La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 048 à 50

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Chapitre 48

la chambrière et l’économe, avril 1792

Esther (Creole woman in Red Turban

Esther

Esther apprit de la bouche de sa maîtresse qu’elles allaient rentrer à la plantation, elle exultait de joie, et le faisait savoir en chantonnant sans arrêt. Elle n’était plus mal traitée chez les Maubeuge, Josépha, la gouvernante, sermonnée par sa sœur Abigaïl et surveillée par Sara, son ancienne nourrice, la laissait en paix, quant aux autres ils avaient admis tacitement l’élévation de la jeune négresse.

Sa maîtresse était satisfaite d’elle et elle faisait tout pour que ce soit le cas. Son service s’était vite avéré agréable, car sa nouvelle maîtresse, moins méprisante que la plupart des blancs, était amicale dans ses ordres et la laissait décisionnaire quant à ses fonctions. Elle avait vite appris ses nouvelles tâches d’autant que sa maîtresse ne se fâchait jamais, patiente, elle la conseillait pour corriger ses maladresses. Si au début cela l’avait beaucoup déroutée, elle avait compris très rapidement les avantages que cela lui octroyait. Les autres esclaves la respectaient malgré son jeune âge bien que parfois elle ressentît leur jalousie. Sa maîtresse lui avait donné deux robes qu’elle ne voulait plus porter et lui avait fourni des métrages de tissus pour ses jupons et compléter sa garde-robe, car elle estimait que sa chambrière devait être en accord avec son statut. Elle ne pouvait savoir que sa maîtresse culpabilisait de la posséder. Lors de l’enlèvement de cette dernière, elle avait eu très peur. Elle s’était attachée à celle-ci et avait craint de perdre sa protection. Elle avait alors compris à quel point sa vie et sa sécurité étaient attachées à sa maîtresse.

Elle était devenue femme deux ans auparavant, mais ne l’avait vraiment comprise que sous le regard inquisiteur de Pierre-Henri Hautbois-Guichette. Le jeune économe de la plantation, après les regards insistants sur les courbes de son corps gracile et délié, était passé aux mots, mettant ses sens en émoi. Il lui avait fallu peu d’effort pour obtenir de la chambrière, ce qu’il désirait, un soleil se couchant, la chaleur déclinante d’une fin de journée de labeur. Il l’avait croisée en revenant d’un plongeon rafraîchissant dans le fleuve, il avait engagé la conversation, les yeux baissés, elle avait répondu. Il lui avait pris la main, bien que surprise, elle ne l’avait pas retirée, la chaleur de l’un s’était répandue dans celle de l’autre. Ils s’étaient assis sous les chênes en bordure du bois, loin des regards, il lui avait promis mille choses qu’elle n’entendait pas, le son sourd des battements de son cœur emplissant ses tempes, son corps fourmillant de l’accélération du sang sous la peau, elle le laissa faire. Elle avait ressenti l’urgence du poids de son corps sur le sien pour soulager le besoin qu’elle avait de lui. Elle oublia tous les conseils de celle qui l’avait élevée, et sous les doigts rugueux du jeune homme, sous les baisers de l’amant qui s’enivrait de son odeur musquée mélangée de cannelle et de vanille, il l’emporta vers son avenir. Elle était devenue femme à la lueur de la lune se levant et ne demandait qu’une chose que cela se reproduise. En fait, tous les soirs de l’été puis de l’automne, ils se rejoignirent sans que nul ne les remarque. S’aimant presque avec brutalité, sauvagerie, ils se retrouvaient au bord du fleuve, dans les buissons de la forêt, elle guettait la course du soleil qui le ramenait vers lui. Puis la maîtresse était repartie avec elle à la ville. Inquiète, elle avait dû quitter celui qui monopolisait tous ses sens. Et de peur que l’éloignement ne le pousse à passer à une autre, arrivée rue Dauphine, elle s’était chargée d’une course de façon à aller voir Marguerite Darcantel. Malgré la peur que lui faisait la prêtresse, elle la supplia de l’aider à garder celui qu’elle considérait comme son homme, son univers. Celle-ci accepta à contrecœur, elle connaissait déjà les suites de ce chemin de vie, mais que peut-on faire contre le destin. Celui-là ou un autre, cela ne changerait que peu de choses, au moins elle aurait connu le bonheur. Elle en appela donc à Erzulie.

Esther fut rapidement rassurée sur les sentiments du jeune économe à son endroit, car après l’annonce de sa maîtresse, elle n’eut à attendre qu’une petite semaine avant de voir arriver celui-ci. Accompagné de son acolyte, Francisco Alvarez Pignero, ils étaient venus chercher leur maîtresse sur la demande du contremaître de la Palmeraie et acheter des vivres et quelques outils manquant à la plantation. À peine entrevu, le sourire gourmand et l’œil malicieux du jeune homme rassurèrent la chambrière. Esther comprit qu’il était resté dans les mêmes dispositions et s’ils ne purent se rejoindre, trop de monde les entourait pour pouvoir rester discret, elle savait que ce n’était qu’une question de patience.

*

Hautbois Guichette Pierre Henri (Self-Portrait ca. 1750 by Sir Joshua Reynolds

Pierre-Henri Hautbois Guichette

Pierre-Henri ne regrettait pas sa venue en Louisiane, le travail d’économe était dur, mais il avait vite assimilé que c’était une bonne place. Il avait été envoyé par l’intermède de Monsieur Lacourtade père, un ami de son oncle, à Monsieur de Maubeuge par un autre intermédiaire Monsieur d’Estournelles qui l’avait recommandé. Le secrétaire du marquis avait trouvé que servir une dame de sa région natale serait un bon compromis et favoriserait la fidélité, d’autant que son arrivée coïncidait avec le besoin d’un économe supplémentaire à la Palmeraie. Le marquis, satisfait, en avait fait son idée.

Pierre-Henri n’ayant pas d’autre choix avait accepté de bon cœur. De bonne constitution, la silhouette déliée, il était d’une nature heureuse, il avait le fond bon, mais s’emportait facilement. Le sang bouillant comme tout gascon, il avait le sourire charmeur et l’œil brillant de celui qui veut vous voler. Il avait l’honnêteté que ses limites pécuniaires lui permettaient et le jour de son débarquement, elles étaient restreintes.

Ses déboires financiers avaient commencé un jour pluvieux lorsque son oncle vint le chercher au parloir de son collège. Il venait lui apprendre la mort de ses parents emportés par le choléra. Il l’avait emmené le petit garçon, sur les terres désolées de son père, pour l’enterrement. La pluie tellement attendue qui avait arrêté l’épidémie n’arrêtait plus de tomber en ce début d’automne. Ses parents dans la fosse, son oncle lui avait annoncé que son père n’avait que des dettes et que le peu d’argent qui lui restait servirait à son éducation et qu’après il devrait se débrouiller. Il était donc retourné au collège et, à peine revenu, il remarqua tout de suite son changement de statut. De la chambre qu’il partageait avec trois comparses, il était passé au dortoir où s’alignait une trentaine de lits de chaque côté de la longue pièce pleine de courant d’air. Du réfectoire des nobles, il était passé à celui des roturiers où la soupe était plus claire et la viande absente. Tout de suite, il dut répondre aux quolibets destinés à ceux qui déchoient. Son sang bouillonnant d’injustice entraînait disputes, insultes, bagarres conclues par des blessures physiques et morales. Il en avait voulu à son oncle, mais pas à la vie. Avec l’approche de l’âge d’homme, s’ensuivirent moult frasques estudiantines dans les rues bordelaises, et ces dernières avaient fini par indisposer son oncle, celui-ci décida que son neveu n’étant pas fait pour les études, il valait mieux l’envoyer faire fortune loin, très loin. Comme il était sans fortune ni biens, fataliste, Pierre-Henri accepta l’aventure. Son oncle trop heureux de s’en débarrasser le mit sur un navire en partance pour les Caraïbes avec une lettre de recommandation. La traversée se passa sans rien de remarquable et comme tous les chanceux, inconsciemment, il se demanda pourquoi tous en faisaient tant d’histoires. À peine arrivée à La Nouvelle-Orléans il se fit indiquer la demeure du marquis de Maubeuge. Après le port, qu’il avait trouvé aussi encombré que celui de Bordeaux ou peu s’en faut, fourmillant d’une activité fébrile, évitant les débardeurs écrasés sous leurs charges et l’amoncellement des marchandises qui attendaient, il arpenta les rues de la ville, suivant les indications qu’un mulâtre lui avait données. Il ne pouvait se rendre compte que La Nouvelle-Orléans était le croisement des produits en tous genres venu des colonies espagnoles et de l’Europe, il avait pour unique souci de ne pas crotter son seul habit convenable qu’il avait revêtu pour l’entrevue. Passé le cap litigieux du bourbier qu’étaient les abords de la levée, il avait eu tout loisir d’être frappé par le mélange des races et des couleurs. Il avait déjà vu plus d’un nègre, Bordeaux n’en était pas exempte, bien des maisons aristocratiques et bourgeoises exhibaient ses serviteurs si exotiques, mais pas en si grand nombre. En parcourant la rue de Toulouse, il alla de surprise en surprise, découvrant et admirant des demeures cossues dont certaines abritaient des boutiques au rez-de-chaussée, sous des arcades en dentelles de ferronneries, constatant l’élégance des Orléanais qui voyageaient à pied, à cheval ou en voiture. Gros carrosses, cabriolets ou chaises encombraient la rue et le trottoir de planches surélevé, qui empêchait de se souiller après les dernières pluies, n’était pas de trop pour les éviter. Pendant son court trajet, il put tâter au côté sulfureux de la ville caribéenne se retournant sur le déhanché arrogant des mulâtresses souriantes ou insolentes. Il se trouva bête ou tout au moins ignorant, il croyait débarquer dans un pays de sauvage et il constatait la civilisation d’une colonie en voie d’expansion.

Arrivé devant la demeure rue Dauphine, il frappa et attendit un instant examinant le décor de la rue. Une voix sèche le sorti de sa contemplation, Josépha ayant eu le temps d’examiner le jeune homme l’avait tout de suite catalogué dans les pauvres, aussi montrât elle le respect minimum dû à un blanc, comme beaucoup de sa caste, elle méprisait les petits blancs. Reprenant de sa superbe devant l’irrévérence de la gouvernante, il demanda à voir Monsieur le Marquis. Elle le fit patienter debout dans le vestibule, entra alors un homme affable et souriant. « – Décidément, Josépha n’a aucune manière. Vous devez être Monsieur Hautbois Guichette envoyé par Monsieur Lacourtade ? J’ai appris que le « belle Ninon » était au port.

– Oui, Monsieur le Marquis

– Oh ! Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis, Monsieur d’Estournelles, le secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Celui-ci est absent, aussi c’est moi qui vous accueille. Veuillez me suivre.

À la suite du secrétaire, le jeune homme découvrit l’intérieur de la demeure et s’avoua que même chez son oncle, il n’avait pas vu un ameublement, une décoration aussi raffinée et luxueuse. Il l’invita à s’asseoir dans un bureau sobrement meublé et qui ne servait qu’à Monsieur d’Estournelles. Il lut la lettre de recommandation de Monsieur Lacourtade. Souriant de satisfaction, après avoir demandé des nouvelles de la France, il engagea la conversation sur le sujet qui les préoccupait tous les deux, l’établissement de Pierre-Henri. « – J’ai pour vous un emploi qui si vous faites l’affaire pourrait vous intégrer dans notre société de façon modeste au début, mais qui avec le temps pourrait évoluer avantageusement. C’est Monsieur le marquis qui en a émis l’idée. » Le jeune homme en attendait l’énoncé, sachant que de doute façon il ne pouvait qu’accepter. « – La baronne de Thouais, qui vient comme vous de la région de Bordeaux, a besoin pour sa plantation d’un économe. Si l’emploi vous convient, je vous présenterai à son contremaître puis à elle-même. » Pierre-Henri accepta sans trop savoir en quoi consistait le poste d’économe dans une plantation. L’affaire fut rondement menée, Georges Tremblay trouva le jeune homme bien bâti malgré sa constitution élancée et apprécia le caractère solidement trempé qu’il décelait dans le comportement ouvert du jeune homme. Bien que sans expérience, il proposa au futur économe un contrat. Il accepta les cinq mille francs d’appointements, durant les trois années dont il aurait besoin pour son apprentissage et qui passeraient ensuite à dix ou douze mille francs accompagnés de cinq pour cent sur les bénéfices que ferait la plantation. Ce qui pourrait mener les meilleures années à quarante ou cinquante mille francs. Pierre-Henri était fort satisfait de l’arrangement, pour le conclure il fut présenté à sa future maîtresse.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (Dorothea Jordan by John Ogborne after George Romney, 1788

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie dès son entrée comprit dans les yeux du jeune homme qu’il la trouvait trop jeune pour être son employeur. Et effectivement quand il vit entrer la jeune fille, de toute évidence plus jeune que lui, à l’allure juvénile dans sa robe de linon blanc, il crut un instant qu’il n’avait pas affaire à la bonne personne. Décontenancé, il ne fit pas attention à la chambrière, qui, les yeux baissés, suivait sa maîtresse. Monsieur d’Estournelles fit les présentations. « – Madame de Thouais. » Y mettant toute son assurance Antoinette-Marie prit la parole. « – Bonjour, Monsieur, c’est donc moi que vous servirez par l’intermédiaire de Monsieur Tremblay. » Elle le sentit se raidir. Bien qu’il n’y ait rien de commun dans leurs physiques, il lui fit penser à Antonin son frère de lait. Elle finit par lui sourire, attendrie par sa gêne. « – Si l’accord qui vous a été fait vous agrée, mon contremaître vous trouvant à sa convenance, vous êtes engagé. » Ne lui laissant pas le temps de répondre, l’affaire étant de toute évidence entendue, elle continua. « – Il m’a semblé comprendre que comme moi vous fussiez de Bordeaux ? Il est vrai que Hautbois Guichette, cela m’est familier, pourtant je ne crois pas vous avoir déjà rencontré.

– C’est sûrement mon oncle que vous devez connaître, je suis recommandé par un ami à lui, Monsieur Lacourtade. Rien que l’accent prononcé de son pays, un peu traînant, n’oubliant aucune lettre, l’aurait décidé à l’engager.

Monsieur Lacourtade, mais c’est mon beau-frère !

– Si vieux ? Laissa-t-il échapper

– Ah ! Non ! Cela c’est son père, c’est donc chez lui que j’ai dû rencontrer votre oncle, mais j’avoue ne pas m’en souvenir.

– Cela n’est pas bien grave Madame

*

Quelques jours plus tard, il découvrait la plantation et faisait la connaissance du froid et distant Francisco Leopardo Alvarez Pignero avec qui il devait partager ses tâches et une partie du bungalow dans lequel ils logeaient.

Contrairement aux idées reçues qu’il avait sur l’indolence créole, sa vie quotidienne était essentiellement occupée par le travail. Et comme avant tout il était là pour gagner de l’argent, il comptait faire ses preuves rapidement. Les longues journées de labeur harassant sur la plantation lui laissait peu de temps de loisir, qu’il occupait à la chasse ou à la pêche.

Pendant que Georges Tremblay inspectait dans les détails la plantation, Pierre-Henri et Francisco sous ses ordres surveillaient l’entretien des champs de cannes, le travail du moulin à sucre au bord du bayou, l’écumage de l’équipage, le chauffage du vesou, et tout ce qui s’en suivait. Il fallait aussi compter les nègres, coupeurs de cannes, dénombrer ceux des cabrouets, des moulins, du fourneau, de la sucrerie, sans oublier de s’occuper des gardeurs d’animaux, des ouvriers ou détournés à cet effet, et de ceux qui s’occupaient du coton et de l’indigo, faire le tour des plantations, se transporter à l’hôpital, visiter les malades.

Thomas Waterman Wood.jpgDans un premier temps, les hommes et les femmes courbaient dans les champs et qu’il houspillait pour activer leur travail, étaient pour lui à peine plus que du bétail. Puis il apprit à les reconnaître et enfin à les connaître, car contrairement à beaucoup de blancs mêmes propriétaires, il trouvait qu’aucun noir ne se ressemblait. Il n’était pas capable de faire la différence entre les Congos, et d’autres groupes guinéens comme les Nagos, les Aradas, pas plus que les quelques Bantous, des Mandingues et des Bandias, mais reconnaissaient Lambert, Lazare, Colas, Séraphin, Algan, Dieudonné, Magloire, Roch, Phaéton, Adonis, Apollon, Jason, Amadis, Ulysse, Annibal, Titus, Scipion, Céladon, ou Europe, Cunégonde, Pétronille, Scolastique, Edwige, Hermine, Gudule, Anastasie, Vénus, Diane, Théclis, Thisbée ou Salomée… ils pouvaient appeler par leur nom tous les esclaves de la plantation. Il en tirait une certaine fierté.

La journée était rythmée par les repas, l’heure du déjeuner sonnait au milieu de la matinée, les économes se mettaient à table à tour de rôle, mangeant à leur faim, Georges Tremblay était intransigeant à ce sujet comme l’avait été le baron de Thouais, estimant que pour avoir des forces, il fallait être bien nourri contrairement à d’autres plantations qui économisaient sur la pitance des subalternes. Après cette courte interruption, le repas pris, ils reprenaient leurs postes, pour veiller à l’épuration des chaudières et à la fabrication du sucre, sans oublier la lutte contre les insectes qui pouvaient anéantir les cultures à la moindre négligence. Ils ne s’arrêtaient que, lorsque sonnait le dîner au pic du soleil. À deux heures après midi, après une courte sieste, les travaux reprenaient jusqu’au soir. À huit heures, on sonnait un léger souper, il se retirait quelquefois pour prendre un court repos avant de retourner aux taches diverses qui pouvaient mener tard dans la nuit. Malgré la charge de travail, il se sentait à égalité avec ses comparses.

Pierre-Henri ne faisait pas encore partie de la « bonne société » créole, aussi il ne participait pas aux visites de voisinage ou aux grands festins suivis de bal et de jeu à l’occasion d’événements familiaux. Non pas qu’il ne fût pas invité, mais, il avait vite compris, que comme en France, on lui ferait sentir son statut. Par contre, tout comme son comparse il participait au repas dominical et aux repas de fêtes à la table de la maîtresse de la plantation. Elle y tenait.

C’est en remarquant Esther quelques jours après leur arrivée que Pierre-Henri comprit qu’il se sentait seul. Il préférait à la beauté sculpturale de Mama-Louisa qu’il n’avait pu que remarquer la réserve empruntée de la jeune fille émergeant du cocon de l’enfance. Elle lui faisait penser à une chatte, le visage triangulaire envahi par ses grands yeux bruns. Il aimait son regard ressemblant à celui d’une génisse, il avait la douceur de celui d’une mère. Il aurait parié que ses mains pouvaient enserrer sans effort sa taille. Sa peau d’un brun ambré scintillait sous la lumière. Elle avait la bouche gourmande qui appelle le baiser du moins, l’espérait-il. Et sa poitrine qui sans effort tendait le tissu au-devant d’elle et qu’il aurait bien caressée, titillée, sucée, l’envoûtait, tant et si bien que le peu de sommeil qu’il trouvait était envahi par des images sulfureuses de la chambrière.

Il fut comblé quand ses vœux se réalisèrent et quand elle dut partir avec la maîtresse, les regards lascifs et serviles des négresses des champs le laissèrent indifférent tant sa mémoire était pleine d’Esther. Il savait bien qu’il n’aurait eu aucun mal à mettre l’une de celles-ci dans sa couche. Outre le fait qu’elles n’avaient rien à dire, elles n’auraient pas demandé mieux pour échapper quelques instants aux travaux pénibles des champs, voir atteindre la grande maison.

Chapitre 49

Un retour plein de surprises

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney Caroline Countess Carisle)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le ciel, encombré d’une multitude d’oiseaux, se colorait d’une teinte rosée sur le fleuve qui leur servait de couloir de migration. La campagne environnante se réveillait au son de leurs piaillements, sifflements, babils, gazouillis qui annonçaient le lever du jour. Le landau conduit par Abraham et transportant Antoinette-Marie encore ensommeillée en compagnie de sa chambrière, suivi de la carriole conduite par Pierre-Henri accompagné par Francisco, sortit par la porte de la rue Royale. Abraham qui n’en était pas à son premier trajet avait guidé la voiture en direction du fleuve sur le tracé fait de coquillages compilés de la route qui serpentait parallèlement sur la levée, puis entre les plantations et le fleuve quand les digues protectrices n’existaient plus.

Vers le milieu de la matinée, les occupants des multiples embarcations faites de troncs fermement attachés les uns aux autres avec une cabane rudimentaire à la poupe, qui naviguaient en grand nombre avec leurs marchandises vers le port de La Nouvelle-Orléans, croisèrent le spectacle d’une jeune fille élégante assise sur un tronc d’arbre, avec deux molosses couchés à ses pieds. Le dos bien droit, le haut du visage caché par une large capeline, Antoinette-Marie avalait un encas avec ses deux économes en attendant qu’Abraham aidé d’Esther ait décapoté le landau. Elle faisait à peine attention aux enfants qui lui faisaient signe depuis les barges. Elle était partagée par la joie de revoir ce qu’elle considérait désormais comme sa maison » « la Palmeraie « et la tristesse de partir sans avoir revu celui qu’elle espérait. Hypnotisée par le reflet de l’eau, elle ressassait le tumulte de ses sentiments envers le jeune hidalgo. Elle avait déjà été échaudée à Bordeaux. Elle s’était enflammée sous le charme séducteur de Pierre Victurnien pour au final être fort déçue. Elle craignait de récidiver, mais c’était plus fort qu’elle. Dès qu’elle l’avait vu, son cœur s’était emballé comme si elle l’avait déjà connu, en fait, elle l’avait reconnu au fond de son âme. Même si cela pouvait paraître niais, c’était une évidence, une certitude. Tout en laissant errer ses pensées, elle regardait sans la voir une grue au long cou, sur la branche d’un arbuste, qui, penchée sur le fleuve, cherchait sa pitance. Antoinette-Marie sursauta en poussant un cri au surgissement au milieu d’éclaboussures d’un alligator qui voulait en faire sa proie. L’oiseau s’envola au son des cris agacés que provoquait ce dérangement. Les molosses se redressèrent grognant et aboyant envers le monstre aquatique faisant un barrage devant leur maîtresse. L’animal désappointé retourna dans le lit du fleuve. Dans son sursaut, elle perdit l’équilibre que son économe rétablit à temps. Elle s’excusa de cet affolement dû à son inattention. Elle se trouvait ridicule et était en colère contre elle-même. Elle s’était mise en danger par inadvertance et dans ce pays cela coûtait la vie. La nature n’oubliait pas son état sauvage malgré son recul face à l’homme qui façonnait l’œuvre de dieu à sa convenance. Remis de ses émotions, le groupe reprit le voyage.

À nouveau installé dans le landau, Antoinette-Marie retira sa capeline et ses souliers qu’elle trouvait trop serrés et posa les pieds sur la banquette opposée. Esther avait repris un ouvrage sur lequel elle s’appliquait avec une attention minutieuse. Sous la frondaison des chênes aux feuilles tendres du printemps repoussant de leur mieux la mousse espagnole suspendue au gré du vent, qui le plus souvent protégeait les voyageurs des ardeurs du soleil, les véhicules poursuivirent la route. Elle se mit à lire le livre que lui avait prêté son notaire. C’était une pièce de Marivaux, « l’île des esclaves » dont le sujet résultait de l’inversion des conditions des personnages. Elle supposait qu’il essayait de lui faire passer un message. Il ne pouvait savoir que c’était un sujet qu’elle connaissait bien, elle avait vécu ses premières années comme la fille d’un métayer. Est-ce le large Mississippi qui lui rappelait la Garonne au bord de laquelle elle avait fait ses premiers pas, puis ses premières courses avec Antonin et la tribu Freydou, les souvenirs se mirent à l’assaillir ? La nostalgie de ce temps l’envahit. Elle se souvint de son incompréhension lorsque les Freydou, essayant de contenir sa fougue enfantine et voulant lui donner quelques rudiments de l’éducation qu’ils pensaient qu’elle devait recevoir, avaient essayé, en vint, de lui expliquer qu’elle était la fille du château. Elle n’avait tout d’abord pas compris qu’ils lui signifiaient sa condition. Elle savait bien qu’elle était la fille du château, elle savait où elle habitait. Ignorant la poussière, les toiles d’araignée, les planchers comme les plafonds qui s’effondraient, elle l’avait exploré dans ses moindres recoins ou presque avec sur les talons son frère de lait, Antonin, de trois ans plus âgé. Dans cette inspection en règle, elle avait tout de même évité les caves suite à l’avertissement de Gaspard Freydou. Il lui avait raconté les oubliettes où l’on se perdait à jamais enlevé par des trolls, les fantômes qui hantaient encore les lieux. Elle n’avait pas voulu vérifier ses dires. Elle avait commencé à comprendre où ses parents nourriciers voulaient en venir quand elle avait découvert dans le grenier un tableau, plus grand qu’elle, représentant une dame aux cheveux blond-argents, comme les siens d’après Antonin. Et quand elle avait réfuté la ressemblance avec la dame en robe de velours noir avec ce drôle de col de dentelle blanc en forme de roue de fromage, son compagnon avait insisté. Elle avait les mêmes cheveux et les mêmes yeux. Bertrande Freydou lui expliqua que c’était, somme tout, normal puisque c’était l’une de ses ancêtres. Elle était souvent revenue se plonger dans les yeux de son ancêtre dont elle ne savait rien d’autre. Elle lui parlait, lui racontait ses malheurs de petite fille, lui demandait d’en faire part à sa maman au paradis. Elle avait fini par tout comprendre le jour de l’arrivée de sa tante avec ses deux sœurs. Elle s’était reconnue en elles, elle ne savait pas comment, mais elle avait compris avant que l’on ne lui explique. La suite fut plus embrouillée, car hormis le fait d’apprendre à lire et à écrire avec le curé, sa vie n’avait pas changé après leur passage. Elle avait alors juste compris qu’elle n’était pas comme les Freydou, ni même comme Antonin. Elle s’était sentie plus seule. Le bon curé de Cambes avait essayé plus d’une fois de lui expliquer la situation, mais en vain. Écartée de son frère de lait, happé par les travaux de son âge, ainsi que d’autres enfants, se retrouvant le plus souvent seule car éloignée des travaux de la ferme par ses parents nourriciers, elle s’était plongée dans les livres. Elle se réfugiait dans la bibliothèque oubliée de tous et lisait tout ce qu’elle trouvait, au début sans vraiment comprendre. Mais avec le temps, bien que dans un grand désordre, elle avait acquis par elle-même une culture variée pas toujours féminine, mais enrichissante.

Le rythme du trot du cheval la berça et l’engourdit, puis elle finit par s’endormir au milieu de ses souvenirs. Elle fut réveillée par la voix grave d’Abraham sollicitant Esther pour qu’elle réveille sa maîtresse. Il y avait au loin sur le bord de la route un groupe d’hommes qui stationnait à côté d’une embarcation amarrée et cela ne lui disait rien de bon. Elle se redressa d’un coup portant ses mains à ses cheveux pour en rejeter les boucles à l’arrière, jeta un œil vers le groupe qui était encore loin d’eux. Ils étaient à plusieurs lieues d’une plantation en aval comme en amont du fleuve, c’était l’endroit idéal pour dépouiller des gens. Elle renfila le plus rapidement ses souliers. Elle glissa sous ses jupes le pistolet que lui avait donné, au cas où, Don Alvarez Pignero, son jeune économe espagnol. Elle le savait, il y avait des pirates, qui, du fleuve, attaquaient et dépouillaient les voyageurs, mais rarement en plein jour. Mais tous voyageaient en groupe, il était rare que cela tourne au drame, les voleurs la plupart du temps se contentaient du butin. De plus, trop de monde naviguait dessus et aurait pu les voir. Cela n’empêcha pas les deux jeunes filles de sentir la peur courir sur la peau, la tension était palpable dans les deux voitures. Elle rappela Béarn et Navarre, qui couraient sur le bas-côté. Sans arrêter la voiture, elle leur ouvrit la portière, les molosses sautèrent dans la caisse du landau, faisant gémir les suspensions sous leurs poids. Dans la carriole derrière, les deux économes rapprochèrent leurs armes, pistolets et fusils prêts à agir. Abraham lui-même, bien qu’il soit un esclave, avait sur lui un pistolet confié par Georges Tremblay. Tous avaient entière confiance en lui.

Charles Adams (François-André Vincent

Charles Adams

Sur le bord de la route, à leur approche, ne se tenait plus qu’un homme, aux longs cheveux blonds, élégamment vêtu, et un autre de taille plus petite et rouquin. Le reste du groupe avait rembarqué à l’ordre du premier. Surprise, Antoinette-Marie reconnut le deuxième, le soi-disant vieillard porteur du message, elle n’avait pas de doute. Elle s’écria en direction de ses économes. « – Attendez, je connais cet homme ! Abraham arrête la voiture ! » Monsieur Hautbois-Guichette et Don Alvarez Pignero, à peine rassurés, abaissèrent leurs armes qui gardèrent toutefois à la main. La situation leur paraissait étrange. Leurs grosses pattes s’appuyant sur la portière, Navarre et Béarn s’interposèrent entre leur maîtresse et les étrangers. Les deux molosses ne semblaient pas craindre de danger, ce qui rassura la troupe. L’homme élégant, nullement inquiété par les chiens et les armes des voyageurs, se découvrit et se courba à l’arrêt de la voiture. « – Bonjour ! Madame, je suis le capitaine Charles Adams, voici mon chirurgien, Monsieur Fergusson, nous ne nous connaissons pas, mais je suis porteur de nouvelles.

– Je sais qui vous êtes, Monsieur, j’ai entendu parler de vous, de plus j’ai reconnu votre acolyte. Je suppose que je n’ai pas besoin de me présenter ? Le pirate fut saisi par l’aplomb de la jeune fille, il ne regrettait pas la rencontre qu’il avait provoquée. « – Évidemment, que non, Madame de Thouais. Je suis venu vous dire que Don de Puerto Valdez regagne en ce moment même La Nouvelle-Orléans. Il est à cette heure sur le lac Maurepas en pleine santé. »

Le cœur d’Antoinette-Marie, lui sembla-t-il, manqua un battement. Elle ne lui demanda pas comment il savait cela, elle se doutait qu’elle ne pouvait tout connaître de cette étrange aventure. Elle lui sourit de soulagement ou de bonheur ou des deux, elle n’aurait su le dire. « – Merci, Monsieur, je n’ai sur moi que cette bourse, car comme vous le savez les routes ne sont pas toujours sûres. » Il sourit au sous-entendu. Il voulut refuser la bourse de cuir rouge qu’elle avait pris sous sa banquette et qu’elle lui tendait. « – Non ! Non, Madame ce n’est qu’un service.

– C’est plus que cela, et vous le savez bien, me semble-t-il ? Autrement vous ne sauriez être sur ma route. Alors, s’il vous plaît prenez. Et dès que j’aurai revu Don de Puerto Valdez, je vous en donnerai autant à notre prochaine rencontre. Bien sûr que cela reste entre nous ! » Devant le scepticisme perceptible de son entourage, elle rajouta. « – Si tout cela est faux, je paierai ma candeur, et la leçon ne sera pas trop chère payée. Autrement la somme ne sera jamais à la hauteur du service que vous me rendez.

– Rassurez-vous madame, vous me reverrez, et vous aurez l’occasion de payer la dette que vous désirez contracter auprès de moi. Au revoir Madame, au plaisir de vous revoir. La situation amusa Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à une comédie de théâtre. Elle regarda le beau capitaine remonter avec son comparse sur l’embarcation, qui ressemblait à une gabarre et qui dès la voile levée fila dans le sens du courant disparaissant rapidement de la vue du groupe.

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Le capitaine Adam avait pris pour prétexte de se faire payer son dû pour approcher l’héroïne de l’histoire d’amour non entamée de l’homme qu’il avait secouru. Décidément, l’hidalgo et son histoire l’avaient touché. Pourquoi ? Il n’aurait pas su l’expliquer, cela était peut-être un écho avec sa propre histoire. Il était allé à La Nouvelle-Orléans, il s’était renseigné auprès de Pierre Lafitte avec qui il était associé pour écouler, dans la ville et ses alentours, ses produits de contrebande. À la description qu’il en avait faite, sans nul doute le contrebandier orléanais lui assura que ce ne pouvait être que la petite veuve française. Ce qu’il en apprit ajouta à son engouement pour cette historiette galante. Quand il apprit où se trouvait la plantation de la jeune veuve, il se dit que la dette contractée par le marquis espagnol pouvait lui être plus profitable qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Et ses pensées ne l’amenaient pas imaginer une récompense plus importante, mais plus à l’assurance de trouver à un endroit stratégique sur le fleuve, un lieu où se réfugier si le besoin venait à se faire sentir. Bien évidemment, les planteurs n’étaient pas regardants quant à la provenance des marchandises qui leur refourguaient, mais de là à le protéger ou le cacher lui et ses hommes, c’était autre chose. Mais, avec une dette de vie, il se dit qu’il avait peut-être trouvé un havre de paix. Il ne doutait pas de la reconnaissance de l’hidalgo et la rencontre avec cette jeune fille au demeurant qu’il trouvait fort belle et courageuse, l’avait conforté dans cette espérance. Et la scène l’avait beaucoup amusé, il irait à la prochaine occasion lui rendre visite dans sa plantation, il allait juste, lui laissait le temps de revoir son soupirant.

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de Vilagaya Juan Salvador et sa femme (Sir Henry Raeburn (Porträt von Sir John und Lady Clerk

Juan Salvador et Maria helena de Vilagaya

Sur le chemin du retour à la Palmeraie, il avait été prévu par le groupe de voyageurs de s’arrêter à la plantation « la Nouvelle ». La charrette conduite par les deux économes contenait outre les malles d’Antoinette-Marie, les outils et les vivres pour la plantation de la Palmeraie, des fournitures pour les De Vilagaya. Pour couper le trajet, Antoinette-Marie avait décidé de passer la nuit chez ses voisins éloignés, dont elle appréciait la chaleur humaine. Malgré le côté intrusif de Maria Helena De Vilagaya, Antoinette-Marie appréciait l’Espagnole. Sous des abords autoritaires, elle avait reconnu le grand cœur de la dame en mal d’enfant et lui savait gré sous des dehors un peu rudes de l’affection qu’elle lui portait. Elle avait apprécié le bouclier que la dame levait chaque fois que l’on s’approchait de trop près d’elle, s’en réservant en quelque sorte l’exclusivité, et si parfois cela pouvait être un tant soit peu envahissant, elle ne pouvait lui en vouloir, cela l’ayant protégé plus d’une fois de l’intrusion intempestive d’un supposé prétendant ou de celle de sa famille. Elle avait en cela, comme une duègne, protégé sa vertu. Une fois de plus elle fut reçue avec ses gens les bras ouverts. Dès qu’elle se fut rafraîchie, Antoinette-Marie descendit rejoindre son hôtesse qui attendait avec impatience des nouvelles, des rumeurs, des ragots de la ville. Alors qu’elles conversaient, Antoinette-Marie s’amusant de la causticité des remarques de l’Espagnole, son époux les rejoignit, ils passèrent donc à table. Sans façon la conversation coulait autour de la table passant du français à l’espagnol suivant qui parlait. L’humeur était joyeuse, les De Vilagaya heureux de l’interruption dans leur routine que leur apportaient les jeunes gens. Au milieu des sujets diversement échangés et alors que don De Vilagaya demandait si le voyage s’était bien déroulé et qu’Antoinette-Marie répondait par l’affirmative, Pierre-Henri ne put s’empêcher de sous-entendre qu’il n’avait pas été sans surprise. Intriguée, doña De Vilagaya demanda des détails. Les deux économes ne s’étaient pas remis de leur rencontre avec les pirates et encore moins de l’échange de ceux-ci avec leur maîtresse. L’un comme l’autre, ils allaient de surprise en surprise avec celle-ci, elle prévoyait les catastrophes comme une pythie, elle se faisait enlever par ses prétendants, et maintenant elle sympathisait avec des pirates, sa jeunesse et sa beauté les avaient déjà assez étonnées. Contrariée, car elle devinait déjà la curiosité qu’allait soulever sa narration et qu’elle devrait assouvir, Antoinette-Marie raconta leur aventure. À sa surprise, doña De Vilagaya ne demanda pas de qui le pirate prétendait donner des nouvelles, comme si cela était évident. Même au milieu du désert, Antoinette-Marie était sûr que l’Espagnole arriverait à tout savoir sur son entourage, mais comment pouvait-elle savoir ? Elle préféra ne pas demander de peur que cela ne l’entraîne trop loin, d’autant que comme si de rien n’était, doña De Vilagaya poursuivait la conversation. « – Vous savez, Antoinette-Marie, votre pirate n’est ni plus ni moins un contrebandier. Mon époux vous dirait que tout dépend comment l’on perçoit la marchandise. Si on est le dépossédé, c’est un pirate, mais si vous êtes le futur propriétaire de la marchandise, c’est un contrebandier. Nous-mêmes faisons quelques affaires avec eux afin d’éviter les taxes bien trop lourdes sur les marchandises venant d’Europe et vous devriez voir avec votre contremaître pour les futures fournitures dont vous avez besoin pour meubler votre maison ou pour quelques nègres supplémentaires. Vous verrez, cela facilite la vie, et puis c’est tellement amusant de contourner les lois. » Elle se mit en rire devant l’ébahissement de ses invités. « – Ne soyez pas étonnée, mon épouse à raison mon petit, nous ne pourrions obtenir tout le confort que nous avons si nous n’achetions que les produits passant par la douane de la Balise. Votre landau par exemple est venu par le lac Pontchartrain une nuit sans lune. Tous autant que nous sommes, nous utilisons ce moyen, attelages, garde-robes, étoffes, bijoux, meubles, vaisselles, vins, tout ce qui vient de nos pays natals, arrivent le plus souvent par ce biais. Sans parler de tout ce que nous échangeons avec les États-Unis par le biais de kentuckyens, blé, viandes séchées pour nos nègres et j’en passe ». Ils parlèrent ensuite des levées et du projet du nouveau gouverneur de creuser un canal entre La Nouvelle-Orléans et le lac Pontchartrain, afin d’assécher les marais à l’est de la ville pour l’assainir, en pourparlers entre celui-ci et le Cabildo. Doña De Vilagaya ne put s’empêcher de faire remarquer que cela hausserait le prix des terres alentour, au grand avantage des propriétaires comme Saint-Maxent et Marigny. Le café pris, les convives se quittèrent, Antoinette-Marie désirant partir en milieu de matinée au plus tard.

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Les jambes ballantes de part et d’autre de l’une des plus hautes branches d’un chêne en bordure de la plantation, sans crainte du vertige, l’enfant s’était confortablement installé. Sans remords, il avait pour cela effrayé un couple de moqueurs qui nidifiait. Les oiseaux luttèrent un moment poussant des cris ironiques, puis s’envolèrent laissant la place au gamin. Nathanaël à cheval sur son promontoire dominait de sa tour de guet improvisée la courbe du Mississippi des lieux à la ronde. Il scrutait la route longeant le fleuve, cherchant de son jeune regard le moindre mouvement, l’élévation de la poussière, sur le chemin, révélatrice de voyageurs. Alors qu’il désespérait, un voile brumeux s’éleva au loin. Il fronça les sourcils, rejeta une de ses mèches blondes qui le gênait, il redoubla d’attention. Était-ce une illusion que le vent lui jouait ? Son acuité visuelle l’aidant, il commença à deviner les deux voitures qui se suivaient. Il n’eut plus de doute. Il descendit avec l’adresse d’un petit singe, au risque de se rompre le cou, glissa sur la dernière branche, s’affalant sur le sol. Il se releva aussitôt, traversa au plus vite le bois qui séparait la route du jardin de la plantation. Il contourna et évita, palmiers nains, bouquet de jeunes palmiers et de magnolias fraîchement plantés, bosquet d’azalées géantes, buissons de gardénias, massifs de fleurs foisonnants. Il atteignit enfin la grande pelouse devant la demeure, tout en courant, il hurlait. « – La maîtresse, la maîtresse ! Elle arrive ! » Georges Tremblay l’avait mis en avant-garde pour surveiller l’arrivée du landau. L’appel fut repris par la plus jeune des filles de Néora, l’hospitalière. La petite Bethsabée, postée dans la galerie, traversa la demeure de part en part, et tomba nez à nez avec Mama-Louisa tout sourire. « – Et bien qu’attends-tu pour sonner la cloche ? ». La cloche, elle pouvait sonner la cloche, la cloche qui sonnait le début de la journée dans les champs, qui le soir venu annonçait le repos, la cloche qui appelait aux repas et prévenait des catastrophes, la cloche que personne n’avait le droit de toucher en dehors des blancs et de la gouvernante. La petite fille n’était pas peu fière d’attraper le cordon qu’elle pouvait à peine atteindre. Il faisait rêver tous les négrillons. De ses bras frêles, elle fit sonner à tout rompre, la cloche de bronze, aussi grosse que sa tête, symbole de l’autorité du maître. Mama-Louisa, hilare, l’interrompit assourdie par le son. De toute part, au son du signal, les gens de la plantation arrivaient, les femmes rajustant leurs tabliers et leurs tignons blancs comme neige, les hommes refermant ou enfilant leurs chemises. Marie-Adélaïde se précipita à l’appel, traversa la demeure qu’elle n’habitait plus, ayant suivi son époux dans le bungalow et se posta sur la véranda attendant de voir au bout de l’allée la voiture tant attendue par les gens de la plantation.

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Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Alerté par le son de la cloche au loin, Antoinette-Marie s’inquiéta. « – Le feu ? Que peut-il bien se passer ? »  Abraham sans se retourner ni changer le rythme du trot de l’attelage lui répondit avec un sourire découvrant toutes ses dents. « – Mais Ma’ame, c’est pou’ vous la cloche sonner. C’est que nous avoi’ eu peu’ de vous pe’d’e ! » Antoinette-Marie en resta bouche bée. Ses gens avaient craint sa disparition, de cela, elle ne se serait pas doutée, elle n’y avait même pas pensé. Elle revoyait Esther se jeter à ses pieds enlaçant ses genoux, lorsqu’après son enlèvement par ce bellâtre de Saint-Maxent ses sauveurs l’avaient reconduite chez les Maubeuge. Elle avait cru que sa chambrière était par trop sentimentale et avait eu juste comme réflexe de flatter la tête de sa servante. Mais maintenant qu’elle y songeait, que seraient devenus ses gens, ses esclaves si elle avait effectivement disparu ? La plantation aurait été vendue et eux avec, les quelques familles constituées séparées, quel maître aurait-il eu ? La liberté, il n’aurait pas fallu y compter et de toute façon pour quoi faire ? Elle savait bien que sans argent, elle ne valait pas grand-chose, elle avait bien vu à Cambes, malgré leur liberté, les paysans subissaient la misère causée par une mauvaise récolte, par un maître qui en voulait plus. Elle ne l’avait pas endurée, mais l’avait constatée. Les révolutions politiques, philosophiques, malgré la liberté qu’elles prônaient n’y changeaient rien. Elles ne faisaient qu’accroitre la tromperie par un espoir souvent mal réfléchi.

Plus le temps passait, plus elle comprenait à quel point ses esclaves partageaient avec elle cette dépendance des uns des autres, elle n’avait jamais pu les considérer comme des meubles comme la plupart des planteurs qui en avaient besoin. Elle était liée à eux. Ils avaient besoin de sa protection et elle d’eux pour faire vivre ce domaine, qui lui seul permettait de poursuivre ce cycle. Pas plus qu’eux, elle n’avait eu le choix, la loi, la vie l’emprisonnait dans ce schéma.

De la voiture qui remontait l’allée, elle vit arriver, de derrière la demeure, la foule compacte de ses esclaves encadrée de ses deux surveillants Simon et Mathieu Lamotte. Le son de la cloche fut remplacé par leur aubade accompagnée du rythme claquant de leur main. Comprenant de mieux en mieux le jargon des esclaves, elle percevait son nom, celui de Dieu, et leurs remerciements, au milieu du chant venant vers elle. De la demeure elle-même elle reconnut à son allure incomparable Mama-Louisa tout sourire qui mettait de l’ordre dans le groupe désordonné des gens de maison et des enfants. Georges Tremblay, en haut des marches, avait rejoint son épouse dont il entourait les épaules d’un de ses bras. Antoinette-Marie sentit son cœur se comprimer sous le coup de l’émotion, elle était bien chez elle, elle n’avait plus de doute, devant elle s’étalait sa famille. Les larmes lui vinrent aux yeux, elle se leva dans le landau encore en mouvement. Le silence se fit à l’arrêt du véhicule, elle descendit, passa devant ses gens comme un général passe en revue ses troupes, un timide sourire à la face. Elle se pencha vers l’angelot qu’était Nathanaël, lui caressa la joue et levant les yeux vers sa mère, elle rencontra le regard bienveillant de la gouvernante. « – Merci, merci Mama-Louisa ». Elle lui prit les mains retenant ses larmes sous le coup de l’émotion. Puis elle se retourna vers le groupe qui attendait. « – Bonjour, bonjour à tous, merci, merci de cet accueil, je me sens enfin arrivée chez moi. » Quelques rires gênés furent émis, et Mama-Louisa entre ses lèvres entama un chant religieux. Devant le signal, il fut entamé par tous. Marie-Adélaïde descendit de la véranda et chaleureusement prit son amie dans les bras et l’entraîna en haut des marches pour écouter le cœur chaleureux que ses gens lui dédiaient s’élever vers le ciel.

*

Assise à l’ombre de la glycine et des clématites couvrant la pergola, nouvellement construite selon les directives de Georges Tremblay, devant la demeure, Antoinette-Marie patientait en admirant son nouveau jardin. Selon leur choix commun, Marie-Adélaïde avait suivi les plantations d’une dizaine de palmiers de Floride qui justifiaient à nouveau le nom de la plantation. Les jeunes plants ornaient tout en l’envahissant la pelouse droite devant la demeure et allaient côtoyer les chênes de la forêt. Devant eux prenaient le relais des palmiers nains ainsi que des bananiers. Sur l’autre pelouse paradaient des orangers et des citronniers, des magnolias en bosquets parachevaient cette frénésie de plantation de jeunes arbres. Les fleurs avaient leurs places sous forme de buissons comme les azalées géantes et les gardénias, les iris qui prospéraient en toute liberté. Antoinette-Marie était satisfaite, elle aimait le côté anarchique de l’ensemble qui laissait croire au naturel du jardin, mode venue d’Angleterre. De là où elle était, elle voyait encore la digue protectrice à défaut de voir le fleuve. Elle s’abîma dans le vol d’un colibri qui avait décidé de butiner une clématite rose. Elle fut tirée de sa rêverie par le toussotement discret de Mama-Louisa qu’elle avait fait appeler.

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mama Louisa

La gouvernante pensait avoir été invitée afin de remercier sa maîtresse pour le bienfait qu’elle avait découvert les bras ballants devant la porte de sa cuisine, le matin même. Le jour était à peine levé, alors qu’elle s’affairait devant ses fourneaux, aidée en cela par Dalila, la porte s’était entrouverte, laissant brusquement pénétrer la lumière la faisant se retourner. Elle découvrit sur le pas un jeune garçon qui la dévisageait avec un air mauvais. « Aaron, mon Aaron, mon Dieu ! Merci, merci ! » Brun, juste hâlé par le soleil, presque la taille d’un homme, le regard noir, il dévisageait sa mère. Elle se précipita, le prit dans ses bras, sentant une légère réticence, qu’elle prit pour la pudeur du jeune homme à venir, elle se recula et admira sa progéniture longtemps éloignée. Elle ne pouvait savoir que c’était la rancœur d’avoir du jour au lendemain été emmené loin d’elle pour être sous les ordres « d’un sale négro » qui l’avait brusqué plus que de mesure parce qu’il était blanc à l’extérieur. Il en voulait à sa mère de n’avoir rien pu faire pour le garder auprès d’elle, il refusait d’admettre, au souvenir de toutes les brimades qu’il avait reçu, son impuissance. Georges Tremblay, sur la demande d’Antoinette-Marie, qui avait instruit son contremaître de l’affranchissement de Mama-Louisa et de ses enfants, était venu la veille le chercher sur la plantation de Louis André Bertin-Dunogier. Cela faisait cinq ans qu’il était en apprentissage sur cette plantation suite aux ordres du baron de Thouais, son père. Si son nouveau maître, temporairement, avait toujours été clément envers lui, les autres esclaves s’étaient chargés à coups de brimades, de coups, d’injures, de lui faire sentir sa différence. Il était métisse et même quarteron, cela n’avait rien d’original et était même assez courant sur les plantations, mais celui qui devait lui apprendre les métiers de la menuiserie et de l’ébénisterie ne voyait pas ça de cette façon. Le garçon était trop blanc et lui était noir d’ébène. Le garçon parlait comme les maîtres et cela, il ne le supportait pas. Le garçon était donc revenu plein de ressentiments et ne sachant vers qui les diriger, sa mère devint celle qui avait laissé faire. Et la joie de sa mère à son arrivée n’y changea rien. Tout à son bonheur, elle lui présenta le poupon qu’était devenue Sarah, sa petite sœur et lui rappela son frère Nathanaël qui l’avait connu marchant à peine.

*

Antoinette-Marie releva la tête et demanda à sa gouvernante de s’asseoir, ce qui la décontenança. Un peu gênée, elle prit l’un des fauteuils en rotin face à sa jeune maîtresse. « –  Mama-Louisa, j’ai profité de mon séjour à La Nouvelle-Orléans pour aller voir mon notaire afin de réaliser l’une des dernières volontés de Charles-Henri. » La gouvernante regardait sa maîtresse sans vraiment comprendre où celle-ci voulait en venir. Il était vrai que guère à l’aise dans la situation, sa maîtresse ne savait comment présenter la chose. « – Bon ! Enfin Charles-Henri m’a demandé sur son lit de mort de t’émanciper ainsi que tes enfants. » Elle omit de lui dire que son défunt époux lui avait alors expliqué que ses derniers étaient ni plus ni moins sa fratrie par la main gauche. La culpabilité qu’elle ressentit à cette omission fut calmée par la pudeur, car comment aurait-elle pu formuler cette information sans froisser sa gouvernante ? Celle-ci qui prenait comme un coup de tonnerre l’annonce de sa liberté se demandait si elle avait bien compris. Elle était libre ! Elle et ses enfants, ce que jusque-là n’avait été qu’un rêve enfoui au fil du temps au plus profond d’elle-même. Telle une douleur fulgurante, l’espoir renaissait, comme un éclat lumineux, comme un miracle. Pour la première fois de sa vie, elle ne savait que dire. Hébétée, elle ne sut articuler que. « – Ce n’est pas possible ! » Antoinette-Marie  que le silence, installé entre elles, gênait rebondit sur l’exclamation. « – En fait, c’est Monsieur Bevenot de Haussois, mon notaire, qui a trouvé la solution pour que ce soit possible. » Elle omit d’expliquer les arrangements qui avaient permis de détourner la loi et reprit. « – Cela sera ratifié au journal officiel du Cabildo d’ici un mois, mais ce n’est que pure formalité. Je tiens à disposition un double des papiers de votre émancipation. »  Mama-Louisa écoutait attentivement chaque mot de sa maîtresse dans un silence absolu de peur d’être en train de rêver. Quand celle-ci n’eut plus rien à rajouter, le silence s’installa à nouveau entre elles. Antoinette-Marie le brisa. « –  Tu as bien compris ce que je viens te dire Mama-Louisa, toi et tes enfants êtes libres ! Tu peux désormais faire ce que tu veux ou presque !

– Que voulez-vous dire par : presque ?

– Tu es supposée quitter la plantation avec tes enfants et te rendre à La Nouvelle-Orléans. Où les… nègres libres sont supposés vivre.

Mama-Louisa, comme chaque fois que quelque chose ne lui convenait pas, émit un son strident, en passant sa langue sur ses dents.

– Oui ! oui ! Mais c’est vraiment une obligation de quitter la plantation ?

– Si tu tiens à rester à mon service, ce qui me plairait, mon notaire a trouvé un accommodement. Dans ce cas, bien évidemment tu seras rémunérée, mais tes enfants à leur majorité devront aller vivre à La Nouvelle-Orléans.

– Bien, bien ! Cela va aller. Vous mettrez les papiers et mon argent dans votre coffre, et si j’en ai besoin, je vous les demanderai. Cela va comme ça ?

– Bien sûr que cela me convient !

Soulagé de l’arrangement, Antoinette-Marie constata qu’elle respirait mieux.

– Une dernière chose Madame, je peux les voir les papiers ?

– Bien sûr ! Bien sûr ! Suis-moi.

Les deux femmes rentrèrent dans la demeure, puis dans la bibliothèque qui servait de bureau, Antoinette-Marie ouvrit un coffre de bois d’ébène recouvert de cuir et en extirpa des papiers qui concernaient la nouvelle femme libre. Mama-Louisa ne savait pas lire, même pas son nom. À la présentation de la page élégamment manuscrite avec le sceau de cire rouge aux armes du gouverneur, elle ne put retenir les larmes de joie qu’elle retenait depuis qu’elle avait compris. Elle était libre ! Libre ! Étrangement, elle se sentait plus légère, plus droite. Tout d’un coup, elle réalisa, quel nom y a-t-il sur l’acte ?

– Je me suis permis, Mama-Louisa, de vous nommer du nom de famille de Charles-Henri. C’est donc Louisa, Aaron, Nathanaël et Sarah Thouais, qu’il y a d’inscrit sur votre acte d’émancipation. 

À cet instant, rien que pour ce geste symbolique, Mama-Louisa sut qu’elle mourrait pour sa maîtresse s’il le fallait, plus en esclave, mais en femme libre.

Chapitre 50

Avril 1792, Un accident mortel

(Lady Elizabeth Stanley (1753–1797), Countess of Derby, George Romney )

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

La chaleur était douce en cette fin de journée, Antoinette-Marie s’était installée à sa place habituelle, sur sa bergère sous la véranda face à l’allée qui menait vers le fleuve dont elle ne se lassait pas d’admirer les changements de couleurs et de rythme. Comme tous, elle attendait le retour des esclaves des champs qui annoncerait l’heure du souper qu’elle partagerait avec les Tremblay. Le soleil était chaud, mais la fraîcheur de la terre et de la jeune végétation adoucissait l’effet de ses rayons. L’herbe était déjà haute dans les prairies, les chênes portaient des feuilles neuves et sous la dentelle de la mousse espagnole, les fleurs s’ouvraient arborant leurs couleurs chatoyantes et exhalant leurs parfums souvent enivrants. Les arbres se débarrassaient ainsi de leurs fourrures parasites et les fleurs annonçaient les fruits à venir. À cette heure la faune sortait de sa léthargie, croassant d’un côté, piaillant de l’autre, le chant du crépuscule se préparait. Elle essayait de se concentrer sur le livre que lui avait offert Madame de Maubeuge : « le voyage du jeune Anarchasis en Grèce » qui parait-il faisait fureur en France. Il est vrai que la mode de l’antique était pour beaucoup dans l’engouement du livre écrit par l’abbé Barthélemy qui mettait à la portée d’un très large public cette érudition.

Antoinette-Marie bien qu’appréciant sa lecture ne pouvait s’empêcher de laisser vagabonder ses pensées vers la lettre apportée plus tôt par un esclave des Maubeuge de la part de Monsieur Bevenot de Haussois. Elle lui donnait enfin des nouvelles de Juan-Felipe. Bien que soulagée, elle restait encore inquiète. Elle avait appris par celle-ci que si le jeune capitan était bien rentré à bon port, il avait, à peine arrivé, contracté une fièvre que sa fragile convalescence avait du mal à combattre et l’avait obligé à s’aliter. Oubliant son livre elle se laissa prendre par la contemplation de ce qui l’entourait et sans s’en rendre compte s’assoupit. Elle se mit à rêver à des temples grecs surplombant une mer d’azur, à Juan-Felipe qui escaladait des rochers pour venir jusqu’à elle. Tour à tour, elle riait de voir le jeune homme grimper tant bien que mal jusqu’à elle, puis elle s’inquiétait de peur qu’il ne se rompe le cou en tombant de la falaise. Tout en se penchant pour suivre sa course, elle sentait la brise soufflant doucement sur elle, rabattant sa robe à l’antique contre les courbes de son corps. Elle écarta le volant du décolleté qui lui chatouillait le cou. Puis tout à coup une violente morsure la sortit de sa somnolence. Tout en bondissant hors de son fauteuil, elle hurla de douleur et de terreur, devant elle sur le sol courrait une bête monstrueuse noire et velue large comme la paume d’une main, elle hurla de plus belle tout en montrant du doigt l’objet de son effroi à ceux qui se précipitaient, elle tenait son cou où l’horrible morsure gonflait déjà. Marie-Adélaïde, qui de la bibliothèque, avait surgi dans la véranda, comprit d’un seul coup d’œil la scène et se précipita vers son amie qui s’écroulait doucement sur elle-même. Elle cria. « – allez chercher Madame Tremblay, allez chercher Dewache au nom de Dieu ». Les esclaves apparus paniqués ne voyaient que la bête monstrueuse et n’avaient qu’un mot à la bouche. « – être une veuve noire, être une veuve noire ! ». Marie-Adélaïde n’eut pas à réitérer son ordre, sa belle-mère, arrivait à grandes enjambées. Une vision de l’araignée et d’Antoinette-Marie  avait alerté l’Indienne alors qu’elle cueillait des plantes dans le bayou. Elle arrivait pour la prévenir du danger, mais elle comprit qu’il fallait faire plus. « – Allongez là vite. » Elle releva ses jupes, elle attrapa le coutelas qu’elle avait fixé à son mollet, ce qui surprit Marie-Adélaïde, et se pencha sur la jeune fille. Elle s’approcha de son cou où des points noirs rougis de sang en périphérie stigmatisaient la plaie. Sans plus attendre, devant le silence médusé du groupe qui s’était formé, elle incisa l’œdème qui se formait et gonflait à vue d’œil. Elle agrandit la plaie et suça le venin aussi fort et longtemps qu’elle put. Elle recrachait le liquide visqueux jaunâtre mêlé d’une salive écumeuse et rosée. La jeune fille avait perdu connaissance.

*

Jean-Baptiste GreuzeNoir, elle plongeait dans le noir, elle s’enfonçait mollement dans le noir obscur au rythme lancinant d’un tambour. Chacun de ses battements, doucement, s’éloignait du précédent. Sereine, elle ne sentait plus rien, elle se laissait flotter au milieu de tout ce noir. Elle ne cherchait pas où elle était, cela n’avait nulle importance, elle ne se posait aucune question, même le son du tambour s’éloignait. Elle semblait se mouvoir dans rien. Puis une lumière, non un point lumineux tout d’abord, attractif, hypnotisant, doucement, lentement se rapprochait d’elle. Le point grossit petit à petit, l’attirait, la magnétisait, elle aimait cela. Le point devint un tunnel, l’entrée d’un tunnel, elle souriait béatement. À son entrée, elle devina deux silhouettes, du moins les perçut-elle, puis elle les distingua. Leurs contours devinrent plus précis, c’était deux femmes, la plus âgée appuyée au bras de la plus jeune. Elles regardaient Antoinette-Marie avec un sourire attendri, compatissant, les yeux pleins d’amour. Les deux femmes étaient connues d’elle, elle le ressentait, elle le savait. La plus jeune, une beauté blonde aux yeux d’azurs, doucement avec un geste plein de grâce lui fit signe de s’arrêter à la porte de la lumière. « – Non ! Non ! Antoinette-Marie ce n’est pas ton heure ! Mon enfant il faut retourner d’où tu viens. Regarde, il t’attend, vous avez besoin l’un de l’autre pour réaliser ce cycle de vie. Allez ! va ! Retourne-toi ! Regarde ton avenir, quand ton tour sera venu nous serons là. Ne t’inquiète pas. »

Antoinette-Marie pivota sur elle-même et l’obscurité se leva sur l’allée de la plantation encadrée de ses chênes et de ses deux pelouses jusqu’au fleuve et au bout très loin, un point noir, peut-être la silhouette d’un cavalier ? Juan-Felipe ? Elle se mit en marche lourdement, étouffant de chaleur, la tête emplit du son du tambour qui avait repris. Elle leva sa jupe essayant de mettre un pied l’un devant l’autre, mais ils étaient tellement lourds. Le peu de distances qu’elle parcourait ne la rapprochait pas du cavalier, elle se mit à pleurer. Elle sentit les larmes couler à profusion le long de son visage, elle se sentait si triste. Elle s’effondra, se releva, elle était revenue au point de départ. C’était impossible, cela se répétait sans fin. Le cavalier ne se rapprochait pas. Elle avait de plus en plus chaud, elle était moite, elle sentait le ruissellement de sa transpiration sur la surface de son corps. Elle voulut arracher sa robe, ses jupons, son corset, mais une force invisible l’en empêchait. Elle étouffait et le son de ce maudit tambour martelait ses tempes, quand cesserait-il ? Contre toute attente, elle se mit à grelotter de froid, elle se serrait dans ses bras avançant tant bien que mal dans l’allée. Elle finit de fatigue par s’écrouler. Tout fut à nouveau noir, mais cette fois c’était oppressant, terrifiant, angoissant et le tambour résonnait de plus en plus fort. Elle allait devenir folle. Il fallait que la lumière revienne, il le fallait ! Elle se mit à prier et en appela à la Sainte Vierge. Tout devint silencieux, puis devant ses yeux : la lumière du jour. Elle se releva sur l‘allée, une fois encore. Le cavalier venait vers elle, elle se mit à courir, tout était plus facile. Même le tambour s’était tu. Elle leva le bras faisant signe au cavalier, c’était Juan-Felipe ! Elle appela, elle cria. « – Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » Le cavalier s’arrêta à trois enjambées de la jeune fille, sauta de son cheval, l’a pris dans ses bras, la rassura de caresse. « – Là ! Là ! Je suis là Antoinette-Marie, doucement, je suis là ! C’est fini ! »

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Antoinette-Marie ouvrit les yeux dans ceux de Juan-Felipe. Derrière lui se tenaient Marie-Adélaïde, Dewache, Mama-Louisa, Esther, elles se tenaient à son chevet depuis cinq jours. Cinq jours de comas, de fièvres, de transpiration, de sueurs froides, de spasmes musculaires, qu’elles avaient essayé de soulager et pendant lesquels elles avaient cru la perdre. Puis alors qu’elles étaient désespérées devant un état qui semblait empirer, elles furent surprises d’entendre crier avec force Antoinette-Marie le nom de Juan-Felipe. Et quand au même moment Georges Tremblay surgit dans la pièce pour leur annoncer qu’un cavalier arrivait à brides abattues et que cela devait être le capitan, elles furent effarées. Tous restèrent abasourdis et plus encore quand le jeune homme se précipita dans la chambre. Sans façon il se jeta au chevet de celle qui l’avait appelé et qui ouvrait enfin les yeux sur lui. Il avait été prévenu par Marguerite Darcantel du drame qui se jouait. Dans un angle de la pièce Dewache et Mama-Louisa perçurent un flottement dans l’air aromatisé de senteurs de rose, celui d’une silhouette qui s’évanouissait, elles furent les seules.

*

Sous l’œil inquisiteur de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde Maubourg, Esther, de ses mains devenues expertes, coiffait, d’un chignon à « la Rose-Marie » Antoinette-Marie. La seule concession que la jeune fille avait acceptée comme variante à cette coiffure fort simple, c’était deux longues anglaises qui semblaient s’en échapper de derrière ses oreilles jusqu’à sa poitrine. Au demeurant la jeune fille trouvait que cela lui allait à ravir. Pour cette occasion exceptionnelle, les trois amies avaient convenu qu’elle porterait une robe fourreau toute simple de couleur vanille agrémentée de manchettes de dentelle assorties à la mantille qui finaliserait la tenue. Les deux garnitures de très belle facture avaient été offertes pour ce moment particulier par les deux amies. Antoinette-Marie avait choisi, contre toute attente, comme seule parure le pendentif en or cadeau de Madame Verthamon, qui lui était si chère. Quand le résultat fut achevé au goût de toutes, la jeune fille admira son reflet dans un grand miroir déplacé à cet effet et posé contre un mur de sa chambre. Elle était satisfaite, elle se trouvait belle pour la première fois, elle était fière d’elle-même. Fin prête, elle descendit, sous les applaudissements admiratifs des amis réunis dans le hall de la demeure des Maubeuge, pour l’accompagner et la conduire à l’église de l’hôpital, l’église Saint-Louis n’étant pas finie, où elle allait enfin épouser Juan-Felipe Marqués de Puerto Valdez.

Suite à sa morsure, la convalescence d’Antoinette-Marie avait tiré en longueur, tant cet accident avait catalysé toutes les blessures psychologiques de la jeune fille. Pendant cette période, que l’un comme l’autre trouva longue, ils échangèrent un abondant courrier par lequel ils apprirent à se connaître. Puis remise sur pied, les visites purent reprendre entre deux services auprès du gouverneur pour Juan-Felipe. La première d’une série qui se désirait sans fin fut initiée par l’invitation pour les deux jeunes gens de Nathalie de Maubeuge à venir séjourner sur sa plantation de la paroisse Saint Jacques. S’ensuivit une invitation à la Palmeraie où Marie-Adélaïde et Georges Tremblay servirent de chaperons. Puis les occasions se succédèrent jusqu’à La Nouvelle-Orléans où ils provoquèrent tous les moments possibles pour être ensemble. La ville bruissait de l’idylle, personne n’intervenait, le gouverneur avait fait savoir qu’il y était favorable. Puis devant l’évidence, ils se mirent d’accord pour des épousailles au début du mois de décembre avant que les fêtes de la nativité ne les en empêchent. Les notaires entrèrent en jeu, il ne fallut plus qu’attendre l’autorisation du frère aîné de Juan-Felipe, qui était son chef de famille. Ceci n’était qu’une formalité tant le sort du benjamin indifférait l’aîné, mais c’était la loi. De son côté, Antoinette-Marie, malgré son jeune âge, n’en était pas moins une jeune veuve libre de son choix. Elle prit la peine de prévenir sa tante, ses sœurs et ses amies de son heureux devenir, nulle réponse ne revint de France.

*

Juan-Felipe ouvrit la porte sur le plus charmant des tableaux. À la lumière des candélabres, assise en amazone sur le lit à baldaquin, la masse de ses cheveux tombant en cascade jusqu’au bas de ses reins, vêtue d’une chemise de nuit de linon, Antoinette-Marie attendait frémissante d’une joie entremêlée de crainte. Elle fut rassurée par le regard plein de tendresse qui plongeait dans le sien. Le jeune mari s’assit à côté de sa jeune femme, malgré son expérience, l’amour profond qu’il lui portait rendait ses gestes d’une maladresse touchante. Il repoussa une de ses boucles de ce blond de l’enfance qui le captivait tant, il vit sa jeune poitrine s’élever d’un soupir, elle tourna son visage angélique vers lui et lui tendant sa bouche, elle murmura à la surprise du jeune homme. « – Faites attention, mon mari, car pour moi c’est la première fois. »

(Hughes Merle - Susannah at Her Bath

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

 

FIN

La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 045

épisode précédent

Chapitre 45

Janvier 1792, Une arrivée inopinée

17th-Century-Sailing-Ship.jpg

Martin, essoufflé d’avoir couru depuis le port, fit irruption dans le magasin de la rue de Toulouse en criant. « Mait’e, mait’e, l’Étoile, l’Étoile êt’e dans le po’t ! ». Martin était un esclave d’une force herculéenne, dépassant au moins d’une tête les plus grands, d’une vingtaine d’années, avec un air benêt qui rassurait et trompait beaucoup de monde sauf son maître, Monsieur Ladurant. Celui-ci attrapa sa veste qu’il avait abandonnée sur le comptoir de son magasin quelques instants auparavant et courut en sens inverse suivi de son esclave et de son commis. « – Enfin ! » C’était impensable, un mois de retard sur la date prévue, il avait cru le navire sombré en mer ou sabordé par des corsaires ! Une pluie entrecoupée de quelques embellies avait embourbé le sol malaxé par des centaines de semelles. Négligeant la boue qui le crottait jusqu’au bas de son habit et qui envahissait tout, jusqu’à l’amoncellement des sacs, des ballots, et des boucauts attendant d’être embarqués, il traversa le marché qui s’étalait sur une parcelle entre le fleuve et la ville en vue des matures alignées le long du quai. Au milieu de ce désordre organisé, s’étalait sur des tréteaux et des tables, un marché bigarré de fruits, d’épices et de légumes, qu’il esquivait tant bien que mal dans sa hâte. Ladurant passa devant la grande halle ouverte sur trois côtés, coiffée de tuiles rouges à l’angle de laquelle il aperçut un groupe qui avec force de gestes, s’échangeait les nouvelles à peine arrivées. Dedans bruissait une foule de chalands, entre des amoncellements de ballots et de sacs, des étalages de cuir et de peau, des barriques et des tonnelets. Juchés sur des estrades, des commissaires aboyaient, lançaient et relançaient des enchères, vendant les marchandises à peine sorties du ventre des navires. Des courtiers affairés allaient d’un groupe à l’autre, remplissant leurs carnets de commandes. Contrairement à son habitude de guetter toute opportunité, il les ignora et les dépassa.

Racheté par ses associés, des négociants de Nantes, dont il était le comptoir en Amérique, le vaisseau à trois-ponts nommé l’Étoile, jumeau du célèbre navire « Les États de Bourgogne », était là, devant lui, dans toute sa majesté. Il avait été lancé deux ans plus tôt des chantiers navals de Brest construit d’après les plans du célèbre ingénieur naval Jacques-Noël Sané. Il se mêla à la foule des Orléanais qui profitant de l’embellie, pour flâner les pieds au sec, le long des quais et de la grande levée s’était attroupée sous la poupe de l’Étoile pour d’admirer ses formes parfaites qui pouvaient rivaliser avec les frégates sous le double rapport de la vitesse et de la facilité d’évolution. Les connaisseurs argumentaient les avantages de la silhouette encore simplifiée du navire. Ils constataient le pont presque droit, le château arrière pratiquement disparu et les sculptures réduites au minimum, le tout permettant un tonnage augmenté. Les mâts, bien plus fins et plus hauts qu’autrefois, étaient toutefois plus solides et le gréement supportait mieux les tempêtes. « – La surface de voile a été augmentée. Elle est surtout répartie en un plus grand nombre de voiles, nous pouvons désormais proportionner la surface de la voilure à la force de la brise. » Lui fit remarquer le capitaine Simon, répondant à l’admiration muette du négociant qu’il avait reconnu au milieu des badauds. Celui-ci sursauta, car il ne l’avait pas vu venir à lui. Au plaisir de le voir il lui tomba dans les bras. Bras dessus, bras de dessous, ils montèrent à bord et s’installèrent dans la cabine du capitaine pour échanger les nouvelles tout en buvant du rhum. Le capitaine expliqua qu’il y avait eu une épidémie à bord au large de la Guadeloupe et qu’il avait dû rester en quarantaine ce qui expliquait son retard.

*

La nouvelle avait fait le tour de la ville, la maison Ladurant avait reçu un lot de marchandises comme on n’en avait pas vu depuis longtemps.

*

Lotte overhandigt pistolen aan Werthers bediende, Daniel Nikolaus Chodowiecki, 1777

Madame Ladurant

Devant elle, la boutique croulait sous les étoffes en tous genres, des soies, des basins, des failles, des taffetas de soie à rayures ou unis, des gazes, des soies damassées, des brocards, des soies de Chine, des cotonnades imprimées à Jouy, des indiennes en tous genres, ceci accompagné des patrons et des indications sur la façon de porter. Il y avait aussi pléthore de rubans, de gants, d’éventails, de réticules, de chapeaux, de bonnet, de fichus, de mantilles de dentelles et d’accessoires divers à la dernière mode de Paris pour se coiffer et s’habiller. Madame Ladurant voyait s’étaler devant elle sa fortune qui était déjà fort honnête. Petit bout de femme, qui au premier abord ressemblait à une poupée, était en fait la tête pensante du comptoir. Elle était née, la seule fille sur huit enfants, dans une famille de commerçants de Nantes et savait depuis longtemps compter et tenir les registres. Elle jubilait devant cet étalage qui allait amplifier sa fortune au-delà de ses espérances. Elle avait déjà estimé ce que cela rapporterait. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à trier, ranger et préparer toute cette cargaison avec son époux, son commis, ses deux négresses et Martin. Lorsque le jour se leva, elle était déjà dans la boutique le sourire aux lèvres satisfaite de ce qu’elle voyait et était prête à recevoir l’afflux de clientes dont elle ne doutait pas, certaines étant déjà venues à l’annonce. Elle avait tout d’abord été étonnée devant l’arrivée d’autant de marchandises, se demandant cette fois-ci d’où elles venaient. Elle n’était pas regardante quant à la provenance et était habituée à voir arriver dans la nuit des caisses venant de la Forge de Pierre Lafitte. Ce commerce cachait le recèle des pillages du corsaire récemment installé dans la ville et qu’il faisait venir par le lac Pontchartrain avec l’aveuglement tacite des autorités de la ville qui y trouvaient leurs comptes. En fait, le capitaine Simon de l’Étoile n’avait pu décharger à Saint-Domingue et n’avait pas voulu s’attarder sur la mer des Caraïbes que les tumultes politiques polluaient d’une flotte de corsaires en tous genres, de ce fait toute la marchandise du navire avait été débarquée à La Nouvelle-Orléans. Monsieur Ladurant en avait toutefois mis de côté une partie pour la ville de La Mobile. Le volume de la cargaison venait du fait que ses associés s’étaient retrouvés avec tous ses articles sur les bras à un moment où les conditions politiques freinaient l’exportation vers les frontières, aussi ils avaient porté leurs espoirs vers l’autre côté de l’Atlantique à la satisfaction du commerçant et de son épouse.

*

Dans la maison des Maubeuge, tous n’avaient en tête que le mariage de Marie-Adélaïde Maubourg et de Georges Tremblay, décidé pour le début du mois de février. Comme de toute évidence, personne ne put faire changer d’avis à la future mariée. Elle n’avait que faire de la position de l’homme qu’elle aimait et bien que prévu dans la plus stricte intimité, le scandale du duel en avait suffisamment fait la promotion. Il y était prévu néanmoins assez d’invités de marque pour faire attention à sa mise. Toutefois, que ce soit Madame de Maubeuge, chez qui cela se ferait, ou que ce soit Antoinette-Marie, toutes voulaient que ce soit une réussite. L’annonce d’un navire arrivé de France rempli à ras bord de marchandises et notamment des dernières nouveautés de Paris avait fini par amener à son comble l’état de fébrilité dans lequel les trois femmes étaient. Elles décidèrent de se précipiter le plus tôt possible chez Ladurant puisqu’il avait mis la main sur le fret de l’Étoile et qu’elles le savaient en partie dédié aux femmes. C’est Monsieur de Maubeuge qui avait annoncé la nouvelle la veille au soir à l’enchantement des jeunes femmes. Cette nouvelle avait enflammé la curiosité, le désir, chez les Maubeuge comme dans toutes les familles créoles de La Nouvelle-Orléans et de ses alentours.

*

Madame Ladurant aidée de son époux et de ses aides ouvrit la boutique, au coin de la rue de Toulouse et de la rue Bourbon. Devant, dans la galerie, étaient installés des tréteaux couverts de fanfreluches et de colifichets à la portée de tout un chacun et servis par deux quarteronnes libres, engagées à cet effet, avenantes et coiffées de tignons de couleurs amidonnés. Les articles de qualité, et donc onéreux, attendaient les clientes les plus nanties à l’intérieur de la boutique au milieu de laquelle trônait la commerçante vêtue d’un caraco avec sa jupe assortie dans une grosse soie chocolat afin de ne pas éclipser les clientes tout en étant visiblement de qualité. Après avoir vérifié la tenue de ses vendeuses, et remis en place Martin qui lambinait au coin de la rue parlant à un homme qu’elle ne voyait pas, elle rejoignit deux jolies mulâtresses à son service, qui aidaient autant à la vente qu’aux services divers dont avait besoin sa clientèle fortunée. Tel un capitaine de navire face à la tempête, elle était fin prête à affronter marchandage et hésitation des clientes.

*

 La rue de Toulouse était encombrée par les voitures arrêtées devant la boutique Ladurant. Le financier écossais John Law aurait apprécié quatre-vingts ans plus tôt cet étalage de commerce florissant qui lui aurait évité la banqueroute de la compagnie de Louisiane.

Madame de Maubeuge et ses deux amies, en désespoir de cause, avaient abandonné Samson et la voiture au coin de la rue Bourbon. Elles auraient aussi bien pu y aller à pied depuis l’hôtel de Maubeuge, celui-ci étant à deux pâtés de maisons, si ça n’avait été leur rang. Laissant Suzanne, qui les avait accompagnées, à l’extérieur, elles se faufilèrent jusqu’à l’intérieur saluant au passage leurs connaissances. D’un regard Madame de Maubeuge jugea l’ensemble et se dirigea vers des manteaux à capuchon en soie changeante accrochés à un somptueux paravent en laque. De son côté, Marie-Adélaïde s’était approchée des pièces d’étoffe empilées sur un comptoir. Elle interpella l’une des aides afin de tâter et d’apprécier le tomber d’un pékin, de couleur crème, à larges rayures, alternant bandes brillantes avec bandes mates et qui avait attiré son attention. Après avoir demandé son avis à Antoinette-Marie elle se fit mettre de côté deux pièces de la soie qui lui permettrait de se faire faire une robe pour son mariage, puis son attention fut attirée par des chaussures à boucles. Antoinette-Marie, qui étouffait au milieu des clientes surexcitées par tout ce qu’elles découvraient, essayait de se faire un chemin vers des étagères sur lesquelles s’entassaient fichus et mantilles de dentelle, elle cherchait une idée de cadeau de mariage pour son amie. Peu convaincue, elle allait s’éloigner vers une autre étagère lorsque l’une des deux vendeuses s’approcha d’elle avec affabilité et lui signala un choix supplémentaire entreposé faute de place dans une pièce adjacente. Antoinette-Marie remarqua alors la porte qui y amenait, elle accepta de suivre la mulâtresse soulagée de pouvoir respirer, oppressée qu’elle était par cette foule. La mulâtresse s’effaça devant elle tout en la laissant pénétrer dans la pièce attenante. D’un rapide coup d’œil, la vendeuse constata que personne ne les avait remarquées et referma aussitôt la porte derrière Antoinette-Marie. Celle-ci fut décontenancée par le soudain manque de lumière, mais n’eut pas le temps de réagir. Elle fut saisie par l’arrière avec une force inattendue et comme elle allait crier, elle inhala les vapeurs narcotiques qui imbibaient le mouchoir que son assaillant appliquait sur sa bouche, ce fut son dernier souvenir avant de perdre connaissance.

*

Maurice LELOIR (1853-1940)..jpgNathalie de Maubeuge et Marie-Adélaïde ayant fini leurs acquisitions décidèrent de quitter les lieux. Avant de sortir, elles prirent le temps d’échanger des salutations avec toutes les personnes de leur connaissance. Accaparées qu’elles étaient par leurs achats, elles n’avaient pas remarqué l’absence de leur amie. Elles supposèrent que la jeune femme lasse de cette foule et de la chaleur du lieu avait dû sortir prendre l’air, mais comme, elles se renseignaient auprès de Suzanne, celle-ci avisa ne pas l’avoir vue et certifia ne pas avoir quitté la galerie devant la boutique, ce qui surprit les deux amies. Devant l’incertitude, l’inquiétude les gagna. Elles se renseignèrent auprès de Madame Ladurant et de ses aides qui avouèrent leur ignorance et ne se rappelaient plus à quel moment elles l’avaient vu pour la dernière fois. Bien qu’elles doutaient du retour à pied de la jeune femme, elles rentrèrent au cas où. Elles n’avaient pas remis les pieds chez elles, où Antoinette-Marie n’était pas, que le bruit courait déjà sur la disparition de la jeune femme. Monsieur de Maubeuge et Georges Tremblay se rendirent chez les gens qu’elle connaissait et après avoir fait différents aller-retour entre l’hôtel et les différents lieux possibles, ils durent admettre que la jeune femme avait bel et bien disparu. C’était un mystère.

*

Le café « Maspero » prétendait pouvoir rivaliser avec le café « Procope » de la rive gauche de Paris. Son propriétaire n’y avait jamais mis les pieds et il ne pouvait savoir à quel point le lieu était loin de l’élégance du mobilier du café parisien où les philosophes se rencontraient. Le bâtiment neuf avait été érigé par don Juan Paillet dans le style andalou dans la rue de Chartres, entre la rue de Conti et la rue Saint-Louis. Pierre Maspero y avait installé un café à l’ameublement sobre en bois foncé dont le plus bel ornement était un comptoir encastré sous une des arcades voûtées de briques qui soutenait la pièce aussi large que l’immeuble qui l’abritait. S’y croisaient aussi bien des commerçants, et des planteurs réunis pour effectuer des transactions commerciales, des soldats qui venaient se détendre, et s’y devinaient aux spectateurs attentifs des réunions secrètes de boucaniers embourgeoisés négociant les produits de leurs larcins, évitant par là les taxes et les contrôles de la Balise.

Juan Felipe de Puerto Valdez comme chaque fois qu’il était à La Nouvelle-Orléans y retrouvait son ami le capitan da Silva. Ils y dînaient avant de se rendre dans quelques maisons accueillantes du quartier Marigny où le plus souvent ils jouaient aux cartes avant de profiter du charme langoureux des hôtesses. Récemment acquis, des lustres et des appliques murales éclairaient, plus ou moins abondamment la salle, suivant ou l’on se trouvait. Des alcôves avaient été aménagées pour les clients tenant à plus d’intimité bien que les dames de quelques natures n’y rentrassent point, c’est dans l’une de celles-ci qu’il aperçut son ami en compagnie. Il se fraya un chemin au milieu des volutes de fumée des cigares, des rires et des conversations passionnées de la clientèle, le café étant bondé à cette heure du soir. Il donnait le bonjour, échangeait trois mots tout en se dirigeant vers son ami. Il entendit avant de le voir Louis Adam de Crécy, la mise négligée, visiblement aviné au milieu de jeunes créoles oisifs de ses amis.

« – Tiens ! Voilà l’hidalgo de la petite veuve française. Et sait-il, l’hidalgo, qu’elle s’est enfuie, la petite veuve avec on ne sait qui ? Sa vertu tant vantée avait peu de valeur, semble-t-il ! » Juan-Felipe s’arrêta net sous l’invective, le silence se fit autour d’eux. Sentant l’altercation venir, don da Silva se rapprocha suivi en cela par ses compagnons de table. Les créoles espagnols faisant face aux créoles français. « – Monsieur, je vous saurai gré de respecter l’honneur des dames, même de celle qui vous résiste !

– Une dame ! Vous voulez rire, elle s’est enfuie avec le premier venu ! Il y a bien que vous pour ne pas le savoir et croire encore en sa vertu ! Il n’avait pas fini que Juan-Felipe, bien que ne comprenant rien à sa raillerie, perdant tout contrôle sous l’offense portée, le souffletait, déclenchant le courroux à peine retenu du français. La suffisance affichée de celui-ci se transforma en orgueil outragé. La colère remplaça la raillerie, les yeux brillants, injectés de sang, il se redressa prêt à en venir aux mains, mais le propriétaire des lieux, ventripotent et plutôt de nature avenante, attiré par la bataille rangée qui s’organisait intervint. « – Messieurs ! Pas de ça, chez moi ! Ou je fais appeler la garde.

Duel.jpg– Vous avez raison, Maspero ! Sortons ! Allons régler cela comme il se doit, Monsieur de Crécy. Les deux hommes, suivis de leurs amis, qui leur serviraient de témoins à un échange à l’épée ou au pistolet, car il ne pouvait en être autrement, quittèrent l’établissement et se rendirent sur la digue à l’abri des regards de la garde, qui n’était jamais loin. Sous le ciel étoilé éclairé par une lune au quart ronde, au bord du fleuve et des premiers marais longeant la ville, les deux hommes se faisaient face, fulminant de rage. Juan-Felipe attendait que Louis Adam de Crécy fasse le choix des armes et en fasse part à ses témoins. Il s’agaçait du temps que cela prenait, car il voulait connaître la fin de l’histoire qu’avait sous-entendue son adversaire provoquant ainsi l’algarade. De Crécy avait choisi le pistolet, les combattants attendirent que l’un des témoins de l’offensé aille chercher les armes qu’ils n’avaient évidemment pas sur eux. Contre toute attente, de Crécy continuait à boire à même une bouteille, inquiétant un peu plus ses amis, car il le voyait perdre de plus en plus ses moyens, Juan-Felipe de son côté prenait son mal en patience fumant un cigarillo tout en arpentant le lieu. Le témoin revint avec un coffret détenant des pistolets de duels. C’était la nouvelle mode. Les deux hommes tirèrent au sort leurs armes après vérification et armement de celles-ci par les témoins. Les duellistes se positionnèrent dos à dos selon les directives de l’arbitre désigné par les témoins. Juan-Felipe ne ressentait point de peur, tellement sa préoccupation était le sujet duel, et non sa conclusion. L’arbitre donna le départ et les duellistes firent chacun lentement vingt pas en avant. La distance, pour séparer les combattants, obtenue, ils se placèrent silhouette effacée. De Crécy chancelait sous les effets de l’alcool, tous se demandaient s’il n’allait pas s’écrouler avant que les coups ne partent. Le bras tendu les deux hommes attendirent le mot « Feu ». L’un tremblant, l’autre agacé par la situation qui s’éternisait. Le mot retentit, un coup partit, celui de Juan Felipe touchant son adversaire à l’épaule. De Crécy s’écroula, mais aidé de ses témoins, il se releva et malgré sa blessure qui l’handicapait, il ne voulut pas en démordre, il tirerait son coup. Juan-Felipe sans bouger attendit que son adversaire se décide. Le temps s’arrêta et contre toute attente le tireur s’écroula définitivement sous les affres de sa blessure conjuguée avec ceux de l’alcool, clôturant ainsi le duel.

*

Elle poussa la porte et découvrit dans le vestibule une femme dont elle ne devinait que la silhouette. Le silence était absolu, elle n’entendait que le parquet craquer sous son propre poids, l’atmosphère était étrange. Elle suivit la frêle silhouette de la femme dans l’escalier monumental de la plantation avec pour seule lumière les bougeoirs que chacune d’elles portait. Elle n’arrivait pas à la reconnaître, elle était blanche et, pourtant elle ne lui était pas inconnue. Sans se retourner, celle-ci lui faisait signe de la suivre, elle ne voyait que sa nuque dégagée par son chignon et le nœud du ruban qui maintenait ses perles. Elle traversa l’enfilade des pièces de l’étage à sa suite. Elles parcoururent les salons, richement meublés, aux murs ornés de tableaux dont il lui semblait reconnaître les portraits, mais elle n’arrivait pas à mettre un nom dessus. Passant devant les portes-fenêtres, elle essaya de voir dehors, mais la nuit était trop sombre et elle ne devina que l’éclat de l’eau au loin et son propre reflet, elle n’aurait su dire où elle était ni comment elle était arrivée là. Elle savait qu’elle devait suivre la femme qui s’éloignait devant elle, elle pressa le pas la rejoignant alors qu’elle tournait dans un couloir. Elle la rattrapa devant une porte. La femme l’ouvrit et lui montra du doigt la silhouette d’un grand lit à baldaquin dans lequel elle devina un corps à travers la moustiquaire. Intriguée, elle passa devant elle sans songer à la regarder et s’approcha du lit. Elle avança son lumignon et dans la lumière tremblante, elle découvrit, stupéfaite, le corps inanimé d’Antoinette-Marie allongée. Effarée, elle lâcha sa lumière qui s’éteignit et elle entendit. « – Dites-leur ! ».

marguerite Darcantel (2)

marguerite Darcantel

Marguerite se réveilla brusquement en sueur. Elle s’assit sur son lit le temps de comprendre que c’était un avertissement. Elle ne réfléchit pas plus, elle se leva et enfila jupe et jupons sur sa chemise et se couvrit d’un châle. Elle sortit précipitamment de chez elle. Mais qui allait-elle prévenir ? Le plus simple ? Madame de Maubeuge. Même à cette heure de la nuit, elle pourrait réveiller Abigaïl, elle passerait par les écuries. Elle devait traverser la ville tout en évitant la garde, car comme tout nègre même libre, elle n’avait pas le droit de déambuler dehors à cette heure. La ville n’était de toute façon éclairée que par les rares maisons qui n’avaient pas encore éteint leurs lumières et la lune était le plus souvent cachée par les nuages qui couraient dans le ciel, le temps changeait. Elle longeait les murs dans la pénombre des galeries, espérant ne pas faire de mauvaise rencontre. Elle sortit du quartier Marigny, et longea les décombres du rempart qui entouraient encore le carré jusqu’à la rue Dauphine. Tout était silencieux loin du fleuve, les rues étaient calmes, endormies, elle se rassura et se détendit. Les sens en alerte, guettant les sons, tout en trottant sur le trottoir, serrant son châle plus pour se rassurer que se protéger de la température, elle commença à se demander ce qu’elle allait pouvoir dire une fois arrivé. Elle se doutait bien qui lui faudrait combattre le scepticisme de tous et elle n’arrivait pas à se souvenir de détails qui pourraient aider. Approchant de l’hôtel des Maubeuge, elle allait traverser la rue Saint-Louis quand un cavalier déboucha à vive allure de celle-ci. Elle se recula dans l’ombre le cœur battant la chamade. L’homme s’arrêta devant la maison, les nuages dégagèrent momentanément la lune qui illumina la scène. C’était Juan-Felipe ! Le reconnaissant, elle se précipita le hélant doucement. Surpris, celui-ci se retourna découvrant la quarteronne. « – Que fais-tu là Marguerite ?

– La même chose que toi, je viens pour Madame de Thouais. Je viens prévenir Madame de Maubeuge. Je l’ai vue ! Enfin en rêve, j’ai eu une prémonition, je peux aider !

– Alors, suis-moi. Il monta le perron quatre à quatre, suivi de la voyante. Il frappa à la porte réveillant Samson qui ne couchait pas loin. Celui-ci, les yeux bouffis de sommeil, ouvrit étonné de découvrir l’étrange couple. « – Réveille tes maîtres, vite c’est urgent ! » Malgré l’heure avancée, Samson n’eut pas besoin de le faire, car la maison était sur le qui-vive. La première à arriver fut Esther, mais elle savait déjà que ce n’était pas sa maîtresse, Béarn et Navarre qui l’attendaient n’avaient que grogné doucement, aussi c’était la curiosité, les nouvelles espérées qui la firent courir. Suzanne tira d’un mauvais sommeil Marie-Adélaïde qui après avoir enfilé un déshabillé suivit Nathalie de Maubeuge qui s’était déjà précipitée dans l’escalier. « – Juan-Felipe ? Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

– Moi je viens juste d’apprendre la disparition de Madame de Thouais, mais Marguerite a peut-être des nouvelles qui pourraient aider ! Juan-Felipe de nature cartésienne était sceptique, mais pour Antoinette-Marie il était prêt à croire. Nathalie de Maubeuge se retourna vers la voyante impatiente.

– Marguerite ? Vous savez quelque chose ?

– J’ai fait un rêve, une femme m’a prévenue, je sais que j’ai une information, mais je ne sais pas laquelle.

– Bon et bien ne restons pas là ! Installons-nous au salon ! s’exclama le marquis, arrivé sur ces entrefaites, découvrant le groupe qui s’agitait. Voir Marguerite Darcantel dans son vestibule au milieu de la nuit le surprit à peine. Il savait les liens entretenus par sa femme et à situation exceptionnelle, faits exceptionnels, pensa-t-il fataliste. « – Josépha, du café pour tous ! » Intriguée par ce remue-ménage, la maisonnée entière s’était réveillée. Le groupe s’installa. Marguerite n’osa s’asseoir au milieu de tous ses blancs. Elle perdait de son arrogance. D’un geste de la tête appuyé de la main, Nathalie de Maubeuge lui indiqua un fauteuil face à elle. « – Alors ? De quoi as-tu rêvé ? » L’attention de tous était braquée sur la Sibylle. « – En fait, j’ai rêvé que Madame de Thouais était dans une plantation, mais je ne la connais pas, la femme qui m’y a guidée m’a dit de vous prévenir. » Elle n’osa leur dire que dans son rêve, elle semblait plus morte que vive. Tous furent déçus, ils avaient espéré des informations plus précises. Marguerite sentit la déception générale, mais madame de Maubeuge refusa l’idée de la défaite. « – Évidemment, cela aurait été trop facile ! Mais si cette femme vous a dit de nous en faire part, c’est que l’un de nous connaît cette plantation, alors Marguerite, vous allez essayer de nous décrire votre rêve en essayant d’être la plus précise sur ce que vous avez vu. Peut-être que l’un d’entre nous reconnaîtra quelque chose.

– Bien je vais faire de mon mieux. Quand mon rêve a commencé, je me trouvais devant la porte, une immense porte à double battant. Blanche, je crois.

– Vous étiez au bord du fleuve ?

– Je ne saurais vous dire, je tournais le dos à l’extérieur, mais c’était au bord de l’eau, de cela, je suis sûre. Je suis rentrée, c’était très sombre, le vestibule était éclairé par le bougeoir que tenait la femme, aussi je voyais peu de choses du décor comme d’elle-même. Elle était blanche, blonde, mais d’un blond foncé, grande et svelte, mais c’est tout ce que je peux en dire. En fait, réflexion faite, elle ressemblait à Madame de Thouais. Le groupe frémit mal à l’aise, le rapport avec l’au-delà les impressionnait. La marquise passa outre à cette désagréable impression et l’interrompit. « – Le sol, en quoi était le sol ?

– Du plancher, je crois ?

Nathalie de Maubeuge fut désappointée, car certains planteurs commençaient à faire venir du marbre pour leur pièce d’apparat, aussi cela aurait pu donner un indice. Personne ne réagissait. Tout le monde réfléchissait, espérait un indice, mais rien. Elle reprit. « – La femme a commencé par monter un escalier, immense, très large, un côté accolé au mur et l’autre avec une rampe en fer forgé.

– Très travaillée, la rampe ? Intervint le marquis féru de ses ouvrages d’art au point d’avoir fait former plusieurs de ses esclaves pour profiter de leurs réalisations et de louer leur savoir-faire.

– Je ne crois pas.

– Et les murs ? Rien sur les murs ?

– Pour ce que je voyais. Non, rien. Ils étaient blancs, juste une boiserie à hauteur de taille. Arrivées sur le palier, elle m’a fait tourner à droite et nous sommes entrées dans une série de pièces en enfilade que nous avons parcourues. J’ai eu l’impression que nous étions sur le devant de la demeure.

– Les meubles, comment étaient les meubles. Rien de particulier ?

– Ils étaient aussi beaux que les vôtres, des canapés, des fauteuils, des tables avec des pieds chantournés. Je me suis approchée d’une fenêtre pour voir dehors, mais je n’ai vu que le reflet de l’eau.

– Les rideaux, comment étaient les rideaux ? Quelle couleur ? s’exclama la marquise.

– C’étaient des scènes de bergères en rouge sur fond crème, je crois.

– C’est de la toile de Jouy, qui a des rideaux en toile de Jouy ? Je dois les connaître. Des rideaux qui ne vont pas avec le mobilier, il faut que je me souvienne. Les salons au premier…

– C’est Gentilly, Madame ! Coupa Abigaël. C’est à Gentilly que vous m’avez fait la remarque.

– Mais oui ! C’est chez de Saint-Maxent !

– Oui, oui, les tableaux sur les murs, les portraits, c’était Monsieur de Saint-Maxent jeune, sa femme, ses fils, je savais que cela me disait quelque chose ! s’exclama Marguerite.

Le groupe resta stupéfait de sa découverte. Ils devaient agir.

*

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Il fallait qu’elle se réveille, elle n’arrivait pas à sortir de cet état brumeux qui lui donnait mal à la tête. Elle avait la tête lourde. Son état comateux lui donnait la nausée. Elle faisait des rêves incompréhensibles à l’entendement et qui la mettait mal à l’aise. Elle voulait ouvrir les yeux, mais n’y arrivait pas, de temps en temps alors qu’elle semblait sortir de sa torpeur quelqu’un lui faisait boire une potion amère. Elle devait être malade, elle n’arrivait pas à réfléchir ni à se concentrer. Elle avait froid, puis souffrait de bouffées de chaleur. Mais qu’avait-elle donc qui la met dans cet état ?

La lumière pénétra abondamment dans la pièce, la réveillant tout à fait. Elle mit un instant à se rappeler qu’elle était en Louisiane et non au bord de la Garonne de son enfance. Une négresse d’âge mûr tout en rondeurs venait d’ouvrir les rideaux, elle était accompagnée d’une fillette blanche maigrichonne qui portait un plateau. « – Doucement mon petit, pas fai’e de gestes b’usques, vous « isquer ve’tiges. » Elle aurait été bien incapable d’en faire, sa tête allait exploser, elle avait même du mal à la soulever. Elle se redressa comme elle put sur les coussins que la femme lui glissait derrière le dos. « – Mais où suis-je ? » Elle n’était pas dans sa chambre, ni dans aucune qu’elle connaissait. Celle-ci était plus spacieuse, joliment meublée à dominante bleue. « – Mais à Gentilly Ma’ame ! ». Cela ne lui disait toujours pas où elle était. Elle se serait bien levée, mais la fatigue qu’elle ressentait était telle que le moindre effort la terrassait. La fillette lui tendit une tasse avec du café, mais elle ne put la prendre tellement son corps semblait être lourd comme du plomb. Mais qu’avait-elle donc ? La matrone l’aida à avaler une bouillie puis à boire ce qui en fait était une potion. Elle voulait lui demander quel était son mal, mais ses yeux se fermèrent et elle se rendormit profondément.

Lorsqu’elle les rouvrit, le soir était tombé, elle trouva la fillette assise à ses côtés qui l’examinait. Elle lui sourit et allait lui parler, mais celle-ci ayant constaté son réveil sortit brusquement de la pièce. Ce n’était pas grave, elle n’avait plus mal à la tête, c’était le plus important et elle semblait être sortie des brumes, elle se sentait extrêmement lasse, mais elle allait mieux. Elle commença à remettre de l’ordre dans ses idées. Elle se rappela la négresse et ce qu’elle lui avait dit. Seulement « Gentilly » cela ne lui disait rien. De plus, elle ne comprenait pas comment elle était arrivée là. Elle n’avait guère plus de souvenance du reste. Elle s’assit sur le bord du lit en chemise, elle regarda autour d’elle, outre le lit, il y avait dans un angle près de la porte-fenêtre une table avec deux chaises canées et à l’opposé il y avait une table de toilette avec cuvette et pot d’eau en porcelaine bleue et blanche. Elle alla y tremper un linge et se le passa sur le visage pour se rafraîchir. De la porte-fenêtre, elle vit au-delà de la véranda où donnait la chambre, une vaste étendue d’eau qui semblait plus large que le fleuve, car elle n’en apercevait pas l’autre rive. Elle se demandait où elle était, dans une plantation de toute évidence, car si l’allée sur laquelle cette façade de la demeure donnait descendait jusqu’à l’eau et la route la longeant, elle voyait sur ses côtés des étendues de champs jouxtant l’étendue incertaine des marais. Elle essaya d’ouvrir la porte-fenêtre, mais celle-ci lui résistait, cela l’inquiéta, elle sentit un danger. « – Ne vous fatiguez pas, Madame. Elle est clôturée ! » Antoinette-Marie se retourna surprise d’entendre une voix d’homme. « – Maximilien François de Saint-Maxent, mais que faites-vous là !

– Vous êtes mon invitée Madame !

– Mais comment suis-je arrivée chez vous ?

– Disons que je vous ai convié

– Comment ça ? Vous m’avez convié ? Et pourquoi ? Malgré la fatigue, elle se tenait debout face à lui. Elle se concentrait, il fallait qu’elle se souvienne, elle commençait à sentir la panique monter en elle. Elle ne comprenait pas, cela l’inquiétait. « – Mais Madame, c’est pour notre mariage ! » Elle sourcilla, contrariée. « Encore ! Mais vous êtes obtus ! Quand allez-vous comprendre que je ne vous épouserai jamais !

– C’est à voir ! De toute façon, vous ne sortirez pas de cette chambre tant que cela ne sera pas fait !

– Comment ?

Le jeune homme lui tourna le dos et sortit. Elle entendit la clef tourner dans la serrure. Machinalement, elle se précipita sur la porte qu’elle secoua tout en criant de la laisser sortir. Pivotant sur elle-même, elle se précipita à la porte-fenêtre où elle essaya vainement de faire de même. Elle se raisonna, se calma, s’assit sur le coffre au pied du lit et essaya de réfléchir. Son regard passa de la porte-fenêtre à l’armoire de bois sombre qui couvrait le mur à côté d’elle et suivit machinalement ses moulures. Elle finit par se lever et l’ouvrit. Elle y découvrit l’élégante garde-robe d’une femme, elle commença à paniquer, elle avait certainement été constituée pour elle. Atterrée, elle se rassit sur le coffre. Maintenant, elle se souvenait, ses derniers souvenirs se situaient chez Ladurant, c’est là qu’il s’était passé quelque chose. Elle se voyait rentrer dans la pièce ouverte par la vendeuse et puis l’obscurité, l’horrible odeur et la perte de connaissance. Depuis quand était-elle là ? Son geôlier devait bien se douter que l’on s’était mis à sa recherche, ses amis devaient s’inquiéter. Que pouvait-elle faire ? Elle se sentait extrêmement lasse, ses jambes la portaient à peine.

*

(George Romney - Portrait of a Gentleman said to be Earl Grey

Maximilien François de Saint-Maxent

Irrité Maximilien François descendit au salon où l’attendait son souper. Tout cela lui avait coupé l’appétit. Il n’avait pas pensé que cela serait tant compliqué. Seul face à son assiette, il trifouilla le gombo que lui avait servi l’esclave. Il réfléchissait à la situation dans laquelle il s’était mis, mais ne voyait désormais plus d’autres issues hormis le mariage. Il tenait à son hypothétique indépendance, comme Antoinette-Marie, il n’avait pas envie de cet hymen et si ce n’était les difficultés financières de son père et donc par rebond les siennes, il se serait bien passé de tout ceci. De toute façon à ce stade, il ne pouvait reculer.

Il était le deuxième de trois garçons et le quatrième sur neuf enfants. À peine né, il avait été mis dans les bras de sa nourrice comme tout enfant de famille créole. La sienne c’était Ma-Yémina. Élevée sur la plantation de Gentilly de la paroisse de Saint Jean-Baptiste au bord du lac Pontchartrain, entouré d’une multitude de serviteurs, son enfance avait été heureuse et insouciante au milieu de ses frères et sœurs ainsi que des enfants des esclaves dont certains étaient aussi ses frères et sœurs, au point que même la couleur de peau dans certains cas ne les différenciait pas. Il avait grandi, entre les jeux d’enfants et la chasse dans les bayous avec son frère aîné. La venue d’un précepteur pour lui donner une instruction l’avait à peine perturbé, au point qu’il savait tout juste lire et écrire comme beaucoup de ses amis.

Il ne voyait son père que de façon sporadique et le plus souvent pendant la saison la plus chaude, période pendant laquelle sa liberté et celle de sa fratrie étaient restreintes du moins dans la maison. Son père s’y comportait en patriarche passant du débonnaire au tyrannique. Il ne fallait pas importuner ses parents et leurs invités. La notoriété de Monsieur  de Saint-Maxent faisait affluer de toute la région ses amis ou ses obligés. Gentilly était pleine de Pâques à la Toussaint et si l’on n’était pas sûr de trouver le maître des lieux, son épouse, Elizabeth La Roche y séjournait recevant avec toute l’amabilité voulue tous ceux qui se présentaient à la vaste demeure qui dominait depuis la crête du même nom le lac et les bayous alentour. Et les visiteurs s’y pressaient avec enfants et personnels, car dans cette société, comme dans toutes, tous préparaient mariage et alliance de leur progéniture dès le plus jeune âge. À la grande joie de cette turbulente troupe qui courrait sur toute la plantation, la jeune génération se croisait dès que ces individus savaient marcher, les occasions se multipliaient des plus officielles aux plus ludiques et ceci le plus souvent possible surtout à l’aube de la maturité.

Il avait découvert La Nouvelle-Orléans à l’âge de onze ans, pour le mariage de sa sœur aînée avec le gouverneur espagnol du moment don d’Unzaga y Amezaga. Il comprit ce jour-là, au vu de l’attention que l’on lui portait, que sa famille n’était pas comme les autres. Il avait été ébloui. Quand il fut ramené contre sa volonté à la plantation, il soutenait à tous qu’il était quelqu’un d’important et que, dorénavant on ne pourrait lui donner d’ordre au grand désarroi de son précepteur qui n’en tira plus rien. Cela faisait sourire Ma-Yémina qui savait que l’affection qu’elle portait à son petit-maître obtenait tout de lui.

Il vouait une admiration sans bornes à son frère aîné. Il le suivait partout, le singeait en tout au grand agacement de celui-ci. Lorsqu’arrivèrent les dix-huit ans de l’aîné, son père lui fit quitter le domaine pour venir l’aider dans ses affaires, laissant Maximilien François, de trois ans son puîné, bouillant de colère, à la plantation avec ses plus jeunes sœurs et son frère Celestino, un bambin à ce moment-là. Il désirait plus que tout aller à la ville. Suite au mariage de sa seconde sœur, Marie Félicité, avec Jean-Baptiste Honoré Estrehan, devenue depuis comtesse Galvez en secondes noces, son père l’autorisa à vivre au sein de la maison de ville de la rue Conti, mais ne lui trouva aucune utilité laissant le jeune homme désemparé et oisif. Aussi rejoignit-il son frère au sein de l’armée espagnole ce qui arrangea tout le monde. Lorsqu’il n’était pas en poste, il se laissait entraîner par la jeunesse créole dans les maisons du quartier Marigny qui se développait alors, et comme tous, il passait son temps à jouer, à danser et à jouir des mulâtresses. Elizabeth La Roche, sa mère bronchait bien un peu, mais c’était un garçon, il fallait bien qu’il jette sa gourme, quant à son père, seul l’intéressait ses propres affaires. Le jeune homme qu’il était devenu, devant tant d’indifférence générale, blessé et sans reconnaissance malgré quelques exploits dans les Florides, se contenta de vivre au jour le jour. Il se fit remarquer par ses pertes aux jeux, les sommes d’argent qu’il dépensait pour entretenir des tisanières, le tout créant des dettes qu’il réglait souvent à coups de duel comme ses affaires d’honneur. Il réussit à attirer l’attention de son père, mais devant tant de démesure qu’il ne concevait pas, celui-ci s’énerva. Il le menaça de lui couper les vivres, mais pris dans ses propres difficultés, il se désintéressa aussitôt du problème. Malgré les mises en garde de son entourage, Maximilien François dans son inconscience continua à dépenser plus que de mesure. Cela s’accentua lorsqu’il rencontra Marie Babin, une métisse de Saint-Domingue à la peau teintée de caramel, aux courbes sensuelles et aux yeux couleurs d’eau, qu’il installa, pour en garder l’exclusivité, dans une maison discrète au bout de la rue Bourbon à la l’orée du quartier Marigny. Il avait jeté son dévolu, pour protéger ce bonheur, sur une haute maison de brique rouge précédée par une galerie profonde de dix pieds similaire à ses voisines. Trois cheminées la chauffaient en hiver, une cuisine extérieure hébergeait fourneaux et ustensiles, dans un jardin planté de magnolias, de ficus, de bougainvillées. À crédit, il la couvrit de toilettes, de bijoux, de meubles de peur qu’elle n’aille chercher mieux, ce que la belle trop heureuse se serait gardée de faire. Elle lui donna en échange deux garçons et une fille, ce qui l’attacha définitivement à la tisanière devenue sa placée. Mais cette famille avait des besoins bien terrestres et il n’avait que sa pension annuelle pour y subvenir et à la moitié de l’année, il n’en restait plus rien. Tout naturellement, il voulut se retourner vers son père pour en réclamer une avance. Son frère aîné l’arrêta tout net dans son élan, la fortune familiale périclitait sous les calomnies, les intrigues espagnoles et malgré l’aide de leur seconde sœur qui depuis l’Espagne manœuvrait, les temps devenaient difficiles.

Désemparé, cherchant une solution, il la trouva inopinément auprès de sa mère, du moins le crut-il. Lors d’un dîner familial, celle-ci s’inquiéta du manque d’intérêt que son frère et lui-même portaient au mariage et qui pourtant, bien réfléchi, aiderait sûrement leur père. L’aîné était le veuf de Maria de Livaudais, celle-ci après plusieurs fausses couches avait fini par mourir de la dernière, mais Madame de Laroche estimait que ce n’était pas une raison pour ne pas réitérer. Elle se méfiait des palliatifs qu’offraient de plus en plus le faubourg Marigny et des doubles vies dont s’affublaient les riches créoles ne dupant pas leurs épouses légitimes. Elle n’était pas sans connaître celles de ses fils même si celle de l’aîné était plus discrète et ne tenait pas à ce qu’ils oublient de fonder une famille légitime.

Elle s’en prit donc tout d’abord à l’aîné lui suggérant plusieurs héritières et pour appuyer ses dires, elle prit pour exemple Charles-Henri de Thouais qui avait été jusqu’à chercher sa jeune épouse en France, et qui avait par cette alliance doublée sa plantation tout au moins. Il n’avait pu en profiter puisqu’il l’avait laissée veuve, ce qui en faisait un bon parti, déclara-t-elle se retournant vers son benjamin. Il n’avait jamais beaucoup aimé ce nobliau de Nouvelle-France, malgré ça, il trouva l’idée de sa mère intéressante. Imaginer épouser la jeune veuve sans l’avoir vu ne le gênait nullement. Ce qui l’intéressait c’était sa dot et non elle. Comme tout le monde en parlait et supputait sur son montant, il se mit à imaginer qu’elle était conséquente. Quand il apprit que plusieurs prétendants faisaient le pied de grue, il trouva son statut bien plus avantageux et se gaussa d’eux, d’autant que toute la colonie suivait de près l’évolution matrimoniale de la jeune fille. Après tout, il était un bon parti et elle avait tout intérêt à s’allier à une famille comme la sienne, il ne lui vint donc pas à l’idée qu’elle puisse le refuser. Mais quand il sentit une réticence de sa part, l’idée devint contraignante, il voulut donc la mettre de côté, l’oublier, mais son père décida qu’elle était excellente. À la suite du scandale du bal devant toute la société louisianaise, elle devint incontournable sous peine d’être déshérité. Il chercha une idée pour l’approcher, mais il supposait à juste titre que même s’il y parvenait cela ne changerait pas beaucoup sa réponse. Il décida qu’une situation un peu plus romanesque aiderait la jeune fille à accepter sa demande, et qu’y avait-il de plus romantique pour une jeune fille que de se faire enlever par son prétendant. Il organisa donc le rapt. Comme il cherchait une occasion pour l’isoler de ses amis, il apprit chez sa maîtresse par une vague cousine de celle-ci, vendeuse chez Ladurant, la fameuse vente de son maître. Il la soudoya ainsi que Martin l’esclave du marchand, ne doutant pas un instant de la venue d’Antoinette-Marie.

*

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (Sir Edward Coley Burne-Jones

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle se réveilla avec le soleil, surprise d’avoir si bien dormi malgré sa situation. Elle ne ressentait qu’une légère faiblesse, mais dans l’ensemble elle se portait mieux. Elle se leva et alla jusqu’à la porte-fenêtre, elle laissa courir son regard sur le paysage. Les esclaves se dirigeaient vers les champs encadrés par des vigiles blancs. Son esprit vagabondait d’une solution à une autre pour sortir de cette situation quand la porte s’ouvrit. La négresse tout sourire entra chargée d’un plateau, la petite fille toujours dans ses jupes. « – Ah vous levée, êt’e mieux. Vous mangez !

– Comment vous appelez-vous ?

– Ma-Yémina, ma’ame

– Alors Ma-Yémina, tu dois pouvoir me dire depuis quand je suis là ?

– ça fait, t’ois jou » ma’ame

– Trois jours déjà !

La négresse lui tendit une tasse d’un liquide fumant qu’Antoinette-Marie repoussa, car elle avait compris qu’elle avait été droguée jusque-là. « – Oh êt’e du café, ma’ame, êt’e plus médicament vous êt’e gué’ie ! » Méfiante toutefois, elle huma l’odeur qui se dégageait de la tasse, rassurée elle l’avala. Cela lui fit du bien, tranquillisée elle mangea tout le plateau sous le regard de carpe de la fillette. Ma-Yémina tout en mettant de l’ordre dans la pièce, se demandait ce qu’avait bien pu faire son petit garçon. Elle se doutait que quelque chose clochait depuis l’arrivée de la jeune fille, son petit tournait en rond dans la demeure désertée en cette saison. Elle avait été surprise de voir arriver à la nuit la voiture de son maître et encore plus d’en voir sortir en sa compagnie un hercule avec dans les bras le corps inanimé de la jeune femme, avec pour toute explication un supposé malaise. Il lui avait demandé de lui faire boire une potion pour la soigner. Rageur, il avait rajouté qu’en aucun cas un autre esclave ne devait s’occuper d’elle, mais bien qu’obéissant elle était restée sceptique. Elle se demandait dans quel bourbier il avait pu s’enliser, mais elle ne pouvait rien y faire.

Elle ouvrit l’armoire et après en avoir sorti chemises, jupons, brassière, elle proposa à la jeune fille plusieurs robes.

*

Au même moment, le marquis de Maubeuge forçait l’entrée de la rue Conti et demandait à en voir le maître. Comme le vieux majordome arguait l’heure matinale pour faire barrage, le marquis insista. « – Préviens Monsieur de Saint-Maxent, que Monsieur de Maubeuge veut le voir sur l’instant au sujet de la baronne de Thouais ! » Il avait décidé d’abuser Monsieur de Saint-Maxent en lui faisant croire qu’il savait, en espérant qu’il y était pour quelque chose. Après mûre réflexion, cela lui paraissait évident, il ne savait pas comment il s’y était pris, il avait dû soudoyer Ladurant.

Contrairement à la prétendue excuse donnée par son majordome, Monsieur de Saint-Maxent était déjà, comme tous les matins à cette heure-là, à sa toilette. Son valet lui faisait la barbe lorsque, affolé, son majordome lui annonça la visite du marquis et son but. Plus contrarié que surpris, il lui ordonna de le faire patienter dans le petit salon avec du café. Quand il avait appris la disparition de la petite veuve française, il avait fait chercher son fils. Comme celui-ci était introuvable dans la ville, il en avait déduit qu’il y était pour quelque chose. Il s’en était réjoui bien qu’il trouvât le procédé exagéré, car il ne doutait pas du consentement de la jeune baronne. C’était par ailleurs cette certitude qui le perturbait dans la visite du Marquis. Il ne voyait pas pourquoi cet associé dans plus d’une affaire venait dès l’aube lui parler de cette aventure galante. Fin prêt, il descendit rejoindre son visiteur.

« – Bonjour, mon ami, que me vaut votre visite de si bon matin ?

– Vous n’en auriez pas une petite idée, mon cher ?

– Pour être franc, je ne pense pas ! Le marquis quoiqu’un peu déconcerté ne se laissa pas désarçonner. « – Vous n’auriez pas une petite idée de qui accueille contre son gré l’amie de mon épouse, Madame de Thouais ? » Ce fut au tour de Monsieur de Saint-Maxent d’être troublé. Cette histoire tournait étrangement, la jeune fille aurait elle suivi son fils contre son gré. Il avait mis à son fils une telle pression avec son ultimatum, la peur d’être déshérité lui aurait-il fait faire une bêtise si infâme. Méfiant, il préféra jouer les naïfs ne tenant pas à se froisser avec le marquis. « – Je ne vois vraiment pas ce que vous insinuez, oseriez-vous prétendre que je la détiens dans ma maison ?

– Dans votre maison non ! Mais votre fils, Maximilien François… à Gentilly ? Monsieur de Saint-Maxent sentit un pincement à la poitrine, ce n’était pas la première fois, mais cette fois-ci cela fut accompagné par une sueur froide. Il comprima le dossier du fauteuil qu’il avait à son côté pour garder contenance. « – Monsieur que me chantez-vous là ! Mon fils est souvent inconséquent, mais de là à enlever une jeune femme de la bonne société et de surcroît une de vos amies, c’est impossible, vous vous égarez. » Il ne croyait pas ce qu’il disait, il ne doutait pas que son fils ait pu pousser la bêtise jusque-là. Il cherchait un argument, quand les portes du salon s’ouvrirent toutes grandes laissant passer, Elizabeth de la Roche suivit de sa dernière fille Marie-Héloïse Mercedes, déjà veuve à 20 ans de Louis Baron de Fériet et retournée vivre au sein de la maison familiale. Sa femme fulminait, et il en était d’autant plus convaincu qu’elle se présentait en négligé comme sa fille qu’elle avait traînée dans une mise approximative. Les deux hommes décontenancés par cette entrée regardaient les deux femmes avec interrogation, se demandant bien à quoi était due cette entrée fracassante. Ne laissant pas son époux intervenir, elle se tourna vers le marquis. « – Bonjour ! mon ami, veuillez m’excuser de cette intrusion, mais je crois avoir les réponses aux questions pour lesquelles vous êtes venu. Je comptais venir vous voir plus tard dans la matinée vous annoncer ce que j’avais appris de ma fille hier au soir. » Aucun des protagonistes ne fit attention aux changements de couleurs du maître de maison qui devenait livide et qui sentait son cœur se comprimer l’empêchant d’intervenir tant la douleur était vive. Madame de Saint-Maxent poursuivit. « – Pupon, enfin Marie-Héloïse m’a donc appris hier au soir les frasques de son frère. Ce n’était pas par méchanceté bien sûr, mais effectivement cet idiot offre à votre amie une hospitalité, disons, un peu forcée à Gentilly. Bien évidemment, nous allons y remédier le plus rapidement possible pour éviter tout scandale, n’est-ce pas mon ami ? » Elle se retourna vers son époux comme tous les protagonistes, juste à temps pour le voir s’effondrer.

*

15814.jpgLe soleil se levait, le cercle rouge flamboyant les aveuglait dans leur course vers Antoinette-Marie. Ils s’étaient retrouvés à la sortie de la ville sur la route du bayou Saint-Jean. Juan-Felipe avait été cherché, à la caserne, son ami, le capitan da Silva, qui sans hésitation l’avait suivi. De son côté, Georges Tremblay, accompagné de Béarn et de Navarre sur les conseils d’Esther, avait fait un détour par la maison de Constant d’Estournelles afin de le cueillir. Après une heure sur la route longeant le bayou Saint-Jean, ils bifurquèrent sur la route qui longeait le bayou Sauvage vers la crête de Gentilly qui menait à la Passe du Chef Menteur, une étroite voie d’eau navigable qui reliait le lac Borgne au lac Pontchartrain. L’astre diurne était au pic de sa course quand ils aperçurent, en haut de la crête, la plantation Gentilly. Ils s’arrêtèrent un moment laissant les chevaux souffler. Les deux molosses, qu’étaient devenus Navarre et Béarn, regardèrent, intrigués, les cavaliers et aboyèrent d’impatience. Ils reprirent au trot leur route qui montait vers la demeure, laissant derrière eux les marais et le lac Pontchartrain que l’on apercevait au loin, longeant les champs de cannes au repos. La terre en avait été labourée et sarclée, elle était uniformément brune et retenait encore les plants qui jailliraient à la fin du printemps. Des oiseaux par centaines fouraillaient la glèbe à la recherche de vers. Ils remontèrent l’allée qui menait à la maison à l’ombre des chênes. Elle était construite de planches de cyprès, il s’agissait d’une imposante maison de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondies vers le bas et carré en haut, deux lucarnes sur chaque façade, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers en courbe sur la façade. Elle en imposait. Quand ils furent au pied de la demeure des négrillons se précipitèrent pour prendre leurs chevaux. D’un ordre sec, Georges leur enjoignit de les attendre là. Ma-Yémina qui avait été prévenue se présenta à eux. Maximilien François avait donné pour ordre que l’on ne le dérange pas, il n’était là pour personne. Constant d’Estournelles prit les choses en main. « – Nous voulons voir ton maître !

– Mais pas êt’e là mon mait’e ni ma mait’esse !

– Ne dis pas de sottise, nous savons que Maximilien François de Saint-Maxent est ici. Va lui dire que nous venons chercher Madame de Thouais.

– Mais Monsieur, moi insister, Mait’e pas là. Elle se doutait bien que la venue de la jeune fille allait amener des ennuis. Elle n’avait toujours pas compris pourquoi son petit-maître l’avait conduite jusqu’à Gentilly, il n’en avait vraiment pas l’air épris.

– Ah ! Tu m’agaces maintenant, fais ce que je te dis ! Et remarquant qu’elle fixait inquiète les deux molosses retenus par Georges, il reprit. « – Ou je les lâche et crois-moi, ils vont retrouver leur maîtresse. » Comme s’ils avaient compris, les deux molosses se mirent à grogner sourdement. Peu rassurée, elle pivota sur elle-même et rentra dans la maison suivie des quatre hommes qui n’attendirent pas l’invitation. Béarn et Navarre tiraient sur leur laisse sentant la présence de leur maîtresse, comme on ne les lâchait pas, ils se mirent à aboyer attirant tous les esclaves de maisons et leur maître. Suivi de sa nourrice, se laissant croire encore à sa supériorité de par sa situation, Maximilien François se présenta en haut de l’escalier qui menait à l’étage. « – Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? Depuis quand se présente-t-on, chez les gens respectables avec des molosses hargneux bons pour les nègres ».  Il eut à peine le temps de finir sa phrase que Juan-Felipe était sur lui le prenant par le col. « – Depuis qu’ils se comportent comme des gredins et qu’ils enlèvent des jeunes filles ! Où est Antoinette-Marie, enfin Madame de Thouais ? 

– Mais de quoi parlez-vous ?

– Monsieur de Saint-Maxent, tenez-vous à ce que nous lâchions les chiens ? Intervint Georges Tremblay. Maximilien François se raidit, il ne comptait pas céder quoiqu’il advienne, c’était devenu une question d’honneur. Son orgueil le rendait inconscient du danger encouru. Il allait avec morgue répondre quand se présenta derrière lui la jeune femme.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Le bruit d’un galop de chevaux lui avait fait quitter le fauteuil dans lequel elle s’était réfugiée, où recueillie, elle priait. Antoinette-Marie n’avait plus rien entendu depuis un moment en provenance des pièces voisines, comme si les domestiques eussent voulu par leur silence respecter son oraison. Seule une lointaine complainte venant des champs était perceptible, chant des esclaves s’aidant dans leur labeur. La lumière au fil des heures qui s’était écoulé s’était répandue dans la pièce. Elle avait ruisselé le long des pieds de la coiffeuse, s’était étalée sur le tapis, allumant les scènes champêtres qui y étaient tissées prenant alors une couleur plus chaude. Sur le mur, l’or des cadres avait accroché quelques particules de lumière. Intriguée, elle s’approcha de la fenêtre et vit monter quatre cavaliers. Son cœur battit la chamade, elle en connaissait trois et parmi eux elle reconnut la silhouette de Juan-Felipe. Elle se précipita à la coiffeuse et vérifia sa mise. Elle prit la brosse et à défaut de se faire un chignon, elle mit de l’ordre dans ses boucles. Elle retourna vers la fenêtre, son cœur s’emballa, elle ne les voyait plus, elle pensa avoir rêvé, mais elle entendit l’aboiement de ses chiens. Elle allait crier pour dire qu’elle était là quand la clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit sur la petite fille qui la regardait avec un sourire triste, elle lui fit signe de la suivre et lui montra le chemin.

Elle arriva sur le palier à temps pour voir le poing de Juan-Felipe heurter la face de Maximilien François. Navarre et Béarn à la vue de leur maîtresse firent céder la prise de Georges et se précipitèrent sur elle à la renverser. Elle riait de nervosité et de soulagement.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney, Penelope Lee Acton, 1791

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 40

Tremblay Georges (4)

Georges Tremblay

Janvier 1791, Une arrivée fracassante

Comme prévu, les deux jeunes femmes se rendirent à la plantation après les rois. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde avaient profité de la compagnie de Georges Tremblay qui s’était déplacé à La Nouvelle-Orléans pour engager un nouvel économe. Lors de l’épidémie de l’été 1789, outre ses maîtres, la plantation avait perdu tous ses économes. L’un était mort des fièvres, l’autre avait préféré s’enfuir. Lors de son précédent séjour, deux ans plutôt, le jeune homme, promu contremaître par la force des choses, avait engagé Francisco Alvarez Pignero, âgé de vingt ans. Ce dernier venait à peine de débarquer de La Havane, et avait été appuyé par le gouverneur Miró. Cette fois-ci, son choix s’arrêta sur un jeune français d’environ vingt ans, Pierre-Henri Hautbois Guichette, fraîchement arrivé de Gironde. Il était recommandé par Monsieur de Maubeuge. Suffisamment aidé, il pourrait renvoyer à son maître, Monsieur Baret d’Auriolle, que décidément il n’avait jamais pu souffrir, malgré les services rendus.

Le trajet s’était fait en deux temps avec un arrêt à la plantation Maubeuge. Celui-ci avait été très agréable, car le temps avait été de la partie. Il faisait doux malgré la saison, Antoinette-Marie voyageait dans le landau conduit par Abraham avec Georges Tremblay et Marie-Adélaïde. Navarre et Béarn couraient autour de la voiture, furetant le long des berges du fleuve, débusquant ratons laveurs, serpents et faisant s’envoler les grues et les pélicans. Dans une autre voiture, faisant le voyage, avec les bagages, suivaient, Esther et Suzanne la femme de chambre de Madame Maubourg. Le jeune économe chevauchait à l’avant avec l’un des chevaux acquis par Georges Tremblay pour compléter l’écurie. Le groupe de jeunes gens allait joyeusement vers son avenir. Tous autant qu’ils étaient, ils étaient remplis d’espoir en cette nouvelle vie qui se dessinait devant eux. Antoinette-Marie faisait découvrir à Marie-Adélaïde les bords du Mississippi avec les plantations aux allées de chênes, de cyprès ou de pacaniers, aux champs de coton et de canne à sucre, les arpents de forêt encore sauvage. Elle lui fit remarquer les alligators qui plongeaient en les entendant venir, les colverts qui s’envolaient au bruit de leur agitation. Elle lui faisait admirer la végétation luxuriante, les chênes couverts de mousse espagnole, les cyprès avec leurs genoux dans l’eau. Elle était heureuse de faire découvrir à sa nouvelle amie, ce qui était son univers, ressentant le bien-être de se sentir chez soi.

*

Le groupe de jeunes gens arriva à la plantation en fin d’après-midi. Abraham arrêta le landau devant le perron sous lequel attendait dans l’ombre de la galerie Mama-Louisa. Georges Tremblay aida les dames à descendre, Antoinette-Marie était heureuse de rentrer enfin chez elle. Le sourire sur ses lèvres s’effaça de suite à la vue de Mama-Louisa, elle comprit qu’il se passait quelque chose. Alors qu’elle allait lui dire bonjour, le regard de la métisse lui montra quelque chose.

– Que se passe-t-il Mama-Louisa

– C’est le contremaître ! Il punit Dalila

– Mais pourquoi ? Que je sache, elle n’avait pas affaire à lui.

63_01_08_01-329x336.jpgLa métisse regarda droit dans les yeux Georges Tremblay. Elle n’osait fixer celui de sa maîtresse. « – Elle s’est refusée à lui. » Antoinette-Marie blanchit, sa mâchoire se crispa de colère, elle releva ses jupes et à grandes enjambées contourna la maison. Guidée par les cris de la malheureuse, elle pénétra dans les écuries. L’esclave était pendue par les poignées à une poutre, pendant que l’homme la fouettait. Les esclaves, qui attendaient dehors, eurent un mouvement de recul lorsqu’arriva leur maîtresse qu’ils n’attendaient pas. Elle arracha le nerf de bœuf des mains de Monsieur Baret d’Auriol. Celui-ci, surpris, recula. De colère, elle fouetta son visage et le mit dehors. « – Ne remettez jamais les pieds chez moi ! Sachez monsieur que je vous ferai payer toutes les conséquences de vos actes, quels qu’ils soient ! » S’essuyant du revers de la main la balafre qu’il avait sur le visage, il la traita de folle. Derrière elle, Georges Tremblay campé sur ses jambes se préparait à intervenir. « – Madame de Thouais vous a demandé de quitter sa propriété, ce n’est pas la peine de tergiverser. Quittez les lieux sur l’instant à moins que vous ne vouliez que je vous aide. » L’homme tourna les talons et sortit des écuries. Les esclaves présents à la scène n’osaient montrer leur joie, ils ne savaient trop sur quels pieds danser, ils n’en revenaient pas, ils n’avaient pas fini de louer leur maîtresse. Georges détacha la pauvre Dalila qui était plus morte que vive. Blême, Marie-Adélaïde était sous le choc revivant une scène qu’elle ne croyait plus jamais revoir. La scène finit, Antoinette-Marie ne sentit plus ses jambes, son amie, se reprenant, l’aida à rejoindre la demeure. Abraham prit dans ses bras le corps libéré de ses cordes de la négrillonne à peine sortie de l’enfance, il ne pesait rien.

*

Mama-Louisa prit les choses en main et soigna de son mieux le corps meurtri de la jeune blanchisseuse. Elle maudissait l’homme qui avait fait de cette enfant une femme avant l’heure, la forçant, la torturant pour obtenir son corps. Dalila resta entre la vie et la mort deux jours durant, délirant sous la fièvre.

Monsieur Baret d’Auriol avait remarqué dès son arrivée les rondeurs des courbes de la négrillonne. Elle les balançait lascivement avec naturel. Elle devait avoir tout au plus treize ou quatorze années, exactement ce qu’il appréciait. Alléché, il la suivait sous ses paupières lourdes d’un regard torve chaque fois qu’elle passait dans son champ de vision. Tel un prédateur à l’affût, il épiait ses mouvements, ses allées et venues, guettant le moment où il pourrait sauter sur sa proie. Se sentant surveillée, Dalila vivait tous les jours dans la hantise de se trouver nez à nez avec lui. Elle avait évité de justesse le contremaître libidineux à plusieurs reprises. Adjointe à la demeure dont elle était l’une des blanchisseuses, Mama-Louisa percevant sa peur l’avait prise à la cuisine. Elle avait prétexté le terme de sa grossesse et la difficulté qu’elle avait à faire son travail à ceux dont le changement éveillait la curiosité. Dalila ne sortait plus de la cuisine où elle dormait sur un grabat. Monsieur Baret d’Auriol se tenait éloigné, il craignait Georges Tremblay sans l’admettre, même à lui-même. Il attendait l’occasion propice.

Elle se présenta un soir d’octobre. La chaleur était lourde, les vêtements collaient à la peau. Tous attendaient la pluie. Toute la journée, Mama-Louisa se teint le dos se plaignant de vives douleurs dont elle devinait les causes. La cuisine rangée, elle demanda à Dalila de l’accompagner jusqu’à sa chambre dans les combles de la demeure, elle ne se voyait pas monter toutes ses marches seules. Elles avaient à peine atteint la porte de la pièce qui lui servait de chambre à elle et à Nathanaël, qu’elle perdit les eaux. « – Dalila appelle Néora et va chercher la vieille Noémie, ma fille arrive ! » Tout indiquait que cela allait être une fille. La forme de son ventre et la pleine lune qui commençait à décroître étaient des signes qui ne trompaient pas. Dalila se précipita obéissant en tout. Elle sortit en courant de la demeure et partit en direction du fleuve vers la maison de Dewache Tremblay que la vieille Noémie ne quittait pas. La pluie tellement attendue se décida alors à tomber, accompagnée du tonnerre puis des éclairs de l’orage. Des abats d’eau soulageaient la terre, cela n’arrêta pas Dalila. Dans sa course, elle n’avait pas vu le contremaître adjoint qui revenait des champs où l’on coupait la canne. Trouvant l’occasion trop belle, il lança son cheval à sa poursuite. Elle entendit le galop quand il fut sur elle et comprit sans avoir besoin de le voir qui s’était lancé à sa suite. Elle releva ses jupes et redoubla de vitesse espérant atteindre l’orée du bois, escomptant se cacher dans ses fourrés. Mais alors qu’elle l’atteignait, son poursuivant se penchant sur sa monture la saisit au vol. Elle n’eut même pas le réflexe de crier ce qui n’aurait servi qu’à peu de choses. Personne n’aurait osé intervenir hormis un blanc et encore. Il arrêta son cheval, la jeta sur le bas-côté et de tout son poids l’écrasa tout en relevant ses jupes. Étouffant ses cris, et cela malgré sa corpulence, il se débraguetta et, sans somation, la pénétra, se soulageant rapidement de son attente. Quand il eut fini, il se rhabilla et avec un grand sourire sadique rajouta. « – T’inquiète pas la prochaine fois, nous prendrons notre temps, ma belle ! ». Et sur ce, il remonta à cheval, laissant la jeune esclave à peine sortie de l’enfance, l’entrejambes sanguinolent de sa défloraison forcée. Tout en pleurant elle se rajusta et machinalement reprit sa route vers le bord du fleuve, pour aller chercher la vieille Noémie. Elle se remit à courir comme si rien ne s’était passé. Peut-être que rien ne s’était passé. Rangeant dans un coin de sa tête sa douleur et ne pouvant se plaindre, elle cacha son infortune. Elle revint avec la vieille Noémie qui avait mis au monde la plupart des négrillons de la plantation, dont les deux fils de Mama-Louisa. Sur le chemin du retour, elle interrogea Dalila sur les douleurs perçues par la parturiente, celle-ci répondit tant bien que mal.

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Mama Louisa

Avant que la lune n’atteigne son zénith, Mama-Louisa rentra en douleur, elle ne se souvenait pas avoir autant souffert pour ses garçons. Dans la pièce mansardée éclairée par quelques chandelles de suif, sur un lit fait de quatre planches, le matelas reposant sur des cordes tendues, elle serrait, à s’en faire mal, les montants à chaque coup de l’enfant à venir. Elle retenait entre ses lèvres les cris de douleur. Noémie et sa fille Néora s’inquiétaient, l’enfant n’était pas dans le bon sens, il ne s’était pas retourné. Elles risquaient de perdre la mère et l’enfant. Dewache qui avait suivi avec les herbes anesthésiantes les apportait en infusion afin de soulager Mama-Louisa, Dalila recroquevillée dans un coin de la pièce attendait. Tout avait été préparé pour la venue de l’enfant. Elles se mirent à prier, tout en soulageant du mieux qu’elles pouvaient la gouvernante. À ses prières, toutes y mêlaient des incantations, les unes à Erzulie et l‘indienne à Gitche Manitou. Noémie faisait vibrer sa calebasse emplie de vertèbres de couleuvre. Elle avait déjà dessiné sur le plancher les symboles des Loas les Vévés. Dewache sentait que quelque chose n’allait pas, quelque chose empêchait la nature de faire son office. Elle cherchait en vain ce qui freinait l’ordre des choses, remarquant Dalila, sans comprendre pourquoi elle sentit que c’était la négrillonne. Sous le prétexte de préparer un onguent, elle l’envoya dans la cuisine sachant qu’elle en aurait pour longtemps. Noémie acquiesça d’un signe de la tête, elle avait compris l’indienne. À partir de là, Mama-Louisa se mit en travail. Les femmes l’accroupirent, et bien que l’accouchement fût long et difficile, Noémie aida et extirpa le nourrisson du ventre de sa mère. C’était une fille, elle avait failli périr d’asphyxie, elle était violette, mais une claque sur son postérieur puis une deuxième libérèrent dans ses poumons l’air lui assurant la vie au soulagement des femmes. Dewache annonça que c’était un excellent augure, car la petite fille était née coiffée ce qui lui accorderait beaucoup de chance. Mama-Louisa dans un souffle prononça le prénom de l’enfant que l’on mettait sur son sein. Ce serait Sarah. Dewache fit boire à la mère une concoction d’herbes qu’elle seule connaissait pour faciliter l’expulsion des résidus de l’accouchement qui étaient retenus et pouvaient générer des infections entraînant la mère vers la mort. Avec l’onguent préparé par Dalila que les femmes n’avaient pas laissé revenir dans la pièce, elle soulagea Mama-Louisa que l’accouchement avait déchirée.

Remis des affres de la naissance, tout le monde s’accorda pour trouver le bébé de la gouvernante d’une grande joliesse. Dalila resta indifférente devant le nourrisson et ne put s’empêcher de garder rancune à l’enfant qui avait sans le vouloir provoqué son drame intime. Et jamais on ne la vit prendre l’enfant ni lui accorder une caresse ou une attention pas plus que l’on ne la vit lui faire du mal.

Les jours qui suivirent, Dalila remplaça aux fourneaux la gouvernante qui n’était pas en état de reprendre sa place. Elle ne desserrait pas les dents et tous pensèrent qu’elle était jalouse. La vieille Noémie et Dewache supposèrent qu’il avait dû se passer quelque chose, mais elles n’auraient pas su dire quoi.

Dalila 01

Dalila

Un soir, Monsieur Baret d’Auriolle profita de la première absence du contremaître hors de la plantation, pour subrepticement s’introduire dans la cuisine où il savait seule, la cuisinière remplaçante. C’est avec effroi qu’elle le vit rentrer dans la cuisine où il ne mettait jamais les pieds, Hyacinthe lui apportant son repas dans le bungalow. Elle essaya de se dérober, mais elle savait qu’elle n’avait pas le choix.   Elle savait qu’elle était obligée de céder aux désirs libidineux de l’homme, son refus l’exposerait à des tortures bien pires. Alors quand il la poussa sur son grabat dans un coin de la cuisine, elle se laissa faire serrant les dents et ne pouvant empêcher ses larmes de couler. Comme il avait toutefois peur d’être surpris, il ne mit pas longtemps à se soulager, mais repartit satisfait, laissant sa victime en pleurs, ivre de colère et de haine face à son impuissance. Chaque fois que l’occasion se présentait, la scène se reproduisait, Dalila petit à petit se renfermait dans sa souffrance intériorisant sa haine.

Aux yeux de tous, elle devenait femme, et tout le monde trouva que cela ne l’améliorait pas, qu’elle devenait vaniteuse. Son nouveau statut devait lui monter à la tête, pensèrent la plupart. Mama-Louisa, quant à elle, ne s’en plaignait pas, elle la trouvait taciturne, mais bonne travailleuse. Elle ne rechignait jamais à la besogne et l’indifférence qu’elle accordait à son nourrisson qu’elle faisait suivre chaque jour dans un coin de la cuisine, ne la gênait pas.

Pour Dalila, l’horreur fut à son comble quand elle s’aperçut qu’elle était enceinte des œuvres de son tortionnaire, elle essaya par tous les moyens de faire passer l’enfant, ce qu’elle finit par réussir après avoir ingurgité des graines de tanaisie. Elle en prit tellement qu’elle faillit en mourir, et Mama-Louisa ne s’en rendit compte que, lorsqu’elle la trouva inconsciente sur le sol et le fruit de son rejet souillant ses jupes. Elle comprit alors le drame de son aide, mais sans se douter de l’auteur. Beaucoup d’esclaves préféraient avorter plutôt que mettre au monde des esclaves. Elle ne la questionna pas, elle la soigna et la mise en garde contre les graines. Monsieur Baret d’Auriolle n’avait cure des souffrances de sa victime et dès qu’il put, il recommença à assouvir ses envies, jusqu’au soir où il tomba nez à nez avec la gouvernante qui était revenue sur ses pas à cause d’un oubli. Ils furent aussi surpris l’un que l’autre. Il prétexta un besoin d’encas. Suspicieuse, elle le lui prépara, ayant remarqué l’attitude défensive de Dalila et la mine déconfite de l’homme. Une fois l’homme sortit, Mama-Louisa se retourna vers Dalila. « – Dorénavant, tu dormiras avec moi dans la maison, je m’arrangerai avec Monsieur Georges. »

Soulagée, Dalila remercia Mama-Louisa qui à nouveau ne demanda aucune explication, cette fois-ci elle avait tout compris et s’en voulait déjà de n’avoir rien vu et n’avoir rien put faire pour la protéger. Mais le mal était à nouveau fait, Dalila sentit son corps se transformer pour une vie à venir. Lasse, elle abandonna à Dieu l’avenir de cet enfant qu’elle ne désirait pas. Elle cacha comme elle put son début de grossesse. Aidée de Mama-Louisa, elle évita de son mieux l’économe.

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Georges Tremblay

Un jour froid de janvier, Georges Tremblay quitta la plantation pour la ville, il allait chercher un nouvel économe. Avant de partir, il demanda à son aide Alvarez Pignero de s’occuper des réparations du moulin au bayou pendant son aller et retour. Quant à Monsieur Baret d’Auriolle, il s’occuperait de préparer les champs pour la canne. Les deux femmes s’inquiétèrent, il était plus difficile en son absence d’éviter le tortionnaire. Trois jours durant, elles ne croisèrent ni ne virent Monsieur Baret d’Auriolle, mais cela ne les rassura pas. Le quatrième, le dimanche, au milieu de la journée, il demanda à voir Dalila. Afin de détourner son attention, Mama-Louisa lui demanda ce dont il avait besoin, car elle était absente de la cuisine. Il s’énerva et maugréa qu’il reviendrait plus tard. Dalila qui de la cave avait entendu l’échange était tétanisée. Cette fois-ci, plutôt mourir que de céder, elle ne pouvait s’enfuir et de toute façon pour aller où ? Comme il l’avait annoncé, il revint, il avait guetté depuis la véranda du bungalow les allées et venues de Mama-Louisa et alors que celle-ci avait pénétré dans la maison, faisant fi d’Hyacinthe et Nathanaël, il vint chercher Dalila. Elle résista, hurla attirant les esclaves curieux vers le lieu de l’agression. Comme il attrapait son bras tout en hurlant aux deux petits de sortir, elle saisit un couteau à viande sur la table et le pointa vers lui. Néora et ses filles arrivèrent en courant se demandant ce qui arrivait. Elles trouvèrent les deux garçonnets en pleurs et l’intendant traînant par un bras la fille récalcitrante derrière lui. Il beuglait qu’elle n’était rien et qu’elle devait se soumettre, qu’il allait la punir pour son refus d’obéir et pour avoir essayé de l’embrocher. Sarah dans les bras, Mama-Louisa arriva trop tard pour s’interposer. À ce stade, elle ne pouvait rien faire. Elle essaya bien d’intervenir, de s’entremettre, mais levant son fouet vers elle il la prévint qu’elle en aurait autant si elle osait s’approcher. Dans sa colère, il fit fi du regard indigné de la gouvernante. Elle se mit à marmonner invoquant les Loas Jumeaux, les Loas Marassa, les Loas violents de l’harmonie première. Elle donna Sarah  à Nathanaël  et elle se mit sur place à marteler le sol. Néora à ses côtés se mit à faire de même. Les esclaves qui les aperçurent mimèrent les deux femmes, ils appelaient de l’aide. L’économe inconscient entraîna sa victime vers les écuries, sous l’œil affolé des esclaves présents sur les lieux qui n’osaient s’approcher. Il pénétra dedans, la ficela comme une bête à l’abattoir et la suspendit à une poutre du bâtiment. Il arracha son corsage et commença avec délectation à la fouetter. Elle serra les dents ne voulant pas laisser à la satisfaction de son bourreau la joie d’entendre ses cris. Puis la douleur fut telle, que ses yeux s’embuèrent de sang et qu’elle s’entendit hurler. Les battements de son cœur emplissaient chaque parcelle de son corps d’un son sourd et pénétrant. Lorsque les coups s’arrêtèrent, elle n’avait plus conscience de rien.

Enceinte de trois mois, malgré le calvaire qu’elle venait de subir, la vie qui se développait dans son sein résista et refusa de mourir. Dalila le regretta amèrement, un enfant de son bourreau était la pire chose qui pouvait arriver. Et puis, un enfant, si c’était pour grossir le rang des esclaves, quel intérêt de le faire venir au monde. Elle n’avait que cette condition à lui offrir autant qu’il meurt et elle avec. Mais il vint au monde sans aucune difficulté, et comme elle ne s’y intéressait pas, Mama-Louisa décida de le baptiser Caleb et l’allaita, elle en avait assez pour deux. Dalila tomba dans un abattement tel que l’on crut qu’elle perdait la raison.

 *

(2b)

Etienne Baret D’Auriolle

L’économe en colère et humilié partit sur-le-champ de la plantation, son cheval se mit à boiter à la moitié du trajet. Il dut s’arrêter et marcher. Il décida de demander l’hospitalité à une plantation voisine. Il avait dépassé de plusieurs lieux la plantation, il en avait plusieurs pour atteindre la suivante. Fatigué, il s’arrêta et s’assit au bord du fleuve pour se reposer, lorsqu’il se releva de la souche sur laquelle il était assis, il glissa dans le sol bourbeux de la rive, rouspétant il voulut se relever et ce fut à ce moment-là qu’il vit les deux alligators affalés sur la rive qui le regardaient d’un œil morne. À moitié accroupi, il essaya de s’approcher doucement de son cheval, son fusil était resté imprudemment accroché à la selle. Lorsqu’il se crut assez loin des deux monstres, d’un geste brusque, il se releva, mais à ce moment-là, il sentit la mâchoire de l’un d’eux lui broyer une jambe. La bête le tira vers le fleuve au son de ses hurlements, son compère vint l’aider à l’attirer au fond des eaux sombres. Quelques instants plus tard, l’eau se teinta de rouge dans les flots mousseux des remous. On ne trouble pas l’ordre des choses, ainsi en avaient décidé les Loas jumeaux.

*

De leur côté, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde s’étaient installées dans la maison. La maîtresse de maison constata que l’on avait fini la plupart des aménagements intérieurs, les parquets étaient poncés et cirés, les murs étaient enduits, les fenêtres étaient toutes posées ainsi que les volets. Pour l’instant, il n’y avait pas plus de mobilier qu’à son arrivée. Antoinette-Marie installa son amie dans la chambre qu’elle avait jusqu’alors occupée et qui se trouvait à l’arrière de la maison. Elle-même réintégra la chambre dans laquelle était mort Charles-Henri de Thouais et qui avait été pensée pour elle par son beau-père. Elle y avait ses aises malgré le souvenir douloureux. Elle en aimait le confort et appréciait la vue sur le fleuve que l’on en avait des deux portes-fenêtres. Elle se sentait enfin chez elle.

Marie-Adélaïde prisa tout de suite sa chambre, qu’elle occupa avec plaisir. Elle trouva bien l’aménagement un peu spartiate et peu féminin, mais si différent de ce qu’elle avait habité et si éloigné du souvenir de son habitation de Saint-Domingue que cela la rassurait. C’était moins au goût de sa chambrière. Suzanne, qui restait toujours à proximité de sa maîtresse et faisait attention à ses moindres besoins, regrettait le confort de l’habitation de la plaine du Cul-de-sac, la douceur du climat. Mais n’ayant pas le choix elle prit ses habitudes. Elle se laissa guider par Esther au sein de la maison et présenter à tous. Elle comprit très vite que Mama-Louisa régnait sur l’habitation sans contestation. Hormis les soins qu’elle apportait à sa maîtresse, elle décida de rester en retrait du fonctionnement d’une maison où elle n’était supposée que passer.

Tout le monde prenait le rythme de la plantation chacun à sa façon et à sa place.

*

 Le premier dimanche qui suivit leur nouvelle installation annonça les suivants. Pendant que Georges Tremblay, que tous appelaient Monsieur Georges, distribuait les vivres pour la semaine aux nègres des champs, aidé en cela par les deux jeunes économes, Francisco et Pierre-Henri, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde se préparaient pour aller à l’église. Elles auraient pu s’en dispenser, mais c’était le meilleur moyen de tisser des liens indispensables dans une société fort éloignée de tout, et cela aurait été mal perçu de leurs voisins, car elles ne doutaient pas qu’ils fussent déjà informés de leur arrivée. Antoinette-Marie avait bien hésité. Elle craignait de rencontrer les familles de ses prétendants, les Latil ou les de Crécy, mais d’un autre côté elle ne pouvait rester isolée de ses voisins. Elle avait confié ses craintes à Marie-Adélaïde qui l’avait rassurée, avec un peu de froideur, elles sauraient bien les tenir à distance d’autant que l’un et l’autre avaient été éconduits. Antoinette-Marie n’était pas très sûr de cela, mais au pire ce ne serait qu’un moment désagréable à passer, il fallait bien qu’elle instaure les distances adéquates qui lui permettraient de vivre chez elle en toute sérénité. Elle n’avait aucune raison d’attendre.

Lorsque tout le monde fut prêt, le contremaître se changea en chevalier servant, et avec Abraham aux rênes du landau, il attendit les dames au bas de la voiture. Le majordome, transformé en cocher, arborait un habit à la française dont il avait hérité par l’entremise du contremaître et l’accord de sa maîtresse, avec toutes les chemises, de feu le baron. Georges Tremblay décida qu’à tour de rôle, un des deux surveillants les accompagnerait pendant que l’autre resterait surveiller les esclaves ayant quartier libre, la plupart binant le potager mis à leur disposition par leurs maîtres afin d’améliorer leur ration. Car il ne doutait pas que cela se reproduirait toutes les semaines. Ils ne pouvaient se dispenser de cet acte de civilité au sein de la société créole. S’il n’était pas très à cheval sur la religion du moins sur sa forme, il était conscient que l’on ne pouvait se dispenser de cette entraide entre voisins que toutes les activités paroissiales entretenaient.

La voiture s’engagea sur la route qui longeait le fleuve, miroitant sous le soleil, d’un côté, et les plantations voisines de l’autre. À l’ombre des grands chênes, ils conversaient entre eux, et rejoignaient la file des voitures des autres paroissiens que l’on saluait d’un hochement de tête, d’un signe de la main ou d’une formule de politesse. Georges Tremblay faisait les présentations d’une voiture à l’autre sans faire interrompre sa route.

Ils prirent ensuite la route de Bringier, longèrent la plantation Houmas d’un côté et toujours le fleuve de l’autre. Arrivé dans ce, qui n’était alors qu’un petit village avec une église construite par les planteurs de la paroisse, le jeune abbé Antonio, venu remplacer l’abbé Hubert, saluait ses ouailles tout en les laissant pénétrer.

Evelina, par Fanny Burney.jpgGeorges Tremblay fit arrêter la voiture devant le perron de l’église, descendit et aida les dames à descendre. Au milieu des familles de planteurs, Antoinette-Marie avait repéré, trônant auprès du curé, doña de Vilagaya. Elle se dirigea droit vers elle se mettant ainsi aux yeux de tous sous sa coupe. Ce dragon de vertu lui servirait de paravent. Elle l’avait recroisée à plusieurs repris à La Nouvelle-Orléans, et à chaque fois, bien qu’un peu envahissante, elle s’était montrée chaleureuse et compatissante. Celle-ci en fut flattée et prit naturellement les choses en main. Elle présenta celle qui s’était donc mise sous sa protection et sa compagne que tous voulaient connaître. Beaucoup n’avaient pu venir à l’enterrement de Charles-Henri de Thouais, aussi découvraient-ils la jeune baronne de Thouais, la nouvelle propriétaire de la plantation la Palmeraie. Tous savaient à quoi s’en tenir, les nouvelles s’étaient échangées au fil d’une curiosité galopante, ils connaissaient tous les chapitres de la vie de la jeune femme depuis qu’elle avait foulé le sol de la Louisiane, pour le reste chacun extrapolait. De toute façon, cela faisait partie de leur vie. Ils auraient trouvé très déplacé qu’on leur reprochât cet intérêt, intérêt redoublé par sa compagne dont ils avaient à peine entendu parler. À la satisfaction générale, c’était une Française et de plus une jolie Française. Au milieu des ombrelles, Antoinette-Marie reconnut Madame Carassoum et Madame Johnson, cette dernière ayant changé de paroisse pour l’occasion, par curiosité, elle avait boudé celle de l’Ascension et le service de l’abbé Hubert, de l’autre côté du fleuve. Elles s’approchèrent afin de montrer à leurs voisins leurs avantages, car elles s’étaient revues chez les Maubeuge pendant l’été. Madame Goujon de Grondel, la mère de Timecourt Latil de son côté ne savait sur quel pied danser depuis que la jeune femme avait repoussé son fils. Elle trépignait sur place voyant ses voisines prendre l’avantage, car elle aussi avait recroisé la jeune femme chez sa protectrice dont elle était une invitée coutumière. Antoinette-Marie, lui sourit préférant ne pas s’enliser dans une situation conflictuelle, d’autant que le prétendant éconduit était absent. Chacun se montra attentionné pour les deux nouvelles paroissiennes qui retardèrent par l’intérêt qu’on leur portait le service dominical.

Le culte achevé, tout le monde se retrouva sur le perron, échangea des nouvelles, des informations collectées dans les courriers reçus au cours de la semaine, puis à tour de rôle, chacun rentra chez soi, l’une des familles invita l’abbé au repas dominical, puisque la tradition voulait que chaque plantation le fît à tour de rôle. Antoinette-Marie tint à s’engager pour le dimanche suivant afin de s’intégrer le plus rapidement dans la société de la paroisse.

Sur le chemin du retour, pour patienter jusqu’au déjeuner, Antoinette-Marie sortit le panier de victuailles que Mama-Louisa avait glissé sous la banquette, au cas où. Elle distribua fruits, petits pains et verres de vin. Arrivés vers deux heures, le trajet prenant une petite heure, tous se retrouvèrent autour de la table dressée par la cuisinière. Le groupe échangea ragots, informations, nouvelles que chacun avait glanés et quelques moqueries devant l’empressement de certains à s’approcher d’eux. Puis, les deux jeunes femmes se retirèrent pour une sieste que la chaleur finirait par rendre au fil de la saison pour ainsi dire obligatoire, quant aux messieurs avant de suivre l’exemple, ils fumaient un cigare sous la galerie.

Après une promenade sous les arbres, pendant laquelle Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie ébauchèrent les projets d’un jardin avec palmiers, azalées, rosiers, qu’elles dessinaient dans l’espace, à l’aide de gestes amples, ils se retrouvèrent pour le souper, puis pour jouer aux cartes. Antoinette-Marie, après avoir été dévêtue par Esther, se coucha supputant que le bonheur serait possible au vu de la journée.

Le lendemain inaugura tous les jours qui suivirent, et commença au lever du soleil. Le petit déjeuner pris, une soupe de tapioca au lait, pain frais et café, les deux jeunes femmes rejoignaient le contremaître au seuil de la maison. Celui-ci les attendait avec leurs juments pour l’inspection des champs.

Lady on White Horse.jpgDès que Marie-Adélaïde avait su qu’Antoinette-Marie ne savait pas monter à cheval, elle s’était engagée à lui apprendre avec l’aide de Georges Tremblay. L’apprentissage que lui donna ce dernier permit à la maîtresse de l’habitation de tenir le rythme, quant à Marie-Adélaïde, elle montait depuis son plus jeune âge. La première fois qu’il avait vu les deux amazones, il était resté ébahi. Toutes deux sanglées dans une robe à l’anglaise sombre, la traîne sur le bras dévoilant les bottes, un chapeau penché sur leur front relevé à l’arrière par le chignon et maintenu sur la nuque par un large ruban afin de les protéger de l’ardeur du soleil, leurs boucles tombant sur le bas des reins, il avait cru rêver. Tant et si bien qu’elles l’avaient interrogé sur la pertinence de leurs tenues. Il les avait rassurées en leur tournant un compliment où il était question de Vénus et d’Artémis, ce qui fit bien rire tout le monde.

Vers le milieu de la matinée, la chaleur devenait incommodante, elles rentraient à l’habitation et changeaient de rôle. Nathanaël le fils de Mama-Louisa et Hyacinthe, sur les talons, Antoinette-Marie inspectait les malades à l’hôpital, essayant de son mieux d’aider Néora ou de subvenir aux besoins des malades. Dans le jardin potager de l’hôpital, où se mélangeaient cultures à vivre, plantes aromatiques et pharmaceutiques, les deux filles de Néora, Léa, du haut de ses onze ans, accompagnée de sa petite sœur, Bethsabée, binaient, désherbaient.

Après le déjeuner pris en tête à tête avec Marie-Adélaïde, elles faisaient la sieste, puis suivaient des travaux de couture et de broderie avec Martha et les plus jeunes esclaves. Ceux-ci permettaient de sélectionner parmi celles-ci les plus aptes à devenir gens de maison. Pour les garçons hormis quelques exceptions ils partaient pour les champs dès que leurs forces physiques le leur permettaient. Si elles ne tiraient pas l’aiguille, elles faisaient quelques écritures administratives afin d’aider à la gestion de la plantation, elles s’étaient décidées à ranger les caisses de livres et de registres dans la pièce qui était devenue le bureau à l’aide de planches et de tréteaux en plus des étagères aux murs. Elles furent étonnées de trouver le contenu d’une bibliothèque fort honorable d’une cinquantaine de livres reliés constituée de romans et d’essais philosophiques en plus de livres plus pragmatique sur l’agriculture. Elles découvrirent les « Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence » et « De l’esprit des lois » de Montesquieu, mais aussi « le Voyage à Langres » et « l’Entretien d’un père avec ses enfants » de Diderot à côté du « traité de Westphalie » du père Bougeant et d’une tragédie d’une certaine Marie Anne Barbier. Antoinette-Marie était intriguée par les choix littéraires de son beau-père, elle ne pouvait savoir que celui-ci lisait fort peu, mais partait du principe qu’un homme de qualité se devait de s’entourer d’objets prouvant sa qualité et la bibliothèque était un incontournable.

Entre la collation du milieu de l’après-midi et le repas du soir, Antoinette-Marie avait décidé d’apprendre à lire et à écrire à Hyacinthe et à Nathanaël, ne tenant pas compte des molles objections de son amie. Celle-ci lui avait rappelé la loi, le code Noir l’interdisait. Elle avait écarté l’argument, elle pensait que ce serait un avantage pour l’avenir, d’autant que l’un des deux garçons devait être affranchi, ce qu’elle seule savait. Elle y prenait un réel plaisir d’autant que les deux garçons jubilaient de l’attention de leur maîtresse et ils s’appliquaient de leur mieux. Hyacinthe avec ses sept ans progressa très vite et se mit à lire tout ce qui lui tombait sous la main, aussi passait-il beaucoup de son temps assis par terre dans un coin de la bibliothèque. Nathanaël d’un an le cadet, s’il eut plus de difficultés pour déchiffrer, s’avéra plus doué pour l’écriture et surtout pour les chiffres. Les deux garçons se faisaient des duels de mots. Mama-Louisa exigea des deux garçons le secret absolu, elle savait ce qu’ils encouraient si tout cela se savait.

Après un rafraîchissement et un changement de toilette, elles attendaient monsieur Tremblay pour le souper. Repas au cours duquel le contremaître, peu habitué à converser, se contentait de décrire les travaux agricoles de la plantation et les quelques nouvelles qu’il détenait des voisins. Insensiblement, un changement d’attitude s’était opéré entre lui et Marie-Adélaïde, Antoinette-Marie ne disait rien, mais les observait.

Chapitre 41

(Hugues Merle

Marie-Adélaïde Maubourg

Rencontre nocturne

Marie-Adélaïde n’arrivait pas à dormir, malgré la pluie torrentielle de la fin d’après-midi, il faisait encore chaud. La température était exceptionnellement élevée pour la saison. Sans réveiller Suzanne, elle descendit dans la salle à manger où Mama-Louisa plaçait pour la nuit de l’eau et des vivres pour des encas dans le placard mural. Elle avala un verre d’eau. Elle sortit sur la véranda en chemise et déshabillé vaporeux. À cette heure de la nuit, il ne lui vint pas à l’idée qu’elle risquait être vue. Elle fit le tour de la maison et contempla sous la pleine lune le fleuve scintillant. Elle sursauta et rassembla dans un geste de pudeur son déshabillé au son de la voix grave de Georges Tremblay. Elle se retourna vers lui irradiant de beauté sous la lumière de l’astre nocturne au point de décontenancer le jeune homme. « – Excusez-moi de vous faire peur.

– Non, non ! Ce n’est rien, mais je me croyais seule.

– Vous aussi vous avez du mal à dormir ?

– La chaleur, je suppose ?

L’homme avait à la main un cigare qui se consumait doucement, et comme sa compagne, fixait le fleuve. Il était troublé par la vision de la jeune femme, cheveux défaits tombant en cascade sur ses épaules, son déshabillé maladroitement drapé sur elle dévoilant tout de même la naissance prometteuse de sa poitrine. « – Le cigare ne vous gêne pas ?

– Non, mon mari le fumait aussi, c’est d’ailleurs ce qu’il faisait de mieux ! Elle se mordit la lèvre inférieure la phrase à peine énoncée, se rendant compte que les mots avaient dépassé sa pensée. Le jeune homme sourit du propos caustique. « – Il faut dire que c’est un art de fumer le cigare, il ne faut pas le laisser s’éteindre. » Répondit-il malicieusement. Comprenant l’allusion faite, sans se décontenancer elle répondit. « – Alors même pour le cigare, il n’était pas doué ! » Elle étouffa son rire cristallin.

Cette femme lui plaisait. Tout son corps appelait à la caresse et son ton caustique, voire cavalier, l’amusait en diable. Son goût immodéré pour les chevaux, son intérêt pour les travaux de la plantation, sa passion pour les plantations du parc et du jardin d’agrément dans lequel elle avait entraîné Antoinette-Marie l’avaient conquis définitivement. Le jour où il avait trouvé les jeunes femmes dans la bibliothèque en train de la ranger et de compulser les livres de comptes de la plantation, pour ensuite lui proposer leur aide, l’avait rempli de gratitude pour cette tâche ingrate. Elle était pour lui l’idéal de la femme d’un planteur. Ils continuèrent sous le mode du chuchotement à converser. Marie-Adélaïde se laissait envoûter par la voix profonde de l’homme. Bien qu’un peu rustre, elle se sentait nerveuse chaque fois qu’elle le croisait. Ses mains larges et fortes, sa bouche charnue, ses épaules larges l’attiraient. Elle était toujours tentée de lui remettre en place ses mèches brunes qui tombaient sur son front et passaient devant ses yeux sombres. Il était d’une nature simple et dégageait une force physique attractive. Petit à petit son corps fourmillait de désir, elle l’entendait sans l’écouter. Dans un sursaut inattendu, elle se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa. Décontenancé, les bras ballants, il se laissa faire ne sachant quel parti prendre. Reprenant contenance, rouge de confusion d’avoir perdu son sang-froid, elle s’excusa de son élan. Il ne répondit pas, il la prit dans ses bras et reprit là où elle s’était arrêtée. Elle se laissa fondre dans ses bras et submerger par un désir longtemps contenu. Lorsqu’il desserra son étreinte, elle lui mit son index sur la bouche, l’empêcha de parler et de rompre ainsi un charme qui les envoûtait. Elle lui prit la main et l’entraîna dans la maison jusqu’à sa chambre, le poussa sur son lit. Ils reprirent leurs étreintes sans mot dire. Il laissait courir ses mains sur le corps pulpeux de la jeune femme, découvrant ainsi que par une magie féminine, elle n’avait plus son déshabillé. Elle lui ôta sa chemise et contempla les larges pectoraux qu’elle caressa. Il lui enleva la sienne, découvrant ainsi ce dont il rêvait depuis qu’il l’avait vu la première fois. Le buste fier, la taille fine, la hanche ronde sans exagération, les cuisses fermes et musclées, les jambes fines, il contemplait la beauté de la jeune femme n’en croyant pas ses yeux. Elle prit ses mains et les posa sur son corps, elle se pressa contre lui, caressant ses fesses musclées. Il se laissait emporter par son audace. Il se releva et finit de se dévêtir devant la jeune femme qui le dévisageait. Il revint à elle, devint plus pressant. Elle l’attira sur elle, ouvrant ses cuisses, ses caresses se firent plus précises, explorant tous les creux, caressant les courbes. Elle se mordait les lèvres pour ne pas émettre de son. Elle s’accrochait aux draps au fil des assauts du désir qui montait. Il la pénétra doucement, faisant peser son poids sur le corps de la jeune femme, qui lui en sut gré. Doucement, le va-et-vient commença, elle s’accrocha à ses hanches, et le pressa, l’emmenant au rythme de la montée de la vague qui déferlait en elle. Quand pantelant, il se retira, s’allongeant sur le dos à côté d’elle, elle était assouvie et ivre de ce bonheur inattendu. Il la quitta avant que le jour se lève afin de ne rencontrer personne dans la maison.

Graciane (William BouguereauRemise de ses émotions, Marie-Adélaïde descendit et alla jusque dans la cuisine. Elle était vide ce qu’elle avait espéré. Elle commença à fouiller les placards, cherchant le pot de graines dont elle avait besoin. Elle sursauta quand elle entendit la voix de Mama-Louisa. « – Vous trouverez les graines de tanaisie dans le placard du haut à gauche, je ne les laisse pas traîner. Prenez en quatre. Pas plus si vous ne voulez pas que ce soit définitif. Je vous fais chauffer de l’eau. » Mama-Louisa souriait sans malice. Elle avait vu sortir furtivement Georges et elle était contente pour lui. Et puis elle aimait bien cette jeune femme. Marie-Adélaïde, intriguée, se demanda comment la gouvernante avait compris son besoin. Elle la remercia, toutefois un peu gênée par la situation. Elle avala la tisane une fois prête. Mama-Louisa lui proposa de lui en préparer tous les matins tant qu’elle en aurait besoin. La jeune femme s’agaça de cette réflexion, mais accepta la proposition. Elle espérait bien que cela se reproduirait.

*

Il fallait qu’elle arrive aux bois. Là elle serait sauvée. Elle courait. Éclairée par les rayons de la lune à travers les champs incendiés, elle fuyait. Elle écartait les cannes. Elle était poursuivie, par elle ne savait qui, mais elle sentait le danger proche d’elle. Elle n’y arriverait pas, ils se rapprochaient, elle pleurait tout en courant. À ce moment-là, un cri terrible retentit l’arrêtant dans sa course, elle se retourna, le cri résonna à nouveau. Elle se réveilla. Marie-Adélaïde s’était endormie dans les bras de son amant. Son cauchemar habituel, qui l’avait depuis quelque temps, déserté, avait resurgi. Mais si elle dormait d’où venait le cri ? Totalement réveillée, elle réalisa que cela venait de l’autre côté du palier, de la chambre d’Antoinette-Marie. Tout en le secouant, elle quitta les bras de son amant. Elle se leva couvrant son corps nu d’une chemise et se précipita dans la chambre d’Antoinette-Marie. Elle ouvrit grande la porte de la chambre et stupéfaite, elle trouva son amie assise, figée, livide, regardant dans le vide et hurlant d’horreur devant un spectacle qu’elle seule semblait voir. À ses côtés, Esther lui parlait d’une voix douce pour la calmer, mais sa maîtresse n’entendait rien. Celle-ci reprenait hystérique. « – L’eau va nous engloutir, elle monte, elle monte, on va tous mourir, oh, mon Dieu ! qu’avons-nous fait pour périr comme ça ! » Marie-Adélaïde, affolée, s’écria. « – Mais faites quelque chose, secouez-la ! Réveillez-la ! » arrêtant son geste, son amant qui l’avait suivie, lui prit les épaules pour la calmer et lui expliqua l’étrange scène dont ils étaient spectateurs. « – Non ! Cela va s’arrêter. Calmez-vous Marie-Adélaïde ! Aussi étrange que cela paraisse, votre amie a une prémonition, c’est surprenant un peu déstabilisant la première fois, je l’avoue. »

(album factice Femme en buste, les yeux clos de Augustin de Saint-Aubin

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Il avait à peine fini qu’Antoinette-Marie s’affaissa sur elle-même et se rendormit. Se retournant sur lui-même, il trouva à la porte, comme il l’avait sentie, Mama-Louisa qui le fixait d’un air narquois, lui rappelant ainsi qu’il était juste en caleçon, Nathanaël ensommeillé dans ses jupes et derrière elle tous les gens de la maison, dont Suzanne qui interrogeait du regard son entourage pour comprendre. Tous étaient arrivés affolés par les cris de leur maîtresse, se demandant ce qui se passait. Alvarez Pignero, qui avait été prévenu, tout en rangeant sa chemise dans son pantalon, arriva sur le palier où tous les gens de maison s’étaient agglutinés. Il regardait le contremaître intrigué par sa tenue incongrue et attendait les ordres. Georges Tremblay ignora le regard, prit aussitôt les choses en main et commença à donner des ordres. À la consternation de Marie-Adélaïde, fixant Mama-Louisa il commença « – Votre maîtresse nous annonce une crue et elle a l’air conséquente. Les femmes, vous videz la cuisine et remontez les vivres dans la maison, tous les vivres et les ustensiles. Francisco, allez avec Abraham au village des esclaves, réveillez tout le monde, les femmes et les enfants dans les granges et les étables et partez aussitôt avec les hommes rassembler tout le bétail et faites le rentrer. De mon côté, je vais jusqu’au fleuve voir ce qu’il en est. » Marie-Adélaïde les bras ballants pensait encore rêver, elle se tourna vers son amant. « – Mais vous croyez ce que dit Antoinette-Marie ?

– Oh oui, mon amour, nous pouvons la croire. Elle nous a déjà démontré ses dons surprenants. Je vais vous laisser. Occupez-vous d’elle et ne vous inquiétez de rien d’autre. Ne soyez pas surprise, elle va dormir et ne se souvenir de rien.

Il sortit de la demeure et se dirigea à grandes enjambées jusqu’aux bords du fleuve. Il ne put que constater, le Mississippi était effectivement sorti de son lit, il avait déjà recouvert la route des plantations. Il fit demi-tour et courut jusqu’aux cases. Pour l’instant, ce n’était rien, mais ça commençait mal. Il était vrai qu’au matin l’eau était d’un brun profond, l’après-midi, il avait constaté qu’elle était d’un jaune argileux, il en avait déduit que la crue commençait, cela n’avait rien de surprenant, c’était la saison. Mais à cette heure-là, elle luisait sous l’astre nocturne comme une marée de goudron liquide. Des cases, les femmes sortaient à peine réveillées leurs enfants dans les bras ou accrochés à leurs jupes. En groupe, elles se dirigèrent vers la demeure où par manque de place dans les autres bâtiments avec leurs enfants, elles allaient s’abriter. Les hommes s’étaient déjà dispersés à la recherche du bétail, ils rentrèrent les chevaux, les mules, les vaches et leurs veaux. À l’aide de piquets et de cordes, ils créèrent des enclos de fortune sur le dernier mound de la plantation qui ne supportait pas une construction, ils y parquèrent tout le bétail ne tenant pas dans les étables, les humains ayant pris leurs places. Tout cela prit tout le reste de la nuit. Partout régnait une grande tension. Les éclats de voix des noirs s’étaient mués progressivement en silence inquiétant. Des groupes s’assemblaient ici et là, puis se dispersaient aussitôt, en direction des campements organisés dans les granges et les étables qui s’avérèrent très vite trop étroites. Chacun faisait passer les nouvelles et se préparait au désastre.

innondation mississippi-006.JPGCertains étaient encore incrédules et allaient vérifier par eux-mêmes, mais ils revenaient aussitôt, une expression de terreur sur leur visage devant l’évidence. Les retardataires se bousculaient apportant l’indispensable. De la véranda, Georges Tremblay regardait l’eau qui n’arrêtait pas de monter. La plantation logeait dans la courbe du fleuve aussi l’eau semblait venir du bayou et non du lit du fleuve, ce qui ne présageait rien de bon. Elle s’approchait de plus en plus, du bas de la maison, elle avait grimpé la prairie qui normalement la séparait du fleuve. Vint alors un murmure, un rugissement lointain, tout le monde se figea écoutant le danger venir à eux. L’eau se jeta furieusement dans tous les fossés et toutes les canalisations, au-delà du mound qui supportait la plantation, vers le bayou. Puis une grosse vague semblant venir de nulle part, comme un immense rouleau investit les contours des mounds, se faufila dans tous les canaux, les sillons, les lieux bas, elle se rua à l’intérieur des terres comme si elle était poursuivie par un monstre. Par-dessus le vacarme de la fureur du fleuve, sortant de l’intérieur de la demeure, Georges entendait les enfants pleurer, les femmes implorer le seigneur. Toutes les familles avaient désormais quitté leurs cases. Les endroits les plus élevés de la plantation étaient remplis de personnes de couleur, de paillasses, de chiens, de cages à volaille, tout ce qu’ils avaient pensé à emporter. Les eaux semblèrent reprendre de la vigueur, de la rapidité, se mirent à rugir de plus belle. De grandes masses d’écume commencèrent à se former à la moindre résistance pour être aussitôt balayées par la montée de courant plus vigoureux. Il n’y avait rien à faire, il fallait attendre en espérant la clémence de Dieu. L’eau finit par lécher la première marche de la demeure.

*

Antoinette-Marie s’éveilla au petit matin et au lieu de trouver sa chambrière, elle trouva son amie endormie dans un fauteuil à côté de son lit. Un silence étrange régnait dans la maison. Elle se leva, enfila un peignoir et réveilla son amie doucement. Celle-ci sursauta. « – Vous êtes réveillée !

– Oui bien sûr, mais que faites-vous là, Marie-Adélaïde ?

– Vous ne vous souvenez donc de rien ? Venez voir. Elle se leva et prenant la main de son amie, elle la mena jusqu’à la porte-fenêtre qu’elles franchirent et toutes deux appuyées sur la rambarde de la véranda, elles constatèrent ensemble les dégâts. Elles ne dirent rien et ne firent aucun geste. Telle l’arche de Noé, la plantation était au milieu des flots. Le fleuve avait recouvert toutes les terres, laissant émerger les cimes des arbres sur lesquelles les oiseaux de toutes variétés s’étaient réfugiés. Il entraînait des déchets en tous genres au fil de son courant, troncs d’arbres, branchages, débris d’habitations, cadavres d’animaux. Le Mississippi engloutissait, noyait, broyait tout sur son passage devant les yeux effarés des deux jeunes femmes. Elles se reprirent et descendirent. Elles trouvèrent dans le deuxième salon et les pièces adjacentes vides de meuble toutes les femmes de la plantation et leurs petits que Madame Tremblay avait décidé de rassembler au vu du manque de place dans les communs. Sur des grabats, les femmes étaient assises, berçant, consolant les tout petits, les allaitants. À leur arrivée, le peu de bruit, qu’elles faisaient, s’éteignit, plongeant la pièce dans un silence gêné. Chacun se demandait comment la maîtresse allait prendre cette intrusion au sein de sa maison. Prenant la parole Dewache expliqua la situation. « – Vous avez eu raison. A-t-on de quoi nourrir tout le monde ? » Mama-Louisa qui rentrait dans la pièce derrière elle la rassura. Ils mangeraient froid, car il n’était pas question de faire du feu, il manquerait plus que l’on mette le feu à la maison. « – Mais on ne peut pas atteindre la cuisine ?

Oh non, maîtresse ! elle est en grande partie sous les eaux.

7abbae5a-d7d9-4c15-80b7-accf6af7c267_570Elle traversa l’enfilade de pièces qui menait jusqu’à l’arrière de la maison. Elle sortit sur la véranda suivie de Marie-Adélaïde, de Dewache et de Mama-Louisa et force fut de constater l’immersion de la cuisine. L’eau clapotait au ras du plancher de la véranda, il s’en fallait de peu pour qu’elle passe par-dessus. « – Oh mon Dieu ! » se retournant vers ses compagnes, elle rajouta. « – Vous croyez que l’eau peut encore monter ?

– C’est possible, mais ça fait plus de deux heures que le niveau n’a pas bougé alors c’est peu probable. Du moins, nous l’espérons ! lui répondit l’Indienne avec un haussement d’épaules fataliste.

Comme il n’y avait rien à faire hormis attendre, elles s’installèrent devant la maison et scrutèrent le niveau de l’eau brillant sous un soleil sans nuages. La journée passa sans changement. Georges Tremblay, à l’aide d’un canoë, les rejoignit, laissant Alvarez Pignero surveiller les esclaves mâles qui supportaient difficilement l’entassement, aussi se querellaient-ils pour un rien. Le nouvel économe, Hautbois Guichette, était sur les routes, Georges Tremblay l’avait envoyé à La Nouvelle-Orléans pour chercher du matériel. Il espérait qu’il avait trouvé refuge à temps.

Échangeant des propos sans conséquence qui meublaient l’attente, ils partagèrent de la viande froide avec du pain et un peu de vin, et finirent le repas frugal avec quelques fruits. Le soir venu tous se couchèrent tôt, pressés d’en finir avec cette attente inquiétante. Georges veilla sur les caprices du fleuve, mais rien ne se passa.

Trois jours. Ils attendirent trois jours pour voir enfin le fleuve se décider à commencer à rentrer dans son lit. Au cinquième, il ne couvrait plus que le bas de la prairie. Le septième, il courait à nouveau dans son lit laissant derrière une terre blessée, meurtrie par sa force. Chaque arbre, chaque brin d’herbe, chaque morceau de bois portaient la marque de sa domination, le Mississippi avait laissé à sa place une boue jaune et desséchée par l’ardeur du soleil. Sur les champs nus, un vent printanier soufflait par rafales. Le ciel était haut, bleu, plein de nuages blancs et de soleil.

Les cases des esclaves avaient été balayées par l’inondation. Les enclos avaient été détruits et il ne restait rien des prochaines récoltes. Tout était à recommencer. Le contremaître accompagné de la maîtresse de la plantation et de son amie arpentait celle-ci pour déterminer l’étendue des dégâts. Le travail de nettoyage semblait sans fin et surtout n’avoir aucun sens. Partout la boue s’était durcie, de ces mêmes dépôts alluvionnaires qui avaient créé le delta. Et elle dégageait une odeur fétide et épaisse, comme du fumier mélangé au gaz de marécages. Serpents à sonnette, mocassins, crapauds, insectes infestaient les bâtiments où ils avaient trouvé refuge. Morts et putréfaction régnaient en maîtres. Poissons morts, écrevisses mortes, tapissaient les sols et empestaient.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 35

(Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Le drame

Petit à petit cela fut connu de tous. Quand la rumeur arriva aux oreilles de Madame Tante, elle en fit part à son neveu qui ne fut pas surpris. « – Mais enfin ! Étienne vous ne pouvez pas laisser votre épouse se dévergonder aux yeux de tous. Que faites-vous de votre honneur ?

– Voyons ma Tante vous exagérer, Marie-Adélaïde n’est pas une courtisane ! Il n’eut pas le temps de répondre que Madame Tante fulminant de colère repartit à la charge contre le manque de vigueur de son neveu. « – Mais vous réalisez, et si elle tombe enceinte ? Hein, que ferez-vous si elle tombe enceinte ? » Tapant du pied pour appuyer sa question. Irrité, il répondit en regardant, sa tante, droit dans les yeux. « Mais, madame, c’est la meilleure chose qui puisse arriver. J’aurai enfin un fils, vous devriez même l’espérer ! » Ébahie par la réponse qui redoubla sa colère, elle sortit du bureau claquant la porte à faire trembler le chambranle. Passant par la salle à manger, elle bouscula Zaïde, une négresse de sept ans qui portait un plat. Surprise, celle-ci le fit tomber. S’en fut trop pour Madame Tante. Elle attrapa la négrillonne par le col et appela le contremaître et lui demanda de donner cinquante coups de fouet à la maladroite. Celui-ci ne broncha pas sachant que c’était inutile et pas son affaire. Accrochée au pilori, la pauvre enfant hurlait tout ce qu’elle pouvait, sous le regard glacial de Madame Tante. Cela semblait calmer de sa frustration.

Suzanne la chambrière de Marie-Adélaïde arriva en courant tout essoufflée dans le boudoir où sa maîtresse écrivait. « Ma’am, elle tuer la Zaïde, elle la tuer !

– Mais qui ? Grand Dieu !

– Ma’am Tante, elle la faire fouetter !

Marie-Adélaïde se précipita hors de la maison et courut jusqu’au lieu de la punition. Pendu à la corde, le corps sanguinolent de l’enfant gesticulait encore sous les coups répétés du contremaître. « – Mais arrêtez, vous êtes folle, vous allez tuer cette enfant !

Cela ne vous regarde pas madame, retournez donc à vos distractions.

– Je vous ai dit d’arrêter ! Elle allait se précipiter sur le bourreau, mais Madame Tante la retint par le bras. Il s’ensuivit une vive dispute, qui s’arrêta lorsqu’elles réalisèrent qu’elles n’entendaient plus les coups de fouet. Madame Tante se retourna vers le contremaître. « – Qui vous a dit de vous arrêter ?

– Mais madame, elle est morte.

Marie-Adélaïde blêmit. Les yeux en pleurs, elle se précipita sur le corps devenu informe de l’enfant. Dans un soupir, elle dit. « – Oh, mon Dieu, elle est vraiment morte. » Puis hurlant vers l’ignoble femme, elle l’incendia. « Vous l’avez tuée ! Espèce de monstre sans cœur !

– la belle affaire ! Et bien on en achètera une autre pour la remplacer !

Marie-Adélaïde rentra en courant et s’enferma dans sa chambre, elle s’effondra sur le lit. Ce genre de scène fort courante au demeurant se passait généralement loin de la maison aussi n’y avait elle jamais assisté. Elle savait que Madame Tante en était coutumière, c’est pour cela qu’elle avait exigé de s’occuper elle-même de ses esclaves. Elle était consciente que l’on fouettait les esclaves et elle savait que pour différentes raisons on les mutilait voire on les pendait, s’ils s’étaient enfuis à plusieurs reprises. Hormis les gens de maison, elle ne faisait pas attention aux dos courbés dans les champs qui mourraient de maladies quand ce n’était pas de leur travail. Un esclave des champs n’avait que huit à neuf ans d’espérance de vie sur une habitation. Le bétail humain sans états d’âme. Elle ne parut pas au souper, où un silence gêné ne fut guère interrompu. À la nuit tombée, le son sourd des tambours s’éleva des cases des esclaves. Le rythme profond et régulier portait sur les nerfs à Madame Tante ainsi que sur la plupart des gens de la plantation, aussi voulut-elle le faire interrompre. Bien que cela fût interdit, Étienne trouva que c’était beaucoup pour une seule journée et qu’ils devraient faire avec. Autour d’eux les esclaves se crispaient de nervosité. À l’étage, Marie-Adélaïde, contrairement aux autres, s’endormit au son des tam-tams qui semblaient partager sa peine.

Le lendemain matin toujours en colère, les nerfs à fleur de peau, Marie-Adélaïde décida de ne pas rester dans la maison et ordonna à Suzanne de faire atteler son tilbury, car elle irait passer la journée chez les Bordiers D’Aysse, leurs voisins. Avec sa chambrière à ses côtés, elle quitta la plantation au milieu de la matinée sans adresser la parole à quiconque. Suzanne était très inquiète, car les tambours de la nuit étaient un appel à la guerre dans certaines tribus d’Afrique, et la peur la gagnait. La crainte que des esclaves marrons ne les agressent pendant leur parcours terrorisait l’esclave.

La distance n’était pas longue, mais la route était sinueuse, elle mit deux bonnes heures pour arriver devant la grande case de ses voisins. Elle y fut chaleureusement accueillie, d’autant que c’étaient les hôtes d’Edmond. Au cours du repas, elle narra la colère de Madame Tante et ses conséquences. Madame Bordier pensa que ce n’était point grave, qu’il suffirait d’en acheter une autre, quant à son époux, il trouvait que c’était du gaspillage et que la jeune femme était bien sensible. Le dîner se déroula agréablement, calmant un peu Marie-Adélaïde. Le café pris, elle se retira et reprit la route sachant qu’Edmond allait la rattraper. À l’endroit habituel, elle laissa le tilbury et Suzanne, puis continua à pied par un chemin qui descendait vers la rivière que la route longeait sur une partie du trajet. Elle se rendit à leur lieu de rendez-vous habituel, où elle attendit, tout en regardant l’eau coulait. Lorsqu’il arriva, elle se précipita dans les bras de son amant. N’arrivant pas à se défaire du choc, elle réitéra son histoire qui l’avait traumatisée. Il la consola jusqu’à en arriver là où lui voulait en venir. Leurs ébats finis, il aida sa compagne à se rhabiller et la raccompagna jusqu’à sa voiture. Le jour tombait, mais cela n’inquiétait pas Marie-Adélaïde. Elle n’avait pas envie de rentrer.

*

Le trajet fut calme, Marie-Adélaïde restant dans ses pensées, elle laissait aller la jument au trot et à son rythme. Les deux femmes rentrèrent doucement sous la lune montante. Sortant sa maîtresse de sa torpeur Susanne fit remarquer la lueur anormale que l’on voyait au loin. Sur l’instant, Marie-Adélaïde pensa que c’était le coucher de soleil qui était particulièrement flamboyant. Puis petit à petit elle admit que quelque chose n’allait pas. Marie-Adélaïde claqua ses rênes sur la croupe de la jument pour la faire accélérer. Il devait y avoir quelque chose à la plantation, quelque chose brûlait. Au détour de la route, elles aperçurent à leur effroi les champs incendiés, puis la maison que les flammes commençaient à gagner. Approchant de la demeure, à la lueur de l’incendie, le jour était tombé, elles virent des corps étendus par terre. La voiture arrêtée, Marie-Adélaïde sauta et se précipita vers les corps étendus. 1791-08-22-haitiElle était blanche d’horreur, le sol était jonché devant elle des cadavres de tous les blancs de la maison ainsi que de quelques serviteurs qui avaient dû vouloir les aider. Elle s’approcha de celui qui devait être celui de Marie-Jeanne, la plus jeune de ses belles-sœurs, ses jupes recouvraient son buste laissant son intimité visible à tous, présageant les pires horreurs. Elle voulut rabattre les jupes afin de rendre la jeune fille plus décente. Elle hurla d’horreur quand elle vit que les agresseurs l’avaient éventrée et égorgée. Suzanne se précipita, gifla sa maîtresse pour qu’elle se calmât. « – Doucement Ma’am, eux pouvoir être pas loin ! ». Elle vomit. Elle n’avait pas pensé qu’ils pouvaient être encore sur les lieux, elle circula entre les corps égorgés, mutilés, tous y étaient, pas un ne manquait, Madame Tante, Anne Marie-Louise, les contremaîtres. Elle aperçut les surveillants pendus à un arbre près de la maison. Sur le pas de la porte, elle trouva celui d’Étienne qui avait été égorgé et dont on avait coupé les mains. Celles-ci étaient placardées sur la porte. Son estomac se révulsait. Machinalement, elle entra dans la maison qui avait été saccagée, elle monta jusqu’à son boudoir et sa chambre qu’elle trouva intacte contrairement au reste de la demeure. Elle en fit le tour, Suzanne, sur ses talons, terrorisée à l’idée que les agresseurs soient encore sur les lieux. Marie-Adélaïde se déplaçait hypnotisée par l’horreur. Elle caressait machinalement ses objets familiers encore indemnes. Quelque part dans son cerveau, elle refusait la réalité. Sur sa coiffeuse, elle trouva son coffret à bijoux qui n’avait même pas été ouvert, Suzanne eut le réflexe de la prendre. L’odeur pestilentielle de la chair brûlée ne la sortait même pas de sa torpeur, ses larmes coulaient sans fin. Suzanne la prit par le bras, la fit sortir de la maison que les flammes de l’incendie commençaient à dévorer et l’entraîna jusqu’à la voiture. « – Il faut pa’tir Ma’am, falloir pas « ester là. » Elle la poussa pour la faire monter dans le tilbury et prit elle-même les rênes. Dans un train d’enfer, elles quittèrent la plantation, Marie-Adélaïde sous le choc et la chambrière paniquée.

Dans un nuage de poussière, elles arrivèrent à tombeau ouvert à la plantation voisine. Marie-Adélaïde, sortant brièvement de son abattement, se précipita à la porte de la demeure qui s’ouvrait déjà. Le majordome de la maison fut surpris de voir la jeune femme échevelée comme une harpie hurlant plus qu’elle ne parlait. Au son du tumulte, les Bordiers D’Aysse arrivèrent précipitamment. Ils furent ahuris devant l’agitation et le désordre de la mise de la jeune femme. Ils voulurent la faire entrer dans la maison, mais elle refusa avec vigueur. « – Non ! Non ! Laissez-moi, ils les ont tous massacrés. Ils les ont tous massacrés, il n’y en a plus un seul de vivant. Ils ont tout brûlé, tout tué, tout pillé. » Le couple ne comprit pas tout de suite ce que Marie-Adélaïde voulait dire. Ramassant ses jupes, elle leur tourna le dos et repartie en courant jusqu’à la voiture où l’attendait Suzanne. Elle prit les rênes et fouetta la jument reprenant la route qui menait à Port-au-Prince, aussi vite qu’elles étaient venues. Au son du tapage, Edmond descendit demandant ce qui se passait. Monsieur Bordier qui venait de comprendre que la plus grande crainte des planteurs venait de se réaliser. « – Il y a eu un drame à la plantation Courtelon, rattrapez-la ! Rattrapez-la, elle est complètement paniquée, elle va faire n’importe quoi ». Edmond se précipita aux écuries, sella son cheval et partit au grand galop. Il rattrapa les deux femmes une heure plus tard sur la route. Marie-Adélaïde ne voulait pas s’arrêter, elle lui hurla qu’il n’était pas question qu’elle revienne en arrière. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à Port-au-Prince, lui arguant que dans la nuit, elles pouvaient avoir un accident. Se calmant, la jeune femme arrêta le tilbury dans lequel Edmond monta après avoir attaché son cheval à ce dernier. Ils se serrèrent sur la banquette unique de la voiture, lui tenant d’une main les rênes et enserrant la jeune femme de son autre bras. La chaleur du corps de son amant la rassura, petit à petit, elle lui raconta ce qu’elle avait trouvé à la plantation Courtelon. Ils arrivèrent à l’aube devant la demeure des Fleuriau. C’est le bel Achille, le fils de Rachel, à moitié endormi, qui ouvrit aux arrivants. Edmond soutenait Marie-Adélaïde que les émotions additionnées au voyage avaient fini par terrasser de fatigue. Edmond avait à peine passé le pas de la porte qu’elle s’écroulait définitivement dans ses bras. Achille le guida au salon où Edmond allongea la jeune femme sur un canapé. Pendant ce temps, le métis alla chercher sa mère, qui fit installer la jeune femme dans une chambre pendant qu’elle allait réveiller sa maîtresse. Une heure après toute la maisonnée était levée. Monsieur Fleuriau se fit raconter le drame des Courtelon et fit prévenir les représentants de l’ordre afin d’envoyer la milice aux planteurs de la région.

L’armée du gouverneur quadrilla la région, retrouva quelques esclaves des Courtelon qu’ils pendirent haut et court pour l’exemple sans savoir s’ils s’étaient échappés et s’ils avaient participé au massacre. La nouvelle du drame balaya l’île comme un cyclone, réveillant la profonde terreur et affolant tous les blancs. À la moindre suspicion, on vendait l’esclave voire on le punissait.

7abbae5a-d7d9-4c15-80b7-accf6af7c267_570Les semaines passèrent, la terreur de Marie-Adélaïde ne se dissipait pas. Elle décida, aider des Fleuriau de quitter Saint-Domingue. Quand il fallut choisir la destination de cette immigration, Aimé-Paul Fleuriau remit à Marie-Adélaïde la somme de la lettre de change de sa mère qui allait lui permettre de vivre décemment sans ostentation. Puis il lui rappela, que Madame la marquise de Maubeuge, née Bourdeille de la Salle, installée à La Nouvelle-Orléans, était une de ses cousines du côté de sa mère. Elle se rappela avoir effectivement croisé celle-ci avant qu’elle ne parte de Nantes pour épouser. N’ayant guère de choix, puisqu’il lui était déconseillé de rentrer en France au vu des événements, elle décida que sa prochaine destination serait la Louisiane.

Après de longues conversations et explications, Edmond et Marie-Adélaïde rompirent leurs relations, ce dernier ne pouvait quitter l’île sans autorisation de sa famille. Celle-ci lui couperait les vivres s’il ne lui obéissait pas. Marie-Adélaïde fut fort déçue ce qui n’améliora pas son état d’esprit. Un mois après le drame de la plantation elle et Suzanne montaient à bord du navire au long cours le « Nairac ». Après avoir échappé à une tempête d’envergure, elles arrivèrent à la mi-décembre au port de la nouvelle Orléans.

Chapitre 36

George Romney (Portrait d'une femme, dit être Emily Bertie Pott (mort en 1782)

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Janvier 1791, Retour à la plantation

Cela faisait un peu plus d’un an qu’Antoinette-Marie n’était pas retourné à sa plantation. Elle avait séjourné tout ce temps dans la maison de ville ou dans la plantation des Maubeuge, celle qui était au bord du fleuve. La marquise lui tenait lieu de chaperon, sœur Élisée était rentrée au couvent des ursulines de La Nouvelle-Orléans, dès le lendemain de son retour dans la ville. Elles s’étaient séparées avec tristesse se jurant de se visiter le plus souvent possible, ce qu’elles tinrent. De son côté, Antoinette-Marie n’eut pas de mal à rester cloîtrée loin de l’agitation de la ville. Elle resta longtemps sous le choc de son voyage qui l’avait amenée à son veuvage. Elle assimilait tout ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée, tous ces changements qui avaient radicalement bouleversé sa vie, modifiant son statut et lui donnant une fortune accompagnée de responsabilités devant lesquelles elle n’était pas sûre d’être à la hauteur.

Elle avait pendant tout ce temps réussi à tenir éloignés les premiers prétendants à sa main, qui au fil du temps et des rumeurs s’étaient multipliés.

C’est lors de la messe de la Toussaint que les créoles louisianais virent pour la première fois la jeune veuve et que celle-ci découvrit leurs intérêts pour elle. Elle ne pouvait se tenir indéfiniment loin de l’église. Antoinette-Marie avec l’aide de la marquise avait donc pris son courage à deux mains pour se rendre dans la petite église qui temporairement remplaçait la cathédrale Saint-Louis. Elle savait qu’elle serait le point de mire de l’assistance curieuse de cette nouvelle arrivante au destin si triste que la plupart n’avaient jamais vu. Madame de Maubeuge décida qu’ils s’y rendraient en famille. Pour l’occasion, Antoinette-Marie arbora une robe à l’anglaise avec jupe assortie, le tout en grosse soie noire. Elle ne dérogea pas au fichu en organdi croisé sur la poitrine et elle se voila d’une mousseline cachant ainsi ses cheveux et le haut de son visage. La berline s’arrêta devant l’escalier du petit bâtiment. Monsieur de Maubeuge descendit de la voiture et n’eut pas le temps d’en faire le tour que déjà se précipitait le jeune de Saint-Maxent désireux d’aider les dames à descendre. Ce dernier ouvrit la portière et tendit la main à la jeune veuve décontenancée par tant d’aplomb. Ponctuant ces mots d’un élégant petit coup d’éventail sur la main du jeune homme, Nathalie de Maubeuge s’exclama. « – Laissez monsieur ! Mon époux va s’en charger, on nous regarde, c’est très aimable de votre part, mais cela frise l’inconvenance. » Le jeune homme s’excusa aussitôt. « – Veuillez m’excuser de ma maladresse. Je ne voulais pas vous offusquer, juste vous rendre service.

– Assurément ! Mon jeune ami, votre galanterie vous honore.

Recevant une fin de non-recevoir le jeune homme s’en retourna vers l’église, il était toutefois satisfait, car la jeune fille l’avait remarqué. Mais il n’était pas le seul à attendre son arrivée. Les deux frères de Crécy et leur jeune sœur étaient là aussi. Louis Adam de Crécy comptait encore une fois sur sa sœur Geneviève pour faire une approche plus stratégique. Mais celle-ci en fut empêchée par l’arrivée du gouverneur et de sa femme. Ce dernier tenait à partager les inconvénients dus à l’incendie et chaque dimanche assistait à la messe dans cet édifice temporaire. Madame de Maubeuge et Antoinette-Marie esquissèrent une révérence, quant à monsieur de Maubeuge, il salua avec déférence le gouverneur. Bien qu’un peu tendu par l’affaire de Saint-Maxent, le gouverneur et sa femme échangèrent quelques mots avec le couple, don Miró ne voulait pas se mettre à dos tous les créoles français. Tout le monde suivit le couple à l’intérieur du petit édifice. Monsieur de Maubeuge ouvrit la marche avec sa femme aux bras, et son fils aîné qui paradait déjà comme un vrai créole. Antoinette-Marie tint par la main son cadet Philippe, quant au petit dernier, il était dans les bras de sa nourrice Sara. Tout le monde examina du coin de l’œil l’entrée de la jeune femme, ils durent bien admettre qu’elle avait beaucoup d’allure. Ne pouvant deviner ses traits à travers son voile, l’aura de mystère ajouta à la curiosité de tous. La rumeur alla de plus belle par la suite. Les uns s’apitoyèrent sur le sort de la jeune fille, les autres la jaugèrent. Elle fut rapidement estimée comme un parti fort intéressant à plus d’un titre. De par l’exiguïté du lieu, le culte devint vite inconfortable, la chaleur monta très vite et le battement régulier des éventails des dames ne suffit pas à brasser l’air. Le curé avait décidé une messe illustrée d’un sermon éloquent sur la dépravation du corps entraînant celle de l’âme, il fut toutefois obligé de l’abrégée car une de ses paroissiennes s’évanouit incommodée par la touffeur. À la sortie afin d’éviter l’assaut qu’elle pressentait Antoinette-Marie s’esquiva, suivie des enfants, et s’empressa de remonter dans le landau, laissant le marquis et la marquise faire leurs civilités. Une fois rentrées dans la demeure, les deux jeunes femmes s’amusèrent de l’empressement des jeunes gens à essayer de l’approcher.

Afin de recroiser la jeune fille, chacun des prétendants fit preuve d’ingéniosité pour se faire inviter par monsieur et madame de Maubeuge. Nathalie et elle-même avaient jugé bon qu’elle restât éloignée de toutes ses manigances, aussi elle ne parut jamais à aucun dîner ni soirée du marquis et de la marquise. Son deuil de toute façon justifiait sa mise à l’écart de la société.

Plantation Maubeuge.jpgÀ partir de Pâques, dès les premières chaleurs, cet isolement avait été adouci par un séjour prolongé sur la plantation Maubeuge au bord du Mississippi, dans le comté Saint-Jacques. Comme tous les créoles, les Maubeuge se retiraient à la campagne, afin d’éviter les épidémies. Leur plantation plus grande que la Palmeraie lui ressemblait dans son architecture. Meublée plus simplement que la maison de ville, elle n’en était pas moins au dernier goût parisien. La pièce de mobilier dont était le plus fier Monsieur  de Maubeuge était un bureau d’André Charles Boulle, cadeau de Monsieur  Necker reçu en remerciement pour les services rendus auprès de lui et du roi, service ressemblant le plus souvent à de l’espionnage. Comme tous les propriétaires, le marquis avait construit sa maison à une bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Il s’était empressé de planter sur deux lignes parallèles des pacaniers qui avaient constitué au fil des années une somptueuse voûte de verdure, ornement indispensable de l’allée menant à la demeure. Par un forgeron de La Nouvelle-Orléans, il s’était fait construire un immense portail en fer forgé avec ses initiales et celles de son épouse entrelacées, rarement fermé. Le tout était très imposant et compensait bien le fief laissé en France.

Dès les premiers jours, Antoinette-Marie ponctua ses journées de promenades dans le parc aménagé entre la demeure et le fleuve. Madame de Maubeuge avait voulu garder un semblant de naturel, aussi le parc était un mélange de chênes et de magnolias parsemé de massifs d’azalées, de Roses, d’œillets, de violettes, de jasmins bordant les allées qui le parcouraient et menaient à la maison. Avec les enfants et leur nourrice, elles s’asseyaient à l’ombre de la treille couverte de glycine. Hormis les esclaves qui avaient du travail sur le lieu, celui-ci leur était réservé.

Comme dans toutes les plantations les voisins et amis pouvaient se présenter à toute heure du jour et de la nuit, la table était toujours ouverte et bien évidemment tous étaient invités à séjourner. L’hospitalité créole n’était pas une légende, et la notoriété de la famille Maubeuge attirait voisins et amis. La demeure désemplissait rarement, mais elle était assez grande pour que la jeune femme puisse s’isoler par convenance, pour ne pas donner l’impression de se mêler aux plaisirs auxquels les convives s’adonnaient. Elle gardait en tout moment une réserve de bon aloi qui lui permettait d’observer la société qui l’entourait. Suivant les invités, il lui arrivait de partager les repas, mais elle se retirait ceux-ci terminés. Il n’était pas question qu’elle partage les loisirs traditionnels qui s’en suivaient. Après chaque repas, les hommes s’installaient sur une galerie afin de fumer et parler de politique. De leur côté, les femmes s’installaient sur la galerie opposée pour converser, échanger des nouvelles familiales et de la Colonie, et les uns comme les autres jouaient aux cartes, car si le jeu était interdit, loin de toute surveillance tous se l’autorisaient.

*

(George Romney Thomas Grove of Ferne

Timecourt Lazare LATIL

Les jours défilaient selon le rythme lent du fleuve, rythmé par les travaux des champs au son des mélopées plaintives des esclaves. Ce jour-là en attendant le tintement de la cloche du souper, Antoinette-Marie s’était installée sous la véranda appréciant le jour finissant qui laissait filtrer les derniers rayons du soleil au travers des trouées nuageuses tel un tableau d’un peintre de la renaissance. Elle profitait de ce moment de calme pour finir le bord d’un fichu qu’elle brodait. Elle était assez fière de son ouvrage qui lui avait demandé toute son attention. Le grognement de Navarre, installé à ses pieds, lui fit lever la tête. Elle vit alors arriver depuis sa place où elle savourait l’air venant du fleuve, trois cavaliers. Elle posa son ouvrage et envoya prévenir Madame de Maubeuge. Les deux femmes étaient seules, le marquis, absent, était retourné à la ville le matin même, comme presque chaque jour afin de suivre ses affaires et le déroulement de l’incarcération de Monsieur de Saint-Maxent. Il comptait y rester quelques jours.

Sous prétexte de se rendre sur le lac Maurepas, afin de chasser, Louis de Morand, Timecourt Latil et son jumeau Lazare s’invitèrent à la plantation. Antoinette-Marie avait reconnu l’un des jumeaux, qui par ailleurs ne ressemblait pas du tout à son frère, et se doutait bien que ce n’était pas par hasard qu’il remontait l’allée avec ses compagnons. Elle pressentait les ennuis ou tout au moins quelques contrariétés. Elle était agacée par ce harcèlement continuel, elle se sentait comme une bête pourchassée et sentait le piège se resserrer. Elle n’avait rien contre Timecourt, qu’elle trouvait au demeurant assez agréable sous ses dehors un peu rustres, mais elle finissait par ne plus savoir comment se comporter dans cette chasse ouverte pour obtenir ses biens. Elle ne savait plus comment esquiver ces demandes à peine voilées. Elle voyait arriver le terme de la première partie de son veuvage et elle savait que les demandes allaient se faire plus précises et plus pressantes. Les jeunes gens avaient à peine fait leurs civilités à madame de Maubeuge et à elle-même qu’ils virent arriver une voiture-cabriolet avec Don Francisco de Leiva Y Cordoba qui par ailleurs était promis à l’une des filles Latil. Nathalie de Maubeuge fronça les sourcils, tous ces jeunes gens allaient bouleverser son havre de paix.

Chapitre 37

(SIR WILLIAM PEPPERRELL AND HIS FAMILY par John Singleton Copley)

famille alexandre Latil

Une famille de Colons

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt était natif de la paroisse de Saint-Médérique à Paris. Il traversa l’océan Atlantique pour la Louisiane en 1745, en tant que cadet à l’Aiguillette, dans les troupes de la Marine, où il devint premier officier de troupe, en Louisiane, puis à Saint-Domingue. N’ayant aucune fortune qui l’attendait en France, il se fit engager comme gestionnaire de la propriété Morand. C’était une ancienne propriété de la Compagnie des Indes qui avait été rachetée par Charles de Morand. Cette propriété était sur le site de Sainte Augustine, dans le quartier Tremé, à La Nouvelle-Orléans.

Un matin de la fin de l’année 1775 l’un de ses amis Maurice Conway, un Irlandais, lui proposa de s’associer à lui pour acheter des terres aux Indiens Houmas, à proximité de La Nouvelle-Orléans. L’affaire lui parut intéressante, et il engagea le pécule qu’il avait réussi à mettre de côté. Il se joignit donc au projet de son ami. Pour une somme dérisoire, les premiers occupants cédèrent leur terre pour aller occuper la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord. Les Indiens adoptèrent ce compromis intelligent devant la présence de plus en plus pressante des blancs qui les repoussaient plus ou moins ouvertement. À environ douze heures de cheval au trot de La Nouvelle-Orléans, le lieu avait tous les avantages recherchés par un planteur, une bonne terre, facile à irriguer, c’était donc une très bonne affaire. Bien que ne pouvant l’exploiter par manque de moyens, Alexandre Antoine de Latil de Timecourt se trouva propriétaire de belles étendues de terres au bord du fleuve. Le destin toutefois allait l’aider à s’installer.

Monsieur de Morand, son employeur décéda suite à un accident de chasse, laissant une veuve Marie-Renée De Lachaise et trois enfants en bas âge Charles, Vincent, et Louis. Devant la détresse de la veuve et la fortune que lui laissait son défunt mari, il décida de l’épouser le 16 avril de l’année 1757 à l’Église paroissiale de Saint-Louis, à La Nouvelle-Orléans. Il devint de ce fait tuteur des trois garçons respectivement âgé de quatre, trois et un ans. Mais le mariage s’acheva avec la mort de Marie-Renée De Lachaise de la fièvre, laissant Alexandre Latil avec les trois garçons, qu’il mit un point d’honneur à élever dans les meilleures conditions. En 1761, il épousa en secondes noces Jeanne Goujon de Grondel, de la paroisse de Notre-Dame de Mobile, fille de Jean-Philippe Goujon de Grondel, écuyer et chevalier de l’Ordre royal. Un an plus tard, la jeune femme de vingt ans mit au monde leur première fille, Louise Henriette Félicité, qui, passé le moment de déception, fit la joie du père. Deux ans plus tard, l’héritier vint au monde, Lazare, mais les caprices de la nature lui avaient adjoint un frère jumeau, Timecourt. Cet état de fait amena à réfléchir l’heureux père à l’expansion de ses biens, d’autant que suivirent trois autres enfants, des filles, qui eurent toutes la chance de survivre. Et s’il avait hérité de quelques biens de sa précédente épouse, l’aîné des Morand, Charles, était le principal bénéficiaire des biens de ses parents.

Alexandre Latil de Timecourt commença par exploiter les terres qu’il possédait et à bâtir dessus, pour sa nombreuse famille, une habitation qu’il nomma la plantation Houmas en souvenir des propriétaires d’origine. Il vendit toutes les terres qu’il ne pouvait faire fructifier, ceci afin de dégager suffisamment d’argent lui permettant d’acheter esclaves et semences. Son associé Maurice Conway avait fait de même, mais dans un autre dessein et avait cédé à la couronne d’Espagne ce qu’il n’avait pas pris le temps de vendre, contre des avantages lui conférant des droits plus haut sur le Mississippi au-delà de Bâton-Rouge. Il avait entendu parler d’une ville nouvelle qui se créait nommée Saint-Louis.

(Self-Portrait, ca. 1775 (Anton von Maron)

Alexandre Antoine de Latil de Timecourt

Pour Monsieur Latil de Timecourt, tout alla très bien jusqu’au jour où il apprit que le gouverneur avait cédé la concession adjacente à sa plantation à un Canadien. A priori, il n’avait rien contre le baron de Thouais, nouveau propriétaire et nouveau voisin, sauf qu’il convoitait ses terres qui lui auraient permis d’agrandir son propre domaine et qu’ils n’avaient pu acheter à son ancien associé. Passé le moment de contrariété, il s’intéressa à son nouveau voisin avec qui il sympathisa. Lorsqu’il découvrit que celui-ci avait un fils, il commença à réfléchir à laquelle de ses filles, il pourrait le marier. Il avança ses pions auprès du baron, mais contre toute attente le jeune Charles-Henri fut promis au dernier moment à une jeune fille de France avant qu’il n’ait pu conclure son propre projet de mariage. À sa grande contrariété une fois de plus la concession voisine lui échappait. Il avait décidé de changer son fusil d’épaule lorsque l’épidémie de fièvre envahit le pays emportant ses voisins. S’étant renseigné et sachant que la jeune veuve, fraîchement arrivée, héritait de toutes les possessions de la famille de Thouais, il poussa son deuxième fils né un quart d’heure après son aîné à s’intéresser à la jeune veuve. Méfiant par nature, il décida d’envoyer aussi sur le terrain de chasse de la dot son fils adoptif Louis Morand, qui à trente ans n’avait pas convolé. Les rumeurs de la colonie étaient venues, ses deux fils étaient très loin d’être les seuls à s’intéresser à ce nouveau parti. Il fut même assez surpris d’apprendre que des partis se présentaient de toute la Louisiane. Il était étonné, car si la dot de la jeune fille était intéressante, elle n’avait rien d’exceptionnel en apparence. Devant l’empressement général, il poussa ses fils à accélérer leur démarche. Pour plus de discrétion accompagnée de Lazare, Louis et Timecourt prirent donc le chemin de la plantation Maubeuge où ils savaient trouver la jeune veuve, sous prétexte d’aller chasser sur le lac Maurepas. Des trois jeunes gens, Louis était le plus agacé par la situation, car il savait qu’il devait si possible laisser la place à Timecourt de huit ans son cadet. Quant à Lazare, qui était là pour aider son jumeau, il ne pensait qu’à sa nouvelle idylle de La Nouvelle-Orléans la belle et douce Jeanne Sophie Estève qui l’avait subjuguée. Les trois hommes arrivèrent donc à la plantation dans des états d’esprit très différents. Lorsqu’ils aperçurent, en remontant l’allée de pacaniers que les ombres allongeaient, la silhouette de la jeune veuve tant convoitée, ils se reprirent tous. Le temps d’arriver au pied des marches de la demeure, Madame de Maubeuge les attendait les gratifiant d’un sourire de convenance. Derrière elle, crispée, se tenait Antoinette-Marie. Les trois hommes n’eurent pas le temps de leur baiser la main qu’ils virent arriver un invité que personne n’attendait, don Francisco de Leiva Y Cordoba. Laissant son attelage à un esclave, celui-ci sauta et arriva tel un coq paradant devant la maîtresse de maison. « – Messieurs, je ne m’attendais pas à autant de visites, mais c’est incontestablement un plaisir ! Je suis désolée, mon époux est absent, mais naturellement vous êtes les bienvenus. Josépha va vous conduire à vos chambres afin que vous puissiez vous rafraîchir et vous reposer si vous le désirez. Elle vous fera servir un dîner dans la salle à manger dès que vous serez prêts. Bien entendu, par souci des convenances, étant donné les circonstances, madame de Thouais et moi-même ne pourrons partager votre repas. » Les quatre hommes comprirent tout de suite que leur plan n’allait pas se dérouler tel qu’ils le voulaient et se trouvaient fort contrariés. Les quatre acolytes se retrouvèrent donc pour le repas. Ils n’eurent rien à reprocher quant à sa qualité, si ce n’était l’absence des dames, notamment celle d’Antoinette-Marie pour laquelle ils étaient tous venus. Pendant le déroulement du souper, ils se contentèrent de propos anodins bien qu’un peu tendus. Celui-ci fini, ils s’installèrent dans la galerie pour fumer un cigare.

Louis Rolland Trinquesse (Confidence

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge

Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge s’étaient de leur côté attablées dans le petit salon afin de partager leur repas. Elles ne firent pas attention tout de suite à la conversation des hommes qu’elles percevaient depuis l’autre angle de la demeure. Mais comme le ton montait entre les hommes, elles ne purent faire autrement que d’entendre et de comprendre le sujet de la dispute qui commençait. Au fil de celle-ci, Antoinette-Marie se raidissait sentant la colère monter en elle.

« – Alors Francisco ! Comment se fait-il que tu aies été amené à t’arrêter chez les Maubeuge alors que nous savons tous que tu les évites autant que faire ce peu ? » Officier dans la milice espagnole de Louisiane, don Francisco, interpellé par Lazare, lui rétorqua. « – J’étais en route pour la demeure de ton père comme tu t’en doutes. » Suspicieux, l’aîné des jumeaux reprit. « – Justement, comment se fait-il que tu n’aies pas continué ton chemin, tu ne vas tout de même pas nous prétendre que tu avais peur de te perdre. » Le ton de l’Espagnol monta, agacé par cette attaque non dissimulée. « – Tu ne serais pas en train de me chercher les poux Lazare ! Que je sache, je ne te pose pas autant de questions de mon côté ? » Timecourt répondit pour son frère. « – Nous n’avons rien à cacher, nous sommes venus pour que je puisse faire la cour à madame de Thouais. Mais toi de ton côté, tu ne peux pas en dire autant, aux dernières nouvelles ma sœur Marie Éléonore t’est promise !

– Et pourquoi donc je ne pourrai en faire autant ? Après tout, il semblerait que la dot de la petite veuve française soit bien plus conséquente que celle de ta sœur. Et ma foi si j’emportais le pactole, je ne dirai pas non. Et je vous rappelle que rien n’a été conclu quant à mon union avec votre sœur, votre père ergote encore.

– Et que fais-tu de l’honneur de celle-ci et de ma famille !

– Tant que rien n’est signé, ils ne sont pas entachés ! Les deux jumeaux échauffés par tant d’arrogance allaient sauter sur l’Espagnol, mais leur aîné, Charles de Morand, les en empêcha. « – Voyons Messieurs, nous n’allons pas régler cela avec les poings ! Pensez à nos hôtes et nous avons mieux à faire… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’Antoinette-Marie Marie, livide, offensée par tant de mépris pour sa personne, se trouvait les poings serrés devant eux. « – Messieurs, si je n’avais été une femme, c’est avec moi que vous auriez à en découdre devant tant de manque de considération envers ma personne. Car s’il y a quelqu’un d’insulté ici c’est bien moi. De plus, ce n’est pas la peine de vous entre-tuer pour moi, ou plus exactement pour ma dot. Je vous rappelle que c’est encore à moi de décider à qui ma main et celle-ci reviendront. Au vu de ce que je viens d’entendre, pas un seul d’entre vous ne les obtiendra ! » Derrière elle, Nathalie de Maubeuge qui n’avait pu arrêter son amie enchaîna. « – Messieurs, vous devriez avoir honte de vous comporter comme cela sous mon toit. Comment pouvez-vous harceler mon invitée qui comme vous le savez est dans l’affliction ? Je vous prierai demain dès l’aube de bien vouloir poursuivre vos chemins. Sachez que vos familles respectives sauront à quoi s’en tenir quant à vos façons. Sur ce, passez une bonne nuit. » Les deux jeunes femmes d’un même mouvement firent demi-tour et entrèrent dans la demeure, laissant les hommes dépités par leur échec retentissant.

Chapitre 38

( Portrait d_Antoine Laurent de Lavoisier et de sa femme de Jacques-Louis David)

Nathalie et Louis Amédée de Maubeuge

Un départ précipité, Octobre 1790

Deux jours plus tard, installés confortablement dans le boudoir de sa femme, monsieur de Maubeuge apprenait le comportement des prétendants. Après avoir écouté sa femme, le marquis agacé par le manque de courtoisie de ses invités impromptus, lui répondit. « – Vous voyez Madame je vous l’avais dit, votre protégée va attirer tous les partis de la colonie comme des mouches sur du miel ! Il va falloir trouver rapidement une solution pour éloigner tous ces vautours. À mon avis, le plus simple serait qu’elle envisage de se remarier. Et si vous voulez mon avis Maximilien François de Saint-Maxent ferait un très bon époux.

– Je ne dis pas mon ami que vous n’ayez pas raison, mais il aurait plus à y gagner qu’elle, même si, ici, sa famille a bonne réputation. Elle insista sur le dernier mot afin de faire comprendre qu’elle n’était pas dupe, la dot de la jeune fille pourrait aider à redorer et la fortune et la réputation du père fortement entachée. Le marquis n’insista pas, il n’avait pas de raison de se froisser avec son épouse, quoiqu’à bien y réfléchir ce serait une solution pour améliorer ses affaires et surtout celles qui dépendaient de son ami de Saint-Maxent. Sous le regard de Josépha qui la coiffait, Nathalie de Maubeuge, qui avait suivi le même cheminement de penser que son époux, pianotait d’agacement sur sa table de toilette. Elle commençait à trouver cet empressement gênant pour son amie, dont elle aurait voulu guider les pas dans son nouvel avenir sans que tout le monde ne s’en mêle.

*

Le jour n’allait pas tarder à se lever, la pièce était envahie par la fumée des cigares, malgré les portes-fenêtres ouvertes. Un négrillon s’endormait tout en actionnant son éventail pour soulager les joueurs. La plupart d’entre eux avaient quitté petit à petit la demeure de leur hôte pour rentrer chez eux. Une servante déambulait encore autour de la table tout en servant des boissons. Don Andres Almonester avait eu de la chance une bonne partie de la nuit. Il avait lui-même décidé du choix du jeu et avait opté pour le piquet. Il ne se rappelait pas à quel moment la chance avait tourné, ni quand l’idée de perdre contre ce gredin lui était devenue intolérable. De son côté Louis Adam de Crécy souriait de satisfaction. Venu accompagner un ami, il s’était retrouvé à la table de jeu de son hôte, pour ainsi dire par hasard. Il avait dans un premier temps beaucoup perdu un argent qu’il ne possédait pas, puis progressivement il avait regagné sa mise. Cette dernière partie était vraiment un coup du sort. Il avait récupéré dans le talon le roi et le valet de trèfle, complétant sa séquence allant de l’as au sept, soit une dix-huitième, ce qui lui faisait soixante-quinze points, le tout accompagné d’une annonce d’un carré de valet. Et pour couronner le tout, il faisait capot achevant par cela son adversaire. Il jubilait, le coup était exceptionnel et il n’avait pas eu besoin de tricher. « – Mon cher, je crois que pour ce soir fini, je ne ferai pas mieux ! » L’espagnol se cabra, il y avait sur le tapis une reconnaissance de dette d’un montant exagéré, et l’idée de la payer au français l’agaçait prodigieusement, même si cela n’égratignait que de très peu sa fortune. Mais Louis Adam de Crécy avait une autre idée derrière la tête. « – Si cela ne vous ennuie pas trop, j’aimerais vous faire grâce de la moitié de votre dette en échange d’un service qui ne vous coûtera guère. » La demande surprit don Almonester. Elle l’intrigua, aussi voulut il en savoir plus.

Captain Arthur Forbes Of Culloden 1760 by Romney George

Louis Adam Crécy

– Et que pourrais-je donc pour vous de Crécy qui vaille la somme que je vous dois ?

– J’ai l’intention d’épouser la baronne de Thouais.

– La petite veuve française ?

– Oui, celle-là même. Et pour cela, il me faudrait l’appui de Monsieur le Gouverneur dont je ne suis pas vraiment sûr.

– Ce sera avec plaisir très cher ! Le créole espagnol connaissait la réponse du gouverneur et ne s’en targua pas. Cela ne lui coûtait rien et appréciait l’idée d’avoir le français pour obligé.

*

Cet après-midi d’octobre était resté couvert d’un manteau de nuages, il avait été entrecoupé d’averses. Les deux dames se rendirent à l’heure dite dans les salons du palais du gouverneur où les attendait son épouse, Madame McCarthy, pas très à l’aise, ce que ressentirent aussitôt les deux jeunes femmes. Antoinette-Marie ne se faisait pas d’illusion si le gouverneur l’avait fait venir, c’était encore pour parler des demandes en mariage qui se faisaient de plus en plus pressantes, elle espérait seulement ne pas en découvrir une nouvelle. Les femmes parlaient de tout et de rien quand le gouverneur entra enrayant aussitôt toute cérémonie et s’assit sans façon avec celles-ci. La marquise de Maubeuge et Antoinette-Marie n’étaient pas dupes de ce jeu-là. Un peu tendue, la jeune fille attendit que l’attaque soit lancée. « – Si je vous ai demandé de venir, Madame, c’est pour parler de votre avenir. » Il s’adressa à la jeune fille d’un ton qu’il voulait chaleureux. « – Votre grand deuil est aujourd’hui terminé, et sans toutefois se précipiter, il serait bon de commencer à réfléchir sur les différents partis qui se sont présentés à moi. »

La jeune fille machinalement s’éventait les yeux baissés, elle se demandait cette fois comment elle allait se sortir de cette situation qu’elle vivait comme un guêpier. Elle n’était pas idiote, elle savait écouter et regarder, si elle ne parlait guère c’est qu’elle n’avait rien à dire. Elle partait d’un principe fort simple, si ne parlait que ceux qui avaient quelque chose à dire la vie ne serait que silence. Au fil des conversations écoutées, elle comprenait de mieux en mieux les ressorts du ou des pouvoirs de la colonie. Le gouverneur ne voyant aucune réaction des trois dames reprit. « – Après réflexion, le plus à même de répondre à mes attentes serait à ce jour Louis Adam de Crécy, il n’est pas parfait je ne pousserais pas la gageure de vous le faire croire, mais c’est toutefois un bon parti, voire le meilleur à ce jour. »

Antoinette-Marie se raidit. Elle était outrée par le propos du gouverneur. Comment pouvait-il songer à la marier avec un débauché inverti notoire dont la famille était au bord de la faillite ? Elle interrompit le mouvement de son éventail qu’elle referma. Elle releva ses yeux noirs comme la nuit dans lesquels le gouverneur ne pouvait lire. Madame Maccarthy s’affaissa de dépit, car elle n’avait rien pu faire devant l’entêtement de son époux. Avant que la marquise de Maubeuge, que la colère faisait trépigner intérieurement, n’intervienne, Antoinette-Marie s’adressa à don Miró. « – Monsieur, une amie à moi, Madame la marquise de Fontenay, m’expliqua avant mon mariage avec Charles-Henri de Thouais, que nous, les femmes, n’étions que des cartes dans le jeu des hommes, et que nous n’avions au mieux qu’à plier, alors je ferai ce que vous me dites, Monsieur, j’y réfléchirai. »

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Devant l’apparente soumission de la jeune fille, le gouverneur pensa que ça avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru. Il n’avait pas terminé sa pensée qu’Antoinette-Marie décocha sa flèche verbale avec un sourire angélique que ses yeux d’encres démentaient. « – Mais, j’y songe, vous devez connaître le père de la marquise de Fontenay, c’est Monsieur Cabarrus, le banquier de votre roi ! » Le gouverneur se crispa. Voilà que cette donzelle avait pour ami un proche du roi d’Espagne. Il pensa que celle qu’il prenait pour une petite oie blanche de dix-sept ans était comme les autres une garce dont il fallait se méfier. Madame de Maubeuge sourit de satisfaction derrière son éventail. Elle était soulagée de voir que la jeune fille savait sortir les cartes de son jeu à bon escient. Afin que la répartie de la jeune fille ne prenne pas d’ampleur et qu’elle n’amena à l’avortement de ses projets, le gouverneur biaisa et conclut sur le fait que tout ceci n’était que sujet à réflexion.

Dans l’immense escalier qui descendait vers le vestibule de la demeure du gouverneur, la marquise prit le bras de sa compagne et le pressa pour lui montrer son contentement, mais aucune des deux ne dit rien de peur d’être entendue. Une fois dans la voiture la marquise éclata de rire. « Bravo, que dis-je, bravissimo ! Vous vous en êtes tiré comme une vraie courtisane ! On se serait cru à Versailles. Cela ne va peut-être pas nous aider beaucoup pour vos projets, mais au moins cela va ralentir les démarches de Don Miró. Mais il va falloir vous éloigner de tout ça, tant que rien ne sera à votre convenance, les pressions vont venir de toute part. Il serait bon que vous rentriez dans votre plantation, personne n’osera troubler votre retraite. Il faudra toutefois résoudre le problème du chaperon, car cette fois je ne viendrai pas avec vous. Tous prétendraient venir me voir pour vous approcher…

Chapitre 39

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie et mme de Maubeuge (2)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac et mme de Maubeuge

L’arrivée providentielle, Décembre 1790

Laissant les deux femmes seules après le café, Monsieur de Maubeuge se retira le dîner fini, sous prétexte de finir du courrier devant partir le lendemain pour la France. Nathalie de Maubeuge et Antoinette-Marie, assises devant la porte-fenêtre ouverte, contemplaient le jardin inondé par la lumière de la lune. Le silence dans la demeure s’installait au fur et à mesure que les gens de la maison finissaient de travailler et se retiraient dans leur quartier au fond du jardin. Madame de Maubeuge rompit le silence. « – Antoinette-Marie il faut que je vous raconte le dernier scandale qui secoue notre communauté. Vous ne la connaissez pas, bien que vous ayez dû l’apercevoir, mais Anna Rosa, la deuxième femme de Don Narcisco de Alba, la première est morte des fièvres peu après son mariage, s’est enfuie avec un jeune capitan de la garde du gouverneur ! Je sais, cela n’a rien d’original, mais c’est tellement croustillant, d’autant que don de Alba avait refusé la demande du capitaine pour aller se battre en Floride sous ses ordres. Et le plus drôle, c’est que le voilà revenu pour retrouver le foyer vide et son épouse envolée avec le beau capitaine. Il aurait mieux fait de tenir compte des recommandations de Don Andres Almonester. Celui-là même qui a appuyé la demande de Louis Adam de Crécy… » Elle fut interrompue par l’arrivée de Josépha. « – Excuser mait’esse, mais y a une dame qui vient d’a’iver.

– À cette heure ! Qui est-elle ?

– Une ma’ame de Maubou »

– Maubourg ? Et comment est-elle ?

– La figu’e et la mise fatiguée !

– Tu m’agaces, ce n’est pas une description ! Qui qu’elle soit, fais la rentrer.

Le temps que Josépha aille chercher la visiteuse tardive, la maîtresse de maison s’était levée pour la recevoir et s’avança au-devant elle. La jeune femme toute de noir vêtue avait effectivement l’air d’être fatiguée, les yeux brillants, la chevelure défaite, elle esquissa une révérence. « – Bonjour, madame, je vous prie de m’excuser de m’imposer à cette heure si tardive. Je ne sais si vous me reconnaissez, mais je suis Marie Adélaïde Maubourg votre cousine du côté de nos mères.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794– Mais c’est évident ! Suis-je sotte sur l’instant, je ne remettais pas votre nom, mais je vous reconnais. Vous êtes la petite nymphe qui courait partout lors de mon mariage. Mais, si je ne m’abuse, vous vous êtes mariée avec un créole de Saint-Domingue.

Oui, Madame, avec Monsieur Baillot de Courtelon, c’est de là que j’arrive. Je viens vous demander l’hospitalité pour quelque temps.

– Mais bien sûr le temps qu’il vous faudra. Asseyez-vous donc.

Entre-temps, Josépha était entrée avec une négrillonne, l’une portant la chocolatière et les tasses sur un plateau, l’autre quelques encas, qu’elles posèrent sur un guéridon qu’elles avaient rapproché de la jeune femme. Madame de Maubeuge ne pouvant que constater la tenue de deuil de son invité lui demanda. « – Si je puis me permettre, je ne peux que remarquer votre tenue. Vous serait-il arrivé un malheur ? » La jeune femme gênée regarda autour d’elle et prétextant la tasse de chocolat qu’elle portait à la bouche elle attendit que les esclaves soient sorties de la pièce. Nathalie de Maubeuge intriguée remarqua son manège et attendit. Josépha ayant fermé la porte derrière elle, elle posa la tasse et répondit à la question. « – J’ai perdu mon époux lors d’un grand drame. » Les deux jeunes femmes se demandaient pourquoi la narratrice faisait tant de mystères. Tout en lissant nerveusement les plis de sa jupe, elle reprit. « – Mon mari, ainsi que toute la famille et ses gens ont été massacrés par nos esclaves alors que j’étais en visite chez des voisins. » Nathalie de Maubeuge ne put retenir un cri d’effroi. C’était pour elle comme pour beaucoup de planteurs le cauchemar ultime. Les mains d’Antoinette-Marie se crispèrent sur les accoudoirs de la bergère. Marie-Adélaïde inspira un grand coup et reprit son récit, racontant sa vie et son drame. Il était évident pour ses deux compagnes qu’elle se soulageait et qu’elle évacuait tout ce qu’elle avait vécu d’horreurs. Si Antoinette-Marie, de son côté, pensait que cela n’avait rien d’étonnant, que ces gens asservis rabaissés maltraités, voire torturés, finissent par se rebeller contre leurs tortionnaires, Nathalie de Maubeuge, trouvait, elle, que cette race inférieure était bien ingrate devant tous les avantages que leurs maîtres leur apportaient. Ils les ouvraient à la vraie religion et à la civilisation, les extirpant de leur jungle sauvage où ils vivaient comme des bêtes. Elle voyait bien que certains maîtres dépassaient les bornes, elle avait toujours pensé qu’il fallait de la fermeté, mais que celle-ci avait des limites. L’histoire de la jeune femme finie, un silence s’installa entre les trois femmes. Madame de Maubeuge reprit et avec un grand sourire qui se voulait chaleureux, elle enchaîna. « – Rassurez-vous madame, vous êtes ici en sécurité, ces désastres-là n’arrivent pas chez nous. Surtout, souvenez-vous que vous êtes ma cousine et que vous pouvez rester ici autant de temps qu’il vous plaira.

– Je vous remercie, Madame, je ne vous envahirai pas trop longtemps, j’ai un pécule qui me permettra de vivre modestement, mais décemment un certain temps, et Monsieur Fleuriau essaiera de vendre au mieux ma plantation, bien qu’elle soit en triste état.

– Pour tout cela, nous pourrons demander à mon époux de vous aider afin de tirer le meilleur parti de vos subsides.

La marquise avait à peine fini sa phrase que son époux entrait dans la pièce. « – Je vous prie de m’excuser Mesdames, mais je viens d’apprendre que nous avions une invitée. » Il se courba devant la jeune femme et lui fit un baisemain. Madame de Maubeuge présenta à Marie-Adélaïde son époux qui s’annonça ravi de cette nouvelle invitée. Comme il se faisait tard et que la jeune femme était visiblement de plus en plus fatiguée, madame de Maubeuge proposa de l’accompagner jusqu’à sa chambre.

*

Marie-Adélaïde s’effondra sur son lit à peine dévêtu. Elle sombra dans un sommeil agité, entrecoupé de cauchemars dont le sujet était toujours le même, le massacre dont elle avait été absente. Aussi absurde que ce fut, elle culpabilisait de ne pas y avoir été.

 De son côté, Antoinette-Marie mit du temps à trouver le sommeil, elle réfléchissait à cette terrible aventure, elle n’avait jamais songé qu’elle pouvait courir un danger au milieu de ses gens. Hommes et femmes que par ailleurs elle ne connaissait pas. Comme beaucoup de femmes sur les plantations, elle ne connaissait que les gens de maison. Elle aurait été bien incapable de reconnaître les esclaves des champs. Elle ne savait pas non plus comment ils étaient réellement traités. Elle avait jusqu’ici songé à tout ça que de façon superficielle ! Son esprit se révoltait devant tout cet inconnu dont elle avait hérité tout à fait par hasard.

Dans son boudoir, Nathalie de Maubeuge narrait l’histoire de sa nouvelle protégée. Monsieur de Maubeuge l’écouta attentivement. « – Ma chère, il faudra faire attention à ce que cette histoire ne s’ébruite pas. Elle pourrait nous amener beaucoup de problèmes. J’espère que tout le monde saura rester plus que discret.

– Ne vous inquiétez pas mon ami, Antoinette-Marie n’est pas d’un naturel très bavard quant à madame Maubourg, elle est visiblement consciente du danger puisqu’elle a pris garde de ne pas raconter son histoire devant nos gens.

– Voilà qui est bien. En tout cas, ma chère, nous voilà avec une troisième beauté à la maison. Si vous recueillez d’aussi jolies veuves, nous allons avoir tous les partis des alentours à notre porte, quels que soient leurs âges. Souriant à son époux qui l’avait englobé dans son compliment, ce qui ne lui avait pas échappé, elle répondit. « – Ne vous inquiétez pas de cela, cette arrivée inopinée va faire notre affaire. Je cherchais justement comment Antoinette-Marie pourrait rentrer dans sa plantation avec un chaperon afin de s’éloigner de l’outrecuidance de certains messieurs. Si cela leur convient à l’une comme à l’autre, cela pourrait résoudre le problème de toutes. Je suppose que dans un premier temps madame Maubourg préférera un peu de solitude pour se remettre de ses émotions. »

*

Quinze jours plus tard, le voyage fut donc décidé au grand contentement de tout le monde. Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie s’accordèrent et se lièrent rapidement d’amitié. Ainsi que leurs âges, leurs malheurs respectifs échangés les rapprochèrent.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 031 à 34

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Chapitre 31

Anne, Viscountess Townshend de Sir Joshua Reynolds

Nathalie marquise de Maubeuge

février 1790, Secret dans les boudoirs

Comme chaque matin depuis sa naissance Nathalie de Maubeuge se laissait coiffer par sa nourrice Abigaël tout en lui faisant ses confidences. Au zénith de sa beauté, elle examinait d’un air détaché ses traits que le temps affinait sans les marquer. Décidément, elle appréciait ces nouvelles modes pour les coiffures qui dispensaient des pommades et poudres en tout genre. Cet engouement pour le naturel était particulièrement adapté au climat. Les robes étaient plus légères et les coiffures sans cosmétique. On les faisait bouclées, bouffées, crêpées, mais sans rien n’y ajouter, hormis des épingles et des rubans.

Comme tous les jours, depuis les lettres d’Antoinette-Marie venues de France, le marquis de Maubeuge se rendait à la capitainerie et s’inquiétait de savoir si un navire était arrivé de Nantes ou de La Rochelle, de Bordeaux ou de Bayonne. Avec quelques amis ils se mettaient à la recherche des officiers, et les soumettaient à un interrogatoire plus ou moins discret. Il voulait savoir qui étaient ces hommes dont les noms circulaient un peu partout, les Desmoulin, Marat, Danton, Robespierre. L’Europe se mobilisait-elle vraiment contre la France ? Il ramenait les journaux de Paris qu’il avait pu se procurer. Il se présenta dans le boudoir de sa femme et lui annonça les dernières nouvelles. « – J’ai appris, Madame, par le secrétaire de notre gouverneur, que Louis Adam de Crécy s’était présenté à lui afin de demander la main de votre protégée.

– Il n’aura pas attendu beaucoup de temps, on ne peut pas dire que la décence l’étouffe. Je pensais tout de même que les éventuels prétendants attendraient la fin du deuil d’Antoinette-Marie, il semblerait qu’il n’en est rien.

– Pour l’instant d’après mes sources le gouverneur ne s’est pas décidé, mais ne serait-il pas pratique que notre jeune amie épouse Georges Tremblay ? C’est un brave garçon et il saurait comment s’occuper de la plantation 

– Vous n’y pensez pas mon ami. On ne peut marier une Cambes-Sadirac dont l’arbre généalogique remonte au moins jusqu’aux croisades par les deux branches à un homme respectable, soit, mais à moitié indien et du commun ! Quant à la remarier au fils de Crécy n’est pas plus pensable, outre sa réputation, son père ne doit sa noblesse, je vous rappelle, que pour avoir enlevé sa femme, une de Crécy, alors qu’elle était destinée au couvent. Pour ne pas faire de scandale, on la lui a fait épouser. On l’a ennobli avec le nom de sa femme et on les a envoyés jusque sur les rives du Mississippi pour s’y faire oublier. Non, il y a mieux à faire !

– Soit ma chère, mais il va y avoir du monde pour prétendre à sa main avec sa fortune personnelle, et à mon avis notre gouverneur va s’en mêler, et cette fois-ci je ne pourrai rien !

– Vous peut-être ? Mais moi, avec l’aide de son épouse, qui sait ? Évidemment, ce ne sera pas aussi facile qu’avec Félicité de Saint-Maxent

– N’oubliez pas toutefois que depuis l’affaire de Saint-Maxent, il a une dent contre nous ! De plus, il ne nous fera pas de cadeaux. Conseillez donc à votre protégée de faire comme Pénélope et de trouver une solution pour tenir éloignés ses prétendants. Autrement, il se pourrait que, d’une façon ou d’une autre on la marie contre son gré.

Nathalie de Maubeuge savait pertinemment que son époux avait raison. Il fallait à tout prix trouver une solution, mais pour l’instant la seule aide qu’elle pensait pouvoir être utile était la femme même du gouverneur.

*

John Singleton Copley - Mrs Jerathmael Bowers

Madame Maccarthy

Évidemment, tout le monde sait que c’est dans le boudoir que se font ou se défont la grande histoire et la petite. On ne connaissait pas de maîtresse attitrée au gouverneur, mais sa femme ne se faisait pas d’illusions. Elle supposait qu’il devait bien exister une tisanière dans un coin de la ville qui attendait son époux. Elle lui était reconnaissante de sa discrétion. Tous les soirs avant de se coucher don Miró appréciait de passer une heure en compagnie de son épouse. Cette conversation se déroulait dans la plus grande intimité. Ce qui était dit entre ses quatre murs n’en sortait jamais. Ce soir-là après avoir parlé de choses et d’autre Madame Maccarthy demanda. « – Mon ami, puis-je me permettre de vous parler de quelque chose qui me tourmente ?

– Mais évidemment, faites donc.

– J’aimerais vous entretenir de la jeune madame de Thouais.

– La petite veuve française ? Je sais où vous voulez en venir.

Elle lui sourit et reprit. « – Est-il vrai, mon ami, que Louis Adam de Crécy est venu vous demander sa main ?

– Oui, ma chère, et il est parti persuadé de l’obtenir ! Ce dépravé ne doute de rien. Il a prétexté qu’elle lui avait été promise avant Charles de Thouais, et qu’il avait été floué. Il est vrai que ce mariage arrangerait bien la famille de Crécy, car entre l’indigo et les pertes de jeux, leur fortune vacille dangereusement. Je ne lui ai rien promis et je tiens à vous dire, madame, que je ne vous promettrai rien. De plus, sachez qu’il n’est pas le seul à avoir fait la démarche.

– Et grand Dieu, ils sont tous si pressés ?

– Il faut croire, Madame, car Timecourt Lazare Latil, l’aîné de la famille, m’a présenté sa demande. Incontestablement le but étant d’étendre leur propre plantation avec celle de la palmeraie et celle de la dot de la petite veuve. Mais tant que je serai à ce poste, il ne faut pas y songer. Il n’est pas question que je les laisse étendre leur domaine à ce point-là. Mais pour finir, j’ai eu droit au comble de l’arrogance française. Car décidément ils ne doutent de rien ces Français ! Vous ne devinerez jamais qui est venu me faire sa demande.

À partir de là, Madame Maccarthy comprit qu’elle ne pourrait pas influencer son époux dans cette histoire. Elle lui sourit et lui demanda quelle était cette dernière demande.

– C’est le deuxième fils de Saint-Maxent, c’est ce fat de Maximilien François. Bien qu’il soit sûr d’y arriver, il n’est pas question que je donne l’ombre d’une satisfaction à son père. Alors, je suis désolé, ma chère, mais, malheureusement pour l’instant, la meilleure option, c’est encore ce débauché de Crécy. Il n’y a plus qu’à espérer pour votre protégé que celle-ci ait d’autres demandes qui m’agréaient et qui lui plaisent.

Madame McCarthy comprit qui n’y avait rien à ajouter et amena son époux sur d’autres sujets de conversations.

*

Antoinette-Marie était loin de songer qu’elle était à ce point un centre d’intérêt. Mais cette fois-ci, les personnes qui se démenaient le faisaient plus dans un dessein politique que par compassion pour elle. Quelques jours plus tard, Antoinette-Marie apprit par l’intermédiaire de madame de Maubeuge la réaction du gouverneur. Aucune des deux femmes n’en connaissait les détails, mais Antoinette-Marie resta outrée et abasourdie de se rendre compte qu’encore une fois elle ne semblait pas être maîtresse de son destin. Madame de Maubeuge la rassura tant bien que mal, lui rappelant qu’elles avaient la période de grand deuil pour réfléchir à une solution.

*

Rentrée rue Dauphine une lettre attendait Antoinette-Marie.

Lettre de Marie Amélie Lacourtade

À Antoinette-Marie

Paris, le 5 janvier 1790

Ma petite sœur,

Je commencerai cette lettre par l’essentiel, il ne faut jamais désespérer. Je vais vous en apporter la preuve. Je suis mariée depuis trois ans et je désespérais d’avoir un enfant. Je vous passerai les détails, mais sachez que mon époux et moi-même avons fait tout ce que nous pouvions dans ce but. François Xavier est passé en coup de vent durant le mois d’octobre à Bordeaux et bien sachez que depuis j’attends. Enfin, j’espère dans la maternité, si tout se passe bien ce sera pour le mois de juillet prochain. Priez la vierge pour moi.

(Henrietta Middleton Rutledge)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Après les fêtes de la Toussaint, j’ai laissé mon beau-père s’occuper des affaires familiales et j’ai rejoint comme prévu mon époux à Paris. Celui-ci nous a loué sur l’île Saint-Louis un joli appartement donnant sur la Seine et avec vue sur le quai des Tournelles. Il est au premier étage et très lumineux. S’il n’est guère spacieux, quatre pièces, il est très confortable, et meublé avec goût. Mon mari l’a obtenu par l’intermédiaire de notre tante, Madame La Fauve-Moissac. Y sont déjà venus me visiter quelques amis, Élie Guadet, Armand Gensonné, Pierre Victurnien Vergniaud. Ils ne quittent guère la compagnie de mon époux.

Depuis début octobre, le roi et l’Assemblée-Nationale siègent à Paris. Ils sont continuellement surveillés par la Garde nationale pour éviter les émeutes. Depuis la prise de la Bastille, les députés ont accepté que leur pouvoir dépende de la violence populaire, et joue avec celle-ci, ce qui contrarie mon époux. Il y passe toutefois le plus grand de son temps. Je l’ai parfois accompagné afin d’écouter les discours de nos députés. Cela m’a permis de faire la connaissance de plusieurs épouses de représentants. Contrairement à moi, certaines s’impliquent vraiment, je pense notamment à Madame Roland. J’ai donc fait la connaissance de la vicomtesse Roland de la Platière, sur les bancs, de l’Assemblée, enfin dans les gradins des spectateurs. Cela l’a beaucoup amusée, que j’ai épousé un bourgeois alors qu’elle-même avait épousé un noble, car elle est la fille d’un graveur. Ayant beaucoup sympathisé, j’ai été invitée avec mon époux dans son salon de la rue Guénégaud. Il devient le rendez-vous de nombreux hommes influents tel Brissot, auquel mon époux voue une véritable admiration, Pétion, Robespierre et d’autres élites du mouvement populaire, notamment Buzot. Elle se trouve au centre d’inspirations politiques et préside un groupe des plus talentueux hommes de progrès. Vous verriez comme elle est fascinante…

… À Paris, tout est politique, toutes les conversations, tous les arts sont inspirés par elle. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, les évènements n’empêchent pas les promenades aux Tuileries ou au Palais-Royal, les théâtres font le plein. À peine arrivé, mon époux s’est empressé de m’emmener voir « Charles IX ou la Saint-Barthélemy » une tragédie de Marie-Josèphe Chénier, un ami de Danton. Cette pièce se déroule à l’époque des guerres de religion, le thème principal est le fanatisme aux prises avec l’esprit de liberté. J’ai peu apprécié la pièce, je ne saurai trop dire pourquoi. Mais je dois reconnaître que François-Joseph Talma dans le rôle de Charles IX est extraordinaire. C’est un immense succès public, mais l’Église a fait interdire la pièce dès la 33e représentation.

Le 28 décembre, je suis allé en compagnie de notre belle sœur, Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, voir au Théâtre de l’Odéon, « Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage ». C’est un drame écrit par Olympe de Gouges. Le but avoué par celle-ci est d’attirer l’attention publique sur le sort des esclaves noirs de nos colonies. Évidemment pour elle ce n’est que de la théorie et à part quelques utopistes qui peut s’y intéresser ! Par contre, notre belle-sœur est très fatiguée, elle se remet difficilement d’une fausse couche, je crois que c’est la troisième. Elle est beaucoup anémiée. Je lui ai conseillé de reprendre santé, avant de réitérer, mais j’ai bien peur qu’elle ne m’écoute. Son désir de donner un héritier à notre frère risque d’être le plus fort…

… Comme notre tante, je vous envoie mon courrier par le biais du secrétaire de Monsieur Jefferson, c’est un peu plus long, mais plus sûr. Mais comme je sais que le courrier n’arrive pas toujours à bon port sachez que Monsieur de Saige a été nommé Commandant de la Garde-Nationale à Bordeaux. Madame de Verthamon ne voit plus son salon désemplir, elle est aux anges…

Chapitre 32

( George Romney. Miss Benedetta Ramus.

Marie-Adélaïde Maubourg

Décembre 1790, Marie Adelaïde à Saint-Domingue

Le voyage n’avait pas été long, mais il avait été très éprouvant. Il n’avait duré que deux semaines, mais la traversée de la mer des Caraïbes avait été effrayante, car le navire avait essuyé une énorme tempête de plusieurs jours. La remontée du Mississippi avait été plus agréable d’autant que le temps était doux et qu’à cette période on souffrait moins des Maringouins. Marie Adélaïde Baillot de Courtelon ne se remettait toujours pas de ce qu’elle avait vécu à Saint-Domingue. Un rien là faisait sursauter, ses nerfs étaient à fleur de peau. Elle s’était très vite remise de la perte de son amant, elle avait découvert dans l’adversité que celui-ci n’avait pas de carrure. Edmond Bertrand Duras s’était empressé de conseiller à la jeune veuve un retour vers la France ou vers la Martinique. Elle avait parfaitement compris qu’il voulait se débarrasser d’elle, tant qu’elle était mariée, elle ne l’embarrassait pas. Ceci n’avait été qu’un détail dans le traumatisme qu’elle avait subi.

 Son navire accosta à la nuit, devant la nouvelle Orléans. Avec la tombée du jour, les effluves se répandaient, accueillant la jeune femme avec mille parfums et masquant celles de la pourriture des rues. Dans la plupart des maisons, les lumières étaient allumées. Le commandant l’avait accompagné jusqu’à la capitainerie. De là, elle se fit amener jusqu’à l’hôtel de Maubeuge. Elle n’avait pas eu le temps de prévenir sa cousine qu’elle ne connaissait pas vraiment par ailleurs, donc, elle ne savait pas l’accueil qu’elle allait recevoir. Se souviendrait-elle de la petite fille qu’elle avait croisée ? Aussi c’est avec anxiété qu’elle frappa à la porte.

*

Cinq ans plus tôt. Le printemps montrait son nez en ce matin de fin du mois de mars 1784, Marie-Adélaïde avait profité de la sortie de la messe matinale pour s’échapper du groupe de ses comparses et faire un tour dans le jardin du couvent où perçaient primevères, jasmins et jonquilles. Les feuilles des chênes montraient leurs bourgeons d’un vert tendre et les merles chantaient la saison nouvelle. Le dimanche les élèves du couvent avaient droit de se distraire selon leur goût, aussi elle prit son temps et poussa jusqu’au parterre des plantes médicinales dont elle aimait le mélange des odeurs. Au risque de faire jaillir des taches de rousseur, elle s’assit au soleil sur un banc et profita de ce moment de solitude. Elle avait toujours eu du mal avec la promiscuité. Elle rejoignit ses compagnes pour le déjeuner de onze heures, c’est dans le réfectoire que la mère supérieure vint la faire chercher. Elle était un peu inquiète, elle se demandait ce qu’elle avait encore bien pu faire pour mériter un sermon de la mère.

Elle était aimée autant de ses compagnes que des sœurs, mais elle était d’une nature espiègle et aimait la vie avant tout, aussi elle contournait souvent les règles. Son regard doux et tendre qu’accentuait le sourire d’une bouche bien dessinée, faisaient fondre tous ceux qui devaient la sermonner. Elle était jolie sans vraiment s’en rendre compte, un nez court, une peau de satin, une voix claire, une silhouette souple et gracieuse aux gestes élégants lui donnaient un air de nymphe échappée de la mythologie. Le plus beau de ses atouts était son opulente chevelure bouclée qui avait été rousse pendant son enfance et qui au fil du temps devenait auburn. À seize ans, elle avait une gorge ronde, une taille fine qui faisait retourner les hommes. Elle n’avait guère eu l’occasion de s’en rendre compte, car lorsqu’elle sortait du couvent c’était pour rejoindre sa mère dans une propriété de campagne où sa plus grande distraction était de monter à cheval.

Plus elle s’approchait du bureau de la mère supérieure, plus elle lissait machinalement les plis de sa robe. Elle toqua à la lourde porte derrière laquelle elle était attendue. Son entrevue fut brève. Debout face à la mère, les mains derrière le dos, elle apprit que ses parents enfin sa mère avaient demandé son retour définitif. Elle quittait le couvent. Elle n’avait pas posé de questions, trop heureuse de quitter les lieux. Elle avait l’âge de se marier comme déjà quelques-unes de ses amies. Et comme elles, elle n’attendait que ça pour passer dans l’âge adulte. Elle présageait que c’était son tour. Les mariages se faisaient presque immédiatement au sortir du couvent, avec un mari accepté et agréé par la famille. Elle quitta le couvent avec un petit pincement de cœur, car elle savait quitter le monde de son enfance, mais elle en était aussi très contente, car elle avait toujours eu du mal à vivre ainsi enfermée.

(Elizabeth, Ramus, 1777 (George Romney) (1734-1802)

Marie-Adélaïde Maubourg

Le mariage était avant tout une affaire de famille, un arrangement au gré des parents, que décidaient des considérations de position et d’argent, des convenances de rang et de fortune. Pour Marie-Adélaïde, le choix serait déterminé par avance par sa mère. Elle savait qu’elle ne serait pas consultée, pas plus que son père qui était grabataire depuis dix longues années. Madame Maubourg, suite à un accident sur un navire, qui avait laissé son époux paralysé, avait géré seule la maison de négoce familiale installée à Nantes, et avait su tirer son épingle du jeu malgré quelques cousins du côté de son époux, rapaces voire charognards. Son sens des affaires avait fait grandement profiter la fortune familiale.

À peine de retour dans l’hôtel particulier de la famille sur l’île Feydeau, au centre de Nantes, toute l’attention de la maisonnée tourna autour d’elle. Marie-Adélaïde eut rapidement l’assurance que l’on allait la marier très prochainement sans plus de précisions. Partie pour Paris pour régler des affaires, sa mère avait laissé des directives. C’est donc la gouvernante, qui avait été sa nourrice, qui lui annonça, très fière, l’évènement en lui donnant un renseignement sur le futur qui la flattait il était noble. Assurément, elle-même avait du sang bleu, mais sa mère avait déchu par son mariage, qu’elle-même n’avait pas choisi. Elle avait été mariée à une famille de négociants pour redorer le blason familial et aussitôt fait, on s’était empressé d’oublier son lien familial. Aussi c’était la revanche de madame Maubourg. Sa fille aînée était mariée à une riche famille du négoce nantais, Marie-Adélaïde serait mariée à un noble. Elle saisit toute l’importance de l’évènement par le mouvement des marchandes, des tailleurs, par l’encombrement des pièces d’étoffes, des fleurs, des dentelles apportées. Sa chambre dont les fenêtres donnaient sur la Loire était envahie par le travail des couturières à son trousseau. Elle passait ses journées en essayage de corsets, de robes, de manteaux, commandés par sa mère et elle comprit vite qu’elle ne pouvait apporter que peu de modifications à ce choix. Elle ne s’en plaint pas, elle fut même ravie de la profusion de l’ensemble qui constituait son trousseau. Elle était consciente de la fortune que composait l’ensemble et était même étonnée que tout ceci fût pour elle. Pour le mariage de sa sœur, elle avait été éblouie par tout ce qu’elle y avait vu, mais elle était trop jeune pour se rendre compte de la richesse dépensée. Madame Maubourg n’était pas dépensière, mais pour ses filles, elle n’avait pas lésiné ni sur leurs éducations ni sur leurs dots, elle avait été trop injustement rabaissée suite à son propre mariage et avait dû se battre pour maintenir le rang dans lequel elle avait été élevée.

La jeune fille n’opposait au mariage arrangé pas plus de résistance que les autres jeunes filles de son entourage. Elle s’y laissait aller, elle s’y prêtait complaisamment comme elles, son éducation l’y avait préparée. L’affection sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu’elle avait reçue de sa mère, la crainte de rentrer au couvent, la pliait à la docilité, la décidait à un consentement qu’elle n’aurait même pas eu l’idée d’objecter. D’ailleurs, c’était le mariage, et non le mari, qui la séduisait. Il faisait écho à son désir, à son rêve. Elle acceptait l’homme pour le statut de femme noble et mariée qu’il allait lui donner, pour la vie qu’il devait lui ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu’il devait lui permettre et qu’elle entrevoyait avec la constitution de sa garde-robe de femme mariée. De toute évidence, elle le préférerait bien tourné, mais d’après ses amis ce n’était pas très important, car les premiers temps passés, on les voyait peu. Sa nature romanesque l’aurait plutôt entraînée vers le grand amour, mais d’après les conseils toujours judicieux de ses amies de chambrée, il ne fallait pas l’espérer avec le mari, c’était très commun. De toute façon, le mariage l’intéressait pour aller dans le monde, aller au bal, à la promenade, à l’opéra, à la comédie, elle espérait une berline, de beaux diamants, de jolis chevaux surtout de jolis chevaux. Elle pourrait enfin mettre du rouge et des mules comme certaines mères de ses amies.

(Martin Archer Shee selfportrait

Étienne Baillot de Courtelon

Sa mère rentra quelques jours avant le mariage, celle-ci lui livra des détails sur cette union, la date, le nom de son futur époux et mit un bémol à ses espoirs de grand monde. Étienne Baillot de Courtelon, s’il était bien noble, était avant tout planteur à Saint-Domingue. Ce mariage, par la dot de la jeune fille, assurerait un supplément à la richesse déjà importante du futur époux. Son futur mari lui assurerait un confort et un statut enviable, mais il vivrait, le mariage fait, dans sa plantation. Afin d’éviter toute mauvaise surprise, elle avait toutefois, envoyé une lettre de change à une banque de « Port Aux Princes », une coquette somme qu’elle ne devrait utiliser qu’à bon escient, son époux devant subvenir à tous ses besoins. Un peu déçu de devoir se passer des promenades aux tuileries ou au Palais-Royal, voire à Versailles, son côté romanesque reprit le dessus en rêvant aux îles d’Amérique. « Et puis, ce n’était pas si mal. Tellement exotique, elle aurait sûrement pléthore de serviteurs et d’aventures » songeait-elle.

Arrivés la veille du mariage, la famille et les amis vinrent visiter, admirer, et critiquer la corbeille à laquelle rien ne manquait que la bourse, que lui remettrait son fiancé de la main à la main, après la cérémonie du contrat. Madame Maubourg ne céda pas à la vanité de choisir la nuit pour cette célébration comme cela était la mode, mais elle tenait à ce que ce mariage joue son rôle, celui de redonner du lustre à sa famille. Le mariage se déroula le mercredi 17 mars par une belle journée de printemps qui inaugurait les meilleurs auspices pour ce mariage. Le jour de la célébration, Marie-Adélaïde, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d’oranger dans son opulente chevelure, vêtue d’une robe, à petits paniers, d’étoffe de soie nacrée, portant des souliers de même tissu, fut conduite par un de ses oncles paternels à l’autel. L’annonce du départ pour l’église l’avait arrachée à son miroir dans lequel à juste titre elle se trouvait belle. Elle entra dans le temple où l’attendait son futur époux dont elle avait fait la connaissance deux jours au préalable. Celui-ci, de dix ans son aîné, bel homme, gracieux de sa personne, enchanta la jeune fille trouvant du coup que la vie était belle et qu’elle était chanceuse.

Elle se berçait des louanges qui retentissaient à ses oreilles et dont elle ne perdait pas une syllabe. Elle prononça un oui dont elle ne sentit pas les implications.

À l’issue de la messe, les deux familles se réunirent pour un grand repas, où les plaisanteries assez vives, voire salées, avec un reste de gaieté gauloise, s’amusaient de la pudeur de la jeune fille. Les époux prirent congé et allèrent se réfugier dans une maison en dehors de Nantes afin de consommer leur mariage en toute intimité. Marie-Adélaïde embrassa chaque femme conviée à sa noce, et lui donna un sac et un éventail comme le voulait la coutume puis elle partit avec son mari, un peu effrayée par l’inconnu.

Une fois seule dans le confort de la chambre nuptiale, déshabillée par une chambrière, Marie-Adélaïde en chemise de nuit, les cheveux défaits couvrant son buste, un genou sur la couche entr’ouverte, le cœur battant la chamade attendit son époux qui se préparait dans la pièce conjointe. Celui-ci entra en chemise après avoir apprécié le tableau que lui offrait la jeune fille, éteignit les chandelles pour épargner sa pudeur. Ce qui suivit resta inoubliable uniquement pour la jeune fille pour qui c’était la première fois et trouva que tout ce qu’elle avait entendu était surfait. L’heureux élu avait couché sa jeune épouse sur le dos, puis après lui avoir malaxé sa jeune poitrine, l’avait rapidement pénétrée, lui causant une vive douleur, puis repu après un bref va-et-vient, s’était couché à côté lui souhaitant bonne nuit et lui tournant le dos. Les larmes aux yeux, elle regardait le ciel de lit, pleine de déception.

Évidemment, elle en convenait, le mari auquel sa mère l’avait unie, cet homme au bras desquels elle était tombée n’était pas le mari répugnant, le gros financier ou le vieux seigneur, que son imagination avait craintivement dessiné. La jeune fille voulait bien admettre que l’homme était charmant, qu’il était courtois, galant, voire attentionné. Aussi, à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, elle s’accrochait à son rêve d’une vie faite d’amour réciproque, et dans laquelle elle serait toute dévouée à son époux, image qui avait tenté et charmée au couvent son imagination enfantine. La tendresse jusque-là refoulée s’agitait et tressaillait dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée, par elle ne savait quoi de romanesque, que son imagination tissait, brodait au moindre geste fait par son époux. Le mari de son côté, flatté par cette fièvre charmante de sentiments dont il était l’objet, se laissait aller à cette jeune adoration qui l’amusait. Il encourageait avec indulgence le romanesque de la jeune femme.

Le séjour des époux dans la campagne nantaise fut court, leur départ pour Saint-Domingue étant prévu quatre jours après leur mariage. Celui-ci se déroula sans incident notable, et trois mois plus tard ils abordaient les côtes de leur Amérique, l’île Saint-Domingue.

Chapitre 33

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Saint Domingue

Le jeune couple des Baillot de Courtelon ne s’attarda pas à Port aux Princes. La jeune épousée n’en fut guère contrariée tant elle était pressée de découvrir ce qui allait être désormais sa maison. Après avoir fait charger tout ce qu’il avait rapporté de France, en vivres, meubles, vaisselles, et fournitures diverses ainsi que leurs bagages, sur des charrettes, il fit monter sa jeune épouse dans la berline qui l’attendait avec quelques-uns de ses gens chez un négociant de ses amis.

La plantation était dans la plaine du Cul-de-sac sur le versant du Massif de la Selle, au nord de Port-au-Prince. Après sept heures de route à peine carrossable, se protégeant tant bien que mal de la poussière soulevée par les chevaux, Marie-Adélaïde aperçut la plantation Courtelon. Son époux lui montra avec fierté l’étendue de ses terres, sur les hauteurs du massif de la Selle, à une heure de la commune des Croix-des-Bouquets sur une plate-forme fertile surplombant la rivière « Grande-Rivière » et guère loin de la route nommée le « Chemin-Des-Chasseurs » qui amenait sur la côte sud de l’île à « Sale-Trou ». Marie-Adélaïde, bien que n’aimant guère la foule, trouvait le lieu toutefois bien isolé de tout. Même le village des Croix-des-Bouquets n’était qu’un rassemblement de quelques masures, quant à leurs plus proches voisins, ils devaient être à une heure du domaine de son époux. Elle sentit son enthousiasme s’affaiblir.

(Sarah Franklin Bache (1743–1808)

Andrée Baillot De Courtelon

Ils furent accueillis par Andrée Baillot de Courtelon, la tante du jeune marié. C’était une femme entre deux âges, au physique lourd sans grâce presque masculine. Après une terrible épidémie de fièvre, elle avait élevé seule Étienne et ses deux jeunes sœurs devenus orphelins. Elle avait pris en main la plantation et avait maintenu la fortune familiale en attendant que l’héritier soit en âge de prendre possession de ses biens, soit cinq ans plus tard. C’est elle qui lui avait conseillé de prendre femme en France, c’est aussi elle qui l’avait aiguillé sur la dot de Marie-Adélaïde. Pour les affaires de la plantation, elle était en contact avec Madame Maubourg et sachant qu’elle avait encore une fille à marier, elle avait tâté le terrain. Depuis le perron de la demeure, elle soupesa la jeune épouse qui descendait gracieusement de la voiture aidée par son mari. Elle fut rassurée, elle ne ferait pas ombrage à son pouvoir, car il n’était pas question qu’elle abandonne les rênes de la maison ni l’ascendant qu’elle avait sur son neveu. Elle lui fit un accueil qu’elle voulait chaleureux. Marie-Adélaïde eut un frisson intuitif en voyant le dragon qu’était cette femme. Elle comprit très vite qu’elle allait devoir lui faire la guerre pour occuper sa place de maîtresse de maison voire tout simplement sa place. Elle fut toutefois attendrie par l’accueil de la plus jeune de ses belles sœurs, une toute jeune fille sortant de l’enfance, Marie-Jeanne, qui lui fit presque la fête. Dans le flot de paroles de celle-ci, elle apprit que son aînée Anne Marie-Louise était chez des voisins pour quelques jours, mais qu’elle serait enchantée de son arrivée. Et l’avenir confirma cette certitude, les trois jeunes filles s’entendirent à merveille et devinrent les meilleures amies du monde. Et comme prévu, la guerre se déclencha très vite avec madame Tante comme il fallait dire.

Dans un premier temps, Marie-Adélaïde fut prise par le tourbillon des présentations, des visites, des petits voyages que cela impliquait, des arrangements de la vie, de l’habitation, de l’avenir. Fier de son épouse, Étienne exhibait sa ravissante femme, ce qui fit croire à celle-ci qu’il était amoureux d’elle. Ce qui devait s’avérer, être un malentendu, car lorsque Étienne se trouva en face d’une espèce de passion, il se trouva tout à coup fort effrayé. Il n’avait point pensé que sa jeune femme mettrait tant de zèle dans son nouveau rôle. Il n’avait point compté avec cette passion dans son ménage, elle ne convenait ni à son caractère ni à ses goûts. Il considérait qu’elle n’était point faite pour les gens nés et élevés comme lui. Trop habitué à être libre, trop attaché à son plaisir, l’attachement jaloux, inquiet, les bouderies, les exigences, les interrogations, l’inquisition à toute heure, les scènes, les larmes toutes les armes que Marie-Adélaïde utilisait pour attirer ou retenir son attention lui fit reprendre ses habitudes. Un peu honteux, et bien que tout cela l’échauffait, il tâchait cependant d’être poli devant les manifestations de tendresse de sa jeune femme. À ses plaintes, il répondait avec une ironie et une indifférence apitoyée. Il prenait le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu’ils ne sont pas raisonnables. Ce qui agaçait la jeune fille devenue femme qui comprenait bien qu’elle s’y prenait mal, mais n’avait personne pour la conseiller ou la guider. Puis il se fit plus rare auprès d’elle, occupé qu’il était sur la plantation. Il disparut un peu plus chaque jour de la maison. Marie-Adélaïde, la nuit, brisée d’insomnie et guettant sur son lit, entendait rentrer le cavalier. Le pas de son époux ne venait plus à sa chambre, il allait directement à la sienne, celle-ci offrait plus de liberté quant à ses nuits et ses rentrées au petit jour, parfois, au son de l’Angélus.

Il aurait été étonné d’apprendre que la jalousie de sa femme n’était pas affective, elle était revenue très vite de ce sentiment qu’elle s’était fabriquée afin de croire à son nouveau rôle. Elle était simplement envieuse de la liberté de son époux et des prérogatives qu’elle lui donnait. Qu’il découchât pour quelques négresses la laissait indifférente, même si la première fois qu’elle l’avait compris elle avait été vexée de cette préférence. Si elle lui faisait des reproches, si elle s’emportait, lui jouait la scène des attendrissements, c’était uniquement pour que ce ne soit pas trop facile pour lui, pour le faire un tant soit peu culpabiliser. Elle avait remarqué que suite à ces scènes, elle obtenait toujours quelque chose. Il essuyait tout avec un persiflage de sang-froid, l’aisance de la plus parfaite compagnie, mais en échange il lui offrit deux esclaves, quelques bijoux, la possibilité de créer un jardin d’agrément où elle prit l’habitude de se réfugier et surtout sa jument grise pommelée. Madame Tante, dans un premier temps, prit en pitié, ce qu’elle prit pour de la petitesse d’esprit de la part de la délaissée. Sur la figure de celle-ci, Marie-Adélaïde, à son plus grand agacement, semblait y lire qu’il y avait une sorte d’indécence à aimer son mari de cette façon. Mais que pouvait comprendre cette vieille fille ? Et au bout de ses larmes jouées, elle trouvait souvent le sourire de l’aînée de ses belles-sœurs lui disant. « – Eh bien ! Prenons les choses au pis quand il aurait une maîtresse, une passade, que cela signifierait-il ? Vous aimerait-il moins au fond ? » Marie-Adélaïde pensait. « – M’aime-t-il seulement ? » Elle finit par se faire une raison ou du moins le crut elle.

(Portrait après Reynolds

Marie-Adélaïde Maubourg

Dans l’ensemble, elle se fit très vite à cette nouvelle vie, elle passait son temps en promenade à cheval ou en tilbury qu’elle aimait conduire elle-même, elle s’occupait de son jardin dans lequel à l’aide du climat tout poussait. Quand elle n’était pas à l’extérieur de la « Grand-Case », nom que tous donnaient à la maison des maîtres, elle jouait à différents jeux de société avec ses belles-sœurs, jouait du clavecin pour lequel elle avait un certain don. Madame tante s’occupait du fonctionnement de la maison et des esclaves, avec un peu trop de rigueur au goût de Marie-Adélaïde, mais on lui avait fait comprendre qu’elle n’y connaissait rien. Madame Tante avait vite compris que sous l’air angélique de la jeune fille se cachait une nature indomptable. Marie-Adélaïde refusait que celle-ci lui donnât des ordres et avait vite mis le holà à ses intrusions sur son domaine privé, on ne s’occupait pas de ses esclaves personnels qui lui en étaient reconnaissants et on n’entrait pas dans son boudoir ni dans sa chambre sans y être invité. Elle n’avait rien à cacher, mais elle savait que cela crispait au plus haut point Madame Tante. Et quand elle était lasse de la supporter, elle prétextait des courses à faire et elle fuyait plusieurs jours avec ses deux belles-sœurs jusqu’à Port-au-Prince. Elle y était reçue par des amis et y était fêtée. Elle y était devenue la meilleure amie de Julie-Catherine Fleuriau de Touchelongue. C’est chez elle, alors qu’elle passait avec son époux quelques jours dans sa maison de la rue « des capitaines » pour les fêtes de la nativité, qu’elle sentit vraiment battre son cœur pour la première fois. Celui qui lui fit cet effet était Edmond Bertrand Duras fraîchement envoyé de Paris. Il fut reçu dans toutes les demeures de Port-au-Prince, et bien que provincial, il raconta les évènements parisiens, comme s’il y était, de la démission de Necker à la marche des femmes sur Versailles qui se conclut par le retour de la famille royale à Paris, en passant par la prise de la Bastille et au banquet donné par les gardes du corps de la Maison militaire considérée contre révolutionnaire. L’Assemblée, qui l’écoutait à chaque fois, connaissait la plupart des évènements, mais c’était plus vivant que les journaux ou les lettres qu’ils les avaient prévenus des évènements. Bel homme et bon orateur, sa voix chaude enivrait la gent féminine. Il était venu à Saint-Domingue pour étouffer un début de scandale à Bordeaux, avocat de formation, sa famille l’avait envoyé dans la colonie sous prétexte de régler un différend. Incorrigible, séduit par la beauté de Marie-Adélaïde, ne se préoccupant pas de la situation matrimoniale de la jeune femme, il engagea une cour effrénée qui ne reçut guère de résistance.

Chapitre 34

(John Constable peint par Ramsey Richard Reinagle

Edmond Bertrand Duras

La compensation

Cela faisait un peu plus de cinq ans qu’elle était mariée et son époux ne partageait plus sa couche depuis bien longtemps, lui préférant négresses, mulâtresses, métisses. Elle s’était reproché dans un premier temps l’absence d’enfant à venir, mais lors d’une dispute déviant sur le sujet avec Madame Tante, elle trouva sa réponse. Celle-ci l’ayant accusée d’être stérile, le début de la dispute ayant démarré sur l’absence d’une soupière dans le buffet, le ton était monté jusqu’à ce qu’une évidence arrive au bord des lèvres de Marie-Adélaïde. « Mais madame que je sache si mon époux ne m’a pas fait d’enfants, cela ne veut pas dire que ce soit de mon fait. Il n’a pas non plus de bâtard ! Et Dieu sait que pas une négresse de la plantation n’y soit passée. » Madame Tante en resta bouche bée. Elle abdiqua, sachant que la jeune femme avait raison, elle tourna les talons. Quant à Marie-Adélaïde, elle se surprit elle-même d’avoir formulé l’évidence. La culpabilité se volatilisa avec.

Edmond et Marie-Adélaïde se rencontrèrent souvent au cours de dîners, de bals, en promenade, à la messe. Ils échangèrent des sourires, des amabilités, ils se cherchaient inconsciemment dans la foule.

Mount Vernon et la Paix - Jean-Leon Gerome Ferris.jpgMadame Fleuriau, ce soir-là, avait décidé d’ouvrir des tables de jeu. C’était l’une des occupations favorites dominicaines, aussi il y eut grand monde ce soir-là. Marie-Adélaïde n’était pas en reste, car c’était une passionnée du jeu que ce soit le reversis, le brelan, le lansquenet, la bassette. Elle avait une vraie passion pour le trictrac, encore fallait-il qu’elle trouve un adversaire à la hauteur. Elle était connue pour perdre très peu, car elle avait beaucoup de mémoire et un très bon esprit d’analyse. Elle arriva une des premières dans les salons du rez-de-chaussée, mais pas la première. Elle allait retrouver la maîtresse de maison quand elle fut interceptée par Edmond Bertrand Duras qui profita de ce moment de solitude inopiné. Lui offrant un sourire éclatant et des yeux pleins de malice, elle s’exclama. « – Je ne vois que vous, Monsieur Duras, ces jours-ci !

– J’espère bien Madame ! Lui rendant son sourire.

– Et combien de temps comptez-vous rester parmi nous ?

– Tant que l’on voudra bien de moi !

– J’espère que nous aurons assez d’arguments.

– Je n’en doute pas.

– En attendant voulez-vous bien être mon partenaire au Pharaon ?

– Tant que cela sera votre bon plaisir.

Marie-Adélaïde le gratifia de son regard le plus énigmatique et passa devant lui. La soirée se passa dans la bonne humeur, entre badinage et fièvre du jeu. Marie-Adélaïde gagna comme souvent aux cartes. Son partenaire la remercia de lui avoir fait profiter de sa bonne fortune. « – Madame, c’est un plaisir de vous avoir comme partenaire, vous êtes la Fortune personnifiée !

– C’est un peu ça, Monsieur, et si vous connaissiez les femmes de ma famille, vous comprendriez.

*

Quelques jours plus tard, les Baillot de Courtelon rentrèrent dans leur domaine. Marie-Adélaïde reprit ses habitudes. Imprégnée du souvenir de Monsieur Duras, elle se levait tôt, se rendait dans son jardin d’agrément, grattait la terre, arrosait ses fleurs, coupait celles qui étaient fanées. Elle était aidée en cela d’un négrillon qui lui appartenait et, qui du haut de ses six ans était responsable du lieu. Il empêchait les animaux en tous genres de mettre du désordre dans les massifs et l’entretenait en l’absence de sa maîtresse. Le dîner prit, le plus souvent entre dames, le maître des lieux étant sur la plantation, elle faisait seller Vénus, sa jument pommelée. Après avoir vêtu sa tenue d’amazone couleur chocolat, une redingote et une jupe assortie avec traîne, elle s’en allait au fil des chemins. Cela faisait bien tiquer ses voisins de la voir non accompagnée, mais elle en avait cure. Qu’est ce qu’il pouvait lui arriver ?

*

Le soleil était à peine levé que Marie-Adélaïde se leva le sourire aux lèvres. Elle avait rêvé du bel Edmond et s’il lui avait fait la moitié des choses dont elle avait rêvé, elle serait la femme la plus comblée au monde. Suzanne lui apporta son déjeuner, qu’elle prit dans le silence pour rester le plus longtemps dans son nuage. Elle prit le temps de finir la lettre pour sa mère puis se rendit dans son havre de paix. L’heure du dîner venant, elle rentra et le partagea avec ses belles-sœurs, Madame Tante étant indisposée. Elle trouva que décidément c’était une belle journée. Le café avalé, elle laissa les deux jeunes femmes à leurs siestes. Elle monta, et se fit habiller par Suzanne. Son chapeau calé sur son front, sa tresse bâtant son dos, elle enfila ses gants et monta Vénus. L’amazone aimait sentir entre ses cuisses musclées la puissance de l’animal réagissant aux moindres de ses désirs. La cavalière partit doucement vers la route qui menait à Port-au-Prince. Elle laissait aller à son rythme sa monture avec laquelle elle était en harmonie. Abritée par la frondaison des pins, elle rêvassait, bercée par sa monture. Aussi fut-elle surprise quand en face d’elle se présenta un cavalier tout droit sorti de son songe. « – Madame Baillot de Courtelon, mes hommages ! » se ressaisissant, elle le gratifia d’un sourire radieux et interrogatif, elle lui demanda ce qui l’amenait en ces lieux. « – Mais vous ! Madame ! J’ai le plaisir d’être invité par vos voisins, les Bordier D’Aysse, qui sont des amis de ma famille. Je profitais donc de mon séjour pour vous porter mes hommages.

– Comme c’est aimable à vous, mais comme vous voyez, je pars en promenade, acceptez-vous de vous joindre à moi ? Car il n’était pas question qu’elle partage sa compagnie avec qui que ce soit.

– Ce sera avec plaisir. Vous avez raison, profitons de cette journée.

s-l1600.jpgTout en bavardant, laissant les chevaux aller à leur guise, ils avancèrent au fil de la route. La seule chose qu’ils voulaient c’était leur propre compagnie. Au bout d’un moment, il proposa de descendre de leurs montures afin de prendre un peu de repos. Ils attachèrent les chevaux au bord de la route et descendirent un sentier qui menait à la rivière. Ils s’assirent sur le tronc d’un arbre couché, et devisèrent tout en regardant l’eau coulée. Le jour se couchant Marie-Adélaïde décida de rentrer. Il la raccompagna jusqu’à sa monture et l’aida à monter en selle. Elle lui tendit la main qu’il effleura de sa bouche chaude lui procurant le frisson du désir inassouvi. « – Quand pourrais-je vous revoir, Madame

– Je me promène sur cette route tous les jours monsieur, on ne sait jamais ce que peut faire le hasard.

– Alors à très bientôt Madame !

Elle lança sa monture au trot, rayonnante de bonheur. Sous prétexte de fatigue, elle se retira dans ses appartements afin de pouvoir rêver plus tranquillement aux événements de la journée. Elle passa une nuit agitée entre extase et inquiétude, le reverrait-elle le lendemain.

Elle n’aurait pas dû s’inquiéter, il attendait l’amazone bien avant qu’elle n’apparaisse au détour du chemin où il était posté. Malgré sa fatigue due à son manque de sommeil, elle était éblouissante. Ils répétèrent ce jour-là le scénario de la veille ainsi que tout le reste de la semaine.

Comme tous les autres jours, elle rentrât radieuse, elle sauta de cheval et tendit les rênes au garçon d’écurie. Son époux l’attendait sur le perron. « – Bonsoir ! Madame, je vous attendais, car j’ai reçu une missive de Monsieur Fleuriau, une grande vente de bois d’ébène est prévue pour demain. Votre amie, Mme Fleuriau nous invite à passer quelques jours chez elle, et afin de fêter ça, elle organise une grande soirée. Votre chambrière prépare vos bagages pour cette occasion ». De contrariété, une ombre passa sur son visage qui surprit quelque peu son époux. Elle lui fit remarquer qu’elle n’aimait pas que l’on donne des ordres à Suzanne. Puis se reprenant, elle lui dit que cela n’avait pas beaucoup d’importance et justifia son énervement à la fatigue due à sa promenade. Elle allégua le besoin d’allait vérifier ce que Suzanne avait mis dans ses bagages pour quitter son époux. Une fois dans son boudoir, elle s’affala sur la marquise et se mit à réfléchir. Elle ne pouvait prévenir Edmond de sa soudaine absence et cela l’inquiétait. De plus, ce mouvement serait déplacé, elle n’avait pas de raison de le faire en dehors de l’impulsion. Anxieuse, ne voyant pas, comment elle pouvait éviter cette visite à Port-Au-Prince, ce qui surprendrait tout le monde, elle finit par abdiquer devant la fatalité. Même si cela ne la contentait pas, elle se dit que c’était un bon moyen de savoir s’il tenait à elle.

 (Thomas Gainsborough Mrs. Richard Brinsley Sheridan

Marie-Adélaïde Maubourg

Ils partirent tôt le lendemain matin afin de profiter de la fraîcheur. Son mari lui fit remarquer qu’il la trouvait très agitée. Elle invoqua une mauvaise nuit et l’impression d’avoir oublié quelque chose. Elle prit un livre et essaya de se concentrer sur ses pages. Ils arrivèrent en début de soirée et furent reçus chaleureusement par les époux Fleuriau. Julie-Catherine se rendit compte de suite de la nervosité de son amie. Une fois, toutes les deux seules, elle lui demanda des explications, mais Marie-Adélaïde éluda toute question. Elle prétexta à nouveau la lassitude du voyage. Ne voulant pas attirer l’attention sur son état d’anxiété et se faisant une raison, elle prit sur elle et essaya d’être enjouée auprès de ses hôtes. Julie-Catherine Fleuriau était tout excitée par l’organisation au pied levé de la fameuse soirée qui était prévue pour le lendemain soir. Elle était en ébullition. Le navire négrier, dont Aimé-Paul, son époux, était le principal actionnaire, était arrivé avec un mois de retard. Heureusement, la cargaison n’avait pas été trop abîmée, et c’est pour cette raison que les Fleuriau avaient l’intention de fêter cette aubaine. Ils avaient invité tous leurs amis pour après la vente, les amenant ainsi à y participer, afin de partager ce coup de chance. Secondée par Rachel, Julie-Catherine avait fait décorer par ses esclaves toute la demeure et notamment le patio, qu’elle avait fait illuminé de centaines de bougies malgré le risque d’incendie.

Suzanne demanda pour cette occasion quelle robe voulait mettre sa maîtresse. Comme celle-ci répondît que cela lui était indifférent, la chambrière opta pour une robe en satin gris bleu à large jupe. Elle lui enfila le corset qui accentuait sa taille et ramenait ses épaules vers l’arrière projetant le galbe de sa poitrine vers l’avant. Le haut de sa robe-fourreau qui moulait son buste accentuait l’effet du corset. Elle la coiffa d’un chignon bouclé que son opulente chevelure n’obligeait pas à compléter par des postiches, d’où s’échappaient de longues anglaises qui mettaient en valeur le cou de la jeune femme qu’agrémentait une parure de saphir. Suzanne fit remarquer à sa maîtresse qu’elle ne l’avait jamais trouvé si belle. Celle-ci répondit qu’elle n’en avait cure, car elle pensait que le principal intéressé ne serait pas là. Ce en quoi elle avait tort. Elle pénétra dans le premier salon du rez-de-chaussée et machinalement vérifia sa tenue dans le reflet de la glace au-dessus de la cheminée. « – Ne changez rien, tout est parfait ». Elle sursauta et vit dans le reflet de la glace celui qu’elle croyait encore dans sa campagne. Habillé d’un habit à la française de couleur caramel, le cheveu attaché en catogan, il la gratifia d’un sourire charmeur accompagné d’une légère courbette. À sa vue, elle devint rouge pivoine et comprit qu’elle était éperdument amoureuse. « – Vous ici ! » S’exclama-t-elle. « – J’ai moi-même reçu une invitation de la part de votre amie. » La soirée parut radieuse à Marie-Adélaïde, tout le monde la trouva resplendissante. Elle passa la soirée à danser et souvent avec Edmond. Pendant son séjour, elle le revit plusieurs fois, et à chaque fois la torture du désir devint de plus en plus intense. Lorsqu’il fallut rentrer à la plantation, elle ressentit un profond soulagement.

Dès sa première promenade à cheval, elle retrouva celui qui devint aussitôt son amant.

plaine du Cul-de-sac.JPG

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 27.

de Saint-Maxent Gilbert Antoine. (Alexandre Charles Emmanuel de Crussol-Florensac . Élisabeth Louise Vigée Le Brun

Gilbert Antoine de Saint-Maxent .

Octobre 1789. Les manigances

Rue de Conti, dans sa maison enfin reconstruite, Monsieur de Saint-Maxent dirigeait ses esclaves pour mettre en place ses nouveaux meubles tout droit arrivés de France. Le terrible incendie, l’année d’avant, avait fait partir en fumée des meubles inestimables de par leur facture, sans parler de ses horloges dont il était si fier. Le plus terrible avait été sa bibliothèque, 4700 ouvrages disparus dans les flammes. Pour réparer la perte des portraits de famille, il avait fait venir un peintre qui reproduisait ce qu’il détenait sur ses différentes plantations. Certains étaient déjà installés sur les murs de ses nouveaux salons. Il était content de sa demeure de ville et son voyage à La Havane lui avait permis de redorer sa fortune que les divers revers passés avaient amoindrie. C’était une bonne journée, il attendait Don Andres Almonester pour l’annonce de la levée d’embargo sur sa fortune dû à une mauvaise affaire. Contre toute attente, ce fut le capitaine de la garde personnelle du gouverneur, Carlos da Silva, qui se présenta à l’hôtel. « – Bonjour don da Silva, que me vaut le plaisir de vous voir ?

– J’ai peur que cela ne soit pas un plaisir, je suis là sur ordre du gouverneur afin de vous emmener au Cabildo.

Sans se décontenancer, de Saint-Maxent répondit. « – Ah ! Je vois. Laissez-moi le temps de me retourner et je suis à vous. Elvire ! Elvire ! »

Une négresse ronde comme une pomme arriva à pas glissés. « – Fais-moi préparer un bagage pour quelques jours, je vais prendre pension dans les prisons de notre gouverneur. » Un grand noir, maigre comme un échalas, apporta la veste, le chapeau et la canne de son maître. Une fois correctement mis, précédant le secrétaire du gouverneur, il sortit de chez lui. Devant son perron parquait une voiture fermée, aux armes de l’Espagne, escortée de quatre cavaliers. Il s’y installa, le capitaine, ses ordres donnés, s’assit en face de lui. Un peu gêné devant le Français, il tendit à s’excuser du manque de discrétion. « – Oh ! Vous savez la discrétion à La Nouvelle-Orléans ! Ceux qui ne le savent pas déjà le sauront avant que je ne rentre dans ma geôle. » Il s’enferma alors dans son silence, il songeait que décidément il n’avait pas de chance avec le gouverneur Miró.

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

Tout avait commencé sept ans auparavant alors que don Miró y Sabater remplaçait son gendre Bernardo de Gálvez, au poste de gouverneur. Il était parti en Espagne pour obtenir des concessions de la part du roi Charles III d’Espagne et l’autorisation d’importer des esclaves avec paiement des droits. Tout s’était alors très bien passé, il avait même accepté de ne pas exporter des espèces. Les problèmes avaient, en fait, commencé lors de son retour en Louisiane. Ses deux navires et leurs équipages avaient été capturés par les Anglais et envoyés à Kingston, en Jamaïque. Il y avait été tenu en résidence surveillée et ses hommes mis en prison. À l’aide de pots-de-vin, il avait tout de même obtenu plus de clémence dans le traitement pour lui et ses hommes. Malheureusement, son bienfaiteur anglais, qui bien évidemment n’était pas l’honnêteté incarnée, avait été arrêté à La Havane. Accusé de contrebande d’or, il s’était empressé de l’impliquer. Bernardo de Gálvez, son gendre et gouverneur officiel de Louisiane, bien qu’alors en Espagne, d’où il s’apprêtait à prendre part à la campagne des Pays-Bas, obtint la libération de tous les prisonniers espagnols dès le début de l’année 1783. Seulement, il ne put pas empêcher l’arrêté royal de Charles III délivré pour son arrestation, aussi cela retarda-t-il sa propre délivrance. Quand il fut enfin libre, ce fut pour apprendre que la couronne d’Espagne avait mis un embargo sur ses actifs et ses biens en Louisiane sur les conseils du gouverneur intérimaire. Les Anglais, de leur côté, avaient mis la main sur ses deux navires et leurs contenus. Il réussit toutefois à obtenir un prêt à la Jamaïque pour le rachat de ceux-ci et d’une partie de leur cargaison. Lorsqu’il arriva chez lui, il demanda des explications à Don Miro. Celui-ci ne donna pas d’explication et il le renvoya vers Don Gilberto, responsable du paiement de la rançon. Il ne put obtenir de lui que la certification du paiement de celle-ci aux Anglais par l’envoi de lingots d’or et d’argent à la Jamaïque. Il apprit par la même occasion que l’un de ses pires ennemis, Don Andres Almonester, était nommé gardien de ses biens et qui plus était avec Don Joseph Adrian et Don Andres Waukarmy comme évaluateurs de sa fortune. Ce qu’il avait eu le plus de mal à digérer, c’était d’avoir été relevé de ses fonctions de capitaine général des Affaires indiennes et de lieutenant-gouverneur. Soutenu par sa fille Marie Felice, comtesse de Gálvez, et de plusieurs de ses amis, il finit par se laver de ces accusations, mais cela avait durablement entaché sa réputation. Il en garda rancune au gouverneur par intérim. Mais l’Espagne ou don Miró ne voulut pas en rester là, sous prétexte de l’obliger à payer ses dettes, le gouverneur garda sa fortune sous séquestre. Tout cela en fit fondre une partie. Et voilà, alors qu’il se croyait à la fin de toute cette histoire, le gouverneur avait trouvé une autre voie pour l’assujettir. Il n’aimait pas don Miró et celui-ci le lui rendait bien. Il se doutait bien par ailleurs que ce n’était pas par excès d’honnêteté que le gouverneur en titre le pourchassait de ses ires. Décidément, il ne lui portait pas chance contrairement à ses deux prédécesseurs, tous deux ses gendres par ailleurs.

Le trajet ne fut pas long, deux pâtés de maisons séparaient la sienne des prisons du Cabildo. Si celui-ci n’avait pas été reconstruit après l’incendie, les prisons, elles étaient opérationnelles. Le capitaine l’accompagna jusqu’à sa geôle. Il fut tout de suite conscient de ses privilèges. Ce qui lui laissait dire que le gouverneur prenait des précautions. La pièce était vaste, à l’étage d’où il pouvait voir le fleuve. Elle était meublée d’un grand lit, d’un bureau et de deux fauteuils. Il y avait même des bûches à côté de la cheminée, bien qu’à cette époque de l’année, même la nuit on n’en ait guère besoin. Quand le soir venu la porte s’ouvrit à nouveau, ce fut sur un repas fort honorable de viandes froides, de fruits frais, accompagné d’un peu de vin. Une fois repu, le moral lui revint, il supposait qu’à cette heure-là ses amis s’étaient mis en branle pour l’aider.

*

(Portrait of Sir Thomas Beauchamp-Proctor, 2nd Baronet, by Benjamin West, 1777

Louis Amédée marquis de Maubeuge

À quelques rues de là, le marquis de Maubeuge trouvait dans son bureau une lettre anonyme lui annonçant la prise de corps de son ami. Lâchant un juron, qui attira l’attention de son épouse, il laissa éclater sa colère. « – Mais que vous arrive-t-il donc mon ami ?

– Le gouverneur a arrêté de Saint-Maxent, alors que nous conversions avec lui. Il s’est servi de notre réunion pour nous occuper pendant qu’il enferrait notre ami.

– Mais il faut faire quelque chose !

– C’est évident ! Mais pour l’instant, je suis obligé d’attendre. Tant que le gouverneur n’est pas passé le voir pour lui annoncer ces chefs d’accusation, je ne peux rien faire. De plus, il faut savoir ce qu’il en est, car bien évidemment rien n’est tout blanc. Pour l’instant, je m’en vais écrire à quelques amis en France. Dans les conditions actuelles, je suppose qu’ils ne pourront faire grand-chose, mais on ne sait jamais. Au cas où je vais faire prévenir Monsieur Bevenot de Haussois.

Cette histoire lui déplaisait fortement, car outre qu’elle touchait directement un ami, elle le mettait dans une situation inconfortable, beaucoup de ses affaires étaient liées à celle de Saint-Maxent. Décidément, ce gouverneur le fatiguait. Depuis qu’il était là, il avait érigé un tas de règles dont certaines l’avaient fort contrarié, la moindre d’entre elles avait été d’interdire le travail le jour du sabbat. Qu’il ait interdit les danses nègres sur les places publiques en soirée alors que l’église était en session, passe encore. Que l’on ne puisse organiser de grandes assemblées sans en prévenir le gouvernement l’avait fortement contrarié. Mais lorsqu’il avait fallu demander un passeport pour quitter la ville, il s’était mis très en colère. Il n’aimait pas qu’on entrave sa liberté de mouvement et d’action. L’embargo, sur les jeux de hasard, les duels et le port d’armes, l’avait fait rire, car difficile à surveiller. Mais dans toutes ces nouvelles lois, ce qu’il n’avait pu supporter c’était l’interdiction de vendre ou de transférer un esclave par accord verbal et surtout celle d’importer des esclaves des Caraïbes. Importation qui régulièrement augmentait sa fortune. Par ailleurs, il n’était pas le seul, l’ensemble des créoles, français ou espagnols, s’était irrité, indigné, devant toutes ses lois. La popularité que le gouverneur avait obtenue en épousant une créole allemande était en train de fondre comme neige au soleil.

*

Le lendemain matin le gouverneur se fit annoncer au prisonnier. Après avoir jeté un rapide coup d’œil sur la geôle, il constata que l’on avait bien répondu à ses ordres. « – Bonjour monsieur de Saint-Maxent ! J’espère que vous êtes bien installé.

– Bonjour, monsieur le gouverneur, en supposant que cela ne soit que pour quelques jours, ma foi, fort bien.

– Cela ne tient qu’à vous, le temps de vérifier ce que vous nous ramenez de Cuba. Vous n’êtes pas sans savoir que vos biens sont sous séquestre, il serait bon de savoir si à ce jour vous êtes apte à rembourser vos dettes.

– Si c’est pour cela que vous me retenez, n’ayez crainte, Monsieur Bevenot de Haussois pourra vous donner des éclaircissements.

– Ah oui ! Monsieur Bevenot de Haussois.

Bien qu’il n’ait rien à lui reprocher, le notaire agaçait énormément le gouverneur. Ses clients pouvaient faire confiance à son mutisme et à sa discrétion. Malgré tout ce qu’il entendait, rien ne sortait de sa bouche. Il était la discrétion personnifiée. Le gouverneur supposait que même s’il fouillait son hôtel il ne trouverait rien et s’il torturait ses gens de maison il n’en tirait pas plus. Il n’avait pas tort, Monsieur Bevenot de Haussois n’avait que quatre gens de maison, mais tous se seraient fait tuer plutôt que de trahir leur maître. Sa gouvernante Béthanie était en adoration devant son maître depuis qu’il avait racheté son fils alors qu’il venait de s’enfuir de la plantation sur laquelle il travaillait. Le jeune esclave était mort huit jours après avoir été acquis, du moins officiellement, car son nouveau maître l’avait fait passer à Saint-Domingue. Quant à Castor et Pollux, il les avait rachetés à la fin d’une vente. Les deux jumeaux avaient très mal supporté le voyage et étaient dans un état déplorable. Ils étaient malades et n’avaient pas trouvé d’acquéreurs, le négociant comptait s’en débarrasser d’une façon ou d’une autre et sûrement par trépas. Le notaire qui participait à la vente pour l’un de ses clients avait eu pitié et les avait rachetés au prix le plus bas. Ramenés tous deux chez lui, il les avait fait soigner et nourrir. Les deux adolescents qu’ils étaient alors comprirent très vite à quel point ils pouvaient lui être reconnaissants. Le dernier de ses gens était un cas particulier, le beau Cyprien, un métis, lui servait de cocher, de majordome et de secrétaire. Contrairement à la loi en vigueur, il n’avait pu s’empêcher de lui apprendre à lire et à écrire, ce que personne ne savait. Le gouverneur supposait, à juste titre, qu’il y avait là une relation contre nature, mais cela l’indifférait. Il aurait pu s’en servir pour manœuvrer le notaire, mais pour cela il aurait fallu pouvoir le prouver.

(Jean Baptiste Greuze)

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Monsieur Bevenot de Haussois faisait partie d’une des plus anciennes familles installées en Louisiane. Il était reconnu pour son élégance naturelle sobre et sans ostentation. Mais pour les créoles français, il faisait partie des martyrs de la courte république qui avait chassé le gouverneur Ulloa. Son père avait été pendu à sa place lors de la répression du général Alexandre O’Reilly en 1769. Depuis il en gardait rancune aux Espagnols du moins à son gouvernement, privilégiant une clientèle créole majoritairement française avec quelques Espagnols de ses amis pour ne pas attirer de suspicion. Comme tout notaire, il engrangeait des histoires de famille, certaines lui servant de levier dans certains cas. Car s’il le fallait, il n’hésitait pas à sous-entendre qu’un scandale pouvait sortir d’un lourd secret. Il s’en était d’ailleurs servi pour les affaires de monsieur de Saint-Maxent. Il avait l’avantage de connaître quelques informations sur ses ennemis et ceux-ci savaient qu’il pouvait les mettre au jour si besoin était. Quant à ses amis, ceux-ci savaient qu’ils pouvaient compter sur sa fidélité indéfectible. D’ailleurs dès qu’il avait eu connaissance de l’emprisonnement de Monsieur de Saint-Maxent, une lettre était partie pour l’Espagne ayant pour objectif d’atteindre la comtesse de Gálvez, la fille de ce dernier.

Dans la geôle du Cabildo, avec un air sardonique, monsieur de Saint-Maxent regardait le gouverneur se crisper et attendit la suite. « – S’il n’y avait eu que vos comptes à vérifier, je ne vous aurais pas fait emprisonner, mais étrangement des lettres de France, vous étant adressées, sont arrivées avec vos meubles et ont intrigué mes douaniers, jetant la suspicion sur vous. » Don Miró gratifia son prisonnier d’un large sourire sachant qu’il touchait juste, du moins le croyait-il. « – Je vois que rien ne vous arrête, même d’ouvrir le courrier. De toute façon, ce n’est pas du courrier de France dont vous devriez vous inquiéter, mais plutôt celui venant d’Espagne. Comme nous le savons, ce qui se passe en France n’a que peu de chances de vous toucher en Louisiane… » Le gouverneur se crispa, il savait que le Français avait raison. « – Quoi qu’il en soit, sachez que je vais rassembler un tribunal et lancer une enquête.

De cela, je ne doute pas !

– Vous avez l’autorisation de faire venir un de vos gens ainsi que des affaires personnelles. Bien évidemment, celles-ci seront fouillées avant de vous être remises.

– Je vous en sais gré.

Le gouverneur agacé par cette joute verbale stérile tourna les talons et sortit. Une fois seul Monsieur de Saint-Maxent rumina l’échange qu’il avait eu avec le gouverneur. Il n’était pas très inquiet des lettres venant de France, sachant qu’il n’avait rien demandé de spécial et qu’il supposait que c’était plutôt des nouvelles des événements qui s’y passaient. Mais il n’appréciait pas cette intrusion dans ses affaires privées. Le gouverneur décidément lui cherchait des poux.

Dans l’après-midi, ce furent ses fils qui vinrent le voir. Si Gilbert Antoine, son aîné avait toute sa confiance, il ne pouvait pas en dire autant de son deuxième fils Maximilien François. Ce dernier incarnait le dandy créole dans toute sa splendeur avec toutes ses qualités et tous ses défauts. Après avoir rassuré ses deux fils quant à son affaire, il demanda des nouvelles de ses différentes plantations.

(George Romney (PORTRAIT OF SIR GEORGE GUNNING 1753-1825)

Maximilien François de Saint-Maxent

 L’aîné fit le point avec son père sur chacune de leurs affaires. Le benjamin lui trépignait sur place, car il avait un problème qu’il estimait plus important. Le père ayant remarqué le manège du fils s’adressa à lui. « – Qu’avez-vous mon fils ? Auriez-vous des démangeaisons ?

– Evidemment, que non ! Je voudrais vous faire part d’un projet qui me tient à cœur.

– Un projet qui vous tient à cœur ? Voilà qui est nouveau.

Ignorant l’ironie de son père, Maximilien François reprit. « – J’ai pour projet d’épouser la veuve de Charles-Henri de Thouais.

– La Française qui est arrivée il y a deux mois ?

– Oui, mon père, elle hérite de la plantation de la palmeraie et d’une autre qu’elle a reçue à son arrivée dans la colonie.

– Ah bon ! Le gouverneur lui a donné une concession ?

– Il semblerait que ce fut Monsieur de Maubeuge qui la lui ait obtenue.

– Il est vraiment doué notre marquis, ma foi, c’est une bonne idée, mon fils.

– Il y a toutefois au moins deux problèmes, Louis Adam de Crécy et Timecourt Lazare Latil.

– Ils n’ont pas perdu de temps. Le premier sera facile à écarter, c’est un débauché, le deuxième sera plus difficile, car bien évidemment il est le voisin direct de la plantation la palmeraie et il n’y a rien à lui reprocher. De plus, nous ne sommes pas sûrs qu’ils n’y en aient pas d’autres sur les rangs et mon affaire présente ne va pas vous être favorable. Mais nous avons le temps de retourner la situation à notre avantage, car rien ne se fera avant l’écoulement de sa période de grand deuil. Essayez d’approcher la jeune veuve et si possible vous faire bien voir.

Chapitre 28

(Le Trait en liberté. Dessins de François-André Vincent (1746-1816)

madeleine Lamarche

Fin octobre 1789, Tourment d’une placée

Comme chaque jour, si Antoinette-Marie ne dévorait pas un livre qu’elle avait emprunté dans la bibliothèque du marquis ou qu’elle ne jouait pas avec les fils de la maison, le petit Philippe ayant toutes ses faveurs, elle écrivait ou son journal ou en France. Ce jour-là, elle était seule. La famille Maubeuge était invitée chez des amis. La marquise avait bien eu quelques scrupules à la laisser seule, mais Antoinette-Marie les avait balayés. Elle était donc installée à l’ombre d’un parasol sur une méridienne-canée dans le jardin, rêvassant avec un livre à la main, livre sur lequel elle avait du mal à se concentrer. Elle fut sortie de ses songes par la présence de Josépha maugréant. « – Excusez-moi ma’ame, mais y a une fille qui vous demande. » Se redressant, jetant un regard interrogateur à la gouvernante antipathique, elle demanda. « Comment ça ? Une fille qui me demande ?

– Une placée ! Mais m’est avis que vous ne dev’iez pas la recevoi » !

– Ah. Et pourquoi ? Elle lui accorda la question, bien que l’on ne demandât jamais son avis à une esclave.

Abigaïl, méfiante, avait suivi sa sœur, aussi elle intervint. « – êt’e la placée de Monsieur d’Estou’nelles !

– Ah !… Et vous pensez que cela serait déplacé de la recevoir en l’absence de vos maîtres ? S’adressant à la nourrice de Madame de Maubeuge, qui semblait avoir moins d’animosité envers la visiteuse, Antoinette-Marie savait bien qu’elle aurait dû prendre la décision sans tenir compte des deux esclaves. Elle n’avait toutefois pas encore l’habitude de la bienséance créole, et comme Mme de Maubeuge faisait confiance à sa nourrice, elle fit de même. Abigaël afficha un sourire rassurant et lui répondit. « – Oh ! À vous, y di’ont ‘ien et nous on vous obéit !

– Alors fin de tergiversations, faites la rentrer.

Vint au-devant d’elle une jeune femme simplement habillée, mais avec élégance. Elle était visiblement gênée.

– Bonjour, Madame. Asseyez-vous donc.

– Oh, non, Madame.

– Et pourquoi donc ? Si je vous y invite.

(François Louis Joseph WATTEAU de LILLE (Valenciennes 1758 – Lille 1823)

Madeleine Lamarche

Madeleine s’assit donc au bord de la bergère en face d’Antoinette-Marie sous le large parasol. Très intimidée, elle ne pouvait s’empêcher de regarder le bout de ses chaussures. Sous la véranda Josépha attendait les ordres, Abigaël à ses côtés s’assurant que sa sœur ne fit point d’esclandre. Antoinette-Marie demanda un rafraîchissement pour la jeune femme. La gouvernante, grommelant qui ne manquait plus que ça, servit à Madeleine une citronnade. Celle-ci du bout des lèvres en but une gorgée. Voyant la jeune femme handicapée par sa gêne, Antoinette-Marie engagea la conversation. « – Que puis-je pour vous, Madame ?

Madeleine n’était pas habituée à tant de déférences, elle n’avait pas l’habitude de fréquenter de près ou de loin les créoles. Elle rougit et balbutia

– Je… Je suis désolée de vous importuner, mais je n’ai trouvé que ce moyen pour avoir des nouvelles de Constant. Enfin de Monsieur d’Estournelles.

Étonnée que la jeune femme n’ait point de nouvelles, mais ne sachant pas comment se déroulait ce genre de relation, qu’elle supposait sulfureux. Quoiqu’examinant la jeune femme, qu’elle trouvait très comme il faut, elle doutait fortement du côté scandaleux de sa relation avec le secrétaire des Maubeuge dont elle présumait le sérieux. Elle répondit à son interrogation

– Il va bien, ne vous rongez plus les sangs. Je sais par Madame de Maubeuge qu’il a été très malade à Bâton-Rouge, les fièvres, semble-t-il. Il a longtemps été entre la vie et la mort, aussi les nouvelles ont été longues à venir. Heureusement, à ce jour il va bien et cela nous le tenons d’une lettre écrite de sa main arrivée avant-hier. Il a même pu régler les affaires qui l’avaient amené là-bas. Alors, vous voyez, ce ne sont que de bonnes nouvelles, il sera là d’ici une huitaine au plus tard.

La jeune femme de soulagement laissa couler quelques larmes et s’en excusa.

– Mais pourquoi être venue me demander de ses nouvelles ? Vous auriez pu en obtenir directement par Madame de Maubeuge

– Je n’aurai jamais osé en demander à Madame la marquise, et puis Constant vous considère un peu comme sa fille, au point que j’en ai été un peu jalouse, je l’admets.

– Je reconnais bien là mon ami.

Se relevant, Madeleine remercia son hôtesse et s’apprêta à se retirer.

– Si vous permettez, je ne vais pas m’attarder.

– Naturellement, je vous raccompagne.

– Oh non, Madame ! Je vais trouver mon chemin.

– Une dernière chose avant de vous voir partir, vous avez des enfants ?

– Deux filles, comprenant où voulait en venir son interlocutrice, elle rajouta, Monsieur d’Estournelles a deux filles.

– C’est bien, et si vous avez des soucis n’hésitez pas. Je dois bien ça à monsieur d’Estournelles. Bonne journée Madame.

Madeleine Lamarche repartit, soulagée, de l’hôtel des Maubeuge.

(James Peale

Constant Balluet D’estournelles

Trois mois auparavant, encore fatiguée de ses dernières couches qui avaient été difficiles, elle avait eu la joie de voir revenir, de France, Constant. La petite dernière était née au début du mois de juin et elle avait bien cru la perdre. Heureux d’être de nouveau père, il avait pris dans ses bras l’aînée qui ne marchait pas encore et il s’était extasié devant la seconde. Comme son aînée, il avait fait baptiser et inscrire la benjamine sur le registre paroissial respectivement sous le nom de Suzanne Balluet et Gratianne Balluet, car si tout le monde l’appelait monsieur d’Estournelles, son patronyme était Balluet d’Estournelles. Il avait déjà prévu leur avenir, après avoir reçu l’éducation des ursulines, il les marierait à un noble espagnol ou français loin de la Louisiane. Il ne voulait pas qu’elles soient obligées de suivre le chemin de leur mère, grand-mère et arrière-grand-mère. Madeleine et Constant n’eurent pas le temps de profiter des joies familiales. À peine arrivé, il avait dû lui annoncer son départ pour Bâton-Rouge et prévoyait son retour pour la mi-août. Elle fut un peu déçue, mais elle y était habituée. Elle était consciente des avantages qu’elle avait par rapport aux autres placées, Constant se comportait comme un époux. Elle ne lui connaissait aucune aventure, ni intention de se marier. Pour sa subsistance et le fonctionnement de sa maison, il lui accordait une pension. Pension, qu’elle complétait par des travaux de broderie d’une extrême finesse, qu’elle pratiquait pour un atelier de la rue de Toulouse ou pour les ursulines. Quant à Congo, l’esclave que lui avait fourni Constant, il revendait l’excédent du potager sur le marché du port, en plus de s’occuper de la mule et du poulailler. Son train de vie était complété par Naïma, qui malgré son âge avancé, aidait de son mieux pour tenir le ménage et élever ses filles.

Lorsque Constant commença à avoir du retard, elle ne s’en était tout d’abord pas inquiétée. Ses préoccupations étaient tournées vers les prémices de la pandémie de fièvre jaune qui se répandait dans la ville. Elle essayait de ne pas sortir de chez elle protégeant de son mieux ses deux filles du mal. Elle suivait les conseils de la vieille Naïma dont elle doutait de l’efficacité. Quand le danger devint imminent, elle commença à s’affoler. Le quartier du port récoltait chaque jour ceux que la maladie avait fauchés par dizaines, et arrivait à sa porte le bruit de centaines de morts dans la région. L’inquiétude grandissant, elle décida d’aller demander conseil à Marguerite Darcantel. La démarche lui coûtait, car la reine du vaudou l’impressionnait beaucoup. Elle avait tellement entendu de propos, d’anecdotes, exaltant ses pouvoirs magiques qu’elle avait fini par soupçonner celle-ci d’être une sorcière. Mais devant le danger de l’épidémie, elle se demanda si les prières suffiraient. Elle décida de dépasser son a priori. Marguerite la reçut chaleureusement et la rassura quant à son devenir. À son grand étonnement, elle lui conseilla de ne rien changer et de suivre les conseils de Naïma. Sceptique quant au pouvoir de la reine du vaudou, elle rentra chez elle. Puis le temps passant l’épidémie reculant, le retard de Constant devint sa seule inquiétude.

Sara (Susan Lyon

Sara

Pour avoir des nouvelles, elle avait tout d’abord approché Sara qu’elle savait être la nourrice des enfants Maubeuge. Ne sachant pas comment l’aborder, elle était allée la voir, pas très à l’aise, sur la place Congo. Ce dimanche-là, elle s’était habillée le plus simplement possible, mais malgré ça elle se fit remarquer, car elle était trop blanche pour être là. Avec ses cheveux châtains, ses yeux noisette pailletés d’or et sa peau ivoire, elle n’avait rien à envier à une créole française et paraissait incongrue au milieu des gens de couleur de toutes conditions qui déambulaient sur la place. Rien en elle ne laissait transparaître le sang noir de ses arrières grands parents. Elle vivait entre deux mondes sans en partager un seul, si cela ne s’était su, elle aurait pu passer pour blanche. Lorsqu’elle aborda Sara, gênée d’être vue en sa compagnie, celle-ci fut d’abord soupçonneuse, elle finit par comprendre qui elle était. Bien qu’elle ne s’y était pas intéressée, elle savait comme tous les esclaves de la maison des Maubeuge que le secrétaire du marquis avait une placée. Elle l’avait seulement imaginée comme une métisse très claire, mais elle était loin de penser qu’elle pouvait passer pour blanche. Elle ne s’attendait toutefois pas être abordée par celle-ci et surtout dans ce lieu-ci. Passé le moment de surprise, elle lui dit qu’elle ne savait pas grand-chose, hormis que monsieur d’Estournelles était malade et à Bâton-Rouge. Elle se sentit soudainement supérieure devant cette femme, pourtant libre, qui quémandait. Elle réprima un sentiment de satisfaction quand elle vit qu’elle lui créait mille tourments. Mais elle ne pouvait lui reprocher leurs conditions respectives, la voyant défaillir, culpabilisant, elle l’aida à sortir du lieu et la raccompagna jusque chez elle. Elle promit de chercher à en savoir plus, mais malgré ses efforts, elle n’apprit rien. Sara finit par lui annoncer que la jeune Française que Constant avait ramenée de son pays était de retour à La Nouvelle-Orléans, et lui conseilla de faire appel à elle.

Madeleine avait réfléchi longtemps à la suggestion de Sara quant à rencontrer la baronne de Thouais. Sa décision prise, elle s’était renseignée auprès de la nourrice esclave afin de s’assurer de l’absence du marquis et de la marquise.

Chapitre 29

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Décembre 1789, Départs

De Marie-Louise la Fauve-Moissac

Marquise d’Ajasson de Grandsagne

À Antoinette-Marie Baronne de Thouais

Le 15 octobre 1789 à Paris

Ma chère enfant,

Je vous écris depuis mon hôtel du Marais. Je m’y suis installé pour quelques jours afin de m’accorder un peu de repos après les terribles évènements de ces jours derniers.

Le premier jour de ce mois, un nouveau scandale a fait couler beaucoup d’encre, bien qu’il fût un tant soit peu dénaturé dans son compte-rendu. Je tiens la réalité des faits par votre frère qui y a assisté, car de mon côté, je n’étais pas de service auprès de la reine.

Les gardes du corps de la Maison militaire donnèrent un banquet dans la salle d’opéra du château au régiment de Flandre qui venait d’arriver à Paris. La salle ruisselait de lumières, il y avait environ trois cents convives. On pouvait y voir des officiers de dragons, des Suisses et l’état-major de la garde nationale. Le menu était copieux, les vins recherchés et abondants, ce qui fut reproché plus tard à ce banquet, car le pain manque cruellement à Paris. Un orchestre jouait, les loges étaient remplies de gentilshommes et de dames. Nous n’avons plus guère d’occasions de nous divertir. La fête était, parait-il, très gaie, et très bruyante. Au second service, on a même porté avec chaleur des toasts à la santé de la famille royale. Sans distinction, on a offert à boire à de simples soldats du régiment de Flandre et des Suisses qui étaient entrés entre temps. Dans une loge est apparue la reine, suivie du roi et du dauphin. La salle a vibré sous le vivat assourdissant des saluts. Cela a été une vraie ovation. Notre reine radieuse de cet accueil est descendue dans la salle avec son fils dans les bras, et elle a fait le tour des tables dans une tempête de cris enthousiastes. Spontanément, semble-t-il, l’orchestre s’est même mis à jouer l’air de Grétry que vous connaissez sûrement :

« Ô. Richard, ô mon roi,

L’univers t’abandonne 

Sur la terre, il n’est donc que moi.

Qui m’intéresse à ta personne… »

Il a été repris en chœur. Après le départ des souverains, quelques officiers, sous les applaudissements des loges, ont retourné sur leur chapeau la cocarde tricolore, pour en faire une cocarde blanche, en hommage au roi. Évidemment, le vin aidant, il y eut quelques débordements, certains se seraient écriés « À bas, l’Assemblée ! Nous sommes au roi seul ! » Et lorsque l’orchestre a joué la « Marche des uhlans », l’air préféré de la reine, les gardes du corps ont tiré l’épée. Quelques convives ont même escaladé les loges, d’autres sont allés à la cour de Marbre et ont acclamé le roi qui s’est penché au balcon doré. La presse révolutionnaire a assuré que des cocardes tricolores avaient été foulées. Le peuple de Paris en fut outré.

Le plus terrible fut la journée du cinq de ce mois. Ce jour-là, le roi chassait dans la forêt de Versailles, vous savez comme il aime ça.

(Mrs. Wilbraham Bootle, 1781 by George Romney, oil on Canvas, National Gallery of Scotland)

Marie Louise la Fauve Moissac

La reine et ses dames, dont je faisais partie, se promenaient à Trianon. Elle était triste et préoccupée, personne n’en connaissait le sujet. Vêtue de blanc, elle était assise sur le banc de pierre de la grotte, quand un page accourut. Essoufflé, il était envoyé par Monsieur de Saint-Priest. Il annonça qu’une manifestation de femmes marchait sur Versailles, réclamant du pain. Nous restâmes toutes sans voix et attendîmes la réaction de la reine. Elle et Madame Royale montèrent aussitôt en voiture pour rentrer au château. Elle fit aller chercher le dauphin.

Le roi, revenu de la chasse, avait entre temps réuni le conseil. Son ministre, monsieur de Saint-Priest, l’avait fait prévenir. Il oscillait entre plusieurs solutions sans en choisir vraiment aucune. Monsieur de Saint-Priest privilégiait une action hardie. La reine et ses enfants partiraient pour Rambouillet. Quoiqu’il soit déjà tard, les troupes tenteraient d’occuper les ponts de Sèvres et de Saint-Cloud, laissés jusqu’alors sans défense. Le roi irait au-devant des insurgés avec ses gardes du corps et deux cents chasseurs. Si la foule, sommée de reculer, refusait, on la chargerait. En cas d’échec, le roi gagnerait à son tour Rambouillet. Monsieur Necker, plus modéré, défendit un parti contraire. Il estimait que le roi n’avait pas assez de troupes. Maîtriser le peuple semblait impossible. Il pensait qu’il valait mieux se fier à son attachement. Le conseil flottait entre ces deux avis. Le roi consulta notre souveraine qui répondit qu’elle ne se séparerait de lui en aucun cas. Si haïe, elle devait pressentir que sa seule sauvegarde était la présence du roi.

Après une certaine confusion et la concertation de tous, il décida que la famille royale resterait à Versailles, plutôt que de fuir vers un autre château plus sûr. Il avait toute confiance en sa garde. Il refusa le blocage des insurgés, avant leur arrivée au château pour ne pas risquer de faire couler le sang. Nous nous mîmes à attendre. Nous ne savions quoi ? L’anxiété rongeait tout le monde. La reine assise sur une bergère, à l’une des fenêtres donnant vers la route de Paris, pianotait sur son accoudoir sans même s’en rendre compte. Madame Élizabeth conversait avec Madame royale pour la distraire, quant au petit dauphin, il jouait avec son père. Au milieu de l’après-midi, un brouhaha vint à nos oreilles nous amenant tous aux fenêtres afin de voir. Une foule de femmes de toutes extractions, les unes misérables, haillonneuses, d’autres de la bourgeoisie, telle cette Mme Beauprez, que je sais pourvue de voitures, de laquais et d’une loge à l’Opéra. On y distingua même de jolies filles comme l’actrice Rose Lacombe. On me fit même remarquer Théroigne de Méricourt connue pour la facilité de ses mœurs et son zèle civique. Cette Théroigne, petite, bien faite, vêtue d’une amazone rouge, des plumes noires au chapeau, était assise sur un percheron qu’elle menait en riant, la lance au poing. C’en était scandaleux. Toutes s’avançaient vers le château tirant des canons, même la pluie, qui avait fini par tomber dans la journée, ne les avaient pas arrêtées. Je dois bien avouer que certains d’entre nous l’avaient espéré. Nous finîmes par comprendre ce qu’elles scandaient. Je vous passe les horreurs et les vulgarités. Elles venaient chercher « le boulanger, la boulangère » et le « petit mitron », soit la famille royale. Certains ont prétendu que la reine avait lancé comme une boutade cynique « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! ». Outre qu’elle était loin de ce genre d’humour, ses détracteurs auraient dû se rappeler que cette malheureuse phrase sortait des Confessions de monsieur Rousseau publiées il y a quelques années. Mais que voulez-vous, le but était de la salir. Par contre, bien évidemment ils omirent de faire mention des nombreux hommes armés qui s’étaient glissés dans le cortège. Nous fûmes assurés que c’étaient des meneurs à la solde du duc d’Orléans, celui-ci est très désireux de se substituer à son frère.

Pour finir, le roi a reçu une délégation de quinze femmes. Celles-ci, fort intimidées, demandèrent du pain, que le roi leur promit. Ensuite, l’immense foule est demeurée sur la place d’Armes, éclairée seulement par quelques torches, devant le château, en vue d’y passer la nuit. Le roi, qui disposait pourtant de troupes sûres, renonça à disperser les émeutiers sur le conseil de Monsieur Necker.

Notre roi inquiet, interrogea encore la reine sur un départ éventuel. Elle-même était bien indécise. Jusque dans ses entours, elle voyait des espions. Mais elle finit par conseiller au roi le départ. Pour tâter le terrain, cinq de ses voitures avec quelques-unes de ses femmes et une petite escorte de cavaliers sans livrées ont tenté de franchir la grille de l’Orangerie. À notre stupeur, le poste des gardes nationaux placé là les a obligés à rebrousser chemin. Nous ne pouvions sortir du château, ce qui jeta un froid parmi notre assemblée.

 En soirée, le marquis de La Fayette est arrivé avec la garde nationale et a répondu de la sécurité du roi. L’homme est charmant, mais me semblait peu fiable. Et ce qui suivit me confirma mon impression.

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Gilbert du Motier Marquis de Lafayette

Rassurée par le discours du marquis, la famille royale partit se coucher. Inquiets, nous dormîmes tous très mal et quand enfin je plongeais dans le sommeil, mon époux vint me réveiller et me pria de me précipiter chez la reine, lui-même courrait chez le roi. Je fus tétanisée, on entendait les cris de fureur des insurgés qui avaient pénétré dans le château. Accompagnée de ma chambrière qui ne m’avait pas quittée, j’arrivai en déshabillé, prête à m’excuser de ma tenue, dans les appartements de la reine. Celle-ci tenait contre elle Madame Royale, Madame Élizabeth discutait avec madame Campan pour savoir quoi faire quand un fracas ne nous laissa pas le choix. Mme Augué entrouvrit la porte qui conduisait chez la reine. Un garde, Miomandre de Sainte-Marie, l’uniforme en lambeaux, la face ensanglantée, lui cria « Sauvez la reine ! » et referma le battant. Notre reine passa à la hâte un jupon, un casaquin de toile jaune et pieds nus, se précipita vers l’œil-de-bœuf pour gagner la chambre du roi. La porte était fermée au verrou… Elle frappa. Nul ne répondait. Nous apprîmes après que le roi, à ce même moment, avait essayé de la rejoindre par un passage secret. On entendit des coups de feu derrière nous. Alors, elle s’affola. Enfin, un garçon ouvrit. Elle se précipita chez le roi qui revenait haletant. Les deux époux s’embrassèrent. Mme de Tourzel amenait le dauphin… Au petit matin, des émeutiers armés de piques et de couteaux avaient pénétré dans le château, et tué deux gardes du corps, menaçant la famille royale. Par chance, la reine et nous-mêmes échappâmes de peu aux assaillants qui envahirent sa chambre. J’ai pourtant bien cru que notre dernière heure était arrivée, nous avions déjà entendu tellement d’horreurs. Par un retournement de situation, les soldats gentilshommes et les soldats patriotes fraternisèrent. Le roi s’installa dans sa chambre de parade où quelques ministres étaient parvenus à le rejoindre. Monsieur Necker était très abattu et cachait sa tête dans ses mains. La reine, qui ne songeait point à compléter sa toilette, avait repris son calme et même sa hauteur. Ses enfants et Mme Élisabeth l’entouraient.

Plus tard à la demande de la foule la reine dut se montrer seule au balcon de la cour de marbre devant une foule armée. Nous eûmes terriblement peur. Heureusement, personne, bien que certains la mirent en joue, ne lui tira pas dessus. Suite à cet acte fort courageux, la famille royale a alors été contrainte de se rendre à Paris, escortée par les troupes du marquis de La Fayette et les émeutiers. Nous n’eûmes pas l’autorisation de l’accompagner. Sur le trajet, la reine fut menacée, certains lui montrèrent une corde et lui promirent de la pendre à un réverbère de la capitale…

… J’ai été invitée, il y a de cela cinq jours au ministère de la guerre par la belle fille du nouveau ministre Jean-Frédéric de la Tour Gouvernet, comte de Paulin. J’ai connu celle-ci alors qu’elle était dame d’honneur de la reine, mais je crois vous en avoir déjà entretenu. Elle est charmante et au demeurant fort jolie, ne met aucune fioriture ni dans ses gestes ni dans sa mise, ce qui lui donne une élégance naturelle. Comme le veut la tradition, le nouveau ministre ouvre sa table, deux fois par semaine. Étant veuf, sa belle-fille en est l’hôtesse. Jusque-là, elle tenait son rôle de concert avec sa belle-sœur, Mme de Lameth. Mais celle-ci, si je ne me trompe, est partie pour les Pays-Bas où son mari est en poste. Ces dîners sont essentiellement masculins, les femmes n’y sont jamais invitées. A contrario, elle a insisté pour que j’y accompagne mon époux, afin de remplacer pour la soirée Madame de Lameth. C’était un dîner de vingt-quatre couverts, auxquels l’on priait tous les membres de l’Assemblée constituante, à tour de rôle. Nous étions assises en vis-à-vis l’une de l’autre, et nous avions pris à côté de nous les quatre personnages les plus considérables de la société. Le ministre avait fait attention de les choisir dans tous les partis. Quand nous étions à Versailles, les hommes assistaient sans exception à ces dîners en habit habillé. J’avais de mon côté une robe en fourreau à large jupe avec peu de garniture dans les rouges sombres. Madame De Gouvernet avait choisi une robe de même coupe dans les bleus.

(Sir Joshua Reynolds - Sir Richard Symons

Jean Etienne Cambes-Sadirac Baron

Mais si je vous raconte tout cela, c’est uniquement parce que j’y ai rencontré votre père à ma grande surprise. En fait, il ne participait pas au dîner, mais il est arrivé alors que nous quittions la table. Il apportait à Monsieur De Gouvernet un portefeuille que celui-ci lui avait réclamé. Alors que je m’apprêtais à l’ignorer, comme je le fais depuis son refus de vous donner une dot, celui-ci vint vers moi me saluer. Je dois avouer que sur l’instant j’ai été un peu décontenancée, mais ce n’est rien, car, voyez-vous, mon enfant, suite aux quelques mots que nous avons échangés, il m’a demandé de vos nouvelles. J’étais sceptique et suspicieuse, mais il avait l’air de bonne foi. Je lui ai donc annoncé que vous étiez bien arrivée en Louisiane et que vous aviez bien épousé Charles-Henri de Thouais. Il en fut satisfait et me dit même que c’était une bonne chose. Je dois dire que j’en suis restée très surprise et intriguée.

Il me laissa sur cette entrefaite, me baisant la main et, me semble-t-il, me faisant ses adieux…

*

Mais Madame La Fauve-Moissac ne savait pas que le baron était en partance pour l’Angleterre après avoir donné ses documents accompagné de sa démission. Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, sa femme, l’attendait dans une voiture sur la route de Paris. Blottie dans un coin de la voiture, enfouie dans son manteau, elle était fort inquiète, elle n’avait qu’une peur, c’est que l’on remarqua l’attente de la voiture. Depuis la marche des femmes sur Versailles, et le retour du couple royal à Paris, elle n’avait qu’une crainte, c’est que les émeutiers ne s’en arrêtent pas là. Elle avait donc fini par convaincre son époux d’immigrer pour l’Angleterre. Des cousins du côté de son père avaient un château dans le comté du Hampshire près de la ville de Havant. Elle avait toujours entretenu une correspondance avec eux, mais ne les avait jamais vus. Le seul membre qu’elle connaissait était le fils unique qui pour avoir fait son tour d’Europe avait logé chez eux à Paris. Lorsqu’elle les avait entretenus de ses projets, le vicomte et la vicomtesse d’Heinricourt de Grunne s’étaient empressés de les inviter.

 Ils avaient décidé de rejoindre Calais pendant la nuit et de rejoindre Douvres le plus rapidement possible. Ils n’étaient pas les premiers à choisir ce trajet, mais pour l’instant personne ne s’y opposait. Le baron avait fait des transferts de fonds par le biais d’une banque hollandaise. Ils avaient pour cela vendu quelques terres.

Meadow Gist-006Ils arrivèrent à Calais au petit matin, ils se logèrent dans une auberge qui leur avait été recommandée. La chambre mise à la disposition du couple était confortable à défaut d’être spacieuse. La baronne, le corps moulu, se déshabilla rapidement et se coucha sous l’énorme édredon. Pendant ce temps, le baron alla se renseigner sur le départ éventuel d’un bateau traversant la Manche. Ils durent patienter trois jours dans l’auberge, le mauvais temps se déchaînait sur la manche. À l’aube du quatrième, ils s’embarquèrent. Madame Bechade-de-Fonroche, la baronne, crut qu’elle allait mourir pendant le trajet tellement le roulis était prononcé. Le bateau était battu par des vagues désordonnées et des rafales balayant le pont de bourrasque de pluie. Dans l’après-midi, ils débarquèrent, moulus et barbouillés, dans le port de Douvres. Le baron s’empressa de louer une berline qui leur permit de rejoindre Londres. Ils se logèrent dans une petite maison tout en longueur pas plus large que la porte qui leur permettait d’y entrer, le temps de prévenir leurs hôtes de leur arrivée. Malgré les contraintes diverses, la jeune femme reprenait vie. Ces années à la cour de Versailles avaient été un véritable martyr, on lui avait fait payer mesquinement la bêtise de sa mère, elle s’était sentie terriblement seule. Elle n’était pas mécontente d’avoir quitté tout ça. Le but de leur voyage fut atteint dans la dernière semaine d’octobre. Marie-Josèphe fut éblouie par le château et sa campagne, d’autant qu’ils arrivèrent par une belle journée d’automne.

Ils furent chaleureusement accueillis par le vicomte et la vicomtesse. Elle eut l’impression de commencer à vivre. Si en dehors de la chasse le baron s’ennuyait ferme et faisait les cent pas, elle par contre était toujours occupée. Elle s’intéressa tout de suite au domaine, à ses différentes activités et apprécia les promenades à cheval dans la campagne menant jusqu’à la mer. Le vicomte en fut agréablement surpris, d’autant que sa femme souffrant d’une maladie de cœur était le plus souvent alitée. Marie Joseph Bechade-de-Fonroche ne devait pas souffrir de cette immigration qui dans son cœur semblait définitive.

Chapitre 30

Cotes, Francis, 1726-1770; Portrait of a Lady

Marie Félicité de Saint-Maxent

Décembre 1789, Une vice-reine du Mexique

Sur la calle Del almendró à quelques pas de la plaza Moros, bravant la tempête de neige, un cavalier frappa à l’hôtel particulier de la comtesse de Galvez. À deux pas du palais, Marie-Félicité de Saint-Maxent, épouse du comte de Galvez, en appréciait son confort, pas très grand, mais assez spacieux, elle s’y était installée avec ses trois enfants à la mort de son époux à Tacubaza, en 1786Tacubaza Tacubaza. Elle eut le plaisir d’être accueillie à Madrid comme la vice-reine du Mexique, ce qui compensa ce choix fait pour ses enfants au détriment d’un retour dans sa Louisiane tellement aimée. Elle fut reçue et appréciée à la cour de Madrid ce qui aida à son installation en Espagne. Son seul souci avait été de tenir éloigné l’oncle de son époux, Don Josef de Galvez, secrétaire d’État et président du Conseil des Indes, grand favori de Charles III, ce qui lui donnait une position légèrement inférieure à celle du roi. Il avait cru pouvoir mettre la main sur sa nièce et sa fortune, c’était mal la connaître.

À trente-quatre ans, Marie Félicité était considérée par ses pairs comme une très belle femme. Beaucoup d’entre eux auraient bien interrompu son veuvage, mais celle-ci s’y refusait, deux maris, deux veuvages, cela avaient été déjà bien suffisants. De plus, il n’était pas question qu’elle refasse des enfants.

Le contenu de la lettre qu’elle ouvrit la contraria, elle provenait de Monsieur Bevenot de Haussois, qu’elle considérait comme un ami fidèle. Comme à son habitude elle passât à l’action aussitôt. Il fallait, sans lui demander directement, obtenir de l’aide de José Moñino y Redondo de Floridablanca, le Premier ministre du roi Charles III. Elle ne tenait pas à trop lui devoir, mais c’était le seul qui avait le pouvoir de faire quelque chose. Le roi était malheureusement un être faible sans envergure.

Comme les aristocrates françaises, elle faisait salon deux après-midi par semaine. Elle ne prétendait pas tenir un salon littéraire ou politique, mais s’y croisaient tous ceux qui comptaient à Madrid. Cela tombait bien, elle recevait cet après-midi même. Elle s’habilla simplement, y apportant un léger négligé, et prit une mine de circonstance. Elle recevait comme à l’accoutumée dans ses salons meublés à la française, très appréciés de ses invités. La première de ses victimes choisies pour l’aider était Monsieur François Cabarrus. Celui-ci, en tant que ressortissant français, l’avait accueillie chaleureusement à son arrivée, il l’avait même aidée à plusieurs reprises par l’intermédiaire de sa nouvelle banque. Elle appréciait l’homme pour son caractère volontaire, la variété de ses centres d’intérêt et sa volonté de changer la société. De plus, il faisait partie de ces fervents admirateurs.

Pompeo Batoni - Don José Moñino y Redondo, Count of Floridablanca

Don José Moñino y Redondo, Count of Floridablanca

Elle reçut avec affabilité ses invités, mais chacun perçut l’agitation de leur hôtesse. Monsieur Cabarrus arriva dans les derniers après avoir résolu quelques problèmes à la banque San Carlos. À peine arrivé, sentant le trouble de la dame, il l’isola discrètement et il lui demanda ce qui la tourmentait. « – Rien ! Rien, mon ami. J’ai simplement reçu une lettre de Louisiane, il semblerait que mon père est encore quelques problèmes. Mais vous n’y pouvez rien, et moi guère plus.

– Nous n’y pouvons rien, c’est vite dit, je dois rencontrer dans les jours qui viennent notre Premier ministre, je verrai ce que je peux faire. » Elle lui décocha son plus beau sourire et le remercia par avance de son geste. « – Vous avez sûrement raison mon ami, et on ne sait jamais.

– Ah, je préfère ça, il faut toujours espérer, surtout dans ses amis.

 Il faut dire que Monsieur Cabarrus se sentait redevable envers son amie, car elle s’était chargée d’introduire sa fille la marquise de Fontenay auprès de la reine. Ce qui n’avait pas été chose simple, car la belle Térésa avait déjà une réputation sulfureuse. Mais la dame avait enlevé l’adhésion de la cour avec sa protégée, et Monsieur Cabarrus lui en savait gré.

Sa deuxième victime était Pedro Pablo Abarca de Bolea, comte D’Aranda, mais il ne vint pas ce jour-là. Cela ne l’inquiéta pas, car elle savait que son tourment inconnu faisait déjà le tour de la ville, et que le comte intrigué viendrait la visiter aussitôt. Ce qu’il fit dès le lendemain. Elle lui rejoua la pièce, mais celui-ci ne fut pas dupe. Car si tous considéraient la belle comtesse de Galvez comme une biche lui avait bien compris que c’était une vraie lionne. Il joua le jeu, car il espérait, pour une de ses filles, la main de son fils Miguel. Si les enfants étaient jeunes, il n’en fallait pas moins prévoir les accords, et il ne tenait pas à ce qu’elle dilapide sa fortune pour rendre service à son père, ce dont il l’a croyait capable. L’ayant rassurée et lui assurant de faire tout son possible pour l’aider, il se rendit au palais. Marie Félicité savait qu’elle avait touché au bon endroit, car le Premier ministre comme le comte faisait partie de la franc-maçonnerie et ces liens joueraient en sa faveur.

Deux jours plus tard, elle reçut une invitation pour un bal donné chez don de Floridablanca. Deux fois le mois, son épouse donnait un grand bal auquel assistait le couple royal, aussi aucun grand d’Espagne séjournant à Madrid ne le manquait. L’invitation n’était qu’une formalité, mais elle savait que c’était un message implicite. Le Premier ministre aurait bien apprécié que la belle comtesse cède à ses avances. Celle-ci s’était toujours refusée, il ne lui en tenait pas rigueur, car il savait qu’elle ne cédait à personne. Elle avait même écrit à un poète de cour pour qu’il cesse ses louanges flatteuses qui la gênaient dans sa pudeur et dans sa réputation. Elle avait fait parvenir un double de ses objections au ministre qui pesa de tout son poids sur le jeune poète énamouré. Plus aucun écrit sur elle ne parut, hormis quelques quatrains sous le couvert de louanges faites à Héra, ce qui flatta sa vanité.

Le jour de la fête, elle choisit une robe-fourreau de couleur violette agrémentée au décolleté et aux avant-bras de dentelles noires arachnéennes provenant de Chantilly. La robe n’était pas à la dernière mode, mais elle faisait partie de ses élégantes qui privilégiaient ce qui leur sied à la mode absolue, à condition toutefois qu’il n’y ait pas trop de décalage. Le reflet dans la psyché agréait son choix, sa robe affinait sa taille que trois grossesses n’avaient pas gommée, et son décolleté mettait en valeur une poitrine qu’elle n’avait pas opulente, mais qui attirait les regards. Elle misait sur la modestie seyant au demi-deuil qu’elle prolongeait pour plus de quiétude. Elle se para, toutefois, de bijoux, dignes de son rang, et choisit pour cela une parure de perles d’Amérique, constituée de pendants d’oreilles, de bracelets et d’un tour de cou agrémenté de trois superbes camées représentant Héra la déesse du mariage et de plusieurs épingles à cheveux. Sa camériste, une ancienne esclave, se servit des épingles pour tenir un chignon souple, duquel s’échappaient des boucles lourdes lui caressant le cou et les épaules. Satisfaite de sa mise, elle s’emmitoufla d’un large manteau de taffetas assorti et monta dans son carrosse. Elle arriva à la fête alors que celle-ci battait son plein, ce qu’elle préférait pour ne point se faire trop remarquer. Le palais du Premier ministre jouxtait les jardins du palais royal que l’on pouvait admirer depuis les terrasses en degré qui descendaient devant la succession de salons où se déroulait le bal. Lorsque l’aboyeur annonça la comtesse de Galvez, quelques têtes de ses amis se tournèrent. Inquiétés par les bruits qui couraient, ils s’approchèrent, pour la saluer et prendre de ses nouvelles. Elle les rassurait sans leur donner plus de renseignements quand le couple royal fut annoncé. Toute l’assemblée s’affaissa dans une révérence, la seule de la soirée, car il était d’usage de faire fi de l’étiquette lors de ces soirées. Descendant le grand escalier du premier salon, la reine, suivi de son favori, Manuel Godoy, que tous supposaient, à juste titre, être son amant, remarqua, agacée, du coin de l’œil la comtesse. Elle n’aurait pas admis pourquoi, mais la créole française l’insupportait, peut-être parce qu’elle en avait trop les qualités, indolente avec grâce et élégance, et, pas assez les défauts puisque d’une moralité sans failles. Elle n’avait rien à lui reprocher, elle était louée pour sa bonté et sa charité, au point d’avoir laissé un souvenir attristé lors de son départ en Louisiane, elle n’aurait pu admettre en être jalouse. Elle passa devant sans s’arrêter et alla s’installer dans le deuxième salon où avaient été installés, pour son confort et celui de sa suite, un canapé et des bergères.

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Manuel Godoy

Le Premier ministre dégagé de ses salutations au couple royal, les abandonna à leur coterie et chercha la belle comtesse. Il la trouva toujours au milieu d’amis compatissants, après s’être excusé auprès de ceux-ci, prenant son coude, il l’entraîna sur les terrasses éclairées de flambeaux et sentant les orangers disposés dans de grands bacs.

« – Alors Madame, il m’a semblé comprendre par l’intermédiaire de vos amis que vous aviez quelques soucis familiaux ?

– Mes amis sont très aimables, mais j’ai peur que cette fois-ci, nous ne puissions rien faire. Mon père a été arrêté par Don Miro.

– Et puis-je savoir sous quels chefs d’inculpation ?

– Cela ne m’a pas semblé être très précis. Il semblerait que c’est suite à un voyage que mon père a effectué jusqu’à La Havane afin de se faire rendre des biens détenus par les Anglais, depuis cette triste affaire de prise d’otage, il y a quelques années. Je pense que Don Miro a espéré pouvoir mettre la main dessus ? Ce n’est pas comme ça que mon père va pouvoir redresser sa fortune et rembourser ce qu’il doit.

– Je vois ! Je vais voir ce que je peux faire pour résoudre ce que je suppose être une incompréhension de part et d’autre.

Le remerciant, la belle comtesse lui sourit, s’appesantit sur son bras et changeant de conversation, elle le félicita sur sa soirée.

*

Louisiane, janvier 1790

Le bureau était éclairé par les flammes vacillantes des candélabres, les portes-fenêtres étaient ouvertes sur les jardins laissant entrer un air chaud et moite. Le gouverneur ne décolérait pas. Il faisait les cent pas, tout en lisant et relisant la lettre qui venait d’arriver d’Espagne. En y mettant quelques formes, don Floridablanca exigeait la libération et la réhabilitation de Monsieur de Saint-Maxent. Il ne décolérait pas de cette ingérence dans les affaires de la colonie. La lettre était arrivée trop tard, celui-ci avait déjà été relaxé. Saint-Maxent s’était blanchi lui-même des accusations avec l’aide de ses amis. Sa réclusion avait tout de même une nouvelle fois entaché sa réputation, ce qui avait mis un peu de baume sur la rancœur du gouverneur. Celle-ci s’était étendue aux créoles français en général. Il était sûr que Saint-Maxent pratiquait des affaires frauduleuses, notamment de la contrebande avec les Américains. Soit, il n’était pas le seul. Le gouverneur ne se faisait pas d’illusions d’autant qu’il avait des informateurs dans toute la colonie. Seulement de Saint-Maxent était un des meneurs. Il avait voulu en faire un exemple pour rabaisser la morgue des créoles français. Ce nouvel échec lui laissait un goût amer et il n’aurait de cesse de renverser la situation.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 24

(mary amelia 1st marchioness of salisbury 1789) - Copie

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Fin août 1789, La demande en mariage

Depuis qu’elle avait intégré la chambre que son beau-père lui destinait et dans laquelle son jeune époux avait rendu l’âme, Antoinette-Marie aimait à s’installer, chaque après-midi après la sieste sur la galerie devant son boudoir. Celui-ci, à l’angle nord de la maison, lui permettait de capter les premières fraîcheurs du soir venant des chênes. Elle aimait cet endroit, car de là elle pouvait voir le soleil commencer son déclin sur l’autre rive du fleuve. Il y avait eu une ondée qui avait apporté un soulagement au milieu de la chaleur suffocante de la journée et le fond de l’air exhalait l’odeur des magnolias qui étaient en fleurs sous ses fenêtres. Ils avaient été plantés là bien avant que la maison ne soit construite et avaient déjà une belle taille. Afin de compléter sa garde-robe de veuve, elle s’appliquait à la fabrication d’une jupe dans un coupon de soie sombre qu’elle avait ramené dans ses bagages. L’arrivée d’un cabriolet dans l’allée lui fit relever la tête. Béarn et Navarre s’étaient levés et grognaient doucement. Elle se demanda qui pouvait bien venir la visiter, elle s’approcha de la balustrade afin de mieux voir, elle aperçut un couple qu’il lui sembla reconnaître. Elle avait tellement vu de monde à l’enterrement de son époux qu’elle ne se souvenait plus de tous les noms, mais ces silhouettes lui rappelaient quelque chose. N’ayant nullement besoin d’être appelée, Esther arriva afin de changer sa maîtresse pour recevoir ses visiteurs. Pendant ce temps au rez-de-chaussée Hyacinthe allait en courant prévenir Mama-Louisa, de la venue inopinée de visiteurs. Tout essoufflé, il rentra comme une trombe dans la cuisine et annonça sa nouvelle. La métisse assise à la table nettoyait avec Néora et sa fille Léa des légumes afin de préparer le repas du soir. Elle s’essuya les mains à son tablier, qu’elle ôta pour en changer. « – Je suppose que tu ne sais pas qui c’est ? » À ce moment-là, à même temps qu’il passait la porte, la voix grave d’Abraham lui dit. « – C’être les C’écy, l’aîné et la fille !

– Alors ce sont les problèmes qui commencent, ils n’auront pas laissé beaucoup de temps à notre maîtresse !

*

George Romney English, 1734 - 1802 Frederick Howard, Fifth Earl of Carlisle

Louis Adam de Crécy

Antoinette-Marie intriguée, une fois prête, descendit rejoindre ses invités inattendus. Elle les trouva, dans le salon, conversant avec sœur Élisée, qui les avait rencontrés devant la porte alors qu’elle revenait du dispensaire où elle s’était occupée des derniers cas de fièvre parmi les esclaves. Elle aimait bien passer par l’allée ombragée qui faisait le tour de l’habitation et qui croisait celle qui venait du fleuve où elle avait donc trouvé le jeune couple descendant de leur cabriolet et donnant les rênes à Ariel le garçon d’écurie. Elle leur avait donc fait les honneurs de la maison en attendant l’hôtesse. À son arrivée Louis Adam de Crécy se leva et balaya les excuses de la jeune femme. Bien que bel homme, il émanait quelque chose de désagréable, de malsain, de sa personne. Malgré un sourire enjôleur, les traces de ses abus en tous genres marquaient son visage encore beau. Il était venu, accompagné de sa jeune sœur Geneviève du même âge qu’Antoinette-Marie. À l’opposé de son frère, celle-ci était avant tout quelqu’un d’effacé. D’un physique quelconque avec une intelligence que l’on n’avait pas pris la peine d’agrémenter de culture comme pour beaucoup de jeunes filles créoles, on avait tendance à l’oublier. Elle s’effrayait d’un rien et était toujours mal à l’aise en société. Elle se dirigeait pour ces différentes raisons vers le couvent. Ce fut tout de même elle qui lança la conversation. « – Nous sommes passés voir comment vous alliez. Louis Adam et moi-même nous inquiétons de vous savoir seule dans ces moments d’afflictions. Nous savons comme cela est difficile. » Ce qui fit sourciller sœur Élisée, qui n’eut pas le temps d’intervenir, Mama Louisa apportait un plateau avec des rafraîchissements et quelques fruits pour se sustenter. Sœur Élisée et Antoinette-Marie virent tout de suite malgré ses traits impassibles que ces invités surprise lui déplaisaient. Les liens qui s’étaient tissés au fil des jours entre les femmes suffisaient à accorder du crédit au jugement muet de la gouvernante dont elles reconnaissaient le bon sens parfois un peu brut. Cela conforta les deux femmes, qui affichaient des sourires de convenances. Quelque chose allait de travers dans cette visite. L’entrée en matière avait interloqué Antoinette-Marie, toutefois courtoisement, elle reprit la conversation. « – C’est très aimable à vous, mais vous savez, je suis fort bien entourée.

– Heureusement, répondit sans se démonter Geneviève, mais sans homme, c’est toujours difficile, l’épidémie, puis l’inondation…

– Mais nous avons monsieur Tremblay ! Tout en rougissant, ce qui fit penser à sœur Élisée que l’homme ne devait pas la laisser indifférente, la jeune fille qui semblait avoir un but, reprit. « – Oh ! Mais ce n’est pas la même chose. Ce n’est que le contremaître ! » Les deux hôtesses se demandaient où voulait en venir la jeune fille, quoique devant le trouble de Mama Louisa qui sous prétexte de servir s’agitait, sœur Élisée commença à comprendre. Elle reprit la direction de la conversation. « – Avec tout ça où en êtes-vous, avec l’épidémie de fièvre ? Avez-vous toujours beaucoup de malades ? N’avez-vous pas eu trop de dégâts avec ce cyclone ? Décontenancée par la succession de questions, Mademoiselle de Crécy bafouilla, son frère répondit pour elle. « – Nous n’avons pas eu à nous plaindre, quelques nègres, tout au plus, mais nous n’aurons qu’à les remplacer, quant à l’inondation, elle n’a pas trop envahi nos terres ». Geneviève qui s’était reprise pendant l’intervention de son frère poursuivit. « – Et vous ? En plus de ce drame déplorable qui vous a touché, si jeune et déjà veuve. Excusez-moi, voilà que je vais raviver votre douleur ! » Décidément, Antoinette-Marie trouvait que la jeune fille avait un comportement étrange et déplacé à son goût, elle supposa que c’était un manque d’intelligence de sa part. Elle se rappela que Georges Tremblay avait parlé d’une dizaine de victimes, elle s’en voulut de ne pas avoir plus de précision se rendant compte qu’elle faisait peu de cas de ses gens et qu’elle n’avait pas d’excuses. Elle en voulut à la jeune fille de la mettre face à ses responsabilités. Elle lui donna le chiffre approximatif et lui confirma que sur la plantation l’épidémie semblait s’éteindre, du moins n’y avait-il plus de nouveaux cas. Ce que confirma sœur Élisée. Sur ce, Geneviève de Crécy, afin d’alimenter la conversation se lança dans une énumération des pertes des différentes plantations voisines agrémentée de quelques anecdotes. Pendant tout ce temps, le laconisme du jeune homme intriguait sœur Élisée et Antoinette-Marie, elles se demandaient pourquoi il n’intervenait pas. Les sujets tarissant, Louis Adam se leva donnant le signal du départ, visiblement sa sœur était de plus en plus agitée. Antoinette-Marie et sœur Élisée   intriguées accompagnèrent leurs invités jusqu’au pas de la porte. Alors qu’il descendait l’escalier, Louis Adam se retourna, semblant avoir omis quelque chose et prit la parole comme s’il s’en souvenait subitement. « – Saviez-vous que j’avais été pressenti par la secrétaire de Monsieur Maubeuge pour être votre époux ? Mais je ne sais pourquoi, j’ai été écarté au bénéfice de Charles Henri. » Antoinette-Marie encore sous la véranda resta interloquée. Ne la laissant pas reprendre ses esprits, il lui annonça, sans même lui demander son avis, qu’il allait demander sa main au gouverneur, puisqu’elle était de nouveau libre. Sur ce, il lui souhaita adieu et aida sa sœur à monter dans le cabriolet et partit. Antoinette-Marie était abasourdie devant la nouvelle, tout avait été trop vite. Elle revint à elle en entendant Mama-Louisa dire. « – Je savais bien qu’ils amenaient les problèmes ! »

Antoinette-Marie éclata de colère devant l’audace et le sans-gêne du jeune homme. « – Mais vous croyez qu’il m’aurait demandé mon avis le sagouin ! » Sœur Élisée attendit qu’elle se calmât et lui fit remarquer qu’elle était devenue une jeune veuve avec des biens à première vue semblant non négligeable, et qu’il fallait donc s’attendre à d’autres demandes. Quant à celle-ci, il valait mieux attendre de revenir à La Nouvelle-Orléans et voir ce qu’en pensait Madame de Maubeuge. Antoinette-Marie rétorqua. « – Mais c’est tout vu, qu’il aille voir ailleurs le malotru ». Réflexion qui fit sourire la sœur.

Chapitre 25

Georgiana Duchess Of Devonshire

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Septembre 1789, Le retour endeuillé à la Nouvelle-Orléans

Cela faisait deux mois qu’elle était arrivée en Louisiane. Deux mois déjà, que de cette même fenêtre, elle avait découvert la ville. La rue avait changé, les chantiers étaient pour la plupart finis lui offrant un nouveau visage. Les maisons de la rue Dauphine s’étaient relevées, les jardins avaient été replantés de bougainvillées, de bananiers, de palmiers, de magnolias et autres essences. La Nouvelle-Orléans pansait ses plaies. Antoinette-Marie était arrivée la veille au soir, partie tôt le matin accompagnée de Georges Tremblay, de sœur Élisée et d’Esther, Abraham conduisant le landau. Ils avaient mis la journée. Depuis l’ouragan, les températures étaient agréables, voire à certaines heures de la journée, elles réclamaient une étole, aussi en dehors des secousses dues à l’état de la route, le voyage avait été agréable. Le départ avait été décidé suite à l’arrivée d’Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge. Il avait apporté la réponse au faire-part de décès. Réponse dans laquelle Monsieur et Madame de Maubeuge s’étaient excusés du retard de celle-ci, mais l’épidémie s’était étendue à La Nouvelle-Orléans, ils n’avaient heureusement perdu aucun membre de la famille. Ils l’attendaient avec Monsieur Tremblay pour l’ouverture du testament du baron de Thouais. Ils seraient bien évidemment logés chez eux pendant cette période, monsieur Baret d’Auriolle étant là pour suppléer au contremaître.

Celui-ci avait déplu tout de suite à la jeune femme. Fier de sa petite noblesse, il n’avait que mépris pour ce qu’il estimait inférieur, et qu’obséquiosité pour ses supérieurs. Regard fuyant, corpulent, le ventre en avant, tenant ses bras dans le dos, Antoinette-Marie n’avait pu s’empêcher de penser à un dindon se pavanant. Elle avait insisté auprès de Georges Tremblay, il ne devait en aucun cas s’occuper des gens de maison, Mama-Louisa en était responsable et au moindre problème, elle en référerait à sa mère, madame Tremblay. Par ailleurs, il logerait dans le bungalow. Georges Tremblay avait acquiescé sans broncher à ce premier acte d’autorité, supposant que la jeune femme parlait sous le coup d’une impulsion ou peut-être d’une intuition. Soit, il trouvait que l’homme n’était guère agréable. Il aurait pu avouer qu’il ne lui ferait guère confiance, mais de là à le traiter comme un pestiféré, c’était peut-être un peu trop. Tout en respectant la demande de la jeune femme, qui n’en était pas moins la maîtresse des lieux, il avait arrondi les angles, arguant le manque de confort de la demeure.

*

(Gainsborough) Grace Dalrymple Elliot )

Nathalie marquise de Maubeuge

À peine réveillée, Esther avait apprêté sa maîtresse avec soin, une robe à l’anglaise avec jupe de soie assortie, agrémentée d’un fichu de linon croisé sur la poitrine, le tout de couleur noire. Elle lui avait fait un chignon natté relevé haut qu’elle avait recouvert d’une mantille de dentelle noire, que lui avait offerte sa sœur pour les messes de la Toussaint. La veille, Antoinette-Marie avait avoué à Nathalie de Maubeuge qu’elle n’avait pas eu le cœur de faire teindre toutes ses toilettes en noir. Son amie l’avait rassurée en lui donnant raison. La période dite de grand deuil durait une année, et si elle ne devait porter que des vêtements noirs elle était aussi supposée rester cloîtrée chez elle, aussi personne n’irait vérifier sa mise. Passé ce délai, les conventions lui permettaient de revêtir du violet, du mauve ou du gris, et ce, jusqu’au terme de son deuil, soit un plus tard. Aussi il aurait été dommage de sacrifier sa garde-robe. Madame de Maubeuge ne voulut pas aller se coucher sans obtenir des détails sur son séjour à la palmeraie. Elle profita de ce moment de confidence pour tâter le terrain quant à la consommation du mariage. Contrariée, Antoinette-Marie avait suivi les conseils de sœur Élisée. Et si elle n’avait point menti, elle était restée allusive, laissant madame de Maubeuge en tirer ses propres conclusions. Celle-ci n’insista pas, d’autant que pour elle ce n’était pas très important. Le reste de la soirée s’était passé en confidences diverses.

Une fois son hôtesse partit, elle s’était plongée dans les lettres qui l’attendaient venant de France. La première de celles-ci venait de sa tante.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac. Marquise D’Ajasson de Grandsagne

À Antoinette-Marie Baronne de Thouais

Le 12 juin 1789, Paris

Mon enfant,

Beaucoup de choses ont changé depuis votre départ. Comme vous le savez, les États généraux convoqués pour janvier, suite à une succession d’hésitation de notre roi et de son entourage, ne se sont en fait ouvert que le 5 mai.

Si je commence par cette anecdote, c’est qu’elle m’a fort déplu, mais qu’elle était aussi le début des États. Lors de la messe d’ouverture, Mgr de La Fare, qui était à la chaire a attaqué notre reine à mots à peine couverts, dénonçant le luxe effréné de la cour et ceux qui, blasés par ce luxe, cherchaient le plaisir dans « une imitation puérile de la nature ». Bien évidemment, c’était une allusion évidente au hameau de notre reine, ce qui à mon avis était fort déplacé.

Malgré cette ombre dans le tableau, le spectacle était magnifique, il s’est déroulé à la salle des menus, car aucune salle du château ne pouvait recevoir une telle assemblée tant elle était nombreuse. Pour vous donner une idée, il y avait douze cents députés et quatre milliers d’auditeurs desquels j’étais. Avec les dames de la reine, j’étais fort bien placée sur une estrade latérale. Le roi portait le costume des cordons-bleus, tous les princes de sang avaient le même, avec cette différence que le sien était plus richement orné et très chargé de diamants. La Marquise de La Tour-du-Pin de Gouvernet, l’une des plus jeunes dames de notre groupe qui était assise à mes côtés, d’un naturel compatissant, me fit alors constater que notre bon roi n’avait décidément aucune dignité dans la tournure. Le pauvre se tenait mal et se dandinait sanglé dans sa tenue qui semblait le gêner. Sa nervosité se percevait à ses mouvements brusques et disgracieux, il faut dire qu’il n’a jamais apprécié la foule. Et pour finir, comme sa vue est extrêmement basse et qu’il n’est évidemment pas d’usage de porter des lunettes, cela le faisait grimacer. Son discours fut fort court, mais débité d’un ton résolu. Notre reine, elle, se faisait remarquer par sa grande dignité, mais les mouvements nerveux de son éventail démontraient qu’elle était fort émue. Intriguées, nous remarquâmes qu’elle semblait chercher quelqu’un sur l’un des côtés de la salle où le tiers état était assis, là où elle avait tant d’inimitiés.

(Mme. Lebrun's mother [Jeanne massin]

Marie Louise la Fauve Moissac

Comme le fit remarquer plus tard Madame de Gouvernet, quelques minutes avant l’entrée du roi, il s’était passé quelque chose qu’aucun écrit se rapportant à la séance n’a rapporté. Comme vous le savez peut-être le marquis de Mirabeau, n’ayant pu se faire élire par l’assemblée de la noblesse de Provence, à cause de sa scandaleuse réputation, s’était fait élire par le Tiers-État de cette province. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu des gradins. Un murmure fort bas, mais général se fit alors entendre. Les députés déjà assis s’écartèrent, et il resta seul au centre d’un vide très remarqué. En homme ayant du cran il afficha un sourire de mépris et s’assit. Cette situation se prolongea pendant quelques minutes, puis, la foule des membres de l’assemblée augmentant, ce vide se combla peu à peu. Je suppose que notre reine avait été probablement instruite de cet incident et c’est ce qui motivait les regards curieux qu’elle dirigeait du côté des députés du Tiers-État. Quoi qu’il en soit, elle garda un air triste et irrité pendant toute l’ouverture.

Je crois n’avoir jamais éprouvé autant de lassitude que pendant le discours de monsieur Necker, notre ministre des Finances. Il dura plus de deux heures, mon époux comme ses partisans le portèrent aux nues, mais il me parut accablant d’ennui…

… Bien que mon époux ait été rappelé au ministère par ce dernier et, donc logeant à Versailles, je préfère de mon côté résider dans notre hôtel du Marais, où j’y ai plus d’aisance. Mais le séjour n’y est guère tenable, car l’on cherche à provoquer de l’inquiétude pour les subsistances. C’est un des moyens employés par les jacobins pour soulever le peuple…

… Mais fi de mes petits inconvénients. Un grand drame est venu frapper la famille royale. Le petit dauphin est mort le 9 juin. Ce fut déchirant. La situation politique n’a même pas permis à la famille royale de faire son deuil convenablement. Pour faire quelques économies, on a sacrifié le cérémonial de Saint-Denis. Où va-t-on ? Bouleversée par tout ça, il semblerait que notre reine se laisse petit à petit influencer par l’idée d’une contre-révolution…

… Tout cela doit vous sembler loin. Donnez-moi rapidement de vos nouvelles…

Cette lettre était suivie d’une autre qui consterna la jeune femme.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac. Marquise D’Ajasson de Grandsagne 

À Antoinette-Marie Cambes-Sadirac Baronne de Thouais

Paris, le 20 juillet 1789

Mon enfant,

Voilà ma vie bouleversée et celle de la France avec. Cela a commencé par la démission de Monsieur Necker le 11 juillet. Cette démission, par ailleurs, a été en général mal interprétée et souvent prise pour un renvoi de la part du roi. Installée à Versailles à ce moment-là, de service auprès de la reine, et mon époux sous le choc, je décidai de partir avec lui prendre les eaux à Fontenay-aux-Roses. Nous y avons des amis à nous, le Comte et la comtesse de Romree y ont un très joli manoir sur les coteaux du village, par ailleurs charmant. Mais je m’égare. Je fis partir devant nous, le 13 juillet, mon palefrenier avec une partie de nos bagages et lui demandait de passer par Paris y laisser le superflu et s’y procurer quelques objets qui m’étaient nécessaires. Nous n’avions pas la moindre idée de ce qui s’y passait alors. Dans les salons, on parlait seulement de quelques troubles à la porte de quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. Ce qui, je l’avoue, nous laissa dans l’indifférence, d’autant que la petite armée, dont votre frère Charles Louis fait partie, était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ-de-Mars. Cela rassurait la cour, quoique la désertion y fût journalière d’après Charles Louis, mais on ne s’en inquiétait pas.

Ce qui est surprenant, c’est que même dans l’entourage de la reine, nous n’ayons pu en savoir plus, pas plus que mon époux au ministère. Notre sentiment de sécurité était si profond que le 14 juillet à midi, lorsque nous avons quitté le château, nous étions très loin de nous douter du tumulte qui grandissait à Paris. Je montai dans ma voiture, avec mon époux et ma femme de chambre, son domestique sur le siège à côté du cocher. Nous avions dîné de bonne heure à Versailles afin de ne point arriver trop tard à Fontenay les roses. Nous avons pris à travers les bois de Verrières la grande route de Sceaux. Celle-ci était déserte, car elle ne traverse aucun village.

Ayant atteint notre but, je fus étonnée, en pénétrant dans la première cour, de ne voir aucun mouvement, et personne venir à nos devants. Force fut de constater les écuries désertes et les portes fermées. Le concierge, qui nous connaissait, fut de son côté très surpris d’entendre notre carrosse dans la cour du château. Il s’avança sur le perron et nous apprit que nos amis étaient encore à Paris d’où personne ne pouvait sortir. Il nous avisa que l’on avait tiré le canon de la Bastille, et qu’il y avait eu un massacre. Les portes de la ville étaient barricadées et gardées par les gardes-françaises, qui s’étaient joints au peuple. Nous fûmes plus étonnés qu’inquiets. Mon époux fit rebrousser chemin à la voiture. Sur sa recommandation, nous partîmes chercher un supplément de renseignements et nous nous fîmes conduire à la poste aux chevaux de Châtillon dont le maître était le frère du concierge du manoir de nos amis. L’homme nous confirma le récit du concierge, qui n’était composé que de suppositions, puisque personne n’était sorti de Paris. Mais je constatai autour de moi que si la nouvelle n’était point confirmée elle faisait déjà des émules. On apercevait déjà les couleurs de la ville de Châtillon arborées sur les barrières, et les sentinelles criaient : « Vive la Nation ! » Je témoignai à mon époux le désir de retourner sur l’instant à Versailles pour plus de sûreté. Nous y arrivâmes assez tard dans la soirée, mon époux se précipita au ministère et moi chez la reine. J’y appris la prise de la Bastille, la révolte du régiment des gardes-françaises, la mort de messieurs de Launay et Flesselles, et de tant d’autres, la charge intempestive et inutile d’un escadron du Royal Allemand, commandé par le prince de Lambesc, sur la place Louis XV.

(Portrait of the naturalist Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon (1707-1788)

Gabriel Henri d’Ajasson De Grandsagne

Nous nous installâmes à nouveau dans le petit appartement du château qui nous est alloué en attendant des nouvelles des évènements. Elles ne furent pas longues à venir. Dès le lendemain, elles se succédèrent. Il y eut tout d’abord la nomination par le peuple de monsieur de La Fayette à la tête de la garde nationale, qui s’était instituée. Puis, peu de jours après, ce fut le massacre des Messieurs Foulon et Berthier. Votre frère nous a ensuite appris que le régiment des gardes nationaux avait chassé tous ceux de ses officiers qui ne voulaient pas adhérer à sa nouvelle organisation. Quelques amis de votre frère en firent partie, les sous-officiers prirent leurs places, et cette scandaleuse insubordination fut suivie par toute l’armée française. Cela a eu toutefois l’avantage pour Paris d’avoir un corps organisé qui put empêcher la lie du peuple de se livrer à des excès. Égoïstement, j’avais quelques craintes pour notre hôtel du marais. Il nous était déjà revenu des histoires de maisons saccagées et de leurs gens assassinés, après renseignements, nous apprîmes que tout ceci n’était qu’exagérations.

Après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de monsieur Necker, rappelé dans l’espoir de calmer les esprits, mon mari a accepté une fois encore de reprendre du service. J’ai appris par madame la marquise de la Tour-du-Pin de Gouvernet que votre père s’était mis sous les ordres de son beau-père Jean-Frédéric de la Tour Gouvernet, nouvellement nommé, au ministère de la guerre.

Dans les jours qui suivirent, alors que j’étais de service auprès de la reine, j’ai aidé celle-ci à brûler ses papiers. Elle avait tellement peur qu’elle avait rassemblé ses diamants et avait essayé de convaincre, sans trop de conviction, le roi de quitter Versailles pour une place forte, éloignée de Paris. Il faut la comprendre, depuis ce jour fatidique un livre de bannissement circule dans Paris. La coterie de la reine y est en bonne place, et la tête de la reine, elle-même y est mise à prix. Mon époux et moi-même n’avons pas échappé à cette sinistre proscription. Il faut dire que circulent les plus grandes absurdités, on accuse la reine de vouloir faire sauter l’Assemblée avec une mine, et de vouloir faire donner la troupe sur Paris. Bien évidemment, tout ceci est faux. Le roi a toutefois estimé plus sage de demander à son frère cadet, aux Polignac, à Breteuil, aux grands du royaume comme le prince de Condé, le duc d’Enghien, à l’abée De Vermond, et à quelques autres de quitter momentanément la France, ce qu’ils ont fait, contrairement à nous. Ils ont choisi l’Angleterre, les Pays-Bas ou l’Allemagne et pensent revenir d’ici trois mois.

Comme vous le savez, tout devient mode en France, celle de l’émigration a alors commencé aussi absurde fut-elle. Beaucoup ont levé de l’argent sur leurs terres pour emporter de grosses sommes. Quant à ceux, et il y en a un grand nombre, qui avaient des créanciers, ce fut un moyen de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout trouvé, ou bien un prétexte d’aller rejoindre leurs amis. Versailles comme Paris se sont vidées de leur noblesse.

Je suis plus que jamais au service de la reine, puisque, outre Madame de Polignac, Madame de Lamballe a cédé au désir de notre souveraine et à quitter la France. Ma réserve et ma discrétion m’ont toujours fait apprécier de notre reine d’autant que je ne faisais ombrage à personne ni à aucune coterie. Je ne me mêlais jamais de rien. Aussi ai-je accompagné régulièrement celle-ci au hameau à la grande irritation de beaucoup…

*

Marie Amélie Lacourtade.

À Antoinette-Marie de Thouais

Caudéran, le 30 juillet 1789

Ma très chère sœur,

Comme je vous le disais dans mon précédent courrier, les évènements ici se précipitent. Et si certains sont enthousiasmants pour notre avenir certains sont bien sombres et d’autres frisent l’absurdité. Mon époux étant à Paris et n’étant pas près de redescendre dans notre ville de Bordeaux, je prépare mon départ pour le rejoindre. Je pense partir après les vendanges.

 (Hamilton by George Romney)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Depuis le début du mois de juillet, je me suis installée dans notre maison de campagne de Caudéran. Bordeaux est très calme, voire ennuyeuse depuis la convocation aux états généraux. Nous passons notre temps à attendre des nouvelles de Paris et quand nous les recevons nous ne sommes pas sûrs de leur exactitude, tant certaines sont impensables ou déjà trop loin dans le temps. Toujours est-il que dans les salons tout ceci est abondamment commenté, surenchéris. Ce tumulte sans grand intérêt me fatigue, aussi ai-je fui tout ceci dans notre campagne. Et comme vous allez vous en rendre compte, cela m’y a suivie.

Le 28 de ce mois fut l’un des jours où il arriva la chose la plus étrange qui soit. Et personne ensuite n’a pu vraiment l’expliquer, du moins de façon rationnelle. Pour comprendre ce qui se passa ce jour, il faudrait supposer qu’un immense réseau d’informations ait couvert la France, de manière qu’au même moment et sous l’effet d’une même action, le trouble et la terreur fussent répandus sur tout le royaume, ce qui fut constaté par la suite.

Je revenais de trois jours passés au Château de Bourran, chez ma marraine, madame de Verthamon. Elle y avait rassemblé quelques amis, le séjour fut très agréable. Lors de mon retour, arrivé au village de Mérignac, nous croisâmes un rassemblement de gens donnant des signes de frayeur, ils semblaient désespérés. Des femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes furieux juraient, menaçaient, d’autres demandaient à Dieu de les épargner. Au milieu d’eux, un cavalier les haranguait. Il était vêtu d’un mauvais habit déchiré, et n’avait pas de chapeau. Son cheval gris pommelé était couvert de sueur et portait sur la croupe plusieurs meurtrissures qui saignaient un peu. Intriguée par tout ce tapage, je fis arrêter ma voiture afin d’écouter ce que cet homme disait. Comme un bonimenteur vendant quelques bonnes affaires, il s’adressait à la foule qui s’était rassemblée. Il expliquait que Bordeaux et ses alentours avaient été saccagés, pillés, qu’une armée d’Autrichiens s’avançait en tuant et violant. Je restai sceptique, si tel était le cas nous l’aurions su depuis bien longtemps. Malgré ça, l’inquiétude s’immisça en moi, seule avec peu de personnels dans ma maison de campagne, je ne voyais pas comment, si cela était vrai, je pourrais me défendre. Ses explications alarmistes me parurent invraisemblables. Fini, l’homme éperonna son cheval vers Saint Médard en Jalles afin de propager son histoire. Je fus sortie de mes hésitations par le son du tocsin que le curé s’était empressé de faire sonner achevant de créer la panique générale. Je fis aller ma voiture à vive allure jusque chez moi, de là j’envoyais sur un de mes coursiers un de mes palefreniers chercher des informations à Bordeaux. À notre inquiétude, il revint trois bonnes heures plus tard. Mon homme avait fait des détours à l’allée au cas où il y aurait quelques vraisemblances dans cette histoire, et des arrêts au retour pour annoncer la nouvelle, car au grand soulagement de tous il n’y avait aucune vérité dans tout cela.

Cette histoire qui s’était répandue dans tout le royaume entraîna la population à s’armer, ce qui sembla avec le recul le but recherché. Tous les hommes s’étaient armés avec ce qu’ils avaient pu se procurer et la garde nationale s’était organisée.

Vous voyez ma sœur, quelle époque nous vivons…

*

La dernière ligne à peine terminée, Antoinette-Marie s’était précipitée hors de sa chambre tout en criant : « Nathalie, Nathalie, la France, la France, savez-vous ce qui se passe en France ? ». Madame de Maubeuge était sortie de chez elle, affolée par les appels de la jeune fille, les cheveux défaits et en peignoir. Dans son dos se tenait Josépha agacée, car elle préparait sa maîtresse à se coucher. Au rez-de-chaussée, de son bureau, Monsieur de Maubeuge était accouru dans l’escalier au son des cris, interrogeant sur ce qui se passait. À la question posée par Antoinette-Marie, si sa femme répondit qu’elle ne savait rien, monsieur de Maubeuge, lui, répondit qu’il avait entendu parler de révoltes du peuple de Paris, sans plus. « – Ce ne sont pas des révoltes, c’est une révolution ! » agitant ses lettres et « Le Mercure de France », qui avait été joint à son courrier, pour appuyer sa réponse. Inquiétés par celle-ci, ils s’installèrent au salon sous l’œil intrigué des gens de maison qui avaient accouru au son des cris. Ils échangèrent ce qu’ils savaient, Antoinette-Marie lisant des paragraphes de ses lettres. Ils en restèrent abasourdis. Les dernières nouvelles, qu’avait obtenues le marquis, venaient de Monsieur Wilkinson. Lui-même les détenait de Monsieur Thomas Jefferson, ambassadeur en France pour les nouveaux États-Unis d’Amérique. Mais ces nouvelles n’étaient pas aussi alarmantes que celles détenues par Antoinette-Marie. Bien évidemment, les États généraux réunis à Versailles avaient alimenté toutes les conversations des créoles français. Lorsqu’ils avaient appris que sur la proposition d’un certain abbé Sieyès le Tiers-État et quelques membres de la noblesse et du clergé avaient pris le titre d’« Assemblée Nationale », cela avait fait des remous même dans leurs cercles. Les Louisianais avaient été jusqu’à espérer un regain d’intérêt pour leur colonie. Ils discutèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit, supputant, s’inquiétant pour leurs familles. Une fois couchée la jeune fille pensait encore aux siens et à l’éclatement que risquait vivre sa famille, car visiblement ses membres semblaient déjà ne pas avoir les mêmes opinions politiques.

Chapitre 26

(Marie-Gabrielle CAPET)

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Octobre 1789, L’ouverture du testament

Accompagnée, de Georges Tremblay et des Maubeuge, Antoinette-Marie entra dans le bureau du notaire qui les attendait. Joseph-Marie Bevenot de Haussois connaissait tous les protagonistes, aussi était-il impatient de voir la jeune veuve qui aurait dû faire le bonheur de son protégé et dont tous les créoles commentaient le drame. Quand elle pénétra dans son bureau, il ne fut pas déçu, il apprécia l’élégance de l’allure de la jeune fille et la trouva charmante, émouvante sous ses voiles de veuve. Elle le pénétra de ses grands yeux noirs agrandis par les cernes d’une mauvaise nuit et lui sourit. Avec affabilité et chaleur, il accueillit tout le monde. Deux portes-fenêtres laissaient une douce lumière baigner la pièce au travers de rideaux de mousseline. Devant son large bureau laqué noir et incrusté de marqueterie, il avait fait installer quatre fauteuils, qu’il présenta à ses hôtes après avoir baisé la main des dames. Les murs étaient couverts de tableaux représentant des animaliers principalement et sur la cheminée une superbe horloge, sur laquelle un centaure enlevait une nymphe, tintait l’heure. Une fois que chacun fut confortablement installé et désaltéré, le notaire ouvrit le testament. « – Sachez tout d’abord que Charles-Henri n’avait pas fait de testament, sa jeunesse n’en avait pas trouvé l’utilité, aussi c’est le testament de Joseph-Marie de Thouais baron de son état qui fera foi en la matière. » Tous approuvèrent. D’une voix posée, il lut celui-ci

La Palmeraie, janvier 1780.

Moi, Joseph-Marie baron de Thouais sain de corps et d’esprit lègue à mon fils unique Charles-Henri de Thouais, ou à ses héritiers, ce qui suit.

Un titre nobiliaire de baron datant des croisades octroyées par lettre patente et enregistrée au parlement et à la Chambre des Comptes à Versailles. Un double du titre est joint au testament.

Un domaine dans le comté de l’Ascension au bord du Mississippi allant du fleuve au bayou d’une superficie de huit arpents sur quarante, soit environ 1300 arrhes.

Outre la demeure et ses dépendances, il faut ajouter une écurie constituée de deux étalons, quatre juments et quatre chevaux de trait, de cinq mulets, d’une vingtaine de bovins, et de 102 esclaves à ce jour dont 53 nègres, 25 négresses, huit négrillons et 16 négrittes, dont sept gens de maison, et sept ouvriers. Soit au cours du jour 161 700 livres.

Des actions de la compagnie des Indes orientales pour un montant de 20 000 livres…

Antoinette-Marie était ébahie de tout ce qu’elle entendait, elle ne réalisait pas très bien ce que cela représentait, ni qu’elles en seraient les conséquences sur sa vie. Pour elle tout allait trop vite. Elle s’accrochait à l’accoudoir de son fauteuil comme à une bouée de sauvetage. Elle regardait de temps en temps du coin de l’œil les autres protagonistes. Monsieur et Madame de Maubeuge, habitués à ce genre de fortune, la leur étant largement plus conséquente, ne frémissaient même pas à l’énoncé des chiffres. Nathalie de Maubeuge souriait de satisfaction à la lecture du testament, sa protégée serait en sécurité avec l’acquisition de ces biens et pourrait faire honneur à son rang. Georges Tremblay, lui, découvrait la valeur d’un bien dont il s’occupait chaque jour. Il en avait une petite idée, chaque récolte, chaque achat d’esclave entraînaient de longues tractations auxquelles il avait parfois participé l’âge venant, mais il n’avait jamais eu le recul pour se rendre compte du montant global. Il n’en avait par ailleurs jamais senti le besoin d’y réfléchir.

Se levant le notaire se dirigea vers son coffre et en retira deux grandes boîtes de maroquin rouge. Il ouvrit la première face à la jeune femme. Elle découvrit une parure de diamants visiblement un bijou ancien constitué d’un collier, de pendants et de deux bracelets. Elle était éblouie et ne put s’empêcher d’effleurer le bijou, mais n’osa pas le sortir de son écrin. Si les pierres précieuses n’étaient pas imposantes, l’ensemble était très beau, il ressemblait à une guirlande de fleurs. La deuxième boîte contenait deux autres parures dont une en argent et une garnie de bouquets de roses en corail et l’autre en pierres semi-précieuses. Le tout était complété de trois bagues dont une avec une pierre rouge sang de belle taille, un rubis sans nul doute, et un bracelet d’ivoire finement ciselé. Nathalie de Maubeuge se pencha sur les écrins et évalua la qualité des bijoux. Bien que démodées, elle estima les parures fort convenables à porter de par leurs qualités. Elle ressentit même une pointe de jalousie. Le notaire expliqua. « – Ce sont les bijoux de la mère du baron, il date du temps de la régence de Louis le quinzième, mais ce sont de belles pièces. Je ne les ai pas fait estimer, mais les pierres sont vraies. Lorsqu’il me les a remis, il m’avait bien spécifié qu’ils reviendraient à la femme de son fils. C’est donc à vous que je les remets. De toute façon, ils font partie de l’héritage. » Antoinette-Marie ne savait que dire, et instinctivement toucha le pendentif de Madame de Verthamon. Avant qu’elle ne réagisse, le notaire reprit. « – Et pour conclure, je dois ajouter une clause particulière pour monsieur Georges Tremblay, il hérite du dixième de la plantation, il pourra en toucher l’usufruit ou recevoir le montant de sa valeur en numéraire. Il ne pourra obtenir son héritage en terre. Il recevra en plus de cela 10 nègres dans la force de l’âge qu’il pourra choisir à sa convenance. »

(georgiana duchess of devonshire

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie ne broncha pas d’autant qu’elle estimait que cela ne la regardait pas et cela semblait somme toute normal. Georges de son côté apprécia ce geste posthume qui lui avait été promis du vivant des Thouais père et fils. Antoinette-Marie pensait que c’était la fin de la lecture du testament. Mais le notaire poursuivit. « – En plus, madame de Thouais, vous revient de droit votre dot personnelle de 100 000 livres. Celle-ci a été constituée par le duc de Richelieu, madame de Verthamon et Madame La Fauve Moissac. 10 000 livres ont été utilisées pour votre trousseau. Et pour finir une concession de terre, adjacente à la palmeraie, longeant le Mississippi et s’étendant jusqu’au bayou, d’une superficie de 1300 arrhes. Concession que vous avez obtenue par l’intermédiaire de monsieur de Maubeuge ici présent. Je détiens en votre nom et à votre disposition tous les documents attestant vos biens. »

Antoinette-Marie était abasourdie. Elle se revoyait marchant pieds nus entre les pieds de vigne ou courant dans les champs avec Antonin à ses trousses. Elle n’était pas alors consciente de sa condition et encore moins de son avenir. Insouciante qu’elle était, fataliste, elle avait accepté de sa tante Madame La Fauve Moissac l’intérêt qu’elle lui porta et était partie pour Bordeaux chez Madame de Verthamon sans sourciller. Elle avait vécu cette période avec plaisir sans vraiment trop y réfléchir, enthousiasmée par l’histoire de sa famille et découvrant son rang. Elle s’était prélassée, comme une enfant gâtée qui vivait l’histoire qu’on lui racontait, bien que parfois un tant soit peu gênée, dans ce luxe qui lui était offert. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’un jour elle posséderait une fortune personnelle, dont elle pourrait disposer. Même si Madame de Verthamon avait tout fait pour rattraper le temps perdu, elle n’avait pas été élevée avec l’éducation due à son rang et à ses futures responsabilités alors imprévisibles. Elle était consciente que tout cela l’engageait, mais elle ne savait pas comment ni dans quoi. Elle était donc sceptique de ce qui lui arrivait et restait enfermée dans le plus grand mutisme sous le choc de cette suite de nouvelles. D’un côté, tout ceci la rassurait quant à son avenir, mais elle n’était pas convaincue d’y avoir droit.

Les autres personnes dans la pièce attendaient d’elle une réflexion, une réaction, son visage restait impassible, sous ses paupières baissées, ses yeux n’avaient pas d’éclats tant elle était plongée dans une introspection. Le notaire toussota pour attirer son attention. Elle réalisa alors le silence qui emplissait la pièce, et qui était dû à l’attente de son entourage. Elle sourit timidement et regarda le notaire interrogativement. Puis d’une voix atone, elle ne réussit à dire que. « – Mais que dois-je faire ? Que vais-je faire ? » Nathalie de Maubeuge prit alors les choses en main, comprenant que tout ceci ait pu secouer la jeune fille. « – Pour l’instant Antoinette-Marie, vous allez vous installer chez nous, du moins pendant votre période de deuil. Monsieur Tremblay, je suppose, va repartir pour la plantation et la gérera de son mieux. Mon mari laissera à sa disposition monsieur Baret d’Auriolle, qui le secondera tout le temps qu’il en aura besoin. Cela vous laissera le temps d’organiser vos pensées. D’ici un an, nous aurons tout le temps de voir venir. » Antoinette-Marie sourit timidement à son amie et la remercia de son intervention.

(John Russell portrait de George Medley)

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Monsieur Bevenot de Haussois, s’adressant à nouveau à elle, tint à rajouter. « – Si je puis me permettre, Madame, je tiens à vous faire remarquer que vous allez devenir l’un des partis les plus enviables de la colonie. La première chose que je conseille à toutes les personnes qui sont ici, c’est de rester les plus discrètes possible sur le contenu de vos biens. De plus, madame de Thouais, quoiqu’il arrive, ne faites confiance à personne ni à aucun conseil, pour toute alliance, quelle qu’elle soit ! N’hésitez pas à venir me voir. Je pourrais alors vous donner les tenants et les aboutissants afin d’être sûre de l’honnêteté de vos interlocuteurs. Charles-Henri a été comme un fils pour moi ces treize dernières années, en souvenir de lui, je me dois à celle qui est sa femme et malheureusement sa veuve. » Cet aparté inattendu rassura Antoinette-Marie. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle faisait confiance à cet homme. Pensant que l’entretien était clos, elle se leva entraînant ses comparses. Laissant avancer les autres, le notaire la retint et rajouta en catimini. « – Sachez, madame, que notre gouverneur va vous recevoir et vous annoncer qu’il est votre tuteur. Ceci est dû à votre jeune âge et au fait que vous n’avez aucune famille dans la colonie. Car je suppose que vous n’avez pas l’intention de rentrer en France ». La jeune fille acquiesça, elle ne l’avait pas envisagée une seule fois. Qu’aurait-elle été y faire ? Il continua. « – Toutefois, il n’a aucun droit sur vos biens. Je sais bien que cette réflexion peut vous surprendre, mais n’oubliez jamais que légalement vous êtes majeure. Le fait d’avoir été mariée et malheureusement veuve vous a affranchi de toute tutelle. Celle de notre gouverneur n’est là que pour vous protéger et démontrer son pouvoir. » La jeune fille resta très surprise de cette répartie et supposa qu’il y avait anguille sous roche. Elle remercia chaleureusement le notaire et s’apprêtant à passer la porte, celui-ci lui fit remarquer qu’elle partait sans les bijoux. « – Monsieur, je vous saurais gré de bien vouloir les garder, je n’en ai point besoin pendant cette période de deuil, je n’aurais aucune occasion de les porter, ils seront donc très bien dans votre coffre. Je suppose que si j’en avais besoin, il me suffirait de venir les chercher. »

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

Esteban Rodriguez Miró y Sabater

*

Comme prévu, l’après-midi, à l’heure du thé, comme disent les Anglais, ils se retrouvèrent installés de la même façon, mais cette fois-ci face au bureau du gouverneur. Le secrétaire de celui-ci, Baldino-Bartolomé De las Casas, les avait installés et s’était occupé de leur faire servir des rafraîchissements. Le bureau était évidemment plus spacieux que celui du notaire. Antoinette-Marie remarqua que depuis sa première venue, il n’y avait plus aucune trace de l’incendie dans la demeure. Le gouverneur comme à son habitude les reçut avec déférence, bien que tous remarquèrent une certaine retenue. Après les condoléances d’usage, don Miró annonça la venue de sa femme.

Le temps qu’elle arrive, il prit le temps d’apprendre à Antoinette-Marie, ce qu’elle savait déjà et un peu plus. D’un ton ferme, il lui expliqua que pour des raisons notamment de bienséance, n’ayant aucune famille dans la colonie, il serait dorénavant son tuteur. Les circonstances l’y obligeaient. Il omit de lui dire que ceci n’avait rien de légal, mais appuya sur le fait que c’était incontournable, il ne pouvait laisser une aussi jeune veuve avec de la fortune sans protection. Car bien évidemment, s’il ne connaissait qu’approximativement le montant de ses biens, il connaissait l’étendue de ses terres. Il lui annonça aussi que si elle avait l’intention de se remarier, au bout d’un an bien évidemment, la demande devrait lui être faite. Antoinette-Marie se raidit et se sentit piégée. Elle comprit tout de suite que la légalité devant le pouvoir risquait de ne pas faire le poids. De leur côté, le marquis et la marquise surpris se demandaient ce qui avait bien pu piquer le gouverneur pour faire montre de pouvoir dans un cas comme celui-ci. Il avait à peine terminé ce qu’il estimait être des formalités, que madame McCarthy entra dans le bureau. Si d’instinct la jeune femme se méfiait du gouverneur, sa femme la séduisit d’emblée. Pleine de compassion et de chaleur, avec son accent créole teinté d’allemand, elle s’entretint avec elle. Elle lui fit promettre que si elle avait besoin de quoi que ce soit, elle n’avait qu’à se retourner vers elle. Pendant que les dames conversaient tout en prenant le thé ou le café, le gouverneur s’excusa et se retira. Il prétexta une affaire des plus urgentes à régler. Monsieur de Maubeuge n’aurait pas su dire pourquoi, mais il pressentait quelque chose de mauvais, mais il avait beau chercher il ne trouvait pas.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 003 à 006

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Chapitre 3

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Novembre 1781, L’enfance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le carrosse entra dans la cour empierrée du château à grand bruit. Les habitants en sortirent, empressés et curieux de voir qui à cette heure pouvait bien arriver.

 Paris, Orléans, Blois, Tours, Port-de-Piles, Châtellerault, Poitiers, Marie-Louise le fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne voyageait sous la pluie depuis déjà huit Jours, par chance le carrosse ne s’était ni embourbé, ni rompu, sur des routes fort mal entretenues. Elle s’était arrêtée à Tours puis à Poitiers chez des amis. Elle était en route pour Bordeaux où elle était invitée comme chaque année chez son amie Jacqueline de Verthamon, mais cette année, c’était particulier, elle venait assister à la prise de voile de Marie-Angélique Cambes-Sadirac, l’aînée de ses nièces.

Elle était parvenue en fin d’après-midi au couvent des ursulines de Libourne au milieu des éléments déchaînés. Malgré l’heure, il faisait presque nuit tant le ciel s’était assombri. La tourmente faisait rage, le vent balayait tout, les religieuses couraient en tous sens barricadant la moindre ouverture. Son valet de pied l’annonça. La marquise descendit, enjambant au passage les flaques d’eau qui se créaient dans la cour, elle courut se mettre à l’abri sous le porche de la bâtisse, serrant son manteau à capuche contre elle. La sœur portière la fit entrer hâtivement, refermant derrière elle la lourde porte du couvent résistant sous la force d’une bourrasque. Elle la guida aussitôt devant la flambée de la magistrale cheminée du parloir, et lui fit porter une boisson chaude. Elle eut à peine le temps de se réchauffer que ses nièces la rejoignirent. Impatientes de la voir, elles guettaient sa venue. L’aînée ne devant prendre le voile qu’à la Sainte-Catherine, elle leur avait écrit afin de leur annoncer qu’elle venait les chercher pour un court séjour à Bordeaux. L’impatience de la plus jeune qui était friande de tout ce qui pouvait la sortir du couvent avait entraîné l’enthousiasme plus modéré de son aînée.

Après des embrassades affectueuses, leur tante, leur servant de mère de substitution depuis le décès de la leur, décida un prompt départ. Elle ne tenait pas à être bloquée dans l’enceinte religieuse. Elle craignait de ne pouvoir passer le bac à la Bastide pour l’autre rive de la Garonne. Elles n’étaient pas sorties de Libourne que le cocher de la marquise lui conseillait de faire demi-tour, des arbres risquaient de se coucher sous la force du vent. Après réflexion, elle décida, en attendant un temps plus clément pour voyager, de faire étape au château de Cambes.

Elles arrivèrent au château deux heures plus tard dans la soirée, surprenant tout le monde. Mathilde Freydou, dite Nounou Freydou, qui en avait été la nourrice, accueillit avec un sentiment mêlé de joie et d’inquiétude l’élégante dame qui descendait du carrosse. C’était encore une très belle femme, de taille moyenne, ronde sans être opulente, à la peau rose, les yeux pervenche, et châtain de cheveux. Les deux jeunes filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de onze, étaient des répliques de leur tante en plus longiligne. L’une et l’autre n’étaient pas revenues au château depuis la mort de leur mère. Elles descendirent de la voiture sans empressement, bien que la plus jeune des deux n’en ait que peu de souvenirs.

la Fauve Moissac Marie Louise 2 (2).jpgMadame La Fauve-Moissac s’excusa pour ne pas avoir prévenu, prise par tempête, elle avait dû improviser. Mathilde la rassura, il n’y avait aucun problème. On allait installer au mieux, tout le monde. Gaspard avec le cocher et le valet de pied se chargea de l’équipage. Antonin du haut de ses huit ans aida Bertrande et sa belle-mère à porter les bagages. Tout ce remue-ménage était observé du coin de la porte par une petite fille filiforme et aux cheveux filasse d’environ sept ans. Elle semblait hypnotisée.

Pour rentrer dans le vestibule, la dame lui souriant dut la bousculer afin de passer sans tacher sa robe. Sur l’instant, elle ne fit pas attention à ses deux grands yeux noirs médusés, qui la fixaient. Elle ôta sa pelisse et secoua sa jupe de velours puce afin d’en faire tomber la poussière et entra dans le salon. Enfin arrivée, fourbue, elle rejeta le drap qui protégeait le sofa et s’y affala. En attendant que Gaspard vienne allumer le feu de la cheminée, elle observa l’état de délabrement de l’habitat. Il faut dire que depuis la mort de sa sœur personne ne s’était vraiment occupé du lieu hormis ce qu’il rapportait en vignes. Elle-même n’y était pas revenue depuis près de dix ans, préférant la ville à la campagne et en cela en dépit de la mode du moment du retour à la nature. Bertrande vint prévenir qu’elle allait préparer un repas.

De son poste d’observation, la fillette s’interrogeait sur l’identité de cette dame, si bien habillée, accompagnée de ses deux grandes filles, tout aussi élégamment vêtues, et qui paraissait connaître la demeure. Elle rejoignit les femmes de la maisonnée dans la cuisine en grand conciliabule. L’inquiétude était là, « visiblement Madame la marquise n’avait pas l’air informée ». Au courant de quoi pensait la petite fille ? Elle garda sa remarque pour elle, elle savait ne pas obtenir de réponse, elle attendit les indices à venir.

Quelques instants plus tard, dans le salon éclairé par deux candélabres, Nounou Freydou dressa et servit un repas, sur une table, qui donnait par la porte-fenêtre sur les dernières lueurs du jour que la tempête avait lavé. Bertrande, sa belle-fille, à l’étage, préparait les chambres. La fillette sous prétexte de l’aider, posait une multitude de questions dont elle ne recevait pour réponse que de vagues allocutions.

De son côté, tout en mangeant, Marie-Louise bavardait avec sa nourrice lui demandant des nouvelles de la région. Ayant épuisé les sujets de conversation, il lui revint à l’esprit la petite fille. Elle demanda si c’était la dernière-née de Bertrande. Nounou Freydou en fit tomber son plat.

La voix éteinte, elle répliqua qu’elle était surprise par la question et que si elle n’y voyait pas d’objection, il serait bon d’aborder le sujet une fois la plus jeune de ces demoiselles couchée. L’aînée était apte à entendre, pensa la vieille femme. La dame, interloquée par la réponse, acquiesça se demandant pourquoi faire tant de secrets, cela devait un être un tant soit peu sulfureux. Une fois les conditions requises, Mathilde Freydou expliqua que l’enfant était ni plus ni moins Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, dernière-née de Monsieur et Madame la baronne. « – La dernière-née de sa sœur ! La dernière-née de sa sœur ? » Consternée, bien que doutant, la colère envahit Madame La Fauve-Moissac, son beau-frère ne pouvait pas lui avoir caché ça. La vieille insista, la preuve en était le registre paroissial signé de son père et de plus elle rappela qu’elle était là ce jour funeste. Marie-Angélique, qui assistait à la scène, essayait désespérément de se souvenir. Elle ne se souvenait que de l’abandon de son père au couvent au milieu du chagrin causé par le deuil maternel. Elle ne se remémorait pas le bébé, elle ne l’avait pas vu ; il lui semblait qu’il était mort-né. Au milieu du tumulte des pensées contradictoires des différentes personnes ressurgit Marie-Amélie, qui, bien évidemment, était revenue écouter subrepticement ce que l’on voulait lui cacher. D’une voix pleine d’assurance, elle dit qu’elle savait. Elle avait vu le bébé le jour d’après, dans la chambre de Bertrande, devenue par circonstance la nourrice du bébé, mais n’avait pas alors compris pourquoi il n’existait pas ! Ensuite, elle avait oublié, trop de choses s’étaient passées, le retour à Paris sans sa sœur, le départ de son frère pour l’École militaire et elle, toute seule, dans l’hôtel Cambes-Sadirac. S’ensuivit un long silence. La marquise prit un verre de vin se laissant le temps de réfléchir, puis décida que, pour l’instant, il ne fallait rien dire à l’enfant. Incommodée, l’ancienne nourrice expliqua qu’Antoinette-Marie avait bien dû comprendre qui était arrivée. Dès qu’elle avait pu poser des questions, on avait été amené à lui répondre, même si on n’avait pas tout dit. Marie-Louise d’un geste de la main balaya l’argument, de toute façon cela pouvait attendre demain.

De son côté, attablée dans la cuisine, l’intéressée continuait à poser mille et une questions à son entourage. Gaspard partait du principe que ce n’était pas son domaine. Bertrande qui était sa nourrice essayait de noyer le poisson attendant de savoir par sa mère, ce qu’il fallait faire. Alors, elle se fit les réponses et les partagea avec celui qui partageait le plus clair de son temps, Antonin.

Le lendemain sans explication supplémentaire, la dame et les fillettes partirent pour Bordeaux, laissant dans l’embarras les Freydou et les questions à Antoinette-Marie.

Chapitre 4

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Novembre 1781, Une explication houleuse

Madame La Fauve-Moissac était rentrée dans son hôtel particulier, de la rue vieille du temple dans le quartier du Marais, sitôt la prise de voile de Marie-Angélique faite. Elle s’était empressée d’écrire à son mari, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, à Versailles, où sa charge au ministère des Finances le retenait. Elle avait besoin de conseils sur la façon d’aborder son beau-frère quant à l’avenir de sa nouvelle nièce, Antoinette-Marie.

Vingt ans plus tôt, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, qui venait de prendre sa charge au ministère des Finances, finissait une tournée d’inspection, dans le Tarn-et-Garonne. Il fut invité avec son supérieur par le baron La Fauve-Moissac, dans son château de Moissac. Il arriva, dans le domaine, pour récupérer une jeune fille qui venait de choir dans un bassin devant un joli château qui devait dater de la renaissance. Surprise par leur approche, elle venait de perdre l’équilibre et était partie d’un éclat de rire qu’elle ne pouvait plus contrôler. À côté d’elle, médusée, Jeanne-Henriette, sa sœur cadette, regardait l’homme prendre dans ses bras son aînée. Elles s’étaient installées là pour faire le portrait de Marie-Louise quand avaient surgi les deux cavaliers les surprenant dans leur activité. Gabriel Henri tomba sous le charme de la jolie naïade de circonstance. Il était subjugué par la joie, et la beauté de la jeune fille. De taille moyenne, la taille fine, une chevelure blond foncé, les yeux en amande avec toujours un éclat malicieux, qui faisait écho à son intelligence, une bouche gourmande, elle était la joie de vivre incarnée. Pour un homme de nature grave, ce n’était pas rien.

Son séjour fut bref, mais déterminant. De retour à Paris, malgré ses trente ans, il sollicita de son père la permission de demander la main de la jeune fille. Ce dernier lui accorda sans problème, cette famille étant de vieille souche aristocratique. Par les temps qui couraient, il trouvait que la complaisance royale offrait beaucoup trop de lettres patentes et à son goût l’ancienneté valait de loin l’argent nouveau dont ils n’avaient nul besoin. Aussi, un mois plus tard, à la surprise des La Fauve-Moissac, le baron reçut une demande en mariage pour sa fille aînée. Marie-Louise n’eut pas besoin des explications de sa mère, madame La Tour Veyran, pour comprendre les avantages qu’elle tirerait de cette union. Elle avait suffisamment la tête sur les épaules pour comprendre que l’on ne pouvait refuser une couronne de marquise. De plus, elle avait trouvé Gabriel Henri des plus agréables et elle avait confiance dans l’ascendant qu’elle avait sur lui. Six mois après sa première venue, Gabriel Henri Ajasson de Grandsagne épousait dans la petite chapelle du château familial Marie-Louise La Fauve-Moissac. Le séjour des époux à la campagne avait été de courte durée. Le jeune marié devait reprendre ses fonctions à Versailles et tenait à ce que sa jeune épouse rentra dans le monde en bonne et due forme selon sa condition. Ils revinrent vite à Paris où Marie-Louise découvrit son nouvel univers et toutes ses coutumes, mille choses l’y attendaient. Sa belle sœur Marie-Sophie du Cheyron de la Loubarie la prit en main pour son entrée dans le monde. Marie-Louise se retrouva dans l’obligation de rendre des visites à des gens qu’elle ne connaissait pas, mais qui allaient être son entourage. Elle comprit très vite qu’elle devait prendre possession de sa position, et se mit à jouir de ses nouveaux droits. Sa belle sœur de dix ans son aînée s’amusait de son rôle de guide, d’autant que la jeune mariée prenait sa situation très au sérieux. À Paris, dans le grand monde, la tradition obligeait une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l’Opéra avec tous ses diamants. Elle afficha donc, à cet effet, avec plaisir la parure que son époux lui offrit pour cette occasion et qui avait appartenu à sa mère. Pour suivre la coutume, accompagnée de son époux et de sa belle sœur, elle parut le vendredi dans la loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine, ce qui lui permit d’apercevoir à son grand émoi, le dauphin et la dauphine.

la Fauve Moissac Marie Louise (3).jpgL’impatience la gagna alors d’être présentée à la cour, de découvrir ce monde qui lui paraissait fabuleux et dont ces prémices l’avaient appâtée. La présentation fut une grande affaire, autant pour elle que pour son entourage. Sa belle sœur lui fit comprendre que pour elle et son époux, c’était la consécration sociale incontournable. Cela allait lui donner sa place, la faire asseoir dans le monde, à son rang. La présentation la sortait de cette situation douteuse ; fraîchement débarquée de sa province, elle ne pouvait percevoir à quel point elle était équivoque aux yeux de la cour. Cette cérémonie allait l’extirper des limbes qu’était cette demi-existence des femmes non présentées et n’ayant point eu ce vernis de Versailles. Le jour de la présentation fut un jour solennel ! Sa belle-sœur, Madame du Cheyron de la Loubarie, la fit coiffer trois fois. À la troisième fois elle n’était pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Marie-Louise coiffée fut poudrée, la chambrière lui posa le rouge selon ses indications. Puis elle fut vêtue du grand-corps avec lequel elle dîna pour en prendre l’habitude. À la collerette, une discussion sans fin s’engagea entre madame du Cheyron de la Loubarie et son autre marraine pour la cérémonie Madame Fournel à La Hoguette. Par quatre fois, on la lui mit. Quatre fois, on la lui ôta. Quatre fois, on la remit. Les femmes de chambre de Madame du Cheyron de la Loubarie furent appelées à la rescousse. Devant une hésitation qu’elle trouvait puérile, Marie-Louise trancha, mais cela n’arrêta point la discussion qui dura encore tout le dîner. On passa, à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arriva une grande répétition pour les révérences. Il s’ensuivit, de la part de ses marraines, des conseils, des remarques, des critiques, sur le coup de pied à donner dans la queue de sa robe, lorsqu’elle devrait se retirer à reculons, coup de pied que ces dames trouvèrent un peu trop théâtral, mais qu’en fait Marie-Louise avait du mal à gérer. Puis enfin, ce fut le moment du départ. Ce fut encore du rouge foncé, que Madame Fournel de la Hoguette tira de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Marie-Louise à sa grande contrariété.

Le lendemain de la présentation, Marie-Louise se demanda si elle n’avait pas rêvé. Elle se voyait avancer sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l’avait éblouie, l’avait étourdie. Elle avait été effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regardait, et au travers de laquelle elle marcha d’un pas hésitant. Entre les instincts de son caractère, son ignorance, et l’obéissance due à son éducation, elle réussit à présenter une façade réservée, modeste, douce aux autres, contenant sa peur et la lassitude qui la gagnaient. Sa contenance fut un peu gauche, et elle n’arriva pas à dissiper son embarras. Elle fit sourire ses marraines attendries par son petit air effarouché, mais elle s’en sortit avec les honneurs d’un compliment de la reine.

 Son nouveau statut l’intégra dans le fleuron de la société. Elle n’y eut guère de contrariété qu’elle ne supporta pas, ainsi fut-elle dans l’obligation de remettre à sa place un gentilhomme qui prétendit lui faire la morale dans un dessein peu honorable  « Comment ! Il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de mode a le même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise… 

– Monsieur votre morale n’est pas la mienne et si je vous semble si bourgeoise, je n’en ai que faire, et oubliez donc de me fréquenter.

Sa belle sœur l’aida à ne pas faire d’impair dans le monde dans lequel elle devait évoluer même si parfois elle trouvait ridicules les faux-semblants qui faisaient le savoir-vivre. Elle apprit à vivre en perpétuelle représentation tout en réservant toute son attention à son époux. Mais elle apprit à aller au spectacle sans lui, à ne pas rougir si son cavalier la trouvait belle. Elle accepta de faire croire en son détachement pour son époux et à paraître désinvolte en public sans jamais laisser de privautés à personne. Sa maison fut toujours bien tenue et son personnel n’eut jamais à se plaindre lui vouant une fidélité sans failles. Levée à huit heures, donnant ses ordres dans la foulée à son cuisinier et à son maître d’hôtel, passant ensuite à sa toilette, y faisant très attention, n’omettant aucun code. Elle suivit la mode sans ostentation, mais avec goût que ce soit pour ses vêtements ou pour ses loisirs. S’il lui arrivait d’être dehors le matin pour ses œuvres et qu’on la croisa, personne ne fit de remarque, elle était considérée comme une femme de qualité et sur qui l’on pouvait compter.

Son époux ne devait jamais regretter d’avoir épousé la pétillante Marie-Louise La Fauve-Moissac, consommant, aux yeux de tous, un bonheur considéré par beaucoup comme tout à fait bourgeois.

*

Elle reçut le lendemain, la réponse de son époux lui conseillant la modération, la diplomatie. Il lui suggérait par ailleurs de pourvoir au bien-être de l’enfant discrètement. Il lui faisait savoir aussi que le baron de Cambes-Sadirac était dans son hôtel parisien. Elle décida donc de s’y rendre le lendemain matin.

Cambes-Sadirac  hotel particulier (003.jpgÀ la surprise de Philippe, le cocher de Madame la marquise, il fallut préparer l’attelage pour le milieu de la matinée. Madame allait à l’hôtel Cambes-Sadirac sur la rive gauche, cela n’était pas arrivé depuis le départ au couvent de Marie-Amélie, la plus jeune de ses nièces. En fait, depuis la mort de sa sœur, ce moment funeste, elle n’avait que très peu revu le baron. Elle l’avait croisé à la cour, dans des salons, au théâtre, les rencontres étaient à chaque fois empreintes de courtoisie, mais sans plus. Elle avait été amenée à l’entretenir sur l’éducation de ses filles, mais il l’avait laissée faire à sa guise, ne s’en préoccupant pas. Elle avait parfois dans le monde entendu parler de ses maîtresses, mais sans plus. Ce jour-là, cela allait être autre chose. Confortablement installée dans son carrosse, de ses mains gantées de chevreau crème, elle lissait machinalement sa jupe bleu roi assortie au caraco aux bords brodés. Elle fixait machinalement le décor des rues qui défilaient sous une journée ensoleillée, mais clémente de température. Elle laissait encore courir son esprit quand la voiture pénétra dans la cour de l’hôtel. Son cocher présenta sa carte de visite, le majordome l’annonça à monsieur le baron. Il l’a reçue dans son bureau, se demandant ce que sa belle sœur pouvait lui vouloir. Si c’était pour lui reprocher de ne pas être venu à la prise de voile de l’aînée ou s’il y avait des problèmes avec la cadette, il la renverrait poliment. Il avait autre chose à faire de plus important. Il l’accueillit sans chaleur et sur la défensive, mais avec déférence. Il lui en voulait encore d’être en vie et toujours si belle. Marie Louise La Fauve-Moissac après les échanges de politesses s’installa dans un fauteuil face au grand bureau plat du siècle dernier. « – Je viens vous voir, car comme vous le savez, je me suis rendue pour la prise de voile de Marie-Angélique dans le Bordelais. » Le baron commença à s’agacer et s’apprêta à couper la marquise, mais celle-ci reprit  « – Comme il se faisait tard, une tempête nous ayant retardés, et que je ne pouvais prendre le bac pour me rendre à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes ». Le baron se raidit, se crispa. Elle continua  « – Et quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une enfant, le dernier enfant de ma sœur, qu’avez-vous à me dire à ce sujet ? » Il se leva, blanc de rage, prit le bras de la marquise l’obligeant à se lever. « – Madame ceci ne vous regarde en rien, je ne veux pas entendre parler de cet enfant, et quoiqu’il arrive elle reste là où elle est ! Avez-vous compris ? Vous ne changez rien à sa condition, bien beau qu’elle soit encore en vie ! Je ne veux pas en entendre parler ! Avez-vous bien compris, Madame ? » Il ouvrit la porte, reprenant son contrôle, il la salua et lui ferma la porte au nez. Elle resta médusée, elle se retourna et descendit l’escalier encore sous le choc de la violence de l’entretien. En montant dans sa voiture, elle en avait encore les membres tremblants.

*

Lettre de Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Madame La Tour Veyran

Paris, le 20 décembre 1781

Chère mère,

J’espère que votre santé s’améliore ou tout du moins se stabilise. Je me fais à votre sujet beaucoup de soucis. Les nouvelles que m’a données père n’étaient point rassurantes.

Depuis le 21 novembre, comme vous devez le savoir, depuis la mort de Monsieur de Maurepas, monsieur de Vergennes est aux affaires, ce qui cause beaucoup du souci à mon époux. Il semblerait qu’ils aient plus d’un point de divergence. Mais ce n’est pas le Premier ministre que mon époux voit passer.

Comme vous devez vous en souvenir, j’ai accompagné notre douce Marie-Angélique à sa prise de voile. Ce fut fort émouvant, elle s’est déroulée comme prévu au couvent des Ursulines à Libourne. Madame de Verthamon avait offert à chaque novice une fleur de lys. Je ne sais vraiment pas comment elle a pu faire en cette saison, mais cela rajoutait de la poésie à leurs entrées. Toutes de blancs vêtues, leurs voiles maintenus par des couronnes de fleurs, elles se sont avancées vers l’hôtel en deux colonnes émouvantes, la lumière des vitraux leur traçait le chemin sur le sol de pierre de l’église. C’était magique, notre jolie demoiselle était pleine de grâce. Que Dieu m’excuse, mais elle avait tout pour faire le bonheur d’un mari, je crois que c’est elle qui ressemble le plus à notre chère Jeanne-Henriette. Quant à notre Marie-Amélie, je crois que c’est à moi qu’elle ressemble, autant dire qu’elle ne prendra pas le voile. Marie-Angélique est maintenant au couvent de Grenade près de Toulouse, elle y aura pour consœur la petite Bole du Chomont-Charvet, si vous vous en souvenez. Elles ne se seront pas quittées depuis leur entrée au couvent.

J’ai maintenant une nouvelle à vous annoncer qui va vous faire un choc. J’ai longtemps hésité à vous l’écrire, mais je ne peux vous la cacher plus longtemps. Vous êtes en droit de savoir. En allant à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes pour la nuit. J’y ai fait une rencontre surprenante qui m’a mise très en colère. J’ai découvert une petite fille nommée Antoinette-Marie, qui s’avère être la dernière-née de Jeanne-Henriette. Car si ma sœur est morte en couches, l’enfant lui n’était pas mort-né. Ce sont les époux Freydou, métayers du château qui s’en occupent. Dans son chagrin et son égoïsme, le baron a omis de nous en faire part, et veut la laisser dans l’oubli général. Après une entrevue houleuse, je n’ai pu le faire changer d’avis. Je vais donc pourvoir à son bien-être par le biais du curé de la paroisse. Je suis vraiment désolée de vous causer cette vive émotion, mais il fallait que vous sachiez que vous aviez encore une petite fille.

Je vous laisse sur cette nouvelle et vais faire tout mon possible pour aider cette enfant. Je vous embrasse, très chère mère.

 Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

Madame de La Tour Veyran mourut deux mois plus tard sans voir sa dernière petite fille, la maladie l’avait emportée.

Chapitre 5

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie  (132).jpg

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Automne 1787, L’organisation du mariage par procuration

En août 1787, le parlement de Bordeaux avait refusé d’enregistrer l’édit sur les assemblées provinciales. Le 18 août, il avait été exilé ainsi que le parlement de Libourne entraînant des mouvements de colère. À Paris du 20 au 30 août, des émeutes populaires éclatèrent pour soutenir les Parlements. La négociation, entre ceux-ci et Loménie de Brienne, aboutit à un compromis. Le gouvernement envisagea de convoquer les États-Généraux, mais demanda du temps et des moyens financiers. À cette saison, Bordeaux se tourna vers ses champs de vignes, il fallait surveiller la maturité du raisin.

Comme partout où il était passé précédemment les vendanges avaient été précoces et avaient donné peu, François-Xavier Lacourtade sortit de la cave tout en continuant de s’entretenir avec Gaspard sur les résultats de la récolte. Émergeant du local, il fut bousculé par une gamine échevelée, courant derrière un énorme chien, qui s’excusa tout en riant. La sauvageonne devait avoir dans les quatorze printemps.

« – Dieu, qui est cette donzelle ?

– Mais c’est Mademoiselle Antoinette-Marie.

– Cette gamine n’est tout de même pas ma belle-sœur. »

Haussant les épaules, Gaspard confirma et émit des inquiétudes quant à l’avenir de la demoiselle. Les gars du village tournaient de plus en plus autour du château, et il ne savait plus trop quoi faire. Pour ses filles, ça avait été facile, il les avait mariées. Cela fit sourire le négociant. Les dernières instructions données, il prit son cheval et rentra à Bordeaux.

Arrivé à la nuit dans son hôtel « des Chartrons « donnant sur les quais, il trouva au premier étage, attablée à son bureau, son épouse vérifiant les livres de comptes. Il n’y avait qu’un an qu’ils étaient mariés, et Marie-Amélie, née Cambes-Sadirac, avait déjà tout compris du rôle de l’épouse d’un négociant-armateur. Elle avait pris son statut à bras le corps, elle avait l’intention de remplir pleinement la charge. François Xavier avait été étonné qu’une aussi jeune et jolie femme puisse avoir la tête si sérieuse. Quant à son père, il en était enchanté, il était sous le charme de sa belle-fille. Après l’avoir embrassée, il s’assit en face d’elle, de l’autre côté de son bureau, cela l’amusa. Il raconta à Marie-Amélie, sa tournée sur les différentes propriétés viticoles, dont l’entreprise familiale était ou le courtier ou le propriétaire. Pendant ce temps, elle continuait ses comptes tout en l’écoutant. Bien qu’ils fussent de plus en plus complexes à cause de la multiplication des actions commerciales de l’entreprise familiale, elle appréciait de faire les comptes, de relancer et d’expédier les commandes. Quand il lui dit que les vendanges avaient donné peu, mais que le vin serait excellent, elle lui répondit sans lever la tête  « – nous en vendrons moins, mais plus cher, ce n’est pas très grave ! » Ce qui agrandit le sourire de son mari. Mais quand il lui narra sa rencontre avec sa sœur, elle s’arrêta et releva la tête.

« – Je crois que ça lui fait quatorze ans. Est-elle jolie ?

– Ma foi, pour le court instant que j’ai pu en juger la famille ne peut la renier !

– Ce n’est pas plus mal.  

– De plus, les Freydou s’inquiètent, les garçons commencent à lui tourner autour et ils ne savent pas quel parti prendre.

– Il va falloir y réfléchir… Je vais écrire à ma tante. Il serait peut-être bon de s’occuper de son avenir. »

*

De Marie-Amélie Lacourtade.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Bordeaux, le 12 septembre 1787

Ma chère tante,

Cambes-Sadirac Marie-Amélie (23)Ici, c’est la fin des vendanges. Elles ont remplacé les problèmes politiques que nous avons vécus, nous offrant ainsi une accalmie. Mon mari et moi-même nous nous apprêtons à aller passer une quinzaine de jours dans notre propriété de Caudéran. Mon beau-père s’occupera des affaires familiales.

Nous avons un nouveau commis, Karel Van der Hartig, qui nous vient d’Amsterdam. Il est le fils d’un de nos associés aux Pays-Bas. Il est tout roux avec beaucoup de pigasses. Il est un peu perdu, mais il a trouvé un allié en son homologue américain John Madgrave.

Madame de Verthamon a donné, comme chaque année, un très joli bal champêtre pour clore les vendanges. Cette année, elle l’a fait dans son nouveau château de Cadaujac. C’est une très belle propriété, sur les bords de la Garonne, à laquelle on accède par une allée de chênes. Il y avait toute l’aristocratie de la région ainsi que les plus gros négociants de Bordeaux. J’avais pour ce jour une très belle robe de soie rose. C’était un modèle fourreau, ceux qui vous font la taille si fine, avec un décolleté échancré qui mettait en valeur une très belle parure de grenat que mon époux m’a offert pour notre première année de mariage. Je l’avoue, j’étais très fière de l’effet que je faisais…

… Sur ce, si je vous écris, c’est afin de vous parler d’Antoinette-Marie que mon époux a croisé au château de Cambes. Il semblerait que le temps est venu de décharger les époux Freydou. Ceux-ci s’inquiètent de l’avenir de ma jeune sœur, qui semble sortir très rapidement de l’enfance. C’est somme toute normal puisqu’elle a fait ses quatorze ans cet été. Je ne l’ai pas revu depuis sept ans, mais mon mari m’affirme que celle-ci deviendrait une jolie fille. C’est donc votre avis que je sollicite pour entamer, ou vous aider dans l’entreprise que vous trouverez la plus judicieuse.

Respectueusement,

Votre Marie-Amélie

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

À Marie Amélie Lacourtade

Versailles, le 2 octobre 1787

Ma chère enfant,

Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c’est que je me suis d’abord renseignée auprès du curé de Cambes quant au parti à prendre pour votre sœur. Celui-ci ne voit que le mariage comme sortie à sa situation, le tempérament d’Antoinette-Marie n’étant pas très approprié à une entrée dans les ordres.

la Fauve Moissac Marie Louise 10 (2).jpgJe suis donc allée voir votre père. Il s’obstine à vouloir nier son existence, et il m’a donné une fin de non-recevoir quant à fournir une dot à Antoinette-Marie… Il faut dire qu’il a décidé d’épouser, en décembre, mademoiselle Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, une pimbêche de vingt ans. Elle va lui fournir une dot qui pourra redorer sa fortune. Sa vie à Versailles semble l’avoir fait fondre comme neige au soleil, d’autant qu’il ne veut pas vendre de terre. Il va donc falloir nous débrouiller par nous-mêmes.

Je donnerai ce que je pourrai pour constituer une dot, mais j’ai peur que cela n’aille pas loin. Quant à trouver un parti, il nous faudra être discrets, pour que votre père ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Il ne faut pas générer un scandale qui discréditerait la famille et Antoinette-Marie, de plus cela nous compliquerait la tâche.

J’ai toutefois demandé de l’aide de votre marraine, Jacqueline de Verthamon, en qui j’ai toute confiance.

Tendres baisers, votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac  

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Jacqueline de Verthamon

Versailles, le 2 octobre 1787

Très chère amie,

 À la cour, les affaires se bousculent les unes aux autres. Coincé entre deux factions, mon époux se trouve dans des situations litigieuses. Entre la disgrâce de Monsieur de Calonne, la nomination de monsieur Loménie de Brienne et l’archevêque de Toulouse, poussé au pouvoir par la coterie de la reine, sa position est fragile. Il n’y a eu de positif dans cette cabale que le prêt accordé de 67 millions, par les notables et les parlements, permettant ainsi d’éviter la banqueroute.

L’opposition des cours souveraines n’a rien amélioré à l’état d’inquiétude de mon époux, notamment celle du parlement de Paris qui a refusé l’impôt sur le timbre et a réclamé la convocation des États-Généraux. Enfin comme le gouvernement a fini par capituler et a envisagé de les convoquer, nous avons un moment de répit.

 Si je vous écris, c’est afin de me confesser d’un secret familial qui vous concerne en la personne de Jeanne-Henriette ma défunte sœur, votre amie d’enfance. Dans la douleur de la perte de sa femme, mon beau-frère, le baron Cambes-Sadirac, a nié la naissance qui avait emmené celle-ci à la mort. Il y a de cela sept ans, j’ai appris l’existence d’Antoinette-Marie. Elle vit sous la bienveillance des métayers du château de Cambes, les époux Freydou. J’ai été très choquée, comme vous devez l’être en me lisant. J’ai pourvu au confort de cette enfant par le biais du curé de Cambes. Seulement, aujourd’hui je me confronte à un problème pour lequel j’aurais besoin d’aide. Il me faut la marier, bien et discrètement, car j’obtiendrai la signature du baron pour le mariage, mais rien d’autre. De plus si cela venait à se savoir, il me la refuserait. Je suis donc obligée d’être la plus discrète possible. Il serait donc judicieux de la marier en province et surtout avec quelqu’un qui y reste…

Avec affection, votre amie.

Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

*

De Jacqueline de Verthamon.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac

Bordeaux, le 20 octobre 1787

Mon amie,

J’ai été consternée à la lecture de votre lettre, comme vous le pensiez. Je ne vous en veux point sachant la douleur que cela a dû raviver. Il est évident que je vais vous apporter toute mon aide. Je vais augmenter la dot. Plus elle sera importante plus nous aurons de faciliter à lui trouver un bon parti et à conclure en toute discrétion. Je vais essayer de dégager sur mes biens des disponibilités afin de compléter votre propre donation. Mais afin que la dot soit correcte, je vais me tourner vers un ami qui se fera un plaisir de participer à sa constitution en souvenir du bon vieux temps. De plus, celui-ci donnera du poids à votre demande de signature auprès du baron. Je ne vous en dis pas plus à ce sujet tant que je n’ai pas son accord. Quant à la recherche du futur époux, cela va être plus délicat, car je ne peux faire jouer mon entourage, mais ne vous inquiétez pas, je vais y réfléchir.

Toute mon affection,

 Votre amie,

Jacqueline de Verthamon,

Baronne de Beautiran

*

de Verthamont Jacqueline 05 (2).jpgJacqueline de Verthamon avait eu une liaison avec Louis Antoine Sophie, duc de Fronsac, fils du gouverneur de Bordeaux, le maréchal de Richelieu. Bien que de courte durée, interlude entre les deux mariages de celui-ci, ils en avaient gardé un bon souvenir et une solide amitié. Il ne fut donc pas surpris par son bristol lui annonçant sa visite cet après-midi de décembre. Il était lui-même en visite chez son père pour les fêtes de Noël. Le maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis s’était entiché de la ville dont il était le gouverneur. Il avait justifié une mauvaise santé pour ne pas se rendre à Versailles en cette occasion.

Tous les après-midi Marie-Antoinette-Marie de Galliffet, sa belle-fille, offrait le thé et le chocolat chaud dans les salons de l’hôtel du gouvernement. Elle en profitait pour faire admirer ses superbes services de porcelaine de Chine. Madame de Verthamon fit son entrée en fin d’après-midi. Après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes dont la plupart étaient des amies ou connaissances et avoir félicité son hôtesse pour sa toilette, une robe à l’anglaise de couleur lie-de-vin, en velours, elle s’isola avec son époux le duc de Fronsac dans un petit salon adjacent. En une courte explication, elle raconta la vie d’Antoinette-Marie et son problème. Amusé et attendri par l’énergie qu’y mettait la baronne, il lui accorda son aide. Il la pria de patienter jusqu’à ce qu’il ait pu en parler à son père. Il pensait que pour l’honneur du baron Cambes-Sadirac, le connaissant bien, il valait mieux que ce soit le gouverneur qui dota la jeune fille, cela passerait mieux. Elle n’en demandait pas tant, aussi remercia-t-elle avec chaleur son ancien amant et ami. Deux mois plus tard, elle devait avoir la réponse affirmative du gouverneur lui-même. Il l’invitait afin de lui remettre en mains propres la lettre de gage. Ayant toujours été très admirateur d’un sexe qu’il ne trouvait pas si faible, mais très attrayant, il était toujours prêt à l’aider, d’autant que sa fortune le lui permettait.

*

De Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai reçu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position enviable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier est favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je me demandais si nous ne pourrions pas lui demander de l’aide afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui trouveraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

*

De Marie Amélie Lacourtade.

À Marie angélique Cambes-Sadirac.

Bordeaux, le 30 novembre 1787

Ma très chère sœur,

L’automne est toujours si doux, et ma foi cela est agréable. Après le remue-ménage de l’été, il est aussi très calme, ce qui est reposant, aussi j’ai profité avec plaisir de notre propriété caudéranaise. Elle est enfin finie de meubler. J’ai reçu mon salon d’apparat, il y a deux semaines, les chaises à la reine sont un ravissement. Les tapisseries des dossiers et assises ont pour thème les fables de la fontaine, ce qui est du meilleur effet pour une propriété de campagne. Je sais, ce n’est que vanité ! …

… Votre idée de faire appel à Madame de Maubeuge est excellente, bien que loin de nous, Antoinette-Marie pourrait faire sa place au sein de ce pays. J’en ai parlé à Mme de Verthamon, comme moi elle pense que ce serait le plus judicieux. Elle avait pensé à quelques partis à Saint-Domingue, mais avait peur que cela ne puisse se faire avec discrétion, aussi elle est enchantée de votre proposition. Nous n’arrêtons pas nos recherches, mais attendons la réponse de votre amie…

Tendrement.

Votre sœur,

Marie Amélie Cambes-Sadirac

*

De Nathalie Bourdeille de la Salle. Marquise de Maubeuge.

À sœur Angélique.

Nouvelle-Orléans, le 3 février 1788.

Très chère amie,

de Maubeuge Nathalie marquise de Maubeuge 03 (2).jpgJe m’empresse de répondre à votre lettre, et comme vous vous en doutez j’y réponds par l’affirmative. J’ai été stupéfiée par son contenu, comme quoi chaque famille a ses secrets. Je suis donc heureuse de participer à la conspiration des femmes de la famille Cambes-Sadirac pour le bien-être de cette demoiselle. En espérant que vous ne m’en voudrez pas, j’ai devancé la réponse que je vous envoie, et me suis adressée à l’abbé Huber, mon ancien confesseur. Il est aujourd’hui le curé de la paroisse de l’Ascension. Il y a dans cette paroisse quelques héritiers qui auraient plaisir à épouser du sang bleu de métropole. J’ai déjà quelques noms, le fils du baron de Thouais, Charles-Henri, le baron ayant servi sous les ordres de mon mari lors de la bataille de Bâton-Rouge, ainsi que le fils du seigneur de Crécy, Louis Adam. Ce dernier est, me semble-t-il, un peu jeune. Il est de deux ans l’aîné de notre protégée. Le premier aurait ma faveur, outre le titre de noblesse plus en phase avec la qualité de votre sœur, il a quatre ans de plus qu’elle. Je me suis permis, toujours par l’intermédiaire de l’abbé Hubert, de tâter le terrain, et ma foi, l’un comme l’autre serait intéressé. Les deux familles sont essentiellement attirées par le prestige que leur amènerait le mariage. Loin de la France, c’est d’autant plus un honneur. Ni l’un ni l’autre ne se sont intéressés au montant de la dot, ce qui ne veut pas dire que ce ne sera pas un argument de poids.

Par ailleurs, afin de participer à la constitution de la dot de notre jeune demoiselle, j’ai demandé à mon époux d’approcher notre gouverneur pour obtenir une concession dans la paroisse du futur époux. Ceci n’est pas encore fait, mais j’ai confiance.

J’envoie tout de suite cette lettre par le premier bateau pour la France.

Sincèrement,

Votre amie

Nathalie Bourdeille de la Salle, marquise de Maubeuge

*

La lettre mit trois mois à faire le trajet entre les deux continents et les deux amies. À peine réceptionnée, sœur Angélique en faisait une copie pour sa tante et sa sœur, qui elle-même prévenait, Madame de Verthamon. Agréée par toutes les complices, Madame de Maubeuge reçut l’accord pour le début des négociations. La réponse revenue, un contrat de mariage fut convenu avec le baron de Thouais, par l’entremise de l’abbé Hubert et de Monsieur d’Estournelles secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Ce fut d’autant plus aisé que la jeune fille arrivait avec une dot raisonnable.

Chapitre 6.

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Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Septembre 1788. L’incendie.

Aout 1787

Le jeune homme de dix-neuf ans arpentait les couloirs sombres et austères, agrémentés d’immenses portraits d’ancêtres, de la demeure familiale. Il ne décolérait pas. Il entra dans ses appartements, et ouvrit les rideaux laissant entrer la lumière. Madrid était écrasée par le soleil de midi. Son père était mort deux jours avant des suites d’une longue maladie qui l’avait rongé de l’intérieur. Ses obsèques avaient eu lieu le matin même en grande pompe, après une messe digne d’un roi, dans l’église de saint Francisco el grande. Celle-ci avait été construite sur le lieu de campement de saint François d’Assise, allant en pèlerinage vers Compostelle, lors de son séjour de quelques jours dans cette ville.

Don Rodrigo, marqués de fuente Pelayo, ministre de Charles III d’Espagne, sous les ordres consécutifs du comte D’Aranda, président du conseil de Castille et de don José Moñino, comte de Floridablanca, avait participé à toutes les réformes du règne. Fort respecté, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, il n’avait qu’une tache au tableau de sa vie. Il avait été extrêmement jaloux, et avait entouré son épouse, la belle Maria Almeida de Guimarães, d’une surveillance constante. De ses six grossesses, avaient survécu deux fils. Mais le père avait toujours eu des suspicions quant à la légitimité du cadet de la famille. Ses doutes étaient fondés sur le fait qu’il était le portrait craché de sa mère. Il ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui ou un de ses ancêtres. Bien qu’irrationnel, il fit payer à son fils, cette idée obsessionnelle. Il n’accorda qu’indifférence ou mépris à Juan-Felipe. Aussi ce dernier ne fut pas surpris de découvrir à l’ouverture du testament, qu’en tant que cadet, il héritait du titre de marqués de Puerto Valdès, titre appartenant à son défunt oncle maternel, s’accompagnant d’une terre aride en Castille, donc peu rentable, en fait de son père, rien. Quelques années auparavant, sa mère s’était battue pour que celui-ci ne le fasse pas rentrer au séminaire et donc dans les ordres. Elle avait fini par l’envoyer auprès de son frère à Tolède, loin des yeux de son père.

Il était considérablement abattu devant cette injustice, mais il n’y pouvait rien. Après mûre réflexion, il décida de s’expatrier en Nouvelle-Espagne pour y faire fortune. Sur les conseils de sa mère, il choisit La Nouvelle-Orléans. Il embarqua à Cadix pour l’Amérique, avec une lettre de recommandation pour le gouverneur de la Louisiane, Estéban Rodriguez Miró y Sabater, qui était un ami de sa famille et pour don Almonester, riche propriétaire de la Louisiane, un des anciens prétendants de sa mère que son grand-père avait alors éconduit pour manque de fortune, au grand dépit du jeune couple. Pour ses maigres possessions, il ne voulait pas en passer par des banquiers qu’ils considéraient comme des vautours guettant leurs proies. Il chargea donc son frère de vendre ses terres et de lui faire parvenir l’argent qu’il retirerait de la transaction.

*

Esteban_Rodríguez_Miró 2.jpg

Le soleil laissait passer ses rayons au travers des persiennes, le gouverneur de la Louisiane avalait de nouveau un café tout en réglant les problèmes de la colonie. Depuis l’autorisation donnée pour la création de leurs premiers entrepôts, les États-Uniens essayaient de s’imposer un peu plus, malgré les sévères restrictions à la circulation, sur le Mississippi. Ceci créait des tensions avec Philadelphie qui s’accompagnaient de menaces de guerre et d’invasion. Les planteurs ne facilitaient pas les négociations diplomatiques en faisant de la contrebande avec eux, sans parler de l’installation des derniers français de Nouvelle-France qui arrivaient. Tout cela était souvent cornélien et lui procurait bien du souci. Ce matin de janvier 1788, son secrétaire, Baldino-Bartolomé De las Casas annonça la visite d’un jeune andalou. Il venait présenter sa lettre de recommandation afin de prendre son service en tant que capitan. Après avoir pris connaissance de celle-ci, il accepta de le recevoir entre deux rendez-vous. Il vit rentrer un vrai hidalgo, de taille moyenne, mais bien proportionné, mince, nerveux, ombrageux, les cheveux bouclés noirs et l’œil de velours. Le gouverneur pensa aussitôt qu’il allait faire des ravages dans la colonie. Il se leva pour le saluer et le fit asseoir tout en restant debout. « – Savez-vous jeune homme que je connais fort bien votre mère et sa famille ?

– Oui, senior, c’est elle-même qui m’a conseillé de venir vers vous et qui a fait le nécessaire auprès du comte de Floridablanca.

– Elle a eu raison. Nous avons besoin de sang neuf et de qualité, comment va-t-elle ?

– Aussi bien qu’elle peut depuis la mort de mon père.

– Ah ! je ne savais pas pour votre père, toutes mes condoléances. Puis il demanda des nouvelles de toutes les connaissances qu’ils avaient en commun. Juan-Felipe fit de son mieux pour renseigner le senior Miró y Sabater. Puis celui-ci le remit entre les mains de son secrétaire pour qu’il le fasse accompagner jusqu’à la caserne, où il logerait. Il lui laissait une semaine pour s’acclimater et faire connaissance avec la ville. Il ouvrait sa table à une poignée de privilégiés tous les dimanches et il l’invita à partager son prochain repas dominical.

L’hidalgo suivit à grandes enjambées l’aide de camp que lui avait présenté le secrétaire du gouverneur. Ils traversèrent la place d’Armes, les casernes étant en face du palais du gouverneur à côté du Cabildo. Ils passèrent devant l’église Saint Louis qui s’élevait face au fleuve. Il le présenta au « lieutenant-colonel » de garde, qui l’installa. Après les formalités, il prit connaissance de ses quartiers qu’il partagerait avec un autre capitan, le senior Carlos da Silva. C’était un jeune homme long, élancé, et athlétique, qui se déplaçait toujours d’un pas vif. Le visage long, le nez aquilin, les yeux en amande, le sourcil gauche toujours relevé, le tout lui donnait un air plein de morgue. Il avait reconnu dans le nouvel arrivant l’un des siens, aussi lui accorda-t-il tout de suite sa confiance et sa sympathie.

Accompagné du jeune secrétaire du gouverneur et de son compagnon de chambrée, il visita La Nouvelle-Orléans et ses environs. Juan-Felipe fut ainsi introduit très rapidement dans la société orléanaise espagnole comme française. Aimant la parure, il était toujours élégamment habillé, et il était d’un naturel charmeur. Il flirtait avec les filles comme avec les mères devenant ainsi sous le coup de la nouveauté, la nouvelle coqueluche de cette société.

 Trois jours après son arrivée, avec ses deux acolytes, il se rendit à la messe dominicale et découvrit ainsi l’un des rituels incontournables de la colonie. Devant l’église, une file de calèches laissait descendre tout ce qui comptait à La Nouvelle-Orléans et qui n’était pas dans sa plantation. Une foule se pressait vers l’entrée, où se mélangeaient des créoles en robes, de soie ou de coton, colorées, coiffées majoritairement d’une mantille dont les Espagnoles avaient lancé la mode, et d’hommes en habit à la française. Quelques gens de couleur rentraient discrètement s’installer au fond pour suivre l’office. Parmi eux, Juan Felipe remarqua l’arrivée d’une métisse, à la peau caramel. La taille fine, le buste moulé dans une robe de soie noire à large jupe qui se balançait au rythme de l’ondulation de sa démarche, le tignon blanc et les anneaux dorés aux oreilles, elle rentra, balayant l’assistance d’un regard hautain. Carlos, ayant remarqué son regard, lui glissa discrètement à l’oreille le nom de la belle. « – C’est Marguerite Darcantel, la placée de Charles Laveau. » Sur le perron, le gouverneur était en conciliabule avec le marquis de Maubeuge, créole français représentant de ses compatriotes. Le compagnon de chambrée de Juan-Felipe, de son côté, saluait courtoisement ou galamment son entourage. Pendant ce temps, Baldino Bartolomé De las Casas se chargea de présenter Juan-Felipe à tous ceux qu’ils ne connaissaient pas encore. L’hidalgo présenta ses hommages à madame Céleste McCarthy, la femme du gouverneur. D’origine allemande, c’était une grande femme blonde et majestueuse, de la paroisse de Saint-Charles à dix lieues de La Nouvelle-Orléans. Paroisse ainsi nommée en l’honneur de l’évêque Charles Borromée, sur la rive du bayou des Allemands, elle avait été fondée par des colons allemands cinquante ans auparavant. Par ce mariage, la notoriété du gouverneur s’était alors accrue, ainsi que sa fortune d’une belle plantation. Elle lui présenta ses deux nièces Elizabeth et Mary McCarthy, ainsi que Mme de Maubeuge, puis une multitude de planteurs et notables. Le protocole des salutations, ciment de cette société, terminé il entra et s’assit avec ses compagnons pour suivre la messe. À son étonnement, il constata que le service religieux était continuellement perturbé par les conversations, ce qui laissait stoïque le curé. Venant d’un pays qui avait abandonné depuis peu les autodafés et où l’Inquisition avait encore un œil sur tout, ce laxisme le surprit. Il ne pouvait savoir que les différentes plaintes ultérieures du curé n’y avaient rien changé.

Le culte fini, il se rendit, avec ses deux compagnons, à l’hôtel du gouverneur pour le dîner. Il y retrouva le gouverneur et sa famille, les Maubeuge qui étaient régulièrement invités en qualité de représentant des colons français, et quelques notables, autant Espagnols que Français, la plupart membres de l’assemblée civile du Cabildo, gérant la colonie. Autour de la table, tous parlaient français. Peu familier de cette langue, Juan-Felipe  s’appliquait à suivre tant bien que mal les conversations.

Maccarthy élisabeth (2).jpgIl fut interrompu dans sa persévérance à comprendre, par l’aînée des sœurs McCarthy. Celle-ci avait la joliesse de la fraîcheur, mais il était évident qu’avec le temps elle s’alourdirait. À seize ans, c’était une grande jeune fille au teint clair qui avait des facilités à rougir sous le coup de l’émotion, avec de très beaux yeux limpides. En espagnol, avec peu d’accent, elle l’interrogea « – vous ne comprenez pas le français ?

– Non pas très bien, je l’ai appris, évidemment, mais je l’ai peu pratiqué.

– Il va falloir vous y mettre, c’est chez les Français que l’on s’amuse le plus ! Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes à ma droite à table, je vous traduirai les conversations si besoin est.

À partir de ce jour, chaque fois qu’elle le put, Elizabeth mit le grappin sur le jeune andalou, ce qui agaçait ce dernier et amusait ses camarades. En dehors du service, qui consistait en patrouille autour de la ville ou sur le Mississippi, Juan-Felipe, ponctuait ses journées, de déjeuners, de jeux, cartes ou dés, et de bals. S’il appréciait sa nouvelle vie, il ne voyait pas vraiment comment améliorer sa situation et son établissement, mais le destin allait se charger de lui donner un coup de pouce.

*

La famille Nuñez avait depuis plusieurs générations une relique d’un doigt de sainte Rita, patronne des femmes stériles et des causes désespérées. Lors de sa nomination en tant que payeur général de l’armée à La Nouvelle-Orléans, don José Vincente Nuñez, sa famille et la relique avaient immigré depuis la province de León, en Espagne jusqu’en Nouvelle-Espagne. Ils s’étaient installés dans une très belle maison à balcon ouvragé à l’angle des rues de Chartres et de Toulouse, de La Nouvelle-Orléans.

Depuis le mercredi saint, début du Calvaire du Christ, la señora Maria Térésa, sa femme, allumait devant la châsse familiale de la sainte une multitude de chandelles votives. Elle venait d’avoir trente ans, elle avait accouché de cinq enfants, quatre lui avait été enlevés par différentes fièvres, il ne lui restait que la petite Daria Felicia. Elle espérait bien donner encore un fils, mais son époux la délaissait de plus en plus pour une tisanière du quartier Marigny, comme la bonne société disait pudiquement. Elle priait plusieurs fois par jour espérant que les choses finissent par changer.

Le jour de la commémoration de la Passion, le Vendredi saint, elle pria avec plus de force, puis se prépara pour la messe à l’église où toute la congrégation se rassemblait. Elle embrassa sa fillette qu’elle laissait à sa nourrice. Elle posa sa mantille sur sa chevelure d’ébène adroitement coiffée et rejoignit son époux dans la voiture, qu’il avait fait atteler pour les quelques mètres qui les séparaient du lieu du culte.

*

Maccarthy Céleste (2).jpgLe 21 mars au milieu de la sainte journée, et bien que Madame McCarthy commençât à voir d’un mauvais œil l’intérêt que lui portait sa nièce, Juan-Felipe, comme son compagnon de chambrée, le capitan Carlos da Silva  accompagnait le gouverneur et sa famille à la messe. Madame McCarthy avait, le matin même, demandé à son époux d’éloigner le jeune andalou jusqu’au départ de ses nièces dans leurs familles au bord du bayou des Allemands. Et si elle n’avait rien contre le jeune capitan, elle estimait que l’aînée de ses nièces avait tendance à oublier qu’elle était déjà promise.

Comme il se devait, la famille du gouverneur s’installa au premier rang. Les grandes familles s’installèrent derrière eux par ordre de fortune, selon leurs rang social, Monsieur et Madame de Maubeuge, qui en étaient et des plus riches, s’assirent derrière eux. Entre eux, Jean-Nicolas, leur fils aîné déjà très digne calmait son puîné Philippe, le petit dernier Guillaume étant resté dans leur maison de la rue Dauphine. Juan-Felipe resta debout dans la traverse latérale, avec le secrétaire du gouverneur, Baldino-Bartolomé, et son ami Carlos, le capitan don da Silva. Petit à petit l’église se remplit. Les habitants de la ville, malgré un certain laxisme religieux, ne se permettaient pas de manquer les grandes messes. Cela eut été mal vu. Chacun rentra, salua ses connaissances, et prit sa place. Rapidement, l’église fut bondée.

La chaleur était exténuante, un vent du sud soufflait depuis trois jours. Les deux premiers temps de la messe étaient bercés par le mouvement régulier des éventails des élégantes paroissiennes, le bruit des étoffes chaque fois que l’une d’elles bougeait, le raclement des gorges ou le chuchotement des conciliabules. Lors du troisième temps de la messe, brutalement les portes de l’église s’ouvrirent en grand, laissant pénétrer de la fumée, un esclave cria « – Fuego, Fuego ! ». La peur des louisianais se réalisait, en un instant la panique se cristallisa. Le premier cri de femme provoqua la débandade vers la sortie, les mères tirant leurs enfants derrière elles, les hommes dégageant le chemin. À l’extérieur, la panique était générale. Les gens couraient dans tous les sens, perdus dans leur affolement, ne sachant s’il fallait fuir le fléau ou courir chercher ses biens.

Agrippant le bras de Monsieur de Maubeuge à côté de lui afin de l’entraîner avec sa famille, Juan-Felipe hurla dans le vacarme « – Par ici ! La sacristie ! Gouverneur, par ici ! » Ce dernier, qui dans un premier réflexe entraînait sa famille vers l’allée centrale, cramponna le bras de sa femme, lui faisant faire un demi-tour brutal, dans le mouvement, la plus jeune de ses nièces, Marie la suivit. Déstabilisée, désorientée, étouffant dans son corset soudain trop serré, Elizabeth s’évanouit dans l’ignorance de tous. Les Maubeuge, le gouverneur et les siens traversèrent en courant la petite sacristie nimbée d’une lueur inquiétante. Sorti par la porte latérale, tout le monde reprit son souffle, soulagé de s’extirper avec tant de facilité du traquenard créé par la panique. Le ciel s’obscurcissait sous la chape noirâtre qui commençait à recouvrir la ville, cachant le disque or du soleil de la mi-journée. Madame de Maubeuge rassura son cadet en le prenant dans ses bras, l’aîné tenait la main de son père faisant de son mieux pour garder bonne figure. Pour pouvoir évacuer rapidement, Baldino-Bartolomé parti en courant chercher les voitures et les cochers inquiets, qui ne savaient que faire. Madame McCarthy, reprenant ses esprits, s’écria  « – Elizabeth, Elizabeth n’a pas suivi ! »  Mary fut prise d’une crise de nerfs que son oncle calma d’un ordre.

3450253.jpegSans prendre le temps de réfléchir, alors que les premières flammes léchaient la façade de l’église, Juan-Felipe revint à l’intérieur. Un vitrail éclata sous la chaleur et fit pénétrer une langue de feu. Elle lui permit au milieu de la fumée de distinguer la jeune fille inanimée, allongée par terre devant l’autel. Il la prit dans ses bras, la couvrit de sa jupe pour la protéger des flammèches et ressortit. Toussant et crachant la fumée, il la posa saine et sauve sur le sol. Sa tante la ranima en lui tapotant les joues.

Ce que n’avait pas vu Juan-Felipe, c’est la forme allongée dans l’allée centrale qui rampait. Marguerite Darcantel, la jeune métisse aux yeux couleur d’ambre, avait été violemment poussée par un homme, et avait été projetée contre une colonne, sa tête percutant l’un des bancs. Ayant perdu connaissance, elle avait repris ses esprits alors que les flammes rongeaient les murs intérieurs de l’église. Elle se vit perdue. Elle n’arrivait pas à se lever, la fumée l’asphyxiait, sa tête tournait. Dans un sursaut de survie, invoquant Dieu de toutes ses forces, prenant appui sur un banc, elle réussit à se mettre sur ses jambes et à s’extraire du bâtiment. Arrivant à l’extérieur, suffocant, elle respira un grand coup et sentit ses forces la quitter. Alors qu’elle montait dans la calèche, que Samson avait réussi à rapprocher malgré la panique des chevaux, Madame à Maubeuge aperçut la jeune femme. Elle cria de surprise, montrant du doigt la porte de l’église, Juan-Felipe se retourna et voyant la forme noire s’effondrer, il se précipita. Ramenant la jeune femme vers le groupe, la marquise la fit installer dans sa voiture, oubliant toute convenance, à la stupeur de la femme du gouverneur quand elle reconnut la tisanière. Personne n’eut le temps d’avoir d’états d’âme, l’église Saint-Louis s’écroula en une fraction de seconde dans un craquement assourdissant devant le groupe ahuri.

De l’Est du quartier, que l’on surnommait le Carré, des brumes puantes déferlaient, une panique générale s’était déclenchée devant la peur du brasier. Elle poussait devant elle des familles entières ne sachant où aller ni quoi faire, juste guidées par la peur. Au milieu des fumées et du vrombissement de l’incendie s’échappaient des cris, des hurlements terrifiés, des hennissements. Dans la multitude fuyante qui courait dans le plus grand désordre, des attelages lancés à vive allure vers le soleil couchant renversaient les malheureux sur leur passage. Le gouverneur, ne perdant nullement son sang-froid, ordonna à toutes les personnes autour de lui d’aller se réfugier sur les bords du Mississippi. Puis il donna des ordres autour de lui afin d’organiser le sauvetage des habitants et si possible des habitations. Le capitan da Silva fut chargé de coordonner la lutte contre le feu. Regroupant les hommes à sa portée, il commença par ordonner l’organisation d’une chaîne humaine du fleuve jusqu’au feu apportant l’eau comme elle pouvait. Le plus grand désordre régnait.

Le marquis de Maubeuge, de son côté, prit un cheval encore attaché près de l’église. Il le calma tant bien que mal. L’animal affolé par l’odeur de la fumée raclait le sol et tirait sur ses rênes, il réussit à le monter. Il se précipita vers sa maison pour aller y chercher son cadet et tous ses gens. Il s’engouffra dans la rue de Chartres puis dans la rue Saint-Louis, évitant de son mieux le flot compact des gens paniqués. Ceux-ci décampaient des maisons qui s’effondraient, ils emportaient les quelques biens qu’ils pouvaient porter. Il s’arrêta tout net, faisant cabrer l’animal qu’il montait pour aider une femme fuyant sa demeure que les flammes avaient prise pour victime. Il retira avec précipitation sa veste étouffant tant bien que mal le feu qui rongeait la robe de celle-ci. Une fois sauvée, il s’excusa et la laissa là désemparée au milieu de la rue. Elle fut emportée par le mouvement du flot humain s’enfuyant du lieu du drame. Il poursuivit sa route évitant les fragments de toitures enflammées qui retombaient sur les autres blocs, propageant ainsi l’incendie. Il finit par rencontrer ses gens au milieu des fuyards. Sara, la mâchoire serrée, tenace, déterminée, ouvrait le chemin vers leur sauvegarde, elle tenait le petit Guillaume dans ses bras et la jeune Esther sa jupe. Abigaïl, la nourrice de Madame de Maubeuge, soutenu par sa sœur Josépha, tenait contre elle les quelques bijoux de sa maîtresse dans un coffret, l’essentiel étant au coffre. Derrière elles suivaient la plupart des gens de maison de la famille Maubeuge. Soulagé de les voir en vie, il leur donna l’ordre de prendre la rue Bourbon puis la rue Iberville pour rejoindre le fleuve où elles pourraient retrouver leur maîtresse sur la levée. De son côté, il continua jusqu’à sa demeure, évitant de son mieux la foule en sens contraire, sa maison était encore éloignée du sinistre par un îlot de maisons. Il se précipita à l’intérieur, monta les marches du grand escalier quatre à quatre. Il se rua sur son coffre dans le bureau, après avoir pris une sacoche, il la remplit avec tout ce qu’il pouvait, papiers, bijoux, argent. Voyant le feu approcher, il abandonna sa demeure et repartit retrouver sa famille.

IMG_1454.JPGJuan-Felipe de son côté organisa avec son régiment la canalisation des rescapés sur la digue, face à la ville en flammes, afin d’éloigner le plus possible la population du danger. Déjà installée sur celle-ci, encore dans la sécurité du landau que Samson avait solidement attaché à l’un des poteaux servant d’habitude à amarrer les navires, Nathalie de Maubeuge, d’une voix calme, rassurait le plus jeune de ses fils tandis que le cocher faisait de même avec les chevaux effrayés de l’attelage. Elle guettait de ce promontoire, le retour de son époux avec son benjamin, ainsi que ses gens. Afin de ne pas inquiéter ses fils, elle ne montrait pas l’angoisse qui ravageait son cœur. Sur la banquette de la voiture face à la marquise, Marguerite Darcantel finit par revenir à elle surprise d’être là. Réalisant où elle était, elle tomba à genoux dans la voiture et en pleurs elle se mit à remercier vivement sa bienfaitrice, lui promettant son aide quoiqu’il advienne. La marquise calma de son mieux la tisanière pleine de reconnaissance.

De son côté, une fois ses ordres donnés, en chemise, sa veste ayant servi à étouffer des flammes, un mouchoir noué sur le bas du visage, évitant le flot vociférant des fuyards, Juan-Felipe rejoignit ceux qui luttaient contre le feu. Le vent rabattait la fumée vers le sol, la cendre s’infiltrait partout, l’air s’épaississait à mesure que l’on approchait des décombres de l’église Saint-Louis et du Cabildo, chacun suffoquait, cherchait l’air salvateur. Il dut finir par rebrousser chemin à la place d’armes, le quartier de l’église était devenu inaccessible. Le brasier engloutissait à une vitesse surnaturelle les demeures, les granges, les entrepôts. La caserne était déjà un tas de cendres et de débris. Dans la panique générale, quelques silhouettes commencèrent à se détacher de par leur calme, elles marchaient vers l’incendie, des seaux au bout des mains. Petit à petit une chaîne humaine s’était organisée. Malgré la suie collante et les brûlures dues à la proximité du feu, Juan Philippe resta à son poste, insufflant du courage aux autres. Avec ses compagnons de lutte, impuissant, il voyait la ville devenir cendres. Sa gorge, ses poumons et ses yeux lui faisaient mal, la fumée lui déclenchait des quintes de toux. Les habitants continuaient à fuir l’enfer, ayant rassemblé en toute hâte ce qu’ils pouvaient encore sauver de leurs affaires, et abandonnant désespérés ce qu’ils ne pouvaient emporter. Les langues de flamme poursuivaient leur dessein passant d’une demeure à l’autre engloutissant des fortunes entières. Chacun se demandait si l’ogre vorace allait s’arrêter. Dans une écurie attenante à une maison en proie aux flammes, Juan-Felipe perçut des hennissements. Des chevaux étaient prisonniers à l’intérieur de leur remise. Il se précipita pour les libérer, mais un craquement sinistre l’engloutit sous la toiture de l’écurie. Bloqué par une poutre, il se crut perdu. Étouffant, il poussait, il tirait, le poids qui le bloquait. L’asphyxie lui fit perdre connaissance. Il fut sorti des décombres par les hommes qui l’entouraient et qui l’avaient vu disparaître dans ce qui était devenu des décombres. Un seau d’eau sur la tête le remit sur pied. La résistance s’était étoffée, des hommes s’activaient par dizaines. Juste avant le lever du jour, le vent s’apaisa ralentissant l’avance de l’incendie. À bout de forces, s’arrêtant un instant pour se reposer, Juan-Felipe découvrit la réalité, la catastrophe. Le Carré n’était plus qu’un immense foyer de braise d’où surgissaient par endroits des flammes, le feu essayant de reprendre. De ce qui avait été une multitude de jardins luxuriants entourant des édifices publics, des maisons modestes ou arrogantes, il ne restait qu’un amas fumant. Des fortunes entières étaient parties en fumée. Avec un peu de chance, leurs propriétaires étaient encore en vie. Des milliers de ballots de coton, d’indigo, de riz avaient disparu ruinant des familles entières. Les navires, qui auraient dû en remplir leurs cales, avaient largué leurs amarres et s’étaient prudemment rassemblés au milieu du fleuve. Il faudrait qu’ils attendent encore longtemps pour pouvoir remplir à nouveau leurs ventres.

Le drame fut définitivement circoncis au petit matin, l’incendie cessa, faute d’aliment, laissant les survivants hagards, les bras ballants, devant le sinistre. La population ne put que constater la destruction de centaines d’édifices, beaucoup de maisons particulières, la vieille église Saint-Louis, la prison, les casernes, l’armurerie et les archives de la cité n’étaient que trou béant et noir au milieu de la ville ! Tout était passé dans les flammes, églises, école, Cabildo, tour de guet, le couvent des Capucins, des habitations, des commerces, au cœur du Carré. Seules les maisons proches de la levée du Mississippi avaient pu être protégées par les pompes puisant l’eau du fleuve. Au milieu des ruines fumantes, les habitants hagards retournèrent, lentement vers les lieux du drame, constater l’étendue de leurs pertes. Les uns cherchaient les leurs, les autres pleuraient devant les ruines, ils fouraillaient dans les ruines à la recherche de quelques restes. Beaucoup avaient perdu des proches et souvent tous leurs biens.

La grande levée de La Nouvelle-Orléans, face à ce, qui avait été le centre de la ville, était transformée en camp de toile pour les rescapés. Avec l’aide de Samson et de ses gens, qui avaient fini par la retrouver, la marquise de Maubeuge avait organisé un campement de fortune au centre duquel ses trois fils dormaient enfin. La jeune femme contemplait devant elle le champ de monticules noir vestige de la ville. Des larmes coulaient le long de son visage, elle faisait partie de ceux qui remerciaient Dieu d’avoir épargné les siens. Son époux la prit dans ses bras, heureux de l’y sentir, ils avaient tous eu si peur.

Les Orléanais s’organisèrent, les cendres à peine refroidies, certains déblayaient déjà les décombres. C’était un peuple de pionniers, cette catastrophe ne les abattrait pas, cela ne se pouvait. Les pauvres furent pris en charge par les riches qui eux se firent une raison. Les familles qui le pouvaient, repartirent vers leur plantation, envoyant en échange des esclaves pour la reconstruction de la ville, il ne fallait pas attendre. Ceux qui restaient construisirent un camp sur les bords du Mississippi. Sous les tentes, chacun entassait les restes, se créait un confort, un lieu de repos. Les sœurs ursulines dont le couvent avait été miraculeusement épargné portaient secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Elles avaient recueilli les orphelins, les plus souffrants, et dans un camp de tentes qui faisait office d’hôpital de fortune, elles soignaient avec l’aide des biens portants, les plus malheureux. Il fallait éviter si possible les autres fléaux bien connus, les épidémies.

Le gouverneur mit tout son dévouement et ses hommes pour faire dégager les ruines et entreprendre aussitôt la reconstruction. Sa femme ouvrit ses jardins et ses murs, qui avaient été épargnés, aux indigents. L’hôtel du gouverneur n’avait fait que roussir sous l’effet de la chaleur du brasier. La reconstruction de la ville prit plusieurs mois et fit apparaître, à la place des maisons de bois et de bousillage, des demeures aux soubassements de briques, construites autour de patios, et souvent ceinturées de galeries. Afin de limiter les risques d’incendie, Estéban Miró fit reconstruire la ville dans un style plus espagnol. Grâce à la générosité de don Andrés Almonester Y Roxas, le gouverneur put prévoir la reconstruction de l’église Saint-Louis, d’après les plans de l’architecte français Gilbert Guillemard, et pour cela il fut décidé à faire récupérer les briques de la clôture du vieux cimetière de la rue Saint-Pierre. Cela redonna courage aux Orléanais et leur mit du baume au cœur.

*

Le feu avait pris dans la maison de don Nuñez. Une des chandelles votives, allumées devant la châsse de sainte Rita, avait mis le feu à un rideau, et en un instant l’incendie s’était propagé à une vitesse effrayante, dévorant, la demeure puis ses voisines. Le feu progressa d’autant plus aisément que l’alerte ne fut pas donnée à la première flamme, la plupart des habitants étant réunis à l’église paroissiale pour l’office, et le clergé ayant refusé de faire sonner les cloches en cette période sainte. La peur du blasphème avait perdu les hommes.

La petite Daria Felicia et sa nourrice faisaient la sieste. Elles furent asphyxiées et périrent dans l’incendie de l’habitation. Elles furent les premières victimes. Sa mère en devint folle. Elle était persuadée que ses prières égoïstes avaient déclenché le drame et que tout était de sa faute, Dieu l’avait punie pour son égoïsme.

*

Quelques semaines plus tard après l’incendie, le gouverneur manda Juan-Felipe. Le jeune homme perplexe se présenta, comme demandé, en fin d’après-midi. Il fut reçu par le gouverneur et sa femme, dans la plus stricte intimité de leurs appartements. Le jeune homme un peu gêné s’installa sur le fauteuil qui lui avait été présenté et attendit de savoir ce qu’on lui voulait. Le gouverneur commença par lui demander comment il se trouvait au sein de la colonie et s’il avait l’intention de rester parmi eux. Le jeune homme de plus en plus perplexe le rassura quant à son désir de s’installer dans la colonie rappelant qu’il attendait des fonds provenant d’une vente de terres lui appartenant en Espagne. Le gouverneur rassuré en vint au but de son invitation. Il le remercia à nouveau pour le sauvetage de sa nièce Elizabeth. IMG_1456.JPGIl s’excusa de ne pouvoir lui offrir la main de celle-ci, fiancée qu’elle était. Intérieurement, le jeune hidalgo en fut soulagé tout en émettant des regrets de convenances. Pour pallier cela, le gouverneur lui remit l’acte de propriété d’un terrain entre la rue de Toulouse et la rue Saint-Pierre sur la rue de Bourgogne. Après l’incendie, certains propriétaires avaient dû revendre leurs parcelles qu’ils ne pouvaient rebâtir par manque de moyen, le gouverneur et don Almonester en acquirent plusieurs au prix le plus bas et il lui offrit deux de celles-ci. Il lui conseilla de les garder quelque temps avant de les revendre, mais le nouveau propriétaire se disait qu’un jour il aurait les fonds pour bâtir dessus sa résidence. Il sortit le cœur gonflé d’espoir et heureux de vivre, la terre ne le portait plus, il tenait une partie de ses rêves entre ses mains.

*

Le même jour, le marquis de Maubeuge traversa la ville en pleine reconstruction à bord de son cabriolet, qu’il aimait conduire lui-même. Arrivé à destination, il donna les rênes à Samson, assis à côté de lui. Il pénétra dans l’hôtel qu’occupait le gouverneur Miró y Sabater. Il se fit annoncer auprès de l’huissier et attendit qu’on l’introduise, dans le salon aménagé à cet effet. Il se demandait encore comment il allait présenter la supplique pour laquelle, sa femme lui avait demandé d’intercéder. L’attente fut de courte durée, l’huissier vint le chercher et le fit pénétrer dans le bureau du gouverneur.

Donnant sur la place, et pourtant pourvue de deux hautes portes-fenêtres, la pièce était dans la pénombre. Pour se préserver de la chaleur étouffante, malgré l’heure matinale, les serviteurs avaient fermé les persiennes, celles-ci ne laissaient passer que des rais de lumières. Dans un angle de la pièce, un négrillon tirait sur une corde qui faisait balancer un panka donnant un peu d’air. Le gouverneur se leva de derrière un grand bureau plat à pieds galbés et plateau marqueté de facture française et le salua. Chacun prit des nouvelles de l’épouse et de la famille de l’autre, celles-ci étant sur leurs plantations respectives, suite à l’incendie et de toute façon comme chaque été pour éviter les épidémies. Chaque rencontre était prétexte pour faire le point sur les problèmes de la colonie et de ses habitants. Ils passèrent au peigne fin tous les problèmes liés à la reconstruction de la ville et notamment au ravitaillement en matières premières. Après s’être mis d’accord sur les différentes solutions à adopter monsieur de Maubeuge demanda au gouverneur s’il pouvait lui présenter une requête personnelle.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 02 (2).jpg« – Mon ami, c’est à voir, quel est votre problème ? » Il pensa que le représentant du Cabildo allait demander du crédit, ou l’autorisation pour une nouvelle vente d’esclaves qui allait encore l’enrichir, car il en serait l’intermédiaire. Tout en remettant de l’ordre dans la dentelle de ses manchettes, il expliqua  « – Mon cher, une amie de ma femme vient de France épouser le fils du baron de Thouais, de la plantation la Palmeraie, dans la paroisse de l’Ascension. Bien que ce ne soit pas dans les habitudes de votre gouvernement, serait-il possible d’accorder une concession à cette jeune fille ? » Le gouverneur se remplit un verre d’eau, l’avala, se donnant ainsi le temps de réfléchir. Il pensait que les Français s’étaient bien comportés dans la lutte contre l’incendie. Ils avaient même oublié leur arrogance coutumière. Ils avaient participé activement à l’entraide sans regarder qui ils aidaient, appréciant même le geste de Madame de Maubeuge envers la Darcantel. Ils n’avaient pas rechigné à prêter et à faire venir des esclaves de leurs plantations pour accélérer la reconstruction de la ville. Ils n’avaient même pas critiqué et beaucoup avaient même fait preuve de compréhension quand il avait essayé d’imposer la nouvelle architecture, loin du style français. Il pouvait bien faire ce cadeau, qui ne lui coûtait rien, il lui permettrait de maintenir le calme au sein du conseil en faisant plaisir à un de ses membres éminents, ainsi qu’à la communauté française. Le marquis croyant le senior Miró y Sabater hésitant, il rajouta. « – De plus, cette paroisse est peu peuplée et mademoiselle Cambes-Sadirac aurait une dot lui permettant d’exploiter cette dernière et de tenir dignement son rôle.

– Je pense que je peux vous faire ce cadeau, notre colonie manque de jeune femme de qualité, et un mariage donnerait un peu d’espoir, ce dont nous avons tous besoin. Cette jeune fille pourrait être un bon présage. Évidemment, ceci est exceptionnel et doit rester entre nous mon ami. Je ne veux pas que cela s’ébruite et c’est à charge de revanche.

– Certainement, monsieur le gouverneur ! Pensant que cela ne faisait pas totalement son affaire, il n’aimait pas l’idée de devoir, mais il n’avait pas le choix.

 – Je ferai parvenir, par mon secrétaire, le titre de propriété pour une concession jouxtant celle de la Palmeraie, à votre notaire, monsieur Bevenot de Haussois, je crois.

– Je ne peux demander mieux et vous remercie.

Sur ce, il se retira satisfait, laissant le gouverneur assez heureux de cette entrevue qui lui donnait un peu de poids sur la communauté remuante des Français.

Quelques jours plus tard, le marquis mettait le titre de la concession, au nom d’Antoinette-Marie, dans son coffre. Celui-ci était pour une plantation de huit arpents de large et sur quarante arpents de profondeur soit environ mille deux cent trente ares. Elle s’engageait, comme tous les propriétaires, à édifier en bordure des fleuves, rivières ou bayous, une levée protectrice, à tracer un chemin de vingt pieds de large et à laisser deux arpents en jachère avant la zone de culture.

JOSEPH RUSLING MEEKER (Bayou

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Épisode 19

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L’Inpi sacré

Kanka était une vieille Femme, toute ridée et ratatinée du peuple Lakota bien plus au nord. Elle avait été adoptée par les Houmas, après avoir été enlevée à son peuple puis échangée consécutivement par deux tribus qui descendaient vers le Sud. Elle était alors jeune et déjà étrange. Elle était possédée. Elle devinait ce qu’elle ne voyait pas, même les temps futurs. Ils respectèrent ses dons après en avoir été quelque peu effrayés. Elle était parmi eux la Femme Bisonne Blanche, Pte Win, symbole de pureté et de renouveau qui leur donna la Pipe Sacrée et leur en enseigna l’usage. C’était elle qui présidait la Cérémonie de Purification de l’Inipi qui permettait de se purifier physique­ment, mentalement, émotionnellement, et spirituellement. Blanche-Marie avait été remis entre ses mains par le géant noir qui l’avait tant effrayé la première fois qu’elle l’avait vu.

La vieille Kanka avait reconnu dans l’étrange jeune fille aux cheveux de feu une âme ancienne, une âme des premiers temps, une ancêtre. C’était un devoir sacré que de l’aider à passer une fois de plus parmi eux. Kanka avec le Wicasa Wakan, son compagnon, allait effectuer la cérémonie de purification de l’Inipi, celle qui créait l’équilibre, et faisait partie des sept cérémonies sacrées des Lakota. Elle allait se dérouler sur le sentier sacré matérialisé par celui qui menait de la hutte où l’on avait porté le corps presque sans vie de Blanche-Marie au foyer extérieur dans lequel chauffaient des pierres tout aussi sacrées que le foyer. Blanche-Marie avait été installée nue sur une couche de plusieurs peaux de daim dans la Loge. La faiblesse de son corps était elle que son esprit était déjà aux confins de la réalité, entre la vie et la mort sur le chemin doré qui les reliait. Le lieu était un petit dôme fait de branches de saule courbées, bâti selon un plan sacré et recouvert de peaux. La structure symbolisait l’univers, toute la « Création », et les Forces de l’Esprit qui sont en elle. Il était considéré comme un lieu de libération, de vision et de renais­sance. Là, les prières se fondaient dans la Terre Mère et les autres forces fondamentales, celles du Soleil, du Feu, de l’Air, et de l’Eau ; chacun s’y reconnaissait comme une partie minuscule de la Nature, partie inté­grante de l’univers. La forme du dôme représentait l’étoile du matin et ses forces surnaturelles. Les seize branches de saule entraient dans le sol, symboles des seize Grands Mystères des Lakota.

Au centre de la Loge, un foyer était creusé pour y mettre les pierres chauffées apportées à l’intérieur, en nombre, et par séries, prescrits. La terre de déblai du foyer formait le monticule de l’autel. Kanka, à quatre pattes, entra une première fois par le petit battant de porte qui symbolisait le retour à la matrice de la Mère Terre.

Où se situe la puissance du Féminin sacré dans le corps de la femme ? | Féminin sacré.JPGKanka fit quatre fois le parcours et quatre fois elle ouvrit le rabat. À chaque fois, elle commençait par apporter des pierres chauffées à l’intérieur et elle répandait dessus des herbes, sauge et écorces de cèdre, ce qui suscitait une épaisse vapeur, celle du Souffle du Grand-Père. Blanche-Marie était transportée par les prières du Wicasa Wakan. L’homme sacré, agenouillé à ses côtés, marmonnait les chants sacrés. La vapeur intense, purificatrice, s’élevait au-dessus de la sombre petite hutte, vers la vaste cathédrale du monde extérieur à moins que ce ne fût à l’intérieur de son esprit, elle ne savait plus, mais rien n’avait d’importance. Elle était le sein de la Terre Mère, le lieu où se nourrissaient ses enfants. Elle était emplie de reconnaissance, elle ne ressentait pas l’inconfort suscité par la chaleur extrême et la transpi­ration. Son esprit était détaché de son corps et oubliait les mesquineries dues à son existence.

Kanka cherchait la force et le soutien sur le Sentier Sacré. Elle était gardienne du feu. Elle savait que l’intensité de la chaleur n’était qu’une partie de l’expérience. Elle avait le plus grand respect pour les aspects physiques et spirituels du Feu Sacré. Avec un cœur humble, elle demanda à apprendre de lui ce qu’il fallait savoir sur le sentier de la vie de la jeune fille. Elle était entrée dans la chaleur torride de la Fosse du feu à l’autre extrémité du sentier sacré reliant la Loge à celle-ci. Elle en était ressortie avec la pierre qui avait appelé son choix. En faisant le premier pas sur le Sentier, elle ressentit sans contrainte le pouvoir qu’elle venait de rencontrer. Elle vit Blanche-Marie, les yeux pleins de larmes de sang emplies d’une tristesse infinie, son cœur broyait de désespoir. Kanka, gardienne du feu, regarda le sentier devant elle jusqu’à la Loge. Son visage était chaud et sa peau raidie par la chaleur de la Fosse du feu ; elle se demanda si elle avait encore des sourcils. À son deuxième passage, la pierre, qui l’avait appelée, était une grande pierre lourde, et la Loge était à de nombreux pas. Elle mit de côté le ressenti de ce fardeau et se concentra à nouveau sur le sentier et alla de l’avant. Il était aussi lourd que les malheurs qui empêchaient la jeune fille d’avancer. Celle-ci était étreinte de peur, de tristesse. C’étaient ses chaînes, entraves, dont il fallait se défaire, mais où allait-elle trouver la force ? La vieille Indienne poursuivit son chemin, en direction de la Loge. Devant le feu, elle utilisa un rameau aux feuilles vertes pour épousseter les cendres fumantes des pierres. Ces cendres étaient celles du bois utili­sé pour édifier le bûcher sacré et chauffer les rochers. Mais bien que vitales, dans la Loge, elles ne faisaient que piquer les yeux. Ce don du bois était important, mais cela causait tant de douleur. Il symbolisait ce qu’il fallait laisser derrière soi, Blanche-Marie, qui regardait d’en haut la gardienne du feu à mi-chemin entre la fosse du feu et la Loge, le comprenait, le ressentait, mais son cœur était si lourd, si désespéré, si résigné. Pourtant en elle une force s’insinuait, elle comprenait, elle laissait l’énergie œuvrer en elle, elle n’opposait aucune résistance. Kanka sentait sa charge s’alléger. Elle savait maintenant qu’elle arriverait à la Loge, comme il se devait, et qu’elle porterait une nouvelle pierre. Elle progressait, sentant son pas plus ferme, plus assuré. Blanche-Marie comprenait qu’il lui fallait s’élancer vers l’avenir, elle sentait en elle la confiance s’accroître, la submerger, elle devait regagner La Nouvelle-Orléans, joindre monsieur de Bienville, il l’aiderait à faire justice, à regagner son identité, sa vie, elle renaîtrait. Avec l’espoir qui emplissait Blanche-Marie, Kanka marchait avec une ardeur nouvelle, l’éner­gie de la Loge venait à sa rencontre. Elle sentait le soutien des esprits rassemblés qui l’accueillait. Les litanies du Wicasa Wakan étaient de plus en plus fortes et s’élevaient au son sourd du tambour. Elles pénétraient les consciences. Au-dessus de la loge, la lune se leva, ronde, disque d’or apaisant. L’âme de Blanche-Marie cicatrisait. À ses côtés se tenaient ses parents souriants. Jeanne lui caressait les cheveux et lui montrait la direction. Les parois de la Loge s’effacèrent, elle vit au loin un navire tout auréolé, elle sut que la solution venait à elle. Jeanne mit un doigt devant ses lèvres, caressa sa joue et sembla lui assurer qu’ils seraient toujours là, de cela, elle était sûre. La gardienne du feu s’accroupit à la porte de la Loge, elle tendit les pierres amies au Wicasa Wakan, un rayon de l’astre de nuit perça faiblement et éclaira le visage de la jeune fille. Kanka sourit. La jeune fille était assise sur sa couche et la regardait confiante. Il n’y avait en elle aucune trace de peur ni de tristesse, elle était illuminée par sa vision, assurée de son futur. Sa vie allait com­mencer avec le premier pas qu’elle allait faire.

épisode 20

1114 Chartres (Ursuline Convent).jpg

Retour à La Nouvelle-Orléans.

À la nuit, « L’indépendance « accosta devant la rue de l’arsenal à l’angle de la concession Sainte-Reyne. Pour plus de discrétion, Alboury avait fait patienter son équipage en amont de la ville portuaire une bonne partie de la journée en attendant le coucher du soleil. Il ne tenait pas à ce que leur arrivée fut remarquée, car il savait que le sauvetage de ses passagères allait faire beaucoup parler.

Les deux jeunes femmes descendirent du navire sur des civières portées par des Indiens Houmas. Elles étaient harassées, pas encore remises de leur mésaventure bien que sur la voie de la guérison, tout au moins physiquement. Le groupe hétéroclite, à la lumière de la lune levante, s’avança vers le couvent des ursulines avec le chef Anrak et Alboury en tête. À la porte du bâtiment principal, Alboury tambourina en sourdine, ne recevant point de réponse, bien qu’il désira faire le moins de bruit possible, il se décida à tirer la chevillette déclenchant le tintement éloigné d’une cloche. Le carillon retentit attirant la sœur tourière ensommeillée. Elle ouvrit le judas et resta sans voix quand elle découvrit le contrebandier, les Indiens. Elle n’était pas sûre d’être éveillée, du moins pas totalement. « — Je suis Alboury, ma sœur, vous me reconnaissez ? » La sœur toujours muette hocha la tête en signe d’acquiescement. « — Je ramène madame Roussin et sa suivante qui se sont échappées du village Natchez. » La sœur entrouvrit le battant de la porte et se pencha pour mieux voir les jeunes femmes en piteux état sur leur brancard. À leur vue, elle fit plusieurs signes de croix successifs, avant que de placer sa main devant la bouche et de s’exclamer tout en partant en courant : « — oh ! mon Dieu ! Jésus, Marie, Joseph, c’est un miracle, vivantes, elles sont vivantes. » Alboury désarçonné par le comportement de la sœur, un instant ne sut que faire, puis décidant qu’ils ne pouvaient risquer de rester à la vue de tous il pénétra dans le vestibule avec ses comparses. Ils n’eurent pas longtemps à attendre, suivis des sœurs et de leurs servantes noires, dame Tranchepain surgie.

Elle salua Alboury et avec circonspection le chef Anrak, puis se pencha vers les malades. L’une et l’autre étaient dans un tel état de faiblesse qu’elles n’étaient que vaguement conscientes de ce qui se passait autour d’elle. « — Rassurez-vous mes filles, vous êtes désormais en sécurité, nous allons nous occuper de vous. » Elle donna des ordres pour que l‘on installe tout de suite les deux rescapées, puis elle se retourna vers Alboury. « — Où avez-vous trouvé ces dames ?

— En fait ma sœur, ce sont les Houmas qui lors d’une partie de chasse les ont découvertes perdues dans les marécages. Ils sont donc venus à moi afin que je les ramène, ils n’étaient pas bien sûr de l’accueil qu’ils leur seraient réservés.

Alboury et Anrak avaient opté pour cette version, plus crédible que les visions du contrebandier. Elle avait de plus l’avantage de donner le beau rôle à la nation houmas qui en avait bien besoin aux yeux des blancs et n’avait nulle envie d’être amalgamée aux Indiens belligérants. La mère supérieure, même si elle accepta cette version, n’y croyait guère, mais ne voyait pas pourquoi elle la refuserait. Elle avait eu plusieurs fois affaire avec le contrebandier, comme beaucoup d’habitants de la ville, et savait pouvoir lui faire confiance, donc s’il mentait, c’était pour une bonne raison. Elle n’en doutait pas. Elle remercia tout le monde pour ce rapatriement qui avait sans aucun doute sauvé les deux femmes et assura de mentionner le rôle de chacun au gouverneur.

*

Nicola Consoni - La Monaca di Monza (Gertrude)La mère supérieure au vu des deux malheureuses décida, malgré leur état de détresse dû à une grande fatigue, de leur faire prendre un bain afin de leur ôter toute la vermine et la crasse dont elles étaient couvertes. À la lueur des bougies, les deux rescapées se laissèrent retirer leurs vêtements devenus au fil de leur périple des loques. Elles ne réalisaient pas vraiment ce qui se passait et se laissait faire. Avec délicatesse, elles furent lavées et séchées par les sœurs et leurs esclaves. Elles avaient été installées dans la même chambre, la dame Tranchepain n’avait pas eu le cœur de les séparer. À l’étage, dans la pièce spacieuse, deux petits lits avaient été installés devant une cheminée dont le foyer ronflait et crépitait. Fin propre, elles avaient été enduites d’un onguent épais pour les soulager des piqûres des insectes, leurs plaies avaient été soignées et pansées. La sœur infirmière finit ses soins en leur faisant ingurgiter un opiacé qui les plongea, l’une et l’autre, dans un sommeil profond.

Au petit matin, elles trouvèrent à leur chevet une petite négresse que les sœurs avaient laissée pour surveiller leur sommeil et qui avait aussi bien dormi qu’elles-mêmes sur sa chaise. Dès qu’elle perçut leur éveil, la petite fille donna l’alerte, ameutant les dames Ursuline qui se mirent en charge de les nourrir, ce qu’elles firent en grappillant sans grande conviction les aliments présentés. Elles avaient si peu mangé depuis leur captivité que leurs corps avaient bien du mal à accepter la nourriture.

Blanche-Marie, malgré un soupçon de fièvre, revenait lentement à la vie, mais comme Marie, dont l’esprit avait fini par lâcher prise, elle ressassait les scènes d’horreur vécues et avait beaucoup de mal à les éloigner de son esprit d’autant qu’elle ne pouvait les remplacer par un avenir souriant. Elle n’avait rien qui puisse lui donner le change, pourtant elle se sentait bien plus forte, plus combative ce qui était contradictoire. Peut-être était-elle devenue plus fataliste. Marie de son côté avait fermé son esprit à toute réalité dès qu’elle les avait sues sauvées, sa comparse en était fort triste tant cela lui rappelait l’état d’abattement de sa mère. Les ravages, qu’avaient causés dans sa vie les derniers événements, avaient laissé un gouffre dans son esprit, dans son âme. Elle n’avait plus rien. Rien qui ne mérite de s’accrocher à la vie. Elle qui avait tenu bon tant qu’il avait fallu s’enfuir, sauver sa comparse, se laissait engloutir dans les affres de la torpeur. Elle était hantée par la noyade de son tout petit, par le massacre de son époux, de sa sécurité, des siens, par la destruction de ses biens de son toit, la peur ne la quittait pas, dès qu’elle fermait les yeux, surgissait un Natchez hurlant le tomawak à la main. À quoi bon être en vie ? Elle avait occulté tout cela, la préservation de sa vie avait eu le dessus sur toute autre pensée et l’avait amené jusque-là, mais à quoi bon ? Marie s’était retirée en elle, elle avait fermé son esprit, plus aucun son ne sortait de ses lèvres. Malgré les soins des dames Ursuline, la jeune femme ne disait rien, elle se laissait faire comme une poupée. La compassion des sœurs entourait de son mieux les deux rescapées.

La dame Tranchepain dès le matin fut à leur chevet. N’obtenant rien de Marie, elle demanda à Blanche-Marie, ce qu’elle pouvait lui dire quant à ce qu’elles avaient subi et comment elles avaient pu s’enfuir. Bien sûr, il y avait de la curiosité, aussi, se sentait-elle un peu coupable pour cet interrogatoire qui allait faire revivre à la jeune fille sa terrible aventure, mais elle devait faire un compte rendu à son supérieur, le père Rigaud, qui se chargerait de le remettre au gouverneur. Il fallait faire vite, car elle ne doutait pas que la nouvelle aille faire le tour de la ville et par là de la colonie dans un temps fort rapide. Avec patience, elle obtint une partie de la terrible aventure, la plantation attaquée, les massacres, la fuite inopinée due au courant du fleuve, la capture par les Natchez, la torture de monsieur de Macé, la captivité dans le village indien, l’évasion réalisée par la mère du grand soleil, le fleuve, la peur, la fièvre puis plus rien, et pour finir le réveil au camp des Houmas. La narration était confuse, désordonnée, certains moments étaient décrits avec une précision horrifiante, d’autres étaient flous, mais tout y était ou presque. Blanche-Marie avait du mal, elle ne se souvenait pas de tout, mais elle avait fait de son mieux. Livrer ses souvenirs, ses peurs lui avait fait du bien, sa confession nettoyait quelque peu son âme. La mère supérieure en avait son compte, ce qu’elle venait d’entendre, lui faisait relativiser son propre voyage jusqu’à cette rive de l’océan. Elle laissa la convalescente et partit rédiger une lettre pour son supérieur.

*

Martha (nicolas-bernard-lépicié-étude-de-jeune-filleQuelques heures plus tard, Martha se présenta à la porte du couvent et demanda l’autorisation d’être menée auprès des rescapées. Alboury avait surgi au début de la soirée avec la bonne nouvelle, elle lui était tombée dans les bras en pleurs, tant c’était inespéré. Il l’avait retenue de se précipiter sur l’instant. Elle fut la première d’une longue série de demandes de visite. Comme l’avait supposé la mère supérieure, la nouvelle avait vite été éventée, de cuisine en cuisine, puis de servantes en chambrières, puis de la domesticité aux maîtres. La nouvelle avait enflé.

La mère supérieure reçut Martha dans sa chambre, vaste pièce éclairée par une porte-fenêtre donnant sur le jardin à l’arrière de la demeure qui servait de bâtiment principal au domaine transformé en couvent. Elle était à peine étonnée de sa présence. « — Bonjour Martha.

— Bonjour ma mère. La jeune femme n’était pas très à l’aise, elle se souvenait encore de l’entrevue dans ces lieux qui l’avait exclue de l’hôpital. Elle esquissa une génuflexion et attendit que la dame Ursuline reprenne la conversation. Celle-ci reposa sur son cabinet la lettre qu’elle tenait encore entre les mains à l’entrée de Martha. « — Si j’ai bien compris, vous venez voir nos rescapées ?

— Oui, ma mère, si cela ne vous désoblige pas, j’apprécierai de m’occuper d’elles.

— Puis-je savoir ce qui vous relie à ces dames ?

La mère Tranchepain n’était pas surprise que Martha connaisse la présence des deux femmes, elle avait eu connaissance des liens entre son interlocutrice et le contrebandier. Elle n’avait su qu’en penser. Une femme blanche avec un noir cela lui avait semblé contre nature, d’autant qu’avant son arrivée dans cette contrée, elle n’avait eu l’occasion qu’une seule fois de voir un homme noir, et encore c’était un négrillon dans les jupes d’une élégante. Son jugement s’était adapté et modifié au contact de ses esclaves et du contrebandier lui-même qui lui procurait à moindre coût des vivres et des ingrédients pour confectionner médicaments et onguents. Elle avait négocié plus d’une fois avec lui et avait apprécié son intelligence et sa générosité, parfois même son humour. Elle avait compris dès son arrivée que la Compagnie ne pourrait subvenir à tous les besoins de sa congrégation malgré les promesses, aussi avait-elle été amenée à accepter toutes les générosités. Elle avait donc passé outre à ses propres certitudes et ceux du code noir, gardant devers elle le secret du couple illicite. Mais pour l’instant ce qui la surprenait ce fut qu’elle puisse avoir un rapport suffisamment proche avec les malades pour qu’elle veuille s’en occuper, d’autant que Fort-Rosalie était, lui semblait-il, très éloigné. « — Je connais mademoiselle Peydédaut, nous sommes arrivées sur le même navire.

— Ah ?

— Oh ! non ! Ma mère, ne croyez pas qu’elle fasse partie des ribaudes envoyées ici. Elle et sa mère ont été déportées à cause d’une histoire d’héritage. Si j’ai bon souvenir, Blanche-Marie  était la fille de la main gauche d’un comte, et sa famille à la mort de celui-ci s’en est débarrassée. Elle était toute jeune à son arrivée même pas une femme, je crois bien.

La dame ursuline était sceptique, les orphelins en tous genres qui s’inventaient des vies extraordinaires étaient monnaie courante, alors pourquoi celle-ci serait-elle plus véridique que les autres. « — Et sa mère, qu’est-elle devenue ?

— Elle est morte violentée et assassinée sur le navire, cela a été dramatique, ma mère.

— Savez-vous comment elle s’est retrouvée au service de madame Roussin ?

— C’est monsieur le gouverneur de Bienville qui l’avait pris sous sa protection et qui l’avait placée, car il ne pouvait la ramener en France, elle est seule au monde en quelque sorte.

La dame ursuline se leva de son fauteuil et alla jusque-là porte-fenêtre qu’elle ouvrit. Elle réfléchissait, ses renseignements laissaient supposer quelques luttes intestines en prévision. Mais que pouvait-elle faire ? Elle n’allait pas exclure cette jeune femme de l’aide à laquelle elle avait droit. « — Et madame Roussin, vous savez quelque chose sur elle ?

— Elle est la fille d’un militaire, je crois qu’il est ici ou à La Mobile, je ne la connais qu’au travers des lettres que nous échangions avec Blanche-Marie.

— Vous vous écriviez ?

— Oui avec l’aide du chirurgien Manadé. Je ne lis et n’écris pas bien, bien que j’ai fait beaucoup de progrès depuis.

— Avec monsieur de Manadé ?

Martha (Portrait de jeune fille par Nicolas Bernard Lépicié sur artnet.jpgMartha baissa la tête un peu gênée de ce qu’elle venait de dévoiler. La mère supérieure le regard tourné vers le jardin pensait. Elle était étonnée de tout cela, monsieur de Manadé aidant une simple fille à écrire, pas vraiment étonnant, elle savait qu’il aimait bien Martha et cela en toute honnêteté. Décidément, la vie dans la colonie était pleine de surprise, ce n’était pas en France qu’elle aurait vu des gens de condition aussi différente s’entraider. Nul ne pouvait être jugé ici comme en métropole. Enfin, au moins avec cette dame Roussin, elle ne devrait pas avoir de problème, il lui fallait donc trouver son père afin de le prévenir. Elle remercia Martha de son aide et l’autorisa à rester à sa convenance auprès des malades. Elle culpabilisait encore de l’obligation qu’elle avait eue de la rejeter de l’hôpital et estimait qu’elle pouvait bien lui laisser cet agrément.

Martha n’allait, bien sûr, pas être la seule demande de visite, et si la dame Ursuline rejeta avec courtoisie la plupart des curieuses, elle ne put s’opposer à celle du gouverneur Périer et de monsieur La Chaise qui se présentèrent avec force de compagnie le troisième jour de la présence des deux rescapées dans les lieux.

*

« — Monsieur le gouverneur, monsieur le commissaire ordonnateur, je ne puis évidemment vous refuser de visiter mesdames Roussin et Peydédaut, mais comme elles sont très faibles, vous comprendrez que vous ne pouvez vous faire accompagner de tous vos gens ! sans parler de la bienséance. »

Dame Tranchepain était fort contrariée de tout ce remue-ménage. Elle était consciente que la visite du gouverneur viendrait dès qu’il serait informé, mais qu’il eut l’idée de venir avec tout son état-major, c’était pour elle inconcevable et inconvenant. « — J’entends bien madame. Si cela ne vous contrit point, je me présenterais à ces dames en la seule compagnie de monsieur de La Chaise, et cela en votre présence bien entendu.

— En ce cas messieurs, voulez-vous bien me suivre ? 

Avec un sourire qui se voulait aimable, accompagné d’un geste de la main, elle leur indiqua la porte à double battant qui s’ouvrait sur le vestibule et l’escalier qui menait à l’étage des chambres. Tout en les précédant, elle reprit. « — Madame Roussin est des deux la plus affligée, elle s’est enfermée dans un profond mutisme. Le père Rigaud a fait prévenir son père qui est comme vous le savez à La Mobile sous les ordres de monsieur Diron. Je suppose qu’il sera autorisé à venir ?

— Bien sûr, ma sœur, cela ne fait aucun doute. Et l’autre fille ? C’est bien la fille Peydédaut ?

— Oui, c’est bien mademoiselle Peydédaut, la dame de compagnie de madame Roussin.

Dame Tranchepain avait quelque peu été surprise de l’agressivité dédaigneuse du gouverneur envers la jeune fille. Elle avait beau savoir ce qui engendrait ce comportement. Elle le pensait bien exagéré, eu égard à la convalescente, et que cette attitude fut en rapport avec l’ancien protecteur de celle-ci était bien déplacé et ne faisait pas honneur au gouverneur. Elle avait déjà constaté que bien des dirigeants se vengeaient de leur propre impuissance sur des inférieurs. Elle ne prit pas la peine de relever et poursuivit son chemin jusqu’à la porte de la chambre des deux rescapées. Elle frappa doucement, entrouvrit la porte pour vérifier la décence de la mise des deux jeunes femmes. Comme elles étaient convenables, elle entra et autorisa la sœur de garde à se retirer pendant l’entrevue. Monsieur Périer et monsieur de La Chaise pénétrèrent dans la pièce dont les sœurs avaient ouvert les rideaux pour laisser entrer pleinement le jour. À la surprise des deux gouvernants de la colonie, les deux jeunes femmes étaient assises sur leur lit, adossées à des coussins qui les soutenaient. Blanche-Marie tenait encore le livre qu’elle lisait, ce que les deux hommes trouvèrent suspicieux, car une femme appréciant la lecture était en soi une gageure, Marie quant à elle avait les yeux dans le vague. Les cheveux tirés, tressés sur la nuque, les chemises fermées haut sur la gorge, elles ressemblaient à deux couventines. Ils grimacèrent de répugnance à la vue de leurs visages bouffis par les piqûres d’insectes, il ne restait rien de leur joliesse qu’on leur avait décrite. Ils se reprirent, ils n’étaient pas là de toute façon pour les contempler.

unknown artist, 18th century, British, A Man Called William Strahan, ca. 1765.jpgMonsieur de Périer, n’ayant cure de l’explication faite par la mère supérieure, se tourna vers le lit de Marie qu’il savait être la blonde des deux jeunes femmes, méprisant ostensiblement Blanche-Marie. « — Bonjour, madame Roussin, je suis le gouverneur de la colonie. Nous n’avons encore jamais été présentés, je viens à vous afin de voir de mes yeux, comment vous vous portez. » Les yeux grands ouverts fixés vers lui, Marie restait muette. La dame ursuline arborait une moue réprobatrice tandis que Blanche-Marie  la regardait interrogative. Le gouverneur, l’ignorant toujours malgré l’échec évident avec sa compagne, persista et continua à s’adresser à Marie, escomptant que sa persuasion réussit là où les autres avaient échoué. Il espérait que sa présence l’impressionne suffisamment pour l’amener à réagir. Marie ne broncha pas. « — Je constate, malheureusement, que nous ne pourrons rien obtenir de madame Roussin, nous allons donc nous retirer, madame, et la laisser à vos bons soins. Dès qu’un mieux adviendra, ayez l’amabilité de faire prévenir. » Il pivota sur lui-même et s’apprêta à sortir ignorant ostensiblement la présence de Blanche-Marie sous les regards interloqués de celle-ci et de la mère supérieure. La jeune fille ne comprenait pas pourquoi elle faisait l’objet de cet anathème aussi sa colère montée. Elle ne pouvait savoir que l’on avait fourni un rapport à son encontre la réduisant à une gourgandine protégée du précédent gouverneur, deux renseignements qui l’avaient rejeté des centres d’intérêt de monsieur de Périer. Monsieur de La Chaise un peu mieux renseigné, du moins avec plus de véracité, arrêta son comparse dans son retrait. « — Si vous me permettez, mon ami, j’apprécierai de m’entretenir avec mademoiselle Peydédaut – insistant sur le mot « mademoiselle » – contrairement à sa maîtresse, elle me semble plus à même de nous renseigner sur leur drame. » Le gouverneur s’arrêta dans son élan et de mauvaise grâce se tourna vers le Commissaire-ordonnateur qu’il ne pouvait contredire. La mère supérieure se raidit, n’appréciant pas ce qui se passait, mais elle était impuissante à en changer le cours. Blanche-Marie qui connaissait depuis longtemps la réputation de son interlocuteur, bien qu’elle ne l’ait jamais vu, et qui trouvait que son physique était à la hauteur de sa description morale, sec, raide et torve, se tourna vers lui, rendant au gouverneur son indifférence méprisante. « — Monsieur, je ne sais que vous dire que vous ne sachiez par l’entremise de dame Tranchepain. » Elle avait mis un peu de hauteur dans son ton, faisant remarquer au passage par la tournure soignée de sa phrase qu’elle n’était pas une fille de rien et qu’elle n’avait pas l’intention de faire un effort. Son père aurait été fier d’elle, car en cet instant, elle avait tout d’une Castelnau de Saint-Mambert. Les deux hommes furent décontenancés par la hauteur du ton auquel il ne s’attendait pas, cela mit en colère le gouverneur qui ne supportait pas de s’en faire compter par une moins que rien. « — Mademoiselle pour qui vous prenez vous pour nous répondre avec cette suffisance ?

— Monsieur, je me prends pour ce que je suis, pour la fille du Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Tout gouverneur de la Louisiane que vous êtes, il me semble qu’eu égard à mon sexe vous pourriez mettre un peu plus de courtoisie dans votre comportement.

Tous en restèrent le souffle coupé, elle ne l’aurait pas avoué, mais la mère supérieure était tout à fait d’accord avec elle, même si cela allait compliquer la situation. « — Mademoiselle comme vous êtes malade, je ne ferai pas suite à cette effronterie et passerai outre à ce manque de respect envers mon statut. Monsieur de La Chaise, je pense que nous ne tirerons rien de plus de ces dames. » Cette fois-ci, le Commissaire-ordonnateur suivit son comparse sans rien rajouter, fort déçu que cette entrevue n’ait rien apporté de plus.

*

Comment la réplique de Blanche-Marie fut-elle connue de tous ? La mère Tranchepain n’aurait su le dire. Toujours est-il que dès le lendemain toute la ville en bruissait et la mère supérieure l’apprit par la visite de madame Payen de Noyan, bienfaitrice du couvent. 

*

Madame Payen de Noyan avait appris la fameuse répartie de la jeune fille par sa femme de chambre. Celle-ci la tenait de la femme de chambre de madame de La Chaise qui, elle-même, l’avait apprise de celle de madame de Périer. Le gouverneur était rentré de sa visite du couvent des ursulines très remonté, et dans ces cas-là, seule son épouse savait le calmer, aussi vint-il lui confier l’objet de son courroux. Il la trouva à sa toilette, sa femme de chambre la coiffant. Comme beaucoup de nantis, il ne comptait pour rien son personnel et passa outre à sa présence. Il rapporta, au mot près, la scène à son épouse qui le calma, ramenant à sa juste valeur la scénette. Pendant la conversation, la chambrière, oubliée de ses maîtres, vaquait dans la chambre sans en perdre une miette. L’entrevue à peine finie, la servante s’empressa de raconter sous le sceau du secret ce qu’elle venait d’apprendre à la cuisinière. Puis comme elle avait toute confiance dans la chambrière de madame de La Chaise venue visiter sa maîtresse, et qu’elle voulait de toute façon lui en imposer, elle rapporta à nouveau. Revenue au sein de la maison de monsieur de La Chaise, cette dernière confia à sa maîtresse ce qu’elle venait d’apprendre tout en la déshabillant. Celle-ci lui demanda de garder cela pour elle. La chambrière le promit, mais elle avait déjà craché le morceau à la chambrière de madame de Payen de Noyan, venue elle aussi en visite chez l’épouse du gouverneur, et que faire d’autre que bavasser à l’office en attendant sa maîtresse. L’anecdote connue, elle en rendit bien sûr compte à sa maîtresse, qui elle ne lui demanda pas de garder pour elle quoi que ce soit, outre que c’était inutile, cela faisait son jeu.

épisode 021

Madame Payen de Noyan (Giuseppe Baldrighi PARMA 1723 - 1802 PORTRAIT OF A LADY IN AN ELABORATELY EMBROIDERED BLUE DRESS.jpg

Quand la roue tourne

Madame Payen de Noyan était la nièce de monsieur de Bienville et l’épouse d’un des hommes les plus riches de la colonie, monsieur Villars Dubreuil. Elle était habituée à ce que rien ne lui soit refusé, mais si par nature elle était autoritaire, elle n’était pas tyrannique, facilement à l’écoute, sa bonté se cachait sous une froideur hautaine. L’anecdote narrée par sa chambrière l’amusa beaucoup, elle appréciait l’idée que quelqu’un eut le courage de moucher le gouverneur, et que ce soit une femme, donnait plus de piquant à l’algarade. Voulant assouvir sa curiosité, lorsqu’elle croisa le père Rigaud, elle l’amena à lui donner plus de détails sur l’héroïque jeune fille recueillie chez les ursulines. Elle fut surprise d’apprendre par le saint homme, qui ne pouvait rien lui refuser, que l’objet de sa curiosité était Blanche-Marie, la petite protégée de son oncle. Si elle s’en souvenait vaguement, une gamine rousse, lui semblait-il, elle se remémorait fort bien son histoire qui correspondait en tout point à la fameuse répartie dont tout le monde se gargarisait. Et si le vicomte était devenu un duc et le nom un patronyme invraisemblable, cela collait avec l’histoire de la jeune fille. Elle avait oublié depuis le temps la protégée de son oncle dont elle ne s’était jamais souciée, car elle n’était pas de sa maisonnée. Mais puisque le destin la mettait sur sa route, elle devait s’en préoccuper jusqu’au retour de monsieur de Bienville. Elle faisait partie de ceux qui pensaient que le drame de Fort-Rosalie avait mis en exergue l’incapacité du gouverneur et donc ramènerait l’ancien gouverneur à ce poste.

*

Cela faisait deux bonnes semaines que les deux jeunes femmes étaient soignées au sein du couvent lorsque madame Payen de Noyan demanda un entretien à dame Tranchepain. Elle fut accueillie avec déférence par la mère supérieure d’autant que son époux mettait tout en œuvre pour construire le couvent promis et tant attendu. Elle fut donc reçue sur l’instant, une collation préparée à son attention fut amenée, ce que la dame apprécia. La mère supérieure n’eut pas le temps de se poser de questions sur le sujet de sa visite, madame Payen de Noyan en vint directement au sujet, elle n’était pas du genre à louvoyer. Elle s’enquit tout de suite de la santé des deux réfugiées et d’une possible visite. « — Comme vous pourrez vous en rendre compte par vous-même, hormis la perte de poids, il ne reste plus de traces des sévices et des blessures dues à leur triste équipée. Les pauvres enfants sont arrivées défigurées par ces terribles maringouins, tout au moins je le suppose, toujours est-il que l’onguent de notre sœur infirmière les a soignées de façon miraculeuse. Mademoiselle Peydédaut souffre encore d’une cheville blessée qui la fait encore boitiller, mais rien de bien sérieux. Pour madame Roussin, c’est plus triste, elle semble avoir perdu la raison tout au moins momentanément, c’est du moins ce que nous a assuré Monsieur Manadé le chirurgien du gouverneur. Il nous faut donc avoir confiance en notre seigneur.

— Savez-vous ce qu’il va advenir d’elles maintenant ?

— Pour madame Roussin, c’est assez simple, monsieur Baron, son père m’a écrit et j’attends sa visite prochainement. Je suppose qu’il vient pour l’emmener. Quant à mademoiselle Peydédaut, je ne sais. Elle est seule dans la colonie ou peu s’en faut.

— Hum… c’est justement à son sujet que je suis là. Je suppose que vous savez qu’elle était sous la protection de monsieur de Bienville, mon oncle — la mère supérieure hocha la tête — aussi, si elle le veut bien, je suis à même de lui proposer de reprendre son poste de demoiselle de compagnie à mes côtés.

— Voilà qui est très généreux de votre part et serait une bonne chose pour cette jeune fille. Vous ne devriez pas le regretter, Blanche-Marie  est de bonne composition et j’ai pu constater qu’elle avait de la culture et quelques dons pour les soins et l’organisation.

Le reste de l’entretien les deux dames le passèrent à passer au crible les autres sujets qui leur tenaient à cœur.

*

Blanche-Marie Peydédaut (MARCUS STONE, peintre britannique...( 1840 - 1921 ) - L'oeil......jpgDès que sa convalescence lui permit une activité, Blanche-Marie se consacra aux orphelins sous la protection des dames Ursuline. La sœur infirmière le lui avait proposé quand elle l’avait trouvé appliquée à apprendre des rudiments de lecture au petit Paul. Celui-ci accompagnait Martha tous les jours à sa visite, comme il posait beaucoup de questions sur tout et sur rien, Blanche-Marie  lui avait proposé de trouver les réponses par lui-même et pour cela lui offrit de lui apprendre à écrire et à lire. Depuis, à chacune de ses visites, elle s’y consacrait une heure ou deux, puis elle en vint à apporter son aide aux sœurs dévolues à l’encadrement des petits orphelins de toutes les nations. Le couvent prenait soin de tous les enfants mis sous sa protection, qu’ils soient blancs, Indiens ou nègres. Cette nouvelle occupation faisait beaucoup de bien à la jeune fille, cela lui occupait l’esprit et lui faisait oublier quelque peu ses propres misères.

Quand madame Payen de Noyan entra dans le dortoir des petits en compagnie de la mère supérieure, Blanche-Marie reconnut tout de suite la dame, en ayant gardé un bon souvenir, elle lui sourit avec amabilité. Elle supposa que la dame ne la reconnaissait pas, ne se doutant pas un instant qu’elle venait pour elle. Cette dernière l’examinait en coulisses tout en conversant avec la dame Ursuline sur les besoins des orphelins. Elle constata du coin de l’œil que Blanche-Marie, bien que filiforme, était devenue une jolie femme. Il ne restait effectivement presque rien des séquelles des piqûres d’insectes décrites par la mère supérieure. Elle ne put s’empêcher de la trouver étonnamment bien mise et supposa que c’était l’œuvre des dames Ursuline. Elle ne pouvait savoir que c’était l’œuvre d’Alboury par l’entremise de Martha qui lui avait fourni linges et robes aux deux rescapées. Un court séjour au-dessus de Barataria avait permis au contrebandier de mettre la main tout à fait par hasard sur un navire anglais et sa cargaison. Par trop curieux du résultat des massacres commis par les Natchez sur les Français, les Anglais étaient tombés sur les contrebandiers qui les avaient enlisés dans les marais avant de les détrousser et de les abandonner sur place. La cargaison détenait pléthore de produits manufacturés, dont plusieurs malles contenant des vêtements de femmes, de toute évidence au vu de la qualité à destination de quelques nanties. Si les plus belles pièces avaient été vendues aux dames de qualité de La Nouvelle-Orléans, chemises, criardes, jupes, casaquins et robes volantes en petit nombre avaient profité à Blanche-Marie et à Marie. Cela expliquait la mise soignée de la jeune fille. Madame Payen de Noyan s’approcha d’elle avec dans son sillon la mère supérieure. « — Bonjour, Blanche-Marie, enfin je devrai dire mademoiselle Peydédaut maintenant.

— Madame, je vous remercie de vous souvenir de moi. Répondit l’interpellée tout en esquissant une révérence.

— On ne peut oublier votre frimousse surtout avec une telle chevelure. Pourriez-vous m’accorder un instant ?

— Bien sûr, madame. Elle écarta avec douceur le petit dont elle s’occupait et suivit son interlocutrice et la dame Ursuline. Leur pas les dirigea vers les allées du jardin où piaillait, dans les arbres, une multitude d’oiseaux pressentant venir les beaux jours du printemps sous les rayons du soleil. « — Je ne suis pas sans savoir vos terribles aventures, dame Tranchepain à ma demande me les a narrées. J’ai aussi appris votre réplique à monsieur le gouverneur…

— Oh ! madame, je suis désolé, j’étais en colère et je n’ai su me dominer.

nicolas-bernard-lépicié-a-young-woman,-seen-in-profile,-half-length,-sewing.jpg— Cela n’est point grave, ne vous inquiétez pas, de plus je ne suis pas là pour vous faire des remontrances, mais pour vous proposer une place. — Blanche-Marie, la tête baissée, gênée, écoutait la noble dame. — Voulez-vous reprendre auprès de moi la place que vous aviez auprès de madame Roussin ? Il m’a semblé comprendre que vous ne seriez plus amené à tenir ce rôle auprès d’elle. J’ai suffisamment de servantes et n’en ai pas besoin de plus, mais j’avoue m’ennuyer lors de mes séjours en dehors de la ville et apprécierai quelque compagnie.

Blanche-Marie releva la tête, sa réflexion allait à toute vitesse. Elle comprenait que la proposition était pour elle une véritable opportunité, mais il y avait Marie. « — Je vous remercie, madame, pour votre proposition, qui bien sûr m’agréer, mais je ne saurai abandonner madame Roussin au moment où elle a le plus besoin de moi.

— Je comprends bien et c’est tout à votre honneur. Dame Tranchepain m’a fait savoir que son père, monsieur Baron, devait venir la chercher, aussi s’il n’a point besoin de vos services, je maintiens ma proposition. Sachez mademoiselle qu’en tant que nièce de monsieur de Bienville, je suis le garant de sa protection envers vous et que vous pouvez toujours compter sur celle-ci.

Blanche-Marie fut fort touchée par cette garantie qui la soulageait quant à la direction que pouvait prendre son avenir. Elle ne savait pas, depuis la lettre de monsieur Baron promettant d’arriver le plus vite possible si elle pouvait rester auprès de Marie. Rien ne lui garantissait que monsieur Baron pourrait l’entretenir et encore moins lui garantir des émoluments. La proposition la rassurait donc, et la soulageait quant à son devenir.

— Je vous remercie, madame, je suis et je reste votre servante. Puis-je me permettre de vous poser une question ?

— Faites mon petit. Faites. 

— Avez-vous des nouvelles de monsieur de Bienville ? Va-t-il revenir ? Elle ne demanda rien sur le compte de Graciane de peur de froisser madame Payen de Noyan.

— Oui, ma chère, régulièrement. Il est à nouveau bien en cour et les derniers événements pourraient amener les ministres du roi à revoir leur jugement et, espérons-le, nous le renvoyer jusqu’ici ! — Elle avait dit cela avec un ton victorieux sans se soucier de qui pouvait l’entendre. La dame ursuline suivait avec un grand intérêt la conversation qui prenait un tour politique, ce qui n’était pas pour lui déplaire, pour une fois elle avait la primeur des informations. – Beaucoup de Louisianais ont pris la plume pour exprimer leur mécontentement, car si monsieur de Bienville avait été là pendant cette crise avec les Natchez, il aurait, lui, su parlementer avec le « Grand-Soleil « et rien de tout cela ne serait advenu.

Les derniers propos, de son interlocutrice et désormais protectrice, ramenèrent à la mémoire de Blanche-Marie le fameux banquet lors duquel l’esclandre de monsieur de Montigny avait rendu connu les frasques du commandant Etcheparre. Elle n’était pas sûre que la présence de monsieur de Bienville eut changé quelque chose, mais elle était prête à accepter cette assertion si cela pouvait faire revenir son ancien protecteur et Graciane.

*

Mr Baron (Studies of standing customs officials pair par Nicolas Bernard Lépicié.jpgÀ la proue de l’embarcation, qui du fort de La Mobile le menait à La Nouvelle-Orléans par le lac Pontchartrain et le bayou Saint-Jean, Monsieur Baron laissait errer ses pensées, ignorant le brouillard de cette fin de mars qui lui pénétrait les os. Il était en poste là-bas quand la nouvelle des massacres à Fort-Rosalie les avait atteints lui et son régiment. Le commandant Diron l’avait envoyé aussitôt patrouiller dans la région pour inhiber toute velléité de soulèvements de la part des Autochtones. Les premiers rapports lui avaient tout d’abord fait accroire à la mort de sa fille et de sa famille. Bien que confuse, la rumeur, étayant les rapports de l’armée, ne permettait pas de supposer que des colons avaient pu réchapper à ce terrible soulèvement. Seul le devoir lui avait fait garder la tête froide mettant de côté le chagrin et la culpabilité d’avoir envoyé sa fille unique si loin dans les profondeurs du pays. À la vue des événements, c’était évidemment une gageure, mais il avait cru bien faire, faire ce qui était le mieux pour elle. La lettre de la mère ursuline accompagnant celle de son supérieur avait mis une quinzaine de jours avant que de le trouver. Il était tombé des nues quand l’ayant parcouru il comprit qu’elle lui annonçait le sauvetage de sa fille. Sa fille avait miraculeusement survécu et elle l’attendait au couvent des ursulines, la chape de plomb qui recouvrait son cœur et son esprit s’évapora d’un coup. Ne pouvant abandonner sa troupe sans supérieur, il avait renvoyé l’estafette avec une lettre assurant qu’il faisait au plus vite pour venir chercher sa chère fille. Malgré sa bonne volonté, cela lui avait pris deux autres semaines, le temps de finir sa patrouille, de revenir à La Mobile et de repartir pour La Nouvelle-Orléans.

Il débarqua dans la ville, en fin d’après-midi, dut se rendre à l’hôtel du gouverneur et n’arriva qu’à la nuit aux portes du couvent.

*

La prière du soir venait de se terminer quand la sœur tourière vint annoncer la visite de monsieur Baron à la mère supérieure. Malgré l’heure tardive, dame Tranchepain accorda l’entretien et remit à plus tard le courrier qu’elle s’était décidée à rédiger enfin au calme. « — Je vous en prie, monsieur, veuillez vous asseoir. » L’homme qu’elle avait devant elle avait tout du militaire, l’air martial, la tenue impeccable, la mâchoire crispée par la détermination, l’œil froid. Il était impatient, il se serait bien passé de cette entrevue, mais il savait ne pouvoir s’en dispenser. Elle n’était pas impressionnée, elle lui sourit, il se détendit. « — Je suis heureuse que ma lettre vous ait trouvé, monsieur.

— Et moi, sœur, vous vous doutez à quel point ce fut un bonheur, vous avez ressuscité ma fille. Je suis impatient de voir ma petite Marie, va-t-elle bien ?

— Je vais vous mener à elle tout de suite, monsieur. Physiquement, il ne reste pour ainsi dire plus de traces de l’équipée qui l’a menée jusqu’à nous. Mais il faut que vous sachiez, elle s’est retranchée dans son esprit, elle ne parle plus. Nous supposons que ce n’est que le contrecoup de toutes ces horreurs, que c’est dû au choc. Elle est fort affligée, elle passe le plus clair de son temps à somnoler. »

Monsieur Baron ne rajouta rien, il avait vu plus d’un homme dans cet état suite à une bataille. Il voulait juste voir son enfant. La dame Ursuline guida le père jusqu’à la chambre de sa fille. Marie, les yeux dans le vague, fixait le plafond semblant suivre les ombres dansantes créées par le feu de la cheminée, du moins ce fut l’impression de son père quand il entra. Son cœur s’étreignit, il crut un instant voir sa mère. Il la trouva très belle, ses cheveux blonds ramassés en chignon, sa chemise de linon blanc sagement fermée sur sa gorge. Une larme perla sur la frange de ses cils qu’il essuya aussitôt. « — Ma fille, je vous amène votre père. » Aucune réaction n’agita la jeune femme, elle se retourna juste vers la dame Ursuline puis vers son père sans que nul ne sache ce qu’elle pensait. Réalisait-elle ? Son père n’en était pas sûr. Il tira une chaise au bord du lit de sa fille, lui prit sa main, espérant la faire réagir. Elle lui sourit, mais ce fut tout. Le père, le cœur lourd, lui expliqua qu’il allait revenir la chercher, qu’il allait s’occuper d’elle, qu’elle n’avait plus rien à craindre. La jeune femme lui souriait toujours, mais ses yeux pervenche étaient vagues sans expression réelle. À regret, il finit par abandonner ne pouvant capter son attention. Les épaules basses, il sortit de la chambre, accablé, ne sachant plus que penser. La dame Ursuline comprenant son désarroi le sortit de ses sombres pensées. « — Il ne faut pas vous inquiéter, il y a de grandes chances que ce soit un état passager.

— J’ose l’espérer, ma sœur. Puis-je pour l’instant la laisser à vos bons soins ? Je dois suivre mon régiment. Nous allons nous débarrasser de cette vermine.

— Mon fils, voyons, moins de véhémence, je comprends votre courroux, mais ce sont des êtres humains.

— Des monstres, vous voulez dire, vous n’imaginez pas les horreurs qu’ils ont commises. Mais bon, parlons plutôt de Marie. Pouvez-vous vous en occuper ? Je vous donnerai une pension pour son entretien. Je viendrai la reprendre à mon retour de campagne bien sûr.

— Monsieur, vous pouvez la laisser à nos soins le temps qui vous semblera nécessaire.

— Il m’a semblé comprendre dans votre lettre que sa suivante avait elle aussi réchappé à la tragédie ?

— Oui, Blanche-Marie est aussi parmi nous, elle s’occupe de nos orphelins à cette heure.

— Cela est bien, me serait-il possible de m’entretenir avec elle ? Elle sera peut-être à même de m’en dire plus, sur ce qui leur est arrivé.

— Bien sûr, je vais la faire chercher.

— Savez-vous si elle va pouvoir subvenir à ses besoins ?

— Une dame s’est proposé de la prendre à son service si elle se retrouvait sans emploi.

— C’est bien, il serait bon qu’elle accepte, je ne pourrai la prendre à mon service, d’autant que je pense envoyer ma fille en France au sein de la famille de ma femme.

Quelques instants plus tard, Blanche-Marie et monsieur Baron s’entretenaient. La jeune fille avec lassitude raconta une nouvelle fois le drame. Il remercia la jeune fille et s’en fut. Le père de Marie sortit de l’entrevue plus accablée et plus en colère que jamais.

 Peydédaut Blanche-Marie (Jean-Honoré FRAGONARD, Jeune femme debout, en pied, vue de dos. Sanguine.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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1801, Quand la vérité semble faire jour.

Le Port de Bordeaux, vu devant le Château Trompette sur la Garonne et vu du quai des Farines, gravure sur cuivre d_après N. Ozanne, 2

Edmée ce jour-là rentra plus tôt que prévu, elle était partie à pied visiter une de ses voisines, elle n’avait donc eu besoin de personne. Passant devant le grand salon, elle entendit sa belle-sœur en grande conversation avec Théophile. Surprise de les entendre dans cette pièce à cette heure-là, elle allait pénétrer dans le salon quand elle entendit son prénom. Cela l’arrêta net devant la porte entrebâillée. Elle ne put s’empêcher d’écouter. « Tu m’agaces Henriette, ce n’est pas ma faute si elle n’arrive pas à obtenir son héritage.

– Je te rappelle que tu l’as épousé pour ça ! De plus, je suis à peu près sûr que c’est une imposture, elle n’est pas ce qu’elle prétend, et je finirai par en avoir le cœur net !

– Comment cela ? Tu en auras le cœur net.

– J’ai demandé à maître Collignan d’enquêter.

Edmée n’en écouta pas plus, elle redescendit l’escalier en courant, et se précipita dehors. Ne sachant que faire tant elle était désemparée. En colère, elle se mit à marcher droit devant elle sans but précis. Ses pas la menèrent vers la campagne qui commençait à la fin de la rue Barreyre. Sa tête était pleine du tumulte de ses émotions, elle ne voyait rien autour d’elle. Elle traversa le chemin royal et se retrouva en plein champ. Elle passait de la plus grande indignation au plus grand désarroi. Cela faisait quatre ans qu’elle était arrivée, cela faisait longtemps qu’elle ne se méfiait plus de sa belle-sœur. Elle était autant en colère contre elle qu’envers elle-même. Comment avait-elle pu baisser la garde ? Comment avait-elle pu se tromper à ce point sur son époux ? Et puis, qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

« – Edmée, tu comptes aller où comme cela ? » Edmée sursauta. Elle réalisa qu’elle avait l’Éthiopienne à ses côtés. « – Mais… Mais, je croyais que je ne te reverrais plus !

– Je ne pouvais pas t’aider, ma chérie. De plus, tu n’avais pas vraiment besoin de moi.

– Et aujourd’hui ?

– Ne soit pas aigrie ma chérie. Il ne m’est pas facile d’être là et si aujourd’hui j’ai répondu à ton appel, c’est que tu es à un tournant de ta vie. Ne crois pas tout ce que tu as entendu, ce ne sont que les dires de ta belle-sœur, l’expression de sa jalousie. De plus, cela ne va rien changer.

– Comment ? Cela ne va rien changer ?

– Voyons ma chérie, tu sais qui tu es. Alors que veux-tu qu’elle arrive à trouver ? Va plutôt chez ton notaire, il a des nouvelles pour toi qui vont changer ta vie. Ne t’inquiète pas. Tout cela n’a plus d’importance…

L’Éthiopienne fut coupée par l’appel de Gérôme qui courait derrière Edmée, à ces mots, l’Éthiopienne se volatilisa dans les airs. Edmée s’arrêta. Avait-elle rêvé ?

***

Edmée suivit du valet de son époux quelque peu intrigué par le comportement fébrile de sa maîtresse, revint vers la maison de négoce la rage au ventre fouettant furieusement sur son passage les herbes hautes aux alentours avec une branche qu’elle avait inconsciemment saisie sur son passage. Quand elle arriva devant la demeure, elle trouva sur le palier l’Éthiopienne les bras croisés un léger sourire sur la face, comme dans son enfance. À sa vue, elle s’apaisa comme au temps de la plantation Bellaponté, sa respiration se régula, elle lâcha sa branche, elle monta les marches et quand elle atteint le palier, avec un sourire affectueux, l’Éthiopienne disparut. Edmée monta jusqu’au premier étage, l’étage des bureaux. Elle pénétra au sein de ceux-ci, trouvant son époux et sa belle-sœur, chacun sur leur bureau, la mine renfrognée, visiblement en désaccord. Les deux commis aux écritures à son entrée s’éclipsèrent semblant deviner ce qui allait advenir. Ignorant sciemment sa belle-sœur, elle s’adressa à son époux. « – Mon ami je viens d’avoir des nouvelles de mon notaire, je vais donc m’y rendre si cela ne vous ennuie pas. Je vais donc faire atteler la voiture. » Théophile levant les yeux vers elle répliqua. « Pas de problème, mais voulez-vous que je vous accompagne ?

– Non ! Non ! ce n’est pas utile

Henriette, intriguée, voulut se mêler de la conversation. « Êtes-vous sur ? Si c’est pour régler quelques affaires, il serait peut-être bon que Théophile vous accompagne ?

IMG_1140.JPG– Merci, Henriette, de votre sollicitude, mais je peux régler mes affaires personnelles par moi-même. Vous savez, j’ai l’air fragile tout du moins à vos yeux, mais je ne le suis pas. J’ai vu des choses qui auraient pu entrainer beaucoup de monde jusqu’à la tombe. Je vous rappelle que j’ai fait la connaissance de Térésa tout comme de Rose, enfin Joséphine, à la prison des Carmes où tous les jours on nous annonçait ceux qui allaient mourir et je venais d’une autre prison où je n’étais pas mieux lotie. Donc ne vous inquiétez pas pour moi, il y a longtemps que j’ai appris à me battre, je sais donc régler mes affaires par moi-même. Et puis nous n’avons pas de secrets, donc si j’ai un souci je sais vers qui me retourner…

Henriette était devenue rouge de colère contenue, sentant les choses lui échapper. Elle sentait qu’elle avait été prise à contre-pied. Quant à Théophile, il était bouche bée, se demandant ce qui prenait soudainement à Edmée d’un naturel apparemment docile.

Une heure plus tard, la jeune femme était rue Judaïque face à son notaire. Elle avait réalisé dans la voiture qu’elle n’avait pas su pourquoi Gérôme était venu la quérir.

***

– Madame Espierre, quelle surprise, je ne m’attendais pas à vous voir. J’allais vous envoyer un coursier afin de vous faire savoir que je détenais des nouvelles.

– Et bien vous voyez mon cher, je suis venu au-devant. Intuition féminine s’il en est. Je venais justement m’enquérir sur l’avancée de mes affaires.

Cela faisait quatre années qu’en vain, tout comme elle, maître Collignan essayait de faire tomber les scellées sur ses biens. Il n’était pas arrivé plus qu’elle à avoir des nouvelles de Monsieur Dambassis, quant aux biens bordelais, malgré toutes les accointances que le notaire avait parmi les notables de la ville, il avait été impossible de lever le secret sur les mises sous-scellées. Personne ne semblait savoir qui les avait demandées et personne n’osait chercher à savoir. La seule chose qui avait avancé fut la certitude de son identité. Cette dernière avait été ratifiée, à sa grande surprise par un portrait à la mine de plomb qu’elle ne connaissait pas, pas plus que son auteur, et qui était accompagné par un écrit notarial signé de Rose et de Pierre-Clément attestant de son identité. Le notaire reprit la parole. « – En fait, je viens d’avoir un courrier du secrétaire de notre consul nous annonçant la levée du secret de la mise sous-scellés de vos biens dans la région. Ils ne vous seront pas tout de suite restitués, mais c’est très prometteur. » Edmée respira, quelque chose avançait. « – Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, j’ai quelqu’un à vous présenter qui est spécialement venu de Paris pour vous. » Edmée intriguée leva un sourcil, se demanda qui cela pouvait bien être. « – En fait, c’est pour cette personne que j’allais vous envoyer quérir. » Il prit la sonnette sur son bureau et l’agita. Son serviteur entra, hocha la tête et referma la porte. Trois minutes plus tard à sa grande surprise entra le secrétaire de monsieur Dambassis.

Edmée se leva d’un bond, elle avait devant elle celui qui avait essayé en vain de la protéger. « – Monsieur Ducasse ! » Les deux mains en avant, elle se précipita, il la prit dans ses bras. « – Mademoiselle Edmée ! Mademoiselle Edmée ! Nous avons cru vous avoir perdu. Toute la famille Dambassis était en deuil.

– Mais comment avez-vous su ? Vous avez enfin reçu mes lettres ?

– Non ! Aucune ! Notre consul étant favorable au retour de monsieur Dambassis en France, mon maître m’a envoyé au-devant pour m’enquérir de ce qu’il était possible de faire et sous quelles conditions ? Quelle n’a pas été ma surprise, à mon arrivée, lorsque l’on m’a donné les lettres de votre notaire cherchant des renseignements sur vous et vos biens ! Je lui ai donc répondu aussitôt et ai accouru dès que j’ai pu. Il m’a fallu toutefois, ce qui est la cause de mon arrivée tardive, faire quelques recherches et acquérir quelques autorisations. Heureusement, devant la bienveillance de notre consul, les portes se sont grandes ouvertes devant moi. Il faut dire que j’ai été reçu par ce dernier à Malmaison par sa charmante épouse, Joséphine, une de vos amies.

– Oh ! vous avez vu Rose ! Enfin, Joséphine depuis qu’elle a épousé son général Bonaparte.

– Oui et cela a été un vrai plaisir, un agréable moment. En fait, c’est par elle et par notre ami Pierre-Clément de Laussat qui lui aussi soupait ce jour-là à Malmaison que j’ai eu les premières informations.

– Vous avez aussi vu Pierre-Clément !

Portrait de Mr de Beaufort, Adélaïde Labille-Guiard.jpg– Oui ! c’est à croire que tout le monde s’était donné rendez-vous à Paris. Il était de passage à la capitale et avait été averti de ma présence par madame Bonaparte. Suite au diner, il s’est donc le jour suivant présenté à l’hôtel Dambassis avec les premières pistes à suivre. Il s’était procuré des dossiers des plus inattendus et improbables sur vous et la famille Dambassis.

– Ah ? Et savez-vous pourquoi mon bien m’a été confisqué ?

– Pour la partie parisienne, c’est fort simple, monsieur Dambassis étant immigré, vos biens ont été amalgamés à ceux de mon maître. Pour ceux-là, cela va être assez simple, la mise sous-scellés tombera dès que mon maître se décidera à revenir France. Nous étudions les tenants et les aboutissants, mais cela devrait se faire, notre consul semble y être bien disposé. Il faut dire qu’il a besoin de banquiers pour remettre notre pays en selle. Pour vos biens dans la région, il m’a, dans un premier temps, été plus difficile de savoir pourquoi et par qui vos biens avaient été mis sous séquestre. En fait, j’ai trouvé les éléments dans les dossiers que monsieur de Laussat détenait.

– Et qu’elle en est la cause ? Qu’est-il arrivé à ma tante ?

– Pour votre tante, je ne sais. Mais je sais pourquoi on a voulu l’arrêter. Tout avait été manigancé par Joseph Froebel qui à l’aide de son rapprochement avec le comité de salut public a constitué les dossiers qui ont permis votre arrestation, la mise sous-scellés de vos biens et l’arrestation de votre tante. Pour celle-ci, il s’est appuyé sur la supposée aide du vicomte de Vielcastel, votre oncle, au comte de Provence dont il était au service. Afin de s’assurer de la faisabilité de toutes ses actions, il a mouillé plusieurs personnes en place à Paris et à Bordeaux dans les comités de salut public leur faisant miroiter la possibilité de rentrer en possession de vos biens.

Monsieur Collignan entendant cette histoire s’exclama : « – mais qui est ce Joseph ? 

– Joseph Froebel était l’un des secrétaires particuliers de mon maître, mais il s’est révélé être avant tout un monstre. Pour une raison machiavélique, il avait décidé de détruire mademoiselle de Vertheuil enfin, madame Espierre. 

Edmée se retourna vers le notaire. « Laissons ce monstre là où il est, je ne tiens pas à faire remonter ses souvenirs nauséabonds. » Le notaire n’insista pas, il avait enfin compris tous les tenants et aboutissants des mystères qui entouraient sa cliente.

« – Avec tout cela, je ne vous ai pas demandé des nouvelles des Dambassis, comment vont-ils ?

– Monsieur Dambassis se porte bien, il vient de se remarier.

– Se remarier ? Mais qu’est devenue Madame de Saint-Martin ?

– Madame de Saint-Martin est décédée. Elle a malheureusement mal vécu son départ de Paris, et elle est morte. Comment dire ? De langueur.

Ce que Monsieur Ducasse omit de dire, c’est que madame de saint Martin avait fort mal vécu son exil, la solitude qui en avait découlé et sa décrépitude. Elle avait fini par avaler une forte dose d’arsenic. « – Quant à Sophie, elle va pour le mieux, elle vit à Saint-Pétersbourg et comme vous, elle a deux beaux enfants. » Oubliant monsieur Collignan, ils conversèrent à bâtons rompus, se remémorant le passé et se donnant des nouvelles de leurs connaissances, monsieur Ducasse en ayant visiblement plus et de plus fraîches. Edmée finit par se rendre compte qu’elle déballait devant son notaire toute sa vie. Elle se retourna vers lui et faisant courir sa main sur bureau, gracieusement elle lui dit en aparté. « – Bien sûr, tout ceci reste entre nous jusqu’à la restitution de mes biens. Ensuite, je vous autorise à en parler, j’y gagnerai en notoriété.

– Ne vous inquiétez pas, je raconterai peut-être deux ou trois anecdotes à votre sujet et encore, mais je garderai suffisamment de mystère, car comme vous le savez rien ne vaut une bonne dose de mystère pour la séduction, tant qu’elle n’entache point la réputation.

Sur ce, ils continuèrent à converser entre deux tasses de café. L’attention d’Edmée fut tout à coup happée, car au-dessus du notaire un être de lumière apparut. Elle fut surprise, elle ne savait comment le regarder sans intriguer quelqu’un. Le notaire, néanmoins, perçut quelque chose sans trop comprendre. Edmée semblait ne plus être avec eux. L’être délivra son message. « – Gardez votre ami jusqu’à dimanche, ou malheur, il lui arrivera. » Puis il se dissipa dans l’air. « – Ma chère, vous semblez ennuyé par quelque chose, aurais-je dit quelque chose de malencontreux ?

– Point du tout, je me demandais simplement quand vous alliez nous quitter.

– Je pars demain pour voir vos biens. Maître Collignan m’accompagne et à notre retour je reprendrai la diligence pour Paris.

– Il ne faut pas repartir si vite. – Se retournant vers la notaire – peut-être, pourrions-nous garder notre ami au moins jusqu’à dimanche ?

Le notaire comprenait bien qu’Edmée ne pouvait le recevoir elle-même sans donner d’explication à son époux et sa belle-famille, mais il fut surpris de la façon dont cela était présenté. « – Bien entendu, peut-être, pourriez-vous vous joindre à notre repas dominical ?

– Avec plaisir, par contre je viendrai seul, mon époux part dans deux jours pour Nantes pour régler des affaires.

***

Morning Dress, June 1817 .jpgCe même soir, au diner, Edmée se présenta apprêtée et rayonnante. Elle était pleine d’espoir en un nouvel avenir dans lequel elle ne serait pas dépendante de son époux et de sa belle-famille. Elle pourrait choisir un autre lieu de vie et ne serait pas obligée de vivre sous le même toit que sa belle-sœur, car le malaise venait surtout de cette situation de plus en plus conflictuelle. Sa belle-sœur était entrée dans une lutte de pouvoir que seule la jalousie nourrissait. Elle n’avait aucune prise sur Edmée et ne le supportait pas. Les premières années suivant la naissance de leur enfant respectif avaient à peine calmé cette lutte intestine, dans laquelle Edmée s’était retrouvée engagée sans en comprendre l’enjeu. Elle ne s’intéressait que de très loin à la maison de négoce et à ses affaires à l’encontre d’Henriette qui d’une façon ou d’une autre obtenait un compte rendu sur l’emploi du temps d’Edmée y cherchant de quoi la mettre en porte à faux.

Installée à la table de la salle à manger avec son époux et son frère, Henriette pâlit à la vue de sa belle-sœur visiblement sereine et de belle humeur. Elle était d’autant plus intriguée qu’elle la savait de retour de chez son notaire. Théophile lui sourit et la complimenta sur sa beauté. Ce soir-là, les deux couples mangeaient en tête à tête, les commis qui habituellement partageaient leur repas étaient rentrés chez eux, aussi Théophile n’eut aucune gêne à lui demander des nouvelles sur son entretien avec son notaire. « Alors mon amie, comment vont vos affaires ?

  – Je dois dire qu’elles sont en de bonnes voies, elles n’évolueront pas aussi vite que je l’aurai espéré, mais ce que j’ai appris est engageant.

Devant les dire de sa belle-sœur, Henriette, inquiète, voulut en savoir plus et ne laissa pas son frère poursuivre. « Surtout Edmée, si vous avez besoin de nous pour faire avancer vos affaires, n’hésitez pas.

– Ne vous inquiétez pas, notre notaire semble avoir les choses bien en main et je pense que nous pouvons lui faire confiance. Il est ressorti de notre entretien que dans une période où les fortunes se font et se défont, la mienne devrait entrer en phase ascendante.

Autour de la table, les autres protagonistes comprirent qu’Edmée ne voulait rien dire, cela irritait Henriette, car elle n’aimait pas ce que semblait cacher sa belle-sœur. En son for intérieur, elle comprenait qu’elle perdait du terrain et comptait bien en savoir plus en se rendant dès le lendemain chez leur notaire, même si elle avait compris depuis longtemps qu’elle n’obtenait pas grand-chose de sa part, Edmée semblait l’avoir envouté.

La conversation prit un autre tour, Théophile l’amena sur son départ prochain à Nantes. « – Edmée, vous êtes sûr de ne pas vouloir m’accompagner. Je serai absent une dizaine de jours.

– Mon ami, ce serait avec plaisir, mais notre petite Louise fait ses dents et a un peu de fièvre. Je préfère donc rester auprès d’elle.

– Mais moi aussi j’ai une dent qui me titille ! – Dit-il avec un sourire enjôleur.

– Mon ami vous êtes grand maintenant, et puis il faudrait peut-être la montrer au chirurgien ?

Théophile éclata de rire devant le ton maternant de son épouse.

***

Henriette le lendemain, fort tôt, se rendit chez maître Collignan, mais trouva porte close, elle dut revenir deux jours plus tard. Celui-ci ne fut pas vraiment surpris de sa venue pour le moins inopinée. Il la fit toutefois patienter, aussi quand elle entra dans son bureau, elle retenait avec peine son exaspération. Elle bouillait d’impatience. Après avoir échangé les salutations d’usage, elle engagea la conversation sur la maison de négoce et l’amena sur Edmée. Elle croyait avoir suffisamment rusé, mais maître Collignan savait pourquoi elle était venue. « – Puisque nous parlons de ma belle-sœur, mon frère et moi-même sommes un peu inquiets pour Edmée. Elle est revenue de son dernier rendez-vous avec vous quelque peu bouleversé. Elle n’a point voulu s’en entretenir avec nous, la gêne sûrement.

– Il n’y avait pourtant pas de quoi s’inquiéter, il est vrai que le jargon judiciaire et notarial est parfois quelque peu obscur. Elle a sûrement mal interprété ce que je lui ai dit. Tout comme elle, sachez qu’il n’y a pas lieu de vraiment s’inquiéter. Ces problèmes prendront du temps, nous le savons, mais devraient trouver leur solution.

Fashion Plate (Walking Dress) Rudolph Ackermann (England, London, 1764-1834), England, London, October 1, 1820 .jpgMaître Collignan disait à mots couverts ce que voulait entendre madame Lhotte. Il voulait rassurer Henriette afin qu’elle ne se mêle pas des affaires de sa cliente, aussi allait-il dans le sens de ses espoirs, laissant planer un doute sur l’éventualité d’une solution. Il savait bien qu’il ne fallait pas qu’elle devine à quel point les affaires d’Edmée étaient en voie d’amélioration. Elle ne pourrait en rien perturber leur dénouement, mais elle pourrait ébranler la paix de sa cliente. De son côté, Henriette ne voulait pas en rester là, elle voulait savoir, elle sentait que le notaire cachait quelque chose. Elle poursuivit donc sur une autre voie. « – Si Edmée a un problème de trésorerie, surtout n’hésitez pas à nous demander de l’aide. Théophile, comme moi-même, pouvons y pourvoir en toute discrétion. » Maître Collignan fut quelque peu décontenancé, il n’avait jamais perçu de gêne financière dans la situation d’Edmée. Elle ne l’avait jamais pressé en sous-entendant un besoin de trésorerie, et n’avait jamais demandé de prêt. « – Dans ce domaine aussi ne vous inquiétez point, elle ne m’a jamais sollicité pour un problème de trésorerie.

– Ah. Elle n’a pas de problème d’argent ?

– Pas que je sache.

– Bon. S’il ne nous faut que de la patience, nous serons attendre et entourer ma belle-sœur afin de la rassurer.

Henriette quitta le notaire sur cette entrefaite, et à peine remontée dans sa voiture ses pensées s’agitèrent. D’où sa belle-sœur pouvait-elle bien sortir l’argent ? Elle ne s’était jamais occupée des comptes personnels de son frère. Ils n’avaient jamais influé sur ceux de la maison de négoce, mais à y réfléchir il y avait de quoi se poser des questions, à s’y intéresser. Elle ne doutait pas que son frère, comme tout époux, entretenait le train de vie de son épouse, mais celle-ci avait une garde-robe qui était enviée par beaucoup car toujours à la pointe de la mode. Il est vrai que sa mise était plutôt sobre, mais pas austère, de plus ses enfants, tout comme elle, étaient toujours habillés avec soin, ce qui l’avait agacé, car son fils semblait à côté toujours négligé. Edmée ne portait que les bijoux que Théophile lui avait offerts. Mais maintenant qu’elle y pensait, elle se souvenait de la magnifique montre qu’Edmée avait offerte à son époux au dernier Noël. D’où était sorti cet argent ? Sûrement pas de la poche de Théophile. Voilà qui l’intriguait, elle se promit de fouiner de ce côté-là.

***

Dans la salle à manger de maître Collignan, tout en dégustant un délicieux foie gras arrosé d’un vin sucré de Monbazillac, monsieur Ducasse faisait un compte rendu sur ses visites dans les terres des châteaux Lamothe et de Vertheuil. « – Vos biens sont bien entretenus, il faut le reconnaitre. Les vignes sont d’ailleurs d’un bon rapport.

– Mais qui s’en occupe ?

Princesse_Sophie_Petrovna_Apraxine.jpg– Les différents métayers de madame votre tante. Je me suis fait ouvrir les châteaux, pas sans mal, mais avec l’aide de maître Collignan et des papiers fournis par le secrétaire de notre consul, les résistances ont cédé, même si les personnes qui les ont regardés ne savaient pas lire. Le château Lamothe est en bon état et a peu souffert de l’absence d’habitants. Il y aura bien quelques réfections et un bon ménage à faire, mais il est habitable et reste un bel endroit pour séjourner. Le château Vertheuil quant à lui est plus sinistré, mais il m’a semblé comprendre qu’il n’avait pas été habité depuis fort longtemps.

– Oui, c’est exact, depuis mes grands-parents. Ma tante l’avait fait nettoyer et l’avait quelque peu réhabilité pour notre arrivée, à mon père et à moi, mais ce dernier étant décédé lors du voyage, il est resté inhabité. Par contre, je ne comprends pas. Comment se fait-il que les biens de ma tante soient encore entretenus par les métayers ?

– C’est malheureusement très simple, ces derniers se sont mis en accointance avec Joseph Froebel par l’intermédiaire de certains membres du comité de salut public de la ville alors en exercice. Joseph devait recevoir une partie des gains et en échange, le moment venu, les métayers auraient obtenu les terres.

– Comment ça ? Le moment venu ?

– Lorsque votre tante et vous-même n’auriez pu plus les réclamer. Je pense que l’arrestation de votre tante a été planifiée dans ce but.

Edmée resta interloquée. « – Mais c’est scandaleux, comment cela se peut-il ?

– Oh ma chère ! Si vous saviez ce que la révolution a permis de faire, les fortunes des uns sont passées dans l’escarcelle des autres. Beaucoup n’ont pas hésité à accaparer des biens de façon frauduleuse, vous êtes la première concernée.

– Comment cela ?

– Outre les châteaux, votre tante détenait un immeuble particulier contenant quatre appartements dans le centre de bordeaux, lorsque les locataires ont su que votre tante était morte, ils ont fait comme si le bien leur appartenait. Et comme jusqu’à ce jour personne n’est venu leur réclamer le titre de propriété…

– Mais alors pour Versailles ? C’est pareil ?

– Pour l’hôtel particulier du chevalier Vielcastel qui a judicieusement été mis à votre nom avant son immigration et avant le décès de votre tante, quelqu’un se l’était réservé, mais il est monté à la guillotine avant que d’en prendre possession. L’hôtel est donc resté fermé. Il y a aussi un appartement dans le marais à Paris, les locataires se sont retrouvés dans la même situation que ceux de Bordeaux, mais ils ont tout de même versé leur loyer à un avocat de monsieur Dambassis.

Edmée restait perplexe à l’annonce de toutes ces nouvelles. Tout devenait plus clair, mais n’en restait pas moins complexe quant à la restitution de ses biens. Le déjeuner se poursuivit. Chacun échangeait des nouvelles, quant au milieu de la conversation, monsieur Ducasse sembla se souvenir d’un fait s’adressa à Edmée. « – Ma chère, j’ai oublié de vous remercier.

– De me remercier ? Mais de quoi ?

– En suggérant à maître Collignan de m’inviter à rester, vous m’avez sauvé la vie.

– Je vous ai sauvé la vie ?

La jeune femme ne faisait pas totalement semblant d’être étonnée, elle se doutait bien que si un être de lumière lui avait fait passer un message ce n’était pas pour rien, mais elle n’en connaissait pas la raison. Maître Collignan de son côté était intrigué, car il se rappelait de la suggestion, aussi cette histoire de sauvetage l’intriguait. Tenant son public en haleine, le narrateur poursuivit. « – J’avais retenu ma place sur un coche dont la barge qui lui faisait faire la traversée du fleuve à couler de façon dramatique devant Pauillac, il n’y a eu aucun survivant. » Le notaire regarda Edmée de façon suspicieuse, les bruits qui couraient sur elle comme quoi elle avait une intuition qui était digne d’une devineresse étaient donc vrais. Décidément, sa cliente était des plus mystérieuse.

Monsieur Ducasse quitta Bordeaux trois jours plus tard.  

***

George_Goodwin_Kilburne_The_Next_Dance.jpg

Tout ce qui comptait du négoce bordelais s’était rendu au récital donné chez la belle Ferrière. La maîtresse de maison avait invité la nouvelle cantatrice en vogue, une jeune beauté à la tessiture de cristal. La soirée avait commencé par les rafraichissements et quelques friandises. Quand tous furent là, l’hôtesse entraina ses invités dans le grand salon où attendait le pianiste devant un piano-forte, dernière acquisition dont elle était très fière. Une fois installés, les invités applaudirent l’entrée de la jeune cantatrice qui faisait déjà tant parler d’elle. Elle s’élança avec virtuosité, exprimant brillamment les airs des héroïnes de Gluck. Edmée écoutait avec volupté les volutes des airs qui virevoltaient dans le grand salon. Elle en aurait fermé les yeux de plaisirs, mais elle ne put se laisser aller à ce bonheur, un être de lumière apparut au-dessus de la chanteuse, les yeux baissés, il s’adressa à elle. « – Il faut rentrer, il faut rentrer de suite. » Elle blanchit, son cœur se mit à palpiter. C’était la première fois qu’un être de lumière s’adressait à elle pour elle. Il avait dû arriver quelque chose à l’un de ses enfants. Sans hésitation, elle se leva, fit discrètement un geste d’excuse pour la maîtresse de maison qui leva un sourcil de perplexité. Elle essaya de la rassurer en esquissant un sourire et s’éclipsa par l’une des portes de côté du grand salon. Rosa dans le vestibule attendait déjà avec le manteau de sa maîtresse dans les mains.

Rosa écoutait derrière la porte avec d’autres serviteurs de la maison la cantatrice, quand elle eut l’irrépressible besoin d’aller chercher le manteau de sa maîtresse. Elle tenait de sa race le lien entre ses ancêtres et la terre. Cela s’exprimait le plus souvent sous la forme d’intuition auxquelles elle ne résistait pas. Elle avait été étonnée lorsqu’elle avait deviné que sa maîtresse était elle aussi reliée à ses ancêtres. Bien sûr, elle savait qu’il y avait des sorciers chez les blancs, mais elle n’en avait pas moins été troublée quand elle l’avait remarqué. Depuis ce constat, elle n’en avait que plus respecté sa maîtresse.

Donc, quand Edmée arriva, Rosa revêtit de son manteau Edmée. Celle-ci ne réalisa pas vraiment ce qui se passait, elle était possédée par l’idée de rentrer. Un valet se présenta, lui demanda s’il pouvait l’accompagner avec une lanterne, ce qu’elle accepta. Rosa se demandait pourquoi il fallait revenir à la maison de suite, il devait s’y passer quelque chose de grave que sa maîtresse avait pressenti, car personne n’était venu la chercher.

Arrivée devant la maison de négoce, s’abîmant de mille questions sans réponse, qu’elle ne fut pas la surprise d’Edmée de voir la porte s’ouvrir sur Gérôme ! « – Mais Gérôme, vous êtes là ? Vous êtes arrivés ! » Le valet de son époux hocha la tête. Elle sut de suite que c’était pour Théophile que l’être de lumière l’avait interpellé et non pour l’un de ses enfants. « – Que se passe-t-il Gérôme ? Où est monsieur ?

Monsieur est dans sa chambre, il est alité.

Déboutonnant son manteau Edmée le laissa glisser le long de son corps, Rosa le rattrapa avant qu’il ne choie sur le sol. Elle monta les marches de l’escalier et se précipita dans la chambre. Elle trouva dans la pénombre dans la pièce Henriette au chevet de son époux. « – Qu’a-t-il ?

– Ah ! Vous voilà ? Il n’est jamais trop tard.

– Henriette ce n’est pas le moment. Vous savez bien que nous ne connaissions pas la date de retour de Théophile. De plus, vous saviez où je me trouvais, il suffisait de m’y faire chercher.

8cd89771281c04e0e1ac837c91589bce.jpgN’écoutant plus l’acrimonie de sa belle-sœur, Edmée saisit le chandelier sur la table de chevet, seule lumière de la pièce, et l’approcha du visage de son époux. Il était fort gonflé sur le côté gauche, son teint était gris et malgré la fièvre la main qu’elle saisit était glacée. « – Mon Dieu, Théophile, qu’est-ce qui vous arrive ? » Au milieu de la fièvre, Théophile gémit. « – C’est ma dent Edmée, c’est ma dent, ce n’est rien. Ça va passer.

– Ça va passer ! Mais ça ne va pas passer comme ça ! Il faut faire venir un chirurgien, un médecin !

– Que croyez-vous que j’aie fait Edmée pendant votre absence ?

– Encore heureux ! Henriette, que vous en ayez eu l’idée. Il aurait plus manqué que vous vous contentiez de regarder votre frère souffrir !

Devant le mal de Théophile, le masque des deux femmes tombait. Henriette n’eut pas le temps de lancer une répartie, le chirurgien se présenta.

– Ah ! Madame Espierre, vous êtes là, je vous croyais encore chez madame Ferrière.

– Non, non, je vous ai précédé monsieur Labat comme vous pouvez voir.

– Alors qu’a-t-il ?

– Théophile prétend que c’est une dent.

Le chirurgien ausculta le malade le faisant gémir de douleur quand il touchait la partie sensible de son visage tuméfié par l’infection. Il essaya d’obtenir des informations, mais Théophile était trop mal pour s’exprimer. Edmée derrière lui se tordait les mains cherchant un espoir dans les gestes du médecin bien qu’elle n’y croyait pas, car au-dessus du lit l’être de lumière, les yeux baissés, ne disait rien. « – Il serait peut-être bon de laisser se reposer, monsieur Espierre. » Les deux femmes comprirent qu’il voulait s’entretenir avec elles en dehors du malade. Edmée sortit la première entrainant dans son mouvement le médecin et sa belle-sœur jusque dans le grand salon.

« – Je suis désolé, mais c’est une septicémie et elle semble avancée. Je doute qu’il survive. »

Edmée ne sentit plus ses jambes. Lourdement, elle tomba assise sur le fauteuil qui était derrière elle. « – Comment ça ? Il va mourir à cause d’une dent ?

– Oui madame ! L’infection a déjà envahi une partie du corps. Je doute que nous arrivions à la faire reculer malgré le jeune âge de votre époux.

– Oh ! mon Dieu.

Elle regarda, désespérée, le chirurgien. « – Que peut-on faire ?

– Je vais vous donner de quoi lui faire oublier sa douleur. C’est la seule chose que je peux faire. Nous ne pouvons rien faire de plus, à part attendre, prier et espérer.

Le chirurgien partit, les deux femmes retournèrent vers la chambre du malade. « – Vous savez Edmée, si vous désirez vous reposer je peux veiller mon frère, toute seule.

– Non, non, Henriette. Allons-y ensemble. La vie m’a appris qu’à moins de l’ignorer il vaut mieux ne pas être seule devant la mort.

***

Les deux femmes s’étaient installées de chaque côté du lit. Edmée trempa un linge dans la cuvette pleine d’eau fraîche que Rosa avait apportée et posée sur la table de chevet. Elle en rafraichit le visage de Théophile puis la nuit de garde commença. Part à coup, la fièvre faisait délirer Théophile qu’elles entendaient marmonner. Les heures lentement s’écoulaient, aucune des deux femmes ne semblait vouloir quitter sa place, Edmée n’y pensant pas et Henriette ne voulant pas. Elles furent sorties de leur somnolence au petit matin par l’agitation soudaine du malade qui passa du bredouillement aux cris.

– Henriette ! Henriette ! Je t’ai dit que je l’aimais, elle est tout pour moi ! C’est l’amour de ma vie ! Je ne te permets pas de douter d’elle ! Non ! Non ! Henriette ! Je l’aime. Tu ne pourras rien y faire. C’est la lumière de ma vie ! Je me fou et me contre fou de qui elle est ou de qui elle n’est pas ! Je l’ai épousée, car c’est mon seul bonheur !

École française, XVIIIe siècle acad ||| Nu ||| Sotheby's n09457lot75vypen  2.jpgEdmée ne se décontenança pas, Henriette était tétanisée par ce qu’elle entendait. Edmée se pencha vers le malade. D’une main elle lui prit la main et de l’autre elle l’humecta d’un linge humide. « – Doucement mon ami, doucement. Je suis là, je sais tout cela, je l’ai toujours su. Détends-toi, doucement, doucement, mon ami. » En le disant, Edmée réalisait qu’elle n’avait jamais douté de lui. Elle se retourna vers Henriette tétanisée par la scène. « – Effectivement, je sais cela depuis le premier jour. J’ai su dès que je vous ai vu que vous me vouliez du mal, que vous ne m’aimiez pas. Non ! Henriette, ne vous fatiguez pas, je sais pourquoi. C’est par jalousie.

– Ce n’est pas parce que vous êtes belle que je suis jalouse !

– Non, je sais cela, vous êtes jalouse parce que votre frère m’a épousé sans votre consentement. Et cela vous a déplu ! Cela était la première fois, et c’était le début de son indépendance et ça, vous ne l’avez pas supporté.

– Mais Edmée…

– Ne vous fatiguez pas Henriette. Je sais, vous avez pensé que j’étais une jolie femme sans cervelle et vous avez cru pouvoir faire ce que vous vouliez de moi. Vous-même, cru y être arrivée. Mais la beauté sans l’intelligence détruit. L’intelligence est un plus à la beauté, je dirai même que c’est la beauté qui est un plus à l’intelligence. Ne vous énervez pas, plus d’une femme vous a contredite sur le sujet, vous ne voulez pas le voir, mais cela est votre problème. Chacun à ses faiblesses, quoi que vous puissiez en penser. Pour l’instant, c’est de Théophile que nous devons nous occuper.

Henriette, dépitée, finit par sortir de la chambre laissant le couple en tête à tête.

***

Dans les jours qui suivirent, Henriette évita de croiser Edmée. Si le médicament envoyé par le docteur Labat calma quelque peu la douleur de Théophile, la fièvre ne baissa pas. Le mal emportait irréductiblement vers la tombe le malade. Edmée fataliste ne quittait guère le chevet de son époux se demandant tout de même pourquoi le destin lui enlevait ceux qui l’aimaient et la protégeaient. Plus les jours passaient, plus l’état de Théophile se dégradait. Il semblait perdre la tête. Il ne se souvenait plus où il était, ni ce qui c’était passé, ni qui était les personnes qui l’entouraient. À même temps qu’il perdait le contrôle de sa tête, ses organes se dégradaient. Il n’était plus capable de se contenir, de manger, petit à petit il devenait une loque. Edmée, que l’injustice mettait en colère, faisait de son mieux pour le soulager, le rassurer, mais il s’affaiblissait inexorablement. Elle passait de la prière à la rage, de la culpabilité à la colère. Elle se sentait inutile, mais elle quittait peu son époux, laissant de temps en temps la place à sa belle-sœur qui n’ayant pas l’âme d’une garde malade se sentait impuissante face au mal de son frère. Edmée fatiguait face à cette lutte qu’elle savait inutile, mais que pouvait-elle faire de plus que d’attendre l’inéluctable ? Elle vivait dans l’instant présent, refusant de songer au futur se laissant envahir par les souvenirs. Elle se sentait terriblement seule, mais refusait de perdre face à la vie. L’attente de la fin qui semblait plus que longue à Edmée tant elle voyait Théophile souffrir, ne dura toutefois qu’une semaine. Le ressenti du temps était faussé par la douleur de voir partir lentement la vie du malade. Sa mort fut annoncée à Edmée par un être de lumière qui lui demanda de faire venir Louise pour dire adieu à son père. Elle se leva, appela Rosa pour faire la toilette à Théophile. Elle monta ensuite à l’étage. Louison y gardait les enfants les empêchant de faire du bruit. Louise du haut de ses cinq ans se précipita dans les bras de sa mère semblant deviner le dénouement. Edmée, les larmes aux yeux, prit sa fille dans ses bras, la serra et lui expliqua qu’il fallait venir dire adieu à son père. Hippolyte demanda à venir lui aussi faire ses adieux à cet homme qui l’avait élevé en partie.

Edmée accompagna ses deux enfants auprès du moribond. Sagement, ils se tinrent au chevet ne sachant que faire. « – Mon ami, les enfants sont venus vous voir. » Théophile ouvrit les yeux. Dans un dernier moment de lucidité, il leur demanda de toujours écouter leur mère. Il les rassura, de là où il serait, il les protègerait. Louise s’effondra en larme, son grand frère la prit par les épaules et Edmée doucement les ramena à la porte. Elle demanda à Rosa d’appeler sa belle-sœur et de lui dire que cela semblait être la fin. En attendant, elle se remit au chevet de son époux. « – Je suis désolé, Edmée. Je ne pensais pas vous quitter si vite. J’espère que j’ai été un bon mari et que je vous ai rendue quelque peu heureuse. » Le cœur serré, elle lui tenait la main retenant ses larmes. « – Oh, mon ami, plus que vous le pensez. » Sa voix s’étrangla, elle ne savait plus que dire. Il lui serra la main, ferma les yeux. Il semblait apaisé. « – Désormais, je les vois moi aussi. J’ai toujours su que vous les voyez, eux ou autre chose. Je savais que vous étiez un ange. » Les larmes coulaient le long des joues de la jeune femme. Elle ne faisait rien pour les retenir ni les essuyer. « – Ne vous laissez pas faire, luttez, refaites votre vie, de là où je serai je vous y aiderai de mon mieux. Ils m’ont dit que je pourrai le faire… » Il se tut, sa respiration ralentit. Henriette entra, Edmée laissa sa place et sortie la laissant seule auprès de son frère. Edmée se rendit au grand salon, s’appuya sur le chambranle de la fenêtre et laissa voguer son regard sur le port. Qu’allait-elle devenir ? Que fallait-il faire maintenant ? Elle serra son châle autour d’elle, seule protection à sa portée.

Quand Henriette sortit quelques instants après, ce fut pour annoncer que Théophile était mort. De rage, elle ajouta qu’il ne lui avait rien dit. En son for intérieur, elle avait espéré un pardon.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 19 bis