanches de La Nouvelle-Orléans étaient généralement fêtés. Il y avait partout beaucoup de monde et de mouvement. Les uns visitaient à dîner leurs parents à la campagne ; les autres arrangeaient des parties de plaisir aux guinguettes du Bayou. Quiconque avait un cheval ou une voiture courait les routes. Les promeneurs endimanchés étaient innombrables. Jean Ursin avait proposé après la messe de se rendre aux bords du lac Pontchartrain. Eulalie sous le chaperonnage de sa sœur Élizabeth accompagnée de son époux avait accepté. C’était donc dans le landau de Sylvain Saint-Amand qu’ils se rendirent aux abords du lac. Ils traversèrent le pont du Bayou Saint-Jean, et arrivèrent droit à la Métairie. Là, la jeunesse s’y essayait dans tous les coins aux jeux d’adresse, les uns tiraient au blanc, là à l’oiseau, mais elle servait surtout de lice aux nègres* et aux métis. Par troupe de quatre, six, huit, les uns de la ville, les autres des champs se déliaient entre eux à la raquette des sauvages. De La Nouvelle-Orléans et de ses alentours, les créoles s’y pressaient afin d’assister à une de ces luttes où il y avait 5 à 6oo piastres fortes de gageures. La route était pleine d’une file non interrompue de berlines, de cabriolets, de chevaux, de charrettes, de curieux, de joueurs. Le landau de monsieur Saint-Amand était du nombre, Eulalie qui avait entendu parler de ce jeu dangereux, tenait à voir ce dont il en retournait. Jean Ursin s’amusa à regarder la joie enfantine de la jeune fille. Devant l’action, elle avait tenu à parier sur l’un des partis, celui qui se distinguait par des rubans rouges. À sa grande joie, cela permis à la jeune fille de gagner son premier pari par l’entremise de Jean Ursin. Élizabeth avait prévenu que la violence du jeu entrainait des accidents et qu’il n’était pas rare qu’il y ait des bras ou des jambes cassées. Toute à la joie de la fête, Eulalie n’en avait cure. Elle ne voyait qu’une chose c’était qu’elle était en compagnie de Jean Ursin qui était tout de prévenance. Le jeu fini, les vainqueurs escortés se retirèrent triomphants. Les spectateurs applaudirent et encouragèrent ainsi l’adresse et le triomphe de ces athlètes. Jean Ursin ne put s’empêcher de penser que c’était bien inconséquent sachant que la plupart des planteurs redoutaient d’avoir à combattre leurs propres nègres* comme leurs confrères de Saint-Domingue. Il n’avait pas fini sa pensée qu’il vit arriver sur sa monture Juan-Victor. Il grimaça un sourire. Élizabeth qui lui savait gré d’avoir sorti Eulalie de la tourmente du bal, l’accueillit chaleureusement et l’invita à se joindre à eux pour leur déjeuner sur l’herbe, ce qu’il accepta avec un évident plaisir. Tout sourire il jaugea du regard Jean Ursin et arrêta son regard sur Eulalie toute rougissante de gêne.

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John-Pettie (Two Strings To Her Bow 1883Le printemps puis l’été s’écoulèrent pour Eulalie en bal, dîner, et promenade. Comme ses deux sœurs, Elizabeth et Hortense, elle était reconnue pour sa joliesse et sa grâce et était invitée dans toutes les maisons créoles. Elle était courtisée tour à tour par Jean Ursin et par Juan Victor. D’autres jeunes créoles avaient fait des approches, mais ils n’avaient pas retenu l’attention de la jeune fille. Entre les deux prétendants, la tension montait. Avec bienséance, l’un et l’autre faisaient ce qu’ils pouvaient pour se mettre en valeur aux yeux de la jeune fille. Lorsqu’ils se rencontraient en dehors de la présence de celle-ci ils s’ignoraient et ils restaient courtois avec froideur quand elle était là. Eulalie en était inconsciente tant elle était prisonnière de ses atermoiements. Elle ne savait lequel choisir, lequel préférer. Jean Ursin avait pour elle tout du cavalier parfait. Il était beau, élégant, rassurant et toutes ses amies le lui enviaient. Juan Victor de son côté l’amusait en plus d’être joli garçon, de plus elle ne saurait dire comment ni pourquoi, mais elle lui trouvait quelque chose de sulfureux. Il disait des choses qui ne se disaient pas dans la société policée dans laquelle ils vivaient et se comportait souvent avec audace comme si rien n’avait de l’importance. Elle ne laissait ni à l’un ni à l’autre de raison d’espérer ou de désespérer. Devant les tourments de son cœur, ses sœurs essayèrent de la ramener à une juste réalité, lui dirent qu’elle avait le temps, que de toute façon il y aurait d’autres prétendants, qu’elle n’avait pas obligation de faire un choix parmi ces deux-là même s’ils étaient quelque peu pressants et lui rappelèrent que de toute façon c’était leur père qui déciderait.

Les deux prétendants, de leur côté, s’ils les avaient connus n’auraient pas apprécié les conseils des deux sœurs, car l’un et l’autre avaient de bonnes raisons de courtiser la jolie Eulalie. Jean Ursin était notamment tombé sous le charme de la jeune fille, mais elle avait pour lui un autre atout, elle était d’une famille créole française de très bonne notoriété. Elle était pour lui l’idéal de l’épouse qu’il lui fallait dans leur société. Pour Juan Victor, l’intérêt était quelque peu différent. Eulalie l’amusait et le séduisait par sa beauté naïve et quelque peu effrontée, mais surtout sa dot pourrait effacer ses dettes de jeu tout en le faisant rentrer dans la société créole par la grande porte. Il était de bonne famille espagnole, cela lui avait permis d’approcher le marquis De Casa Calvo, mais sa famille était ruinée. Il était obligé de faire les affidés et il n’aimait pas être un sous-fifre. Il comptait sur l’appui du marquis pour obtenir la main de mademoiselle Trépagnier.d16fd15e879d06babe450b51d3947027

Deux autres individus s’intéressaient à ces jeux de séduction, à ces possibilités d’union. Si pour le premier, Eulalie aurait trouvé cela somme toute normal, pour le deuxième elle aurait été bien surprise si elle l’avait su. Le premier, directement concerné, était monsieur Trépagnier. Son épouse informée par ses filles aînées prévint son époux. Bien qu’il trouva cela bien rapide, voire précipité, et qu’aucun des deux n’était venu jusqu’à lui, il prit des renseignements sur les deux candidats à la main de sa fille. Il n’eut rien à redire sur le premier dont il connaissait les parents. Jean Ursin était d’excellente famille, il avait bonne réputation et avait une fortune honorable. Il aimait l’esprit de cet homme qui servait avant tout la colonie plutôt que le roi d’Espagne qui était louisianais avant que d’être français. Pour le deuxième prétendant d’Eulalie, c’était plus difficile. Il le savait de famille madrilène respectable, mais désargentée, ce qu’il n’arrivait pas à savoir c’était de quoi il vivait. Ce point-là restait obscur. Le seul élément qu’il connaissait était ses accointances avec le marquis De Casa Calvo, homme connu pour sa violence et sa nature tortueuse en quête de pouvoir, ce qui évidemment ne le rassurait pas. Le marquis était justement la deuxième personne intéressée au potentiel mariage de Juan Victor et d’Eulalie. Il l’était d’autant plus que cela lui permettrait d’avoir un redevable dans une famille créole française. Si les familles françaises et espagnoles se mélangeaient régulièrement au sein de mariage avantageux, les dirigeants n’arrivaient pas toujours à savoir ce que les uns et les autres pensaient. La famille Trépagnier avait des accointances dans toutes les grandes familles françaises de Louisiane et quelques unes en France. Le marquis avait besoin d’être le plus informé possible, il se passait des événements en France qui modifiait les pouvoirs en place et les alliances géopolitiques. De plus, l’Espagne vivait des bouleversements sous l’influence de la Révolution française. Cela faisait un an que Le Traité de San Ildefonso avait été signé, alliant son pays avec la France contre l’Angleterre. Illustration by Charles Edmund Brock for Jane Austen’s Northanger Abbey (edition published in 1907 by J.M. Dent)A priori, cela était pertinent, mais il soupçonnait la France d’avoir à nouveau des visées sur la Louisiane afin de pouvoir exercer une influence sur le gouvernement américain. Ces espions lui avaient fait part des vues de Talleyrand, ministre français, qui attisait les feux impérialistes français. Il avait même fallu mettre un frein dans la colonie à l’enthousiasme de certains français au point d’en bannir certains, car il n’était pas question que les colons de Louisiane fassent la même chose que leurs voisins états-uniens, créer un état démocratique.

Autour d’Eulalie, le ciel s’assombrissait, elle devenait un pion dans un jeu qu’elle ignorait. Elle était loin de s’en douter tant pour l’instant son seul vrai souci était de séduire.

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Ce fut le décès inattendu de Don Andrés Almonaster y Rojas, au printemps suivant, qui bouscula de façon inopinée la vie d’Eulalie et de sa famille. Le plus riche notable de la colonie laissait une jeune veuve et sa fillette avec une fortune considérable. Tout ce qui comptait dans la colonie s’était retrouvé à la cathédrale Saint-Louis, tous lui étaient redevables. La communauté lui devait notamment la construction de beaucoup de bâtiments charitables ainsi que la reconstruction de la cathédrale détruite lors du premier incendie de la ville. Avec ses parents, son frère jumeau et les familles de ses deux sœurs, Eulalie était assise sur le banc familial. De là où elle était, elle voyait Jean Ursin qui était venu saluer sa famille, cela faisait désormais un an qu’il courtisait patiemment la jeune fille tout comme Juan Victor qui lui était à l’opposé de la cathédrale. La bonne société louisianaise en était à faire discrètement des paris sur celui qui emporterait la main de la jeune fille. Chaque communauté avait son poulain, chaque sourire de la jeune fille était analysé et commenté.

Fashion Plate (London Fashions As Worn December 1806) | LACMA Collections

La cérémonie commença dès que le gouverneur fut entré et installé au côté du marquis De Casa Calvo. Celui-ci à son passage salua monsieur Trépagnier qui fut surpris de cette attention particulière. Le service religieux fut long, la chaleur dans les lieux n’était pas compensée par le mouvement régulier des éventails des dames. Quand le défunt fut enseveli dans le tombeau à l’intérieur de la cathédrale, chacun sortit dans un silence lourd et traversa la place d’armes pour se rendre dans l’hôtel du défunt ou une collation les attendait. Arrivé, chacun présenta ses condoléances à la veuve et se dispersa dans les salons où les serviteurs présentaient des boissons et des collations. Eulalie suivit sa mère et ses sœurs qui se dirigèrent vers des amies de la famille. Monsieur Trépagnier n’eut pas le temps de choisir ses accointances, il fut entrepris par le marquis De Casa Calvo qui demanda tout d’abord des nouvelles de France puis qui amena la conversation sur Eulalie. « Alors, mon ami, à qui allez-vous donner la main de votre jolie fille ? Toute La Nouvelle-Orléans parle de cela. » Ne laissant pas le temps à monsieur Trépagnier, fort surpris de cet intérêt, de lui répondre, le marquis poursuivit. « Savez-vous que les paris sont ouverts ? Aussi j’espère que vous allez choisir mon poulain. Bien sûr, ce n’est pas pour l’argent, Juan Victor Pérez Alvarez de la Quintaña est d’une très bonne famille que je soutiens. Ce jeune homme ira loin, appuyé par moi. De plus, un lien supplémentaire entre nos deux communautés serait une excellente chose. Qu’en pensez-vous ?

– J’en pense, monsieur, que ma fille est encore jeune pour se marier.

– Ah ? Je croyais que vos deux autres filles s’étaient mariées plus jeunes.

– C’est un fait, mais Eulalie n’est pas de la même nature. Elle a, dirons-nous, besoin de murir.

– Il ne faudrait pas trop la couver, il ne serait pas bon que ses élans de cœur ne l’emportent sur sa réputation.

– Monsieur, il serait bon de ne pas exagérer, la réputation de ma fille est sans taches et il serait bon que cela continue. Mais je vous sais gré de votre intérêt et de votre attention. Ne vous inquiétez pas, je saurai prendre les bonnes décisions pour ma fille.

Sur ce, monsieur Trépagnier salua le marquis et rejoignit monsieur Destrehan qui venait de rentrer avec son beau-frère, monsieur Boré.

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Adam Buck (1759 - 1833). A lady and gentleman 1801Pierre Trépagnier avait entraîné sa fille dans le jardin afin de lui parler en tête à tête. Il avait en cela suivi les conseils de son épouse et de sa mère à qui il avait fait part de son entretien avec le marquis De Casa Calvo. Madame Trépagnier mère ne fut guère étonnée de ce qu’elle apprit, elle connaissait déjà l’histoire des paris, son amie madame veuve Glapion l’avait entretenue à ce sujet. Cela l’avait amusée d’autant que cela démontrait la notoriété de sa famille. Madame Trépagnier, elle, avait été plus inquiétée par des insinuations faites sous forme de mise en garde de madame Destrehan et de madame Marigny au sujet de ouï-dire sur Juan Victor dont quelques actions semblaient litigieuses et sulfureuses. Les parents et la grand-mère d’Eulalie s’entretinrent longuement sur les actions à mener pour protéger leur fille d’elle même. Madame Trépagnier mère conseilla à son fils de s’enquérir d’un supplément d’information se méfiant tout de même de la nature des ragots. Ce qu’il apprit le contraria fortement et engendra l’entretien paternel.

Monsieur Trépagnier ne savait par où commencer, autant il était de nature autoritaire quand il s’agissait de diriger ses plantations et ses affaires, autant avec ses filles, il perdait ses moyens. Cette fois-ci, c’était plus difficile, car les nouvelles n’étaient pas bonnes et il fallait qu’il se fasse obéir de sa fille, seulement Eulalie était sa préférée et la plus indomptable. C’était celle qui ressemblait le plus à sa mère.

Eulalie, il semblerait que tu sois courtisée par deux galants… Attends ma chérie, laisse-moi finir. Je n’ai rien contre ou presque. Sache seulement qu’en aucun cas je ne te laisserai épouser don Pérez Alvarez.

– mais père !

– Non, non, attend. Laisse-moi terminer. Il faut que tu saches que cet homme s’est déjà battu en duel une dizaine de fois non pas pour l’honneur, mais pour résorber ses dettes de jeu et qu’à chaque fois il a tué son adversaire. Je ne tiens pas à ce que tu deviennes veuve et ruinée à peine mariée.

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Ce que Pierre Trépagnier ne dit pas à sa fille, c’était qu’à chaque fois l’adversaire était un opposant au marquis et que c’était Juan Victor qui était le provocateur, cela ne pouvait être anodin. De plus, il avait appris par son beau fils, Monsieur Perry, qui, lui-même, le détenait de négociants avec qui il était en affaires, deux histoires étranges. La première s’était déroulée à Natchez et l’autre à Saint-Louis. L’une avait fini par la mort d’un voyageur américain et l’autre par celle d’un négociant français, mais aucune n’avait été un duel. Évidemment, Eulalie ne vit dans tout cela que le côté romanesque et Juan Victor devint à ses yeux un héros. Ne l’avait-il pas sauvé au bal de la rue d’Orléans ? Jean Ursin dans son cœur devint par trop fade et n’avait plus rien d’exceptionnel.

*

Il suffit d’interdire quelque chose pour que l’objet du désir s’intensifie. Eulalie ne faisait pas exception, Juan Victor devint une obsession. Elle cherchait un moyen de le revoir, mais son père suspicieux ne voulut pas qu’elle se rende à nouveau chez sa sœur ainée à La Nouvelle-Orléans. À nouveau, elle se morfondit, sa grand-mère conseilla à ses parents de l’envoyer à la plantation de sa sœur Elizabeth dans la paroisse de Gentilly près du lac Pontchartrain.

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Le séjour approuvé par tous, Eulalie, accompagnée de madame Trépagnier mère et de sa chambrière, partit pour les hauteurs de Gentilly, le long des bords du Bayou. La jeune fille quitta la plantation familiale sans grand enthousiasme, mais soulagée d’être loin du regard de son père. Pendant qu’elle faisait le trajet, elle ignorait qu’à La Nouvelle-Orléans se tramaient des choses derrière son dos. Le marquis De Casa Calvo, utilisant ses accointances, avait envoyé Jean Ursin lutter contre la contrebande dans le nord de la colonie, éloignant ainsi le concurrent de son poulain qui le gênait quelque peu dans ses plans. Il se renseigna sur le lieu de résidence de la jeune fille afin de mettre sur sa route Juan Victor.

*

Mai approchait, l’air du Nord-est avait rafraîchit l’ardeur du soleil, la journée était délicieuse. De la voiture, Eulalie laissait courir son regard vers le ciel serein. Les magnolias, les lianes, les chênes, la vigne sauvage, une foule d’arbrisseaux surchargés de leurs fruits, les uns incarnats, les autres violets, jaunes, noirs, tout cela formant un coup d’œil attrayant au sein de ces déserts et de ces forêts, parsemés de loin en loin de quelques cabanes, de quelques cultures, et presque partout animés de nombreux troupeaux et d’une multitude diversifiée d’oiseaux curieux. Eulalie, sa grand-mère, Elizabeth et son époux se rendaient à une course de chevaux, par le chemin de la Métairie, du côté de l’habitation Hazeur, détenue par trois frères, de vrais chevaliers français, dont un à marier. L’idée était de madame Trépagnier mère.

Plusieurs voisins avaient mis en lice un de leurs étalons montés par eux-mêmes ou par un membre de leur famille. La manifestation avait attiré du monde de toutes les paroisses environnantes et même de La Nouvelle-Orléans. Depuis une légère surélévation du terrain, les dames sous leurs ombrelles s’apprêtaient à suivre la course. Des serviteurs avaient installé des couvertures afin qu’elles puissent s’asseoir par terre et apportaient des rafraichissements. Madame Trépagnier mère bavardait avec ses amies pendant qu’Elizabeth admirait les étalons, ayant suivi son époux qui comptait en acquérir un. Trainant son ennui, cherchant un peu de solitude, Eulalie s’écarta de la foule et alla se promener aux abords. « – Señora Trépagnier ! » La jeune fille sursauta.

– Vous aurai-je fait peur ?

– Surprise tout au plus, Juan Victor. Je ne m’attendais pas à être interpellée.

Eulalie regardait furtivement de tous côtés. Son cœur battait la chamade. Trop heureuse de cette rencontre inopinée, elle ne voulait pas être interrompue dans son tête-à-tête. Le jeune homme doucement lui prit le bras, elle se laissa faire. L’interdit lui donnait des frissons. Il la guida vers les sous-bois, ne voulant point être vu. Il ne comptait pas faire d’esclandre. Il voulait à tout prix entrer par la grande porte des familles créoles. Il ne pouvait savoir que celle-ci lui était déjà fermée. Eulalie n’avait pas le courage de l’écarter. Elle ne s’était pas préparée à cette éventualité.illustration-alcove- Eugene Onegin illustration by Lidia Timoshenko. 2

– Cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes croisés, me bouderiez-vous ?

– Oh ! Non ! j’étais simplement dans l’habitation de mes parents.

– Ah ! je préfère. Je ne voudrai pas qu’il y ait de malentendus entre nous.

Juan Victor continua à badiner tout en entrainant le plus loin possible la jeune fille des regards gênants. Subjuguée par son soupirant, elle ne fit point attention. Il lui proposa de s’asseoir sur un tronc d’arbre couché. Avec précaution, ne voulant point tacher sa robe, elle s’exécuta. Il lui déclara sa flamme, elle se laissa embraser puis embrasser. Entendant quelqu’un venir le jeune homme la lâcha et l’écarta de lui pour plus de convenance. « – Eulalie ! Eulalie ! Ah! Grand-mère te cherche, elle est inquiète. Oh ! Don Pérez Alvarez. Excusez-moi je ne vous avais pas vu. Bonjour à vous.

– Mes hommages, doña Saint-Amand. Veuillez m’excuser, nous marchions et n’avons pas vu que nous nous éloignons. Je n’avais pas fait attention, j’espère n’avoir pas mis à mal la bienséance.

– Non, non, don Pérez Alvarez, l’honneur est sauf.

'Modes et Manieres du Jour 1798 - 1808'Elizabeth saisit le bras de sa sœur et la conduisit avec fermeté, loin du jeune homme, vers la course et le public.

– Eulalie, à quoi pensais-tu ? Tu n’as donc pas compris ce que père a dit ? Cet homme aussi charmant soit il est dangereux.

– Oh ! non ! Ce n’est pas possible Elizabeth. Il est bien trop gentil !

– Eulalie, je ne doute pas qu’il te trouve jolie et pleine de charme, mais c’est un coureur de dot. Il a déjà essayé avec une demoiselle Destrehan. Le scandale a été étouffé, mais il a essayé de mettre sa situation en porte à faux afin d’obliger son père à lui céder sa main. Que crois-tu qu’il essayait de faire ?

*

– Comment osez-vous monsieur m’accuser à tort !

– Je ne me permettrai pas de lancer des allégations sans avoir vérifié mes sources. Je ne vous donnerai pas la main de ma fille et je vous demande de sortir de ma maison !

– Vous entendrez parler de moi, croyez-moi ! Ceci n’est pas la fin, c’est le début !

– Je ne vous permets pas, monsieur, d’essayer de m’intimider ni de me menacer sous mon toit, sortez d’ici ou je fais appeler mes gens pour vous jeter à la rue.

Juan Victor sortit du bureau et claqua la porte.

*

Monsieur Trépagnier avait appris, quelques jours avant, ce qui s’était passé aux courses de la plantation Hazeur. Il s’était mis très en colère et avait admonesté avec force Eulalie, lui jurant que si elle ne savait se garder elle repartirait au couvent. La jeune fille s’était précipitée dans sa chambre et s’était effondrée en pleurs sur son lit. Rosalba, sa nourrice, avait cajolé la jeune fille qui restait pour elle le nourrisson qu’elle avait allaité, à qui elle avait appris à marcher et à parler et qui chaque fois qu’il se blessait ou qu’il était effrayé se précipitait dans son giron. Madame Trépagnier mère entra dans la pièce et demanda à la nourrice de sortir.

1f7dc8ea-3331-4ae7-a7e8-08308d738256_page_home« Eulalie, bien que je comprenne les élans de ton cœur, je suis tout à fait d’accord avec ton père. Ta réputation est un bien précieux, qu’en aucun cas tu ne peux te permettre d’entacher. La moindre médisance, la moindre rumeur, dût-elle être fausse, peut te jeter en dehors de notre société. Que ferais-tu alors ?

– Je sais tout cela grand-mère, mais je n’avais pas prémédité cette entrevue. Aurais-je voulu le faire que je ne l’aurai pu ?

Madame Trépagnier mère, lui sourit avec tendresse. « Et il est beau, n’est-ce pas mon cœur. Et ce que l’on dit sur lui te fait croire que c’est un héros ? » La jeune fille baissa la tête en signe d’assentiment. « J’aurai sûrement fait comme toi à ton âge, je dois bien l’avouer. J’ai malheureusement dû beaucoup me battre dans ma vie et je sais que cet homme est dangereux. Sa réputation est une chose, mais le regard de cet homme est celui d’un prédateur. Il fera tout pour y arriver. »

Madame Trépagnier mère avait eu raison, car à la grande surprise de la famille et à la contrariété de Pierre Trépagnier, Juan Victor s’était présenté le dimanche suivant. Madame Trépagnier fort gênée avait dû accueillir le jeune homme. Elle l’avait guidé vers la galerie où sa belle-mère brodait du linge de maison. Courtoisement, l’une et l’autre avaient reçu le jeune homme en attendant la présence de monsieur Trépagnier. Après avoir échangé des propos anodins, Juan Victor s’enquit d’Eulalie. Madame Trépagnier l’excusa, arguant quelque malaise, bien évidemment, elle avait été cantonnée dans sa chambre dès l’annonce du visiteur. Monsieur Trépagnier ayant été prévenu de sa venue était arrivé sur ces entrefaites. Il avait deviné l’objet de la visite et avait trouvé le jeune homme bien outrecuidant. Les politesses à peine faites, Juan Victor lui avait demandé un tête-à-tête. Une fois dans le bureau, l’entrevue rapidement dégénéra et devint houleuse. Monsieur Trépagnier refusa de suite la demande de la main d’Eulalie. Le jeune homme aussitôt sous-entendit que l’honneur de la jeune fille pouvait être mis en faute si cela ne se faisait pas. Le père de la jeune fille remit le prétendant en place, assurant sa réputation sans tache et insinua qu’il serait prendre ses responsabilités devant toute personne voulant y porter atteinte. La colère du jeune homme déborda et l’amena à menacer le père, prétendant qu’il avait des appuis qui l’amèneraient à céder. Monsieur Trépagnier garda son sang-froid et répondit que personne ne pourrait l’obliger à céder la main de sa fille et encore moins à un vaurien. Se sentant insulté, Juan Victor monta le ton et commença à le menacer ouvertement. Monsieur Trépagnier le remit à sa place et lui fit comprendre tout ce qu’il savait sur lui. Décontenancé, amoindri, Juan Victor, après avoir insinué une vengeance future, quitta les lieux. Madame Trépagnier et sa belle-fille étaient restées stupéfaites du débordement de la situation. Eulalie qui avait été prévenue par sa chambrière de la scène qui se déroulait, avait écouté par le conduit de la cheminée dans le salon au-dessus du bureau toute la conversation entre son père et son galant et était à la galerie de l’étage quand elle vit partir son prétendant bouillant de colère. Atterrée devant la violence de la scène, elle se sentit défaillir. Elle ne savait plus que penser, tant tout ce qu’on lui avait dit semblait vrai.

*

Toute La Nouvelle-Orléans apprit ce qui s’était passé à la plantation Trépagnier. Juan Victor ivre de colère était allé se défouler dans une taverne du port, y avait bu tout son saoul et déblatéré sur le père de la jeune fille. La ville était petite, la nouvelle en fit rapidement le tour et si l’honneur de la famille Trépagnier ne fut pas entaché celui du prétendant éconduit fut fortement flétri.

Emma. brock illustrations 2Quelques jours plus tard, ayant appris la scène, Jean Ursin se présenta à l’habitation. Informé du comportement de l’éconduit, le prétendant arriva donc plein d’espoir. Ses espérances furent comblées. Il y fut reçu chaleureusement par toute la famille et retenu à manger. Monsieur Trépagnier le prit à partie et lui accorda la main d’Eulalie, il lui demanda toutefois d’attendre que la jeune fille soit prête à l’entendre. Après le repas, restant dans la galerie, les Trépagnier laissèrent les deux jeunes gens se promener dans le jardin d’agrément. Il n’eut pas le temps d’engager la conversation qu’Eulalie exprima une longue litanie d’excuses qu’il ne put réfréner. « Je suis tellement désolé de mettre prise d’engouement pour cet infatué. J’avoue, ne pas mettre comporté avec beaucoup d’intelligence et mettre laisser aveugler.

– Voyons, Eulalie, tout ceci n’est point grave, ce n’est qu’un pêcher de jeunesse.

Ils se turent et marchèrent jusqu’au fleuve. Tout à coup, les larmes dans les yeux, Eulalie se retourna vers Jean Ursin. « Jean Ursin, malgré tout cela allez-vous accepter de m’épouser ?

– Voyons Eulalie, bien sûr ! Je ne saurais vous tenir rigueur de vos hésitations. Sachez que j’ai déjà demandé votre main à votre père, qui me l’a accordé à condition que cela vous siée.

*

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La nuit était tombée, un ciel étoilé faisait décor à la pleine lune qui était si grosse qu’elle donnait l’impression que l’on pouvait la toucher du doigt. Des portes ouvertes de la salle à manger donnant sur le fleuve, la famille Trépagnier pouvait entendre le concert des ouaouarons ponctué du hululement d’une chouette rayée, les maringouins, eux, étaient contenus à l’extérieur par les moustiquaires tendus devant les portes-fenêtres. Le repas du soir avait réuni autour de la table tous les membres présents dans l’habitation. François, le jumeau d’Eulalie séjournait temporairement à la plantation, et racontait à sa mère, sa grand-mère et sa sœur les derniers ragots de la ville en attendant l’arrivée de son père. Lorsque celui-ci se joignit à eux, les serviteurs servirent le gombo et le riz. Le souper fut interrompu par Ezéchiel, un garde espagnol demandait le maître. Pierre Trépagnier, intrigué, se leva afin de voir ce qui l’en retournait. Arrivé à sa porte, il trouva l’homme qui patientait. « Que puis-je pour vous, capitaine ?

– Mon supérieur demande à vous parler, monsieur.

Tout en parlant, le militaire montra la berline devant le portail de la plantation. Monsieur Trépagnier fut surpris. Pourquoi cet officiel espagnol n’avait pas fait amener la voiture jusque devant la porte de l’habitation ? Il ne se posa pas plus de questions, et suivit le capitaine jusqu’à la voiture. Celui-ci ouvrit la portière. Comme aucune lumière ne transperçait les chênes sous lesquels elle stationnait, Pierre Trépagnier ne put voir qui était assis à l’intérieur et qui lui chuchotait d’une voix éteinte de monter. Il obéit et s’assit devant l’homme emmitouflé dans une cape. À peine installé, la berline se mit en branle, surprenant monsieur Trépagnier. Le temps qu’il réalise, il découvrit devant lui Juan Victor qui le menaçait d’un couteau. Aussitôt, il voulut sortir de la voiture essayant de repousser le bras armé de l’agresseur. Surpris, Juan Victor réagit violemment, il lui planta le couteau dans le corps. Monsieur Trépagnier essaya de se dégager ce qui amena le jeune homme à enfoncer son couteau à plusieurs reprises à l’aveugle afin de l’immobiliser. La victime s’écroula sur elle même. Juan Victor était atterré, il n’avait pas voulu cela, il avait juste voulu lui faire peur, l’impressionner. Il ne savait plus que faire. Les deux hommes qui l’accompagnaient avaient entendu la bagarre aussi quand Juan Victor passa la tête par la porte de la berline, ils ne furent pas surpris de l’entendre dire. « Vite ! Vite ! Il faut vider les lieux, il est mort ! » Ils s’éloignèrent rapidement de l’habitation, dépassèrent la plantation Destrehan avant de s’arrêter loin de toute habitation. Que faire du cadavre ? Juan Victor estima que le plus simple était de le jeter dans le Mississippi, les alligators effaceraient toutes traces.%22A letter of importance%22 1878 by Carl Heinrich Hoff (1838 - 1890)

Pendant ce temps, à l’habitation, tout le monde commençait à s’inquiéter du départ soudain du maître de maison. Madame Trépagnier mère pressentit un drame, mais elle ne savait lequel. Sa belle fille décontenancée par une situation inhabituelle ne savait que faire ni comment réagir. La famille se mit à attendre. Au petit matin Pierre Trépagnier n’avait pas réapparu.

*

Qu’était devenu le maître de maison ? Toute la maisonnée était désemparée par le non-retour de Pierre Trépagnier à l’habitation. Madame Trépagnier mère fit envoyer ses contremaitres et des nègres à la recherche de ce dernier. Les voisins alertés se joignirent aux recherches. Nul n’en trouva de trace. Madame Trépagnier mère et sa belle fille se rendirent à La Nouvelle-Orléans au cas ou il serait resté chez Hortense. Comme ce n’était pas le cas, la famille inquiète décida que le plus simple était d’aller demander des comptes au gouverneur puisque c’était un officier espagnol qui était venu la veille.

Knute Heldner 1933. Etching Louisiana State Museum, Gift of the Friends of the Cabildo, 1972.021.10Madame Trépagnier et sa belle-mère arrivées au Cabildo demandèrent une entrevue au gouverneur Manuel Gayoso de Lemos. Elles étaient préalablement passées à sa demeure, mais elles avaient été redirigées vers le bâtiment gouvernemental. Comme le gouverneur était indisponible, elles décidèrent de patienter. Après plus d’une bonne heure d’attente, elles furent reçues par le dirigeant qui était en compagnie du marquis De Casa Calvo. Il s’excusa tout d’abord d’avoir dû les faire patienter prétextant les besoins de la colonie. En faite, ayant appris l’objet de la visite, et sachant qu’il n’avait pas de réponse, il avait fait quérir le marquis. Il soupçonnait celui-ci d’avoir la réponse, il fut donc très désappointé de savoir que ce n’était pas le cas, mais il ne pouvait faire autrement que de recevoir les dames de la famille Trépagnier. Le marquis quant à lui était fort mécontent, s’il ignorait le sort du disparu, il n’en suspectait pas moins quelques erreurs fatales de son affidé.

– Bonjour señoritas, que puis-je pour vous ?

– Monsieur, avant-hier au soir, un de vos capitaines est venu chercher mon époux. Depuis nous n’avons aucune nouvelle de celui-ci.

Jetant un regard en coulisse vers le marquis qui restait stoïque, y cherchant un indice qui ne vint pas, le gouverneur répondit. « Je ne sais que vous dire, señoritas. Je n’ai point eu besoin de rencontrer monsieur Trépagnier. Je vais toutefois me renseigner et vous ferez part de mes informations.

– Je vous remercie monsieur, nous allons loger chez mon beau-fils monsieur Perry.

Sur ce, elles quittèrent les lieux désappointés.

*

%22How came you up that staircase?%22 North anger Abbey.-

Dans La Nouvelle-Orléans, la nouvelle se propagea de façon fulgurante, monsieur Trépagnier était sorti de chez lui et n’y avait plus reparu. Il s’était envolé, il avait disparu, il n’y avait plus de trace de lui. Chacun tirait sa conclusion, personne n’en trouvait de convaincante. La demeure d’Hortense Perry ne désemplissait pas, chacun tenait à venir porter son soutien à la famille et à soutirer quelques renseignements qui enrichiraient la rumeur. Une autre histoire se propagea dans les rues puis entra dans les demeures louisianaises. Au petit matin de ce jour là, avait été retrouvé dans la rue, complètement saoul, presque inconscient et couvert de sang, le jeune don Pérez Alvarez de la Quintaña. Personne ne fit le rapprochement entre ces deux histoires, sauf le marquis De Casa Calvo.

*

Les jours passaient sans plus de nouvelles, la famille Trépagnier était en plein désarroi. L’épouse inconsolable était rentrée à la plantation accompagnée de sa belle-mère et de ses filles, les deux ainées n’avaient pas voulu laisser leur mère seule et désemparée. Petit à petit les amis espacèrent leurs visites hormis Jean Ursin qui se démenait auprès de l’administration espagnole. Personne ne savait que faire, ne savait où chercher. Plus le temps passait, plus le mystère s’épaississait.

Une seule personne avait fait le rapprochement entre l’état de Juan Victor et la disparition de Pierre Trépagnier. Dès la nouvelle apprise, il avait discrètement fait chercher Juan Victor et l’avait fait amener devant lui à la nuit. Sans préambule, le désarçonnant, le marquis lui demanda ce qu’il avait fait de Pierre Trépagnier. L’agresseur ne put faire autrement que de raconter ce qui s’était passé. Le marquis bouillait intérieurement, d’un ton froid et sans nuance, il lui ordonna de continuer ses habitudes et de garder pour lui ses agissements. Il supposait que le corps ne reparaitrait pas. Jeté dans le Mississippi, ce serait un miracle s’il réapparaissait.

*

Joseph Rusling Meeker (The Athenaeum - Achafalaya River

Ils étaient partis, le soleil à peine levé. Les grandes chaleurs avaient commencé vers la mi-juin, avec des matinées assommantes, des orages l’après-midi, faisant apprécier la fraîcheur salvatrice du soir. Les deux nègres* avaient été autorisés à aller pêcher comme chaque dimanche. Firmin et Adam, deux frères, aussi noir l’un que l’autre, deux forces de la nature, espéraient faire une pêche suffisante pour pouvoir aller vendre leur surplus à La Nouvelle-Orléans comme le leur permettait leur maître. Pendant la morte-saison, Jean-Noël Destrehan leur laissait une quantité considérable de temps pour produire de la nourriture, du travail pour eux-mêmes, et leur commerce. Les deux hommes laissaient à leurs compagnes et leurs progénitures le soin d’entretenir le jardin accolé à leur case et de leur côté ils partaient pêcher des poissons-chats. Si la pêche n’était pas bonne, il se retournerait vers les Chevrettes, des petites écrevisses, qu’ils pêcheraient à la nasse depuis le ponton de la plantation. Ils avançaient sur la levée, se ventant tour à tour de la taille de leur future pêche, vers une courbe du fleuve qui lentement coulait devant les plantations qui toutes regardaient vers lui. Sous le pic du soleil dont les ardeurs ne semblaient pas les gêner, ils s’assirent au bout du ponton qui surplombait le fleuve coulant majestueusement et paisiblement à leurs pieds. Ses bords s’élevaient en talus, ici à pic, ils apercevaient à découvert, sans plus y prêter attention, ses battures. De leur emplacement, le beau fleuve présentait une nappe d’eau circulaire, qu’agitaient mollement les souffles d’un vent de Nord léger et dont les reflets mouvants variaient avec la couleur du ciel. Au-delà apparaissaient d’immenses prairies, bornaient comme un rempart par de hauts cyprès, et qu’animaient des troupeaux sans nombre de bœufs, de vaches, de chevaux et de moutons, errants tout le long du jour sur leur surface. Adam pêcha son premier poisson. Rien de bien impressionnant, mais il fanfaronna tout de même, ce qui agaça Firmin. Ce dernier ne mit guère de temps à en sortir un de l’eau. Comme il était plus gros, de sa voix de basse, il se gaussa de son frère, ce qui agaça ce dernier. Comme il se renfrognait, Firmin se moqua de plus belle. Agacé Adam lui donna un coup d’épaule, Firmin le lui rendit lui faisant perdre l’équilibre. Ni une ni deux, Adam chuta dans le fleuve qui à ce niveau n’était guère haut. Il n’avait de l’eau qu’à mi-cuisse. Firmin s’esclaffa de rire. Il ne pouvait plus s’arrêter. Se remettant debout, invectivant son frère, Adam s’apprêta à remonter sur la levée quand il remarqua quelque chose d’incongru qui étrangla tout net ses acrimonies contre son frère. Une jambe jaillissait de la boue du fleuve. Il s’approcha de cette scène inattendue, accompagné d’un flot de questions de la part de son frère intrigué par sa soudaine réaction. Il y avait un corps tête-bêche, les jambes en l’air. Adam appela son frère à la rejoindre et avec lui ils dégagèrent le corps. Qu’elle ne fut pas leur stupeur quand ils dégagèrent le corps de monsieur Trépagnier, leur voisin, que l’on cherchait depuis des semaines !

*

Constable John (1776-1837) Portrait d'Abraham Constable, frère de l'artiste

Eulalie se réveilla en sursaut, elle était sûre qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Elle s’assit sur le lit et crut voir son père. Elle tendit la main vers la silhouette familière qui s’effaça. Encore embrumée de sommeil, elle se leva, ouvrit sa porte-fenêtre donnant sur le fleuve, et alla jusqu’à la rambarde de la galerie. « Va au plus vite jusqu’au fleuve après la plantation Destrehan ! » Elle sursauta, se retourna, une nouvelle fois elle fut persuadée de voir dans un brouillard, au sein d’une épaisseur de l’air, son père. Cette fois-ci, elle n’avait pas rêvé. Elle se précipita dans sa chambre, enfila un manteau sur sa chemise de nuit et descendit deux à deux les marches de l’escalier qui menait vers les pièces du bas. Elle entra brutalement dans le salon dont la porte était ouverte, y trouvant sa mère et sa grand-mère discutant de façon animée avec leur sœur Élizabeth devant son frère et Jean Ursin, qui tous séjournaient à l’habitation. Elle n’y prêta pas attention, tant elle était excitée par la vision qu’elle venait d’avoir. « Il faut prendre la voiture. Père m’a dit d’aller aux bords du fleuve, après les Destrehan !

– Vous voyez mère que je n’ai pas rêvé, Eulalie aussi l’a vu !

Atterré, tout le monde fixait Eulalie, elle venait de confirmer les dire d’Elizabeth. Comme tous étaient statufiés, Jean Ursin prit la parole. « Le plus simple est de le faire. Prenons la voiture et allons faire un tour jusqu’à l’endroit indiqué, bien que nous ne savons pas pourquoi votre père vous signifie d’y aller. »

Quelques instants plus tard, Ezéchiel avançait le landau devant l’habitation. Madame Trépagnier et sa belle-mère préférant attendre les nouvelles, laissèrent aller les plus jeunes. Toute cette histoire les avait bouleversées. Madame Trépagnier s’était même précipitée dans la galerie à l’étage dans l’espoir vain de voir son époux. Pourquoi pas elle ?

*

La voiture prit la route qui longeait les plantations, passa devant celle des Destrehan. Personne ne savait à quoi s’attendre, chacun cherchait autour ce qu’il y avait à voir. « ma’ame, devant, y a monde ! » Eulalie se pencha pour mieux voir. Au bord du fleuve, elle reconnut monsieur Destrehan entouré de ses contremaitres et de quelques nègres*. Ils s’arrêtèrent devant le groupe. Monsieur Destrehan s’avança, visiblement mal à l’aise, la mine compassée. « Bonjour à vous, comment avez-vous su ?

– sut quoi ?

– Et bien, pour votre père ?

Ils descendirent, chacun paniqué à l’idée de ce qu’il allait découvrir. Ce fut Eulalie qui découvrit le corps en partie décomposé de son père que les hommes avaient déjà installé sur une civière pour le transporter. Elle perdit connaissance.

*

illustration du livre d'Eliza Moore Chinn McHatton Ripley, Social Life in Old New Orleans, 1832-1912(A New Orleans Cemetery-001

Toutes les familles françaises de La Nouvelle-Orléans et quelques Espagnoles, avaient tenu à accompagner Pierre Trépagnier jusqu’à sa dernière demeure. Madame Trépagnier, enfouie sous un voile de mousseline noire jusqu’aux pieds, était soutenue par son fils, ses jambes ne la tenaient plus. De son côté, madame Trépagnier mère, entourée de ses petites filles, la tête haute, avançait au-devant du cortège qui allait de l’église Saint-Louis au cimetière du même nom. Une idée obsédante la maintenait, celle de la vengeance. Le gouverneur avait tenu à être présent pour une raison inconnue de tous, soulevant bien des questions parmi les personnes présentes. Comme le gouverneur était là, le marquis De Casa Calvo, mal à l’aise, s’était cru obligé de se joindre à la délégation espagnole. Alors que le curé donnait les derniers sacrements, Eulalie aperçut ou crut apercevoir son père, derrière un mausolée, lui désignant le marquis. Voulant s’assurer qu’elle ne rêvait pas debout, que la douleur ne l’égarait pas, elle regarda du côté d’Elizabeth qui elle ne paraissait pas troublée par quoi que ce soit. L’enterrement fini, la famille se répartit en deux voitures pour aller jusqu’à la demeure de la famille Perry. Hortense avait trouvé plus simple d’y recevoir leurs amis et tous ceux qui voudraient leur présenter leurs condoléances. À peine assise dans la voiture, Eulalie s’adressa à sa sœur Elizabeth. « As-tu vu père ? » Lasse, cette dernière regarda se sœur et lui fit signe que non. Jean Ursin qui était assis au côté de sa promise, c’était devenu officiel, lui demanda sans se décontenancer, s’il lui avait adressé un message. « Il avait l’air de m’indiquer le marquis De Casa Calvo, mais je n’ai pas compris pourquoi. »

La réponse vint par la rumeur publique qui désigna l’auteur du meurtre, car l’assassinat de monsieur Trépagnier était avéré. Ce qui n’était pas encore arrivé jusqu’à la porte des Trépagnier vint par des amis de la famille qui pointèrent du doigt Juan Victor Pérez Alvarez. Madame Marigny et madame Destrehan racontèrent que le lendemain de la fatale nuit, il avait été vu à deux ou trois heures, ses habits en désordre, échevelé, couvert de boue et de sang. Il était revenu à la ville avec un acolyte, mais n’avait pas été inquiété ni même interrogé.

Constable John (1776-1837)

Madame Trépagnier mère, qui n’avait pas dit son dernier mot, prit les choses en main. Elle réclama justice au gouverneur. Celui-ci, mis en porte à faux, fortement contrarié, se retrouva confronté à une situation, dès plus délicate et inconfortable, mettant en confrontation les communautés française et espagnole. Aidé du marquis De Casa Calvo, il trouva des personnes prouvant l’alibi de Juan Victor et décida d’omettre d’interroger des témoins, qui pourtant étaient d’une grande fiabilité mais qui auraient remis en cause leur décision de justice. Le procès fut bientôt étouffé. Cela abasourdit la famille et souleva l’indignation des voisins et plus généralement l’indignation publique. Les dirigeants espagnols, qui tout en gardant un rôle passif, cachèrent mal la leur, n’en admirent pas moins le prévenu dans leurs fêtes afin de sauvegarder la façade.

*

Madame Trépagnier avait plongé dans un abattement du fond duquel ses filles n’arrivaient pas à la sortir, quant à madame Trépagnier mère, elle ne décolérait pas. Comment le gouverneur avait-il pu couvrir un tel méfait ? Eulalie, elle, se sentait fautive. Pourquoi n’avait-elle pas éteint de suite l’élan de ce prétendant fallacieux ? Ses sœurs et Jean Ursin avaient en vain essayé de la déculpabiliser, lui rappelant les faits, elle n’en démordait pas. Tout ceci ne serait pas arrivé s’il ne l’avait pas courtisé.

Contre toute attente, quelqu’un d’autre vivait très mal la situation, et ce n’était pas la culpabilité qui l’étouffait. Juan Victor avait été protégé par le marquis De Casa Calvo uniquement pour ne pas se retrouver embarrassé dans ses visées, aussi rien n’avait vraiment changé dans sa vie, sauf la nuit. Il en devenait fou, il avait l’impression de ne jamais être seul. Il croyait voir une silhouette fantomatique le suivre dans chaque recoin. Il était hanté. Il pensait cela impossible, mais il soupçonnait un ange vengeur de le poursuivre pour faire justice à sa dernière victime. Il trouvait cela inconcevable, pourquoi celle-ci et pas une autre, mais il sentait cette présence continuellement. Il se mit à boire plus que de coutume pour l’oublier, tant et si bien qu’un petit matin, le soleil n’était pas encore levé, il se retrouva embrumé plus que de coutume sur la Levée, en face du marché, en bas de la place d’armes. Il marchait en maintenant un équilibre aléatoire quand devant lui, face à lui, il se trouva nez à nez avec Pierre Trépagnier. C’était impossible ! Il commença par l’agonir puis devant son impassibilité, il commença à perdre le peu de raison qui lui restait. Dans un sursaut de clarté, Il réalisa que ce n’était pas possible, que cela ne pouvait être dû qu’aux effluves d’alcool. Il fit demi-tour, mais il se retrouva à nouveau face à monsieur Trépagnier. Il fit volte-face, mais la situation se renouvela. L’ayant fait à plusieurs reprises, il finit par perdre l’équilibre et glissa le long de la digue pour chuter dans le fleuve. Il devina un alligator monstrueux nageant vers lui. Affolé, Il voulut gravir la digue, mais à chaque fois il glissait. Il appela au secours, mais levant la tête il ne trouva que Pierre Trépagnier. Lorsqu’il sentit la morsure du monstre qui le tira vers le fleuve le fantôme s’évanouit.

*

Madame Trépagnier finit par vendre la plantation qui lui rappelait tant son époux. Eulalie, quant à elle,  épousa Jean Ursin de La Villebeuvre, un an plus tard. Quant au fantôme de Pierre Trépagnier, il hante encore sa plantation devenue la plantation Ormond

Lady Selina Meade

Notes de l’auteur : j’ai brodé en utilisant plusieurs sources dont la fiabilité n’est pas toujours acquise et selon un parti pris tout en m’appuyant sur l’histoire. Aucune source ne cita le vrai nom de Juan Victor Pérez Alvarez de la Quintaña.

 

Un Béarnais gouverneur de Louisiane V

épisode précédent

Pierre-Narcisse-GUERIN-AMotherandChild-3102014T223931 2C’était les derniers jours de mai, la température était douce et agréable, l’air exhalait les senteurs fleuries des magnolias. Je m’étais installée avec mes filles et leur gouvernante dans la véranda face au jardin et au fleuve. Je tournais machinalement ma cuillère dans ma tasse de café brulant et odorant y mêlant le sucre, un plaisir simple, mais un plaisir tout de même. Camille, ma petite dernière, du haut de ses six ans, me récitait avec grand sérieux sa première poésie, enfin son premier quatrain de Jean de La Fontaine. Arriva sur ces entrefaites Pierre-Clément visiblement nerveux. Celui-ci, malgré une grande agitation, attendit patiemment que notre petite fille finisse de s’exécuter et après l’avoir félicitée et remis nos filles entre les mains de leur gouvernante, il se confia à moi. Le courrier était arrivé et avec lui les premiers bruits de mésintelligence entre Londres et Paris. L’ambassadeur britannique avait eu de vives explications à une audience du premier consul. Suite à cela, des pièces officielles avaient été mises sous les yeux du parlement à Londres et du corps législatif à Paris. Les discours avaient été jusqu’aux menaces. L’Angleterre avait découvert que nous nous installions à nouveau sur le sol américain, aussi faisait-elle de grands préparatifs. J’essayais de calmer mon époux, mais qui étais-je, moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, pour trouver les arguments adéquats. Toutefois, mon époux de gouverneur m’écouta et s’apaisa. Le fait de m’expliquer et de trouver les réponses à mes questions lui permit de remettre de l’ordre dans toutes ses nouvelles. Dans les jours qui suivirent, ces rumeurs, prenant plus ou moins de gravité selon les dispositions des esprits, ne rendirent pas la position de Pierre-Clément des plus confortables. Pour calmer le jeu, il prit le parti de l’isolement et du silence.

Mais cette agitation en souleva d’autres, et celles-ci vinrent jusqu’à notre table par l’intermédiaire du jeune général américain Dayton, du New Jersey. Le général était grand, sec, d’une contenance froide et réservée, il n’en restait pas moins agréable. Nous avions déjà eu l’occasion de dîner ensemble chez le gouverneur espagnol. Ayant recherché la conversation de mon mari celui-ci l’avait invité dans notre demeure.

jonathan dayton

Lors de ce diner, il avoua qu’il avait entrepris une tournée pour connaître un pays qui était d’un grand intérêt aux États-Unis et dont on parlait beaucoup dans leurs deux chambres, sans en avoir de véritable notion. D’un naturel franc, comme beaucoup d’Américains que nous avions déjà rencontrés, il ne dissimula pas les motifs pour lesquels ils voyaient avec inquiétude les Français en devenir possesseurs. Les Américains redoutaient les vues ambitieuses et le génie entreprenant de notre nation. Le général expliqua qu’il craignait des frictions entre les différentes nations qui se côtoyaient sur le continent. Enfin, ils se méfiaient surtout que nous ne cherchions à fomenter des guerres de division, à entretenir parmi eux des idées de séparation, à travailler les Indiens, à susciter sourdement à leur gouvernement des ennemis et des affaires. Mon époux s’évertua pendant tout le diner à rassurer notre hôte, lui assurant qu’il avait pour mission de nourrir la meilleure intelligence entre nous et le gouvernement des États-Unis.

Ce fut à ce moment-là, il me semble que vint à nous les bruits de la cession de la Louisiane aux États unis et qu’ils prirent de la consistance. Pierre-Clément ne voulait pas y croire. Dans ce même temps, l’attention publique fut distraite un instant par un épisode inattendu.

William Augustus Bowles

William Augustus Bowles

William Augustus Bowles avait été amené, par une escorte de sauvages, dans les prisons espagnoles de notre ville. Cet aventurier anglais et organisateur de tentatives américaines autochtones pour créer leur propre État en dehors du contrôle euro-américain en avait fait bien voir à tous. Il avait été reçu par George III comme chef de l’ambassade des Nations creek et Cherokee et ce fut avec le soutien britannique qu’il retourna en Floride. Il avait déclaré la guerre à l’Espagne. Furieuse, elle avait offert 6000 $ et 1500 barils de rhum pour sa capture. Une fois chose faite, il avait été transporté à Madrid, où il avait été insensible aux tentatives par le roi Carlos IV de lui faire changer de camp. Il avait échappé aux griffes espagnoles et avait repris ses faits de guerre dès qu’il fut dans les eaux du golfe du Mexique puis suite à une trahison il s’était retrouvé à nouveau entre les mains des Espagnols.

Tout ceci coïncida avec l’arrivée des grandes chaleurs, nous étions à la mi-juin. Nous subissions des matinées assommantes de chaleur, nous avions des orages l’après-midi, heureusement les soirées étaient d’autant plus appréciées qu’elles étaient fraîches. Notre entourage prétendit que l’été de cette année-là était moins insupportable qu’il ne l’était communément. Je restais septique tant je trouvais cette météo désagréable. Nous en souffrions tous. Avec le mois d’aoJoseph_Rusling_Meeker_-_Louisiana_Bayouût, nous eûmes des journées plus sombres, mêlées d’air, mais le soleil était toujours brûlant. Le thermomètre, à l’ombre, dans le cabinet de mon époux, alla jusqu’à marquer un jour 30 degrés ; son terme moyen étant de 28 et 29. Quelques journées furent insupportables au point que l’on n’entendait plus le ramage des oiseaux, on en voyait à peine quelques-uns voltiger. Un coup de vent du Nord annonça, à la mi-septembre, l’adoucissement de la température. II fut précédé par un déluge de pluies, sans gros vent ni tempête. L’eau se précipitait de tous les points du firmament comme d’autant de grosses sources et fuyait de toutes parts en torrents sur le sol.

La saison de la canicule était celle aussi de la fièvre jaune. Elle était ici fameuse par les ravages qu’elle y exerçait sur les étrangers. Je n’eus pas le temps de m’en inquiéter que Pierre-Clément en fut atteint. Il demanda d’office le docteur Blanquet-Ducaila qui nous avait accompagné comme curieux, naturaliste et savant. La nature sauva mon époux par une prompte crise. Une hémorragie abondante de nez, survenue le troisième jour, le tint plusieurs heures sur le carreau. On vint de toute la ville me féliciter tant c’était bon signe. Cependant, le climat et les chaleurs excessives retardèrent et prolongèrent sa convalescence. Il fut vingt-cinq jours sur le grabat et ne reprit son état naturel qu’au bout de quatre mois. Tous eurent beau me rassurer, je n’en fus pas moins continuellement inquiète. De la famille, il fut le seul à être touché. Pendant qu’il était alité, nous reçûmes la confirmation de la guerre déclarée entre la France et l’Angleterre. La santé de Pierre-Clément n’en fut pas embellie tant cela le contraria. Il passa les derniers jours du mois de juillet à se soigner espérant sa guérison totale, avalant son quinquina, aspirant après le retour de ses forces. Sa porte était fermée, sa santé le commandait.

Il utilisait son rétablissement à des fins diplomatiques. Il ne pouvait s’afficher et faire acte de représentation, alors que la guerre rendait son existence précaire et son rang équivoque. Il ne pouvait se compromettre auprès d’un gouvernement auquel il pouvait faire ombrage tant qu’il n’aurait pas acquis la certitude du cap d’un potentiel changement. L’attente du dénouement paraissait rompre les liens entre la Louisiane et le futur poste de mon époux, cela l’isola sensiblement des habitants.

Constable John (1776-1837) 006Notre train de vie devint monotone. Nous parlions fréquemment de la France. Devant cette réclusion nous ne devenions encore plus nostalgiques. Nos heures s’écoulaient et se ressemblaient. Nous nous levions à 6 heures, déjeunions à 7 et dînions de 2 à 3. Après dîner, nous tournions autour des galeries, y causions, y recevions quelques visites, et régulièrement à 10 heures nous nous couchions, non sans avoir maudit cent fois les myriades de tribus de moustiques et de maringouins dont nous sommes dévorés.

Pierre-Clément à nouveau en santé se mit à remplir ses jours à visiter les colons français les plus fidèles à la terre de leur ancêtre, cherchant à s’instruire à fond de tout ce qui touchait la colonie fondée un siècle auparavant, et que la France allait plonger dans l’océan des états américains. Nous attendions impatiemment d’acquérir la certitude de cette nouvelle trop universellement répandue et indiquée par trop de signes pour n’être désormais point vraie. Nous reprîmes nos tables ouvertes en semaine ralliant à celles-ci les Français que notre expédition avait jetés dans notre orbite. Le peu d’étrangers qui nous visitaient criait haro sur la cession faite par la France. Nous repassions entre nous les désagréments de notre course dans ces rivages lointains et les plaisirs du retour.

Louisiana Purchase

Le verdict tomba le 18 août 1803, la France avait cédé la Louisiane aux jeunes États-Unis pour 75 millions de francs, cette information nous vint par M. Pichon chargé d’affaires à Washington. Si mon époux ne fit rien voir, je fus pour ma part fort déconfite. Il n’en restait pas moins que mon époux voyait s’évanouir ses projets, son bonheur et son ambition à marquer six ou huit années de la vie de cette colonie par une administration qui aurait doublé au moins la population et la culture du pays. Il aurait pu tripler voire quadrupler son commerce, laissant ainsi de lui de longs et honorables souvenirs. Il ne lui restait que le regret d’une année d’oisiveté, d’une inutile transmigration de famille vers un Nouveau Monde, de beaucoup de dépenses et de tracas et de dérangement sans nul fruit. Mon époux m’expliqua qu’il eut été difficile de garder la Louisiane des attaques et des intrigues de cette Angleterre avec laquelle nous avions recommencé une guerre implacable. Il essaya de me convaincre que par ce stratagème nous fortifions, avec cette colonie, les États-Unis, rivaux déjà redoutables de l’Empire britannique. Nous ajoutions le plus beau de ses fleurons à la couronne de la confédération américaine. Soit ! Mais avoir fait ce voyage si lointain pour rien me contraria fortement. Bien évidemment, je pris sur moi en public d’autant que je ne pouvais me plaindre de l’accueil qui m’y avait été fait.

Il ne restait plus qu’à attendre les ordres ultérieurs de notre gouvernement. Lassé de La Nouvelle-Orléans, Pierre-Clément m’entraina dans les différentes paroisses environnantes et nous rendîmes visite à tous les créoles français du lieu.

*

Un vaisseau français venant de Bordeaux mouilla à la Nouvelle-Orléans apportant enfin à Pierre-Clément les pouvoirs de gouverneur qui lui étaient nécessaires pour accepter légalement du roi d’Espagne la Louisiane, afin de la remettre à la France, pour aussitôt la transmettre aux États-Unis.

Après avoir tant attendu, les faits s’accélérèrent. Le soir du même jour, le 24 novembre 1803, mon époux dut entrer en scène. Nous reçûmes le général Wilkinson, commissaire nommé pour s’adjoindre à M. Claiborne afin de recevoir des mains de mon époux la colonie. Il venait de La Mobile, et passait par La Nouvelle-Orléans pour se rendre au fort Adams. Il était trapu, gai, bavard, sa physionomie était ouverte, il entendait et parlait à peine le français. Je le tConstable John 002rouvais très sympathique. Il s’entendit fort bien avec mon époux dont il comprenait la situation inconfortable et ambiguë. Il était à peine parti ; j’allais me coucher ; que M. Landais arriva afin de remettre des lettres de France à Pierre-Clément. Comprenant que cela pouvait être important, je m’assurais du couchage de mes filles et j’allais leur raconter quelques histoires, en attendant que fût reçu monsieur Landais. Je n’eus pas le temps de m’informer de ces annonces que Monsieur Lyons, entrepreneur de la Gazette gouvernementale de La Nouvelle-Orléans, vint porter à mon époux des dépêches de France. Attendant son départ je me glissais dans son bureau. Je le trouvais abattu. Il m’apprit qu’il était destiné à la Préfecture coloniale de la Martinique sans avoir été consulté. Il était entre l’abattement et la colère de n’avoir été qu’une marionnette.

*

Dans les jours qui suivirent, je vis peu Pierre-Clément qui dut organiser la passation entre la France et l’Espagne. Mon mari entra dans un bras de fer avec le marquis de Casa-Calvo et le secrétaire du gouvernement espagnol Don Andrés Lopez de Armesto. Il imposa sa propre milice à la tête de qui il nomma Monsieur Deville-Depontin-Bellechasse, et un nouveau maire au Cabildo, Monsieur Boré, l’un et l’autre ayant toujours tenu tête aux Espagnols. Il composa un conseil municipal constitué de négociants, des gens accoutumés aux affaires, il trouvait cela profitable à la colonie. Sa première action envers les colons fut de proposer un souvenir et un hommage à la mémoire des Français sacrifiés sous O’Reilly, le deuxième gouverneur espagnol qui avait endigué le refus des colons français à être géré par un gouvernement espagnol en fusillant les réfractaires. Cette histoire m’avait été racontée à plusieurs reprises, elle avait laissé une plaie béante parmi les Français, plaie que mon époux voulait panser.

*

Empire H2La passation de pouvoir eut lieu le 30 novembre 1803. Escorté d’une soixantaine de Français, Pierre – Clément, revêtu de son superbe uniforme vert avec le haut col brodé, coiffé d’un bicorne à plume blanche, se rendit à pied au Cabildo. Le brick l’Argo le salua à son passage. De mon côté, entourée comme une reine des plus grandes dames de la colonie, toutes habillées et coiffées à la dernière mode, je le regardais venir depuis les balcons du palais du gouvernement. J’avais privilégié moi-même une robe et cape turquoise. La foule y était considérable. Les troupes espagnoles s’y tenaient sous les armes d’un côté, et les milices françaises de l’autre. Les tambours battirent, les clairons sonnèrent aux champs quand mon époux passa. Le marquis de Casa-Calvo était là pour remettre dans les règles à Don de Salcedo, de plus en plus impotent et malade, ses pouvoirs, ainsi que la lettre du Premier Consul Bonaparte et l’ordre de Sa Majesté catholique. Dans la salle de cérémonie, Pierre-Clément et le marquis de Casa-Calvo échangèrent leurs pouvoirs, les signèrent et apposèrent leurs sceaux. Ils allèrent ensuite sur le balcon central et quant à moi sur un des balcons latéraux. À leur apparition fut baissé le drapeau espagnol, qui était au haut d’un mat ; et en même temps fut hissé le drapeau français. La compagnie de grenadiers du régiment espagnol de la Louisiane alla prendre le drapeau espagnol, et les troupes espagnoles défilèrent après lui, au pas de charge. Mon mari remit alors leurs pouvoirs à ses hommes. Pendant cette cérémonie, le canon tonnait de toutes parts. Quel dommage que ce ne fut qu’une passation momentanée !

Ce jour-là, il n’y eut pas d’autres manifestations, j’avais juste organisé un repas avec quelques fidèles, dont les familles de Monsieur de Boré et de monsieur Deville-Depontin-Bellechasse. Suite à cela, nous restâmes entre dames pendant que mon époux commençait la mise en place de ses fonctions officielles.

*

La journée du lendemain fut une fête continuelle. Nous eûmes soixante-quinze
FREDERIK HENDRIK KAEMMERER (1839-1902) | Danse dans le personnes à diner, tant Espagnols qu’Américains et français, commencèrent le jeu avant dîner et ne le discontinuèrent pas sans grosses pertes, sans folies, jusqu’au lendemain huit heures du matin. Deux tables magnifiquement servies furent interrompues par trois toasts : le premier, au vin de Champagne blanc, à la République française et à Bonaparte ; le second, au vin de Champagne rose, à Charles IV et à l’Espagne ; le troisième, au vin de Champagne blanc, aux États-Unis et à Jefferson. À chacun de ces toasts correspondaient trois salves de 21 coups de canon.

Le café était à peine pris, qu’il commença à entrer du monde. Le temps qui était brouillé la veille s’était remis et un coup de vent du nord, le plus piquant de l’hiver, avait desséché la terre et étoilé le ciel. Le vent soufflait avec force. Il dérangeait les illuminations, autour du Cabildo. Néanmoins, les gros pots à feu éclairaient d’une lumière éclatante et les abords et les façades de la maison.

Cent femmes, la plupart belles ou jolies, toutes bien faites, élégantes, brillantes de parure, cent cinquante à deux cents hommes circulant à travers divers appartements, dont j’avais enlevé les portes, s’entrelaçaient dans un torrent de lumière, en trois contredanses animées, tandis que des tables de jeu s’élevaient de toutes parts. Les contredanses anglaises interrompaient, d’une sur trois, les contredanses françaises. Le marquis de Casa-Calvo ouvrit le bal par un menuet avec madame Almonaster. Des danses de caractère par M. Folck, M. Dugay, de Bordeaux, se succédèrent. Enfin, l’on entremêla les valses. Madame Livaudais et Madame Boré, qui avaient renoncé aux bals, depuis de longues années, en reprirent le goût dans cette circonstance.

On soupa à trois heures du matin. Il y avait deux tables ; la grande avait 54 couverts ; la petite en avait 20. On y fit honneur. Les danses recommencèrent.

Peu à peu, les hommes et les dames filèrent. À cinq heures néanmoins, deux contredanses restaient encore, à sept heures la danse des bateaux et la galopade survivaient. Il en était huit, quand les derniers joueurs levèrent la séance.

Le lendemain matin, tous les joyeux participants au bal avaient la gueule de bois, malgré cela tous vinrent à la grande grand-messe solennelle, à laquelle nous assistions et où le Domine salvamfac Rempublicam, Domine salvos fac consules fut chantés selon le concordat. Comme l’évêque, au nom de Sa Majesté catholique, avait refusé tout net, ce fut le père Donat, un jésuite français, un de ces missionnaires n’ayant peur de rien, pas même du Diable, qui officia en l’honneur de la République française.

Franz Xaver SimmLe marquis de Casa-Calvo nous dédia un bal. Il y avait au moins 150 femmes, belles de leur beauté naturelle et de leur parure. C’était un mélange de Louisianaises, de Françaises, d’Américaines, d’Espagnoles et de celles-ci en très grand nombre. Tous les officiers des corps espagnols y étaient en uniformes. Outre quatre maîtres de cérémonie, M. de Casa-Calvo en fit lui-même les honneurs avec autant d’attentions que de grâces. Il vint, à la tête de son état-major, me recevoir à la descente de sa voiture. Une loge, gardée toute la nuit par un grenadier du régiment de la Louisiane, m’était réservée ainsi qu’à ma société. Le concert et les danses se partagèrent la soirée. À deux heures après-minuit, fut servi un ambigu de la plus grande magnificence et où tout était en profusion. Une quantité éblouissante de bougies éclairaient une décoration superbe. Nous nous quittâmes à huit heures du matin. Il n’eût pas été Français que mon époux demeurât en reste.

Nous le rendîmes le 16. Cette fois-ci, nous eûmes plus de cinq cents invités qui se pressèrent au palais du gouvernement. La soirée prévoyait d’être somptueuse, éclairée par deux cent vingt bougies sur les candélabres. Les tables des buffets ployaient sous les pâtés et rôtis. Le vin était prévu à profusion.

L’harmonie en fut toutefois troublée par un incendie qui éclata entre huit et neuf heures du soir. Le feu prit à une maison appartenant à une mulâtresse libre. Un vent du nord assez impétueux soufflait. Heureusement qu’un grand jardin la séparait, dans cette direction, d’autres bâtiments construits en bois comme elle. Il n’a pas été difficile d’en concentrer le foyer et d’en surveiller les flammèches qui allaient tomber sur les toits couverts, la plupart en bardeaux. Aux souvenirs de 1788 et de 1794 et des huit millions de piastres fortes que cette ville brûlée perdit, il est pardonnable aux Louisianais de frémir lorsqu’ils voient des flammes.

C’était un spectacle à serrer le cœur. La panique avait pris le dessus, au sortir de chez moi, éploré et poussant des cris, des pères de famille et des femmes s’enfuyaient à la hâte ; d’autre part, des esclaves chargés et suivis de leurs maîtres prenaient la direction du port, tandis qu’au port même des navires effrayés coupaient leurs câbles et se mettaient en dérive. Au bout d’une heure, le toit de la maison s’est affaissé, et le feu a jeté moins de cendres embrasées. Le feu fut maîtrisé et presque éteint, le marquis de Casa-Calvo et mon époux vinrent rejoindre la bonne compagnie.

La gaieté reprit ses droits dans toutes les salles. Les amusements durèrent douze heures. Boléros, gavotes, anglaises, contredanses françaises et anglaises et galopades se succédèrent. Huit tables de jeu et de gros jeux furent mises en place. Avaient été installés vingt quinquets, deux cent vingt bougies, soixante couverts à la grande table, avec vingt-quatre à la petite et cent quarante-six sur trente-deux guéridons de restaurateurs. Des centaines de personnes mangeaient debout çà et là, piochant dans les vingt-quatre gombos, dont six ou huit à la tortue de mer, mis à leur disposition.

Outre, durant la nuit entière, un buffet abondant de Bavaroises, de thé, de café, de chocolat et de consommés… mon époux avait rendu au commandant espagnol une revanche qui a été admirée. Nous nous sommes séparés à huit heures du matin. Ce troisième bal avait duré toute la nuit et marqué définitivement, dans les rires, les danses et les chants, le véritable enterrement, à jamais, de la Louisiane française.

*

Le lendemain matin des festivités, les commissaires américains arrivèrent. Le général Wilkinson, avec le général Claiborne, suivis de cinq cents hommes, et du major Wadsworth voulurent rencontrer mon époux au plus tôt. Il fallait bien l’admettre, mon époux se rendit assez vaseux à sa réunion et pour cause. Les commissaires américains furent accueillis au Cabildo par dix-neuf coups de canon. Lors de cet entretien, Pierre-Clément et les États-Uniens convinrent qu’ils suivraient  les formes protocolaires déjà suivies avec les Espagnols.

Frederic Soulacroix (EleganteLe jour qui devait être le premier d’une ère vraiment nouvelle pour les rives du Mississippi, mon époux et moi même fûmes entourés à la maison de tous les officiers municipaux, de l’état-major, d’un grand nombre d’officiers, d’un plus grand nombre de citoyens français de tout rang et de tout état. Nous nous rendîmes à pied, avec ce cortège, à l’Hôtel de Ville. Le jour était beau et la température douce comme au mois de mai. Les onze galeries de l’hôtel de ville et tous les balcons de la place étaient pleins d’élégantes de la ville. Les officiers espagnols se distinguaient dans la foule par leurs plumages. À aucune des cérémonies précédentes, il n’y avait eu pareille quantité de curieux.

Les troupes anglo-américaines ont enfin paru. Elles ont débouché par pelotons, battant aux champs, le long du fleuve sur la place et, faisant front aux milices adossées à l’hôtel de ville, elles s’y sont formées en ordre de bataille. Les commissaires, MM. Claiborne et Wilkinson, ont été reçus au bas de l’escalier de l’hôtel de ville, par le chef, de bataillon du génie Vinache, le major des milices Livaudais, et le secrétaire de la commission française Daugerot. Mon époux reprit le relais et l’échange des pouvoirs s’effectua. Il remit les clefs de la ville, entrelacées de rubans tricolores, à M. Wilkinson, et de suite il a délié de leur serment de fidélité envers la France les habitants qui voudraient rester sous la domination des États-Unis.

Ils se transportèrent au principal balcon du Cabildo. À leur apparition, le pavillon français fut descendu ; le pavillon américain fut monté : ils se sont arrêtés à la même hauteur. Un coup de canon a été le signal des salves des forts et des batteries.

Louisiana_Purchase_New_Orleans_Thure_de_Thulstrup

Mon époux invita tous les participants à une fête le soir même. Le corps des officiers des milices accourut. Ils avaient les larmes aux yeux en remerciant Pierre-Clément et moi même de notre venue et des espoirs qu’elle avait fait entrevoir. Nous ne nous étions pas cuirassés pour les actes de cette journée, et nous ne nous attendions pas à ses effusions. J’ai rassemblé le peu qui me restait de forces pour leur répondre deux mots et je me suis enfui momentanément, mon époux sur les talons, tant l’émotion était présente.

La fête se termina par un diner et une soirée auquel la société tout entière a pris part sans distinction d’Espagnols, d’Américains, de français. Nous avons porté solennellement le toast aux trois nations, et les avons tous salués au bruit des canons.

*

Le 20 avril, nous regardâmes avec une certaine nostalgie et avec amertume s’éloigner le port de La Nouvelle-Orléans depuis le bastingage du Natchez. Les rêves de mon mari s’envolaient, et mes angoisses face à ce nouveau voyage me mettaient déjà à mal.

Constable John (1776-1837) 002

Fin

Sources :

Pierre-Clément de Laussat (Mémoires sur ma vie à mon fils :

https://archive.org/details/mmoiressurmavie00lausgoog

Vue de la colonie espagnole du Mississippi par un observateur résident sur ​​les lieux :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k213553v/f9.image.r=Basse-louisiane.langFR

un Béarnais gouverneur de Louisiane IV

Épisode précédent

french school c 1800 (portrait of a young lady with a white veilLa Nouvelle-Orléans ? Un damier symétrique. C’est la première chose que je remarquais en traversant la ville. Cela n’avait rien à voir avec Cardesse en Béarn ou Pau ni même avec Paris. Évidemment, moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, bien qu’épouse de Pierre-Clément de Laussat, je n’avais pas vu grand-chose du vaste monde. Je n’étais pas blasée, lasse bien sûr par un voyage qui avait été éprouvant pour ma santé, mais pas assez pour ne pas m’émerveiller. Je considérais les lieux comme étant exotiques, et j’étais tellement soulagée que je trouvais tout très beau.

Nous fûmes invités à loger dans la plantation de monsieur de Marigny à l’est de la ville. La demeure était vaste avec une galerie périptère entourée de rangées de colonnes sur chacune de ses faces formant un péristyle extérieur. Elle avait un étage, et huit travées à chacun d’eux. Le haut toit pyramidal à pente raide, garni de petites fenêtres des « chiens assis », surplombait la véranda, dont je me promettais de profiter rapidement. Sa hauteur permettait des logements qui étaient dévolus aux nègres* de la maison. Des chênes massifs et des magnolias entouraient la demeure, donnant une ombre bienfaitrice. Roses et autres fleurs inconnues de moi embaumaient l’air, le courant du fleuve fredonnait doucement se mêlant à la musique de la vie des insectes innombrables. C’était le Paradis.Marigny Plantation House New Orleans 1803

Nous avions donc à notre service les meubles de Monsieur de Marigny, le linge et les esclaves de Monsieur  de Livaudais. Et nous fûmes secondés en tout par Monsieur Charpin, officier mis à notre service. Il a été mieux qu’un autre nous-même. Il avait tout prévu, pourvu à tout et nous a ménagé l’obligeance de tous ses amis. La famille de Monsieur de Pontalba nous accueillit comme si nous lui appartenions. Monsieur de Pontalba, lui-même, nous avait fait des présents inappréciables, celui d’une réputation avantageuse, celui des bontés de ses parents et celui de l’amitié de Monsieur Charpin : nous devons Monsieur Charpin à Monsieur de Pontalba et, il faut bien le dire, nous devons tout à Monsieur Charpin.

Le dimanche qui suivit notre installation, mon mari et moi-même fûmes reçus au Cabildo, c’était ici le nom du corps municipal. Monsieur Lanusse, Béarnais Orthézien, était à sa tête, comme premier alcade, le clergé, trois députés du commerce et plusieurs habitants grossissaient le cortège. L’accueil fut plus chaleureux qu’à notre arrivée. Peut-être les Orléanais avaient ils été rassurés ?

Felix Achille Beaupoil de Saint Aulaire (1801-1889) New_Orleans_Faubourg_Marigny_1821

Dès le lendemain, je fis connaissance avec les environs de La Nouvelle-Orléans. Mon époux, mes filles et moi-même, entourés de quelques connaissances du lieu, de Monsieur de Salcedo, le fils aîné du gouverneur espagnol, du chef de bataillon du génie Vinache et de notre fidèle Monsieur Charpin, sommes allés au fort qui défend l’entrée sur le lac Pontchartrain. Notre petite équipée prit tout d’abord un chemin boueux, qui pouvait être poudreux suivant la saison, et qui menait, par l’arrière de la ville, à de petites plantations formant le canton de Gentilly. Là prenait le canal de Carondelet, qui aboutissait aux environs de la ville, et par où l’on communiquait au lac Pontchartrain, sur de moyennes embarcations. C’était le but le plus ordinaire des promenades et des rendez-vous de la ville. Il n’en était pas moins fort triste, mais ma première impression était sûrement due au temps maussade du jour. Je devais découvrir par la suite que la ville et ses environs n’étaient embellis d’aucune promenade agréable. On y avait, pour y suppléer que la voie publique, autrement dite, la Levée, nom de la digue, qui régnait le long du fleuve, vis-à-vis de la ville et dans son extérieur. Voilà tout ce qui tenait lieu de promenades, et où il était de bon ton, d’aller se montrer, quand le temps était beau, soit à cheval, soit en voitures, pendant une à deux heures en soirée, pour y faire parade.

Débarcadère sur le lac Pontchartrain à la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A. Lesueur, entre 1816 et 1840

Ce jour-là, nous sommes partis en canot depuis le port du canal, construit par le baron de Carondelet, pour aller jusqu’au Bayou Saint-Jean. Ce Bayou se prolongeait jusqu’aux murs de la ville, l’endroit où il aboutissait naturellement était assez pittoresque. Les embarcations ordinaires du lac s’y arrêtaient et y formaient un port vivant. Ses eaux claires et bleuâtres contrastaient avec les eaux bourbeuses et jaunâtres du Mississippi. Une espèce de village à tavernes, auberges, guinguettes, s’y était construite. La moitié du chemin était indiqué par une petite île formant un bouquet épais de verdure et d’ombrage. Les bords étaient presque partout des cyprières, c’est-à-dire des forêts de cyprès et d’autres d’osiers, arbres dont les pieds baignaient au sein de mares d’eaux vives. À la droite du Bayou, les plantations se terminaient à 300 pas du port, à sa gauche, ce n’étaient que misérables éclaircies parsemées de quelques huttes. Après plusieurs sinuosités, on atteignait l’embouchure, sept à huit cabanes de pêcheurs et une maisonnette l’annonçaient. Si la promenade me parut agréable, son but me déçut, le fort était un misérable bastion en bois sur un terrain mouvant. Il n’en reste pas moins que le lieu avait pour intérêt principal d’être le lieu de départ ou d’arrivée pour Pensacola ou La Mobile, trois grosses barques traversaient régulièrement le lac venant, l’une du Nord-est et les deux autres du Sud. C’était la route qui, de ce côté, conduisait à ces derniers postes par la mer, et de l’autre côté, par un chemin abrégé, aux Natchez et aux États-Unis de l’Ouest. De là, nous avons traversé le pont du Bayou Saint-Jean et sommes allés à ce qu’on appelait la Métairie et la Providence. La Métairie était dans l’intérieur des terres, vers le milieu du territoire qui séparait le Mississippi du lac Pont-Chartrain. Ce quartier était défriché depuis peu d’années. On y voyageait encore dans de ces bois antiques du Nouveau Monde, au milieu d’immenses forêts, où l’on se perdait à mesure qu’on s’enfonçait dans les terres. Là étaient les magnolias, les platanes et les chênes verts de toute espèce, et ces mille et mille arbres exotiques pour l’Europe et indigènes pour l’Amérique. Ces mille et mille lianes, se mêlaient, s’entrelaçaient et faisaient, à travers les bois, un épais, souple et mobile réseau. Après quatre lieues et demie de course, nous sommes sortis aux bords du fleuve sur l’habitation Sauvée. Nous y passâmes la journée et nous rentrâmes à La Nouvelle-Orléans par la route de la Levée recouverte des fameuses coquilles d’huitres.

Ces promenades, que je répétais les jours suivants, souvent en compagnie de Monsieur Charpin, plus disponible que mon époux, me permirent de constater que le fleuve formait, devant la ville, une anse. Une espèce de bassin demi-circulaire, mais évasé, qui lui tenait lieu de port à son levant, le long duquel venaient mouiller les bâtiments, l’un à côté de l’autre, et si près du rivage, qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, on pouvait communiquer, sans gêne et de plain-pied, de terre à chaque bâtiment, et le décharger de même avec la plus grande facilité. Les plans du Vieux Carré, comme disent les résidents, avec ses rues à angle droit, avaient été dessinés par un certain Adrien de Pauger. L’Hôtel de Ville ou Cabildo, bâti en briques, et à un étage, l’Église paroissiale, aussi bâtit en briques, la maison du gouverneur et les casernes étaient situées les uns près des autres, sur une place attenante aux bords du fleuve. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital et le couvent des Ursulines. Tout cela mettait décrit au fur et à mesure que je le découvrais par mon guide.

Dumaine from Chartres (Miltenberger Building, 900-902 Royal)

À bien dire, la ville, et surtout le faubourg, n’était qu’ébauchée, la plus grande partie des maisons n’y étant construites qu’en bois, à rez-de-chaussée, sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux ; le tout d’un bois très combustible, de cyprès. Aussi, cette ville avait-elle été incendiée, accidentellement, deux fois, dans l’intervalle d’un petit nombre d’années. Malgré cela, je constatais qu’on élevait, encore tous les jours au centre de la ville et sur les emplacements d’anciennes maisons brûlées, des espèces de grandes échoppes où tout n’était que cyprès, à l’exception des fondements, sans songer aux dangereuses conséquences, ce que je trouvais inconscient. Mon mari m’expliqua que c’était à cause de l’épargne, et que l’on préférait l’économie à l’assurance d’une meilleure sécurité. Dans le même temps, il me fit observer qu’il existait de bâtiments plus solides et moins risqués sur les bords du fleuve, et dans les premières rues qui se présentaient au front de la ville. Ces bâtiments étaient en briques cuites, avec de petits balcons de fer forgé sur la face du premier étage, par contre, dans la profondeur de la ville et du faubourg, on ne voyait que des baraques. Les rues en étaient bien alignées, assez larges, mais point pavées. Se trouvant encaissées par les trottoirs, et avec peu ou point de pente, elles étaient durant une partie de l’année un vrai cloaque, une abomination. Celles de ces rues qui partaient des bords du fleuve, et coupaient directement la ville, après un fort grain de pluie, avaient l’air d’autant de lagunes.

Nous voilà donc dans notre nouvelle Patrie, dans notre nouvelle maison, au milieu de nos nouveaux devoirs. Tous les Louisianais avaient le cœur français, dixit mon époux. Comme toute chose qu’il entreprend, Pierre-Clément commença ses inspections tâchant que rien ne lui échappât. De mon côté, je m’installai de mon mieux, me préoccupant du confort de mes filles et de mon époux. À la vérité, ma tâche était moins lourde que celle de mon époux confronté aux ennemis d’une prise du pouvoir par la France. Souvent par crainte ou par jalousie ils cherchaient à aigrir les esprits, à les inquiéter voire à les irriter, tantôt prenant pour prétexte le culte ou l’esclavage, ou même alarmant les Anglo-américains et les Louisianais sur leurs rapports respectifs. Pierre-Clément m’expliquait que des hommes sans principes comme sans ressources affluaient de tous côtés et que des négociants, criminellement avides, introduisaient des nègres de Saint-Domingue, ce qui était strictement interdit au vu des évènements dans cette colonie. Chaque jour empirait le mal, il était temps que le gouvernement français se montrât et annonçât ici ses droits et ses intentions.

Hamza, Johann (A gentleman reading in the libraryJe ne m’occupais point de politique, non pas que je n’y entendais rien, j’aurais été bien stupide si tel avait été le cas, toute la journée j’en entendais parler. Mais si j’écoutais mon époux et son entourage, je m’en mêlais que fort peu et le plus souvent simplement pour ne pas passer pour indifférente. J’étais parfaitement consciente que mon époux voyait de grands moyens d’amélioration, mais aussi de grands obstacles à sa vision de gouverneur de cette colonie. Il avait l’intention de voir son gouvernement accorder une protection spéciale au culte, que ses principes sur l’esclavage soient mêlés de douceur et de fermeté, et comptait porter un grand respect pour les traités et les égards d’un bon voisinage. Chaque fois que nous étions dans l’intimité, il me faisait partager ses doutes et ses espoirs. La tâche était lourde, il s’en inquiétait, mais il espérait beaucoup des colons. Quand il ne recevait pas ou ne répondait pas à quelques invitations, il s’occupait des dépêches pour la France, écrivant de longs rapports descriptifs, posant des questions, proposant des réponses, son dessein étant de renvoyer incessamment le brick qui nous avait conduits jusqu’ici, porteur de ses missives.

Mon époux m’entraînait à d’innombrables visites à 30 lieues à la ronde. Nous étions reçus avec prévenances et honnêtetés. Il nous était offert, meubles, voiture et autres cadeaux de valeurs, tout nous était prodigué. Nous y répondions en faisant déballer petit à petit nos bagages, au sein desquels nous avions prévu nos cadeaux. Malgré l’étiquette, le formalisme et les pointilleries, dont les chefs espagnols ne se départirent jamais, l’accueil était prévenant et chaleureux. Don Juan Ventura Morales, intendant intérimaire de la colonie pendant cette passation de pouvoir, était vigilant à ce que tout se passa le mieux possible pour mon époux et pour moi-même.

Il y eut bien évidemment quelques impairs, mais s’ils furent contrariants sur l’instant, ils n’étaient dus qu’à une méconnaissance de ma part des traditions locales fortement influencées par celles de l’Espagne. Une de celles qui m’a le plus marquée fut la mésaventure qui m’arriva à la veille des fêtes de Pâquescea6027fee69dde5c267a63cfbdc5c3e consacrées à l’église. Le jeudi saint, devant rejoindre Pierre clément à la cathédrale Saint-Louis, je me préparai avec soin, parfaitement consciente de mon rôle de représentation. Ce fut donc avec soin que je choisis une robe en mousseline vert tendre ajustée sous la poitrine et souligné par un galon de couleur rose pâle. Je m’en souviens bien, car j’avais assorti, suivant les conseils de la couturière qui me l’avait faite, de gants rose et d’un petit chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban de même couleur. Ma tenue comme prévu fut du meilleur effet sûr la gent féminine. La cérémonie me parut longue tant la chaleur au sein du lieu saint était étouffante et nos éventails ne nous soulageaient guère. La messe finit, après avoir échangé salutations et compliments, je me retirai, laissant mon époux à ses responsabilités. En ce jour, aucune fête décemment ne pouvait se faire, chacun rentrait chez soi. Je repris ma voiture conduite par un fonctionnaire de mon époux. Nous fûmes arrêtés avant que de sortir de la ville par un nègre*, qui faisait sentinelle. Nous pûmes rien en tirer, nous le comprenions à peine tant son accent était fort et ses tournures de phrase fort éloignées du français. La seule chose que nous comprîmes c’était que c’était l’ordre du Gouverneur et que nous ne pouvions circuler en voiture en ce jour. Je fus donc contrainte de rebrousser chemin à pied. Quelle ne fut pas la surprise de mon époux de me voir arriver au Cabildo et d’apprendre que j’avais fait le chemin à pied ! Ni une ni deux, il s’en plaignit aussitôt au Gouverneur qui parut affligé et fort contrarié de ce que l’on avait fait subir à l’épouse de son futur successeur. Il dépêcha son fils afin de vérifier les circonstances et d’y mettre ordre. Le factionnaire fut envoyé au cachot ainsi que son officier supérieur. Pierre-Clément demanda la clémence d’autant que nous apprîmes qu’en pareil jour, en Espagne, le Roi lui-même allait à pied. Cette contrariété fut vite oubliée et ne fut remémorée que telle une anecdote amusante.

Le marquis de Casa Calvo, brigadier des armées, établi à La Havane, adjoint au gouverneur Salcedo, pour la remise de la Louisiane était arrivé à La Nouvelle-Orléans. Il avait débarqué en ville, le 10 mai 1803, avec son second fils, un enfant de 14 ans, cadet dans un régiment. On le disait d’un caractère violent, pourtant ses manières étaient celles d’un homme qui avait dû savoir-vivre. Cela venait surement du fait que ses moyens s’annonçaient autant dans leur vigueur que ceux de Monsieur de Salcedo étaient dans leur déclin.

Mon époux décida qu’il était tant que nous donnions un grand dîner, le lundi de Pâques était idéal. Nous rassemblâmes, le gouverneur, l’intendant, l’auditeur de guerre, les chefs civils et militaires, le vice-consul des États-Unis. Suivant les conseils de monsieur Charpin, je pris mille précautions pour que tout soit parfait de ma toilette, au menu, en passant par la présentation de la table et de la place des invités. J’évitais tout impair, ce fut une réussite, jusqu’aux toasts, aucun ne fut oublié aux sons des canons du brick que Pierre-Clément fit retentir au loin. Nous étions satisfaits. Nous n’étions pas en reste vis-à-vis des Espagnols.

Toutes ces attentions avaient de l’philibert-louis-debucourt-l-orange-ou-le-moderne-jugement-de-paris-1801importance, car la société de La Nouvelle-Orléans, bien qu’il y ait beaucoup de monde, avait le caquetage des petites villes. Les hommes avaient de l’abandon et ils étaient francs. Ils aimaient singulièrement le plaisir, leurs repas étaient entremêlés de santés et de chansons à vieux refrains. Les femmes avaient un bon ton et une charmante tournure. Les hommes et les femmes joignaient à de l’élégance naturelle une adresse extrêmement remarquable. Le luxe et la mise des toilettes ressemblaient à ceux de Paris.

Si mon époux était fébrile, attendant et espérant l’arrivée de l’expédition du général Claude-Victor Perrin, de mon côté je profitais de la vie au bord du fleuve. Si de son côté Pierre-Clément poursuivait ses préparatifs, pour le casernement des troupes, en maisons, lits, moustiquaires, pour leurs vivres en farines et boulangerie, et pour les hôpitaux, du mien, je contemplais le fleuve qui formait sous nos yeux un bel aspect. Nous étions dans un des points du demi-cercle qui domine le port. Cent vingt navires français, espagnols, et surtout anglo-américains, s’étendaient au loin comme une forêt flottante, formant une perspective digne des régions les plus animées de la terre. Notre habitation était des plus agréables. Le vent faisait le tour du compas tous les quatre ou cinq jours. Les galeries, qui embrassaient les quatre côtés de la maison, servaient, quand il faisait chaud, à se procurer la fraîcheur, et, quand il faisait froid, à l’éviter. Winslow Homer (A Norther, Key WestLe soleil à midi était si ardent sur la tête qu’il n’était pas question de sortir de l’ombre. Il faut dire que le climat n’était pas toujours clément et bien que la température fût généralement agréable, ses variations la portaient rapidement d’un extrême à l’autre en un espace de 12, de 24, de 48 heures. Un jour, c’était une journée de printemps, la nuit suivante, le vent impétueux d’Est et de Nord-est créait une tourmente, les eaux du fleuve montaient d’un pied, le vent durait toute la journée du lendemain et la pluie le suivait en bruine tamisée de mai. Le lendemain était froid. Il fallait se chauffer. Le suivant une chaleur des tropiques nous écrasait. Le corps transpirait continuellement même sur un fauteuil, puis un orage éclatait qui vous donnait 12 à 18 heures de répit. Cependant, les matinées étaient la plupart délicieuses. Tel était notre mois de mai, mais ce n’était rien par rapport à ceux d’été dont on nous effrayait.

Hormis ces soubresauts climatiques, notre vie avait d’autres inconforts, nous souffrions des moustiques maringouins. Là-bas, ils étaient énormes et étaient une véritable plaie. Au coucher du soleil, ils s’emparaient de l’horizon. Ils volaient jusqu’au fond des appartements, se précipitaient autour des lumières, vous piquaient au vif de leurs aiguillons, vous couvraient les bras et les mains de boutons cuisants, qui, pour peu que vous les touchiez, devenaient une plaie : impossible ni de lire ni d’écrire. Un salon même, malgré les diversions d’une société nombreuse, devenait un lieu de supplice, la passion du jeu et l’endurcissement du corps par une longue habitude pouvaient seuls le rendre supportable. Nous n’en étions point là, aussi nous nous couchions vers dix heures, quelquefois à neuf, pour nous soustraire à ce fléau sous les voiles des moustiquaires.

Lesueur, entre 1816 et 1840 (François Guillemin était Consul de France à la Nouvelle-Orléans de novembre 1825 à août 1838 Habitation de Mr Guillemin près de la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A.De plus, notre logement aux portes de la ville, à trente pas du rempart, devenait difficile d’accès que ce soit par beau ou mauvais temps. Le soleil ou la pluie, la poussière ou la boue, étaient souvent des obstacles à braver. On venait jusqu’à nous en voiture, mais n’en a pas qui veut, et c’était un attirail, à si petite distance, pour ceux qui en avaient. De là résulte, qu’à moins d’inviter avec apprêts, nous avions peu de monde. Nous restions alors en famille, comme à la campagne ; heureux de notre tranquillité ! Nous n’en apprécions pas moins l’avantage d’être, dans une maison commode, dans une position charmante, respirant un air frais, s’il est frais nulle part. Quand nous rentrions chez nous, nous sentions chaque fois, avec un nouveau plaisir, le charme de s’y retrouver. La bibliothèque faisait les délices de mon époux qui avait sous ses yeux sa précieuse collection de livres.

Philibert Louis Debucourt

Mon époux s’attachant à connaître un pays estimant que rien ne lui devait être étranger ou indifférent, recevait et recherchait le monde. Ma tache était sans fin, devant organiser, préparer une succession de diners et de bals dont les Louisianais étaient friands, devant recevoir tout ce qui comptait dans la colonie. Pierre-Clément, lui, passait son temps à se promener, à courir, à écouter, à interroger et à prendre des notes, me demandant mon avis sur tout un chacun après chaque réception.

À ma table, je reçus l’intendant Moralés, à qui son caractère dur a suscité bien des ennemis. Bien que riche, il était du moins incorruptible et inaccessible aux soupçons. Il devait sa fortune à des spéculations particulières. Il avait, comme administrateur, un bon esprit et du talent.

Un autre jour, mon époux m’amena un homme captivant, Monsieur Duvilliers, fils d’un chevalier de saint Louis, descendant de Jumonville du Canada, habitant des Opelousas, qui était fort aimé des sauvages et qui nous conta des anecdotes passionnantes. Il était venu, accompagné, de Romand, planteur du même quartier, qui y couvrait la terre de ses troupeaux, et y levait le plus beau coton de la Louisiane.

Vint aussi nous rendre visite le père Viel. Il était du voisinage, des Attakapas, c’était un ancien oratorien de Juilly, qui y avait connût plusieurs béarnais. Nous échangeâmes des souvenirs et des nouvelles de ces connaissances communes.

Adam-Buck-MAC-on-coachCe pays était plein de surprise, un certain Chouteau, fils naturel d’un Laclède cadet, frère de notre Laclède, maître des eaux et forêts, et natif de notre vallée d’Aspe, descendit de Saint-Louis des Illinois à 600 lieues environ, où il commandait et commerçait. Pierre-Clément fut enchanté de cette visite, car notre visiteur lui donna de justes informations sur ce confluent du Missouri et du Mississippi ainsi que des Indiens Osages, qui passaient pour n’être les amis de personne.

De la Pointe-Coupée, nous reçûmes Monsieur Podras, un des principaux et plus éclairés propriétaires cultivateurs de coton. Il était venu accompagné de Monsieur Destréhan, de la Côte-des-Allemands, le premier des sucriers de la Louisiane.

 Quelques jours après, Monsieur Bahen, né à Cette en Hérault, de famille parlementaire, alliée aux Cambons de Toulouse, dont le père avait été une des victimes de la révolution et dont deux frères avaient servi en Égypte, ayant passé sa vie aux Ouachita, avec son simple bon sens et une extrême bonhomie, nous fournit des notions aussi sures et aussi positives sur l’intérieur de la colonie et sur les relations avec les sauvages. Ce jour-là, nous eûmes aussi monsieur Prud’homme, des Natchitoches, qui donna des nouvelles de cet ancien quartier, où il n’y a pas plus de 150 maisons, toutes des familles françaises de cœur et de sang.

Nous eûmes aussi à notre table bon nombre d’Américains, je ne les affectionnais guère, il faut dire que certains ne prenaient pas la peine de parler français.

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En retour, nous reçûmes pléthores d’invitation que pour la plupart nous acceptâmes. J’appréciais particulièrement celles des Livaudais qui résidaient à deux lieues. Parents des Pontalba et amis de Monsieur Charpin, ils s’étaient unis à lui pour nous combler d’attentions. Leurs mœurs simples étaient empreintes de bonté et d’honnêteté. Quatre générations vivaient ensemble sous le même toit. Ils avaient soixante nègres et plus de cent mille francs de rente. Ils vivaient mal et étaient humblement logés. Ils sacrifiaient visiblement l’agréable à l’utile.

Une autre invitation, nous amena, deux lieues plus avant, à la demeure de Monsieur de Boré. Je fus émerveillée par la plantation. Elle était très jolie et entourée de beaux jardins et de magnifiques allées d’orangers, sur lesquels abondaient sans cesse et à la fois les fleurs et les fruits à toutes les époques de leur maturité. C’est dans cette plantation qu’Étienne de Boré fut le premier en Louisiane, à réussir la cristallisation du sucre.

Évidemment, mes souvenirs paraissent idylliques, mais il n’y avait pas que le climat qui avait ses orages. Mon mari se heurta à plus d’une perturbation diplomatique. La première ne le concerna pas directement bien que l’on essaya de l’y mêler alors qu’on lui avait caché l’affaire jusqu’à qu’elle éclate au grand jour.

keith Lacour (The Cabildo : New Orleans, LA

Les États-Unis avaient obtenu quelques années auparavant de Sa Majesté Catholique un entrepôt. Le gouverneur Salcedo le supprima contre l’avis de l’intendant, peut-être par suite de cet esprit de rivalité et de contradiction qui régnait entre ces deux, autorités. Le gouverneur s’était bien gardé d’éclairer Pierre-Clément, mais cela vint tout de même jusqu’à notre table par l’intermédiaire des Américains qui étaient fort courroucés de cette violation d’un droit acquis. Mon époux ne put rien faire et s’en remit aux Espagnols qui ne démordaient pas de cette fantaisie.

La deuxième bourrasque vint du capitaine Pierre Farnuel, du navire l’Africain, parti de Bordeaux, en juillet 1802. Il vint prévenir Pierre-Clément qu’il avait été détenu, à Plaquemines, cela le fit entrer dans une grande colère quand il en connut la cause. II arrivait du Sénégal et sous prétexte de besoin de vivres avait relâché à La Havane, avec le projet d’y vendre ses nègres, s’il ne pouvait les amener jusqu’en Louisiane. Arrivé là-bas il lui fut fourni des « passes » qui autorisaient l’entrée du pavillon français dans cette colonie, et invitaient les commandants soit espagnols soit français à l’y accueillir pour l’introduction tant de nègres que d’autres marchandises. illustration AustenMais il y avait eu un imbroglio. Aucune des parties ne dit réellement la vérité à mon époux, pas plus le capitaine que les autorités espagnoles. Mon époux ne vit qu’une chose, ce fut que l’on empêchait un bâtiment battant pavillon français, à entrer dans la colonie et que l’on remettait en cause les besoins de la colonie en refusant la vente de bois d’ébène. Il ne céda pas et exigea justice.

L’ouragan, lui, vint d’outre Atlantique. Ce fut à cette période que nous arrivèrent les premiers bruits de mésintelligence entre Londres et Paris qui allaient changeaient à nouveau notre vie. L’ambassadeur britannique avait eu de vives explications lors d’une audience avec le premier consul. Il venait d’apprendre les vues de ce dernier, aussi l’Angleterre se mit à faire de grands préparatifs accompagnés de discours menaçants. Nous étions à la fin du printemps et le général Victor n’était toujours pas là.

Suite au prochain épisode.